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-The Project Gutenberg EBook of La tentatrice, by Vicente Blasco Ibáñez
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: La tentatrice
-
-Author: Vicente Blasco Ibáñez
-
-Translator: Jean Carayon
-
-Release Date: September 24, 2020 [EBook #63284]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA TENTATRICE ***
-
-
-
-
-Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
-Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
-produced from images at Bibliothèque nationale de France
-(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
-
-
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-
-
-
-
- LA TENTATRICE
-
-
-
-
- CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
-
-
- DU MÊME AUTEUR
-
- Format in-18.
-
-
- ARÈNES SANGLANTES 1 vol.
- FLEUR DE MAI 1 --
- DANS L’OMBRE DE LA CATHÉDRALE 1 --
- TERRES MAUDITES 1 --
- LA HORDE 1 --
- LES QUATRE CAVALIERS DE L’APOCALYPSE 1 --
- LES ENNEMIS DE LA FEMME 1 --
- LA FEMME NUE DE GOYA 1 --
-
-
- Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays.
-
-
- Copyright 1923, by CALMANN-LÉVY.
-
-
- E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY
-
-
-
-
- V. BLASCO IBÁÑEZ
-
-
- LA TENTATRICE
-
-
- ROMAN TRADUIT DE L’ESPAGNOL
-
- PAR
-
- JEAN CARAYON
-
-
- PARIS
-
- CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
-
- 3, RUE AUBER, 3
-
-
- 1923
-
-
-
-
- _Il a été tiré de cet ouvrage_
-
- QUARANTE EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE,
-
- _tous numérotés_.
-
-
-
-
-AVERTISSEMENT DU TRADUCTEUR
-
-
-_Le titre du roman espagnol est_ «La tierra de todos» (La terre de
-tous), _mais pour les éditions en langue anglaise, récemment publiées à
-New-York et à Londres, les traducteurs ont choisi le titre_: «The
-Temptress» (La Tentatrice). _Cet exemple a été suivi par d’autres
-traducteurs étrangers et nous avons cru devoir adopter le même titre
-pour la version française._
-
-«La Tentatrice», _l’avant-dernier roman de Blasco Ibañez, publiée en
-Espagne en 1922, connaît actuellement, dans les pays de langue anglaise,
-un prodigieux succès. C’est l’œuvre la plus personnelle de l’illustre
-écrivain espagnol, car on y trouve un reflet de sa vie aventureuse dans
-les solitudes sud-américaines. Le lecteur français n’ignore pas que
-Blasco Ibañez, romancier universellement célèbre, fut aussi un homme
-d’action, un bâtisseur, de villes, animé de toute la flamme créatrice
-des anciens_ conquistadors[1].
-
-_C’est après avoir volontairement mené la dure et courageuse existence
-des défricheurs de terres vierges que le grand romancier écrivit cette
-œuvre vigoureuse. Scènes et personnages y sont décrits avec un
-saisissant relief par un des plus puissants conteurs de ce temps._
-
- JEAN CARAYON.
-
-
-
-
-LA TENTATRICE
-
-
-
-
-I
-
-
-Comme il faisait tous les matins, le marquis de Torrebianca sortit tard
-de sa chambre et montra quelque inquiétude à la vue du plateau d’argent
-chargé de lettres et de journaux que son domestique avait laissé sur la
-table de la bibliothèque.
-
-Si les timbres des enveloppes étaient étrangers, il se rassérénait comme
-après un péril esquivé. Si les lettres venaient de l’intérieur de Paris,
-il fronçait le sourcil et se préparait à mainte amertume, à mainte
-humiliation. D’ailleurs, l’en-tête de plus d’une lui rappelait le nom de
-créanciers tenaces et laissait deviner d’avance leur contenu.
-
-Sa femme, la «belle Hélène», comme on l’appelait, pour sa beauté réelle,
-mais si longtemps maintenue, qu’au dire de ses bonnes amies elle entrait
-déjà dans l’histoire, recevait de telles lettres sans beaucoup
-s’émouvoir, et paraissait à l’aise depuis toujours parmi les dettes en
-retard et les rappels pressants. Pour lui, il se faisait de l’honneur
-une idée plus vieillotte et pensait qu’il est bon de ne pas s’endetter
-ou du moins, si l’on y est forcé, de payer ses dettes.
-
-Ce matin là, il y avait peu de lettres de Paris: une d’elles venait de
-la maison qui avait vendu à la marquise sa dernière automobile, payable
-en dix versements, et n’en avait encore reçu que deux; d’autres avaient
-été écrites par des fournisseurs (toujours de la marquise) établis aux
-alentours de la place Vendôme, et par divers commerçants plus modestes
-qui livraient à crédit les articles nécessaires à la vie large et
-confortable du ménage et de ses domestiques.
-
-Ces derniers auraient été bien fondés d’adresser à leur maître des
-réclamations identiques, mais ils se fiaient à l’habileté mondaine de
-madame, qui saurait bien un jour s’établir sur des positions solides;
-ils affectaient seulement, pour montrer leur mécontentement, plus de
-raideur et de componction dans leur service.
-
-Bien souvent Torrebianca, après avoir lu son courrier, regardait autour
-de lui avec étonnement. Sa femme donnait des fêtes et assistait aux plus
-célèbres réunions de Paris; ils occupaient, avenue Henri-Martin, le
-second étage d’un élégant hôtel; devant leur porte attendait une belle
-automobile; ils avaient cinq domestiques... Il n’arrivait pas à
-comprendre en vertu de quelles lois mystérieuses et par quels
-invraisemblables miracles d’équilibre ils pouvaient soutenir ce luxe
-tandis que chaque jour les dettes s’accumulaient et que leur coûteuse
-existence exigeait des sommes toujours croissantes. L’argent qu’il
-apportait disparaissait comme un ruisseau dans le sable. Mais la «belle
-Hélène» trouvait logique et correcte cette manière de vivre, et semblait
-croire que tous leurs amis agissaient comme eux.
-
-Torrebianca fut tout heureux de trouver parmi les lettres des créanciers
-et les cartes d’invitation une enveloppe portant le timbre italien.
-
---C’est de maman, dit-il à voix basse.
-
-Il commença de lire, et un sourire parut éclairer son visage. La lettre
-pourtant était mélancolique et s’achevait sur des plaintes douces et
-résignées, de véritables plaintes de mère.
-
-Il revoyait en lisant le vieux palais des Torrebianca, là-bas en
-Toscane: un édifice énorme et délabré, entouré de jardins. Les salles
-pavées de marbres multicolores avaient des plafonds ornés de fresques
-mythologiques, mais sur les murs nus, d’une pâleur poussiéreuse, se
-voyait seulement la trace des tableaux fameux qui les avaient ornés en
-d’autres temps, avant d’être vendus aux antiquaires de Florence.
-
-Le père de Torrebianca, quand il ne lui resta plus de tableaux ni de
-statues à vendre, avait puisé dans les archives de sa maison; il avait
-mis en vente des autographes de Machiavel, de Michel Ange et d’autres
-florentins illustres qui avaient jadis échangé des lettres avec les
-grands personnages de sa famille.
-
-Au dehors, des jardins trois fois séculaires s’étendaient au pied des
-vastes perrons de marbre dont les balustrades croulaient sous le poids
-des rosiers noueux. Les degrés avaient pris la teinte de l’os et
-s’étaient désunis sous la poussée des plantes parasites.
-
-Dans les avenues, des buis ancestraux, taillés en forme d’épaisses
-murailles et d’arcs de triomphe profonds, évoquaient les ruines noircies
-par l’incendie d’une métropole détruite. Ces jardins, dont nul ne
-prenait soin depuis bien des années, revêtaient peu à peu l’aspect d’une
-forêt en fleurs. Sous le pas des rares visiteurs, ils résonnaient
-d’échos mélancoliques et on voyait alors s’élancer des oiseaux comme
-des flèches, s’épandre sur les branches des essaims d’insectes et courir
-des reptiles parmi les troncs.
-
-La mère du marquis, vêtue comme une paysanne et sans autre compagnie
-qu’une fillette du pays, passait sa vie parmi ces salles et ces jardins,
-en songeant au fils absent, pour qui elle cherchait à se procurer de
-l’argent par des expédients nouveaux.
-
-Seuls lui rendaient visite les antiquaires qui lui achetaient, un à un,
-les derniers vestiges d’une splendeur que ses prédécesseurs avaient déjà
-largement mise à profit. Elle avait toujours quelques milliers de lire à
-envoyer au dernier Torrebianca qui, croyait-elle, occupait dans la
-société de Londres, de Paris, de toutes les grandes villes de la terre
-une place digne de son nom. Et, sûre que la fortune si favorable aux
-premiers Torrebianca finirait par sourire à son fils, elle se contentait
-d’une nourriture frugale, qu’elle mangeait sur une petite table de bois
-blanc dressée à même le pavé de marbre d’un salon où il ne restait plus
-rien à prendre.
-
-Emu à la lecture de la lettre, le marquis murmura plusieurs fois le même
-mot «Maman... Maman.»
-
-«Je ne sais plus que trouver après le dernier envoi que je t’ai fait. Si
-tu voyais maintenant, Frédéric, la maison où tu es né! Personne ne veut
-en donner le vingtième de sa valeur; en attendant qu’un étranger se
-décide à l’acheter, je suis prête à vendre le dallage et les plafonds
-qui seuls ont quelque prix pour te venir en aide et pour sauvegarder
-l’honneur de notre nom. J’ai besoin de peu de choses pour vivre et je
-m’imposerai s’il le faut de nouvelles privations; mais, ne
-pourriez-vous, Hélène et toi, restreindre vos dépenses, sans pour cela
-abandonner le rang auquel a droit celle que tu as épousée? Ta femme,
-qui est si riche, ne peut-elle supporter une partie de ton train de
-maison?...»
-
-Le marquis s’arrêta de lire. Les plaintes si simples de la pauvre femme
-et l’illusion où elle vivait lui faisaient mal; il en souffrait comme
-d’un remords. Elle croyait Hélène riche! Elle s’imaginait qu’il pouvait
-imposer à sa femme une vie d’ordre et d’économie comme il avait essayé
-tant de fois de le faire dans les débuts de leur vie conjugale!
-
-L’entrée d’Hélène coupa court à ses réflexions. Il était plus de onze
-heures; elle allait faire sa promenade quotidienne, avenue du Bois, pour
-y saluer les gens de sa connaissance et être saluée à son tour.
-
-Elle arriva, vêtue avec une élégance un peu indiscrète et prétentieuse
-qui s’harmonisait assez bien avec son genre de beauté. Elle était grande
-et parvenait à rester mince grâce à une lutte continuelle contre
-l’envahissement de la graisse, et à des jeûnes fréquents. Elle avait
-entre trente et quarante ans; mais elle devait aux mille soins
-préservateurs que comporte l’existence moderne cette troisième jeunesse
-qui, dans les grandes villes, prolonge la brillante saison de la femme.
-
-Torrebianca ne voyait ses défauts que lorsqu’il vivait loin d’elle.
-Quand il la revoyait, le sentiment d’admiration qui s’emparait de lui,
-lui faisait accepter toutes ses exigences. Il reçut sa femme avec un
-sourire; Hélène sourit elle aussi. Puis elle lui passa les bras autour
-du cou et l’embrassa: elle parlait avec un zézaiement enfantin qui
-annonçait toujours à son mari quelque demande nouvelle; pourtant cet
-accent puéril avait chaque fois le pouvoir de le troubler profondément
-et d’annuler sa volonté.
-
---Bonjour, mon coco... Je me suis levée plus tard aujourd’hui; j’ai
-quelques visites à faire avant d’aller au Bois, mais je n’ai pas voulu
-partir sans dire bonjour à mon petit mari adoré... Encore un baiser, et
-je pars.
-
-Le marquis se laissa caresser et sourit avec l’expression reconnaissante
-d’un bon chien fidèle. Hélène enfin se sépara de son mari; mais avant de
-sortir de la bibliothèque elle fit mine de se rappeler une chose sans
-importance et s’arrêta pour dire:
-
---As-tu de l’argent?
-
-Torrebianca cessa de sourire et son regard eut l’air de demander:
-
---Quelle somme désires-tu?
-
---Peu de chose. Huit mille francs à peu près.
-
-Une modiste de la rue de la Paix lui montrait moins de respect pour
-cette dette qui ne datait guère que de trois ans et l’avait menacée
-d’une plainte en justice. Voyant son mari accueillir avec une expression
-consternée cette demande, elle perdit le sourire puéril qui écartait
-légèrement ses joues; mais elle gardait son accent de fillette pour
-gémir d’un ton doucereux:
-
---Frédéric, tu dis que tu m’aimes, et tu me refuses cette petite somme?
-
-Le marquis indiqua du geste qu’il ne pouvait rien lui donner et lui
-montra les lettres de créanciers qui s’amoncelaient dans le plateau
-d’argent.
-
-Elle eut un nouveau sourire, cruel cette fois.
-
---Je pourrais te montrer, dit-elle, bien des papiers pareils à
-ceux-là... mais tu es un homme, et les hommes doivent apporter beaucoup
-d’argent au foyer pour que leur petite femme ne soit pas malheureuse.
-Comment pourrai-je payer mes dettes si tu ne m’aides pas?
-
-Torrebianca la regarda, stupéfait.
-
---Que d’argent, que d’argent je t’ai donné! mais tout ce qui passe par
-tes mains s’évanouit en fumée.
-
-Hélène, irritée, répondit d’une voix dure:
-
---Voudrais-tu qu’une femme chic, et pas trop laide, à ce qu’on dit,
-menât une vie médiocre? Quand on peut s’enorgueillir d’avoir une femme
-comme moi, il faut savoir gagner des millions.
-
-Le marquis fut blessé par ces dernières paroles; Hélène s’en rendit
-compte, et changeant aussitôt d’attitude elle s’approcha et lui mit les
-mains sur les épaules.
-
---Pourquoi n’écris-tu pas à la vieille? Elle pourra peut-être nous
-procurer cet argent en vendant quelque antiquaille de la baraque de tes
-pères.
-
-Ce ton irrespectueux accrut le mécontentement du mari.
-
---Cette vieille est ma mère, et tu dois parler d’elle avec tout le
-respect qu’elle mérite. Quant à l’argent, tu sais bien que la pauvre
-femme n’en peut plus envoyer.
-
-Hélène regarda son époux avec quelque mépris et dit à voix basse comme
-en se parlant à elle-même:
-
---Cela m’apprendra à ne plus m’amouracher de pauvres diables... Je le
-chercherai, cet argent, puisque tu es incapable de me le donner.
-
-Pendant qu’elle parlait ainsi il passa sur son visage une expression si
-mauvaise que son mari fronça le sourcil et quitta son fauteuil.
-
---Prends garde à ce que tu dis... Je veux que tu m’expliques ces
-paroles.
-
-Mais il dut se taire; elle avait changé complètement son visage, elle
-éclata d’un rire d’enfant et frappa des mains.
-
---Voilà mon coco en colère! Il a pensé du mal de sa femme! Mais tu sais
-bien que je n’aime que toi!
-
-Puis elle le prit dans ses bras et le couvrit de baisers, malgré la
-résistance qu’il essayait d’opposer à ces caresses. Il se rendit à la
-fin et reprit son attitude d’amoureux soumis.
-
-Hélène le menaçait gentiment du doigt.
-
---Allons, souriez un peu; ne soyez plus méchant! Vraiment, tu ne peux
-pas me donner cet argent?
-
-Torrebianca eut un geste négatif, mais il semblait cette fois honteux de
-son impuissance.
-
---Va, je ne t’en aimerai pas moins, continua-t-elle. Mes créanciers
-attendront. Je me tirerai bien d’affaire comme je l’ai fait tant de
-fois. Adieu, Frédéric.
-
-Elle recula vers la porte en lui envoyant des baisers tant qu’elle n’eut
-pas soulevé le rideau.
-
-Mais, dès qu’elle eût passé la portière, sa joie puérile et son sourire
-disparurent instantanément. Un éclair de férocité traversa ses yeux; ses
-lèvres eurent une moue méprisante.
-
-Le mari, resté seul, perdait en même temps l’éphémère bonheur que lui
-avaient donné les caresses d’Hélène. Il regarda les lettres des
-créanciers, celle de sa mère, puis revint à son fauteuil pour s’accouder
-sur la table, le front dans sa main. Brusquement toutes les inquiétudes
-de sa vie présente semblaient être retombées sur lui pour l’accabler.
-
-Torrebianca se tournait toujours, en de pareils moments, vers les
-souvenirs de sa première jeunesse, dans l’espoir d’y trouver quelque
-remède à son chagrin. Il avait connu la plus belle époque de sa vie
-autour de sa vingtième année, alors qu’il étudiait à l’école
-d’ingénieurs de Liége. Afin de rendre à sa famille par son propre effort
-une splendeur depuis longtemps perdue il avait choisi une carrière
-moderne. Il se lancerait à travers le monde et gagnerait de l’argent
-comme ses lointains ancêtres. Les Torrebianca, avant que le roi leur eut
-donné la noblesse avec le titre de marquis, avaient été marchands à
-Florence, comme les Médicis, et avaient conquis leur fortune sur les
-routes de l’Orient. Lui voulut être ingénieur, avec tous les jeunes gens
-de sa génération, qui souhaitaient de faire une Italie grande par
-l’industrie comme aux siècles passés elle avait été glorieuse par les
-arts.
-
-Parmi les souvenirs de sa vie d’étudiant à Liége il retrouvait d’abord
-l’image de Manuel Robledo, un compagnon d’études qui partageait son
-logement; c’était un Espagnol de caractère jovial et capable d’affronter
-avec une calme énergie les problèmes de l’existence quotidienne. Il
-avait été pour lui pendant plusieurs années un frère aîné. C’est pour
-cela peut-être que dans les moments difficiles Torrebianca pensait
-toujours à cet ami.
-
-L’intrépide, le bon Robledo!... Les passions de l’amour ne lui ôtaient
-jamais sa forte placidité d’homme bien équilibré. Durant sa jeunesse il
-avait aimé par-dessus tout la bonne table et la guitare.
-
-Torrebianca, facilement épris, avait toujours une liaison avec quelque
-Liégeoise, et Robledo, pour lui tenir compagnie, consentait à feindre un
-violent amour pour une amie de la jeune personne. En réalité, pendant
-les parties de campagne qu’ils offraient aux dames, Robledo s’inquiétait
-beaucoup plus des préparatifs culinaires que de contenter le cœur plus
-ou moins tendre de sa compagne de hasard.
-
-Au travers de cette exubérante gaieté matérialiste, Torrebianca avait su
-discerner un certain fond romantique dont Robledo se cachait comme d’un
-défaut honteux. Peut-être avait-il laissé dans son lointain pays le
-souvenir d’un amour malheureux. Souvent, le soir, le Florentin, étendu
-sur son lit dans la chambre commune, entendait Robledo qui doucement
-faisait gémir sa guitare et murmurait tout bas quelque chanson d’amour
-de sa patrie.
-
-Leurs études terminées, ils s’étaient dit adieu avec l’espoir de se
-retrouver l’année suivante; mais ils ne s’étaient jamais revus.
-Torrebianca était resté en Europe et Robledo depuis bien des années
-parcourait l’Amérique du Sud. Il était toujours ingénieur sans doute,
-mais il se pliait aux plus extraordinaires métamorphoses, comme s’il eût
-senti revivre dans son âme d’Espagnol l’inquiétude aventureuse des
-anciens _conquistadors_.
-
-De loin en loin il envoyait une lettre, où il parlait du passé plus que
-du présent; mais, malgré cette réserve, Torrebianca avait vaguement
-l’idée que son ami était devenu général dans une petite république de
-l’Amérique centrale.
-
-Sa dernière lettre datait de deux ans.
-
-Il travaillait à cette époque en Argentine, lassé de courir l’aventure
-dans des pays continuellement secoués par les révolutions. Il était tout
-simplement ingénieur au service de l’Etat ou d’entreprises particulières
-et il construisait des chemins de fer et des canaux. Dans l’orgueil de
-diriger la marche de la colonisation à travers le désert, il supportait
-allégrement les privations que lui imposait sa dure existence.
-
-Torrebianca conservait parmi ses papiers un portrait envoyé par Robledo;
-on y voyait l’Espagnol à cheval, couvert d’un _poncho_[2] et coiffé d’un
-casque blanc. A l’arrière plan, des métis étaient occupés à planter des
-jalons munis de banderoles dans une plaine d’aspect sauvage qui pour la
-première fois allait sentir les atteintes de la civilisation matérielle.
-
-A l’époque où il avait reçu ce portrait, Robledo avait à peu près
-trente-sept ans; le même âge que lui. Il approchait maintenant de la
-quarantaine, mais à en juger d’après la photographie il avait meilleure
-mine que Torrebianca. Sa vie aventureuse dans de lointains pays ne
-l’avait pas vieilli. Il semblait plus gros encore que dans sa jeunesse,
-mais son visage laissait voir le contentement serein que donne un
-parfait équilibre physique.
-
-Torrebianca, de taille moyenne, plutôt petit que grand, mince et sec,
-avait conservé une espèce d’agilité nerveuse grâce à la pratique des
-sports, en particulier de l’escrime qu’il avait toujours aimée à la
-passion; mais son visage décelait une vieillesse prématurée. Les rides
-s’y montraient nombreuses, il avait un pli de fatigue au-dessus des
-paupières; ses tempes blanchies contrastaient avec le sommet de sa tête,
-resté noir. Les commissures de la bouche s’abaissaient, désabusées, sous
-la moustache taillée au ras des lèvres, en une moue qui semblait révéler
-l’affaiblissement de sa volonté.
-
-Cette différence physique entre lui-même et Robledo le portait à
-considérer toujours son camarade comme un protecteur, qui saurait le
-guider aujourd’hui de même que dans sa jeunesse.
-
-Lorsque, ce matin-là, l’image de l’Espagnol surgit dans sa mémoire il
-pensa, comme chaque fois: «S’il était seulement près de moi; il saurait
-m’infuser son énergie d’homme vraiment fort.»
-
-Il demeura pensif, puis, quelques minutes après, l’entrée de son valet
-de chambre dans la pièce lui fit lever la tête.
-
-Il s’efforça de dissimuler l’inquiétude qui le saisit lorsqu’il apprit
-qu’une personne demandait à le voir et refusait de donner son nom.
-Peut-être un créancier de sa femme essayait-il de ce moyen pour pénétrer
-jusqu’à lui.
-
---Il a l’air étranger, ajouta le domestique, et il affirme qu’il est de
-la famille de monsieur le marquis.
-
-Torrebianca eut un pressentiment, mais il sourit immédiatement de sa
-naïveté. Cet inconnu, n’était-ce pas son camarade Robledo qui se
-présentait avec l’invraisemblable opportunité d’un héros de comédie?
-Mais il était absurde de penser que Robledo, habitant l’autre côté de la
-planète, se trouvât là, prêt à surgir, comme un acteur dans la coulisse.
-Non, de pareilles coïncidences ne se présentent pas dans la vie. On ne
-voit cela qu’au théâtre ou dans les livres.
-
-D’un geste énergique, il manifesta la ferme volonté de ne pas recevoir
-l’inconnu; mais au même instant la tenture se soulevait et un homme
-entrait avec un sans-gêne qui scandalisa le valet de chambre.
-
-L’intrus, fatigué de faire antichambre, avait audacieusement pénétré
-dans la pièce la plus proche.
-
-Le marquis était d’un caractère facilement irritable; outré de cette
-irruption, il s’avança d’un air menaçant. Mais l’homme qui riait de sa
-propre audace leva les bras au ciel en apercevant Torrebianca et
-s’écria:
-
---Je parie que tu ne me reconnais pas. Qui suis-je?
-
-Le marquis le regarda fixement et ne put le reconnaître. Puis ses yeux
-exprimèrent graduellement l’hésitation et une conviction nouvelle. Il
-avait la peau brunie par les morsures du soleil et du froid, des
-moustaches courtes et sur toutes ses photographies Robledo portait la
-barbe... Mais tout à coup il retrouva dans les yeux de l’homme une
-expression qu’il se souvenait avoir souvent observée dans sa jeunesse.
-De plus, cette haute taille... ce sourire... ce corps robuste...
-
---Robledo! dit-il enfin.
-
-Et les deux amis s’embrassèrent.
-
-Le domestique, se sentant de trop, disparut et, un moment après, ils
-étaient assis et fumaient.
-
-Ils échangeaient d’affectueux regards et s’arrêtaient parfois de parler
-pour se serrer les mains ou se frapper les genoux de claques
-vigoureuses.
-
-Après tant d’années de séparation, le marquis se montra plus curieux que
-le nouveau venu.
-
---Tu es venu pour longtemps à Paris? demanda-t-il à Robledo.
-
---Pour quelques mois seulement.
-
-Après avoir forcé pendant dix ans le mystère des déserts américains,
-rompu et pénétré leur virginité aussi vieille que la planète en y
-lançant des voies ferrées, des routes et des canaux, il avait besoin
-d’un «bain de civilisation».
-
---Je suis venu voir, ajouta-t-il, si les restaurants de Paris sont
-restés dignes de leur vieux renom et si les vins de ce pays ne sont pas
-moins bons qu’autrefois. Ici seulement on peut manger du brie frais, et
-depuis des années j’ai envie de ce fromage-là.
-
-Le marquis se mit à rire. Faire une traversée de trois mille lieues pour
-manger et boire à Paris!... Robledo n’avait pas changé. Puis il lui
-demanda avec sollicitude:
-
---Es-tu riche?
-
---Toujours pauvre, répondit l’ingénieur. Mais je suis seul au monde, je
-n’ai pas de femme, le plus coûteux des luxes; aussi pourrai-je mener
-pendant quelques mois la vie d’un grand millionnaire yankee. Je dispose
-des économies que j’ai pu faire pendant des années de travail, là-bas,
-dans ce désert où l’on dépense peu.
-
-Robledo regarda autour de lui et il eut des gestes admiratifs en
-considérant le luxueux mobilier de la pièce.
-
---Tu es riche, toi, à ce que je vois.
-
-Un sourire énigmatique fut la réponse du marquis. Puis les paroles de
-son ami parurent éveiller sa tristesse.
-
---Parle-moi de ta vie, continua Robledo. Tu as reçu de mes nouvelles,
-mais je n’ai pas eu grand’chose de toi. Beaucoup de tes lettres ont dû
-se perdre, et ce n’est pas étonnant, car jusqu’à ces dernières années,
-j’ai erré d’un endroit à l’autre, sans jamais prendre racine. Cependant
-j’ai eu quelques renseignements sur ta vie. Tu es marié, je crois?
-
-Torrebianca fit un geste affirmatif et dit avec gravité:
-
---Je me suis marié avec une dame russe, veuve d’un haut fonctionnaire de
-la cour du tsar... je l’ai connue à Londres. Je l’avais rencontrée
-souvent dans des réunions aristocratiques ou dans des châteaux où nous
-avions été invités. Bref je l’ai épousée et nous avons vécu depuis lors
-une exigence assez brillante mais fort coûteuse.
-
-Il se tut un moment, comme pour discerner l’effet que produisait sur
-Robledo ce résumé de sa vie. Mais l’Espagnol demeura silencieux; il
-voulait en savoir davantage.
-
---Toi, tu mènes une existence d’homme primitif et tu as la chance
-d’ignorer ce que coûte une vie comme la nôtre... J’ai dû travailler
-beaucoup pour ne pas couler à pic... et même en travaillant!... Ma
-pauvre mère me vient en aide avec les maigres ressources qu’elle peut
-tirer des ruines de notre maison.
-
-Mais Torrebianca parut se repentir du ton douloureux de ses paroles. Un
-optimisme qu’il eût trouvé absurde une demi-heure auparavant lui rendait
-le sourire de la confiance.
-
---En réalité, je n’ai pas à me plaindre, car j’ai un puissant appui. Le
-banquier Fontenoy est notre ami. Tu as peut-être entendu parler de lui.
-Il traite des affaires dans les cinq parties du monde.
-
-Robledo secoua la tête. Non, il n’avait jamais entendu prononcer ce
-nom-là.
-
---C’est un vieil ami de la famille de ma femme. Grâce à Fontenoy je suis
-directeur de nombreuses exploitations en cours dans des pays lointains,
-et cela me rapporte un traitement respectable; avec tant d’argent, je me
-serais cru riche autrefois.
-
-Robledo éprouvait une curiosité toute professionnelle. «Des
-exploitations en cours dans les pays lointains?»
-
-L’ingénieur voulait savoir, et il pressa son ami de questions nettes.
-Mais Torrebianca commença de montrer dans ses réponses une inquiétude.
-Il balbutiait et son visage, ordinairement d’une pâleur verdâtre,
-rougissait légèrement.
-
---Ce sont des affaires en Asie et en Afrique: des mines d’or... des
-mines d’autres métaux... un chemin de fer en Chine... une compagnie de
-navigation destinée à transporter le produit des rizières du Tonkin...
-en réalité je n’ai pas étudié directement toutes ces entreprises; je
-n’ai jamais eu le temps de faire le voyage. D’ailleurs, je ne peux pas
-vivre loin de ma femme. Mais Fontenoy qui est un grand cerveau a tout
-visité et j’ai en lui une confiance absolue. Je ne fais en somme
-qu’apposer ma signature pour tranquilliser les actionnaires sur les
-rapports des personnes compétentes qu’il envoie là-bas.
-
-L’Espagnol ne put s’empêcher de laisser paraître dans ses yeux un
-certain étonnement en entendant ces paroles.
-
-Son ami s’en rendit compte et voulut changer le cours de la
-conversation. Il parla de sa femme avec une espèce d’orgueil. Il
-semblait considérer qu’il avait remporté le plus grand triomphe de son
-existence, le jour où elle avait consenti à accepter sa main.
-
-Il reconnaissait qu’Hélène exerçait un grand pouvoir de séduction sur
-tout ce qui les entourait. Mais comme il n’avait jamais eu le moindre
-doute au sujet de sa fidélité conjugale, il était fier de marcher
-humblement derrière elle, presque perdu dans le sillage que traçait sa
-marche triomphale.
-
-En réalité, si on lui procurait des occupations généreusement
-rétribuées, si on l’invitait, si on le recevait partout avec plaisir il
-le devait uniquement à son titre d’époux de «la belle Hélène».
-
---Tu la verras bientôt... car tu restes à déjeuner avec nous. Ne dis pas
-non. J’ai des vins excellents et puisque tu es venu des antipodes pour
-manger du fromage de Brie, tu en auras à en mourir d’indigestion.
-
-Et aussitôt, il abandonna son accent léger pour dire d’une voix émue:
-
---Tu ne peux pas savoir à quel point je suis heureux de te faire
-connaître ma femme. Je ne te parle pas de sa beauté, on l’appelle «la
-belle Hélène»; mais elle a mieux que sa beauté. J’aime plus encore son
-caractère gai, presque enfantin. Elle a parfois des caprices et il lui
-faut beaucoup d’argent pour vivre; mais quelle femme ne ferait de
-même!... Je crois qu’elle sera heureuse aussi de te connaître... Je lui
-ai si souvent parlé de mon ami Robledo.
-
-
-
-
-II
-
-
-La marquise de Torrebianca trouva «très intéressant» l’ami de son mari.
-
-Elle était rentrée chez elle de fort bonne humeur et semblait avoir
-oublié les soucis que lui causait tout à l’heure son manque d’argent;
-sans doute avait-elle trouvé le moyen de payer son créancier ou de le
-faire patienter.
-
-Pendant le déjeuner, Robledo dut beaucoup parler pour répondre à ses
-questions et satisfaire la curiosité véhémente que semblaient lui
-inspirer tous les épisodes de sa vie.
-
-Elle eut un geste de doute en apprenant que l’ingénieur n’était pas
-riche. Il était pour elle invraisemblable qu’un habitant de l’Amérique,
-du Nord ou du Sud, ne possédât pas des millions. Elle jugeait par
-réflexe comme la plupart des Européens, et elle aurait eu besoin de
-raisonner pour se convaincre que dans le nouveau monde, comme partout
-ailleurs, il pouvait se trouver des pauvres.
-
---Je suis encore pauvre, continua Robledo; mais j’essaierai de mourir
-dans la peau d’un millionnaire, ne serait-ce que pour ne pas ôter leurs
-illusions à ceux qui croient encore que quiconque part pour l’Amérique
-doit y gagner une grosse fortune pour la laisser en héritage à ses
-neveux d’Europe.
-
-Il en vint à parler des travaux qu’il avait entrepris en Patagonie.
-
-Las de travailler pour les autres, il s’était associé avec un jeune
-Américain du Nord et avait commencé la colonisation de quelques milliers
-d’hectares près du Rio Negro. Il avait engagé dans cette affaire ses
-économies, celles de son compagnon et d’importantes sommes prêtées par
-des banquiers de Buenos-Ayres; mais il considérait l’opération comme
-sûre et très rémunératrice.
-
-Il s’agissait d’irriguer par un système de canaux des terres désertes et
-incultes qu’il avait acquises à vil prix. Depuis quelques années le
-gouvernement argentin avait commencé de grands travaux pour capter une
-partie des eaux du Rio Negro. Comme ingénieur, il avait pris part à
-cette difficile opération; ensuite, il avait donné sa démission pour
-s’établir colon, et acheter des terres comprises dans la future zone
-d’irrigation.
-
---C’est l’affaire de quelques années, de quelques mois peut-être,
-ajouta-t-il. Il suffit que le fleuve veuille bien être assez aimable
-pour se laisser jeter une digue en travers du ventre et n’aille pas se
-permettre une crue extraordinaire, une de ces convulsions si fréquentes
-là-bas, qui détruisent en quelques heures le travail de plusieurs
-années. En attendant, nous construisons le plus économiquement possible,
-mon associé et moi, les canaux secondaires et toutes les artères qui
-doivent féconder nos terrains stériles. Le jour où la digue sera
-terminée, où l’eau pénétrera jusqu’à nos terres...
-
-Robledo s’arrêta et sourit avec modestie.
-
---Ce jour-là, continua-t-il, je serai millionnaire à l’américaine; qui
-peut prévoir le chiffre de ma fortune? Une lieue de terre irriguée vaut
-des millions... et je suis propriétaire de plusieurs lieues.
-
-La belle Hélène l’écoutait avec un ardent intérêt. Robledo fut troublé
-par la lueur d’admiration qui passait à ce moment dans ses pupilles
-vertes aux reflets d’or, et il se hâta d’ajouter:
-
---Mais cette fortune peut aussi se faire longtemps attendre! Peut-être
-ne viendra-t-elle à moi que lorsque ma mort sera proche; et ce sont les
-enfants d’une sœur que j’ai en Espagne qui recueilleront le fruit de mon
-travail et de ma dure vie.
-
-Hélène lui fit décrire son existence dans le désert Patagon, immense
-plaine balayée l’hiver par des ouragans glacés qui soulèvent des
-colonnes de poussière, où les seuls habitants naturels sont les
-autruches en troupeau et le puma vagabond que la faim pousse parfois à
-attaquer l’homme isolé.
-
-A l’origine, la population humaine était constituée par des bandes
-d’indiens qui bivouaquaient au bord des fleuves, ou par des fugitifs
-chiliens et argentins qui s’étaient lancés à travers les terres sauvages
-pour échapper au châtiment de leurs crimes. Maintenant les anciens
-fortins, occupés par les détachements que le gouvernement de
-Buenos-Ayres avait poussés en avant, à la conquête du désert, se
-transformaient en villages que des centaines de kilomètres séparaient
-les uns des autres.
-
-Robledo vivait entre deux de ces agglomérations éloignées; son campement
-d’ouvriers devenait un village qui peut-être avant un demi-siècle aurait
-formé une ville déjà importante. Les prodiges de ce genre n’étaient pas
-rares en Amérique. Hélène l’écoutait avec ravissement, comme lorsqu’au
-théâtre ou au cinématographe une intrigue intéressante éveillait sa
-curiosité.
-
---C’est vivre cela! disait-elle. Voilà ce que j’appelle une existence
-digne d’un homme.
-
-Et ses yeux dorés cessaient de regarder Robledo pour se porter avec
-commisération sur son époux, comme si elle voyait en lui l’image de
-toutes les mollesses de cette vie douillette et civilisée à l’excès
-qu’elle détestait pour un moment.
-
---C’est ainsi d’ailleurs qu’on gagne une grande fortune. Pour moi, il
-n’y a pas d’autres hommes que les gagneurs de batailles ou les rois de
-l’argent qui conquièrent des millions... Je ne suis qu’une femme, mais
-je voudrais vivre cette existence d’énergie et de périls.
-
-Un peu d’aigreur se mêlait à son enthousiasme; aussi, Robledo, pour
-épargner à son ami des récriminations, se mit à parler des souffrances
-qu’on endure loin des pays civilisés. La marquise parut alors éprouver
-moins d’admiration pour la vie d’aventures et finit par avouer qu’elle
-aimait mieux son existence à Paris.
-
---Mais il m’aurait plu, ajouta-t-elle d’une voix mélancolique, que mon
-époux vécût ainsi pour conquérir d’immenses richesses. Il viendrait me
-voir tous les ans, je penserais à lui sans cesse, j’irais même parfois
-partager pendant quelques mois sa vie sauvage; oui, cette existence
-serait plus intéressante que celle que nous menons à Paris; et puis,
-pour finir, ce serait la richesse, une vraie richesse, énorme,
-fabuleuse, comme on en rencontre rarement dans l’ancien monde.
-
-Elle se tut un instant, puis ajouta avec gravité en regardant Robledo:
-
---Vous paraissez attacher peu d’importance à la richesse; vous la
-cherchez pour satisfaire votre désir d’action, pour dépenser votre
-énergie. Mais vous ne savez pas ce qu’elle vaut ni ce qu’elle
-représente. Un homme de votre trempe a peu de besoins. Pour savoir ce
-qu’est l’argent et ce qu’il peut nous donner il faut vivre aux côtés
-d’une femme.
-
-Elle eut un nouveau regard vers Torrebianca et conclut:
-
---Par malheur, ceux qui ont une femme auprès d’eux n’ont presque jamais
-cette force qui permet aux hommes isolés de réaliser de grandes
-entreprises.
-
-Après ce déjeuner où il ne fut question que de la puissance de l’argent
-et d’aventures dans le nouveau monde, le colonisateur se mit à
-fréquenter la maison comme s’il eût fait partie de la famille.
-
---Hélène t’a trouvé très sympathique, disait Torrebianca, oui, tout à
-fait sympathique.
-
-Il en était heureux comme d’un triomphe, et ne cachait pas qu’il eût été
-navré d’avoir à choisir, en cas d’antipathie mutuelle, entre sa femme et
-son compagnon de jeunesse.
-
-De son côté, Robledo, en pensant à Hélène, demeurait indécis et comme
-désorienté. Quand il était devant elle, il ne pouvait résister au
-pouvoir de séduction qui semblait émaner de sa personne. Elle le
-traitait avec une familiarité de parente, comme elle eût fait pour un
-frère de son mari. Elle voulait l’initier à la vie de Paris et le guider
-de ses conseils pour qu’on ne pût abuser de sa crédulité de nouveau
-venu. Elle l’accompagnait dans les endroits les plus élégants, à l’heure
-du thé ou le soir, après le dîner.
-
-L’expression maligne et puérile à la fois de ses yeux imperturbables et
-le zézaiement enfantin qu’elle affectait parfois agissaient fortement
-sur l’esprit du colonisateur.
-
---C’est une enfant, se dit-il bien des fois, son mari ne se trompe pas.
-Elle a tous les raffinements de ces poupées que forme la vie moderne et
-elle doit coûter terriblement cher... mais sous ce vernis extérieur,
-elle ne cache peut-être qu’une mentalité très ordinaire.
-
-Quand il échappait à l’influence de ses yeux il était moins optimiste et
-souriait avec un étonnement ironique de la crédulité de son ami. Quelle
-était donc cette femme? Où Torrebianca avait-il été la chercher?
-
-Tout ce qu’il savait de son histoire, il le tenait du mari. Elle était
-veuve d’un haut fonctionnaire de la cour des tsars, mais la figure de ce
-premier époux était aussi imprécise que brillante; tantôt, il avait été
-grand maréchal de la cour, tantôt simple général et c’était alors le
-père d’Hélène qui pouvait se vanter d’une longue lignée d’ancêtres
-héroïques.
-
-Quand Torrebianca répétait les affirmations de cette femme qu’il aimait
-tant et dont il était si fier, il citait une infinité de personnages de
-la cour de Russie ou de grandes dames que les empereurs avaient aimées;
-tous se rattachaient à la famille d’Hélène, mais lui-même ne les avait
-jamais vus; ils étaient morts depuis longtemps ou bien ils vivaient dans
-leurs terres lointaines, vastes comme des Etats.
-
-Parfois aussi les paroles d’Hélène inquiétaient Robledo. Elle n’avait
-jamais été en Amérique et cependant, un soir, au thé du Ritz, elle lui
-avait parlé de son passage à San Francisco alors qu’elle était encore
-une fillette. D’autres fois elle lançait étourdiment dans la
-conversation des noms de villes lointaines ou de personnages
-universellement réputés qu’elle semblait avoir connus de près. Il ne put
-jamais savoir avec certitude combien de langues elle connaissait.
-
---Je les parle toutes, lui répondit-elle en espagnol, un jour qu’il
-venait de lui poser la question.
-
-Elle contait des anecdotes un peu risquées qu’elle avait, disait-elle,
-entendu rapporter par d’autres personnes; mais elle les contait de telle
-façon que le colonisateur se demanda plus d’une fois si elle n’en était
-pas la véritable protagoniste.
-
---Où cette femme n’a-t-elle pas été? pensait-il. Elle semble avoir vécu
-mille existences en quelques années. Il est impossible que tout cela lui
-soit arrivé du vivant de son mari, le grand personnage russe.
-
-Si parfois il essayait de sonder son ami pour obtenir quelques
-précisions, la confiance du marquis à l’égard du passé de sa femme
-opposait à ses recherches comme une muraille d’inébranlable crédulité.
-Cependant il acquit la certitude que son ami ne connaissait l’histoire
-d’Hélène que depuis le jour où il l’avait rencontrée à Londres. De son
-existence antérieure, il savait seulement ce qu’elle-même avait bien
-voulu lui raconter.
-
-Du moins pensa-t-il que Frédéric, au moment de son mariage, avait pu
-contrôler les dires de sa femme par les documents déposés en vue de la
-cérémonie nuptiale. Mais il dut abandonner cette supposition. La
-cérémonie de Londres avait été un de ces rapides mariages de _cinéma_
-qui demandent seulement un prêtre qui lit les textes sacrés, deux
-témoins et quelques papiers examinés à la légère.
-
-L’Espagnol finit par avoir honte de ses soupçons. Frédéric était
-heureux, il avait l’orgueil de sa femme; il n’avait pas le droit, lui,
-d’intervenir dans la vie privée d’un autre.
-
-D’ailleurs, s’il concevait des doutes, c’était peut-être défaut
-d’adaptation au milieu, chose fort naturelle chez un sauvage brusquement
-lancé en pleine vie parisienne. Hélène était une dame du grand monde,
-une femme élégante comme il n’en avait jamais fréquenté. Le mariage de
-son ami avait pu seul lui procurer cette amitié toute nouvelle, qui
-n’allait pas sans heurt avec ses habitudes antérieures. N’avait-il pas
-fini plus d’une fois par trouver logiques des choses qui au premier
-abord l’avaient profondément étonné? Soupçons et mauvaises pensées, il
-les devait à son ignorance, à son manque d’éducation. D’ailleurs, quand
-il voyait le sourire d’Hélène, quand il sentait la caresse de ses yeux
-verts aux reflets d’or il était, tout comme Torrebianca, pris de
-confiance et d’admiration.
-
-Il logeait près du boulevard des Italiens, dans un vieil hôtel,
-qu’autrefois, pauvre étudiant de passage à Paris, il avait considéré
-comme un lieu de délices paradisiaques. Mais il prenait la plupart de
-ses repas avec le marquis et sa femme. Tantôt ceux-ci l’invitaient à
-leur table, tantôt il les emmenait lui-même dans les restaurants les
-plus réputés.
-
-Hélène le pria en outre d’assister chez elle à quelques thés et le
-présenta à ses amies. Elle prenait un plaisir enfantin à contrarier les
-goûts de «l’ours patagon»; c’est ainsi qu’elle avait surnommé Robledo
-encore que ce dernier eût protesté qu’il n’avait jamais vu d’ours dans
-le sud de l’Argentine.
-
-Il détestait ces réunions; mais Hélène trouvait mille ruses pour
-l’obliger à y assister.
-
-Il fit la connaissance des principaux amis de la maison au cours des
-dîners d’apparat que donnaient les Torrebianca. La marquise présentait
-l’Espagnol, non comme un ingénieur encore aux prises avec les risques et
-les difficultés de travaux à peine commencés, mais comme un triomphateur
-revenu avec force millions d’une Amérique fabuleuse.
-
-Elle disait cela sans qu’il pût l’entendre, et lui ne comprenait pas
-pourquoi les autres invités lui témoignaient tant de respect et
-prêtaient une attention sympathique à ses moindres paroles. Il connut
-ainsi des députés et des journalistes, amis du banquier Fontenoy, qui
-tenaient la première place parmi les invités. Il connut aussi le
-banquier lui-même; c’était un homme entre deux âges, complètement rasé,
-aux cheveux blanchis, qui imitait l’extérieur et les gestes des hommes
-d’affaires américains.
-
-Robledo en le contemplant se revoyait lui-même lorsque, dans ses années
-de Buenos-Ayres, il se trouvait à court d’argent la veille d’une
-échéance.
-
-Fontenoy représentait l’homme d’argent, le directeur de grandes
-entreprises mondiales tel que le vulgaire le conçoit; toute sa personne
-semblait respirer l’assurance, la conviction de sa propre force; mais,
-parfois, il fronçait pensivement le sourcil et il semblait alors
-étranger à tout ce qui l’entourait.
-
---Il imagine quelque merveilleuse combinaison nouvelle, disait
-Torrebianca à son ami. L’intelligence de cet homme est admirable.
-
-Mais Robledo, sans savoir pourquoi, se rappelait encore ses propres
-anxiétés, celles aussi de beaucoup d’autres lorsqu’il fallait là-bas à
-Buenos-Ayres rendre le soir même une somme à terme de quatre-vingt-dix
-jours, avancée par les banques.
-
-Un soir, en sortant de chez les Torrebianca, Robledo voulut s’en aller à
-pied en suivant l’avenue Henri-Martin jusqu’au Trocadéro où il comptait
-prendre le «Métro».
-
-Il était parti avec un des convives, personnage équivoque qu’on avait
-fait asseoir au bout de la table et qui paraissait enchanté de marcher à
-côté d’un millionnaire américain.
-
-C’était un protégé de Fontenoy; il publiait un journal financier inspiré
-par le banquier. Sa méchanceté demandait à s’exercer et il critiquait
-tous ses protecteurs dès qu’il était loin d’eux. A peine eut-il fait
-quelques pas qu’il sentit le besoin de payer son dîner en disant du mal
-de ses hôtes. Il n’ignorait pas que Robledo avait fait ses études avec
-le marquis.
-
---Et sa femme? La connaissez-vous aussi depuis longtemps?
-
-Le vilain personnage eut un sourire en apprenant que Robledo la
-connaissait depuis quelques semaines à peine.
-
---Russe? Vous la croyez vraiment russe? C’est elle qui raconte toutes
-les histoires sur son premier mari le grand maréchal de la cour et sur
-toute sa noble parenté. Beaucoup de gens n’ont jamais cru à l’existence
-de ce mari-là. Je ne saurais dire si tout cela est vrai ou faux, mais je
-puis affirmer que dans la maison de cette grande dame russe il n’est
-jamais entré un seul Russe de marque.
-
-Il s’arrêta comme pour prendre des forces et ajouta avec violence:
-
---Des gens de là-bas, certainement bien informés, m’ont dit qu’elle
-n’était pas russe. Personne n’y croit plus. Certains la croient roumaine
-et affirment l’avoir vue, jeune, à Bucarest; d’autres assurent qu’elle
-est née en Italie de parents polonais. Allez-vous en savoir! S’il nous
-fallait rechercher l’origine et l’histoire de tous les gens que nous
-connaissons à Paris et qui nous invitent à dîner!
-
-Il regarda obliquement Robledo pour tâcher de voir s’il se montrait
-curieux et si l’on pouvait se fier à sa discrétion.
-
---Le marquis est un excellent homme. Vous devez le connaître très bien.
-Fontenoy rend justice à ses mérites et lui a procuré un emploi important
-pour...
-
-Robledo eut le pressentiment qu’il allait entendre quelque chose qu’il
-ne pourrait accepter sans protestation; un taxi passait à vide, il se
-hâta d’appeler le chauffeur. Puis, prétextant une occupation urgente, il
-prit congé du venimeux parasite.
-
-Chaque fois qu’il causait seul à seul avec Torrebianca, le marquis
-faisait dévier la conversation vers la question qui lui tenait surtout à
-cœur: la quantité d’argent que l’on doit dépenser pour maintenir un rang
-social élevé.
-
---Tu ne peux pas savoir ce que coûte une femme; les robes, les bijoux...
-Puis l’hiver sur la côte d’azur, l’été sur les plages célèbres,
-l’automne dans les villes d’eaux à la mode.
-
-Robledo écoutait ces lamentations avec une commisération ironique qui
-finissait par irriter son ami.
-
---Comme toi tu ne sais pas ce que c’est que l’amour, tu peux faire
-abstraction de la femme et te permettre cette tranquillité moqueuse.
-
-L’Espagnol pâlit et cessa brusquement de sourire. «Il n’avait pas connu
-l’amour»? Dans sa mémoire surgissaient les souvenirs d’une jeunesse que
-Torrebianca n’avait fait qu’entrevoir confusément. Peut-être une fiancée
-l’avait-elle abandonné, là-bas dans son pays, pour en épouser un autre.
-Mais l’Italien se souvint bientôt. La fiancée était morte et Robledo
-avait juré, comme dans les romans, de ne pas se marier... Ce gros homme
-gourmand et moqueur cachait en lui-même un drame d’amour.
-
-Mais Robledo avait horreur qu’on le prît pour un personnage romantique;
-il se hâta de dire, avec scepticisme:
-
---Je recherche la femme quand elle me devient nécessaire, puis je
-continue ma route seul. Pourquoi compliquer mon existence en subissant
-une compagnie dont je n’ai que faire?
-
-Un soir, tous trois sortaient du théâtre; Hélène exprima le désir de
-connaître certain restaurant de Montmartre tout récemment inauguré.
-
-D’après ses amies c’était un lieu magique; il était décoré à la persane,
-style des _Mille et une nuits_ vues de Montmartre; son éclairage par
-tubes de mercure donnait aux salons un ton verdâtre de paysage
-sous-marin et aux assistants la pâleur livide des noyés.
-
-Deux orchestres qui se remplaçaient sans cesse avaient pour tâche de
-répandre dans l’air de folles élucubrations rythmiques. Les violons
-collaboraient avec des cuivres discordants; au milieu de ce charivari
-sautillant éclatait la voix d’un claxon d’automobile ou de quelque
-appareil musical nouveau destiné à imiter le bruit de deux planches qui
-se heurtent, d’un paquet qu’on traîne sur le sol, d’une pierre de taille
-qui tombe.
-
-Dans l’ovale ménagé au milieu des tables des couples de danseurs se
-succédaient. Les vêtements et les chapeaux des femmes, comme des flocons
-multicolores saupoudrés d’argent et d’or, les masses blanches et noires
-des costumes masculins évoluaient entre les carrés clairs des nappes. Un
-fracas de fête publique s’unissait à la stridence des orchestres.
-
-Ceux qui ne dansaient pas lançaient des serpentins et des boules de
-coton, ou bien ils faisaient crier avec une joie puérile de petites
-cornemuses ou d’autres instruments enfantins. Dans l’air chargé de fumée
-flottaient des ballons en baudruche de couleurs diverses, que les
-assistants y avaient lâchés. La plupart des convives s’étaient coiffés
-de bonnets de bébés, de crêtes d’oiseaux ou de perruques de paillasses.
-
-Dans cette atmosphère de joie stupide et forcée on sentait comme un
-désir de retourner aux balbutiements de l’enfance pour restituer un
-attrait aux monotones péchés de l’âge mur. L’aspect du restaurant parut
-enthousiasmer Hélène.
-
---Oh! Paris! Il n’y a qu’un Paris au monde! Qu’en pensez-vous, Robledo?
-
-Robledo, qui était un sauvage, sourit avec une indifférence vraiment
-impertinente. Ils mangèrent sans appétit et burent le contenu d’une
-bouteille de champagne qui baignait dans un seau d’argent. On retrouvait
-cette bouteille sur toutes les tables; elle semblait être l’idole de cet
-endroit, la reine de la fête.
-
-Quand un flacon était presque vide, un autre prenait sa place et
-paraissait surgir du fond du seau.
-
-La marquise regardait de côté et d’autre avec une certaine impatience;
-soudain elle sourit et fit des signes à un monsieur qui venait d’entrer.
-
-C’était Fontenoy qui, feignant d’être étonné de cette rencontre, vint
-s’asseoir à leur table.
-
-Robledo se souvint qu’Hélène au théâtre avait parlé à plusieurs reprises
-du banquier et cela lui fit supposer qu’ils s’étaient vus le soir même.
-Il soupçonna même que cette rencontre à Montmartre était convenue entre
-elle et lui. Cependant, Fontenoy, évitant le regard d’Hélène, disait à
-Torrebianca:
-
---Quel heureux hasard! Je viens de dîner avec des hommes d’affaires;
-j’avais besoin de me distraire; je viens ici comme j’aurais pu aller
-ailleurs et vous y voici.
-
-Robledo crut un moment que les yeux pouvaient sourire tant il lut de
-joyeuse malice dans ceux d’Hélène.
-
-Quand la bouteille de Champagne eut ressuscité pour la troisième fois
-dans le seau d’argent, la marquise, qui regardait avec un air d’envie
-les danseurs tournoyant au milieu de la salle, dit de sa voix de
-fillette boudeuse:
-
---Je voudrais bien danser, et personne ne m’invite.
-
-Son mari se leva, comme s’il venait de recevoir un ordre, et tous deux
-s’éloignèrent, évoluant parmi les autres couples.
-
-Quand elle revint à sa chaise, elle protesta avec une indignation
-comique:
-
---Venir à Montmartre pour danser avec son mari!
-
-Ses yeux caressants se posèrent sur Fontenoy.
-
---Je ne vous demande pas à vous de m’inviter, dit-elle; vous ne savez
-pas danser et vous dédaignez ces frivolités... Peut-être même
-craignez-vous que vos actionnaires vous retirent leur confiance en vous
-voyant en de pareils endroits.
-
-Puis elle se tourna vers Robledo.
-
---Et vous, dansez-vous?
-
-L’ingénieur prit un air scandalisé. Où aurait-il pu apprendre les danses
-inventées pendant ces dernières années? Il connaissait seulement la
-_cueca_ chilienne que ses ouvriers dansaient les jours de paie, le
-_pericon_ et le _gato_ que les vieux _gauchos_[3] mimaient en
-s’accompagnant du cliquetis de leurs éperons.
-
---Il va donc falloir que je reste assise à m’ennuyer... et j’ai trois
-hommes avec moi. Voilà bien ma chance!
-
-Mais quelqu’un intervint qui semblait avoir entendu ses plaintes.
-Torrebianca eut un geste de contrariété. C’était un jeune danseur qu’il
-avait souvent aperçu dans les restaurants de nuit. Il éprouvait pour lui
-une franche antipathie, par le seul fait que sa femme et ses amies en
-parlaient avec une certaine admiration.
-
-Il jouissait du reste des honneurs de la célébrité. Quelqu’un, pour
-exalter ironiquement sa gloire, l’avait surnommé «l’aigle du tango».
-Robledo devina qu’il était sud-américain, à l’aisance gracieuse de ses
-mouvements et à l’élégance trop recherchée de ses vêtements. Les femmes
-admiraient ses petits pieds montés sur de hauts talons et l’éclat de
-son épaisse chevelure rejetée en arrière, aussi lisse qu’un bloc de
-laque.
-
-La femme de Torrebianca accepta l’invitation de cet «aigle de la danse»
-qui, à en croire les envieux, se faisait entretenir par ses partenaires,
-et tous deux se mirent à danser. Plusieurs fois Hélène dut revenir à la
-table pour s’asseoir et se reposer; mais presque aussitôt elle appelait
-des yeux le jeune homme, qui savait accourir fort à propos.
-
-Torrebianca ne cachait pas sa contrariété en la voyant rejoindre cet
-éphèbe antipathique. Fontenoy demeurait impassible ou souriait
-distraitement pendant les brefs instants où Hélène se reposait.
-
-Robledo regarda plus attentivement Fontenoy et se rendit compte que le
-banquier ne pensait pas à des choses éloignées. En voyant qu’Hélène
-s’obstinait à danser avec le même adolescent, il avait fini, comme
-Torrebianca, par laisser voir quelque ennui sur son visage.
-
-Chaque fois qu’elle passait dans les bras de son danseur, Hélène
-adressait à Fontenoy un sourire malicieux comme si elle eut pris plaisir
-à son air maussade.
-
-L’Espagnol regarda d’un côté de la table, puis de l’autre, et il pensa:
-
---Ne dirait-on pas que je suis entre deux maris jaloux?
-
-
-
-
-III
-
-
-Robledo fit, à l’un des thés de la marquise de Torrebianca, la
-connaissance de la comtesse Titonius, une dame russe épouse d’un noble
-scandinave qui paraissait à ce point éclipsé par sa femme que nul ne lui
-prêtait la moindre attention.
-
-C’était une femme de quarante à cinquante ans, qui gardait encore de
-vagues vestiges d’une beauté depuis longtemps enfuie. Une petite tête de
-poupée sentimentale couronnait son obésité débordante, flasque et
-blanchâtre; comme elle aimait écrire des vers d’amour, qu’elle
-s’empressait de réciter au cours de la conversation, ses ennemis
-l’avaient surnommée «Cent kilos de poésie».
-
-Elle se présentait en plein après-midi avec un décolleté audacieux qui
-étalait orgueilleusement ses énormes appas gélatineux et pâles. Elle
-portait des bijoux énormes et barbares, en harmonie avec une perruque
-blonde où de nouvelles boucles s’ajoutaient chaque mois.
-
-Parmi tant de bijoux scandaleusement faux, le seul digne d’attention
-était un collier de perles, qui, lorsque la dame s’asseyait, venait
-reposer sur son ventre en ballon. Ces perles, irrégulières, anguleuses
-et munies de racines, ressemblaient aux dents d’animaux dont certaines
-peuplades sauvages fabriquent des ornements. Les médisants assuraient
-que c’étaient des souvenirs des amants de sa jeunesse, à qui la comtesse
-ne pouvant plus rien tirer d’eux, avait arraché les dents. Son
-sentimentalisme ardent et la liberté de ses propos lorsqu’elle parlait
-de l’amour venaient à l’appui de ces bruits.
-
-Elle regardait Robledo, que son amie Hélène lui avait présenté comme un
-millionnaire américain, avec un intérêt passionné. Ils causèrent, une
-tasse de thé à la main, ou plutôt elle parla tandis que Robledo
-cherchait dans son esprit un prétexte pour s’enfuir.
-
---Vous qui avez tant voyagé, vous qui êtes un héros, éclairez-moi de
-votre expérience... que pensez-vous de l’amour?
-
-Mais la poétesse vit alors que malgré ses œillades tendres de myope,
-Robledo reculait en murmurant des excuses, effarouché sans doute par une
-conversation engagée sur une telle demande.
-
-Quelques semaines après, Hélène le pria d’assister à une fête que
-donnait la comtesse.
-
---Ce sont des réunions très agréables. La maîtresse de maison invite
-toute une bohème inquiétante qui doit applaudir ses vers, en même temps
-que des gens distingués qu’elle a connus dans les salons. Quelques
-étrangers s’y rendent, croyant de bonne foi rencontrer des auteurs
-célèbres; ils n’y trouvent que des ratés vieillis et venimeux. Elle est
-aussi la protectrice d’un certain nombre de petits jeunes gens; ils font
-une entrée solennelle, convaincus de leur propre gloire, que seuls
-proclament leurs propres camarades et que célèbrent seules quelques
-petites revues sans lecteurs... Il faut aller voir ça. Vous ne trouverez
-pas mieux en ce genre à Paris. D’ailleurs j’ai promis à la pauvre
-comtesse que vous assisteriez à sa fête, et je me fâcherai si vous ne
-m’obéissez pas.
-
-Pour ne pas lui déplaire, Robledo, après avoir dîné avec des
-compatriotes dans un restaurant du boulevard, se rendit à dix heures du
-soir au domicile de la comtesse, avenue Kléber.
-
-Deux serviteurs, engagés pour la durée de la fête, recevaient les
-manteaux des invités. A peine entré dans l’antichambre, l’ingénieur put
-se rendre compte du singulier mélange social que lui avait décrit
-Hélène. Il entrait des couples d’allures distinguées, accoutumés à la
-vie des salons, fort élégamment vêtus, puis, en même temps, des jeunes
-gens à la chevelure opulente qui portaient l’habit comme les autres
-invités, mais sous des paletots râpés aux doublures déchirées. Il vit
-les domestiques sourire ironiquement en suspendant certains pardessus et
-certains manteaux de fourrure aux larges plaques de pelade, que des
-dames étrangement coiffées venaient de déposer.
-
-Un vieillard, en tous points conforme au type populaire du
-poète--longues mèches d’un blanc sale, feutre à larges bords--se
-dépouilla d’un mince paletot d’été, puis de deux cache-nez qu’il avait
-enroulés autour de son corps pour remplacer le manteau absent. Il retira
-sa pipe de sa bouche, la frappa contre une de ses semelles, puis la
-glissa dans la poche de son paletot en recommandant aux valets d’en
-prendre soin, comme d’un objet de grande valeur.
-
-La pelisse que portait Robledo lui valut le respect des deux serviteurs.
-L’un d’eux l’aida à la quitter et la garda sur son bras.
-
---Vous pouvez l’admirer, je vous y autorise, dit l’ingénieur; je viens
-de l’acheter. C’est un bel article, hein!
-
-Mais le domestique lui répondit, sans faire cas de son accent moqueur.
-
---Je la mettrai à part. J’aurais trop peur que quelqu’un ne se trompe à
-la sortie et ne l’emporte en laissant son manteau à monsieur.
-
-Et, clignant de l’œil, il montrait les lamentables vêtements qui
-s’accumulaient dans l’antichambre. La noble poétesse fit éclater en
-l’apercevant dans ses salons un enthousiasme bruyant. Elle écarta les
-autres invités, vint à sa rencontre et lui serra les deux mains à la
-fois. Puis, appuyée sur son bras elle fit le tour des groupes pour le
-présenter. Elle le couvait des yeux comme si son entrée eut été
-l’événement principal de la fête; elle paraissait être fière de le
-montrer à ses amies. Hélène avait eu raison la veille de le prévenir
-ironiquement: «Prenez garde, Robledo, la comtesse est folle de vous et
-je la crois capable de vous enlever.»
-
-L’enthousiasme de la comtesse s’exprimait par une avalanche de paroles à
-chaque nouvelle présentation.
-
---C’est un héros, un surhomme du désert, qui là-bas, dans les pampas de
-l’Argentine, a tué des lions, des tigres et des éléphants.
-
-Robledo s’épouvantait d’entendre de pareilles hérésies, mais la comtesse
-était exempte de scrupules géographiques.
-
---Quand vous m’aurez conté tous vos exploits continua-t-elle, j’écrirai
-un poème épique dans une note moderne, où je rapporterai les aventures
-de votre vie. Les hommes ne m’intéressent que lorsqu’ils sont des héros.
-
-Et Robledo de nouveau fut pris de terreur. La comtesse ne trouvant plus
-à sa portée d’invités à qui présenter son héros, le conduisit dans un
-cabinet resté vide sans doute à cause des odeurs qui y parvenaient, à
-travers un rideau, de la cuisine toute proche. Elle occupa un fauteuil
-vaste comme un trône et pria Robledo de s’asseoir. Il chercha une chaise
-mais elle lui montra un tabouret à ses pieds.
-
---Notre intimité sera plus grande ainsi. Vous serez comme un page
-d’autrefois prosterné devant sa dame.
-
-Robledo ne pouvait cacher la stupéfaction que lui causaient ces paroles,
-mais il finit par se placer comme elle voulait, bien que sa corpulence
-lui rendît ce siège fort désagréable.
-
-La Titonius copiait les gestes puérils et le zézaiement de son amie;
-mais ces imitations de l’enfance n’étaient plus chez elle que
-grotesques.
-
---Maintenant que nous sommes seuls--dit-elle--j’espère que vous parlerez
-en toute liberté; je vous répète ma question de l’autre jour:
-
---Que pensez-vous de l’amour?
-
-Robledo, surpris, finit par balbutier:
-
---Oh, l’amour!... c’est une maladie... oui, c’est bien cela, une
-maladie, que les gens subissent depuis des milliers d’années sans trop
-savoir en quoi elle consiste.
-
-La comtesse, à cause de sa myopie, s’était rapprochée beaucoup de lui;
-elle dédaignait de faire usage du face à main d’écaille qu’elle tenait
-entre ses doigts.
-
-Se penchant au-dessus de l’hémisphère comprimé de son ventre elle toucha
-presque le visage de l’homme assis à ses pieds.
-
---Mais pensez-vous qu’une âme supérieure, incomprise, comme la mienne,
-pourra trouver un jour le complément d’une âme sœur?
-
-Robledo qui avait repris tout son sang-froid lui dit gravement:
-
---J’en suis sûr... Vous êtes jeune encore, vous avez tout le temps de
-l’attendre.
-
-Elle fut si ravie de cette réponse qu’elle caressa le visage de son
-interlocuteur avec son face à main.
-
---Oh! la galanterie espagnole!... Mais, quittons-nous; ne livrons pas
-notre secret à ce monde qui ne peut nous comprendre. Je lis dans vos
-yeux le désir ardent... de grâce contenez-vous! Je ferai en sorte que
-nos âmes puissent se joindre avec plus d’intimité. En ce moment, c’est
-impossible... mes devoirs sociaux... mes obligations de maîtresse de
-maison...
-
-Elle se détacha avec peine de son fauteuil-trône et s’éloigna en imitant
-la démarche légère d’une petite fille, non sans avoir envoyé, du bout de
-son face à main, un baiser muet à Robledo.
-
-Cette passion agressive déconcerta et ennuya fort l’ingénieur qui, se
-jugeant dans une situation ridicule, sortit de son côté du cabinet
-solitaire.
-
-En rentrant dans le salon, encore tout abasourdi, il faillit renverser
-un monsieur de petite taille qui lui répondit par une révérence et un
-murmure d’excuses. Il le vit ensuite errer de côté et d’autre, humble et
-timide, surveiller les domestiques avec des yeux suppliants, s’occuper
-de remettre en place les meubles bousculés par les invités. Si quelqu’un
-lui adressait la parole, il se hâtait de répondre avec de grandes
-démonstrations de respect, puis disparaissait immédiatement.
-
-La Titonius avait autour d’elle un cercle d’hommes où dominaient les
-jeunes gens d’allure «artiste» que Robledo avait remarqués dans
-l’antichambre.
-
-Beaucoup de dames se moquaient ouvertement de la comtesse et lui
-lançaient des regards chargés d’ironie. Le vieux qui avait laissé au
-vestiaire sa pipe et ses cache-nez frappa dans ses mains, lança
-quelques «chut!» pour obtenir le silence et dit avec solennité:
-
---L’assistance demande que notre belle muse récite quelques-uns de ses
-vers incomparables.
-
-Des applaudissements éclatèrent, et des cris d’enthousiasme appuyèrent
-cette exigence. Mais la muse n’était pas disposée; elle commença de
-s’agiter sur sa chaise avec des gestes de refus. En même temps elle dit
-d’une voix plaintive, comme prise d’une faiblesse subite:
-
---Je ne puis, mes amis... ce soir, c’est impossible... un autre jour,
-peut-être...
-
-Le groupe de ses admirateurs revint à la charge, et la comtesse
-renouvela son refus avec un découragement douloureux d’agonisante.
-
-Les invités n’insistèrent plus et retournèrent à des occupations plus
-agréables. Les groupes tournèrent le dos à la poétesse et l’oublièrent.
-Un musicien, jeune, rasé, et chevelu, qui s’efforçait de copier la
-laideur géniale de certains compositeurs célèbres, s’assit au piano et
-laissa courir ses doigts sur les touches. Deux jeunes filles
-accoururent, l’air suppliant, et posèrent leurs mains sur celles du
-pianiste. Elles seraient heureuses d’entendre tout à l’heure ses œuvres
-sublimes, mais pour l’instant on le priait de descendre, par bonté
-d’âme, au niveau du vulgaire et de jouer un air de danse. On se
-contenterait d’une valse, si ses convictions musicales lui interdisaient
-de s’abaisser jusqu’à jouer des danses américaines.
-
-Des couples de plus en plus nombreux se mirent à tournoyer au centre du
-salon; nul ne pensait plus à la comtesse quand celle-ci, regardant avec
-étonnement de côté et d’autre, se leva:
-
---Puisque vous me demandez des vers avec tant d’insistance, je cède à ce
-désir unanime. Je vais dire un court poème.
-
-A ces mots la consternation fut générale. Le pianiste qui n’avait rien
-entendu continua de jouer; mais il dut s’arrêter car l’humble et anonyme
-monsieur qui courait de-ci de-là, comme un domestique, s’approcha de lui
-pour lui saisir les mains. Quand la musique eut cessé, les couples
-restèrent immobiles et finirent par regagner leurs sièges avec ennui. La
-comtesse se mit à déclamer. Quelques invités l’écoutaient avec une
-attention douloureuse ou une immobilité stupide; leur pensée était
-certainement bien loin. D’autres, les paupières clignotantes,
-s’efforçaient de vaincre le sommeil qui leur livrait bataille, au
-martellement monotone des rimes.
-
-Deux dames déjà mûres et d’aspect méchant semblaient s’intéresser
-vivement au poème et portaient même de temps en temps une main à leur
-oreille, comme pour mieux entendre. Mais en même temps elles
-continuaient de causer derrière leurs éventails, que parfois elles
-laissaient retomber sur leurs genoux pour applaudir en criant «Bravo»!
-Bientôt après, elles les déployaient à nouveau, et à l’abri de ce
-rempart d’étoffe, elles se moquaient de la maîtresse de maison.
-
-Derrière elles, Robledo, à demi caché par un rideau, s’appuyait contre
-le seuil d’une porte. Comme la comtesse déclamait avec véhémence, les
-deux dames étaient forcées d’élever le ton de leur voix et l’ingénieur,
-qui avait l’ouïe fine, put entendre ce qu’elles disaient.
-
---Elle ferait mieux, murmurait l’une d’elles, au lieu de nous offrir des
-vers, de préparer pour ses invités un buffet mieux garni.
-
-L’autre protesta. La table de la Titonius était plus dangereuse lorsque
-les mets y abondaient; il fallait un courage héroïque pour accepter de
-partager ces repas qu’elle-même préparait.
-
---Au dessert il faut mander un médecin par téléphone, et peut-être
-faudra-t-il un jour aviser l’agence des pompes funèbres.
-
-Avec des rires étouffés, elles rappelaient l’histoire de la maîtresse de
-maison. Elle avait été riche en d’autres temps, grâce à ses parents
-disaient les uns, à ses amants disaient les autres. Pour être comtesse,
-elle avait épousé le comte Titonius, un noble ruiné et sans lustre qui
-aima mieux accepter cette humiliation que se faire sauter la cervelle.
-Sa situation dans la maison n’était même pas celle des domestiques.
-Lorsque les nerfs de la comtesse étaient mis à l’épreuve par
-l’infidélité de quelque jeune admirateur, elle lançait dans l’escalier
-les chemises et les caleçons du comte et lui ordonnait comme une reine
-offensée de disparaître à jamais.
-
-Une semaine après, la poétesse organisait une nouvelle fête, l’exilé
-apparaissait, humble et mélancolique, et se repliait sur lui-même de
-peur de tenir trop de place dans les salons de sa femme.
-
---Pourquoi d’ailleurs, ajouta une des médisantes, continue-t-elle à
-donner des fêtes alors qu’elle est complètement ruinée. Regardez la
-table, et ce qu’on va nous offrir tout à l’heure. Les gros gâteaux, les
-beaux fruits sont loués pour la soirée, aussi bien que les domestiques.
-Tout le monde le sait et pas un ne touchera à ces choses appétissantes,
-ou gare à sa colère! On fait semblant de n’avoir pas faim, on se
-contente de thé et de biscuits.
-
-Elles cessèrent de murmurer pour applaudir la poétesse qui, enflammée
-par le succès, se mit à déclamer de nouveaux vers.
-
-Si la conversation méchante des deux dames intéressait peu Robledo, il
-s’intéressait moins encore au talent poétique de la maîtresse de maison;
-il profita d’un moment où celle-ci lui tournait le dos en saluant ses
-admirateurs pour passer dans le cabinet qu’il avait quitté un moment
-auparavant.
-
-Le même monsieur humble et obséquieux qu’il avait plusieurs fois heurté
-y fumait, à demi étendu sur un divan, comme un travailleur qui peut
-trouver enfin quelques minutes de repos. Il s’amusait à suivre des yeux
-les spirales de fumée qui montaient de sa cigarette; voyant un invité
-s’asseoir près de lui, il crut nécessaire de lui sourire, après quoi il
-lui demanda:
-
---Vous ennuyez-vous beaucoup?
-
-L’Espagnol le regarda fixement avant de répondre:
-
---Et vous?...
-
-L’autre inclina la tête affirmativement, et Robledo eut un geste qui
-voulait dire: «Voulez-vous que nous partions?» Mais les yeux
-mélancoliques de l’inconnu semblèrent répondre: «Quel bonheur si je
-pouvais m’en aller!»
-
---Vous êtes de la maison? demanda enfin Robledo.
-
-Et l’autre ouvrant les bras avec découragement dit:
-
---J’en suis le maître; je suis le mari de la comtesse Titonius.
-
-Sur cette révélation, Robledo crut devoir abandonner son siège et
-remettre dans sa poche le cigare qu’il allait allumer.
-
-En regagnant les salons il vit tous les invités applaudir bruyamment la
-poétesse, satisfaits de penser que pour le moment elle avait renoncé à
-dire d’autres vers. Elle serrait avec effusion les mains qui se
-tendaient vers elle et séchait la sueur qui perlait à son front, en
-disant d’une voix langoureuse:
-
---Je vais mourir. L’émotion! la fièvre de l’art! Vos pressantes prières
-m’ont tuée en me forçant à réciter mes vers.
-
-Elle regarda de tous côtés comme pour chercher Robledo, et l’ayant
-aperçu, elle marcha vers lui.
-
---Votre bras, mon héros, et passons au buffet.
-
-La plus grande partie du public ne put cacher sa joie en voyant s’ouvrir
-la porte de la salle où l’on avait dressé la table. Beaucoup se mirent à
-courir, bousculant leurs voisins pour entrer les premiers. La Titonius
-s’appuyait au bras de l’ingénieur en approchant de son visage ses yeux
-enflammés.
-
---Avez-vous pris garde à mon poème «La rougissante aurore de l’amour»...
-Ne devinez-vous pas à qui je pensais en récitant ces vers?
-
-Il détourna la tête pour échapper à ses regards ardents et aussi parce
-qu’il craignait de ne pouvoir maîtriser l’envie de rire qui lui
-chatouillait la gorge.
-
---Je n’ai rien deviné comtesse. On devient si barbare en vivant sans
-cesse au désert!
-
-Les invités se pressaient autour de la table; ils admiraient comme un
-idéal inaccessible les grands plats qui en occupaient le centre. Il y
-avait là des gâteaux magnifiques, des pyramides de fruits énormes qui se
-détachaient majestueusement parmi d’autres mets de moindre importance.
-
-Les deux domestiques qui avaient reçu les invités dans l’antichambre et
-un maître d’hôtel à chaîne d’argent et aux favoris de vieux diplomate
-semblaient défendre les trésors accumulés au centre de la table; ils ne
-daignaient offrir que ce qui était placé sur les bords. Ils servaient
-des tasses de thé et de chocolat ou des verres de liqueur, mais ils ne
-donnaient à manger que des biscuits et des sandwiches.
-
-Trop hardi, le vieux aux deux cache-nez, que la comtesse appelait «Cher
-maître», s’épuisait en demandes vaines; les domestiques refusaient de
-l’entendre tandis qu’il avançait une assiette vide vers les gâteaux et
-les fruits, en montrant du doigt avec anxiété l’objet de son désir.
-Même le valet le regardait avec étonnement, comme si sa demande était
-inconvenante, et il finit par tourner le dos après avoir déposé dans
-l’assiette un biscuit et un sandwich.
-
-Robledo, devant la table, s’arrêta en présence de ces objets précieux en
-location que les serviteurs défendaient. La comtesse avait lâché son
-bras pour répondre à ceux qui la félicitaient. Heureux d’être débarrassé
-de la poétesse, pour quelques instants, il examina la table, une
-assiette et un couteau entre les mains. Le maître d’hôtel et ses
-acolytes s’occupaient de servir la foule; il put avancer entre la table
-et le mur et coupa tranquillement une tranche du gâteau le plus
-majestueux. Il eut le temps de prendre aussi un superbe fruit, de le
-couper en deux et de l’éplucher. Il allait le manger quand la maîtresse
-de maison, délivrée momentanément de ses admirateurs, tourna vers lui
-son visage amoureux. Au premier regard elle vit l’énorme gâteau entamé
-et le fruit divisé sur l’assiette que le héros tenait à la main.
-
-On eût pu suivre sur sa physionomie les phases successives d’une
-révolution intérieure. On y lut d’abord l’étonnement qu’elle éprouvait
-devant ce fait inouï bouleversant toutes les règles établies; puis
-l’indignation; enfin la rancune. Il lui faudrait payer le lendemain ces
-dégâts stupides... Et elle s’était imaginée avoir trouvé une âme de
-héros, digne de la sienne!
-
-Elle abandonna Robledo et s’en fut à la rencontre du pianiste qui
-faisait le tour de la table en demandant successivement à tous les
-domestiques des sandwiches et des verres de liqueur.
-
---Votre bras... Beethoven.
-
-Et s’insinuant parmi les groupes elle dit, suivant le musicien:
-
---J’écrirai un jour un livret d’opéra pour lui; on sera bien forcé alors
-de parler moins de Wagner.
-
-Elle l’emmena dans le grand salon maintenant désert, le fit asseoir au
-piano et se mit à déclamer à pleine voix tandis qu’il l’accompagnait en
-arpèges. Mais les invités ne pouvaient se libérer de l’attraction de la
-table, et demeuraient sourds aux vers que leur servait la maîtresse de
-maison, même agrémentés de musique.
-
-Les gens les plus distingués formaient un groupe à part dans la salle où
-on avait installé le buffet et se tenaient loin des autres personnes
-qu’avait recrutées la noble poétesse. Dans ce groupe Robledo aperçut le
-marquis de Torrebianca et sa femme, qui, venant d’une autre soirée,
-s’étaient présentés fort tard. Hélène semblait distraite et, la pensée
-au loin, ne prononçait que des formules vides. L’ingénieur comprit qu’il
-la gênait en lui parlant; il chercha Frédéric, mais le marquis ne lui
-prêta pas non plus grande attention car il était très occupé à fournir à
-un monsieur des explications sur les importantes affaires que son ami
-Fontenoy traitait dans toutes les parties du monde.
-
-Il s’ennuyait et ne comprenait pas encore pourquoi la maîtresse de
-maison l’avait abandonné; il s’installa dans un fauteuil, et aussitôt il
-entendit qu’on parlait derrière lui! Ce n’étaient plus les deux dames de
-tout à l’heure, mais un homme et une femme assis sur un divan qui
-tenaient eux aussi de méchants propos, comme si dans cette fête les gens
-ne pouvaient avoir d’autres occupations dès qu’ils formaient un groupe à
-part.
-
-Il entendit la femme citer le nom de la marquise et dire ensuite à son
-compagnon:
-
---Voyez ces magnifiques bijoux. On voit bien que ni le mari ni la femme
-n’ont eu de peine à les gagner. Chacun sait que le banquier les a
-payés.
-
-L’homme se croyait mieux informé.
-
---On m’a dit que ces bijoux étaient faux, aussi faux que ceux de notre
-poétique comtesse. Les Torrebianca ont gardé l’argent que Fontenoy avait
-donné pour payer les vrais; peut-être aussi ont-ils vendu les vrais
-qu’ils ont remplacés par des imitations.
-
-La femme eut un soupir on entendant le nom de Fontenoy.
-
---Cet homme est bien près de sa ruine. Tout le monde le dit. On parle
-même de tribunaux et de prisons... Elle est vorace, la Russe!
-
-L’homme eut un sourire incrédule.
-
---La Russe?... On l’a connue enfant à Vienne où elle chantait ses
-premières romances dans un music-hall. Un ancien diplomate affirme de
-son côté qu’elle est espagnole, mais née d’un père anglais... Nul ne
-connaît sa véritable nationalité, peut-être l’ignore-t-elle elle-même.
-
-Robledo se leva de son siège. Il était indigne de lui de rester là et
-d’écouter sans rien dire ces propos offensants pour ses amis. Mais avant
-qu’il eût pu s’éloigner il entendit derrière lui une double exclamation
-d’étonnement.
-
---Voici Fontenoy, dit la femme, le grand protecteur des Torrebianca! Il
-est bien étonnant de le voir dans cette maison; il n’y vient jamais, car
-il a peur que la comtesse lui emprunte aussitôt de l’argent!... Quelque
-chose d’extraordinaire est arrivé!
-
-Dans le groupe élégant, l’ingénieur reconnut Fontenoy qui saluait les
-Torrebianca. Il souriait aimablement, et Robledo ne remarqua dans sa
-personne rien d’extraordinaire. Même il n’avait plus cette expression
-préoccupée que donne l’approche menaçante des échéances. Il semblait
-plus sûr de lui et plus calme que d’autres fois. Seule semblait
-anormale l’amabilité exagérée qu’il affectait en parlant aux gens.
-
-L’Espagnol, qui l’observait de loin, le vit faire des yeux un léger
-signe à Hélène. Puis, avec indifférence, il s’éloigna du groupe pour se
-rapprocher lentement du cabinet solitaire que Robledo au début de la
-soirée avait occupé avec la comtesse.
-
-Au passage, il serrait distraitement les mains que des invités
-tendaient, désireux de lui parler. «Enchanté de vous voir...» Et il
-s’échappait. Il aperçut Robledo et lui fit un salut de la tête; il
-souriait de l’air indulgent et protecteur qui lui était habituel; leurs
-regards se croisèrent et ce que Fontenoy put lire dans les yeux de
-l’autre fit tomber brusquement son masque souriant. Il semblait avoir
-trouvé dans les pupilles de l’Espagnol comme un reflet de sa propre
-pensée.
-
-Robledo eut le pressentiment que jamais il n’oublierait ce regard
-rapide. Ils se connaissaient à peine, et pourtant cet homme, une
-expression d’abandon fraternel dans les yeux, lui livra toute son âme
-pendant une seconde.
-
-Bientôt, il vit Hélène à son tour se diriger en cachette vers le cabinet
-et il sentit une curiosité honteuse le saisir. Il n’avait pas le droit
-sans doute de se mêler des affaires de ces deux personnes, et cependant
-il ne pouvait se désintéresser de l’événement extraordinaire qui se
-préparait en cet instant et que son instinct lui faisait pressentir. Il
-fallait que cet homme eût un besoin urgent de parler à Hélène pour être
-venu la chercher jusque chez la comtesse Titonius. Que se disaient-ils
-en ce moment?
-
-Il se risqua, l’air distrait, jusque devant la porte du cabinet. Hélène
-et Fontenoy parlaient debout, très droits, le visage impassible. Leurs
-lèvres remuaient à peine pour qu’on ne pût y lire les mots étouffés
-qu’elles prononçaient.
-
-Robledo regretta sa curiosité en voyant Fontenoy lui lancer un regard
-rapide tout en continuant à parler à Hélène qui tournait le dos à la
-porte. Ce regard le troubla comme le premier. L’homme qui le lui
-adressait en était peut-être à la minute la plus critique de son
-existence. Il crut même apercevoir un reproche dans ses yeux: «Pourquoi
-es-tu curieux de moi, si tu ne peux rien pour me sauver?»
-
-Il n’osa pas repasser devant le cabinet. Mais retenu par une force
-obscure il prit encore un air indifférent et resta près de la porte,
-écoutant de toutes ses oreilles. Il savait bien que sa conduite était
-incorrecte. Il agissait comme le dernier des médisants qu’il avait
-entendus par hasard. Sans doute, l’ambiance de cette maison exerçait sur
-lui son influence.
-
-Il était difficile de distinguer les paroles que prononçaient les deux
-personnes de l’autre côté de la porte ouverte. D’ailleurs les invités
-recommençaient à danser dans les salons et le pianiste frappait
-vigoureusement le clavier.
-
-Des mots confus lui parvinrent. Dans le cabinet, les deux interlocuteurs
-élevaient la voix à cause du bruit. Peut-être aussi leur émotion leur
-faisait-elle oublier toute réserve.
-
-Il reconnut la voix de Fontenoy.
-
---Pourquoi faire des phrases? Tu n’es pas capable de faire cela. C’est
-moi qui partirai... Dans certaines circonstances, il n’y a pas autre
-chose à faire.
-
-La musique et le bruit du bal l’empêchèrent à nouveau d’entendre; mais
-le pianiste adoucit pour un instant son jeu impétueux, et il perçut une
-autre voix. C’était celle d’Hélène qui parlait maintenant, d’un ton
-lointain, avec un accent d’immense découragement.
-
---Peut-être as-tu raison. Ah! l’argent!... Quand nous savons tout ce
-qu’il peut nous donner, la vie est trop horrible sans lui.
-
-Il ne voulut pas en entendre davantage. La honte que lui inspirait son
-espionnage eut enfin raison de la curiosité malsaine qui s’était emparée
-de lui pendant quelques moments. Il devait respecter le secret qui
-rapprochait ces deux personnes. Il pressentait que le mystère serait
-court. Peut-être, la nuit terminée, serait-il éclairci.
-
-Lorsqu’il revint dans la pièce où le buffet était dressé il aperçut son
-ami Frédéric qui causait avec la même personne, un monsieur déjà vieux,
-la rosette de la Légion d’honneur à la boutonnière, l’aspect d’un haut
-fonctionnaire en retraite.
-
-C’était lui qui parlait, car Torrebianca avait terminé ses explications
-sur les grandes affaires de Fontenoy.
-
---Je ne doute pas de l’honorabilité de votre ami, mais je m’abstiendrai
-de placer de l’argent dans ses affaires. Il me paraît être un homme bien
-audacieux, et ses entreprises sont trop lointaines. Tout ira bien tant
-que les actionnaires auront foi en lui. Mais ils commencent à la perdre,
-semble-t-il; si un jour ils exigent non des espérances mais des
-réalités, si un jour Fontenoy se trouve obligé de faire connaître en
-pleine lumière le véritable état de ses affaires... alors...
-
-
-
-
-IV
-
-
-Robledo se leva très tard; il put cependant admirer la suave splendeur
-d’un jour de printemps en plein hiver. Un léger brouillard, saturé de
-soleil, étendait son dais d’or sur Paris.
-
---Il fait bon vivre, pensa-t-il en quittant l’hôtel où il avait
-rapidement déjeuné dans une salle à manger où ne restaient que les
-serviteurs.
-
-Toute l’après-midi, il se promena dans le bois de Boulogne, puis, vers
-le soir, il regagna les boulevards. Il se proposait de dîner dans un
-restaurant puis d’aller chercher les Torrebianca pour passer avec eux
-une partie de la soirée dans un quelconque lieu de distraction.
-
-A la terrasse d’un café il acheta un journal et, avant même de l’ouvrir,
-il eut le pressentiment que la feuille fraîchement imprimée lui
-réservait une surprise. Un instinct confus l’avertit qu’il allait
-trouver la clef d’un mystère jusqu’alors impénétrable!... Au même
-instant ses yeux tombèrent sur un titre de la première page: «Suicide
-d’un banquier».
-
-Avant d’avoir lu le nom du désespéré il eut la certitude de le
-connaître. Ce ne pouvait être que Fontenoy. Aussi n’éprouva-t-il aucune
-surprise en lisant la suite. Les détails du suicide lui semblèrent des
-faits naturels et banals, comme si quelqu’un lui eût déjà conté toute
-l’histoire.
-
-On avait trouvé Fontenoy dans son luxueux appartement, étendu sur le
-lit, la main droite serrant encore le revolver avec lequel il s’était
-donné la mort.
-
-Depuis la veille la nouvelle de sa faillite circulait dans les milieux
-financiers. Cette banqueroute se présentait de telle sorte que
-l’intervention de la justice était inévitable. Ses actionnaires
-l’accusaient d’escroquerie; le juge se proposait de vérifier le
-lendemain sa comptabilité; beaucoup de gens s’attendaient donc à
-l’arrestation immédiate du banquier.
-
-Le colonisateur relut deux fois la fin de l’article:
-
-«La mort de cet homme découvre le piège où se sont laissés prendre ceux
-qui lui ont confié leur argent. Ses entreprises minières et
-industrielles d’Asie et d’Afrique sont presque illusoires. Leur possible
-développement est à peine commencé, alors qu’il les avait présentées au
-public comme des affaires en pleine prospérité. Cet homme, affirment
-certains, a commis plus d’erreurs que de crimes, mais il a tout de même
-ruiné bien des gens. Il semble en outre qu’une grande partie de l’argent
-des actionnaires lui ait servi à couvrir des dépenses personnelles. La
-terrible responsabilité qui lui incombe s’étendra sans aucun doute à
-ceux qui collaborèrent avec lui à la direction de ces malhonnêtes
-entreprises.»
-
-En dernière heure on considérait comme probable l’arrestation de
-quelques personnalités connues qui travaillaient aux ordres du banquier.
-
-Oubliant le mort, Robledo ne pensa plus qu’à son ami: «Pauvre Frédéric,
-que va-t-il devenir?...» Il prit immédiatement un taxi et se fit
-conduire avenue Henri-Martin.
-
-Le valet de chambre de Torrebianca le reçut avec un visage funèbre,
-comme si la mort eût frappé la maison. Le marquis était sorti à midi,
-aussitôt après avoir appris par téléphone la nouvelle du suicide, et il
-n’était pas rentré.
-
---Madame la marquise est malade, ajouta le domestique, et ne veut
-recevoir personne.
-
-Robledo en l’écoutant put se rendre compte de l’impression que le
-suicide du banquier avait produite dans la maison.
-
-La discipline glaciale et solennelle des valets avait disparu. Ils
-avaient l’air effaré d’un équipage qui pressent une tempête capable
-d’engloutir le navire. Robledo entendit des pas discrets, des murmures
-derrière les rideaux qui s’entr’ouvraient pour découvrir des yeux
-curieux.
-
-On avait sans doute parlé aux environs de la cuisine de certaines
-visites possibles, et lorsque quelqu’un entrait dans la maison on se
-demandait si ce n’était pas la police. Le chauffeur s’adressait à ses
-camarades avec une colère contenue:
-
---Le capitaine est tué, la barque va couler. Qui nous paiera maintenant
-notre dû?
-
-L’ingénieur revint au centre de la ville pour dîner dans un restaurant
-et trois fois il demanda au téléphone le logement de Torrebianca. Il
-était près de minuit lorsqu’on lui répondit que monsieur venait de
-rentrer; Robledo revint en toute hâte avenue Henri-Martin.
-
-Il trouva Frédéric dans sa bibliothèque; les heures qui venaient de
-s’écouler semblaient avoir vieilli le marquis plus que des années
-entières. En voyant entrer Robledo il l’embrassa; il cherchait
-instinctivement un appui sur quoi reposer son corps sans courage.
-
-Il s’étonnait de pouvoir supporter tant de douleurs accumulées en si peu
-de temps. Le matin, il avait comme Robledo éprouvé devant la beauté de
-ce jour une impression de confiance et de bonheur. Il faisait bon
-vivre!... Et soudain, l’appel du téléphone, la terrible nouvelle, le
-départ précipité pour la maison de Fontenoy, et puis, étendu sur le lit,
-le cadavre du banquier, accaparé bientôt par les médecins chargés de
-l’autopsie; il avait ressenti une émotion plus douloureuse encore à
-l’aspect des bureaux de Fontenoy. Le juge y était seul maître; il
-examinait des papiers, apposait des sceaux, scrutait sans pitié,
-examinait toutes choses d’un regard froid, méfiant, implacable. Le
-secrétaire du banquier qui par téléphone avait appelé Torrebianca
-s’efforçait de cacher son trouble et le reçut avec un visage sombre.
-
---Je crois que cette aventure va mal tourner pour nous. Le patron aurait
-dû nous prévenir.
-
-Pendant tout le reste du jour, Torrebianca voulut voir tous les autres
-collaborateurs de Fontenoy, qui touchaient des émoluments considérables
-pour figurer comme des automates dans les conseils d’administration de
-ses entreprises. Tous se montraient également pessimistes, tous,
-possédés d’une terreur féroce, étaient capables des pires mensonges et
-des pires bassesses pour assurer leur propre salut aux dépens de celui
-des autres.
-
-Ils accusaient Fontenoy, qu’ils flattaient quelques heures auparavant
-pour lui arracher de nouvelles gratifications. Certains l’appelaient
-déjà «bandit»; d’autres, qui pour se justifier sentaient la nécessité de
-s’attaquer à quelqu’un, eurent des insinuations agressives à l’égard de
-Torrebianca.
-
---Vous avez dit dans vos comptes rendus d’enquête que les affaires
-étaient magnifiques. Sans doute vous avez vu de vos propres yeux ce qui
-existe réellement dans ces pays lointains; vous n’auriez pas sans cela
-apposé votre signature au bas des documents techniques qui nous ont
-inspiré confiance dans les entreprises de cet homme.
-
-Et Torrebianca commença de comprendre que tous avaient besoin d’une
-victime vivante pour la charger de toutes les terribles responsabilités
-que le banquier avait éludées en se réfugiant chez les morts.
-
---J’ai peur, Manuel, dit-il à son camarade. Je ne comprends plus
-moi-même comment j’ai signé ces papiers sans me rendre compte de leur
-importance... Qui a bien pu me communiquer cette confiance aveugle dans
-les entreprises de Fontenoy?
-
-Robledo eut un triste sourire. Il lui était facile de nommer la personne
-qui l’avait ainsi conseillé; mais pourquoi augmenter encore par une dure
-révélation le chagrin de son ami?
-
-Au milieu de ces soucis angoissants, Torrebianca pensait toujours à sa
-femme.
-
---Pauvre Hélène! Je lui ai parlé tout à l’heure... J’ai cru qu’elle
-allait s’évanouir quand je lui ai appris que je venais de voir le
-cadavre de Fontenoy. Cet événement a si violemment éprouvé son système
-nerveux, que sa santé m’inspire des inquiétudes.
-
-Ces lamentations agacèrent à tel point Robledo qu’il dit brutalement:
-
---Pense à ta situation et ne t’occupe pas de ta femme. Ce qui te menace
-est beaucoup plus grave qu’une crise de nerfs.
-
-Les deux hommes, après avoir longuement parlé de la catastrophe,
-finirent, comme tous ceux qui se familiarisent avec le malheur, par
-retrouver un certain optimisme. Nul ne pourrait connaître l’exacte
-vérité tant que le juge n’aurait pas éclairci les affaires du
-banquier... Fontenoy avait commis plus d’erreurs que de crimes, ses
-ennemis les plus acharnés le reconnaissaient eux-mêmes. Parmi les
-entreprises qu’il avait imaginées, plusieurs pouvaient encore devenir
-excellentes; il avait eu le tort de les lancer trop à la hâte en
-trompant le public sur leur véritable degré d’avancement? Peut-être des
-administrateurs prudents sauraient-ils les rendre productives; ils
-reconnaîtraient que les rapports de Fontenoy étaient exacts et
-déclareraient que Torrebianca n’avait, en les approuvant, commis aucun
-délit.
-
---C’est bien possible, dit Robledo qui avait besoin lui aussi de se
-montrer optimiste.
-
-Le découragement de son ami l’avait beaucoup inquiété tout d’abord et il
-préférait l’aider à reprendre confiance en l’avenir; il passerait ainsi
-une meilleure nuit.
-
---Tu verras, Frédéric, tout s’arrangera. N’attache pas trop d’importance
-à ce que disent les anciens parasites de Fontenoy. C’est la peur qui les
-fait parler.
-
-En se levant, le jour suivant, l’Espagnol demanda avant tout les
-journaux. Tous se montraient pessimistes et menaçants dans leurs
-commentaires sur ce suicide qui prenait l’importance d’un grand scandale
-parisien, et ils auguraient que la justice allait faire incarcérer dans
-les quarante-huit heures plusieurs personnalités bien connues. Robledo
-crut même deviner dans un de ces journaux des allusions vagues aux
-rapports de certain ingénieur protégé de Fontenoy.
-
-Lorsqu’il revit Frédéric dans sa bibliothèque il le trouva plus vieilli
-et plus découragé encore que la veille. Sur une table il aperçut les
-journaux que lui-même avait déjà lus.
-
---On veut me mettre en prison, dit Torrebianca d’une voix plaintive,
-moi, qui n’ai jamais fait de mal à personne. Je ne puis comprendre
-pourquoi on s’acharne ainsi contre moi.
-
-Robledo tenta en vain de le consoler.
-
---Quelle honte! continua-t-il. Jamais personne ne m’a fait peur et
-pourtant je ne peux soutenir le regard de ceux qui m’entourent. Quand
-mon valet de chambre me parle, je baisse les yeux pour ne pas rencontrer
-les siens. Que doit-on dire de moi dans ma propre maison?
-
-Humble et abattu comme s’il fût revenu aux années de son enfance, il
-ajouta:
-
---J’ai peur de sortir. Je tremble à la pensée que je rencontrerai
-peut-être les mêmes personnes que j’ai si souvent vues dans les salons
-et qu’il me faudra leur expliquer ma conduite, supporter leurs regards
-ironiques et leurs paroles de fausse commisération.
-
-Il se tut un instant puis reprit, avec un accent admiratif:
-
---Hélène est plus courageuse. Ce matin, après avoir lu les journaux,
-elle a fait avancer l’automobile et s’en est allée je ne sais où. Elle
-doit faire des visites. Elle m’a dit qu’il fallait se défendre... Mais,
-comment me défendre? Il faut bien reconnaître que j’ai approuvé et signé
-ces rapports sur des affaires qui m’étaient inconnues!... Je ne sais pas
-mentir.
-
-Robledo essaya en vain de lui rendre confiance comme la veille; son
-optimisme fragile n’avait plus la force de renaître.
-
---Comme toi, ma femme croit que tout peut s’arranger. Elle est si
-assurée de son influence qu’elle ne désespère jamais. Elle a beaucoup
-d’amis à Paris, elle y entretient encore des relations de famille. Elle
-est partie ce matin en jurant qu’elle déjouerait les complots de mes
-ennemis... car elle suppose que nous avons beaucoup d’ennemis et qu’ils
-cherchent dans cette faillite de Fontenoy un prétexte à me perdre...
-Hélène est beaucoup plus avisée que moi; je ne serais pas étonné qu’elle
-fît changer d’avis les journaux et le juge lui-même et disparaître ces
-menaces voilées de procès et de prison.
-
-Il frissonna en prononçant ce dernier mot.
-
---La prison!... Manuel, vois-tu un Torrebianca en prison?... Plutôt que
-de subir une pareille honte j’aurai recours au plus sûr moyen d’éviter
-le déshonneur.
-
-Et, comme si dans son âme tous ses ancêtres se fussent dressés sous
-l’insulte de cette menace, son énergie vibrante et nerveuse d’autrefois
-semblait ressusciter.
-
-Robledo eut peur en voyant la flamme bleuâtre qui, semblable à l’éclair
-fugace d’une épée, passait dans les pupilles de son ami.
-
---Tu ne commettras pas cette sottise, dit-il; avant tout il faut vivre.
-Tant qu’on est vivant tout s’arrange, bien ou mal. La mort au contraire
-n’arrange rien... D’ailleurs, qui sait?... Peut-être as-tu raison de
-penser que ta femme est capable d’aider au rétablissement de ta
-situation. On a vu réussir des choses plus difficiles.
-
-En sortant de la bibliothèque, Robledo trouva dans l’antichambre
-plusieurs personnes assises qui attendaient patiemment. Le valet de
-chambre lui dit avec une familiarité inopportune et désagréable:
-
---Ils attendent madame la marquise... Je leur ai dit que monsieur était
-sorti.
-
-Le domestique n’en dit pas davantage; mais il comprit à l’expression
-malicieuse de ses yeux que les gens qui attendaient étaient des
-créanciers.
-
-Le suicide du banquier avait mis fin au crédit relatif dont les
-Torrebianca jouissaient encore. Toutes ces personnes savaient sans doute
-que Fontenoy était l’amant de la marquise. D’autre part, la faillite de
-sa banque privait le mari de l’emploi qui en apparence lui permettait de
-mener une existence luxueuse.
-
-Il comprit alors que son ami éprouvât de la honte et de la répugnance à
-rencontrer les gens de sa propre maison et s’isolât dans sa
-bibliothèque.
-
-Au milieu de l’après-midi il l’appela au téléphone. Hélène venait de
-rentrer après cent courses à travers Paris et semblait satisfaite de ses
-nombreuses visites.
-
---Elle m’affirme que pour le moment elle a paré le coup, et que tout
-finira par s’arranger, dit Torrebianca, qui ne voulait pas donner
-d’autres détails par téléphone.
-
-Quand la nuit fut tombée, Robledo revint avenue Henri-Martin. Il avait
-demandé dans un café les journaux du soir et n’y avait rien lu qui pût
-justifier la tranquillité relative de son ami. Les nouvelles étaient
-toujours alarmantes et on parlait toujours de l’arrestation probable des
-personnes compromises dans cette scandaleuse faillite.
-
-Il revit encore, sur une table de la bibliothèque, les journaux que
-lui-même venait de lire, et il s’expliqua le découragement de son ami,
-sans ressort devant l’incertitude des événements, et qui passait en
-quelques heures de la confiance à l’abattement. Sa voix calme et froide
-contrastait violemment avec son visage douloureusement crispé. Sans
-aucun doute il avait pris sa résolution et il s’y tenait sans autre
-raison d’attendre que l’espoir vague d’un miracle. Si le miracle ne se
-produisait pas...
-
-Robledo regarda de tous côtés, examina la table et les autres meubles de
-la bibliothèque. Oh! ne pouvoir deviner où son ami avait placé son
-dernier remède, le revolver!
-
---Y a-t-il des gens là dehors? demanda Torrebianca.
-
-Comme il semblait ne pas ignorer que des visiteurs désagréables avaient
-défilé tout le jour dans l’antichambre, Robledo ne lui fit pas préciser
-sa question et répondit d’un simple signe négatif. Le marquis se mit
-alors à parler de cette invasion de créanciers qui accouraient de tous
-les coins de Paris.
-
---Ils flairent déjà la mort, dit-il, et ils s’abattent sur cette maison
-comme une bande de corbeaux... Quand Hélène est rentrée cet après-midi
-l’antichambre était pleine... mais elle possède un charme auquel ne
-résiste homme ni femme, et il lui a suffi de parler pour convaincre tout
-le monde. Je crois qu’ils lui auraient consenti de nouvelles avances si
-elle les leur avait demandées.
-
-Il était fier de faire ressortir le pouvoir séducteur de sa femme; mais
-la réalité lui laissait peu de loisir d’admirer.
-
---Ils reviendront, dit-il tristement. Ils sont partis, mais ils
-reviendront demain... Hélène a vu aussi quelques amis assez puissants
-pour dicter l’opinion des journaux et influencer les juges. Tous ont
-juré de l’aider; mais hélas, quand elle est partie, quand ils ne la
-voient plus, son pouvoir n’est plus le même. On lui a promis d’arranger
-les choses, et peut-être cela durera-t-il quelques temps; mais que peut
-une femme contre tant d’ennemis? D’ailleurs je ne dois plus permettre à
-Hélène de courir de tous côtés pour me défendre tandis que je reste ici
-enfermé. Je sais à quoi s’expose une femme qui va chercher du secours
-auprès des hommes. Non... Cela serait pire que la prison.
-
-Et dans les yeux de Torrebianca, qui après s’être montré craintif comme
-un enfant faisait preuve parfois d’une grande énergie, il passa comme un
-éclair de colère, à la pensée des périls où pourrait être exposée la
-fidélité d’Hélène pendant les démarches qu’elle faisait pour le sauver.
-
---Je lui ai défendu de continuer ses visites, même auprès des amis les
-plus anciens de sa famille. Un homme d’honneur ne permet pas que sa
-femme fasse certaines démarches... Fions-nous au sort et à la grâce de
-Dieu! Les lâches seuls ne trouvent pas de solution quand le moment
-décisif arrive.
-
-Robledo, qui avait écouté sans donner aucun signe d’impatience, dit
-d’une voix grave:
-
---J’ai trouvé une solution meilleure que la tienne puisqu’elle te
-permettra de vivre... Viens avec moi.
-
-Et posément, avec un sang-froid méthodique, comme il aurait exposé une
-affaire commerciale ou un projet industriel, il lui expliqua son plan.
-
-Il était absurde d’espérer un règlement favorable des affaires
-bouleversées par le suicide de Fontenoy, et il devenait dangereux de
-rester à Paris.
-
---Je devine ce que tu comptes faire demain ou peut-être ce soir si tu
-juges ta situation désespérée. Tu sortiras ton revolver de sa cachette,
-tu prendras une plume et tu rédigeras deux lettres; sur une enveloppe tu
-écriras: «Pour ma femme», sur l’autre: «Pour ma mère», ta pauvre mère
-qui t’aime tant, qui s’est toujours sacrifiée pour toi, et que tu
-récompenseras de ses sacrifices en quittant la terre avant qu’elle-même
-en soit partie!
-
-Le ton accusateur de ces paroles troubla Torrebianca. Ses yeux se
-mouillèrent et il courba le front comme écrasé par le remords d’une
-action basse. Ses lèvres tremblèrent et Robledo crut apercevoir qu’elles
-murmuraient: «Maman! ma pauvre maman!»
-
-Maîtrisant son émotion, Frédéric releva la tête.
-
---Crois-tu, dit-il, qu’elle sera plus heureuse de me voir en prison?
-
-L’Espagnol haussa les épaules.
-
---Tu n’as pas besoin d’aller en prison pour continuer à vivre. Je te
-demande seulement de te laisser conduire par moi et de m’obéir sans me
-faire perdre de temps.
-
-Après un coup d’œil sur les journaux qui se trouvaient sur la table, il
-ajouta:
-
---Comme je crois ton salut à peu près impossible, demain nous partirons
-pour l’Amérique du Sud. Tu es ingénieur; là-bas en Patagonie tu pourras
-travailler à mon côté... Acceptes-tu?
-
-Torrebianca demeura impassible comme s’il n’eût pas compris cette
-proposition ou l’eût jugée absurde et indigne d’une réponse. Robledo
-parut s’irriter du silence de son ami.
-
---Pense donc aux documents que tu as signés pour servir Fontenoy et qui
-affirment l’excellence d’affaires que tu n’avais même pas étudiées.
-
---Je ne pense qu’à cela, répondit Frédéric; c’est pourquoi je trouve que
-ma mort est nécessaire.
-
-L’Espagnol ne put retenir son indignation et se levant de sa chaise, il
-se mit à crier:
-
---Mais je ne veux pas que tu meures, triple sot. Je t’ordonne de vivre
-et tu dois m’obéir... Imagine-toi que je suis ton père... non pas ton
-père, puisqu’il est mort quand tu étais tout enfant... figure-toi que je
-suis ta mère, ta vieille maman qui t’aime tant, et qu’elle te dise:
-«Obéir à ton ami c’est m’obéir à moi.»
-
-Il parlait avec véhémence et Torrebianca fut si troublé qu’il dut porter
-la main à ses yeux. Robledo profita de ce moment d’émotion pour lancer
-ce qu’il avait de plus important et de plus difficile à dire.
-
---Je t’emmènerai d’ici. Tu viendras en Amérique où tu pourras trouver
-une existence nouvelle. Tu travailleras durement, mais le travail est
-là-bas plus noble et plus profitable que dans le vieux monde; tu
-subiras bien des souffrances et peut-être à la fin deviendras-tu riche;
-mais pour cela il faut venir... seul avec moi.
-
-Le marquis se dressa et découvrit son visage. Puis il regarda son ami
-avec un étonnement douloureux. Seul! Comment osait-il lui proposer
-d’abandonner Hélène? Il aimait mieux mourir et ne plus subir le tourment
-de penser anxieusement à toute heure au sort de sa femme.
-
-La colère s’emparait de Robledo et comme il se montrait vif lorsqu’on
-tentait de s’opposer à sa volonté, il s’écria d’un ton ironique:
-
---Ton Hélène!... Ton Hélène!... est...
-
-Il se repentit en voyant le visage de Frédéric et pour essayer de
-justifier son accent agressif il continua:
-
---Ton Hélène est en grande partie responsable de la situation où tu te
-trouves aujourd’hui. C’est pour elle que tu as signé ces documents qui
-te déshonorent dans ta profession.
-
-Frédéric courba la tête, mais l’autre continua d’attaquer.
-
---Comment ta femme a-t-elle connu Fontenoy? Tu m’as dit qu’il était un
-vieil ami de sa famille... et c’est là tout ce que tu sais.
-
-Il se contint un instant, mais la colère l’emporta sur la prudence qui
-lui conseillait de se taire.
-
---Les femmes connaissent toujours notre histoire mais nous ne savons
-d’elles que ce qu’elles veulent bien nous raconter.
-
-Le marquis parut s’efforcer de comprendre le sens de ces paroles.
-
---J’ignore ce que tu veux dire, dit-il d’une voix sombre; mais songe que
-tu parles de ma femme. N’oublie pas qu’elle porte mon nom. Et je l’aime
-tant!
-
-Tous deux demeurèrent silencieux. Les minutes qui s’écoulaient
-semblaient les éloigner de plus en plus l’un de l’autre. Robledo crut
-devoir prendre la parole pour renouer leur ancienne amitié.
-
---La vie est bien dure là-bas, et c’est quand on est bien loin qu’on
-apprécie les commodités de la civilisation. Mais dans le désert on prend
-comme un bain d’énergie qui purifie et transfigure les fugitifs du vieux
-monde et les prépare à une existence nouvelle. Tu rencontreras dans ce
-pays des survivants de toutes les catastrophes; ils y sont arrivés comme
-ces naufragés qui se sauvent à la nage et prennent pied sur une île
-fortunée. Toutes les distinctions de nationalité, de caste et de
-naissance disparaissent; il n’y a plus là-bas que des hommes. La terre
-où je demeure est... la terre de tous.
-
-Comme Torrebianca demeurait impassible, il jugea bon de lui rappeler à
-nouveau sa situation.
-
---Ici t’attendent la prison et le déshonneur ou, ce qui est pire, la
-solution que tu as trouvée, la mort. Là-bas tu retrouveras l’espérance,
-le bien le plus précieux dans la vie... Viens-tu?
-
-Le marquis sortit de son abattement et esquissa enfin un mouvement
-affirmatif; mais Robledo, du geste, lui ordonna d’attendre et il ajouta
-avec énergie:
-
---Tu connais mes conditions. Il faut partir là-bas comme pour la guerre,
-avec peu de bagages; et la femme est une lourde gêne dans les
-expéditions de ce genre... Ta femme ne mourra pas de chagrin si tu la
-laisses en Europe; vous vous écrirez comme des fiancés; une longue
-absence stimule l’amour. En outre, tu pourras lui envoyer de l’argent
-pour lui permettre de vivre à l’aise. De toutes façons tu feras beaucoup
-plus pour elle que si tu meurs ou si tu te laisses mettre en prison...
-Veux-tu venir?
-
-Torrebianca demeura longtemps pensif. Il se leva enfin, puis faisant
-signe à Robledo d’attendre, il sortit de la bibliothèque.
-
-L’Espagnol ne resta pas longtemps seul. Il crut entendre très loin des
-voix, presque des cris que les tentures et les cloisons étouffaient. Des
-pas plus rapprochés résonnèrent, un rideau se souleva violemment et
-Hélène, suivie de son mari, entra dans la bibliothèque.
-
-C’était une Hélène transformée par les événements. Robledo pensa que
-pour elle aussi les heures avaient été longues comme des années. Elle
-paraissait plus vieille sans pour cela cesser d’être belle. Sa beauté
-fanée était plus sincère que celle des jours riants. Elle avait cet
-attrait mélancolique des bouquets de fleurs qui commencent à se flétrir.
-Vingt-quatre heures avaient passé sans qu’elle eût pu prendre soin de
-son corps et de plus elle était sans cesse sous l’empire d’émotions
-nouvelles, les unes douloureuses, les autres blessantes pour son
-amour-propre.
-
-Bien plus qu’au sort de son mari elle pensait à ce que pouvaient dire en
-ce moment ses nombreuses amies de Paris.
-
-Elle rejeta violemment la tenture derrière elle et s’avança à travers la
-bibliothèque comme un flot invincible. Ses yeux semblèrent défier
-Robledo.
-
---Que vient de me dire Frédéric? dit-elle d’une voix âpre. Vous voulez
-l’emmener, vous voulez qu’il abandonne sa femme au milieu de tant
-d’ennemis?
-
-Torrebianca qui, entré derrière elle, se sentait à nouveau dominé, crut
-devoir protester pour l’assurer de sa fidélité.
-
---Je ne t’abandonnerai jamais... Je l’ai déjà dit à Manuel.
-
-Mais Hélène, qui ne l’écoutait pas, avança jusqu’auprès de Robledo.
-
---Et moi qui vous prenais pour un ami sûr! Misérable! Vous voulez
-priver une femme de son seul soutien, lui dérober son mari?
-
-Tout en parlant elle regardait fixement les yeux de l’Espagnol, comme si
-elle eût voulu y retrouver sa propre image. Mais elle lut de telles
-choses dans ces pupilles que sa voix devint plus douce et qu’elle finit
-par menacer l’Espagnol du doigt avec une moue d’enfant prêt à pleurer.
-Le colonisateur demeura impassible; il jugeait sans doute inopportunes
-ces grâces puériles et Hélène dut reprendre un ton grave.
-
---Voyons, expliquez-vous. Dites-moi quel plan vous avez formé pour
-emmener mon mari jusqu’à ces terres lointaines où vous vivez en seigneur
-féodal.
-
-Insensible à la voix et aux yeux d’Hélène, Robledo répondit froidement,
-du même ton qu’il eût pris pour exposer les devis d’une entreprise
-industrielle.
-
-Il avait imaginé, tout en causant avec Frédéric le moyen de quitter
-Paris. Il retiendrait pour lui le jour suivant une automobile comme s’il
-avait brusquement décidé de partir pour l’Espagne. Il fallait prendre
-des précautions. Torrebianca était toujours libre mais la police le
-surveillait peut-être pendant que le juge cherchait à établir sa
-culpabilité. La frontière espagnole était loin, mais ils la passeraient
-avant que la justice ait pu lancer un mandat d’arrêt.
-
-D’ailleurs il avait à la frontière même des amis qui les aideraient en
-cas de danger et leur permettraient d’atteindre tous deux Barcelone. Une
-fois rendus à ce port ils trouveraient facilement le moyen de gagner
-l’Amérique du Sud.
-
-Hélène l’écoutait en hochant la tête, le sourcil froncé.
-
---Tout cela est fort bien imaginé, dit-elle, mais pourquoi ce plan ne
-prévoit-il que le départ de mon mari, pourquoi ne partirais-je pas avec
-vous moi aussi?
-
-Cette proposition étonna Torrebianca. Quelques heures auparavant, Hélène
-en rentrant à la maison avait exprimé une grande confiance en l’avenir
-pour encourager son mari et peut-être pour se faire illusion à
-elle-même.
-
-Elle venait de rendre visite à des hommes qu’elle connaissait de longue
-date; ils lui avaient fait de grandes promesses avec cette galanterie
-protectrice et mélancolique qu’impose le souvenir de lointaines amours.
-
-Il fallait bien croire à ces phrases qui peut-être contenaient leur
-seule chance de salut; mais maintenant, après avoir entendu Robledo
-exposer son plan, elle sentait s’écrouler son optimisme.
-
-Les promesses de ses amis n’étaient que de doux mensonges; personne ne
-ferait rien pour eux en les voyant dans le malheur; la justice suivrait
-son cours. Son mari irait en prison et elle devrait recommencer sa
-vie... Recommencer! et cela dans un monde trop vieux, où elle aurait
-peine à trouver un endroit qu’elle n’eût pas déjà connu... et contre
-tant d’amies avides de vengeance!
-
-Robledo vit passer dans ses yeux une expression toute nouvelle. Elle
-avait peur; peur, comme une bête traquée. Pour la première fois il
-surprit dans la voix d’Hélène un accent de sincérité.
-
---Vous êtes le seul, Manuel, à voir clairement notre situation; vous
-seul pouvez nous sauver... mais emmenez-moi aussi. Je n’ai pas la force
-de rester... J’aimerais mieux mendier dans un monde qui ne sera pas
-celui-ci.
-
-Il y avait dans cette prière tant de tristesse et de douceur que
-l’Espagnol eut pitié et qu’il oublia ses pensées hostiles.
-
-Torrebianca dut se rendre compte de la faiblesse subite de son ami; il
-en profita pour affirmer avec énergie:
-
---Je te suis avec elle ou je reste avec elle, quoi qu’il arrive.
-
-Robledo eut encore un mouvement d’hésitation; puis il accepta d’un geste
-de la tête. Immédiatement il eut un regret; il lui sembla qu’il venait
-d’approuver une chose absurde.
-
-Hélène, qui oubliait avec une étonnante facilité les angoisses de
-l’heure, se mit à rire:
-
---J’ai toujours adoré les voyages, dit-elle avec enthousiasme; je
-monterai à cheval, je chasserai les bêtes féroces, j’affronterai de
-grands dangers. Je vivrai une existence plus savoureuse que celle d’ici,
-une vie d’héroïne de roman.
-
-L’Espagnol la regardait, étonné de cette inconscience. Elle ne pensait
-plus à Fontenoy. Elle semblait même avoir oublié qu’elle était encore à
-Paris et que la police pouvait d’un moment à l’autre entrer dans la
-maison pour emmener son mari.
-
-Il était inquiet, car il y avait loin de la vie réelle des colons du
-désert américain aux fictions romanesques que cette femme accueillait.
-
-Torrebianca les interrompit avec découragement; le plan de son ami lui
-semblait d’exécution difficile.
-
---Avant de partir il faut payer nos dettes. Où prendrons-nous de
-l’argent?
-
-Sa femme se mit à rire d’un air étonné.
-
---Payer! qui parle de payer? Les créanciers attendront. Je trouve
-toujours le mot qu’il faut leur dire... Nous leur enverrons de l’argent
-d’Amérique, quand tu seras riche.
-
-Mais le marquis ne pouvait se débarrasser aussi promptement de ses
-scrupules.
-
---Je ne partirai pas d’ici avant d’avoir payé tous les domestiques. Et
-d’ailleurs il nous faut de l’argent pour le voyage.
-
-Il y eut un long silence; puis le mari s’écria comme s’il venait de
-trouver une solution:
-
---Heureusement, nous avons tes bijoux. Nous pouvons les vendre avant de
-nous embarquer.
-
-Hélène regarda avec ironie le collier et les bagues qu’elle portait à ce
-moment.
-
---On ne nous donnera pas deux mille francs de ceux-là ni de tous les
-autres, tous sont faux, complètement faux.
-
---Mais, et les vrais? demanda Torrebianca stupéfait. Et ceux que tu as
-achetés avec l’argent qu’on t’envoyait de tes propriétés de Russie?
-
-Robledo crut devoir intervenir pour couper court à ce dialogue
-dangereux.
-
---Ne cherche pas à savoir tant de choses; parlons du présent... Je
-paierai les domestiques; et je me charge des frais de votre voyage.
-
-Hélène lui prit les deux mains et murmura des mots de remerciements.
-Torrebianca, touché de cette générosité, se refusait cependant à
-l’accepter, mais l’Espagnol mit fin à ses protestations.
-
---Je suis venu à Paris avec de l’argent pour six mois; je m’en irai au
-bout de quatre semaines, voilà tout.
-
-Puis il ajouta d’un air de désespoir comique:
-
---Je m’en irai sans connaître plusieurs restaurants nouveaux, et sans
-avoir goûté deux ou trois vins de marque... Tu vois si mon sacrifice est
-extraordinaire.
-
-Frédéric lui serra les mains silencieusement cependant qu’Hélène le
-prenait dans ses bras et l’embrassait avec l’impudeur de l’enthousiasme.
-
-Elle ne parlait plus que de ce pays inconnu auquel elle ne pensait guère
-un instant auparavant et qu’elle admirait déjà à l’égard d’un paradis.
-
---Il me tarde de me voir dans ce pays neuf, qui, comme vous le dites,
-est la terre de tous!
-
-Et pendant que les deux époux se concertaient sur les préparatifs de
-leur voyage, ou bien plutôt de leur fuite, Robledo, les yeux fixés sur
-Hélène, se disait:
-
-«Quelle sottise je viens de commettre! Quel terrible cadeau j’apporte à
-ceux qui vivent là-bas d’une vie rude... mais en paix.»
-
-
-
-
-V
-
-
-Des travailleurs aragonais, émigrés en Argentine en emportant
-précieusement dans leurs bagages une guitare pour accompagner leurs
-couplets improvisés, la virent passer et consacrèrent une chanson à la
-«Fleur du Rio Negro».
-
-Ce surnom printanier eut un sort dans le pays, et tout le monde appela
-ainsi la fille du propriétaire de _l’estancia_[4] de Rojas; son
-véritable nom était Celinda.
-
-Elle avait dix-sept ans; d’une taille au-dessous de son âge, elle
-étonnait cependant par l’agilité de ses membres et l’énergie de ses
-gestes.
-
-Dans le pays, beaucoup d’hommes qui admiraient comme les Orientaux les
-femmes grasses et considéraient que sans des chairs opulentes il n’est
-point de beauté, avaient une moue d’indifférence lorsqu’on chantait en
-leur présence les louanges de la fille de Rojas. Certes elle avait un
-visage aimable et fripon, un nez retroussé, une bouche d’un rouge
-sanglant, des dents aiguës et très blanches, des yeux énormes, à peine
-un peu trop arrondis. Mais, sa mignonne figure mise à part... rien d’une
-femme!
-
---Elle est aussi plate par devant que par derrière, disaient-ils, on
-dirait un garçon.
-
-Effectivement, de loin on la prenait pour un petit homme car elle
-portait toujours un costume masculin et montait à califourchon des
-chevaux fougueux. Parfois, elle faisait tournoyer un lasso au-dessus de
-sa tête, comme faisaient les _péons_[5], et elle poursuivait quelque
-cavale ou quelque jeune taureau de l’_estancia_ de don Carlos Rojas, son
-père.
-
-Ce dernier, disait-on dans le pays, appartenait à une vieille famille de
-Buenos-Ayres. Il avait mené dans sa jeunesse une vie fort joyeuse dans
-les principales villes d’Europe. Il s’était ensuite marié; mais la vie
-de son ménage dans la capitale de l’Argentine avait été aussi coûteuse
-que ses voyages de célibataire dans l’ancien continent; peu à peu il
-gaspillait en dépenses somptuaires et en mauvaises affaires la fortune
-qu’il tenait de ses parents.
-
-Sa femme était morte au moment où il venait de se rendre compte qu’il
-était ruiné.
-
-C’était une dame maladive et mélancolique qui publiait des vers
-sentimentaux, sous un pseudonyme, dans les journaux de modes et qui
-légua à sa fille le nom de Celinda, poétique souvenir.
-
-Le señor Rojas dut abandonner l’_estancia_ de ses parents située près de
-Buenos-Ayres et qui valait plusieurs millions. Trois hypothèques
-pesaient sur elle, et quand les créanciers eurent partagé le produit de
-sa vente il ne resta à don Carlos d’autre ressource que de quitter la
-partie la plus civilisée de l’Argentine pour s’installer à Rio Negro; il
-y possédait quatre lieues de terres qu’il avait acquises au temps de sa
-richesse, par caprice, et sans savoir au juste ce qu’il achetait.
-
-Beaucoup de gens ruinés croient trouver dans l’agriculture un moyen de
-refaire leur fortune, alors même qu’ils ignorent les principes
-élémentaires du travail de la terre. Ce _criollo_[6], habitué à mener à
-Paris et à Buenos-Ayres une existence dissipée, crut pouvoir lui aussi
-réaliser un tel miracle. Il n’avait jamais voulu s’occuper de
-l’administration d’une _estancia_ toute proche de la capitale où
-d’inépuisables prairies naturelles nourrissaient des milliers de jeunes
-taureaux, et il dut se résoudre à la vie dure et sobre du fruste
-cavalier qui paît son troupeau sur des terres incultes.
-
-La tâche que ses prédécesseurs avaient entreprise dans la campagne riche
-voisine de Buenos-Ayres, Rojas dut la reprendre sous le ciel de bronze
-de la Patagonie qui laisse à peine tomber chaque année quelques gouttes
-d’eau sur le sol poussiéreux.
-
-L’ancien millionnaire portait son malheur avec dignité. C’était un homme
-de cinquante ans, plutôt petit que grand, au nez aquilin, à la barbe
-blanchissante. Malgré la vie sauvage qu’il menait il avait conservé sa
-politesse primitive. Ses manières décelaient l’homme sorti d’un milieu
-social plus élevé que celui où il devait vivre maintenant. Comme on
-disait à la Presa, le village le plus proche, cet homme-là, bien ou mal
-vêtu, avait l’air d’un monsieur. Il portait presque toujours des bottes
-entières, un large feutre et un _poncho_. A sa main droite se balançait
-le court fouet de cuir appelé là-bas _rebenque_.
-
-Les bâtiments de son _estancia_ avaient peu d’apparence. Il les avait
-construits hâtivement avec l’espoir de les améliorer quand sa fortune
-aurait augmenté. Mais, comme il arrive toujours quand on construit à la
-campagne, cette installation provisoire allait durer plus longtemps
-peut-être que les bâtiments considérés ailleurs comme définitifs.
-
-Sur les murs de briques cuites, sans revêtement extérieur, ou de simple
-argile séchée, s’élevait une toiture faite de plaques de zinc ondulé. A
-l’intérieur de la maison de maître les cloisons s’arrêtaient à une
-certaine hauteur et laissaient l’air circuler librement dans la partie
-supérieure du bâtiment. Les meubles étaient rares dans les pièces. La
-salle où don Carlos recevait ses visites servait de salon, de bureau et
-de salle à manger; elle était ornée de quelques fusils et de peaux de
-pumas abattus dans les environs. L’_estanciero_[7] passait hors de la
-maison une grande partie du jour à inspecter les parcs à bestiaux les
-plus voisins.
-
-Il mettait brusquement au galop sa monture, un cheval de piètre mine
-mais infatigable pour surprendre les _péons_ qui travaillaient à l’autre
-extrémité de sa propriété.
-
-Un matin, il s’impatientait de voir l’heure du repas se passer sans que
-Celinda regagnât l’_estancia_. Il n’était pas inquiet. Depuis qu’âgée de
-huit ans, elle était arrivée à Rio Negro, elle avait vécu à cheval et
-considéré la plaine déserte comme sa demeure.
-
---Et il ne ferait pas bon la fâcher, disait le père avec orgueil. Elle
-manie le revolver mieux que moi, et lorsqu’elle a un lasso entre les
-mains il n’y a pas d’homme ou d’animal capable de lui échapper. Ma
-fille, c’est un homme à poigne.
-
-Soudain il la vit galoper sur la ligne où la plaine rejoignait le ciel.
-Elle semblait un petit cavalier de plomb échappé d’une boîte de jouets.
-En avant de son petit cheval courait un taureau en miniature. Le groupe
-lancé au galop grossit avec une étonnante rapidité. Dans cette immense
-étendue les objets mouvants changeaient de dimensions sans suivre une
-progression régulière, et les yeux mal habitués aux caprices optiques du
-désert étaient sans cesse surpris et désorientés.
-
-La jeune fille s’approchait en criant et en agitant son lasso pour
-presser la marche de la bête qu’elle poursuivait et la forcer à se
-réfugier dans un enclos de madriers.
-
-Puis elle mit pied à terre et vint au-devant de son père; don Carlos,
-après avoir reçu son baiser, la repoussa à bout de bras et regarda
-sévèrement le costume d’homme qu’elle portait.
-
---Je t’ai dit bien souvent que je ne voulais pas te voir ainsi. Les
-pantalons sont faits pour les hommes, je crois, et les jupons pour les
-femmes. Je ne supporterai pas que ma fille s’en aille attifée comme ces
-actrices qu’on voit sur la toile du cinématographe.
-
-Celinda reçut la réprimande les yeux baissés hypocritement. Elle promit
-gentiment d’obéir à son père, mais en même temps elle se retenait de
-rire. Justement elle rêvait toujours de ces amazones en culottes qui
-passent dans les films nord-américains et souvent elle avait fait de
-longues galopades pour arriver jusqu’à Fort Sarmiento, l’endroit le plus
-voisin où des opérateurs errants projetaient sur un drap, dans le café
-de l’unique hôtel, des histoires intéressantes qui lui permettaient
-d’étudier les modes nouvelles.
-
-Pendant le repas don Carlos lui demanda si elle avait été dans le
-voisinage de la Presa et si les travaux du fleuve étaient en bonne
-voie.
-
-L’espoir, chaque jour plus justifié, de devenir riche à nouveau rendait
-depuis quelques mois son sourire à Rojas, autrefois si mélancolique et
-si découragé. Si les ingénieurs de l’Etat parvenaient à lancer une digue
-en travers du Rio Negro, les canaux qu’un Espagnol nommé Robledo et son
-associé étaient en train d’ouvrir féconderaient les terres qu’ils
-avaient achetées tout près de son _estancia_, et lui-même profiterait de
-cette irrigation qui allait augmenter dans des proportions inouïes la
-valeur de ses champs.
-
-Celinda l’écouta avec l’indifférence que la jeunesse manifeste à l’égard
-des questions d’argent. Don Carlos dut d’ailleurs se priver du plaisir
-de contempler en espérance sa richesse future, à l’entrée d’une métisse
-joufflue aux formes débordantes, aux yeux bridés, et dont les cheveux
-noirs et rigides descendaient en une tresse épaisse le long de son dos
-énorme et proéminent.
-
-En entrant dans la salle à manger elle abandonna près de la porte un sac
-plein de hardes. Puis elle se précipita sur Celinda, l’embrassa et lui
-inonda le visage d’un flot de larmes.
-
---Ma jolie petite patronne! Ma petite, que j’ai toujours aimée comme ma
-fille!
-
-Elle connaissait Celinda depuis le jour où elle était arrivée dans le
-pays et où elle-même était entrée comme domestique à l’_estancia_. Il
-lui était pénible de quitter mademoiselle mais elle ne pouvait plus
-supporter le caractère de son père.
-
-Don Carlos commandait un peu brutalement et il n’admettait aucune
-objection de la part des femmes, surtout lorsque celles-ci n’étaient
-plus très jeunes.
-
---Le patron est vert encore, disait Sébastienne à ses amies, et dès
-qu’on se fait vieille les sourires et les jolies paroles vont aux plus
-fraîches; pour moi on me houspille et on me menace du _rebenque_.
-
-Après avoir embrassé la jeune fille, Sébastienne regarda don Carlos avec
-une indignation un peu comique et ajouta:
-
---Puisque nous ne pouvons plus nous entendre, le patron et moi, je m’en
-vais à la Presa servir chez l’entrepreneur italien.
-
-Rojas haussa les épaules pour indiquer qu’elle pouvait très bien s’en
-aller où bon lui semblait, et Celinda accompagna sa vieille servante
-jusqu’à la porte du bâtiment.
-
-Au milieu de l’après-midi, ayant fait la sieste dans un hamac de toile
-et lu quelques journaux de Buenos-Ayres que le chemin de fer apportait
-trois fois par semaine dans ce désert, don Carlos sortit de la maison.
-
-Un cheval sellé était attaché à un des poteaux qui supportaient l’auvent
-de la porte. L’_estanciero_ eut un sourire satisfait en voyant que la
-selle était d’amazone. Celinda parut à ce moment en jupe à l’écuyère. Du
-bout de son _rebenque_ elle envoya un baiser à son père et sans prendre
-appui sur l’étrier ni demander l’aide de personne elle se mit en selle
-d’un bond et lança son cheval au galop dans la direction du fleuve.
-
-Elle n’alla pas bien loin. Derrière un bouquet de saules elle trouva, à
-l’attache, un autre cheval portant une selle d’homme; celui qu’elle
-avait monté le matin. Celinda mit pied à terre, se dépouilla de son
-costume féminin et apparut en culotte et en bottes avec une chemise et
-une cravate d’homme. Elle souriait de désobéir au «vieux», car suivant
-l’usage du pays, c’était ainsi qu’elle appelait son père.
-
-Elle tenait à ne pas surprendre malencontreusement celui qui l’avait
-toujours connue vêtue comme un garçon et qui la traitait de ce fait
-avec une confiante camaraderie. Qui sait si, en la voyant en jupes,
-comme une demoiselle, il ne se sentirait pas intimidé, s’il ne
-deviendrait pas plus cérémonieux et n’éviterait pas désormais de la
-rencontrer?
-
-Elle abandonna sa robe sur le dos du cheval qui l’avait amenée et monta
-joyeusement sur l’autre. Elle lui serra les flancs dans ses jambes
-nerveuses et, lançant en l’air le lasso qu’elle portait attaché à sa
-selle, elle fit monter la corde en spirale au-dessus de sa tête.
-
-Elle galopa le long de la berge, au ras des vieux saules qui penchaient
-leur chevelure sur la course rapide du fleuve. Ce chemin liquide,
-toujours désert, qui descendait des glaciers des Andes, tout proches du
-Pacifique, pour aller se jeter dans l’Atlantique, devait son nom,
-affirmaient certains, aux plantes sombres qui tapissent son lit et
-donnent aux eaux, filles des neiges, une teinte vert foncé.
-
-L’effort de son cours millénaire avait peu à peu taillé dans le plateau
-une profonde vallée, large d’une lieue ou deux. Le fleuve courait dans
-cette gorge entre deux talus constitués par des alluvions qu’il avait
-déposées pendant les grandes inondations. Ces deux rives inégales
-étaient formées de terre fertile et molle, cultivable aussi loin que les
-pénétrait l’humidité des eaux voisines.
-
-Plus loin, le sol s’élevait et, face à face, deux murailles escarpées,
-sinueuses et jaunâtres, se regardaient. Celle de gauche limitait la
-Pampa. Sur la rive opposée commençait le plateau patagon, région de
-froids glacials, de chaleurs suffocantes, d’ouragans terribles; la flore
-pauvre ne permettait aux troupeaux d’y trouver leur pâture que s’ils
-avaient devant eux d’énormes étendues.
-
-Toute la vie du pays se trouvait concentrée dans la large coupure que
-les eaux avaient ouverte et qui formait frontière entre la Pampa et la
-Patagonie. Les deux bandes de terre qui longeaient les rives offraient
-plusieurs milliers de kilomètres de sol fertile, apport du fleuve au
-cours de son voyage des Andes à la mer.
-
-C’était dans une section de ce ravin immense que des hommes
-travaillaient à élever de quelques mètres le niveau des eaux pour
-fertiliser les champs d’alentour. Celinda excitait à grands cris son
-cheval comme pour lui communiquer sa joie. Elle courait à ce qui
-l’intéressait le plus dans le pays. Elle suivit un des méandres du
-fleuve et soudain les eaux s’étalèrent devant elle comme un lac
-tranquille et désert. Plus loin, à l’endroit où les rives se
-resserraient et emprisonnaient un courant tumultueux, elle aperçut les
-silhouettes de fer de plusieurs machines élévatrices et les toits de
-zinc ou de chaume d’un village. C’était l’ancien campement de la Presa
-qui devenait rapidement une agglomération.
-
-Tous les bâtiments semblaient écrasés contre le sol; aucune tourelle,
-aucun étage élevé n’en rompait la plate monotonie.
-
-Comme la jeune fille n’avait pas besoin d’aller jusqu’au village pour
-trouver ce qu’elle cherchait, elle modéra l’allure de son cheval et se
-dirigea au pas vers des groupes d’hommes qui travaillaient en un point
-assez éloigné du fleuve, presque à l’endroit où la plaine commençait à
-se relever pour former la pente du plateau où s’étendait la Pampa.
-
-Ces ouvriers, européens ou métis, retournaient et amoncelaient la terre
-pour ouvrir de petits canaux destinés à l’irrigation. Deux machines,
-dont les moteurs mugissants accompagnaient le travail, creusaient aussi
-le sol pour alléger le labeur de l’homme.
-
-Celinda regarda autour d’elle avec des yeux scrutateurs et tournant le
-dos au groupe d’ouvriers elle se dirigea vers un homme qui se tenait
-seul sur une hauteur. Cet homme était assis sur un siège de toile
-devant une table pliante. Il portait un costume de travail et des
-bottes. Un grand chapeau reposait sur le sol à ses pieds, et, le front
-dans ses mains, il étudiait les papiers étalés sur la table.
-
-C’était un jeune homme, blond, aux yeux clairs. Sa tête faisait penser à
-celle des athlètes que la sculpture grecque a éternisée; type que l’on
-retrouve fréquemment, sans qu’on sache pourquoi, chez les races de
-l’Europe du Nord: un nez droit, des cheveux courts et bouclés qui
-envahissaient le front bas et large, un cou vigoureux. Il était à ce
-point absorbé par l’étude de ses papiers qu’il ne vit pas arriver la
-«fleur du Rio Negro».
-
-Elle avait mis pied à terre sans abandonner son lasso. Avec la souplesse
-et la ruse d’un Indien, elle avança à quatre pattes sur la pente douce
-sans que le moindre bruit dénonçât son approche. A quelques mètres de
-l’homme, elle se redressa, et riant à part soi de son espièglerie, elle
-imprima à son lasso une rotation énergique, puis le lâcha dans l’espace.
-La boucle s’abattit sur le jeune homme, se resserra, lui immobilisa les
-bras par le milieu, et une légère traction le fit chanceler sur son
-siège. Furieux, il regarda autour de lui et fit mine de se mettre en
-défense; mais sa colère fit place à un joyeux étonnement. Un éclat de
-rire insolent et frais parvint à ses oreilles, et il aperçut Celinda
-qui, heureuse du succès de sa ruse, tira plus fort sur le lasso. Pour ne
-pas être renversé il dut marcher dans la direction de l’amazone. Quand
-il fut près d’elle, elle dit comme pour s’excuser:
-
---Il y a si longtemps que nous ne nous sommes vus! Je suis venue vous
-capturer; ainsi vous ne m’échapperez plus.
-
-Le jeune homme prit un air surpris et répondit d’une voix lente et
-maladroite, en écorchant les mots avec sa prononciation étrangère:
-
---Si longtemps? Ne nous sommes-nous pas vus ce matin?
-
-Elle imita son accent pour répéter:
-
---Si longtemps?... Et quand cela serait, «_gringo_[8]» plein
-d’ingratitude. C’est donc peu de chose que de ne s’être pas vus depuis
-ce matin!
-
-Tous deux se mirent à rire avec une gaieté d’enfants. Ils étaient
-revenus à l’endroit où le cheval attendait, et Celinda se hâta de se
-mettre en selle comme si elle eût craint en restant à pied de se trouver
-humiliée et désarmée.
-
-Maintenant le «_gringo_», malgré sa haute taille, atteignait à peine de
-la tête sa ceinture et la «fleur du Rio Negro» acquérait en le regardant
-de haut en bas une hautaine supériorité. Comme l’étranger avait encore
-autour du buste la boucle de la corde, Celinda voulut l’en débarrasser.
-
---Dites donc, don Ricardo, j’en ai assez d’avoir un esclave. Je vais
-vous rendre la liberté et vous laisser travailler un peu.
-
-Elle fit glisser le lasso par-dessus les épaules du jeune homme; mais
-voyant qu’il restait immobile comme si sa présence lui eût enlevé toute
-initiative, elle lui présenta sa main droite avec une majesté comique.
-
---Baisez ma main, mister Watson; soyez poli. Vous êtes en train de
-perdre dans ce désert les belles manières que vous avez apprises à
-l’Université de Californie.
-
-Le ton solennel de la jeune fille fit rire l’ingénieur qui se décida à
-lui baiser la main. Mais il la regardait avec l’indulgence protectrice
-des grandes personnes qui s’amusent des espiègleries d’une enfant
-malicieuse, et la fille de Rojas en parut contrariée.
-
---Nous finirons par nous fâcher. Vous vous obstinez à me traiter comme
-une gamine alors que je suis la plus grande dame du pays, la princesse
-«doña Flor du Rio Negro».
-
-Watson continuait à rire et Celinda renonça à sa gravité affectée. Elle
-joignit ses éclats de rire à ceux de Watson; mais aussitôt mademoiselle
-Rojas, avec un intérêt maternel, s’informa minutieusement de la vie que
-menait son ami.
-
---Vous travaillez trop; je ne veux plus que vous vous fatiguiez, vous
-savez, _gringuito_[9]?... C’est bien du souci pour un homme seul. Quand
-revient votre ami Robledo? Il est certainement en train de s’amuser à
-Paris.
-
-Watson redevint sérieux en entendant prononcer le nom de son associé. Il
-était déjà de retour et arriverait d’un moment à l’autre. Mais son
-travail n’était pas bien épuisant en somme. Il avait fait des choses
-plus difficiles et plus dures dans d’autres pays. Les ingénieurs du
-gouvernement n’avaient pas encore achevé la digue et ils n’étaient à
-l’œuvre, Robledo et lui, que pour gagner du temps.
-
-Sans l’eau du fleuve les canaux seraient inutiles. Ils s’étaient mis en
-marche et insensiblement ils prirent le chemin du campement. Richard
-allait à pied, une main appuyée sur le cou du cheval, les yeux levés sur
-Celinda qui lui parlait. Les ouvriers, leur travail terminé,
-rassemblaient leurs outils. Tous deux voulaient éviter de rencontrer les
-groupes qui revenaient au village; ils avancèrent donc, en s’écartant du
-fleuve, vers la région où le terrain commençait à s’élever pour former
-le penchant du plateau des pampas.
-
-Ils gravirent un des contreforts de cette muraille qui s’étendait à
-perte de vue et contemplèrent à leurs pieds l’ensemble de l’ancien
-campement devenu village et le vaste lac que formait le fleuve devant
-l’étranglement où la digue allait être lancée.
-
-Le campement était une agglomération d’habitations construites sans
-ordre aucun: cabanes d’argile recouvertes de chaume, maisons de briques
-aux toits faits de branchages et de zinc, tentes de toile. Les
-constructions les plus confortables étaient des baraques démontables en
-bois où logeaient les ingénieurs, les contremaîtres, les employés.
-
-Au-dessus de tous les bâtiments s’élevait une maison de bois montée sur
-pilotis et entourée sur ses quatre côtés d’une galerie extérieure:
-c’était le _bungalow_ que l’Italien Pirovani, entrepreneur des travaux
-de la digue, avait commandé et s’était fait livrer au port de
-Bahia-Blanca quelques semaines auparavant.
-
-Dès que tombait la nuit, les rues de ce village improvisé, désertes
-pendant la journée, s’emplissaient instantanément de la foule disparate
-des ouvriers. Les groupes qui revenaient de leurs divers chantiers se
-rencontraient, se confondaient et prenaient tous la même direction.
-
-Une maison de bois, la seule qui par ses dimensions pouvait soutenir la
-comparaison avec la villa de l’entrepreneur, attirait tous les oisifs.
-Sur la porte, une pancarte portait ces mots en lettres calligraphiées:
-«Magasin du _Gallego_». Ce _Gallego_ (Galicien) était en réalité un
-Andalou, mais tous les Espagnols qui viennent en Argentine deviennent
-obligatoirement des Galiciens[10].
-
-C’était un débit de boissons en même temps qu’une boutique où l’on
-trouvait les comestibles et les articles de luxe les plus divers. Le
-propriétaire se fâchait quand on appelait boutique ce qu’il appelait
-fièrement magasin, mais tout le monde au village continuait à désigner
-l’établissement par le nom modeste qu’on lui avait décerné le jour de sa
-fondation.
-
-Un groupe de clients fidèles occupait de droit les abords du comptoir.
-Les uns étaient des émigrants européens qui avaient roulé par les trois
-Amériques, du Canada à la Terre de Feu. Les autres étaient des blancs ou
-des métis retournés à l’état primitif après de longues années de vie au
-désert: hommes au profil aquilin, à la grande barbe, aux cheveux longs,
-coiffés de larges feutres; ils portaient des ceinturons de cuir ornés de
-pièces d’argent où ils ne cachaient qu’à demi leur revolver et leur
-couteau.
-
-Dehors, devant le cabaret baptisé «magasin», on pouvait voir les beautés
-les plus remarquables de la Presa, des métisses à la peau couleur de
-cannelle, aux yeux de braise, aux cheveux raides, noirs comme l’encre,
-aux dents d’une blancheur éclatante.
-
-Certaines étaient énormes; les autres, extraordinairement maigres,
-semblaient sortir d’une ville assiégée, ou dévorées intérieurement par
-une flamme.
-
-Elles attendaient leurs maris pour les empêcher de boire trop
-abondamment ou guettaient un compagnon pour la nuit.
-
-Des lumières qui commençaient à briller dans les maisons piquaient de
-leurs points rouges la gaze violette du crépuscule.
-
-Celinda et son compagnon contemplaient le village et le fleuve en
-silence comme dans la crainte que leur voix ne troublât le calme
-mélancolique du couchant.
-
---Partez, mademoiselle Rojas, dit brusquement Richard, pour rompre le
-charme de l’heure, la nuit s’avance et votre _estancia_ est loin.
-
-Celinda ne croyait pas au danger. Ni les hommes ni la nuit ne lui
-faisaient peur; cependant, elle prit congé de Watson et mit son cheval
-au galop. Richard suivit, pour entrer dans la Presa, un espace découvert
-que les habitants considéraient comme la rue principale; dans cette
-agglomération récente, du reste, toutes les rues étaient principales par
-leurs vastes dimensions.
-
-Avec prévoyance, le gouvernement de Buenos-Ayres avait décrété que dans
-les villages nouveaux surgis au désert les rues seraient larges d’au
-moins vingt mètres.
-
-Qui pouvait savoir s’ils ne deviendraient pas un jour de grandes
-villes!... En attendant, les demeures basses, à un seul étage, restaient
-séparées de celles qui leur faisaient face par une étendue énorme que
-les ouragans glacials balayaient sans rencontrer d’obstacles ou que les
-colonnes de poussière recouvraient d’un épais nuage. Parfois le soleil
-brûlait la terre et faisait lever sous les pieds du passant des nuées
-bourdonnantes de mouches; d’autres fois les flaques laissées par les
-rares pluies obligeaient les habitants à marcher dans l’eau jusqu’au
-genou pour aller voir le voisin d’en face.
-
-En avançant entre les deux rangées de maisons, Watson rencontra les
-principaux personnages de l’endroit. Il aperçut d’abord M. de Canterac,
-un Français, ancien capitaine d’artillerie, qui, à en croire certaines
-gens qui se disaient ses amis, avait dû abandonner sa patrie à la suite
-d’affaires d’ordre privé. Il était ingénieur au service du gouvernement
-argentin qui le chargeait de travaux lointains et pénibles que ses
-collègues du pays répugnaient à entreprendre. C’était un homme de
-quarante ans, maigre, les cheveux et la moustache grisonnants, l’aspect
-assez jeune cependant.
-
-Il marchait d’un air martial, comme s’il portait encore l’uniforme, et
-ne négligeait pas, en plein désert, l’élégance de sa mise.
-
-Canterac était entré à cheval dans la rue dite principale, vêtu d’un
-élégant costume d’écuyer, la tête couverte d’un casque blanc. Il aperçut
-Watson, et mit pied à terre pour marcher à côté de lui en tenant son
-cheval par la bride; il examina les plans que rapportait l’Américain.
-
---Et Robledo, quand revient-il? demanda-t-il.
-
---Je pense qu’il va arriver d’un moment à l’autre. Peut-être même a-t-il
-débarqué aujourd’hui à Buenos-Ayres. Il amène avec lui des amis.
-
-Le Français, tout en marchant, continua à examiner les dessins du jeune
-homme, jusqu’au niveau de sa propre demeure, une petite maison de bois.
-Il jeta les rênes à son domestique métis avec une brusquerie toute
-militaire et dit à Ricardo, avant d’entrer chez lui:
-
---Je crois que six mois suffiront pour terminer le premier barrage du
-fleuve, et vous pourrez, Robledo et vous, irriguer immédiatement une
-partie de vos terres.
-
-Watson se dirigea vers sa baraque; mais à peine eut-il marché quelques
-pas qu’il dut faire halte pour répondre au salut d’un homme jeune
-encore, vêtu d’un costume de ville, et qui avait l’aspect particulier
-des employés de bureau. Il portait des lunettes rondes d’écaille et
-serrait sous son bras un grand nombre de cahiers et de feuilles
-volantes. Il semblait un de ces fonctionnaires laborieux mais routiniers
-et incapables d’initiative ou d’ambition, qui vivent satisfaits,
-définitivement accrochés à leur médiocre emploi.
-
-Il s’appelait Timothée Moreno et était né en Argentine de parents
-espagnols. Le ministre des Travaux publics l’avait envoyé représenter
-l’administration à la Presa et c’était lui qui était chargé de payer à
-l’entrepreneur Pirovani les sommes que l’Etat lui devait.
-
-Après avoir salué Watson, il se frappa le front et fit mine de revenir
-sur ses pas tout en regardant ses papiers.
-
---J’ai oublié de laisser chez le capitaine Canterac le chèque sur Paris
-que je lui remets tous les mois.
-
-Puis il haussa les épaules et continua de marcher près de l’Américain.
-
---Je le lui donnerai en rentrant chez moi. De toutes façons il n’y a pas
-de courrier avant après-demain.
-
-Ils passèrent devant le _bungalow_ habité par l’homme le plus riche du
-campement au moment où celui-ci sortait pour s’accouder sur la
-balustrade d’une des galeries. Il les reconnut et se hâta de descendre
-l’escalier de bois.
-
-L’Italien Enrico Pirovani était arrivé comme simple ouvrier en Argentine
-dix ans auparavant et il passait déjà pour un des hommes les plus riches
-du territoire patagon, qui s’étend de Bahia-Blanca jusqu’à la frontière
-des Andes chiliennes.
-
-Toutes les banques respectaient sa signature. Il n’avait pas plus de
-quarante ans. Son visage était rasé; il était grand et musculeux mais
-avec cette mollesse commençante des corps que la graisse menace
-d’envahir. Il avait l’aspect extérieur du travailleur manuel qui a fait
-fortune et ne peut empêcher une certaine rusticité de déceler son
-origine. Il portait de nombreuses bagues et une grosse chaîne de montre;
-ses costumes étaient toujours resplendissants.
-
-Il serra la main des deux hommes et jeta un regard intéressé sur les
-papiers que portait Moreno. L’entrepreneur et l’employé de bureau se
-réunissaient chaque semaine pour parler des travaux.
-
-L’Italien voulut absolument inviter Richard à entrer chez lui pour boire
-un peu.
-
---Je suis veuf et je vis seul, mais j’essaie de donner à ma maison du
-«confort» comme à Buenos-Ayres. Entrez, vous la verrez. J’ai fait de
-nouvelles acquisitions. La dernière fois vous ne l’avez pas visitée
-entièrement.
-
-Watson dut le suivre car il savait qu’il fâcherait l’entrepreneur s’il
-ne consentait pas à admirer une fois de plus sa maison. Ils gravirent
-les degrés de bois et pénétrèrent dans la salle à manger, aux meubles
-d’un style à la mode mais trop lourds et trop chargés.
-
-Pirovani les leur montra avec fierté en frappant de petits coups sur le
-bois de chêne pour en faire ressortir les qualités, et, les yeux au
-plafond, il rappelait le prix qu’ils lui avaient coûté. Il leur fit voir
-encore un salon encombré de son mobilier au point qu’on était contraint
-à mille détours parmi tant de fauteuils et de petits guéridons. La
-chambre à coucher enfin était si décorée qu’on eût dit celle d’une femme
-galante.
-
-Dans toutes les pièces, la somptuosité écrasante des meubles contrastait
-avec la pauvreté des cloisons tapissées de papier ordinaire.
-
---Ah! cela m’a coûté quelque chose! dit l’entrepreneur avec un orgueil
-enfantin. Mais voyons, don Ricardo, vous qui êtes un jeune homme de
-bonne famille et qui avez vu bien des choses, dites-moi si vous ne
-trouvez pas cela très chic?
-
-Ils revinrent dans la salle à manger, et une petite servante métisse, sa
-longue tresse dans le dos, mit sur la table des bouteilles et des
-verres.
-
---J’ai décidé, continua l’Italien, de prendre une «gouvernante»; ce sera
-Sébastienne, celle qui servait à l’_estancia_ de Rojas. Il faut pour
-diriger cette maison une femme de tête.
-
-Watson ne voulut pas accepter un second verre. Il devait partir pour
-permettre aux deux hommes de parler des travaux entrepris au compte de
-l’Etat.
-
-Quand il quitta la maison, il faisait nuit noire, et toute la vie de
-l’ancien campement semblait s’être concentrée dans le cabaret dont
-l’éclairage, le plus brillant du village, projetait sur le sol, par la
-double porte, deux rectangles de lumière rouge.
-
-Les clients les plus respectables buvaient debout, devant le comptoir.
-Un Espagnol jouait de l’accordéon; d’autres ouvriers européens dansaient
-avec les métisses des valses et des polkas. Beaucoup de Chiliens, qui
-avaient dû passer la Cordillère et s’en iraient plus loin encore après
-quelques jours de travail, poussés par leur éternelle manie de
-mouvement. Ces gens-là tiraient leur couteau avec une facilité
-inquiétante, sans pour cela cesser de sourire et de parler d’un ton
-mielleux. Un autre groupe, celui des hommes du pays; nul ne savait de
-quoi ils vivaient ni où ils étaient nés, ces cavaliers nomades, barbus,
-couverts du _poncho_ et de grands éperons à leurs bottes.
-
-A l’instar des anciens _gauchos_ ils portaient un large ceinturon de
-cuir, orné de pièces d’argent en arabesques, où ils passaient leurs
-armes.
-
-Tous ces Américains toléraient avec un silence méprisant que l’accordéon
-jouât ses danses de «_gallegos_» ou de «_gringos_»; mais enfin l’un
-d’eux réclamait à grands cris les danses du pays. Comme cette demande
-était faite d’un ton de menace les couples enlacés à la mode européenne
-s’empressaient de se retirer. Alors les fils de la terre mimaient
-parfois les vieilles danses argentines, le _pericon_ ou le _gato_; mais
-plus souvent c’était la _cueca_ chilienne avec son accompagnement de
-cris et d’applaudissements rythmés qui enflammait d’enthousiasme les
-clients du cabaret.
-
-Le patron de l’établissement prêtait deux guitares qu’il gardait
-jalousement sous le comptoir. Les guitaristes faisaient mine de
-s’asseoir par terre, mais aussitôt une métisse courait leur offrir deux
-sièges d’honneur qui étaient deux crânes de chevaux.
-
-C’étaient les meilleurs sièges de la maison. Il y avait en outre une ou
-deux chaises, mais disjointes et peu sûres; on les utilisait les jours
-de visite du commissaire de police ou de quelque autre représentant de
-l’autorité. Les squelettes abandonnés dans la campagne fournissaient des
-sièges plus solides et plus durables.
-
-Au son des guitares les couples se formaient pour la danse chilienne.
-Les danseuses, tenant dans une main un mouchoir et de l’autre soulevant
-légèrement leurs jupes, tournaient avec lenteur tandis que les hommes,
-brandissant de la main droite des mouchoirs de couleur comme des
-frondes, dansaient à leur entour. C’était la danse des époques
-primitives qui reproduisait l’éternelle histoire du mâle poursuivant la
-femelle. Les femmes décrivaient de petits cercles pour esquiver l’homme,
-et celui-ci les pressait et les enveloppait dans des orbes plus larges.
-
-Les métisses qui ne figuraient pas dans le bal frappaient dans leurs
-mains inlassablement pour accompagner le bourdonnement des guitares.
-Parfois l’une d’elles lançait un couplet de la _cueca_; alors les hommes
-poussaient des clameurs de joie et lançaient en l’air leurs chapeaux.
-
-Un cavalier mit pied à terre devant le cabaret et attacha son cheval à
-un des poteaux de l’auvent. Il entra, et quand la lumière rouge des
-quinquets suspendus au plafond vint frapper son visage, presque tous le
-saluèrent avec respect.
-
-Il portait le _poncho_ et les grands éperons des cavaliers du pays. Son
-profil aquilin et son teint foncé le rapprochaient du pur type arabe. Sa
-barbe et ses cheveux étaient longs et bouclés. Cet homme, qui ne
-semblait pas avoir plus de trente ans, pouvait passer pour beau; mais on
-surprenait parfois sur son visage une contraction déplaisante et ses
-grands yeux sombres brillaient, impérieux et cruels. Son surnom, «_Manos
-Duras_[11]», était célèbre dans le pays. C’était un voisin inquiétant
-car il vivait de la vente des bestiaux sans que personne eût jamais pu
-savoir où il effectuait ses achats.
-
-Quelques anciens n’ignoraient pas son origine et déclaraient qu’il était
-né dans la Pampa centrale. Ses parents, ses grands-parents et toute sa
-famille étaient d’excellentes gens, des pâtres légitimes qui vivaient de
-l’élevage de leurs propres animaux. Mais _Manos Duras_ était né pour
-être un pâtre marron, voleur de bétail et matamore.
-
-Son honnête homme de père lui avait prodigué les bons conseils et les
-nobles exemples.
-
-Un vieux client du cabaret constatait avec une gravité philosophique
-l’inutilité de ses efforts en citant un proverbe du pays:
-
-«Al que nace barrigon, es en balde que lo fajen.» (Celui qui est né
-ventru, c’est en vain qu’on lui ceint la panse.) Le patron, en le voyant
-entrer, courut lui offrir un verre de _gin_ tandis que les _gauchos_ à
-la mine la plus sinistre portaient une main à leur chapeau pour saluer
-celui qui semblait être leur chef. Les ouvriers européens le regardaient
-avec curiosité en demandant son nom et les métisses vinrent au-devant de
-lui avec des sourires d’esclaves.
-
-_Manos Duras_ reçut avec une certaine hauteur cet accueil flatteur. Une
-des femmes se hâta d’aller chercher pour lui un autre siège d’honneur,
-un autre crâne de cheval. Le terrible _gaucho_ s’y installa tandis
-qu’autour de lui le reste des clients demeuraient assis sur le sol; la
-_cueca_, un instant interrompue par son entrée, reprit et ne s’arrêta
-pas à l’arrivée d’un autre personnage que le _Gallego_ reçut derrière
-son comptoir avec de profondes révérences.
-
-C’était don Roque, le commissaire de police de la Presa, seul
-représentant de l’autorité gouvernementale dans le village et ses
-environs. Le gouverneur du territoire de Rio Negro habitait au bord de
-l’Atlantique une agglomération où l’on ne parvenait qu’après un voyage à
-cheval de douze jours, c’est-à-dire six fois plus de temps qu’il n’en
-fallait pour aller à Buenos-Ayres en chemin de fer.
-
-Aussi le commissaire jouissait-il de l’indépendance la plus complète,
-celle que confère l’oubli. Le gouverneur était bien trop loin pour lui
-donner des ordres. Son chef le plus immédiat était le ministre de
-l’Intérieur résidant à Buenos-Ayres, mais il était trop haut placé pour
-se soucier de son existence. En réalité, don Roque n’abusait pas de son
-pouvoir, et d’ailleurs il n’eût pas disposé de moyens suffisants pour le
-faire sentir bien lourdement. C’était un gros homme indulgent et d’un
-abord aisé; un bourgeois de Buenos-Ayres qui, ayant éprouvé des revers,
-avait demandé un emploi pour vivre et s’était résigné à l’exil de
-Patagonie.
-
-Il portait avec son costume de ville des bottes et un grand chapeau et
-croyait ainsi se donner l’apparence qu’exigeait son emploi. Un revolver
-qu’il plaçait bien en vue par-dessus son gilet était le seul insigne de
-son autorité.
-
-L’Espagnol se dessaisit de la meilleure chaise de l’établissement, qu’il
-gardait derrière son comptoir pour les visites extraordinaires, et le
-commissaire alla se placer à côté de _Manos Duras_. Celui-ci ôta son
-chapeau pour le saluer, mais n’abandonna pas le crâne qui lui servait de
-siège.
-
-Les deux hommes causèrent; le bal continuait. Don Roque se mit à fumer
-un cigare que le _gaucho_ lui avait offert avec un geste de grand
-seigneur.
-
---On affirme, dit-il à voix basse, que c’est toi qui a volé la semaine
-dernière trois jeunes taureaux à l’_estancia_ du Pozo Verde. L’endroit
-n’est pas de mon ressort, c’est dans le Rio Colorado; mais mon collègue,
-le commissaire de là-bas, te soupçonne d’être le voleur.
-
-_Manos Duras_ continua de fumer en silence, cracha, et dit enfin:
-
---Ce sont des calomnies de ceux qui voudraient m’ôter la fourniture de
-la viande du campement de la Presa.
-
---On a dit aussi au gouverneur du territoire que tu étais l’assassin des
-deux marchands turcs tués il y a quelques mois.
-
-Le _gaucho_ haussa les épaules et répondit froidement comme pour clore
-la conversation:
-
---On m’a accusé de tant de crimes, sans jamais apporter aucune preuve!
-
-Le bal continua jusqu’à dix heures du soir au «magasin du _Gallego_».
-Dans les grandes cités ce sont les premières lueurs du jour qui mettent
-fin aux fêtes, mais dans ce pays où tout le monde se levait à l’aube,
-cette heure-là était jugée fort tardive.
-
-A cette heure, les plus importants personnages du campement ne dormaient
-pas non plus. Ils tenaient une plume à la main et leur pensée était
-loin.
-
-L’ingénieur Canterac, le coude sur la table, les yeux mi-clos, croyait
-voir le lointain Paris et dans Paris une maison proche du Champ-de-Mars
-où habitait au cinquième étage sa femme avec ses enfants; une dame à la
-physionomie triste, aux cheveux blanchis, au visage encore frais. A ses
-côtés, deux fillettes. Devant elle un jeune garçon de quatorze ans, son
-fils aîné, qui l’écoutait parler... Et la mère leur montrait sur le
-canapé du modeste salon un portrait de Canterac jeune, en uniforme
-militaire.
-
-Les meubles de l’appartement, leurs vêtements à eux tous portaient la
-marque d’une existence modeste, mais ordonnée, digne et non exempte de
-distinction.
-
-L’ingénieur, troublé par ces visions qu’il avait appelées, fit un effort
-pour s’arracher à leur emprise et continua la lettre commencée.
-
- «Oui, bientôt je vous reverrai. Les dettes d’honneur qui m’ont
- forcé à quitter Paris seront bientôt payées, grâce à toi ma
- courageuse compagne de toute la vie, à toi qui as su si bien
- employer les économies que je t’ai envoyées. Comme je voudrais te
- serrer dans mes bras et te dire encore une fois tout mon amour et
- toute ma reconnaissance! Et comme il me tarde de revoir nos enfants
- après une si longue séparation!»
-
-L’ingénieur s’arrêta et demeura la main immobile, la plume levée. Il
-n’avait plus sa raideur impassible d’homme autoritaire. L’émotion
-faisait monter les larmes à ses yeux qu’il essuyait de la main. Il fit
-encore un effort pour concentrer sa volonté et termina sa lettre:
-
- «Adieu, ma femme chérie; adieu, mes enfants. J’écrirai au prochain
- courrier.
-
- «ROGER CANTERAC.»
-
-
-
-Avant de plier le papier il ajouta un post-scriptum: «Ci-joint le
-chèque du mois. Le prochain sera plus important que tous ceux que tu as
-reçus car je compte toucher en plus de mon traitement des honoraires en
-retard que me doivent des particuliers pour qui j’ai effectué divers
-travaux pendant ces dernières années.»
-
-Pirovani lui aussi était dans son bureau, à la même heure, la plume à la
-main et ses yeux vagues semblaient contempler intérieurement une vision
-idéale.
-
-Sa pensée le conduisait en Italie vers un petit collège où se trouvait
-sa fille unique. C’était un collège de religieuses, et la plupart des
-élèves portaient un nom aristocratique, ce qui satisfaisait grandement
-la vanité puérile de l’entrepreneur.
-
-Le sourire qu’il adressait à cette vision semblait ennoblir son visage.
-Il avança les lèvres comme pour envoyer un baiser à sa fille par-dessus
-trois mille lieues de terres et de mers. Puis il continua d’écrire:
-
- «Travaille bien, mon Ida; apprends tout ce que doit savoir une dame
- du grand monde puisque ton père, après tant de privations et tant
- de peines, a pu rassembler une fortune qui lui permet de te faire
- une bonne éducation. J’ai été moins heureux que toi car je suis né
- pauvre et j’ai dû m’ouvrir un chemin dans le monde, tout seul et
- traînant après moi le poids de mon ignorance. Pour ne pas te causer
- d’ennuis je n’ai pas voulu me remarier... Que ne ferai-je pas pour
- toi mon Ida! L’année prochaine je pense arrêter mes affaires et
- quitter l’Amérique pour regagner notre patrie; j’achèterai un
- château dont tu seras la reine et peut-être quelque officier de
- cavalerie au nom illustre tombera-t-il amoureux de toi... Alors ton
- pauvre vieux papa sera jaloux... bien jaloux.»
-
-Un sourire plein de bonté élargissait le visage de Pirovani tandis qu’il
-écrivait ces derniers mots.
-
-La pensée de Moreno l’Argentin ne s’élançait pas aussi loin.
-
-Il écrivait à la lueur d’une lampe à pétrole dans la baraque de bois où
-son bureau était installé; mais son imagination suivait la voie ferrée
-et s’arrêtait à deux journées de marche, dans un village voisin de
-Buenos-Ayres.
-
-Il contemplait lui aussi une vision familière quand il levait un moment
-la tête pour quitter ses lunettes et les essuyer. Sa femme jeune, au
-visage très doux, tenait sur ses genoux un bébé en maillot; autour
-d’elle, deux petits garçons et une fillette un peu plus âgée, aucun des
-enfants cependant n’avait plus de sept ans. Le modeste logement était
-d’un aspect aimable et frais. Cette mère de famille, tout en soignant
-ses rejetons, devait se soucier de tenir sa maison en ordre.
-
- «A toute heure je pense à toi et aux enfants. Si j’écoutais mon
- cœur je vous ferais venir tous à Rio Negro; mais nos petits
- souffriraient trop peut-être dans ce désert. La vie que je mène ici
- n’est pas faite pour des enfants, ni pour toi, vaillante compagne
- de ma vie.»
-
-Moreno contempla sur la table la photographie de sa femme et de ses
-quatre enfants puis il l’embrassa avec attendrissement et se remit à
-écrire:
-
- «Heureusement, je suis assez bien noté pour mon application au
- ministère et j’espère être nommé à Buenos-Ayres avant un an. Le
- mois prochain je demanderai un congé pour venir vous voir. Le
- voyage est cher mais je ne puis supporter plus longtemps cette
- douloureuse absence.»
-
-Richard Watson n’écrivait aucune lettre mais il rêvait tout éveillé
-comme les autres.
-
-Assis devant une planche à dessin sur laquelle il avait fixé une grande
-feuille de papier, il ébauchait le tracé d’un canal. Mais peu à peu le
-dessin se troubla et céda la place à une image réelle et proche. Les
-lignes bleues et rouges devinrent un fleuve bordé de saules, des terres
-désertes, des routes poudreuses.
-
-Ce paysage lilliputien reproduisait exactement le pays qui entourait la
-Presa, mais l’échelle était si réduite qu’il tenait tout entier dans la
-planche. A travers la plaine minuscule il vit soudain galoper un
-cavalier gros comme une mouche qui bondissait avec une agilité joyeuse:
-c’était la señorita Rojas, habillée en garçon, qui brandissait son lasso
-au-dessus de sa tête.
-
-Watson porta une main à ses yeux et se les frotta pour mieux voir.
-Mirages de la nuit!
-
-Il passa ses doigts sur le papier comme pour effacer le panorama
-trompeur et le tracé des canaux reparut en lignes rouges et bleues.
-
-Le jeune homme se plongea de nouveau dans son monotone travail de dessin
-linéaire; mais un moment après il leva les yeux de son papier. Il
-croyait cette fois voir Celinda à cheval, au fond de la pièce; mais ce
-n’était plus l’amazone pygmée de tout à l’heure; elle avait repris sa
-taille naturelle.
-
-La jeune fille lui lança de loin son lasso, et se mit à rire de ce rire
-qui découvrait ses dents; machinalement, l’Américain baissa la tête pour
-esquiver la corde prête à l’emprisonner.
-
-«Je rêve, pensa-t-il. Ce soir il m’est impossible de travailler. Allons
-nous coucher.»
-
-Mais avant de s’endormir il revit le village entier tel qu’il l’avait
-contemplé avec Celinda du haut d’une colline, au coucher du soleil.
-
-La terre se noyait maintenant dans la nuit et sur le rideau bleu de
-l’horizon criblé de lumières, il crut voir surgir et s’agrandir une
-apparition immense, une femme grave et belle, couronnée d’étoiles et
-vêtue d’une tunique noire brodée d’astres, qui ouvrait ses bras de
-géante et coupait dans les jardins infinis les fleurs des rêves pour les
-verser en pluie de pétales phosphorescents sur le monde endormi.
-
-C’était la nuit qui venait, miséricordieuse, évoquer pour chacun des
-hommes exilés en ce coin de terre tous les êtres chéris.
-
-Comme Richard Watson était seul au monde, la nuit cueillait pour lui la
-fleur la plus printanière... et avant de fermer les yeux, le jeune homme
-connut la douce mélancolie qui toujours accompagne le premier amour.
-
-
-
-
-VI
-
-
-Dans la rue qu’on appelait rue principale, un groupe d’enfants s’arrêta
-de jouer et s’étonna bruyamment en apercevant l’aspect insolite de la
-voiture qui trois fois par semaine partait de la Presa pour aller
-attendre le train à «Fort-Sarmiento».
-
-On retrouvait, dans ce petit groupe d’enfants, la diversité des races
-qui marquait toute la population du village. Les enfants des blancs se
-perdaient dans de vieux pantalons de leurs pères et leurs pieds
-dansaient dans des chaussures trop larges. Les petits indigènes ne
-portaient qu’une courte chemise ou s’en allaient, laissant à l’air leur
-panse rebondie où, sur la peau couleur chocolat, on voyait saillir le
-large bouton de leur ombilic.
-
-Les voyageurs que tous ces enfants voyaient descendre à la Presa
-n’avaient ordinairement d’autre bagage que le sac de grosse toile où ils
-serraient leurs hardes; aussi restaient-ils stupéfaits devant la
-quantité de malles et de valises qui, ce jour-là, surchargeaient la
-voiture, vieille diligence tirée par quatre chevaux étiques souillés de
-boue.
-
-Une grande partie des bagages s’entassait sur le toit du véhicule qui,
-dans sa course grinçante, parmi les profondes ornières creusées dans la
-poussière du chemin, s’inclinait avec un balancement comique et
-inquiétant, comme s’il eût toujours été sur le point de verser.
-
-A la porte du cabaret les désœuvrés s’assemblèrent pour admirer. La
-voiture s’arrêta devant la maison de bois habitée par Watson et celui-ci
-sortit, entouré de ses domestiques.
-
-Hommes et femmes accoururent et s’exclamèrent, en voyant descendre
-l’ingénieur Robledo. On s’avançait, on lui serrait la main avec cette
-camaraderie confiante que crée la vie au désert. Puis tous semblèrent
-oublier l’Espagnol pour contempler curieusement les inconnus
-qu’apportait la diligence.
-
-Le marquis de Torrebianca, descendu le premier, offrit la main à sa
-femme. La marquise portait un riche manteau de voyage dont l’originalité
-n’était pas de mise en ce lieu; elle paraissait maussade avec le masque
-dur de ses mauvais jours. Elle regardait, de côté et d’autre, étonnée
-puis déçue; malgré l’ample voile qui protégeait son visage, la poussière
-rougeâtre du chemin avait couvert ses traits et sa chevelure; ses yeux
-exprimaient un désespoir immense et tout en elle semblait crier: «Où
-suis-je venue me perdre!»
-
---Nous arrivons, dit joyeusement Robledo. Deux jours et deux nuits de
-chemin de fer pour venir de Buenos-Ayres et quelques heures en voiture à
-travers les tourbillons de poussière, c’est peu de chose! Le bout du
-monde est encore loin!
-
-Quelques-uns des hommes qui avaient serré la main à Robledo se mirent
-spontanément à décharger les valises amoncelées sur le toit et à
-l’intérieur de la diligence.
-
-Une femme de chambre de la marquise avait envoyé de Paris à Barcelone
-ces colis, tout ce que les Torrebianca avaient pu sauver après leur
-grand naufrage.
-
-Autour d’Hélène se formait un cercle d’enfants et de pauvres femmes,
-métisses pour la plupart; tous contemplaient avec admiration cet être
-tombé sans doute d’une autre planète sur la terre. Des fillettes
-touchaient furtivement ses habits pour juger la finesse de l’étoffe.
-
-Les principaux personnages de l’agglomération arrivaient aussi;
-l’Espagnol présenta ses amis Canterac, Pirovani et Moreno. Watson,
-voyant que les hommes portaient les bagages dans sa baraque, s’approcha
-vivement de Robledo.
-
---Mais... cette dame si élégante va habiter avec nous?
-
---Cette dame, répondit l’Espagnol, est la femme d’un ami qui vient
-partager notre sort. Nous n’allons certes pas construire un palais pour
-elle.
-
-La nouvelle venue ne put cacher son découragement quand elle eut
-traversé les différentes pièces de la maison des deux ingénieurs, sa
-maison désormais. Des cloisons en bois, quelques meubles grossiers
-encombrés de selles, d’appareils de topographie, de sacs à vivres. Tout
-était en désordre et sale dans cette demeure où vivaient deux hommes que
-leur travail appelait au dehors à toute heure.
-
-Torrebianca souriait, humble et poli, en écoutant les explications de
-son ami: «Tout était très bien et il était très reconnaissant.»
-
---Voici les serviteurs, dit Robledo.
-
-Il montra une vieille métisse fort grosse, la principale servante, puis
-deux jeunes métis aux pieds nus qui faisaient les courses et un Espagnol
-taciturne qui soignait les chevaux. Tous ces gens, ordinairement
-farouches, admiraient la belle dame avec d’interminables sourires;
-Hélène finit par rire aussi, nerveusement, en pensant aux domestiques
-qu’elle avait laissés à Paris.
-
-Après le repas, Robledo, qui voulait être informé de la marche des
-travaux, emmena son associé et se fit montrer les plans et les papiers
-divers concernant l’entreprise.
-
---Avant six mois, dit Watson, nous pourrons irriguer nos terres,
-Canterac l’affirme, et cette plaine stérile disparaîtra.
-
-Robledo laissa voir sa joie.
-
---Un véritable paradis surgira, grâce à notre travail, de ces terres où
-ne poussent maintenant que des broussailles. Des milliers d’êtres
-viendront chercher ici une existence plus heureuse que celle qu’ils
-mènent dans l’ancien monde. Quant à nous, mon cher Ricardo, nous serons
-immensément riches tout en faisant le bien. Oui, la vie est ainsi! Pour
-qu’un progrès se réalise, il faut d’abord qu’un homme, égoïstement,
-s’enrichisse par lui.
-
-Tous deux se turent, le regard vague; leur imagination leur montrait
-l’aspect futur des terres stériles après quelques années d’irrigation.
-Ils virent des champs éternellement verts, des canaux pleins de murmures
-où l’eau semblait rire, des chemins bordés de grands arbres, de petites
-maisons blanches... Watson pensait aux vergers de Californie, et Robledo
-à la _huerta_[12] de Valence.
-
-Le premier, l’Américain revint à la réalité; sans parler, il montra la
-pièce voisine où s’étaient installés les voyageurs.
-
-Torrebianca sommeillait dans un fauteuil de toile. Sa femme, assise dans
-un autre fauteuil, le front dans les mains, gardait une attitude
-tragique. Toujours elle se posait désespérément la même question: «Où
-suis-je venue me perdre!».
-
-A Buenos-Ayres, son exil lui avait semblé supportable. C’était une
-grande ville à l’européenne; il y fallait rechercher longuement les
-derniers vestiges de la vie coloniale, pour se convaincre qu’on était en
-Amérique. Elle s’étonnait seulement d’être descendue dans un hôtel
-modeste, de n’avoir pas d’automobile à sa porte; mais aucune secousse
-n’avait troublé son existence. Tandis que ce voyage par les plaines
-interminables où le train file des heures et des heures sans rencontrer
-ni un être vivant, ni une maison, où le vide semble régner en maître à
-la surface du monde; l’arrivée enfin dans ce pays perdu où les roues des
-voitures et les pieds des voyageurs soulèvent des nuages de poussière,
-où la terre qui flotte dans l’air obstrue les poumons, où tous les gens
-ont des airs d’abandonnés et vous traitent cependant en camarades, comme
-si à force de vivre loin des autres agglomérations humaines ils avaient
-fini par se croire vos égaux!
-
-Hélas! «où était-elle venue se perdre»!
-
-Robledo devinant la pensée de Watson répondit à son interrogation
-muette.
-
---Mon ami travaillera avec nous comme ingénieur; ne vous inquiétez pas
-de lui. Il aura une part dans nos affaires, mais je la prendrai sur ce
-qui me revient.
-
-Le jeune homme écouta le prudent récit que Robledo lui fit des malheurs
-des Torrebianca, puis il se borna à dire:
-
---Puisque votre ami vient travailler avec nous, j’exige que sa part soit
-prise sur ce qui nous revient à nous deux. Il me paraît être un
-excellent homme et je suis prêt à l’aider. Sa femme aussi me fait pitié.
-
-Robledo, reconnaissant, serra la main du généreux Watson, et il ne
-parlèrent plus de cette question.
-
-Le lendemain matin, Hélène, qui savait assez bien s’adapter aux
-vicissitudes de l’existence, fit preuve d’activité et d’initiative.
-
-Quelques semaines auparavant, elle cherchait à briller dans les salons;
-elle voulait maintenant faire admirer à ces hommes ses talents
-domestiques. Vêtue d’un costume tailleur, qu’elle avait cessé de porter
-à Paris et qui était ici un modèle d’élégance, elle entreprit, les mains
-gantées, d’introduire dans la maison l’ordre et la propreté; elle
-commandait la grosse métisse et ses deux acolytes; mais lorsqu’elle
-essayait de prêcher d’exemple, sa maladresse devenait évidente. Parfois
-elle hésitait, ne savait plus diriger l’exécution de ses ordres et la
-métisse devait intervenir pour la tirer d’affaire.
-
-La grande lampe qui servait à cuire les aliments utilisait la même
-essence que les moteurs des perforatrices. Hélène, encouragée par la
-facilité d’emploi de ce fourneau, voulut s’essayer aux travaux
-culinaires; elle dut bientôt reconnaître la supériorité de la servante à
-la peau cuivrée et prit enfin le parti de rire la première de son
-inaptitude aux travaux domestiques.
-
-Pour faire quelque chose, elle quitta ses gants et commença de laver la
-vaisselle; elle les remit aussitôt, de peur que la fraîcheur de l’eau
-n’abîmât ses doigts fins et ses ongles brillants; aussi bien, lorsque le
-dégoût de sa nouvelle existence la jetait dans le désespoir, sa seule
-consolation était de contempler mélancoliquement ses mains.
-
-Torrebianca, vêtu d’un costume de travail, entreprit avec Watson et
-Robledo la visite des canaux, se mit au courant des travaux tout en
-causant familièrement avec les ouvriers et observa le fonctionnement des
-machines perforatrices.
-
-En peu de temps, il fut souillé de poussière de la tête aux pieds; il
-ressentait une démangeaison douloureuse dans ses mains qui commençaient
-à s’endurcir, mais il connut aussi la joyeuse confiance de l’homme qui a
-trouvé enfin la certitude de gagner sa vie.
-
-C’est à la nuit tombée que tous les jours les trois ingénieurs
-regagnaient leur demeure où la table était déjà mise. Dans les premiers
-temps, Hélène se plaignit de la grossièreté des assiettes et des
-couverts. La métisse acheta, sur son ordre, au magasin du _Gallego_, de
-menus objets bon marché, fabriqués à Buenos-Ayres.
-
-Quelques plantes maigrement fleuries que les deux pages cuivrés
-cueillirent au bord du fleuve, donnèrent à la table un aspect plus
-riant. On commençait à sentir dans la maison la présence d’une femme
-élégante et belle.
-
-Un soir, au moment où la cuisinière apportait le premier plat, Hélène
-laissa glisser de ses épaules une sortie de théâtre un peu usée qui lui
-servait de robe de chambre et apparut, décolletée, dans une toilette de
-cérémonie légèrement fanée, mais encore fort brillante, vestige de sa
-splendeur passée.
-
-Watson la regarda avec stupéfaction; derrière elle, Robledo porta un
-doigt à son front, pour indiquer qu’il la croyait un peu folle.
-
-Le marquis resta impassible, comme si aucun des actes de sa femme ne
-pouvait plus l’étonner.
-
---J’ai toujours dîné en décolleté, dit Hélène, et je ne vois pas
-pourquoi je changerais ici mes habitudes. Ce serait pour moi un vrai
-supplice.
-
-Après le repas on causait longuement, on écoutait surtout Robledo;
-l’Espagnol parlait volontiers des hommes intéressants qu’il avait vu
-défiler dans cette «terre de tous». Beaucoup avaient parcouru le monde
-entier avant d’arriver en Patagonie; d’autres venaient à peine de
-quitter l’Europe pour tenter l’aventure et se bâtir une existence
-nouvelle.
-
-En débarquant à Buenos-Ayres, ils trouvaient devant eux les mêmes
-obstacles qu’ils avaient voulu fuir en abandonnant leur pays; la grande
-cité était déjà trop vieille pour eux et les pauvres y grouillaient dans
-les taudis des _conventillos_[13]; on n’y gagnait pas mieux sa vie qu’en
-Europe et parfois même on trouvait plus difficilement du travail que
-dans l’ancien continent, car de toutes parts les gens de même profession
-affluaient à la fois...
-
-Alors ils se dispersaient et gagnaient les régions les plus lointaines
-de la République, ils envahissaient les territoires encore déserts où de
-grands travaux préparait les immigrations futures.
-
---Quelles curieuses gens j’ai vu passer par ici en ces quelques années!
-disait Robledo. Je fus intéressé un jour par un travailleur qui avait le
-nez rouge des alcooliques, mais dont la personne avait conservé un je ne
-sais quoi qui laissait supposer un passé intéressant. C’était une ruine
-humaine; mais semblable aux palais détruits dont un fragment de statue,
-un chapiteau découvert dans les décombres permettent d’imaginer
-l’histoire, cet homme, qui volait ses camarades et roulait parfois ivre
-mort sur le sol, conservait toujours dans sa déchéance des gestes et des
-expressions qui laissaient deviner son origine. Un jour, je le vis
-s’amuser à peigner un de nos contremaîtres et à lui relever les
-moustaches en pointe à la manière du kaiser Guillaume. Je lui fis boire
-tout ce qu’il voulut; c’est le plus sûr moyen de faire parler ces
-gens-là; il parla en effet. Cet ivrogne prématurément vieilli était un
-baron de Berlin, ancien capitaine de la garde impériale, qui avait perdu
-au jeu d’importantes sommes à lui confiées par des supérieurs. Au lieu
-de se tuer comme l’exigeait sa famille, il partit pour l’Amérique et il
-tomba de plus en plus bas. Il devint général, mais il finit ouvrier
-ivrogne et paresseux.
-
-Voyant que ce personnage intéressait Hélène, Robledo continua
-modestement:
-
---Il fut général pendant une des révolutions du Vénézuela. J’ai été moi
-aussi général dans une autre république; j’ai même été pendant vingt
-jours ministre de la guerre; mais on m’a mis à la porte. On me trouvait
-trop «scientifique» et je ne savais pas manier le _machete_[14] aussi
-bien que mes subalternes.
-
-Ensuite, il parla d’un autre ivrogne silencieux et triste qui était venu
-mourir à la Presa et dont on voyait la tombe au bord du fleuve. Robledo
-avait trouvé des papiers intéressants au fond du sac de ce pouilleux
-vagabond.
-
-Dans sa jeunesse il avait été un des grands architectes de Vienne. Il
-avait trouvé aussi une ancienne photographie représentant une dame à la
-coiffure romantique; elle était parée de longs pendants d’oreille et
-ressemblait à l’impératrice d’Autriche qui fut assassinée. C’était sa
-femme, morte à Khartoum, massacrée par les hordes fanatiques du Madhi,
-pendant que son mari marchait sous les ordres du général Gordon. Une
-autre photographie représentait un bel officier autrichien en redingote
-blanche très serrée à la taille; c’était le fils de ce mendiant.
-
---Il serait inutile--continua Robledo--de vouloir relever ces
-vagabonds. On les nettoie, on leur offre une vie meilleure, on les
-sermonne pour les empêcher de boire et leur permettre de recouvrer leurs
-facultés d’hommes intelligents. Les voilà dans le droit chemin; on les
-croit heureux; puis, un beau matin, on les voit arriver le sac au dos:
-«Je m’en vais, patron, réglez-moi». N’essayez pas de les questionner.
-Ils sont contents, ils ne se plaignent pas, mais ils s’en vont. A peine
-ont-ils retrouvé le calme, le démon qui les entraîne par le monde les
-ressaisit. Ils savent que là-bas, derrière l’horizon, se dressent les
-Andes, que derrière les Andes, s’étendent le Chili, le Pacifique immense
-semé d’îles et plus loin encore les pays enchanteurs du continent
-asiatique... leur manie de mouvement se réveille et les travaille:
-
-«Allons voir par là-bas.» Ils jettent leur sac sur leur dos, et marchent
-vers la misère et la faim, pour s’en aller mourir dans un hôpital ou
-dans la solitude d’un désert... S’ils ne meurent pas, s’ils ont pu
-continuer à poursuivre l’illusion qui fuit en voltigeant devant eux, on
-les voit revenir par ici; mais c’est après avoir fait le tour de la
-terre.
-
-Quelquefois les deux ingénieurs parlaient de leur propre existence.
-Watson avait peu de choses à dire. Elevé en Californie, il avait débuté
-comme ingénieur dans les mines d’argent du Mexique; il y avait appris
-l’espagnol, puis il était passé aux mines du Pérou. Enfin, il était venu
-à Buenos-Ayres, y avait connu Robledo et s’était associé avec lui pour
-entreprendre les travaux du Rio Negro.
-
-L’Espagnol ne rappelait pas volontiers la période de sa vie qui avait
-précédé son arrivée en Argentine. Le besoin d’agir l’avait poussé à
-prendre part à des révolutions pour lesquelles il n’avait que mépris. Il
-avait entrepris des affaires prodigieuses; les gouvernements et ses
-compagnons l’avaient trompé et volé; de durs retours de fortune
-l’avaient précipité de l’opulence la plus folle dans la misère des
-vagabonds. Mais il évitait de raconter ses aventures dans d’autres pays;
-il ne parlait que de sa vie en Patagonie.
-
-Il ne pouvait oublier les tortures que la soif lui avait fait endurer
-sur le plateau qui s’étend de la coupure du Rio Negro au détroit de
-Magellan. C’était au moment où, cessant de servir le gouvernement
-argentin, il était devenu ingénieur privé et s’était lancé dans ces
-déserts inexplorés, cherchant fortune.
-
-Pour éviter des frais, il avait entrepris la traversée du désert avec un
-seul _péon_ indigène et un peloton de six chevaux du pays qui tour à
-tour devaient porter les deux voyageurs. C’était des animaux résistants
-capables de se nourrir avec ce qu’ils trouvaient sur leur chemin.
-
-Pour se guider, Robledo avait un plan, établi par d’autres explorateurs,
-où étaient portés les trous d’eau, seuls points où les voyageurs
-pouvaient faire halte.
-
-Pendant les années précédentes, une grande sécheresse avait sévi. Ils
-arrivèrent à un puits et le trouvèrent plein d’eau salée. Il était
-habitué à l’eau saumâtre que, par un optimisme exagéré, les voyageurs du
-désert appellent eau potable; mais son estomac et celui du métis son
-compagnon, refusèrent d’admettre celle de ce puits-là. Ils continuèrent
-à marcher avec l’espoir d’être plus heureux au prochain trou d’eau.
-Cette fois, le puits ne contenait pas d’eau salée, il était complètement
-à sec... Ils avaient dû continuer leur marche en avant, à travers la
-plaine immense et monotone, en se guidant à la boussole; assoiffés comme
-des naufragés, ils marchaient haletants, et dans leurs yeux exorbités
-passaient des lueurs de folie.
-
-Par respect pour Hélène, Robledo ne faisait qu’une allusion voilée aux
-moyens que le métis et lui avaient dû employer pour ne pas périr; ils
-avaient bu leur urine et celle de leurs chevaux.
-
---Une idée fixe me tourmentait. J’essayais de me rappeler toutes les
-fois où j’avais refusé une invitation à boire; je pensais à tous ces
-liquides: bière, eau gazeuse, boissons glacées, que j’avais méprisées.
-Je me rappelais aussi comment dans toutes les fêtes auxquelles j’avais
-assisté, j’étais passé indifférent devant les grandes tables chargées de
-carafons et de bouteilles... Et l’esprit troublé par la fièvre, je me
-disais tout en marchant: «Si tu avais accepté alors tous les bocks de
-bière, toutes les eaux gazeuses, toutes les boissons glacées qu’on t’a
-offerts et que tu as dédaignés, tu aurais maintenant dans le corps une
-importante réserve de liquide qui te permettrait de supporter plus
-facilement la soif». Cet absurde calcul me torturait comme un remords et
-j’avais envie de me souffleter pour me punir de ma sottise.
-
-Robledo racontait enfin comment, alors que les chevaux ne pouvaient plus
-avancer, ils avaient trouvé un puits d’eau saumâtre qui leur parut le
-plus délicieux liquide qu’ils eussent jamais bu... Arrivé au terme du
-voyage, il ne trouva rien. Les renseignements qui lui avaient fait
-espérer une affaire avantageuse étaient faux. C’est ainsi qu’il fallait
-lutter pour la fortune en Amérique, à une époque où, arrivant avec un
-demi-siècle de retard, on trouvait déjà occupées toutes les terres
-riches et facilement exploitables; il ne restait plus que des terrains
-lointains et ingrats où souvent la ruine et la mort guettaient le colon.
-
---Et cependant--continuait-il--les hommes ne cesseront pas d’accourir
-vers ce coin du monde. C’est là que pour eux réside l’espérance sans
-quoi l’existence est un fardeau trop lourd... Tenez, passons en revue
-nos origines respectives: vous êtes Russe, Federico Italien, Watson
-Américain du Nord, moi Espagnol. D’où procèdent les gens qui nous
-arrivent tous les jours? Chacun d’une nation distincte. Je vous le dis,
-cette terre est la «terre de tous».
-
-La maison des deux ingénieurs recevait chaque jour, après le dîner, la
-visite des plus importants personnages de l’agglomération. Canterac se
-présentait le premier, dans ses vêtements de coupe militaire: il
-apportait cependant plus de soins à sa mise depuis l’arrivée des
-Torrebianca. Moreno arrivait ensuite. Il se troublait toujours en
-saluant Hélène; sa langue s’embarrassait; il n’émettait, au lieu de
-paroles, que de vagues balbutiements. Pirovani venait enfin; il avait un
-costume neuf tous les deux jours et ne manquait pas d’apporter quelque
-présent pour la maîtresse de maison.
-
-Canterac, riant sous cape, affirmait que l’Italien pour apparaître plus
-éblouissant, avait longuement poli ses bagues, sa chaîne de montre et
-même ses boutons de manchettes avant de sortir du bungalow.
-
-Un soir, Pirovani se présenta vêtu d’un costume criard qu’il venait de
-recevoir de Bahia Blanca, et tenant à la main un bouquet d’énormes
-roses.
-
---Ces fleurs m’ont été apportées aujourd’hui de Buenos-Ayres, madame la
-marquise, et je m’empresse de vous les offrir.
-
-Canterac lança à l’Italien un regard hostile et dit tout bas à Robledo:
-
---Il ment; Moreno, qui sait tout, m’a affirmé qu’il les avait commandées
-par télégramme. Il a fait galoper ce soir un homme jusqu’à la station
-pour les avoir à temps.
-
-La métisse, aidée des jeunes garçons, levait la table et, par la seule
-présence d’Hélène, la salle aux cloisons de bois, prenait un air de
-fête. Les trois visiteurs, en s’adressant à elle, répétaient avec une
-sorte d’extase, le mot «marquise» comme s’ils tiraient vanité de
-fréquenter une dame de si haute lignée.
-
-Hélène avouait une certaine préférence pour Canterac. Ils avaient tous
-deux vécu à Paris, dans des mondes distincts, mais assez rapprochés. Ils
-ne s’étaient jamais rencontrés, mais ils avaient fini par se trouver des
-amis communs.
-
-Pendant leur conversation, Moreno fumait avec résignation en échangeant
-quelques mots avec Watson, et Pirovani causait avec Robledo et
-Torrebianca. L’Italien ne prêtait pas grande attention à ses propres
-paroles et ses yeux inquiets ne cessaient d’espionner «madame la
-marquise» et son interlocuteur.
-
-Après l’arrivée de Pirovani et de ses roses, la réunion changea
-complètement de caractère.
-
-Le lendemain soir, les quatres convives étaient assis à table, plus
-silencieux que de coutume. Hélène avait passé pour dîner une de ses
-robes les plus sensationnelles, une robe qui eût paru audacieuse, même à
-Paris. Les trois ingénieurs avaient encore leurs vêtements de travail et
-paraissaient très fatigués du labeur de la journée. Robledo bâilla à
-plusieurs reprises: il avait peine à se maintenir éveillé. Le marquis
-s’était endormi sur sa chaise, et sa tête dodelinait régulièrement.
-Hélène regardait fixement Ricardo, comme si, jusqu’à ce moment, elle ne
-l’eût jamais bien vu; lui, évitait son regard.
-
-Pirovani entra, portant un gros paquet; il avait revêtu un nouveau
-costume dont l’étoffe à petits carreaux de couleurs diverses ressemblait
-à la peau d’un reptile.
-
---Madame la marquise, un de mes amis de Buenos-Ayres m’a fait parvenir
-ces caramels. Permettez-moi de vous les offrir. Vous trouverez aussi
-dans ce paquet des cigarettes égyptiennes...
-
-Hélène eut un sourire en voyant le nouveau costume de l’entrepreneur et
-le remercia, en minaudant, de son présent.
-
-Un moment après, Moreno se présenta chaussé de souliers vernis, habillé
-d’une jaquette aux pans très longs et coiffé d’un chapeau melon, comme
-s’il fût allé rendre visite au ministre à Buenos-Ayres.
-
-Robledo, qui n’avait plus sommeil, exprima ironiquement son admiration.
-
---Quelle élégance!
-
---J’ai eu peur que les mites mangent ma jaquette dans ma malle, j’ai
-voulu lui faire prendre un peu l’air.
-
-Puis il s’approcha timidement d’Hélène--«Bonsoir madame la marquise!» Et
-il lui baisa la main, en imitant le maintien des élégants personnages
-qu’il avait admirés au théâtre ou dans les livres.
-
-Il ne quitta plus d’un pas la maîtresse de maison et engagea avec elle
-une conversation en a parté qui sembla provoquer l’indignation de
-Pirovani. Celui-ci finit par quitter sa chaise; il sentait le besoin de
-protester contre cet accaparement excessif.
-
---Avez-vous vu, dit-il à Robledo, comment est fagoté ce crève-la-faim!
-
-Mais cette soirée réservait d’autres surprises. La plus extraordinaire
-manquait encore.
-
-La porte s’ouvrit pour livrer passage à Canterac; pour que chacun pût
-l’admirer, le Français resta quelques instants immobile sur le seuil.
-
-Il était en smoking, avec un plastron rigide et luisant et il avait
-donné à son pas un certain laisser-aller aristocratique, comme s’il fût
-entré dans un salon parisien. Il salua les hommes d’un signe de tête
-cérémonieux et protecteur, puis il baisa la main d’Hélène.
-
---Moi aussi, marquise, j’éprouve le besoin de m’habiller, le soir, comme
-autrefois.
-
-La Torrebianca, heureuse, accepta l’hommage, tourna le dos à Moreno et
-fit asseoir près d’elle le nouveau venu. Pendant la soirée elle causa de
-préférence avec le Français, tandis que Pirovani, visiblement furieux,
-restait dans un coin, anéanti par l’élégance de Canterac.
-
-Quatre jours passèrent sans que l’entrepreneur reparût. Moreno s’étonna
-de cette absence et dès le premier jour, il alla se renseigner au
-domicile de l’Italien. Le soir il dit à Robledo:
-
---Il a pris le train pour Bahia-Blanca, sans avertir personne. Il doit
-avoir en vue quelque grosse affaire.
-
-Les réunions continuèrent sans incident nouveau. Le Français, toujours
-en smoking, était l’interlocuteur préféré d’Hélène. Moreno, chaque soir,
-mettait sa jaquette, mais n’arrivait qu’à causer avec Torrebianca. Un
-soir, enfin, le marquis lui même sortit de sa chambre en smoking et
-comme Robledo s’étonnait du geste, il montra sa femme pour s’excuser.
-
-Le cinquième soir, Moreno, en entrant, annonça vite:
-
---Grande nouvelle! Pirovani est revenu à la nuit tombante. Il va
-certainement arriver d’un moment à l’autre.
-
-Tous attendirent son apparition comme l’événement de cette veillée.
-
-Il ouvrit la porte et resta quelques instants immobile sur le
-seuil,--comme avait fait l’autre--pour se rendre compte de l’effet
-produit par son entrée. Il était en habit; mais c’était un habit
-extraordinaire, éblouissant, où, sur la soie des revers zigzaguaient des
-moirures larges comme les veines du bois; son gilet blanc était
-richement brodé; à la boutonnière, il arborait un gardénia. Sur son
-plastron, où luisait une perle énorme, tranchait le large ruban noir
-d’un inutile monocle.
-
-Il avait l’allure solennelle et magnifique d’un directeur de cirque ou
-d’un prestidigitateur célèbre et il affectait une impassible gravité,
-pour dissimuler son émotion. Il salua les hommes avec un air de fierté
-virile, et, s’inclinant devant «madame la marquise», lui baisa la main.
-
-Un étonnement ironique brilla dans les yeux d’Hélène. Tout ce qui venait
-de Pirovani la faisait sourire. Cependant, flattée qu’il se fût ainsi
-transformé pour lui plaire, elle accueillit l’entrepreneur avec de
-grandes démonstrations d’amitié et le fit asseoir près d’elle.
-
-Canterac se tint à l’écart, offensé de cette préférence inaccoutumée;
-Moreno paraissait scandalisé et disait à Robledo en montrant le frac de
-Pirovani:
-
---Voilà donc le grave objet de son mystérieux voyage!
-
-L’Espagnol s’éloigna de lui et s’approcha de Watson qui, encore tout
-étourdi après l’entrée théâtrale de l’Italien, le considérait en se
-retenant de rire.
-
---Après le smoking, le frac, murmura Robledo. Le carnaval envahit notre
-désert et cette femme va tous nous rendre fous.
-
-Il regarda le costume de l’Américain qui ressemblait au sien: un costume
-pratique, fait pour travailler à l’air libre, et sans mot dire, il
-considéra l’aspect que présentaient les autres.
-
-Puis il pensa:
-
-«Quelle perturbation, lorsqu’une femme comme celle-là tombe au milieu
-d’hommes qui vivent seuls et qui travaillent! Et nous verrons peut-être
-des choses plus graves! Qui sait si nous ne finirons pas par nous
-entre-tuer sous ses yeux... Qui sait si cette Hélène ne sera pas
-semblable à l’Hélène de Troie?»
-
-
-
-
-VII
-
-
---Un peu plus de _maté_, commissaire?
-
-Don Carlos Rojas était assis devant une table avec Don Roque, le
-commissaire de police de l’endroit, dans la grande salle de son
-_estancia_. Une petite métisse qui attendait des ordres, debout à côté
-d’eux, les regardait de ses yeux bridés.
-
-Chacun tenait dans la main droite la petite calebasse où l’on sert le
-_maté_ et ils aspiraient le liquide parfumé à l’aide du chalumeau
-d’argent, qu’on nomme, là-bas «_bombilla_». Dès que la métisse se
-rendait compte, au sifflement de l’air dans les chalumeaux, que les
-récipients allaient être vides, elle courait au fourneau très proche,
-apportait la _pava_, sorte de théière pleine d’eau bouillante, et
-remplissait à nouveau les calebasses où macérait l’herbe _maté_.
-
-Ils parlaient lentement, s’arrêtant parfois pour aspirer l’infusion.
-Rojas s’efforçait de dompter sa colère. La veille, on lui avait volé un
-jeune taureau et il accusait de ce méfait _Manos Duras_, toujours à
-l’affût du bétail d’autrui qu’il écoulait à la Presa. Ce vol lui
-causait un double dommage, car s’il était éleveur il était aussi le
-fournisseur de viande du village et cette vente constituait un des
-revenus les plus sûrs de son _estancia_.
-
-A l’arrivée du commissaire, venu sur sa demande pour constater le vol,
-il avait compté une fois de plus ses jeunes taureaux. Certainement il en
-manquait un. Et Rojas s’échauffait en parlant à don Roque; il pestait
-contre l’audace de _Manos Duras_ et criait qu’il n’y avait pas de
-justice à Rio Negro.
-
---Trois fois je l’ai arrêté et fait envoyer à la capitale du territoire,
-dit le commissaire avec découragement. On le remet chaque fois en
-liberté, faute de preuves. Qu’y pouvons-nous? Personne ne veut témoigner
-contre lui.
-
-Comme Rojas continuait à récriminer, don Roque ajouta, pour le calmer:
-
---Je vais essayer de trouver une preuve, cette fois. Je vous garantis,
-don Carlos, que je ferai l’impossible.
-
-Il disposait de moyens bien faibles pour faire respecter la loi et il
-s’en plaignait. La troupe qu’il commandait se composait de quatre
-policiers indolents, vêtus d’uniformes délabrés et uniquement armés de
-longs sabres de cavalerie. Les habitants du pays, mieux partagés, leur
-prêtaient leurs carabines lorsqu’ils partaient à la poursuite de quelque
-bandit. Leurs chevaux, très mal nourris, étaient les plus maigres de la
-région.
-
---Nous vivons dans une nation fédérale, dit le commissaire, et seules
-les provinces autonomes ont une police bien organisée. Dans les
-territoires, nous dépendons, nous autres, les autorités, du gouvernement
-de Buenos-Ayres; mais nous sommes si loin qu’on nous oublie et nous ne
-pouvons compter que sur ce que nous improvisons nous-mêmes.
-
-En critiquant ainsi l’abandon où se trouvaient les territoires, les
-deux Argentins en vinrent insensiblement à exalter, par comparaison, la
-grandeur du reste du pays.
-
---On nous oublie ici, nous sommes des sauvages, continua don Roque; mais
-nous sommes en Patagonie et la civilisation n’y a pénétré que depuis
-quelques années. Par contre, don Carlos, comme le reste de notre pays a
-progressé en moins d’un demi-siècle! N’est-ce pas formidable,
-_pucha_[15]! Et ils finirent par oublier leurs préoccupations
-immédiates, pour penser seulement à la partie de leur patrie qui avait
-fait de vertigineux progrès. Ils entreprirent l’éloge de la région où
-ils vivaient. Don Roque était un patriote optimiste, enthousiaste, mais
-soupçonneux; il flairait des ennemis partout.
-
---Notre Patagonie maintenant déserte, vous verrez comme elle se fera
-belle dans quelques années, quand l’eau fécondera sa terre. C’est un
-bonheur pour nous que les Européens l’aient trouvée affreuse, sans quoi,
-ils nous l’auraient déjà volée.
-
-Il répétait à Rojas ce qu’il avait lu, çà et là, dans des journaux et
-des livres.
-
---Il y a de cela longtemps, un _gringo_ notoire qu’on appelait Carlos
-Darwin, le même qui a découvert que nous descendons tous du singe, est
-venu faire un tour dans ces parages. Il était jeune alors et il avait
-débarqué à Bahia Blanca d’une frégate de guerre anglaise qui faisait le
-tour du monde. Il voulait étudier les plantes et les animaux du pays; il
-n’eut pas grand travail car il n’y avait abondance ni des uns ni des
-autres. Aussi, il paraît qu’il s’en retourna désespéré et donna à ce
-pays le nom de «Terre de la désolation». Il nous a rendu là un fameux
-service, le _gringo_! S’il avait pu se douter de ce que deviendrait
-notre terre avec l’irrigation, les Anglais nous l’auraient volée comme
-ils nous ont volé les îles Malvinas, celles qu’ils appellent îles
-Falkland.
-
-Rojas aussi évoquait le passé et déplorait l’aveuglement de ses parents
-et de ses grands-parents. Ils avaient eu le tort d’être riches à une
-époque où les plus grandes fortunes de l’Argentine n’étaient pas encore
-édifiées.
-
-C’était vers 1870, au moment où le gouvernement argentin, las de
-supporter les brigandages des indigènes sauvages et pillards qui
-venaient presque jusqu’aux portes de la capitale, avait achevé l’œuvre
-des vieux conquérants espagnols en lançant dans le désert une expédition
-militaire qui s’empara de vingt mille lieues de terres presque
-entièrement labourables.
-
---Le gouvernement vendait une lieue pour 500 _pesos_[16] et le _peso_
-d’alors ne valait que quelques _centavos_[17]. De plus, il accordait
-plusieurs années de crédit et même faisait paraître au _Journal
-officiel_ le nom de l’acheteur, en proclamant qu’il avait bien mérité de
-la patrie. Les soldats qui prirent part à l’expédition reçurent aussi,
-comme récompense, des lieues de terrain; la plupart cédèrent leurs
-titres de propriété aux cabaretiers en échange de genièvre ou de vivres.
-Ce sont ces terres qui maintenant fournissent de blé et de viande la
-moitié du monde et qui ont vu surgir de leur sein tant de villes et de
-villages. La lieue de terrain, qui valait quelques centavos, vaut
-maintenant des millions.
-
---Beaucoup d’entre ceux qui possèdent ces terres n’ont pas eu d’autre
-mérite que de les garder sans les cultiver et de refuser de les vendre,
-en attendant que l’immigration européenne vînt augmenter leur valeur.
-Mes ancêtres étaient déjà de vieux riches à cette époque et ils
-possédaient une grande _estancia_; ils ne voulurent pas acheter de cette
-terre nouvelle. Quelle faute!
-
-Rojas oubliait qu’il avait lui-même follement dilapidé la plus grosse
-partie de son patrimoine; il pensait seulement à l’énorme fortune que
-ses ancêtres auraient amassée si, comme tant d’autres, ils avaient su
-profiter de l’épanouissement rapide du pays.
-
-Quelqu’un interrompit à ce moment la conversation des deux Argentins.
-Celinda entra dans la pièce en costume d’amazone, embrassa son père et
-salua don Roque. L’_estanciero_ sortit un instant pour aller chercher
-une boîte de cigares et le commissaire dit en regardant avec malice la
-jupe de la jeune fille:
-
---Dites-moi, on vous rencontre avec un autre costume dans la plaine.
-
-Celinda sourit et le menaça gentiment du doigt pour l’inviter à se
-taire.
-
---Silence, si papa vous entendait!
-
-Tandis que les deux hommes allumaient leur cigare et recommençaient à
-parler de ce _Manos Duras_ qu’il fallait à tout prix poursuivre, Celinda
-s’éloigna de l’_estancia_ sur un cheval qui portait un harnachement de
-dame. Une demi-heure après, elle galopait au bord du fleuve; mais elle
-était en costume d’homme et montait un autre cheval. Elle aperçut un
-groupe de cavaliers qui venaient à sa rencontre et s’arrêta pour les
-reconnaître.
-
-L’ingénieur Canterac, pour faire sa cour, avait proposé à la marquise de
-Torrebianca une promenade près du fleuve; il voulait lui faire visiter
-les travaux qu’il dirigeait. Hélène verrait pendant cette promenade des
-centaines d’hommes lui obéir et se rendrait compte qu’il était bien le
-personnage le plus important du camp.
-
-Tous deux trottaient en tête du groupe. Derrière eux, Pirovani, médiocre
-cavalier, s’efforçait de pousser sa monture entre les deux
-interlocuteurs. Le marquis, Watson et Moreno fermaient la marche.
-
-Au moment où Hélène et Canterac dépassèrent Celinda, les deux femmes se
-regardèrent. La marquise sourit, disposée à engager la conversation;
-mais la jeune fille demeura sombre, les yeux durs.
-
---C’est une fillette fort espiègle et joueuse, dit l’ingénieur, on
-dirait presque un garçon; mais je la crois capable de tourner la tête à
-plus d’un homme. On l’appelle souvent «la fleur du Rio Negro».
-
-Hélène, qu’offensait l’attitude de la fille de Rojas, la regardait
-maintenant avec hauteur.
-
---C’est une fleur, peut-être, dit-elle; mais une fleur sauvage.
-
-Puis elle passa, escortée de ses deux admirateurs.
-
-Cette brève conversation avait eu lieu en français et Celinda ne put
-comprendre que quelques mots; elle devina cependant que l’autre avait
-mal parlé d’elle; elle fit une grimace méprisante et tira la langue.
-
-Le second groupe de cavaliers passa. Le marquis fit à la jeune fille un
-salut cérémonieux; Moreno, occupé à surveiller le groupe où se trouvait
-la marquise, ne la remarqua même pas.
-
-Richard Watson feignit de ne pas comprendre les signes que lui faisait
-Celinda et lui indiqua du geste qu’il était obligé de suivre les autres.
-La jeune fille, boudeuse, le laissa passer; puis, changeant d’avis, elle
-tira sur la bride, fit faire demi-tour à son cheval et suivit le groupe.
-
-Tout en trottant, elle saisit de la main droite le lasso qui pendait au
-pommeau de sa selle et le lança sur son ami. Elle ramena la corde
-aussitôt et Watson dut, pour ne pas tomber, s’arrêter, puis reculer,
-tandis que ses deux compagnons continuaient à marcher sans remarquer
-l’incident. Richard arriva aux côtés de la jeune fille les épaules
-toujours enserrées par le lasso. Il aurait pu se détacher et poursuivre
-sa route; mais comme cette espièglerie l’irritait, il préféra parler
-sans délai à la turbulente Celinda.
-
---Approchez, dit-elle souriante, en ramenant doucement la corde; comment
-avez-vous l’audace de vous montrer avec cette femme, sans ma permission?
-
-L’ingénieur répondit d’un ton sec:
-
---Vous n’avez aucun droit sur moi, Mademoiselle Rojas, et je peux me
-montrer avec qui il me plaît.
-
-Celinda pâlit à cet accent inattendu; mais elle se reprit et recouvrant
-toute sa gaieté, elle dit, en imitant la voix irritée de son
-interlocuteur:
-
---Monsieur Watson, j’ai sur vous des droits indiscutables, car votre
-personne m’intéresse et je ne peux supporter de vous voir en mauvaise
-compagnie.
-
-L’Américain, vaincu par la gravité comique de la jeune fille, se mit à
-rire. Celinda l’imita.
-
---Vous connaissez mon caractère, gringuito... Il ne me plaît pas qu’on
-vous voie avec cette femme. D’ailleurs elle est trop vieille pour vous.
-Jurez que vous m’obéirez; à cette condition je vous rends votre liberté.
-
-Watson jura solennellement, la main levée, en s’efforçant de ne pas rire
-et Celinda le délivra du lasso.
-
-Puis ils poussèrent leurs chevaux dans une direction opposée à celle
-qu’avaient prise Hélène et son cortège de cavaliers.
-
-Depuis le jour où l’ingénieur français avait conduit Hélène aux
-chantiers du fleuve, en faisant étalage de son autorité sur les
-ouvriers, Pirovani humilié cherchait à prendre sa revanche. Un jour
-qu’il rêvait, accoudé à la balustrade extérieure de sa demeure, il crut
-avoir trouvé le moyen de vaincre son rival.
-
-Une demi-heure après, un des contremaîtres que Pirovani chargeait
-toujours des missions les plus difficiles s’arrêta devant la maison.
-
-C’était un Chilien intelligent et habile à se tirer des situations
-délicates. Ses compatriotes le surnommaient _El Fraïle_[18] parce qu’il
-avait été l’élève des dominicains de Valparaiso.
-
-Le _Fraïle_ avait des lettres et ne dédaignait pas d’employer des mots
-recherchés dont il modifiait la prononciation selon son caprice. Sa voix
-était mielleuse, ses gestes exagérément polis. Il aimait glisser dans la
-conversation des expressions poétiques; il avait quitté son pays natal
-après avoir donné à un de ses amis deux coups de couteau mortels.
-
-Il se présenta, à cheval, devinant que le patron allait lui demander un
-long voyage. Il mit pied à terre et Pirovani s’approchant lui donna dans
-le dos quelques tapes amicales. Il l’appelait affectueusement tantôt
-_chileno_[19] tantôt _roto_[20], qualificatifs ironiques qu’au Chili les
-gens du peuple s’attribuent à eux-mêmes.
-
---Ecoute bien, _roto_, tu vas partir au grand galop pour la station. Le
-train pour Buenos-Ayres passe dans deux heures; il ne faut pas que tu le
-manques.
-
-Le _Fraïle_, ordinairement impassible et souriant, ne put réprimer un
-mouvement de surprise, en apprenant qu’on l’envoyait à Buenos-Ayres.
-
---Une fois là-bas, continua l’entrepreneur, tu remettras cette liste à
-don Fernando, mon représentant, que tu connais. Tu lui diras de faire
-les achats immédiatement, de te remettre les paquets et tu prendras le
-train quelques heures après. Tu as cinq jours pour aller et revenir.
-
-Le Chilien prit un air grave en entendant ces ordres. La mission était
-certainement d’importance et il se sentit fier qu’on eût pensé à lui
-pour l’exécuter.
-
-Pirovani lui remit une poignée de billets de banque destinés à couvrir
-les frais du voyage, lui dit adieu et tourna les talons, heureux comme
-l’est un général après avoir lancé l’ordre qui doit décider de la
-victoire.
-
-Le _Fraïle_ descendit l’escalier, tout pensif, les sourcils froncés.
-«C’est sans doute une demande d’outils indispensables... Peut-être aussi
-m’envoie-t-il chercher de l’argent.»
-
-Pirovani était rentré chez lui; le Chilien ne se fatigua pas plus
-longtemps l’esprit à chercher une explication; il ouvrit l’enveloppe
-qu’il venait de recevoir et se mit à lire au milieu de la rue.
-
-Il lut d’abord quelques lignes sans comprendre:
-
- Une douzaine de flacons de «Jardin enchanté».
-
- Une douzaine de flacons de «Nymphes et Ondines».
-
- Six douzaines de boîtes de savon «Clair de lune».
-
-Le contremaître poursuivit la lecture des divers feuillets du carnet. Il
-commençait à comprendre et son étonnement allait croissant. C’était pour
-cela qu’on l’envoyait à Buenos-Ayres, avec ordre de revenir sans délai!
-
---_Padre san Francisco!_ murmura-t-il, tout ça pour une seule femme? Il
-y a de quoi servir tout le harem du Grand Turc.
-
-Mais comme, au fond, un voyage à Buenos-Ayres, même ainsi écourté, ne
-lui déplaisait pas, il monta joyeusement à cheval et piqua des deux dans
-la direction de la gare.
-
-De tous les personnages qui venaient rendre visite à la marquise de
-Torrebianca, Moreno était en apparence le plus calme. Ses travaux
-administratifs ne l’occupaient guère qu’un jour par semaine; le reste du
-temps, il lisait dans la baraque où il avait installé son bureau. Il
-lisait avec avidité, sans jamais se lasser, et il était fort capable de
-dévorer un roman, parfois deux, en un jour. Il avait une vieille passion
-pour les récits romanesques; mais dans les longues heures de solitude à
-la Presa, elle s’était encore exacerbée. Pendant que chacun travaillait
-aux environs du village, il restait seul dans son rudimentaire cabinet.
-
-Or, depuis l’arrivée du marquis de Torrebianca, ses goûts littéraires,
-un peu imprécis jusqu’alors, s’étaient affirmés et nettement définis: il
-aima par dessus tout les récits qui se déroulaient dans un milieu
-aristocratique et dont les héros étaient des gens «du grand monde».
-
-Il pouvait maintenant vérifier l’exactitude de ces récits, puisqu’il
-fréquentait des représentants de la plus haute société parisienne.
-
-Parfois, il suspendait sa lecture et ses yeux extasiés contemplaient le
-plafond. L’ambition chantait un hymne sous son crâne: «Oh! être un héros
-de roman! être aimé d’une grande dame!»
-
-Un soir, Moreno vit arriver à l’improviste l’ingénieur Canterac à
-cheval. C’était l’heure où d’ordinaire il surveillait les travaux du
-barrage. Seul un événement important pouvait expliquer l’arrivée du
-capitaine.
-
-Le cavalier s’approcha de la fenêtre où l’Espagnol lisait et lui tendit
-la main en se penchant sur sa monture. Sans préambules inutiles, il dit
-avec une brièveté toute militaire:
-
---J’ai tenu à vous voir avant le départ du courrier. Je veux faire un
-cadeau à la marquise. La malheureuse manque de tout dans ce désert et
-vous vous souvenez, sans doute, que tout dernièrement elle nous confiait
-son ennui de ne pas avoir ici les parfums qu’elle employait à Paris.
-
-Et l’ingénieur sortit de sa poche divers feuillets de papier qu’il
-tendit à Moreno.
-
---J’ai tiré cela de tous les catalogues de Buenos-Ayres que le patron du
-bar a pu me procurer. Il a bien tardé à me les donner; j’aurais voulu
-les avoir il y a trois jours pour profiter d’un autre train, mais
-enfin... Vous avez je crois beaucoup d’amis à Buenos-Ayres; écrivez donc
-qu’on vous envoie tous ces objets, vous en retiendrez le prix sur mon
-traitement de ce mois.
-
-Moreno accepta et prit les papiers.
-
---Je pense, continua l’ingénieur, que cet insupportable Pirovani n’aura
-pas pris les devants.
-
-Il s’éloigna vers les chantiers et Moreno examina les feuillets. Ses
-yeux dilatés de stupeur prirent à peu près la forme circulaire des
-lunettes d’écaille qui les protégeaient.
-
-C’était une très longue liste, non seulement de parfums et de savons,
-mais d’objets de toilette de toute espèce. Le capitaine avait foncé dans
-les pages des catalogues comme dans une terre nouvellement découverte;
-il n’avait rien laissé derrière lui.
-
---Il y en a bien pour mille _pesos_, se dit l’employé, et il n’en touche
-que six cents par mois.
-
-Son austérité d’homme de chiffres méthodique et prudent s’insurgeait
-contre ce défaut d’équilibre entre les recettes et les dépenses. Mais il
-finit par sourire et par trouver naturelle cette folie. La marquise
-était si intéressante! Et puis, une femme de ce rang pouvait-elle en
-vérité subir les mêmes privations qu’une femme du commun?
-
-Jusqu’au soir, Moreno fut agité et pensif. A plusieurs reprises, il
-tenta de continuer la lecture de son roman; mais le livre retombait
-toujours sur la table couverte de papiers administratifs. Il prit enfin
-une feuille de papier à lettre et, le sourcil froncé, avec l’expression
-craintive d’un enfant qui a peur d’être pris en flagrant délit de
-mensonge, il se mit à écrire:
-
-«Ma brunette jolie, envoie-moi le plus tôt possible l’habit de cérémonie
-que j’avais fait faire à l’occasion de notre mariage. Notre existence a
-complètement changé! Nous recevons fréquemment la visite de très grands
-personnages; nous avons beaucoup de fêtes et je suis obligé de me tenir
-aussi bien que tout le monde. Cela peut me servir dans ma carrière»,
-etc...
-
-Moreno s’arrêta pour se gratter la tête avec le manche de son
-porte-plume. Puis il continua d’écrire avec, sur le visage, cette même
-expression enfantine d’inquiétude et de remords, jusqu’à la fin des
-quatre pages.
-
-Tous les soirs, au cours de la réunion chez la marquise, Pirovani avait
-l’attitude soucieuse de l’homme qui veut parler et que l’émotion arrête.
-Au bout d’une semaine d’hésitations, il se décida à exprimer son désir
-et ce fut le soir même où l’employé de bureau comptait bien remporter le
-plus beau succès de sa vie.
-
-Hélène portait une des robes décolletées qu’elle agrémentait ou
-dépouillait tous les jours de quelque ornement, pour leur donner, chaque
-fois, un air de nouveauté. L’ingénieur français et Torrebianca étaient
-en smoking et Pirovani portait encore son majestueux habit noir... Mais
-il n’était déjà plus seul à porter ce vêtement. Moreno s’était présenté
-le dernier avec l’habit expédié par sa femme, habit très modeste en
-vérité et visiblement défraîchi; mais habit enfin. Celui de
-l’entrepreneur n’était donc plus l’unique, son possesseur se montra fort
-irrité de ce contre-temps qui le confirma dans sa résolution de parler
-au plus tôt.
-
-Watson et Robledo portaient des costumes sombres. Ils s’étaient vus
-contraints de changer de vêtements chaque soir, pour se mettre en
-harmonie avec le milieu d’absurde élégance suscité par Hélène.
-L’Américain était fatigué des travaux de la journée; il étouffa quelques
-bâillements et se leva pour se retirer dans sa chambre. Hélène, qui
-depuis quelque temps le regardait avec intérêt, ne cacha pas son dépit
-de le voir se lever, la saluer froidement et se retirer sans paraître
-attristé de se séparer d’elle.
-
-A ce moment, Canterac était en conversation animée avec la marquise;
-Moreno causait avec Robledo. Pirovani ne voulut pas laisser passer
-l’occasion qui se présentait de dire à Hélène toute sa pensée.
-
---Je n’osais vous parler, madame la marquise; mais il faut que je me
-décide enfin... Vous vivez dans un cadre indigne de votre beauté et de
-votre élégance.
-
-Il embrassait d’un regard méprisant la pièce et les meubles qui la
-garnissaient.
-
---Si vous le voulez, dès demain, vous pourrez vous installer dans ma
-maison; elle est à vous. Pour moi, je trouverai à me loger dans la
-baraque d’un de mes employés.
-
-Hélène ne fut pas étonnée outre mesure. On eût dit qu’elle attendait
-depuis longtemps cette proposition qu’elle semblait avoir peu à peu
-suggérée à l’entrepreneur. Elle eut cependant un geste de refus tout en
-souriant à Pirovani, en le caressant des yeux. Elle parut enfin
-s’adoucir. Elle étudierait la proposition et consulterait son mari,
-avant de se décider.
-
-Elle parla donc au marquis le jour suivant, pendant que Robledo et
-Watson surveillaient les travaux du fleuve. Torrebianca, malgré la
-soumission qu’il montrait devant tous les désirs de sa femme, fut
-scandalisé. Il ne pouvait accepter la générosité de Pirovani.
-
---Que vont penser les gens, en le voyant nous céder la maison dont il
-est si fier?
-
-Il secouait énergiquement la tête. La pensée que ce compatriote vulgaire
-s’instituait son protecteur suscitait en son âme une révolte de caste.
-L’entrepreneur ne lui était pas antipathique; mais il ne pouvait
-admettre qu’il fût son égal.
-
-Hélène, irritée par ce refus, se fâcha.
-
---Ton ami Robledo nous aide bien, et tu ne t’occupes pas de ce que
-peuvent en dire les gens... Est-il extraordinaire qu’un nouvel ami
-veuille nous prouver sa sympathie en nous cédant sa maison?
-
-Torrebianca était si accoutumé à obéir à sa femme que ces quelques mots
-suffirent à briser sa résistance. Cependant, comme il protestait encore,
-Hélène ajouta pour le convaincre:
-
---Je comprendrais tes scrupules, si la maison nous était donnée; or,
-nous la louerons, je l’ai dit à Pirovani. Tu lui paieras le loyer quand
-l’entreprise dirigée par Robledo aura rétribué ton travail.
-
-Le marquis, résigné, accepta tout. Il paraissait maintenant vieilli,
-découragé; une souffrance intime semblait le ronger.
-
---Fais comme tu voudras. Mon seul désir est de te voir heureuse.
-
-Le lendemain, Hélène visita la maison de Pirovani pour la reconnaître
-en détail, avant de procéder à son installation.
-
-L’entrepreneur la reçut au sommet du perron et l’accompagna dans les
-diverses pièces; il était pâle d’émotion en se voyant seul avec «madame
-la marquise». Pour agir déjà en maîtresse de maison, celle-ci fit
-changer quelques meubles de place. L’Italien loua fort le bon goût de la
-grande dame et de l’œil il faisait signe à sa gouvernante métisse de
-s’extasier aussi.
-
-Ils arrivèrent dans la chambre à coucher de l’Italien qui allait être
-désormais celle d’Hélène. Sur tous les meubles s’entassaient des paquets
-enveloppés de papier fin, ficelés et cachetés, qui dégageaient un parfum
-agréable. L’entrepreneur les ouvrit un à un et mit à jour des douzaines
-de flacons d’odeurs, de boîtes de savons et quantité d’autres articles
-de toilette; c’était toute l’énorme commande faite à Buenos-Ayres.
-
-L’éclat des flacons de cristal taillé, des écrins doublés de soie ou de
-peau, des étiquettes dorées caressait agréablement les yeux, tandis que
-l’odorat était heureusement chatouillé par des parfums qui semblaient
-émaner d’un jardin surnaturel.
-
-Hélène marchait de surprise en surprise; elle finit par rire et par
-pousser des cris de joie, non sans ironie.
-
---Quelle générosité?... Il y a là de quoi ouvrir une boutique de
-parfumeur.
-
-Pirovani pâlissait davantage; la solitude irritait son désir; il essaya
-d’approcher sa bouche de celle de la marquise pour la baiser. Mais elle
-attendait depuis longtemps l’attaque; elle n’eut pas de peine à la
-repousser en avançant énergiquement ses deux mains.
-
---Vous voulez donc me faire payer le loyer de votre maison, comme un
-vulgaire marchand. Dans ce cas, ce n’est plus un cadeau. Et moi qui
-vous croyais un gentleman!
-
-Elle eut pitié de la confusion de l’Italien. Le malheureux avait peur de
-n’avoir pas agi avec tout le tact d’un homme du monde. Pour le consoler,
-elle lui effleura la bouche de sa main droite.
-
---Contentez-vous de ceci, dit-elle.
-
-Pirovani couvrit cette main de tant de baisers enthousiastes qu’elle dut
-à la fin la retirer et l’inviter, en le menaçant du doigt, à demeurer
-prudent; puis elle continua de visiter la maison.
-
-L’entrepreneur suivait tous ses pas; il semblait regretter son audace et
-aussi d’avoir si facilement obéi à cette femme.
-
-Mais malgré tous ces sentiments opposés, il se rappelait le contact de
-cette main odorante et fine et il savourait son triomphe. Il persistait
-dans son opinion: «Oh! les grandes dames!... Il n’y a pas d’autres
-femmes au monde.»
-
-
-
-
-VIII
-
-
-L’aspect de la maison de Pirovani changea beaucoup après l’installation
-des Torrebianca.
-
-A travers les vitres des fenêtres on apercevait maintenant d’élégants
-rideaux; on ne voyait plus, sur les galeries extérieures, des
-domestiques crasseuses procéder en plein air à certains soins de
-toilette. La présence de cette dame, si élégante et si belle, avait
-obligé les serviteurs à prendre plus de soin de leur personne. Pour la
-grosse Sébastienne elle-même c’était, comme disaient ses amies,
-«dimanche tous les jours».
-
-Les habitants de la Presa eurent une surprise nouvelle, outre l’arrivée
-d’Hélène dans la maison de l’entrepreneur. Dans le salon de Pirovani il
-y avait un piano demi-queue; personne jusqu’alors ne l’avait ouvert.
-
-L’Italien l’avait acheté à Buenos-Ayres pour rendre service à l’un de
-ses compatriotes, marchand d’instruments de musique. On lui avait dit,
-d’ailleurs, qu’il n’est pas de salon distingué sans un piano, mais un
-piano horizontal, au couvercle à demi soulevé.
-
-Quand il avait fait l’emplette du précieux instrument, il croyait bien
-que jamais personne à la Presa ne l’utiliserait. Lorsque Hélène, qui ne
-cessait de fumer pendant les heures de solitude, était lasse de
-parcourir toutes les pièces, la cigarette aux lèvres, pour admirer
-l’élégance et le confort de sa nouvelle maison, elle ouvrait le piano et
-laissait courir ses doigts sur les touches. Pendant des heures entières
-elle répétait des romances de sa jeunesse, inconnues presque de la
-génération venue après elle, ou elle rejouait les airs qui étaient à la
-mode au moment où elle avait fui Paris.
-
-Souvent, enthousiasmée par ces évocations du passé, elle éprouvait le
-besoin irrésistible d’allier sa voix à celle de l’instrument. En
-l’entendant chanter, Sébastienne et les autres servantes cessaient de
-travailler dans la cour; elles pénétraient lentement dans la maison,
-charmées comme les bêtes que subjuguèrent la voix et la lyre d’Orphée.
-
-Une partie des habitants subissait aussi cette attraction. Lorsque, la
-nuit venue, les travailleurs avaient terminé leur repas, des enfants et
-des femmes se dirigeaient vers la maison de Pirovani et s’asseyaient sur
-le sol, à quelque distance, pour contempler les fenêtres où s’allumaient
-de faibles reflets rouges. Si des enfants turbulents commençaient à se
-poursuivre en jouant, leur mère leur imposait silence.
-
---Taisez-vous, polissons, la dame va chanter!
-
-Elles frissonnaient d’une émotion religieuse quand montait la voix
-d’Hélène, soutenue par les accords du piano. A travers les cloisons de
-bois, la mélodie semblait venir d’un monde lointain pour enchanter cette
-multitude d’êtres naïfs qui depuis des années n’avaient entendu d’autre
-musique que le son des guitares du cabaret.
-
-Quelques hommes, enflammés d’admiration et de désir, venaient grossir ce
-public fruste. Ils étaient restés indifférents devant la fille de Rojas
-l’_estanciero_, qu’ils trouvaient semblable à un garçon; mais ils
-s’enthousiasmaient en voyant passer à cheval, en costume d’amazone, la
-marquise de Torrebianca.
-
---Voilà une femme!... Regardez-moi si c’est arrondi! Et, en l’écoutant
-chanter, ils restaient hébétés, envahis d’une volupté délicieuse. Ils
-pensaient que seule une femme très belle pouvait chanter ainsi.
-
-Une semaine après l’installation des Torrebianca dans leur nouvelle
-demeure, Sébastienne annonça à ses voisines que «madame» allait
-désormais recevoir chaque jour ses amis, comme les dames riches de
-Buenos-Ayres. Le soir, les commères de la Presa s’assemblèrent devant
-les fenêtres brillamment éclairées. Hélène, assise au piano, chantait
-des romances sentimentales, tandis que ses invités commençaient
-d’arriver.
-
-D’abord se présentèrent l’ingénieur français et Moreno. Ce dernier, en
-habit sous son pardessus, avait cru devoir compléter son costume par un
-chapeau haut de forme. Il n’était pas, lui, comme Pirovani, qui portait
-un chapeau mou avec l’habit de soirée. «Madame la marquise», une femme
-du monde, avait certainement remarqué cette faute de goût.
-
-Canterac s’arrêta, le pied sur la première marche de l’escalier, et dit
-à son compagnon:
-
---Je ne devrais pas entrer. C’est la maison de Pirovani, cet intrigant,
-que je déteste, mais je fâcherais la marquise si je n’assistais pas à la
-soirée.
-
-Moreno était l’ami de tout le monde; il n’avait jamais détesté
-réellement personne; il crut devoir prendre la défense de l’absent.
-
---Je vous assure que l’Italien est un très brave homme; je suis certain
-qu’il vous aime beaucoup.
-
-Mais Canterac refusait d’écouter toute parole conciliante.
-
---Il manque de tact; il est toujours en travers de mon chemin. Cela
-pourrait finir mal pour lui.
-
-Ils entrèrent, et le marquis vint les recevoir. Ils passèrent au salon
-et s’arrêtèrent, immobiles, tandis qu’Hélène continuait de chanter,
-comme si elle n’eût pas remarqué leur entrée.
-
-Deux autres invités, Robledo et Pirovani, se rencontrèrent devant la
-maison. L’Italien portait, par-dessus son habit, une pelisse neuve et
-s’était coiffé d’un haut de forme reluisant qu’il avait commandé par
-télégramme à Bahia Blanca, comme si un démon familier lui eût rapporté
-les malins propos de son ami Moreno.
-
-Dans les groupes de curieux, que la nuit cachait à demi, on riait et on
-chuchotait. Les uns se moquaient du cylindre de soie brillante où
-l’entrepreneur avait fourré sa tête; d’autres l’admiraient, fiers qu’on
-trouvât dans leur désert de tels chapeaux.
-
---Je viens en visite chez moi, en somme, dit Pirovani, pour faire
-admirer sa générosité.
-
---Vous avez eu tort de céder votre maison, répondit simplement Robledo.
-
-L’Italien prit un air de supériorité.
-
---Vous m’avouerez que la vôtre ne pouvait convenir à une aussi grande
-dame. Je n’ai pas d’instruction, mais je sais à quoi la politesse
-m’oblige; aussi...
-
-Robledo haussa les épaules et continua sa marche, comme pour ne plus
-l’entendre. L’entrepreneur le suivit et, montrant une des fenêtres
-éclairées, il dit avec ferveur:
-
---Quelle voix d’ange! Quelle âme d’artiste!
-
-Robledo eut un nouveau haussement d’épaules, et tous deux entrèrent dans
-la maison.
-
-Au salon, ils s’arrêtèrent auprès des trois hommes qui écoutaient sans
-bouger; dès qu’Hélène eut lancé la dernière note de sa romance,
-l’Italien se mit à applaudir et à pousser des clameurs d’enthousiasme.
-Canterac et l’employé de bureau s’empressèrent alors d’exprimer aussi
-leur admiration, chacun à sa manière.
-
-Dans la nouvelle maison, les réunions furent moins simples et moins
-austères que chez Robledo. Sébastienne, qui prisait par-dessus tout le
-_maté_, ce remède à toutes les maladies, ce nectar délicieux, dut
-servir, avec l’aide de deux petites métisses, des tasses d’eau chaude
-additionnée d’une chose appelée thé.
-
-Hélène affectait de s’occuper de la bonne marche du service, pour
-évoluer parmi ces hommes qui la suivaient de leurs yeux avides, tandis
-que leurs mains tremblantes répandaient sur les soucoupes le contenu de
-leurs tasses. Ses trois admirateurs essayèrent à plusieurs reprises
-d’entrer en conversation avec elle; mais elle savait si bien les
-évincer, sans la moindre brusquerie, qu’ils finissaient par causer avec
-le marquis. Par contre, la marquise recherchait le seul homme qui n’eût
-pas essayé de lui parler. Elle réussit enfin, après diverses manœuvres,
-à s’asseoir à une extrémité du salon, près de Robledo.
-
---Il est certain que Watson n’a pas voulu venir, dit-elle à l’Espagnol.
-De plus en plus, je comprends que je ne lui suis pas sympathique... et à
-vous non plus.
-
-Robledo eut un geste pour se défendre de cette accusation, mais il ne
-dit rien; elle insista, se prétendit victime de l’injuste antipathie des
-deux associés, et l’ingénieur finit par répondre:
-
---Nous sommes, Watson et moi, des amis de votre mari, et nous sommes
-effrayés de voir avec quelle légèreté vous laissez les gens qui viennent
-vous rendre visite concevoir des espoirs que je veux croire vains.
-
-Hélène se mit à rire; les paroles de Robledo, prononcées d’un ton plein
-de gravité, semblaient l’amuser.
-
---Ne craignez rien, je ne suis pas née d’hier. Une femme qui connaît le
-monde comme je le connais n’ira pas se compromettre ni faire une folie
-pour ces hommes-là!
-
-D’un regard ironique, elle enveloppa ses trois prétendants qui tenaient
-toujours compagnie au marquis.
-
---Je ne suppose rien, dit Robledo sans changer de ton. Je vois ce qui se
-passe; à Paris, j’ai vu aussi bien des choses... et l’avenir me fait
-peur.
-
-Hélène, indécise, regarda son interlocuteur. Elle ne savait si elle
-devait rire encore ou se fâcher. Elle parla, enfin, avec l’accent d’une
-personne qu’on vient d’offenser.
-
---Je ne suis, je crois, ni meilleure ni pire qu’une autre. Je suis
-simplement une femme, née pour vivre dans l’abondance et le luxe, et
-jamais je n’ai trouvé de compagnon capable de me donner ce qui m’est dû.
-
-Robledo la regarda en silence; elle ajouta, baissant la tête:
-
---Vous ne connaissez pas ma vie. Pendant la meilleure partie de ma
-jeunesse, j’ai couru après la richesse; quand je croyais la tenir, elle
-m’échappait et je reprenais ma course... Et ce fut ainsi toujours,
-toujours!
-
-Un instant encore elle se tut, pour concentrer sa pensée, puis elle
-reprit sur le ton de la confession:
-
---Les hommes ne peuvent pas comprendre les angoisses et les ambitions
-qui torturent les femmes d’aujourd’hui. L’automobile et le collier de
-perles sont comme l’uniforme de la femme moderne. J’ai eu tout cela plus
-d’une fois, mais mon bonheur était incertain, fragile, et chaque jour je
-craignais de tout perdre. Nous avons tous besoin d’entendre chanter
-l’espérance, pour continuer à vivre; aussi veux-je espérer qu’ici mon
-mari fera fortune. Quand cela sera-t-il? je ne sais... mais cette pensée
-me fait supporter mon affreux exil.
-
-Elle continua tristement:
-
---Et puis, que va-t-il gagner? Peut-être des centimes, quand déjà vous
-avez amassé des milliers et des milliers de _pesos_... Ah! j’aurais
-mérité un autre homme!
-
-Elle releva la tête et sourit mélancoliquement en regardant l’Espagnol.
-
---Mon bonheur eût été, peut-être, de rencontrer un compagnon comme vous:
-entreprenant, énergique, capable de dompter la fortune rebelle... Il
-vous a manqué, à vous aussi, pour assurer votre triomphe, une femme
-inspiratrice d’enthousiasme.
-
-Robledo à son tour sourit, l’air bon enfant.
-
---Il est bien tard pour parler de ces choses.
-
-Mais elle le regarda dans les yeux, tout en protestant contre ce
-découragement.
-
---Il n’est jamais trop tard pour agir dans la vie. Les hommes énergiques
-sont semblables aux terres exubérantes des tropiques, qui connaissent la
-mort, jamais la vieillesse, car un printemps infatigable y fait lever
-une vie toujours nouvelle. Ils disposent de la volonté qui commande
-l’imagination; et l’imagination, comme un peintre fou, répand sur la
-toile grise de la réalité les couleurs éclatantes de sa palette.
-
-Tout en parlant, Hélène avait approché son visage de celui de Robledo.
-Ses yeux semblaient vouloir pénétrer ceux de l’Espagnol; un moment, il
-se troubla, mais il se reprit aussitôt et secoua la tête.
-
---Ce que vous dites, chère amie, est sans doute fort intéressant; mais
-les hommes vraiment énergiques évitent de compliquer leur existence en
-ressuscitant des printemps trompeurs.
-
-Ils continuèrent à parler. Elle voulut revenir sur son passé.
-
---Si je vous contais mon histoire! Toutes les femmes sont persuadées que
-leur vie fut un roman et que pour passionner le monde entier, il
-suffirait de la raconter avec quelque adresse. Pour moi je ne prétends
-pas que mon passé ait été intéressant; il fut, je crois, seulement
-attristé par la disproportion qui toujours exista entre ce que je crois
-mériter et ce que la vie a voulu m’accorder.
-
-Un instant elle se tut, comme saisie d’une pensée pénible.
-
---N’allez pas croire que je sois une de ces parvenues qui ont faim de
-plaisirs et de luxe parce qu’elles ne les connurent jamais. Au
-contraire, si j’ai besoin d’argent et de luxe pour vivre, c’est que je
-les ai possédés en naissant. Mon enfance fut riche et ma jeunesse
-pauvre. Quels combats j’ai dû livrer pour recouvrer mon rang d’autrefois
-et pour me faire une existence conforme à mon éducation première! Et la
-lutte continue... les catastrophes se multiplient... et chaque fois je
-me retrouve plus éloignée du point d’où je suis partie. Me voici dans un
-des coins les plus ignorés de la terre; je suis réduite à vivre presque
-comme les premiers êtres que l’histoire connaisse; et vous me faites des
-reproches!
-
-Robledo s’en excusa.
-
---Je suis votre ami et celui de votre mari; je me contente de vous
-prévenir que vous prenez une mauvaise voie. Vous jouez avec ces hommes
-un jeu dangereux.
-
-Il montrait les trois hauts personnages de la Presa qui continuaient à
-causer avec Torrebianca.
-
---D’ailleurs avant votre arrivée, la vie était ici monotone, sans doute,
-mais calme et fraternelle. Votre présence semble avoir transformé ces
-hommes; ils se regardent en ennemis et j’ai peur que leur rivalité, un
-peu puérile aujourd’hui, ne tourne à la tragédie. Vous oubliez que nous
-vivons bien loin de tous les groupements humains, et que cet isolement
-nous ramène peu à peu à la vie barbare. Nos passions, que l’existence
-des villes avait domptées, secouent ici le joug de l’éducation et se
-déchaînent librement. Prenez garde, il est dangereux de jouer avec
-elles.
-
-Hélène se moqua de ses craintes et sourit, un peu méprisante; elle ne
-pouvait admettre cette pusillanimité chez un homme aussi fort.
-
---Ne m’enlevez pas ma cour. J’ai besoin d’être entourée d’admirateurs,
-comme les grands artistes orgueilleux. Que deviendrais-je si je n’avais
-même pas le plaisir d’être coquette?
-
-Puis, elle ajouta, le sourcil froncé, la voix dure:
-
---Que faire ici? Vous avez pour vous distraire votre travail, vos luttes
-contre le fleuve, les exigences des ouvriers. Moi, je m’ennuie tout le
-jour; certains soirs j’ai eu parfois l’idée de mourir; du moins, la nuit
-tombée, je retrouve mes admirateurs, mon exil se fait plus
-supportable... En tout autre lieu, peut-être aurais-je ri de ces hommes;
-ici, ils m’intéressent. Ils sont pour moi, dans ce désert, comme une
-heureuse trouvaille.
-
-Son regard se dirigea, avec une ironie souriante, vers ses trois
-soupirants.
-
---Ne craignez rien, Robledo, je ne perdrai pas la tête pour eux. Je me
-rends bien compte de ma situation.
-
-Elle se comparait à un voyageur, armé d’un revolver, mais avec une seule
-cartouche, et que les rôdeurs de la Cordillère attaquaient, dans la
-traversée du plateau patagon. S’il faisait feu, il ne tuerait qu’un seul
-ennemi; les autres se jetteraient sur lui, le voyant désarmé. Il valait
-mieux gagner du temps, en les menaçant tous, sans tirer.
-
---Je ris à la seule idée que je pourrais me décider pour l’un d’eux. Ce
-ne sont pas ces hommes-là qui me feront tourner la tête. D’ailleurs,
-même si l’un des trois venait à m’intéresser, je resterais prudente. Que
-diraient ou même que feraient les autres en se voyant mis à l’écart.
-J’aime mieux leur laisser à tous le bonheur incertain que donne
-l’espérance.
-
-Elle remarqua que sa longue conversation avec l’Espagnol faisait naître
-un malaise et scandalisait les autres invités. Elle se leva.
-
---Qui va me donner une cigarette?
-
-Tous trois s’avancèrent à la fois, offrant leurs étuis, et
-l’entourèrent; on eût dit qu’ils étaient prêts à se battre, pour
-s’arracher ses paroles et ses gestes.
-
-La première soirée de la marquise de Torrebianca ne prit fin qu’après
-minuit, chose inouïe dans ce désert. Seules, les fêtes au bar du
-_Gallego_ s’achevaient aussi tard, certains samedis où les ouvriers
-avaient touché la paie de la quinzaine.
-
-Le lendemain, Sébastienne eut toute la matinée les yeux lourds de
-sommeil et les pieds gourds. Elle s’était levée à l’aube, comme
-d’habitude, après avoir attendu, pour se coucher, que le dernier invité
-fût parti.
-
-Elle se tenait sur une des galeries extérieures et grondait à voix basse
-les petites servantes métisses qui risquaient d’éveiller la maîtresse,
-en procédant bruyamment au nettoyage de la maison. Soudain, elle parut
-oublier sa colère et s’abrita d’une main les yeux pour mieux voir un
-cavalier qui faisait cabrer son cheval au milieu de la rue et agitait un
-bras pour la saluer.
-
---Ma jolie demoiselle!... Je n’arrive jamais à la reconnaître avec son
-costume de petit homme. Comment allez-vous?
-
-Rapidement, elle descendit les marches de l’escalier de bois et traversa
-la rue, pour aller au-devant de Celinda Rojas.
-
-Elles ne s’étaient pas revues, depuis le jour où Sébastienne avait
-quitté l’_estancia_; par haine de don Carlos la métisse crut devoir
-étaler les splendeurs de sa nouvelle situation.
-
---C’est une grande maison, mademoiselle, soit dit sans vouloir critiquer
-la vôtre. L’argent y coule comme l’eau, et puis, la patronne, une
-_gringa_ très bien, on dit qu’elle est née marquise, là-bas dans son
-pays. L’Italien, qui est pire que le diable pour rogner des sous aux
-ouvriers, devient à moitié fou quand il s’agit de faire plaisir à cette
-belle dame, et il s’arrange pour qu’elle ne manque de rien. Hier, elle a
-donné une réunion, avec de la musique. Je pensais à vous, ma jolie
-petite, et je me disais «Comme ma petite patronne serait heureuse
-d’entendre chanter cette marquise!»
-
-L’amazone l’écoutait, en approuvant de la tête; le récit avait sans
-doute excité sa curiosité.
-
-Pour l’éblouir davantage encore, Sébastienne énuméra toutes les
-personnes qui avaient assisté à la fête.
-
---Tu n’as pas oublié quelqu’un? demanda Celinda quand elle eut fini de
-débiter sa liste. Tu n’y a pas vu don Ricardo, l’homme qui travaille aux
-canaux avec don Manuel?
-
-La métisse secoua la tête.
-
---Le _gringo_ n’a pas paru de la soirée.
-
-Puis elle se mit à rire, en appliquant sur une de ses cuisses de
-pachyderme des claques qui mettaient en évidence, sous la jupe légère,
-ses puissantes rondeurs.
-
---Oui, oui, je sais, je sais, fillette... On m’a parlé de l’affaire; on
-vous voit tous les jours ensemble, à cheval, dans ces parages, le
-_gringo_ et toi, et vous ne laissez pas passer un jour sans vous
-rencontrer... Si quelquefois vous vous embrassez, cherchez un endroit
-bien caché. Attention, les gens d’ici sont très bavards et ne perdent
-pas une occasion de jaser. Et puis, méfiez-vous des hommes qui
-surveillent les travaux, ils ont de ces lunettes qui font tout voir de
-loin.
-
-Celinda rougit et fit mine de protester.
-
---Oh! mais je trouve cela très bien, continua la métisse. Ce don Ricardo
-est un bon et beau garçon; il fera un fameux mari pour vous, si don
-Carlos, avec le fichu caractère que le bon Dieu lui a donné, ne se met
-pas en travers. Les _gringos_ d’Amérique sont de braves gens, quand ils
-ne boivent pas. J’ai une amie qui s’est mariée avec un qui est
-mécanicien et elle le mène où elle veut, par le bout du nez. J’en
-connais une autre qui...
-
-Mais ces histoires n’intéressaient pas l’amazone:
-
---Alors, dit-elle, don Ricardo n’est pas venu, hier au soir?
-
---Ni hier, ni avant-hier. Il n’a encore jamais mis les pieds ici.
-
-Sébastienne la regardait avec malice, et un sourire plein de bonté
-dilatait son visage joufflu et cuivré.
-
---Jalouse déjà, petite? Allons, il n’y a pas de quoi rougir. Nous sommes
-toutes pareilles, quand nous aimons un homme. On commence par penser
-que quelqu’un va nous l’enlever... mais rien à craindre pour vous. Vous
-êtes une perle, _patroncita_[21]. La dame est belle aussi, surtout quand
-elle vient de se peigner et de se mettre sur la figure toutes ces choses
-qui sentent bon, et qu’on lui porte de Buenos-Ayres. Mais à côté de
-vous... rien à faire! Je l’ai presque vue naître, ma petite fillette;
-quant à la marquise, elle ne doit plus savoir quand elle est née.
-
-Puis, pour ne pas trop se vieillir elle-même, elle crut devoir ajouter:
-
---A vrai dire, la marquise ne doit pas être si âgée, mais qui ne
-paraîtrait pas vieille à côté de vous, mon trésor? Ah! tout le monde ne
-peut pas être un bouton de rose!
-
-Un instant, elle cessa de parler pour regarder de côté et d’autre, puis,
-baissant la voix et se dressant sur la pointe des pieds, elle dit avec
-toute la joie d’une commère qui peut cancaner en paix:
-
---Il faut que vous sachiez, ma jolie, que beaucoup de gens lui courent
-après; mais pas don Ricardo. Le pauvre _gringo_ se contente de vous
-aimer, vous, mon petit jasmin. Les autres suivent la marquise... au pas!
-comme des autruches: le capitaine, l’Italien, l’homme aux papiers, tu
-sais, l’employé du gouvernement; ils sont tous fous et se regardent en
-chiens de faïence! Et le mari n’y voit rien; quant à elle, elle se moque
-de tous et elle s’amuse à les faire souffrir... Je crois que pas un des
-hommes qui viennent à la maison ne lui plaît.
-
-Ces paroles ne semblaient pas rassurer Celinda: au contraire elle s’en
-effrayait mentalement, car elle pensait: «Watson, on ne peut pas le
-comparer aux autres.»
-
-Elle sentit le besoin d’exprimer son idée.
-
---Oui, les autres ne lui plaisent pas peut-être, mais don Ricardo est
-plus jeune qu’eux tous, et ces femmes qui ont connu le monde et qui
-commencent à vieillir ont parfois de telles... fantaisies.
-
-
-
-
-IX
-
-
-Le fameux _Manos Duras_ vivait sur la bordure du haut plateau, face à la
-Pampa. Il apercevait au loin, devant lui, les limites de la Patagonie,
-et à ses pieds la vaste et tortueuse coupure du fleuve, avec un coin de
-l’_estancia_ de Rojas.
-
-Sa maison, construite en briques crues, était entourée de cahutes plus
-misérables encore et d’enclos formés de quelques vieux madriers fichés
-en terre, où l’on ne voyait que de loin en loin paître des animaux.
-
-Tout le monde connaissait, dans le pays, l’emplacement du _rancho_[22]
-de _Manos Duras_; mais bien peu y étaient allés, car l’endroit avait
-mauvaise réputation. Ceux qui passaient, inquiets, par ces parages,
-n’étaient rassurés que s’ils trouvaient les lieux déserts. Alors les
-chiens au pelage hirsute, aux yeux sanglants, aux crocs aigus,
-compagnons habituels du _gaucho_, n’accouraient pas en aboyant, vers le
-chemin. On ne voyait pas davantage ses chevaux tondre l’herbe maigre des
-environs.
-
-_Manos Duras_ était parti. Peut-être était-il en maraude le long des
-rives du rio Colorado, où le bétail était plus abondant que près du rio
-Negro; peut-être poussait-il jusqu’aux contreforts des Andes, pour aller
-retrouver ses amis de la vallée de Bolson, peuplée surtout d’aventuriers
-chiliens, ou bien ceux qu’il avait sur les berges des lacs andins. Ces
-excursions dans la Cordillère, chuchotaient les gens, lui servaient à
-vendre au Chili les animaux volés en Argentine.
-
-D’autres fois le _rancho_ de _Manos Duras_ présentait une animation
-extraordinaire. Des _gauchos_ errants s’installaient pendant quelques
-semaines dans les cahutes d’argile, et nul ne savait avec certitude d’où
-ils venaient ni où ils s’en iraient, en quittant le pays. Ces visites
-mettaient fort mal à l’aise le commissaire de la Presa qui craignait
-chaque matin d’apprendre qu’un vol avait été commis... Cependant, les
-jours passaient, sans que rien vînt troubler la paix du village ni des
-environs. Chez _Manos Duras_, on tuait et on écorchait les bêtes; le
-_gaucho_ vendait la viande dans tout le pays; mais comme nulle plainte
-ne parvenait à don Roque, celui-ci se gardait bien de rechercher la
-lointaine provenance des animaux.
-
-Un beau jour, les compagnons de _Manos Duras_ se dispersaient; lui,
-continuait sa vie solitaire, ou disparaissait aussi pendant quelque
-temps, à la grande joie du commissaire.
-
-Il vivait, en ce moment, avec trois laconiques compagnons aux faces
-sinistres qui, d’après les commérages du cabaret, étaient descendus
-d’une vallée de la Cordillère.
-
---Trois hommes de bien qui ont eu des malheurs, disait le _gaucho_, en
-parlant d’eux, trois bons amis qui sont venus habiter mon _rancho_ en
-attendant que les méchants se lassent de les calomnier.
-
-Un jour qu’il faisait très chaud, _Manos Duras_ monta à cheval pour
-aller faire quelques achats au camp. On était aux premières heures de
-l’après-midi. C’était l’hiver en Europe; ici, régnait le terrible été
-d’un pays sec, au climat extrême.
-
-La terre déserte paraissait trembler sous le soleil. La réverbération
-faisait onduler les lignes droites et déplaçait les contours des
-collines, des édifices et des êtres. Parfois aussi, sous cette lumière
-capricieuse, les objets apparaissaient doubles et renversés. Dans ce
-pays sans une goutte d’eau, on croyait les voir se refléter dans
-d’immenses lacs. C’étaient les mirages du désert, dont la forme est si
-changeante et si imprévisible qu’elle parvient même à étonner les fils
-du pays, habitués cependant à toutes les illusions d’optique.
-
-A l’extrémité lointaine de la coupure ouverte par le fleuve, presque au
-niveau de l’horizon, se traînait comme un long ver noir, un flocon
-cotonneux en avant.
-
-_Manos Duras_ fit halte pour mieux voir. Ce n’était par le courrier de
-Buenos-Ayres.
-
---C’est sans doute un train de marchandises qui vient de Bahia Blanca,
-se dit-il.
-
-On le voyait quoiqu’il fût encore à bien des kilomètres de la Presa,
-qu’il allait dépasser d’autant, pour ne s’arrêter qu’à Fort Sarmiento.
-
-Les yeux acquéraient, dans cette plaine, une puissance plus grande; la
-rétine embrassait de plus vastes étendues et les distances semblaient
-moindres qu’en d’autres pays.
-
-Le _gaucho_ contempla un instant la marche du convoi lointain, puis il
-remit son cheval au galop. Pour raccourcir sa route, il avait coutume de
-traverser un grand morceau des domaines de Rojas, qui s’avançait entre
-son _rancho_ et l’agglomération éloignée.
-
-Avec l’indifférence de l’habitude, il laissa son cheval suivre un
-sentier tortueux à peine tracé parmi les broussailles.
-
-Mais il fit cette fois une fâcheuse rencontre. Don Carlos Rojas était
-sorti, lui aussi, pour visiter son _estancia_; il ruminait en marchant
-des projets pour l’avenir.
-
-Les terres hautes resteraient toujours aussi pauvres et ne pourraient
-nourrir qu’un petit nombre d’animaux. Les jeunes taureaux étaient
-«_criollos_[23]» comme il disait lui même, avec quelque mépris; osseux,
-aux sabots durs, aux longues cornes, la chair parcheminée, forcés de se
-contenter d’une herbe grossière et peu abondante, ils étaient les
-descendants dégénérés du bétail que les colonisateurs espagnols avaient
-acclimaté là, des siècles auparavant, l’amenant à travers l’Atlantique
-sur leurs minuscules vaisseaux.
-
-Plein de remords, il se rappelait les animaux de luxe de l’_estancia_ de
-son père, ces taureaux énormes, l’échine plane comme une table, aux
-cornes diminuées, aux os recouverts de chairs opulentes. C’étaient
-disait-il lui-même, de véritables montagnes de biftecks... Alors il se
-prenait à imaginer la fécondité future de ses terres basses que les
-miracles de l’irrigation allaient bientôt fertiliser.
-
-Elles prodigueraient la luzerne avec autant d’abondance que la terre de
-Chanaan, et il pourrait nourrir au bord du Rio Negro un de ces
-merveilleux troupeaux comme on en voit dans les _estancias_ voisines de
-Buenos-Ayres. Le rude et maigre bétail du pays céderait la place à de
-superbes animaux, dus aux croisements des meilleures races de la terre.
-
-Don Carlos cheminait, tout en rêvant à cette transformation magnifique
-avec la volupté d’un artiste qui polit dans son esprit l’œuvre future,
-lorsqu’il vit venir vers lui un cavalier.
-
-Il plaça sa main au dessus de ses yeux pour mieux le voir et frémit de
-colère:
-
---Le diable m’écrase si ce n’est pas ce voleur de _Manos Duras_!
-
-Le gaucho, en passant près de lui, porta une main à son chapeau pour le
-saluer; puis il éperonna son cheval.
-
-Don Carlos hésita un instant, puis mit au galop sa monture qu’il poussa
-devant _Manos Duras_ pour lui barrer le passage et le forcer à
-s’arrêter.
-
---Qui vous a permis de traverser mes terres? demanda-t-il d’une voix
-sifflante et que la colère faisait trembler.
-
-Les gens qui traitaient ainsi _Manos Duras_ n’obtenaient ordinairement
-d’autre réponse qu’un regard plein d’insolence et de silencieuse menace.
-Cette fois, ses yeux hardis évitaient de rencontrer le regard de
-l’_estanciero_ et il répondit d’une voix égale, comme pour s’excuser.
-
-Il savait bien qu’il n’avait aucunement le droit d’emprunter ce chemin,
-sans l’autorisation du maître de ces terres; mais il évitait ainsi un
-long détour en se rendant à la Presa.
-
-Il ajouta, argument sans réplique:
-
---Et puis, don Carlos, vous laissez passer tout le monde.
-
---Oui, mais pas toi, répondit Rojas, furieux. Si je te rencontre encore
-dans l’_estancia_, c’est avec une balle que je te saluerai.
-
-A cette menace _Manos Duras_ dépouilla toute affectation de respect. Il
-regarda Rojas d’un air méprisant et dit en pesant sur les mots.
-
---Vous êtes un vieux, sans quoi vous ne parleriez pas ainsi.
-
-Don Carlos tira son revolver de sa ceinture et le braqua sur la poitrine
-de _Manos Duras_.
-
---Et toi, tu es un voleur de bétail, dont tout le monde a peur, je ne
-sais trop pourquoi. Si jamais tu voles encore une de mes bêtes, le vieux
-que je suis se chargera de te régler ton compte.
-
-Le _gaucho_ n’osa porter la main à ses armes, car l’_estanciero_ le
-visait toujours avec son revolver et l’expression de son visage laissait
-voir clairement qu’il n’hésiterait pas à mettre ses menaces à exécution.
-Sûr de recevoir une balle au premier geste suspect, le bandit se
-contenta de dire en le regardant avec des yeux pleins de rancune:
-
---Nous nous retrouverons, patron, et nous causerons plus à notre aise.
-
-Sur cette promesse, il piqua son cheval et partit au galop sans tourner
-la tête, tandis que don Carlos restait immobile le revolver à la main.
-
-Près du fleuve, le _gaucho_ fit une rencontre plus agréable. Un groupe
-de cavaliers s’avançait; il fit halte pour les reconnaître. C’était la
-marquise de Torrebianca, en amazone, escortée de Canterac et de Moreno.
-
-L’ingénieur l’avait à nouveau pressée de venir contempler les progrès
-des travaux du barrage; elle n’avait pas pu se dérober plus longtemps.
-Dans l’intérêt de sa tranquillité, il importait qu’elle rétablît
-l’équilibre entre Pirovani et le Français. Ce dernier n’avait pas de
-maison à offrir; il voulait du moins prouver à Hélène que, directeur des
-chantiers du fleuve, il était le supérieur de cet Italien, qui devait
-maintes fois s’incliner devant ses décisions.
-
-L’employé de bureau avait été flatté qu’on l’invitât aussi; d’ailleurs
-il était temps à son gré qu’on cessât de le prendre pour un homme de
-tout repos.
-
-Il venait à cheval derrière Hélène, qui ne s’occupait pas de lui le
-moins du monde. Elle semblait pourtant se souvenir de sa présence si
-Canterac devenait trop pressant, s’il tendait la main pour saisir la
-sienne ou pour se permettre sournoisement d’autres privautés.
-
---Moreno, ordonnait la marquise, avancez et placez-vous à ma gauche pour
-que le capitaine garde sa distance. Je n’aime pas les militaires, ils
-sont trop hardis.
-
-Tous trois s’arrêtèrent de causer pour considérer _Manos Duras_ qui
-demeurait immobile au bord du chemin. Moreno prononça le nom du
-_gaucho_, et Hélène ressentit une telle curiosité qu’elle se décida à
-lui parler.
-
---C’est vous le fameux _Manos Duras_, de qui on m’a dit tant de choses?
-
-Le rude cavalier semblait troublé par les paroles et le sourire de la
-dame. Il commença par ôter respectueusement son chapeau «comme devant
-une image sainte» pensa Moreno. Puis il dit avec l’air théâtral qui chez
-lui était naturel:
-
---Vous avez devant vous ce misérable, madame, et voici le plus beau
-moment de ma vie.
-
-Le _gaucho_ la regardait avec des yeux brûlants d’adoration et de désir;
-elle sourit, heureuse de cet hommage barbare.
-
-Canterac trouvait cette conversation ridicule; avec des gestes
-d’impatience et des murmures de protestation, il indiquait qu’il
-entendait poursuivre sa route; elle ne voulut pas l’écouter et continua
-de parler en souriant à ce _gaucho_ qui l’intéressait.
-
---Il court sur votre compte des histoires terribles. Sont-elles vraies?
-Combien de gens avez-vous tués?
-
---Pure calomnie, madame! répondit _Manos Duras_ en la regardant
-fixement. Mais, si vous me le demandez, je tuerai tous les jours qui
-vous voudrez.
-
-Cette réponse plut à Hélène, qui dit en se tournant vers Canterac:
-
---Comme il est galant... à sa manière! Vous m’avouerez qu’un pareil
-hommage ne manque pas d’agrément.
-
-Mais ce dialogue familier entre Hélène et le bandit semblait irriter de
-plus en plus l’ingénieur. A plusieurs reprises, il essaya de pousser son
-cheval entre les deux interlocuteurs pour mettre fin à la conversation,
-mais Hélène l’arrêtait chaque fois d’un geste contrarié.
-
-Voyant qu’elle s’obstinait à causer avec _Manos Duras_, il se rabattit
-sur Moreno, incapable de garder pour lui seul sa colère.
-
---Ce _gaucho_ est un insolent, il faudra lui donner une leçon.
-
-L’employé approuva sans réserves la première partie de la phrase, mais
-il haussa les épaules en entendant le Français parler de leçon. Que
-pouvaient-ils contre le nomade redoutable, quand le commissaire lui même
-lui témoignait une sorte de respect?
-
---Il vous faut obtenir, continua l’ingénieur, qu’on ne lui achète plus
-de viande au camp et qu’on n’accepte aucune des affaires qu’il
-proposera.
-
-Moreno fit un geste affirmatif. S’il ne désirait que cela, c’était
-facile.
-
-Hélène reprit enfin sa marche après avoir salué le _gaucho_ avec une
-certaine coquetterie; elle était satisfaite de le voir ému, ses yeux
-avides brillants de désirs.
-
---Pauvre homme! c’est un type bien curieux!
-
-Tandis que les trois cavaliers s’éloignaient, _Manos Duras_ demeura
-immobile près du chemin. Il voulait voir cette femme quelques moments
-encore. Il avait sur le visage une expression grave et pensive, comme
-s’il pressentait que cette rencontre allait influer sur son existence.
-Mais lorsque Hélène eût disparu avec ses compagnons derrière un
-monticule de sable, le _gaucho_, que sa présence n’éblouissait plus eut
-un sourire cynique. Des images lascives défilèrent dans sa pensée,
-chassèrent ses hésitations et lui rendirent son audace coutumière.
-
---Pourquoi pas? se dit-il. Elle est toute pareille à celles qui dansent
-au bar du _Gallego_. Toutes sont des femmes.
-
-La marquise et ses compagnons continuèrent leur promenade au bord du
-fleuve. Soudain elle se souleva un peu de sa selle pour voir plus loin.
-
-Dans une prairie que des saules bas bordaient du côté du fleuve, on
-voyait deux chevaux sellés en liberté.
-
-Un homme et un jeune garçon avaient mis pied à terre et semblaient
-s’amuser à lancer très haut le lasso. C’était un lasso de corde, léger
-et facile à manier, mais moins solide que le lasso de cuir
-qu’employaient les cavaliers du pays.
-
-Son instinct de femme plutôt que ses yeux permit à Hélène de reconnaître
-le jeune garçon.
-
-C’était la Fleur du Rio Negro qui apprenait à Watson à manier le lasso
-et qui s’amusait de la maladresse du _gringo_. Comme Torrebianca allait
-tous les jours diriger les travaux du fleuve, Richard avait maintenant
-plus de liberté; il en profitait pour suivre la fille de Rojas dans ses
-courses vagabondes.
-
-Hélène fit signe à ses deux compagnons de ne pas la suivre et s’approcha
-de la prairie où se tenaient les deux jeunes gens.
-
-Celinda l’aperçut la première et brusquement, elle tourna le dos avec
-un mouvement d’hostilité. En même temps, elle ordonna à Watson de lui
-ajuster un de ses éperons qu’elle avait peur de perdre.
-
-Le jeune homme s’agenouilla, puis il fit mine de se relever; son aide
-était inutile; l’éperon de Celinda était solidement fixé. Mais elle
-insista pour le faire rester dans cette position.
-
---Voyons, _gringuito_, je vous dis qu’il va tomber. Regardez donc mieux.
-
-Elle ne consentit à reconnaître son erreur et ne lui permit de se
-relever que lorsque l’autre eut tourné bride. Hélène avait deviné le
-stratagème et compris les gestes hostiles: elle s’éloigna, piquée.
-
-Les trois cavaliers entrèrent dans la rue centrale du campement un peu
-après le coucher du soleil. Devant la maison de Pirovani, qu’elle
-considérait déjà comme la sienne, la marquise descendit de cheval en
-s’appuyant sur Moreno, car l’Espagnol avait devancé l’autre pour jouir
-de son agréable contact.
-
-Le Français salua avec une raideur militaire et s’éloigna tandis
-qu’Hélène entrait dans la maison. Un jour perdu! Il était furieux contre
-lui-même et contre les autres.
-
-Pirovani parut à l’entrée d’une rue et voyant que Moreno se dirigeait
-vers son logement il courut à sa rencontre. Il désirait ardemment
-connaître les péripéties de cette excursion où il n’avait pas été
-invité. Naïf comme le sont les jaloux il craignait que pendant cette
-courte promenade Canterac ait pris une grande avance sur lui. Il sourit
-avec une joie puérile quand l’employé lui raconta comment «madame la
-marquise» lui avait demandé de se placer entre elle et l’ingénieur
-français pour le tenir à distance.
-
---Oh! je sais bien qu’elle ne peut le souffrir, dit l’Italien, j’en ai
-la preuve... Mais comme il dirige les travaux et rend parfois service à
-Robledo et à son mari, elle n’a pas osé dire ce qu’elle pense de lui.
-
-Un nuage passa sur son bonheur lorsque Moreno lui parla de leur
-rencontre avec _Manos Duras_ et de l’amicale conversation du _gaucho_ et
-de la marquise.
-
-De cela surtout, l’entrepreneur fut scandalisé.
-
---Nous sommes forcés de vivre ici comme des égaux, parce que nous sommes
-tous reclus dans le même désert, dit-il avec indignation. Un beau jour
-ce _gaucho_ voleur se croira en droit d’assister tout comme nous aux
-réunions du soir chez la marquise. C’est inouï!
-
---Le capitaine, ajouta Moreno, demande qu’on n’achète plus de viande à
-_Manos Duras_ et qu’on n’accepte aucune des affaires qu’il pourrait
-proposer. Mais c’est vous, plutôt que lui, qui pourrez décider la chose.
-
-Pirovani approuva avec véhémence.
-
---Nous le ferons; le Français a raison... c’est la première fois depuis
-longtemps que je suis d’accord avec lui.
-
-
-
-
-X
-
-
-Quelques mois après le début des travaux à la Presa, les habitants des
-diverses colonies établies au bord du Rio Negro se mirent à parler avec
-admiration du nouveau bar du _Gallego_ et le proclamèrent le plus bel
-établissement de la région. Le propriétaire avait apporté à l’intérieur
-des améliorations nouvelles aussi instructives qu’intéressantes.
-
-Parmi les premiers ouvriers venus à la Presa se trouvait un Anglais qui
-pendant ses années d’aventures avait poussé jusqu’au centre sauvage du
-Paraguay; il en avait rapporté comme uniques bénéfices quatres caïmans
-empaillés et un boa de plusieurs mètres dont les indigènes avaient
-bourré le ventre avec des herbes. Il était mort du delirium tremens,
-quelques semaines après son arrivée, et l’honorable cabaretier, son
-créancier, s’était emparé des animaux pour en décorer le plafond de sa
-boutique. En réalité Antonio Gonzalez regardait avec une appréhension
-héréditaire l’énorme reptile, mais ces ornements d’un nouveau genre
-plaisaient aux plus notoires ivrognes du pays. Couvert de mouches, le
-serpent s’étendait au milieu du plafond et les quatre caïmans se
-balançaient aux quatre coins, montrant au public leurs ventres jaunes et
-la plante de leurs pattes. On accourait d’abord pour admirer ces objets
-insolites. Cependant, la première curiosité passée, le patron du cabaret
-remarqua que cette décoration n’était pas du goût de tous ses clients.
-Les Italiens et les Andalous auraient à la rigueur consenti à boire sous
-la panse jaunâtre des caïmans, mais ils n’osaient plus lever la tête
-pour vider leur verre de peur d’apercevoir la forme sinistre de l’énorme
-serpent rongé de mouches. Les plus audacieux ne se décidaient cependant
-à entrer, que s’ils avaient fermé la main droite, et avancé comme des
-cornes l’index et l’auriculaire tout en murmurant «_Lagarto! Lagarto!_»
-pour conjurer le mauvais sort.
-
-Le _Gallego_ se sacrifia une fois de plus. Le boa fut décroché et vendu
-à un cabaretier de Buenos-Ayres et seuls les quatre caïmans continuèrent
-à se balancer au plafond comme des lampes funéraires éteintes.
-
-L’intérieur du cabaret était orné d’une infinité de drapeaux, destinés à
-flotter tous sur le toit aux jours de fête. Il y avait là, revendiqués
-par les ouvriers des divers pays du globe, tous les rectangles de
-couleur que les hommes ont inventés pour se séparer de leurs semblables.
-Antonio Gonzalez les admettait tous: celui de l’Irlande libre aussi bien
-que celui de la République sioniste. Il avait eu cependant une sérieuse
-discussion avec certains compatriotes natifs de Barcelone, qui avaient
-voulu lui imposer le drapeau catalan.
-
---Je l’accepte, disait-il avec une solennité diplomatique. Je ne discute
-que ses dimensions.
-
-Il arrêta enfin qu’il resterait quatre fois plus petit que le drapeau
-espagnol.
-
-Les jours de fêtes patriotiques il pavoisait sa maison avec l’aide de
-Fritérini et il donnait des explications au commissaire, seul
-représentant de l’autorité.
-
---Vous êtes très savant, don Roque, mais pour ce qui est des drapeaux,
-je connais mon affaire mieux que personne. D’abord, au-dessus de tous
-les autres il faut placer celui de l’Argentine; puis à sa droite, sans
-discussion possible, celui de l’Espagne. C’est nous qui venons après les
-Argentins dans ce pays. Oui, vous savez bien, Isabelle la Catholique, et
-Solis et don Pedro de Mendoza et don Juan de Garay... Il citait au
-hasard, encore, des noms de navigateurs et de conquérants. Et maintenant
-Fritérini, _mio caro_, place les autres drapeaux à ton idée car nous
-sommes tous égaux et cette terre comme dit don Manuel est la terre de
-tous.
-
-En été les mouches envahissaient la salle du bar. Elles tombaient dans
-les verres, pénétraient dans les bouches, les narines et les oreilles.
-Elles se laissaient tuer, mais il y en avait tant que les clients lassés
-renonçaient à les chasser et se contentaient de cracher ou de souffler
-quand elles se glissaient dans leur bouche ou leurs oreilles. Des
-cloisons de bois ou de planches surgissaient aussi des insectes
-sanguinaires qui perforaient les épidermes et suçaient le sang de
-l’homme.
-
-En hiver, toutes les portes étaient fermées et l’atmosphère épaisse du
-cabaret était chargée d’odeurs de tabac, de genièvre, de vin âcre, de
-linge mouillé et de cuir de souliers. Les règles commerciales les plus
-illogiques guidaient la marche de l’établissement. Il n’y avait presque
-pas de chaises dans la salle. Les guitaristes reposaient leur fondement
-sur des crânes de chevaux et une partie des clients s’asseyaient sur le
-sol quand la fatigue les prenait; cependant derrière le comptoir, les
-files de bouteilles de champagne étaient renouvelées sur les étagères
-chaque semaine.
-
-Les soirs de paie, les ouvriers sans famille instauraient des orgies
-babyloniennes. Ils arrosaient les boîtes de sardines et de foie gras
-avec des bouteilles de Pommery-Greno; toute la nuit le whisky et le gin
-déliaient les langues.
-
-Du reste le pain manquait et il fallait ronger du biscuit dans la
-semaine. On parlait beaucoup du chemin de fer et on faisait des paris
-sur le jour où les trains s’arrêteraient enfin régulièrement à la Presa.
-Dans l’ancien monde les voies ferrées étaient établies entre les villes
-déjà construites; mais dans ce monde nouveau on lançait d’abord les
-rails à travers le désert; puis, de cinquante en cinquante kilomètres,
-on créait une station autour de laquelle un village se développait.
-
---Pourquoi n’y aurait-il pas une station ici, à la Presa, où nous sommes
-plus de mille habitants? clamait Antonio Gonzalez, le patron du cabaret.
-Par contre le train s’arrête à des endroits où il n’y a qu’un cheval
-attaché à un poteau pour attendre la correspondance. Nous devrions
-envoyer une délégation à Buenos-Ayres.
-
-Certains groupes causaient à part, sans paraître intéressés par le bal
-ni par les femmes attachées à l’établissement.
-
-Les défricheurs parlaient de l’_alpataco_, cet odieux arbuste du pays
-dont la tête broussailleuse n’atteint qu’une faible hauteur mais qui
-pousse dans le sol des racines longues parfois de trente mètres. Son
-bois était dur comme du bronze et faisait rebondir les haches quand il
-ne les brisait pas. Pour arracher un de ces arbustes il fallait
-plusieurs hommes et un jour de travail; si les défricheurs qui le
-rencontraient travaillaient à forfait, ils avaient un fier sujet de
-jurer et de se lamenter.
-
-Le garçon qui portait le surnom de Fritérini était un jeune homme pâle
-aux cheveux rejetés en arrière, aux yeux fiévreux; lorsqu’il avait fini
-de servir les clients, il s’approchait d’une table occupée par quelques
-ouvriers espagnols et il leur décrivait les beautés de sa ville natale
-dans un langage d’Italien arrivé depuis deux ans seulement dans le pays.
-
---Je ne dis pas que qué Brescia sia une grande cita: questo no; ma,
-quand c’est le soir, les jeunes gens ils vont avec la mandoline faire
-des serenatas, et chacun a son amore... Oh! plus beau qu’ici... Ah!
-Brescia!
-
-Le _Gallego_, accoudé sur le comptoir, écoutait parler les plus vieux
-des clients, des cavaliers du pays qui avaient chevauché des Andes à
-l’Atlantique, du Colorado au détroit de Magellan pour guider les
-acheteurs de bétail ou pour découvrir dans le désert des trous d’eau et
-des pâturages nouveaux. Leur patience défiait le temps, et les semaines
-ou les mois qu’avaient duré leurs voyages, ils en parlaient comme de
-jours.
-
-L’un deux aimait à raconter sa dernière expédition dans les chaînons des
-Andes méridionales et sa visite aux lacs les plus solitaires. Il avait
-servi de guide pendant ce voyage à un savant européen que lui adressait
-un autre savant à qui, vingt années auparavant, il avait rendu le même
-service. Au cours de la première expédition, ils avaient trouvé des
-restes d’animaux monstrueux, qui dataient d’une période préhistorique:
-des squelettes gigantesques qu’ils étiquetaient et mettaient en caisse
-pour qu’on pût les reconstituer dans les musées de l’ancien continent.
-
-Son dernier voyage avait été plus original. Le deuxième savant
-recherchait aussi des animaux pré-historiques, mais il prétendait les
-trouver vivants. Chez les rares habitants campés au pied de la
-Cordillère, la croyance se perpétuait qu’il existait encore dans
-certaines régions du désert patagon des bêtes énormes de formes inouïes,
-derniers vestiges de la faune des époques où la vie apparut sur la
-planète.
-
-Certains juraient de fort bonne foi avoir vu de loin le plésiosaure
-s’engloutir dans le cristal mort des lacs andins ou brouter l’herbe qui
-croît sur les bords.
-
-Mais ils l’avaient vu le soir, quand l’ombre immense et violette de la
-Cordillère s’étend sur la plaine. Les incrédules soutenaient que cette
-vision surgissait toujours tandis que l’observateur rentrait avec plus
-d’un verre dans le corps, de quelque bar lointain.
-
-Le vieux guide exposait le pour et le contre et terminait ainsi:
-
---En une année entière de recherches nous n’avons jamais rencontré un
-seul de ces animaux, et pourtant nous avons marché, de lac en lac, du
-Nahuel Huapi presque jusqu’à Magellan. Mais j’ai vu de mes yeux sur la
-terre des traces de pieds plus grands que des pieds d’éléphants, que les
-habitants de l’endroit nous montraient. J’ai vu aussi au bord d’un lac
-des masses d’excréments séchés aussi hautes que moi, et qui ne pouvaient
-provenir d’aucune bête connue. Quand je l’interrogeais, mon savant se
-taisait, sans dire oui ni non. Qui sait ce que nous aurions trouvé si
-nous étions restés là-bas plus longtemps! Peut-être quand les habitants
-deviendront plus nombreux dans ces contrées découvrira-t-on un de ces
-monstres solitaires.
-
-Le patron du bar aimait lui aussi interroger ses plus vieux clients au
-sujet de certains hommes mystérieux qui étaient passés dans le pays aux
-premiers temps de la domination, tout juste après l’expulsion des
-Indiens.
-
-C’étaient des personnages de sang royal, devenus des vagabonds pour
-connaître l’âpre volupté d’une liberté sauvage.
-
-Le _Gallego_ avait lu dans des livres et des journaux l’histoire de Jean
-Ort, cet archiduc d’Autriche, qui avait renoncé à son titre pour
-parcourir les mers sur son yacht luxueux plein de belles femmes et de
-musiciens.
-
-Un jour le bruit avait couru que le bateau s’était perdu corps et biens
-au cap Horn. Mais Jean Ort n’était pas mort.
-
---Je l’ai connu, disait un ancien de la Presa; c’était un homme comme
-vous et moi, ni plus ni moins, un de ceux qui arrivent avec leur sac sur
-le dos pour demander du travail. Il était grand, blond et il buvait
-toujours seul. Il n’avait jamais dit à personne qu’il s’appelait Jean
-Ort, mais nous le savions tous. D’ailleurs il portait dans son sac un
-gobelet d’argent avec l’écusson royal de sa famille et il aimait à s’en
-servir pour boire tout seul dans son petit _rancho_ parce que c’était
-celui qu’il avait tout enfant quand il allait à l’école. Puis
-brusquement ce vagabond avait disparu. Certains supposaient qu’il se
-cachait dans les pires quartiers de Buenos-Ayres; d’autres assuraient
-l’avoir rencontré à Paysandu où il s’était établi photographe. Nul ne
-savait où il était mort.
-
---Des blagues! disaient les sceptiques en écoutant ces récits. Tous les
-_gringos_ qui viennent par ici sans avoir envie de travailler posent au
-Jean Ort pour se faire admirer des imbéciles.
-
-D’autres consommateurs, ceux d’aspect aisé, s’inquiétaient de l’avenir
-de ce village naissant. Le sort en était lié à celui de ce Gonzalez qui
-pour l’heure étalait à l’air sa poitrine velue, dépeigné, souillé de
-poussière, les manches retroussées et fixées par des élastiques pour lui
-dégager les mains. Le garçon lui-même avait meilleure apparence que le
-patron, mais celui-ci avait en dépôt au «_Banco español_» de Bahia
-Blanca des économies et quelques milliers de _pesos_, et de plus il
-était propriétaire de mille hectares de terrain aux environs du
-campement.
-
-Mais qu’était cette prospérité actuelle en comparaison des millions de
-_pesos_ qui allaient lui échoir le jour où la Presa, aujourd’hui simple
-camp de travailleurs, deviendrait une agglomération importante, où son
-magasin se transformerait en un luxueux établissement comparable à ceux
-de Buenos-Ayres, où les terres poudreuses qu’il avait acquises
-donneraient une infinité de parcelles pour lesquelles les colons
-italiens et espagnols lui verseraient d’importantes redevances. Ce
-jour-là, il pourrait revenir dans sa patrie et s’installer à Madrid.
-Pourquoi ne serait-il pas, alors, député ou sénateur? Peut-être même le
-ferait-on vicomte ou marquis comme tant de cabaretiers enrichis en
-Amérique!
-
-Il arrêtait bientôt le cours ambitieux de ses pensées pour revenir à la
-rude réalité qui l’entourait encore. Devant ses clients, intéressés
-comme lui à l’irrigation des terres, il dénigrait leur aspect actuel
-pour rendre plus frappant le contraste avec leur prospérité future.
-
---Qu’y a-t-il ici, si on met à part les habitants de la Presa? Des
-autruches et des pumas, voilà tout.
-
-Ses auditeurs se divertissaient au souvenir des bandes d’autruches qui
-descendaient du plateau jusqu’au bassin du fleuve, attirées sans doute
-par ce spectacle nouveau: les travaux effectués par l’homme au bord de
-l’eau.
-
-La demoiselle de l’_estancia_ de Rojas s’amusait à poursuivre ces
-troupeaux de bêtes haut perchées qui s’enfuyaient en ouvrant largement
-le compas de leurs pattes solides; parfois le lasso de l’amazone les
-atteignait à la course.
-
-Le puma, poussé par la faim, descendait lui aussi des hauteurs pendant
-l’hiver et venait rôder autour des _ranchos_ et des baraques de la
-Presa.
-
-Quand on parlait du puma quelques clients se mettaient à sourire en
-regardant Fritérini. Un beau matin, le garçon qui était sorti dans la
-cour du bar avait vu bondir du fond d’un tonneau vide une espèce de
-tigre tacheté, de la grosseur d’un chien. C’était un puma qui s’était
-blotti dans ce refuge pour dormir et pour l’effroi du nostalgique
-évocateur des sérénades de Brescia.
-
---Quand nous aurons de l’eau, disait Gonzalez, quand nous pourrons enfin
-irriguer nos terres, des milliers d’hommes viendront vivre ici.
-
-Comme lui, ses rustiques clients prenaient sans effort un accent plus
-que lyrique pour célébrer les merveilles de l’eau. Pas très loin de la
-Presa, se trouvait Fort Samiento, où l’on allait prendre le train. Ce
-village avait poussé autour d’un fortin de l’époque de l’expulsion des
-Indiens. L’armée d’occupation avait ouvert sans peine un petit canal en
-profitant de la pente du fleuve, et l’eau avait fait de l’endroit une
-oasis prodigieuse au milieu des terres desséchées. Des peupliers énormes
-protégeaient de leur muraille les enclos. La vigne, tous les légumes et
-tous les arbres fruitiers poussaient à profusion dans cette terre
-vigoureuse qui commençait à procréer après des milliers d’années de
-sommeil. Sa richesse étonnait davantage par son contraste avec le désert
-qui s’étendait de nouveau au delà des points où les canaux poussaient
-leurs ramifications dernières.
-
-Mais les gens de la Presa admiraient surtout une autre oasis située à
-quelques lieues en aval, en un point où le fleuve subissait une
-dénivellation naturelle qui avait permis de pratiquer facilement une
-saignée pour l’irrigation.
-
-C’était un Basque qui avait ouvert là sans peine des canaux et conduit
-l’eau sur des lieues et des lieues de terre plantée de luzerne.
-
-La qualité de cette pâture excitait l’admiration des clients du bar.
-Tous croyaient avec ferveur aux miracles de la luzerne bien arrosée. Il
-suffisait dans le territoire de Rio Negro de semer, une fois pour
-toutes, cette plante d’origine asiatique. Les champs de luzerne
-abondamment pourvus d’eau étaient perpétuels. A Fort Sarmiento on en
-trouvait qui dataient de l’époque qui avait immédiatement suivi
-l’expulsion des Indiens, et après trente et quelques années d’existence
-ils étaient meilleurs que le jour des semailles. On les fauchait et la
-plante repoussait plus vigoureuse et plus luxuriante.
-
---Si l’homme pouvait manger de la luzerne, déclarait sentencieusement le
-_Gallego_, la question sociale serait résolue pour toujours car chacun
-sur la terre aurait largement de quoi manger.
-
-Malheureusement les animaux seuls pouvaient s’assimiler cet aliment
-merveilleux. Les brebis que le Basque laissait paître dans ses champs
-semblaient des bêtes d’une autre planète où quelque nourriture
-miraculeuse eût donné aux êtres une taille exagérée.
-
---On dirait des animaux vus à travers des jumelles grossissantes, disait
-le cabaretier.
-
-Son riche compatriote le Basque, fier de ses prés immenses et de ses
-brebis énormes comme des mâtins, aimait à dire aux vagabonds qui
-passaient en bordure de sa propriété:
-
---Si tu arrives à prendre ce mouton sur ton dos, je te le donne. Mais
-l’homme malgré ses plus grands efforts ne parvenait pas à soulever la
-lourde bête. Lorsqu’il recevait un hôte, le Basque lui offrait un
-dindon à la broche. Et l’invité, à le voir sur la table se trompait, le
-prenait pour un agneau rôti.
-
-Le patron du bar rêvait d’égaler quelque jour la richesse de son
-compatriote en créant d’immenses champs de luzerne. Et tandis qu’il
-s’entretenait de ces pâturages fameux avec d’autres propriétaires qui
-escomptaient eux aussi l’irrigation de leurs terres désertes, les heures
-de la nuit passaient rapidement. Ils éprouvaient les mêmes émotions
-qu’un enfant lorsqu’il écoute à la veillée quelque conte prodigieux.
-
---Quand verrons-nous la terre de nos champs rougir et se couvrir d’eau
-comme l’argile dont nous faisons des briques.
-
-Cette pensée les jetait dans l’extase. Puis ils regardaient l’horloge.
-Il était tard; il fallait se coucher, pour être levé demain à l’aube.
-Tous en quittant le cabaret tournaient instinctivement leur regard vers
-le fleuve sombre qui depuis des milliers d’années glissait en silence au
-milieu des terres stériles en leur refusant sa caresse génératrice de
-tant de merveilles.
-
-En attendant l’heure où il serait millionnaire grâce à l’irrigation, le
-patron du bar tirait un de ses plus sûrs revenus des courses de chevaux
-qu’il organisait certains dimanches. Il fallait pour cela l’autorisation
-de don Roque, et il n’était pas facile de l’obtenir.
-
-Le commissaire redoutait ses supérieurs. Le gouvernement fédéral avait
-défendu ces fêtes dans le territoire de mœurs primitives car il en
-résultait toujours des beuveries et des rixes. Mais l’ancien bourgeois
-de Buenos-Ayres avait besoin, pour se résigner à vivre en Patagonie, de
-compensations plus douces que son traitement de fonctionnaire; aussi,
-quand le cabaretier le prenait à part, ses scrupules étaient vaincus.
-
---Mais, au nom de Dieu, _Gallego_, pas de réclame pour tes courses!
-suppliait le commissaire. Qu’il n’y ait pas de tapage, hein; s’il
-arrivait un malheur et si on le savait à Buenos-Ayres!... Il faut que la
-fête soit seulement pour les habitants du campement.
-
-Mais l’affaire demandait au contraire une certaine publicité, et de
-plusieurs lieues à la ronde de nombreux cavaliers commençaient d’arriver
-l’après-midi du samedi.
-
-Dans le pays les fêtes étaient rares et il fallait profiter des courses
-de la Presa. La population du camp semblait triplée. Le bar épuisait en
-vingt-quatre heures la provision de liqueurs du mois.
-
-_Manos Duras_ saluait de nombreux cavaliers venus de _ranchos_ lointains
-et qui l’avaient parfois aidé dans ses affaires. Tous montaient leurs
-meilleurs chevaux pour prendre part aux courses.
-
-Les prix offerts par le _Gallego_ n’étaient pas de grande importance: un
-billet de vingt _pesos_, des mouchoirs de couleurs vives, un flacon de
-_gin_; mais les _gauchos_, fiers de leurs éperons, de leur ceinture et
-de leur couteau au manche d’argent, venaient triompher pour l’honneur et
-pour la gloire et s’en retournaient satisfaits d’avoir pu faire étalage
-de leur adresse virile devant ces étrangers travailleurs incapables de
-monter un cheval sauvage.
-
-Ils repartaient rarement le soir même. Ils jugeaient nécessaire de
-s’attarder un peu pour fêter leur triomphe et le cabaret faisait surtout
-recette pendant les dernières heures du dimanche. C’était là pour don
-Roque des heures terribles, et lorsqu’il y pensait il hésitait à
-accorder de nouveau sa licence, au risque de perdre la petite
-compensation que lui glissait le _Gallego_.
-
-Le public ne trouvait pas à se loger dans le bar; il formait des groupes
-à l’extérieur et Fritérini, aidé par les femmes, entrait et sortait sans
-arrêt, chargé de bouteilles et de verres. Les guitares accompagnaient
-les cris et les applaudissements de la foule entassée autour des
-danseurs. Le commissaire se tenait au large avec ses quatre soldats aux
-longs sabres, car il savait que sa présence, loin de calmer les esprits,
-ne servait le plus souvent qu’à les exciter.
-
-Il redoutait surtout les ouvriers chiliens. Pendant les fêtes
-ordinaires, les Chiliens buvaient avec leurs compagnons de travail; leur
-ivresse croissait méthodiquement et leur humeur n’en était nullement
-affectée. Habitués à partager l’existence des ouvriers européens ils
-chantaient et dansaient la _cueca_ sans que la paix en fût troublée.
-Tout au plus leur patriotisme agressif montait-il d’un ton à mesure
-qu’ils absorbaient une quantité croissante de liquide:
-
---Vive le Chili! criaient-ils en chœur entre deux _cuecas_. Certains,
-plus enthousiastes, complétaient l’exclamation et la lançaient dans
-toute sa pureté classique, comme le font les _rotos_ pendant les fêtes
-patriotiques ou à la guerre dans les charges à la baïonnette «Vive le
-Chili... merde!»
-
-Mais les jours de courses, la présence d’étrangers et surtout de ces
-cavaliers à fière mine, si vains de leurs selles plaquées d’argent, de
-leurs armes et des ornements métalliques de leurs costumes, semblait
-faire naître parmi les _rotos_, gens qui vont à pied, un vague besoin de
-provocation, par haine et par jalousie.
-
-Soudain les guitares cessaient de vibrer, un fracas de dispute éclatait;
-par-dessus les glapissements des femmes, un cri de mort; puis un silence
-profond. Les gens s’écartaient pour livrer passage à un homme aux yeux
-fous, à la main droite rouge de sang.
-
---Place, frères, j’ai fait un malheur!
-
-Tous le laissaient passer; nul n’essayait de l’arrêter, pas même le
-commissaire qui s’arrangeait pour être loin de l’endroit.
-
-C’eût été une infraction aux lois établies par les anciens qui
-connaissaient mieux la vie que ceux d’aujourd’hui. Le frère du blessé ou
-du mort ne s’occupait que de l’homme étendu sur le sol et ne tentait pas
-de barrer la route à l’agresseur. Il avait tout le temps d’aller en
-quête de celui qui avait «fait un malheur» et, là ou il le trouverait,
-d’exercer son droit de vengeance en «faisant un malheur» à son tour.
-
-Quand un de ces incidents arrivait, don Roque, oublieux des largesses de
-Gonzalez, s’indignait:
-
---Ne t’avais-je pas dit que cela finirait mal, _Gallego_? Nous allons
-voir maintenant ce qu’on va dire à Buenos-Ayres. Un beau jour une de tes
-histoires me fera perdre ma place.
-
-Mais de Buenos-Ayres rien n’arrivait et don Roque ne perdait pas sa
-place. Il était le seul représentant de l’autorité et d’accord avec son
-collègue de Fort Sarmiento; on enterrait le mort, lorsque mort il y
-avait, et si la victime n’était que blessée, elle se laissait soigner et
-affirmait n’avoir jamais vu celui qui lui avait donné un coup de
-couteau; elle ne le reconnaîtrait même pas si on le lui présentait.
-
-Quelques mois passaient et la mauvaise volonté de don Roque persistait:
-«Ouais, _Gallego_, tu ne m’y prendras plus...»
-
-Mais la générosité du cabaretier dissipait enfin ses craintes et on
-annonçait une nouvelle course de chevaux.
-
-Si la fête avait pris fin sans rixes, Gonzalez, triomphant, prenait
-l’offensive:
-
---Vous voyez bien! cette population est en progrès, on peut avoir
-confiance en sa tenue et l’histoire de l’autre fois n’était en somme
-qu’un petit incident.
-
-Pour éviter d’être démenti par les faits, le cabaretier étendait sa
-générosité à _Manos Duras_ et lui glissait un billet de banque pour
-acheter la paix, car le _gaucho_ pouvait tout faire en donnant des
-conseils de douceur à ses amis et en inspirant la terreur aux autres.
-
-Un samedi soir, Robledo rentrait par la rue centrale après avoir visité
-ses canaux. En passant devant la maison de Pirovani il détourna la tête
-et pressa le pas de sa monture de peur qu’Hélène n’ouvrît une fenêtre
-pour l’appeler. Depuis bien des jours il n’était pas retourné la voir.
-Il éprouvait cette crainte vague qui annonce l’approche du danger sans
-qu’on puisse dire de quel côté il menace.
-
-Le campement de la Presa lui paraissait changé depuis quelques semaines.
-Son aspect extérieur était toujours le même, mais sa vie interne
-subissait d’inquiétantes transformations. On voyait s’évanouir cette
-aménité monotone et cette confiance un peu rude qui caractérisaient les
-relations des habitants entre eux.
-
-_Gualicho_, le terrible démon de la Pampa, chassé en même temps que les
-indigènes, venait reconquérir ce pays qui avait été le sien. Robledo se
-rappela comment les Indiens avaient coutume de combattre le génie du mal
-dès qu’ils avaient cru remarquer sa présence au milieu d’eux.
-
-Lorsque leurs razzias et leurs coups de main contre les tribus voisines
-commençaient à échouer, lorsque les maladies ou la famine se déclaraient
-avec une violence insolite dans leurs villages, tous les cavaliers
-s’armaient et entraient en campagne pour vaincre le maudit _Gualicho_.
-
-Ils s’escrimaient contre l’ennemi invisible avec leurs lances et leurs
-massues appelées _macanas_; ils lançaient leurs _boleadoras_, sortes de
-courroies terminées par deux boules de pierre qu’ils projetaient en
-l’air et qui allaient s’enrouler autour de l’ennemi; ils accompagnaient
-de hurlements leurs grands coups d’estoc et de taille, cependant que
-les femmes et les petits enfants, à pied, s’unissaient à cette offensive
-générale en frappant l’air de leurs bâtons et de leur poings. L’un de
-ces coups innombrables toucherait forcément l’esprit malin et
-l’obligerait à fuir. Lorsqu’enfin tous tombaient sur le sol, exténués,
-la tranquillité leur revenait, car ils étaient convaincus que l’ennemi
-s’était éloigné de leur campement.
-
-L’Espagnol pensait qu’en ce moment la Presa devait être hantée par
-_Gualicho_ le diable malin et trompeur de la Pampa. Il poussait les
-hommes les uns contre les autres. Tous se regardaient avec hostilité et
-semblaient se trouver différents de ce qu’ils étaient autrefois.
-Faudrait-il rassembler la population en masse pour frapper et mettre en
-fuite l’invisible ennemi?
-
-Il méditait ainsi lorsque soudain son cheval sursauta et s’arrêta si
-brusquement qu’il faillit passer par-dessus l’encolure.
-
-Au même instant des coups de revolver claquèrent et il vit voler en
-éclats les vitres des fenêtres et des deux portes du bar.
-
-Par ces brèches passèrent en même temps que les balles des bouteilles,
-des verres et même un crâne de cheval. Puis des _gauchos_, amis de
-_Manos Duras_, apparurent, marchant à reculons et faisant feu de leurs
-revolvers. Des ouvriers du village sortirent à leur tour de
-l’établissement et se mirent à tirer sur eux. D’autres, qui avaient déjà
-épuisé leurs cartouches, avançaient, le couteau au poing.
-
-Un blessé tomba et se mit à se traîner dans la poussière. Puis, Robledo
-vit un autre homme s’écrouler. Gonzalez fit son apparition, en manches
-de chemise comme toujours, avec ses deux élastiques autour des biceps.
-Il levait les bras, suppliait, lançait pêle-mêle des ordres et des
-malédictions. Les métisses attachées au cabaret qui offraient leurs
-charmes après avoir versé de l’alcool, sortirent aussi, épouvantées et
-hurlantes, pour s’enfuir jusqu’au bout de la rue.
-
-Robledo tira son revolver, éperonna son cheval et vint se placer entre
-les combattants; il visait alternativement les uns et les autres, tout
-en criant pour rétablir l’ordre. Aidé par les voisins qui accouraient
-armés pour la plupart de carabines, il put ramener momentanément la
-paix. Les _gauchos_ prirent la fuite, poursuivis par les ouvriers de la
-digue, et les femmes, danseuses de l’établissement ou femmes du village,
-s’élancèrent ensemble pour entourer les deux blessés et les relever.
-
-Gonzalez, qui protestait à grands cris et que nul n’écoutait, eut un
-sourire de joie en reconnaissant Robledo, comme si la présence de
-l’ingénieur eût dû suffire pour tout arranger.
-
---Ce sont les amis de _Manos Duras_, dit-il, qui viennent faire du
-tapage parce qu’on ne permet plus à ce bandit de fournir la viande au
-village et qu’on l’empêche de traiter d’autres affaires. Il devait y
-avoir demain course de chevaux; _Manos Duras_ a provoqué cette bataille
-pour me faire du tort. On dirait que le diable est lâché sur cette
-terre, don Manuel. Nous étions si tranquilles autrefois.
-
-Tout en sueur et encore ému par le souvenir du combat, il continua à
-bredouiller des explications. Il reconnaissait que les Chiliens
-soulevaient parfois des discussions orageuses; mais ce n’était que de
-temps en temps, à la suite d’excès de boisson. Cette fois ils n’étaient
-nullement responsables. Pauvre _rotos!_ C’étaient les gens du pays qui,
-semblant obéir à un mot d’ordre, s’étaient montrés insolents et avaient
-provoqué les ouvriers pour troubler la tranquillité du village.
-
---Et cela va durer, don Manuel; je connais _Manos Duras_. S’il avait
-voulu de l’argent, il serait venu m’en demander; ce ne serait pas la
-première fois... Mais il y là-dessous quelque chose que je ne comprends
-pas et qui lui fait chercher le scandale à tout prix.
-
-On venait de relever les blessés et de les porter dans le bar. Un homme
-partit à cheval pour ramener le médecin de Fort Sarmiento qui ne
-visitait la Presa que deux fois par semaine. Des femmes coururent
-chercher avant son arrivée un ouvrier sicilien qui jouissait d’une
-grande réputation de guérisseur. Les badauds entraient dans le magasin
-pour se rendre compte de la gravité des blessures. Au milieu de la rue
-des commères criaient contre _Manos Duras_ et ses compagnons.
-
-Robledo, pensif, reprit sa marche et se dirigea vers sa maison. Gonzalez
-avait raison, le diable était lâché. Quelqu’un avait profondément
-transformé la vie de la Presa.
-
-Le jour suivant il remarqua un grand changement dans les groupes qui
-travaillaient près du fleuve. Les ouvriers engagés par l’entrepreneur,
-assis par terre, fumaient ou sommeillaient. Quelques-uns, des Espagnols,
-chantonnaient en frappant dans leurs mains, et de leurs yeux perdus
-semblaient contempler la patrie lointaine.
-
-Le contremaître chilien surnommé le _Fraile_ allait d’un groupe à
-l’autre pour secouer cette inertie, mais il n’arrivait qu’à faire rire
-les travailleurs. Un des plus vieux lui répondit avec insolence:
-
---Tu ne penses pas sans doute hériter de l’Italien?... Alors... pourquoi
-aurais-tu plus d’intérêt que lui à nous faire travailler? Il y a beau
-temps qu’il n’est pas venu ici.
-
-Un autre journalier, plus jeune, ajouta avec un rire bestial.
-
---Il court comme un chien derrière la belle _gringa_ qui sent si bon et
-qu’on appelle la marquise. Oh! moi aussi si je pouvais...
-
-Et il ajouta quelques mots sales, dont les autres rirent avec une
-expression de désir sauvage. Soudain un jeune apprenti qui, d’une petite
-hauteur, surveillait les environs, lança le cri d’alarme:
-
---Un ingénieur!
-
-Immédiatement tous sautèrent sur pieds, cherchèrent leurs outils et
-feignirent de travailler avec ardeur, tandis que l’Espagnol avançait
-entre les groupes au pas lent de son cheval.
-
-Ils regardaient à la dérobée Robledo, et dès qu’il s’était éloigné ils
-laissaient tomber leurs outils et s’asseyaient à nouveau. L’ingénieur
-tourna plusieurs fois la tête et comme la veille il se dit qu’une
-puissance occulte bouleversait la vie de la colonie. _Gualicho_ était
-présent en tous lieux; même hors du village, il faisait sentir sa
-puissance en désorganisant le travail des hommes.
-
-Laissant derrière lui les nombreux ouvriers de Pirovani il atteignit
-l’endroit où ses propres journaliers creusaient les canaux. Ces
-travailleurs-là ne demeuraient pas inactifs. Torrebianca les dirigeait,
-les surveillait et leur offrait l’exemple de son activité. Il aperçut
-Robledo et l’entraîna à part comme pour lui communiquer une mauvaise
-nouvelle:
-
---L’exemple déplorable des ouvriers de la digue commence à contaminer
-les nôtres. Nos hommes réclament comme les autres moins d’heures de
-travail... Je me demande à quoi pense ce pauvre Pirovani. Il laisse ses
-travaux complètement à l’abandon.
-
-Robledo regarda fixement Torrebianca et resta silencieux, tandis que
-l’autre continuait à lui donner des informations.
-
---Hier soir, Moreno me disait que Pirovani et Canterac commencent à se
-faire la guerre. L’un refuse, comme ingénieur, d’approuver les travaux
-que l’autre poursuit comme entrepreneur. Il veut lui porter préjudice et
-retarder les versements que l’Etat lui effectue... Pirovani dit qu’il va
-suspendre les travaux et se rendre à Buenos-Ayres, où il a beaucoup
-d’amis, pour porter plainte contre l’ingénieur.
-
-A ces mots l’Espagnol sortit de son indifférence muette.
-
---Et pendant ces discussions, dit-il avec colère, l’hiver arrive; le
-fleuve grossira avant que la digue soit terminée, les eaux détruiront et
-emporteront le travail de plusieurs années, et tout sera à recommencer.
-
-Le marquis, qui semblait tout pensif, s’écria soudain:
-
---Et ces deux hommes étaient si amis! Certainement quelque chose est
-venu les séparer.
-
-Robledo dut forcer son regard pour l’empêcher de traduire la pitié et
-l’étonnement; il fit de la tête un signe affirmatif.
-
-
-
-
-XI
-
-
-Peu de temps après le lever du soleil, Moreno sortit de sa maison, mandé
-d’urgence par Canterac.
-
-Il trouva l’ingénieur en train d’arpenter avec impatience son logement.
-Il avait déjà passé des bottes et une culotte de cheval. Son ceinturon
-garni d’un revolver et sa vareuse étaient posés sur une chaise.
-
-Les manches de sa chemise entr’ouverte étaient retroussées et on voyait
-encore sur lui la trace toute fraîche de ses ablutions matinales.
-
-Son visage était plus dur, plus autoritaire que les autres jours. Une
-idée tenace et importune semblait ancrée sous son front soucieux. Sur
-les meubles et dans tous les coins on voyait de nombreux paquets
-élégamment ficelés et cachetés dans leur enveloppe de papier fin.
-
-On devinait que l’ingénieur avait mal dormi par la faute de cette idée
-dont il voulait faire part à Moreno. Celui-ci prit un siège et se
-prépara à écouter. Canterac resta debout et dit à l’employé tout en
-continuant sa promenade:
-
---Ce Pirovani est tout ce qu’il y a de plus vulgaire, mais il
-l’emportera toujours sur moi. Il est si riche!
-
-Puis il montra les nombreux paquets qui encombraient une partie de la
-pièce:
-
---Voilà tous les parfums que nous avions commandés à Buenos-Ayres. C’est
-de l’argent perdu; ceux de l’Italien sont déjà arrivés.
-
-Moreno s’empressa de se disculper. Il avait fait le nécessaire pour
-hâter l’expédition de la commande; mais l’autre, au lieu d’envoyer ses
-ordres par lettre, avait dépêché un messager à Buenos-Ayres.
-
-Canterac voulait se montrer indulgent; il accepta les excuses de
-l’employé et lui donna quelques tapes dans le dos:
-
---Je n’ai pu dormir de la nuit, mon cher Moreno. J’ai conçu un projet et
-je veux le discuter avec vous. Il faut que j’écrase cet intrigant qui
-ose se mesurer à moi... Ici tous les gens se croient égaux, comme si
-toute hiérarchie était abolie dans le monde. Peut-être même cet
-entrepreneur se croit-il supérieur à moi qui suis son chef; il suffit
-qu’il ait plus d’argent que moi.
-
-Canterac eut un sourire cruel et continua:
-
---Je m’arrangerai pour qu’il en ait moins. Jusqu’à ce jour, j’avais
-toléré certaines choses en contrôlant ses travaux. Dorénavant non: il
-perdra quelques bons milliers de _pesos_ ou il sera obligé de résilier
-son contrat et de vider les lieux.
-
-Il s’approcha ensuite de Moreno pour lui parler à voix basse comme s’il
-eût craint d’être entendu.
-
---Je veux frapper un grand coup, mener à bien un projet grandiose que
-cet émigrant sans éducation ne pourrait pas même imaginer. J’y ai pensé
-hier au soir. Au premier moment cette idée m’a semblé déraisonnable,
-mais après avoir longuement réfléchi j’ai trouvé que le projet était
-original et digne d’être réalisé si c’est possible... Pirovani a offert
-une maison à la marquise. Moi je lui offrirai un parc... un parc que je
-ferai surgir en plein désert patagon! Comment trouvez-vous cette idée,
-mon cher Moreno?
-
-L’employé l’écoutait, attentif, puis avec étonnement, mais il ne sut que
-répondre. Il lui fallait d’autres explications, et le Français continua
-de parler:
-
---Dans ce parc, je donnerai une fête, une garden-party en l’honneur de
-notre amie la marquise et je m’offrirai cette petite vengeance d’inviter
-ce rustre enrichi pour qu’il meure d’envie. Vous voudrez bien être assez
-aimable pour tout diriger. Voici les instructions; j’ai tout écrit hier
-soir en profitant de mon insomnie.
-
-L’Argentin prit le papier que lui tendait Canterac, le lut et regarda
-l’ingénieur avec stupéfaction comme s’il eût douté de sa raison.
-
---Je conçois votre étonnement... Ce sera cher, je le sais, mais
-n’importe. Dépensez sans crainte, je viens de toucher quelques milliers
-de _pesos_ que je comptais envoyer à Paris. J’aime mieux faire à la
-marquise la surprise de mon parc. Je gagnerai de l’argent plus tard,
-j’ai confiance en l’avenir.
-
-Et il dit cela de bonne foi, avec le doux optimisme de ceux que l’amour
-entraîne.
-
-Le jour suivant était un dimanche, et Watson se rendit dans la matinée à
-l’ancienne maison de Pirovani pour y voir Torrebianca. Il avait besoin
-de lui parler d’une affaire qui intéressait les travaux en cours.
-Robledo était parti pour Buenos-Ayres deux jours auparavant pour
-demander aux banques de lui consentir de nouveaux crédits qui
-permettraient de continuer les travaux et aussi pour vendre des terrains
-qu’il possédait dans la pampa centrale.
-
-Le jeune homme gravit avec quelque inquiétude le perron de bois après
-avoir examiné les fenêtres à la dérobée. Il frappa avec précaution à la
-porte comme s’il tenait à ne pas être entendu par tous les habitants de
-la maison, et il sourit en voyant que Sébastienne ouvrait la porte.
-
---Monsieur n’est pas là. Il est parti avec don Canterac pour Fort
-Sarmiento ce matin. Et don Robledo, comment va-t-il?
-
-La métisse, comme beaucoup de gens dans le pays, plaçait le _don_
-indifféremment devant les prénoms et les noms[24].
-
-Watson allait se retirer quand une portière se souleva dans
-l’antichambre, découvrant une main blanche dont le poignet portait une
-montre-bracelet. Cette main lui faisait des signes empressés pour le
-retenir. Puis Hélène apparut tout entière et souriante l’invita à
-entrer. Richard, intimidé, n’eut pas la force de refuser; il la suivit
-au salon et il s’assit les yeux baissés.
-
---Enfin vous voici dans ma maison... Je dois vous être peu sympathique
-puisque vous ne venez jamais me rendre visite.
-
-Watson balbutia de vagues excuses, mais elle continua:
-
---Peut-être vous a-t-on dit du mal de moi? N’essayez pas de le nier: il
-n’est pas étonnant qu’on me traite ainsi. Les femmes sont si souvent
-calomniées. Nous nous faisons tant d’ennemis en refusant d’accéder à
-certains désirs!
-
-Hélène avait pris un ton ingénu pour formuler ses plaintes. Elle était
-tout près de Richard et le jeune homme était troublé par le parfum de sa
-chair saine et soignée.
-
---Je suis bien malheureuse, Watson, ajouta-t-elle. J’attendais une
-occasion opportune pour vous le confier. Vous me croyez coquette et je
-m’étourdis pour me masquer à moi-même le vide de ma vie. Depuis des
-années je me sens bien seule!
-
-Richard avait perdu la méfiance qu’il éprouvait tout à l’heure; il
-l’écoutait avec un intérêt naïf et la croyait:
-
---Mais votre mari?
-
-A cette innocente question une lueur d’ironie parut trembler dans les
-yeux d’Hélène. Mais elle dissimula son étonnement moqueur pour répondre
-avec tristesse.
-
---Ne parlons pas de lui. C’est un excellent homme, mais il n’est pas le
-mari qu’il faut à une femme comme moi. Il n’a jamais su me comprendre.
-D’ailleurs c’est un faible dans la bataille de la vie et moi, qui étais
-née pour atteindre aux plus hautes destinées, je suis restée ce que je
-suis et je suis venue échouer dans ce pays presque sauvage, parce qu’il
-lui manquait les qualités essentielles.
-
-Elle regarda fixement Watson qui, interdit, baissait les yeux, et elle
-reprit, d’un ton pensif:
-
---Soyez sûr qu’un homme jeune et énergique serait allé loin avec une
-femme comme moi à son côté.
-
-Watson leva les yeux, surpris, puis il regarda de nouveau ses pieds pour
-éviter le regard d’Hélène. La marquise sourit de le voir si craintif et
-susurra d’une voix mélancolique:
-
---La vie est ainsi faite: les hommes que nous méprisons nous remarquent
-et ceux qui nous intéressent nous fuient presque toujours.
-
-A ces mots le jeune homme releva la tête et la regarda sans manifester
-aucune crainte, avec un air interrogateur. Que voulait dire cette femme?
-
-Il avait peu d’expérience de la vie, et d’autre part, en homme d’action,
-il aimait peu la lecture, et n’avait pu entrevoir l’existence à travers
-les livres; il avait cependant parcouru en chemin de fer ou sur les
-bateaux quelques romans simplistes pleins d’aventures naïvement
-invraisemblables, et il avait vu une centaine de _films_
-cinématographiques; dans les pages de ces romans et sur la toile des
-cinémas il avait appris à connaître le type de la femme fatale, belle
-mais perverse, qui détourne du chemin de l’honneur les hommes qu’elle
-tente. Si la marquise allait être sa femme fatale à lui? Robledo n’avait
-pas beaucoup de sympathie pour elle...
-
-Mais bientôt il pensa aux héroïnes calomniées et persécutées qui
-l’avaient souvent ému, dans les mêmes livres et dans les mêmes films;
-des victimes de ce genre abondaient peut-être dans le monde.
-
-Il regardait toujours la Torrebianca pour tâcher de deviner si elle
-était une femme fatale ou une créature injustement persécutée; mais elle
-avait baissé les yeux pour dire avec une douceur attristée:
-
---J’ai bien souffert quand j’ai compris que vous me fuyiez. Je suis
-entourée d’êtres égoïstes et grossièrement matérialistes; j’ai besoin
-d’une affection noble et pure, d’un ami désintéressé, d’un compagnon
-qu’ait attiré mon âme et non mon corps.
-
-Watson, instinctivement, hocha la tête. Ce mouvement réflexe indiquait
-qu’il approuvait intérieurement ces paroles. Il commençait à se former
-une opinion sur cette femme.
-
---J’ai toujours cru, ajouta-t-elle, que vous pourriez être cet ami
-idéal. Vous semblez si bon... Hélas! vous me détestez, vous me fuyez,
-vous me prenez sans doute pour une femme à redouter, comme il y en a
-tant sur la terre, et je ne suis qu’une malheureuse.
-
-Richard se leva, la main sur le cœur, pour protester avec plus de
-véhémence. Il n’avait jamais eu d’antipathie pour elle et n’avait jamais
-cherché à fuir sa compagnie. Il était un gentleman et n’avait jamais eu
-pour l’épouse de son compagnon Torrebianca que des pensées pleines de
-respect. Il avouait cependant que jusqu’à ce moment il l’avait mal
-connue.
-
---Ce n’est pas extraordinaire. On se parle pendant des années et des
-années parfois, on croit se connaître, puis un jour, soudain, on se
-connaît vraiment et on se trouve bien différents de ce qu’on avait
-imaginé. Pour moi, après ce que je viens d’entendre...
-
-Il se tut, mais son silence et ses yeux exprimaient l’émotion qu’il
-avait ressentie en écoutant Hélène.
-
-Elle se leva aussi, s’approcha de Watson et lui tendit la main.
-
---Vous acceptez donc d’être cet ami dont j’ai tant besoin pour continuer
-à vivre? Vous consentez à devenir mon soutien et mon guide?
-
-Le jeune homme, que son regard troublait, balbutiait des mots
-indistincts tout en serrant cette main de femme qui s’attardait dans la
-sienne. La marquise accueillit ces vagues indices d’assentiment avec une
-joie enfantine.
-
---Quel bonheur! Vous viendrez me voir tous les jours. Vous
-m’accompagnerez dans mes promenades à cheval et je ne serai plus suivie
-partout par ces inévitables soupirants qui m’impatientent sans arrêt.
-
-La joie de la Torrebianca ne fut pas sans étonner Richard. Il n’avait
-rien promis de tout cela, mais il n’osa protester. Elle semblait ne plus
-douter que le jeune homme dût être son chevalier servant, et elle eut un
-rire un peu malicieux.
-
---Et puis, quand nous sortirons ensemble, vous m’apprendrez à lancer le
-lasso. Qu’il est beau d’avoir ce talent!
-
-Elle se rendit compte immédiatement que ces paroles étaient
-inopportunes. Watson avait détourné les yeux et son front parut
-s’assombrir tandis que défilaient en lui de lointaines images.
-
-Il se rappelait le soir où Hélène l’avait surpris avec Celinda au bord
-du fleuve alors que la jeune fille lui apprenait à lancer le lasso.
-
-Hélène s’avança plus près encore du jeune homme pour chasser ce souvenir
-et vint appuyer ses mains sur les revers de sa vareuse. Elle semblait
-vouloir se mirer dans ses pupilles, et elle concentrait dans ses propres
-yeux tout son pouvoir de séduction.
-
---Amis, vraiment, susurra-t-elle, amis pour toujours? Amis malgré la
-calomnie et l’envie?
-
-Le jeune homme se sentit vaincu par le contact et le parfum de cette
-femme. Le souvenir des rives du fleuve et des joyeuses leçons que lui
-donnait Celinda se dissipa. Quelque chose en lui voulut résister encore
-à cet entraînement. Dans sa mémoire passa le souvenir des fatales
-héroïnes de romans. Il eut un mouvement comme pour dire non, et il prit
-dans ses mains celles de la marquise pour les éloigner de sa poitrine.
-Mais quand ses doigts touchèrent cet épiderme de femme il se sentit
-défaillir et ses mains pressèrent celles de la marquise en une
-voluptueuse caresse. Alors, comme les yeux d’Hélène semblaient implorer
-une réponse aux questions qu’elle venait de poser, il dit «oui» de la
-tête.
-
-A partir de ce jour, Watson seul accompagna la femme de Torrebianca dans
-ses promenades à cheval. Devant l’ancienne maison de Pirovani, un métis
-chargé de soigner les montures de l’entrepreneur tenait par la bride une
-jument blanche portant un harnachement féminin. Richard arrivait à
-cheval; Hélène apparaissait au sommet du perron en costume d’amazone, et
-au même instant l’entrepreneur entrait dans la rue, comme si, dissimulé,
-il eût attendu jusque-là l’occasion de se montrer.
-
-Il était lui aussi à cheval, mais «madame la marquise» éludait sa
-compagnie.
-
---Allez à vos affaires, monsieur Pirovani. Mon mari affirme que vous les
-négligez beaucoup, et cela me fait de la peine... Monsieur Watson qui
-est maintenant plus libre m’accompagnera.
-
-L’Italien finissait par accepter avec une certaine reconnaissance ces
-paroles. Comme cette femme s’intéressait à ses affaires! Elle ne pouvait
-guère manifester plus clairement la sympathie qu’elle éprouvait pour
-tout ce qui touchait à sa personne. D’ailleurs Watson était un compagnon
-qui ne pouvait pas exciter de jalousie, car tout le monde dans le pays
-le considérait comme le fiancé de la fillette de Rojas... Il se
-résignait enfin, bien que de mauvaise grâce, à s’en aller visiter les
-travaux de la digue.
-
-Parfois, quand Hélène était déjà en selle, Canterac se présentait lui
-aussi à cheval pour l’accompagner. Mais Hélène lui faisait de sa
-cravache de petits signes de refus.
-
---Je vous ai déjà dit plusieurs fois que je ne voulais pas d’autre
-compagnon que mister Watson, lui répondit-elle un jour. Pour vous,
-capitaine, continuez à préparer cette énorme et mystérieuse surprise que
-vous me réservez.
-
-Canterac vit les deux cavaliers s’éloigner et quoiqu’il ressentît une
-soudaine irritation chaque fois qu’Hélène le repoussait, il s’efforça de
-se surmonter et se dirigea vers la maison de Moreno.
-
-L’employé lisait un roman près de sa fenêtre et, apercevant Canterac, il
-s’accouda sur l’embrasure pour lui rendre compte de l’avancement des
-travaux:
-
---Nous employons pour construire ce parc près de deux cents hommes et
-quarante charrettes.
-
-L’ingénieur écouta sans descendre de cheval les explications que Moreno
-lui donnait de sa fenêtre.
-
---J’ai enlevé ces hommes à Pirovani en leur offrant double salaire. De
-plus j’ai raflé toutes les charrettes que l’Italien avait louées et
-toutes celles de Fort Sarmiento. Tout cela retardera un peu les travaux
-du barrage, mais chacun de votre côté vous tâcherez ensuite de regagner
-le temps perdu.
-
-Les ouvriers travaillaient à cinq lieues de là, vers l’aval, dans un
-endroit assez marécageux où les crues avaient fait surgir un bois où
-dominaient les peupliers. Ils écartaient la terre au pied des troncs et
-mettaient à découvert les racines pour les trancher au milieu; ils
-faisaient alors pencher l’arbre et le couchaient sur un char à bœufs qui
-s’avançait lentement le long de la rive et qui mettait un jour entier
-pour apporter sa charge à la Presa.
-
---C’est un travail long et difficile, dit Moreno. J’ai poussé jusque-là
-hier pour tout voir par moi-même et je vous assure que nos hommes
-gagnent bien leur argent.
-
-Près de la Presa, dans une plaine nue, voisine du fleuve, d’autres
-ouvriers creusaient des trous dans le sol. Quand les charrettes
-apportaient les arbres, ils les redressaient et les plantaient dans les
-trous puis ils entassaient tout autour de la terre pour les maintenir
-droits.
-
---Ce sont des arbres hauts seulement de quelques mètres, mais ils feront
-un effet extraordinaire dans ce désert où on n’en trouve aucun à leur
-comparer. Soyez sûr, capitaine, que ce sera une surprise peu commune.
-L’Italien sera bien forcé d’en convenir.
-
-Canterac eut en entendant ces derniers mots un sourire de satisfaction.
-
---Vous viendrez à bout de tous vos billets de banque, continua Moreno,
-il pourrait même arriver qu’avant la fin l’argent nous manque un peu,
-mais vous aurez votre parc... Il est vrai que ce parc ne vous
-occasionnera pas de nouveaux frais car le lendemain peut-être de la fête
-les arbres seront desséchés et morts.
-
-Et l’employé se mit à rire devant l’énormité de ces dépenses inutiles;
-il admirait et plaignait l’ingénieur tout à la fois.
-
-Cependant, Hélène et Watson chevauchaient lentement sur la berge du
-fleuve. Elle lui tenait la main et lui parlait affectueusement, d’un air
-maternel.
-
---Je m’aperçois, Richard, d’après ce que vous me dites, que Robledo
-dirige tout ici et que vous êtes un peu comme son employé... Je ne
-devrais pas m’occuper de vos affaires, mais tout ce qui vous concerne
-m’inspire tant d’intérêt... Je ne dis pas que l’Espagnol commette des
-indélicatesses en répartissant les bénéfices; certes non. Robledo est un
-homme correct, mais il abuse un peu des avantages que lui donne son âge.
-Il faut vous émanciper de cette tutelle si vous voulez monter jusqu’où
-vous pouvez prétendre, seul et sans tuteurs.
-
-Richard avait défendu son associé en entendant les premières
-insinuations; mais le conseil d’Hélène le rendit pensif et préoccupé; il
-le reçut sans un mot de protestation.
-
-Tandis qu’ils causaient, bercés doucement par le pas lent de leurs
-chevaux, un cavalier, au fond de la plaine, apparut puis se dissimula à
-plusieurs reprises, quittant la rive du fleuve pour pénétrer dans les
-dunes de sable que les inondations avaient laissées à l’intérieur des
-terres. Ce cavalier qui s’approchait puis s’éloignait d’un galop
-capricieux était Celinda Rojas.
-
-Hélène remarqua la première ces évolutions et elle sourit d’un air
-moqueur.
-
---Je crois qu’on vous cherche, dit-elle à Richard.
-
-Celui-ci regarda dans la direction qu’elle indiquait et, reconnaissant
-l’amazone, ne put cacher un certain trouble.
-
---C’est mademoiselle Rojas, répondit-il en rougissant légèrement. C’est
-une enfant et nous sommes assez bons amis. Elle est pour moi comme une
-petite sœur, ou pour mieux dire, comme un camarade. N’allez pas vous
-imaginer...
-
-La Torrebianca qui souriait ironiquement et feignait de ne pas croire à
-ses protestations lui dit avec une froideur qui l’attrista:
-
---Allez la saluer pour qu’elle ne vous importune plus de sa surveillance
-et venez me rejoindre.
-
-Après avoir lancé ces mots d’un ton impératif elle mit son cheval au
-trot vers l’intérieur des terres, foulant les rudes buissons qui
-craquaient en se brisant comme du bois sec.
-
-Aussitôt Celinda cessa d’évoluer dans le lointain et elle courut ventre
-à terre au-devant de Richard. Quand elle fut près de lui, elle le menaça
-du doigt en imitant l’expression sévère d’un précepteur qui réprimande
-un élève. Puis elle dit avec une gravité comique:
-
---Ne vous ai-je pas dit plus de cent fois, mister Watson, que je ne
-voulais pas vous voir avec cette femme-là? Je passe maintenant des jours
-entiers à courir la campagne inutilement et si j’arrive enfin à
-rencontrer monsieur, je le trouve toujours en mauvaise compagnie.
-
-Mais Watson n’était plus le même homme; il ne rit pas de cette feinte
-colère. Au contraire, il parut froissé par le ton plaisant qu’elle avait
-pris, et il répondit sèchement:
-
---Je puis aller avec qui il me plaît, mademoiselle. Il n’existe entre
-nous qu’une bonne amitié malgré ce que trop de gens supposent à tort.
-Vous n’êtes pas ma fiancée et je n’ai aucune raison de rompre avec mes
-relations pour obéir à vos caprices.
-
-Celinda demeura stupéfaite et Richard en profita pour s’éloigner en
-saluant sèchement, dans la direction qu’avait prise Hélène.
-
-La fille de Rojas se rendit compte que l’Américain s’échappait
-réellement; elle fit un geste de colère, tout en lui criant des phrases
-suppliantes:
-
---Ne partez pas, _gringuito_. Ecoutez-moi, don Ricardo; ne vous fâchez
-pas... J’ai dit cela pour rire comme les autres fois.
-
-Watson feignait de ne pas entendre et continuait sa course; elle saisit
-alors le lasso qui pendait à l’arçon de sa selle, le déroula pour le
-lancer sur le fugitif.
-
---Venez ici, désobéissant.
-
-Avec une précision parfaite, le lasso tomba sur Richard et l’emprisonna,
-mais au moment où Celinda commençait à tirer sur la corde, l’ingénieur
-prit dans sa poche un canif et trancha la boucle. Son mouvement fut si
-rapide que la jeune fille, ne rencontrant brusquement aucune résistance,
-faillit tomber de cheval.
-
-Watson se débarrassa du tronçon de corde qui entourait ses épaules et le
-jeta à terre sans se retourner. La fille de Rojas continua à ramener son
-lasso, qui traînait mollement sur le sol.
-
-Quand elle eut dans la main le bout de la corde elle contempla avec
-tristesse l’extrémité que le canif avait tranchée. Des larmes lui
-troublèrent les yeux. Puis, pâle de colère, elle regarda les dunes
-derrière lesquelles l’Américain avait disparu.
-
---Que le diable t’emporte, _gringo_ ingrat! je ne veux plus te voir...
-Je ne te lancerai plus mon lasso et si un jour tu veux me retrouver,
-c’est toi qui seras obligé de me lancer le tien... si tu en es capable!
-
-Et, sans pouvoir résister davantage à la cruauté de sa déconvenue,
-Celinda cacha son visage dans ses mains, pour que ces champs sablonneux,
-ce fleuve impétueux et solitaire, qui tant de fois l’avaient vue rire,
-ne pussent aujourd’hui la voir pleurer.
-
-
-
-
-XII
-
-
-Le jour de la grande surprise préparée par Canterac arriva. Les ouvriers
-dirigés par Moreno plantèrent les derniers arbres dans la plaine voisine
-du fleuve.
-
-Des groupes de curieux admiraient de loin le bois improvisé. De Fort
-Sarmiento et même de la capitale du Neuquen des gens arrivèrent, attirés
-par cette fête d’un nouveau genre. Quelques travailleurs tendaient d’un
-arbre à l’autre des guirlandes de feuillages et fixaient des faisceaux
-de drapeaux.
-
-Fritérini, élevé au grade de maître d’hôtel, avait tiré du fond de sa
-valise un frac quelque peu rongé de mites, souvenir du temps où il
-servait comme garçon de restaurant dans les hôtels d’Europe et de
-Buenos-Ayres. Soucieux de maintenir intacts son plastron rigide et sa
-cravate blanche, il donnait des ordres à un groupe de métisses du bar
-transformées en servantes qui préparaient des tables pour la fête du
-soir.
-
-Don Antonio _El Gallego_ avait lui aussi subi une grande transformation
-extérieure. Il était vêtu de noir et une grosse chaîne d’or traversait
-son gilet d’une poche à l’autre. Il comptait au nombre des invités, car,
-représentant du haut commerce, il avait bien le droit d’être compris
-parmi les notables de la Presa; mais comme on avait commandé la
-collation à son établissement, il avait jugé bon de se transporter sur
-les lieux de la fête dès les premières heures de l’après-midi, pour
-s’assurer que tous les préparatifs se déroulaient avec régularité.
-
-Parmi les badauds, que maintenait une clôture de fils barbelés, se
-tenaient quelques _gauchos_, dont le fameux _Manos Duras_. Après la
-bataille du cabaret il était revenu tranquillement au camp pour
-s’expliquer. Il reconnaissait que certains des provocateurs étaient ses
-amis, mais ils étaient tous majeurs et il n’avait pas à répondre de
-leurs actes comme un père. Il se trouvait loin de la Presa quand le choc
-s’était produit; pourquoi voulait-on le compromettre dans une affaire où
-il n’avait pris aucune part?
-
-Le commissaire dut se contenter de cette justification; le patron du bar
-l’accepta également, car il aimait mieux avoir _Manos Duras_ pour ami
-que pour ennemi; _Manos Duras_ était donc présent et il contemplait avec
-une attention quelque peu ironique les préparatifs de la fête. Les
-autres _gauchos_, silencieux comme lui, semblaient rire intérieurement à
-la pensée du travail accompli. Les _gringos_ transportaient les arbres
-de l’endroit où Dieu les avait fait naître; et tout cela pour une femme!
-
-Les gens du peuple se montraient plus hardis dans leurs jugements et ne
-se gênaient pas pour les exprimer bien haut. Des femmes, parmi les mieux
-vêtues, s’attaquaient à la marquise.
-
---La garce! qu’est-ce que les hommes ne feraient pas pour elle!
-
-Elles comptaient les cadeaux de l’entrepreneur Pirovani, si avare
-pourtant et si dur pour les ouvriers.
-
-Par chaque train arrivaient de Buenos-Ayres ou de Bahia Blanca à
-l’adresse de la marquise des paquets payés par l’Italien. Et de plus,
-une charrette chargée d’un tonneau ne cessait d’apporter de l’eau du
-fleuve à la maison de Pirovani. Cette grande dame avait besoin d’un bain
-toutes les vingt-quatre heures.
-
---Tout cela n’est pas naturel; elle doit avoir dans la peau quelque
-chose qui ne veut pas sortir, affirmaient sentencieusement quelques
-femmes.
-
-Toutes, forcées d’aller plusieurs fois par jour de leur demeure à la
-rivière avec une cruche sur le dos, considéraient cette charrette et ce
-tonneau comme un luxe inouï. Un bain chaque jour, dans ce pays où le
-moindre souffle de vent soulève la terre en colonnes si épaisses et si
-lourdes qu’il fallait se courber pour résister à leur poussée! Beaucoup
-d’entre elles gardaient encore dans leur chevelure ou dans les doublures
-de leurs robes la poussière des semaines précédentes, et cette folle
-dépense d’eau les indignait comme une injustice sociale.
-
-Une femme, pour se consoler, lança une allusion méchante à l’ingénieur
-Torrebianca:
-
---Il est capable de venir ce soir avec les bons amis de sa femme!... Pas
-possible qu’un homme soit aussi aveugle. Certainement ils s’entendent.
-
-Celinda, à cheval, passa lentement parmi les groupes et regarda d’un air
-hostile le parc improvisé. Puis elle marcha vers le village pour ne pas
-entendre les commentaires scabreux des femmes.
-
-Gonzalez, sans cesser de surveiller la mise en place des tables, tenait
-un discours à quelques-uns de ses clients en leur montrant le fleuve. Il
-avait trouvé le moment propice pour étaler avec une doctorale gravité
-les connaissances qu’il avait glanées dans les propos de son compatriote
-Robledo.
-
-Les Indiens avaient appelé ce fleuve Rio Negro, «la rivière noire», à
-cause des dures peines qu’ils éprouvaient à remonter son courant rapide.
-Les conquérants le nommaient «Fleuve des Saules». Aujourd’hui encore les
-saules abondaient sur ses rives, et les troncs que roulait le courant
-constituaient pour les barques un danger constant.
-
-Il était resté inexploré pendant des siècles, puis un missionnaire
-anglais avait fait une tentative pour donner à son pays la priorité dans
-cette importante région de passage.
-
-C’est alors que les Espagnols, qui avaient eu bien des choses à faire
-après s’être emparés de la plus grande partie de l’Amérique, jugèrent
-nécessaire l’exploration du fleuve.
-
-L’enseigne Villarino entreprit cette expédition obscure et difficile
-dans le dernier tiers du XVIIIe siècle; don Manuel l’appelle le
-dernier représentant de l’héroïque génie des découvreurs espagnols.
-
-Il partit de Carmen de Patagones avec soixante hommes d’équipage, sur
-quatre lourdes barques mal faites pour un tel voyage. Il s’enfonça avec
-cette poignée de marins dans un pays complètement inconnu où vivaient
-les Indiens les plus irréductibles et les plus féroces, qui poussaient
-parfois leurs incursions jusqu’aux abords de Buenos-Ayres.
-
-Pendant des centaines de lieues les quatre barques naviguèrent entre ces
-rives où les guettaient les terribles Aucas.
-
---Nous qui connaissons le courant du fleuve nous pouvons comprendre les
-difficultés de cette expédition vers l’amont, et sur barque à voile. Ils
-emportaient quinze chevaux qui devaient haler les bateaux dans les
-passages difficiles. Quatre fois les ouragans brisèrent la mâture des
-embarcations. L’expédition dura de longs mois et, faute de guides du
-pays, elle s’égara souvent dans les affluents et dut revenir ensuite en
-arrière... Ils cherchaient cette mer que les Indiens affirmaient avoir
-vue de leur yeux et qui n’est autre que le lac Nahuel Huapi. Il
-communique en effet avec le Rio Negro par le bras du Limay. Eh bien!
-aujourd’hui où nous possédons des embarcations cent fois meilleures,
-personne n’a jamais voulu recommencer le voyage de l’enseigne Villarino.
-
-Pendant que Gonzalez continuait son patriotique discours les groupes
-devenaient plus importants. Un orchestre composé de quelques Italiens
-venus de Neuquen se mit à déchirer l’air de la stridence de ses cuivres.
-Immédiatement quelques couples commencèrent à danser. Don Antonio
-s’indigna de ce manque de respect à l’égard de l’organisateur de la
-fête.
-
---Ne les laisse pas danser avant l’arrivée de la marquise, dit-il à
-Fritérini, la cérémonie est en son honneur et monsieur de Canterac sera
-certainement mécontent si elle commence avant l’heure.
-
-Mais les musiciens et les danseurs ne tinrent aucun compte de ses
-scrupules et le bal continua.
-
-Cependant, Hélène, brillamment parée pour la fête, se trouvait encore
-dans le salon de sa maison. Son visage était sombre et irrité.
-
---Cela n’arrive qu’à moi, pensait-elle. Fallait-il que cette nouvelle
-nous parvînt justement aujourd’hui?... Allez donc ne pas croire aux
-caprices de la fatalité!
-
-Torrebianca avait reçu le matin une lettre d’Italie que lui expédiait
-son notaire: il l’avait tendue à Hélène, le visage bouleversé.
-
-«Depuis votre départ pour l’Amérique la santé de madame la marquise
-était si chancelante que nous attendions d’un moment à l’autre une issue
-fatale. Elle est morte en pensant à vous. Le dernier mot qu’elle eut la
-force de prononcer dans son agonie fut votre nom. Je vous envoie
-ci-joint quelques renseignements sur l’héritage qui malheureusement
-n’est pas....»
-
-Hélène s’arrêta de lire pour regarder son mari d’un air interrogateur;
-mais il demeurait la tête en avant, anéanti par cette nouvelle. Elle
-hésita avant de parler, puis comme le temps passait sans que son mari
-rompît le silence, elle dit lentement:
-
---Je suppose que cet événement qui n’a rien d’imprévu, puisque souvent
-tu m’avais fait part de tes craintes, ne nous empêchera pas d’assister à
-la fête.
-
-Torrebianca leva les yeux et la regarda, stupéfait...
-
---Que dis-tu? Songe que celle qui vient de mourir était ma mère.
-
-Elle feignit la confusion et répondit doucement:
-
---La mort de cette pauvre dame me fait beaucoup de peine. C’était ta
-mère et cela me suffit pour que je la pleure... mais songe aussi que je
-ne l’ai jamais vue et qu’elle-même ne m’a connue que par mes portraits.
-Reprends tes esprits et sois un peu logique. A cause d’un événement
-malheureux qui s’est passé à l’autre bout de la terre, nous ne pouvons
-pas nous dispenser d’assister à une fête qui a occasionné des frais
-énormes à celui qui l’a organisée.
-
-Elle s’approcha de son mari et lui dit d’une voix insinuante tout en lui
-caressant de la main le visage:
-
---Il faut savoir vivre. Nul ne connaît ton malheur? Imagine-toi que la
-lettre n’est pas arrivée aujourd’hui et que tu ne peux pas la recevoir
-avant le courrier d’après-demain. C’est entendu, n’est-ce pas? Tu
-ignores la nouvelle et tu viens avec moi, ce soir. A quoi bon y penser
-maintenant? Tu as bien le temps de méditer sur ce triste événement.
-
-Le marquis secoua la tête. Puis il porta une main à ses yeux et,
-appuyant son coude sur ses genoux il gémit d’une voix sourde:
-
---C’était ma mère... ma pauvre mère qui m’aimait tant!
-
-Il y eut un long silence. Torrebianca se réfugia dans une pièce voisine
-comme pour dérober à sa femme son chagrin. Hélène, maussade et irritée,
-l’entendait gémir et marcher derrière la porte.
-
-Le temps passait. Elle regarda la pendule: trois heures. Il fallait
-prendre une décision. Elle eut une moue cruelle et haussa les épaules.
-Puis elle marcha vers la porte par où son mari avait disparu:
-
---Reste ici, Frédéric, ne t’occupe pas de moi. J’irai seule et je
-trouverai un prétexte pour t’excuser. A bientôt, mon chéri. Crois bien
-que si je te laisse c’est uniquement pour ne pas peiner nos amis. Ah!
-quel supplice que les exigences du monde.
-
-Sa voix avait des inflexions tendres, mais un rictus de rage tordait les
-coins de sa bouche. Elle mit son chapeau et sortit. Du haut du perron
-elle put voir la rue complètement déserte.
-
-Tous les habitants du village se trouvaient autour du parc improvisé.
-Canterac et l’entrepreneur chacun de leur côté avaient décidé que ce
-jour serait férié et donné congé à leurs hommes.
-
-Devant la maison attendait une petite voiture à quatre roues; un métis
-dormait sur le siège, gardant entre ses lèvres épaisses et bleues un
-cigare de Paraguay, tandis qu’un essaim de mouches bourdonnaient autour
-de son visage en sueur.
-
-Hélène pensa à ses admirateurs qui sans doute guettaient avec impatience
-son arrivée. Ils s’étaient abstenus de venir la chercher parce que la
-veille elle avait exprimé le désir de se rendre à la fête seulement
-accompagnée de son époux. Une femme doit éviter de donner prise à la
-calomnie.
-
-Elle s’écartait de la maison pour gagner la voiture, quand elle entendit
-un galop de cheval. Un cavalier venait de surgir d’une ruelle voisine.
-C’était la Fleur du Rio Negro.
-
-Le mystérieux instinct de la haine fit qu’Hélène devina sa présence
-avant de l’avoir aperçue. Sans attendre que le cheval fût arrêté
-l’intrépide amazone se laissa glisser de sa selle. Puis elle s’avança
-avec la démarche lourde du cavalier qu’étonne encore le contact du sol:
-
---Madame, un mot seulement.
-
-Et elle se plaça entre la marquise et le marchepied de la voiture pour
-lui barrer le passage.
-
-Malgré sa fierté, Hélène fut troublée par le regard dur de la jeune
-fille. Cependant elle eut un mouvement hautain qui demandait «Est-ce
-bien moi que vous cherchez.» Celinda comprit et répondit d’un geste
-affirmatif.
-
-La marquise, toujours muette, lui fit signe de parler, et la fille de
-Rojas dit d’un ton agressif:
-
---Vous n’avez donc pas assez de tous ces hommes que vous rendez fous? Il
-vous faut encore voler ceux qui sont à d’autres femmes?
-
-Hélène la regarda des pieds à la tête sans répondre un mot. Elle
-essayait de l’impressionner avec des airs de supériorité...
-
---Je ne vous connais pas, petite! dit-elle enfin. J’ai idée, d’ailleurs,
-qu’il y a entre nous une trop grande différence de classe et
-d’éducation; nous en resterons là, s’il vous plaît.
-
-Elle essaya de l’écarter et de passer, mais Celinda, irritée par cette
-réponse méprisante, leva le _rebenque_ qu’elle tenait dans sa main
-droite.
-
---Eh! diable en jupons!
-
-Elle abattit son fouet sur le visage d’Hélène, mais l’autre se mit
-aussitôt en défense et saisit le bras de son adversaire. Une intense
-pâleur se répandit sur son visage et ses yeux, agrandis par la
-surprise, lancèrent un éclair fauve. Puis elle dit d’une voix rauque:
-
---Bien, petite, ne vous mettez pas en peine. Je compte ce coup comme
-reçu. C’est un cadeau que l’on n’oublie pas; je m’en souviendrai quand
-je le jugerai bon.
-
-Elle lâcha le bras de Celinda; celle-ci, déjà calmée, le laissa
-retomber, comme honteuse de son agression.
-
-Hélène profita de ce mouvement d’hésitation pour sauter dans la voiture.
-Elle toucha le conducteur à l’épaule. Le métis était resté endormi
-jusqu’à ce moment, le cigare à la bouche, et ne s’était pas rendu compte
-de ce qui s’était passé à côté de son véhicule.
-
-A peine sortie du village, Hélène aperçut au loin le parc improvisé et
-la multitude qui s’agitait tout autour.
-
-Un cavalier, qui semblait revenir du lieu de la fête, la croisa au trot
-et ôta son chapeau pour la saluer. Hélène reconnut _Manos Duras_ et
-sourit machinalement en réponse à son salut respectueux. Puis, sans bien
-se rendre compte de ce qu’elle faisait, elle l’appela de la main. Le
-_gaucho_ fit faire demi-tour à son cheval, s’approcha de la voiture et
-se mit à marcher à hauteur des roues.
-
---Comment allez-vous, Madame la Marquise? Pourquoi êtes-vous si pâle?
-
-Hélène fit un effort pour retrouver son calme.
-
-Sans doute les traces de l’émotion qu’elle venait d’éprouver étaient
-encore visibles sur son visage; il fallait qu’elle arrivât à la fête
-tranquille et souriante, et que nul ne pût deviner l’outrage qu’elle
-avait reçu.
-
-Comme pour mettre fin promptement à son entretien avec _Manos Duras_,
-elle lui demanda avec une gaieté forcée:
-
---Vous m’avez bien dit un jour que vous aviez beaucoup d’estime pour moi
-et que vous seriez toujours prêt à exécuter un de mes ordres, quelque
-terrible qu’il fût?
-
-_Manos Duras_ salua, la main à son chapeau, et sourit en découvrant ses
-dents de loup.
-
---Ordonnez, Madame. Désirez-vous que je tue quelqu’un?
-
-Tandis qu’il parlait, le désir brillait dans ses yeux. Elle eut un geste
-d’effroi hypocrite.
-
---Tuer? Oh! non... quelle horreur! Pour qui me prenez-vous?... Le
-service que j’aurai l’occasion de vous demander peut-être sera bien plus
-agréable pour vous... Nous en reparlerons.
-
-Elle eut peur que le _gaucho_ ne tardât à prendre congé, et d’un geste
-énergique elle lui ordonna de se retirer. Elle était arrivée à proximité
-du lieu de la fête et il était peu convenable que, venant sans son mari,
-elle y arrivât avec un tel compagnon.
-
-_Manos Duras_ retint son cheval et la voiture s’éloigna. Pendant
-quelques minutes il suivit des yeux cette femme, la plus extraordinaire
-qu’il eût jamais rencontrée; quand il l’eut perdue de vue, son regard de
-dogue soumis redevint dur et agressif.
-
-Les invités pénétraient peu à peu dans le parc artificiel, entourés de
-la curiosité de la foule que le commissaire et ses quatre hommes, fort
-affairés, maintenaient derrière la clôture de fil de fer. Ces invités
-étaient des commerçants espagnols ou italiens établis dans les villages
-voisins ou venus de l’île lointaine de Choele-Choel, le dernier point où
-atteignent les rares bateaux capables de remonter le Rio Negro. Les
-contremaîtres et les mécaniciens du chantier se présentaient aussi avec
-leurs femmes qui avaient déballé leurs costumes de fête, réservés
-jusqu’ici aux brefs séjours qu’elles allaient faire à Bahia Blanca ou à
-Buenos-Ayres.
-
-Robledo parcourait les courtes allées du parc et admirait ironiquement
-l’absurde création de Canterac. Moreno lui faisait noter avec un certain
-orgueil tous les détails de l’œuvre qu’il avait dirigée.
-
---Ce qu’il y a de plus remarquable, c’est une espèce de berceau ou
-plutôt de sanctuaire de verdure qui se trouve au bout de la futaie. Le
-capitaine tentera certainement d’y amener la marquise. Mais elle est
-fine et elle saura lui glisser dans les mains.
-
-Il clignait malicieusement de l’œil en parlant des projets de Canterac,
-puis il reprenait sa gravité pour affirmer la parfaite vertu de la
-marquise qui n’était pas la femme que beaucoup de gens croyaient.
-
-Il se préparait à montrer à l’Espagnol le fameux «sanctuaire» de
-verdure, mais, soudain, sans transition, il l’abandonna en murmurant une
-excuse et s’élança vers l’entrée du parc. Hélène venait d’arriver. Les
-autres soupirants imitèrent Moreno et coururent à sa rencontre; mais
-après avoir salué les trois hommes, elle montra nettement sa préférence
-pour Watson, qui lui aussi était allé au-devant d’elle. Elle causa avec
-les autres, mais ses yeux caressants restaient fixés sur Richard.
-Robledo, qui de loin examinait le groupe, ne manqua pas de s’en
-apercevoir.
-
-Contrarié par ce qu’il venait de découvrir, il s’approcha pour saluer la
-Torrebianca. Puis, à voix basse, il pria Watson de le suivre; mais le
-jeune homme faisait semblant de ne pas comprendre. Tout gonflé de son
-importance en tant qu’organisateur de la fête, l’ingénieur français
-s’interposa enfin entre Hélène et les invités et lui offrit son bras
-pour lui montrer toutes les beautés de sa création forestière.
-
-Robledo en profita pour toucher du doigt le dos de Watson et pour
-l’inviter à l’accompagner dans sa promenade sous la futaie. Dès qu’ils
-furent seuls, l’Espagnol lui montra la femme qui s’éloignait appuyée au
-bras de Canterac et lui dit avec bonté:
-
---Méfiez-vous, Richard. Je crois que cette Circé ne demande qu’à vous
-enchanter à votre tour.
-
-Watson, qui, jusqu’à cette heure, l’avait toujours écouté avec
-déférence, le regarda cette fois d’un air de hauteur.
-
---Je suis assez grand pour aller tout seul, répondit-il sèchement, et
-quand à vos conseils, vous me les donnerez quand je vous les demanderai.
-
-Puis il tourna le dos en murmurant des mots inintelligibles et s’en fut
-à la recherche d’Hélène.
-
-L’Espagnol demeura d’abord stupéfait de la brusque réponse de son
-associé; puis il s’indigna.
-
---Cette femme! pensa-t-il. Elle va encore m’enlever mon meilleur ami!
-
-A ce moment commençait la partie de la fête qui, pour beaucoup des
-invités, était la plus intéressante. Fritérini donnait des ordres à
-pleine voix aux métisses chargées du service. Sur les tables, faites de
-planches supportées par des chevalets et couvertes de draps de lit
-fraîchement lavés en guise de nappes, apparurent les victuailles les
-plus riches et les plus extraordinaires qu’avaient pu fournir le magasin
-du _Gallego_ et tous les autres cabarets ou auberges des colonies
-proches de Rio Negro. C’étaient des mets européens ou nord-américains
-qui gardaient un goût de renfermé, un parfum d’étain et de fer blanc:
-porc de Chicago, saucisses de Francfort, foie gras, sardines de Galice,
-piments de la Rioja, olives de Séville, le tout venu, à travers l’océan,
-dans des boîtes métalliques ou des petits barils de bois.
-
-Le choix des boissons était extraordinaire. Seuls quelques _gringos_
-venus des pays dits latins recherchaient les bouteilles de vin rouge.
-Les autres, en particulier les fils du pays, tenaient pour une boisson
-grossière les liquides couleur de sang, et la transparence des vins
-blancs leur était signe d’aristocratie.
-
-Les bouchons de champagne ne cessaient de sauter à grand bruit. On
-buvait le vin mousseux comme on eût bu de l’eau du fleuve.
-
---C’est cher en Europe, disait un Russe aux longs cheveux graisseux,
-mais ici, avec la différence du change!...
-
-Le méticuleux Moreno s’inquiétait de la soif grandissante des invités.
-Il faisait des signes mystérieux à l’enthousiaste Fritérini et lui
-glissait au passage quelques mots dans l’oreille pour lui recommander
-l’économie et la prudence.
-
---Pourvu que les _pesos_ de Canterac y suffisent! pensait-il. Je
-commence à croire que nous n’aurons pas assez d’argent pour tout payer.
-
-Cependant l’ingénieur français s’enfonçait avec Hélène au milieu des
-arbres et s’arrêtait parfois pour lui signaler les plus beaux.
-
---Ce parc n’est pas celui de Versailles, belle marquise, disait-il en
-imitant les façons galantes des siècles passés. Mais dans sa médiocrité,
-il vous exprime du moins le désir que j’ai eu de vous être agréable.
-
-Pirovani, feignant la distraction, marchait derrière lui à quelque
-distance. Il ne pouvait cacher le dépit que lui causait cette fête
-imaginée par son rival. Il reconnaissait qu’il n’aurait pu inventer rien
-de semblable. Ah! l’instruction était bien utile!
-
-En s’avançant dans le bois artificiel il donnait à la dérobée de rudes
-poussées aux arbres les plus proches pour essayer de les faire tomber.
-Mais ses mauvais desseins échouaient. Tous les arbres restaient debout.
-Cet imbécile de Moreno avait bien fait les choses quand il avait prêté
-son concours à Canterac.
-
-Ses extrémités se glacèrent et tout son sang lui reflua au cœur
-lorsqu’il vit le couple pénétrer dans un épais berceau de feuillage, à
-l’extrémité d’une avenue. C’était le fameux sanctuaire dont Moreno avait
-parlé.
-
---La reine peut prendre place sur son trône, dit Canterac. Et il indiqua
-à Hélène un banc rustique surmonté d’une espèce de dais fait de
-guirlandes de verdure et de fleurs de papier.
-
-Enhardi par la solitude, le Français exprima son amour en termes
-véhéments, et se dit prêt à tout sacrifier pour Hélène. Il lui avait
-souvent fait les mêmes aveux, mais cette fois ils étaient seuls et la
-fête semblait avoir rendu sa passion plus agressive.
-
-Elle était assise sur le banc rustique, près de l’ingénieur, et elle
-montrait quelque inquiétude, sans perdre pour cela son sourire de
-tentatrice. Canterac lui saisit les deux mains et voulut aussitôt la
-baiser sur la bouche. Mais la Torrebianca, qui s’attendait à l’attaque,
-sut se défendre à temps et fit effort pour le repousser.
-
-Ils luttaient de la sorte quand l’entrepreneur parut à l’entrée du
-cabinet. Aucun des deux ne le vit. Canterac s’obstinait à vouloir
-embrasser Hélène et, oubliant ses minauderies de coquette, elle le
-repoussait avec violence.
-
---C’est de la déloyauté, dit-elle d’une voix haletante. Je dois être
-décoiffée. Vous allez abîmer mon chapeau... Restez tranquille! Si vous
-persistez, je vous quitte.
-
-Mais elle fut enfin réduite à se défendre si énergiquement que Pirovani
-crut le moment venu d’intervenir et pénétra résolument à l’intérieur du
-cabinet. L’ingénieur, en l’apercevant, abandonna Hélène et se leva,
-tandis qu’elle réparait le désordre de sa coiffure et de ses vêtements.
-Les deux hommes se regardèrent fixement; l’Italien se sentit contraint
-de prendre la parole.
-
---Vous êtes bien pressé, dit-il ironiquement, de vous faire payer les
-frais de la fête.
-
-Canterac fut si étonné d’entendre un simple entrepreneur l’insulter à
-cet endroit même, dans un parc somptueux né de son esprit, qu’il resta
-un instant sans pouvoir parler. Puis sa colère d’homme autoritaire
-éclata, fulgurante et froide.
-
---De quel droit m’adressez-vous la parole? J’aurais dû m’abstenir
-d’inviter chez moi un émigrant sans éducation, qui a fait sa fortune on
-ne sait trop comment.
-
-Furieux d’être ainsi outragé en présence d’Hélène, Pirovani fut pris
-d’une rage folle. La violence de son tempérament sanguin le poussait à
-l’action immédiate; pour toute réponse il se jeta sur l’ingénieur et le
-gifla. Immédiatement les deux hommes s’empoignèrent et se mirent à
-lutter à bras-le-corps, tandis que la Torrebianca, perdant la tête,
-poussait des cris d’épouvante.
-
-Les invités accoururent, et les premiers à se présenter furent Robledo
-et Watson, chacun de leur côté.
-
-L’ingénieur et l’entrepreneur, qui se roulaient sur le sol, étroitement
-enlacés, avaient en grande partie détruit le sanctuaire de verdure.
-
-Pirovani, plus puissant et plus vigoureux que Canterac, l’étouffait de
-son poids. La colère lui faisait oublier tout ce qu’il savait d’espagnol
-et il blasphémait en italien, invoquant la Vierge et la plupart des
-habitants du ciel. Il priait à grands cris ceux qui tentaient de
-s’interposer de le laisser manger le foie de son rival. En quelques
-secondes, il était revenu aux années de sa jeunesse, où il se battait
-avec ses compagnons de misère dans quelque _trattoria_ du port de
-Gênes.
-
-En les tiraillant avec énergie et en distribuant quelques bons coups de
-poing, des hommes de bonne volonté parvinrent à séparer leurs deux
-chefs. Watson, sans s’occuper des combattants, s’était élancé vers la
-marquise et s’était placé devant elle comme pour la défendre d’un péril.
-
-Robledo regarda les deux adversaires. Contenus chacun par un groupe
-d’hommes ils s’insultaient de loin et bavaient des injures, les yeux
-injectés de sang. Tous deux avaient brusquement oublié l’espagnol et ils
-bredouillaient les mots les plus sales de leurs langues respectives.
-
-Puis il contempla la marquise de Torrebianca qui, soutenue par Watson,
-gémissait comme une fillette.
-
-«Il ne manquait plus que ce scandale! se dit-il. J’ai peur que cette
-femme ne soit bientôt cause de la mort d’un homme.»
-
-
-
-
-XIII
-
-
-Watson et Robledo, préoccupés par l’événement qui s’était produit
-quelques heures auparavant dans le parc inventé par Canterac,
-terminèrent silencieusement leur repas.
-
-Un obstacle infranchissable semblait s’être élevé entre eux. Watson
-montrait un visage assombri et évitait de regarder Robledo qui levait de
-temps en temps les yeux sur son associé avec un sourire plein
-d’amertume. Il pensait à Hélène, ce cruel despote, qui peut-être avait
-excité Richard contre lui.
-
-Le jeune homme quitta la table, prit congé en murmurant quelques mots
-indistincts et saisit son chapeau pour sortir.
-
---Il va la voir, se dit l’Espagnol; loin d’elle, il ne vit plus.
-
-Dans la rue centrale, Watson rencontra des groupes qui discutaient avec
-ardeur. Les rectangles rouges que projetaient sur le sol les portes du
-bar étaient souvent voilés par l’ombre de gens qui entraient ou
-sortaient.
-
-Il devina que tous commentaient l’événement du jour en prenant fait et
-cause soit pour l’ingénieur, soit pour l’entrepreneur.
-
-Quand il arriva chez Hélène, Sébastienne le reçut au sommet du perron.
-La métisse elle-même était préoccupée par les incidents de l’après-midi.
-
-Elle regarda Richard avec sévérité; sans doute, elle pensait à Celinda.
-«Ah! les hommes! Ce _gringo_ qu’elle avait pris pour un bon garçon, il
-était tout aussi vicieux que les autres.»
-
-Le jeune homme passa sans remarquer ce regard et trouva dans la grande
-salle Hélène qui semblait l’attendre.
-
-Il voulut prendre un fauteuil, mais la marquise s’y opposa.
-
---Non, ici, à côté de moi. Personne ainsi ne pourra nous entendre.
-
-Et elle l’obligea à s’asseoir sur le sofa, tout près d’elle.
-
-Son visage était pâle, son regard dur et elle semblait encore sous
-l’impression désagréable des événements récents. La rixe entre Pirovani
-et Canterac était passée dans sa mémoire au second plan, mais l’image de
-Celinda, le fouet levé, la tourmentait sans cesse, et elle en frémissait
-encore de rage. Elle oublia sa rancune en voyant arriver ponctuellement
-Richard qu’elle avait prié de venir passer la soirée chez elle. Elle
-remarqua que Watson regardait avec inquiétude les portes de la salle et
-crut devoir le rassurer.
-
---Personne ne viendra. Mon mari est dans sa chambre, accablé par une
-mauvaise nouvelle qu’il a reçue d’Europe... un malheur de famille que
-nous attendions depuis quelque temps et qui ne me touche pas beaucoup
-moi-même.
-
-Puis, changeant de ton et de visage, elle continua:
-
---Combien je vous remercie d’être venu!... Je tremblais à la pensée
-qu’il me faudrait passer seule les longues heures de la soirée. Je
-m’ennuie tant ici!... C’est pour cela qu’aujourd’hui, en nous séparant,
-je vous ai supplié de ne pas m’abandonner...
-
-Et en prononçant ces mots elle prit la main de Watson qu’elle contempla
-de ses yeux caressants.
-
-Le jeune homme se sentit flatté par ce regard dans sa vanité masculine,
-mais immédiatement le souvenir des incidents de l’après-midi lui revint
-à la mémoire.
-
---Pourquoi ces deux hommes se sont-ils battus? Est-ce pour vous?
-
-Elle hésita d’abord, puis, détournant les yeux, elle répondit avec
-détachement.
-
---Peut-être; mais je les méprise tous les deux. Vous seul existez pour
-moi, Richard.
-
-Elle lui posa les mains sur les épaules et approcha de lui son visage;
-son corps souple s’étira avec une ondulation féline.
-
---Il me semble, murmura-t-elle, que nous sommes près de franchir les
-bornes d’une tranquille amitié. Vous ne savez pas comme vous
-m’intéressez.
-
-Ils se sentaient enhardis par la solitude et par la force de leur désir.
-En quelques minutes ils allaient parcourir des étapes que dans son
-inexpérience le jeune homme s’attendait à voir durer fort longtemps.
-Hélène pensait à la jeune amazone qui avait tenté de la frapper.
-Outragée dans son orgueil, elle voulait une prompte vengeance, et
-cyniquement, elle se disait avec un rire contenu qui faisait briller son
-regard:
-
---Puisque tu es jalouse, ce ne sera pas sans motif. Je te rendrai bien
-ton coup de cravache.
-
-De plus, elle songeait à ces deux hommes qui s’étaient colletés devant
-elle, sans qu’elle éprouvât aucune émotion véritable et, avec l’étrange
-logique d’un cerveau désordonné, elle arrêtait que le plus sûr moyen de
-rétablir la paix entre eux était de se donner à un troisième, plus digne
-qu’elle le distinguât.
-
-Watson, de son côté, la trouvait plus belle et plus désirable depuis que
-deux hommes avaient essayé de se tuer pour elle. Un sentiment d’orgueil
-viril, de vanité sexuelle, s’unissait aux émotions qu’excitaient en lui
-les paroles de la Torrebianca et le contact de son corps.
-
-Les deux mains qu’elle avait appuyées sur les épaules de Richard se
-rejoignaient lentement et le jeune homme se sentit emprisonné entre deux
-bras adorables. Quelque chose se réveilla dans son âme, comme une fleur
-mourante qui renaît. Il crut voir le noble et triste visage de
-l’ingénieur Torrebianca et soudain il voulut rompre le charme, se
-rejeter en arrière et repousser Hélène... Il ne pouvait trahir son
-compagnon. Il ne pouvait commettre cet acte honteux sous le toit même de
-cet homme à peine séparé de lui par quelques cloisons. Puis il se vit
-lui-même marchant joyeusement dans la campagne, aux côtés de Celinda.
-Encore une fois il voulut secouer la tête et ses paupières battirent
-avec angoisse; alors même qu’il tentait de se déprendre, il était
-certain d’en être incapable.
-
-«Pauvre petite Fleur du Rio Negro!» pensa-t-il.
-
-Les bras qui entouraient son cou se resserrèrent doucement et attirèrent
-peu à peu sa tête vers le visage féminin qui lui tendait ses lèvres
-avides et hardies. Leurs bouches s’unirent enfin et Richard crut que ce
-baiser n’aurait plus de fin.
-
-Il était ivre comme un homme qui, trouvant toutes portes ouvertes,
-s’avance de salle en salle dans un palais merveilleux, et découvre
-chaque fois une chambre plus admirable et des perspectives plus
-éblouissantes au delà. Au moment où il s’imaginait que cette bouche, il
-l’avait possédée toute, les lèvres s’entr’ouvraient en un bâillement de
-fauve et le laissaient pénétrer plus avant pour lui révéler l’énervante
-volupté de contacts inconnus. Il croyait avoir épuisé toutes les
-sensations que recelaient en elles ces deux valves de chair humide et
-douce, et de nouveaux frissons de plaisir lui parcouraient le dos.
-
-A ce moment, il eut la même pensée que tous les naïfs habitants de la
-Presa qui couraient affolés dans le sillage de la Torrebianca: «C’est
-elle la vraie femme. Les femmes qui ont connu l’existence élégante
-méritent seules qu’on les admire.»
-
-Ses mains s’égarèrent sur les rondeurs de ce corps adorable, essayèrent
-d’écarter les vêtements importuns.
-
-Soudain tous deux se repoussèrent sous le coup d’une violente surprise
-et se hâtèrent de réparer le désordre de leur aspect. Sébastienne venait
-de frapper à la porte et demandait la permission d’entrer.
-
-La métisse était trop bien stylée pour ouvrir une porte sans
-autorisation; mais avant de la solliciter elle jugeait toujours bon de
-jeter un coup d’œil par le trou de la serrure.
-
-Sa tête parut enfin dans l’entre-bâillement et elle dit, en voilant son
-regard malicieux:
-
---Mon ancien patron, don Pirovani, demande à voir Madame. Il dit que
-c’est très pressé.
-
-Richard se leva pour partir; Hélène le supplia de rester, lui promettant
-de congédier l’intrus au plus tôt. Mais le jeune homme avait repris son
-sang-froid et s’était rendu compte du danger qu’il venait de courir; il
-saisit l’occasion qui se présentait et se retira, désireux de ne pas
-rester seul avec elle à nouveau. Sur le seuil il heurta presque
-l’entrepreneur qui entrait, saluant de très loin «Madame la Marquise».
-
-Il lui serra la main et disparut incontinent.
-
-Hélène ne chercha pas à dissimuler l’irritation que lui causait cette
-visite inopportune; elle reçut l’Italien avec une visible mauvaise
-humeur.
-
-Elle resta debout pour lui faire comprendre que leur entrevue devait
-être brève; mais l’autre, préoccupé, lui demanda la permission de
-s’asseoir et prit un fauteuil avant même qu’elle eût répondu. La
-Torrebianca se contenta de s’appuyer au bord d’une table.
-
---Mon mari est indisposé, dit-elle, et a besoin de mes soins. Ce n’est
-pas bien grave: l’émotion que lui a causée un malheur de famille. Mais
-parlons de vous: quel sujet vous amène ici à une heure pareille?
-
-Pirovani resta un moment sans répondre, pour donner ainsi plus de
-solennité aux paroles qu’il allait prononcer.
-
---Monsieur de Canterac estime qu’après l’incident de ce soir nous devons
-nous mesurer dans un duel à mort.
-
-Hélène, qui ne pensait qu’à Watson et qui supportait mal la présence de
-celui qui l’avait mis en fuite, eut un mouvement qui marquait que la
-nouvelle l’intéressait peu. Puis elle essaya de dissimuler son
-indifférence et dit:
-
---Cette proposition n’a rien d’extraordinaire. Si j’étais un homme
-j’agirais de même.
-
-Pirovani, qui avait hésité jusqu’alors parce qu’il trouvait stupide le
-défi de Canterac, se leva de son fauteuil d’un air décidé.
-
---Eh bien, dit-il, puisque vous l’approuvez, c’est dit. Je me battrai
-contre le Français; je me battrai s’il le faut contre la moitié du monde
-pour vous prouver que je suis digne de votre estime.
-
-En parlant ainsi il avait saisi une main d’Hélène, mais cette main lui
-sembla si molle et si froide qu’il la lâcha avec découragement. Elle se
-tourna d’un air las vers les pièces intérieures de la maison, où se
-trouvait son mari. Pirovani comprit qu’il devait se retirer, et il se
-hâta d’obéir, mais en se dirigeant vers la porte il n’épargna pas à la
-marquise les déclarations et les gestes d’un amoureux qui veut faire
-admirer son héroïsme.
-
-Restée seule enfin, Hélène appela Sébastienne à grands cris. La métisse
-ne se hâta pas d’accourir. Elle avait dû accompagner jusqu’à la porte de
-la rue son ancien patron.
-
---Essaie de rejoindre M. Watson, ordonna-t-elle vivement. Il ne doit pas
-être loin, dis-lui de revenir.
-
-La métisse sourit, baissa les yeux et dit avec une feinte naïveté:
-
---Ce serait difficile de le rattraper! Il est parti comme une bombe, ou
-comme s’il avait le diable à ses trousses.
-
-En sortant de son ancienne maison, Pirovani se rendit chez Robledo.
-L’Espagnol lisait un livre qu’il tenait appuyé contre la lampe à pétrole
-posée au centre de la table. En voyant entrer l’entrepreneur il
-l’accueillit avec des exclamations et des gestes de reproche.
-
---Eh bien! qu’est-ce qui vous a donc pris?... Un homme de votre âge et
-de votre caractère... Mais vous êtes pire qu’un gamin de quinze ans qui
-se bat pour sa fillette.
-
-L’Italien, l’air hautain, n’accepta pas cette réprimande trop tardive et
-secrètement fier de ce qu’il annonçait, il dit avec solennité:
-
---Je dois avoir un duel à mort avec le capitaine Canterac. Je suis venu
-vous trouver pour vous prier d’être mon témoin avec Moreno.
-
-Robledo poussa des clameurs indignées en levant les bras au ciel pour
-donner plus de vigueur à sa protestation.
-
---Et vous croyez que je vais appuyer ces extra-vagances et me montrer
-aussi fou que vous ou que l’autre?
-
-Il continua de s’élever contre l’absurde demande de Pirovani, mais
-l’Italien secouait la tête avec obstination. Depuis son entretien avec
-Hélène, il était résolu à tout.
-
---Je suis de naissance modeste, dit-il, je n’ai jamais su que
-travailler, mais je veux montrer à ce monsieur que je ne le crains pas,
-quelque habitué qu’il soit à manier les armes.
-
-Robledo haussa les épaules en entendant ces mots qui lui semblaient
-stupides. Il se lassa enfin de protester sans résultat:
-
---Je vois qu’il est inutile d’essayer de vous rendre le bon sens...
-C’est bien, je consens à parler en votre nom, mais à la condition que
-vous me laisserez arranger les choses raisonnablement en évitant ce
-duel.
-
-L’entrepreneur parut offensé et prit une attitude de dignité
-chevaleresque.
-
---Non; je veux le duel à mort. Je ne suis pas un lâche et je ne cherche
-pas des accommodements.
-
-Puis il laissa voir sa vraie pensée:
-
---Je n’ai pas reçu une brillante éducation, mais je sais comment on doit
-se comporter dans des circonstances comme celle-ci. En outre, des
-personnes haut placées m’ont dit leur opinion. Je dois me battre, je me
-battrai.
-
-Il prononça ces mots avec une telle conviction que Robledo devina
-qu’Hélène était la «personne haut placée» qui l’avait conseillé. Il le
-regarda avec pitié, puis déclara qu’il se refusait de façon formelle à
-lui servir de témoin.
-
-Pirovani, convaincu qu’il n’obtiendrait plus rien de lui, prit congé et
-se dirigea vers la maison de Moreno.
-
-Le jour suivant, don Carlos Rojas reçut une visite fort matinale. Il se
-trouvait devant la porte du corps de logis de son _estancia_ quand il
-vit arriver, monté sur un bidet qui le fit sourire, un cavalier en
-costume de ville.
-
-C’était le secrétaire Moreno.
-
---Où courez-vous, monté sur cette rosse?... Descendez; que diriez-vous
-d’un peu de _maté_, camarade?
-
-Tous deux entrèrent dans la pièce qui servait de salon et de bureau à
-don Carlos, et, tandis qu’une petite servante préparait le _maté_,
-Moreno aperçut par une porte entre-bâillée la fille de Rojas assise,
-triste et pensive, dans un fauteuil d’osier. Elle portait un costume
-féminin et semblait avoir dépouillé avec ses habits d’homme son audace
-joyeuse de garçon turbulent.
-
-Moreno la salua, de son côté de la porte, et elle répondit
-mélancoliquement à son salut.
-
---Regardez-la, dit le père, elle n’est plus la même. Est-ce qu’on ne la
-croirait pas malade; la jeunesse est ainsi.
-
-Celinda sourit d’un air las et secoua la tête: Non, elle n’était pas
-malade. Bientôt, elle quitta la pièce où elle se trouvait, trop voisine
-du salon, pour permettre aux deux hommes de parler librement.
-
-Quand ils eurent pris la première tasse de _maté_, Rojas offrit à Moreno
-un cigare, alluma le sien et se prépara à écouter.
-
---Quel bon vent vous amène en ces lieux, mon cher rond-de-cuir? Vous
-n’êtes pas homme de cheval, et ce n’est pas pour rien que vous avez
-poussé un galop jusqu’ici.
-
-Le rond-de-cuir continua de fumer avec le calme d’un Oriental qui aime
-exciter la curiosité de son interlocuteur avant d’entrer en matière.
-
---Dans votre jeunesse, don Carlos, dit-il enfin, vous avez su manier les
-armes. Je me suis laissé dire que lorsque vous habitiez Buenos-Ayres
-vous avez eu plus d’un duel, pour histoires de femmes.
-
-Rojas regarda de côté et d’autre pour s’assurer que sa fille était loin
-et ne pouvait entendre. Puis il sourit avec la vanité d’un homme mûr qui
-évoque les aventures de sa jeunesse ardente, et il dit, faussement
-modeste:
-
---Bah! tout cela est oublié! Péchés de jeunesse! C’était l’habitude
-d’autrefois!
-
-Moreno crut devoir rester silencieux un long moment, puis il ajouta:
-
---L’ingénieur Canterac et l’entrepreneur Pirovani se battront en duel
-demain... C’est un duel à mort.
-
---Quoi, ces choses-là ne sont pas encore passées de mode? Et ici, en
-plein désert?
-
-Moreno fit oui de la tête sans dire un mot. L’_estanciero_ resta muet
-lui aussi et il regarda son hôte avec des yeux interrogateurs. En quoi
-cela le regardait-il? Il avait donc fait ce voyage pour le plaisir de
-lui annoncer cette nouvelle?
-
---Canterac, dit l’employé, a comme témoin le marquis de Torrebianca et
-le _gringo_ Watson. Comme ils sont tous deux ingénieurs, ils ne peuvent
-refuser un service aussi important à un collègue.
-
-Rojas trouva la chose fort naturelle. Mais, que lui importait, à lui,
-que les témoins fussent celui-ci ou celui-là.
-
---Pirovani n’a pu trouver que moi, continua Moreno, et je viens vous
-prier, don Carlos, vous qui connaissez les armes, de me tirer d’affaire
-en acceptant d’être le second témoin de l’Italien.
-
-L’_estanciero_ protesta avec véhémence.
-
---Assez de blagues, hein?... Pourquoi irais-je me mêler des zizanies
-entre les gens de la Presa, qui d’ailleurs sont tous mes amis? Et puis,
-je suis trop vieux pour m’embarquer dans ces affaires et je ne tiens
-pas à jouer au matamore.
-
-Moreno insista et la discussion des deux hommes dura quelques minutes.
-Don Carlos enfin parut mollir, séduit par le mystère que cachait ce duel
-inattendu. Son rôle de témoin lui permettrait peut-être de découvrir des
-choses fort drôles et fort intéressantes.
-
---Bon, ce sera comme vous voudrez. Qu’est-ce que vous ne me feriez pas
-faire, rond-de-cuir maudit!
-
-Il sourit ensuite d’un air égrillard, et, frappant la cuisse de
-l’employé, il lui demanda en baissant le ton:
-
---Et pourquoi veulent-ils se tuer? Histoire de femme encore? Cette
-marquise qui les a tous rendus fous, elle est bien pour quelque chose
-dans l’aventure?
-
-Moreno prit une attitude pleine de réserve et porta un doigt à ses
-lèvres pour lui imposer silence.
-
---Soyez prudent, don Carlos. Songez que nous aurons affaire au marquis
-de Torrebianca, qui est témoin et qui dirigera sans doute le combat, car
-il est expert en cette matière.
-
-L’_estanciero_ se mit à rire en appliquant de nouvelles claques sur les
-cuisses de son ami. Il riait de si bon cœur qu’il portait de temps en
-temps sa main à sa gorge comme s’il eût craint d’étouffer.
-
---Ah! elle est bien bonne!... C’est le mari qui sera directeur du
-duel... Et c’est pour sa femme que les deux autres se battent!... Ces
-_gringos_ sont vraiment délicieux! Je serai bien content de voir ça...
-c’est formidable!
-
-Puis il reprit, calmé:
-
---Eh bien, oui, j’accepte d’être témoin. C’est plus fort qu’une place de
-théâtre à Buenos-Ayres, ou que ces histoires de cinéma dont ma fillette
-raffole.
-
-Vers le milieu de l’après-midi, Moreno, qui avait déjeuné à l’_estancia_
-de Rojas, regagna la Presa et mit pied à terre devant l’ancienne maison
-de Pirovani.
-
-Torrebianca marchait de long en large dans la pièce qui lui servait de
-bureau. Il était vêtu de noir et paraissait plus triste et plus
-découragé que les jours précédents. Il s’arrêtait parfois près de sa
-table sur laquelle était posée une boîte de pistolets ouverte. Il avait
-passé une partie de l’après-midi à nettoyer ces armes et à les
-contempler mélancoliquement, comme si leur vue eût évoqué pour lui de
-lointains souvenirs. S’il oubliait un instant les pistolets, c’était
-pour regarder une photographie placée aussi sur la table: la
-photographie de sa mère. Ses yeux se mouillaient quand il la
-contemplait.
-
-Moreno le salua, se hâta de l’informer qu’il avait trouvé un autre
-témoin, et qu’il avait pleins pouvoirs pour discuter avec lui les
-préparatifs du combat. Le marquis s’inclina avec un salut cérémonieux,
-puis lui fit voir les pistolets.
-
---Je les ai apportés d’Europe; ils ont servi plus d’une fois en des
-circonstances aussi graves que celle qui nous occupe. Examinez-les avec
-soin; nous n’en avons pas d’autres, les deux parties doivent donc les
-accepter.
-
-L’employé répondit qu’il jugeait inutile de les vérifier et qu’il
-acceptait toutes les décisions du marquis.
-
-Torrebianca continua de parler avec une noble dignité qui impressionnait
-vivement Moreno.
-
-«Le pauvre homme, pensait-il, ignore sa véritable situation. C’est un
-homme de cœur et d’honneur: un vrai gentilhomme qui ne sait rien des
-actes de sa femme et du triste rôle qu’il va jouer.»
-
-Tandis que l’Argentin le regardait avec une sympathie apitoyée, le
-marquis ajouta:
-
---Aucun des deux adversaires ne veut faire d’excuses et les injures sont
-extrêmement graves; nous devons donc décider que le duel sera un duel à
-mort. N’est-ce pas votre avis, Monsieur?
-
-L’employé s’était rendu compte de l’importance de cette conversation.
-Très grave, il approuva silencieusement de la tête.
-
---Mon client, continua le marquis, n’admet pas moins de trois balles
-échangées à vingt pas avec faculté de viser pendant cinq secondes.
-
-Moreno battit des paupières, consterné, et parut sur le point de rejeter
-des conditions pareilles; mais il se souvint d’un dernier entretien
-qu’il avait eu avec Pirovani le matin même avant de partir pour
-l’_estancia_ de Rojas.
-
-L’Italien avait paru transfiguré par un enthousiasme belliqueux. Il se
-félicitait qu’une occasion lui fût donnée de prendre devant «Madame la
-Marquise» la figure d’un héros de roman. «Acceptez toutes les
-conditions, avait-il dit à Moreno, aussi terribles soient-elles. Je veux
-montrer que si j’ai débuté comme simple ouvrier, j’ai plus de bravoure
-et de vraie noblesse que ce capitaine.»
-
-L’employé se résigna donc à faire de la tête un nouveau signe
-affirmatif.
-
---Ce soir, continua le marquis, les quatre témoins se réuniront chez
-Watson pour arrêter les conditions par écrit, et la rencontre aura lieu
-demain à la première heure.
-
-Le témoin de Pirovani fit savoir que don Carlos Rojas ne pourrait
-assister à la réunion, car il était allé à Fort Sarmiento chercher un
-médecin qui assisterait au combat; mais lui-même signerait en son nom
-tous les documents utiles. Et les deux témoins se séparèrent.
-
-En sortant de la maison, Moreno aperçut près du perron le commissaire de
-police qui semblait l’attendre. Don Roque l’interpella avec indignation:
-
---Vous vous figurez sans doute que vous pouvez faire ici tout ce qu’il
-vous plaît, et que dans ce pays il n’y a ni autorité ni loi ni règle,
-comme au temps des Indiens. Je suis commissaire de police, sachez-le
-bien, et j’ai le devoir d’empêcher les gens de faire des folies.
-Dites-moi à quel moment aura lieu le duel... J’ai besoin de le savoir.
-
-Moreno refusa de le dire, et devant son entêtement le commissaire prit
-un ton plus aimable.
-
---Dites-le moi, et ne faites pas le malin. Songez qu’il n’est pas
-convenable que des choses pareilles se passent ici, moi présent.
-Dites-moi l’heure de l’affaire pour que je puisse m’éloigner avant.
-
-Le témoin lui parla à l’oreille, et don Roque lui serra la main pour le
-remercier de sa confidence. Ensuite, il alla prendre son cheval qui se
-trouvait à proximité et, le pied déjà dans l’étrier, il dit à voix
-basse:
-
---Je vais passer la nuit à Fort Sarmiento, et je ne serai pas de retour
-avant demain soir... Faites ce que vous voudrez... Je ne sais rien.
-
-
-
-
-XIV
-
-
-Les clients les plus attardés du bar commençaient à se retirer quand
-Robledo arriva devant la maison où logeait Hélène.
-
-Il gravit à pas silencieux le perron et après un moment d’hésitation il
-frappa discrètement. La porte s’ouvrit bientôt et Sébastienne parut; cet
-appel l’avait surprise au moment où elle allait se coucher. Ses cheveux
-raides étaient divisés en une infinité de tresses, nouées chacune d’un
-petit lacet, et elle s’efforçait de dissimuler sous la masse énorme de
-ses bras une partie de sa gorge cuivrée et puissante, que son corsage
-dégrafé laissait à découvert. Ses yeux furibonds prédisaient à
-l’importun une avalanche d’insultes, mais ils s’adoucirent à la vue de
-Robledo, et elle dit aimablement avant même qu’il eût prononcé un mot:
-
---La patronne est dans sa chambre et le marquis est parti avec sa
-maudite boîte de pistolets. Je croyais qu’il était avec vous... Entrez,
-don Robledo; je vais prévenir Madame.
-
-L’ingénieur n’ignorait pas que Torrebianca se trouvait chez lui avec les
-autres témoins; mais il avait besoin de parler immédiatement à Hélène.
-Pourtant, il recula en voyant Sébastienne ouvrir la porte toute grande
-pour l’inviter à entrer. Il eut peur de se trouver seul avec la marquise
-dans la salle. Il fallait que leur entrevue fût courte. D’ailleurs le
-mari pouvait arriver et il lui serait difficile d’expliquer sa présence
-dans la maison, alors qu’il venait de le voir et de lui parler dans sa
-propre demeure.
-
---Je n’ai pas grand’chose à dire à ta patronne... Il vaut mieux qu’elle
-vienne à la fenêtre de sa chambre.
-
-La métisse ferma la porte et Robledo, avançant sur la galerie
-extérieure, passa devant plusieurs fenêtres. Un instant après, l’une
-d’elles s’ouvrit et la marquise s’y montra, les cheveux dénoués; un
-peignoir négligemment jeté sur ses épaules laissait à découvert une
-grande partie de ses bras et de sa gorge.
-
-Elle s’était habillée précipitamment, et semblait effrayée; avant même
-que Robledo l’eût saluée elle demanda d’une voix angoissée:
-
---Un malheur est arrivé à Watson? Pourquoi venez-vous ici à pareille
-heure?
-
-Robledo sourit ironiquement avant de répondre.
-
---Watson est en bonne santé, et si je viens à pareille heure, c’est pour
-vous parler d’un autre homme.
-
-Puis il fixa sur elle un regard sévère et continua lentement:
-
---Au lever du soleil deux hommes vont s’entretuer. Cette tragique folie
-m’ôte le sommeil, et je suis venu vous dire: «Hélène, empêchez ce
-malheur.»
-
-Sûre maintenant que Watson était sauf, elle répondit avec humeur:
-
---Que voulez-vous que j’y fasse? Ils peuvent bien se battre si cela leur
-plaît... C’est le fait des hommes.
-
-Robledo fut consterné de cette cruauté.
-
---Je ne suis qu’une femme, continua-t-elle, mais ces combats ne
-m’effraient pas. Frédéric s’est battu une fois pour moi peu de temps
-après notre mariage. Là-bas, dans mon pays, plus d’un homme a risqué sa
-vie pour m’être agréable, et je n’ai jamais essayé de l’empêcher.
-
-Elle eut une moue de mépris et ajouta:
-
---Vous voudriez que j’aille prier ces deux messieurs de ne pas risquer
-leur précieuse vie, pour qu’ensuite chacun d’entre eux vienne me
-réclamer quelque faveur en échange de son obéissance?... D’ailleurs, si
-j’intervenais dans cette affaire ils croiraient tous deux qu’ils
-m’inspirent beaucoup d’intérêt, et je me moque de l’un et de l’autre...
-S’il s’agissait d’un autre homme, peut-être céderais-je à votre prière.
-
-L’Espagnol hocha la tête en entendant ces mots: «autre homme», et un
-instant l’image de son associé lui apparut. Hélène le regardait
-maintenant avec pitié.
-
---Dormez tranquille, Robledo, comme je vais dormir moi-même. Laissez ces
-deux orgueilleux annoncer qu’ils vont se tuer. Il n’arrivera rien de
-grave, vous verrez.
-
-Elle s’écarta un peu de la fenêtre, par peur des _jejenes_ et de tous
-les insectes sanguinaires qui, attirés par sa chair appétissante,
-commençaient à bourdonner autour de ses épaules et l’obligeaient à les
-chasser de la main tout en parlant.
-
---Si vous voyez Watson, dites-lui que je l’ai attendu toute la journée.
-Avec cette histoire de duel on ne peut plus lui parler... A demain,
-passez une nuit bien tranquille.
-
-Elle ferma la fenêtre en simulant une peur enfantine des moustiques et
-Robledo découragé dut se retirer.
-
-A cette heure même, l’ingénieur Canterac écrivait sur sa table de
-travail et terminait une longue lettre par ces mots «telle est ma
-dernière volonté; je compte sur vous pour l’exécuter. Adieu, chère
-femme! adieu mes enfants! Pardonnez-moi.»
-
-Il plia le papier pour l’introduire dans l’enveloppe qu’il plaça ensuite
-dans la poche intérieure d’une redingote suspendue à côté de lui.
-
-«Si je tombe demain, pensa-t-il, on trouvera cette lettre sur ma
-poitrine. Je chargerai Watson, avant le duel, de l’envoyer à ma famille
-au cas où je mourrais.»
-
-Une heure après, son adversaire entrait chez Moreno. L’employé revenait
-de la réunion où il avait rencontré les témoins de Canterac. Pirovani
-lui parla d’une voix lente en s’efforçant de cacher son émotion.
-
-Il venait de déposer sur la table de Moreno deux lettres dont l’une,
-très volumineuse, était sous enveloppe ouverte. Il avait écrit pendant
-une partie de la nuit dans son logement pour résumer dans ces deux
-lettres l’état de ses affaires. Il montra la plus mince et dit:
-
---Celle-ci est pour ma fille. Vous la lui enverrez si je meurs.
-
-L’Argentin s’efforça de rire pour montrer qu’il ne croyait pas à la
-possibilité de sa mort et que de telles paroles méritaient seulement
-qu’on s’en amusât. Mais il ne persista guère dans sa gaîté factice car
-la voix de l’entrepreneur restait grave.
-
---Dans l’enveloppe la plus épaisse vous trouverez une procuration en
-règle qui vous permettra de toucher sans difficulté ce que le
-gouvernement me doit, et les sommes que j’ai en dépôt dans les banques.
-Vous êtes habile et vous n’aurez pas de peine à vous rendre compte, en
-examinant ces papiers, de l’état de mes affaires et à trouver le
-meilleur moyen de les liquider. J’ai fait aussi un testament qui vous
-nomme tuteur de ma fille. Vous êtes le seul homme en qui j’aie
-confiance. Sans doute vous avez penché plus d’une fois du côté de mon
-adversaire plutôt que du mien, mais cela importe peu. Je sais que vous
-êtes un honnête homme et je vous confie ma fille et ma fortune; tout ce
-que je possède au monde.
-
-Moreno fut si touché par cette marque de confiance qu’il dut porter une
-main à ses yeux. Puis il se leva, serra avec force la main de l’Italien
-et d’une voix entrecoupée il lui promit d’exécuter fidèlement toutes ses
-recommandations. Il jura de protéger la fille et la fortune de son ami,
-si celui-ci venait à mourir le lendemain.
-
---Mais vous ne mourrez pas, ajouta-t-il en se frappant la poitrine. Mon
-cœur me le dit.
-
-Peu après le lever du soleil quelques hommes s’assemblaient dans une
-prairie couverte d’une herbe maigre, au bord du fleuve. Elle était
-bornée par quelques vieux saules aux racines mi-découvertes qui se
-penchaient, moribonds, au-dessus de l’eau comme si, d’un moment à
-l’autre, ils dussent s’écrouler dans le courant.
-
-L’endroit était triste. A cette heure où la lumière arrivait
-horizontalement, presque au ras du sol, les ombres des êtres et des
-arbres s’étiraient en un allongement bizarre.
-
-Pirovani arriva le premier, escorté de Moreno et de don Carlos; tous
-étaient vêtus de noir, mais une redingote neuve et solennelle
-distinguait l’entrepreneur de ses compagnons. Il l’avait reçue de
-Buenos-Ayres la semaine précédente; elle sortait de chez un tailleur
-fameux à qui il avait commandé une garde-robe complète aussi riche que
-celle des millionnaires les plus élégants de la ville.
-
-Derrière ce groupe s’avança un long et maigre vieillard; il avait le nez
-violacé et bourgeonné des alcooliques et portait une trousse de
-chirurgien sous le bras. C’était le médecin que Rojas était allé
-chercher à l’agglomération voisine la veille au soir.
-
-Quelques minutes après, Canterac, Torrebianca et Watson arrivèrent dans
-la prairie. Le capitaine et le marquis portaient de longues redingotes,
-moins resplendissantes que celle de Pirovani, et des cravates noires: on
-eût dit qu’ils allaient assister à un enterrement. Watson portait
-seulement un costume sombre.
-
-Après avoir fait de loin un salut cérémonieux à son adversaire et à ses
-témoins, Canterac commença d’aller et de venir au bord du fleuve. Il
-feignait de s’amuser à suivre des yeux le vol capricieux des oiseaux du
-matin, ou à lancer des pierres dans le courant. L’entrepreneur, qui
-tenait à ne pas paraître inférieur, imitait tous ses gestes et se mit
-aussi à marcher près des saules en regardant le fleuve. Tous deux
-continuèrent ainsi à se déplacer d’un pas d’automate chacun dans la
-partie de la rive qui lui était assignée.
-
-Torrebianca, que son expérience en ces matières désignait pour le
-premier rôle, commença les préparatifs du combat. Il demanda à Watson
-deux cannes que celui-ci avait eu la précaution d’emporter, et en planta
-une dans le sol. Puis, une main sur les yeux, il regarda dans la
-direction du soleil pour s’assurer exactement de quel côté venait la
-lumière, et il se mit à marcher en comptant ses pas.
-
---Vingt, dit-il, en plantant dans le sol la seconde canne.
-
-Il rejoignit à nouveau les témoins, prit une pièce de monnaie et, après
-avoir interrogé Moreno, il la lança en l’air. Quand la pièce retomba,
-l’employé dit à Rojas.
-
---Nous avons gagné, don Carlos; c’est à nous de choisir la place.
-
-Le marquis, qui avait apporté sous son bras sa fameuse boîte de
-pistolets, la laissa ouverte sur l’herbe. Il chargea les deux armes avec
-lenteur et minutie puis reprit la même pièce de monnaie pour laisser le
-hasard décider encore. Quand la rondelle de métal fut retombée,
-l’employé se pencha pour la voir et dit à l’_estanciero_:
-
---La chance est pour nous. Nous pouvons choisir aussi le pistolet.
-
-Les témoins de Pirovani allèrent ensuite chercher leur client et le
-placèrent à côté de la canne qui marquait l’emplacement choisi par eux.
-Le marquis et Watson conduisirent leur ami à côté de la seconde canne.
-
-Cependant, le médecin, quelque peu affairé, se préparait de son côté.
-C’était la première fois qu’il assistait à un duel. Il avait ouvert sa
-trousse de chirurgien et, un genou en terre, il s’était mis à dérouler
-des bandages, à ouvrir des fioles et à vérifier le fonctionnement de ses
-appareils.
-
-Les deux adversaires restèrent face à face. Canterac se tenait raide,
-avec le visage grave et sans expression du soldat qui attend un
-commandement. Pirovani avait les yeux ardents, le regard haineux, le
-visage furieux. Quand Moreno s’approcha pour lui remettre le pistolet,
-il lui dit à voix basse:
-
---Je vais le tuer, vous allez voir. C’est mon cœur qui me le dit.
-
-Mais il oublia un instant son optimisme cruel pour ajouter avec une
-certaine anxiété:
-
---Je veux qu’on m’explique bien de combien de temps je dispose pour
-viser. Je ne veux pas me tromper pour qu’on ne dise pas ensuite que je
-suis un rustre incapable de comprendre ces choses.
-
-Les deux ennemis prirent leurs pistolets, le canon levé. Moreno prit
-soin de boutonner la redingote de Pirovani qui était dégrafée. Puis il
-lui releva le col pour cacher le blanc de la chemise. Torrebianca, de
-son côté, examina Canterac. Il était correctement boutonné comme un
-militaire, mais son témoin lui releva aussi le col de la redingote. Tous
-deux avant de prendre leur arme avaient quitté leur chapeau et l’avaient
-remis à un de leurs témoins.
-
-Le marquis se plaça entre les deux adversaires, sortit un papier de sa
-poche et se mit à lire avec lenteur et gravité.
-
-«Deuxièmement. Le directeur du combat frappera trois coups dans ses
-mains et les adversaires pourront viser et faire feu à volonté entre le
-premier et le troisième coup.
-
-»Troisièmement. Si l’un des deux adversaires faisait feu après le
-troisième coup, il serait déclaré félon et disqualifié immédiatement.»
-
-Pirovani, le pistolet levé, avançait la tête, les yeux à demi fermés
-pour mieux entendre, et approuvait du menton chacune des paroles de
-Torrebianca. Canterac demeurait impassible; il semblait connaître depuis
-longtemps ce qu’il venait d’entendre.
-
-Le marquis continua sa lecture, puis, repliant son papier, il adressa la
-parole aux deux adversaires:
-
---Mon devoir est de faire un dernier appel à la concorde. Peut-on
-espérer encore la réconciliation de deux hommes d’honneur? L’un d’entre
-vous consent-il à présenter ses excuses à l’autre?
-
-Pirovani secoua violemment la tête. L’ingénieur demeura immobile et pas
-une ligne de son visage durci ne bougea.
-
-Le marquis reprit la parole, ôtant son chapeau avec une courtoisie
-attristée.
-
---Alors, que le combat commence et que chacun se comporte en galant
-homme.
-
-Il recula de quelques pas sans perdre de vue les combattants. Puis il
-leva la main et leur demanda s’ils étaient prêts. Pirovani fit un signe
-affirmatif. Son adversaire restait immobile et muet. Le marquis sépara
-ses deux mains pour frapper le premier coup. La lenteur de ses
-mouvements leur communiquait comme une solennité tragique.
-
-Les autres témoins placés à quelque distance de lui regardaient avec une
-émotion mal dissimulée. Le médecin, toujours agenouillé à côté de sa
-trousse, leva la tête et ouvrit de grands yeux.
-
-Torrebianca rapprocha ses mains et dit lentement:
-
---Feu!... Un...
-
-Les deux adversaires abaissèrent ensemble leur pistolet.
-
-Pirovani, qui à ce moment était surtout préoccupé de ne pas faire feu
-après le troisième coup, se hâta de tirer. Son ennemi cligna légèrement
-un œil et contracta un peu la joue du même côté, comme s’il eût senti le
-vent du projectile. Mais il recouvra immédiatement son impassibilité
-farouche et continua de viser.
-
-Le marquis frappa un second coup dans ses mains, et dit lentement:
-«Deux».
-
-Pirovani restait désarmé devant un adversaire indemne. Le frisson de la
-peur passa sur son visage comme un nuage rapide; mais ce ne fut qu’un
-instant. Aussitôt après, il regarda Canterac qui le visait encore, se
-croisa les bras, appuya contre sa poitrine le pistolet inutile et
-présenta tout son corps de face avec une folle jactance, comme pour
-défier la mort.
-
-Moreno, que son angoisse forçait à chercher un appui, saisit l’épaule de
-Rojas. L’_estanciero_ avait les lèvres serrées.
-
---Il va le tuer, _pucha_!... dit-il entre ses dents.
-
-Le directeur du combat frappa le troisième coup: «Trois». Canterac
-venait de faire feu. Tous coururent dans la même direction, sauf le
-capitaine qui demeura immobile, le bras pendant, le pistolet encore
-fumant à la main.
-
-L’entrepreneur gisait, face contre terre, comme une masse inerte. Ceux
-qui couraient vers lui virent d’abord le sommet de sa tête d’où sortait
-un filet de sang qui serpentait dans l’herbe. Brusquement, cette tête ne
-fut plus visible car tous les assistants venaient de se masser autour du
-corps étendu, et se penchaient pour écouter le médecin qui l’examinait,
-un genou en terre.
-
-Quelques instants après, le docteur releva la tête et, tout ému,
-balbutia:
-
---Il n’y a rien à faire!... Il est mort!
-
-Torrebianca vit Canterac s’approcher du groupe pour s’informer de ce qui
-venait d’arriver; il vint à sa rencontre et lui barra le passage. Le
-marquis n’avait prononcé aucune parole, mais son visage révéla à
-l’ingénieur la vérité.
-
-Il fallait l’éloigner de cet endroit et son témoin l’invita
-impérieusement à le suivre. Derrière les dunes attendait la voiture qui
-avait mené Hélène à la fête.
-
-Quand ce véhicule les eut laissés devant l’ancienne maison du mort, tous
-deux s’arrêtèrent, hésitants. Torrebianca ne pouvait inviter Canterac à
-entrer dans un logis qui appartenait à Pirovani, et l’autre n’osait, lui
-non plus, avancer.
-
-Tous deux demeuraient immobiles, sans trouver rien à se dire, quand
-Robledo parut. Depuis longtemps il devait rôder autour de la maison pour
-apprendre plus tôt les nouvelles. Reconnaissant Canterac, il le regarda
-d’un air interrogateur:
-
---Et l’autre?
-
-Canterac courba la tête et l’expression douloureuse qu’eut le visage du
-marquis indiqua à Robledo ce qui était arrivé.
-
-Tous trois demeurèrent silencieux. Puis le Français dit à voix basse:
-
---Ma carrière est brisée, j’ai perdu ma famille... Et le plus terrible,
-c’est qu’en pensant à ce malheureux, je n’éprouve aucun sentiment de
-haine. Que vais-je devenir?
-
-Seul des trois, Robledo était capable en ce moment de prendre une
-résolution énergique.
-
---D’abord il faut fuir, Canterac. L’affaire fera grand bruit, et on ne
-pourra pas l’étouffer, comme une rixe de cabaret. Passez les Andes au
-plus tôt; de l’autre côté il y a le Chili, et là-bas vous pourrez
-attendre... Tout s’arrange dans le monde; bien ou mal sans doute, mais
-tout s’arrange.
-
-Le Français répondit d’un ton découragé. Il n’avait pas d’argent, il
-avait tout dépensé pour cette fête qui maintenant lui paraissait
-stupide. Comment vivrait-il au Chili où il ne connaissait personne?
-
-L’Espagnol lui prit le bras et l’entraîna affectueusement.
-
---Avant tout, il faut fuir, dit-il encore. Je vous donnerai les moyens
-de le faire. Allons nous-en.
-
-Canterac se refusait à obéir, et il regardait Torrebianca.
-
---Je voudrais, avant de partir, murmura-t-il, faire mes adieux à la
-marquise.
-
-Il formula cette demande sur un ton si suppliant que Robledo ne put
-retenir un sourire de pitié. Puis il l’entraîna avec une paternelle
-énergie.
-
---Ne perdons pas de temps, dit-il. Ne vous occupez que de vous-même. La
-marquise a bien autre chose à penser.
-
-Et il le conduisit chez lui.
-
-Pendant toute la journée l’événement mit le village en ébullition.
-Beaucoup d’ouvriers en profitèrent pour abandonner le travail. Dans la
-rue centrale des groupes nombreux d’hommes et de femmes discutaient avec
-animation, tout en regardant avec colère l’ancienne maison de Pirovani.
-Le nom de Torrebianca et celui de sa femme revenaient souvent, mêlés à
-ceux des deux adversaires.
-
-Quelques _gauchos_ amis de _Manos Duras_ passèrent au milieu des
-habitants du village comme si l’événement récent avait entièrement
-éteint la haine qui les divisait.
-
-Vers le milieu de l’après-midi _Manos Duras_ lui-même traversa la rue
-centrale et regarda avec curiosité vers la maison. Quelques métisses lui
-adressèrent la parole, s’emportant contre cette grande dame qui faisait
-perdre l’esprit aux hommes. Mais le fameux _gaucho_ haussa les épaules,
-sourit avec mépris et continua son chemin.
-
-Au cabaret, l’attendaient trois de ses amis qui vivaient pendant la plus
-grande partie de l’année au pied des Andes et qui étaient venus passer
-quelques jours dans son _rancho_. A tout autre moment don Roque se fût
-alarmé de cette visite. Peut-être préparaient-ils quelque vol important
-de bétail, et se disposaient-ils à faire passer la Cordillère aux
-animaux pour aller les vendre au Chili. Mais pour l’instant les notables
-de la Presa donnaient plus de travail au commissaire que les voleurs de
-bœufs.
-
-Quand _Manos Duras_ pénétra dans le magasin du _Gallego_, il s’aperçut
-que le public était plus nombreux que les autres jours de travail, et
-qu’on parlait dans tous les groupes de la mort de l’entrepreneur. Tout
-en buvant, debout devant le comptoir, il écouta les commentaires des
-clients.
-
---C’est cette femelle qui est cause de tout, criait l’un d’eux. Ah! la
-p.....!
-
-_Manos Duras_ se rappela le jour où il avait rencontré la marquise pour
-la première fois et regarda d’un air provocant celui qui venait de
-parler, comme s’il avait reçu lui-même l’outrage.
-
---Deux hommes se sont battus à mort pour cette femme; eh bien, quoi?...
-Moi aussi je suis prêt à sortir mon couteau et à me battre contre le
-premier qui l’insultera. Voyons s’il se trouvera un homme assez
-courageux pour mettre le pied sur mon _poncho_.
-
-Inviter les gens à mettre le pied sur son _poncho_, c’était une façon de
-lancer un défi en vrai _gaucho_. Après un court silence, les clients se
-mirent à parler d’autre chose.
-
-Torrebianca parut vers le soir à une fenêtre de sa maison et vit avec
-étonnement les groupes assemblées dans la rue. Leur nombre avait
-augmenté. Le commissaire de police qui venait d’arriver de Fort
-Sarmiento marchait au milieu d’eux et exhortait les uns et les autres à
-se retirer. Apercevant le marquis à sa fenêtre, il ôta son chapeau pour
-le saluer.
-
-Hommes et femmes se mirent à regarder fixement le mari d’Hélène, avec
-une curiosité hostile, mais nul n’osa manifester contre lui.
-
-Torrebianca ne laissa pas que d’être surpris par les regards inquiétants
-que lançaient tous ces yeux fixés sur lui. Il dut supposer une
-impopularité dont il ne s’expliquait pas la cause, et il ferma ses
-fenêtres avec une dignité hautaine et triste.
-
-Au bout de quelques minutes, Sébastienne ouvrit la porte de la maison et
-vint s’appuyer à la balustrade de la galerie extérieure. Ces groupes
-nombreux, où elle reconnaissait plusieurs de ses vieilles amies,
-l’attiraient. Mais, dès que les femmes assemblées dans la rue
-l’aperçurent, elles se mirent à gesticuler et à lui crier des injures.
-
-Piquée de cet étrange accueil, elle finit par répondre sur le même ton;
-mais elle dut bientôt battre en retraite, écrasée par la supériorité
-numérique de ses adversaires, que beaucoup d’hommes soutenaient à grand
-renfort de rires et de mots crus. En réfléchissant dans sa cuisine, elle
-entrevit la vérité; toutes les femmes du village, même ses meilleures
-commères, seraient contre elle tant qu’elle resterait au service de la
-marquise.
-
-La nuit tombait quand Watson entra dans le village. Après le terrible
-événement du matin, il avait dû s’occuper du cadavre de Pirovani et il
-était parti avec les témoins de l’Italien et le médecin. Ils l’avaient
-d’abord déposé dans un _rancho_ en ruines, près du fleuve. Puis ils
-s’étaient décidés à le transporter à Fort Sarmiento, puisqu’en fin de
-compte on devait l’enterrer au cimetière de là-bas. Ils éviteraient
-ainsi les manifestations qui auraient pu se produire à la Presa si on y
-avait transporté le cadavre.
-
-Watson revenait donc de Fort Sarmiento et il avait déjà dépassé les
-premières maisons du campement quand il rencontra Canterac.
-
-Le Français, à cheval lui aussi, avait pris le chapeau et le _poncho_
-des cavaliers du pays; il portait sur le devant de sa selle un sac plein
-de hardes et de vivres.
-
-Le jeune homme le reconnut et s’arrêta pour lui serrer la main. Il
-devina qu’il ne le reverrait plus car son équipement était celui du
-voyageur qui se prépare à traverser la plaine déserte de Patagonie.
-
-Canterac répondit à ses questions en lui montrant l’horizon où
-commençaient à briller les premières étoiles, du côté des Andes
-invisibles. Puis il lui confia son projet de passer la nuit dans une
-_estancia_ près de Fort Sarmiento et de se remettre en marche au point
-du jour.
-
---Adieu, Watson, dit-il. Il aurait mieux valu pour nous tous que cette
-femme ne fût jamais venue dans le pays. Je vois maintenant les choses
-sous un autre jour, mais il est trop tard, hélas!
-
-Indécis, il regarda quelques instants Richard, puis il ajouta
-résolument:
-
---Ecoutez le conseil que vous donne un malheureux, et ne vous fâchez pas
-si je vous le donne sans que vous me l’ayez demandé. Ne vous séparez
-jamais de Robledo, c’est un noble cœur. C’est grâce à sa bonté que je
-peux partir... Tout ce que j’emporte lui appartient... Ne croyez pas
-ceux qui vous diront du mal de lui...
-
-Ses yeux tristes se fixèrent avec intention sur le jeune homme tandis
-qu’il prononçait ces derniers mots. Avant de s’éloigner il osa encore
-lui donner un nouveau conseil.
-
---Et que nulle autre femme ne vous fasse oublier cette jeune fille qu’on
-appelle «la Fleur du Rio Negro».
-
-Il lui serra la main, lui fit un signe d’adieu, puis baissant la tête il
-éperonna son cheval et se perdit dans la nuit qui tombait.
-
-
-
-
-XV
-
-
-Lorsque Watson reprit le chemin du village, des scrupules commençaient à
-troubler la sérénité de sa conscience.
-
-Il se rappelait avec remords le bref dialogue dans le parc improvisé et
-les mots durs qu’il avait adressés à Robledo. «Et c’est pour cette femme
-qui conduit les hommes à la mort, pensa-t-il, que j’ai rudoyé le
-meilleur de mes amis».
-
-Ensuite, le visage triste et mouillé de larmes de Celinda remplaçait
-dans son imagination la face pleine de bonté de Robledo.
-
-«Pauvre Fleur du Rio Negro», se dit-il encore. J’irai demain implorer
-son pardon si elle veut bien m’entendre».
-
-Il était tout absorbé en arrivant à la Presa, et se laissait guider par
-l’instinct de sa monture; soudain, il sentit que son cheval avait envie
-de s’arrêter: il leva la tête et se rendit compte qu’il se trouvait
-devant la maison de Torrebianca.
-
-Le commissaire de police à l’aide de deux de ses hommes refoulait
-doucement le dernier groupe de badauds et les accompagnait avec des
-exhortations paternelles.
-
-Don Roque s’éloigna et Richard se préparait à se remettre en marche
-quand il vit s’entr’ouvrir une fenêtre de la maison et une main de femme
-lui faire signe d’approcher. Watson resta insensible à cet appel et la
-fenêtre s’ouvrit toute grande laissant voir Hélène vêtue de noir; elle
-semblait en deuil, mais elle portait ces funèbres vêtements avec une
-certaine coquetterie.
-
-Richard dut s’approcher de la maison et ôta son chapeau pour répondre
-aux gestes affectueux de la marquise.
-
---Nous sommes restés bien longtemps sans nous voir!... Entrez tout de
-suite.
-
-Il secoua la tête et la regarda d’un air sévère.
-
---Vous ne me demandez pas de qui je porte le deuil? continua-t-elle. La
-mère de mon mari est morte et je l’aimais beaucoup. Je suis triste... Si
-vous saviez quel besoin j’éprouve en ce moment de causer avec un
-véritable ami.
-
-Elle essayait de donner à ses paroles un accent douloureux, tout en
-l’invitant avec des gestes séducteurs à entrer dans la maison. Mais
-Richard continua de secouer la tête et dit enfin:
-
---Je viendrai vous rendre visite quand vous habiterez une autre maison
-et quand votre mari sera là. Maintenant, je ne puis.
-
-Et il s’éloigna sans tourner la tête tandis qu’elle passait de la
-surprise à la colère et qu’elle se décidait à refermer violemment sa
-fenêtre.
-
-Après le repas, Watson voulut s’excuser auprès de Robledo et le pria de
-lui pardonner sa brutalité; mais l’Espagnol lui imposa silence:
-
---Ne parlons plus du passé; notre amitié reste entière, notre petit
-heurt est sans importance. Ce qui est terrible c’est le sort de
-Pirovani et la situation où se trouve Canterac... Je comprends que ses
-paroles vous aient fait impression. Pauvre homme! Il n’a voulu accepter
-que ce qui lui était strictement nécessaire pour son voyage à travers la
-Cordillère. Il m’a dit qu’il attendrait de mes nouvelles au Chili.
-J’essaierai d’obtenir pour lui, de mes amis de Buenos-Ayres, quelques
-recommandations. Quelle catastrophe! Et tout cela pour une femme!
-
-Robledo demeura pensif, puis son optimisme reprit le dessus et il
-affirma:
-
---Je ne la crois pas foncièrement mauvaise. C’est une femme impulsive,
-aux passions mal asservies, et qui sème le mal le plus souvent sans s’en
-douter, parce que toute son attention porte sur sa propre personne
-qu’elle prend pour le centre de tout ce qui existe. Riche, peut-être
-serait-elle bonne; mais elle ignore la modestie et elle est incapable de
-se résigner au sacrifice. Elle désire tant de choses et elle en possède
-si peu!
-
-Il sourit avec mélancolie, se tut un instant puis reprit:
-
---Fort heureusement, toutes les femmes ne se ressemblent pas. Elle-même
-m’a dit un jour qu’à notre époque la femme qui pense un peu se croit
-malheureuse et déteste ce qui l’entoure si elle ne possède pas le
-collier de perles qui est comme l’uniforme de la femme moderne... Il est
-un être, mon cher Watson, plus redoutable encore que la femme qui veut à
-tout prix acquérir son collier de perles, c’est celle qui l’a possédé,
-qui l’a perdu et qui veut à tout prix le regagner.
-
-Dans sa mémoire passa le souvenir de _Gualicho_ ce démon sournois dont
-les ruses harcèlent les Indiens et qui les force à monter à cheval pour
-le chasser à coups de lance et de _boléadoras_. Si Hélène était demeurée
-dans l’ancien monde, elle n’eût été qu’une d’entre ces femmes dont le
-charme redoutable s’atténue et se neutralise par le voisinage d’autres
-femmes pareilles. Ici, entourée d’hommes qui l’admiraient, dans ce
-milieu primitif qui la faisait ressortir comme un être d’essence
-supérieure, elle avait exercé sans le vouloir une influence aussi
-désastreuse que celle du démon rouge que redoutaient jadis les cavaliers
-errants de la Pampa.
-
-Elle même avait été victime de l’isolement quand elle s’était éprise de
-Watson. Elle avait cru pouvoir se jouer des hommes et les mépriser. Elle
-l’avait confié à Robledo un soir, en regardant avec pitié ses
-poursuivants. Mais Richard était la jeunesse, la santé virile, l’objet
-adoré du premier amour d’une jeune fille et par cela même il
-représentait la tentation pour une coquette déjà mûre qui devait désirer
-l’enlever à une autre femme. Elle avait besoin de se prouver à elle-même
-qu’elle avait conservé son ancien pouvoir de séduction en bouleversant
-l’existence du jeune ingénieur.
-
-Et maintenant sans doute, elle souffrait cruellement dans sa vanité en
-se voyant dédaignée par le seul homme qui, dans ce désert, eût réussi à
-l’intéresser.
-
-Robledo finit par montrer une pitié un peu méprisante pour la femme de
-Torrebianca.
-
---Elle se croit née pour vivre sur les sommets et le malheur semble se
-complaire à la jeter à bas... Il est naturel qu’elle soit mauvaise
-puisqu’elle n’a pour se consoler, ni modestie, ni résignation.
-
-Puis l’Espagnol envisagea non sans alarme les conséquences des malheurs
-de ce matin.
-
---L’entrepreneur mort... l’ingénieur en chef en fuite... Il faudra
-suspendre les travaux... La construction de la digue va subir un retard
-et les crues arriveront avant qu’elle soit achevée. Quelle situation!
-Il faut nous rendre à Buenos-Ayres et provoquer des décisions rapides.
-
-Pendant une grande partie de la nuit ses préoccupations l’empêchèrent de
-s’endormir.
-
-Le lendemain matin, Watson monta à cheval, mais au lieu de se diriger
-vers les chantiers des canaux, il prit le chemin de l’_estancia_ de
-Rojas. Tant que le gouvernement n’aurait pas envoyé un nouveau directeur
-chargé d’achever la construction de la digue, les travaux entrepris par
-Robledo seraient inutiles; il était prudent de les suspendre.
-
-Arrivé près de l’_estancia_, il voulut descendre de cheval pour ouvrir
-une _tranquera_, sorte de claie formée de gros bâtons qui servait de
-porte à la clôture. Mais il aperçut tout contre elle un petit métis
-joufflu d’une dizaine d’années, aux yeux veloutés d’antilope, au teint
-brillant couleur chocolat clair, qui le regardait en souriant, un doigt
-dans le nez.
-
---Le patron est parti comme une bombe ce matin... dit-il, on nous a volé
-une vache hier au soir.
-
-Mais Richard l’interrogea sur un point qui l’intéressait bien davantage.
-
---Et ta petite patronne, _Cachafaz?_
-
-L’enfant qu’on appelait _Cachafaz_[25] à cause de ses espiègleries
-retira son index de la narine, où il l’avait fourré et montra la plaine.
-
---Elle vient de partir tout de suite, tout de suite... Vous la trouverez
-par là, tout près.
-
-Et son doigt montrait toute l’étendue de l’horizon. Watson comprit que
-pour l’ami _Cachafaz_, enfant du désert, «tout de suite, tout de suite»
-signifiait une heure, peut-être même deux ou trois, et par «là tout
-près» environ deux ou trois lieues.
-
-Mais il voulait voir Celinda, il était décidé à la chercher et, se
-fiant à son étoile, il se lança au galop dans la plaine.
-
-Ce que le petit métis ne dit pas c’est que la petite patronne était
-malade, de l’avis de sa mère, vieille Indienne qui était venue remplacer
-Sébastienne comme première servante de l’_estancia_, mais qui n’avait ni
-la bonne humeur ni l’activité de la métisse. Un cigare du Paraguay
-pendait continuellement au bout de ses lèvres bleuâtres et dégouttantes
-de nicotine, et quand don Carlos était absent elle se servait pour boire
-du _maté_ de la calebasse ouvragée et du chalumeau d’argent du patron
-lui-même. Les gens de l’_estancia_ éprouvaient pour la mère de
-_Cachafaz_ un respect superstitieux. On la croyait sorcière et on
-supposait qu’elle entretenait des rapports cachés avec les esprits qui
-hurlent et tourbillonnent dans les colonnes de sable hautes comme des
-tours que l’ouragan soulève sur le plateau. L’Indienne, qui avait
-remarqué la mélancolie de Celinda et surpris plusieurs fois ses larmes,
-secouait la tête comme si ces constatations eussent confirmé son
-opinion.
-
---Il n’y a pas de doute, fillette, vous êtes malade et je connais votre
-maladie.
-
-Un de ses ancêtres avait été un grand magicien à l’époque où les Indiens
-étaient seuls maîtres dans ce pays où ils campaient.
-
-Les chefs de tribus l’appelaient quand ils se sentaient malades. Son
-père avait hérité de ce trésor de science, mais il ne lui en avait
-malheureusement transmis qu’une infime partie.
-
---Ce sont les _ayacuyas_ qui vous tourmentent et il faut vous guérir des
-blessures de leurs flèches.
-
-Elle connaissait bien les _ayacuyas_, ces génies indiens si petits que
-douze d’entre eux tenaient sur un ongle, génies armées d’arcs et de
-flèches dont les blessures sont la cause certaine de la plupart des
-maladies.
-
-Elle même, pauvre ignorante ne les avait jamais vus; mais son aïeul et
-son père, les grands _machis_ (sorciers guérisseurs), avaient eu de
-fréquentes relations avec ces diables minuscules. Seuls les indigènes
-les plus savants arrivaient à les connaître. Des médecins _gringos_
-prétendaient les avoir vus également et les avaient appelés dans leur
-langage des microbes, mais que pouvaient-ils savoir!
-
-Quand ils n’avaient plus de flèches pour blesser les hommes ils les
-attaquaient à coup d’ongles et de dents. L’essentiel était de savoir
-extraire en incisant ou en suçant les chairs du malade les éclats de
-flèches, les ongles ou les dents que les diables invisibles avaient
-laissés dans son corps.
-
---Je vous chercherai un _machi_ qui vous guérira, fillette, et vous
-tirera du corps cette tristesse que vous ont donnée les _ayacuyas_. Mais
-que le patron n’en sache rien.
-
-Les remèdes proposés par la mère de _Cachafaz_ faisaient sourire
-Celinda. Lorsqu’elle était lasse de vivre enfermée dans l’_estancia_
-elle prenait son cheval et galopait sans but dans la plaine. Elle ne
-s’habillait plus en garçon; elle avait pris en horreur ce costume qui
-lui rappelait trop de souvenirs. Elle aimait mieux monter en amazone et
-elle oubliait le lasso qui était autrefois son amusement favori.
-
-Elle avait déjà galopé pendant une heure ce matin-là à travers les
-terres de son père, quand elle aperçut sur une hauteur un cavalier
-immobile qui, rapetissé par la distance, semblait un soldat de plomb.
-
-Elle s’arrêta en remarquant que ce cavalier minuscule, qui semblait
-l’avoir reconnue, descendait la pente au galop et se dirigeait vers
-elle. Un instant elle cessa de le voir, puis il reparut considérablement
-agrandi et longeant un bas-fond voisin. C’était certainement Watson. Son
-premier mouvement fut de fuir.
-
-Mais elle se repentit bientôt de cette dérobade qui lui parut une
-lâcheté et elle s’arrêta dans une attitude pleine de dédain.
-
-Arrivé près d’elle, Richard ôta son chapeau en baissant humblement les
-jeux. Il voulait parler, mais il ne trouvait pas ses mots. D’ailleurs
-elle ne lui laissa pas le temps de s’expliquer.
-
---Que cherchez-vous? dit-elle durement. Votre _gringa_ vous a donc
-congédié? Je n’ai que faire des déchets.
-
-Elle fit faire demi-tour à son cheval pour s’éloigner.
-
-Richard voulut l’attendrir et dit d’une voix suppliante:
-
---Celinda, je viens vous témoigner mon repentir... Je viens retrouver ma
-Fleur du Rio Negro.
-
-Le ton d’humilité enfantine que prenait ce solide garçon parut
-l’émouvoir, mais bien vite elle redevint sévère.
-
---Que Dieu vous aide, mon frère, et passez votre chemin; aujourd’hui je
-ne fais pas l’aumône.
-
-Elle se remit en marche, mais elle s’arrêta encore une fois pour
-ajouter, avec une cruauté d’enfant gâtée:
-
---Je n’aime pas les hommes qui demandent pardon. D’ailleurs j’ai juré de
-ne vous revoir que si vous me preniez au lasso... Et vous ne me prendrez
-jamais car vous n’êtes qu’un _gringo_, un maladroit et un ingrat.
-
-Et piquant son cheval elle s’enfuit au grand galop non sans avoir
-adressé à Richard une grimace méprisante. La cruelle façon dont
-l’amazone l’avait quitté laissa tout honteux le jeune homme et lui
-enleva l’envie de la poursuivre. Mais son orgueil se révolta et il
-résolut de la rattraper pour lui montrer qu’il n’était pas si maladroit
-qu’elle le croyait.
-
-Tous deux se mirent à évoluer dans les terres de _l’estancia_, à se
-poursuivre en escaladant les hauteurs et en plongeant dans les
-bas-fonds. De temps en temps Celinda, qui avait toujours une grande
-avance sur son poursuivant, retenait la course de son cheval comme pour
-se laisser atteindre par Watson; mais quand il était tout proche elle
-repartait au grand galop et l’insultait en lui lançant les mots que les
-_gauchos_ avaient autrefois inventés pour se moquer des Européens,
-ignorants des usages du pays et médiocres cavaliers.
-
---_Gringo chapeton_[26], cavalier de paille qui ne tient même pas à
-cheval!
-
-Richard portait au pommeau de sa selle un lasso de corde que la Fleur du
-Rio Negro lui avait donné autrefois. Tout en galopant il le déroula et
-il le lançait vers elle à chaque fois qu’il pouvait l’approcher. Le
-lasso retombait dans le vide, bien loin de Celinda qui soulignait
-d’ironiques éclats de rire la maladresse de l’ingénieur; mais peu à peu
-son rire changea d’accent, se fit de plus en plus joyeux; le mépris
-qu’elle éprouvait pour son maladroit ami semblait avoir fait place à une
-franche gaîté. Watson riait lui aussi car il pressentait que cette joie
-commune les réunissait plus rapidement que l’inutile lasso.
-
-Dans leur évolutions, ils se rapprochaient de _l’estancia_. Celinda fit
-franchir à son cheval une barrière de troncs et disparut. Watson ne put
-obliger le sien à sauter de même et dut faire un large détour pour
-entrer par la _tranquera_ ouverte.
-
-Il s’avança alors avec une lenteur calculée jusqu’à la maison de
-_l’estanciero_, il espérait que quelqu’un viendrait l’interroger.
-Celinda demeurait invisible et il n’osait se présenter à la porte,
-craignant d’être fort mal reçu par la fille de Rojas.
-
-Avec un à propos providentiel le petit _Cachafaz_ surgit à nouveau
-contre les pattes de son cheval.
-
---Demande à mademoiselle Celinda si je puis entrer pour la saluer.
-
-Le petit lutin s’éloigna en grattant sous sa chemise lâche le gros
-bouton qui saillait sur sa panse couleur chocolat. Il revint peu de
-temps après et annonça à Watson de sa petite voix chantante et mielleuse
-d’Indien:
-
---Ma petite patronne vous fait dire de partir: elle ne veut plus vous
-voir parce que vous êtes... parce que vous êtes trop laid.
-
-Et _Cachafaz_ se mit à rire de ses propres paroles tandis que Watson
-regardait tristement du côté de la maison. Enfin, le jeune homme fit
-faire demi-tour à son cheval et s’éloigna un peu rasséréné par la
-résolution qu’il venait de prendre.
-
---Je reviendrai demain, se dit-il, je reviendrai tous les jours jusqu’à
-ce qu’elle me pardonne.
-
-Hélène passa la soirée seule dans la grande salle de sa maison. A
-plusieurs reprises elle prit un livre, mais ses yeux glissaient sur les
-pages sans qu’elle comprît le sens d’une seule ligne.
-
-Elle demeura longtemps pensive sur le sopha à fumer des cigarettes. Puis
-elle vint se placer près d’une fenêtre et regarda à travers les vitres
-la rue centrale de manière à ne pas être vue de l’extérieur.
-
-En réalité, elle risquait seulement d’être vue par les deux agents de
-police que don Roque avait placés près de la maison pour empêcher les
-rassemblements de se former comme la veille. Les gens semblaient avoir
-oublié pour le moment l’ancienne maison de Pirovani. Personne ne
-s’arrêtait plus devant elle et les précautions du commissaire étaient
-bien inutiles. D’ailleurs beaucoup d’ouvriers de la digue étaient allés
-à Fort Sarmiento pour assister aux obsèques de l’entrepreneur. Les
-autres se trouvaient au magasin du _Gallego_, ou formaient aux abords
-du village des groupes où l’on se demandait avec vivacité si vraiment
-les travaux allaient être suspendus, ce qui laisserait tout le monde
-sans ouvrage.
-
-Certains, les plus optimistes, se figuraient que le premier train
-amènerait un nouvel ingénieur en chef, comme s’il eût été impossible au
-gouvernement de Buenos-Ayres de vivre un jour de plus si les travaux
-n’étaient immédiatement repris. Le _Gallego_ et d’autres Espagnols
-engageaient des paris et soutenaient que leur compatriote don Manuel
-Robledo, qu’ils honoraient comme une gloire nationale, serait le nouveau
-directeur désigné.
-
-De vieux journaliers qui avaient prêté leurs bras à toutes les
-entreprises de l’Etat haussaient les épaules avec résignation.
-
---La charrette est embourbée, vous verrez le temps qu’il faudra pour la
-faire rouler à nouveau.
-
-Cependant, Hélène, debout près de la fenêtre contemplait la rue déserte
-et repassait dans son esprit toutes les difficultés de la situation.
-Pirovani mort; l’autre en fuite; la maison qu’elle occupait sans
-propriétaire certain. Elle pensa aussi à ce que devait dire Robledo et
-au brusque éloignement de Watson, l’homme qui lui inspirait le seul
-sentiment qui donnât quelque intérêt à l’existence monotone qu’elle
-menait ici. Peut-être, à cette heure même, Richard était-il à la
-recherche de cette petite fille qui avait tenté de la frapper de sa
-cravache.
-
-Jamais, au cours de son existence si diverse qu’elle était seule à
-connaître entièrement, elle ne s’était vue dans une situation aussi
-difficile. Jusqu’à cette multitude hétérogène, où plus d’un individu
-avait laissé en Europe un passé chargé de crimes, qui osait lui adresser
-des réprimandes et forçait les autorités de la Presa à la faire garder
-par ces deux hommes qu’elle voyait de sa fenêtre appuyés sur leurs
-sabres. C’est pour se trouver dans cette situation qu’elle avait passé
-l’Océan et qu’elle était venue s’installer dans ce pays presque sauvage!
-
-Dans les moments les plus angoissants de son existence elle avait
-toujours trouvé un remède; mais comment continuer à vivre à la Presa?
-Pirovani mort, il lui faudrait abandonner cette maison, et personne ne
-viendrait plus l’admirer, ni s’efforcer de lui être agréable. Il ne
-restait que Robledo, un ennemi. Il restait bien aussi Watson, mais il
-avait tant changé!
-
-Elle se rappela l’idée qu’elle avait caressée pendant ces derniers
-jours, alors que le jeune homme était le compagnon de ses promenades.
-Elle abandonnerait Torrebianca, ce naufragé incapable de regagner la
-rive, et s’en irait par le monde avec Watson. Mais ce fut pour se
-convaincre que cette solution était désormais impossible, et une fièvre
-de haine la saisit.
-
-Richard s’était écarté d’elle pour toujours. Elle n’en pouvait plus
-douter depuis qu’elle lui avait parlé de sa fenêtre la veille. Peut-être
-pourrait-elle le reprendre facilement si seulement elle le voyait en
-tête à tête; mais l’autre semblait pressentir le danger, il lui avait
-dit d’un ton qui ne laissait aucun doute sur sa résolution, qu’il ne la
-reverrait que dans une autre maison et en présence de son mari. Hélène
-ignorant l’entrevue de Watson et de Canterac ne pouvait attribuer ce
-brusque revirement qu’à l’influence de Celinda.
-
-«Elle me l’a repris, pensa-t-elle. Cette fille sauvage m’a barré la
-seule route qui me fût encore ouverte. Oh! comme je la hais!»
-
-Tandis que se continuaient ses réflexions, elle se sentait agitée par
-deux ordres contraires de pensées, qui semblaient partager sa conscience
-en deux personnalités distinctes.
-
-L’image de Watson la réconfortait encore pendant ces moments d’angoisse.
-C’était lui l’homme jeune, le maître irrésistible qui s’impose à l’heure
-du crépuscule aux femmes habituées à se jouer cruellement et froidement
-du désir des hommes. Les hommes, elle les avait recherchés autrefois par
-ambition ou par cupidité; mais maintenant elle ne pouvait se passer de
-Watson. Elle ne le désirait plus seulement parce qu’il était capable de
-la faire sortir de cette situation critique, elle le désirait pour
-lui-même; parce qu’il était la jeunesse et la force naïve, tout ce qui
-peut servir de soutien à une existence lassée. En outre, la jalousie la
-torturait, une jalousie de femme orgueilleuse et vieillie qui se voit
-arracher le dernier espoir d’être heureuse par une rivale qui pourrait
-presque être sa fille.
-
-Et tout en subissant cette torture il lui fallait se préoccuper de la
-tragique situation où l’avait mise la rivalité d’amour de deux hommes
-qui l’avaient désirée, et se défendre aussi de la haine de tout un
-village.
-
-«Que faire? pensa-t-elle. Ah! où me suis-je laissée prendre?»
-
-De petits coups frappés à la porte de la salle la troublèrent dans ses
-pensées. Sébastienne entra d’un air timide et embarrassé, en tournant
-dans ses doigts un bout de son tablier. En même temps elle souriait en
-regardant sa maîtresse et semblait chercher des mots pour donner corps à
-la demande qu’elle était venue présenter.
-
-Hélène l’encouragea à parler et la métisse dit alors résolument:
-
---J’étais au service du feu don Pirovani et comme il n’est plus là, pour
-le motif que nous savons tous, il faut que je parte.
-
-Hélène s’étonna fort de cette décision. Elle pouvait rester; sa
-maîtresse était satisfaite de son service. La mort de l’Italien ne
-l’obligeait nullement à partir. Il fallait bien qu’elle servît quelque
-part et Hélène préférait que ce fût chez elle. Mais la métisse s’obstina
-et secoua la tête:
-
---Il faut que je parte. Si je reste, j’ai des amies capables de
-m’arracher les yeux. Merci bien! Je tiens à vivre en paix avec les
-miens... et, pourquoi ne pas le dire? Madame ne compte pas beaucoup de
-sympathies dans le pays.
-
-Après ces mots, Hélène ne jugea pas prudent de continuer la conversation
-et elle se contenta d’approuver avec tristesse.
-
---Si vous avez peur de rester ici!
-
-Cette tristesse émut Sébastienne.
-
---Je resterais bien volontiers; Madame me plaît beaucoup et ne m’a
-jamais fait de mal... Mais les gens sont comme ils sont et moi, pauvre
-femme, je ne vais pas me battre avec toutes celles de la Presa. Si je
-puis servir madame en quelque autre chose, qu’elle me le dise...
-
-Elle se retira enfin après avoir insisté sur son désir d’être utile à
-Hélène et sur le chagrin qu’elle éprouvait de quitter son service. Elle
-était près de la porte quand, pour répondre à la marquise qui lui
-demandait où était son mari, elle se retourna.
-
---Je ne sais pas. Il est sorti ce matin et n’est pas encore rentré;
-peut-être est-il allé à Fort-Sarmiento avec don Moreno pour
-l’enterrement de mon pauvre patron.
-
-Restée seule, Hélène commença à s’inquiéter de son mari, cette figure
-oubliée prit à ses yeux une importance nouvelle. Elle était habituée à
-le considérer comme un être sans volonté, toujours prêt à accepter
-toutes ses idées et à croire ce qu’elle voulait qu’il crût. Mais le
-dernier épisode de sa vie n’était pas sans relief!
-
-Dans une grande capitale il aurait eu de moindres proportions, mais,
-ici, dans ce village, où les événements extraordinaires étaient rares,
-et face à cette foule d’aventuriers toujours prêts à insulter les gens
-d’une classe plus élevée!
-
-Son inquiétude s’accrut lorsqu’elle pensa que Torrebianca découvrirait
-peut-être la vraie raison du combat à mort qu’il avait lui-même dirigé.
-
-Elle repassa dans son esprit tout ce qu’elle avait pu remarquer chez son
-époux depuis la veille. Rentré chez lui, Frédéric lui avait raconté la
-triste fin du duel, mais avec certains ménagements, comme s’il eût
-redouté de lui causer une émotion en lui apprenant la nouvelle. Puis, le
-soir, il n’avait plus semblé le même homme.
-
-Il avait évité de lui parler, ne lui avait répondu que par monosyllabes;
-par deux fois elle avait surpris son regard fixé sur elle avec une
-expression qu’elle ne lui avait jamais vue. Agacé par la curiosité de la
-foule, Torrebianca avait fermé la fenêtre puis s’était réfugié dans sa
-chambre pour n’en sortir que le lendemain matin de très bonne heure,
-avant qu’elle-même fût éveillée. Le jour touchait à sa fin et il n’était
-pas encore de retour. Que devait-elle penser de tout cela?
-
-Mais son inquiétude ne tarda pas à s’évanouir. Elle était si habituée à
-dominer complètement son mari qu’elle finit par trouver absurdes ses
-soupçons et ses craintes. D’ailleurs, même si ces inquiétudes étaient
-pleinement justifiées, elle réussirait bien à le calmer et à le
-convaincre comme tant d’autres fois.
-
-L’apparition d’un passant qui marchait lentement le long de la maison en
-regardant les fenêtres lui fit oublier son mari. C’était _Manos Duras_.
-Une heure auparavant, alors qu’elle était comme maintenant debout devant
-la fenêtre, elle avait cru par deux fois voir le _gaucho_ au coin d’une
-ruelle voisine. Le rude cavalier passait à pied, à travers le village,
-comme un travailleur un jour de repos. Il distingua la forme de la
-marquise derrière les rideaux et la salua en ôtant son chapeau, tandis
-qu’un sourire découvrait ses dents de loup.
-
-C’était le premier salut souriant qu’eût reçu Hélène depuis la mort de
-Pirovani. Elle devina que cet homme était le seul admirateur qui lui
-restât, et cela lui parut si comique qu’elle en rit presque.
-
-Dorénavant elle n’aurait plus d’autre amoureux qu’un _gaucho_ aux
-trois-quarts bandit.
-
-Pensive, le front contre les vitres, elle regarda l’avenue déserte.
-_Manos Duras_ avait disparu dans la ruelle voisine et les deux policiers
-eux-mêmes, jugeant leur faction inutile, s’étaient éloignés dans la
-direction du bar.
-
-De nouveau coups discrets de Sébastienne se firent entendre à la porte
-de la salle. Elle entra avec plus de résolution que tout à l’heure, mais
-elle parla à voix basse avec un sourire confidentiel.
-
---Monsieur est-il rentré? demanda Hélène.
-
---Non, c’est pour autre chose... J’étais dans la basse-cour il n’y a
-qu’un instant quand ce _gaucho_ qu’on appelle _Manos Duras_ s’est
-présenté à la porte de derrière et m’a dit:
-
-Elle réfléchissait pour se rappeler exactement les paroles de _Manos
-Duras_.
-
---Va dire à ta patronne que je ne lui tourne pas le dos comme beaucoup
-d’autres et qu’elle sera toujours la même pour moi, parce que je suis de
-ceux qui se brisent mais ne plient pas.
-
-Voilà ce que m’a dit _Manos Duras_ pour que je le répète à Madame.
-
-Hélène sourit en entendant ces déclarations. Pauvre homme! Et on le
-traitait de bandit!... Pour elle il était en ce moment la figure la plus
-séduisante du pays, le seul homme d’honneur qui osât lui offrir son aide
-et faire front contre la populace.
-
-Quand la métisse fut sortie, Hélène resta à la fenêtre pour voir défiler
-les passants dont le nombre augmentait avec la chute du jour. Elle
-s’éloigna des vitres quand survinrent quelques groupes d’ouvriers à
-cheval; d’autres suivirent dans des voitures louées à Fort Sarmiento.
-Ils revenaient certainement de l’enterrement de l’entrepreneur. Avant de
-disparaître, tous regardaient furtivement la maison.
-
-Il faisait presque nuit quand elle vit passer, seul, un cavalier qui
-baissait obstinément la tête. C’était Richard Watson. Elle comprit à son
-costume couvert de poussière et à l’aspect de son cheval qu’il ne
-revenait pas comme les autres de l’enterrement. Il avait sans doute
-passé la journée dans les champs, à l’_estancia_ de Rojas peut-être, et
-il avait erré près du fleuve en compagnie de l’écuyère à la cravache.
-
-«Et moi, je suis là, pensa-t-elle, enfermée comme une bête féroce pour
-échapper aux insultes d’une populace injuste!... Et l’on s’étonne que
-les femmes deviennent mauvaises!»
-
-Elle demeura immobile, les yeux mi-clos, tandis que les ombres du
-crépuscule surgissant des coins de la pièce venaient peu à peu se
-rejoindre au centre et l’enténébrer toute. Seule une faible clarté
-extérieure donnait une légère fluorescence bleue aux vitres sur
-lesquelles se détachait la silhouette immobile d’Hélène.
-
-Il faisait nuit noire quand elle se décida à appeler Sébastienne qui,
-devinant son désir, répondit:
-
---J’apporte la lampe!
-
-Elle entra portant une grande lampe à pétrole qu’elle posa sur la table
-au milieu de la salle.
-
-Elle allait se retirer, croyant n’avoir plus rien à faire, quand la
-maîtresse la retint.
-
---Savez-vous où peut se trouver en ce moment ce _Manos Duras_ dont vous
-m’avez parlé tout à l’heure?
-
-La métisse, toujours prête au bavardage, entama, avant de répondre avec
-précision, un long préambule. _Manos Duras_ vagabondait partout en ce
-moment avec ses amis de la Cordillère qu’il avait logés dans son
-_rancho_, des gens peu recommandables qui ne craignaient même pas Dieu.
-Qui savait ce qu’ils pouvaient bien manigancer!... Il lui avait dit
-aussi, pendant leur entretien à la porte de la basse-cour, qu’il allait
-peut-être partir pour un long voyage; «c’est pourquoi il s’était permis
-de venir déranger Madame pour savoir si elle n’avait rien à lui
-ordonner».
-
---Je crois, termina-t-elle, que s’il n’est pas encore rentré à son
-_rancho_, je mettrai la main dessus chez le _Gallego_.
-
---Allez le chercher, dit Hélène, et prévenez-le de ma part de se trouver
-à dix heures précises devant la maison... C’est tout. Mais avertissez-le
-habilement, sans que personne s’en aperçoive.
-
-Sébastienne, qui avait eu l’air de ne pas bien comprendre les premiers
-mots tant elle avait éprouvé de surprise, cessa de s’étonner quand sa
-maîtresse lui eut recommandé d’être discrète, et affirma avec énergie
-que la patronne pouvait dormir sur ses deux oreilles, qu’elle ferait la
-commission avec sa prudence habituelle.
-
-Elle sortit de la maison et se hâta vers le cabaret. Si elle n’y
-trouvait pas le _gaucho_ c’est qu’il aurait quitté le village.
-
-Devant la porte de l’établissement elle s’arrêta pour jeter un coup
-d’œil à l’intérieur. C’était l’heure du dîner, la pratique était rare.
-La plupart des clients étaient chez eux, assis à leur table, et ce
-n’était que dans une heure qu’ils reviendraient se grouper autour du
-comptoir. Un vieux _gaucho_ raclait une guitare en regardant la panse
-d’un des caïmans suspendus au plafond.
-
-Les trois hôtes de _Manos Duras_ écoutaient avec attention. Ce dernier,
-assis sur un crâne de cheval, le dos au mur, fumait d’un air pensif.
-Comme le patron du bar était absent, Fritérini imitait derrière le
-comptoir les allures du propriétaire, et lisait avec ravissement un
-vieux journal italien tout crasseux.
-
-Averti par une toux discrète, _Manos Duras_ leva les yeux et vit à la
-porte la métisse lui faire signe de sortir. Derrière le cabaret,
-Sébastienne lui fit sa commission d’une voix mystérieuse, et, tout en
-parlant, elle porta à plusieurs reprises son doigt à ses lèvres. En
-outre elle cligna de l’œil pour que l’autre «ne la prît pas pour une
-bête» et pour lui laisser entendre qu’elle savait très bien pourquoi on
-l’avait envoyée l’avertir.
-
-Quand la métisse fut partie, _Manos Duras_ ne rentra pas tout de suite
-dans le bar. Il préféra demeurer seul dans l’ombre pour mieux savourer
-sa satisfaction. Sa joie était mêlée d’un étonnement profond. Comment
-aurait-il pu s’imaginer, tandis qu’il rôdait autour de la demeure de la
-belle dame, que celle-ci allait le prier de venir la voir seule ce soir
-même?
-
-En proposant ses services à Sébastienne dans la cour de la maison, il
-avait suivi l’élan d’une façon de générosité. Il voulait apparaître à la
-marquise comme différent des autres habitants de la Presa, et il avait
-offert sa protection sans espoir de la voir accepter... Et quelques
-heures après, elle l’envoyait chercher. Que voulait-elle lui demander?
-
-Mais il chassa bientôt les incertitudes qui commençaient à troubler sa
-joie et il se raffermit dans son orgueil viril. Il n’était qu’un
-sauvage, mais il était un homme autant que les autres, mieux que les
-autres même puisque tous le redoutaient... et ces _gringas_ venues de
-l’autre monde ont parfois de telles fantaisies!... Il finit par sourire
-avec fatuité.
-
---C’est bien ce que je disais, pensa-t-il, l’une vaut l’autre!... Toutes
-les mêmes!
-
-Et il revint s’asseoir au cabaret au milieu de ses amis, attendant
-l’heure.
-
-Cependant Robledo et Watson achevaient leur repas; ils entendirent
-frapper à leur porte.
-
-L’Espagnol s’étonna un peu de voir entrer Torrebianca en costume de
-ville noir et cravate de deuil, mais si couvert de poussière que ses
-vêtements semblaient gris et sa tête et ses moustaches complètement
-blanches.
-
---Je viens d’enterrer le pauvre Pirovani à Fort Sarmiento... Moreno m’a
-ramené dans sa voiture.
-
-Robledo l’invita à s’asseoir à table.
-
---Tu peux dîner ici si tu ne veux pas rentrer tout de suite chez toi.
-
-Torrebianca secoua la tête.
-
---Je ne rentrerai pas chez moi.
-
-Il prononça ces mots avec une telle énergie que Robledo se mit à le
-regarder fixement. Il était en proie à une excitation qui faisait
-trembler ses mains et brouillait ses mots.
-
---J’ai mangé un peu avec Moreno avant de partir... Mais je dînerai de
-nouveau... Ah! la mort! Pauvre Pirovani! Je voudrais aussi boire un peu.
-
-Bien qu’il prétendît avoir faim, il toucha à peine aux divers plats que
-lui présenta la servante. Par contre il but beaucoup de vin,
-machinalement, sans savoir au juste ce qu’il buvait.
-
-L’Espagnol avait cru percevoir, depuis l’entrée de son ami, une odeur de
-genièvre. Moreno et lui avaient sans doute bu quelques verres de liqueur
-avant de prendre le chemin du retour. C’était pour cela peut-être que
-Torrebianca se montrait nerveux, car il n’avait pas l’habitude des
-boissons alcooliques.
-
-Watson, qui avait fini de dîner, remarqua que le nouveau venu le
-regardait avec insistance comme pour lui faire entendre que sa présence
-le gênait.
-
---Moreno est resté chez lui? demanda-t-il.
-
-Et il partit en prétextant qu’il avait besoin de parler à l’employé et
-d’apprendre ce qu’il avait l’intention d’écrire au Gouvernement pour lui
-exposer la nécessité de reprendre des travaux.
-
-Quand Robledo et Torrebianca furent seuls, le marquis sembla devenu un
-autre homme. Son excitation tomba, il abaissa son regard et l’Espagnol
-crut le voir s’affaisser sur son siège comme une masse molle qui
-s’écroule faute de soutien. Toute l’énergie factice qu’il devait à
-l’alcool était brusquement tombée et le Torrebianca que Robledo avait
-devant lui n’était plus comparable qu’à une enveloppe de baudruche
-subitement dégonflée.
-
---Il faut que tu m’écoutes, dit-il en levant sur son ami des yeux
-humiliés et suppliants. Tu es le seul appui qui me reste au monde, le
-seul être qui m’aime... et c’est pour cela que tu me dois la vérité.
-Aujourd’hui, pendant l’enterrement du malheureux Pirovani, je n’ai pensé
-qu’à une chose: «Il faut que je voie Robledo; il me dira ce que je dois
-penser de tout cela». Mais je ne t’ai pas dit encore ce qu’est «tout
-cela»: c’est ce que je remarque autour de moi depuis hier, les regards
-des gens, les gestes hostiles, les injures que je crois deviner et que
-je ne peux croire ensuite avoir devinées... Ah! tout cela est si
-affreux!
-
-Toujours plus découragé et plus lamentable, Torrebianca appuya son front
-dans ses mains; Robledo voulut lui dire quelques mots pour lui rendre un
-peu d’énergie, mais il l’interrompit.
-
---Tu parleras tout à l’heure. Je veux que tu écoutes d’abord des choses
-que tu ne sais pas ou que tu as oubliées, depuis que je te les ai dites.
-Mais avant tout, il faut que je te pose une question. Crois-tu que ma
-femme me trompe?
-
-Ces mots prirent au dépourvu l’Espagnol qui demeura quelques secondes
-sans tenter de répondre. Son ami sembla soudain craindre qu’il ne
-répondît et pour l’en empêcher il se mit à raconter sa propre histoire
-depuis le jour de sa rencontre avec Hélène.
-
-Robledo l’avait entendue en partie lors de son séjour à Paris; ils
-s’étaient connus à Londres, elle était d’une noble famille russe et son
-mari avait occupé une haute dignité à la cour des tsars. Mais le ton du
-narrateur était maintenant tout différent et Torrebianca semblait douter
-de ce passé qu’il avait toujours admis sincèrement jusque-là et qu’il
-étalait avec fierté.
-
-En outre, ne se bornant plus aux traits généraux de cette histoire, il
-révélait à son ami de nouveaux épisodes. Les choses du passé semblaient
-avoir pris pour lui un relief nouveau et il remarquait des détails qu’il
-avait négligés autrefois. Il avait toujours reçu dans sa maison un ami
-intime, un ami favori de sa femme à qui elle montrait la plus grande
-confiance et qu’elle affirmait avoir connu au temps où elle vivait dans
-sa noble famille avant son premier mariage. Deux fois le marquis s’était
-battu en duel pour sa femme que des gens habitués jusque-là à fréquenter
-ses salons s’étaient mis brusquement à calomnier. Il ne pouvait se
-rappeler sans remords un de ses amis qu’il avait gravement blessé au
-cours d’un de ces combats.
-
---Je t’ai raconté, continua-t-il, toute notre histoire, tout ce que je
-sais de certain sur la vie de cette femme. Tout le reste, c’est elle qui
-me l’a dit et je ne sais plus si je dois la croire... J’ai même des
-doutes sur sa nationalité et son nom. Je lui ai confié avec franchise
-tout mon passé et peut-être en échange ne m’a-t-elle raconté que des
-mensonges.
-
-De nouveau, il regarda Robledo avec angoisse, espérant encore que son
-ami lui conseillerait d’ajouter foi aux récits de sa femme. On eût dit
-un naufragé cherchant un objet solide pour s’y cramponner. Mais Robledo
-eut un geste ambigu et baissa la tête.
-
---Depuis quelques heures, ajouta Torrebianca, il me semble que je vois
-les choses avec d’autres yeux. Oh! les regards cruels de cette pauvre
-engeance, quand hier j’ai ouvert ma fenêtre!... Et aujourd’hui pendant
-l’enterrement, quel supplice! Moi qui n’ai jamais craint personne, je
-n’ai pu soutenir le regard hostile ou moqueur de tous ces ouvriers... Le
-pauvre Moreno m’a entraîné à l’écart plusieurs fois ou s’est mis à
-parler très fort pour m’empêcher d’entendre les commentaires qu’on
-faisait derrière moi. Il ignore que j’ai deviné les efforts qu’il
-faisait pour m’éviter des ennuis... Je me suis senti si abandonné
-qu’après avoir pensé à toi, j’ai pensé à ma mère, comme un enfant. Elle
-qui s’est privée de tout pour que son fils pût conserver intact
-l’honneur de ses ancêtres!... Et à la fin, son fils est devenu la risée
-d’un campement d’émigrants, dans un coin sauvage de la terre... Quelle
-honte!
-
-Il porta ses mains à ses yeux comme pour les préserver de visions trop
-cruelles et il demeura dans cette position quelque temps. Puis il releva
-la tête et demanda anxieusement:
-
---Toi, qui es mon seul ami, toi qui as vu de près mon existence à Paris,
-dis-moi si tu crois que Fontenoy était l’amant de ma femme?
-
-L’Espagnol eut un nouveau geste d’incertitude; comment répondre?
-Torrebianca, d’une voix que l’agonie serrait de plus en plus, demanda
-encore:
-
---Et ces deux hommes, crois-tu que c’est pour Hélène qu’ils se sont
-battus hier?
-
-Robledo ne fit même pas le geste vague de tout à l’heure; il se contenta
-de baisser les yeux. Ce silence parut au marquis une réponse
-affirmative et désespéré, il dit en cachant à nouveau son visage entre
-ses mains:
-
---Et c’est moi, le mari, qui ai dirigé le combat où ils s’entre-tuaient!
-
-Il y eut un long silence. Le marquis cachait toujours son visage entre
-ses mains, tandis que Robledo le regardait avec pitié. Soudain, il se
-dressa et dit lentement en se frottant les paupières:
-
---Je ne puis rester ici, je ne pourrais pas affronter sans honte le
-regard de tous ces gens... Je ne puis non plus partir avec elle, elle ne
-me prendrait plus à de nouveaux mensonges. Je la regarderai bien en
-face, je verrai la fausseté de ses yeux et de son sourire et je la
-tuerai... Je suis sûr que je la tuerai.
-
-Son ami crut le moment venu de lui donner un conseil.
-
---Oublie cette femme et pour le moment essaye de trouver le repos.
-Demain nous chercherons le meilleur moyen de te délivrer d’elle. Tu vas
-commencer par passer la nuit ici. Je réfléchirai à ce que nous avons à
-faire. Elle s’en ira, je ne sais pas encore comment nous réussirons à
-l’éloigner; mais elle s’en ira et tu resteras avec moi.
-
-Il passa son bras derrière le dos de Torrebianca et le caressa
-paternellement; le marquis cachait toujours son visage.
-
-Il détestait maintenant sa femme, mais il éprouvait en même temps un
-inexplicable malaise à la pensée qu’il allait se séparer d’elle sans
-retour.
-
-
-
-
-XVI
-
-
-Tourmentée par sa curiosité de femme, la métisse attendit avec
-impatience l’heure du rendez-vous.
-
-Elle se trouvait dans la cuisine de la maison, située dans un hangar
-ouvert sur la cour. Elle avait sur sa table un réveille-matin et
-plusieurs fois, elle en approcha la lampe pour savoir l’heure. Un peu
-avant dix heures elle quitta ses souliers, traversa la cour pieds nus et
-s’engagea finalement sur une des galeries extérieures.
-
-Elle parvint ainsi en étouffant le bruit de ses pas à l’angle du
-bâtiment le plus voisin de la fenêtre de la chambre d’Hélène. Puis elle
-s’assit sur le plancher et se tapit pour écouter sans être vue.
-
-Au bout d’un instant elle aperçut dans l’ombre _Manos Duras_ qui
-s’approchait de la maison. Elle le vit quitter ses éperons, les serrer
-dans sa ceinture et monter avec précaution les marches du perron.
-Presque aussitôt, la fenêtre de la chambre s’ouvrit; Hélène parut et fit
-signe au nouveau venu de parler à voix basse. Sébastienne tendit
-l’oreille, mais la fenêtre était si loin qu’elle ne put, en concentrant
-son attention, que saisir quelques mots isolés.
-
-Encore étaient-ils prononcés d’une voix si faible qu’elle ne put être
-certaine de les avoir exactement perçus. Elle crut entendre «Celinda» et
-«Fleur du Rio Negro». Mais elle pensa bientôt qu’elle était le jouet
-d’une illusion de ses sens. Comment sa petite patronne d’autrefois
-serait-elle mêlée aux affaires de ces gens-là?
-
-En avançant la tête au coin de la maison elle parvenait à voir _Manos
-Duras_ et la marquise. Le _gaucho_ l’écoutait avec des signes
-approbateurs ou bien, s’il parlait, c’était en phrases brèves, en
-appuyant sur les mots avec des gestes affirmatifs. A un certain moment,
-il essaya même de prendre la main d’Hélène, mais elle se rejeta en
-arrière avec une brusquerie qui laissait voir à la fois sa répugnance et
-son orgueil. Immédiatement elle sembla se repentir et dit à voix plus
-haute sur un ton de promesse:
-
---Nous reparlerons de cela demain ou un autre jour; quand vous aurez
-accompli la mission que je vous ai donnée. Vous connaissez nos
-conventions.
-
-Et elle se sépara de lui avec des mines coquettes tout en prenant bien
-soin de se maintenir hors de la portée de ses mains.
-
-Le _gaucho_ voyant la fenêtre se fermer descendit l’escalier et, arrivé
-dans la rue, s’arrêta:
-
-Sébastienne qui s’était levée pour mieux le voir crut l’entendre
-murmurer avec un accent joyeux:
-
---Au lieu d’une, j’en aurai deux.
-
-Mais cette fois encore, elle n’était pas sûre d’avoir bien entendu. Elle
-finit par regagner à travers la cour le réduit où elle avait son grabat,
-quelque peu déçue par les maigres résultats de sa surveillance.
-
-Une chose cependant s’était fixée dans sa mémoire et l’empêchait de
-trouver le sommeil. Les deux interlocuteurs avaient-ils vraiment
-prononcé le nom de mademoiselle Rojas?
-
-A plusieurs reprises, elle se demanda encore: «Qu’est-ce que ces gens
-pouvaient bien dire de ma fillette?»
-
-Robledo lui aussi passa une nuit agitée. Il avait installé Torrebianca
-dans la chambre qu’il avait déjà occupée avec sa femme lors de son
-arrivée à la Presa. Epuisé par les émotions de la journée, le marquis
-avait enfin consenti à rester chez son ami.
-
-Deux fois, l’Espagnol s’éveilla au cours de la nuit et prêta l’oreille
-pour mieux entendre. De la chambre voisine, où se trouvait son ami, lui
-parvenaient des gémissements et des mots prononcés à demi.
-
---Frédéric, as-tu besoin de quelque chose?
-
-Son ami lui répondait alors d’une voix faible et accablée puis
-s’efforçait de demeurer silencieux.
-
-Quand Robledo s’éveilla pour la troisième fois, la lumière du jour
-marquait de lignes claires les fentes de sa fenêtre. Un bruit l’avait
-tiré de son sommeil et l’avait forcé à sauter du lit.
-
-Il entra dans la salle commune qui servait aussi de salle à manger et y
-trouva Watson penché sur une chaise, en train de chausser ses éperons.
-La chaise était tombée et c’est ce bruit qui avait réveillé Robledo. Et
-apercevant son associé, l’Espagnol lui dit avec gaîté:
-
---Comme vous êtes matinal!... Je vous ai pourtant entendu rentrer bien
-tard hier.
-
-Watson, qui semblait triste, se borna à répondre:
-
---Comme nous ne travaillons pas aujourd’hui, je vais galoper un peu dans
-la campagne.
-
-Quand le jeune homme fut parti, Robledo acheva de s’habiller et se mit à
-marcher de long en large dans la salle à manger. A chaque fois qu’il
-passait devant la porte de la chambre occupée par Torrebianca, il était
-tenté d’entrer. Il voulait voir son ami. Un vague pressentiment le
-tourmentait.
-
-«Allons voir comment il a passé la nuit», se dit-il.
-
-Il ouvrit la porte, regarda à l’intérieur de la pièce et fit un geste
-d’étonnement. Il n’y avait personne; le lit, avec ses couvertures en
-désordre, était vide. L’Espagnol demeura tout pensif. Il s’imagina
-d’abord que Frédéric n’ayant pu dormir de la nuit était sorti à l’aube
-pour marcher un peu.
-
-Instinctivement, il se mit à regarder autour de lui et à examiner la
-chambre. Sur la table étaient dispersés des papiers et sur chacun il
-reconnut une ou deux lignes de l’écriture de Torrebianca: des lettres
-commencées que le marquis avait jugé inutile de continuer.
-
-Il prit un des papiers: «Je te suis reconnaissant des efforts que tu as
-faits, mais je ne peux plus...» Sur un autre il lut: «La seule femme qui
-m’ait véritablement aimée, ma mère, est morte. Ah! si j’étais sûr de la
-retrouver!»
-
-Robledo continua l’examen des autres feuilles. Il n’y trouva que
-quelques lignes raturées ou des mots inintelligibles. Torrebianca avait
-essayé d’écrire mais il avait finalement renoncé à cet effort. Il crut
-voir son ami, au milieu de la nuit, jeter sa plume, qu’il venait de
-trouver sur le plancher, et dire avec l’indifférence de celui qui déjà
-croit s’être dégagé des soucis d’ici-bas: «A quoi bon!»
-
-Il demeura pensif, les feuillets à la main. Puis une pensée optimiste
-lui rendit l’espoir. Son ami errait peut-être aux environs du village.
-Ces lettres inachevées étaient la preuve que sa volonté n’était pas bien
-ferme.
-
-Il examina le sol devant la maison et eut un geste de satisfaction en
-distinguant parmi les empreintes fraîches laissées par les sabots du
-cheval de Watson le contour d’un pied humain, celui de son camarade
-sans doute.
-
-Il avait été à l’école des chercheurs de pistes qui tirent profit des
-moindres traces perdues dans le désert. Les pas de Torrebianca le
-conduisirent dans une ruelle ouverte entre sa maison et la maison
-voisine et qui donnait sur la campagne. Mais à la sortie du village il
-perdit la piste au milieu des nombreuses empreintes laissées là par les
-gens qui étaient partis à l’aube.
-
-Instinctivement il marcha vers le fleuve et se mit à le suivre vers
-l’amont. Les eaux glissaient d’un mouvement uniforme sans que le moindre
-objet flottant vînt altérer leur surface. Il finit par se lasser de ces
-recherches que seul un pressentiment guidait et justifiait.
-
-«Frédéric, se dit-il, m’a troublé par le récit de ses malheurs. Pourquoi
-vais-je penser des choses absurdes?... Rentrons à la maison. Mon cœur me
-dit que je l’y trouverai en arrivant. Il doit être allé se promener de
-l’autre côté du village.»
-
-Et il revint à la Presa: mais une angoisse vague l’obligeait à presser
-le pas.
-
-A la même heure, près de l’_estancia_ de Rojas, _Manos Duras_, à l’abri
-de quelques buissons causait avec ses trois compères venus de la
-Cordillère.
-
-Ils avaient mis pied à terre et ils tenaient leurs chevaux par la bride.
-L’un des trois hommes ne portait pas le même costume que ses compagnons
-et ressemblait plutôt à un ouvrier de la Presa qu’à un cavalier des
-champs. _Manos Duras_ lui donnait des explications qu’il écoutait en
-silence avec de légers clignements d’yeux approbateurs. Puis, cet homme
-se mit en selle; le bandit et ses deux compagnons le suivirent des yeux
-jusqu’à ce qu’il eût disparu au milieu des bouquets de plantes sauvages.
-
---Le petit vieux va savoir ce qu’il en coûte de me menacer, dit le
-_gaucho_ avec un sourire haineux.
-
-Un des hommes de la Cordillère qui portait le surnom de _Piola_[27] et
-qui, grâce à son âge et à ses façons autoritaires, semblait exercer une
-certaine influence sur ses deux compagnons, secoua la tête d’un air de
-doute. Le plan de _Manos Duras_ lui paraissait excellent, mais il ne
-comprenait pas qu’on restât dans le pays un jour ou deux après le coup.
-Il valait mieux battre en retraite tous ensemble et sans délai vers la
-Cordillère.
-
---Laisse-moi faire, compère; je m’y connais, répondit le _gaucho_. Il
-faut auparavant que j’aille recevoir quelque chose qu’on m’a promis.
-J’irai ce soir peut-être et demain je vous rejoindrai.
-
-Il comptait sur son cheval dont il fit de grands éloges. Avec cette bête
-il se faisait fort de rattraper ses camarades en route. D’ailleurs,
-seul, il irait d’un meilleur train que ses amis dont les bagages
-retarderaient la marche.
-
-Cependant, l’envoyé de _Manos Duras_ galopait vers l’_estancia_ de
-Rojas. Il arriva devant une barrière, l’ouvrit et continua sa course à
-travers les domaines de don Carlos.
-
-Arrivé près du bâtiment principal, il vit venir à sa rencontre
-_Cachafaz_, averti par les aboiements de quelques chiens qui sautaient
-devant les pattes du cheval et tentaient de le mordre. Le petit cria
-pour les chasser, puis écouta avec la gravité d’une grande personne les
-paroles de l’envoyé.
-
-Le message lui causa une joie telle qu’oubliant le cavalier, il courut
-vers _l’estancia_. Don Carlos buvait dans la salle à manger le dixième
-_maté_ de la matinée. Celinda, en costume féminin, était assise dans un
-fauteuil de jonc et semblait en proie à de mélancoliques pensées. Le
-métis entra en criant.
-
---Patron, le commissaire vous fait dire de vous rendre tout de suite au
-village. On a arrêté celui qui a volé votre vache.
-
-L’_estanciero_, tout heureux de la nouvelle, suivit _Cachafaz_ sans
-lâcher toutefois la calebasse à _maté_ et sans cesser tout en marchant
-d’aspirer le breuvage avec son chalumeau d’argent.
-
-Il voulait obtenir du courrier qui venait d’arriver au triple galop de
-son cheval de nouveaux détails sur l’événement. Arrivé devant la maison
-il demeura perplexe: le cavalier avait disparu. _Cachafaz_ parcourut le
-champ voisin et les enclos, appela, mais ne put découvrir l’homme.
-Finalement, Rojas haussa les épaules et, tout à la joie de la nouvelle,
-il trouva une explication à cette disparition. Don Roque, pour qu’il fût
-plus vite averti, lui avait envoyé un avis par un voyageur quelconque
-qui avait dû faire un large détour et qui n’avait pas voulu perdre plus
-de temps. Lui aussi était pressé, et comme il jugeait utile d’aller à la
-Presa pour parler au commissaire, il monta à cheval en promettant à
-Celinda d’être de retour avant le repas de midi.
-
-Allongés sur le sol, _Manos Duras_ et ses trois amis le virent passer
-dans le lointain, en route vers le village. La face collée contre les
-racines des buissons, ils causaient et riaient avec un calme cynique.
-
---Il va chercher la vache que nous avons mangée hier, dit _Piola_.
-
-Et _Manos Duras_ ajouta, en accompagnant ses paroles d’une grimace
-obscène:
-
---Nous verrons bien ce qu’il dira quand nous aurons pris sa génisse.
-
-Richard Watson, qui galopait dans la campagne, avait bonne envie de
-s’approcher de l’_estancia_, mais il craignait que sa présence n’irritât
-Celinda; il vit lui aussi dans le lointain don Carlos Rojas passer dans
-la direction de la Presa. Cela parut lui donner de l’audace. Celinda
-était seule chez elle et il lui était facile de trouver un prétexte
-quelconque pour lui rendre visite. Mais bientôt il eut peur de nouveau.
-S’il se montrait près de l’_estancia_, le seul _Cachafaz_ ne
-viendrait-il pas le recevoir? Il valait mieux errer dans la campagne.
-Peut-être la fille de Rojas, lasse d’être seule, se déciderait-elle à
-monter à cheval.
-
-Il était résolu à attendre jusqu’à la chute du soleil. Il avait eu la
-précaution d’emporter quelques vivres dans une des sacoches de sa selle
-et d’ailleurs, comme tous les amoureux, il ignorait que l’homme est, de
-naissance, affecté d’une maladie mortelle, la faim, et qu’il ne peut
-vivre qu’en l’apaisant deux fois par jour. Pour l’instant, des choses
-qu’il jugeait beaucoup plus importantes l’occupaient.
-
-Cependant, son ami Robledo errait la tête basse dans la rue centrale de
-la Presa. Il revenait de chez lui et Torrebianca ne s’y trouvait pas. La
-servante qui avait préparé le déjeuner l’avait attendu en vain. Où le
-trouver?
-
-Au milieu de la rue il entendit des voix amies et leva la tête. Rojas
-parlait avec animation au commissaire du village qui lui répondait d’un
-air étonné. Tous deux saluèrent Robledo qui s’approcha.
-
---Un courrier est arrivé à mon _estancia_, dit don Carlos, pour me
-prévenir que le commissaire avait retrouvé la vache qu’on m’a volée...
-Or don Roque n’a envoyé personne et ne sait de quoi il s’agit. C’est une
-plaisanterie que je trouve fort mauvaise. Quel est le maudit imbécile
-qui a voulu me jouer ce tour?
-
-Robledo resta quelques minutes à l’écouter en feignant de s’intéresser à
-l’affaire, puis il se remit en marche. Il s’inquiétait uniquement de
-découvrir la cachette de Torrebianca et croyait le reconnaître dans
-tous les hommes qu’il apercevait au loin.
-
-«Dommage que Richard soit sorti de si bonne heure, pensa-t-il. Il
-m’aurait aidé à le chercher.»
-
-Watson, ballotté entre ses craintes et le désir de voir Celinda, s’était
-peu à peu rapproché de l’_estancia_; mais quand il arrivait auprès d’une
-des claires-voies qui servaient de portes à l’enceinte de fils barbelés
-il demeurait indécis. La Fleur du Rio Negro lui avait dans sa rancune
-ordonné de ne plus reparaître; comment expliquerait-il sa présence dans
-la propriété de Rojas?
-
-A la vue d’une barrière ouverte, il reprit courage. «Elle dira ce
-qu’elle voudra, en avant! pensa-t-il. Il faut que je la voie quand elle
-devrait ne m’adresser que des injures!»
-
-Et il avança lentement sur un des chemins qui menaient à l’_estancia_.
-Soudain son cheval parut inquiet, pressa le pas puis s’arrêta net, prêt
-à se cabrer.
-
-Le jeune homme aperçut les corps de deux dogues, tués tout récemment
-sans doute, car leurs têtes brisées baignaient dans une flaque de sang.
-Il continua d’avancer et à quelques pas de la maison il trouva un homme
-étendu au milieu du chemin.
-
-Il était mort lui aussi. C’était un _péon_ de Rojas, un métis qu’il crut
-reconnaître pour l’avoir vu plusieurs fois, bien qu’il fût maintenant
-défiguré par des coups de feu. Une de ses orbites était restée vide et
-quelques débris de la masse cérébrale s’échappaient du crâne par ce
-trou. Autour de lui la terre buvait avidement le sang et se couvrait de
-mouches.
-
-Il sauta à bas de son cheval et, revolver au poing, il s’avança vers la
-maison. Arrivé devant la porte il s’aperçut qu’il n’y avait personne
-dans la vaste pièce qui servait à la fois de salon et de salle à manger
-et il se mit à lancer des appels de tous côtés.
-
-Un fauteuil de jonc, le siège préféré de Celinda, était par terre,
-renversé. Il remarqua aussi que le tapis de la grande table semblait
-avoir été violemment tiré, car il était lui aussi tombé à terre. Il
-avait entraîné dans sa chute tous les objets qui se trouvaient
-d’ordinaire sur la table et qu’on voyait froissés ou brisés sur le sol.
-
-Il poussa de tels cris et répéta tant de fois son nom pour rassurer tout
-le monde que des pas se firent entendre enfin à l’intérieur du bâtiment
-et que le visage cuivré et ridé de la mère de _Cachafaz_ parut dans
-l’entre-bâillement d’une petite porte. D’autres servantes et des _péons_
-de l’estancia, tous métis, surgirent peu à peu de leurs cachettes; ils
-bredouillaient des explications inintelligibles et gardaient un silence
-plein d’horreur.
-
-Watson sortit de la maison juste au moment où le petit _Cachafaz_
-revenait de l’enclos en regardant avec inquiétude de côté et d’autre.
-Brusquement tous en même temps voulurent raconter l’événement à
-l’ingénieur, mais le petit métis les devança avec une espèce d’autorité.
-Il se trouvait près de la petite patronne et il avait tout vu. Trois
-hommes étaient arrivés au grand galop. _Cachafaz_ était sorti de la
-maison, attiré par les aboiements des chiens, et il avait entendu les
-coups de feu qui les avaient tués. Puis il avait vu un _péon_ courir
-vers les cavaliers pour leur demander sans doute pourquoi ils
-envahissaient l’_estancia_. Tous trois avaient tiré des coups de
-revolver sur lui et il avait roulé à terre.
-
---Je me suis réfugié en courant dans la maison, continua l’enfant. Ma
-petite patronne est sortie pour voir ce qui se passait; mais les trois
-méchants hommes sont arrivés et lui ont jeté un _poncho_ sur la tête. Je
-me suis caché sous une table; puis j’ai risqué un œil et je les ai vus
-monter à cheval en emportant la petite patronne, qui agitait ses
-bras... comme ça... sous le _poncho._ Voilà tout ce que je sais.
-
-Les autres auraient bien voulu raconter aussi leurs impressions bien
-qu’ils n’eussent en vérité pas vu grand’chose puisqu’ils s’étaient
-cachés dès que le _péon_ était tombé et ne s’étaient montrés qu’à
-l’arrivée de Watson.
-
-Celui-ci, tout en cherchant à se débarrasser de tous ces gens qui lui
-parlaient à la fois, pensait avec remords au temps qu’il avait perdu par
-son indécision en errant le long des clôtures barbelées de l’_estancia_.
-Pourquoi n’était-il pas entré une demi-heure plus tôt; il aurait été aux
-côtés de Celinda pour la défendre!
-
-Il lut dans les yeux d’antilope de _Cachafaz_ que le petit n’avait pas
-tout dit et qu’il voulait bien parler, mais à lui tout seul. L’enfant
-souriait avec mépris en entendant les autres donner des renseignements
-contradictoires sur l’extérieur des assaillants. Tous croyaient les
-connaître et tous les avaient vus sous un aspect différent. Watson
-l’entraîna à l’écart et _Cachafaz_, dressé sur la pointe des pieds, lui
-dit à voix basse:
-
---C’est _Manos Duras_ qui a enlevé la petite patronne. Je sais où il la
-tient.
-
-Pressé de questions par Richard, il s’expliqua. _Manos Duras_ ne
-figurait pas parmi les trois hommes qui avaient emmené Celinda. Mais le
-petit, sorti de sa cachette, s’était glissé dans un enclos voisin et
-avait grimpé au sommet d’une pyramide de luzerne séchée que l’on
-conservait pour nourrir les vaches pendant l’hiver. La cime était un
-poste d’observation d’où le regard embrassait une énorme étendue de
-terrain. Invisible dans son beffroi, il avait vu les trois cavaliers en
-rejoindre au loin un quatrième qui semblait les attendre et qui était
-sans aucun doute _Manos Duras_. Puis les quatre hommes avaient pris au
-galop la même direction; l’un d’eux portait la prisonnière devant lui
-sur sa selle.
-
-Il avait vu aussi du haut de la montagne de luzerne Watson arriver, mais
-il était si méfiant qu’il n’avait pas voulu descendre avant de s’être
-assuré de son identité.
-
-Ce récit troubla si profondément Richard qu’il resta quelque temps sans
-pouvoir coordonner ses idées. Il pensa avant tout qu’il était urgent de
-partir à la recherche de Celinda pour la délivrer et ne voulut pas
-considérer l’énorme disproportion de forces qui existait entre lui et
-les bandits. Il avait pour l’aider le petit _Cachafaz_ qui connaissait
-l’endroit où il cachait la jeune fille. C’était là le point important. A
-lui maintenant de l’arracher à ses ravisseurs. Et, avec l’absurde
-témérité des amoureux qui refusent d’apprécier les obstacles à leur
-valeur, il monta à cheval et fit signe au petit de l’accompagner.
-
-_Cachafaz_ se jucha d’un bond sur la croupe et se cramponna aux
-vêtements de Watson qui piqua des deux et mit son cheval au galop.
-Richard croyait avoir deviné la pensée de l’enfant et dès qu’il eut
-dépassé la clôture de fils de fer barbelés de l’_estancia_ il prit la
-direction du _rancho_ de _Manos Duras_, que souvent il avait aperçu de
-loin.
-
---Vous vous trompez de chemin, patron, dit _Cachafaz_.
-
-Et, montrant le point le plus élevé qui bordait le fleuve du côté de la
-pampa, il ajouta:
-
---Allons par là, au _rancho_ de la _India muerta_.
-
-Ce _rancho_ en ruines, dit de la _India muerta_, était bien connu dans
-la région et cependant peu de gens s’y étaient rendus car il servait
-uniquement de refuge aux vagabonds soucieux de continuer leur voyage
-sans être vus des gens du pays.
-
---Nous les trouverons là-bas, répéta le petit métis, s’ils n’ont pas
-filé plus loin.
-
-Quand Robledo rentra chez lui, fatigué d’avoir inutilement cherché son
-ami, il fut aussi désagréablement surpris que l’avait été Watson à peu
-près à la même heure en arrivant à l’_estancia_ de Rojas.
-
-Il trouva assise sur le seuil Sébastienne qui semblait l’attendre, à en
-juger du moins par l’air satisfait qu’elle prit pour le recevoir. De son
-côté, il fut tout heureux de la retrouver car il s’imagina que Frédéric
-la lui envoyait pour lui expliquer sa fuite. Peut-être cet homme faible
-était-il revenu aux côtés de sa femme convaincu une fois de plus par ses
-arguments mensongers.
-
---C’est votre patron qui vous envoie?... M’apportez-vous une lettre de
-lui?
-
-Sébastienne écouta ses questions avec une surprise qui élargissait ses
-yeux bridés.
-
---Quel patron? Le marquis?... Je n’ai pas de nouvelles de lui. Je le
-croyais ici. Je viens pour autre chose.
-
-Avec des soupirs de lassitude elle avait remis son corps massif dans la
-position verticale; baissant le ton elle dit:
-
---Je n’ai pu dormir de toute la nuit et je suis venue vous voir, don
-Manuel, pour vous demander de répondre à une petite question.
-
-L’ingénieur se résigna à cette consultation avec une patience non
-exempte d’ironie; mais dès que la métisse eut commencé son visage se
-transforma et il écouta chacune de ses paroles avec une attention
-concentrée.
-
-Quand elle eut fini de raconter ce qu’elle avait vu et entendu la nuit
-précédente, elle ajouta:
-
---Pourquoi la belle madame et _Manos Duras_ ont-ils parlé de ma petite
-patronne d’autrefois? Qu’est-ce que ma colombe innocente peut avoir de
-commun avec eux?... Comme je ne suis qu’une bête et que je n’arrive pas
-à comprendre grand’chose, je me suis dit: «Je vais aller trouver don
-Robledo, l’ingénieur, lui qui sait tout. Il me dira bien...»
-
-Mais Robledo ne l’écoutait plus. Il paraissait absorbé et brusquement il
-eut un geste de stupeur et d’inquiétude, comme s’il se fût subitement
-trouvé en face d’une redoutable réalité. Il tourna le dos à Sébastienne
-et courut rapidement vers l’endroit d’où il était venu.
-
-La métisse fut étonnée de voir l’ingénieur partir si vite et précipiter
-sa course comme si ce qu’elle venait de lui dire lui eût fait craindre
-d’arriver trop tard. De loin, Robledo se mit à gesticuler et à pousser
-des cris pour attirer l’attention de don Carlos et du commissaire qui
-continuaient à causer à la même place. Tous les deux se regardèrent
-stupéfaits en l’entendant crier d’une voix haletante:
-
---A cheval! L’histoire du messager et de la vache n’est qu’une ruse de
-_Manos Duras_ pour vous éloigner de l’_estancia_. J’ai peur qu’un
-malheur ne menace Celinda; il faut partir sans tarder. Pourvu que nous
-n’arrivions pas trop tard!
-
-Quand le premier moment de stupeur fut passé, les paroles de l’ingénieur
-semèrent l’alarme.
-
-Don Roque courut à sa maison pour prendre ses armes et monter à cheval.
-Ses quatre hommes, prévenus par lui, firent l’impossible pour le suivre;
-mais trois d’entre eux seulement purent trouver un cheval prêt et des
-armes à feu, prêtées par des voisins, pour remplacer les sabres inutiles
-qu’ils venaient d’abandonner.
-
-Cependant, Robledo, rentré chez lui, pressait son domestique espagnol de
-seller un cheval tandis que lui-même bouclait le ceinturon garni de
-cartouches qui soutenait son revolver. Il fit avertir les contremaîtres
-de ses chantiers qui habitaient non loin de là et qui possédaient des
-armes et demanda en outre au patron du bar le magnifique _rifle_
-américain qu’il dissimulait sous son comptoir.
-
-Robledo craignait aussi à ce moment qu’on laissât don Carlos Rojas
-s’échapper. Il l’avait obligé à venir jusque chez lui et lui avait
-recommandé d’être prudent.
-
---Ce n’est pas parce que vous arriverez là-bas une demi-heure plus tôt
-que vous empêcherez ce qui a pu arriver; par contre, si vous partez
-seul, vous risquez de vous trouver à la merci de ces bandits. Un peu de
-patience. Nous partirons tous ensemble.
-
-L’estanciero écoutait ces conseils avec des grognements impatients; il
-tremblait tout à la fois de colère et d’anxiété. Robledo s’éloigna un
-instant de la porte de sa maison pour marcher à la rencontre de quelques
-hommes qu’il avait mandés et leur expliqua ce qu’il attendait d’eux. Le
-cabaretier parut à son tour portant le _rifle_ américain qu’il remit à
-son compatriote aussi solennellement que s’il lui eut confié toute sa
-famille.
-
-Don Carlos profita de l’éloignement momentané de Robledo pour sauter sur
-son cheval et partir au grand galop sans s’inquiéter des cris qui
-l’accompagnaient dans sa fuite.
-
-Après cet acte de l’impatient Rojas, l’expédition s’organisa;
-l’ingénieur et le commissaire se trouvèrent à la tête d’une douzaine
-d’hommes, tous à cheval et armés de carabines.
-
-La nouvelle s’était répandue dans le village et des groupes de femmes et
-d’enfants accouraient pour assister au départ de la troupe de cavaliers.
-Quand le peloton passa devant l’ancienne maison de Pirovani, Robledo en
-regarda les fenêtres avec quelque inquiétude.
-
-«Qui sait, se dit-il, si nous ne contemplerons pas là-bas un nouveau
-malheur causé par cette femme!»
-
-A la même heure, Watson abandonnait son cheval et, suivi de _Cachafaz_,
-commençait à ramper au milieu des âpres buissons. Le petit métis l’avait
-conduit jusqu’à une colline sablonneuse, sur le rebord du plateau, d’où
-l’on avait une vue presque verticale sur le _rancho_ de la _India
-muerta_.
-
-Il connaissait l’endroit de réputation. Vingt années auparavant la
-maison avait des habitants qui faisaient paître leurs moutons dans les
-champs voisins. Mais les ouragans capricieux avaient brusquement
-recouvert le sol d’une épaisse couche de sable. De plus, le puits du
-_rancho_, qui fournissait autrefois une eau relativement douce, ne
-contenait plus qu’un liquide salé. Les hommes avaient fui, les
-constructions de briques crues étaient rapidement tombées en ruines;
-seuls les vagabonds recherchaient l’abri de leurs toits crevés.
-
-Watson s’étonna de pouvoir avancer en rampant au milieu des arbustes de
-la colline de sable sans que l’aboiement d’un chien vînt déceler sa
-présence. Cela lui fit craindre que _Cachafaz_ ne se fût trompé dans ses
-déductions et que la masure ne fût vide. Mais le petit métis, qui
-ouvrait la marche, s’arrêta entre deux touffes de buissons et, tournant
-vers lui son visage, lui fit signe d’approcher.
-
-Il passa lui-même la tête entre les tiges et il put voir, à vingt mètres
-au-dessous de lui, une esplanade de sable au centre de laquelle
-s’élevaient les ruines du _rancho_. Deux chevaux erraient à pas lents,
-en quête de l’herbe maigre qu’ils mâchonnaient, et un homme était assis
-par terre, un fusil en travers des genoux.
-
-_Cachafaz_ lui souffla à l’oreille:
-
---C’est un de ceux qui ont enlevé la petite patronne.
-
-Watson eut beau tendre le cou pour regarder, il ne put voir aucune autre
-personne. Abandonnant son observatoire, il recula en rampant et, revenu
-au pied de la colline, il tira de sa poche un crayon et une lettre
-oubliée dont il déchira un feuillet. _Cachafaz_ le regardait écrire de
-ses yeux de petit animal rusé, comme s’il devinait ce qu’on attendait de
-lui. Richard lui remit le papier puis lui montra l’endroit où il avait
-laissé son cheval.
-
---Cours au village et remets cette lettre à M. Robledo, l’ingénieur, ou
-au commissaire... au premier des deux que tu rencontreras.
-
-Il voulut ajouter d’autres explications, mais le lutin à peau cuivrée
-n’était plus là pour les entendre. Il s’était lancé sur la pente et un
-instant après il sautait sur le cheval et disparaissait au galop.
-Richard recommença l’ascension du coteau sablonneux pour aller observer
-ce qui se passait dans le _rancho_. Il aperçut cette fois deux hommes:
-celui qu’il avait déjà vu et qui était toujours assis par terre, sa
-carabine en travers des genoux, et devant lui, debout, armé des seules
-armes qu’il portait à sa ceinture, un _gaucho_ qu’il reconnut
-immédiatement: c’était _Manos Duras_. Tous deux causaient, mais il ne
-put entendre leurs paroles à cause de la grande distance qui le séparait
-d’eux. Son observation était donc inutile pour le moment. Il ne put
-songer non plus à les attaquer même en profitant de la surprise, car il
-ne voyait que deux de ses ennemis; les autres étaient certainement à
-l’intérieur des ruines, en train de dormir peut-être.
-
-«Où peuvent-ils garder Celinda?» pensa le jeune homme.
-
-Toujours se traînant au milieu des buissons il commença de suivre le
-contour de la colline sablonneuse pour tâcher d’examiner les ruines du
-côté opposé. Les deux bandits continuèrent à parler sans se douter
-qu’au haut de la pente voisine un homme rampait pour les espionner.
-
-Le compagnon de _Manos Duras_, celui qu’on appelait _Piola_, se mit à
-lui parler sur un ton de reproche.
-
---Tu sais très bien que je n’aime pas les affaires où les filles sont
-mêlées. Il est rare qu’elles finissent bien, et, de plus, elles font un
-fracas de tous les diables. Il aurait mieux valu aller rafler du bétail
-au Limay pour le vendre ensuite dans la Cordillère. Il aurait mieux valu
-aussi emmener les vaches du vieux Rojas et en faire du bon argent que de
-nous amuser comme des gamins à lui enlever sa génisse.
-
-_Manos Duras_ fit le geste de l’homme supérieur qui ne juge pas à propos
-d’expliquer l’opportunité de ses actes; _Piola_ continua:
-
---Tu as peut-être des raisons pour agir ainsi. Nous t’avons aidé comme
-des frères, mais si on t’a payé pour enlever la demoiselle, tu devrais
-partager avec nous.
-
-Le _gaucho_ prit un air hautain.
-
---Il ne s’agit pas d’argent. Je t’ai expliqué que c’était une vengeance;
-c’est la plus terrible que je puisse tirer de ce maudit vieux qui m’a
-insulté... Tu connais aussi nos conventions. Vous me la réservez, puis,
-quand nous aurons gagné la Cordillère, elle sera pour vous.
-
-_Piola_ sourit avec une joie répugnante en l’entendant rappeler leur
-pacte.
-
---C’est bon; nous te la réserverons, dit-il. Tu seras le premier... si
-tu viens nous rejoindre au plus tard demain. Si tu tardes, tu ne la
-retrouveras pas entière... Mais, pourquoi ne pars-tu pas tout de suite
-avec nous? Pourquoi nous quittes-tu? Qu’as-tu donc à faire à la Presa ce
-soir?
-
---Je vais me faire payer, répondit _Manos Duras_ avec jovialité. Je
-veux laisser mes comptes en ordre avant de partir.
-
-L’autre, qui ne pouvait comprendre l’optimisme de son compagnon, se mit
-à réfléchir. Peut-être en ce moment savait-on déjà au village ce qui
-était arrivé à l’_estancia_ de Rojas. Et si on l’ignorait encore, on le
-saurait avant longtemps, c’est-à-dire dès que don Carlos serait rentré
-chez lui après son inutile voyage à la Presa. _Manos Duras_ ne
-craignait-il pas que le commissaire et les autres habitants du village
-ne l’accusassent du rapt de la jeune fille?
-
---Cela pourrait arriver, répondit le _gaucho_, mais on m’a reproché tant
-de choses sans jamais trouver aucune preuve!... Si on me voit au
-village, on finira par croire que je n’ai pas été mêlé à l’affaire.
-Aucun des gens de l’_estancia_ ne m’a vu. D’ailleurs, j’irai d’abord à
-mon _rancho_ pour le cas où quelqu’un s’y rendrait et je n’entrerai au
-village que vers le soir, comme les autres fois... Je compte avoir réglé
-mes affaires à minuit et je pourrai partir vous rejoindre.
-
-_Piola_ cligna de l’œil tout en montrant du doigt le _rancho_ voisin.
-
---Qu’est-ce qu’elle en dit?
-
---Elle croit que nous l’avons enlevée pour tirer de l’argent du vieux.
-Elle ne devine pas ce qui l’attend... C’est une fille qui a du nerf et
-elle ne semble pas avoir bien peur maintenant que la première émotion
-est passée. _Pucha_, elle m’a donné du fil à retordre quand je l’ai
-emportée sur mon cheval... Je lui ai laissé les mains attachées
-là-dedans car sans cela elle se défend et je suis obligé de la battre
-tout comme un homme.
-
-_Manos Duras_ demeura pensif, puis ajouta avec un sourire cynique:
-
---Je n’ai pas voulu rester là-dedans, frère, car tu comprends bien que
-c’est risqué de se trouver seul avec une belle fille... Je t’avouerai
-que j’en connais une qui me plaît davantage; j’espère la voir bientôt.
-Mais celle-là aussi est appréciable et si on restait seul avec elle, le
-diable s’en mêlerait; on commencerait à faire de petites choses,
-seulement pour s’amuser, puis on perdrait la tête et on ne sait trop ni
-quand ni comment ça finirait. Nous sommes maintenant en territoire
-ennemi, il ne faut pas l’oublier, et nous n’avons pas de temps à
-perdre... Je renvoie la fête à demain. Aujourd’hui, j’ai autre chose à
-faire pour que les réjouissances soient complètes... Quand les camarades
-reviendront nous nous dirons adieu. Continuez votre route avec la
-génisse, moi je retourne à mon _rancho_ et à demain s’il plaît à Dieu.
-
-Richard rampa inutilement entre les buissons; il ne vit que les deux
-hommes absorbés dans leur conversation et la masure dont l’unique
-entrée, située du côté opposé, était obstruée par des madriers
-disjoints. Il se demanda si les ravisseurs de Celinda l’avaient cachée
-là ou si la jeune fille se trouvait dans un refuge plus difficile à
-découvrir, sous la garde des deux autres hommes de la Cordillère.
-
-Lassé enfin de faire le guet inutilement, il se laissa glisser sur la
-pente sablonneuse et vint s’asseoir à l’endroit où _Cachafaz_ avait pris
-son cheval.
-
-Il demeura ainsi longtemps; il eût voulu voir les heures passer avec une
-rapidité prodigieuse pour mettre fin à la torture de cette attente
-impuissante et laisser paraître dans le lointain ses amis qu’il avait
-appelés à son aide.
-
-Ses yeux, qui fouillaient l’horizon sans rien remarquer de nouveau,
-s’éclairèrent soudain en apercevant un cavalier minuscule qui
-grandissait à mesure que le galop continu de sa monture le rapprochait
-de lui. Quelques minutes après, il put le reconnaître facilement car il
-l’avait vu le matin même. C’était don Carlos Rojas.
-
-Bien qu’il se dirigeât vers lui, il jugea prudent de se porter à sa
-rencontre et il se mit à courir aussi rapidement que le lui permettait
-le sol sablonneux sillonné par les racines des plantes sauvages que le
-vent avait mises à nu et où ses pieds s’embarrassaient et butaient
-violemment.
-
-En le voyant apparaître sur le bord du chemin, don Carlos fit cabrer son
-cheval tout en tirant son revolver de sa ceinture. Puis, reconnaissant
-Richard, il mit pied à terre.
-
-Watson ne parvenait pas à comprendre l’arrivée de l’_estanciero_ car il
-avait adressé sa lettre à ses amis de la Presa. De plus il arrivait
-seul.
-
---Où sont les autres? demanda-t-il. Avez-vous vu Robledo?
-
-Don Carlos fit une réponse évasive.
-
-L’ingénieur et le commissaire venaient peut-être derrière lui, mais
-peut-être aussi leur faudrait-il des heures pour arriver.
-
---Je n’ai pas voulu les attendre. Je les trouve un peu... flegmatiques;
-qui sait à quel moment ils seront ici. La patience m’a manqué, et me
-voici.
-
-Il expliqua ensuite que, tandis qu’il courait dans le _rancho_ de _Manos
-Duras_, sans passer par son _estancia_, il avait vu venir à sa rencontre
-un cavalier qui galopait à bride abattue. Il avait tiré son revolver
-pour l’arrêter, mais en remarquant son allure, il ne s’était pas servi
-de son arme.
-
---Il semblait un singe sur un cheval et j’ai reconnu que ce singe était
-_Cachafaz_. Il m’a raconté que vous étiez ici; il m’a montré votre
-papier et je lui ai dit de prévenir ceux qui viennent derrière moi de ne
-pas perdre leur temps à passer par l’_estancia_; il doit les conduire
-ici directement... Que se passe-t-il?
-
-Tous deux marchèrent au milieu des buissons en suivant les traces
-laissées par Watson quand il était venu au-devant de Rojas. Don Carlos,
-qui menait son cheval par la bride, le laissa à l’endroit même où
-Richard avait laissé le sien un moment auparavant. Puis ils gravirent
-sur les genoux, en s’aidant de leurs mains, la colline sablonneuse du
-sommet de laquelle ils pouvaient voir le _rancho_ de la _India muerta_.
-
-Avançant la tête au milieu des feuilles, ils virent _Piola_ assis par
-terre comme tout à l’heure; mais il était seul. _Manos Duras_ avait
-disparu.
-
-L’homme fumait et regardait autour de lui avec inquiétude comme si ses
-sens, aiguisés par la vie aventureuse du désert, l’eussent averti de
-l’approche d’un ennemi caché.
-
-De temps en temps il tendait le cou et regardait au loin, comme
-attendant l’arrivée de quelqu’un.
-
---Attaquons-le, dit don Carlos à voix basse.
-
-Il lui importait peu que l’homme de la Cordillère eût sa carabine toute
-prête en travers des genoux. Lui et Watson avaient leur revolver.
-
---N’oublions pas l’autre qui est caché, répondit l’ingénieur.
-
---Eh bien quoi? Ils seront deux, et nous sommes deux aussi... Je vais
-abattre ce bandit.
-
-Il prit son revolver, décidé à tirer de l’endroit où il se trouvait sans
-tenir compte de la distance; mais Watson le retint de la main et lui
-murmura à l’oreille:
-
---Il y a deux autres hommes et je ne sais pas où ils sont. Attendons
-l’arrivée de nos compagnons.
-
-Ils demeurèrent dans cet état de douloureuse incertitude, ballottés
-entre les voix de la prudence qui leur ordonnait d’attendre et le désir
-de tenter cette folie d’attaquer des ennemis dont ils ignoraient le
-nombre exact.
-
-Watson ne tarda pas à savoir où s’étaient cachés les deux autres
-compagnons du _gaucho_. Au loin éclatèrent de furieux aboiements de
-chiens. _Piola_ appela et _Manos Duras_, sortant du rancho, parut à
-l’angle du bâtiment de briques, visible un instant pour les deux hommes
-qui guettaient étendus au milieu des buissons.
-
-C’étaient les gens de la Cordillère qui arrivaient; après le rapt ils
-avaient couru au _rancho_ de _Manos Duras_ afin de ramener le peloton de
-chevaux qui devait les suivre dans leur voyage vers les Andes pour
-porter les vivres et les autres objets indispensables à une aussi longue
-expédition. Les chiens avaient grossi le peloton.
-
-Un moment après firent leur entrée sur l’esplanade de sable deux
-cavaliers armés de carabines et six chevaux en liberté qui formaient un
-groupe compact et portaient sur leur dos des sacs et des paquets
-assujettis avec des cordes. Les trois chiens de _Manos Duras_ bondirent
-d’abord autour des ruines en saluant de leurs aboiements joyeux leur
-maître invisible, puis ils parurent inquiets et se mirent à flairer
-autour d’eux. Soudain, ils éclatèrent en hurlements féroces. Bavant de
-rage, les crocs menaçants, ils essayaient de gravir la pente
-sablonneuse, puis revenaient en arrière pour avertir les _gauchos_ de la
-présence d’un ennemi caché.
-
-Les deux cavaliers, qui n’avaient pas encore mis pied à terre, les
-sifflèrent d’abord inutilement, puis partagèrent leur inquiétude et
-regardèrent avec des yeux méfiants les buissons de la colline voisine.
-
---Ils nous ont découverts, murmura l’_estanciero_. Tant mieux! nous en
-finirons une fois pour toutes.
-
-Watson se rendit compte qu’il était impossible d’attendre plus longtemps
-et le suivit vers la base du mamelon jusqu’à l’endroit où se trouvait le
-cheval. Don Carlos se mit en selle après s’être assuré que son revolver
-jouait facilement dans sa gaine. Richard marchait à pied, appuyé sur une
-des jambes de Rojas. Tous deux se dirigèrent franchement vers le
-_rancho_.
-
-Quand ils y arrivèrent, précédés par les chiens qui reculaient sans
-cesser de montrer leurs crocs et d’aboyer avec fureur, ils aperçurent
-les deux hommes de la Cordillère, encore à cheval, et _Piola_ avec sa
-carabine appuyée contre la poitrine, prêt à faire feu. Don Carlos
-s’adressa à lui comme s’il eût été le chef.
-
---Où est ma fille? demanda-t-il violemment.
-
-Le _gaucho_ andin l’écouta avec un visage impassible et feignit de ne
-pas comprendre.
-
---Pas de mots inutiles, continua l’_estanciero_. Si c’est de l’argent
-que vous voulez, causons; nous nous entendrons peut-être.
-
-_Piola_ garda le silence. Pendant ce temps, obéissant peut-être à un
-signe de lui, les deux cavaliers s’éloignèrent pour examiner l’horizon.
-L’un d’entre eux revint seul et, mettant pied à terre, prononça quelques
-mots à voix basse. On ne voyait personne aux environs. Les chiens
-aboyaient toujours et rôdaient inquiets, mais c’était le résultat de la
-première alerte. Ces deux hommes étaient certainement venus seuls.
-
-Rojas fit de nouvelles offres et, donnant à sa voix un ton de douceur
-exagérée, il s’efforça de contenir son indignation.
-
---Je ne sais pas de quoi vous parlez, monsieur, répondit enfin _Piola_.
-Vous vous trompez, je n’ai jamais vu cette demoiselle.
-
---Oseriez-vous prétendre que vous n’êtes pas des amis de _Manos Duras_?
-
-Tandis que les deux hommes parlaient, Richard, s’écartant un peu, essaya
-de faire le tour du _rancho_ pour gagner la porte; mais l’autre
-_gaucho_, devinant son intention, lui barra la route et leva sa
-carabine, prêt à le viser. Finalement _Piola_ tourna le dos à Rojas sans
-lui avoir fait aucune réponse précise et marcha vers l’angle du bâtiment
-détruit derrière lequel il disparut.
-
-Don Carlos voulut le suivre, mais il se heurta au même homme qui avait
-arrêté Watson. Cette fois il dirigeait franchement son _rifle_ vers eux
-pour les empêcher de passer et ils durent s’arrêter, partagés entre la
-crainte de cette menace et le désir qu’ils avaient de se jeter sur le
-bandit.
-
-D’un coup de pied, _Piola_ écarta les poutres disjointes qui fermaient
-l’entrée du _rancho_. La présence de l’homme de la Cordillère mit fin à
-la lutte entre Celinda et _Manos Duras_. La jeune fille, les mains
-attachées, se défendait des assauts lubriques de son ravisseur. Elle
-l’avait égratigné, elle l’avait mordu tout en le repoussant à coups de
-pieds. Le _gaucho_ portait au visage et aux mains des écorchures d’où le
-sang coulait, mais son excitation était telle qu’il ne paraissait pas
-s’en rendre compte.
-
-En voyant son camarade il fit un effort pour retrouver son calme et dit
-avec une gaieté féroce:
-
---Je te l’avais bien dit, frère. On commence par plaisanter puis on
-prend goût au jeu. On ne peut pas rester calme à côté d’une belle fille.
-
-Mais il se tut en s’apercevant que _Piola_ le regardait avec reproche.
-
---Tu t’amuses ici comme un gamin, tandis que dehors il se passe des
-choses.
-
-Du geste il l’invita à sortir, puis quand il eut passé la porte il
-ajouta en baissant le ton:
-
---Le vieux de l’_estancia_ est là avec un de ces _gringos_ qui
-travaillent aux chantiers du fleuve. Que faisons-nous?
-
-_Manos Duras_, malgré tout son cynisme, fut étonné d’apprendre que don
-Carlos était là, derrière le mur de briques. Comment avait-il pu
-arriver si tôt... Qui avait pu lui révéler que sa fille se trouvait dans
-ce _rancho_ lointain?... Mais sa férocité naturelle et le souvenir de
-l’outrage que lui avait fait Rojas lui inspirèrent une solution.
-
---Le mieux, c’est de le tuer.
-
---Et le _gringo_ aussi? demanda ironiquement _Piola_. Tu as vite fait de
-trouver un remède à tout.
-
-L’homme de la Cordillère était inquiet; son instinct semblait lui
-révéler la proximité d’un danger. Il était maintenant persuadé que ces
-deux hommes n’étaient pas venus seuls. D’autres allaient sans doute
-arriver pour leur prêter main forte. Ce que _Manos Duras_ avait de mieux
-à faire, si vraiment il tenait à pousser à fond cette mauvaise affaire
-que représentait le rapt de Celinda, c’était de monter à cheval sans
-perdre de temps et d’emporter la belle jusqu’à un certain endroit, au
-bord du Rio Limay, où ils avaient décidé de se retrouver le lendemain.
-Il ferait bien de renoncer à retourner au village ce soir-là. Il
-importait maintenant que l’ordre de marche fût changé. Pendant qu’il
-s’éloignerait en emportant la petite, ils resteraient là avec les
-chevaux. _Piola_ se chargerait de convaincre le vieux de l’inanité de
-ses soupçons. Et si d’autres gens du village arrivaient, ils seraient
-obligés de convenir, puisqu’ils les trouveraient sans la moindre femme
-avec eux et sans _Manos Duras_, qu’ils étaient de pacifiques voyageurs
-arrêtés en cet endroit.
-
-Le _gaucho_ l’écouta avec impatience. Il avait pris goût à l’aventure et
-il n’admettait aucune modification. Il voulait garder Celinda, mais il
-ne voulait pas renoncer à rentrer au village à la nuit tombante pour
-aller se faire acquitter sa mystérieuse dette.
-
---Tu pourrais aussi faire autre chose, continua _Piola_. Le père offre
-de payer si nous lui rendons sa fille, et...
-
-Mais il ne put continuer. Tout près d’eux, derrière l’angle du bâtiment
-de briques, retentit un coup de feu, suivi d’un cri. L’ami de _Manos
-Duras_ lança un juron.
-
---Voilà le bal qui commence, dit-il en armant sa carabine et en courant
-vers l’endroit d’où venait la détonation.
-
-Rojas venait de décharger son revolver sur l’homme qui lui barrait la
-route. Ce dernier avait surtout surveillé Watson qui était le plus jeune
-et lui inspirait plus de méfiance; il avait tourné son fusil vers lui et
-don Carlos avait profité de cette négligence pour tirer doucement son
-revolver, viser la poitrine du _gaucho_, et faire feu.
-
-Dès que l’ennemi fut à terre, Watson se pencha sur lui pour s’emparer de
-son arme.
-
-Quand _Piola_ arriva au coin du _rancho_, Rojas avait déjà le pied à
-l’étrier; par un sentiment atavique de centaure champêtre, il se croyait
-plus fort et plus sûr à cheval qu’à pied. Watson, qui luttait avec le
-blessé, venait de lui arracher son _rifle_ et se préparait à se
-redresser; mais il vit le bandit andin le viser, car il était le plus
-près de lui; instinctivement il se courba au moment même où le coup
-partait. Grâce à ce mouvement, le projectile, au lieu de lui traverser
-la poitrine, lui entama seulement l’épaule gauche, ne lui faisant qu’une
-blessure superficielle. La douleur l’obligea à lâcher la carabine et il
-demeura accroupi, tenant son épaule dans sa main.
-
-Son agresseur fit quelques pas vers lui pour assurer son coup au moment
-même ou _Manos Duras_, attiré par le bruit de la lutte, avançait la tête
-à l’angle du bâtiment. Il vit don Carlos, déjà à cheval, braquer son
-revolver sur _Piola._ Il prit lui aussi le sien dans sa ceinture pour
-tirer sur l’_estanciero_, mais il n’en eut pas le temps. Entre eux deux
-s’interposait l’autre cavalier andin qui était jusque-là resté en
-observation.
-
---Voilà du monde!... beaucoup de monde!...
-
-Les chiens arrivèrent derrière lui; ils bondissaient en avant puis
-reculaient en aboyant vers les ennemis invisibles.
-
-A partir de ce moment, les événements semblèrent se précipiter et se
-superposer avec une incroyable rapidité.
-
-_Manos Duras_ fut le premier à agir, il courut à son cheval qui
-continuait à brouter l’herbe sans s’effrayer des coups de feu qu’il
-s’était dès longtemps accoutumé à entendre. Puis il disparut derrière le
-_rancho_.
-
-_Piola_ parut oublier Watson pour penser à sa propre sécurité. C’était
-aussi un homme de cheval qui se sentait plus sûr de lui et plus fort en
-selle qu’à pied. Il monta à cheval, tenant toujours sa carabine à la
-main droite, et rejoignit son camarade. Tous deux allèrent se placer à
-côté du peloton de chevaux et se disposèrent à défendre jusqu’à la mort
-le chargement de sacs et de ballots qui représentait la fortune de la
-communauté.
-
-Rojas sembla oublier leur existence et s’approcha de Watson pour lui
-demander avec une ingénuité émue:
-
---Qu’avez-vous, _gringuito_?... Ils vous ont tué?
-
-La blouse du jeune homme était marquée à l’épaule d’une tache noire qui
-allait s’élargissant; mais il se releva et répondit avec un pâle
-sourire:
-
---Ce n’est rien: une égratignure seulement.
-
-Don Carlos ne put s’occuper de lui plus longtemps. Il voulait savoir ce
-qui se passait de l’autre côté du _rancho_ et, poussant son cheval, il
-dépassa l’angle du bâtiment.
-
-Il ne trouva personne; la porte rustique, complètement ouverte, laissait
-voir l’intérieur vide. Mais détournant son regard des ruines, il vit
-s’éloigner au galop un cavalier qui portait sur le devant de sa selle
-une espèce de long rouleau qu’il soutenait d’un bras et qui s’agitait
-violemment comme un être vivant.
-
-Son instinct plutôt que ses sens avertit l’_estanciero_.
-
---Ah! voleur de _gaucho_!
-
-Le paquet qu’il avait d’abord pris pour un rouleau de vêtements
-contenait une vie et refusait de se laisser emmener.
-
-Ses oreilles perçurent une voix de femme; était-ce une erreur de ses
-sens troublés par l’émotion? Cependant, il eut au même instant la
-certitude que Celinda l’avait reconnu et l’appelait en une plainte
-désespérée.
-
---Papa! papa!...
-
-
-
-
-XVII
-
-
-Quand Hélène s’éveilla, tard dans la matinée, elle s’aperçut avec
-surprise que la métisse ne répondait pas à ses appels répétés.
-
-Elle vit arriver enfin une de ces fillettes qu’on appelait
-_chinitas_[28] et qui travaillaient dans la maison sous les ordres de
-Sébastienne; la jeune fille lui déclara que la respectable métisse était
-sortie à la première heure et n’était pas rentrée.
-
---On dit qu’il y a eu du grabuge à l’_estancia_ de don Carlos Rojas. Le
-commissaire est parti avec beaucoup d’hommes.
-
-D’après la fillette on avait vu Sébastienne aux environs du village, à
-cheval, et accompagnée du domestique de M. Robledo.
-
---Elle a dû aller voir s’il n’est rien arrivé à sa petite patronne
-d’autrefois. Chacun raconte son histoire... Mais ce qui est sûr c’est
-qu’on a tué quelqu’un à l’_estancia_.
-
-La servante cessa de parler en voyant que sa patronne ne paraissait pas
-curieuse d’en savoir davantage. Elle s’était contentée de pousser une
-exclamation de surprise aux premiers mots de ce rapport. Puis elle avait
-gardé le silence comme si le récit ne l’intéressait pas.
-
-Après avoir déjeuné, elle demeura toute la matinée dans le salon de sa
-maison. Elle pensait aux longues heures qui allaient s’écouler avant que
-la nuit vînt et elle s’impatientait. Elle était décidée à faire appeler
-Robledo; mais, d’après la petite servante, Robledo était parti avec le
-commissaire pour l’_estancia_ de Rojas et il ne devait revenir que le
-soir.
-
-Elle ne vivrait pas plus longtemps dans ce village. Son mari pouvait
-bien rester et travailler à la construction des canaux. Pour elle, elle
-pensait demander à Robledo les moyens de regagner Paris, ou tout au
-moins l’argent nécessaire pour se rendre à Buenos-Ayres. Une fois dans
-la grande ville elle saurait bien se défendre. Au temps de sa jeunesse
-elle s’était trouvée dans des situations aussi graves sinon pires et
-elle savait par expérience qu’une femme énergique peut se tirer d’un
-mauvais pas plus facilement qu’un homme.
-
-Songeant à ce qu’elle allait dire à l’Espagnol, elle appelait la nuit,
-mais en même temps elle s’effrayait de la fuite rapide des heures, car
-le moment approchait où un homme était en droit de se présenter à sa
-fenêtre pour exiger d’elle l’accomplissement d’une promesse faite la
-nuit précédente.
-
-Elle avait besoin d’un effort de pensée pour se convaincre qu’elle
-n’avait pas rêvé cette entrevue avec _Manos Duras_.
-
-«Quelle sottise! pensa-t-elle. Ai-je pu vraiment agir ainsi?»
-
-Bien souvent dans sa vie elle s’était pareillement étonnée de ses
-propres actes; il semblait qu’il y eût en elle deux personnalités
-ennemies dont l’une avait horreur de l’autre.
-
-«Et peut-être cet homme viendra-t-il dès ce soir!» pensait-elle.
-
-Pour se tranquilliser elle se dit que le _gaucho_ avait peut-être oublié
-ses promesses. Mais il lui revint immédiatement que sa petite servante
-lui avait vaguement parlé des événements terribles survenus à
-l’_estancia_ de Rojas.
-
-Cependant comme elle avait tendance à croire que les événements devaient
-toujours s’ajuster à sa convenance, elle retrouva sa confiance et son
-optimisme.
-
-«Il ne viendra pas, se dit-elle. Quelle extravagance! Cet homme-là
-pouvait-il prendre au sérieux une promesse aussi absurde?...»
-
-Après les bruits qui avaient circulé dans le village, il n’oserait pas
-revenir. D’ailleurs si ce sauvage était redoutable en rase campagne,
-elle saurait s’en défendre ici en tenant étroitement closes les fenêtres
-et les portes de la maison.
-
-Elle cessa donc de penser au _gaucho_, mais le souvenir de la dernière
-nuit ne sortit pas de sa mémoire. Quelque chose s’était passé au lever
-du jour, au moment où la lumière avait commencé d’apparaître aux fentes
-de sa fenêtre; elle s’en était rendu compte confusément, comme on
-perçoit les événements extérieurs quand les yeux hésitent à s’ouvrir et
-quand la pensée oscille encore entre le sommeil et la veille.
-
-Complètement éveillée maintenant elle médita sur ce qu’elle avait
-entr’aperçu plusieurs heures auparavant, et elle se convainquit qu’un
-homme s’était arrêté devant sa fenêtre au lever du jour. Elle se
-souvint qu’un bruit de pas étouffés avait couru sur la galerie
-extérieure, et que la cloison de bois avait légèrement craqué sous le
-poids du corps appuyé contre elle. Elle aurait même juré qu’elle avait
-entendu comme un soupir douloureux ou un râle de désespoir. Et son
-instinct lui disait que cet être mystérieux qui avait vécu quelques
-instants auprès d’elle, derrière la cloison de planches, n’était autre
-que son mari.
-
-Par deux fois elle s’approcha de la fenêtre et l’ouvrit pour l’examiner
-à l’intérieur et à l’extérieur avec l’espoir de trouver une lettre ou un
-indice quelconque du passage de l’invisible visiteur que l’aube avait
-amené et que le soleil levant avait chassé.
-
-«C’est Frédéric, répéta-t-elle: ce ne peut-être que lui... Robledo doit
-savoir où il se trouve. Comme je voudrais qu’il revînt au village pour
-lui parler.»
-
-Un peu après midi, tandis qu’elle fumait sa vingtième cigarette, on
-frappa à la porte. Un moment de silence s’écoula, puis les coups se
-firent entendre à nouveau. Hélène comprit que, profitant de l’absence de
-Sébastienne, les deux _chinitas_ avaient quitté la maison pour aller
-vagabonder dans le village, en quête de nouvelles.
-
-Elle se décida à aller ouvrir elle-même, et fut toute surprise en
-reconnaissant le visiteur: c’était Moreno. La présence de l’employé
-n’avait en elle-même rien d’extraordinaire, et cependant Hélène ne put
-retenir un geste d’étonnement, car depuis bien longtemps elle ne pensait
-plus à lui. Pendant ces dernières heures, c’était l’image d’autres
-hommes qui avait accaparé sa pensée.
-
-Rougissant de son oubli, elle l’invita avec une amabilité exagérée à
-pénétrer dans la maison. Un heureux hasard lui envoyait cet imbécile
-pour la distraire pendant cette interminable soirée qui sans cette
-visite eût coulé monotone et solitaire.
-
-En entrant dans la grande salle, Moreno caressa les meubles d’un regard
-tendre et protecteur, comme des meubles à lui. Puis il prit place, avec
-une aisance dont il n’avait jamais fait preuve lors de ses précédentes
-visites, dans le fauteuil qu’elle lui offrit.
-
---Je pars pour Buenos-Ayres par le train de ce soir, madame la marquise,
-dit-il avec la vanité d’un homme conscient de ses propres mérites. Il
-faut que j’aille informer le Gouvernement de ce qui s’est passé ici et
-m’entretenir avec le ministre des Travaux Publics sur les mesures à
-prendre pour continuer les travaux.
-
-Hélène approuva de la tête ces paroles tandis que ses yeux semblaient
-sourire avec malice. Ce brave père de famille s’exagérait un peu son
-importance.
-
---Mais, avant de partir, j’ai cru devoir venir vous trouver pour traiter
-d’une question qui a certains rapports avec mes entreprises futures.
-
-Il continua de parler et bientôt l’étincelle de joyeuse ironie qui
-dansait dans les pupilles de la Torrebianca s’éteignit. Ses yeux
-n’exprimèrent plus qu’un intérêt passionné et sans cesse grandissant.
-
-Moreno lui exposait comment Pirovani lui avait confié toute sa fortune
-et l’avait nommé tuteur de sa fille unique qui vivait en Italie.
-
---L’infortuné, continua-t-il, à ce que j’ai pu voir en examinant
-rapidement ses papiers, était plus riche que je ne pensais. Cette
-suprême mission que mon malheureux ami m’a confiée va me donner beaucoup
-d’ouvrage et m’obliger peut-être à quitter mon emploi; qui sait même si
-je pourrai revenir ici!... Je crains que nous ne nous revoyons pas avant
-bien longtemps.
-
-Malgré l’air satisfait et assuré qu’il affectait depuis la veille
-l’employé s’attristait en pensant à l’éventualité de cette longue
-absence.
-
---Comme cette maison, reprit-il, appartenait au pauvre Pirovani qui m’a
-confié la gestion de ses biens, je viens vous dire madame la marquise,
-en vertu de mes pouvoirs, que vous pouvez y demeurer sans payer un
-centime, aussi longtemps que vous le jugerez utile. Considérez-la comme
-vôtre. Que ne ferais-je pas pour vous!
-
-Elle fixait sur lui un regard curieux. Elle avait peine à cacher
-l’étonnement que cette révélation lui avait causée. Moreno, dépositaire
-de l’héritage de l’entrepreneur; Moreno, pliant sous le poids de
-l’énorme fortune qui tombait entre ses mains et retournant vers les
-villes populeuses pour y refaire sa vie!
-
-Des pensées nouvelles se firent jour peu à peu à travers sa surprise,
-semblables à des îlots informes et bouillonnants encore, en plein
-travail de formation. Son être se dédoublait et, auprès de la femme
-frivole, éprise de luxe et de vanité, surgissait celle dont l’énergie
-redoutable dans les moments difficiles était capable de résolutions
-extrêmes, et qui ne craignait pas de faire souffrir. Et cette femme en
-s’éveillant donnait à sa compagne cet impérieux conseil: «Ne le laisse
-pas partir, c’est le destin qui te l’envoie.»
-
-Moreno, qui contemplait «madame la marquise» avec des yeux plus hardis
-depuis qu’il se voyait riche et puissant, vit soudain comme l’ombre d’un
-nuage invisible sur ses traits; sa bouche se contracta douloureusement,
-et elle enfouit son visage dans ses mains pour cacher ses larmes.
-
-L’employé se leva de son fauteuil pour la consoler. Il avait compris sa
-douleur; ne portait-elle pas le deuil de la mère de son mari? Et puis,
-la triste fin de Pirovani, la fuite de Canterac, tant d’événements
-accumulés en si peu de temps!
-
---Tout ce qui arrive est bien triste, madame la marquise, mais il ne
-faut pas que cela vous fasse pleurer.
-
-Et il se hasarda à lui prendre les mains et à les serrer doucement avant
-de les écarter de ses yeux mouillés de larmes.
-
---Ce n’est pas ce que vous croyez qui me fait pleurer, soupira-t-elle;
-je pleure sur moi-même, sur mon malheur que rien ne peut réparer. Je
-suis seule au monde. Mon mari n’est pas rentré depuis deux jours... et
-ne rentrera plus peut-être. Quelles calomnies a-t-on pu lui rapporter!
-Il me restait mes amis, mes fidèles amis, l’un est mort, l’autre est en
-fuite. Je n’avais plus que vous... et vous partez pour toujours!
-
-L’employé, tout ému, balbutia:
-
---Mon admiration vous restera toujours, madame la marquise... Je pars,
-mais en réalité, je ne pars pas... A Buenos-Ayres, je serai à votre
-disposition.
-
-Il cessa de parler car l’émotion commençait à lui troubler les idées.
-Hélène avait séché ses larmes et le regardait avec intérêt.
-
---Personne n’a jamais pu me comprendre, dit-elle. Les hommes sont ainsi
-faits: ils se précipitent tous ensemble vers la femme qui leur plaît,
-l’assomment de leurs assiduités et se disputent la première place de
-telle façon que la malheureuse toute désorientée ne sait pas bien
-connaître celui qu’elle préfère. Maintenant que vous partez et que je
-vous perds pour toujours, je me rends compte que les deux amis qui nous
-ont quittés, se mettaient en avant avec tant d’autorité qu’ils avaient
-réussi à me cacher l’homme qui aurait dû m’intéresser le plus.
-
-A ces mots, Moreno fut si bouleversé qu’il prit la main d’Hélène dans
-les siennes.
-
---Oh! marquise, que dites-vous!
-
-Elle se laissa caresser la main et pressa même une des siennes entre ses
-doigts, puis elle ajouta avec l’accent de la vérité, comme pour lui
-confier ses pensées les plus intimes:
-
---Je vous ai toujours apprécié pour votre modestie, cette modestie qui
-cache de grandes qualités que vous ne soupçonnez pas vous-même. J’aime
-les hommes dont le cœur est plein de bonté et libre d’orgueil. Souvent,
-dans ma solitude, je pensais aux grandes choses qu’aurait pu réaliser en
-Europe un homme tel que vous, guidé dans son œuvre par une femme
-inspiratrice de nobles ambitions.
-
-Moreno garda le silence. Il la regardait avec un certain étonnement et
-semblait l’admirer davantage après les mots qu’il venait d’entendre.
-Cette femme avait les mêmes pensées qu’il avait eues bien souvent
-lui-même sans oser y croire tout à fait.
-
-Hélène ajouta, accablée:
-
---Mais il est trop tard; laissons cela! Vous avez une famille, je n’ai
-plus d’illusion ni d’espoir. Je suis seule et pauvre, et je ne sais
-comment s’achèvera ma vie.
-
-L’employé demeurait pensif, les sourcils froncés, et semblait tourmenté
-d’une vision pénible. Il revoyait dans une petite maison près de
-Buenos-Ayres, aux pièces modestes et propres, une femme et des enfants.
-Mais cette image ne tarda pas à s’effacer et Moreno reprit l’air assuré
-et autoritaire qu’il avait montré dans les premiers moments de sa
-visite.
-
---Moi aussi, dit-il, je réfléchis plus souvent qu’autrefois. Cette nuit
-je n’ai pas pu dormir: je me suis levé trop tard pour aller voir ce qui
-s’est passé à l’_estancia_ de Rojas... Et hier, justement, j’ai pensé
-qu’il vaudrait mieux peut-être que je parte pour l’Europe. Je veillerais
-sur la fille de Pirovani et je gérerais ses biens plus commodément qu’à
-Buenos-Ayres. Qui sait? peut-être augmenterais-je considérablement
-cette fortune en me lançant dans les affaires! Je ne suis pas sûr de
-posséder les qualités que vous m’attribuez, madame la marquise; mais
-j’ai l’habitude des chiffres, j’ai de l’ordre et je suis peut-être
-capable de réussir dans les affaires tout comme un autre. Pourquoi pas?
-
-Il y eut un long silence et l’employé, troublé d’avance par ce qu’il
-allait dire, osa enfin balbutier timidement.
-
---Peut-être pourriez-vous venir avec moi en Europe... pour me donner des
-conseils. Vous me croyez très intelligent, mais là-bas je ne serai qu’un
-ignorant.
-
-Hélène eut un mouvement de surprise et repoussa avec hauteur cette
-proposition.
-
---C’est impossible! Quelle folie!... De quel fardeau allez-vous vous
-charger, mon ami!... Vous oubliez d’ailleurs que je suis mariée, que je
-suis du monde et que les gens en nous voyant ensemble feraient les
-suppositions les plus outrageantes.
-
-Mais tout en protestant, elle prit dans les siennes les mains de Moreno,
-approcha du sien son visage, l’enveloppa du parfum qui émanait de sa
-chair tentatrice, et dit enfin avec enthousiasme:
-
---Que votre cœur est grand!... Comment vous prouver ma reconnaissance
-pour votre intention généreuse?
-
-Moreno se remit à parler d’un ton suppliant. Que leur importait les
-propos des gens?... En Europe, personne ne les connaissait. Ils
-vivraient à Paris, dans la cité merveilleuse qu’il avait si souvent
-admirée à travers les romans et qu’il n’aurait jamais pu voir si
-Pirovani n’était pas mort. C’est lui que devrait remercier la marquise,
-si elle daignait être sa compagne et son inspiratrice.
-
---Et votre famille? demanda la Torrebianca d’un ton grave que ses
-regards démentaient.
-
-Il répondit avec l’optimisme cynique de l’homme qui sait le pouvoir de
-l’argent et qui compte, grâce à lui, résoudre toutes les difficultés.
-
---Ma famille restera à Buenos-Ayres où elle sera mieux installée que
-jamais. Avec beaucoup d’argent on arrange tout et chacun est heureux...
-J’aurai beaucoup d’argent, car il est bien juste que je me récompense
-moi-même des peines que m’imposera mon rôle de tuteur. Et j’en gagnerai
-aussi dans les affaires.
-
-Elle résistait encore, mais toujours plus faiblement, et Moreno jugea
-bon de l’émouvoir en lui décrivant les délices de ce Paris qu’il n’avait
-jamais vu et dont l’autre était déjà lassée.
-
---C’est une folie, interrompit Hélène; je n’ai pas le courage d’aller
-au-devant d’un pareil scandale. Que dira-t-on si nous fuyons ensemble?
-
-Puis elle ajouta avec une expression de pudeur craintive:
-
---Je ne suis pas telle que vous croyez. Les hommes acceptent avec une
-étonnante facilité tout ce qu’on leur raconte des femmes, et qui sait ce
-qu’on a pu vous dire de moi!... J’avoue que mon mariage n’a pas été
-heureux; mon mari est bon, mais il n’a jamais su me comprendre. Mais, de
-là à provoquer un scandale en fuyant avec un autre homme!
-
-L’employé eut recours à toutes les phrases qu’il avait emmagasinées dans
-sa mémoire au cours de ses lectures. Qu’était-ce que le mariage et que
-l’opinion du monde! Elle avait le droit de connaître le véritable amour,
-si elle le trouvait sur sa route. Elle avait aussi le droit de «vivre sa
-vie» aux côtés d’un homme qui saurait l’embellir pour elle autant
-qu’elle le méritait.
-
-Il continuait à réciter des fragments de ses lectures romanesques et la
-marquise, qui devait connaître aussi bien que lui la valeur de tels
-arguments, finit pourtant par se laisser attendrir et troubler par cette
-amoureuse éloquence.
-
-La Torrebianca jugeait maintenant qu’elle avait suffisamment prolongé
-son simulacre de résistance et croyait le moment venu de céder pour
-permettre à Moreno de passer à des questions d’un intérêt immédiat.
-
-Elle feignit de n’avoir plus entière conscience de ses actes; passant
-ses mains sur les épaules de Moreno elle parla tout près de son visage
-d’une voix faible comme un souffle, et les yeux au ciel, elle semblait
-se perdre dans ses souvenirs.
-
---Oh! Paris! Vous ne le connaissez que par les livres, mais vous ne
-savez pas vraiment ce qu’est cette vie. Une existence bien douce nous
-attend là-bas.
-
-L’employé considéra ces mots comme une acceptation et se crut en droit
-de la prendre dans ses bras.
-
---Vous acceptez n’est-ce pas? Oh! merci... merci!
-
-Mais Hélène le repoussa pour couper court à ces effusions et avec le
-sérieux de la femme qui sait mener une affaire, elle reprit la parole.
-
---Si je disais «J’accepte» ce serait à la condition que nous partirions
-aujourd’hui même. Sans cela je pourrais me repentir... D’ailleurs,
-pourquoi rester plus longtemps dans cet endroit odieux? Je n’y ai que
-des ennemis. Mon mari lui-même m’abandonne... Je ne sais ce qu’il est
-devenu.
-
-Moreno approuva de la tête. Il fallait profiter du train de ce soir.
-S’ils attendaient le prochain, en deux jours, de nouveaux incidents se
-produiraient peut-être. Le malheureux employé croyait de bonne foi que
-la marquise était capable de regretter sa décision et jugeait
-nécessaire de profiter de ce moment favorable.
-
-Hélène lui posa plusieurs questions pour fixer en quelque sorte, avant
-de le suivre, les articles du contrat verbal qui les lierait. Moreno lui
-exposa tout ce que Pirovani lui avait confié en remettant ses papiers
-entre ses mains et toutes les recommandations orales qu’il avait
-ajoutées. Sa fortune était solidement établie. Avant le duel il lui
-avait également remis tout l’argent qu’il avait chez lui. L’employé
-pouvait payer les frais du voyage et du long séjour qu’ils auraient à
-faire dans un luxueux hôtel de Buenos-Ayres.
-
---Une fois dans la capitale, continua-t-il, je réaliserai tous les fonds
-qui sont déposés au nom de Pirovani et je ferai le nécessaire pour que
-le gouvernement me verse également ce qu’il lui doit pour ses
-entreprises... Je connais beaucoup de personnes haut placées qui
-m’aideront... Vous verrez que si bien des gens me croient sot, je sais
-me retourner quand il s’agit de finances... Dès que les affaires seront
-en ordre nous nous embarquerons pour l’Europe.
-
-Enhardi par ses propres paroles et certain maintenant qu’Hélène
-acceptait, il tenta de porter la main sur elle; mais elle l’écarta.
-
---Non, dit-elle avec sévérité, tout en fermant à demi ses yeux
-malicieux. Tant que nous ne serons pas arrivés à Paris je ne serai pour
-vous qu’une compagne de voyage. Les hommes sont ingrats quand leur désir
-est satisfait trop vite; ils abusent de la tendresse des femmes et
-oublient vite leurs serments.
-
-Elle eut un sourire plein de promesses et dit à voix basse en fermant à
-demi ses paupières.
-
---Mais, dès que nous serons à Paris....
-
-Moreno fut agréablement troublé de l’expression qui accompagna ces
-quelques mots.
-
-«Paris!...» Cette exclamation mentale fit surgir dans l’imagination de
-l’employé la vision des mille épisodes de la vie joyeuse menée par les
-étrangers dans la grande ville, ainsi que la décrivaient les romans.
-
-Il vit un élégant restaurant de Montmartre comme il les imaginait et
-comme il avait pu les admirer sur les toiles des cinématographes. Il
-crut entendre la musique sautillante et heurtée d’un jazz-band. Il
-suivit des yeux le tournoiement des couples qui dansaient dans un large
-espace rectangulaire, entouré de petites tables brillamment servies.
-
-Puis la marquise faisait son entrée, vêtue avec un luxe éblouissant,
-appuyée sur son bras. Lui-même était en habit, et une perle énorme
-luisait sur son plastron. Le gérant de l’établissement le saluait avec
-le respect mêlé de familiarité qu’on doit aux clients bien connus; les
-femmes admiraient de loin les bijoux d’Hélène; un groom aussi petit
-qu’un gnôme emportait le somptueux manteau de fourrure de la dame, d’où
-émanait un parfum de jardin enchanté.
-
-Il examinait la carte des vins, et commandait un champagne si cher que
-le sommelier exprimait par une révérence son admiration.
-
-La vision s’évanouit et Moreno se trouva dans l’ancienne maison de
-Pirovani, en face de cette femme qu’il avait désirée avec la ferveur
-qu’inspire l’irréalisable, et qui, en ce moment, le dévorait des yeux.
-
---Oh! Paris, dit-il. Comme j’ai hâte de m’y trouver avec vous...
-Hélène!... Car vous me permettrez maintenant de vous appeler Hélène,
-n’est-ce pas?
-
-
-
-
-XVIII
-
-
-Pour Watson, les faits se succédèrent avec la rapidité vertigineuse et
-l’illogisme des tableaux d’un cauchemar qui se déroule par delà le temps
-et l’espace.
-
-Il entendit des coups de feu; puis des cavaliers passèrent devant lui
-ventre à terre tandis que d’autres s’arrêtaient net et faisaient feu sur
-les deux andins. En vain _Piola_ criait en levant les bras.
-
---Ne tirez pas, frères, nous sommes des gens pacifiques et nous nous
-rendons!
-
-Les nouveaux venus ne voulaient rien entendre et continuaient à
-décharger leurs carabines sans obéir aux ordres de Robledo.
-
-Le camarade de _Piola_, blessé, tomba et l’autre jugea bon de sauter à
-terre et de se mettre à l’abri derrière son cheval.
-
-Bientôt le groupe entier des gens de la Presa se trouva réuni sur
-l’esplanade du _rancho_. Watson ne fit pas attention aux exclamations de
-Robledo qui s’étonnait de le trouver là, ni aux saluts du commissaire.
-Tous deux l’oublièrent à leur tour pour marcher vers _Piola_ et le
-sommer, le revolver sur la poitrine, de leur dire où était Celinda.
-Quelques hommes de la troupe mirent pied à terre pour examiner
-l’individu qui venait d’être blessé et celui que don Carlos avait
-abattu.
-
-L’attention du jeune homme fut attirée enfin par la vue de son propre
-cheval sur lequel le petit _Cachafaz_ se dressait d’un air important, en
-montrant les trois vaincus d’un doigt accusateur.
-
---Voilà les brigands qui ont enlevé ma petite patronne. Je les ai vus,
-moi...
-
-Mais il n’eut pas le loisir de continuer car il se sentit pris par la
-taille et, brusquement dépourvu de sa dignité de cavalier, il se
-retrouva à terre.
-
-Richard domptant la douleur qu’un tel mouvement causait à son épaule
-blessée l’avait saisi de son bras valide. Son cheval sembla le
-reconnaître quand il se fut remis en selle et prit, au grand galop, dès
-qu’il eut senti les éperons, la direction qu’avait suivie Rojas.
-
-L’_estanciero_ poursuivait _Manos Duras_ depuis plusieurs minutes et ne
-perdait pas l’espoir de l’atteindre. Il était difficile de galoper d’une
-façon continue sur ces pentes sablonneuses. De plus le cheval du
-_gaucho_ portait le poids de deux personnes et son cavalier était forcé
-de maintenir Celinda tout en pressant la marche de sa monture. Rojas
-était moins gêné dans sa poursuite et surtout il avait les mains libres.
-
-Tout en fuyant, le bandit tourna plusieurs fois la tête vers Rojas et
-tendit son bras droit armé d’un revolver. Deux balles sifflèrent tout
-près de don Carlos qui riposta mais cessa bientôt de tirer. Il n’avait
-plus que trois cartouches. Le matin, en quittant l’_estancia_ il avait
-bouclé son ceinturon porte-revolver mais n’avait pas garni de munitions
-nouvelles les gaines de la cartouchière. Il ne pouvait plus compter que
-sur les trois coups qui lui restaient à tirer et sur le couteau qu’il
-portait à sa ceinture pour les besoins de sa vie aux champs. Il
-craignait aussi de blesser sa fille.
-
-Le _gaucho_, mieux approvisionné, continua à prodiguer ses balles tout
-en fuyant.
-
-L’_estanciero_ comprit ce que voulait _Manos Duras_ et son indignation
-s’accrut encore.
-
---Oh! le bandit! Il essaie maintenant de tuer mon cheval!
-
-Et le centaure argentin ressentit à cette pensée la même rage qu’il
-avait éprouvée en voyant sa fille en danger.
-
-Un instant après, Rojas, qui paraissait toujours soudé à sa monture et
-qui faisait corps avec elle, sentit sous ses jambes un tressaillement
-mortel. Il déchaussa vivement les étriers et sauta à terre au moment
-même où la pauvre bête roulait sur le sol; du poitrail sortait un jet de
-sang semblable au flot pourpré qui jaillit d’un tonneau qu’on défonce.
-
-L’_estanciero_ se trouvait à pied et l’autre s’enfuyait emportant sa
-fille sur l’arçon de sa selle. Il concentra toute sa volonté dans la
-main qui tenait le revolver et dirigea l’arme vers son ennemi en fuite.
-Il fallait tuer le cheval.
-
-Rojas qui ne craignait pas de combattre les bêtes féroces ou les hommes,
-trembla d’émotion. Tuer un cheval! Il était excellent tireur et
-cependant il pressa la détente une fois, puis une autre sans que la
-monture du _gaucho_ cessât de galoper. Il allait tirer la dernière
-cartouche quand le cheval de _Manos Duras_ tituba, ralentit son élan,
-puis fit panache en soulevant de ses ruades d’agonie un nuage de sable.
-
-Rojas reprit sa course, mais avant d’avoir atteint le lieu de la chute
-il vit le _gaucho_ se relever et tirer un second revolver de sa
-ceinture, sans cesser de maintenir Celinda du bras gauche. L’air
-menaçant, il attendit dans cette posture que son ennemi approchât.
-
-Don Carlos avança encore de quelques pas, mais _Manos Duras_ fit feu sur
-lui et la balle passa si près de son visage qu’un instant il se crut
-atteint. Rojas se jeta alors à terre pour offrir une moindre cible aux
-balles et se mit à ramper le revolver à la main. Le _gaucho_ ne pouvait
-deviner qu’il n’avait plus qu’une cartouche, et, croyant qu’il rampait
-vers lui pour le viser de plus près, il continua son feu.
-
-De plus, il maintenait Celinda devant sa poitrine comme un bouclier.
-Mais la jeune fille se débattait pour échapper au bras robuste qui la
-retenait prisonnière et ses mouvements firent plusieurs fois dévier les
-balles.
-
---Si tu tires une fois de plus, vieux, je tue ta fille.
-
-A cette menace, don Carlos, qui avait d’ailleurs conscience de son
-impuissance, n’osa pas tirer et se contenta de ramper lentement sur le
-sable.
-
-_Manos Duras_ parut soudain s’inquiéter d’un nouveau danger qu’il
-sentait tout proche et il commença de jeter de côté et d’autre des
-regards avides. Mais comme il avait d’abord à redouter son ennemi le
-plus rapproché, l’_estanciero_, il ne voulut pas égarer son attention et
-continua de tirer.
-
-L’autre ennemi encore invisible était Watson, qui entendant les
-détonations avait mis pied à terre pour se rapprocher du lieu de combat
-et s’avançait le corps ployé au milieu des plantes rudes qui montaient
-du sol sablonneux.
-
-Il eut un moment la pensée d’attaquer _Manos Duras_ avec son revolver,
-mais il craignit de blesser Celinda qui se débattait toujours pour
-échapper à son ravisseur.
-
-Il revint alors vers son cheval et détacha de la selle le lasso que lui
-avait offert la fille de Rojas. Il le prit dans sa main droite et par
-un détour au milieu des buissons il parvint à se placer derrière le
-_gaucho_.
-
-Cette courte marche le fit beaucoup souffrir. Des branches épineuses
-s’accrochèrent plusieurs fois à son épaule blessée; de plus la crainte
-d’échouer lui donnait un tremblement intérieur. Saurait-il bien se
-servir de cette arme primitive?
-
-Il se rappelait les rires dont la Fleur du Rio Negro soulignait sa
-maladresse; mais cette évocation des joyeuses promenades qu’il avait
-faites en compagnie de celle qui maintenant était aux prises avec un si
-terrible danger lui rendit son énergie et sa volonté. Les enseignements
-qu’il avait reçus dans sa jeunesse, l’esprit méthodique et pratique de
-sa race lui donnèrent du courage. «Ce qu’un homme fait, un autre peut
-bien le faire.» Il se recommanda aux puissances mystérieuses et
-impondérables qui mènent notre existence et nous protègent parfois d’un
-inexplicable amour et il lâcha le lasso presque sans regarder, se fiant
-au hasard et à son instinct. Puis bondissant en arrière au plus épais
-des buissons il tira sur la corde d’un effort joyeux et puissant, car la
-résistance lui indiquait que le lasso avait saisi sa proie. Sa joie fut
-si sauvage qu’il tira des deux mains bien que la déchirure de son épaule
-lui arrachât des rugissements de douleur.
-
-Le lasso avait en effet emprisonné le groupe formé par _Manos Duras_ et
-Celinda, s’enroulant autour de leurs corps. Sous la rude traction tous
-deux tombèrent à la renverse.
-
-Le _gaucho_ lâcha Celinda pour recouvrer l’usage de ses deux mains;
-encore allongé sur le sol il tira son couteau de sa ceinture et trancha
-la corde qui le liait. Watson qui avait deviné son intention s’approcha
-en courant et à plusieurs reprises le frappa sur la tête et au visage
-avec la crosse de son revolver. Mais Rojas en quelques bonds arrivait
-lui aussi auprès du groupe jeté à bas. Il avait lâché son revolver
-inutile et saisi son couteau.
-
---Laisse-le moi, _gringo!_... ordonna-t-il d’une voix haletante, c’est à
-moi seul de le tuer... Il est à moi!
-
-Il repoussa Watson qui, s’occupant désormais de Celinda seule, l’enleva
-de terre et l’emporta derrière les buissons les plus proches. La jeune
-fille, encore étourdie par sa chute, se frotta les yeux sans reconnaître
-l’Américain. Elle avait au visage et au bras des écorchures d’où le sang
-coulait goutte à goutte. Cependant, don Carlos aidait presque _Manos
-Duras_ à se relever.
-
---Debout, fils de chienne... tu ne pourras pas dire que je te tue en
-traître! Sors ton couteau et à nous deux!
-
-Le _gaucho_ avait déjà le couteau à la main; Rojas ne s’en était pas
-aperçu, tout à la joie féroce d’avoir enfin cet homme à portée de son
-poing.
-
-A peine debout, le bandit lui lança traîtreusement sa pointe vers le
-ventre, mais il était encore étourdi par les coups que Watson lui avait
-assénés; son attaque fut molle et l’_estanciero_ eut le temps de parer
-d’un revers de la main gauche.
-
-A son tour, il le frappa en pleine poitrine, puis le cribla de coups si
-pressés que _Manos Duras_ s’écroula en perdant son sang par vingt
-blessures.
-
---Le voilà mort, le puma!
-
-Don Carlos poussa ce cri en brandissant son couteau rouge de sang
-au-dessus de sa tête tandis que le blessé se tordait à ses pieds en
-roulant d’un côté sur l’autre avec des râles d’agonie.
-
-Watson avait emporté Celinda à l’écart pour l’empêcher de voir le
-combat, mais en prenant soin de ne pas perdre de vue l’_estanciero_ qui
-pouvait avoir besoin de son aide.
-
-Les deux hommes se retrouvèrent et portèrent la jeune fille jusqu’à
-l’endroit où l’ingénieur avait laissé son cheval. Ils voulaient cacher à
-Celinda la vue de l’agonisant. Brisée par tant d’émotions elle les
-regardait avec des yeux dilatés et vagues et semblait ne pas les
-reconnaître. Enfin elle se jeta au cou de son père et fondit en larmes.
-Puis, oubliant les préjugés ordinaires, elle se blottit dans les bras de
-Watson et le couvrit de baisers.
-
-Le grand garçon que troublaient ces caresses et qu’effrayaient les
-blessures superficielles du visage de la jeune fille, demandait
-anxieusement:
-
---Vous ai-je fait mal, miss Rojas?... N’est-ce pas que j’ai lancé le
-lasso moins mal que d’autres fois?
-
-Tous deux l’aidèrent à se mettre en selle et, marchant à côté de son
-cheval, reprirent la direction du _rancho_ de la _India muerta_.
-
-Robledo et le commissaire s’avancèrent à leur rencontre et manifestèrent
-leur joie de retrouver Celinda. Les autres hommes de l’expédition
-étaient arrêtés devant les ruines. Après avoir pansé à leur manière les
-deux blessés, ils les surveillaient ainsi que _Piola_, et parlaient de
-les conduire dès le lendemain à la prison de la capitale du territoire.
-
-Celinda, en se retrouvant au milieu d’amis qui se félicitaient
-joyeusement de sa délivrance reprit vite sa gaieté et sa pétulance. Elle
-essayait de cacher à Watson les écorchures qui gâtaient son visage, mais
-quand ses yeux se fixaient sur lui, ils étaient pleins de tendresse.
-
---Vous ai-je fait mal, miss Rojas?... répéta le jeune homme, d’un ton
-suppliant, comme si son trouble ne lui eût pas permis de poser d’autres
-questions. N’est-ce pas que je n’ai pas trop mal lancé le lasso?
-
-Elle regarda de côté et d’autre pour s’assurer que son père était loin
-et dit à voix basse en imitant l’accent de Richard:
-
---_Gringo chapeton_, fieffé maladroit!... Oui, tu m’as fait mal et tu
-lances le lasso terriblement mal... Mais enfin tu m’as attrapée et comme
-j’ai juré qu’à cette condition, je te reviendrais, eh bien me voici!
-
-Elle avança les lèvres comme pour le caresser de leur petit cercle rose;
-c’était une avance sur ce qu’elle lui donnerait tout à l’heure, quand
-ils seraient seuls.
-
-L’expédition rentra à la Presa à la tombée de la nuit après avoir pris
-quelque repos à l’_estancia_ de Rojas, où Sébastienne guettait. La
-métisse poussa des clameurs de joie en voyant revenir sa petite
-patronne, mais les blessures que Celinda avait au visage lui arrachèrent
-aussitôt après des cris d’indignation. Au milieu d’un flot de paroles
-furieuses elle laissa échapper le nom de la marquise malgré les
-recommandations prudentes que Robledo lui faisait à voix basse. Elle
-finit par raconter à Rojas tout ce qu’elle savait de l’entretien de la
-«grande dame» et de _Manos Duras_, et lui fit part des soupçons que lui
-avait suggérés leur entente.
-
-Sébastienne, sans consulter son ancien patron, décida de rester à
-l’_estancia_ auprès de Celinda.
-
-Don Carlos lui-même avait demandé à Watson de rester lui aussi jusqu’au
-lendemain, en attendant son retour.
-
---J’ai une petite course urgente à faire à la Presa; quelques mots à
-dire à certaine personne.
-
-La voix mielleuse et l’accent doucereux de l’Argentin avaient quelque
-chose d’effrayant. Robledo essaya de le faire renoncer à ce voyage car
-il devinait son intention. Rojas fut plus explicite avec lui.
-
---Laissez, don Manuel, il faut que je voie cette garce qui a voulu faire
-du mal à ma fillette. Je me contenterai de lui trousser les jupes et de
-lui appliquer cinquante coups de ce _rebenque_, comme ceci...
-
-Et il faisait siffler la terrible lanière de cuir de son fouet court.
-
-L’Espagnol dut accepter sa compagnie jusqu’au village; il comprenait
-qu’il était inutile de tenter de s’opposer à ses desseins. Rojas était
-encore possédé de la rage homicide qu’avait suscitée en lui son combat
-avec _Manos Duras_, mais Robledo espérait le calmer au bout de quelques
-heures.
-
-Quand ils arrivèrent dans la rue centrale les gens de l’expédition
-trouvèrent rassemblée presque toute la population de la Presa. Les
-premiers cavaliers donnaient en passant les nouvelles qui couraient
-promptement d’un groupe à l’autre. Tout le monde se félicitait de la
-mort de _Manos Duras_ comme si le village eût été délivré d’un terrible
-fléau.
-
-Les plus craintifs déploraient que le commissaire gardât les trois
-prisonniers dans un _rancho_ voisin du village pour les envoyer le
-lendemain à la prison du territoire. La foule, avec cette férocité
-collective qui se fait jour dès que survient la délivrance longtemps
-attendue, aurait voulu les mettre en pièces pour se venger de la terreur
-que le _gaucho_, maintenant disparu, lui avait longtemps inspirée.
-
-Mais la dernière nouvelle que lancèrent les cavaliers bavards de
-l’avant-garde allait permettre à tous de satisfaire leur rage. En un
-instant chacun eut connaissance des révélations de Sébastienne. La
-«grande dame» avait préparé, d’accord avec _Manos Duras_, une terrible
-vengeance comme en contaient les grands lecteurs de romans ou comme la
-plupart en avaient vu s’accomplir sous leurs yeux au cinématographe.
-L’étrangère blonde avait voulu tuer la pauvre fille de l’_estancia_, une
-enfant du pays, par envie ou pour toute autre raison.
-
-Robledo qui passait à cheval au milieu des groupes comprit à quelques
-mots surpris au vol que la colère commençait à s’emparer des habitants.
-Les hommes de l’expédition défilaient justement devant l’ancienne maison
-de Pirovani. Les femmes, qui se montraient les plus enflammées,
-poussèrent les premières des cris hostiles en regardant les fenêtres de
-l’édifice.
-
---Mort à la gueule peinte, mort à la grande p....
-
-Et elles lâchaient franchement la plus grande injure qui se peut
-adresser à une femme. Robledo pressentant ce qui allait arriver tourna
-bride et vint placer son cheval devant les premières marches du perron
-de bois.
-
-Mais les fidèles mêmes qui l’avaient suivi dans son expédition
-refusaient de lui obéir.
-
-Négligeant ses conseils et ses ordres, les femmes et les gamins
-commencèrent à passer sous le ventre de son cheval ou à se glisser le
-long de ses flancs... Et derrière ces premiers assaillants, les hommes
-envahirent l’entrée de la maison. Ils saluaient vaguement et
-s’excusaient du geste en passant devant l’ingénieur.
-
-L’assaut fut foudroyant et les obstacles cédèrent avec cette facilité
-qui centuple bientôt l’ardeur des attaques populaires aux jours de
-révolution triomphante. La porte brisée s’abattit, la vague humaine eut
-un remous sur le seuil puis s’engouffra tumultueusement dans l’intérieur
-de la maison. Les vitres des fenêtres volèrent en éclats, puis les
-meubles, le linge, toute sorte d’objets jaillirent au dehors comme des
-projectiles. En vain quelques-uns, plus prudents et plus calmes,
-protestaient contre cet absurde pillage.
-
---Mais cela ne lui appartient pas... Tout appartenait à don Enrique
-l’Italien.
-
-La multitude n’écoutait plus rien; pour elle tout était la propriété de
-la grande dame; elle pouvait ainsi sans scrupules satisfaire sa rage.
-Et elle ne cessait de pousser des clameurs où revenait souvant
-l’infamante épithète.
-
-Enfin, Robledo, qui gesticulait sur son cheval et criait des ordres
-inutiles, réussit à se faire entendre. Les assaillants semblaient
-fatigués. D’ailleurs ils n’avaient pu découvrir la femme détestée et la
-déception avait calmé leur fureur destructrice. Mais la cause principale
-du silence relatif qui permit à Robledo de reprendre quelque influence
-fut l’arrivée d’un vieil ouvrier espagnol qui avait cessé de travailler
-aux canaux pour s’employer à porter l’eau du fleuve jusqu’aux maisons du
-village à l’aide d’une charrette attelée d’une rosse lamentable.
-
-L’homme obtint l’attention de tous plus vite que l’ingénieur. Les
-assaillants descendirent peu à peu dans la rue pour écouter de plus
-près.
-
---Que faites-vous là, criait-il. Elle est partie... Je l’ai vue dans une
-voiture avec Monsieur Moreno, l’homme du Gouvernement. Ils s’en vont à
-la station prendre le train de Buenos-Ayres.
-
-Immédiatement des cavaliers de bonne volonté s’offrirent à l’arrêter
-dans sa fuite. Elle avait pris une grande avance, mais peut-être en
-crevant leurs chevaux pourraient-ils la rattraper à Fort Sarmiento.
-
-D’autres doutaient du succès de cette poursuite. Le train passerait dans
-une heure à peine. Il n’avait jamais de retard car il partait de la
-station précédente, celle du Neuquen.
-
-Les femmes, qui étaient toujours les plus acharnées, conseillaient aux
-cavaliers de tenter de toute façon l’aventure; ils ramèneraient la
-«grande dame» en la traînant par les cheveux. Des hommes pleins de sens
-et d’imagination proposaient dans la même intention pieuse de se placer
-simplement le long de la voie et de faire au passage du train une
-décharge nourrie sur la voiture où avait pris place la grande p.... Et
-ils s’étonnaient quand Robledo essayait de leur faire comprendre qu’il
-pouvait se trouver d’autres voyageurs dans le même wagon et que
-d’ailleurs il était impossible, parmi toutes les voitures qui formaient
-le train, de reconnaître la sienne.
-
-Quand tous furent enroués à force de crier et convaincus qu’ils
-n’arriveraient pas à rattraper la «grande dame», ils se turent et
-l’ingénieur put se faire entendre.
-
---Laissez-la partir. C’est _Gualicho_ qui nous quitte après avoir jeté
-le désordre partout... Tout ce qu’il faut souhaiter c’est que ce démon
-ne revienne plus. Que n’est-il parti plus tôt!
-
-Quand la nuit fut enfin venue la foule s’apaisa. C’était l’heure du
-dîner et les plus exaltés préférèrent poursuivre leur conversation à la
-table de famille et au magasin du _Gallego_.
-
-Rojas demeurait sombre et semblait avoir oublié tous les événements de
-la journée pour ne plus penser qu’à la fuite d’Hélène.
-
---Croyez bien que je le regrette, don Manuel. J’aurais bien voulu lui
-retrousser les jupes, puis avec mon _rebenque_...
-
-D’une main il faisait le geste de soulever les jupes d’Hélène et il
-expliquait la vengeance qu’il lui eût plu d’exercer.
-
-A partir de ce jour le village où le seul personnage important était
-Robledo connut une existence monotone et bientôt angoissée. Les
-ouvriers, voyant les travaux suspendus, commencèrent à se débander. Les
-groupes d’oisifs passaient leur temps à prédire la reprise des travaux
-par ordre du gouvernement dans le courant de la semaine suivante; mais
-l’ordre n’arrivait pas. Là-bas, à Buenos-Ayres, on étudiait posément la
-question, et les ouvriers perdant patience jetaient sur leur dos leur
-sac plein de hardes et s’en allaient à pied ou en chemin de fer bien
-loin de ce lieu où l’argent n’arrivait plus et où la pauvreté
-grandissait chaque jour.
-
-Le magasin, redevenu boutique, avait pris un aspect funèbre. Seuls
-quelques vieux clients, de solvabilité reconnue, venaient boire debout
-devant le comptoir. Don Antonio le _Gallego_ avait rudement refusé tout
-crédit à la plus grande partie des consommateurs et, pour appuyer la
-décision qu’il avait prise, avait placé un revolver dans chacun des
-tiroirs de la banque, et le beau _rifle_ américain sous son siège. Quand
-son public n’avait pas d’argent ces précautions n’étaient pas
-superflues.
-
---Il faut que vous alliez à Buenos-Ayres, don Manuel, disait-il à
-Robledo avec son solide optimisme. Vous êtes le seul qu’on écoutera
-là-bas.
-
-Mais la tristesse et le découragement extérieurs avaient fini par gagner
-Robledo. Seule l’ardeur nouvelle de son associé Watson parvenait à lui
-arracher un sourire mélancolique. Richard paraissait heureux et
-nullement inquiet de ses canaux. Il ne s’intéressait plus qu’à l’élevage
-et passait des jours entiers à l’_estancia_ de Rojas.
-
-Que lui importait l’arrêt momentané des travaux!... Il était jeune et
-les années s’échelonnaient nombreuses devant lui. Il n’avait d’autre
-désir que de pénétrer la vie d’une _estancia_, mais sous la direction de
-Fleur du Rio Negro, qui du lever au coucher du soleil l’accompagnait à
-cheval dans la campagne.
-
-Une lugubre découverte vint accroître la tristesse de l’Espagnol peu de
-temps après la fuite d’Hélène.
-
-Gonzalez lui présenta un chapeau qu’un de ses clients avait trouvé au
-bord du fleuve, loin du campement. L’ingénieur le reconnut
-immédiatement. C’était celui que portait Torrebianca.
-
-Il était depuis longtemps convaincu que son ami n’était plus au nombre
-des vivants. Souvent, pendant la nuit, quand la pénible situation
-financière de ses entreprises l’inquiétait au point de lui ôter le
-sommeil, il reconstituait de déduction en déduction les actes du mari
-d’Hélène après sa sortie de la maison au petit jour. Sans aucun doute,
-son corps était au fond du fleuve.
-
-Le patron du bar vint un autre jour lui faire part de la découverte
-qu’avaient faite quelques Espagnols, qui, se trouvant sans travail,
-s’adonnaient à la pêche. Deux lieues en aval du village ils avaient pris
-pied dans une île fangeuse entourée de roseaux, avec l’espoir de
-capturer quelques truites venues du lac lointain de Nahuel Huapi. Au
-milieu des roseaux de la rive ils avaient aperçu deux objets allongés et
-noirs que le courant balançait; c’étaient les jambes de Torrebianca.
-
-Robledo n’eut pas le courage d’aller voir le cadavre. Après avoir
-séjourné un mois dans l’eau il n’était plus qu’une masse gluante que
-paraissait animer le grouillement de toute une faune éclose dans ses
-chairs. Son compatriote Gonzalez, quittant pour une fois le comptoir de
-son magasin, se chargea de faire le nécessaire pour donner à ces restes
-une sépulture.
-
---Allez à Buenos-Ayres, il le faut, répétait le cabaretier. Don Ricardo
-et moi nous vous remplacerons ici. Là-bas dans la capitale vous
-travaillerez pour nous bien mieux que si vous restez à la Presa.
-
-Robledo reconnut enfin la justesse de ces conseils et partit pour
-Buenos-Ayres. Pendant plusieurs mois il courut les ministères, demanda
-instamment la reprise des travaux, lutta contre la routine des
-techniciens et des bureaux.
-
-Il dut faire aussi tous ses efforts pour sauver son crédit dans les
-banques. Ceux qui avaient soutenu autrefois son entreprise exprimaient
-ouvertement des doutes et refusaient d’avancer encore l’argent qui
-aurait permis de la poursuivre. Une atmosphère de scepticisme et de
-méfiance enveloppait peu à peu tout ce qui touchait à la Presa.
-
-L’hiver arriva sans que Robledo eût pu quitter Buenos-Ayres. Parfois il
-était pris d’un brusque optimisme et il espérait obtenir le lendemain
-même ce qu’il désirait. Mais le jour suivant on lui répondait encore:
-«Revenez demain», et ce «demain» devenait un mot fatidique, symbole
-vague d’un avenir qui jamais ne serait réalisé.
-
-Les journaux lui rapportèrent un soir l’inquiétude des populations
-riveraines du Rio Negro. Le débit des affluents augmentait avec une
-abondance inquiétante. C’était la crue que depuis plusieurs mois il
-n’avait cessé d’annoncer dans les ministères pour obtenir que l’on
-continuât à temps les travaux.
-
-Il reçut ensuite un télégramme de ceux-là mêmes qui lui avaient
-conseillé d’aller à Buenos-Ayres. Ils lui demandaient maintenant de
-revenir, comme si sa présence eut été capable de dompter miraculeusement
-les forces de la nature.
-
-Il revint à la Presa par un froid glacial. Il s’enfouit dans un manteau
-de chauffeur à longs poils qu’il avait toujours porté pendant les rudes
-journées d’hiver.
-
-Le village était presque désert. Les maisons de bois les plus
-résistantes avaient barricadé portes et fenêtres. Les bâtiments d’argile
-montraient leurs toits écroulés; l’ouragan avait arraché les bâtis de
-bois de leurs orifices d’aération. Personne dans les rues. Il ne restait
-plus que les hommes qui habitaient le pays avant le commencement des
-travaux. Dix ans semblaient s’être écoulés pendant ces quatre mois
-d’absence.
-
-Et ce fut alors la torture d’une attente longue et pleine d’angoisse.
-
-Il restait des jours entiers au bord du fleuve et voyait avec une rage
-impuissante le danger devenir plus pressant. Les eaux étaient chaque
-jour plus hautes et plus impétueuses; le fleuve rapide entraînait des
-troncs d’arbres arrachés sans doute aux pentes des Andes, ou roulait au
-fond de son lit d’énormes blocs invisibles.
-
-Il ne redoutait pas le danger d’une inondation; ce qui le maintenait
-continuellement dans une affreuse inquiétude, c’était le sort des
-travaux inachevés et non le péril couru par les hommes. Tous les matins
-il examinait avec l’attention du médecin qui ausculte les malades la
-digue qui devait barrer le fleuve d’une rive à l’autre et dont
-l’insouciance amoureuse puis la rivalité mortelle des constructeurs
-avaient empêché l’achèvement.
-
-Quelques mètres séparaient toujours le tronçon le plus long de la digue
-de celui qui de la rive opposée venait à sa rencontre. Les eaux, plus
-hautes chaque jour, recouvraient ces deux murs dont la présence
-invisible était décelée par des remous et des tourbillons écumeux.
-
-Comme tous ceux qui vivent dans un perpétuel danger Robledo se sentit
-devenir superstitieux; il se recommandait mentalement à de vagues et
-puissants génies capables de réaliser un miracle.
-
-«Si l’hiver passe sans que tout s’écroule, pensait-il, quel bonheur est
-le nôtre!»
-
-Mais, un matin, sous ses yeux, un des tronçons de la digue inachevée,
-comme une de ces constructions de sable que les enfants construisent ou
-détruisent au gré de leur caprice, fut arraché par les eaux: puis elles
-le ployèrent comme une masse molle et flexible, et enfin les deux
-murailles qu’avait dressées dans le fleuve l’effort de centaines
-d’hommes, où s’étaient accumulées des milliers de tonnes de matériaux
-solides et en apparence indissolubles, roulèrent dans le courant et
-leurs débris échoués jonchèrent les rives et le bord des îles. Alors
-Robledo pleura.
-
---Quatre années de travail! Et tout a fondu comme un peu de sucre dans
-l’eau!... Quatre années de labeur inutile!... Et tout à recommencer.
-
-Son compatriote le patron du bar se jugeait ruiné comme lui. Le tiroir
-de sa caisse était vide. Adieu l’espoir de transformer ses champs
-sablonneux en riches parcelles de terre irriguée! Il était pauvre, plus
-pauvre que le jour où il était venu s’établir dans cette contrée
-maudite.
-
-Mais il avait foi en Robledo et il voulait le réconforter; aussi se
-montrait-il optimiste.
-
---Tout s’arrangera, don Manuel, répétait-il souvent.
-
-Mais il parlait sans conviction.
-
-Don Manuel, voyant les eaux s’acharner à leur œuvre de destruction,
-passa de la tristesse à la colère. Ses yeux ne regardaient plus le
-fleuve. Ils vaguaient comme ceux de l’homme dont la pensée s’est enfuie
-très loin et qui voit ce que les autres ne peuvent pas voir.
-
-Il se rappela Canterac et Pirovani aussi nettement que s’il les eût
-rencontrés la veille. Puis il vit un visage de femme sourire
-cruellement. Par-dessus le temps et la distance elle exerçait encore une
-influence maligne sur ce coin de la terre où elle était une fois passée.
-C’était elle en réalité qui venait de détruire la digue.
-
-L’Espagnol serra les poings. Il se souvint de l’_estanciero_ Rojas et du
-châtiment qu’il voulait infliger avec son _rebenque_ à cette femelle
-vicieuse. Lui-même en ce moment aurait fait pire.
-
-«_Gualicho_ blond, pensa-t-il, démon funeste aux hommes et aux choses...
-maudit soit le jour où je t’ai conduit ici!»
-
-
-
-
-XIX
-
-
---Douze années ont passé depuis mon dernier séjour à Paris... Ah! je
-reconnais que j’ai bien changé d’aspect.
-
-Et Robledo en prononçant ces mots se revit tel qu’il se voyait chaque
-matin avec mélancolie dans le miroir, en procédant à sa toilette.
-
-Il était encore vigoureux et sa santé était excellente; mais la
-vieillesse avait commencé d’exercer sur lui ses ravages. Le sommet de
-son crâne était entièrement dénudé. Il avait par contre rasé sa
-moustache où les poils blancs étaient plus nombreux que les noirs; cette
-transformation lui avait donné, disait-il, un faux air de prêtre ou
-d’acteur, mais avait rendu à son visage un peu de la fraîcheur de la
-jeunesse.
-
-Il était assis dans un fauteuil sous le hall d’un élégant hôtel
-parisien, près de l’Arc de Triomphe.
-
-Devant lui se trouvait un jeune ménage, Watson et Celinda. La fuite des
-années avait seulement accentué les traits de la physionomie de Richard
-et frappé plus nettement sa beauté d’athlète calme. Celle qui avait été
-la Fleur du Rio Negro montrait maintenant la beauté estivale d’un fruit
-doux en sa saison. Elle avait conservé sa sveltesse d’éphèbe sportif
-mais la maternité avait donné une majesté à ses formes épanouies.
-
-Elle ne portait plus ses cheveux coupés comme la toison d’un petit page
-et elle n’eût plus osé en public les bonds et les espiègleries puériles
-de l’amazone de Patagonie qui étonnait les émigrants. Elle se devait
-maintenant de garder un sérieux de maman. Autour de la table du hall
-s’agitait un petit garçon de neuf ans volontaire et quelque peu
-désobéissant qui courait se mettre sous la protection de Robledo,
-autrement dit de «l’oncle Manuel» quand ses parents le grondaient. A
-l’un des étages du Palace deux nurses anglaises surveillaient les jeux
-de trois autres enfants plus jeunes.
-
-Dans l’ensemble, ils offraient l’aspect bien connu de la famille
-sud-américaine qui vient s’établir pour quelques mois en Europe, comme
-une tribu joyeuse et riche, et qui transporte de l’autre côté de l’Océan
-la maison entière, sans oublier les domestiques. La famille n’était pas
-encore largement développée car le père et la mère étaient jeunes;
-quatre cabines sur le bateau et cinq chambres avec salon commun dans les
-hôtels suffisaient à la contenir. Encore dix années de vie et d’affaires
-heureuses et prospères et la caravane familiale retiendrait pour son
-prochain voyage en Europe tout un côté du paquebot et un étage entier du
-Palace.
-
---Et que d’événements depuis mon dernier séjour ici!
-
-Le visage de Robledo s’assombrit au souvenir des luttes soutenues
-pendant deux ans pour obtenir la reprise des travaux du Rio Negro.
-
-Il avait connu l’angoisse de dettes accumulées, les réclamations des
-créanciers qu’on ne peut payer.
-
-Presque tous les habitants de la Presa s’étaient dispersés après la
-destruction des digues par le fleuve. Les rares voyageurs qui visitaient
-le pays s’émerveillaient de ce village en ruines semblable dans cette
-terre sans souvenirs aux antiques cités mortes du vieux monde.
-
-Le gouvernement s’était enfin décidé à reprendre les travaux. On avait
-vaincu peu à peu le fleuve qui s’était résigné à subir l’oppression de
-la digue; les canaux de Robledo et de Watson s’étaient mouillés des
-premières eaux, puis avaient accueilli dans leur lit fangeux
-l’irrigation vivifiante.
-
-Les deux associés n’eurent plus alors qu’à laisser le temps s’écouler.
-L’eau miraculeuse faisait surgir une foule de miracles secondaires. Des
-hommes de tous pays affluaient vers le village mort pour défricher cette
-terre dont ils pouvaient espérer être un jour les propriétaires. Une
-nappe d’un vert tendre et lumineux s’étendait lentement sur les champs
-autrefois poudreux. Les buissons desséchés et piquants cédaient la place
-à de jeunes arbres qui, nourris par le suc d’une terre assoupie depuis
-des milliers d’ans et constamment baignés par l’eau qui courait à leurs
-pieds montaient prodigieusement en l’espace de quelques semaines.
-
-Sur l’emplacement des cahutes d’argile séchée que la longue période de
-solitude et de misère avait détruites, on élevait des édifices de
-briques vastes et bas, avec un patio central, qui imitaient
-l’architecture espagnole de la période colonisatrice.
-
-L’ancien bar du _Gallego_ devenait un grand magasin avec de nombreuses
-annexes où l’on vendait tout ce qui peut être utile ou agréable aux gens
-que l’agriculture enrichit, où se traitaient toutes sortes d’affaires et
-où s’effectuaient même les opérations de banque.
-
-Le propriétaire avait gagné des millions en transformant ses champs
-sablonneux en terres d’irrigation. Il avait enfin réalisé son rêve de
-regagner l’Espagne en laissant à la tête du magasin un gérant espagnol,
-intéressé à ses affaires.
-
---J’ai reçu hier une lettre de don Antonio, dit Robledo avec une
-indulgente ironie. Il voudrait que nous allions le voir à Madrid. Il
-veut nous faire admirer sa maison, ses automobiles et surtout ses hautes
-relations. Il me raconte fièrement que les journaux parlent des dîners
-qu’il donne. Il me dit aussi qu’on l’a décoré et qu’un de ces jours on
-doit le présenter au Roi. Voilà un homme heureux.
-
-Le souvenir de la Patrie lointaine assombrit le visage de Celinda.
-
---Elle pense à son père, dit Watson à son associé. On ne peut parler de
-la Presa sans qu’elle s’attriste... Est-ce notre faute si le vieux n’a
-pas voulu venir?
-
-Robledo approuva et tenta de consoler Celinda. Don Carlos n’avait pas
-voulu s’arracher à son _estancia_ malgré les plus pressantes prières. Il
-ne tenait pas à revoir dans sa vieillesse cette Europe, où, jeune, il
-avait fait tant de folies. Il voulait conserver intactes ses illusions
-anciennes. Et puis il craignait de ne pas avoir tout le temps de jouir
-des grandes transformations que sa propriété avait subies.
-
---Il ne me reste que quelques années, disait-il, pourquoi irais-je les
-gaspiller en parcourant l’Europe, quand j’ai tant de choses à faire ici?
-Celinda me donnera beaucoup de petits-enfants et je ne veux pas qu’ils
-soient de pauvres diables.
-
-Les canaux de Robledo avaient atteint les terres de l’_estancia_ et
-transformé les pâturages maigres et brûlés en opulentes prairies de
-luzerne constamment humides et verdoyantes. Son bétail engraissait et se
-multipliait prodigieusement. Autrefois il lui fallait galoper longuement
-avant de trouver çà et là un animal osseux aux longues cornes qui
-cherchait à découvrir quelque plaque d’herbe isolée au milieu de la
-plaine presque désertique. Aujourd’hui, les jeunes taureaux gras et
-lustrés ployaient les pattes sous le poids de leur chair, et ruminaient
-la luzerne succulente qu’ils tondaient autour d’eux sans besoin de se
-déplacer.
-
-En outre, don Carlos était considéré là comme le premier personnage et
-pour lui c’était perdre son rang que de s’en aller vers ces pays de
-_gringos_ où son histoire était inconnue et où nul ne lui prêterait
-attention. Il espaçait même ses voyages à Buenos-Ayres; les amis de sa
-jeunesse étaient morts et il y trouvait seulement leurs fils ou leurs
-petits-fils, qui avaient presque oublié son nom. Au contraire tout le
-monde à la Presa respectait en lui le plus grand propriétaire du pays.
-On l’avait fait aussi juge municipal et les immigrants qui cultivaient
-les parcelles de terrain reconnaissaient son autorité pleine de sagesse
-en le consultant sur toutes leurs affaires et en acceptant sans
-discussion ses sentences.
-
---Qu’irais-je faire à Paris?... J’y serais ridicule... Laissez-moi avec
-mes pareils... Chaque bœuf à son pâturage.
-
-Certes, il regrettait d’être séparé de ses petits-fils, mais la
-séparation ne serait pas bien longue. Quand Celinda et son _gringo_ de
-mari reviendraient, l’aîné aurait juste l’âge d’apprendre de son
-grand-père comment tout vrai _criollo_ doit monter à cheval.
-
-Pour le moment le petit garçon jouait avec Robledo, fort occupé
-d’escalader ses genoux pour se laisser ensuite retomber sur le tapis.
-
---Carlitos, mon trésor, supplia la mère, laisse donc en paix l’oncle
-Manuel.
-
-Et elle ajouta pour répondre à ce que Robledo avait dit de son père.
-
---C’est vrai, il n’a pas voulu, mais cela ne m’empêche pas d’être
-triste quand je pense qu’il pourrait être ici et voir tout ce que nous
-voyons.
-
-Une jeune dame élégamment vêtue s’approcha du groupe; c’était
-l’institutrice française chargée de l’éducation de Carlitos. Elle venait
-le chercher pour l’emmener au bois de Boulogne. La mère le couvrit de
-tendres caresses sans réussir à calmer ses protestations d’enfant gâté.
-
---Je veux rester avec l’oncle Manuel!
-
-Mais l’oncle Manuel avait besoin de sortir seul, il l’expliqua au jeune
-tyran et s’excusa.
-
---Si tu obéis à ta maman et si tu vas au Bois avec la demoiselle, ce
-soir quand tu te coucheras je te raconterai une longue, longue histoire!
-
-Carlitos prit acte de la promesse et se laissa emmener par
-l’institutrice sans se rebeller plus longtemps.
-
---Enfin le despote est parti, dit Robledo, feignant d’être fort heureux
-de sa délivrance.
-
-Celinda le remercia d’un sourire. L’Espagnol avait concentré sur
-Carlitos tout le besoin d’aimer qu’éprouvent les célibataires au seuil
-de la vieillesse. Il était très riche et le cours des années accroîtrait
-encore sa richesse, à mesure que de nouvelles terres d’irrigation
-seraient livrées à la culture. Quand on lui parlait de ses millions il
-se tournait vers le fils de Celinda et l’appelait «mon prince héritier».
-
-Il comptait léguer une partie de sa fortune à des neveux qu’il avait en
-Espagne et qu’il connaissait à peine, mais la plus grande part irait à
-Carlitos. Il aimait bien aussi les autres fils de Watson; mais celui-ci
-était né pendant la dure époque des inquiétudes et des indécisions, au
-moment où son œuvre était en péril, et c’est pourquoi il le préférait
-comme on préfère les compagnons des jours mauvais.
-
---Qu’allez-vous faire ce soir? demanda Robledo à Celinda. Même programme
-que les autres soirs, sans doute: visite générale chez les grands
-couturiers de la rue de la Paix et des rues voisines?
-
-Elle approuva de la tête, tandis que Watson riait.
-
---Quand vous lasserez-vous d’acheter des robes? continua l’Espagnol.
-Vous ne craignez pas que vos bagages ne trouvent pas place sur le
-transatlantique quand nous repartirons pour Buenos-Ayres?
-
-Celinda s’excusa en faisant un retour vers sa lointaine patrie.
-
---Il faut que j’achète en prévision de l’avenir. Songez que là-bas dans
-notre colonie on ne trouve aucune de ces choses qu’on rencontre aussi
-facilement ici. Nous sommes des millionnaires du désert, nous en sommes
-aux premiers jours de la création d’un monde. Nous sommes pour ainsi
-dire des millionnaires sauvages...
-
-Cette épithète les fit rire tous trois, puis ils demeurèrent songeurs.
-Leurs yeux ne virent plus le hall où ils se trouvaient, ni la foule
-élégante assise autour des tables voisines. Ils évoquaient l’ancien
-campement de la Presa, qui s’appelait maintenant «Colonia Celinda» et
-les champs arrosés, fertiles et riants que possédaient les deux
-ingénieurs. Les arbres n’étaient pas très hauts car les plus âgés
-n’avaient que neuf ans d’existence. Ils virent aussi la grande place de
-la colonie, entourée d’édifices neufs et sur la place, don Carlos Rojas
-que l’âge semblait avoir rapetissé, et dont le profil était chaque jour
-plus maigre et plus aquilin; il avait en écoutant hommes et femmes l’air
-autoritaire et bon des anciens patriarches.
-
-Puis, tandis que Celinda pensait toujours à son père, les deux associés
-repassèrent en esprit leur prospérité actuelle. Des centaines
-d’agriculteurs venus de tous les pays d’Europe avaient acheté des
-parcelles de ces terres irriguées pour y établir leurs vergers. Les
-colons acquittaient par des versements échelonnés sur dix ans le prix
-de ce sol auquel l’eau avait donné une valeur énorme. Chaque trimestre
-entraient dans leurs bureaux des sommes considérables qui s’en allaient
-dormir immobiles dans les banques.
-
-Les canaux poussaient leurs tentacules à travers l’ancien bassin du Rio
-Negro et transformaient chaque année des terres sablonneuses en champs
-fertiles; de nouveaux émigrants étaient sans cesse attirés vers ce pays
-et les recettes de la société s’en trouvaient doublées ou triplées. Cela
-continuerait pendant des années et des années, jusqu’à ce qu’ils eussent
-amoncelé un total invraisemblable de millions.
-
-Robledo pensait avec mélancolie à l’étrange destin qu’aurait cette
-énorme richesse. Elle était venue à lui alors qu’il était déjà vieux et
-n’était plus tenté par des plaisirs qui trompaient en les amusant les
-autres mortels. Les fils de Watson et de Celinda, archimillionnaires, ne
-connaîtraient jamais ni l’esclavage du travail ni les angoisses de la
-pauvreté; devenus des hommes ils iraient gaspiller à Paris une partie de
-leur patrimoine princier et se feraient connaître par leurs prodigalités
-et leurs qualités brillantes d’être inutiles et oisifs. L’insolence du
-contraste amusait Robledo, ce laborieux qui avait subi dans son
-existence tant de privations et de déceptions, et il acceptait avec un
-souriant fatalisme cet aboutissement de ses efforts; il le trouvait
-logique et bien d’accord avec l’ironie de l’existence.
-
-Un autre contraste avait marqué la période où s’amassait sa richesse.
-Tandis qu’il devenait millionnaire, de l’autre côté des mers, la moitié
-du monde était livrée aux horreurs de la guerre. Au début, ce cataclysme
-avait mis sa propre entreprise en péril. Les colons étrangers
-abandonnaient les champs de l’Argentine pour aller servir leurs patries
-respectives. Puis, ce moment de retour vers le nouveau monde s’arrêtait
-et un reflux humain ramenait vers ses terres de nouveaux cultivateurs.
-
-Beaucoup de ceux qu’il avait laissés en Europe douze ans auparavant à la
-tête d’un capital énorme étaient pauvres maintenant ou avaient disparu.
-Par contre, lui, qui cherchait fortune et qui n’était qu’un colon
-ignorant de l’avenir se sentait comme écrasé par l’excès de sa
-prospérité. Il se trouvait semblable aux animaux de don Carlos Rojas,
-qui, gavés de nourriture, demeuraient accroupis dans la luzerne et
-regardaient sans appétit la riche pâture qui les entourait.
-
-Watson et Celinda étaient jeunes; ils avaient des illusions et des
-désirs; ils savaient employer leur argent. Elle mordait aux délices de
-la vie luxueuse; son mari connaissait la plus grande joie des amoureux:
-plein d’une orgueilleuse satisfaction, il offrait à Celinda tout ce
-qu’elle pouvait désirer; mais lui... Il ne goûtait même pas l’innocente
-paresse qui donne à la vieillesse quelque douceur. La richesse l’avait
-comblé trop tard, et le temps lui avait manqué pour apprendre à être
-riche.
-
-Pendant la plus grande partie de son existence il avait vécu simplement
-et sans confort; le confort ne lui était plus nécessaire maintenant.
-Devant la porte de l’hôtel une luxueuse automobile attendait dès les
-premières heures du matin Celinda l’ancienne amazone et son mari. Ils ne
-pouvaient vivre sans ce véhicule; on eût dit qu’ils en disposaient
-depuis leur naissance. Ah! la jeunesse! comme elle s’adapte
-merveilleusement à tout ce qui est richesse ou plaisir!
-
-L’Espagnol ne pensait que dans les cas urgents à prendre une automobile
-de louage. Il aimait mieux marcher à pied ou employer les moyens de
-locomotion des gens peu fortunés.
-
---Ce n’est pas avarice, disait Celinda à son mari, en parlant de
-Robledo qu’elle observait avec sa finesse de femme; il n’y pense pas et
-n’éprouve pas de besoin.
-
-La voix de la jeune femme ramena les deux ingénieurs à la réalité.
-
---Et vous, don Manuel, que comptez-vous faire ce soir? Accompagnez-moi
-dans ma visite chez les couturiers et vous aurez le droit de parler de
-la frivolité des femmes.
-
-Robledo n’accepta pas cette proposition.
-
---Je dois aller voir un ancien condisciple qui m’a demandé de l’aider
-dans une affaire. Le pauvre diable n’a pas fait fortune.
-
-C’était un ingénieur qui pendant la guerre avait dirigé une fabrique de
-munitions. L’usine était maintenant fermée et son propriétaire n’en
-avait que faire, ayant réuni en quatre ans une grosse fortune.
-L’ingénieur recherchait sans succès un bailleur de fonds pour la
-transformer à son compte en fabrique de machines agricoles.
-
---Il habite derrière Montmartre, continua Robledo; il est chargé de
-famille et je vais tâcher de l’aider à s’en tirer en lui prêtant
-quelques douzaines de milliers de _pesos_, ce qui représente ici près
-d’un million de francs. Il veut me montrer chez lui les plans d’une
-machine à labourer dont il est l’inventeur.
-
-Tous trois se levèrent et sortirent du hall. En sortant de l’hôtel, les
-deux époux montèrent dans une élégante automobile. L’Espagnol préféra
-marcher à pied jusqu’à la place de l’Etoile où il avait décidé de
-prendre simplement le Métro.
-
-C’était une après-midi de printemps, l’air était doux et le ciel doré.
-Robledo marchait avec la vivacité d’un jeune homme. Soudain passa dans
-sa mémoire l’image de son malheureux camarade Torrebianca. Il n’y avait
-là rien que de très naturel. Depuis son retour en Europe, le souvenir
-de Frédéric et de sa femme l’assaillait fréquemment car il avait vécu
-avec eux tout au long de son dernier séjour à Paris; c’est de Paris
-aussi qu’ils étaient partis ensemble pour l’Amérique. De plus cet
-ingénieur pauvre à qui il allait rendre visite lui rappelait son ancien
-compagnon d’études.
-
-Pendant les douze dernières années qu’il avait passées sur les bords du
-Rio Negro, l’image de Torrebianca était restée vivante dans sa mémoire.
-Une vie de travail monotone où les incidents sont rares conserve
-entières les fortes impressions que ne viennent pas effacer les
-impressions nouvelles.
-
-Souvent pendant ses longues heures de solitude pensive il s’était
-demandé quelle fin avait dû avoir Hélène.
-
-Son influence néfaste s’était fait trop longtemps sentir dans ce coin
-perdu de la terre pour qu’on pût l’oublier facilement. Les plus anciens
-habitants de la Presa, ceux qui étaient restés fidèles à leur glèbe, et
-qui n’avaient pas voulu abandonner le village en ruines avaient même
-transmis aux nouveaux colons de la «Colonie Celinda» la mémoire d’une
-femme venue de l’autre côté de l’Océan et dont la beauté au pouvoir
-funeste avait semé la ruine et la mort.
-
-Ceux qui n’avaient pu la connaître se la représentaient comme une espèce
-de sorcière, l’appelaient la «face peinte» et lui attribuaient toutes
-sortes de méfaits extraordinaires. Ils affirmaient même qu’elle
-surgissait aux points les plus solitaires du fleuve comme un fantôme à
-la beauté fatale, et qu’on la voyait se peigner les cheveux ou se
-peindre le visage; cette apparition portait malheur à ceux qui
-l’apercevaient et leur annonçait une mort prochaine.
-
-Robledo essaya, au cours de divers séjours à Buenos-Ayres, d’obtenir
-quelques renseignements sur ce Moreno qui s’était enfui avec Hélène.
-
-Il n’eut jamais de nouvelles certaines. Tous deux s’étaient perdus en
-Europe comme dans une mer qui se fût refermée sur leur tête en les
-engloutissant à jamais.
-
-«Elle doit être morte, finissait par dire l’Espagnol. Elle est
-certainement morte. Une femme pareille ne saurait vivre longtemps.»
-
-Et pendant quelques mois il cessait de penser à elle, puis des allusions
-lancées par quelque habitant primitif de la colonie venaient ranimer ses
-souvenirs.
-
-Quand il descendit les marches de la station située près de l’Arc de
-Triomphe, il avait oublié complètement son compagnon et sa redoutable
-épouse. Il se sentit enveloppé et entraîné par le flot humain qui
-s’enfonçait dans les profondeurs du Métro et le train souterrain
-l’emporta à l’autre bout de Paris.
-
-Il passa plus de deux heures chez son ami l’inventeur qui habitait un
-petit logement dans une rue donnant sur les boulevards extérieurs et, à
-la nuit tombante, il se retrouva à pied, marchant par le boulevard
-Rochechouart vers la place Pigalle.
-
-Il se trouvait en pays presque inconnu.
-
-Les excursions qu’il avait faites à Montmartre, pour accompagner des
-Sud-Américains avides de connaître les délices puériles et frelatées des
-restaurants nocturnes, ne l’avaient jamais conduit au delà de cette
-place. D’ailleurs, ce coin de Paris offre la nuit un spectacle trompeur
-qui fait contraste avec l’aspect médiocre qu’il présente pendant le
-jour.
-
-Un public d’allure banale et vulgaire fréquentait le boulevard qu’il
-suivait.
-
-Le soir tombait et peu à peu on voyait augmenter le nombre de ces femmes
-aux atours fallacieux qui attendent le crépuscule et sa lumière
-incertaine pour se lancer à la chasse de l’homme et de leur pain.
-
-Robledo les croisait sans paraître remarquer leurs œillades enflammées
-ni entendre les compliments qu’elles adressaient à sa belle mine.
-
-«Pauvres femmes! Quels mensonges elles sont obligées de me dire pour
-pouvoir manger.»
-
-Soudain son attention fut attirée par une de ces femmes. Elle était
-semblable aux autres et comme les autres elle le regardait avidement de
-ses yeux provocants. Mais... ces yeux!... où avait-il vu ces yeux?...
-
-Elle était habillée avec une élégance misérable. Sa robe, vieille et
-déteinte, avait été très belle quelques années auparavant et, vue d’un
-peu loin, elle pouvait tromper encore les gens distraits. Elle avait
-conservé une certaine sveltesse et comme elle était grande, sa
-silhouette pouvait faire oublier un moment les ravages que la misère et
-le temps avaient exercés sur elle.
-
-En voyant Robledo s’arrêter un instant pour l’examiner plus
-attentivement, elle sourit avec une joie sincère. C’était une bonne
-rencontre; la meilleure de la soirée. Ce monsieur avait l’aspect du
-riche étranger qui erre sans but dans un quartier excentrique où il ne
-reviendra jamais. Il fallait profiter de l’occasion.
-
-Cependant, Robledo demeurait immobile et la regardait, le front plissé
-par un effort mental.
-
-«Quelle est cette femme?... Où diable l’ai-je vue?»
-
-Elle s’était arrêtée aussi et, tournant la tête pour lui sourire, elle
-l’invitait du geste à le suivre.
-
-Sur le visage de l’ingénieur le doute et la surprise se reflétèrent tour
-à tour.
-
-«Quoi, ce serait?... Et moi qui la croyais morte depuis des années! Non,
-c’est impossible. J’ai pensé à elle ce soir et c’est cela qui me
-trouble... Ce serait là un hasard par trop extraordinaire!...»
-
-Il continua de l’examiner de loin et crut bien reconnaître certains
-traits de cette physionomie flétrie, mais il demeurait indécis car
-d’autres traits lui étaient inconnus. Pourtant, les yeux! ces yeux!
-
-La femme sourit encore et lui fit, sans parler, un nouveau signe de tête
-pour l’inviter à la suivre. Poussé par la curiosité, Robledo accepta
-d’un geste involontaire et elle se remit à marcher. Elle n’avança que de
-quelques pas et s’arrêta devant la porte grillée d’un bar d’aspect
-sordide dont les vitres étaient masquées par d’épais rideaux. Elle
-cligna de l’œil et, poussant le panneau, elle disparut à l’intérieur du
-crasseux établissement.
-
-L’Espagnol hésita. La pensée d’aller rejoindre cette femme lui répugnait
-et cependant sa curiosité l’entraînait. Il sentit que s’il s’éloignait
-sans lui parler il subirait toujours cette torturante incertitude et
-regretterait jusqu’à la fin de sa vie d’avoir négligé une occasion
-d’apprendre si Hélène vivait encore ou si elle était morte.
-
-Il eut peur de cette anxiété future et, décidé à agir, il ouvrit presque
-violemment la porte du bar.
-
-Il aperçut six tables, un divan de toile cirée orné de fleurs le long du
-mur, des miroirs troubles et un comptoir derrière lequel on voyait des
-bouteilles sur des étagères. Une femme assez vieille, grosse comme un
-pachyderme, aux yeux noircis, à la face mouchetée de boutons et de
-croûtes, occupait le comptoir.
-
-Robledo évoqua les souvenirs de ses jeunes ans passés à Paris et
-reconnut le petit établissement fréquenté par des femmes qui n’ont
-d’autres moyens d’existence que l’étreinte charnelle mais qui tiennent à
-conserver un certain air d’indépendance tout en acceptant les conseils
-et l’entremise de la patronne.
-
-Un garçon d’aspect efféminé servait les clientes. Elles étaient deux
-pour le moment: d’abord une toute jeune femme au visage exsangue et
-transparent au point qu’on croyait distinguer les creux et les arêtes
-des os de sa face. Une toux convulsive la secouait et entre deux quintes
-elle portait à sa bouche une cigarette. A une autre table il vit une
-femme âgée et d’aspect horrible qui, peut-être, avait été belle dans sa
-jeunesse. Elle avait aussi cette sveltesse hardie de la femme que
-Robledo avait suivie, mais sa robe et son visage révélaient une misère
-plus profonde. Elle buvait à lentes gorgées le contenu d’un grand verre,
-puis se renversait sur le divan et fermait les yeux, ivre déjà.
-
-L’ingénieur se rendit compte en entrant que la femme était allée
-s’asseoir au fond de l’établissement, loin du comptoir et des autres
-clientes. Son arrivée provoqua une certaine émotion. La patronne
-l’accueillit avec un sourire qu’une obséquiosité exagérée rendait
-répugnant. La fillette phtisique lui lança un regard qui voulait être
-amoureux mais que Robledo compara à ceux des mendiants qui implorent
-l’aumône. La femme ivre sourit et laissa voir qu’il lui manquait
-plusieurs dents. Puis elle cligna de l’œil avec impudeur pour l’inviter,
-mais voyant que l’homme regardait ailleurs elle haussa les épaules et
-reprit son somme.
-
-Le nouveau venu s’assit à une table en face de la femme qui l’avait
-précédé et put la contempler plus attentivement que dans la rue. Il se
-rendit compte que l’accoutrement de cette vagabonde n’était qu’un
-grossier trompe-l’œil et il eut presque un sourire de pitié.
-
-D’un peu loin elle apparaissait vêtue pauvrement, mais avec une certaine
-prétention qui pouvait leurrer des hommes simples ou imaginatifs,
-toujours prêts à trouver élégante la femme qui les remarque. De près,
-elle était grotesque. Son chapeau aux ailes majestueuses était rongé aux
-bords et les plumes en étaient brisées. Il aperçut ses pieds sous la
-table; comme sa jupe était remontée au moment où elle s’était assise, il
-put compter les trous et les reprises de ses bas. Un de ses souliers
-laissait voir sa semelle trouée par un long usage; la place de chaque
-doigt était marquée par une échancrure ronde. Le rouge et la pâte
-blanche dont était enduit le visage de cette femme ne parvenaient pas à
-cacher les rides de l’âge et les traces qu’avait laissées là une vie
-orageuse. Mais ces yeux!
-
-Robledo était de plus en plus convaincu qu’il avait devant lui Hélène.
-Tous deux se regardèrent fixement. Puis elle demanda d’un geste si elle
-pouvait s’approcher et s’assit enfin à sa table.
-
---J’ai cru préférable d’entrer ici pour que nous puissions parler.
-Souvent les hommes n’aiment pas qu’on les voie dans la rue avec une
-femme. La plupart sont mariés. Vous l’êtes peut-être aussi, comme les
-autres.
-
-La voix était rauque et ne ressemblait pas à celle qu’il avait entendue
-douze ans auparavant; et cependant sa conviction s’affermissait. «C’est
-elle, pensa-t-il. Le doute n’est plus possible.»
-
-La femme continua de parler.
-
---Je me trompe peut-être. Vous devez être célibataire. Je ne vois pas
-votre alliance.
-
-Et elle regardait en souriant les mains que l’Espagnol avait posées sur
-la table. Mais une chose semblait la préoccuper beaucoup plus que l’état
-civil du monsieur qui l’avait suivie. Elle tourna la tête avec anxiété
-vers le comptoir où le garçon attendait qu’elle l’appelât.
-
---Puis-je prendre quelque chose, demanda-t-elle. Je vous avertis que le
-whisky qu’on boit ici est admirable. On n’en trouve pas de meilleur dans
-tout Paris.
-
-Voyant que Robledo approuvait d’un mouvement de tête, le garçon
-s’approcha et, sans besoin de demander ce que désirait la cliente, il
-apporta de sa propre initiative une bouteille de whisky et deux verres
-qu’il emplit. Il s’éloigna ensuite non sans avoir lancé à Robledo un
-regard et un sourire qui rappelaient ceux de la patronne de
-l’établissement.
-
-La femme but avidement son verre et, voyant que l’autre ne touchait pas
-au sien, elle le regarda d’un air suppliant.
-
---Avant la guerre le whisky était très bon marché, mais maintenant! Il
-n’y a que les rois et les millionnaires qui peuvent en boire. Vous
-permettez?
-
-Robledo lui fit signe qu’il lui abandonnait sa part et elle se hâta de
-profiter de la permission.
-
-La liqueur sembla dissiper une sorte d’engourdissement mental qu’on
-devinait à la lenteur de ses paroles, rendit un nouvel éclat à ses yeux
-et une agilité plus grande à sa langue. Elle cessa de parler français et
-lui demanda en espagnol:
-
---D’où êtes-vous? J’ai compris à votre accent que vous étiez
-Américain... Américain du Sud. De Buenos-Ayres, peut-être?
-
-Robledo secoua la tête et, sans perdre son sérieux, il lança un
-mensonge.
-
---Je suis Mexicain.
-
---Je connais peu votre pays. Je me suis arrêtée quelques jours seulement
-à Vera-Cruz entre deux paquebots. Je connais bien l’Argentine; j’y ai
-vécu il y a bien longtemps... Où n’ai-je pas été? Il n’y a pas de langue
-que je ne parle. Les messieurs m’apprécient pour cela et beaucoup de mes
-amies m’envient.
-
-Robledo la regardait fixement. C’était Hélène, il n’en pouvait douter.
-Et cependant plus rien en elle ne rappelait la femme qu’il avait connue
-autrefois. Les douze dernières années avaient pesé sur elle plus
-lourdement que toute une existence banale et calme et avaient précipité
-sa décadence.
-
-S’il l’avait reconnue, c’était que depuis des années il vivait dans la
-même solitude monotone et que rien n’avait troublé sa mémoire du passé.
-Par contre elle avait tant vécu, elle avait tant connu d’hommes, qu’elle
-ne pouvait se souvenir de l’Espagnol. D’ailleurs, l’ingénieur aussi
-avait changé de visage en vieillissant.
-
-Cependant, par une sorte d’instinct professionnel, elle sentit que cet
-homme l’avait déjà approchée. Ses sens de femme de proie et de femelle
-poursuivie, obligée de se défendre et de vivre en perpétuelle alerte,
-semblèrent lui venir en aide.
-
---Je crois bien, dit-elle, que nous nous sommes déjà vus, mais j’ai beau
-chercher, je ne puis me rappeler à quel endroit. J’ai parcouru tant de
-pays!... J’ai connu tant d’hommes.
-
-
-
-
-XX
-
-
-Robledo, le regard sévère, lui demanda avec brusquerie:
-
---Comment vous appelez-vous?
-
-Les yeux fixés sur le whisky, elle pensait à autre chose et elle
-répondit distraitement:
-
---Je m’appelle Blanche, d’autres m’appellent «la marquise». Me
-permettez-vous de prendre encore un verre?... Tout à l’heure, chez moi,
-nous n’aurons pas de bouteille pareille. Je suppose que nous irons chez
-moi... C’est tout près... Cependant, si vous préférez l’hôtel...
-
-Le regard impassible de l’homme lui parut une approbation et elle se
-hâta de se verser un troisième verre, qu’elle dégusta en le soulevant
-dans sa main tremblante. Robledo l’interrompit en disant d’une voix
-lente:
-
---Vous vous appelez Hélène et si on vous appelle «la marquise» c’est
-parce que quelqu’un vous a connue mariée à un marquis italien.
-
-La surprise de la femme fut telle qu’elle écarta ses lèvres de la
-liqueur et regarda Robledo avec des yeux démesurément ouverts.
-
---Dès que vous avez commencé de parler, j’ai senti que vous me
-connaissiez.
-
-Machinalement elle posa le verre sur la table.
-
-Puis, regrettant son geste, elle le reprit et le vida d’un trait.
-
---Mais vous, qui êtes-vous?... Qui es-tu?... Qui es-tu donc?
-
-En formulant la première question elle s’était approchée de Robledo, qui
-se rejeta en arrière pour éviter son contact. Elle répéta sa demande en
-portant ses mains à ses tempes comme si elle faisait un douloureux
-effort de mémoire. Elle dit enfin, découragée:
-
---Tant d’hommes ont passé dans ma vie!
-
-Ses yeux reflétèrent une inquiétude, puis la crainte, et à son tour elle
-se rejeta en arrière, comme une bête effrayée. Elle semblait avoir pris
-peur de l’homme assis en face d’elle.
-
---Oui, je vous reconnais, murmura-t-elle. Oui, c’est bien vous; vous
-avez changé, mais c’est bien vous. Je ne vous aurais jamais reconnu si
-vous n’aviez pas rappelé le passé.
-
-Elle parut retrouver sa volonté et son énergie, et elle regarda
-longuement son compagnon, sans ressentir de crainte.
-
-Puis elle ajouta d’une voix farouche:
-
---Il aurait mieux valu ne jamais nous revoir.
-
-Tous deux demeurèrent longtemps muets. Hélène semblait avoir oublié la
-bouteille que ses doigts continuaient machinalement à caresser. La
-curiosité de l’Espagnol rompit ce silence.
-
---Qu’est devenu Moreno?
-
-Elle l’écouta d’un air étonné et parut ne pas le comprendre.
-
-On devinait à ses yeux qu’elle accomplissait un effort de pensée qui la
-troublait toute.
-
-«Moreno? Qui était donc ce Moreno? Elle avait connu tant d’hommes!»
-
-Elle se versa un autre verre comme si le whisky eût été son remède et
-but avidement; alors un sourire éclaira vaguement ses traits.
-
---Je sais maintenant de qui vous parlez... Moreno; c’était un pauvre
-homme, un égaré. Je ne sais rien de lui.
-
-Robledo la pressa de questions, mais Hélène ne put retrouver dans sa
-mémoire une image claire et arrêtée du disparu.
-
---Je crois qu’il est mort. Il est parti dans son pays et il a dû mourir
-là-bas. Vous dites qu’il n’est jamais revenu?... Alors, il est sans
-doute mort ici. Peut-être s’est-il tué? Je ne sais plus... S’il fallait
-que je me rappelle l’histoire de tous les hommes que j’ai connus, je
-serais folle depuis longtemps! Elles ne tiendraient pas dans ma tête.
-
-Robledo continua sa rigoureuse enquête.
-
---Et la fille de Pirovani?
-
-Elle porta une autre fois ses mains à ses tempes et plongea ses doigts
-dans les fausses boucles de sa toison outrageusement blonde. En même
-temps une moue convulsive, qui trahissait le violent travail de son
-esprit, sépara un moment les deux rangées de ses dents, d’une blancheur
-également outrageuse.
-
---Pirovani?... Ah! oui. Cet Italien qui vivait à Rio Negro et que Moreno
-a volé... Je ne sais pas; je crois que nous n’avons plus jamais parlé de
-sa fille. Moreno dépensait sans compter et je lui apprenais les plaisirs
-de la vie. Pauvre fou!
-
-Elle se tut et s’affaissa sur son siège, la tête basse. Elle semblait
-maintenant plus petite. Quand elle levait les yeux, elle rencontrait le
-regard sévère de l’Espagnol; elle les baissait encore et les fixait sur
-la bouteille.
-
-Ils avaient à nouveau cessé de parler. Robledo songeait: «Et dire que
-c’est pour cette loque que deux hommes se sont tués, que tant de femmes
-ont pleuré et que j’ai souffert d’horribles angoisses!»
-
-Hélène parut deviner sa pensée et dit humblement:
-
---Vous ne savez pas combien ces dernières années furent terribles pour
-moi... La guerre venue, on s’est acharné à me poursuivre; on m’a
-interdit de vivre à Paris. On me soupçonnait, on me prenait pour une
-espionne, pour une Allemande, car chacun m’attribuait une nationalité
-différente. J’ai parcouru l’Italie, et bien d’autres pays. Je suis même
-allée dans votre patrie; car vous êtes bien Espagnol? Ne vous étonnez
-pas de ma question, je ne sais plus me rappeler tant de choses!... En
-rentrant à Paris, je n’ai retrouvé aucune des personnes de mon temps,
-absolument aucune. Le monde d’avant la guerre était un autre monde. Tous
-ceux que j’ai connus sont morts ou sont partis bien loin. Parfois il me
-semble que je suis tombée dans une autre planète. Quelle solitude!
-
-Elle semblait accablée sous ce monde nouveau, qu’elle ne pouvait
-comprendre.
-
---Je trouve enfin sur ma route un homme qui me rappelle ma vie
-d’autrefois... et il faut que ce soit vous! Il aurait mieux valu ne
-jamais nous revoir!
-
-Puis elle ajouta comme pour elle-même:
-
---Cette rencontre va me faire penser à bien des choses que ma mémoire
-n’aurait plus retrouvées... Pourquoi êtes-vous revenu de si loin?
-Pourquoi avez-vous eu l’idée de vous promener dans cette partie de
-Montmartre où les étrangers riches ne passent jamais? Oh! le hasard
-maudit!
-
-Soudain elle se dressa, un éclair bleu dans les pupilles.
-
---Laissez-moi boire. Comme je vous serais reconnaissante si vous
-m’offriez la bouteille entière! Il me la faut après cette maudite
-rencontre qui va ressusciter tant de choses... J’aime la vie par-dessus
-tout. Je ne crains ni les malheurs ni la misère pourvu que je continue à
-vivre... Mais j’ai peur des souvenirs et le whisky les tue ou les
-déguise en pensées agréables. Laissez-moi boire... ne dites pas non.
-
-Comme Robledo gardait le silence, Hélène saisit la bouteille et remplit
-son verre qu’elle vida avec une lenteur voluptueuse. Tout en buvant elle
-indiqua de l’œil la triste fillette qui continuait à fumer et à tousser.
-
---Celle-là suit la mode d’aujourd’hui: morphine, cocaïne et cætera...
-Moi je reste de mon temps, de la vieille époque. Ces drogues me rendent
-malade. Je ne crois qu’aux moyens classiques.
-
-Et elle caressa d’une main amoureuse les contours de la bouteille. Une
-clarté étrange, que la liqueur rendait de plus en plus intense,
-apparaissait sur son visage. Maintenant que le whisky était à elle, elle
-désirait être seule pour le déguster à loisir.
-
---Partez, dit-elle à Robledo, et oubliez-moi. Si vous voulez me donner
-quelque chose, je vous remercierai; si vous ne me donnez rien je me
-contenterai de la bouteille, c’est un cadeau de prince... Partez,
-Robledo, votre place n’est pas ici.
-
-Mais il ne bougeait pas; il voulait ranimer sa mémoire et sonder encore
-son passé mystérieux.
-
---Et Canterac?... Avez-vous jamais rencontré le capitaine Canterac?
-
-Ce nom semblait pour elle plus lointain encore que les autres.
-
-Robledo lui rappela, pour l’aider, le parc artificiel improvisé en son
-honneur sur les bords du Rio Negro.
-
---Oui, cette fête avait du chic. D’autres hommes ont fait pour moi des
-choses plus coûteuses, mais cela, c’était original!... Pauvre capitaine!
-Je l’ai rencontré souvent depuis; je crois qu’il est maintenant général.
-Comment dites-vous qu’il se nommait?
-
-Et elle continua d’évoquer des souvenirs; mais l’Espagnol se rendit
-compte qu’elle confondait Canterac avec un autre officier de ses amis et
-fondait en une seule personne deux hommes qu’elle avait connus à des
-moments distincts de sa vie.
-
-Robledo était sûr que Canterac était mort. Quand la guerre avait éclaté
-il errait dans les républiques du Pacifique et changeait souvent de
-métier, passant des salpêtrières du Chili aux mines de la Bolivie et du
-Pérou. Il était rentré en France pour rejoindre l’armée et il était mort
-à Verdun comme tant d’autres héros obscurs. Mais cette femme, qui avait
-si affreusement troublé sa vie, n’avait même pas gardé de lui une image
-précise. Elle avait oublié son nom, quand Robledo le répéta.
-
-Pourtant les questions renouvelées de l’Espagnol allèrent fouiller dans
-sa mémoire et la torpeur finit par céder; alors les souvenirs
-l’assaillirent en foule. Ce fut elle qui demanda soudain:
-
---Comment s’appelait ce jeune Américain, votre associé?... Je crois que
-c’est le seul homme qui m’ait un peu intéressée parmi tous ceux qui me
-poursuivaient... Peut-être l’ai-je aimé, justement parce qu’il ne m’a
-jamais désirée vraiment. Je me suis quelquefois souvenue de lui... de
-loin en loin... il s’est marié?
-
-Robledo fit un signe affirmatif et elle continua:
-
---Ne me parlez plus. Quand je vous regarde, il me semble que les années
-écoulées défilent à rebours devant moi et peu à peu je me rappelle
-tout... Ce jeune homme s’appelait Richard; sans doute a-t-il épousé
-cette fille de la Pampa à qui on avait donné le nom d’une fleur.
-
-Ces souvenirs, les seuls à surgir distincts et vivaces dans sa mémoire,
-lui faisaient goûter l’amère tristesse qu’inspire aux déchus le bonheur
-d’autrui.
-
-Elle se contempla avec une pitié méprisante comme si elle se voyait pour
-la première fois. Elle s’était crue le centre de l’univers; maintenant
-elle avait roulé jusqu’aux bas-fonds et elle pressentait de nouveaux
-abîmes où elle tomberait encore, car le malheur n’a jamais de fin.
-
-D’autres pouvaient évoquer leur passé avec une douce mélancolie. C’était
-pour eux un plaisir comparable à celui que nous donne une tendre musique
-ancienne, ou le parfum d’un bouquet de fleurs fanées.
-
-Ses souvenirs à elle mordaient comme des loups furieux et la
-poursuivraient jusqu’à la mort. C’est pour cela qu’elle avait besoin de
-vivre dans une inconscience de bête et d’assassiner chaque jour ses
-pensées avec de l’alcool.
-
-Elle voulut exprimer tout son désespoir et, montrant l’autre femme qui,
-à moitié ivre, sommeillait sur le divan:
-
---Voilà comme je serai, bientôt.
-
-Sur son visage parut passer l’ombre de la dernière heure, et, baissant
-les yeux, elle ajouta:
-
---Et puis, la mort.
-
-Robledo demeura silencieux. Il avait sorti en cachette son portefeuille
-d’une poche intérieure et il comptait des papiers sous la table. Elle
-continuait à parler dans un murmure sans se rendre compte qu’elle
-dévoilait ses pensées les plus intimes.
-
---Peut-être alors un journaliste consacrera-t-il quelques lignes à celle
-qu’on appelait «la marquise» et peut-être dans le monde quelques
-douzaines de personnes se souviendront-elles de moi. Et encore!...
-Peut-être resterai-je pour toujours au fond du fleuve. Mais, aurai-je ce
-courage?
-
-Robledo chercha sa main sous la table et lui remit un rouleau de petits
-papiers.
-
---Je ne devrais pas le prendre, dit la femme; je n’accepte d’argent que
-des gens qui ne me connaissent pas.
-
-Mais elle cacha dans sa poitrine les billets de banque. Ses yeux soudain
-joyeux démentaient les paroles qu’elle avait prononcées sur un ton de
-dignité résignée pour s’excuser d’accepter le don.
-
-Robledo la regardait maintenant avec pitié. Pauvre «Belle Hélène»! Elle
-était passée dans la vie comme passent sur les mers australes les grands
-albatros, qui, fiers de la force de leurs ailes blanches, s’abattent
-avec une voracité implacable sur la proie découverte au milieu des
-vagues et qui croient que tout dans le monde a été créé pour leur servir
-de pâture. Aigle de l’Atlantique majestueux et farouche, elle avait eu
-le parfum salin de l’immensité et la chair dure des êtres forts. Mais
-les années en passant avaient dissipé l’illusion orgueilleuse de la
-jeunesse, prompte à se croire immortelle, et maintenant le fier oiseau
-de l’azur infini était forcé de chercher son aliment parmi les débris
-que l’Océan crache sur la côte. Quand le froid et les ténèbres le
-poussaient, cet aigle, vers la lumière, ses ailes défaillantes venaient
-heurter les vitres gardiennes du feu. Il courait à la fenêtre où
-semblait briller la flamme hospitalière du foyer, et il se cognait à la
-lanterne du phare, insensible et dure comme un mur afin d’affronter la
-rage des tempêtes.
-
-Un jour, un de ces heurts lui briserait à jamais les ailes et l’océan de
-la vie engloutirait son corps comme il avait précédemment, avec la même
-indifférence, happé toutes les victimes de l’oiseau de proie.
-
-Et, entraîné par son image, Robledo se vit lui-même, ainsi que ses amis,
-sous une forme animale. Ils étaient des bœufs bien nourris, calmes et
-bons comme les bêtes grasses qui paissaient dans les champs humides et
-fertiles de leur colonie. Ils avaient les solides vertus de ceux qui
-voient leur existence assurée, à l’abri de tout risque, et qui n’ont pas
-besoin pour vivre de faire le malheur des autres... Ils continueraient à
-vivre ainsi, tranquilles, privés de joies violentes, mais exempts de
-douleurs, jusqu’à leur dernière heure.
-
-Qui avait le mieux vécu sa vie? Etait-ce cette femme à la biographie
-fabuleuse qui ne pouvait exactement se rappeler son origine ni ses
-aventures comme si son cerveau humain eût été incapable de contenir son
-histoire aussi vaste qu’un monde? ou bien eux, qui ruminaient
-honnêtement leur bonheur après avoir fini leur tâche sur la terre?
-
-Il n’eut pas le loisir de réfléchir plus longtemps. Le garçon du bar,
-qu’un individu venait d’appeler, était sorti dans la rue. Il rentra,
-l’air inquiet, et dit quelques mots à voix basse à la patronne.
-
---Envolez-vous, mes colombes! cria de son comptoir la mégère en
-s’adressant aux deux clientes les plus proches.
-
-Elle expliqua que la police était en train de faire une rafle de femmes
-dans le quartier et qu’elle viendrait peut-être visiter son
-établissement. Un ami fidèle venait de l’avertir.
-
-La fillette phtisique jeta sa cigarette et s’enfuit. Elle tremblait de
-peur et sa toux en devenait plus effrayante encore. La femme ivre ouvrit
-les yeux pour regarder autour d’elle et les referma en murmurant:
-
---Qu’ils viennent! Au violon on dort aussi bien qu’ici.
-
-Hélène se hâta de fuir. Elle avait peur; cependant, elle prit soin de
-gagner la porte avec une certaine dignité, parce qu’un homme était
-derrière elle. Elle ne voulait pas qu’on la confondît avec les autres.
-
-Demeuré seul, l’Espagnol tendit un billet au garçon pour payer la
-bouteille et sortit sans attendre la monnaie. Une fois sur le boulevard
-il regarda vainement de tous côtés. Hélène avait disparu.
-
-Il ne la reverrait plus. Quand elle mourrait, il ne recevrait pas la
-nouvelle de sa mort. Jusqu’à la fin de ses jours il ne saurait jamais de
-façon certaine si l’autre vivait encore. Mais, après l’avoir rencontrée,
-il devinait quelle serait sa fin. Elle était de celles qui quittent la
-vie tragiquement, mais sans fracas, sans que leur nom soit prononcé, car
-elles ont survécu des années durant à leur histoire morte.
-
---Et c’est là cette Hélène, se dit-il, qui, semblable à celle dont parle
-le vieux poète, a déchaîné la guerre entre les hommes dans un coin de la
-terre.
-
-Indécis, il se demandait encore si cette femme avait été vraiment
-mauvaise et pleinement responsable de sa perversité... Dans sa quête
-avide des plaisirs de la vie avait-elle marché, inconsciente, sans voir
-ce qu’elle écrasait sous ses pieds?
-
-Tout en cherchant une voiture il conclut:
-
-«Il aurait mieux valu pour elle qu’elle fût morte douze ans plus tôt...
-Pourquoi vit-elle encore?»
-
-Il sourit avec tristesse en pensant à la relativité dès valeurs
-humaines; comme l’importance d’un être dépendait du milieu où il était
-jeté!
-
-«Cette loque a été semblable à l’héroïne d’Homère dans un pays à demi
-sauvage où on connaît très peu de femmes! Que diraient maintenant ceux
-qui ont fait tant de folies pour elle, s’ils la voyaient telle que je
-viens de la voir?»
-
-Quand il arriva à l’hôtel, Watson et sa femme venaient de rentrer de
-leur promenade.
-
-Deux domestiques portaient derrière Celinda d’énormes paquets: les
-achats de l’après-midi.
-
-Watson regarda sa montre avec impatience.
-
---Il est près de sept heures et nous devons nous habiller et dîner avant
-d’aller à l’Opéra... Quand les femmes se mettent à acheter des robes et
-des chapeaux, elles n’en finissent plus.
-
-Avec des mines gracieuses, Celinda calma l’indignation qu’affectait son
-mari. Elle l’embrassa à la fin. Puis elle entra dans la pièce voisine
-pour changer de robe.
-
-Watson demanda à Robledo s’il comptait les accompagner à l’Opéra.
-
---Non; je me fais vieux et je n’ai pas envie de mettre un habit et des
-gants blancs pour aller entendre de la musique. J’aime mieux rester à
-l’hôtel. J’assisterai au coucher de Carlitos... Je lui ai promis une
-histoire.
-
-Une indécision lui causait une gêne intérieure. Devait-il raconter à
-Celinda et à son mari sa rencontre de l’après-midi? N’était-il pas plus
-prudent d’en parler seulement à Watson?
-
-Dans leurs conversations ils avaient rarement fait mention de la femme
-de Torrebianca. Celinda, ordinairement si heureuse et si gaie, fronçait
-le sourcil d’un air hostile quand on prononçait devant elle le nom de la
-marquise.
-
-Peut-être éprouverait-elle une joie cruelle en apprenant dans quelle
-abjection l’autre était tombée? Mais Robledo repoussa cette supposition.
-Celinda, en plein bonheur, eût répugné à se venger et son récit ne
-ferait que réveiller la tristesse de souvenirs mauvais.
-
- «Pourquoi ressusciter le passé?... Que la vie continue!»
-
-Et il ne songea plus qu’à imaginer, pour la conter à son prince
-héritier, une merveilleuse histoire.
-
-
- FIN
-
-
- E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY--1799-11 23
-
-
-NOTES:
-
-[1] Voir le livre de Camille Pitollet: «_V. Blasco Ibañez, ses romans
-et le roman de sa vie_», Calmann-Lévy, éditeurs.
-
-[2] Sorte de manteau en forme de chasuble.
-
-[3] Nom que l’on donne, en Argentine, aux habitants de la campagne qui
-vivent en général d’élevage.
-
-[4] Établissement de culture et d’élevage.
-
-[5] Journaliers, gardiens de troupeaux.
-
-[6] Nom qu’on donne, en Argentine, aux descendants de familles fixées
-depuis longtemps dans le pays.
-
-[7] Propriétaire d’une _estancia_.
-
-[8] Nom qu’on donne, en Argentine, aux étrangers établis dans le pays.
-
-[9] Diminutif de _gringo_.
-
-[10] Les Argentins appellent _gallegos_ (galiciens), les Espagnols
-établis en Argentine. Les Galiciens ont, en Espagne même, la réputation
-d’être un peu lourdauds.
-
-[11] Litt. «mains dures».
-
-[12] Nom qu’on donne en Espagne à la plaine fertile de Valence.
-
-[13] Vastes maisons des quartiers pauvres de Buenos-Ayres.
-
-[14] Sorte de sabre court en usage au Mexique et autres pays américains.
-
-[15] Juron argentin.
-
-[16] Monnaie argentine qui vaut 5 francs.
-
-[17] Centième de peso.
-
-[18] Le moine.
-
-[19] Chilien.
-
-[20] Surnom familier qu’on donne aux gens du peuple au Chili.
-Littéralement: déchiré. Allusion aux haillons dont le bas peuple est
-habillé.
-
-[21] Petite patronne.
-
-[22] Petit établissement d’élevage.
-
-[23] Descendants d’animaux nés dans le pays.
-
-[24] _Don._ placé devant le nom de famille, est incorrect. On ne doit
-le placer que devant le prénom. Ex.: don Manuel Robledo.
-
-[25] Le malicieux.
-
-[26] Le mot _chapeton_ (maladroit), comme le mot _gringo_, s’applique
-aux étrangers établis en Argentine.
-
-[27] La ficelle.
-
-[28] Littéralement petites chinoises. Nom qu’on applique aux jeunes
-filles du pays.
-
-
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of La tentatrice, by Vicente Blasco Ibáñez
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA TENTATRICE ***
-
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- The Project Gutenberg eBook of La Tentatrice, par
-Vicente Blasco Ibáñez.
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-
-
-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of La tentatrice, by Vicente Blasco Ibáñez
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: La tentatrice
-
-Author: Vicente Blasco Ibáñez
-
-Translator: Jean Carayon
-
-Release Date: September 24, 2020 [EBook #63284]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA TENTATRICE ***
-
-
-
-
-Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
-Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
-produced from images at Bibliothèque nationale de France
-(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
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-
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-</div>
-
-<p class="cb">LA TENTATRICE</p>
-
-<p class="c">CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS<br /><br /><br />
-DU MÊME AUTEUR<br /><br />
-Format in-18.</p>
-
-<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary="">
-<tr><td>ARÈNES SANGLANTES</td><td class="c">1</td><td class="c">vol.</td></tr>
-<tr><td>FLEUR DE MAI</td><td class="c">1</td><td class="c">&mdash;</td></tr>
-<tr><td>DANS L’OMBRE DE LA CATHÉDRALE</td><td class="c">1</td><td class="c">&mdash;</td></tr>
-<tr><td>TERRES MAUDITES</td><td class="c">1</td><td class="c">&mdash;</td></tr>
-<tr><td>LA HORDE</td><td class="c">1</td><td class="c">&mdash;</td></tr>
-<tr><td>LES QUATRE CAVALIERS DE L’APOCALYPSE&nbsp; &nbsp; &nbsp; </td><td class="c">1</td><td class="c">&mdash;</td></tr>
-<tr><td>LES ENNEMIS DE LA FEMME</td><td class="c">1</td><td class="c">&mdash;</td></tr>
-<tr><td>LA FEMME NUE DE GOYA</td><td class="c">1</td><td class="c">&mdash;</td></tr>
-</table>
-
-<p class="c"><small>Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays.<br />
-<br />
-<br />
-Copyright 1923, by CALMANN-LÉVY.<br />
-<br />
-<br />
-<span class="ov">E. GREVIN&mdash;IMPRIMERIE DE LAGNY</span><br /></small>
-<br /><br /><br /><br /><b>V. BLASCO IBÁÑEZ</b></p>
-
-<h1>LA TENTATRICE</h1>
-
-<p class="c">ROMAN TRADUIT DE L’ESPAGNOL<br />
-<br />
-PAR<br />
-<br />
-JEAN CARAYON<br />
-<br />
-<br />
-PARIS<br />
-<br />
-CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS<br />
-<br />
-3, RUE AUBER, 3<br />
-<br />
-<br />
-1923<br />
-<br /><br /><br />
-<i>Il a été tiré de cet ouvrage</i><br />
-<br />
-QUARANTE EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE,<br />
-<br />
-<i>tous numérotés</i>.<br />
-</p>
-
-<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""
-style="border:3px double gray;padding:1em;">
-
-<tr><td class="c"><a href="#I">I, </a>
-<a href="#II">II, </a>
-<a href="#III">III, </a>
-<a href="#IV">IV, </a>
-<a href="#V">V, </a>
-<a href="#VI">VI, </a>
-<a href="#VII">VII, </a>
-<a href="#VIII">VIII, </a>
-<a href="#IX">IX, </a>
-<a href="#X">X, </a>
-<a href="#XI">XI, </a>
-<a href="#XII">XII, </a>
-<a href="#XIII">XIII, </a>
-<a href="#XIV">XIV, </a>
-<a href="#XV">XV, </a>
-<a href="#XVI">XVI, </a>
-<a href="#XVII">XVII, </a>
-<a href="#XVIII">XVIII, </a>
-<a href="#XIX">XIX, </a>
-<a href="#XX">XX.</a></td></tr>
-</table>
-
-<h2><a name="AVERTISSEMENT_DU_TRADUCTEUR" id="AVERTISSEMENT_DU_TRADUCTEUR"></a>AVERTISSEMENT DU TRADUCTEUR</h2>
-
-<p><i>Le titre du roman espagnol est</i> «La tierra de todos» (La terre de
-tous), <i>mais pour les éditions en langue anglaise, récemment publiées à
-New-York et à Londres, les traducteurs ont choisi le titre</i>: «The
-Temptress» (La Tentatrice). <i>Cet exemple a été suivi par d’autres
-traducteurs étrangers et nous avons cru devoir adopter le même titre
-pour la version française.</i></p>
-
-<p>«La Tentatrice», <i>l’avant-dernier roman de Blasco Ibañez, publiée en
-Espagne en 1922, connaît actuellement, dans les pays de langue anglaise,
-un prodigieux succès. C’est l’œuvre la plus personnelle de l’illustre
-écrivain espagnol, car on y trouve un reflet de sa vie aventureuse dans
-les solitudes sud-américaines. Le lecteur français n’ignore pas que
-Blasco Ibañez, romancier universellement célèbre, fut aussi un homme
-d’action, un bâtisseur, de villes, animé de toute la flamme créatrice
-des anciens</i> conquistadors<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>.</p>
-
-<p><i>C’est après avoir volontairement mené la dure et courageuse existence
-des défricheurs de terres vierges que le grand romancier écrivit cette
-œuvre vigoureuse. Scènes et personnages y sont décrits avec un
-saisissant relief par un des plus puissants conteurs de ce temps.</i></p>
-
-<p class="rt">
-JEAN CARAYON.<br />
-<span class="pagenum"><a name="page_1" id="page_1">{1}</a></span></p>
-
-<h1>LA TENTATRICE</h1>
-
-<h2><a name="I" id="I"></a>I</h2>
-
-<p>Comme il faisait tous les matins, le marquis de Torrebianca sortit tard
-de sa chambre et montra quelque inquiétude à la vue du plateau d’argent
-chargé de lettres et de journaux que son domestique avait laissé sur la
-table de la bibliothèque.</p>
-
-<p>Si les timbres des enveloppes étaient étrangers, il se rassérénait comme
-après un péril esquivé. Si les lettres venaient de l’intérieur de Paris,
-il fronçait le sourcil et se préparait à mainte amertume, à mainte
-humiliation. D’ailleurs, l’en-tête de plus d’une lui rappelait le nom de
-créanciers tenaces et laissait deviner d’avance leur contenu.</p>
-
-<p>Sa femme, la «belle Hélène», comme on l’appelait, pour sa beauté réelle,
-mais si longtemps maintenue, qu’au dire de ses bonnes amies elle entrait
-déjà dans l’histoire, recevait de telles lettres sans beaucoup
-s’émouvoir, et paraissait à l’aise depuis toujours parmi les dettes en
-retard et les rappels pressants. Pour lui, il se faisait de l’hon<span class="pagenum"><a name="page_2" id="page_2">{2}</a></span>neur
-une idée plus vieillotte et pensait qu’il est bon de ne pas s’endetter
-ou du moins, si l’on y est forcé, de payer ses dettes.</p>
-
-<p>Ce matin là, il y avait peu de lettres de Paris: une d’elles venait de
-la maison qui avait vendu à la marquise sa dernière automobile, payable
-en dix versements, et n’en avait encore reçu que deux; d’autres avaient
-été écrites par des fournisseurs (toujours de la marquise) établis aux
-alentours de la place Vendôme, et par divers commerçants plus modestes
-qui livraient à crédit les articles nécessaires à la vie large et
-confortable du ménage et de ses domestiques.</p>
-
-<p>Ces derniers auraient été bien fondés d’adresser à leur maître des
-réclamations identiques, mais ils se fiaient à l’habileté mondaine de
-madame, qui saurait bien un jour s’établir sur des positions solides;
-ils affectaient seulement, pour montrer leur mécontentement, plus de
-raideur et de componction dans leur service.</p>
-
-<p>Bien souvent Torrebianca, après avoir lu son courrier, regardait autour
-de lui avec étonnement. Sa femme donnait des fêtes et assistait aux plus
-célèbres réunions de Paris; ils occupaient, avenue Henri-Martin, le
-second étage d’un élégant hôtel; devant leur porte attendait une belle
-automobile; ils avaient cinq domestiques... Il n’arrivait pas à
-comprendre en vertu de quelles lois mystérieuses et par quels
-invraisemblables miracles d’équilibre ils pouvaient soutenir ce luxe
-tandis que chaque jour les dettes s’accumulaient et que leur coûteuse
-existence exigeait des sommes toujours croissantes. L’argent qu’il
-apportait disparaissait comme un ruisseau dans le sable. Mais la «belle
-Hélène» trouvait logique et correcte cette manière de vivre, et semblait
-croire que tous leurs amis agissaient comme eux.<span class="pagenum"><a name="page_3" id="page_3">{3}</a></span></p>
-
-<p>Torrebianca fut tout heureux de trouver parmi les lettres des créanciers
-et les cartes d’invitation une enveloppe portant le timbre italien.</p>
-
-<p>&mdash;C’est de maman, dit-il à voix basse.</p>
-
-<p>Il commença de lire, et un sourire parut éclairer son visage. La lettre
-pourtant était mélancolique et s’achevait sur des plaintes douces et
-résignées, de véritables plaintes de mère.</p>
-
-<p>Il revoyait en lisant le vieux palais des Torrebianca, là-bas en
-Toscane: un édifice énorme et délabré, entouré de jardins. Les salles
-pavées de marbres multicolores avaient des plafonds ornés de fresques
-mythologiques, mais sur les murs nus, d’une pâleur poussiéreuse, se
-voyait seulement la trace des tableaux fameux qui les avaient ornés en
-d’autres temps, avant d’être vendus aux antiquaires de Florence.</p>
-
-<p>Le père de Torrebianca, quand il ne lui resta plus de tableaux ni de
-statues à vendre, avait puisé dans les archives de sa maison; il avait
-mis en vente des autographes de Machiavel, de Michel Ange et d’autres
-florentins illustres qui avaient jadis échangé des lettres avec les
-grands personnages de sa famille.</p>
-
-<p>Au dehors, des jardins trois fois séculaires s’étendaient au pied des
-vastes perrons de marbre dont les balustrades croulaient sous le poids
-des rosiers noueux. Les degrés avaient pris la teinte de l’os et
-s’étaient désunis sous la poussée des plantes parasites.</p>
-
-<p>Dans les avenues, des buis ancestraux, taillés en forme d’épaisses
-murailles et d’arcs de triomphe profonds, évoquaient les ruines noircies
-par l’incendie d’une métropole détruite. Ces jardins, dont nul ne
-prenait soin depuis bien des années, revêtaient peu à peu l’aspect d’une
-forêt en fleurs. Sous le pas des rares visiteurs, ils résonnaient
-d’échos mélancoliques et on voyait alors s’élancer des<span class="pagenum"><a name="page_4" id="page_4">{4}</a></span> oiseaux comme
-des flèches, s’épandre sur les branches des essaims d’insectes et courir
-des reptiles parmi les troncs.</p>
-
-<p>La mère du marquis, vêtue comme une paysanne et sans autre compagnie
-qu’une fillette du pays, passait sa vie parmi ces salles et ces jardins,
-en songeant au fils absent, pour qui elle cherchait à se procurer de
-l’argent par des expédients nouveaux.</p>
-
-<p>Seuls lui rendaient visite les antiquaires qui lui achetaient, un à un,
-les derniers vestiges d’une splendeur que ses prédécesseurs avaient déjà
-largement mise à profit. Elle avait toujours quelques milliers de lire à
-envoyer au dernier Torrebianca qui, croyait-elle, occupait dans la
-société de Londres, de Paris, de toutes les grandes villes de la terre
-une place digne de son nom. Et, sûre que la fortune si favorable aux
-premiers Torrebianca finirait par sourire à son fils, elle se contentait
-d’une nourriture frugale, qu’elle mangeait sur une petite table de bois
-blanc dressée à même le pavé de marbre d’un salon où il ne restait plus
-rien à prendre.</p>
-
-<p>Emu à la lecture de la lettre, le marquis murmura plusieurs fois le même
-mot «Maman... Maman.»</p>
-
-<p>«Je ne sais plus que trouver après le dernier envoi que je t’ai fait. Si
-tu voyais maintenant, Frédéric, la maison où tu es né! Personne ne veut
-en donner le vingtième de sa valeur; en attendant qu’un étranger se
-décide à l’acheter, je suis prête à vendre le dallage et les plafonds
-qui seuls ont quelque prix pour te venir en aide et pour sauvegarder
-l’honneur de notre nom. J’ai besoin de peu de choses pour vivre et je
-m’imposerai s’il le faut de nouvelles privations; mais, ne
-pourriez-vous, Hélène et toi, restreindre vos dépenses, sans pour cela
-abandonner le rang auquel a droit celle que<span class="pagenum"><a name="page_5" id="page_5">{5}</a></span> tu as épousée? Ta femme,
-qui est si riche, ne peut-elle supporter une partie de ton train de
-maison?...»</p>
-
-<p>Le marquis s’arrêta de lire. Les plaintes si simples de la pauvre femme
-et l’illusion où elle vivait lui faisaient mal; il en souffrait comme
-d’un remords. Elle croyait Hélène riche! Elle s’imaginait qu’il pouvait
-imposer à sa femme une vie d’ordre et d’économie comme il avait essayé
-tant de fois de le faire dans les débuts de leur vie conjugale!</p>
-
-<p>L’entrée d’Hélène coupa court à ses réflexions. Il était plus de onze
-heures; elle allait faire sa promenade quotidienne, avenue du Bois, pour
-y saluer les gens de sa connaissance et être saluée à son tour.</p>
-
-<p>Elle arriva, vêtue avec une élégance un peu indiscrète et prétentieuse
-qui s’harmonisait assez bien avec son genre de beauté. Elle était grande
-et parvenait à rester mince grâce à une lutte continuelle contre
-l’envahissement de la graisse, et à des jeûnes fréquents. Elle avait
-entre trente et quarante ans; mais elle devait aux mille soins
-préservateurs que comporte l’existence moderne cette troisième jeunesse
-qui, dans les grandes villes, prolonge la brillante saison de la femme.</p>
-
-<p>Torrebianca ne voyait ses défauts que lorsqu’il vivait loin d’elle.
-Quand il la revoyait, le sentiment d’admiration qui s’emparait de lui,
-lui faisait accepter toutes ses exigences. Il reçut sa femme avec un
-sourire; Hélène sourit elle aussi. Puis elle lui passa les bras autour
-du cou et l’embrassa: elle parlait avec un zézaiement enfantin qui
-annonçait toujours à son mari quelque demande nouvelle; pourtant cet
-accent puéril avait chaque fois le pouvoir de le troubler profondément
-et d’annuler sa volonté.</p>
-
-<p>&mdash;Bonjour, mon coco... Je me suis levée plus tard aujourd’hui; j’ai
-quelques visites à faire avant d’aller au Bois, mais je n’ai pas voulu
-partir sans<span class="pagenum"><a name="page_6" id="page_6">{6}</a></span> dire bonjour à mon petit mari adoré... Encore un baiser, et
-je pars.</p>
-
-<p>Le marquis se laissa caresser et sourit avec l’expression reconnaissante
-d’un bon chien fidèle. Hélène enfin se sépara de son mari; mais avant de
-sortir de la bibliothèque elle fit mine de se rappeler une chose sans
-importance et s’arrêta pour dire:</p>
-
-<p>&mdash;As-tu de l’argent?</p>
-
-<p>Torrebianca cessa de sourire et son regard eut l’air de demander:</p>
-
-<p>&mdash;Quelle somme désires-tu?</p>
-
-<p>&mdash;Peu de chose. Huit mille francs à peu près.</p>
-
-<p>Une modiste de la rue de la Paix lui montrait moins de respect pour
-cette dette qui ne datait guère que de trois ans et l’avait menacée
-d’une plainte en justice. Voyant son mari accueillir avec une expression
-consternée cette demande, elle perdit le sourire puéril qui écartait
-légèrement ses joues; mais elle gardait son accent de fillette pour
-gémir d’un ton doucereux:</p>
-
-<p>&mdash;Frédéric, tu dis que tu m’aimes, et tu me refuses cette petite somme?</p>
-
-<p>Le marquis indiqua du geste qu’il ne pouvait rien lui donner et lui
-montra les lettres de créanciers qui s’amoncelaient dans le plateau
-d’argent.</p>
-
-<p>Elle eut un nouveau sourire, cruel cette fois.</p>
-
-<p>&mdash;Je pourrais te montrer, dit-elle, bien des papiers pareils à
-ceux-là... mais tu es un homme, et les hommes doivent apporter beaucoup
-d’argent au foyer pour que leur petite femme ne soit pas malheureuse.
-Comment pourrai-je payer mes dettes si tu ne m’aides pas?</p>
-
-<p>Torrebianca la regarda, stupéfait.</p>
-
-<p>&mdash;Que d’argent, que d’argent je t’ai donné! mais tout ce qui passe par
-tes mains s’évanouit en fumée.</p>
-
-<p>Hélène, irritée, répondit d’une voix dure:</p>
-
-<p>&mdash;Voudrais-tu qu’une femme chic, et pas trop<span class="pagenum"><a name="page_7" id="page_7">{7}</a></span> laide, à ce qu’on dit,
-menât une vie médiocre? Quand on peut s’enorgueillir d’avoir une femme
-comme moi, il faut savoir gagner des millions.</p>
-
-<p>Le marquis fut blessé par ces dernières paroles; Hélène s’en rendit
-compte, et changeant aussitôt d’attitude elle s’approcha et lui mit les
-mains sur les épaules.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi n’écris-tu pas à la vieille? Elle pourra peut-être nous
-procurer cet argent en vendant quelque antiquaille de la baraque de tes
-pères.</p>
-
-<p>Ce ton irrespectueux accrut le mécontentement du mari.</p>
-
-<p>&mdash;Cette vieille est ma mère, et tu dois parler d’elle avec tout le
-respect qu’elle mérite. Quant à l’argent, tu sais bien que la pauvre
-femme n’en peut plus envoyer.</p>
-
-<p>Hélène regarda son époux avec quelque mépris et dit à voix basse comme
-en se parlant à elle-même:</p>
-
-<p>&mdash;Cela m’apprendra à ne plus m’amouracher de pauvres diables... Je le
-chercherai, cet argent, puisque tu es incapable de me le donner.</p>
-
-<p>Pendant qu’elle parlait ainsi il passa sur son visage une expression si
-mauvaise que son mari fronça le sourcil et quitta son fauteuil.</p>
-
-<p>&mdash;Prends garde à ce que tu dis... Je veux que tu m’expliques ces
-paroles.</p>
-
-<p>Mais il dut se taire; elle avait changé complètement son visage, elle
-éclata d’un rire d’enfant et frappa des mains.</p>
-
-<p>&mdash;Voilà mon coco en colère! Il a pensé du mal de sa femme! Mais tu sais
-bien que je n’aime que toi!</p>
-
-<p>Puis elle le prit dans ses bras et le couvrit de baisers, malgré la
-résistance qu’il essayait d’opposer à ces caresses. Il se rendit à la
-fin et reprit son attitude d’amoureux soumis.</p>
-
-<p>Hélène le menaçait gentiment du doigt.<span class="pagenum"><a name="page_8" id="page_8">{8}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Allons, souriez un peu; ne soyez plus méchant! Vraiment, tu ne peux
-pas me donner cet argent?</p>
-
-<p>Torrebianca eut un geste négatif, mais il semblait cette fois honteux de
-son impuissance.</p>
-
-<p>&mdash;Va, je ne t’en aimerai pas moins, continua-t-elle. Mes créanciers
-attendront. Je me tirerai bien d’affaire comme je l’ai fait tant de
-fois. Adieu, Frédéric.</p>
-
-<p>Elle recula vers la porte en lui envoyant des baisers tant qu’elle n’eut
-pas soulevé le rideau.</p>
-
-<p>Mais, dès qu’elle eût passé la portière, sa joie puérile et son sourire
-disparurent instantanément. Un éclair de férocité traversa ses yeux; ses
-lèvres eurent une moue méprisante.</p>
-
-<p>Le mari, resté seul, perdait en même temps l’éphémère bonheur que lui
-avaient donné les caresses d’Hélène. Il regarda les lettres des
-créanciers, celle de sa mère, puis revint à son fauteuil pour s’accouder
-sur la table, le front dans sa main. Brusquement toutes les inquiétudes
-de sa vie présente semblaient être retombées sur lui pour l’accabler.</p>
-
-<p>Torrebianca se tournait toujours, en de pareils moments, vers les
-souvenirs de sa première jeunesse, dans l’espoir d’y trouver quelque
-remède à son chagrin. Il avait connu la plus belle époque de sa vie
-autour de sa vingtième année, alors qu’il étudiait à l’école
-d’ingénieurs de Liége. Afin de rendre à sa famille par son propre effort
-une splendeur depuis longtemps perdue il avait choisi une carrière
-moderne. Il se lancerait à travers le monde et gagnerait de l’argent
-comme ses lointains ancêtres. Les Torrebianca, avant que le roi leur eut
-donné la noblesse avec le titre de marquis, avaient été marchands à
-Florence, comme les Médicis, et avaient conquis leur fortune sur les
-routes de l’Orient. Lui voulut être ingénieur, avec tous les jeunes gens
-de sa géné<span class="pagenum"><a name="page_9" id="page_9">{9}</a></span>ration, qui souhaitaient de faire une Italie grande par
-l’industrie comme aux siècles passés elle avait été glorieuse par les
-arts.</p>
-
-<p>Parmi les souvenirs de sa vie d’étudiant à Liége il retrouvait d’abord
-l’image de Manuel Robledo, un compagnon d’études qui partageait son
-logement; c’était un Espagnol de caractère jovial et capable d’affronter
-avec une calme énergie les problèmes de l’existence quotidienne. Il
-avait été pour lui pendant plusieurs années un frère aîné. C’est pour
-cela peut-être que dans les moments difficiles Torrebianca pensait
-toujours à cet ami.</p>
-
-<p>L’intrépide, le bon Robledo!... Les passions de l’amour ne lui ôtaient
-jamais sa forte placidité d’homme bien équilibré. Durant sa jeunesse il
-avait aimé par-dessus tout la bonne table et la guitare.</p>
-
-<p>Torrebianca, facilement épris, avait toujours une liaison avec quelque
-Liégeoise, et Robledo, pour lui tenir compagnie, consentait à feindre un
-violent amour pour une amie de la jeune personne. En réalité, pendant
-les parties de campagne qu’ils offraient aux dames, Robledo s’inquiétait
-beaucoup plus des préparatifs culinaires que de contenter le cœur plus
-ou moins tendre de sa compagne de hasard.</p>
-
-<p>Au travers de cette exubérante gaieté matérialiste, Torrebianca avait su
-discerner un certain fond romantique dont Robledo se cachait comme d’un
-défaut honteux. Peut-être avait-il laissé dans son lointain pays le
-souvenir d’un amour malheureux. Souvent, le soir, le Florentin, étendu
-sur son lit dans la chambre commune, entendait Robledo qui doucement
-faisait gémir sa guitare et murmurait tout bas quelque chanson d’amour
-de sa patrie.</p>
-
-<p>Leurs études terminées, ils s’étaient dit adieu avec l’espoir de se
-retrouver l’année suivante; mais ils ne s’étaient jamais revus.
-Torrebianca était resté en<span class="pagenum"><a name="page_10" id="page_10">{10}</a></span> Europe et Robledo depuis bien des années
-parcourait l’Amérique du Sud. Il était toujours ingénieur sans doute,
-mais il se pliait aux plus extraordinaires métamorphoses, comme s’il eût
-senti revivre dans son âme d’Espagnol l’inquiétude aventureuse des
-anciens <i>conquistadors</i>.</p>
-
-<p>De loin en loin il envoyait une lettre, où il parlait du passé plus que
-du présent; mais, malgré cette réserve, Torrebianca avait vaguement
-l’idée que son ami était devenu général dans une petite république de
-l’Amérique centrale.</p>
-
-<p>Sa dernière lettre datait de deux ans.</p>
-
-<p>Il travaillait à cette époque en Argentine, lassé de courir l’aventure
-dans des pays continuellement secoués par les révolutions. Il était tout
-simplement ingénieur au service de l’Etat ou d’entreprises particulières
-et il construisait des chemins de fer et des canaux. Dans l’orgueil de
-diriger la marche de la colonisation à travers le désert, il supportait
-allégrement les privations que lui imposait sa dure existence.</p>
-
-<p>Torrebianca conservait parmi ses papiers un portrait envoyé par Robledo;
-on y voyait l’Espagnol à cheval, couvert d’un <i>poncho</i><a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a> et coiffé d’un
-casque blanc. A l’arrière plan, des métis étaient occupés à planter des
-jalons munis de banderoles dans une plaine d’aspect sauvage qui pour la
-première fois allait sentir les atteintes de la civilisation matérielle.</p>
-
-<p>A l’époque où il avait reçu ce portrait, Robledo avait à peu près
-trente-sept ans; le même âge que lui. Il approchait maintenant de la
-quarantaine, mais à en juger d’après la photographie il avait meilleure
-mine que Torrebianca. Sa vie aventureuse dans de lointains pays ne
-l’avait pas vieilli.<span class="pagenum"><a name="page_11" id="page_11">{11}</a></span> Il semblait plus gros encore que dans sa jeunesse,
-mais son visage laissait voir le contentement serein que donne un
-parfait équilibre physique.</p>
-
-<p>Torrebianca, de taille moyenne, plutôt petit que grand, mince et sec,
-avait conservé une espèce d’agilité nerveuse grâce à la pratique des
-sports, en particulier de l’escrime qu’il avait toujours aimée à la
-passion; mais son visage décelait une vieillesse prématurée. Les rides
-s’y montraient nombreuses, il avait un pli de fatigue au-dessus des
-paupières; ses tempes blanchies contrastaient avec le sommet de sa tête,
-resté noir. Les commissures de la bouche s’abaissaient, désabusées, sous
-la moustache taillée au ras des lèvres, en une moue qui semblait révéler
-l’affaiblissement de sa volonté.</p>
-
-<p>Cette différence physique entre lui-même et Robledo le portait à
-considérer toujours son camarade comme un protecteur, qui saurait le
-guider aujourd’hui de même que dans sa jeunesse.</p>
-
-<p>Lorsque, ce matin-là, l’image de l’Espagnol surgit dans sa mémoire il
-pensa, comme chaque fois: «S’il était seulement près de moi; il saurait
-m’infuser son énergie d’homme vraiment fort.»</p>
-
-<p>Il demeura pensif, puis, quelques minutes après, l’entrée de son valet
-de chambre dans la pièce lui fit lever la tête.</p>
-
-<p>Il s’efforça de dissimuler l’inquiétude qui le saisit lorsqu’il apprit
-qu’une personne demandait à le voir et refusait de donner son nom.
-Peut-être un créancier de sa femme essayait-il de ce moyen pour pénétrer
-jusqu’à lui.</p>
-
-<p>&mdash;Il a l’air étranger, ajouta le domestique, et il affirme qu’il est de
-la famille de monsieur le marquis.</p>
-
-<p>Torrebianca eut un pressentiment, mais il sourit immédiatement de sa
-naïveté. Cet inconnu, n’était-ce pas son camarade Robledo qui se
-présentait avec<span class="pagenum"><a name="page_12" id="page_12">{12}</a></span> l’invraisemblable opportunité d’un héros de comédie?
-Mais il était absurde de penser que Robledo, habitant l’autre côté de la
-planète, se trouvât là, prêt à surgir, comme un acteur dans la coulisse.
-Non, de pareilles coïncidences ne se présentent pas dans la vie. On ne
-voit cela qu’au théâtre ou dans les livres.</p>
-
-<p>D’un geste énergique, il manifesta la ferme volonté de ne pas recevoir
-l’inconnu; mais au même instant la tenture se soulevait et un homme
-entrait avec un sans-gêne qui scandalisa le valet de chambre.</p>
-
-<p>L’intrus, fatigué de faire antichambre, avait audacieusement pénétré
-dans la pièce la plus proche.</p>
-
-<p>Le marquis était d’un caractère facilement irritable; outré de cette
-irruption, il s’avança d’un air menaçant. Mais l’homme qui riait de sa
-propre audace leva les bras au ciel en apercevant Torrebianca et
-s’écria:</p>
-
-<p>&mdash;Je parie que tu ne me reconnais pas. Qui suis-je?</p>
-
-<p>Le marquis le regarda fixement et ne put le reconnaître. Puis ses yeux
-exprimèrent graduellement l’hésitation et une conviction nouvelle. Il
-avait la peau brunie par les morsures du soleil et du froid, des
-moustaches courtes et sur toutes ses photographies Robledo portait la
-barbe... Mais tout à coup il retrouva dans les yeux de l’homme une
-expression qu’il se souvenait avoir souvent observée dans sa jeunesse.
-De plus, cette haute taille... ce sourire... ce corps robuste...</p>
-
-<p>&mdash;Robledo! dit-il enfin.</p>
-
-<p>Et les deux amis s’embrassèrent.</p>
-
-<p>Le domestique, se sentant de trop, disparut et, un moment après, ils
-étaient assis et fumaient.</p>
-
-<p>Ils échangeaient d’affectueux regards et s’arrê<span class="pagenum"><a name="page_13" id="page_13">{13}</a></span>taient parfois de parler
-pour se serrer les mains ou se frapper les genoux de claques
-vigoureuses.</p>
-
-<p>Après tant d’années de séparation, le marquis se montra plus curieux que
-le nouveau venu.</p>
-
-<p>&mdash;Tu es venu pour longtemps à Paris? demanda-t-il à Robledo.</p>
-
-<p>&mdash;Pour quelques mois seulement.</p>
-
-<p>Après avoir forcé pendant dix ans le mystère des déserts américains,
-rompu et pénétré leur virginité aussi vieille que la planète en y
-lançant des voies ferrées, des routes et des canaux, il avait besoin
-d’un «bain de civilisation».</p>
-
-<p>&mdash;Je suis venu voir, ajouta-t-il, si les restaurants de Paris sont
-restés dignes de leur vieux renom et si les vins de ce pays ne sont pas
-moins bons qu’autrefois. Ici seulement on peut manger du brie frais, et
-depuis des années j’ai envie de ce fromage-là.</p>
-
-<p>Le marquis se mit à rire. Faire une traversée de trois mille lieues pour
-manger et boire à Paris!... Robledo n’avait pas changé. Puis il lui
-demanda avec sollicitude:</p>
-
-<p>&mdash;Es-tu riche?</p>
-
-<p>&mdash;Toujours pauvre, répondit l’ingénieur. Mais je suis seul au monde, je
-n’ai pas de femme, le plus coûteux des luxes; aussi pourrai-je mener
-pendant quelques mois la vie d’un grand millionnaire yankee. Je dispose
-des économies que j’ai pu faire pendant des années de travail, là-bas,
-dans ce désert où l’on dépense peu.</p>
-
-<p>Robledo regarda autour de lui et il eut des gestes admiratifs en
-considérant le luxueux mobilier de la pièce.</p>
-
-<p>&mdash;Tu es riche, toi, à ce que je vois.</p>
-
-<p>Un sourire énigmatique fut la réponse du marquis. Puis les paroles de
-son ami parurent éveiller sa tristesse.<span class="pagenum"><a name="page_14" id="page_14">{14}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Parle-moi de ta vie, continua Robledo. Tu as reçu de mes nouvelles,
-mais je n’ai pas eu grand’chose de toi. Beaucoup de tes lettres ont dû
-se perdre, et ce n’est pas étonnant, car jusqu’à ces dernières années,
-j’ai erré d’un endroit à l’autre, sans jamais prendre racine. Cependant
-j’ai eu quelques renseignements sur ta vie. Tu es marié, je crois?</p>
-
-<p>Torrebianca fit un geste affirmatif et dit avec gravité:</p>
-
-<p>&mdash;Je me suis marié avec une dame russe, veuve d’un haut fonctionnaire de
-la cour du tsar... je l’ai connue à Londres. Je l’avais rencontrée
-souvent dans des réunions aristocratiques ou dans des châteaux où nous
-avions été invités. Bref je l’ai épousée et nous avons vécu depuis lors
-une exigence assez brillante mais fort coûteuse.</p>
-
-<p>Il se tut un moment, comme pour discerner l’effet que produisait sur
-Robledo ce résumé de sa vie. Mais l’Espagnol demeura silencieux; il
-voulait en savoir davantage.</p>
-
-<p>&mdash;Toi, tu mènes une existence d’homme primitif et tu as la chance
-d’ignorer ce que coûte une vie comme la nôtre... J’ai dû travailler
-beaucoup pour ne pas couler à pic... et même en travaillant!... Ma
-pauvre mère me vient en aide avec les maigres ressources qu’elle peut
-tirer des ruines de notre maison.</p>
-
-<p>Mais Torrebianca parut se repentir du ton douloureux de ses paroles. Un
-optimisme qu’il eût trouvé absurde une demi-heure auparavant lui rendait
-le sourire de la confiance.</p>
-
-<p>&mdash;En réalité, je n’ai pas à me plaindre, car j’ai un puissant appui. Le
-banquier Fontenoy est notre ami. Tu as peut-être entendu parler de lui.
-Il traite des affaires dans les cinq parties du monde.<span class="pagenum"><a name="page_15" id="page_15">{15}</a></span></p>
-
-<p>Robledo secoua la tête. Non, il n’avait jamais entendu prononcer ce
-nom-là.</p>
-
-<p>&mdash;C’est un vieil ami de la famille de ma femme. Grâce à Fontenoy je suis
-directeur de nombreuses exploitations en cours dans des pays lointains,
-et cela me rapporte un traitement respectable; avec tant d’argent, je me
-serais cru riche autrefois.</p>
-
-<p>Robledo éprouvait une curiosité toute professionnelle. «Des
-exploitations en cours dans les pays lointains?»</p>
-
-<p>L’ingénieur voulait savoir, et il pressa son ami de questions nettes.
-Mais Torrebianca commença de montrer dans ses réponses une inquiétude.
-Il balbutiait et son visage, ordinairement d’une pâleur verdâtre,
-rougissait légèrement.</p>
-
-<p>&mdash;Ce sont des affaires en Asie et en Afrique: des mines d’or... des
-mines d’autres métaux... un chemin de fer en Chine... une compagnie de
-navigation destinée à transporter le produit des rizières du Tonkin...
-en réalité je n’ai pas étudié directement toutes ces entreprises; je
-n’ai jamais eu le temps de faire le voyage. D’ailleurs, je ne peux pas
-vivre loin de ma femme. Mais Fontenoy qui est un grand cerveau a tout
-visité et j’ai en lui une confiance absolue. Je ne fais en somme
-qu’apposer ma signature pour tranquilliser les actionnaires sur les
-rapports des personnes compétentes qu’il envoie là-bas.</p>
-
-<p>L’Espagnol ne put s’empêcher de laisser paraître dans ses yeux un
-certain étonnement en entendant ces paroles.</p>
-
-<p>Son ami s’en rendit compte et voulut changer le cours de la
-conversation. Il parla de sa femme avec une espèce d’orgueil. Il
-semblait considérer qu’il avait remporté le plus grand triomphe de son
-existence, le jour où elle avait consenti à accepter sa main.</p>
-
-<p>Il reconnaissait qu’Hélène exerçait un grand pou<span class="pagenum"><a name="page_16" id="page_16">{16}</a></span>voir de séduction sur
-tout ce qui les entourait. Mais comme il n’avait jamais eu le moindre
-doute au sujet de sa fidélité conjugale, il était fier de marcher
-humblement derrière elle, presque perdu dans le sillage que traçait sa
-marche triomphale.</p>
-
-<p>En réalité, si on lui procurait des occupations généreusement
-rétribuées, si on l’invitait, si on le recevait partout avec plaisir il
-le devait uniquement à son titre d’époux de «la belle Hélène».</p>
-
-<p>&mdash;Tu la verras bientôt... car tu restes à déjeuner avec nous. Ne dis pas
-non. J’ai des vins excellents et puisque tu es venu des antipodes pour
-manger du fromage de Brie, tu en auras à en mourir d’indigestion.</p>
-
-<p>Et aussitôt, il abandonna son accent léger pour dire d’une voix émue:</p>
-
-<p>&mdash;Tu ne peux pas savoir à quel point je suis heureux de te faire
-connaître ma femme. Je ne te parle pas de sa beauté, on l’appelle «la
-belle Hélène»; mais elle a mieux que sa beauté. J’aime plus encore son
-caractère gai, presque enfantin. Elle a parfois des caprices et il lui
-faut beaucoup d’argent pour vivre; mais quelle femme ne ferait de
-même!... Je crois qu’elle sera heureuse aussi de te connaître... Je lui
-ai si souvent parlé de mon ami Robledo.<span class="pagenum"><a name="page_17" id="page_17">{17}</a></span></p>
-
-<h2><a name="II" id="II"></a>II</h2>
-
-<p>La marquise de Torrebianca trouva «très intéressant» l’ami de son mari.</p>
-
-<p>Elle était rentrée chez elle de fort bonne humeur et semblait avoir
-oublié les soucis que lui causait tout à l’heure son manque d’argent;
-sans doute avait-elle trouvé le moyen de payer son créancier ou de le
-faire patienter.</p>
-
-<p>Pendant le déjeuner, Robledo dut beaucoup parler pour répondre à ses
-questions et satisfaire la curiosité véhémente que semblaient lui
-inspirer tous les épisodes de sa vie.</p>
-
-<p>Elle eut un geste de doute en apprenant que l’ingénieur n’était pas
-riche. Il était pour elle invraisemblable qu’un habitant de l’Amérique,
-du Nord ou du Sud, ne possédât pas des millions. Elle jugeait par
-réflexe comme la plupart des Européens, et elle aurait eu besoin de
-raisonner pour se convaincre que dans le nouveau monde, comme partout
-ailleurs, il pouvait se trouver des pauvres.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis encore pauvre, continua Robledo; mais<span class="pagenum"><a name="page_18" id="page_18">{18}</a></span> j’essaierai de mourir
-dans la peau d’un millionnaire, ne serait-ce que pour ne pas ôter leurs
-illusions à ceux qui croient encore que quiconque part pour l’Amérique
-doit y gagner une grosse fortune pour la laisser en héritage à ses
-neveux d’Europe.</p>
-
-<p>Il en vint à parler des travaux qu’il avait entrepris en Patagonie.</p>
-
-<p>Las de travailler pour les autres, il s’était associé avec un jeune
-Américain du Nord et avait commencé la colonisation de quelques milliers
-d’hectares près du Rio Negro. Il avait engagé dans cette affaire ses
-économies, celles de son compagnon et d’importantes sommes prêtées par
-des banquiers de Buenos-Ayres; mais il considérait l’opération comme
-sûre et très rémunératrice.</p>
-
-<p>Il s’agissait d’irriguer par un système de canaux des terres désertes et
-incultes qu’il avait acquises à vil prix. Depuis quelques années le
-gouvernement argentin avait commencé de grands travaux pour capter une
-partie des eaux du Rio Negro. Comme ingénieur, il avait pris part à
-cette difficile opération; ensuite, il avait donné sa démission pour
-s’établir colon, et acheter des terres comprises dans la future zone
-d’irrigation.</p>
-
-<p>&mdash;C’est l’affaire de quelques années, de quelques mois peut-être,
-ajouta-t-il. Il suffit que le fleuve veuille bien être assez aimable
-pour se laisser jeter une digue en travers du ventre et n’aille pas se
-permettre une crue extraordinaire, une de ces convulsions si fréquentes
-là-bas, qui détruisent en quelques heures le travail de plusieurs
-années. En attendant, nous construisons le plus économiquement possible,
-mon associé et moi, les canaux secondaires et toutes les artères qui
-doivent féconder nos terrains stériles. Le jour où la digue sera
-terminée, où l’eau pénétrera jusqu’à nos terres...<span class="pagenum"><a name="page_19" id="page_19">{19}</a></span></p>
-
-<p>Robledo s’arrêta et sourit avec modestie.</p>
-
-<p>&mdash;Ce jour-là, continua-t-il, je serai millionnaire à l’américaine; qui
-peut prévoir le chiffre de ma fortune? Une lieue de terre irriguée vaut
-des millions... et je suis propriétaire de plusieurs lieues.</p>
-
-<p>La belle Hélène l’écoutait avec un ardent intérêt. Robledo fut troublé
-par la lueur d’admiration qui passait à ce moment dans ses pupilles
-vertes aux reflets d’or, et il se hâta d’ajouter:</p>
-
-<p>&mdash;Mais cette fortune peut aussi se faire longtemps attendre! Peut-être
-ne viendra-t-elle à moi que lorsque ma mort sera proche; et ce sont les
-enfants d’une sœur que j’ai en Espagne qui recueilleront le fruit de mon
-travail et de ma dure vie.</p>
-
-<p>Hélène lui fit décrire son existence dans le désert Patagon, immense
-plaine balayée l’hiver par des ouragans glacés qui soulèvent des
-colonnes de poussière, où les seuls habitants naturels sont les
-autruches en troupeau et le puma vagabond que la faim pousse parfois à
-attaquer l’homme isolé.</p>
-
-<p>A l’origine, la population humaine était constituée par des bandes
-d’indiens qui bivouaquaient au bord des fleuves, ou par des fugitifs
-chiliens et argentins qui s’étaient lancés à travers les terres sauvages
-pour échapper au châtiment de leurs crimes. Maintenant les anciens
-fortins, occupés par les détachements que le gouvernement de
-Buenos-Ayres avait poussés en avant, à la conquête du désert, se
-transformaient en villages que des centaines de kilomètres séparaient
-les uns des autres.</p>
-
-<p>Robledo vivait entre deux de ces agglomérations éloignées; son campement
-d’ouvriers devenait un village qui peut-être avant un demi-siècle aurait
-formé une ville déjà importante. Les prodiges de ce genre n’étaient pas
-rares en Amérique. Hélène l’écoutait avec ravissement, comme lorsqu’au
-théâ<span class="pagenum"><a name="page_20" id="page_20">{20}</a></span>tre ou au cinématographe une intrigue intéressante éveillait sa
-curiosité.</p>
-
-<p>&mdash;C’est vivre cela! disait-elle. Voilà ce que j’appelle une existence
-digne d’un homme.</p>
-
-<p>Et ses yeux dorés cessaient de regarder Robledo pour se porter avec
-commisération sur son époux, comme si elle voyait en lui l’image de
-toutes les mollesses de cette vie douillette et civilisée à l’excès
-qu’elle détestait pour un moment.</p>
-
-<p>&mdash;C’est ainsi d’ailleurs qu’on gagne une grande fortune. Pour moi, il
-n’y a pas d’autres hommes que les gagneurs de batailles ou les rois de
-l’argent qui conquièrent des millions... Je ne suis qu’une femme, mais
-je voudrais vivre cette existence d’énergie et de périls.</p>
-
-<p>Un peu d’aigreur se mêlait à son enthousiasme; aussi, Robledo, pour
-épargner à son ami des récriminations, se mit à parler des souffrances
-qu’on endure loin des pays civilisés. La marquise parut alors éprouver
-moins d’admiration pour la vie d’aventures et finit par avouer qu’elle
-aimait mieux son existence à Paris.</p>
-
-<p>&mdash;Mais il m’aurait plu, ajouta-t-elle d’une voix mélancolique, que mon
-époux vécût ainsi pour conquérir d’immenses richesses. Il viendrait me
-voir tous les ans, je penserais à lui sans cesse, j’irais même parfois
-partager pendant quelques mois sa vie sauvage; oui, cette existence
-serait plus intéressante que celle que nous menons à Paris; et puis,
-pour finir, ce serait la richesse, une vraie richesse, énorme,
-fabuleuse, comme on en rencontre rarement dans l’ancien monde.</p>
-
-<p>Elle se tut un instant, puis ajouta avec gravité en regardant Robledo:</p>
-
-<p>&mdash;Vous paraissez attacher peu d’importance à la richesse; vous la
-cherchez pour satisfaire votre désir d’action, pour dépenser votre
-énergie. Mais vous ne<span class="pagenum"><a name="page_21" id="page_21">{21}</a></span> savez pas ce qu’elle vaut ni ce qu’elle
-représente. Un homme de votre trempe a peu de besoins. Pour savoir ce
-qu’est l’argent et ce qu’il peut nous donner il faut vivre aux côtés
-d’une femme.</p>
-
-<p>Elle eut un nouveau regard vers Torrebianca et conclut:</p>
-
-<p>&mdash;Par malheur, ceux qui ont une femme auprès d’eux n’ont presque jamais
-cette force qui permet aux hommes isolés de réaliser de grandes
-entreprises.</p>
-
-<p>Après ce déjeuner où il ne fut question que de la puissance de l’argent
-et d’aventures dans le nouveau monde, le colonisateur se mit à
-fréquenter la maison comme s’il eût fait partie de la famille.</p>
-
-<p>&mdash;Hélène t’a trouvé très sympathique, disait Torrebianca, oui, tout à
-fait sympathique.</p>
-
-<p>Il en était heureux comme d’un triomphe, et ne cachait pas qu’il eût été
-navré d’avoir à choisir, en cas d’antipathie mutuelle, entre sa femme et
-son compagnon de jeunesse.</p>
-
-<p>De son côté, Robledo, en pensant à Hélène, demeurait indécis et comme
-désorienté. Quand il était devant elle, il ne pouvait résister au
-pouvoir de séduction qui semblait émaner de sa personne. Elle le
-traitait avec une familiarité de parente, comme elle eût fait pour un
-frère de son mari. Elle voulait l’initier à la vie de Paris et le guider
-de ses conseils pour qu’on ne pût abuser de sa crédulité de nouveau
-venu. Elle l’accompagnait dans les endroits les plus élégants, à l’heure
-du thé ou le soir, après le dîner.</p>
-
-<p>L’expression maligne et puérile à la fois de ses yeux imperturbables et
-le zézaiement enfantin qu’elle affectait parfois agissaient fortement
-sur l’esprit du colonisateur.</p>
-
-<p>&mdash;C’est une enfant, se dit-il bien des fois, son<span class="pagenum"><a name="page_22" id="page_22">{22}</a></span> mari ne se trompe pas.
-Elle a tous les raffinements de ces poupées que forme la vie moderne et
-elle doit coûter terriblement cher... mais sous ce vernis extérieur,
-elle ne cache peut-être qu’une mentalité très ordinaire.</p>
-
-<p>Quand il échappait à l’influence de ses yeux il était moins optimiste et
-souriait avec un étonnement ironique de la crédulité de son ami. Quelle
-était donc cette femme? Où Torrebianca avait-il été la chercher?</p>
-
-<p>Tout ce qu’il savait de son histoire, il le tenait du mari. Elle était
-veuve d’un haut fonctionnaire de la cour des tsars, mais la figure de ce
-premier époux était aussi imprécise que brillante; tantôt, il avait été
-grand maréchal de la cour, tantôt simple général et c’était alors le
-père d’Hélène qui pouvait se vanter d’une longue lignée d’ancêtres
-héroïques.</p>
-
-<p>Quand Torrebianca répétait les affirmations de cette femme qu’il aimait
-tant et dont il était si fier, il citait une infinité de personnages de
-la cour de Russie ou de grandes dames que les empereurs avaient aimées;
-tous se rattachaient à la famille d’Hélène, mais lui-même ne les avait
-jamais vus; ils étaient morts depuis longtemps ou bien ils vivaient dans
-leurs terres lointaines, vastes comme des Etats.</p>
-
-<p>Parfois aussi les paroles d’Hélène inquiétaient Robledo. Elle n’avait
-jamais été en Amérique et cependant, un soir, au thé du Ritz, elle lui
-avait parlé de son passage à San Francisco alors qu’elle était encore
-une fillette. D’autres fois elle lançait étourdiment dans la
-conversation des noms de villes lointaines ou de personnages
-universellement réputés qu’elle semblait avoir connus de près. Il ne put
-jamais savoir avec certitude combien de langues elle connaissait.</p>
-
-<p>&mdash;Je les parle toutes, lui répondit-elle en espa<span class="pagenum"><a name="page_23" id="page_23">{23}</a></span>gnol, un jour qu’il
-venait de lui poser la question.</p>
-
-<p>Elle contait des anecdotes un peu risquées qu’elle avait, disait-elle,
-entendu rapporter par d’autres personnes; mais elle les contait de telle
-façon que le colonisateur se demanda plus d’une fois si elle n’en était
-pas la véritable protagoniste.</p>
-
-<p>&mdash;Où cette femme n’a-t-elle pas été? pensait-il. Elle semble avoir vécu
-mille existences en quelques années. Il est impossible que tout cela lui
-soit arrivé du vivant de son mari, le grand personnage russe.</p>
-
-<p>Si parfois il essayait de sonder son ami pour obtenir quelques
-précisions, la confiance du marquis à l’égard du passé de sa femme
-opposait à ses recherches comme une muraille d’inébranlable crédulité.
-Cependant il acquit la certitude que son ami ne connaissait l’histoire
-d’Hélène que depuis le jour où il l’avait rencontrée à Londres. De son
-existence antérieure, il savait seulement ce qu’elle-même avait bien
-voulu lui raconter.</p>
-
-<p>Du moins pensa-t-il que Frédéric, au moment de son mariage, avait pu
-contrôler les dires de sa femme par les documents déposés en vue de la
-cérémonie nuptiale. Mais il dut abandonner cette supposition. La
-cérémonie de Londres avait été un de ces rapides mariages de <i>cinéma</i>
-qui demandent seulement un prêtre qui lit les textes sacrés, deux
-témoins et quelques papiers examinés à la légère.</p>
-
-<p>L’Espagnol finit par avoir honte de ses soupçons. Frédéric était
-heureux, il avait l’orgueil de sa femme; il n’avait pas le droit, lui,
-d’intervenir dans la vie privée d’un autre.</p>
-
-<p>D’ailleurs, s’il concevait des doutes, c’était peut-être défaut
-d’adaptation au milieu, chose fort naturelle chez un sauvage brusquement
-lancé en pleine vie parisienne. Hélène était une dame du grand monde,
-une femme élégante comme il n’en avait jamais fréquenté. Le mariage de
-son ami avait pu<span class="pagenum"><a name="page_24" id="page_24">{24}</a></span> seul lui procurer cette amitié toute nouvelle, qui
-n’allait pas sans heurt avec ses habitudes antérieures. N’avait-il pas
-fini plus d’une fois par trouver logiques des choses qui au premier
-abord l’avaient profondément étonné? Soupçons et mauvaises pensées, il
-les devait à son ignorance, à son manque d’éducation. D’ailleurs, quand
-il voyait le sourire d’Hélène, quand il sentait la caresse de ses yeux
-verts aux reflets d’or il était, tout comme Torrebianca, pris de
-confiance et d’admiration.</p>
-
-<p>Il logeait près du boulevard des Italiens, dans un vieil hôtel,
-qu’autrefois, pauvre étudiant de passage à Paris, il avait considéré
-comme un lieu de délices paradisiaques. Mais il prenait la plupart de
-ses repas avec le marquis et sa femme. Tantôt ceux-ci l’invitaient à
-leur table, tantôt il les emmenait lui-même dans les restaurants les
-plus réputés.</p>
-
-<p>Hélène le pria en outre d’assister chez elle à quelques thés et le
-présenta à ses amies. Elle prenait un plaisir enfantin à contrarier les
-goûts de «l’ours patagon»; c’est ainsi qu’elle avait surnommé Robledo
-encore que ce dernier eût protesté qu’il n’avait jamais vu d’ours dans
-le sud de l’Argentine.</p>
-
-<p>Il détestait ces réunions; mais Hélène trouvait mille ruses pour
-l’obliger à y assister.</p>
-
-<p>Il fit la connaissance des principaux amis de la maison au cours des
-dîners d’apparat que donnaient les Torrebianca. La marquise présentait
-l’Espagnol, non comme un ingénieur encore aux prises avec les risques et
-les difficultés de travaux à peine commencés, mais comme un triomphateur
-revenu avec force millions d’une Amérique fabuleuse.</p>
-
-<p>Elle disait cela sans qu’il pût l’entendre, et lui ne comprenait pas
-pourquoi les autres invités lui témoignaient tant de respect et
-prêtaient une attention sympathique à ses moindres paroles. Il connut
-ainsi des députés et des journalistes, amis du ban<span class="pagenum"><a name="page_25" id="page_25">{25}</a></span>quier Fontenoy, qui
-tenaient la première place parmi les invités. Il connut aussi le
-banquier lui-même; c’était un homme entre deux âges, complètement rasé,
-aux cheveux blanchis, qui imitait l’extérieur et les gestes des hommes
-d’affaires américains.</p>
-
-<p>Robledo en le contemplant se revoyait lui-même lorsque, dans ses années
-de Buenos-Ayres, il se trouvait à court d’argent la veille d’une
-échéance.</p>
-
-<p>Fontenoy représentait l’homme d’argent, le directeur de grandes
-entreprises mondiales tel que le vulgaire le conçoit; toute sa personne
-semblait respirer l’assurance, la conviction de sa propre force; mais,
-parfois, il fronçait pensivement le sourcil et il semblait alors
-étranger à tout ce qui l’entourait.</p>
-
-<p>&mdash;Il imagine quelque merveilleuse combinaison nouvelle, disait
-Torrebianca à son ami. L’intelligence de cet homme est admirable.</p>
-
-<p>Mais Robledo, sans savoir pourquoi, se rappelait encore ses propres
-anxiétés, celles aussi de beaucoup d’autres lorsqu’il fallait là-bas à
-Buenos-Ayres rendre le soir même une somme à terme de quatre-vingt-dix
-jours, avancée par les banques.</p>
-
-<p>Un soir, en sortant de chez les Torrebianca, Robledo voulut s’en aller à
-pied en suivant l’avenue Henri-Martin jusqu’au Trocadéro où il comptait
-prendre le «Métro».</p>
-
-<p>Il était parti avec un des convives, personnage équivoque qu’on avait
-fait asseoir au bout de la table et qui paraissait enchanté de marcher à
-côté d’un millionnaire américain.</p>
-
-<p>C’était un protégé de Fontenoy; il publiait un journal financier inspiré
-par le banquier. Sa méchanceté demandait à s’exercer et il critiquait
-tous ses protecteurs dès qu’il était loin d’eux. A peine eut-il fait
-quelques pas qu’il sentit le besoin de payer son dîner en disant du mal
-de ses hôtes.<span class="pagenum"><a name="page_26" id="page_26">{26}</a></span> Il n’ignorait pas que Robledo avait fait ses études avec
-le marquis.</p>
-
-<p>&mdash;Et sa femme? La connaissez-vous aussi depuis longtemps?</p>
-
-<p>Le vilain personnage eut un sourire en apprenant que Robledo la
-connaissait depuis quelques semaines à peine.</p>
-
-<p>&mdash;Russe? Vous la croyez vraiment russe? C’est elle qui raconte toutes
-les histoires sur son premier mari le grand maréchal de la cour et sur
-toute sa noble parenté. Beaucoup de gens n’ont jamais cru à l’existence
-de ce mari-là. Je ne saurais dire si tout cela est vrai ou faux, mais je
-puis affirmer que dans la maison de cette grande dame russe il n’est
-jamais entré un seul Russe de marque.</p>
-
-<p>Il s’arrêta comme pour prendre des forces et ajouta avec violence:</p>
-
-<p>&mdash;Des gens de là-bas, certainement bien informés, m’ont dit qu’elle
-n’était pas russe. Personne n’y croit plus. Certains la croient roumaine
-et affirment l’avoir vue, jeune, à Bucarest; d’autres assurent qu’elle
-est née en Italie de parents polonais. Allez-vous en savoir! S’il nous
-fallait rechercher l’origine et l’histoire de tous les gens que nous
-connaissons à Paris et qui nous invitent à dîner!</p>
-
-<p>Il regarda obliquement Robledo pour tâcher de voir s’il se montrait
-curieux et si l’on pouvait se fier à sa discrétion.</p>
-
-<p>&mdash;Le marquis est un excellent homme. Vous devez le connaître très bien.
-Fontenoy rend justice à ses mérites et lui a procuré un emploi important
-pour...</p>
-
-<p>Robledo eut le pressentiment qu’il allait entendre quelque chose qu’il
-ne pourrait accepter sans protestation; un taxi passait à vide, il se
-hâta d’appeler le chauffeur. Puis, prétextant une occupation urgente, il
-prit congé du venimeux parasite.<span class="pagenum"><a name="page_27" id="page_27">{27}</a></span></p>
-
-<p>Chaque fois qu’il causait seul à seul avec Torrebianca, le marquis
-faisait dévier la conversation vers la question qui lui tenait surtout à
-cœur: la quantité d’argent que l’on doit dépenser pour maintenir un rang
-social élevé.</p>
-
-<p>&mdash;Tu ne peux pas savoir ce que coûte une femme; les robes, les bijoux...
-Puis l’hiver sur la côte d’azur, l’été sur les plages célèbres,
-l’automne dans les villes d’eaux à la mode.</p>
-
-<p>Robledo écoutait ces lamentations avec une commisération ironique qui
-finissait par irriter son ami.</p>
-
-<p>&mdash;Comme toi tu ne sais pas ce que c’est que l’amour, tu peux faire
-abstraction de la femme et te permettre cette tranquillité moqueuse.</p>
-
-<p>L’Espagnol pâlit et cessa brusquement de sourire. «Il n’avait pas connu
-l’amour»? Dans sa mémoire surgissaient les souvenirs d’une jeunesse que
-Torrebianca n’avait fait qu’entrevoir confusément. Peut-être une fiancée
-l’avait-elle abandonné, là-bas dans son pays, pour en épouser un autre.
-Mais l’Italien se souvint bientôt. La fiancée était morte et Robledo
-avait juré, comme dans les romans, de ne pas se marier... Ce gros homme
-gourmand et moqueur cachait en lui-même un drame d’amour.</p>
-
-<p>Mais Robledo avait horreur qu’on le prît pour un personnage romantique;
-il se hâta de dire, avec scepticisme:</p>
-
-<p>&mdash;Je recherche la femme quand elle me devient nécessaire, puis je
-continue ma route seul. Pourquoi compliquer mon existence en subissant
-une compagnie dont je n’ai que faire?</p>
-
-<p>Un soir, tous trois sortaient du théâtre; Hélène exprima le désir de
-connaître certain restaurant de Montmartre tout récemment inauguré.</p>
-
-<p>D’après ses amies c’était un lieu magique; il était décoré à la persane,
-style des <i>Mille et une nuits</i> vues de Montmartre; son éclairage par
-tubes de mer<span class="pagenum"><a name="page_28" id="page_28">{28}</a></span>cure donnait aux salons un ton verdâtre de paysage
-sous-marin et aux assistants la pâleur livide des noyés.</p>
-
-<p>Deux orchestres qui se remplaçaient sans cesse avaient pour tâche de
-répandre dans l’air de folles élucubrations rythmiques. Les violons
-collaboraient avec des cuivres discordants; au milieu de ce charivari
-sautillant éclatait la voix d’un claxon d’automobile ou de quelque
-appareil musical nouveau destiné à imiter le bruit de deux planches qui
-se heurtent, d’un paquet qu’on traîne sur le sol, d’une pierre de taille
-qui tombe.</p>
-
-<p>Dans l’ovale ménagé au milieu des tables des couples de danseurs se
-succédaient. Les vêtements et les chapeaux des femmes, comme des flocons
-multicolores saupoudrés d’argent et d’or, les masses blanches et noires
-des costumes masculins évoluaient entre les carrés clairs des nappes. Un
-fracas de fête publique s’unissait à la stridence des orchestres.</p>
-
-<p>Ceux qui ne dansaient pas lançaient des serpentins et des boules de
-coton, ou bien ils faisaient crier avec une joie puérile de petites
-cornemuses ou d’autres instruments enfantins. Dans l’air chargé de fumée
-flottaient des ballons en baudruche de couleurs diverses, que les
-assistants y avaient lâchés. La plupart des convives s’étaient coiffés
-de bonnets de bébés, de crêtes d’oiseaux ou de perruques de paillasses.</p>
-
-<p>Dans cette atmosphère de joie stupide et forcée on sentait comme un
-désir de retourner aux balbutiements de l’enfance pour restituer un
-attrait aux monotones péchés de l’âge mur. L’aspect du restaurant parut
-enthousiasmer Hélène.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! Paris! Il n’y a qu’un Paris au monde! Qu’en pensez-vous, Robledo?</p>
-
-<p>Robledo, qui était un sauvage, sourit avec une indifférence vraiment
-impertinente. Ils mangèrent<span class="pagenum"><a name="page_29" id="page_29">{29}</a></span> sans appétit et burent le contenu d’une
-bouteille de champagne qui baignait dans un seau d’argent. On retrouvait
-cette bouteille sur toutes les tables; elle semblait être l’idole de cet
-endroit, la reine de la fête.</p>
-
-<p>Quand un flacon était presque vide, un autre prenait sa place et
-paraissait surgir du fond du seau.</p>
-
-<p>La marquise regardait de côté et d’autre avec une certaine impatience;
-soudain elle sourit et fit des signes à un monsieur qui venait d’entrer.</p>
-
-<p>C’était Fontenoy qui, feignant d’être étonné de cette rencontre, vint
-s’asseoir à leur table.</p>
-
-<p>Robledo se souvint qu’Hélène au théâtre avait parlé à plusieurs reprises
-du banquier et cela lui fit supposer qu’ils s’étaient vus le soir même.
-Il soupçonna même que cette rencontre à Montmartre était convenue entre
-elle et lui. Cependant, Fontenoy, évitant le regard d’Hélène, disait à
-Torrebianca:</p>
-
-<p>&mdash;Quel heureux hasard! Je viens de dîner avec des hommes d’affaires;
-j’avais besoin de me distraire; je viens ici comme j’aurais pu aller
-ailleurs et vous y voici.</p>
-
-<p>Robledo crut un moment que les yeux pouvaient sourire tant il lut de
-joyeuse malice dans ceux d’Hélène.</p>
-
-<p>Quand la bouteille de Champagne eut ressuscité pour la troisième fois
-dans le seau d’argent, la marquise, qui regardait avec un air d’envie
-les danseurs tournoyant au milieu de la salle, dit de sa voix de
-fillette boudeuse:</p>
-
-<p>&mdash;Je voudrais bien danser, et personne ne m’invite.</p>
-
-<p>Son mari se leva, comme s’il venait de recevoir un ordre, et tous deux
-s’éloignèrent, évoluant parmi les autres couples.<span class="pagenum"><a name="page_30" id="page_30">{30}</a></span></p>
-
-<p>Quand elle revint à sa chaise, elle protesta avec une indignation
-comique:</p>
-
-<p>&mdash;Venir à Montmartre pour danser avec son mari!</p>
-
-<p>Ses yeux caressants se posèrent sur Fontenoy.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne vous demande pas à vous de m’inviter, dit-elle; vous ne savez
-pas danser et vous dédaignez ces frivolités... Peut-être même
-craignez-vous que vos actionnaires vous retirent leur confiance en vous
-voyant en de pareils endroits.</p>
-
-<p>Puis elle se tourna vers Robledo.</p>
-
-<p>&mdash;Et vous, dansez-vous?</p>
-
-<p>L’ingénieur prit un air scandalisé. Où aurait-il pu apprendre les danses
-inventées pendant ces dernières années? Il connaissait seulement la
-<i>cueca</i> chilienne que ses ouvriers dansaient les jours de paie, le
-<i>pericon</i> et le <i>gato</i> que les vieux <i>gauchos</i><a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a> mimaient en
-s’accompagnant du cliquetis de leurs éperons.</p>
-
-<p>&mdash;Il va donc falloir que je reste assise à m’ennuyer... et j’ai trois
-hommes avec moi. Voilà bien ma chance!</p>
-
-<p>Mais quelqu’un intervint qui semblait avoir entendu ses plaintes.
-Torrebianca eut un geste de contrariété. C’était un jeune danseur qu’il
-avait souvent aperçu dans les restaurants de nuit. Il éprouvait pour lui
-une franche antipathie, par le seul fait que sa femme et ses amies en
-parlaient avec une certaine admiration.</p>
-
-<p>Il jouissait du reste des honneurs de la célébrité. Quelqu’un, pour
-exalter ironiquement sa gloire, l’avait surnommé «l’aigle du tango».
-Robledo devina qu’il était sud-américain, à l’aisance gracieuse de ses
-mouvements et à l’élégance trop recherchée de ses vêtements. Les femmes
-admiraient<span class="pagenum"><a name="page_31" id="page_31">{31}</a></span> ses petits pieds montés sur de hauts talons et l’éclat de
-son épaisse chevelure rejetée en arrière, aussi lisse qu’un bloc de
-laque.</p>
-
-<p>La femme de Torrebianca accepta l’invitation de cet «aigle de la danse»
-qui, à en croire les envieux, se faisait entretenir par ses partenaires,
-et tous deux se mirent à danser. Plusieurs fois Hélène dut revenir à la
-table pour s’asseoir et se reposer; mais presque aussitôt elle appelait
-des yeux le jeune homme, qui savait accourir fort à propos.</p>
-
-<p>Torrebianca ne cachait pas sa contrariété en la voyant rejoindre cet
-éphèbe antipathique. Fontenoy demeurait impassible ou souriait
-distraitement pendant les brefs instants où Hélène se reposait.</p>
-
-<p>Robledo regarda plus attentivement Fontenoy et se rendit compte que le
-banquier ne pensait pas à des choses éloignées. En voyant qu’Hélène
-s’obstinait à danser avec le même adolescent, il avait fini, comme
-Torrebianca, par laisser voir quelque ennui sur son visage.</p>
-
-<p>Chaque fois qu’elle passait dans les bras de son danseur, Hélène
-adressait à Fontenoy un sourire malicieux comme si elle eut pris plaisir
-à son air maussade.</p>
-
-<p>L’Espagnol regarda d’un côté de la table, puis de l’autre, et il pensa:</p>
-
-<p>&mdash;Ne dirait-on pas que je suis entre deux maris jaloux?<span class="pagenum"><a name="page_32" id="page_32">{32}</a></span></p>
-
-<h2><a name="III" id="III"></a>III</h2>
-
-<p>Robledo fit, à l’un des thés de la marquise de Torrebianca, la
-connaissance de la comtesse Titonius, une dame russe épouse d’un noble
-scandinave qui paraissait à ce point éclipsé par sa femme que nul ne lui
-prêtait la moindre attention.</p>
-
-<p>C’était une femme de quarante à cinquante ans, qui gardait encore de
-vagues vestiges d’une beauté depuis longtemps enfuie. Une petite tête de
-poupée sentimentale couronnait son obésité débordante, flasque et
-blanchâtre; comme elle aimait écrire des vers d’amour, qu’elle
-s’empressait de réciter au cours de la conversation, ses ennemis
-l’avaient surnommée «Cent kilos de poésie».</p>
-
-<p>Elle se présentait en plein après-midi avec un décolleté audacieux qui
-étalait orgueilleusement ses énormes appas gélatineux et pâles. Elle
-portait des bijoux énormes et barbares, en harmonie avec une perruque
-blonde où de nouvelles boucles s’ajoutaient chaque mois.</p>
-
-<p>Parmi tant de bijoux scandaleusement faux, le<span class="pagenum"><a name="page_33" id="page_33">{33}</a></span> seul digne d’attention
-était un collier de perles, qui, lorsque la dame s’asseyait, venait
-reposer sur son ventre en ballon. Ces perles, irrégulières, anguleuses
-et munies de racines, ressemblaient aux dents d’animaux dont certaines
-peuplades sauvages fabriquent des ornements. Les médisants assuraient
-que c’étaient des souvenirs des amants de sa jeunesse, à qui la comtesse
-ne pouvant plus rien tirer d’eux, avait arraché les dents. Son
-sentimentalisme ardent et la liberté de ses propos lorsqu’elle parlait
-de l’amour venaient à l’appui de ces bruits.</p>
-
-<p>Elle regardait Robledo, que son amie Hélène lui avait présenté comme un
-millionnaire américain, avec un intérêt passionné. Ils causèrent, une
-tasse de thé à la main, ou plutôt elle parla tandis que Robledo
-cherchait dans son esprit un prétexte pour s’enfuir.</p>
-
-<p>&mdash;Vous qui avez tant voyagé, vous qui êtes un héros, éclairez-moi de
-votre expérience... que pensez-vous de l’amour?</p>
-
-<p>Mais la poétesse vit alors que malgré ses œillades tendres de myope,
-Robledo reculait en murmurant des excuses, effarouché sans doute par une
-conversation engagée sur une telle demande.</p>
-
-<p>Quelques semaines après, Hélène le pria d’assister à une fête que
-donnait la comtesse.</p>
-
-<p>&mdash;Ce sont des réunions très agréables. La maîtresse de maison invite
-toute une bohème inquiétante qui doit applaudir ses vers, en même temps
-que des gens distingués qu’elle a connus dans les salons. Quelques
-étrangers s’y rendent, croyant de bonne foi rencontrer des auteurs
-célèbres; ils n’y trouvent que des ratés vieillis et venimeux. Elle est
-aussi la protectrice d’un certain nombre de petits jeunes gens; ils font
-une entrée solennelle, convaincus de leur propre gloire, que seuls
-proclament leurs propres camarades et que célèbrent seules quelques<span class="pagenum"><a name="page_34" id="page_34">{34}</a></span>
-petites revues sans lecteurs... Il faut aller voir ça. Vous ne trouverez
-pas mieux en ce genre à Paris. D’ailleurs j’ai promis à la pauvre
-comtesse que vous assisteriez à sa fête, et je me fâcherai si vous ne
-m’obéissez pas.</p>
-
-<p>Pour ne pas lui déplaire, Robledo, après avoir dîné avec des
-compatriotes dans un restaurant du boulevard, se rendit à dix heures du
-soir au domicile de la comtesse, avenue Kléber.</p>
-
-<p>Deux serviteurs, engagés pour la durée de la fête, recevaient les
-manteaux des invités. A peine entré dans l’antichambre, l’ingénieur put
-se rendre compte du singulier mélange social que lui avait décrit
-Hélène. Il entrait des couples d’allures distinguées, accoutumés à la
-vie des salons, fort élégamment vêtus, puis, en même temps, des jeunes
-gens à la chevelure opulente qui portaient l’habit comme les autres
-invités, mais sous des paletots râpés aux doublures déchirées. Il vit
-les domestiques sourire ironiquement en suspendant certains pardessus et
-certains manteaux de fourrure aux larges plaques de pelade, que des
-dames étrangement coiffées venaient de déposer.</p>
-
-<p>Un vieillard, en tous points conforme au type populaire du
-poète&mdash;longues mèches d’un blanc sale, feutre à larges bords&mdash;se
-dépouilla d’un mince paletot d’été, puis de deux cache-nez qu’il avait
-enroulés autour de son corps pour remplacer le manteau absent. Il retira
-sa pipe de sa bouche, la frappa contre une de ses semelles, puis la
-glissa dans la poche de son paletot en recommandant aux valets d’en
-prendre soin, comme d’un objet de grande valeur.</p>
-
-<p>La pelisse que portait Robledo lui valut le respect des deux serviteurs.
-L’un d’eux l’aida à la quitter et la garda sur son bras.</p>
-
-<p>&mdash;Vous pouvez l’admirer, je vous y autorise, dit<span class="pagenum"><a name="page_35" id="page_35">{35}</a></span> l’ingénieur; je viens
-de l’acheter. C’est un bel article, hein!</p>
-
-<p>Mais le domestique lui répondit, sans faire cas de son accent moqueur.</p>
-
-<p>&mdash;Je la mettrai à part. J’aurais trop peur que quelqu’un ne se trompe à
-la sortie et ne l’emporte en laissant son manteau à monsieur.</p>
-
-<p>Et, clignant de l’œil, il montrait les lamentables vêtements qui
-s’accumulaient dans l’antichambre. La noble poétesse fit éclater en
-l’apercevant dans ses salons un enthousiasme bruyant. Elle écarta les
-autres invités, vint à sa rencontre et lui serra les deux mains à la
-fois. Puis, appuyée sur son bras elle fit le tour des groupes pour le
-présenter. Elle le couvait des yeux comme si son entrée eut été
-l’événement principal de la fête; elle paraissait être fière de le
-montrer à ses amies. Hélène avait eu raison la veille de le prévenir
-ironiquement: «Prenez garde, Robledo, la comtesse est folle de vous et
-je la crois capable de vous enlever.»</p>
-
-<p>L’enthousiasme de la comtesse s’exprimait par une avalanche de paroles à
-chaque nouvelle présentation.</p>
-
-<p>&mdash;C’est un héros, un surhomme du désert, qui là-bas, dans les pampas de
-l’Argentine, a tué des lions, des tigres et des éléphants.</p>
-
-<p>Robledo s’épouvantait d’entendre de pareilles hérésies, mais la comtesse
-était exempte de scrupules géographiques.</p>
-
-<p>&mdash;Quand vous m’aurez conté tous vos exploits continua-t-elle, j’écrirai
-un poème épique dans une note moderne, où je rapporterai les aventures
-de votre vie. Les hommes ne m’intéressent que lorsqu’ils sont des héros.</p>
-
-<p>Et Robledo de nouveau fut pris de terreur. La comtesse ne trouvant plus
-à sa portée d’invités à qui présenter son héros, le conduisit dans un
-cabinet<span class="pagenum"><a name="page_36" id="page_36">{36}</a></span> resté vide sans doute à cause des odeurs qui y parvenaient, à
-travers un rideau, de la cuisine toute proche. Elle occupa un fauteuil
-vaste comme un trône et pria Robledo de s’asseoir. Il chercha une chaise
-mais elle lui montra un tabouret à ses pieds.</p>
-
-<p>&mdash;Notre intimité sera plus grande ainsi. Vous serez comme un page
-d’autrefois prosterné devant sa dame.</p>
-
-<p>Robledo ne pouvait cacher la stupéfaction que lui causaient ces paroles,
-mais il finit par se placer comme elle voulait, bien que sa corpulence
-lui rendît ce siège fort désagréable.</p>
-
-<p>La Titonius copiait les gestes puérils et le zézaiement de son amie;
-mais ces imitations de l’enfance n’étaient plus chez elle que
-grotesques.</p>
-
-<p>&mdash;Maintenant que nous sommes seuls&mdash;dit-elle&mdash;j’espère que vous parlerez
-en toute liberté; je vous répète ma question de l’autre jour:</p>
-
-<p>&mdash;Que pensez-vous de l’amour?</p>
-
-<p>Robledo, surpris, finit par balbutier:</p>
-
-<p>&mdash;Oh, l’amour!... c’est une maladie... oui, c’est bien cela, une
-maladie, que les gens subissent depuis des milliers d’années sans trop
-savoir en quoi elle consiste.</p>
-
-<p>La comtesse, à cause de sa myopie, s’était rapprochée beaucoup de lui;
-elle dédaignait de faire usage du face à main d’écaille qu’elle tenait
-entre ses doigts.</p>
-
-<p>Se penchant au-dessus de l’hémisphère comprimé de son ventre elle toucha
-presque le visage de l’homme assis à ses pieds.</p>
-
-<p>&mdash;Mais pensez-vous qu’une âme supérieure, incomprise, comme la mienne,
-pourra trouver un jour le complément d’une âme sœur?</p>
-
-<p>Robledo qui avait repris tout son sang-froid lui dit gravement:<span class="pagenum"><a name="page_37" id="page_37">{37}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;J’en suis sûr... Vous êtes jeune encore, vous avez tout le temps de
-l’attendre.</p>
-
-<p>Elle fut si ravie de cette réponse qu’elle caressa le visage de son
-interlocuteur avec son face à main.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! la galanterie espagnole!... Mais, quittons-nous; ne livrons pas
-notre secret à ce monde qui ne peut nous comprendre. Je lis dans vos
-yeux le désir ardent... de grâce contenez-vous! Je ferai en sorte que
-nos âmes puissent se joindre avec plus d’intimité. En ce moment, c’est
-impossible... mes devoirs sociaux... mes obligations de maîtresse de
-maison...</p>
-
-<p>Elle se détacha avec peine de son fauteuil-trône et s’éloigna en imitant
-la démarche légère d’une petite fille, non sans avoir envoyé, du bout de
-son face à main, un baiser muet à Robledo.</p>
-
-<p>Cette passion agressive déconcerta et ennuya fort l’ingénieur qui, se
-jugeant dans une situation ridicule, sortit de son côté du cabinet
-solitaire.</p>
-
-<p>En rentrant dans le salon, encore tout abasourdi, il faillit renverser
-un monsieur de petite taille qui lui répondit par une révérence et un
-murmure d’excuses. Il le vit ensuite errer de côté et d’autre, humble et
-timide, surveiller les domestiques avec des yeux suppliants, s’occuper
-de remettre en place les meubles bousculés par les invités. Si quelqu’un
-lui adressait la parole, il se hâtait de répondre avec de grandes
-démonstrations de respect, puis disparaissait immédiatement.</p>
-
-<p>La Titonius avait autour d’elle un cercle d’hommes où dominaient les
-jeunes gens d’allure «artiste» que Robledo avait remarqués dans
-l’antichambre.</p>
-
-<p>Beaucoup de dames se moquaient ouvertement de la comtesse et lui
-lançaient des regards chargés d’ironie. Le vieux qui avait laissé au
-vestiaire sa pipe et ses cache-nez frappa dans ses mains, lança
-quelques<span class="pagenum"><a name="page_38" id="page_38">{38}</a></span> «chut!» pour obtenir le silence et dit avec solennité:</p>
-
-<p>&mdash;L’assistance demande que notre belle muse récite quelques-uns de ses
-vers incomparables.</p>
-
-<p>Des applaudissements éclatèrent, et des cris d’enthousiasme appuyèrent
-cette exigence. Mais la muse n’était pas disposée; elle commença de
-s’agiter sur sa chaise avec des gestes de refus. En même temps elle dit
-d’une voix plaintive, comme prise d’une faiblesse subite:</p>
-
-<p>&mdash;Je ne puis, mes amis... ce soir, c’est impossible... un autre jour,
-peut-être...</p>
-
-<p>Le groupe de ses admirateurs revint à la charge, et la comtesse
-renouvela son refus avec un découragement douloureux d’agonisante.</p>
-
-<p>Les invités n’insistèrent plus et retournèrent à des occupations plus
-agréables. Les groupes tournèrent le dos à la poétesse et l’oublièrent.
-Un musicien, jeune, rasé, et chevelu, qui s’efforçait de copier la
-laideur géniale de certains compositeurs célèbres, s’assit au piano et
-laissa courir ses doigts sur les touches. Deux jeunes filles
-accoururent, l’air suppliant, et posèrent leurs mains sur celles du
-pianiste. Elles seraient heureuses d’entendre tout à l’heure ses œuvres
-sublimes, mais pour l’instant on le priait de descendre, par bonté
-d’âme, au niveau du vulgaire et de jouer un air de danse. On se
-contenterait d’une valse, si ses convictions musicales lui interdisaient
-de s’abaisser jusqu’à jouer des danses américaines.</p>
-
-<p>Des couples de plus en plus nombreux se mirent à tournoyer au centre du
-salon; nul ne pensait plus à la comtesse quand celle-ci, regardant avec
-étonnement de côté et d’autre, se leva:</p>
-
-<p>&mdash;Puisque vous me demandez des vers avec tant d’insistance, je cède à ce
-désir unanime. Je vais dire un court poème.<span class="pagenum"><a name="page_39" id="page_39">{39}</a></span></p>
-
-<p>A ces mots la consternation fut générale. Le pianiste qui n’avait rien
-entendu continua de jouer; mais il dut s’arrêter car l’humble et anonyme
-monsieur qui courait de-ci de-là, comme un domestique, s’approcha de lui
-pour lui saisir les mains. Quand la musique eut cessé, les couples
-restèrent immobiles et finirent par regagner leurs sièges avec ennui. La
-comtesse se mit à déclamer. Quelques invités l’écoutaient avec une
-attention douloureuse ou une immobilité stupide; leur pensée était
-certainement bien loin. D’autres, les paupières clignotantes,
-s’efforçaient de vaincre le sommeil qui leur livrait bataille, au
-martellement monotone des rimes.</p>
-
-<p>Deux dames déjà mûres et d’aspect méchant semblaient s’intéresser
-vivement au poème et portaient même de temps en temps une main à leur
-oreille, comme pour mieux entendre. Mais en même temps elles
-continuaient de causer derrière leurs éventails, que parfois elles
-laissaient retomber sur leurs genoux pour applaudir en criant «Bravo»!
-Bientôt après, elles les déployaient à nouveau, et à l’abri de ce
-rempart d’étoffe, elles se moquaient de la maîtresse de maison.</p>
-
-<p>Derrière elles, Robledo, à demi caché par un rideau, s’appuyait contre
-le seuil d’une porte. Comme la comtesse déclamait avec véhémence, les
-deux dames étaient forcées d’élever le ton de leur voix et l’ingénieur,
-qui avait l’ouïe fine, put entendre ce qu’elles disaient.</p>
-
-<p>&mdash;Elle ferait mieux, murmurait l’une d’elles, au lieu de nous offrir des
-vers, de préparer pour ses invités un buffet mieux garni.</p>
-
-<p>L’autre protesta. La table de la Titonius était plus dangereuse lorsque
-les mets y abondaient; il fallait un courage héroïque pour accepter de
-partager ces repas qu’elle-même préparait.<span class="pagenum"><a name="page_40" id="page_40">{40}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Au dessert il faut mander un médecin par téléphone, et peut-être
-faudra-t-il un jour aviser l’agence des pompes funèbres.</p>
-
-<p>Avec des rires étouffés, elles rappelaient l’histoire de la maîtresse de
-maison. Elle avait été riche en d’autres temps, grâce à ses parents
-disaient les uns, à ses amants disaient les autres. Pour être comtesse,
-elle avait épousé le comte Titonius, un noble ruiné et sans lustre qui
-aima mieux accepter cette humiliation que se faire sauter la cervelle.
-Sa situation dans la maison n’était même pas celle des domestiques.
-Lorsque les nerfs de la comtesse étaient mis à l’épreuve par
-l’infidélité de quelque jeune admirateur, elle lançait dans l’escalier
-les chemises et les caleçons du comte et lui ordonnait comme une reine
-offensée de disparaître à jamais.</p>
-
-<p>Une semaine après, la poétesse organisait une nouvelle fête, l’exilé
-apparaissait, humble et mélancolique, et se repliait sur lui-même de
-peur de tenir trop de place dans les salons de sa femme.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi d’ailleurs, ajouta une des médisantes, continue-t-elle à
-donner des fêtes alors qu’elle est complètement ruinée. Regardez la
-table, et ce qu’on va nous offrir tout à l’heure. Les gros gâteaux, les
-beaux fruits sont loués pour la soirée, aussi bien que les domestiques.
-Tout le monde le sait et pas un ne touchera à ces choses appétissantes,
-ou gare à sa colère! On fait semblant de n’avoir pas faim, on se
-contente de thé et de biscuits.</p>
-
-<p>Elles cessèrent de murmurer pour applaudir la poétesse qui, enflammée
-par le succès, se mit à déclamer de nouveaux vers.</p>
-
-<p>Si la conversation méchante des deux dames intéressait peu Robledo, il
-s’intéressait moins encore au talent poétique de la maîtresse de maison;
-il profita d’un moment où celle-ci lui tournait le dos<span class="pagenum"><a name="page_41" id="page_41">{41}</a></span> en saluant ses
-admirateurs pour passer dans le cabinet qu’il avait quitté un moment
-auparavant.</p>
-
-<p>Le même monsieur humble et obséquieux qu’il avait plusieurs fois heurté
-y fumait, à demi étendu sur un divan, comme un travailleur qui peut
-trouver enfin quelques minutes de repos. Il s’amusait à suivre des yeux
-les spirales de fumée qui montaient de sa cigarette; voyant un invité
-s’asseoir près de lui, il crut nécessaire de lui sourire, après quoi il
-lui demanda:</p>
-
-<p>&mdash;Vous ennuyez-vous beaucoup?</p>
-
-<p>L’Espagnol le regarda fixement avant de répondre:</p>
-
-<p>&mdash;Et vous?...</p>
-
-<p>L’autre inclina la tête affirmativement, et Robledo eut un geste qui
-voulait dire: «Voulez-vous que nous partions?» Mais les yeux
-mélancoliques de l’inconnu semblèrent répondre: «Quel bonheur si je
-pouvais m’en aller!»</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes de la maison? demanda enfin Robledo.</p>
-
-<p>Et l’autre ouvrant les bras avec découragement dit:</p>
-
-<p>&mdash;J’en suis le maître; je suis le mari de la comtesse Titonius.</p>
-
-<p>Sur cette révélation, Robledo crut devoir abandonner son siège et
-remettre dans sa poche le cigare qu’il allait allumer.</p>
-
-<p>En regagnant les salons il vit tous les invités applaudir bruyamment la
-poétesse, satisfaits de penser que pour le moment elle avait renoncé à
-dire d’autres vers. Elle serrait avec effusion les mains qui se
-tendaient vers elle et séchait la sueur qui perlait à son front, en
-disant d’une voix langoureuse:</p>
-
-<p>&mdash;Je vais mourir. L’émotion! la fièvre de l’art! Vos pressantes prières
-m’ont tuée en me forçant à réciter mes vers.<span class="pagenum"><a name="page_42" id="page_42">{42}</a></span></p>
-
-<p>Elle regarda de tous côtés comme pour chercher Robledo, et l’ayant
-aperçu, elle marcha vers lui.</p>
-
-<p>&mdash;Votre bras, mon héros, et passons au buffet.</p>
-
-<p>La plus grande partie du public ne put cacher sa joie en voyant s’ouvrir
-la porte de la salle où l’on avait dressé la table. Beaucoup se mirent à
-courir, bousculant leurs voisins pour entrer les premiers. La Titonius
-s’appuyait au bras de l’ingénieur en approchant de son visage ses yeux
-enflammés.</p>
-
-<p>&mdash;Avez-vous pris garde à mon poème «La rougissante aurore de l’amour»...
-Ne devinez-vous pas à qui je pensais en récitant ces vers?</p>
-
-<p>Il détourna la tête pour échapper à ses regards ardents et aussi parce
-qu’il craignait de ne pouvoir maîtriser l’envie de rire qui lui
-chatouillait la gorge.</p>
-
-<p>&mdash;Je n’ai rien deviné comtesse. On devient si barbare en vivant sans
-cesse au désert!</p>
-
-<p>Les invités se pressaient autour de la table; ils admiraient comme un
-idéal inaccessible les grands plats qui en occupaient le centre. Il y
-avait là des gâteaux magnifiques, des pyramides de fruits énormes qui se
-détachaient majestueusement parmi d’autres mets de moindre importance.</p>
-
-<p>Les deux domestiques qui avaient reçu les invités dans l’antichambre et
-un maître d’hôtel à chaîne d’argent et aux favoris de vieux diplomate
-semblaient défendre les trésors accumulés au centre de la table; ils ne
-daignaient offrir que ce qui était placé sur les bords. Ils servaient
-des tasses de thé et de chocolat ou des verres de liqueur, mais ils ne
-donnaient à manger que des biscuits et des sandwiches.</p>
-
-<p>Trop hardi, le vieux aux deux cache-nez, que la comtesse appelait «Cher
-maître», s’épuisait en demandes vaines; les domestiques refusaient de
-l’entendre tandis qu’il avançait une assiette vide vers les gâteaux et
-les fruits, en montrant du doigt<span class="pagenum"><a name="page_43" id="page_43">{43}</a></span> avec anxiété l’objet de son désir.
-Même le valet le regardait avec étonnement, comme si sa demande était
-inconvenante, et il finit par tourner le dos après avoir déposé dans
-l’assiette un biscuit et un sandwich.</p>
-
-<p>Robledo, devant la table, s’arrêta en présence de ces objets précieux en
-location que les serviteurs défendaient. La comtesse avait lâché son
-bras pour répondre à ceux qui la félicitaient. Heureux d’être débarrassé
-de la poétesse, pour quelques instants, il examina la table, une
-assiette et un couteau entre les mains. Le maître d’hôtel et ses
-acolytes s’occupaient de servir la foule; il put avancer entre la table
-et le mur et coupa tranquillement une tranche du gâteau le plus
-majestueux. Il eut le temps de prendre aussi un superbe fruit, de le
-couper en deux et de l’éplucher. Il allait le manger quand la maîtresse
-de maison, délivrée momentanément de ses admirateurs, tourna vers lui
-son visage amoureux. Au premier regard elle vit l’énorme gâteau entamé
-et le fruit divisé sur l’assiette que le héros tenait à la main.</p>
-
-<p>On eût pu suivre sur sa physionomie les phases successives d’une
-révolution intérieure. On y lut d’abord l’étonnement qu’elle éprouvait
-devant ce fait inouï bouleversant toutes les règles établies; puis
-l’indignation; enfin la rancune. Il lui faudrait payer le lendemain ces
-dégâts stupides... Et elle s’était imaginée avoir trouvé une âme de
-héros, digne de la sienne!</p>
-
-<p>Elle abandonna Robledo et s’en fut à la rencontre du pianiste qui
-faisait le tour de la table en demandant successivement à tous les
-domestiques des sandwiches et des verres de liqueur.</p>
-
-<p>&mdash;Votre bras... Beethoven.</p>
-
-<p>Et s’insinuant parmi les groupes elle dit, suivant le musicien:<span class="pagenum"><a name="page_44" id="page_44">{44}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;J’écrirai un jour un livret d’opéra pour lui; on sera bien forcé alors
-de parler moins de Wagner.</p>
-
-<p>Elle l’emmena dans le grand salon maintenant désert, le fit asseoir au
-piano et se mit à déclamer à pleine voix tandis qu’il l’accompagnait en
-arpèges. Mais les invités ne pouvaient se libérer de l’attraction de la
-table, et demeuraient sourds aux vers que leur servait la maîtresse de
-maison, même agrémentés de musique.</p>
-
-<p>Les gens les plus distingués formaient un groupe à part dans la salle où
-on avait installé le buffet et se tenaient loin des autres personnes
-qu’avait recrutées la noble poétesse. Dans ce groupe Robledo aperçut le
-marquis de Torrebianca et sa femme, qui, venant d’une autre soirée,
-s’étaient présentés fort tard. Hélène semblait distraite et, la pensée
-au loin, ne prononçait que des formules vides. L’ingénieur comprit qu’il
-la gênait en lui parlant; il chercha Frédéric, mais le marquis ne lui
-prêta pas non plus grande attention car il était très occupé à fournir à
-un monsieur des explications sur les importantes affaires que son ami
-Fontenoy traitait dans toutes les parties du monde.</p>
-
-<p>Il s’ennuyait et ne comprenait pas encore pourquoi la maîtresse de
-maison l’avait abandonné; il s’installa dans un fauteuil, et aussitôt il
-entendit qu’on parlait derrière lui! Ce n’étaient plus les deux dames de
-tout à l’heure, mais un homme et une femme assis sur un divan qui
-tenaient eux aussi de méchants propos, comme si dans cette fête les gens
-ne pouvaient avoir d’autres occupations dès qu’ils formaient un groupe à
-part.</p>
-
-<p>Il entendit la femme citer le nom de la marquise et dire ensuite à son
-compagnon:</p>
-
-<p>&mdash;Voyez ces magnifiques bijoux. On voit bien que ni le mari ni la femme
-n’ont eu de peine à les gagner. Chacun sait que le banquier les a
-payés.<span class="pagenum"><a name="page_45" id="page_45">{45}</a></span></p>
-
-<p>L’homme se croyait mieux informé.</p>
-
-<p>&mdash;On m’a dit que ces bijoux étaient faux, aussi faux que ceux de notre
-poétique comtesse. Les Torrebianca ont gardé l’argent que Fontenoy avait
-donné pour payer les vrais; peut-être aussi ont-ils vendu les vrais
-qu’ils ont remplacés par des imitations.</p>
-
-<p>La femme eut un soupir on entendant le nom de Fontenoy.</p>
-
-<p>&mdash;Cet homme est bien près de sa ruine. Tout le monde le dit. On parle
-même de tribunaux et de prisons... Elle est vorace, la Russe!</p>
-
-<p>L’homme eut un sourire incrédule.</p>
-
-<p>&mdash;La Russe?... On l’a connue enfant à Vienne où elle chantait ses
-premières romances dans un music-hall. Un ancien diplomate affirme de
-son côté qu’elle est espagnole, mais née d’un père anglais... Nul ne
-connaît sa véritable nationalité, peut-être l’ignore-t-elle elle-même.</p>
-
-<p>Robledo se leva de son siège. Il était indigne de lui de rester là et
-d’écouter sans rien dire ces propos offensants pour ses amis. Mais avant
-qu’il eût pu s’éloigner il entendit derrière lui une double exclamation
-d’étonnement.</p>
-
-<p>&mdash;Voici Fontenoy, dit la femme, le grand protecteur des Torrebianca! Il
-est bien étonnant de le voir dans cette maison; il n’y vient jamais, car
-il a peur que la comtesse lui emprunte aussitôt de l’argent!... Quelque
-chose d’extraordinaire est arrivé!</p>
-
-<p>Dans le groupe élégant, l’ingénieur reconnut Fontenoy qui saluait les
-Torrebianca. Il souriait aimablement, et Robledo ne remarqua dans sa
-personne rien d’extraordinaire. Même il n’avait plus cette expression
-préoccupée que donne l’approche menaçante des échéances. Il semblait
-plus sûr de lui et plus calme que d’autres fois. Seule semblait
-anor<span class="pagenum"><a name="page_46" id="page_46">{46}</a></span>male l’amabilité exagérée qu’il affectait en parlant aux gens.</p>
-
-<p>L’Espagnol, qui l’observait de loin, le vit faire des yeux un léger
-signe à Hélène. Puis, avec indifférence, il s’éloigna du groupe pour se
-rapprocher lentement du cabinet solitaire que Robledo au début de la
-soirée avait occupé avec la comtesse.</p>
-
-<p>Au passage, il serrait distraitement les mains que des invités
-tendaient, désireux de lui parler. «Enchanté de vous voir...» Et il
-s’échappait. Il aperçut Robledo et lui fit un salut de la tête; il
-souriait de l’air indulgent et protecteur qui lui était habituel; leurs
-regards se croisèrent et ce que Fontenoy put lire dans les yeux de
-l’autre fit tomber brusquement son masque souriant. Il semblait avoir
-trouvé dans les pupilles de l’Espagnol comme un reflet de sa propre
-pensée.</p>
-
-<p>Robledo eut le pressentiment que jamais il n’oublierait ce regard
-rapide. Ils se connaissaient à peine, et pourtant cet homme, une
-expression d’abandon fraternel dans les yeux, lui livra toute son âme
-pendant une seconde.</p>
-
-<p>Bientôt, il vit Hélène à son tour se diriger en cachette vers le cabinet
-et il sentit une curiosité honteuse le saisir. Il n’avait pas le droit
-sans doute de se mêler des affaires de ces deux personnes, et cependant
-il ne pouvait se désintéresser de l’événement extraordinaire qui se
-préparait en cet instant et que son instinct lui faisait pressentir. Il
-fallait que cet homme eût un besoin urgent de parler à Hélène pour être
-venu la chercher jusque chez la comtesse Titonius. Que se disaient-ils
-en ce moment?</p>
-
-<p>Il se risqua, l’air distrait, jusque devant la porte du cabinet. Hélène
-et Fontenoy parlaient debout, très droits, le visage impassible. Leurs
-lèvres<span class="pagenum"><a name="page_47" id="page_47">{47}</a></span> remuaient à peine pour qu’on ne pût y lire les mots étouffés
-qu’elles prononçaient.</p>
-
-<p>Robledo regretta sa curiosité en voyant Fontenoy lui lancer un regard
-rapide tout en continuant à parler à Hélène qui tournait le dos à la
-porte. Ce regard le troubla comme le premier. L’homme qui le lui
-adressait en était peut-être à la minute la plus critique de son
-existence. Il crut même apercevoir un reproche dans ses yeux: «Pourquoi
-es-tu curieux de moi, si tu ne peux rien pour me sauver?»</p>
-
-<p>Il n’osa pas repasser devant le cabinet. Mais retenu par une force
-obscure il prit encore un air indifférent et resta près de la porte,
-écoutant de toutes ses oreilles. Il savait bien que sa conduite était
-incorrecte. Il agissait comme le dernier des médisants qu’il avait
-entendus par hasard. Sans doute, l’ambiance de cette maison exerçait sur
-lui son influence.</p>
-
-<p>Il était difficile de distinguer les paroles que prononçaient les deux
-personnes de l’autre côté de la porte ouverte. D’ailleurs les invités
-recommençaient à danser dans les salons et le pianiste frappait
-vigoureusement le clavier.</p>
-
-<p>Des mots confus lui parvinrent. Dans le cabinet, les deux interlocuteurs
-élevaient la voix à cause du bruit. Peut-être aussi leur émotion leur
-faisait-elle oublier toute réserve.</p>
-
-<p>Il reconnut la voix de Fontenoy.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi faire des phrases? Tu n’es pas capable de faire cela. C’est
-moi qui partirai... Dans certaines circonstances, il n’y a pas autre
-chose à faire.</p>
-
-<p>La musique et le bruit du bal l’empêchèrent à nouveau d’entendre; mais
-le pianiste adoucit pour un instant son jeu impétueux, et il perçut une
-autre voix. C’était celle d’Hélène qui parlait main<span class="pagenum"><a name="page_48" id="page_48">{48}</a></span>tenant, d’un ton
-lointain, avec un accent d’immense découragement.</p>
-
-<p>&mdash;Peut-être as-tu raison. Ah! l’argent!... Quand nous savons tout ce
-qu’il peut nous donner, la vie est trop horrible sans lui.</p>
-
-<p>Il ne voulut pas en entendre davantage. La honte que lui inspirait son
-espionnage eut enfin raison de la curiosité malsaine qui s’était emparée
-de lui pendant quelques moments. Il devait respecter le secret qui
-rapprochait ces deux personnes. Il pressentait que le mystère serait
-court. Peut-être, la nuit terminée, serait-il éclairci.</p>
-
-<p>Lorsqu’il revint dans la pièce où le buffet était dressé il aperçut son
-ami Frédéric qui causait avec la même personne, un monsieur déjà vieux,
-la rosette de la Légion d’honneur à la boutonnière, l’aspect d’un haut
-fonctionnaire en retraite.</p>
-
-<p>C’était lui qui parlait, car Torrebianca avait terminé ses explications
-sur les grandes affaires de Fontenoy.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne doute pas de l’honorabilité de votre ami, mais je m’abstiendrai
-de placer de l’argent dans ses affaires. Il me paraît être un homme bien
-audacieux, et ses entreprises sont trop lointaines. Tout ira bien tant
-que les actionnaires auront foi en lui. Mais ils commencent à la perdre,
-semble-t-il; si un jour ils exigent non des espérances mais des
-réalités, si un jour Fontenoy se trouve obligé de faire connaître en
-pleine lumière le véritable état de ses affaires... alors...<span class="pagenum"><a name="page_49" id="page_49">{49}</a></span></p>
-
-<h2><a name="IV" id="IV"></a>IV</h2>
-
-<p>Robledo se leva très tard; il put cependant admirer la suave splendeur
-d’un jour de printemps en plein hiver. Un léger brouillard, saturé de
-soleil, étendait son dais d’or sur Paris.</p>
-
-<p>&mdash;Il fait bon vivre, pensa-t-il en quittant l’hôtel où il avait
-rapidement déjeuné dans une salle à manger où ne restaient que les
-serviteurs.</p>
-
-<p>Toute l’après-midi, il se promena dans le bois de Boulogne, puis, vers
-le soir, il regagna les boulevards. Il se proposait de dîner dans un
-restaurant puis d’aller chercher les Torrebianca pour passer avec eux
-une partie de la soirée dans un quelconque lieu de distraction.</p>
-
-<p>A la terrasse d’un café il acheta un journal et, avant même de l’ouvrir,
-il eut le pressentiment que la feuille fraîchement imprimée lui
-réservait une surprise. Un instinct confus l’avertit qu’il allait
-trouver la clef d’un mystère jusqu’alors impénétrable!... Au même
-instant ses yeux tombèrent sur un titre de la première page: «Suicide
-d’un banquier».<span class="pagenum"><a name="page_50" id="page_50">{50}</a></span></p>
-
-<p>Avant d’avoir lu le nom du désespéré il eut la certitude de le
-connaître. Ce ne pouvait être que Fontenoy. Aussi n’éprouva-t-il aucune
-surprise en lisant la suite. Les détails du suicide lui semblèrent des
-faits naturels et banals, comme si quelqu’un lui eût déjà conté toute
-l’histoire.</p>
-
-<p>On avait trouvé Fontenoy dans son luxueux appartement, étendu sur le
-lit, la main droite serrant encore le revolver avec lequel il s’était
-donné la mort.</p>
-
-<p>Depuis la veille la nouvelle de sa faillite circulait dans les milieux
-financiers. Cette banqueroute se présentait de telle sorte que
-l’intervention de la justice était inévitable. Ses actionnaires
-l’accusaient d’escroquerie; le juge se proposait de vérifier le
-lendemain sa comptabilité; beaucoup de gens s’attendaient donc à
-l’arrestation immédiate du banquier.</p>
-
-<p>Le colonisateur relut deux fois la fin de l’article:</p>
-
-<p>«La mort de cet homme découvre le piège où se sont laissés prendre ceux
-qui lui ont confié leur argent. Ses entreprises minières et
-industrielles d’Asie et d’Afrique sont presque illusoires. Leur possible
-développement est à peine commencé, alors qu’il les avait présentées au
-public comme des affaires en pleine prospérité. Cet homme, affirment
-certains, a commis plus d’erreurs que de crimes, mais il a tout de même
-ruiné bien des gens. Il semble en outre qu’une grande partie de l’argent
-des actionnaires lui ait servi à couvrir des dépenses personnelles. La
-terrible responsabilité qui lui incombe s’étendra sans aucun doute à
-ceux qui collaborèrent avec lui à la direction de ces malhonnêtes
-entreprises.»</p>
-
-<p>En dernière heure on considérait comme probable l’arrestation de
-quelques personnalités connues qui travaillaient aux ordres du banquier.</p>
-
-<p>Oubliant le mort, Robledo ne pensa plus qu’à son<span class="pagenum"><a name="page_51" id="page_51">{51}</a></span> ami: «Pauvre Frédéric,
-que va-t-il devenir?...» Il prit immédiatement un taxi et se fit
-conduire avenue Henri-Martin.</p>
-
-<p>Le valet de chambre de Torrebianca le reçut avec un visage funèbre,
-comme si la mort eût frappé la maison. Le marquis était sorti à midi,
-aussitôt après avoir appris par téléphone la nouvelle du suicide, et il
-n’était pas rentré.</p>
-
-<p>&mdash;Madame la marquise est malade, ajouta le domestique, et ne veut
-recevoir personne.</p>
-
-<p>Robledo en l’écoutant put se rendre compte de l’impression que le
-suicide du banquier avait produite dans la maison.</p>
-
-<p>La discipline glaciale et solennelle des valets avait disparu. Ils
-avaient l’air effaré d’un équipage qui pressent une tempête capable
-d’engloutir le navire. Robledo entendit des pas discrets, des murmures
-derrière les rideaux qui s’entr’ouvraient pour découvrir des yeux
-curieux.</p>
-
-<p>On avait sans doute parlé aux environs de la cuisine de certaines
-visites possibles, et lorsque quelqu’un entrait dans la maison on se
-demandait si ce n’était pas la police. Le chauffeur s’adressait à ses
-camarades avec une colère contenue:</p>
-
-<p>&mdash;Le capitaine est tué, la barque va couler. Qui nous paiera maintenant
-notre dû?</p>
-
-<p>L’ingénieur revint au centre de la ville pour dîner dans un restaurant
-et trois fois il demanda au téléphone le logement de Torrebianca. Il
-était près de minuit lorsqu’on lui répondit que monsieur venait de
-rentrer; Robledo revint en toute hâte avenue Henri-Martin.</p>
-
-<p>Il trouva Frédéric dans sa bibliothèque; les heures qui venaient de
-s’écouler semblaient avoir vieilli le marquis plus que des années
-entières. En voyant entrer Robledo il l’embrassa; il cherchait
-instincti<span class="pagenum"><a name="page_52" id="page_52">{52}</a></span>vement un appui sur quoi reposer son corps sans courage.</p>
-
-<p>Il s’étonnait de pouvoir supporter tant de douleurs accumulées en si peu
-de temps. Le matin, il avait comme Robledo éprouvé devant la beauté de
-ce jour une impression de confiance et de bonheur. Il faisait bon
-vivre!... Et soudain, l’appel du téléphone, la terrible nouvelle, le
-départ précipité pour la maison de Fontenoy, et puis, étendu sur le lit,
-le cadavre du banquier, accaparé bientôt par les médecins chargés de
-l’autopsie; il avait ressenti une émotion plus douloureuse encore à
-l’aspect des bureaux de Fontenoy. Le juge y était seul maître; il
-examinait des papiers, apposait des sceaux, scrutait sans pitié,
-examinait toutes choses d’un regard froid, méfiant, implacable. Le
-secrétaire du banquier qui par téléphone avait appelé Torrebianca
-s’efforçait de cacher son trouble et le reçut avec un visage sombre.</p>
-
-<p>&mdash;Je crois que cette aventure va mal tourner pour nous. Le patron aurait
-dû nous prévenir.</p>
-
-<p>Pendant tout le reste du jour, Torrebianca voulut voir tous les autres
-collaborateurs de Fontenoy, qui touchaient des émoluments considérables
-pour figurer comme des automates dans les conseils d’administration de
-ses entreprises. Tous se montraient également pessimistes, tous,
-possédés d’une terreur féroce, étaient capables des pires mensonges et
-des pires bassesses pour assurer leur propre salut aux dépens de celui
-des autres.</p>
-
-<p>Ils accusaient Fontenoy, qu’ils flattaient quelques heures auparavant
-pour lui arracher de nouvelles gratifications. Certains l’appelaient
-déjà «bandit»; d’autres, qui pour se justifier sentaient la nécessité de
-s’attaquer à quelqu’un, eurent des insinuations agressives à l’égard de
-Torrebianca.</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez dit dans vos comptes rendus d’en<span class="pagenum"><a name="page_53" id="page_53">{53}</a></span>quête que les affaires
-étaient magnifiques. Sans doute vous avez vu de vos propres yeux ce qui
-existe réellement dans ces pays lointains; vous n’auriez pas sans cela
-apposé votre signature au bas des documents techniques qui nous ont
-inspiré confiance dans les entreprises de cet homme.</p>
-
-<p>Et Torrebianca commença de comprendre que tous avaient besoin d’une
-victime vivante pour la charger de toutes les terribles responsabilités
-que le banquier avait éludées en se réfugiant chez les morts.</p>
-
-<p>&mdash;J’ai peur, Manuel, dit-il à son camarade. Je ne comprends plus
-moi-même comment j’ai signé ces papiers sans me rendre compte de leur
-importance... Qui a bien pu me communiquer cette confiance aveugle dans
-les entreprises de Fontenoy?</p>
-
-<p>Robledo eut un triste sourire. Il lui était facile de nommer la personne
-qui l’avait ainsi conseillé; mais pourquoi augmenter encore par une dure
-révélation le chagrin de son ami?</p>
-
-<p>Au milieu de ces soucis angoissants, Torrebianca pensait toujours à sa
-femme.</p>
-
-<p>&mdash;Pauvre Hélène! Je lui ai parlé tout à l’heure... J’ai cru qu’elle
-allait s’évanouir quand je lui ai appris que je venais de voir le
-cadavre de Fontenoy. Cet événement a si violemment éprouvé son système
-nerveux, que sa santé m’inspire des inquiétudes.</p>
-
-<p>Ces lamentations agacèrent à tel point Robledo qu’il dit brutalement:</p>
-
-<p>&mdash;Pense à ta situation et ne t’occupe pas de ta femme. Ce qui te menace
-est beaucoup plus grave qu’une crise de nerfs.</p>
-
-<p>Les deux hommes, après avoir longuement parlé de la catastrophe,
-finirent, comme tous ceux qui se familiarisent avec le malheur, par
-retrouver un certain optimisme. Nul ne pourrait connaître l’exacte
-vérité tant que le juge n’aurait pas éclairci les affaires du
-banquier... Fontenoy avait commis plus<span class="pagenum"><a name="page_54" id="page_54">{54}</a></span> d’erreurs que de crimes, ses
-ennemis les plus acharnés le reconnaissaient eux-mêmes. Parmi les
-entreprises qu’il avait imaginées, plusieurs pouvaient encore devenir
-excellentes; il avait eu le tort de les lancer trop à la hâte en
-trompant le public sur leur véritable degré d’avancement? Peut-être des
-administrateurs prudents sauraient-ils les rendre productives; ils
-reconnaîtraient que les rapports de Fontenoy étaient exacts et
-déclareraient que Torrebianca n’avait, en les approuvant, commis aucun
-délit.</p>
-
-<p>&mdash;C’est bien possible, dit Robledo qui avait besoin lui aussi de se
-montrer optimiste.</p>
-
-<p>Le découragement de son ami l’avait beaucoup inquiété tout d’abord et il
-préférait l’aider à reprendre confiance en l’avenir; il passerait ainsi
-une meilleure nuit.</p>
-
-<p>&mdash;Tu verras, Frédéric, tout s’arrangera. N’attache pas trop d’importance
-à ce que disent les anciens parasites de Fontenoy. C’est la peur qui les
-fait parler.</p>
-
-<p>En se levant, le jour suivant, l’Espagnol demanda avant tout les
-journaux. Tous se montraient pessimistes et menaçants dans leurs
-commentaires sur ce suicide qui prenait l’importance d’un grand scandale
-parisien, et ils auguraient que la justice allait faire incarcérer dans
-les quarante-huit heures plusieurs personnalités bien connues. Robledo
-crut même deviner dans un de ces journaux des allusions vagues aux
-rapports de certain ingénieur protégé de Fontenoy.</p>
-
-<p>Lorsqu’il revit Frédéric dans sa bibliothèque il le trouva plus vieilli
-et plus découragé encore que la veille. Sur une table il aperçut les
-journaux que lui-même avait déjà lus.</p>
-
-<p>&mdash;On veut me mettre en prison, dit Torrebianca d’une voix plaintive,
-moi, qui n’ai jamais fait de<span class="pagenum"><a name="page_55" id="page_55">{55}</a></span> mal à personne. Je ne puis comprendre
-pourquoi on s’acharne ainsi contre moi.</p>
-
-<p>Robledo tenta en vain de le consoler.</p>
-
-<p>&mdash;Quelle honte! continua-t-il. Jamais personne ne m’a fait peur et
-pourtant je ne peux soutenir le regard de ceux qui m’entourent. Quand
-mon valet de chambre me parle, je baisse les yeux pour ne pas rencontrer
-les siens. Que doit-on dire de moi dans ma propre maison?</p>
-
-<p>Humble et abattu comme s’il fût revenu aux années de son enfance, il
-ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;J’ai peur de sortir. Je tremble à la pensée que je rencontrerai
-peut-être les mêmes personnes que j’ai si souvent vues dans les salons
-et qu’il me faudra leur expliquer ma conduite, supporter leurs regards
-ironiques et leurs paroles de fausse commisération.</p>
-
-<p>Il se tut un instant puis reprit, avec un accent admiratif:</p>
-
-<p>&mdash;Hélène est plus courageuse. Ce matin, après avoir lu les journaux,
-elle a fait avancer l’automobile et s’en est allée je ne sais où. Elle
-doit faire des visites. Elle m’a dit qu’il fallait se défendre... Mais,
-comment me défendre? Il faut bien reconnaître que j’ai approuvé et signé
-ces rapports sur des affaires qui m’étaient inconnues!... Je ne sais pas
-mentir.</p>
-
-<p>Robledo essaya en vain de lui rendre confiance comme la veille; son
-optimisme fragile n’avait plus la force de renaître.</p>
-
-<p>&mdash;Comme toi, ma femme croit que tout peut s’arranger. Elle est si
-assurée de son influence qu’elle ne désespère jamais. Elle a beaucoup
-d’amis à Paris, elle y entretient encore des relations de famille. Elle
-est partie ce matin en jurant qu’elle déjouerait les complots de mes
-ennemis... car elle suppose que nous avons beaucoup d’ennemis et qu’ils
-cherchent dans cette faillite de Fontenoy un<span class="pagenum"><a name="page_56" id="page_56">{56}</a></span> prétexte à me perdre...
-Hélène est beaucoup plus avisée que moi; je ne serais pas étonné qu’elle
-fît changer d’avis les journaux et le juge lui-même et disparaître ces
-menaces voilées de procès et de prison.</p>
-
-<p>Il frissonna en prononçant ce dernier mot.</p>
-
-<p>&mdash;La prison!... Manuel, vois-tu un Torrebianca en prison?... Plutôt que
-de subir une pareille honte j’aurai recours au plus sûr moyen d’éviter
-le déshonneur.</p>
-
-<p>Et, comme si dans son âme tous ses ancêtres se fussent dressés sous
-l’insulte de cette menace, son énergie vibrante et nerveuse d’autrefois
-semblait ressusciter.</p>
-
-<p>Robledo eut peur en voyant la flamme bleuâtre qui, semblable à l’éclair
-fugace d’une épée, passait dans les pupilles de son ami.</p>
-
-<p>&mdash;Tu ne commettras pas cette sottise, dit-il; avant tout il faut vivre.
-Tant qu’on est vivant tout s’arrange, bien ou mal. La mort au contraire
-n’arrange rien... D’ailleurs, qui sait?... Peut-être as-tu raison de
-penser que ta femme est capable d’aider au rétablissement de ta
-situation. On a vu réussir des choses plus difficiles.</p>
-
-<p>En sortant de la bibliothèque, Robledo trouva dans l’antichambre
-plusieurs personnes assises qui attendaient patiemment. Le valet de
-chambre lui dit avec une familiarité inopportune et désagréable:</p>
-
-<p>&mdash;Ils attendent madame la marquise... Je leur ai dit que monsieur était
-sorti.</p>
-
-<p>Le domestique n’en dit pas davantage; mais il comprit à l’expression
-malicieuse de ses yeux que les gens qui attendaient étaient des
-créanciers.</p>
-
-<p>Le suicide du banquier avait mis fin au crédit relatif dont les
-Torrebianca jouissaient encore. Toutes ces personnes savaient sans doute
-que Fontenoy était l’amant de la marquise. D’autre part, la<span class="pagenum"><a name="page_57" id="page_57">{57}</a></span> faillite de
-sa banque privait le mari de l’emploi qui en apparence lui permettait de
-mener une existence luxueuse.</p>
-
-<p>Il comprit alors que son ami éprouvât de la honte et de la répugnance à
-rencontrer les gens de sa propre maison et s’isolât dans sa
-bibliothèque.</p>
-
-<p>Au milieu de l’après-midi il l’appela au téléphone. Hélène venait de
-rentrer après cent courses à travers Paris et semblait satisfaite de ses
-nombreuses visites.</p>
-
-<p>&mdash;Elle m’affirme que pour le moment elle a paré le coup, et que tout
-finira par s’arranger, dit Torrebianca, qui ne voulait pas donner
-d’autres détails par téléphone.</p>
-
-<p>Quand la nuit fut tombée, Robledo revint avenue Henri-Martin. Il avait
-demandé dans un café les journaux du soir et n’y avait rien lu qui pût
-justifier la tranquillité relative de son ami. Les nouvelles étaient
-toujours alarmantes et on parlait toujours de l’arrestation probable des
-personnes compromises dans cette scandaleuse faillite.</p>
-
-<p>Il revit encore, sur une table de la bibliothèque, les journaux que
-lui-même venait de lire, et il s’expliqua le découragement de son ami,
-sans ressort devant l’incertitude des événements, et qui passait en
-quelques heures de la confiance à l’abattement. Sa voix calme et froide
-contrastait violemment avec son visage douloureusement crispé. Sans
-aucun doute il avait pris sa résolution et il s’y tenait sans autre
-raison d’attendre que l’espoir vague d’un miracle. Si le miracle ne se
-produisait pas...</p>
-
-<p>Robledo regarda de tous côtés, examina la table et les autres meubles de
-la bibliothèque. Oh! ne pouvoir deviner où son ami avait placé son
-dernier remède, le revolver!<span class="pagenum"><a name="page_58" id="page_58">{58}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Y a-t-il des gens là dehors? demanda Torrebianca.</p>
-
-<p>Comme il semblait ne pas ignorer que des visiteurs désagréables avaient
-défilé tout le jour dans l’antichambre, Robledo ne lui fit pas préciser
-sa question et répondit d’un simple signe négatif. Le marquis se mit
-alors à parler de cette invasion de créanciers qui accouraient de tous
-les coins de Paris.</p>
-
-<p>&mdash;Ils flairent déjà la mort, dit-il, et ils s’abattent sur cette maison
-comme une bande de corbeaux... Quand Hélène est rentrée cet après-midi
-l’antichambre était pleine... mais elle possède un charme auquel ne
-résiste homme ni femme, et il lui a suffi de parler pour convaincre tout
-le monde. Je crois qu’ils lui auraient consenti de nouvelles avances si
-elle les leur avait demandées.</p>
-
-<p>Il était fier de faire ressortir le pouvoir séducteur de sa femme; mais
-la réalité lui laissait peu de loisir d’admirer.</p>
-
-<p>&mdash;Ils reviendront, dit-il tristement. Ils sont partis, mais ils
-reviendront demain... Hélène a vu aussi quelques amis assez puissants
-pour dicter l’opinion des journaux et influencer les juges. Tous ont
-juré de l’aider; mais hélas, quand elle est partie, quand ils ne la
-voient plus, son pouvoir n’est plus le même. On lui a promis d’arranger
-les choses, et peut-être cela durera-t-il quelques temps; mais que peut
-une femme contre tant d’ennemis? D’ailleurs je ne dois plus permettre à
-Hélène de courir de tous côtés pour me défendre tandis que je reste ici
-enfermé. Je sais à quoi s’expose une femme qui va chercher du secours
-auprès des hommes. Non... Cela serait pire que la prison.</p>
-
-<p>Et dans les yeux de Torrebianca, qui après s’être montré craintif comme
-un enfant faisait preuve parfois d’une grande énergie, il passa comme un
-éclair de colère, à la pensée des périls où pourrait être<span class="pagenum"><a name="page_59" id="page_59">{59}</a></span> exposée la
-fidélité d’Hélène pendant les démarches qu’elle faisait pour le sauver.</p>
-
-<p>&mdash;Je lui ai défendu de continuer ses visites, même auprès des amis les
-plus anciens de sa famille. Un homme d’honneur ne permet pas que sa
-femme fasse certaines démarches... Fions-nous au sort et à la grâce de
-Dieu! Les lâches seuls ne trouvent pas de solution quand le moment
-décisif arrive.</p>
-
-<p>Robledo, qui avait écouté sans donner aucun signe d’impatience, dit
-d’une voix grave:</p>
-
-<p>&mdash;J’ai trouvé une solution meilleure que la tienne puisqu’elle te
-permettra de vivre... Viens avec moi.</p>
-
-<p>Et posément, avec un sang-froid méthodique, comme il aurait exposé une
-affaire commerciale ou un projet industriel, il lui expliqua son plan.</p>
-
-<p>Il était absurde d’espérer un règlement favorable des affaires
-bouleversées par le suicide de Fontenoy, et il devenait dangereux de
-rester à Paris.</p>
-
-<p>&mdash;Je devine ce que tu comptes faire demain ou peut-être ce soir si tu
-juges ta situation désespérée. Tu sortiras ton revolver de sa cachette,
-tu prendras une plume et tu rédigeras deux lettres; sur une enveloppe tu
-écriras: «Pour ma femme», sur l’autre: «Pour ma mère», ta pauvre mère
-qui t’aime tant, qui s’est toujours sacrifiée pour toi, et que tu
-récompenseras de ses sacrifices en quittant la terre avant qu’elle-même
-en soit partie!</p>
-
-<p>Le ton accusateur de ces paroles troubla Torrebianca. Ses yeux se
-mouillèrent et il courba le front comme écrasé par le remords d’une
-action basse. Ses lèvres tremblèrent et Robledo crut apercevoir qu’elles
-murmuraient: «Maman! ma pauvre maman!»</p>
-
-<p>Maîtrisant son émotion, Frédéric releva la tête.</p>
-
-<p>&mdash;Crois-tu, dit-il, qu’elle sera plus heureuse de me voir en prison?<span class="pagenum"><a name="page_60" id="page_60">{60}</a></span></p>
-
-<p>L’Espagnol haussa les épaules.</p>
-
-<p>&mdash;Tu n’as pas besoin d’aller en prison pour continuer à vivre. Je te
-demande seulement de te laisser conduire par moi et de m’obéir sans me
-faire perdre de temps.</p>
-
-<p>Après un coup d’œil sur les journaux qui se trouvaient sur la table, il
-ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;Comme je crois ton salut à peu près impossible, demain nous partirons
-pour l’Amérique du Sud. Tu es ingénieur; là-bas en Patagonie tu pourras
-travailler à mon côté... Acceptes-tu?</p>
-
-<p>Torrebianca demeura impassible comme s’il n’eût pas compris cette
-proposition ou l’eût jugée absurde et indigne d’une réponse. Robledo
-parut s’irriter du silence de son ami.</p>
-
-<p>&mdash;Pense donc aux documents que tu as signés pour servir Fontenoy et qui
-affirment l’excellence d’affaires que tu n’avais même pas étudiées.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne pense qu’à cela, répondit Frédéric; c’est pourquoi je trouve que
-ma mort est nécessaire.</p>
-
-<p>L’Espagnol ne put retenir son indignation et se levant de sa chaise, il
-se mit à crier:</p>
-
-<p>&mdash;Mais je ne veux pas que tu meures, triple sot. Je t’ordonne de vivre
-et tu dois m’obéir... Imagine-toi que je suis ton père... non pas ton
-père, puisqu’il est mort quand tu étais tout enfant... figure-toi que je
-suis ta mère, ta vieille maman qui t’aime tant, et qu’elle te dise:
-«Obéir à ton ami c’est m’obéir à moi.»</p>
-
-<p>Il parlait avec véhémence et Torrebianca fut si troublé qu’il dut porter
-la main à ses yeux. Robledo profita de ce moment d’émotion pour lancer
-ce qu’il avait de plus important et de plus difficile à dire.</p>
-
-<p>&mdash;Je t’emmènerai d’ici. Tu viendras en Amérique où tu pourras trouver
-une existence nouvelle. Tu travailleras durement, mais le travail est
-là-bas<span class="pagenum"><a name="page_61" id="page_61">{61}</a></span> plus noble et plus profitable que dans le vieux monde; tu
-subiras bien des souffrances et peut-être à la fin deviendras-tu riche;
-mais pour cela il faut venir... seul avec moi.</p>
-
-<p>Le marquis se dressa et découvrit son visage. Puis il regarda son ami
-avec un étonnement douloureux. Seul! Comment osait-il lui proposer
-d’abandonner Hélène? Il aimait mieux mourir et ne plus subir le tourment
-de penser anxieusement à toute heure au sort de sa femme.</p>
-
-<p>La colère s’emparait de Robledo et comme il se montrait vif lorsqu’on
-tentait de s’opposer à sa volonté, il s’écria d’un ton ironique:</p>
-
-<p>&mdash;Ton Hélène!... Ton Hélène!... est...</p>
-
-<p>Il se repentit en voyant le visage de Frédéric et pour essayer de
-justifier son accent agressif il continua:</p>
-
-<p>&mdash;Ton Hélène est en grande partie responsable de la situation où tu te
-trouves aujourd’hui. C’est pour elle que tu as signé ces documents qui
-te déshonorent dans ta profession.</p>
-
-<p>Frédéric courba la tête, mais l’autre continua d’attaquer.</p>
-
-<p>&mdash;Comment ta femme a-t-elle connu Fontenoy? Tu m’as dit qu’il était un
-vieil ami de sa famille... et c’est là tout ce que tu sais.</p>
-
-<p>Il se contint un instant, mais la colère l’emporta sur la prudence qui
-lui conseillait de se taire.</p>
-
-<p>&mdash;Les femmes connaissent toujours notre histoire mais nous ne savons
-d’elles que ce qu’elles veulent bien nous raconter.</p>
-
-<p>Le marquis parut s’efforcer de comprendre le sens de ces paroles.</p>
-
-<p>&mdash;J’ignore ce que tu veux dire, dit-il d’une voix sombre; mais songe que
-tu parles de ma femme. N’oublie pas qu’elle porte mon nom. Et je l’aime
-tant!<span class="pagenum"><a name="page_62" id="page_62">{62}</a></span></p>
-
-<p>Tous deux demeurèrent silencieux. Les minutes qui s’écoulaient
-semblaient les éloigner de plus en plus l’un de l’autre. Robledo crut
-devoir prendre la parole pour renouer leur ancienne amitié.</p>
-
-<p>&mdash;La vie est bien dure là-bas, et c’est quand on est bien loin qu’on
-apprécie les commodités de la civilisation. Mais dans le désert on prend
-comme un bain d’énergie qui purifie et transfigure les fugitifs du vieux
-monde et les prépare à une existence nouvelle. Tu rencontreras dans ce
-pays des survivants de toutes les catastrophes; ils y sont arrivés comme
-ces naufragés qui se sauvent à la nage et prennent pied sur une île
-fortunée. Toutes les distinctions de nationalité, de caste et de
-naissance disparaissent; il n’y a plus là-bas que des hommes. La terre
-où je demeure est... la terre de tous.</p>
-
-<p>Comme Torrebianca demeurait impassible, il jugea bon de lui rappeler à
-nouveau sa situation.</p>
-
-<p>&mdash;Ici t’attendent la prison et le déshonneur ou, ce qui est pire, la
-solution que tu as trouvée, la mort. Là-bas tu retrouveras l’espérance,
-le bien le plus précieux dans la vie... Viens-tu?</p>
-
-<p>Le marquis sortit de son abattement et esquissa enfin un mouvement
-affirmatif; mais Robledo, du geste, lui ordonna d’attendre et il ajouta
-avec énergie:</p>
-
-<p>&mdash;Tu connais mes conditions. Il faut partir là-bas comme pour la guerre,
-avec peu de bagages; et la femme est une lourde gêne dans les
-expéditions de ce genre... Ta femme ne mourra pas de chagrin si tu la
-laisses en Europe; vous vous écrirez comme des fiancés; une longue
-absence stimule l’amour. En outre, tu pourras lui envoyer de l’argent
-pour lui permettre de vivre à l’aise. De toutes façons tu feras beaucoup
-plus pour elle que si tu meurs ou si tu te laisses mettre en prison...
-Veux-tu venir?</p>
-
-<p>Torrebianca demeura longtemps pensif. Il se leva<span class="pagenum"><a name="page_63" id="page_63">{63}</a></span> enfin, puis faisant
-signe à Robledo d’attendre, il sortit de la bibliothèque.</p>
-
-<p>L’Espagnol ne resta pas longtemps seul. Il crut entendre très loin des
-voix, presque des cris que les tentures et les cloisons étouffaient. Des
-pas plus rapprochés résonnèrent, un rideau se souleva violemment et
-Hélène, suivie de son mari, entra dans la bibliothèque.</p>
-
-<p>C’était une Hélène transformée par les événements. Robledo pensa que
-pour elle aussi les heures avaient été longues comme des années. Elle
-paraissait plus vieille sans pour cela cesser d’être belle. Sa beauté
-fanée était plus sincère que celle des jours riants. Elle avait cet
-attrait mélancolique des bouquets de fleurs qui commencent à se flétrir.
-Vingt-quatre heures avaient passé sans qu’elle eût pu prendre soin de
-son corps et de plus elle était sans cesse sous l’empire d’émotions
-nouvelles, les unes douloureuses, les autres blessantes pour son
-amour-propre.</p>
-
-<p>Bien plus qu’au sort de son mari elle pensait à ce que pouvaient dire en
-ce moment ses nombreuses amies de Paris.</p>
-
-<p>Elle rejeta violemment la tenture derrière elle et s’avança à travers la
-bibliothèque comme un flot invincible. Ses yeux semblèrent défier
-Robledo.</p>
-
-<p>&mdash;Que vient de me dire Frédéric? dit-elle d’une voix âpre. Vous voulez
-l’emmener, vous voulez qu’il abandonne sa femme au milieu de tant
-d’ennemis?</p>
-
-<p>Torrebianca qui, entré derrière elle, se sentait à nouveau dominé, crut
-devoir protester pour l’assurer de sa fidélité.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne t’abandonnerai jamais... Je l’ai déjà dit à Manuel.</p>
-
-<p>Mais Hélène, qui ne l’écoutait pas, avança jusqu’auprès de Robledo.</p>
-
-<p>&mdash;Et moi qui vous prenais pour un ami sûr!<span class="pagenum"><a name="page_64" id="page_64">{64}</a></span> Misérable! Vous voulez
-priver une femme de son seul soutien, lui dérober son mari?</p>
-
-<p>Tout en parlant elle regardait fixement les yeux de l’Espagnol, comme si
-elle eût voulu y retrouver sa propre image. Mais elle lut de telles
-choses dans ces pupilles que sa voix devint plus douce et qu’elle finit
-par menacer l’Espagnol du doigt avec une moue d’enfant prêt à pleurer.
-Le colonisateur demeura impassible; il jugeait sans doute inopportunes
-ces grâces puériles et Hélène dut reprendre un ton grave.</p>
-
-<p>&mdash;Voyons, expliquez-vous. Dites-moi quel plan vous avez formé pour
-emmener mon mari jusqu’à ces terres lointaines où vous vivez en seigneur
-féodal.</p>
-
-<p>Insensible à la voix et aux yeux d’Hélène, Robledo répondit froidement,
-du même ton qu’il eût pris pour exposer les devis d’une entreprise
-industrielle.</p>
-
-<p>Il avait imaginé, tout en causant avec Frédéric le moyen de quitter
-Paris. Il retiendrait pour lui le jour suivant une automobile comme s’il
-avait brusquement décidé de partir pour l’Espagne. Il fallait prendre
-des précautions. Torrebianca était toujours libre mais la police le
-surveillait peut-être pendant que le juge cherchait à établir sa
-culpabilité. La frontière espagnole était loin, mais ils la passeraient
-avant que la justice ait pu lancer un mandat d’arrêt.</p>
-
-<p>D’ailleurs il avait à la frontière même des amis qui les aideraient en
-cas de danger et leur permettraient d’atteindre tous deux Barcelone. Une
-fois rendus à ce port ils trouveraient facilement le moyen de gagner
-l’Amérique du Sud.</p>
-
-<p>Hélène l’écoutait en hochant la tête, le sourcil froncé.</p>
-
-<p>&mdash;Tout cela est fort bien imaginé, dit-elle, mais pourquoi ce plan ne
-prévoit-il que le départ de mon<span class="pagenum"><a name="page_65" id="page_65">{65}</a></span> mari, pourquoi ne partirais-je pas avec
-vous moi aussi?</p>
-
-<p>Cette proposition étonna Torrebianca. Quelques heures auparavant, Hélène
-en rentrant à la maison avait exprimé une grande confiance en l’avenir
-pour encourager son mari et peut-être pour se faire illusion à
-elle-même.</p>
-
-<p>Elle venait de rendre visite à des hommes qu’elle connaissait de longue
-date; ils lui avaient fait de grandes promesses avec cette galanterie
-protectrice et mélancolique qu’impose le souvenir de lointaines amours.</p>
-
-<p>Il fallait bien croire à ces phrases qui peut-être contenaient leur
-seule chance de salut; mais maintenant, après avoir entendu Robledo
-exposer son plan, elle sentait s’écrouler son optimisme.</p>
-
-<p>Les promesses de ses amis n’étaient que de doux mensonges; personne ne
-ferait rien pour eux en les voyant dans le malheur; la justice suivrait
-son cours. Son mari irait en prison et elle devrait recommencer sa
-vie... Recommencer! et cela dans un monde trop vieux, où elle aurait
-peine à trouver un endroit qu’elle n’eût pas déjà connu... et contre
-tant d’amies avides de vengeance!</p>
-
-<p>Robledo vit passer dans ses yeux une expression toute nouvelle. Elle
-avait peur; peur, comme une bête traquée. Pour la première fois il
-surprit dans la voix d’Hélène un accent de sincérité.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes le seul, Manuel, à voir clairement notre situation; vous
-seul pouvez nous sauver... mais emmenez-moi aussi. Je n’ai pas la force
-de rester... J’aimerais mieux mendier dans un monde qui ne sera pas
-celui-ci.</p>
-
-<p>Il y avait dans cette prière tant de tristesse et de douceur que
-l’Espagnol eut pitié et qu’il oublia ses pensées hostiles.</p>
-
-<p>Torrebianca dut se rendre compte de la faiblesse<span class="pagenum"><a name="page_66" id="page_66">{66}</a></span> subite de son ami; il
-en profita pour affirmer avec énergie:</p>
-
-<p>&mdash;Je te suis avec elle ou je reste avec elle, quoi qu’il arrive.</p>
-
-<p>Robledo eut encore un mouvement d’hésitation; puis il accepta d’un geste
-de la tête. Immédiatement il eut un regret; il lui sembla qu’il venait
-d’approuver une chose absurde.</p>
-
-<p>Hélène, qui oubliait avec une étonnante facilité les angoisses de
-l’heure, se mit à rire:</p>
-
-<p>&mdash;J’ai toujours adoré les voyages, dit-elle avec enthousiasme; je
-monterai à cheval, je chasserai les bêtes féroces, j’affronterai de
-grands dangers. Je vivrai une existence plus savoureuse que celle d’ici,
-une vie d’héroïne de roman.</p>
-
-<p>L’Espagnol la regardait, étonné de cette inconscience. Elle ne pensait
-plus à Fontenoy. Elle semblait même avoir oublié qu’elle était encore à
-Paris et que la police pouvait d’un moment à l’autre entrer dans la
-maison pour emmener son mari.</p>
-
-<p>Il était inquiet, car il y avait loin de la vie réelle des colons du
-désert américain aux fictions romanesques que cette femme accueillait.</p>
-
-<p>Torrebianca les interrompit avec découragement; le plan de son ami lui
-semblait d’exécution difficile.</p>
-
-<p>&mdash;Avant de partir il faut payer nos dettes. Où prendrons-nous de
-l’argent?</p>
-
-<p>Sa femme se mit à rire d’un air étonné.</p>
-
-<p>&mdash;Payer! qui parle de payer? Les créanciers attendront. Je trouve
-toujours le mot qu’il faut leur dire... Nous leur enverrons de l’argent
-d’Amérique, quand tu seras riche.</p>
-
-<p>Mais le marquis ne pouvait se débarrasser aussi promptement de ses
-scrupules.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne partirai pas d’ici avant d’avoir payé tous les domestiques. Et
-d’ailleurs il nous faut de l’argent pour le voyage.<span class="pagenum"><a name="page_67" id="page_67">{67}</a></span></p>
-
-<p>Il y eut un long silence; puis le mari s’écria comme s’il venait de
-trouver une solution:</p>
-
-<p>&mdash;Heureusement, nous avons tes bijoux. Nous pouvons les vendre avant de
-nous embarquer.</p>
-
-<p>Hélène regarda avec ironie le collier et les bagues qu’elle portait à ce
-moment.</p>
-
-<p>&mdash;On ne nous donnera pas deux mille francs de ceux-là ni de tous les
-autres, tous sont faux, complètement faux.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, et les vrais? demanda Torrebianca stupéfait. Et ceux que tu as
-achetés avec l’argent qu’on t’envoyait de tes propriétés de Russie?</p>
-
-<p>Robledo crut devoir intervenir pour couper court à ce dialogue
-dangereux.</p>
-
-<p>&mdash;Ne cherche pas à savoir tant de choses; parlons du présent... Je
-paierai les domestiques; et je me charge des frais de votre voyage.</p>
-
-<p>Hélène lui prit les deux mains et murmura des mots de remerciements.
-Torrebianca, touché de cette générosité, se refusait cependant à
-l’accepter, mais l’Espagnol mit fin à ses protestations.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis venu à Paris avec de l’argent pour six mois; je m’en irai au
-bout de quatre semaines, voilà tout.</p>
-
-<p>Puis il ajouta d’un air de désespoir comique:</p>
-
-<p>&mdash;Je m’en irai sans connaître plusieurs restaurants nouveaux, et sans
-avoir goûté deux ou trois vins de marque... Tu vois si mon sacrifice est
-extraordinaire.</p>
-
-<p>Frédéric lui serra les mains silencieusement cependant qu’Hélène le
-prenait dans ses bras et l’embrassait avec l’impudeur de l’enthousiasme.</p>
-
-<p>Elle ne parlait plus que de ce pays inconnu auquel elle ne pensait guère
-un instant auparavant et qu’elle admirait déjà à l’égard d’un paradis.</p>
-
-<p>&mdash;Il me tarde de me voir dans ce pays neuf, qui, comme vous le dites,
-est la terre de tous!<span class="pagenum"><a name="page_68" id="page_68">{68}</a></span></p>
-
-<p>Et pendant que les deux époux se concertaient sur les préparatifs de
-leur voyage, ou bien plutôt de leur fuite, Robledo, les yeux fixés sur
-Hélène, se disait:</p>
-
-<p>«Quelle sottise je viens de commettre! Quel terrible cadeau j’apporte à
-ceux qui vivent là-bas d’une vie rude... mais en paix.»<span class="pagenum"><a name="page_69" id="page_69">{69}</a></span></p>
-
-<h2><a name="V" id="V"></a>V</h2>
-
-<p>Des travailleurs aragonais, émigrés en Argentine en emportant
-précieusement dans leurs bagages une guitare pour accompagner leurs
-couplets improvisés, la virent passer et consacrèrent une chanson à la
-«Fleur du Rio Negro».</p>
-
-<p>Ce surnom printanier eut un sort dans le pays, et tout le monde appela
-ainsi la fille du propriétaire de <i>l’estancia</i><a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a> de Rojas; son
-véritable nom était Celinda.</p>
-
-<p>Elle avait dix-sept ans; d’une taille au-dessous de son âge, elle
-étonnait cependant par l’agilité de ses membres et l’énergie de ses
-gestes.</p>
-
-<p>Dans le pays, beaucoup d’hommes qui admiraient comme les Orientaux les
-femmes grasses et considéraient que sans des chairs opulentes il n’est
-point de beauté, avaient une moue d’indifférence lorsqu’on chantait en
-leur présence les louanges de la fille de Rojas. Certes elle avait un
-visage aimable et fripon,<span class="pagenum"><a name="page_70" id="page_70">{70}</a></span> un nez retroussé, une bouche d’un rouge
-sanglant, des dents aiguës et très blanches, des yeux énormes, à peine
-un peu trop arrondis. Mais, sa mignonne figure mise à part... rien d’une
-femme!</p>
-
-<p>&mdash;Elle est aussi plate par devant que par derrière, disaient-ils, on
-dirait un garçon.</p>
-
-<p>Effectivement, de loin on la prenait pour un petit homme car elle
-portait toujours un costume masculin et montait à califourchon des
-chevaux fougueux. Parfois, elle faisait tournoyer un lasso au-dessus de
-sa tête, comme faisaient les <i>péons</i><a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>, et elle poursuivait quelque
-cavale ou quelque jeune taureau de l’<i>estancia</i> de don Carlos Rojas, son
-père.</p>
-
-<p>Ce dernier, disait-on dans le pays, appartenait à une vieille famille de
-Buenos-Ayres. Il avait mené dans sa jeunesse une vie fort joyeuse dans
-les principales villes d’Europe. Il s’était ensuite marié; mais la vie
-de son ménage dans la capitale de l’Argentine avait été aussi coûteuse
-que ses voyages de célibataire dans l’ancien continent; peu à peu il
-gaspillait en dépenses somptuaires et en mauvaises affaires la fortune
-qu’il tenait de ses parents.</p>
-
-<p>Sa femme était morte au moment où il venait de se rendre compte qu’il
-était ruiné.</p>
-
-<p>C’était une dame maladive et mélancolique qui publiait des vers
-sentimentaux, sous un pseudonyme, dans les journaux de modes et qui
-légua à sa fille le nom de Celinda, poétique souvenir.</p>
-
-<p>Le señor Rojas dut abandonner l’<i>estancia</i> de ses parents située près de
-Buenos-Ayres et qui valait plusieurs millions. Trois hypothèques
-pesaient sur elle, et quand les créanciers eurent partagé le produit de
-sa vente il ne resta à don Carlos d’autre ressource que de quitter la
-partie la plus civilisée de l’Argentine pour s’installer à Rio Negro; il
-y<span class="pagenum"><a name="page_71" id="page_71">{71}</a></span> possédait quatre lieues de terres qu’il avait acquises au temps de sa
-richesse, par caprice, et sans savoir au juste ce qu’il achetait.</p>
-
-<p>Beaucoup de gens ruinés croient trouver dans l’agriculture un moyen de
-refaire leur fortune, alors même qu’ils ignorent les principes
-élémentaires du travail de la terre. Ce <i>criollo</i><a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>, habitué à mener à
-Paris et à Buenos-Ayres une existence dissipée, crut pouvoir lui aussi
-réaliser un tel miracle. Il n’avait jamais voulu s’occuper de
-l’administration d’une <i>estancia</i> toute proche de la capitale où
-d’inépuisables prairies naturelles nourrissaient des milliers de jeunes
-taureaux, et il dut se résoudre à la vie dure et sobre du fruste
-cavalier qui paît son troupeau sur des terres incultes.</p>
-
-<p>La tâche que ses prédécesseurs avaient entreprise dans la campagne riche
-voisine de Buenos-Ayres, Rojas dut la reprendre sous le ciel de bronze
-de la Patagonie qui laisse à peine tomber chaque année quelques gouttes
-d’eau sur le sol poussiéreux.</p>
-
-<p>L’ancien millionnaire portait son malheur avec dignité. C’était un homme
-de cinquante ans, plutôt petit que grand, au nez aquilin, à la barbe
-blanchissante. Malgré la vie sauvage qu’il menait il avait conservé sa
-politesse primitive. Ses manières décelaient l’homme sorti d’un milieu
-social plus élevé que celui où il devait vivre maintenant. Comme on
-disait à la Presa, le village le plus proche, cet homme-là, bien ou mal
-vêtu, avait l’air d’un monsieur. Il portait presque toujours des bottes
-entières, un large feutre et un <i>poncho</i>. A sa main droite se balançait
-le court fouet de cuir appelé là-bas <i>rebenque</i>.</p>
-
-<p>Les bâtiments de son <i>estancia</i> avaient peu d’appa<span class="pagenum"><a name="page_72" id="page_72">{72}</a></span>rence. Il les avait
-construits hâtivement avec l’espoir de les améliorer quand sa fortune
-aurait augmenté. Mais, comme il arrive toujours quand on construit à la
-campagne, cette installation provisoire allait durer plus longtemps
-peut-être que les bâtiments considérés ailleurs comme définitifs.</p>
-
-<p>Sur les murs de briques cuites, sans revêtement extérieur, ou de simple
-argile séchée, s’élevait une toiture faite de plaques de zinc ondulé. A
-l’intérieur de la maison de maître les cloisons s’arrêtaient à une
-certaine hauteur et laissaient l’air circuler librement dans la partie
-supérieure du bâtiment. Les meubles étaient rares dans les pièces. La
-salle où don Carlos recevait ses visites servait de salon, de bureau et
-de salle à manger; elle était ornée de quelques fusils et de peaux de
-pumas abattus dans les environs. L’<i>estanciero</i><a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a> passait hors de la
-maison une grande partie du jour à inspecter les parcs à bestiaux les
-plus voisins.</p>
-
-<p>Il mettait brusquement au galop sa monture, un cheval de piètre mine
-mais infatigable pour surprendre les <i>péons</i> qui travaillaient à l’autre
-extrémité de sa propriété.</p>
-
-<p>Un matin, il s’impatientait de voir l’heure du repas se passer sans que
-Celinda regagnât l’<i>estancia</i>. Il n’était pas inquiet. Depuis qu’âgée de
-huit ans, elle était arrivée à Rio Negro, elle avait vécu à cheval et
-considéré la plaine déserte comme sa demeure.</p>
-
-<p>&mdash;Et il ne ferait pas bon la fâcher, disait le père avec orgueil. Elle
-manie le revolver mieux que moi, et lorsqu’elle a un lasso entre les
-mains il n’y a pas d’homme ou d’animal capable de lui échapper. Ma
-fille, c’est un homme à poigne.</p>
-
-<p>Soudain il la vit galoper sur la ligne où la plaine<span class="pagenum"><a name="page_73" id="page_73">{73}</a></span> rejoignait le ciel.
-Elle semblait un petit cavalier de plomb échappé d’une boîte de jouets.
-En avant de son petit cheval courait un taureau en miniature. Le groupe
-lancé au galop grossit avec une étonnante rapidité. Dans cette immense
-étendue les objets mouvants changeaient de dimensions sans suivre une
-progression régulière, et les yeux mal habitués aux caprices optiques du
-désert étaient sans cesse surpris et désorientés.</p>
-
-<p>La jeune fille s’approchait en criant et en agitant son lasso pour
-presser la marche de la bête qu’elle poursuivait et la forcer à se
-réfugier dans un enclos de madriers.</p>
-
-<p>Puis elle mit pied à terre et vint au-devant de son père; don Carlos,
-après avoir reçu son baiser, la repoussa à bout de bras et regarda
-sévèrement le costume d’homme qu’elle portait.</p>
-
-<p>&mdash;Je t’ai dit bien souvent que je ne voulais pas te voir ainsi. Les
-pantalons sont faits pour les hommes, je crois, et les jupons pour les
-femmes. Je ne supporterai pas que ma fille s’en aille attifée comme ces
-actrices qu’on voit sur la toile du cinématographe.</p>
-
-<p>Celinda reçut la réprimande les yeux baissés hypocritement. Elle promit
-gentiment d’obéir à son père, mais en même temps elle se retenait de
-rire. Justement elle rêvait toujours de ces amazones en culottes qui
-passent dans les films nord-américains et souvent elle avait fait de
-longues galopades pour arriver jusqu’à Fort Sarmiento, l’endroit le plus
-voisin où des opérateurs errants projetaient sur un drap, dans le café
-de l’unique hôtel, des histoires intéressantes qui lui permettaient
-d’étudier les modes nouvelles.</p>
-
-<p>Pendant le repas don Carlos lui demanda si elle avait été dans le
-voisinage de la Presa et si les travaux du fleuve étaient en bonne
-voie.<span class="pagenum"><a name="page_74" id="page_74">{74}</a></span></p>
-
-<p>L’espoir, chaque jour plus justifié, de devenir riche à nouveau rendait
-depuis quelques mois son sourire à Rojas, autrefois si mélancolique et
-si découragé. Si les ingénieurs de l’Etat parvenaient à lancer une digue
-en travers du Rio Negro, les canaux qu’un Espagnol nommé Robledo et son
-associé étaient en train d’ouvrir féconderaient les terres qu’ils
-avaient achetées tout près de son <i>estancia</i>, et lui-même profiterait de
-cette irrigation qui allait augmenter dans des proportions inouïes la
-valeur de ses champs.</p>
-
-<p>Celinda l’écouta avec l’indifférence que la jeunesse manifeste à l’égard
-des questions d’argent. Don Carlos dut d’ailleurs se priver du plaisir
-de contempler en espérance sa richesse future, à l’entrée d’une métisse
-joufflue aux formes débordantes, aux yeux bridés, et dont les cheveux
-noirs et rigides descendaient en une tresse épaisse le long de son dos
-énorme et proéminent.</p>
-
-<p>En entrant dans la salle à manger elle abandonna près de la porte un sac
-plein de hardes. Puis elle se précipita sur Celinda, l’embrassa et lui
-inonda le visage d’un flot de larmes.</p>
-
-<p>&mdash;Ma jolie petite patronne! Ma petite, que j’ai toujours aimée comme ma
-fille!</p>
-
-<p>Elle connaissait Celinda depuis le jour où elle était arrivée dans le
-pays et où elle-même était entrée comme domestique à l’<i>estancia</i>. Il
-lui était pénible de quitter mademoiselle mais elle ne pouvait plus
-supporter le caractère de son père.</p>
-
-<p>Don Carlos commandait un peu brutalement et il n’admettait aucune
-objection de la part des femmes, surtout lorsque celles-ci n’étaient
-plus très jeunes.</p>
-
-<p>&mdash;Le patron est vert encore, disait Sébastienne à ses amies, et dès
-qu’on se fait vieille les sourires et les jolies paroles vont aux plus
-fraîches; pour<span class="pagenum"><a name="page_75" id="page_75">{75}</a></span> moi on me houspille et on me menace du <i>rebenque</i>.</p>
-
-<p>Après avoir embrassé la jeune fille, Sébastienne regarda don Carlos avec
-une indignation un peu comique et ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;Puisque nous ne pouvons plus nous entendre, le patron et moi, je m’en
-vais à la Presa servir chez l’entrepreneur italien.</p>
-
-<p>Rojas haussa les épaules pour indiquer qu’elle pouvait très bien s’en
-aller où bon lui semblait, et Celinda accompagna sa vieille servante
-jusqu’à la porte du bâtiment.</p>
-
-<p>Au milieu de l’après-midi, ayant fait la sieste dans un hamac de toile
-et lu quelques journaux de Buenos-Ayres que le chemin de fer apportait
-trois fois par semaine dans ce désert, don Carlos sortit de la maison.</p>
-
-<p>Un cheval sellé était attaché à un des poteaux qui supportaient l’auvent
-de la porte. L’<i>estanciero</i> eut un sourire satisfait en voyant que la
-selle était d’amazone. Celinda parut à ce moment en jupe à l’écuyère. Du
-bout de son <i>rebenque</i> elle envoya un baiser à son père et sans prendre
-appui sur l’étrier ni demander l’aide de personne elle se mit en selle
-d’un bond et lança son cheval au galop dans la direction du fleuve.</p>
-
-<p>Elle n’alla pas bien loin. Derrière un bouquet de saules elle trouva, à
-l’attache, un autre cheval portant une selle d’homme; celui qu’elle
-avait monté le matin. Celinda mit pied à terre, se dépouilla de son
-costume féminin et apparut en culotte et en bottes avec une chemise et
-une cravate d’homme. Elle souriait de désobéir au «vieux», car suivant
-l’usage du pays, c’était ainsi qu’elle appelait son père.</p>
-
-<p>Elle tenait à ne pas surprendre malencontreusement celui qui l’avait
-toujours connue vêtue comme un garçon et qui la traitait de ce fait
-avec<span class="pagenum"><a name="page_76" id="page_76">{76}</a></span> une confiante camaraderie. Qui sait si, en la voyant en jupes,
-comme une demoiselle, il ne se sentirait pas intimidé, s’il ne
-deviendrait pas plus cérémonieux et n’éviterait pas désormais de la
-rencontrer?</p>
-
-<p>Elle abandonna sa robe sur le dos du cheval qui l’avait amenée et monta
-joyeusement sur l’autre. Elle lui serra les flancs dans ses jambes
-nerveuses et, lançant en l’air le lasso qu’elle portait attaché à sa
-selle, elle fit monter la corde en spirale au-dessus de sa tête.</p>
-
-<p>Elle galopa le long de la berge, au ras des vieux saules qui penchaient
-leur chevelure sur la course rapide du fleuve. Ce chemin liquide,
-toujours désert, qui descendait des glaciers des Andes, tout proches du
-Pacifique, pour aller se jeter dans l’Atlantique, devait son nom,
-affirmaient certains, aux plantes sombres qui tapissent son lit et
-donnent aux eaux, filles des neiges, une teinte vert foncé.</p>
-
-<p>L’effort de son cours millénaire avait peu à peu taillé dans le plateau
-une profonde vallée, large d’une lieue ou deux. Le fleuve courait dans
-cette gorge entre deux talus constitués par des alluvions qu’il avait
-déposées pendant les grandes inondations. Ces deux rives inégales
-étaient formées de terre fertile et molle, cultivable aussi loin que les
-pénétrait l’humidité des eaux voisines.</p>
-
-<p>Plus loin, le sol s’élevait et, face à face, deux murailles escarpées,
-sinueuses et jaunâtres, se regardaient. Celle de gauche limitait la
-Pampa. Sur la rive opposée commençait le plateau patagon, région de
-froids glacials, de chaleurs suffocantes, d’ouragans terribles; la flore
-pauvre ne permettait aux troupeaux d’y trouver leur pâture que s’ils
-avaient devant eux d’énormes étendues.</p>
-
-<p>Toute la vie du pays se trouvait concentrée dans la large coupure que
-les eaux avaient ouverte et qui formait frontière entre la Pampa et la
-Patagonie.<span class="pagenum"><a name="page_77" id="page_77">{77}</a></span> Les deux bandes de terre qui longeaient les rives offraient
-plusieurs milliers de kilomètres de sol fertile, apport du fleuve au
-cours de son voyage des Andes à la mer.</p>
-
-<p>C’était dans une section de ce ravin immense que des hommes
-travaillaient à élever de quelques mètres le niveau des eaux pour
-fertiliser les champs d’alentour. Celinda excitait à grands cris son
-cheval comme pour lui communiquer sa joie. Elle courait à ce qui
-l’intéressait le plus dans le pays. Elle suivit un des méandres du
-fleuve et soudain les eaux s’étalèrent devant elle comme un lac
-tranquille et désert. Plus loin, à l’endroit où les rives se
-resserraient et emprisonnaient un courant tumultueux, elle aperçut les
-silhouettes de fer de plusieurs machines élévatrices et les toits de
-zinc ou de chaume d’un village. C’était l’ancien campement de la Presa
-qui devenait rapidement une agglomération.</p>
-
-<p>Tous les bâtiments semblaient écrasés contre le sol; aucune tourelle,
-aucun étage élevé n’en rompait la plate monotonie.</p>
-
-<p>Comme la jeune fille n’avait pas besoin d’aller jusqu’au village pour
-trouver ce qu’elle cherchait, elle modéra l’allure de son cheval et se
-dirigea au pas vers des groupes d’hommes qui travaillaient en un point
-assez éloigné du fleuve, presque à l’endroit où la plaine commençait à
-se relever pour former la pente du plateau où s’étendait la Pampa.</p>
-
-<p>Ces ouvriers, européens ou métis, retournaient et amoncelaient la terre
-pour ouvrir de petits canaux destinés à l’irrigation. Deux machines,
-dont les moteurs mugissants accompagnaient le travail, creusaient aussi
-le sol pour alléger le labeur de l’homme.</p>
-
-<p>Celinda regarda autour d’elle avec des yeux scrutateurs et tournant le
-dos au groupe d’ouvriers elle se dirigea vers un homme qui se tenait
-seul sur une hauteur. Cet homme était assis sur un siège de<span class="pagenum"><a name="page_78" id="page_78">{78}</a></span> toile
-devant une table pliante. Il portait un costume de travail et des
-bottes. Un grand chapeau reposait sur le sol à ses pieds, et, le front
-dans ses mains, il étudiait les papiers étalés sur la table.</p>
-
-<p>C’était un jeune homme, blond, aux yeux clairs. Sa tête faisait penser à
-celle des athlètes que la sculpture grecque a éternisée; type que l’on
-retrouve fréquemment, sans qu’on sache pourquoi, chez les races de
-l’Europe du Nord: un nez droit, des cheveux courts et bouclés qui
-envahissaient le front bas et large, un cou vigoureux. Il était à ce
-point absorbé par l’étude de ses papiers qu’il ne vit pas arriver la
-«fleur du Rio Negro».</p>
-
-<p>Elle avait mis pied à terre sans abandonner son lasso. Avec la souplesse
-et la ruse d’un Indien, elle avança à quatre pattes sur la pente douce
-sans que le moindre bruit dénonçât son approche. A quelques mètres de
-l’homme, elle se redressa, et riant à part soi de son espièglerie, elle
-imprima à son lasso une rotation énergique, puis le lâcha dans l’espace.
-La boucle s’abattit sur le jeune homme, se resserra, lui immobilisa les
-bras par le milieu, et une légère traction le fit chanceler sur son
-siège. Furieux, il regarda autour de lui et fit mine de se mettre en
-défense; mais sa colère fit place à un joyeux étonnement. Un éclat de
-rire insolent et frais parvint à ses oreilles, et il aperçut Celinda
-qui, heureuse du succès de sa ruse, tira plus fort sur le lasso. Pour ne
-pas être renversé il dut marcher dans la direction de l’amazone. Quand
-il fut près d’elle, elle dit comme pour s’excuser:</p>
-
-<p>&mdash;Il y a si longtemps que nous ne nous sommes vus! Je suis venue vous
-capturer; ainsi vous ne m’échapperez plus.</p>
-
-<p>Le jeune homme prit un air surpris et répondit d’une voix lente et
-maladroite, en écorchant les mots avec sa prononciation étrangère:<span class="pagenum"><a name="page_79" id="page_79">{79}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Si longtemps? Ne nous sommes-nous pas vus ce matin?</p>
-
-<p>Elle imita son accent pour répéter:</p>
-
-<p>&mdash;Si longtemps?... Et quand cela serait, «<i>gringo</i><a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>» plein
-d’ingratitude. C’est donc peu de chose que de ne s’être pas vus depuis
-ce matin!</p>
-
-<p>Tous deux se mirent à rire avec une gaieté d’enfants. Ils étaient
-revenus à l’endroit où le cheval attendait, et Celinda se hâta de se
-mettre en selle comme si elle eût craint en restant à pied de se trouver
-humiliée et désarmée.</p>
-
-<p>Maintenant le «<i>gringo</i>», malgré sa haute taille, atteignait à peine de
-la tête sa ceinture et la «fleur du Rio Negro» acquérait en le regardant
-de haut en bas une hautaine supériorité. Comme l’étranger avait encore
-autour du buste la boucle de la corde, Celinda voulut l’en débarrasser.</p>
-
-<p>&mdash;Dites donc, don Ricardo, j’en ai assez d’avoir un esclave. Je vais
-vous rendre la liberté et vous laisser travailler un peu.</p>
-
-<p>Elle fit glisser le lasso par-dessus les épaules du jeune homme; mais
-voyant qu’il restait immobile comme si sa présence lui eût enlevé toute
-initiative, elle lui présenta sa main droite avec une majesté comique.</p>
-
-<p>&mdash;Baisez ma main, mister Watson; soyez poli. Vous êtes en train de
-perdre dans ce désert les belles manières que vous avez apprises à
-l’Université de Californie.</p>
-
-<p>Le ton solennel de la jeune fille fit rire l’ingénieur qui se décida à
-lui baiser la main. Mais il la regardait avec l’indulgence protectrice
-des grandes personnes qui s’amusent des espiègleries d’une enfant
-malicieuse, et la fille de Rojas en parut contrariée.<span class="pagenum"><a name="page_80" id="page_80">{80}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Nous finirons par nous fâcher. Vous vous obstinez à me traiter comme
-une gamine alors que je suis la plus grande dame du pays, la princesse
-«doña Flor du Rio Negro».</p>
-
-<p>Watson continuait à rire et Celinda renonça à sa gravité affectée. Elle
-joignit ses éclats de rire à ceux de Watson; mais aussitôt mademoiselle
-Rojas, avec un intérêt maternel, s’informa minutieusement de la vie que
-menait son ami.</p>
-
-<p>&mdash;Vous travaillez trop; je ne veux plus que vous vous fatiguiez, vous
-savez, <i>gringuito</i><a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>?... C’est bien du souci pour un homme seul. Quand
-revient votre ami Robledo? Il est certainement en train de s’amuser à
-Paris.</p>
-
-<p>Watson redevint sérieux en entendant prononcer le nom de son associé. Il
-était déjà de retour et arriverait d’un moment à l’autre. Mais son
-travail n’était pas bien épuisant en somme. Il avait fait des choses
-plus difficiles et plus dures dans d’autres pays. Les ingénieurs du
-gouvernement n’avaient pas encore achevé la digue et ils n’étaient à
-l’œuvre, Robledo et lui, que pour gagner du temps.</p>
-
-<p>Sans l’eau du fleuve les canaux seraient inutiles. Ils s’étaient mis en
-marche et insensiblement ils prirent le chemin du campement. Richard
-allait à pied, une main appuyée sur le cou du cheval, les yeux levés sur
-Celinda qui lui parlait. Les ouvriers, leur travail terminé,
-rassemblaient leurs outils. Tous deux voulaient éviter de rencontrer les
-groupes qui revenaient au village; ils avancèrent donc, en s’écartant du
-fleuve, vers la région où le terrain commençait à s’élever pour former
-le penchant du plateau des pampas.</p>
-
-<p>Ils gravirent un des contreforts de cette muraille qui s’étendait à
-perte de vue et contemplèrent à<span class="pagenum"><a name="page_81" id="page_81">{81}</a></span> leurs pieds l’ensemble de l’ancien
-campement devenu village et le vaste lac que formait le fleuve devant
-l’étranglement où la digue allait être lancée.</p>
-
-<p>Le campement était une agglomération d’habitations construites sans
-ordre aucun: cabanes d’argile recouvertes de chaume, maisons de briques
-aux toits faits de branchages et de zinc, tentes de toile. Les
-constructions les plus confortables étaient des baraques démontables en
-bois où logeaient les ingénieurs, les contremaîtres, les employés.</p>
-
-<p>Au-dessus de tous les bâtiments s’élevait une maison de bois montée sur
-pilotis et entourée sur ses quatre côtés d’une galerie extérieure:
-c’était le <i>bungalow</i> que l’Italien Pirovani, entrepreneur des travaux
-de la digue, avait commandé et s’était fait livrer au port de
-Bahia-Blanca quelques semaines auparavant.</p>
-
-<p>Dès que tombait la nuit, les rues de ce village improvisé, désertes
-pendant la journée, s’emplissaient instantanément de la foule disparate
-des ouvriers. Les groupes qui revenaient de leurs divers chantiers se
-rencontraient, se confondaient et prenaient tous la même direction.</p>
-
-<p>Une maison de bois, la seule qui par ses dimensions pouvait soutenir la
-comparaison avec la villa de l’entrepreneur, attirait tous les oisifs.
-Sur la porte, une pancarte portait ces mots en lettres calligraphiées:
-«Magasin du <i>Gallego</i>». Ce <i>Gallego</i> (Galicien) était en réalité un
-Andalou, mais tous les Espagnols qui viennent en Argentine deviennent
-obligatoirement des Galiciens<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a>.</p>
-
-<p>C’était un débit de boissons en même temps<span class="pagenum"><a name="page_82" id="page_82">{82}</a></span> qu’une boutique où l’on
-trouvait les comestibles et les articles de luxe les plus divers. Le
-propriétaire se fâchait quand on appelait boutique ce qu’il appelait
-fièrement magasin, mais tout le monde au village continuait à désigner
-l’établissement par le nom modeste qu’on lui avait décerné le jour de sa
-fondation.</p>
-
-<p>Un groupe de clients fidèles occupait de droit les abords du comptoir.
-Les uns étaient des émigrants européens qui avaient roulé par les trois
-Amériques, du Canada à la Terre de Feu. Les autres étaient des blancs ou
-des métis retournés à l’état primitif après de longues années de vie au
-désert: hommes au profil aquilin, à la grande barbe, aux cheveux longs,
-coiffés de larges feutres; ils portaient des ceinturons de cuir ornés de
-pièces d’argent où ils ne cachaient qu’à demi leur revolver et leur
-couteau.</p>
-
-<p>Dehors, devant le cabaret baptisé «magasin», on pouvait voir les beautés
-les plus remarquables de la Presa, des métisses à la peau couleur de
-cannelle, aux yeux de braise, aux cheveux raides, noirs comme l’encre,
-aux dents d’une blancheur éclatante.</p>
-
-<p>Certaines étaient énormes; les autres, extraordinairement maigres,
-semblaient sortir d’une ville assiégée, ou dévorées intérieurement par
-une flamme.</p>
-
-<p>Elles attendaient leurs maris pour les empêcher de boire trop
-abondamment ou guettaient un compagnon pour la nuit.</p>
-
-<p>Des lumières qui commençaient à briller dans les maisons piquaient de
-leurs points rouges la gaze violette du crépuscule.</p>
-
-<p>Celinda et son compagnon contemplaient le village et le fleuve en
-silence comme dans la crainte que leur voix ne troublât le calme
-mélancolique du couchant.<span class="pagenum"><a name="page_83" id="page_83">{83}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Partez, mademoiselle Rojas, dit brusquement Richard, pour rompre le
-charme de l’heure, la nuit s’avance et votre <i>estancia</i> est loin.</p>
-
-<p>Celinda ne croyait pas au danger. Ni les hommes ni la nuit ne lui
-faisaient peur; cependant, elle prit congé de Watson et mit son cheval
-au galop. Richard suivit, pour entrer dans la Presa, un espace découvert
-que les habitants considéraient comme la rue principale; dans cette
-agglomération récente, du reste, toutes les rues étaient principales par
-leurs vastes dimensions.</p>
-
-<p>Avec prévoyance, le gouvernement de Buenos-Ayres avait décrété que dans
-les villages nouveaux surgis au désert les rues seraient larges d’au
-moins vingt mètres.</p>
-
-<p>Qui pouvait savoir s’ils ne deviendraient pas un jour de grandes
-villes!... En attendant, les demeures basses, à un seul étage, restaient
-séparées de celles qui leur faisaient face par une étendue énorme que
-les ouragans glacials balayaient sans rencontrer d’obstacles ou que les
-colonnes de poussière recouvraient d’un épais nuage. Parfois le soleil
-brûlait la terre et faisait lever sous les pieds du passant des nuées
-bourdonnantes de mouches; d’autres fois les flaques laissées par les
-rares pluies obligeaient les habitants à marcher dans l’eau jusqu’au
-genou pour aller voir le voisin d’en face.</p>
-
-<p>En avançant entre les deux rangées de maisons, Watson rencontra les
-principaux personnages de l’endroit. Il aperçut d’abord M. de Canterac,
-un Français, ancien capitaine d’artillerie, qui, à en croire certaines
-gens qui se disaient ses amis, avait dû abandonner sa patrie à la suite
-d’affaires d’ordre privé. Il était ingénieur au service du gouvernement
-argentin qui le chargeait de travaux lointains et pénibles que ses
-collègues du pays répugnaient à entreprendre. C’était un homme de
-quarante ans, mai<span class="pagenum"><a name="page_84" id="page_84">{84}</a></span>gre, les cheveux et la moustache grisonnants, l’aspect
-assez jeune cependant.</p>
-
-<p>Il marchait d’un air martial, comme s’il portait encore l’uniforme, et
-ne négligeait pas, en plein désert, l’élégance de sa mise.</p>
-
-<p>Canterac était entré à cheval dans la rue dite principale, vêtu d’un
-élégant costume d’écuyer, la tête couverte d’un casque blanc. Il aperçut
-Watson, et mit pied à terre pour marcher à côté de lui en tenant son
-cheval par la bride; il examina les plans que rapportait l’Américain.</p>
-
-<p>&mdash;Et Robledo, quand revient-il? demanda-t-il.</p>
-
-<p>&mdash;Je pense qu’il va arriver d’un moment à l’autre. Peut-être même a-t-il
-débarqué aujourd’hui à Buenos-Ayres. Il amène avec lui des amis.</p>
-
-<p>Le Français, tout en marchant, continua à examiner les dessins du jeune
-homme, jusqu’au niveau de sa propre demeure, une petite maison de bois.
-Il jeta les rênes à son domestique métis avec une brusquerie toute
-militaire et dit à Ricardo, avant d’entrer chez lui:</p>
-
-<p>&mdash;Je crois que six mois suffiront pour terminer le premier barrage du
-fleuve, et vous pourrez, Robledo et vous, irriguer immédiatement une
-partie de vos terres.</p>
-
-<p>Watson se dirigea vers sa baraque; mais à peine eut-il marché quelques
-pas qu’il dut faire halte pour répondre au salut d’un homme jeune
-encore, vêtu d’un costume de ville, et qui avait l’aspect particulier
-des employés de bureau. Il portait des lunettes rondes d’écaille et
-serrait sous son bras un grand nombre de cahiers et de feuilles
-volantes. Il semblait un de ces fonctionnaires laborieux mais routiniers
-et incapables d’initiative ou d’ambition, qui vivent satisfaits,
-définitivement accrochés à leur médiocre emploi.</p>
-
-<p>Il s’appelait Timothée Moreno et était né en<span class="pagenum"><a name="page_85" id="page_85">{85}</a></span> Argentine de parents
-espagnols. Le ministre des Travaux publics l’avait envoyé représenter
-l’administration à la Presa et c’était lui qui était chargé de payer à
-l’entrepreneur Pirovani les sommes que l’Etat lui devait.</p>
-
-<p>Après avoir salué Watson, il se frappa le front et fit mine de revenir
-sur ses pas tout en regardant ses papiers.</p>
-
-<p>&mdash;J’ai oublié de laisser chez le capitaine Canterac le chèque sur Paris
-que je lui remets tous les mois.</p>
-
-<p>Puis il haussa les épaules et continua de marcher près de l’Américain.</p>
-
-<p>&mdash;Je le lui donnerai en rentrant chez moi. De toutes façons il n’y a pas
-de courrier avant après-demain.</p>
-
-<p>Ils passèrent devant le <i>bungalow</i> habité par l’homme le plus riche du
-campement au moment où celui-ci sortait pour s’accouder sur la
-balustrade d’une des galeries. Il les reconnut et se hâta de descendre
-l’escalier de bois.</p>
-
-<p>L’Italien Enrico Pirovani était arrivé comme simple ouvrier en Argentine
-dix ans auparavant et il passait déjà pour un des hommes les plus riches
-du territoire patagon, qui s’étend de Bahia-Blanca jusqu’à la frontière
-des Andes chiliennes.</p>
-
-<p>Toutes les banques respectaient sa signature. Il n’avait pas plus de
-quarante ans. Son visage était rasé; il était grand et musculeux mais
-avec cette mollesse commençante des corps que la graisse menace
-d’envahir. Il avait l’aspect extérieur du travailleur manuel qui a fait
-fortune et ne peut empêcher une certaine rusticité de déceler son
-origine. Il portait de nombreuses bagues et une grosse chaîne de montre;
-ses costumes étaient toujours resplendissants.</p>
-
-<p>Il serra la main des deux hommes et jeta un regard intéressé sur les
-papiers que portait Moreno.<span class="pagenum"><a name="page_86" id="page_86">{86}</a></span> L’entrepreneur et l’employé de bureau se
-réunissaient chaque semaine pour parler des travaux.</p>
-
-<p>L’Italien voulut absolument inviter Richard à entrer chez lui pour boire
-un peu.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis veuf et je vis seul, mais j’essaie de donner à ma maison du
-«confort» comme à Buenos-Ayres. Entrez, vous la verrez. J’ai fait de
-nouvelles acquisitions. La dernière fois vous ne l’avez pas visitée
-entièrement.</p>
-
-<p>Watson dut le suivre car il savait qu’il fâcherait l’entrepreneur s’il
-ne consentait pas à admirer une fois de plus sa maison. Ils gravirent
-les degrés de bois et pénétrèrent dans la salle à manger, aux meubles
-d’un style à la mode mais trop lourds et trop chargés.</p>
-
-<p>Pirovani les leur montra avec fierté en frappant de petits coups sur le
-bois de chêne pour en faire ressortir les qualités, et, les yeux au
-plafond, il rappelait le prix qu’ils lui avaient coûté. Il leur fit voir
-encore un salon encombré de son mobilier au point qu’on était contraint
-à mille détours parmi tant de fauteuils et de petits guéridons. La
-chambre à coucher enfin était si décorée qu’on eût dit celle d’une femme
-galante.</p>
-
-<p>Dans toutes les pièces, la somptuosité écrasante des meubles contrastait
-avec la pauvreté des cloisons tapissées de papier ordinaire.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! cela m’a coûté quelque chose! dit l’entrepreneur avec un orgueil
-enfantin. Mais voyons, don Ricardo, vous qui êtes un jeune homme de
-bonne famille et qui avez vu bien des choses, dites-moi si vous ne
-trouvez pas cela très chic?</p>
-
-<p>Ils revinrent dans la salle à manger, et une petite servante métisse, sa
-longue tresse dans le dos, mit sur la table des bouteilles et des
-verres.</p>
-
-<p>&mdash;J’ai décidé, continua l’Italien, de prendre une «gouvernante»; ce sera
-Sébastienne, celle qui ser<span class="pagenum"><a name="page_87" id="page_87">{87}</a></span>vait à l’<i>estancia</i> de Rojas. Il faut pour
-diriger cette maison une femme de tête.</p>
-
-<p>Watson ne voulut pas accepter un second verre. Il devait partir pour
-permettre aux deux hommes de parler des travaux entrepris au compte de
-l’Etat.</p>
-
-<p>Quand il quitta la maison, il faisait nuit noire, et toute la vie de
-l’ancien campement semblait s’être concentrée dans le cabaret dont
-l’éclairage, le plus brillant du village, projetait sur le sol, par la
-double porte, deux rectangles de lumière rouge.</p>
-
-<p>Les clients les plus respectables buvaient debout, devant le comptoir.
-Un Espagnol jouait de l’accordéon; d’autres ouvriers européens dansaient
-avec les métisses des valses et des polkas. Beaucoup de Chiliens, qui
-avaient dû passer la Cordillère et s’en iraient plus loin encore après
-quelques jours de travail, poussés par leur éternelle manie de
-mouvement. Ces gens-là tiraient leur couteau avec une facilité
-inquiétante, sans pour cela cesser de sourire et de parler d’un ton
-mielleux. Un autre groupe, celui des hommes du pays; nul ne savait de
-quoi ils vivaient ni où ils étaient nés, ces cavaliers nomades, barbus,
-couverts du <i>poncho</i> et de grands éperons à leurs bottes.</p>
-
-<p>A l’instar des anciens <i>gauchos</i> ils portaient un large ceinturon de
-cuir, orné de pièces d’argent en arabesques, où ils passaient leurs
-armes.</p>
-
-<p>Tous ces Américains toléraient avec un silence méprisant que l’accordéon
-jouât ses danses de «<i>gallegos</i>» ou de «<i>gringos</i>»; mais enfin l’un
-d’eux réclamait à grands cris les danses du pays. Comme cette demande
-était faite d’un ton de menace les couples enlacés à la mode européenne
-s’empressaient de se retirer. Alors les fils de la terre mimaient
-parfois les vieilles danses argentines, le <i>pericon</i> ou le <i>gato</i>; mais
-plus souvent c’était la <i>cueca</i> chilienne avec son accompagnement de
-cris<span class="pagenum"><a name="page_88" id="page_88">{88}</a></span> et d’applaudissements rythmés qui enflammait d’enthousiasme les
-clients du cabaret.</p>
-
-<p>Le patron de l’établissement prêtait deux guitares qu’il gardait
-jalousement sous le comptoir. Les guitaristes faisaient mine de
-s’asseoir par terre, mais aussitôt une métisse courait leur offrir deux
-sièges d’honneur qui étaient deux crânes de chevaux.</p>
-
-<p>C’étaient les meilleurs sièges de la maison. Il y avait en outre une ou
-deux chaises, mais disjointes et peu sûres; on les utilisait les jours
-de visite du commissaire de police ou de quelque autre représentant de
-l’autorité. Les squelettes abandonnés dans la campagne fournissaient des
-sièges plus solides et plus durables.</p>
-
-<p>Au son des guitares les couples se formaient pour la danse chilienne.
-Les danseuses, tenant dans une main un mouchoir et de l’autre soulevant
-légèrement leurs jupes, tournaient avec lenteur tandis que les hommes,
-brandissant de la main droite des mouchoirs de couleur comme des
-frondes, dansaient à leur entour. C’était la danse des époques
-primitives qui reproduisait l’éternelle histoire du mâle poursuivant la
-femelle. Les femmes décrivaient de petits cercles pour esquiver l’homme,
-et celui-ci les pressait et les enveloppait dans des orbes plus larges.</p>
-
-<p>Les métisses qui ne figuraient pas dans le bal frappaient dans leurs
-mains inlassablement pour accompagner le bourdonnement des guitares.
-Parfois l’une d’elles lançait un couplet de la <i>cueca</i>; alors les hommes
-poussaient des clameurs de joie et lançaient en l’air leurs chapeaux.</p>
-
-<p>Un cavalier mit pied à terre devant le cabaret et attacha son cheval à
-un des poteaux de l’auvent. Il entra, et quand la lumière rouge des
-quinquets suspendus au plafond vint frapper son visage, presque tous le
-saluèrent avec respect.<span class="pagenum"><a name="page_89" id="page_89">{89}</a></span></p>
-
-<p>Il portait le <i>poncho</i> et les grands éperons des cavaliers du pays. Son
-profil aquilin et son teint foncé le rapprochaient du pur type arabe. Sa
-barbe et ses cheveux étaient longs et bouclés. Cet homme, qui ne
-semblait pas avoir plus de trente ans, pouvait passer pour beau; mais on
-surprenait parfois sur son visage une contraction déplaisante et ses
-grands yeux sombres brillaient, impérieux et cruels. Son surnom, «<i>Manos
-Duras</i><a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a>», était célèbre dans le pays. C’était un voisin inquiétant
-car il vivait de la vente des bestiaux sans que personne eût jamais pu
-savoir où il effectuait ses achats.</p>
-
-<p>Quelques anciens n’ignoraient pas son origine et déclaraient qu’il était
-né dans la Pampa centrale. Ses parents, ses grands-parents et toute sa
-famille étaient d’excellentes gens, des pâtres légitimes qui vivaient de
-l’élevage de leurs propres animaux. Mais <i>Manos Duras</i> était né pour
-être un pâtre marron, voleur de bétail et matamore.</p>
-
-<p>Son honnête homme de père lui avait prodigué les bons conseils et les
-nobles exemples.</p>
-
-<p>Un vieux client du cabaret constatait avec une gravité philosophique
-l’inutilité de ses efforts en citant un proverbe du pays:</p>
-
-<p>«Al que nace barrigon, es en balde que lo fajen.» (Celui qui est né
-ventru, c’est en vain qu’on lui ceint la panse.) Le patron, en le voyant
-entrer, courut lui offrir un verre de <i>gin</i> tandis que les <i>gauchos</i> à
-la mine la plus sinistre portaient une main à leur chapeau pour saluer
-celui qui semblait être leur chef. Les ouvriers européens le regardaient
-avec curiosité en demandant son nom et les métisses vinrent au-devant de
-lui avec des sourires d’esclaves.</p>
-
-<p><i>Manos Duras</i> reçut avec une certaine hauteur cet accueil flatteur. Une
-des femmes se hâta d’aller<span class="pagenum"><a name="page_90" id="page_90">{90}</a></span> chercher pour lui un autre siège d’honneur,
-un autre crâne de cheval. Le terrible <i>gaucho</i> s’y installa tandis
-qu’autour de lui le reste des clients demeuraient assis sur le sol; la
-<i>cueca</i>, un instant interrompue par son entrée, reprit et ne s’arrêta
-pas à l’arrivée d’un autre personnage que le <i>Gallego</i> reçut derrière
-son comptoir avec de profondes révérences.</p>
-
-<p>C’était don Roque, le commissaire de police de la Presa, seul
-représentant de l’autorité gouvernementale dans le village et ses
-environs. Le gouverneur du territoire de Rio Negro habitait au bord de
-l’Atlantique une agglomération où l’on ne parvenait qu’après un voyage à
-cheval de douze jours, c’est-à-dire six fois plus de temps qu’il n’en
-fallait pour aller à Buenos-Ayres en chemin de fer.</p>
-
-<p>Aussi le commissaire jouissait-il de l’indépendance la plus complète,
-celle que confère l’oubli. Le gouverneur était bien trop loin pour lui
-donner des ordres. Son chef le plus immédiat était le ministre de
-l’Intérieur résidant à Buenos-Ayres, mais il était trop haut placé pour
-se soucier de son existence. En réalité, don Roque n’abusait pas de son
-pouvoir, et d’ailleurs il n’eût pas disposé de moyens suffisants pour le
-faire sentir bien lourdement. C’était un gros homme indulgent et d’un
-abord aisé; un bourgeois de Buenos-Ayres qui, ayant éprouvé des revers,
-avait demandé un emploi pour vivre et s’était résigné à l’exil de
-Patagonie.</p>
-
-<p>Il portait avec son costume de ville des bottes et un grand chapeau et
-croyait ainsi se donner l’apparence qu’exigeait son emploi. Un revolver
-qu’il plaçait bien en vue par-dessus son gilet était le seul insigne de
-son autorité.</p>
-
-<p>L’Espagnol se dessaisit de la meilleure chaise de l’établissement, qu’il
-gardait derrière son comptoir pour les visites extraordinaires, et le
-commissaire<span class="pagenum"><a name="page_91" id="page_91">{91}</a></span> alla se placer à côté de <i>Manos Duras</i>. Celui-ci ôta son
-chapeau pour le saluer, mais n’abandonna pas le crâne qui lui servait de
-siège.</p>
-
-<p>Les deux hommes causèrent; le bal continuait. Don Roque se mit à fumer
-un cigare que le <i>gaucho</i> lui avait offert avec un geste de grand
-seigneur.</p>
-
-<p>&mdash;On affirme, dit-il à voix basse, que c’est toi qui a volé la semaine
-dernière trois jeunes taureaux à l’<i>estancia</i> du Pozo Verde. L’endroit
-n’est pas de mon ressort, c’est dans le Rio Colorado; mais mon collègue,
-le commissaire de là-bas, te soupçonne d’être le voleur.</p>
-
-<p><i>Manos Duras</i> continua de fumer en silence, cracha, et dit enfin:</p>
-
-<p>&mdash;Ce sont des calomnies de ceux qui voudraient m’ôter la fourniture de
-la viande du campement de la Presa.</p>
-
-<p>&mdash;On a dit aussi au gouverneur du territoire que tu étais l’assassin des
-deux marchands turcs tués il y a quelques mois.</p>
-
-<p>Le <i>gaucho</i> haussa les épaules et répondit froidement comme pour clore
-la conversation:</p>
-
-<p>&mdash;On m’a accusé de tant de crimes, sans jamais apporter aucune preuve!</p>
-
-<p>Le bal continua jusqu’à dix heures du soir au «magasin du <i>Gallego</i>».
-Dans les grandes cités ce sont les premières lueurs du jour qui mettent
-fin aux fêtes, mais dans ce pays où tout le monde se levait à l’aube,
-cette heure-là était jugée fort tardive.</p>
-
-<p>A cette heure, les plus importants personnages du campement ne dormaient
-pas non plus. Ils tenaient une plume à la main et leur pensée était
-loin.</p>
-
-<p>L’ingénieur Canterac, le coude sur la table, les yeux mi-clos, croyait
-voir le lointain Paris et dans Paris une maison proche du Champ-de-Mars
-où habitait au cinquième étage sa femme avec ses<span class="pagenum"><a name="page_92" id="page_92">{92}</a></span> enfants; une dame à la
-physionomie triste, aux cheveux blanchis, au visage encore frais. A ses
-côtés, deux fillettes. Devant elle un jeune garçon de quatorze ans, son
-fils aîné, qui l’écoutait parler... Et la mère leur montrait sur le
-canapé du modeste salon un portrait de Canterac jeune, en uniforme
-militaire.</p>
-
-<p>Les meubles de l’appartement, leurs vêtements à eux tous portaient la
-marque d’une existence modeste, mais ordonnée, digne et non exempte de
-distinction.</p>
-
-<p>L’ingénieur, troublé par ces visions qu’il avait appelées, fit un effort
-pour s’arracher à leur emprise et continua la lettre commencée.</p>
-
-<div class="blockquot"><p>«Oui, bientôt je vous reverrai. Les dettes d’honneur qui m’ont
-forcé à quitter Paris seront bientôt payées, grâce à toi ma
-courageuse compagne de toute la vie, à toi qui as su si bien
-employer les économies que je t’ai envoyées. Comme je voudrais te
-serrer dans mes bras et te dire encore une fois tout mon amour et
-toute ma reconnaissance! Et comme il me tarde de revoir nos enfants
-après une si longue séparation!»</p></div>
-
-<p>L’ingénieur s’arrêta et demeura la main immobile, la plume levée. Il
-n’avait plus sa raideur impassible d’homme autoritaire. L’émotion
-faisait monter les larmes à ses yeux qu’il essuyait de la main. Il fit
-encore un effort pour concentrer sa volonté et termina sa lettre:</p>
-
-<div class="blockquot"><p>«Adieu, ma femme chérie; adieu, mes enfants. J’écrirai au prochain
-courrier.</p>
-
-<p class="rt">
-«<small>ROGER CANTERAC.</small>»<br />
-</p></div>
-
-<p>Avant de plier le papier il ajouta un post-scrip<span class="pagenum"><a name="page_93" id="page_93">{93}</a></span>tum: «Ci-joint le
-chèque du mois. Le prochain sera plus important que tous ceux que tu as
-reçus car je compte toucher en plus de mon traitement des honoraires en
-retard que me doivent des particuliers pour qui j’ai effectué divers
-travaux pendant ces dernières années.»</p>
-
-<p>Pirovani lui aussi était dans son bureau, à la même heure, la plume à la
-main et ses yeux vagues semblaient contempler intérieurement une vision
-idéale.</p>
-
-<p>Sa pensée le conduisait en Italie vers un petit collège où se trouvait
-sa fille unique. C’était un collège de religieuses, et la plupart des
-élèves portaient un nom aristocratique, ce qui satisfaisait grandement
-la vanité puérile de l’entrepreneur.</p>
-
-<p>Le sourire qu’il adressait à cette vision semblait ennoblir son visage.
-Il avança les lèvres comme pour envoyer un baiser à sa fille par-dessus
-trois mille lieues de terres et de mers. Puis il continua d’écrire:</p>
-
-<div class="blockquot"><p>«Travaille bien, mon Ida; apprends tout ce que doit savoir une dame
-du grand monde puisque ton père, après tant de privations et tant
-de peines, a pu rassembler une fortune qui lui permet de te faire
-une bonne éducation. J’ai été moins heureux que toi car je suis né
-pauvre et j’ai dû m’ouvrir un chemin dans le monde, tout seul et
-traînant après moi le poids de mon ignorance. Pour ne pas te causer
-d’ennuis je n’ai pas voulu me remarier... Que ne ferai-je pas pour
-toi mon Ida! L’année prochaine je pense arrêter mes affaires et
-quitter l’Amérique pour regagner notre patrie; j’achèterai un
-château dont tu seras la reine et peut-être quelque officier de
-cavalerie au nom illustre tombera-t-il amoureux de toi... Alors ton
-pauvre vieux papa sera jaloux... bien jaloux.»</p></div><p><span class="pagenum"><a name="page_94" id="page_94">{94}</a></span></p>
-
-<p>Un sourire plein de bonté élargissait le visage de Pirovani tandis qu’il
-écrivait ces derniers mots.</p>
-
-<p>La pensée de Moreno l’Argentin ne s’élançait pas aussi loin.</p>
-
-<p>Il écrivait à la lueur d’une lampe à pétrole dans la baraque de bois où
-son bureau était installé; mais son imagination suivait la voie ferrée
-et s’arrêtait à deux journées de marche, dans un village voisin de
-Buenos-Ayres.</p>
-
-<p>Il contemplait lui aussi une vision familière quand il levait un moment
-la tête pour quitter ses lunettes et les essuyer. Sa femme jeune, au
-visage très doux, tenait sur ses genoux un bébé en maillot; autour
-d’elle, deux petits garçons et une fillette un peu plus âgée, aucun des
-enfants cependant n’avait plus de sept ans. Le modeste logement était
-d’un aspect aimable et frais. Cette mère de famille, tout en soignant
-ses rejetons, devait se soucier de tenir sa maison en ordre.</p>
-
-<div class="blockquot"><p>«A toute heure je pense à toi et aux enfants. Si j’écoutais mon
-cœur je vous ferais venir tous à Rio Negro; mais nos petits
-souffriraient trop peut-être dans ce désert. La vie que je mène ici
-n’est pas faite pour des enfants, ni pour toi, vaillante compagne
-de ma vie.»</p></div>
-
-<p>Moreno contempla sur la table la photographie de sa femme et de ses
-quatre enfants puis il l’embrassa avec attendrissement et se remit à
-écrire:</p>
-
-<div class="blockquot"><p>«Heureusement, je suis assez bien noté pour mon application au
-ministère et j’espère être nommé à Buenos-Ayres avant un an. Le
-mois prochain je demanderai un congé pour venir vous voir. Le
-voyage est cher mais je ne puis supporter plus longtemps cette
-douloureuse absence.»</p></div><p><span class="pagenum"><a name="page_95" id="page_95">{95}</a></span></p>
-
-<p>Richard Watson n’écrivait aucune lettre mais il rêvait tout éveillé
-comme les autres.</p>
-
-<p>Assis devant une planche à dessin sur laquelle il avait fixé une grande
-feuille de papier, il ébauchait le tracé d’un canal. Mais peu à peu le
-dessin se troubla et céda la place à une image réelle et proche. Les
-lignes bleues et rouges devinrent un fleuve bordé de saules, des terres
-désertes, des routes poudreuses.</p>
-
-<p>Ce paysage lilliputien reproduisait exactement le pays qui entourait la
-Presa, mais l’échelle était si réduite qu’il tenait tout entier dans la
-planche. A travers la plaine minuscule il vit soudain galoper un
-cavalier gros comme une mouche qui bondissait avec une agilité joyeuse:
-c’était la señorita Rojas, habillée en garçon, qui brandissait son lasso
-au-dessus de sa tête.</p>
-
-<p>Watson porta une main à ses yeux et se les frotta pour mieux voir.
-Mirages de la nuit!</p>
-
-<p>Il passa ses doigts sur le papier comme pour effacer le panorama
-trompeur et le tracé des canaux reparut en lignes rouges et bleues.</p>
-
-<p>Le jeune homme se plongea de nouveau dans son monotone travail de dessin
-linéaire; mais un moment après il leva les yeux de son papier. Il
-croyait cette fois voir Celinda à cheval, au fond de la pièce; mais ce
-n’était plus l’amazone pygmée de tout à l’heure; elle avait repris sa
-taille naturelle.</p>
-
-<p>La jeune fille lui lança de loin son lasso, et se mit à rire de ce rire
-qui découvrait ses dents; machinalement, l’Américain baissa la tête pour
-esquiver la corde prête à l’emprisonner.</p>
-
-<p>«Je rêve, pensa-t-il. Ce soir il m’est impossible de travailler. Allons
-nous coucher.»</p>
-
-<p>Mais avant de s’endormir il revit le village entier tel qu’il l’avait
-contemplé avec Celinda du haut d’une colline, au coucher du soleil.<span class="pagenum"><a name="page_96" id="page_96">{96}</a></span></p>
-
-<p>La terre se noyait maintenant dans la nuit et sur le rideau bleu de
-l’horizon criblé de lumières, il crut voir surgir et s’agrandir une
-apparition immense, une femme grave et belle, couronnée d’étoiles et
-vêtue d’une tunique noire brodée d’astres, qui ouvrait ses bras de
-géante et coupait dans les jardins infinis les fleurs des rêves pour les
-verser en pluie de pétales phosphorescents sur le monde endormi.</p>
-
-<p>C’était la nuit qui venait, miséricordieuse, évoquer pour chacun des
-hommes exilés en ce coin de terre tous les êtres chéris.</p>
-
-<p>Comme Richard Watson était seul au monde, la nuit cueillait pour lui la
-fleur la plus printanière... et avant de fermer les yeux, le jeune homme
-connut la douce mélancolie qui toujours accompagne le premier amour.<span class="pagenum"><a name="page_97" id="page_97">{97}</a></span></p>
-
-<h2><a name="VI" id="VI"></a>VI</h2>
-
-<p>Dans la rue qu’on appelait rue principale, un groupe d’enfants s’arrêta
-de jouer et s’étonna bruyamment en apercevant l’aspect insolite de la
-voiture qui trois fois par semaine partait de la Presa pour aller
-attendre le train à «Fort-Sarmiento».</p>
-
-<p>On retrouvait, dans ce petit groupe d’enfants, la diversité des races
-qui marquait toute la population du village. Les enfants des blancs se
-perdaient dans de vieux pantalons de leurs pères et leurs pieds
-dansaient dans des chaussures trop larges. Les petits indigènes ne
-portaient qu’une courte chemise ou s’en allaient, laissant à l’air leur
-panse rebondie où, sur la peau couleur chocolat, on voyait saillir le
-large bouton de leur ombilic.</p>
-
-<p>Les voyageurs que tous ces enfants voyaient descendre à la Presa
-n’avaient ordinairement d’autre bagage que le sac de grosse toile où ils
-serraient leurs hardes; aussi restaient-ils stupéfaits devant la
-quantité de malles et de valises qui, ce jour-là, surchargeaient la
-voiture, vieille diligence tirée par quatre chevaux étiques souillés de
-boue.<span class="pagenum"><a name="page_98" id="page_98">{98}</a></span></p>
-
-<p>Une grande partie des bagages s’entassait sur le toit du véhicule qui,
-dans sa course grinçante, parmi les profondes ornières creusées dans la
-poussière du chemin, s’inclinait avec un balancement comique et
-inquiétant, comme s’il eût toujours été sur le point de verser.</p>
-
-<p>A la porte du cabaret les désœuvrés s’assemblèrent pour admirer. La
-voiture s’arrêta devant la maison de bois habitée par Watson et celui-ci
-sortit, entouré de ses domestiques.</p>
-
-<p>Hommes et femmes accoururent et s’exclamèrent, en voyant descendre
-l’ingénieur Robledo. On s’avançait, on lui serrait la main avec cette
-camaraderie confiante que crée la vie au désert. Puis tous semblèrent
-oublier l’Espagnol pour contempler curieusement les inconnus
-qu’apportait la diligence.</p>
-
-<p>Le marquis de Torrebianca, descendu le premier, offrit la main à sa
-femme. La marquise portait un riche manteau de voyage dont l’originalité
-n’était pas de mise en ce lieu; elle paraissait maussade avec le masque
-dur de ses mauvais jours. Elle regardait, de côté et d’autre, étonnée
-puis déçue; malgré l’ample voile qui protégeait son visage, la poussière
-rougeâtre du chemin avait couvert ses traits et sa chevelure; ses yeux
-exprimaient un désespoir immense et tout en elle semblait crier: «Où
-suis-je venue me perdre!»</p>
-
-<p>&mdash;Nous arrivons, dit joyeusement Robledo. Deux jours et deux nuits de
-chemin de fer pour venir de Buenos-Ayres et quelques heures en voiture à
-travers les tourbillons de poussière, c’est peu de chose! Le bout du
-monde est encore loin!</p>
-
-<p>Quelques-uns des hommes qui avaient serré la main à Robledo se mirent
-spontanément à décharger les valises amoncelées sur le toit et à
-l’intérieur de la diligence.<span class="pagenum"><a name="page_99" id="page_99">{99}</a></span></p>
-
-<p>Une femme de chambre de la marquise avait envoyé de Paris à Barcelone
-ces colis, tout ce que les Torrebianca avaient pu sauver après leur
-grand naufrage.</p>
-
-<p>Autour d’Hélène se formait un cercle d’enfants et de pauvres femmes,
-métisses pour la plupart; tous contemplaient avec admiration cet être
-tombé sans doute d’une autre planète sur la terre. Des fillettes
-touchaient furtivement ses habits pour juger la finesse de l’étoffe.</p>
-
-<p>Les principaux personnages de l’agglomération arrivaient aussi;
-l’Espagnol présenta ses amis Canterac, Pirovani et Moreno. Watson,
-voyant que les hommes portaient les bagages dans sa baraque, s’approcha
-vivement de Robledo.</p>
-
-<p>&mdash;Mais... cette dame si élégante va habiter avec nous?</p>
-
-<p>&mdash;Cette dame, répondit l’Espagnol, est la femme d’un ami qui vient
-partager notre sort. Nous n’allons certes pas construire un palais pour
-elle.</p>
-
-<p>La nouvelle venue ne put cacher son découragement quand elle eut
-traversé les différentes pièces de la maison des deux ingénieurs, sa
-maison désormais. Des cloisons en bois, quelques meubles grossiers
-encombrés de selles, d’appareils de topographie, de sacs à vivres. Tout
-était en désordre et sale dans cette demeure où vivaient deux hommes que
-leur travail appelait au dehors à toute heure.</p>
-
-<p>Torrebianca souriait, humble et poli, en écoutant les explications de
-son ami: «Tout était très bien et il était très reconnaissant.»</p>
-
-<p>&mdash;Voici les serviteurs, dit Robledo.</p>
-
-<p>Il montra une vieille métisse fort grosse, la principale servante, puis
-deux jeunes métis aux pieds nus qui faisaient les courses et un Espagnol
-taciturne qui soignait les chevaux. Tous ces gens, ordinairement
-farouches, admiraient la belle dame<span class="pagenum"><a name="page_100" id="page_100">{100}</a></span> avec d’interminables sourires;
-Hélène finit par rire aussi, nerveusement, en pensant aux domestiques
-qu’elle avait laissés à Paris.</p>
-
-<p>Après le repas, Robledo, qui voulait être informé de la marche des
-travaux, emmena son associé et se fit montrer les plans et les papiers
-divers concernant l’entreprise.</p>
-
-<p>&mdash;Avant six mois, dit Watson, nous pourrons irriguer nos terres,
-Canterac l’affirme, et cette plaine stérile disparaîtra.</p>
-
-<p>Robledo laissa voir sa joie.</p>
-
-<p>&mdash;Un véritable paradis surgira, grâce à notre travail, de ces terres où
-ne poussent maintenant que des broussailles. Des milliers d’êtres
-viendront chercher ici une existence plus heureuse que celle qu’ils
-mènent dans l’ancien monde. Quant à nous, mon cher Ricardo, nous serons
-immensément riches tout en faisant le bien. Oui, la vie est ainsi! Pour
-qu’un progrès se réalise, il faut d’abord qu’un homme, égoïstement,
-s’enrichisse par lui.</p>
-
-<p>Tous deux se turent, le regard vague; leur imagination leur montrait
-l’aspect futur des terres stériles après quelques années d’irrigation.
-Ils virent des champs éternellement verts, des canaux pleins de murmures
-où l’eau semblait rire, des chemins bordés de grands arbres, de petites
-maisons blanches... Watson pensait aux vergers de Californie, et Robledo
-à la <i>huerta</i><a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a> de Valence.</p>
-
-<p>Le premier, l’Américain revint à la réalité; sans parler, il montra la
-pièce voisine où s’étaient installés les voyageurs.</p>
-
-<p>Torrebianca sommeillait dans un fauteuil de toile. Sa femme, assise dans
-un autre fauteuil, le front dans les mains, gardait une attitude
-tragique. Tou<span class="pagenum"><a name="page_101" id="page_101">{101}</a></span>jours elle se posait désespérément la même question: «Où
-suis-je venue me perdre!».</p>
-
-<p>A Buenos-Ayres, son exil lui avait semblé supportable. C’était une
-grande ville à l’européenne; il y fallait rechercher longuement les
-derniers vestiges de la vie coloniale, pour se convaincre qu’on était en
-Amérique. Elle s’étonnait seulement d’être descendue dans un hôtel
-modeste, de n’avoir pas d’automobile à sa porte; mais aucune secousse
-n’avait troublé son existence. Tandis que ce voyage par les plaines
-interminables où le train file des heures et des heures sans rencontrer
-ni un être vivant, ni une maison, où le vide semble régner en maître à
-la surface du monde; l’arrivée enfin dans ce pays perdu où les roues des
-voitures et les pieds des voyageurs soulèvent des nuages de poussière,
-où la terre qui flotte dans l’air obstrue les poumons, où tous les gens
-ont des airs d’abandonnés et vous traitent cependant en camarades, comme
-si à force de vivre loin des autres agglomérations humaines ils avaient
-fini par se croire vos égaux!</p>
-
-<p>Hélas! «où était-elle venue se perdre»!</p>
-
-<p>Robledo devinant la pensée de Watson répondit à son interrogation
-muette.</p>
-
-<p>&mdash;Mon ami travaillera avec nous comme ingénieur; ne vous inquiétez pas
-de lui. Il aura une part dans nos affaires, mais je la prendrai sur ce
-qui me revient.</p>
-
-<p>Le jeune homme écouta le prudent récit que Robledo lui fit des malheurs
-des Torrebianca, puis il se borna à dire:</p>
-
-<p>&mdash;Puisque votre ami vient travailler avec nous, j’exige que sa part soit
-prise sur ce qui nous revient à nous deux. Il me paraît être un
-excellent homme et je suis prêt à l’aider. Sa femme aussi me fait pitié.</p>
-
-<p>Robledo, reconnaissant, serra la main du géné<span class="pagenum"><a name="page_102" id="page_102">{102}</a></span>reux Watson, et il ne
-parlèrent plus de cette question.</p>
-
-<p>Le lendemain matin, Hélène, qui savait assez bien s’adapter aux
-vicissitudes de l’existence, fit preuve d’activité et d’initiative.</p>
-
-<p>Quelques semaines auparavant, elle cherchait à briller dans les salons;
-elle voulait maintenant faire admirer à ces hommes ses talents
-domestiques. Vêtue d’un costume tailleur, qu’elle avait cessé de porter
-à Paris et qui était ici un modèle d’élégance, elle entreprit, les mains
-gantées, d’introduire dans la maison l’ordre et la propreté; elle
-commandait la grosse métisse et ses deux acolytes; mais lorsqu’elle
-essayait de prêcher d’exemple, sa maladresse devenait évidente. Parfois
-elle hésitait, ne savait plus diriger l’exécution de ses ordres et la
-métisse devait intervenir pour la tirer d’affaire.</p>
-
-<p>La grande lampe qui servait à cuire les aliments utilisait la même
-essence que les moteurs des perforatrices. Hélène, encouragée par la
-facilité d’emploi de ce fourneau, voulut s’essayer aux travaux
-culinaires; elle dut bientôt reconnaître la supériorité de la servante à
-la peau cuivrée et prit enfin le parti de rire la première de son
-inaptitude aux travaux domestiques.</p>
-
-<p>Pour faire quelque chose, elle quitta ses gants et commença de laver la
-vaisselle; elle les remit aussitôt, de peur que la fraîcheur de l’eau
-n’abîmât ses doigts fins et ses ongles brillants; aussi bien, lorsque le
-dégoût de sa nouvelle existence la jetait dans le désespoir, sa seule
-consolation était de contempler mélancoliquement ses mains.</p>
-
-<p>Torrebianca, vêtu d’un costume de travail, entreprit avec Watson et
-Robledo la visite des canaux, se mit au courant des travaux tout en
-causant familièrement avec les ouvriers et observa le fonctionnement des
-machines perforatrices.<span class="pagenum"><a name="page_103" id="page_103">{103}</a></span></p>
-
-<p>En peu de temps, il fut souillé de poussière de la tête aux pieds; il
-ressentait une démangeaison douloureuse dans ses mains qui commençaient
-à s’endurcir, mais il connut aussi la joyeuse confiance de l’homme qui a
-trouvé enfin la certitude de gagner sa vie.</p>
-
-<p>C’est à la nuit tombée que tous les jours les trois ingénieurs
-regagnaient leur demeure où la table était déjà mise. Dans les premiers
-temps, Hélène se plaignit de la grossièreté des assiettes et des
-couverts. La métisse acheta, sur son ordre, au magasin du <i>Gallego</i>, de
-menus objets bon marché, fabriqués à Buenos-Ayres.</p>
-
-<p>Quelques plantes maigrement fleuries que les deux pages cuivrés
-cueillirent au bord du fleuve, donnèrent à la table un aspect plus
-riant. On commençait à sentir dans la maison la présence d’une femme
-élégante et belle.</p>
-
-<p>Un soir, au moment où la cuisinière apportait le premier plat, Hélène
-laissa glisser de ses épaules une sortie de théâtre un peu usée qui lui
-servait de robe de chambre et apparut, décolletée, dans une toilette de
-cérémonie légèrement fanée, mais encore fort brillante, vestige de sa
-splendeur passée.</p>
-
-<p>Watson la regarda avec stupéfaction; derrière elle, Robledo porta un
-doigt à son front, pour indiquer qu’il la croyait un peu folle.</p>
-
-<p>Le marquis resta impassible, comme si aucun des actes de sa femme ne
-pouvait plus l’étonner.</p>
-
-<p>&mdash;J’ai toujours dîné en décolleté, dit Hélène, et je ne vois pas
-pourquoi je changerais ici mes habitudes. Ce serait pour moi un vrai
-supplice.</p>
-
-<p>Après le repas on causait longuement, on écoutait surtout Robledo;
-l’Espagnol parlait volontiers des hommes intéressants qu’il avait vu
-défiler dans cette «terre de tous». Beaucoup avaient parcouru<span class="pagenum"><a name="page_104" id="page_104">{104}</a></span> le monde
-entier avant d’arriver en Patagonie; d’autres venaient à peine de
-quitter l’Europe pour tenter l’aventure et se bâtir une existence
-nouvelle.</p>
-
-<p>En débarquant à Buenos-Ayres, ils trouvaient devant eux les mêmes
-obstacles qu’ils avaient voulu fuir en abandonnant leur pays; la grande
-cité était déjà trop vieille pour eux et les pauvres y grouillaient dans
-les taudis des <i>conventillos</i><a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a>; on n’y gagnait pas mieux sa vie qu’en
-Europe et parfois même on trouvait plus difficilement du travail que
-dans l’ancien continent, car de toutes parts les gens de même profession
-affluaient à la fois...</p>
-
-<p>Alors ils se dispersaient et gagnaient les régions les plus lointaines
-de la République, ils envahissaient les territoires encore déserts où de
-grands travaux préparait les immigrations futures.</p>
-
-<p>&mdash;Quelles curieuses gens j’ai vu passer par ici en ces quelques années!
-disait Robledo. Je fus intéressé un jour par un travailleur qui avait le
-nez rouge des alcooliques, mais dont la personne avait conservé un je ne
-sais quoi qui laissait supposer un passé intéressant. C’était une ruine
-humaine; mais semblable aux palais détruits dont un fragment de statue,
-un chapiteau découvert dans les décombres permettent d’imaginer
-l’histoire, cet homme, qui volait ses camarades et roulait parfois ivre
-mort sur le sol, conservait toujours dans sa déchéance des gestes et des
-expressions qui laissaient deviner son origine. Un jour, je le vis
-s’amuser à peigner un de nos contremaîtres et à lui relever les
-moustaches en pointe à la manière du kaiser Guillaume. Je lui fis boire
-tout ce qu’il voulut; c’est le plus sûr moyen de faire parler ces
-gens-là; il parla en effet. Cet ivrogne prématurément vieilli<span class="pagenum"><a name="page_105" id="page_105">{105}</a></span> était un
-baron de Berlin, ancien capitaine de la garde impériale, qui avait perdu
-au jeu d’importantes sommes à lui confiées par des supérieurs. Au lieu
-de se tuer comme l’exigeait sa famille, il partit pour l’Amérique et il
-tomba de plus en plus bas. Il devint général, mais il finit ouvrier
-ivrogne et paresseux.</p>
-
-<p>Voyant que ce personnage intéressait Hélène, Robledo continua
-modestement:</p>
-
-<p>&mdash;Il fut général pendant une des révolutions du Vénézuela. J’ai été moi
-aussi général dans une autre république; j’ai même été pendant vingt
-jours ministre de la guerre; mais on m’a mis à la porte. On me trouvait
-trop «scientifique» et je ne savais pas manier le <i>machete</i><a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a> aussi
-bien que mes subalternes.</p>
-
-<p>Ensuite, il parla d’un autre ivrogne silencieux et triste qui était venu
-mourir à la Presa et dont on voyait la tombe au bord du fleuve. Robledo
-avait trouvé des papiers intéressants au fond du sac de ce pouilleux
-vagabond.</p>
-
-<p>Dans sa jeunesse il avait été un des grands architectes de Vienne. Il
-avait trouvé aussi une ancienne photographie représentant une dame à la
-coiffure romantique; elle était parée de longs pendants d’oreille et
-ressemblait à l’impératrice d’Autriche qui fut assassinée. C’était sa
-femme, morte à Khartoum, massacrée par les hordes fanatiques du Madhi,
-pendant que son mari marchait sous les ordres du général Gordon. Une
-autre photographie représentait un bel officier autrichien en redingote
-blanche très serrée à la taille; c’était le fils de ce mendiant.</p>
-
-<p>&mdash;Il serait inutile&mdash;continua Robledo&mdash;de<span class="pagenum"><a name="page_106" id="page_106">{106}</a></span> vouloir relever ces
-vagabonds. On les nettoie, on leur offre une vie meilleure, on les
-sermonne pour les empêcher de boire et leur permettre de recouvrer leurs
-facultés d’hommes intelligents. Les voilà dans le droit chemin; on les
-croit heureux; puis, un beau matin, on les voit arriver le sac au dos:
-«Je m’en vais, patron, réglez-moi». N’essayez pas de les questionner.
-Ils sont contents, ils ne se plaignent pas, mais ils s’en vont. A peine
-ont-ils retrouvé le calme, le démon qui les entraîne par le monde les
-ressaisit. Ils savent que là-bas, derrière l’horizon, se dressent les
-Andes, que derrière les Andes, s’étendent le Chili, le Pacifique immense
-semé d’îles et plus loin encore les pays enchanteurs du continent
-asiatique... leur manie de mouvement se réveille et les travaille:</p>
-
-<p>«Allons voir par là-bas.» Ils jettent leur sac sur leur dos, et marchent
-vers la misère et la faim, pour s’en aller mourir dans un hôpital ou
-dans la solitude d’un désert... S’ils ne meurent pas, s’ils ont pu
-continuer à poursuivre l’illusion qui fuit en voltigeant devant eux, on
-les voit revenir par ici; mais c’est après avoir fait le tour de la
-terre.</p>
-
-<p>Quelquefois les deux ingénieurs parlaient de leur propre existence.
-Watson avait peu de choses à dire. Elevé en Californie, il avait débuté
-comme ingénieur dans les mines d’argent du Mexique; il y avait appris
-l’espagnol, puis il était passé aux mines du Pérou. Enfin, il était venu
-à Buenos-Ayres, y avait connu Robledo et s’était associé avec lui pour
-entreprendre les travaux du Rio Negro.</p>
-
-<p>L’Espagnol ne rappelait pas volontiers la période de sa vie qui avait
-précédé son arrivée en Argentine. Le besoin d’agir l’avait poussé à
-prendre part à des révolutions pour lesquelles il n’avait que mépris. Il
-avait entrepris des affaires prodigieuses; les gouvernements et ses
-compagnons l’avaient trompé et<span class="pagenum"><a name="page_107" id="page_107">{107}</a></span> volé; de durs retours de fortune
-l’avaient précipité de l’opulence la plus folle dans la misère des
-vagabonds. Mais il évitait de raconter ses aventures dans d’autres pays;
-il ne parlait que de sa vie en Patagonie.</p>
-
-<p>Il ne pouvait oublier les tortures que la soif lui avait fait endurer
-sur le plateau qui s’étend de la coupure du Rio Negro au détroit de
-Magellan. C’était au moment où, cessant de servir le gouvernement
-argentin, il était devenu ingénieur privé et s’était lancé dans ces
-déserts inexplorés, cherchant fortune.</p>
-
-<p>Pour éviter des frais, il avait entrepris la traversée du désert avec un
-seul <i>péon</i> indigène et un peloton de six chevaux du pays qui tour à
-tour devaient porter les deux voyageurs. C’était des animaux résistants
-capables de se nourrir avec ce qu’ils trouvaient sur leur chemin.</p>
-
-<p>Pour se guider, Robledo avait un plan, établi par d’autres explorateurs,
-où étaient portés les trous d’eau, seuls points où les voyageurs
-pouvaient faire halte.</p>
-
-<p>Pendant les années précédentes, une grande sécheresse avait sévi. Ils
-arrivèrent à un puits et le trouvèrent plein d’eau salée. Il était
-habitué à l’eau saumâtre que, par un optimisme exagéré, les voyageurs du
-désert appellent eau potable; mais son estomac et celui du métis son
-compagnon, refusèrent d’admettre celle de ce puits-là. Ils continuèrent
-à marcher avec l’espoir d’être plus heureux au prochain trou d’eau.
-Cette fois, le puits ne contenait pas d’eau salée, il était complètement
-à sec... Ils avaient dû continuer leur marche en avant, à travers la
-plaine immense et monotone, en se guidant à la boussole; assoiffés comme
-des naufragés, ils marchaient haletants, et dans leurs yeux exorbités
-passaient des lueurs de folie.<span class="pagenum"><a name="page_108" id="page_108">{108}</a></span></p>
-
-<p>Par respect pour Hélène, Robledo ne faisait qu’une allusion voilée aux
-moyens que le métis et lui avaient dû employer pour ne pas périr; ils
-avaient bu leur urine et celle de leurs chevaux.</p>
-
-<p>&mdash;Une idée fixe me tourmentait. J’essayais de me rappeler toutes les
-fois où j’avais refusé une invitation à boire; je pensais à tous ces
-liquides: bière, eau gazeuse, boissons glacées, que j’avais méprisées.
-Je me rappelais aussi comment dans toutes les fêtes auxquelles j’avais
-assisté, j’étais passé indifférent devant les grandes tables chargées de
-carafons et de bouteilles... Et l’esprit troublé par la fièvre, je me
-disais tout en marchant: «Si tu avais accepté alors tous les bocks de
-bière, toutes les eaux gazeuses, toutes les boissons glacées qu’on t’a
-offerts et que tu as dédaignés, tu aurais maintenant dans le corps une
-importante réserve de liquide qui te permettrait de supporter plus
-facilement la soif». Cet absurde calcul me torturait comme un remords et
-j’avais envie de me souffleter pour me punir de ma sottise.</p>
-
-<p>Robledo racontait enfin comment, alors que les chevaux ne pouvaient plus
-avancer, ils avaient trouvé un puits d’eau saumâtre qui leur parut le
-plus délicieux liquide qu’ils eussent jamais bu... Arrivé au terme du
-voyage, il ne trouva rien. Les renseignements qui lui avaient fait
-espérer une affaire avantageuse étaient faux. C’est ainsi qu’il fallait
-lutter pour la fortune en Amérique, à une époque où, arrivant avec un
-demi-siècle de retard, on trouvait déjà occupées toutes les terres
-riches et facilement exploitables; il ne restait plus que des terrains
-lointains et ingrats où souvent la ruine et la mort guettaient le colon.</p>
-
-<p>&mdash;Et cependant&mdash;continuait-il&mdash;les hommes ne cesseront pas d’accourir
-vers ce coin du monde. C’est là que pour eux réside l’espérance sans
-quoi<span class="pagenum"><a name="page_109" id="page_109">{109}</a></span> l’existence est un fardeau trop lourd... Tenez, passons en revue
-nos origines respectives: vous êtes Russe, Federico Italien, Watson
-Américain du Nord, moi Espagnol. D’où procèdent les gens qui nous
-arrivent tous les jours? Chacun d’une nation distincte. Je vous le dis,
-cette terre est la «terre de tous».</p>
-
-<p>La maison des deux ingénieurs recevait chaque jour, après le dîner, la
-visite des plus importants personnages de l’agglomération. Canterac se
-présentait le premier, dans ses vêtements de coupe militaire: il
-apportait cependant plus de soins à sa mise depuis l’arrivée des
-Torrebianca. Moreno arrivait ensuite. Il se troublait toujours en
-saluant Hélène; sa langue s’embarrassait; il n’émettait, au lieu de
-paroles, que de vagues balbutiements. Pirovani venait enfin; il avait un
-costume neuf tous les deux jours et ne manquait pas d’apporter quelque
-présent pour la maîtresse de maison.</p>
-
-<p>Canterac, riant sous cape, affirmait que l’Italien pour apparaître plus
-éblouissant, avait longuement poli ses bagues, sa chaîne de montre et
-même ses boutons de manchettes avant de sortir du bungalow.</p>
-
-<p>Un soir, Pirovani se présenta vêtu d’un costume criard qu’il venait de
-recevoir de Bahia Blanca, et tenant à la main un bouquet d’énormes
-roses.</p>
-
-<p>&mdash;Ces fleurs m’ont été apportées aujourd’hui de Buenos-Ayres, madame la
-marquise, et je m’empresse de vous les offrir.</p>
-
-<p>Canterac lança à l’Italien un regard hostile et dit tout bas à Robledo:</p>
-
-<p>&mdash;Il ment; Moreno, qui sait tout, m’a affirmé qu’il les avait commandées
-par télégramme. Il a fait galoper ce soir un homme jusqu’à la station
-pour les avoir à temps.</p>
-
-<p>La métisse, aidée des jeunes garçons, levait la table<span class="pagenum"><a name="page_110" id="page_110">{110}</a></span> et, par la seule
-présence d’Hélène, la salle aux cloisons de bois, prenait un air de
-fête. Les trois visiteurs, en s’adressant à elle, répétaient avec une
-sorte d’extase, le mot «marquise» comme s’ils tiraient vanité de
-fréquenter une dame de si haute lignée.</p>
-
-<p>Hélène avouait une certaine préférence pour Canterac. Ils avaient tous
-deux vécu à Paris, dans des mondes distincts, mais assez rapprochés. Ils
-ne s’étaient jamais rencontrés, mais ils avaient fini par se trouver des
-amis communs.</p>
-
-<p>Pendant leur conversation, Moreno fumait avec résignation en échangeant
-quelques mots avec Watson, et Pirovani causait avec Robledo et
-Torrebianca. L’Italien ne prêtait pas grande attention à ses propres
-paroles et ses yeux inquiets ne cessaient d’espionner «madame la
-marquise» et son interlocuteur.</p>
-
-<p>Après l’arrivée de Pirovani et de ses roses, la réunion changea
-complètement de caractère.</p>
-
-<p>Le lendemain soir, les quatres convives étaient assis à table, plus
-silencieux que de coutume. Hélène avait passé pour dîner une de ses
-robes les plus sensationnelles, une robe qui eût paru audacieuse, même à
-Paris. Les trois ingénieurs avaient encore leurs vêtements de travail et
-paraissaient très fatigués du labeur de la journée. Robledo bâilla à
-plusieurs reprises: il avait peine à se maintenir éveillé. Le marquis
-s’était endormi sur sa chaise, et sa tête dodelinait régulièrement.
-Hélène regardait fixement Ricardo, comme si, jusqu’à ce moment, elle ne
-l’eût jamais bien vu; lui, évitait son regard.</p>
-
-<p>Pirovani entra, portant un gros paquet; il avait revêtu un nouveau
-costume dont l’étoffe à petits carreaux de couleurs diverses ressemblait
-à la peau d’un reptile.</p>
-
-<p>&mdash;Madame la marquise, un de mes amis de<span class="pagenum"><a name="page_111" id="page_111">{111}</a></span> Buenos-Ayres m’a fait parvenir
-ces caramels. Permettez-moi de vous les offrir. Vous trouverez aussi
-dans ce paquet des cigarettes égyptiennes...</p>
-
-<p>Hélène eut un sourire en voyant le nouveau costume de l’entrepreneur et
-le remercia, en minaudant, de son présent.</p>
-
-<p>Un moment après, Moreno se présenta chaussé de souliers vernis, habillé
-d’une jaquette aux pans très longs et coiffé d’un chapeau melon, comme
-s’il fût allé rendre visite au ministre à Buenos-Ayres.</p>
-
-<p>Robledo, qui n’avait plus sommeil, exprima ironiquement son admiration.</p>
-
-<p>&mdash;Quelle élégance!</p>
-
-<p>&mdash;J’ai eu peur que les mites mangent ma jaquette dans ma malle, j’ai
-voulu lui faire prendre un peu l’air.</p>
-
-<p>Puis il s’approcha timidement d’Hélène&mdash;«Bonsoir madame la marquise!» Et
-il lui baisa la main, en imitant le maintien des élégants personnages
-qu’il avait admirés au théâtre ou dans les livres.</p>
-
-<p>Il ne quitta plus d’un pas la maîtresse de maison et engagea avec elle
-une conversation en a parté qui sembla provoquer l’indignation de
-Pirovani. Celui-ci finit par quitter sa chaise; il sentait le besoin de
-protester contre cet accaparement excessif.</p>
-
-<p>&mdash;Avez-vous vu, dit-il à Robledo, comment est fagoté ce crève-la-faim!</p>
-
-<p>Mais cette soirée réservait d’autres surprises. La plus extraordinaire
-manquait encore.</p>
-
-<p>La porte s’ouvrit pour livrer passage à Canterac; pour que chacun pût
-l’admirer, le Français resta quelques instants immobile sur le seuil.</p>
-
-<p>Il était en smoking, avec un plastron rigide et luisant et il avait
-donné à son pas un certain laisser-aller aristocratique, comme s’il fût
-entré dans<span class="pagenum"><a name="page_112" id="page_112">{112}</a></span> un salon parisien. Il salua les hommes d’un signe de tête
-cérémonieux et protecteur, puis il baisa la main d’Hélène.</p>
-
-<p>&mdash;Moi aussi, marquise, j’éprouve le besoin de m’habiller, le soir, comme
-autrefois.</p>
-
-<p>La Torrebianca, heureuse, accepta l’hommage, tourna le dos à Moreno et
-fit asseoir près d’elle le nouveau venu. Pendant la soirée elle causa de
-préférence avec le Français, tandis que Pirovani, visiblement furieux,
-restait dans un coin, anéanti par l’élégance de Canterac.</p>
-
-<p>Quatre jours passèrent sans que l’entrepreneur reparût. Moreno s’étonna
-de cette absence et dès le premier jour, il alla se renseigner au
-domicile de l’Italien. Le soir il dit à Robledo:</p>
-
-<p>&mdash;Il a pris le train pour Bahia-Blanca, sans avertir personne. Il doit
-avoir en vue quelque grosse affaire.</p>
-
-<p>Les réunions continuèrent sans incident nouveau. Le Français, toujours
-en smoking, était l’interlocuteur préféré d’Hélène. Moreno, chaque soir,
-mettait sa jaquette, mais n’arrivait qu’à causer avec Torrebianca. Un
-soir, enfin, le marquis lui même sortit de sa chambre en smoking et
-comme Robledo s’étonnait du geste, il montra sa femme pour s’excuser.</p>
-
-<p>Le cinquième soir, Moreno, en entrant, annonça vite:</p>
-
-<p>&mdash;Grande nouvelle! Pirovani est revenu à la nuit tombante. Il va
-certainement arriver d’un moment à l’autre.</p>
-
-<p>Tous attendirent son apparition comme l’événement de cette veillée.</p>
-
-<p>Il ouvrit la porte et resta quelques instants immobile sur le
-seuil,&mdash;comme avait fait l’autre&mdash;pour se rendre compte de l’effet
-produit par son entrée.<span class="pagenum"><a name="page_113" id="page_113">{113}</a></span> Il était en habit; mais c’était un habit
-extraordinaire, éblouissant, où, sur la soie des revers zigzaguaient des
-moirures larges comme les veines du bois; son gilet blanc était
-richement brodé; à la boutonnière, il arborait un gardénia. Sur son
-plastron, où luisait une perle énorme, tranchait le large ruban noir
-d’un inutile monocle.</p>
-
-<p>Il avait l’allure solennelle et magnifique d’un directeur de cirque ou
-d’un prestidigitateur célèbre et il affectait une impassible gravité,
-pour dissimuler son émotion. Il salua les hommes avec un air de fierté
-virile, et, s’inclinant devant «madame la marquise», lui baisa la main.</p>
-
-<p>Un étonnement ironique brilla dans les yeux d’Hélène. Tout ce qui venait
-de Pirovani la faisait sourire. Cependant, flattée qu’il se fût ainsi
-transformé pour lui plaire, elle accueillit l’entrepreneur avec de
-grandes démonstrations d’amitié et le fit asseoir près d’elle.</p>
-
-<p>Canterac se tint à l’écart, offensé de cette préférence inaccoutumée;
-Moreno paraissait scandalisé et disait à Robledo en montrant le frac de
-Pirovani:</p>
-
-<p>&mdash;Voilà donc le grave objet de son mystérieux voyage!</p>
-
-<p>L’Espagnol s’éloigna de lui et s’approcha de Watson qui, encore tout
-étourdi après l’entrée théâtrale de l’Italien, le considérait en se
-retenant de rire.</p>
-
-<p>&mdash;Après le smoking, le frac, murmura Robledo. Le carnaval envahit notre
-désert et cette femme va tous nous rendre fous.</p>
-
-<p>Il regarda le costume de l’Américain qui ressemblait au sien: un costume
-pratique, fait pour travailler à l’air libre, et sans mot dire, il
-considéra l’aspect que présentaient les autres.</p>
-
-<p>Puis il pensa:</p>
-
-<p>«Quelle perturbation, lorsqu’une femme comme<span class="pagenum"><a name="page_114" id="page_114">{114}</a></span> celle-là tombe au milieu
-d’hommes qui vivent seuls et qui travaillent! Et nous verrons peut-être
-des choses plus graves! Qui sait si nous ne finirons pas par nous
-entre-tuer sous ses yeux... Qui sait si cette Hélène ne sera pas
-semblable à l’Hélène de Troie?»<span class="pagenum"><a name="page_115" id="page_115">{115}</a></span></p>
-
-<h2><a name="VII" id="VII"></a>VII</h2>
-
-<p>&mdash;Un peu plus de <i>maté</i>, commissaire?</p>
-
-<p>Don Carlos Rojas était assis devant une table avec Don Roque, le
-commissaire de police de l’endroit, dans la grande salle de son
-<i>estancia</i>. Une petite métisse qui attendait des ordres, debout à côté
-d’eux, les regardait de ses yeux bridés.</p>
-
-<p>Chacun tenait dans la main droite la petite calebasse où l’on sert le
-<i>maté</i> et ils aspiraient le liquide parfumé à l’aide du chalumeau
-d’argent, qu’on nomme, là-bas «<i>bombilla</i>». Dès que la métisse se
-rendait compte, au sifflement de l’air dans les chalumeaux, que les
-récipients allaient être vides, elle courait au fourneau très proche,
-apportait la <i>pava</i>, sorte de théière pleine d’eau bouillante, et
-remplissait à nouveau les calebasses où macérait l’herbe <i>maté</i>.</p>
-
-<p>Ils parlaient lentement, s’arrêtant parfois pour aspirer l’infusion.
-Rojas s’efforçait de dompter sa colère. La veille, on lui avait volé un
-jeune taureau et il accusait de ce méfait <i>Manos Duras</i>, toujours à
-l’affût du bétail d’autrui qu’il écoulait à la Presa.<span class="pagenum"><a name="page_116" id="page_116">{116}</a></span> Ce vol lui
-causait un double dommage, car s’il était éleveur il était aussi le
-fournisseur de viande du village et cette vente constituait un des
-revenus les plus sûrs de son <i>estancia</i>.</p>
-
-<p>A l’arrivée du commissaire, venu sur sa demande pour constater le vol,
-il avait compté une fois de plus ses jeunes taureaux. Certainement il en
-manquait un. Et Rojas s’échauffait en parlant à don Roque; il pestait
-contre l’audace de <i>Manos Duras</i> et criait qu’il n’y avait pas de
-justice à Rio Negro.</p>
-
-<p>&mdash;Trois fois je l’ai arrêté et fait envoyer à la capitale du territoire,
-dit le commissaire avec découragement. On le remet chaque fois en
-liberté, faute de preuves. Qu’y pouvons-nous? Personne ne veut témoigner
-contre lui.</p>
-
-<p>Comme Rojas continuait à récriminer, don Roque ajouta, pour le calmer:</p>
-
-<p>&mdash;Je vais essayer de trouver une preuve, cette fois. Je vous garantis,
-don Carlos, que je ferai l’impossible.</p>
-
-<p>Il disposait de moyens bien faibles pour faire respecter la loi et il
-s’en plaignait. La troupe qu’il commandait se composait de quatre
-policiers indolents, vêtus d’uniformes délabrés et uniquement armés de
-longs sabres de cavalerie. Les habitants du pays, mieux partagés, leur
-prêtaient leurs carabines lorsqu’ils partaient à la poursuite de quelque
-bandit. Leurs chevaux, très mal nourris, étaient les plus maigres de la
-région.</p>
-
-<p>&mdash;Nous vivons dans une nation fédérale, dit le commissaire, et seules
-les provinces autonomes ont une police bien organisée. Dans les
-territoires, nous dépendons, nous autres, les autorités, du gouvernement
-de Buenos-Ayres; mais nous sommes si loin qu’on nous oublie et nous ne
-pouvons compter que sur ce que nous improvisons nous-mêmes.</p>
-
-<p>En critiquant ainsi l’abandon où se trouvaient les<span class="pagenum"><a name="page_117" id="page_117">{117}</a></span> territoires, les
-deux Argentins en vinrent insensiblement à exalter, par comparaison, la
-grandeur du reste du pays.</p>
-
-<p>&mdash;On nous oublie ici, nous sommes des sauvages, continua don Roque; mais
-nous sommes en Patagonie et la civilisation n’y a pénétré que depuis
-quelques années. Par contre, don Carlos, comme le reste de notre pays a
-progressé en moins d’un demi-siècle! N’est-ce pas formidable,
-<i>pucha</i><a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a>! Et ils finirent par oublier leurs préoccupations
-immédiates, pour penser seulement à la partie de leur patrie qui avait
-fait de vertigineux progrès. Ils entreprirent l’éloge de la région où
-ils vivaient. Don Roque était un patriote optimiste, enthousiaste, mais
-soupçonneux; il flairait des ennemis partout.</p>
-
-<p>&mdash;Notre Patagonie maintenant déserte, vous verrez comme elle se fera
-belle dans quelques années, quand l’eau fécondera sa terre. C’est un
-bonheur pour nous que les Européens l’aient trouvée affreuse, sans quoi,
-ils nous l’auraient déjà volée.</p>
-
-<p>Il répétait à Rojas ce qu’il avait lu, çà et là, dans des journaux et
-des livres.</p>
-
-<p>&mdash;Il y a de cela longtemps, un <i>gringo</i> notoire qu’on appelait Carlos
-Darwin, le même qui a découvert que nous descendons tous du singe, est
-venu faire un tour dans ces parages. Il était jeune alors et il avait
-débarqué à Bahia Blanca d’une frégate de guerre anglaise qui faisait le
-tour du monde. Il voulait étudier les plantes et les animaux du pays; il
-n’eut pas grand travail car il n’y avait abondance ni des uns ni des
-autres. Aussi, il paraît qu’il s’en retourna désespéré et donna à ce
-pays le nom de «Terre de la désolation». Il nous a rendu là un fameux
-service, le <i>gringo</i>! S’il avait pu se douter de ce que deviendrait
-notre terre avec l’irrigation,<span class="pagenum"><a name="page_118" id="page_118">{118}</a></span> les Anglais nous l’auraient volée comme
-ils nous ont volé les îles Malvinas, celles qu’ils appellent îles
-Falkland.</p>
-
-<p>Rojas aussi évoquait le passé et déplorait l’aveuglement de ses parents
-et de ses grands-parents. Ils avaient eu le tort d’être riches à une
-époque où les plus grandes fortunes de l’Argentine n’étaient pas encore
-édifiées.</p>
-
-<p>C’était vers 1870, au moment où le gouvernement argentin, las de
-supporter les brigandages des indigènes sauvages et pillards qui
-venaient presque jusqu’aux portes de la capitale, avait achevé l’œuvre
-des vieux conquérants espagnols en lançant dans le désert une expédition
-militaire qui s’empara de vingt mille lieues de terres presque
-entièrement labourables.</p>
-
-<p>&mdash;Le gouvernement vendait une lieue pour 500 <i>pesos</i><a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a> et le <i>peso</i>
-d’alors ne valait que quelques <i>centavos</i><a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a>. De plus, il accordait
-plusieurs années de crédit et même faisait paraître au <i>Journal
-officiel</i> le nom de l’acheteur, en proclamant qu’il avait bien mérité de
-la patrie. Les soldats qui prirent part à l’expédition reçurent aussi,
-comme récompense, des lieues de terrain; la plupart cédèrent leurs
-titres de propriété aux cabaretiers en échange de genièvre ou de vivres.
-Ce sont ces terres qui maintenant fournissent de blé et de viande la
-moitié du monde et qui ont vu surgir de leur sein tant de villes et de
-villages. La lieue de terrain, qui valait quelques centavos, vaut
-maintenant des millions.</p>
-
-<p>&mdash;Beaucoup d’entre ceux qui possèdent ces terres n’ont pas eu d’autre
-mérite que de les garder sans les cultiver et de refuser de les vendre,
-en attendant que l’immigration européenne vînt augmenter<span class="pagenum"><a name="page_119" id="page_119">{119}</a></span> leur valeur.
-Mes ancêtres étaient déjà de vieux riches à cette époque et ils
-possédaient une grande <i>estancia</i>; ils ne voulurent pas acheter de cette
-terre nouvelle. Quelle faute!</p>
-
-<p>Rojas oubliait qu’il avait lui-même follement dilapidé la plus grosse
-partie de son patrimoine; il pensait seulement à l’énorme fortune que
-ses ancêtres auraient amassée si, comme tant d’autres, ils avaient su
-profiter de l’épanouissement rapide du pays.</p>
-
-<p>Quelqu’un interrompit à ce moment la conversation des deux Argentins.
-Celinda entra dans la pièce en costume d’amazone, embrassa son père et
-salua don Roque. L’<i>estanciero</i> sortit un instant pour aller chercher
-une boîte de cigares et le commissaire dit en regardant avec malice la
-jupe de la jeune fille:</p>
-
-<p>&mdash;Dites-moi, on vous rencontre avec un autre costume dans la plaine.</p>
-
-<p>Celinda sourit et le menaça gentiment du doigt pour l’inviter à se
-taire.</p>
-
-<p>&mdash;Silence, si papa vous entendait!</p>
-
-<p>Tandis que les deux hommes allumaient leur cigare et recommençaient à
-parler de ce <i>Manos Duras</i> qu’il fallait à tout prix poursuivre, Celinda
-s’éloigna de l’<i>estancia</i> sur un cheval qui portait un harnachement de
-dame. Une demi-heure après, elle galopait au bord du fleuve; mais elle
-était en costume d’homme et montait un autre cheval. Elle aperçut un
-groupe de cavaliers qui venaient à sa rencontre et s’arrêta pour les
-reconnaître.</p>
-
-<p>L’ingénieur Canterac, pour faire sa cour, avait proposé à la marquise de
-Torrebianca une promenade près du fleuve; il voulait lui faire visiter
-les travaux qu’il dirigeait. Hélène verrait pendant cette promenade des
-centaines d’hommes lui obéir et se rendrait compte qu’il était bien le
-personnage le plus important du camp.<span class="pagenum"><a name="page_120" id="page_120">{120}</a></span></p>
-
-<p>Tous deux trottaient en tête du groupe. Derrière eux, Pirovani, médiocre
-cavalier, s’efforçait de pousser sa monture entre les deux
-interlocuteurs. Le marquis, Watson et Moreno fermaient la marche.</p>
-
-<p>Au moment où Hélène et Canterac dépassèrent Celinda, les deux femmes se
-regardèrent. La marquise sourit, disposée à engager la conversation;
-mais la jeune fille demeura sombre, les yeux durs.</p>
-
-<p>&mdash;C’est une fillette fort espiègle et joueuse, dit l’ingénieur, on
-dirait presque un garçon; mais je la crois capable de tourner la tête à
-plus d’un homme. On l’appelle souvent «la fleur du Rio Negro».</p>
-
-<p>Hélène, qu’offensait l’attitude de la fille de Rojas, la regardait
-maintenant avec hauteur.</p>
-
-<p>&mdash;C’est une fleur, peut-être, dit-elle; mais une fleur sauvage.</p>
-
-<p>Puis elle passa, escortée de ses deux admirateurs.</p>
-
-<p>Cette brève conversation avait eu lieu en français et Celinda ne put
-comprendre que quelques mots; elle devina cependant que l’autre avait
-mal parlé d’elle; elle fit une grimace méprisante et tira la langue.</p>
-
-<p>Le second groupe de cavaliers passa. Le marquis fit à la jeune fille un
-salut cérémonieux; Moreno, occupé à surveiller le groupe où se trouvait
-la marquise, ne la remarqua même pas.</p>
-
-<p>Richard Watson feignit de ne pas comprendre les signes que lui faisait
-Celinda et lui indiqua du geste qu’il était obligé de suivre les autres.
-La jeune fille, boudeuse, le laissa passer; puis, changeant d’avis, elle
-tira sur la bride, fit faire demi-tour à son cheval et suivit le groupe.</p>
-
-<p>Tout en trottant, elle saisit de la main droite le lasso qui pendait au
-pommeau de sa selle et le lança sur son ami. Elle ramena la corde
-aussitôt et Watson dut, pour ne pas tomber, s’arrêter, puis<span class="pagenum"><a name="page_121" id="page_121">{121}</a></span> reculer,
-tandis que ses deux compagnons continuaient à marcher sans remarquer
-l’incident. Richard arriva aux côtés de la jeune fille les épaules
-toujours enserrées par le lasso. Il aurait pu se détacher et poursuivre
-sa route; mais comme cette espièglerie l’irritait, il préféra parler
-sans délai à la turbulente Celinda.</p>
-
-<p>&mdash;Approchez, dit-elle souriante, en ramenant doucement la corde; comment
-avez-vous l’audace de vous montrer avec cette femme, sans ma permission?</p>
-
-<p>L’ingénieur répondit d’un ton sec:</p>
-
-<p>&mdash;Vous n’avez aucun droit sur moi, Mademoiselle Rojas, et je peux me
-montrer avec qui il me plaît.</p>
-
-<p>Celinda pâlit à cet accent inattendu; mais elle se reprit et recouvrant
-toute sa gaieté, elle dit, en imitant la voix irritée de son
-interlocuteur:</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur Watson, j’ai sur vous des droits indiscutables, car votre
-personne m’intéresse et je ne peux supporter de vous voir en mauvaise
-compagnie.</p>
-
-<p>L’Américain, vaincu par la gravité comique de la jeune fille, se mit à
-rire. Celinda l’imita.</p>
-
-<p>&mdash;Vous connaissez mon caractère, gringuito... Il ne me plaît pas qu’on
-vous voie avec cette femme. D’ailleurs elle est trop vieille pour vous.
-Jurez que vous m’obéirez; à cette condition je vous rends votre liberté.</p>
-
-<p>Watson jura solennellement, la main levée, en s’efforçant de ne pas rire
-et Celinda le délivra du lasso.</p>
-
-<p>Puis ils poussèrent leurs chevaux dans une direction opposée à celle
-qu’avaient prise Hélène et son cortège de cavaliers.</p>
-
-<p>Depuis le jour où l’ingénieur français avait con<span class="pagenum"><a name="page_122" id="page_122">{122}</a></span>duit Hélène aux
-chantiers du fleuve, en faisant étalage de son autorité sur les
-ouvriers, Pirovani humilié cherchait à prendre sa revanche. Un jour
-qu’il rêvait, accoudé à la balustrade extérieure de sa demeure, il crut
-avoir trouvé le moyen de vaincre son rival.</p>
-
-<p>Une demi-heure après, un des contremaîtres que Pirovani chargeait
-toujours des missions les plus difficiles s’arrêta devant la maison.</p>
-
-<p>C’était un Chilien intelligent et habile à se tirer des situations
-délicates. Ses compatriotes le surnommaient <i>El Fraïle</i><a name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a> parce qu’il
-avait été l’élève des dominicains de Valparaiso.</p>
-
-<p>Le <i>Fraïle</i> avait des lettres et ne dédaignait pas d’employer des mots
-recherchés dont il modifiait la prononciation selon son caprice. Sa voix
-était mielleuse, ses gestes exagérément polis. Il aimait glisser dans la
-conversation des expressions poétiques; il avait quitté son pays natal
-après avoir donné à un de ses amis deux coups de couteau mortels.</p>
-
-<p>Il se présenta, à cheval, devinant que le patron allait lui demander un
-long voyage. Il mit pied à terre et Pirovani s’approchant lui donna dans
-le dos quelques tapes amicales. Il l’appelait affectueusement tantôt
-<i>chileno</i><a name="FNanchor_19_19" id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a> tantôt <i>roto</i><a name="FNanchor_20_20" id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a>, qualificatifs ironiques qu’au Chili les
-gens du peuple s’attribuent à eux-mêmes.</p>
-
-<p>&mdash;Ecoute bien, <i>roto</i>, tu vas partir au grand galop pour la station. Le
-train pour Buenos-Ayres passe dans deux heures; il ne faut pas que tu le
-manques.</p>
-
-<p>Le <i>Fraïle</i>, ordinairement impassible et souriant,<span class="pagenum"><a name="page_123" id="page_123">{123}</a></span> ne put réprimer un
-mouvement de surprise, en apprenant qu’on l’envoyait à Buenos-Ayres.</p>
-
-<p>&mdash;Une fois là-bas, continua l’entrepreneur, tu remettras cette liste à
-don Fernando, mon représentant, que tu connais. Tu lui diras de faire
-les achats immédiatement, de te remettre les paquets et tu prendras le
-train quelques heures après. Tu as cinq jours pour aller et revenir.</p>
-
-<p>Le Chilien prit un air grave en entendant ces ordres. La mission était
-certainement d’importance et il se sentit fier qu’on eût pensé à lui
-pour l’exécuter.</p>
-
-<p>Pirovani lui remit une poignée de billets de banque destinés à couvrir
-les frais du voyage, lui dit adieu et tourna les talons, heureux comme
-l’est un général après avoir lancé l’ordre qui doit décider de la
-victoire.</p>
-
-<p>Le <i>Fraïle</i> descendit l’escalier, tout pensif, les sourcils froncés.
-«C’est sans doute une demande d’outils indispensables... Peut-être aussi
-m’envoie-t-il chercher de l’argent.»</p>
-
-<p>Pirovani était rentré chez lui; le Chilien ne se fatigua pas plus
-longtemps l’esprit à chercher une explication; il ouvrit l’enveloppe
-qu’il venait de recevoir et se mit à lire au milieu de la rue.</p>
-
-<p>Il lut d’abord quelques lignes sans comprendre:</p>
-
-<div class="blockquot"><p>Une douzaine de flacons de «Jardin enchanté».</p>
-
-<p>Une douzaine de flacons de «Nymphes et Ondines».</p>
-
-<p>Six douzaines de boîtes de savon «Clair de lune».</p></div>
-
-<p>Le contremaître poursuivit la lecture des divers feuillets du carnet. Il
-commençait à comprendre et son étonnement allait croissant. C’était pour
-cela qu’on l’envoyait à Buenos-Ayres, avec ordre de revenir sans délai!</p>
-
-<p>&mdash;<i>Padre san Francisco!</i> murmura-t-il, tout ça<span class="pagenum"><a name="page_124" id="page_124">{124}</a></span> pour une seule femme? Il
-y a de quoi servir tout le harem du Grand Turc.</p>
-
-<p>Mais comme, au fond, un voyage à Buenos-Ayres, même ainsi écourté, ne
-lui déplaisait pas, il monta joyeusement à cheval et piqua des deux dans
-la direction de la gare.</p>
-
-<p>De tous les personnages qui venaient rendre visite à la marquise de
-Torrebianca, Moreno était en apparence le plus calme. Ses travaux
-administratifs ne l’occupaient guère qu’un jour par semaine; le reste du
-temps, il lisait dans la baraque où il avait installé son bureau. Il
-lisait avec avidité, sans jamais se lasser, et il était fort capable de
-dévorer un roman, parfois deux, en un jour. Il avait une vieille passion
-pour les récits romanesques; mais dans les longues heures de solitude à
-la Presa, elle s’était encore exacerbée. Pendant que chacun travaillait
-aux environs du village, il restait seul dans son rudimentaire cabinet.</p>
-
-<p>Or, depuis l’arrivée du marquis de Torrebianca, ses goûts littéraires,
-un peu imprécis jusqu’alors, s’étaient affirmés et nettement définis: il
-aima par dessus tout les récits qui se déroulaient dans un milieu
-aristocratique et dont les héros étaient des gens «du grand monde».</p>
-
-<p>Il pouvait maintenant vérifier l’exactitude de ces récits, puisqu’il
-fréquentait des représentants de la plus haute société parisienne.</p>
-
-<p>Parfois, il suspendait sa lecture et ses yeux extasiés contemplaient le
-plafond. L’ambition chantait un hymne sous son crâne: «Oh! être un héros
-de roman! être aimé d’une grande dame!»</p>
-
-<p>Un soir, Moreno vit arriver à l’improviste l’ingénieur Canterac à
-cheval. C’était l’heure où d’ordinaire il surveillait les travaux du
-barrage. Seul un événement important pouvait expliquer l’arrivée du
-capitaine.<span class="pagenum"><a name="page_125" id="page_125">{125}</a></span></p>
-
-<p>Le cavalier s’approcha de la fenêtre où l’Espagnol lisait et lui tendit
-la main en se penchant sur sa monture. Sans préambules inutiles, il dit
-avec une brièveté toute militaire:</p>
-
-<p>&mdash;J’ai tenu à vous voir avant le départ du courrier. Je veux faire un
-cadeau à la marquise. La malheureuse manque de tout dans ce désert et
-vous vous souvenez, sans doute, que tout dernièrement elle nous confiait
-son ennui de ne pas avoir ici les parfums qu’elle employait à Paris.</p>
-
-<p>Et l’ingénieur sortit de sa poche divers feuillets de papier qu’il
-tendit à Moreno.</p>
-
-<p>&mdash;J’ai tiré cela de tous les catalogues de Buenos-Ayres que le patron du
-bar a pu me procurer. Il a bien tardé à me les donner; j’aurais voulu
-les avoir il y a trois jours pour profiter d’un autre train, mais
-enfin... Vous avez je crois beaucoup d’amis à Buenos-Ayres; écrivez donc
-qu’on vous envoie tous ces objets, vous en retiendrez le prix sur mon
-traitement de ce mois.</p>
-
-<p>Moreno accepta et prit les papiers.</p>
-
-<p>&mdash;Je pense, continua l’ingénieur, que cet insupportable Pirovani n’aura
-pas pris les devants.</p>
-
-<p>Il s’éloigna vers les chantiers et Moreno examina les feuillets. Ses
-yeux dilatés de stupeur prirent à peu près la forme circulaire des
-lunettes d’écaille qui les protégeaient.</p>
-
-<p>C’était une très longue liste, non seulement de parfums et de savons,
-mais d’objets de toilette de toute espèce. Le capitaine avait foncé dans
-les pages des catalogues comme dans une terre nouvellement découverte;
-il n’avait rien laissé derrière lui.</p>
-
-<p>&mdash;Il y en a bien pour mille <i>pesos</i>, se dit l’employé, et il n’en touche
-que six cents par mois.</p>
-
-<p>Son austérité d’homme de chiffres méthodique et prudent s’insurgeait
-contre ce défaut d’équilibre entre les recettes et les dépenses. Mais il
-finit par<span class="pagenum"><a name="page_126" id="page_126">{126}</a></span> sourire et par trouver naturelle cette folie. La marquise
-était si intéressante! Et puis, une femme de ce rang pouvait-elle en
-vérité subir les mêmes privations qu’une femme du commun?</p>
-
-<p>Jusqu’au soir, Moreno fut agité et pensif. A plusieurs reprises, il
-tenta de continuer la lecture de son roman; mais le livre retombait
-toujours sur la table couverte de papiers administratifs. Il prit enfin
-une feuille de papier à lettre et, le sourcil froncé, avec l’expression
-craintive d’un enfant qui a peur d’être pris en flagrant délit de
-mensonge, il se mit à écrire:</p>
-
-<p>«Ma brunette jolie, envoie-moi le plus tôt possible l’habit de cérémonie
-que j’avais fait faire à l’occasion de notre mariage. Notre existence a
-complètement changé! Nous recevons fréquemment la visite de très grands
-personnages; nous avons beaucoup de fêtes et je suis obligé de me tenir
-aussi bien que tout le monde. Cela peut me servir dans ma carrière»,
-etc...</p>
-
-<p>Moreno s’arrêta pour se gratter la tête avec le manche de son
-porte-plume. Puis il continua d’écrire avec, sur le visage, cette même
-expression enfantine d’inquiétude et de remords, jusqu’à la fin des
-quatre pages.</p>
-
-<p>Tous les soirs, au cours de la réunion chez la marquise, Pirovani avait
-l’attitude soucieuse de l’homme qui veut parler et que l’émotion arrête.
-Au bout d’une semaine d’hésitations, il se décida à exprimer son désir
-et ce fut le soir même où l’employé de bureau comptait bien remporter le
-plus beau succès de sa vie.</p>
-
-<p>Hélène portait une des robes décolletées qu’elle agrémentait ou
-dépouillait tous les jours de quelque ornement, pour leur donner, chaque
-fois, un air de nouveauté. L’ingénieur français et Torrebianca étaient
-en smoking et Pirovani portait encore son<span class="pagenum"><a name="page_127" id="page_127">{127}</a></span> majestueux habit noir... Mais
-il n’était déjà plus seul à porter ce vêtement. Moreno s’était présenté
-le dernier avec l’habit expédié par sa femme, habit très modeste en
-vérité et visiblement défraîchi; mais habit enfin. Celui de
-l’entrepreneur n’était donc plus l’unique, son possesseur se montra fort
-irrité de ce contre-temps qui le confirma dans sa résolution de parler
-au plus tôt.</p>
-
-<p>Watson et Robledo portaient des costumes sombres. Ils s’étaient vus
-contraints de changer de vêtements chaque soir, pour se mettre en
-harmonie avec le milieu d’absurde élégance suscité par Hélène.
-L’Américain était fatigué des travaux de la journée; il étouffa quelques
-bâillements et se leva pour se retirer dans sa chambre. Hélène, qui
-depuis quelque temps le regardait avec intérêt, ne cacha pas son dépit
-de le voir se lever, la saluer froidement et se retirer sans paraître
-attristé de se séparer d’elle.</p>
-
-<p>A ce moment, Canterac était en conversation animée avec la marquise;
-Moreno causait avec Robledo. Pirovani ne voulut pas laisser passer
-l’occasion qui se présentait de dire à Hélène toute sa pensée.</p>
-
-<p>&mdash;Je n’osais vous parler, madame la marquise; mais il faut que je me
-décide enfin... Vous vivez dans un cadre indigne de votre beauté et de
-votre élégance.</p>
-
-<p>Il embrassait d’un regard méprisant la pièce et les meubles qui la
-garnissaient.</p>
-
-<p>&mdash;Si vous le voulez, dès demain, vous pourrez vous installer dans ma
-maison; elle est à vous. Pour moi, je trouverai à me loger dans la
-baraque d’un de mes employés.</p>
-
-<p>Hélène ne fut pas étonnée outre mesure. On eût dit qu’elle attendait
-depuis longtemps cette proposition qu’elle semblait avoir peu à peu
-suggérée à<span class="pagenum"><a name="page_128" id="page_128">{128}</a></span> l’entrepreneur. Elle eut cependant un geste de refus tout en
-souriant à Pirovani, en le caressant des yeux. Elle parut enfin
-s’adoucir. Elle étudierait la proposition et consulterait son mari,
-avant de se décider.</p>
-
-<p>Elle parla donc au marquis le jour suivant, pendant que Robledo et
-Watson surveillaient les travaux du fleuve. Torrebianca, malgré la
-soumission qu’il montrait devant tous les désirs de sa femme, fut
-scandalisé. Il ne pouvait accepter la générosité de Pirovani.</p>
-
-<p>&mdash;Que vont penser les gens, en le voyant nous céder la maison dont il
-est si fier?</p>
-
-<p>Il secouait énergiquement la tête. La pensée que ce compatriote vulgaire
-s’instituait son protecteur suscitait en son âme une révolte de caste.
-L’entrepreneur ne lui était pas antipathique; mais il ne pouvait
-admettre qu’il fût son égal.</p>
-
-<p>Hélène, irritée par ce refus, se fâcha.</p>
-
-<p>&mdash;Ton ami Robledo nous aide bien, et tu ne t’occupes pas de ce que
-peuvent en dire les gens... Est-il extraordinaire qu’un nouvel ami
-veuille nous prouver sa sympathie en nous cédant sa maison?</p>
-
-<p>Torrebianca était si accoutumé à obéir à sa femme que ces quelques mots
-suffirent à briser sa résistance. Cependant, comme il protestait encore,
-Hélène ajouta pour le convaincre:</p>
-
-<p>&mdash;Je comprendrais tes scrupules, si la maison nous était donnée; or,
-nous la louerons, je l’ai dit à Pirovani. Tu lui paieras le loyer quand
-l’entreprise dirigée par Robledo aura rétribué ton travail.</p>
-
-<p>Le marquis, résigné, accepta tout. Il paraissait maintenant vieilli,
-découragé; une souffrance intime semblait le ronger.</p>
-
-<p>&mdash;Fais comme tu voudras. Mon seul désir est de te voir heureuse.</p>
-
-<p>Le lendemain, Hélène visita la maison de Pirovani<span class="pagenum"><a name="page_129" id="page_129">{129}</a></span> pour la reconnaître
-en détail, avant de procéder à son installation.</p>
-
-<p>L’entrepreneur la reçut au sommet du perron et l’accompagna dans les
-diverses pièces; il était pâle d’émotion en se voyant seul avec «madame
-la marquise». Pour agir déjà en maîtresse de maison, celle-ci fit
-changer quelques meubles de place. L’Italien loua fort le bon goût de la
-grande dame et de l’œil il faisait signe à sa gouvernante métisse de
-s’extasier aussi.</p>
-
-<p>Ils arrivèrent dans la chambre à coucher de l’Italien qui allait être
-désormais celle d’Hélène. Sur tous les meubles s’entassaient des paquets
-enveloppés de papier fin, ficelés et cachetés, qui dégageaient un parfum
-agréable. L’entrepreneur les ouvrit un à un et mit à jour des douzaines
-de flacons d’odeurs, de boîtes de savons et quantité d’autres articles
-de toilette; c’était toute l’énorme commande faite à Buenos-Ayres.</p>
-
-<p>L’éclat des flacons de cristal taillé, des écrins doublés de soie ou de
-peau, des étiquettes dorées caressait agréablement les yeux, tandis que
-l’odorat était heureusement chatouillé par des parfums qui semblaient
-émaner d’un jardin surnaturel.</p>
-
-<p>Hélène marchait de surprise en surprise; elle finit par rire et par
-pousser des cris de joie, non sans ironie.</p>
-
-<p>&mdash;Quelle générosité?... Il y a là de quoi ouvrir une boutique de
-parfumeur.</p>
-
-<p>Pirovani pâlissait davantage; la solitude irritait son désir; il essaya
-d’approcher sa bouche de celle de la marquise pour la baiser. Mais elle
-attendait depuis longtemps l’attaque; elle n’eut pas de peine à la
-repousser en avançant énergiquement ses deux mains.</p>
-
-<p>&mdash;Vous voulez donc me faire payer le loyer de votre maison, comme un
-vulgaire marchand. Dans<span class="pagenum"><a name="page_130" id="page_130">{130}</a></span> ce cas, ce n’est plus un cadeau. Et moi qui
-vous croyais un gentleman!</p>
-
-<p>Elle eut pitié de la confusion de l’Italien. Le malheureux avait peur de
-n’avoir pas agi avec tout le tact d’un homme du monde. Pour le consoler,
-elle lui effleura la bouche de sa main droite.</p>
-
-<p>&mdash;Contentez-vous de ceci, dit-elle.</p>
-
-<p>Pirovani couvrit cette main de tant de baisers enthousiastes qu’elle dut
-à la fin la retirer et l’inviter, en le menaçant du doigt, à demeurer
-prudent; puis elle continua de visiter la maison.</p>
-
-<p>L’entrepreneur suivait tous ses pas; il semblait regretter son audace et
-aussi d’avoir si facilement obéi à cette femme.</p>
-
-<p>Mais malgré tous ces sentiments opposés, il se rappelait le contact de
-cette main odorante et fine et il savourait son triomphe. Il persistait
-dans son opinion: «Oh! les grandes dames!... Il n’y a pas d’autres
-femmes au monde.»<span class="pagenum"><a name="page_131" id="page_131">{131}</a></span></p>
-
-<h2><a name="VIII" id="VIII"></a>VIII</h2>
-
-<p>L’aspect de la maison de Pirovani changea beaucoup après l’installation
-des Torrebianca.</p>
-
-<p>A travers les vitres des fenêtres on apercevait maintenant d’élégants
-rideaux; on ne voyait plus, sur les galeries extérieures, des
-domestiques crasseuses procéder en plein air à certains soins de
-toilette. La présence de cette dame, si élégante et si belle, avait
-obligé les serviteurs à prendre plus de soin de leur personne. Pour la
-grosse Sébastienne elle-même c’était, comme disaient ses amies,
-«dimanche tous les jours».</p>
-
-<p>Les habitants de la Presa eurent une surprise nouvelle, outre l’arrivée
-d’Hélène dans la maison de l’entrepreneur. Dans le salon de Pirovani il
-y avait un piano demi-queue; personne jusqu’alors ne l’avait ouvert.</p>
-
-<p>L’Italien l’avait acheté à Buenos-Ayres pour rendre service à l’un de
-ses compatriotes, marchand d’instruments de musique. On lui avait dit,
-d’ailleurs, qu’il n’est pas de salon distingué sans un<span class="pagenum"><a name="page_132" id="page_132">{132}</a></span> piano, mais un
-piano horizontal, au couvercle à demi soulevé.</p>
-
-<p>Quand il avait fait l’emplette du précieux instrument, il croyait bien
-que jamais personne à la Presa ne l’utiliserait. Lorsque Hélène, qui ne
-cessait de fumer pendant les heures de solitude, était lasse de
-parcourir toutes les pièces, la cigarette aux lèvres, pour admirer
-l’élégance et le confort de sa nouvelle maison, elle ouvrait le piano et
-laissait courir ses doigts sur les touches. Pendant des heures entières
-elle répétait des romances de sa jeunesse, inconnues presque de la
-génération venue après elle, ou elle rejouait les airs qui étaient à la
-mode au moment où elle avait fui Paris.</p>
-
-<p>Souvent, enthousiasmée par ces évocations du passé, elle éprouvait le
-besoin irrésistible d’allier sa voix à celle de l’instrument. En
-l’entendant chanter, Sébastienne et les autres servantes cessaient de
-travailler dans la cour; elles pénétraient lentement dans la maison,
-charmées comme les bêtes que subjuguèrent la voix et la lyre d’Orphée.</p>
-
-<p>Une partie des habitants subissait aussi cette attraction. Lorsque, la
-nuit venue, les travailleurs avaient terminé leur repas, des enfants et
-des femmes se dirigeaient vers la maison de Pirovani et s’asseyaient sur
-le sol, à quelque distance, pour contempler les fenêtres où s’allumaient
-de faibles reflets rouges. Si des enfants turbulents commençaient à se
-poursuivre en jouant, leur mère leur imposait silence.</p>
-
-<p>&mdash;Taisez-vous, polissons, la dame va chanter!</p>
-
-<p>Elles frissonnaient d’une émotion religieuse quand montait la voix
-d’Hélène, soutenue par les accords du piano. A travers les cloisons de
-bois, la mélodie semblait venir d’un monde lointain pour enchanter cette
-multitude d’êtres naïfs qui depuis des années<span class="pagenum"><a name="page_133" id="page_133">{133}</a></span> n’avaient entendu d’autre
-musique que le son des guitares du cabaret.</p>
-
-<p>Quelques hommes, enflammés d’admiration et de désir, venaient grossir ce
-public fruste. Ils étaient restés indifférents devant la fille de Rojas
-l’<i>estanciero</i>, qu’ils trouvaient semblable à un garçon; mais ils
-s’enthousiasmaient en voyant passer à cheval, en costume d’amazone, la
-marquise de Torrebianca.</p>
-
-<p>&mdash;Voilà une femme!... Regardez-moi si c’est arrondi! Et, en l’écoutant
-chanter, ils restaient hébétés, envahis d’une volupté délicieuse. Ils
-pensaient que seule une femme très belle pouvait chanter ainsi.</p>
-
-<p>Une semaine après l’installation des Torrebianca dans leur nouvelle
-demeure, Sébastienne annonça à ses voisines que «madame» allait
-désormais recevoir chaque jour ses amis, comme les dames riches de
-Buenos-Ayres. Le soir, les commères de la Presa s’assemblèrent devant
-les fenêtres brillamment éclairées. Hélène, assise au piano, chantait
-des romances sentimentales, tandis que ses invités commençaient
-d’arriver.</p>
-
-<p>D’abord se présentèrent l’ingénieur français et Moreno. Ce dernier, en
-habit sous son pardessus, avait cru devoir compléter son costume par un
-chapeau haut de forme. Il n’était pas, lui, comme Pirovani, qui portait
-un chapeau mou avec l’habit de soirée. «Madame la marquise», une femme
-du monde, avait certainement remarqué cette faute de goût.</p>
-
-<p>Canterac s’arrêta, le pied sur la première marche de l’escalier, et dit
-à son compagnon:</p>
-
-<p>&mdash;Je ne devrais pas entrer. C’est la maison de Pirovani, cet intrigant,
-que je déteste, mais je fâcherais la marquise si je n’assistais pas à la
-soirée.</p>
-
-<p>Moreno était l’ami de tout le monde; il n’avait<span class="pagenum"><a name="page_134" id="page_134">{134}</a></span> jamais détesté
-réellement personne; il crut devoir prendre la défense de l’absent.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous assure que l’Italien est un très brave homme; je suis certain
-qu’il vous aime beaucoup.</p>
-
-<p>Mais Canterac refusait d’écouter toute parole conciliante.</p>
-
-<p>&mdash;Il manque de tact; il est toujours en travers de mon chemin. Cela
-pourrait finir mal pour lui.</p>
-
-<p>Ils entrèrent, et le marquis vint les recevoir. Ils passèrent au salon
-et s’arrêtèrent, immobiles, tandis qu’Hélène continuait de chanter,
-comme si elle n’eût pas remarqué leur entrée.</p>
-
-<p>Deux autres invités, Robledo et Pirovani, se rencontrèrent devant la
-maison. L’Italien portait, par-dessus son habit, une pelisse neuve et
-s’était coiffé d’un haut de forme reluisant qu’il avait commandé par
-télégramme à Bahia Blanca, comme si un démon familier lui eût rapporté
-les malins propos de son ami Moreno.</p>
-
-<p>Dans les groupes de curieux, que la nuit cachait à demi, on riait et on
-chuchotait. Les uns se moquaient du cylindre de soie brillante où
-l’entrepreneur avait fourré sa tête; d’autres l’admiraient, fiers qu’on
-trouvât dans leur désert de tels chapeaux.</p>
-
-<p>&mdash;Je viens en visite chez moi, en somme, dit Pirovani, pour faire
-admirer sa générosité.</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez eu tort de céder votre maison, répondit simplement Robledo.</p>
-
-<p>L’Italien prit un air de supériorité.</p>
-
-<p>&mdash;Vous m’avouerez que la vôtre ne pouvait convenir à une aussi grande
-dame. Je n’ai pas d’instruction, mais je sais à quoi la politesse
-m’oblige; aussi...</p>
-
-<p>Robledo haussa les épaules et continua sa marche, comme pour ne plus
-l’entendre. L’entrepre<span class="pagenum"><a name="page_135" id="page_135">{135}</a></span>neur le suivit et, montrant une des fenêtres
-éclairées, il dit avec ferveur:</p>
-
-<p>&mdash;Quelle voix d’ange! Quelle âme d’artiste!</p>
-
-<p>Robledo eut un nouveau haussement d’épaules, et tous deux entrèrent dans
-la maison.</p>
-
-<p>Au salon, ils s’arrêtèrent auprès des trois hommes qui écoutaient sans
-bouger; dès qu’Hélène eut lancé la dernière note de sa romance,
-l’Italien se mit à applaudir et à pousser des clameurs d’enthousiasme.
-Canterac et l’employé de bureau s’empressèrent alors d’exprimer aussi
-leur admiration, chacun à sa manière.</p>
-
-<p>Dans la nouvelle maison, les réunions furent moins simples et moins
-austères que chez Robledo. Sébastienne, qui prisait par-dessus tout le
-<i>maté</i>, ce remède à toutes les maladies, ce nectar délicieux, dut
-servir, avec l’aide de deux petites métisses, des tasses d’eau chaude
-additionnée d’une chose appelée thé.</p>
-
-<p>Hélène affectait de s’occuper de la bonne marche du service, pour
-évoluer parmi ces hommes qui la suivaient de leurs yeux avides, tandis
-que leurs mains tremblantes répandaient sur les soucoupes le contenu de
-leurs tasses. Ses trois admirateurs essayèrent à plusieurs reprises
-d’entrer en conversation avec elle; mais elle savait si bien les
-évincer, sans la moindre brusquerie, qu’ils finissaient par causer avec
-le marquis. Par contre, la marquise recherchait le seul homme qui n’eût
-pas essayé de lui parler. Elle réussit enfin, après diverses manœuvres,
-à s’asseoir à une extrémité du salon, près de Robledo.</p>
-
-<p>&mdash;Il est certain que Watson n’a pas voulu venir, dit-elle à l’Espagnol.
-De plus en plus, je comprends que je ne lui suis pas sympathique... et à
-vous non plus.</p>
-
-<p>Robledo eut un geste pour se défendre de cette<span class="pagenum"><a name="page_136" id="page_136">{136}</a></span> accusation, mais il ne
-dit rien; elle insista, se prétendit victime de l’injuste antipathie des
-deux associés, et l’ingénieur finit par répondre:</p>
-
-<p>&mdash;Nous sommes, Watson et moi, des amis de votre mari, et nous sommes
-effrayés de voir avec quelle légèreté vous laissez les gens qui viennent
-vous rendre visite concevoir des espoirs que je veux croire vains.</p>
-
-<p>Hélène se mit à rire; les paroles de Robledo, prononcées d’un ton plein
-de gravité, semblaient l’amuser.</p>
-
-<p>&mdash;Ne craignez rien, je ne suis pas née d’hier. Une femme qui connaît le
-monde comme je le connais n’ira pas se compromettre ni faire une folie
-pour ces hommes-là!</p>
-
-<p>D’un regard ironique, elle enveloppa ses trois prétendants qui tenaient
-toujours compagnie au marquis.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne suppose rien, dit Robledo sans changer de ton. Je vois ce qui se
-passe; à Paris, j’ai vu aussi bien des choses... et l’avenir me fait
-peur.</p>
-
-<p>Hélène, indécise, regarda son interlocuteur. Elle ne savait si elle
-devait rire encore ou se fâcher. Elle parla, enfin, avec l’accent d’une
-personne qu’on vient d’offenser.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne suis, je crois, ni meilleure ni pire qu’une autre. Je suis
-simplement une femme, née pour vivre dans l’abondance et le luxe, et
-jamais je n’ai trouvé de compagnon capable de me donner ce qui m’est dû.</p>
-
-<p>Robledo la regarda en silence; elle ajouta, baissant la tête:</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne connaissez pas ma vie. Pendant la meilleure partie de ma
-jeunesse, j’ai couru après la richesse; quand je croyais la tenir, elle
-m’échappait et je reprenais ma course... Et ce fut ainsi toujours,
-toujours!<span class="pagenum"><a name="page_137" id="page_137">{137}</a></span></p>
-
-<p>Un instant encore elle se tut, pour concentrer sa pensée, puis elle
-reprit sur le ton de la confession:</p>
-
-<p>&mdash;Les hommes ne peuvent pas comprendre les angoisses et les ambitions
-qui torturent les femmes d’aujourd’hui. L’automobile et le collier de
-perles sont comme l’uniforme de la femme moderne. J’ai eu tout cela plus
-d’une fois, mais mon bonheur était incertain, fragile, et chaque jour je
-craignais de tout perdre. Nous avons tous besoin d’entendre chanter
-l’espérance, pour continuer à vivre; aussi veux-je espérer qu’ici mon
-mari fera fortune. Quand cela sera-t-il? je ne sais... mais cette pensée
-me fait supporter mon affreux exil.</p>
-
-<p>Elle continua tristement:</p>
-
-<p>&mdash;Et puis, que va-t-il gagner? Peut-être des centimes, quand déjà vous
-avez amassé des milliers et des milliers de <i>pesos</i>... Ah! j’aurais
-mérité un autre homme!</p>
-
-<p>Elle releva la tête et sourit mélancoliquement en regardant l’Espagnol.</p>
-
-<p>&mdash;Mon bonheur eût été, peut-être, de rencontrer un compagnon comme vous:
-entreprenant, énergique, capable de dompter la fortune rebelle... Il
-vous a manqué, à vous aussi, pour assurer votre triomphe, une femme
-inspiratrice d’enthousiasme.</p>
-
-<p>Robledo à son tour sourit, l’air bon enfant.</p>
-
-<p>&mdash;Il est bien tard pour parler de ces choses.</p>
-
-<p>Mais elle le regarda dans les yeux, tout en protestant contre ce
-découragement.</p>
-
-<p>&mdash;Il n’est jamais trop tard pour agir dans la vie. Les hommes énergiques
-sont semblables aux terres exubérantes des tropiques, qui connaissent la
-mort, jamais la vieillesse, car un printemps infatigable y fait lever
-une vie toujours nouvelle. Ils disposent de la volonté qui commande
-l’imagination; et l’imagination, comme un peintre fou, répand sur la
-toile grise de la réalité les couleurs éclatantes de sa palette.<span class="pagenum"><a name="page_138" id="page_138">{138}</a></span></p>
-
-<p>Tout en parlant, Hélène avait approché son visage de celui de Robledo.
-Ses yeux semblaient vouloir pénétrer ceux de l’Espagnol; un moment, il
-se troubla, mais il se reprit aussitôt et secoua la tête.</p>
-
-<p>&mdash;Ce que vous dites, chère amie, est sans doute fort intéressant; mais
-les hommes vraiment énergiques évitent de compliquer leur existence en
-ressuscitant des printemps trompeurs.</p>
-
-<p>Ils continuèrent à parler. Elle voulut revenir sur son passé.</p>
-
-<p>&mdash;Si je vous contais mon histoire! Toutes les femmes sont persuadées que
-leur vie fut un roman et que pour passionner le monde entier, il
-suffirait de la raconter avec quelque adresse. Pour moi je ne prétends
-pas que mon passé ait été intéressant; il fut, je crois, seulement
-attristé par la disproportion qui toujours exista entre ce que je crois
-mériter et ce que la vie a voulu m’accorder.</p>
-
-<p>Un instant elle se tut, comme saisie d’une pensée pénible.</p>
-
-<p>&mdash;N’allez pas croire que je sois une de ces parvenues qui ont faim de
-plaisirs et de luxe parce qu’elles ne les connurent jamais. Au
-contraire, si j’ai besoin d’argent et de luxe pour vivre, c’est que je
-les ai possédés en naissant. Mon enfance fut riche et ma jeunesse
-pauvre. Quels combats j’ai dû livrer pour recouvrer mon rang d’autrefois
-et pour me faire une existence conforme à mon éducation première! Et la
-lutte continue... les catastrophes se multiplient... et chaque fois je
-me retrouve plus éloignée du point d’où je suis partie. Me voici dans un
-des coins les plus ignorés de la terre; je suis réduite à vivre presque
-comme les premiers êtres que l’histoire connaisse; et vous me faites des
-reproches!</p>
-
-<p>Robledo s’en excusa.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis votre ami et celui de votre mari; je<span class="pagenum"><a name="page_139" id="page_139">{139}</a></span> me contente de vous
-prévenir que vous prenez une mauvaise voie. Vous jouez avec ces hommes
-un jeu dangereux.</p>
-
-<p>Il montrait les trois hauts personnages de la Presa qui continuaient à
-causer avec Torrebianca.</p>
-
-<p>&mdash;D’ailleurs avant votre arrivée, la vie était ici monotone, sans doute,
-mais calme et fraternelle. Votre présence semble avoir transformé ces
-hommes; ils se regardent en ennemis et j’ai peur que leur rivalité, un
-peu puérile aujourd’hui, ne tourne à la tragédie. Vous oubliez que nous
-vivons bien loin de tous les groupements humains, et que cet isolement
-nous ramène peu à peu à la vie barbare. Nos passions, que l’existence
-des villes avait domptées, secouent ici le joug de l’éducation et se
-déchaînent librement. Prenez garde, il est dangereux de jouer avec
-elles.</p>
-
-<p>Hélène se moqua de ses craintes et sourit, un peu méprisante; elle ne
-pouvait admettre cette pusillanimité chez un homme aussi fort.</p>
-
-<p>&mdash;Ne m’enlevez pas ma cour. J’ai besoin d’être entourée d’admirateurs,
-comme les grands artistes orgueilleux. Que deviendrais-je si je n’avais
-même pas le plaisir d’être coquette?</p>
-
-<p>Puis, elle ajouta, le sourcil froncé, la voix dure:</p>
-
-<p>&mdash;Que faire ici? Vous avez pour vous distraire votre travail, vos luttes
-contre le fleuve, les exigences des ouvriers. Moi, je m’ennuie tout le
-jour; certains soirs j’ai eu parfois l’idée de mourir; du moins, la nuit
-tombée, je retrouve mes admirateurs, mon exil se fait plus
-supportable... En tout autre lieu, peut-être aurais-je ri de ces hommes;
-ici, ils m’intéressent. Ils sont pour moi, dans ce désert, comme une
-heureuse trouvaille.</p>
-
-<p>Son regard se dirigea, avec une ironie souriante, vers ses trois
-soupirants.</p>
-
-<p>&mdash;Ne craignez rien, Robledo, je ne perdrai pas<span class="pagenum"><a name="page_140" id="page_140">{140}</a></span> la tête pour eux. Je me
-rends bien compte de ma situation.</p>
-
-<p>Elle se comparait à un voyageur, armé d’un revolver, mais avec une seule
-cartouche, et que les rôdeurs de la Cordillère attaquaient, dans la
-traversée du plateau patagon. S’il faisait feu, il ne tuerait qu’un seul
-ennemi; les autres se jetteraient sur lui, le voyant désarmé. Il valait
-mieux gagner du temps, en les menaçant tous, sans tirer.</p>
-
-<p>&mdash;Je ris à la seule idée que je pourrais me décider pour l’un d’eux. Ce
-ne sont pas ces hommes-là qui me feront tourner la tête. D’ailleurs,
-même si l’un des trois venait à m’intéresser, je resterais prudente. Que
-diraient ou même que feraient les autres en se voyant mis à l’écart.
-J’aime mieux leur laisser à tous le bonheur incertain que donne
-l’espérance.</p>
-
-<p>Elle remarqua que sa longue conversation avec l’Espagnol faisait naître
-un malaise et scandalisait les autres invités. Elle se leva.</p>
-
-<p>&mdash;Qui va me donner une cigarette?</p>
-
-<p>Tous trois s’avancèrent à la fois, offrant leurs étuis, et
-l’entourèrent; on eût dit qu’ils étaient prêts à se battre, pour
-s’arracher ses paroles et ses gestes.</p>
-
-<p>La première soirée de la marquise de Torrebianca ne prit fin qu’après
-minuit, chose inouïe dans ce désert. Seules, les fêtes au bar du
-<i>Gallego</i> s’achevaient aussi tard, certains samedis où les ouvriers
-avaient touché la paie de la quinzaine.</p>
-
-<p>Le lendemain, Sébastienne eut toute la matinée les yeux lourds de
-sommeil et les pieds gourds. Elle s’était levée à l’aube, comme
-d’habitude, après avoir attendu, pour se coucher, que le dernier invité
-fût parti.</p>
-
-<p>Elle se tenait sur une des galeries extérieures et grondait à voix basse
-les petites servantes métisses qui<span class="pagenum"><a name="page_141" id="page_141">{141}</a></span> risquaient d’éveiller la maîtresse,
-en procédant bruyamment au nettoyage de la maison. Soudain, elle parut
-oublier sa colère et s’abrita d’une main les yeux pour mieux voir un
-cavalier qui faisait cabrer son cheval au milieu de la rue et agitait un
-bras pour la saluer.</p>
-
-<p>&mdash;Ma jolie demoiselle!... Je n’arrive jamais à la reconnaître avec son
-costume de petit homme. Comment allez-vous?</p>
-
-<p>Rapidement, elle descendit les marches de l’escalier de bois et traversa
-la rue, pour aller au-devant de Celinda Rojas.</p>
-
-<p>Elles ne s’étaient pas revues, depuis le jour où Sébastienne avait
-quitté l’<i>estancia</i>; par haine de don Carlos la métisse crut devoir
-étaler les splendeurs de sa nouvelle situation.</p>
-
-<p>&mdash;C’est une grande maison, mademoiselle, soit dit sans vouloir critiquer
-la vôtre. L’argent y coule comme l’eau, et puis, la patronne, une
-<i>gringa</i> très bien, on dit qu’elle est née marquise, là-bas dans son
-pays. L’Italien, qui est pire que le diable pour rogner des sous aux
-ouvriers, devient à moitié fou quand il s’agit de faire plaisir à cette
-belle dame, et il s’arrange pour qu’elle ne manque de rien. Hier, elle a
-donné une réunion, avec de la musique. Je pensais à vous, ma jolie
-petite, et je me disais «Comme ma petite patronne serait heureuse
-d’entendre chanter cette marquise!»</p>
-
-<p>L’amazone l’écoutait, en approuvant de la tête; le récit avait sans
-doute excité sa curiosité.</p>
-
-<p>Pour l’éblouir davantage encore, Sébastienne énuméra toutes les
-personnes qui avaient assisté à la fête.</p>
-
-<p>&mdash;Tu n’as pas oublié quelqu’un? demanda Celinda quand elle eut fini de
-débiter sa liste. Tu n’y a pas vu don Ricardo, l’homme qui travaille aux
-canaux avec don Manuel?<span class="pagenum"><a name="page_142" id="page_142">{142}</a></span></p>
-
-<p>La métisse secoua la tête.</p>
-
-<p>&mdash;Le <i>gringo</i> n’a pas paru de la soirée.</p>
-
-<p>Puis elle se mit à rire, en appliquant sur une de ses cuisses de
-pachyderme des claques qui mettaient en évidence, sous la jupe légère,
-ses puissantes rondeurs.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, oui, je sais, je sais, fillette... On m’a parlé de l’affaire; on
-vous voit tous les jours ensemble, à cheval, dans ces parages, le
-<i>gringo</i> et toi, et vous ne laissez pas passer un jour sans vous
-rencontrer... Si quelquefois vous vous embrassez, cherchez un endroit
-bien caché. Attention, les gens d’ici sont très bavards et ne perdent
-pas une occasion de jaser. Et puis, méfiez-vous des hommes qui
-surveillent les travaux, ils ont de ces lunettes qui font tout voir de
-loin.</p>
-
-<p>Celinda rougit et fit mine de protester.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! mais je trouve cela très bien, continua la métisse. Ce don Ricardo
-est un bon et beau garçon; il fera un fameux mari pour vous, si don
-Carlos, avec le fichu caractère que le bon Dieu lui a donné, ne se met
-pas en travers. Les <i>gringos</i> d’Amérique sont de braves gens, quand ils
-ne boivent pas. J’ai une amie qui s’est mariée avec un qui est
-mécanicien et elle le mène où elle veut, par le bout du nez. J’en
-connais une autre qui...</p>
-
-<p>Mais ces histoires n’intéressaient pas l’amazone:</p>
-
-<p>&mdash;Alors, dit-elle, don Ricardo n’est pas venu, hier au soir?</p>
-
-<p>&mdash;Ni hier, ni avant-hier. Il n’a encore jamais mis les pieds ici.</p>
-
-<p>Sébastienne la regardait avec malice, et un sourire plein de bonté
-dilatait son visage joufflu et cuivré.</p>
-
-<p>&mdash;Jalouse déjà, petite? Allons, il n’y a pas de quoi rougir. Nous sommes
-toutes pareilles, quand nous aimons un homme. On commence par penser<span class="pagenum"><a name="page_143" id="page_143">{143}</a></span>
-que quelqu’un va nous l’enlever... mais rien à craindre pour vous. Vous
-êtes une perle, <i>patroncita</i><a name="FNanchor_21_21" id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">[21]</a>. La dame est belle aussi, surtout quand
-elle vient de se peigner et de se mettre sur la figure toutes ces choses
-qui sentent bon, et qu’on lui porte de Buenos-Ayres. Mais à côté de
-vous... rien à faire! Je l’ai presque vue naître, ma petite fillette;
-quant à la marquise, elle ne doit plus savoir quand elle est née.</p>
-
-<p>Puis, pour ne pas trop se vieillir elle-même, elle crut devoir ajouter:</p>
-
-<p>&mdash;A vrai dire, la marquise ne doit pas être si âgée, mais qui ne
-paraîtrait pas vieille à côté de vous, mon trésor? Ah! tout le monde ne
-peut pas être un bouton de rose!</p>
-
-<p>Un instant, elle cessa de parler pour regarder de côté et d’autre, puis,
-baissant la voix et se dressant sur la pointe des pieds, elle dit avec
-toute la joie d’une commère qui peut cancaner en paix:</p>
-
-<p>&mdash;Il faut que vous sachiez, ma jolie, que beaucoup de gens lui courent
-après; mais pas don Ricardo. Le pauvre <i>gringo</i> se contente de vous
-aimer, vous, mon petit jasmin. Les autres suivent la marquise... au pas!
-comme des autruches: le capitaine, l’Italien, l’homme aux papiers, tu
-sais, l’employé du gouvernement; ils sont tous fous et se regardent en
-chiens de faïence! Et le mari n’y voit rien; quant à elle, elle se moque
-de tous et elle s’amuse à les faire souffrir... Je crois que pas un des
-hommes qui viennent à la maison ne lui plaît.</p>
-
-<p>Ces paroles ne semblaient pas rassurer Celinda: au contraire elle s’en
-effrayait mentalement, car elle pensait: «Watson, on ne peut pas le
-comparer aux autres.»<span class="pagenum"><a name="page_144" id="page_144">{144}</a></span></p>
-
-<p>Elle sentit le besoin d’exprimer son idée.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, les autres ne lui plaisent pas peut-être, mais don Ricardo est
-plus jeune qu’eux tous, et ces femmes qui ont connu le monde et qui
-commencent à vieillir ont parfois de telles... fantaisies.<span class="pagenum"><a name="page_145" id="page_145">{145}</a></span></p>
-
-<h2><a name="IX" id="IX"></a>IX</h2>
-
-<p>Le fameux <i>Manos Duras</i> vivait sur la bordure du haut plateau, face à la
-Pampa. Il apercevait au loin, devant lui, les limites de la Patagonie,
-et à ses pieds la vaste et tortueuse coupure du fleuve, avec un coin de
-l’<i>estancia</i> de Rojas.</p>
-
-<p>Sa maison, construite en briques crues, était entourée de cahutes plus
-misérables encore et d’enclos formés de quelques vieux madriers fichés
-en terre, où l’on ne voyait que de loin en loin paître des animaux.</p>
-
-<p>Tout le monde connaissait, dans le pays, l’emplacement du <i>rancho</i><a name="FNanchor_22_22" id="FNanchor_22_22"></a><a href="#Footnote_22_22" class="fnanchor">[22]</a>
-de <i>Manos Duras</i>; mais bien peu y étaient allés, car l’endroit avait
-mauvaise réputation. Ceux qui passaient, inquiets, par ces parages,
-n’étaient rassurés que s’ils trouvaient les lieux déserts. Alors les
-chiens au pelage hirsute, aux yeux sanglants, aux crocs aigus,
-compagnons habituels du <i>gaucho</i>, n’accouraient pas en aboyant,<span class="pagenum"><a name="page_146" id="page_146">{146}</a></span> vers le
-chemin. On ne voyait pas davantage ses chevaux tondre l’herbe maigre des
-environs.</p>
-
-<p><i>Manos Duras</i> était parti. Peut-être était-il en maraude le long des
-rives du rio Colorado, où le bétail était plus abondant que près du rio
-Negro; peut-être poussait-il jusqu’aux contreforts des Andes, pour aller
-retrouver ses amis de la vallée de Bolson, peuplée surtout d’aventuriers
-chiliens, ou bien ceux qu’il avait sur les berges des lacs andins. Ces
-excursions dans la Cordillère, chuchotaient les gens, lui servaient à
-vendre au Chili les animaux volés en Argentine.</p>
-
-<p>D’autres fois le <i>rancho</i> de <i>Manos Duras</i> présentait une animation
-extraordinaire. Des <i>gauchos</i> errants s’installaient pendant quelques
-semaines dans les cahutes d’argile, et nul ne savait avec certitude d’où
-ils venaient ni où ils s’en iraient, en quittant le pays. Ces visites
-mettaient fort mal à l’aise le commissaire de la Presa qui craignait
-chaque matin d’apprendre qu’un vol avait été commis... Cependant, les
-jours passaient, sans que rien vînt troubler la paix du village ni des
-environs. Chez <i>Manos Duras</i>, on tuait et on écorchait les bêtes; le
-<i>gaucho</i> vendait la viande dans tout le pays; mais comme nulle plainte
-ne parvenait à don Roque, celui-ci se gardait bien de rechercher la
-lointaine provenance des animaux.</p>
-
-<p>Un beau jour, les compagnons de <i>Manos Duras</i> se dispersaient; lui,
-continuait sa vie solitaire, ou disparaissait aussi pendant quelque
-temps, à la grande joie du commissaire.</p>
-
-<p>Il vivait, en ce moment, avec trois laconiques compagnons aux faces
-sinistres qui, d’après les commérages du cabaret, étaient descendus
-d’une vallée de la Cordillère.</p>
-
-<p>&mdash;Trois hommes de bien qui ont eu des malheurs, disait le <i>gaucho</i>, en
-parlant d’eux, trois bons<span class="pagenum"><a name="page_147" id="page_147">{147}</a></span> amis qui sont venus habiter mon <i>rancho</i> en
-attendant que les méchants se lassent de les calomnier.</p>
-
-<p>Un jour qu’il faisait très chaud, <i>Manos Duras</i> monta à cheval pour
-aller faire quelques achats au camp. On était aux premières heures de
-l’après-midi. C’était l’hiver en Europe; ici, régnait le terrible été
-d’un pays sec, au climat extrême.</p>
-
-<p>La terre déserte paraissait trembler sous le soleil. La réverbération
-faisait onduler les lignes droites et déplaçait les contours des
-collines, des édifices et des êtres. Parfois aussi, sous cette lumière
-capricieuse, les objets apparaissaient doubles et renversés. Dans ce
-pays sans une goutte d’eau, on croyait les voir se refléter dans
-d’immenses lacs. C’étaient les mirages du désert, dont la forme est si
-changeante et si imprévisible qu’elle parvient même à étonner les fils
-du pays, habitués cependant à toutes les illusions d’optique.</p>
-
-<p>A l’extrémité lointaine de la coupure ouverte par le fleuve, presque au
-niveau de l’horizon, se traînait comme un long ver noir, un flocon
-cotonneux en avant.</p>
-
-<p><i>Manos Duras</i> fit halte pour mieux voir. Ce n’était par le courrier de
-Buenos-Ayres.</p>
-
-<p>&mdash;C’est sans doute un train de marchandises qui vient de Bahia Blanca,
-se dit-il.</p>
-
-<p>On le voyait quoiqu’il fût encore à bien des kilomètres de la Presa,
-qu’il allait dépasser d’autant, pour ne s’arrêter qu’à Fort Sarmiento.</p>
-
-<p>Les yeux acquéraient, dans cette plaine, une puissance plus grande; la
-rétine embrassait de plus vastes étendues et les distances semblaient
-moindres qu’en d’autres pays.</p>
-
-<p>Le <i>gaucho</i> contempla un instant la marche du convoi lointain, puis il
-remit son cheval au galop. Pour raccourcir sa route, il avait coutume de
-tra<span class="pagenum"><a name="page_148" id="page_148">{148}</a></span>verser un grand morceau des domaines de Rojas, qui s’avançait entre
-son <i>rancho</i> et l’agglomération éloignée.</p>
-
-<p>Avec l’indifférence de l’habitude, il laissa son cheval suivre un
-sentier tortueux à peine tracé parmi les broussailles.</p>
-
-<p>Mais il fit cette fois une fâcheuse rencontre. Don Carlos Rojas était
-sorti, lui aussi, pour visiter son <i>estancia</i>; il ruminait en marchant
-des projets pour l’avenir.</p>
-
-<p>Les terres hautes resteraient toujours aussi pauvres et ne pourraient
-nourrir qu’un petit nombre d’animaux. Les jeunes taureaux étaient
-«<i>criollos</i><a name="FNanchor_23_23" id="FNanchor_23_23"></a><a href="#Footnote_23_23" class="fnanchor">[23]</a>» comme il disait lui même, avec quelque mépris; osseux,
-aux sabots durs, aux longues cornes, la chair parcheminée, forcés de se
-contenter d’une herbe grossière et peu abondante, ils étaient les
-descendants dégénérés du bétail que les colonisateurs espagnols avaient
-acclimaté là, des siècles auparavant, l’amenant à travers l’Atlantique
-sur leurs minuscules vaisseaux.</p>
-
-<p>Plein de remords, il se rappelait les animaux de luxe de l’<i>estancia</i> de
-son père, ces taureaux énormes, l’échine plane comme une table, aux
-cornes diminuées, aux os recouverts de chairs opulentes. C’étaient
-disait-il lui-même, de véritables montagnes de biftecks... Alors il se
-prenait à imaginer la fécondité future de ses terres basses que les
-miracles de l’irrigation allaient bientôt fertiliser.</p>
-
-<p>Elles prodigueraient la luzerne avec autant d’abondance que la terre de
-Chanaan, et il pourrait nourrir au bord du Rio Negro un de ces
-merveilleux troupeaux comme on en voit dans les <i>estancias</i> voisines de
-Buenos-Ayres. Le rude et maigre bétail du<span class="pagenum"><a name="page_149" id="page_149">{149}</a></span> pays céderait la place à de
-superbes animaux, dus aux croisements des meilleures races de la terre.</p>
-
-<p>Don Carlos cheminait, tout en rêvant à cette transformation magnifique
-avec la volupté d’un artiste qui polit dans son esprit l’œuvre future,
-lorsqu’il vit venir vers lui un cavalier.</p>
-
-<p>Il plaça sa main au dessus de ses yeux pour mieux le voir et frémit de
-colère:</p>
-
-<p>&mdash;Le diable m’écrase si ce n’est pas ce voleur de <i>Manos Duras</i>!</p>
-
-<p>Le gaucho, en passant près de lui, porta une main à son chapeau pour le
-saluer; puis il éperonna son cheval.</p>
-
-<p>Don Carlos hésita un instant, puis mit au galop sa monture qu’il poussa
-devant <i>Manos Duras</i> pour lui barrer le passage et le forcer à
-s’arrêter.</p>
-
-<p>&mdash;Qui vous a permis de traverser mes terres? demanda-t-il d’une voix
-sifflante et que la colère faisait trembler.</p>
-
-<p>Les gens qui traitaient ainsi <i>Manos Duras</i> n’obtenaient ordinairement
-d’autre réponse qu’un regard plein d’insolence et de silencieuse menace.
-Cette fois, ses yeux hardis évitaient de rencontrer le regard de
-l’<i>estanciero</i> et il répondit d’une voix égale, comme pour s’excuser.</p>
-
-<p>Il savait bien qu’il n’avait aucunement le droit d’emprunter ce chemin,
-sans l’autorisation du maître de ces terres; mais il évitait ainsi un
-long détour en se rendant à la Presa.</p>
-
-<p>Il ajouta, argument sans réplique:</p>
-
-<p>&mdash;Et puis, don Carlos, vous laissez passer tout le monde.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, mais pas toi, répondit Rojas, furieux. Si je te rencontre encore
-dans l’<i>estancia</i>, c’est avec une balle que je te saluerai.</p>
-
-<p>A cette menace <i>Manos Duras</i> dépouilla toute affec<span class="pagenum"><a name="page_150" id="page_150">{150}</a></span>tation de respect. Il
-regarda Rojas d’un air méprisant et dit en pesant sur les mots.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes un vieux, sans quoi vous ne parleriez pas ainsi.</p>
-
-<p>Don Carlos tira son revolver de sa ceinture et le braqua sur la poitrine
-de <i>Manos Duras</i>.</p>
-
-<p>&mdash;Et toi, tu es un voleur de bétail, dont tout le monde a peur, je ne
-sais trop pourquoi. Si jamais tu voles encore une de mes bêtes, le vieux
-que je suis se chargera de te régler ton compte.</p>
-
-<p>Le <i>gaucho</i> n’osa porter la main à ses armes, car l’<i>estanciero</i> le
-visait toujours avec son revolver et l’expression de son visage laissait
-voir clairement qu’il n’hésiterait pas à mettre ses menaces à exécution.
-Sûr de recevoir une balle au premier geste suspect, le bandit se
-contenta de dire en le regardant avec des yeux pleins de rancune:</p>
-
-<p>&mdash;Nous nous retrouverons, patron, et nous causerons plus à notre aise.</p>
-
-<p>Sur cette promesse, il piqua son cheval et partit au galop sans tourner
-la tête, tandis que don Carlos restait immobile le revolver à la main.</p>
-
-<p>Près du fleuve, le <i>gaucho</i> fit une rencontre plus agréable. Un groupe
-de cavaliers s’avançait; il fit halte pour les reconnaître. C’était la
-marquise de Torrebianca, en amazone, escortée de Canterac et de Moreno.</p>
-
-<p>L’ingénieur l’avait à nouveau pressée de venir contempler les progrès
-des travaux du barrage; elle n’avait pas pu se dérober plus longtemps.
-Dans l’intérêt de sa tranquillité, il importait qu’elle rétablît
-l’équilibre entre Pirovani et le Français. Ce dernier n’avait pas de
-maison à offrir; il voulait du moins prouver à Hélène que, directeur des
-chantiers du fleuve, il était le supérieur de cet Italien, qui devait
-maintes fois s’incliner devant ses décisions.</p>
-
-<p>L’employé de bureau avait été flatté qu’on l’invi<span class="pagenum"><a name="page_151" id="page_151">{151}</a></span>tât aussi; d’ailleurs
-il était temps à son gré qu’on cessât de le prendre pour un homme de
-tout repos.</p>
-
-<p>Il venait à cheval derrière Hélène, qui ne s’occupait pas de lui le
-moins du monde. Elle semblait pourtant se souvenir de sa présence si
-Canterac devenait trop pressant, s’il tendait la main pour saisir la
-sienne ou pour se permettre sournoisement d’autres privautés.</p>
-
-<p>&mdash;Moreno, ordonnait la marquise, avancez et placez-vous à ma gauche pour
-que le capitaine garde sa distance. Je n’aime pas les militaires, ils
-sont trop hardis.</p>
-
-<p>Tous trois s’arrêtèrent de causer pour considérer <i>Manos Duras</i> qui
-demeurait immobile au bord du chemin. Moreno prononça le nom du
-<i>gaucho</i>, et Hélène ressentit une telle curiosité qu’elle se décida à
-lui parler.</p>
-
-<p>&mdash;C’est vous le fameux <i>Manos Duras</i>, de qui on m’a dit tant de choses?</p>
-
-<p>Le rude cavalier semblait troublé par les paroles et le sourire de la
-dame. Il commença par ôter respectueusement son chapeau «comme devant
-une image sainte» pensa Moreno. Puis il dit avec l’air théâtral qui chez
-lui était naturel:</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez devant vous ce misérable, madame, et voici le plus beau
-moment de ma vie.</p>
-
-<p>Le <i>gaucho</i> la regardait avec des yeux brûlants d’adoration et de désir;
-elle sourit, heureuse de cet hommage barbare.</p>
-
-<p>Canterac trouvait cette conversation ridicule; avec des gestes
-d’impatience et des murmures de protestation, il indiquait qu’il
-entendait poursuivre sa route; elle ne voulut pas l’écouter et continua
-de parler en souriant à ce <i>gaucho</i> qui l’intéressait.</p>
-
-<p>&mdash;Il court sur votre compte des histoires terri<span class="pagenum"><a name="page_152" id="page_152">{152}</a></span>bles. Sont-elles vraies?
-Combien de gens avez-vous tués?</p>
-
-<p>&mdash;Pure calomnie, madame! répondit <i>Manos Duras</i> en la regardant
-fixement. Mais, si vous me le demandez, je tuerai tous les jours qui
-vous voudrez.</p>
-
-<p>Cette réponse plut à Hélène, qui dit en se tournant vers Canterac:</p>
-
-<p>&mdash;Comme il est galant... à sa manière! Vous m’avouerez qu’un pareil
-hommage ne manque pas d’agrément.</p>
-
-<p>Mais ce dialogue familier entre Hélène et le bandit semblait irriter de
-plus en plus l’ingénieur. A plusieurs reprises, il essaya de pousser son
-cheval entre les deux interlocuteurs pour mettre fin à la conversation,
-mais Hélène l’arrêtait chaque fois d’un geste contrarié.</p>
-
-<p>Voyant qu’elle s’obstinait à causer avec <i>Manos Duras</i>, il se rabattit
-sur Moreno, incapable de garder pour lui seul sa colère.</p>
-
-<p>&mdash;Ce <i>gaucho</i> est un insolent, il faudra lui donner une leçon.</p>
-
-<p>L’employé approuva sans réserves la première partie de la phrase, mais
-il haussa les épaules en entendant le Français parler de leçon. Que
-pouvaient-ils contre le nomade redoutable, quand le commissaire lui même
-lui témoignait une sorte de respect?</p>
-
-<p>&mdash;Il vous faut obtenir, continua l’ingénieur, qu’on ne lui achète plus
-de viande au camp et qu’on n’accepte aucune des affaires qu’il
-proposera.</p>
-
-<p>Moreno fit un geste affirmatif. S’il ne désirait que cela, c’était
-facile.</p>
-
-<p>Hélène reprit enfin sa marche après avoir salué le <i>gaucho</i> avec une
-certaine coquetterie; elle était satisfaite de le voir ému, ses yeux
-avides brillants de désirs.</p>
-
-<p>&mdash;Pauvre homme! c’est un type bien curieux!<span class="pagenum"><a name="page_153" id="page_153">{153}</a></span></p>
-
-<p>Tandis que les trois cavaliers s’éloignaient, <i>Manos Duras</i> demeura
-immobile près du chemin. Il voulait voir cette femme quelques moments
-encore. Il avait sur le visage une expression grave et pensive, comme
-s’il pressentait que cette rencontre allait influer sur son existence.
-Mais lorsque Hélène eût disparu avec ses compagnons derrière un
-monticule de sable, le <i>gaucho</i>, que sa présence n’éblouissait plus eut
-un sourire cynique. Des images lascives défilèrent dans sa pensée,
-chassèrent ses hésitations et lui rendirent son audace coutumière.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi pas? se dit-il. Elle est toute pareille à celles qui dansent
-au bar du <i>Gallego</i>. Toutes sont des femmes.</p>
-
-<p>La marquise et ses compagnons continuèrent leur promenade au bord du
-fleuve. Soudain elle se souleva un peu de sa selle pour voir plus loin.</p>
-
-<p>Dans une prairie que des saules bas bordaient du côté du fleuve, on
-voyait deux chevaux sellés en liberté.</p>
-
-<p>Un homme et un jeune garçon avaient mis pied à terre et semblaient
-s’amuser à lancer très haut le lasso. C’était un lasso de corde, léger
-et facile à manier, mais moins solide que le lasso de cuir
-qu’employaient les cavaliers du pays.</p>
-
-<p>Son instinct de femme plutôt que ses yeux permit à Hélène de reconnaître
-le jeune garçon.</p>
-
-<p>C’était la Fleur du Rio Negro qui apprenait à Watson à manier le lasso
-et qui s’amusait de la maladresse du <i>gringo</i>. Comme Torrebianca allait
-tous les jours diriger les travaux du fleuve, Richard avait maintenant
-plus de liberté; il en profitait pour suivre la fille de Rojas dans ses
-courses vagabondes.</p>
-
-<p>Hélène fit signe à ses deux compagnons de ne pas la suivre et s’approcha
-de la prairie où se tenaient les deux jeunes gens.</p>
-
-<p>Celinda l’aperçut la première et brusquement,<span class="pagenum"><a name="page_154" id="page_154">{154}</a></span> elle tourna le dos avec
-un mouvement d’hostilité. En même temps, elle ordonna à Watson de lui
-ajuster un de ses éperons qu’elle avait peur de perdre.</p>
-
-<p>Le jeune homme s’agenouilla, puis il fit mine de se relever; son aide
-était inutile; l’éperon de Celinda était solidement fixé. Mais elle
-insista pour le faire rester dans cette position.</p>
-
-<p>&mdash;Voyons, <i>gringuito</i>, je vous dis qu’il va tomber. Regardez donc mieux.</p>
-
-<p>Elle ne consentit à reconnaître son erreur et ne lui permit de se
-relever que lorsque l’autre eut tourné bride. Hélène avait deviné le
-stratagème et compris les gestes hostiles: elle s’éloigna, piquée.</p>
-
-<p>Les trois cavaliers entrèrent dans la rue centrale du campement un peu
-après le coucher du soleil. Devant la maison de Pirovani, qu’elle
-considérait déjà comme la sienne, la marquise descendit de cheval en
-s’appuyant sur Moreno, car l’Espagnol avait devancé l’autre pour jouir
-de son agréable contact.</p>
-
-<p>Le Français salua avec une raideur militaire et s’éloigna tandis
-qu’Hélène entrait dans la maison. Un jour perdu! Il était furieux contre
-lui-même et contre les autres.</p>
-
-<p>Pirovani parut à l’entrée d’une rue et voyant que Moreno se dirigeait
-vers son logement il courut à sa rencontre. Il désirait ardemment
-connaître les péripéties de cette excursion où il n’avait pas été
-invité. Naïf comme le sont les jaloux il craignait que pendant cette
-courte promenade Canterac ait pris une grande avance sur lui. Il sourit
-avec une joie puérile quand l’employé lui raconta comment «madame la
-marquise» lui avait demandé de se placer entre elle et l’ingénieur
-français pour le tenir à distance.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! je sais bien qu’elle ne peut le souffrir,<span class="pagenum"><a name="page_155" id="page_155">{155}</a></span> dit l’Italien, j’en ai
-la preuve... Mais comme il dirige les travaux et rend parfois service à
-Robledo et à son mari, elle n’a pas osé dire ce qu’elle pense de lui.</p>
-
-<p>Un nuage passa sur son bonheur lorsque Moreno lui parla de leur
-rencontre avec <i>Manos Duras</i> et de l’amicale conversation du <i>gaucho</i> et
-de la marquise.</p>
-
-<p>De cela surtout, l’entrepreneur fut scandalisé.</p>
-
-<p>&mdash;Nous sommes forcés de vivre ici comme des égaux, parce que nous sommes
-tous reclus dans le même désert, dit-il avec indignation. Un beau jour
-ce <i>gaucho</i> voleur se croira en droit d’assister tout comme nous aux
-réunions du soir chez la marquise. C’est inouï!</p>
-
-<p>&mdash;Le capitaine, ajouta Moreno, demande qu’on n’achète plus de viande à
-<i>Manos Duras</i> et qu’on n’accepte aucune des affaires qu’il pourrait
-proposer. Mais c’est vous, plutôt que lui, qui pourrez décider la chose.</p>
-
-<p>Pirovani approuva avec véhémence.</p>
-
-<p>&mdash;Nous le ferons; le Français a raison... c’est la première fois depuis
-longtemps que je suis d’accord avec lui.<span class="pagenum"><a name="page_156" id="page_156">{156}</a></span></p>
-
-<h2><a name="X" id="X"></a>X</h2>
-
-<p>Quelques mois après le début des travaux à la Presa, les habitants des
-diverses colonies établies au bord du Rio Negro se mirent à parler avec
-admiration du nouveau bar du <i>Gallego</i> et le proclamèrent le plus bel
-établissement de la région. Le propriétaire avait apporté à l’intérieur
-des améliorations nouvelles aussi instructives qu’intéressantes.</p>
-
-<p>Parmi les premiers ouvriers venus à la Presa se trouvait un Anglais qui
-pendant ses années d’aventures avait poussé jusqu’au centre sauvage du
-Paraguay; il en avait rapporté comme uniques bénéfices quatres caïmans
-empaillés et un boa de plusieurs mètres dont les indigènes avaient
-bourré le ventre avec des herbes. Il était mort du delirium tremens,
-quelques semaines après son arrivée, et l’honorable cabaretier, son
-créancier, s’était emparé des animaux pour en décorer le plafond de sa
-boutique. En réalité Antonio Gonzalez regardait avec une appréhension
-héréditaire l’énorme reptile, mais ces ornements d’un nouveau genre
-plaisaient aux plus notoires ivrognes du pays. Couvert de mou<span class="pagenum"><a name="page_157" id="page_157">{157}</a></span>ches, le
-serpent s’étendait au milieu du plafond et les quatre caïmans se
-balançaient aux quatre coins, montrant au public leurs ventres jaunes et
-la plante de leurs pattes. On accourait d’abord pour admirer ces objets
-insolites. Cependant, la première curiosité passée, le patron du cabaret
-remarqua que cette décoration n’était pas du goût de tous ses clients.
-Les Italiens et les Andalous auraient à la rigueur consenti à boire sous
-la panse jaunâtre des caïmans, mais ils n’osaient plus lever la tête
-pour vider leur verre de peur d’apercevoir la forme sinistre de l’énorme
-serpent rongé de mouches. Les plus audacieux ne se décidaient cependant
-à entrer, que s’ils avaient fermé la main droite, et avancé comme des
-cornes l’index et l’auriculaire tout en murmurant «<i>Lagarto! Lagarto!</i>»
-pour conjurer le mauvais sort.</p>
-
-<p>Le <i>Gallego</i> se sacrifia une fois de plus. Le boa fut décroché et vendu
-à un cabaretier de Buenos-Ayres et seuls les quatre caïmans continuèrent
-à se balancer au plafond comme des lampes funéraires éteintes.</p>
-
-<p>L’intérieur du cabaret était orné d’une infinité de drapeaux, destinés à
-flotter tous sur le toit aux jours de fête. Il y avait là, revendiqués
-par les ouvriers des divers pays du globe, tous les rectangles de
-couleur que les hommes ont inventés pour se séparer de leurs semblables.
-Antonio Gonzalez les admettait tous: celui de l’Irlande libre aussi bien
-que celui de la République sioniste. Il avait eu cependant une sérieuse
-discussion avec certains compatriotes natifs de Barcelone, qui avaient
-voulu lui imposer le drapeau catalan.</p>
-
-<p>&mdash;Je l’accepte, disait-il avec une solennité diplomatique. Je ne discute
-que ses dimensions.</p>
-
-<p>Il arrêta enfin qu’il resterait quatre fois plus petit que le drapeau
-espagnol.<span class="pagenum"><a name="page_158" id="page_158">{158}</a></span></p>
-
-<p>Les jours de fêtes patriotiques il pavoisait sa maison avec l’aide de
-Fritérini et il donnait des explications au commissaire, seul
-représentant de l’autorité.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes très savant, don Roque, mais pour ce qui est des drapeaux,
-je connais mon affaire mieux que personne. D’abord, au-dessus de tous
-les autres il faut placer celui de l’Argentine; puis à sa droite, sans
-discussion possible, celui de l’Espagne. C’est nous qui venons après les
-Argentins dans ce pays. Oui, vous savez bien, Isabelle la Catholique, et
-Solis et don Pedro de Mendoza et don Juan de Garay... Il citait au
-hasard, encore, des noms de navigateurs et de conquérants. Et maintenant
-Fritérini, <i>mio caro</i>, place les autres drapeaux à ton idée car nous
-sommes tous égaux et cette terre comme dit don Manuel est la terre de
-tous.</p>
-
-<p>En été les mouches envahissaient la salle du bar. Elles tombaient dans
-les verres, pénétraient dans les bouches, les narines et les oreilles.
-Elles se laissaient tuer, mais il y en avait tant que les clients lassés
-renonçaient à les chasser et se contentaient de cracher ou de souffler
-quand elles se glissaient dans leur bouche ou leurs oreilles. Des
-cloisons de bois ou de planches surgissaient aussi des insectes
-sanguinaires qui perforaient les épidermes et suçaient le sang de
-l’homme.</p>
-
-<p>En hiver, toutes les portes étaient fermées et l’atmosphère épaisse du
-cabaret était chargée d’odeurs de tabac, de genièvre, de vin âcre, de
-linge mouillé et de cuir de souliers. Les règles commerciales les plus
-illogiques guidaient la marche de l’établissement. Il n’y avait presque
-pas de chaises dans la salle. Les guitaristes reposaient leur fondement
-sur des crânes de chevaux et une partie des clients s’asseyaient sur le
-sol quand la fatigue les<span class="pagenum"><a name="page_159" id="page_159">{159}</a></span> prenait; cependant derrière le comptoir, les
-files de bouteilles de champagne étaient renouvelées sur les étagères
-chaque semaine.</p>
-
-<p>Les soirs de paie, les ouvriers sans famille instauraient des orgies
-babyloniennes. Ils arrosaient les boîtes de sardines et de foie gras
-avec des bouteilles de Pommery-Greno; toute la nuit le whisky et le gin
-déliaient les langues.</p>
-
-<p>Du reste le pain manquait et il fallait ronger du biscuit dans la
-semaine. On parlait beaucoup du chemin de fer et on faisait des paris
-sur le jour où les trains s’arrêteraient enfin régulièrement à la Presa.
-Dans l’ancien monde les voies ferrées étaient établies entre les villes
-déjà construites; mais dans ce monde nouveau on lançait d’abord les
-rails à travers le désert; puis, de cinquante en cinquante kilomètres,
-on créait une station autour de laquelle un village se développait.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi n’y aurait-il pas une station ici, à la Presa, où nous sommes
-plus de mille habitants? clamait Antonio Gonzalez, le patron du cabaret.
-Par contre le train s’arrête à des endroits où il n’y a qu’un cheval
-attaché à un poteau pour attendre la correspondance. Nous devrions
-envoyer une délégation à Buenos-Ayres.</p>
-
-<p>Certains groupes causaient à part, sans paraître intéressés par le bal
-ni par les femmes attachées à l’établissement.</p>
-
-<p>Les défricheurs parlaient de l’<i>alpataco</i>, cet odieux arbuste du pays
-dont la tête broussailleuse n’atteint qu’une faible hauteur mais qui
-pousse dans le sol des racines longues parfois de trente mètres. Son
-bois était dur comme du bronze et faisait rebondir les haches quand il
-ne les brisait pas. Pour arracher un de ces arbustes il fallait
-plusieurs hommes et un jour de travail; si les défricheurs qui le<span class="pagenum"><a name="page_160" id="page_160">{160}</a></span>
-rencontraient travaillaient à forfait, ils avaient un fier sujet de
-jurer et de se lamenter.</p>
-
-<p>Le garçon qui portait le surnom de Fritérini était un jeune homme pâle
-aux cheveux rejetés en arrière, aux yeux fiévreux; lorsqu’il avait fini
-de servir les clients, il s’approchait d’une table occupée par quelques
-ouvriers espagnols et il leur décrivait les beautés de sa ville natale
-dans un langage d’Italien arrivé depuis deux ans seulement dans le pays.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne dis pas que qué Brescia sia une grande cita: questo no; ma,
-quand c’est le soir, les jeunes gens ils vont avec la mandoline faire
-des serenatas, et chacun a son amore... Oh! plus beau qu’ici... Ah!
-Brescia!</p>
-
-<p>Le <i>Gallego</i>, accoudé sur le comptoir, écoutait parler les plus vieux
-des clients, des cavaliers du pays qui avaient chevauché des Andes à
-l’Atlantique, du Colorado au détroit de Magellan pour guider les
-acheteurs de bétail ou pour découvrir dans le désert des trous d’eau et
-des pâturages nouveaux. Leur patience défiait le temps, et les semaines
-ou les mois qu’avaient duré leurs voyages, ils en parlaient comme de
-jours.</p>
-
-<p>L’un deux aimait à raconter sa dernière expédition dans les chaînons des
-Andes méridionales et sa visite aux lacs les plus solitaires. Il avait
-servi de guide pendant ce voyage à un savant européen que lui adressait
-un autre savant à qui, vingt années auparavant, il avait rendu le même
-service. Au cours de la première expédition, ils avaient trouvé des
-restes d’animaux monstrueux, qui dataient d’une période préhistorique:
-des squelettes gigantesques qu’ils étiquetaient et mettaient en caisse
-pour qu’on pût les reconstituer dans les musées de l’ancien continent.</p>
-
-<p>Son dernier voyage avait été plus original. Le deuxième savant
-recherchait aussi des animaux pré-<span class="pagenum"><a name="page_161" id="page_161">{161}</a></span>historiques, mais il prétendait les
-trouver vivants. Chez les rares habitants campés au pied de la
-Cordillère, la croyance se perpétuait qu’il existait encore dans
-certaines régions du désert patagon des bêtes énormes de formes inouïes,
-derniers vestiges de la faune des époques où la vie apparut sur la
-planète.</p>
-
-<p>Certains juraient de fort bonne foi avoir vu de loin le plésiosaure
-s’engloutir dans le cristal mort des lacs andins ou brouter l’herbe qui
-croît sur les bords.</p>
-
-<p>Mais ils l’avaient vu le soir, quand l’ombre immense et violette de la
-Cordillère s’étend sur la plaine. Les incrédules soutenaient que cette
-vision surgissait toujours tandis que l’observateur rentrait avec plus
-d’un verre dans le corps, de quelque bar lointain.</p>
-
-<p>Le vieux guide exposait le pour et le contre et terminait ainsi:</p>
-
-<p>&mdash;En une année entière de recherches nous n’avons jamais rencontré un
-seul de ces animaux, et pourtant nous avons marché, de lac en lac, du
-Nahuel Huapi presque jusqu’à Magellan. Mais j’ai vu de mes yeux sur la
-terre des traces de pieds plus grands que des pieds d’éléphants, que les
-habitants de l’endroit nous montraient. J’ai vu aussi au bord d’un lac
-des masses d’excréments séchés aussi hautes que moi, et qui ne pouvaient
-provenir d’aucune bête connue. Quand je l’interrogeais, mon savant se
-taisait, sans dire oui ni non. Qui sait ce que nous aurions trouvé si
-nous étions restés là-bas plus longtemps! Peut-être quand les habitants
-deviendront plus nombreux dans ces contrées découvrira-t-on un de ces
-monstres solitaires.</p>
-
-<p>Le patron du bar aimait lui aussi interroger ses plus vieux clients au
-sujet de certains hommes mystérieux qui étaient passés dans le pays aux
-premiers<span class="pagenum"><a name="page_162" id="page_162">{162}</a></span> temps de la domination, tout juste après l’expulsion des
-Indiens.</p>
-
-<p>C’étaient des personnages de sang royal, devenus des vagabonds pour
-connaître l’âpre volupté d’une liberté sauvage.</p>
-
-<p>Le <i>Gallego</i> avait lu dans des livres et des journaux l’histoire de Jean
-Ort, cet archiduc d’Autriche, qui avait renoncé à son titre pour
-parcourir les mers sur son yacht luxueux plein de belles femmes et de
-musiciens.</p>
-
-<p>Un jour le bruit avait couru que le bateau s’était perdu corps et biens
-au cap Horn. Mais Jean Ort n’était pas mort.</p>
-
-<p>&mdash;Je l’ai connu, disait un ancien de la Presa; c’était un homme comme
-vous et moi, ni plus ni moins, un de ceux qui arrivent avec leur sac sur
-le dos pour demander du travail. Il était grand, blond et il buvait
-toujours seul. Il n’avait jamais dit à personne qu’il s’appelait Jean
-Ort, mais nous le savions tous. D’ailleurs il portait dans son sac un
-gobelet d’argent avec l’écusson royal de sa famille et il aimait à s’en
-servir pour boire tout seul dans son petit <i>rancho</i> parce que c’était
-celui qu’il avait tout enfant quand il allait à l’école. Puis
-brusquement ce vagabond avait disparu. Certains supposaient qu’il se
-cachait dans les pires quartiers de Buenos-Ayres; d’autres assuraient
-l’avoir rencontré à Paysandu où il s’était établi photographe. Nul ne
-savait où il était mort.</p>
-
-<p>&mdash;Des blagues! disaient les sceptiques en écoutant ces récits. Tous les
-<i>gringos</i> qui viennent par ici sans avoir envie de travailler posent au
-Jean Ort pour se faire admirer des imbéciles.</p>
-
-<p>D’autres consommateurs, ceux d’aspect aisé, s’inquiétaient de l’avenir
-de ce village naissant. Le sort en était lié à celui de ce Gonzalez qui
-pour l’heure étalait à l’air sa poitrine velue, dépeigné, souillé de<span class="pagenum"><a name="page_163" id="page_163">{163}</a></span>
-poussière, les manches retroussées et fixées par des élastiques pour lui
-dégager les mains. Le garçon lui-même avait meilleure apparence que le
-patron, mais celui-ci avait en dépôt au «<i>Banco español</i>» de Bahia
-Blanca des économies et quelques milliers de <i>pesos</i>, et de plus il
-était propriétaire de mille hectares de terrain aux environs du
-campement.</p>
-
-<p>Mais qu’était cette prospérité actuelle en comparaison des millions de
-<i>pesos</i> qui allaient lui échoir le jour où la Presa, aujourd’hui simple
-camp de travailleurs, deviendrait une agglomération importante, où son
-magasin se transformerait en un luxueux établissement comparable à ceux
-de Buenos-Ayres, où les terres poudreuses qu’il avait acquises
-donneraient une infinité de parcelles pour lesquelles les colons
-italiens et espagnols lui verseraient d’importantes redevances. Ce
-jour-là, il pourrait revenir dans sa patrie et s’installer à Madrid.
-Pourquoi ne serait-il pas, alors, député ou sénateur? Peut-être même le
-ferait-on vicomte ou marquis comme tant de cabaretiers enrichis en
-Amérique!</p>
-
-<p>Il arrêtait bientôt le cours ambitieux de ses pensées pour revenir à la
-rude réalité qui l’entourait encore. Devant ses clients, intéressés
-comme lui à l’irrigation des terres, il dénigrait leur aspect actuel
-pour rendre plus frappant le contraste avec leur prospérité future.</p>
-
-<p>&mdash;Qu’y a-t-il ici, si on met à part les habitants de la Presa? Des
-autruches et des pumas, voilà tout.</p>
-
-<p>Ses auditeurs se divertissaient au souvenir des bandes d’autruches qui
-descendaient du plateau jusqu’au bassin du fleuve, attirées sans doute
-par ce spectacle nouveau: les travaux effectués par l’homme au bord de
-l’eau.</p>
-
-<p>La demoiselle de l’<i>estancia</i> de Rojas s’amusait à poursuivre ces
-troupeaux de bêtes haut perchées qui s’enfuyaient en ouvrant largement
-le compas de leurs<span class="pagenum"><a name="page_164" id="page_164">{164}</a></span> pattes solides; parfois le lasso de l’amazone les
-atteignait à la course.</p>
-
-<p>Le puma, poussé par la faim, descendait lui aussi des hauteurs pendant
-l’hiver et venait rôder autour des <i>ranchos</i> et des baraques de la
-Presa.</p>
-
-<p>Quand on parlait du puma quelques clients se mettaient à sourire en
-regardant Fritérini. Un beau matin, le garçon qui était sorti dans la
-cour du bar avait vu bondir du fond d’un tonneau vide une espèce de
-tigre tacheté, de la grosseur d’un chien. C’était un puma qui s’était
-blotti dans ce refuge pour dormir et pour l’effroi du nostalgique
-évocateur des sérénades de Brescia.</p>
-
-<p>&mdash;Quand nous aurons de l’eau, disait Gonzalez, quand nous pourrons enfin
-irriguer nos terres, des milliers d’hommes viendront vivre ici.</p>
-
-<p>Comme lui, ses rustiques clients prenaient sans effort un accent plus
-que lyrique pour célébrer les merveilles de l’eau. Pas très loin de la
-Presa, se trouvait Fort Samiento, où l’on allait prendre le train. Ce
-village avait poussé autour d’un fortin de l’époque de l’expulsion des
-Indiens. L’armée d’occupation avait ouvert sans peine un petit canal en
-profitant de la pente du fleuve, et l’eau avait fait de l’endroit une
-oasis prodigieuse au milieu des terres desséchées. Des peupliers énormes
-protégeaient de leur muraille les enclos. La vigne, tous les légumes et
-tous les arbres fruitiers poussaient à profusion dans cette terre
-vigoureuse qui commençait à procréer après des milliers d’années de
-sommeil. Sa richesse étonnait davantage par son contraste avec le désert
-qui s’étendait de nouveau au delà des points où les canaux poussaient
-leurs ramifications dernières.</p>
-
-<p>Mais les gens de la Presa admiraient surtout une autre oasis située à
-quelques lieues en aval, en un point où le fleuve subissait une
-dénivellation naturelle<span class="pagenum"><a name="page_165" id="page_165">{165}</a></span> qui avait permis de pratiquer facilement une
-saignée pour l’irrigation.</p>
-
-<p>C’était un Basque qui avait ouvert là sans peine des canaux et conduit
-l’eau sur des lieues et des lieues de terre plantée de luzerne.</p>
-
-<p>La qualité de cette pâture excitait l’admiration des clients du bar.
-Tous croyaient avec ferveur aux miracles de la luzerne bien arrosée. Il
-suffisait dans le territoire de Rio Negro de semer, une fois pour
-toutes, cette plante d’origine asiatique. Les champs de luzerne
-abondamment pourvus d’eau étaient perpétuels. A Fort Sarmiento on en
-trouvait qui dataient de l’époque qui avait immédiatement suivi
-l’expulsion des Indiens, et après trente et quelques années d’existence
-ils étaient meilleurs que le jour des semailles. On les fauchait et la
-plante repoussait plus vigoureuse et plus luxuriante.</p>
-
-<p>&mdash;Si l’homme pouvait manger de la luzerne, déclarait sentencieusement le
-<i>Gallego</i>, la question sociale serait résolue pour toujours car chacun
-sur la terre aurait largement de quoi manger.</p>
-
-<p>Malheureusement les animaux seuls pouvaient s’assimiler cet aliment
-merveilleux. Les brebis que le Basque laissait paître dans ses champs
-semblaient des bêtes d’une autre planète où quelque nourriture
-miraculeuse eût donné aux êtres une taille exagérée.</p>
-
-<p>&mdash;On dirait des animaux vus à travers des jumelles grossissantes, disait
-le cabaretier.</p>
-
-<p>Son riche compatriote le Basque, fier de ses prés immenses et de ses
-brebis énormes comme des mâtins, aimait à dire aux vagabonds qui
-passaient en bordure de sa propriété:</p>
-
-<p>&mdash;Si tu arrives à prendre ce mouton sur ton dos, je te le donne. Mais
-l’homme malgré ses plus grands efforts ne parvenait pas à soulever la
-lourde bête. Lorsqu’il recevait un hôte, le Basque lui offrait un<span class="pagenum"><a name="page_166" id="page_166">{166}</a></span>
-dindon à la broche. Et l’invité, à le voir sur la table se trompait, le
-prenait pour un agneau rôti.</p>
-
-<p>Le patron du bar rêvait d’égaler quelque jour la richesse de son
-compatriote en créant d’immenses champs de luzerne. Et tandis qu’il
-s’entretenait de ces pâturages fameux avec d’autres propriétaires qui
-escomptaient eux aussi l’irrigation de leurs terres désertes, les heures
-de la nuit passaient rapidement. Ils éprouvaient les mêmes émotions
-qu’un enfant lorsqu’il écoute à la veillée quelque conte prodigieux.</p>
-
-<p>&mdash;Quand verrons-nous la terre de nos champs rougir et se couvrir d’eau
-comme l’argile dont nous faisons des briques.</p>
-
-<p>Cette pensée les jetait dans l’extase. Puis ils regardaient l’horloge.
-Il était tard; il fallait se coucher, pour être levé demain à l’aube.
-Tous en quittant le cabaret tournaient instinctivement leur regard vers
-le fleuve sombre qui depuis des milliers d’années glissait en silence au
-milieu des terres stériles en leur refusant sa caresse génératrice de
-tant de merveilles.</p>
-
-<p>En attendant l’heure où il serait millionnaire grâce à l’irrigation, le
-patron du bar tirait un de ses plus sûrs revenus des courses de chevaux
-qu’il organisait certains dimanches. Il fallait pour cela l’autorisation
-de don Roque, et il n’était pas facile de l’obtenir.</p>
-
-<p>Le commissaire redoutait ses supérieurs. Le gouvernement fédéral avait
-défendu ces fêtes dans le territoire de mœurs primitives car il en
-résultait toujours des beuveries et des rixes. Mais l’ancien bourgeois
-de Buenos-Ayres avait besoin, pour se résigner à vivre en Patagonie, de
-compensations plus douces que son traitement de fonctionnaire; aussi,
-quand le cabaretier le prenait à part, ses scrupules étaient vaincus.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, au nom de Dieu, <i>Gallego</i>, pas de réclame <span class="pagenum"><a name="page_167" id="page_167">{167}</a></span>pour tes courses!
-suppliait le commissaire. Qu’il n’y ait pas de tapage, hein; s’il
-arrivait un malheur et si on le savait à Buenos-Ayres!... Il faut que la
-fête soit seulement pour les habitants du campement.</p>
-
-<p>Mais l’affaire demandait au contraire une certaine publicité, et de
-plusieurs lieues à la ronde de nombreux cavaliers commençaient d’arriver
-l’après-midi du samedi.</p>
-
-<p>Dans le pays les fêtes étaient rares et il fallait profiter des courses
-de la Presa. La population du camp semblait triplée. Le bar épuisait en
-vingt-quatre heures la provision de liqueurs du mois.</p>
-
-<p><i>Manos Duras</i> saluait de nombreux cavaliers venus de <i>ranchos</i> lointains
-et qui l’avaient parfois aidé dans ses affaires. Tous montaient leurs
-meilleurs chevaux pour prendre part aux courses.</p>
-
-<p>Les prix offerts par le <i>Gallego</i> n’étaient pas de grande importance: un
-billet de vingt <i>pesos</i>, des mouchoirs de couleurs vives, un flacon de
-<i>gin</i>; mais les <i>gauchos</i>, fiers de leurs éperons, de leur ceinture et
-de leur couteau au manche d’argent, venaient triompher pour l’honneur et
-pour la gloire et s’en retournaient satisfaits d’avoir pu faire étalage
-de leur adresse virile devant ces étrangers travailleurs incapables de
-monter un cheval sauvage.</p>
-
-<p>Ils repartaient rarement le soir même. Ils jugeaient nécessaire de
-s’attarder un peu pour fêter leur triomphe et le cabaret faisait surtout
-recette pendant les dernières heures du dimanche. C’était là pour don
-Roque des heures terribles, et lorsqu’il y pensait il hésitait à
-accorder de nouveau sa licence, au risque de perdre la petite
-compensation que lui glissait le <i>Gallego</i>.</p>
-
-<p>Le public ne trouvait pas à se loger dans le bar; il formait des groupes
-à l’extérieur et Fritérini, aidé par les femmes, entrait et sortait sans
-arrêt, chargé de bouteilles et de verres. Les guitares accompagnaient
-les cris et les applaudissements de la foule<span class="pagenum"><a name="page_168" id="page_168">{168}</a></span> entassée autour des
-danseurs. Le commissaire se tenait au large avec ses quatre soldats aux
-longs sabres, car il savait que sa présence, loin de calmer les esprits,
-ne servait le plus souvent qu’à les exciter.</p>
-
-<p>Il redoutait surtout les ouvriers chiliens. Pendant les fêtes
-ordinaires, les Chiliens buvaient avec leurs compagnons de travail; leur
-ivresse croissait méthodiquement et leur humeur n’en était nullement
-affectée. Habitués à partager l’existence des ouvriers européens ils
-chantaient et dansaient la <i>cueca</i> sans que la paix en fût troublée.
-Tout au plus leur patriotisme agressif montait-il d’un ton à mesure
-qu’ils absorbaient une quantité croissante de liquide:</p>
-
-<p>&mdash;Vive le Chili! criaient-ils en chœur entre deux <i>cuecas</i>. Certains,
-plus enthousiastes, complétaient l’exclamation et la lançaient dans
-toute sa pureté classique, comme le font les <i>rotos</i> pendant les fêtes
-patriotiques ou à la guerre dans les charges à la baïonnette «Vive le
-Chili... merde!»</p>
-
-<p>Mais les jours de courses, la présence d’étrangers et surtout de ces
-cavaliers à fière mine, si vains de leurs selles plaquées d’argent, de
-leurs armes et des ornements métalliques de leurs costumes, semblait
-faire naître parmi les <i>rotos</i>, gens qui vont à pied, un vague besoin de
-provocation, par haine et par jalousie.</p>
-
-<p>Soudain les guitares cessaient de vibrer, un fracas de dispute éclatait;
-par-dessus les glapissements des femmes, un cri de mort; puis un silence
-profond. Les gens s’écartaient pour livrer passage à un homme aux yeux
-fous, à la main droite rouge de sang.</p>
-
-<p>&mdash;Place, frères, j’ai fait un malheur!</p>
-
-<p>Tous le laissaient passer; nul n’essayait de l’arrêter, pas même le
-commissaire qui s’arrangeait pour être loin de l’endroit.<span class="pagenum"><a name="page_169" id="page_169">{169}</a></span></p>
-
-<p>C’eût été une infraction aux lois établies par les anciens qui
-connaissaient mieux la vie que ceux d’aujourd’hui. Le frère du blessé ou
-du mort ne s’occupait que de l’homme étendu sur le sol et ne tentait pas
-de barrer la route à l’agresseur. Il avait tout le temps d’aller en
-quête de celui qui avait «fait un malheur» et, là ou il le trouverait,
-d’exercer son droit de vengeance en «faisant un malheur» à son tour.</p>
-
-<p>Quand un de ces incidents arrivait, don Roque, oublieux des largesses de
-Gonzalez, s’indignait:</p>
-
-<p>&mdash;Ne t’avais-je pas dit que cela finirait mal, <i>Gallego</i>? Nous allons
-voir maintenant ce qu’on va dire à Buenos-Ayres. Un beau jour une de tes
-histoires me fera perdre ma place.</p>
-
-<p>Mais de Buenos-Ayres rien n’arrivait et don Roque ne perdait pas sa
-place. Il était le seul représentant de l’autorité et d’accord avec son
-collègue de Fort Sarmiento; on enterrait le mort, lorsque mort il y
-avait, et si la victime n’était que blessée, elle se laissait soigner et
-affirmait n’avoir jamais vu celui qui lui avait donné un coup de
-couteau; elle ne le reconnaîtrait même pas si on le lui présentait.</p>
-
-<p>Quelques mois passaient et la mauvaise volonté de don Roque persistait:
-«Ouais, <i>Gallego</i>, tu ne m’y prendras plus...»</p>
-
-<p>Mais la générosité du cabaretier dissipait enfin ses craintes et on
-annonçait une nouvelle course de chevaux.</p>
-
-<p>Si la fête avait pris fin sans rixes, Gonzalez, triomphant, prenait
-l’offensive:</p>
-
-<p>&mdash;Vous voyez bien! cette population est en progrès, on peut avoir
-confiance en sa tenue et l’histoire de l’autre fois n’était en somme
-qu’un petit incident.</p>
-
-<p>Pour éviter d’être démenti par les faits, le cabaretier étendait sa
-générosité à <i>Manos Duras</i> et lui glis<span class="pagenum"><a name="page_170" id="page_170">{170}</a></span>sait un billet de banque pour
-acheter la paix, car le <i>gaucho</i> pouvait tout faire en donnant des
-conseils de douceur à ses amis et en inspirant la terreur aux autres.</p>
-
-<p>Un samedi soir, Robledo rentrait par la rue centrale après avoir visité
-ses canaux. En passant devant la maison de Pirovani il détourna la tête
-et pressa le pas de sa monture de peur qu’Hélène n’ouvrît une fenêtre
-pour l’appeler. Depuis bien des jours il n’était pas retourné la voir.
-Il éprouvait cette crainte vague qui annonce l’approche du danger sans
-qu’on puisse dire de quel côté il menace.</p>
-
-<p>Le campement de la Presa lui paraissait changé depuis quelques semaines.
-Son aspect extérieur était toujours le même, mais sa vie interne
-subissait d’inquiétantes transformations. On voyait s’évanouir cette
-aménité monotone et cette confiance un peu rude qui caractérisaient les
-relations des habitants entre eux.</p>
-
-<p><i>Gualicho</i>, le terrible démon de la Pampa, chassé en même temps que les
-indigènes, venait reconquérir ce pays qui avait été le sien. Robledo se
-rappela comment les Indiens avaient coutume de combattre le génie du mal
-dès qu’ils avaient cru remarquer sa présence au milieu d’eux.</p>
-
-<p>Lorsque leurs razzias et leurs coups de main contre les tribus voisines
-commençaient à échouer, lorsque les maladies ou la famine se déclaraient
-avec une violence insolite dans leurs villages, tous les cavaliers
-s’armaient et entraient en campagne pour vaincre le maudit <i>Gualicho</i>.</p>
-
-<p>Ils s’escrimaient contre l’ennemi invisible avec leurs lances et leurs
-massues appelées <i>macanas</i>; ils lançaient leurs <i>boleadoras</i>, sortes de
-courroies terminées par deux boules de pierre qu’ils projetaient en
-l’air et qui allaient s’enrouler autour de l’ennemi; ils accompagnaient
-de hurlements leurs grands<span class="pagenum"><a name="page_171" id="page_171">{171}</a></span> coups d’estoc et de taille, cependant que
-les femmes et les petits enfants, à pied, s’unissaient à cette offensive
-générale en frappant l’air de leurs bâtons et de leur poings. L’un de
-ces coups innombrables toucherait forcément l’esprit malin et
-l’obligerait à fuir. Lorsqu’enfin tous tombaient sur le sol, exténués,
-la tranquillité leur revenait, car ils étaient convaincus que l’ennemi
-s’était éloigné de leur campement.</p>
-
-<p>L’Espagnol pensait qu’en ce moment la Presa devait être hantée par
-<i>Gualicho</i> le diable malin et trompeur de la Pampa. Il poussait les
-hommes les uns contre les autres. Tous se regardaient avec hostilité et
-semblaient se trouver différents de ce qu’ils étaient autrefois.
-Faudrait-il rassembler la population en masse pour frapper et mettre en
-fuite l’invisible ennemi?</p>
-
-<p>Il méditait ainsi lorsque soudain son cheval sursauta et s’arrêta si
-brusquement qu’il faillit passer par-dessus l’encolure.</p>
-
-<p>Au même instant des coups de revolver claquèrent et il vit voler en
-éclats les vitres des fenêtres et des deux portes du bar.</p>
-
-<p>Par ces brèches passèrent en même temps que les balles des bouteilles,
-des verres et même un crâne de cheval. Puis des <i>gauchos</i>, amis de
-<i>Manos Duras</i>, apparurent, marchant à reculons et faisant feu de leurs
-revolvers. Des ouvriers du village sortirent à leur tour de
-l’établissement et se mirent à tirer sur eux. D’autres, qui avaient déjà
-épuisé leurs cartouches, avançaient, le couteau au poing.</p>
-
-<p>Un blessé tomba et se mit à se traîner dans la poussière. Puis, Robledo
-vit un autre homme s’écrouler. Gonzalez fit son apparition, en manches
-de chemise comme toujours, avec ses deux élastiques autour des biceps.
-Il levait les bras, suppliait, lançait pêle-mêle des ordres et des
-malédictions. Les<span class="pagenum"><a name="page_172" id="page_172">{172}</a></span> métisses attachées au cabaret qui offraient leurs
-charmes après avoir versé de l’alcool, sortirent aussi, épouvantées et
-hurlantes, pour s’enfuir jusqu’au bout de la rue.</p>
-
-<p>Robledo tira son revolver, éperonna son cheval et vint se placer entre
-les combattants; il visait alternativement les uns et les autres, tout
-en criant pour rétablir l’ordre. Aidé par les voisins qui accouraient
-armés pour la plupart de carabines, il put ramener momentanément la
-paix. Les <i>gauchos</i> prirent la fuite, poursuivis par les ouvriers de la
-digue, et les femmes, danseuses de l’établissement ou femmes du village,
-s’élancèrent ensemble pour entourer les deux blessés et les relever.</p>
-
-<p>Gonzalez, qui protestait à grands cris et que nul n’écoutait, eut un
-sourire de joie en reconnaissant Robledo, comme si la présence de
-l’ingénieur eût dû suffire pour tout arranger.</p>
-
-<p>&mdash;Ce sont les amis de <i>Manos Duras</i>, dit-il, qui viennent faire du
-tapage parce qu’on ne permet plus à ce bandit de fournir la viande au
-village et qu’on l’empêche de traiter d’autres affaires. Il devait y
-avoir demain course de chevaux; <i>Manos Duras</i> a provoqué cette bataille
-pour me faire du tort. On dirait que le diable est lâché sur cette
-terre, don Manuel. Nous étions si tranquilles autrefois.</p>
-
-<p>Tout en sueur et encore ému par le souvenir du combat, il continua à
-bredouiller des explications. Il reconnaissait que les Chiliens
-soulevaient parfois des discussions orageuses; mais ce n’était que de
-temps en temps, à la suite d’excès de boisson. Cette fois ils n’étaient
-nullement responsables. Pauvre <i>rotos!</i> C’étaient les gens du pays qui,
-semblant obéir à un mot d’ordre, s’étaient montrés insolents et avaient
-provoqué les ouvriers pour troubler la tranquillité du village.</p>
-
-<p>&mdash;Et cela va durer, don Manuel; je connais <i>Manos<span class="pagenum"><a name="page_173" id="page_173">{173}</a></span> Duras</i>. S’il avait
-voulu de l’argent, il serait venu m’en demander; ce ne serait pas la
-première fois... Mais il y là-dessous quelque chose que je ne comprends
-pas et qui lui fait chercher le scandale à tout prix.</p>
-
-<p>On venait de relever les blessés et de les porter dans le bar. Un homme
-partit à cheval pour ramener le médecin de Fort Sarmiento qui ne
-visitait la Presa que deux fois par semaine. Des femmes coururent
-chercher avant son arrivée un ouvrier sicilien qui jouissait d’une
-grande réputation de guérisseur. Les badauds entraient dans le magasin
-pour se rendre compte de la gravité des blessures. Au milieu de la rue
-des commères criaient contre <i>Manos Duras</i> et ses compagnons.</p>
-
-<p>Robledo, pensif, reprit sa marche et se dirigea vers sa maison. Gonzalez
-avait raison, le diable était lâché. Quelqu’un avait profondément
-transformé la vie de la Presa.</p>
-
-<p>Le jour suivant il remarqua un grand changement dans les groupes qui
-travaillaient près du fleuve. Les ouvriers engagés par l’entrepreneur,
-assis par terre, fumaient ou sommeillaient. Quelques-uns, des Espagnols,
-chantonnaient en frappant dans leurs mains, et de leurs yeux perdus
-semblaient contempler la patrie lointaine.</p>
-
-<p>Le contremaître chilien surnommé le <i>Fraile</i> allait d’un groupe à
-l’autre pour secouer cette inertie, mais il n’arrivait qu’à faire rire
-les travailleurs. Un des plus vieux lui répondit avec insolence:</p>
-
-<p>&mdash;Tu ne penses pas sans doute hériter de l’Italien?... Alors... pourquoi
-aurais-tu plus d’intérêt que lui à nous faire travailler? Il y a beau
-temps qu’il n’est pas venu ici.</p>
-
-<p>Un autre journalier, plus jeune, ajouta avec un rire bestial.</p>
-
-<p>&mdash;Il court comme un chien derrière la belle<span class="pagenum"><a name="page_174" id="page_174">{174}</a></span> <i>gringa</i> qui sent si bon et
-qu’on appelle la marquise. Oh! moi aussi si je pouvais...</p>
-
-<p>Et il ajouta quelques mots sales, dont les autres rirent avec une
-expression de désir sauvage. Soudain un jeune apprenti qui, d’une petite
-hauteur, surveillait les environs, lança le cri d’alarme:</p>
-
-<p>&mdash;Un ingénieur!</p>
-
-<p>Immédiatement tous sautèrent sur pieds, cherchèrent leurs outils et
-feignirent de travailler avec ardeur, tandis que l’Espagnol avançait
-entre les groupes au pas lent de son cheval.</p>
-
-<p>Ils regardaient à la dérobée Robledo, et dès qu’il s’était éloigné ils
-laissaient tomber leurs outils et s’asseyaient à nouveau. L’ingénieur
-tourna plusieurs fois la tête et comme la veille il se dit qu’une
-puissance occulte bouleversait la vie de la colonie. <i>Gualicho</i> était
-présent en tous lieux; même hors du village, il faisait sentir sa
-puissance en désorganisant le travail des hommes.</p>
-
-<p>Laissant derrière lui les nombreux ouvriers de Pirovani il atteignit
-l’endroit où ses propres journaliers creusaient les canaux. Ces
-travailleurs-là ne demeuraient pas inactifs. Torrebianca les dirigeait,
-les surveillait et leur offrait l’exemple de son activité. Il aperçut
-Robledo et l’entraîna à part comme pour lui communiquer une mauvaise
-nouvelle:</p>
-
-<p>&mdash;L’exemple déplorable des ouvriers de la digue commence à contaminer
-les nôtres. Nos hommes réclament comme les autres moins d’heures de
-travail... Je me demande à quoi pense ce pauvre Pirovani. Il laisse ses
-travaux complètement à l’abandon.</p>
-
-<p>Robledo regarda fixement Torrebianca et resta silencieux, tandis que
-l’autre continuait à lui donner des informations.</p>
-
-<p>&mdash;Hier soir, Moreno me disait que Pirovani et Canterac commencent à se
-faire la guerre. L’un<span class="pagenum"><a name="page_175" id="page_175">{175}</a></span> refuse, comme ingénieur, d’approuver les travaux
-que l’autre poursuit comme entrepreneur. Il veut lui porter préjudice et
-retarder les versements que l’Etat lui effectue... Pirovani dit qu’il va
-suspendre les travaux et se rendre à Buenos-Ayres, où il a beaucoup
-d’amis, pour porter plainte contre l’ingénieur.</p>
-
-<p>A ces mots l’Espagnol sortit de son indifférence muette.</p>
-
-<p>&mdash;Et pendant ces discussions, dit-il avec colère, l’hiver arrive; le
-fleuve grossira avant que la digue soit terminée, les eaux détruiront et
-emporteront le travail de plusieurs années, et tout sera à recommencer.</p>
-
-<p>Le marquis, qui semblait tout pensif, s’écria soudain:</p>
-
-<p>&mdash;Et ces deux hommes étaient si amis! Certainement quelque chose est
-venu les séparer.</p>
-
-<p>Robledo dut forcer son regard pour l’empêcher de traduire la pitié et
-l’étonnement; il fit de la tête un signe affirmatif.<span class="pagenum"><a name="page_176" id="page_176">{176}</a></span></p>
-
-<h2><a name="XI" id="XI"></a>XI</h2>
-
-<p>Peu de temps après le lever du soleil, Moreno sortit de sa maison, mandé
-d’urgence par Canterac.</p>
-
-<p>Il trouva l’ingénieur en train d’arpenter avec impatience son logement.
-Il avait déjà passé des bottes et une culotte de cheval. Son ceinturon
-garni d’un revolver et sa vareuse étaient posés sur une chaise.</p>
-
-<p>Les manches de sa chemise entr’ouverte étaient retroussées et on voyait
-encore sur lui la trace toute fraîche de ses ablutions matinales.</p>
-
-<p>Son visage était plus dur, plus autoritaire que les autres jours. Une
-idée tenace et importune semblait ancrée sous son front soucieux. Sur
-les meubles et dans tous les coins on voyait de nombreux paquets
-élégamment ficelés et cachetés dans leur enveloppe de papier fin.</p>
-
-<p>On devinait que l’ingénieur avait mal dormi par la faute de cette idée
-dont il voulait faire part à Moreno. Celui-ci prit un siège et se
-prépara à écouter. Canterac resta debout et dit à l’employé tout en
-continuant sa promenade:<span class="pagenum"><a name="page_177" id="page_177">{177}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Ce Pirovani est tout ce qu’il y a de plus vulgaire, mais il
-l’emportera toujours sur moi. Il est si riche!</p>
-
-<p>Puis il montra les nombreux paquets qui encombraient une partie de la
-pièce:</p>
-
-<p>&mdash;Voilà tous les parfums que nous avions commandés à Buenos-Ayres. C’est
-de l’argent perdu; ceux de l’Italien sont déjà arrivés.</p>
-
-<p>Moreno s’empressa de se disculper. Il avait fait le nécessaire pour
-hâter l’expédition de la commande; mais l’autre, au lieu d’envoyer ses
-ordres par lettre, avait dépêché un messager à Buenos-Ayres.</p>
-
-<p>Canterac voulait se montrer indulgent; il accepta les excuses de
-l’employé et lui donna quelques tapes dans le dos:</p>
-
-<p>&mdash;Je n’ai pu dormir de la nuit, mon cher Moreno. J’ai conçu un projet et
-je veux le discuter avec vous. Il faut que j’écrase cet intrigant qui
-ose se mesurer à moi... Ici tous les gens se croient égaux, comme si
-toute hiérarchie était abolie dans le monde. Peut-être même cet
-entrepreneur se croit-il supérieur à moi qui suis son chef; il suffit
-qu’il ait plus d’argent que moi.</p>
-
-<p>Canterac eut un sourire cruel et continua:</p>
-
-<p>&mdash;Je m’arrangerai pour qu’il en ait moins. Jusqu’à ce jour, j’avais
-toléré certaines choses en contrôlant ses travaux. Dorénavant non: il
-perdra quelques bons milliers de <i>pesos</i> ou il sera obligé de résilier
-son contrat et de vider les lieux.</p>
-
-<p>Il s’approcha ensuite de Moreno pour lui parler à voix basse comme s’il
-eût craint d’être entendu.</p>
-
-<p>&mdash;Je veux frapper un grand coup, mener à bien un projet grandiose que
-cet émigrant sans éducation ne pourrait pas même imaginer. J’y ai pensé
-hier au soir. Au premier moment cette idée m’a semblé déraisonnable,
-mais après avoir longuement réfléchi j’ai trouvé que le projet était
-original et digne d’être réalisé si c’est possible... Pirovani a offert
-une mai<span class="pagenum"><a name="page_178" id="page_178">{178}</a></span>son à la marquise. Moi je lui offrirai un parc... un parc que je
-ferai surgir en plein désert patagon! Comment trouvez-vous cette idée,
-mon cher Moreno?</p>
-
-<p>L’employé l’écoutait, attentif, puis avec étonnement, mais il ne sut que
-répondre. Il lui fallait d’autres explications, et le Français continua
-de parler:</p>
-
-<p>&mdash;Dans ce parc, je donnerai une fête, une garden-party en l’honneur de
-notre amie la marquise et je m’offrirai cette petite vengeance d’inviter
-ce rustre enrichi pour qu’il meure d’envie. Vous voudrez bien être assez
-aimable pour tout diriger. Voici les instructions; j’ai tout écrit hier
-soir en profitant de mon insomnie.</p>
-
-<p>L’Argentin prit le papier que lui tendait Canterac, le lut et regarda
-l’ingénieur avec stupéfaction comme s’il eût douté de sa raison.</p>
-
-<p>&mdash;Je conçois votre étonnement... Ce sera cher, je le sais, mais
-n’importe. Dépensez sans crainte, je viens de toucher quelques milliers
-de <i>pesos</i> que je comptais envoyer à Paris. J’aime mieux faire à la
-marquise la surprise de mon parc. Je gagnerai de l’argent plus tard,
-j’ai confiance en l’avenir.</p>
-
-<p>Et il dit cela de bonne foi, avec le doux optimisme de ceux que l’amour
-entraîne.</p>
-
-<p>Le jour suivant était un dimanche, et Watson se rendit dans la matinée à
-l’ancienne maison de Pirovani pour y voir Torrebianca. Il avait besoin
-de lui parler d’une affaire qui intéressait les travaux en cours.
-Robledo était parti pour Buenos-Ayres deux jours auparavant pour
-demander aux banques de lui consentir de nouveaux crédits qui
-permettraient de continuer les travaux et aussi pour vendre des terrains
-qu’il possédait dans la pampa centrale.</p>
-
-<p>Le jeune homme gravit avec quelque inquiétude le perron de bois après
-avoir examiné les fenêtres à la dérobée. Il frappa avec précaution à la
-porte comme s’il tenait à ne pas être entendu par tous<span class="pagenum"><a name="page_179" id="page_179">{179}</a></span> les habitants de
-la maison, et il sourit en voyant que Sébastienne ouvrait la porte.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur n’est pas là. Il est parti avec don Canterac pour Fort
-Sarmiento ce matin. Et don Robledo, comment va-t-il?</p>
-
-<p>La métisse, comme beaucoup de gens dans le pays, plaçait le <i>don</i>
-indifféremment devant les prénoms et les noms<a name="FNanchor_24_24" id="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote_24_24" class="fnanchor">[24]</a>.</p>
-
-<p>Watson allait se retirer quand une portière se souleva dans
-l’antichambre, découvrant une main blanche dont le poignet portait une
-montre-bracelet. Cette main lui faisait des signes empressés pour le
-retenir. Puis Hélène apparut tout entière et souriante l’invita à
-entrer. Richard, intimidé, n’eut pas la force de refuser; il la suivit
-au salon et il s’assit les yeux baissés.</p>
-
-<p>&mdash;Enfin vous voici dans ma maison... Je dois vous être peu sympathique
-puisque vous ne venez jamais me rendre visite.</p>
-
-<p>Watson balbutia de vagues excuses, mais elle continua:</p>
-
-<p>&mdash;Peut-être vous a-t-on dit du mal de moi? N’essayez pas de le nier: il
-n’est pas étonnant qu’on me traite ainsi. Les femmes sont si souvent
-calomniées. Nous nous faisons tant d’ennemis en refusant d’accéder à
-certains désirs!</p>
-
-<p>Hélène avait pris un ton ingénu pour formuler ses plaintes. Elle était
-tout près de Richard et le jeune homme était troublé par le parfum de sa
-chair saine et soignée.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis bien malheureuse, Watson, ajouta-t-elle. J’attendais une
-occasion opportune pour vous le confier. Vous me croyez coquette et je
-m’étourdis pour<span class="pagenum"><a name="page_180" id="page_180">{180}</a></span> me masquer à moi-même le vide de ma vie. Depuis des
-années je me sens bien seule!</p>
-
-<p>Richard avait perdu la méfiance qu’il éprouvait tout à l’heure; il
-l’écoutait avec un intérêt naïf et la croyait:</p>
-
-<p>&mdash;Mais votre mari?</p>
-
-<p>A cette innocente question une lueur d’ironie parut trembler dans les
-yeux d’Hélène. Mais elle dissimula son étonnement moqueur pour répondre
-avec tristesse.</p>
-
-<p>&mdash;Ne parlons pas de lui. C’est un excellent homme, mais il n’est pas le
-mari qu’il faut à une femme comme moi. Il n’a jamais su me comprendre.
-D’ailleurs c’est un faible dans la bataille de la vie et moi, qui étais
-née pour atteindre aux plus hautes destinées, je suis restée ce que je
-suis et je suis venue échouer dans ce pays presque sauvage, parce qu’il
-lui manquait les qualités essentielles.</p>
-
-<p>Elle regarda fixement Watson qui, interdit, baissait les yeux, et elle
-reprit, d’un ton pensif:</p>
-
-<p>&mdash;Soyez sûr qu’un homme jeune et énergique serait allé loin avec une
-femme comme moi à son côté.</p>
-
-<p>Watson leva les yeux, surpris, puis il regarda de nouveau ses pieds pour
-éviter le regard d’Hélène. La marquise sourit de le voir si craintif et
-susurra d’une voix mélancolique:</p>
-
-<p>&mdash;La vie est ainsi faite: les hommes que nous méprisons nous remarquent
-et ceux qui nous intéressent nous fuient presque toujours.</p>
-
-<p>A ces mots le jeune homme releva la tête et la regarda sans manifester
-aucune crainte, avec un air interrogateur. Que voulait dire cette femme?</p>
-
-<p>Il avait peu d’expérience de la vie, et d’autre part, en homme d’action,
-il aimait peu la lecture, et n’avait pu entrevoir l’existence à travers
-les livres; il avait cependant parcouru en chemin de fer ou sur<span class="pagenum"><a name="page_181" id="page_181">{181}</a></span> les
-bateaux quelques romans simplistes pleins d’aventures naïvement
-invraisemblables, et il avait vu une centaine de <i>films</i>
-cinématographiques; dans les pages de ces romans et sur la toile des
-cinémas il avait appris à connaître le type de la femme fatale, belle
-mais perverse, qui détourne du chemin de l’honneur les hommes qu’elle
-tente. Si la marquise allait être sa femme fatale à lui? Robledo n’avait
-pas beaucoup de sympathie pour elle...</p>
-
-<p>Mais bientôt il pensa aux héroïnes calomniées et persécutées qui
-l’avaient souvent ému, dans les mêmes livres et dans les mêmes films;
-des victimes de ce genre abondaient peut-être dans le monde.</p>
-
-<p>Il regardait toujours la Torrebianca pour tâcher de deviner si elle
-était une femme fatale ou une créature injustement persécutée; mais elle
-avait baissé les yeux pour dire avec une douceur attristée:</p>
-
-<p>&mdash;J’ai bien souffert quand j’ai compris que vous me fuyiez. Je suis
-entourée d’êtres égoïstes et grossièrement matérialistes; j’ai besoin
-d’une affection noble et pure, d’un ami désintéressé, d’un compagnon
-qu’ait attiré mon âme et non mon corps.</p>
-
-<p>Watson, instinctivement, hocha la tête. Ce mouvement réflexe indiquait
-qu’il approuvait intérieurement ces paroles. Il commençait à se former
-une opinion sur cette femme.</p>
-
-<p>&mdash;J’ai toujours cru, ajouta-t-elle, que vous pourriez être cet ami
-idéal. Vous semblez si bon... Hélas! vous me détestez, vous me fuyez,
-vous me prenez sans doute pour une femme à redouter, comme il y en a
-tant sur la terre, et je ne suis qu’une malheureuse.</p>
-
-<p>Richard se leva, la main sur le cœur, pour protester avec plus de
-véhémence. Il n’avait jamais eu d’antipathie pour elle et n’avait jamais
-cherché à fuir sa compagnie. Il était un gentleman et n’avait jamais eu
-pour l’épouse de son compagnon Torrebianca que<span class="pagenum"><a name="page_182" id="page_182">{182}</a></span> des pensées pleines de
-respect. Il avouait cependant que jusqu’à ce moment il l’avait mal
-connue.</p>
-
-<p>&mdash;Ce n’est pas extraordinaire. On se parle pendant des années et des
-années parfois, on croit se connaître, puis un jour, soudain, on se
-connaît vraiment et on se trouve bien différents de ce qu’on avait
-imaginé. Pour moi, après ce que je viens d’entendre...</p>
-
-<p>Il se tut, mais son silence et ses yeux exprimaient l’émotion qu’il
-avait ressentie en écoutant Hélène.</p>
-
-<p>Elle se leva aussi, s’approcha de Watson et lui tendit la main.</p>
-
-<p>&mdash;Vous acceptez donc d’être cet ami dont j’ai tant besoin pour continuer
-à vivre? Vous consentez à devenir mon soutien et mon guide?</p>
-
-<p>Le jeune homme, que son regard troublait, balbutiait des mots
-indistincts tout en serrant cette main de femme qui s’attardait dans la
-sienne. La marquise accueillit ces vagues indices d’assentiment avec une
-joie enfantine.</p>
-
-<p>&mdash;Quel bonheur! Vous viendrez me voir tous les jours. Vous
-m’accompagnerez dans mes promenades à cheval et je ne serai plus suivie
-partout par ces inévitables soupirants qui m’impatientent sans arrêt.</p>
-
-<p>La joie de la Torrebianca ne fut pas sans étonner Richard. Il n’avait
-rien promis de tout cela, mais il n’osa protester. Elle semblait ne plus
-douter que le jeune homme dût être son chevalier servant, et elle eut un
-rire un peu malicieux.</p>
-
-<p>&mdash;Et puis, quand nous sortirons ensemble, vous m’apprendrez à lancer le
-lasso. Qu’il est beau d’avoir ce talent!</p>
-
-<p>Elle se rendit compte immédiatement que ces paroles étaient
-inopportunes. Watson avait détourné les yeux et son front parut
-s’assombrir tandis que défilaient en lui de lointaines images.</p>
-
-<p>Il se rappelait le soir où Hélène l’avait surpris avec<span class="pagenum"><a name="page_183" id="page_183">{183}</a></span> Celinda au bord
-du fleuve alors que la jeune fille lui apprenait à lancer le lasso.</p>
-
-<p>Hélène s’avança plus près encore du jeune homme pour chasser ce souvenir
-et vint appuyer ses mains sur les revers de sa vareuse. Elle semblait
-vouloir se mirer dans ses pupilles, et elle concentrait dans ses propres
-yeux tout son pouvoir de séduction.</p>
-
-<p>&mdash;Amis, vraiment, susurra-t-elle, amis pour toujours? Amis malgré la
-calomnie et l’envie?</p>
-
-<p>Le jeune homme se sentit vaincu par le contact et le parfum de cette
-femme. Le souvenir des rives du fleuve et des joyeuses leçons que lui
-donnait Celinda se dissipa. Quelque chose en lui voulut résister encore
-à cet entraînement. Dans sa mémoire passa le souvenir des fatales
-héroïnes de romans. Il eut un mouvement comme pour dire non, et il prit
-dans ses mains celles de la marquise pour les éloigner de sa poitrine.
-Mais quand ses doigts touchèrent cet épiderme de femme il se sentit
-défaillir et ses mains pressèrent celles de la marquise en une
-voluptueuse caresse. Alors, comme les yeux d’Hélène semblaient implorer
-une réponse aux questions qu’elle venait de poser, il dit «oui» de la
-tête.</p>
-
-<p>A partir de ce jour, Watson seul accompagna la femme de Torrebianca dans
-ses promenades à cheval. Devant l’ancienne maison de Pirovani, un métis
-chargé de soigner les montures de l’entrepreneur tenait par la bride une
-jument blanche portant un harnachement féminin. Richard arrivait à
-cheval; Hélène apparaissait au sommet du perron en costume d’amazone, et
-au même instant l’entrepreneur entrait dans la rue, comme si, dissimulé,
-il eût attendu jusque-là l’occasion de se montrer.</p>
-
-<p>Il était lui aussi à cheval, mais «madame la marquise» éludait sa
-compagnie.</p>
-
-<p>&mdash;Allez à vos affaires, monsieur Pirovani. Mon mari affirme que vous les
-négligez beaucoup, et cela<span class="pagenum"><a name="page_184" id="page_184">{184}</a></span> me fait de la peine... Monsieur Watson qui
-est maintenant plus libre m’accompagnera.</p>
-
-<p>L’Italien finissait par accepter avec une certaine reconnaissance ces
-paroles. Comme cette femme s’intéressait à ses affaires! Elle ne pouvait
-guère manifester plus clairement la sympathie qu’elle éprouvait pour
-tout ce qui touchait à sa personne. D’ailleurs Watson était un compagnon
-qui ne pouvait pas exciter de jalousie, car tout le monde dans le pays
-le considérait comme le fiancé de la fillette de Rojas... Il se
-résignait enfin, bien que de mauvaise grâce, à s’en aller visiter les
-travaux de la digue.</p>
-
-<p>Parfois, quand Hélène était déjà en selle, Canterac se présentait lui
-aussi à cheval pour l’accompagner. Mais Hélène lui faisait de sa
-cravache de petits signes de refus.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous ai déjà dit plusieurs fois que je ne voulais pas d’autre
-compagnon que mister Watson, lui répondit-elle un jour. Pour vous,
-capitaine, continuez à préparer cette énorme et mystérieuse surprise que
-vous me réservez.</p>
-
-<p>Canterac vit les deux cavaliers s’éloigner et quoiqu’il ressentît une
-soudaine irritation chaque fois qu’Hélène le repoussait, il s’efforça de
-se surmonter et se dirigea vers la maison de Moreno.</p>
-
-<p>L’employé lisait un roman près de sa fenêtre et, apercevant Canterac, il
-s’accouda sur l’embrasure pour lui rendre compte de l’avancement des
-travaux:</p>
-
-<p>&mdash;Nous employons pour construire ce parc près de deux cents hommes et
-quarante charrettes.</p>
-
-<p>L’ingénieur écouta sans descendre de cheval les explications que Moreno
-lui donnait de sa fenêtre.</p>
-
-<p>&mdash;J’ai enlevé ces hommes à Pirovani en leur offrant double salaire. De
-plus j’ai raflé toutes les charrettes que l’Italien avait louées et
-toutes celles de<span class="pagenum"><a name="page_185" id="page_185">{185}</a></span> Fort Sarmiento. Tout cela retardera un peu les travaux
-du barrage, mais chacun de votre côté vous tâcherez ensuite de regagner
-le temps perdu.</p>
-
-<p>Les ouvriers travaillaient à cinq lieues de là, vers l’aval, dans un
-endroit assez marécageux où les crues avaient fait surgir un bois où
-dominaient les peupliers. Ils écartaient la terre au pied des troncs et
-mettaient à découvert les racines pour les trancher au milieu; ils
-faisaient alors pencher l’arbre et le couchaient sur un char à bœufs qui
-s’avançait lentement le long de la rive et qui mettait un jour entier
-pour apporter sa charge à la Presa.</p>
-
-<p>&mdash;C’est un travail long et difficile, dit Moreno. J’ai poussé jusque-là
-hier pour tout voir par moi-même et je vous assure que nos hommes
-gagnent bien leur argent.</p>
-
-<p>Près de la Presa, dans une plaine nue, voisine du fleuve, d’autres
-ouvriers creusaient des trous dans le sol. Quand les charrettes
-apportaient les arbres, ils les redressaient et les plantaient dans les
-trous puis ils entassaient tout autour de la terre pour les maintenir
-droits.</p>
-
-<p>&mdash;Ce sont des arbres hauts seulement de quelques mètres, mais ils feront
-un effet extraordinaire dans ce désert où on n’en trouve aucun à leur
-comparer. Soyez sûr, capitaine, que ce sera une surprise peu commune.
-L’Italien sera bien forcé d’en convenir.</p>
-
-<p>Canterac eut en entendant ces derniers mots un sourire de satisfaction.</p>
-
-<p>&mdash;Vous viendrez à bout de tous vos billets de banque, continua Moreno,
-il pourrait même arriver qu’avant la fin l’argent nous manque un peu,
-mais vous aurez votre parc... Il est vrai que ce parc ne vous
-occasionnera pas de nouveaux frais car le lendemain peut-être de la fête
-les arbres seront desséchés et morts.</p>
-
-<p>Et l’employé se mit à rire devant l’énormité de ces<span class="pagenum"><a name="page_186" id="page_186">{186}</a></span> dépenses inutiles;
-il admirait et plaignait l’ingénieur tout à la fois.</p>
-
-<p>Cependant, Hélène et Watson chevauchaient lentement sur la berge du
-fleuve. Elle lui tenait la main et lui parlait affectueusement, d’un air
-maternel.</p>
-
-<p>&mdash;Je m’aperçois, Richard, d’après ce que vous me dites, que Robledo
-dirige tout ici et que vous êtes un peu comme son employé... Je ne
-devrais pas m’occuper de vos affaires, mais tout ce qui vous concerne
-m’inspire tant d’intérêt... Je ne dis pas que l’Espagnol commette des
-indélicatesses en répartissant les bénéfices; certes non. Robledo est un
-homme correct, mais il abuse un peu des avantages que lui donne son âge.
-Il faut vous émanciper de cette tutelle si vous voulez monter jusqu’où
-vous pouvez prétendre, seul et sans tuteurs.</p>
-
-<p>Richard avait défendu son associé en entendant les premières
-insinuations; mais le conseil d’Hélène le rendit pensif et préoccupé; il
-le reçut sans un mot de protestation.</p>
-
-<p>Tandis qu’ils causaient, bercés doucement par le pas lent de leurs
-chevaux, un cavalier, au fond de la plaine, apparut puis se dissimula à
-plusieurs reprises, quittant la rive du fleuve pour pénétrer dans les
-dunes de sable que les inondations avaient laissées à l’intérieur des
-terres. Ce cavalier qui s’approchait puis s’éloignait d’un galop
-capricieux était Celinda Rojas.</p>
-
-<p>Hélène remarqua la première ces évolutions et elle sourit d’un air
-moqueur.</p>
-
-<p>&mdash;Je crois qu’on vous cherche, dit-elle à Richard.</p>
-
-<p>Celui-ci regarda dans la direction qu’elle indiquait et, reconnaissant
-l’amazone, ne put cacher un certain trouble.</p>
-
-<p>&mdash;C’est mademoiselle Rojas, répondit-il en rougissant légèrement. C’est
-une enfant et nous sommes<span class="pagenum"><a name="page_187" id="page_187">{187}</a></span> assez bons amis. Elle est pour moi comme une
-petite sœur, ou pour mieux dire, comme un camarade. N’allez pas vous
-imaginer...</p>
-
-<p>La Torrebianca qui souriait ironiquement et feignait de ne pas croire à
-ses protestations lui dit avec une froideur qui l’attrista:</p>
-
-<p>&mdash;Allez la saluer pour qu’elle ne vous importune plus de sa surveillance
-et venez me rejoindre.</p>
-
-<p>Après avoir lancé ces mots d’un ton impératif elle mit son cheval au
-trot vers l’intérieur des terres, foulant les rudes buissons qui
-craquaient en se brisant comme du bois sec.</p>
-
-<p>Aussitôt Celinda cessa d’évoluer dans le lointain et elle courut ventre
-à terre au-devant de Richard. Quand elle fut près de lui, elle le menaça
-du doigt en imitant l’expression sévère d’un précepteur qui réprimande
-un élève. Puis elle dit avec une gravité comique:</p>
-
-<p>&mdash;Ne vous ai-je pas dit plus de cent fois, mister Watson, que je ne
-voulais pas vous voir avec cette femme-là? Je passe maintenant des jours
-entiers à courir la campagne inutilement et si j’arrive enfin à
-rencontrer monsieur, je le trouve toujours en mauvaise compagnie.</p>
-
-<p>Mais Watson n’était plus le même homme; il ne rit pas de cette feinte
-colère. Au contraire, il parut froissé par le ton plaisant qu’elle avait
-pris, et il répondit sèchement:</p>
-
-<p>&mdash;Je puis aller avec qui il me plaît, mademoiselle. Il n’existe entre
-nous qu’une bonne amitié malgré ce que trop de gens supposent à tort.
-Vous n’êtes pas ma fiancée et je n’ai aucune raison de rompre avec mes
-relations pour obéir à vos caprices.</p>
-
-<p>Celinda demeura stupéfaite et Richard en profita pour s’éloigner en
-saluant sèchement, dans la direction qu’avait prise Hélène.<span class="pagenum"><a name="page_188" id="page_188">{188}</a></span></p>
-
-<p>La fille de Rojas se rendit compte que l’Américain s’échappait
-réellement; elle fit un geste de colère, tout en lui criant des phrases
-suppliantes:</p>
-
-<p>&mdash;Ne partez pas, <i>gringuito</i>. Ecoutez-moi, don Ricardo; ne vous fâchez
-pas... J’ai dit cela pour rire comme les autres fois.</p>
-
-<p>Watson feignait de ne pas entendre et continuait sa course; elle saisit
-alors le lasso qui pendait à l’arçon de sa selle, le déroula pour le
-lancer sur le fugitif.</p>
-
-<p>&mdash;Venez ici, désobéissant.</p>
-
-<p>Avec une précision parfaite, le lasso tomba sur Richard et l’emprisonna,
-mais au moment où Celinda commençait à tirer sur la corde, l’ingénieur
-prit dans sa poche un canif et trancha la boucle. Son mouvement fut si
-rapide que la jeune fille, ne rencontrant brusquement aucune résistance,
-faillit tomber de cheval.</p>
-
-<p>Watson se débarrassa du tronçon de corde qui entourait ses épaules et le
-jeta à terre sans se retourner. La fille de Rojas continua à ramener son
-lasso, qui traînait mollement sur le sol.</p>
-
-<p>Quand elle eut dans la main le bout de la corde elle contempla avec
-tristesse l’extrémité que le canif avait tranchée. Des larmes lui
-troublèrent les yeux. Puis, pâle de colère, elle regarda les dunes
-derrière lesquelles l’Américain avait disparu.</p>
-
-<p>&mdash;Que le diable t’emporte, <i>gringo</i> ingrat! je ne veux plus te voir...
-Je ne te lancerai plus mon lasso et si un jour tu veux me retrouver,
-c’est toi qui seras obligé de me lancer le tien... si tu en es capable!</p>
-
-<p>Et, sans pouvoir résister davantage à la cruauté de sa déconvenue,
-Celinda cacha son visage dans ses mains, pour que ces champs sablonneux,
-ce fleuve impétueux et solitaire, qui tant de fois l’avaient vue rire,
-ne pussent aujourd’hui la voir pleurer.<span class="pagenum"><a name="page_189" id="page_189">{189}</a></span></p>
-
-<h2><a name="XII" id="XII"></a>XII</h2>
-
-<p>Le jour de la grande surprise préparée par Canterac arriva. Les ouvriers
-dirigés par Moreno plantèrent les derniers arbres dans la plaine voisine
-du fleuve.</p>
-
-<p>Des groupes de curieux admiraient de loin le bois improvisé. De Fort
-Sarmiento et même de la capitale du Neuquen des gens arrivèrent, attirés
-par cette fête d’un nouveau genre. Quelques travailleurs tendaient d’un
-arbre à l’autre des guirlandes de feuillages et fixaient des faisceaux
-de drapeaux.</p>
-
-<p>Fritérini, élevé au grade de maître d’hôtel, avait tiré du fond de sa
-valise un frac quelque peu rongé de mites, souvenir du temps où il
-servait comme garçon de restaurant dans les hôtels d’Europe et de
-Buenos-Ayres. Soucieux de maintenir intacts son plastron rigide et sa
-cravate blanche, il donnait des ordres à un groupe de métisses du bar
-transformées en servantes qui préparaient des tables pour la fête du
-soir.</p>
-
-<p>Don Antonio <i>El Gallego</i> avait lui aussi subi une<span class="pagenum"><a name="page_190" id="page_190">{190}</a></span> grande transformation
-extérieure. Il était vêtu de noir et une grosse chaîne d’or traversait
-son gilet d’une poche à l’autre. Il comptait au nombre des invités, car,
-représentant du haut commerce, il avait bien le droit d’être compris
-parmi les notables de la Presa; mais comme on avait commandé la
-collation à son établissement, il avait jugé bon de se transporter sur
-les lieux de la fête dès les premières heures de l’après-midi, pour
-s’assurer que tous les préparatifs se déroulaient avec régularité.</p>
-
-<p>Parmi les badauds, que maintenait une clôture de fils barbelés, se
-tenaient quelques <i>gauchos</i>, dont le fameux <i>Manos Duras</i>. Après la
-bataille du cabaret il était revenu tranquillement au camp pour
-s’expliquer. Il reconnaissait que certains des provocateurs étaient ses
-amis, mais ils étaient tous majeurs et il n’avait pas à répondre de
-leurs actes comme un père. Il se trouvait loin de la Presa quand le choc
-s’était produit; pourquoi voulait-on le compromettre dans une affaire où
-il n’avait pris aucune part?</p>
-
-<p>Le commissaire dut se contenter de cette justification; le patron du bar
-l’accepta également, car il aimait mieux avoir <i>Manos Duras</i> pour ami
-que pour ennemi; <i>Manos Duras</i> était donc présent et il contemplait avec
-une attention quelque peu ironique les préparatifs de la fête. Les
-autres <i>gauchos</i>, silencieux comme lui, semblaient rire intérieurement à
-la pensée du travail accompli. Les <i>gringos</i> transportaient les arbres
-de l’endroit où Dieu les avait fait naître; et tout cela pour une femme!</p>
-
-<p>Les gens du peuple se montraient plus hardis dans leurs jugements et ne
-se gênaient pas pour les exprimer bien haut. Des femmes, parmi les mieux
-vêtues, s’attaquaient à la marquise.</p>
-
-<p>&mdash;La garce! qu’est-ce que les hommes ne feraient pas pour elle!</p>
-
-<p>Elles comptaient les cadeaux de l’entrepreneur<span class="pagenum"><a name="page_191" id="page_191">{191}</a></span> Pirovani, si avare
-pourtant et si dur pour les ouvriers.</p>
-
-<p>Par chaque train arrivaient de Buenos-Ayres ou de Bahia Blanca à
-l’adresse de la marquise des paquets payés par l’Italien. Et de plus,
-une charrette chargée d’un tonneau ne cessait d’apporter de l’eau du
-fleuve à la maison de Pirovani. Cette grande dame avait besoin d’un bain
-toutes les vingt-quatre heures.</p>
-
-<p>&mdash;Tout cela n’est pas naturel; elle doit avoir dans la peau quelque
-chose qui ne veut pas sortir, affirmaient sentencieusement quelques
-femmes.</p>
-
-<p>Toutes, forcées d’aller plusieurs fois par jour de leur demeure à la
-rivière avec une cruche sur le dos, considéraient cette charrette et ce
-tonneau comme un luxe inouï. Un bain chaque jour, dans ce pays où le
-moindre souffle de vent soulève la terre en colonnes si épaisses et si
-lourdes qu’il fallait se courber pour résister à leur poussée! Beaucoup
-d’entre elles gardaient encore dans leur chevelure ou dans les doublures
-de leurs robes la poussière des semaines précédentes, et cette folle
-dépense d’eau les indignait comme une injustice sociale.</p>
-
-<p>Une femme, pour se consoler, lança une allusion méchante à l’ingénieur
-Torrebianca:</p>
-
-<p>&mdash;Il est capable de venir ce soir avec les bons amis de sa femme!... Pas
-possible qu’un homme soit aussi aveugle. Certainement ils s’entendent.</p>
-
-<p>Celinda, à cheval, passa lentement parmi les groupes et regarda d’un air
-hostile le parc improvisé. Puis elle marcha vers le village pour ne pas
-entendre les commentaires scabreux des femmes.</p>
-
-<p>Gonzalez, sans cesser de surveiller la mise en place des tables, tenait
-un discours à quelques-uns de ses clients en leur montrant le fleuve. Il
-avait trouvé le moment propice pour étaler avec une doctorale gravité
-les connaissances qu’il avait glanées dans les propos de son compatriote
-Robledo.<span class="pagenum"><a name="page_192" id="page_192">{192}</a></span></p>
-
-<p>Les Indiens avaient appelé ce fleuve Rio Negro, «la rivière noire», à
-cause des dures peines qu’ils éprouvaient à remonter son courant rapide.
-Les conquérants le nommaient «Fleuve des Saules». Aujourd’hui encore les
-saules abondaient sur ses rives, et les troncs que roulait le courant
-constituaient pour les barques un danger constant.</p>
-
-<p>Il était resté inexploré pendant des siècles, puis un missionnaire
-anglais avait fait une tentative pour donner à son pays la priorité dans
-cette importante région de passage.</p>
-
-<p>C’est alors que les Espagnols, qui avaient eu bien des choses à faire
-après s’être emparés de la plus grande partie de l’Amérique, jugèrent
-nécessaire l’exploration du fleuve.</p>
-
-<p>L’enseigne Villarino entreprit cette expédition obscure et difficile
-dans le dernier tiers du <span class="smcap">xviii</span><sup>e</sup> siècle; don Manuel l’appelle le
-dernier représentant de l’héroïque génie des découvreurs espagnols.</p>
-
-<p>Il partit de Carmen de Patagones avec soixante hommes d’équipage, sur
-quatre lourdes barques mal faites pour un tel voyage. Il s’enfonça avec
-cette poignée de marins dans un pays complètement inconnu où vivaient
-les Indiens les plus irréductibles et les plus féroces, qui poussaient
-parfois leurs incursions jusqu’aux abords de Buenos-Ayres.</p>
-
-<p>Pendant des centaines de lieues les quatre barques naviguèrent entre ces
-rives où les guettaient les terribles Aucas.</p>
-
-<p>&mdash;Nous qui connaissons le courant du fleuve nous pouvons comprendre les
-difficultés de cette expédition vers l’amont, et sur barque à voile. Ils
-emportaient quinze chevaux qui devaient haler les bateaux dans les
-passages difficiles. Quatre fois les ouragans brisèrent la mâture des
-embarcations. L’expédition dura de longs mois et, faute de guides du
-pays, elle s’égara souvent dans les affluents et dut revenir<span class="pagenum"><a name="page_193" id="page_193">{193}</a></span> ensuite en
-arrière... Ils cherchaient cette mer que les Indiens affirmaient avoir
-vue de leur yeux et qui n’est autre que le lac Nahuel Huapi. Il
-communique en effet avec le Rio Negro par le bras du Limay. Eh bien!
-aujourd’hui où nous possédons des embarcations cent fois meilleures,
-personne n’a jamais voulu recommencer le voyage de l’enseigne Villarino.</p>
-
-<p>Pendant que Gonzalez continuait son patriotique discours les groupes
-devenaient plus importants. Un orchestre composé de quelques Italiens
-venus de Neuquen se mit à déchirer l’air de la stridence de ses cuivres.
-Immédiatement quelques couples commencèrent à danser. Don Antonio
-s’indigna de ce manque de respect à l’égard de l’organisateur de la
-fête.</p>
-
-<p>&mdash;Ne les laisse pas danser avant l’arrivée de la marquise, dit-il à
-Fritérini, la cérémonie est en son honneur et monsieur de Canterac sera
-certainement mécontent si elle commence avant l’heure.</p>
-
-<p>Mais les musiciens et les danseurs ne tinrent aucun compte de ses
-scrupules et le bal continua.</p>
-
-<p>Cependant, Hélène, brillamment parée pour la fête, se trouvait encore
-dans le salon de sa maison. Son visage était sombre et irrité.</p>
-
-<p>&mdash;Cela n’arrive qu’à moi, pensait-elle. Fallait-il que cette nouvelle
-nous parvînt justement aujourd’hui?... Allez donc ne pas croire aux
-caprices de la fatalité!</p>
-
-<p>Torrebianca avait reçu le matin une lettre d’Italie que lui expédiait
-son notaire: il l’avait tendue à Hélène, le visage bouleversé.</p>
-
-<p>«Depuis votre départ pour l’Amérique la santé de madame la marquise
-était si chancelante que nous attendions d’un moment à l’autre une issue
-fatale. Elle est morte en pensant à vous. Le dernier mot qu’elle eut la
-force de prononcer dans son agonie fut votre nom. Je vous envoie
-ci-joint quelques rensei<span class="pagenum"><a name="page_194" id="page_194">{194}</a></span>gnements sur l’héritage qui malheureusement
-n’est pas....»</p>
-
-<p>Hélène s’arrêta de lire pour regarder son mari d’un air interrogateur;
-mais il demeurait la tête en avant, anéanti par cette nouvelle. Elle
-hésita avant de parler, puis comme le temps passait sans que son mari
-rompît le silence, elle dit lentement:</p>
-
-<p>&mdash;Je suppose que cet événement qui n’a rien d’imprévu, puisque souvent
-tu m’avais fait part de tes craintes, ne nous empêchera pas d’assister à
-la fête.</p>
-
-<p>Torrebianca leva les yeux et la regarda, stupéfait...</p>
-
-<p>&mdash;Que dis-tu? Songe que celle qui vient de mourir était ma mère.</p>
-
-<p>Elle feignit la confusion et répondit doucement:</p>
-
-<p>&mdash;La mort de cette pauvre dame me fait beaucoup de peine. C’était ta
-mère et cela me suffit pour que je la pleure... mais songe aussi que je
-ne l’ai jamais vue et qu’elle-même ne m’a connue que par mes portraits.
-Reprends tes esprits et sois un peu logique. A cause d’un événement
-malheureux qui s’est passé à l’autre bout de la terre, nous ne pouvons
-pas nous dispenser d’assister à une fête qui a occasionné des frais
-énormes à celui qui l’a organisée.</p>
-
-<p>Elle s’approcha de son mari et lui dit d’une voix insinuante tout en lui
-caressant de la main le visage:</p>
-
-<p>&mdash;Il faut savoir vivre. Nul ne connaît ton malheur? Imagine-toi que la
-lettre n’est pas arrivée aujourd’hui et que tu ne peux pas la recevoir
-avant le courrier d’après-demain. C’est entendu, n’est-ce pas? Tu
-ignores la nouvelle et tu viens avec moi, ce soir. A quoi bon y penser
-maintenant? Tu as bien le temps de méditer sur ce triste événement.</p>
-
-<p>Le marquis secoua la tête. Puis il porta une main à ses yeux et,
-appuyant son coude sur ses genoux il gémit d’une voix sourde:<span class="pagenum"><a name="page_195" id="page_195">{195}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;C’était ma mère... ma pauvre mère qui m’aimait tant!</p>
-
-<p>Il y eut un long silence. Torrebianca se réfugia dans une pièce voisine
-comme pour dérober à sa femme son chagrin. Hélène, maussade et irritée,
-l’entendait gémir et marcher derrière la porte.</p>
-
-<p>Le temps passait. Elle regarda la pendule: trois heures. Il fallait
-prendre une décision. Elle eut une moue cruelle et haussa les épaules.
-Puis elle marcha vers la porte par où son mari avait disparu:</p>
-
-<p>&mdash;Reste ici, Frédéric, ne t’occupe pas de moi. J’irai seule et je
-trouverai un prétexte pour t’excuser. A bientôt, mon chéri. Crois bien
-que si je te laisse c’est uniquement pour ne pas peiner nos amis. Ah!
-quel supplice que les exigences du monde.</p>
-
-<p>Sa voix avait des inflexions tendres, mais un rictus de rage tordait les
-coins de sa bouche. Elle mit son chapeau et sortit. Du haut du perron
-elle put voir la rue complètement déserte.</p>
-
-<p>Tous les habitants du village se trouvaient autour du parc improvisé.
-Canterac et l’entrepreneur chacun de leur côté avaient décidé que ce
-jour serait férié et donné congé à leurs hommes.</p>
-
-<p>Devant la maison attendait une petite voiture à quatre roues; un métis
-dormait sur le siège, gardant entre ses lèvres épaisses et bleues un
-cigare de Paraguay, tandis qu’un essaim de mouches bourdonnaient autour
-de son visage en sueur.</p>
-
-<p>Hélène pensa à ses admirateurs qui sans doute guettaient avec impatience
-son arrivée. Ils s’étaient abstenus de venir la chercher parce que la
-veille elle avait exprimé le désir de se rendre à la fête seulement
-accompagnée de son époux. Une femme doit éviter de donner prise à la
-calomnie.</p>
-
-<p>Elle s’écartait de la maison pour gagner la voiture, quand elle entendit
-un galop de cheval. Un<span class="pagenum"><a name="page_196" id="page_196">{196}</a></span> cavalier venait de surgir d’une ruelle voisine.
-C’était la Fleur du Rio Negro.</p>
-
-<p>Le mystérieux instinct de la haine fit qu’Hélène devina sa présence
-avant de l’avoir aperçue. Sans attendre que le cheval fût arrêté
-l’intrépide amazone se laissa glisser de sa selle. Puis elle s’avança
-avec la démarche lourde du cavalier qu’étonne encore le contact du sol:</p>
-
-<p>&mdash;Madame, un mot seulement.</p>
-
-<p>Et elle se plaça entre la marquise et le marchepied de la voiture pour
-lui barrer le passage.</p>
-
-<p>Malgré sa fierté, Hélène fut troublée par le regard dur de la jeune
-fille. Cependant elle eut un mouvement hautain qui demandait «Est-ce
-bien moi que vous cherchez.» Celinda comprit et répondit d’un geste
-affirmatif.</p>
-
-<p>La marquise, toujours muette, lui fit signe de parler, et la fille de
-Rojas dit d’un ton agressif:</p>
-
-<p>&mdash;Vous n’avez donc pas assez de tous ces hommes que vous rendez fous? Il
-vous faut encore voler ceux qui sont à d’autres femmes?</p>
-
-<p>Hélène la regarda des pieds à la tête sans répondre un mot. Elle
-essayait de l’impressionner avec des airs de supériorité...</p>
-
-<p>&mdash;Je ne vous connais pas, petite! dit-elle enfin. J’ai idée, d’ailleurs,
-qu’il y a entre nous une trop grande différence de classe et
-d’éducation; nous en resterons là, s’il vous plaît.</p>
-
-<p>Elle essaya de l’écarter et de passer, mais Celinda, irritée par cette
-réponse méprisante, leva le <i>rebenque</i> qu’elle tenait dans sa main
-droite.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! diable en jupons!</p>
-
-<p>Elle abattit son fouet sur le visage d’Hélène, mais l’autre se mit
-aussitôt en défense et saisit le bras de son adversaire. Une intense
-pâleur se répandit sur son visage et ses yeux, agrandis par la
-surprise,<span class="pagenum"><a name="page_197" id="page_197">{197}</a></span> lancèrent un éclair fauve. Puis elle dit d’une voix rauque:</p>
-
-<p>&mdash;Bien, petite, ne vous mettez pas en peine. Je compte ce coup comme
-reçu. C’est un cadeau que l’on n’oublie pas; je m’en souviendrai quand
-je le jugerai bon.</p>
-
-<p>Elle lâcha le bras de Celinda; celle-ci, déjà calmée, le laissa
-retomber, comme honteuse de son agression.</p>
-
-<p>Hélène profita de ce mouvement d’hésitation pour sauter dans la voiture.
-Elle toucha le conducteur à l’épaule. Le métis était resté endormi
-jusqu’à ce moment, le cigare à la bouche, et ne s’était pas rendu compte
-de ce qui s’était passé à côté de son véhicule.</p>
-
-<p>A peine sortie du village, Hélène aperçut au loin le parc improvisé et
-la multitude qui s’agitait tout autour.</p>
-
-<p>Un cavalier, qui semblait revenir du lieu de la fête, la croisa au trot
-et ôta son chapeau pour la saluer. Hélène reconnut <i>Manos Duras</i> et
-sourit machinalement en réponse à son salut respectueux. Puis, sans bien
-se rendre compte de ce qu’elle faisait, elle l’appela de la main. Le
-<i>gaucho</i> fit faire demi-tour à son cheval, s’approcha de la voiture et
-se mit à marcher à hauteur des roues.</p>
-
-<p>&mdash;Comment allez-vous, Madame la Marquise? Pourquoi êtes-vous si pâle?</p>
-
-<p>Hélène fit un effort pour retrouver son calme.</p>
-
-<p>Sans doute les traces de l’émotion qu’elle venait d’éprouver étaient
-encore visibles sur son visage; il fallait qu’elle arrivât à la fête
-tranquille et souriante, et que nul ne pût deviner l’outrage qu’elle
-avait reçu.</p>
-
-<p>Comme pour mettre fin promptement à son entretien avec <i>Manos Duras</i>,
-elle lui demanda avec une gaieté forcée:<span class="pagenum"><a name="page_198" id="page_198">{198}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Vous m’avez bien dit un jour que vous aviez beaucoup d’estime pour moi
-et que vous seriez toujours prêt à exécuter un de mes ordres, quelque
-terrible qu’il fût?</p>
-
-<p><i>Manos Duras</i> salua, la main à son chapeau, et sourit en découvrant ses
-dents de loup.</p>
-
-<p>&mdash;Ordonnez, Madame. Désirez-vous que je tue quelqu’un?</p>
-
-<p>Tandis qu’il parlait, le désir brillait dans ses yeux. Elle eut un geste
-d’effroi hypocrite.</p>
-
-<p>&mdash;Tuer? Oh! non... quelle horreur! Pour qui me prenez-vous?... Le
-service que j’aurai l’occasion de vous demander peut-être sera bien plus
-agréable pour vous... Nous en reparlerons.</p>
-
-<p>Elle eut peur que le <i>gaucho</i> ne tardât à prendre congé, et d’un geste
-énergique elle lui ordonna de se retirer. Elle était arrivée à proximité
-du lieu de la fête et il était peu convenable que, venant sans son mari,
-elle y arrivât avec un tel compagnon.</p>
-
-<p><i>Manos Duras</i> retint son cheval et la voiture s’éloigna. Pendant
-quelques minutes il suivit des yeux cette femme, la plus extraordinaire
-qu’il eût jamais rencontrée; quand il l’eut perdue de vue, son regard de
-dogue soumis redevint dur et agressif.</p>
-
-<p>Les invités pénétraient peu à peu dans le parc artificiel, entourés de
-la curiosité de la foule que le commissaire et ses quatre hommes, fort
-affairés, maintenaient derrière la clôture de fil de fer. Ces invités
-étaient des commerçants espagnols ou italiens établis dans les villages
-voisins ou venus de l’île lointaine de Choele-Choel, le dernier point où
-atteignent les rares bateaux capables de remonter le Rio Negro. Les
-contremaîtres et les mécaniciens du chantier se présentaient aussi avec
-leurs femmes qui avaient déballé leurs costumes de fête, réservés
-jusqu’ici aux brefs séjours qu’elles allaient faire à Bahia Blanca ou à
-Buenos-Ayres.<span class="pagenum"><a name="page_199" id="page_199">{199}</a></span></p>
-
-<p>Robledo parcourait les courtes allées du parc et admirait ironiquement
-l’absurde création de Canterac. Moreno lui faisait noter avec un certain
-orgueil tous les détails de l’œuvre qu’il avait dirigée.</p>
-
-<p>&mdash;Ce qu’il y a de plus remarquable, c’est une espèce de berceau ou
-plutôt de sanctuaire de verdure qui se trouve au bout de la futaie. Le
-capitaine tentera certainement d’y amener la marquise. Mais elle est
-fine et elle saura lui glisser dans les mains.</p>
-
-<p>Il clignait malicieusement de l’œil en parlant des projets de Canterac,
-puis il reprenait sa gravité pour affirmer la parfaite vertu de la
-marquise qui n’était pas la femme que beaucoup de gens croyaient.</p>
-
-<p>Il se préparait à montrer à l’Espagnol le fameux «sanctuaire» de
-verdure, mais, soudain, sans transition, il l’abandonna en murmurant une
-excuse et s’élança vers l’entrée du parc. Hélène venait d’arriver. Les
-autres soupirants imitèrent Moreno et coururent à sa rencontre; mais
-après avoir salué les trois hommes, elle montra nettement sa préférence
-pour Watson, qui lui aussi était allé au-devant d’elle. Elle causa avec
-les autres, mais ses yeux caressants restaient fixés sur Richard.
-Robledo, qui de loin examinait le groupe, ne manqua pas de s’en
-apercevoir.</p>
-
-<p>Contrarié par ce qu’il venait de découvrir, il s’approcha pour saluer la
-Torrebianca. Puis, à voix basse, il pria Watson de le suivre; mais le
-jeune homme faisait semblant de ne pas comprendre. Tout gonflé de son
-importance en tant qu’organisateur de la fête, l’ingénieur français
-s’interposa enfin entre Hélène et les invités et lui offrit son bras
-pour lui montrer toutes les beautés de sa création forestière.</p>
-
-<p>Robledo en profita pour toucher du doigt le dos de Watson et pour
-l’inviter à l’accompagner dans<span class="pagenum"><a name="page_200" id="page_200">{200}</a></span> sa promenade sous la futaie. Dès qu’ils
-furent seuls, l’Espagnol lui montra la femme qui s’éloignait appuyée au
-bras de Canterac et lui dit avec bonté:</p>
-
-<p>&mdash;Méfiez-vous, Richard. Je crois que cette Circé ne demande qu’à vous
-enchanter à votre tour.</p>
-
-<p>Watson, qui, jusqu’à cette heure, l’avait toujours écouté avec
-déférence, le regarda cette fois d’un air de hauteur.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis assez grand pour aller tout seul, répondit-il sèchement, et
-quand à vos conseils, vous me les donnerez quand je vous les demanderai.</p>
-
-<p>Puis il tourna le dos en murmurant des mots inintelligibles et s’en fut
-à la recherche d’Hélène.</p>
-
-<p>L’Espagnol demeura d’abord stupéfait de la brusque réponse de son
-associé; puis il s’indigna.</p>
-
-<p>&mdash;Cette femme! pensa-t-il. Elle va encore m’enlever mon meilleur ami!</p>
-
-<p>A ce moment commençait la partie de la fête qui, pour beaucoup des
-invités, était la plus intéressante. Fritérini donnait des ordres à
-pleine voix aux métisses chargées du service. Sur les tables, faites de
-planches supportées par des chevalets et couvertes de draps de lit
-fraîchement lavés en guise de nappes, apparurent les victuailles les
-plus riches et les plus extraordinaires qu’avaient pu fournir le magasin
-du <i>Gallego</i> et tous les autres cabarets ou auberges des colonies
-proches de Rio Negro. C’étaient des mets européens ou nord-américains
-qui gardaient un goût de renfermé, un parfum d’étain et de fer blanc:
-porc de Chicago, saucisses de Francfort, foie gras, sardines de Galice,
-piments de la Rioja, olives de Séville, le tout venu, à travers l’océan,
-dans des boîtes métalliques ou des petits barils de bois.</p>
-
-<p>Le choix des boissons était extraordinaire. Seuls quelques <i>gringos</i>
-venus des pays dits latins recherchaient les bouteilles de vin rouge.
-Les autres, en particulier les fils du pays, tenaient pour une bois<span class="pagenum"><a name="page_201" id="page_201">{201}</a></span>son
-grossière les liquides couleur de sang, et la transparence des vins
-blancs leur était signe d’aristocratie.</p>
-
-<p>Les bouchons de champagne ne cessaient de sauter à grand bruit. On
-buvait le vin mousseux comme on eût bu de l’eau du fleuve.</p>
-
-<p>&mdash;C’est cher en Europe, disait un Russe aux longs cheveux graisseux,
-mais ici, avec la différence du change!...</p>
-
-<p>Le méticuleux Moreno s’inquiétait de la soif grandissante des invités.
-Il faisait des signes mystérieux à l’enthousiaste Fritérini et lui
-glissait au passage quelques mots dans l’oreille pour lui recommander
-l’économie et la prudence.</p>
-
-<p>&mdash;Pourvu que les <i>pesos</i> de Canterac y suffisent! pensait-il. Je
-commence à croire que nous n’aurons pas assez d’argent pour tout payer.</p>
-
-<p>Cependant l’ingénieur français s’enfonçait avec Hélène au milieu des
-arbres et s’arrêtait parfois pour lui signaler les plus beaux.</p>
-
-<p>&mdash;Ce parc n’est pas celui de Versailles, belle marquise, disait-il en
-imitant les façons galantes des siècles passés. Mais dans sa médiocrité,
-il vous exprime du moins le désir que j’ai eu de vous être agréable.</p>
-
-<p>Pirovani, feignant la distraction, marchait derrière lui à quelque
-distance. Il ne pouvait cacher le dépit que lui causait cette fête
-imaginée par son rival. Il reconnaissait qu’il n’aurait pu inventer rien
-de semblable. Ah! l’instruction était bien utile!</p>
-
-<p>En s’avançant dans le bois artificiel il donnait à la dérobée de rudes
-poussées aux arbres les plus proches pour essayer de les faire tomber.
-Mais ses mauvais desseins échouaient. Tous les arbres restaient debout.
-Cet imbécile de Moreno avait bien fait les choses quand il avait prêté
-son concours à Canterac.<span class="pagenum"><a name="page_202" id="page_202">{202}</a></span></p>
-
-<p>Ses extrémités se glacèrent et tout son sang lui reflua au cœur
-lorsqu’il vit le couple pénétrer dans un épais berceau de feuillage, à
-l’extrémité d’une avenue. C’était le fameux sanctuaire dont Moreno avait
-parlé.</p>
-
-<p>&mdash;La reine peut prendre place sur son trône, dit Canterac. Et il indiqua
-à Hélène un banc rustique surmonté d’une espèce de dais fait de
-guirlandes de verdure et de fleurs de papier.</p>
-
-<p>Enhardi par la solitude, le Français exprima son amour en termes
-véhéments, et se dit prêt à tout sacrifier pour Hélène. Il lui avait
-souvent fait les mêmes aveux, mais cette fois ils étaient seuls et la
-fête semblait avoir rendu sa passion plus agressive.</p>
-
-<p>Elle était assise sur le banc rustique, près de l’ingénieur, et elle
-montrait quelque inquiétude, sans perdre pour cela son sourire de
-tentatrice. Canterac lui saisit les deux mains et voulut aussitôt la
-baiser sur la bouche. Mais la Torrebianca, qui s’attendait à l’attaque,
-sut se défendre à temps et fit effort pour le repousser.</p>
-
-<p>Ils luttaient de la sorte quand l’entrepreneur parut à l’entrée du
-cabinet. Aucun des deux ne le vit. Canterac s’obstinait à vouloir
-embrasser Hélène et, oubliant ses minauderies de coquette, elle le
-repoussait avec violence.</p>
-
-<p>&mdash;C’est de la déloyauté, dit-elle d’une voix haletante. Je dois être
-décoiffée. Vous allez abîmer mon chapeau... Restez tranquille! Si vous
-persistez, je vous quitte.</p>
-
-<p>Mais elle fut enfin réduite à se défendre si énergiquement que Pirovani
-crut le moment venu d’intervenir et pénétra résolument à l’intérieur du
-cabinet. L’ingénieur, en l’apercevant, abandonna Hélène et se leva,
-tandis qu’elle réparait le désordre de sa coiffure et de ses vêtements.
-Les deux hommes<span class="pagenum"><a name="page_203" id="page_203">{203}</a></span> se regardèrent fixement; l’Italien se sentit contraint
-de prendre la parole.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes bien pressé, dit-il ironiquement, de vous faire payer les
-frais de la fête.</p>
-
-<p>Canterac fut si étonné d’entendre un simple entrepreneur l’insulter à
-cet endroit même, dans un parc somptueux né de son esprit, qu’il resta
-un instant sans pouvoir parler. Puis sa colère d’homme autoritaire
-éclata, fulgurante et froide.</p>
-
-<p>&mdash;De quel droit m’adressez-vous la parole? J’aurais dû m’abstenir
-d’inviter chez moi un émigrant sans éducation, qui a fait sa fortune on
-ne sait trop comment.</p>
-
-<p>Furieux d’être ainsi outragé en présence d’Hélène, Pirovani fut pris
-d’une rage folle. La violence de son tempérament sanguin le poussait à
-l’action immédiate; pour toute réponse il se jeta sur l’ingénieur et le
-gifla. Immédiatement les deux hommes s’empoignèrent et se mirent à
-lutter à bras-le-corps, tandis que la Torrebianca, perdant la tête,
-poussait des cris d’épouvante.</p>
-
-<p>Les invités accoururent, et les premiers à se présenter furent Robledo
-et Watson, chacun de leur côté.</p>
-
-<p>L’ingénieur et l’entrepreneur, qui se roulaient sur le sol, étroitement
-enlacés, avaient en grande partie détruit le sanctuaire de verdure.</p>
-
-<p>Pirovani, plus puissant et plus vigoureux que Canterac, l’étouffait de
-son poids. La colère lui faisait oublier tout ce qu’il savait d’espagnol
-et il blasphémait en italien, invoquant la Vierge et la plupart des
-habitants du ciel. Il priait à grands cris ceux qui tentaient de
-s’interposer de le laisser manger le foie de son rival. En quelques
-secondes, il était revenu aux années de sa jeunesse, où il se battait
-avec ses compagnons de misère dans quelque <i>trattoria</i> du port de
-Gênes.<span class="pagenum"><a name="page_204" id="page_204">{204}</a></span></p>
-
-<p>En les tiraillant avec énergie et en distribuant quelques bons coups de
-poing, des hommes de bonne volonté parvinrent à séparer leurs deux
-chefs. Watson, sans s’occuper des combattants, s’était élancé vers la
-marquise et s’était placé devant elle comme pour la défendre d’un péril.</p>
-
-<p>Robledo regarda les deux adversaires. Contenus chacun par un groupe
-d’hommes ils s’insultaient de loin et bavaient des injures, les yeux
-injectés de sang. Tous deux avaient brusquement oublié l’espagnol et ils
-bredouillaient les mots les plus sales de leurs langues respectives.</p>
-
-<p>Puis il contempla la marquise de Torrebianca qui, soutenue par Watson,
-gémissait comme une fillette.</p>
-
-<p>«Il ne manquait plus que ce scandale! se dit-il. J’ai peur que cette
-femme ne soit bientôt cause de la mort d’un homme.»<span class="pagenum"><a name="page_205" id="page_205">{205}</a></span></p>
-
-<h2><a name="XIII" id="XIII"></a>XIII</h2>
-
-<p>Watson et Robledo, préoccupés par l’événement qui s’était produit
-quelques heures auparavant dans le parc inventé par Canterac,
-terminèrent silencieusement leur repas.</p>
-
-<p>Un obstacle infranchissable semblait s’être élevé entre eux. Watson
-montrait un visage assombri et évitait de regarder Robledo qui levait de
-temps en temps les yeux sur son associé avec un sourire plein
-d’amertume. Il pensait à Hélène, ce cruel despote, qui peut-être avait
-excité Richard contre lui.</p>
-
-<p>Le jeune homme quitta la table, prit congé en murmurant quelques mots
-indistincts et saisit son chapeau pour sortir.</p>
-
-<p>&mdash;Il va la voir, se dit l’Espagnol; loin d’elle, il ne vit plus.</p>
-
-<p>Dans la rue centrale, Watson rencontra des groupes qui discutaient avec
-ardeur. Les rectangles rouges que projetaient sur le sol les portes du
-bar étaient souvent voilés par l’ombre de gens qui entraient ou
-sortaient.<span class="pagenum"><a name="page_206" id="page_206">{206}</a></span></p>
-
-<p>Il devina que tous commentaient l’événement du jour en prenant fait et
-cause soit pour l’ingénieur, soit pour l’entrepreneur.</p>
-
-<p>Quand il arriva chez Hélène, Sébastienne le reçut au sommet du perron.
-La métisse elle-même était préoccupée par les incidents de l’après-midi.</p>
-
-<p>Elle regarda Richard avec sévérité; sans doute, elle pensait à Celinda.
-«Ah! les hommes! Ce <i>gringo</i> qu’elle avait pris pour un bon garçon, il
-était tout aussi vicieux que les autres.»</p>
-
-<p>Le jeune homme passa sans remarquer ce regard et trouva dans la grande
-salle Hélène qui semblait l’attendre.</p>
-
-<p>Il voulut prendre un fauteuil, mais la marquise s’y opposa.</p>
-
-<p>&mdash;Non, ici, à côté de moi. Personne ainsi ne pourra nous entendre.</p>
-
-<p>Et elle l’obligea à s’asseoir sur le sofa, tout près d’elle.</p>
-
-<p>Son visage était pâle, son regard dur et elle semblait encore sous
-l’impression désagréable des événements récents. La rixe entre Pirovani
-et Canterac était passée dans sa mémoire au second plan, mais l’image de
-Celinda, le fouet levé, la tourmentait sans cesse, et elle en frémissait
-encore de rage. Elle oublia sa rancune en voyant arriver ponctuellement
-Richard qu’elle avait prié de venir passer la soirée chez elle. Elle
-remarqua que Watson regardait avec inquiétude les portes de la salle et
-crut devoir le rassurer.</p>
-
-<p>&mdash;Personne ne viendra. Mon mari est dans sa chambre, accablé par une
-mauvaise nouvelle qu’il a reçue d’Europe... un malheur de famille que
-nous attendions depuis quelque temps et qui ne me touche pas beaucoup
-moi-même.</p>
-
-<p>Puis, changeant de ton et de visage, elle continua:</p>
-
-<p>&mdash;Combien je vous remercie d’être venu!... Je<span class="pagenum"><a name="page_207" id="page_207">{207}</a></span> tremblais à la pensée
-qu’il me faudrait passer seule les longues heures de la soirée. Je
-m’ennuie tant ici!... C’est pour cela qu’aujourd’hui, en nous séparant,
-je vous ai supplié de ne pas m’abandonner...</p>
-
-<p>Et en prononçant ces mots elle prit la main de Watson qu’elle contempla
-de ses yeux caressants.</p>
-
-<p>Le jeune homme se sentit flatté par ce regard dans sa vanité masculine,
-mais immédiatement le souvenir des incidents de l’après-midi lui revint
-à la mémoire.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi ces deux hommes se sont-ils battus? Est-ce pour vous?</p>
-
-<p>Elle hésita d’abord, puis, détournant les yeux, elle répondit avec
-détachement.</p>
-
-<p>&mdash;Peut-être; mais je les méprise tous les deux. Vous seul existez pour
-moi, Richard.</p>
-
-<p>Elle lui posa les mains sur les épaules et approcha de lui son visage;
-son corps souple s’étira avec une ondulation féline.</p>
-
-<p>&mdash;Il me semble, murmura-t-elle, que nous sommes près de franchir les
-bornes d’une tranquille amitié. Vous ne savez pas comme vous
-m’intéressez.</p>
-
-<p>Ils se sentaient enhardis par la solitude et par la force de leur désir.
-En quelques minutes ils allaient parcourir des étapes que dans son
-inexpérience le jeune homme s’attendait à voir durer fort longtemps.
-Hélène pensait à la jeune amazone qui avait tenté de la frapper.
-Outragée dans son orgueil, elle voulait une prompte vengeance, et
-cyniquement, elle se disait avec un rire contenu qui faisait briller son
-regard:</p>
-
-<p>&mdash;Puisque tu es jalouse, ce ne sera pas sans motif. Je te rendrai bien
-ton coup de cravache.</p>
-
-<p>De plus, elle songeait à ces deux hommes qui s’étaient colletés devant
-elle, sans qu’elle éprouvât aucune émotion véritable et, avec l’étrange
-logique d’un cerveau désordonné, elle arrêtait que le plus<span class="pagenum"><a name="page_208" id="page_208">{208}</a></span> sûr moyen de
-rétablir la paix entre eux était de se donner à un troisième, plus digne
-qu’elle le distinguât.</p>
-
-<p>Watson, de son côté, la trouvait plus belle et plus désirable depuis que
-deux hommes avaient essayé de se tuer pour elle. Un sentiment d’orgueil
-viril, de vanité sexuelle, s’unissait aux émotions qu’excitaient en lui
-les paroles de la Torrebianca et le contact de son corps.</p>
-
-<p>Les deux mains qu’elle avait appuyées sur les épaules de Richard se
-rejoignaient lentement et le jeune homme se sentit emprisonné entre deux
-bras adorables. Quelque chose se réveilla dans son âme, comme une fleur
-mourante qui renaît. Il crut voir le noble et triste visage de
-l’ingénieur Torrebianca et soudain il voulut rompre le charme, se
-rejeter en arrière et repousser Hélène... Il ne pouvait trahir son
-compagnon. Il ne pouvait commettre cet acte honteux sous le toit même de
-cet homme à peine séparé de lui par quelques cloisons. Puis il se vit
-lui-même marchant joyeusement dans la campagne, aux côtés de Celinda.
-Encore une fois il voulut secouer la tête et ses paupières battirent
-avec angoisse; alors même qu’il tentait de se déprendre, il était
-certain d’en être incapable.</p>
-
-<p>«Pauvre petite Fleur du Rio Negro!» pensa-t-il.</p>
-
-<p>Les bras qui entouraient son cou se resserrèrent doucement et attirèrent
-peu à peu sa tête vers le visage féminin qui lui tendait ses lèvres
-avides et hardies. Leurs bouches s’unirent enfin et Richard crut que ce
-baiser n’aurait plus de fin.</p>
-
-<p>Il était ivre comme un homme qui, trouvant toutes portes ouvertes,
-s’avance de salle en salle dans un palais merveilleux, et découvre
-chaque fois une chambre plus admirable et des perspectives plus
-éblouissantes au delà. Au moment où il s’imaginait que cette bouche, il
-l’avait possédée toute, les lèvres<span class="pagenum"><a name="page_209" id="page_209">{209}</a></span> s’entr’ouvraient en un bâillement de
-fauve et le laissaient pénétrer plus avant pour lui révéler l’énervante
-volupté de contacts inconnus. Il croyait avoir épuisé toutes les
-sensations que recelaient en elles ces deux valves de chair humide et
-douce, et de nouveaux frissons de plaisir lui parcouraient le dos.</p>
-
-<p>A ce moment, il eut la même pensée que tous les naïfs habitants de la
-Presa qui couraient affolés dans le sillage de la Torrebianca: «C’est
-elle la vraie femme. Les femmes qui ont connu l’existence élégante
-méritent seules qu’on les admire.»</p>
-
-<p>Ses mains s’égarèrent sur les rondeurs de ce corps adorable, essayèrent
-d’écarter les vêtements importuns.</p>
-
-<p>Soudain tous deux se repoussèrent sous le coup d’une violente surprise
-et se hâtèrent de réparer le désordre de leur aspect. Sébastienne venait
-de frapper à la porte et demandait la permission d’entrer.</p>
-
-<p>La métisse était trop bien stylée pour ouvrir une porte sans
-autorisation; mais avant de la solliciter elle jugeait toujours bon de
-jeter un coup d’œil par le trou de la serrure.</p>
-
-<p>Sa tête parut enfin dans l’entre-bâillement et elle dit, en voilant son
-regard malicieux:</p>
-
-<p>&mdash;Mon ancien patron, don Pirovani, demande à voir Madame. Il dit que
-c’est très pressé.</p>
-
-<p>Richard se leva pour partir; Hélène le supplia de rester, lui promettant
-de congédier l’intrus au plus tôt. Mais le jeune homme avait repris son
-sang-froid et s’était rendu compte du danger qu’il venait de courir; il
-saisit l’occasion qui se présentait et se retira, désireux de ne pas
-rester seul avec elle à nouveau. Sur le seuil il heurta presque
-l’entrepreneur qui entrait, saluant de très loin «Madame la Marquise».</p>
-
-<p>Il lui serra la main et disparut incontinent.</p>
-
-<p>Hélène ne chercha pas à dissimuler l’irritation<span class="pagenum"><a name="page_210" id="page_210">{210}</a></span> que lui causait cette
-visite inopportune; elle reçut l’Italien avec une visible mauvaise
-humeur.</p>
-
-<p>Elle resta debout pour lui faire comprendre que leur entrevue devait
-être brève; mais l’autre, préoccupé, lui demanda la permission de
-s’asseoir et prit un fauteuil avant même qu’elle eût répondu. La
-Torrebianca se contenta de s’appuyer au bord d’une table.</p>
-
-<p>&mdash;Mon mari est indisposé, dit-elle, et a besoin de mes soins. Ce n’est
-pas bien grave: l’émotion que lui a causée un malheur de famille. Mais
-parlons de vous: quel sujet vous amène ici à une heure pareille?</p>
-
-<p>Pirovani resta un moment sans répondre, pour donner ainsi plus de
-solennité aux paroles qu’il allait prononcer.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur de Canterac estime qu’après l’incident de ce soir nous devons
-nous mesurer dans un duel à mort.</p>
-
-<p>Hélène, qui ne pensait qu’à Watson et qui supportait mal la présence de
-celui qui l’avait mis en fuite, eut un mouvement qui marquait que la
-nouvelle l’intéressait peu. Puis elle essaya de dissimuler son
-indifférence et dit:</p>
-
-<p>&mdash;Cette proposition n’a rien d’extraordinaire. Si j’étais un homme
-j’agirais de même.</p>
-
-<p>Pirovani, qui avait hésité jusqu’alors parce qu’il trouvait stupide le
-défi de Canterac, se leva de son fauteuil d’un air décidé.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, dit-il, puisque vous l’approuvez, c’est dit. Je me battrai
-contre le Français; je me battrai s’il le faut contre la moitié du monde
-pour vous prouver que je suis digne de votre estime.</p>
-
-<p>En parlant ainsi il avait saisi une main d’Hélène, mais cette main lui
-sembla si molle et si froide qu’il la lâcha avec découragement. Elle se
-tourna d’un air las vers les pièces intérieures de la maison,<span class="pagenum"><a name="page_211" id="page_211">{211}</a></span> où se
-trouvait son mari. Pirovani comprit qu’il devait se retirer, et il se
-hâta d’obéir, mais en se dirigeant vers la porte il n’épargna pas à la
-marquise les déclarations et les gestes d’un amoureux qui veut faire
-admirer son héroïsme.</p>
-
-<p>Restée seule enfin, Hélène appela Sébastienne à grands cris. La métisse
-ne se hâta pas d’accourir. Elle avait dû accompagner jusqu’à la porte de
-la rue son ancien patron.</p>
-
-<p>&mdash;Essaie de rejoindre M. Watson, ordonna-t-elle vivement. Il ne doit pas
-être loin, dis-lui de revenir.</p>
-
-<p>La métisse sourit, baissa les yeux et dit avec une feinte naïveté:</p>
-
-<p>&mdash;Ce serait difficile de le rattraper! Il est parti comme une bombe, ou
-comme s’il avait le diable à ses trousses.</p>
-
-<p>En sortant de son ancienne maison, Pirovani se rendit chez Robledo.
-L’Espagnol lisait un livre qu’il tenait appuyé contre la lampe à pétrole
-posée au centre de la table. En voyant entrer l’entrepreneur il
-l’accueillit avec des exclamations et des gestes de reproche.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! qu’est-ce qui vous a donc pris?... Un homme de votre âge et
-de votre caractère... Mais vous êtes pire qu’un gamin de quinze ans qui
-se bat pour sa fillette.</p>
-
-<p>L’Italien, l’air hautain, n’accepta pas cette réprimande trop tardive et
-secrètement fier de ce qu’il annonçait, il dit avec solennité:</p>
-
-<p>&mdash;Je dois avoir un duel à mort avec le capitaine Canterac. Je suis venu
-vous trouver pour vous prier d’être mon témoin avec Moreno.</p>
-
-<p>Robledo poussa des clameurs indignées en levant les bras au ciel pour
-donner plus de vigueur à sa protestation.</p>
-
-<p>&mdash;Et vous croyez que je vais appuyer ces extra-<span class="pagenum"><a name="page_212" id="page_212">{212}</a></span>vagances et me montrer
-aussi fou que vous ou que l’autre?</p>
-
-<p>Il continua de s’élever contre l’absurde demande de Pirovani, mais
-l’Italien secouait la tête avec obstination. Depuis son entretien avec
-Hélène, il était résolu à tout.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis de naissance modeste, dit-il, je n’ai jamais su que
-travailler, mais je veux montrer à ce monsieur que je ne le crains pas,
-quelque habitué qu’il soit à manier les armes.</p>
-
-<p>Robledo haussa les épaules en entendant ces mots qui lui semblaient
-stupides. Il se lassa enfin de protester sans résultat:</p>
-
-<p>&mdash;Je vois qu’il est inutile d’essayer de vous rendre le bon sens...
-C’est bien, je consens à parler en votre nom, mais à la condition que
-vous me laisserez arranger les choses raisonnablement en évitant ce
-duel.</p>
-
-<p>L’entrepreneur parut offensé et prit une attitude de dignité
-chevaleresque.</p>
-
-<p>&mdash;Non; je veux le duel à mort. Je ne suis pas un lâche et je ne cherche
-pas des accommodements.</p>
-
-<p>Puis il laissa voir sa vraie pensée:</p>
-
-<p>&mdash;Je n’ai pas reçu une brillante éducation, mais je sais comment on doit
-se comporter dans des circonstances comme celle-ci. En outre, des
-personnes haut placées m’ont dit leur opinion. Je dois me battre, je me
-battrai.</p>
-
-<p>Il prononça ces mots avec une telle conviction que Robledo devina
-qu’Hélène était la «personne haut placée» qui l’avait conseillé. Il le
-regarda avec pitié, puis déclara qu’il se refusait de façon formelle à
-lui servir de témoin.</p>
-
-<p>Pirovani, convaincu qu’il n’obtiendrait plus rien de lui, prit congé et
-se dirigea vers la maison de Moreno.</p>
-
-<p>Le jour suivant, don Carlos Rojas reçut une visite<span class="pagenum"><a name="page_213" id="page_213">{213}</a></span> fort matinale. Il se
-trouvait devant la porte du corps de logis de son <i>estancia</i> quand il
-vit arriver, monté sur un bidet qui le fit sourire, un cavalier en
-costume de ville.</p>
-
-<p>C’était le secrétaire Moreno.</p>
-
-<p>&mdash;Où courez-vous, monté sur cette rosse?... Descendez; que diriez-vous
-d’un peu de <i>maté</i>, camarade?</p>
-
-<p>Tous deux entrèrent dans la pièce qui servait de salon et de bureau à
-don Carlos, et, tandis qu’une petite servante préparait le <i>maté</i>,
-Moreno aperçut par une porte entre-bâillée la fille de Rojas assise,
-triste et pensive, dans un fauteuil d’osier. Elle portait un costume
-féminin et semblait avoir dépouillé avec ses habits d’homme son audace
-joyeuse de garçon turbulent.</p>
-
-<p>Moreno la salua, de son côté de la porte, et elle répondit
-mélancoliquement à son salut.</p>
-
-<p>&mdash;Regardez-la, dit le père, elle n’est plus la même. Est-ce qu’on ne la
-croirait pas malade; la jeunesse est ainsi.</p>
-
-<p>Celinda sourit d’un air las et secoua la tête: Non, elle n’était pas
-malade. Bientôt, elle quitta la pièce où elle se trouvait, trop voisine
-du salon, pour permettre aux deux hommes de parler librement.</p>
-
-<p>Quand ils eurent pris la première tasse de <i>maté</i>, Rojas offrit à Moreno
-un cigare, alluma le sien et se prépara à écouter.</p>
-
-<p>&mdash;Quel bon vent vous amène en ces lieux, mon cher rond-de-cuir? Vous
-n’êtes pas homme de cheval, et ce n’est pas pour rien que vous avez
-poussé un galop jusqu’ici.</p>
-
-<p>Le rond-de-cuir continua de fumer avec le calme d’un Oriental qui aime
-exciter la curiosité de son interlocuteur avant d’entrer en matière.</p>
-
-<p>&mdash;Dans votre jeunesse, don Carlos, dit-il enfin, vous avez su manier les
-armes. Je me suis laissé<span class="pagenum"><a name="page_214" id="page_214">{214}</a></span> dire que lorsque vous habitiez Buenos-Ayres
-vous avez eu plus d’un duel, pour histoires de femmes.</p>
-
-<p>Rojas regarda de côté et d’autre pour s’assurer que sa fille était loin
-et ne pouvait entendre. Puis il sourit avec la vanité d’un homme mûr qui
-évoque les aventures de sa jeunesse ardente, et il dit, faussement
-modeste:</p>
-
-<p>&mdash;Bah! tout cela est oublié! Péchés de jeunesse! C’était l’habitude
-d’autrefois!</p>
-
-<p>Moreno crut devoir rester silencieux un long moment, puis il ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;L’ingénieur Canterac et l’entrepreneur Pirovani se battront en duel
-demain... C’est un duel à mort.</p>
-
-<p>&mdash;Quoi, ces choses-là ne sont pas encore passées de mode? Et ici, en
-plein désert?</p>
-
-<p>Moreno fit oui de la tête sans dire un mot. L’<i>estanciero</i> resta muet
-lui aussi et il regarda son hôte avec des yeux interrogateurs. En quoi
-cela le regardait-il? Il avait donc fait ce voyage pour le plaisir de
-lui annoncer cette nouvelle?</p>
-
-<p>&mdash;Canterac, dit l’employé, a comme témoin le marquis de Torrebianca et
-le <i>gringo</i> Watson. Comme ils sont tous deux ingénieurs, ils ne peuvent
-refuser un service aussi important à un collègue.</p>
-
-<p>Rojas trouva la chose fort naturelle. Mais, que lui importait, à lui,
-que les témoins fussent celui-ci ou celui-là.</p>
-
-<p>&mdash;Pirovani n’a pu trouver que moi, continua Moreno, et je viens vous
-prier, don Carlos, vous qui connaissez les armes, de me tirer d’affaire
-en acceptant d’être le second témoin de l’Italien.</p>
-
-<p>L’<i>estanciero</i> protesta avec véhémence.</p>
-
-<p>&mdash;Assez de blagues, hein?... Pourquoi irais-je me mêler des zizanies
-entre les gens de la Presa, qui d’ailleurs sont tous mes amis? Et puis,
-je suis<span class="pagenum"><a name="page_215" id="page_215">{215}</a></span> trop vieux pour m’embarquer dans ces affaires et je ne tiens
-pas à jouer au matamore.</p>
-
-<p>Moreno insista et la discussion des deux hommes dura quelques minutes.
-Don Carlos enfin parut mollir, séduit par le mystère que cachait ce duel
-inattendu. Son rôle de témoin lui permettrait peut-être de découvrir des
-choses fort drôles et fort intéressantes.</p>
-
-<p>&mdash;Bon, ce sera comme vous voudrez. Qu’est-ce que vous ne me feriez pas
-faire, rond-de-cuir maudit!</p>
-
-<p>Il sourit ensuite d’un air égrillard, et, frappant la cuisse de
-l’employé, il lui demanda en baissant le ton:</p>
-
-<p>&mdash;Et pourquoi veulent-ils se tuer? Histoire de femme encore? Cette
-marquise qui les a tous rendus fous, elle est bien pour quelque chose
-dans l’aventure?</p>
-
-<p>Moreno prit une attitude pleine de réserve et porta un doigt à ses
-lèvres pour lui imposer silence.</p>
-
-<p>&mdash;Soyez prudent, don Carlos. Songez que nous aurons affaire au marquis
-de Torrebianca, qui est témoin et qui dirigera sans doute le combat, car
-il est expert en cette matière.</p>
-
-<p>L’<i>estanciero</i> se mit à rire en appliquant de nouvelles claques sur les
-cuisses de son ami. Il riait de si bon cœur qu’il portait de temps en
-temps sa main à sa gorge comme s’il eût craint d’étouffer.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! elle est bien bonne!... C’est le mari qui sera directeur du
-duel... Et c’est pour sa femme que les deux autres se battent!... Ces
-<i>gringos</i> sont vraiment délicieux! Je serai bien content de voir ça...
-c’est formidable!</p>
-
-<p>Puis il reprit, calmé:</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, oui, j’accepte d’être témoin. C’est plus fort qu’une place de
-théâtre à Buenos-Ayres,<span class="pagenum"><a name="page_216" id="page_216">{216}</a></span> ou que ces histoires de cinéma dont ma fillette
-raffole.</p>
-
-<p>Vers le milieu de l’après-midi, Moreno, qui avait déjeuné à l’<i>estancia</i>
-de Rojas, regagna la Presa et mit pied à terre devant l’ancienne maison
-de Pirovani.</p>
-
-<p>Torrebianca marchait de long en large dans la pièce qui lui servait de
-bureau. Il était vêtu de noir et paraissait plus triste et plus
-découragé que les jours précédents. Il s’arrêtait parfois près de sa
-table sur laquelle était posée une boîte de pistolets ouverte. Il avait
-passé une partie de l’après-midi à nettoyer ces armes et à les
-contempler mélancoliquement, comme si leur vue eût évoqué pour lui de
-lointains souvenirs. S’il oubliait un instant les pistolets, c’était
-pour regarder une photographie placée aussi sur la table: la
-photographie de sa mère. Ses yeux se mouillaient quand il la
-contemplait.</p>
-
-<p>Moreno le salua, se hâta de l’informer qu’il avait trouvé un autre
-témoin, et qu’il avait pleins pouvoirs pour discuter avec lui les
-préparatifs du combat. Le marquis s’inclina avec un salut cérémonieux,
-puis lui fit voir les pistolets.</p>
-
-<p>&mdash;Je les ai apportés d’Europe; ils ont servi plus d’une fois en des
-circonstances aussi graves que celle qui nous occupe. Examinez-les avec
-soin; nous n’en avons pas d’autres, les deux parties doivent donc les
-accepter.</p>
-
-<p>L’employé répondit qu’il jugeait inutile de les vérifier et qu’il
-acceptait toutes les décisions du marquis.</p>
-
-<p>Torrebianca continua de parler avec une noble dignité qui impressionnait
-vivement Moreno.</p>
-
-<p>«Le pauvre homme, pensait-il, ignore sa véritable situation. C’est un
-homme de cœur et d’honneur: un vrai gentilhomme qui ne sait rien des<span class="pagenum"><a name="page_217" id="page_217">{217}</a></span>
-actes de sa femme et du triste rôle qu’il va jouer.»</p>
-
-<p>Tandis que l’Argentin le regardait avec une sympathie apitoyée, le
-marquis ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;Aucun des deux adversaires ne veut faire d’excuses et les injures sont
-extrêmement graves; nous devons donc décider que le duel sera un duel à
-mort. N’est-ce pas votre avis, Monsieur?</p>
-
-<p>L’employé s’était rendu compte de l’importance de cette conversation.
-Très grave, il approuva silencieusement de la tête.</p>
-
-<p>&mdash;Mon client, continua le marquis, n’admet pas moins de trois balles
-échangées à vingt pas avec faculté de viser pendant cinq secondes.</p>
-
-<p>Moreno battit des paupières, consterné, et parut sur le point de rejeter
-des conditions pareilles; mais il se souvint d’un dernier entretien
-qu’il avait eu avec Pirovani le matin même avant de partir pour
-l’<i>estancia</i> de Rojas.</p>
-
-<p>L’Italien avait paru transfiguré par un enthousiasme belliqueux. Il se
-félicitait qu’une occasion lui fût donnée de prendre devant «Madame la
-Marquise» la figure d’un héros de roman. «Acceptez toutes les
-conditions, avait-il dit à Moreno, aussi terribles soient-elles. Je veux
-montrer que si j’ai débuté comme simple ouvrier, j’ai plus de bravoure
-et de vraie noblesse que ce capitaine.»</p>
-
-<p>L’employé se résigna donc à faire de la tête un nouveau signe
-affirmatif.</p>
-
-<p>&mdash;Ce soir, continua le marquis, les quatre témoins se réuniront chez
-Watson pour arrêter les conditions par écrit, et la rencontre aura lieu
-demain à la première heure.</p>
-
-<p>Le témoin de Pirovani fit savoir que don Carlos Rojas ne pourrait
-assister à la réunion, car il était allé à Fort Sarmiento chercher un
-médecin qui assisterait au combat; mais lui-même signerait en<span class="pagenum"><a name="page_218" id="page_218">{218}</a></span> son nom
-tous les documents utiles. Et les deux témoins se séparèrent.</p>
-
-<p>En sortant de la maison, Moreno aperçut près du perron le commissaire de
-police qui semblait l’attendre. Don Roque l’interpella avec indignation:</p>
-
-<p>&mdash;Vous vous figurez sans doute que vous pouvez faire ici tout ce qu’il
-vous plaît, et que dans ce pays il n’y a ni autorité ni loi ni règle,
-comme au temps des Indiens. Je suis commissaire de police, sachez-le
-bien, et j’ai le devoir d’empêcher les gens de faire des folies.
-Dites-moi à quel moment aura lieu le duel... J’ai besoin de le savoir.</p>
-
-<p>Moreno refusa de le dire, et devant son entêtement le commissaire prit
-un ton plus aimable.</p>
-
-<p>&mdash;Dites-le moi, et ne faites pas le malin. Songez qu’il n’est pas
-convenable que des choses pareilles se passent ici, moi présent.
-Dites-moi l’heure de l’affaire pour que je puisse m’éloigner avant.</p>
-
-<p>Le témoin lui parla à l’oreille, et don Roque lui serra la main pour le
-remercier de sa confidence. Ensuite, il alla prendre son cheval qui se
-trouvait à proximité et, le pied déjà dans l’étrier, il dit à voix
-basse:</p>
-
-<p>&mdash;Je vais passer la nuit à Fort Sarmiento, et je ne serai pas de retour
-avant demain soir... Faites ce que vous voudrez... Je ne sais rien.<span class="pagenum"><a name="page_219" id="page_219">{219}</a></span></p>
-
-<h2><a name="XIV" id="XIV"></a>XIV</h2>
-
-<p>Les clients les plus attardés du bar commençaient à se retirer quand
-Robledo arriva devant la maison où logeait Hélène.</p>
-
-<p>Il gravit à pas silencieux le perron et après un moment d’hésitation il
-frappa discrètement. La porte s’ouvrit bientôt et Sébastienne parut; cet
-appel l’avait surprise au moment où elle allait se coucher. Ses cheveux
-raides étaient divisés en une infinité de tresses, nouées chacune d’un
-petit lacet, et elle s’efforçait de dissimuler sous la masse énorme de
-ses bras une partie de sa gorge cuivrée et puissante, que son corsage
-dégrafé laissait à découvert. Ses yeux furibonds prédisaient à
-l’importun une avalanche d’insultes, mais ils s’adoucirent à la vue de
-Robledo, et elle dit aimablement avant même qu’il eût prononcé un mot:</p>
-
-<p>&mdash;La patronne est dans sa chambre et le marquis est parti avec sa
-maudite boîte de pistolets. Je croyais qu’il était avec vous... Entrez,
-don Robledo; je vais prévenir Madame.<span class="pagenum"><a name="page_220" id="page_220">{220}</a></span></p>
-
-<p>L’ingénieur n’ignorait pas que Torrebianca se trouvait chez lui avec les
-autres témoins; mais il avait besoin de parler immédiatement à Hélène.
-Pourtant, il recula en voyant Sébastienne ouvrir la porte toute grande
-pour l’inviter à entrer. Il eut peur de se trouver seul avec la marquise
-dans la salle. Il fallait que leur entrevue fût courte. D’ailleurs le
-mari pouvait arriver et il lui serait difficile d’expliquer sa présence
-dans la maison, alors qu’il venait de le voir et de lui parler dans sa
-propre demeure.</p>
-
-<p>&mdash;Je n’ai pas grand’chose à dire à ta patronne... Il vaut mieux qu’elle
-vienne à la fenêtre de sa chambre.</p>
-
-<p>La métisse ferma la porte et Robledo, avançant sur la galerie
-extérieure, passa devant plusieurs fenêtres. Un instant après, l’une
-d’elles s’ouvrit et la marquise s’y montra, les cheveux dénoués; un
-peignoir négligemment jeté sur ses épaules laissait à découvert une
-grande partie de ses bras et de sa gorge.</p>
-
-<p>Elle s’était habillée précipitamment, et semblait effrayée; avant même
-que Robledo l’eût saluée elle demanda d’une voix angoissée:</p>
-
-<p>&mdash;Un malheur est arrivé à Watson? Pourquoi venez-vous ici à pareille
-heure?</p>
-
-<p>Robledo sourit ironiquement avant de répondre.</p>
-
-<p>&mdash;Watson est en bonne santé, et si je viens à pareille heure, c’est pour
-vous parler d’un autre homme.</p>
-
-<p>Puis il fixa sur elle un regard sévère et continua lentement:</p>
-
-<p>&mdash;Au lever du soleil deux hommes vont s’entretuer. Cette tragique folie
-m’ôte le sommeil, et je suis venu vous dire: «Hélène, empêchez ce
-malheur.»<span class="pagenum"><a name="page_221" id="page_221">{221}</a></span></p>
-
-<p>Sûre maintenant que Watson était sauf, elle répondit avec humeur:</p>
-
-<p>&mdash;Que voulez-vous que j’y fasse? Ils peuvent bien se battre si cela leur
-plaît... C’est le fait des hommes.</p>
-
-<p>Robledo fut consterné de cette cruauté.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne suis qu’une femme, continua-t-elle, mais ces combats ne
-m’effraient pas. Frédéric s’est battu une fois pour moi peu de temps
-après notre mariage. Là-bas, dans mon pays, plus d’un homme a risqué sa
-vie pour m’être agréable, et je n’ai jamais essayé de l’empêcher.</p>
-
-<p>Elle eut une moue de mépris et ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;Vous voudriez que j’aille prier ces deux messieurs de ne pas risquer
-leur précieuse vie, pour qu’ensuite chacun d’entre eux vienne me
-réclamer quelque faveur en échange de son obéissance?... D’ailleurs, si
-j’intervenais dans cette affaire ils croiraient tous deux qu’ils
-m’inspirent beaucoup d’intérêt, et je me moque de l’un et de l’autre...
-S’il s’agissait d’un autre homme, peut-être céderais-je à votre prière.</p>
-
-<p>L’Espagnol hocha la tête en entendant ces mots: «autre homme», et un
-instant l’image de son associé lui apparut. Hélène le regardait
-maintenant avec pitié.</p>
-
-<p>&mdash;Dormez tranquille, Robledo, comme je vais dormir moi-même. Laissez ces
-deux orgueilleux annoncer qu’ils vont se tuer. Il n’arrivera rien de
-grave, vous verrez.</p>
-
-<p>Elle s’écarta un peu de la fenêtre, par peur des <i>jejenes</i> et de tous
-les insectes sanguinaires qui, attirés par sa chair appétissante,
-commençaient à bourdonner autour de ses épaules et l’obligeaient à les
-chasser de la main tout en parlant.</p>
-
-<p>&mdash;Si vous voyez Watson, dites-lui que je l’ai attendu toute la journée.
-Avec cette histoire de duel<span class="pagenum"><a name="page_222" id="page_222">{222}</a></span> on ne peut plus lui parler... A demain,
-passez une nuit bien tranquille.</p>
-
-<p>Elle ferma la fenêtre en simulant une peur enfantine des moustiques et
-Robledo découragé dut se retirer.</p>
-
-<p>A cette heure même, l’ingénieur Canterac écrivait sur sa table de
-travail et terminait une longue lettre par ces mots «telle est ma
-dernière volonté; je compte sur vous pour l’exécuter. Adieu, chère
-femme! adieu mes enfants! Pardonnez-moi.»</p>
-
-<p>Il plia le papier pour l’introduire dans l’enveloppe qu’il plaça ensuite
-dans la poche intérieure d’une redingote suspendue à côté de lui.</p>
-
-<p>«Si je tombe demain, pensa-t-il, on trouvera cette lettre sur ma
-poitrine. Je chargerai Watson, avant le duel, de l’envoyer à ma famille
-au cas où je mourrais.»</p>
-
-<p>Une heure après, son adversaire entrait chez Moreno. L’employé revenait
-de la réunion où il avait rencontré les témoins de Canterac. Pirovani
-lui parla d’une voix lente en s’efforçant de cacher son émotion.</p>
-
-<p>Il venait de déposer sur la table de Moreno deux lettres dont l’une,
-très volumineuse, était sous enveloppe ouverte. Il avait écrit pendant
-une partie de la nuit dans son logement pour résumer dans ces deux
-lettres l’état de ses affaires. Il montra la plus mince et dit:</p>
-
-<p>&mdash;Celle-ci est pour ma fille. Vous la lui enverrez si je meurs.</p>
-
-<p>L’Argentin s’efforça de rire pour montrer qu’il ne croyait pas à la
-possibilité de sa mort et que de telles paroles méritaient seulement
-qu’on s’en amusât. Mais il ne persista guère dans sa gaîté factice car
-la voix de l’entrepreneur restait grave.</p>
-
-<p>&mdash;Dans l’enveloppe la plus épaisse vous trouverez une procuration en
-règle qui vous permettra de tou<span class="pagenum"><a name="page_223" id="page_223">{223}</a></span>cher sans difficulté ce que le
-gouvernement me doit, et les sommes que j’ai en dépôt dans les banques.
-Vous êtes habile et vous n’aurez pas de peine à vous rendre compte, en
-examinant ces papiers, de l’état de mes affaires et à trouver le
-meilleur moyen de les liquider. J’ai fait aussi un testament qui vous
-nomme tuteur de ma fille. Vous êtes le seul homme en qui j’aie
-confiance. Sans doute vous avez penché plus d’une fois du côté de mon
-adversaire plutôt que du mien, mais cela importe peu. Je sais que vous
-êtes un honnête homme et je vous confie ma fille et ma fortune; tout ce
-que je possède au monde.</p>
-
-<p>Moreno fut si touché par cette marque de confiance qu’il dut porter une
-main à ses yeux. Puis il se leva, serra avec force la main de l’Italien
-et d’une voix entrecoupée il lui promit d’exécuter fidèlement toutes ses
-recommandations. Il jura de protéger la fille et la fortune de son ami,
-si celui-ci venait à mourir le lendemain.</p>
-
-<p>&mdash;Mais vous ne mourrez pas, ajouta-t-il en se frappant la poitrine. Mon
-cœur me le dit.</p>
-
-<p>Peu après le lever du soleil quelques hommes s’assemblaient dans une
-prairie couverte d’une herbe maigre, au bord du fleuve. Elle était
-bornée par quelques vieux saules aux racines mi-découvertes qui se
-penchaient, moribonds, au-dessus de l’eau comme si, d’un moment à
-l’autre, ils dussent s’écrouler dans le courant.</p>
-
-<p>L’endroit était triste. A cette heure où la lumière arrivait
-horizontalement, presque au ras du sol, les ombres des êtres et des
-arbres s’étiraient en un allongement bizarre.</p>
-
-<p>Pirovani arriva le premier, escorté de Moreno et de don Carlos; tous
-étaient vêtus de noir, mais une redingote neuve et solennelle
-distinguait l’entrepreneur de ses compagnons. Il l’avait reçue de
-Buenos-Ayres la semaine précédente; elle sortait de chez un<span class="pagenum"><a name="page_224" id="page_224">{224}</a></span> tailleur
-fameux à qui il avait commandé une garde-robe complète aussi riche que
-celle des millionnaires les plus élégants de la ville.</p>
-
-<p>Derrière ce groupe s’avança un long et maigre vieillard; il avait le nez
-violacé et bourgeonné des alcooliques et portait une trousse de
-chirurgien sous le bras. C’était le médecin que Rojas était allé
-chercher à l’agglomération voisine la veille au soir.</p>
-
-<p>Quelques minutes après, Canterac, Torrebianca et Watson arrivèrent dans
-la prairie. Le capitaine et le marquis portaient de longues redingotes,
-moins resplendissantes que celle de Pirovani, et des cravates noires: on
-eût dit qu’ils allaient assister à un enterrement. Watson portait
-seulement un costume sombre.</p>
-
-<p>Après avoir fait de loin un salut cérémonieux à son adversaire et à ses
-témoins, Canterac commença d’aller et de venir au bord du fleuve. Il
-feignait de s’amuser à suivre des yeux le vol capricieux des oiseaux du
-matin, ou à lancer des pierres dans le courant. L’entrepreneur, qui
-tenait à ne pas paraître inférieur, imitait tous ses gestes et se mit
-aussi à marcher près des saules en regardant le fleuve. Tous deux
-continuèrent ainsi à se déplacer d’un pas d’automate chacun dans la
-partie de la rive qui lui était assignée.</p>
-
-<p>Torrebianca, que son expérience en ces matières désignait pour le
-premier rôle, commença les préparatifs du combat. Il demanda à Watson
-deux cannes que celui-ci avait eu la précaution d’emporter, et en planta
-une dans le sol. Puis, une main sur les yeux, il regarda dans la
-direction du soleil pour s’assurer exactement de quel côté venait la
-lumière, et il se mit à marcher en comptant ses pas.</p>
-
-<p>&mdash;Vingt, dit-il, en plantant dans le sol la seconde canne.</p>
-
-<p>Il rejoignit à nouveau les témoins, prit une pièce<span class="pagenum"><a name="page_225" id="page_225">{225}</a></span> de monnaie et, après
-avoir interrogé Moreno, il la lança en l’air. Quand la pièce retomba,
-l’employé dit à Rojas.</p>
-
-<p>&mdash;Nous avons gagné, don Carlos; c’est à nous de choisir la place.</p>
-
-<p>Le marquis, qui avait apporté sous son bras sa fameuse boîte de
-pistolets, la laissa ouverte sur l’herbe. Il chargea les deux armes avec
-lenteur et minutie puis reprit la même pièce de monnaie pour laisser le
-hasard décider encore. Quand la rondelle de métal fut retombée,
-l’employé se pencha pour la voir et dit à l’<i>estanciero</i>:</p>
-
-<p>&mdash;La chance est pour nous. Nous pouvons choisir aussi le pistolet.</p>
-
-<p>Les témoins de Pirovani allèrent ensuite chercher leur client et le
-placèrent à côté de la canne qui marquait l’emplacement choisi par eux.
-Le marquis et Watson conduisirent leur ami à côté de la seconde canne.</p>
-
-<p>Cependant, le médecin, quelque peu affairé, se préparait de son côté.
-C’était la première fois qu’il assistait à un duel. Il avait ouvert sa
-trousse de chirurgien et, un genou en terre, il s’était mis à dérouler
-des bandages, à ouvrir des fioles et à vérifier le fonctionnement de ses
-appareils.</p>
-
-<p>Les deux adversaires restèrent face à face. Canterac se tenait raide,
-avec le visage grave et sans expression du soldat qui attend un
-commandement. Pirovani avait les yeux ardents, le regard haineux, le
-visage furieux. Quand Moreno s’approcha pour lui remettre le pistolet,
-il lui dit à voix basse:</p>
-
-<p>&mdash;Je vais le tuer, vous allez voir. C’est mon cœur qui me le dit.</p>
-
-<p>Mais il oublia un instant son optimisme cruel pour ajouter avec une
-certaine anxiété:</p>
-
-<p>&mdash;Je veux qu’on m’explique bien de combien de temps je dispose pour
-viser. Je ne veux pas me trom<span class="pagenum"><a name="page_226" id="page_226">{226}</a></span>per pour qu’on ne dise pas ensuite que je
-suis un rustre incapable de comprendre ces choses.</p>
-
-<p>Les deux ennemis prirent leurs pistolets, le canon levé. Moreno prit
-soin de boutonner la redingote de Pirovani qui était dégrafée. Puis il
-lui releva le col pour cacher le blanc de la chemise. Torrebianca, de
-son côté, examina Canterac. Il était correctement boutonné comme un
-militaire, mais son témoin lui releva aussi le col de la redingote. Tous
-deux avant de prendre leur arme avaient quitté leur chapeau et l’avaient
-remis à un de leurs témoins.</p>
-
-<p>Le marquis se plaça entre les deux adversaires, sortit un papier de sa
-poche et se mit à lire avec lenteur et gravité.</p>
-
-<p>«Deuxièmement. Le directeur du combat frappera trois coups dans ses
-mains et les adversaires pourront viser et faire feu à volonté entre le
-premier et le troisième coup.</p>
-
-<p>»Troisièmement. Si l’un des deux adversaires faisait feu après le
-troisième coup, il serait déclaré félon et disqualifié immédiatement.»</p>
-
-<p>Pirovani, le pistolet levé, avançait la tête, les yeux à demi fermés
-pour mieux entendre, et approuvait du menton chacune des paroles de
-Torrebianca. Canterac demeurait impassible; il semblait connaître depuis
-longtemps ce qu’il venait d’entendre.</p>
-
-<p>Le marquis continua sa lecture, puis, repliant son papier, il adressa la
-parole aux deux adversaires:</p>
-
-<p>&mdash;Mon devoir est de faire un dernier appel à la concorde. Peut-on
-espérer encore la réconciliation de deux hommes d’honneur? L’un d’entre
-vous consent-il à présenter ses excuses à l’autre?</p>
-
-<p>Pirovani secoua violemment la tête. L’ingénieur demeura immobile et pas
-une ligne de son visage durci ne bougea.</p>
-
-<p>Le marquis reprit la parole, ôtant son chapeau avec une courtoisie
-attristée.<span class="pagenum"><a name="page_227" id="page_227">{227}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Alors, que le combat commence et que chacun se comporte en galant
-homme.</p>
-
-<p>Il recula de quelques pas sans perdre de vue les combattants. Puis il
-leva la main et leur demanda s’ils étaient prêts. Pirovani fit un signe
-affirmatif. Son adversaire restait immobile et muet. Le marquis sépara
-ses deux mains pour frapper le premier coup. La lenteur de ses
-mouvements leur communiquait comme une solennité tragique.</p>
-
-<p>Les autres témoins placés à quelque distance de lui regardaient avec une
-émotion mal dissimulée. Le médecin, toujours agenouillé à côté de sa
-trousse, leva la tête et ouvrit de grands yeux.</p>
-
-<p>Torrebianca rapprocha ses mains et dit lentement:</p>
-
-<p>&mdash;Feu!... Un...</p>
-
-<p>Les deux adversaires abaissèrent ensemble leur pistolet.</p>
-
-<p>Pirovani, qui à ce moment était surtout préoccupé de ne pas faire feu
-après le troisième coup, se hâta de tirer. Son ennemi cligna légèrement
-un œil et contracta un peu la joue du même côté, comme s’il eût senti le
-vent du projectile. Mais il recouvra immédiatement son impassibilité
-farouche et continua de viser.</p>
-
-<p>Le marquis frappa un second coup dans ses mains, et dit lentement:
-«Deux».</p>
-
-<p>Pirovani restait désarmé devant un adversaire indemne. Le frisson de la
-peur passa sur son visage comme un nuage rapide; mais ce ne fut qu’un
-instant. Aussitôt après, il regarda Canterac qui le visait encore, se
-croisa les bras, appuya contre sa poitrine le pistolet inutile et
-présenta tout son corps de face avec une folle jactance, comme pour
-défier la mort.</p>
-
-<p>Moreno, que son angoisse forçait à chercher un appui, saisit l’épaule de
-Rojas. L’<i>estanciero</i> avait les lèvres serrées.</p>
-
-<p>&mdash;Il va le tuer, <i>pucha</i>!... dit-il entre ses dents.<span class="pagenum"><a name="page_228" id="page_228">{228}</a></span></p>
-
-<p>Le directeur du combat frappa le troisième coup: «Trois». Canterac
-venait de faire feu. Tous coururent dans la même direction, sauf le
-capitaine qui demeura immobile, le bras pendant, le pistolet encore
-fumant à la main.</p>
-
-<p>L’entrepreneur gisait, face contre terre, comme une masse inerte. Ceux
-qui couraient vers lui virent d’abord le sommet de sa tête d’où sortait
-un filet de sang qui serpentait dans l’herbe. Brusquement, cette tête ne
-fut plus visible car tous les assistants venaient de se masser autour du
-corps étendu, et se penchaient pour écouter le médecin qui l’examinait,
-un genou en terre.</p>
-
-<p>Quelques instants après, le docteur releva la tête et, tout ému,
-balbutia:</p>
-
-<p>&mdash;Il n’y a rien à faire!... Il est mort!</p>
-
-<p>Torrebianca vit Canterac s’approcher du groupe pour s’informer de ce qui
-venait d’arriver; il vint à sa rencontre et lui barra le passage. Le
-marquis n’avait prononcé aucune parole, mais son visage révéla à
-l’ingénieur la vérité.</p>
-
-<p>Il fallait l’éloigner de cet endroit et son témoin l’invita
-impérieusement à le suivre. Derrière les dunes attendait la voiture qui
-avait mené Hélène à la fête.</p>
-
-<p>Quand ce véhicule les eut laissés devant l’ancienne maison du mort, tous
-deux s’arrêtèrent, hésitants. Torrebianca ne pouvait inviter Canterac à
-entrer dans un logis qui appartenait à Pirovani, et l’autre n’osait, lui
-non plus, avancer.</p>
-
-<p>Tous deux demeuraient immobiles, sans trouver rien à se dire, quand
-Robledo parut. Depuis longtemps il devait rôder autour de la maison pour
-apprendre plus tôt les nouvelles. Reconnaissant Canterac, il le regarda
-d’un air interrogateur:</p>
-
-<p>&mdash;Et l’autre?</p>
-
-<p>Canterac courba la tête et l’expression doulou<span class="pagenum"><a name="page_229" id="page_229">{229}</a></span>reuse qu’eut le visage du
-marquis indiqua à Robledo ce qui était arrivé.</p>
-
-<p>Tous trois demeurèrent silencieux. Puis le Français dit à voix basse:</p>
-
-<p>&mdash;Ma carrière est brisée, j’ai perdu ma famille... Et le plus terrible,
-c’est qu’en pensant à ce malheureux, je n’éprouve aucun sentiment de
-haine. Que vais-je devenir?</p>
-
-<p>Seul des trois, Robledo était capable en ce moment de prendre une
-résolution énergique.</p>
-
-<p>&mdash;D’abord il faut fuir, Canterac. L’affaire fera grand bruit, et on ne
-pourra pas l’étouffer, comme une rixe de cabaret. Passez les Andes au
-plus tôt; de l’autre côté il y a le Chili, et là-bas vous pourrez
-attendre... Tout s’arrange dans le monde; bien ou mal sans doute, mais
-tout s’arrange.</p>
-
-<p>Le Français répondit d’un ton découragé. Il n’avait pas d’argent, il
-avait tout dépensé pour cette fête qui maintenant lui paraissait
-stupide. Comment vivrait-il au Chili où il ne connaissait personne?</p>
-
-<p>L’Espagnol lui prit le bras et l’entraîna affectueusement.</p>
-
-<p>&mdash;Avant tout, il faut fuir, dit-il encore. Je vous donnerai les moyens
-de le faire. Allons nous-en.</p>
-
-<p>Canterac se refusait à obéir, et il regardait Torrebianca.</p>
-
-<p>&mdash;Je voudrais, avant de partir, murmura-t-il, faire mes adieux à la
-marquise.</p>
-
-<p>Il formula cette demande sur un ton si suppliant que Robledo ne put
-retenir un sourire de pitié. Puis il l’entraîna avec une paternelle
-énergie.</p>
-
-<p>&mdash;Ne perdons pas de temps, dit-il. Ne vous occupez que de vous-même. La
-marquise a bien autre chose à penser.</p>
-
-<p>Et il le conduisit chez lui.</p>
-
-<p>Pendant toute la journée l’événement mit le village en ébullition.
-Beaucoup d’ouvriers en profitèrent<span class="pagenum"><a name="page_230" id="page_230">{230}</a></span> pour abandonner le travail. Dans la
-rue centrale des groupes nombreux d’hommes et de femmes discutaient avec
-animation, tout en regardant avec colère l’ancienne maison de Pirovani.
-Le nom de Torrebianca et celui de sa femme revenaient souvent, mêlés à
-ceux des deux adversaires.</p>
-
-<p>Quelques <i>gauchos</i> amis de <i>Manos Duras</i> passèrent au milieu des
-habitants du village comme si l’événement récent avait entièrement
-éteint la haine qui les divisait.</p>
-
-<p>Vers le milieu de l’après-midi <i>Manos Duras</i> lui-même traversa la rue
-centrale et regarda avec curiosité vers la maison. Quelques métisses lui
-adressèrent la parole, s’emportant contre cette grande dame qui faisait
-perdre l’esprit aux hommes. Mais le fameux <i>gaucho</i> haussa les épaules,
-sourit avec mépris et continua son chemin.</p>
-
-<p>Au cabaret, l’attendaient trois de ses amis qui vivaient pendant la plus
-grande partie de l’année au pied des Andes et qui étaient venus passer
-quelques jours dans son <i>rancho</i>. A tout autre moment don Roque se fût
-alarmé de cette visite. Peut-être préparaient-ils quelque vol important
-de bétail, et se disposaient-ils à faire passer la Cordillère aux
-animaux pour aller les vendre au Chili. Mais pour l’instant les notables
-de la Presa donnaient plus de travail au commissaire que les voleurs de
-bœufs.</p>
-
-<p>Quand <i>Manos Duras</i> pénétra dans le magasin du <i>Gallego</i>, il s’aperçut
-que le public était plus nombreux que les autres jours de travail, et
-qu’on parlait dans tous les groupes de la mort de l’entrepreneur. Tout
-en buvant, debout devant le comptoir, il écouta les commentaires des
-clients.</p>
-
-<p>&mdash;C’est cette femelle qui est cause de tout, criait l’un d’eux. Ah! la
-p.....!</p>
-
-<p><i>Manos Duras</i> se rappela le jour où il avait rencontré la marquise pour
-la première fois et regarda<span class="pagenum"><a name="page_231" id="page_231">{231}</a></span> d’un air provocant celui qui venait de
-parler, comme s’il avait reçu lui-même l’outrage.</p>
-
-<p>&mdash;Deux hommes se sont battus à mort pour cette femme; eh bien, quoi?...
-Moi aussi je suis prêt à sortir mon couteau et à me battre contre le
-premier qui l’insultera. Voyons s’il se trouvera un homme assez
-courageux pour mettre le pied sur mon <i>poncho</i>.</p>
-
-<p>Inviter les gens à mettre le pied sur son <i>poncho</i>, c’était une façon de
-lancer un défi en vrai <i>gaucho</i>. Après un court silence, les clients se
-mirent à parler d’autre chose.</p>
-
-<p>Torrebianca parut vers le soir à une fenêtre de sa maison et vit avec
-étonnement les groupes assemblées dans la rue. Leur nombre avait
-augmenté. Le commissaire de police qui venait d’arriver de Fort
-Sarmiento marchait au milieu d’eux et exhortait les uns et les autres à
-se retirer. Apercevant le marquis à sa fenêtre, il ôta son chapeau pour
-le saluer.</p>
-
-<p>Hommes et femmes se mirent à regarder fixement le mari d’Hélène, avec
-une curiosité hostile, mais nul n’osa manifester contre lui.</p>
-
-<p>Torrebianca ne laissa pas que d’être surpris par les regards inquiétants
-que lançaient tous ces yeux fixés sur lui. Il dut supposer une
-impopularité dont il ne s’expliquait pas la cause, et il ferma ses
-fenêtres avec une dignité hautaine et triste.</p>
-
-<p>Au bout de quelques minutes, Sébastienne ouvrit la porte de la maison et
-vint s’appuyer à la balustrade de la galerie extérieure. Ces groupes
-nombreux, où elle reconnaissait plusieurs de ses vieilles amies,
-l’attiraient. Mais, dès que les femmes assemblées dans la rue
-l’aperçurent, elles se mirent à gesticuler et à lui crier des injures.</p>
-
-<p>Piquée de cet étrange accueil, elle finit par répondre sur le même ton;
-mais elle dut bientôt battre en retraite, écrasée par la supériorité
-numérique de<span class="pagenum"><a name="page_232" id="page_232">{232}</a></span> ses adversaires, que beaucoup d’hommes soutenaient à grand
-renfort de rires et de mots crus. En réfléchissant dans sa cuisine, elle
-entrevit la vérité; toutes les femmes du village, même ses meilleures
-commères, seraient contre elle tant qu’elle resterait au service de la
-marquise.</p>
-
-<p>La nuit tombait quand Watson entra dans le village. Après le terrible
-événement du matin, il avait dû s’occuper du cadavre de Pirovani et il
-était parti avec les témoins de l’Italien et le médecin. Ils l’avaient
-d’abord déposé dans un <i>rancho</i> en ruines, près du fleuve. Puis ils
-s’étaient décidés à le transporter à Fort Sarmiento, puisqu’en fin de
-compte on devait l’enterrer au cimetière de là-bas. Ils éviteraient
-ainsi les manifestations qui auraient pu se produire à la Presa si on y
-avait transporté le cadavre.</p>
-
-<p>Watson revenait donc de Fort Sarmiento et il avait déjà dépassé les
-premières maisons du campement quand il rencontra Canterac.</p>
-
-<p>Le Français, à cheval lui aussi, avait pris le chapeau et le <i>poncho</i>
-des cavaliers du pays; il portait sur le devant de sa selle un sac plein
-de hardes et de vivres.</p>
-
-<p>Le jeune homme le reconnut et s’arrêta pour lui serrer la main. Il
-devina qu’il ne le reverrait plus car son équipement était celui du
-voyageur qui se prépare à traverser la plaine déserte de Patagonie.</p>
-
-<p>Canterac répondit à ses questions en lui montrant l’horizon où
-commençaient à briller les premières étoiles, du côté des Andes
-invisibles. Puis il lui confia son projet de passer la nuit dans une
-<i>estancia</i> près de Fort Sarmiento et de se remettre en marche au point
-du jour.</p>
-
-<p>&mdash;Adieu, Watson, dit-il. Il aurait mieux valu pour nous tous que cette
-femme ne fût jamais venue<span class="pagenum"><a name="page_233" id="page_233">{233}</a></span> dans le pays. Je vois maintenant les choses
-sous un autre jour, mais il est trop tard, hélas!</p>
-
-<p>Indécis, il regarda quelques instants Richard, puis il ajouta
-résolument:</p>
-
-<p>&mdash;Ecoutez le conseil que vous donne un malheureux, et ne vous fâchez pas
-si je vous le donne sans que vous me l’ayez demandé. Ne vous séparez
-jamais de Robledo, c’est un noble cœur. C’est grâce à sa bonté que je
-peux partir... Tout ce que j’emporte lui appartient... Ne croyez pas
-ceux qui vous diront du mal de lui...</p>
-
-<p>Ses yeux tristes se fixèrent avec intention sur le jeune homme tandis
-qu’il prononçait ces derniers mots. Avant de s’éloigner il osa encore
-lui donner un nouveau conseil.</p>
-
-<p>&mdash;Et que nulle autre femme ne vous fasse oublier cette jeune fille qu’on
-appelle «la Fleur du Rio Negro».</p>
-
-<p>Il lui serra la main, lui fit un signe d’adieu, puis baissant la tête il
-éperonna son cheval et se perdit dans la nuit qui tombait.<span class="pagenum"><a name="page_234" id="page_234">{234}</a></span></p>
-
-<h2><a name="XV" id="XV"></a>XV</h2>
-
-<p>Lorsque Watson reprit le chemin du village, des scrupules commençaient à
-troubler la sérénité de sa conscience.</p>
-
-<p>Il se rappelait avec remords le bref dialogue dans le parc improvisé et
-les mots durs qu’il avait adressés à Robledo. «Et c’est pour cette femme
-qui conduit les hommes à la mort, pensa-t-il, que j’ai rudoyé le
-meilleur de mes amis».</p>
-
-<p>Ensuite, le visage triste et mouillé de larmes de Celinda remplaçait
-dans son imagination la face pleine de bonté de Robledo.</p>
-
-<p>«Pauvre Fleur du Rio Negro», se dit-il encore. J’irai demain implorer
-son pardon si elle veut bien m’entendre».</p>
-
-<p>Il était tout absorbé en arrivant à la Presa, et se laissait guider par
-l’instinct de sa monture; soudain, il sentit que son cheval avait envie
-de s’arrêter: il leva la tête et se rendit compte qu’il se trouvait
-devant la maison de Torrebianca.</p>
-
-<p>Le commissaire de police à l’aide de deux de ses<span class="pagenum"><a name="page_235" id="page_235">{235}</a></span> hommes refoulait
-doucement le dernier groupe de badauds et les accompagnait avec des
-exhortations paternelles.</p>
-
-<p>Don Roque s’éloigna et Richard se préparait à se remettre en marche
-quand il vit s’entr’ouvrir une fenêtre de la maison et une main de femme
-lui faire signe d’approcher. Watson resta insensible à cet appel et la
-fenêtre s’ouvrit toute grande laissant voir Hélène vêtue de noir; elle
-semblait en deuil, mais elle portait ces funèbres vêtements avec une
-certaine coquetterie.</p>
-
-<p>Richard dut s’approcher de la maison et ôta son chapeau pour répondre
-aux gestes affectueux de la marquise.</p>
-
-<p>&mdash;Nous sommes restés bien longtemps sans nous voir!... Entrez tout de
-suite.</p>
-
-<p>Il secoua la tête et la regarda d’un air sévère.</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne me demandez pas de qui je porte le deuil? continua-t-elle. La
-mère de mon mari est morte et je l’aimais beaucoup. Je suis triste... Si
-vous saviez quel besoin j’éprouve en ce moment de causer avec un
-véritable ami.</p>
-
-<p>Elle essayait de donner à ses paroles un accent douloureux, tout en
-l’invitant avec des gestes séducteurs à entrer dans la maison. Mais
-Richard continua de secouer la tête et dit enfin:</p>
-
-<p>&mdash;Je viendrai vous rendre visite quand vous habiterez une autre maison
-et quand votre mari sera là. Maintenant, je ne puis.</p>
-
-<p>Et il s’éloigna sans tourner la tête tandis qu’elle passait de la
-surprise à la colère et qu’elle se décidait à refermer violemment sa
-fenêtre.</p>
-
-<p>Après le repas, Watson voulut s’excuser auprès de Robledo et le pria de
-lui pardonner sa brutalité; mais l’Espagnol lui imposa silence:</p>
-
-<p>&mdash;Ne parlons plus du passé; notre amitié reste entière, notre petit
-heurt est sans importance. Ce<span class="pagenum"><a name="page_236" id="page_236">{236}</a></span> qui est terrible c’est le sort de
-Pirovani et la situation où se trouve Canterac... Je comprends que ses
-paroles vous aient fait impression. Pauvre homme! Il n’a voulu accepter
-que ce qui lui était strictement nécessaire pour son voyage à travers la
-Cordillère. Il m’a dit qu’il attendrait de mes nouvelles au Chili.
-J’essaierai d’obtenir pour lui, de mes amis de Buenos-Ayres, quelques
-recommandations. Quelle catastrophe! Et tout cela pour une femme!</p>
-
-<p>Robledo demeura pensif, puis son optimisme reprit le dessus et il
-affirma:</p>
-
-<p>&mdash;Je ne la crois pas foncièrement mauvaise. C’est une femme impulsive,
-aux passions mal asservies, et qui sème le mal le plus souvent sans s’en
-douter, parce que toute son attention porte sur sa propre personne
-qu’elle prend pour le centre de tout ce qui existe. Riche, peut-être
-serait-elle bonne; mais elle ignore la modestie et elle est incapable de
-se résigner au sacrifice. Elle désire tant de choses et elle en possède
-si peu!</p>
-
-<p>Il sourit avec mélancolie, se tut un instant puis reprit:</p>
-
-<p>&mdash;Fort heureusement, toutes les femmes ne se ressemblent pas. Elle-même
-m’a dit un jour qu’à notre époque la femme qui pense un peu se croit
-malheureuse et déteste ce qui l’entoure si elle ne possède pas le
-collier de perles qui est comme l’uniforme de la femme moderne... Il est
-un être, mon cher Watson, plus redoutable encore que la femme qui veut à
-tout prix acquérir son collier de perles, c’est celle qui l’a possédé,
-qui l’a perdu et qui veut à tout prix le regagner.</p>
-
-<p>Dans sa mémoire passa le souvenir de <i>Gualicho</i> ce démon sournois dont
-les ruses harcèlent les Indiens et qui les force à monter à cheval pour
-le chasser à coups de lance et de <i>boléadoras</i>. Si Hélène était demeurée
-dans l’ancien monde, elle n’eût été qu’une<span class="pagenum"><a name="page_237" id="page_237">{237}</a></span> d’entre ces femmes dont le
-charme redoutable s’atténue et se neutralise par le voisinage d’autres
-femmes pareilles. Ici, entourée d’hommes qui l’admiraient, dans ce
-milieu primitif qui la faisait ressortir comme un être d’essence
-supérieure, elle avait exercé sans le vouloir une influence aussi
-désastreuse que celle du démon rouge que redoutaient jadis les cavaliers
-errants de la Pampa.</p>
-
-<p>Elle même avait été victime de l’isolement quand elle s’était éprise de
-Watson. Elle avait cru pouvoir se jouer des hommes et les mépriser. Elle
-l’avait confié à Robledo un soir, en regardant avec pitié ses
-poursuivants. Mais Richard était la jeunesse, la santé virile, l’objet
-adoré du premier amour d’une jeune fille et par cela même il
-représentait la tentation pour une coquette déjà mûre qui devait désirer
-l’enlever à une autre femme. Elle avait besoin de se prouver à elle-même
-qu’elle avait conservé son ancien pouvoir de séduction en bouleversant
-l’existence du jeune ingénieur.</p>
-
-<p>Et maintenant sans doute, elle souffrait cruellement dans sa vanité en
-se voyant dédaignée par le seul homme qui, dans ce désert, eût réussi à
-l’intéresser.</p>
-
-<p>Robledo finit par montrer une pitié un peu méprisante pour la femme de
-Torrebianca.</p>
-
-<p>&mdash;Elle se croit née pour vivre sur les sommets et le malheur semble se
-complaire à la jeter à bas... Il est naturel qu’elle soit mauvaise
-puisqu’elle n’a pour se consoler, ni modestie, ni résignation.</p>
-
-<p>Puis l’Espagnol envisagea non sans alarme les conséquences des malheurs
-de ce matin.</p>
-
-<p>&mdash;L’entrepreneur mort... l’ingénieur en chef en fuite... Il faudra
-suspendre les travaux... La construction de la digue va subir un retard
-et les crues arriveront avant qu’elle soit achevée. Quelle situation!<span class="pagenum"><a name="page_238" id="page_238">{238}</a></span>
-Il faut nous rendre à Buenos-Ayres et provoquer des décisions rapides.</p>
-
-<p>Pendant une grande partie de la nuit ses préoccupations l’empêchèrent de
-s’endormir.</p>
-
-<p>Le lendemain matin, Watson monta à cheval, mais au lieu de se diriger
-vers les chantiers des canaux, il prit le chemin de l’<i>estancia</i> de
-Rojas. Tant que le gouvernement n’aurait pas envoyé un nouveau directeur
-chargé d’achever la construction de la digue, les travaux entrepris par
-Robledo seraient inutiles; il était prudent de les suspendre.</p>
-
-<p>Arrivé près de l’<i>estancia</i>, il voulut descendre de cheval pour ouvrir
-une <i>tranquera</i>, sorte de claie formée de gros bâtons qui servait de
-porte à la clôture. Mais il aperçut tout contre elle un petit métis
-joufflu d’une dizaine d’années, aux yeux veloutés d’antilope, au teint
-brillant couleur chocolat clair, qui le regardait en souriant, un doigt
-dans le nez.</p>
-
-<p>&mdash;Le patron est parti comme une bombe ce matin... dit-il, on nous a volé
-une vache hier au soir.</p>
-
-<p>Mais Richard l’interrogea sur un point qui l’intéressait bien davantage.</p>
-
-<p>&mdash;Et ta petite patronne, <i>Cachafaz?</i></p>
-
-<p>L’enfant qu’on appelait <i>Cachafaz</i><a name="FNanchor_25_25" id="FNanchor_25_25"></a><a href="#Footnote_25_25" class="fnanchor">[25]</a> à cause de ses espiègleries
-retira son index de la narine, où il l’avait fourré et montra la plaine.</p>
-
-<p>&mdash;Elle vient de partir tout de suite, tout de suite... Vous la trouverez
-par là, tout près.</p>
-
-<p>Et son doigt montrait toute l’étendue de l’horizon. Watson comprit que
-pour l’ami <i>Cachafaz</i>, enfant du désert, «tout de suite, tout de suite»
-signifiait une heure, peut-être même deux ou trois, et par «là tout
-près» environ deux ou trois lieues.</p>
-
-<p>Mais il voulait voir Celinda, il était décidé à la<span class="pagenum"><a name="page_239" id="page_239">{239}</a></span> chercher et, se
-fiant à son étoile, il se lança au galop dans la plaine.</p>
-
-<p>Ce que le petit métis ne dit pas c’est que la petite patronne était
-malade, de l’avis de sa mère, vieille Indienne qui était venue remplacer
-Sébastienne comme première servante de l’<i>estancia</i>, mais qui n’avait ni
-la bonne humeur ni l’activité de la métisse. Un cigare du Paraguay
-pendait continuellement au bout de ses lèvres bleuâtres et dégouttantes
-de nicotine, et quand don Carlos était absent elle se servait pour boire
-du <i>maté</i> de la calebasse ouvragée et du chalumeau d’argent du patron
-lui-même. Les gens de l’<i>estancia</i> éprouvaient pour la mère de
-<i>Cachafaz</i> un respect superstitieux. On la croyait sorcière et on
-supposait qu’elle entretenait des rapports cachés avec les esprits qui
-hurlent et tourbillonnent dans les colonnes de sable hautes comme des
-tours que l’ouragan soulève sur le plateau. L’Indienne, qui avait
-remarqué la mélancolie de Celinda et surpris plusieurs fois ses larmes,
-secouait la tête comme si ces constatations eussent confirmé son
-opinion.</p>
-
-<p>&mdash;Il n’y a pas de doute, fillette, vous êtes malade et je connais votre
-maladie.</p>
-
-<p>Un de ses ancêtres avait été un grand magicien à l’époque où les Indiens
-étaient seuls maîtres dans ce pays où ils campaient.</p>
-
-<p>Les chefs de tribus l’appelaient quand ils se sentaient malades. Son
-père avait hérité de ce trésor de science, mais il ne lui en avait
-malheureusement transmis qu’une infime partie.</p>
-
-<p>&mdash;Ce sont les <i>ayacuyas</i> qui vous tourmentent et il faut vous guérir des
-blessures de leurs flèches.</p>
-
-<p>Elle connaissait bien les <i>ayacuyas</i>, ces génies indiens si petits que
-douze d’entre eux tenaient sur un ongle, génies armées d’arcs et de
-flèches dont les blessures sont la cause certaine de la plupart des
-maladies.<span class="pagenum"><a name="page_240" id="page_240">{240}</a></span></p>
-
-<p>Elle même, pauvre ignorante ne les avait jamais vus; mais son aïeul et
-son père, les grands <i>machis</i> (sorciers guérisseurs), avaient eu de
-fréquentes relations avec ces diables minuscules. Seuls les indigènes
-les plus savants arrivaient à les connaître. Des médecins <i>gringos</i>
-prétendaient les avoir vus également et les avaient appelés dans leur
-langage des microbes, mais que pouvaient-ils savoir!</p>
-
-<p>Quand ils n’avaient plus de flèches pour blesser les hommes ils les
-attaquaient à coup d’ongles et de dents. L’essentiel était de savoir
-extraire en incisant ou en suçant les chairs du malade les éclats de
-flèches, les ongles ou les dents que les diables invisibles avaient
-laissés dans son corps.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous chercherai un <i>machi</i> qui vous guérira, fillette, et vous
-tirera du corps cette tristesse que vous ont donnée les <i>ayacuyas</i>. Mais
-que le patron n’en sache rien.</p>
-
-<p>Les remèdes proposés par la mère de <i>Cachafaz</i> faisaient sourire
-Celinda. Lorsqu’elle était lasse de vivre enfermée dans l’<i>estancia</i>
-elle prenait son cheval et galopait sans but dans la plaine. Elle ne
-s’habillait plus en garçon; elle avait pris en horreur ce costume qui
-lui rappelait trop de souvenirs. Elle aimait mieux monter en amazone et
-elle oubliait le lasso qui était autrefois son amusement favori.</p>
-
-<p>Elle avait déjà galopé pendant une heure ce matin-là à travers les
-terres de son père, quand elle aperçut sur une hauteur un cavalier
-immobile qui, rapetissé par la distance, semblait un soldat de plomb.</p>
-
-<p>Elle s’arrêta en remarquant que ce cavalier minuscule, qui semblait
-l’avoir reconnue, descendait la pente au galop et se dirigeait vers
-elle. Un instant elle cessa de le voir, puis il reparut considérablement
-agrandi et longeant un bas-fond voisin. C’était certainement Watson. Son
-premier mouvement fut de fuir.<span class="pagenum"><a name="page_241" id="page_241">{241}</a></span></p>
-
-<p>Mais elle se repentit bientôt de cette dérobade qui lui parut une
-lâcheté et elle s’arrêta dans une attitude pleine de dédain.</p>
-
-<p>Arrivé près d’elle, Richard ôta son chapeau en baissant humblement les
-jeux. Il voulait parler, mais il ne trouvait pas ses mots. D’ailleurs
-elle ne lui laissa pas le temps de s’expliquer.</p>
-
-<p>&mdash;Que cherchez-vous? dit-elle durement. Votre <i>gringa</i> vous a donc
-congédié? Je n’ai que faire des déchets.</p>
-
-<p>Elle fit faire demi-tour à son cheval pour s’éloigner.</p>
-
-<p>Richard voulut l’attendrir et dit d’une voix suppliante:</p>
-
-<p>&mdash;Celinda, je viens vous témoigner mon repentir... Je viens retrouver ma
-Fleur du Rio Negro.</p>
-
-<p>Le ton d’humilité enfantine que prenait ce solide garçon parut
-l’émouvoir, mais bien vite elle redevint sévère.</p>
-
-<p>&mdash;Que Dieu vous aide, mon frère, et passez votre chemin; aujourd’hui je
-ne fais pas l’aumône.</p>
-
-<p>Elle se remit en marche, mais elle s’arrêta encore une fois pour
-ajouter, avec une cruauté d’enfant gâtée:</p>
-
-<p>&mdash;Je n’aime pas les hommes qui demandent pardon. D’ailleurs j’ai juré de
-ne vous revoir que si vous me preniez au lasso... Et vous ne me prendrez
-jamais car vous n’êtes qu’un <i>gringo</i>, un maladroit et un ingrat.</p>
-
-<p>Et piquant son cheval elle s’enfuit au grand galop non sans avoir
-adressé à Richard une grimace méprisante. La cruelle façon dont
-l’amazone l’avait quitté laissa tout honteux le jeune homme et lui
-enleva l’envie de la poursuivre. Mais son orgueil se révolta et il
-résolut de la rattraper pour lui montrer qu’il n’était pas si maladroit
-qu’elle le croyait.</p>
-
-<p>Tous deux se mirent à évoluer dans les terres de<span class="pagenum"><a name="page_242" id="page_242">{242}</a></span> <i>l’estancia</i>, à se
-poursuivre en escaladant les hauteurs et en plongeant dans les
-bas-fonds. De temps en temps Celinda, qui avait toujours une grande
-avance sur son poursuivant, retenait la course de son cheval comme pour
-se laisser atteindre par Watson; mais quand il était tout proche elle
-repartait au grand galop et l’insultait en lui lançant les mots que les
-<i>gauchos</i> avaient autrefois inventés pour se moquer des Européens,
-ignorants des usages du pays et médiocres cavaliers.</p>
-
-<p>&mdash;<i>Gringo chapeton</i><a name="FNanchor_26_26" id="FNanchor_26_26"></a><a href="#Footnote_26_26" class="fnanchor">[26]</a>, cavalier de paille qui ne tient même pas à
-cheval!</p>
-
-<p>Richard portait au pommeau de sa selle un lasso de corde que la Fleur du
-Rio Negro lui avait donné autrefois. Tout en galopant il le déroula et
-il le lançait vers elle à chaque fois qu’il pouvait l’approcher. Le
-lasso retombait dans le vide, bien loin de Celinda qui soulignait
-d’ironiques éclats de rire la maladresse de l’ingénieur; mais peu à peu
-son rire changea d’accent, se fit de plus en plus joyeux; le mépris
-qu’elle éprouvait pour son maladroit ami semblait avoir fait place à une
-franche gaîté. Watson riait lui aussi car il pressentait que cette joie
-commune les réunissait plus rapidement que l’inutile lasso.</p>
-
-<p>Dans leur évolutions, ils se rapprochaient de <i>l’estancia</i>. Celinda fit
-franchir à son cheval une barrière de troncs et disparut. Watson ne put
-obliger le sien à sauter de même et dut faire un large détour pour
-entrer par la <i>tranquera</i> ouverte.</p>
-
-<p>Il s’avança alors avec une lenteur calculée jusqu’à la maison de
-<i>l’estanciero</i>, il espérait que quelqu’un viendrait l’interroger.
-Celinda demeurait invisible et il n’osait se présenter à la porte,
-craignant d’être fort mal reçu par la fille de Rojas.<span class="pagenum"><a name="page_243" id="page_243">{243}</a></span></p>
-
-<p>Avec un à propos providentiel le petit <i>Cachafaz</i> surgit à nouveau
-contre les pattes de son cheval.</p>
-
-<p>&mdash;Demande à mademoiselle Celinda si je puis entrer pour la saluer.</p>
-
-<p>Le petit lutin s’éloigna en grattant sous sa chemise lâche le gros
-bouton qui saillait sur sa panse couleur chocolat. Il revint peu de
-temps après et annonça à Watson de sa petite voix chantante et mielleuse
-d’Indien:</p>
-
-<p>&mdash;Ma petite patronne vous fait dire de partir: elle ne veut plus vous
-voir parce que vous êtes... parce que vous êtes trop laid.</p>
-
-<p>Et <i>Cachafaz</i> se mit à rire de ses propres paroles tandis que Watson
-regardait tristement du côté de la maison. Enfin, le jeune homme fit
-faire demi-tour à son cheval et s’éloigna un peu rasséréné par la
-résolution qu’il venait de prendre.</p>
-
-<p>&mdash;Je reviendrai demain, se dit-il, je reviendrai tous les jours jusqu’à
-ce qu’elle me pardonne.</p>
-
-<p>Hélène passa la soirée seule dans la grande salle de sa maison. A
-plusieurs reprises elle prit un livre, mais ses yeux glissaient sur les
-pages sans qu’elle comprît le sens d’une seule ligne.</p>
-
-<p>Elle demeura longtemps pensive sur le sopha à fumer des cigarettes. Puis
-elle vint se placer près d’une fenêtre et regarda à travers les vitres
-la rue centrale de manière à ne pas être vue de l’extérieur.</p>
-
-<p>En réalité, elle risquait seulement d’être vue par les deux agents de
-police que don Roque avait placés près de la maison pour empêcher les
-rassemblements de se former comme la veille. Les gens semblaient avoir
-oublié pour le moment l’ancienne maison de Pirovani. Personne ne
-s’arrêtait plus devant elle et les précautions du commissaire étaient
-bien inutiles. D’ailleurs beaucoup d’ouvriers de la digue étaient allés
-à Fort Sarmiento pour assister aux obsèques de l’entrepreneur. Les
-autres se trouvaient au<span class="pagenum"><a name="page_244" id="page_244">{244}</a></span> magasin du <i>Gallego</i>, ou formaient aux abords
-du village des groupes où l’on se demandait avec vivacité si vraiment
-les travaux allaient être suspendus, ce qui laisserait tout le monde
-sans ouvrage.</p>
-
-<p>Certains, les plus optimistes, se figuraient que le premier train
-amènerait un nouvel ingénieur en chef, comme s’il eût été impossible au
-gouvernement de Buenos-Ayres de vivre un jour de plus si les travaux
-n’étaient immédiatement repris. Le <i>Gallego</i> et d’autres Espagnols
-engageaient des paris et soutenaient que leur compatriote don Manuel
-Robledo, qu’ils honoraient comme une gloire nationale, serait le nouveau
-directeur désigné.</p>
-
-<p>De vieux journaliers qui avaient prêté leurs bras à toutes les
-entreprises de l’Etat haussaient les épaules avec résignation.</p>
-
-<p>&mdash;La charrette est embourbée, vous verrez le temps qu’il faudra pour la
-faire rouler à nouveau.</p>
-
-<p>Cependant, Hélène, debout près de la fenêtre contemplait la rue déserte
-et repassait dans son esprit toutes les difficultés de la situation.
-Pirovani mort; l’autre en fuite; la maison qu’elle occupait sans
-propriétaire certain. Elle pensa aussi à ce que devait dire Robledo et
-au brusque éloignement de Watson, l’homme qui lui inspirait le seul
-sentiment qui donnât quelque intérêt à l’existence monotone qu’elle
-menait ici. Peut-être, à cette heure même, Richard était-il à la
-recherche de cette petite fille qui avait tenté de la frapper de sa
-cravache.</p>
-
-<p>Jamais, au cours de son existence si diverse qu’elle était seule à
-connaître entièrement, elle ne s’était vue dans une situation aussi
-difficile. Jusqu’à cette multitude hétérogène, où plus d’un individu
-avait laissé en Europe un passé chargé de crimes, qui osait lui adresser
-des réprimandes et forçait les autorités de la Presa à la faire garder
-par ces deux hommes qu’elle voyait de sa fenêtre appuyés sur leurs<span class="pagenum"><a name="page_245" id="page_245">{245}</a></span>
-sabres. C’est pour se trouver dans cette situation qu’elle avait passé
-l’Océan et qu’elle était venue s’installer dans ce pays presque sauvage!</p>
-
-<p>Dans les moments les plus angoissants de son existence elle avait
-toujours trouvé un remède; mais comment continuer à vivre à la Presa?
-Pirovani mort, il lui faudrait abandonner cette maison, et personne ne
-viendrait plus l’admirer, ni s’efforcer de lui être agréable. Il ne
-restait que Robledo, un ennemi. Il restait bien aussi Watson, mais il
-avait tant changé!</p>
-
-<p>Elle se rappela l’idée qu’elle avait caressée pendant ces derniers
-jours, alors que le jeune homme était le compagnon de ses promenades.
-Elle abandonnerait Torrebianca, ce naufragé incapable de regagner la
-rive, et s’en irait par le monde avec Watson. Mais ce fut pour se
-convaincre que cette solution était désormais impossible, et une fièvre
-de haine la saisit.</p>
-
-<p>Richard s’était écarté d’elle pour toujours. Elle n’en pouvait plus
-douter depuis qu’elle lui avait parlé de sa fenêtre la veille. Peut-être
-pourrait-elle le reprendre facilement si seulement elle le voyait en
-tête à tête; mais l’autre semblait pressentir le danger, il lui avait
-dit d’un ton qui ne laissait aucun doute sur sa résolution, qu’il ne la
-reverrait que dans une autre maison et en présence de son mari. Hélène
-ignorant l’entrevue de Watson et de Canterac ne pouvait attribuer ce
-brusque revirement qu’à l’influence de Celinda.</p>
-
-<p>«Elle me l’a repris, pensa-t-elle. Cette fille sauvage m’a barré la
-seule route qui me fût encore ouverte. Oh! comme je la hais!»</p>
-
-<p>Tandis que se continuaient ses réflexions, elle se sentait agitée par
-deux ordres contraires de pensées, qui semblaient partager sa conscience
-en deux personnalités distinctes.<span class="pagenum"><a name="page_246" id="page_246">{246}</a></span></p>
-
-<p>L’image de Watson la réconfortait encore pendant ces moments d’angoisse.
-C’était lui l’homme jeune, le maître irrésistible qui s’impose à l’heure
-du crépuscule aux femmes habituées à se jouer cruellement et froidement
-du désir des hommes. Les hommes, elle les avait recherchés autrefois par
-ambition ou par cupidité; mais maintenant elle ne pouvait se passer de
-Watson. Elle ne le désirait plus seulement parce qu’il était capable de
-la faire sortir de cette situation critique, elle le désirait pour
-lui-même; parce qu’il était la jeunesse et la force naïve, tout ce qui
-peut servir de soutien à une existence lassée. En outre, la jalousie la
-torturait, une jalousie de femme orgueilleuse et vieillie qui se voit
-arracher le dernier espoir d’être heureuse par une rivale qui pourrait
-presque être sa fille.</p>
-
-<p>Et tout en subissant cette torture il lui fallait se préoccuper de la
-tragique situation où l’avait mise la rivalité d’amour de deux hommes
-qui l’avaient désirée, et se défendre aussi de la haine de tout un
-village.</p>
-
-<p>«Que faire? pensa-t-elle. Ah! où me suis-je laissée prendre?»</p>
-
-<p>De petits coups frappés à la porte de la salle la troublèrent dans ses
-pensées. Sébastienne entra d’un air timide et embarrassé, en tournant
-dans ses doigts un bout de son tablier. En même temps elle souriait en
-regardant sa maîtresse et semblait chercher des mots pour donner corps à
-la demande qu’elle était venue présenter.</p>
-
-<p>Hélène l’encouragea à parler et la métisse dit alors résolument:</p>
-
-<p>&mdash;J’étais au service du feu don Pirovani et comme il n’est plus là, pour
-le motif que nous savons tous, il faut que je parte.</p>
-
-<p>Hélène s’étonna fort de cette décision. Elle pouvait rester; sa
-maîtresse était satisfaite de son service.<span class="pagenum"><a name="page_247" id="page_247">{247}</a></span> La mort de l’Italien ne
-l’obligeait nullement à partir. Il fallait bien qu’elle servît quelque
-part et Hélène préférait que ce fût chez elle. Mais la métisse s’obstina
-et secoua la tête:</p>
-
-<p>&mdash;Il faut que je parte. Si je reste, j’ai des amies capables de
-m’arracher les yeux. Merci bien! Je tiens à vivre en paix avec les
-miens... et, pourquoi ne pas le dire? Madame ne compte pas beaucoup de
-sympathies dans le pays.</p>
-
-<p>Après ces mots, Hélène ne jugea pas prudent de continuer la conversation
-et elle se contenta d’approuver avec tristesse.</p>
-
-<p>&mdash;Si vous avez peur de rester ici!</p>
-
-<p>Cette tristesse émut Sébastienne.</p>
-
-<p>&mdash;Je resterais bien volontiers; Madame me plaît beaucoup et ne m’a
-jamais fait de mal... Mais les gens sont comme ils sont et moi, pauvre
-femme, je ne vais pas me battre avec toutes celles de la Presa. Si je
-puis servir madame en quelque autre chose, qu’elle me le dise...</p>
-
-<p>Elle se retira enfin après avoir insisté sur son désir d’être utile à
-Hélène et sur le chagrin qu’elle éprouvait de quitter son service. Elle
-était près de la porte quand, pour répondre à la marquise qui lui
-demandait où était son mari, elle se retourna.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais pas. Il est sorti ce matin et n’est pas encore rentré;
-peut-être est-il allé à Fort-Sarmiento avec don Moreno pour
-l’enterrement de mon pauvre patron.</p>
-
-<p>Restée seule, Hélène commença à s’inquiéter de son mari, cette figure
-oubliée prit à ses yeux une importance nouvelle. Elle était habituée à
-le considérer comme un être sans volonté, toujours prêt à accepter
-toutes ses idées et à croire ce qu’elle voulait qu’il crût. Mais le
-dernier épisode de sa vie n’était pas sans relief!</p>
-
-<p>Dans une grande capitale il aurait eu de moin<span class="pagenum"><a name="page_248" id="page_248">{248}</a></span>dres proportions, mais,
-ici, dans ce village, où les événements extraordinaires étaient rares,
-et face à cette foule d’aventuriers toujours prêts à insulter les gens
-d’une classe plus élevée!</p>
-
-<p>Son inquiétude s’accrut lorsqu’elle pensa que Torrebianca découvrirait
-peut-être la vraie raison du combat à mort qu’il avait lui-même dirigé.</p>
-
-<p>Elle repassa dans son esprit tout ce qu’elle avait pu remarquer chez son
-époux depuis la veille. Rentré chez lui, Frédéric lui avait raconté la
-triste fin du duel, mais avec certains ménagements, comme s’il eût
-redouté de lui causer une émotion en lui apprenant la nouvelle. Puis, le
-soir, il n’avait plus semblé le même homme.</p>
-
-<p>Il avait évité de lui parler, ne lui avait répondu que par monosyllabes;
-par deux fois elle avait surpris son regard fixé sur elle avec une
-expression qu’elle ne lui avait jamais vue. Agacé par la curiosité de la
-foule, Torrebianca avait fermé la fenêtre puis s’était réfugié dans sa
-chambre pour n’en sortir que le lendemain matin de très bonne heure,
-avant qu’elle-même fût éveillée. Le jour touchait à sa fin et il n’était
-pas encore de retour. Que devait-elle penser de tout cela?</p>
-
-<p>Mais son inquiétude ne tarda pas à s’évanouir. Elle était si habituée à
-dominer complètement son mari qu’elle finit par trouver absurdes ses
-soupçons et ses craintes. D’ailleurs, même si ces inquiétudes étaient
-pleinement justifiées, elle réussirait bien à le calmer et à le
-convaincre comme tant d’autres fois.</p>
-
-<p>L’apparition d’un passant qui marchait lentement le long de la maison en
-regardant les fenêtres lui fit oublier son mari. C’était <i>Manos Duras</i>.
-Une heure auparavant, alors qu’elle était comme maintenant debout devant
-la fenêtre, elle avait cru par deux fois voir le <i>gaucho</i> au coin d’une
-ruelle voisine. Le rude cavalier passait à pied, à travers le village,
-comme<span class="pagenum"><a name="page_249" id="page_249">{249}</a></span> un travailleur un jour de repos. Il distingua la forme de la
-marquise derrière les rideaux et la salua en ôtant son chapeau, tandis
-qu’un sourire découvrait ses dents de loup.</p>
-
-<p>C’était le premier salut souriant qu’eût reçu Hélène depuis la mort de
-Pirovani. Elle devina que cet homme était le seul admirateur qui lui
-restât, et cela lui parut si comique qu’elle en rit presque.</p>
-
-<p>Dorénavant elle n’aurait plus d’autre amoureux qu’un <i>gaucho</i> aux
-trois-quarts bandit.</p>
-
-<p>Pensive, le front contre les vitres, elle regarda l’avenue déserte.
-<i>Manos Duras</i> avait disparu dans la ruelle voisine et les deux policiers
-eux-mêmes, jugeant leur faction inutile, s’étaient éloignés dans la
-direction du bar.</p>
-
-<p>De nouveau coups discrets de Sébastienne se firent entendre à la porte
-de la salle. Elle entra avec plus de résolution que tout à l’heure, mais
-elle parla à voix basse avec un sourire confidentiel.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur est-il rentré? demanda Hélène.</p>
-
-<p>&mdash;Non, c’est pour autre chose... J’étais dans la basse-cour il n’y a
-qu’un instant quand ce <i>gaucho</i> qu’on appelle <i>Manos Duras</i> s’est
-présenté à la porte de derrière et m’a dit:</p>
-
-<p>Elle réfléchissait pour se rappeler exactement les paroles de <i>Manos
-Duras</i>.</p>
-
-<p>&mdash;Va dire à ta patronne que je ne lui tourne pas le dos comme beaucoup
-d’autres et qu’elle sera toujours la même pour moi, parce que je suis de
-ceux qui se brisent mais ne plient pas.</p>
-
-<p>Voilà ce que m’a dit <i>Manos Duras</i> pour que je le répète à Madame.</p>
-
-<p>Hélène sourit en entendant ces déclarations. Pauvre homme! Et on le
-traitait de bandit!... Pour elle il était en ce moment la figure la plus
-séduisante du pays, le seul homme d’honneur qui osât lui offrir son aide
-et faire front contre la populace.<span class="pagenum"><a name="page_250" id="page_250">{250}</a></span></p>
-
-<p>Quand la métisse fut sortie, Hélène resta à la fenêtre pour voir défiler
-les passants dont le nombre augmentait avec la chute du jour. Elle
-s’éloigna des vitres quand survinrent quelques groupes d’ouvriers à
-cheval; d’autres suivirent dans des voitures louées à Fort Sarmiento.
-Ils revenaient certainement de l’enterrement de l’entrepreneur. Avant de
-disparaître, tous regardaient furtivement la maison.</p>
-
-<p>Il faisait presque nuit quand elle vit passer, seul, un cavalier qui
-baissait obstinément la tête. C’était Richard Watson. Elle comprit à son
-costume couvert de poussière et à l’aspect de son cheval qu’il ne
-revenait pas comme les autres de l’enterrement. Il avait sans doute
-passé la journée dans les champs, à l’<i>estancia</i> de Rojas peut-être, et
-il avait erré près du fleuve en compagnie de l’écuyère à la cravache.</p>
-
-<p>«Et moi, je suis là, pensa-t-elle, enfermée comme une bête féroce pour
-échapper aux insultes d’une populace injuste!... Et l’on s’étonne que
-les femmes deviennent mauvaises!»</p>
-
-<p>Elle demeura immobile, les yeux mi-clos, tandis que les ombres du
-crépuscule surgissant des coins de la pièce venaient peu à peu se
-rejoindre au centre et l’enténébrer toute. Seule une faible clarté
-extérieure donnait une légère fluorescence bleue aux vitres sur
-lesquelles se détachait la silhouette immobile d’Hélène.</p>
-
-<p>Il faisait nuit noire quand elle se décida à appeler Sébastienne qui,
-devinant son désir, répondit:</p>
-
-<p>&mdash;J’apporte la lampe!</p>
-
-<p>Elle entra portant une grande lampe à pétrole qu’elle posa sur la table
-au milieu de la salle.</p>
-
-<p>Elle allait se retirer, croyant n’avoir plus rien à faire, quand la
-maîtresse la retint.</p>
-
-<p>&mdash;Savez-vous où peut se trouver en ce moment ce <i>Manos Duras</i> dont vous
-m’avez parlé tout à l’heure?</p>
-
-<p>La métisse, toujours prête au bavardage, entama,<span class="pagenum"><a name="page_251" id="page_251">{251}</a></span> avant de répondre avec
-précision, un long préambule. <i>Manos Duras</i> vagabondait partout en ce
-moment avec ses amis de la Cordillère qu’il avait logés dans son
-<i>rancho</i>, des gens peu recommandables qui ne craignaient même pas Dieu.
-Qui savait ce qu’ils pouvaient bien manigancer!... Il lui avait dit
-aussi, pendant leur entretien à la porte de la basse-cour, qu’il allait
-peut-être partir pour un long voyage; «c’est pourquoi il s’était permis
-de venir déranger Madame pour savoir si elle n’avait rien à lui
-ordonner».</p>
-
-<p>&mdash;Je crois, termina-t-elle, que s’il n’est pas encore rentré à son
-<i>rancho</i>, je mettrai la main dessus chez le <i>Gallego</i>.</p>
-
-<p>&mdash;Allez le chercher, dit Hélène, et prévenez-le de ma part de se trouver
-à dix heures précises devant la maison... C’est tout. Mais avertissez-le
-habilement, sans que personne s’en aperçoive.</p>
-
-<p>Sébastienne, qui avait eu l’air de ne pas bien comprendre les premiers
-mots tant elle avait éprouvé de surprise, cessa de s’étonner quand sa
-maîtresse lui eut recommandé d’être discrète, et affirma avec énergie
-que la patronne pouvait dormir sur ses deux oreilles, qu’elle ferait la
-commission avec sa prudence habituelle.</p>
-
-<p>Elle sortit de la maison et se hâta vers le cabaret. Si elle n’y
-trouvait pas le <i>gaucho</i> c’est qu’il aurait quitté le village.</p>
-
-<p>Devant la porte de l’établissement elle s’arrêta pour jeter un coup
-d’œil à l’intérieur. C’était l’heure du dîner, la pratique était rare.
-La plupart des clients étaient chez eux, assis à leur table, et ce
-n’était que dans une heure qu’ils reviendraient se grouper autour du
-comptoir. Un vieux <i>gaucho</i> raclait une guitare en regardant la panse
-d’un des caïmans suspendus au plafond.</p>
-
-<p>Les trois hôtes de <i>Manos Duras</i> écoutaient avec attention. Ce dernier,
-assis sur un crâne de cheval,<span class="pagenum"><a name="page_252" id="page_252">{252}</a></span> le dos au mur, fumait d’un air pensif.
-Comme le patron du bar était absent, Fritérini imitait derrière le
-comptoir les allures du propriétaire, et lisait avec ravissement un
-vieux journal italien tout crasseux.</p>
-
-<p>Averti par une toux discrète, <i>Manos Duras</i> leva les yeux et vit à la
-porte la métisse lui faire signe de sortir. Derrière le cabaret,
-Sébastienne lui fit sa commission d’une voix mystérieuse, et, tout en
-parlant, elle porta à plusieurs reprises son doigt à ses lèvres. En
-outre elle cligna de l’œil pour que l’autre «ne la prît pas pour une
-bête» et pour lui laisser entendre qu’elle savait très bien pourquoi on
-l’avait envoyée l’avertir.</p>
-
-<p>Quand la métisse fut partie, <i>Manos Duras</i> ne rentra pas tout de suite
-dans le bar. Il préféra demeurer seul dans l’ombre pour mieux savourer
-sa satisfaction. Sa joie était mêlée d’un étonnement profond. Comment
-aurait-il pu s’imaginer, tandis qu’il rôdait autour de la demeure de la
-belle dame, que celle-ci allait le prier de venir la voir seule ce soir
-même?</p>
-
-<p>En proposant ses services à Sébastienne dans la cour de la maison, il
-avait suivi l’élan d’une façon de générosité. Il voulait apparaître à la
-marquise comme différent des autres habitants de la Presa, et il avait
-offert sa protection sans espoir de la voir accepter... Et quelques
-heures après, elle l’envoyait chercher. Que voulait-elle lui demander?</p>
-
-<p>Mais il chassa bientôt les incertitudes qui commençaient à troubler sa
-joie et il se raffermit dans son orgueil viril. Il n’était qu’un
-sauvage, mais il était un homme autant que les autres, mieux que les
-autres même puisque tous le redoutaient... et ces <i>gringas</i> venues de
-l’autre monde ont parfois de telles fantaisies!... Il finit par sourire
-avec fatuité.<span class="pagenum"><a name="page_253" id="page_253">{253}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;C’est bien ce que je disais, pensa-t-il, l’une vaut l’autre!... Toutes
-les mêmes!</p>
-
-<p>Et il revint s’asseoir au cabaret au milieu de ses amis, attendant
-l’heure.</p>
-
-<p>Cependant Robledo et Watson achevaient leur repas; ils entendirent
-frapper à leur porte.</p>
-
-<p>L’Espagnol s’étonna un peu de voir entrer Torrebianca en costume de
-ville noir et cravate de deuil, mais si couvert de poussière que ses
-vêtements semblaient gris et sa tête et ses moustaches complètement
-blanches.</p>
-
-<p>&mdash;Je viens d’enterrer le pauvre Pirovani à Fort Sarmiento... Moreno m’a
-ramené dans sa voiture.</p>
-
-<p>Robledo l’invita à s’asseoir à table.</p>
-
-<p>&mdash;Tu peux dîner ici si tu ne veux pas rentrer tout de suite chez toi.</p>
-
-<p>Torrebianca secoua la tête.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne rentrerai pas chez moi.</p>
-
-<p>Il prononça ces mots avec une telle énergie que Robledo se mit à le
-regarder fixement. Il était en proie à une excitation qui faisait
-trembler ses mains et brouillait ses mots.</p>
-
-<p>&mdash;J’ai mangé un peu avec Moreno avant de partir... Mais je dînerai de
-nouveau... Ah! la mort! Pauvre Pirovani! Je voudrais aussi boire un peu.</p>
-
-<p>Bien qu’il prétendît avoir faim, il toucha à peine aux divers plats que
-lui présenta la servante. Par contre il but beaucoup de vin,
-machinalement, sans savoir au juste ce qu’il buvait.</p>
-
-<p>L’Espagnol avait cru percevoir, depuis l’entrée de son ami, une odeur de
-genièvre. Moreno et lui avaient sans doute bu quelques verres de liqueur
-avant de prendre le chemin du retour. C’était pour cela peut-être que
-Torrebianca se montrait nerveux, car il n’avait pas l’habitude des
-boissons alcooliques.</p>
-
-<p>Watson, qui avait fini de dîner, remarqua que le<span class="pagenum"><a name="page_254" id="page_254">{254}</a></span> nouveau venu le
-regardait avec insistance comme pour lui faire entendre que sa présence
-le gênait.</p>
-
-<p>&mdash;Moreno est resté chez lui? demanda-t-il.</p>
-
-<p>Et il partit en prétextant qu’il avait besoin de parler à l’employé et
-d’apprendre ce qu’il avait l’intention d’écrire au Gouvernement pour lui
-exposer la nécessité de reprendre des travaux.</p>
-
-<p>Quand Robledo et Torrebianca furent seuls, le marquis sembla devenu un
-autre homme. Son excitation tomba, il abaissa son regard et l’Espagnol
-crut le voir s’affaisser sur son siège comme une masse molle qui
-s’écroule faute de soutien. Toute l’énergie factice qu’il devait à
-l’alcool était brusquement tombée et le Torrebianca que Robledo avait
-devant lui n’était plus comparable qu’à une enveloppe de baudruche
-subitement dégonflée.</p>
-
-<p>&mdash;Il faut que tu m’écoutes, dit-il en levant sur son ami des yeux
-humiliés et suppliants. Tu es le seul appui qui me reste au monde, le
-seul être qui m’aime... et c’est pour cela que tu me dois la vérité.
-Aujourd’hui, pendant l’enterrement du malheureux Pirovani, je n’ai pensé
-qu’à une chose: «Il faut que je voie Robledo; il me dira ce que je dois
-penser de tout cela». Mais je ne t’ai pas dit encore ce qu’est «tout
-cela»: c’est ce que je remarque autour de moi depuis hier, les regards
-des gens, les gestes hostiles, les injures que je crois deviner et que
-je ne peux croire ensuite avoir devinées... Ah! tout cela est si
-affreux!</p>
-
-<p>Toujours plus découragé et plus lamentable, Torrebianca appuya son front
-dans ses mains; Robledo voulut lui dire quelques mots pour lui rendre un
-peu d’énergie, mais il l’interrompit.</p>
-
-<p>&mdash;Tu parleras tout à l’heure. Je veux que tu écoutes d’abord des choses
-que tu ne sais pas ou que tu as oubliées, depuis que je te les ai dites.
-Mais<span class="pagenum"><a name="page_255" id="page_255">{255}</a></span> avant tout, il faut que je te pose une question. Crois-tu que ma
-femme me trompe?</p>
-
-<p>Ces mots prirent au dépourvu l’Espagnol qui demeura quelques secondes
-sans tenter de répondre. Son ami sembla soudain craindre qu’il ne
-répondît et pour l’en empêcher il se mit à raconter sa propre histoire
-depuis le jour de sa rencontre avec Hélène.</p>
-
-<p>Robledo l’avait entendue en partie lors de son séjour à Paris; ils
-s’étaient connus à Londres, elle était d’une noble famille russe et son
-mari avait occupé une haute dignité à la cour des tsars. Mais le ton du
-narrateur était maintenant tout différent et Torrebianca semblait douter
-de ce passé qu’il avait toujours admis sincèrement jusque-là et qu’il
-étalait avec fierté.</p>
-
-<p>En outre, ne se bornant plus aux traits généraux de cette histoire, il
-révélait à son ami de nouveaux épisodes. Les choses du passé semblaient
-avoir pris pour lui un relief nouveau et il remarquait des détails qu’il
-avait négligés autrefois. Il avait toujours reçu dans sa maison un ami
-intime, un ami favori de sa femme à qui elle montrait la plus grande
-confiance et qu’elle affirmait avoir connu au temps où elle vivait dans
-sa noble famille avant son premier mariage. Deux fois le marquis s’était
-battu en duel pour sa femme que des gens habitués jusque-là à fréquenter
-ses salons s’étaient mis brusquement à calomnier. Il ne pouvait se
-rappeler sans remords un de ses amis qu’il avait gravement blessé au
-cours d’un de ces combats.</p>
-
-<p>&mdash;Je t’ai raconté, continua-t-il, toute notre histoire, tout ce que je
-sais de certain sur la vie de cette femme. Tout le reste, c’est elle qui
-me l’a dit et je ne sais plus si je dois la croire... J’ai même des
-doutes sur sa nationalité et son nom. Je lui ai confié avec franchise
-tout mon passé et peut-être en échange ne m’a-t-elle raconté que des
-mensonges.<span class="pagenum"><a name="page_256" id="page_256">{256}</a></span></p>
-
-<p>De nouveau, il regarda Robledo avec angoisse, espérant encore que son
-ami lui conseillerait d’ajouter foi aux récits de sa femme. On eût dit
-un naufragé cherchant un objet solide pour s’y cramponner. Mais Robledo
-eut un geste ambigu et baissa la tête.</p>
-
-<p>&mdash;Depuis quelques heures, ajouta Torrebianca, il me semble que je vois
-les choses avec d’autres yeux. Oh! les regards cruels de cette pauvre
-engeance, quand hier j’ai ouvert ma fenêtre!... Et aujourd’hui pendant
-l’enterrement, quel supplice! Moi qui n’ai jamais craint personne, je
-n’ai pu soutenir le regard hostile ou moqueur de tous ces ouvriers... Le
-pauvre Moreno m’a entraîné à l’écart plusieurs fois ou s’est mis à
-parler très fort pour m’empêcher d’entendre les commentaires qu’on
-faisait derrière moi. Il ignore que j’ai deviné les efforts qu’il
-faisait pour m’éviter des ennuis... Je me suis senti si abandonné
-qu’après avoir pensé à toi, j’ai pensé à ma mère, comme un enfant. Elle
-qui s’est privée de tout pour que son fils pût conserver intact
-l’honneur de ses ancêtres!... Et à la fin, son fils est devenu la risée
-d’un campement d’émigrants, dans un coin sauvage de la terre... Quelle
-honte!</p>
-
-<p>Il porta ses mains à ses yeux comme pour les préserver de visions trop
-cruelles et il demeura dans cette position quelque temps. Puis il releva
-la tête et demanda anxieusement:</p>
-
-<p>&mdash;Toi, qui es mon seul ami, toi qui as vu de près mon existence à Paris,
-dis-moi si tu crois que Fontenoy était l’amant de ma femme?</p>
-
-<p>L’Espagnol eut un nouveau geste d’incertitude; comment répondre?
-Torrebianca, d’une voix que l’agonie serrait de plus en plus, demanda
-encore:</p>
-
-<p>&mdash;Et ces deux hommes, crois-tu que c’est pour Hélène qu’ils se sont
-battus hier?</p>
-
-<p>Robledo ne fit même pas le geste vague de tout à l’heure; il se contenta
-de baisser les yeux. Ce silence<span class="pagenum"><a name="page_257" id="page_257">{257}</a></span> parut au marquis une réponse
-affirmative et désespéré, il dit en cachant à nouveau son visage entre
-ses mains:</p>
-
-<p>&mdash;Et c’est moi, le mari, qui ai dirigé le combat où ils s’entre-tuaient!</p>
-
-<p>Il y eut un long silence. Le marquis cachait toujours son visage entre
-ses mains, tandis que Robledo le regardait avec pitié. Soudain, il se
-dressa et dit lentement en se frottant les paupières:</p>
-
-<p>&mdash;Je ne puis rester ici, je ne pourrais pas affronter sans honte le
-regard de tous ces gens... Je ne puis non plus partir avec elle, elle ne
-me prendrait plus à de nouveaux mensonges. Je la regarderai bien en
-face, je verrai la fausseté de ses yeux et de son sourire et je la
-tuerai... Je suis sûr que je la tuerai.</p>
-
-<p>Son ami crut le moment venu de lui donner un conseil.</p>
-
-<p>&mdash;Oublie cette femme et pour le moment essaye de trouver le repos.
-Demain nous chercherons le meilleur moyen de te délivrer d’elle. Tu vas
-commencer par passer la nuit ici. Je réfléchirai à ce que nous avons à
-faire. Elle s’en ira, je ne sais pas encore comment nous réussirons à
-l’éloigner; mais elle s’en ira et tu resteras avec moi.</p>
-
-<p>Il passa son bras derrière le dos de Torrebianca et le caressa
-paternellement; le marquis cachait toujours son visage.</p>
-
-<p>Il détestait maintenant sa femme, mais il éprouvait en même temps un
-inexplicable malaise à la pensée qu’il allait se séparer d’elle sans
-retour.<span class="pagenum"><a name="page_258" id="page_258">{258}</a></span></p>
-
-<h2><a name="XVI" id="XVI"></a>XVI</h2>
-
-<p>Tourmentée par sa curiosité de femme, la métisse attendit avec
-impatience l’heure du rendez-vous.</p>
-
-<p>Elle se trouvait dans la cuisine de la maison, située dans un hangar
-ouvert sur la cour. Elle avait sur sa table un réveille-matin et
-plusieurs fois, elle en approcha la lampe pour savoir l’heure. Un peu
-avant dix heures elle quitta ses souliers, traversa la cour pieds nus et
-s’engagea finalement sur une des galeries extérieures.</p>
-
-<p>Elle parvint ainsi en étouffant le bruit de ses pas à l’angle du
-bâtiment le plus voisin de la fenêtre de la chambre d’Hélène. Puis elle
-s’assit sur le plancher et se tapit pour écouter sans être vue.</p>
-
-<p>Au bout d’un instant elle aperçut dans l’ombre <i>Manos Duras</i> qui
-s’approchait de la maison. Elle le vit quitter ses éperons, les serrer
-dans sa ceinture et monter avec précaution les marches du perron.
-Presque aussitôt, la fenêtre de la chambre s’ouvrit; Hélène parut et fit
-signe au nouveau venu de parler à voix basse. Sébastienne tendit
-l’oreille, mais la<span class="pagenum"><a name="page_259" id="page_259">{259}</a></span> fenêtre était si loin qu’elle ne put, en concentrant
-son attention, que saisir quelques mots isolés.</p>
-
-<p>Encore étaient-ils prononcés d’une voix si faible qu’elle ne put être
-certaine de les avoir exactement perçus. Elle crut entendre «Celinda» et
-«Fleur du Rio Negro». Mais elle pensa bientôt qu’elle était le jouet
-d’une illusion de ses sens. Comment sa petite patronne d’autrefois
-serait-elle mêlée aux affaires de ces gens-là?</p>
-
-<p>En avançant la tête au coin de la maison elle parvenait à voir <i>Manos
-Duras</i> et la marquise. Le <i>gaucho</i> l’écoutait avec des signes
-approbateurs ou bien, s’il parlait, c’était en phrases brèves, en
-appuyant sur les mots avec des gestes affirmatifs. A un certain moment,
-il essaya même de prendre la main d’Hélène, mais elle se rejeta en
-arrière avec une brusquerie qui laissait voir à la fois sa répugnance et
-son orgueil. Immédiatement elle sembla se repentir et dit à voix plus
-haute sur un ton de promesse:</p>
-
-<p>&mdash;Nous reparlerons de cela demain ou un autre jour; quand vous aurez
-accompli la mission que je vous ai donnée. Vous connaissez nos
-conventions.</p>
-
-<p>Et elle se sépara de lui avec des mines coquettes tout en prenant bien
-soin de se maintenir hors de la portée de ses mains.</p>
-
-<p>Le <i>gaucho</i> voyant la fenêtre se fermer descendit l’escalier et, arrivé
-dans la rue, s’arrêta:</p>
-
-<p>Sébastienne qui s’était levée pour mieux le voir crut l’entendre
-murmurer avec un accent joyeux:</p>
-
-<p>&mdash;Au lieu d’une, j’en aurai deux.</p>
-
-<p>Mais cette fois encore, elle n’était pas sûre d’avoir bien entendu. Elle
-finit par regagner à travers la cour le réduit où elle avait son grabat,
-quelque peu déçue par les maigres résultats de sa surveillance.</p>
-
-<p>Une chose cependant s’était fixée dans sa mémoire et l’empêchait de
-trouver le sommeil. Les deux inter<span class="pagenum"><a name="page_260" id="page_260">{260}</a></span>locuteurs avaient-ils vraiment
-prononcé le nom de mademoiselle Rojas?</p>
-
-<p>A plusieurs reprises, elle se demanda encore: «Qu’est-ce que ces gens
-pouvaient bien dire de ma fillette?»</p>
-
-<p>Robledo lui aussi passa une nuit agitée. Il avait installé Torrebianca
-dans la chambre qu’il avait déjà occupée avec sa femme lors de son
-arrivée à la Presa. Epuisé par les émotions de la journée, le marquis
-avait enfin consenti à rester chez son ami.</p>
-
-<p>Deux fois, l’Espagnol s’éveilla au cours de la nuit et prêta l’oreille
-pour mieux entendre. De la chambre voisine, où se trouvait son ami, lui
-parvenaient des gémissements et des mots prononcés à demi.</p>
-
-<p>&mdash;Frédéric, as-tu besoin de quelque chose?</p>
-
-<p>Son ami lui répondait alors d’une voix faible et accablée puis
-s’efforçait de demeurer silencieux.</p>
-
-<p>Quand Robledo s’éveilla pour la troisième fois, la lumière du jour
-marquait de lignes claires les fentes de sa fenêtre. Un bruit l’avait
-tiré de son sommeil et l’avait forcé à sauter du lit.</p>
-
-<p>Il entra dans la salle commune qui servait aussi de salle à manger et y
-trouva Watson penché sur une chaise, en train de chausser ses éperons.
-La chaise était tombée et c’est ce bruit qui avait réveillé Robledo. Et
-apercevant son associé, l’Espagnol lui dit avec gaîté:</p>
-
-<p>&mdash;Comme vous êtes matinal!... Je vous ai pourtant entendu rentrer bien
-tard hier.</p>
-
-<p>Watson, qui semblait triste, se borna à répondre:</p>
-
-<p>&mdash;Comme nous ne travaillons pas aujourd’hui, je vais galoper un peu dans
-la campagne.</p>
-
-<p>Quand le jeune homme fut parti, Robledo acheva de s’habiller et se mit à
-marcher de long en large dans la salle à manger. A chaque fois qu’il
-passait devant la porte de la chambre occupée par Torre<span class="pagenum"><a name="page_261" id="page_261">{261}</a></span>bianca, il était
-tenté d’entrer. Il voulait voir son ami. Un vague pressentiment le
-tourmentait.</p>
-
-<p>«Allons voir comment il a passé la nuit», se dit-il.</p>
-
-<p>Il ouvrit la porte, regarda à l’intérieur de la pièce et fit un geste
-d’étonnement. Il n’y avait personne; le lit, avec ses couvertures en
-désordre, était vide. L’Espagnol demeura tout pensif. Il s’imagina
-d’abord que Frédéric n’ayant pu dormir de la nuit était sorti à l’aube
-pour marcher un peu.</p>
-
-<p>Instinctivement, il se mit à regarder autour de lui et à examiner la
-chambre. Sur la table étaient dispersés des papiers et sur chacun il
-reconnut une ou deux lignes de l’écriture de Torrebianca: des lettres
-commencées que le marquis avait jugé inutile de continuer.</p>
-
-<p>Il prit un des papiers: «Je te suis reconnaissant des efforts que tu as
-faits, mais je ne peux plus...» Sur un autre il lut: «La seule femme qui
-m’ait véritablement aimée, ma mère, est morte. Ah! si j’étais sûr de la
-retrouver!»</p>
-
-<p>Robledo continua l’examen des autres feuilles. Il n’y trouva que
-quelques lignes raturées ou des mots inintelligibles. Torrebianca avait
-essayé d’écrire mais il avait finalement renoncé à cet effort. Il crut
-voir son ami, au milieu de la nuit, jeter sa plume, qu’il venait de
-trouver sur le plancher, et dire avec l’indifférence de celui qui déjà
-croit s’être dégagé des soucis d’ici-bas: «A quoi bon!»</p>
-
-<p>Il demeura pensif, les feuillets à la main. Puis une pensée optimiste
-lui rendit l’espoir. Son ami errait peut-être aux environs du village.
-Ces lettres inachevées étaient la preuve que sa volonté n’était pas bien
-ferme.</p>
-
-<p>Il examina le sol devant la maison et eut un geste de satisfaction en
-distinguant parmi les empreintes fraîches laissées par les sabots du
-cheval de Watson<span class="pagenum"><a name="page_262" id="page_262">{262}</a></span> le contour d’un pied humain, celui de son camarade
-sans doute.</p>
-
-<p>Il avait été à l’école des chercheurs de pistes qui tirent profit des
-moindres traces perdues dans le désert. Les pas de Torrebianca le
-conduisirent dans une ruelle ouverte entre sa maison et la maison
-voisine et qui donnait sur la campagne. Mais à la sortie du village il
-perdit la piste au milieu des nombreuses empreintes laissées là par les
-gens qui étaient partis à l’aube.</p>
-
-<p>Instinctivement il marcha vers le fleuve et se mit à le suivre vers
-l’amont. Les eaux glissaient d’un mouvement uniforme sans que le moindre
-objet flottant vînt altérer leur surface. Il finit par se lasser de ces
-recherches que seul un pressentiment guidait et justifiait.</p>
-
-<p>«Frédéric, se dit-il, m’a troublé par le récit de ses malheurs. Pourquoi
-vais-je penser des choses absurdes?... Rentrons à la maison. Mon cœur me
-dit que je l’y trouverai en arrivant. Il doit être allé se promener de
-l’autre côté du village.»</p>
-
-<p>Et il revint à la Presa: mais une angoisse vague l’obligeait à presser
-le pas.</p>
-
-<p>A la même heure, près de l’<i>estancia</i> de Rojas, <i>Manos Duras</i>, à l’abri
-de quelques buissons causait avec ses trois compères venus de la
-Cordillère.</p>
-
-<p>Ils avaient mis pied à terre et ils tenaient leurs chevaux par la bride.
-L’un des trois hommes ne portait pas le même costume que ses compagnons
-et ressemblait plutôt à un ouvrier de la Presa qu’à un cavalier des
-champs. <i>Manos Duras</i> lui donnait des explications qu’il écoutait en
-silence avec de légers clignements d’yeux approbateurs. Puis, cet homme
-se mit en selle; le bandit et ses deux compagnons le suivirent des yeux
-jusqu’à ce qu’il eût disparu au milieu des bouquets de plantes sauvages.</p>
-
-<p>&mdash;Le petit vieux va savoir ce qu’il en coûte de<span class="pagenum"><a name="page_263" id="page_263">{263}</a></span> me menacer, dit le
-<i>gaucho</i> avec un sourire haineux.</p>
-
-<p>Un des hommes de la Cordillère qui portait le surnom de <i>Piola</i><a name="FNanchor_27_27" id="FNanchor_27_27"></a><a href="#Footnote_27_27" class="fnanchor">[27]</a> et
-qui, grâce à son âge et à ses façons autoritaires, semblait exercer une
-certaine influence sur ses deux compagnons, secoua la tête d’un air de
-doute. Le plan de <i>Manos Duras</i> lui paraissait excellent, mais il ne
-comprenait pas qu’on restât dans le pays un jour ou deux après le coup.
-Il valait mieux battre en retraite tous ensemble et sans délai vers la
-Cordillère.</p>
-
-<p>&mdash;Laisse-moi faire, compère; je m’y connais, répondit le <i>gaucho</i>. Il
-faut auparavant que j’aille recevoir quelque chose qu’on m’a promis.
-J’irai ce soir peut-être et demain je vous rejoindrai.</p>
-
-<p>Il comptait sur son cheval dont il fit de grands éloges. Avec cette bête
-il se faisait fort de rattraper ses camarades en route. D’ailleurs,
-seul, il irait d’un meilleur train que ses amis dont les bagages
-retarderaient la marche.</p>
-
-<p>Cependant, l’envoyé de <i>Manos Duras</i> galopait vers l’<i>estancia</i> de
-Rojas. Il arriva devant une barrière, l’ouvrit et continua sa course à
-travers les domaines de don Carlos.</p>
-
-<p>Arrivé près du bâtiment principal, il vit venir à sa rencontre
-<i>Cachafaz</i>, averti par les aboiements de quelques chiens qui sautaient
-devant les pattes du cheval et tentaient de le mordre. Le petit cria
-pour les chasser, puis écouta avec la gravité d’une grande personne les
-paroles de l’envoyé.</p>
-
-<p>Le message lui causa une joie telle qu’oubliant le cavalier, il courut
-vers <i>l’estancia</i>. Don Carlos buvait dans la salle à manger le dixième
-<i>maté</i> de la matinée. Celinda, en costume féminin, était assise dans un
-fauteuil de jonc et semblait en proie à de mélancoliques pensées. Le
-métis entra en criant.<span class="pagenum"><a name="page_264" id="page_264">{264}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Patron, le commissaire vous fait dire de vous rendre tout de suite au
-village. On a arrêté celui qui a volé votre vache.</p>
-
-<p>L’<i>estanciero</i>, tout heureux de la nouvelle, suivit <i>Cachafaz</i> sans
-lâcher toutefois la calebasse à <i>maté</i> et sans cesser tout en marchant
-d’aspirer le breuvage avec son chalumeau d’argent.</p>
-
-<p>Il voulait obtenir du courrier qui venait d’arriver au triple galop de
-son cheval de nouveaux détails sur l’événement. Arrivé devant la maison
-il demeura perplexe: le cavalier avait disparu. <i>Cachafaz</i> parcourut le
-champ voisin et les enclos, appela, mais ne put découvrir l’homme.
-Finalement, Rojas haussa les épaules et, tout à la joie de la nouvelle,
-il trouva une explication à cette disparition. Don Roque, pour qu’il fût
-plus vite averti, lui avait envoyé un avis par un voyageur quelconque
-qui avait dû faire un large détour et qui n’avait pas voulu perdre plus
-de temps. Lui aussi était pressé, et comme il jugeait utile d’aller à la
-Presa pour parler au commissaire, il monta à cheval en promettant à
-Celinda d’être de retour avant le repas de midi.</p>
-
-<p>Allongés sur le sol, <i>Manos Duras</i> et ses trois amis le virent passer
-dans le lointain, en route vers le village. La face collée contre les
-racines des buissons, ils causaient et riaient avec un calme cynique.</p>
-
-<p>&mdash;Il va chercher la vache que nous avons mangée hier, dit <i>Piola</i>.</p>
-
-<p>Et <i>Manos Duras</i> ajouta, en accompagnant ses paroles d’une grimace
-obscène:</p>
-
-<p>&mdash;Nous verrons bien ce qu’il dira quand nous aurons pris sa génisse.</p>
-
-<p>Richard Watson, qui galopait dans la campagne, avait bonne envie de
-s’approcher de l’<i>estancia</i>, mais il craignait que sa présence n’irritât
-Celinda; il vit lui aussi dans le lointain don Carlos Rojas passer<span class="pagenum"><a name="page_265" id="page_265">{265}</a></span> dans
-la direction de la Presa. Cela parut lui donner de l’audace. Celinda
-était seule chez elle et il lui était facile de trouver un prétexte
-quelconque pour lui rendre visite. Mais bientôt il eut peur de nouveau.
-S’il se montrait près de l’<i>estancia</i>, le seul <i>Cachafaz</i> ne
-viendrait-il pas le recevoir? Il valait mieux errer dans la campagne.
-Peut-être la fille de Rojas, lasse d’être seule, se déciderait-elle à
-monter à cheval.</p>
-
-<p>Il était résolu à attendre jusqu’à la chute du soleil. Il avait eu la
-précaution d’emporter quelques vivres dans une des sacoches de sa selle
-et d’ailleurs, comme tous les amoureux, il ignorait que l’homme est, de
-naissance, affecté d’une maladie mortelle, la faim, et qu’il ne peut
-vivre qu’en l’apaisant deux fois par jour. Pour l’instant, des choses
-qu’il jugeait beaucoup plus importantes l’occupaient.</p>
-
-<p>Cependant, son ami Robledo errait la tête basse dans la rue centrale de
-la Presa. Il revenait de chez lui et Torrebianca ne s’y trouvait pas. La
-servante qui avait préparé le déjeuner l’avait attendu en vain. Où le
-trouver?</p>
-
-<p>Au milieu de la rue il entendit des voix amies et leva la tête. Rojas
-parlait avec animation au commissaire du village qui lui répondait d’un
-air étonné. Tous deux saluèrent Robledo qui s’approcha.</p>
-
-<p>&mdash;Un courrier est arrivé à mon <i>estancia</i>, dit don Carlos, pour me
-prévenir que le commissaire avait retrouvé la vache qu’on m’a volée...
-Or don Roque n’a envoyé personne et ne sait de quoi il s’agit. C’est une
-plaisanterie que je trouve fort mauvaise. Quel est le maudit imbécile
-qui a voulu me jouer ce tour?</p>
-
-<p>Robledo resta quelques minutes à l’écouter en feignant de s’intéresser à
-l’affaire, puis il se remit en marche. Il s’inquiétait uniquement de
-décou<span class="pagenum"><a name="page_266" id="page_266">{266}</a></span>vrir la cachette de Torrebianca et croyait le reconnaître dans
-tous les hommes qu’il apercevait au loin.</p>
-
-<p>«Dommage que Richard soit sorti de si bonne heure, pensa-t-il. Il
-m’aurait aidé à le chercher.»</p>
-
-<p>Watson, ballotté entre ses craintes et le désir de voir Celinda, s’était
-peu à peu rapproché de l’<i>estancia</i>; mais quand il arrivait auprès d’une
-des claires-voies qui servaient de portes à l’enceinte de fils barbelés
-il demeurait indécis. La Fleur du Rio Negro lui avait dans sa rancune
-ordonné de ne plus reparaître; comment expliquerait-il sa présence dans
-la propriété de Rojas?</p>
-
-<p>A la vue d’une barrière ouverte, il reprit courage. «Elle dira ce
-qu’elle voudra, en avant! pensa-t-il. Il faut que je la voie quand elle
-devrait ne m’adresser que des injures!»</p>
-
-<p>Et il avança lentement sur un des chemins qui menaient à l’<i>estancia</i>.
-Soudain son cheval parut inquiet, pressa le pas puis s’arrêta net, prêt
-à se cabrer.</p>
-
-<p>Le jeune homme aperçut les corps de deux dogues, tués tout récemment
-sans doute, car leurs têtes brisées baignaient dans une flaque de sang.
-Il continua d’avancer et à quelques pas de la maison il trouva un homme
-étendu au milieu du chemin.</p>
-
-<p>Il était mort lui aussi. C’était un <i>péon</i> de Rojas, un métis qu’il crut
-reconnaître pour l’avoir vu plusieurs fois, bien qu’il fût maintenant
-défiguré par des coups de feu. Une de ses orbites était restée vide et
-quelques débris de la masse cérébrale s’échappaient du crâne par ce
-trou. Autour de lui la terre buvait avidement le sang et se couvrait de
-mouches.</p>
-
-<p>Il sauta à bas de son cheval et, revolver au poing, il s’avança vers la
-maison. Arrivé devant la porte il s’aperçut qu’il n’y avait personne
-dans la vaste pièce qui servait à la fois de salon et de salle à man<span class="pagenum"><a name="page_267" id="page_267">{267}</a></span>ger
-et il se mit à lancer des appels de tous côtés.</p>
-
-<p>Un fauteuil de jonc, le siège préféré de Celinda, était par terre,
-renversé. Il remarqua aussi que le tapis de la grande table semblait
-avoir été violemment tiré, car il était lui aussi tombé à terre. Il
-avait entraîné dans sa chute tous les objets qui se trouvaient
-d’ordinaire sur la table et qu’on voyait froissés ou brisés sur le sol.</p>
-
-<p>Il poussa de tels cris et répéta tant de fois son nom pour rassurer tout
-le monde que des pas se firent entendre enfin à l’intérieur du bâtiment
-et que le visage cuivré et ridé de la mère de <i>Cachafaz</i> parut dans
-l’entre-bâillement d’une petite porte. D’autres servantes et des <i>péons</i>
-de l’estancia, tous métis, surgirent peu à peu de leurs cachettes; ils
-bredouillaient des explications inintelligibles et gardaient un silence
-plein d’horreur.</p>
-
-<p>Watson sortit de la maison juste au moment où le petit <i>Cachafaz</i>
-revenait de l’enclos en regardant avec inquiétude de côté et d’autre.
-Brusquement tous en même temps voulurent raconter l’événement à
-l’ingénieur, mais le petit métis les devança avec une espèce d’autorité.
-Il se trouvait près de la petite patronne et il avait tout vu. Trois
-hommes étaient arrivés au grand galop. <i>Cachafaz</i> était sorti de la
-maison, attiré par les aboiements des chiens, et il avait entendu les
-coups de feu qui les avaient tués. Puis il avait vu un <i>péon</i> courir
-vers les cavaliers pour leur demander sans doute pourquoi ils
-envahissaient l’<i>estancia</i>. Tous trois avaient tiré des coups de
-revolver sur lui et il avait roulé à terre.</p>
-
-<p>&mdash;Je me suis réfugié en courant dans la maison, continua l’enfant. Ma
-petite patronne est sortie pour voir ce qui se passait; mais les trois
-méchants hommes sont arrivés et lui ont jeté un <i>poncho</i> sur la tête. Je
-me suis caché sous une table; puis j’ai risqué un œil et je les ai vus
-monter à cheval en<span class="pagenum"><a name="page_268" id="page_268">{268}</a></span> emportant la petite patronne, qui agitait ses
-bras... comme ça... sous le <i>poncho.</i> Voilà tout ce que je sais.</p>
-
-<p>Les autres auraient bien voulu raconter aussi leurs impressions bien
-qu’ils n’eussent en vérité pas vu grand’chose puisqu’ils s’étaient
-cachés dès que le <i>péon</i> était tombé et ne s’étaient montrés qu’à
-l’arrivée de Watson.</p>
-
-<p>Celui-ci, tout en cherchant à se débarrasser de tous ces gens qui lui
-parlaient à la fois, pensait avec remords au temps qu’il avait perdu par
-son indécision en errant le long des clôtures barbelées de l’<i>estancia</i>.
-Pourquoi n’était-il pas entré une demi-heure plus tôt; il aurait été aux
-côtés de Celinda pour la défendre!</p>
-
-<p>Il lut dans les yeux d’antilope de <i>Cachafaz</i> que le petit n’avait pas
-tout dit et qu’il voulait bien parler, mais à lui tout seul. L’enfant
-souriait avec mépris en entendant les autres donner des renseignements
-contradictoires sur l’extérieur des assaillants. Tous croyaient les
-connaître et tous les avaient vus sous un aspect différent. Watson
-l’entraîna à l’écart et <i>Cachafaz</i>, dressé sur la pointe des pieds, lui
-dit à voix basse:</p>
-
-<p>&mdash;C’est <i>Manos Duras</i> qui a enlevé la petite patronne. Je sais où il la
-tient.</p>
-
-<p>Pressé de questions par Richard, il s’expliqua. <i>Manos Duras</i> ne
-figurait pas parmi les trois hommes qui avaient emmené Celinda. Mais le
-petit, sorti de sa cachette, s’était glissé dans un enclos voisin et
-avait grimpé au sommet d’une pyramide de luzerne séchée que l’on
-conservait pour nourrir les vaches pendant l’hiver. La cime était un
-poste d’observation d’où le regard embrassait une énorme étendue de
-terrain. Invisible dans son beffroi, il avait vu les trois cavaliers en
-rejoindre au loin un quatrième qui semblait les attendre et qui était
-sans aucun<span class="pagenum"><a name="page_269" id="page_269">{269}</a></span> doute <i>Manos Duras</i>. Puis les quatre hommes avaient pris au
-galop la même direction; l’un d’eux portait la prisonnière devant lui
-sur sa selle.</p>
-
-<p>Il avait vu aussi du haut de la montagne de luzerne Watson arriver, mais
-il était si méfiant qu’il n’avait pas voulu descendre avant de s’être
-assuré de son identité.</p>
-
-<p>Ce récit troubla si profondément Richard qu’il resta quelque temps sans
-pouvoir coordonner ses idées. Il pensa avant tout qu’il était urgent de
-partir à la recherche de Celinda pour la délivrer et ne voulut pas
-considérer l’énorme disproportion de forces qui existait entre lui et
-les bandits. Il avait pour l’aider le petit <i>Cachafaz</i> qui connaissait
-l’endroit où il cachait la jeune fille. C’était là le point important. A
-lui maintenant de l’arracher à ses ravisseurs. Et, avec l’absurde
-témérité des amoureux qui refusent d’apprécier les obstacles à leur
-valeur, il monta à cheval et fit signe au petit de l’accompagner.</p>
-
-<p><i>Cachafaz</i> se jucha d’un bond sur la croupe et se cramponna aux
-vêtements de Watson qui piqua des deux et mit son cheval au galop.
-Richard croyait avoir deviné la pensée de l’enfant et dès qu’il eut
-dépassé la clôture de fils de fer barbelés de l’<i>estancia</i> il prit la
-direction du <i>rancho</i> de <i>Manos Duras</i>, que souvent il avait aperçu de
-loin.</p>
-
-<p>&mdash;Vous vous trompez de chemin, patron, dit <i>Cachafaz</i>.</p>
-
-<p>Et, montrant le point le plus élevé qui bordait le fleuve du côté de la
-pampa, il ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;Allons par là, au <i>rancho</i> de la <i>India muerta</i>.</p>
-
-<p>Ce <i>rancho</i> en ruines, dit de la <i>India muerta</i>, était bien connu dans
-la région et cependant peu de gens s’y étaient rendus car il servait
-uniquement de refuge aux vagabonds soucieux de continuer leur voyage
-sans être vus des gens du pays.<span class="pagenum"><a name="page_270" id="page_270">{270}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Nous les trouverons là-bas, répéta le petit métis, s’ils n’ont pas
-filé plus loin.</p>
-
-<p>Quand Robledo rentra chez lui, fatigué d’avoir inutilement cherché son
-ami, il fut aussi désagréablement surpris que l’avait été Watson à peu
-près à la même heure en arrivant à l’<i>estancia</i> de Rojas.</p>
-
-<p>Il trouva assise sur le seuil Sébastienne qui semblait l’attendre, à en
-juger du moins par l’air satisfait qu’elle prit pour le recevoir. De son
-côté, il fut tout heureux de la retrouver car il s’imagina que Frédéric
-la lui envoyait pour lui expliquer sa fuite. Peut-être cet homme faible
-était-il revenu aux côtés de sa femme convaincu une fois de plus par ses
-arguments mensongers.</p>
-
-<p>&mdash;C’est votre patron qui vous envoie?... M’apportez-vous une lettre de
-lui?</p>
-
-<p>Sébastienne écouta ses questions avec une surprise qui élargissait ses
-yeux bridés.</p>
-
-<p>&mdash;Quel patron? Le marquis?... Je n’ai pas de nouvelles de lui. Je le
-croyais ici. Je viens pour autre chose.</p>
-
-<p>Avec des soupirs de lassitude elle avait remis son corps massif dans la
-position verticale; baissant le ton elle dit:</p>
-
-<p>&mdash;Je n’ai pu dormir de toute la nuit et je suis venue vous voir, don
-Manuel, pour vous demander de répondre à une petite question.</p>
-
-<p>L’ingénieur se résigna à cette consultation avec une patience non
-exempte d’ironie; mais dès que la métisse eut commencé son visage se
-transforma et il écouta chacune de ses paroles avec une attention
-concentrée.</p>
-
-<p>Quand elle eut fini de raconter ce qu’elle avait vu et entendu la nuit
-précédente, elle ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi la belle madame et <i>Manos Duras</i> ont-ils parlé de ma petite
-patronne d’autrefois? Qu’est-ce que ma colombe innocente peut avoir de<span class="pagenum"><a name="page_271" id="page_271">{271}</a></span>
-commun avec eux?... Comme je ne suis qu’une bête et que je n’arrive pas
-à comprendre grand’chose, je me suis dit: «Je vais aller trouver don
-Robledo, l’ingénieur, lui qui sait tout. Il me dira bien...»</p>
-
-<p>Mais Robledo ne l’écoutait plus. Il paraissait absorbé et brusquement il
-eut un geste de stupeur et d’inquiétude, comme s’il se fût subitement
-trouvé en face d’une redoutable réalité. Il tourna le dos à Sébastienne
-et courut rapidement vers l’endroit d’où il était venu.</p>
-
-<p>La métisse fut étonnée de voir l’ingénieur partir si vite et précipiter
-sa course comme si ce qu’elle venait de lui dire lui eût fait craindre
-d’arriver trop tard. De loin, Robledo se mit à gesticuler et à pousser
-des cris pour attirer l’attention de don Carlos et du commissaire qui
-continuaient à causer à la même place. Tous les deux se regardèrent
-stupéfaits en l’entendant crier d’une voix haletante:</p>
-
-<p>&mdash;A cheval! L’histoire du messager et de la vache n’est qu’une ruse de
-<i>Manos Duras</i> pour vous éloigner de l’<i>estancia</i>. J’ai peur qu’un
-malheur ne menace Celinda; il faut partir sans tarder. Pourvu que nous
-n’arrivions pas trop tard!</p>
-
-<p>Quand le premier moment de stupeur fut passé, les paroles de l’ingénieur
-semèrent l’alarme.</p>
-
-<p>Don Roque courut à sa maison pour prendre ses armes et monter à cheval.
-Ses quatre hommes, prévenus par lui, firent l’impossible pour le suivre;
-mais trois d’entre eux seulement purent trouver un cheval prêt et des
-armes à feu, prêtées par des voisins, pour remplacer les sabres inutiles
-qu’ils venaient d’abandonner.</p>
-
-<p>Cependant, Robledo, rentré chez lui, pressait son domestique espagnol de
-seller un cheval tandis que lui-même bouclait le ceinturon garni de
-cartouches qui soutenait son revolver. Il fit avertir les contre<span class="pagenum"><a name="page_272" id="page_272">{272}</a></span>maîtres
-de ses chantiers qui habitaient non loin de là et qui possédaient des
-armes et demanda en outre au patron du bar le magnifique <i>rifle</i>
-américain qu’il dissimulait sous son comptoir.</p>
-
-<p>Robledo craignait aussi à ce moment qu’on laissât don Carlos Rojas
-s’échapper. Il l’avait obligé à venir jusque chez lui et lui avait
-recommandé d’être prudent.</p>
-
-<p>&mdash;Ce n’est pas parce que vous arriverez là-bas une demi-heure plus tôt
-que vous empêcherez ce qui a pu arriver; par contre, si vous partez
-seul, vous risquez de vous trouver à la merci de ces bandits. Un peu de
-patience. Nous partirons tous ensemble.</p>
-
-<p>L’estanciero écoutait ces conseils avec des grognements impatients; il
-tremblait tout à la fois de colère et d’anxiété. Robledo s’éloigna un
-instant de la porte de sa maison pour marcher à la rencontre de quelques
-hommes qu’il avait mandés et leur expliqua ce qu’il attendait d’eux. Le
-cabaretier parut à son tour portant le <i>rifle</i> américain qu’il remit à
-son compatriote aussi solennellement que s’il lui eut confié toute sa
-famille.</p>
-
-<p>Don Carlos profita de l’éloignement momentané de Robledo pour sauter sur
-son cheval et partir au grand galop sans s’inquiéter des cris qui
-l’accompagnaient dans sa fuite.</p>
-
-<p>Après cet acte de l’impatient Rojas, l’expédition s’organisa;
-l’ingénieur et le commissaire se trouvèrent à la tête d’une douzaine
-d’hommes, tous à cheval et armés de carabines.</p>
-
-<p>La nouvelle s’était répandue dans le village et des groupes de femmes et
-d’enfants accouraient pour assister au départ de la troupe de cavaliers.
-Quand le peloton passa devant l’ancienne maison de Pirovani, Robledo en
-regarda les fenêtres avec quelque inquiétude.</p>
-
-<p>«Qui sait, se dit-il, si nous ne contemplerons pas<span class="pagenum"><a name="page_273" id="page_273">{273}</a></span> là-bas un nouveau
-malheur causé par cette femme!»</p>
-
-<p>A la même heure, Watson abandonnait son cheval et, suivi de <i>Cachafaz</i>,
-commençait à ramper au milieu des âpres buissons. Le petit métis l’avait
-conduit jusqu’à une colline sablonneuse, sur le rebord du plateau, d’où
-l’on avait une vue presque verticale sur le <i>rancho</i> de la <i>India
-muerta</i>.</p>
-
-<p>Il connaissait l’endroit de réputation. Vingt années auparavant la
-maison avait des habitants qui faisaient paître leurs moutons dans les
-champs voisins. Mais les ouragans capricieux avaient brusquement
-recouvert le sol d’une épaisse couche de sable. De plus, le puits du
-<i>rancho</i>, qui fournissait autrefois une eau relativement douce, ne
-contenait plus qu’un liquide salé. Les hommes avaient fui, les
-constructions de briques crues étaient rapidement tombées en ruines;
-seuls les vagabonds recherchaient l’abri de leurs toits crevés.</p>
-
-<p>Watson s’étonna de pouvoir avancer en rampant au milieu des arbustes de
-la colline de sable sans que l’aboiement d’un chien vînt déceler sa
-présence. Cela lui fit craindre que <i>Cachafaz</i> ne se fût trompé dans ses
-déductions et que la masure ne fût vide. Mais le petit métis, qui
-ouvrait la marche, s’arrêta entre deux touffes de buissons et, tournant
-vers lui son visage, lui fit signe d’approcher.</p>
-
-<p>Il passa lui-même la tête entre les tiges et il put voir, à vingt mètres
-au-dessous de lui, une esplanade de sable au centre de laquelle
-s’élevaient les ruines du <i>rancho</i>. Deux chevaux erraient à pas lents,
-en quête de l’herbe maigre qu’ils mâchonnaient, et un homme était assis
-par terre, un fusil en travers des genoux.</p>
-
-<p><i>Cachafaz</i> lui souffla à l’oreille:</p>
-
-<p>&mdash;C’est un de ceux qui ont enlevé la petite patronne.<span class="pagenum"><a name="page_274" id="page_274">{274}</a></span></p>
-
-<p>Watson eut beau tendre le cou pour regarder, il ne put voir aucune autre
-personne. Abandonnant son observatoire, il recula en rampant et, revenu
-au pied de la colline, il tira de sa poche un crayon et une lettre
-oubliée dont il déchira un feuillet. <i>Cachafaz</i> le regardait écrire de
-ses yeux de petit animal rusé, comme s’il devinait ce qu’on attendait de
-lui. Richard lui remit le papier puis lui montra l’endroit où il avait
-laissé son cheval.</p>
-
-<p>&mdash;Cours au village et remets cette lettre à M. Robledo, l’ingénieur, ou
-au commissaire... au premier des deux que tu rencontreras.</p>
-
-<p>Il voulut ajouter d’autres explications, mais le lutin à peau cuivrée
-n’était plus là pour les entendre. Il s’était lancé sur la pente et un
-instant après il sautait sur le cheval et disparaissait au galop.
-Richard recommença l’ascension du coteau sablonneux pour aller observer
-ce qui se passait dans le <i>rancho</i>. Il aperçut cette fois deux hommes:
-celui qu’il avait déjà vu et qui était toujours assis par terre, sa
-carabine en travers des genoux, et devant lui, debout, armé des seules
-armes qu’il portait à sa ceinture, un <i>gaucho</i> qu’il reconnut
-immédiatement: c’était <i>Manos Duras</i>. Tous deux causaient, mais il ne
-put entendre leurs paroles à cause de la grande distance qui le séparait
-d’eux. Son observation était donc inutile pour le moment. Il ne put
-songer non plus à les attaquer même en profitant de la surprise, car il
-ne voyait que deux de ses ennemis; les autres étaient certainement à
-l’intérieur des ruines, en train de dormir peut-être.</p>
-
-<p>«Où peuvent-ils garder Celinda?» pensa le jeune homme.</p>
-
-<p>Toujours se traînant au milieu des buissons il commença de suivre le
-contour de la colline sablonneuse pour tâcher d’examiner les ruines du
-côté opposé. Les deux bandits continuèrent à parler sans<span class="pagenum"><a name="page_275" id="page_275">{275}</a></span> se douter
-qu’au haut de la pente voisine un homme rampait pour les espionner.</p>
-
-<p>Le compagnon de <i>Manos Duras</i>, celui qu’on appelait <i>Piola</i>, se mit à
-lui parler sur un ton de reproche.</p>
-
-<p>&mdash;Tu sais très bien que je n’aime pas les affaires où les filles sont
-mêlées. Il est rare qu’elles finissent bien, et, de plus, elles font un
-fracas de tous les diables. Il aurait mieux valu aller rafler du bétail
-au Limay pour le vendre ensuite dans la Cordillère. Il aurait mieux valu
-aussi emmener les vaches du vieux Rojas et en faire du bon argent que de
-nous amuser comme des gamins à lui enlever sa génisse.</p>
-
-<p><i>Manos Duras</i> fit le geste de l’homme supérieur qui ne juge pas à propos
-d’expliquer l’opportunité de ses actes; <i>Piola</i> continua:</p>
-
-<p>&mdash;Tu as peut-être des raisons pour agir ainsi. Nous t’avons aidé comme
-des frères, mais si on t’a payé pour enlever la demoiselle, tu devrais
-partager avec nous.</p>
-
-<p>Le <i>gaucho</i> prit un air hautain.</p>
-
-<p>&mdash;Il ne s’agit pas d’argent. Je t’ai expliqué que c’était une vengeance;
-c’est la plus terrible que je puisse tirer de ce maudit vieux qui m’a
-insulté... Tu connais aussi nos conventions. Vous me la réservez, puis,
-quand nous aurons gagné la Cordillère, elle sera pour vous.</p>
-
-<p><i>Piola</i> sourit avec une joie répugnante en l’entendant rappeler leur
-pacte.</p>
-
-<p>&mdash;C’est bon; nous te la réserverons, dit-il. Tu seras le premier... si
-tu viens nous rejoindre au plus tard demain. Si tu tardes, tu ne la
-retrouveras pas entière... Mais, pourquoi ne pars-tu pas tout de suite
-avec nous? Pourquoi nous quittes-tu? Qu’as-tu donc à faire à la Presa ce
-soir?</p>
-
-<p>&mdash;Je vais me faire payer, répondit <i>Manos Duras</i><span class="pagenum"><a name="page_276" id="page_276">{276}</a></span> avec jovialité. Je
-veux laisser mes comptes en ordre avant de partir.</p>
-
-<p>L’autre, qui ne pouvait comprendre l’optimisme de son compagnon, se mit
-à réfléchir. Peut-être en ce moment savait-on déjà au village ce qui
-était arrivé à l’<i>estancia</i> de Rojas. Et si on l’ignorait encore, on le
-saurait avant longtemps, c’est-à-dire dès que don Carlos serait rentré
-chez lui après son inutile voyage à la Presa. <i>Manos Duras</i> ne
-craignait-il pas que le commissaire et les autres habitants du village
-ne l’accusassent du rapt de la jeune fille?</p>
-
-<p>&mdash;Cela pourrait arriver, répondit le <i>gaucho</i>, mais on m’a reproché tant
-de choses sans jamais trouver aucune preuve!... Si on me voit au
-village, on finira par croire que je n’ai pas été mêlé à l’affaire.
-Aucun des gens de l’<i>estancia</i> ne m’a vu. D’ailleurs, j’irai d’abord à
-mon <i>rancho</i> pour le cas où quelqu’un s’y rendrait et je n’entrerai au
-village que vers le soir, comme les autres fois... Je compte avoir réglé
-mes affaires à minuit et je pourrai partir vous rejoindre.</p>
-
-<p><i>Piola</i> cligna de l’œil tout en montrant du doigt le <i>rancho</i> voisin.</p>
-
-<p>&mdash;Qu’est-ce qu’elle en dit?</p>
-
-<p>&mdash;Elle croit que nous l’avons enlevée pour tirer de l’argent du vieux.
-Elle ne devine pas ce qui l’attend... C’est une fille qui a du nerf et
-elle ne semble pas avoir bien peur maintenant que la première émotion
-est passée. <i>Pucha</i>, elle m’a donné du fil à retordre quand je l’ai
-emportée sur mon cheval... Je lui ai laissé les mains attachées
-là-dedans car sans cela elle se défend et je suis obligé de la battre
-tout comme un homme.</p>
-
-<p><i>Manos Duras</i> demeura pensif, puis ajouta avec un sourire cynique:</p>
-
-<p>&mdash;Je n’ai pas voulu rester là-dedans, frère, car tu comprends bien que
-c’est risqué de se trouver<span class="pagenum"><a name="page_277" id="page_277">{277}</a></span> seul avec une belle fille... Je t’avouerai
-que j’en connais une qui me plaît davantage; j’espère la voir bientôt.
-Mais celle-là aussi est appréciable et si on restait seul avec elle, le
-diable s’en mêlerait; on commencerait à faire de petites choses,
-seulement pour s’amuser, puis on perdrait la tête et on ne sait trop ni
-quand ni comment ça finirait. Nous sommes maintenant en territoire
-ennemi, il ne faut pas l’oublier, et nous n’avons pas de temps à
-perdre... Je renvoie la fête à demain. Aujourd’hui, j’ai autre chose à
-faire pour que les réjouissances soient complètes... Quand les camarades
-reviendront nous nous dirons adieu. Continuez votre route avec la
-génisse, moi je retourne à mon <i>rancho</i> et à demain s’il plaît à Dieu.</p>
-
-<p>Richard rampa inutilement entre les buissons; il ne vit que les deux
-hommes absorbés dans leur conversation et la masure dont l’unique
-entrée, située du côté opposé, était obstruée par des madriers
-disjoints. Il se demanda si les ravisseurs de Celinda l’avaient cachée
-là ou si la jeune fille se trouvait dans un refuge plus difficile à
-découvrir, sous la garde des deux autres hommes de la Cordillère.</p>
-
-<p>Lassé enfin de faire le guet inutilement, il se laissa glisser sur la
-pente sablonneuse et vint s’asseoir à l’endroit où <i>Cachafaz</i> avait pris
-son cheval.</p>
-
-<p>Il demeura ainsi longtemps; il eût voulu voir les heures passer avec une
-rapidité prodigieuse pour mettre fin à la torture de cette attente
-impuissante et laisser paraître dans le lointain ses amis qu’il avait
-appelés à son aide.</p>
-
-<p>Ses yeux, qui fouillaient l’horizon sans rien remarquer de nouveau,
-s’éclairèrent soudain en apercevant un cavalier minuscule qui
-grandissait à mesure que le galop continu de sa monture le rapprochait
-de lui. Quelques minutes après, il put le<span class="pagenum"><a name="page_278" id="page_278">{278}</a></span> reconnaître facilement car il
-l’avait vu le matin même. C’était don Carlos Rojas.</p>
-
-<p>Bien qu’il se dirigeât vers lui, il jugea prudent de se porter à sa
-rencontre et il se mit à courir aussi rapidement que le lui permettait
-le sol sablonneux sillonné par les racines des plantes sauvages que le
-vent avait mises à nu et où ses pieds s’embarrassaient et butaient
-violemment.</p>
-
-<p>En le voyant apparaître sur le bord du chemin, don Carlos fit cabrer son
-cheval tout en tirant son revolver de sa ceinture. Puis, reconnaissant
-Richard, il mit pied à terre.</p>
-
-<p>Watson ne parvenait pas à comprendre l’arrivée de l’<i>estanciero</i> car il
-avait adressé sa lettre à ses amis de la Presa. De plus il arrivait
-seul.</p>
-
-<p>&mdash;Où sont les autres? demanda-t-il. Avez-vous vu Robledo?</p>
-
-<p>Don Carlos fit une réponse évasive.</p>
-
-<p>L’ingénieur et le commissaire venaient peut-être derrière lui, mais
-peut-être aussi leur faudrait-il des heures pour arriver.</p>
-
-<p>&mdash;Je n’ai pas voulu les attendre. Je les trouve un peu... flegmatiques;
-qui sait à quel moment ils seront ici. La patience m’a manqué, et me
-voici.</p>
-
-<p>Il expliqua ensuite que, tandis qu’il courait dans le <i>rancho</i> de <i>Manos
-Duras</i>, sans passer par son <i>estancia</i>, il avait vu venir à sa rencontre
-un cavalier qui galopait à bride abattue. Il avait tiré son revolver
-pour l’arrêter, mais en remarquant son allure, il ne s’était pas servi
-de son arme.</p>
-
-<p>&mdash;Il semblait un singe sur un cheval et j’ai reconnu que ce singe était
-<i>Cachafaz</i>. Il m’a raconté que vous étiez ici; il m’a montré votre
-papier et je lui ai dit de prévenir ceux qui viennent derrière moi de ne
-pas perdre leur temps à passer par l’<i>estancia</i>; il doit les conduire
-ici directement... <span class="pagenum"><a name="page_279" id="page_279">{279}</a></span>Que se passe-t-il?</p>
-
-<p>Tous deux marchèrent au milieu des buissons en suivant les traces
-laissées par Watson quand il était venu au-devant de Rojas. Don Carlos,
-qui menait son cheval par la bride, le laissa à l’endroit même où
-Richard avait laissé le sien un moment auparavant. Puis ils gravirent
-sur les genoux, en s’aidant de leurs mains, la colline sablonneuse du
-sommet de laquelle ils pouvaient voir le <i>rancho</i> de la <i>India muerta</i>.</p>
-
-<p>Avançant la tête au milieu des feuilles, ils virent <i>Piola</i> assis par
-terre comme tout à l’heure; mais il était seul. <i>Manos Duras</i> avait
-disparu.</p>
-
-<p>L’homme fumait et regardait autour de lui avec inquiétude comme si ses
-sens, aiguisés par la vie aventureuse du désert, l’eussent averti de
-l’approche d’un ennemi caché.</p>
-
-<p>De temps en temps il tendait le cou et regardait au loin, comme
-attendant l’arrivée de quelqu’un.</p>
-
-<p>&mdash;Attaquons-le, dit don Carlos à voix basse.</p>
-
-<p>Il lui importait peu que l’homme de la Cordillère eût sa carabine toute
-prête en travers des genoux. Lui et Watson avaient leur revolver.</p>
-
-<p>&mdash;N’oublions pas l’autre qui est caché, répondit l’ingénieur.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien quoi? Ils seront deux, et nous sommes deux aussi... Je vais
-abattre ce bandit.</p>
-
-<p>Il prit son revolver, décidé à tirer de l’endroit où il se trouvait sans
-tenir compte de la distance; mais Watson le retint de la main et lui
-murmura à l’oreille:</p>
-
-<p>&mdash;Il y a deux autres hommes et je ne sais pas où ils sont. Attendons
-l’arrivée de nos compagnons.</p>
-
-<p>Ils demeurèrent dans cet état de douloureuse incertitude, ballottés
-entre les voix de la prudence qui leur ordonnait d’attendre et le désir
-de tenter cette folie d’attaquer des ennemis dont ils ignoraient le
-nombre exact.<span class="pagenum"><a name="page_280" id="page_280">{280}</a></span></p>
-
-<p>Watson ne tarda pas à savoir où s’étaient cachés les deux autres
-compagnons du <i>gaucho</i>. Au loin éclatèrent de furieux aboiements de
-chiens. <i>Piola</i> appela et <i>Manos Duras</i>, sortant du rancho, parut à
-l’angle du bâtiment de briques, visible un instant pour les deux hommes
-qui guettaient étendus au milieu des buissons.</p>
-
-<p>C’étaient les gens de la Cordillère qui arrivaient; après le rapt ils
-avaient couru au <i>rancho</i> de <i>Manos Duras</i> afin de ramener le peloton de
-chevaux qui devait les suivre dans leur voyage vers les Andes pour
-porter les vivres et les autres objets indispensables à une aussi longue
-expédition. Les chiens avaient grossi le peloton.</p>
-
-<p>Un moment après firent leur entrée sur l’esplanade de sable deux
-cavaliers armés de carabines et six chevaux en liberté qui formaient un
-groupe compact et portaient sur leur dos des sacs et des paquets
-assujettis avec des cordes. Les trois chiens de <i>Manos Duras</i> bondirent
-d’abord autour des ruines en saluant de leurs aboiements joyeux leur
-maître invisible, puis ils parurent inquiets et se mirent à flairer
-autour d’eux. Soudain, ils éclatèrent en hurlements féroces. Bavant de
-rage, les crocs menaçants, ils essayaient de gravir la pente
-sablonneuse, puis revenaient en arrière pour avertir les <i>gauchos</i> de la
-présence d’un ennemi caché.</p>
-
-<p>Les deux cavaliers, qui n’avaient pas encore mis pied à terre, les
-sifflèrent d’abord inutilement, puis partagèrent leur inquiétude et
-regardèrent avec des yeux méfiants les buissons de la colline voisine.</p>
-
-<p>&mdash;Ils nous ont découverts, murmura l’<i>estanciero</i>. Tant mieux! nous en
-finirons une fois pour toutes.</p>
-
-<p>Watson se rendit compte qu’il était impossible d’attendre plus longtemps
-et le suivit vers la base du mamelon jusqu’à l’endroit où se trouvait le
-cheval. Don Carlos se mit en selle après s’être assuré<span class="pagenum"><a name="page_281" id="page_281">{281}</a></span> que son revolver
-jouait facilement dans sa gaine. Richard marchait à pied, appuyé sur une
-des jambes de Rojas. Tous deux se dirigèrent franchement vers le
-<i>rancho</i>.</p>
-
-<p>Quand ils y arrivèrent, précédés par les chiens qui reculaient sans
-cesser de montrer leurs crocs et d’aboyer avec fureur, ils aperçurent
-les deux hommes de la Cordillère, encore à cheval, et <i>Piola</i> avec sa
-carabine appuyée contre la poitrine, prêt à faire feu. Don Carlos
-s’adressa à lui comme s’il eût été le chef.</p>
-
-<p>&mdash;Où est ma fille? demanda-t-il violemment.</p>
-
-<p>Le <i>gaucho</i> andin l’écouta avec un visage impassible et feignit de ne
-pas comprendre.</p>
-
-<p>&mdash;Pas de mots inutiles, continua l’<i>estanciero</i>. Si c’est de l’argent
-que vous voulez, causons; nous nous entendrons peut-être.</p>
-
-<p><i>Piola</i> garda le silence. Pendant ce temps, obéissant peut-être à un
-signe de lui, les deux cavaliers s’éloignèrent pour examiner l’horizon.
-L’un d’entre eux revint seul et, mettant pied à terre, prononça quelques
-mots à voix basse. On ne voyait personne aux environs. Les chiens
-aboyaient toujours et rôdaient inquiets, mais c’était le résultat de la
-première alerte. Ces deux hommes étaient certainement venus seuls.</p>
-
-<p>Rojas fit de nouvelles offres et, donnant à sa voix un ton de douceur
-exagérée, il s’efforça de contenir son indignation.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais pas de quoi vous parlez, monsieur, répondit enfin <i>Piola</i>.
-Vous vous trompez, je n’ai jamais vu cette demoiselle.</p>
-
-<p>&mdash;Oseriez-vous prétendre que vous n’êtes pas des amis de <i>Manos Duras</i>?</p>
-
-<p>Tandis que les deux hommes parlaient, Richard, s’écartant un peu, essaya
-de faire le tour du <i>rancho</i> pour gagner la porte; mais<span class="pagenum"><a name="page_282" id="page_282">{282}</a></span> l’autre
-<i>gaucho</i>, devinant son intention, lui barra la route et leva sa
-carabine, prêt à le viser. Finalement <i>Piola</i> tourna le dos à Rojas sans
-lui avoir fait aucune réponse précise et marcha vers l’angle du bâtiment
-détruit derrière lequel il disparut.</p>
-
-<p>Don Carlos voulut le suivre, mais il se heurta au même homme qui avait
-arrêté Watson. Cette fois il dirigeait franchement son <i>rifle</i> vers eux
-pour les empêcher de passer et ils durent s’arrêter, partagés entre la
-crainte de cette menace et le désir qu’ils avaient de se jeter sur le
-bandit.</p>
-
-<p>D’un coup de pied, <i>Piola</i> écarta les poutres disjointes qui fermaient
-l’entrée du <i>rancho</i>. La présence de l’homme de la Cordillère mit fin à
-la lutte entre Celinda et <i>Manos Duras</i>. La jeune fille, les mains
-attachées, se défendait des assauts lubriques de son ravisseur. Elle
-l’avait égratigné, elle l’avait mordu tout en le repoussant à coups de
-pieds. Le <i>gaucho</i> portait au visage et aux mains des écorchures d’où le
-sang coulait, mais son excitation était telle qu’il ne paraissait pas
-s’en rendre compte.</p>
-
-<p>En voyant son camarade il fit un effort pour retrouver son calme et dit
-avec une gaieté féroce:</p>
-
-<p>&mdash;Je te l’avais bien dit, frère. On commence par plaisanter puis on
-prend goût au jeu. On ne peut pas rester calme à côté d’une belle fille.</p>
-
-<p>Mais il se tut en s’apercevant que <i>Piola</i> le regardait avec reproche.</p>
-
-<p>&mdash;Tu t’amuses ici comme un gamin, tandis que dehors il se passe des
-choses.</p>
-
-<p>Du geste il l’invita à sortir, puis quand il eut passé la porte il
-ajouta en baissant le ton:</p>
-
-<p>&mdash;Le vieux de l’<i>estancia</i> est là avec un de ces <i>gringos</i> qui
-travaillent aux chantiers du fleuve. Que faisons-nous?</p>
-
-<p><i>Manos Duras</i>, malgré tout son cynisme, fut étonné d’apprendre que don
-Carlos était là, derrière le mur<span class="pagenum"><a name="page_283" id="page_283">{283}</a></span> de briques. Comment avait-il pu
-arriver si tôt... Qui avait pu lui révéler que sa fille se trouvait dans
-ce <i>rancho</i> lointain?... Mais sa férocité naturelle et le souvenir de
-l’outrage que lui avait fait Rojas lui inspirèrent une solution.</p>
-
-<p>&mdash;Le mieux, c’est de le tuer.</p>
-
-<p>&mdash;Et le <i>gringo</i> aussi? demanda ironiquement <i>Piola</i>. Tu as vite fait de
-trouver un remède à tout.</p>
-
-<p>L’homme de la Cordillère était inquiet; son instinct semblait lui
-révéler la proximité d’un danger. Il était maintenant persuadé que ces
-deux hommes n’étaient pas venus seuls. D’autres allaient sans doute
-arriver pour leur prêter main forte. Ce que <i>Manos Duras</i> avait de mieux
-à faire, si vraiment il tenait à pousser à fond cette mauvaise affaire
-que représentait le rapt de Celinda, c’était de monter à cheval sans
-perdre de temps et d’emporter la belle jusqu’à un certain endroit, au
-bord du Rio Limay, où ils avaient décidé de se retrouver le lendemain.
-Il ferait bien de renoncer à retourner au village ce soir-là. Il
-importait maintenant que l’ordre de marche fût changé. Pendant qu’il
-s’éloignerait en emportant la petite, ils resteraient là avec les
-chevaux. <i>Piola</i> se chargerait de convaincre le vieux de l’inanité de
-ses soupçons. Et si d’autres gens du village arrivaient, ils seraient
-obligés de convenir, puisqu’ils les trouveraient sans la moindre femme
-avec eux et sans <i>Manos Duras</i>, qu’ils étaient de pacifiques voyageurs
-arrêtés en cet endroit.</p>
-
-<p>Le <i>gaucho</i> l’écouta avec impatience. Il avait pris goût à l’aventure et
-il n’admettait aucune modification. Il voulait garder Celinda, mais il
-ne voulait pas renoncer à rentrer au village à la nuit tombante pour
-aller se faire acquitter sa mystérieuse dette.</p>
-
-<p>&mdash;Tu pourrais aussi faire autre chose, continua<span class="pagenum"><a name="page_284" id="page_284">{284}</a></span> <i>Piola</i>. Le père offre
-de payer si nous lui rendons sa fille, et...</p>
-
-<p>Mais il ne put continuer. Tout près d’eux, derrière l’angle du bâtiment
-de briques, retentit un coup de feu, suivi d’un cri. L’ami de <i>Manos
-Duras</i> lança un juron.</p>
-
-<p>&mdash;Voilà le bal qui commence, dit-il en armant sa carabine et en courant
-vers l’endroit d’où venait la détonation.</p>
-
-<p>Rojas venait de décharger son revolver sur l’homme qui lui barrait la
-route. Ce dernier avait surtout surveillé Watson qui était le plus jeune
-et lui inspirait plus de méfiance; il avait tourné son fusil vers lui et
-don Carlos avait profité de cette négligence pour tirer doucement son
-revolver, viser la poitrine du <i>gaucho</i>, et faire feu.</p>
-
-<p>Dès que l’ennemi fut à terre, Watson se pencha sur lui pour s’emparer de
-son arme.</p>
-
-<p>Quand <i>Piola</i> arriva au coin du <i>rancho</i>, Rojas avait déjà le pied à
-l’étrier; par un sentiment atavique de centaure champêtre, il se croyait
-plus fort et plus sûr à cheval qu’à pied. Watson, qui luttait avec le
-blessé, venait de lui arracher son <i>rifle</i> et se préparait à se
-redresser; mais il vit le bandit andin le viser, car il était le plus
-près de lui; instinctivement il se courba au moment même où le coup
-partait. Grâce à ce mouvement, le projectile, au lieu de lui traverser
-la poitrine, lui entama seulement l’épaule gauche, ne lui faisant qu’une
-blessure superficielle. La douleur l’obligea à lâcher la carabine et il
-demeura accroupi, tenant son épaule dans sa main.</p>
-
-<p>Son agresseur fit quelques pas vers lui pour assurer son coup au moment
-même ou <i>Manos Duras</i>, attiré par le bruit de la lutte, avançait la tête
-à l’angle du bâtiment. Il vit don Carlos, déjà à cheval, braquer son
-revolver sur <i>Piola.</i> Il prit lui aussi le sien dans<span class="pagenum"><a name="page_285" id="page_285">{285}</a></span> sa ceinture pour
-tirer sur l’<i>estanciero</i>, mais il n’en eut pas le temps. Entre eux deux
-s’interposait l’autre cavalier andin qui était jusque-là resté en
-observation.</p>
-
-<p>&mdash;Voilà du monde!... beaucoup de monde!...</p>
-
-<p>Les chiens arrivèrent derrière lui; ils bondissaient en avant puis
-reculaient en aboyant vers les ennemis invisibles.</p>
-
-<p>A partir de ce moment, les événements semblèrent se précipiter et se
-superposer avec une incroyable rapidité.</p>
-
-<p><i>Manos Duras</i> fut le premier à agir, il courut à son cheval qui
-continuait à brouter l’herbe sans s’effrayer des coups de feu qu’il
-s’était dès longtemps accoutumé à entendre. Puis il disparut derrière le
-<i>rancho</i>.</p>
-
-<p><i>Piola</i> parut oublier Watson pour penser à sa propre sécurité. C’était
-aussi un homme de cheval qui se sentait plus sûr de lui et plus fort en
-selle qu’à pied. Il monta à cheval, tenant toujours sa carabine à la
-main droite, et rejoignit son camarade. Tous deux allèrent se placer à
-côté du peloton de chevaux et se disposèrent à défendre jusqu’à la mort
-le chargement de sacs et de ballots qui représentait la fortune de la
-communauté.</p>
-
-<p>Rojas sembla oublier leur existence et s’approcha de Watson pour lui
-demander avec une ingénuité émue:</p>
-
-<p>&mdash;Qu’avez-vous, <i>gringuito</i>?... Ils vous ont tué?</p>
-
-<p>La blouse du jeune homme était marquée à l’épaule d’une tache noire qui
-allait s’élargissant; mais il se releva et répondit avec un pâle
-sourire:</p>
-
-<p>&mdash;Ce n’est rien: une égratignure seulement.</p>
-
-<p>Don Carlos ne put s’occuper de lui plus longtemps. Il voulait savoir ce
-qui se passait de l’autre côté du <i>rancho</i> et, poussant son cheval, il
-dépassa l’angle du bâtiment.<span class="pagenum"><a name="page_286" id="page_286">{286}</a></span></p>
-
-<p>Il ne trouva personne; la porte rustique, complètement ouverte, laissait
-voir l’intérieur vide. Mais détournant son regard des ruines, il vit
-s’éloigner au galop un cavalier qui portait sur le devant de sa selle
-une espèce de long rouleau qu’il soutenait d’un bras et qui s’agitait
-violemment comme un être vivant.</p>
-
-<p>Son instinct plutôt que ses sens avertit l’<i>estanciero</i>.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! voleur de <i>gaucho</i>!</p>
-
-<p>Le paquet qu’il avait d’abord pris pour un rouleau de vêtements
-contenait une vie et refusait de se laisser emmener.</p>
-
-<p>Ses oreilles perçurent une voix de femme; était-ce une erreur de ses
-sens troublés par l’émotion? Cependant, il eut au même instant la
-certitude que Celinda l’avait reconnu et l’appelait en une plainte
-désespérée.</p>
-
-<p>&mdash;Papa! papa!...<span class="pagenum"><a name="page_287" id="page_287">{287}</a></span></p>
-
-<h2><a name="XVII" id="XVII"></a>XVII</h2>
-
-<p>Quand Hélène s’éveilla, tard dans la matinée, elle s’aperçut avec
-surprise que la métisse ne répondait pas à ses appels répétés.</p>
-
-<p>Elle vit arriver enfin une de ces fillettes qu’on appelait
-<i>chinitas</i><a name="FNanchor_28_28" id="FNanchor_28_28"></a><a href="#Footnote_28_28" class="fnanchor">[28]</a> et qui travaillaient dans la maison sous les ordres de
-Sébastienne; la jeune fille lui déclara que la respectable métisse était
-sortie à la première heure et n’était pas rentrée.</p>
-
-<p>&mdash;On dit qu’il y a eu du grabuge à l’<i>estancia</i> de don Carlos Rojas. Le
-commissaire est parti avec beaucoup d’hommes.</p>
-
-<p>D’après la fillette on avait vu Sébastienne aux environs du village, à
-cheval, et accompagnée du domestique de M. Robledo.</p>
-
-<p>&mdash;Elle a dû aller voir s’il n’est rien arrivé à sa petite patronne
-d’autrefois. Chacun raconte son<span class="pagenum"><a name="page_288" id="page_288">{288}</a></span> histoire... Mais ce qui est sûr c’est
-qu’on a tué quelqu’un à l’<i>estancia</i>.</p>
-
-<p>La servante cessa de parler en voyant que sa patronne ne paraissait pas
-curieuse d’en savoir davantage. Elle s’était contentée de pousser une
-exclamation de surprise aux premiers mots de ce rapport. Puis elle avait
-gardé le silence comme si le récit ne l’intéressait pas.</p>
-
-<p>Après avoir déjeuné, elle demeura toute la matinée dans le salon de sa
-maison. Elle pensait aux longues heures qui allaient s’écouler avant que
-la nuit vînt et elle s’impatientait. Elle était décidée à faire appeler
-Robledo; mais, d’après la petite servante, Robledo était parti avec le
-commissaire pour l’<i>estancia</i> de Rojas et il ne devait revenir que le
-soir.</p>
-
-<p>Elle ne vivrait pas plus longtemps dans ce village. Son mari pouvait
-bien rester et travailler à la construction des canaux. Pour elle, elle
-pensait demander à Robledo les moyens de regagner Paris, ou tout au
-moins l’argent nécessaire pour se rendre à Buenos-Ayres. Une fois dans
-la grande ville elle saurait bien se défendre. Au temps de sa jeunesse
-elle s’était trouvée dans des situations aussi graves sinon pires et
-elle savait par expérience qu’une femme énergique peut se tirer d’un
-mauvais pas plus facilement qu’un homme.</p>
-
-<p>Songeant à ce qu’elle allait dire à l’Espagnol, elle appelait la nuit,
-mais en même temps elle s’effrayait de la fuite rapide des heures, car
-le moment approchait où un homme était en droit de se présenter à sa
-fenêtre pour exiger d’elle l’accomplissement d’une promesse faite la
-nuit précédente.</p>
-
-<p>Elle avait besoin d’un effort de pensée pour se convaincre qu’elle
-n’avait pas rêvé cette entrevue avec <i>Manos Duras</i>.<span class="pagenum"><a name="page_289" id="page_289">{289}</a></span></p>
-
-<p>«Quelle sottise! pensa-t-elle. Ai-je pu vraiment agir ainsi?»</p>
-
-<p>Bien souvent dans sa vie elle s’était pareillement étonnée de ses
-propres actes; il semblait qu’il y eût en elle deux personnalités
-ennemies dont l’une avait horreur de l’autre.</p>
-
-<p>«Et peut-être cet homme viendra-t-il dès ce soir!» pensait-elle.</p>
-
-<p>Pour se tranquilliser elle se dit que le <i>gaucho</i> avait peut-être oublié
-ses promesses. Mais il lui revint immédiatement que sa petite servante
-lui avait vaguement parlé des événements terribles survenus à
-l’<i>estancia</i> de Rojas.</p>
-
-<p>Cependant comme elle avait tendance à croire que les événements devaient
-toujours s’ajuster à sa convenance, elle retrouva sa confiance et son
-optimisme.</p>
-
-<p>«Il ne viendra pas, se dit-elle. Quelle extravagance! Cet homme-là
-pouvait-il prendre au sérieux une promesse aussi absurde?...»</p>
-
-<p>Après les bruits qui avaient circulé dans le village, il n’oserait pas
-revenir. D’ailleurs si ce sauvage était redoutable en rase campagne,
-elle saurait s’en défendre ici en tenant étroitement closes les fenêtres
-et les portes de la maison.</p>
-
-<p>Elle cessa donc de penser au <i>gaucho</i>, mais le souvenir de la dernière
-nuit ne sortit pas de sa mémoire. Quelque chose s’était passé au lever
-du jour, au moment où la lumière avait commencé d’apparaître aux fentes
-de sa fenêtre; elle s’en était rendu compte confusément, comme on
-perçoit les événements extérieurs quand les yeux hésitent à s’ouvrir et
-quand la pensée oscille encore entre le sommeil et la veille.</p>
-
-<p>Complètement éveillée maintenant elle médita sur ce qu’elle avait
-entr’aperçu plusieurs heures auparavant, et elle se convainquit qu’un
-homme s’était<span class="pagenum"><a name="page_290" id="page_290">{290}</a></span> arrêté devant sa fenêtre au lever du jour. Elle se
-souvint qu’un bruit de pas étouffés avait couru sur la galerie
-extérieure, et que la cloison de bois avait légèrement craqué sous le
-poids du corps appuyé contre elle. Elle aurait même juré qu’elle avait
-entendu comme un soupir douloureux ou un râle de désespoir. Et son
-instinct lui disait que cet être mystérieux qui avait vécu quelques
-instants auprès d’elle, derrière la cloison de planches, n’était autre
-que son mari.</p>
-
-<p>Par deux fois elle s’approcha de la fenêtre et l’ouvrit pour l’examiner
-à l’intérieur et à l’extérieur avec l’espoir de trouver une lettre ou un
-indice quelconque du passage de l’invisible visiteur que l’aube avait
-amené et que le soleil levant avait chassé.</p>
-
-<p>«C’est Frédéric, répéta-t-elle: ce ne peut-être que lui... Robledo doit
-savoir où il se trouve. Comme je voudrais qu’il revînt au village pour
-lui parler.»</p>
-
-<p>Un peu après midi, tandis qu’elle fumait sa vingtième cigarette, on
-frappa à la porte. Un moment de silence s’écoula, puis les coups se
-firent entendre à nouveau. Hélène comprit que, profitant de l’absence de
-Sébastienne, les deux <i>chinitas</i> avaient quitté la maison pour aller
-vagabonder dans le village, en quête de nouvelles.</p>
-
-<p>Elle se décida à aller ouvrir elle-même, et fut toute surprise en
-reconnaissant le visiteur: c’était Moreno. La présence de l’employé
-n’avait en elle-même rien d’extraordinaire, et cependant Hélène ne put
-retenir un geste d’étonnement, car depuis bien longtemps elle ne pensait
-plus à lui. Pendant ces dernières heures, c’était l’image d’autres
-hommes qui avait accaparé sa pensée.</p>
-
-<p>Rougissant de son oubli, elle l’invita avec une amabilité exagérée à
-pénétrer dans la maison. Un heureux hasard lui envoyait cet imbécile
-pour la dis<span class="pagenum"><a name="page_291" id="page_291">{291}</a></span>traire pendant cette interminable soirée qui sans cette
-visite eût coulé monotone et solitaire.</p>
-
-<p>En entrant dans la grande salle, Moreno caressa les meubles d’un regard
-tendre et protecteur, comme des meubles à lui. Puis il prit place, avec
-une aisance dont il n’avait jamais fait preuve lors de ses précédentes
-visites, dans le fauteuil qu’elle lui offrit.</p>
-
-<p>&mdash;Je pars pour Buenos-Ayres par le train de ce soir, madame la marquise,
-dit-il avec la vanité d’un homme conscient de ses propres mérites. Il
-faut que j’aille informer le Gouvernement de ce qui s’est passé ici et
-m’entretenir avec le ministre des Travaux Publics sur les mesures à
-prendre pour continuer les travaux.</p>
-
-<p>Hélène approuva de la tête ces paroles tandis que ses yeux semblaient
-sourire avec malice. Ce brave père de famille s’exagérait un peu son
-importance.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, avant de partir, j’ai cru devoir venir vous trouver pour traiter
-d’une question qui a certains rapports avec mes entreprises futures.</p>
-
-<p>Il continua de parler et bientôt l’étincelle de joyeuse ironie qui
-dansait dans les pupilles de la Torrebianca s’éteignit. Ses yeux
-n’exprimèrent plus qu’un intérêt passionné et sans cesse grandissant.</p>
-
-<p>Moreno lui exposait comment Pirovani lui avait confié toute sa fortune
-et l’avait nommé tuteur de sa fille unique qui vivait en Italie.</p>
-
-<p>&mdash;L’infortuné, continua-t-il, à ce que j’ai pu voir en examinant
-rapidement ses papiers, était plus riche que je ne pensais. Cette
-suprême mission que mon malheureux ami m’a confiée va me donner beaucoup
-d’ouvrage et m’obliger peut-être à quitter mon emploi; qui sait même si
-je pourrai revenir ici!... Je crains que nous ne nous revoyons pas avant
-bien longtemps.</p>
-
-<p>Malgré l’air satisfait et assuré qu’il affectait depuis<span class="pagenum"><a name="page_292" id="page_292">{292}</a></span> la veille
-l’employé s’attristait en pensant à l’éventualité de cette longue
-absence.</p>
-
-<p>&mdash;Comme cette maison, reprit-il, appartenait au pauvre Pirovani qui m’a
-confié la gestion de ses biens, je viens vous dire madame la marquise,
-en vertu de mes pouvoirs, que vous pouvez y demeurer sans payer un
-centime, aussi longtemps que vous le jugerez utile. Considérez-la comme
-vôtre. Que ne ferais-je pas pour vous!</p>
-
-<p>Elle fixait sur lui un regard curieux. Elle avait peine à cacher
-l’étonnement que cette révélation lui avait causée. Moreno, dépositaire
-de l’héritage de l’entrepreneur; Moreno, pliant sous le poids de
-l’énorme fortune qui tombait entre ses mains et retournant vers les
-villes populeuses pour y refaire sa vie!</p>
-
-<p>Des pensées nouvelles se firent jour peu à peu à travers sa surprise,
-semblables à des îlots informes et bouillonnants encore, en plein
-travail de formation. Son être se dédoublait et, auprès de la femme
-frivole, éprise de luxe et de vanité, surgissait celle dont l’énergie
-redoutable dans les moments difficiles était capable de résolutions
-extrêmes, et qui ne craignait pas de faire souffrir. Et cette femme en
-s’éveillant donnait à sa compagne cet impérieux conseil: «Ne le laisse
-pas partir, c’est le destin qui te l’envoie.»</p>
-
-<p>Moreno, qui contemplait «madame la marquise» avec des yeux plus hardis
-depuis qu’il se voyait riche et puissant, vit soudain comme l’ombre d’un
-nuage invisible sur ses traits; sa bouche se contracta douloureusement,
-et elle enfouit son visage dans ses mains pour cacher ses larmes.</p>
-
-<p>L’employé se leva de son fauteuil pour la consoler. Il avait compris sa
-douleur; ne portait-elle pas le deuil de la mère de son mari? Et puis,
-la<span class="pagenum"><a name="page_293" id="page_293">{293}</a></span> triste fin de Pirovani, la fuite de Canterac, tant d’événements
-accumulés en si peu de temps!</p>
-
-<p>&mdash;Tout ce qui arrive est bien triste, madame la marquise, mais il ne
-faut pas que cela vous fasse pleurer.</p>
-
-<p>Et il se hasarda à lui prendre les mains et à les serrer doucement avant
-de les écarter de ses yeux mouillés de larmes.</p>
-
-<p>&mdash;Ce n’est pas ce que vous croyez qui me fait pleurer, soupira-t-elle;
-je pleure sur moi-même, sur mon malheur que rien ne peut réparer. Je
-suis seule au monde. Mon mari n’est pas rentré depuis deux jours... et
-ne rentrera plus peut-être. Quelles calomnies a-t-on pu lui rapporter!
-Il me restait mes amis, mes fidèles amis, l’un est mort, l’autre est en
-fuite. Je n’avais plus que vous... et vous partez pour toujours!</p>
-
-<p>L’employé, tout ému, balbutia:</p>
-
-<p>&mdash;Mon admiration vous restera toujours, madame la marquise... Je pars,
-mais en réalité, je ne pars pas... A Buenos-Ayres, je serai à votre
-disposition.</p>
-
-<p>Il cessa de parler car l’émotion commençait à lui troubler les idées.
-Hélène avait séché ses larmes et le regardait avec intérêt.</p>
-
-<p>&mdash;Personne n’a jamais pu me comprendre, dit-elle. Les hommes sont ainsi
-faits: ils se précipitent tous ensemble vers la femme qui leur plaît,
-l’assomment de leurs assiduités et se disputent la première place de
-telle façon que la malheureuse toute désorientée ne sait pas bien
-connaître celui qu’elle préfère. Maintenant que vous partez et que je
-vous perds pour toujours, je me rends compte que les deux amis qui nous
-ont quittés, se mettaient en avant avec tant d’autorité qu’ils avaient
-réussi à me cacher l’homme qui aurait dû m’intéresser le plus.</p>
-
-<p>A ces mots, Moreno fut si bouleversé qu’il prit la main d’Hélène dans
-les siennes.<span class="pagenum"><a name="page_294" id="page_294">{294}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Oh! marquise, que dites-vous!</p>
-
-<p>Elle se laissa caresser la main et pressa même une des siennes entre ses
-doigts, puis elle ajouta avec l’accent de la vérité, comme pour lui
-confier ses pensées les plus intimes:</p>
-
-<p>&mdash;Je vous ai toujours apprécié pour votre modestie, cette modestie qui
-cache de grandes qualités que vous ne soupçonnez pas vous-même. J’aime
-les hommes dont le cœur est plein de bonté et libre d’orgueil. Souvent,
-dans ma solitude, je pensais aux grandes choses qu’aurait pu réaliser en
-Europe un homme tel que vous, guidé dans son œuvre par une femme
-inspiratrice de nobles ambitions.</p>
-
-<p>Moreno garda le silence. Il la regardait avec un certain étonnement et
-semblait l’admirer davantage après les mots qu’il venait d’entendre.
-Cette femme avait les mêmes pensées qu’il avait eues bien souvent
-lui-même sans oser y croire tout à fait.</p>
-
-<p>Hélène ajouta, accablée:</p>
-
-<p>&mdash;Mais il est trop tard; laissons cela! Vous avez une famille, je n’ai
-plus d’illusion ni d’espoir. Je suis seule et pauvre, et je ne sais
-comment s’achèvera ma vie.</p>
-
-<p>L’employé demeurait pensif, les sourcils froncés, et semblait tourmenté
-d’une vision pénible. Il revoyait dans une petite maison près de
-Buenos-Ayres, aux pièces modestes et propres, une femme et des enfants.
-Mais cette image ne tarda pas à s’effacer et Moreno reprit l’air assuré
-et autoritaire qu’il avait montré dans les premiers moments de sa
-visite.</p>
-
-<p>&mdash;Moi aussi, dit-il, je réfléchis plus souvent qu’autrefois. Cette nuit
-je n’ai pas pu dormir: je me suis levé trop tard pour aller voir ce qui
-s’est passé à l’<i>estancia</i> de Rojas... Et hier, justement, j’ai pensé
-qu’il vaudrait mieux peut-être que je parte pour l’Europe. Je veillerais
-sur la fille de Pirovani et je gérerais ses biens plus commodément qu’à
-Buenos-<span class="pagenum"><a name="page_295" id="page_295">{295}</a></span>Ayres. Qui sait? peut-être augmenterais-je considérablement
-cette fortune en me lançant dans les affaires! Je ne suis pas sûr de
-posséder les qualités que vous m’attribuez, madame la marquise; mais
-j’ai l’habitude des chiffres, j’ai de l’ordre et je suis peut-être
-capable de réussir dans les affaires tout comme un autre. Pourquoi pas?</p>
-
-<p>Il y eut un long silence et l’employé, troublé d’avance par ce qu’il
-allait dire, osa enfin balbutier timidement.</p>
-
-<p>&mdash;Peut-être pourriez-vous venir avec moi en Europe... pour me donner des
-conseils. Vous me croyez très intelligent, mais là-bas je ne serai qu’un
-ignorant.</p>
-
-<p>Hélène eut un mouvement de surprise et repoussa avec hauteur cette
-proposition.</p>
-
-<p>&mdash;C’est impossible! Quelle folie!... De quel fardeau allez-vous vous
-charger, mon ami!... Vous oubliez d’ailleurs que je suis mariée, que je
-suis du monde et que les gens en nous voyant ensemble feraient les
-suppositions les plus outrageantes.</p>
-
-<p>Mais tout en protestant, elle prit dans les siennes les mains de Moreno,
-approcha du sien son visage, l’enveloppa du parfum qui émanait de sa
-chair tentatrice, et dit enfin avec enthousiasme:</p>
-
-<p>&mdash;Que votre cœur est grand!... Comment vous prouver ma reconnaissance
-pour votre intention généreuse?</p>
-
-<p>Moreno se remit à parler d’un ton suppliant. Que leur importait les
-propos des gens?... En Europe, personne ne les connaissait. Ils
-vivraient à Paris, dans la cité merveilleuse qu’il avait si souvent
-admirée à travers les romans et qu’il n’aurait jamais pu voir si
-Pirovani n’était pas mort. C’est lui que devrait remercier la marquise,
-si elle daignait être sa compagne et son inspiratrice.<span class="pagenum"><a name="page_296" id="page_296">{296}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Et votre famille? demanda la Torrebianca d’un ton grave que ses
-regards démentaient.</p>
-
-<p>Il répondit avec l’optimisme cynique de l’homme qui sait le pouvoir de
-l’argent et qui compte, grâce à lui, résoudre toutes les difficultés.</p>
-
-<p>&mdash;Ma famille restera à Buenos-Ayres où elle sera mieux installée que
-jamais. Avec beaucoup d’argent on arrange tout et chacun est heureux...
-J’aurai beaucoup d’argent, car il est bien juste que je me récompense
-moi-même des peines que m’imposera mon rôle de tuteur. Et j’en gagnerai
-aussi dans les affaires.</p>
-
-<p>Elle résistait encore, mais toujours plus faiblement, et Moreno jugea
-bon de l’émouvoir en lui décrivant les délices de ce Paris qu’il n’avait
-jamais vu et dont l’autre était déjà lassée.</p>
-
-<p>&mdash;C’est une folie, interrompit Hélène; je n’ai pas le courage d’aller
-au-devant d’un pareil scandale. Que dira-t-on si nous fuyons ensemble?</p>
-
-<p>Puis elle ajouta avec une expression de pudeur craintive:</p>
-
-<p>&mdash;Je ne suis pas telle que vous croyez. Les hommes acceptent avec une
-étonnante facilité tout ce qu’on leur raconte des femmes, et qui sait ce
-qu’on a pu vous dire de moi!... J’avoue que mon mariage n’a pas été
-heureux; mon mari est bon, mais il n’a jamais su me comprendre. Mais, de
-là à provoquer un scandale en fuyant avec un autre homme!</p>
-
-<p>L’employé eut recours à toutes les phrases qu’il avait emmagasinées dans
-sa mémoire au cours de ses lectures. Qu’était-ce que le mariage et que
-l’opinion du monde! Elle avait le droit de connaître le véritable amour,
-si elle le trouvait sur sa route. Elle avait aussi le droit de «vivre sa
-vie» aux côtés d’un homme qui saurait l’embellir pour elle autant
-qu’elle le méritait.</p>
-
-<p>Il continuait à réciter des fragments de ses lectures<span class="pagenum"><a name="page_297" id="page_297">{297}</a></span> romanesques et la
-marquise, qui devait connaître aussi bien que lui la valeur de tels
-arguments, finit pourtant par se laisser attendrir et troubler par cette
-amoureuse éloquence.</p>
-
-<p>La Torrebianca jugeait maintenant qu’elle avait suffisamment prolongé
-son simulacre de résistance et croyait le moment venu de céder pour
-permettre à Moreno de passer à des questions d’un intérêt immédiat.</p>
-
-<p>Elle feignit de n’avoir plus entière conscience de ses actes; passant
-ses mains sur les épaules de Moreno elle parla tout près de son visage
-d’une voix faible comme un souffle, et les yeux au ciel, elle semblait
-se perdre dans ses souvenirs.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! Paris! Vous ne le connaissez que par les livres, mais vous ne
-savez pas vraiment ce qu’est cette vie. Une existence bien douce nous
-attend là-bas.</p>
-
-<p>L’employé considéra ces mots comme une acceptation et se crut en droit
-de la prendre dans ses bras.</p>
-
-<p>&mdash;Vous acceptez n’est-ce pas? Oh! merci... merci!</p>
-
-<p>Mais Hélène le repoussa pour couper court à ces effusions et avec le
-sérieux de la femme qui sait mener une affaire, elle reprit la parole.</p>
-
-<p>&mdash;Si je disais «J’accepte» ce serait à la condition que nous partirions
-aujourd’hui même. Sans cela je pourrais me repentir... D’ailleurs,
-pourquoi rester plus longtemps dans cet endroit odieux? Je n’y ai que
-des ennemis. Mon mari lui-même m’abandonne... Je ne sais ce qu’il est
-devenu.</p>
-
-<p>Moreno approuva de la tête. Il fallait profiter du train de ce soir.
-S’ils attendaient le prochain, en deux jours, de nouveaux incidents se
-produiraient peut-être. Le malheureux employé croyait de bonne foi que
-la marquise était capable de regretter sa déci<span class="pagenum"><a name="page_298" id="page_298">{298}</a></span>sion et jugeait
-nécessaire de profiter de ce moment favorable.</p>
-
-<p>Hélène lui posa plusieurs questions pour fixer en quelque sorte, avant
-de le suivre, les articles du contrat verbal qui les lierait. Moreno lui
-exposa tout ce que Pirovani lui avait confié en remettant ses papiers
-entre ses mains et toutes les recommandations orales qu’il avait
-ajoutées. Sa fortune était solidement établie. Avant le duel il lui
-avait également remis tout l’argent qu’il avait chez lui. L’employé
-pouvait payer les frais du voyage et du long séjour qu’ils auraient à
-faire dans un luxueux hôtel de Buenos-Ayres.</p>
-
-<p>&mdash;Une fois dans la capitale, continua-t-il, je réaliserai tous les fonds
-qui sont déposés au nom de Pirovani et je ferai le nécessaire pour que
-le gouvernement me verse également ce qu’il lui doit pour ses
-entreprises... Je connais beaucoup de personnes haut placées qui
-m’aideront... Vous verrez que si bien des gens me croient sot, je sais
-me retourner quand il s’agit de finances... Dès que les affaires seront
-en ordre nous nous embarquerons pour l’Europe.</p>
-
-<p>Enhardi par ses propres paroles et certain maintenant qu’Hélène
-acceptait, il tenta de porter la main sur elle; mais elle l’écarta.</p>
-
-<p>&mdash;Non, dit-elle avec sévérité, tout en fermant à demi ses yeux
-malicieux. Tant que nous ne serons pas arrivés à Paris je ne serai pour
-vous qu’une compagne de voyage. Les hommes sont ingrats quand leur désir
-est satisfait trop vite; ils abusent de la tendresse des femmes et
-oublient vite leurs serments.</p>
-
-<p>Elle eut un sourire plein de promesses et dit à voix basse en fermant à
-demi ses paupières.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, dès que nous serons à Paris....</p>
-
-<p>Moreno fut agréablement troublé de l’expression qui accompagna ces
-quelques mots.<span class="pagenum"><a name="page_299" id="page_299">{299}</a></span></p>
-
-<p>«Paris!...» Cette exclamation mentale fit surgir dans l’imagination de
-l’employé la vision des mille épisodes de la vie joyeuse menée par les
-étrangers dans la grande ville, ainsi que la décrivaient les romans.</p>
-
-<p>Il vit un élégant restaurant de Montmartre comme il les imaginait et
-comme il avait pu les admirer sur les toiles des cinématographes. Il
-crut entendre la musique sautillante et heurtée d’un jazz-band. Il
-suivit des yeux le tournoiement des couples qui dansaient dans un large
-espace rectangulaire, entouré de petites tables brillamment servies.</p>
-
-<p>Puis la marquise faisait son entrée, vêtue avec un luxe éblouissant,
-appuyée sur son bras. Lui-même était en habit, et une perle énorme
-luisait sur son plastron. Le gérant de l’établissement le saluait avec
-le respect mêlé de familiarité qu’on doit aux clients bien connus; les
-femmes admiraient de loin les bijoux d’Hélène; un groom aussi petit
-qu’un gnôme emportait le somptueux manteau de fourrure de la dame, d’où
-émanait un parfum de jardin enchanté.</p>
-
-<p>Il examinait la carte des vins, et commandait un champagne si cher que
-le sommelier exprimait par une révérence son admiration.</p>
-
-<p>La vision s’évanouit et Moreno se trouva dans l’ancienne maison de
-Pirovani, en face de cette femme qu’il avait désirée avec la ferveur
-qu’inspire l’irréalisable, et qui, en ce moment, le dévorait des yeux.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! Paris, dit-il. Comme j’ai hâte de m’y trouver avec vous...
-Hélène!... Car vous me permettrez maintenant de vous appeler Hélène,
-n’est-ce pas?<span class="pagenum"><a name="page_300" id="page_300">{300}</a></span></p>
-
-<h2><a name="XVIII" id="XVIII"></a>XVIII</h2>
-
-<p>Pour Watson, les faits se succédèrent avec la rapidité vertigineuse et
-l’illogisme des tableaux d’un cauchemar qui se déroule par delà le temps
-et l’espace.</p>
-
-<p>Il entendit des coups de feu; puis des cavaliers passèrent devant lui
-ventre à terre tandis que d’autres s’arrêtaient net et faisaient feu sur
-les deux andins. En vain <i>Piola</i> criait en levant les bras.</p>
-
-<p>&mdash;Ne tirez pas, frères, nous sommes des gens pacifiques et nous nous
-rendons!</p>
-
-<p>Les nouveaux venus ne voulaient rien entendre et continuaient à
-décharger leurs carabines sans obéir aux ordres de Robledo.</p>
-
-<p>Le camarade de <i>Piola</i>, blessé, tomba et l’autre jugea bon de sauter à
-terre et de se mettre à l’abri derrière son cheval.</p>
-
-<p>Bientôt le groupe entier des gens de la Presa se trouva réuni sur
-l’esplanade du <i>rancho</i>. Watson ne fit pas attention aux exclamations de
-Robledo qui s’étonnait de le trouver là, ni aux saluts du commissaire.
-Tous deux l’oublièrent à leur tour pour<span class="pagenum"><a name="page_301" id="page_301">{301}</a></span> marcher vers <i>Piola</i> et le
-sommer, le revolver sur la poitrine, de leur dire où était Celinda.
-Quelques hommes de la troupe mirent pied à terre pour examiner
-l’individu qui venait d’être blessé et celui que don Carlos avait
-abattu.</p>
-
-<p>L’attention du jeune homme fut attirée enfin par la vue de son propre
-cheval sur lequel le petit <i>Cachafaz</i> se dressait d’un air important, en
-montrant les trois vaincus d’un doigt accusateur.</p>
-
-<p>&mdash;Voilà les brigands qui ont enlevé ma petite patronne. Je les ai vus,
-moi...</p>
-
-<p>Mais il n’eut pas le loisir de continuer car il se sentit pris par la
-taille et, brusquement dépourvu de sa dignité de cavalier, il se
-retrouva à terre.</p>
-
-<p>Richard domptant la douleur qu’un tel mouvement causait à son épaule
-blessée l’avait saisi de son bras valide. Son cheval sembla le
-reconnaître quand il se fut remis en selle et prit, au grand galop, dès
-qu’il eut senti les éperons, la direction qu’avait suivie Rojas.</p>
-
-<p>L’<i>estanciero</i> poursuivait <i>Manos Duras</i> depuis plusieurs minutes et ne
-perdait pas l’espoir de l’atteindre. Il était difficile de galoper d’une
-façon continue sur ces pentes sablonneuses. De plus le cheval du
-<i>gaucho</i> portait le poids de deux personnes et son cavalier était forcé
-de maintenir Celinda tout en pressant la marche de sa monture. Rojas
-était moins gêné dans sa poursuite et surtout il avait les mains libres.</p>
-
-<p>Tout en fuyant, le bandit tourna plusieurs fois la tête vers Rojas et
-tendit son bras droit armé d’un revolver. Deux balles sifflèrent tout
-près de don Carlos qui riposta mais cessa bientôt de tirer. Il n’avait
-plus que trois cartouches. Le matin, en quittant l’<i>estancia</i> il avait
-bouclé son ceinturon porte-revolver mais n’avait pas garni de munitions
-nouvelles les gaines de la cartouchière. Il ne pouvait<span class="pagenum"><a name="page_302" id="page_302">{302}</a></span> plus compter que
-sur les trois coups qui lui restaient à tirer et sur le couteau qu’il
-portait à sa ceinture pour les besoins de sa vie aux champs. Il
-craignait aussi de blesser sa fille.</p>
-
-<p>Le <i>gaucho</i>, mieux approvisionné, continua à prodiguer ses balles tout
-en fuyant.</p>
-
-<p>L’<i>estanciero</i> comprit ce que voulait <i>Manos Duras</i> et son indignation
-s’accrut encore.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! le bandit! Il essaie maintenant de tuer mon cheval!</p>
-
-<p>Et le centaure argentin ressentit à cette pensée la même rage qu’il
-avait éprouvée en voyant sa fille en danger.</p>
-
-<p>Un instant après, Rojas, qui paraissait toujours soudé à sa monture et
-qui faisait corps avec elle, sentit sous ses jambes un tressaillement
-mortel. Il déchaussa vivement les étriers et sauta à terre au moment
-même où la pauvre bête roulait sur le sol; du poitrail sortait un jet de
-sang semblable au flot pourpré qui jaillit d’un tonneau qu’on défonce.</p>
-
-<p>L’<i>estanciero</i> se trouvait à pied et l’autre s’enfuyait emportant sa
-fille sur l’arçon de sa selle. Il concentra toute sa volonté dans la
-main qui tenait le revolver et dirigea l’arme vers son ennemi en fuite.
-Il fallait tuer le cheval.</p>
-
-<p>Rojas qui ne craignait pas de combattre les bêtes féroces ou les hommes,
-trembla d’émotion. Tuer un cheval! Il était excellent tireur et
-cependant il pressa la détente une fois, puis une autre sans que la
-monture du <i>gaucho</i> cessât de galoper. Il allait tirer la dernière
-cartouche quand le cheval de <i>Manos Duras</i> tituba, ralentit son élan,
-puis fit panache en soulevant de ses ruades d’agonie un nuage de sable.</p>
-
-<p>Rojas reprit sa course, mais avant d’avoir atteint le lieu de la chute
-il vit le <i>gaucho</i> se relever et tirer un second revolver de sa
-ceinture, sans cesser de maintenir Celinda du bras gauche. L’air
-mena<span class="pagenum"><a name="page_303" id="page_303">{303}</a></span>çant, il attendit dans cette posture que son ennemi approchât.</p>
-
-<p>Don Carlos avança encore de quelques pas, mais <i>Manos Duras</i> fit feu sur
-lui et la balle passa si près de son visage qu’un instant il se crut
-atteint. Rojas se jeta alors à terre pour offrir une moindre cible aux
-balles et se mit à ramper le revolver à la main. Le <i>gaucho</i> ne pouvait
-deviner qu’il n’avait plus qu’une cartouche, et, croyant qu’il rampait
-vers lui pour le viser de plus près, il continua son feu.</p>
-
-<p>De plus, il maintenait Celinda devant sa poitrine comme un bouclier.
-Mais la jeune fille se débattait pour échapper au bras robuste qui la
-retenait prisonnière et ses mouvements firent plusieurs fois dévier les
-balles.</p>
-
-<p>&mdash;Si tu tires une fois de plus, vieux, je tue ta fille.</p>
-
-<p>A cette menace, don Carlos, qui avait d’ailleurs conscience de son
-impuissance, n’osa pas tirer et se contenta de ramper lentement sur le
-sable.</p>
-
-<p><i>Manos Duras</i> parut soudain s’inquiéter d’un nouveau danger qu’il
-sentait tout proche et il commença de jeter de côté et d’autre des
-regards avides. Mais comme il avait d’abord à redouter son ennemi le
-plus rapproché, l’<i>estanciero</i>, il ne voulut pas égarer son attention et
-continua de tirer.</p>
-
-<p>L’autre ennemi encore invisible était Watson, qui entendant les
-détonations avait mis pied à terre pour se rapprocher du lieu de combat
-et s’avançait le corps ployé au milieu des plantes rudes qui montaient
-du sol sablonneux.</p>
-
-<p>Il eut un moment la pensée d’attaquer <i>Manos Duras</i> avec son revolver,
-mais il craignit de blesser Celinda qui se débattait toujours pour
-échapper à son ravisseur.</p>
-
-<p>Il revint alors vers son cheval et détacha de la selle le lasso que lui
-avait offert la fille de Rojas.<span class="pagenum"><a name="page_304" id="page_304">{304}</a></span> Il le prit dans sa main droite et par
-un détour au milieu des buissons il parvint à se placer derrière le
-<i>gaucho</i>.</p>
-
-<p>Cette courte marche le fit beaucoup souffrir. Des branches épineuses
-s’accrochèrent plusieurs fois à son épaule blessée; de plus la crainte
-d’échouer lui donnait un tremblement intérieur. Saurait-il bien se
-servir de cette arme primitive?</p>
-
-<p>Il se rappelait les rires dont la Fleur du Rio Negro soulignait sa
-maladresse; mais cette évocation des joyeuses promenades qu’il avait
-faites en compagnie de celle qui maintenant était aux prises avec un si
-terrible danger lui rendit son énergie et sa volonté. Les enseignements
-qu’il avait reçus dans sa jeunesse, l’esprit méthodique et pratique de
-sa race lui donnèrent du courage. «Ce qu’un homme fait, un autre peut
-bien le faire.» Il se recommanda aux puissances mystérieuses et
-impondérables qui mènent notre existence et nous protègent parfois d’un
-inexplicable amour et il lâcha le lasso presque sans regarder, se fiant
-au hasard et à son instinct. Puis bondissant en arrière au plus épais
-des buissons il tira sur la corde d’un effort joyeux et puissant, car la
-résistance lui indiquait que le lasso avait saisi sa proie. Sa joie fut
-si sauvage qu’il tira des deux mains bien que la déchirure de son épaule
-lui arrachât des rugissements de douleur.</p>
-
-<p>Le lasso avait en effet emprisonné le groupe formé par <i>Manos Duras</i> et
-Celinda, s’enroulant autour de leurs corps. Sous la rude traction tous
-deux tombèrent à la renverse.</p>
-
-<p>Le <i>gaucho</i> lâcha Celinda pour recouvrer l’usage de ses deux mains;
-encore allongé sur le sol il tira son couteau de sa ceinture et trancha
-la corde qui le liait. Watson qui avait deviné son intention s’approcha
-en courant et à plusieurs reprises le frappa sur la tête et au visage
-avec la crosse de son revolver.<span class="pagenum"><a name="page_305" id="page_305">{305}</a></span> Mais Rojas en quelques bonds arrivait
-lui aussi auprès du groupe jeté à bas. Il avait lâché son revolver
-inutile et saisi son couteau.</p>
-
-<p>&mdash;Laisse-le moi, <i>gringo!</i>... ordonna-t-il d’une voix haletante, c’est à
-moi seul de le tuer... Il est à moi!</p>
-
-<p>Il repoussa Watson qui, s’occupant désormais de Celinda seule, l’enleva
-de terre et l’emporta derrière les buissons les plus proches. La jeune
-fille, encore étourdie par sa chute, se frotta les yeux sans reconnaître
-l’Américain. Elle avait au visage et au bras des écorchures d’où le sang
-coulait goutte à goutte. Cependant, don Carlos aidait presque <i>Manos
-Duras</i> à se relever.</p>
-
-<p>&mdash;Debout, fils de chienne... tu ne pourras pas dire que je te tue en
-traître! Sors ton couteau et à nous deux!</p>
-
-<p>Le <i>gaucho</i> avait déjà le couteau à la main; Rojas ne s’en était pas
-aperçu, tout à la joie féroce d’avoir enfin cet homme à portée de son
-poing.</p>
-
-<p>A peine debout, le bandit lui lança traîtreusement sa pointe vers le
-ventre, mais il était encore étourdi par les coups que Watson lui avait
-assénés; son attaque fut molle et l’<i>estanciero</i> eut le temps de parer
-d’un revers de la main gauche.</p>
-
-<p>A son tour, il le frappa en pleine poitrine, puis le cribla de coups si
-pressés que <i>Manos Duras</i> s’écroula en perdant son sang par vingt
-blessures.</p>
-
-<p>&mdash;Le voilà mort, le puma!</p>
-
-<p>Don Carlos poussa ce cri en brandissant son couteau rouge de sang
-au-dessus de sa tête tandis que le blessé se tordait à ses pieds en
-roulant d’un côté sur l’autre avec des râles d’agonie.</p>
-
-<p>Watson avait emporté Celinda à l’écart pour l’empêcher de voir le
-combat, mais en prenant soin de ne pas perdre de vue l’<i>estanciero</i> qui
-pouvait avoir besoin de son aide.<span class="pagenum"><a name="page_306" id="page_306">{306}</a></span></p>
-
-<p>Les deux hommes se retrouvèrent et portèrent la jeune fille jusqu’à
-l’endroit où l’ingénieur avait laissé son cheval. Ils voulaient cacher à
-Celinda la vue de l’agonisant. Brisée par tant d’émotions elle les
-regardait avec des yeux dilatés et vagues et semblait ne pas les
-reconnaître. Enfin elle se jeta au cou de son père et fondit en larmes.
-Puis, oubliant les préjugés ordinaires, elle se blottit dans les bras de
-Watson et le couvrit de baisers.</p>
-
-<p>Le grand garçon que troublaient ces caresses et qu’effrayaient les
-blessures superficielles du visage de la jeune fille, demandait
-anxieusement:</p>
-
-<p>&mdash;Vous ai-je fait mal, miss Rojas?... N’est-ce pas que j’ai lancé le
-lasso moins mal que d’autres fois?</p>
-
-<p>Tous deux l’aidèrent à se mettre en selle et, marchant à côté de son
-cheval, reprirent la direction du <i>rancho</i> de la <i>India muerta</i>.</p>
-
-<p>Robledo et le commissaire s’avancèrent à leur rencontre et manifestèrent
-leur joie de retrouver Celinda. Les autres hommes de l’expédition
-étaient arrêtés devant les ruines. Après avoir pansé à leur manière les
-deux blessés, ils les surveillaient ainsi que <i>Piola</i>, et parlaient de
-les conduire dès le lendemain à la prison de la capitale du territoire.</p>
-
-<p>Celinda, en se retrouvant au milieu d’amis qui se félicitaient
-joyeusement de sa délivrance reprit vite sa gaieté et sa pétulance. Elle
-essayait de cacher à Watson les écorchures qui gâtaient son visage, mais
-quand ses yeux se fixaient sur lui, ils étaient pleins de tendresse.</p>
-
-<p>&mdash;Vous ai-je fait mal, miss Rojas?... répéta le jeune homme, d’un ton
-suppliant, comme si son trouble ne lui eût pas permis de poser d’autres
-questions. N’est-ce pas que je n’ai pas trop mal lancé le lasso?</p>
-
-<p>Elle regarda de côté et d’autre pour s’assurer que<span class="pagenum"><a name="page_307" id="page_307">{307}</a></span> son père était loin
-et dit à voix basse en imitant l’accent de Richard:</p>
-
-<p>&mdash;<i>Gringo chapeton</i>, fieffé maladroit!... Oui, tu m’as fait mal et tu
-lances le lasso terriblement mal... Mais enfin tu m’as attrapée et comme
-j’ai juré qu’à cette condition, je te reviendrais, eh bien me voici!</p>
-
-<p>Elle avança les lèvres comme pour le caresser de leur petit cercle rose;
-c’était une avance sur ce qu’elle lui donnerait tout à l’heure, quand
-ils seraient seuls.</p>
-
-<p>L’expédition rentra à la Presa à la tombée de la nuit après avoir pris
-quelque repos à l’<i>estancia</i> de Rojas, où Sébastienne guettait. La
-métisse poussa des clameurs de joie en voyant revenir sa petite
-patronne, mais les blessures que Celinda avait au visage lui arrachèrent
-aussitôt après des cris d’indignation. Au milieu d’un flot de paroles
-furieuses elle laissa échapper le nom de la marquise malgré les
-recommandations prudentes que Robledo lui faisait à voix basse. Elle
-finit par raconter à Rojas tout ce qu’elle savait de l’entretien de la
-«grande dame» et de <i>Manos Duras</i>, et lui fit part des soupçons que lui
-avait suggérés leur entente.</p>
-
-<p>Sébastienne, sans consulter son ancien patron, décida de rester à
-l’<i>estancia</i> auprès de Celinda.</p>
-
-<p>Don Carlos lui-même avait demandé à Watson de rester lui aussi jusqu’au
-lendemain, en attendant son retour.</p>
-
-<p>&mdash;J’ai une petite course urgente à faire à la Presa; quelques mots à
-dire à certaine personne.</p>
-
-<p>La voix mielleuse et l’accent doucereux de l’Argentin avaient quelque
-chose d’effrayant. Robledo essaya de le faire renoncer à ce voyage car
-il devinait son intention. Rojas fut plus explicite avec lui.</p>
-
-<p>&mdash;Laissez, don Manuel, il faut que je voie cette garce qui a voulu faire
-du mal à ma fillette. Je me contenterai de lui trousser les jupes et de
-lui appli<span class="pagenum"><a name="page_308" id="page_308">{308}</a></span>quer cinquante coups de ce <i>rebenque</i>, comme ceci...</p>
-
-<p>Et il faisait siffler la terrible lanière de cuir de son fouet court.</p>
-
-<p>L’Espagnol dut accepter sa compagnie jusqu’au village; il comprenait
-qu’il était inutile de tenter de s’opposer à ses desseins. Rojas était
-encore possédé de la rage homicide qu’avait suscitée en lui son combat
-avec <i>Manos Duras</i>, mais Robledo espérait le calmer au bout de quelques
-heures.</p>
-
-<p>Quand ils arrivèrent dans la rue centrale les gens de l’expédition
-trouvèrent rassemblée presque toute la population de la Presa. Les
-premiers cavaliers donnaient en passant les nouvelles qui couraient
-promptement d’un groupe à l’autre. Tout le monde se félicitait de la
-mort de <i>Manos Duras</i> comme si le village eût été délivré d’un terrible
-fléau.</p>
-
-<p>Les plus craintifs déploraient que le commissaire gardât les trois
-prisonniers dans un <i>rancho</i> voisin du village pour les envoyer le
-lendemain à la prison du territoire. La foule, avec cette férocité
-collective qui se fait jour dès que survient la délivrance longtemps
-attendue, aurait voulu les mettre en pièces pour se venger de la terreur
-que le <i>gaucho</i>, maintenant disparu, lui avait longtemps inspirée.</p>
-
-<p>Mais la dernière nouvelle que lancèrent les cavaliers bavards de
-l’avant-garde allait permettre à tous de satisfaire leur rage. En un
-instant chacun eut connaissance des révélations de Sébastienne. La
-«grande dame» avait préparé, d’accord avec <i>Manos Duras</i>, une terrible
-vengeance comme en contaient les grands lecteurs de romans ou comme la
-plupart en avaient vu s’accomplir sous leurs yeux au cinématographe.
-L’étrangère blonde avait voulu tuer la pauvre fille de l’<i>estancia</i>, une
-enfant du pays, par envie ou pour toute autre raison.</p>
-
-<p>Robledo qui passait à cheval au milieu des groupes comprit à quelques
-mots surpris au vol que la<span class="pagenum"><a name="page_309" id="page_309">{309}</a></span> colère commençait à s’emparer des habitants.
-Les hommes de l’expédition défilaient justement devant l’ancienne maison
-de Pirovani. Les femmes, qui se montraient les plus enflammées,
-poussèrent les premières des cris hostiles en regardant les fenêtres de
-l’édifice.</p>
-
-<p>&mdash;Mort à la gueule peinte, mort à la grande p....</p>
-
-<p>Et elles lâchaient franchement la plus grande injure qui se peut
-adresser à une femme. Robledo pressentant ce qui allait arriver tourna
-bride et vint placer son cheval devant les premières marches du perron
-de bois.</p>
-
-<p>Mais les fidèles mêmes qui l’avaient suivi dans son expédition
-refusaient de lui obéir.</p>
-
-<p>Négligeant ses conseils et ses ordres, les femmes et les gamins
-commencèrent à passer sous le ventre de son cheval ou à se glisser le
-long de ses flancs... Et derrière ces premiers assaillants, les hommes
-envahirent l’entrée de la maison. Ils saluaient vaguement et
-s’excusaient du geste en passant devant l’ingénieur.</p>
-
-<p>L’assaut fut foudroyant et les obstacles cédèrent avec cette facilité
-qui centuple bientôt l’ardeur des attaques populaires aux jours de
-révolution triomphante. La porte brisée s’abattit, la vague humaine eut
-un remous sur le seuil puis s’engouffra tumultueusement dans l’intérieur
-de la maison. Les vitres des fenêtres volèrent en éclats, puis les
-meubles, le linge, toute sorte d’objets jaillirent au dehors comme des
-projectiles. En vain quelques-uns, plus prudents et plus calmes,
-protestaient contre cet absurde pillage.</p>
-
-<p>&mdash;Mais cela ne lui appartient pas... Tout appartenait à don Enrique
-l’Italien.</p>
-
-<p>La multitude n’écoutait plus rien; pour elle tout était la propriété de
-la grande dame; elle pouvait<span class="pagenum"><a name="page_310" id="page_310">{310}</a></span> ainsi sans scrupules satisfaire sa rage.
-Et elle ne cessait de pousser des clameurs où revenait souvant
-l’infamante épithète.</p>
-
-<p>Enfin, Robledo, qui gesticulait sur son cheval et criait des ordres
-inutiles, réussit à se faire entendre. Les assaillants semblaient
-fatigués. D’ailleurs ils n’avaient pu découvrir la femme détestée et la
-déception avait calmé leur fureur destructrice. Mais la cause principale
-du silence relatif qui permit à Robledo de reprendre quelque influence
-fut l’arrivée d’un vieil ouvrier espagnol qui avait cessé de travailler
-aux canaux pour s’employer à porter l’eau du fleuve jusqu’aux maisons du
-village à l’aide d’une charrette attelée d’une rosse lamentable.</p>
-
-<p>L’homme obtint l’attention de tous plus vite que l’ingénieur. Les
-assaillants descendirent peu à peu dans la rue pour écouter de plus
-près.</p>
-
-<p>&mdash;Que faites-vous là, criait-il. Elle est partie... Je l’ai vue dans une
-voiture avec Monsieur Moreno, l’homme du Gouvernement. Ils s’en vont à
-la station prendre le train de Buenos-Ayres.</p>
-
-<p>Immédiatement des cavaliers de bonne volonté s’offrirent à l’arrêter
-dans sa fuite. Elle avait pris une grande avance, mais peut-être en
-crevant leurs chevaux pourraient-ils la rattraper à Fort Sarmiento.</p>
-
-<p>D’autres doutaient du succès de cette poursuite. Le train passerait dans
-une heure à peine. Il n’avait jamais de retard car il partait de la
-station précédente, celle du Neuquen.</p>
-
-<p>Les femmes, qui étaient toujours les plus acharnées, conseillaient aux
-cavaliers de tenter de toute façon l’aventure; ils ramèneraient la
-«grande dame» en la traînant par les cheveux. Des hommes pleins de sens
-et d’imagination proposaient dans la même intention pieuse de se placer
-simplement le long de la voie et de faire au passage du train une
-décharge nourrie sur la voiture où avait pris place la grande p....<span class="pagenum"><a name="page_311" id="page_311">{311}</a></span> Et
-ils s’étonnaient quand Robledo essayait de leur faire comprendre qu’il
-pouvait se trouver d’autres voyageurs dans le même wagon et que
-d’ailleurs il était impossible, parmi toutes les voitures qui formaient
-le train, de reconnaître la sienne.</p>
-
-<p>Quand tous furent enroués à force de crier et convaincus qu’ils
-n’arriveraient pas à rattraper la «grande dame», ils se turent et
-l’ingénieur put se faire entendre.</p>
-
-<p>&mdash;Laissez-la partir. C’est <i>Gualicho</i> qui nous quitte après avoir jeté
-le désordre partout... Tout ce qu’il faut souhaiter c’est que ce démon
-ne revienne plus. Que n’est-il parti plus tôt!</p>
-
-<p>Quand la nuit fut enfin venue la foule s’apaisa. C’était l’heure du
-dîner et les plus exaltés préférèrent poursuivre leur conversation à la
-table de famille et au magasin du <i>Gallego</i>.</p>
-
-<p>Rojas demeurait sombre et semblait avoir oublié tous les événements de
-la journée pour ne plus penser qu’à la fuite d’Hélène.</p>
-
-<p>&mdash;Croyez bien que je le regrette, don Manuel. J’aurais bien voulu lui
-retrousser les jupes, puis avec mon <i>rebenque</i>...</p>
-
-<p>D’une main il faisait le geste de soulever les jupes d’Hélène et il
-expliquait la vengeance qu’il lui eût plu d’exercer.</p>
-
-<p>A partir de ce jour le village où le seul personnage important était
-Robledo connut une existence monotone et bientôt angoissée. Les
-ouvriers, voyant les travaux suspendus, commencèrent à se débander. Les
-groupes d’oisifs passaient leur temps à prédire la reprise des travaux
-par ordre du gouvernement dans le courant de la semaine suivante; mais
-l’ordre n’arrivait pas. Là-bas, à Buenos-Ayres, on étudiait posément la
-question, et les ouvriers perdant patience jetaient sur leur dos leur
-sac plein de hardes et s’en allaient à pied ou en chemin de<span class="pagenum"><a name="page_312" id="page_312">{312}</a></span> fer bien
-loin de ce lieu où l’argent n’arrivait plus et où la pauvreté
-grandissait chaque jour.</p>
-
-<p>Le magasin, redevenu boutique, avait pris un aspect funèbre. Seuls
-quelques vieux clients, de solvabilité reconnue, venaient boire debout
-devant le comptoir. Don Antonio le <i>Gallego</i> avait rudement refusé tout
-crédit à la plus grande partie des consommateurs et, pour appuyer la
-décision qu’il avait prise, avait placé un revolver dans chacun des
-tiroirs de la banque, et le beau <i>rifle</i> américain sous son siège. Quand
-son public n’avait pas d’argent ces précautions n’étaient pas
-superflues.</p>
-
-<p>&mdash;Il faut que vous alliez à Buenos-Ayres, don Manuel, disait-il à
-Robledo avec son solide optimisme. Vous êtes le seul qu’on écoutera
-là-bas.</p>
-
-<p>Mais la tristesse et le découragement extérieurs avaient fini par gagner
-Robledo. Seule l’ardeur nouvelle de son associé Watson parvenait à lui
-arracher un sourire mélancolique. Richard paraissait heureux et
-nullement inquiet de ses canaux. Il ne s’intéressait plus qu’à l’élevage
-et passait des jours entiers à l’<i>estancia</i> de Rojas.</p>
-
-<p>Que lui importait l’arrêt momentané des travaux!... Il était jeune et
-les années s’échelonnaient nombreuses devant lui. Il n’avait d’autre
-désir que de pénétrer la vie d’une <i>estancia</i>, mais sous la direction de
-Fleur du Rio Negro, qui du lever au coucher du soleil l’accompagnait à
-cheval dans la campagne.</p>
-
-<p>Une lugubre découverte vint accroître la tristesse de l’Espagnol peu de
-temps après la fuite d’Hélène.</p>
-
-<p>Gonzalez lui présenta un chapeau qu’un de ses clients avait trouvé au
-bord du fleuve, loin du campement. L’ingénieur le reconnut
-immédiatement. C’était celui que portait Torrebianca.</p>
-
-<p>Il était depuis longtemps convaincu que son ami n’était plus au nombre
-des vivants. Souvent, pendant la nuit, quand la pénible situation
-financière<span class="pagenum"><a name="page_313" id="page_313">{313}</a></span> de ses entreprises l’inquiétait au point de lui ôter le
-sommeil, il reconstituait de déduction en déduction les actes du mari
-d’Hélène après sa sortie de la maison au petit jour. Sans aucun doute,
-son corps était au fond du fleuve.</p>
-
-<p>Le patron du bar vint un autre jour lui faire part de la découverte
-qu’avaient faite quelques Espagnols, qui, se trouvant sans travail,
-s’adonnaient à la pêche. Deux lieues en aval du village ils avaient pris
-pied dans une île fangeuse entourée de roseaux, avec l’espoir de
-capturer quelques truites venues du lac lointain de Nahuel Huapi. Au
-milieu des roseaux de la rive ils avaient aperçu deux objets allongés et
-noirs que le courant balançait; c’étaient les jambes de Torrebianca.</p>
-
-<p>Robledo n’eut pas le courage d’aller voir le cadavre. Après avoir
-séjourné un mois dans l’eau il n’était plus qu’une masse gluante que
-paraissait animer le grouillement de toute une faune éclose dans ses
-chairs. Son compatriote Gonzalez, quittant pour une fois le comptoir de
-son magasin, se chargea de faire le nécessaire pour donner à ces restes
-une sépulture.</p>
-
-<p>&mdash;Allez à Buenos-Ayres, il le faut, répétait le cabaretier. Don Ricardo
-et moi nous vous remplacerons ici. Là-bas dans la capitale vous
-travaillerez pour nous bien mieux que si vous restez à la Presa.</p>
-
-<p>Robledo reconnut enfin la justesse de ces conseils et partit pour
-Buenos-Ayres. Pendant plusieurs mois il courut les ministères, demanda
-instamment la reprise des travaux, lutta contre la routine des
-techniciens et des bureaux.</p>
-
-<p>Il dut faire aussi tous ses efforts pour sauver son crédit dans les
-banques. Ceux qui avaient soutenu autrefois son entreprise exprimaient
-ouvertement des doutes et refusaient d’avancer encore l’argent qui
-aurait permis de la poursuivre. Une atmosphère de<span class="pagenum"><a name="page_314" id="page_314">{314}</a></span> scepticisme et de
-méfiance enveloppait peu à peu tout ce qui touchait à la Presa.</p>
-
-<p>L’hiver arriva sans que Robledo eût pu quitter Buenos-Ayres. Parfois il
-était pris d’un brusque optimisme et il espérait obtenir le lendemain
-même ce qu’il désirait. Mais le jour suivant on lui répondait encore:
-«Revenez demain», et ce «demain» devenait un mot fatidique, symbole
-vague d’un avenir qui jamais ne serait réalisé.</p>
-
-<p>Les journaux lui rapportèrent un soir l’inquiétude des populations
-riveraines du Rio Negro. Le débit des affluents augmentait avec une
-abondance inquiétante. C’était la crue que depuis plusieurs mois il
-n’avait cessé d’annoncer dans les ministères pour obtenir que l’on
-continuât à temps les travaux.</p>
-
-<p>Il reçut ensuite un télégramme de ceux-là mêmes qui lui avaient
-conseillé d’aller à Buenos-Ayres. Ils lui demandaient maintenant de
-revenir, comme si sa présence eut été capable de dompter miraculeusement
-les forces de la nature.</p>
-
-<p>Il revint à la Presa par un froid glacial. Il s’enfouit dans un manteau
-de chauffeur à longs poils qu’il avait toujours porté pendant les rudes
-journées d’hiver.</p>
-
-<p>Le village était presque désert. Les maisons de bois les plus
-résistantes avaient barricadé portes et fenêtres. Les bâtiments d’argile
-montraient leurs toits écroulés; l’ouragan avait arraché les bâtis de
-bois de leurs orifices d’aération. Personne dans les rues. Il ne restait
-plus que les hommes qui habitaient le pays avant le commencement des
-travaux. Dix ans semblaient s’être écoulés pendant ces quatre mois
-d’absence.</p>
-
-<p>Et ce fut alors la torture d’une attente longue et pleine d’angoisse.</p>
-
-<p>Il restait des jours entiers au bord du fleuve et voyait avec une rage
-impuissante le danger devenir<span class="pagenum"><a name="page_315" id="page_315">{315}</a></span> plus pressant. Les eaux étaient chaque
-jour plus hautes et plus impétueuses; le fleuve rapide entraînait des
-troncs d’arbres arrachés sans doute aux pentes des Andes, ou roulait au
-fond de son lit d’énormes blocs invisibles.</p>
-
-<p>Il ne redoutait pas le danger d’une inondation; ce qui le maintenait
-continuellement dans une affreuse inquiétude, c’était le sort des
-travaux inachevés et non le péril couru par les hommes. Tous les matins
-il examinait avec l’attention du médecin qui ausculte les malades la
-digue qui devait barrer le fleuve d’une rive à l’autre et dont
-l’insouciance amoureuse puis la rivalité mortelle des constructeurs
-avaient empêché l’achèvement.</p>
-
-<p>Quelques mètres séparaient toujours le tronçon le plus long de la digue
-de celui qui de la rive opposée venait à sa rencontre. Les eaux, plus
-hautes chaque jour, recouvraient ces deux murs dont la présence
-invisible était décelée par des remous et des tourbillons écumeux.</p>
-
-<p>Comme tous ceux qui vivent dans un perpétuel danger Robledo se sentit
-devenir superstitieux; il se recommandait mentalement à de vagues et
-puissants génies capables de réaliser un miracle.</p>
-
-<p>«Si l’hiver passe sans que tout s’écroule, pensait-il, quel bonheur est
-le nôtre!»</p>
-
-<p>Mais, un matin, sous ses yeux, un des tronçons de la digue inachevée,
-comme une de ces constructions de sable que les enfants construisent ou
-détruisent au gré de leur caprice, fut arraché par les eaux: puis elles
-le ployèrent comme une masse molle et flexible, et enfin les deux
-murailles qu’avait dressées dans le fleuve l’effort de centaines
-d’hommes, où s’étaient accumulées des milliers de tonnes de matériaux
-solides et en apparence indissolubles, roulèrent dans le courant et
-leurs débris échoués jon<span class="pagenum"><a name="page_316" id="page_316">{316}</a></span>chèrent les rives et le bord des îles. Alors
-Robledo pleura.</p>
-
-<p>&mdash;Quatre années de travail! Et tout a fondu comme un peu de sucre dans
-l’eau!... Quatre années de labeur inutile!... Et tout à recommencer.</p>
-
-<p>Son compatriote le patron du bar se jugeait ruiné comme lui. Le tiroir
-de sa caisse était vide. Adieu l’espoir de transformer ses champs
-sablonneux en riches parcelles de terre irriguée! Il était pauvre, plus
-pauvre que le jour où il était venu s’établir dans cette contrée
-maudite.</p>
-
-<p>Mais il avait foi en Robledo et il voulait le réconforter; aussi se
-montrait-il optimiste.</p>
-
-<p>&mdash;Tout s’arrangera, don Manuel, répétait-il souvent.</p>
-
-<p>Mais il parlait sans conviction.</p>
-
-<p>Don Manuel, voyant les eaux s’acharner à leur œuvre de destruction,
-passa de la tristesse à la colère. Ses yeux ne regardaient plus le
-fleuve. Ils vaguaient comme ceux de l’homme dont la pensée s’est enfuie
-très loin et qui voit ce que les autres ne peuvent pas voir.</p>
-
-<p>Il se rappela Canterac et Pirovani aussi nettement que s’il les eût
-rencontrés la veille. Puis il vit un visage de femme sourire
-cruellement. Par-dessus le temps et la distance elle exerçait encore une
-influence maligne sur ce coin de la terre où elle était une fois passée.
-C’était elle en réalité qui venait de détruire la digue.</p>
-
-<p>L’Espagnol serra les poings. Il se souvint de l’<i>estanciero</i> Rojas et du
-châtiment qu’il voulait infliger avec son <i>rebenque</i> à cette femelle
-vicieuse. Lui-même en ce moment aurait fait pire.</p>
-
-<p>«<i>Gualicho</i> blond, pensa-t-il, démon funeste aux hommes et aux choses...
-maudit soit le jour où je t’ai conduit ici!»<span class="pagenum"><a name="page_317" id="page_317">{317}</a></span></p>
-
-<h2><a name="XIX" id="XIX"></a>XIX</h2>
-
-<p>&mdash;Douze années ont passé depuis mon dernier séjour à Paris... Ah! je
-reconnais que j’ai bien changé d’aspect.</p>
-
-<p>Et Robledo en prononçant ces mots se revit tel qu’il se voyait chaque
-matin avec mélancolie dans le miroir, en procédant à sa toilette.</p>
-
-<p>Il était encore vigoureux et sa santé était excellente; mais la
-vieillesse avait commencé d’exercer sur lui ses ravages. Le sommet de
-son crâne était entièrement dénudé. Il avait par contre rasé sa
-moustache où les poils blancs étaient plus nombreux que les noirs; cette
-transformation lui avait donné, disait-il, un faux air de prêtre ou
-d’acteur, mais avait rendu à son visage un peu de la fraîcheur de la
-jeunesse.</p>
-
-<p>Il était assis dans un fauteuil sous le hall d’un élégant hôtel
-parisien, près de l’Arc de Triomphe.</p>
-
-<p>Devant lui se trouvait un jeune ménage, Watson et Celinda. La fuite des
-années avait seulement accentué les traits de la physionomie de Richard
-et frappé plus nettement sa beauté d’athlète calme. Celle qui<span class="pagenum"><a name="page_318" id="page_318">{318}</a></span> avait été
-la Fleur du Rio Negro montrait maintenant la beauté estivale d’un fruit
-doux en sa saison. Elle avait conservé sa sveltesse d’éphèbe sportif
-mais la maternité avait donné une majesté à ses formes épanouies.</p>
-
-<p>Elle ne portait plus ses cheveux coupés comme la toison d’un petit page
-et elle n’eût plus osé en public les bonds et les espiègleries puériles
-de l’amazone de Patagonie qui étonnait les émigrants. Elle se devait
-maintenant de garder un sérieux de maman. Autour de la table du hall
-s’agitait un petit garçon de neuf ans volontaire et quelque peu
-désobéissant qui courait se mettre sous la protection de Robledo,
-autrement dit de «l’oncle Manuel» quand ses parents le grondaient. A
-l’un des étages du Palace deux nurses anglaises surveillaient les jeux
-de trois autres enfants plus jeunes.</p>
-
-<p>Dans l’ensemble, ils offraient l’aspect bien connu de la famille
-sud-américaine qui vient s’établir pour quelques mois en Europe, comme
-une tribu joyeuse et riche, et qui transporte de l’autre côté de l’Océan
-la maison entière, sans oublier les domestiques. La famille n’était pas
-encore largement développée car le père et la mère étaient jeunes;
-quatre cabines sur le bateau et cinq chambres avec salon commun dans les
-hôtels suffisaient à la contenir. Encore dix années de vie et d’affaires
-heureuses et prospères et la caravane familiale retiendrait pour son
-prochain voyage en Europe tout un côté du paquebot et un étage entier du
-Palace.</p>
-
-<p>&mdash;Et que d’événements depuis mon dernier séjour ici!</p>
-
-<p>Le visage de Robledo s’assombrit au souvenir des luttes soutenues
-pendant deux ans pour obtenir la reprise des travaux du Rio Negro.</p>
-
-<p>Il avait connu l’angoisse de dettes accumulées, les réclamations des
-créanciers qu’on ne peut payer.<span class="pagenum"><a name="page_319" id="page_319">{319}</a></span></p>
-
-<p>Presque tous les habitants de la Presa s’étaient dispersés après la
-destruction des digues par le fleuve. Les rares voyageurs qui visitaient
-le pays s’émerveillaient de ce village en ruines semblable dans cette
-terre sans souvenirs aux antiques cités mortes du vieux monde.</p>
-
-<p>Le gouvernement s’était enfin décidé à reprendre les travaux. On avait
-vaincu peu à peu le fleuve qui s’était résigné à subir l’oppression de
-la digue; les canaux de Robledo et de Watson s’étaient mouillés des
-premières eaux, puis avaient accueilli dans leur lit fangeux
-l’irrigation vivifiante.</p>
-
-<p>Les deux associés n’eurent plus alors qu’à laisser le temps s’écouler.
-L’eau miraculeuse faisait surgir une foule de miracles secondaires. Des
-hommes de tous pays affluaient vers le village mort pour défricher cette
-terre dont ils pouvaient espérer être un jour les propriétaires. Une
-nappe d’un vert tendre et lumineux s’étendait lentement sur les champs
-autrefois poudreux. Les buissons desséchés et piquants cédaient la place
-à de jeunes arbres qui, nourris par le suc d’une terre assoupie depuis
-des milliers d’ans et constamment baignés par l’eau qui courait à leurs
-pieds montaient prodigieusement en l’espace de quelques semaines.</p>
-
-<p>Sur l’emplacement des cahutes d’argile séchée que la longue période de
-solitude et de misère avait détruites, on élevait des édifices de
-briques vastes et bas, avec un patio central, qui imitaient
-l’architecture espagnole de la période colonisatrice.</p>
-
-<p>L’ancien bar du <i>Gallego</i> devenait un grand magasin avec de nombreuses
-annexes où l’on vendait tout ce qui peut être utile ou agréable aux gens
-que l’agriculture enrichit, où se traitaient toutes sortes d’affaires et
-où s’effectuaient même les opérations de banque.</p>
-
-<p>Le propriétaire avait gagné des millions en trans<span class="pagenum"><a name="page_320" id="page_320">{320}</a></span>formant ses champs
-sablonneux en terres d’irrigation. Il avait enfin réalisé son rêve de
-regagner l’Espagne en laissant à la tête du magasin un gérant espagnol,
-intéressé à ses affaires.</p>
-
-<p>&mdash;J’ai reçu hier une lettre de don Antonio, dit Robledo avec une
-indulgente ironie. Il voudrait que nous allions le voir à Madrid. Il
-veut nous faire admirer sa maison, ses automobiles et surtout ses hautes
-relations. Il me raconte fièrement que les journaux parlent des dîners
-qu’il donne. Il me dit aussi qu’on l’a décoré et qu’un de ces jours on
-doit le présenter au Roi. Voilà un homme heureux.</p>
-
-<p>Le souvenir de la Patrie lointaine assombrit le visage de Celinda.</p>
-
-<p>&mdash;Elle pense à son père, dit Watson à son associé. On ne peut parler de
-la Presa sans qu’elle s’attriste... Est-ce notre faute si le vieux n’a
-pas voulu venir?</p>
-
-<p>Robledo approuva et tenta de consoler Celinda. Don Carlos n’avait pas
-voulu s’arracher à son <i>estancia</i> malgré les plus pressantes prières. Il
-ne tenait pas à revoir dans sa vieillesse cette Europe, où, jeune, il
-avait fait tant de folies. Il voulait conserver intactes ses illusions
-anciennes. Et puis il craignait de ne pas avoir tout le temps de jouir
-des grandes transformations que sa propriété avait subies.</p>
-
-<p>&mdash;Il ne me reste que quelques années, disait-il, pourquoi irais-je les
-gaspiller en parcourant l’Europe, quand j’ai tant de choses à faire ici?
-Celinda me donnera beaucoup de petits-enfants et je ne veux pas qu’ils
-soient de pauvres diables.</p>
-
-<p>Les canaux de Robledo avaient atteint les terres de l’<i>estancia</i> et
-transformé les pâturages maigres et brûlés en opulentes prairies de
-luzerne constamment humides et verdoyantes. Son bétail engraissait et se
-multipliait prodigieusement. Autrefois il lui fallait galoper longuement
-avant de trouver çà et là un animal osseux aux longues cornes qui
-cherchait à<span class="pagenum"><a name="page_321" id="page_321">{321}</a></span> découvrir quelque plaque d’herbe isolée au milieu de la
-plaine presque désertique. Aujourd’hui, les jeunes taureaux gras et
-lustrés ployaient les pattes sous le poids de leur chair, et ruminaient
-la luzerne succulente qu’ils tondaient autour d’eux sans besoin de se
-déplacer.</p>
-
-<p>En outre, don Carlos était considéré là comme le premier personnage et
-pour lui c’était perdre son rang que de s’en aller vers ces pays de
-<i>gringos</i> où son histoire était inconnue et où nul ne lui prêterait
-attention. Il espaçait même ses voyages à Buenos-Ayres; les amis de sa
-jeunesse étaient morts et il y trouvait seulement leurs fils ou leurs
-petits-fils, qui avaient presque oublié son nom. Au contraire tout le
-monde à la Presa respectait en lui le plus grand propriétaire du pays.
-On l’avait fait aussi juge municipal et les immigrants qui cultivaient
-les parcelles de terrain reconnaissaient son autorité pleine de sagesse
-en le consultant sur toutes leurs affaires et en acceptant sans
-discussion ses sentences.</p>
-
-<p>&mdash;Qu’irais-je faire à Paris?... J’y serais ridicule... Laissez-moi avec
-mes pareils... Chaque bœuf à son pâturage.</p>
-
-<p>Certes, il regrettait d’être séparé de ses petits-fils, mais la
-séparation ne serait pas bien longue. Quand Celinda et son <i>gringo</i> de
-mari reviendraient, l’aîné aurait juste l’âge d’apprendre de son
-grand-père comment tout vrai <i>criollo</i> doit monter à cheval.</p>
-
-<p>Pour le moment le petit garçon jouait avec Robledo, fort occupé
-d’escalader ses genoux pour se laisser ensuite retomber sur le tapis.</p>
-
-<p>&mdash;Carlitos, mon trésor, supplia la mère, laisse donc en paix l’oncle
-Manuel.</p>
-
-<p>Et elle ajouta pour répondre à ce que Robledo avait dit de son père.</p>
-
-<p>&mdash;C’est vrai, il n’a pas voulu, mais cela ne m’em<span class="pagenum"><a name="page_322" id="page_322">{322}</a></span>pêche pas d’être
-triste quand je pense qu’il pourrait être ici et voir tout ce que nous
-voyons.</p>
-
-<p>Une jeune dame élégamment vêtue s’approcha du groupe; c’était
-l’institutrice française chargée de l’éducation de Carlitos. Elle venait
-le chercher pour l’emmener au bois de Boulogne. La mère le couvrit de
-tendres caresses sans réussir à calmer ses protestations d’enfant gâté.</p>
-
-<p>&mdash;Je veux rester avec l’oncle Manuel!</p>
-
-<p>Mais l’oncle Manuel avait besoin de sortir seul, il l’expliqua au jeune
-tyran et s’excusa.</p>
-
-<p>&mdash;Si tu obéis à ta maman et si tu vas au Bois avec la demoiselle, ce
-soir quand tu te coucheras je te raconterai une longue, longue histoire!</p>
-
-<p>Carlitos prit acte de la promesse et se laissa emmener par
-l’institutrice sans se rebeller plus longtemps.</p>
-
-<p>&mdash;Enfin le despote est parti, dit Robledo, feignant d’être fort heureux
-de sa délivrance.</p>
-
-<p>Celinda le remercia d’un sourire. L’Espagnol avait concentré sur
-Carlitos tout le besoin d’aimer qu’éprouvent les célibataires au seuil
-de la vieillesse. Il était très riche et le cours des années accroîtrait
-encore sa richesse, à mesure que de nouvelles terres d’irrigation
-seraient livrées à la culture. Quand on lui parlait de ses millions il
-se tournait vers le fils de Celinda et l’appelait «mon prince héritier».</p>
-
-<p>Il comptait léguer une partie de sa fortune à des neveux qu’il avait en
-Espagne et qu’il connaissait à peine, mais la plus grande part irait à
-Carlitos. Il aimait bien aussi les autres fils de Watson; mais celui-ci
-était né pendant la dure époque des inquiétudes et des indécisions, au
-moment où son œuvre était en péril, et c’est pourquoi il le préférait
-comme on préfère les compagnons des jours mauvais.</p>
-
-<p>&mdash;Qu’allez-vous faire ce soir? demanda Robledo à Celinda. Même programme
-que les autres soirs,<span class="pagenum"><a name="page_323" id="page_323">{323}</a></span> sans doute: visite générale chez les grands
-couturiers de la rue de la Paix et des rues voisines?</p>
-
-<p>Elle approuva de la tête, tandis que Watson riait.</p>
-
-<p>&mdash;Quand vous lasserez-vous d’acheter des robes? continua l’Espagnol.
-Vous ne craignez pas que vos bagages ne trouvent pas place sur le
-transatlantique quand nous repartirons pour Buenos-Ayres?</p>
-
-<p>Celinda s’excusa en faisant un retour vers sa lointaine patrie.</p>
-
-<p>&mdash;Il faut que j’achète en prévision de l’avenir. Songez que là-bas dans
-notre colonie on ne trouve aucune de ces choses qu’on rencontre aussi
-facilement ici. Nous sommes des millionnaires du désert, nous en sommes
-aux premiers jours de la création d’un monde. Nous sommes pour ainsi
-dire des millionnaires sauvages...</p>
-
-<p>Cette épithète les fit rire tous trois, puis ils demeurèrent songeurs.
-Leurs yeux ne virent plus le hall où ils se trouvaient, ni la foule
-élégante assise autour des tables voisines. Ils évoquaient l’ancien
-campement de la Presa, qui s’appelait maintenant «Colonia Celinda» et
-les champs arrosés, fertiles et riants que possédaient les deux
-ingénieurs. Les arbres n’étaient pas très hauts car les plus âgés
-n’avaient que neuf ans d’existence. Ils virent aussi la grande place de
-la colonie, entourée d’édifices neufs et sur la place, don Carlos Rojas
-que l’âge semblait avoir rapetissé, et dont le profil était chaque jour
-plus maigre et plus aquilin; il avait en écoutant hommes et femmes l’air
-autoritaire et bon des anciens patriarches.</p>
-
-<p>Puis, tandis que Celinda pensait toujours à son père, les deux associés
-repassèrent en esprit leur prospérité actuelle. Des centaines
-d’agriculteurs venus de tous les pays d’Europe avaient acheté des
-parcelles de ces terres irriguées pour y établir leurs vergers. Les
-colons acquittaient par des versements échelon<span class="pagenum"><a name="page_324" id="page_324">{324}</a></span>nés sur dix ans le prix
-de ce sol auquel l’eau avait donné une valeur énorme. Chaque trimestre
-entraient dans leurs bureaux des sommes considérables qui s’en allaient
-dormir immobiles dans les banques.</p>
-
-<p>Les canaux poussaient leurs tentacules à travers l’ancien bassin du Rio
-Negro et transformaient chaque année des terres sablonneuses en champs
-fertiles; de nouveaux émigrants étaient sans cesse attirés vers ce pays
-et les recettes de la société s’en trouvaient doublées ou triplées. Cela
-continuerait pendant des années et des années, jusqu’à ce qu’ils eussent
-amoncelé un total invraisemblable de millions.</p>
-
-<p>Robledo pensait avec mélancolie à l’étrange destin qu’aurait cette
-énorme richesse. Elle était venue à lui alors qu’il était déjà vieux et
-n’était plus tenté par des plaisirs qui trompaient en les amusant les
-autres mortels. Les fils de Watson et de Celinda, archimillionnaires, ne
-connaîtraient jamais ni l’esclavage du travail ni les angoisses de la
-pauvreté; devenus des hommes ils iraient gaspiller à Paris une partie de
-leur patrimoine princier et se feraient connaître par leurs prodigalités
-et leurs qualités brillantes d’être inutiles et oisifs. L’insolence du
-contraste amusait Robledo, ce laborieux qui avait subi dans son
-existence tant de privations et de déceptions, et il acceptait avec un
-souriant fatalisme cet aboutissement de ses efforts; il le trouvait
-logique et bien d’accord avec l’ironie de l’existence.</p>
-
-<p>Un autre contraste avait marqué la période où s’amassait sa richesse.
-Tandis qu’il devenait millionnaire, de l’autre côté des mers, la moitié
-du monde était livrée aux horreurs de la guerre. Au début, ce cataclysme
-avait mis sa propre entreprise en péril. Les colons étrangers
-abandonnaient les champs de l’Argentine pour aller servir leurs patries
-respectives. Puis, ce moment de retour vers<span class="pagenum"><a name="page_325" id="page_325">{325}</a></span> le nouveau monde s’arrêtait
-et un reflux humain ramenait vers ses terres de nouveaux cultivateurs.</p>
-
-<p>Beaucoup de ceux qu’il avait laissés en Europe douze ans auparavant à la
-tête d’un capital énorme étaient pauvres maintenant ou avaient disparu.
-Par contre, lui, qui cherchait fortune et qui n’était qu’un colon
-ignorant de l’avenir se sentait comme écrasé par l’excès de sa
-prospérité. Il se trouvait semblable aux animaux de don Carlos Rojas,
-qui, gavés de nourriture, demeuraient accroupis dans la luzerne et
-regardaient sans appétit la riche pâture qui les entourait.</p>
-
-<p>Watson et Celinda étaient jeunes; ils avaient des illusions et des
-désirs; ils savaient employer leur argent. Elle mordait aux délices de
-la vie luxueuse; son mari connaissait la plus grande joie des amoureux:
-plein d’une orgueilleuse satisfaction, il offrait à Celinda tout ce
-qu’elle pouvait désirer; mais lui... Il ne goûtait même pas l’innocente
-paresse qui donne à la vieillesse quelque douceur. La richesse l’avait
-comblé trop tard, et le temps lui avait manqué pour apprendre à être
-riche.</p>
-
-<p>Pendant la plus grande partie de son existence il avait vécu simplement
-et sans confort; le confort ne lui était plus nécessaire maintenant.
-Devant la porte de l’hôtel une luxueuse automobile attendait dès les
-premières heures du matin Celinda l’ancienne amazone et son mari. Ils ne
-pouvaient vivre sans ce véhicule; on eût dit qu’ils en disposaient
-depuis leur naissance. Ah! la jeunesse! comme elle s’adapte
-merveilleusement à tout ce qui est richesse ou plaisir!</p>
-
-<p>L’Espagnol ne pensait que dans les cas urgents à prendre une automobile
-de louage. Il aimait mieux marcher à pied ou employer les moyens de
-locomotion des gens peu fortunés.</p>
-
-<p>&mdash;Ce n’est pas avarice, disait Celinda à son mari,<span class="pagenum"><a name="page_326" id="page_326">{326}</a></span> en parlant de
-Robledo qu’elle observait avec sa finesse de femme; il n’y pense pas et
-n’éprouve pas de besoin.</p>
-
-<p>La voix de la jeune femme ramena les deux ingénieurs à la réalité.</p>
-
-<p>&mdash;Et vous, don Manuel, que comptez-vous faire ce soir? Accompagnez-moi
-dans ma visite chez les couturiers et vous aurez le droit de parler de
-la frivolité des femmes.</p>
-
-<p>Robledo n’accepta pas cette proposition.</p>
-
-<p>&mdash;Je dois aller voir un ancien condisciple qui m’a demandé de l’aider
-dans une affaire. Le pauvre diable n’a pas fait fortune.</p>
-
-<p>C’était un ingénieur qui pendant la guerre avait dirigé une fabrique de
-munitions. L’usine était maintenant fermée et son propriétaire n’en
-avait que faire, ayant réuni en quatre ans une grosse fortune.
-L’ingénieur recherchait sans succès un bailleur de fonds pour la
-transformer à son compte en fabrique de machines agricoles.</p>
-
-<p>&mdash;Il habite derrière Montmartre, continua Robledo; il est chargé de
-famille et je vais tâcher de l’aider à s’en tirer en lui prêtant
-quelques douzaines de milliers de <i>pesos</i>, ce qui représente ici près
-d’un million de francs. Il veut me montrer chez lui les plans d’une
-machine à labourer dont il est l’inventeur.</p>
-
-<p>Tous trois se levèrent et sortirent du hall. En sortant de l’hôtel, les
-deux époux montèrent dans une élégante automobile. L’Espagnol préféra
-marcher à pied jusqu’à la place de l’Etoile où il avait décidé de
-prendre simplement le Métro.</p>
-
-<p>C’était une après-midi de printemps, l’air était doux et le ciel doré.
-Robledo marchait avec la vivacité d’un jeune homme. Soudain passa dans
-sa mémoire l’image de son malheureux camarade Torrebianca. Il n’y avait
-là rien que de très naturel. Depuis<span class="pagenum"><a name="page_327" id="page_327">{327}</a></span> son retour en Europe, le souvenir
-de Frédéric et de sa femme l’assaillait fréquemment car il avait vécu
-avec eux tout au long de son dernier séjour à Paris; c’est de Paris
-aussi qu’ils étaient partis ensemble pour l’Amérique. De plus cet
-ingénieur pauvre à qui il allait rendre visite lui rappelait son ancien
-compagnon d’études.</p>
-
-<p>Pendant les douze dernières années qu’il avait passées sur les bords du
-Rio Negro, l’image de Torrebianca était restée vivante dans sa mémoire.
-Une vie de travail monotone où les incidents sont rares conserve
-entières les fortes impressions que ne viennent pas effacer les
-impressions nouvelles.</p>
-
-<p>Souvent pendant ses longues heures de solitude pensive il s’était
-demandé quelle fin avait dû avoir Hélène.</p>
-
-<p>Son influence néfaste s’était fait trop longtemps sentir dans ce coin
-perdu de la terre pour qu’on pût l’oublier facilement. Les plus anciens
-habitants de la Presa, ceux qui étaient restés fidèles à leur glèbe, et
-qui n’avaient pas voulu abandonner le village en ruines avaient même
-transmis aux nouveaux colons de la «Colonie Celinda» la mémoire d’une
-femme venue de l’autre côté de l’Océan et dont la beauté au pouvoir
-funeste avait semé la ruine et la mort.</p>
-
-<p>Ceux qui n’avaient pu la connaître se la représentaient comme une espèce
-de sorcière, l’appelaient la «face peinte» et lui attribuaient toutes
-sortes de méfaits extraordinaires. Ils affirmaient même qu’elle
-surgissait aux points les plus solitaires du fleuve comme un fantôme à
-la beauté fatale, et qu’on la voyait se peigner les cheveux ou se
-peindre le visage; cette apparition portait malheur à ceux qui
-l’apercevaient et leur annonçait une mort prochaine.</p>
-
-<p>Robledo essaya, au cours de divers séjours à Bue<span class="pagenum"><a name="page_328" id="page_328">{328}</a></span>nos-Ayres, d’obtenir
-quelques renseignements sur ce Moreno qui s’était enfui avec Hélène.</p>
-
-<p>Il n’eut jamais de nouvelles certaines. Tous deux s’étaient perdus en
-Europe comme dans une mer qui se fût refermée sur leur tête en les
-engloutissant à jamais.</p>
-
-<p>«Elle doit être morte, finissait par dire l’Espagnol. Elle est
-certainement morte. Une femme pareille ne saurait vivre longtemps.»</p>
-
-<p>Et pendant quelques mois il cessait de penser à elle, puis des allusions
-lancées par quelque habitant primitif de la colonie venaient ranimer ses
-souvenirs.</p>
-
-<p>Quand il descendit les marches de la station située près de l’Arc de
-Triomphe, il avait oublié complètement son compagnon et sa redoutable
-épouse. Il se sentit enveloppé et entraîné par le flot humain qui
-s’enfonçait dans les profondeurs du Métro et le train souterrain
-l’emporta à l’autre bout de Paris.</p>
-
-<p>Il passa plus de deux heures chez son ami l’inventeur qui habitait un
-petit logement dans une rue donnant sur les boulevards extérieurs et, à
-la nuit tombante, il se retrouva à pied, marchant par le boulevard
-Rochechouart vers la place Pigalle.</p>
-
-<p>Il se trouvait en pays presque inconnu.</p>
-
-<p>Les excursions qu’il avait faites à Montmartre, pour accompagner des
-Sud-Américains avides de connaître les délices puériles et frelatées des
-restaurants nocturnes, ne l’avaient jamais conduit au delà de cette
-place. D’ailleurs, ce coin de Paris offre la nuit un spectacle trompeur
-qui fait contraste avec l’aspect médiocre qu’il présente pendant le
-jour.</p>
-
-<p>Un public d’allure banale et vulgaire fréquentait le boulevard qu’il
-suivait.</p>
-
-<p>Le soir tombait et peu à peu on voyait augmenter le nombre de ces femmes
-aux atours fallacieux qui attendent le crépuscule et sa lumière
-incertaine<span class="pagenum"><a name="page_329" id="page_329">{329}</a></span> pour se lancer à la chasse de l’homme et de leur pain.</p>
-
-<p>Robledo les croisait sans paraître remarquer leurs œillades enflammées
-ni entendre les compliments qu’elles adressaient à sa belle mine.</p>
-
-<p>«Pauvres femmes! Quels mensonges elles sont obligées de me dire pour
-pouvoir manger.»</p>
-
-<p>Soudain son attention fut attirée par une de ces femmes. Elle était
-semblable aux autres et comme les autres elle le regardait avidement de
-ses yeux provocants. Mais... ces yeux!... où avait-il vu ces yeux?...</p>
-
-<p>Elle était habillée avec une élégance misérable. Sa robe, vieille et
-déteinte, avait été très belle quelques années auparavant et, vue d’un
-peu loin, elle pouvait tromper encore les gens distraits. Elle avait
-conservé une certaine sveltesse et comme elle était grande, sa
-silhouette pouvait faire oublier un moment les ravages que la misère et
-le temps avaient exercés sur elle.</p>
-
-<p>En voyant Robledo s’arrêter un instant pour l’examiner plus
-attentivement, elle sourit avec une joie sincère. C’était une bonne
-rencontre; la meilleure de la soirée. Ce monsieur avait l’aspect du
-riche étranger qui erre sans but dans un quartier excentrique où il ne
-reviendra jamais. Il fallait profiter de l’occasion.</p>
-
-<p>Cependant, Robledo demeurait immobile et la regardait, le front plissé
-par un effort mental.</p>
-
-<p>«Quelle est cette femme?... Où diable l’ai-je vue?»</p>
-
-<p>Elle s’était arrêtée aussi et, tournant la tête pour lui sourire, elle
-l’invitait du geste à le suivre.</p>
-
-<p>Sur le visage de l’ingénieur le doute et la surprise se reflétèrent tour
-à tour.</p>
-
-<p>«Quoi, ce serait?... Et moi qui la croyais morte depuis des années! Non,
-c’est impossible. J’ai pensé<span class="pagenum"><a name="page_330" id="page_330">{330}</a></span> à elle ce soir et c’est cela qui me
-trouble... Ce serait là un hasard par trop extraordinaire!...»</p>
-
-<p>Il continua de l’examiner de loin et crut bien reconnaître certains
-traits de cette physionomie flétrie, mais il demeurait indécis car
-d’autres traits lui étaient inconnus. Pourtant, les yeux! ces yeux!</p>
-
-<p>La femme sourit encore et lui fit, sans parler, un nouveau signe de tête
-pour l’inviter à la suivre. Poussé par la curiosité, Robledo accepta
-d’un geste involontaire et elle se remit à marcher. Elle n’avança que de
-quelques pas et s’arrêta devant la porte grillée d’un bar d’aspect
-sordide dont les vitres étaient masquées par d’épais rideaux. Elle
-cligna de l’œil et, poussant le panneau, elle disparut à l’intérieur du
-crasseux établissement.</p>
-
-<p>L’Espagnol hésita. La pensée d’aller rejoindre cette femme lui répugnait
-et cependant sa curiosité l’entraînait. Il sentit que s’il s’éloignait
-sans lui parler il subirait toujours cette torturante incertitude et
-regretterait jusqu’à la fin de sa vie d’avoir négligé une occasion
-d’apprendre si Hélène vivait encore ou si elle était morte.</p>
-
-<p>Il eut peur de cette anxiété future et, décidé à agir, il ouvrit presque
-violemment la porte du bar.</p>
-
-<p>Il aperçut six tables, un divan de toile cirée orné de fleurs le long du
-mur, des miroirs troubles et un comptoir derrière lequel on voyait des
-bouteilles sur des étagères. Une femme assez vieille, grosse comme un
-pachyderme, aux yeux noircis, à la face mouchetée de boutons et de
-croûtes, occupait le comptoir.</p>
-
-<p>Robledo évoqua les souvenirs de ses jeunes ans passés à Paris et
-reconnut le petit établissement fréquenté par des femmes qui n’ont
-d’autres moyens d’existence que l’étreinte charnelle mais qui tiennent à
-conserver un certain air d’indépendance tout<span class="pagenum"><a name="page_331" id="page_331">{331}</a></span> en acceptant les conseils
-et l’entremise de la patronne.</p>
-
-<p>Un garçon d’aspect efféminé servait les clientes. Elles étaient deux
-pour le moment: d’abord une toute jeune femme au visage exsangue et
-transparent au point qu’on croyait distinguer les creux et les arêtes
-des os de sa face. Une toux convulsive la secouait et entre deux quintes
-elle portait à sa bouche une cigarette. A une autre table il vit une
-femme âgée et d’aspect horrible qui, peut-être, avait été belle dans sa
-jeunesse. Elle avait aussi cette sveltesse hardie de la femme que
-Robledo avait suivie, mais sa robe et son visage révélaient une misère
-plus profonde. Elle buvait à lentes gorgées le contenu d’un grand verre,
-puis se renversait sur le divan et fermait les yeux, ivre déjà.</p>
-
-<p>L’ingénieur se rendit compte en entrant que la femme était allée
-s’asseoir au fond de l’établissement, loin du comptoir et des autres
-clientes. Son arrivée provoqua une certaine émotion. La patronne
-l’accueillit avec un sourire qu’une obséquiosité exagérée rendait
-répugnant. La fillette phtisique lui lança un regard qui voulait être
-amoureux mais que Robledo compara à ceux des mendiants qui implorent
-l’aumône. La femme ivre sourit et laissa voir qu’il lui manquait
-plusieurs dents. Puis elle cligna de l’œil avec impudeur pour l’inviter,
-mais voyant que l’homme regardait ailleurs elle haussa les épaules et
-reprit son somme.</p>
-
-<p>Le nouveau venu s’assit à une table en face de la femme qui l’avait
-précédé et put la contempler plus attentivement que dans la rue. Il se
-rendit compte que l’accoutrement de cette vagabonde n’était qu’un
-grossier trompe-l’œil et il eut presque un sourire de pitié.</p>
-
-<p>D’un peu loin elle apparaissait vêtue pauvrement, mais avec une certaine
-prétention qui pouvait leur<span class="pagenum"><a name="page_332" id="page_332">{332}</a></span>rer des hommes simples ou imaginatifs,
-toujours prêts à trouver élégante la femme qui les remarque. De près,
-elle était grotesque. Son chapeau aux ailes majestueuses était rongé aux
-bords et les plumes en étaient brisées. Il aperçut ses pieds sous la
-table; comme sa jupe était remontée au moment où elle s’était assise, il
-put compter les trous et les reprises de ses bas. Un de ses souliers
-laissait voir sa semelle trouée par un long usage; la place de chaque
-doigt était marquée par une échancrure ronde. Le rouge et la pâte
-blanche dont était enduit le visage de cette femme ne parvenaient pas à
-cacher les rides de l’âge et les traces qu’avait laissées là une vie
-orageuse. Mais ces yeux!</p>
-
-<p>Robledo était de plus en plus convaincu qu’il avait devant lui Hélène.
-Tous deux se regardèrent fixement. Puis elle demanda d’un geste si elle
-pouvait s’approcher et s’assit enfin à sa table.</p>
-
-<p>&mdash;J’ai cru préférable d’entrer ici pour que nous puissions parler.
-Souvent les hommes n’aiment pas qu’on les voie dans la rue avec une
-femme. La plupart sont mariés. Vous l’êtes peut-être aussi, comme les
-autres.</p>
-
-<p>La voix était rauque et ne ressemblait pas à celle qu’il avait entendue
-douze ans auparavant; et cependant sa conviction s’affermissait. «C’est
-elle, pensa-t-il. Le doute n’est plus possible.»</p>
-
-<p>La femme continua de parler.</p>
-
-<p>&mdash;Je me trompe peut-être. Vous devez être célibataire. Je ne vois pas
-votre alliance.</p>
-
-<p>Et elle regardait en souriant les mains que l’Espagnol avait posées sur
-la table. Mais une chose semblait la préoccuper beaucoup plus que l’état
-civil du monsieur qui l’avait suivie. Elle tourna la tête avec anxiété
-vers le comptoir où le garçon attendait qu’elle l’appelât.</p>
-
-<p>&mdash;Puis-je prendre quelque chose, demanda-<span class="pagenum"><a name="page_333" id="page_333">{333}</a></span>t-elle. Je vous avertis que le
-whisky qu’on boit ici est admirable. On n’en trouve pas de meilleur dans
-tout Paris.</p>
-
-<p>Voyant que Robledo approuvait d’un mouvement de tête, le garçon
-s’approcha et, sans besoin de demander ce que désirait la cliente, il
-apporta de sa propre initiative une bouteille de whisky et deux verres
-qu’il emplit. Il s’éloigna ensuite non sans avoir lancé à Robledo un
-regard et un sourire qui rappelaient ceux de la patronne de
-l’établissement.</p>
-
-<p>La femme but avidement son verre et, voyant que l’autre ne touchait pas
-au sien, elle le regarda d’un air suppliant.</p>
-
-<p>&mdash;Avant la guerre le whisky était très bon marché, mais maintenant! Il
-n’y a que les rois et les millionnaires qui peuvent en boire. Vous
-permettez?</p>
-
-<p>Robledo lui fit signe qu’il lui abandonnait sa part et elle se hâta de
-profiter de la permission.</p>
-
-<p>La liqueur sembla dissiper une sorte d’engourdissement mental qu’on
-devinait à la lenteur de ses paroles, rendit un nouvel éclat à ses yeux
-et une agilité plus grande à sa langue. Elle cessa de parler français et
-lui demanda en espagnol:</p>
-
-<p>&mdash;D’où êtes-vous? J’ai compris à votre accent que vous étiez
-Américain... Américain du Sud. De Buenos-Ayres, peut-être?</p>
-
-<p>Robledo secoua la tête et, sans perdre son sérieux, il lança un
-mensonge.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis Mexicain.</p>
-
-<p>&mdash;Je connais peu votre pays. Je me suis arrêtée quelques jours seulement
-à Vera-Cruz entre deux paquebots. Je connais bien l’Argentine; j’y ai
-vécu il y a bien longtemps... Où n’ai-je pas été? Il n’y a pas de langue
-que je ne parle. Les messieurs m’apprécient pour cela et beaucoup de mes
-amies m’envient.</p>
-
-<p>Robledo la regardait fixement. C’était Hélène, il<span class="pagenum"><a name="page_334" id="page_334">{334}</a></span> n’en pouvait douter.
-Et cependant plus rien en elle ne rappelait la femme qu’il avait connue
-autrefois. Les douze dernières années avaient pesé sur elle plus
-lourdement que toute une existence banale et calme et avaient précipité
-sa décadence.</p>
-
-<p>S’il l’avait reconnue, c’était que depuis des années il vivait dans la
-même solitude monotone et que rien n’avait troublé sa mémoire du passé.
-Par contre elle avait tant vécu, elle avait tant connu d’hommes, qu’elle
-ne pouvait se souvenir de l’Espagnol. D’ailleurs, l’ingénieur aussi
-avait changé de visage en vieillissant.</p>
-
-<p>Cependant, par une sorte d’instinct professionnel, elle sentit que cet
-homme l’avait déjà approchée. Ses sens de femme de proie et de femelle
-poursuivie, obligée de se défendre et de vivre en perpétuelle alerte,
-semblèrent lui venir en aide.</p>
-
-<p>&mdash;Je crois bien, dit-elle, que nous nous sommes déjà vus, mais j’ai beau
-chercher, je ne puis me rappeler à quel endroit. J’ai parcouru tant de
-pays!... J’ai connu tant d’hommes.<span class="pagenum"><a name="page_335" id="page_335">{335}</a></span></p>
-
-<h2><a name="XX" id="XX"></a>XX</h2>
-
-<p>Robledo, le regard sévère, lui demanda avec brusquerie:</p>
-
-<p>&mdash;Comment vous appelez-vous?</p>
-
-<p>Les yeux fixés sur le whisky, elle pensait à autre chose et elle
-répondit distraitement:</p>
-
-<p>&mdash;Je m’appelle Blanche, d’autres m’appellent «la marquise». Me
-permettez-vous de prendre encore un verre?... Tout à l’heure, chez moi,
-nous n’aurons pas de bouteille pareille. Je suppose que nous irons chez
-moi... C’est tout près... Cependant, si vous préférez l’hôtel...</p>
-
-<p>Le regard impassible de l’homme lui parut une approbation et elle se
-hâta de se verser un troisième verre, qu’elle dégusta en le soulevant
-dans sa main tremblante. Robledo l’interrompit en disant d’une voix
-lente:</p>
-
-<p>&mdash;Vous vous appelez Hélène et si on vous appelle «la marquise» c’est
-parce que quelqu’un vous a connue mariée à un marquis italien.</p>
-
-<p>La surprise de la femme fut telle qu’elle écarta<span class="pagenum"><a name="page_336" id="page_336">{336}</a></span> ses lèvres de la
-liqueur et regarda Robledo avec des yeux démesurément ouverts.</p>
-
-<p>&mdash;Dès que vous avez commencé de parler, j’ai senti que vous me
-connaissiez.</p>
-
-<p>Machinalement elle posa le verre sur la table.</p>
-
-<p>Puis, regrettant son geste, elle le reprit et le vida d’un trait.</p>
-
-<p>&mdash;Mais vous, qui êtes-vous?... Qui es-tu?... Qui es-tu donc?</p>
-
-<p>En formulant la première question elle s’était approchée de Robledo, qui
-se rejeta en arrière pour éviter son contact. Elle répéta sa demande en
-portant ses mains à ses tempes comme si elle faisait un douloureux
-effort de mémoire. Elle dit enfin, découragée:</p>
-
-<p>&mdash;Tant d’hommes ont passé dans ma vie!</p>
-
-<p>Ses yeux reflétèrent une inquiétude, puis la crainte, et à son tour elle
-se rejeta en arrière, comme une bête effrayée. Elle semblait avoir pris
-peur de l’homme assis en face d’elle.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, je vous reconnais, murmura-t-elle. Oui, c’est bien vous; vous
-avez changé, mais c’est bien vous. Je ne vous aurais jamais reconnu si
-vous n’aviez pas rappelé le passé.</p>
-
-<p>Elle parut retrouver sa volonté et son énergie, et elle regarda
-longuement son compagnon, sans ressentir de crainte.</p>
-
-<p>Puis elle ajouta d’une voix farouche:</p>
-
-<p>&mdash;Il aurait mieux valu ne jamais nous revoir.</p>
-
-<p>Tous deux demeurèrent longtemps muets. Hélène semblait avoir oublié la
-bouteille que ses doigts continuaient machinalement à caresser. La
-curiosité de l’Espagnol rompit ce silence.</p>
-
-<p>&mdash;Qu’est devenu Moreno?</p>
-
-<p>Elle l’écouta d’un air étonné et parut ne pas le comprendre.<span class="pagenum"><a name="page_337" id="page_337">{337}</a></span></p>
-
-<p>On devinait à ses yeux qu’elle accomplissait un effort de pensée qui la
-troublait toute.</p>
-
-<p>«Moreno? Qui était donc ce Moreno? Elle avait connu tant d’hommes!»</p>
-
-<p>Elle se versa un autre verre comme si le whisky eût été son remède et
-but avidement; alors un sourire éclaira vaguement ses traits.</p>
-
-<p>&mdash;Je sais maintenant de qui vous parlez... Moreno; c’était un pauvre
-homme, un égaré. Je ne sais rien de lui.</p>
-
-<p>Robledo la pressa de questions, mais Hélène ne put retrouver dans sa
-mémoire une image claire et arrêtée du disparu.</p>
-
-<p>&mdash;Je crois qu’il est mort. Il est parti dans son pays et il a dû mourir
-là-bas. Vous dites qu’il n’est jamais revenu?... Alors, il est sans
-doute mort ici. Peut-être s’est-il tué? Je ne sais plus... S’il fallait
-que je me rappelle l’histoire de tous les hommes que j’ai connus, je
-serais folle depuis longtemps! Elles ne tiendraient pas dans ma tête.</p>
-
-<p>Robledo continua sa rigoureuse enquête.</p>
-
-<p>&mdash;Et la fille de Pirovani?</p>
-
-<p>Elle porta une autre fois ses mains à ses tempes et plongea ses doigts
-dans les fausses boucles de sa toison outrageusement blonde. En même
-temps une moue convulsive, qui trahissait le violent travail de son
-esprit, sépara un moment les deux rangées de ses dents, d’une blancheur
-également outrageuse.</p>
-
-<p>&mdash;Pirovani?... Ah! oui. Cet Italien qui vivait à Rio Negro et que Moreno
-a volé... Je ne sais pas; je crois que nous n’avons plus jamais parlé de
-sa fille. Moreno dépensait sans compter et je lui apprenais les plaisirs
-de la vie. Pauvre fou!</p>
-
-<p>Elle se tut et s’affaissa sur son siège, la tête basse. Elle semblait
-maintenant plus petite. Quand elle levait les yeux, elle rencontrait le
-regard sévère de<span class="pagenum"><a name="page_338" id="page_338">{338}</a></span> l’Espagnol; elle les baissait encore et les fixait sur
-la bouteille.</p>
-
-<p>Ils avaient à nouveau cessé de parler. Robledo songeait: «Et dire que
-c’est pour cette loque que deux hommes se sont tués, que tant de femmes
-ont pleuré et que j’ai souffert d’horribles angoisses!»</p>
-
-<p>Hélène parut deviner sa pensée et dit humblement:</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne savez pas combien ces dernières années furent terribles pour
-moi... La guerre venue, on s’est acharné à me poursuivre; on m’a
-interdit de vivre à Paris. On me soupçonnait, on me prenait pour une
-espionne, pour une Allemande, car chacun m’attribuait une nationalité
-différente. J’ai parcouru l’Italie, et bien d’autres pays. Je suis même
-allée dans votre patrie; car vous êtes bien Espagnol? Ne vous étonnez
-pas de ma question, je ne sais plus me rappeler tant de choses!... En
-rentrant à Paris, je n’ai retrouvé aucune des personnes de mon temps,
-absolument aucune. Le monde d’avant la guerre était un autre monde. Tous
-ceux que j’ai connus sont morts ou sont partis bien loin. Parfois il me
-semble que je suis tombée dans une autre planète. Quelle solitude!</p>
-
-<p>Elle semblait accablée sous ce monde nouveau, qu’elle ne pouvait
-comprendre.</p>
-
-<p>&mdash;Je trouve enfin sur ma route un homme qui me rappelle ma vie
-d’autrefois... et il faut que ce soit vous! Il aurait mieux valu ne
-jamais nous revoir!</p>
-
-<p>Puis elle ajouta comme pour elle-même:</p>
-
-<p>&mdash;Cette rencontre va me faire penser à bien des choses que ma mémoire
-n’aurait plus retrouvées... Pourquoi êtes-vous revenu de si loin?
-Pourquoi avez-vous eu l’idée de vous promener dans cette partie de
-Montmartre où les étrangers riches ne passent jamais? Oh! le hasard
-maudit!<span class="pagenum"><a name="page_339" id="page_339">{339}</a></span></p>
-
-<p>Soudain elle se dressa, un éclair bleu dans les pupilles.</p>
-
-<p>&mdash;Laissez-moi boire. Comme je vous serais reconnaissante si vous
-m’offriez la bouteille entière! Il me la faut après cette maudite
-rencontre qui va ressusciter tant de choses... J’aime la vie par-dessus
-tout. Je ne crains ni les malheurs ni la misère pourvu que je continue à
-vivre... Mais j’ai peur des souvenirs et le whisky les tue ou les
-déguise en pensées agréables. Laissez-moi boire... ne dites pas non.</p>
-
-<p>Comme Robledo gardait le silence, Hélène saisit la bouteille et remplit
-son verre qu’elle vida avec une lenteur voluptueuse. Tout en buvant elle
-indiqua de l’œil la triste fillette qui continuait à fumer et à tousser.</p>
-
-<p>&mdash;Celle-là suit la mode d’aujourd’hui: morphine, cocaïne et cætera...
-Moi je reste de mon temps, de la vieille époque. Ces drogues me rendent
-malade. Je ne crois qu’aux moyens classiques.</p>
-
-<p>Et elle caressa d’une main amoureuse les contours de la bouteille. Une
-clarté étrange, que la liqueur rendait de plus en plus intense,
-apparaissait sur son visage. Maintenant que le whisky était à elle, elle
-désirait être seule pour le déguster à loisir.</p>
-
-<p>&mdash;Partez, dit-elle à Robledo, et oubliez-moi. Si vous voulez me donner
-quelque chose, je vous remercierai; si vous ne me donnez rien je me
-contenterai de la bouteille, c’est un cadeau de prince... Partez,
-Robledo, votre place n’est pas ici.</p>
-
-<p>Mais il ne bougeait pas; il voulait ranimer sa mémoire et sonder encore
-son passé mystérieux.</p>
-
-<p>&mdash;Et Canterac?... Avez-vous jamais rencontré le capitaine Canterac?</p>
-
-<p>Ce nom semblait pour elle plus lointain encore que les autres.</p>
-
-<p>Robledo lui rappela, pour l’aider, le parc artifi<span class="pagenum"><a name="page_340" id="page_340">{340}</a></span>ciel improvisé en son
-honneur sur les bords du Rio Negro.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, cette fête avait du chic. D’autres hommes ont fait pour moi des
-choses plus coûteuses, mais cela, c’était original!... Pauvre capitaine!
-Je l’ai rencontré souvent depuis; je crois qu’il est maintenant général.
-Comment dites-vous qu’il se nommait?</p>
-
-<p>Et elle continua d’évoquer des souvenirs; mais l’Espagnol se rendit
-compte qu’elle confondait Canterac avec un autre officier de ses amis et
-fondait en une seule personne deux hommes qu’elle avait connus à des
-moments distincts de sa vie.</p>
-
-<p>Robledo était sûr que Canterac était mort. Quand la guerre avait éclaté
-il errait dans les républiques du Pacifique et changeait souvent de
-métier, passant des salpêtrières du Chili aux mines de la Bolivie et du
-Pérou. Il était rentré en France pour rejoindre l’armée et il était mort
-à Verdun comme tant d’autres héros obscurs. Mais cette femme, qui avait
-si affreusement troublé sa vie, n’avait même pas gardé de lui une image
-précise. Elle avait oublié son nom, quand Robledo le répéta.</p>
-
-<p>Pourtant les questions renouvelées de l’Espagnol allèrent fouiller dans
-sa mémoire et la torpeur finit par céder; alors les souvenirs
-l’assaillirent en foule. Ce fut elle qui demanda soudain:</p>
-
-<p>&mdash;Comment s’appelait ce jeune Américain, votre associé?... Je crois que
-c’est le seul homme qui m’ait un peu intéressée parmi tous ceux qui me
-poursuivaient... Peut-être l’ai-je aimé, justement parce qu’il ne m’a
-jamais désirée vraiment. Je me suis quelquefois souvenue de lui... de
-loin en loin... il s’est marié?</p>
-
-<p>Robledo fit un signe affirmatif et elle continua:</p>
-
-<p>&mdash;Ne me parlez plus. Quand je vous regarde, il me semble que les années
-écoulées défilent à rebours devant moi et peu à peu je me rappelle
-tout... Ce<span class="pagenum"><a name="page_341" id="page_341">{341}</a></span> jeune homme s’appelait Richard; sans doute a-t-il épousé
-cette fille de la Pampa à qui on avait donné le nom d’une fleur.</p>
-
-<p>Ces souvenirs, les seuls à surgir distincts et vivaces dans sa mémoire,
-lui faisaient goûter l’amère tristesse qu’inspire aux déchus le bonheur
-d’autrui.</p>
-
-<p>Elle se contempla avec une pitié méprisante comme si elle se voyait pour
-la première fois. Elle s’était crue le centre de l’univers; maintenant
-elle avait roulé jusqu’aux bas-fonds et elle pressentait de nouveaux
-abîmes où elle tomberait encore, car le malheur n’a jamais de fin.</p>
-
-<p>D’autres pouvaient évoquer leur passé avec une douce mélancolie. C’était
-pour eux un plaisir comparable à celui que nous donne une tendre musique
-ancienne, ou le parfum d’un bouquet de fleurs fanées.</p>
-
-<p>Ses souvenirs à elle mordaient comme des loups furieux et la
-poursuivraient jusqu’à la mort. C’est pour cela qu’elle avait besoin de
-vivre dans une inconscience de bête et d’assassiner chaque jour ses
-pensées avec de l’alcool.</p>
-
-<p>Elle voulut exprimer tout son désespoir et, montrant l’autre femme qui,
-à moitié ivre, sommeillait sur le divan:</p>
-
-<p>&mdash;Voilà comme je serai, bientôt.</p>
-
-<p>Sur son visage parut passer l’ombre de la dernière heure, et, baissant
-les yeux, elle ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;Et puis, la mort.</p>
-
-<p>Robledo demeura silencieux. Il avait sorti en cachette son portefeuille
-d’une poche intérieure et il comptait des papiers sous la table. Elle
-continuait à parler dans un murmure sans se rendre compte qu’elle
-dévoilait ses pensées les plus intimes.</p>
-
-<p>&mdash;Peut-être alors un journaliste consacrera-t-il quelques lignes à celle
-qu’on appelait «la marquise» et peut-être dans le monde quelques
-douzai<span class="pagenum"><a name="page_342" id="page_342">{342}</a></span>nes de personnes se souviendront-elles de moi. Et encore!...
-Peut-être resterai-je pour toujours au fond du fleuve. Mais, aurai-je ce
-courage?</p>
-
-<p>Robledo chercha sa main sous la table et lui remit un rouleau de petits
-papiers.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne devrais pas le prendre, dit la femme; je n’accepte d’argent que
-des gens qui ne me connaissent pas.</p>
-
-<p>Mais elle cacha dans sa poitrine les billets de banque. Ses yeux soudain
-joyeux démentaient les paroles qu’elle avait prononcées sur un ton de
-dignité résignée pour s’excuser d’accepter le don.</p>
-
-<p>Robledo la regardait maintenant avec pitié. Pauvre «Belle Hélène»! Elle
-était passée dans la vie comme passent sur les mers australes les grands
-albatros, qui, fiers de la force de leurs ailes blanches, s’abattent
-avec une voracité implacable sur la proie découverte au milieu des
-vagues et qui croient que tout dans le monde a été créé pour leur servir
-de pâture. Aigle de l’Atlantique majestueux et farouche, elle avait eu
-le parfum salin de l’immensité et la chair dure des êtres forts. Mais
-les années en passant avaient dissipé l’illusion orgueilleuse de la
-jeunesse, prompte à se croire immortelle, et maintenant le fier oiseau
-de l’azur infini était forcé de chercher son aliment parmi les débris
-que l’Océan crache sur la côte. Quand le froid et les ténèbres le
-poussaient, cet aigle, vers la lumière, ses ailes défaillantes venaient
-heurter les vitres gardiennes du feu. Il courait à la fenêtre où
-semblait briller la flamme hospitalière du foyer, et il se cognait à la
-lanterne du phare, insensible et dure comme un mur afin d’affronter la
-rage des tempêtes.</p>
-
-<p>Un jour, un de ces heurts lui briserait à jamais les ailes et l’océan de
-la vie engloutirait son corps comme il avait précédemment, avec la même
-indif<span class="pagenum"><a name="page_343" id="page_343">{343}</a></span>férence, happé toutes les victimes de l’oiseau de proie.</p>
-
-<p>Et, entraîné par son image, Robledo se vit lui-même, ainsi que ses amis,
-sous une forme animale. Ils étaient des bœufs bien nourris, calmes et
-bons comme les bêtes grasses qui paissaient dans les champs humides et
-fertiles de leur colonie. Ils avaient les solides vertus de ceux qui
-voient leur existence assurée, à l’abri de tout risque, et qui n’ont pas
-besoin pour vivre de faire le malheur des autres... Ils continueraient à
-vivre ainsi, tranquilles, privés de joies violentes, mais exempts de
-douleurs, jusqu’à leur dernière heure.</p>
-
-<p>Qui avait le mieux vécu sa vie? Etait-ce cette femme à la biographie
-fabuleuse qui ne pouvait exactement se rappeler son origine ni ses
-aventures comme si son cerveau humain eût été incapable de contenir son
-histoire aussi vaste qu’un monde? ou bien eux, qui ruminaient
-honnêtement leur bonheur après avoir fini leur tâche sur la terre?</p>
-
-<p>Il n’eut pas le loisir de réfléchir plus longtemps. Le garçon du bar,
-qu’un individu venait d’appeler, était sorti dans la rue. Il rentra,
-l’air inquiet, et dit quelques mots à voix basse à la patronne.</p>
-
-<p>&mdash;Envolez-vous, mes colombes! cria de son comptoir la mégère en
-s’adressant aux deux clientes les plus proches.</p>
-
-<p>Elle expliqua que la police était en train de faire une rafle de femmes
-dans le quartier et qu’elle viendrait peut-être visiter son
-établissement. Un ami fidèle venait de l’avertir.</p>
-
-<p>La fillette phtisique jeta sa cigarette et s’enfuit. Elle tremblait de
-peur et sa toux en devenait plus effrayante encore. La femme ivre ouvrit
-les yeux pour regarder autour d’elle et les referma en murmurant:<span class="pagenum"><a name="page_344" id="page_344">{344}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Qu’ils viennent! Au violon on dort aussi bien qu’ici.</p>
-
-<p>Hélène se hâta de fuir. Elle avait peur; cependant, elle prit soin de
-gagner la porte avec une certaine dignité, parce qu’un homme était
-derrière elle. Elle ne voulait pas qu’on la confondît avec les autres.</p>
-
-<p>Demeuré seul, l’Espagnol tendit un billet au garçon pour payer la
-bouteille et sortit sans attendre la monnaie. Une fois sur le boulevard
-il regarda vainement de tous côtés. Hélène avait disparu.</p>
-
-<p>Il ne la reverrait plus. Quand elle mourrait, il ne recevrait pas la
-nouvelle de sa mort. Jusqu’à la fin de ses jours il ne saurait jamais de
-façon certaine si l’autre vivait encore. Mais, après l’avoir rencontrée,
-il devinait quelle serait sa fin. Elle était de celles qui quittent la
-vie tragiquement, mais sans fracas, sans que leur nom soit prononcé, car
-elles ont survécu des années durant à leur histoire morte.</p>
-
-<p>&mdash;Et c’est là cette Hélène, se dit-il, qui, semblable à celle dont parle
-le vieux poète, a déchaîné la guerre entre les hommes dans un coin de la
-terre.</p>
-
-<p>Indécis, il se demandait encore si cette femme avait été vraiment
-mauvaise et pleinement responsable de sa perversité... Dans sa quête
-avide des plaisirs de la vie avait-elle marché, inconsciente, sans voir
-ce qu’elle écrasait sous ses pieds?</p>
-
-<p>Tout en cherchant une voiture il conclut:</p>
-
-<p>«Il aurait mieux valu pour elle qu’elle fût morte douze ans plus tôt...
-Pourquoi vit-elle encore?»</p>
-
-<p>Il sourit avec tristesse en pensant à la relativité dès valeurs
-humaines; comme l’importance d’un être dépendait du milieu où il était
-jeté!</p>
-
-<p>«Cette loque a été semblable à l’héroïne d’Homère dans un pays à demi
-sauvage où on connaît très peu de femmes! Que diraient maintenant ceux
-qui<span class="pagenum"><a name="page_345" id="page_345">{345}</a></span> ont fait tant de folies pour elle, s’ils la voyaient telle que je
-viens de la voir?»</p>
-
-<p>Quand il arriva à l’hôtel, Watson et sa femme venaient de rentrer de
-leur promenade.</p>
-
-<p>Deux domestiques portaient derrière Celinda d’énormes paquets: les
-achats de l’après-midi.</p>
-
-<p>Watson regarda sa montre avec impatience.</p>
-
-<p>&mdash;Il est près de sept heures et nous devons nous habiller et dîner avant
-d’aller à l’Opéra... Quand les femmes se mettent à acheter des robes et
-des chapeaux, elles n’en finissent plus.</p>
-
-<p>Avec des mines gracieuses, Celinda calma l’indignation qu’affectait son
-mari. Elle l’embrassa à la fin. Puis elle entra dans la pièce voisine
-pour changer de robe.</p>
-
-<p>Watson demanda à Robledo s’il comptait les accompagner à l’Opéra.</p>
-
-<p>&mdash;Non; je me fais vieux et je n’ai pas envie de mettre un habit et des
-gants blancs pour aller entendre de la musique. J’aime mieux rester à
-l’hôtel. J’assisterai au coucher de Carlitos... Je lui ai promis une
-histoire.</p>
-
-<p>Une indécision lui causait une gêne intérieure. Devait-il raconter à
-Celinda et à son mari sa rencontre de l’après-midi? N’était-il pas plus
-prudent d’en parler seulement à Watson?</p>
-
-<p>Dans leurs conversations ils avaient rarement fait mention de la femme
-de Torrebianca. Celinda, ordinairement si heureuse et si gaie, fronçait
-le sourcil d’un air hostile quand on prononçait devant elle le nom de la
-marquise.</p>
-
-<p>Peut-être éprouverait-elle une joie cruelle en apprenant dans quelle
-abjection l’autre était tombée? Mais Robledo repoussa cette supposition.
-Celinda, en plein bonheur, eût répugné à se venger et son récit ne
-ferait que réveiller la tristesse de souvenirs mauvais.<span class="pagenum"><a name="page_346" id="page_346">{346}</a></span></p>
-
-<div class="blockquot"><p>«Pourquoi ressusciter le passé?... Que la vie continue!»</p></div>
-
-<p>Et il ne songea plus qu’à imaginer, pour la conter à son prince
-héritier, une merveilleuse histoire.</p>
-
-<p class="fint">FIN<br /><br /><br /><small><span class="ov">
-E. GREVIN&mdash;IMPRIMERIE DE LAGNY&mdash;1799-11 23</span></small></p>
-
-<div class="footnotes"><p class="cb">NOTES:</p>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Voir le livre de Camille Pitollet: «<i>V. Blasco Ibañez, ses
-romans et le roman de sa vie</i>», Calmann-Lévy, éditeurs.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Sorte de manteau en forme de chasuble.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Nom que l’on donne, en Argentine, aux habitants de la
-campagne qui vivent en général d’élevage.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Établissement de culture et d’élevage.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Journaliers, gardiens de troupeaux.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> Nom qu’on donne, en Argentine, aux descendants de familles
-fixées depuis longtemps dans le pays.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Propriétaire d’une <i>estancia</i>.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> Nom qu’on donne, en Argentine, aux étrangers établis dans
-le pays.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> Diminutif de <i>gringo</i>.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> Les Argentins appellent <i>gallegos</i> (galiciens), les
-Espagnols établis en Argentine. Les Galiciens ont, en Espagne même, la
-réputation d’être un peu lourdauds.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> Litt. «mains dures».</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> Nom qu’on donne en Espagne à la plaine fertile de
-Valence.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> Vastes maisons des quartiers pauvres de Buenos-Ayres.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> Sorte de sabre court en usage au Mexique et autres pays
-américains.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> Juron argentin.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> Monnaie argentine qui vaut 5 francs.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_17_17" id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> Centième de peso.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_18_18" id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> Le moine.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_19_19" id="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> Chilien.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_20_20" id="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> Surnom familier qu’on donne aux gens du peuple au Chili.
-Littéralement: déchiré. Allusion aux haillons dont le bas peuple est
-habillé.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_21_21" id="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a> Petite patronne.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_22_22" id="Footnote_22_22"></a><a href="#FNanchor_22_22"><span class="label">[22]</span></a> Petit établissement d’élevage.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_23_23" id="Footnote_23_23"></a><a href="#FNanchor_23_23"><span class="label">[23]</span></a> Descendants d’animaux nés dans le pays.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_24_24" id="Footnote_24_24"></a><a href="#FNanchor_24_24"><span class="label">[24]</span></a> <i>Don.</i> placé devant le nom de famille, est incorrect. On
-ne doit le placer que devant le prénom. Ex.: don Manuel Robledo.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_25_25" id="Footnote_25_25"></a><a href="#FNanchor_25_25"><span class="label">[25]</span></a> Le malicieux.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_26_26" id="Footnote_26_26"></a><a href="#FNanchor_26_26"><span class="label">[26]</span></a> Le mot <i>chapeton</i> (maladroit), comme le mot <i>gringo</i>,
-s’applique aux étrangers établis en Argentine.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_27_27" id="Footnote_27_27"></a><a href="#FNanchor_27_27"><span class="label">[27]</span></a> La ficelle.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_28_28" id="Footnote_28_28"></a><a href="#FNanchor_28_28"><span class="label">[28]</span></a> Littéralement petites chinoises. Nom qu’on applique aux
-jeunes filles du pays.</p></div>
-</div>
-
-<hr class="full" />
-
-
-
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-
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-
-<pre>
-
-
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-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of La tentatrice, by Vicente Blasco Ibáñez
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA TENTATRICE ***
-
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-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To
-SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
-particular state visit http://pglaf.org
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-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations.
-To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
-
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
-works.
-
-Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
-concept of a library of electronic works that could be freely shared
-with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
-Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
-
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
-unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
-keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
-
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
-
- http://www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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