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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: La tentatrice - -Author: Vicente Blasco Ibáñez - -Translator: Jean Carayon - -Release Date: September 24, 2020 [EBook #63284] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA TENTATRICE *** - - - - -Produced by Chuck Greif and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images at Bibliothèque nationale de France -(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - - - - - - - - - - LA TENTATRICE - - - - - CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS - - - DU MÊME AUTEUR - - Format in-18. - - - ARÈNES SANGLANTES 1 vol. - FLEUR DE MAI 1 -- - DANS L’OMBRE DE LA CATHÉDRALE 1 -- - TERRES MAUDITES 1 -- - LA HORDE 1 -- - LES QUATRE CAVALIERS DE L’APOCALYPSE 1 -- - LES ENNEMIS DE LA FEMME 1 -- - LA FEMME NUE DE GOYA 1 -- - - - Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays. - - - Copyright 1923, by CALMANN-LÉVY. - - - E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY - - - - - V. BLASCO IBÁÑEZ - - - LA TENTATRICE - - - ROMAN TRADUIT DE L’ESPAGNOL - - PAR - - JEAN CARAYON - - - PARIS - - CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS - - 3, RUE AUBER, 3 - - - 1923 - - - - - _Il a été tiré de cet ouvrage_ - - QUARANTE EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE, - - _tous numérotés_. - - - - -AVERTISSEMENT DU TRADUCTEUR - - -_Le titre du roman espagnol est_ «La tierra de todos» (La terre de -tous), _mais pour les éditions en langue anglaise, récemment publiées à -New-York et à Londres, les traducteurs ont choisi le titre_: «The -Temptress» (La Tentatrice). _Cet exemple a été suivi par d’autres -traducteurs étrangers et nous avons cru devoir adopter le même titre -pour la version française._ - -«La Tentatrice», _l’avant-dernier roman de Blasco Ibañez, publiée en -Espagne en 1922, connaît actuellement, dans les pays de langue anglaise, -un prodigieux succès. C’est l’œuvre la plus personnelle de l’illustre -écrivain espagnol, car on y trouve un reflet de sa vie aventureuse dans -les solitudes sud-américaines. Le lecteur français n’ignore pas que -Blasco Ibañez, romancier universellement célèbre, fut aussi un homme -d’action, un bâtisseur, de villes, animé de toute la flamme créatrice -des anciens_ conquistadors[1]. - -_C’est après avoir volontairement mené la dure et courageuse existence -des défricheurs de terres vierges que le grand romancier écrivit cette -œuvre vigoureuse. Scènes et personnages y sont décrits avec un -saisissant relief par un des plus puissants conteurs de ce temps._ - - JEAN CARAYON. - - - - -LA TENTATRICE - - - - -I - - -Comme il faisait tous les matins, le marquis de Torrebianca sortit tard -de sa chambre et montra quelque inquiétude à la vue du plateau d’argent -chargé de lettres et de journaux que son domestique avait laissé sur la -table de la bibliothèque. - -Si les timbres des enveloppes étaient étrangers, il se rassérénait comme -après un péril esquivé. Si les lettres venaient de l’intérieur de Paris, -il fronçait le sourcil et se préparait à mainte amertume, à mainte -humiliation. D’ailleurs, l’en-tête de plus d’une lui rappelait le nom de -créanciers tenaces et laissait deviner d’avance leur contenu. - -Sa femme, la «belle Hélène», comme on l’appelait, pour sa beauté réelle, -mais si longtemps maintenue, qu’au dire de ses bonnes amies elle entrait -déjà dans l’histoire, recevait de telles lettres sans beaucoup -s’émouvoir, et paraissait à l’aise depuis toujours parmi les dettes en -retard et les rappels pressants. Pour lui, il se faisait de l’honneur -une idée plus vieillotte et pensait qu’il est bon de ne pas s’endetter -ou du moins, si l’on y est forcé, de payer ses dettes. - -Ce matin là, il y avait peu de lettres de Paris: une d’elles venait de -la maison qui avait vendu à la marquise sa dernière automobile, payable -en dix versements, et n’en avait encore reçu que deux; d’autres avaient -été écrites par des fournisseurs (toujours de la marquise) établis aux -alentours de la place Vendôme, et par divers commerçants plus modestes -qui livraient à crédit les articles nécessaires à la vie large et -confortable du ménage et de ses domestiques. - -Ces derniers auraient été bien fondés d’adresser à leur maître des -réclamations identiques, mais ils se fiaient à l’habileté mondaine de -madame, qui saurait bien un jour s’établir sur des positions solides; -ils affectaient seulement, pour montrer leur mécontentement, plus de -raideur et de componction dans leur service. - -Bien souvent Torrebianca, après avoir lu son courrier, regardait autour -de lui avec étonnement. Sa femme donnait des fêtes et assistait aux plus -célèbres réunions de Paris; ils occupaient, avenue Henri-Martin, le -second étage d’un élégant hôtel; devant leur porte attendait une belle -automobile; ils avaient cinq domestiques... Il n’arrivait pas à -comprendre en vertu de quelles lois mystérieuses et par quels -invraisemblables miracles d’équilibre ils pouvaient soutenir ce luxe -tandis que chaque jour les dettes s’accumulaient et que leur coûteuse -existence exigeait des sommes toujours croissantes. L’argent qu’il -apportait disparaissait comme un ruisseau dans le sable. Mais la «belle -Hélène» trouvait logique et correcte cette manière de vivre, et semblait -croire que tous leurs amis agissaient comme eux. - -Torrebianca fut tout heureux de trouver parmi les lettres des créanciers -et les cartes d’invitation une enveloppe portant le timbre italien. - ---C’est de maman, dit-il à voix basse. - -Il commença de lire, et un sourire parut éclairer son visage. La lettre -pourtant était mélancolique et s’achevait sur des plaintes douces et -résignées, de véritables plaintes de mère. - -Il revoyait en lisant le vieux palais des Torrebianca, là-bas en -Toscane: un édifice énorme et délabré, entouré de jardins. Les salles -pavées de marbres multicolores avaient des plafonds ornés de fresques -mythologiques, mais sur les murs nus, d’une pâleur poussiéreuse, se -voyait seulement la trace des tableaux fameux qui les avaient ornés en -d’autres temps, avant d’être vendus aux antiquaires de Florence. - -Le père de Torrebianca, quand il ne lui resta plus de tableaux ni de -statues à vendre, avait puisé dans les archives de sa maison; il avait -mis en vente des autographes de Machiavel, de Michel Ange et d’autres -florentins illustres qui avaient jadis échangé des lettres avec les -grands personnages de sa famille. - -Au dehors, des jardins trois fois séculaires s’étendaient au pied des -vastes perrons de marbre dont les balustrades croulaient sous le poids -des rosiers noueux. Les degrés avaient pris la teinte de l’os et -s’étaient désunis sous la poussée des plantes parasites. - -Dans les avenues, des buis ancestraux, taillés en forme d’épaisses -murailles et d’arcs de triomphe profonds, évoquaient les ruines noircies -par l’incendie d’une métropole détruite. Ces jardins, dont nul ne -prenait soin depuis bien des années, revêtaient peu à peu l’aspect d’une -forêt en fleurs. Sous le pas des rares visiteurs, ils résonnaient -d’échos mélancoliques et on voyait alors s’élancer des oiseaux comme -des flèches, s’épandre sur les branches des essaims d’insectes et courir -des reptiles parmi les troncs. - -La mère du marquis, vêtue comme une paysanne et sans autre compagnie -qu’une fillette du pays, passait sa vie parmi ces salles et ces jardins, -en songeant au fils absent, pour qui elle cherchait à se procurer de -l’argent par des expédients nouveaux. - -Seuls lui rendaient visite les antiquaires qui lui achetaient, un à un, -les derniers vestiges d’une splendeur que ses prédécesseurs avaient déjà -largement mise à profit. Elle avait toujours quelques milliers de lire à -envoyer au dernier Torrebianca qui, croyait-elle, occupait dans la -société de Londres, de Paris, de toutes les grandes villes de la terre -une place digne de son nom. Et, sûre que la fortune si favorable aux -premiers Torrebianca finirait par sourire à son fils, elle se contentait -d’une nourriture frugale, qu’elle mangeait sur une petite table de bois -blanc dressée à même le pavé de marbre d’un salon où il ne restait plus -rien à prendre. - -Emu à la lecture de la lettre, le marquis murmura plusieurs fois le même -mot «Maman... Maman.» - -«Je ne sais plus que trouver après le dernier envoi que je t’ai fait. Si -tu voyais maintenant, Frédéric, la maison où tu es né! Personne ne veut -en donner le vingtième de sa valeur; en attendant qu’un étranger se -décide à l’acheter, je suis prête à vendre le dallage et les plafonds -qui seuls ont quelque prix pour te venir en aide et pour sauvegarder -l’honneur de notre nom. J’ai besoin de peu de choses pour vivre et je -m’imposerai s’il le faut de nouvelles privations; mais, ne -pourriez-vous, Hélène et toi, restreindre vos dépenses, sans pour cela -abandonner le rang auquel a droit celle que tu as épousée? Ta femme, -qui est si riche, ne peut-elle supporter une partie de ton train de -maison?...» - -Le marquis s’arrêta de lire. Les plaintes si simples de la pauvre femme -et l’illusion où elle vivait lui faisaient mal; il en souffrait comme -d’un remords. Elle croyait Hélène riche! Elle s’imaginait qu’il pouvait -imposer à sa femme une vie d’ordre et d’économie comme il avait essayé -tant de fois de le faire dans les débuts de leur vie conjugale! - -L’entrée d’Hélène coupa court à ses réflexions. Il était plus de onze -heures; elle allait faire sa promenade quotidienne, avenue du Bois, pour -y saluer les gens de sa connaissance et être saluée à son tour. - -Elle arriva, vêtue avec une élégance un peu indiscrète et prétentieuse -qui s’harmonisait assez bien avec son genre de beauté. Elle était grande -et parvenait à rester mince grâce à une lutte continuelle contre -l’envahissement de la graisse, et à des jeûnes fréquents. Elle avait -entre trente et quarante ans; mais elle devait aux mille soins -préservateurs que comporte l’existence moderne cette troisième jeunesse -qui, dans les grandes villes, prolonge la brillante saison de la femme. - -Torrebianca ne voyait ses défauts que lorsqu’il vivait loin d’elle. -Quand il la revoyait, le sentiment d’admiration qui s’emparait de lui, -lui faisait accepter toutes ses exigences. Il reçut sa femme avec un -sourire; Hélène sourit elle aussi. Puis elle lui passa les bras autour -du cou et l’embrassa: elle parlait avec un zézaiement enfantin qui -annonçait toujours à son mari quelque demande nouvelle; pourtant cet -accent puéril avait chaque fois le pouvoir de le troubler profondément -et d’annuler sa volonté. - ---Bonjour, mon coco... Je me suis levée plus tard aujourd’hui; j’ai -quelques visites à faire avant d’aller au Bois, mais je n’ai pas voulu -partir sans dire bonjour à mon petit mari adoré... Encore un baiser, et -je pars. - -Le marquis se laissa caresser et sourit avec l’expression reconnaissante -d’un bon chien fidèle. Hélène enfin se sépara de son mari; mais avant de -sortir de la bibliothèque elle fit mine de se rappeler une chose sans -importance et s’arrêta pour dire: - ---As-tu de l’argent? - -Torrebianca cessa de sourire et son regard eut l’air de demander: - ---Quelle somme désires-tu? - ---Peu de chose. Huit mille francs à peu près. - -Une modiste de la rue de la Paix lui montrait moins de respect pour -cette dette qui ne datait guère que de trois ans et l’avait menacée -d’une plainte en justice. Voyant son mari accueillir avec une expression -consternée cette demande, elle perdit le sourire puéril qui écartait -légèrement ses joues; mais elle gardait son accent de fillette pour -gémir d’un ton doucereux: - ---Frédéric, tu dis que tu m’aimes, et tu me refuses cette petite somme? - -Le marquis indiqua du geste qu’il ne pouvait rien lui donner et lui -montra les lettres de créanciers qui s’amoncelaient dans le plateau -d’argent. - -Elle eut un nouveau sourire, cruel cette fois. - ---Je pourrais te montrer, dit-elle, bien des papiers pareils à -ceux-là... mais tu es un homme, et les hommes doivent apporter beaucoup -d’argent au foyer pour que leur petite femme ne soit pas malheureuse. -Comment pourrai-je payer mes dettes si tu ne m’aides pas? - -Torrebianca la regarda, stupéfait. - ---Que d’argent, que d’argent je t’ai donné! mais tout ce qui passe par -tes mains s’évanouit en fumée. - -Hélène, irritée, répondit d’une voix dure: - ---Voudrais-tu qu’une femme chic, et pas trop laide, à ce qu’on dit, -menât une vie médiocre? Quand on peut s’enorgueillir d’avoir une femme -comme moi, il faut savoir gagner des millions. - -Le marquis fut blessé par ces dernières paroles; Hélène s’en rendit -compte, et changeant aussitôt d’attitude elle s’approcha et lui mit les -mains sur les épaules. - ---Pourquoi n’écris-tu pas à la vieille? Elle pourra peut-être nous -procurer cet argent en vendant quelque antiquaille de la baraque de tes -pères. - -Ce ton irrespectueux accrut le mécontentement du mari. - ---Cette vieille est ma mère, et tu dois parler d’elle avec tout le -respect qu’elle mérite. Quant à l’argent, tu sais bien que la pauvre -femme n’en peut plus envoyer. - -Hélène regarda son époux avec quelque mépris et dit à voix basse comme -en se parlant à elle-même: - ---Cela m’apprendra à ne plus m’amouracher de pauvres diables... Je le -chercherai, cet argent, puisque tu es incapable de me le donner. - -Pendant qu’elle parlait ainsi il passa sur son visage une expression si -mauvaise que son mari fronça le sourcil et quitta son fauteuil. - ---Prends garde à ce que tu dis... Je veux que tu m’expliques ces -paroles. - -Mais il dut se taire; elle avait changé complètement son visage, elle -éclata d’un rire d’enfant et frappa des mains. - ---Voilà mon coco en colère! Il a pensé du mal de sa femme! Mais tu sais -bien que je n’aime que toi! - -Puis elle le prit dans ses bras et le couvrit de baisers, malgré la -résistance qu’il essayait d’opposer à ces caresses. Il se rendit à la -fin et reprit son attitude d’amoureux soumis. - -Hélène le menaçait gentiment du doigt. - ---Allons, souriez un peu; ne soyez plus méchant! Vraiment, tu ne peux -pas me donner cet argent? - -Torrebianca eut un geste négatif, mais il semblait cette fois honteux de -son impuissance. - ---Va, je ne t’en aimerai pas moins, continua-t-elle. Mes créanciers -attendront. Je me tirerai bien d’affaire comme je l’ai fait tant de -fois. Adieu, Frédéric. - -Elle recula vers la porte en lui envoyant des baisers tant qu’elle n’eut -pas soulevé le rideau. - -Mais, dès qu’elle eût passé la portière, sa joie puérile et son sourire -disparurent instantanément. Un éclair de férocité traversa ses yeux; ses -lèvres eurent une moue méprisante. - -Le mari, resté seul, perdait en même temps l’éphémère bonheur que lui -avaient donné les caresses d’Hélène. Il regarda les lettres des -créanciers, celle de sa mère, puis revint à son fauteuil pour s’accouder -sur la table, le front dans sa main. Brusquement toutes les inquiétudes -de sa vie présente semblaient être retombées sur lui pour l’accabler. - -Torrebianca se tournait toujours, en de pareils moments, vers les -souvenirs de sa première jeunesse, dans l’espoir d’y trouver quelque -remède à son chagrin. Il avait connu la plus belle époque de sa vie -autour de sa vingtième année, alors qu’il étudiait à l’école -d’ingénieurs de Liége. Afin de rendre à sa famille par son propre effort -une splendeur depuis longtemps perdue il avait choisi une carrière -moderne. Il se lancerait à travers le monde et gagnerait de l’argent -comme ses lointains ancêtres. Les Torrebianca, avant que le roi leur eut -donné la noblesse avec le titre de marquis, avaient été marchands à -Florence, comme les Médicis, et avaient conquis leur fortune sur les -routes de l’Orient. Lui voulut être ingénieur, avec tous les jeunes gens -de sa génération, qui souhaitaient de faire une Italie grande par -l’industrie comme aux siècles passés elle avait été glorieuse par les -arts. - -Parmi les souvenirs de sa vie d’étudiant à Liége il retrouvait d’abord -l’image de Manuel Robledo, un compagnon d’études qui partageait son -logement; c’était un Espagnol de caractère jovial et capable d’affronter -avec une calme énergie les problèmes de l’existence quotidienne. Il -avait été pour lui pendant plusieurs années un frère aîné. C’est pour -cela peut-être que dans les moments difficiles Torrebianca pensait -toujours à cet ami. - -L’intrépide, le bon Robledo!... Les passions de l’amour ne lui ôtaient -jamais sa forte placidité d’homme bien équilibré. Durant sa jeunesse il -avait aimé par-dessus tout la bonne table et la guitare. - -Torrebianca, facilement épris, avait toujours une liaison avec quelque -Liégeoise, et Robledo, pour lui tenir compagnie, consentait à feindre un -violent amour pour une amie de la jeune personne. En réalité, pendant -les parties de campagne qu’ils offraient aux dames, Robledo s’inquiétait -beaucoup plus des préparatifs culinaires que de contenter le cœur plus -ou moins tendre de sa compagne de hasard. - -Au travers de cette exubérante gaieté matérialiste, Torrebianca avait su -discerner un certain fond romantique dont Robledo se cachait comme d’un -défaut honteux. Peut-être avait-il laissé dans son lointain pays le -souvenir d’un amour malheureux. Souvent, le soir, le Florentin, étendu -sur son lit dans la chambre commune, entendait Robledo qui doucement -faisait gémir sa guitare et murmurait tout bas quelque chanson d’amour -de sa patrie. - -Leurs études terminées, ils s’étaient dit adieu avec l’espoir de se -retrouver l’année suivante; mais ils ne s’étaient jamais revus. -Torrebianca était resté en Europe et Robledo depuis bien des années -parcourait l’Amérique du Sud. Il était toujours ingénieur sans doute, -mais il se pliait aux plus extraordinaires métamorphoses, comme s’il eût -senti revivre dans son âme d’Espagnol l’inquiétude aventureuse des -anciens _conquistadors_. - -De loin en loin il envoyait une lettre, où il parlait du passé plus que -du présent; mais, malgré cette réserve, Torrebianca avait vaguement -l’idée que son ami était devenu général dans une petite république de -l’Amérique centrale. - -Sa dernière lettre datait de deux ans. - -Il travaillait à cette époque en Argentine, lassé de courir l’aventure -dans des pays continuellement secoués par les révolutions. Il était tout -simplement ingénieur au service de l’Etat ou d’entreprises particulières -et il construisait des chemins de fer et des canaux. Dans l’orgueil de -diriger la marche de la colonisation à travers le désert, il supportait -allégrement les privations que lui imposait sa dure existence. - -Torrebianca conservait parmi ses papiers un portrait envoyé par Robledo; -on y voyait l’Espagnol à cheval, couvert d’un _poncho_[2] et coiffé d’un -casque blanc. A l’arrière plan, des métis étaient occupés à planter des -jalons munis de banderoles dans une plaine d’aspect sauvage qui pour la -première fois allait sentir les atteintes de la civilisation matérielle. - -A l’époque où il avait reçu ce portrait, Robledo avait à peu près -trente-sept ans; le même âge que lui. Il approchait maintenant de la -quarantaine, mais à en juger d’après la photographie il avait meilleure -mine que Torrebianca. Sa vie aventureuse dans de lointains pays ne -l’avait pas vieilli. Il semblait plus gros encore que dans sa jeunesse, -mais son visage laissait voir le contentement serein que donne un -parfait équilibre physique. - -Torrebianca, de taille moyenne, plutôt petit que grand, mince et sec, -avait conservé une espèce d’agilité nerveuse grâce à la pratique des -sports, en particulier de l’escrime qu’il avait toujours aimée à la -passion; mais son visage décelait une vieillesse prématurée. Les rides -s’y montraient nombreuses, il avait un pli de fatigue au-dessus des -paupières; ses tempes blanchies contrastaient avec le sommet de sa tête, -resté noir. Les commissures de la bouche s’abaissaient, désabusées, sous -la moustache taillée au ras des lèvres, en une moue qui semblait révéler -l’affaiblissement de sa volonté. - -Cette différence physique entre lui-même et Robledo le portait à -considérer toujours son camarade comme un protecteur, qui saurait le -guider aujourd’hui de même que dans sa jeunesse. - -Lorsque, ce matin-là, l’image de l’Espagnol surgit dans sa mémoire il -pensa, comme chaque fois: «S’il était seulement près de moi; il saurait -m’infuser son énergie d’homme vraiment fort.» - -Il demeura pensif, puis, quelques minutes après, l’entrée de son valet -de chambre dans la pièce lui fit lever la tête. - -Il s’efforça de dissimuler l’inquiétude qui le saisit lorsqu’il apprit -qu’une personne demandait à le voir et refusait de donner son nom. -Peut-être un créancier de sa femme essayait-il de ce moyen pour pénétrer -jusqu’à lui. - ---Il a l’air étranger, ajouta le domestique, et il affirme qu’il est de -la famille de monsieur le marquis. - -Torrebianca eut un pressentiment, mais il sourit immédiatement de sa -naïveté. Cet inconnu, n’était-ce pas son camarade Robledo qui se -présentait avec l’invraisemblable opportunité d’un héros de comédie? -Mais il était absurde de penser que Robledo, habitant l’autre côté de la -planète, se trouvât là, prêt à surgir, comme un acteur dans la coulisse. -Non, de pareilles coïncidences ne se présentent pas dans la vie. On ne -voit cela qu’au théâtre ou dans les livres. - -D’un geste énergique, il manifesta la ferme volonté de ne pas recevoir -l’inconnu; mais au même instant la tenture se soulevait et un homme -entrait avec un sans-gêne qui scandalisa le valet de chambre. - -L’intrus, fatigué de faire antichambre, avait audacieusement pénétré -dans la pièce la plus proche. - -Le marquis était d’un caractère facilement irritable; outré de cette -irruption, il s’avança d’un air menaçant. Mais l’homme qui riait de sa -propre audace leva les bras au ciel en apercevant Torrebianca et -s’écria: - ---Je parie que tu ne me reconnais pas. Qui suis-je? - -Le marquis le regarda fixement et ne put le reconnaître. Puis ses yeux -exprimèrent graduellement l’hésitation et une conviction nouvelle. Il -avait la peau brunie par les morsures du soleil et du froid, des -moustaches courtes et sur toutes ses photographies Robledo portait la -barbe... Mais tout à coup il retrouva dans les yeux de l’homme une -expression qu’il se souvenait avoir souvent observée dans sa jeunesse. -De plus, cette haute taille... ce sourire... ce corps robuste... - ---Robledo! dit-il enfin. - -Et les deux amis s’embrassèrent. - -Le domestique, se sentant de trop, disparut et, un moment après, ils -étaient assis et fumaient. - -Ils échangeaient d’affectueux regards et s’arrêtaient parfois de parler -pour se serrer les mains ou se frapper les genoux de claques -vigoureuses. - -Après tant d’années de séparation, le marquis se montra plus curieux que -le nouveau venu. - ---Tu es venu pour longtemps à Paris? demanda-t-il à Robledo. - ---Pour quelques mois seulement. - -Après avoir forcé pendant dix ans le mystère des déserts américains, -rompu et pénétré leur virginité aussi vieille que la planète en y -lançant des voies ferrées, des routes et des canaux, il avait besoin -d’un «bain de civilisation». - ---Je suis venu voir, ajouta-t-il, si les restaurants de Paris sont -restés dignes de leur vieux renom et si les vins de ce pays ne sont pas -moins bons qu’autrefois. Ici seulement on peut manger du brie frais, et -depuis des années j’ai envie de ce fromage-là. - -Le marquis se mit à rire. Faire une traversée de trois mille lieues pour -manger et boire à Paris!... Robledo n’avait pas changé. Puis il lui -demanda avec sollicitude: - ---Es-tu riche? - ---Toujours pauvre, répondit l’ingénieur. Mais je suis seul au monde, je -n’ai pas de femme, le plus coûteux des luxes; aussi pourrai-je mener -pendant quelques mois la vie d’un grand millionnaire yankee. Je dispose -des économies que j’ai pu faire pendant des années de travail, là-bas, -dans ce désert où l’on dépense peu. - -Robledo regarda autour de lui et il eut des gestes admiratifs en -considérant le luxueux mobilier de la pièce. - ---Tu es riche, toi, à ce que je vois. - -Un sourire énigmatique fut la réponse du marquis. Puis les paroles de -son ami parurent éveiller sa tristesse. - ---Parle-moi de ta vie, continua Robledo. Tu as reçu de mes nouvelles, -mais je n’ai pas eu grand’chose de toi. Beaucoup de tes lettres ont dû -se perdre, et ce n’est pas étonnant, car jusqu’à ces dernières années, -j’ai erré d’un endroit à l’autre, sans jamais prendre racine. Cependant -j’ai eu quelques renseignements sur ta vie. Tu es marié, je crois? - -Torrebianca fit un geste affirmatif et dit avec gravité: - ---Je me suis marié avec une dame russe, veuve d’un haut fonctionnaire de -la cour du tsar... je l’ai connue à Londres. Je l’avais rencontrée -souvent dans des réunions aristocratiques ou dans des châteaux où nous -avions été invités. Bref je l’ai épousée et nous avons vécu depuis lors -une exigence assez brillante mais fort coûteuse. - -Il se tut un moment, comme pour discerner l’effet que produisait sur -Robledo ce résumé de sa vie. Mais l’Espagnol demeura silencieux; il -voulait en savoir davantage. - ---Toi, tu mènes une existence d’homme primitif et tu as la chance -d’ignorer ce que coûte une vie comme la nôtre... J’ai dû travailler -beaucoup pour ne pas couler à pic... et même en travaillant!... Ma -pauvre mère me vient en aide avec les maigres ressources qu’elle peut -tirer des ruines de notre maison. - -Mais Torrebianca parut se repentir du ton douloureux de ses paroles. Un -optimisme qu’il eût trouvé absurde une demi-heure auparavant lui rendait -le sourire de la confiance. - ---En réalité, je n’ai pas à me plaindre, car j’ai un puissant appui. Le -banquier Fontenoy est notre ami. Tu as peut-être entendu parler de lui. -Il traite des affaires dans les cinq parties du monde. - -Robledo secoua la tête. Non, il n’avait jamais entendu prononcer ce -nom-là. - ---C’est un vieil ami de la famille de ma femme. Grâce à Fontenoy je suis -directeur de nombreuses exploitations en cours dans des pays lointains, -et cela me rapporte un traitement respectable; avec tant d’argent, je me -serais cru riche autrefois. - -Robledo éprouvait une curiosité toute professionnelle. «Des -exploitations en cours dans les pays lointains?» - -L’ingénieur voulait savoir, et il pressa son ami de questions nettes. -Mais Torrebianca commença de montrer dans ses réponses une inquiétude. -Il balbutiait et son visage, ordinairement d’une pâleur verdâtre, -rougissait légèrement. - ---Ce sont des affaires en Asie et en Afrique: des mines d’or... des -mines d’autres métaux... un chemin de fer en Chine... une compagnie de -navigation destinée à transporter le produit des rizières du Tonkin... -en réalité je n’ai pas étudié directement toutes ces entreprises; je -n’ai jamais eu le temps de faire le voyage. D’ailleurs, je ne peux pas -vivre loin de ma femme. Mais Fontenoy qui est un grand cerveau a tout -visité et j’ai en lui une confiance absolue. Je ne fais en somme -qu’apposer ma signature pour tranquilliser les actionnaires sur les -rapports des personnes compétentes qu’il envoie là-bas. - -L’Espagnol ne put s’empêcher de laisser paraître dans ses yeux un -certain étonnement en entendant ces paroles. - -Son ami s’en rendit compte et voulut changer le cours de la -conversation. Il parla de sa femme avec une espèce d’orgueil. Il -semblait considérer qu’il avait remporté le plus grand triomphe de son -existence, le jour où elle avait consenti à accepter sa main. - -Il reconnaissait qu’Hélène exerçait un grand pouvoir de séduction sur -tout ce qui les entourait. Mais comme il n’avait jamais eu le moindre -doute au sujet de sa fidélité conjugale, il était fier de marcher -humblement derrière elle, presque perdu dans le sillage que traçait sa -marche triomphale. - -En réalité, si on lui procurait des occupations généreusement -rétribuées, si on l’invitait, si on le recevait partout avec plaisir il -le devait uniquement à son titre d’époux de «la belle Hélène». - ---Tu la verras bientôt... car tu restes à déjeuner avec nous. Ne dis pas -non. J’ai des vins excellents et puisque tu es venu des antipodes pour -manger du fromage de Brie, tu en auras à en mourir d’indigestion. - -Et aussitôt, il abandonna son accent léger pour dire d’une voix émue: - ---Tu ne peux pas savoir à quel point je suis heureux de te faire -connaître ma femme. Je ne te parle pas de sa beauté, on l’appelle «la -belle Hélène»; mais elle a mieux que sa beauté. J’aime plus encore son -caractère gai, presque enfantin. Elle a parfois des caprices et il lui -faut beaucoup d’argent pour vivre; mais quelle femme ne ferait de -même!... Je crois qu’elle sera heureuse aussi de te connaître... Je lui -ai si souvent parlé de mon ami Robledo. - - - - -II - - -La marquise de Torrebianca trouva «très intéressant» l’ami de son mari. - -Elle était rentrée chez elle de fort bonne humeur et semblait avoir -oublié les soucis que lui causait tout à l’heure son manque d’argent; -sans doute avait-elle trouvé le moyen de payer son créancier ou de le -faire patienter. - -Pendant le déjeuner, Robledo dut beaucoup parler pour répondre à ses -questions et satisfaire la curiosité véhémente que semblaient lui -inspirer tous les épisodes de sa vie. - -Elle eut un geste de doute en apprenant que l’ingénieur n’était pas -riche. Il était pour elle invraisemblable qu’un habitant de l’Amérique, -du Nord ou du Sud, ne possédât pas des millions. Elle jugeait par -réflexe comme la plupart des Européens, et elle aurait eu besoin de -raisonner pour se convaincre que dans le nouveau monde, comme partout -ailleurs, il pouvait se trouver des pauvres. - ---Je suis encore pauvre, continua Robledo; mais j’essaierai de mourir -dans la peau d’un millionnaire, ne serait-ce que pour ne pas ôter leurs -illusions à ceux qui croient encore que quiconque part pour l’Amérique -doit y gagner une grosse fortune pour la laisser en héritage à ses -neveux d’Europe. - -Il en vint à parler des travaux qu’il avait entrepris en Patagonie. - -Las de travailler pour les autres, il s’était associé avec un jeune -Américain du Nord et avait commencé la colonisation de quelques milliers -d’hectares près du Rio Negro. Il avait engagé dans cette affaire ses -économies, celles de son compagnon et d’importantes sommes prêtées par -des banquiers de Buenos-Ayres; mais il considérait l’opération comme -sûre et très rémunératrice. - -Il s’agissait d’irriguer par un système de canaux des terres désertes et -incultes qu’il avait acquises à vil prix. Depuis quelques années le -gouvernement argentin avait commencé de grands travaux pour capter une -partie des eaux du Rio Negro. Comme ingénieur, il avait pris part à -cette difficile opération; ensuite, il avait donné sa démission pour -s’établir colon, et acheter des terres comprises dans la future zone -d’irrigation. - ---C’est l’affaire de quelques années, de quelques mois peut-être, -ajouta-t-il. Il suffit que le fleuve veuille bien être assez aimable -pour se laisser jeter une digue en travers du ventre et n’aille pas se -permettre une crue extraordinaire, une de ces convulsions si fréquentes -là-bas, qui détruisent en quelques heures le travail de plusieurs -années. En attendant, nous construisons le plus économiquement possible, -mon associé et moi, les canaux secondaires et toutes les artères qui -doivent féconder nos terrains stériles. Le jour où la digue sera -terminée, où l’eau pénétrera jusqu’à nos terres... - -Robledo s’arrêta et sourit avec modestie. - ---Ce jour-là, continua-t-il, je serai millionnaire à l’américaine; qui -peut prévoir le chiffre de ma fortune? Une lieue de terre irriguée vaut -des millions... et je suis propriétaire de plusieurs lieues. - -La belle Hélène l’écoutait avec un ardent intérêt. Robledo fut troublé -par la lueur d’admiration qui passait à ce moment dans ses pupilles -vertes aux reflets d’or, et il se hâta d’ajouter: - ---Mais cette fortune peut aussi se faire longtemps attendre! Peut-être -ne viendra-t-elle à moi que lorsque ma mort sera proche; et ce sont les -enfants d’une sœur que j’ai en Espagne qui recueilleront le fruit de mon -travail et de ma dure vie. - -Hélène lui fit décrire son existence dans le désert Patagon, immense -plaine balayée l’hiver par des ouragans glacés qui soulèvent des -colonnes de poussière, où les seuls habitants naturels sont les -autruches en troupeau et le puma vagabond que la faim pousse parfois à -attaquer l’homme isolé. - -A l’origine, la population humaine était constituée par des bandes -d’indiens qui bivouaquaient au bord des fleuves, ou par des fugitifs -chiliens et argentins qui s’étaient lancés à travers les terres sauvages -pour échapper au châtiment de leurs crimes. Maintenant les anciens -fortins, occupés par les détachements que le gouvernement de -Buenos-Ayres avait poussés en avant, à la conquête du désert, se -transformaient en villages que des centaines de kilomètres séparaient -les uns des autres. - -Robledo vivait entre deux de ces agglomérations éloignées; son campement -d’ouvriers devenait un village qui peut-être avant un demi-siècle aurait -formé une ville déjà importante. Les prodiges de ce genre n’étaient pas -rares en Amérique. Hélène l’écoutait avec ravissement, comme lorsqu’au -théâtre ou au cinématographe une intrigue intéressante éveillait sa -curiosité. - ---C’est vivre cela! disait-elle. Voilà ce que j’appelle une existence -digne d’un homme. - -Et ses yeux dorés cessaient de regarder Robledo pour se porter avec -commisération sur son époux, comme si elle voyait en lui l’image de -toutes les mollesses de cette vie douillette et civilisée à l’excès -qu’elle détestait pour un moment. - ---C’est ainsi d’ailleurs qu’on gagne une grande fortune. Pour moi, il -n’y a pas d’autres hommes que les gagneurs de batailles ou les rois de -l’argent qui conquièrent des millions... Je ne suis qu’une femme, mais -je voudrais vivre cette existence d’énergie et de périls. - -Un peu d’aigreur se mêlait à son enthousiasme; aussi, Robledo, pour -épargner à son ami des récriminations, se mit à parler des souffrances -qu’on endure loin des pays civilisés. La marquise parut alors éprouver -moins d’admiration pour la vie d’aventures et finit par avouer qu’elle -aimait mieux son existence à Paris. - ---Mais il m’aurait plu, ajouta-t-elle d’une voix mélancolique, que mon -époux vécût ainsi pour conquérir d’immenses richesses. Il viendrait me -voir tous les ans, je penserais à lui sans cesse, j’irais même parfois -partager pendant quelques mois sa vie sauvage; oui, cette existence -serait plus intéressante que celle que nous menons à Paris; et puis, -pour finir, ce serait la richesse, une vraie richesse, énorme, -fabuleuse, comme on en rencontre rarement dans l’ancien monde. - -Elle se tut un instant, puis ajouta avec gravité en regardant Robledo: - ---Vous paraissez attacher peu d’importance à la richesse; vous la -cherchez pour satisfaire votre désir d’action, pour dépenser votre -énergie. Mais vous ne savez pas ce qu’elle vaut ni ce qu’elle -représente. Un homme de votre trempe a peu de besoins. Pour savoir ce -qu’est l’argent et ce qu’il peut nous donner il faut vivre aux côtés -d’une femme. - -Elle eut un nouveau regard vers Torrebianca et conclut: - ---Par malheur, ceux qui ont une femme auprès d’eux n’ont presque jamais -cette force qui permet aux hommes isolés de réaliser de grandes -entreprises. - -Après ce déjeuner où il ne fut question que de la puissance de l’argent -et d’aventures dans le nouveau monde, le colonisateur se mit à -fréquenter la maison comme s’il eût fait partie de la famille. - ---Hélène t’a trouvé très sympathique, disait Torrebianca, oui, tout à -fait sympathique. - -Il en était heureux comme d’un triomphe, et ne cachait pas qu’il eût été -navré d’avoir à choisir, en cas d’antipathie mutuelle, entre sa femme et -son compagnon de jeunesse. - -De son côté, Robledo, en pensant à Hélène, demeurait indécis et comme -désorienté. Quand il était devant elle, il ne pouvait résister au -pouvoir de séduction qui semblait émaner de sa personne. Elle le -traitait avec une familiarité de parente, comme elle eût fait pour un -frère de son mari. Elle voulait l’initier à la vie de Paris et le guider -de ses conseils pour qu’on ne pût abuser de sa crédulité de nouveau -venu. Elle l’accompagnait dans les endroits les plus élégants, à l’heure -du thé ou le soir, après le dîner. - -L’expression maligne et puérile à la fois de ses yeux imperturbables et -le zézaiement enfantin qu’elle affectait parfois agissaient fortement -sur l’esprit du colonisateur. - ---C’est une enfant, se dit-il bien des fois, son mari ne se trompe pas. -Elle a tous les raffinements de ces poupées que forme la vie moderne et -elle doit coûter terriblement cher... mais sous ce vernis extérieur, -elle ne cache peut-être qu’une mentalité très ordinaire. - -Quand il échappait à l’influence de ses yeux il était moins optimiste et -souriait avec un étonnement ironique de la crédulité de son ami. Quelle -était donc cette femme? Où Torrebianca avait-il été la chercher? - -Tout ce qu’il savait de son histoire, il le tenait du mari. Elle était -veuve d’un haut fonctionnaire de la cour des tsars, mais la figure de ce -premier époux était aussi imprécise que brillante; tantôt, il avait été -grand maréchal de la cour, tantôt simple général et c’était alors le -père d’Hélène qui pouvait se vanter d’une longue lignée d’ancêtres -héroïques. - -Quand Torrebianca répétait les affirmations de cette femme qu’il aimait -tant et dont il était si fier, il citait une infinité de personnages de -la cour de Russie ou de grandes dames que les empereurs avaient aimées; -tous se rattachaient à la famille d’Hélène, mais lui-même ne les avait -jamais vus; ils étaient morts depuis longtemps ou bien ils vivaient dans -leurs terres lointaines, vastes comme des Etats. - -Parfois aussi les paroles d’Hélène inquiétaient Robledo. Elle n’avait -jamais été en Amérique et cependant, un soir, au thé du Ritz, elle lui -avait parlé de son passage à San Francisco alors qu’elle était encore -une fillette. D’autres fois elle lançait étourdiment dans la -conversation des noms de villes lointaines ou de personnages -universellement réputés qu’elle semblait avoir connus de près. Il ne put -jamais savoir avec certitude combien de langues elle connaissait. - ---Je les parle toutes, lui répondit-elle en espagnol, un jour qu’il -venait de lui poser la question. - -Elle contait des anecdotes un peu risquées qu’elle avait, disait-elle, -entendu rapporter par d’autres personnes; mais elle les contait de telle -façon que le colonisateur se demanda plus d’une fois si elle n’en était -pas la véritable protagoniste. - ---Où cette femme n’a-t-elle pas été? pensait-il. Elle semble avoir vécu -mille existences en quelques années. Il est impossible que tout cela lui -soit arrivé du vivant de son mari, le grand personnage russe. - -Si parfois il essayait de sonder son ami pour obtenir quelques -précisions, la confiance du marquis à l’égard du passé de sa femme -opposait à ses recherches comme une muraille d’inébranlable crédulité. -Cependant il acquit la certitude que son ami ne connaissait l’histoire -d’Hélène que depuis le jour où il l’avait rencontrée à Londres. De son -existence antérieure, il savait seulement ce qu’elle-même avait bien -voulu lui raconter. - -Du moins pensa-t-il que Frédéric, au moment de son mariage, avait pu -contrôler les dires de sa femme par les documents déposés en vue de la -cérémonie nuptiale. Mais il dut abandonner cette supposition. La -cérémonie de Londres avait été un de ces rapides mariages de _cinéma_ -qui demandent seulement un prêtre qui lit les textes sacrés, deux -témoins et quelques papiers examinés à la légère. - -L’Espagnol finit par avoir honte de ses soupçons. Frédéric était -heureux, il avait l’orgueil de sa femme; il n’avait pas le droit, lui, -d’intervenir dans la vie privée d’un autre. - -D’ailleurs, s’il concevait des doutes, c’était peut-être défaut -d’adaptation au milieu, chose fort naturelle chez un sauvage brusquement -lancé en pleine vie parisienne. Hélène était une dame du grand monde, -une femme élégante comme il n’en avait jamais fréquenté. Le mariage de -son ami avait pu seul lui procurer cette amitié toute nouvelle, qui -n’allait pas sans heurt avec ses habitudes antérieures. N’avait-il pas -fini plus d’une fois par trouver logiques des choses qui au premier -abord l’avaient profondément étonné? Soupçons et mauvaises pensées, il -les devait à son ignorance, à son manque d’éducation. D’ailleurs, quand -il voyait le sourire d’Hélène, quand il sentait la caresse de ses yeux -verts aux reflets d’or il était, tout comme Torrebianca, pris de -confiance et d’admiration. - -Il logeait près du boulevard des Italiens, dans un vieil hôtel, -qu’autrefois, pauvre étudiant de passage à Paris, il avait considéré -comme un lieu de délices paradisiaques. Mais il prenait la plupart de -ses repas avec le marquis et sa femme. Tantôt ceux-ci l’invitaient à -leur table, tantôt il les emmenait lui-même dans les restaurants les -plus réputés. - -Hélène le pria en outre d’assister chez elle à quelques thés et le -présenta à ses amies. Elle prenait un plaisir enfantin à contrarier les -goûts de «l’ours patagon»; c’est ainsi qu’elle avait surnommé Robledo -encore que ce dernier eût protesté qu’il n’avait jamais vu d’ours dans -le sud de l’Argentine. - -Il détestait ces réunions; mais Hélène trouvait mille ruses pour -l’obliger à y assister. - -Il fit la connaissance des principaux amis de la maison au cours des -dîners d’apparat que donnaient les Torrebianca. La marquise présentait -l’Espagnol, non comme un ingénieur encore aux prises avec les risques et -les difficultés de travaux à peine commencés, mais comme un triomphateur -revenu avec force millions d’une Amérique fabuleuse. - -Elle disait cela sans qu’il pût l’entendre, et lui ne comprenait pas -pourquoi les autres invités lui témoignaient tant de respect et -prêtaient une attention sympathique à ses moindres paroles. Il connut -ainsi des députés et des journalistes, amis du banquier Fontenoy, qui -tenaient la première place parmi les invités. Il connut aussi le -banquier lui-même; c’était un homme entre deux âges, complètement rasé, -aux cheveux blanchis, qui imitait l’extérieur et les gestes des hommes -d’affaires américains. - -Robledo en le contemplant se revoyait lui-même lorsque, dans ses années -de Buenos-Ayres, il se trouvait à court d’argent la veille d’une -échéance. - -Fontenoy représentait l’homme d’argent, le directeur de grandes -entreprises mondiales tel que le vulgaire le conçoit; toute sa personne -semblait respirer l’assurance, la conviction de sa propre force; mais, -parfois, il fronçait pensivement le sourcil et il semblait alors -étranger à tout ce qui l’entourait. - ---Il imagine quelque merveilleuse combinaison nouvelle, disait -Torrebianca à son ami. L’intelligence de cet homme est admirable. - -Mais Robledo, sans savoir pourquoi, se rappelait encore ses propres -anxiétés, celles aussi de beaucoup d’autres lorsqu’il fallait là-bas à -Buenos-Ayres rendre le soir même une somme à terme de quatre-vingt-dix -jours, avancée par les banques. - -Un soir, en sortant de chez les Torrebianca, Robledo voulut s’en aller à -pied en suivant l’avenue Henri-Martin jusqu’au Trocadéro où il comptait -prendre le «Métro». - -Il était parti avec un des convives, personnage équivoque qu’on avait -fait asseoir au bout de la table et qui paraissait enchanté de marcher à -côté d’un millionnaire américain. - -C’était un protégé de Fontenoy; il publiait un journal financier inspiré -par le banquier. Sa méchanceté demandait à s’exercer et il critiquait -tous ses protecteurs dès qu’il était loin d’eux. A peine eut-il fait -quelques pas qu’il sentit le besoin de payer son dîner en disant du mal -de ses hôtes. Il n’ignorait pas que Robledo avait fait ses études avec -le marquis. - ---Et sa femme? La connaissez-vous aussi depuis longtemps? - -Le vilain personnage eut un sourire en apprenant que Robledo la -connaissait depuis quelques semaines à peine. - ---Russe? Vous la croyez vraiment russe? C’est elle qui raconte toutes -les histoires sur son premier mari le grand maréchal de la cour et sur -toute sa noble parenté. Beaucoup de gens n’ont jamais cru à l’existence -de ce mari-là. Je ne saurais dire si tout cela est vrai ou faux, mais je -puis affirmer que dans la maison de cette grande dame russe il n’est -jamais entré un seul Russe de marque. - -Il s’arrêta comme pour prendre des forces et ajouta avec violence: - ---Des gens de là-bas, certainement bien informés, m’ont dit qu’elle -n’était pas russe. Personne n’y croit plus. Certains la croient roumaine -et affirment l’avoir vue, jeune, à Bucarest; d’autres assurent qu’elle -est née en Italie de parents polonais. Allez-vous en savoir! S’il nous -fallait rechercher l’origine et l’histoire de tous les gens que nous -connaissons à Paris et qui nous invitent à dîner! - -Il regarda obliquement Robledo pour tâcher de voir s’il se montrait -curieux et si l’on pouvait se fier à sa discrétion. - ---Le marquis est un excellent homme. Vous devez le connaître très bien. -Fontenoy rend justice à ses mérites et lui a procuré un emploi important -pour... - -Robledo eut le pressentiment qu’il allait entendre quelque chose qu’il -ne pourrait accepter sans protestation; un taxi passait à vide, il se -hâta d’appeler le chauffeur. Puis, prétextant une occupation urgente, il -prit congé du venimeux parasite. - -Chaque fois qu’il causait seul à seul avec Torrebianca, le marquis -faisait dévier la conversation vers la question qui lui tenait surtout à -cœur: la quantité d’argent que l’on doit dépenser pour maintenir un rang -social élevé. - ---Tu ne peux pas savoir ce que coûte une femme; les robes, les bijoux... -Puis l’hiver sur la côte d’azur, l’été sur les plages célèbres, -l’automne dans les villes d’eaux à la mode. - -Robledo écoutait ces lamentations avec une commisération ironique qui -finissait par irriter son ami. - ---Comme toi tu ne sais pas ce que c’est que l’amour, tu peux faire -abstraction de la femme et te permettre cette tranquillité moqueuse. - -L’Espagnol pâlit et cessa brusquement de sourire. «Il n’avait pas connu -l’amour»? Dans sa mémoire surgissaient les souvenirs d’une jeunesse que -Torrebianca n’avait fait qu’entrevoir confusément. Peut-être une fiancée -l’avait-elle abandonné, là-bas dans son pays, pour en épouser un autre. -Mais l’Italien se souvint bientôt. La fiancée était morte et Robledo -avait juré, comme dans les romans, de ne pas se marier... Ce gros homme -gourmand et moqueur cachait en lui-même un drame d’amour. - -Mais Robledo avait horreur qu’on le prît pour un personnage romantique; -il se hâta de dire, avec scepticisme: - ---Je recherche la femme quand elle me devient nécessaire, puis je -continue ma route seul. Pourquoi compliquer mon existence en subissant -une compagnie dont je n’ai que faire? - -Un soir, tous trois sortaient du théâtre; Hélène exprima le désir de -connaître certain restaurant de Montmartre tout récemment inauguré. - -D’après ses amies c’était un lieu magique; il était décoré à la persane, -style des _Mille et une nuits_ vues de Montmartre; son éclairage par -tubes de mercure donnait aux salons un ton verdâtre de paysage -sous-marin et aux assistants la pâleur livide des noyés. - -Deux orchestres qui se remplaçaient sans cesse avaient pour tâche de -répandre dans l’air de folles élucubrations rythmiques. Les violons -collaboraient avec des cuivres discordants; au milieu de ce charivari -sautillant éclatait la voix d’un claxon d’automobile ou de quelque -appareil musical nouveau destiné à imiter le bruit de deux planches qui -se heurtent, d’un paquet qu’on traîne sur le sol, d’une pierre de taille -qui tombe. - -Dans l’ovale ménagé au milieu des tables des couples de danseurs se -succédaient. Les vêtements et les chapeaux des femmes, comme des flocons -multicolores saupoudrés d’argent et d’or, les masses blanches et noires -des costumes masculins évoluaient entre les carrés clairs des nappes. Un -fracas de fête publique s’unissait à la stridence des orchestres. - -Ceux qui ne dansaient pas lançaient des serpentins et des boules de -coton, ou bien ils faisaient crier avec une joie puérile de petites -cornemuses ou d’autres instruments enfantins. Dans l’air chargé de fumée -flottaient des ballons en baudruche de couleurs diverses, que les -assistants y avaient lâchés. La plupart des convives s’étaient coiffés -de bonnets de bébés, de crêtes d’oiseaux ou de perruques de paillasses. - -Dans cette atmosphère de joie stupide et forcée on sentait comme un -désir de retourner aux balbutiements de l’enfance pour restituer un -attrait aux monotones péchés de l’âge mur. L’aspect du restaurant parut -enthousiasmer Hélène. - ---Oh! Paris! Il n’y a qu’un Paris au monde! Qu’en pensez-vous, Robledo? - -Robledo, qui était un sauvage, sourit avec une indifférence vraiment -impertinente. Ils mangèrent sans appétit et burent le contenu d’une -bouteille de champagne qui baignait dans un seau d’argent. On retrouvait -cette bouteille sur toutes les tables; elle semblait être l’idole de cet -endroit, la reine de la fête. - -Quand un flacon était presque vide, un autre prenait sa place et -paraissait surgir du fond du seau. - -La marquise regardait de côté et d’autre avec une certaine impatience; -soudain elle sourit et fit des signes à un monsieur qui venait d’entrer. - -C’était Fontenoy qui, feignant d’être étonné de cette rencontre, vint -s’asseoir à leur table. - -Robledo se souvint qu’Hélène au théâtre avait parlé à plusieurs reprises -du banquier et cela lui fit supposer qu’ils s’étaient vus le soir même. -Il soupçonna même que cette rencontre à Montmartre était convenue entre -elle et lui. Cependant, Fontenoy, évitant le regard d’Hélène, disait à -Torrebianca: - ---Quel heureux hasard! Je viens de dîner avec des hommes d’affaires; -j’avais besoin de me distraire; je viens ici comme j’aurais pu aller -ailleurs et vous y voici. - -Robledo crut un moment que les yeux pouvaient sourire tant il lut de -joyeuse malice dans ceux d’Hélène. - -Quand la bouteille de Champagne eut ressuscité pour la troisième fois -dans le seau d’argent, la marquise, qui regardait avec un air d’envie -les danseurs tournoyant au milieu de la salle, dit de sa voix de -fillette boudeuse: - ---Je voudrais bien danser, et personne ne m’invite. - -Son mari se leva, comme s’il venait de recevoir un ordre, et tous deux -s’éloignèrent, évoluant parmi les autres couples. - -Quand elle revint à sa chaise, elle protesta avec une indignation -comique: - ---Venir à Montmartre pour danser avec son mari! - -Ses yeux caressants se posèrent sur Fontenoy. - ---Je ne vous demande pas à vous de m’inviter, dit-elle; vous ne savez -pas danser et vous dédaignez ces frivolités... Peut-être même -craignez-vous que vos actionnaires vous retirent leur confiance en vous -voyant en de pareils endroits. - -Puis elle se tourna vers Robledo. - ---Et vous, dansez-vous? - -L’ingénieur prit un air scandalisé. Où aurait-il pu apprendre les danses -inventées pendant ces dernières années? Il connaissait seulement la -_cueca_ chilienne que ses ouvriers dansaient les jours de paie, le -_pericon_ et le _gato_ que les vieux _gauchos_[3] mimaient en -s’accompagnant du cliquetis de leurs éperons. - ---Il va donc falloir que je reste assise à m’ennuyer... et j’ai trois -hommes avec moi. Voilà bien ma chance! - -Mais quelqu’un intervint qui semblait avoir entendu ses plaintes. -Torrebianca eut un geste de contrariété. C’était un jeune danseur qu’il -avait souvent aperçu dans les restaurants de nuit. Il éprouvait pour lui -une franche antipathie, par le seul fait que sa femme et ses amies en -parlaient avec une certaine admiration. - -Il jouissait du reste des honneurs de la célébrité. Quelqu’un, pour -exalter ironiquement sa gloire, l’avait surnommé «l’aigle du tango». -Robledo devina qu’il était sud-américain, à l’aisance gracieuse de ses -mouvements et à l’élégance trop recherchée de ses vêtements. Les femmes -admiraient ses petits pieds montés sur de hauts talons et l’éclat de -son épaisse chevelure rejetée en arrière, aussi lisse qu’un bloc de -laque. - -La femme de Torrebianca accepta l’invitation de cet «aigle de la danse» -qui, à en croire les envieux, se faisait entretenir par ses partenaires, -et tous deux se mirent à danser. Plusieurs fois Hélène dut revenir à la -table pour s’asseoir et se reposer; mais presque aussitôt elle appelait -des yeux le jeune homme, qui savait accourir fort à propos. - -Torrebianca ne cachait pas sa contrariété en la voyant rejoindre cet -éphèbe antipathique. Fontenoy demeurait impassible ou souriait -distraitement pendant les brefs instants où Hélène se reposait. - -Robledo regarda plus attentivement Fontenoy et se rendit compte que le -banquier ne pensait pas à des choses éloignées. En voyant qu’Hélène -s’obstinait à danser avec le même adolescent, il avait fini, comme -Torrebianca, par laisser voir quelque ennui sur son visage. - -Chaque fois qu’elle passait dans les bras de son danseur, Hélène -adressait à Fontenoy un sourire malicieux comme si elle eut pris plaisir -à son air maussade. - -L’Espagnol regarda d’un côté de la table, puis de l’autre, et il pensa: - ---Ne dirait-on pas que je suis entre deux maris jaloux? - - - - -III - - -Robledo fit, à l’un des thés de la marquise de Torrebianca, la -connaissance de la comtesse Titonius, une dame russe épouse d’un noble -scandinave qui paraissait à ce point éclipsé par sa femme que nul ne lui -prêtait la moindre attention. - -C’était une femme de quarante à cinquante ans, qui gardait encore de -vagues vestiges d’une beauté depuis longtemps enfuie. Une petite tête de -poupée sentimentale couronnait son obésité débordante, flasque et -blanchâtre; comme elle aimait écrire des vers d’amour, qu’elle -s’empressait de réciter au cours de la conversation, ses ennemis -l’avaient surnommée «Cent kilos de poésie». - -Elle se présentait en plein après-midi avec un décolleté audacieux qui -étalait orgueilleusement ses énormes appas gélatineux et pâles. Elle -portait des bijoux énormes et barbares, en harmonie avec une perruque -blonde où de nouvelles boucles s’ajoutaient chaque mois. - -Parmi tant de bijoux scandaleusement faux, le seul digne d’attention -était un collier de perles, qui, lorsque la dame s’asseyait, venait -reposer sur son ventre en ballon. Ces perles, irrégulières, anguleuses -et munies de racines, ressemblaient aux dents d’animaux dont certaines -peuplades sauvages fabriquent des ornements. Les médisants assuraient -que c’étaient des souvenirs des amants de sa jeunesse, à qui la comtesse -ne pouvant plus rien tirer d’eux, avait arraché les dents. Son -sentimentalisme ardent et la liberté de ses propos lorsqu’elle parlait -de l’amour venaient à l’appui de ces bruits. - -Elle regardait Robledo, que son amie Hélène lui avait présenté comme un -millionnaire américain, avec un intérêt passionné. Ils causèrent, une -tasse de thé à la main, ou plutôt elle parla tandis que Robledo -cherchait dans son esprit un prétexte pour s’enfuir. - ---Vous qui avez tant voyagé, vous qui êtes un héros, éclairez-moi de -votre expérience... que pensez-vous de l’amour? - -Mais la poétesse vit alors que malgré ses œillades tendres de myope, -Robledo reculait en murmurant des excuses, effarouché sans doute par une -conversation engagée sur une telle demande. - -Quelques semaines après, Hélène le pria d’assister à une fête que -donnait la comtesse. - ---Ce sont des réunions très agréables. La maîtresse de maison invite -toute une bohème inquiétante qui doit applaudir ses vers, en même temps -que des gens distingués qu’elle a connus dans les salons. Quelques -étrangers s’y rendent, croyant de bonne foi rencontrer des auteurs -célèbres; ils n’y trouvent que des ratés vieillis et venimeux. Elle est -aussi la protectrice d’un certain nombre de petits jeunes gens; ils font -une entrée solennelle, convaincus de leur propre gloire, que seuls -proclament leurs propres camarades et que célèbrent seules quelques -petites revues sans lecteurs... Il faut aller voir ça. Vous ne trouverez -pas mieux en ce genre à Paris. D’ailleurs j’ai promis à la pauvre -comtesse que vous assisteriez à sa fête, et je me fâcherai si vous ne -m’obéissez pas. - -Pour ne pas lui déplaire, Robledo, après avoir dîné avec des -compatriotes dans un restaurant du boulevard, se rendit à dix heures du -soir au domicile de la comtesse, avenue Kléber. - -Deux serviteurs, engagés pour la durée de la fête, recevaient les -manteaux des invités. A peine entré dans l’antichambre, l’ingénieur put -se rendre compte du singulier mélange social que lui avait décrit -Hélène. Il entrait des couples d’allures distinguées, accoutumés à la -vie des salons, fort élégamment vêtus, puis, en même temps, des jeunes -gens à la chevelure opulente qui portaient l’habit comme les autres -invités, mais sous des paletots râpés aux doublures déchirées. Il vit -les domestiques sourire ironiquement en suspendant certains pardessus et -certains manteaux de fourrure aux larges plaques de pelade, que des -dames étrangement coiffées venaient de déposer. - -Un vieillard, en tous points conforme au type populaire du -poète--longues mèches d’un blanc sale, feutre à larges bords--se -dépouilla d’un mince paletot d’été, puis de deux cache-nez qu’il avait -enroulés autour de son corps pour remplacer le manteau absent. Il retira -sa pipe de sa bouche, la frappa contre une de ses semelles, puis la -glissa dans la poche de son paletot en recommandant aux valets d’en -prendre soin, comme d’un objet de grande valeur. - -La pelisse que portait Robledo lui valut le respect des deux serviteurs. -L’un d’eux l’aida à la quitter et la garda sur son bras. - ---Vous pouvez l’admirer, je vous y autorise, dit l’ingénieur; je viens -de l’acheter. C’est un bel article, hein! - -Mais le domestique lui répondit, sans faire cas de son accent moqueur. - ---Je la mettrai à part. J’aurais trop peur que quelqu’un ne se trompe à -la sortie et ne l’emporte en laissant son manteau à monsieur. - -Et, clignant de l’œil, il montrait les lamentables vêtements qui -s’accumulaient dans l’antichambre. La noble poétesse fit éclater en -l’apercevant dans ses salons un enthousiasme bruyant. Elle écarta les -autres invités, vint à sa rencontre et lui serra les deux mains à la -fois. Puis, appuyée sur son bras elle fit le tour des groupes pour le -présenter. Elle le couvait des yeux comme si son entrée eut été -l’événement principal de la fête; elle paraissait être fière de le -montrer à ses amies. Hélène avait eu raison la veille de le prévenir -ironiquement: «Prenez garde, Robledo, la comtesse est folle de vous et -je la crois capable de vous enlever.» - -L’enthousiasme de la comtesse s’exprimait par une avalanche de paroles à -chaque nouvelle présentation. - ---C’est un héros, un surhomme du désert, qui là-bas, dans les pampas de -l’Argentine, a tué des lions, des tigres et des éléphants. - -Robledo s’épouvantait d’entendre de pareilles hérésies, mais la comtesse -était exempte de scrupules géographiques. - ---Quand vous m’aurez conté tous vos exploits continua-t-elle, j’écrirai -un poème épique dans une note moderne, où je rapporterai les aventures -de votre vie. Les hommes ne m’intéressent que lorsqu’ils sont des héros. - -Et Robledo de nouveau fut pris de terreur. La comtesse ne trouvant plus -à sa portée d’invités à qui présenter son héros, le conduisit dans un -cabinet resté vide sans doute à cause des odeurs qui y parvenaient, à -travers un rideau, de la cuisine toute proche. Elle occupa un fauteuil -vaste comme un trône et pria Robledo de s’asseoir. Il chercha une chaise -mais elle lui montra un tabouret à ses pieds. - ---Notre intimité sera plus grande ainsi. Vous serez comme un page -d’autrefois prosterné devant sa dame. - -Robledo ne pouvait cacher la stupéfaction que lui causaient ces paroles, -mais il finit par se placer comme elle voulait, bien que sa corpulence -lui rendît ce siège fort désagréable. - -La Titonius copiait les gestes puérils et le zézaiement de son amie; -mais ces imitations de l’enfance n’étaient plus chez elle que -grotesques. - ---Maintenant que nous sommes seuls--dit-elle--j’espère que vous parlerez -en toute liberté; je vous répète ma question de l’autre jour: - ---Que pensez-vous de l’amour? - -Robledo, surpris, finit par balbutier: - ---Oh, l’amour!... c’est une maladie... oui, c’est bien cela, une -maladie, que les gens subissent depuis des milliers d’années sans trop -savoir en quoi elle consiste. - -La comtesse, à cause de sa myopie, s’était rapprochée beaucoup de lui; -elle dédaignait de faire usage du face à main d’écaille qu’elle tenait -entre ses doigts. - -Se penchant au-dessus de l’hémisphère comprimé de son ventre elle toucha -presque le visage de l’homme assis à ses pieds. - ---Mais pensez-vous qu’une âme supérieure, incomprise, comme la mienne, -pourra trouver un jour le complément d’une âme sœur? - -Robledo qui avait repris tout son sang-froid lui dit gravement: - ---J’en suis sûr... Vous êtes jeune encore, vous avez tout le temps de -l’attendre. - -Elle fut si ravie de cette réponse qu’elle caressa le visage de son -interlocuteur avec son face à main. - ---Oh! la galanterie espagnole!... Mais, quittons-nous; ne livrons pas -notre secret à ce monde qui ne peut nous comprendre. Je lis dans vos -yeux le désir ardent... de grâce contenez-vous! Je ferai en sorte que -nos âmes puissent se joindre avec plus d’intimité. En ce moment, c’est -impossible... mes devoirs sociaux... mes obligations de maîtresse de -maison... - -Elle se détacha avec peine de son fauteuil-trône et s’éloigna en imitant -la démarche légère d’une petite fille, non sans avoir envoyé, du bout de -son face à main, un baiser muet à Robledo. - -Cette passion agressive déconcerta et ennuya fort l’ingénieur qui, se -jugeant dans une situation ridicule, sortit de son côté du cabinet -solitaire. - -En rentrant dans le salon, encore tout abasourdi, il faillit renverser -un monsieur de petite taille qui lui répondit par une révérence et un -murmure d’excuses. Il le vit ensuite errer de côté et d’autre, humble et -timide, surveiller les domestiques avec des yeux suppliants, s’occuper -de remettre en place les meubles bousculés par les invités. Si quelqu’un -lui adressait la parole, il se hâtait de répondre avec de grandes -démonstrations de respect, puis disparaissait immédiatement. - -La Titonius avait autour d’elle un cercle d’hommes où dominaient les -jeunes gens d’allure «artiste» que Robledo avait remarqués dans -l’antichambre. - -Beaucoup de dames se moquaient ouvertement de la comtesse et lui -lançaient des regards chargés d’ironie. Le vieux qui avait laissé au -vestiaire sa pipe et ses cache-nez frappa dans ses mains, lança -quelques «chut!» pour obtenir le silence et dit avec solennité: - ---L’assistance demande que notre belle muse récite quelques-uns de ses -vers incomparables. - -Des applaudissements éclatèrent, et des cris d’enthousiasme appuyèrent -cette exigence. Mais la muse n’était pas disposée; elle commença de -s’agiter sur sa chaise avec des gestes de refus. En même temps elle dit -d’une voix plaintive, comme prise d’une faiblesse subite: - ---Je ne puis, mes amis... ce soir, c’est impossible... un autre jour, -peut-être... - -Le groupe de ses admirateurs revint à la charge, et la comtesse -renouvela son refus avec un découragement douloureux d’agonisante. - -Les invités n’insistèrent plus et retournèrent à des occupations plus -agréables. Les groupes tournèrent le dos à la poétesse et l’oublièrent. -Un musicien, jeune, rasé, et chevelu, qui s’efforçait de copier la -laideur géniale de certains compositeurs célèbres, s’assit au piano et -laissa courir ses doigts sur les touches. Deux jeunes filles -accoururent, l’air suppliant, et posèrent leurs mains sur celles du -pianiste. Elles seraient heureuses d’entendre tout à l’heure ses œuvres -sublimes, mais pour l’instant on le priait de descendre, par bonté -d’âme, au niveau du vulgaire et de jouer un air de danse. On se -contenterait d’une valse, si ses convictions musicales lui interdisaient -de s’abaisser jusqu’à jouer des danses américaines. - -Des couples de plus en plus nombreux se mirent à tournoyer au centre du -salon; nul ne pensait plus à la comtesse quand celle-ci, regardant avec -étonnement de côté et d’autre, se leva: - ---Puisque vous me demandez des vers avec tant d’insistance, je cède à ce -désir unanime. Je vais dire un court poème. - -A ces mots la consternation fut générale. Le pianiste qui n’avait rien -entendu continua de jouer; mais il dut s’arrêter car l’humble et anonyme -monsieur qui courait de-ci de-là, comme un domestique, s’approcha de lui -pour lui saisir les mains. Quand la musique eut cessé, les couples -restèrent immobiles et finirent par regagner leurs sièges avec ennui. La -comtesse se mit à déclamer. Quelques invités l’écoutaient avec une -attention douloureuse ou une immobilité stupide; leur pensée était -certainement bien loin. D’autres, les paupières clignotantes, -s’efforçaient de vaincre le sommeil qui leur livrait bataille, au -martellement monotone des rimes. - -Deux dames déjà mûres et d’aspect méchant semblaient s’intéresser -vivement au poème et portaient même de temps en temps une main à leur -oreille, comme pour mieux entendre. Mais en même temps elles -continuaient de causer derrière leurs éventails, que parfois elles -laissaient retomber sur leurs genoux pour applaudir en criant «Bravo»! -Bientôt après, elles les déployaient à nouveau, et à l’abri de ce -rempart d’étoffe, elles se moquaient de la maîtresse de maison. - -Derrière elles, Robledo, à demi caché par un rideau, s’appuyait contre -le seuil d’une porte. Comme la comtesse déclamait avec véhémence, les -deux dames étaient forcées d’élever le ton de leur voix et l’ingénieur, -qui avait l’ouïe fine, put entendre ce qu’elles disaient. - ---Elle ferait mieux, murmurait l’une d’elles, au lieu de nous offrir des -vers, de préparer pour ses invités un buffet mieux garni. - -L’autre protesta. La table de la Titonius était plus dangereuse lorsque -les mets y abondaient; il fallait un courage héroïque pour accepter de -partager ces repas qu’elle-même préparait. - ---Au dessert il faut mander un médecin par téléphone, et peut-être -faudra-t-il un jour aviser l’agence des pompes funèbres. - -Avec des rires étouffés, elles rappelaient l’histoire de la maîtresse de -maison. Elle avait été riche en d’autres temps, grâce à ses parents -disaient les uns, à ses amants disaient les autres. Pour être comtesse, -elle avait épousé le comte Titonius, un noble ruiné et sans lustre qui -aima mieux accepter cette humiliation que se faire sauter la cervelle. -Sa situation dans la maison n’était même pas celle des domestiques. -Lorsque les nerfs de la comtesse étaient mis à l’épreuve par -l’infidélité de quelque jeune admirateur, elle lançait dans l’escalier -les chemises et les caleçons du comte et lui ordonnait comme une reine -offensée de disparaître à jamais. - -Une semaine après, la poétesse organisait une nouvelle fête, l’exilé -apparaissait, humble et mélancolique, et se repliait sur lui-même de -peur de tenir trop de place dans les salons de sa femme. - ---Pourquoi d’ailleurs, ajouta une des médisantes, continue-t-elle à -donner des fêtes alors qu’elle est complètement ruinée. Regardez la -table, et ce qu’on va nous offrir tout à l’heure. Les gros gâteaux, les -beaux fruits sont loués pour la soirée, aussi bien que les domestiques. -Tout le monde le sait et pas un ne touchera à ces choses appétissantes, -ou gare à sa colère! On fait semblant de n’avoir pas faim, on se -contente de thé et de biscuits. - -Elles cessèrent de murmurer pour applaudir la poétesse qui, enflammée -par le succès, se mit à déclamer de nouveaux vers. - -Si la conversation méchante des deux dames intéressait peu Robledo, il -s’intéressait moins encore au talent poétique de la maîtresse de maison; -il profita d’un moment où celle-ci lui tournait le dos en saluant ses -admirateurs pour passer dans le cabinet qu’il avait quitté un moment -auparavant. - -Le même monsieur humble et obséquieux qu’il avait plusieurs fois heurté -y fumait, à demi étendu sur un divan, comme un travailleur qui peut -trouver enfin quelques minutes de repos. Il s’amusait à suivre des yeux -les spirales de fumée qui montaient de sa cigarette; voyant un invité -s’asseoir près de lui, il crut nécessaire de lui sourire, après quoi il -lui demanda: - ---Vous ennuyez-vous beaucoup? - -L’Espagnol le regarda fixement avant de répondre: - ---Et vous?... - -L’autre inclina la tête affirmativement, et Robledo eut un geste qui -voulait dire: «Voulez-vous que nous partions?» Mais les yeux -mélancoliques de l’inconnu semblèrent répondre: «Quel bonheur si je -pouvais m’en aller!» - ---Vous êtes de la maison? demanda enfin Robledo. - -Et l’autre ouvrant les bras avec découragement dit: - ---J’en suis le maître; je suis le mari de la comtesse Titonius. - -Sur cette révélation, Robledo crut devoir abandonner son siège et -remettre dans sa poche le cigare qu’il allait allumer. - -En regagnant les salons il vit tous les invités applaudir bruyamment la -poétesse, satisfaits de penser que pour le moment elle avait renoncé à -dire d’autres vers. Elle serrait avec effusion les mains qui se -tendaient vers elle et séchait la sueur qui perlait à son front, en -disant d’une voix langoureuse: - ---Je vais mourir. L’émotion! la fièvre de l’art! Vos pressantes prières -m’ont tuée en me forçant à réciter mes vers. - -Elle regarda de tous côtés comme pour chercher Robledo, et l’ayant -aperçu, elle marcha vers lui. - ---Votre bras, mon héros, et passons au buffet. - -La plus grande partie du public ne put cacher sa joie en voyant s’ouvrir -la porte de la salle où l’on avait dressé la table. Beaucoup se mirent à -courir, bousculant leurs voisins pour entrer les premiers. La Titonius -s’appuyait au bras de l’ingénieur en approchant de son visage ses yeux -enflammés. - ---Avez-vous pris garde à mon poème «La rougissante aurore de l’amour»... -Ne devinez-vous pas à qui je pensais en récitant ces vers? - -Il détourna la tête pour échapper à ses regards ardents et aussi parce -qu’il craignait de ne pouvoir maîtriser l’envie de rire qui lui -chatouillait la gorge. - ---Je n’ai rien deviné comtesse. On devient si barbare en vivant sans -cesse au désert! - -Les invités se pressaient autour de la table; ils admiraient comme un -idéal inaccessible les grands plats qui en occupaient le centre. Il y -avait là des gâteaux magnifiques, des pyramides de fruits énormes qui se -détachaient majestueusement parmi d’autres mets de moindre importance. - -Les deux domestiques qui avaient reçu les invités dans l’antichambre et -un maître d’hôtel à chaîne d’argent et aux favoris de vieux diplomate -semblaient défendre les trésors accumulés au centre de la table; ils ne -daignaient offrir que ce qui était placé sur les bords. Ils servaient -des tasses de thé et de chocolat ou des verres de liqueur, mais ils ne -donnaient à manger que des biscuits et des sandwiches. - -Trop hardi, le vieux aux deux cache-nez, que la comtesse appelait «Cher -maître», s’épuisait en demandes vaines; les domestiques refusaient de -l’entendre tandis qu’il avançait une assiette vide vers les gâteaux et -les fruits, en montrant du doigt avec anxiété l’objet de son désir. -Même le valet le regardait avec étonnement, comme si sa demande était -inconvenante, et il finit par tourner le dos après avoir déposé dans -l’assiette un biscuit et un sandwich. - -Robledo, devant la table, s’arrêta en présence de ces objets précieux en -location que les serviteurs défendaient. La comtesse avait lâché son -bras pour répondre à ceux qui la félicitaient. Heureux d’être débarrassé -de la poétesse, pour quelques instants, il examina la table, une -assiette et un couteau entre les mains. Le maître d’hôtel et ses -acolytes s’occupaient de servir la foule; il put avancer entre la table -et le mur et coupa tranquillement une tranche du gâteau le plus -majestueux. Il eut le temps de prendre aussi un superbe fruit, de le -couper en deux et de l’éplucher. Il allait le manger quand la maîtresse -de maison, délivrée momentanément de ses admirateurs, tourna vers lui -son visage amoureux. Au premier regard elle vit l’énorme gâteau entamé -et le fruit divisé sur l’assiette que le héros tenait à la main. - -On eût pu suivre sur sa physionomie les phases successives d’une -révolution intérieure. On y lut d’abord l’étonnement qu’elle éprouvait -devant ce fait inouï bouleversant toutes les règles établies; puis -l’indignation; enfin la rancune. Il lui faudrait payer le lendemain ces -dégâts stupides... Et elle s’était imaginée avoir trouvé une âme de -héros, digne de la sienne! - -Elle abandonna Robledo et s’en fut à la rencontre du pianiste qui -faisait le tour de la table en demandant successivement à tous les -domestiques des sandwiches et des verres de liqueur. - ---Votre bras... Beethoven. - -Et s’insinuant parmi les groupes elle dit, suivant le musicien: - ---J’écrirai un jour un livret d’opéra pour lui; on sera bien forcé alors -de parler moins de Wagner. - -Elle l’emmena dans le grand salon maintenant désert, le fit asseoir au -piano et se mit à déclamer à pleine voix tandis qu’il l’accompagnait en -arpèges. Mais les invités ne pouvaient se libérer de l’attraction de la -table, et demeuraient sourds aux vers que leur servait la maîtresse de -maison, même agrémentés de musique. - -Les gens les plus distingués formaient un groupe à part dans la salle où -on avait installé le buffet et se tenaient loin des autres personnes -qu’avait recrutées la noble poétesse. Dans ce groupe Robledo aperçut le -marquis de Torrebianca et sa femme, qui, venant d’une autre soirée, -s’étaient présentés fort tard. Hélène semblait distraite et, la pensée -au loin, ne prononçait que des formules vides. L’ingénieur comprit qu’il -la gênait en lui parlant; il chercha Frédéric, mais le marquis ne lui -prêta pas non plus grande attention car il était très occupé à fournir à -un monsieur des explications sur les importantes affaires que son ami -Fontenoy traitait dans toutes les parties du monde. - -Il s’ennuyait et ne comprenait pas encore pourquoi la maîtresse de -maison l’avait abandonné; il s’installa dans un fauteuil, et aussitôt il -entendit qu’on parlait derrière lui! Ce n’étaient plus les deux dames de -tout à l’heure, mais un homme et une femme assis sur un divan qui -tenaient eux aussi de méchants propos, comme si dans cette fête les gens -ne pouvaient avoir d’autres occupations dès qu’ils formaient un groupe à -part. - -Il entendit la femme citer le nom de la marquise et dire ensuite à son -compagnon: - ---Voyez ces magnifiques bijoux. On voit bien que ni le mari ni la femme -n’ont eu de peine à les gagner. Chacun sait que le banquier les a -payés. - -L’homme se croyait mieux informé. - ---On m’a dit que ces bijoux étaient faux, aussi faux que ceux de notre -poétique comtesse. Les Torrebianca ont gardé l’argent que Fontenoy avait -donné pour payer les vrais; peut-être aussi ont-ils vendu les vrais -qu’ils ont remplacés par des imitations. - -La femme eut un soupir on entendant le nom de Fontenoy. - ---Cet homme est bien près de sa ruine. Tout le monde le dit. On parle -même de tribunaux et de prisons... Elle est vorace, la Russe! - -L’homme eut un sourire incrédule. - ---La Russe?... On l’a connue enfant à Vienne où elle chantait ses -premières romances dans un music-hall. Un ancien diplomate affirme de -son côté qu’elle est espagnole, mais née d’un père anglais... Nul ne -connaît sa véritable nationalité, peut-être l’ignore-t-elle elle-même. - -Robledo se leva de son siège. Il était indigne de lui de rester là et -d’écouter sans rien dire ces propos offensants pour ses amis. Mais avant -qu’il eût pu s’éloigner il entendit derrière lui une double exclamation -d’étonnement. - ---Voici Fontenoy, dit la femme, le grand protecteur des Torrebianca! Il -est bien étonnant de le voir dans cette maison; il n’y vient jamais, car -il a peur que la comtesse lui emprunte aussitôt de l’argent!... Quelque -chose d’extraordinaire est arrivé! - -Dans le groupe élégant, l’ingénieur reconnut Fontenoy qui saluait les -Torrebianca. Il souriait aimablement, et Robledo ne remarqua dans sa -personne rien d’extraordinaire. Même il n’avait plus cette expression -préoccupée que donne l’approche menaçante des échéances. Il semblait -plus sûr de lui et plus calme que d’autres fois. Seule semblait -anormale l’amabilité exagérée qu’il affectait en parlant aux gens. - -L’Espagnol, qui l’observait de loin, le vit faire des yeux un léger -signe à Hélène. Puis, avec indifférence, il s’éloigna du groupe pour se -rapprocher lentement du cabinet solitaire que Robledo au début de la -soirée avait occupé avec la comtesse. - -Au passage, il serrait distraitement les mains que des invités -tendaient, désireux de lui parler. «Enchanté de vous voir...» Et il -s’échappait. Il aperçut Robledo et lui fit un salut de la tête; il -souriait de l’air indulgent et protecteur qui lui était habituel; leurs -regards se croisèrent et ce que Fontenoy put lire dans les yeux de -l’autre fit tomber brusquement son masque souriant. Il semblait avoir -trouvé dans les pupilles de l’Espagnol comme un reflet de sa propre -pensée. - -Robledo eut le pressentiment que jamais il n’oublierait ce regard -rapide. Ils se connaissaient à peine, et pourtant cet homme, une -expression d’abandon fraternel dans les yeux, lui livra toute son âme -pendant une seconde. - -Bientôt, il vit Hélène à son tour se diriger en cachette vers le cabinet -et il sentit une curiosité honteuse le saisir. Il n’avait pas le droit -sans doute de se mêler des affaires de ces deux personnes, et cependant -il ne pouvait se désintéresser de l’événement extraordinaire qui se -préparait en cet instant et que son instinct lui faisait pressentir. Il -fallait que cet homme eût un besoin urgent de parler à Hélène pour être -venu la chercher jusque chez la comtesse Titonius. Que se disaient-ils -en ce moment? - -Il se risqua, l’air distrait, jusque devant la porte du cabinet. Hélène -et Fontenoy parlaient debout, très droits, le visage impassible. Leurs -lèvres remuaient à peine pour qu’on ne pût y lire les mots étouffés -qu’elles prononçaient. - -Robledo regretta sa curiosité en voyant Fontenoy lui lancer un regard -rapide tout en continuant à parler à Hélène qui tournait le dos à la -porte. Ce regard le troubla comme le premier. L’homme qui le lui -adressait en était peut-être à la minute la plus critique de son -existence. Il crut même apercevoir un reproche dans ses yeux: «Pourquoi -es-tu curieux de moi, si tu ne peux rien pour me sauver?» - -Il n’osa pas repasser devant le cabinet. Mais retenu par une force -obscure il prit encore un air indifférent et resta près de la porte, -écoutant de toutes ses oreilles. Il savait bien que sa conduite était -incorrecte. Il agissait comme le dernier des médisants qu’il avait -entendus par hasard. Sans doute, l’ambiance de cette maison exerçait sur -lui son influence. - -Il était difficile de distinguer les paroles que prononçaient les deux -personnes de l’autre côté de la porte ouverte. D’ailleurs les invités -recommençaient à danser dans les salons et le pianiste frappait -vigoureusement le clavier. - -Des mots confus lui parvinrent. Dans le cabinet, les deux interlocuteurs -élevaient la voix à cause du bruit. Peut-être aussi leur émotion leur -faisait-elle oublier toute réserve. - -Il reconnut la voix de Fontenoy. - ---Pourquoi faire des phrases? Tu n’es pas capable de faire cela. C’est -moi qui partirai... Dans certaines circonstances, il n’y a pas autre -chose à faire. - -La musique et le bruit du bal l’empêchèrent à nouveau d’entendre; mais -le pianiste adoucit pour un instant son jeu impétueux, et il perçut une -autre voix. C’était celle d’Hélène qui parlait maintenant, d’un ton -lointain, avec un accent d’immense découragement. - ---Peut-être as-tu raison. Ah! l’argent!... Quand nous savons tout ce -qu’il peut nous donner, la vie est trop horrible sans lui. - -Il ne voulut pas en entendre davantage. La honte que lui inspirait son -espionnage eut enfin raison de la curiosité malsaine qui s’était emparée -de lui pendant quelques moments. Il devait respecter le secret qui -rapprochait ces deux personnes. Il pressentait que le mystère serait -court. Peut-être, la nuit terminée, serait-il éclairci. - -Lorsqu’il revint dans la pièce où le buffet était dressé il aperçut son -ami Frédéric qui causait avec la même personne, un monsieur déjà vieux, -la rosette de la Légion d’honneur à la boutonnière, l’aspect d’un haut -fonctionnaire en retraite. - -C’était lui qui parlait, car Torrebianca avait terminé ses explications -sur les grandes affaires de Fontenoy. - ---Je ne doute pas de l’honorabilité de votre ami, mais je m’abstiendrai -de placer de l’argent dans ses affaires. Il me paraît être un homme bien -audacieux, et ses entreprises sont trop lointaines. Tout ira bien tant -que les actionnaires auront foi en lui. Mais ils commencent à la perdre, -semble-t-il; si un jour ils exigent non des espérances mais des -réalités, si un jour Fontenoy se trouve obligé de faire connaître en -pleine lumière le véritable état de ses affaires... alors... - - - - -IV - - -Robledo se leva très tard; il put cependant admirer la suave splendeur -d’un jour de printemps en plein hiver. Un léger brouillard, saturé de -soleil, étendait son dais d’or sur Paris. - ---Il fait bon vivre, pensa-t-il en quittant l’hôtel où il avait -rapidement déjeuné dans une salle à manger où ne restaient que les -serviteurs. - -Toute l’après-midi, il se promena dans le bois de Boulogne, puis, vers -le soir, il regagna les boulevards. Il se proposait de dîner dans un -restaurant puis d’aller chercher les Torrebianca pour passer avec eux -une partie de la soirée dans un quelconque lieu de distraction. - -A la terrasse d’un café il acheta un journal et, avant même de l’ouvrir, -il eut le pressentiment que la feuille fraîchement imprimée lui -réservait une surprise. Un instinct confus l’avertit qu’il allait -trouver la clef d’un mystère jusqu’alors impénétrable!... Au même -instant ses yeux tombèrent sur un titre de la première page: «Suicide -d’un banquier». - -Avant d’avoir lu le nom du désespéré il eut la certitude de le -connaître. Ce ne pouvait être que Fontenoy. Aussi n’éprouva-t-il aucune -surprise en lisant la suite. Les détails du suicide lui semblèrent des -faits naturels et banals, comme si quelqu’un lui eût déjà conté toute -l’histoire. - -On avait trouvé Fontenoy dans son luxueux appartement, étendu sur le -lit, la main droite serrant encore le revolver avec lequel il s’était -donné la mort. - -Depuis la veille la nouvelle de sa faillite circulait dans les milieux -financiers. Cette banqueroute se présentait de telle sorte que -l’intervention de la justice était inévitable. Ses actionnaires -l’accusaient d’escroquerie; le juge se proposait de vérifier le -lendemain sa comptabilité; beaucoup de gens s’attendaient donc à -l’arrestation immédiate du banquier. - -Le colonisateur relut deux fois la fin de l’article: - -«La mort de cet homme découvre le piège où se sont laissés prendre ceux -qui lui ont confié leur argent. Ses entreprises minières et -industrielles d’Asie et d’Afrique sont presque illusoires. Leur possible -développement est à peine commencé, alors qu’il les avait présentées au -public comme des affaires en pleine prospérité. Cet homme, affirment -certains, a commis plus d’erreurs que de crimes, mais il a tout de même -ruiné bien des gens. Il semble en outre qu’une grande partie de l’argent -des actionnaires lui ait servi à couvrir des dépenses personnelles. La -terrible responsabilité qui lui incombe s’étendra sans aucun doute à -ceux qui collaborèrent avec lui à la direction de ces malhonnêtes -entreprises.» - -En dernière heure on considérait comme probable l’arrestation de -quelques personnalités connues qui travaillaient aux ordres du banquier. - -Oubliant le mort, Robledo ne pensa plus qu’à son ami: «Pauvre Frédéric, -que va-t-il devenir?...» Il prit immédiatement un taxi et se fit -conduire avenue Henri-Martin. - -Le valet de chambre de Torrebianca le reçut avec un visage funèbre, -comme si la mort eût frappé la maison. Le marquis était sorti à midi, -aussitôt après avoir appris par téléphone la nouvelle du suicide, et il -n’était pas rentré. - ---Madame la marquise est malade, ajouta le domestique, et ne veut -recevoir personne. - -Robledo en l’écoutant put se rendre compte de l’impression que le -suicide du banquier avait produite dans la maison. - -La discipline glaciale et solennelle des valets avait disparu. Ils -avaient l’air effaré d’un équipage qui pressent une tempête capable -d’engloutir le navire. Robledo entendit des pas discrets, des murmures -derrière les rideaux qui s’entr’ouvraient pour découvrir des yeux -curieux. - -On avait sans doute parlé aux environs de la cuisine de certaines -visites possibles, et lorsque quelqu’un entrait dans la maison on se -demandait si ce n’était pas la police. Le chauffeur s’adressait à ses -camarades avec une colère contenue: - ---Le capitaine est tué, la barque va couler. Qui nous paiera maintenant -notre dû? - -L’ingénieur revint au centre de la ville pour dîner dans un restaurant -et trois fois il demanda au téléphone le logement de Torrebianca. Il -était près de minuit lorsqu’on lui répondit que monsieur venait de -rentrer; Robledo revint en toute hâte avenue Henri-Martin. - -Il trouva Frédéric dans sa bibliothèque; les heures qui venaient de -s’écouler semblaient avoir vieilli le marquis plus que des années -entières. En voyant entrer Robledo il l’embrassa; il cherchait -instinctivement un appui sur quoi reposer son corps sans courage. - -Il s’étonnait de pouvoir supporter tant de douleurs accumulées en si peu -de temps. Le matin, il avait comme Robledo éprouvé devant la beauté de -ce jour une impression de confiance et de bonheur. Il faisait bon -vivre!... Et soudain, l’appel du téléphone, la terrible nouvelle, le -départ précipité pour la maison de Fontenoy, et puis, étendu sur le lit, -le cadavre du banquier, accaparé bientôt par les médecins chargés de -l’autopsie; il avait ressenti une émotion plus douloureuse encore à -l’aspect des bureaux de Fontenoy. Le juge y était seul maître; il -examinait des papiers, apposait des sceaux, scrutait sans pitié, -examinait toutes choses d’un regard froid, méfiant, implacable. Le -secrétaire du banquier qui par téléphone avait appelé Torrebianca -s’efforçait de cacher son trouble et le reçut avec un visage sombre. - ---Je crois que cette aventure va mal tourner pour nous. Le patron aurait -dû nous prévenir. - -Pendant tout le reste du jour, Torrebianca voulut voir tous les autres -collaborateurs de Fontenoy, qui touchaient des émoluments considérables -pour figurer comme des automates dans les conseils d’administration de -ses entreprises. Tous se montraient également pessimistes, tous, -possédés d’une terreur féroce, étaient capables des pires mensonges et -des pires bassesses pour assurer leur propre salut aux dépens de celui -des autres. - -Ils accusaient Fontenoy, qu’ils flattaient quelques heures auparavant -pour lui arracher de nouvelles gratifications. Certains l’appelaient -déjà «bandit»; d’autres, qui pour se justifier sentaient la nécessité de -s’attaquer à quelqu’un, eurent des insinuations agressives à l’égard de -Torrebianca. - ---Vous avez dit dans vos comptes rendus d’enquête que les affaires -étaient magnifiques. Sans doute vous avez vu de vos propres yeux ce qui -existe réellement dans ces pays lointains; vous n’auriez pas sans cela -apposé votre signature au bas des documents techniques qui nous ont -inspiré confiance dans les entreprises de cet homme. - -Et Torrebianca commença de comprendre que tous avaient besoin d’une -victime vivante pour la charger de toutes les terribles responsabilités -que le banquier avait éludées en se réfugiant chez les morts. - ---J’ai peur, Manuel, dit-il à son camarade. Je ne comprends plus -moi-même comment j’ai signé ces papiers sans me rendre compte de leur -importance... Qui a bien pu me communiquer cette confiance aveugle dans -les entreprises de Fontenoy? - -Robledo eut un triste sourire. Il lui était facile de nommer la personne -qui l’avait ainsi conseillé; mais pourquoi augmenter encore par une dure -révélation le chagrin de son ami? - -Au milieu de ces soucis angoissants, Torrebianca pensait toujours à sa -femme. - ---Pauvre Hélène! Je lui ai parlé tout à l’heure... J’ai cru qu’elle -allait s’évanouir quand je lui ai appris que je venais de voir le -cadavre de Fontenoy. Cet événement a si violemment éprouvé son système -nerveux, que sa santé m’inspire des inquiétudes. - -Ces lamentations agacèrent à tel point Robledo qu’il dit brutalement: - ---Pense à ta situation et ne t’occupe pas de ta femme. Ce qui te menace -est beaucoup plus grave qu’une crise de nerfs. - -Les deux hommes, après avoir longuement parlé de la catastrophe, -finirent, comme tous ceux qui se familiarisent avec le malheur, par -retrouver un certain optimisme. Nul ne pourrait connaître l’exacte -vérité tant que le juge n’aurait pas éclairci les affaires du -banquier... Fontenoy avait commis plus d’erreurs que de crimes, ses -ennemis les plus acharnés le reconnaissaient eux-mêmes. Parmi les -entreprises qu’il avait imaginées, plusieurs pouvaient encore devenir -excellentes; il avait eu le tort de les lancer trop à la hâte en -trompant le public sur leur véritable degré d’avancement? Peut-être des -administrateurs prudents sauraient-ils les rendre productives; ils -reconnaîtraient que les rapports de Fontenoy étaient exacts et -déclareraient que Torrebianca n’avait, en les approuvant, commis aucun -délit. - ---C’est bien possible, dit Robledo qui avait besoin lui aussi de se -montrer optimiste. - -Le découragement de son ami l’avait beaucoup inquiété tout d’abord et il -préférait l’aider à reprendre confiance en l’avenir; il passerait ainsi -une meilleure nuit. - ---Tu verras, Frédéric, tout s’arrangera. N’attache pas trop d’importance -à ce que disent les anciens parasites de Fontenoy. C’est la peur qui les -fait parler. - -En se levant, le jour suivant, l’Espagnol demanda avant tout les -journaux. Tous se montraient pessimistes et menaçants dans leurs -commentaires sur ce suicide qui prenait l’importance d’un grand scandale -parisien, et ils auguraient que la justice allait faire incarcérer dans -les quarante-huit heures plusieurs personnalités bien connues. Robledo -crut même deviner dans un de ces journaux des allusions vagues aux -rapports de certain ingénieur protégé de Fontenoy. - -Lorsqu’il revit Frédéric dans sa bibliothèque il le trouva plus vieilli -et plus découragé encore que la veille. Sur une table il aperçut les -journaux que lui-même avait déjà lus. - ---On veut me mettre en prison, dit Torrebianca d’une voix plaintive, -moi, qui n’ai jamais fait de mal à personne. Je ne puis comprendre -pourquoi on s’acharne ainsi contre moi. - -Robledo tenta en vain de le consoler. - ---Quelle honte! continua-t-il. Jamais personne ne m’a fait peur et -pourtant je ne peux soutenir le regard de ceux qui m’entourent. Quand -mon valet de chambre me parle, je baisse les yeux pour ne pas rencontrer -les siens. Que doit-on dire de moi dans ma propre maison? - -Humble et abattu comme s’il fût revenu aux années de son enfance, il -ajouta: - ---J’ai peur de sortir. Je tremble à la pensée que je rencontrerai -peut-être les mêmes personnes que j’ai si souvent vues dans les salons -et qu’il me faudra leur expliquer ma conduite, supporter leurs regards -ironiques et leurs paroles de fausse commisération. - -Il se tut un instant puis reprit, avec un accent admiratif: - ---Hélène est plus courageuse. Ce matin, après avoir lu les journaux, -elle a fait avancer l’automobile et s’en est allée je ne sais où. Elle -doit faire des visites. Elle m’a dit qu’il fallait se défendre... Mais, -comment me défendre? Il faut bien reconnaître que j’ai approuvé et signé -ces rapports sur des affaires qui m’étaient inconnues!... Je ne sais pas -mentir. - -Robledo essaya en vain de lui rendre confiance comme la veille; son -optimisme fragile n’avait plus la force de renaître. - ---Comme toi, ma femme croit que tout peut s’arranger. Elle est si -assurée de son influence qu’elle ne désespère jamais. Elle a beaucoup -d’amis à Paris, elle y entretient encore des relations de famille. Elle -est partie ce matin en jurant qu’elle déjouerait les complots de mes -ennemis... car elle suppose que nous avons beaucoup d’ennemis et qu’ils -cherchent dans cette faillite de Fontenoy un prétexte à me perdre... -Hélène est beaucoup plus avisée que moi; je ne serais pas étonné qu’elle -fît changer d’avis les journaux et le juge lui-même et disparaître ces -menaces voilées de procès et de prison. - -Il frissonna en prononçant ce dernier mot. - ---La prison!... Manuel, vois-tu un Torrebianca en prison?... Plutôt que -de subir une pareille honte j’aurai recours au plus sûr moyen d’éviter -le déshonneur. - -Et, comme si dans son âme tous ses ancêtres se fussent dressés sous -l’insulte de cette menace, son énergie vibrante et nerveuse d’autrefois -semblait ressusciter. - -Robledo eut peur en voyant la flamme bleuâtre qui, semblable à l’éclair -fugace d’une épée, passait dans les pupilles de son ami. - ---Tu ne commettras pas cette sottise, dit-il; avant tout il faut vivre. -Tant qu’on est vivant tout s’arrange, bien ou mal. La mort au contraire -n’arrange rien... D’ailleurs, qui sait?... Peut-être as-tu raison de -penser que ta femme est capable d’aider au rétablissement de ta -situation. On a vu réussir des choses plus difficiles. - -En sortant de la bibliothèque, Robledo trouva dans l’antichambre -plusieurs personnes assises qui attendaient patiemment. Le valet de -chambre lui dit avec une familiarité inopportune et désagréable: - ---Ils attendent madame la marquise... Je leur ai dit que monsieur était -sorti. - -Le domestique n’en dit pas davantage; mais il comprit à l’expression -malicieuse de ses yeux que les gens qui attendaient étaient des -créanciers. - -Le suicide du banquier avait mis fin au crédit relatif dont les -Torrebianca jouissaient encore. Toutes ces personnes savaient sans doute -que Fontenoy était l’amant de la marquise. D’autre part, la faillite de -sa banque privait le mari de l’emploi qui en apparence lui permettait de -mener une existence luxueuse. - -Il comprit alors que son ami éprouvât de la honte et de la répugnance à -rencontrer les gens de sa propre maison et s’isolât dans sa -bibliothèque. - -Au milieu de l’après-midi il l’appela au téléphone. Hélène venait de -rentrer après cent courses à travers Paris et semblait satisfaite de ses -nombreuses visites. - ---Elle m’affirme que pour le moment elle a paré le coup, et que tout -finira par s’arranger, dit Torrebianca, qui ne voulait pas donner -d’autres détails par téléphone. - -Quand la nuit fut tombée, Robledo revint avenue Henri-Martin. Il avait -demandé dans un café les journaux du soir et n’y avait rien lu qui pût -justifier la tranquillité relative de son ami. Les nouvelles étaient -toujours alarmantes et on parlait toujours de l’arrestation probable des -personnes compromises dans cette scandaleuse faillite. - -Il revit encore, sur une table de la bibliothèque, les journaux que -lui-même venait de lire, et il s’expliqua le découragement de son ami, -sans ressort devant l’incertitude des événements, et qui passait en -quelques heures de la confiance à l’abattement. Sa voix calme et froide -contrastait violemment avec son visage douloureusement crispé. Sans -aucun doute il avait pris sa résolution et il s’y tenait sans autre -raison d’attendre que l’espoir vague d’un miracle. Si le miracle ne se -produisait pas... - -Robledo regarda de tous côtés, examina la table et les autres meubles de -la bibliothèque. Oh! ne pouvoir deviner où son ami avait placé son -dernier remède, le revolver! - ---Y a-t-il des gens là dehors? demanda Torrebianca. - -Comme il semblait ne pas ignorer que des visiteurs désagréables avaient -défilé tout le jour dans l’antichambre, Robledo ne lui fit pas préciser -sa question et répondit d’un simple signe négatif. Le marquis se mit -alors à parler de cette invasion de créanciers qui accouraient de tous -les coins de Paris. - ---Ils flairent déjà la mort, dit-il, et ils s’abattent sur cette maison -comme une bande de corbeaux... Quand Hélène est rentrée cet après-midi -l’antichambre était pleine... mais elle possède un charme auquel ne -résiste homme ni femme, et il lui a suffi de parler pour convaincre tout -le monde. Je crois qu’ils lui auraient consenti de nouvelles avances si -elle les leur avait demandées. - -Il était fier de faire ressortir le pouvoir séducteur de sa femme; mais -la réalité lui laissait peu de loisir d’admirer. - ---Ils reviendront, dit-il tristement. Ils sont partis, mais ils -reviendront demain... Hélène a vu aussi quelques amis assez puissants -pour dicter l’opinion des journaux et influencer les juges. Tous ont -juré de l’aider; mais hélas, quand elle est partie, quand ils ne la -voient plus, son pouvoir n’est plus le même. On lui a promis d’arranger -les choses, et peut-être cela durera-t-il quelques temps; mais que peut -une femme contre tant d’ennemis? D’ailleurs je ne dois plus permettre à -Hélène de courir de tous côtés pour me défendre tandis que je reste ici -enfermé. Je sais à quoi s’expose une femme qui va chercher du secours -auprès des hommes. Non... Cela serait pire que la prison. - -Et dans les yeux de Torrebianca, qui après s’être montré craintif comme -un enfant faisait preuve parfois d’une grande énergie, il passa comme un -éclair de colère, à la pensée des périls où pourrait être exposée la -fidélité d’Hélène pendant les démarches qu’elle faisait pour le sauver. - ---Je lui ai défendu de continuer ses visites, même auprès des amis les -plus anciens de sa famille. Un homme d’honneur ne permet pas que sa -femme fasse certaines démarches... Fions-nous au sort et à la grâce de -Dieu! Les lâches seuls ne trouvent pas de solution quand le moment -décisif arrive. - -Robledo, qui avait écouté sans donner aucun signe d’impatience, dit -d’une voix grave: - ---J’ai trouvé une solution meilleure que la tienne puisqu’elle te -permettra de vivre... Viens avec moi. - -Et posément, avec un sang-froid méthodique, comme il aurait exposé une -affaire commerciale ou un projet industriel, il lui expliqua son plan. - -Il était absurde d’espérer un règlement favorable des affaires -bouleversées par le suicide de Fontenoy, et il devenait dangereux de -rester à Paris. - ---Je devine ce que tu comptes faire demain ou peut-être ce soir si tu -juges ta situation désespérée. Tu sortiras ton revolver de sa cachette, -tu prendras une plume et tu rédigeras deux lettres; sur une enveloppe tu -écriras: «Pour ma femme», sur l’autre: «Pour ma mère», ta pauvre mère -qui t’aime tant, qui s’est toujours sacrifiée pour toi, et que tu -récompenseras de ses sacrifices en quittant la terre avant qu’elle-même -en soit partie! - -Le ton accusateur de ces paroles troubla Torrebianca. Ses yeux se -mouillèrent et il courba le front comme écrasé par le remords d’une -action basse. Ses lèvres tremblèrent et Robledo crut apercevoir qu’elles -murmuraient: «Maman! ma pauvre maman!» - -Maîtrisant son émotion, Frédéric releva la tête. - ---Crois-tu, dit-il, qu’elle sera plus heureuse de me voir en prison? - -L’Espagnol haussa les épaules. - ---Tu n’as pas besoin d’aller en prison pour continuer à vivre. Je te -demande seulement de te laisser conduire par moi et de m’obéir sans me -faire perdre de temps. - -Après un coup d’œil sur les journaux qui se trouvaient sur la table, il -ajouta: - ---Comme je crois ton salut à peu près impossible, demain nous partirons -pour l’Amérique du Sud. Tu es ingénieur; là-bas en Patagonie tu pourras -travailler à mon côté... Acceptes-tu? - -Torrebianca demeura impassible comme s’il n’eût pas compris cette -proposition ou l’eût jugée absurde et indigne d’une réponse. Robledo -parut s’irriter du silence de son ami. - ---Pense donc aux documents que tu as signés pour servir Fontenoy et qui -affirment l’excellence d’affaires que tu n’avais même pas étudiées. - ---Je ne pense qu’à cela, répondit Frédéric; c’est pourquoi je trouve que -ma mort est nécessaire. - -L’Espagnol ne put retenir son indignation et se levant de sa chaise, il -se mit à crier: - ---Mais je ne veux pas que tu meures, triple sot. Je t’ordonne de vivre -et tu dois m’obéir... Imagine-toi que je suis ton père... non pas ton -père, puisqu’il est mort quand tu étais tout enfant... figure-toi que je -suis ta mère, ta vieille maman qui t’aime tant, et qu’elle te dise: -«Obéir à ton ami c’est m’obéir à moi.» - -Il parlait avec véhémence et Torrebianca fut si troublé qu’il dut porter -la main à ses yeux. Robledo profita de ce moment d’émotion pour lancer -ce qu’il avait de plus important et de plus difficile à dire. - ---Je t’emmènerai d’ici. Tu viendras en Amérique où tu pourras trouver -une existence nouvelle. Tu travailleras durement, mais le travail est -là-bas plus noble et plus profitable que dans le vieux monde; tu -subiras bien des souffrances et peut-être à la fin deviendras-tu riche; -mais pour cela il faut venir... seul avec moi. - -Le marquis se dressa et découvrit son visage. Puis il regarda son ami -avec un étonnement douloureux. Seul! Comment osait-il lui proposer -d’abandonner Hélène? Il aimait mieux mourir et ne plus subir le tourment -de penser anxieusement à toute heure au sort de sa femme. - -La colère s’emparait de Robledo et comme il se montrait vif lorsqu’on -tentait de s’opposer à sa volonté, il s’écria d’un ton ironique: - ---Ton Hélène!... Ton Hélène!... est... - -Il se repentit en voyant le visage de Frédéric et pour essayer de -justifier son accent agressif il continua: - ---Ton Hélène est en grande partie responsable de la situation où tu te -trouves aujourd’hui. C’est pour elle que tu as signé ces documents qui -te déshonorent dans ta profession. - -Frédéric courba la tête, mais l’autre continua d’attaquer. - ---Comment ta femme a-t-elle connu Fontenoy? Tu m’as dit qu’il était un -vieil ami de sa famille... et c’est là tout ce que tu sais. - -Il se contint un instant, mais la colère l’emporta sur la prudence qui -lui conseillait de se taire. - ---Les femmes connaissent toujours notre histoire mais nous ne savons -d’elles que ce qu’elles veulent bien nous raconter. - -Le marquis parut s’efforcer de comprendre le sens de ces paroles. - ---J’ignore ce que tu veux dire, dit-il d’une voix sombre; mais songe que -tu parles de ma femme. N’oublie pas qu’elle porte mon nom. Et je l’aime -tant! - -Tous deux demeurèrent silencieux. Les minutes qui s’écoulaient -semblaient les éloigner de plus en plus l’un de l’autre. Robledo crut -devoir prendre la parole pour renouer leur ancienne amitié. - ---La vie est bien dure là-bas, et c’est quand on est bien loin qu’on -apprécie les commodités de la civilisation. Mais dans le désert on prend -comme un bain d’énergie qui purifie et transfigure les fugitifs du vieux -monde et les prépare à une existence nouvelle. Tu rencontreras dans ce -pays des survivants de toutes les catastrophes; ils y sont arrivés comme -ces naufragés qui se sauvent à la nage et prennent pied sur une île -fortunée. Toutes les distinctions de nationalité, de caste et de -naissance disparaissent; il n’y a plus là-bas que des hommes. La terre -où je demeure est... la terre de tous. - -Comme Torrebianca demeurait impassible, il jugea bon de lui rappeler à -nouveau sa situation. - ---Ici t’attendent la prison et le déshonneur ou, ce qui est pire, la -solution que tu as trouvée, la mort. Là-bas tu retrouveras l’espérance, -le bien le plus précieux dans la vie... Viens-tu? - -Le marquis sortit de son abattement et esquissa enfin un mouvement -affirmatif; mais Robledo, du geste, lui ordonna d’attendre et il ajouta -avec énergie: - ---Tu connais mes conditions. Il faut partir là-bas comme pour la guerre, -avec peu de bagages; et la femme est une lourde gêne dans les -expéditions de ce genre... Ta femme ne mourra pas de chagrin si tu la -laisses en Europe; vous vous écrirez comme des fiancés; une longue -absence stimule l’amour. En outre, tu pourras lui envoyer de l’argent -pour lui permettre de vivre à l’aise. De toutes façons tu feras beaucoup -plus pour elle que si tu meurs ou si tu te laisses mettre en prison... -Veux-tu venir? - -Torrebianca demeura longtemps pensif. Il se leva enfin, puis faisant -signe à Robledo d’attendre, il sortit de la bibliothèque. - -L’Espagnol ne resta pas longtemps seul. Il crut entendre très loin des -voix, presque des cris que les tentures et les cloisons étouffaient. Des -pas plus rapprochés résonnèrent, un rideau se souleva violemment et -Hélène, suivie de son mari, entra dans la bibliothèque. - -C’était une Hélène transformée par les événements. Robledo pensa que -pour elle aussi les heures avaient été longues comme des années. Elle -paraissait plus vieille sans pour cela cesser d’être belle. Sa beauté -fanée était plus sincère que celle des jours riants. Elle avait cet -attrait mélancolique des bouquets de fleurs qui commencent à se flétrir. -Vingt-quatre heures avaient passé sans qu’elle eût pu prendre soin de -son corps et de plus elle était sans cesse sous l’empire d’émotions -nouvelles, les unes douloureuses, les autres blessantes pour son -amour-propre. - -Bien plus qu’au sort de son mari elle pensait à ce que pouvaient dire en -ce moment ses nombreuses amies de Paris. - -Elle rejeta violemment la tenture derrière elle et s’avança à travers la -bibliothèque comme un flot invincible. Ses yeux semblèrent défier -Robledo. - ---Que vient de me dire Frédéric? dit-elle d’une voix âpre. Vous voulez -l’emmener, vous voulez qu’il abandonne sa femme au milieu de tant -d’ennemis? - -Torrebianca qui, entré derrière elle, se sentait à nouveau dominé, crut -devoir protester pour l’assurer de sa fidélité. - ---Je ne t’abandonnerai jamais... Je l’ai déjà dit à Manuel. - -Mais Hélène, qui ne l’écoutait pas, avança jusqu’auprès de Robledo. - ---Et moi qui vous prenais pour un ami sûr! Misérable! Vous voulez -priver une femme de son seul soutien, lui dérober son mari? - -Tout en parlant elle regardait fixement les yeux de l’Espagnol, comme si -elle eût voulu y retrouver sa propre image. Mais elle lut de telles -choses dans ces pupilles que sa voix devint plus douce et qu’elle finit -par menacer l’Espagnol du doigt avec une moue d’enfant prêt à pleurer. -Le colonisateur demeura impassible; il jugeait sans doute inopportunes -ces grâces puériles et Hélène dut reprendre un ton grave. - ---Voyons, expliquez-vous. Dites-moi quel plan vous avez formé pour -emmener mon mari jusqu’à ces terres lointaines où vous vivez en seigneur -féodal. - -Insensible à la voix et aux yeux d’Hélène, Robledo répondit froidement, -du même ton qu’il eût pris pour exposer les devis d’une entreprise -industrielle. - -Il avait imaginé, tout en causant avec Frédéric le moyen de quitter -Paris. Il retiendrait pour lui le jour suivant une automobile comme s’il -avait brusquement décidé de partir pour l’Espagne. Il fallait prendre -des précautions. Torrebianca était toujours libre mais la police le -surveillait peut-être pendant que le juge cherchait à établir sa -culpabilité. La frontière espagnole était loin, mais ils la passeraient -avant que la justice ait pu lancer un mandat d’arrêt. - -D’ailleurs il avait à la frontière même des amis qui les aideraient en -cas de danger et leur permettraient d’atteindre tous deux Barcelone. Une -fois rendus à ce port ils trouveraient facilement le moyen de gagner -l’Amérique du Sud. - -Hélène l’écoutait en hochant la tête, le sourcil froncé. - ---Tout cela est fort bien imaginé, dit-elle, mais pourquoi ce plan ne -prévoit-il que le départ de mon mari, pourquoi ne partirais-je pas avec -vous moi aussi? - -Cette proposition étonna Torrebianca. Quelques heures auparavant, Hélène -en rentrant à la maison avait exprimé une grande confiance en l’avenir -pour encourager son mari et peut-être pour se faire illusion à -elle-même. - -Elle venait de rendre visite à des hommes qu’elle connaissait de longue -date; ils lui avaient fait de grandes promesses avec cette galanterie -protectrice et mélancolique qu’impose le souvenir de lointaines amours. - -Il fallait bien croire à ces phrases qui peut-être contenaient leur -seule chance de salut; mais maintenant, après avoir entendu Robledo -exposer son plan, elle sentait s’écrouler son optimisme. - -Les promesses de ses amis n’étaient que de doux mensonges; personne ne -ferait rien pour eux en les voyant dans le malheur; la justice suivrait -son cours. Son mari irait en prison et elle devrait recommencer sa -vie... Recommencer! et cela dans un monde trop vieux, où elle aurait -peine à trouver un endroit qu’elle n’eût pas déjà connu... et contre -tant d’amies avides de vengeance! - -Robledo vit passer dans ses yeux une expression toute nouvelle. Elle -avait peur; peur, comme une bête traquée. Pour la première fois il -surprit dans la voix d’Hélène un accent de sincérité. - ---Vous êtes le seul, Manuel, à voir clairement notre situation; vous -seul pouvez nous sauver... mais emmenez-moi aussi. Je n’ai pas la force -de rester... J’aimerais mieux mendier dans un monde qui ne sera pas -celui-ci. - -Il y avait dans cette prière tant de tristesse et de douceur que -l’Espagnol eut pitié et qu’il oublia ses pensées hostiles. - -Torrebianca dut se rendre compte de la faiblesse subite de son ami; il -en profita pour affirmer avec énergie: - ---Je te suis avec elle ou je reste avec elle, quoi qu’il arrive. - -Robledo eut encore un mouvement d’hésitation; puis il accepta d’un geste -de la tête. Immédiatement il eut un regret; il lui sembla qu’il venait -d’approuver une chose absurde. - -Hélène, qui oubliait avec une étonnante facilité les angoisses de -l’heure, se mit à rire: - ---J’ai toujours adoré les voyages, dit-elle avec enthousiasme; je -monterai à cheval, je chasserai les bêtes féroces, j’affronterai de -grands dangers. Je vivrai une existence plus savoureuse que celle d’ici, -une vie d’héroïne de roman. - -L’Espagnol la regardait, étonné de cette inconscience. Elle ne pensait -plus à Fontenoy. Elle semblait même avoir oublié qu’elle était encore à -Paris et que la police pouvait d’un moment à l’autre entrer dans la -maison pour emmener son mari. - -Il était inquiet, car il y avait loin de la vie réelle des colons du -désert américain aux fictions romanesques que cette femme accueillait. - -Torrebianca les interrompit avec découragement; le plan de son ami lui -semblait d’exécution difficile. - ---Avant de partir il faut payer nos dettes. Où prendrons-nous de -l’argent? - -Sa femme se mit à rire d’un air étonné. - ---Payer! qui parle de payer? Les créanciers attendront. Je trouve -toujours le mot qu’il faut leur dire... Nous leur enverrons de l’argent -d’Amérique, quand tu seras riche. - -Mais le marquis ne pouvait se débarrasser aussi promptement de ses -scrupules. - ---Je ne partirai pas d’ici avant d’avoir payé tous les domestiques. Et -d’ailleurs il nous faut de l’argent pour le voyage. - -Il y eut un long silence; puis le mari s’écria comme s’il venait de -trouver une solution: - ---Heureusement, nous avons tes bijoux. Nous pouvons les vendre avant de -nous embarquer. - -Hélène regarda avec ironie le collier et les bagues qu’elle portait à ce -moment. - ---On ne nous donnera pas deux mille francs de ceux-là ni de tous les -autres, tous sont faux, complètement faux. - ---Mais, et les vrais? demanda Torrebianca stupéfait. Et ceux que tu as -achetés avec l’argent qu’on t’envoyait de tes propriétés de Russie? - -Robledo crut devoir intervenir pour couper court à ce dialogue -dangereux. - ---Ne cherche pas à savoir tant de choses; parlons du présent... Je -paierai les domestiques; et je me charge des frais de votre voyage. - -Hélène lui prit les deux mains et murmura des mots de remerciements. -Torrebianca, touché de cette générosité, se refusait cependant à -l’accepter, mais l’Espagnol mit fin à ses protestations. - ---Je suis venu à Paris avec de l’argent pour six mois; je m’en irai au -bout de quatre semaines, voilà tout. - -Puis il ajouta d’un air de désespoir comique: - ---Je m’en irai sans connaître plusieurs restaurants nouveaux, et sans -avoir goûté deux ou trois vins de marque... Tu vois si mon sacrifice est -extraordinaire. - -Frédéric lui serra les mains silencieusement cependant qu’Hélène le -prenait dans ses bras et l’embrassait avec l’impudeur de l’enthousiasme. - -Elle ne parlait plus que de ce pays inconnu auquel elle ne pensait guère -un instant auparavant et qu’elle admirait déjà à l’égard d’un paradis. - ---Il me tarde de me voir dans ce pays neuf, qui, comme vous le dites, -est la terre de tous! - -Et pendant que les deux époux se concertaient sur les préparatifs de -leur voyage, ou bien plutôt de leur fuite, Robledo, les yeux fixés sur -Hélène, se disait: - -«Quelle sottise je viens de commettre! Quel terrible cadeau j’apporte à -ceux qui vivent là-bas d’une vie rude... mais en paix.» - - - - -V - - -Des travailleurs aragonais, émigrés en Argentine en emportant -précieusement dans leurs bagages une guitare pour accompagner leurs -couplets improvisés, la virent passer et consacrèrent une chanson à la -«Fleur du Rio Negro». - -Ce surnom printanier eut un sort dans le pays, et tout le monde appela -ainsi la fille du propriétaire de _l’estancia_[4] de Rojas; son -véritable nom était Celinda. - -Elle avait dix-sept ans; d’une taille au-dessous de son âge, elle -étonnait cependant par l’agilité de ses membres et l’énergie de ses -gestes. - -Dans le pays, beaucoup d’hommes qui admiraient comme les Orientaux les -femmes grasses et considéraient que sans des chairs opulentes il n’est -point de beauté, avaient une moue d’indifférence lorsqu’on chantait en -leur présence les louanges de la fille de Rojas. Certes elle avait un -visage aimable et fripon, un nez retroussé, une bouche d’un rouge -sanglant, des dents aiguës et très blanches, des yeux énormes, à peine -un peu trop arrondis. Mais, sa mignonne figure mise à part... rien d’une -femme! - ---Elle est aussi plate par devant que par derrière, disaient-ils, on -dirait un garçon. - -Effectivement, de loin on la prenait pour un petit homme car elle -portait toujours un costume masculin et montait à califourchon des -chevaux fougueux. Parfois, elle faisait tournoyer un lasso au-dessus de -sa tête, comme faisaient les _péons_[5], et elle poursuivait quelque -cavale ou quelque jeune taureau de l’_estancia_ de don Carlos Rojas, son -père. - -Ce dernier, disait-on dans le pays, appartenait à une vieille famille de -Buenos-Ayres. Il avait mené dans sa jeunesse une vie fort joyeuse dans -les principales villes d’Europe. Il s’était ensuite marié; mais la vie -de son ménage dans la capitale de l’Argentine avait été aussi coûteuse -que ses voyages de célibataire dans l’ancien continent; peu à peu il -gaspillait en dépenses somptuaires et en mauvaises affaires la fortune -qu’il tenait de ses parents. - -Sa femme était morte au moment où il venait de se rendre compte qu’il -était ruiné. - -C’était une dame maladive et mélancolique qui publiait des vers -sentimentaux, sous un pseudonyme, dans les journaux de modes et qui -légua à sa fille le nom de Celinda, poétique souvenir. - -Le señor Rojas dut abandonner l’_estancia_ de ses parents située près de -Buenos-Ayres et qui valait plusieurs millions. Trois hypothèques -pesaient sur elle, et quand les créanciers eurent partagé le produit de -sa vente il ne resta à don Carlos d’autre ressource que de quitter la -partie la plus civilisée de l’Argentine pour s’installer à Rio Negro; il -y possédait quatre lieues de terres qu’il avait acquises au temps de sa -richesse, par caprice, et sans savoir au juste ce qu’il achetait. - -Beaucoup de gens ruinés croient trouver dans l’agriculture un moyen de -refaire leur fortune, alors même qu’ils ignorent les principes -élémentaires du travail de la terre. Ce _criollo_[6], habitué à mener à -Paris et à Buenos-Ayres une existence dissipée, crut pouvoir lui aussi -réaliser un tel miracle. Il n’avait jamais voulu s’occuper de -l’administration d’une _estancia_ toute proche de la capitale où -d’inépuisables prairies naturelles nourrissaient des milliers de jeunes -taureaux, et il dut se résoudre à la vie dure et sobre du fruste -cavalier qui paît son troupeau sur des terres incultes. - -La tâche que ses prédécesseurs avaient entreprise dans la campagne riche -voisine de Buenos-Ayres, Rojas dut la reprendre sous le ciel de bronze -de la Patagonie qui laisse à peine tomber chaque année quelques gouttes -d’eau sur le sol poussiéreux. - -L’ancien millionnaire portait son malheur avec dignité. C’était un homme -de cinquante ans, plutôt petit que grand, au nez aquilin, à la barbe -blanchissante. Malgré la vie sauvage qu’il menait il avait conservé sa -politesse primitive. Ses manières décelaient l’homme sorti d’un milieu -social plus élevé que celui où il devait vivre maintenant. Comme on -disait à la Presa, le village le plus proche, cet homme-là, bien ou mal -vêtu, avait l’air d’un monsieur. Il portait presque toujours des bottes -entières, un large feutre et un _poncho_. A sa main droite se balançait -le court fouet de cuir appelé là-bas _rebenque_. - -Les bâtiments de son _estancia_ avaient peu d’apparence. Il les avait -construits hâtivement avec l’espoir de les améliorer quand sa fortune -aurait augmenté. Mais, comme il arrive toujours quand on construit à la -campagne, cette installation provisoire allait durer plus longtemps -peut-être que les bâtiments considérés ailleurs comme définitifs. - -Sur les murs de briques cuites, sans revêtement extérieur, ou de simple -argile séchée, s’élevait une toiture faite de plaques de zinc ondulé. A -l’intérieur de la maison de maître les cloisons s’arrêtaient à une -certaine hauteur et laissaient l’air circuler librement dans la partie -supérieure du bâtiment. Les meubles étaient rares dans les pièces. La -salle où don Carlos recevait ses visites servait de salon, de bureau et -de salle à manger; elle était ornée de quelques fusils et de peaux de -pumas abattus dans les environs. L’_estanciero_[7] passait hors de la -maison une grande partie du jour à inspecter les parcs à bestiaux les -plus voisins. - -Il mettait brusquement au galop sa monture, un cheval de piètre mine -mais infatigable pour surprendre les _péons_ qui travaillaient à l’autre -extrémité de sa propriété. - -Un matin, il s’impatientait de voir l’heure du repas se passer sans que -Celinda regagnât l’_estancia_. Il n’était pas inquiet. Depuis qu’âgée de -huit ans, elle était arrivée à Rio Negro, elle avait vécu à cheval et -considéré la plaine déserte comme sa demeure. - ---Et il ne ferait pas bon la fâcher, disait le père avec orgueil. Elle -manie le revolver mieux que moi, et lorsqu’elle a un lasso entre les -mains il n’y a pas d’homme ou d’animal capable de lui échapper. Ma -fille, c’est un homme à poigne. - -Soudain il la vit galoper sur la ligne où la plaine rejoignait le ciel. -Elle semblait un petit cavalier de plomb échappé d’une boîte de jouets. -En avant de son petit cheval courait un taureau en miniature. Le groupe -lancé au galop grossit avec une étonnante rapidité. Dans cette immense -étendue les objets mouvants changeaient de dimensions sans suivre une -progression régulière, et les yeux mal habitués aux caprices optiques du -désert étaient sans cesse surpris et désorientés. - -La jeune fille s’approchait en criant et en agitant son lasso pour -presser la marche de la bête qu’elle poursuivait et la forcer à se -réfugier dans un enclos de madriers. - -Puis elle mit pied à terre et vint au-devant de son père; don Carlos, -après avoir reçu son baiser, la repoussa à bout de bras et regarda -sévèrement le costume d’homme qu’elle portait. - ---Je t’ai dit bien souvent que je ne voulais pas te voir ainsi. Les -pantalons sont faits pour les hommes, je crois, et les jupons pour les -femmes. Je ne supporterai pas que ma fille s’en aille attifée comme ces -actrices qu’on voit sur la toile du cinématographe. - -Celinda reçut la réprimande les yeux baissés hypocritement. Elle promit -gentiment d’obéir à son père, mais en même temps elle se retenait de -rire. Justement elle rêvait toujours de ces amazones en culottes qui -passent dans les films nord-américains et souvent elle avait fait de -longues galopades pour arriver jusqu’à Fort Sarmiento, l’endroit le plus -voisin où des opérateurs errants projetaient sur un drap, dans le café -de l’unique hôtel, des histoires intéressantes qui lui permettaient -d’étudier les modes nouvelles. - -Pendant le repas don Carlos lui demanda si elle avait été dans le -voisinage de la Presa et si les travaux du fleuve étaient en bonne -voie. - -L’espoir, chaque jour plus justifié, de devenir riche à nouveau rendait -depuis quelques mois son sourire à Rojas, autrefois si mélancolique et -si découragé. Si les ingénieurs de l’Etat parvenaient à lancer une digue -en travers du Rio Negro, les canaux qu’un Espagnol nommé Robledo et son -associé étaient en train d’ouvrir féconderaient les terres qu’ils -avaient achetées tout près de son _estancia_, et lui-même profiterait de -cette irrigation qui allait augmenter dans des proportions inouïes la -valeur de ses champs. - -Celinda l’écouta avec l’indifférence que la jeunesse manifeste à l’égard -des questions d’argent. Don Carlos dut d’ailleurs se priver du plaisir -de contempler en espérance sa richesse future, à l’entrée d’une métisse -joufflue aux formes débordantes, aux yeux bridés, et dont les cheveux -noirs et rigides descendaient en une tresse épaisse le long de son dos -énorme et proéminent. - -En entrant dans la salle à manger elle abandonna près de la porte un sac -plein de hardes. Puis elle se précipita sur Celinda, l’embrassa et lui -inonda le visage d’un flot de larmes. - ---Ma jolie petite patronne! Ma petite, que j’ai toujours aimée comme ma -fille! - -Elle connaissait Celinda depuis le jour où elle était arrivée dans le -pays et où elle-même était entrée comme domestique à l’_estancia_. Il -lui était pénible de quitter mademoiselle mais elle ne pouvait plus -supporter le caractère de son père. - -Don Carlos commandait un peu brutalement et il n’admettait aucune -objection de la part des femmes, surtout lorsque celles-ci n’étaient -plus très jeunes. - ---Le patron est vert encore, disait Sébastienne à ses amies, et dès -qu’on se fait vieille les sourires et les jolies paroles vont aux plus -fraîches; pour moi on me houspille et on me menace du _rebenque_. - -Après avoir embrassé la jeune fille, Sébastienne regarda don Carlos avec -une indignation un peu comique et ajouta: - ---Puisque nous ne pouvons plus nous entendre, le patron et moi, je m’en -vais à la Presa servir chez l’entrepreneur italien. - -Rojas haussa les épaules pour indiquer qu’elle pouvait très bien s’en -aller où bon lui semblait, et Celinda accompagna sa vieille servante -jusqu’à la porte du bâtiment. - -Au milieu de l’après-midi, ayant fait la sieste dans un hamac de toile -et lu quelques journaux de Buenos-Ayres que le chemin de fer apportait -trois fois par semaine dans ce désert, don Carlos sortit de la maison. - -Un cheval sellé était attaché à un des poteaux qui supportaient l’auvent -de la porte. L’_estanciero_ eut un sourire satisfait en voyant que la -selle était d’amazone. Celinda parut à ce moment en jupe à l’écuyère. Du -bout de son _rebenque_ elle envoya un baiser à son père et sans prendre -appui sur l’étrier ni demander l’aide de personne elle se mit en selle -d’un bond et lança son cheval au galop dans la direction du fleuve. - -Elle n’alla pas bien loin. Derrière un bouquet de saules elle trouva, à -l’attache, un autre cheval portant une selle d’homme; celui qu’elle -avait monté le matin. Celinda mit pied à terre, se dépouilla de son -costume féminin et apparut en culotte et en bottes avec une chemise et -une cravate d’homme. Elle souriait de désobéir au «vieux», car suivant -l’usage du pays, c’était ainsi qu’elle appelait son père. - -Elle tenait à ne pas surprendre malencontreusement celui qui l’avait -toujours connue vêtue comme un garçon et qui la traitait de ce fait -avec une confiante camaraderie. Qui sait si, en la voyant en jupes, -comme une demoiselle, il ne se sentirait pas intimidé, s’il ne -deviendrait pas plus cérémonieux et n’éviterait pas désormais de la -rencontrer? - -Elle abandonna sa robe sur le dos du cheval qui l’avait amenée et monta -joyeusement sur l’autre. Elle lui serra les flancs dans ses jambes -nerveuses et, lançant en l’air le lasso qu’elle portait attaché à sa -selle, elle fit monter la corde en spirale au-dessus de sa tête. - -Elle galopa le long de la berge, au ras des vieux saules qui penchaient -leur chevelure sur la course rapide du fleuve. Ce chemin liquide, -toujours désert, qui descendait des glaciers des Andes, tout proches du -Pacifique, pour aller se jeter dans l’Atlantique, devait son nom, -affirmaient certains, aux plantes sombres qui tapissent son lit et -donnent aux eaux, filles des neiges, une teinte vert foncé. - -L’effort de son cours millénaire avait peu à peu taillé dans le plateau -une profonde vallée, large d’une lieue ou deux. Le fleuve courait dans -cette gorge entre deux talus constitués par des alluvions qu’il avait -déposées pendant les grandes inondations. Ces deux rives inégales -étaient formées de terre fertile et molle, cultivable aussi loin que les -pénétrait l’humidité des eaux voisines. - -Plus loin, le sol s’élevait et, face à face, deux murailles escarpées, -sinueuses et jaunâtres, se regardaient. Celle de gauche limitait la -Pampa. Sur la rive opposée commençait le plateau patagon, région de -froids glacials, de chaleurs suffocantes, d’ouragans terribles; la flore -pauvre ne permettait aux troupeaux d’y trouver leur pâture que s’ils -avaient devant eux d’énormes étendues. - -Toute la vie du pays se trouvait concentrée dans la large coupure que -les eaux avaient ouverte et qui formait frontière entre la Pampa et la -Patagonie. Les deux bandes de terre qui longeaient les rives offraient -plusieurs milliers de kilomètres de sol fertile, apport du fleuve au -cours de son voyage des Andes à la mer. - -C’était dans une section de ce ravin immense que des hommes -travaillaient à élever de quelques mètres le niveau des eaux pour -fertiliser les champs d’alentour. Celinda excitait à grands cris son -cheval comme pour lui communiquer sa joie. Elle courait à ce qui -l’intéressait le plus dans le pays. Elle suivit un des méandres du -fleuve et soudain les eaux s’étalèrent devant elle comme un lac -tranquille et désert. Plus loin, à l’endroit où les rives se -resserraient et emprisonnaient un courant tumultueux, elle aperçut les -silhouettes de fer de plusieurs machines élévatrices et les toits de -zinc ou de chaume d’un village. C’était l’ancien campement de la Presa -qui devenait rapidement une agglomération. - -Tous les bâtiments semblaient écrasés contre le sol; aucune tourelle, -aucun étage élevé n’en rompait la plate monotonie. - -Comme la jeune fille n’avait pas besoin d’aller jusqu’au village pour -trouver ce qu’elle cherchait, elle modéra l’allure de son cheval et se -dirigea au pas vers des groupes d’hommes qui travaillaient en un point -assez éloigné du fleuve, presque à l’endroit où la plaine commençait à -se relever pour former la pente du plateau où s’étendait la Pampa. - -Ces ouvriers, européens ou métis, retournaient et amoncelaient la terre -pour ouvrir de petits canaux destinés à l’irrigation. Deux machines, -dont les moteurs mugissants accompagnaient le travail, creusaient aussi -le sol pour alléger le labeur de l’homme. - -Celinda regarda autour d’elle avec des yeux scrutateurs et tournant le -dos au groupe d’ouvriers elle se dirigea vers un homme qui se tenait -seul sur une hauteur. Cet homme était assis sur un siège de toile -devant une table pliante. Il portait un costume de travail et des -bottes. Un grand chapeau reposait sur le sol à ses pieds, et, le front -dans ses mains, il étudiait les papiers étalés sur la table. - -C’était un jeune homme, blond, aux yeux clairs. Sa tête faisait penser à -celle des athlètes que la sculpture grecque a éternisée; type que l’on -retrouve fréquemment, sans qu’on sache pourquoi, chez les races de -l’Europe du Nord: un nez droit, des cheveux courts et bouclés qui -envahissaient le front bas et large, un cou vigoureux. Il était à ce -point absorbé par l’étude de ses papiers qu’il ne vit pas arriver la -«fleur du Rio Negro». - -Elle avait mis pied à terre sans abandonner son lasso. Avec la souplesse -et la ruse d’un Indien, elle avança à quatre pattes sur la pente douce -sans que le moindre bruit dénonçât son approche. A quelques mètres de -l’homme, elle se redressa, et riant à part soi de son espièglerie, elle -imprima à son lasso une rotation énergique, puis le lâcha dans l’espace. -La boucle s’abattit sur le jeune homme, se resserra, lui immobilisa les -bras par le milieu, et une légère traction le fit chanceler sur son -siège. Furieux, il regarda autour de lui et fit mine de se mettre en -défense; mais sa colère fit place à un joyeux étonnement. Un éclat de -rire insolent et frais parvint à ses oreilles, et il aperçut Celinda -qui, heureuse du succès de sa ruse, tira plus fort sur le lasso. Pour ne -pas être renversé il dut marcher dans la direction de l’amazone. Quand -il fut près d’elle, elle dit comme pour s’excuser: - ---Il y a si longtemps que nous ne nous sommes vus! Je suis venue vous -capturer; ainsi vous ne m’échapperez plus. - -Le jeune homme prit un air surpris et répondit d’une voix lente et -maladroite, en écorchant les mots avec sa prononciation étrangère: - ---Si longtemps? Ne nous sommes-nous pas vus ce matin? - -Elle imita son accent pour répéter: - ---Si longtemps?... Et quand cela serait, «_gringo_[8]» plein -d’ingratitude. C’est donc peu de chose que de ne s’être pas vus depuis -ce matin! - -Tous deux se mirent à rire avec une gaieté d’enfants. Ils étaient -revenus à l’endroit où le cheval attendait, et Celinda se hâta de se -mettre en selle comme si elle eût craint en restant à pied de se trouver -humiliée et désarmée. - -Maintenant le «_gringo_», malgré sa haute taille, atteignait à peine de -la tête sa ceinture et la «fleur du Rio Negro» acquérait en le regardant -de haut en bas une hautaine supériorité. Comme l’étranger avait encore -autour du buste la boucle de la corde, Celinda voulut l’en débarrasser. - ---Dites donc, don Ricardo, j’en ai assez d’avoir un esclave. Je vais -vous rendre la liberté et vous laisser travailler un peu. - -Elle fit glisser le lasso par-dessus les épaules du jeune homme; mais -voyant qu’il restait immobile comme si sa présence lui eût enlevé toute -initiative, elle lui présenta sa main droite avec une majesté comique. - ---Baisez ma main, mister Watson; soyez poli. Vous êtes en train de -perdre dans ce désert les belles manières que vous avez apprises à -l’Université de Californie. - -Le ton solennel de la jeune fille fit rire l’ingénieur qui se décida à -lui baiser la main. Mais il la regardait avec l’indulgence protectrice -des grandes personnes qui s’amusent des espiègleries d’une enfant -malicieuse, et la fille de Rojas en parut contrariée. - ---Nous finirons par nous fâcher. Vous vous obstinez à me traiter comme -une gamine alors que je suis la plus grande dame du pays, la princesse -«doña Flor du Rio Negro». - -Watson continuait à rire et Celinda renonça à sa gravité affectée. Elle -joignit ses éclats de rire à ceux de Watson; mais aussitôt mademoiselle -Rojas, avec un intérêt maternel, s’informa minutieusement de la vie que -menait son ami. - ---Vous travaillez trop; je ne veux plus que vous vous fatiguiez, vous -savez, _gringuito_[9]?... C’est bien du souci pour un homme seul. Quand -revient votre ami Robledo? Il est certainement en train de s’amuser à -Paris. - -Watson redevint sérieux en entendant prononcer le nom de son associé. Il -était déjà de retour et arriverait d’un moment à l’autre. Mais son -travail n’était pas bien épuisant en somme. Il avait fait des choses -plus difficiles et plus dures dans d’autres pays. Les ingénieurs du -gouvernement n’avaient pas encore achevé la digue et ils n’étaient à -l’œuvre, Robledo et lui, que pour gagner du temps. - -Sans l’eau du fleuve les canaux seraient inutiles. Ils s’étaient mis en -marche et insensiblement ils prirent le chemin du campement. Richard -allait à pied, une main appuyée sur le cou du cheval, les yeux levés sur -Celinda qui lui parlait. Les ouvriers, leur travail terminé, -rassemblaient leurs outils. Tous deux voulaient éviter de rencontrer les -groupes qui revenaient au village; ils avancèrent donc, en s’écartant du -fleuve, vers la région où le terrain commençait à s’élever pour former -le penchant du plateau des pampas. - -Ils gravirent un des contreforts de cette muraille qui s’étendait à -perte de vue et contemplèrent à leurs pieds l’ensemble de l’ancien -campement devenu village et le vaste lac que formait le fleuve devant -l’étranglement où la digue allait être lancée. - -Le campement était une agglomération d’habitations construites sans -ordre aucun: cabanes d’argile recouvertes de chaume, maisons de briques -aux toits faits de branchages et de zinc, tentes de toile. Les -constructions les plus confortables étaient des baraques démontables en -bois où logeaient les ingénieurs, les contremaîtres, les employés. - -Au-dessus de tous les bâtiments s’élevait une maison de bois montée sur -pilotis et entourée sur ses quatre côtés d’une galerie extérieure: -c’était le _bungalow_ que l’Italien Pirovani, entrepreneur des travaux -de la digue, avait commandé et s’était fait livrer au port de -Bahia-Blanca quelques semaines auparavant. - -Dès que tombait la nuit, les rues de ce village improvisé, désertes -pendant la journée, s’emplissaient instantanément de la foule disparate -des ouvriers. Les groupes qui revenaient de leurs divers chantiers se -rencontraient, se confondaient et prenaient tous la même direction. - -Une maison de bois, la seule qui par ses dimensions pouvait soutenir la -comparaison avec la villa de l’entrepreneur, attirait tous les oisifs. -Sur la porte, une pancarte portait ces mots en lettres calligraphiées: -«Magasin du _Gallego_». Ce _Gallego_ (Galicien) était en réalité un -Andalou, mais tous les Espagnols qui viennent en Argentine deviennent -obligatoirement des Galiciens[10]. - -C’était un débit de boissons en même temps qu’une boutique où l’on -trouvait les comestibles et les articles de luxe les plus divers. Le -propriétaire se fâchait quand on appelait boutique ce qu’il appelait -fièrement magasin, mais tout le monde au village continuait à désigner -l’établissement par le nom modeste qu’on lui avait décerné le jour de sa -fondation. - -Un groupe de clients fidèles occupait de droit les abords du comptoir. -Les uns étaient des émigrants européens qui avaient roulé par les trois -Amériques, du Canada à la Terre de Feu. Les autres étaient des blancs ou -des métis retournés à l’état primitif après de longues années de vie au -désert: hommes au profil aquilin, à la grande barbe, aux cheveux longs, -coiffés de larges feutres; ils portaient des ceinturons de cuir ornés de -pièces d’argent où ils ne cachaient qu’à demi leur revolver et leur -couteau. - -Dehors, devant le cabaret baptisé «magasin», on pouvait voir les beautés -les plus remarquables de la Presa, des métisses à la peau couleur de -cannelle, aux yeux de braise, aux cheveux raides, noirs comme l’encre, -aux dents d’une blancheur éclatante. - -Certaines étaient énormes; les autres, extraordinairement maigres, -semblaient sortir d’une ville assiégée, ou dévorées intérieurement par -une flamme. - -Elles attendaient leurs maris pour les empêcher de boire trop -abondamment ou guettaient un compagnon pour la nuit. - -Des lumières qui commençaient à briller dans les maisons piquaient de -leurs points rouges la gaze violette du crépuscule. - -Celinda et son compagnon contemplaient le village et le fleuve en -silence comme dans la crainte que leur voix ne troublât le calme -mélancolique du couchant. - ---Partez, mademoiselle Rojas, dit brusquement Richard, pour rompre le -charme de l’heure, la nuit s’avance et votre _estancia_ est loin. - -Celinda ne croyait pas au danger. Ni les hommes ni la nuit ne lui -faisaient peur; cependant, elle prit congé de Watson et mit son cheval -au galop. Richard suivit, pour entrer dans la Presa, un espace découvert -que les habitants considéraient comme la rue principale; dans cette -agglomération récente, du reste, toutes les rues étaient principales par -leurs vastes dimensions. - -Avec prévoyance, le gouvernement de Buenos-Ayres avait décrété que dans -les villages nouveaux surgis au désert les rues seraient larges d’au -moins vingt mètres. - -Qui pouvait savoir s’ils ne deviendraient pas un jour de grandes -villes!... En attendant, les demeures basses, à un seul étage, restaient -séparées de celles qui leur faisaient face par une étendue énorme que -les ouragans glacials balayaient sans rencontrer d’obstacles ou que les -colonnes de poussière recouvraient d’un épais nuage. Parfois le soleil -brûlait la terre et faisait lever sous les pieds du passant des nuées -bourdonnantes de mouches; d’autres fois les flaques laissées par les -rares pluies obligeaient les habitants à marcher dans l’eau jusqu’au -genou pour aller voir le voisin d’en face. - -En avançant entre les deux rangées de maisons, Watson rencontra les -principaux personnages de l’endroit. Il aperçut d’abord M. de Canterac, -un Français, ancien capitaine d’artillerie, qui, à en croire certaines -gens qui se disaient ses amis, avait dû abandonner sa patrie à la suite -d’affaires d’ordre privé. Il était ingénieur au service du gouvernement -argentin qui le chargeait de travaux lointains et pénibles que ses -collègues du pays répugnaient à entreprendre. C’était un homme de -quarante ans, maigre, les cheveux et la moustache grisonnants, l’aspect -assez jeune cependant. - -Il marchait d’un air martial, comme s’il portait encore l’uniforme, et -ne négligeait pas, en plein désert, l’élégance de sa mise. - -Canterac était entré à cheval dans la rue dite principale, vêtu d’un -élégant costume d’écuyer, la tête couverte d’un casque blanc. Il aperçut -Watson, et mit pied à terre pour marcher à côté de lui en tenant son -cheval par la bride; il examina les plans que rapportait l’Américain. - ---Et Robledo, quand revient-il? demanda-t-il. - ---Je pense qu’il va arriver d’un moment à l’autre. Peut-être même a-t-il -débarqué aujourd’hui à Buenos-Ayres. Il amène avec lui des amis. - -Le Français, tout en marchant, continua à examiner les dessins du jeune -homme, jusqu’au niveau de sa propre demeure, une petite maison de bois. -Il jeta les rênes à son domestique métis avec une brusquerie toute -militaire et dit à Ricardo, avant d’entrer chez lui: - ---Je crois que six mois suffiront pour terminer le premier barrage du -fleuve, et vous pourrez, Robledo et vous, irriguer immédiatement une -partie de vos terres. - -Watson se dirigea vers sa baraque; mais à peine eut-il marché quelques -pas qu’il dut faire halte pour répondre au salut d’un homme jeune -encore, vêtu d’un costume de ville, et qui avait l’aspect particulier -des employés de bureau. Il portait des lunettes rondes d’écaille et -serrait sous son bras un grand nombre de cahiers et de feuilles -volantes. Il semblait un de ces fonctionnaires laborieux mais routiniers -et incapables d’initiative ou d’ambition, qui vivent satisfaits, -définitivement accrochés à leur médiocre emploi. - -Il s’appelait Timothée Moreno et était né en Argentine de parents -espagnols. Le ministre des Travaux publics l’avait envoyé représenter -l’administration à la Presa et c’était lui qui était chargé de payer à -l’entrepreneur Pirovani les sommes que l’Etat lui devait. - -Après avoir salué Watson, il se frappa le front et fit mine de revenir -sur ses pas tout en regardant ses papiers. - ---J’ai oublié de laisser chez le capitaine Canterac le chèque sur Paris -que je lui remets tous les mois. - -Puis il haussa les épaules et continua de marcher près de l’Américain. - ---Je le lui donnerai en rentrant chez moi. De toutes façons il n’y a pas -de courrier avant après-demain. - -Ils passèrent devant le _bungalow_ habité par l’homme le plus riche du -campement au moment où celui-ci sortait pour s’accouder sur la -balustrade d’une des galeries. Il les reconnut et se hâta de descendre -l’escalier de bois. - -L’Italien Enrico Pirovani était arrivé comme simple ouvrier en Argentine -dix ans auparavant et il passait déjà pour un des hommes les plus riches -du territoire patagon, qui s’étend de Bahia-Blanca jusqu’à la frontière -des Andes chiliennes. - -Toutes les banques respectaient sa signature. Il n’avait pas plus de -quarante ans. Son visage était rasé; il était grand et musculeux mais -avec cette mollesse commençante des corps que la graisse menace -d’envahir. Il avait l’aspect extérieur du travailleur manuel qui a fait -fortune et ne peut empêcher une certaine rusticité de déceler son -origine. Il portait de nombreuses bagues et une grosse chaîne de montre; -ses costumes étaient toujours resplendissants. - -Il serra la main des deux hommes et jeta un regard intéressé sur les -papiers que portait Moreno. L’entrepreneur et l’employé de bureau se -réunissaient chaque semaine pour parler des travaux. - -L’Italien voulut absolument inviter Richard à entrer chez lui pour boire -un peu. - ---Je suis veuf et je vis seul, mais j’essaie de donner à ma maison du -«confort» comme à Buenos-Ayres. Entrez, vous la verrez. J’ai fait de -nouvelles acquisitions. La dernière fois vous ne l’avez pas visitée -entièrement. - -Watson dut le suivre car il savait qu’il fâcherait l’entrepreneur s’il -ne consentait pas à admirer une fois de plus sa maison. Ils gravirent -les degrés de bois et pénétrèrent dans la salle à manger, aux meubles -d’un style à la mode mais trop lourds et trop chargés. - -Pirovani les leur montra avec fierté en frappant de petits coups sur le -bois de chêne pour en faire ressortir les qualités, et, les yeux au -plafond, il rappelait le prix qu’ils lui avaient coûté. Il leur fit voir -encore un salon encombré de son mobilier au point qu’on était contraint -à mille détours parmi tant de fauteuils et de petits guéridons. La -chambre à coucher enfin était si décorée qu’on eût dit celle d’une femme -galante. - -Dans toutes les pièces, la somptuosité écrasante des meubles contrastait -avec la pauvreté des cloisons tapissées de papier ordinaire. - ---Ah! cela m’a coûté quelque chose! dit l’entrepreneur avec un orgueil -enfantin. Mais voyons, don Ricardo, vous qui êtes un jeune homme de -bonne famille et qui avez vu bien des choses, dites-moi si vous ne -trouvez pas cela très chic? - -Ils revinrent dans la salle à manger, et une petite servante métisse, sa -longue tresse dans le dos, mit sur la table des bouteilles et des -verres. - ---J’ai décidé, continua l’Italien, de prendre une «gouvernante»; ce sera -Sébastienne, celle qui servait à l’_estancia_ de Rojas. Il faut pour -diriger cette maison une femme de tête. - -Watson ne voulut pas accepter un second verre. Il devait partir pour -permettre aux deux hommes de parler des travaux entrepris au compte de -l’Etat. - -Quand il quitta la maison, il faisait nuit noire, et toute la vie de -l’ancien campement semblait s’être concentrée dans le cabaret dont -l’éclairage, le plus brillant du village, projetait sur le sol, par la -double porte, deux rectangles de lumière rouge. - -Les clients les plus respectables buvaient debout, devant le comptoir. -Un Espagnol jouait de l’accordéon; d’autres ouvriers européens dansaient -avec les métisses des valses et des polkas. Beaucoup de Chiliens, qui -avaient dû passer la Cordillère et s’en iraient plus loin encore après -quelques jours de travail, poussés par leur éternelle manie de -mouvement. Ces gens-là tiraient leur couteau avec une facilité -inquiétante, sans pour cela cesser de sourire et de parler d’un ton -mielleux. Un autre groupe, celui des hommes du pays; nul ne savait de -quoi ils vivaient ni où ils étaient nés, ces cavaliers nomades, barbus, -couverts du _poncho_ et de grands éperons à leurs bottes. - -A l’instar des anciens _gauchos_ ils portaient un large ceinturon de -cuir, orné de pièces d’argent en arabesques, où ils passaient leurs -armes. - -Tous ces Américains toléraient avec un silence méprisant que l’accordéon -jouât ses danses de «_gallegos_» ou de «_gringos_»; mais enfin l’un -d’eux réclamait à grands cris les danses du pays. Comme cette demande -était faite d’un ton de menace les couples enlacés à la mode européenne -s’empressaient de se retirer. Alors les fils de la terre mimaient -parfois les vieilles danses argentines, le _pericon_ ou le _gato_; mais -plus souvent c’était la _cueca_ chilienne avec son accompagnement de -cris et d’applaudissements rythmés qui enflammait d’enthousiasme les -clients du cabaret. - -Le patron de l’établissement prêtait deux guitares qu’il gardait -jalousement sous le comptoir. Les guitaristes faisaient mine de -s’asseoir par terre, mais aussitôt une métisse courait leur offrir deux -sièges d’honneur qui étaient deux crânes de chevaux. - -C’étaient les meilleurs sièges de la maison. Il y avait en outre une ou -deux chaises, mais disjointes et peu sûres; on les utilisait les jours -de visite du commissaire de police ou de quelque autre représentant de -l’autorité. Les squelettes abandonnés dans la campagne fournissaient des -sièges plus solides et plus durables. - -Au son des guitares les couples se formaient pour la danse chilienne. -Les danseuses, tenant dans une main un mouchoir et de l’autre soulevant -légèrement leurs jupes, tournaient avec lenteur tandis que les hommes, -brandissant de la main droite des mouchoirs de couleur comme des -frondes, dansaient à leur entour. C’était la danse des époques -primitives qui reproduisait l’éternelle histoire du mâle poursuivant la -femelle. Les femmes décrivaient de petits cercles pour esquiver l’homme, -et celui-ci les pressait et les enveloppait dans des orbes plus larges. - -Les métisses qui ne figuraient pas dans le bal frappaient dans leurs -mains inlassablement pour accompagner le bourdonnement des guitares. -Parfois l’une d’elles lançait un couplet de la _cueca_; alors les hommes -poussaient des clameurs de joie et lançaient en l’air leurs chapeaux. - -Un cavalier mit pied à terre devant le cabaret et attacha son cheval à -un des poteaux de l’auvent. Il entra, et quand la lumière rouge des -quinquets suspendus au plafond vint frapper son visage, presque tous le -saluèrent avec respect. - -Il portait le _poncho_ et les grands éperons des cavaliers du pays. Son -profil aquilin et son teint foncé le rapprochaient du pur type arabe. Sa -barbe et ses cheveux étaient longs et bouclés. Cet homme, qui ne -semblait pas avoir plus de trente ans, pouvait passer pour beau; mais on -surprenait parfois sur son visage une contraction déplaisante et ses -grands yeux sombres brillaient, impérieux et cruels. Son surnom, «_Manos -Duras_[11]», était célèbre dans le pays. C’était un voisin inquiétant -car il vivait de la vente des bestiaux sans que personne eût jamais pu -savoir où il effectuait ses achats. - -Quelques anciens n’ignoraient pas son origine et déclaraient qu’il était -né dans la Pampa centrale. Ses parents, ses grands-parents et toute sa -famille étaient d’excellentes gens, des pâtres légitimes qui vivaient de -l’élevage de leurs propres animaux. Mais _Manos Duras_ était né pour -être un pâtre marron, voleur de bétail et matamore. - -Son honnête homme de père lui avait prodigué les bons conseils et les -nobles exemples. - -Un vieux client du cabaret constatait avec une gravité philosophique -l’inutilité de ses efforts en citant un proverbe du pays: - -«Al que nace barrigon, es en balde que lo fajen.» (Celui qui est né -ventru, c’est en vain qu’on lui ceint la panse.) Le patron, en le voyant -entrer, courut lui offrir un verre de _gin_ tandis que les _gauchos_ à -la mine la plus sinistre portaient une main à leur chapeau pour saluer -celui qui semblait être leur chef. Les ouvriers européens le regardaient -avec curiosité en demandant son nom et les métisses vinrent au-devant de -lui avec des sourires d’esclaves. - -_Manos Duras_ reçut avec une certaine hauteur cet accueil flatteur. Une -des femmes se hâta d’aller chercher pour lui un autre siège d’honneur, -un autre crâne de cheval. Le terrible _gaucho_ s’y installa tandis -qu’autour de lui le reste des clients demeuraient assis sur le sol; la -_cueca_, un instant interrompue par son entrée, reprit et ne s’arrêta -pas à l’arrivée d’un autre personnage que le _Gallego_ reçut derrière -son comptoir avec de profondes révérences. - -C’était don Roque, le commissaire de police de la Presa, seul -représentant de l’autorité gouvernementale dans le village et ses -environs. Le gouverneur du territoire de Rio Negro habitait au bord de -l’Atlantique une agglomération où l’on ne parvenait qu’après un voyage à -cheval de douze jours, c’est-à-dire six fois plus de temps qu’il n’en -fallait pour aller à Buenos-Ayres en chemin de fer. - -Aussi le commissaire jouissait-il de l’indépendance la plus complète, -celle que confère l’oubli. Le gouverneur était bien trop loin pour lui -donner des ordres. Son chef le plus immédiat était le ministre de -l’Intérieur résidant à Buenos-Ayres, mais il était trop haut placé pour -se soucier de son existence. En réalité, don Roque n’abusait pas de son -pouvoir, et d’ailleurs il n’eût pas disposé de moyens suffisants pour le -faire sentir bien lourdement. C’était un gros homme indulgent et d’un -abord aisé; un bourgeois de Buenos-Ayres qui, ayant éprouvé des revers, -avait demandé un emploi pour vivre et s’était résigné à l’exil de -Patagonie. - -Il portait avec son costume de ville des bottes et un grand chapeau et -croyait ainsi se donner l’apparence qu’exigeait son emploi. Un revolver -qu’il plaçait bien en vue par-dessus son gilet était le seul insigne de -son autorité. - -L’Espagnol se dessaisit de la meilleure chaise de l’établissement, qu’il -gardait derrière son comptoir pour les visites extraordinaires, et le -commissaire alla se placer à côté de _Manos Duras_. Celui-ci ôta son -chapeau pour le saluer, mais n’abandonna pas le crâne qui lui servait de -siège. - -Les deux hommes causèrent; le bal continuait. Don Roque se mit à fumer -un cigare que le _gaucho_ lui avait offert avec un geste de grand -seigneur. - ---On affirme, dit-il à voix basse, que c’est toi qui a volé la semaine -dernière trois jeunes taureaux à l’_estancia_ du Pozo Verde. L’endroit -n’est pas de mon ressort, c’est dans le Rio Colorado; mais mon collègue, -le commissaire de là-bas, te soupçonne d’être le voleur. - -_Manos Duras_ continua de fumer en silence, cracha, et dit enfin: - ---Ce sont des calomnies de ceux qui voudraient m’ôter la fourniture de -la viande du campement de la Presa. - ---On a dit aussi au gouverneur du territoire que tu étais l’assassin des -deux marchands turcs tués il y a quelques mois. - -Le _gaucho_ haussa les épaules et répondit froidement comme pour clore -la conversation: - ---On m’a accusé de tant de crimes, sans jamais apporter aucune preuve! - -Le bal continua jusqu’à dix heures du soir au «magasin du _Gallego_». -Dans les grandes cités ce sont les premières lueurs du jour qui mettent -fin aux fêtes, mais dans ce pays où tout le monde se levait à l’aube, -cette heure-là était jugée fort tardive. - -A cette heure, les plus importants personnages du campement ne dormaient -pas non plus. Ils tenaient une plume à la main et leur pensée était -loin. - -L’ingénieur Canterac, le coude sur la table, les yeux mi-clos, croyait -voir le lointain Paris et dans Paris une maison proche du Champ-de-Mars -où habitait au cinquième étage sa femme avec ses enfants; une dame à la -physionomie triste, aux cheveux blanchis, au visage encore frais. A ses -côtés, deux fillettes. Devant elle un jeune garçon de quatorze ans, son -fils aîné, qui l’écoutait parler... Et la mère leur montrait sur le -canapé du modeste salon un portrait de Canterac jeune, en uniforme -militaire. - -Les meubles de l’appartement, leurs vêtements à eux tous portaient la -marque d’une existence modeste, mais ordonnée, digne et non exempte de -distinction. - -L’ingénieur, troublé par ces visions qu’il avait appelées, fit un effort -pour s’arracher à leur emprise et continua la lettre commencée. - - «Oui, bientôt je vous reverrai. Les dettes d’honneur qui m’ont - forcé à quitter Paris seront bientôt payées, grâce à toi ma - courageuse compagne de toute la vie, à toi qui as su si bien - employer les économies que je t’ai envoyées. Comme je voudrais te - serrer dans mes bras et te dire encore une fois tout mon amour et - toute ma reconnaissance! Et comme il me tarde de revoir nos enfants - après une si longue séparation!» - -L’ingénieur s’arrêta et demeura la main immobile, la plume levée. Il -n’avait plus sa raideur impassible d’homme autoritaire. L’émotion -faisait monter les larmes à ses yeux qu’il essuyait de la main. Il fit -encore un effort pour concentrer sa volonté et termina sa lettre: - - «Adieu, ma femme chérie; adieu, mes enfants. J’écrirai au prochain - courrier. - - «ROGER CANTERAC.» - - - -Avant de plier le papier il ajouta un post-scriptum: «Ci-joint le -chèque du mois. Le prochain sera plus important que tous ceux que tu as -reçus car je compte toucher en plus de mon traitement des honoraires en -retard que me doivent des particuliers pour qui j’ai effectué divers -travaux pendant ces dernières années.» - -Pirovani lui aussi était dans son bureau, à la même heure, la plume à la -main et ses yeux vagues semblaient contempler intérieurement une vision -idéale. - -Sa pensée le conduisait en Italie vers un petit collège où se trouvait -sa fille unique. C’était un collège de religieuses, et la plupart des -élèves portaient un nom aristocratique, ce qui satisfaisait grandement -la vanité puérile de l’entrepreneur. - -Le sourire qu’il adressait à cette vision semblait ennoblir son visage. -Il avança les lèvres comme pour envoyer un baiser à sa fille par-dessus -trois mille lieues de terres et de mers. Puis il continua d’écrire: - - «Travaille bien, mon Ida; apprends tout ce que doit savoir une dame - du grand monde puisque ton père, après tant de privations et tant - de peines, a pu rassembler une fortune qui lui permet de te faire - une bonne éducation. J’ai été moins heureux que toi car je suis né - pauvre et j’ai dû m’ouvrir un chemin dans le monde, tout seul et - traînant après moi le poids de mon ignorance. Pour ne pas te causer - d’ennuis je n’ai pas voulu me remarier... Que ne ferai-je pas pour - toi mon Ida! L’année prochaine je pense arrêter mes affaires et - quitter l’Amérique pour regagner notre patrie; j’achèterai un - château dont tu seras la reine et peut-être quelque officier de - cavalerie au nom illustre tombera-t-il amoureux de toi... Alors ton - pauvre vieux papa sera jaloux... bien jaloux.» - -Un sourire plein de bonté élargissait le visage de Pirovani tandis qu’il -écrivait ces derniers mots. - -La pensée de Moreno l’Argentin ne s’élançait pas aussi loin. - -Il écrivait à la lueur d’une lampe à pétrole dans la baraque de bois où -son bureau était installé; mais son imagination suivait la voie ferrée -et s’arrêtait à deux journées de marche, dans un village voisin de -Buenos-Ayres. - -Il contemplait lui aussi une vision familière quand il levait un moment -la tête pour quitter ses lunettes et les essuyer. Sa femme jeune, au -visage très doux, tenait sur ses genoux un bébé en maillot; autour -d’elle, deux petits garçons et une fillette un peu plus âgée, aucun des -enfants cependant n’avait plus de sept ans. Le modeste logement était -d’un aspect aimable et frais. Cette mère de famille, tout en soignant -ses rejetons, devait se soucier de tenir sa maison en ordre. - - «A toute heure je pense à toi et aux enfants. Si j’écoutais mon - cœur je vous ferais venir tous à Rio Negro; mais nos petits - souffriraient trop peut-être dans ce désert. La vie que je mène ici - n’est pas faite pour des enfants, ni pour toi, vaillante compagne - de ma vie.» - -Moreno contempla sur la table la photographie de sa femme et de ses -quatre enfants puis il l’embrassa avec attendrissement et se remit à -écrire: - - «Heureusement, je suis assez bien noté pour mon application au - ministère et j’espère être nommé à Buenos-Ayres avant un an. Le - mois prochain je demanderai un congé pour venir vous voir. Le - voyage est cher mais je ne puis supporter plus longtemps cette - douloureuse absence.» - -Richard Watson n’écrivait aucune lettre mais il rêvait tout éveillé -comme les autres. - -Assis devant une planche à dessin sur laquelle il avait fixé une grande -feuille de papier, il ébauchait le tracé d’un canal. Mais peu à peu le -dessin se troubla et céda la place à une image réelle et proche. Les -lignes bleues et rouges devinrent un fleuve bordé de saules, des terres -désertes, des routes poudreuses. - -Ce paysage lilliputien reproduisait exactement le pays qui entourait la -Presa, mais l’échelle était si réduite qu’il tenait tout entier dans la -planche. A travers la plaine minuscule il vit soudain galoper un -cavalier gros comme une mouche qui bondissait avec une agilité joyeuse: -c’était la señorita Rojas, habillée en garçon, qui brandissait son lasso -au-dessus de sa tête. - -Watson porta une main à ses yeux et se les frotta pour mieux voir. -Mirages de la nuit! - -Il passa ses doigts sur le papier comme pour effacer le panorama -trompeur et le tracé des canaux reparut en lignes rouges et bleues. - -Le jeune homme se plongea de nouveau dans son monotone travail de dessin -linéaire; mais un moment après il leva les yeux de son papier. Il -croyait cette fois voir Celinda à cheval, au fond de la pièce; mais ce -n’était plus l’amazone pygmée de tout à l’heure; elle avait repris sa -taille naturelle. - -La jeune fille lui lança de loin son lasso, et se mit à rire de ce rire -qui découvrait ses dents; machinalement, l’Américain baissa la tête pour -esquiver la corde prête à l’emprisonner. - -«Je rêve, pensa-t-il. Ce soir il m’est impossible de travailler. Allons -nous coucher.» - -Mais avant de s’endormir il revit le village entier tel qu’il l’avait -contemplé avec Celinda du haut d’une colline, au coucher du soleil. - -La terre se noyait maintenant dans la nuit et sur le rideau bleu de -l’horizon criblé de lumières, il crut voir surgir et s’agrandir une -apparition immense, une femme grave et belle, couronnée d’étoiles et -vêtue d’une tunique noire brodée d’astres, qui ouvrait ses bras de -géante et coupait dans les jardins infinis les fleurs des rêves pour les -verser en pluie de pétales phosphorescents sur le monde endormi. - -C’était la nuit qui venait, miséricordieuse, évoquer pour chacun des -hommes exilés en ce coin de terre tous les êtres chéris. - -Comme Richard Watson était seul au monde, la nuit cueillait pour lui la -fleur la plus printanière... et avant de fermer les yeux, le jeune homme -connut la douce mélancolie qui toujours accompagne le premier amour. - - - - -VI - - -Dans la rue qu’on appelait rue principale, un groupe d’enfants s’arrêta -de jouer et s’étonna bruyamment en apercevant l’aspect insolite de la -voiture qui trois fois par semaine partait de la Presa pour aller -attendre le train à «Fort-Sarmiento». - -On retrouvait, dans ce petit groupe d’enfants, la diversité des races -qui marquait toute la population du village. Les enfants des blancs se -perdaient dans de vieux pantalons de leurs pères et leurs pieds -dansaient dans des chaussures trop larges. Les petits indigènes ne -portaient qu’une courte chemise ou s’en allaient, laissant à l’air leur -panse rebondie où, sur la peau couleur chocolat, on voyait saillir le -large bouton de leur ombilic. - -Les voyageurs que tous ces enfants voyaient descendre à la Presa -n’avaient ordinairement d’autre bagage que le sac de grosse toile où ils -serraient leurs hardes; aussi restaient-ils stupéfaits devant la -quantité de malles et de valises qui, ce jour-là, surchargeaient la -voiture, vieille diligence tirée par quatre chevaux étiques souillés de -boue. - -Une grande partie des bagages s’entassait sur le toit du véhicule qui, -dans sa course grinçante, parmi les profondes ornières creusées dans la -poussière du chemin, s’inclinait avec un balancement comique et -inquiétant, comme s’il eût toujours été sur le point de verser. - -A la porte du cabaret les désœuvrés s’assemblèrent pour admirer. La -voiture s’arrêta devant la maison de bois habitée par Watson et celui-ci -sortit, entouré de ses domestiques. - -Hommes et femmes accoururent et s’exclamèrent, en voyant descendre -l’ingénieur Robledo. On s’avançait, on lui serrait la main avec cette -camaraderie confiante que crée la vie au désert. Puis tous semblèrent -oublier l’Espagnol pour contempler curieusement les inconnus -qu’apportait la diligence. - -Le marquis de Torrebianca, descendu le premier, offrit la main à sa -femme. La marquise portait un riche manteau de voyage dont l’originalité -n’était pas de mise en ce lieu; elle paraissait maussade avec le masque -dur de ses mauvais jours. Elle regardait, de côté et d’autre, étonnée -puis déçue; malgré l’ample voile qui protégeait son visage, la poussière -rougeâtre du chemin avait couvert ses traits et sa chevelure; ses yeux -exprimaient un désespoir immense et tout en elle semblait crier: «Où -suis-je venue me perdre!» - ---Nous arrivons, dit joyeusement Robledo. Deux jours et deux nuits de -chemin de fer pour venir de Buenos-Ayres et quelques heures en voiture à -travers les tourbillons de poussière, c’est peu de chose! Le bout du -monde est encore loin! - -Quelques-uns des hommes qui avaient serré la main à Robledo se mirent -spontanément à décharger les valises amoncelées sur le toit et à -l’intérieur de la diligence. - -Une femme de chambre de la marquise avait envoyé de Paris à Barcelone -ces colis, tout ce que les Torrebianca avaient pu sauver après leur -grand naufrage. - -Autour d’Hélène se formait un cercle d’enfants et de pauvres femmes, -métisses pour la plupart; tous contemplaient avec admiration cet être -tombé sans doute d’une autre planète sur la terre. Des fillettes -touchaient furtivement ses habits pour juger la finesse de l’étoffe. - -Les principaux personnages de l’agglomération arrivaient aussi; -l’Espagnol présenta ses amis Canterac, Pirovani et Moreno. Watson, -voyant que les hommes portaient les bagages dans sa baraque, s’approcha -vivement de Robledo. - ---Mais... cette dame si élégante va habiter avec nous? - ---Cette dame, répondit l’Espagnol, est la femme d’un ami qui vient -partager notre sort. Nous n’allons certes pas construire un palais pour -elle. - -La nouvelle venue ne put cacher son découragement quand elle eut -traversé les différentes pièces de la maison des deux ingénieurs, sa -maison désormais. Des cloisons en bois, quelques meubles grossiers -encombrés de selles, d’appareils de topographie, de sacs à vivres. Tout -était en désordre et sale dans cette demeure où vivaient deux hommes que -leur travail appelait au dehors à toute heure. - -Torrebianca souriait, humble et poli, en écoutant les explications de -son ami: «Tout était très bien et il était très reconnaissant.» - ---Voici les serviteurs, dit Robledo. - -Il montra une vieille métisse fort grosse, la principale servante, puis -deux jeunes métis aux pieds nus qui faisaient les courses et un Espagnol -taciturne qui soignait les chevaux. Tous ces gens, ordinairement -farouches, admiraient la belle dame avec d’interminables sourires; -Hélène finit par rire aussi, nerveusement, en pensant aux domestiques -qu’elle avait laissés à Paris. - -Après le repas, Robledo, qui voulait être informé de la marche des -travaux, emmena son associé et se fit montrer les plans et les papiers -divers concernant l’entreprise. - ---Avant six mois, dit Watson, nous pourrons irriguer nos terres, -Canterac l’affirme, et cette plaine stérile disparaîtra. - -Robledo laissa voir sa joie. - ---Un véritable paradis surgira, grâce à notre travail, de ces terres où -ne poussent maintenant que des broussailles. Des milliers d’êtres -viendront chercher ici une existence plus heureuse que celle qu’ils -mènent dans l’ancien monde. Quant à nous, mon cher Ricardo, nous serons -immensément riches tout en faisant le bien. Oui, la vie est ainsi! Pour -qu’un progrès se réalise, il faut d’abord qu’un homme, égoïstement, -s’enrichisse par lui. - -Tous deux se turent, le regard vague; leur imagination leur montrait -l’aspect futur des terres stériles après quelques années d’irrigation. -Ils virent des champs éternellement verts, des canaux pleins de murmures -où l’eau semblait rire, des chemins bordés de grands arbres, de petites -maisons blanches... Watson pensait aux vergers de Californie, et Robledo -à la _huerta_[12] de Valence. - -Le premier, l’Américain revint à la réalité; sans parler, il montra la -pièce voisine où s’étaient installés les voyageurs. - -Torrebianca sommeillait dans un fauteuil de toile. Sa femme, assise dans -un autre fauteuil, le front dans les mains, gardait une attitude -tragique. Toujours elle se posait désespérément la même question: «Où -suis-je venue me perdre!». - -A Buenos-Ayres, son exil lui avait semblé supportable. C’était une -grande ville à l’européenne; il y fallait rechercher longuement les -derniers vestiges de la vie coloniale, pour se convaincre qu’on était en -Amérique. Elle s’étonnait seulement d’être descendue dans un hôtel -modeste, de n’avoir pas d’automobile à sa porte; mais aucune secousse -n’avait troublé son existence. Tandis que ce voyage par les plaines -interminables où le train file des heures et des heures sans rencontrer -ni un être vivant, ni une maison, où le vide semble régner en maître à -la surface du monde; l’arrivée enfin dans ce pays perdu où les roues des -voitures et les pieds des voyageurs soulèvent des nuages de poussière, -où la terre qui flotte dans l’air obstrue les poumons, où tous les gens -ont des airs d’abandonnés et vous traitent cependant en camarades, comme -si à force de vivre loin des autres agglomérations humaines ils avaient -fini par se croire vos égaux! - -Hélas! «où était-elle venue se perdre»! - -Robledo devinant la pensée de Watson répondit à son interrogation -muette. - ---Mon ami travaillera avec nous comme ingénieur; ne vous inquiétez pas -de lui. Il aura une part dans nos affaires, mais je la prendrai sur ce -qui me revient. - -Le jeune homme écouta le prudent récit que Robledo lui fit des malheurs -des Torrebianca, puis il se borna à dire: - ---Puisque votre ami vient travailler avec nous, j’exige que sa part soit -prise sur ce qui nous revient à nous deux. Il me paraît être un -excellent homme et je suis prêt à l’aider. Sa femme aussi me fait pitié. - -Robledo, reconnaissant, serra la main du généreux Watson, et il ne -parlèrent plus de cette question. - -Le lendemain matin, Hélène, qui savait assez bien s’adapter aux -vicissitudes de l’existence, fit preuve d’activité et d’initiative. - -Quelques semaines auparavant, elle cherchait à briller dans les salons; -elle voulait maintenant faire admirer à ces hommes ses talents -domestiques. Vêtue d’un costume tailleur, qu’elle avait cessé de porter -à Paris et qui était ici un modèle d’élégance, elle entreprit, les mains -gantées, d’introduire dans la maison l’ordre et la propreté; elle -commandait la grosse métisse et ses deux acolytes; mais lorsqu’elle -essayait de prêcher d’exemple, sa maladresse devenait évidente. Parfois -elle hésitait, ne savait plus diriger l’exécution de ses ordres et la -métisse devait intervenir pour la tirer d’affaire. - -La grande lampe qui servait à cuire les aliments utilisait la même -essence que les moteurs des perforatrices. Hélène, encouragée par la -facilité d’emploi de ce fourneau, voulut s’essayer aux travaux -culinaires; elle dut bientôt reconnaître la supériorité de la servante à -la peau cuivrée et prit enfin le parti de rire la première de son -inaptitude aux travaux domestiques. - -Pour faire quelque chose, elle quitta ses gants et commença de laver la -vaisselle; elle les remit aussitôt, de peur que la fraîcheur de l’eau -n’abîmât ses doigts fins et ses ongles brillants; aussi bien, lorsque le -dégoût de sa nouvelle existence la jetait dans le désespoir, sa seule -consolation était de contempler mélancoliquement ses mains. - -Torrebianca, vêtu d’un costume de travail, entreprit avec Watson et -Robledo la visite des canaux, se mit au courant des travaux tout en -causant familièrement avec les ouvriers et observa le fonctionnement des -machines perforatrices. - -En peu de temps, il fut souillé de poussière de la tête aux pieds; il -ressentait une démangeaison douloureuse dans ses mains qui commençaient -à s’endurcir, mais il connut aussi la joyeuse confiance de l’homme qui a -trouvé enfin la certitude de gagner sa vie. - -C’est à la nuit tombée que tous les jours les trois ingénieurs -regagnaient leur demeure où la table était déjà mise. Dans les premiers -temps, Hélène se plaignit de la grossièreté des assiettes et des -couverts. La métisse acheta, sur son ordre, au magasin du _Gallego_, de -menus objets bon marché, fabriqués à Buenos-Ayres. - -Quelques plantes maigrement fleuries que les deux pages cuivrés -cueillirent au bord du fleuve, donnèrent à la table un aspect plus -riant. On commençait à sentir dans la maison la présence d’une femme -élégante et belle. - -Un soir, au moment où la cuisinière apportait le premier plat, Hélène -laissa glisser de ses épaules une sortie de théâtre un peu usée qui lui -servait de robe de chambre et apparut, décolletée, dans une toilette de -cérémonie légèrement fanée, mais encore fort brillante, vestige de sa -splendeur passée. - -Watson la regarda avec stupéfaction; derrière elle, Robledo porta un -doigt à son front, pour indiquer qu’il la croyait un peu folle. - -Le marquis resta impassible, comme si aucun des actes de sa femme ne -pouvait plus l’étonner. - ---J’ai toujours dîné en décolleté, dit Hélène, et je ne vois pas -pourquoi je changerais ici mes habitudes. Ce serait pour moi un vrai -supplice. - -Après le repas on causait longuement, on écoutait surtout Robledo; -l’Espagnol parlait volontiers des hommes intéressants qu’il avait vu -défiler dans cette «terre de tous». Beaucoup avaient parcouru le monde -entier avant d’arriver en Patagonie; d’autres venaient à peine de -quitter l’Europe pour tenter l’aventure et se bâtir une existence -nouvelle. - -En débarquant à Buenos-Ayres, ils trouvaient devant eux les mêmes -obstacles qu’ils avaient voulu fuir en abandonnant leur pays; la grande -cité était déjà trop vieille pour eux et les pauvres y grouillaient dans -les taudis des _conventillos_[13]; on n’y gagnait pas mieux sa vie qu’en -Europe et parfois même on trouvait plus difficilement du travail que -dans l’ancien continent, car de toutes parts les gens de même profession -affluaient à la fois... - -Alors ils se dispersaient et gagnaient les régions les plus lointaines -de la République, ils envahissaient les territoires encore déserts où de -grands travaux préparait les immigrations futures. - ---Quelles curieuses gens j’ai vu passer par ici en ces quelques années! -disait Robledo. Je fus intéressé un jour par un travailleur qui avait le -nez rouge des alcooliques, mais dont la personne avait conservé un je ne -sais quoi qui laissait supposer un passé intéressant. C’était une ruine -humaine; mais semblable aux palais détruits dont un fragment de statue, -un chapiteau découvert dans les décombres permettent d’imaginer -l’histoire, cet homme, qui volait ses camarades et roulait parfois ivre -mort sur le sol, conservait toujours dans sa déchéance des gestes et des -expressions qui laissaient deviner son origine. Un jour, je le vis -s’amuser à peigner un de nos contremaîtres et à lui relever les -moustaches en pointe à la manière du kaiser Guillaume. Je lui fis boire -tout ce qu’il voulut; c’est le plus sûr moyen de faire parler ces -gens-là; il parla en effet. Cet ivrogne prématurément vieilli était un -baron de Berlin, ancien capitaine de la garde impériale, qui avait perdu -au jeu d’importantes sommes à lui confiées par des supérieurs. Au lieu -de se tuer comme l’exigeait sa famille, il partit pour l’Amérique et il -tomba de plus en plus bas. Il devint général, mais il finit ouvrier -ivrogne et paresseux. - -Voyant que ce personnage intéressait Hélène, Robledo continua -modestement: - ---Il fut général pendant une des révolutions du Vénézuela. J’ai été moi -aussi général dans une autre république; j’ai même été pendant vingt -jours ministre de la guerre; mais on m’a mis à la porte. On me trouvait -trop «scientifique» et je ne savais pas manier le _machete_[14] aussi -bien que mes subalternes. - -Ensuite, il parla d’un autre ivrogne silencieux et triste qui était venu -mourir à la Presa et dont on voyait la tombe au bord du fleuve. Robledo -avait trouvé des papiers intéressants au fond du sac de ce pouilleux -vagabond. - -Dans sa jeunesse il avait été un des grands architectes de Vienne. Il -avait trouvé aussi une ancienne photographie représentant une dame à la -coiffure romantique; elle était parée de longs pendants d’oreille et -ressemblait à l’impératrice d’Autriche qui fut assassinée. C’était sa -femme, morte à Khartoum, massacrée par les hordes fanatiques du Madhi, -pendant que son mari marchait sous les ordres du général Gordon. Une -autre photographie représentait un bel officier autrichien en redingote -blanche très serrée à la taille; c’était le fils de ce mendiant. - ---Il serait inutile--continua Robledo--de vouloir relever ces -vagabonds. On les nettoie, on leur offre une vie meilleure, on les -sermonne pour les empêcher de boire et leur permettre de recouvrer leurs -facultés d’hommes intelligents. Les voilà dans le droit chemin; on les -croit heureux; puis, un beau matin, on les voit arriver le sac au dos: -«Je m’en vais, patron, réglez-moi». N’essayez pas de les questionner. -Ils sont contents, ils ne se plaignent pas, mais ils s’en vont. A peine -ont-ils retrouvé le calme, le démon qui les entraîne par le monde les -ressaisit. Ils savent que là-bas, derrière l’horizon, se dressent les -Andes, que derrière les Andes, s’étendent le Chili, le Pacifique immense -semé d’îles et plus loin encore les pays enchanteurs du continent -asiatique... leur manie de mouvement se réveille et les travaille: - -«Allons voir par là-bas.» Ils jettent leur sac sur leur dos, et marchent -vers la misère et la faim, pour s’en aller mourir dans un hôpital ou -dans la solitude d’un désert... S’ils ne meurent pas, s’ils ont pu -continuer à poursuivre l’illusion qui fuit en voltigeant devant eux, on -les voit revenir par ici; mais c’est après avoir fait le tour de la -terre. - -Quelquefois les deux ingénieurs parlaient de leur propre existence. -Watson avait peu de choses à dire. Elevé en Californie, il avait débuté -comme ingénieur dans les mines d’argent du Mexique; il y avait appris -l’espagnol, puis il était passé aux mines du Pérou. Enfin, il était venu -à Buenos-Ayres, y avait connu Robledo et s’était associé avec lui pour -entreprendre les travaux du Rio Negro. - -L’Espagnol ne rappelait pas volontiers la période de sa vie qui avait -précédé son arrivée en Argentine. Le besoin d’agir l’avait poussé à -prendre part à des révolutions pour lesquelles il n’avait que mépris. Il -avait entrepris des affaires prodigieuses; les gouvernements et ses -compagnons l’avaient trompé et volé; de durs retours de fortune -l’avaient précipité de l’opulence la plus folle dans la misère des -vagabonds. Mais il évitait de raconter ses aventures dans d’autres pays; -il ne parlait que de sa vie en Patagonie. - -Il ne pouvait oublier les tortures que la soif lui avait fait endurer -sur le plateau qui s’étend de la coupure du Rio Negro au détroit de -Magellan. C’était au moment où, cessant de servir le gouvernement -argentin, il était devenu ingénieur privé et s’était lancé dans ces -déserts inexplorés, cherchant fortune. - -Pour éviter des frais, il avait entrepris la traversée du désert avec un -seul _péon_ indigène et un peloton de six chevaux du pays qui tour à -tour devaient porter les deux voyageurs. C’était des animaux résistants -capables de se nourrir avec ce qu’ils trouvaient sur leur chemin. - -Pour se guider, Robledo avait un plan, établi par d’autres explorateurs, -où étaient portés les trous d’eau, seuls points où les voyageurs -pouvaient faire halte. - -Pendant les années précédentes, une grande sécheresse avait sévi. Ils -arrivèrent à un puits et le trouvèrent plein d’eau salée. Il était -habitué à l’eau saumâtre que, par un optimisme exagéré, les voyageurs du -désert appellent eau potable; mais son estomac et celui du métis son -compagnon, refusèrent d’admettre celle de ce puits-là. Ils continuèrent -à marcher avec l’espoir d’être plus heureux au prochain trou d’eau. -Cette fois, le puits ne contenait pas d’eau salée, il était complètement -à sec... Ils avaient dû continuer leur marche en avant, à travers la -plaine immense et monotone, en se guidant à la boussole; assoiffés comme -des naufragés, ils marchaient haletants, et dans leurs yeux exorbités -passaient des lueurs de folie. - -Par respect pour Hélène, Robledo ne faisait qu’une allusion voilée aux -moyens que le métis et lui avaient dû employer pour ne pas périr; ils -avaient bu leur urine et celle de leurs chevaux. - ---Une idée fixe me tourmentait. J’essayais de me rappeler toutes les -fois où j’avais refusé une invitation à boire; je pensais à tous ces -liquides: bière, eau gazeuse, boissons glacées, que j’avais méprisées. -Je me rappelais aussi comment dans toutes les fêtes auxquelles j’avais -assisté, j’étais passé indifférent devant les grandes tables chargées de -carafons et de bouteilles... Et l’esprit troublé par la fièvre, je me -disais tout en marchant: «Si tu avais accepté alors tous les bocks de -bière, toutes les eaux gazeuses, toutes les boissons glacées qu’on t’a -offerts et que tu as dédaignés, tu aurais maintenant dans le corps une -importante réserve de liquide qui te permettrait de supporter plus -facilement la soif». Cet absurde calcul me torturait comme un remords et -j’avais envie de me souffleter pour me punir de ma sottise. - -Robledo racontait enfin comment, alors que les chevaux ne pouvaient plus -avancer, ils avaient trouvé un puits d’eau saumâtre qui leur parut le -plus délicieux liquide qu’ils eussent jamais bu... Arrivé au terme du -voyage, il ne trouva rien. Les renseignements qui lui avaient fait -espérer une affaire avantageuse étaient faux. C’est ainsi qu’il fallait -lutter pour la fortune en Amérique, à une époque où, arrivant avec un -demi-siècle de retard, on trouvait déjà occupées toutes les terres -riches et facilement exploitables; il ne restait plus que des terrains -lointains et ingrats où souvent la ruine et la mort guettaient le colon. - ---Et cependant--continuait-il--les hommes ne cesseront pas d’accourir -vers ce coin du monde. C’est là que pour eux réside l’espérance sans -quoi l’existence est un fardeau trop lourd... Tenez, passons en revue -nos origines respectives: vous êtes Russe, Federico Italien, Watson -Américain du Nord, moi Espagnol. D’où procèdent les gens qui nous -arrivent tous les jours? Chacun d’une nation distincte. Je vous le dis, -cette terre est la «terre de tous». - -La maison des deux ingénieurs recevait chaque jour, après le dîner, la -visite des plus importants personnages de l’agglomération. Canterac se -présentait le premier, dans ses vêtements de coupe militaire: il -apportait cependant plus de soins à sa mise depuis l’arrivée des -Torrebianca. Moreno arrivait ensuite. Il se troublait toujours en -saluant Hélène; sa langue s’embarrassait; il n’émettait, au lieu de -paroles, que de vagues balbutiements. Pirovani venait enfin; il avait un -costume neuf tous les deux jours et ne manquait pas d’apporter quelque -présent pour la maîtresse de maison. - -Canterac, riant sous cape, affirmait que l’Italien pour apparaître plus -éblouissant, avait longuement poli ses bagues, sa chaîne de montre et -même ses boutons de manchettes avant de sortir du bungalow. - -Un soir, Pirovani se présenta vêtu d’un costume criard qu’il venait de -recevoir de Bahia Blanca, et tenant à la main un bouquet d’énormes -roses. - ---Ces fleurs m’ont été apportées aujourd’hui de Buenos-Ayres, madame la -marquise, et je m’empresse de vous les offrir. - -Canterac lança à l’Italien un regard hostile et dit tout bas à Robledo: - ---Il ment; Moreno, qui sait tout, m’a affirmé qu’il les avait commandées -par télégramme. Il a fait galoper ce soir un homme jusqu’à la station -pour les avoir à temps. - -La métisse, aidée des jeunes garçons, levait la table et, par la seule -présence d’Hélène, la salle aux cloisons de bois, prenait un air de -fête. Les trois visiteurs, en s’adressant à elle, répétaient avec une -sorte d’extase, le mot «marquise» comme s’ils tiraient vanité de -fréquenter une dame de si haute lignée. - -Hélène avouait une certaine préférence pour Canterac. Ils avaient tous -deux vécu à Paris, dans des mondes distincts, mais assez rapprochés. Ils -ne s’étaient jamais rencontrés, mais ils avaient fini par se trouver des -amis communs. - -Pendant leur conversation, Moreno fumait avec résignation en échangeant -quelques mots avec Watson, et Pirovani causait avec Robledo et -Torrebianca. L’Italien ne prêtait pas grande attention à ses propres -paroles et ses yeux inquiets ne cessaient d’espionner «madame la -marquise» et son interlocuteur. - -Après l’arrivée de Pirovani et de ses roses, la réunion changea -complètement de caractère. - -Le lendemain soir, les quatres convives étaient assis à table, plus -silencieux que de coutume. Hélène avait passé pour dîner une de ses -robes les plus sensationnelles, une robe qui eût paru audacieuse, même à -Paris. Les trois ingénieurs avaient encore leurs vêtements de travail et -paraissaient très fatigués du labeur de la journée. Robledo bâilla à -plusieurs reprises: il avait peine à se maintenir éveillé. Le marquis -s’était endormi sur sa chaise, et sa tête dodelinait régulièrement. -Hélène regardait fixement Ricardo, comme si, jusqu’à ce moment, elle ne -l’eût jamais bien vu; lui, évitait son regard. - -Pirovani entra, portant un gros paquet; il avait revêtu un nouveau -costume dont l’étoffe à petits carreaux de couleurs diverses ressemblait -à la peau d’un reptile. - ---Madame la marquise, un de mes amis de Buenos-Ayres m’a fait parvenir -ces caramels. Permettez-moi de vous les offrir. Vous trouverez aussi -dans ce paquet des cigarettes égyptiennes... - -Hélène eut un sourire en voyant le nouveau costume de l’entrepreneur et -le remercia, en minaudant, de son présent. - -Un moment après, Moreno se présenta chaussé de souliers vernis, habillé -d’une jaquette aux pans très longs et coiffé d’un chapeau melon, comme -s’il fût allé rendre visite au ministre à Buenos-Ayres. - -Robledo, qui n’avait plus sommeil, exprima ironiquement son admiration. - ---Quelle élégance! - ---J’ai eu peur que les mites mangent ma jaquette dans ma malle, j’ai -voulu lui faire prendre un peu l’air. - -Puis il s’approcha timidement d’Hélène--«Bonsoir madame la marquise!» Et -il lui baisa la main, en imitant le maintien des élégants personnages -qu’il avait admirés au théâtre ou dans les livres. - -Il ne quitta plus d’un pas la maîtresse de maison et engagea avec elle -une conversation en a parté qui sembla provoquer l’indignation de -Pirovani. Celui-ci finit par quitter sa chaise; il sentait le besoin de -protester contre cet accaparement excessif. - ---Avez-vous vu, dit-il à Robledo, comment est fagoté ce crève-la-faim! - -Mais cette soirée réservait d’autres surprises. La plus extraordinaire -manquait encore. - -La porte s’ouvrit pour livrer passage à Canterac; pour que chacun pût -l’admirer, le Français resta quelques instants immobile sur le seuil. - -Il était en smoking, avec un plastron rigide et luisant et il avait -donné à son pas un certain laisser-aller aristocratique, comme s’il fût -entré dans un salon parisien. Il salua les hommes d’un signe de tête -cérémonieux et protecteur, puis il baisa la main d’Hélène. - ---Moi aussi, marquise, j’éprouve le besoin de m’habiller, le soir, comme -autrefois. - -La Torrebianca, heureuse, accepta l’hommage, tourna le dos à Moreno et -fit asseoir près d’elle le nouveau venu. Pendant la soirée elle causa de -préférence avec le Français, tandis que Pirovani, visiblement furieux, -restait dans un coin, anéanti par l’élégance de Canterac. - -Quatre jours passèrent sans que l’entrepreneur reparût. Moreno s’étonna -de cette absence et dès le premier jour, il alla se renseigner au -domicile de l’Italien. Le soir il dit à Robledo: - ---Il a pris le train pour Bahia-Blanca, sans avertir personne. Il doit -avoir en vue quelque grosse affaire. - -Les réunions continuèrent sans incident nouveau. Le Français, toujours -en smoking, était l’interlocuteur préféré d’Hélène. Moreno, chaque soir, -mettait sa jaquette, mais n’arrivait qu’à causer avec Torrebianca. Un -soir, enfin, le marquis lui même sortit de sa chambre en smoking et -comme Robledo s’étonnait du geste, il montra sa femme pour s’excuser. - -Le cinquième soir, Moreno, en entrant, annonça vite: - ---Grande nouvelle! Pirovani est revenu à la nuit tombante. Il va -certainement arriver d’un moment à l’autre. - -Tous attendirent son apparition comme l’événement de cette veillée. - -Il ouvrit la porte et resta quelques instants immobile sur le -seuil,--comme avait fait l’autre--pour se rendre compte de l’effet -produit par son entrée. Il était en habit; mais c’était un habit -extraordinaire, éblouissant, où, sur la soie des revers zigzaguaient des -moirures larges comme les veines du bois; son gilet blanc était -richement brodé; à la boutonnière, il arborait un gardénia. Sur son -plastron, où luisait une perle énorme, tranchait le large ruban noir -d’un inutile monocle. - -Il avait l’allure solennelle et magnifique d’un directeur de cirque ou -d’un prestidigitateur célèbre et il affectait une impassible gravité, -pour dissimuler son émotion. Il salua les hommes avec un air de fierté -virile, et, s’inclinant devant «madame la marquise», lui baisa la main. - -Un étonnement ironique brilla dans les yeux d’Hélène. Tout ce qui venait -de Pirovani la faisait sourire. Cependant, flattée qu’il se fût ainsi -transformé pour lui plaire, elle accueillit l’entrepreneur avec de -grandes démonstrations d’amitié et le fit asseoir près d’elle. - -Canterac se tint à l’écart, offensé de cette préférence inaccoutumée; -Moreno paraissait scandalisé et disait à Robledo en montrant le frac de -Pirovani: - ---Voilà donc le grave objet de son mystérieux voyage! - -L’Espagnol s’éloigna de lui et s’approcha de Watson qui, encore tout -étourdi après l’entrée théâtrale de l’Italien, le considérait en se -retenant de rire. - ---Après le smoking, le frac, murmura Robledo. Le carnaval envahit notre -désert et cette femme va tous nous rendre fous. - -Il regarda le costume de l’Américain qui ressemblait au sien: un costume -pratique, fait pour travailler à l’air libre, et sans mot dire, il -considéra l’aspect que présentaient les autres. - -Puis il pensa: - -«Quelle perturbation, lorsqu’une femme comme celle-là tombe au milieu -d’hommes qui vivent seuls et qui travaillent! Et nous verrons peut-être -des choses plus graves! Qui sait si nous ne finirons pas par nous -entre-tuer sous ses yeux... Qui sait si cette Hélène ne sera pas -semblable à l’Hélène de Troie?» - - - - -VII - - ---Un peu plus de _maté_, commissaire? - -Don Carlos Rojas était assis devant une table avec Don Roque, le -commissaire de police de l’endroit, dans la grande salle de son -_estancia_. Une petite métisse qui attendait des ordres, debout à côté -d’eux, les regardait de ses yeux bridés. - -Chacun tenait dans la main droite la petite calebasse où l’on sert le -_maté_ et ils aspiraient le liquide parfumé à l’aide du chalumeau -d’argent, qu’on nomme, là-bas «_bombilla_». Dès que la métisse se -rendait compte, au sifflement de l’air dans les chalumeaux, que les -récipients allaient être vides, elle courait au fourneau très proche, -apportait la _pava_, sorte de théière pleine d’eau bouillante, et -remplissait à nouveau les calebasses où macérait l’herbe _maté_. - -Ils parlaient lentement, s’arrêtant parfois pour aspirer l’infusion. -Rojas s’efforçait de dompter sa colère. La veille, on lui avait volé un -jeune taureau et il accusait de ce méfait _Manos Duras_, toujours à -l’affût du bétail d’autrui qu’il écoulait à la Presa. Ce vol lui -causait un double dommage, car s’il était éleveur il était aussi le -fournisseur de viande du village et cette vente constituait un des -revenus les plus sûrs de son _estancia_. - -A l’arrivée du commissaire, venu sur sa demande pour constater le vol, -il avait compté une fois de plus ses jeunes taureaux. Certainement il en -manquait un. Et Rojas s’échauffait en parlant à don Roque; il pestait -contre l’audace de _Manos Duras_ et criait qu’il n’y avait pas de -justice à Rio Negro. - ---Trois fois je l’ai arrêté et fait envoyer à la capitale du territoire, -dit le commissaire avec découragement. On le remet chaque fois en -liberté, faute de preuves. Qu’y pouvons-nous? Personne ne veut témoigner -contre lui. - -Comme Rojas continuait à récriminer, don Roque ajouta, pour le calmer: - ---Je vais essayer de trouver une preuve, cette fois. Je vous garantis, -don Carlos, que je ferai l’impossible. - -Il disposait de moyens bien faibles pour faire respecter la loi et il -s’en plaignait. La troupe qu’il commandait se composait de quatre -policiers indolents, vêtus d’uniformes délabrés et uniquement armés de -longs sabres de cavalerie. Les habitants du pays, mieux partagés, leur -prêtaient leurs carabines lorsqu’ils partaient à la poursuite de quelque -bandit. Leurs chevaux, très mal nourris, étaient les plus maigres de la -région. - ---Nous vivons dans une nation fédérale, dit le commissaire, et seules -les provinces autonomes ont une police bien organisée. Dans les -territoires, nous dépendons, nous autres, les autorités, du gouvernement -de Buenos-Ayres; mais nous sommes si loin qu’on nous oublie et nous ne -pouvons compter que sur ce que nous improvisons nous-mêmes. - -En critiquant ainsi l’abandon où se trouvaient les territoires, les -deux Argentins en vinrent insensiblement à exalter, par comparaison, la -grandeur du reste du pays. - ---On nous oublie ici, nous sommes des sauvages, continua don Roque; mais -nous sommes en Patagonie et la civilisation n’y a pénétré que depuis -quelques années. Par contre, don Carlos, comme le reste de notre pays a -progressé en moins d’un demi-siècle! N’est-ce pas formidable, -_pucha_[15]! Et ils finirent par oublier leurs préoccupations -immédiates, pour penser seulement à la partie de leur patrie qui avait -fait de vertigineux progrès. Ils entreprirent l’éloge de la région où -ils vivaient. Don Roque était un patriote optimiste, enthousiaste, mais -soupçonneux; il flairait des ennemis partout. - ---Notre Patagonie maintenant déserte, vous verrez comme elle se fera -belle dans quelques années, quand l’eau fécondera sa terre. C’est un -bonheur pour nous que les Européens l’aient trouvée affreuse, sans quoi, -ils nous l’auraient déjà volée. - -Il répétait à Rojas ce qu’il avait lu, çà et là, dans des journaux et -des livres. - ---Il y a de cela longtemps, un _gringo_ notoire qu’on appelait Carlos -Darwin, le même qui a découvert que nous descendons tous du singe, est -venu faire un tour dans ces parages. Il était jeune alors et il avait -débarqué à Bahia Blanca d’une frégate de guerre anglaise qui faisait le -tour du monde. Il voulait étudier les plantes et les animaux du pays; il -n’eut pas grand travail car il n’y avait abondance ni des uns ni des -autres. Aussi, il paraît qu’il s’en retourna désespéré et donna à ce -pays le nom de «Terre de la désolation». Il nous a rendu là un fameux -service, le _gringo_! S’il avait pu se douter de ce que deviendrait -notre terre avec l’irrigation, les Anglais nous l’auraient volée comme -ils nous ont volé les îles Malvinas, celles qu’ils appellent îles -Falkland. - -Rojas aussi évoquait le passé et déplorait l’aveuglement de ses parents -et de ses grands-parents. Ils avaient eu le tort d’être riches à une -époque où les plus grandes fortunes de l’Argentine n’étaient pas encore -édifiées. - -C’était vers 1870, au moment où le gouvernement argentin, las de -supporter les brigandages des indigènes sauvages et pillards qui -venaient presque jusqu’aux portes de la capitale, avait achevé l’œuvre -des vieux conquérants espagnols en lançant dans le désert une expédition -militaire qui s’empara de vingt mille lieues de terres presque -entièrement labourables. - ---Le gouvernement vendait une lieue pour 500 _pesos_[16] et le _peso_ -d’alors ne valait que quelques _centavos_[17]. De plus, il accordait -plusieurs années de crédit et même faisait paraître au _Journal -officiel_ le nom de l’acheteur, en proclamant qu’il avait bien mérité de -la patrie. Les soldats qui prirent part à l’expédition reçurent aussi, -comme récompense, des lieues de terrain; la plupart cédèrent leurs -titres de propriété aux cabaretiers en échange de genièvre ou de vivres. -Ce sont ces terres qui maintenant fournissent de blé et de viande la -moitié du monde et qui ont vu surgir de leur sein tant de villes et de -villages. La lieue de terrain, qui valait quelques centavos, vaut -maintenant des millions. - ---Beaucoup d’entre ceux qui possèdent ces terres n’ont pas eu d’autre -mérite que de les garder sans les cultiver et de refuser de les vendre, -en attendant que l’immigration européenne vînt augmenter leur valeur. -Mes ancêtres étaient déjà de vieux riches à cette époque et ils -possédaient une grande _estancia_; ils ne voulurent pas acheter de cette -terre nouvelle. Quelle faute! - -Rojas oubliait qu’il avait lui-même follement dilapidé la plus grosse -partie de son patrimoine; il pensait seulement à l’énorme fortune que -ses ancêtres auraient amassée si, comme tant d’autres, ils avaient su -profiter de l’épanouissement rapide du pays. - -Quelqu’un interrompit à ce moment la conversation des deux Argentins. -Celinda entra dans la pièce en costume d’amazone, embrassa son père et -salua don Roque. L’_estanciero_ sortit un instant pour aller chercher -une boîte de cigares et le commissaire dit en regardant avec malice la -jupe de la jeune fille: - ---Dites-moi, on vous rencontre avec un autre costume dans la plaine. - -Celinda sourit et le menaça gentiment du doigt pour l’inviter à se -taire. - ---Silence, si papa vous entendait! - -Tandis que les deux hommes allumaient leur cigare et recommençaient à -parler de ce _Manos Duras_ qu’il fallait à tout prix poursuivre, Celinda -s’éloigna de l’_estancia_ sur un cheval qui portait un harnachement de -dame. Une demi-heure après, elle galopait au bord du fleuve; mais elle -était en costume d’homme et montait un autre cheval. Elle aperçut un -groupe de cavaliers qui venaient à sa rencontre et s’arrêta pour les -reconnaître. - -L’ingénieur Canterac, pour faire sa cour, avait proposé à la marquise de -Torrebianca une promenade près du fleuve; il voulait lui faire visiter -les travaux qu’il dirigeait. Hélène verrait pendant cette promenade des -centaines d’hommes lui obéir et se rendrait compte qu’il était bien le -personnage le plus important du camp. - -Tous deux trottaient en tête du groupe. Derrière eux, Pirovani, médiocre -cavalier, s’efforçait de pousser sa monture entre les deux -interlocuteurs. Le marquis, Watson et Moreno fermaient la marche. - -Au moment où Hélène et Canterac dépassèrent Celinda, les deux femmes se -regardèrent. La marquise sourit, disposée à engager la conversation; -mais la jeune fille demeura sombre, les yeux durs. - ---C’est une fillette fort espiègle et joueuse, dit l’ingénieur, on -dirait presque un garçon; mais je la crois capable de tourner la tête à -plus d’un homme. On l’appelle souvent «la fleur du Rio Negro». - -Hélène, qu’offensait l’attitude de la fille de Rojas, la regardait -maintenant avec hauteur. - ---C’est une fleur, peut-être, dit-elle; mais une fleur sauvage. - -Puis elle passa, escortée de ses deux admirateurs. - -Cette brève conversation avait eu lieu en français et Celinda ne put -comprendre que quelques mots; elle devina cependant que l’autre avait -mal parlé d’elle; elle fit une grimace méprisante et tira la langue. - -Le second groupe de cavaliers passa. Le marquis fit à la jeune fille un -salut cérémonieux; Moreno, occupé à surveiller le groupe où se trouvait -la marquise, ne la remarqua même pas. - -Richard Watson feignit de ne pas comprendre les signes que lui faisait -Celinda et lui indiqua du geste qu’il était obligé de suivre les autres. -La jeune fille, boudeuse, le laissa passer; puis, changeant d’avis, elle -tira sur la bride, fit faire demi-tour à son cheval et suivit le groupe. - -Tout en trottant, elle saisit de la main droite le lasso qui pendait au -pommeau de sa selle et le lança sur son ami. Elle ramena la corde -aussitôt et Watson dut, pour ne pas tomber, s’arrêter, puis reculer, -tandis que ses deux compagnons continuaient à marcher sans remarquer -l’incident. Richard arriva aux côtés de la jeune fille les épaules -toujours enserrées par le lasso. Il aurait pu se détacher et poursuivre -sa route; mais comme cette espièglerie l’irritait, il préféra parler -sans délai à la turbulente Celinda. - ---Approchez, dit-elle souriante, en ramenant doucement la corde; comment -avez-vous l’audace de vous montrer avec cette femme, sans ma permission? - -L’ingénieur répondit d’un ton sec: - ---Vous n’avez aucun droit sur moi, Mademoiselle Rojas, et je peux me -montrer avec qui il me plaît. - -Celinda pâlit à cet accent inattendu; mais elle se reprit et recouvrant -toute sa gaieté, elle dit, en imitant la voix irritée de son -interlocuteur: - ---Monsieur Watson, j’ai sur vous des droits indiscutables, car votre -personne m’intéresse et je ne peux supporter de vous voir en mauvaise -compagnie. - -L’Américain, vaincu par la gravité comique de la jeune fille, se mit à -rire. Celinda l’imita. - ---Vous connaissez mon caractère, gringuito... Il ne me plaît pas qu’on -vous voie avec cette femme. D’ailleurs elle est trop vieille pour vous. -Jurez que vous m’obéirez; à cette condition je vous rends votre liberté. - -Watson jura solennellement, la main levée, en s’efforçant de ne pas rire -et Celinda le délivra du lasso. - -Puis ils poussèrent leurs chevaux dans une direction opposée à celle -qu’avaient prise Hélène et son cortège de cavaliers. - -Depuis le jour où l’ingénieur français avait conduit Hélène aux -chantiers du fleuve, en faisant étalage de son autorité sur les -ouvriers, Pirovani humilié cherchait à prendre sa revanche. Un jour -qu’il rêvait, accoudé à la balustrade extérieure de sa demeure, il crut -avoir trouvé le moyen de vaincre son rival. - -Une demi-heure après, un des contremaîtres que Pirovani chargeait -toujours des missions les plus difficiles s’arrêta devant la maison. - -C’était un Chilien intelligent et habile à se tirer des situations -délicates. Ses compatriotes le surnommaient _El Fraïle_[18] parce qu’il -avait été l’élève des dominicains de Valparaiso. - -Le _Fraïle_ avait des lettres et ne dédaignait pas d’employer des mots -recherchés dont il modifiait la prononciation selon son caprice. Sa voix -était mielleuse, ses gestes exagérément polis. Il aimait glisser dans la -conversation des expressions poétiques; il avait quitté son pays natal -après avoir donné à un de ses amis deux coups de couteau mortels. - -Il se présenta, à cheval, devinant que le patron allait lui demander un -long voyage. Il mit pied à terre et Pirovani s’approchant lui donna dans -le dos quelques tapes amicales. Il l’appelait affectueusement tantôt -_chileno_[19] tantôt _roto_[20], qualificatifs ironiques qu’au Chili les -gens du peuple s’attribuent à eux-mêmes. - ---Ecoute bien, _roto_, tu vas partir au grand galop pour la station. Le -train pour Buenos-Ayres passe dans deux heures; il ne faut pas que tu le -manques. - -Le _Fraïle_, ordinairement impassible et souriant, ne put réprimer un -mouvement de surprise, en apprenant qu’on l’envoyait à Buenos-Ayres. - ---Une fois là-bas, continua l’entrepreneur, tu remettras cette liste à -don Fernando, mon représentant, que tu connais. Tu lui diras de faire -les achats immédiatement, de te remettre les paquets et tu prendras le -train quelques heures après. Tu as cinq jours pour aller et revenir. - -Le Chilien prit un air grave en entendant ces ordres. La mission était -certainement d’importance et il se sentit fier qu’on eût pensé à lui -pour l’exécuter. - -Pirovani lui remit une poignée de billets de banque destinés à couvrir -les frais du voyage, lui dit adieu et tourna les talons, heureux comme -l’est un général après avoir lancé l’ordre qui doit décider de la -victoire. - -Le _Fraïle_ descendit l’escalier, tout pensif, les sourcils froncés. -«C’est sans doute une demande d’outils indispensables... Peut-être aussi -m’envoie-t-il chercher de l’argent.» - -Pirovani était rentré chez lui; le Chilien ne se fatigua pas plus -longtemps l’esprit à chercher une explication; il ouvrit l’enveloppe -qu’il venait de recevoir et se mit à lire au milieu de la rue. - -Il lut d’abord quelques lignes sans comprendre: - - Une douzaine de flacons de «Jardin enchanté». - - Une douzaine de flacons de «Nymphes et Ondines». - - Six douzaines de boîtes de savon «Clair de lune». - -Le contremaître poursuivit la lecture des divers feuillets du carnet. Il -commençait à comprendre et son étonnement allait croissant. C’était pour -cela qu’on l’envoyait à Buenos-Ayres, avec ordre de revenir sans délai! - ---_Padre san Francisco!_ murmura-t-il, tout ça pour une seule femme? Il -y a de quoi servir tout le harem du Grand Turc. - -Mais comme, au fond, un voyage à Buenos-Ayres, même ainsi écourté, ne -lui déplaisait pas, il monta joyeusement à cheval et piqua des deux dans -la direction de la gare. - -De tous les personnages qui venaient rendre visite à la marquise de -Torrebianca, Moreno était en apparence le plus calme. Ses travaux -administratifs ne l’occupaient guère qu’un jour par semaine; le reste du -temps, il lisait dans la baraque où il avait installé son bureau. Il -lisait avec avidité, sans jamais se lasser, et il était fort capable de -dévorer un roman, parfois deux, en un jour. Il avait une vieille passion -pour les récits romanesques; mais dans les longues heures de solitude à -la Presa, elle s’était encore exacerbée. Pendant que chacun travaillait -aux environs du village, il restait seul dans son rudimentaire cabinet. - -Or, depuis l’arrivée du marquis de Torrebianca, ses goûts littéraires, -un peu imprécis jusqu’alors, s’étaient affirmés et nettement définis: il -aima par dessus tout les récits qui se déroulaient dans un milieu -aristocratique et dont les héros étaient des gens «du grand monde». - -Il pouvait maintenant vérifier l’exactitude de ces récits, puisqu’il -fréquentait des représentants de la plus haute société parisienne. - -Parfois, il suspendait sa lecture et ses yeux extasiés contemplaient le -plafond. L’ambition chantait un hymne sous son crâne: «Oh! être un héros -de roman! être aimé d’une grande dame!» - -Un soir, Moreno vit arriver à l’improviste l’ingénieur Canterac à -cheval. C’était l’heure où d’ordinaire il surveillait les travaux du -barrage. Seul un événement important pouvait expliquer l’arrivée du -capitaine. - -Le cavalier s’approcha de la fenêtre où l’Espagnol lisait et lui tendit -la main en se penchant sur sa monture. Sans préambules inutiles, il dit -avec une brièveté toute militaire: - ---J’ai tenu à vous voir avant le départ du courrier. Je veux faire un -cadeau à la marquise. La malheureuse manque de tout dans ce désert et -vous vous souvenez, sans doute, que tout dernièrement elle nous confiait -son ennui de ne pas avoir ici les parfums qu’elle employait à Paris. - -Et l’ingénieur sortit de sa poche divers feuillets de papier qu’il -tendit à Moreno. - ---J’ai tiré cela de tous les catalogues de Buenos-Ayres que le patron du -bar a pu me procurer. Il a bien tardé à me les donner; j’aurais voulu -les avoir il y a trois jours pour profiter d’un autre train, mais -enfin... Vous avez je crois beaucoup d’amis à Buenos-Ayres; écrivez donc -qu’on vous envoie tous ces objets, vous en retiendrez le prix sur mon -traitement de ce mois. - -Moreno accepta et prit les papiers. - ---Je pense, continua l’ingénieur, que cet insupportable Pirovani n’aura -pas pris les devants. - -Il s’éloigna vers les chantiers et Moreno examina les feuillets. Ses -yeux dilatés de stupeur prirent à peu près la forme circulaire des -lunettes d’écaille qui les protégeaient. - -C’était une très longue liste, non seulement de parfums et de savons, -mais d’objets de toilette de toute espèce. Le capitaine avait foncé dans -les pages des catalogues comme dans une terre nouvellement découverte; -il n’avait rien laissé derrière lui. - ---Il y en a bien pour mille _pesos_, se dit l’employé, et il n’en touche -que six cents par mois. - -Son austérité d’homme de chiffres méthodique et prudent s’insurgeait -contre ce défaut d’équilibre entre les recettes et les dépenses. Mais il -finit par sourire et par trouver naturelle cette folie. La marquise -était si intéressante! Et puis, une femme de ce rang pouvait-elle en -vérité subir les mêmes privations qu’une femme du commun? - -Jusqu’au soir, Moreno fut agité et pensif. A plusieurs reprises, il -tenta de continuer la lecture de son roman; mais le livre retombait -toujours sur la table couverte de papiers administratifs. Il prit enfin -une feuille de papier à lettre et, le sourcil froncé, avec l’expression -craintive d’un enfant qui a peur d’être pris en flagrant délit de -mensonge, il se mit à écrire: - -«Ma brunette jolie, envoie-moi le plus tôt possible l’habit de cérémonie -que j’avais fait faire à l’occasion de notre mariage. Notre existence a -complètement changé! Nous recevons fréquemment la visite de très grands -personnages; nous avons beaucoup de fêtes et je suis obligé de me tenir -aussi bien que tout le monde. Cela peut me servir dans ma carrière», -etc... - -Moreno s’arrêta pour se gratter la tête avec le manche de son -porte-plume. Puis il continua d’écrire avec, sur le visage, cette même -expression enfantine d’inquiétude et de remords, jusqu’à la fin des -quatre pages. - -Tous les soirs, au cours de la réunion chez la marquise, Pirovani avait -l’attitude soucieuse de l’homme qui veut parler et que l’émotion arrête. -Au bout d’une semaine d’hésitations, il se décida à exprimer son désir -et ce fut le soir même où l’employé de bureau comptait bien remporter le -plus beau succès de sa vie. - -Hélène portait une des robes décolletées qu’elle agrémentait ou -dépouillait tous les jours de quelque ornement, pour leur donner, chaque -fois, un air de nouveauté. L’ingénieur français et Torrebianca étaient -en smoking et Pirovani portait encore son majestueux habit noir... Mais -il n’était déjà plus seul à porter ce vêtement. Moreno s’était présenté -le dernier avec l’habit expédié par sa femme, habit très modeste en -vérité et visiblement défraîchi; mais habit enfin. Celui de -l’entrepreneur n’était donc plus l’unique, son possesseur se montra fort -irrité de ce contre-temps qui le confirma dans sa résolution de parler -au plus tôt. - -Watson et Robledo portaient des costumes sombres. Ils s’étaient vus -contraints de changer de vêtements chaque soir, pour se mettre en -harmonie avec le milieu d’absurde élégance suscité par Hélène. -L’Américain était fatigué des travaux de la journée; il étouffa quelques -bâillements et se leva pour se retirer dans sa chambre. Hélène, qui -depuis quelque temps le regardait avec intérêt, ne cacha pas son dépit -de le voir se lever, la saluer froidement et se retirer sans paraître -attristé de se séparer d’elle. - -A ce moment, Canterac était en conversation animée avec la marquise; -Moreno causait avec Robledo. Pirovani ne voulut pas laisser passer -l’occasion qui se présentait de dire à Hélène toute sa pensée. - ---Je n’osais vous parler, madame la marquise; mais il faut que je me -décide enfin... Vous vivez dans un cadre indigne de votre beauté et de -votre élégance. - -Il embrassait d’un regard méprisant la pièce et les meubles qui la -garnissaient. - ---Si vous le voulez, dès demain, vous pourrez vous installer dans ma -maison; elle est à vous. Pour moi, je trouverai à me loger dans la -baraque d’un de mes employés. - -Hélène ne fut pas étonnée outre mesure. On eût dit qu’elle attendait -depuis longtemps cette proposition qu’elle semblait avoir peu à peu -suggérée à l’entrepreneur. Elle eut cependant un geste de refus tout en -souriant à Pirovani, en le caressant des yeux. Elle parut enfin -s’adoucir. Elle étudierait la proposition et consulterait son mari, -avant de se décider. - -Elle parla donc au marquis le jour suivant, pendant que Robledo et -Watson surveillaient les travaux du fleuve. Torrebianca, malgré la -soumission qu’il montrait devant tous les désirs de sa femme, fut -scandalisé. Il ne pouvait accepter la générosité de Pirovani. - ---Que vont penser les gens, en le voyant nous céder la maison dont il -est si fier? - -Il secouait énergiquement la tête. La pensée que ce compatriote vulgaire -s’instituait son protecteur suscitait en son âme une révolte de caste. -L’entrepreneur ne lui était pas antipathique; mais il ne pouvait -admettre qu’il fût son égal. - -Hélène, irritée par ce refus, se fâcha. - ---Ton ami Robledo nous aide bien, et tu ne t’occupes pas de ce que -peuvent en dire les gens... Est-il extraordinaire qu’un nouvel ami -veuille nous prouver sa sympathie en nous cédant sa maison? - -Torrebianca était si accoutumé à obéir à sa femme que ces quelques mots -suffirent à briser sa résistance. Cependant, comme il protestait encore, -Hélène ajouta pour le convaincre: - ---Je comprendrais tes scrupules, si la maison nous était donnée; or, -nous la louerons, je l’ai dit à Pirovani. Tu lui paieras le loyer quand -l’entreprise dirigée par Robledo aura rétribué ton travail. - -Le marquis, résigné, accepta tout. Il paraissait maintenant vieilli, -découragé; une souffrance intime semblait le ronger. - ---Fais comme tu voudras. Mon seul désir est de te voir heureuse. - -Le lendemain, Hélène visita la maison de Pirovani pour la reconnaître -en détail, avant de procéder à son installation. - -L’entrepreneur la reçut au sommet du perron et l’accompagna dans les -diverses pièces; il était pâle d’émotion en se voyant seul avec «madame -la marquise». Pour agir déjà en maîtresse de maison, celle-ci fit -changer quelques meubles de place. L’Italien loua fort le bon goût de la -grande dame et de l’œil il faisait signe à sa gouvernante métisse de -s’extasier aussi. - -Ils arrivèrent dans la chambre à coucher de l’Italien qui allait être -désormais celle d’Hélène. Sur tous les meubles s’entassaient des paquets -enveloppés de papier fin, ficelés et cachetés, qui dégageaient un parfum -agréable. L’entrepreneur les ouvrit un à un et mit à jour des douzaines -de flacons d’odeurs, de boîtes de savons et quantité d’autres articles -de toilette; c’était toute l’énorme commande faite à Buenos-Ayres. - -L’éclat des flacons de cristal taillé, des écrins doublés de soie ou de -peau, des étiquettes dorées caressait agréablement les yeux, tandis que -l’odorat était heureusement chatouillé par des parfums qui semblaient -émaner d’un jardin surnaturel. - -Hélène marchait de surprise en surprise; elle finit par rire et par -pousser des cris de joie, non sans ironie. - ---Quelle générosité?... Il y a là de quoi ouvrir une boutique de -parfumeur. - -Pirovani pâlissait davantage; la solitude irritait son désir; il essaya -d’approcher sa bouche de celle de la marquise pour la baiser. Mais elle -attendait depuis longtemps l’attaque; elle n’eut pas de peine à la -repousser en avançant énergiquement ses deux mains. - ---Vous voulez donc me faire payer le loyer de votre maison, comme un -vulgaire marchand. Dans ce cas, ce n’est plus un cadeau. Et moi qui -vous croyais un gentleman! - -Elle eut pitié de la confusion de l’Italien. Le malheureux avait peur de -n’avoir pas agi avec tout le tact d’un homme du monde. Pour le consoler, -elle lui effleura la bouche de sa main droite. - ---Contentez-vous de ceci, dit-elle. - -Pirovani couvrit cette main de tant de baisers enthousiastes qu’elle dut -à la fin la retirer et l’inviter, en le menaçant du doigt, à demeurer -prudent; puis elle continua de visiter la maison. - -L’entrepreneur suivait tous ses pas; il semblait regretter son audace et -aussi d’avoir si facilement obéi à cette femme. - -Mais malgré tous ces sentiments opposés, il se rappelait le contact de -cette main odorante et fine et il savourait son triomphe. Il persistait -dans son opinion: «Oh! les grandes dames!... Il n’y a pas d’autres -femmes au monde.» - - - - -VIII - - -L’aspect de la maison de Pirovani changea beaucoup après l’installation -des Torrebianca. - -A travers les vitres des fenêtres on apercevait maintenant d’élégants -rideaux; on ne voyait plus, sur les galeries extérieures, des -domestiques crasseuses procéder en plein air à certains soins de -toilette. La présence de cette dame, si élégante et si belle, avait -obligé les serviteurs à prendre plus de soin de leur personne. Pour la -grosse Sébastienne elle-même c’était, comme disaient ses amies, -«dimanche tous les jours». - -Les habitants de la Presa eurent une surprise nouvelle, outre l’arrivée -d’Hélène dans la maison de l’entrepreneur. Dans le salon de Pirovani il -y avait un piano demi-queue; personne jusqu’alors ne l’avait ouvert. - -L’Italien l’avait acheté à Buenos-Ayres pour rendre service à l’un de -ses compatriotes, marchand d’instruments de musique. On lui avait dit, -d’ailleurs, qu’il n’est pas de salon distingué sans un piano, mais un -piano horizontal, au couvercle à demi soulevé. - -Quand il avait fait l’emplette du précieux instrument, il croyait bien -que jamais personne à la Presa ne l’utiliserait. Lorsque Hélène, qui ne -cessait de fumer pendant les heures de solitude, était lasse de -parcourir toutes les pièces, la cigarette aux lèvres, pour admirer -l’élégance et le confort de sa nouvelle maison, elle ouvrait le piano et -laissait courir ses doigts sur les touches. Pendant des heures entières -elle répétait des romances de sa jeunesse, inconnues presque de la -génération venue après elle, ou elle rejouait les airs qui étaient à la -mode au moment où elle avait fui Paris. - -Souvent, enthousiasmée par ces évocations du passé, elle éprouvait le -besoin irrésistible d’allier sa voix à celle de l’instrument. En -l’entendant chanter, Sébastienne et les autres servantes cessaient de -travailler dans la cour; elles pénétraient lentement dans la maison, -charmées comme les bêtes que subjuguèrent la voix et la lyre d’Orphée. - -Une partie des habitants subissait aussi cette attraction. Lorsque, la -nuit venue, les travailleurs avaient terminé leur repas, des enfants et -des femmes se dirigeaient vers la maison de Pirovani et s’asseyaient sur -le sol, à quelque distance, pour contempler les fenêtres où s’allumaient -de faibles reflets rouges. Si des enfants turbulents commençaient à se -poursuivre en jouant, leur mère leur imposait silence. - ---Taisez-vous, polissons, la dame va chanter! - -Elles frissonnaient d’une émotion religieuse quand montait la voix -d’Hélène, soutenue par les accords du piano. A travers les cloisons de -bois, la mélodie semblait venir d’un monde lointain pour enchanter cette -multitude d’êtres naïfs qui depuis des années n’avaient entendu d’autre -musique que le son des guitares du cabaret. - -Quelques hommes, enflammés d’admiration et de désir, venaient grossir ce -public fruste. Ils étaient restés indifférents devant la fille de Rojas -l’_estanciero_, qu’ils trouvaient semblable à un garçon; mais ils -s’enthousiasmaient en voyant passer à cheval, en costume d’amazone, la -marquise de Torrebianca. - ---Voilà une femme!... Regardez-moi si c’est arrondi! Et, en l’écoutant -chanter, ils restaient hébétés, envahis d’une volupté délicieuse. Ils -pensaient que seule une femme très belle pouvait chanter ainsi. - -Une semaine après l’installation des Torrebianca dans leur nouvelle -demeure, Sébastienne annonça à ses voisines que «madame» allait -désormais recevoir chaque jour ses amis, comme les dames riches de -Buenos-Ayres. Le soir, les commères de la Presa s’assemblèrent devant -les fenêtres brillamment éclairées. Hélène, assise au piano, chantait -des romances sentimentales, tandis que ses invités commençaient -d’arriver. - -D’abord se présentèrent l’ingénieur français et Moreno. Ce dernier, en -habit sous son pardessus, avait cru devoir compléter son costume par un -chapeau haut de forme. Il n’était pas, lui, comme Pirovani, qui portait -un chapeau mou avec l’habit de soirée. «Madame la marquise», une femme -du monde, avait certainement remarqué cette faute de goût. - -Canterac s’arrêta, le pied sur la première marche de l’escalier, et dit -à son compagnon: - ---Je ne devrais pas entrer. C’est la maison de Pirovani, cet intrigant, -que je déteste, mais je fâcherais la marquise si je n’assistais pas à la -soirée. - -Moreno était l’ami de tout le monde; il n’avait jamais détesté -réellement personne; il crut devoir prendre la défense de l’absent. - ---Je vous assure que l’Italien est un très brave homme; je suis certain -qu’il vous aime beaucoup. - -Mais Canterac refusait d’écouter toute parole conciliante. - ---Il manque de tact; il est toujours en travers de mon chemin. Cela -pourrait finir mal pour lui. - -Ils entrèrent, et le marquis vint les recevoir. Ils passèrent au salon -et s’arrêtèrent, immobiles, tandis qu’Hélène continuait de chanter, -comme si elle n’eût pas remarqué leur entrée. - -Deux autres invités, Robledo et Pirovani, se rencontrèrent devant la -maison. L’Italien portait, par-dessus son habit, une pelisse neuve et -s’était coiffé d’un haut de forme reluisant qu’il avait commandé par -télégramme à Bahia Blanca, comme si un démon familier lui eût rapporté -les malins propos de son ami Moreno. - -Dans les groupes de curieux, que la nuit cachait à demi, on riait et on -chuchotait. Les uns se moquaient du cylindre de soie brillante où -l’entrepreneur avait fourré sa tête; d’autres l’admiraient, fiers qu’on -trouvât dans leur désert de tels chapeaux. - ---Je viens en visite chez moi, en somme, dit Pirovani, pour faire -admirer sa générosité. - ---Vous avez eu tort de céder votre maison, répondit simplement Robledo. - -L’Italien prit un air de supériorité. - ---Vous m’avouerez que la vôtre ne pouvait convenir à une aussi grande -dame. Je n’ai pas d’instruction, mais je sais à quoi la politesse -m’oblige; aussi... - -Robledo haussa les épaules et continua sa marche, comme pour ne plus -l’entendre. L’entrepreneur le suivit et, montrant une des fenêtres -éclairées, il dit avec ferveur: - ---Quelle voix d’ange! Quelle âme d’artiste! - -Robledo eut un nouveau haussement d’épaules, et tous deux entrèrent dans -la maison. - -Au salon, ils s’arrêtèrent auprès des trois hommes qui écoutaient sans -bouger; dès qu’Hélène eut lancé la dernière note de sa romance, -l’Italien se mit à applaudir et à pousser des clameurs d’enthousiasme. -Canterac et l’employé de bureau s’empressèrent alors d’exprimer aussi -leur admiration, chacun à sa manière. - -Dans la nouvelle maison, les réunions furent moins simples et moins -austères que chez Robledo. Sébastienne, qui prisait par-dessus tout le -_maté_, ce remède à toutes les maladies, ce nectar délicieux, dut -servir, avec l’aide de deux petites métisses, des tasses d’eau chaude -additionnée d’une chose appelée thé. - -Hélène affectait de s’occuper de la bonne marche du service, pour -évoluer parmi ces hommes qui la suivaient de leurs yeux avides, tandis -que leurs mains tremblantes répandaient sur les soucoupes le contenu de -leurs tasses. Ses trois admirateurs essayèrent à plusieurs reprises -d’entrer en conversation avec elle; mais elle savait si bien les -évincer, sans la moindre brusquerie, qu’ils finissaient par causer avec -le marquis. Par contre, la marquise recherchait le seul homme qui n’eût -pas essayé de lui parler. Elle réussit enfin, après diverses manœuvres, -à s’asseoir à une extrémité du salon, près de Robledo. - ---Il est certain que Watson n’a pas voulu venir, dit-elle à l’Espagnol. -De plus en plus, je comprends que je ne lui suis pas sympathique... et à -vous non plus. - -Robledo eut un geste pour se défendre de cette accusation, mais il ne -dit rien; elle insista, se prétendit victime de l’injuste antipathie des -deux associés, et l’ingénieur finit par répondre: - ---Nous sommes, Watson et moi, des amis de votre mari, et nous sommes -effrayés de voir avec quelle légèreté vous laissez les gens qui viennent -vous rendre visite concevoir des espoirs que je veux croire vains. - -Hélène se mit à rire; les paroles de Robledo, prononcées d’un ton plein -de gravité, semblaient l’amuser. - ---Ne craignez rien, je ne suis pas née d’hier. Une femme qui connaît le -monde comme je le connais n’ira pas se compromettre ni faire une folie -pour ces hommes-là! - -D’un regard ironique, elle enveloppa ses trois prétendants qui tenaient -toujours compagnie au marquis. - ---Je ne suppose rien, dit Robledo sans changer de ton. Je vois ce qui se -passe; à Paris, j’ai vu aussi bien des choses... et l’avenir me fait -peur. - -Hélène, indécise, regarda son interlocuteur. Elle ne savait si elle -devait rire encore ou se fâcher. Elle parla, enfin, avec l’accent d’une -personne qu’on vient d’offenser. - ---Je ne suis, je crois, ni meilleure ni pire qu’une autre. Je suis -simplement une femme, née pour vivre dans l’abondance et le luxe, et -jamais je n’ai trouvé de compagnon capable de me donner ce qui m’est dû. - -Robledo la regarda en silence; elle ajouta, baissant la tête: - ---Vous ne connaissez pas ma vie. Pendant la meilleure partie de ma -jeunesse, j’ai couru après la richesse; quand je croyais la tenir, elle -m’échappait et je reprenais ma course... Et ce fut ainsi toujours, -toujours! - -Un instant encore elle se tut, pour concentrer sa pensée, puis elle -reprit sur le ton de la confession: - ---Les hommes ne peuvent pas comprendre les angoisses et les ambitions -qui torturent les femmes d’aujourd’hui. L’automobile et le collier de -perles sont comme l’uniforme de la femme moderne. J’ai eu tout cela plus -d’une fois, mais mon bonheur était incertain, fragile, et chaque jour je -craignais de tout perdre. Nous avons tous besoin d’entendre chanter -l’espérance, pour continuer à vivre; aussi veux-je espérer qu’ici mon -mari fera fortune. Quand cela sera-t-il? je ne sais... mais cette pensée -me fait supporter mon affreux exil. - -Elle continua tristement: - ---Et puis, que va-t-il gagner? Peut-être des centimes, quand déjà vous -avez amassé des milliers et des milliers de _pesos_... Ah! j’aurais -mérité un autre homme! - -Elle releva la tête et sourit mélancoliquement en regardant l’Espagnol. - ---Mon bonheur eût été, peut-être, de rencontrer un compagnon comme vous: -entreprenant, énergique, capable de dompter la fortune rebelle... Il -vous a manqué, à vous aussi, pour assurer votre triomphe, une femme -inspiratrice d’enthousiasme. - -Robledo à son tour sourit, l’air bon enfant. - ---Il est bien tard pour parler de ces choses. - -Mais elle le regarda dans les yeux, tout en protestant contre ce -découragement. - ---Il n’est jamais trop tard pour agir dans la vie. Les hommes énergiques -sont semblables aux terres exubérantes des tropiques, qui connaissent la -mort, jamais la vieillesse, car un printemps infatigable y fait lever -une vie toujours nouvelle. Ils disposent de la volonté qui commande -l’imagination; et l’imagination, comme un peintre fou, répand sur la -toile grise de la réalité les couleurs éclatantes de sa palette. - -Tout en parlant, Hélène avait approché son visage de celui de Robledo. -Ses yeux semblaient vouloir pénétrer ceux de l’Espagnol; un moment, il -se troubla, mais il se reprit aussitôt et secoua la tête. - ---Ce que vous dites, chère amie, est sans doute fort intéressant; mais -les hommes vraiment énergiques évitent de compliquer leur existence en -ressuscitant des printemps trompeurs. - -Ils continuèrent à parler. Elle voulut revenir sur son passé. - ---Si je vous contais mon histoire! Toutes les femmes sont persuadées que -leur vie fut un roman et que pour passionner le monde entier, il -suffirait de la raconter avec quelque adresse. Pour moi je ne prétends -pas que mon passé ait été intéressant; il fut, je crois, seulement -attristé par la disproportion qui toujours exista entre ce que je crois -mériter et ce que la vie a voulu m’accorder. - -Un instant elle se tut, comme saisie d’une pensée pénible. - ---N’allez pas croire que je sois une de ces parvenues qui ont faim de -plaisirs et de luxe parce qu’elles ne les connurent jamais. Au -contraire, si j’ai besoin d’argent et de luxe pour vivre, c’est que je -les ai possédés en naissant. Mon enfance fut riche et ma jeunesse -pauvre. Quels combats j’ai dû livrer pour recouvrer mon rang d’autrefois -et pour me faire une existence conforme à mon éducation première! Et la -lutte continue... les catastrophes se multiplient... et chaque fois je -me retrouve plus éloignée du point d’où je suis partie. Me voici dans un -des coins les plus ignorés de la terre; je suis réduite à vivre presque -comme les premiers êtres que l’histoire connaisse; et vous me faites des -reproches! - -Robledo s’en excusa. - ---Je suis votre ami et celui de votre mari; je me contente de vous -prévenir que vous prenez une mauvaise voie. Vous jouez avec ces hommes -un jeu dangereux. - -Il montrait les trois hauts personnages de la Presa qui continuaient à -causer avec Torrebianca. - ---D’ailleurs avant votre arrivée, la vie était ici monotone, sans doute, -mais calme et fraternelle. Votre présence semble avoir transformé ces -hommes; ils se regardent en ennemis et j’ai peur que leur rivalité, un -peu puérile aujourd’hui, ne tourne à la tragédie. Vous oubliez que nous -vivons bien loin de tous les groupements humains, et que cet isolement -nous ramène peu à peu à la vie barbare. Nos passions, que l’existence -des villes avait domptées, secouent ici le joug de l’éducation et se -déchaînent librement. Prenez garde, il est dangereux de jouer avec -elles. - -Hélène se moqua de ses craintes et sourit, un peu méprisante; elle ne -pouvait admettre cette pusillanimité chez un homme aussi fort. - ---Ne m’enlevez pas ma cour. J’ai besoin d’être entourée d’admirateurs, -comme les grands artistes orgueilleux. Que deviendrais-je si je n’avais -même pas le plaisir d’être coquette? - -Puis, elle ajouta, le sourcil froncé, la voix dure: - ---Que faire ici? Vous avez pour vous distraire votre travail, vos luttes -contre le fleuve, les exigences des ouvriers. Moi, je m’ennuie tout le -jour; certains soirs j’ai eu parfois l’idée de mourir; du moins, la nuit -tombée, je retrouve mes admirateurs, mon exil se fait plus -supportable... En tout autre lieu, peut-être aurais-je ri de ces hommes; -ici, ils m’intéressent. Ils sont pour moi, dans ce désert, comme une -heureuse trouvaille. - -Son regard se dirigea, avec une ironie souriante, vers ses trois -soupirants. - ---Ne craignez rien, Robledo, je ne perdrai pas la tête pour eux. Je me -rends bien compte de ma situation. - -Elle se comparait à un voyageur, armé d’un revolver, mais avec une seule -cartouche, et que les rôdeurs de la Cordillère attaquaient, dans la -traversée du plateau patagon. S’il faisait feu, il ne tuerait qu’un seul -ennemi; les autres se jetteraient sur lui, le voyant désarmé. Il valait -mieux gagner du temps, en les menaçant tous, sans tirer. - ---Je ris à la seule idée que je pourrais me décider pour l’un d’eux. Ce -ne sont pas ces hommes-là qui me feront tourner la tête. D’ailleurs, -même si l’un des trois venait à m’intéresser, je resterais prudente. Que -diraient ou même que feraient les autres en se voyant mis à l’écart. -J’aime mieux leur laisser à tous le bonheur incertain que donne -l’espérance. - -Elle remarqua que sa longue conversation avec l’Espagnol faisait naître -un malaise et scandalisait les autres invités. Elle se leva. - ---Qui va me donner une cigarette? - -Tous trois s’avancèrent à la fois, offrant leurs étuis, et -l’entourèrent; on eût dit qu’ils étaient prêts à se battre, pour -s’arracher ses paroles et ses gestes. - -La première soirée de la marquise de Torrebianca ne prit fin qu’après -minuit, chose inouïe dans ce désert. Seules, les fêtes au bar du -_Gallego_ s’achevaient aussi tard, certains samedis où les ouvriers -avaient touché la paie de la quinzaine. - -Le lendemain, Sébastienne eut toute la matinée les yeux lourds de -sommeil et les pieds gourds. Elle s’était levée à l’aube, comme -d’habitude, après avoir attendu, pour se coucher, que le dernier invité -fût parti. - -Elle se tenait sur une des galeries extérieures et grondait à voix basse -les petites servantes métisses qui risquaient d’éveiller la maîtresse, -en procédant bruyamment au nettoyage de la maison. Soudain, elle parut -oublier sa colère et s’abrita d’une main les yeux pour mieux voir un -cavalier qui faisait cabrer son cheval au milieu de la rue et agitait un -bras pour la saluer. - ---Ma jolie demoiselle!... Je n’arrive jamais à la reconnaître avec son -costume de petit homme. Comment allez-vous? - -Rapidement, elle descendit les marches de l’escalier de bois et traversa -la rue, pour aller au-devant de Celinda Rojas. - -Elles ne s’étaient pas revues, depuis le jour où Sébastienne avait -quitté l’_estancia_; par haine de don Carlos la métisse crut devoir -étaler les splendeurs de sa nouvelle situation. - ---C’est une grande maison, mademoiselle, soit dit sans vouloir critiquer -la vôtre. L’argent y coule comme l’eau, et puis, la patronne, une -_gringa_ très bien, on dit qu’elle est née marquise, là-bas dans son -pays. L’Italien, qui est pire que le diable pour rogner des sous aux -ouvriers, devient à moitié fou quand il s’agit de faire plaisir à cette -belle dame, et il s’arrange pour qu’elle ne manque de rien. Hier, elle a -donné une réunion, avec de la musique. Je pensais à vous, ma jolie -petite, et je me disais «Comme ma petite patronne serait heureuse -d’entendre chanter cette marquise!» - -L’amazone l’écoutait, en approuvant de la tête; le récit avait sans -doute excité sa curiosité. - -Pour l’éblouir davantage encore, Sébastienne énuméra toutes les -personnes qui avaient assisté à la fête. - ---Tu n’as pas oublié quelqu’un? demanda Celinda quand elle eut fini de -débiter sa liste. Tu n’y a pas vu don Ricardo, l’homme qui travaille aux -canaux avec don Manuel? - -La métisse secoua la tête. - ---Le _gringo_ n’a pas paru de la soirée. - -Puis elle se mit à rire, en appliquant sur une de ses cuisses de -pachyderme des claques qui mettaient en évidence, sous la jupe légère, -ses puissantes rondeurs. - ---Oui, oui, je sais, je sais, fillette... On m’a parlé de l’affaire; on -vous voit tous les jours ensemble, à cheval, dans ces parages, le -_gringo_ et toi, et vous ne laissez pas passer un jour sans vous -rencontrer... Si quelquefois vous vous embrassez, cherchez un endroit -bien caché. Attention, les gens d’ici sont très bavards et ne perdent -pas une occasion de jaser. Et puis, méfiez-vous des hommes qui -surveillent les travaux, ils ont de ces lunettes qui font tout voir de -loin. - -Celinda rougit et fit mine de protester. - ---Oh! mais je trouve cela très bien, continua la métisse. Ce don Ricardo -est un bon et beau garçon; il fera un fameux mari pour vous, si don -Carlos, avec le fichu caractère que le bon Dieu lui a donné, ne se met -pas en travers. Les _gringos_ d’Amérique sont de braves gens, quand ils -ne boivent pas. J’ai une amie qui s’est mariée avec un qui est -mécanicien et elle le mène où elle veut, par le bout du nez. J’en -connais une autre qui... - -Mais ces histoires n’intéressaient pas l’amazone: - ---Alors, dit-elle, don Ricardo n’est pas venu, hier au soir? - ---Ni hier, ni avant-hier. Il n’a encore jamais mis les pieds ici. - -Sébastienne la regardait avec malice, et un sourire plein de bonté -dilatait son visage joufflu et cuivré. - ---Jalouse déjà, petite? Allons, il n’y a pas de quoi rougir. Nous sommes -toutes pareilles, quand nous aimons un homme. On commence par penser -que quelqu’un va nous l’enlever... mais rien à craindre pour vous. Vous -êtes une perle, _patroncita_[21]. La dame est belle aussi, surtout quand -elle vient de se peigner et de se mettre sur la figure toutes ces choses -qui sentent bon, et qu’on lui porte de Buenos-Ayres. Mais à côté de -vous... rien à faire! Je l’ai presque vue naître, ma petite fillette; -quant à la marquise, elle ne doit plus savoir quand elle est née. - -Puis, pour ne pas trop se vieillir elle-même, elle crut devoir ajouter: - ---A vrai dire, la marquise ne doit pas être si âgée, mais qui ne -paraîtrait pas vieille à côté de vous, mon trésor? Ah! tout le monde ne -peut pas être un bouton de rose! - -Un instant, elle cessa de parler pour regarder de côté et d’autre, puis, -baissant la voix et se dressant sur la pointe des pieds, elle dit avec -toute la joie d’une commère qui peut cancaner en paix: - ---Il faut que vous sachiez, ma jolie, que beaucoup de gens lui courent -après; mais pas don Ricardo. Le pauvre _gringo_ se contente de vous -aimer, vous, mon petit jasmin. Les autres suivent la marquise... au pas! -comme des autruches: le capitaine, l’Italien, l’homme aux papiers, tu -sais, l’employé du gouvernement; ils sont tous fous et se regardent en -chiens de faïence! Et le mari n’y voit rien; quant à elle, elle se moque -de tous et elle s’amuse à les faire souffrir... Je crois que pas un des -hommes qui viennent à la maison ne lui plaît. - -Ces paroles ne semblaient pas rassurer Celinda: au contraire elle s’en -effrayait mentalement, car elle pensait: «Watson, on ne peut pas le -comparer aux autres.» - -Elle sentit le besoin d’exprimer son idée. - ---Oui, les autres ne lui plaisent pas peut-être, mais don Ricardo est -plus jeune qu’eux tous, et ces femmes qui ont connu le monde et qui -commencent à vieillir ont parfois de telles... fantaisies. - - - - -IX - - -Le fameux _Manos Duras_ vivait sur la bordure du haut plateau, face à la -Pampa. Il apercevait au loin, devant lui, les limites de la Patagonie, -et à ses pieds la vaste et tortueuse coupure du fleuve, avec un coin de -l’_estancia_ de Rojas. - -Sa maison, construite en briques crues, était entourée de cahutes plus -misérables encore et d’enclos formés de quelques vieux madriers fichés -en terre, où l’on ne voyait que de loin en loin paître des animaux. - -Tout le monde connaissait, dans le pays, l’emplacement du _rancho_[22] -de _Manos Duras_; mais bien peu y étaient allés, car l’endroit avait -mauvaise réputation. Ceux qui passaient, inquiets, par ces parages, -n’étaient rassurés que s’ils trouvaient les lieux déserts. Alors les -chiens au pelage hirsute, aux yeux sanglants, aux crocs aigus, -compagnons habituels du _gaucho_, n’accouraient pas en aboyant, vers le -chemin. On ne voyait pas davantage ses chevaux tondre l’herbe maigre des -environs. - -_Manos Duras_ était parti. Peut-être était-il en maraude le long des -rives du rio Colorado, où le bétail était plus abondant que près du rio -Negro; peut-être poussait-il jusqu’aux contreforts des Andes, pour aller -retrouver ses amis de la vallée de Bolson, peuplée surtout d’aventuriers -chiliens, ou bien ceux qu’il avait sur les berges des lacs andins. Ces -excursions dans la Cordillère, chuchotaient les gens, lui servaient à -vendre au Chili les animaux volés en Argentine. - -D’autres fois le _rancho_ de _Manos Duras_ présentait une animation -extraordinaire. Des _gauchos_ errants s’installaient pendant quelques -semaines dans les cahutes d’argile, et nul ne savait avec certitude d’où -ils venaient ni où ils s’en iraient, en quittant le pays. Ces visites -mettaient fort mal à l’aise le commissaire de la Presa qui craignait -chaque matin d’apprendre qu’un vol avait été commis... Cependant, les -jours passaient, sans que rien vînt troubler la paix du village ni des -environs. Chez _Manos Duras_, on tuait et on écorchait les bêtes; le -_gaucho_ vendait la viande dans tout le pays; mais comme nulle plainte -ne parvenait à don Roque, celui-ci se gardait bien de rechercher la -lointaine provenance des animaux. - -Un beau jour, les compagnons de _Manos Duras_ se dispersaient; lui, -continuait sa vie solitaire, ou disparaissait aussi pendant quelque -temps, à la grande joie du commissaire. - -Il vivait, en ce moment, avec trois laconiques compagnons aux faces -sinistres qui, d’après les commérages du cabaret, étaient descendus -d’une vallée de la Cordillère. - ---Trois hommes de bien qui ont eu des malheurs, disait le _gaucho_, en -parlant d’eux, trois bons amis qui sont venus habiter mon _rancho_ en -attendant que les méchants se lassent de les calomnier. - -Un jour qu’il faisait très chaud, _Manos Duras_ monta à cheval pour -aller faire quelques achats au camp. On était aux premières heures de -l’après-midi. C’était l’hiver en Europe; ici, régnait le terrible été -d’un pays sec, au climat extrême. - -La terre déserte paraissait trembler sous le soleil. La réverbération -faisait onduler les lignes droites et déplaçait les contours des -collines, des édifices et des êtres. Parfois aussi, sous cette lumière -capricieuse, les objets apparaissaient doubles et renversés. Dans ce -pays sans une goutte d’eau, on croyait les voir se refléter dans -d’immenses lacs. C’étaient les mirages du désert, dont la forme est si -changeante et si imprévisible qu’elle parvient même à étonner les fils -du pays, habitués cependant à toutes les illusions d’optique. - -A l’extrémité lointaine de la coupure ouverte par le fleuve, presque au -niveau de l’horizon, se traînait comme un long ver noir, un flocon -cotonneux en avant. - -_Manos Duras_ fit halte pour mieux voir. Ce n’était par le courrier de -Buenos-Ayres. - ---C’est sans doute un train de marchandises qui vient de Bahia Blanca, -se dit-il. - -On le voyait quoiqu’il fût encore à bien des kilomètres de la Presa, -qu’il allait dépasser d’autant, pour ne s’arrêter qu’à Fort Sarmiento. - -Les yeux acquéraient, dans cette plaine, une puissance plus grande; la -rétine embrassait de plus vastes étendues et les distances semblaient -moindres qu’en d’autres pays. - -Le _gaucho_ contempla un instant la marche du convoi lointain, puis il -remit son cheval au galop. Pour raccourcir sa route, il avait coutume de -traverser un grand morceau des domaines de Rojas, qui s’avançait entre -son _rancho_ et l’agglomération éloignée. - -Avec l’indifférence de l’habitude, il laissa son cheval suivre un -sentier tortueux à peine tracé parmi les broussailles. - -Mais il fit cette fois une fâcheuse rencontre. Don Carlos Rojas était -sorti, lui aussi, pour visiter son _estancia_; il ruminait en marchant -des projets pour l’avenir. - -Les terres hautes resteraient toujours aussi pauvres et ne pourraient -nourrir qu’un petit nombre d’animaux. Les jeunes taureaux étaient -«_criollos_[23]» comme il disait lui même, avec quelque mépris; osseux, -aux sabots durs, aux longues cornes, la chair parcheminée, forcés de se -contenter d’une herbe grossière et peu abondante, ils étaient les -descendants dégénérés du bétail que les colonisateurs espagnols avaient -acclimaté là, des siècles auparavant, l’amenant à travers l’Atlantique -sur leurs minuscules vaisseaux. - -Plein de remords, il se rappelait les animaux de luxe de l’_estancia_ de -son père, ces taureaux énormes, l’échine plane comme une table, aux -cornes diminuées, aux os recouverts de chairs opulentes. C’étaient -disait-il lui-même, de véritables montagnes de biftecks... Alors il se -prenait à imaginer la fécondité future de ses terres basses que les -miracles de l’irrigation allaient bientôt fertiliser. - -Elles prodigueraient la luzerne avec autant d’abondance que la terre de -Chanaan, et il pourrait nourrir au bord du Rio Negro un de ces -merveilleux troupeaux comme on en voit dans les _estancias_ voisines de -Buenos-Ayres. Le rude et maigre bétail du pays céderait la place à de -superbes animaux, dus aux croisements des meilleures races de la terre. - -Don Carlos cheminait, tout en rêvant à cette transformation magnifique -avec la volupté d’un artiste qui polit dans son esprit l’œuvre future, -lorsqu’il vit venir vers lui un cavalier. - -Il plaça sa main au dessus de ses yeux pour mieux le voir et frémit de -colère: - ---Le diable m’écrase si ce n’est pas ce voleur de _Manos Duras_! - -Le gaucho, en passant près de lui, porta une main à son chapeau pour le -saluer; puis il éperonna son cheval. - -Don Carlos hésita un instant, puis mit au galop sa monture qu’il poussa -devant _Manos Duras_ pour lui barrer le passage et le forcer à -s’arrêter. - ---Qui vous a permis de traverser mes terres? demanda-t-il d’une voix -sifflante et que la colère faisait trembler. - -Les gens qui traitaient ainsi _Manos Duras_ n’obtenaient ordinairement -d’autre réponse qu’un regard plein d’insolence et de silencieuse menace. -Cette fois, ses yeux hardis évitaient de rencontrer le regard de -l’_estanciero_ et il répondit d’une voix égale, comme pour s’excuser. - -Il savait bien qu’il n’avait aucunement le droit d’emprunter ce chemin, -sans l’autorisation du maître de ces terres; mais il évitait ainsi un -long détour en se rendant à la Presa. - -Il ajouta, argument sans réplique: - ---Et puis, don Carlos, vous laissez passer tout le monde. - ---Oui, mais pas toi, répondit Rojas, furieux. Si je te rencontre encore -dans l’_estancia_, c’est avec une balle que je te saluerai. - -A cette menace _Manos Duras_ dépouilla toute affectation de respect. Il -regarda Rojas d’un air méprisant et dit en pesant sur les mots. - ---Vous êtes un vieux, sans quoi vous ne parleriez pas ainsi. - -Don Carlos tira son revolver de sa ceinture et le braqua sur la poitrine -de _Manos Duras_. - ---Et toi, tu es un voleur de bétail, dont tout le monde a peur, je ne -sais trop pourquoi. Si jamais tu voles encore une de mes bêtes, le vieux -que je suis se chargera de te régler ton compte. - -Le _gaucho_ n’osa porter la main à ses armes, car l’_estanciero_ le -visait toujours avec son revolver et l’expression de son visage laissait -voir clairement qu’il n’hésiterait pas à mettre ses menaces à exécution. -Sûr de recevoir une balle au premier geste suspect, le bandit se -contenta de dire en le regardant avec des yeux pleins de rancune: - ---Nous nous retrouverons, patron, et nous causerons plus à notre aise. - -Sur cette promesse, il piqua son cheval et partit au galop sans tourner -la tête, tandis que don Carlos restait immobile le revolver à la main. - -Près du fleuve, le _gaucho_ fit une rencontre plus agréable. Un groupe -de cavaliers s’avançait; il fit halte pour les reconnaître. C’était la -marquise de Torrebianca, en amazone, escortée de Canterac et de Moreno. - -L’ingénieur l’avait à nouveau pressée de venir contempler les progrès -des travaux du barrage; elle n’avait pas pu se dérober plus longtemps. -Dans l’intérêt de sa tranquillité, il importait qu’elle rétablît -l’équilibre entre Pirovani et le Français. Ce dernier n’avait pas de -maison à offrir; il voulait du moins prouver à Hélène que, directeur des -chantiers du fleuve, il était le supérieur de cet Italien, qui devait -maintes fois s’incliner devant ses décisions. - -L’employé de bureau avait été flatté qu’on l’invitât aussi; d’ailleurs -il était temps à son gré qu’on cessât de le prendre pour un homme de -tout repos. - -Il venait à cheval derrière Hélène, qui ne s’occupait pas de lui le -moins du monde. Elle semblait pourtant se souvenir de sa présence si -Canterac devenait trop pressant, s’il tendait la main pour saisir la -sienne ou pour se permettre sournoisement d’autres privautés. - ---Moreno, ordonnait la marquise, avancez et placez-vous à ma gauche pour -que le capitaine garde sa distance. Je n’aime pas les militaires, ils -sont trop hardis. - -Tous trois s’arrêtèrent de causer pour considérer _Manos Duras_ qui -demeurait immobile au bord du chemin. Moreno prononça le nom du -_gaucho_, et Hélène ressentit une telle curiosité qu’elle se décida à -lui parler. - ---C’est vous le fameux _Manos Duras_, de qui on m’a dit tant de choses? - -Le rude cavalier semblait troublé par les paroles et le sourire de la -dame. Il commença par ôter respectueusement son chapeau «comme devant -une image sainte» pensa Moreno. Puis il dit avec l’air théâtral qui chez -lui était naturel: - ---Vous avez devant vous ce misérable, madame, et voici le plus beau -moment de ma vie. - -Le _gaucho_ la regardait avec des yeux brûlants d’adoration et de désir; -elle sourit, heureuse de cet hommage barbare. - -Canterac trouvait cette conversation ridicule; avec des gestes -d’impatience et des murmures de protestation, il indiquait qu’il -entendait poursuivre sa route; elle ne voulut pas l’écouter et continua -de parler en souriant à ce _gaucho_ qui l’intéressait. - ---Il court sur votre compte des histoires terribles. Sont-elles vraies? -Combien de gens avez-vous tués? - ---Pure calomnie, madame! répondit _Manos Duras_ en la regardant -fixement. Mais, si vous me le demandez, je tuerai tous les jours qui -vous voudrez. - -Cette réponse plut à Hélène, qui dit en se tournant vers Canterac: - ---Comme il est galant... à sa manière! Vous m’avouerez qu’un pareil -hommage ne manque pas d’agrément. - -Mais ce dialogue familier entre Hélène et le bandit semblait irriter de -plus en plus l’ingénieur. A plusieurs reprises, il essaya de pousser son -cheval entre les deux interlocuteurs pour mettre fin à la conversation, -mais Hélène l’arrêtait chaque fois d’un geste contrarié. - -Voyant qu’elle s’obstinait à causer avec _Manos Duras_, il se rabattit -sur Moreno, incapable de garder pour lui seul sa colère. - ---Ce _gaucho_ est un insolent, il faudra lui donner une leçon. - -L’employé approuva sans réserves la première partie de la phrase, mais -il haussa les épaules en entendant le Français parler de leçon. Que -pouvaient-ils contre le nomade redoutable, quand le commissaire lui même -lui témoignait une sorte de respect? - ---Il vous faut obtenir, continua l’ingénieur, qu’on ne lui achète plus -de viande au camp et qu’on n’accepte aucune des affaires qu’il -proposera. - -Moreno fit un geste affirmatif. S’il ne désirait que cela, c’était -facile. - -Hélène reprit enfin sa marche après avoir salué le _gaucho_ avec une -certaine coquetterie; elle était satisfaite de le voir ému, ses yeux -avides brillants de désirs. - ---Pauvre homme! c’est un type bien curieux! - -Tandis que les trois cavaliers s’éloignaient, _Manos Duras_ demeura -immobile près du chemin. Il voulait voir cette femme quelques moments -encore. Il avait sur le visage une expression grave et pensive, comme -s’il pressentait que cette rencontre allait influer sur son existence. -Mais lorsque Hélène eût disparu avec ses compagnons derrière un -monticule de sable, le _gaucho_, que sa présence n’éblouissait plus eut -un sourire cynique. Des images lascives défilèrent dans sa pensée, -chassèrent ses hésitations et lui rendirent son audace coutumière. - ---Pourquoi pas? se dit-il. Elle est toute pareille à celles qui dansent -au bar du _Gallego_. Toutes sont des femmes. - -La marquise et ses compagnons continuèrent leur promenade au bord du -fleuve. Soudain elle se souleva un peu de sa selle pour voir plus loin. - -Dans une prairie que des saules bas bordaient du côté du fleuve, on -voyait deux chevaux sellés en liberté. - -Un homme et un jeune garçon avaient mis pied à terre et semblaient -s’amuser à lancer très haut le lasso. C’était un lasso de corde, léger -et facile à manier, mais moins solide que le lasso de cuir -qu’employaient les cavaliers du pays. - -Son instinct de femme plutôt que ses yeux permit à Hélène de reconnaître -le jeune garçon. - -C’était la Fleur du Rio Negro qui apprenait à Watson à manier le lasso -et qui s’amusait de la maladresse du _gringo_. Comme Torrebianca allait -tous les jours diriger les travaux du fleuve, Richard avait maintenant -plus de liberté; il en profitait pour suivre la fille de Rojas dans ses -courses vagabondes. - -Hélène fit signe à ses deux compagnons de ne pas la suivre et s’approcha -de la prairie où se tenaient les deux jeunes gens. - -Celinda l’aperçut la première et brusquement, elle tourna le dos avec -un mouvement d’hostilité. En même temps, elle ordonna à Watson de lui -ajuster un de ses éperons qu’elle avait peur de perdre. - -Le jeune homme s’agenouilla, puis il fit mine de se relever; son aide -était inutile; l’éperon de Celinda était solidement fixé. Mais elle -insista pour le faire rester dans cette position. - ---Voyons, _gringuito_, je vous dis qu’il va tomber. Regardez donc mieux. - -Elle ne consentit à reconnaître son erreur et ne lui permit de se -relever que lorsque l’autre eut tourné bride. Hélène avait deviné le -stratagème et compris les gestes hostiles: elle s’éloigna, piquée. - -Les trois cavaliers entrèrent dans la rue centrale du campement un peu -après le coucher du soleil. Devant la maison de Pirovani, qu’elle -considérait déjà comme la sienne, la marquise descendit de cheval en -s’appuyant sur Moreno, car l’Espagnol avait devancé l’autre pour jouir -de son agréable contact. - -Le Français salua avec une raideur militaire et s’éloigna tandis -qu’Hélène entrait dans la maison. Un jour perdu! Il était furieux contre -lui-même et contre les autres. - -Pirovani parut à l’entrée d’une rue et voyant que Moreno se dirigeait -vers son logement il courut à sa rencontre. Il désirait ardemment -connaître les péripéties de cette excursion où il n’avait pas été -invité. Naïf comme le sont les jaloux il craignait que pendant cette -courte promenade Canterac ait pris une grande avance sur lui. Il sourit -avec une joie puérile quand l’employé lui raconta comment «madame la -marquise» lui avait demandé de se placer entre elle et l’ingénieur -français pour le tenir à distance. - ---Oh! je sais bien qu’elle ne peut le souffrir, dit l’Italien, j’en ai -la preuve... Mais comme il dirige les travaux et rend parfois service à -Robledo et à son mari, elle n’a pas osé dire ce qu’elle pense de lui. - -Un nuage passa sur son bonheur lorsque Moreno lui parla de leur -rencontre avec _Manos Duras_ et de l’amicale conversation du _gaucho_ et -de la marquise. - -De cela surtout, l’entrepreneur fut scandalisé. - ---Nous sommes forcés de vivre ici comme des égaux, parce que nous sommes -tous reclus dans le même désert, dit-il avec indignation. Un beau jour -ce _gaucho_ voleur se croira en droit d’assister tout comme nous aux -réunions du soir chez la marquise. C’est inouï! - ---Le capitaine, ajouta Moreno, demande qu’on n’achète plus de viande à -_Manos Duras_ et qu’on n’accepte aucune des affaires qu’il pourrait -proposer. Mais c’est vous, plutôt que lui, qui pourrez décider la chose. - -Pirovani approuva avec véhémence. - ---Nous le ferons; le Français a raison... c’est la première fois depuis -longtemps que je suis d’accord avec lui. - - - - -X - - -Quelques mois après le début des travaux à la Presa, les habitants des -diverses colonies établies au bord du Rio Negro se mirent à parler avec -admiration du nouveau bar du _Gallego_ et le proclamèrent le plus bel -établissement de la région. Le propriétaire avait apporté à l’intérieur -des améliorations nouvelles aussi instructives qu’intéressantes. - -Parmi les premiers ouvriers venus à la Presa se trouvait un Anglais qui -pendant ses années d’aventures avait poussé jusqu’au centre sauvage du -Paraguay; il en avait rapporté comme uniques bénéfices quatres caïmans -empaillés et un boa de plusieurs mètres dont les indigènes avaient -bourré le ventre avec des herbes. Il était mort du delirium tremens, -quelques semaines après son arrivée, et l’honorable cabaretier, son -créancier, s’était emparé des animaux pour en décorer le plafond de sa -boutique. En réalité Antonio Gonzalez regardait avec une appréhension -héréditaire l’énorme reptile, mais ces ornements d’un nouveau genre -plaisaient aux plus notoires ivrognes du pays. Couvert de mouches, le -serpent s’étendait au milieu du plafond et les quatre caïmans se -balançaient aux quatre coins, montrant au public leurs ventres jaunes et -la plante de leurs pattes. On accourait d’abord pour admirer ces objets -insolites. Cependant, la première curiosité passée, le patron du cabaret -remarqua que cette décoration n’était pas du goût de tous ses clients. -Les Italiens et les Andalous auraient à la rigueur consenti à boire sous -la panse jaunâtre des caïmans, mais ils n’osaient plus lever la tête -pour vider leur verre de peur d’apercevoir la forme sinistre de l’énorme -serpent rongé de mouches. Les plus audacieux ne se décidaient cependant -à entrer, que s’ils avaient fermé la main droite, et avancé comme des -cornes l’index et l’auriculaire tout en murmurant «_Lagarto! Lagarto!_» -pour conjurer le mauvais sort. - -Le _Gallego_ se sacrifia une fois de plus. Le boa fut décroché et vendu -à un cabaretier de Buenos-Ayres et seuls les quatre caïmans continuèrent -à se balancer au plafond comme des lampes funéraires éteintes. - -L’intérieur du cabaret était orné d’une infinité de drapeaux, destinés à -flotter tous sur le toit aux jours de fête. Il y avait là, revendiqués -par les ouvriers des divers pays du globe, tous les rectangles de -couleur que les hommes ont inventés pour se séparer de leurs semblables. -Antonio Gonzalez les admettait tous: celui de l’Irlande libre aussi bien -que celui de la République sioniste. Il avait eu cependant une sérieuse -discussion avec certains compatriotes natifs de Barcelone, qui avaient -voulu lui imposer le drapeau catalan. - ---Je l’accepte, disait-il avec une solennité diplomatique. Je ne discute -que ses dimensions. - -Il arrêta enfin qu’il resterait quatre fois plus petit que le drapeau -espagnol. - -Les jours de fêtes patriotiques il pavoisait sa maison avec l’aide de -Fritérini et il donnait des explications au commissaire, seul -représentant de l’autorité. - ---Vous êtes très savant, don Roque, mais pour ce qui est des drapeaux, -je connais mon affaire mieux que personne. D’abord, au-dessus de tous -les autres il faut placer celui de l’Argentine; puis à sa droite, sans -discussion possible, celui de l’Espagne. C’est nous qui venons après les -Argentins dans ce pays. Oui, vous savez bien, Isabelle la Catholique, et -Solis et don Pedro de Mendoza et don Juan de Garay... Il citait au -hasard, encore, des noms de navigateurs et de conquérants. Et maintenant -Fritérini, _mio caro_, place les autres drapeaux à ton idée car nous -sommes tous égaux et cette terre comme dit don Manuel est la terre de -tous. - -En été les mouches envahissaient la salle du bar. Elles tombaient dans -les verres, pénétraient dans les bouches, les narines et les oreilles. -Elles se laissaient tuer, mais il y en avait tant que les clients lassés -renonçaient à les chasser et se contentaient de cracher ou de souffler -quand elles se glissaient dans leur bouche ou leurs oreilles. Des -cloisons de bois ou de planches surgissaient aussi des insectes -sanguinaires qui perforaient les épidermes et suçaient le sang de -l’homme. - -En hiver, toutes les portes étaient fermées et l’atmosphère épaisse du -cabaret était chargée d’odeurs de tabac, de genièvre, de vin âcre, de -linge mouillé et de cuir de souliers. Les règles commerciales les plus -illogiques guidaient la marche de l’établissement. Il n’y avait presque -pas de chaises dans la salle. Les guitaristes reposaient leur fondement -sur des crânes de chevaux et une partie des clients s’asseyaient sur le -sol quand la fatigue les prenait; cependant derrière le comptoir, les -files de bouteilles de champagne étaient renouvelées sur les étagères -chaque semaine. - -Les soirs de paie, les ouvriers sans famille instauraient des orgies -babyloniennes. Ils arrosaient les boîtes de sardines et de foie gras -avec des bouteilles de Pommery-Greno; toute la nuit le whisky et le gin -déliaient les langues. - -Du reste le pain manquait et il fallait ronger du biscuit dans la -semaine. On parlait beaucoup du chemin de fer et on faisait des paris -sur le jour où les trains s’arrêteraient enfin régulièrement à la Presa. -Dans l’ancien monde les voies ferrées étaient établies entre les villes -déjà construites; mais dans ce monde nouveau on lançait d’abord les -rails à travers le désert; puis, de cinquante en cinquante kilomètres, -on créait une station autour de laquelle un village se développait. - ---Pourquoi n’y aurait-il pas une station ici, à la Presa, où nous sommes -plus de mille habitants? clamait Antonio Gonzalez, le patron du cabaret. -Par contre le train s’arrête à des endroits où il n’y a qu’un cheval -attaché à un poteau pour attendre la correspondance. Nous devrions -envoyer une délégation à Buenos-Ayres. - -Certains groupes causaient à part, sans paraître intéressés par le bal -ni par les femmes attachées à l’établissement. - -Les défricheurs parlaient de l’_alpataco_, cet odieux arbuste du pays -dont la tête broussailleuse n’atteint qu’une faible hauteur mais qui -pousse dans le sol des racines longues parfois de trente mètres. Son -bois était dur comme du bronze et faisait rebondir les haches quand il -ne les brisait pas. Pour arracher un de ces arbustes il fallait -plusieurs hommes et un jour de travail; si les défricheurs qui le -rencontraient travaillaient à forfait, ils avaient un fier sujet de -jurer et de se lamenter. - -Le garçon qui portait le surnom de Fritérini était un jeune homme pâle -aux cheveux rejetés en arrière, aux yeux fiévreux; lorsqu’il avait fini -de servir les clients, il s’approchait d’une table occupée par quelques -ouvriers espagnols et il leur décrivait les beautés de sa ville natale -dans un langage d’Italien arrivé depuis deux ans seulement dans le pays. - ---Je ne dis pas que qué Brescia sia une grande cita: questo no; ma, -quand c’est le soir, les jeunes gens ils vont avec la mandoline faire -des serenatas, et chacun a son amore... Oh! plus beau qu’ici... Ah! -Brescia! - -Le _Gallego_, accoudé sur le comptoir, écoutait parler les plus vieux -des clients, des cavaliers du pays qui avaient chevauché des Andes à -l’Atlantique, du Colorado au détroit de Magellan pour guider les -acheteurs de bétail ou pour découvrir dans le désert des trous d’eau et -des pâturages nouveaux. Leur patience défiait le temps, et les semaines -ou les mois qu’avaient duré leurs voyages, ils en parlaient comme de -jours. - -L’un deux aimait à raconter sa dernière expédition dans les chaînons des -Andes méridionales et sa visite aux lacs les plus solitaires. Il avait -servi de guide pendant ce voyage à un savant européen que lui adressait -un autre savant à qui, vingt années auparavant, il avait rendu le même -service. Au cours de la première expédition, ils avaient trouvé des -restes d’animaux monstrueux, qui dataient d’une période préhistorique: -des squelettes gigantesques qu’ils étiquetaient et mettaient en caisse -pour qu’on pût les reconstituer dans les musées de l’ancien continent. - -Son dernier voyage avait été plus original. Le deuxième savant -recherchait aussi des animaux pré-historiques, mais il prétendait les -trouver vivants. Chez les rares habitants campés au pied de la -Cordillère, la croyance se perpétuait qu’il existait encore dans -certaines régions du désert patagon des bêtes énormes de formes inouïes, -derniers vestiges de la faune des époques où la vie apparut sur la -planète. - -Certains juraient de fort bonne foi avoir vu de loin le plésiosaure -s’engloutir dans le cristal mort des lacs andins ou brouter l’herbe qui -croît sur les bords. - -Mais ils l’avaient vu le soir, quand l’ombre immense et violette de la -Cordillère s’étend sur la plaine. Les incrédules soutenaient que cette -vision surgissait toujours tandis que l’observateur rentrait avec plus -d’un verre dans le corps, de quelque bar lointain. - -Le vieux guide exposait le pour et le contre et terminait ainsi: - ---En une année entière de recherches nous n’avons jamais rencontré un -seul de ces animaux, et pourtant nous avons marché, de lac en lac, du -Nahuel Huapi presque jusqu’à Magellan. Mais j’ai vu de mes yeux sur la -terre des traces de pieds plus grands que des pieds d’éléphants, que les -habitants de l’endroit nous montraient. J’ai vu aussi au bord d’un lac -des masses d’excréments séchés aussi hautes que moi, et qui ne pouvaient -provenir d’aucune bête connue. Quand je l’interrogeais, mon savant se -taisait, sans dire oui ni non. Qui sait ce que nous aurions trouvé si -nous étions restés là-bas plus longtemps! Peut-être quand les habitants -deviendront plus nombreux dans ces contrées découvrira-t-on un de ces -monstres solitaires. - -Le patron du bar aimait lui aussi interroger ses plus vieux clients au -sujet de certains hommes mystérieux qui étaient passés dans le pays aux -premiers temps de la domination, tout juste après l’expulsion des -Indiens. - -C’étaient des personnages de sang royal, devenus des vagabonds pour -connaître l’âpre volupté d’une liberté sauvage. - -Le _Gallego_ avait lu dans des livres et des journaux l’histoire de Jean -Ort, cet archiduc d’Autriche, qui avait renoncé à son titre pour -parcourir les mers sur son yacht luxueux plein de belles femmes et de -musiciens. - -Un jour le bruit avait couru que le bateau s’était perdu corps et biens -au cap Horn. Mais Jean Ort n’était pas mort. - ---Je l’ai connu, disait un ancien de la Presa; c’était un homme comme -vous et moi, ni plus ni moins, un de ceux qui arrivent avec leur sac sur -le dos pour demander du travail. Il était grand, blond et il buvait -toujours seul. Il n’avait jamais dit à personne qu’il s’appelait Jean -Ort, mais nous le savions tous. D’ailleurs il portait dans son sac un -gobelet d’argent avec l’écusson royal de sa famille et il aimait à s’en -servir pour boire tout seul dans son petit _rancho_ parce que c’était -celui qu’il avait tout enfant quand il allait à l’école. Puis -brusquement ce vagabond avait disparu. Certains supposaient qu’il se -cachait dans les pires quartiers de Buenos-Ayres; d’autres assuraient -l’avoir rencontré à Paysandu où il s’était établi photographe. Nul ne -savait où il était mort. - ---Des blagues! disaient les sceptiques en écoutant ces récits. Tous les -_gringos_ qui viennent par ici sans avoir envie de travailler posent au -Jean Ort pour se faire admirer des imbéciles. - -D’autres consommateurs, ceux d’aspect aisé, s’inquiétaient de l’avenir -de ce village naissant. Le sort en était lié à celui de ce Gonzalez qui -pour l’heure étalait à l’air sa poitrine velue, dépeigné, souillé de -poussière, les manches retroussées et fixées par des élastiques pour lui -dégager les mains. Le garçon lui-même avait meilleure apparence que le -patron, mais celui-ci avait en dépôt au «_Banco español_» de Bahia -Blanca des économies et quelques milliers de _pesos_, et de plus il -était propriétaire de mille hectares de terrain aux environs du -campement. - -Mais qu’était cette prospérité actuelle en comparaison des millions de -_pesos_ qui allaient lui échoir le jour où la Presa, aujourd’hui simple -camp de travailleurs, deviendrait une agglomération importante, où son -magasin se transformerait en un luxueux établissement comparable à ceux -de Buenos-Ayres, où les terres poudreuses qu’il avait acquises -donneraient une infinité de parcelles pour lesquelles les colons -italiens et espagnols lui verseraient d’importantes redevances. Ce -jour-là, il pourrait revenir dans sa patrie et s’installer à Madrid. -Pourquoi ne serait-il pas, alors, député ou sénateur? Peut-être même le -ferait-on vicomte ou marquis comme tant de cabaretiers enrichis en -Amérique! - -Il arrêtait bientôt le cours ambitieux de ses pensées pour revenir à la -rude réalité qui l’entourait encore. Devant ses clients, intéressés -comme lui à l’irrigation des terres, il dénigrait leur aspect actuel -pour rendre plus frappant le contraste avec leur prospérité future. - ---Qu’y a-t-il ici, si on met à part les habitants de la Presa? Des -autruches et des pumas, voilà tout. - -Ses auditeurs se divertissaient au souvenir des bandes d’autruches qui -descendaient du plateau jusqu’au bassin du fleuve, attirées sans doute -par ce spectacle nouveau: les travaux effectués par l’homme au bord de -l’eau. - -La demoiselle de l’_estancia_ de Rojas s’amusait à poursuivre ces -troupeaux de bêtes haut perchées qui s’enfuyaient en ouvrant largement -le compas de leurs pattes solides; parfois le lasso de l’amazone les -atteignait à la course. - -Le puma, poussé par la faim, descendait lui aussi des hauteurs pendant -l’hiver et venait rôder autour des _ranchos_ et des baraques de la -Presa. - -Quand on parlait du puma quelques clients se mettaient à sourire en -regardant Fritérini. Un beau matin, le garçon qui était sorti dans la -cour du bar avait vu bondir du fond d’un tonneau vide une espèce de -tigre tacheté, de la grosseur d’un chien. C’était un puma qui s’était -blotti dans ce refuge pour dormir et pour l’effroi du nostalgique -évocateur des sérénades de Brescia. - ---Quand nous aurons de l’eau, disait Gonzalez, quand nous pourrons enfin -irriguer nos terres, des milliers d’hommes viendront vivre ici. - -Comme lui, ses rustiques clients prenaient sans effort un accent plus -que lyrique pour célébrer les merveilles de l’eau. Pas très loin de la -Presa, se trouvait Fort Samiento, où l’on allait prendre le train. Ce -village avait poussé autour d’un fortin de l’époque de l’expulsion des -Indiens. L’armée d’occupation avait ouvert sans peine un petit canal en -profitant de la pente du fleuve, et l’eau avait fait de l’endroit une -oasis prodigieuse au milieu des terres desséchées. Des peupliers énormes -protégeaient de leur muraille les enclos. La vigne, tous les légumes et -tous les arbres fruitiers poussaient à profusion dans cette terre -vigoureuse qui commençait à procréer après des milliers d’années de -sommeil. Sa richesse étonnait davantage par son contraste avec le désert -qui s’étendait de nouveau au delà des points où les canaux poussaient -leurs ramifications dernières. - -Mais les gens de la Presa admiraient surtout une autre oasis située à -quelques lieues en aval, en un point où le fleuve subissait une -dénivellation naturelle qui avait permis de pratiquer facilement une -saignée pour l’irrigation. - -C’était un Basque qui avait ouvert là sans peine des canaux et conduit -l’eau sur des lieues et des lieues de terre plantée de luzerne. - -La qualité de cette pâture excitait l’admiration des clients du bar. -Tous croyaient avec ferveur aux miracles de la luzerne bien arrosée. Il -suffisait dans le territoire de Rio Negro de semer, une fois pour -toutes, cette plante d’origine asiatique. Les champs de luzerne -abondamment pourvus d’eau étaient perpétuels. A Fort Sarmiento on en -trouvait qui dataient de l’époque qui avait immédiatement suivi -l’expulsion des Indiens, et après trente et quelques années d’existence -ils étaient meilleurs que le jour des semailles. On les fauchait et la -plante repoussait plus vigoureuse et plus luxuriante. - ---Si l’homme pouvait manger de la luzerne, déclarait sentencieusement le -_Gallego_, la question sociale serait résolue pour toujours car chacun -sur la terre aurait largement de quoi manger. - -Malheureusement les animaux seuls pouvaient s’assimiler cet aliment -merveilleux. Les brebis que le Basque laissait paître dans ses champs -semblaient des bêtes d’une autre planète où quelque nourriture -miraculeuse eût donné aux êtres une taille exagérée. - ---On dirait des animaux vus à travers des jumelles grossissantes, disait -le cabaretier. - -Son riche compatriote le Basque, fier de ses prés immenses et de ses -brebis énormes comme des mâtins, aimait à dire aux vagabonds qui -passaient en bordure de sa propriété: - ---Si tu arrives à prendre ce mouton sur ton dos, je te le donne. Mais -l’homme malgré ses plus grands efforts ne parvenait pas à soulever la -lourde bête. Lorsqu’il recevait un hôte, le Basque lui offrait un -dindon à la broche. Et l’invité, à le voir sur la table se trompait, le -prenait pour un agneau rôti. - -Le patron du bar rêvait d’égaler quelque jour la richesse de son -compatriote en créant d’immenses champs de luzerne. Et tandis qu’il -s’entretenait de ces pâturages fameux avec d’autres propriétaires qui -escomptaient eux aussi l’irrigation de leurs terres désertes, les heures -de la nuit passaient rapidement. Ils éprouvaient les mêmes émotions -qu’un enfant lorsqu’il écoute à la veillée quelque conte prodigieux. - ---Quand verrons-nous la terre de nos champs rougir et se couvrir d’eau -comme l’argile dont nous faisons des briques. - -Cette pensée les jetait dans l’extase. Puis ils regardaient l’horloge. -Il était tard; il fallait se coucher, pour être levé demain à l’aube. -Tous en quittant le cabaret tournaient instinctivement leur regard vers -le fleuve sombre qui depuis des milliers d’années glissait en silence au -milieu des terres stériles en leur refusant sa caresse génératrice de -tant de merveilles. - -En attendant l’heure où il serait millionnaire grâce à l’irrigation, le -patron du bar tirait un de ses plus sûrs revenus des courses de chevaux -qu’il organisait certains dimanches. Il fallait pour cela l’autorisation -de don Roque, et il n’était pas facile de l’obtenir. - -Le commissaire redoutait ses supérieurs. Le gouvernement fédéral avait -défendu ces fêtes dans le territoire de mœurs primitives car il en -résultait toujours des beuveries et des rixes. Mais l’ancien bourgeois -de Buenos-Ayres avait besoin, pour se résigner à vivre en Patagonie, de -compensations plus douces que son traitement de fonctionnaire; aussi, -quand le cabaretier le prenait à part, ses scrupules étaient vaincus. - ---Mais, au nom de Dieu, _Gallego_, pas de réclame pour tes courses! -suppliait le commissaire. Qu’il n’y ait pas de tapage, hein; s’il -arrivait un malheur et si on le savait à Buenos-Ayres!... Il faut que la -fête soit seulement pour les habitants du campement. - -Mais l’affaire demandait au contraire une certaine publicité, et de -plusieurs lieues à la ronde de nombreux cavaliers commençaient d’arriver -l’après-midi du samedi. - -Dans le pays les fêtes étaient rares et il fallait profiter des courses -de la Presa. La population du camp semblait triplée. Le bar épuisait en -vingt-quatre heures la provision de liqueurs du mois. - -_Manos Duras_ saluait de nombreux cavaliers venus de _ranchos_ lointains -et qui l’avaient parfois aidé dans ses affaires. Tous montaient leurs -meilleurs chevaux pour prendre part aux courses. - -Les prix offerts par le _Gallego_ n’étaient pas de grande importance: un -billet de vingt _pesos_, des mouchoirs de couleurs vives, un flacon de -_gin_; mais les _gauchos_, fiers de leurs éperons, de leur ceinture et -de leur couteau au manche d’argent, venaient triompher pour l’honneur et -pour la gloire et s’en retournaient satisfaits d’avoir pu faire étalage -de leur adresse virile devant ces étrangers travailleurs incapables de -monter un cheval sauvage. - -Ils repartaient rarement le soir même. Ils jugeaient nécessaire de -s’attarder un peu pour fêter leur triomphe et le cabaret faisait surtout -recette pendant les dernières heures du dimanche. C’était là pour don -Roque des heures terribles, et lorsqu’il y pensait il hésitait à -accorder de nouveau sa licence, au risque de perdre la petite -compensation que lui glissait le _Gallego_. - -Le public ne trouvait pas à se loger dans le bar; il formait des groupes -à l’extérieur et Fritérini, aidé par les femmes, entrait et sortait sans -arrêt, chargé de bouteilles et de verres. Les guitares accompagnaient -les cris et les applaudissements de la foule entassée autour des -danseurs. Le commissaire se tenait au large avec ses quatre soldats aux -longs sabres, car il savait que sa présence, loin de calmer les esprits, -ne servait le plus souvent qu’à les exciter. - -Il redoutait surtout les ouvriers chiliens. Pendant les fêtes -ordinaires, les Chiliens buvaient avec leurs compagnons de travail; leur -ivresse croissait méthodiquement et leur humeur n’en était nullement -affectée. Habitués à partager l’existence des ouvriers européens ils -chantaient et dansaient la _cueca_ sans que la paix en fût troublée. -Tout au plus leur patriotisme agressif montait-il d’un ton à mesure -qu’ils absorbaient une quantité croissante de liquide: - ---Vive le Chili! criaient-ils en chœur entre deux _cuecas_. Certains, -plus enthousiastes, complétaient l’exclamation et la lançaient dans -toute sa pureté classique, comme le font les _rotos_ pendant les fêtes -patriotiques ou à la guerre dans les charges à la baïonnette «Vive le -Chili... merde!» - -Mais les jours de courses, la présence d’étrangers et surtout de ces -cavaliers à fière mine, si vains de leurs selles plaquées d’argent, de -leurs armes et des ornements métalliques de leurs costumes, semblait -faire naître parmi les _rotos_, gens qui vont à pied, un vague besoin de -provocation, par haine et par jalousie. - -Soudain les guitares cessaient de vibrer, un fracas de dispute éclatait; -par-dessus les glapissements des femmes, un cri de mort; puis un silence -profond. Les gens s’écartaient pour livrer passage à un homme aux yeux -fous, à la main droite rouge de sang. - ---Place, frères, j’ai fait un malheur! - -Tous le laissaient passer; nul n’essayait de l’arrêter, pas même le -commissaire qui s’arrangeait pour être loin de l’endroit. - -C’eût été une infraction aux lois établies par les anciens qui -connaissaient mieux la vie que ceux d’aujourd’hui. Le frère du blessé ou -du mort ne s’occupait que de l’homme étendu sur le sol et ne tentait pas -de barrer la route à l’agresseur. Il avait tout le temps d’aller en -quête de celui qui avait «fait un malheur» et, là ou il le trouverait, -d’exercer son droit de vengeance en «faisant un malheur» à son tour. - -Quand un de ces incidents arrivait, don Roque, oublieux des largesses de -Gonzalez, s’indignait: - ---Ne t’avais-je pas dit que cela finirait mal, _Gallego_? Nous allons -voir maintenant ce qu’on va dire à Buenos-Ayres. Un beau jour une de tes -histoires me fera perdre ma place. - -Mais de Buenos-Ayres rien n’arrivait et don Roque ne perdait pas sa -place. Il était le seul représentant de l’autorité et d’accord avec son -collègue de Fort Sarmiento; on enterrait le mort, lorsque mort il y -avait, et si la victime n’était que blessée, elle se laissait soigner et -affirmait n’avoir jamais vu celui qui lui avait donné un coup de -couteau; elle ne le reconnaîtrait même pas si on le lui présentait. - -Quelques mois passaient et la mauvaise volonté de don Roque persistait: -«Ouais, _Gallego_, tu ne m’y prendras plus...» - -Mais la générosité du cabaretier dissipait enfin ses craintes et on -annonçait une nouvelle course de chevaux. - -Si la fête avait pris fin sans rixes, Gonzalez, triomphant, prenait -l’offensive: - ---Vous voyez bien! cette population est en progrès, on peut avoir -confiance en sa tenue et l’histoire de l’autre fois n’était en somme -qu’un petit incident. - -Pour éviter d’être démenti par les faits, le cabaretier étendait sa -générosité à _Manos Duras_ et lui glissait un billet de banque pour -acheter la paix, car le _gaucho_ pouvait tout faire en donnant des -conseils de douceur à ses amis et en inspirant la terreur aux autres. - -Un samedi soir, Robledo rentrait par la rue centrale après avoir visité -ses canaux. En passant devant la maison de Pirovani il détourna la tête -et pressa le pas de sa monture de peur qu’Hélène n’ouvrît une fenêtre -pour l’appeler. Depuis bien des jours il n’était pas retourné la voir. -Il éprouvait cette crainte vague qui annonce l’approche du danger sans -qu’on puisse dire de quel côté il menace. - -Le campement de la Presa lui paraissait changé depuis quelques semaines. -Son aspect extérieur était toujours le même, mais sa vie interne -subissait d’inquiétantes transformations. On voyait s’évanouir cette -aménité monotone et cette confiance un peu rude qui caractérisaient les -relations des habitants entre eux. - -_Gualicho_, le terrible démon de la Pampa, chassé en même temps que les -indigènes, venait reconquérir ce pays qui avait été le sien. Robledo se -rappela comment les Indiens avaient coutume de combattre le génie du mal -dès qu’ils avaient cru remarquer sa présence au milieu d’eux. - -Lorsque leurs razzias et leurs coups de main contre les tribus voisines -commençaient à échouer, lorsque les maladies ou la famine se déclaraient -avec une violence insolite dans leurs villages, tous les cavaliers -s’armaient et entraient en campagne pour vaincre le maudit _Gualicho_. - -Ils s’escrimaient contre l’ennemi invisible avec leurs lances et leurs -massues appelées _macanas_; ils lançaient leurs _boleadoras_, sortes de -courroies terminées par deux boules de pierre qu’ils projetaient en -l’air et qui allaient s’enrouler autour de l’ennemi; ils accompagnaient -de hurlements leurs grands coups d’estoc et de taille, cependant que -les femmes et les petits enfants, à pied, s’unissaient à cette offensive -générale en frappant l’air de leurs bâtons et de leur poings. L’un de -ces coups innombrables toucherait forcément l’esprit malin et -l’obligerait à fuir. Lorsqu’enfin tous tombaient sur le sol, exténués, -la tranquillité leur revenait, car ils étaient convaincus que l’ennemi -s’était éloigné de leur campement. - -L’Espagnol pensait qu’en ce moment la Presa devait être hantée par -_Gualicho_ le diable malin et trompeur de la Pampa. Il poussait les -hommes les uns contre les autres. Tous se regardaient avec hostilité et -semblaient se trouver différents de ce qu’ils étaient autrefois. -Faudrait-il rassembler la population en masse pour frapper et mettre en -fuite l’invisible ennemi? - -Il méditait ainsi lorsque soudain son cheval sursauta et s’arrêta si -brusquement qu’il faillit passer par-dessus l’encolure. - -Au même instant des coups de revolver claquèrent et il vit voler en -éclats les vitres des fenêtres et des deux portes du bar. - -Par ces brèches passèrent en même temps que les balles des bouteilles, -des verres et même un crâne de cheval. Puis des _gauchos_, amis de -_Manos Duras_, apparurent, marchant à reculons et faisant feu de leurs -revolvers. Des ouvriers du village sortirent à leur tour de -l’établissement et se mirent à tirer sur eux. D’autres, qui avaient déjà -épuisé leurs cartouches, avançaient, le couteau au poing. - -Un blessé tomba et se mit à se traîner dans la poussière. Puis, Robledo -vit un autre homme s’écrouler. Gonzalez fit son apparition, en manches -de chemise comme toujours, avec ses deux élastiques autour des biceps. -Il levait les bras, suppliait, lançait pêle-mêle des ordres et des -malédictions. Les métisses attachées au cabaret qui offraient leurs -charmes après avoir versé de l’alcool, sortirent aussi, épouvantées et -hurlantes, pour s’enfuir jusqu’au bout de la rue. - -Robledo tira son revolver, éperonna son cheval et vint se placer entre -les combattants; il visait alternativement les uns et les autres, tout -en criant pour rétablir l’ordre. Aidé par les voisins qui accouraient -armés pour la plupart de carabines, il put ramener momentanément la -paix. Les _gauchos_ prirent la fuite, poursuivis par les ouvriers de la -digue, et les femmes, danseuses de l’établissement ou femmes du village, -s’élancèrent ensemble pour entourer les deux blessés et les relever. - -Gonzalez, qui protestait à grands cris et que nul n’écoutait, eut un -sourire de joie en reconnaissant Robledo, comme si la présence de -l’ingénieur eût dû suffire pour tout arranger. - ---Ce sont les amis de _Manos Duras_, dit-il, qui viennent faire du -tapage parce qu’on ne permet plus à ce bandit de fournir la viande au -village et qu’on l’empêche de traiter d’autres affaires. Il devait y -avoir demain course de chevaux; _Manos Duras_ a provoqué cette bataille -pour me faire du tort. On dirait que le diable est lâché sur cette -terre, don Manuel. Nous étions si tranquilles autrefois. - -Tout en sueur et encore ému par le souvenir du combat, il continua à -bredouiller des explications. Il reconnaissait que les Chiliens -soulevaient parfois des discussions orageuses; mais ce n’était que de -temps en temps, à la suite d’excès de boisson. Cette fois ils n’étaient -nullement responsables. Pauvre _rotos!_ C’étaient les gens du pays qui, -semblant obéir à un mot d’ordre, s’étaient montrés insolents et avaient -provoqué les ouvriers pour troubler la tranquillité du village. - ---Et cela va durer, don Manuel; je connais _Manos Duras_. S’il avait -voulu de l’argent, il serait venu m’en demander; ce ne serait pas la -première fois... Mais il y là-dessous quelque chose que je ne comprends -pas et qui lui fait chercher le scandale à tout prix. - -On venait de relever les blessés et de les porter dans le bar. Un homme -partit à cheval pour ramener le médecin de Fort Sarmiento qui ne -visitait la Presa que deux fois par semaine. Des femmes coururent -chercher avant son arrivée un ouvrier sicilien qui jouissait d’une -grande réputation de guérisseur. Les badauds entraient dans le magasin -pour se rendre compte de la gravité des blessures. Au milieu de la rue -des commères criaient contre _Manos Duras_ et ses compagnons. - -Robledo, pensif, reprit sa marche et se dirigea vers sa maison. Gonzalez -avait raison, le diable était lâché. Quelqu’un avait profondément -transformé la vie de la Presa. - -Le jour suivant il remarqua un grand changement dans les groupes qui -travaillaient près du fleuve. Les ouvriers engagés par l’entrepreneur, -assis par terre, fumaient ou sommeillaient. Quelques-uns, des Espagnols, -chantonnaient en frappant dans leurs mains, et de leurs yeux perdus -semblaient contempler la patrie lointaine. - -Le contremaître chilien surnommé le _Fraile_ allait d’un groupe à -l’autre pour secouer cette inertie, mais il n’arrivait qu’à faire rire -les travailleurs. Un des plus vieux lui répondit avec insolence: - ---Tu ne penses pas sans doute hériter de l’Italien?... Alors... pourquoi -aurais-tu plus d’intérêt que lui à nous faire travailler? Il y a beau -temps qu’il n’est pas venu ici. - -Un autre journalier, plus jeune, ajouta avec un rire bestial. - ---Il court comme un chien derrière la belle _gringa_ qui sent si bon et -qu’on appelle la marquise. Oh! moi aussi si je pouvais... - -Et il ajouta quelques mots sales, dont les autres rirent avec une -expression de désir sauvage. Soudain un jeune apprenti qui, d’une petite -hauteur, surveillait les environs, lança le cri d’alarme: - ---Un ingénieur! - -Immédiatement tous sautèrent sur pieds, cherchèrent leurs outils et -feignirent de travailler avec ardeur, tandis que l’Espagnol avançait -entre les groupes au pas lent de son cheval. - -Ils regardaient à la dérobée Robledo, et dès qu’il s’était éloigné ils -laissaient tomber leurs outils et s’asseyaient à nouveau. L’ingénieur -tourna plusieurs fois la tête et comme la veille il se dit qu’une -puissance occulte bouleversait la vie de la colonie. _Gualicho_ était -présent en tous lieux; même hors du village, il faisait sentir sa -puissance en désorganisant le travail des hommes. - -Laissant derrière lui les nombreux ouvriers de Pirovani il atteignit -l’endroit où ses propres journaliers creusaient les canaux. Ces -travailleurs-là ne demeuraient pas inactifs. Torrebianca les dirigeait, -les surveillait et leur offrait l’exemple de son activité. Il aperçut -Robledo et l’entraîna à part comme pour lui communiquer une mauvaise -nouvelle: - ---L’exemple déplorable des ouvriers de la digue commence à contaminer -les nôtres. Nos hommes réclament comme les autres moins d’heures de -travail... Je me demande à quoi pense ce pauvre Pirovani. Il laisse ses -travaux complètement à l’abandon. - -Robledo regarda fixement Torrebianca et resta silencieux, tandis que -l’autre continuait à lui donner des informations. - ---Hier soir, Moreno me disait que Pirovani et Canterac commencent à se -faire la guerre. L’un refuse, comme ingénieur, d’approuver les travaux -que l’autre poursuit comme entrepreneur. Il veut lui porter préjudice et -retarder les versements que l’Etat lui effectue... Pirovani dit qu’il va -suspendre les travaux et se rendre à Buenos-Ayres, où il a beaucoup -d’amis, pour porter plainte contre l’ingénieur. - -A ces mots l’Espagnol sortit de son indifférence muette. - ---Et pendant ces discussions, dit-il avec colère, l’hiver arrive; le -fleuve grossira avant que la digue soit terminée, les eaux détruiront et -emporteront le travail de plusieurs années, et tout sera à recommencer. - -Le marquis, qui semblait tout pensif, s’écria soudain: - ---Et ces deux hommes étaient si amis! Certainement quelque chose est -venu les séparer. - -Robledo dut forcer son regard pour l’empêcher de traduire la pitié et -l’étonnement; il fit de la tête un signe affirmatif. - - - - -XI - - -Peu de temps après le lever du soleil, Moreno sortit de sa maison, mandé -d’urgence par Canterac. - -Il trouva l’ingénieur en train d’arpenter avec impatience son logement. -Il avait déjà passé des bottes et une culotte de cheval. Son ceinturon -garni d’un revolver et sa vareuse étaient posés sur une chaise. - -Les manches de sa chemise entr’ouverte étaient retroussées et on voyait -encore sur lui la trace toute fraîche de ses ablutions matinales. - -Son visage était plus dur, plus autoritaire que les autres jours. Une -idée tenace et importune semblait ancrée sous son front soucieux. Sur -les meubles et dans tous les coins on voyait de nombreux paquets -élégamment ficelés et cachetés dans leur enveloppe de papier fin. - -On devinait que l’ingénieur avait mal dormi par la faute de cette idée -dont il voulait faire part à Moreno. Celui-ci prit un siège et se -prépara à écouter. Canterac resta debout et dit à l’employé tout en -continuant sa promenade: - ---Ce Pirovani est tout ce qu’il y a de plus vulgaire, mais il -l’emportera toujours sur moi. Il est si riche! - -Puis il montra les nombreux paquets qui encombraient une partie de la -pièce: - ---Voilà tous les parfums que nous avions commandés à Buenos-Ayres. C’est -de l’argent perdu; ceux de l’Italien sont déjà arrivés. - -Moreno s’empressa de se disculper. Il avait fait le nécessaire pour -hâter l’expédition de la commande; mais l’autre, au lieu d’envoyer ses -ordres par lettre, avait dépêché un messager à Buenos-Ayres. - -Canterac voulait se montrer indulgent; il accepta les excuses de -l’employé et lui donna quelques tapes dans le dos: - ---Je n’ai pu dormir de la nuit, mon cher Moreno. J’ai conçu un projet et -je veux le discuter avec vous. Il faut que j’écrase cet intrigant qui -ose se mesurer à moi... Ici tous les gens se croient égaux, comme si -toute hiérarchie était abolie dans le monde. Peut-être même cet -entrepreneur se croit-il supérieur à moi qui suis son chef; il suffit -qu’il ait plus d’argent que moi. - -Canterac eut un sourire cruel et continua: - ---Je m’arrangerai pour qu’il en ait moins. Jusqu’à ce jour, j’avais -toléré certaines choses en contrôlant ses travaux. Dorénavant non: il -perdra quelques bons milliers de _pesos_ ou il sera obligé de résilier -son contrat et de vider les lieux. - -Il s’approcha ensuite de Moreno pour lui parler à voix basse comme s’il -eût craint d’être entendu. - ---Je veux frapper un grand coup, mener à bien un projet grandiose que -cet émigrant sans éducation ne pourrait pas même imaginer. J’y ai pensé -hier au soir. Au premier moment cette idée m’a semblé déraisonnable, -mais après avoir longuement réfléchi j’ai trouvé que le projet était -original et digne d’être réalisé si c’est possible... Pirovani a offert -une maison à la marquise. Moi je lui offrirai un parc... un parc que je -ferai surgir en plein désert patagon! Comment trouvez-vous cette idée, -mon cher Moreno? - -L’employé l’écoutait, attentif, puis avec étonnement, mais il ne sut que -répondre. Il lui fallait d’autres explications, et le Français continua -de parler: - ---Dans ce parc, je donnerai une fête, une garden-party en l’honneur de -notre amie la marquise et je m’offrirai cette petite vengeance d’inviter -ce rustre enrichi pour qu’il meure d’envie. Vous voudrez bien être assez -aimable pour tout diriger. Voici les instructions; j’ai tout écrit hier -soir en profitant de mon insomnie. - -L’Argentin prit le papier que lui tendait Canterac, le lut et regarda -l’ingénieur avec stupéfaction comme s’il eût douté de sa raison. - ---Je conçois votre étonnement... Ce sera cher, je le sais, mais -n’importe. Dépensez sans crainte, je viens de toucher quelques milliers -de _pesos_ que je comptais envoyer à Paris. J’aime mieux faire à la -marquise la surprise de mon parc. Je gagnerai de l’argent plus tard, -j’ai confiance en l’avenir. - -Et il dit cela de bonne foi, avec le doux optimisme de ceux que l’amour -entraîne. - -Le jour suivant était un dimanche, et Watson se rendit dans la matinée à -l’ancienne maison de Pirovani pour y voir Torrebianca. Il avait besoin -de lui parler d’une affaire qui intéressait les travaux en cours. -Robledo était parti pour Buenos-Ayres deux jours auparavant pour -demander aux banques de lui consentir de nouveaux crédits qui -permettraient de continuer les travaux et aussi pour vendre des terrains -qu’il possédait dans la pampa centrale. - -Le jeune homme gravit avec quelque inquiétude le perron de bois après -avoir examiné les fenêtres à la dérobée. Il frappa avec précaution à la -porte comme s’il tenait à ne pas être entendu par tous les habitants de -la maison, et il sourit en voyant que Sébastienne ouvrait la porte. - ---Monsieur n’est pas là. Il est parti avec don Canterac pour Fort -Sarmiento ce matin. Et don Robledo, comment va-t-il? - -La métisse, comme beaucoup de gens dans le pays, plaçait le _don_ -indifféremment devant les prénoms et les noms[24]. - -Watson allait se retirer quand une portière se souleva dans -l’antichambre, découvrant une main blanche dont le poignet portait une -montre-bracelet. Cette main lui faisait des signes empressés pour le -retenir. Puis Hélène apparut tout entière et souriante l’invita à -entrer. Richard, intimidé, n’eut pas la force de refuser; il la suivit -au salon et il s’assit les yeux baissés. - ---Enfin vous voici dans ma maison... Je dois vous être peu sympathique -puisque vous ne venez jamais me rendre visite. - -Watson balbutia de vagues excuses, mais elle continua: - ---Peut-être vous a-t-on dit du mal de moi? N’essayez pas de le nier: il -n’est pas étonnant qu’on me traite ainsi. Les femmes sont si souvent -calomniées. Nous nous faisons tant d’ennemis en refusant d’accéder à -certains désirs! - -Hélène avait pris un ton ingénu pour formuler ses plaintes. Elle était -tout près de Richard et le jeune homme était troublé par le parfum de sa -chair saine et soignée. - ---Je suis bien malheureuse, Watson, ajouta-t-elle. J’attendais une -occasion opportune pour vous le confier. Vous me croyez coquette et je -m’étourdis pour me masquer à moi-même le vide de ma vie. Depuis des -années je me sens bien seule! - -Richard avait perdu la méfiance qu’il éprouvait tout à l’heure; il -l’écoutait avec un intérêt naïf et la croyait: - ---Mais votre mari? - -A cette innocente question une lueur d’ironie parut trembler dans les -yeux d’Hélène. Mais elle dissimula son étonnement moqueur pour répondre -avec tristesse. - ---Ne parlons pas de lui. C’est un excellent homme, mais il n’est pas le -mari qu’il faut à une femme comme moi. Il n’a jamais su me comprendre. -D’ailleurs c’est un faible dans la bataille de la vie et moi, qui étais -née pour atteindre aux plus hautes destinées, je suis restée ce que je -suis et je suis venue échouer dans ce pays presque sauvage, parce qu’il -lui manquait les qualités essentielles. - -Elle regarda fixement Watson qui, interdit, baissait les yeux, et elle -reprit, d’un ton pensif: - ---Soyez sûr qu’un homme jeune et énergique serait allé loin avec une -femme comme moi à son côté. - -Watson leva les yeux, surpris, puis il regarda de nouveau ses pieds pour -éviter le regard d’Hélène. La marquise sourit de le voir si craintif et -susurra d’une voix mélancolique: - ---La vie est ainsi faite: les hommes que nous méprisons nous remarquent -et ceux qui nous intéressent nous fuient presque toujours. - -A ces mots le jeune homme releva la tête et la regarda sans manifester -aucune crainte, avec un air interrogateur. Que voulait dire cette femme? - -Il avait peu d’expérience de la vie, et d’autre part, en homme d’action, -il aimait peu la lecture, et n’avait pu entrevoir l’existence à travers -les livres; il avait cependant parcouru en chemin de fer ou sur les -bateaux quelques romans simplistes pleins d’aventures naïvement -invraisemblables, et il avait vu une centaine de _films_ -cinématographiques; dans les pages de ces romans et sur la toile des -cinémas il avait appris à connaître le type de la femme fatale, belle -mais perverse, qui détourne du chemin de l’honneur les hommes qu’elle -tente. Si la marquise allait être sa femme fatale à lui? Robledo n’avait -pas beaucoup de sympathie pour elle... - -Mais bientôt il pensa aux héroïnes calomniées et persécutées qui -l’avaient souvent ému, dans les mêmes livres et dans les mêmes films; -des victimes de ce genre abondaient peut-être dans le monde. - -Il regardait toujours la Torrebianca pour tâcher de deviner si elle -était une femme fatale ou une créature injustement persécutée; mais elle -avait baissé les yeux pour dire avec une douceur attristée: - ---J’ai bien souffert quand j’ai compris que vous me fuyiez. Je suis -entourée d’êtres égoïstes et grossièrement matérialistes; j’ai besoin -d’une affection noble et pure, d’un ami désintéressé, d’un compagnon -qu’ait attiré mon âme et non mon corps. - -Watson, instinctivement, hocha la tête. Ce mouvement réflexe indiquait -qu’il approuvait intérieurement ces paroles. Il commençait à se former -une opinion sur cette femme. - ---J’ai toujours cru, ajouta-t-elle, que vous pourriez être cet ami -idéal. Vous semblez si bon... Hélas! vous me détestez, vous me fuyez, -vous me prenez sans doute pour une femme à redouter, comme il y en a -tant sur la terre, et je ne suis qu’une malheureuse. - -Richard se leva, la main sur le cœur, pour protester avec plus de -véhémence. Il n’avait jamais eu d’antipathie pour elle et n’avait jamais -cherché à fuir sa compagnie. Il était un gentleman et n’avait jamais eu -pour l’épouse de son compagnon Torrebianca que des pensées pleines de -respect. Il avouait cependant que jusqu’à ce moment il l’avait mal -connue. - ---Ce n’est pas extraordinaire. On se parle pendant des années et des -années parfois, on croit se connaître, puis un jour, soudain, on se -connaît vraiment et on se trouve bien différents de ce qu’on avait -imaginé. Pour moi, après ce que je viens d’entendre... - -Il se tut, mais son silence et ses yeux exprimaient l’émotion qu’il -avait ressentie en écoutant Hélène. - -Elle se leva aussi, s’approcha de Watson et lui tendit la main. - ---Vous acceptez donc d’être cet ami dont j’ai tant besoin pour continuer -à vivre? Vous consentez à devenir mon soutien et mon guide? - -Le jeune homme, que son regard troublait, balbutiait des mots -indistincts tout en serrant cette main de femme qui s’attardait dans la -sienne. La marquise accueillit ces vagues indices d’assentiment avec une -joie enfantine. - ---Quel bonheur! Vous viendrez me voir tous les jours. Vous -m’accompagnerez dans mes promenades à cheval et je ne serai plus suivie -partout par ces inévitables soupirants qui m’impatientent sans arrêt. - -La joie de la Torrebianca ne fut pas sans étonner Richard. Il n’avait -rien promis de tout cela, mais il n’osa protester. Elle semblait ne plus -douter que le jeune homme dût être son chevalier servant, et elle eut un -rire un peu malicieux. - ---Et puis, quand nous sortirons ensemble, vous m’apprendrez à lancer le -lasso. Qu’il est beau d’avoir ce talent! - -Elle se rendit compte immédiatement que ces paroles étaient -inopportunes. Watson avait détourné les yeux et son front parut -s’assombrir tandis que défilaient en lui de lointaines images. - -Il se rappelait le soir où Hélène l’avait surpris avec Celinda au bord -du fleuve alors que la jeune fille lui apprenait à lancer le lasso. - -Hélène s’avança plus près encore du jeune homme pour chasser ce souvenir -et vint appuyer ses mains sur les revers de sa vareuse. Elle semblait -vouloir se mirer dans ses pupilles, et elle concentrait dans ses propres -yeux tout son pouvoir de séduction. - ---Amis, vraiment, susurra-t-elle, amis pour toujours? Amis malgré la -calomnie et l’envie? - -Le jeune homme se sentit vaincu par le contact et le parfum de cette -femme. Le souvenir des rives du fleuve et des joyeuses leçons que lui -donnait Celinda se dissipa. Quelque chose en lui voulut résister encore -à cet entraînement. Dans sa mémoire passa le souvenir des fatales -héroïnes de romans. Il eut un mouvement comme pour dire non, et il prit -dans ses mains celles de la marquise pour les éloigner de sa poitrine. -Mais quand ses doigts touchèrent cet épiderme de femme il se sentit -défaillir et ses mains pressèrent celles de la marquise en une -voluptueuse caresse. Alors, comme les yeux d’Hélène semblaient implorer -une réponse aux questions qu’elle venait de poser, il dit «oui» de la -tête. - -A partir de ce jour, Watson seul accompagna la femme de Torrebianca dans -ses promenades à cheval. Devant l’ancienne maison de Pirovani, un métis -chargé de soigner les montures de l’entrepreneur tenait par la bride une -jument blanche portant un harnachement féminin. Richard arrivait à -cheval; Hélène apparaissait au sommet du perron en costume d’amazone, et -au même instant l’entrepreneur entrait dans la rue, comme si, dissimulé, -il eût attendu jusque-là l’occasion de se montrer. - -Il était lui aussi à cheval, mais «madame la marquise» éludait sa -compagnie. - ---Allez à vos affaires, monsieur Pirovani. Mon mari affirme que vous les -négligez beaucoup, et cela me fait de la peine... Monsieur Watson qui -est maintenant plus libre m’accompagnera. - -L’Italien finissait par accepter avec une certaine reconnaissance ces -paroles. Comme cette femme s’intéressait à ses affaires! Elle ne pouvait -guère manifester plus clairement la sympathie qu’elle éprouvait pour -tout ce qui touchait à sa personne. D’ailleurs Watson était un compagnon -qui ne pouvait pas exciter de jalousie, car tout le monde dans le pays -le considérait comme le fiancé de la fillette de Rojas... Il se -résignait enfin, bien que de mauvaise grâce, à s’en aller visiter les -travaux de la digue. - -Parfois, quand Hélène était déjà en selle, Canterac se présentait lui -aussi à cheval pour l’accompagner. Mais Hélène lui faisait de sa -cravache de petits signes de refus. - ---Je vous ai déjà dit plusieurs fois que je ne voulais pas d’autre -compagnon que mister Watson, lui répondit-elle un jour. Pour vous, -capitaine, continuez à préparer cette énorme et mystérieuse surprise que -vous me réservez. - -Canterac vit les deux cavaliers s’éloigner et quoiqu’il ressentît une -soudaine irritation chaque fois qu’Hélène le repoussait, il s’efforça de -se surmonter et se dirigea vers la maison de Moreno. - -L’employé lisait un roman près de sa fenêtre et, apercevant Canterac, il -s’accouda sur l’embrasure pour lui rendre compte de l’avancement des -travaux: - ---Nous employons pour construire ce parc près de deux cents hommes et -quarante charrettes. - -L’ingénieur écouta sans descendre de cheval les explications que Moreno -lui donnait de sa fenêtre. - ---J’ai enlevé ces hommes à Pirovani en leur offrant double salaire. De -plus j’ai raflé toutes les charrettes que l’Italien avait louées et -toutes celles de Fort Sarmiento. Tout cela retardera un peu les travaux -du barrage, mais chacun de votre côté vous tâcherez ensuite de regagner -le temps perdu. - -Les ouvriers travaillaient à cinq lieues de là, vers l’aval, dans un -endroit assez marécageux où les crues avaient fait surgir un bois où -dominaient les peupliers. Ils écartaient la terre au pied des troncs et -mettaient à découvert les racines pour les trancher au milieu; ils -faisaient alors pencher l’arbre et le couchaient sur un char à bœufs qui -s’avançait lentement le long de la rive et qui mettait un jour entier -pour apporter sa charge à la Presa. - ---C’est un travail long et difficile, dit Moreno. J’ai poussé jusque-là -hier pour tout voir par moi-même et je vous assure que nos hommes -gagnent bien leur argent. - -Près de la Presa, dans une plaine nue, voisine du fleuve, d’autres -ouvriers creusaient des trous dans le sol. Quand les charrettes -apportaient les arbres, ils les redressaient et les plantaient dans les -trous puis ils entassaient tout autour de la terre pour les maintenir -droits. - ---Ce sont des arbres hauts seulement de quelques mètres, mais ils feront -un effet extraordinaire dans ce désert où on n’en trouve aucun à leur -comparer. Soyez sûr, capitaine, que ce sera une surprise peu commune. -L’Italien sera bien forcé d’en convenir. - -Canterac eut en entendant ces derniers mots un sourire de satisfaction. - ---Vous viendrez à bout de tous vos billets de banque, continua Moreno, -il pourrait même arriver qu’avant la fin l’argent nous manque un peu, -mais vous aurez votre parc... Il est vrai que ce parc ne vous -occasionnera pas de nouveaux frais car le lendemain peut-être de la fête -les arbres seront desséchés et morts. - -Et l’employé se mit à rire devant l’énormité de ces dépenses inutiles; -il admirait et plaignait l’ingénieur tout à la fois. - -Cependant, Hélène et Watson chevauchaient lentement sur la berge du -fleuve. Elle lui tenait la main et lui parlait affectueusement, d’un air -maternel. - ---Je m’aperçois, Richard, d’après ce que vous me dites, que Robledo -dirige tout ici et que vous êtes un peu comme son employé... Je ne -devrais pas m’occuper de vos affaires, mais tout ce qui vous concerne -m’inspire tant d’intérêt... Je ne dis pas que l’Espagnol commette des -indélicatesses en répartissant les bénéfices; certes non. Robledo est un -homme correct, mais il abuse un peu des avantages que lui donne son âge. -Il faut vous émanciper de cette tutelle si vous voulez monter jusqu’où -vous pouvez prétendre, seul et sans tuteurs. - -Richard avait défendu son associé en entendant les premières -insinuations; mais le conseil d’Hélène le rendit pensif et préoccupé; il -le reçut sans un mot de protestation. - -Tandis qu’ils causaient, bercés doucement par le pas lent de leurs -chevaux, un cavalier, au fond de la plaine, apparut puis se dissimula à -plusieurs reprises, quittant la rive du fleuve pour pénétrer dans les -dunes de sable que les inondations avaient laissées à l’intérieur des -terres. Ce cavalier qui s’approchait puis s’éloignait d’un galop -capricieux était Celinda Rojas. - -Hélène remarqua la première ces évolutions et elle sourit d’un air -moqueur. - ---Je crois qu’on vous cherche, dit-elle à Richard. - -Celui-ci regarda dans la direction qu’elle indiquait et, reconnaissant -l’amazone, ne put cacher un certain trouble. - ---C’est mademoiselle Rojas, répondit-il en rougissant légèrement. C’est -une enfant et nous sommes assez bons amis. Elle est pour moi comme une -petite sœur, ou pour mieux dire, comme un camarade. N’allez pas vous -imaginer... - -La Torrebianca qui souriait ironiquement et feignait de ne pas croire à -ses protestations lui dit avec une froideur qui l’attrista: - ---Allez la saluer pour qu’elle ne vous importune plus de sa surveillance -et venez me rejoindre. - -Après avoir lancé ces mots d’un ton impératif elle mit son cheval au -trot vers l’intérieur des terres, foulant les rudes buissons qui -craquaient en se brisant comme du bois sec. - -Aussitôt Celinda cessa d’évoluer dans le lointain et elle courut ventre -à terre au-devant de Richard. Quand elle fut près de lui, elle le menaça -du doigt en imitant l’expression sévère d’un précepteur qui réprimande -un élève. Puis elle dit avec une gravité comique: - ---Ne vous ai-je pas dit plus de cent fois, mister Watson, que je ne -voulais pas vous voir avec cette femme-là? Je passe maintenant des jours -entiers à courir la campagne inutilement et si j’arrive enfin à -rencontrer monsieur, je le trouve toujours en mauvaise compagnie. - -Mais Watson n’était plus le même homme; il ne rit pas de cette feinte -colère. Au contraire, il parut froissé par le ton plaisant qu’elle avait -pris, et il répondit sèchement: - ---Je puis aller avec qui il me plaît, mademoiselle. Il n’existe entre -nous qu’une bonne amitié malgré ce que trop de gens supposent à tort. -Vous n’êtes pas ma fiancée et je n’ai aucune raison de rompre avec mes -relations pour obéir à vos caprices. - -Celinda demeura stupéfaite et Richard en profita pour s’éloigner en -saluant sèchement, dans la direction qu’avait prise Hélène. - -La fille de Rojas se rendit compte que l’Américain s’échappait -réellement; elle fit un geste de colère, tout en lui criant des phrases -suppliantes: - ---Ne partez pas, _gringuito_. Ecoutez-moi, don Ricardo; ne vous fâchez -pas... J’ai dit cela pour rire comme les autres fois. - -Watson feignait de ne pas entendre et continuait sa course; elle saisit -alors le lasso qui pendait à l’arçon de sa selle, le déroula pour le -lancer sur le fugitif. - ---Venez ici, désobéissant. - -Avec une précision parfaite, le lasso tomba sur Richard et l’emprisonna, -mais au moment où Celinda commençait à tirer sur la corde, l’ingénieur -prit dans sa poche un canif et trancha la boucle. Son mouvement fut si -rapide que la jeune fille, ne rencontrant brusquement aucune résistance, -faillit tomber de cheval. - -Watson se débarrassa du tronçon de corde qui entourait ses épaules et le -jeta à terre sans se retourner. La fille de Rojas continua à ramener son -lasso, qui traînait mollement sur le sol. - -Quand elle eut dans la main le bout de la corde elle contempla avec -tristesse l’extrémité que le canif avait tranchée. Des larmes lui -troublèrent les yeux. Puis, pâle de colère, elle regarda les dunes -derrière lesquelles l’Américain avait disparu. - ---Que le diable t’emporte, _gringo_ ingrat! je ne veux plus te voir... -Je ne te lancerai plus mon lasso et si un jour tu veux me retrouver, -c’est toi qui seras obligé de me lancer le tien... si tu en es capable! - -Et, sans pouvoir résister davantage à la cruauté de sa déconvenue, -Celinda cacha son visage dans ses mains, pour que ces champs sablonneux, -ce fleuve impétueux et solitaire, qui tant de fois l’avaient vue rire, -ne pussent aujourd’hui la voir pleurer. - - - - -XII - - -Le jour de la grande surprise préparée par Canterac arriva. Les ouvriers -dirigés par Moreno plantèrent les derniers arbres dans la plaine voisine -du fleuve. - -Des groupes de curieux admiraient de loin le bois improvisé. De Fort -Sarmiento et même de la capitale du Neuquen des gens arrivèrent, attirés -par cette fête d’un nouveau genre. Quelques travailleurs tendaient d’un -arbre à l’autre des guirlandes de feuillages et fixaient des faisceaux -de drapeaux. - -Fritérini, élevé au grade de maître d’hôtel, avait tiré du fond de sa -valise un frac quelque peu rongé de mites, souvenir du temps où il -servait comme garçon de restaurant dans les hôtels d’Europe et de -Buenos-Ayres. Soucieux de maintenir intacts son plastron rigide et sa -cravate blanche, il donnait des ordres à un groupe de métisses du bar -transformées en servantes qui préparaient des tables pour la fête du -soir. - -Don Antonio _El Gallego_ avait lui aussi subi une grande transformation -extérieure. Il était vêtu de noir et une grosse chaîne d’or traversait -son gilet d’une poche à l’autre. Il comptait au nombre des invités, car, -représentant du haut commerce, il avait bien le droit d’être compris -parmi les notables de la Presa; mais comme on avait commandé la -collation à son établissement, il avait jugé bon de se transporter sur -les lieux de la fête dès les premières heures de l’après-midi, pour -s’assurer que tous les préparatifs se déroulaient avec régularité. - -Parmi les badauds, que maintenait une clôture de fils barbelés, se -tenaient quelques _gauchos_, dont le fameux _Manos Duras_. Après la -bataille du cabaret il était revenu tranquillement au camp pour -s’expliquer. Il reconnaissait que certains des provocateurs étaient ses -amis, mais ils étaient tous majeurs et il n’avait pas à répondre de -leurs actes comme un père. Il se trouvait loin de la Presa quand le choc -s’était produit; pourquoi voulait-on le compromettre dans une affaire où -il n’avait pris aucune part? - -Le commissaire dut se contenter de cette justification; le patron du bar -l’accepta également, car il aimait mieux avoir _Manos Duras_ pour ami -que pour ennemi; _Manos Duras_ était donc présent et il contemplait avec -une attention quelque peu ironique les préparatifs de la fête. Les -autres _gauchos_, silencieux comme lui, semblaient rire intérieurement à -la pensée du travail accompli. Les _gringos_ transportaient les arbres -de l’endroit où Dieu les avait fait naître; et tout cela pour une femme! - -Les gens du peuple se montraient plus hardis dans leurs jugements et ne -se gênaient pas pour les exprimer bien haut. Des femmes, parmi les mieux -vêtues, s’attaquaient à la marquise. - ---La garce! qu’est-ce que les hommes ne feraient pas pour elle! - -Elles comptaient les cadeaux de l’entrepreneur Pirovani, si avare -pourtant et si dur pour les ouvriers. - -Par chaque train arrivaient de Buenos-Ayres ou de Bahia Blanca à -l’adresse de la marquise des paquets payés par l’Italien. Et de plus, -une charrette chargée d’un tonneau ne cessait d’apporter de l’eau du -fleuve à la maison de Pirovani. Cette grande dame avait besoin d’un bain -toutes les vingt-quatre heures. - ---Tout cela n’est pas naturel; elle doit avoir dans la peau quelque -chose qui ne veut pas sortir, affirmaient sentencieusement quelques -femmes. - -Toutes, forcées d’aller plusieurs fois par jour de leur demeure à la -rivière avec une cruche sur le dos, considéraient cette charrette et ce -tonneau comme un luxe inouï. Un bain chaque jour, dans ce pays où le -moindre souffle de vent soulève la terre en colonnes si épaisses et si -lourdes qu’il fallait se courber pour résister à leur poussée! Beaucoup -d’entre elles gardaient encore dans leur chevelure ou dans les doublures -de leurs robes la poussière des semaines précédentes, et cette folle -dépense d’eau les indignait comme une injustice sociale. - -Une femme, pour se consoler, lança une allusion méchante à l’ingénieur -Torrebianca: - ---Il est capable de venir ce soir avec les bons amis de sa femme!... Pas -possible qu’un homme soit aussi aveugle. Certainement ils s’entendent. - -Celinda, à cheval, passa lentement parmi les groupes et regarda d’un air -hostile le parc improvisé. Puis elle marcha vers le village pour ne pas -entendre les commentaires scabreux des femmes. - -Gonzalez, sans cesser de surveiller la mise en place des tables, tenait -un discours à quelques-uns de ses clients en leur montrant le fleuve. Il -avait trouvé le moment propice pour étaler avec une doctorale gravité -les connaissances qu’il avait glanées dans les propos de son compatriote -Robledo. - -Les Indiens avaient appelé ce fleuve Rio Negro, «la rivière noire», à -cause des dures peines qu’ils éprouvaient à remonter son courant rapide. -Les conquérants le nommaient «Fleuve des Saules». Aujourd’hui encore les -saules abondaient sur ses rives, et les troncs que roulait le courant -constituaient pour les barques un danger constant. - -Il était resté inexploré pendant des siècles, puis un missionnaire -anglais avait fait une tentative pour donner à son pays la priorité dans -cette importante région de passage. - -C’est alors que les Espagnols, qui avaient eu bien des choses à faire -après s’être emparés de la plus grande partie de l’Amérique, jugèrent -nécessaire l’exploration du fleuve. - -L’enseigne Villarino entreprit cette expédition obscure et difficile -dans le dernier tiers du XVIIIe siècle; don Manuel l’appelle le -dernier représentant de l’héroïque génie des découvreurs espagnols. - -Il partit de Carmen de Patagones avec soixante hommes d’équipage, sur -quatre lourdes barques mal faites pour un tel voyage. Il s’enfonça avec -cette poignée de marins dans un pays complètement inconnu où vivaient -les Indiens les plus irréductibles et les plus féroces, qui poussaient -parfois leurs incursions jusqu’aux abords de Buenos-Ayres. - -Pendant des centaines de lieues les quatre barques naviguèrent entre ces -rives où les guettaient les terribles Aucas. - ---Nous qui connaissons le courant du fleuve nous pouvons comprendre les -difficultés de cette expédition vers l’amont, et sur barque à voile. Ils -emportaient quinze chevaux qui devaient haler les bateaux dans les -passages difficiles. Quatre fois les ouragans brisèrent la mâture des -embarcations. L’expédition dura de longs mois et, faute de guides du -pays, elle s’égara souvent dans les affluents et dut revenir ensuite en -arrière... Ils cherchaient cette mer que les Indiens affirmaient avoir -vue de leur yeux et qui n’est autre que le lac Nahuel Huapi. Il -communique en effet avec le Rio Negro par le bras du Limay. Eh bien! -aujourd’hui où nous possédons des embarcations cent fois meilleures, -personne n’a jamais voulu recommencer le voyage de l’enseigne Villarino. - -Pendant que Gonzalez continuait son patriotique discours les groupes -devenaient plus importants. Un orchestre composé de quelques Italiens -venus de Neuquen se mit à déchirer l’air de la stridence de ses cuivres. -Immédiatement quelques couples commencèrent à danser. Don Antonio -s’indigna de ce manque de respect à l’égard de l’organisateur de la -fête. - ---Ne les laisse pas danser avant l’arrivée de la marquise, dit-il à -Fritérini, la cérémonie est en son honneur et monsieur de Canterac sera -certainement mécontent si elle commence avant l’heure. - -Mais les musiciens et les danseurs ne tinrent aucun compte de ses -scrupules et le bal continua. - -Cependant, Hélène, brillamment parée pour la fête, se trouvait encore -dans le salon de sa maison. Son visage était sombre et irrité. - ---Cela n’arrive qu’à moi, pensait-elle. Fallait-il que cette nouvelle -nous parvînt justement aujourd’hui?... Allez donc ne pas croire aux -caprices de la fatalité! - -Torrebianca avait reçu le matin une lettre d’Italie que lui expédiait -son notaire: il l’avait tendue à Hélène, le visage bouleversé. - -«Depuis votre départ pour l’Amérique la santé de madame la marquise -était si chancelante que nous attendions d’un moment à l’autre une issue -fatale. Elle est morte en pensant à vous. Le dernier mot qu’elle eut la -force de prononcer dans son agonie fut votre nom. Je vous envoie -ci-joint quelques renseignements sur l’héritage qui malheureusement -n’est pas....» - -Hélène s’arrêta de lire pour regarder son mari d’un air interrogateur; -mais il demeurait la tête en avant, anéanti par cette nouvelle. Elle -hésita avant de parler, puis comme le temps passait sans que son mari -rompît le silence, elle dit lentement: - ---Je suppose que cet événement qui n’a rien d’imprévu, puisque souvent -tu m’avais fait part de tes craintes, ne nous empêchera pas d’assister à -la fête. - -Torrebianca leva les yeux et la regarda, stupéfait... - ---Que dis-tu? Songe que celle qui vient de mourir était ma mère. - -Elle feignit la confusion et répondit doucement: - ---La mort de cette pauvre dame me fait beaucoup de peine. C’était ta -mère et cela me suffit pour que je la pleure... mais songe aussi que je -ne l’ai jamais vue et qu’elle-même ne m’a connue que par mes portraits. -Reprends tes esprits et sois un peu logique. A cause d’un événement -malheureux qui s’est passé à l’autre bout de la terre, nous ne pouvons -pas nous dispenser d’assister à une fête qui a occasionné des frais -énormes à celui qui l’a organisée. - -Elle s’approcha de son mari et lui dit d’une voix insinuante tout en lui -caressant de la main le visage: - ---Il faut savoir vivre. Nul ne connaît ton malheur? Imagine-toi que la -lettre n’est pas arrivée aujourd’hui et que tu ne peux pas la recevoir -avant le courrier d’après-demain. C’est entendu, n’est-ce pas? Tu -ignores la nouvelle et tu viens avec moi, ce soir. A quoi bon y penser -maintenant? Tu as bien le temps de méditer sur ce triste événement. - -Le marquis secoua la tête. Puis il porta une main à ses yeux et, -appuyant son coude sur ses genoux il gémit d’une voix sourde: - ---C’était ma mère... ma pauvre mère qui m’aimait tant! - -Il y eut un long silence. Torrebianca se réfugia dans une pièce voisine -comme pour dérober à sa femme son chagrin. Hélène, maussade et irritée, -l’entendait gémir et marcher derrière la porte. - -Le temps passait. Elle regarda la pendule: trois heures. Il fallait -prendre une décision. Elle eut une moue cruelle et haussa les épaules. -Puis elle marcha vers la porte par où son mari avait disparu: - ---Reste ici, Frédéric, ne t’occupe pas de moi. J’irai seule et je -trouverai un prétexte pour t’excuser. A bientôt, mon chéri. Crois bien -que si je te laisse c’est uniquement pour ne pas peiner nos amis. Ah! -quel supplice que les exigences du monde. - -Sa voix avait des inflexions tendres, mais un rictus de rage tordait les -coins de sa bouche. Elle mit son chapeau et sortit. Du haut du perron -elle put voir la rue complètement déserte. - -Tous les habitants du village se trouvaient autour du parc improvisé. -Canterac et l’entrepreneur chacun de leur côté avaient décidé que ce -jour serait férié et donné congé à leurs hommes. - -Devant la maison attendait une petite voiture à quatre roues; un métis -dormait sur le siège, gardant entre ses lèvres épaisses et bleues un -cigare de Paraguay, tandis qu’un essaim de mouches bourdonnaient autour -de son visage en sueur. - -Hélène pensa à ses admirateurs qui sans doute guettaient avec impatience -son arrivée. Ils s’étaient abstenus de venir la chercher parce que la -veille elle avait exprimé le désir de se rendre à la fête seulement -accompagnée de son époux. Une femme doit éviter de donner prise à la -calomnie. - -Elle s’écartait de la maison pour gagner la voiture, quand elle entendit -un galop de cheval. Un cavalier venait de surgir d’une ruelle voisine. -C’était la Fleur du Rio Negro. - -Le mystérieux instinct de la haine fit qu’Hélène devina sa présence -avant de l’avoir aperçue. Sans attendre que le cheval fût arrêté -l’intrépide amazone se laissa glisser de sa selle. Puis elle s’avança -avec la démarche lourde du cavalier qu’étonne encore le contact du sol: - ---Madame, un mot seulement. - -Et elle se plaça entre la marquise et le marchepied de la voiture pour -lui barrer le passage. - -Malgré sa fierté, Hélène fut troublée par le regard dur de la jeune -fille. Cependant elle eut un mouvement hautain qui demandait «Est-ce -bien moi que vous cherchez.» Celinda comprit et répondit d’un geste -affirmatif. - -La marquise, toujours muette, lui fit signe de parler, et la fille de -Rojas dit d’un ton agressif: - ---Vous n’avez donc pas assez de tous ces hommes que vous rendez fous? Il -vous faut encore voler ceux qui sont à d’autres femmes? - -Hélène la regarda des pieds à la tête sans répondre un mot. Elle -essayait de l’impressionner avec des airs de supériorité... - ---Je ne vous connais pas, petite! dit-elle enfin. J’ai idée, d’ailleurs, -qu’il y a entre nous une trop grande différence de classe et -d’éducation; nous en resterons là, s’il vous plaît. - -Elle essaya de l’écarter et de passer, mais Celinda, irritée par cette -réponse méprisante, leva le _rebenque_ qu’elle tenait dans sa main -droite. - ---Eh! diable en jupons! - -Elle abattit son fouet sur le visage d’Hélène, mais l’autre se mit -aussitôt en défense et saisit le bras de son adversaire. Une intense -pâleur se répandit sur son visage et ses yeux, agrandis par la -surprise, lancèrent un éclair fauve. Puis elle dit d’une voix rauque: - ---Bien, petite, ne vous mettez pas en peine. Je compte ce coup comme -reçu. C’est un cadeau que l’on n’oublie pas; je m’en souviendrai quand -je le jugerai bon. - -Elle lâcha le bras de Celinda; celle-ci, déjà calmée, le laissa -retomber, comme honteuse de son agression. - -Hélène profita de ce mouvement d’hésitation pour sauter dans la voiture. -Elle toucha le conducteur à l’épaule. Le métis était resté endormi -jusqu’à ce moment, le cigare à la bouche, et ne s’était pas rendu compte -de ce qui s’était passé à côté de son véhicule. - -A peine sortie du village, Hélène aperçut au loin le parc improvisé et -la multitude qui s’agitait tout autour. - -Un cavalier, qui semblait revenir du lieu de la fête, la croisa au trot -et ôta son chapeau pour la saluer. Hélène reconnut _Manos Duras_ et -sourit machinalement en réponse à son salut respectueux. Puis, sans bien -se rendre compte de ce qu’elle faisait, elle l’appela de la main. Le -_gaucho_ fit faire demi-tour à son cheval, s’approcha de la voiture et -se mit à marcher à hauteur des roues. - ---Comment allez-vous, Madame la Marquise? Pourquoi êtes-vous si pâle? - -Hélène fit un effort pour retrouver son calme. - -Sans doute les traces de l’émotion qu’elle venait d’éprouver étaient -encore visibles sur son visage; il fallait qu’elle arrivât à la fête -tranquille et souriante, et que nul ne pût deviner l’outrage qu’elle -avait reçu. - -Comme pour mettre fin promptement à son entretien avec _Manos Duras_, -elle lui demanda avec une gaieté forcée: - ---Vous m’avez bien dit un jour que vous aviez beaucoup d’estime pour moi -et que vous seriez toujours prêt à exécuter un de mes ordres, quelque -terrible qu’il fût? - -_Manos Duras_ salua, la main à son chapeau, et sourit en découvrant ses -dents de loup. - ---Ordonnez, Madame. Désirez-vous que je tue quelqu’un? - -Tandis qu’il parlait, le désir brillait dans ses yeux. Elle eut un geste -d’effroi hypocrite. - ---Tuer? Oh! non... quelle horreur! Pour qui me prenez-vous?... Le -service que j’aurai l’occasion de vous demander peut-être sera bien plus -agréable pour vous... Nous en reparlerons. - -Elle eut peur que le _gaucho_ ne tardât à prendre congé, et d’un geste -énergique elle lui ordonna de se retirer. Elle était arrivée à proximité -du lieu de la fête et il était peu convenable que, venant sans son mari, -elle y arrivât avec un tel compagnon. - -_Manos Duras_ retint son cheval et la voiture s’éloigna. Pendant -quelques minutes il suivit des yeux cette femme, la plus extraordinaire -qu’il eût jamais rencontrée; quand il l’eut perdue de vue, son regard de -dogue soumis redevint dur et agressif. - -Les invités pénétraient peu à peu dans le parc artificiel, entourés de -la curiosité de la foule que le commissaire et ses quatre hommes, fort -affairés, maintenaient derrière la clôture de fil de fer. Ces invités -étaient des commerçants espagnols ou italiens établis dans les villages -voisins ou venus de l’île lointaine de Choele-Choel, le dernier point où -atteignent les rares bateaux capables de remonter le Rio Negro. Les -contremaîtres et les mécaniciens du chantier se présentaient aussi avec -leurs femmes qui avaient déballé leurs costumes de fête, réservés -jusqu’ici aux brefs séjours qu’elles allaient faire à Bahia Blanca ou à -Buenos-Ayres. - -Robledo parcourait les courtes allées du parc et admirait ironiquement -l’absurde création de Canterac. Moreno lui faisait noter avec un certain -orgueil tous les détails de l’œuvre qu’il avait dirigée. - ---Ce qu’il y a de plus remarquable, c’est une espèce de berceau ou -plutôt de sanctuaire de verdure qui se trouve au bout de la futaie. Le -capitaine tentera certainement d’y amener la marquise. Mais elle est -fine et elle saura lui glisser dans les mains. - -Il clignait malicieusement de l’œil en parlant des projets de Canterac, -puis il reprenait sa gravité pour affirmer la parfaite vertu de la -marquise qui n’était pas la femme que beaucoup de gens croyaient. - -Il se préparait à montrer à l’Espagnol le fameux «sanctuaire» de -verdure, mais, soudain, sans transition, il l’abandonna en murmurant une -excuse et s’élança vers l’entrée du parc. Hélène venait d’arriver. Les -autres soupirants imitèrent Moreno et coururent à sa rencontre; mais -après avoir salué les trois hommes, elle montra nettement sa préférence -pour Watson, qui lui aussi était allé au-devant d’elle. Elle causa avec -les autres, mais ses yeux caressants restaient fixés sur Richard. -Robledo, qui de loin examinait le groupe, ne manqua pas de s’en -apercevoir. - -Contrarié par ce qu’il venait de découvrir, il s’approcha pour saluer la -Torrebianca. Puis, à voix basse, il pria Watson de le suivre; mais le -jeune homme faisait semblant de ne pas comprendre. Tout gonflé de son -importance en tant qu’organisateur de la fête, l’ingénieur français -s’interposa enfin entre Hélène et les invités et lui offrit son bras -pour lui montrer toutes les beautés de sa création forestière. - -Robledo en profita pour toucher du doigt le dos de Watson et pour -l’inviter à l’accompagner dans sa promenade sous la futaie. Dès qu’ils -furent seuls, l’Espagnol lui montra la femme qui s’éloignait appuyée au -bras de Canterac et lui dit avec bonté: - ---Méfiez-vous, Richard. Je crois que cette Circé ne demande qu’à vous -enchanter à votre tour. - -Watson, qui, jusqu’à cette heure, l’avait toujours écouté avec -déférence, le regarda cette fois d’un air de hauteur. - ---Je suis assez grand pour aller tout seul, répondit-il sèchement, et -quand à vos conseils, vous me les donnerez quand je vous les demanderai. - -Puis il tourna le dos en murmurant des mots inintelligibles et s’en fut -à la recherche d’Hélène. - -L’Espagnol demeura d’abord stupéfait de la brusque réponse de son -associé; puis il s’indigna. - ---Cette femme! pensa-t-il. Elle va encore m’enlever mon meilleur ami! - -A ce moment commençait la partie de la fête qui, pour beaucoup des -invités, était la plus intéressante. Fritérini donnait des ordres à -pleine voix aux métisses chargées du service. Sur les tables, faites de -planches supportées par des chevalets et couvertes de draps de lit -fraîchement lavés en guise de nappes, apparurent les victuailles les -plus riches et les plus extraordinaires qu’avaient pu fournir le magasin -du _Gallego_ et tous les autres cabarets ou auberges des colonies -proches de Rio Negro. C’étaient des mets européens ou nord-américains -qui gardaient un goût de renfermé, un parfum d’étain et de fer blanc: -porc de Chicago, saucisses de Francfort, foie gras, sardines de Galice, -piments de la Rioja, olives de Séville, le tout venu, à travers l’océan, -dans des boîtes métalliques ou des petits barils de bois. - -Le choix des boissons était extraordinaire. Seuls quelques _gringos_ -venus des pays dits latins recherchaient les bouteilles de vin rouge. -Les autres, en particulier les fils du pays, tenaient pour une boisson -grossière les liquides couleur de sang, et la transparence des vins -blancs leur était signe d’aristocratie. - -Les bouchons de champagne ne cessaient de sauter à grand bruit. On -buvait le vin mousseux comme on eût bu de l’eau du fleuve. - ---C’est cher en Europe, disait un Russe aux longs cheveux graisseux, -mais ici, avec la différence du change!... - -Le méticuleux Moreno s’inquiétait de la soif grandissante des invités. -Il faisait des signes mystérieux à l’enthousiaste Fritérini et lui -glissait au passage quelques mots dans l’oreille pour lui recommander -l’économie et la prudence. - ---Pourvu que les _pesos_ de Canterac y suffisent! pensait-il. Je -commence à croire que nous n’aurons pas assez d’argent pour tout payer. - -Cependant l’ingénieur français s’enfonçait avec Hélène au milieu des -arbres et s’arrêtait parfois pour lui signaler les plus beaux. - ---Ce parc n’est pas celui de Versailles, belle marquise, disait-il en -imitant les façons galantes des siècles passés. Mais dans sa médiocrité, -il vous exprime du moins le désir que j’ai eu de vous être agréable. - -Pirovani, feignant la distraction, marchait derrière lui à quelque -distance. Il ne pouvait cacher le dépit que lui causait cette fête -imaginée par son rival. Il reconnaissait qu’il n’aurait pu inventer rien -de semblable. Ah! l’instruction était bien utile! - -En s’avançant dans le bois artificiel il donnait à la dérobée de rudes -poussées aux arbres les plus proches pour essayer de les faire tomber. -Mais ses mauvais desseins échouaient. Tous les arbres restaient debout. -Cet imbécile de Moreno avait bien fait les choses quand il avait prêté -son concours à Canterac. - -Ses extrémités se glacèrent et tout son sang lui reflua au cœur -lorsqu’il vit le couple pénétrer dans un épais berceau de feuillage, à -l’extrémité d’une avenue. C’était le fameux sanctuaire dont Moreno avait -parlé. - ---La reine peut prendre place sur son trône, dit Canterac. Et il indiqua -à Hélène un banc rustique surmonté d’une espèce de dais fait de -guirlandes de verdure et de fleurs de papier. - -Enhardi par la solitude, le Français exprima son amour en termes -véhéments, et se dit prêt à tout sacrifier pour Hélène. Il lui avait -souvent fait les mêmes aveux, mais cette fois ils étaient seuls et la -fête semblait avoir rendu sa passion plus agressive. - -Elle était assise sur le banc rustique, près de l’ingénieur, et elle -montrait quelque inquiétude, sans perdre pour cela son sourire de -tentatrice. Canterac lui saisit les deux mains et voulut aussitôt la -baiser sur la bouche. Mais la Torrebianca, qui s’attendait à l’attaque, -sut se défendre à temps et fit effort pour le repousser. - -Ils luttaient de la sorte quand l’entrepreneur parut à l’entrée du -cabinet. Aucun des deux ne le vit. Canterac s’obstinait à vouloir -embrasser Hélène et, oubliant ses minauderies de coquette, elle le -repoussait avec violence. - ---C’est de la déloyauté, dit-elle d’une voix haletante. Je dois être -décoiffée. Vous allez abîmer mon chapeau... Restez tranquille! Si vous -persistez, je vous quitte. - -Mais elle fut enfin réduite à se défendre si énergiquement que Pirovani -crut le moment venu d’intervenir et pénétra résolument à l’intérieur du -cabinet. L’ingénieur, en l’apercevant, abandonna Hélène et se leva, -tandis qu’elle réparait le désordre de sa coiffure et de ses vêtements. -Les deux hommes se regardèrent fixement; l’Italien se sentit contraint -de prendre la parole. - ---Vous êtes bien pressé, dit-il ironiquement, de vous faire payer les -frais de la fête. - -Canterac fut si étonné d’entendre un simple entrepreneur l’insulter à -cet endroit même, dans un parc somptueux né de son esprit, qu’il resta -un instant sans pouvoir parler. Puis sa colère d’homme autoritaire -éclata, fulgurante et froide. - ---De quel droit m’adressez-vous la parole? J’aurais dû m’abstenir -d’inviter chez moi un émigrant sans éducation, qui a fait sa fortune on -ne sait trop comment. - -Furieux d’être ainsi outragé en présence d’Hélène, Pirovani fut pris -d’une rage folle. La violence de son tempérament sanguin le poussait à -l’action immédiate; pour toute réponse il se jeta sur l’ingénieur et le -gifla. Immédiatement les deux hommes s’empoignèrent et se mirent à -lutter à bras-le-corps, tandis que la Torrebianca, perdant la tête, -poussait des cris d’épouvante. - -Les invités accoururent, et les premiers à se présenter furent Robledo -et Watson, chacun de leur côté. - -L’ingénieur et l’entrepreneur, qui se roulaient sur le sol, étroitement -enlacés, avaient en grande partie détruit le sanctuaire de verdure. - -Pirovani, plus puissant et plus vigoureux que Canterac, l’étouffait de -son poids. La colère lui faisait oublier tout ce qu’il savait d’espagnol -et il blasphémait en italien, invoquant la Vierge et la plupart des -habitants du ciel. Il priait à grands cris ceux qui tentaient de -s’interposer de le laisser manger le foie de son rival. En quelques -secondes, il était revenu aux années de sa jeunesse, où il se battait -avec ses compagnons de misère dans quelque _trattoria_ du port de -Gênes. - -En les tiraillant avec énergie et en distribuant quelques bons coups de -poing, des hommes de bonne volonté parvinrent à séparer leurs deux -chefs. Watson, sans s’occuper des combattants, s’était élancé vers la -marquise et s’était placé devant elle comme pour la défendre d’un péril. - -Robledo regarda les deux adversaires. Contenus chacun par un groupe -d’hommes ils s’insultaient de loin et bavaient des injures, les yeux -injectés de sang. Tous deux avaient brusquement oublié l’espagnol et ils -bredouillaient les mots les plus sales de leurs langues respectives. - -Puis il contempla la marquise de Torrebianca qui, soutenue par Watson, -gémissait comme une fillette. - -«Il ne manquait plus que ce scandale! se dit-il. J’ai peur que cette -femme ne soit bientôt cause de la mort d’un homme.» - - - - -XIII - - -Watson et Robledo, préoccupés par l’événement qui s’était produit -quelques heures auparavant dans le parc inventé par Canterac, -terminèrent silencieusement leur repas. - -Un obstacle infranchissable semblait s’être élevé entre eux. Watson -montrait un visage assombri et évitait de regarder Robledo qui levait de -temps en temps les yeux sur son associé avec un sourire plein -d’amertume. Il pensait à Hélène, ce cruel despote, qui peut-être avait -excité Richard contre lui. - -Le jeune homme quitta la table, prit congé en murmurant quelques mots -indistincts et saisit son chapeau pour sortir. - ---Il va la voir, se dit l’Espagnol; loin d’elle, il ne vit plus. - -Dans la rue centrale, Watson rencontra des groupes qui discutaient avec -ardeur. Les rectangles rouges que projetaient sur le sol les portes du -bar étaient souvent voilés par l’ombre de gens qui entraient ou -sortaient. - -Il devina que tous commentaient l’événement du jour en prenant fait et -cause soit pour l’ingénieur, soit pour l’entrepreneur. - -Quand il arriva chez Hélène, Sébastienne le reçut au sommet du perron. -La métisse elle-même était préoccupée par les incidents de l’après-midi. - -Elle regarda Richard avec sévérité; sans doute, elle pensait à Celinda. -«Ah! les hommes! Ce _gringo_ qu’elle avait pris pour un bon garçon, il -était tout aussi vicieux que les autres.» - -Le jeune homme passa sans remarquer ce regard et trouva dans la grande -salle Hélène qui semblait l’attendre. - -Il voulut prendre un fauteuil, mais la marquise s’y opposa. - ---Non, ici, à côté de moi. Personne ainsi ne pourra nous entendre. - -Et elle l’obligea à s’asseoir sur le sofa, tout près d’elle. - -Son visage était pâle, son regard dur et elle semblait encore sous -l’impression désagréable des événements récents. La rixe entre Pirovani -et Canterac était passée dans sa mémoire au second plan, mais l’image de -Celinda, le fouet levé, la tourmentait sans cesse, et elle en frémissait -encore de rage. Elle oublia sa rancune en voyant arriver ponctuellement -Richard qu’elle avait prié de venir passer la soirée chez elle. Elle -remarqua que Watson regardait avec inquiétude les portes de la salle et -crut devoir le rassurer. - ---Personne ne viendra. Mon mari est dans sa chambre, accablé par une -mauvaise nouvelle qu’il a reçue d’Europe... un malheur de famille que -nous attendions depuis quelque temps et qui ne me touche pas beaucoup -moi-même. - -Puis, changeant de ton et de visage, elle continua: - ---Combien je vous remercie d’être venu!... Je tremblais à la pensée -qu’il me faudrait passer seule les longues heures de la soirée. Je -m’ennuie tant ici!... C’est pour cela qu’aujourd’hui, en nous séparant, -je vous ai supplié de ne pas m’abandonner... - -Et en prononçant ces mots elle prit la main de Watson qu’elle contempla -de ses yeux caressants. - -Le jeune homme se sentit flatté par ce regard dans sa vanité masculine, -mais immédiatement le souvenir des incidents de l’après-midi lui revint -à la mémoire. - ---Pourquoi ces deux hommes se sont-ils battus? Est-ce pour vous? - -Elle hésita d’abord, puis, détournant les yeux, elle répondit avec -détachement. - ---Peut-être; mais je les méprise tous les deux. Vous seul existez pour -moi, Richard. - -Elle lui posa les mains sur les épaules et approcha de lui son visage; -son corps souple s’étira avec une ondulation féline. - ---Il me semble, murmura-t-elle, que nous sommes près de franchir les -bornes d’une tranquille amitié. Vous ne savez pas comme vous -m’intéressez. - -Ils se sentaient enhardis par la solitude et par la force de leur désir. -En quelques minutes ils allaient parcourir des étapes que dans son -inexpérience le jeune homme s’attendait à voir durer fort longtemps. -Hélène pensait à la jeune amazone qui avait tenté de la frapper. -Outragée dans son orgueil, elle voulait une prompte vengeance, et -cyniquement, elle se disait avec un rire contenu qui faisait briller son -regard: - ---Puisque tu es jalouse, ce ne sera pas sans motif. Je te rendrai bien -ton coup de cravache. - -De plus, elle songeait à ces deux hommes qui s’étaient colletés devant -elle, sans qu’elle éprouvât aucune émotion véritable et, avec l’étrange -logique d’un cerveau désordonné, elle arrêtait que le plus sûr moyen de -rétablir la paix entre eux était de se donner à un troisième, plus digne -qu’elle le distinguât. - -Watson, de son côté, la trouvait plus belle et plus désirable depuis que -deux hommes avaient essayé de se tuer pour elle. Un sentiment d’orgueil -viril, de vanité sexuelle, s’unissait aux émotions qu’excitaient en lui -les paroles de la Torrebianca et le contact de son corps. - -Les deux mains qu’elle avait appuyées sur les épaules de Richard se -rejoignaient lentement et le jeune homme se sentit emprisonné entre deux -bras adorables. Quelque chose se réveilla dans son âme, comme une fleur -mourante qui renaît. Il crut voir le noble et triste visage de -l’ingénieur Torrebianca et soudain il voulut rompre le charme, se -rejeter en arrière et repousser Hélène... Il ne pouvait trahir son -compagnon. Il ne pouvait commettre cet acte honteux sous le toit même de -cet homme à peine séparé de lui par quelques cloisons. Puis il se vit -lui-même marchant joyeusement dans la campagne, aux côtés de Celinda. -Encore une fois il voulut secouer la tête et ses paupières battirent -avec angoisse; alors même qu’il tentait de se déprendre, il était -certain d’en être incapable. - -«Pauvre petite Fleur du Rio Negro!» pensa-t-il. - -Les bras qui entouraient son cou se resserrèrent doucement et attirèrent -peu à peu sa tête vers le visage féminin qui lui tendait ses lèvres -avides et hardies. Leurs bouches s’unirent enfin et Richard crut que ce -baiser n’aurait plus de fin. - -Il était ivre comme un homme qui, trouvant toutes portes ouvertes, -s’avance de salle en salle dans un palais merveilleux, et découvre -chaque fois une chambre plus admirable et des perspectives plus -éblouissantes au delà. Au moment où il s’imaginait que cette bouche, il -l’avait possédée toute, les lèvres s’entr’ouvraient en un bâillement de -fauve et le laissaient pénétrer plus avant pour lui révéler l’énervante -volupté de contacts inconnus. Il croyait avoir épuisé toutes les -sensations que recelaient en elles ces deux valves de chair humide et -douce, et de nouveaux frissons de plaisir lui parcouraient le dos. - -A ce moment, il eut la même pensée que tous les naïfs habitants de la -Presa qui couraient affolés dans le sillage de la Torrebianca: «C’est -elle la vraie femme. Les femmes qui ont connu l’existence élégante -méritent seules qu’on les admire.» - -Ses mains s’égarèrent sur les rondeurs de ce corps adorable, essayèrent -d’écarter les vêtements importuns. - -Soudain tous deux se repoussèrent sous le coup d’une violente surprise -et se hâtèrent de réparer le désordre de leur aspect. Sébastienne venait -de frapper à la porte et demandait la permission d’entrer. - -La métisse était trop bien stylée pour ouvrir une porte sans -autorisation; mais avant de la solliciter elle jugeait toujours bon de -jeter un coup d’œil par le trou de la serrure. - -Sa tête parut enfin dans l’entre-bâillement et elle dit, en voilant son -regard malicieux: - ---Mon ancien patron, don Pirovani, demande à voir Madame. Il dit que -c’est très pressé. - -Richard se leva pour partir; Hélène le supplia de rester, lui promettant -de congédier l’intrus au plus tôt. Mais le jeune homme avait repris son -sang-froid et s’était rendu compte du danger qu’il venait de courir; il -saisit l’occasion qui se présentait et se retira, désireux de ne pas -rester seul avec elle à nouveau. Sur le seuil il heurta presque -l’entrepreneur qui entrait, saluant de très loin «Madame la Marquise». - -Il lui serra la main et disparut incontinent. - -Hélène ne chercha pas à dissimuler l’irritation que lui causait cette -visite inopportune; elle reçut l’Italien avec une visible mauvaise -humeur. - -Elle resta debout pour lui faire comprendre que leur entrevue devait -être brève; mais l’autre, préoccupé, lui demanda la permission de -s’asseoir et prit un fauteuil avant même qu’elle eût répondu. La -Torrebianca se contenta de s’appuyer au bord d’une table. - ---Mon mari est indisposé, dit-elle, et a besoin de mes soins. Ce n’est -pas bien grave: l’émotion que lui a causée un malheur de famille. Mais -parlons de vous: quel sujet vous amène ici à une heure pareille? - -Pirovani resta un moment sans répondre, pour donner ainsi plus de -solennité aux paroles qu’il allait prononcer. - ---Monsieur de Canterac estime qu’après l’incident de ce soir nous devons -nous mesurer dans un duel à mort. - -Hélène, qui ne pensait qu’à Watson et qui supportait mal la présence de -celui qui l’avait mis en fuite, eut un mouvement qui marquait que la -nouvelle l’intéressait peu. Puis elle essaya de dissimuler son -indifférence et dit: - ---Cette proposition n’a rien d’extraordinaire. Si j’étais un homme -j’agirais de même. - -Pirovani, qui avait hésité jusqu’alors parce qu’il trouvait stupide le -défi de Canterac, se leva de son fauteuil d’un air décidé. - ---Eh bien, dit-il, puisque vous l’approuvez, c’est dit. Je me battrai -contre le Français; je me battrai s’il le faut contre la moitié du monde -pour vous prouver que je suis digne de votre estime. - -En parlant ainsi il avait saisi une main d’Hélène, mais cette main lui -sembla si molle et si froide qu’il la lâcha avec découragement. Elle se -tourna d’un air las vers les pièces intérieures de la maison, où se -trouvait son mari. Pirovani comprit qu’il devait se retirer, et il se -hâta d’obéir, mais en se dirigeant vers la porte il n’épargna pas à la -marquise les déclarations et les gestes d’un amoureux qui veut faire -admirer son héroïsme. - -Restée seule enfin, Hélène appela Sébastienne à grands cris. La métisse -ne se hâta pas d’accourir. Elle avait dû accompagner jusqu’à la porte de -la rue son ancien patron. - ---Essaie de rejoindre M. Watson, ordonna-t-elle vivement. Il ne doit pas -être loin, dis-lui de revenir. - -La métisse sourit, baissa les yeux et dit avec une feinte naïveté: - ---Ce serait difficile de le rattraper! Il est parti comme une bombe, ou -comme s’il avait le diable à ses trousses. - -En sortant de son ancienne maison, Pirovani se rendit chez Robledo. -L’Espagnol lisait un livre qu’il tenait appuyé contre la lampe à pétrole -posée au centre de la table. En voyant entrer l’entrepreneur il -l’accueillit avec des exclamations et des gestes de reproche. - ---Eh bien! qu’est-ce qui vous a donc pris?... Un homme de votre âge et -de votre caractère... Mais vous êtes pire qu’un gamin de quinze ans qui -se bat pour sa fillette. - -L’Italien, l’air hautain, n’accepta pas cette réprimande trop tardive et -secrètement fier de ce qu’il annonçait, il dit avec solennité: - ---Je dois avoir un duel à mort avec le capitaine Canterac. Je suis venu -vous trouver pour vous prier d’être mon témoin avec Moreno. - -Robledo poussa des clameurs indignées en levant les bras au ciel pour -donner plus de vigueur à sa protestation. - ---Et vous croyez que je vais appuyer ces extra-vagances et me montrer -aussi fou que vous ou que l’autre? - -Il continua de s’élever contre l’absurde demande de Pirovani, mais -l’Italien secouait la tête avec obstination. Depuis son entretien avec -Hélène, il était résolu à tout. - ---Je suis de naissance modeste, dit-il, je n’ai jamais su que -travailler, mais je veux montrer à ce monsieur que je ne le crains pas, -quelque habitué qu’il soit à manier les armes. - -Robledo haussa les épaules en entendant ces mots qui lui semblaient -stupides. Il se lassa enfin de protester sans résultat: - ---Je vois qu’il est inutile d’essayer de vous rendre le bon sens... -C’est bien, je consens à parler en votre nom, mais à la condition que -vous me laisserez arranger les choses raisonnablement en évitant ce -duel. - -L’entrepreneur parut offensé et prit une attitude de dignité -chevaleresque. - ---Non; je veux le duel à mort. Je ne suis pas un lâche et je ne cherche -pas des accommodements. - -Puis il laissa voir sa vraie pensée: - ---Je n’ai pas reçu une brillante éducation, mais je sais comment on doit -se comporter dans des circonstances comme celle-ci. En outre, des -personnes haut placées m’ont dit leur opinion. Je dois me battre, je me -battrai. - -Il prononça ces mots avec une telle conviction que Robledo devina -qu’Hélène était la «personne haut placée» qui l’avait conseillé. Il le -regarda avec pitié, puis déclara qu’il se refusait de façon formelle à -lui servir de témoin. - -Pirovani, convaincu qu’il n’obtiendrait plus rien de lui, prit congé et -se dirigea vers la maison de Moreno. - -Le jour suivant, don Carlos Rojas reçut une visite fort matinale. Il se -trouvait devant la porte du corps de logis de son _estancia_ quand il -vit arriver, monté sur un bidet qui le fit sourire, un cavalier en -costume de ville. - -C’était le secrétaire Moreno. - ---Où courez-vous, monté sur cette rosse?... Descendez; que diriez-vous -d’un peu de _maté_, camarade? - -Tous deux entrèrent dans la pièce qui servait de salon et de bureau à -don Carlos, et, tandis qu’une petite servante préparait le _maté_, -Moreno aperçut par une porte entre-bâillée la fille de Rojas assise, -triste et pensive, dans un fauteuil d’osier. Elle portait un costume -féminin et semblait avoir dépouillé avec ses habits d’homme son audace -joyeuse de garçon turbulent. - -Moreno la salua, de son côté de la porte, et elle répondit -mélancoliquement à son salut. - ---Regardez-la, dit le père, elle n’est plus la même. Est-ce qu’on ne la -croirait pas malade; la jeunesse est ainsi. - -Celinda sourit d’un air las et secoua la tête: Non, elle n’était pas -malade. Bientôt, elle quitta la pièce où elle se trouvait, trop voisine -du salon, pour permettre aux deux hommes de parler librement. - -Quand ils eurent pris la première tasse de _maté_, Rojas offrit à Moreno -un cigare, alluma le sien et se prépara à écouter. - ---Quel bon vent vous amène en ces lieux, mon cher rond-de-cuir? Vous -n’êtes pas homme de cheval, et ce n’est pas pour rien que vous avez -poussé un galop jusqu’ici. - -Le rond-de-cuir continua de fumer avec le calme d’un Oriental qui aime -exciter la curiosité de son interlocuteur avant d’entrer en matière. - ---Dans votre jeunesse, don Carlos, dit-il enfin, vous avez su manier les -armes. Je me suis laissé dire que lorsque vous habitiez Buenos-Ayres -vous avez eu plus d’un duel, pour histoires de femmes. - -Rojas regarda de côté et d’autre pour s’assurer que sa fille était loin -et ne pouvait entendre. Puis il sourit avec la vanité d’un homme mûr qui -évoque les aventures de sa jeunesse ardente, et il dit, faussement -modeste: - ---Bah! tout cela est oublié! Péchés de jeunesse! C’était l’habitude -d’autrefois! - -Moreno crut devoir rester silencieux un long moment, puis il ajouta: - ---L’ingénieur Canterac et l’entrepreneur Pirovani se battront en duel -demain... C’est un duel à mort. - ---Quoi, ces choses-là ne sont pas encore passées de mode? Et ici, en -plein désert? - -Moreno fit oui de la tête sans dire un mot. L’_estanciero_ resta muet -lui aussi et il regarda son hôte avec des yeux interrogateurs. En quoi -cela le regardait-il? Il avait donc fait ce voyage pour le plaisir de -lui annoncer cette nouvelle? - ---Canterac, dit l’employé, a comme témoin le marquis de Torrebianca et -le _gringo_ Watson. Comme ils sont tous deux ingénieurs, ils ne peuvent -refuser un service aussi important à un collègue. - -Rojas trouva la chose fort naturelle. Mais, que lui importait, à lui, -que les témoins fussent celui-ci ou celui-là. - ---Pirovani n’a pu trouver que moi, continua Moreno, et je viens vous -prier, don Carlos, vous qui connaissez les armes, de me tirer d’affaire -en acceptant d’être le second témoin de l’Italien. - -L’_estanciero_ protesta avec véhémence. - ---Assez de blagues, hein?... Pourquoi irais-je me mêler des zizanies -entre les gens de la Presa, qui d’ailleurs sont tous mes amis? Et puis, -je suis trop vieux pour m’embarquer dans ces affaires et je ne tiens -pas à jouer au matamore. - -Moreno insista et la discussion des deux hommes dura quelques minutes. -Don Carlos enfin parut mollir, séduit par le mystère que cachait ce duel -inattendu. Son rôle de témoin lui permettrait peut-être de découvrir des -choses fort drôles et fort intéressantes. - ---Bon, ce sera comme vous voudrez. Qu’est-ce que vous ne me feriez pas -faire, rond-de-cuir maudit! - -Il sourit ensuite d’un air égrillard, et, frappant la cuisse de -l’employé, il lui demanda en baissant le ton: - ---Et pourquoi veulent-ils se tuer? Histoire de femme encore? Cette -marquise qui les a tous rendus fous, elle est bien pour quelque chose -dans l’aventure? - -Moreno prit une attitude pleine de réserve et porta un doigt à ses -lèvres pour lui imposer silence. - ---Soyez prudent, don Carlos. Songez que nous aurons affaire au marquis -de Torrebianca, qui est témoin et qui dirigera sans doute le combat, car -il est expert en cette matière. - -L’_estanciero_ se mit à rire en appliquant de nouvelles claques sur les -cuisses de son ami. Il riait de si bon cœur qu’il portait de temps en -temps sa main à sa gorge comme s’il eût craint d’étouffer. - ---Ah! elle est bien bonne!... C’est le mari qui sera directeur du -duel... Et c’est pour sa femme que les deux autres se battent!... Ces -_gringos_ sont vraiment délicieux! Je serai bien content de voir ça... -c’est formidable! - -Puis il reprit, calmé: - ---Eh bien, oui, j’accepte d’être témoin. C’est plus fort qu’une place de -théâtre à Buenos-Ayres, ou que ces histoires de cinéma dont ma fillette -raffole. - -Vers le milieu de l’après-midi, Moreno, qui avait déjeuné à l’_estancia_ -de Rojas, regagna la Presa et mit pied à terre devant l’ancienne maison -de Pirovani. - -Torrebianca marchait de long en large dans la pièce qui lui servait de -bureau. Il était vêtu de noir et paraissait plus triste et plus -découragé que les jours précédents. Il s’arrêtait parfois près de sa -table sur laquelle était posée une boîte de pistolets ouverte. Il avait -passé une partie de l’après-midi à nettoyer ces armes et à les -contempler mélancoliquement, comme si leur vue eût évoqué pour lui de -lointains souvenirs. S’il oubliait un instant les pistolets, c’était -pour regarder une photographie placée aussi sur la table: la -photographie de sa mère. Ses yeux se mouillaient quand il la -contemplait. - -Moreno le salua, se hâta de l’informer qu’il avait trouvé un autre -témoin, et qu’il avait pleins pouvoirs pour discuter avec lui les -préparatifs du combat. Le marquis s’inclina avec un salut cérémonieux, -puis lui fit voir les pistolets. - ---Je les ai apportés d’Europe; ils ont servi plus d’une fois en des -circonstances aussi graves que celle qui nous occupe. Examinez-les avec -soin; nous n’en avons pas d’autres, les deux parties doivent donc les -accepter. - -L’employé répondit qu’il jugeait inutile de les vérifier et qu’il -acceptait toutes les décisions du marquis. - -Torrebianca continua de parler avec une noble dignité qui impressionnait -vivement Moreno. - -«Le pauvre homme, pensait-il, ignore sa véritable situation. C’est un -homme de cœur et d’honneur: un vrai gentilhomme qui ne sait rien des -actes de sa femme et du triste rôle qu’il va jouer.» - -Tandis que l’Argentin le regardait avec une sympathie apitoyée, le -marquis ajouta: - ---Aucun des deux adversaires ne veut faire d’excuses et les injures sont -extrêmement graves; nous devons donc décider que le duel sera un duel à -mort. N’est-ce pas votre avis, Monsieur? - -L’employé s’était rendu compte de l’importance de cette conversation. -Très grave, il approuva silencieusement de la tête. - ---Mon client, continua le marquis, n’admet pas moins de trois balles -échangées à vingt pas avec faculté de viser pendant cinq secondes. - -Moreno battit des paupières, consterné, et parut sur le point de rejeter -des conditions pareilles; mais il se souvint d’un dernier entretien -qu’il avait eu avec Pirovani le matin même avant de partir pour -l’_estancia_ de Rojas. - -L’Italien avait paru transfiguré par un enthousiasme belliqueux. Il se -félicitait qu’une occasion lui fût donnée de prendre devant «Madame la -Marquise» la figure d’un héros de roman. «Acceptez toutes les -conditions, avait-il dit à Moreno, aussi terribles soient-elles. Je veux -montrer que si j’ai débuté comme simple ouvrier, j’ai plus de bravoure -et de vraie noblesse que ce capitaine.» - -L’employé se résigna donc à faire de la tête un nouveau signe -affirmatif. - ---Ce soir, continua le marquis, les quatre témoins se réuniront chez -Watson pour arrêter les conditions par écrit, et la rencontre aura lieu -demain à la première heure. - -Le témoin de Pirovani fit savoir que don Carlos Rojas ne pourrait -assister à la réunion, car il était allé à Fort Sarmiento chercher un -médecin qui assisterait au combat; mais lui-même signerait en son nom -tous les documents utiles. Et les deux témoins se séparèrent. - -En sortant de la maison, Moreno aperçut près du perron le commissaire de -police qui semblait l’attendre. Don Roque l’interpella avec indignation: - ---Vous vous figurez sans doute que vous pouvez faire ici tout ce qu’il -vous plaît, et que dans ce pays il n’y a ni autorité ni loi ni règle, -comme au temps des Indiens. Je suis commissaire de police, sachez-le -bien, et j’ai le devoir d’empêcher les gens de faire des folies. -Dites-moi à quel moment aura lieu le duel... J’ai besoin de le savoir. - -Moreno refusa de le dire, et devant son entêtement le commissaire prit -un ton plus aimable. - ---Dites-le moi, et ne faites pas le malin. Songez qu’il n’est pas -convenable que des choses pareilles se passent ici, moi présent. -Dites-moi l’heure de l’affaire pour que je puisse m’éloigner avant. - -Le témoin lui parla à l’oreille, et don Roque lui serra la main pour le -remercier de sa confidence. Ensuite, il alla prendre son cheval qui se -trouvait à proximité et, le pied déjà dans l’étrier, il dit à voix -basse: - ---Je vais passer la nuit à Fort Sarmiento, et je ne serai pas de retour -avant demain soir... Faites ce que vous voudrez... Je ne sais rien. - - - - -XIV - - -Les clients les plus attardés du bar commençaient à se retirer quand -Robledo arriva devant la maison où logeait Hélène. - -Il gravit à pas silencieux le perron et après un moment d’hésitation il -frappa discrètement. La porte s’ouvrit bientôt et Sébastienne parut; cet -appel l’avait surprise au moment où elle allait se coucher. Ses cheveux -raides étaient divisés en une infinité de tresses, nouées chacune d’un -petit lacet, et elle s’efforçait de dissimuler sous la masse énorme de -ses bras une partie de sa gorge cuivrée et puissante, que son corsage -dégrafé laissait à découvert. Ses yeux furibonds prédisaient à -l’importun une avalanche d’insultes, mais ils s’adoucirent à la vue de -Robledo, et elle dit aimablement avant même qu’il eût prononcé un mot: - ---La patronne est dans sa chambre et le marquis est parti avec sa -maudite boîte de pistolets. Je croyais qu’il était avec vous... Entrez, -don Robledo; je vais prévenir Madame. - -L’ingénieur n’ignorait pas que Torrebianca se trouvait chez lui avec les -autres témoins; mais il avait besoin de parler immédiatement à Hélène. -Pourtant, il recula en voyant Sébastienne ouvrir la porte toute grande -pour l’inviter à entrer. Il eut peur de se trouver seul avec la marquise -dans la salle. Il fallait que leur entrevue fût courte. D’ailleurs le -mari pouvait arriver et il lui serait difficile d’expliquer sa présence -dans la maison, alors qu’il venait de le voir et de lui parler dans sa -propre demeure. - ---Je n’ai pas grand’chose à dire à ta patronne... Il vaut mieux qu’elle -vienne à la fenêtre de sa chambre. - -La métisse ferma la porte et Robledo, avançant sur la galerie -extérieure, passa devant plusieurs fenêtres. Un instant après, l’une -d’elles s’ouvrit et la marquise s’y montra, les cheveux dénoués; un -peignoir négligemment jeté sur ses épaules laissait à découvert une -grande partie de ses bras et de sa gorge. - -Elle s’était habillée précipitamment, et semblait effrayée; avant même -que Robledo l’eût saluée elle demanda d’une voix angoissée: - ---Un malheur est arrivé à Watson? Pourquoi venez-vous ici à pareille -heure? - -Robledo sourit ironiquement avant de répondre. - ---Watson est en bonne santé, et si je viens à pareille heure, c’est pour -vous parler d’un autre homme. - -Puis il fixa sur elle un regard sévère et continua lentement: - ---Au lever du soleil deux hommes vont s’entretuer. Cette tragique folie -m’ôte le sommeil, et je suis venu vous dire: «Hélène, empêchez ce -malheur.» - -Sûre maintenant que Watson était sauf, elle répondit avec humeur: - ---Que voulez-vous que j’y fasse? Ils peuvent bien se battre si cela leur -plaît... C’est le fait des hommes. - -Robledo fut consterné de cette cruauté. - ---Je ne suis qu’une femme, continua-t-elle, mais ces combats ne -m’effraient pas. Frédéric s’est battu une fois pour moi peu de temps -après notre mariage. Là-bas, dans mon pays, plus d’un homme a risqué sa -vie pour m’être agréable, et je n’ai jamais essayé de l’empêcher. - -Elle eut une moue de mépris et ajouta: - ---Vous voudriez que j’aille prier ces deux messieurs de ne pas risquer -leur précieuse vie, pour qu’ensuite chacun d’entre eux vienne me -réclamer quelque faveur en échange de son obéissance?... D’ailleurs, si -j’intervenais dans cette affaire ils croiraient tous deux qu’ils -m’inspirent beaucoup d’intérêt, et je me moque de l’un et de l’autre... -S’il s’agissait d’un autre homme, peut-être céderais-je à votre prière. - -L’Espagnol hocha la tête en entendant ces mots: «autre homme», et un -instant l’image de son associé lui apparut. Hélène le regardait -maintenant avec pitié. - ---Dormez tranquille, Robledo, comme je vais dormir moi-même. Laissez ces -deux orgueilleux annoncer qu’ils vont se tuer. Il n’arrivera rien de -grave, vous verrez. - -Elle s’écarta un peu de la fenêtre, par peur des _jejenes_ et de tous -les insectes sanguinaires qui, attirés par sa chair appétissante, -commençaient à bourdonner autour de ses épaules et l’obligeaient à les -chasser de la main tout en parlant. - ---Si vous voyez Watson, dites-lui que je l’ai attendu toute la journée. -Avec cette histoire de duel on ne peut plus lui parler... A demain, -passez une nuit bien tranquille. - -Elle ferma la fenêtre en simulant une peur enfantine des moustiques et -Robledo découragé dut se retirer. - -A cette heure même, l’ingénieur Canterac écrivait sur sa table de -travail et terminait une longue lettre par ces mots «telle est ma -dernière volonté; je compte sur vous pour l’exécuter. Adieu, chère -femme! adieu mes enfants! Pardonnez-moi.» - -Il plia le papier pour l’introduire dans l’enveloppe qu’il plaça ensuite -dans la poche intérieure d’une redingote suspendue à côté de lui. - -«Si je tombe demain, pensa-t-il, on trouvera cette lettre sur ma -poitrine. Je chargerai Watson, avant le duel, de l’envoyer à ma famille -au cas où je mourrais.» - -Une heure après, son adversaire entrait chez Moreno. L’employé revenait -de la réunion où il avait rencontré les témoins de Canterac. Pirovani -lui parla d’une voix lente en s’efforçant de cacher son émotion. - -Il venait de déposer sur la table de Moreno deux lettres dont l’une, -très volumineuse, était sous enveloppe ouverte. Il avait écrit pendant -une partie de la nuit dans son logement pour résumer dans ces deux -lettres l’état de ses affaires. Il montra la plus mince et dit: - ---Celle-ci est pour ma fille. Vous la lui enverrez si je meurs. - -L’Argentin s’efforça de rire pour montrer qu’il ne croyait pas à la -possibilité de sa mort et que de telles paroles méritaient seulement -qu’on s’en amusât. Mais il ne persista guère dans sa gaîté factice car -la voix de l’entrepreneur restait grave. - ---Dans l’enveloppe la plus épaisse vous trouverez une procuration en -règle qui vous permettra de toucher sans difficulté ce que le -gouvernement me doit, et les sommes que j’ai en dépôt dans les banques. -Vous êtes habile et vous n’aurez pas de peine à vous rendre compte, en -examinant ces papiers, de l’état de mes affaires et à trouver le -meilleur moyen de les liquider. J’ai fait aussi un testament qui vous -nomme tuteur de ma fille. Vous êtes le seul homme en qui j’aie -confiance. Sans doute vous avez penché plus d’une fois du côté de mon -adversaire plutôt que du mien, mais cela importe peu. Je sais que vous -êtes un honnête homme et je vous confie ma fille et ma fortune; tout ce -que je possède au monde. - -Moreno fut si touché par cette marque de confiance qu’il dut porter une -main à ses yeux. Puis il se leva, serra avec force la main de l’Italien -et d’une voix entrecoupée il lui promit d’exécuter fidèlement toutes ses -recommandations. Il jura de protéger la fille et la fortune de son ami, -si celui-ci venait à mourir le lendemain. - ---Mais vous ne mourrez pas, ajouta-t-il en se frappant la poitrine. Mon -cœur me le dit. - -Peu après le lever du soleil quelques hommes s’assemblaient dans une -prairie couverte d’une herbe maigre, au bord du fleuve. Elle était -bornée par quelques vieux saules aux racines mi-découvertes qui se -penchaient, moribonds, au-dessus de l’eau comme si, d’un moment à -l’autre, ils dussent s’écrouler dans le courant. - -L’endroit était triste. A cette heure où la lumière arrivait -horizontalement, presque au ras du sol, les ombres des êtres et des -arbres s’étiraient en un allongement bizarre. - -Pirovani arriva le premier, escorté de Moreno et de don Carlos; tous -étaient vêtus de noir, mais une redingote neuve et solennelle -distinguait l’entrepreneur de ses compagnons. Il l’avait reçue de -Buenos-Ayres la semaine précédente; elle sortait de chez un tailleur -fameux à qui il avait commandé une garde-robe complète aussi riche que -celle des millionnaires les plus élégants de la ville. - -Derrière ce groupe s’avança un long et maigre vieillard; il avait le nez -violacé et bourgeonné des alcooliques et portait une trousse de -chirurgien sous le bras. C’était le médecin que Rojas était allé -chercher à l’agglomération voisine la veille au soir. - -Quelques minutes après, Canterac, Torrebianca et Watson arrivèrent dans -la prairie. Le capitaine et le marquis portaient de longues redingotes, -moins resplendissantes que celle de Pirovani, et des cravates noires: on -eût dit qu’ils allaient assister à un enterrement. Watson portait -seulement un costume sombre. - -Après avoir fait de loin un salut cérémonieux à son adversaire et à ses -témoins, Canterac commença d’aller et de venir au bord du fleuve. Il -feignait de s’amuser à suivre des yeux le vol capricieux des oiseaux du -matin, ou à lancer des pierres dans le courant. L’entrepreneur, qui -tenait à ne pas paraître inférieur, imitait tous ses gestes et se mit -aussi à marcher près des saules en regardant le fleuve. Tous deux -continuèrent ainsi à se déplacer d’un pas d’automate chacun dans la -partie de la rive qui lui était assignée. - -Torrebianca, que son expérience en ces matières désignait pour le -premier rôle, commença les préparatifs du combat. Il demanda à Watson -deux cannes que celui-ci avait eu la précaution d’emporter, et en planta -une dans le sol. Puis, une main sur les yeux, il regarda dans la -direction du soleil pour s’assurer exactement de quel côté venait la -lumière, et il se mit à marcher en comptant ses pas. - ---Vingt, dit-il, en plantant dans le sol la seconde canne. - -Il rejoignit à nouveau les témoins, prit une pièce de monnaie et, après -avoir interrogé Moreno, il la lança en l’air. Quand la pièce retomba, -l’employé dit à Rojas. - ---Nous avons gagné, don Carlos; c’est à nous de choisir la place. - -Le marquis, qui avait apporté sous son bras sa fameuse boîte de -pistolets, la laissa ouverte sur l’herbe. Il chargea les deux armes avec -lenteur et minutie puis reprit la même pièce de monnaie pour laisser le -hasard décider encore. Quand la rondelle de métal fut retombée, -l’employé se pencha pour la voir et dit à l’_estanciero_: - ---La chance est pour nous. Nous pouvons choisir aussi le pistolet. - -Les témoins de Pirovani allèrent ensuite chercher leur client et le -placèrent à côté de la canne qui marquait l’emplacement choisi par eux. -Le marquis et Watson conduisirent leur ami à côté de la seconde canne. - -Cependant, le médecin, quelque peu affairé, se préparait de son côté. -C’était la première fois qu’il assistait à un duel. Il avait ouvert sa -trousse de chirurgien et, un genou en terre, il s’était mis à dérouler -des bandages, à ouvrir des fioles et à vérifier le fonctionnement de ses -appareils. - -Les deux adversaires restèrent face à face. Canterac se tenait raide, -avec le visage grave et sans expression du soldat qui attend un -commandement. Pirovani avait les yeux ardents, le regard haineux, le -visage furieux. Quand Moreno s’approcha pour lui remettre le pistolet, -il lui dit à voix basse: - ---Je vais le tuer, vous allez voir. C’est mon cœur qui me le dit. - -Mais il oublia un instant son optimisme cruel pour ajouter avec une -certaine anxiété: - ---Je veux qu’on m’explique bien de combien de temps je dispose pour -viser. Je ne veux pas me tromper pour qu’on ne dise pas ensuite que je -suis un rustre incapable de comprendre ces choses. - -Les deux ennemis prirent leurs pistolets, le canon levé. Moreno prit -soin de boutonner la redingote de Pirovani qui était dégrafée. Puis il -lui releva le col pour cacher le blanc de la chemise. Torrebianca, de -son côté, examina Canterac. Il était correctement boutonné comme un -militaire, mais son témoin lui releva aussi le col de la redingote. Tous -deux avant de prendre leur arme avaient quitté leur chapeau et l’avaient -remis à un de leurs témoins. - -Le marquis se plaça entre les deux adversaires, sortit un papier de sa -poche et se mit à lire avec lenteur et gravité. - -«Deuxièmement. Le directeur du combat frappera trois coups dans ses -mains et les adversaires pourront viser et faire feu à volonté entre le -premier et le troisième coup. - -»Troisièmement. Si l’un des deux adversaires faisait feu après le -troisième coup, il serait déclaré félon et disqualifié immédiatement.» - -Pirovani, le pistolet levé, avançait la tête, les yeux à demi fermés -pour mieux entendre, et approuvait du menton chacune des paroles de -Torrebianca. Canterac demeurait impassible; il semblait connaître depuis -longtemps ce qu’il venait d’entendre. - -Le marquis continua sa lecture, puis, repliant son papier, il adressa la -parole aux deux adversaires: - ---Mon devoir est de faire un dernier appel à la concorde. Peut-on -espérer encore la réconciliation de deux hommes d’honneur? L’un d’entre -vous consent-il à présenter ses excuses à l’autre? - -Pirovani secoua violemment la tête. L’ingénieur demeura immobile et pas -une ligne de son visage durci ne bougea. - -Le marquis reprit la parole, ôtant son chapeau avec une courtoisie -attristée. - ---Alors, que le combat commence et que chacun se comporte en galant -homme. - -Il recula de quelques pas sans perdre de vue les combattants. Puis il -leva la main et leur demanda s’ils étaient prêts. Pirovani fit un signe -affirmatif. Son adversaire restait immobile et muet. Le marquis sépara -ses deux mains pour frapper le premier coup. La lenteur de ses -mouvements leur communiquait comme une solennité tragique. - -Les autres témoins placés à quelque distance de lui regardaient avec une -émotion mal dissimulée. Le médecin, toujours agenouillé à côté de sa -trousse, leva la tête et ouvrit de grands yeux. - -Torrebianca rapprocha ses mains et dit lentement: - ---Feu!... Un... - -Les deux adversaires abaissèrent ensemble leur pistolet. - -Pirovani, qui à ce moment était surtout préoccupé de ne pas faire feu -après le troisième coup, se hâta de tirer. Son ennemi cligna légèrement -un œil et contracta un peu la joue du même côté, comme s’il eût senti le -vent du projectile. Mais il recouvra immédiatement son impassibilité -farouche et continua de viser. - -Le marquis frappa un second coup dans ses mains, et dit lentement: -«Deux». - -Pirovani restait désarmé devant un adversaire indemne. Le frisson de la -peur passa sur son visage comme un nuage rapide; mais ce ne fut qu’un -instant. Aussitôt après, il regarda Canterac qui le visait encore, se -croisa les bras, appuya contre sa poitrine le pistolet inutile et -présenta tout son corps de face avec une folle jactance, comme pour -défier la mort. - -Moreno, que son angoisse forçait à chercher un appui, saisit l’épaule de -Rojas. L’_estanciero_ avait les lèvres serrées. - ---Il va le tuer, _pucha_!... dit-il entre ses dents. - -Le directeur du combat frappa le troisième coup: «Trois». Canterac -venait de faire feu. Tous coururent dans la même direction, sauf le -capitaine qui demeura immobile, le bras pendant, le pistolet encore -fumant à la main. - -L’entrepreneur gisait, face contre terre, comme une masse inerte. Ceux -qui couraient vers lui virent d’abord le sommet de sa tête d’où sortait -un filet de sang qui serpentait dans l’herbe. Brusquement, cette tête ne -fut plus visible car tous les assistants venaient de se masser autour du -corps étendu, et se penchaient pour écouter le médecin qui l’examinait, -un genou en terre. - -Quelques instants après, le docteur releva la tête et, tout ému, -balbutia: - ---Il n’y a rien à faire!... Il est mort! - -Torrebianca vit Canterac s’approcher du groupe pour s’informer de ce qui -venait d’arriver; il vint à sa rencontre et lui barra le passage. Le -marquis n’avait prononcé aucune parole, mais son visage révéla à -l’ingénieur la vérité. - -Il fallait l’éloigner de cet endroit et son témoin l’invita -impérieusement à le suivre. Derrière les dunes attendait la voiture qui -avait mené Hélène à la fête. - -Quand ce véhicule les eut laissés devant l’ancienne maison du mort, tous -deux s’arrêtèrent, hésitants. Torrebianca ne pouvait inviter Canterac à -entrer dans un logis qui appartenait à Pirovani, et l’autre n’osait, lui -non plus, avancer. - -Tous deux demeuraient immobiles, sans trouver rien à se dire, quand -Robledo parut. Depuis longtemps il devait rôder autour de la maison pour -apprendre plus tôt les nouvelles. Reconnaissant Canterac, il le regarda -d’un air interrogateur: - ---Et l’autre? - -Canterac courba la tête et l’expression douloureuse qu’eut le visage du -marquis indiqua à Robledo ce qui était arrivé. - -Tous trois demeurèrent silencieux. Puis le Français dit à voix basse: - ---Ma carrière est brisée, j’ai perdu ma famille... Et le plus terrible, -c’est qu’en pensant à ce malheureux, je n’éprouve aucun sentiment de -haine. Que vais-je devenir? - -Seul des trois, Robledo était capable en ce moment de prendre une -résolution énergique. - ---D’abord il faut fuir, Canterac. L’affaire fera grand bruit, et on ne -pourra pas l’étouffer, comme une rixe de cabaret. Passez les Andes au -plus tôt; de l’autre côté il y a le Chili, et là-bas vous pourrez -attendre... Tout s’arrange dans le monde; bien ou mal sans doute, mais -tout s’arrange. - -Le Français répondit d’un ton découragé. Il n’avait pas d’argent, il -avait tout dépensé pour cette fête qui maintenant lui paraissait -stupide. Comment vivrait-il au Chili où il ne connaissait personne? - -L’Espagnol lui prit le bras et l’entraîna affectueusement. - ---Avant tout, il faut fuir, dit-il encore. Je vous donnerai les moyens -de le faire. Allons nous-en. - -Canterac se refusait à obéir, et il regardait Torrebianca. - ---Je voudrais, avant de partir, murmura-t-il, faire mes adieux à la -marquise. - -Il formula cette demande sur un ton si suppliant que Robledo ne put -retenir un sourire de pitié. Puis il l’entraîna avec une paternelle -énergie. - ---Ne perdons pas de temps, dit-il. Ne vous occupez que de vous-même. La -marquise a bien autre chose à penser. - -Et il le conduisit chez lui. - -Pendant toute la journée l’événement mit le village en ébullition. -Beaucoup d’ouvriers en profitèrent pour abandonner le travail. Dans la -rue centrale des groupes nombreux d’hommes et de femmes discutaient avec -animation, tout en regardant avec colère l’ancienne maison de Pirovani. -Le nom de Torrebianca et celui de sa femme revenaient souvent, mêlés à -ceux des deux adversaires. - -Quelques _gauchos_ amis de _Manos Duras_ passèrent au milieu des -habitants du village comme si l’événement récent avait entièrement -éteint la haine qui les divisait. - -Vers le milieu de l’après-midi _Manos Duras_ lui-même traversa la rue -centrale et regarda avec curiosité vers la maison. Quelques métisses lui -adressèrent la parole, s’emportant contre cette grande dame qui faisait -perdre l’esprit aux hommes. Mais le fameux _gaucho_ haussa les épaules, -sourit avec mépris et continua son chemin. - -Au cabaret, l’attendaient trois de ses amis qui vivaient pendant la plus -grande partie de l’année au pied des Andes et qui étaient venus passer -quelques jours dans son _rancho_. A tout autre moment don Roque se fût -alarmé de cette visite. Peut-être préparaient-ils quelque vol important -de bétail, et se disposaient-ils à faire passer la Cordillère aux -animaux pour aller les vendre au Chili. Mais pour l’instant les notables -de la Presa donnaient plus de travail au commissaire que les voleurs de -bœufs. - -Quand _Manos Duras_ pénétra dans le magasin du _Gallego_, il s’aperçut -que le public était plus nombreux que les autres jours de travail, et -qu’on parlait dans tous les groupes de la mort de l’entrepreneur. Tout -en buvant, debout devant le comptoir, il écouta les commentaires des -clients. - ---C’est cette femelle qui est cause de tout, criait l’un d’eux. Ah! la -p.....! - -_Manos Duras_ se rappela le jour où il avait rencontré la marquise pour -la première fois et regarda d’un air provocant celui qui venait de -parler, comme s’il avait reçu lui-même l’outrage. - ---Deux hommes se sont battus à mort pour cette femme; eh bien, quoi?... -Moi aussi je suis prêt à sortir mon couteau et à me battre contre le -premier qui l’insultera. Voyons s’il se trouvera un homme assez -courageux pour mettre le pied sur mon _poncho_. - -Inviter les gens à mettre le pied sur son _poncho_, c’était une façon de -lancer un défi en vrai _gaucho_. Après un court silence, les clients se -mirent à parler d’autre chose. - -Torrebianca parut vers le soir à une fenêtre de sa maison et vit avec -étonnement les groupes assemblées dans la rue. Leur nombre avait -augmenté. Le commissaire de police qui venait d’arriver de Fort -Sarmiento marchait au milieu d’eux et exhortait les uns et les autres à -se retirer. Apercevant le marquis à sa fenêtre, il ôta son chapeau pour -le saluer. - -Hommes et femmes se mirent à regarder fixement le mari d’Hélène, avec -une curiosité hostile, mais nul n’osa manifester contre lui. - -Torrebianca ne laissa pas que d’être surpris par les regards inquiétants -que lançaient tous ces yeux fixés sur lui. Il dut supposer une -impopularité dont il ne s’expliquait pas la cause, et il ferma ses -fenêtres avec une dignité hautaine et triste. - -Au bout de quelques minutes, Sébastienne ouvrit la porte de la maison et -vint s’appuyer à la balustrade de la galerie extérieure. Ces groupes -nombreux, où elle reconnaissait plusieurs de ses vieilles amies, -l’attiraient. Mais, dès que les femmes assemblées dans la rue -l’aperçurent, elles se mirent à gesticuler et à lui crier des injures. - -Piquée de cet étrange accueil, elle finit par répondre sur le même ton; -mais elle dut bientôt battre en retraite, écrasée par la supériorité -numérique de ses adversaires, que beaucoup d’hommes soutenaient à grand -renfort de rires et de mots crus. En réfléchissant dans sa cuisine, elle -entrevit la vérité; toutes les femmes du village, même ses meilleures -commères, seraient contre elle tant qu’elle resterait au service de la -marquise. - -La nuit tombait quand Watson entra dans le village. Après le terrible -événement du matin, il avait dû s’occuper du cadavre de Pirovani et il -était parti avec les témoins de l’Italien et le médecin. Ils l’avaient -d’abord déposé dans un _rancho_ en ruines, près du fleuve. Puis ils -s’étaient décidés à le transporter à Fort Sarmiento, puisqu’en fin de -compte on devait l’enterrer au cimetière de là-bas. Ils éviteraient -ainsi les manifestations qui auraient pu se produire à la Presa si on y -avait transporté le cadavre. - -Watson revenait donc de Fort Sarmiento et il avait déjà dépassé les -premières maisons du campement quand il rencontra Canterac. - -Le Français, à cheval lui aussi, avait pris le chapeau et le _poncho_ -des cavaliers du pays; il portait sur le devant de sa selle un sac plein -de hardes et de vivres. - -Le jeune homme le reconnut et s’arrêta pour lui serrer la main. Il -devina qu’il ne le reverrait plus car son équipement était celui du -voyageur qui se prépare à traverser la plaine déserte de Patagonie. - -Canterac répondit à ses questions en lui montrant l’horizon où -commençaient à briller les premières étoiles, du côté des Andes -invisibles. Puis il lui confia son projet de passer la nuit dans une -_estancia_ près de Fort Sarmiento et de se remettre en marche au point -du jour. - ---Adieu, Watson, dit-il. Il aurait mieux valu pour nous tous que cette -femme ne fût jamais venue dans le pays. Je vois maintenant les choses -sous un autre jour, mais il est trop tard, hélas! - -Indécis, il regarda quelques instants Richard, puis il ajouta -résolument: - ---Ecoutez le conseil que vous donne un malheureux, et ne vous fâchez pas -si je vous le donne sans que vous me l’ayez demandé. Ne vous séparez -jamais de Robledo, c’est un noble cœur. C’est grâce à sa bonté que je -peux partir... Tout ce que j’emporte lui appartient... Ne croyez pas -ceux qui vous diront du mal de lui... - -Ses yeux tristes se fixèrent avec intention sur le jeune homme tandis -qu’il prononçait ces derniers mots. Avant de s’éloigner il osa encore -lui donner un nouveau conseil. - ---Et que nulle autre femme ne vous fasse oublier cette jeune fille qu’on -appelle «la Fleur du Rio Negro». - -Il lui serra la main, lui fit un signe d’adieu, puis baissant la tête il -éperonna son cheval et se perdit dans la nuit qui tombait. - - - - -XV - - -Lorsque Watson reprit le chemin du village, des scrupules commençaient à -troubler la sérénité de sa conscience. - -Il se rappelait avec remords le bref dialogue dans le parc improvisé et -les mots durs qu’il avait adressés à Robledo. «Et c’est pour cette femme -qui conduit les hommes à la mort, pensa-t-il, que j’ai rudoyé le -meilleur de mes amis». - -Ensuite, le visage triste et mouillé de larmes de Celinda remplaçait -dans son imagination la face pleine de bonté de Robledo. - -«Pauvre Fleur du Rio Negro», se dit-il encore. J’irai demain implorer -son pardon si elle veut bien m’entendre». - -Il était tout absorbé en arrivant à la Presa, et se laissait guider par -l’instinct de sa monture; soudain, il sentit que son cheval avait envie -de s’arrêter: il leva la tête et se rendit compte qu’il se trouvait -devant la maison de Torrebianca. - -Le commissaire de police à l’aide de deux de ses hommes refoulait -doucement le dernier groupe de badauds et les accompagnait avec des -exhortations paternelles. - -Don Roque s’éloigna et Richard se préparait à se remettre en marche -quand il vit s’entr’ouvrir une fenêtre de la maison et une main de femme -lui faire signe d’approcher. Watson resta insensible à cet appel et la -fenêtre s’ouvrit toute grande laissant voir Hélène vêtue de noir; elle -semblait en deuil, mais elle portait ces funèbres vêtements avec une -certaine coquetterie. - -Richard dut s’approcher de la maison et ôta son chapeau pour répondre -aux gestes affectueux de la marquise. - ---Nous sommes restés bien longtemps sans nous voir!... Entrez tout de -suite. - -Il secoua la tête et la regarda d’un air sévère. - ---Vous ne me demandez pas de qui je porte le deuil? continua-t-elle. La -mère de mon mari est morte et je l’aimais beaucoup. Je suis triste... Si -vous saviez quel besoin j’éprouve en ce moment de causer avec un -véritable ami. - -Elle essayait de donner à ses paroles un accent douloureux, tout en -l’invitant avec des gestes séducteurs à entrer dans la maison. Mais -Richard continua de secouer la tête et dit enfin: - ---Je viendrai vous rendre visite quand vous habiterez une autre maison -et quand votre mari sera là. Maintenant, je ne puis. - -Et il s’éloigna sans tourner la tête tandis qu’elle passait de la -surprise à la colère et qu’elle se décidait à refermer violemment sa -fenêtre. - -Après le repas, Watson voulut s’excuser auprès de Robledo et le pria de -lui pardonner sa brutalité; mais l’Espagnol lui imposa silence: - ---Ne parlons plus du passé; notre amitié reste entière, notre petit -heurt est sans importance. Ce qui est terrible c’est le sort de -Pirovani et la situation où se trouve Canterac... Je comprends que ses -paroles vous aient fait impression. Pauvre homme! Il n’a voulu accepter -que ce qui lui était strictement nécessaire pour son voyage à travers la -Cordillère. Il m’a dit qu’il attendrait de mes nouvelles au Chili. -J’essaierai d’obtenir pour lui, de mes amis de Buenos-Ayres, quelques -recommandations. Quelle catastrophe! Et tout cela pour une femme! - -Robledo demeura pensif, puis son optimisme reprit le dessus et il -affirma: - ---Je ne la crois pas foncièrement mauvaise. C’est une femme impulsive, -aux passions mal asservies, et qui sème le mal le plus souvent sans s’en -douter, parce que toute son attention porte sur sa propre personne -qu’elle prend pour le centre de tout ce qui existe. Riche, peut-être -serait-elle bonne; mais elle ignore la modestie et elle est incapable de -se résigner au sacrifice. Elle désire tant de choses et elle en possède -si peu! - -Il sourit avec mélancolie, se tut un instant puis reprit: - ---Fort heureusement, toutes les femmes ne se ressemblent pas. Elle-même -m’a dit un jour qu’à notre époque la femme qui pense un peu se croit -malheureuse et déteste ce qui l’entoure si elle ne possède pas le -collier de perles qui est comme l’uniforme de la femme moderne... Il est -un être, mon cher Watson, plus redoutable encore que la femme qui veut à -tout prix acquérir son collier de perles, c’est celle qui l’a possédé, -qui l’a perdu et qui veut à tout prix le regagner. - -Dans sa mémoire passa le souvenir de _Gualicho_ ce démon sournois dont -les ruses harcèlent les Indiens et qui les force à monter à cheval pour -le chasser à coups de lance et de _boléadoras_. Si Hélène était demeurée -dans l’ancien monde, elle n’eût été qu’une d’entre ces femmes dont le -charme redoutable s’atténue et se neutralise par le voisinage d’autres -femmes pareilles. Ici, entourée d’hommes qui l’admiraient, dans ce -milieu primitif qui la faisait ressortir comme un être d’essence -supérieure, elle avait exercé sans le vouloir une influence aussi -désastreuse que celle du démon rouge que redoutaient jadis les cavaliers -errants de la Pampa. - -Elle même avait été victime de l’isolement quand elle s’était éprise de -Watson. Elle avait cru pouvoir se jouer des hommes et les mépriser. Elle -l’avait confié à Robledo un soir, en regardant avec pitié ses -poursuivants. Mais Richard était la jeunesse, la santé virile, l’objet -adoré du premier amour d’une jeune fille et par cela même il -représentait la tentation pour une coquette déjà mûre qui devait désirer -l’enlever à une autre femme. Elle avait besoin de se prouver à elle-même -qu’elle avait conservé son ancien pouvoir de séduction en bouleversant -l’existence du jeune ingénieur. - -Et maintenant sans doute, elle souffrait cruellement dans sa vanité en -se voyant dédaignée par le seul homme qui, dans ce désert, eût réussi à -l’intéresser. - -Robledo finit par montrer une pitié un peu méprisante pour la femme de -Torrebianca. - ---Elle se croit née pour vivre sur les sommets et le malheur semble se -complaire à la jeter à bas... Il est naturel qu’elle soit mauvaise -puisqu’elle n’a pour se consoler, ni modestie, ni résignation. - -Puis l’Espagnol envisagea non sans alarme les conséquences des malheurs -de ce matin. - ---L’entrepreneur mort... l’ingénieur en chef en fuite... Il faudra -suspendre les travaux... La construction de la digue va subir un retard -et les crues arriveront avant qu’elle soit achevée. Quelle situation! -Il faut nous rendre à Buenos-Ayres et provoquer des décisions rapides. - -Pendant une grande partie de la nuit ses préoccupations l’empêchèrent de -s’endormir. - -Le lendemain matin, Watson monta à cheval, mais au lieu de se diriger -vers les chantiers des canaux, il prit le chemin de l’_estancia_ de -Rojas. Tant que le gouvernement n’aurait pas envoyé un nouveau directeur -chargé d’achever la construction de la digue, les travaux entrepris par -Robledo seraient inutiles; il était prudent de les suspendre. - -Arrivé près de l’_estancia_, il voulut descendre de cheval pour ouvrir -une _tranquera_, sorte de claie formée de gros bâtons qui servait de -porte à la clôture. Mais il aperçut tout contre elle un petit métis -joufflu d’une dizaine d’années, aux yeux veloutés d’antilope, au teint -brillant couleur chocolat clair, qui le regardait en souriant, un doigt -dans le nez. - ---Le patron est parti comme une bombe ce matin... dit-il, on nous a volé -une vache hier au soir. - -Mais Richard l’interrogea sur un point qui l’intéressait bien davantage. - ---Et ta petite patronne, _Cachafaz?_ - -L’enfant qu’on appelait _Cachafaz_[25] à cause de ses espiègleries -retira son index de la narine, où il l’avait fourré et montra la plaine. - ---Elle vient de partir tout de suite, tout de suite... Vous la trouverez -par là, tout près. - -Et son doigt montrait toute l’étendue de l’horizon. Watson comprit que -pour l’ami _Cachafaz_, enfant du désert, «tout de suite, tout de suite» -signifiait une heure, peut-être même deux ou trois, et par «là tout -près» environ deux ou trois lieues. - -Mais il voulait voir Celinda, il était décidé à la chercher et, se -fiant à son étoile, il se lança au galop dans la plaine. - -Ce que le petit métis ne dit pas c’est que la petite patronne était -malade, de l’avis de sa mère, vieille Indienne qui était venue remplacer -Sébastienne comme première servante de l’_estancia_, mais qui n’avait ni -la bonne humeur ni l’activité de la métisse. Un cigare du Paraguay -pendait continuellement au bout de ses lèvres bleuâtres et dégouttantes -de nicotine, et quand don Carlos était absent elle se servait pour boire -du _maté_ de la calebasse ouvragée et du chalumeau d’argent du patron -lui-même. Les gens de l’_estancia_ éprouvaient pour la mère de -_Cachafaz_ un respect superstitieux. On la croyait sorcière et on -supposait qu’elle entretenait des rapports cachés avec les esprits qui -hurlent et tourbillonnent dans les colonnes de sable hautes comme des -tours que l’ouragan soulève sur le plateau. L’Indienne, qui avait -remarqué la mélancolie de Celinda et surpris plusieurs fois ses larmes, -secouait la tête comme si ces constatations eussent confirmé son -opinion. - ---Il n’y a pas de doute, fillette, vous êtes malade et je connais votre -maladie. - -Un de ses ancêtres avait été un grand magicien à l’époque où les Indiens -étaient seuls maîtres dans ce pays où ils campaient. - -Les chefs de tribus l’appelaient quand ils se sentaient malades. Son -père avait hérité de ce trésor de science, mais il ne lui en avait -malheureusement transmis qu’une infime partie. - ---Ce sont les _ayacuyas_ qui vous tourmentent et il faut vous guérir des -blessures de leurs flèches. - -Elle connaissait bien les _ayacuyas_, ces génies indiens si petits que -douze d’entre eux tenaient sur un ongle, génies armées d’arcs et de -flèches dont les blessures sont la cause certaine de la plupart des -maladies. - -Elle même, pauvre ignorante ne les avait jamais vus; mais son aïeul et -son père, les grands _machis_ (sorciers guérisseurs), avaient eu de -fréquentes relations avec ces diables minuscules. Seuls les indigènes -les plus savants arrivaient à les connaître. Des médecins _gringos_ -prétendaient les avoir vus également et les avaient appelés dans leur -langage des microbes, mais que pouvaient-ils savoir! - -Quand ils n’avaient plus de flèches pour blesser les hommes ils les -attaquaient à coup d’ongles et de dents. L’essentiel était de savoir -extraire en incisant ou en suçant les chairs du malade les éclats de -flèches, les ongles ou les dents que les diables invisibles avaient -laissés dans son corps. - ---Je vous chercherai un _machi_ qui vous guérira, fillette, et vous -tirera du corps cette tristesse que vous ont donnée les _ayacuyas_. Mais -que le patron n’en sache rien. - -Les remèdes proposés par la mère de _Cachafaz_ faisaient sourire -Celinda. Lorsqu’elle était lasse de vivre enfermée dans l’_estancia_ -elle prenait son cheval et galopait sans but dans la plaine. Elle ne -s’habillait plus en garçon; elle avait pris en horreur ce costume qui -lui rappelait trop de souvenirs. Elle aimait mieux monter en amazone et -elle oubliait le lasso qui était autrefois son amusement favori. - -Elle avait déjà galopé pendant une heure ce matin-là à travers les -terres de son père, quand elle aperçut sur une hauteur un cavalier -immobile qui, rapetissé par la distance, semblait un soldat de plomb. - -Elle s’arrêta en remarquant que ce cavalier minuscule, qui semblait -l’avoir reconnue, descendait la pente au galop et se dirigeait vers -elle. Un instant elle cessa de le voir, puis il reparut considérablement -agrandi et longeant un bas-fond voisin. C’était certainement Watson. Son -premier mouvement fut de fuir. - -Mais elle se repentit bientôt de cette dérobade qui lui parut une -lâcheté et elle s’arrêta dans une attitude pleine de dédain. - -Arrivé près d’elle, Richard ôta son chapeau en baissant humblement les -jeux. Il voulait parler, mais il ne trouvait pas ses mots. D’ailleurs -elle ne lui laissa pas le temps de s’expliquer. - ---Que cherchez-vous? dit-elle durement. Votre _gringa_ vous a donc -congédié? Je n’ai que faire des déchets. - -Elle fit faire demi-tour à son cheval pour s’éloigner. - -Richard voulut l’attendrir et dit d’une voix suppliante: - ---Celinda, je viens vous témoigner mon repentir... Je viens retrouver ma -Fleur du Rio Negro. - -Le ton d’humilité enfantine que prenait ce solide garçon parut -l’émouvoir, mais bien vite elle redevint sévère. - ---Que Dieu vous aide, mon frère, et passez votre chemin; aujourd’hui je -ne fais pas l’aumône. - -Elle se remit en marche, mais elle s’arrêta encore une fois pour -ajouter, avec une cruauté d’enfant gâtée: - ---Je n’aime pas les hommes qui demandent pardon. D’ailleurs j’ai juré de -ne vous revoir que si vous me preniez au lasso... Et vous ne me prendrez -jamais car vous n’êtes qu’un _gringo_, un maladroit et un ingrat. - -Et piquant son cheval elle s’enfuit au grand galop non sans avoir -adressé à Richard une grimace méprisante. La cruelle façon dont -l’amazone l’avait quitté laissa tout honteux le jeune homme et lui -enleva l’envie de la poursuivre. Mais son orgueil se révolta et il -résolut de la rattraper pour lui montrer qu’il n’était pas si maladroit -qu’elle le croyait. - -Tous deux se mirent à évoluer dans les terres de _l’estancia_, à se -poursuivre en escaladant les hauteurs et en plongeant dans les -bas-fonds. De temps en temps Celinda, qui avait toujours une grande -avance sur son poursuivant, retenait la course de son cheval comme pour -se laisser atteindre par Watson; mais quand il était tout proche elle -repartait au grand galop et l’insultait en lui lançant les mots que les -_gauchos_ avaient autrefois inventés pour se moquer des Européens, -ignorants des usages du pays et médiocres cavaliers. - ---_Gringo chapeton_[26], cavalier de paille qui ne tient même pas à -cheval! - -Richard portait au pommeau de sa selle un lasso de corde que la Fleur du -Rio Negro lui avait donné autrefois. Tout en galopant il le déroula et -il le lançait vers elle à chaque fois qu’il pouvait l’approcher. Le -lasso retombait dans le vide, bien loin de Celinda qui soulignait -d’ironiques éclats de rire la maladresse de l’ingénieur; mais peu à peu -son rire changea d’accent, se fit de plus en plus joyeux; le mépris -qu’elle éprouvait pour son maladroit ami semblait avoir fait place à une -franche gaîté. Watson riait lui aussi car il pressentait que cette joie -commune les réunissait plus rapidement que l’inutile lasso. - -Dans leur évolutions, ils se rapprochaient de _l’estancia_. Celinda fit -franchir à son cheval une barrière de troncs et disparut. Watson ne put -obliger le sien à sauter de même et dut faire un large détour pour -entrer par la _tranquera_ ouverte. - -Il s’avança alors avec une lenteur calculée jusqu’à la maison de -_l’estanciero_, il espérait que quelqu’un viendrait l’interroger. -Celinda demeurait invisible et il n’osait se présenter à la porte, -craignant d’être fort mal reçu par la fille de Rojas. - -Avec un à propos providentiel le petit _Cachafaz_ surgit à nouveau -contre les pattes de son cheval. - ---Demande à mademoiselle Celinda si je puis entrer pour la saluer. - -Le petit lutin s’éloigna en grattant sous sa chemise lâche le gros -bouton qui saillait sur sa panse couleur chocolat. Il revint peu de -temps après et annonça à Watson de sa petite voix chantante et mielleuse -d’Indien: - ---Ma petite patronne vous fait dire de partir: elle ne veut plus vous -voir parce que vous êtes... parce que vous êtes trop laid. - -Et _Cachafaz_ se mit à rire de ses propres paroles tandis que Watson -regardait tristement du côté de la maison. Enfin, le jeune homme fit -faire demi-tour à son cheval et s’éloigna un peu rasséréné par la -résolution qu’il venait de prendre. - ---Je reviendrai demain, se dit-il, je reviendrai tous les jours jusqu’à -ce qu’elle me pardonne. - -Hélène passa la soirée seule dans la grande salle de sa maison. A -plusieurs reprises elle prit un livre, mais ses yeux glissaient sur les -pages sans qu’elle comprît le sens d’une seule ligne. - -Elle demeura longtemps pensive sur le sopha à fumer des cigarettes. Puis -elle vint se placer près d’une fenêtre et regarda à travers les vitres -la rue centrale de manière à ne pas être vue de l’extérieur. - -En réalité, elle risquait seulement d’être vue par les deux agents de -police que don Roque avait placés près de la maison pour empêcher les -rassemblements de se former comme la veille. Les gens semblaient avoir -oublié pour le moment l’ancienne maison de Pirovani. Personne ne -s’arrêtait plus devant elle et les précautions du commissaire étaient -bien inutiles. D’ailleurs beaucoup d’ouvriers de la digue étaient allés -à Fort Sarmiento pour assister aux obsèques de l’entrepreneur. Les -autres se trouvaient au magasin du _Gallego_, ou formaient aux abords -du village des groupes où l’on se demandait avec vivacité si vraiment -les travaux allaient être suspendus, ce qui laisserait tout le monde -sans ouvrage. - -Certains, les plus optimistes, se figuraient que le premier train -amènerait un nouvel ingénieur en chef, comme s’il eût été impossible au -gouvernement de Buenos-Ayres de vivre un jour de plus si les travaux -n’étaient immédiatement repris. Le _Gallego_ et d’autres Espagnols -engageaient des paris et soutenaient que leur compatriote don Manuel -Robledo, qu’ils honoraient comme une gloire nationale, serait le nouveau -directeur désigné. - -De vieux journaliers qui avaient prêté leurs bras à toutes les -entreprises de l’Etat haussaient les épaules avec résignation. - ---La charrette est embourbée, vous verrez le temps qu’il faudra pour la -faire rouler à nouveau. - -Cependant, Hélène, debout près de la fenêtre contemplait la rue déserte -et repassait dans son esprit toutes les difficultés de la situation. -Pirovani mort; l’autre en fuite; la maison qu’elle occupait sans -propriétaire certain. Elle pensa aussi à ce que devait dire Robledo et -au brusque éloignement de Watson, l’homme qui lui inspirait le seul -sentiment qui donnât quelque intérêt à l’existence monotone qu’elle -menait ici. Peut-être, à cette heure même, Richard était-il à la -recherche de cette petite fille qui avait tenté de la frapper de sa -cravache. - -Jamais, au cours de son existence si diverse qu’elle était seule à -connaître entièrement, elle ne s’était vue dans une situation aussi -difficile. Jusqu’à cette multitude hétérogène, où plus d’un individu -avait laissé en Europe un passé chargé de crimes, qui osait lui adresser -des réprimandes et forçait les autorités de la Presa à la faire garder -par ces deux hommes qu’elle voyait de sa fenêtre appuyés sur leurs -sabres. C’est pour se trouver dans cette situation qu’elle avait passé -l’Océan et qu’elle était venue s’installer dans ce pays presque sauvage! - -Dans les moments les plus angoissants de son existence elle avait -toujours trouvé un remède; mais comment continuer à vivre à la Presa? -Pirovani mort, il lui faudrait abandonner cette maison, et personne ne -viendrait plus l’admirer, ni s’efforcer de lui être agréable. Il ne -restait que Robledo, un ennemi. Il restait bien aussi Watson, mais il -avait tant changé! - -Elle se rappela l’idée qu’elle avait caressée pendant ces derniers -jours, alors que le jeune homme était le compagnon de ses promenades. -Elle abandonnerait Torrebianca, ce naufragé incapable de regagner la -rive, et s’en irait par le monde avec Watson. Mais ce fut pour se -convaincre que cette solution était désormais impossible, et une fièvre -de haine la saisit. - -Richard s’était écarté d’elle pour toujours. Elle n’en pouvait plus -douter depuis qu’elle lui avait parlé de sa fenêtre la veille. Peut-être -pourrait-elle le reprendre facilement si seulement elle le voyait en -tête à tête; mais l’autre semblait pressentir le danger, il lui avait -dit d’un ton qui ne laissait aucun doute sur sa résolution, qu’il ne la -reverrait que dans une autre maison et en présence de son mari. Hélène -ignorant l’entrevue de Watson et de Canterac ne pouvait attribuer ce -brusque revirement qu’à l’influence de Celinda. - -«Elle me l’a repris, pensa-t-elle. Cette fille sauvage m’a barré la -seule route qui me fût encore ouverte. Oh! comme je la hais!» - -Tandis que se continuaient ses réflexions, elle se sentait agitée par -deux ordres contraires de pensées, qui semblaient partager sa conscience -en deux personnalités distinctes. - -L’image de Watson la réconfortait encore pendant ces moments d’angoisse. -C’était lui l’homme jeune, le maître irrésistible qui s’impose à l’heure -du crépuscule aux femmes habituées à se jouer cruellement et froidement -du désir des hommes. Les hommes, elle les avait recherchés autrefois par -ambition ou par cupidité; mais maintenant elle ne pouvait se passer de -Watson. Elle ne le désirait plus seulement parce qu’il était capable de -la faire sortir de cette situation critique, elle le désirait pour -lui-même; parce qu’il était la jeunesse et la force naïve, tout ce qui -peut servir de soutien à une existence lassée. En outre, la jalousie la -torturait, une jalousie de femme orgueilleuse et vieillie qui se voit -arracher le dernier espoir d’être heureuse par une rivale qui pourrait -presque être sa fille. - -Et tout en subissant cette torture il lui fallait se préoccuper de la -tragique situation où l’avait mise la rivalité d’amour de deux hommes -qui l’avaient désirée, et se défendre aussi de la haine de tout un -village. - -«Que faire? pensa-t-elle. Ah! où me suis-je laissée prendre?» - -De petits coups frappés à la porte de la salle la troublèrent dans ses -pensées. Sébastienne entra d’un air timide et embarrassé, en tournant -dans ses doigts un bout de son tablier. En même temps elle souriait en -regardant sa maîtresse et semblait chercher des mots pour donner corps à -la demande qu’elle était venue présenter. - -Hélène l’encouragea à parler et la métisse dit alors résolument: - ---J’étais au service du feu don Pirovani et comme il n’est plus là, pour -le motif que nous savons tous, il faut que je parte. - -Hélène s’étonna fort de cette décision. Elle pouvait rester; sa -maîtresse était satisfaite de son service. La mort de l’Italien ne -l’obligeait nullement à partir. Il fallait bien qu’elle servît quelque -part et Hélène préférait que ce fût chez elle. Mais la métisse s’obstina -et secoua la tête: - ---Il faut que je parte. Si je reste, j’ai des amies capables de -m’arracher les yeux. Merci bien! Je tiens à vivre en paix avec les -miens... et, pourquoi ne pas le dire? Madame ne compte pas beaucoup de -sympathies dans le pays. - -Après ces mots, Hélène ne jugea pas prudent de continuer la conversation -et elle se contenta d’approuver avec tristesse. - ---Si vous avez peur de rester ici! - -Cette tristesse émut Sébastienne. - ---Je resterais bien volontiers; Madame me plaît beaucoup et ne m’a -jamais fait de mal... Mais les gens sont comme ils sont et moi, pauvre -femme, je ne vais pas me battre avec toutes celles de la Presa. Si je -puis servir madame en quelque autre chose, qu’elle me le dise... - -Elle se retira enfin après avoir insisté sur son désir d’être utile à -Hélène et sur le chagrin qu’elle éprouvait de quitter son service. Elle -était près de la porte quand, pour répondre à la marquise qui lui -demandait où était son mari, elle se retourna. - ---Je ne sais pas. Il est sorti ce matin et n’est pas encore rentré; -peut-être est-il allé à Fort-Sarmiento avec don Moreno pour -l’enterrement de mon pauvre patron. - -Restée seule, Hélène commença à s’inquiéter de son mari, cette figure -oubliée prit à ses yeux une importance nouvelle. Elle était habituée à -le considérer comme un être sans volonté, toujours prêt à accepter -toutes ses idées et à croire ce qu’elle voulait qu’il crût. Mais le -dernier épisode de sa vie n’était pas sans relief! - -Dans une grande capitale il aurait eu de moindres proportions, mais, -ici, dans ce village, où les événements extraordinaires étaient rares, -et face à cette foule d’aventuriers toujours prêts à insulter les gens -d’une classe plus élevée! - -Son inquiétude s’accrut lorsqu’elle pensa que Torrebianca découvrirait -peut-être la vraie raison du combat à mort qu’il avait lui-même dirigé. - -Elle repassa dans son esprit tout ce qu’elle avait pu remarquer chez son -époux depuis la veille. Rentré chez lui, Frédéric lui avait raconté la -triste fin du duel, mais avec certains ménagements, comme s’il eût -redouté de lui causer une émotion en lui apprenant la nouvelle. Puis, le -soir, il n’avait plus semblé le même homme. - -Il avait évité de lui parler, ne lui avait répondu que par monosyllabes; -par deux fois elle avait surpris son regard fixé sur elle avec une -expression qu’elle ne lui avait jamais vue. Agacé par la curiosité de la -foule, Torrebianca avait fermé la fenêtre puis s’était réfugié dans sa -chambre pour n’en sortir que le lendemain matin de très bonne heure, -avant qu’elle-même fût éveillée. Le jour touchait à sa fin et il n’était -pas encore de retour. Que devait-elle penser de tout cela? - -Mais son inquiétude ne tarda pas à s’évanouir. Elle était si habituée à -dominer complètement son mari qu’elle finit par trouver absurdes ses -soupçons et ses craintes. D’ailleurs, même si ces inquiétudes étaient -pleinement justifiées, elle réussirait bien à le calmer et à le -convaincre comme tant d’autres fois. - -L’apparition d’un passant qui marchait lentement le long de la maison en -regardant les fenêtres lui fit oublier son mari. C’était _Manos Duras_. -Une heure auparavant, alors qu’elle était comme maintenant debout devant -la fenêtre, elle avait cru par deux fois voir le _gaucho_ au coin d’une -ruelle voisine. Le rude cavalier passait à pied, à travers le village, -comme un travailleur un jour de repos. Il distingua la forme de la -marquise derrière les rideaux et la salua en ôtant son chapeau, tandis -qu’un sourire découvrait ses dents de loup. - -C’était le premier salut souriant qu’eût reçu Hélène depuis la mort de -Pirovani. Elle devina que cet homme était le seul admirateur qui lui -restât, et cela lui parut si comique qu’elle en rit presque. - -Dorénavant elle n’aurait plus d’autre amoureux qu’un _gaucho_ aux -trois-quarts bandit. - -Pensive, le front contre les vitres, elle regarda l’avenue déserte. -_Manos Duras_ avait disparu dans la ruelle voisine et les deux policiers -eux-mêmes, jugeant leur faction inutile, s’étaient éloignés dans la -direction du bar. - -De nouveau coups discrets de Sébastienne se firent entendre à la porte -de la salle. Elle entra avec plus de résolution que tout à l’heure, mais -elle parla à voix basse avec un sourire confidentiel. - ---Monsieur est-il rentré? demanda Hélène. - ---Non, c’est pour autre chose... J’étais dans la basse-cour il n’y a -qu’un instant quand ce _gaucho_ qu’on appelle _Manos Duras_ s’est -présenté à la porte de derrière et m’a dit: - -Elle réfléchissait pour se rappeler exactement les paroles de _Manos -Duras_. - ---Va dire à ta patronne que je ne lui tourne pas le dos comme beaucoup -d’autres et qu’elle sera toujours la même pour moi, parce que je suis de -ceux qui se brisent mais ne plient pas. - -Voilà ce que m’a dit _Manos Duras_ pour que je le répète à Madame. - -Hélène sourit en entendant ces déclarations. Pauvre homme! Et on le -traitait de bandit!... Pour elle il était en ce moment la figure la plus -séduisante du pays, le seul homme d’honneur qui osât lui offrir son aide -et faire front contre la populace. - -Quand la métisse fut sortie, Hélène resta à la fenêtre pour voir défiler -les passants dont le nombre augmentait avec la chute du jour. Elle -s’éloigna des vitres quand survinrent quelques groupes d’ouvriers à -cheval; d’autres suivirent dans des voitures louées à Fort Sarmiento. -Ils revenaient certainement de l’enterrement de l’entrepreneur. Avant de -disparaître, tous regardaient furtivement la maison. - -Il faisait presque nuit quand elle vit passer, seul, un cavalier qui -baissait obstinément la tête. C’était Richard Watson. Elle comprit à son -costume couvert de poussière et à l’aspect de son cheval qu’il ne -revenait pas comme les autres de l’enterrement. Il avait sans doute -passé la journée dans les champs, à l’_estancia_ de Rojas peut-être, et -il avait erré près du fleuve en compagnie de l’écuyère à la cravache. - -«Et moi, je suis là, pensa-t-elle, enfermée comme une bête féroce pour -échapper aux insultes d’une populace injuste!... Et l’on s’étonne que -les femmes deviennent mauvaises!» - -Elle demeura immobile, les yeux mi-clos, tandis que les ombres du -crépuscule surgissant des coins de la pièce venaient peu à peu se -rejoindre au centre et l’enténébrer toute. Seule une faible clarté -extérieure donnait une légère fluorescence bleue aux vitres sur -lesquelles se détachait la silhouette immobile d’Hélène. - -Il faisait nuit noire quand elle se décida à appeler Sébastienne qui, -devinant son désir, répondit: - ---J’apporte la lampe! - -Elle entra portant une grande lampe à pétrole qu’elle posa sur la table -au milieu de la salle. - -Elle allait se retirer, croyant n’avoir plus rien à faire, quand la -maîtresse la retint. - ---Savez-vous où peut se trouver en ce moment ce _Manos Duras_ dont vous -m’avez parlé tout à l’heure? - -La métisse, toujours prête au bavardage, entama, avant de répondre avec -précision, un long préambule. _Manos Duras_ vagabondait partout en ce -moment avec ses amis de la Cordillère qu’il avait logés dans son -_rancho_, des gens peu recommandables qui ne craignaient même pas Dieu. -Qui savait ce qu’ils pouvaient bien manigancer!... Il lui avait dit -aussi, pendant leur entretien à la porte de la basse-cour, qu’il allait -peut-être partir pour un long voyage; «c’est pourquoi il s’était permis -de venir déranger Madame pour savoir si elle n’avait rien à lui -ordonner». - ---Je crois, termina-t-elle, que s’il n’est pas encore rentré à son -_rancho_, je mettrai la main dessus chez le _Gallego_. - ---Allez le chercher, dit Hélène, et prévenez-le de ma part de se trouver -à dix heures précises devant la maison... C’est tout. Mais avertissez-le -habilement, sans que personne s’en aperçoive. - -Sébastienne, qui avait eu l’air de ne pas bien comprendre les premiers -mots tant elle avait éprouvé de surprise, cessa de s’étonner quand sa -maîtresse lui eut recommandé d’être discrète, et affirma avec énergie -que la patronne pouvait dormir sur ses deux oreilles, qu’elle ferait la -commission avec sa prudence habituelle. - -Elle sortit de la maison et se hâta vers le cabaret. Si elle n’y -trouvait pas le _gaucho_ c’est qu’il aurait quitté le village. - -Devant la porte de l’établissement elle s’arrêta pour jeter un coup -d’œil à l’intérieur. C’était l’heure du dîner, la pratique était rare. -La plupart des clients étaient chez eux, assis à leur table, et ce -n’était que dans une heure qu’ils reviendraient se grouper autour du -comptoir. Un vieux _gaucho_ raclait une guitare en regardant la panse -d’un des caïmans suspendus au plafond. - -Les trois hôtes de _Manos Duras_ écoutaient avec attention. Ce dernier, -assis sur un crâne de cheval, le dos au mur, fumait d’un air pensif. -Comme le patron du bar était absent, Fritérini imitait derrière le -comptoir les allures du propriétaire, et lisait avec ravissement un -vieux journal italien tout crasseux. - -Averti par une toux discrète, _Manos Duras_ leva les yeux et vit à la -porte la métisse lui faire signe de sortir. Derrière le cabaret, -Sébastienne lui fit sa commission d’une voix mystérieuse, et, tout en -parlant, elle porta à plusieurs reprises son doigt à ses lèvres. En -outre elle cligna de l’œil pour que l’autre «ne la prît pas pour une -bête» et pour lui laisser entendre qu’elle savait très bien pourquoi on -l’avait envoyée l’avertir. - -Quand la métisse fut partie, _Manos Duras_ ne rentra pas tout de suite -dans le bar. Il préféra demeurer seul dans l’ombre pour mieux savourer -sa satisfaction. Sa joie était mêlée d’un étonnement profond. Comment -aurait-il pu s’imaginer, tandis qu’il rôdait autour de la demeure de la -belle dame, que celle-ci allait le prier de venir la voir seule ce soir -même? - -En proposant ses services à Sébastienne dans la cour de la maison, il -avait suivi l’élan d’une façon de générosité. Il voulait apparaître à la -marquise comme différent des autres habitants de la Presa, et il avait -offert sa protection sans espoir de la voir accepter... Et quelques -heures après, elle l’envoyait chercher. Que voulait-elle lui demander? - -Mais il chassa bientôt les incertitudes qui commençaient à troubler sa -joie et il se raffermit dans son orgueil viril. Il n’était qu’un -sauvage, mais il était un homme autant que les autres, mieux que les -autres même puisque tous le redoutaient... et ces _gringas_ venues de -l’autre monde ont parfois de telles fantaisies!... Il finit par sourire -avec fatuité. - ---C’est bien ce que je disais, pensa-t-il, l’une vaut l’autre!... Toutes -les mêmes! - -Et il revint s’asseoir au cabaret au milieu de ses amis, attendant -l’heure. - -Cependant Robledo et Watson achevaient leur repas; ils entendirent -frapper à leur porte. - -L’Espagnol s’étonna un peu de voir entrer Torrebianca en costume de -ville noir et cravate de deuil, mais si couvert de poussière que ses -vêtements semblaient gris et sa tête et ses moustaches complètement -blanches. - ---Je viens d’enterrer le pauvre Pirovani à Fort Sarmiento... Moreno m’a -ramené dans sa voiture. - -Robledo l’invita à s’asseoir à table. - ---Tu peux dîner ici si tu ne veux pas rentrer tout de suite chez toi. - -Torrebianca secoua la tête. - ---Je ne rentrerai pas chez moi. - -Il prononça ces mots avec une telle énergie que Robledo se mit à le -regarder fixement. Il était en proie à une excitation qui faisait -trembler ses mains et brouillait ses mots. - ---J’ai mangé un peu avec Moreno avant de partir... Mais je dînerai de -nouveau... Ah! la mort! Pauvre Pirovani! Je voudrais aussi boire un peu. - -Bien qu’il prétendît avoir faim, il toucha à peine aux divers plats que -lui présenta la servante. Par contre il but beaucoup de vin, -machinalement, sans savoir au juste ce qu’il buvait. - -L’Espagnol avait cru percevoir, depuis l’entrée de son ami, une odeur de -genièvre. Moreno et lui avaient sans doute bu quelques verres de liqueur -avant de prendre le chemin du retour. C’était pour cela peut-être que -Torrebianca se montrait nerveux, car il n’avait pas l’habitude des -boissons alcooliques. - -Watson, qui avait fini de dîner, remarqua que le nouveau venu le -regardait avec insistance comme pour lui faire entendre que sa présence -le gênait. - ---Moreno est resté chez lui? demanda-t-il. - -Et il partit en prétextant qu’il avait besoin de parler à l’employé et -d’apprendre ce qu’il avait l’intention d’écrire au Gouvernement pour lui -exposer la nécessité de reprendre des travaux. - -Quand Robledo et Torrebianca furent seuls, le marquis sembla devenu un -autre homme. Son excitation tomba, il abaissa son regard et l’Espagnol -crut le voir s’affaisser sur son siège comme une masse molle qui -s’écroule faute de soutien. Toute l’énergie factice qu’il devait à -l’alcool était brusquement tombée et le Torrebianca que Robledo avait -devant lui n’était plus comparable qu’à une enveloppe de baudruche -subitement dégonflée. - ---Il faut que tu m’écoutes, dit-il en levant sur son ami des yeux -humiliés et suppliants. Tu es le seul appui qui me reste au monde, le -seul être qui m’aime... et c’est pour cela que tu me dois la vérité. -Aujourd’hui, pendant l’enterrement du malheureux Pirovani, je n’ai pensé -qu’à une chose: «Il faut que je voie Robledo; il me dira ce que je dois -penser de tout cela». Mais je ne t’ai pas dit encore ce qu’est «tout -cela»: c’est ce que je remarque autour de moi depuis hier, les regards -des gens, les gestes hostiles, les injures que je crois deviner et que -je ne peux croire ensuite avoir devinées... Ah! tout cela est si -affreux! - -Toujours plus découragé et plus lamentable, Torrebianca appuya son front -dans ses mains; Robledo voulut lui dire quelques mots pour lui rendre un -peu d’énergie, mais il l’interrompit. - ---Tu parleras tout à l’heure. Je veux que tu écoutes d’abord des choses -que tu ne sais pas ou que tu as oubliées, depuis que je te les ai dites. -Mais avant tout, il faut que je te pose une question. Crois-tu que ma -femme me trompe? - -Ces mots prirent au dépourvu l’Espagnol qui demeura quelques secondes -sans tenter de répondre. Son ami sembla soudain craindre qu’il ne -répondît et pour l’en empêcher il se mit à raconter sa propre histoire -depuis le jour de sa rencontre avec Hélène. - -Robledo l’avait entendue en partie lors de son séjour à Paris; ils -s’étaient connus à Londres, elle était d’une noble famille russe et son -mari avait occupé une haute dignité à la cour des tsars. Mais le ton du -narrateur était maintenant tout différent et Torrebianca semblait douter -de ce passé qu’il avait toujours admis sincèrement jusque-là et qu’il -étalait avec fierté. - -En outre, ne se bornant plus aux traits généraux de cette histoire, il -révélait à son ami de nouveaux épisodes. Les choses du passé semblaient -avoir pris pour lui un relief nouveau et il remarquait des détails qu’il -avait négligés autrefois. Il avait toujours reçu dans sa maison un ami -intime, un ami favori de sa femme à qui elle montrait la plus grande -confiance et qu’elle affirmait avoir connu au temps où elle vivait dans -sa noble famille avant son premier mariage. Deux fois le marquis s’était -battu en duel pour sa femme que des gens habitués jusque-là à fréquenter -ses salons s’étaient mis brusquement à calomnier. Il ne pouvait se -rappeler sans remords un de ses amis qu’il avait gravement blessé au -cours d’un de ces combats. - ---Je t’ai raconté, continua-t-il, toute notre histoire, tout ce que je -sais de certain sur la vie de cette femme. Tout le reste, c’est elle qui -me l’a dit et je ne sais plus si je dois la croire... J’ai même des -doutes sur sa nationalité et son nom. Je lui ai confié avec franchise -tout mon passé et peut-être en échange ne m’a-t-elle raconté que des -mensonges. - -De nouveau, il regarda Robledo avec angoisse, espérant encore que son -ami lui conseillerait d’ajouter foi aux récits de sa femme. On eût dit -un naufragé cherchant un objet solide pour s’y cramponner. Mais Robledo -eut un geste ambigu et baissa la tête. - ---Depuis quelques heures, ajouta Torrebianca, il me semble que je vois -les choses avec d’autres yeux. Oh! les regards cruels de cette pauvre -engeance, quand hier j’ai ouvert ma fenêtre!... Et aujourd’hui pendant -l’enterrement, quel supplice! Moi qui n’ai jamais craint personne, je -n’ai pu soutenir le regard hostile ou moqueur de tous ces ouvriers... Le -pauvre Moreno m’a entraîné à l’écart plusieurs fois ou s’est mis à -parler très fort pour m’empêcher d’entendre les commentaires qu’on -faisait derrière moi. Il ignore que j’ai deviné les efforts qu’il -faisait pour m’éviter des ennuis... Je me suis senti si abandonné -qu’après avoir pensé à toi, j’ai pensé à ma mère, comme un enfant. Elle -qui s’est privée de tout pour que son fils pût conserver intact -l’honneur de ses ancêtres!... Et à la fin, son fils est devenu la risée -d’un campement d’émigrants, dans un coin sauvage de la terre... Quelle -honte! - -Il porta ses mains à ses yeux comme pour les préserver de visions trop -cruelles et il demeura dans cette position quelque temps. Puis il releva -la tête et demanda anxieusement: - ---Toi, qui es mon seul ami, toi qui as vu de près mon existence à Paris, -dis-moi si tu crois que Fontenoy était l’amant de ma femme? - -L’Espagnol eut un nouveau geste d’incertitude; comment répondre? -Torrebianca, d’une voix que l’agonie serrait de plus en plus, demanda -encore: - ---Et ces deux hommes, crois-tu que c’est pour Hélène qu’ils se sont -battus hier? - -Robledo ne fit même pas le geste vague de tout à l’heure; il se contenta -de baisser les yeux. Ce silence parut au marquis une réponse -affirmative et désespéré, il dit en cachant à nouveau son visage entre -ses mains: - ---Et c’est moi, le mari, qui ai dirigé le combat où ils s’entre-tuaient! - -Il y eut un long silence. Le marquis cachait toujours son visage entre -ses mains, tandis que Robledo le regardait avec pitié. Soudain, il se -dressa et dit lentement en se frottant les paupières: - ---Je ne puis rester ici, je ne pourrais pas affronter sans honte le -regard de tous ces gens... Je ne puis non plus partir avec elle, elle ne -me prendrait plus à de nouveaux mensonges. Je la regarderai bien en -face, je verrai la fausseté de ses yeux et de son sourire et je la -tuerai... Je suis sûr que je la tuerai. - -Son ami crut le moment venu de lui donner un conseil. - ---Oublie cette femme et pour le moment essaye de trouver le repos. -Demain nous chercherons le meilleur moyen de te délivrer d’elle. Tu vas -commencer par passer la nuit ici. Je réfléchirai à ce que nous avons à -faire. Elle s’en ira, je ne sais pas encore comment nous réussirons à -l’éloigner; mais elle s’en ira et tu resteras avec moi. - -Il passa son bras derrière le dos de Torrebianca et le caressa -paternellement; le marquis cachait toujours son visage. - -Il détestait maintenant sa femme, mais il éprouvait en même temps un -inexplicable malaise à la pensée qu’il allait se séparer d’elle sans -retour. - - - - -XVI - - -Tourmentée par sa curiosité de femme, la métisse attendit avec -impatience l’heure du rendez-vous. - -Elle se trouvait dans la cuisine de la maison, située dans un hangar -ouvert sur la cour. Elle avait sur sa table un réveille-matin et -plusieurs fois, elle en approcha la lampe pour savoir l’heure. Un peu -avant dix heures elle quitta ses souliers, traversa la cour pieds nus et -s’engagea finalement sur une des galeries extérieures. - -Elle parvint ainsi en étouffant le bruit de ses pas à l’angle du -bâtiment le plus voisin de la fenêtre de la chambre d’Hélène. Puis elle -s’assit sur le plancher et se tapit pour écouter sans être vue. - -Au bout d’un instant elle aperçut dans l’ombre _Manos Duras_ qui -s’approchait de la maison. Elle le vit quitter ses éperons, les serrer -dans sa ceinture et monter avec précaution les marches du perron. -Presque aussitôt, la fenêtre de la chambre s’ouvrit; Hélène parut et fit -signe au nouveau venu de parler à voix basse. Sébastienne tendit -l’oreille, mais la fenêtre était si loin qu’elle ne put, en concentrant -son attention, que saisir quelques mots isolés. - -Encore étaient-ils prononcés d’une voix si faible qu’elle ne put être -certaine de les avoir exactement perçus. Elle crut entendre «Celinda» et -«Fleur du Rio Negro». Mais elle pensa bientôt qu’elle était le jouet -d’une illusion de ses sens. Comment sa petite patronne d’autrefois -serait-elle mêlée aux affaires de ces gens-là? - -En avançant la tête au coin de la maison elle parvenait à voir _Manos -Duras_ et la marquise. Le _gaucho_ l’écoutait avec des signes -approbateurs ou bien, s’il parlait, c’était en phrases brèves, en -appuyant sur les mots avec des gestes affirmatifs. A un certain moment, -il essaya même de prendre la main d’Hélène, mais elle se rejeta en -arrière avec une brusquerie qui laissait voir à la fois sa répugnance et -son orgueil. Immédiatement elle sembla se repentir et dit à voix plus -haute sur un ton de promesse: - ---Nous reparlerons de cela demain ou un autre jour; quand vous aurez -accompli la mission que je vous ai donnée. Vous connaissez nos -conventions. - -Et elle se sépara de lui avec des mines coquettes tout en prenant bien -soin de se maintenir hors de la portée de ses mains. - -Le _gaucho_ voyant la fenêtre se fermer descendit l’escalier et, arrivé -dans la rue, s’arrêta: - -Sébastienne qui s’était levée pour mieux le voir crut l’entendre -murmurer avec un accent joyeux: - ---Au lieu d’une, j’en aurai deux. - -Mais cette fois encore, elle n’était pas sûre d’avoir bien entendu. Elle -finit par regagner à travers la cour le réduit où elle avait son grabat, -quelque peu déçue par les maigres résultats de sa surveillance. - -Une chose cependant s’était fixée dans sa mémoire et l’empêchait de -trouver le sommeil. Les deux interlocuteurs avaient-ils vraiment -prononcé le nom de mademoiselle Rojas? - -A plusieurs reprises, elle se demanda encore: «Qu’est-ce que ces gens -pouvaient bien dire de ma fillette?» - -Robledo lui aussi passa une nuit agitée. Il avait installé Torrebianca -dans la chambre qu’il avait déjà occupée avec sa femme lors de son -arrivée à la Presa. Epuisé par les émotions de la journée, le marquis -avait enfin consenti à rester chez son ami. - -Deux fois, l’Espagnol s’éveilla au cours de la nuit et prêta l’oreille -pour mieux entendre. De la chambre voisine, où se trouvait son ami, lui -parvenaient des gémissements et des mots prononcés à demi. - ---Frédéric, as-tu besoin de quelque chose? - -Son ami lui répondait alors d’une voix faible et accablée puis -s’efforçait de demeurer silencieux. - -Quand Robledo s’éveilla pour la troisième fois, la lumière du jour -marquait de lignes claires les fentes de sa fenêtre. Un bruit l’avait -tiré de son sommeil et l’avait forcé à sauter du lit. - -Il entra dans la salle commune qui servait aussi de salle à manger et y -trouva Watson penché sur une chaise, en train de chausser ses éperons. -La chaise était tombée et c’est ce bruit qui avait réveillé Robledo. Et -apercevant son associé, l’Espagnol lui dit avec gaîté: - ---Comme vous êtes matinal!... Je vous ai pourtant entendu rentrer bien -tard hier. - -Watson, qui semblait triste, se borna à répondre: - ---Comme nous ne travaillons pas aujourd’hui, je vais galoper un peu dans -la campagne. - -Quand le jeune homme fut parti, Robledo acheva de s’habiller et se mit à -marcher de long en large dans la salle à manger. A chaque fois qu’il -passait devant la porte de la chambre occupée par Torrebianca, il était -tenté d’entrer. Il voulait voir son ami. Un vague pressentiment le -tourmentait. - -«Allons voir comment il a passé la nuit», se dit-il. - -Il ouvrit la porte, regarda à l’intérieur de la pièce et fit un geste -d’étonnement. Il n’y avait personne; le lit, avec ses couvertures en -désordre, était vide. L’Espagnol demeura tout pensif. Il s’imagina -d’abord que Frédéric n’ayant pu dormir de la nuit était sorti à l’aube -pour marcher un peu. - -Instinctivement, il se mit à regarder autour de lui et à examiner la -chambre. Sur la table étaient dispersés des papiers et sur chacun il -reconnut une ou deux lignes de l’écriture de Torrebianca: des lettres -commencées que le marquis avait jugé inutile de continuer. - -Il prit un des papiers: «Je te suis reconnaissant des efforts que tu as -faits, mais je ne peux plus...» Sur un autre il lut: «La seule femme qui -m’ait véritablement aimée, ma mère, est morte. Ah! si j’étais sûr de la -retrouver!» - -Robledo continua l’examen des autres feuilles. Il n’y trouva que -quelques lignes raturées ou des mots inintelligibles. Torrebianca avait -essayé d’écrire mais il avait finalement renoncé à cet effort. Il crut -voir son ami, au milieu de la nuit, jeter sa plume, qu’il venait de -trouver sur le plancher, et dire avec l’indifférence de celui qui déjà -croit s’être dégagé des soucis d’ici-bas: «A quoi bon!» - -Il demeura pensif, les feuillets à la main. Puis une pensée optimiste -lui rendit l’espoir. Son ami errait peut-être aux environs du village. -Ces lettres inachevées étaient la preuve que sa volonté n’était pas bien -ferme. - -Il examina le sol devant la maison et eut un geste de satisfaction en -distinguant parmi les empreintes fraîches laissées par les sabots du -cheval de Watson le contour d’un pied humain, celui de son camarade -sans doute. - -Il avait été à l’école des chercheurs de pistes qui tirent profit des -moindres traces perdues dans le désert. Les pas de Torrebianca le -conduisirent dans une ruelle ouverte entre sa maison et la maison -voisine et qui donnait sur la campagne. Mais à la sortie du village il -perdit la piste au milieu des nombreuses empreintes laissées là par les -gens qui étaient partis à l’aube. - -Instinctivement il marcha vers le fleuve et se mit à le suivre vers -l’amont. Les eaux glissaient d’un mouvement uniforme sans que le moindre -objet flottant vînt altérer leur surface. Il finit par se lasser de ces -recherches que seul un pressentiment guidait et justifiait. - -«Frédéric, se dit-il, m’a troublé par le récit de ses malheurs. Pourquoi -vais-je penser des choses absurdes?... Rentrons à la maison. Mon cœur me -dit que je l’y trouverai en arrivant. Il doit être allé se promener de -l’autre côté du village.» - -Et il revint à la Presa: mais une angoisse vague l’obligeait à presser -le pas. - -A la même heure, près de l’_estancia_ de Rojas, _Manos Duras_, à l’abri -de quelques buissons causait avec ses trois compères venus de la -Cordillère. - -Ils avaient mis pied à terre et ils tenaient leurs chevaux par la bride. -L’un des trois hommes ne portait pas le même costume que ses compagnons -et ressemblait plutôt à un ouvrier de la Presa qu’à un cavalier des -champs. _Manos Duras_ lui donnait des explications qu’il écoutait en -silence avec de légers clignements d’yeux approbateurs. Puis, cet homme -se mit en selle; le bandit et ses deux compagnons le suivirent des yeux -jusqu’à ce qu’il eût disparu au milieu des bouquets de plantes sauvages. - ---Le petit vieux va savoir ce qu’il en coûte de me menacer, dit le -_gaucho_ avec un sourire haineux. - -Un des hommes de la Cordillère qui portait le surnom de _Piola_[27] et -qui, grâce à son âge et à ses façons autoritaires, semblait exercer une -certaine influence sur ses deux compagnons, secoua la tête d’un air de -doute. Le plan de _Manos Duras_ lui paraissait excellent, mais il ne -comprenait pas qu’on restât dans le pays un jour ou deux après le coup. -Il valait mieux battre en retraite tous ensemble et sans délai vers la -Cordillère. - ---Laisse-moi faire, compère; je m’y connais, répondit le _gaucho_. Il -faut auparavant que j’aille recevoir quelque chose qu’on m’a promis. -J’irai ce soir peut-être et demain je vous rejoindrai. - -Il comptait sur son cheval dont il fit de grands éloges. Avec cette bête -il se faisait fort de rattraper ses camarades en route. D’ailleurs, -seul, il irait d’un meilleur train que ses amis dont les bagages -retarderaient la marche. - -Cependant, l’envoyé de _Manos Duras_ galopait vers l’_estancia_ de -Rojas. Il arriva devant une barrière, l’ouvrit et continua sa course à -travers les domaines de don Carlos. - -Arrivé près du bâtiment principal, il vit venir à sa rencontre -_Cachafaz_, averti par les aboiements de quelques chiens qui sautaient -devant les pattes du cheval et tentaient de le mordre. Le petit cria -pour les chasser, puis écouta avec la gravité d’une grande personne les -paroles de l’envoyé. - -Le message lui causa une joie telle qu’oubliant le cavalier, il courut -vers _l’estancia_. Don Carlos buvait dans la salle à manger le dixième -_maté_ de la matinée. Celinda, en costume féminin, était assise dans un -fauteuil de jonc et semblait en proie à de mélancoliques pensées. Le -métis entra en criant. - ---Patron, le commissaire vous fait dire de vous rendre tout de suite au -village. On a arrêté celui qui a volé votre vache. - -L’_estanciero_, tout heureux de la nouvelle, suivit _Cachafaz_ sans -lâcher toutefois la calebasse à _maté_ et sans cesser tout en marchant -d’aspirer le breuvage avec son chalumeau d’argent. - -Il voulait obtenir du courrier qui venait d’arriver au triple galop de -son cheval de nouveaux détails sur l’événement. Arrivé devant la maison -il demeura perplexe: le cavalier avait disparu. _Cachafaz_ parcourut le -champ voisin et les enclos, appela, mais ne put découvrir l’homme. -Finalement, Rojas haussa les épaules et, tout à la joie de la nouvelle, -il trouva une explication à cette disparition. Don Roque, pour qu’il fût -plus vite averti, lui avait envoyé un avis par un voyageur quelconque -qui avait dû faire un large détour et qui n’avait pas voulu perdre plus -de temps. Lui aussi était pressé, et comme il jugeait utile d’aller à la -Presa pour parler au commissaire, il monta à cheval en promettant à -Celinda d’être de retour avant le repas de midi. - -Allongés sur le sol, _Manos Duras_ et ses trois amis le virent passer -dans le lointain, en route vers le village. La face collée contre les -racines des buissons, ils causaient et riaient avec un calme cynique. - ---Il va chercher la vache que nous avons mangée hier, dit _Piola_. - -Et _Manos Duras_ ajouta, en accompagnant ses paroles d’une grimace -obscène: - ---Nous verrons bien ce qu’il dira quand nous aurons pris sa génisse. - -Richard Watson, qui galopait dans la campagne, avait bonne envie de -s’approcher de l’_estancia_, mais il craignait que sa présence n’irritât -Celinda; il vit lui aussi dans le lointain don Carlos Rojas passer dans -la direction de la Presa. Cela parut lui donner de l’audace. Celinda -était seule chez elle et il lui était facile de trouver un prétexte -quelconque pour lui rendre visite. Mais bientôt il eut peur de nouveau. -S’il se montrait près de l’_estancia_, le seul _Cachafaz_ ne -viendrait-il pas le recevoir? Il valait mieux errer dans la campagne. -Peut-être la fille de Rojas, lasse d’être seule, se déciderait-elle à -monter à cheval. - -Il était résolu à attendre jusqu’à la chute du soleil. Il avait eu la -précaution d’emporter quelques vivres dans une des sacoches de sa selle -et d’ailleurs, comme tous les amoureux, il ignorait que l’homme est, de -naissance, affecté d’une maladie mortelle, la faim, et qu’il ne peut -vivre qu’en l’apaisant deux fois par jour. Pour l’instant, des choses -qu’il jugeait beaucoup plus importantes l’occupaient. - -Cependant, son ami Robledo errait la tête basse dans la rue centrale de -la Presa. Il revenait de chez lui et Torrebianca ne s’y trouvait pas. La -servante qui avait préparé le déjeuner l’avait attendu en vain. Où le -trouver? - -Au milieu de la rue il entendit des voix amies et leva la tête. Rojas -parlait avec animation au commissaire du village qui lui répondait d’un -air étonné. Tous deux saluèrent Robledo qui s’approcha. - ---Un courrier est arrivé à mon _estancia_, dit don Carlos, pour me -prévenir que le commissaire avait retrouvé la vache qu’on m’a volée... -Or don Roque n’a envoyé personne et ne sait de quoi il s’agit. C’est une -plaisanterie que je trouve fort mauvaise. Quel est le maudit imbécile -qui a voulu me jouer ce tour? - -Robledo resta quelques minutes à l’écouter en feignant de s’intéresser à -l’affaire, puis il se remit en marche. Il s’inquiétait uniquement de -découvrir la cachette de Torrebianca et croyait le reconnaître dans -tous les hommes qu’il apercevait au loin. - -«Dommage que Richard soit sorti de si bonne heure, pensa-t-il. Il -m’aurait aidé à le chercher.» - -Watson, ballotté entre ses craintes et le désir de voir Celinda, s’était -peu à peu rapproché de l’_estancia_; mais quand il arrivait auprès d’une -des claires-voies qui servaient de portes à l’enceinte de fils barbelés -il demeurait indécis. La Fleur du Rio Negro lui avait dans sa rancune -ordonné de ne plus reparaître; comment expliquerait-il sa présence dans -la propriété de Rojas? - -A la vue d’une barrière ouverte, il reprit courage. «Elle dira ce -qu’elle voudra, en avant! pensa-t-il. Il faut que je la voie quand elle -devrait ne m’adresser que des injures!» - -Et il avança lentement sur un des chemins qui menaient à l’_estancia_. -Soudain son cheval parut inquiet, pressa le pas puis s’arrêta net, prêt -à se cabrer. - -Le jeune homme aperçut les corps de deux dogues, tués tout récemment -sans doute, car leurs têtes brisées baignaient dans une flaque de sang. -Il continua d’avancer et à quelques pas de la maison il trouva un homme -étendu au milieu du chemin. - -Il était mort lui aussi. C’était un _péon_ de Rojas, un métis qu’il crut -reconnaître pour l’avoir vu plusieurs fois, bien qu’il fût maintenant -défiguré par des coups de feu. Une de ses orbites était restée vide et -quelques débris de la masse cérébrale s’échappaient du crâne par ce -trou. Autour de lui la terre buvait avidement le sang et se couvrait de -mouches. - -Il sauta à bas de son cheval et, revolver au poing, il s’avança vers la -maison. Arrivé devant la porte il s’aperçut qu’il n’y avait personne -dans la vaste pièce qui servait à la fois de salon et de salle à manger -et il se mit à lancer des appels de tous côtés. - -Un fauteuil de jonc, le siège préféré de Celinda, était par terre, -renversé. Il remarqua aussi que le tapis de la grande table semblait -avoir été violemment tiré, car il était lui aussi tombé à terre. Il -avait entraîné dans sa chute tous les objets qui se trouvaient -d’ordinaire sur la table et qu’on voyait froissés ou brisés sur le sol. - -Il poussa de tels cris et répéta tant de fois son nom pour rassurer tout -le monde que des pas se firent entendre enfin à l’intérieur du bâtiment -et que le visage cuivré et ridé de la mère de _Cachafaz_ parut dans -l’entre-bâillement d’une petite porte. D’autres servantes et des _péons_ -de l’estancia, tous métis, surgirent peu à peu de leurs cachettes; ils -bredouillaient des explications inintelligibles et gardaient un silence -plein d’horreur. - -Watson sortit de la maison juste au moment où le petit _Cachafaz_ -revenait de l’enclos en regardant avec inquiétude de côté et d’autre. -Brusquement tous en même temps voulurent raconter l’événement à -l’ingénieur, mais le petit métis les devança avec une espèce d’autorité. -Il se trouvait près de la petite patronne et il avait tout vu. Trois -hommes étaient arrivés au grand galop. _Cachafaz_ était sorti de la -maison, attiré par les aboiements des chiens, et il avait entendu les -coups de feu qui les avaient tués. Puis il avait vu un _péon_ courir -vers les cavaliers pour leur demander sans doute pourquoi ils -envahissaient l’_estancia_. Tous trois avaient tiré des coups de -revolver sur lui et il avait roulé à terre. - ---Je me suis réfugié en courant dans la maison, continua l’enfant. Ma -petite patronne est sortie pour voir ce qui se passait; mais les trois -méchants hommes sont arrivés et lui ont jeté un _poncho_ sur la tête. Je -me suis caché sous une table; puis j’ai risqué un œil et je les ai vus -monter à cheval en emportant la petite patronne, qui agitait ses -bras... comme ça... sous le _poncho._ Voilà tout ce que je sais. - -Les autres auraient bien voulu raconter aussi leurs impressions bien -qu’ils n’eussent en vérité pas vu grand’chose puisqu’ils s’étaient -cachés dès que le _péon_ était tombé et ne s’étaient montrés qu’à -l’arrivée de Watson. - -Celui-ci, tout en cherchant à se débarrasser de tous ces gens qui lui -parlaient à la fois, pensait avec remords au temps qu’il avait perdu par -son indécision en errant le long des clôtures barbelées de l’_estancia_. -Pourquoi n’était-il pas entré une demi-heure plus tôt; il aurait été aux -côtés de Celinda pour la défendre! - -Il lut dans les yeux d’antilope de _Cachafaz_ que le petit n’avait pas -tout dit et qu’il voulait bien parler, mais à lui tout seul. L’enfant -souriait avec mépris en entendant les autres donner des renseignements -contradictoires sur l’extérieur des assaillants. Tous croyaient les -connaître et tous les avaient vus sous un aspect différent. Watson -l’entraîna à l’écart et _Cachafaz_, dressé sur la pointe des pieds, lui -dit à voix basse: - ---C’est _Manos Duras_ qui a enlevé la petite patronne. Je sais où il la -tient. - -Pressé de questions par Richard, il s’expliqua. _Manos Duras_ ne -figurait pas parmi les trois hommes qui avaient emmené Celinda. Mais le -petit, sorti de sa cachette, s’était glissé dans un enclos voisin et -avait grimpé au sommet d’une pyramide de luzerne séchée que l’on -conservait pour nourrir les vaches pendant l’hiver. La cime était un -poste d’observation d’où le regard embrassait une énorme étendue de -terrain. Invisible dans son beffroi, il avait vu les trois cavaliers en -rejoindre au loin un quatrième qui semblait les attendre et qui était -sans aucun doute _Manos Duras_. Puis les quatre hommes avaient pris au -galop la même direction; l’un d’eux portait la prisonnière devant lui -sur sa selle. - -Il avait vu aussi du haut de la montagne de luzerne Watson arriver, mais -il était si méfiant qu’il n’avait pas voulu descendre avant de s’être -assuré de son identité. - -Ce récit troubla si profondément Richard qu’il resta quelque temps sans -pouvoir coordonner ses idées. Il pensa avant tout qu’il était urgent de -partir à la recherche de Celinda pour la délivrer et ne voulut pas -considérer l’énorme disproportion de forces qui existait entre lui et -les bandits. Il avait pour l’aider le petit _Cachafaz_ qui connaissait -l’endroit où il cachait la jeune fille. C’était là le point important. A -lui maintenant de l’arracher à ses ravisseurs. Et, avec l’absurde -témérité des amoureux qui refusent d’apprécier les obstacles à leur -valeur, il monta à cheval et fit signe au petit de l’accompagner. - -_Cachafaz_ se jucha d’un bond sur la croupe et se cramponna aux -vêtements de Watson qui piqua des deux et mit son cheval au galop. -Richard croyait avoir deviné la pensée de l’enfant et dès qu’il eut -dépassé la clôture de fils de fer barbelés de l’_estancia_ il prit la -direction du _rancho_ de _Manos Duras_, que souvent il avait aperçu de -loin. - ---Vous vous trompez de chemin, patron, dit _Cachafaz_. - -Et, montrant le point le plus élevé qui bordait le fleuve du côté de la -pampa, il ajouta: - ---Allons par là, au _rancho_ de la _India muerta_. - -Ce _rancho_ en ruines, dit de la _India muerta_, était bien connu dans -la région et cependant peu de gens s’y étaient rendus car il servait -uniquement de refuge aux vagabonds soucieux de continuer leur voyage -sans être vus des gens du pays. - ---Nous les trouverons là-bas, répéta le petit métis, s’ils n’ont pas -filé plus loin. - -Quand Robledo rentra chez lui, fatigué d’avoir inutilement cherché son -ami, il fut aussi désagréablement surpris que l’avait été Watson à peu -près à la même heure en arrivant à l’_estancia_ de Rojas. - -Il trouva assise sur le seuil Sébastienne qui semblait l’attendre, à en -juger du moins par l’air satisfait qu’elle prit pour le recevoir. De son -côté, il fut tout heureux de la retrouver car il s’imagina que Frédéric -la lui envoyait pour lui expliquer sa fuite. Peut-être cet homme faible -était-il revenu aux côtés de sa femme convaincu une fois de plus par ses -arguments mensongers. - ---C’est votre patron qui vous envoie?... M’apportez-vous une lettre de -lui? - -Sébastienne écouta ses questions avec une surprise qui élargissait ses -yeux bridés. - ---Quel patron? Le marquis?... Je n’ai pas de nouvelles de lui. Je le -croyais ici. Je viens pour autre chose. - -Avec des soupirs de lassitude elle avait remis son corps massif dans la -position verticale; baissant le ton elle dit: - ---Je n’ai pu dormir de toute la nuit et je suis venue vous voir, don -Manuel, pour vous demander de répondre à une petite question. - -L’ingénieur se résigna à cette consultation avec une patience non -exempte d’ironie; mais dès que la métisse eut commencé son visage se -transforma et il écouta chacune de ses paroles avec une attention -concentrée. - -Quand elle eut fini de raconter ce qu’elle avait vu et entendu la nuit -précédente, elle ajouta: - ---Pourquoi la belle madame et _Manos Duras_ ont-ils parlé de ma petite -patronne d’autrefois? Qu’est-ce que ma colombe innocente peut avoir de -commun avec eux?... Comme je ne suis qu’une bête et que je n’arrive pas -à comprendre grand’chose, je me suis dit: «Je vais aller trouver don -Robledo, l’ingénieur, lui qui sait tout. Il me dira bien...» - -Mais Robledo ne l’écoutait plus. Il paraissait absorbé et brusquement il -eut un geste de stupeur et d’inquiétude, comme s’il se fût subitement -trouvé en face d’une redoutable réalité. Il tourna le dos à Sébastienne -et courut rapidement vers l’endroit d’où il était venu. - -La métisse fut étonnée de voir l’ingénieur partir si vite et précipiter -sa course comme si ce qu’elle venait de lui dire lui eût fait craindre -d’arriver trop tard. De loin, Robledo se mit à gesticuler et à pousser -des cris pour attirer l’attention de don Carlos et du commissaire qui -continuaient à causer à la même place. Tous les deux se regardèrent -stupéfaits en l’entendant crier d’une voix haletante: - ---A cheval! L’histoire du messager et de la vache n’est qu’une ruse de -_Manos Duras_ pour vous éloigner de l’_estancia_. J’ai peur qu’un -malheur ne menace Celinda; il faut partir sans tarder. Pourvu que nous -n’arrivions pas trop tard! - -Quand le premier moment de stupeur fut passé, les paroles de l’ingénieur -semèrent l’alarme. - -Don Roque courut à sa maison pour prendre ses armes et monter à cheval. -Ses quatre hommes, prévenus par lui, firent l’impossible pour le suivre; -mais trois d’entre eux seulement purent trouver un cheval prêt et des -armes à feu, prêtées par des voisins, pour remplacer les sabres inutiles -qu’ils venaient d’abandonner. - -Cependant, Robledo, rentré chez lui, pressait son domestique espagnol de -seller un cheval tandis que lui-même bouclait le ceinturon garni de -cartouches qui soutenait son revolver. Il fit avertir les contremaîtres -de ses chantiers qui habitaient non loin de là et qui possédaient des -armes et demanda en outre au patron du bar le magnifique _rifle_ -américain qu’il dissimulait sous son comptoir. - -Robledo craignait aussi à ce moment qu’on laissât don Carlos Rojas -s’échapper. Il l’avait obligé à venir jusque chez lui et lui avait -recommandé d’être prudent. - ---Ce n’est pas parce que vous arriverez là-bas une demi-heure plus tôt -que vous empêcherez ce qui a pu arriver; par contre, si vous partez -seul, vous risquez de vous trouver à la merci de ces bandits. Un peu de -patience. Nous partirons tous ensemble. - -L’estanciero écoutait ces conseils avec des grognements impatients; il -tremblait tout à la fois de colère et d’anxiété. Robledo s’éloigna un -instant de la porte de sa maison pour marcher à la rencontre de quelques -hommes qu’il avait mandés et leur expliqua ce qu’il attendait d’eux. Le -cabaretier parut à son tour portant le _rifle_ américain qu’il remit à -son compatriote aussi solennellement que s’il lui eut confié toute sa -famille. - -Don Carlos profita de l’éloignement momentané de Robledo pour sauter sur -son cheval et partir au grand galop sans s’inquiéter des cris qui -l’accompagnaient dans sa fuite. - -Après cet acte de l’impatient Rojas, l’expédition s’organisa; -l’ingénieur et le commissaire se trouvèrent à la tête d’une douzaine -d’hommes, tous à cheval et armés de carabines. - -La nouvelle s’était répandue dans le village et des groupes de femmes et -d’enfants accouraient pour assister au départ de la troupe de cavaliers. -Quand le peloton passa devant l’ancienne maison de Pirovani, Robledo en -regarda les fenêtres avec quelque inquiétude. - -«Qui sait, se dit-il, si nous ne contemplerons pas là-bas un nouveau -malheur causé par cette femme!» - -A la même heure, Watson abandonnait son cheval et, suivi de _Cachafaz_, -commençait à ramper au milieu des âpres buissons. Le petit métis l’avait -conduit jusqu’à une colline sablonneuse, sur le rebord du plateau, d’où -l’on avait une vue presque verticale sur le _rancho_ de la _India -muerta_. - -Il connaissait l’endroit de réputation. Vingt années auparavant la -maison avait des habitants qui faisaient paître leurs moutons dans les -champs voisins. Mais les ouragans capricieux avaient brusquement -recouvert le sol d’une épaisse couche de sable. De plus, le puits du -_rancho_, qui fournissait autrefois une eau relativement douce, ne -contenait plus qu’un liquide salé. Les hommes avaient fui, les -constructions de briques crues étaient rapidement tombées en ruines; -seuls les vagabonds recherchaient l’abri de leurs toits crevés. - -Watson s’étonna de pouvoir avancer en rampant au milieu des arbustes de -la colline de sable sans que l’aboiement d’un chien vînt déceler sa -présence. Cela lui fit craindre que _Cachafaz_ ne se fût trompé dans ses -déductions et que la masure ne fût vide. Mais le petit métis, qui -ouvrait la marche, s’arrêta entre deux touffes de buissons et, tournant -vers lui son visage, lui fit signe d’approcher. - -Il passa lui-même la tête entre les tiges et il put voir, à vingt mètres -au-dessous de lui, une esplanade de sable au centre de laquelle -s’élevaient les ruines du _rancho_. Deux chevaux erraient à pas lents, -en quête de l’herbe maigre qu’ils mâchonnaient, et un homme était assis -par terre, un fusil en travers des genoux. - -_Cachafaz_ lui souffla à l’oreille: - ---C’est un de ceux qui ont enlevé la petite patronne. - -Watson eut beau tendre le cou pour regarder, il ne put voir aucune autre -personne. Abandonnant son observatoire, il recula en rampant et, revenu -au pied de la colline, il tira de sa poche un crayon et une lettre -oubliée dont il déchira un feuillet. _Cachafaz_ le regardait écrire de -ses yeux de petit animal rusé, comme s’il devinait ce qu’on attendait de -lui. Richard lui remit le papier puis lui montra l’endroit où il avait -laissé son cheval. - ---Cours au village et remets cette lettre à M. Robledo, l’ingénieur, ou -au commissaire... au premier des deux que tu rencontreras. - -Il voulut ajouter d’autres explications, mais le lutin à peau cuivrée -n’était plus là pour les entendre. Il s’était lancé sur la pente et un -instant après il sautait sur le cheval et disparaissait au galop. -Richard recommença l’ascension du coteau sablonneux pour aller observer -ce qui se passait dans le _rancho_. Il aperçut cette fois deux hommes: -celui qu’il avait déjà vu et qui était toujours assis par terre, sa -carabine en travers des genoux, et devant lui, debout, armé des seules -armes qu’il portait à sa ceinture, un _gaucho_ qu’il reconnut -immédiatement: c’était _Manos Duras_. Tous deux causaient, mais il ne -put entendre leurs paroles à cause de la grande distance qui le séparait -d’eux. Son observation était donc inutile pour le moment. Il ne put -songer non plus à les attaquer même en profitant de la surprise, car il -ne voyait que deux de ses ennemis; les autres étaient certainement à -l’intérieur des ruines, en train de dormir peut-être. - -«Où peuvent-ils garder Celinda?» pensa le jeune homme. - -Toujours se traînant au milieu des buissons il commença de suivre le -contour de la colline sablonneuse pour tâcher d’examiner les ruines du -côté opposé. Les deux bandits continuèrent à parler sans se douter -qu’au haut de la pente voisine un homme rampait pour les espionner. - -Le compagnon de _Manos Duras_, celui qu’on appelait _Piola_, se mit à -lui parler sur un ton de reproche. - ---Tu sais très bien que je n’aime pas les affaires où les filles sont -mêlées. Il est rare qu’elles finissent bien, et, de plus, elles font un -fracas de tous les diables. Il aurait mieux valu aller rafler du bétail -au Limay pour le vendre ensuite dans la Cordillère. Il aurait mieux valu -aussi emmener les vaches du vieux Rojas et en faire du bon argent que de -nous amuser comme des gamins à lui enlever sa génisse. - -_Manos Duras_ fit le geste de l’homme supérieur qui ne juge pas à propos -d’expliquer l’opportunité de ses actes; _Piola_ continua: - ---Tu as peut-être des raisons pour agir ainsi. Nous t’avons aidé comme -des frères, mais si on t’a payé pour enlever la demoiselle, tu devrais -partager avec nous. - -Le _gaucho_ prit un air hautain. - ---Il ne s’agit pas d’argent. Je t’ai expliqué que c’était une vengeance; -c’est la plus terrible que je puisse tirer de ce maudit vieux qui m’a -insulté... Tu connais aussi nos conventions. Vous me la réservez, puis, -quand nous aurons gagné la Cordillère, elle sera pour vous. - -_Piola_ sourit avec une joie répugnante en l’entendant rappeler leur -pacte. - ---C’est bon; nous te la réserverons, dit-il. Tu seras le premier... si -tu viens nous rejoindre au plus tard demain. Si tu tardes, tu ne la -retrouveras pas entière... Mais, pourquoi ne pars-tu pas tout de suite -avec nous? Pourquoi nous quittes-tu? Qu’as-tu donc à faire à la Presa ce -soir? - ---Je vais me faire payer, répondit _Manos Duras_ avec jovialité. Je -veux laisser mes comptes en ordre avant de partir. - -L’autre, qui ne pouvait comprendre l’optimisme de son compagnon, se mit -à réfléchir. Peut-être en ce moment savait-on déjà au village ce qui -était arrivé à l’_estancia_ de Rojas. Et si on l’ignorait encore, on le -saurait avant longtemps, c’est-à-dire dès que don Carlos serait rentré -chez lui après son inutile voyage à la Presa. _Manos Duras_ ne -craignait-il pas que le commissaire et les autres habitants du village -ne l’accusassent du rapt de la jeune fille? - ---Cela pourrait arriver, répondit le _gaucho_, mais on m’a reproché tant -de choses sans jamais trouver aucune preuve!... Si on me voit au -village, on finira par croire que je n’ai pas été mêlé à l’affaire. -Aucun des gens de l’_estancia_ ne m’a vu. D’ailleurs, j’irai d’abord à -mon _rancho_ pour le cas où quelqu’un s’y rendrait et je n’entrerai au -village que vers le soir, comme les autres fois... Je compte avoir réglé -mes affaires à minuit et je pourrai partir vous rejoindre. - -_Piola_ cligna de l’œil tout en montrant du doigt le _rancho_ voisin. - ---Qu’est-ce qu’elle en dit? - ---Elle croit que nous l’avons enlevée pour tirer de l’argent du vieux. -Elle ne devine pas ce qui l’attend... C’est une fille qui a du nerf et -elle ne semble pas avoir bien peur maintenant que la première émotion -est passée. _Pucha_, elle m’a donné du fil à retordre quand je l’ai -emportée sur mon cheval... Je lui ai laissé les mains attachées -là-dedans car sans cela elle se défend et je suis obligé de la battre -tout comme un homme. - -_Manos Duras_ demeura pensif, puis ajouta avec un sourire cynique: - ---Je n’ai pas voulu rester là-dedans, frère, car tu comprends bien que -c’est risqué de se trouver seul avec une belle fille... Je t’avouerai -que j’en connais une qui me plaît davantage; j’espère la voir bientôt. -Mais celle-là aussi est appréciable et si on restait seul avec elle, le -diable s’en mêlerait; on commencerait à faire de petites choses, -seulement pour s’amuser, puis on perdrait la tête et on ne sait trop ni -quand ni comment ça finirait. Nous sommes maintenant en territoire -ennemi, il ne faut pas l’oublier, et nous n’avons pas de temps à -perdre... Je renvoie la fête à demain. Aujourd’hui, j’ai autre chose à -faire pour que les réjouissances soient complètes... Quand les camarades -reviendront nous nous dirons adieu. Continuez votre route avec la -génisse, moi je retourne à mon _rancho_ et à demain s’il plaît à Dieu. - -Richard rampa inutilement entre les buissons; il ne vit que les deux -hommes absorbés dans leur conversation et la masure dont l’unique -entrée, située du côté opposé, était obstruée par des madriers -disjoints. Il se demanda si les ravisseurs de Celinda l’avaient cachée -là ou si la jeune fille se trouvait dans un refuge plus difficile à -découvrir, sous la garde des deux autres hommes de la Cordillère. - -Lassé enfin de faire le guet inutilement, il se laissa glisser sur la -pente sablonneuse et vint s’asseoir à l’endroit où _Cachafaz_ avait pris -son cheval. - -Il demeura ainsi longtemps; il eût voulu voir les heures passer avec une -rapidité prodigieuse pour mettre fin à la torture de cette attente -impuissante et laisser paraître dans le lointain ses amis qu’il avait -appelés à son aide. - -Ses yeux, qui fouillaient l’horizon sans rien remarquer de nouveau, -s’éclairèrent soudain en apercevant un cavalier minuscule qui -grandissait à mesure que le galop continu de sa monture le rapprochait -de lui. Quelques minutes après, il put le reconnaître facilement car il -l’avait vu le matin même. C’était don Carlos Rojas. - -Bien qu’il se dirigeât vers lui, il jugea prudent de se porter à sa -rencontre et il se mit à courir aussi rapidement que le lui permettait -le sol sablonneux sillonné par les racines des plantes sauvages que le -vent avait mises à nu et où ses pieds s’embarrassaient et butaient -violemment. - -En le voyant apparaître sur le bord du chemin, don Carlos fit cabrer son -cheval tout en tirant son revolver de sa ceinture. Puis, reconnaissant -Richard, il mit pied à terre. - -Watson ne parvenait pas à comprendre l’arrivée de l’_estanciero_ car il -avait adressé sa lettre à ses amis de la Presa. De plus il arrivait -seul. - ---Où sont les autres? demanda-t-il. Avez-vous vu Robledo? - -Don Carlos fit une réponse évasive. - -L’ingénieur et le commissaire venaient peut-être derrière lui, mais -peut-être aussi leur faudrait-il des heures pour arriver. - ---Je n’ai pas voulu les attendre. Je les trouve un peu... flegmatiques; -qui sait à quel moment ils seront ici. La patience m’a manqué, et me -voici. - -Il expliqua ensuite que, tandis qu’il courait dans le _rancho_ de _Manos -Duras_, sans passer par son _estancia_, il avait vu venir à sa rencontre -un cavalier qui galopait à bride abattue. Il avait tiré son revolver -pour l’arrêter, mais en remarquant son allure, il ne s’était pas servi -de son arme. - ---Il semblait un singe sur un cheval et j’ai reconnu que ce singe était -_Cachafaz_. Il m’a raconté que vous étiez ici; il m’a montré votre -papier et je lui ai dit de prévenir ceux qui viennent derrière moi de ne -pas perdre leur temps à passer par l’_estancia_; il doit les conduire -ici directement... Que se passe-t-il? - -Tous deux marchèrent au milieu des buissons en suivant les traces -laissées par Watson quand il était venu au-devant de Rojas. Don Carlos, -qui menait son cheval par la bride, le laissa à l’endroit même où -Richard avait laissé le sien un moment auparavant. Puis ils gravirent -sur les genoux, en s’aidant de leurs mains, la colline sablonneuse du -sommet de laquelle ils pouvaient voir le _rancho_ de la _India muerta_. - -Avançant la tête au milieu des feuilles, ils virent _Piola_ assis par -terre comme tout à l’heure; mais il était seul. _Manos Duras_ avait -disparu. - -L’homme fumait et regardait autour de lui avec inquiétude comme si ses -sens, aiguisés par la vie aventureuse du désert, l’eussent averti de -l’approche d’un ennemi caché. - -De temps en temps il tendait le cou et regardait au loin, comme -attendant l’arrivée de quelqu’un. - ---Attaquons-le, dit don Carlos à voix basse. - -Il lui importait peu que l’homme de la Cordillère eût sa carabine toute -prête en travers des genoux. Lui et Watson avaient leur revolver. - ---N’oublions pas l’autre qui est caché, répondit l’ingénieur. - ---Eh bien quoi? Ils seront deux, et nous sommes deux aussi... Je vais -abattre ce bandit. - -Il prit son revolver, décidé à tirer de l’endroit où il se trouvait sans -tenir compte de la distance; mais Watson le retint de la main et lui -murmura à l’oreille: - ---Il y a deux autres hommes et je ne sais pas où ils sont. Attendons -l’arrivée de nos compagnons. - -Ils demeurèrent dans cet état de douloureuse incertitude, ballottés -entre les voix de la prudence qui leur ordonnait d’attendre et le désir -de tenter cette folie d’attaquer des ennemis dont ils ignoraient le -nombre exact. - -Watson ne tarda pas à savoir où s’étaient cachés les deux autres -compagnons du _gaucho_. Au loin éclatèrent de furieux aboiements de -chiens. _Piola_ appela et _Manos Duras_, sortant du rancho, parut à -l’angle du bâtiment de briques, visible un instant pour les deux hommes -qui guettaient étendus au milieu des buissons. - -C’étaient les gens de la Cordillère qui arrivaient; après le rapt ils -avaient couru au _rancho_ de _Manos Duras_ afin de ramener le peloton de -chevaux qui devait les suivre dans leur voyage vers les Andes pour -porter les vivres et les autres objets indispensables à une aussi longue -expédition. Les chiens avaient grossi le peloton. - -Un moment après firent leur entrée sur l’esplanade de sable deux -cavaliers armés de carabines et six chevaux en liberté qui formaient un -groupe compact et portaient sur leur dos des sacs et des paquets -assujettis avec des cordes. Les trois chiens de _Manos Duras_ bondirent -d’abord autour des ruines en saluant de leurs aboiements joyeux leur -maître invisible, puis ils parurent inquiets et se mirent à flairer -autour d’eux. Soudain, ils éclatèrent en hurlements féroces. Bavant de -rage, les crocs menaçants, ils essayaient de gravir la pente -sablonneuse, puis revenaient en arrière pour avertir les _gauchos_ de la -présence d’un ennemi caché. - -Les deux cavaliers, qui n’avaient pas encore mis pied à terre, les -sifflèrent d’abord inutilement, puis partagèrent leur inquiétude et -regardèrent avec des yeux méfiants les buissons de la colline voisine. - ---Ils nous ont découverts, murmura l’_estanciero_. Tant mieux! nous en -finirons une fois pour toutes. - -Watson se rendit compte qu’il était impossible d’attendre plus longtemps -et le suivit vers la base du mamelon jusqu’à l’endroit où se trouvait le -cheval. Don Carlos se mit en selle après s’être assuré que son revolver -jouait facilement dans sa gaine. Richard marchait à pied, appuyé sur une -des jambes de Rojas. Tous deux se dirigèrent franchement vers le -_rancho_. - -Quand ils y arrivèrent, précédés par les chiens qui reculaient sans -cesser de montrer leurs crocs et d’aboyer avec fureur, ils aperçurent -les deux hommes de la Cordillère, encore à cheval, et _Piola_ avec sa -carabine appuyée contre la poitrine, prêt à faire feu. Don Carlos -s’adressa à lui comme s’il eût été le chef. - ---Où est ma fille? demanda-t-il violemment. - -Le _gaucho_ andin l’écouta avec un visage impassible et feignit de ne -pas comprendre. - ---Pas de mots inutiles, continua l’_estanciero_. Si c’est de l’argent -que vous voulez, causons; nous nous entendrons peut-être. - -_Piola_ garda le silence. Pendant ce temps, obéissant peut-être à un -signe de lui, les deux cavaliers s’éloignèrent pour examiner l’horizon. -L’un d’entre eux revint seul et, mettant pied à terre, prononça quelques -mots à voix basse. On ne voyait personne aux environs. Les chiens -aboyaient toujours et rôdaient inquiets, mais c’était le résultat de la -première alerte. Ces deux hommes étaient certainement venus seuls. - -Rojas fit de nouvelles offres et, donnant à sa voix un ton de douceur -exagérée, il s’efforça de contenir son indignation. - ---Je ne sais pas de quoi vous parlez, monsieur, répondit enfin _Piola_. -Vous vous trompez, je n’ai jamais vu cette demoiselle. - ---Oseriez-vous prétendre que vous n’êtes pas des amis de _Manos Duras_? - -Tandis que les deux hommes parlaient, Richard, s’écartant un peu, essaya -de faire le tour du _rancho_ pour gagner la porte; mais l’autre -_gaucho_, devinant son intention, lui barra la route et leva sa -carabine, prêt à le viser. Finalement _Piola_ tourna le dos à Rojas sans -lui avoir fait aucune réponse précise et marcha vers l’angle du bâtiment -détruit derrière lequel il disparut. - -Don Carlos voulut le suivre, mais il se heurta au même homme qui avait -arrêté Watson. Cette fois il dirigeait franchement son _rifle_ vers eux -pour les empêcher de passer et ils durent s’arrêter, partagés entre la -crainte de cette menace et le désir qu’ils avaient de se jeter sur le -bandit. - -D’un coup de pied, _Piola_ écarta les poutres disjointes qui fermaient -l’entrée du _rancho_. La présence de l’homme de la Cordillère mit fin à -la lutte entre Celinda et _Manos Duras_. La jeune fille, les mains -attachées, se défendait des assauts lubriques de son ravisseur. Elle -l’avait égratigné, elle l’avait mordu tout en le repoussant à coups de -pieds. Le _gaucho_ portait au visage et aux mains des écorchures d’où le -sang coulait, mais son excitation était telle qu’il ne paraissait pas -s’en rendre compte. - -En voyant son camarade il fit un effort pour retrouver son calme et dit -avec une gaieté féroce: - ---Je te l’avais bien dit, frère. On commence par plaisanter puis on -prend goût au jeu. On ne peut pas rester calme à côté d’une belle fille. - -Mais il se tut en s’apercevant que _Piola_ le regardait avec reproche. - ---Tu t’amuses ici comme un gamin, tandis que dehors il se passe des -choses. - -Du geste il l’invita à sortir, puis quand il eut passé la porte il -ajouta en baissant le ton: - ---Le vieux de l’_estancia_ est là avec un de ces _gringos_ qui -travaillent aux chantiers du fleuve. Que faisons-nous? - -_Manos Duras_, malgré tout son cynisme, fut étonné d’apprendre que don -Carlos était là, derrière le mur de briques. Comment avait-il pu -arriver si tôt... Qui avait pu lui révéler que sa fille se trouvait dans -ce _rancho_ lointain?... Mais sa férocité naturelle et le souvenir de -l’outrage que lui avait fait Rojas lui inspirèrent une solution. - ---Le mieux, c’est de le tuer. - ---Et le _gringo_ aussi? demanda ironiquement _Piola_. Tu as vite fait de -trouver un remède à tout. - -L’homme de la Cordillère était inquiet; son instinct semblait lui -révéler la proximité d’un danger. Il était maintenant persuadé que ces -deux hommes n’étaient pas venus seuls. D’autres allaient sans doute -arriver pour leur prêter main forte. Ce que _Manos Duras_ avait de mieux -à faire, si vraiment il tenait à pousser à fond cette mauvaise affaire -que représentait le rapt de Celinda, c’était de monter à cheval sans -perdre de temps et d’emporter la belle jusqu’à un certain endroit, au -bord du Rio Limay, où ils avaient décidé de se retrouver le lendemain. -Il ferait bien de renoncer à retourner au village ce soir-là. Il -importait maintenant que l’ordre de marche fût changé. Pendant qu’il -s’éloignerait en emportant la petite, ils resteraient là avec les -chevaux. _Piola_ se chargerait de convaincre le vieux de l’inanité de -ses soupçons. Et si d’autres gens du village arrivaient, ils seraient -obligés de convenir, puisqu’ils les trouveraient sans la moindre femme -avec eux et sans _Manos Duras_, qu’ils étaient de pacifiques voyageurs -arrêtés en cet endroit. - -Le _gaucho_ l’écouta avec impatience. Il avait pris goût à l’aventure et -il n’admettait aucune modification. Il voulait garder Celinda, mais il -ne voulait pas renoncer à rentrer au village à la nuit tombante pour -aller se faire acquitter sa mystérieuse dette. - ---Tu pourrais aussi faire autre chose, continua _Piola_. Le père offre -de payer si nous lui rendons sa fille, et... - -Mais il ne put continuer. Tout près d’eux, derrière l’angle du bâtiment -de briques, retentit un coup de feu, suivi d’un cri. L’ami de _Manos -Duras_ lança un juron. - ---Voilà le bal qui commence, dit-il en armant sa carabine et en courant -vers l’endroit d’où venait la détonation. - -Rojas venait de décharger son revolver sur l’homme qui lui barrait la -route. Ce dernier avait surtout surveillé Watson qui était le plus jeune -et lui inspirait plus de méfiance; il avait tourné son fusil vers lui et -don Carlos avait profité de cette négligence pour tirer doucement son -revolver, viser la poitrine du _gaucho_, et faire feu. - -Dès que l’ennemi fut à terre, Watson se pencha sur lui pour s’emparer de -son arme. - -Quand _Piola_ arriva au coin du _rancho_, Rojas avait déjà le pied à -l’étrier; par un sentiment atavique de centaure champêtre, il se croyait -plus fort et plus sûr à cheval qu’à pied. Watson, qui luttait avec le -blessé, venait de lui arracher son _rifle_ et se préparait à se -redresser; mais il vit le bandit andin le viser, car il était le plus -près de lui; instinctivement il se courba au moment même où le coup -partait. Grâce à ce mouvement, le projectile, au lieu de lui traverser -la poitrine, lui entama seulement l’épaule gauche, ne lui faisant qu’une -blessure superficielle. La douleur l’obligea à lâcher la carabine et il -demeura accroupi, tenant son épaule dans sa main. - -Son agresseur fit quelques pas vers lui pour assurer son coup au moment -même ou _Manos Duras_, attiré par le bruit de la lutte, avançait la tête -à l’angle du bâtiment. Il vit don Carlos, déjà à cheval, braquer son -revolver sur _Piola._ Il prit lui aussi le sien dans sa ceinture pour -tirer sur l’_estanciero_, mais il n’en eut pas le temps. Entre eux deux -s’interposait l’autre cavalier andin qui était jusque-là resté en -observation. - ---Voilà du monde!... beaucoup de monde!... - -Les chiens arrivèrent derrière lui; ils bondissaient en avant puis -reculaient en aboyant vers les ennemis invisibles. - -A partir de ce moment, les événements semblèrent se précipiter et se -superposer avec une incroyable rapidité. - -_Manos Duras_ fut le premier à agir, il courut à son cheval qui -continuait à brouter l’herbe sans s’effrayer des coups de feu qu’il -s’était dès longtemps accoutumé à entendre. Puis il disparut derrière le -_rancho_. - -_Piola_ parut oublier Watson pour penser à sa propre sécurité. C’était -aussi un homme de cheval qui se sentait plus sûr de lui et plus fort en -selle qu’à pied. Il monta à cheval, tenant toujours sa carabine à la -main droite, et rejoignit son camarade. Tous deux allèrent se placer à -côté du peloton de chevaux et se disposèrent à défendre jusqu’à la mort -le chargement de sacs et de ballots qui représentait la fortune de la -communauté. - -Rojas sembla oublier leur existence et s’approcha de Watson pour lui -demander avec une ingénuité émue: - ---Qu’avez-vous, _gringuito_?... Ils vous ont tué? - -La blouse du jeune homme était marquée à l’épaule d’une tache noire qui -allait s’élargissant; mais il se releva et répondit avec un pâle -sourire: - ---Ce n’est rien: une égratignure seulement. - -Don Carlos ne put s’occuper de lui plus longtemps. Il voulait savoir ce -qui se passait de l’autre côté du _rancho_ et, poussant son cheval, il -dépassa l’angle du bâtiment. - -Il ne trouva personne; la porte rustique, complètement ouverte, laissait -voir l’intérieur vide. Mais détournant son regard des ruines, il vit -s’éloigner au galop un cavalier qui portait sur le devant de sa selle -une espèce de long rouleau qu’il soutenait d’un bras et qui s’agitait -violemment comme un être vivant. - -Son instinct plutôt que ses sens avertit l’_estanciero_. - ---Ah! voleur de _gaucho_! - -Le paquet qu’il avait d’abord pris pour un rouleau de vêtements -contenait une vie et refusait de se laisser emmener. - -Ses oreilles perçurent une voix de femme; était-ce une erreur de ses -sens troublés par l’émotion? Cependant, il eut au même instant la -certitude que Celinda l’avait reconnu et l’appelait en une plainte -désespérée. - ---Papa! papa!... - - - - -XVII - - -Quand Hélène s’éveilla, tard dans la matinée, elle s’aperçut avec -surprise que la métisse ne répondait pas à ses appels répétés. - -Elle vit arriver enfin une de ces fillettes qu’on appelait -_chinitas_[28] et qui travaillaient dans la maison sous les ordres de -Sébastienne; la jeune fille lui déclara que la respectable métisse était -sortie à la première heure et n’était pas rentrée. - ---On dit qu’il y a eu du grabuge à l’_estancia_ de don Carlos Rojas. Le -commissaire est parti avec beaucoup d’hommes. - -D’après la fillette on avait vu Sébastienne aux environs du village, à -cheval, et accompagnée du domestique de M. Robledo. - ---Elle a dû aller voir s’il n’est rien arrivé à sa petite patronne -d’autrefois. Chacun raconte son histoire... Mais ce qui est sûr c’est -qu’on a tué quelqu’un à l’_estancia_. - -La servante cessa de parler en voyant que sa patronne ne paraissait pas -curieuse d’en savoir davantage. Elle s’était contentée de pousser une -exclamation de surprise aux premiers mots de ce rapport. Puis elle avait -gardé le silence comme si le récit ne l’intéressait pas. - -Après avoir déjeuné, elle demeura toute la matinée dans le salon de sa -maison. Elle pensait aux longues heures qui allaient s’écouler avant que -la nuit vînt et elle s’impatientait. Elle était décidée à faire appeler -Robledo; mais, d’après la petite servante, Robledo était parti avec le -commissaire pour l’_estancia_ de Rojas et il ne devait revenir que le -soir. - -Elle ne vivrait pas plus longtemps dans ce village. Son mari pouvait -bien rester et travailler à la construction des canaux. Pour elle, elle -pensait demander à Robledo les moyens de regagner Paris, ou tout au -moins l’argent nécessaire pour se rendre à Buenos-Ayres. Une fois dans -la grande ville elle saurait bien se défendre. Au temps de sa jeunesse -elle s’était trouvée dans des situations aussi graves sinon pires et -elle savait par expérience qu’une femme énergique peut se tirer d’un -mauvais pas plus facilement qu’un homme. - -Songeant à ce qu’elle allait dire à l’Espagnol, elle appelait la nuit, -mais en même temps elle s’effrayait de la fuite rapide des heures, car -le moment approchait où un homme était en droit de se présenter à sa -fenêtre pour exiger d’elle l’accomplissement d’une promesse faite la -nuit précédente. - -Elle avait besoin d’un effort de pensée pour se convaincre qu’elle -n’avait pas rêvé cette entrevue avec _Manos Duras_. - -«Quelle sottise! pensa-t-elle. Ai-je pu vraiment agir ainsi?» - -Bien souvent dans sa vie elle s’était pareillement étonnée de ses -propres actes; il semblait qu’il y eût en elle deux personnalités -ennemies dont l’une avait horreur de l’autre. - -«Et peut-être cet homme viendra-t-il dès ce soir!» pensait-elle. - -Pour se tranquilliser elle se dit que le _gaucho_ avait peut-être oublié -ses promesses. Mais il lui revint immédiatement que sa petite servante -lui avait vaguement parlé des événements terribles survenus à -l’_estancia_ de Rojas. - -Cependant comme elle avait tendance à croire que les événements devaient -toujours s’ajuster à sa convenance, elle retrouva sa confiance et son -optimisme. - -«Il ne viendra pas, se dit-elle. Quelle extravagance! Cet homme-là -pouvait-il prendre au sérieux une promesse aussi absurde?...» - -Après les bruits qui avaient circulé dans le village, il n’oserait pas -revenir. D’ailleurs si ce sauvage était redoutable en rase campagne, -elle saurait s’en défendre ici en tenant étroitement closes les fenêtres -et les portes de la maison. - -Elle cessa donc de penser au _gaucho_, mais le souvenir de la dernière -nuit ne sortit pas de sa mémoire. Quelque chose s’était passé au lever -du jour, au moment où la lumière avait commencé d’apparaître aux fentes -de sa fenêtre; elle s’en était rendu compte confusément, comme on -perçoit les événements extérieurs quand les yeux hésitent à s’ouvrir et -quand la pensée oscille encore entre le sommeil et la veille. - -Complètement éveillée maintenant elle médita sur ce qu’elle avait -entr’aperçu plusieurs heures auparavant, et elle se convainquit qu’un -homme s’était arrêté devant sa fenêtre au lever du jour. Elle se -souvint qu’un bruit de pas étouffés avait couru sur la galerie -extérieure, et que la cloison de bois avait légèrement craqué sous le -poids du corps appuyé contre elle. Elle aurait même juré qu’elle avait -entendu comme un soupir douloureux ou un râle de désespoir. Et son -instinct lui disait que cet être mystérieux qui avait vécu quelques -instants auprès d’elle, derrière la cloison de planches, n’était autre -que son mari. - -Par deux fois elle s’approcha de la fenêtre et l’ouvrit pour l’examiner -à l’intérieur et à l’extérieur avec l’espoir de trouver une lettre ou un -indice quelconque du passage de l’invisible visiteur que l’aube avait -amené et que le soleil levant avait chassé. - -«C’est Frédéric, répéta-t-elle: ce ne peut-être que lui... Robledo doit -savoir où il se trouve. Comme je voudrais qu’il revînt au village pour -lui parler.» - -Un peu après midi, tandis qu’elle fumait sa vingtième cigarette, on -frappa à la porte. Un moment de silence s’écoula, puis les coups se -firent entendre à nouveau. Hélène comprit que, profitant de l’absence de -Sébastienne, les deux _chinitas_ avaient quitté la maison pour aller -vagabonder dans le village, en quête de nouvelles. - -Elle se décida à aller ouvrir elle-même, et fut toute surprise en -reconnaissant le visiteur: c’était Moreno. La présence de l’employé -n’avait en elle-même rien d’extraordinaire, et cependant Hélène ne put -retenir un geste d’étonnement, car depuis bien longtemps elle ne pensait -plus à lui. Pendant ces dernières heures, c’était l’image d’autres -hommes qui avait accaparé sa pensée. - -Rougissant de son oubli, elle l’invita avec une amabilité exagérée à -pénétrer dans la maison. Un heureux hasard lui envoyait cet imbécile -pour la distraire pendant cette interminable soirée qui sans cette -visite eût coulé monotone et solitaire. - -En entrant dans la grande salle, Moreno caressa les meubles d’un regard -tendre et protecteur, comme des meubles à lui. Puis il prit place, avec -une aisance dont il n’avait jamais fait preuve lors de ses précédentes -visites, dans le fauteuil qu’elle lui offrit. - ---Je pars pour Buenos-Ayres par le train de ce soir, madame la marquise, -dit-il avec la vanité d’un homme conscient de ses propres mérites. Il -faut que j’aille informer le Gouvernement de ce qui s’est passé ici et -m’entretenir avec le ministre des Travaux Publics sur les mesures à -prendre pour continuer les travaux. - -Hélène approuva de la tête ces paroles tandis que ses yeux semblaient -sourire avec malice. Ce brave père de famille s’exagérait un peu son -importance. - ---Mais, avant de partir, j’ai cru devoir venir vous trouver pour traiter -d’une question qui a certains rapports avec mes entreprises futures. - -Il continua de parler et bientôt l’étincelle de joyeuse ironie qui -dansait dans les pupilles de la Torrebianca s’éteignit. Ses yeux -n’exprimèrent plus qu’un intérêt passionné et sans cesse grandissant. - -Moreno lui exposait comment Pirovani lui avait confié toute sa fortune -et l’avait nommé tuteur de sa fille unique qui vivait en Italie. - ---L’infortuné, continua-t-il, à ce que j’ai pu voir en examinant -rapidement ses papiers, était plus riche que je ne pensais. Cette -suprême mission que mon malheureux ami m’a confiée va me donner beaucoup -d’ouvrage et m’obliger peut-être à quitter mon emploi; qui sait même si -je pourrai revenir ici!... Je crains que nous ne nous revoyons pas avant -bien longtemps. - -Malgré l’air satisfait et assuré qu’il affectait depuis la veille -l’employé s’attristait en pensant à l’éventualité de cette longue -absence. - ---Comme cette maison, reprit-il, appartenait au pauvre Pirovani qui m’a -confié la gestion de ses biens, je viens vous dire madame la marquise, -en vertu de mes pouvoirs, que vous pouvez y demeurer sans payer un -centime, aussi longtemps que vous le jugerez utile. Considérez-la comme -vôtre. Que ne ferais-je pas pour vous! - -Elle fixait sur lui un regard curieux. Elle avait peine à cacher -l’étonnement que cette révélation lui avait causée. Moreno, dépositaire -de l’héritage de l’entrepreneur; Moreno, pliant sous le poids de -l’énorme fortune qui tombait entre ses mains et retournant vers les -villes populeuses pour y refaire sa vie! - -Des pensées nouvelles se firent jour peu à peu à travers sa surprise, -semblables à des îlots informes et bouillonnants encore, en plein -travail de formation. Son être se dédoublait et, auprès de la femme -frivole, éprise de luxe et de vanité, surgissait celle dont l’énergie -redoutable dans les moments difficiles était capable de résolutions -extrêmes, et qui ne craignait pas de faire souffrir. Et cette femme en -s’éveillant donnait à sa compagne cet impérieux conseil: «Ne le laisse -pas partir, c’est le destin qui te l’envoie.» - -Moreno, qui contemplait «madame la marquise» avec des yeux plus hardis -depuis qu’il se voyait riche et puissant, vit soudain comme l’ombre d’un -nuage invisible sur ses traits; sa bouche se contracta douloureusement, -et elle enfouit son visage dans ses mains pour cacher ses larmes. - -L’employé se leva de son fauteuil pour la consoler. Il avait compris sa -douleur; ne portait-elle pas le deuil de la mère de son mari? Et puis, -la triste fin de Pirovani, la fuite de Canterac, tant d’événements -accumulés en si peu de temps! - ---Tout ce qui arrive est bien triste, madame la marquise, mais il ne -faut pas que cela vous fasse pleurer. - -Et il se hasarda à lui prendre les mains et à les serrer doucement avant -de les écarter de ses yeux mouillés de larmes. - ---Ce n’est pas ce que vous croyez qui me fait pleurer, soupira-t-elle; -je pleure sur moi-même, sur mon malheur que rien ne peut réparer. Je -suis seule au monde. Mon mari n’est pas rentré depuis deux jours... et -ne rentrera plus peut-être. Quelles calomnies a-t-on pu lui rapporter! -Il me restait mes amis, mes fidèles amis, l’un est mort, l’autre est en -fuite. Je n’avais plus que vous... et vous partez pour toujours! - -L’employé, tout ému, balbutia: - ---Mon admiration vous restera toujours, madame la marquise... Je pars, -mais en réalité, je ne pars pas... A Buenos-Ayres, je serai à votre -disposition. - -Il cessa de parler car l’émotion commençait à lui troubler les idées. -Hélène avait séché ses larmes et le regardait avec intérêt. - ---Personne n’a jamais pu me comprendre, dit-elle. Les hommes sont ainsi -faits: ils se précipitent tous ensemble vers la femme qui leur plaît, -l’assomment de leurs assiduités et se disputent la première place de -telle façon que la malheureuse toute désorientée ne sait pas bien -connaître celui qu’elle préfère. Maintenant que vous partez et que je -vous perds pour toujours, je me rends compte que les deux amis qui nous -ont quittés, se mettaient en avant avec tant d’autorité qu’ils avaient -réussi à me cacher l’homme qui aurait dû m’intéresser le plus. - -A ces mots, Moreno fut si bouleversé qu’il prit la main d’Hélène dans -les siennes. - ---Oh! marquise, que dites-vous! - -Elle se laissa caresser la main et pressa même une des siennes entre ses -doigts, puis elle ajouta avec l’accent de la vérité, comme pour lui -confier ses pensées les plus intimes: - ---Je vous ai toujours apprécié pour votre modestie, cette modestie qui -cache de grandes qualités que vous ne soupçonnez pas vous-même. J’aime -les hommes dont le cœur est plein de bonté et libre d’orgueil. Souvent, -dans ma solitude, je pensais aux grandes choses qu’aurait pu réaliser en -Europe un homme tel que vous, guidé dans son œuvre par une femme -inspiratrice de nobles ambitions. - -Moreno garda le silence. Il la regardait avec un certain étonnement et -semblait l’admirer davantage après les mots qu’il venait d’entendre. -Cette femme avait les mêmes pensées qu’il avait eues bien souvent -lui-même sans oser y croire tout à fait. - -Hélène ajouta, accablée: - ---Mais il est trop tard; laissons cela! Vous avez une famille, je n’ai -plus d’illusion ni d’espoir. Je suis seule et pauvre, et je ne sais -comment s’achèvera ma vie. - -L’employé demeurait pensif, les sourcils froncés, et semblait tourmenté -d’une vision pénible. Il revoyait dans une petite maison près de -Buenos-Ayres, aux pièces modestes et propres, une femme et des enfants. -Mais cette image ne tarda pas à s’effacer et Moreno reprit l’air assuré -et autoritaire qu’il avait montré dans les premiers moments de sa -visite. - ---Moi aussi, dit-il, je réfléchis plus souvent qu’autrefois. Cette nuit -je n’ai pas pu dormir: je me suis levé trop tard pour aller voir ce qui -s’est passé à l’_estancia_ de Rojas... Et hier, justement, j’ai pensé -qu’il vaudrait mieux peut-être que je parte pour l’Europe. Je veillerais -sur la fille de Pirovani et je gérerais ses biens plus commodément qu’à -Buenos-Ayres. Qui sait? peut-être augmenterais-je considérablement -cette fortune en me lançant dans les affaires! Je ne suis pas sûr de -posséder les qualités que vous m’attribuez, madame la marquise; mais -j’ai l’habitude des chiffres, j’ai de l’ordre et je suis peut-être -capable de réussir dans les affaires tout comme un autre. Pourquoi pas? - -Il y eut un long silence et l’employé, troublé d’avance par ce qu’il -allait dire, osa enfin balbutier timidement. - ---Peut-être pourriez-vous venir avec moi en Europe... pour me donner des -conseils. Vous me croyez très intelligent, mais là-bas je ne serai qu’un -ignorant. - -Hélène eut un mouvement de surprise et repoussa avec hauteur cette -proposition. - ---C’est impossible! Quelle folie!... De quel fardeau allez-vous vous -charger, mon ami!... Vous oubliez d’ailleurs que je suis mariée, que je -suis du monde et que les gens en nous voyant ensemble feraient les -suppositions les plus outrageantes. - -Mais tout en protestant, elle prit dans les siennes les mains de Moreno, -approcha du sien son visage, l’enveloppa du parfum qui émanait de sa -chair tentatrice, et dit enfin avec enthousiasme: - ---Que votre cœur est grand!... Comment vous prouver ma reconnaissance -pour votre intention généreuse? - -Moreno se remit à parler d’un ton suppliant. Que leur importait les -propos des gens?... En Europe, personne ne les connaissait. Ils -vivraient à Paris, dans la cité merveilleuse qu’il avait si souvent -admirée à travers les romans et qu’il n’aurait jamais pu voir si -Pirovani n’était pas mort. C’est lui que devrait remercier la marquise, -si elle daignait être sa compagne et son inspiratrice. - ---Et votre famille? demanda la Torrebianca d’un ton grave que ses -regards démentaient. - -Il répondit avec l’optimisme cynique de l’homme qui sait le pouvoir de -l’argent et qui compte, grâce à lui, résoudre toutes les difficultés. - ---Ma famille restera à Buenos-Ayres où elle sera mieux installée que -jamais. Avec beaucoup d’argent on arrange tout et chacun est heureux... -J’aurai beaucoup d’argent, car il est bien juste que je me récompense -moi-même des peines que m’imposera mon rôle de tuteur. Et j’en gagnerai -aussi dans les affaires. - -Elle résistait encore, mais toujours plus faiblement, et Moreno jugea -bon de l’émouvoir en lui décrivant les délices de ce Paris qu’il n’avait -jamais vu et dont l’autre était déjà lassée. - ---C’est une folie, interrompit Hélène; je n’ai pas le courage d’aller -au-devant d’un pareil scandale. Que dira-t-on si nous fuyons ensemble? - -Puis elle ajouta avec une expression de pudeur craintive: - ---Je ne suis pas telle que vous croyez. Les hommes acceptent avec une -étonnante facilité tout ce qu’on leur raconte des femmes, et qui sait ce -qu’on a pu vous dire de moi!... J’avoue que mon mariage n’a pas été -heureux; mon mari est bon, mais il n’a jamais su me comprendre. Mais, de -là à provoquer un scandale en fuyant avec un autre homme! - -L’employé eut recours à toutes les phrases qu’il avait emmagasinées dans -sa mémoire au cours de ses lectures. Qu’était-ce que le mariage et que -l’opinion du monde! Elle avait le droit de connaître le véritable amour, -si elle le trouvait sur sa route. Elle avait aussi le droit de «vivre sa -vie» aux côtés d’un homme qui saurait l’embellir pour elle autant -qu’elle le méritait. - -Il continuait à réciter des fragments de ses lectures romanesques et la -marquise, qui devait connaître aussi bien que lui la valeur de tels -arguments, finit pourtant par se laisser attendrir et troubler par cette -amoureuse éloquence. - -La Torrebianca jugeait maintenant qu’elle avait suffisamment prolongé -son simulacre de résistance et croyait le moment venu de céder pour -permettre à Moreno de passer à des questions d’un intérêt immédiat. - -Elle feignit de n’avoir plus entière conscience de ses actes; passant -ses mains sur les épaules de Moreno elle parla tout près de son visage -d’une voix faible comme un souffle, et les yeux au ciel, elle semblait -se perdre dans ses souvenirs. - ---Oh! Paris! Vous ne le connaissez que par les livres, mais vous ne -savez pas vraiment ce qu’est cette vie. Une existence bien douce nous -attend là-bas. - -L’employé considéra ces mots comme une acceptation et se crut en droit -de la prendre dans ses bras. - ---Vous acceptez n’est-ce pas? Oh! merci... merci! - -Mais Hélène le repoussa pour couper court à ces effusions et avec le -sérieux de la femme qui sait mener une affaire, elle reprit la parole. - ---Si je disais «J’accepte» ce serait à la condition que nous partirions -aujourd’hui même. Sans cela je pourrais me repentir... D’ailleurs, -pourquoi rester plus longtemps dans cet endroit odieux? Je n’y ai que -des ennemis. Mon mari lui-même m’abandonne... Je ne sais ce qu’il est -devenu. - -Moreno approuva de la tête. Il fallait profiter du train de ce soir. -S’ils attendaient le prochain, en deux jours, de nouveaux incidents se -produiraient peut-être. Le malheureux employé croyait de bonne foi que -la marquise était capable de regretter sa décision et jugeait -nécessaire de profiter de ce moment favorable. - -Hélène lui posa plusieurs questions pour fixer en quelque sorte, avant -de le suivre, les articles du contrat verbal qui les lierait. Moreno lui -exposa tout ce que Pirovani lui avait confié en remettant ses papiers -entre ses mains et toutes les recommandations orales qu’il avait -ajoutées. Sa fortune était solidement établie. Avant le duel il lui -avait également remis tout l’argent qu’il avait chez lui. L’employé -pouvait payer les frais du voyage et du long séjour qu’ils auraient à -faire dans un luxueux hôtel de Buenos-Ayres. - ---Une fois dans la capitale, continua-t-il, je réaliserai tous les fonds -qui sont déposés au nom de Pirovani et je ferai le nécessaire pour que -le gouvernement me verse également ce qu’il lui doit pour ses -entreprises... Je connais beaucoup de personnes haut placées qui -m’aideront... Vous verrez que si bien des gens me croient sot, je sais -me retourner quand il s’agit de finances... Dès que les affaires seront -en ordre nous nous embarquerons pour l’Europe. - -Enhardi par ses propres paroles et certain maintenant qu’Hélène -acceptait, il tenta de porter la main sur elle; mais elle l’écarta. - ---Non, dit-elle avec sévérité, tout en fermant à demi ses yeux -malicieux. Tant que nous ne serons pas arrivés à Paris je ne serai pour -vous qu’une compagne de voyage. Les hommes sont ingrats quand leur désir -est satisfait trop vite; ils abusent de la tendresse des femmes et -oublient vite leurs serments. - -Elle eut un sourire plein de promesses et dit à voix basse en fermant à -demi ses paupières. - ---Mais, dès que nous serons à Paris.... - -Moreno fut agréablement troublé de l’expression qui accompagna ces -quelques mots. - -«Paris!...» Cette exclamation mentale fit surgir dans l’imagination de -l’employé la vision des mille épisodes de la vie joyeuse menée par les -étrangers dans la grande ville, ainsi que la décrivaient les romans. - -Il vit un élégant restaurant de Montmartre comme il les imaginait et -comme il avait pu les admirer sur les toiles des cinématographes. Il -crut entendre la musique sautillante et heurtée d’un jazz-band. Il -suivit des yeux le tournoiement des couples qui dansaient dans un large -espace rectangulaire, entouré de petites tables brillamment servies. - -Puis la marquise faisait son entrée, vêtue avec un luxe éblouissant, -appuyée sur son bras. Lui-même était en habit, et une perle énorme -luisait sur son plastron. Le gérant de l’établissement le saluait avec -le respect mêlé de familiarité qu’on doit aux clients bien connus; les -femmes admiraient de loin les bijoux d’Hélène; un groom aussi petit -qu’un gnôme emportait le somptueux manteau de fourrure de la dame, d’où -émanait un parfum de jardin enchanté. - -Il examinait la carte des vins, et commandait un champagne si cher que -le sommelier exprimait par une révérence son admiration. - -La vision s’évanouit et Moreno se trouva dans l’ancienne maison de -Pirovani, en face de cette femme qu’il avait désirée avec la ferveur -qu’inspire l’irréalisable, et qui, en ce moment, le dévorait des yeux. - ---Oh! Paris, dit-il. Comme j’ai hâte de m’y trouver avec vous... -Hélène!... Car vous me permettrez maintenant de vous appeler Hélène, -n’est-ce pas? - - - - -XVIII - - -Pour Watson, les faits se succédèrent avec la rapidité vertigineuse et -l’illogisme des tableaux d’un cauchemar qui se déroule par delà le temps -et l’espace. - -Il entendit des coups de feu; puis des cavaliers passèrent devant lui -ventre à terre tandis que d’autres s’arrêtaient net et faisaient feu sur -les deux andins. En vain _Piola_ criait en levant les bras. - ---Ne tirez pas, frères, nous sommes des gens pacifiques et nous nous -rendons! - -Les nouveaux venus ne voulaient rien entendre et continuaient à -décharger leurs carabines sans obéir aux ordres de Robledo. - -Le camarade de _Piola_, blessé, tomba et l’autre jugea bon de sauter à -terre et de se mettre à l’abri derrière son cheval. - -Bientôt le groupe entier des gens de la Presa se trouva réuni sur -l’esplanade du _rancho_. Watson ne fit pas attention aux exclamations de -Robledo qui s’étonnait de le trouver là, ni aux saluts du commissaire. -Tous deux l’oublièrent à leur tour pour marcher vers _Piola_ et le -sommer, le revolver sur la poitrine, de leur dire où était Celinda. -Quelques hommes de la troupe mirent pied à terre pour examiner -l’individu qui venait d’être blessé et celui que don Carlos avait -abattu. - -L’attention du jeune homme fut attirée enfin par la vue de son propre -cheval sur lequel le petit _Cachafaz_ se dressait d’un air important, en -montrant les trois vaincus d’un doigt accusateur. - ---Voilà les brigands qui ont enlevé ma petite patronne. Je les ai vus, -moi... - -Mais il n’eut pas le loisir de continuer car il se sentit pris par la -taille et, brusquement dépourvu de sa dignité de cavalier, il se -retrouva à terre. - -Richard domptant la douleur qu’un tel mouvement causait à son épaule -blessée l’avait saisi de son bras valide. Son cheval sembla le -reconnaître quand il se fut remis en selle et prit, au grand galop, dès -qu’il eut senti les éperons, la direction qu’avait suivie Rojas. - -L’_estanciero_ poursuivait _Manos Duras_ depuis plusieurs minutes et ne -perdait pas l’espoir de l’atteindre. Il était difficile de galoper d’une -façon continue sur ces pentes sablonneuses. De plus le cheval du -_gaucho_ portait le poids de deux personnes et son cavalier était forcé -de maintenir Celinda tout en pressant la marche de sa monture. Rojas -était moins gêné dans sa poursuite et surtout il avait les mains libres. - -Tout en fuyant, le bandit tourna plusieurs fois la tête vers Rojas et -tendit son bras droit armé d’un revolver. Deux balles sifflèrent tout -près de don Carlos qui riposta mais cessa bientôt de tirer. Il n’avait -plus que trois cartouches. Le matin, en quittant l’_estancia_ il avait -bouclé son ceinturon porte-revolver mais n’avait pas garni de munitions -nouvelles les gaines de la cartouchière. Il ne pouvait plus compter que -sur les trois coups qui lui restaient à tirer et sur le couteau qu’il -portait à sa ceinture pour les besoins de sa vie aux champs. Il -craignait aussi de blesser sa fille. - -Le _gaucho_, mieux approvisionné, continua à prodiguer ses balles tout -en fuyant. - -L’_estanciero_ comprit ce que voulait _Manos Duras_ et son indignation -s’accrut encore. - ---Oh! le bandit! Il essaie maintenant de tuer mon cheval! - -Et le centaure argentin ressentit à cette pensée la même rage qu’il -avait éprouvée en voyant sa fille en danger. - -Un instant après, Rojas, qui paraissait toujours soudé à sa monture et -qui faisait corps avec elle, sentit sous ses jambes un tressaillement -mortel. Il déchaussa vivement les étriers et sauta à terre au moment -même où la pauvre bête roulait sur le sol; du poitrail sortait un jet de -sang semblable au flot pourpré qui jaillit d’un tonneau qu’on défonce. - -L’_estanciero_ se trouvait à pied et l’autre s’enfuyait emportant sa -fille sur l’arçon de sa selle. Il concentra toute sa volonté dans la -main qui tenait le revolver et dirigea l’arme vers son ennemi en fuite. -Il fallait tuer le cheval. - -Rojas qui ne craignait pas de combattre les bêtes féroces ou les hommes, -trembla d’émotion. Tuer un cheval! Il était excellent tireur et -cependant il pressa la détente une fois, puis une autre sans que la -monture du _gaucho_ cessât de galoper. Il allait tirer la dernière -cartouche quand le cheval de _Manos Duras_ tituba, ralentit son élan, -puis fit panache en soulevant de ses ruades d’agonie un nuage de sable. - -Rojas reprit sa course, mais avant d’avoir atteint le lieu de la chute -il vit le _gaucho_ se relever et tirer un second revolver de sa -ceinture, sans cesser de maintenir Celinda du bras gauche. L’air -menaçant, il attendit dans cette posture que son ennemi approchât. - -Don Carlos avança encore de quelques pas, mais _Manos Duras_ fit feu sur -lui et la balle passa si près de son visage qu’un instant il se crut -atteint. Rojas se jeta alors à terre pour offrir une moindre cible aux -balles et se mit à ramper le revolver à la main. Le _gaucho_ ne pouvait -deviner qu’il n’avait plus qu’une cartouche, et, croyant qu’il rampait -vers lui pour le viser de plus près, il continua son feu. - -De plus, il maintenait Celinda devant sa poitrine comme un bouclier. -Mais la jeune fille se débattait pour échapper au bras robuste qui la -retenait prisonnière et ses mouvements firent plusieurs fois dévier les -balles. - ---Si tu tires une fois de plus, vieux, je tue ta fille. - -A cette menace, don Carlos, qui avait d’ailleurs conscience de son -impuissance, n’osa pas tirer et se contenta de ramper lentement sur le -sable. - -_Manos Duras_ parut soudain s’inquiéter d’un nouveau danger qu’il -sentait tout proche et il commença de jeter de côté et d’autre des -regards avides. Mais comme il avait d’abord à redouter son ennemi le -plus rapproché, l’_estanciero_, il ne voulut pas égarer son attention et -continua de tirer. - -L’autre ennemi encore invisible était Watson, qui entendant les -détonations avait mis pied à terre pour se rapprocher du lieu de combat -et s’avançait le corps ployé au milieu des plantes rudes qui montaient -du sol sablonneux. - -Il eut un moment la pensée d’attaquer _Manos Duras_ avec son revolver, -mais il craignit de blesser Celinda qui se débattait toujours pour -échapper à son ravisseur. - -Il revint alors vers son cheval et détacha de la selle le lasso que lui -avait offert la fille de Rojas. Il le prit dans sa main droite et par -un détour au milieu des buissons il parvint à se placer derrière le -_gaucho_. - -Cette courte marche le fit beaucoup souffrir. Des branches épineuses -s’accrochèrent plusieurs fois à son épaule blessée; de plus la crainte -d’échouer lui donnait un tremblement intérieur. Saurait-il bien se -servir de cette arme primitive? - -Il se rappelait les rires dont la Fleur du Rio Negro soulignait sa -maladresse; mais cette évocation des joyeuses promenades qu’il avait -faites en compagnie de celle qui maintenant était aux prises avec un si -terrible danger lui rendit son énergie et sa volonté. Les enseignements -qu’il avait reçus dans sa jeunesse, l’esprit méthodique et pratique de -sa race lui donnèrent du courage. «Ce qu’un homme fait, un autre peut -bien le faire.» Il se recommanda aux puissances mystérieuses et -impondérables qui mènent notre existence et nous protègent parfois d’un -inexplicable amour et il lâcha le lasso presque sans regarder, se fiant -au hasard et à son instinct. Puis bondissant en arrière au plus épais -des buissons il tira sur la corde d’un effort joyeux et puissant, car la -résistance lui indiquait que le lasso avait saisi sa proie. Sa joie fut -si sauvage qu’il tira des deux mains bien que la déchirure de son épaule -lui arrachât des rugissements de douleur. - -Le lasso avait en effet emprisonné le groupe formé par _Manos Duras_ et -Celinda, s’enroulant autour de leurs corps. Sous la rude traction tous -deux tombèrent à la renverse. - -Le _gaucho_ lâcha Celinda pour recouvrer l’usage de ses deux mains; -encore allongé sur le sol il tira son couteau de sa ceinture et trancha -la corde qui le liait. Watson qui avait deviné son intention s’approcha -en courant et à plusieurs reprises le frappa sur la tête et au visage -avec la crosse de son revolver. Mais Rojas en quelques bonds arrivait -lui aussi auprès du groupe jeté à bas. Il avait lâché son revolver -inutile et saisi son couteau. - ---Laisse-le moi, _gringo!_... ordonna-t-il d’une voix haletante, c’est à -moi seul de le tuer... Il est à moi! - -Il repoussa Watson qui, s’occupant désormais de Celinda seule, l’enleva -de terre et l’emporta derrière les buissons les plus proches. La jeune -fille, encore étourdie par sa chute, se frotta les yeux sans reconnaître -l’Américain. Elle avait au visage et au bras des écorchures d’où le sang -coulait goutte à goutte. Cependant, don Carlos aidait presque _Manos -Duras_ à se relever. - ---Debout, fils de chienne... tu ne pourras pas dire que je te tue en -traître! Sors ton couteau et à nous deux! - -Le _gaucho_ avait déjà le couteau à la main; Rojas ne s’en était pas -aperçu, tout à la joie féroce d’avoir enfin cet homme à portée de son -poing. - -A peine debout, le bandit lui lança traîtreusement sa pointe vers le -ventre, mais il était encore étourdi par les coups que Watson lui avait -assénés; son attaque fut molle et l’_estanciero_ eut le temps de parer -d’un revers de la main gauche. - -A son tour, il le frappa en pleine poitrine, puis le cribla de coups si -pressés que _Manos Duras_ s’écroula en perdant son sang par vingt -blessures. - ---Le voilà mort, le puma! - -Don Carlos poussa ce cri en brandissant son couteau rouge de sang -au-dessus de sa tête tandis que le blessé se tordait à ses pieds en -roulant d’un côté sur l’autre avec des râles d’agonie. - -Watson avait emporté Celinda à l’écart pour l’empêcher de voir le -combat, mais en prenant soin de ne pas perdre de vue l’_estanciero_ qui -pouvait avoir besoin de son aide. - -Les deux hommes se retrouvèrent et portèrent la jeune fille jusqu’à -l’endroit où l’ingénieur avait laissé son cheval. Ils voulaient cacher à -Celinda la vue de l’agonisant. Brisée par tant d’émotions elle les -regardait avec des yeux dilatés et vagues et semblait ne pas les -reconnaître. Enfin elle se jeta au cou de son père et fondit en larmes. -Puis, oubliant les préjugés ordinaires, elle se blottit dans les bras de -Watson et le couvrit de baisers. - -Le grand garçon que troublaient ces caresses et qu’effrayaient les -blessures superficielles du visage de la jeune fille, demandait -anxieusement: - ---Vous ai-je fait mal, miss Rojas?... N’est-ce pas que j’ai lancé le -lasso moins mal que d’autres fois? - -Tous deux l’aidèrent à se mettre en selle et, marchant à côté de son -cheval, reprirent la direction du _rancho_ de la _India muerta_. - -Robledo et le commissaire s’avancèrent à leur rencontre et manifestèrent -leur joie de retrouver Celinda. Les autres hommes de l’expédition -étaient arrêtés devant les ruines. Après avoir pansé à leur manière les -deux blessés, ils les surveillaient ainsi que _Piola_, et parlaient de -les conduire dès le lendemain à la prison de la capitale du territoire. - -Celinda, en se retrouvant au milieu d’amis qui se félicitaient -joyeusement de sa délivrance reprit vite sa gaieté et sa pétulance. Elle -essayait de cacher à Watson les écorchures qui gâtaient son visage, mais -quand ses yeux se fixaient sur lui, ils étaient pleins de tendresse. - ---Vous ai-je fait mal, miss Rojas?... répéta le jeune homme, d’un ton -suppliant, comme si son trouble ne lui eût pas permis de poser d’autres -questions. N’est-ce pas que je n’ai pas trop mal lancé le lasso? - -Elle regarda de côté et d’autre pour s’assurer que son père était loin -et dit à voix basse en imitant l’accent de Richard: - ---_Gringo chapeton_, fieffé maladroit!... Oui, tu m’as fait mal et tu -lances le lasso terriblement mal... Mais enfin tu m’as attrapée et comme -j’ai juré qu’à cette condition, je te reviendrais, eh bien me voici! - -Elle avança les lèvres comme pour le caresser de leur petit cercle rose; -c’était une avance sur ce qu’elle lui donnerait tout à l’heure, quand -ils seraient seuls. - -L’expédition rentra à la Presa à la tombée de la nuit après avoir pris -quelque repos à l’_estancia_ de Rojas, où Sébastienne guettait. La -métisse poussa des clameurs de joie en voyant revenir sa petite -patronne, mais les blessures que Celinda avait au visage lui arrachèrent -aussitôt après des cris d’indignation. Au milieu d’un flot de paroles -furieuses elle laissa échapper le nom de la marquise malgré les -recommandations prudentes que Robledo lui faisait à voix basse. Elle -finit par raconter à Rojas tout ce qu’elle savait de l’entretien de la -«grande dame» et de _Manos Duras_, et lui fit part des soupçons que lui -avait suggérés leur entente. - -Sébastienne, sans consulter son ancien patron, décida de rester à -l’_estancia_ auprès de Celinda. - -Don Carlos lui-même avait demandé à Watson de rester lui aussi jusqu’au -lendemain, en attendant son retour. - ---J’ai une petite course urgente à faire à la Presa; quelques mots à -dire à certaine personne. - -La voix mielleuse et l’accent doucereux de l’Argentin avaient quelque -chose d’effrayant. Robledo essaya de le faire renoncer à ce voyage car -il devinait son intention. Rojas fut plus explicite avec lui. - ---Laissez, don Manuel, il faut que je voie cette garce qui a voulu faire -du mal à ma fillette. Je me contenterai de lui trousser les jupes et de -lui appliquer cinquante coups de ce _rebenque_, comme ceci... - -Et il faisait siffler la terrible lanière de cuir de son fouet court. - -L’Espagnol dut accepter sa compagnie jusqu’au village; il comprenait -qu’il était inutile de tenter de s’opposer à ses desseins. Rojas était -encore possédé de la rage homicide qu’avait suscitée en lui son combat -avec _Manos Duras_, mais Robledo espérait le calmer au bout de quelques -heures. - -Quand ils arrivèrent dans la rue centrale les gens de l’expédition -trouvèrent rassemblée presque toute la population de la Presa. Les -premiers cavaliers donnaient en passant les nouvelles qui couraient -promptement d’un groupe à l’autre. Tout le monde se félicitait de la -mort de _Manos Duras_ comme si le village eût été délivré d’un terrible -fléau. - -Les plus craintifs déploraient que le commissaire gardât les trois -prisonniers dans un _rancho_ voisin du village pour les envoyer le -lendemain à la prison du territoire. La foule, avec cette férocité -collective qui se fait jour dès que survient la délivrance longtemps -attendue, aurait voulu les mettre en pièces pour se venger de la terreur -que le _gaucho_, maintenant disparu, lui avait longtemps inspirée. - -Mais la dernière nouvelle que lancèrent les cavaliers bavards de -l’avant-garde allait permettre à tous de satisfaire leur rage. En un -instant chacun eut connaissance des révélations de Sébastienne. La -«grande dame» avait préparé, d’accord avec _Manos Duras_, une terrible -vengeance comme en contaient les grands lecteurs de romans ou comme la -plupart en avaient vu s’accomplir sous leurs yeux au cinématographe. -L’étrangère blonde avait voulu tuer la pauvre fille de l’_estancia_, une -enfant du pays, par envie ou pour toute autre raison. - -Robledo qui passait à cheval au milieu des groupes comprit à quelques -mots surpris au vol que la colère commençait à s’emparer des habitants. -Les hommes de l’expédition défilaient justement devant l’ancienne maison -de Pirovani. Les femmes, qui se montraient les plus enflammées, -poussèrent les premières des cris hostiles en regardant les fenêtres de -l’édifice. - ---Mort à la gueule peinte, mort à la grande p.... - -Et elles lâchaient franchement la plus grande injure qui se peut -adresser à une femme. Robledo pressentant ce qui allait arriver tourna -bride et vint placer son cheval devant les premières marches du perron -de bois. - -Mais les fidèles mêmes qui l’avaient suivi dans son expédition -refusaient de lui obéir. - -Négligeant ses conseils et ses ordres, les femmes et les gamins -commencèrent à passer sous le ventre de son cheval ou à se glisser le -long de ses flancs... Et derrière ces premiers assaillants, les hommes -envahirent l’entrée de la maison. Ils saluaient vaguement et -s’excusaient du geste en passant devant l’ingénieur. - -L’assaut fut foudroyant et les obstacles cédèrent avec cette facilité -qui centuple bientôt l’ardeur des attaques populaires aux jours de -révolution triomphante. La porte brisée s’abattit, la vague humaine eut -un remous sur le seuil puis s’engouffra tumultueusement dans l’intérieur -de la maison. Les vitres des fenêtres volèrent en éclats, puis les -meubles, le linge, toute sorte d’objets jaillirent au dehors comme des -projectiles. En vain quelques-uns, plus prudents et plus calmes, -protestaient contre cet absurde pillage. - ---Mais cela ne lui appartient pas... Tout appartenait à don Enrique -l’Italien. - -La multitude n’écoutait plus rien; pour elle tout était la propriété de -la grande dame; elle pouvait ainsi sans scrupules satisfaire sa rage. -Et elle ne cessait de pousser des clameurs où revenait souvant -l’infamante épithète. - -Enfin, Robledo, qui gesticulait sur son cheval et criait des ordres -inutiles, réussit à se faire entendre. Les assaillants semblaient -fatigués. D’ailleurs ils n’avaient pu découvrir la femme détestée et la -déception avait calmé leur fureur destructrice. Mais la cause principale -du silence relatif qui permit à Robledo de reprendre quelque influence -fut l’arrivée d’un vieil ouvrier espagnol qui avait cessé de travailler -aux canaux pour s’employer à porter l’eau du fleuve jusqu’aux maisons du -village à l’aide d’une charrette attelée d’une rosse lamentable. - -L’homme obtint l’attention de tous plus vite que l’ingénieur. Les -assaillants descendirent peu à peu dans la rue pour écouter de plus -près. - ---Que faites-vous là, criait-il. Elle est partie... Je l’ai vue dans une -voiture avec Monsieur Moreno, l’homme du Gouvernement. Ils s’en vont à -la station prendre le train de Buenos-Ayres. - -Immédiatement des cavaliers de bonne volonté s’offrirent à l’arrêter -dans sa fuite. Elle avait pris une grande avance, mais peut-être en -crevant leurs chevaux pourraient-ils la rattraper à Fort Sarmiento. - -D’autres doutaient du succès de cette poursuite. Le train passerait dans -une heure à peine. Il n’avait jamais de retard car il partait de la -station précédente, celle du Neuquen. - -Les femmes, qui étaient toujours les plus acharnées, conseillaient aux -cavaliers de tenter de toute façon l’aventure; ils ramèneraient la -«grande dame» en la traînant par les cheveux. Des hommes pleins de sens -et d’imagination proposaient dans la même intention pieuse de se placer -simplement le long de la voie et de faire au passage du train une -décharge nourrie sur la voiture où avait pris place la grande p.... Et -ils s’étonnaient quand Robledo essayait de leur faire comprendre qu’il -pouvait se trouver d’autres voyageurs dans le même wagon et que -d’ailleurs il était impossible, parmi toutes les voitures qui formaient -le train, de reconnaître la sienne. - -Quand tous furent enroués à force de crier et convaincus qu’ils -n’arriveraient pas à rattraper la «grande dame», ils se turent et -l’ingénieur put se faire entendre. - ---Laissez-la partir. C’est _Gualicho_ qui nous quitte après avoir jeté -le désordre partout... Tout ce qu’il faut souhaiter c’est que ce démon -ne revienne plus. Que n’est-il parti plus tôt! - -Quand la nuit fut enfin venue la foule s’apaisa. C’était l’heure du -dîner et les plus exaltés préférèrent poursuivre leur conversation à la -table de famille et au magasin du _Gallego_. - -Rojas demeurait sombre et semblait avoir oublié tous les événements de -la journée pour ne plus penser qu’à la fuite d’Hélène. - ---Croyez bien que je le regrette, don Manuel. J’aurais bien voulu lui -retrousser les jupes, puis avec mon _rebenque_... - -D’une main il faisait le geste de soulever les jupes d’Hélène et il -expliquait la vengeance qu’il lui eût plu d’exercer. - -A partir de ce jour le village où le seul personnage important était -Robledo connut une existence monotone et bientôt angoissée. Les -ouvriers, voyant les travaux suspendus, commencèrent à se débander. Les -groupes d’oisifs passaient leur temps à prédire la reprise des travaux -par ordre du gouvernement dans le courant de la semaine suivante; mais -l’ordre n’arrivait pas. Là-bas, à Buenos-Ayres, on étudiait posément la -question, et les ouvriers perdant patience jetaient sur leur dos leur -sac plein de hardes et s’en allaient à pied ou en chemin de fer bien -loin de ce lieu où l’argent n’arrivait plus et où la pauvreté -grandissait chaque jour. - -Le magasin, redevenu boutique, avait pris un aspect funèbre. Seuls -quelques vieux clients, de solvabilité reconnue, venaient boire debout -devant le comptoir. Don Antonio le _Gallego_ avait rudement refusé tout -crédit à la plus grande partie des consommateurs et, pour appuyer la -décision qu’il avait prise, avait placé un revolver dans chacun des -tiroirs de la banque, et le beau _rifle_ américain sous son siège. Quand -son public n’avait pas d’argent ces précautions n’étaient pas -superflues. - ---Il faut que vous alliez à Buenos-Ayres, don Manuel, disait-il à -Robledo avec son solide optimisme. Vous êtes le seul qu’on écoutera -là-bas. - -Mais la tristesse et le découragement extérieurs avaient fini par gagner -Robledo. Seule l’ardeur nouvelle de son associé Watson parvenait à lui -arracher un sourire mélancolique. Richard paraissait heureux et -nullement inquiet de ses canaux. Il ne s’intéressait plus qu’à l’élevage -et passait des jours entiers à l’_estancia_ de Rojas. - -Que lui importait l’arrêt momentané des travaux!... Il était jeune et -les années s’échelonnaient nombreuses devant lui. Il n’avait d’autre -désir que de pénétrer la vie d’une _estancia_, mais sous la direction de -Fleur du Rio Negro, qui du lever au coucher du soleil l’accompagnait à -cheval dans la campagne. - -Une lugubre découverte vint accroître la tristesse de l’Espagnol peu de -temps après la fuite d’Hélène. - -Gonzalez lui présenta un chapeau qu’un de ses clients avait trouvé au -bord du fleuve, loin du campement. L’ingénieur le reconnut -immédiatement. C’était celui que portait Torrebianca. - -Il était depuis longtemps convaincu que son ami n’était plus au nombre -des vivants. Souvent, pendant la nuit, quand la pénible situation -financière de ses entreprises l’inquiétait au point de lui ôter le -sommeil, il reconstituait de déduction en déduction les actes du mari -d’Hélène après sa sortie de la maison au petit jour. Sans aucun doute, -son corps était au fond du fleuve. - -Le patron du bar vint un autre jour lui faire part de la découverte -qu’avaient faite quelques Espagnols, qui, se trouvant sans travail, -s’adonnaient à la pêche. Deux lieues en aval du village ils avaient pris -pied dans une île fangeuse entourée de roseaux, avec l’espoir de -capturer quelques truites venues du lac lointain de Nahuel Huapi. Au -milieu des roseaux de la rive ils avaient aperçu deux objets allongés et -noirs que le courant balançait; c’étaient les jambes de Torrebianca. - -Robledo n’eut pas le courage d’aller voir le cadavre. Après avoir -séjourné un mois dans l’eau il n’était plus qu’une masse gluante que -paraissait animer le grouillement de toute une faune éclose dans ses -chairs. Son compatriote Gonzalez, quittant pour une fois le comptoir de -son magasin, se chargea de faire le nécessaire pour donner à ces restes -une sépulture. - ---Allez à Buenos-Ayres, il le faut, répétait le cabaretier. Don Ricardo -et moi nous vous remplacerons ici. Là-bas dans la capitale vous -travaillerez pour nous bien mieux que si vous restez à la Presa. - -Robledo reconnut enfin la justesse de ces conseils et partit pour -Buenos-Ayres. Pendant plusieurs mois il courut les ministères, demanda -instamment la reprise des travaux, lutta contre la routine des -techniciens et des bureaux. - -Il dut faire aussi tous ses efforts pour sauver son crédit dans les -banques. Ceux qui avaient soutenu autrefois son entreprise exprimaient -ouvertement des doutes et refusaient d’avancer encore l’argent qui -aurait permis de la poursuivre. Une atmosphère de scepticisme et de -méfiance enveloppait peu à peu tout ce qui touchait à la Presa. - -L’hiver arriva sans que Robledo eût pu quitter Buenos-Ayres. Parfois il -était pris d’un brusque optimisme et il espérait obtenir le lendemain -même ce qu’il désirait. Mais le jour suivant on lui répondait encore: -«Revenez demain», et ce «demain» devenait un mot fatidique, symbole -vague d’un avenir qui jamais ne serait réalisé. - -Les journaux lui rapportèrent un soir l’inquiétude des populations -riveraines du Rio Negro. Le débit des affluents augmentait avec une -abondance inquiétante. C’était la crue que depuis plusieurs mois il -n’avait cessé d’annoncer dans les ministères pour obtenir que l’on -continuât à temps les travaux. - -Il reçut ensuite un télégramme de ceux-là mêmes qui lui avaient -conseillé d’aller à Buenos-Ayres. Ils lui demandaient maintenant de -revenir, comme si sa présence eut été capable de dompter miraculeusement -les forces de la nature. - -Il revint à la Presa par un froid glacial. Il s’enfouit dans un manteau -de chauffeur à longs poils qu’il avait toujours porté pendant les rudes -journées d’hiver. - -Le village était presque désert. Les maisons de bois les plus -résistantes avaient barricadé portes et fenêtres. Les bâtiments d’argile -montraient leurs toits écroulés; l’ouragan avait arraché les bâtis de -bois de leurs orifices d’aération. Personne dans les rues. Il ne restait -plus que les hommes qui habitaient le pays avant le commencement des -travaux. Dix ans semblaient s’être écoulés pendant ces quatre mois -d’absence. - -Et ce fut alors la torture d’une attente longue et pleine d’angoisse. - -Il restait des jours entiers au bord du fleuve et voyait avec une rage -impuissante le danger devenir plus pressant. Les eaux étaient chaque -jour plus hautes et plus impétueuses; le fleuve rapide entraînait des -troncs d’arbres arrachés sans doute aux pentes des Andes, ou roulait au -fond de son lit d’énormes blocs invisibles. - -Il ne redoutait pas le danger d’une inondation; ce qui le maintenait -continuellement dans une affreuse inquiétude, c’était le sort des -travaux inachevés et non le péril couru par les hommes. Tous les matins -il examinait avec l’attention du médecin qui ausculte les malades la -digue qui devait barrer le fleuve d’une rive à l’autre et dont -l’insouciance amoureuse puis la rivalité mortelle des constructeurs -avaient empêché l’achèvement. - -Quelques mètres séparaient toujours le tronçon le plus long de la digue -de celui qui de la rive opposée venait à sa rencontre. Les eaux, plus -hautes chaque jour, recouvraient ces deux murs dont la présence -invisible était décelée par des remous et des tourbillons écumeux. - -Comme tous ceux qui vivent dans un perpétuel danger Robledo se sentit -devenir superstitieux; il se recommandait mentalement à de vagues et -puissants génies capables de réaliser un miracle. - -«Si l’hiver passe sans que tout s’écroule, pensait-il, quel bonheur est -le nôtre!» - -Mais, un matin, sous ses yeux, un des tronçons de la digue inachevée, -comme une de ces constructions de sable que les enfants construisent ou -détruisent au gré de leur caprice, fut arraché par les eaux: puis elles -le ployèrent comme une masse molle et flexible, et enfin les deux -murailles qu’avait dressées dans le fleuve l’effort de centaines -d’hommes, où s’étaient accumulées des milliers de tonnes de matériaux -solides et en apparence indissolubles, roulèrent dans le courant et -leurs débris échoués jonchèrent les rives et le bord des îles. Alors -Robledo pleura. - ---Quatre années de travail! Et tout a fondu comme un peu de sucre dans -l’eau!... Quatre années de labeur inutile!... Et tout à recommencer. - -Son compatriote le patron du bar se jugeait ruiné comme lui. Le tiroir -de sa caisse était vide. Adieu l’espoir de transformer ses champs -sablonneux en riches parcelles de terre irriguée! Il était pauvre, plus -pauvre que le jour où il était venu s’établir dans cette contrée -maudite. - -Mais il avait foi en Robledo et il voulait le réconforter; aussi se -montrait-il optimiste. - ---Tout s’arrangera, don Manuel, répétait-il souvent. - -Mais il parlait sans conviction. - -Don Manuel, voyant les eaux s’acharner à leur œuvre de destruction, -passa de la tristesse à la colère. Ses yeux ne regardaient plus le -fleuve. Ils vaguaient comme ceux de l’homme dont la pensée s’est enfuie -très loin et qui voit ce que les autres ne peuvent pas voir. - -Il se rappela Canterac et Pirovani aussi nettement que s’il les eût -rencontrés la veille. Puis il vit un visage de femme sourire -cruellement. Par-dessus le temps et la distance elle exerçait encore une -influence maligne sur ce coin de la terre où elle était une fois passée. -C’était elle en réalité qui venait de détruire la digue. - -L’Espagnol serra les poings. Il se souvint de l’_estanciero_ Rojas et du -châtiment qu’il voulait infliger avec son _rebenque_ à cette femelle -vicieuse. Lui-même en ce moment aurait fait pire. - -«_Gualicho_ blond, pensa-t-il, démon funeste aux hommes et aux choses... -maudit soit le jour où je t’ai conduit ici!» - - - - -XIX - - ---Douze années ont passé depuis mon dernier séjour à Paris... Ah! je -reconnais que j’ai bien changé d’aspect. - -Et Robledo en prononçant ces mots se revit tel qu’il se voyait chaque -matin avec mélancolie dans le miroir, en procédant à sa toilette. - -Il était encore vigoureux et sa santé était excellente; mais la -vieillesse avait commencé d’exercer sur lui ses ravages. Le sommet de -son crâne était entièrement dénudé. Il avait par contre rasé sa -moustache où les poils blancs étaient plus nombreux que les noirs; cette -transformation lui avait donné, disait-il, un faux air de prêtre ou -d’acteur, mais avait rendu à son visage un peu de la fraîcheur de la -jeunesse. - -Il était assis dans un fauteuil sous le hall d’un élégant hôtel -parisien, près de l’Arc de Triomphe. - -Devant lui se trouvait un jeune ménage, Watson et Celinda. La fuite des -années avait seulement accentué les traits de la physionomie de Richard -et frappé plus nettement sa beauté d’athlète calme. Celle qui avait été -la Fleur du Rio Negro montrait maintenant la beauté estivale d’un fruit -doux en sa saison. Elle avait conservé sa sveltesse d’éphèbe sportif -mais la maternité avait donné une majesté à ses formes épanouies. - -Elle ne portait plus ses cheveux coupés comme la toison d’un petit page -et elle n’eût plus osé en public les bonds et les espiègleries puériles -de l’amazone de Patagonie qui étonnait les émigrants. Elle se devait -maintenant de garder un sérieux de maman. Autour de la table du hall -s’agitait un petit garçon de neuf ans volontaire et quelque peu -désobéissant qui courait se mettre sous la protection de Robledo, -autrement dit de «l’oncle Manuel» quand ses parents le grondaient. A -l’un des étages du Palace deux nurses anglaises surveillaient les jeux -de trois autres enfants plus jeunes. - -Dans l’ensemble, ils offraient l’aspect bien connu de la famille -sud-américaine qui vient s’établir pour quelques mois en Europe, comme -une tribu joyeuse et riche, et qui transporte de l’autre côté de l’Océan -la maison entière, sans oublier les domestiques. La famille n’était pas -encore largement développée car le père et la mère étaient jeunes; -quatre cabines sur le bateau et cinq chambres avec salon commun dans les -hôtels suffisaient à la contenir. Encore dix années de vie et d’affaires -heureuses et prospères et la caravane familiale retiendrait pour son -prochain voyage en Europe tout un côté du paquebot et un étage entier du -Palace. - ---Et que d’événements depuis mon dernier séjour ici! - -Le visage de Robledo s’assombrit au souvenir des luttes soutenues -pendant deux ans pour obtenir la reprise des travaux du Rio Negro. - -Il avait connu l’angoisse de dettes accumulées, les réclamations des -créanciers qu’on ne peut payer. - -Presque tous les habitants de la Presa s’étaient dispersés après la -destruction des digues par le fleuve. Les rares voyageurs qui visitaient -le pays s’émerveillaient de ce village en ruines semblable dans cette -terre sans souvenirs aux antiques cités mortes du vieux monde. - -Le gouvernement s’était enfin décidé à reprendre les travaux. On avait -vaincu peu à peu le fleuve qui s’était résigné à subir l’oppression de -la digue; les canaux de Robledo et de Watson s’étaient mouillés des -premières eaux, puis avaient accueilli dans leur lit fangeux -l’irrigation vivifiante. - -Les deux associés n’eurent plus alors qu’à laisser le temps s’écouler. -L’eau miraculeuse faisait surgir une foule de miracles secondaires. Des -hommes de tous pays affluaient vers le village mort pour défricher cette -terre dont ils pouvaient espérer être un jour les propriétaires. Une -nappe d’un vert tendre et lumineux s’étendait lentement sur les champs -autrefois poudreux. Les buissons desséchés et piquants cédaient la place -à de jeunes arbres qui, nourris par le suc d’une terre assoupie depuis -des milliers d’ans et constamment baignés par l’eau qui courait à leurs -pieds montaient prodigieusement en l’espace de quelques semaines. - -Sur l’emplacement des cahutes d’argile séchée que la longue période de -solitude et de misère avait détruites, on élevait des édifices de -briques vastes et bas, avec un patio central, qui imitaient -l’architecture espagnole de la période colonisatrice. - -L’ancien bar du _Gallego_ devenait un grand magasin avec de nombreuses -annexes où l’on vendait tout ce qui peut être utile ou agréable aux gens -que l’agriculture enrichit, où se traitaient toutes sortes d’affaires et -où s’effectuaient même les opérations de banque. - -Le propriétaire avait gagné des millions en transformant ses champs -sablonneux en terres d’irrigation. Il avait enfin réalisé son rêve de -regagner l’Espagne en laissant à la tête du magasin un gérant espagnol, -intéressé à ses affaires. - ---J’ai reçu hier une lettre de don Antonio, dit Robledo avec une -indulgente ironie. Il voudrait que nous allions le voir à Madrid. Il -veut nous faire admirer sa maison, ses automobiles et surtout ses hautes -relations. Il me raconte fièrement que les journaux parlent des dîners -qu’il donne. Il me dit aussi qu’on l’a décoré et qu’un de ces jours on -doit le présenter au Roi. Voilà un homme heureux. - -Le souvenir de la Patrie lointaine assombrit le visage de Celinda. - ---Elle pense à son père, dit Watson à son associé. On ne peut parler de -la Presa sans qu’elle s’attriste... Est-ce notre faute si le vieux n’a -pas voulu venir? - -Robledo approuva et tenta de consoler Celinda. Don Carlos n’avait pas -voulu s’arracher à son _estancia_ malgré les plus pressantes prières. Il -ne tenait pas à revoir dans sa vieillesse cette Europe, où, jeune, il -avait fait tant de folies. Il voulait conserver intactes ses illusions -anciennes. Et puis il craignait de ne pas avoir tout le temps de jouir -des grandes transformations que sa propriété avait subies. - ---Il ne me reste que quelques années, disait-il, pourquoi irais-je les -gaspiller en parcourant l’Europe, quand j’ai tant de choses à faire ici? -Celinda me donnera beaucoup de petits-enfants et je ne veux pas qu’ils -soient de pauvres diables. - -Les canaux de Robledo avaient atteint les terres de l’_estancia_ et -transformé les pâturages maigres et brûlés en opulentes prairies de -luzerne constamment humides et verdoyantes. Son bétail engraissait et se -multipliait prodigieusement. Autrefois il lui fallait galoper longuement -avant de trouver çà et là un animal osseux aux longues cornes qui -cherchait à découvrir quelque plaque d’herbe isolée au milieu de la -plaine presque désertique. Aujourd’hui, les jeunes taureaux gras et -lustrés ployaient les pattes sous le poids de leur chair, et ruminaient -la luzerne succulente qu’ils tondaient autour d’eux sans besoin de se -déplacer. - -En outre, don Carlos était considéré là comme le premier personnage et -pour lui c’était perdre son rang que de s’en aller vers ces pays de -_gringos_ où son histoire était inconnue et où nul ne lui prêterait -attention. Il espaçait même ses voyages à Buenos-Ayres; les amis de sa -jeunesse étaient morts et il y trouvait seulement leurs fils ou leurs -petits-fils, qui avaient presque oublié son nom. Au contraire tout le -monde à la Presa respectait en lui le plus grand propriétaire du pays. -On l’avait fait aussi juge municipal et les immigrants qui cultivaient -les parcelles de terrain reconnaissaient son autorité pleine de sagesse -en le consultant sur toutes leurs affaires et en acceptant sans -discussion ses sentences. - ---Qu’irais-je faire à Paris?... J’y serais ridicule... Laissez-moi avec -mes pareils... Chaque bœuf à son pâturage. - -Certes, il regrettait d’être séparé de ses petits-fils, mais la -séparation ne serait pas bien longue. Quand Celinda et son _gringo_ de -mari reviendraient, l’aîné aurait juste l’âge d’apprendre de son -grand-père comment tout vrai _criollo_ doit monter à cheval. - -Pour le moment le petit garçon jouait avec Robledo, fort occupé -d’escalader ses genoux pour se laisser ensuite retomber sur le tapis. - ---Carlitos, mon trésor, supplia la mère, laisse donc en paix l’oncle -Manuel. - -Et elle ajouta pour répondre à ce que Robledo avait dit de son père. - ---C’est vrai, il n’a pas voulu, mais cela ne m’empêche pas d’être -triste quand je pense qu’il pourrait être ici et voir tout ce que nous -voyons. - -Une jeune dame élégamment vêtue s’approcha du groupe; c’était -l’institutrice française chargée de l’éducation de Carlitos. Elle venait -le chercher pour l’emmener au bois de Boulogne. La mère le couvrit de -tendres caresses sans réussir à calmer ses protestations d’enfant gâté. - ---Je veux rester avec l’oncle Manuel! - -Mais l’oncle Manuel avait besoin de sortir seul, il l’expliqua au jeune -tyran et s’excusa. - ---Si tu obéis à ta maman et si tu vas au Bois avec la demoiselle, ce -soir quand tu te coucheras je te raconterai une longue, longue histoire! - -Carlitos prit acte de la promesse et se laissa emmener par -l’institutrice sans se rebeller plus longtemps. - ---Enfin le despote est parti, dit Robledo, feignant d’être fort heureux -de sa délivrance. - -Celinda le remercia d’un sourire. L’Espagnol avait concentré sur -Carlitos tout le besoin d’aimer qu’éprouvent les célibataires au seuil -de la vieillesse. Il était très riche et le cours des années accroîtrait -encore sa richesse, à mesure que de nouvelles terres d’irrigation -seraient livrées à la culture. Quand on lui parlait de ses millions il -se tournait vers le fils de Celinda et l’appelait «mon prince héritier». - -Il comptait léguer une partie de sa fortune à des neveux qu’il avait en -Espagne et qu’il connaissait à peine, mais la plus grande part irait à -Carlitos. Il aimait bien aussi les autres fils de Watson; mais celui-ci -était né pendant la dure époque des inquiétudes et des indécisions, au -moment où son œuvre était en péril, et c’est pourquoi il le préférait -comme on préfère les compagnons des jours mauvais. - ---Qu’allez-vous faire ce soir? demanda Robledo à Celinda. Même programme -que les autres soirs, sans doute: visite générale chez les grands -couturiers de la rue de la Paix et des rues voisines? - -Elle approuva de la tête, tandis que Watson riait. - ---Quand vous lasserez-vous d’acheter des robes? continua l’Espagnol. -Vous ne craignez pas que vos bagages ne trouvent pas place sur le -transatlantique quand nous repartirons pour Buenos-Ayres? - -Celinda s’excusa en faisant un retour vers sa lointaine patrie. - ---Il faut que j’achète en prévision de l’avenir. Songez que là-bas dans -notre colonie on ne trouve aucune de ces choses qu’on rencontre aussi -facilement ici. Nous sommes des millionnaires du désert, nous en sommes -aux premiers jours de la création d’un monde. Nous sommes pour ainsi -dire des millionnaires sauvages... - -Cette épithète les fit rire tous trois, puis ils demeurèrent songeurs. -Leurs yeux ne virent plus le hall où ils se trouvaient, ni la foule -élégante assise autour des tables voisines. Ils évoquaient l’ancien -campement de la Presa, qui s’appelait maintenant «Colonia Celinda» et -les champs arrosés, fertiles et riants que possédaient les deux -ingénieurs. Les arbres n’étaient pas très hauts car les plus âgés -n’avaient que neuf ans d’existence. Ils virent aussi la grande place de -la colonie, entourée d’édifices neufs et sur la place, don Carlos Rojas -que l’âge semblait avoir rapetissé, et dont le profil était chaque jour -plus maigre et plus aquilin; il avait en écoutant hommes et femmes l’air -autoritaire et bon des anciens patriarches. - -Puis, tandis que Celinda pensait toujours à son père, les deux associés -repassèrent en esprit leur prospérité actuelle. Des centaines -d’agriculteurs venus de tous les pays d’Europe avaient acheté des -parcelles de ces terres irriguées pour y établir leurs vergers. Les -colons acquittaient par des versements échelonnés sur dix ans le prix -de ce sol auquel l’eau avait donné une valeur énorme. Chaque trimestre -entraient dans leurs bureaux des sommes considérables qui s’en allaient -dormir immobiles dans les banques. - -Les canaux poussaient leurs tentacules à travers l’ancien bassin du Rio -Negro et transformaient chaque année des terres sablonneuses en champs -fertiles; de nouveaux émigrants étaient sans cesse attirés vers ce pays -et les recettes de la société s’en trouvaient doublées ou triplées. Cela -continuerait pendant des années et des années, jusqu’à ce qu’ils eussent -amoncelé un total invraisemblable de millions. - -Robledo pensait avec mélancolie à l’étrange destin qu’aurait cette -énorme richesse. Elle était venue à lui alors qu’il était déjà vieux et -n’était plus tenté par des plaisirs qui trompaient en les amusant les -autres mortels. Les fils de Watson et de Celinda, archimillionnaires, ne -connaîtraient jamais ni l’esclavage du travail ni les angoisses de la -pauvreté; devenus des hommes ils iraient gaspiller à Paris une partie de -leur patrimoine princier et se feraient connaître par leurs prodigalités -et leurs qualités brillantes d’être inutiles et oisifs. L’insolence du -contraste amusait Robledo, ce laborieux qui avait subi dans son -existence tant de privations et de déceptions, et il acceptait avec un -souriant fatalisme cet aboutissement de ses efforts; il le trouvait -logique et bien d’accord avec l’ironie de l’existence. - -Un autre contraste avait marqué la période où s’amassait sa richesse. -Tandis qu’il devenait millionnaire, de l’autre côté des mers, la moitié -du monde était livrée aux horreurs de la guerre. Au début, ce cataclysme -avait mis sa propre entreprise en péril. Les colons étrangers -abandonnaient les champs de l’Argentine pour aller servir leurs patries -respectives. Puis, ce moment de retour vers le nouveau monde s’arrêtait -et un reflux humain ramenait vers ses terres de nouveaux cultivateurs. - -Beaucoup de ceux qu’il avait laissés en Europe douze ans auparavant à la -tête d’un capital énorme étaient pauvres maintenant ou avaient disparu. -Par contre, lui, qui cherchait fortune et qui n’était qu’un colon -ignorant de l’avenir se sentait comme écrasé par l’excès de sa -prospérité. Il se trouvait semblable aux animaux de don Carlos Rojas, -qui, gavés de nourriture, demeuraient accroupis dans la luzerne et -regardaient sans appétit la riche pâture qui les entourait. - -Watson et Celinda étaient jeunes; ils avaient des illusions et des -désirs; ils savaient employer leur argent. Elle mordait aux délices de -la vie luxueuse; son mari connaissait la plus grande joie des amoureux: -plein d’une orgueilleuse satisfaction, il offrait à Celinda tout ce -qu’elle pouvait désirer; mais lui... Il ne goûtait même pas l’innocente -paresse qui donne à la vieillesse quelque douceur. La richesse l’avait -comblé trop tard, et le temps lui avait manqué pour apprendre à être -riche. - -Pendant la plus grande partie de son existence il avait vécu simplement -et sans confort; le confort ne lui était plus nécessaire maintenant. -Devant la porte de l’hôtel une luxueuse automobile attendait dès les -premières heures du matin Celinda l’ancienne amazone et son mari. Ils ne -pouvaient vivre sans ce véhicule; on eût dit qu’ils en disposaient -depuis leur naissance. Ah! la jeunesse! comme elle s’adapte -merveilleusement à tout ce qui est richesse ou plaisir! - -L’Espagnol ne pensait que dans les cas urgents à prendre une automobile -de louage. Il aimait mieux marcher à pied ou employer les moyens de -locomotion des gens peu fortunés. - ---Ce n’est pas avarice, disait Celinda à son mari, en parlant de -Robledo qu’elle observait avec sa finesse de femme; il n’y pense pas et -n’éprouve pas de besoin. - -La voix de la jeune femme ramena les deux ingénieurs à la réalité. - ---Et vous, don Manuel, que comptez-vous faire ce soir? Accompagnez-moi -dans ma visite chez les couturiers et vous aurez le droit de parler de -la frivolité des femmes. - -Robledo n’accepta pas cette proposition. - ---Je dois aller voir un ancien condisciple qui m’a demandé de l’aider -dans une affaire. Le pauvre diable n’a pas fait fortune. - -C’était un ingénieur qui pendant la guerre avait dirigé une fabrique de -munitions. L’usine était maintenant fermée et son propriétaire n’en -avait que faire, ayant réuni en quatre ans une grosse fortune. -L’ingénieur recherchait sans succès un bailleur de fonds pour la -transformer à son compte en fabrique de machines agricoles. - ---Il habite derrière Montmartre, continua Robledo; il est chargé de -famille et je vais tâcher de l’aider à s’en tirer en lui prêtant -quelques douzaines de milliers de _pesos_, ce qui représente ici près -d’un million de francs. Il veut me montrer chez lui les plans d’une -machine à labourer dont il est l’inventeur. - -Tous trois se levèrent et sortirent du hall. En sortant de l’hôtel, les -deux époux montèrent dans une élégante automobile. L’Espagnol préféra -marcher à pied jusqu’à la place de l’Etoile où il avait décidé de -prendre simplement le Métro. - -C’était une après-midi de printemps, l’air était doux et le ciel doré. -Robledo marchait avec la vivacité d’un jeune homme. Soudain passa dans -sa mémoire l’image de son malheureux camarade Torrebianca. Il n’y avait -là rien que de très naturel. Depuis son retour en Europe, le souvenir -de Frédéric et de sa femme l’assaillait fréquemment car il avait vécu -avec eux tout au long de son dernier séjour à Paris; c’est de Paris -aussi qu’ils étaient partis ensemble pour l’Amérique. De plus cet -ingénieur pauvre à qui il allait rendre visite lui rappelait son ancien -compagnon d’études. - -Pendant les douze dernières années qu’il avait passées sur les bords du -Rio Negro, l’image de Torrebianca était restée vivante dans sa mémoire. -Une vie de travail monotone où les incidents sont rares conserve -entières les fortes impressions que ne viennent pas effacer les -impressions nouvelles. - -Souvent pendant ses longues heures de solitude pensive il s’était -demandé quelle fin avait dû avoir Hélène. - -Son influence néfaste s’était fait trop longtemps sentir dans ce coin -perdu de la terre pour qu’on pût l’oublier facilement. Les plus anciens -habitants de la Presa, ceux qui étaient restés fidèles à leur glèbe, et -qui n’avaient pas voulu abandonner le village en ruines avaient même -transmis aux nouveaux colons de la «Colonie Celinda» la mémoire d’une -femme venue de l’autre côté de l’Océan et dont la beauté au pouvoir -funeste avait semé la ruine et la mort. - -Ceux qui n’avaient pu la connaître se la représentaient comme une espèce -de sorcière, l’appelaient la «face peinte» et lui attribuaient toutes -sortes de méfaits extraordinaires. Ils affirmaient même qu’elle -surgissait aux points les plus solitaires du fleuve comme un fantôme à -la beauté fatale, et qu’on la voyait se peigner les cheveux ou se -peindre le visage; cette apparition portait malheur à ceux qui -l’apercevaient et leur annonçait une mort prochaine. - -Robledo essaya, au cours de divers séjours à Buenos-Ayres, d’obtenir -quelques renseignements sur ce Moreno qui s’était enfui avec Hélène. - -Il n’eut jamais de nouvelles certaines. Tous deux s’étaient perdus en -Europe comme dans une mer qui se fût refermée sur leur tête en les -engloutissant à jamais. - -«Elle doit être morte, finissait par dire l’Espagnol. Elle est -certainement morte. Une femme pareille ne saurait vivre longtemps.» - -Et pendant quelques mois il cessait de penser à elle, puis des allusions -lancées par quelque habitant primitif de la colonie venaient ranimer ses -souvenirs. - -Quand il descendit les marches de la station située près de l’Arc de -Triomphe, il avait oublié complètement son compagnon et sa redoutable -épouse. Il se sentit enveloppé et entraîné par le flot humain qui -s’enfonçait dans les profondeurs du Métro et le train souterrain -l’emporta à l’autre bout de Paris. - -Il passa plus de deux heures chez son ami l’inventeur qui habitait un -petit logement dans une rue donnant sur les boulevards extérieurs et, à -la nuit tombante, il se retrouva à pied, marchant par le boulevard -Rochechouart vers la place Pigalle. - -Il se trouvait en pays presque inconnu. - -Les excursions qu’il avait faites à Montmartre, pour accompagner des -Sud-Américains avides de connaître les délices puériles et frelatées des -restaurants nocturnes, ne l’avaient jamais conduit au delà de cette -place. D’ailleurs, ce coin de Paris offre la nuit un spectacle trompeur -qui fait contraste avec l’aspect médiocre qu’il présente pendant le -jour. - -Un public d’allure banale et vulgaire fréquentait le boulevard qu’il -suivait. - -Le soir tombait et peu à peu on voyait augmenter le nombre de ces femmes -aux atours fallacieux qui attendent le crépuscule et sa lumière -incertaine pour se lancer à la chasse de l’homme et de leur pain. - -Robledo les croisait sans paraître remarquer leurs œillades enflammées -ni entendre les compliments qu’elles adressaient à sa belle mine. - -«Pauvres femmes! Quels mensonges elles sont obligées de me dire pour -pouvoir manger.» - -Soudain son attention fut attirée par une de ces femmes. Elle était -semblable aux autres et comme les autres elle le regardait avidement de -ses yeux provocants. Mais... ces yeux!... où avait-il vu ces yeux?... - -Elle était habillée avec une élégance misérable. Sa robe, vieille et -déteinte, avait été très belle quelques années auparavant et, vue d’un -peu loin, elle pouvait tromper encore les gens distraits. Elle avait -conservé une certaine sveltesse et comme elle était grande, sa -silhouette pouvait faire oublier un moment les ravages que la misère et -le temps avaient exercés sur elle. - -En voyant Robledo s’arrêter un instant pour l’examiner plus -attentivement, elle sourit avec une joie sincère. C’était une bonne -rencontre; la meilleure de la soirée. Ce monsieur avait l’aspect du -riche étranger qui erre sans but dans un quartier excentrique où il ne -reviendra jamais. Il fallait profiter de l’occasion. - -Cependant, Robledo demeurait immobile et la regardait, le front plissé -par un effort mental. - -«Quelle est cette femme?... Où diable l’ai-je vue?» - -Elle s’était arrêtée aussi et, tournant la tête pour lui sourire, elle -l’invitait du geste à le suivre. - -Sur le visage de l’ingénieur le doute et la surprise se reflétèrent tour -à tour. - -«Quoi, ce serait?... Et moi qui la croyais morte depuis des années! Non, -c’est impossible. J’ai pensé à elle ce soir et c’est cela qui me -trouble... Ce serait là un hasard par trop extraordinaire!...» - -Il continua de l’examiner de loin et crut bien reconnaître certains -traits de cette physionomie flétrie, mais il demeurait indécis car -d’autres traits lui étaient inconnus. Pourtant, les yeux! ces yeux! - -La femme sourit encore et lui fit, sans parler, un nouveau signe de tête -pour l’inviter à la suivre. Poussé par la curiosité, Robledo accepta -d’un geste involontaire et elle se remit à marcher. Elle n’avança que de -quelques pas et s’arrêta devant la porte grillée d’un bar d’aspect -sordide dont les vitres étaient masquées par d’épais rideaux. Elle -cligna de l’œil et, poussant le panneau, elle disparut à l’intérieur du -crasseux établissement. - -L’Espagnol hésita. La pensée d’aller rejoindre cette femme lui répugnait -et cependant sa curiosité l’entraînait. Il sentit que s’il s’éloignait -sans lui parler il subirait toujours cette torturante incertitude et -regretterait jusqu’à la fin de sa vie d’avoir négligé une occasion -d’apprendre si Hélène vivait encore ou si elle était morte. - -Il eut peur de cette anxiété future et, décidé à agir, il ouvrit presque -violemment la porte du bar. - -Il aperçut six tables, un divan de toile cirée orné de fleurs le long du -mur, des miroirs troubles et un comptoir derrière lequel on voyait des -bouteilles sur des étagères. Une femme assez vieille, grosse comme un -pachyderme, aux yeux noircis, à la face mouchetée de boutons et de -croûtes, occupait le comptoir. - -Robledo évoqua les souvenirs de ses jeunes ans passés à Paris et -reconnut le petit établissement fréquenté par des femmes qui n’ont -d’autres moyens d’existence que l’étreinte charnelle mais qui tiennent à -conserver un certain air d’indépendance tout en acceptant les conseils -et l’entremise de la patronne. - -Un garçon d’aspect efféminé servait les clientes. Elles étaient deux -pour le moment: d’abord une toute jeune femme au visage exsangue et -transparent au point qu’on croyait distinguer les creux et les arêtes -des os de sa face. Une toux convulsive la secouait et entre deux quintes -elle portait à sa bouche une cigarette. A une autre table il vit une -femme âgée et d’aspect horrible qui, peut-être, avait été belle dans sa -jeunesse. Elle avait aussi cette sveltesse hardie de la femme que -Robledo avait suivie, mais sa robe et son visage révélaient une misère -plus profonde. Elle buvait à lentes gorgées le contenu d’un grand verre, -puis se renversait sur le divan et fermait les yeux, ivre déjà. - -L’ingénieur se rendit compte en entrant que la femme était allée -s’asseoir au fond de l’établissement, loin du comptoir et des autres -clientes. Son arrivée provoqua une certaine émotion. La patronne -l’accueillit avec un sourire qu’une obséquiosité exagérée rendait -répugnant. La fillette phtisique lui lança un regard qui voulait être -amoureux mais que Robledo compara à ceux des mendiants qui implorent -l’aumône. La femme ivre sourit et laissa voir qu’il lui manquait -plusieurs dents. Puis elle cligna de l’œil avec impudeur pour l’inviter, -mais voyant que l’homme regardait ailleurs elle haussa les épaules et -reprit son somme. - -Le nouveau venu s’assit à une table en face de la femme qui l’avait -précédé et put la contempler plus attentivement que dans la rue. Il se -rendit compte que l’accoutrement de cette vagabonde n’était qu’un -grossier trompe-l’œil et il eut presque un sourire de pitié. - -D’un peu loin elle apparaissait vêtue pauvrement, mais avec une certaine -prétention qui pouvait leurrer des hommes simples ou imaginatifs, -toujours prêts à trouver élégante la femme qui les remarque. De près, -elle était grotesque. Son chapeau aux ailes majestueuses était rongé aux -bords et les plumes en étaient brisées. Il aperçut ses pieds sous la -table; comme sa jupe était remontée au moment où elle s’était assise, il -put compter les trous et les reprises de ses bas. Un de ses souliers -laissait voir sa semelle trouée par un long usage; la place de chaque -doigt était marquée par une échancrure ronde. Le rouge et la pâte -blanche dont était enduit le visage de cette femme ne parvenaient pas à -cacher les rides de l’âge et les traces qu’avait laissées là une vie -orageuse. Mais ces yeux! - -Robledo était de plus en plus convaincu qu’il avait devant lui Hélène. -Tous deux se regardèrent fixement. Puis elle demanda d’un geste si elle -pouvait s’approcher et s’assit enfin à sa table. - ---J’ai cru préférable d’entrer ici pour que nous puissions parler. -Souvent les hommes n’aiment pas qu’on les voie dans la rue avec une -femme. La plupart sont mariés. Vous l’êtes peut-être aussi, comme les -autres. - -La voix était rauque et ne ressemblait pas à celle qu’il avait entendue -douze ans auparavant; et cependant sa conviction s’affermissait. «C’est -elle, pensa-t-il. Le doute n’est plus possible.» - -La femme continua de parler. - ---Je me trompe peut-être. Vous devez être célibataire. Je ne vois pas -votre alliance. - -Et elle regardait en souriant les mains que l’Espagnol avait posées sur -la table. Mais une chose semblait la préoccuper beaucoup plus que l’état -civil du monsieur qui l’avait suivie. Elle tourna la tête avec anxiété -vers le comptoir où le garçon attendait qu’elle l’appelât. - ---Puis-je prendre quelque chose, demanda-t-elle. Je vous avertis que le -whisky qu’on boit ici est admirable. On n’en trouve pas de meilleur dans -tout Paris. - -Voyant que Robledo approuvait d’un mouvement de tête, le garçon -s’approcha et, sans besoin de demander ce que désirait la cliente, il -apporta de sa propre initiative une bouteille de whisky et deux verres -qu’il emplit. Il s’éloigna ensuite non sans avoir lancé à Robledo un -regard et un sourire qui rappelaient ceux de la patronne de -l’établissement. - -La femme but avidement son verre et, voyant que l’autre ne touchait pas -au sien, elle le regarda d’un air suppliant. - ---Avant la guerre le whisky était très bon marché, mais maintenant! Il -n’y a que les rois et les millionnaires qui peuvent en boire. Vous -permettez? - -Robledo lui fit signe qu’il lui abandonnait sa part et elle se hâta de -profiter de la permission. - -La liqueur sembla dissiper une sorte d’engourdissement mental qu’on -devinait à la lenteur de ses paroles, rendit un nouvel éclat à ses yeux -et une agilité plus grande à sa langue. Elle cessa de parler français et -lui demanda en espagnol: - ---D’où êtes-vous? J’ai compris à votre accent que vous étiez -Américain... Américain du Sud. De Buenos-Ayres, peut-être? - -Robledo secoua la tête et, sans perdre son sérieux, il lança un -mensonge. - ---Je suis Mexicain. - ---Je connais peu votre pays. Je me suis arrêtée quelques jours seulement -à Vera-Cruz entre deux paquebots. Je connais bien l’Argentine; j’y ai -vécu il y a bien longtemps... Où n’ai-je pas été? Il n’y a pas de langue -que je ne parle. Les messieurs m’apprécient pour cela et beaucoup de mes -amies m’envient. - -Robledo la regardait fixement. C’était Hélène, il n’en pouvait douter. -Et cependant plus rien en elle ne rappelait la femme qu’il avait connue -autrefois. Les douze dernières années avaient pesé sur elle plus -lourdement que toute une existence banale et calme et avaient précipité -sa décadence. - -S’il l’avait reconnue, c’était que depuis des années il vivait dans la -même solitude monotone et que rien n’avait troublé sa mémoire du passé. -Par contre elle avait tant vécu, elle avait tant connu d’hommes, qu’elle -ne pouvait se souvenir de l’Espagnol. D’ailleurs, l’ingénieur aussi -avait changé de visage en vieillissant. - -Cependant, par une sorte d’instinct professionnel, elle sentit que cet -homme l’avait déjà approchée. Ses sens de femme de proie et de femelle -poursuivie, obligée de se défendre et de vivre en perpétuelle alerte, -semblèrent lui venir en aide. - ---Je crois bien, dit-elle, que nous nous sommes déjà vus, mais j’ai beau -chercher, je ne puis me rappeler à quel endroit. J’ai parcouru tant de -pays!... J’ai connu tant d’hommes. - - - - -XX - - -Robledo, le regard sévère, lui demanda avec brusquerie: - ---Comment vous appelez-vous? - -Les yeux fixés sur le whisky, elle pensait à autre chose et elle -répondit distraitement: - ---Je m’appelle Blanche, d’autres m’appellent «la marquise». Me -permettez-vous de prendre encore un verre?... Tout à l’heure, chez moi, -nous n’aurons pas de bouteille pareille. Je suppose que nous irons chez -moi... C’est tout près... Cependant, si vous préférez l’hôtel... - -Le regard impassible de l’homme lui parut une approbation et elle se -hâta de se verser un troisième verre, qu’elle dégusta en le soulevant -dans sa main tremblante. Robledo l’interrompit en disant d’une voix -lente: - ---Vous vous appelez Hélène et si on vous appelle «la marquise» c’est -parce que quelqu’un vous a connue mariée à un marquis italien. - -La surprise de la femme fut telle qu’elle écarta ses lèvres de la -liqueur et regarda Robledo avec des yeux démesurément ouverts. - ---Dès que vous avez commencé de parler, j’ai senti que vous me -connaissiez. - -Machinalement elle posa le verre sur la table. - -Puis, regrettant son geste, elle le reprit et le vida d’un trait. - ---Mais vous, qui êtes-vous?... Qui es-tu?... Qui es-tu donc? - -En formulant la première question elle s’était approchée de Robledo, qui -se rejeta en arrière pour éviter son contact. Elle répéta sa demande en -portant ses mains à ses tempes comme si elle faisait un douloureux -effort de mémoire. Elle dit enfin, découragée: - ---Tant d’hommes ont passé dans ma vie! - -Ses yeux reflétèrent une inquiétude, puis la crainte, et à son tour elle -se rejeta en arrière, comme une bête effrayée. Elle semblait avoir pris -peur de l’homme assis en face d’elle. - ---Oui, je vous reconnais, murmura-t-elle. Oui, c’est bien vous; vous -avez changé, mais c’est bien vous. Je ne vous aurais jamais reconnu si -vous n’aviez pas rappelé le passé. - -Elle parut retrouver sa volonté et son énergie, et elle regarda -longuement son compagnon, sans ressentir de crainte. - -Puis elle ajouta d’une voix farouche: - ---Il aurait mieux valu ne jamais nous revoir. - -Tous deux demeurèrent longtemps muets. Hélène semblait avoir oublié la -bouteille que ses doigts continuaient machinalement à caresser. La -curiosité de l’Espagnol rompit ce silence. - ---Qu’est devenu Moreno? - -Elle l’écouta d’un air étonné et parut ne pas le comprendre. - -On devinait à ses yeux qu’elle accomplissait un effort de pensée qui la -troublait toute. - -«Moreno? Qui était donc ce Moreno? Elle avait connu tant d’hommes!» - -Elle se versa un autre verre comme si le whisky eût été son remède et -but avidement; alors un sourire éclaira vaguement ses traits. - ---Je sais maintenant de qui vous parlez... Moreno; c’était un pauvre -homme, un égaré. Je ne sais rien de lui. - -Robledo la pressa de questions, mais Hélène ne put retrouver dans sa -mémoire une image claire et arrêtée du disparu. - ---Je crois qu’il est mort. Il est parti dans son pays et il a dû mourir -là-bas. Vous dites qu’il n’est jamais revenu?... Alors, il est sans -doute mort ici. Peut-être s’est-il tué? Je ne sais plus... S’il fallait -que je me rappelle l’histoire de tous les hommes que j’ai connus, je -serais folle depuis longtemps! Elles ne tiendraient pas dans ma tête. - -Robledo continua sa rigoureuse enquête. - ---Et la fille de Pirovani? - -Elle porta une autre fois ses mains à ses tempes et plongea ses doigts -dans les fausses boucles de sa toison outrageusement blonde. En même -temps une moue convulsive, qui trahissait le violent travail de son -esprit, sépara un moment les deux rangées de ses dents, d’une blancheur -également outrageuse. - ---Pirovani?... Ah! oui. Cet Italien qui vivait à Rio Negro et que Moreno -a volé... Je ne sais pas; je crois que nous n’avons plus jamais parlé de -sa fille. Moreno dépensait sans compter et je lui apprenais les plaisirs -de la vie. Pauvre fou! - -Elle se tut et s’affaissa sur son siège, la tête basse. Elle semblait -maintenant plus petite. Quand elle levait les yeux, elle rencontrait le -regard sévère de l’Espagnol; elle les baissait encore et les fixait sur -la bouteille. - -Ils avaient à nouveau cessé de parler. Robledo songeait: «Et dire que -c’est pour cette loque que deux hommes se sont tués, que tant de femmes -ont pleuré et que j’ai souffert d’horribles angoisses!» - -Hélène parut deviner sa pensée et dit humblement: - ---Vous ne savez pas combien ces dernières années furent terribles pour -moi... La guerre venue, on s’est acharné à me poursuivre; on m’a -interdit de vivre à Paris. On me soupçonnait, on me prenait pour une -espionne, pour une Allemande, car chacun m’attribuait une nationalité -différente. J’ai parcouru l’Italie, et bien d’autres pays. Je suis même -allée dans votre patrie; car vous êtes bien Espagnol? Ne vous étonnez -pas de ma question, je ne sais plus me rappeler tant de choses!... En -rentrant à Paris, je n’ai retrouvé aucune des personnes de mon temps, -absolument aucune. Le monde d’avant la guerre était un autre monde. Tous -ceux que j’ai connus sont morts ou sont partis bien loin. Parfois il me -semble que je suis tombée dans une autre planète. Quelle solitude! - -Elle semblait accablée sous ce monde nouveau, qu’elle ne pouvait -comprendre. - ---Je trouve enfin sur ma route un homme qui me rappelle ma vie -d’autrefois... et il faut que ce soit vous! Il aurait mieux valu ne -jamais nous revoir! - -Puis elle ajouta comme pour elle-même: - ---Cette rencontre va me faire penser à bien des choses que ma mémoire -n’aurait plus retrouvées... Pourquoi êtes-vous revenu de si loin? -Pourquoi avez-vous eu l’idée de vous promener dans cette partie de -Montmartre où les étrangers riches ne passent jamais? Oh! le hasard -maudit! - -Soudain elle se dressa, un éclair bleu dans les pupilles. - ---Laissez-moi boire. Comme je vous serais reconnaissante si vous -m’offriez la bouteille entière! Il me la faut après cette maudite -rencontre qui va ressusciter tant de choses... J’aime la vie par-dessus -tout. Je ne crains ni les malheurs ni la misère pourvu que je continue à -vivre... Mais j’ai peur des souvenirs et le whisky les tue ou les -déguise en pensées agréables. Laissez-moi boire... ne dites pas non. - -Comme Robledo gardait le silence, Hélène saisit la bouteille et remplit -son verre qu’elle vida avec une lenteur voluptueuse. Tout en buvant elle -indiqua de l’œil la triste fillette qui continuait à fumer et à tousser. - ---Celle-là suit la mode d’aujourd’hui: morphine, cocaïne et cætera... -Moi je reste de mon temps, de la vieille époque. Ces drogues me rendent -malade. Je ne crois qu’aux moyens classiques. - -Et elle caressa d’une main amoureuse les contours de la bouteille. Une -clarté étrange, que la liqueur rendait de plus en plus intense, -apparaissait sur son visage. Maintenant que le whisky était à elle, elle -désirait être seule pour le déguster à loisir. - ---Partez, dit-elle à Robledo, et oubliez-moi. Si vous voulez me donner -quelque chose, je vous remercierai; si vous ne me donnez rien je me -contenterai de la bouteille, c’est un cadeau de prince... Partez, -Robledo, votre place n’est pas ici. - -Mais il ne bougeait pas; il voulait ranimer sa mémoire et sonder encore -son passé mystérieux. - ---Et Canterac?... Avez-vous jamais rencontré le capitaine Canterac? - -Ce nom semblait pour elle plus lointain encore que les autres. - -Robledo lui rappela, pour l’aider, le parc artificiel improvisé en son -honneur sur les bords du Rio Negro. - ---Oui, cette fête avait du chic. D’autres hommes ont fait pour moi des -choses plus coûteuses, mais cela, c’était original!... Pauvre capitaine! -Je l’ai rencontré souvent depuis; je crois qu’il est maintenant général. -Comment dites-vous qu’il se nommait? - -Et elle continua d’évoquer des souvenirs; mais l’Espagnol se rendit -compte qu’elle confondait Canterac avec un autre officier de ses amis et -fondait en une seule personne deux hommes qu’elle avait connus à des -moments distincts de sa vie. - -Robledo était sûr que Canterac était mort. Quand la guerre avait éclaté -il errait dans les républiques du Pacifique et changeait souvent de -métier, passant des salpêtrières du Chili aux mines de la Bolivie et du -Pérou. Il était rentré en France pour rejoindre l’armée et il était mort -à Verdun comme tant d’autres héros obscurs. Mais cette femme, qui avait -si affreusement troublé sa vie, n’avait même pas gardé de lui une image -précise. Elle avait oublié son nom, quand Robledo le répéta. - -Pourtant les questions renouvelées de l’Espagnol allèrent fouiller dans -sa mémoire et la torpeur finit par céder; alors les souvenirs -l’assaillirent en foule. Ce fut elle qui demanda soudain: - ---Comment s’appelait ce jeune Américain, votre associé?... Je crois que -c’est le seul homme qui m’ait un peu intéressée parmi tous ceux qui me -poursuivaient... Peut-être l’ai-je aimé, justement parce qu’il ne m’a -jamais désirée vraiment. Je me suis quelquefois souvenue de lui... de -loin en loin... il s’est marié? - -Robledo fit un signe affirmatif et elle continua: - ---Ne me parlez plus. Quand je vous regarde, il me semble que les années -écoulées défilent à rebours devant moi et peu à peu je me rappelle -tout... Ce jeune homme s’appelait Richard; sans doute a-t-il épousé -cette fille de la Pampa à qui on avait donné le nom d’une fleur. - -Ces souvenirs, les seuls à surgir distincts et vivaces dans sa mémoire, -lui faisaient goûter l’amère tristesse qu’inspire aux déchus le bonheur -d’autrui. - -Elle se contempla avec une pitié méprisante comme si elle se voyait pour -la première fois. Elle s’était crue le centre de l’univers; maintenant -elle avait roulé jusqu’aux bas-fonds et elle pressentait de nouveaux -abîmes où elle tomberait encore, car le malheur n’a jamais de fin. - -D’autres pouvaient évoquer leur passé avec une douce mélancolie. C’était -pour eux un plaisir comparable à celui que nous donne une tendre musique -ancienne, ou le parfum d’un bouquet de fleurs fanées. - -Ses souvenirs à elle mordaient comme des loups furieux et la -poursuivraient jusqu’à la mort. C’est pour cela qu’elle avait besoin de -vivre dans une inconscience de bête et d’assassiner chaque jour ses -pensées avec de l’alcool. - -Elle voulut exprimer tout son désespoir et, montrant l’autre femme qui, -à moitié ivre, sommeillait sur le divan: - ---Voilà comme je serai, bientôt. - -Sur son visage parut passer l’ombre de la dernière heure, et, baissant -les yeux, elle ajouta: - ---Et puis, la mort. - -Robledo demeura silencieux. Il avait sorti en cachette son portefeuille -d’une poche intérieure et il comptait des papiers sous la table. Elle -continuait à parler dans un murmure sans se rendre compte qu’elle -dévoilait ses pensées les plus intimes. - ---Peut-être alors un journaliste consacrera-t-il quelques lignes à celle -qu’on appelait «la marquise» et peut-être dans le monde quelques -douzaines de personnes se souviendront-elles de moi. Et encore!... -Peut-être resterai-je pour toujours au fond du fleuve. Mais, aurai-je ce -courage? - -Robledo chercha sa main sous la table et lui remit un rouleau de petits -papiers. - ---Je ne devrais pas le prendre, dit la femme; je n’accepte d’argent que -des gens qui ne me connaissent pas. - -Mais elle cacha dans sa poitrine les billets de banque. Ses yeux soudain -joyeux démentaient les paroles qu’elle avait prononcées sur un ton de -dignité résignée pour s’excuser d’accepter le don. - -Robledo la regardait maintenant avec pitié. Pauvre «Belle Hélène»! Elle -était passée dans la vie comme passent sur les mers australes les grands -albatros, qui, fiers de la force de leurs ailes blanches, s’abattent -avec une voracité implacable sur la proie découverte au milieu des -vagues et qui croient que tout dans le monde a été créé pour leur servir -de pâture. Aigle de l’Atlantique majestueux et farouche, elle avait eu -le parfum salin de l’immensité et la chair dure des êtres forts. Mais -les années en passant avaient dissipé l’illusion orgueilleuse de la -jeunesse, prompte à se croire immortelle, et maintenant le fier oiseau -de l’azur infini était forcé de chercher son aliment parmi les débris -que l’Océan crache sur la côte. Quand le froid et les ténèbres le -poussaient, cet aigle, vers la lumière, ses ailes défaillantes venaient -heurter les vitres gardiennes du feu. Il courait à la fenêtre où -semblait briller la flamme hospitalière du foyer, et il se cognait à la -lanterne du phare, insensible et dure comme un mur afin d’affronter la -rage des tempêtes. - -Un jour, un de ces heurts lui briserait à jamais les ailes et l’océan de -la vie engloutirait son corps comme il avait précédemment, avec la même -indifférence, happé toutes les victimes de l’oiseau de proie. - -Et, entraîné par son image, Robledo se vit lui-même, ainsi que ses amis, -sous une forme animale. Ils étaient des bœufs bien nourris, calmes et -bons comme les bêtes grasses qui paissaient dans les champs humides et -fertiles de leur colonie. Ils avaient les solides vertus de ceux qui -voient leur existence assurée, à l’abri de tout risque, et qui n’ont pas -besoin pour vivre de faire le malheur des autres... Ils continueraient à -vivre ainsi, tranquilles, privés de joies violentes, mais exempts de -douleurs, jusqu’à leur dernière heure. - -Qui avait le mieux vécu sa vie? Etait-ce cette femme à la biographie -fabuleuse qui ne pouvait exactement se rappeler son origine ni ses -aventures comme si son cerveau humain eût été incapable de contenir son -histoire aussi vaste qu’un monde? ou bien eux, qui ruminaient -honnêtement leur bonheur après avoir fini leur tâche sur la terre? - -Il n’eut pas le loisir de réfléchir plus longtemps. Le garçon du bar, -qu’un individu venait d’appeler, était sorti dans la rue. Il rentra, -l’air inquiet, et dit quelques mots à voix basse à la patronne. - ---Envolez-vous, mes colombes! cria de son comptoir la mégère en -s’adressant aux deux clientes les plus proches. - -Elle expliqua que la police était en train de faire une rafle de femmes -dans le quartier et qu’elle viendrait peut-être visiter son -établissement. Un ami fidèle venait de l’avertir. - -La fillette phtisique jeta sa cigarette et s’enfuit. Elle tremblait de -peur et sa toux en devenait plus effrayante encore. La femme ivre ouvrit -les yeux pour regarder autour d’elle et les referma en murmurant: - ---Qu’ils viennent! Au violon on dort aussi bien qu’ici. - -Hélène se hâta de fuir. Elle avait peur; cependant, elle prit soin de -gagner la porte avec une certaine dignité, parce qu’un homme était -derrière elle. Elle ne voulait pas qu’on la confondît avec les autres. - -Demeuré seul, l’Espagnol tendit un billet au garçon pour payer la -bouteille et sortit sans attendre la monnaie. Une fois sur le boulevard -il regarda vainement de tous côtés. Hélène avait disparu. - -Il ne la reverrait plus. Quand elle mourrait, il ne recevrait pas la -nouvelle de sa mort. Jusqu’à la fin de ses jours il ne saurait jamais de -façon certaine si l’autre vivait encore. Mais, après l’avoir rencontrée, -il devinait quelle serait sa fin. Elle était de celles qui quittent la -vie tragiquement, mais sans fracas, sans que leur nom soit prononcé, car -elles ont survécu des années durant à leur histoire morte. - ---Et c’est là cette Hélène, se dit-il, qui, semblable à celle dont parle -le vieux poète, a déchaîné la guerre entre les hommes dans un coin de la -terre. - -Indécis, il se demandait encore si cette femme avait été vraiment -mauvaise et pleinement responsable de sa perversité... Dans sa quête -avide des plaisirs de la vie avait-elle marché, inconsciente, sans voir -ce qu’elle écrasait sous ses pieds? - -Tout en cherchant une voiture il conclut: - -«Il aurait mieux valu pour elle qu’elle fût morte douze ans plus tôt... -Pourquoi vit-elle encore?» - -Il sourit avec tristesse en pensant à la relativité dès valeurs -humaines; comme l’importance d’un être dépendait du milieu où il était -jeté! - -«Cette loque a été semblable à l’héroïne d’Homère dans un pays à demi -sauvage où on connaît très peu de femmes! Que diraient maintenant ceux -qui ont fait tant de folies pour elle, s’ils la voyaient telle que je -viens de la voir?» - -Quand il arriva à l’hôtel, Watson et sa femme venaient de rentrer de -leur promenade. - -Deux domestiques portaient derrière Celinda d’énormes paquets: les -achats de l’après-midi. - -Watson regarda sa montre avec impatience. - ---Il est près de sept heures et nous devons nous habiller et dîner avant -d’aller à l’Opéra... Quand les femmes se mettent à acheter des robes et -des chapeaux, elles n’en finissent plus. - -Avec des mines gracieuses, Celinda calma l’indignation qu’affectait son -mari. Elle l’embrassa à la fin. Puis elle entra dans la pièce voisine -pour changer de robe. - -Watson demanda à Robledo s’il comptait les accompagner à l’Opéra. - ---Non; je me fais vieux et je n’ai pas envie de mettre un habit et des -gants blancs pour aller entendre de la musique. J’aime mieux rester à -l’hôtel. J’assisterai au coucher de Carlitos... Je lui ai promis une -histoire. - -Une indécision lui causait une gêne intérieure. Devait-il raconter à -Celinda et à son mari sa rencontre de l’après-midi? N’était-il pas plus -prudent d’en parler seulement à Watson? - -Dans leurs conversations ils avaient rarement fait mention de la femme -de Torrebianca. Celinda, ordinairement si heureuse et si gaie, fronçait -le sourcil d’un air hostile quand on prononçait devant elle le nom de la -marquise. - -Peut-être éprouverait-elle une joie cruelle en apprenant dans quelle -abjection l’autre était tombée? Mais Robledo repoussa cette supposition. -Celinda, en plein bonheur, eût répugné à se venger et son récit ne -ferait que réveiller la tristesse de souvenirs mauvais. - - «Pourquoi ressusciter le passé?... Que la vie continue!» - -Et il ne songea plus qu’à imaginer, pour la conter à son prince -héritier, une merveilleuse histoire. - - - FIN - - - E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY--1799-11 23 - - -NOTES: - -[1] Voir le livre de Camille Pitollet: «_V. Blasco Ibañez, ses romans -et le roman de sa vie_», Calmann-Lévy, éditeurs. - -[2] Sorte de manteau en forme de chasuble. - -[3] Nom que l’on donne, en Argentine, aux habitants de la campagne qui -vivent en général d’élevage. - -[4] Établissement de culture et d’élevage. - -[5] Journaliers, gardiens de troupeaux. - -[6] Nom qu’on donne, en Argentine, aux descendants de familles fixées -depuis longtemps dans le pays. - -[7] Propriétaire d’une _estancia_. - -[8] Nom qu’on donne, en Argentine, aux étrangers établis dans le pays. - -[9] Diminutif de _gringo_. - -[10] Les Argentins appellent _gallegos_ (galiciens), les Espagnols -établis en Argentine. Les Galiciens ont, en Espagne même, la réputation -d’être un peu lourdauds. - -[11] Litt. «mains dures». - -[12] Nom qu’on donne en Espagne à la plaine fertile de Valence. - -[13] Vastes maisons des quartiers pauvres de Buenos-Ayres. - -[14] Sorte de sabre court en usage au Mexique et autres pays américains. - -[15] Juron argentin. - -[16] Monnaie argentine qui vaut 5 francs. - -[17] Centième de peso. - -[18] Le moine. - -[19] Chilien. - -[20] Surnom familier qu’on donne aux gens du peuple au Chili. -Littéralement: déchiré. Allusion aux haillons dont le bas peuple est -habillé. - -[21] Petite patronne. - -[22] Petit établissement d’élevage. - -[23] Descendants d’animaux nés dans le pays. - -[24] _Don._ placé devant le nom de famille, est incorrect. On ne doit -le placer que devant le prénom. Ex.: don Manuel Robledo. - -[25] Le malicieux. - -[26] Le mot _chapeton_ (maladroit), comme le mot _gringo_, s’applique -aux étrangers établis en Argentine. - -[27] La ficelle. - -[28] Littéralement petites chinoises. Nom qu’on applique aux jeunes -filles du pays. - - - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of La tentatrice, by Vicente Blasco Ibáñez - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA TENTATRICE *** - -***** This file should be named 63284-0.txt or 63284-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/3/2/8/63284/ - -Produced by Chuck Greif and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images at Bibliothèque nationale de France -(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is -subject to the trademark license, especially commercial -redistribution. - - - -*** START: FULL LICENSE *** - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project -Gutenberg-tm License (available with this file or online at -http://gutenberg.org/license). - - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm -electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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It exists -because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from -people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. -To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 -and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive -Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at -http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent -permitted by U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. -Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered -throughout numerous locations. Its business office is located at -809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email -business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact -information can be found at the Foundation's web site and official -page at http://pglaf.org - -For additional contact information: - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To -SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any -particular state visit http://pglaf.org - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. -To donate, please visit: http://pglaf.org/donate - - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic -works. - -Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm -concept of a library of electronic works that could be freely shared -with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project -Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. - - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. -unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily -keep eBooks in compliance with any particular paper edition. - - -Most people start at our Web site which has the main PG search facility: - - http://www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/63284-0.zip b/old/63284-0.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 75c411f..0000000 --- a/old/63284-0.zip +++ /dev/null diff --git a/old/63284-h.zip b/old/63284-h.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index c08b570..0000000 --- a/old/63284-h.zip +++ /dev/null diff --git a/old/63284-h/63284-h.htm b/old/63284-h/63284-h.htm deleted file mode 100644 index 7b1dc93..0000000 --- a/old/63284-h/63284-h.htm +++ /dev/null @@ -1,12164 +0,0 @@ -<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" -"http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> - -<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr"> - <head> <link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" /> -<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=utf-8" /> -<title> - The Project Gutenberg eBook of La Tentatrice, par -Vicente Blasco Ibáñez. -</title> -<style type="text/css"> - -a:link {background-color:#ffffff;color:blue;text-decoration:none;} - - link {background-color:#ffffff;color:blue;text-decoration:none;} - -a:visited {background-color:#ffffff;color:purple;text-decoration:none;} - -a:hover {background-color:#ffffff;color:#FF0000;text-decoration:underline;} - -body{margin-left:4%;margin-right:6%;background:#ffffff;color:black;font-family:"Times New Roman", serif;font-size:medium;} - -.blockquot {margin-top:2%;margin-bottom:2%;} - -.c {text-align:center;text-indent:0%;} - -.cb {text-align:center;text-indent:0%;font-weight:bold; -letter-spacing:.1em;} - -.fint {text-align:center;text-indent:0%; -margin-top:2em;} - -.figcenter {margin:3% auto 3% auto;clear:both; -text-align:center;text-indent:0%;} - @media handheld, print - {.figcenter - {page-break-before: avoid;} - } - -.footnotes {border:dotted 3px gray;margin-top:5%;clear:both;} - -.footnote {width:95%;margin:auto 3% 1% auto;font-size:0.9em;position:relative;} - -.label {position:relative;left:-.5em;top:0;text-align:left;font-size:.8em;} - -.fnanchor {vertical-align:30%;font-size:.8em;} - - h1 {margin-top:5%;text-align:center;clear:both; -font-weight:normal;} - - h2 {margin-top:4%;margin-bottom:2%;text-align:center;clear:both; - font-size:100%;font-weight:normal;} - - hr.full {width: 60%;margin:2% auto 2% auto;border-top:1px solid black; -padding:.1em;border-bottom:1px solid black;border-left:none;border-right:none;} - - img {border:none;} - -.nind {text-indent:0%;} - -.ov {text-decoration:overline;} - - p {margin-top:.2em;text-align:justify;margin-bottom:.2em;text-indent:4%;} - -.pagenum {font-style:normal;position:absolute; -left:95%;font-size:55%;text-align:right;color:gray; -background-color:#ffffff;font-variant:normal;font-style:normal;font-weight:normal;text-decoration:none;text-indent:0em;} -@media print, handheld -{.pagenum - {display: none;} - } - -.rt {text-align:right;} - -small {font-size: 70%;} - - sup {font-size:75%;vertical-align:top;} - -.smcap {font-variant:small-caps;font-size:100%;} - -table {margin-top:2%;margin-bottom:2%; -margin-left:auto;margin-right:auto; -border:none;font-size:75%;} -</style> - </head> -<body> - - -<pre> - -The Project Gutenberg EBook of La tentatrice, by Vicente Blasco Ibáñez - -This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with -almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: La tentatrice - -Author: Vicente Blasco Ibáñez - -Translator: Jean Carayon - -Release Date: September 24, 2020 [EBook #63284] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA TENTATRICE *** - - - - -Produced by Chuck Greif and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images at Bibliothèque nationale de France -(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - - - - - - -</pre> - -<hr class="full" /> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/cover.jpg" height="550" alt="" /> -</div> - -<p class="cb">LA TENTATRICE</p> - -<p class="c">CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS<br /><br /><br /> -DU MÊME AUTEUR<br /><br /> -Format in-18.</p> - -<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary=""> -<tr><td>ARÈNES SANGLANTES</td><td class="c">1</td><td class="c">vol.</td></tr> -<tr><td>FLEUR DE MAI</td><td class="c">1</td><td class="c">—</td></tr> -<tr><td>DANS L’OMBRE DE LA CATHÉDRALE</td><td class="c">1</td><td class="c">—</td></tr> -<tr><td>TERRES MAUDITES</td><td class="c">1</td><td class="c">—</td></tr> -<tr><td>LA HORDE</td><td class="c">1</td><td class="c">—</td></tr> -<tr><td>LES QUATRE CAVALIERS DE L’APOCALYPSE </td><td class="c">1</td><td class="c">—</td></tr> -<tr><td>LES ENNEMIS DE LA FEMME</td><td class="c">1</td><td class="c">—</td></tr> -<tr><td>LA FEMME NUE DE GOYA</td><td class="c">1</td><td class="c">—</td></tr> -</table> - -<p class="c"><small>Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays.<br /> -<br /> -<br /> -Copyright 1923, by CALMANN-LÉVY.<br /> -<br /> -<br /> -<span class="ov">E. GREVIN—IMPRIMERIE DE LAGNY</span><br /></small> -<br /><br /><br /><br /><b>V. BLASCO IBÁÑEZ</b></p> - -<h1>LA TENTATRICE</h1> - -<p class="c">ROMAN TRADUIT DE L’ESPAGNOL<br /> -<br /> -PAR<br /> -<br /> -JEAN CARAYON<br /> -<br /> -<br /> -PARIS<br /> -<br /> -CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS<br /> -<br /> -3, RUE AUBER, 3<br /> -<br /> -<br /> -1923<br /> -<br /><br /><br /> -<i>Il a été tiré de cet ouvrage</i><br /> -<br /> -QUARANTE EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE,<br /> -<br /> -<i>tous numérotés</i>.<br /> -</p> - -<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="" -style="border:3px double gray;padding:1em;"> - -<tr><td class="c"><a href="#I">I, </a> -<a href="#II">II, </a> -<a href="#III">III, </a> -<a href="#IV">IV, </a> -<a href="#V">V, </a> -<a href="#VI">VI, </a> -<a href="#VII">VII, </a> -<a href="#VIII">VIII, </a> -<a href="#IX">IX, </a> -<a href="#X">X, </a> -<a href="#XI">XI, </a> -<a href="#XII">XII, </a> -<a href="#XIII">XIII, </a> -<a href="#XIV">XIV, </a> -<a href="#XV">XV, </a> -<a href="#XVI">XVI, </a> -<a href="#XVII">XVII, </a> -<a href="#XVIII">XVIII, </a> -<a href="#XIX">XIX, </a> -<a href="#XX">XX.</a></td></tr> -</table> - -<h2><a name="AVERTISSEMENT_DU_TRADUCTEUR" id="AVERTISSEMENT_DU_TRADUCTEUR"></a>AVERTISSEMENT DU TRADUCTEUR</h2> - -<p><i>Le titre du roman espagnol est</i> «La tierra de todos» (La terre de -tous), <i>mais pour les éditions en langue anglaise, récemment publiées à -New-York et à Londres, les traducteurs ont choisi le titre</i>: «The -Temptress» (La Tentatrice). <i>Cet exemple a été suivi par d’autres -traducteurs étrangers et nous avons cru devoir adopter le même titre -pour la version française.</i></p> - -<p>«La Tentatrice», <i>l’avant-dernier roman de Blasco Ibañez, publiée en -Espagne en 1922, connaît actuellement, dans les pays de langue anglaise, -un prodigieux succès. C’est l’œuvre la plus personnelle de l’illustre -écrivain espagnol, car on y trouve un reflet de sa vie aventureuse dans -les solitudes sud-américaines. Le lecteur français n’ignore pas que -Blasco Ibañez, romancier universellement célèbre, fut aussi un homme -d’action, un bâtisseur, de villes, animé de toute la flamme créatrice -des anciens</i> conquistadors<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>.</p> - -<p><i>C’est après avoir volontairement mené la dure et courageuse existence -des défricheurs de terres vierges que le grand romancier écrivit cette -œuvre vigoureuse. Scènes et personnages y sont décrits avec un -saisissant relief par un des plus puissants conteurs de ce temps.</i></p> - -<p class="rt"> -JEAN CARAYON.<br /> -<span class="pagenum"><a name="page_1" id="page_1">{1}</a></span></p> - -<h1>LA TENTATRICE</h1> - -<h2><a name="I" id="I"></a>I</h2> - -<p>Comme il faisait tous les matins, le marquis de Torrebianca sortit tard -de sa chambre et montra quelque inquiétude à la vue du plateau d’argent -chargé de lettres et de journaux que son domestique avait laissé sur la -table de la bibliothèque.</p> - -<p>Si les timbres des enveloppes étaient étrangers, il se rassérénait comme -après un péril esquivé. Si les lettres venaient de l’intérieur de Paris, -il fronçait le sourcil et se préparait à mainte amertume, à mainte -humiliation. D’ailleurs, l’en-tête de plus d’une lui rappelait le nom de -créanciers tenaces et laissait deviner d’avance leur contenu.</p> - -<p>Sa femme, la «belle Hélène», comme on l’appelait, pour sa beauté réelle, -mais si longtemps maintenue, qu’au dire de ses bonnes amies elle entrait -déjà dans l’histoire, recevait de telles lettres sans beaucoup -s’émouvoir, et paraissait à l’aise depuis toujours parmi les dettes en -retard et les rappels pressants. Pour lui, il se faisait de l’hon<span class="pagenum"><a name="page_2" id="page_2">{2}</a></span>neur -une idée plus vieillotte et pensait qu’il est bon de ne pas s’endetter -ou du moins, si l’on y est forcé, de payer ses dettes.</p> - -<p>Ce matin là, il y avait peu de lettres de Paris: une d’elles venait de -la maison qui avait vendu à la marquise sa dernière automobile, payable -en dix versements, et n’en avait encore reçu que deux; d’autres avaient -été écrites par des fournisseurs (toujours de la marquise) établis aux -alentours de la place Vendôme, et par divers commerçants plus modestes -qui livraient à crédit les articles nécessaires à la vie large et -confortable du ménage et de ses domestiques.</p> - -<p>Ces derniers auraient été bien fondés d’adresser à leur maître des -réclamations identiques, mais ils se fiaient à l’habileté mondaine de -madame, qui saurait bien un jour s’établir sur des positions solides; -ils affectaient seulement, pour montrer leur mécontentement, plus de -raideur et de componction dans leur service.</p> - -<p>Bien souvent Torrebianca, après avoir lu son courrier, regardait autour -de lui avec étonnement. Sa femme donnait des fêtes et assistait aux plus -célèbres réunions de Paris; ils occupaient, avenue Henri-Martin, le -second étage d’un élégant hôtel; devant leur porte attendait une belle -automobile; ils avaient cinq domestiques... Il n’arrivait pas à -comprendre en vertu de quelles lois mystérieuses et par quels -invraisemblables miracles d’équilibre ils pouvaient soutenir ce luxe -tandis que chaque jour les dettes s’accumulaient et que leur coûteuse -existence exigeait des sommes toujours croissantes. L’argent qu’il -apportait disparaissait comme un ruisseau dans le sable. Mais la «belle -Hélène» trouvait logique et correcte cette manière de vivre, et semblait -croire que tous leurs amis agissaient comme eux.<span class="pagenum"><a name="page_3" id="page_3">{3}</a></span></p> - -<p>Torrebianca fut tout heureux de trouver parmi les lettres des créanciers -et les cartes d’invitation une enveloppe portant le timbre italien.</p> - -<p>—C’est de maman, dit-il à voix basse.</p> - -<p>Il commença de lire, et un sourire parut éclairer son visage. La lettre -pourtant était mélancolique et s’achevait sur des plaintes douces et -résignées, de véritables plaintes de mère.</p> - -<p>Il revoyait en lisant le vieux palais des Torrebianca, là-bas en -Toscane: un édifice énorme et délabré, entouré de jardins. Les salles -pavées de marbres multicolores avaient des plafonds ornés de fresques -mythologiques, mais sur les murs nus, d’une pâleur poussiéreuse, se -voyait seulement la trace des tableaux fameux qui les avaient ornés en -d’autres temps, avant d’être vendus aux antiquaires de Florence.</p> - -<p>Le père de Torrebianca, quand il ne lui resta plus de tableaux ni de -statues à vendre, avait puisé dans les archives de sa maison; il avait -mis en vente des autographes de Machiavel, de Michel Ange et d’autres -florentins illustres qui avaient jadis échangé des lettres avec les -grands personnages de sa famille.</p> - -<p>Au dehors, des jardins trois fois séculaires s’étendaient au pied des -vastes perrons de marbre dont les balustrades croulaient sous le poids -des rosiers noueux. Les degrés avaient pris la teinte de l’os et -s’étaient désunis sous la poussée des plantes parasites.</p> - -<p>Dans les avenues, des buis ancestraux, taillés en forme d’épaisses -murailles et d’arcs de triomphe profonds, évoquaient les ruines noircies -par l’incendie d’une métropole détruite. Ces jardins, dont nul ne -prenait soin depuis bien des années, revêtaient peu à peu l’aspect d’une -forêt en fleurs. Sous le pas des rares visiteurs, ils résonnaient -d’échos mélancoliques et on voyait alors s’élancer des<span class="pagenum"><a name="page_4" id="page_4">{4}</a></span> oiseaux comme -des flèches, s’épandre sur les branches des essaims d’insectes et courir -des reptiles parmi les troncs.</p> - -<p>La mère du marquis, vêtue comme une paysanne et sans autre compagnie -qu’une fillette du pays, passait sa vie parmi ces salles et ces jardins, -en songeant au fils absent, pour qui elle cherchait à se procurer de -l’argent par des expédients nouveaux.</p> - -<p>Seuls lui rendaient visite les antiquaires qui lui achetaient, un à un, -les derniers vestiges d’une splendeur que ses prédécesseurs avaient déjà -largement mise à profit. Elle avait toujours quelques milliers de lire à -envoyer au dernier Torrebianca qui, croyait-elle, occupait dans la -société de Londres, de Paris, de toutes les grandes villes de la terre -une place digne de son nom. Et, sûre que la fortune si favorable aux -premiers Torrebianca finirait par sourire à son fils, elle se contentait -d’une nourriture frugale, qu’elle mangeait sur une petite table de bois -blanc dressée à même le pavé de marbre d’un salon où il ne restait plus -rien à prendre.</p> - -<p>Emu à la lecture de la lettre, le marquis murmura plusieurs fois le même -mot «Maman... Maman.»</p> - -<p>«Je ne sais plus que trouver après le dernier envoi que je t’ai fait. Si -tu voyais maintenant, Frédéric, la maison où tu es né! Personne ne veut -en donner le vingtième de sa valeur; en attendant qu’un étranger se -décide à l’acheter, je suis prête à vendre le dallage et les plafonds -qui seuls ont quelque prix pour te venir en aide et pour sauvegarder -l’honneur de notre nom. J’ai besoin de peu de choses pour vivre et je -m’imposerai s’il le faut de nouvelles privations; mais, ne -pourriez-vous, Hélène et toi, restreindre vos dépenses, sans pour cela -abandonner le rang auquel a droit celle que<span class="pagenum"><a name="page_5" id="page_5">{5}</a></span> tu as épousée? Ta femme, -qui est si riche, ne peut-elle supporter une partie de ton train de -maison?...»</p> - -<p>Le marquis s’arrêta de lire. Les plaintes si simples de la pauvre femme -et l’illusion où elle vivait lui faisaient mal; il en souffrait comme -d’un remords. Elle croyait Hélène riche! Elle s’imaginait qu’il pouvait -imposer à sa femme une vie d’ordre et d’économie comme il avait essayé -tant de fois de le faire dans les débuts de leur vie conjugale!</p> - -<p>L’entrée d’Hélène coupa court à ses réflexions. Il était plus de onze -heures; elle allait faire sa promenade quotidienne, avenue du Bois, pour -y saluer les gens de sa connaissance et être saluée à son tour.</p> - -<p>Elle arriva, vêtue avec une élégance un peu indiscrète et prétentieuse -qui s’harmonisait assez bien avec son genre de beauté. Elle était grande -et parvenait à rester mince grâce à une lutte continuelle contre -l’envahissement de la graisse, et à des jeûnes fréquents. Elle avait -entre trente et quarante ans; mais elle devait aux mille soins -préservateurs que comporte l’existence moderne cette troisième jeunesse -qui, dans les grandes villes, prolonge la brillante saison de la femme.</p> - -<p>Torrebianca ne voyait ses défauts que lorsqu’il vivait loin d’elle. -Quand il la revoyait, le sentiment d’admiration qui s’emparait de lui, -lui faisait accepter toutes ses exigences. Il reçut sa femme avec un -sourire; Hélène sourit elle aussi. Puis elle lui passa les bras autour -du cou et l’embrassa: elle parlait avec un zézaiement enfantin qui -annonçait toujours à son mari quelque demande nouvelle; pourtant cet -accent puéril avait chaque fois le pouvoir de le troubler profondément -et d’annuler sa volonté.</p> - -<p>—Bonjour, mon coco... Je me suis levée plus tard aujourd’hui; j’ai -quelques visites à faire avant d’aller au Bois, mais je n’ai pas voulu -partir sans<span class="pagenum"><a name="page_6" id="page_6">{6}</a></span> dire bonjour à mon petit mari adoré... Encore un baiser, et -je pars.</p> - -<p>Le marquis se laissa caresser et sourit avec l’expression reconnaissante -d’un bon chien fidèle. Hélène enfin se sépara de son mari; mais avant de -sortir de la bibliothèque elle fit mine de se rappeler une chose sans -importance et s’arrêta pour dire:</p> - -<p>—As-tu de l’argent?</p> - -<p>Torrebianca cessa de sourire et son regard eut l’air de demander:</p> - -<p>—Quelle somme désires-tu?</p> - -<p>—Peu de chose. Huit mille francs à peu près.</p> - -<p>Une modiste de la rue de la Paix lui montrait moins de respect pour -cette dette qui ne datait guère que de trois ans et l’avait menacée -d’une plainte en justice. Voyant son mari accueillir avec une expression -consternée cette demande, elle perdit le sourire puéril qui écartait -légèrement ses joues; mais elle gardait son accent de fillette pour -gémir d’un ton doucereux:</p> - -<p>—Frédéric, tu dis que tu m’aimes, et tu me refuses cette petite somme?</p> - -<p>Le marquis indiqua du geste qu’il ne pouvait rien lui donner et lui -montra les lettres de créanciers qui s’amoncelaient dans le plateau -d’argent.</p> - -<p>Elle eut un nouveau sourire, cruel cette fois.</p> - -<p>—Je pourrais te montrer, dit-elle, bien des papiers pareils à -ceux-là... mais tu es un homme, et les hommes doivent apporter beaucoup -d’argent au foyer pour que leur petite femme ne soit pas malheureuse. -Comment pourrai-je payer mes dettes si tu ne m’aides pas?</p> - -<p>Torrebianca la regarda, stupéfait.</p> - -<p>—Que d’argent, que d’argent je t’ai donné! mais tout ce qui passe par -tes mains s’évanouit en fumée.</p> - -<p>Hélène, irritée, répondit d’une voix dure:</p> - -<p>—Voudrais-tu qu’une femme chic, et pas trop<span class="pagenum"><a name="page_7" id="page_7">{7}</a></span> laide, à ce qu’on dit, -menât une vie médiocre? Quand on peut s’enorgueillir d’avoir une femme -comme moi, il faut savoir gagner des millions.</p> - -<p>Le marquis fut blessé par ces dernières paroles; Hélène s’en rendit -compte, et changeant aussitôt d’attitude elle s’approcha et lui mit les -mains sur les épaules.</p> - -<p>—Pourquoi n’écris-tu pas à la vieille? Elle pourra peut-être nous -procurer cet argent en vendant quelque antiquaille de la baraque de tes -pères.</p> - -<p>Ce ton irrespectueux accrut le mécontentement du mari.</p> - -<p>—Cette vieille est ma mère, et tu dois parler d’elle avec tout le -respect qu’elle mérite. Quant à l’argent, tu sais bien que la pauvre -femme n’en peut plus envoyer.</p> - -<p>Hélène regarda son époux avec quelque mépris et dit à voix basse comme -en se parlant à elle-même:</p> - -<p>—Cela m’apprendra à ne plus m’amouracher de pauvres diables... Je le -chercherai, cet argent, puisque tu es incapable de me le donner.</p> - -<p>Pendant qu’elle parlait ainsi il passa sur son visage une expression si -mauvaise que son mari fronça le sourcil et quitta son fauteuil.</p> - -<p>—Prends garde à ce que tu dis... Je veux que tu m’expliques ces -paroles.</p> - -<p>Mais il dut se taire; elle avait changé complètement son visage, elle -éclata d’un rire d’enfant et frappa des mains.</p> - -<p>—Voilà mon coco en colère! Il a pensé du mal de sa femme! Mais tu sais -bien que je n’aime que toi!</p> - -<p>Puis elle le prit dans ses bras et le couvrit de baisers, malgré la -résistance qu’il essayait d’opposer à ces caresses. Il se rendit à la -fin et reprit son attitude d’amoureux soumis.</p> - -<p>Hélène le menaçait gentiment du doigt.<span class="pagenum"><a name="page_8" id="page_8">{8}</a></span></p> - -<p>—Allons, souriez un peu; ne soyez plus méchant! Vraiment, tu ne peux -pas me donner cet argent?</p> - -<p>Torrebianca eut un geste négatif, mais il semblait cette fois honteux de -son impuissance.</p> - -<p>—Va, je ne t’en aimerai pas moins, continua-t-elle. Mes créanciers -attendront. Je me tirerai bien d’affaire comme je l’ai fait tant de -fois. Adieu, Frédéric.</p> - -<p>Elle recula vers la porte en lui envoyant des baisers tant qu’elle n’eut -pas soulevé le rideau.</p> - -<p>Mais, dès qu’elle eût passé la portière, sa joie puérile et son sourire -disparurent instantanément. Un éclair de férocité traversa ses yeux; ses -lèvres eurent une moue méprisante.</p> - -<p>Le mari, resté seul, perdait en même temps l’éphémère bonheur que lui -avaient donné les caresses d’Hélène. Il regarda les lettres des -créanciers, celle de sa mère, puis revint à son fauteuil pour s’accouder -sur la table, le front dans sa main. Brusquement toutes les inquiétudes -de sa vie présente semblaient être retombées sur lui pour l’accabler.</p> - -<p>Torrebianca se tournait toujours, en de pareils moments, vers les -souvenirs de sa première jeunesse, dans l’espoir d’y trouver quelque -remède à son chagrin. Il avait connu la plus belle époque de sa vie -autour de sa vingtième année, alors qu’il étudiait à l’école -d’ingénieurs de Liége. Afin de rendre à sa famille par son propre effort -une splendeur depuis longtemps perdue il avait choisi une carrière -moderne. Il se lancerait à travers le monde et gagnerait de l’argent -comme ses lointains ancêtres. Les Torrebianca, avant que le roi leur eut -donné la noblesse avec le titre de marquis, avaient été marchands à -Florence, comme les Médicis, et avaient conquis leur fortune sur les -routes de l’Orient. Lui voulut être ingénieur, avec tous les jeunes gens -de sa géné<span class="pagenum"><a name="page_9" id="page_9">{9}</a></span>ration, qui souhaitaient de faire une Italie grande par -l’industrie comme aux siècles passés elle avait été glorieuse par les -arts.</p> - -<p>Parmi les souvenirs de sa vie d’étudiant à Liége il retrouvait d’abord -l’image de Manuel Robledo, un compagnon d’études qui partageait son -logement; c’était un Espagnol de caractère jovial et capable d’affronter -avec une calme énergie les problèmes de l’existence quotidienne. Il -avait été pour lui pendant plusieurs années un frère aîné. C’est pour -cela peut-être que dans les moments difficiles Torrebianca pensait -toujours à cet ami.</p> - -<p>L’intrépide, le bon Robledo!... Les passions de l’amour ne lui ôtaient -jamais sa forte placidité d’homme bien équilibré. Durant sa jeunesse il -avait aimé par-dessus tout la bonne table et la guitare.</p> - -<p>Torrebianca, facilement épris, avait toujours une liaison avec quelque -Liégeoise, et Robledo, pour lui tenir compagnie, consentait à feindre un -violent amour pour une amie de la jeune personne. En réalité, pendant -les parties de campagne qu’ils offraient aux dames, Robledo s’inquiétait -beaucoup plus des préparatifs culinaires que de contenter le cœur plus -ou moins tendre de sa compagne de hasard.</p> - -<p>Au travers de cette exubérante gaieté matérialiste, Torrebianca avait su -discerner un certain fond romantique dont Robledo se cachait comme d’un -défaut honteux. Peut-être avait-il laissé dans son lointain pays le -souvenir d’un amour malheureux. Souvent, le soir, le Florentin, étendu -sur son lit dans la chambre commune, entendait Robledo qui doucement -faisait gémir sa guitare et murmurait tout bas quelque chanson d’amour -de sa patrie.</p> - -<p>Leurs études terminées, ils s’étaient dit adieu avec l’espoir de se -retrouver l’année suivante; mais ils ne s’étaient jamais revus. -Torrebianca était resté en<span class="pagenum"><a name="page_10" id="page_10">{10}</a></span> Europe et Robledo depuis bien des années -parcourait l’Amérique du Sud. Il était toujours ingénieur sans doute, -mais il se pliait aux plus extraordinaires métamorphoses, comme s’il eût -senti revivre dans son âme d’Espagnol l’inquiétude aventureuse des -anciens <i>conquistadors</i>.</p> - -<p>De loin en loin il envoyait une lettre, où il parlait du passé plus que -du présent; mais, malgré cette réserve, Torrebianca avait vaguement -l’idée que son ami était devenu général dans une petite république de -l’Amérique centrale.</p> - -<p>Sa dernière lettre datait de deux ans.</p> - -<p>Il travaillait à cette époque en Argentine, lassé de courir l’aventure -dans des pays continuellement secoués par les révolutions. Il était tout -simplement ingénieur au service de l’Etat ou d’entreprises particulières -et il construisait des chemins de fer et des canaux. Dans l’orgueil de -diriger la marche de la colonisation à travers le désert, il supportait -allégrement les privations que lui imposait sa dure existence.</p> - -<p>Torrebianca conservait parmi ses papiers un portrait envoyé par Robledo; -on y voyait l’Espagnol à cheval, couvert d’un <i>poncho</i><a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a> et coiffé d’un -casque blanc. A l’arrière plan, des métis étaient occupés à planter des -jalons munis de banderoles dans une plaine d’aspect sauvage qui pour la -première fois allait sentir les atteintes de la civilisation matérielle.</p> - -<p>A l’époque où il avait reçu ce portrait, Robledo avait à peu près -trente-sept ans; le même âge que lui. Il approchait maintenant de la -quarantaine, mais à en juger d’après la photographie il avait meilleure -mine que Torrebianca. Sa vie aventureuse dans de lointains pays ne -l’avait pas vieilli.<span class="pagenum"><a name="page_11" id="page_11">{11}</a></span> Il semblait plus gros encore que dans sa jeunesse, -mais son visage laissait voir le contentement serein que donne un -parfait équilibre physique.</p> - -<p>Torrebianca, de taille moyenne, plutôt petit que grand, mince et sec, -avait conservé une espèce d’agilité nerveuse grâce à la pratique des -sports, en particulier de l’escrime qu’il avait toujours aimée à la -passion; mais son visage décelait une vieillesse prématurée. Les rides -s’y montraient nombreuses, il avait un pli de fatigue au-dessus des -paupières; ses tempes blanchies contrastaient avec le sommet de sa tête, -resté noir. Les commissures de la bouche s’abaissaient, désabusées, sous -la moustache taillée au ras des lèvres, en une moue qui semblait révéler -l’affaiblissement de sa volonté.</p> - -<p>Cette différence physique entre lui-même et Robledo le portait à -considérer toujours son camarade comme un protecteur, qui saurait le -guider aujourd’hui de même que dans sa jeunesse.</p> - -<p>Lorsque, ce matin-là, l’image de l’Espagnol surgit dans sa mémoire il -pensa, comme chaque fois: «S’il était seulement près de moi; il saurait -m’infuser son énergie d’homme vraiment fort.»</p> - -<p>Il demeura pensif, puis, quelques minutes après, l’entrée de son valet -de chambre dans la pièce lui fit lever la tête.</p> - -<p>Il s’efforça de dissimuler l’inquiétude qui le saisit lorsqu’il apprit -qu’une personne demandait à le voir et refusait de donner son nom. -Peut-être un créancier de sa femme essayait-il de ce moyen pour pénétrer -jusqu’à lui.</p> - -<p>—Il a l’air étranger, ajouta le domestique, et il affirme qu’il est de -la famille de monsieur le marquis.</p> - -<p>Torrebianca eut un pressentiment, mais il sourit immédiatement de sa -naïveté. Cet inconnu, n’était-ce pas son camarade Robledo qui se -présentait avec<span class="pagenum"><a name="page_12" id="page_12">{12}</a></span> l’invraisemblable opportunité d’un héros de comédie? -Mais il était absurde de penser que Robledo, habitant l’autre côté de la -planète, se trouvât là, prêt à surgir, comme un acteur dans la coulisse. -Non, de pareilles coïncidences ne se présentent pas dans la vie. On ne -voit cela qu’au théâtre ou dans les livres.</p> - -<p>D’un geste énergique, il manifesta la ferme volonté de ne pas recevoir -l’inconnu; mais au même instant la tenture se soulevait et un homme -entrait avec un sans-gêne qui scandalisa le valet de chambre.</p> - -<p>L’intrus, fatigué de faire antichambre, avait audacieusement pénétré -dans la pièce la plus proche.</p> - -<p>Le marquis était d’un caractère facilement irritable; outré de cette -irruption, il s’avança d’un air menaçant. Mais l’homme qui riait de sa -propre audace leva les bras au ciel en apercevant Torrebianca et -s’écria:</p> - -<p>—Je parie que tu ne me reconnais pas. Qui suis-je?</p> - -<p>Le marquis le regarda fixement et ne put le reconnaître. Puis ses yeux -exprimèrent graduellement l’hésitation et une conviction nouvelle. Il -avait la peau brunie par les morsures du soleil et du froid, des -moustaches courtes et sur toutes ses photographies Robledo portait la -barbe... Mais tout à coup il retrouva dans les yeux de l’homme une -expression qu’il se souvenait avoir souvent observée dans sa jeunesse. -De plus, cette haute taille... ce sourire... ce corps robuste...</p> - -<p>—Robledo! dit-il enfin.</p> - -<p>Et les deux amis s’embrassèrent.</p> - -<p>Le domestique, se sentant de trop, disparut et, un moment après, ils -étaient assis et fumaient.</p> - -<p>Ils échangeaient d’affectueux regards et s’arrê<span class="pagenum"><a name="page_13" id="page_13">{13}</a></span>taient parfois de parler -pour se serrer les mains ou se frapper les genoux de claques -vigoureuses.</p> - -<p>Après tant d’années de séparation, le marquis se montra plus curieux que -le nouveau venu.</p> - -<p>—Tu es venu pour longtemps à Paris? demanda-t-il à Robledo.</p> - -<p>—Pour quelques mois seulement.</p> - -<p>Après avoir forcé pendant dix ans le mystère des déserts américains, -rompu et pénétré leur virginité aussi vieille que la planète en y -lançant des voies ferrées, des routes et des canaux, il avait besoin -d’un «bain de civilisation».</p> - -<p>—Je suis venu voir, ajouta-t-il, si les restaurants de Paris sont -restés dignes de leur vieux renom et si les vins de ce pays ne sont pas -moins bons qu’autrefois. Ici seulement on peut manger du brie frais, et -depuis des années j’ai envie de ce fromage-là.</p> - -<p>Le marquis se mit à rire. Faire une traversée de trois mille lieues pour -manger et boire à Paris!... Robledo n’avait pas changé. Puis il lui -demanda avec sollicitude:</p> - -<p>—Es-tu riche?</p> - -<p>—Toujours pauvre, répondit l’ingénieur. Mais je suis seul au monde, je -n’ai pas de femme, le plus coûteux des luxes; aussi pourrai-je mener -pendant quelques mois la vie d’un grand millionnaire yankee. Je dispose -des économies que j’ai pu faire pendant des années de travail, là-bas, -dans ce désert où l’on dépense peu.</p> - -<p>Robledo regarda autour de lui et il eut des gestes admiratifs en -considérant le luxueux mobilier de la pièce.</p> - -<p>—Tu es riche, toi, à ce que je vois.</p> - -<p>Un sourire énigmatique fut la réponse du marquis. Puis les paroles de -son ami parurent éveiller sa tristesse.<span class="pagenum"><a name="page_14" id="page_14">{14}</a></span></p> - -<p>—Parle-moi de ta vie, continua Robledo. Tu as reçu de mes nouvelles, -mais je n’ai pas eu grand’chose de toi. Beaucoup de tes lettres ont dû -se perdre, et ce n’est pas étonnant, car jusqu’à ces dernières années, -j’ai erré d’un endroit à l’autre, sans jamais prendre racine. Cependant -j’ai eu quelques renseignements sur ta vie. Tu es marié, je crois?</p> - -<p>Torrebianca fit un geste affirmatif et dit avec gravité:</p> - -<p>—Je me suis marié avec une dame russe, veuve d’un haut fonctionnaire de -la cour du tsar... je l’ai connue à Londres. Je l’avais rencontrée -souvent dans des réunions aristocratiques ou dans des châteaux où nous -avions été invités. Bref je l’ai épousée et nous avons vécu depuis lors -une exigence assez brillante mais fort coûteuse.</p> - -<p>Il se tut un moment, comme pour discerner l’effet que produisait sur -Robledo ce résumé de sa vie. Mais l’Espagnol demeura silencieux; il -voulait en savoir davantage.</p> - -<p>—Toi, tu mènes une existence d’homme primitif et tu as la chance -d’ignorer ce que coûte une vie comme la nôtre... J’ai dû travailler -beaucoup pour ne pas couler à pic... et même en travaillant!... Ma -pauvre mère me vient en aide avec les maigres ressources qu’elle peut -tirer des ruines de notre maison.</p> - -<p>Mais Torrebianca parut se repentir du ton douloureux de ses paroles. Un -optimisme qu’il eût trouvé absurde une demi-heure auparavant lui rendait -le sourire de la confiance.</p> - -<p>—En réalité, je n’ai pas à me plaindre, car j’ai un puissant appui. Le -banquier Fontenoy est notre ami. Tu as peut-être entendu parler de lui. -Il traite des affaires dans les cinq parties du monde.<span class="pagenum"><a name="page_15" id="page_15">{15}</a></span></p> - -<p>Robledo secoua la tête. Non, il n’avait jamais entendu prononcer ce -nom-là.</p> - -<p>—C’est un vieil ami de la famille de ma femme. Grâce à Fontenoy je suis -directeur de nombreuses exploitations en cours dans des pays lointains, -et cela me rapporte un traitement respectable; avec tant d’argent, je me -serais cru riche autrefois.</p> - -<p>Robledo éprouvait une curiosité toute professionnelle. «Des -exploitations en cours dans les pays lointains?»</p> - -<p>L’ingénieur voulait savoir, et il pressa son ami de questions nettes. -Mais Torrebianca commença de montrer dans ses réponses une inquiétude. -Il balbutiait et son visage, ordinairement d’une pâleur verdâtre, -rougissait légèrement.</p> - -<p>—Ce sont des affaires en Asie et en Afrique: des mines d’or... des -mines d’autres métaux... un chemin de fer en Chine... une compagnie de -navigation destinée à transporter le produit des rizières du Tonkin... -en réalité je n’ai pas étudié directement toutes ces entreprises; je -n’ai jamais eu le temps de faire le voyage. D’ailleurs, je ne peux pas -vivre loin de ma femme. Mais Fontenoy qui est un grand cerveau a tout -visité et j’ai en lui une confiance absolue. Je ne fais en somme -qu’apposer ma signature pour tranquilliser les actionnaires sur les -rapports des personnes compétentes qu’il envoie là-bas.</p> - -<p>L’Espagnol ne put s’empêcher de laisser paraître dans ses yeux un -certain étonnement en entendant ces paroles.</p> - -<p>Son ami s’en rendit compte et voulut changer le cours de la -conversation. Il parla de sa femme avec une espèce d’orgueil. Il -semblait considérer qu’il avait remporté le plus grand triomphe de son -existence, le jour où elle avait consenti à accepter sa main.</p> - -<p>Il reconnaissait qu’Hélène exerçait un grand pou<span class="pagenum"><a name="page_16" id="page_16">{16}</a></span>voir de séduction sur -tout ce qui les entourait. Mais comme il n’avait jamais eu le moindre -doute au sujet de sa fidélité conjugale, il était fier de marcher -humblement derrière elle, presque perdu dans le sillage que traçait sa -marche triomphale.</p> - -<p>En réalité, si on lui procurait des occupations généreusement -rétribuées, si on l’invitait, si on le recevait partout avec plaisir il -le devait uniquement à son titre d’époux de «la belle Hélène».</p> - -<p>—Tu la verras bientôt... car tu restes à déjeuner avec nous. Ne dis pas -non. J’ai des vins excellents et puisque tu es venu des antipodes pour -manger du fromage de Brie, tu en auras à en mourir d’indigestion.</p> - -<p>Et aussitôt, il abandonna son accent léger pour dire d’une voix émue:</p> - -<p>—Tu ne peux pas savoir à quel point je suis heureux de te faire -connaître ma femme. Je ne te parle pas de sa beauté, on l’appelle «la -belle Hélène»; mais elle a mieux que sa beauté. J’aime plus encore son -caractère gai, presque enfantin. Elle a parfois des caprices et il lui -faut beaucoup d’argent pour vivre; mais quelle femme ne ferait de -même!... Je crois qu’elle sera heureuse aussi de te connaître... Je lui -ai si souvent parlé de mon ami Robledo.<span class="pagenum"><a name="page_17" id="page_17">{17}</a></span></p> - -<h2><a name="II" id="II"></a>II</h2> - -<p>La marquise de Torrebianca trouva «très intéressant» l’ami de son mari.</p> - -<p>Elle était rentrée chez elle de fort bonne humeur et semblait avoir -oublié les soucis que lui causait tout à l’heure son manque d’argent; -sans doute avait-elle trouvé le moyen de payer son créancier ou de le -faire patienter.</p> - -<p>Pendant le déjeuner, Robledo dut beaucoup parler pour répondre à ses -questions et satisfaire la curiosité véhémente que semblaient lui -inspirer tous les épisodes de sa vie.</p> - -<p>Elle eut un geste de doute en apprenant que l’ingénieur n’était pas -riche. Il était pour elle invraisemblable qu’un habitant de l’Amérique, -du Nord ou du Sud, ne possédât pas des millions. Elle jugeait par -réflexe comme la plupart des Européens, et elle aurait eu besoin de -raisonner pour se convaincre que dans le nouveau monde, comme partout -ailleurs, il pouvait se trouver des pauvres.</p> - -<p>—Je suis encore pauvre, continua Robledo; mais<span class="pagenum"><a name="page_18" id="page_18">{18}</a></span> j’essaierai de mourir -dans la peau d’un millionnaire, ne serait-ce que pour ne pas ôter leurs -illusions à ceux qui croient encore que quiconque part pour l’Amérique -doit y gagner une grosse fortune pour la laisser en héritage à ses -neveux d’Europe.</p> - -<p>Il en vint à parler des travaux qu’il avait entrepris en Patagonie.</p> - -<p>Las de travailler pour les autres, il s’était associé avec un jeune -Américain du Nord et avait commencé la colonisation de quelques milliers -d’hectares près du Rio Negro. Il avait engagé dans cette affaire ses -économies, celles de son compagnon et d’importantes sommes prêtées par -des banquiers de Buenos-Ayres; mais il considérait l’opération comme -sûre et très rémunératrice.</p> - -<p>Il s’agissait d’irriguer par un système de canaux des terres désertes et -incultes qu’il avait acquises à vil prix. Depuis quelques années le -gouvernement argentin avait commencé de grands travaux pour capter une -partie des eaux du Rio Negro. Comme ingénieur, il avait pris part à -cette difficile opération; ensuite, il avait donné sa démission pour -s’établir colon, et acheter des terres comprises dans la future zone -d’irrigation.</p> - -<p>—C’est l’affaire de quelques années, de quelques mois peut-être, -ajouta-t-il. Il suffit que le fleuve veuille bien être assez aimable -pour se laisser jeter une digue en travers du ventre et n’aille pas se -permettre une crue extraordinaire, une de ces convulsions si fréquentes -là-bas, qui détruisent en quelques heures le travail de plusieurs -années. En attendant, nous construisons le plus économiquement possible, -mon associé et moi, les canaux secondaires et toutes les artères qui -doivent féconder nos terrains stériles. Le jour où la digue sera -terminée, où l’eau pénétrera jusqu’à nos terres...<span class="pagenum"><a name="page_19" id="page_19">{19}</a></span></p> - -<p>Robledo s’arrêta et sourit avec modestie.</p> - -<p>—Ce jour-là, continua-t-il, je serai millionnaire à l’américaine; qui -peut prévoir le chiffre de ma fortune? Une lieue de terre irriguée vaut -des millions... et je suis propriétaire de plusieurs lieues.</p> - -<p>La belle Hélène l’écoutait avec un ardent intérêt. Robledo fut troublé -par la lueur d’admiration qui passait à ce moment dans ses pupilles -vertes aux reflets d’or, et il se hâta d’ajouter:</p> - -<p>—Mais cette fortune peut aussi se faire longtemps attendre! Peut-être -ne viendra-t-elle à moi que lorsque ma mort sera proche; et ce sont les -enfants d’une sœur que j’ai en Espagne qui recueilleront le fruit de mon -travail et de ma dure vie.</p> - -<p>Hélène lui fit décrire son existence dans le désert Patagon, immense -plaine balayée l’hiver par des ouragans glacés qui soulèvent des -colonnes de poussière, où les seuls habitants naturels sont les -autruches en troupeau et le puma vagabond que la faim pousse parfois à -attaquer l’homme isolé.</p> - -<p>A l’origine, la population humaine était constituée par des bandes -d’indiens qui bivouaquaient au bord des fleuves, ou par des fugitifs -chiliens et argentins qui s’étaient lancés à travers les terres sauvages -pour échapper au châtiment de leurs crimes. Maintenant les anciens -fortins, occupés par les détachements que le gouvernement de -Buenos-Ayres avait poussés en avant, à la conquête du désert, se -transformaient en villages que des centaines de kilomètres séparaient -les uns des autres.</p> - -<p>Robledo vivait entre deux de ces agglomérations éloignées; son campement -d’ouvriers devenait un village qui peut-être avant un demi-siècle aurait -formé une ville déjà importante. Les prodiges de ce genre n’étaient pas -rares en Amérique. Hélène l’écoutait avec ravissement, comme lorsqu’au -théâ<span class="pagenum"><a name="page_20" id="page_20">{20}</a></span>tre ou au cinématographe une intrigue intéressante éveillait sa -curiosité.</p> - -<p>—C’est vivre cela! disait-elle. Voilà ce que j’appelle une existence -digne d’un homme.</p> - -<p>Et ses yeux dorés cessaient de regarder Robledo pour se porter avec -commisération sur son époux, comme si elle voyait en lui l’image de -toutes les mollesses de cette vie douillette et civilisée à l’excès -qu’elle détestait pour un moment.</p> - -<p>—C’est ainsi d’ailleurs qu’on gagne une grande fortune. Pour moi, il -n’y a pas d’autres hommes que les gagneurs de batailles ou les rois de -l’argent qui conquièrent des millions... Je ne suis qu’une femme, mais -je voudrais vivre cette existence d’énergie et de périls.</p> - -<p>Un peu d’aigreur se mêlait à son enthousiasme; aussi, Robledo, pour -épargner à son ami des récriminations, se mit à parler des souffrances -qu’on endure loin des pays civilisés. La marquise parut alors éprouver -moins d’admiration pour la vie d’aventures et finit par avouer qu’elle -aimait mieux son existence à Paris.</p> - -<p>—Mais il m’aurait plu, ajouta-t-elle d’une voix mélancolique, que mon -époux vécût ainsi pour conquérir d’immenses richesses. Il viendrait me -voir tous les ans, je penserais à lui sans cesse, j’irais même parfois -partager pendant quelques mois sa vie sauvage; oui, cette existence -serait plus intéressante que celle que nous menons à Paris; et puis, -pour finir, ce serait la richesse, une vraie richesse, énorme, -fabuleuse, comme on en rencontre rarement dans l’ancien monde.</p> - -<p>Elle se tut un instant, puis ajouta avec gravité en regardant Robledo:</p> - -<p>—Vous paraissez attacher peu d’importance à la richesse; vous la -cherchez pour satisfaire votre désir d’action, pour dépenser votre -énergie. Mais vous ne<span class="pagenum"><a name="page_21" id="page_21">{21}</a></span> savez pas ce qu’elle vaut ni ce qu’elle -représente. Un homme de votre trempe a peu de besoins. Pour savoir ce -qu’est l’argent et ce qu’il peut nous donner il faut vivre aux côtés -d’une femme.</p> - -<p>Elle eut un nouveau regard vers Torrebianca et conclut:</p> - -<p>—Par malheur, ceux qui ont une femme auprès d’eux n’ont presque jamais -cette force qui permet aux hommes isolés de réaliser de grandes -entreprises.</p> - -<p>Après ce déjeuner où il ne fut question que de la puissance de l’argent -et d’aventures dans le nouveau monde, le colonisateur se mit à -fréquenter la maison comme s’il eût fait partie de la famille.</p> - -<p>—Hélène t’a trouvé très sympathique, disait Torrebianca, oui, tout à -fait sympathique.</p> - -<p>Il en était heureux comme d’un triomphe, et ne cachait pas qu’il eût été -navré d’avoir à choisir, en cas d’antipathie mutuelle, entre sa femme et -son compagnon de jeunesse.</p> - -<p>De son côté, Robledo, en pensant à Hélène, demeurait indécis et comme -désorienté. Quand il était devant elle, il ne pouvait résister au -pouvoir de séduction qui semblait émaner de sa personne. Elle le -traitait avec une familiarité de parente, comme elle eût fait pour un -frère de son mari. Elle voulait l’initier à la vie de Paris et le guider -de ses conseils pour qu’on ne pût abuser de sa crédulité de nouveau -venu. Elle l’accompagnait dans les endroits les plus élégants, à l’heure -du thé ou le soir, après le dîner.</p> - -<p>L’expression maligne et puérile à la fois de ses yeux imperturbables et -le zézaiement enfantin qu’elle affectait parfois agissaient fortement -sur l’esprit du colonisateur.</p> - -<p>—C’est une enfant, se dit-il bien des fois, son<span class="pagenum"><a name="page_22" id="page_22">{22}</a></span> mari ne se trompe pas. -Elle a tous les raffinements de ces poupées que forme la vie moderne et -elle doit coûter terriblement cher... mais sous ce vernis extérieur, -elle ne cache peut-être qu’une mentalité très ordinaire.</p> - -<p>Quand il échappait à l’influence de ses yeux il était moins optimiste et -souriait avec un étonnement ironique de la crédulité de son ami. Quelle -était donc cette femme? Où Torrebianca avait-il été la chercher?</p> - -<p>Tout ce qu’il savait de son histoire, il le tenait du mari. Elle était -veuve d’un haut fonctionnaire de la cour des tsars, mais la figure de ce -premier époux était aussi imprécise que brillante; tantôt, il avait été -grand maréchal de la cour, tantôt simple général et c’était alors le -père d’Hélène qui pouvait se vanter d’une longue lignée d’ancêtres -héroïques.</p> - -<p>Quand Torrebianca répétait les affirmations de cette femme qu’il aimait -tant et dont il était si fier, il citait une infinité de personnages de -la cour de Russie ou de grandes dames que les empereurs avaient aimées; -tous se rattachaient à la famille d’Hélène, mais lui-même ne les avait -jamais vus; ils étaient morts depuis longtemps ou bien ils vivaient dans -leurs terres lointaines, vastes comme des Etats.</p> - -<p>Parfois aussi les paroles d’Hélène inquiétaient Robledo. Elle n’avait -jamais été en Amérique et cependant, un soir, au thé du Ritz, elle lui -avait parlé de son passage à San Francisco alors qu’elle était encore -une fillette. D’autres fois elle lançait étourdiment dans la -conversation des noms de villes lointaines ou de personnages -universellement réputés qu’elle semblait avoir connus de près. Il ne put -jamais savoir avec certitude combien de langues elle connaissait.</p> - -<p>—Je les parle toutes, lui répondit-elle en espa<span class="pagenum"><a name="page_23" id="page_23">{23}</a></span>gnol, un jour qu’il -venait de lui poser la question.</p> - -<p>Elle contait des anecdotes un peu risquées qu’elle avait, disait-elle, -entendu rapporter par d’autres personnes; mais elle les contait de telle -façon que le colonisateur se demanda plus d’une fois si elle n’en était -pas la véritable protagoniste.</p> - -<p>—Où cette femme n’a-t-elle pas été? pensait-il. Elle semble avoir vécu -mille existences en quelques années. Il est impossible que tout cela lui -soit arrivé du vivant de son mari, le grand personnage russe.</p> - -<p>Si parfois il essayait de sonder son ami pour obtenir quelques -précisions, la confiance du marquis à l’égard du passé de sa femme -opposait à ses recherches comme une muraille d’inébranlable crédulité. -Cependant il acquit la certitude que son ami ne connaissait l’histoire -d’Hélène que depuis le jour où il l’avait rencontrée à Londres. De son -existence antérieure, il savait seulement ce qu’elle-même avait bien -voulu lui raconter.</p> - -<p>Du moins pensa-t-il que Frédéric, au moment de son mariage, avait pu -contrôler les dires de sa femme par les documents déposés en vue de la -cérémonie nuptiale. Mais il dut abandonner cette supposition. La -cérémonie de Londres avait été un de ces rapides mariages de <i>cinéma</i> -qui demandent seulement un prêtre qui lit les textes sacrés, deux -témoins et quelques papiers examinés à la légère.</p> - -<p>L’Espagnol finit par avoir honte de ses soupçons. Frédéric était -heureux, il avait l’orgueil de sa femme; il n’avait pas le droit, lui, -d’intervenir dans la vie privée d’un autre.</p> - -<p>D’ailleurs, s’il concevait des doutes, c’était peut-être défaut -d’adaptation au milieu, chose fort naturelle chez un sauvage brusquement -lancé en pleine vie parisienne. Hélène était une dame du grand monde, -une femme élégante comme il n’en avait jamais fréquenté. Le mariage de -son ami avait pu<span class="pagenum"><a name="page_24" id="page_24">{24}</a></span> seul lui procurer cette amitié toute nouvelle, qui -n’allait pas sans heurt avec ses habitudes antérieures. N’avait-il pas -fini plus d’une fois par trouver logiques des choses qui au premier -abord l’avaient profondément étonné? Soupçons et mauvaises pensées, il -les devait à son ignorance, à son manque d’éducation. D’ailleurs, quand -il voyait le sourire d’Hélène, quand il sentait la caresse de ses yeux -verts aux reflets d’or il était, tout comme Torrebianca, pris de -confiance et d’admiration.</p> - -<p>Il logeait près du boulevard des Italiens, dans un vieil hôtel, -qu’autrefois, pauvre étudiant de passage à Paris, il avait considéré -comme un lieu de délices paradisiaques. Mais il prenait la plupart de -ses repas avec le marquis et sa femme. Tantôt ceux-ci l’invitaient à -leur table, tantôt il les emmenait lui-même dans les restaurants les -plus réputés.</p> - -<p>Hélène le pria en outre d’assister chez elle à quelques thés et le -présenta à ses amies. Elle prenait un plaisir enfantin à contrarier les -goûts de «l’ours patagon»; c’est ainsi qu’elle avait surnommé Robledo -encore que ce dernier eût protesté qu’il n’avait jamais vu d’ours dans -le sud de l’Argentine.</p> - -<p>Il détestait ces réunions; mais Hélène trouvait mille ruses pour -l’obliger à y assister.</p> - -<p>Il fit la connaissance des principaux amis de la maison au cours des -dîners d’apparat que donnaient les Torrebianca. La marquise présentait -l’Espagnol, non comme un ingénieur encore aux prises avec les risques et -les difficultés de travaux à peine commencés, mais comme un triomphateur -revenu avec force millions d’une Amérique fabuleuse.</p> - -<p>Elle disait cela sans qu’il pût l’entendre, et lui ne comprenait pas -pourquoi les autres invités lui témoignaient tant de respect et -prêtaient une attention sympathique à ses moindres paroles. Il connut -ainsi des députés et des journalistes, amis du ban<span class="pagenum"><a name="page_25" id="page_25">{25}</a></span>quier Fontenoy, qui -tenaient la première place parmi les invités. Il connut aussi le -banquier lui-même; c’était un homme entre deux âges, complètement rasé, -aux cheveux blanchis, qui imitait l’extérieur et les gestes des hommes -d’affaires américains.</p> - -<p>Robledo en le contemplant se revoyait lui-même lorsque, dans ses années -de Buenos-Ayres, il se trouvait à court d’argent la veille d’une -échéance.</p> - -<p>Fontenoy représentait l’homme d’argent, le directeur de grandes -entreprises mondiales tel que le vulgaire le conçoit; toute sa personne -semblait respirer l’assurance, la conviction de sa propre force; mais, -parfois, il fronçait pensivement le sourcil et il semblait alors -étranger à tout ce qui l’entourait.</p> - -<p>—Il imagine quelque merveilleuse combinaison nouvelle, disait -Torrebianca à son ami. L’intelligence de cet homme est admirable.</p> - -<p>Mais Robledo, sans savoir pourquoi, se rappelait encore ses propres -anxiétés, celles aussi de beaucoup d’autres lorsqu’il fallait là-bas à -Buenos-Ayres rendre le soir même une somme à terme de quatre-vingt-dix -jours, avancée par les banques.</p> - -<p>Un soir, en sortant de chez les Torrebianca, Robledo voulut s’en aller à -pied en suivant l’avenue Henri-Martin jusqu’au Trocadéro où il comptait -prendre le «Métro».</p> - -<p>Il était parti avec un des convives, personnage équivoque qu’on avait -fait asseoir au bout de la table et qui paraissait enchanté de marcher à -côté d’un millionnaire américain.</p> - -<p>C’était un protégé de Fontenoy; il publiait un journal financier inspiré -par le banquier. Sa méchanceté demandait à s’exercer et il critiquait -tous ses protecteurs dès qu’il était loin d’eux. A peine eut-il fait -quelques pas qu’il sentit le besoin de payer son dîner en disant du mal -de ses hôtes.<span class="pagenum"><a name="page_26" id="page_26">{26}</a></span> Il n’ignorait pas que Robledo avait fait ses études avec -le marquis.</p> - -<p>—Et sa femme? La connaissez-vous aussi depuis longtemps?</p> - -<p>Le vilain personnage eut un sourire en apprenant que Robledo la -connaissait depuis quelques semaines à peine.</p> - -<p>—Russe? Vous la croyez vraiment russe? C’est elle qui raconte toutes -les histoires sur son premier mari le grand maréchal de la cour et sur -toute sa noble parenté. Beaucoup de gens n’ont jamais cru à l’existence -de ce mari-là. Je ne saurais dire si tout cela est vrai ou faux, mais je -puis affirmer que dans la maison de cette grande dame russe il n’est -jamais entré un seul Russe de marque.</p> - -<p>Il s’arrêta comme pour prendre des forces et ajouta avec violence:</p> - -<p>—Des gens de là-bas, certainement bien informés, m’ont dit qu’elle -n’était pas russe. Personne n’y croit plus. Certains la croient roumaine -et affirment l’avoir vue, jeune, à Bucarest; d’autres assurent qu’elle -est née en Italie de parents polonais. Allez-vous en savoir! S’il nous -fallait rechercher l’origine et l’histoire de tous les gens que nous -connaissons à Paris et qui nous invitent à dîner!</p> - -<p>Il regarda obliquement Robledo pour tâcher de voir s’il se montrait -curieux et si l’on pouvait se fier à sa discrétion.</p> - -<p>—Le marquis est un excellent homme. Vous devez le connaître très bien. -Fontenoy rend justice à ses mérites et lui a procuré un emploi important -pour...</p> - -<p>Robledo eut le pressentiment qu’il allait entendre quelque chose qu’il -ne pourrait accepter sans protestation; un taxi passait à vide, il se -hâta d’appeler le chauffeur. Puis, prétextant une occupation urgente, il -prit congé du venimeux parasite.<span class="pagenum"><a name="page_27" id="page_27">{27}</a></span></p> - -<p>Chaque fois qu’il causait seul à seul avec Torrebianca, le marquis -faisait dévier la conversation vers la question qui lui tenait surtout à -cœur: la quantité d’argent que l’on doit dépenser pour maintenir un rang -social élevé.</p> - -<p>—Tu ne peux pas savoir ce que coûte une femme; les robes, les bijoux... -Puis l’hiver sur la côte d’azur, l’été sur les plages célèbres, -l’automne dans les villes d’eaux à la mode.</p> - -<p>Robledo écoutait ces lamentations avec une commisération ironique qui -finissait par irriter son ami.</p> - -<p>—Comme toi tu ne sais pas ce que c’est que l’amour, tu peux faire -abstraction de la femme et te permettre cette tranquillité moqueuse.</p> - -<p>L’Espagnol pâlit et cessa brusquement de sourire. «Il n’avait pas connu -l’amour»? Dans sa mémoire surgissaient les souvenirs d’une jeunesse que -Torrebianca n’avait fait qu’entrevoir confusément. Peut-être une fiancée -l’avait-elle abandonné, là-bas dans son pays, pour en épouser un autre. -Mais l’Italien se souvint bientôt. La fiancée était morte et Robledo -avait juré, comme dans les romans, de ne pas se marier... Ce gros homme -gourmand et moqueur cachait en lui-même un drame d’amour.</p> - -<p>Mais Robledo avait horreur qu’on le prît pour un personnage romantique; -il se hâta de dire, avec scepticisme:</p> - -<p>—Je recherche la femme quand elle me devient nécessaire, puis je -continue ma route seul. Pourquoi compliquer mon existence en subissant -une compagnie dont je n’ai que faire?</p> - -<p>Un soir, tous trois sortaient du théâtre; Hélène exprima le désir de -connaître certain restaurant de Montmartre tout récemment inauguré.</p> - -<p>D’après ses amies c’était un lieu magique; il était décoré à la persane, -style des <i>Mille et une nuits</i> vues de Montmartre; son éclairage par -tubes de mer<span class="pagenum"><a name="page_28" id="page_28">{28}</a></span>cure donnait aux salons un ton verdâtre de paysage -sous-marin et aux assistants la pâleur livide des noyés.</p> - -<p>Deux orchestres qui se remplaçaient sans cesse avaient pour tâche de -répandre dans l’air de folles élucubrations rythmiques. Les violons -collaboraient avec des cuivres discordants; au milieu de ce charivari -sautillant éclatait la voix d’un claxon d’automobile ou de quelque -appareil musical nouveau destiné à imiter le bruit de deux planches qui -se heurtent, d’un paquet qu’on traîne sur le sol, d’une pierre de taille -qui tombe.</p> - -<p>Dans l’ovale ménagé au milieu des tables des couples de danseurs se -succédaient. Les vêtements et les chapeaux des femmes, comme des flocons -multicolores saupoudrés d’argent et d’or, les masses blanches et noires -des costumes masculins évoluaient entre les carrés clairs des nappes. Un -fracas de fête publique s’unissait à la stridence des orchestres.</p> - -<p>Ceux qui ne dansaient pas lançaient des serpentins et des boules de -coton, ou bien ils faisaient crier avec une joie puérile de petites -cornemuses ou d’autres instruments enfantins. Dans l’air chargé de fumée -flottaient des ballons en baudruche de couleurs diverses, que les -assistants y avaient lâchés. La plupart des convives s’étaient coiffés -de bonnets de bébés, de crêtes d’oiseaux ou de perruques de paillasses.</p> - -<p>Dans cette atmosphère de joie stupide et forcée on sentait comme un -désir de retourner aux balbutiements de l’enfance pour restituer un -attrait aux monotones péchés de l’âge mur. L’aspect du restaurant parut -enthousiasmer Hélène.</p> - -<p>—Oh! Paris! Il n’y a qu’un Paris au monde! Qu’en pensez-vous, Robledo?</p> - -<p>Robledo, qui était un sauvage, sourit avec une indifférence vraiment -impertinente. Ils mangèrent<span class="pagenum"><a name="page_29" id="page_29">{29}</a></span> sans appétit et burent le contenu d’une -bouteille de champagne qui baignait dans un seau d’argent. On retrouvait -cette bouteille sur toutes les tables; elle semblait être l’idole de cet -endroit, la reine de la fête.</p> - -<p>Quand un flacon était presque vide, un autre prenait sa place et -paraissait surgir du fond du seau.</p> - -<p>La marquise regardait de côté et d’autre avec une certaine impatience; -soudain elle sourit et fit des signes à un monsieur qui venait d’entrer.</p> - -<p>C’était Fontenoy qui, feignant d’être étonné de cette rencontre, vint -s’asseoir à leur table.</p> - -<p>Robledo se souvint qu’Hélène au théâtre avait parlé à plusieurs reprises -du banquier et cela lui fit supposer qu’ils s’étaient vus le soir même. -Il soupçonna même que cette rencontre à Montmartre était convenue entre -elle et lui. Cependant, Fontenoy, évitant le regard d’Hélène, disait à -Torrebianca:</p> - -<p>—Quel heureux hasard! Je viens de dîner avec des hommes d’affaires; -j’avais besoin de me distraire; je viens ici comme j’aurais pu aller -ailleurs et vous y voici.</p> - -<p>Robledo crut un moment que les yeux pouvaient sourire tant il lut de -joyeuse malice dans ceux d’Hélène.</p> - -<p>Quand la bouteille de Champagne eut ressuscité pour la troisième fois -dans le seau d’argent, la marquise, qui regardait avec un air d’envie -les danseurs tournoyant au milieu de la salle, dit de sa voix de -fillette boudeuse:</p> - -<p>—Je voudrais bien danser, et personne ne m’invite.</p> - -<p>Son mari se leva, comme s’il venait de recevoir un ordre, et tous deux -s’éloignèrent, évoluant parmi les autres couples.<span class="pagenum"><a name="page_30" id="page_30">{30}</a></span></p> - -<p>Quand elle revint à sa chaise, elle protesta avec une indignation -comique:</p> - -<p>—Venir à Montmartre pour danser avec son mari!</p> - -<p>Ses yeux caressants se posèrent sur Fontenoy.</p> - -<p>—Je ne vous demande pas à vous de m’inviter, dit-elle; vous ne savez -pas danser et vous dédaignez ces frivolités... Peut-être même -craignez-vous que vos actionnaires vous retirent leur confiance en vous -voyant en de pareils endroits.</p> - -<p>Puis elle se tourna vers Robledo.</p> - -<p>—Et vous, dansez-vous?</p> - -<p>L’ingénieur prit un air scandalisé. Où aurait-il pu apprendre les danses -inventées pendant ces dernières années? Il connaissait seulement la -<i>cueca</i> chilienne que ses ouvriers dansaient les jours de paie, le -<i>pericon</i> et le <i>gato</i> que les vieux <i>gauchos</i><a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a> mimaient en -s’accompagnant du cliquetis de leurs éperons.</p> - -<p>—Il va donc falloir que je reste assise à m’ennuyer... et j’ai trois -hommes avec moi. Voilà bien ma chance!</p> - -<p>Mais quelqu’un intervint qui semblait avoir entendu ses plaintes. -Torrebianca eut un geste de contrariété. C’était un jeune danseur qu’il -avait souvent aperçu dans les restaurants de nuit. Il éprouvait pour lui -une franche antipathie, par le seul fait que sa femme et ses amies en -parlaient avec une certaine admiration.</p> - -<p>Il jouissait du reste des honneurs de la célébrité. Quelqu’un, pour -exalter ironiquement sa gloire, l’avait surnommé «l’aigle du tango». -Robledo devina qu’il était sud-américain, à l’aisance gracieuse de ses -mouvements et à l’élégance trop recherchée de ses vêtements. Les femmes -admiraient<span class="pagenum"><a name="page_31" id="page_31">{31}</a></span> ses petits pieds montés sur de hauts talons et l’éclat de -son épaisse chevelure rejetée en arrière, aussi lisse qu’un bloc de -laque.</p> - -<p>La femme de Torrebianca accepta l’invitation de cet «aigle de la danse» -qui, à en croire les envieux, se faisait entretenir par ses partenaires, -et tous deux se mirent à danser. Plusieurs fois Hélène dut revenir à la -table pour s’asseoir et se reposer; mais presque aussitôt elle appelait -des yeux le jeune homme, qui savait accourir fort à propos.</p> - -<p>Torrebianca ne cachait pas sa contrariété en la voyant rejoindre cet -éphèbe antipathique. Fontenoy demeurait impassible ou souriait -distraitement pendant les brefs instants où Hélène se reposait.</p> - -<p>Robledo regarda plus attentivement Fontenoy et se rendit compte que le -banquier ne pensait pas à des choses éloignées. En voyant qu’Hélène -s’obstinait à danser avec le même adolescent, il avait fini, comme -Torrebianca, par laisser voir quelque ennui sur son visage.</p> - -<p>Chaque fois qu’elle passait dans les bras de son danseur, Hélène -adressait à Fontenoy un sourire malicieux comme si elle eut pris plaisir -à son air maussade.</p> - -<p>L’Espagnol regarda d’un côté de la table, puis de l’autre, et il pensa:</p> - -<p>—Ne dirait-on pas que je suis entre deux maris jaloux?<span class="pagenum"><a name="page_32" id="page_32">{32}</a></span></p> - -<h2><a name="III" id="III"></a>III</h2> - -<p>Robledo fit, à l’un des thés de la marquise de Torrebianca, la -connaissance de la comtesse Titonius, une dame russe épouse d’un noble -scandinave qui paraissait à ce point éclipsé par sa femme que nul ne lui -prêtait la moindre attention.</p> - -<p>C’était une femme de quarante à cinquante ans, qui gardait encore de -vagues vestiges d’une beauté depuis longtemps enfuie. Une petite tête de -poupée sentimentale couronnait son obésité débordante, flasque et -blanchâtre; comme elle aimait écrire des vers d’amour, qu’elle -s’empressait de réciter au cours de la conversation, ses ennemis -l’avaient surnommée «Cent kilos de poésie».</p> - -<p>Elle se présentait en plein après-midi avec un décolleté audacieux qui -étalait orgueilleusement ses énormes appas gélatineux et pâles. Elle -portait des bijoux énormes et barbares, en harmonie avec une perruque -blonde où de nouvelles boucles s’ajoutaient chaque mois.</p> - -<p>Parmi tant de bijoux scandaleusement faux, le<span class="pagenum"><a name="page_33" id="page_33">{33}</a></span> seul digne d’attention -était un collier de perles, qui, lorsque la dame s’asseyait, venait -reposer sur son ventre en ballon. Ces perles, irrégulières, anguleuses -et munies de racines, ressemblaient aux dents d’animaux dont certaines -peuplades sauvages fabriquent des ornements. Les médisants assuraient -que c’étaient des souvenirs des amants de sa jeunesse, à qui la comtesse -ne pouvant plus rien tirer d’eux, avait arraché les dents. Son -sentimentalisme ardent et la liberté de ses propos lorsqu’elle parlait -de l’amour venaient à l’appui de ces bruits.</p> - -<p>Elle regardait Robledo, que son amie Hélène lui avait présenté comme un -millionnaire américain, avec un intérêt passionné. Ils causèrent, une -tasse de thé à la main, ou plutôt elle parla tandis que Robledo -cherchait dans son esprit un prétexte pour s’enfuir.</p> - -<p>—Vous qui avez tant voyagé, vous qui êtes un héros, éclairez-moi de -votre expérience... que pensez-vous de l’amour?</p> - -<p>Mais la poétesse vit alors que malgré ses œillades tendres de myope, -Robledo reculait en murmurant des excuses, effarouché sans doute par une -conversation engagée sur une telle demande.</p> - -<p>Quelques semaines après, Hélène le pria d’assister à une fête que -donnait la comtesse.</p> - -<p>—Ce sont des réunions très agréables. La maîtresse de maison invite -toute une bohème inquiétante qui doit applaudir ses vers, en même temps -que des gens distingués qu’elle a connus dans les salons. Quelques -étrangers s’y rendent, croyant de bonne foi rencontrer des auteurs -célèbres; ils n’y trouvent que des ratés vieillis et venimeux. Elle est -aussi la protectrice d’un certain nombre de petits jeunes gens; ils font -une entrée solennelle, convaincus de leur propre gloire, que seuls -proclament leurs propres camarades et que célèbrent seules quelques<span class="pagenum"><a name="page_34" id="page_34">{34}</a></span> -petites revues sans lecteurs... Il faut aller voir ça. Vous ne trouverez -pas mieux en ce genre à Paris. D’ailleurs j’ai promis à la pauvre -comtesse que vous assisteriez à sa fête, et je me fâcherai si vous ne -m’obéissez pas.</p> - -<p>Pour ne pas lui déplaire, Robledo, après avoir dîné avec des -compatriotes dans un restaurant du boulevard, se rendit à dix heures du -soir au domicile de la comtesse, avenue Kléber.</p> - -<p>Deux serviteurs, engagés pour la durée de la fête, recevaient les -manteaux des invités. A peine entré dans l’antichambre, l’ingénieur put -se rendre compte du singulier mélange social que lui avait décrit -Hélène. Il entrait des couples d’allures distinguées, accoutumés à la -vie des salons, fort élégamment vêtus, puis, en même temps, des jeunes -gens à la chevelure opulente qui portaient l’habit comme les autres -invités, mais sous des paletots râpés aux doublures déchirées. Il vit -les domestiques sourire ironiquement en suspendant certains pardessus et -certains manteaux de fourrure aux larges plaques de pelade, que des -dames étrangement coiffées venaient de déposer.</p> - -<p>Un vieillard, en tous points conforme au type populaire du -poète—longues mèches d’un blanc sale, feutre à larges bords—se -dépouilla d’un mince paletot d’été, puis de deux cache-nez qu’il avait -enroulés autour de son corps pour remplacer le manteau absent. Il retira -sa pipe de sa bouche, la frappa contre une de ses semelles, puis la -glissa dans la poche de son paletot en recommandant aux valets d’en -prendre soin, comme d’un objet de grande valeur.</p> - -<p>La pelisse que portait Robledo lui valut le respect des deux serviteurs. -L’un d’eux l’aida à la quitter et la garda sur son bras.</p> - -<p>—Vous pouvez l’admirer, je vous y autorise, dit<span class="pagenum"><a name="page_35" id="page_35">{35}</a></span> l’ingénieur; je viens -de l’acheter. C’est un bel article, hein!</p> - -<p>Mais le domestique lui répondit, sans faire cas de son accent moqueur.</p> - -<p>—Je la mettrai à part. J’aurais trop peur que quelqu’un ne se trompe à -la sortie et ne l’emporte en laissant son manteau à monsieur.</p> - -<p>Et, clignant de l’œil, il montrait les lamentables vêtements qui -s’accumulaient dans l’antichambre. La noble poétesse fit éclater en -l’apercevant dans ses salons un enthousiasme bruyant. Elle écarta les -autres invités, vint à sa rencontre et lui serra les deux mains à la -fois. Puis, appuyée sur son bras elle fit le tour des groupes pour le -présenter. Elle le couvait des yeux comme si son entrée eut été -l’événement principal de la fête; elle paraissait être fière de le -montrer à ses amies. Hélène avait eu raison la veille de le prévenir -ironiquement: «Prenez garde, Robledo, la comtesse est folle de vous et -je la crois capable de vous enlever.»</p> - -<p>L’enthousiasme de la comtesse s’exprimait par une avalanche de paroles à -chaque nouvelle présentation.</p> - -<p>—C’est un héros, un surhomme du désert, qui là-bas, dans les pampas de -l’Argentine, a tué des lions, des tigres et des éléphants.</p> - -<p>Robledo s’épouvantait d’entendre de pareilles hérésies, mais la comtesse -était exempte de scrupules géographiques.</p> - -<p>—Quand vous m’aurez conté tous vos exploits continua-t-elle, j’écrirai -un poème épique dans une note moderne, où je rapporterai les aventures -de votre vie. Les hommes ne m’intéressent que lorsqu’ils sont des héros.</p> - -<p>Et Robledo de nouveau fut pris de terreur. La comtesse ne trouvant plus -à sa portée d’invités à qui présenter son héros, le conduisit dans un -cabinet<span class="pagenum"><a name="page_36" id="page_36">{36}</a></span> resté vide sans doute à cause des odeurs qui y parvenaient, à -travers un rideau, de la cuisine toute proche. Elle occupa un fauteuil -vaste comme un trône et pria Robledo de s’asseoir. Il chercha une chaise -mais elle lui montra un tabouret à ses pieds.</p> - -<p>—Notre intimité sera plus grande ainsi. Vous serez comme un page -d’autrefois prosterné devant sa dame.</p> - -<p>Robledo ne pouvait cacher la stupéfaction que lui causaient ces paroles, -mais il finit par se placer comme elle voulait, bien que sa corpulence -lui rendît ce siège fort désagréable.</p> - -<p>La Titonius copiait les gestes puérils et le zézaiement de son amie; -mais ces imitations de l’enfance n’étaient plus chez elle que -grotesques.</p> - -<p>—Maintenant que nous sommes seuls—dit-elle—j’espère que vous parlerez -en toute liberté; je vous répète ma question de l’autre jour:</p> - -<p>—Que pensez-vous de l’amour?</p> - -<p>Robledo, surpris, finit par balbutier:</p> - -<p>—Oh, l’amour!... c’est une maladie... oui, c’est bien cela, une -maladie, que les gens subissent depuis des milliers d’années sans trop -savoir en quoi elle consiste.</p> - -<p>La comtesse, à cause de sa myopie, s’était rapprochée beaucoup de lui; -elle dédaignait de faire usage du face à main d’écaille qu’elle tenait -entre ses doigts.</p> - -<p>Se penchant au-dessus de l’hémisphère comprimé de son ventre elle toucha -presque le visage de l’homme assis à ses pieds.</p> - -<p>—Mais pensez-vous qu’une âme supérieure, incomprise, comme la mienne, -pourra trouver un jour le complément d’une âme sœur?</p> - -<p>Robledo qui avait repris tout son sang-froid lui dit gravement:<span class="pagenum"><a name="page_37" id="page_37">{37}</a></span></p> - -<p>—J’en suis sûr... Vous êtes jeune encore, vous avez tout le temps de -l’attendre.</p> - -<p>Elle fut si ravie de cette réponse qu’elle caressa le visage de son -interlocuteur avec son face à main.</p> - -<p>—Oh! la galanterie espagnole!... Mais, quittons-nous; ne livrons pas -notre secret à ce monde qui ne peut nous comprendre. Je lis dans vos -yeux le désir ardent... de grâce contenez-vous! Je ferai en sorte que -nos âmes puissent se joindre avec plus d’intimité. En ce moment, c’est -impossible... mes devoirs sociaux... mes obligations de maîtresse de -maison...</p> - -<p>Elle se détacha avec peine de son fauteuil-trône et s’éloigna en imitant -la démarche légère d’une petite fille, non sans avoir envoyé, du bout de -son face à main, un baiser muet à Robledo.</p> - -<p>Cette passion agressive déconcerta et ennuya fort l’ingénieur qui, se -jugeant dans une situation ridicule, sortit de son côté du cabinet -solitaire.</p> - -<p>En rentrant dans le salon, encore tout abasourdi, il faillit renverser -un monsieur de petite taille qui lui répondit par une révérence et un -murmure d’excuses. Il le vit ensuite errer de côté et d’autre, humble et -timide, surveiller les domestiques avec des yeux suppliants, s’occuper -de remettre en place les meubles bousculés par les invités. Si quelqu’un -lui adressait la parole, il se hâtait de répondre avec de grandes -démonstrations de respect, puis disparaissait immédiatement.</p> - -<p>La Titonius avait autour d’elle un cercle d’hommes où dominaient les -jeunes gens d’allure «artiste» que Robledo avait remarqués dans -l’antichambre.</p> - -<p>Beaucoup de dames se moquaient ouvertement de la comtesse et lui -lançaient des regards chargés d’ironie. Le vieux qui avait laissé au -vestiaire sa pipe et ses cache-nez frappa dans ses mains, lança -quelques<span class="pagenum"><a name="page_38" id="page_38">{38}</a></span> «chut!» pour obtenir le silence et dit avec solennité:</p> - -<p>—L’assistance demande que notre belle muse récite quelques-uns de ses -vers incomparables.</p> - -<p>Des applaudissements éclatèrent, et des cris d’enthousiasme appuyèrent -cette exigence. Mais la muse n’était pas disposée; elle commença de -s’agiter sur sa chaise avec des gestes de refus. En même temps elle dit -d’une voix plaintive, comme prise d’une faiblesse subite:</p> - -<p>—Je ne puis, mes amis... ce soir, c’est impossible... un autre jour, -peut-être...</p> - -<p>Le groupe de ses admirateurs revint à la charge, et la comtesse -renouvela son refus avec un découragement douloureux d’agonisante.</p> - -<p>Les invités n’insistèrent plus et retournèrent à des occupations plus -agréables. Les groupes tournèrent le dos à la poétesse et l’oublièrent. -Un musicien, jeune, rasé, et chevelu, qui s’efforçait de copier la -laideur géniale de certains compositeurs célèbres, s’assit au piano et -laissa courir ses doigts sur les touches. Deux jeunes filles -accoururent, l’air suppliant, et posèrent leurs mains sur celles du -pianiste. Elles seraient heureuses d’entendre tout à l’heure ses œuvres -sublimes, mais pour l’instant on le priait de descendre, par bonté -d’âme, au niveau du vulgaire et de jouer un air de danse. On se -contenterait d’une valse, si ses convictions musicales lui interdisaient -de s’abaisser jusqu’à jouer des danses américaines.</p> - -<p>Des couples de plus en plus nombreux se mirent à tournoyer au centre du -salon; nul ne pensait plus à la comtesse quand celle-ci, regardant avec -étonnement de côté et d’autre, se leva:</p> - -<p>—Puisque vous me demandez des vers avec tant d’insistance, je cède à ce -désir unanime. Je vais dire un court poème.<span class="pagenum"><a name="page_39" id="page_39">{39}</a></span></p> - -<p>A ces mots la consternation fut générale. Le pianiste qui n’avait rien -entendu continua de jouer; mais il dut s’arrêter car l’humble et anonyme -monsieur qui courait de-ci de-là, comme un domestique, s’approcha de lui -pour lui saisir les mains. Quand la musique eut cessé, les couples -restèrent immobiles et finirent par regagner leurs sièges avec ennui. La -comtesse se mit à déclamer. Quelques invités l’écoutaient avec une -attention douloureuse ou une immobilité stupide; leur pensée était -certainement bien loin. D’autres, les paupières clignotantes, -s’efforçaient de vaincre le sommeil qui leur livrait bataille, au -martellement monotone des rimes.</p> - -<p>Deux dames déjà mûres et d’aspect méchant semblaient s’intéresser -vivement au poème et portaient même de temps en temps une main à leur -oreille, comme pour mieux entendre. Mais en même temps elles -continuaient de causer derrière leurs éventails, que parfois elles -laissaient retomber sur leurs genoux pour applaudir en criant «Bravo»! -Bientôt après, elles les déployaient à nouveau, et à l’abri de ce -rempart d’étoffe, elles se moquaient de la maîtresse de maison.</p> - -<p>Derrière elles, Robledo, à demi caché par un rideau, s’appuyait contre -le seuil d’une porte. Comme la comtesse déclamait avec véhémence, les -deux dames étaient forcées d’élever le ton de leur voix et l’ingénieur, -qui avait l’ouïe fine, put entendre ce qu’elles disaient.</p> - -<p>—Elle ferait mieux, murmurait l’une d’elles, au lieu de nous offrir des -vers, de préparer pour ses invités un buffet mieux garni.</p> - -<p>L’autre protesta. La table de la Titonius était plus dangereuse lorsque -les mets y abondaient; il fallait un courage héroïque pour accepter de -partager ces repas qu’elle-même préparait.<span class="pagenum"><a name="page_40" id="page_40">{40}</a></span></p> - -<p>—Au dessert il faut mander un médecin par téléphone, et peut-être -faudra-t-il un jour aviser l’agence des pompes funèbres.</p> - -<p>Avec des rires étouffés, elles rappelaient l’histoire de la maîtresse de -maison. Elle avait été riche en d’autres temps, grâce à ses parents -disaient les uns, à ses amants disaient les autres. Pour être comtesse, -elle avait épousé le comte Titonius, un noble ruiné et sans lustre qui -aima mieux accepter cette humiliation que se faire sauter la cervelle. -Sa situation dans la maison n’était même pas celle des domestiques. -Lorsque les nerfs de la comtesse étaient mis à l’épreuve par -l’infidélité de quelque jeune admirateur, elle lançait dans l’escalier -les chemises et les caleçons du comte et lui ordonnait comme une reine -offensée de disparaître à jamais.</p> - -<p>Une semaine après, la poétesse organisait une nouvelle fête, l’exilé -apparaissait, humble et mélancolique, et se repliait sur lui-même de -peur de tenir trop de place dans les salons de sa femme.</p> - -<p>—Pourquoi d’ailleurs, ajouta une des médisantes, continue-t-elle à -donner des fêtes alors qu’elle est complètement ruinée. Regardez la -table, et ce qu’on va nous offrir tout à l’heure. Les gros gâteaux, les -beaux fruits sont loués pour la soirée, aussi bien que les domestiques. -Tout le monde le sait et pas un ne touchera à ces choses appétissantes, -ou gare à sa colère! On fait semblant de n’avoir pas faim, on se -contente de thé et de biscuits.</p> - -<p>Elles cessèrent de murmurer pour applaudir la poétesse qui, enflammée -par le succès, se mit à déclamer de nouveaux vers.</p> - -<p>Si la conversation méchante des deux dames intéressait peu Robledo, il -s’intéressait moins encore au talent poétique de la maîtresse de maison; -il profita d’un moment où celle-ci lui tournait le dos<span class="pagenum"><a name="page_41" id="page_41">{41}</a></span> en saluant ses -admirateurs pour passer dans le cabinet qu’il avait quitté un moment -auparavant.</p> - -<p>Le même monsieur humble et obséquieux qu’il avait plusieurs fois heurté -y fumait, à demi étendu sur un divan, comme un travailleur qui peut -trouver enfin quelques minutes de repos. Il s’amusait à suivre des yeux -les spirales de fumée qui montaient de sa cigarette; voyant un invité -s’asseoir près de lui, il crut nécessaire de lui sourire, après quoi il -lui demanda:</p> - -<p>—Vous ennuyez-vous beaucoup?</p> - -<p>L’Espagnol le regarda fixement avant de répondre:</p> - -<p>—Et vous?...</p> - -<p>L’autre inclina la tête affirmativement, et Robledo eut un geste qui -voulait dire: «Voulez-vous que nous partions?» Mais les yeux -mélancoliques de l’inconnu semblèrent répondre: «Quel bonheur si je -pouvais m’en aller!»</p> - -<p>—Vous êtes de la maison? demanda enfin Robledo.</p> - -<p>Et l’autre ouvrant les bras avec découragement dit:</p> - -<p>—J’en suis le maître; je suis le mari de la comtesse Titonius.</p> - -<p>Sur cette révélation, Robledo crut devoir abandonner son siège et -remettre dans sa poche le cigare qu’il allait allumer.</p> - -<p>En regagnant les salons il vit tous les invités applaudir bruyamment la -poétesse, satisfaits de penser que pour le moment elle avait renoncé à -dire d’autres vers. Elle serrait avec effusion les mains qui se -tendaient vers elle et séchait la sueur qui perlait à son front, en -disant d’une voix langoureuse:</p> - -<p>—Je vais mourir. L’émotion! la fièvre de l’art! Vos pressantes prières -m’ont tuée en me forçant à réciter mes vers.<span class="pagenum"><a name="page_42" id="page_42">{42}</a></span></p> - -<p>Elle regarda de tous côtés comme pour chercher Robledo, et l’ayant -aperçu, elle marcha vers lui.</p> - -<p>—Votre bras, mon héros, et passons au buffet.</p> - -<p>La plus grande partie du public ne put cacher sa joie en voyant s’ouvrir -la porte de la salle où l’on avait dressé la table. Beaucoup se mirent à -courir, bousculant leurs voisins pour entrer les premiers. La Titonius -s’appuyait au bras de l’ingénieur en approchant de son visage ses yeux -enflammés.</p> - -<p>—Avez-vous pris garde à mon poème «La rougissante aurore de l’amour»... -Ne devinez-vous pas à qui je pensais en récitant ces vers?</p> - -<p>Il détourna la tête pour échapper à ses regards ardents et aussi parce -qu’il craignait de ne pouvoir maîtriser l’envie de rire qui lui -chatouillait la gorge.</p> - -<p>—Je n’ai rien deviné comtesse. On devient si barbare en vivant sans -cesse au désert!</p> - -<p>Les invités se pressaient autour de la table; ils admiraient comme un -idéal inaccessible les grands plats qui en occupaient le centre. Il y -avait là des gâteaux magnifiques, des pyramides de fruits énormes qui se -détachaient majestueusement parmi d’autres mets de moindre importance.</p> - -<p>Les deux domestiques qui avaient reçu les invités dans l’antichambre et -un maître d’hôtel à chaîne d’argent et aux favoris de vieux diplomate -semblaient défendre les trésors accumulés au centre de la table; ils ne -daignaient offrir que ce qui était placé sur les bords. Ils servaient -des tasses de thé et de chocolat ou des verres de liqueur, mais ils ne -donnaient à manger que des biscuits et des sandwiches.</p> - -<p>Trop hardi, le vieux aux deux cache-nez, que la comtesse appelait «Cher -maître», s’épuisait en demandes vaines; les domestiques refusaient de -l’entendre tandis qu’il avançait une assiette vide vers les gâteaux et -les fruits, en montrant du doigt<span class="pagenum"><a name="page_43" id="page_43">{43}</a></span> avec anxiété l’objet de son désir. -Même le valet le regardait avec étonnement, comme si sa demande était -inconvenante, et il finit par tourner le dos après avoir déposé dans -l’assiette un biscuit et un sandwich.</p> - -<p>Robledo, devant la table, s’arrêta en présence de ces objets précieux en -location que les serviteurs défendaient. La comtesse avait lâché son -bras pour répondre à ceux qui la félicitaient. Heureux d’être débarrassé -de la poétesse, pour quelques instants, il examina la table, une -assiette et un couteau entre les mains. Le maître d’hôtel et ses -acolytes s’occupaient de servir la foule; il put avancer entre la table -et le mur et coupa tranquillement une tranche du gâteau le plus -majestueux. Il eut le temps de prendre aussi un superbe fruit, de le -couper en deux et de l’éplucher. Il allait le manger quand la maîtresse -de maison, délivrée momentanément de ses admirateurs, tourna vers lui -son visage amoureux. Au premier regard elle vit l’énorme gâteau entamé -et le fruit divisé sur l’assiette que le héros tenait à la main.</p> - -<p>On eût pu suivre sur sa physionomie les phases successives d’une -révolution intérieure. On y lut d’abord l’étonnement qu’elle éprouvait -devant ce fait inouï bouleversant toutes les règles établies; puis -l’indignation; enfin la rancune. Il lui faudrait payer le lendemain ces -dégâts stupides... Et elle s’était imaginée avoir trouvé une âme de -héros, digne de la sienne!</p> - -<p>Elle abandonna Robledo et s’en fut à la rencontre du pianiste qui -faisait le tour de la table en demandant successivement à tous les -domestiques des sandwiches et des verres de liqueur.</p> - -<p>—Votre bras... Beethoven.</p> - -<p>Et s’insinuant parmi les groupes elle dit, suivant le musicien:<span class="pagenum"><a name="page_44" id="page_44">{44}</a></span></p> - -<p>—J’écrirai un jour un livret d’opéra pour lui; on sera bien forcé alors -de parler moins de Wagner.</p> - -<p>Elle l’emmena dans le grand salon maintenant désert, le fit asseoir au -piano et se mit à déclamer à pleine voix tandis qu’il l’accompagnait en -arpèges. Mais les invités ne pouvaient se libérer de l’attraction de la -table, et demeuraient sourds aux vers que leur servait la maîtresse de -maison, même agrémentés de musique.</p> - -<p>Les gens les plus distingués formaient un groupe à part dans la salle où -on avait installé le buffet et se tenaient loin des autres personnes -qu’avait recrutées la noble poétesse. Dans ce groupe Robledo aperçut le -marquis de Torrebianca et sa femme, qui, venant d’une autre soirée, -s’étaient présentés fort tard. Hélène semblait distraite et, la pensée -au loin, ne prononçait que des formules vides. L’ingénieur comprit qu’il -la gênait en lui parlant; il chercha Frédéric, mais le marquis ne lui -prêta pas non plus grande attention car il était très occupé à fournir à -un monsieur des explications sur les importantes affaires que son ami -Fontenoy traitait dans toutes les parties du monde.</p> - -<p>Il s’ennuyait et ne comprenait pas encore pourquoi la maîtresse de -maison l’avait abandonné; il s’installa dans un fauteuil, et aussitôt il -entendit qu’on parlait derrière lui! Ce n’étaient plus les deux dames de -tout à l’heure, mais un homme et une femme assis sur un divan qui -tenaient eux aussi de méchants propos, comme si dans cette fête les gens -ne pouvaient avoir d’autres occupations dès qu’ils formaient un groupe à -part.</p> - -<p>Il entendit la femme citer le nom de la marquise et dire ensuite à son -compagnon:</p> - -<p>—Voyez ces magnifiques bijoux. On voit bien que ni le mari ni la femme -n’ont eu de peine à les gagner. Chacun sait que le banquier les a -payés.<span class="pagenum"><a name="page_45" id="page_45">{45}</a></span></p> - -<p>L’homme se croyait mieux informé.</p> - -<p>—On m’a dit que ces bijoux étaient faux, aussi faux que ceux de notre -poétique comtesse. Les Torrebianca ont gardé l’argent que Fontenoy avait -donné pour payer les vrais; peut-être aussi ont-ils vendu les vrais -qu’ils ont remplacés par des imitations.</p> - -<p>La femme eut un soupir on entendant le nom de Fontenoy.</p> - -<p>—Cet homme est bien près de sa ruine. Tout le monde le dit. On parle -même de tribunaux et de prisons... Elle est vorace, la Russe!</p> - -<p>L’homme eut un sourire incrédule.</p> - -<p>—La Russe?... On l’a connue enfant à Vienne où elle chantait ses -premières romances dans un music-hall. Un ancien diplomate affirme de -son côté qu’elle est espagnole, mais née d’un père anglais... Nul ne -connaît sa véritable nationalité, peut-être l’ignore-t-elle elle-même.</p> - -<p>Robledo se leva de son siège. Il était indigne de lui de rester là et -d’écouter sans rien dire ces propos offensants pour ses amis. Mais avant -qu’il eût pu s’éloigner il entendit derrière lui une double exclamation -d’étonnement.</p> - -<p>—Voici Fontenoy, dit la femme, le grand protecteur des Torrebianca! Il -est bien étonnant de le voir dans cette maison; il n’y vient jamais, car -il a peur que la comtesse lui emprunte aussitôt de l’argent!... Quelque -chose d’extraordinaire est arrivé!</p> - -<p>Dans le groupe élégant, l’ingénieur reconnut Fontenoy qui saluait les -Torrebianca. Il souriait aimablement, et Robledo ne remarqua dans sa -personne rien d’extraordinaire. Même il n’avait plus cette expression -préoccupée que donne l’approche menaçante des échéances. Il semblait -plus sûr de lui et plus calme que d’autres fois. Seule semblait -anor<span class="pagenum"><a name="page_46" id="page_46">{46}</a></span>male l’amabilité exagérée qu’il affectait en parlant aux gens.</p> - -<p>L’Espagnol, qui l’observait de loin, le vit faire des yeux un léger -signe à Hélène. Puis, avec indifférence, il s’éloigna du groupe pour se -rapprocher lentement du cabinet solitaire que Robledo au début de la -soirée avait occupé avec la comtesse.</p> - -<p>Au passage, il serrait distraitement les mains que des invités -tendaient, désireux de lui parler. «Enchanté de vous voir...» Et il -s’échappait. Il aperçut Robledo et lui fit un salut de la tête; il -souriait de l’air indulgent et protecteur qui lui était habituel; leurs -regards se croisèrent et ce que Fontenoy put lire dans les yeux de -l’autre fit tomber brusquement son masque souriant. Il semblait avoir -trouvé dans les pupilles de l’Espagnol comme un reflet de sa propre -pensée.</p> - -<p>Robledo eut le pressentiment que jamais il n’oublierait ce regard -rapide. Ils se connaissaient à peine, et pourtant cet homme, une -expression d’abandon fraternel dans les yeux, lui livra toute son âme -pendant une seconde.</p> - -<p>Bientôt, il vit Hélène à son tour se diriger en cachette vers le cabinet -et il sentit une curiosité honteuse le saisir. Il n’avait pas le droit -sans doute de se mêler des affaires de ces deux personnes, et cependant -il ne pouvait se désintéresser de l’événement extraordinaire qui se -préparait en cet instant et que son instinct lui faisait pressentir. Il -fallait que cet homme eût un besoin urgent de parler à Hélène pour être -venu la chercher jusque chez la comtesse Titonius. Que se disaient-ils -en ce moment?</p> - -<p>Il se risqua, l’air distrait, jusque devant la porte du cabinet. Hélène -et Fontenoy parlaient debout, très droits, le visage impassible. Leurs -lèvres<span class="pagenum"><a name="page_47" id="page_47">{47}</a></span> remuaient à peine pour qu’on ne pût y lire les mots étouffés -qu’elles prononçaient.</p> - -<p>Robledo regretta sa curiosité en voyant Fontenoy lui lancer un regard -rapide tout en continuant à parler à Hélène qui tournait le dos à la -porte. Ce regard le troubla comme le premier. L’homme qui le lui -adressait en était peut-être à la minute la plus critique de son -existence. Il crut même apercevoir un reproche dans ses yeux: «Pourquoi -es-tu curieux de moi, si tu ne peux rien pour me sauver?»</p> - -<p>Il n’osa pas repasser devant le cabinet. Mais retenu par une force -obscure il prit encore un air indifférent et resta près de la porte, -écoutant de toutes ses oreilles. Il savait bien que sa conduite était -incorrecte. Il agissait comme le dernier des médisants qu’il avait -entendus par hasard. Sans doute, l’ambiance de cette maison exerçait sur -lui son influence.</p> - -<p>Il était difficile de distinguer les paroles que prononçaient les deux -personnes de l’autre côté de la porte ouverte. D’ailleurs les invités -recommençaient à danser dans les salons et le pianiste frappait -vigoureusement le clavier.</p> - -<p>Des mots confus lui parvinrent. Dans le cabinet, les deux interlocuteurs -élevaient la voix à cause du bruit. Peut-être aussi leur émotion leur -faisait-elle oublier toute réserve.</p> - -<p>Il reconnut la voix de Fontenoy.</p> - -<p>—Pourquoi faire des phrases? Tu n’es pas capable de faire cela. C’est -moi qui partirai... Dans certaines circonstances, il n’y a pas autre -chose à faire.</p> - -<p>La musique et le bruit du bal l’empêchèrent à nouveau d’entendre; mais -le pianiste adoucit pour un instant son jeu impétueux, et il perçut une -autre voix. C’était celle d’Hélène qui parlait main<span class="pagenum"><a name="page_48" id="page_48">{48}</a></span>tenant, d’un ton -lointain, avec un accent d’immense découragement.</p> - -<p>—Peut-être as-tu raison. Ah! l’argent!... Quand nous savons tout ce -qu’il peut nous donner, la vie est trop horrible sans lui.</p> - -<p>Il ne voulut pas en entendre davantage. La honte que lui inspirait son -espionnage eut enfin raison de la curiosité malsaine qui s’était emparée -de lui pendant quelques moments. Il devait respecter le secret qui -rapprochait ces deux personnes. Il pressentait que le mystère serait -court. Peut-être, la nuit terminée, serait-il éclairci.</p> - -<p>Lorsqu’il revint dans la pièce où le buffet était dressé il aperçut son -ami Frédéric qui causait avec la même personne, un monsieur déjà vieux, -la rosette de la Légion d’honneur à la boutonnière, l’aspect d’un haut -fonctionnaire en retraite.</p> - -<p>C’était lui qui parlait, car Torrebianca avait terminé ses explications -sur les grandes affaires de Fontenoy.</p> - -<p>—Je ne doute pas de l’honorabilité de votre ami, mais je m’abstiendrai -de placer de l’argent dans ses affaires. Il me paraît être un homme bien -audacieux, et ses entreprises sont trop lointaines. Tout ira bien tant -que les actionnaires auront foi en lui. Mais ils commencent à la perdre, -semble-t-il; si un jour ils exigent non des espérances mais des -réalités, si un jour Fontenoy se trouve obligé de faire connaître en -pleine lumière le véritable état de ses affaires... alors...<span class="pagenum"><a name="page_49" id="page_49">{49}</a></span></p> - -<h2><a name="IV" id="IV"></a>IV</h2> - -<p>Robledo se leva très tard; il put cependant admirer la suave splendeur -d’un jour de printemps en plein hiver. Un léger brouillard, saturé de -soleil, étendait son dais d’or sur Paris.</p> - -<p>—Il fait bon vivre, pensa-t-il en quittant l’hôtel où il avait -rapidement déjeuné dans une salle à manger où ne restaient que les -serviteurs.</p> - -<p>Toute l’après-midi, il se promena dans le bois de Boulogne, puis, vers -le soir, il regagna les boulevards. Il se proposait de dîner dans un -restaurant puis d’aller chercher les Torrebianca pour passer avec eux -une partie de la soirée dans un quelconque lieu de distraction.</p> - -<p>A la terrasse d’un café il acheta un journal et, avant même de l’ouvrir, -il eut le pressentiment que la feuille fraîchement imprimée lui -réservait une surprise. Un instinct confus l’avertit qu’il allait -trouver la clef d’un mystère jusqu’alors impénétrable!... Au même -instant ses yeux tombèrent sur un titre de la première page: «Suicide -d’un banquier».<span class="pagenum"><a name="page_50" id="page_50">{50}</a></span></p> - -<p>Avant d’avoir lu le nom du désespéré il eut la certitude de le -connaître. Ce ne pouvait être que Fontenoy. Aussi n’éprouva-t-il aucune -surprise en lisant la suite. Les détails du suicide lui semblèrent des -faits naturels et banals, comme si quelqu’un lui eût déjà conté toute -l’histoire.</p> - -<p>On avait trouvé Fontenoy dans son luxueux appartement, étendu sur le -lit, la main droite serrant encore le revolver avec lequel il s’était -donné la mort.</p> - -<p>Depuis la veille la nouvelle de sa faillite circulait dans les milieux -financiers. Cette banqueroute se présentait de telle sorte que -l’intervention de la justice était inévitable. Ses actionnaires -l’accusaient d’escroquerie; le juge se proposait de vérifier le -lendemain sa comptabilité; beaucoup de gens s’attendaient donc à -l’arrestation immédiate du banquier.</p> - -<p>Le colonisateur relut deux fois la fin de l’article:</p> - -<p>«La mort de cet homme découvre le piège où se sont laissés prendre ceux -qui lui ont confié leur argent. Ses entreprises minières et -industrielles d’Asie et d’Afrique sont presque illusoires. Leur possible -développement est à peine commencé, alors qu’il les avait présentées au -public comme des affaires en pleine prospérité. Cet homme, affirment -certains, a commis plus d’erreurs que de crimes, mais il a tout de même -ruiné bien des gens. Il semble en outre qu’une grande partie de l’argent -des actionnaires lui ait servi à couvrir des dépenses personnelles. La -terrible responsabilité qui lui incombe s’étendra sans aucun doute à -ceux qui collaborèrent avec lui à la direction de ces malhonnêtes -entreprises.»</p> - -<p>En dernière heure on considérait comme probable l’arrestation de -quelques personnalités connues qui travaillaient aux ordres du banquier.</p> - -<p>Oubliant le mort, Robledo ne pensa plus qu’à son<span class="pagenum"><a name="page_51" id="page_51">{51}</a></span> ami: «Pauvre Frédéric, -que va-t-il devenir?...» Il prit immédiatement un taxi et se fit -conduire avenue Henri-Martin.</p> - -<p>Le valet de chambre de Torrebianca le reçut avec un visage funèbre, -comme si la mort eût frappé la maison. Le marquis était sorti à midi, -aussitôt après avoir appris par téléphone la nouvelle du suicide, et il -n’était pas rentré.</p> - -<p>—Madame la marquise est malade, ajouta le domestique, et ne veut -recevoir personne.</p> - -<p>Robledo en l’écoutant put se rendre compte de l’impression que le -suicide du banquier avait produite dans la maison.</p> - -<p>La discipline glaciale et solennelle des valets avait disparu. Ils -avaient l’air effaré d’un équipage qui pressent une tempête capable -d’engloutir le navire. Robledo entendit des pas discrets, des murmures -derrière les rideaux qui s’entr’ouvraient pour découvrir des yeux -curieux.</p> - -<p>On avait sans doute parlé aux environs de la cuisine de certaines -visites possibles, et lorsque quelqu’un entrait dans la maison on se -demandait si ce n’était pas la police. Le chauffeur s’adressait à ses -camarades avec une colère contenue:</p> - -<p>—Le capitaine est tué, la barque va couler. Qui nous paiera maintenant -notre dû?</p> - -<p>L’ingénieur revint au centre de la ville pour dîner dans un restaurant -et trois fois il demanda au téléphone le logement de Torrebianca. Il -était près de minuit lorsqu’on lui répondit que monsieur venait de -rentrer; Robledo revint en toute hâte avenue Henri-Martin.</p> - -<p>Il trouva Frédéric dans sa bibliothèque; les heures qui venaient de -s’écouler semblaient avoir vieilli le marquis plus que des années -entières. En voyant entrer Robledo il l’embrassa; il cherchait -instincti<span class="pagenum"><a name="page_52" id="page_52">{52}</a></span>vement un appui sur quoi reposer son corps sans courage.</p> - -<p>Il s’étonnait de pouvoir supporter tant de douleurs accumulées en si peu -de temps. Le matin, il avait comme Robledo éprouvé devant la beauté de -ce jour une impression de confiance et de bonheur. Il faisait bon -vivre!... Et soudain, l’appel du téléphone, la terrible nouvelle, le -départ précipité pour la maison de Fontenoy, et puis, étendu sur le lit, -le cadavre du banquier, accaparé bientôt par les médecins chargés de -l’autopsie; il avait ressenti une émotion plus douloureuse encore à -l’aspect des bureaux de Fontenoy. Le juge y était seul maître; il -examinait des papiers, apposait des sceaux, scrutait sans pitié, -examinait toutes choses d’un regard froid, méfiant, implacable. Le -secrétaire du banquier qui par téléphone avait appelé Torrebianca -s’efforçait de cacher son trouble et le reçut avec un visage sombre.</p> - -<p>—Je crois que cette aventure va mal tourner pour nous. Le patron aurait -dû nous prévenir.</p> - -<p>Pendant tout le reste du jour, Torrebianca voulut voir tous les autres -collaborateurs de Fontenoy, qui touchaient des émoluments considérables -pour figurer comme des automates dans les conseils d’administration de -ses entreprises. Tous se montraient également pessimistes, tous, -possédés d’une terreur féroce, étaient capables des pires mensonges et -des pires bassesses pour assurer leur propre salut aux dépens de celui -des autres.</p> - -<p>Ils accusaient Fontenoy, qu’ils flattaient quelques heures auparavant -pour lui arracher de nouvelles gratifications. Certains l’appelaient -déjà «bandit»; d’autres, qui pour se justifier sentaient la nécessité de -s’attaquer à quelqu’un, eurent des insinuations agressives à l’égard de -Torrebianca.</p> - -<p>—Vous avez dit dans vos comptes rendus d’en<span class="pagenum"><a name="page_53" id="page_53">{53}</a></span>quête que les affaires -étaient magnifiques. Sans doute vous avez vu de vos propres yeux ce qui -existe réellement dans ces pays lointains; vous n’auriez pas sans cela -apposé votre signature au bas des documents techniques qui nous ont -inspiré confiance dans les entreprises de cet homme.</p> - -<p>Et Torrebianca commença de comprendre que tous avaient besoin d’une -victime vivante pour la charger de toutes les terribles responsabilités -que le banquier avait éludées en se réfugiant chez les morts.</p> - -<p>—J’ai peur, Manuel, dit-il à son camarade. Je ne comprends plus -moi-même comment j’ai signé ces papiers sans me rendre compte de leur -importance... Qui a bien pu me communiquer cette confiance aveugle dans -les entreprises de Fontenoy?</p> - -<p>Robledo eut un triste sourire. Il lui était facile de nommer la personne -qui l’avait ainsi conseillé; mais pourquoi augmenter encore par une dure -révélation le chagrin de son ami?</p> - -<p>Au milieu de ces soucis angoissants, Torrebianca pensait toujours à sa -femme.</p> - -<p>—Pauvre Hélène! Je lui ai parlé tout à l’heure... J’ai cru qu’elle -allait s’évanouir quand je lui ai appris que je venais de voir le -cadavre de Fontenoy. Cet événement a si violemment éprouvé son système -nerveux, que sa santé m’inspire des inquiétudes.</p> - -<p>Ces lamentations agacèrent à tel point Robledo qu’il dit brutalement:</p> - -<p>—Pense à ta situation et ne t’occupe pas de ta femme. Ce qui te menace -est beaucoup plus grave qu’une crise de nerfs.</p> - -<p>Les deux hommes, après avoir longuement parlé de la catastrophe, -finirent, comme tous ceux qui se familiarisent avec le malheur, par -retrouver un certain optimisme. Nul ne pourrait connaître l’exacte -vérité tant que le juge n’aurait pas éclairci les affaires du -banquier... Fontenoy avait commis plus<span class="pagenum"><a name="page_54" id="page_54">{54}</a></span> d’erreurs que de crimes, ses -ennemis les plus acharnés le reconnaissaient eux-mêmes. Parmi les -entreprises qu’il avait imaginées, plusieurs pouvaient encore devenir -excellentes; il avait eu le tort de les lancer trop à la hâte en -trompant le public sur leur véritable degré d’avancement? Peut-être des -administrateurs prudents sauraient-ils les rendre productives; ils -reconnaîtraient que les rapports de Fontenoy étaient exacts et -déclareraient que Torrebianca n’avait, en les approuvant, commis aucun -délit.</p> - -<p>—C’est bien possible, dit Robledo qui avait besoin lui aussi de se -montrer optimiste.</p> - -<p>Le découragement de son ami l’avait beaucoup inquiété tout d’abord et il -préférait l’aider à reprendre confiance en l’avenir; il passerait ainsi -une meilleure nuit.</p> - -<p>—Tu verras, Frédéric, tout s’arrangera. N’attache pas trop d’importance -à ce que disent les anciens parasites de Fontenoy. C’est la peur qui les -fait parler.</p> - -<p>En se levant, le jour suivant, l’Espagnol demanda avant tout les -journaux. Tous se montraient pessimistes et menaçants dans leurs -commentaires sur ce suicide qui prenait l’importance d’un grand scandale -parisien, et ils auguraient que la justice allait faire incarcérer dans -les quarante-huit heures plusieurs personnalités bien connues. Robledo -crut même deviner dans un de ces journaux des allusions vagues aux -rapports de certain ingénieur protégé de Fontenoy.</p> - -<p>Lorsqu’il revit Frédéric dans sa bibliothèque il le trouva plus vieilli -et plus découragé encore que la veille. Sur une table il aperçut les -journaux que lui-même avait déjà lus.</p> - -<p>—On veut me mettre en prison, dit Torrebianca d’une voix plaintive, -moi, qui n’ai jamais fait de<span class="pagenum"><a name="page_55" id="page_55">{55}</a></span> mal à personne. Je ne puis comprendre -pourquoi on s’acharne ainsi contre moi.</p> - -<p>Robledo tenta en vain de le consoler.</p> - -<p>—Quelle honte! continua-t-il. Jamais personne ne m’a fait peur et -pourtant je ne peux soutenir le regard de ceux qui m’entourent. Quand -mon valet de chambre me parle, je baisse les yeux pour ne pas rencontrer -les siens. Que doit-on dire de moi dans ma propre maison?</p> - -<p>Humble et abattu comme s’il fût revenu aux années de son enfance, il -ajouta:</p> - -<p>—J’ai peur de sortir. Je tremble à la pensée que je rencontrerai -peut-être les mêmes personnes que j’ai si souvent vues dans les salons -et qu’il me faudra leur expliquer ma conduite, supporter leurs regards -ironiques et leurs paroles de fausse commisération.</p> - -<p>Il se tut un instant puis reprit, avec un accent admiratif:</p> - -<p>—Hélène est plus courageuse. Ce matin, après avoir lu les journaux, -elle a fait avancer l’automobile et s’en est allée je ne sais où. Elle -doit faire des visites. Elle m’a dit qu’il fallait se défendre... Mais, -comment me défendre? Il faut bien reconnaître que j’ai approuvé et signé -ces rapports sur des affaires qui m’étaient inconnues!... Je ne sais pas -mentir.</p> - -<p>Robledo essaya en vain de lui rendre confiance comme la veille; son -optimisme fragile n’avait plus la force de renaître.</p> - -<p>—Comme toi, ma femme croit que tout peut s’arranger. Elle est si -assurée de son influence qu’elle ne désespère jamais. Elle a beaucoup -d’amis à Paris, elle y entretient encore des relations de famille. Elle -est partie ce matin en jurant qu’elle déjouerait les complots de mes -ennemis... car elle suppose que nous avons beaucoup d’ennemis et qu’ils -cherchent dans cette faillite de Fontenoy un<span class="pagenum"><a name="page_56" id="page_56">{56}</a></span> prétexte à me perdre... -Hélène est beaucoup plus avisée que moi; je ne serais pas étonné qu’elle -fît changer d’avis les journaux et le juge lui-même et disparaître ces -menaces voilées de procès et de prison.</p> - -<p>Il frissonna en prononçant ce dernier mot.</p> - -<p>—La prison!... Manuel, vois-tu un Torrebianca en prison?... Plutôt que -de subir une pareille honte j’aurai recours au plus sûr moyen d’éviter -le déshonneur.</p> - -<p>Et, comme si dans son âme tous ses ancêtres se fussent dressés sous -l’insulte de cette menace, son énergie vibrante et nerveuse d’autrefois -semblait ressusciter.</p> - -<p>Robledo eut peur en voyant la flamme bleuâtre qui, semblable à l’éclair -fugace d’une épée, passait dans les pupilles de son ami.</p> - -<p>—Tu ne commettras pas cette sottise, dit-il; avant tout il faut vivre. -Tant qu’on est vivant tout s’arrange, bien ou mal. La mort au contraire -n’arrange rien... D’ailleurs, qui sait?... Peut-être as-tu raison de -penser que ta femme est capable d’aider au rétablissement de ta -situation. On a vu réussir des choses plus difficiles.</p> - -<p>En sortant de la bibliothèque, Robledo trouva dans l’antichambre -plusieurs personnes assises qui attendaient patiemment. Le valet de -chambre lui dit avec une familiarité inopportune et désagréable:</p> - -<p>—Ils attendent madame la marquise... Je leur ai dit que monsieur était -sorti.</p> - -<p>Le domestique n’en dit pas davantage; mais il comprit à l’expression -malicieuse de ses yeux que les gens qui attendaient étaient des -créanciers.</p> - -<p>Le suicide du banquier avait mis fin au crédit relatif dont les -Torrebianca jouissaient encore. Toutes ces personnes savaient sans doute -que Fontenoy était l’amant de la marquise. D’autre part, la<span class="pagenum"><a name="page_57" id="page_57">{57}</a></span> faillite de -sa banque privait le mari de l’emploi qui en apparence lui permettait de -mener une existence luxueuse.</p> - -<p>Il comprit alors que son ami éprouvât de la honte et de la répugnance à -rencontrer les gens de sa propre maison et s’isolât dans sa -bibliothèque.</p> - -<p>Au milieu de l’après-midi il l’appela au téléphone. Hélène venait de -rentrer après cent courses à travers Paris et semblait satisfaite de ses -nombreuses visites.</p> - -<p>—Elle m’affirme que pour le moment elle a paré le coup, et que tout -finira par s’arranger, dit Torrebianca, qui ne voulait pas donner -d’autres détails par téléphone.</p> - -<p>Quand la nuit fut tombée, Robledo revint avenue Henri-Martin. Il avait -demandé dans un café les journaux du soir et n’y avait rien lu qui pût -justifier la tranquillité relative de son ami. Les nouvelles étaient -toujours alarmantes et on parlait toujours de l’arrestation probable des -personnes compromises dans cette scandaleuse faillite.</p> - -<p>Il revit encore, sur une table de la bibliothèque, les journaux que -lui-même venait de lire, et il s’expliqua le découragement de son ami, -sans ressort devant l’incertitude des événements, et qui passait en -quelques heures de la confiance à l’abattement. Sa voix calme et froide -contrastait violemment avec son visage douloureusement crispé. Sans -aucun doute il avait pris sa résolution et il s’y tenait sans autre -raison d’attendre que l’espoir vague d’un miracle. Si le miracle ne se -produisait pas...</p> - -<p>Robledo regarda de tous côtés, examina la table et les autres meubles de -la bibliothèque. Oh! ne pouvoir deviner où son ami avait placé son -dernier remède, le revolver!<span class="pagenum"><a name="page_58" id="page_58">{58}</a></span></p> - -<p>—Y a-t-il des gens là dehors? demanda Torrebianca.</p> - -<p>Comme il semblait ne pas ignorer que des visiteurs désagréables avaient -défilé tout le jour dans l’antichambre, Robledo ne lui fit pas préciser -sa question et répondit d’un simple signe négatif. Le marquis se mit -alors à parler de cette invasion de créanciers qui accouraient de tous -les coins de Paris.</p> - -<p>—Ils flairent déjà la mort, dit-il, et ils s’abattent sur cette maison -comme une bande de corbeaux... Quand Hélène est rentrée cet après-midi -l’antichambre était pleine... mais elle possède un charme auquel ne -résiste homme ni femme, et il lui a suffi de parler pour convaincre tout -le monde. Je crois qu’ils lui auraient consenti de nouvelles avances si -elle les leur avait demandées.</p> - -<p>Il était fier de faire ressortir le pouvoir séducteur de sa femme; mais -la réalité lui laissait peu de loisir d’admirer.</p> - -<p>—Ils reviendront, dit-il tristement. Ils sont partis, mais ils -reviendront demain... Hélène a vu aussi quelques amis assez puissants -pour dicter l’opinion des journaux et influencer les juges. Tous ont -juré de l’aider; mais hélas, quand elle est partie, quand ils ne la -voient plus, son pouvoir n’est plus le même. On lui a promis d’arranger -les choses, et peut-être cela durera-t-il quelques temps; mais que peut -une femme contre tant d’ennemis? D’ailleurs je ne dois plus permettre à -Hélène de courir de tous côtés pour me défendre tandis que je reste ici -enfermé. Je sais à quoi s’expose une femme qui va chercher du secours -auprès des hommes. Non... Cela serait pire que la prison.</p> - -<p>Et dans les yeux de Torrebianca, qui après s’être montré craintif comme -un enfant faisait preuve parfois d’une grande énergie, il passa comme un -éclair de colère, à la pensée des périls où pourrait être<span class="pagenum"><a name="page_59" id="page_59">{59}</a></span> exposée la -fidélité d’Hélène pendant les démarches qu’elle faisait pour le sauver.</p> - -<p>—Je lui ai défendu de continuer ses visites, même auprès des amis les -plus anciens de sa famille. Un homme d’honneur ne permet pas que sa -femme fasse certaines démarches... Fions-nous au sort et à la grâce de -Dieu! Les lâches seuls ne trouvent pas de solution quand le moment -décisif arrive.</p> - -<p>Robledo, qui avait écouté sans donner aucun signe d’impatience, dit -d’une voix grave:</p> - -<p>—J’ai trouvé une solution meilleure que la tienne puisqu’elle te -permettra de vivre... Viens avec moi.</p> - -<p>Et posément, avec un sang-froid méthodique, comme il aurait exposé une -affaire commerciale ou un projet industriel, il lui expliqua son plan.</p> - -<p>Il était absurde d’espérer un règlement favorable des affaires -bouleversées par le suicide de Fontenoy, et il devenait dangereux de -rester à Paris.</p> - -<p>—Je devine ce que tu comptes faire demain ou peut-être ce soir si tu -juges ta situation désespérée. Tu sortiras ton revolver de sa cachette, -tu prendras une plume et tu rédigeras deux lettres; sur une enveloppe tu -écriras: «Pour ma femme», sur l’autre: «Pour ma mère», ta pauvre mère -qui t’aime tant, qui s’est toujours sacrifiée pour toi, et que tu -récompenseras de ses sacrifices en quittant la terre avant qu’elle-même -en soit partie!</p> - -<p>Le ton accusateur de ces paroles troubla Torrebianca. Ses yeux se -mouillèrent et il courba le front comme écrasé par le remords d’une -action basse. Ses lèvres tremblèrent et Robledo crut apercevoir qu’elles -murmuraient: «Maman! ma pauvre maman!»</p> - -<p>Maîtrisant son émotion, Frédéric releva la tête.</p> - -<p>—Crois-tu, dit-il, qu’elle sera plus heureuse de me voir en prison?<span class="pagenum"><a name="page_60" id="page_60">{60}</a></span></p> - -<p>L’Espagnol haussa les épaules.</p> - -<p>—Tu n’as pas besoin d’aller en prison pour continuer à vivre. Je te -demande seulement de te laisser conduire par moi et de m’obéir sans me -faire perdre de temps.</p> - -<p>Après un coup d’œil sur les journaux qui se trouvaient sur la table, il -ajouta:</p> - -<p>—Comme je crois ton salut à peu près impossible, demain nous partirons -pour l’Amérique du Sud. Tu es ingénieur; là-bas en Patagonie tu pourras -travailler à mon côté... Acceptes-tu?</p> - -<p>Torrebianca demeura impassible comme s’il n’eût pas compris cette -proposition ou l’eût jugée absurde et indigne d’une réponse. Robledo -parut s’irriter du silence de son ami.</p> - -<p>—Pense donc aux documents que tu as signés pour servir Fontenoy et qui -affirment l’excellence d’affaires que tu n’avais même pas étudiées.</p> - -<p>—Je ne pense qu’à cela, répondit Frédéric; c’est pourquoi je trouve que -ma mort est nécessaire.</p> - -<p>L’Espagnol ne put retenir son indignation et se levant de sa chaise, il -se mit à crier:</p> - -<p>—Mais je ne veux pas que tu meures, triple sot. Je t’ordonne de vivre -et tu dois m’obéir... Imagine-toi que je suis ton père... non pas ton -père, puisqu’il est mort quand tu étais tout enfant... figure-toi que je -suis ta mère, ta vieille maman qui t’aime tant, et qu’elle te dise: -«Obéir à ton ami c’est m’obéir à moi.»</p> - -<p>Il parlait avec véhémence et Torrebianca fut si troublé qu’il dut porter -la main à ses yeux. Robledo profita de ce moment d’émotion pour lancer -ce qu’il avait de plus important et de plus difficile à dire.</p> - -<p>—Je t’emmènerai d’ici. Tu viendras en Amérique où tu pourras trouver -une existence nouvelle. Tu travailleras durement, mais le travail est -là-bas<span class="pagenum"><a name="page_61" id="page_61">{61}</a></span> plus noble et plus profitable que dans le vieux monde; tu -subiras bien des souffrances et peut-être à la fin deviendras-tu riche; -mais pour cela il faut venir... seul avec moi.</p> - -<p>Le marquis se dressa et découvrit son visage. Puis il regarda son ami -avec un étonnement douloureux. Seul! Comment osait-il lui proposer -d’abandonner Hélène? Il aimait mieux mourir et ne plus subir le tourment -de penser anxieusement à toute heure au sort de sa femme.</p> - -<p>La colère s’emparait de Robledo et comme il se montrait vif lorsqu’on -tentait de s’opposer à sa volonté, il s’écria d’un ton ironique:</p> - -<p>—Ton Hélène!... Ton Hélène!... est...</p> - -<p>Il se repentit en voyant le visage de Frédéric et pour essayer de -justifier son accent agressif il continua:</p> - -<p>—Ton Hélène est en grande partie responsable de la situation où tu te -trouves aujourd’hui. C’est pour elle que tu as signé ces documents qui -te déshonorent dans ta profession.</p> - -<p>Frédéric courba la tête, mais l’autre continua d’attaquer.</p> - -<p>—Comment ta femme a-t-elle connu Fontenoy? Tu m’as dit qu’il était un -vieil ami de sa famille... et c’est là tout ce que tu sais.</p> - -<p>Il se contint un instant, mais la colère l’emporta sur la prudence qui -lui conseillait de se taire.</p> - -<p>—Les femmes connaissent toujours notre histoire mais nous ne savons -d’elles que ce qu’elles veulent bien nous raconter.</p> - -<p>Le marquis parut s’efforcer de comprendre le sens de ces paroles.</p> - -<p>—J’ignore ce que tu veux dire, dit-il d’une voix sombre; mais songe que -tu parles de ma femme. N’oublie pas qu’elle porte mon nom. Et je l’aime -tant!<span class="pagenum"><a name="page_62" id="page_62">{62}</a></span></p> - -<p>Tous deux demeurèrent silencieux. Les minutes qui s’écoulaient -semblaient les éloigner de plus en plus l’un de l’autre. Robledo crut -devoir prendre la parole pour renouer leur ancienne amitié.</p> - -<p>—La vie est bien dure là-bas, et c’est quand on est bien loin qu’on -apprécie les commodités de la civilisation. Mais dans le désert on prend -comme un bain d’énergie qui purifie et transfigure les fugitifs du vieux -monde et les prépare à une existence nouvelle. Tu rencontreras dans ce -pays des survivants de toutes les catastrophes; ils y sont arrivés comme -ces naufragés qui se sauvent à la nage et prennent pied sur une île -fortunée. Toutes les distinctions de nationalité, de caste et de -naissance disparaissent; il n’y a plus là-bas que des hommes. La terre -où je demeure est... la terre de tous.</p> - -<p>Comme Torrebianca demeurait impassible, il jugea bon de lui rappeler à -nouveau sa situation.</p> - -<p>—Ici t’attendent la prison et le déshonneur ou, ce qui est pire, la -solution que tu as trouvée, la mort. Là-bas tu retrouveras l’espérance, -le bien le plus précieux dans la vie... Viens-tu?</p> - -<p>Le marquis sortit de son abattement et esquissa enfin un mouvement -affirmatif; mais Robledo, du geste, lui ordonna d’attendre et il ajouta -avec énergie:</p> - -<p>—Tu connais mes conditions. Il faut partir là-bas comme pour la guerre, -avec peu de bagages; et la femme est une lourde gêne dans les -expéditions de ce genre... Ta femme ne mourra pas de chagrin si tu la -laisses en Europe; vous vous écrirez comme des fiancés; une longue -absence stimule l’amour. En outre, tu pourras lui envoyer de l’argent -pour lui permettre de vivre à l’aise. De toutes façons tu feras beaucoup -plus pour elle que si tu meurs ou si tu te laisses mettre en prison... -Veux-tu venir?</p> - -<p>Torrebianca demeura longtemps pensif. Il se leva<span class="pagenum"><a name="page_63" id="page_63">{63}</a></span> enfin, puis faisant -signe à Robledo d’attendre, il sortit de la bibliothèque.</p> - -<p>L’Espagnol ne resta pas longtemps seul. Il crut entendre très loin des -voix, presque des cris que les tentures et les cloisons étouffaient. Des -pas plus rapprochés résonnèrent, un rideau se souleva violemment et -Hélène, suivie de son mari, entra dans la bibliothèque.</p> - -<p>C’était une Hélène transformée par les événements. Robledo pensa que -pour elle aussi les heures avaient été longues comme des années. Elle -paraissait plus vieille sans pour cela cesser d’être belle. Sa beauté -fanée était plus sincère que celle des jours riants. Elle avait cet -attrait mélancolique des bouquets de fleurs qui commencent à se flétrir. -Vingt-quatre heures avaient passé sans qu’elle eût pu prendre soin de -son corps et de plus elle était sans cesse sous l’empire d’émotions -nouvelles, les unes douloureuses, les autres blessantes pour son -amour-propre.</p> - -<p>Bien plus qu’au sort de son mari elle pensait à ce que pouvaient dire en -ce moment ses nombreuses amies de Paris.</p> - -<p>Elle rejeta violemment la tenture derrière elle et s’avança à travers la -bibliothèque comme un flot invincible. Ses yeux semblèrent défier -Robledo.</p> - -<p>—Que vient de me dire Frédéric? dit-elle d’une voix âpre. Vous voulez -l’emmener, vous voulez qu’il abandonne sa femme au milieu de tant -d’ennemis?</p> - -<p>Torrebianca qui, entré derrière elle, se sentait à nouveau dominé, crut -devoir protester pour l’assurer de sa fidélité.</p> - -<p>—Je ne t’abandonnerai jamais... Je l’ai déjà dit à Manuel.</p> - -<p>Mais Hélène, qui ne l’écoutait pas, avança jusqu’auprès de Robledo.</p> - -<p>—Et moi qui vous prenais pour un ami sûr!<span class="pagenum"><a name="page_64" id="page_64">{64}</a></span> Misérable! Vous voulez -priver une femme de son seul soutien, lui dérober son mari?</p> - -<p>Tout en parlant elle regardait fixement les yeux de l’Espagnol, comme si -elle eût voulu y retrouver sa propre image. Mais elle lut de telles -choses dans ces pupilles que sa voix devint plus douce et qu’elle finit -par menacer l’Espagnol du doigt avec une moue d’enfant prêt à pleurer. -Le colonisateur demeura impassible; il jugeait sans doute inopportunes -ces grâces puériles et Hélène dut reprendre un ton grave.</p> - -<p>—Voyons, expliquez-vous. Dites-moi quel plan vous avez formé pour -emmener mon mari jusqu’à ces terres lointaines où vous vivez en seigneur -féodal.</p> - -<p>Insensible à la voix et aux yeux d’Hélène, Robledo répondit froidement, -du même ton qu’il eût pris pour exposer les devis d’une entreprise -industrielle.</p> - -<p>Il avait imaginé, tout en causant avec Frédéric le moyen de quitter -Paris. Il retiendrait pour lui le jour suivant une automobile comme s’il -avait brusquement décidé de partir pour l’Espagne. Il fallait prendre -des précautions. Torrebianca était toujours libre mais la police le -surveillait peut-être pendant que le juge cherchait à établir sa -culpabilité. La frontière espagnole était loin, mais ils la passeraient -avant que la justice ait pu lancer un mandat d’arrêt.</p> - -<p>D’ailleurs il avait à la frontière même des amis qui les aideraient en -cas de danger et leur permettraient d’atteindre tous deux Barcelone. Une -fois rendus à ce port ils trouveraient facilement le moyen de gagner -l’Amérique du Sud.</p> - -<p>Hélène l’écoutait en hochant la tête, le sourcil froncé.</p> - -<p>—Tout cela est fort bien imaginé, dit-elle, mais pourquoi ce plan ne -prévoit-il que le départ de mon<span class="pagenum"><a name="page_65" id="page_65">{65}</a></span> mari, pourquoi ne partirais-je pas avec -vous moi aussi?</p> - -<p>Cette proposition étonna Torrebianca. Quelques heures auparavant, Hélène -en rentrant à la maison avait exprimé une grande confiance en l’avenir -pour encourager son mari et peut-être pour se faire illusion à -elle-même.</p> - -<p>Elle venait de rendre visite à des hommes qu’elle connaissait de longue -date; ils lui avaient fait de grandes promesses avec cette galanterie -protectrice et mélancolique qu’impose le souvenir de lointaines amours.</p> - -<p>Il fallait bien croire à ces phrases qui peut-être contenaient leur -seule chance de salut; mais maintenant, après avoir entendu Robledo -exposer son plan, elle sentait s’écrouler son optimisme.</p> - -<p>Les promesses de ses amis n’étaient que de doux mensonges; personne ne -ferait rien pour eux en les voyant dans le malheur; la justice suivrait -son cours. Son mari irait en prison et elle devrait recommencer sa -vie... Recommencer! et cela dans un monde trop vieux, où elle aurait -peine à trouver un endroit qu’elle n’eût pas déjà connu... et contre -tant d’amies avides de vengeance!</p> - -<p>Robledo vit passer dans ses yeux une expression toute nouvelle. Elle -avait peur; peur, comme une bête traquée. Pour la première fois il -surprit dans la voix d’Hélène un accent de sincérité.</p> - -<p>—Vous êtes le seul, Manuel, à voir clairement notre situation; vous -seul pouvez nous sauver... mais emmenez-moi aussi. Je n’ai pas la force -de rester... J’aimerais mieux mendier dans un monde qui ne sera pas -celui-ci.</p> - -<p>Il y avait dans cette prière tant de tristesse et de douceur que -l’Espagnol eut pitié et qu’il oublia ses pensées hostiles.</p> - -<p>Torrebianca dut se rendre compte de la faiblesse<span class="pagenum"><a name="page_66" id="page_66">{66}</a></span> subite de son ami; il -en profita pour affirmer avec énergie:</p> - -<p>—Je te suis avec elle ou je reste avec elle, quoi qu’il arrive.</p> - -<p>Robledo eut encore un mouvement d’hésitation; puis il accepta d’un geste -de la tête. Immédiatement il eut un regret; il lui sembla qu’il venait -d’approuver une chose absurde.</p> - -<p>Hélène, qui oubliait avec une étonnante facilité les angoisses de -l’heure, se mit à rire:</p> - -<p>—J’ai toujours adoré les voyages, dit-elle avec enthousiasme; je -monterai à cheval, je chasserai les bêtes féroces, j’affronterai de -grands dangers. Je vivrai une existence plus savoureuse que celle d’ici, -une vie d’héroïne de roman.</p> - -<p>L’Espagnol la regardait, étonné de cette inconscience. Elle ne pensait -plus à Fontenoy. Elle semblait même avoir oublié qu’elle était encore à -Paris et que la police pouvait d’un moment à l’autre entrer dans la -maison pour emmener son mari.</p> - -<p>Il était inquiet, car il y avait loin de la vie réelle des colons du -désert américain aux fictions romanesques que cette femme accueillait.</p> - -<p>Torrebianca les interrompit avec découragement; le plan de son ami lui -semblait d’exécution difficile.</p> - -<p>—Avant de partir il faut payer nos dettes. Où prendrons-nous de -l’argent?</p> - -<p>Sa femme se mit à rire d’un air étonné.</p> - -<p>—Payer! qui parle de payer? Les créanciers attendront. Je trouve -toujours le mot qu’il faut leur dire... Nous leur enverrons de l’argent -d’Amérique, quand tu seras riche.</p> - -<p>Mais le marquis ne pouvait se débarrasser aussi promptement de ses -scrupules.</p> - -<p>—Je ne partirai pas d’ici avant d’avoir payé tous les domestiques. Et -d’ailleurs il nous faut de l’argent pour le voyage.<span class="pagenum"><a name="page_67" id="page_67">{67}</a></span></p> - -<p>Il y eut un long silence; puis le mari s’écria comme s’il venait de -trouver une solution:</p> - -<p>—Heureusement, nous avons tes bijoux. Nous pouvons les vendre avant de -nous embarquer.</p> - -<p>Hélène regarda avec ironie le collier et les bagues qu’elle portait à ce -moment.</p> - -<p>—On ne nous donnera pas deux mille francs de ceux-là ni de tous les -autres, tous sont faux, complètement faux.</p> - -<p>—Mais, et les vrais? demanda Torrebianca stupéfait. Et ceux que tu as -achetés avec l’argent qu’on t’envoyait de tes propriétés de Russie?</p> - -<p>Robledo crut devoir intervenir pour couper court à ce dialogue -dangereux.</p> - -<p>—Ne cherche pas à savoir tant de choses; parlons du présent... Je -paierai les domestiques; et je me charge des frais de votre voyage.</p> - -<p>Hélène lui prit les deux mains et murmura des mots de remerciements. -Torrebianca, touché de cette générosité, se refusait cependant à -l’accepter, mais l’Espagnol mit fin à ses protestations.</p> - -<p>—Je suis venu à Paris avec de l’argent pour six mois; je m’en irai au -bout de quatre semaines, voilà tout.</p> - -<p>Puis il ajouta d’un air de désespoir comique:</p> - -<p>—Je m’en irai sans connaître plusieurs restaurants nouveaux, et sans -avoir goûté deux ou trois vins de marque... Tu vois si mon sacrifice est -extraordinaire.</p> - -<p>Frédéric lui serra les mains silencieusement cependant qu’Hélène le -prenait dans ses bras et l’embrassait avec l’impudeur de l’enthousiasme.</p> - -<p>Elle ne parlait plus que de ce pays inconnu auquel elle ne pensait guère -un instant auparavant et qu’elle admirait déjà à l’égard d’un paradis.</p> - -<p>—Il me tarde de me voir dans ce pays neuf, qui, comme vous le dites, -est la terre de tous!<span class="pagenum"><a name="page_68" id="page_68">{68}</a></span></p> - -<p>Et pendant que les deux époux se concertaient sur les préparatifs de -leur voyage, ou bien plutôt de leur fuite, Robledo, les yeux fixés sur -Hélène, se disait:</p> - -<p>«Quelle sottise je viens de commettre! Quel terrible cadeau j’apporte à -ceux qui vivent là-bas d’une vie rude... mais en paix.»<span class="pagenum"><a name="page_69" id="page_69">{69}</a></span></p> - -<h2><a name="V" id="V"></a>V</h2> - -<p>Des travailleurs aragonais, émigrés en Argentine en emportant -précieusement dans leurs bagages une guitare pour accompagner leurs -couplets improvisés, la virent passer et consacrèrent une chanson à la -«Fleur du Rio Negro».</p> - -<p>Ce surnom printanier eut un sort dans le pays, et tout le monde appela -ainsi la fille du propriétaire de <i>l’estancia</i><a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a> de Rojas; son -véritable nom était Celinda.</p> - -<p>Elle avait dix-sept ans; d’une taille au-dessous de son âge, elle -étonnait cependant par l’agilité de ses membres et l’énergie de ses -gestes.</p> - -<p>Dans le pays, beaucoup d’hommes qui admiraient comme les Orientaux les -femmes grasses et considéraient que sans des chairs opulentes il n’est -point de beauté, avaient une moue d’indifférence lorsqu’on chantait en -leur présence les louanges de la fille de Rojas. Certes elle avait un -visage aimable et fripon,<span class="pagenum"><a name="page_70" id="page_70">{70}</a></span> un nez retroussé, une bouche d’un rouge -sanglant, des dents aiguës et très blanches, des yeux énormes, à peine -un peu trop arrondis. Mais, sa mignonne figure mise à part... rien d’une -femme!</p> - -<p>—Elle est aussi plate par devant que par derrière, disaient-ils, on -dirait un garçon.</p> - -<p>Effectivement, de loin on la prenait pour un petit homme car elle -portait toujours un costume masculin et montait à califourchon des -chevaux fougueux. Parfois, elle faisait tournoyer un lasso au-dessus de -sa tête, comme faisaient les <i>péons</i><a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>, et elle poursuivait quelque -cavale ou quelque jeune taureau de l’<i>estancia</i> de don Carlos Rojas, son -père.</p> - -<p>Ce dernier, disait-on dans le pays, appartenait à une vieille famille de -Buenos-Ayres. Il avait mené dans sa jeunesse une vie fort joyeuse dans -les principales villes d’Europe. Il s’était ensuite marié; mais la vie -de son ménage dans la capitale de l’Argentine avait été aussi coûteuse -que ses voyages de célibataire dans l’ancien continent; peu à peu il -gaspillait en dépenses somptuaires et en mauvaises affaires la fortune -qu’il tenait de ses parents.</p> - -<p>Sa femme était morte au moment où il venait de se rendre compte qu’il -était ruiné.</p> - -<p>C’était une dame maladive et mélancolique qui publiait des vers -sentimentaux, sous un pseudonyme, dans les journaux de modes et qui -légua à sa fille le nom de Celinda, poétique souvenir.</p> - -<p>Le señor Rojas dut abandonner l’<i>estancia</i> de ses parents située près de -Buenos-Ayres et qui valait plusieurs millions. Trois hypothèques -pesaient sur elle, et quand les créanciers eurent partagé le produit de -sa vente il ne resta à don Carlos d’autre ressource que de quitter la -partie la plus civilisée de l’Argentine pour s’installer à Rio Negro; il -y<span class="pagenum"><a name="page_71" id="page_71">{71}</a></span> possédait quatre lieues de terres qu’il avait acquises au temps de sa -richesse, par caprice, et sans savoir au juste ce qu’il achetait.</p> - -<p>Beaucoup de gens ruinés croient trouver dans l’agriculture un moyen de -refaire leur fortune, alors même qu’ils ignorent les principes -élémentaires du travail de la terre. Ce <i>criollo</i><a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>, habitué à mener à -Paris et à Buenos-Ayres une existence dissipée, crut pouvoir lui aussi -réaliser un tel miracle. Il n’avait jamais voulu s’occuper de -l’administration d’une <i>estancia</i> toute proche de la capitale où -d’inépuisables prairies naturelles nourrissaient des milliers de jeunes -taureaux, et il dut se résoudre à la vie dure et sobre du fruste -cavalier qui paît son troupeau sur des terres incultes.</p> - -<p>La tâche que ses prédécesseurs avaient entreprise dans la campagne riche -voisine de Buenos-Ayres, Rojas dut la reprendre sous le ciel de bronze -de la Patagonie qui laisse à peine tomber chaque année quelques gouttes -d’eau sur le sol poussiéreux.</p> - -<p>L’ancien millionnaire portait son malheur avec dignité. C’était un homme -de cinquante ans, plutôt petit que grand, au nez aquilin, à la barbe -blanchissante. Malgré la vie sauvage qu’il menait il avait conservé sa -politesse primitive. Ses manières décelaient l’homme sorti d’un milieu -social plus élevé que celui où il devait vivre maintenant. Comme on -disait à la Presa, le village le plus proche, cet homme-là, bien ou mal -vêtu, avait l’air d’un monsieur. Il portait presque toujours des bottes -entières, un large feutre et un <i>poncho</i>. A sa main droite se balançait -le court fouet de cuir appelé là-bas <i>rebenque</i>.</p> - -<p>Les bâtiments de son <i>estancia</i> avaient peu d’appa<span class="pagenum"><a name="page_72" id="page_72">{72}</a></span>rence. Il les avait -construits hâtivement avec l’espoir de les améliorer quand sa fortune -aurait augmenté. Mais, comme il arrive toujours quand on construit à la -campagne, cette installation provisoire allait durer plus longtemps -peut-être que les bâtiments considérés ailleurs comme définitifs.</p> - -<p>Sur les murs de briques cuites, sans revêtement extérieur, ou de simple -argile séchée, s’élevait une toiture faite de plaques de zinc ondulé. A -l’intérieur de la maison de maître les cloisons s’arrêtaient à une -certaine hauteur et laissaient l’air circuler librement dans la partie -supérieure du bâtiment. Les meubles étaient rares dans les pièces. La -salle où don Carlos recevait ses visites servait de salon, de bureau et -de salle à manger; elle était ornée de quelques fusils et de peaux de -pumas abattus dans les environs. L’<i>estanciero</i><a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a> passait hors de la -maison une grande partie du jour à inspecter les parcs à bestiaux les -plus voisins.</p> - -<p>Il mettait brusquement au galop sa monture, un cheval de piètre mine -mais infatigable pour surprendre les <i>péons</i> qui travaillaient à l’autre -extrémité de sa propriété.</p> - -<p>Un matin, il s’impatientait de voir l’heure du repas se passer sans que -Celinda regagnât l’<i>estancia</i>. Il n’était pas inquiet. Depuis qu’âgée de -huit ans, elle était arrivée à Rio Negro, elle avait vécu à cheval et -considéré la plaine déserte comme sa demeure.</p> - -<p>—Et il ne ferait pas bon la fâcher, disait le père avec orgueil. Elle -manie le revolver mieux que moi, et lorsqu’elle a un lasso entre les -mains il n’y a pas d’homme ou d’animal capable de lui échapper. Ma -fille, c’est un homme à poigne.</p> - -<p>Soudain il la vit galoper sur la ligne où la plaine<span class="pagenum"><a name="page_73" id="page_73">{73}</a></span> rejoignait le ciel. -Elle semblait un petit cavalier de plomb échappé d’une boîte de jouets. -En avant de son petit cheval courait un taureau en miniature. Le groupe -lancé au galop grossit avec une étonnante rapidité. Dans cette immense -étendue les objets mouvants changeaient de dimensions sans suivre une -progression régulière, et les yeux mal habitués aux caprices optiques du -désert étaient sans cesse surpris et désorientés.</p> - -<p>La jeune fille s’approchait en criant et en agitant son lasso pour -presser la marche de la bête qu’elle poursuivait et la forcer à se -réfugier dans un enclos de madriers.</p> - -<p>Puis elle mit pied à terre et vint au-devant de son père; don Carlos, -après avoir reçu son baiser, la repoussa à bout de bras et regarda -sévèrement le costume d’homme qu’elle portait.</p> - -<p>—Je t’ai dit bien souvent que je ne voulais pas te voir ainsi. Les -pantalons sont faits pour les hommes, je crois, et les jupons pour les -femmes. Je ne supporterai pas que ma fille s’en aille attifée comme ces -actrices qu’on voit sur la toile du cinématographe.</p> - -<p>Celinda reçut la réprimande les yeux baissés hypocritement. Elle promit -gentiment d’obéir à son père, mais en même temps elle se retenait de -rire. Justement elle rêvait toujours de ces amazones en culottes qui -passent dans les films nord-américains et souvent elle avait fait de -longues galopades pour arriver jusqu’à Fort Sarmiento, l’endroit le plus -voisin où des opérateurs errants projetaient sur un drap, dans le café -de l’unique hôtel, des histoires intéressantes qui lui permettaient -d’étudier les modes nouvelles.</p> - -<p>Pendant le repas don Carlos lui demanda si elle avait été dans le -voisinage de la Presa et si les travaux du fleuve étaient en bonne -voie.<span class="pagenum"><a name="page_74" id="page_74">{74}</a></span></p> - -<p>L’espoir, chaque jour plus justifié, de devenir riche à nouveau rendait -depuis quelques mois son sourire à Rojas, autrefois si mélancolique et -si découragé. Si les ingénieurs de l’Etat parvenaient à lancer une digue -en travers du Rio Negro, les canaux qu’un Espagnol nommé Robledo et son -associé étaient en train d’ouvrir féconderaient les terres qu’ils -avaient achetées tout près de son <i>estancia</i>, et lui-même profiterait de -cette irrigation qui allait augmenter dans des proportions inouïes la -valeur de ses champs.</p> - -<p>Celinda l’écouta avec l’indifférence que la jeunesse manifeste à l’égard -des questions d’argent. Don Carlos dut d’ailleurs se priver du plaisir -de contempler en espérance sa richesse future, à l’entrée d’une métisse -joufflue aux formes débordantes, aux yeux bridés, et dont les cheveux -noirs et rigides descendaient en une tresse épaisse le long de son dos -énorme et proéminent.</p> - -<p>En entrant dans la salle à manger elle abandonna près de la porte un sac -plein de hardes. Puis elle se précipita sur Celinda, l’embrassa et lui -inonda le visage d’un flot de larmes.</p> - -<p>—Ma jolie petite patronne! Ma petite, que j’ai toujours aimée comme ma -fille!</p> - -<p>Elle connaissait Celinda depuis le jour où elle était arrivée dans le -pays et où elle-même était entrée comme domestique à l’<i>estancia</i>. Il -lui était pénible de quitter mademoiselle mais elle ne pouvait plus -supporter le caractère de son père.</p> - -<p>Don Carlos commandait un peu brutalement et il n’admettait aucune -objection de la part des femmes, surtout lorsque celles-ci n’étaient -plus très jeunes.</p> - -<p>—Le patron est vert encore, disait Sébastienne à ses amies, et dès -qu’on se fait vieille les sourires et les jolies paroles vont aux plus -fraîches; pour<span class="pagenum"><a name="page_75" id="page_75">{75}</a></span> moi on me houspille et on me menace du <i>rebenque</i>.</p> - -<p>Après avoir embrassé la jeune fille, Sébastienne regarda don Carlos avec -une indignation un peu comique et ajouta:</p> - -<p>—Puisque nous ne pouvons plus nous entendre, le patron et moi, je m’en -vais à la Presa servir chez l’entrepreneur italien.</p> - -<p>Rojas haussa les épaules pour indiquer qu’elle pouvait très bien s’en -aller où bon lui semblait, et Celinda accompagna sa vieille servante -jusqu’à la porte du bâtiment.</p> - -<p>Au milieu de l’après-midi, ayant fait la sieste dans un hamac de toile -et lu quelques journaux de Buenos-Ayres que le chemin de fer apportait -trois fois par semaine dans ce désert, don Carlos sortit de la maison.</p> - -<p>Un cheval sellé était attaché à un des poteaux qui supportaient l’auvent -de la porte. L’<i>estanciero</i> eut un sourire satisfait en voyant que la -selle était d’amazone. Celinda parut à ce moment en jupe à l’écuyère. Du -bout de son <i>rebenque</i> elle envoya un baiser à son père et sans prendre -appui sur l’étrier ni demander l’aide de personne elle se mit en selle -d’un bond et lança son cheval au galop dans la direction du fleuve.</p> - -<p>Elle n’alla pas bien loin. Derrière un bouquet de saules elle trouva, à -l’attache, un autre cheval portant une selle d’homme; celui qu’elle -avait monté le matin. Celinda mit pied à terre, se dépouilla de son -costume féminin et apparut en culotte et en bottes avec une chemise et -une cravate d’homme. Elle souriait de désobéir au «vieux», car suivant -l’usage du pays, c’était ainsi qu’elle appelait son père.</p> - -<p>Elle tenait à ne pas surprendre malencontreusement celui qui l’avait -toujours connue vêtue comme un garçon et qui la traitait de ce fait -avec<span class="pagenum"><a name="page_76" id="page_76">{76}</a></span> une confiante camaraderie. Qui sait si, en la voyant en jupes, -comme une demoiselle, il ne se sentirait pas intimidé, s’il ne -deviendrait pas plus cérémonieux et n’éviterait pas désormais de la -rencontrer?</p> - -<p>Elle abandonna sa robe sur le dos du cheval qui l’avait amenée et monta -joyeusement sur l’autre. Elle lui serra les flancs dans ses jambes -nerveuses et, lançant en l’air le lasso qu’elle portait attaché à sa -selle, elle fit monter la corde en spirale au-dessus de sa tête.</p> - -<p>Elle galopa le long de la berge, au ras des vieux saules qui penchaient -leur chevelure sur la course rapide du fleuve. Ce chemin liquide, -toujours désert, qui descendait des glaciers des Andes, tout proches du -Pacifique, pour aller se jeter dans l’Atlantique, devait son nom, -affirmaient certains, aux plantes sombres qui tapissent son lit et -donnent aux eaux, filles des neiges, une teinte vert foncé.</p> - -<p>L’effort de son cours millénaire avait peu à peu taillé dans le plateau -une profonde vallée, large d’une lieue ou deux. Le fleuve courait dans -cette gorge entre deux talus constitués par des alluvions qu’il avait -déposées pendant les grandes inondations. Ces deux rives inégales -étaient formées de terre fertile et molle, cultivable aussi loin que les -pénétrait l’humidité des eaux voisines.</p> - -<p>Plus loin, le sol s’élevait et, face à face, deux murailles escarpées, -sinueuses et jaunâtres, se regardaient. Celle de gauche limitait la -Pampa. Sur la rive opposée commençait le plateau patagon, région de -froids glacials, de chaleurs suffocantes, d’ouragans terribles; la flore -pauvre ne permettait aux troupeaux d’y trouver leur pâture que s’ils -avaient devant eux d’énormes étendues.</p> - -<p>Toute la vie du pays se trouvait concentrée dans la large coupure que -les eaux avaient ouverte et qui formait frontière entre la Pampa et la -Patagonie.<span class="pagenum"><a name="page_77" id="page_77">{77}</a></span> Les deux bandes de terre qui longeaient les rives offraient -plusieurs milliers de kilomètres de sol fertile, apport du fleuve au -cours de son voyage des Andes à la mer.</p> - -<p>C’était dans une section de ce ravin immense que des hommes -travaillaient à élever de quelques mètres le niveau des eaux pour -fertiliser les champs d’alentour. Celinda excitait à grands cris son -cheval comme pour lui communiquer sa joie. Elle courait à ce qui -l’intéressait le plus dans le pays. Elle suivit un des méandres du -fleuve et soudain les eaux s’étalèrent devant elle comme un lac -tranquille et désert. Plus loin, à l’endroit où les rives se -resserraient et emprisonnaient un courant tumultueux, elle aperçut les -silhouettes de fer de plusieurs machines élévatrices et les toits de -zinc ou de chaume d’un village. C’était l’ancien campement de la Presa -qui devenait rapidement une agglomération.</p> - -<p>Tous les bâtiments semblaient écrasés contre le sol; aucune tourelle, -aucun étage élevé n’en rompait la plate monotonie.</p> - -<p>Comme la jeune fille n’avait pas besoin d’aller jusqu’au village pour -trouver ce qu’elle cherchait, elle modéra l’allure de son cheval et se -dirigea au pas vers des groupes d’hommes qui travaillaient en un point -assez éloigné du fleuve, presque à l’endroit où la plaine commençait à -se relever pour former la pente du plateau où s’étendait la Pampa.</p> - -<p>Ces ouvriers, européens ou métis, retournaient et amoncelaient la terre -pour ouvrir de petits canaux destinés à l’irrigation. Deux machines, -dont les moteurs mugissants accompagnaient le travail, creusaient aussi -le sol pour alléger le labeur de l’homme.</p> - -<p>Celinda regarda autour d’elle avec des yeux scrutateurs et tournant le -dos au groupe d’ouvriers elle se dirigea vers un homme qui se tenait -seul sur une hauteur. Cet homme était assis sur un siège de<span class="pagenum"><a name="page_78" id="page_78">{78}</a></span> toile -devant une table pliante. Il portait un costume de travail et des -bottes. Un grand chapeau reposait sur le sol à ses pieds, et, le front -dans ses mains, il étudiait les papiers étalés sur la table.</p> - -<p>C’était un jeune homme, blond, aux yeux clairs. Sa tête faisait penser à -celle des athlètes que la sculpture grecque a éternisée; type que l’on -retrouve fréquemment, sans qu’on sache pourquoi, chez les races de -l’Europe du Nord: un nez droit, des cheveux courts et bouclés qui -envahissaient le front bas et large, un cou vigoureux. Il était à ce -point absorbé par l’étude de ses papiers qu’il ne vit pas arriver la -«fleur du Rio Negro».</p> - -<p>Elle avait mis pied à terre sans abandonner son lasso. Avec la souplesse -et la ruse d’un Indien, elle avança à quatre pattes sur la pente douce -sans que le moindre bruit dénonçât son approche. A quelques mètres de -l’homme, elle se redressa, et riant à part soi de son espièglerie, elle -imprima à son lasso une rotation énergique, puis le lâcha dans l’espace. -La boucle s’abattit sur le jeune homme, se resserra, lui immobilisa les -bras par le milieu, et une légère traction le fit chanceler sur son -siège. Furieux, il regarda autour de lui et fit mine de se mettre en -défense; mais sa colère fit place à un joyeux étonnement. Un éclat de -rire insolent et frais parvint à ses oreilles, et il aperçut Celinda -qui, heureuse du succès de sa ruse, tira plus fort sur le lasso. Pour ne -pas être renversé il dut marcher dans la direction de l’amazone. Quand -il fut près d’elle, elle dit comme pour s’excuser:</p> - -<p>—Il y a si longtemps que nous ne nous sommes vus! Je suis venue vous -capturer; ainsi vous ne m’échapperez plus.</p> - -<p>Le jeune homme prit un air surpris et répondit d’une voix lente et -maladroite, en écorchant les mots avec sa prononciation étrangère:<span class="pagenum"><a name="page_79" id="page_79">{79}</a></span></p> - -<p>—Si longtemps? Ne nous sommes-nous pas vus ce matin?</p> - -<p>Elle imita son accent pour répéter:</p> - -<p>—Si longtemps?... Et quand cela serait, «<i>gringo</i><a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>» plein -d’ingratitude. C’est donc peu de chose que de ne s’être pas vus depuis -ce matin!</p> - -<p>Tous deux se mirent à rire avec une gaieté d’enfants. Ils étaient -revenus à l’endroit où le cheval attendait, et Celinda se hâta de se -mettre en selle comme si elle eût craint en restant à pied de se trouver -humiliée et désarmée.</p> - -<p>Maintenant le «<i>gringo</i>», malgré sa haute taille, atteignait à peine de -la tête sa ceinture et la «fleur du Rio Negro» acquérait en le regardant -de haut en bas une hautaine supériorité. Comme l’étranger avait encore -autour du buste la boucle de la corde, Celinda voulut l’en débarrasser.</p> - -<p>—Dites donc, don Ricardo, j’en ai assez d’avoir un esclave. Je vais -vous rendre la liberté et vous laisser travailler un peu.</p> - -<p>Elle fit glisser le lasso par-dessus les épaules du jeune homme; mais -voyant qu’il restait immobile comme si sa présence lui eût enlevé toute -initiative, elle lui présenta sa main droite avec une majesté comique.</p> - -<p>—Baisez ma main, mister Watson; soyez poli. Vous êtes en train de -perdre dans ce désert les belles manières que vous avez apprises à -l’Université de Californie.</p> - -<p>Le ton solennel de la jeune fille fit rire l’ingénieur qui se décida à -lui baiser la main. Mais il la regardait avec l’indulgence protectrice -des grandes personnes qui s’amusent des espiègleries d’une enfant -malicieuse, et la fille de Rojas en parut contrariée.<span class="pagenum"><a name="page_80" id="page_80">{80}</a></span></p> - -<p>—Nous finirons par nous fâcher. Vous vous obstinez à me traiter comme -une gamine alors que je suis la plus grande dame du pays, la princesse -«doña Flor du Rio Negro».</p> - -<p>Watson continuait à rire et Celinda renonça à sa gravité affectée. Elle -joignit ses éclats de rire à ceux de Watson; mais aussitôt mademoiselle -Rojas, avec un intérêt maternel, s’informa minutieusement de la vie que -menait son ami.</p> - -<p>—Vous travaillez trop; je ne veux plus que vous vous fatiguiez, vous -savez, <i>gringuito</i><a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>?... C’est bien du souci pour un homme seul. Quand -revient votre ami Robledo? Il est certainement en train de s’amuser à -Paris.</p> - -<p>Watson redevint sérieux en entendant prononcer le nom de son associé. Il -était déjà de retour et arriverait d’un moment à l’autre. Mais son -travail n’était pas bien épuisant en somme. Il avait fait des choses -plus difficiles et plus dures dans d’autres pays. Les ingénieurs du -gouvernement n’avaient pas encore achevé la digue et ils n’étaient à -l’œuvre, Robledo et lui, que pour gagner du temps.</p> - -<p>Sans l’eau du fleuve les canaux seraient inutiles. Ils s’étaient mis en -marche et insensiblement ils prirent le chemin du campement. Richard -allait à pied, une main appuyée sur le cou du cheval, les yeux levés sur -Celinda qui lui parlait. Les ouvriers, leur travail terminé, -rassemblaient leurs outils. Tous deux voulaient éviter de rencontrer les -groupes qui revenaient au village; ils avancèrent donc, en s’écartant du -fleuve, vers la région où le terrain commençait à s’élever pour former -le penchant du plateau des pampas.</p> - -<p>Ils gravirent un des contreforts de cette muraille qui s’étendait à -perte de vue et contemplèrent à<span class="pagenum"><a name="page_81" id="page_81">{81}</a></span> leurs pieds l’ensemble de l’ancien -campement devenu village et le vaste lac que formait le fleuve devant -l’étranglement où la digue allait être lancée.</p> - -<p>Le campement était une agglomération d’habitations construites sans -ordre aucun: cabanes d’argile recouvertes de chaume, maisons de briques -aux toits faits de branchages et de zinc, tentes de toile. Les -constructions les plus confortables étaient des baraques démontables en -bois où logeaient les ingénieurs, les contremaîtres, les employés.</p> - -<p>Au-dessus de tous les bâtiments s’élevait une maison de bois montée sur -pilotis et entourée sur ses quatre côtés d’une galerie extérieure: -c’était le <i>bungalow</i> que l’Italien Pirovani, entrepreneur des travaux -de la digue, avait commandé et s’était fait livrer au port de -Bahia-Blanca quelques semaines auparavant.</p> - -<p>Dès que tombait la nuit, les rues de ce village improvisé, désertes -pendant la journée, s’emplissaient instantanément de la foule disparate -des ouvriers. Les groupes qui revenaient de leurs divers chantiers se -rencontraient, se confondaient et prenaient tous la même direction.</p> - -<p>Une maison de bois, la seule qui par ses dimensions pouvait soutenir la -comparaison avec la villa de l’entrepreneur, attirait tous les oisifs. -Sur la porte, une pancarte portait ces mots en lettres calligraphiées: -«Magasin du <i>Gallego</i>». Ce <i>Gallego</i> (Galicien) était en réalité un -Andalou, mais tous les Espagnols qui viennent en Argentine deviennent -obligatoirement des Galiciens<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a>.</p> - -<p>C’était un débit de boissons en même temps<span class="pagenum"><a name="page_82" id="page_82">{82}</a></span> qu’une boutique où l’on -trouvait les comestibles et les articles de luxe les plus divers. Le -propriétaire se fâchait quand on appelait boutique ce qu’il appelait -fièrement magasin, mais tout le monde au village continuait à désigner -l’établissement par le nom modeste qu’on lui avait décerné le jour de sa -fondation.</p> - -<p>Un groupe de clients fidèles occupait de droit les abords du comptoir. -Les uns étaient des émigrants européens qui avaient roulé par les trois -Amériques, du Canada à la Terre de Feu. Les autres étaient des blancs ou -des métis retournés à l’état primitif après de longues années de vie au -désert: hommes au profil aquilin, à la grande barbe, aux cheveux longs, -coiffés de larges feutres; ils portaient des ceinturons de cuir ornés de -pièces d’argent où ils ne cachaient qu’à demi leur revolver et leur -couteau.</p> - -<p>Dehors, devant le cabaret baptisé «magasin», on pouvait voir les beautés -les plus remarquables de la Presa, des métisses à la peau couleur de -cannelle, aux yeux de braise, aux cheveux raides, noirs comme l’encre, -aux dents d’une blancheur éclatante.</p> - -<p>Certaines étaient énormes; les autres, extraordinairement maigres, -semblaient sortir d’une ville assiégée, ou dévorées intérieurement par -une flamme.</p> - -<p>Elles attendaient leurs maris pour les empêcher de boire trop -abondamment ou guettaient un compagnon pour la nuit.</p> - -<p>Des lumières qui commençaient à briller dans les maisons piquaient de -leurs points rouges la gaze violette du crépuscule.</p> - -<p>Celinda et son compagnon contemplaient le village et le fleuve en -silence comme dans la crainte que leur voix ne troublât le calme -mélancolique du couchant.<span class="pagenum"><a name="page_83" id="page_83">{83}</a></span></p> - -<p>—Partez, mademoiselle Rojas, dit brusquement Richard, pour rompre le -charme de l’heure, la nuit s’avance et votre <i>estancia</i> est loin.</p> - -<p>Celinda ne croyait pas au danger. Ni les hommes ni la nuit ne lui -faisaient peur; cependant, elle prit congé de Watson et mit son cheval -au galop. Richard suivit, pour entrer dans la Presa, un espace découvert -que les habitants considéraient comme la rue principale; dans cette -agglomération récente, du reste, toutes les rues étaient principales par -leurs vastes dimensions.</p> - -<p>Avec prévoyance, le gouvernement de Buenos-Ayres avait décrété que dans -les villages nouveaux surgis au désert les rues seraient larges d’au -moins vingt mètres.</p> - -<p>Qui pouvait savoir s’ils ne deviendraient pas un jour de grandes -villes!... En attendant, les demeures basses, à un seul étage, restaient -séparées de celles qui leur faisaient face par une étendue énorme que -les ouragans glacials balayaient sans rencontrer d’obstacles ou que les -colonnes de poussière recouvraient d’un épais nuage. Parfois le soleil -brûlait la terre et faisait lever sous les pieds du passant des nuées -bourdonnantes de mouches; d’autres fois les flaques laissées par les -rares pluies obligeaient les habitants à marcher dans l’eau jusqu’au -genou pour aller voir le voisin d’en face.</p> - -<p>En avançant entre les deux rangées de maisons, Watson rencontra les -principaux personnages de l’endroit. Il aperçut d’abord M. de Canterac, -un Français, ancien capitaine d’artillerie, qui, à en croire certaines -gens qui se disaient ses amis, avait dû abandonner sa patrie à la suite -d’affaires d’ordre privé. Il était ingénieur au service du gouvernement -argentin qui le chargeait de travaux lointains et pénibles que ses -collègues du pays répugnaient à entreprendre. C’était un homme de -quarante ans, mai<span class="pagenum"><a name="page_84" id="page_84">{84}</a></span>gre, les cheveux et la moustache grisonnants, l’aspect -assez jeune cependant.</p> - -<p>Il marchait d’un air martial, comme s’il portait encore l’uniforme, et -ne négligeait pas, en plein désert, l’élégance de sa mise.</p> - -<p>Canterac était entré à cheval dans la rue dite principale, vêtu d’un -élégant costume d’écuyer, la tête couverte d’un casque blanc. Il aperçut -Watson, et mit pied à terre pour marcher à côté de lui en tenant son -cheval par la bride; il examina les plans que rapportait l’Américain.</p> - -<p>—Et Robledo, quand revient-il? demanda-t-il.</p> - -<p>—Je pense qu’il va arriver d’un moment à l’autre. Peut-être même a-t-il -débarqué aujourd’hui à Buenos-Ayres. Il amène avec lui des amis.</p> - -<p>Le Français, tout en marchant, continua à examiner les dessins du jeune -homme, jusqu’au niveau de sa propre demeure, une petite maison de bois. -Il jeta les rênes à son domestique métis avec une brusquerie toute -militaire et dit à Ricardo, avant d’entrer chez lui:</p> - -<p>—Je crois que six mois suffiront pour terminer le premier barrage du -fleuve, et vous pourrez, Robledo et vous, irriguer immédiatement une -partie de vos terres.</p> - -<p>Watson se dirigea vers sa baraque; mais à peine eut-il marché quelques -pas qu’il dut faire halte pour répondre au salut d’un homme jeune -encore, vêtu d’un costume de ville, et qui avait l’aspect particulier -des employés de bureau. Il portait des lunettes rondes d’écaille et -serrait sous son bras un grand nombre de cahiers et de feuilles -volantes. Il semblait un de ces fonctionnaires laborieux mais routiniers -et incapables d’initiative ou d’ambition, qui vivent satisfaits, -définitivement accrochés à leur médiocre emploi.</p> - -<p>Il s’appelait Timothée Moreno et était né en<span class="pagenum"><a name="page_85" id="page_85">{85}</a></span> Argentine de parents -espagnols. Le ministre des Travaux publics l’avait envoyé représenter -l’administration à la Presa et c’était lui qui était chargé de payer à -l’entrepreneur Pirovani les sommes que l’Etat lui devait.</p> - -<p>Après avoir salué Watson, il se frappa le front et fit mine de revenir -sur ses pas tout en regardant ses papiers.</p> - -<p>—J’ai oublié de laisser chez le capitaine Canterac le chèque sur Paris -que je lui remets tous les mois.</p> - -<p>Puis il haussa les épaules et continua de marcher près de l’Américain.</p> - -<p>—Je le lui donnerai en rentrant chez moi. De toutes façons il n’y a pas -de courrier avant après-demain.</p> - -<p>Ils passèrent devant le <i>bungalow</i> habité par l’homme le plus riche du -campement au moment où celui-ci sortait pour s’accouder sur la -balustrade d’une des galeries. Il les reconnut et se hâta de descendre -l’escalier de bois.</p> - -<p>L’Italien Enrico Pirovani était arrivé comme simple ouvrier en Argentine -dix ans auparavant et il passait déjà pour un des hommes les plus riches -du territoire patagon, qui s’étend de Bahia-Blanca jusqu’à la frontière -des Andes chiliennes.</p> - -<p>Toutes les banques respectaient sa signature. Il n’avait pas plus de -quarante ans. Son visage était rasé; il était grand et musculeux mais -avec cette mollesse commençante des corps que la graisse menace -d’envahir. Il avait l’aspect extérieur du travailleur manuel qui a fait -fortune et ne peut empêcher une certaine rusticité de déceler son -origine. Il portait de nombreuses bagues et une grosse chaîne de montre; -ses costumes étaient toujours resplendissants.</p> - -<p>Il serra la main des deux hommes et jeta un regard intéressé sur les -papiers que portait Moreno.<span class="pagenum"><a name="page_86" id="page_86">{86}</a></span> L’entrepreneur et l’employé de bureau se -réunissaient chaque semaine pour parler des travaux.</p> - -<p>L’Italien voulut absolument inviter Richard à entrer chez lui pour boire -un peu.</p> - -<p>—Je suis veuf et je vis seul, mais j’essaie de donner à ma maison du -«confort» comme à Buenos-Ayres. Entrez, vous la verrez. J’ai fait de -nouvelles acquisitions. La dernière fois vous ne l’avez pas visitée -entièrement.</p> - -<p>Watson dut le suivre car il savait qu’il fâcherait l’entrepreneur s’il -ne consentait pas à admirer une fois de plus sa maison. Ils gravirent -les degrés de bois et pénétrèrent dans la salle à manger, aux meubles -d’un style à la mode mais trop lourds et trop chargés.</p> - -<p>Pirovani les leur montra avec fierté en frappant de petits coups sur le -bois de chêne pour en faire ressortir les qualités, et, les yeux au -plafond, il rappelait le prix qu’ils lui avaient coûté. Il leur fit voir -encore un salon encombré de son mobilier au point qu’on était contraint -à mille détours parmi tant de fauteuils et de petits guéridons. La -chambre à coucher enfin était si décorée qu’on eût dit celle d’une femme -galante.</p> - -<p>Dans toutes les pièces, la somptuosité écrasante des meubles contrastait -avec la pauvreté des cloisons tapissées de papier ordinaire.</p> - -<p>—Ah! cela m’a coûté quelque chose! dit l’entrepreneur avec un orgueil -enfantin. Mais voyons, don Ricardo, vous qui êtes un jeune homme de -bonne famille et qui avez vu bien des choses, dites-moi si vous ne -trouvez pas cela très chic?</p> - -<p>Ils revinrent dans la salle à manger, et une petite servante métisse, sa -longue tresse dans le dos, mit sur la table des bouteilles et des -verres.</p> - -<p>—J’ai décidé, continua l’Italien, de prendre une «gouvernante»; ce sera -Sébastienne, celle qui ser<span class="pagenum"><a name="page_87" id="page_87">{87}</a></span>vait à l’<i>estancia</i> de Rojas. Il faut pour -diriger cette maison une femme de tête.</p> - -<p>Watson ne voulut pas accepter un second verre. Il devait partir pour -permettre aux deux hommes de parler des travaux entrepris au compte de -l’Etat.</p> - -<p>Quand il quitta la maison, il faisait nuit noire, et toute la vie de -l’ancien campement semblait s’être concentrée dans le cabaret dont -l’éclairage, le plus brillant du village, projetait sur le sol, par la -double porte, deux rectangles de lumière rouge.</p> - -<p>Les clients les plus respectables buvaient debout, devant le comptoir. -Un Espagnol jouait de l’accordéon; d’autres ouvriers européens dansaient -avec les métisses des valses et des polkas. Beaucoup de Chiliens, qui -avaient dû passer la Cordillère et s’en iraient plus loin encore après -quelques jours de travail, poussés par leur éternelle manie de -mouvement. Ces gens-là tiraient leur couteau avec une facilité -inquiétante, sans pour cela cesser de sourire et de parler d’un ton -mielleux. Un autre groupe, celui des hommes du pays; nul ne savait de -quoi ils vivaient ni où ils étaient nés, ces cavaliers nomades, barbus, -couverts du <i>poncho</i> et de grands éperons à leurs bottes.</p> - -<p>A l’instar des anciens <i>gauchos</i> ils portaient un large ceinturon de -cuir, orné de pièces d’argent en arabesques, où ils passaient leurs -armes.</p> - -<p>Tous ces Américains toléraient avec un silence méprisant que l’accordéon -jouât ses danses de «<i>gallegos</i>» ou de «<i>gringos</i>»; mais enfin l’un -d’eux réclamait à grands cris les danses du pays. Comme cette demande -était faite d’un ton de menace les couples enlacés à la mode européenne -s’empressaient de se retirer. Alors les fils de la terre mimaient -parfois les vieilles danses argentines, le <i>pericon</i> ou le <i>gato</i>; mais -plus souvent c’était la <i>cueca</i> chilienne avec son accompagnement de -cris<span class="pagenum"><a name="page_88" id="page_88">{88}</a></span> et d’applaudissements rythmés qui enflammait d’enthousiasme les -clients du cabaret.</p> - -<p>Le patron de l’établissement prêtait deux guitares qu’il gardait -jalousement sous le comptoir. Les guitaristes faisaient mine de -s’asseoir par terre, mais aussitôt une métisse courait leur offrir deux -sièges d’honneur qui étaient deux crânes de chevaux.</p> - -<p>C’étaient les meilleurs sièges de la maison. Il y avait en outre une ou -deux chaises, mais disjointes et peu sûres; on les utilisait les jours -de visite du commissaire de police ou de quelque autre représentant de -l’autorité. Les squelettes abandonnés dans la campagne fournissaient des -sièges plus solides et plus durables.</p> - -<p>Au son des guitares les couples se formaient pour la danse chilienne. -Les danseuses, tenant dans une main un mouchoir et de l’autre soulevant -légèrement leurs jupes, tournaient avec lenteur tandis que les hommes, -brandissant de la main droite des mouchoirs de couleur comme des -frondes, dansaient à leur entour. C’était la danse des époques -primitives qui reproduisait l’éternelle histoire du mâle poursuivant la -femelle. Les femmes décrivaient de petits cercles pour esquiver l’homme, -et celui-ci les pressait et les enveloppait dans des orbes plus larges.</p> - -<p>Les métisses qui ne figuraient pas dans le bal frappaient dans leurs -mains inlassablement pour accompagner le bourdonnement des guitares. -Parfois l’une d’elles lançait un couplet de la <i>cueca</i>; alors les hommes -poussaient des clameurs de joie et lançaient en l’air leurs chapeaux.</p> - -<p>Un cavalier mit pied à terre devant le cabaret et attacha son cheval à -un des poteaux de l’auvent. Il entra, et quand la lumière rouge des -quinquets suspendus au plafond vint frapper son visage, presque tous le -saluèrent avec respect.<span class="pagenum"><a name="page_89" id="page_89">{89}</a></span></p> - -<p>Il portait le <i>poncho</i> et les grands éperons des cavaliers du pays. Son -profil aquilin et son teint foncé le rapprochaient du pur type arabe. Sa -barbe et ses cheveux étaient longs et bouclés. Cet homme, qui ne -semblait pas avoir plus de trente ans, pouvait passer pour beau; mais on -surprenait parfois sur son visage une contraction déplaisante et ses -grands yeux sombres brillaient, impérieux et cruels. Son surnom, «<i>Manos -Duras</i><a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a>», était célèbre dans le pays. C’était un voisin inquiétant -car il vivait de la vente des bestiaux sans que personne eût jamais pu -savoir où il effectuait ses achats.</p> - -<p>Quelques anciens n’ignoraient pas son origine et déclaraient qu’il était -né dans la Pampa centrale. Ses parents, ses grands-parents et toute sa -famille étaient d’excellentes gens, des pâtres légitimes qui vivaient de -l’élevage de leurs propres animaux. Mais <i>Manos Duras</i> était né pour -être un pâtre marron, voleur de bétail et matamore.</p> - -<p>Son honnête homme de père lui avait prodigué les bons conseils et les -nobles exemples.</p> - -<p>Un vieux client du cabaret constatait avec une gravité philosophique -l’inutilité de ses efforts en citant un proverbe du pays:</p> - -<p>«Al que nace barrigon, es en balde que lo fajen.» (Celui qui est né -ventru, c’est en vain qu’on lui ceint la panse.) Le patron, en le voyant -entrer, courut lui offrir un verre de <i>gin</i> tandis que les <i>gauchos</i> à -la mine la plus sinistre portaient une main à leur chapeau pour saluer -celui qui semblait être leur chef. Les ouvriers européens le regardaient -avec curiosité en demandant son nom et les métisses vinrent au-devant de -lui avec des sourires d’esclaves.</p> - -<p><i>Manos Duras</i> reçut avec une certaine hauteur cet accueil flatteur. Une -des femmes se hâta d’aller<span class="pagenum"><a name="page_90" id="page_90">{90}</a></span> chercher pour lui un autre siège d’honneur, -un autre crâne de cheval. Le terrible <i>gaucho</i> s’y installa tandis -qu’autour de lui le reste des clients demeuraient assis sur le sol; la -<i>cueca</i>, un instant interrompue par son entrée, reprit et ne s’arrêta -pas à l’arrivée d’un autre personnage que le <i>Gallego</i> reçut derrière -son comptoir avec de profondes révérences.</p> - -<p>C’était don Roque, le commissaire de police de la Presa, seul -représentant de l’autorité gouvernementale dans le village et ses -environs. Le gouverneur du territoire de Rio Negro habitait au bord de -l’Atlantique une agglomération où l’on ne parvenait qu’après un voyage à -cheval de douze jours, c’est-à-dire six fois plus de temps qu’il n’en -fallait pour aller à Buenos-Ayres en chemin de fer.</p> - -<p>Aussi le commissaire jouissait-il de l’indépendance la plus complète, -celle que confère l’oubli. Le gouverneur était bien trop loin pour lui -donner des ordres. Son chef le plus immédiat était le ministre de -l’Intérieur résidant à Buenos-Ayres, mais il était trop haut placé pour -se soucier de son existence. En réalité, don Roque n’abusait pas de son -pouvoir, et d’ailleurs il n’eût pas disposé de moyens suffisants pour le -faire sentir bien lourdement. C’était un gros homme indulgent et d’un -abord aisé; un bourgeois de Buenos-Ayres qui, ayant éprouvé des revers, -avait demandé un emploi pour vivre et s’était résigné à l’exil de -Patagonie.</p> - -<p>Il portait avec son costume de ville des bottes et un grand chapeau et -croyait ainsi se donner l’apparence qu’exigeait son emploi. Un revolver -qu’il plaçait bien en vue par-dessus son gilet était le seul insigne de -son autorité.</p> - -<p>L’Espagnol se dessaisit de la meilleure chaise de l’établissement, qu’il -gardait derrière son comptoir pour les visites extraordinaires, et le -commissaire<span class="pagenum"><a name="page_91" id="page_91">{91}</a></span> alla se placer à côté de <i>Manos Duras</i>. Celui-ci ôta son -chapeau pour le saluer, mais n’abandonna pas le crâne qui lui servait de -siège.</p> - -<p>Les deux hommes causèrent; le bal continuait. Don Roque se mit à fumer -un cigare que le <i>gaucho</i> lui avait offert avec un geste de grand -seigneur.</p> - -<p>—On affirme, dit-il à voix basse, que c’est toi qui a volé la semaine -dernière trois jeunes taureaux à l’<i>estancia</i> du Pozo Verde. L’endroit -n’est pas de mon ressort, c’est dans le Rio Colorado; mais mon collègue, -le commissaire de là-bas, te soupçonne d’être le voleur.</p> - -<p><i>Manos Duras</i> continua de fumer en silence, cracha, et dit enfin:</p> - -<p>—Ce sont des calomnies de ceux qui voudraient m’ôter la fourniture de -la viande du campement de la Presa.</p> - -<p>—On a dit aussi au gouverneur du territoire que tu étais l’assassin des -deux marchands turcs tués il y a quelques mois.</p> - -<p>Le <i>gaucho</i> haussa les épaules et répondit froidement comme pour clore -la conversation:</p> - -<p>—On m’a accusé de tant de crimes, sans jamais apporter aucune preuve!</p> - -<p>Le bal continua jusqu’à dix heures du soir au «magasin du <i>Gallego</i>». -Dans les grandes cités ce sont les premières lueurs du jour qui mettent -fin aux fêtes, mais dans ce pays où tout le monde se levait à l’aube, -cette heure-là était jugée fort tardive.</p> - -<p>A cette heure, les plus importants personnages du campement ne dormaient -pas non plus. Ils tenaient une plume à la main et leur pensée était -loin.</p> - -<p>L’ingénieur Canterac, le coude sur la table, les yeux mi-clos, croyait -voir le lointain Paris et dans Paris une maison proche du Champ-de-Mars -où habitait au cinquième étage sa femme avec ses<span class="pagenum"><a name="page_92" id="page_92">{92}</a></span> enfants; une dame à la -physionomie triste, aux cheveux blanchis, au visage encore frais. A ses -côtés, deux fillettes. Devant elle un jeune garçon de quatorze ans, son -fils aîné, qui l’écoutait parler... Et la mère leur montrait sur le -canapé du modeste salon un portrait de Canterac jeune, en uniforme -militaire.</p> - -<p>Les meubles de l’appartement, leurs vêtements à eux tous portaient la -marque d’une existence modeste, mais ordonnée, digne et non exempte de -distinction.</p> - -<p>L’ingénieur, troublé par ces visions qu’il avait appelées, fit un effort -pour s’arracher à leur emprise et continua la lettre commencée.</p> - -<div class="blockquot"><p>«Oui, bientôt je vous reverrai. Les dettes d’honneur qui m’ont -forcé à quitter Paris seront bientôt payées, grâce à toi ma -courageuse compagne de toute la vie, à toi qui as su si bien -employer les économies que je t’ai envoyées. Comme je voudrais te -serrer dans mes bras et te dire encore une fois tout mon amour et -toute ma reconnaissance! Et comme il me tarde de revoir nos enfants -après une si longue séparation!»</p></div> - -<p>L’ingénieur s’arrêta et demeura la main immobile, la plume levée. Il -n’avait plus sa raideur impassible d’homme autoritaire. L’émotion -faisait monter les larmes à ses yeux qu’il essuyait de la main. Il fit -encore un effort pour concentrer sa volonté et termina sa lettre:</p> - -<div class="blockquot"><p>«Adieu, ma femme chérie; adieu, mes enfants. J’écrirai au prochain -courrier.</p> - -<p class="rt"> -«<small>ROGER CANTERAC.</small>»<br /> -</p></div> - -<p>Avant de plier le papier il ajouta un post-scrip<span class="pagenum"><a name="page_93" id="page_93">{93}</a></span>tum: «Ci-joint le -chèque du mois. Le prochain sera plus important que tous ceux que tu as -reçus car je compte toucher en plus de mon traitement des honoraires en -retard que me doivent des particuliers pour qui j’ai effectué divers -travaux pendant ces dernières années.»</p> - -<p>Pirovani lui aussi était dans son bureau, à la même heure, la plume à la -main et ses yeux vagues semblaient contempler intérieurement une vision -idéale.</p> - -<p>Sa pensée le conduisait en Italie vers un petit collège où se trouvait -sa fille unique. C’était un collège de religieuses, et la plupart des -élèves portaient un nom aristocratique, ce qui satisfaisait grandement -la vanité puérile de l’entrepreneur.</p> - -<p>Le sourire qu’il adressait à cette vision semblait ennoblir son visage. -Il avança les lèvres comme pour envoyer un baiser à sa fille par-dessus -trois mille lieues de terres et de mers. Puis il continua d’écrire:</p> - -<div class="blockquot"><p>«Travaille bien, mon Ida; apprends tout ce que doit savoir une dame -du grand monde puisque ton père, après tant de privations et tant -de peines, a pu rassembler une fortune qui lui permet de te faire -une bonne éducation. J’ai été moins heureux que toi car je suis né -pauvre et j’ai dû m’ouvrir un chemin dans le monde, tout seul et -traînant après moi le poids de mon ignorance. Pour ne pas te causer -d’ennuis je n’ai pas voulu me remarier... Que ne ferai-je pas pour -toi mon Ida! L’année prochaine je pense arrêter mes affaires et -quitter l’Amérique pour regagner notre patrie; j’achèterai un -château dont tu seras la reine et peut-être quelque officier de -cavalerie au nom illustre tombera-t-il amoureux de toi... Alors ton -pauvre vieux papa sera jaloux... bien jaloux.»</p></div><p><span class="pagenum"><a name="page_94" id="page_94">{94}</a></span></p> - -<p>Un sourire plein de bonté élargissait le visage de Pirovani tandis qu’il -écrivait ces derniers mots.</p> - -<p>La pensée de Moreno l’Argentin ne s’élançait pas aussi loin.</p> - -<p>Il écrivait à la lueur d’une lampe à pétrole dans la baraque de bois où -son bureau était installé; mais son imagination suivait la voie ferrée -et s’arrêtait à deux journées de marche, dans un village voisin de -Buenos-Ayres.</p> - -<p>Il contemplait lui aussi une vision familière quand il levait un moment -la tête pour quitter ses lunettes et les essuyer. Sa femme jeune, au -visage très doux, tenait sur ses genoux un bébé en maillot; autour -d’elle, deux petits garçons et une fillette un peu plus âgée, aucun des -enfants cependant n’avait plus de sept ans. Le modeste logement était -d’un aspect aimable et frais. Cette mère de famille, tout en soignant -ses rejetons, devait se soucier de tenir sa maison en ordre.</p> - -<div class="blockquot"><p>«A toute heure je pense à toi et aux enfants. Si j’écoutais mon -cœur je vous ferais venir tous à Rio Negro; mais nos petits -souffriraient trop peut-être dans ce désert. La vie que je mène ici -n’est pas faite pour des enfants, ni pour toi, vaillante compagne -de ma vie.»</p></div> - -<p>Moreno contempla sur la table la photographie de sa femme et de ses -quatre enfants puis il l’embrassa avec attendrissement et se remit à -écrire:</p> - -<div class="blockquot"><p>«Heureusement, je suis assez bien noté pour mon application au -ministère et j’espère être nommé à Buenos-Ayres avant un an. Le -mois prochain je demanderai un congé pour venir vous voir. Le -voyage est cher mais je ne puis supporter plus longtemps cette -douloureuse absence.»</p></div><p><span class="pagenum"><a name="page_95" id="page_95">{95}</a></span></p> - -<p>Richard Watson n’écrivait aucune lettre mais il rêvait tout éveillé -comme les autres.</p> - -<p>Assis devant une planche à dessin sur laquelle il avait fixé une grande -feuille de papier, il ébauchait le tracé d’un canal. Mais peu à peu le -dessin se troubla et céda la place à une image réelle et proche. Les -lignes bleues et rouges devinrent un fleuve bordé de saules, des terres -désertes, des routes poudreuses.</p> - -<p>Ce paysage lilliputien reproduisait exactement le pays qui entourait la -Presa, mais l’échelle était si réduite qu’il tenait tout entier dans la -planche. A travers la plaine minuscule il vit soudain galoper un -cavalier gros comme une mouche qui bondissait avec une agilité joyeuse: -c’était la señorita Rojas, habillée en garçon, qui brandissait son lasso -au-dessus de sa tête.</p> - -<p>Watson porta une main à ses yeux et se les frotta pour mieux voir. -Mirages de la nuit!</p> - -<p>Il passa ses doigts sur le papier comme pour effacer le panorama -trompeur et le tracé des canaux reparut en lignes rouges et bleues.</p> - -<p>Le jeune homme se plongea de nouveau dans son monotone travail de dessin -linéaire; mais un moment après il leva les yeux de son papier. Il -croyait cette fois voir Celinda à cheval, au fond de la pièce; mais ce -n’était plus l’amazone pygmée de tout à l’heure; elle avait repris sa -taille naturelle.</p> - -<p>La jeune fille lui lança de loin son lasso, et se mit à rire de ce rire -qui découvrait ses dents; machinalement, l’Américain baissa la tête pour -esquiver la corde prête à l’emprisonner.</p> - -<p>«Je rêve, pensa-t-il. Ce soir il m’est impossible de travailler. Allons -nous coucher.»</p> - -<p>Mais avant de s’endormir il revit le village entier tel qu’il l’avait -contemplé avec Celinda du haut d’une colline, au coucher du soleil.<span class="pagenum"><a name="page_96" id="page_96">{96}</a></span></p> - -<p>La terre se noyait maintenant dans la nuit et sur le rideau bleu de -l’horizon criblé de lumières, il crut voir surgir et s’agrandir une -apparition immense, une femme grave et belle, couronnée d’étoiles et -vêtue d’une tunique noire brodée d’astres, qui ouvrait ses bras de -géante et coupait dans les jardins infinis les fleurs des rêves pour les -verser en pluie de pétales phosphorescents sur le monde endormi.</p> - -<p>C’était la nuit qui venait, miséricordieuse, évoquer pour chacun des -hommes exilés en ce coin de terre tous les êtres chéris.</p> - -<p>Comme Richard Watson était seul au monde, la nuit cueillait pour lui la -fleur la plus printanière... et avant de fermer les yeux, le jeune homme -connut la douce mélancolie qui toujours accompagne le premier amour.<span class="pagenum"><a name="page_97" id="page_97">{97}</a></span></p> - -<h2><a name="VI" id="VI"></a>VI</h2> - -<p>Dans la rue qu’on appelait rue principale, un groupe d’enfants s’arrêta -de jouer et s’étonna bruyamment en apercevant l’aspect insolite de la -voiture qui trois fois par semaine partait de la Presa pour aller -attendre le train à «Fort-Sarmiento».</p> - -<p>On retrouvait, dans ce petit groupe d’enfants, la diversité des races -qui marquait toute la population du village. Les enfants des blancs se -perdaient dans de vieux pantalons de leurs pères et leurs pieds -dansaient dans des chaussures trop larges. Les petits indigènes ne -portaient qu’une courte chemise ou s’en allaient, laissant à l’air leur -panse rebondie où, sur la peau couleur chocolat, on voyait saillir le -large bouton de leur ombilic.</p> - -<p>Les voyageurs que tous ces enfants voyaient descendre à la Presa -n’avaient ordinairement d’autre bagage que le sac de grosse toile où ils -serraient leurs hardes; aussi restaient-ils stupéfaits devant la -quantité de malles et de valises qui, ce jour-là, surchargeaient la -voiture, vieille diligence tirée par quatre chevaux étiques souillés de -boue.<span class="pagenum"><a name="page_98" id="page_98">{98}</a></span></p> - -<p>Une grande partie des bagages s’entassait sur le toit du véhicule qui, -dans sa course grinçante, parmi les profondes ornières creusées dans la -poussière du chemin, s’inclinait avec un balancement comique et -inquiétant, comme s’il eût toujours été sur le point de verser.</p> - -<p>A la porte du cabaret les désœuvrés s’assemblèrent pour admirer. La -voiture s’arrêta devant la maison de bois habitée par Watson et celui-ci -sortit, entouré de ses domestiques.</p> - -<p>Hommes et femmes accoururent et s’exclamèrent, en voyant descendre -l’ingénieur Robledo. On s’avançait, on lui serrait la main avec cette -camaraderie confiante que crée la vie au désert. Puis tous semblèrent -oublier l’Espagnol pour contempler curieusement les inconnus -qu’apportait la diligence.</p> - -<p>Le marquis de Torrebianca, descendu le premier, offrit la main à sa -femme. La marquise portait un riche manteau de voyage dont l’originalité -n’était pas de mise en ce lieu; elle paraissait maussade avec le masque -dur de ses mauvais jours. Elle regardait, de côté et d’autre, étonnée -puis déçue; malgré l’ample voile qui protégeait son visage, la poussière -rougeâtre du chemin avait couvert ses traits et sa chevelure; ses yeux -exprimaient un désespoir immense et tout en elle semblait crier: «Où -suis-je venue me perdre!»</p> - -<p>—Nous arrivons, dit joyeusement Robledo. Deux jours et deux nuits de -chemin de fer pour venir de Buenos-Ayres et quelques heures en voiture à -travers les tourbillons de poussière, c’est peu de chose! Le bout du -monde est encore loin!</p> - -<p>Quelques-uns des hommes qui avaient serré la main à Robledo se mirent -spontanément à décharger les valises amoncelées sur le toit et à -l’intérieur de la diligence.<span class="pagenum"><a name="page_99" id="page_99">{99}</a></span></p> - -<p>Une femme de chambre de la marquise avait envoyé de Paris à Barcelone -ces colis, tout ce que les Torrebianca avaient pu sauver après leur -grand naufrage.</p> - -<p>Autour d’Hélène se formait un cercle d’enfants et de pauvres femmes, -métisses pour la plupart; tous contemplaient avec admiration cet être -tombé sans doute d’une autre planète sur la terre. Des fillettes -touchaient furtivement ses habits pour juger la finesse de l’étoffe.</p> - -<p>Les principaux personnages de l’agglomération arrivaient aussi; -l’Espagnol présenta ses amis Canterac, Pirovani et Moreno. Watson, -voyant que les hommes portaient les bagages dans sa baraque, s’approcha -vivement de Robledo.</p> - -<p>—Mais... cette dame si élégante va habiter avec nous?</p> - -<p>—Cette dame, répondit l’Espagnol, est la femme d’un ami qui vient -partager notre sort. Nous n’allons certes pas construire un palais pour -elle.</p> - -<p>La nouvelle venue ne put cacher son découragement quand elle eut -traversé les différentes pièces de la maison des deux ingénieurs, sa -maison désormais. Des cloisons en bois, quelques meubles grossiers -encombrés de selles, d’appareils de topographie, de sacs à vivres. Tout -était en désordre et sale dans cette demeure où vivaient deux hommes que -leur travail appelait au dehors à toute heure.</p> - -<p>Torrebianca souriait, humble et poli, en écoutant les explications de -son ami: «Tout était très bien et il était très reconnaissant.»</p> - -<p>—Voici les serviteurs, dit Robledo.</p> - -<p>Il montra une vieille métisse fort grosse, la principale servante, puis -deux jeunes métis aux pieds nus qui faisaient les courses et un Espagnol -taciturne qui soignait les chevaux. Tous ces gens, ordinairement -farouches, admiraient la belle dame<span class="pagenum"><a name="page_100" id="page_100">{100}</a></span> avec d’interminables sourires; -Hélène finit par rire aussi, nerveusement, en pensant aux domestiques -qu’elle avait laissés à Paris.</p> - -<p>Après le repas, Robledo, qui voulait être informé de la marche des -travaux, emmena son associé et se fit montrer les plans et les papiers -divers concernant l’entreprise.</p> - -<p>—Avant six mois, dit Watson, nous pourrons irriguer nos terres, -Canterac l’affirme, et cette plaine stérile disparaîtra.</p> - -<p>Robledo laissa voir sa joie.</p> - -<p>—Un véritable paradis surgira, grâce à notre travail, de ces terres où -ne poussent maintenant que des broussailles. Des milliers d’êtres -viendront chercher ici une existence plus heureuse que celle qu’ils -mènent dans l’ancien monde. Quant à nous, mon cher Ricardo, nous serons -immensément riches tout en faisant le bien. Oui, la vie est ainsi! Pour -qu’un progrès se réalise, il faut d’abord qu’un homme, égoïstement, -s’enrichisse par lui.</p> - -<p>Tous deux se turent, le regard vague; leur imagination leur montrait -l’aspect futur des terres stériles après quelques années d’irrigation. -Ils virent des champs éternellement verts, des canaux pleins de murmures -où l’eau semblait rire, des chemins bordés de grands arbres, de petites -maisons blanches... Watson pensait aux vergers de Californie, et Robledo -à la <i>huerta</i><a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a> de Valence.</p> - -<p>Le premier, l’Américain revint à la réalité; sans parler, il montra la -pièce voisine où s’étaient installés les voyageurs.</p> - -<p>Torrebianca sommeillait dans un fauteuil de toile. Sa femme, assise dans -un autre fauteuil, le front dans les mains, gardait une attitude -tragique. Tou<span class="pagenum"><a name="page_101" id="page_101">{101}</a></span>jours elle se posait désespérément la même question: «Où -suis-je venue me perdre!».</p> - -<p>A Buenos-Ayres, son exil lui avait semblé supportable. C’était une -grande ville à l’européenne; il y fallait rechercher longuement les -derniers vestiges de la vie coloniale, pour se convaincre qu’on était en -Amérique. Elle s’étonnait seulement d’être descendue dans un hôtel -modeste, de n’avoir pas d’automobile à sa porte; mais aucune secousse -n’avait troublé son existence. Tandis que ce voyage par les plaines -interminables où le train file des heures et des heures sans rencontrer -ni un être vivant, ni une maison, où le vide semble régner en maître à -la surface du monde; l’arrivée enfin dans ce pays perdu où les roues des -voitures et les pieds des voyageurs soulèvent des nuages de poussière, -où la terre qui flotte dans l’air obstrue les poumons, où tous les gens -ont des airs d’abandonnés et vous traitent cependant en camarades, comme -si à force de vivre loin des autres agglomérations humaines ils avaient -fini par se croire vos égaux!</p> - -<p>Hélas! «où était-elle venue se perdre»!</p> - -<p>Robledo devinant la pensée de Watson répondit à son interrogation -muette.</p> - -<p>—Mon ami travaillera avec nous comme ingénieur; ne vous inquiétez pas -de lui. Il aura une part dans nos affaires, mais je la prendrai sur ce -qui me revient.</p> - -<p>Le jeune homme écouta le prudent récit que Robledo lui fit des malheurs -des Torrebianca, puis il se borna à dire:</p> - -<p>—Puisque votre ami vient travailler avec nous, j’exige que sa part soit -prise sur ce qui nous revient à nous deux. Il me paraît être un -excellent homme et je suis prêt à l’aider. Sa femme aussi me fait pitié.</p> - -<p>Robledo, reconnaissant, serra la main du géné<span class="pagenum"><a name="page_102" id="page_102">{102}</a></span>reux Watson, et il ne -parlèrent plus de cette question.</p> - -<p>Le lendemain matin, Hélène, qui savait assez bien s’adapter aux -vicissitudes de l’existence, fit preuve d’activité et d’initiative.</p> - -<p>Quelques semaines auparavant, elle cherchait à briller dans les salons; -elle voulait maintenant faire admirer à ces hommes ses talents -domestiques. Vêtue d’un costume tailleur, qu’elle avait cessé de porter -à Paris et qui était ici un modèle d’élégance, elle entreprit, les mains -gantées, d’introduire dans la maison l’ordre et la propreté; elle -commandait la grosse métisse et ses deux acolytes; mais lorsqu’elle -essayait de prêcher d’exemple, sa maladresse devenait évidente. Parfois -elle hésitait, ne savait plus diriger l’exécution de ses ordres et la -métisse devait intervenir pour la tirer d’affaire.</p> - -<p>La grande lampe qui servait à cuire les aliments utilisait la même -essence que les moteurs des perforatrices. Hélène, encouragée par la -facilité d’emploi de ce fourneau, voulut s’essayer aux travaux -culinaires; elle dut bientôt reconnaître la supériorité de la servante à -la peau cuivrée et prit enfin le parti de rire la première de son -inaptitude aux travaux domestiques.</p> - -<p>Pour faire quelque chose, elle quitta ses gants et commença de laver la -vaisselle; elle les remit aussitôt, de peur que la fraîcheur de l’eau -n’abîmât ses doigts fins et ses ongles brillants; aussi bien, lorsque le -dégoût de sa nouvelle existence la jetait dans le désespoir, sa seule -consolation était de contempler mélancoliquement ses mains.</p> - -<p>Torrebianca, vêtu d’un costume de travail, entreprit avec Watson et -Robledo la visite des canaux, se mit au courant des travaux tout en -causant familièrement avec les ouvriers et observa le fonctionnement des -machines perforatrices.<span class="pagenum"><a name="page_103" id="page_103">{103}</a></span></p> - -<p>En peu de temps, il fut souillé de poussière de la tête aux pieds; il -ressentait une démangeaison douloureuse dans ses mains qui commençaient -à s’endurcir, mais il connut aussi la joyeuse confiance de l’homme qui a -trouvé enfin la certitude de gagner sa vie.</p> - -<p>C’est à la nuit tombée que tous les jours les trois ingénieurs -regagnaient leur demeure où la table était déjà mise. Dans les premiers -temps, Hélène se plaignit de la grossièreté des assiettes et des -couverts. La métisse acheta, sur son ordre, au magasin du <i>Gallego</i>, de -menus objets bon marché, fabriqués à Buenos-Ayres.</p> - -<p>Quelques plantes maigrement fleuries que les deux pages cuivrés -cueillirent au bord du fleuve, donnèrent à la table un aspect plus -riant. On commençait à sentir dans la maison la présence d’une femme -élégante et belle.</p> - -<p>Un soir, au moment où la cuisinière apportait le premier plat, Hélène -laissa glisser de ses épaules une sortie de théâtre un peu usée qui lui -servait de robe de chambre et apparut, décolletée, dans une toilette de -cérémonie légèrement fanée, mais encore fort brillante, vestige de sa -splendeur passée.</p> - -<p>Watson la regarda avec stupéfaction; derrière elle, Robledo porta un -doigt à son front, pour indiquer qu’il la croyait un peu folle.</p> - -<p>Le marquis resta impassible, comme si aucun des actes de sa femme ne -pouvait plus l’étonner.</p> - -<p>—J’ai toujours dîné en décolleté, dit Hélène, et je ne vois pas -pourquoi je changerais ici mes habitudes. Ce serait pour moi un vrai -supplice.</p> - -<p>Après le repas on causait longuement, on écoutait surtout Robledo; -l’Espagnol parlait volontiers des hommes intéressants qu’il avait vu -défiler dans cette «terre de tous». Beaucoup avaient parcouru<span class="pagenum"><a name="page_104" id="page_104">{104}</a></span> le monde -entier avant d’arriver en Patagonie; d’autres venaient à peine de -quitter l’Europe pour tenter l’aventure et se bâtir une existence -nouvelle.</p> - -<p>En débarquant à Buenos-Ayres, ils trouvaient devant eux les mêmes -obstacles qu’ils avaient voulu fuir en abandonnant leur pays; la grande -cité était déjà trop vieille pour eux et les pauvres y grouillaient dans -les taudis des <i>conventillos</i><a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a>; on n’y gagnait pas mieux sa vie qu’en -Europe et parfois même on trouvait plus difficilement du travail que -dans l’ancien continent, car de toutes parts les gens de même profession -affluaient à la fois...</p> - -<p>Alors ils se dispersaient et gagnaient les régions les plus lointaines -de la République, ils envahissaient les territoires encore déserts où de -grands travaux préparait les immigrations futures.</p> - -<p>—Quelles curieuses gens j’ai vu passer par ici en ces quelques années! -disait Robledo. Je fus intéressé un jour par un travailleur qui avait le -nez rouge des alcooliques, mais dont la personne avait conservé un je ne -sais quoi qui laissait supposer un passé intéressant. C’était une ruine -humaine; mais semblable aux palais détruits dont un fragment de statue, -un chapiteau découvert dans les décombres permettent d’imaginer -l’histoire, cet homme, qui volait ses camarades et roulait parfois ivre -mort sur le sol, conservait toujours dans sa déchéance des gestes et des -expressions qui laissaient deviner son origine. Un jour, je le vis -s’amuser à peigner un de nos contremaîtres et à lui relever les -moustaches en pointe à la manière du kaiser Guillaume. Je lui fis boire -tout ce qu’il voulut; c’est le plus sûr moyen de faire parler ces -gens-là; il parla en effet. Cet ivrogne prématurément vieilli<span class="pagenum"><a name="page_105" id="page_105">{105}</a></span> était un -baron de Berlin, ancien capitaine de la garde impériale, qui avait perdu -au jeu d’importantes sommes à lui confiées par des supérieurs. Au lieu -de se tuer comme l’exigeait sa famille, il partit pour l’Amérique et il -tomba de plus en plus bas. Il devint général, mais il finit ouvrier -ivrogne et paresseux.</p> - -<p>Voyant que ce personnage intéressait Hélène, Robledo continua -modestement:</p> - -<p>—Il fut général pendant une des révolutions du Vénézuela. J’ai été moi -aussi général dans une autre république; j’ai même été pendant vingt -jours ministre de la guerre; mais on m’a mis à la porte. On me trouvait -trop «scientifique» et je ne savais pas manier le <i>machete</i><a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a> aussi -bien que mes subalternes.</p> - -<p>Ensuite, il parla d’un autre ivrogne silencieux et triste qui était venu -mourir à la Presa et dont on voyait la tombe au bord du fleuve. Robledo -avait trouvé des papiers intéressants au fond du sac de ce pouilleux -vagabond.</p> - -<p>Dans sa jeunesse il avait été un des grands architectes de Vienne. Il -avait trouvé aussi une ancienne photographie représentant une dame à la -coiffure romantique; elle était parée de longs pendants d’oreille et -ressemblait à l’impératrice d’Autriche qui fut assassinée. C’était sa -femme, morte à Khartoum, massacrée par les hordes fanatiques du Madhi, -pendant que son mari marchait sous les ordres du général Gordon. Une -autre photographie représentait un bel officier autrichien en redingote -blanche très serrée à la taille; c’était le fils de ce mendiant.</p> - -<p>—Il serait inutile—continua Robledo—de<span class="pagenum"><a name="page_106" id="page_106">{106}</a></span> vouloir relever ces -vagabonds. On les nettoie, on leur offre une vie meilleure, on les -sermonne pour les empêcher de boire et leur permettre de recouvrer leurs -facultés d’hommes intelligents. Les voilà dans le droit chemin; on les -croit heureux; puis, un beau matin, on les voit arriver le sac au dos: -«Je m’en vais, patron, réglez-moi». N’essayez pas de les questionner. -Ils sont contents, ils ne se plaignent pas, mais ils s’en vont. A peine -ont-ils retrouvé le calme, le démon qui les entraîne par le monde les -ressaisit. Ils savent que là-bas, derrière l’horizon, se dressent les -Andes, que derrière les Andes, s’étendent le Chili, le Pacifique immense -semé d’îles et plus loin encore les pays enchanteurs du continent -asiatique... leur manie de mouvement se réveille et les travaille:</p> - -<p>«Allons voir par là-bas.» Ils jettent leur sac sur leur dos, et marchent -vers la misère et la faim, pour s’en aller mourir dans un hôpital ou -dans la solitude d’un désert... S’ils ne meurent pas, s’ils ont pu -continuer à poursuivre l’illusion qui fuit en voltigeant devant eux, on -les voit revenir par ici; mais c’est après avoir fait le tour de la -terre.</p> - -<p>Quelquefois les deux ingénieurs parlaient de leur propre existence. -Watson avait peu de choses à dire. Elevé en Californie, il avait débuté -comme ingénieur dans les mines d’argent du Mexique; il y avait appris -l’espagnol, puis il était passé aux mines du Pérou. Enfin, il était venu -à Buenos-Ayres, y avait connu Robledo et s’était associé avec lui pour -entreprendre les travaux du Rio Negro.</p> - -<p>L’Espagnol ne rappelait pas volontiers la période de sa vie qui avait -précédé son arrivée en Argentine. Le besoin d’agir l’avait poussé à -prendre part à des révolutions pour lesquelles il n’avait que mépris. Il -avait entrepris des affaires prodigieuses; les gouvernements et ses -compagnons l’avaient trompé et<span class="pagenum"><a name="page_107" id="page_107">{107}</a></span> volé; de durs retours de fortune -l’avaient précipité de l’opulence la plus folle dans la misère des -vagabonds. Mais il évitait de raconter ses aventures dans d’autres pays; -il ne parlait que de sa vie en Patagonie.</p> - -<p>Il ne pouvait oublier les tortures que la soif lui avait fait endurer -sur le plateau qui s’étend de la coupure du Rio Negro au détroit de -Magellan. C’était au moment où, cessant de servir le gouvernement -argentin, il était devenu ingénieur privé et s’était lancé dans ces -déserts inexplorés, cherchant fortune.</p> - -<p>Pour éviter des frais, il avait entrepris la traversée du désert avec un -seul <i>péon</i> indigène et un peloton de six chevaux du pays qui tour à -tour devaient porter les deux voyageurs. C’était des animaux résistants -capables de se nourrir avec ce qu’ils trouvaient sur leur chemin.</p> - -<p>Pour se guider, Robledo avait un plan, établi par d’autres explorateurs, -où étaient portés les trous d’eau, seuls points où les voyageurs -pouvaient faire halte.</p> - -<p>Pendant les années précédentes, une grande sécheresse avait sévi. Ils -arrivèrent à un puits et le trouvèrent plein d’eau salée. Il était -habitué à l’eau saumâtre que, par un optimisme exagéré, les voyageurs du -désert appellent eau potable; mais son estomac et celui du métis son -compagnon, refusèrent d’admettre celle de ce puits-là. Ils continuèrent -à marcher avec l’espoir d’être plus heureux au prochain trou d’eau. -Cette fois, le puits ne contenait pas d’eau salée, il était complètement -à sec... Ils avaient dû continuer leur marche en avant, à travers la -plaine immense et monotone, en se guidant à la boussole; assoiffés comme -des naufragés, ils marchaient haletants, et dans leurs yeux exorbités -passaient des lueurs de folie.<span class="pagenum"><a name="page_108" id="page_108">{108}</a></span></p> - -<p>Par respect pour Hélène, Robledo ne faisait qu’une allusion voilée aux -moyens que le métis et lui avaient dû employer pour ne pas périr; ils -avaient bu leur urine et celle de leurs chevaux.</p> - -<p>—Une idée fixe me tourmentait. J’essayais de me rappeler toutes les -fois où j’avais refusé une invitation à boire; je pensais à tous ces -liquides: bière, eau gazeuse, boissons glacées, que j’avais méprisées. -Je me rappelais aussi comment dans toutes les fêtes auxquelles j’avais -assisté, j’étais passé indifférent devant les grandes tables chargées de -carafons et de bouteilles... Et l’esprit troublé par la fièvre, je me -disais tout en marchant: «Si tu avais accepté alors tous les bocks de -bière, toutes les eaux gazeuses, toutes les boissons glacées qu’on t’a -offerts et que tu as dédaignés, tu aurais maintenant dans le corps une -importante réserve de liquide qui te permettrait de supporter plus -facilement la soif». Cet absurde calcul me torturait comme un remords et -j’avais envie de me souffleter pour me punir de ma sottise.</p> - -<p>Robledo racontait enfin comment, alors que les chevaux ne pouvaient plus -avancer, ils avaient trouvé un puits d’eau saumâtre qui leur parut le -plus délicieux liquide qu’ils eussent jamais bu... Arrivé au terme du -voyage, il ne trouva rien. Les renseignements qui lui avaient fait -espérer une affaire avantageuse étaient faux. C’est ainsi qu’il fallait -lutter pour la fortune en Amérique, à une époque où, arrivant avec un -demi-siècle de retard, on trouvait déjà occupées toutes les terres -riches et facilement exploitables; il ne restait plus que des terrains -lointains et ingrats où souvent la ruine et la mort guettaient le colon.</p> - -<p>—Et cependant—continuait-il—les hommes ne cesseront pas d’accourir -vers ce coin du monde. C’est là que pour eux réside l’espérance sans -quoi<span class="pagenum"><a name="page_109" id="page_109">{109}</a></span> l’existence est un fardeau trop lourd... Tenez, passons en revue -nos origines respectives: vous êtes Russe, Federico Italien, Watson -Américain du Nord, moi Espagnol. D’où procèdent les gens qui nous -arrivent tous les jours? Chacun d’une nation distincte. Je vous le dis, -cette terre est la «terre de tous».</p> - -<p>La maison des deux ingénieurs recevait chaque jour, après le dîner, la -visite des plus importants personnages de l’agglomération. Canterac se -présentait le premier, dans ses vêtements de coupe militaire: il -apportait cependant plus de soins à sa mise depuis l’arrivée des -Torrebianca. Moreno arrivait ensuite. Il se troublait toujours en -saluant Hélène; sa langue s’embarrassait; il n’émettait, au lieu de -paroles, que de vagues balbutiements. Pirovani venait enfin; il avait un -costume neuf tous les deux jours et ne manquait pas d’apporter quelque -présent pour la maîtresse de maison.</p> - -<p>Canterac, riant sous cape, affirmait que l’Italien pour apparaître plus -éblouissant, avait longuement poli ses bagues, sa chaîne de montre et -même ses boutons de manchettes avant de sortir du bungalow.</p> - -<p>Un soir, Pirovani se présenta vêtu d’un costume criard qu’il venait de -recevoir de Bahia Blanca, et tenant à la main un bouquet d’énormes -roses.</p> - -<p>—Ces fleurs m’ont été apportées aujourd’hui de Buenos-Ayres, madame la -marquise, et je m’empresse de vous les offrir.</p> - -<p>Canterac lança à l’Italien un regard hostile et dit tout bas à Robledo:</p> - -<p>—Il ment; Moreno, qui sait tout, m’a affirmé qu’il les avait commandées -par télégramme. Il a fait galoper ce soir un homme jusqu’à la station -pour les avoir à temps.</p> - -<p>La métisse, aidée des jeunes garçons, levait la table<span class="pagenum"><a name="page_110" id="page_110">{110}</a></span> et, par la seule -présence d’Hélène, la salle aux cloisons de bois, prenait un air de -fête. Les trois visiteurs, en s’adressant à elle, répétaient avec une -sorte d’extase, le mot «marquise» comme s’ils tiraient vanité de -fréquenter une dame de si haute lignée.</p> - -<p>Hélène avouait une certaine préférence pour Canterac. Ils avaient tous -deux vécu à Paris, dans des mondes distincts, mais assez rapprochés. Ils -ne s’étaient jamais rencontrés, mais ils avaient fini par se trouver des -amis communs.</p> - -<p>Pendant leur conversation, Moreno fumait avec résignation en échangeant -quelques mots avec Watson, et Pirovani causait avec Robledo et -Torrebianca. L’Italien ne prêtait pas grande attention à ses propres -paroles et ses yeux inquiets ne cessaient d’espionner «madame la -marquise» et son interlocuteur.</p> - -<p>Après l’arrivée de Pirovani et de ses roses, la réunion changea -complètement de caractère.</p> - -<p>Le lendemain soir, les quatres convives étaient assis à table, plus -silencieux que de coutume. Hélène avait passé pour dîner une de ses -robes les plus sensationnelles, une robe qui eût paru audacieuse, même à -Paris. Les trois ingénieurs avaient encore leurs vêtements de travail et -paraissaient très fatigués du labeur de la journée. Robledo bâilla à -plusieurs reprises: il avait peine à se maintenir éveillé. Le marquis -s’était endormi sur sa chaise, et sa tête dodelinait régulièrement. -Hélène regardait fixement Ricardo, comme si, jusqu’à ce moment, elle ne -l’eût jamais bien vu; lui, évitait son regard.</p> - -<p>Pirovani entra, portant un gros paquet; il avait revêtu un nouveau -costume dont l’étoffe à petits carreaux de couleurs diverses ressemblait -à la peau d’un reptile.</p> - -<p>—Madame la marquise, un de mes amis de<span class="pagenum"><a name="page_111" id="page_111">{111}</a></span> Buenos-Ayres m’a fait parvenir -ces caramels. Permettez-moi de vous les offrir. Vous trouverez aussi -dans ce paquet des cigarettes égyptiennes...</p> - -<p>Hélène eut un sourire en voyant le nouveau costume de l’entrepreneur et -le remercia, en minaudant, de son présent.</p> - -<p>Un moment après, Moreno se présenta chaussé de souliers vernis, habillé -d’une jaquette aux pans très longs et coiffé d’un chapeau melon, comme -s’il fût allé rendre visite au ministre à Buenos-Ayres.</p> - -<p>Robledo, qui n’avait plus sommeil, exprima ironiquement son admiration.</p> - -<p>—Quelle élégance!</p> - -<p>—J’ai eu peur que les mites mangent ma jaquette dans ma malle, j’ai -voulu lui faire prendre un peu l’air.</p> - -<p>Puis il s’approcha timidement d’Hélène—«Bonsoir madame la marquise!» Et -il lui baisa la main, en imitant le maintien des élégants personnages -qu’il avait admirés au théâtre ou dans les livres.</p> - -<p>Il ne quitta plus d’un pas la maîtresse de maison et engagea avec elle -une conversation en a parté qui sembla provoquer l’indignation de -Pirovani. Celui-ci finit par quitter sa chaise; il sentait le besoin de -protester contre cet accaparement excessif.</p> - -<p>—Avez-vous vu, dit-il à Robledo, comment est fagoté ce crève-la-faim!</p> - -<p>Mais cette soirée réservait d’autres surprises. La plus extraordinaire -manquait encore.</p> - -<p>La porte s’ouvrit pour livrer passage à Canterac; pour que chacun pût -l’admirer, le Français resta quelques instants immobile sur le seuil.</p> - -<p>Il était en smoking, avec un plastron rigide et luisant et il avait -donné à son pas un certain laisser-aller aristocratique, comme s’il fût -entré dans<span class="pagenum"><a name="page_112" id="page_112">{112}</a></span> un salon parisien. Il salua les hommes d’un signe de tête -cérémonieux et protecteur, puis il baisa la main d’Hélène.</p> - -<p>—Moi aussi, marquise, j’éprouve le besoin de m’habiller, le soir, comme -autrefois.</p> - -<p>La Torrebianca, heureuse, accepta l’hommage, tourna le dos à Moreno et -fit asseoir près d’elle le nouveau venu. Pendant la soirée elle causa de -préférence avec le Français, tandis que Pirovani, visiblement furieux, -restait dans un coin, anéanti par l’élégance de Canterac.</p> - -<p>Quatre jours passèrent sans que l’entrepreneur reparût. Moreno s’étonna -de cette absence et dès le premier jour, il alla se renseigner au -domicile de l’Italien. Le soir il dit à Robledo:</p> - -<p>—Il a pris le train pour Bahia-Blanca, sans avertir personne. Il doit -avoir en vue quelque grosse affaire.</p> - -<p>Les réunions continuèrent sans incident nouveau. Le Français, toujours -en smoking, était l’interlocuteur préféré d’Hélène. Moreno, chaque soir, -mettait sa jaquette, mais n’arrivait qu’à causer avec Torrebianca. Un -soir, enfin, le marquis lui même sortit de sa chambre en smoking et -comme Robledo s’étonnait du geste, il montra sa femme pour s’excuser.</p> - -<p>Le cinquième soir, Moreno, en entrant, annonça vite:</p> - -<p>—Grande nouvelle! Pirovani est revenu à la nuit tombante. Il va -certainement arriver d’un moment à l’autre.</p> - -<p>Tous attendirent son apparition comme l’événement de cette veillée.</p> - -<p>Il ouvrit la porte et resta quelques instants immobile sur le -seuil,—comme avait fait l’autre—pour se rendre compte de l’effet -produit par son entrée.<span class="pagenum"><a name="page_113" id="page_113">{113}</a></span> Il était en habit; mais c’était un habit -extraordinaire, éblouissant, où, sur la soie des revers zigzaguaient des -moirures larges comme les veines du bois; son gilet blanc était -richement brodé; à la boutonnière, il arborait un gardénia. Sur son -plastron, où luisait une perle énorme, tranchait le large ruban noir -d’un inutile monocle.</p> - -<p>Il avait l’allure solennelle et magnifique d’un directeur de cirque ou -d’un prestidigitateur célèbre et il affectait une impassible gravité, -pour dissimuler son émotion. Il salua les hommes avec un air de fierté -virile, et, s’inclinant devant «madame la marquise», lui baisa la main.</p> - -<p>Un étonnement ironique brilla dans les yeux d’Hélène. Tout ce qui venait -de Pirovani la faisait sourire. Cependant, flattée qu’il se fût ainsi -transformé pour lui plaire, elle accueillit l’entrepreneur avec de -grandes démonstrations d’amitié et le fit asseoir près d’elle.</p> - -<p>Canterac se tint à l’écart, offensé de cette préférence inaccoutumée; -Moreno paraissait scandalisé et disait à Robledo en montrant le frac de -Pirovani:</p> - -<p>—Voilà donc le grave objet de son mystérieux voyage!</p> - -<p>L’Espagnol s’éloigna de lui et s’approcha de Watson qui, encore tout -étourdi après l’entrée théâtrale de l’Italien, le considérait en se -retenant de rire.</p> - -<p>—Après le smoking, le frac, murmura Robledo. Le carnaval envahit notre -désert et cette femme va tous nous rendre fous.</p> - -<p>Il regarda le costume de l’Américain qui ressemblait au sien: un costume -pratique, fait pour travailler à l’air libre, et sans mot dire, il -considéra l’aspect que présentaient les autres.</p> - -<p>Puis il pensa:</p> - -<p>«Quelle perturbation, lorsqu’une femme comme<span class="pagenum"><a name="page_114" id="page_114">{114}</a></span> celle-là tombe au milieu -d’hommes qui vivent seuls et qui travaillent! Et nous verrons peut-être -des choses plus graves! Qui sait si nous ne finirons pas par nous -entre-tuer sous ses yeux... Qui sait si cette Hélène ne sera pas -semblable à l’Hélène de Troie?»<span class="pagenum"><a name="page_115" id="page_115">{115}</a></span></p> - -<h2><a name="VII" id="VII"></a>VII</h2> - -<p>—Un peu plus de <i>maté</i>, commissaire?</p> - -<p>Don Carlos Rojas était assis devant une table avec Don Roque, le -commissaire de police de l’endroit, dans la grande salle de son -<i>estancia</i>. Une petite métisse qui attendait des ordres, debout à côté -d’eux, les regardait de ses yeux bridés.</p> - -<p>Chacun tenait dans la main droite la petite calebasse où l’on sert le -<i>maté</i> et ils aspiraient le liquide parfumé à l’aide du chalumeau -d’argent, qu’on nomme, là-bas «<i>bombilla</i>». Dès que la métisse se -rendait compte, au sifflement de l’air dans les chalumeaux, que les -récipients allaient être vides, elle courait au fourneau très proche, -apportait la <i>pava</i>, sorte de théière pleine d’eau bouillante, et -remplissait à nouveau les calebasses où macérait l’herbe <i>maté</i>.</p> - -<p>Ils parlaient lentement, s’arrêtant parfois pour aspirer l’infusion. -Rojas s’efforçait de dompter sa colère. La veille, on lui avait volé un -jeune taureau et il accusait de ce méfait <i>Manos Duras</i>, toujours à -l’affût du bétail d’autrui qu’il écoulait à la Presa.<span class="pagenum"><a name="page_116" id="page_116">{116}</a></span> Ce vol lui -causait un double dommage, car s’il était éleveur il était aussi le -fournisseur de viande du village et cette vente constituait un des -revenus les plus sûrs de son <i>estancia</i>.</p> - -<p>A l’arrivée du commissaire, venu sur sa demande pour constater le vol, -il avait compté une fois de plus ses jeunes taureaux. Certainement il en -manquait un. Et Rojas s’échauffait en parlant à don Roque; il pestait -contre l’audace de <i>Manos Duras</i> et criait qu’il n’y avait pas de -justice à Rio Negro.</p> - -<p>—Trois fois je l’ai arrêté et fait envoyer à la capitale du territoire, -dit le commissaire avec découragement. On le remet chaque fois en -liberté, faute de preuves. Qu’y pouvons-nous? Personne ne veut témoigner -contre lui.</p> - -<p>Comme Rojas continuait à récriminer, don Roque ajouta, pour le calmer:</p> - -<p>—Je vais essayer de trouver une preuve, cette fois. Je vous garantis, -don Carlos, que je ferai l’impossible.</p> - -<p>Il disposait de moyens bien faibles pour faire respecter la loi et il -s’en plaignait. La troupe qu’il commandait se composait de quatre -policiers indolents, vêtus d’uniformes délabrés et uniquement armés de -longs sabres de cavalerie. Les habitants du pays, mieux partagés, leur -prêtaient leurs carabines lorsqu’ils partaient à la poursuite de quelque -bandit. Leurs chevaux, très mal nourris, étaient les plus maigres de la -région.</p> - -<p>—Nous vivons dans une nation fédérale, dit le commissaire, et seules -les provinces autonomes ont une police bien organisée. Dans les -territoires, nous dépendons, nous autres, les autorités, du gouvernement -de Buenos-Ayres; mais nous sommes si loin qu’on nous oublie et nous ne -pouvons compter que sur ce que nous improvisons nous-mêmes.</p> - -<p>En critiquant ainsi l’abandon où se trouvaient les<span class="pagenum"><a name="page_117" id="page_117">{117}</a></span> territoires, les -deux Argentins en vinrent insensiblement à exalter, par comparaison, la -grandeur du reste du pays.</p> - -<p>—On nous oublie ici, nous sommes des sauvages, continua don Roque; mais -nous sommes en Patagonie et la civilisation n’y a pénétré que depuis -quelques années. Par contre, don Carlos, comme le reste de notre pays a -progressé en moins d’un demi-siècle! N’est-ce pas formidable, -<i>pucha</i><a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a>! Et ils finirent par oublier leurs préoccupations -immédiates, pour penser seulement à la partie de leur patrie qui avait -fait de vertigineux progrès. Ils entreprirent l’éloge de la région où -ils vivaient. Don Roque était un patriote optimiste, enthousiaste, mais -soupçonneux; il flairait des ennemis partout.</p> - -<p>—Notre Patagonie maintenant déserte, vous verrez comme elle se fera -belle dans quelques années, quand l’eau fécondera sa terre. C’est un -bonheur pour nous que les Européens l’aient trouvée affreuse, sans quoi, -ils nous l’auraient déjà volée.</p> - -<p>Il répétait à Rojas ce qu’il avait lu, çà et là, dans des journaux et -des livres.</p> - -<p>—Il y a de cela longtemps, un <i>gringo</i> notoire qu’on appelait Carlos -Darwin, le même qui a découvert que nous descendons tous du singe, est -venu faire un tour dans ces parages. Il était jeune alors et il avait -débarqué à Bahia Blanca d’une frégate de guerre anglaise qui faisait le -tour du monde. Il voulait étudier les plantes et les animaux du pays; il -n’eut pas grand travail car il n’y avait abondance ni des uns ni des -autres. Aussi, il paraît qu’il s’en retourna désespéré et donna à ce -pays le nom de «Terre de la désolation». Il nous a rendu là un fameux -service, le <i>gringo</i>! S’il avait pu se douter de ce que deviendrait -notre terre avec l’irrigation,<span class="pagenum"><a name="page_118" id="page_118">{118}</a></span> les Anglais nous l’auraient volée comme -ils nous ont volé les îles Malvinas, celles qu’ils appellent îles -Falkland.</p> - -<p>Rojas aussi évoquait le passé et déplorait l’aveuglement de ses parents -et de ses grands-parents. Ils avaient eu le tort d’être riches à une -époque où les plus grandes fortunes de l’Argentine n’étaient pas encore -édifiées.</p> - -<p>C’était vers 1870, au moment où le gouvernement argentin, las de -supporter les brigandages des indigènes sauvages et pillards qui -venaient presque jusqu’aux portes de la capitale, avait achevé l’œuvre -des vieux conquérants espagnols en lançant dans le désert une expédition -militaire qui s’empara de vingt mille lieues de terres presque -entièrement labourables.</p> - -<p>—Le gouvernement vendait une lieue pour 500 <i>pesos</i><a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a> et le <i>peso</i> -d’alors ne valait que quelques <i>centavos</i><a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a>. De plus, il accordait -plusieurs années de crédit et même faisait paraître au <i>Journal -officiel</i> le nom de l’acheteur, en proclamant qu’il avait bien mérité de -la patrie. Les soldats qui prirent part à l’expédition reçurent aussi, -comme récompense, des lieues de terrain; la plupart cédèrent leurs -titres de propriété aux cabaretiers en échange de genièvre ou de vivres. -Ce sont ces terres qui maintenant fournissent de blé et de viande la -moitié du monde et qui ont vu surgir de leur sein tant de villes et de -villages. La lieue de terrain, qui valait quelques centavos, vaut -maintenant des millions.</p> - -<p>—Beaucoup d’entre ceux qui possèdent ces terres n’ont pas eu d’autre -mérite que de les garder sans les cultiver et de refuser de les vendre, -en attendant que l’immigration européenne vînt augmenter<span class="pagenum"><a name="page_119" id="page_119">{119}</a></span> leur valeur. -Mes ancêtres étaient déjà de vieux riches à cette époque et ils -possédaient une grande <i>estancia</i>; ils ne voulurent pas acheter de cette -terre nouvelle. Quelle faute!</p> - -<p>Rojas oubliait qu’il avait lui-même follement dilapidé la plus grosse -partie de son patrimoine; il pensait seulement à l’énorme fortune que -ses ancêtres auraient amassée si, comme tant d’autres, ils avaient su -profiter de l’épanouissement rapide du pays.</p> - -<p>Quelqu’un interrompit à ce moment la conversation des deux Argentins. -Celinda entra dans la pièce en costume d’amazone, embrassa son père et -salua don Roque. L’<i>estanciero</i> sortit un instant pour aller chercher -une boîte de cigares et le commissaire dit en regardant avec malice la -jupe de la jeune fille:</p> - -<p>—Dites-moi, on vous rencontre avec un autre costume dans la plaine.</p> - -<p>Celinda sourit et le menaça gentiment du doigt pour l’inviter à se -taire.</p> - -<p>—Silence, si papa vous entendait!</p> - -<p>Tandis que les deux hommes allumaient leur cigare et recommençaient à -parler de ce <i>Manos Duras</i> qu’il fallait à tout prix poursuivre, Celinda -s’éloigna de l’<i>estancia</i> sur un cheval qui portait un harnachement de -dame. Une demi-heure après, elle galopait au bord du fleuve; mais elle -était en costume d’homme et montait un autre cheval. Elle aperçut un -groupe de cavaliers qui venaient à sa rencontre et s’arrêta pour les -reconnaître.</p> - -<p>L’ingénieur Canterac, pour faire sa cour, avait proposé à la marquise de -Torrebianca une promenade près du fleuve; il voulait lui faire visiter -les travaux qu’il dirigeait. Hélène verrait pendant cette promenade des -centaines d’hommes lui obéir et se rendrait compte qu’il était bien le -personnage le plus important du camp.<span class="pagenum"><a name="page_120" id="page_120">{120}</a></span></p> - -<p>Tous deux trottaient en tête du groupe. Derrière eux, Pirovani, médiocre -cavalier, s’efforçait de pousser sa monture entre les deux -interlocuteurs. Le marquis, Watson et Moreno fermaient la marche.</p> - -<p>Au moment où Hélène et Canterac dépassèrent Celinda, les deux femmes se -regardèrent. La marquise sourit, disposée à engager la conversation; -mais la jeune fille demeura sombre, les yeux durs.</p> - -<p>—C’est une fillette fort espiègle et joueuse, dit l’ingénieur, on -dirait presque un garçon; mais je la crois capable de tourner la tête à -plus d’un homme. On l’appelle souvent «la fleur du Rio Negro».</p> - -<p>Hélène, qu’offensait l’attitude de la fille de Rojas, la regardait -maintenant avec hauteur.</p> - -<p>—C’est une fleur, peut-être, dit-elle; mais une fleur sauvage.</p> - -<p>Puis elle passa, escortée de ses deux admirateurs.</p> - -<p>Cette brève conversation avait eu lieu en français et Celinda ne put -comprendre que quelques mots; elle devina cependant que l’autre avait -mal parlé d’elle; elle fit une grimace méprisante et tira la langue.</p> - -<p>Le second groupe de cavaliers passa. Le marquis fit à la jeune fille un -salut cérémonieux; Moreno, occupé à surveiller le groupe où se trouvait -la marquise, ne la remarqua même pas.</p> - -<p>Richard Watson feignit de ne pas comprendre les signes que lui faisait -Celinda et lui indiqua du geste qu’il était obligé de suivre les autres. -La jeune fille, boudeuse, le laissa passer; puis, changeant d’avis, elle -tira sur la bride, fit faire demi-tour à son cheval et suivit le groupe.</p> - -<p>Tout en trottant, elle saisit de la main droite le lasso qui pendait au -pommeau de sa selle et le lança sur son ami. Elle ramena la corde -aussitôt et Watson dut, pour ne pas tomber, s’arrêter, puis<span class="pagenum"><a name="page_121" id="page_121">{121}</a></span> reculer, -tandis que ses deux compagnons continuaient à marcher sans remarquer -l’incident. Richard arriva aux côtés de la jeune fille les épaules -toujours enserrées par le lasso. Il aurait pu se détacher et poursuivre -sa route; mais comme cette espièglerie l’irritait, il préféra parler -sans délai à la turbulente Celinda.</p> - -<p>—Approchez, dit-elle souriante, en ramenant doucement la corde; comment -avez-vous l’audace de vous montrer avec cette femme, sans ma permission?</p> - -<p>L’ingénieur répondit d’un ton sec:</p> - -<p>—Vous n’avez aucun droit sur moi, Mademoiselle Rojas, et je peux me -montrer avec qui il me plaît.</p> - -<p>Celinda pâlit à cet accent inattendu; mais elle se reprit et recouvrant -toute sa gaieté, elle dit, en imitant la voix irritée de son -interlocuteur:</p> - -<p>—Monsieur Watson, j’ai sur vous des droits indiscutables, car votre -personne m’intéresse et je ne peux supporter de vous voir en mauvaise -compagnie.</p> - -<p>L’Américain, vaincu par la gravité comique de la jeune fille, se mit à -rire. Celinda l’imita.</p> - -<p>—Vous connaissez mon caractère, gringuito... Il ne me plaît pas qu’on -vous voie avec cette femme. D’ailleurs elle est trop vieille pour vous. -Jurez que vous m’obéirez; à cette condition je vous rends votre liberté.</p> - -<p>Watson jura solennellement, la main levée, en s’efforçant de ne pas rire -et Celinda le délivra du lasso.</p> - -<p>Puis ils poussèrent leurs chevaux dans une direction opposée à celle -qu’avaient prise Hélène et son cortège de cavaliers.</p> - -<p>Depuis le jour où l’ingénieur français avait con<span class="pagenum"><a name="page_122" id="page_122">{122}</a></span>duit Hélène aux -chantiers du fleuve, en faisant étalage de son autorité sur les -ouvriers, Pirovani humilié cherchait à prendre sa revanche. Un jour -qu’il rêvait, accoudé à la balustrade extérieure de sa demeure, il crut -avoir trouvé le moyen de vaincre son rival.</p> - -<p>Une demi-heure après, un des contremaîtres que Pirovani chargeait -toujours des missions les plus difficiles s’arrêta devant la maison.</p> - -<p>C’était un Chilien intelligent et habile à se tirer des situations -délicates. Ses compatriotes le surnommaient <i>El Fraïle</i><a name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a> parce qu’il -avait été l’élève des dominicains de Valparaiso.</p> - -<p>Le <i>Fraïle</i> avait des lettres et ne dédaignait pas d’employer des mots -recherchés dont il modifiait la prononciation selon son caprice. Sa voix -était mielleuse, ses gestes exagérément polis. Il aimait glisser dans la -conversation des expressions poétiques; il avait quitté son pays natal -après avoir donné à un de ses amis deux coups de couteau mortels.</p> - -<p>Il se présenta, à cheval, devinant que le patron allait lui demander un -long voyage. Il mit pied à terre et Pirovani s’approchant lui donna dans -le dos quelques tapes amicales. Il l’appelait affectueusement tantôt -<i>chileno</i><a name="FNanchor_19_19" id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a> tantôt <i>roto</i><a name="FNanchor_20_20" id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a>, qualificatifs ironiques qu’au Chili les -gens du peuple s’attribuent à eux-mêmes.</p> - -<p>—Ecoute bien, <i>roto</i>, tu vas partir au grand galop pour la station. Le -train pour Buenos-Ayres passe dans deux heures; il ne faut pas que tu le -manques.</p> - -<p>Le <i>Fraïle</i>, ordinairement impassible et souriant,<span class="pagenum"><a name="page_123" id="page_123">{123}</a></span> ne put réprimer un -mouvement de surprise, en apprenant qu’on l’envoyait à Buenos-Ayres.</p> - -<p>—Une fois là-bas, continua l’entrepreneur, tu remettras cette liste à -don Fernando, mon représentant, que tu connais. Tu lui diras de faire -les achats immédiatement, de te remettre les paquets et tu prendras le -train quelques heures après. Tu as cinq jours pour aller et revenir.</p> - -<p>Le Chilien prit un air grave en entendant ces ordres. La mission était -certainement d’importance et il se sentit fier qu’on eût pensé à lui -pour l’exécuter.</p> - -<p>Pirovani lui remit une poignée de billets de banque destinés à couvrir -les frais du voyage, lui dit adieu et tourna les talons, heureux comme -l’est un général après avoir lancé l’ordre qui doit décider de la -victoire.</p> - -<p>Le <i>Fraïle</i> descendit l’escalier, tout pensif, les sourcils froncés. -«C’est sans doute une demande d’outils indispensables... Peut-être aussi -m’envoie-t-il chercher de l’argent.»</p> - -<p>Pirovani était rentré chez lui; le Chilien ne se fatigua pas plus -longtemps l’esprit à chercher une explication; il ouvrit l’enveloppe -qu’il venait de recevoir et se mit à lire au milieu de la rue.</p> - -<p>Il lut d’abord quelques lignes sans comprendre:</p> - -<div class="blockquot"><p>Une douzaine de flacons de «Jardin enchanté».</p> - -<p>Une douzaine de flacons de «Nymphes et Ondines».</p> - -<p>Six douzaines de boîtes de savon «Clair de lune».</p></div> - -<p>Le contremaître poursuivit la lecture des divers feuillets du carnet. Il -commençait à comprendre et son étonnement allait croissant. C’était pour -cela qu’on l’envoyait à Buenos-Ayres, avec ordre de revenir sans délai!</p> - -<p>—<i>Padre san Francisco!</i> murmura-t-il, tout ça<span class="pagenum"><a name="page_124" id="page_124">{124}</a></span> pour une seule femme? Il -y a de quoi servir tout le harem du Grand Turc.</p> - -<p>Mais comme, au fond, un voyage à Buenos-Ayres, même ainsi écourté, ne -lui déplaisait pas, il monta joyeusement à cheval et piqua des deux dans -la direction de la gare.</p> - -<p>De tous les personnages qui venaient rendre visite à la marquise de -Torrebianca, Moreno était en apparence le plus calme. Ses travaux -administratifs ne l’occupaient guère qu’un jour par semaine; le reste du -temps, il lisait dans la baraque où il avait installé son bureau. Il -lisait avec avidité, sans jamais se lasser, et il était fort capable de -dévorer un roman, parfois deux, en un jour. Il avait une vieille passion -pour les récits romanesques; mais dans les longues heures de solitude à -la Presa, elle s’était encore exacerbée. Pendant que chacun travaillait -aux environs du village, il restait seul dans son rudimentaire cabinet.</p> - -<p>Or, depuis l’arrivée du marquis de Torrebianca, ses goûts littéraires, -un peu imprécis jusqu’alors, s’étaient affirmés et nettement définis: il -aima par dessus tout les récits qui se déroulaient dans un milieu -aristocratique et dont les héros étaient des gens «du grand monde».</p> - -<p>Il pouvait maintenant vérifier l’exactitude de ces récits, puisqu’il -fréquentait des représentants de la plus haute société parisienne.</p> - -<p>Parfois, il suspendait sa lecture et ses yeux extasiés contemplaient le -plafond. L’ambition chantait un hymne sous son crâne: «Oh! être un héros -de roman! être aimé d’une grande dame!»</p> - -<p>Un soir, Moreno vit arriver à l’improviste l’ingénieur Canterac à -cheval. C’était l’heure où d’ordinaire il surveillait les travaux du -barrage. Seul un événement important pouvait expliquer l’arrivée du -capitaine.<span class="pagenum"><a name="page_125" id="page_125">{125}</a></span></p> - -<p>Le cavalier s’approcha de la fenêtre où l’Espagnol lisait et lui tendit -la main en se penchant sur sa monture. Sans préambules inutiles, il dit -avec une brièveté toute militaire:</p> - -<p>—J’ai tenu à vous voir avant le départ du courrier. Je veux faire un -cadeau à la marquise. La malheureuse manque de tout dans ce désert et -vous vous souvenez, sans doute, que tout dernièrement elle nous confiait -son ennui de ne pas avoir ici les parfums qu’elle employait à Paris.</p> - -<p>Et l’ingénieur sortit de sa poche divers feuillets de papier qu’il -tendit à Moreno.</p> - -<p>—J’ai tiré cela de tous les catalogues de Buenos-Ayres que le patron du -bar a pu me procurer. Il a bien tardé à me les donner; j’aurais voulu -les avoir il y a trois jours pour profiter d’un autre train, mais -enfin... Vous avez je crois beaucoup d’amis à Buenos-Ayres; écrivez donc -qu’on vous envoie tous ces objets, vous en retiendrez le prix sur mon -traitement de ce mois.</p> - -<p>Moreno accepta et prit les papiers.</p> - -<p>—Je pense, continua l’ingénieur, que cet insupportable Pirovani n’aura -pas pris les devants.</p> - -<p>Il s’éloigna vers les chantiers et Moreno examina les feuillets. Ses -yeux dilatés de stupeur prirent à peu près la forme circulaire des -lunettes d’écaille qui les protégeaient.</p> - -<p>C’était une très longue liste, non seulement de parfums et de savons, -mais d’objets de toilette de toute espèce. Le capitaine avait foncé dans -les pages des catalogues comme dans une terre nouvellement découverte; -il n’avait rien laissé derrière lui.</p> - -<p>—Il y en a bien pour mille <i>pesos</i>, se dit l’employé, et il n’en touche -que six cents par mois.</p> - -<p>Son austérité d’homme de chiffres méthodique et prudent s’insurgeait -contre ce défaut d’équilibre entre les recettes et les dépenses. Mais il -finit par<span class="pagenum"><a name="page_126" id="page_126">{126}</a></span> sourire et par trouver naturelle cette folie. La marquise -était si intéressante! Et puis, une femme de ce rang pouvait-elle en -vérité subir les mêmes privations qu’une femme du commun?</p> - -<p>Jusqu’au soir, Moreno fut agité et pensif. A plusieurs reprises, il -tenta de continuer la lecture de son roman; mais le livre retombait -toujours sur la table couverte de papiers administratifs. Il prit enfin -une feuille de papier à lettre et, le sourcil froncé, avec l’expression -craintive d’un enfant qui a peur d’être pris en flagrant délit de -mensonge, il se mit à écrire:</p> - -<p>«Ma brunette jolie, envoie-moi le plus tôt possible l’habit de cérémonie -que j’avais fait faire à l’occasion de notre mariage. Notre existence a -complètement changé! Nous recevons fréquemment la visite de très grands -personnages; nous avons beaucoup de fêtes et je suis obligé de me tenir -aussi bien que tout le monde. Cela peut me servir dans ma carrière», -etc...</p> - -<p>Moreno s’arrêta pour se gratter la tête avec le manche de son -porte-plume. Puis il continua d’écrire avec, sur le visage, cette même -expression enfantine d’inquiétude et de remords, jusqu’à la fin des -quatre pages.</p> - -<p>Tous les soirs, au cours de la réunion chez la marquise, Pirovani avait -l’attitude soucieuse de l’homme qui veut parler et que l’émotion arrête. -Au bout d’une semaine d’hésitations, il se décida à exprimer son désir -et ce fut le soir même où l’employé de bureau comptait bien remporter le -plus beau succès de sa vie.</p> - -<p>Hélène portait une des robes décolletées qu’elle agrémentait ou -dépouillait tous les jours de quelque ornement, pour leur donner, chaque -fois, un air de nouveauté. L’ingénieur français et Torrebianca étaient -en smoking et Pirovani portait encore son<span class="pagenum"><a name="page_127" id="page_127">{127}</a></span> majestueux habit noir... Mais -il n’était déjà plus seul à porter ce vêtement. Moreno s’était présenté -le dernier avec l’habit expédié par sa femme, habit très modeste en -vérité et visiblement défraîchi; mais habit enfin. Celui de -l’entrepreneur n’était donc plus l’unique, son possesseur se montra fort -irrité de ce contre-temps qui le confirma dans sa résolution de parler -au plus tôt.</p> - -<p>Watson et Robledo portaient des costumes sombres. Ils s’étaient vus -contraints de changer de vêtements chaque soir, pour se mettre en -harmonie avec le milieu d’absurde élégance suscité par Hélène. -L’Américain était fatigué des travaux de la journée; il étouffa quelques -bâillements et se leva pour se retirer dans sa chambre. Hélène, qui -depuis quelque temps le regardait avec intérêt, ne cacha pas son dépit -de le voir se lever, la saluer froidement et se retirer sans paraître -attristé de se séparer d’elle.</p> - -<p>A ce moment, Canterac était en conversation animée avec la marquise; -Moreno causait avec Robledo. Pirovani ne voulut pas laisser passer -l’occasion qui se présentait de dire à Hélène toute sa pensée.</p> - -<p>—Je n’osais vous parler, madame la marquise; mais il faut que je me -décide enfin... Vous vivez dans un cadre indigne de votre beauté et de -votre élégance.</p> - -<p>Il embrassait d’un regard méprisant la pièce et les meubles qui la -garnissaient.</p> - -<p>—Si vous le voulez, dès demain, vous pourrez vous installer dans ma -maison; elle est à vous. Pour moi, je trouverai à me loger dans la -baraque d’un de mes employés.</p> - -<p>Hélène ne fut pas étonnée outre mesure. On eût dit qu’elle attendait -depuis longtemps cette proposition qu’elle semblait avoir peu à peu -suggérée à<span class="pagenum"><a name="page_128" id="page_128">{128}</a></span> l’entrepreneur. Elle eut cependant un geste de refus tout en -souriant à Pirovani, en le caressant des yeux. Elle parut enfin -s’adoucir. Elle étudierait la proposition et consulterait son mari, -avant de se décider.</p> - -<p>Elle parla donc au marquis le jour suivant, pendant que Robledo et -Watson surveillaient les travaux du fleuve. Torrebianca, malgré la -soumission qu’il montrait devant tous les désirs de sa femme, fut -scandalisé. Il ne pouvait accepter la générosité de Pirovani.</p> - -<p>—Que vont penser les gens, en le voyant nous céder la maison dont il -est si fier?</p> - -<p>Il secouait énergiquement la tête. La pensée que ce compatriote vulgaire -s’instituait son protecteur suscitait en son âme une révolte de caste. -L’entrepreneur ne lui était pas antipathique; mais il ne pouvait -admettre qu’il fût son égal.</p> - -<p>Hélène, irritée par ce refus, se fâcha.</p> - -<p>—Ton ami Robledo nous aide bien, et tu ne t’occupes pas de ce que -peuvent en dire les gens... Est-il extraordinaire qu’un nouvel ami -veuille nous prouver sa sympathie en nous cédant sa maison?</p> - -<p>Torrebianca était si accoutumé à obéir à sa femme que ces quelques mots -suffirent à briser sa résistance. Cependant, comme il protestait encore, -Hélène ajouta pour le convaincre:</p> - -<p>—Je comprendrais tes scrupules, si la maison nous était donnée; or, -nous la louerons, je l’ai dit à Pirovani. Tu lui paieras le loyer quand -l’entreprise dirigée par Robledo aura rétribué ton travail.</p> - -<p>Le marquis, résigné, accepta tout. Il paraissait maintenant vieilli, -découragé; une souffrance intime semblait le ronger.</p> - -<p>—Fais comme tu voudras. Mon seul désir est de te voir heureuse.</p> - -<p>Le lendemain, Hélène visita la maison de Pirovani<span class="pagenum"><a name="page_129" id="page_129">{129}</a></span> pour la reconnaître -en détail, avant de procéder à son installation.</p> - -<p>L’entrepreneur la reçut au sommet du perron et l’accompagna dans les -diverses pièces; il était pâle d’émotion en se voyant seul avec «madame -la marquise». Pour agir déjà en maîtresse de maison, celle-ci fit -changer quelques meubles de place. L’Italien loua fort le bon goût de la -grande dame et de l’œil il faisait signe à sa gouvernante métisse de -s’extasier aussi.</p> - -<p>Ils arrivèrent dans la chambre à coucher de l’Italien qui allait être -désormais celle d’Hélène. Sur tous les meubles s’entassaient des paquets -enveloppés de papier fin, ficelés et cachetés, qui dégageaient un parfum -agréable. L’entrepreneur les ouvrit un à un et mit à jour des douzaines -de flacons d’odeurs, de boîtes de savons et quantité d’autres articles -de toilette; c’était toute l’énorme commande faite à Buenos-Ayres.</p> - -<p>L’éclat des flacons de cristal taillé, des écrins doublés de soie ou de -peau, des étiquettes dorées caressait agréablement les yeux, tandis que -l’odorat était heureusement chatouillé par des parfums qui semblaient -émaner d’un jardin surnaturel.</p> - -<p>Hélène marchait de surprise en surprise; elle finit par rire et par -pousser des cris de joie, non sans ironie.</p> - -<p>—Quelle générosité?... Il y a là de quoi ouvrir une boutique de -parfumeur.</p> - -<p>Pirovani pâlissait davantage; la solitude irritait son désir; il essaya -d’approcher sa bouche de celle de la marquise pour la baiser. Mais elle -attendait depuis longtemps l’attaque; elle n’eut pas de peine à la -repousser en avançant énergiquement ses deux mains.</p> - -<p>—Vous voulez donc me faire payer le loyer de votre maison, comme un -vulgaire marchand. Dans<span class="pagenum"><a name="page_130" id="page_130">{130}</a></span> ce cas, ce n’est plus un cadeau. Et moi qui -vous croyais un gentleman!</p> - -<p>Elle eut pitié de la confusion de l’Italien. Le malheureux avait peur de -n’avoir pas agi avec tout le tact d’un homme du monde. Pour le consoler, -elle lui effleura la bouche de sa main droite.</p> - -<p>—Contentez-vous de ceci, dit-elle.</p> - -<p>Pirovani couvrit cette main de tant de baisers enthousiastes qu’elle dut -à la fin la retirer et l’inviter, en le menaçant du doigt, à demeurer -prudent; puis elle continua de visiter la maison.</p> - -<p>L’entrepreneur suivait tous ses pas; il semblait regretter son audace et -aussi d’avoir si facilement obéi à cette femme.</p> - -<p>Mais malgré tous ces sentiments opposés, il se rappelait le contact de -cette main odorante et fine et il savourait son triomphe. Il persistait -dans son opinion: «Oh! les grandes dames!... Il n’y a pas d’autres -femmes au monde.»<span class="pagenum"><a name="page_131" id="page_131">{131}</a></span></p> - -<h2><a name="VIII" id="VIII"></a>VIII</h2> - -<p>L’aspect de la maison de Pirovani changea beaucoup après l’installation -des Torrebianca.</p> - -<p>A travers les vitres des fenêtres on apercevait maintenant d’élégants -rideaux; on ne voyait plus, sur les galeries extérieures, des -domestiques crasseuses procéder en plein air à certains soins de -toilette. La présence de cette dame, si élégante et si belle, avait -obligé les serviteurs à prendre plus de soin de leur personne. Pour la -grosse Sébastienne elle-même c’était, comme disaient ses amies, -«dimanche tous les jours».</p> - -<p>Les habitants de la Presa eurent une surprise nouvelle, outre l’arrivée -d’Hélène dans la maison de l’entrepreneur. Dans le salon de Pirovani il -y avait un piano demi-queue; personne jusqu’alors ne l’avait ouvert.</p> - -<p>L’Italien l’avait acheté à Buenos-Ayres pour rendre service à l’un de -ses compatriotes, marchand d’instruments de musique. On lui avait dit, -d’ailleurs, qu’il n’est pas de salon distingué sans un<span class="pagenum"><a name="page_132" id="page_132">{132}</a></span> piano, mais un -piano horizontal, au couvercle à demi soulevé.</p> - -<p>Quand il avait fait l’emplette du précieux instrument, il croyait bien -que jamais personne à la Presa ne l’utiliserait. Lorsque Hélène, qui ne -cessait de fumer pendant les heures de solitude, était lasse de -parcourir toutes les pièces, la cigarette aux lèvres, pour admirer -l’élégance et le confort de sa nouvelle maison, elle ouvrait le piano et -laissait courir ses doigts sur les touches. Pendant des heures entières -elle répétait des romances de sa jeunesse, inconnues presque de la -génération venue après elle, ou elle rejouait les airs qui étaient à la -mode au moment où elle avait fui Paris.</p> - -<p>Souvent, enthousiasmée par ces évocations du passé, elle éprouvait le -besoin irrésistible d’allier sa voix à celle de l’instrument. En -l’entendant chanter, Sébastienne et les autres servantes cessaient de -travailler dans la cour; elles pénétraient lentement dans la maison, -charmées comme les bêtes que subjuguèrent la voix et la lyre d’Orphée.</p> - -<p>Une partie des habitants subissait aussi cette attraction. Lorsque, la -nuit venue, les travailleurs avaient terminé leur repas, des enfants et -des femmes se dirigeaient vers la maison de Pirovani et s’asseyaient sur -le sol, à quelque distance, pour contempler les fenêtres où s’allumaient -de faibles reflets rouges. Si des enfants turbulents commençaient à se -poursuivre en jouant, leur mère leur imposait silence.</p> - -<p>—Taisez-vous, polissons, la dame va chanter!</p> - -<p>Elles frissonnaient d’une émotion religieuse quand montait la voix -d’Hélène, soutenue par les accords du piano. A travers les cloisons de -bois, la mélodie semblait venir d’un monde lointain pour enchanter cette -multitude d’êtres naïfs qui depuis des années<span class="pagenum"><a name="page_133" id="page_133">{133}</a></span> n’avaient entendu d’autre -musique que le son des guitares du cabaret.</p> - -<p>Quelques hommes, enflammés d’admiration et de désir, venaient grossir ce -public fruste. Ils étaient restés indifférents devant la fille de Rojas -l’<i>estanciero</i>, qu’ils trouvaient semblable à un garçon; mais ils -s’enthousiasmaient en voyant passer à cheval, en costume d’amazone, la -marquise de Torrebianca.</p> - -<p>—Voilà une femme!... Regardez-moi si c’est arrondi! Et, en l’écoutant -chanter, ils restaient hébétés, envahis d’une volupté délicieuse. Ils -pensaient que seule une femme très belle pouvait chanter ainsi.</p> - -<p>Une semaine après l’installation des Torrebianca dans leur nouvelle -demeure, Sébastienne annonça à ses voisines que «madame» allait -désormais recevoir chaque jour ses amis, comme les dames riches de -Buenos-Ayres. Le soir, les commères de la Presa s’assemblèrent devant -les fenêtres brillamment éclairées. Hélène, assise au piano, chantait -des romances sentimentales, tandis que ses invités commençaient -d’arriver.</p> - -<p>D’abord se présentèrent l’ingénieur français et Moreno. Ce dernier, en -habit sous son pardessus, avait cru devoir compléter son costume par un -chapeau haut de forme. Il n’était pas, lui, comme Pirovani, qui portait -un chapeau mou avec l’habit de soirée. «Madame la marquise», une femme -du monde, avait certainement remarqué cette faute de goût.</p> - -<p>Canterac s’arrêta, le pied sur la première marche de l’escalier, et dit -à son compagnon:</p> - -<p>—Je ne devrais pas entrer. C’est la maison de Pirovani, cet intrigant, -que je déteste, mais je fâcherais la marquise si je n’assistais pas à la -soirée.</p> - -<p>Moreno était l’ami de tout le monde; il n’avait<span class="pagenum"><a name="page_134" id="page_134">{134}</a></span> jamais détesté -réellement personne; il crut devoir prendre la défense de l’absent.</p> - -<p>—Je vous assure que l’Italien est un très brave homme; je suis certain -qu’il vous aime beaucoup.</p> - -<p>Mais Canterac refusait d’écouter toute parole conciliante.</p> - -<p>—Il manque de tact; il est toujours en travers de mon chemin. Cela -pourrait finir mal pour lui.</p> - -<p>Ils entrèrent, et le marquis vint les recevoir. Ils passèrent au salon -et s’arrêtèrent, immobiles, tandis qu’Hélène continuait de chanter, -comme si elle n’eût pas remarqué leur entrée.</p> - -<p>Deux autres invités, Robledo et Pirovani, se rencontrèrent devant la -maison. L’Italien portait, par-dessus son habit, une pelisse neuve et -s’était coiffé d’un haut de forme reluisant qu’il avait commandé par -télégramme à Bahia Blanca, comme si un démon familier lui eût rapporté -les malins propos de son ami Moreno.</p> - -<p>Dans les groupes de curieux, que la nuit cachait à demi, on riait et on -chuchotait. Les uns se moquaient du cylindre de soie brillante où -l’entrepreneur avait fourré sa tête; d’autres l’admiraient, fiers qu’on -trouvât dans leur désert de tels chapeaux.</p> - -<p>—Je viens en visite chez moi, en somme, dit Pirovani, pour faire -admirer sa générosité.</p> - -<p>—Vous avez eu tort de céder votre maison, répondit simplement Robledo.</p> - -<p>L’Italien prit un air de supériorité.</p> - -<p>—Vous m’avouerez que la vôtre ne pouvait convenir à une aussi grande -dame. Je n’ai pas d’instruction, mais je sais à quoi la politesse -m’oblige; aussi...</p> - -<p>Robledo haussa les épaules et continua sa marche, comme pour ne plus -l’entendre. L’entrepre<span class="pagenum"><a name="page_135" id="page_135">{135}</a></span>neur le suivit et, montrant une des fenêtres -éclairées, il dit avec ferveur:</p> - -<p>—Quelle voix d’ange! Quelle âme d’artiste!</p> - -<p>Robledo eut un nouveau haussement d’épaules, et tous deux entrèrent dans -la maison.</p> - -<p>Au salon, ils s’arrêtèrent auprès des trois hommes qui écoutaient sans -bouger; dès qu’Hélène eut lancé la dernière note de sa romance, -l’Italien se mit à applaudir et à pousser des clameurs d’enthousiasme. -Canterac et l’employé de bureau s’empressèrent alors d’exprimer aussi -leur admiration, chacun à sa manière.</p> - -<p>Dans la nouvelle maison, les réunions furent moins simples et moins -austères que chez Robledo. Sébastienne, qui prisait par-dessus tout le -<i>maté</i>, ce remède à toutes les maladies, ce nectar délicieux, dut -servir, avec l’aide de deux petites métisses, des tasses d’eau chaude -additionnée d’une chose appelée thé.</p> - -<p>Hélène affectait de s’occuper de la bonne marche du service, pour -évoluer parmi ces hommes qui la suivaient de leurs yeux avides, tandis -que leurs mains tremblantes répandaient sur les soucoupes le contenu de -leurs tasses. Ses trois admirateurs essayèrent à plusieurs reprises -d’entrer en conversation avec elle; mais elle savait si bien les -évincer, sans la moindre brusquerie, qu’ils finissaient par causer avec -le marquis. Par contre, la marquise recherchait le seul homme qui n’eût -pas essayé de lui parler. Elle réussit enfin, après diverses manœuvres, -à s’asseoir à une extrémité du salon, près de Robledo.</p> - -<p>—Il est certain que Watson n’a pas voulu venir, dit-elle à l’Espagnol. -De plus en plus, je comprends que je ne lui suis pas sympathique... et à -vous non plus.</p> - -<p>Robledo eut un geste pour se défendre de cette<span class="pagenum"><a name="page_136" id="page_136">{136}</a></span> accusation, mais il ne -dit rien; elle insista, se prétendit victime de l’injuste antipathie des -deux associés, et l’ingénieur finit par répondre:</p> - -<p>—Nous sommes, Watson et moi, des amis de votre mari, et nous sommes -effrayés de voir avec quelle légèreté vous laissez les gens qui viennent -vous rendre visite concevoir des espoirs que je veux croire vains.</p> - -<p>Hélène se mit à rire; les paroles de Robledo, prononcées d’un ton plein -de gravité, semblaient l’amuser.</p> - -<p>—Ne craignez rien, je ne suis pas née d’hier. Une femme qui connaît le -monde comme je le connais n’ira pas se compromettre ni faire une folie -pour ces hommes-là!</p> - -<p>D’un regard ironique, elle enveloppa ses trois prétendants qui tenaient -toujours compagnie au marquis.</p> - -<p>—Je ne suppose rien, dit Robledo sans changer de ton. Je vois ce qui se -passe; à Paris, j’ai vu aussi bien des choses... et l’avenir me fait -peur.</p> - -<p>Hélène, indécise, regarda son interlocuteur. Elle ne savait si elle -devait rire encore ou se fâcher. Elle parla, enfin, avec l’accent d’une -personne qu’on vient d’offenser.</p> - -<p>—Je ne suis, je crois, ni meilleure ni pire qu’une autre. Je suis -simplement une femme, née pour vivre dans l’abondance et le luxe, et -jamais je n’ai trouvé de compagnon capable de me donner ce qui m’est dû.</p> - -<p>Robledo la regarda en silence; elle ajouta, baissant la tête:</p> - -<p>—Vous ne connaissez pas ma vie. Pendant la meilleure partie de ma -jeunesse, j’ai couru après la richesse; quand je croyais la tenir, elle -m’échappait et je reprenais ma course... Et ce fut ainsi toujours, -toujours!<span class="pagenum"><a name="page_137" id="page_137">{137}</a></span></p> - -<p>Un instant encore elle se tut, pour concentrer sa pensée, puis elle -reprit sur le ton de la confession:</p> - -<p>—Les hommes ne peuvent pas comprendre les angoisses et les ambitions -qui torturent les femmes d’aujourd’hui. L’automobile et le collier de -perles sont comme l’uniforme de la femme moderne. J’ai eu tout cela plus -d’une fois, mais mon bonheur était incertain, fragile, et chaque jour je -craignais de tout perdre. Nous avons tous besoin d’entendre chanter -l’espérance, pour continuer à vivre; aussi veux-je espérer qu’ici mon -mari fera fortune. Quand cela sera-t-il? je ne sais... mais cette pensée -me fait supporter mon affreux exil.</p> - -<p>Elle continua tristement:</p> - -<p>—Et puis, que va-t-il gagner? Peut-être des centimes, quand déjà vous -avez amassé des milliers et des milliers de <i>pesos</i>... Ah! j’aurais -mérité un autre homme!</p> - -<p>Elle releva la tête et sourit mélancoliquement en regardant l’Espagnol.</p> - -<p>—Mon bonheur eût été, peut-être, de rencontrer un compagnon comme vous: -entreprenant, énergique, capable de dompter la fortune rebelle... Il -vous a manqué, à vous aussi, pour assurer votre triomphe, une femme -inspiratrice d’enthousiasme.</p> - -<p>Robledo à son tour sourit, l’air bon enfant.</p> - -<p>—Il est bien tard pour parler de ces choses.</p> - -<p>Mais elle le regarda dans les yeux, tout en protestant contre ce -découragement.</p> - -<p>—Il n’est jamais trop tard pour agir dans la vie. Les hommes énergiques -sont semblables aux terres exubérantes des tropiques, qui connaissent la -mort, jamais la vieillesse, car un printemps infatigable y fait lever -une vie toujours nouvelle. Ils disposent de la volonté qui commande -l’imagination; et l’imagination, comme un peintre fou, répand sur la -toile grise de la réalité les couleurs éclatantes de sa palette.<span class="pagenum"><a name="page_138" id="page_138">{138}</a></span></p> - -<p>Tout en parlant, Hélène avait approché son visage de celui de Robledo. -Ses yeux semblaient vouloir pénétrer ceux de l’Espagnol; un moment, il -se troubla, mais il se reprit aussitôt et secoua la tête.</p> - -<p>—Ce que vous dites, chère amie, est sans doute fort intéressant; mais -les hommes vraiment énergiques évitent de compliquer leur existence en -ressuscitant des printemps trompeurs.</p> - -<p>Ils continuèrent à parler. Elle voulut revenir sur son passé.</p> - -<p>—Si je vous contais mon histoire! Toutes les femmes sont persuadées que -leur vie fut un roman et que pour passionner le monde entier, il -suffirait de la raconter avec quelque adresse. Pour moi je ne prétends -pas que mon passé ait été intéressant; il fut, je crois, seulement -attristé par la disproportion qui toujours exista entre ce que je crois -mériter et ce que la vie a voulu m’accorder.</p> - -<p>Un instant elle se tut, comme saisie d’une pensée pénible.</p> - -<p>—N’allez pas croire que je sois une de ces parvenues qui ont faim de -plaisirs et de luxe parce qu’elles ne les connurent jamais. Au -contraire, si j’ai besoin d’argent et de luxe pour vivre, c’est que je -les ai possédés en naissant. Mon enfance fut riche et ma jeunesse -pauvre. Quels combats j’ai dû livrer pour recouvrer mon rang d’autrefois -et pour me faire une existence conforme à mon éducation première! Et la -lutte continue... les catastrophes se multiplient... et chaque fois je -me retrouve plus éloignée du point d’où je suis partie. Me voici dans un -des coins les plus ignorés de la terre; je suis réduite à vivre presque -comme les premiers êtres que l’histoire connaisse; et vous me faites des -reproches!</p> - -<p>Robledo s’en excusa.</p> - -<p>—Je suis votre ami et celui de votre mari; je<span class="pagenum"><a name="page_139" id="page_139">{139}</a></span> me contente de vous -prévenir que vous prenez une mauvaise voie. Vous jouez avec ces hommes -un jeu dangereux.</p> - -<p>Il montrait les trois hauts personnages de la Presa qui continuaient à -causer avec Torrebianca.</p> - -<p>—D’ailleurs avant votre arrivée, la vie était ici monotone, sans doute, -mais calme et fraternelle. Votre présence semble avoir transformé ces -hommes; ils se regardent en ennemis et j’ai peur que leur rivalité, un -peu puérile aujourd’hui, ne tourne à la tragédie. Vous oubliez que nous -vivons bien loin de tous les groupements humains, et que cet isolement -nous ramène peu à peu à la vie barbare. Nos passions, que l’existence -des villes avait domptées, secouent ici le joug de l’éducation et se -déchaînent librement. Prenez garde, il est dangereux de jouer avec -elles.</p> - -<p>Hélène se moqua de ses craintes et sourit, un peu méprisante; elle ne -pouvait admettre cette pusillanimité chez un homme aussi fort.</p> - -<p>—Ne m’enlevez pas ma cour. J’ai besoin d’être entourée d’admirateurs, -comme les grands artistes orgueilleux. Que deviendrais-je si je n’avais -même pas le plaisir d’être coquette?</p> - -<p>Puis, elle ajouta, le sourcil froncé, la voix dure:</p> - -<p>—Que faire ici? Vous avez pour vous distraire votre travail, vos luttes -contre le fleuve, les exigences des ouvriers. Moi, je m’ennuie tout le -jour; certains soirs j’ai eu parfois l’idée de mourir; du moins, la nuit -tombée, je retrouve mes admirateurs, mon exil se fait plus -supportable... En tout autre lieu, peut-être aurais-je ri de ces hommes; -ici, ils m’intéressent. Ils sont pour moi, dans ce désert, comme une -heureuse trouvaille.</p> - -<p>Son regard se dirigea, avec une ironie souriante, vers ses trois -soupirants.</p> - -<p>—Ne craignez rien, Robledo, je ne perdrai pas<span class="pagenum"><a name="page_140" id="page_140">{140}</a></span> la tête pour eux. Je me -rends bien compte de ma situation.</p> - -<p>Elle se comparait à un voyageur, armé d’un revolver, mais avec une seule -cartouche, et que les rôdeurs de la Cordillère attaquaient, dans la -traversée du plateau patagon. S’il faisait feu, il ne tuerait qu’un seul -ennemi; les autres se jetteraient sur lui, le voyant désarmé. Il valait -mieux gagner du temps, en les menaçant tous, sans tirer.</p> - -<p>—Je ris à la seule idée que je pourrais me décider pour l’un d’eux. Ce -ne sont pas ces hommes-là qui me feront tourner la tête. D’ailleurs, -même si l’un des trois venait à m’intéresser, je resterais prudente. Que -diraient ou même que feraient les autres en se voyant mis à l’écart. -J’aime mieux leur laisser à tous le bonheur incertain que donne -l’espérance.</p> - -<p>Elle remarqua que sa longue conversation avec l’Espagnol faisait naître -un malaise et scandalisait les autres invités. Elle se leva.</p> - -<p>—Qui va me donner une cigarette?</p> - -<p>Tous trois s’avancèrent à la fois, offrant leurs étuis, et -l’entourèrent; on eût dit qu’ils étaient prêts à se battre, pour -s’arracher ses paroles et ses gestes.</p> - -<p>La première soirée de la marquise de Torrebianca ne prit fin qu’après -minuit, chose inouïe dans ce désert. Seules, les fêtes au bar du -<i>Gallego</i> s’achevaient aussi tard, certains samedis où les ouvriers -avaient touché la paie de la quinzaine.</p> - -<p>Le lendemain, Sébastienne eut toute la matinée les yeux lourds de -sommeil et les pieds gourds. Elle s’était levée à l’aube, comme -d’habitude, après avoir attendu, pour se coucher, que le dernier invité -fût parti.</p> - -<p>Elle se tenait sur une des galeries extérieures et grondait à voix basse -les petites servantes métisses qui<span class="pagenum"><a name="page_141" id="page_141">{141}</a></span> risquaient d’éveiller la maîtresse, -en procédant bruyamment au nettoyage de la maison. Soudain, elle parut -oublier sa colère et s’abrita d’une main les yeux pour mieux voir un -cavalier qui faisait cabrer son cheval au milieu de la rue et agitait un -bras pour la saluer.</p> - -<p>—Ma jolie demoiselle!... Je n’arrive jamais à la reconnaître avec son -costume de petit homme. Comment allez-vous?</p> - -<p>Rapidement, elle descendit les marches de l’escalier de bois et traversa -la rue, pour aller au-devant de Celinda Rojas.</p> - -<p>Elles ne s’étaient pas revues, depuis le jour où Sébastienne avait -quitté l’<i>estancia</i>; par haine de don Carlos la métisse crut devoir -étaler les splendeurs de sa nouvelle situation.</p> - -<p>—C’est une grande maison, mademoiselle, soit dit sans vouloir critiquer -la vôtre. L’argent y coule comme l’eau, et puis, la patronne, une -<i>gringa</i> très bien, on dit qu’elle est née marquise, là-bas dans son -pays. L’Italien, qui est pire que le diable pour rogner des sous aux -ouvriers, devient à moitié fou quand il s’agit de faire plaisir à cette -belle dame, et il s’arrange pour qu’elle ne manque de rien. Hier, elle a -donné une réunion, avec de la musique. Je pensais à vous, ma jolie -petite, et je me disais «Comme ma petite patronne serait heureuse -d’entendre chanter cette marquise!»</p> - -<p>L’amazone l’écoutait, en approuvant de la tête; le récit avait sans -doute excité sa curiosité.</p> - -<p>Pour l’éblouir davantage encore, Sébastienne énuméra toutes les -personnes qui avaient assisté à la fête.</p> - -<p>—Tu n’as pas oublié quelqu’un? demanda Celinda quand elle eut fini de -débiter sa liste. Tu n’y a pas vu don Ricardo, l’homme qui travaille aux -canaux avec don Manuel?<span class="pagenum"><a name="page_142" id="page_142">{142}</a></span></p> - -<p>La métisse secoua la tête.</p> - -<p>—Le <i>gringo</i> n’a pas paru de la soirée.</p> - -<p>Puis elle se mit à rire, en appliquant sur une de ses cuisses de -pachyderme des claques qui mettaient en évidence, sous la jupe légère, -ses puissantes rondeurs.</p> - -<p>—Oui, oui, je sais, je sais, fillette... On m’a parlé de l’affaire; on -vous voit tous les jours ensemble, à cheval, dans ces parages, le -<i>gringo</i> et toi, et vous ne laissez pas passer un jour sans vous -rencontrer... Si quelquefois vous vous embrassez, cherchez un endroit -bien caché. Attention, les gens d’ici sont très bavards et ne perdent -pas une occasion de jaser. Et puis, méfiez-vous des hommes qui -surveillent les travaux, ils ont de ces lunettes qui font tout voir de -loin.</p> - -<p>Celinda rougit et fit mine de protester.</p> - -<p>—Oh! mais je trouve cela très bien, continua la métisse. Ce don Ricardo -est un bon et beau garçon; il fera un fameux mari pour vous, si don -Carlos, avec le fichu caractère que le bon Dieu lui a donné, ne se met -pas en travers. Les <i>gringos</i> d’Amérique sont de braves gens, quand ils -ne boivent pas. J’ai une amie qui s’est mariée avec un qui est -mécanicien et elle le mène où elle veut, par le bout du nez. J’en -connais une autre qui...</p> - -<p>Mais ces histoires n’intéressaient pas l’amazone:</p> - -<p>—Alors, dit-elle, don Ricardo n’est pas venu, hier au soir?</p> - -<p>—Ni hier, ni avant-hier. Il n’a encore jamais mis les pieds ici.</p> - -<p>Sébastienne la regardait avec malice, et un sourire plein de bonté -dilatait son visage joufflu et cuivré.</p> - -<p>—Jalouse déjà, petite? Allons, il n’y a pas de quoi rougir. Nous sommes -toutes pareilles, quand nous aimons un homme. On commence par penser<span class="pagenum"><a name="page_143" id="page_143">{143}</a></span> -que quelqu’un va nous l’enlever... mais rien à craindre pour vous. Vous -êtes une perle, <i>patroncita</i><a name="FNanchor_21_21" id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">[21]</a>. La dame est belle aussi, surtout quand -elle vient de se peigner et de se mettre sur la figure toutes ces choses -qui sentent bon, et qu’on lui porte de Buenos-Ayres. Mais à côté de -vous... rien à faire! Je l’ai presque vue naître, ma petite fillette; -quant à la marquise, elle ne doit plus savoir quand elle est née.</p> - -<p>Puis, pour ne pas trop se vieillir elle-même, elle crut devoir ajouter:</p> - -<p>—A vrai dire, la marquise ne doit pas être si âgée, mais qui ne -paraîtrait pas vieille à côté de vous, mon trésor? Ah! tout le monde ne -peut pas être un bouton de rose!</p> - -<p>Un instant, elle cessa de parler pour regarder de côté et d’autre, puis, -baissant la voix et se dressant sur la pointe des pieds, elle dit avec -toute la joie d’une commère qui peut cancaner en paix:</p> - -<p>—Il faut que vous sachiez, ma jolie, que beaucoup de gens lui courent -après; mais pas don Ricardo. Le pauvre <i>gringo</i> se contente de vous -aimer, vous, mon petit jasmin. Les autres suivent la marquise... au pas! -comme des autruches: le capitaine, l’Italien, l’homme aux papiers, tu -sais, l’employé du gouvernement; ils sont tous fous et se regardent en -chiens de faïence! Et le mari n’y voit rien; quant à elle, elle se moque -de tous et elle s’amuse à les faire souffrir... Je crois que pas un des -hommes qui viennent à la maison ne lui plaît.</p> - -<p>Ces paroles ne semblaient pas rassurer Celinda: au contraire elle s’en -effrayait mentalement, car elle pensait: «Watson, on ne peut pas le -comparer aux autres.»<span class="pagenum"><a name="page_144" id="page_144">{144}</a></span></p> - -<p>Elle sentit le besoin d’exprimer son idée.</p> - -<p>—Oui, les autres ne lui plaisent pas peut-être, mais don Ricardo est -plus jeune qu’eux tous, et ces femmes qui ont connu le monde et qui -commencent à vieillir ont parfois de telles... fantaisies.<span class="pagenum"><a name="page_145" id="page_145">{145}</a></span></p> - -<h2><a name="IX" id="IX"></a>IX</h2> - -<p>Le fameux <i>Manos Duras</i> vivait sur la bordure du haut plateau, face à la -Pampa. Il apercevait au loin, devant lui, les limites de la Patagonie, -et à ses pieds la vaste et tortueuse coupure du fleuve, avec un coin de -l’<i>estancia</i> de Rojas.</p> - -<p>Sa maison, construite en briques crues, était entourée de cahutes plus -misérables encore et d’enclos formés de quelques vieux madriers fichés -en terre, où l’on ne voyait que de loin en loin paître des animaux.</p> - -<p>Tout le monde connaissait, dans le pays, l’emplacement du <i>rancho</i><a name="FNanchor_22_22" id="FNanchor_22_22"></a><a href="#Footnote_22_22" class="fnanchor">[22]</a> -de <i>Manos Duras</i>; mais bien peu y étaient allés, car l’endroit avait -mauvaise réputation. Ceux qui passaient, inquiets, par ces parages, -n’étaient rassurés que s’ils trouvaient les lieux déserts. Alors les -chiens au pelage hirsute, aux yeux sanglants, aux crocs aigus, -compagnons habituels du <i>gaucho</i>, n’accouraient pas en aboyant,<span class="pagenum"><a name="page_146" id="page_146">{146}</a></span> vers le -chemin. On ne voyait pas davantage ses chevaux tondre l’herbe maigre des -environs.</p> - -<p><i>Manos Duras</i> était parti. Peut-être était-il en maraude le long des -rives du rio Colorado, où le bétail était plus abondant que près du rio -Negro; peut-être poussait-il jusqu’aux contreforts des Andes, pour aller -retrouver ses amis de la vallée de Bolson, peuplée surtout d’aventuriers -chiliens, ou bien ceux qu’il avait sur les berges des lacs andins. Ces -excursions dans la Cordillère, chuchotaient les gens, lui servaient à -vendre au Chili les animaux volés en Argentine.</p> - -<p>D’autres fois le <i>rancho</i> de <i>Manos Duras</i> présentait une animation -extraordinaire. Des <i>gauchos</i> errants s’installaient pendant quelques -semaines dans les cahutes d’argile, et nul ne savait avec certitude d’où -ils venaient ni où ils s’en iraient, en quittant le pays. Ces visites -mettaient fort mal à l’aise le commissaire de la Presa qui craignait -chaque matin d’apprendre qu’un vol avait été commis... Cependant, les -jours passaient, sans que rien vînt troubler la paix du village ni des -environs. Chez <i>Manos Duras</i>, on tuait et on écorchait les bêtes; le -<i>gaucho</i> vendait la viande dans tout le pays; mais comme nulle plainte -ne parvenait à don Roque, celui-ci se gardait bien de rechercher la -lointaine provenance des animaux.</p> - -<p>Un beau jour, les compagnons de <i>Manos Duras</i> se dispersaient; lui, -continuait sa vie solitaire, ou disparaissait aussi pendant quelque -temps, à la grande joie du commissaire.</p> - -<p>Il vivait, en ce moment, avec trois laconiques compagnons aux faces -sinistres qui, d’après les commérages du cabaret, étaient descendus -d’une vallée de la Cordillère.</p> - -<p>—Trois hommes de bien qui ont eu des malheurs, disait le <i>gaucho</i>, en -parlant d’eux, trois bons<span class="pagenum"><a name="page_147" id="page_147">{147}</a></span> amis qui sont venus habiter mon <i>rancho</i> en -attendant que les méchants se lassent de les calomnier.</p> - -<p>Un jour qu’il faisait très chaud, <i>Manos Duras</i> monta à cheval pour -aller faire quelques achats au camp. On était aux premières heures de -l’après-midi. C’était l’hiver en Europe; ici, régnait le terrible été -d’un pays sec, au climat extrême.</p> - -<p>La terre déserte paraissait trembler sous le soleil. La réverbération -faisait onduler les lignes droites et déplaçait les contours des -collines, des édifices et des êtres. Parfois aussi, sous cette lumière -capricieuse, les objets apparaissaient doubles et renversés. Dans ce -pays sans une goutte d’eau, on croyait les voir se refléter dans -d’immenses lacs. C’étaient les mirages du désert, dont la forme est si -changeante et si imprévisible qu’elle parvient même à étonner les fils -du pays, habitués cependant à toutes les illusions d’optique.</p> - -<p>A l’extrémité lointaine de la coupure ouverte par le fleuve, presque au -niveau de l’horizon, se traînait comme un long ver noir, un flocon -cotonneux en avant.</p> - -<p><i>Manos Duras</i> fit halte pour mieux voir. Ce n’était par le courrier de -Buenos-Ayres.</p> - -<p>—C’est sans doute un train de marchandises qui vient de Bahia Blanca, -se dit-il.</p> - -<p>On le voyait quoiqu’il fût encore à bien des kilomètres de la Presa, -qu’il allait dépasser d’autant, pour ne s’arrêter qu’à Fort Sarmiento.</p> - -<p>Les yeux acquéraient, dans cette plaine, une puissance plus grande; la -rétine embrassait de plus vastes étendues et les distances semblaient -moindres qu’en d’autres pays.</p> - -<p>Le <i>gaucho</i> contempla un instant la marche du convoi lointain, puis il -remit son cheval au galop. Pour raccourcir sa route, il avait coutume de -tra<span class="pagenum"><a name="page_148" id="page_148">{148}</a></span>verser un grand morceau des domaines de Rojas, qui s’avançait entre -son <i>rancho</i> et l’agglomération éloignée.</p> - -<p>Avec l’indifférence de l’habitude, il laissa son cheval suivre un -sentier tortueux à peine tracé parmi les broussailles.</p> - -<p>Mais il fit cette fois une fâcheuse rencontre. Don Carlos Rojas était -sorti, lui aussi, pour visiter son <i>estancia</i>; il ruminait en marchant -des projets pour l’avenir.</p> - -<p>Les terres hautes resteraient toujours aussi pauvres et ne pourraient -nourrir qu’un petit nombre d’animaux. Les jeunes taureaux étaient -«<i>criollos</i><a name="FNanchor_23_23" id="FNanchor_23_23"></a><a href="#Footnote_23_23" class="fnanchor">[23]</a>» comme il disait lui même, avec quelque mépris; osseux, -aux sabots durs, aux longues cornes, la chair parcheminée, forcés de se -contenter d’une herbe grossière et peu abondante, ils étaient les -descendants dégénérés du bétail que les colonisateurs espagnols avaient -acclimaté là, des siècles auparavant, l’amenant à travers l’Atlantique -sur leurs minuscules vaisseaux.</p> - -<p>Plein de remords, il se rappelait les animaux de luxe de l’<i>estancia</i> de -son père, ces taureaux énormes, l’échine plane comme une table, aux -cornes diminuées, aux os recouverts de chairs opulentes. C’étaient -disait-il lui-même, de véritables montagnes de biftecks... Alors il se -prenait à imaginer la fécondité future de ses terres basses que les -miracles de l’irrigation allaient bientôt fertiliser.</p> - -<p>Elles prodigueraient la luzerne avec autant d’abondance que la terre de -Chanaan, et il pourrait nourrir au bord du Rio Negro un de ces -merveilleux troupeaux comme on en voit dans les <i>estancias</i> voisines de -Buenos-Ayres. Le rude et maigre bétail du<span class="pagenum"><a name="page_149" id="page_149">{149}</a></span> pays céderait la place à de -superbes animaux, dus aux croisements des meilleures races de la terre.</p> - -<p>Don Carlos cheminait, tout en rêvant à cette transformation magnifique -avec la volupté d’un artiste qui polit dans son esprit l’œuvre future, -lorsqu’il vit venir vers lui un cavalier.</p> - -<p>Il plaça sa main au dessus de ses yeux pour mieux le voir et frémit de -colère:</p> - -<p>—Le diable m’écrase si ce n’est pas ce voleur de <i>Manos Duras</i>!</p> - -<p>Le gaucho, en passant près de lui, porta une main à son chapeau pour le -saluer; puis il éperonna son cheval.</p> - -<p>Don Carlos hésita un instant, puis mit au galop sa monture qu’il poussa -devant <i>Manos Duras</i> pour lui barrer le passage et le forcer à -s’arrêter.</p> - -<p>—Qui vous a permis de traverser mes terres? demanda-t-il d’une voix -sifflante et que la colère faisait trembler.</p> - -<p>Les gens qui traitaient ainsi <i>Manos Duras</i> n’obtenaient ordinairement -d’autre réponse qu’un regard plein d’insolence et de silencieuse menace. -Cette fois, ses yeux hardis évitaient de rencontrer le regard de -l’<i>estanciero</i> et il répondit d’une voix égale, comme pour s’excuser.</p> - -<p>Il savait bien qu’il n’avait aucunement le droit d’emprunter ce chemin, -sans l’autorisation du maître de ces terres; mais il évitait ainsi un -long détour en se rendant à la Presa.</p> - -<p>Il ajouta, argument sans réplique:</p> - -<p>—Et puis, don Carlos, vous laissez passer tout le monde.</p> - -<p>—Oui, mais pas toi, répondit Rojas, furieux. Si je te rencontre encore -dans l’<i>estancia</i>, c’est avec une balle que je te saluerai.</p> - -<p>A cette menace <i>Manos Duras</i> dépouilla toute affec<span class="pagenum"><a name="page_150" id="page_150">{150}</a></span>tation de respect. Il -regarda Rojas d’un air méprisant et dit en pesant sur les mots.</p> - -<p>—Vous êtes un vieux, sans quoi vous ne parleriez pas ainsi.</p> - -<p>Don Carlos tira son revolver de sa ceinture et le braqua sur la poitrine -de <i>Manos Duras</i>.</p> - -<p>—Et toi, tu es un voleur de bétail, dont tout le monde a peur, je ne -sais trop pourquoi. Si jamais tu voles encore une de mes bêtes, le vieux -que je suis se chargera de te régler ton compte.</p> - -<p>Le <i>gaucho</i> n’osa porter la main à ses armes, car l’<i>estanciero</i> le -visait toujours avec son revolver et l’expression de son visage laissait -voir clairement qu’il n’hésiterait pas à mettre ses menaces à exécution. -Sûr de recevoir une balle au premier geste suspect, le bandit se -contenta de dire en le regardant avec des yeux pleins de rancune:</p> - -<p>—Nous nous retrouverons, patron, et nous causerons plus à notre aise.</p> - -<p>Sur cette promesse, il piqua son cheval et partit au galop sans tourner -la tête, tandis que don Carlos restait immobile le revolver à la main.</p> - -<p>Près du fleuve, le <i>gaucho</i> fit une rencontre plus agréable. Un groupe -de cavaliers s’avançait; il fit halte pour les reconnaître. C’était la -marquise de Torrebianca, en amazone, escortée de Canterac et de Moreno.</p> - -<p>L’ingénieur l’avait à nouveau pressée de venir contempler les progrès -des travaux du barrage; elle n’avait pas pu se dérober plus longtemps. -Dans l’intérêt de sa tranquillité, il importait qu’elle rétablît -l’équilibre entre Pirovani et le Français. Ce dernier n’avait pas de -maison à offrir; il voulait du moins prouver à Hélène que, directeur des -chantiers du fleuve, il était le supérieur de cet Italien, qui devait -maintes fois s’incliner devant ses décisions.</p> - -<p>L’employé de bureau avait été flatté qu’on l’invi<span class="pagenum"><a name="page_151" id="page_151">{151}</a></span>tât aussi; d’ailleurs -il était temps à son gré qu’on cessât de le prendre pour un homme de -tout repos.</p> - -<p>Il venait à cheval derrière Hélène, qui ne s’occupait pas de lui le -moins du monde. Elle semblait pourtant se souvenir de sa présence si -Canterac devenait trop pressant, s’il tendait la main pour saisir la -sienne ou pour se permettre sournoisement d’autres privautés.</p> - -<p>—Moreno, ordonnait la marquise, avancez et placez-vous à ma gauche pour -que le capitaine garde sa distance. Je n’aime pas les militaires, ils -sont trop hardis.</p> - -<p>Tous trois s’arrêtèrent de causer pour considérer <i>Manos Duras</i> qui -demeurait immobile au bord du chemin. Moreno prononça le nom du -<i>gaucho</i>, et Hélène ressentit une telle curiosité qu’elle se décida à -lui parler.</p> - -<p>—C’est vous le fameux <i>Manos Duras</i>, de qui on m’a dit tant de choses?</p> - -<p>Le rude cavalier semblait troublé par les paroles et le sourire de la -dame. Il commença par ôter respectueusement son chapeau «comme devant -une image sainte» pensa Moreno. Puis il dit avec l’air théâtral qui chez -lui était naturel:</p> - -<p>—Vous avez devant vous ce misérable, madame, et voici le plus beau -moment de ma vie.</p> - -<p>Le <i>gaucho</i> la regardait avec des yeux brûlants d’adoration et de désir; -elle sourit, heureuse de cet hommage barbare.</p> - -<p>Canterac trouvait cette conversation ridicule; avec des gestes -d’impatience et des murmures de protestation, il indiquait qu’il -entendait poursuivre sa route; elle ne voulut pas l’écouter et continua -de parler en souriant à ce <i>gaucho</i> qui l’intéressait.</p> - -<p>—Il court sur votre compte des histoires terri<span class="pagenum"><a name="page_152" id="page_152">{152}</a></span>bles. Sont-elles vraies? -Combien de gens avez-vous tués?</p> - -<p>—Pure calomnie, madame! répondit <i>Manos Duras</i> en la regardant -fixement. Mais, si vous me le demandez, je tuerai tous les jours qui -vous voudrez.</p> - -<p>Cette réponse plut à Hélène, qui dit en se tournant vers Canterac:</p> - -<p>—Comme il est galant... à sa manière! Vous m’avouerez qu’un pareil -hommage ne manque pas d’agrément.</p> - -<p>Mais ce dialogue familier entre Hélène et le bandit semblait irriter de -plus en plus l’ingénieur. A plusieurs reprises, il essaya de pousser son -cheval entre les deux interlocuteurs pour mettre fin à la conversation, -mais Hélène l’arrêtait chaque fois d’un geste contrarié.</p> - -<p>Voyant qu’elle s’obstinait à causer avec <i>Manos Duras</i>, il se rabattit -sur Moreno, incapable de garder pour lui seul sa colère.</p> - -<p>—Ce <i>gaucho</i> est un insolent, il faudra lui donner une leçon.</p> - -<p>L’employé approuva sans réserves la première partie de la phrase, mais -il haussa les épaules en entendant le Français parler de leçon. Que -pouvaient-ils contre le nomade redoutable, quand le commissaire lui même -lui témoignait une sorte de respect?</p> - -<p>—Il vous faut obtenir, continua l’ingénieur, qu’on ne lui achète plus -de viande au camp et qu’on n’accepte aucune des affaires qu’il -proposera.</p> - -<p>Moreno fit un geste affirmatif. S’il ne désirait que cela, c’était -facile.</p> - -<p>Hélène reprit enfin sa marche après avoir salué le <i>gaucho</i> avec une -certaine coquetterie; elle était satisfaite de le voir ému, ses yeux -avides brillants de désirs.</p> - -<p>—Pauvre homme! c’est un type bien curieux!<span class="pagenum"><a name="page_153" id="page_153">{153}</a></span></p> - -<p>Tandis que les trois cavaliers s’éloignaient, <i>Manos Duras</i> demeura -immobile près du chemin. Il voulait voir cette femme quelques moments -encore. Il avait sur le visage une expression grave et pensive, comme -s’il pressentait que cette rencontre allait influer sur son existence. -Mais lorsque Hélène eût disparu avec ses compagnons derrière un -monticule de sable, le <i>gaucho</i>, que sa présence n’éblouissait plus eut -un sourire cynique. Des images lascives défilèrent dans sa pensée, -chassèrent ses hésitations et lui rendirent son audace coutumière.</p> - -<p>—Pourquoi pas? se dit-il. Elle est toute pareille à celles qui dansent -au bar du <i>Gallego</i>. Toutes sont des femmes.</p> - -<p>La marquise et ses compagnons continuèrent leur promenade au bord du -fleuve. Soudain elle se souleva un peu de sa selle pour voir plus loin.</p> - -<p>Dans une prairie que des saules bas bordaient du côté du fleuve, on -voyait deux chevaux sellés en liberté.</p> - -<p>Un homme et un jeune garçon avaient mis pied à terre et semblaient -s’amuser à lancer très haut le lasso. C’était un lasso de corde, léger -et facile à manier, mais moins solide que le lasso de cuir -qu’employaient les cavaliers du pays.</p> - -<p>Son instinct de femme plutôt que ses yeux permit à Hélène de reconnaître -le jeune garçon.</p> - -<p>C’était la Fleur du Rio Negro qui apprenait à Watson à manier le lasso -et qui s’amusait de la maladresse du <i>gringo</i>. Comme Torrebianca allait -tous les jours diriger les travaux du fleuve, Richard avait maintenant -plus de liberté; il en profitait pour suivre la fille de Rojas dans ses -courses vagabondes.</p> - -<p>Hélène fit signe à ses deux compagnons de ne pas la suivre et s’approcha -de la prairie où se tenaient les deux jeunes gens.</p> - -<p>Celinda l’aperçut la première et brusquement,<span class="pagenum"><a name="page_154" id="page_154">{154}</a></span> elle tourna le dos avec -un mouvement d’hostilité. En même temps, elle ordonna à Watson de lui -ajuster un de ses éperons qu’elle avait peur de perdre.</p> - -<p>Le jeune homme s’agenouilla, puis il fit mine de se relever; son aide -était inutile; l’éperon de Celinda était solidement fixé. Mais elle -insista pour le faire rester dans cette position.</p> - -<p>—Voyons, <i>gringuito</i>, je vous dis qu’il va tomber. Regardez donc mieux.</p> - -<p>Elle ne consentit à reconnaître son erreur et ne lui permit de se -relever que lorsque l’autre eut tourné bride. Hélène avait deviné le -stratagème et compris les gestes hostiles: elle s’éloigna, piquée.</p> - -<p>Les trois cavaliers entrèrent dans la rue centrale du campement un peu -après le coucher du soleil. Devant la maison de Pirovani, qu’elle -considérait déjà comme la sienne, la marquise descendit de cheval en -s’appuyant sur Moreno, car l’Espagnol avait devancé l’autre pour jouir -de son agréable contact.</p> - -<p>Le Français salua avec une raideur militaire et s’éloigna tandis -qu’Hélène entrait dans la maison. Un jour perdu! Il était furieux contre -lui-même et contre les autres.</p> - -<p>Pirovani parut à l’entrée d’une rue et voyant que Moreno se dirigeait -vers son logement il courut à sa rencontre. Il désirait ardemment -connaître les péripéties de cette excursion où il n’avait pas été -invité. Naïf comme le sont les jaloux il craignait que pendant cette -courte promenade Canterac ait pris une grande avance sur lui. Il sourit -avec une joie puérile quand l’employé lui raconta comment «madame la -marquise» lui avait demandé de se placer entre elle et l’ingénieur -français pour le tenir à distance.</p> - -<p>—Oh! je sais bien qu’elle ne peut le souffrir,<span class="pagenum"><a name="page_155" id="page_155">{155}</a></span> dit l’Italien, j’en ai -la preuve... Mais comme il dirige les travaux et rend parfois service à -Robledo et à son mari, elle n’a pas osé dire ce qu’elle pense de lui.</p> - -<p>Un nuage passa sur son bonheur lorsque Moreno lui parla de leur -rencontre avec <i>Manos Duras</i> et de l’amicale conversation du <i>gaucho</i> et -de la marquise.</p> - -<p>De cela surtout, l’entrepreneur fut scandalisé.</p> - -<p>—Nous sommes forcés de vivre ici comme des égaux, parce que nous sommes -tous reclus dans le même désert, dit-il avec indignation. Un beau jour -ce <i>gaucho</i> voleur se croira en droit d’assister tout comme nous aux -réunions du soir chez la marquise. C’est inouï!</p> - -<p>—Le capitaine, ajouta Moreno, demande qu’on n’achète plus de viande à -<i>Manos Duras</i> et qu’on n’accepte aucune des affaires qu’il pourrait -proposer. Mais c’est vous, plutôt que lui, qui pourrez décider la chose.</p> - -<p>Pirovani approuva avec véhémence.</p> - -<p>—Nous le ferons; le Français a raison... c’est la première fois depuis -longtemps que je suis d’accord avec lui.<span class="pagenum"><a name="page_156" id="page_156">{156}</a></span></p> - -<h2><a name="X" id="X"></a>X</h2> - -<p>Quelques mois après le début des travaux à la Presa, les habitants des -diverses colonies établies au bord du Rio Negro se mirent à parler avec -admiration du nouveau bar du <i>Gallego</i> et le proclamèrent le plus bel -établissement de la région. Le propriétaire avait apporté à l’intérieur -des améliorations nouvelles aussi instructives qu’intéressantes.</p> - -<p>Parmi les premiers ouvriers venus à la Presa se trouvait un Anglais qui -pendant ses années d’aventures avait poussé jusqu’au centre sauvage du -Paraguay; il en avait rapporté comme uniques bénéfices quatres caïmans -empaillés et un boa de plusieurs mètres dont les indigènes avaient -bourré le ventre avec des herbes. Il était mort du delirium tremens, -quelques semaines après son arrivée, et l’honorable cabaretier, son -créancier, s’était emparé des animaux pour en décorer le plafond de sa -boutique. En réalité Antonio Gonzalez regardait avec une appréhension -héréditaire l’énorme reptile, mais ces ornements d’un nouveau genre -plaisaient aux plus notoires ivrognes du pays. Couvert de mou<span class="pagenum"><a name="page_157" id="page_157">{157}</a></span>ches, le -serpent s’étendait au milieu du plafond et les quatre caïmans se -balançaient aux quatre coins, montrant au public leurs ventres jaunes et -la plante de leurs pattes. On accourait d’abord pour admirer ces objets -insolites. Cependant, la première curiosité passée, le patron du cabaret -remarqua que cette décoration n’était pas du goût de tous ses clients. -Les Italiens et les Andalous auraient à la rigueur consenti à boire sous -la panse jaunâtre des caïmans, mais ils n’osaient plus lever la tête -pour vider leur verre de peur d’apercevoir la forme sinistre de l’énorme -serpent rongé de mouches. Les plus audacieux ne se décidaient cependant -à entrer, que s’ils avaient fermé la main droite, et avancé comme des -cornes l’index et l’auriculaire tout en murmurant «<i>Lagarto! Lagarto!</i>» -pour conjurer le mauvais sort.</p> - -<p>Le <i>Gallego</i> se sacrifia une fois de plus. Le boa fut décroché et vendu -à un cabaretier de Buenos-Ayres et seuls les quatre caïmans continuèrent -à se balancer au plafond comme des lampes funéraires éteintes.</p> - -<p>L’intérieur du cabaret était orné d’une infinité de drapeaux, destinés à -flotter tous sur le toit aux jours de fête. Il y avait là, revendiqués -par les ouvriers des divers pays du globe, tous les rectangles de -couleur que les hommes ont inventés pour se séparer de leurs semblables. -Antonio Gonzalez les admettait tous: celui de l’Irlande libre aussi bien -que celui de la République sioniste. Il avait eu cependant une sérieuse -discussion avec certains compatriotes natifs de Barcelone, qui avaient -voulu lui imposer le drapeau catalan.</p> - -<p>—Je l’accepte, disait-il avec une solennité diplomatique. Je ne discute -que ses dimensions.</p> - -<p>Il arrêta enfin qu’il resterait quatre fois plus petit que le drapeau -espagnol.<span class="pagenum"><a name="page_158" id="page_158">{158}</a></span></p> - -<p>Les jours de fêtes patriotiques il pavoisait sa maison avec l’aide de -Fritérini et il donnait des explications au commissaire, seul -représentant de l’autorité.</p> - -<p>—Vous êtes très savant, don Roque, mais pour ce qui est des drapeaux, -je connais mon affaire mieux que personne. D’abord, au-dessus de tous -les autres il faut placer celui de l’Argentine; puis à sa droite, sans -discussion possible, celui de l’Espagne. C’est nous qui venons après les -Argentins dans ce pays. Oui, vous savez bien, Isabelle la Catholique, et -Solis et don Pedro de Mendoza et don Juan de Garay... Il citait au -hasard, encore, des noms de navigateurs et de conquérants. Et maintenant -Fritérini, <i>mio caro</i>, place les autres drapeaux à ton idée car nous -sommes tous égaux et cette terre comme dit don Manuel est la terre de -tous.</p> - -<p>En été les mouches envahissaient la salle du bar. Elles tombaient dans -les verres, pénétraient dans les bouches, les narines et les oreilles. -Elles se laissaient tuer, mais il y en avait tant que les clients lassés -renonçaient à les chasser et se contentaient de cracher ou de souffler -quand elles se glissaient dans leur bouche ou leurs oreilles. Des -cloisons de bois ou de planches surgissaient aussi des insectes -sanguinaires qui perforaient les épidermes et suçaient le sang de -l’homme.</p> - -<p>En hiver, toutes les portes étaient fermées et l’atmosphère épaisse du -cabaret était chargée d’odeurs de tabac, de genièvre, de vin âcre, de -linge mouillé et de cuir de souliers. Les règles commerciales les plus -illogiques guidaient la marche de l’établissement. Il n’y avait presque -pas de chaises dans la salle. Les guitaristes reposaient leur fondement -sur des crânes de chevaux et une partie des clients s’asseyaient sur le -sol quand la fatigue les<span class="pagenum"><a name="page_159" id="page_159">{159}</a></span> prenait; cependant derrière le comptoir, les -files de bouteilles de champagne étaient renouvelées sur les étagères -chaque semaine.</p> - -<p>Les soirs de paie, les ouvriers sans famille instauraient des orgies -babyloniennes. Ils arrosaient les boîtes de sardines et de foie gras -avec des bouteilles de Pommery-Greno; toute la nuit le whisky et le gin -déliaient les langues.</p> - -<p>Du reste le pain manquait et il fallait ronger du biscuit dans la -semaine. On parlait beaucoup du chemin de fer et on faisait des paris -sur le jour où les trains s’arrêteraient enfin régulièrement à la Presa. -Dans l’ancien monde les voies ferrées étaient établies entre les villes -déjà construites; mais dans ce monde nouveau on lançait d’abord les -rails à travers le désert; puis, de cinquante en cinquante kilomètres, -on créait une station autour de laquelle un village se développait.</p> - -<p>—Pourquoi n’y aurait-il pas une station ici, à la Presa, où nous sommes -plus de mille habitants? clamait Antonio Gonzalez, le patron du cabaret. -Par contre le train s’arrête à des endroits où il n’y a qu’un cheval -attaché à un poteau pour attendre la correspondance. Nous devrions -envoyer une délégation à Buenos-Ayres.</p> - -<p>Certains groupes causaient à part, sans paraître intéressés par le bal -ni par les femmes attachées à l’établissement.</p> - -<p>Les défricheurs parlaient de l’<i>alpataco</i>, cet odieux arbuste du pays -dont la tête broussailleuse n’atteint qu’une faible hauteur mais qui -pousse dans le sol des racines longues parfois de trente mètres. Son -bois était dur comme du bronze et faisait rebondir les haches quand il -ne les brisait pas. Pour arracher un de ces arbustes il fallait -plusieurs hommes et un jour de travail; si les défricheurs qui le<span class="pagenum"><a name="page_160" id="page_160">{160}</a></span> -rencontraient travaillaient à forfait, ils avaient un fier sujet de -jurer et de se lamenter.</p> - -<p>Le garçon qui portait le surnom de Fritérini était un jeune homme pâle -aux cheveux rejetés en arrière, aux yeux fiévreux; lorsqu’il avait fini -de servir les clients, il s’approchait d’une table occupée par quelques -ouvriers espagnols et il leur décrivait les beautés de sa ville natale -dans un langage d’Italien arrivé depuis deux ans seulement dans le pays.</p> - -<p>—Je ne dis pas que qué Brescia sia une grande cita: questo no; ma, -quand c’est le soir, les jeunes gens ils vont avec la mandoline faire -des serenatas, et chacun a son amore... Oh! plus beau qu’ici... Ah! -Brescia!</p> - -<p>Le <i>Gallego</i>, accoudé sur le comptoir, écoutait parler les plus vieux -des clients, des cavaliers du pays qui avaient chevauché des Andes à -l’Atlantique, du Colorado au détroit de Magellan pour guider les -acheteurs de bétail ou pour découvrir dans le désert des trous d’eau et -des pâturages nouveaux. Leur patience défiait le temps, et les semaines -ou les mois qu’avaient duré leurs voyages, ils en parlaient comme de -jours.</p> - -<p>L’un deux aimait à raconter sa dernière expédition dans les chaînons des -Andes méridionales et sa visite aux lacs les plus solitaires. Il avait -servi de guide pendant ce voyage à un savant européen que lui adressait -un autre savant à qui, vingt années auparavant, il avait rendu le même -service. Au cours de la première expédition, ils avaient trouvé des -restes d’animaux monstrueux, qui dataient d’une période préhistorique: -des squelettes gigantesques qu’ils étiquetaient et mettaient en caisse -pour qu’on pût les reconstituer dans les musées de l’ancien continent.</p> - -<p>Son dernier voyage avait été plus original. Le deuxième savant -recherchait aussi des animaux pré-<span class="pagenum"><a name="page_161" id="page_161">{161}</a></span>historiques, mais il prétendait les -trouver vivants. Chez les rares habitants campés au pied de la -Cordillère, la croyance se perpétuait qu’il existait encore dans -certaines régions du désert patagon des bêtes énormes de formes inouïes, -derniers vestiges de la faune des époques où la vie apparut sur la -planète.</p> - -<p>Certains juraient de fort bonne foi avoir vu de loin le plésiosaure -s’engloutir dans le cristal mort des lacs andins ou brouter l’herbe qui -croît sur les bords.</p> - -<p>Mais ils l’avaient vu le soir, quand l’ombre immense et violette de la -Cordillère s’étend sur la plaine. Les incrédules soutenaient que cette -vision surgissait toujours tandis que l’observateur rentrait avec plus -d’un verre dans le corps, de quelque bar lointain.</p> - -<p>Le vieux guide exposait le pour et le contre et terminait ainsi:</p> - -<p>—En une année entière de recherches nous n’avons jamais rencontré un -seul de ces animaux, et pourtant nous avons marché, de lac en lac, du -Nahuel Huapi presque jusqu’à Magellan. Mais j’ai vu de mes yeux sur la -terre des traces de pieds plus grands que des pieds d’éléphants, que les -habitants de l’endroit nous montraient. J’ai vu aussi au bord d’un lac -des masses d’excréments séchés aussi hautes que moi, et qui ne pouvaient -provenir d’aucune bête connue. Quand je l’interrogeais, mon savant se -taisait, sans dire oui ni non. Qui sait ce que nous aurions trouvé si -nous étions restés là-bas plus longtemps! Peut-être quand les habitants -deviendront plus nombreux dans ces contrées découvrira-t-on un de ces -monstres solitaires.</p> - -<p>Le patron du bar aimait lui aussi interroger ses plus vieux clients au -sujet de certains hommes mystérieux qui étaient passés dans le pays aux -premiers<span class="pagenum"><a name="page_162" id="page_162">{162}</a></span> temps de la domination, tout juste après l’expulsion des -Indiens.</p> - -<p>C’étaient des personnages de sang royal, devenus des vagabonds pour -connaître l’âpre volupté d’une liberté sauvage.</p> - -<p>Le <i>Gallego</i> avait lu dans des livres et des journaux l’histoire de Jean -Ort, cet archiduc d’Autriche, qui avait renoncé à son titre pour -parcourir les mers sur son yacht luxueux plein de belles femmes et de -musiciens.</p> - -<p>Un jour le bruit avait couru que le bateau s’était perdu corps et biens -au cap Horn. Mais Jean Ort n’était pas mort.</p> - -<p>—Je l’ai connu, disait un ancien de la Presa; c’était un homme comme -vous et moi, ni plus ni moins, un de ceux qui arrivent avec leur sac sur -le dos pour demander du travail. Il était grand, blond et il buvait -toujours seul. Il n’avait jamais dit à personne qu’il s’appelait Jean -Ort, mais nous le savions tous. D’ailleurs il portait dans son sac un -gobelet d’argent avec l’écusson royal de sa famille et il aimait à s’en -servir pour boire tout seul dans son petit <i>rancho</i> parce que c’était -celui qu’il avait tout enfant quand il allait à l’école. Puis -brusquement ce vagabond avait disparu. Certains supposaient qu’il se -cachait dans les pires quartiers de Buenos-Ayres; d’autres assuraient -l’avoir rencontré à Paysandu où il s’était établi photographe. Nul ne -savait où il était mort.</p> - -<p>—Des blagues! disaient les sceptiques en écoutant ces récits. Tous les -<i>gringos</i> qui viennent par ici sans avoir envie de travailler posent au -Jean Ort pour se faire admirer des imbéciles.</p> - -<p>D’autres consommateurs, ceux d’aspect aisé, s’inquiétaient de l’avenir -de ce village naissant. Le sort en était lié à celui de ce Gonzalez qui -pour l’heure étalait à l’air sa poitrine velue, dépeigné, souillé de<span class="pagenum"><a name="page_163" id="page_163">{163}</a></span> -poussière, les manches retroussées et fixées par des élastiques pour lui -dégager les mains. Le garçon lui-même avait meilleure apparence que le -patron, mais celui-ci avait en dépôt au «<i>Banco español</i>» de Bahia -Blanca des économies et quelques milliers de <i>pesos</i>, et de plus il -était propriétaire de mille hectares de terrain aux environs du -campement.</p> - -<p>Mais qu’était cette prospérité actuelle en comparaison des millions de -<i>pesos</i> qui allaient lui échoir le jour où la Presa, aujourd’hui simple -camp de travailleurs, deviendrait une agglomération importante, où son -magasin se transformerait en un luxueux établissement comparable à ceux -de Buenos-Ayres, où les terres poudreuses qu’il avait acquises -donneraient une infinité de parcelles pour lesquelles les colons -italiens et espagnols lui verseraient d’importantes redevances. Ce -jour-là, il pourrait revenir dans sa patrie et s’installer à Madrid. -Pourquoi ne serait-il pas, alors, député ou sénateur? Peut-être même le -ferait-on vicomte ou marquis comme tant de cabaretiers enrichis en -Amérique!</p> - -<p>Il arrêtait bientôt le cours ambitieux de ses pensées pour revenir à la -rude réalité qui l’entourait encore. Devant ses clients, intéressés -comme lui à l’irrigation des terres, il dénigrait leur aspect actuel -pour rendre plus frappant le contraste avec leur prospérité future.</p> - -<p>—Qu’y a-t-il ici, si on met à part les habitants de la Presa? Des -autruches et des pumas, voilà tout.</p> - -<p>Ses auditeurs se divertissaient au souvenir des bandes d’autruches qui -descendaient du plateau jusqu’au bassin du fleuve, attirées sans doute -par ce spectacle nouveau: les travaux effectués par l’homme au bord de -l’eau.</p> - -<p>La demoiselle de l’<i>estancia</i> de Rojas s’amusait à poursuivre ces -troupeaux de bêtes haut perchées qui s’enfuyaient en ouvrant largement -le compas de leurs<span class="pagenum"><a name="page_164" id="page_164">{164}</a></span> pattes solides; parfois le lasso de l’amazone les -atteignait à la course.</p> - -<p>Le puma, poussé par la faim, descendait lui aussi des hauteurs pendant -l’hiver et venait rôder autour des <i>ranchos</i> et des baraques de la -Presa.</p> - -<p>Quand on parlait du puma quelques clients se mettaient à sourire en -regardant Fritérini. Un beau matin, le garçon qui était sorti dans la -cour du bar avait vu bondir du fond d’un tonneau vide une espèce de -tigre tacheté, de la grosseur d’un chien. C’était un puma qui s’était -blotti dans ce refuge pour dormir et pour l’effroi du nostalgique -évocateur des sérénades de Brescia.</p> - -<p>—Quand nous aurons de l’eau, disait Gonzalez, quand nous pourrons enfin -irriguer nos terres, des milliers d’hommes viendront vivre ici.</p> - -<p>Comme lui, ses rustiques clients prenaient sans effort un accent plus -que lyrique pour célébrer les merveilles de l’eau. Pas très loin de la -Presa, se trouvait Fort Samiento, où l’on allait prendre le train. Ce -village avait poussé autour d’un fortin de l’époque de l’expulsion des -Indiens. L’armée d’occupation avait ouvert sans peine un petit canal en -profitant de la pente du fleuve, et l’eau avait fait de l’endroit une -oasis prodigieuse au milieu des terres desséchées. Des peupliers énormes -protégeaient de leur muraille les enclos. La vigne, tous les légumes et -tous les arbres fruitiers poussaient à profusion dans cette terre -vigoureuse qui commençait à procréer après des milliers d’années de -sommeil. Sa richesse étonnait davantage par son contraste avec le désert -qui s’étendait de nouveau au delà des points où les canaux poussaient -leurs ramifications dernières.</p> - -<p>Mais les gens de la Presa admiraient surtout une autre oasis située à -quelques lieues en aval, en un point où le fleuve subissait une -dénivellation naturelle<span class="pagenum"><a name="page_165" id="page_165">{165}</a></span> qui avait permis de pratiquer facilement une -saignée pour l’irrigation.</p> - -<p>C’était un Basque qui avait ouvert là sans peine des canaux et conduit -l’eau sur des lieues et des lieues de terre plantée de luzerne.</p> - -<p>La qualité de cette pâture excitait l’admiration des clients du bar. -Tous croyaient avec ferveur aux miracles de la luzerne bien arrosée. Il -suffisait dans le territoire de Rio Negro de semer, une fois pour -toutes, cette plante d’origine asiatique. Les champs de luzerne -abondamment pourvus d’eau étaient perpétuels. A Fort Sarmiento on en -trouvait qui dataient de l’époque qui avait immédiatement suivi -l’expulsion des Indiens, et après trente et quelques années d’existence -ils étaient meilleurs que le jour des semailles. On les fauchait et la -plante repoussait plus vigoureuse et plus luxuriante.</p> - -<p>—Si l’homme pouvait manger de la luzerne, déclarait sentencieusement le -<i>Gallego</i>, la question sociale serait résolue pour toujours car chacun -sur la terre aurait largement de quoi manger.</p> - -<p>Malheureusement les animaux seuls pouvaient s’assimiler cet aliment -merveilleux. Les brebis que le Basque laissait paître dans ses champs -semblaient des bêtes d’une autre planète où quelque nourriture -miraculeuse eût donné aux êtres une taille exagérée.</p> - -<p>—On dirait des animaux vus à travers des jumelles grossissantes, disait -le cabaretier.</p> - -<p>Son riche compatriote le Basque, fier de ses prés immenses et de ses -brebis énormes comme des mâtins, aimait à dire aux vagabonds qui -passaient en bordure de sa propriété:</p> - -<p>—Si tu arrives à prendre ce mouton sur ton dos, je te le donne. Mais -l’homme malgré ses plus grands efforts ne parvenait pas à soulever la -lourde bête. Lorsqu’il recevait un hôte, le Basque lui offrait un<span class="pagenum"><a name="page_166" id="page_166">{166}</a></span> -dindon à la broche. Et l’invité, à le voir sur la table se trompait, le -prenait pour un agneau rôti.</p> - -<p>Le patron du bar rêvait d’égaler quelque jour la richesse de son -compatriote en créant d’immenses champs de luzerne. Et tandis qu’il -s’entretenait de ces pâturages fameux avec d’autres propriétaires qui -escomptaient eux aussi l’irrigation de leurs terres désertes, les heures -de la nuit passaient rapidement. Ils éprouvaient les mêmes émotions -qu’un enfant lorsqu’il écoute à la veillée quelque conte prodigieux.</p> - -<p>—Quand verrons-nous la terre de nos champs rougir et se couvrir d’eau -comme l’argile dont nous faisons des briques.</p> - -<p>Cette pensée les jetait dans l’extase. Puis ils regardaient l’horloge. -Il était tard; il fallait se coucher, pour être levé demain à l’aube. -Tous en quittant le cabaret tournaient instinctivement leur regard vers -le fleuve sombre qui depuis des milliers d’années glissait en silence au -milieu des terres stériles en leur refusant sa caresse génératrice de -tant de merveilles.</p> - -<p>En attendant l’heure où il serait millionnaire grâce à l’irrigation, le -patron du bar tirait un de ses plus sûrs revenus des courses de chevaux -qu’il organisait certains dimanches. Il fallait pour cela l’autorisation -de don Roque, et il n’était pas facile de l’obtenir.</p> - -<p>Le commissaire redoutait ses supérieurs. Le gouvernement fédéral avait -défendu ces fêtes dans le territoire de mœurs primitives car il en -résultait toujours des beuveries et des rixes. Mais l’ancien bourgeois -de Buenos-Ayres avait besoin, pour se résigner à vivre en Patagonie, de -compensations plus douces que son traitement de fonctionnaire; aussi, -quand le cabaretier le prenait à part, ses scrupules étaient vaincus.</p> - -<p>—Mais, au nom de Dieu, <i>Gallego</i>, pas de réclame <span class="pagenum"><a name="page_167" id="page_167">{167}</a></span>pour tes courses! -suppliait le commissaire. Qu’il n’y ait pas de tapage, hein; s’il -arrivait un malheur et si on le savait à Buenos-Ayres!... Il faut que la -fête soit seulement pour les habitants du campement.</p> - -<p>Mais l’affaire demandait au contraire une certaine publicité, et de -plusieurs lieues à la ronde de nombreux cavaliers commençaient d’arriver -l’après-midi du samedi.</p> - -<p>Dans le pays les fêtes étaient rares et il fallait profiter des courses -de la Presa. La population du camp semblait triplée. Le bar épuisait en -vingt-quatre heures la provision de liqueurs du mois.</p> - -<p><i>Manos Duras</i> saluait de nombreux cavaliers venus de <i>ranchos</i> lointains -et qui l’avaient parfois aidé dans ses affaires. Tous montaient leurs -meilleurs chevaux pour prendre part aux courses.</p> - -<p>Les prix offerts par le <i>Gallego</i> n’étaient pas de grande importance: un -billet de vingt <i>pesos</i>, des mouchoirs de couleurs vives, un flacon de -<i>gin</i>; mais les <i>gauchos</i>, fiers de leurs éperons, de leur ceinture et -de leur couteau au manche d’argent, venaient triompher pour l’honneur et -pour la gloire et s’en retournaient satisfaits d’avoir pu faire étalage -de leur adresse virile devant ces étrangers travailleurs incapables de -monter un cheval sauvage.</p> - -<p>Ils repartaient rarement le soir même. Ils jugeaient nécessaire de -s’attarder un peu pour fêter leur triomphe et le cabaret faisait surtout -recette pendant les dernières heures du dimanche. C’était là pour don -Roque des heures terribles, et lorsqu’il y pensait il hésitait à -accorder de nouveau sa licence, au risque de perdre la petite -compensation que lui glissait le <i>Gallego</i>.</p> - -<p>Le public ne trouvait pas à se loger dans le bar; il formait des groupes -à l’extérieur et Fritérini, aidé par les femmes, entrait et sortait sans -arrêt, chargé de bouteilles et de verres. Les guitares accompagnaient -les cris et les applaudissements de la foule<span class="pagenum"><a name="page_168" id="page_168">{168}</a></span> entassée autour des -danseurs. Le commissaire se tenait au large avec ses quatre soldats aux -longs sabres, car il savait que sa présence, loin de calmer les esprits, -ne servait le plus souvent qu’à les exciter.</p> - -<p>Il redoutait surtout les ouvriers chiliens. Pendant les fêtes -ordinaires, les Chiliens buvaient avec leurs compagnons de travail; leur -ivresse croissait méthodiquement et leur humeur n’en était nullement -affectée. Habitués à partager l’existence des ouvriers européens ils -chantaient et dansaient la <i>cueca</i> sans que la paix en fût troublée. -Tout au plus leur patriotisme agressif montait-il d’un ton à mesure -qu’ils absorbaient une quantité croissante de liquide:</p> - -<p>—Vive le Chili! criaient-ils en chœur entre deux <i>cuecas</i>. Certains, -plus enthousiastes, complétaient l’exclamation et la lançaient dans -toute sa pureté classique, comme le font les <i>rotos</i> pendant les fêtes -patriotiques ou à la guerre dans les charges à la baïonnette «Vive le -Chili... merde!»</p> - -<p>Mais les jours de courses, la présence d’étrangers et surtout de ces -cavaliers à fière mine, si vains de leurs selles plaquées d’argent, de -leurs armes et des ornements métalliques de leurs costumes, semblait -faire naître parmi les <i>rotos</i>, gens qui vont à pied, un vague besoin de -provocation, par haine et par jalousie.</p> - -<p>Soudain les guitares cessaient de vibrer, un fracas de dispute éclatait; -par-dessus les glapissements des femmes, un cri de mort; puis un silence -profond. Les gens s’écartaient pour livrer passage à un homme aux yeux -fous, à la main droite rouge de sang.</p> - -<p>—Place, frères, j’ai fait un malheur!</p> - -<p>Tous le laissaient passer; nul n’essayait de l’arrêter, pas même le -commissaire qui s’arrangeait pour être loin de l’endroit.<span class="pagenum"><a name="page_169" id="page_169">{169}</a></span></p> - -<p>C’eût été une infraction aux lois établies par les anciens qui -connaissaient mieux la vie que ceux d’aujourd’hui. Le frère du blessé ou -du mort ne s’occupait que de l’homme étendu sur le sol et ne tentait pas -de barrer la route à l’agresseur. Il avait tout le temps d’aller en -quête de celui qui avait «fait un malheur» et, là ou il le trouverait, -d’exercer son droit de vengeance en «faisant un malheur» à son tour.</p> - -<p>Quand un de ces incidents arrivait, don Roque, oublieux des largesses de -Gonzalez, s’indignait:</p> - -<p>—Ne t’avais-je pas dit que cela finirait mal, <i>Gallego</i>? Nous allons -voir maintenant ce qu’on va dire à Buenos-Ayres. Un beau jour une de tes -histoires me fera perdre ma place.</p> - -<p>Mais de Buenos-Ayres rien n’arrivait et don Roque ne perdait pas sa -place. Il était le seul représentant de l’autorité et d’accord avec son -collègue de Fort Sarmiento; on enterrait le mort, lorsque mort il y -avait, et si la victime n’était que blessée, elle se laissait soigner et -affirmait n’avoir jamais vu celui qui lui avait donné un coup de -couteau; elle ne le reconnaîtrait même pas si on le lui présentait.</p> - -<p>Quelques mois passaient et la mauvaise volonté de don Roque persistait: -«Ouais, <i>Gallego</i>, tu ne m’y prendras plus...»</p> - -<p>Mais la générosité du cabaretier dissipait enfin ses craintes et on -annonçait une nouvelle course de chevaux.</p> - -<p>Si la fête avait pris fin sans rixes, Gonzalez, triomphant, prenait -l’offensive:</p> - -<p>—Vous voyez bien! cette population est en progrès, on peut avoir -confiance en sa tenue et l’histoire de l’autre fois n’était en somme -qu’un petit incident.</p> - -<p>Pour éviter d’être démenti par les faits, le cabaretier étendait sa -générosité à <i>Manos Duras</i> et lui glis<span class="pagenum"><a name="page_170" id="page_170">{170}</a></span>sait un billet de banque pour -acheter la paix, car le <i>gaucho</i> pouvait tout faire en donnant des -conseils de douceur à ses amis et en inspirant la terreur aux autres.</p> - -<p>Un samedi soir, Robledo rentrait par la rue centrale après avoir visité -ses canaux. En passant devant la maison de Pirovani il détourna la tête -et pressa le pas de sa monture de peur qu’Hélène n’ouvrît une fenêtre -pour l’appeler. Depuis bien des jours il n’était pas retourné la voir. -Il éprouvait cette crainte vague qui annonce l’approche du danger sans -qu’on puisse dire de quel côté il menace.</p> - -<p>Le campement de la Presa lui paraissait changé depuis quelques semaines. -Son aspect extérieur était toujours le même, mais sa vie interne -subissait d’inquiétantes transformations. On voyait s’évanouir cette -aménité monotone et cette confiance un peu rude qui caractérisaient les -relations des habitants entre eux.</p> - -<p><i>Gualicho</i>, le terrible démon de la Pampa, chassé en même temps que les -indigènes, venait reconquérir ce pays qui avait été le sien. Robledo se -rappela comment les Indiens avaient coutume de combattre le génie du mal -dès qu’ils avaient cru remarquer sa présence au milieu d’eux.</p> - -<p>Lorsque leurs razzias et leurs coups de main contre les tribus voisines -commençaient à échouer, lorsque les maladies ou la famine se déclaraient -avec une violence insolite dans leurs villages, tous les cavaliers -s’armaient et entraient en campagne pour vaincre le maudit <i>Gualicho</i>.</p> - -<p>Ils s’escrimaient contre l’ennemi invisible avec leurs lances et leurs -massues appelées <i>macanas</i>; ils lançaient leurs <i>boleadoras</i>, sortes de -courroies terminées par deux boules de pierre qu’ils projetaient en -l’air et qui allaient s’enrouler autour de l’ennemi; ils accompagnaient -de hurlements leurs grands<span class="pagenum"><a name="page_171" id="page_171">{171}</a></span> coups d’estoc et de taille, cependant que -les femmes et les petits enfants, à pied, s’unissaient à cette offensive -générale en frappant l’air de leurs bâtons et de leur poings. L’un de -ces coups innombrables toucherait forcément l’esprit malin et -l’obligerait à fuir. Lorsqu’enfin tous tombaient sur le sol, exténués, -la tranquillité leur revenait, car ils étaient convaincus que l’ennemi -s’était éloigné de leur campement.</p> - -<p>L’Espagnol pensait qu’en ce moment la Presa devait être hantée par -<i>Gualicho</i> le diable malin et trompeur de la Pampa. Il poussait les -hommes les uns contre les autres. Tous se regardaient avec hostilité et -semblaient se trouver différents de ce qu’ils étaient autrefois. -Faudrait-il rassembler la population en masse pour frapper et mettre en -fuite l’invisible ennemi?</p> - -<p>Il méditait ainsi lorsque soudain son cheval sursauta et s’arrêta si -brusquement qu’il faillit passer par-dessus l’encolure.</p> - -<p>Au même instant des coups de revolver claquèrent et il vit voler en -éclats les vitres des fenêtres et des deux portes du bar.</p> - -<p>Par ces brèches passèrent en même temps que les balles des bouteilles, -des verres et même un crâne de cheval. Puis des <i>gauchos</i>, amis de -<i>Manos Duras</i>, apparurent, marchant à reculons et faisant feu de leurs -revolvers. Des ouvriers du village sortirent à leur tour de -l’établissement et se mirent à tirer sur eux. D’autres, qui avaient déjà -épuisé leurs cartouches, avançaient, le couteau au poing.</p> - -<p>Un blessé tomba et se mit à se traîner dans la poussière. Puis, Robledo -vit un autre homme s’écrouler. Gonzalez fit son apparition, en manches -de chemise comme toujours, avec ses deux élastiques autour des biceps. -Il levait les bras, suppliait, lançait pêle-mêle des ordres et des -malédictions. Les<span class="pagenum"><a name="page_172" id="page_172">{172}</a></span> métisses attachées au cabaret qui offraient leurs -charmes après avoir versé de l’alcool, sortirent aussi, épouvantées et -hurlantes, pour s’enfuir jusqu’au bout de la rue.</p> - -<p>Robledo tira son revolver, éperonna son cheval et vint se placer entre -les combattants; il visait alternativement les uns et les autres, tout -en criant pour rétablir l’ordre. Aidé par les voisins qui accouraient -armés pour la plupart de carabines, il put ramener momentanément la -paix. Les <i>gauchos</i> prirent la fuite, poursuivis par les ouvriers de la -digue, et les femmes, danseuses de l’établissement ou femmes du village, -s’élancèrent ensemble pour entourer les deux blessés et les relever.</p> - -<p>Gonzalez, qui protestait à grands cris et que nul n’écoutait, eut un -sourire de joie en reconnaissant Robledo, comme si la présence de -l’ingénieur eût dû suffire pour tout arranger.</p> - -<p>—Ce sont les amis de <i>Manos Duras</i>, dit-il, qui viennent faire du -tapage parce qu’on ne permet plus à ce bandit de fournir la viande au -village et qu’on l’empêche de traiter d’autres affaires. Il devait y -avoir demain course de chevaux; <i>Manos Duras</i> a provoqué cette bataille -pour me faire du tort. On dirait que le diable est lâché sur cette -terre, don Manuel. Nous étions si tranquilles autrefois.</p> - -<p>Tout en sueur et encore ému par le souvenir du combat, il continua à -bredouiller des explications. Il reconnaissait que les Chiliens -soulevaient parfois des discussions orageuses; mais ce n’était que de -temps en temps, à la suite d’excès de boisson. Cette fois ils n’étaient -nullement responsables. Pauvre <i>rotos!</i> C’étaient les gens du pays qui, -semblant obéir à un mot d’ordre, s’étaient montrés insolents et avaient -provoqué les ouvriers pour troubler la tranquillité du village.</p> - -<p>—Et cela va durer, don Manuel; je connais <i>Manos<span class="pagenum"><a name="page_173" id="page_173">{173}</a></span> Duras</i>. S’il avait -voulu de l’argent, il serait venu m’en demander; ce ne serait pas la -première fois... Mais il y là-dessous quelque chose que je ne comprends -pas et qui lui fait chercher le scandale à tout prix.</p> - -<p>On venait de relever les blessés et de les porter dans le bar. Un homme -partit à cheval pour ramener le médecin de Fort Sarmiento qui ne -visitait la Presa que deux fois par semaine. Des femmes coururent -chercher avant son arrivée un ouvrier sicilien qui jouissait d’une -grande réputation de guérisseur. Les badauds entraient dans le magasin -pour se rendre compte de la gravité des blessures. Au milieu de la rue -des commères criaient contre <i>Manos Duras</i> et ses compagnons.</p> - -<p>Robledo, pensif, reprit sa marche et se dirigea vers sa maison. Gonzalez -avait raison, le diable était lâché. Quelqu’un avait profondément -transformé la vie de la Presa.</p> - -<p>Le jour suivant il remarqua un grand changement dans les groupes qui -travaillaient près du fleuve. Les ouvriers engagés par l’entrepreneur, -assis par terre, fumaient ou sommeillaient. Quelques-uns, des Espagnols, -chantonnaient en frappant dans leurs mains, et de leurs yeux perdus -semblaient contempler la patrie lointaine.</p> - -<p>Le contremaître chilien surnommé le <i>Fraile</i> allait d’un groupe à -l’autre pour secouer cette inertie, mais il n’arrivait qu’à faire rire -les travailleurs. Un des plus vieux lui répondit avec insolence:</p> - -<p>—Tu ne penses pas sans doute hériter de l’Italien?... Alors... pourquoi -aurais-tu plus d’intérêt que lui à nous faire travailler? Il y a beau -temps qu’il n’est pas venu ici.</p> - -<p>Un autre journalier, plus jeune, ajouta avec un rire bestial.</p> - -<p>—Il court comme un chien derrière la belle<span class="pagenum"><a name="page_174" id="page_174">{174}</a></span> <i>gringa</i> qui sent si bon et -qu’on appelle la marquise. Oh! moi aussi si je pouvais...</p> - -<p>Et il ajouta quelques mots sales, dont les autres rirent avec une -expression de désir sauvage. Soudain un jeune apprenti qui, d’une petite -hauteur, surveillait les environs, lança le cri d’alarme:</p> - -<p>—Un ingénieur!</p> - -<p>Immédiatement tous sautèrent sur pieds, cherchèrent leurs outils et -feignirent de travailler avec ardeur, tandis que l’Espagnol avançait -entre les groupes au pas lent de son cheval.</p> - -<p>Ils regardaient à la dérobée Robledo, et dès qu’il s’était éloigné ils -laissaient tomber leurs outils et s’asseyaient à nouveau. L’ingénieur -tourna plusieurs fois la tête et comme la veille il se dit qu’une -puissance occulte bouleversait la vie de la colonie. <i>Gualicho</i> était -présent en tous lieux; même hors du village, il faisait sentir sa -puissance en désorganisant le travail des hommes.</p> - -<p>Laissant derrière lui les nombreux ouvriers de Pirovani il atteignit -l’endroit où ses propres journaliers creusaient les canaux. Ces -travailleurs-là ne demeuraient pas inactifs. Torrebianca les dirigeait, -les surveillait et leur offrait l’exemple de son activité. Il aperçut -Robledo et l’entraîna à part comme pour lui communiquer une mauvaise -nouvelle:</p> - -<p>—L’exemple déplorable des ouvriers de la digue commence à contaminer -les nôtres. Nos hommes réclament comme les autres moins d’heures de -travail... Je me demande à quoi pense ce pauvre Pirovani. Il laisse ses -travaux complètement à l’abandon.</p> - -<p>Robledo regarda fixement Torrebianca et resta silencieux, tandis que -l’autre continuait à lui donner des informations.</p> - -<p>—Hier soir, Moreno me disait que Pirovani et Canterac commencent à se -faire la guerre. L’un<span class="pagenum"><a name="page_175" id="page_175">{175}</a></span> refuse, comme ingénieur, d’approuver les travaux -que l’autre poursuit comme entrepreneur. Il veut lui porter préjudice et -retarder les versements que l’Etat lui effectue... Pirovani dit qu’il va -suspendre les travaux et se rendre à Buenos-Ayres, où il a beaucoup -d’amis, pour porter plainte contre l’ingénieur.</p> - -<p>A ces mots l’Espagnol sortit de son indifférence muette.</p> - -<p>—Et pendant ces discussions, dit-il avec colère, l’hiver arrive; le -fleuve grossira avant que la digue soit terminée, les eaux détruiront et -emporteront le travail de plusieurs années, et tout sera à recommencer.</p> - -<p>Le marquis, qui semblait tout pensif, s’écria soudain:</p> - -<p>—Et ces deux hommes étaient si amis! Certainement quelque chose est -venu les séparer.</p> - -<p>Robledo dut forcer son regard pour l’empêcher de traduire la pitié et -l’étonnement; il fit de la tête un signe affirmatif.<span class="pagenum"><a name="page_176" id="page_176">{176}</a></span></p> - -<h2><a name="XI" id="XI"></a>XI</h2> - -<p>Peu de temps après le lever du soleil, Moreno sortit de sa maison, mandé -d’urgence par Canterac.</p> - -<p>Il trouva l’ingénieur en train d’arpenter avec impatience son logement. -Il avait déjà passé des bottes et une culotte de cheval. Son ceinturon -garni d’un revolver et sa vareuse étaient posés sur une chaise.</p> - -<p>Les manches de sa chemise entr’ouverte étaient retroussées et on voyait -encore sur lui la trace toute fraîche de ses ablutions matinales.</p> - -<p>Son visage était plus dur, plus autoritaire que les autres jours. Une -idée tenace et importune semblait ancrée sous son front soucieux. Sur -les meubles et dans tous les coins on voyait de nombreux paquets -élégamment ficelés et cachetés dans leur enveloppe de papier fin.</p> - -<p>On devinait que l’ingénieur avait mal dormi par la faute de cette idée -dont il voulait faire part à Moreno. Celui-ci prit un siège et se -prépara à écouter. Canterac resta debout et dit à l’employé tout en -continuant sa promenade:<span class="pagenum"><a name="page_177" id="page_177">{177}</a></span></p> - -<p>—Ce Pirovani est tout ce qu’il y a de plus vulgaire, mais il -l’emportera toujours sur moi. Il est si riche!</p> - -<p>Puis il montra les nombreux paquets qui encombraient une partie de la -pièce:</p> - -<p>—Voilà tous les parfums que nous avions commandés à Buenos-Ayres. C’est -de l’argent perdu; ceux de l’Italien sont déjà arrivés.</p> - -<p>Moreno s’empressa de se disculper. Il avait fait le nécessaire pour -hâter l’expédition de la commande; mais l’autre, au lieu d’envoyer ses -ordres par lettre, avait dépêché un messager à Buenos-Ayres.</p> - -<p>Canterac voulait se montrer indulgent; il accepta les excuses de -l’employé et lui donna quelques tapes dans le dos:</p> - -<p>—Je n’ai pu dormir de la nuit, mon cher Moreno. J’ai conçu un projet et -je veux le discuter avec vous. Il faut que j’écrase cet intrigant qui -ose se mesurer à moi... Ici tous les gens se croient égaux, comme si -toute hiérarchie était abolie dans le monde. Peut-être même cet -entrepreneur se croit-il supérieur à moi qui suis son chef; il suffit -qu’il ait plus d’argent que moi.</p> - -<p>Canterac eut un sourire cruel et continua:</p> - -<p>—Je m’arrangerai pour qu’il en ait moins. Jusqu’à ce jour, j’avais -toléré certaines choses en contrôlant ses travaux. Dorénavant non: il -perdra quelques bons milliers de <i>pesos</i> ou il sera obligé de résilier -son contrat et de vider les lieux.</p> - -<p>Il s’approcha ensuite de Moreno pour lui parler à voix basse comme s’il -eût craint d’être entendu.</p> - -<p>—Je veux frapper un grand coup, mener à bien un projet grandiose que -cet émigrant sans éducation ne pourrait pas même imaginer. J’y ai pensé -hier au soir. Au premier moment cette idée m’a semblé déraisonnable, -mais après avoir longuement réfléchi j’ai trouvé que le projet était -original et digne d’être réalisé si c’est possible... Pirovani a offert -une mai<span class="pagenum"><a name="page_178" id="page_178">{178}</a></span>son à la marquise. Moi je lui offrirai un parc... un parc que je -ferai surgir en plein désert patagon! Comment trouvez-vous cette idée, -mon cher Moreno?</p> - -<p>L’employé l’écoutait, attentif, puis avec étonnement, mais il ne sut que -répondre. Il lui fallait d’autres explications, et le Français continua -de parler:</p> - -<p>—Dans ce parc, je donnerai une fête, une garden-party en l’honneur de -notre amie la marquise et je m’offrirai cette petite vengeance d’inviter -ce rustre enrichi pour qu’il meure d’envie. Vous voudrez bien être assez -aimable pour tout diriger. Voici les instructions; j’ai tout écrit hier -soir en profitant de mon insomnie.</p> - -<p>L’Argentin prit le papier que lui tendait Canterac, le lut et regarda -l’ingénieur avec stupéfaction comme s’il eût douté de sa raison.</p> - -<p>—Je conçois votre étonnement... Ce sera cher, je le sais, mais -n’importe. Dépensez sans crainte, je viens de toucher quelques milliers -de <i>pesos</i> que je comptais envoyer à Paris. J’aime mieux faire à la -marquise la surprise de mon parc. Je gagnerai de l’argent plus tard, -j’ai confiance en l’avenir.</p> - -<p>Et il dit cela de bonne foi, avec le doux optimisme de ceux que l’amour -entraîne.</p> - -<p>Le jour suivant était un dimanche, et Watson se rendit dans la matinée à -l’ancienne maison de Pirovani pour y voir Torrebianca. Il avait besoin -de lui parler d’une affaire qui intéressait les travaux en cours. -Robledo était parti pour Buenos-Ayres deux jours auparavant pour -demander aux banques de lui consentir de nouveaux crédits qui -permettraient de continuer les travaux et aussi pour vendre des terrains -qu’il possédait dans la pampa centrale.</p> - -<p>Le jeune homme gravit avec quelque inquiétude le perron de bois après -avoir examiné les fenêtres à la dérobée. Il frappa avec précaution à la -porte comme s’il tenait à ne pas être entendu par tous<span class="pagenum"><a name="page_179" id="page_179">{179}</a></span> les habitants de -la maison, et il sourit en voyant que Sébastienne ouvrait la porte.</p> - -<p>—Monsieur n’est pas là. Il est parti avec don Canterac pour Fort -Sarmiento ce matin. Et don Robledo, comment va-t-il?</p> - -<p>La métisse, comme beaucoup de gens dans le pays, plaçait le <i>don</i> -indifféremment devant les prénoms et les noms<a name="FNanchor_24_24" id="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote_24_24" class="fnanchor">[24]</a>.</p> - -<p>Watson allait se retirer quand une portière se souleva dans -l’antichambre, découvrant une main blanche dont le poignet portait une -montre-bracelet. Cette main lui faisait des signes empressés pour le -retenir. Puis Hélène apparut tout entière et souriante l’invita à -entrer. Richard, intimidé, n’eut pas la force de refuser; il la suivit -au salon et il s’assit les yeux baissés.</p> - -<p>—Enfin vous voici dans ma maison... Je dois vous être peu sympathique -puisque vous ne venez jamais me rendre visite.</p> - -<p>Watson balbutia de vagues excuses, mais elle continua:</p> - -<p>—Peut-être vous a-t-on dit du mal de moi? N’essayez pas de le nier: il -n’est pas étonnant qu’on me traite ainsi. Les femmes sont si souvent -calomniées. Nous nous faisons tant d’ennemis en refusant d’accéder à -certains désirs!</p> - -<p>Hélène avait pris un ton ingénu pour formuler ses plaintes. Elle était -tout près de Richard et le jeune homme était troublé par le parfum de sa -chair saine et soignée.</p> - -<p>—Je suis bien malheureuse, Watson, ajouta-t-elle. J’attendais une -occasion opportune pour vous le confier. Vous me croyez coquette et je -m’étourdis pour<span class="pagenum"><a name="page_180" id="page_180">{180}</a></span> me masquer à moi-même le vide de ma vie. Depuis des -années je me sens bien seule!</p> - -<p>Richard avait perdu la méfiance qu’il éprouvait tout à l’heure; il -l’écoutait avec un intérêt naïf et la croyait:</p> - -<p>—Mais votre mari?</p> - -<p>A cette innocente question une lueur d’ironie parut trembler dans les -yeux d’Hélène. Mais elle dissimula son étonnement moqueur pour répondre -avec tristesse.</p> - -<p>—Ne parlons pas de lui. C’est un excellent homme, mais il n’est pas le -mari qu’il faut à une femme comme moi. Il n’a jamais su me comprendre. -D’ailleurs c’est un faible dans la bataille de la vie et moi, qui étais -née pour atteindre aux plus hautes destinées, je suis restée ce que je -suis et je suis venue échouer dans ce pays presque sauvage, parce qu’il -lui manquait les qualités essentielles.</p> - -<p>Elle regarda fixement Watson qui, interdit, baissait les yeux, et elle -reprit, d’un ton pensif:</p> - -<p>—Soyez sûr qu’un homme jeune et énergique serait allé loin avec une -femme comme moi à son côté.</p> - -<p>Watson leva les yeux, surpris, puis il regarda de nouveau ses pieds pour -éviter le regard d’Hélène. La marquise sourit de le voir si craintif et -susurra d’une voix mélancolique:</p> - -<p>—La vie est ainsi faite: les hommes que nous méprisons nous remarquent -et ceux qui nous intéressent nous fuient presque toujours.</p> - -<p>A ces mots le jeune homme releva la tête et la regarda sans manifester -aucune crainte, avec un air interrogateur. Que voulait dire cette femme?</p> - -<p>Il avait peu d’expérience de la vie, et d’autre part, en homme d’action, -il aimait peu la lecture, et n’avait pu entrevoir l’existence à travers -les livres; il avait cependant parcouru en chemin de fer ou sur<span class="pagenum"><a name="page_181" id="page_181">{181}</a></span> les -bateaux quelques romans simplistes pleins d’aventures naïvement -invraisemblables, et il avait vu une centaine de <i>films</i> -cinématographiques; dans les pages de ces romans et sur la toile des -cinémas il avait appris à connaître le type de la femme fatale, belle -mais perverse, qui détourne du chemin de l’honneur les hommes qu’elle -tente. Si la marquise allait être sa femme fatale à lui? Robledo n’avait -pas beaucoup de sympathie pour elle...</p> - -<p>Mais bientôt il pensa aux héroïnes calomniées et persécutées qui -l’avaient souvent ému, dans les mêmes livres et dans les mêmes films; -des victimes de ce genre abondaient peut-être dans le monde.</p> - -<p>Il regardait toujours la Torrebianca pour tâcher de deviner si elle -était une femme fatale ou une créature injustement persécutée; mais elle -avait baissé les yeux pour dire avec une douceur attristée:</p> - -<p>—J’ai bien souffert quand j’ai compris que vous me fuyiez. Je suis -entourée d’êtres égoïstes et grossièrement matérialistes; j’ai besoin -d’une affection noble et pure, d’un ami désintéressé, d’un compagnon -qu’ait attiré mon âme et non mon corps.</p> - -<p>Watson, instinctivement, hocha la tête. Ce mouvement réflexe indiquait -qu’il approuvait intérieurement ces paroles. Il commençait à se former -une opinion sur cette femme.</p> - -<p>—J’ai toujours cru, ajouta-t-elle, que vous pourriez être cet ami -idéal. Vous semblez si bon... Hélas! vous me détestez, vous me fuyez, -vous me prenez sans doute pour une femme à redouter, comme il y en a -tant sur la terre, et je ne suis qu’une malheureuse.</p> - -<p>Richard se leva, la main sur le cœur, pour protester avec plus de -véhémence. Il n’avait jamais eu d’antipathie pour elle et n’avait jamais -cherché à fuir sa compagnie. Il était un gentleman et n’avait jamais eu -pour l’épouse de son compagnon Torrebianca que<span class="pagenum"><a name="page_182" id="page_182">{182}</a></span> des pensées pleines de -respect. Il avouait cependant que jusqu’à ce moment il l’avait mal -connue.</p> - -<p>—Ce n’est pas extraordinaire. On se parle pendant des années et des -années parfois, on croit se connaître, puis un jour, soudain, on se -connaît vraiment et on se trouve bien différents de ce qu’on avait -imaginé. Pour moi, après ce que je viens d’entendre...</p> - -<p>Il se tut, mais son silence et ses yeux exprimaient l’émotion qu’il -avait ressentie en écoutant Hélène.</p> - -<p>Elle se leva aussi, s’approcha de Watson et lui tendit la main.</p> - -<p>—Vous acceptez donc d’être cet ami dont j’ai tant besoin pour continuer -à vivre? Vous consentez à devenir mon soutien et mon guide?</p> - -<p>Le jeune homme, que son regard troublait, balbutiait des mots -indistincts tout en serrant cette main de femme qui s’attardait dans la -sienne. La marquise accueillit ces vagues indices d’assentiment avec une -joie enfantine.</p> - -<p>—Quel bonheur! Vous viendrez me voir tous les jours. Vous -m’accompagnerez dans mes promenades à cheval et je ne serai plus suivie -partout par ces inévitables soupirants qui m’impatientent sans arrêt.</p> - -<p>La joie de la Torrebianca ne fut pas sans étonner Richard. Il n’avait -rien promis de tout cela, mais il n’osa protester. Elle semblait ne plus -douter que le jeune homme dût être son chevalier servant, et elle eut un -rire un peu malicieux.</p> - -<p>—Et puis, quand nous sortirons ensemble, vous m’apprendrez à lancer le -lasso. Qu’il est beau d’avoir ce talent!</p> - -<p>Elle se rendit compte immédiatement que ces paroles étaient -inopportunes. Watson avait détourné les yeux et son front parut -s’assombrir tandis que défilaient en lui de lointaines images.</p> - -<p>Il se rappelait le soir où Hélène l’avait surpris avec<span class="pagenum"><a name="page_183" id="page_183">{183}</a></span> Celinda au bord -du fleuve alors que la jeune fille lui apprenait à lancer le lasso.</p> - -<p>Hélène s’avança plus près encore du jeune homme pour chasser ce souvenir -et vint appuyer ses mains sur les revers de sa vareuse. Elle semblait -vouloir se mirer dans ses pupilles, et elle concentrait dans ses propres -yeux tout son pouvoir de séduction.</p> - -<p>—Amis, vraiment, susurra-t-elle, amis pour toujours? Amis malgré la -calomnie et l’envie?</p> - -<p>Le jeune homme se sentit vaincu par le contact et le parfum de cette -femme. Le souvenir des rives du fleuve et des joyeuses leçons que lui -donnait Celinda se dissipa. Quelque chose en lui voulut résister encore -à cet entraînement. Dans sa mémoire passa le souvenir des fatales -héroïnes de romans. Il eut un mouvement comme pour dire non, et il prit -dans ses mains celles de la marquise pour les éloigner de sa poitrine. -Mais quand ses doigts touchèrent cet épiderme de femme il se sentit -défaillir et ses mains pressèrent celles de la marquise en une -voluptueuse caresse. Alors, comme les yeux d’Hélène semblaient implorer -une réponse aux questions qu’elle venait de poser, il dit «oui» de la -tête.</p> - -<p>A partir de ce jour, Watson seul accompagna la femme de Torrebianca dans -ses promenades à cheval. Devant l’ancienne maison de Pirovani, un métis -chargé de soigner les montures de l’entrepreneur tenait par la bride une -jument blanche portant un harnachement féminin. Richard arrivait à -cheval; Hélène apparaissait au sommet du perron en costume d’amazone, et -au même instant l’entrepreneur entrait dans la rue, comme si, dissimulé, -il eût attendu jusque-là l’occasion de se montrer.</p> - -<p>Il était lui aussi à cheval, mais «madame la marquise» éludait sa -compagnie.</p> - -<p>—Allez à vos affaires, monsieur Pirovani. Mon mari affirme que vous les -négligez beaucoup, et cela<span class="pagenum"><a name="page_184" id="page_184">{184}</a></span> me fait de la peine... Monsieur Watson qui -est maintenant plus libre m’accompagnera.</p> - -<p>L’Italien finissait par accepter avec une certaine reconnaissance ces -paroles. Comme cette femme s’intéressait à ses affaires! Elle ne pouvait -guère manifester plus clairement la sympathie qu’elle éprouvait pour -tout ce qui touchait à sa personne. D’ailleurs Watson était un compagnon -qui ne pouvait pas exciter de jalousie, car tout le monde dans le pays -le considérait comme le fiancé de la fillette de Rojas... Il se -résignait enfin, bien que de mauvaise grâce, à s’en aller visiter les -travaux de la digue.</p> - -<p>Parfois, quand Hélène était déjà en selle, Canterac se présentait lui -aussi à cheval pour l’accompagner. Mais Hélène lui faisait de sa -cravache de petits signes de refus.</p> - -<p>—Je vous ai déjà dit plusieurs fois que je ne voulais pas d’autre -compagnon que mister Watson, lui répondit-elle un jour. Pour vous, -capitaine, continuez à préparer cette énorme et mystérieuse surprise que -vous me réservez.</p> - -<p>Canterac vit les deux cavaliers s’éloigner et quoiqu’il ressentît une -soudaine irritation chaque fois qu’Hélène le repoussait, il s’efforça de -se surmonter et se dirigea vers la maison de Moreno.</p> - -<p>L’employé lisait un roman près de sa fenêtre et, apercevant Canterac, il -s’accouda sur l’embrasure pour lui rendre compte de l’avancement des -travaux:</p> - -<p>—Nous employons pour construire ce parc près de deux cents hommes et -quarante charrettes.</p> - -<p>L’ingénieur écouta sans descendre de cheval les explications que Moreno -lui donnait de sa fenêtre.</p> - -<p>—J’ai enlevé ces hommes à Pirovani en leur offrant double salaire. De -plus j’ai raflé toutes les charrettes que l’Italien avait louées et -toutes celles de<span class="pagenum"><a name="page_185" id="page_185">{185}</a></span> Fort Sarmiento. Tout cela retardera un peu les travaux -du barrage, mais chacun de votre côté vous tâcherez ensuite de regagner -le temps perdu.</p> - -<p>Les ouvriers travaillaient à cinq lieues de là, vers l’aval, dans un -endroit assez marécageux où les crues avaient fait surgir un bois où -dominaient les peupliers. Ils écartaient la terre au pied des troncs et -mettaient à découvert les racines pour les trancher au milieu; ils -faisaient alors pencher l’arbre et le couchaient sur un char à bœufs qui -s’avançait lentement le long de la rive et qui mettait un jour entier -pour apporter sa charge à la Presa.</p> - -<p>—C’est un travail long et difficile, dit Moreno. J’ai poussé jusque-là -hier pour tout voir par moi-même et je vous assure que nos hommes -gagnent bien leur argent.</p> - -<p>Près de la Presa, dans une plaine nue, voisine du fleuve, d’autres -ouvriers creusaient des trous dans le sol. Quand les charrettes -apportaient les arbres, ils les redressaient et les plantaient dans les -trous puis ils entassaient tout autour de la terre pour les maintenir -droits.</p> - -<p>—Ce sont des arbres hauts seulement de quelques mètres, mais ils feront -un effet extraordinaire dans ce désert où on n’en trouve aucun à leur -comparer. Soyez sûr, capitaine, que ce sera une surprise peu commune. -L’Italien sera bien forcé d’en convenir.</p> - -<p>Canterac eut en entendant ces derniers mots un sourire de satisfaction.</p> - -<p>—Vous viendrez à bout de tous vos billets de banque, continua Moreno, -il pourrait même arriver qu’avant la fin l’argent nous manque un peu, -mais vous aurez votre parc... Il est vrai que ce parc ne vous -occasionnera pas de nouveaux frais car le lendemain peut-être de la fête -les arbres seront desséchés et morts.</p> - -<p>Et l’employé se mit à rire devant l’énormité de ces<span class="pagenum"><a name="page_186" id="page_186">{186}</a></span> dépenses inutiles; -il admirait et plaignait l’ingénieur tout à la fois.</p> - -<p>Cependant, Hélène et Watson chevauchaient lentement sur la berge du -fleuve. Elle lui tenait la main et lui parlait affectueusement, d’un air -maternel.</p> - -<p>—Je m’aperçois, Richard, d’après ce que vous me dites, que Robledo -dirige tout ici et que vous êtes un peu comme son employé... Je ne -devrais pas m’occuper de vos affaires, mais tout ce qui vous concerne -m’inspire tant d’intérêt... Je ne dis pas que l’Espagnol commette des -indélicatesses en répartissant les bénéfices; certes non. Robledo est un -homme correct, mais il abuse un peu des avantages que lui donne son âge. -Il faut vous émanciper de cette tutelle si vous voulez monter jusqu’où -vous pouvez prétendre, seul et sans tuteurs.</p> - -<p>Richard avait défendu son associé en entendant les premières -insinuations; mais le conseil d’Hélène le rendit pensif et préoccupé; il -le reçut sans un mot de protestation.</p> - -<p>Tandis qu’ils causaient, bercés doucement par le pas lent de leurs -chevaux, un cavalier, au fond de la plaine, apparut puis se dissimula à -plusieurs reprises, quittant la rive du fleuve pour pénétrer dans les -dunes de sable que les inondations avaient laissées à l’intérieur des -terres. Ce cavalier qui s’approchait puis s’éloignait d’un galop -capricieux était Celinda Rojas.</p> - -<p>Hélène remarqua la première ces évolutions et elle sourit d’un air -moqueur.</p> - -<p>—Je crois qu’on vous cherche, dit-elle à Richard.</p> - -<p>Celui-ci regarda dans la direction qu’elle indiquait et, reconnaissant -l’amazone, ne put cacher un certain trouble.</p> - -<p>—C’est mademoiselle Rojas, répondit-il en rougissant légèrement. C’est -une enfant et nous sommes<span class="pagenum"><a name="page_187" id="page_187">{187}</a></span> assez bons amis. Elle est pour moi comme une -petite sœur, ou pour mieux dire, comme un camarade. N’allez pas vous -imaginer...</p> - -<p>La Torrebianca qui souriait ironiquement et feignait de ne pas croire à -ses protestations lui dit avec une froideur qui l’attrista:</p> - -<p>—Allez la saluer pour qu’elle ne vous importune plus de sa surveillance -et venez me rejoindre.</p> - -<p>Après avoir lancé ces mots d’un ton impératif elle mit son cheval au -trot vers l’intérieur des terres, foulant les rudes buissons qui -craquaient en se brisant comme du bois sec.</p> - -<p>Aussitôt Celinda cessa d’évoluer dans le lointain et elle courut ventre -à terre au-devant de Richard. Quand elle fut près de lui, elle le menaça -du doigt en imitant l’expression sévère d’un précepteur qui réprimande -un élève. Puis elle dit avec une gravité comique:</p> - -<p>—Ne vous ai-je pas dit plus de cent fois, mister Watson, que je ne -voulais pas vous voir avec cette femme-là? Je passe maintenant des jours -entiers à courir la campagne inutilement et si j’arrive enfin à -rencontrer monsieur, je le trouve toujours en mauvaise compagnie.</p> - -<p>Mais Watson n’était plus le même homme; il ne rit pas de cette feinte -colère. Au contraire, il parut froissé par le ton plaisant qu’elle avait -pris, et il répondit sèchement:</p> - -<p>—Je puis aller avec qui il me plaît, mademoiselle. Il n’existe entre -nous qu’une bonne amitié malgré ce que trop de gens supposent à tort. -Vous n’êtes pas ma fiancée et je n’ai aucune raison de rompre avec mes -relations pour obéir à vos caprices.</p> - -<p>Celinda demeura stupéfaite et Richard en profita pour s’éloigner en -saluant sèchement, dans la direction qu’avait prise Hélène.<span class="pagenum"><a name="page_188" id="page_188">{188}</a></span></p> - -<p>La fille de Rojas se rendit compte que l’Américain s’échappait -réellement; elle fit un geste de colère, tout en lui criant des phrases -suppliantes:</p> - -<p>—Ne partez pas, <i>gringuito</i>. Ecoutez-moi, don Ricardo; ne vous fâchez -pas... J’ai dit cela pour rire comme les autres fois.</p> - -<p>Watson feignait de ne pas entendre et continuait sa course; elle saisit -alors le lasso qui pendait à l’arçon de sa selle, le déroula pour le -lancer sur le fugitif.</p> - -<p>—Venez ici, désobéissant.</p> - -<p>Avec une précision parfaite, le lasso tomba sur Richard et l’emprisonna, -mais au moment où Celinda commençait à tirer sur la corde, l’ingénieur -prit dans sa poche un canif et trancha la boucle. Son mouvement fut si -rapide que la jeune fille, ne rencontrant brusquement aucune résistance, -faillit tomber de cheval.</p> - -<p>Watson se débarrassa du tronçon de corde qui entourait ses épaules et le -jeta à terre sans se retourner. La fille de Rojas continua à ramener son -lasso, qui traînait mollement sur le sol.</p> - -<p>Quand elle eut dans la main le bout de la corde elle contempla avec -tristesse l’extrémité que le canif avait tranchée. Des larmes lui -troublèrent les yeux. Puis, pâle de colère, elle regarda les dunes -derrière lesquelles l’Américain avait disparu.</p> - -<p>—Que le diable t’emporte, <i>gringo</i> ingrat! je ne veux plus te voir... -Je ne te lancerai plus mon lasso et si un jour tu veux me retrouver, -c’est toi qui seras obligé de me lancer le tien... si tu en es capable!</p> - -<p>Et, sans pouvoir résister davantage à la cruauté de sa déconvenue, -Celinda cacha son visage dans ses mains, pour que ces champs sablonneux, -ce fleuve impétueux et solitaire, qui tant de fois l’avaient vue rire, -ne pussent aujourd’hui la voir pleurer.<span class="pagenum"><a name="page_189" id="page_189">{189}</a></span></p> - -<h2><a name="XII" id="XII"></a>XII</h2> - -<p>Le jour de la grande surprise préparée par Canterac arriva. Les ouvriers -dirigés par Moreno plantèrent les derniers arbres dans la plaine voisine -du fleuve.</p> - -<p>Des groupes de curieux admiraient de loin le bois improvisé. De Fort -Sarmiento et même de la capitale du Neuquen des gens arrivèrent, attirés -par cette fête d’un nouveau genre. Quelques travailleurs tendaient d’un -arbre à l’autre des guirlandes de feuillages et fixaient des faisceaux -de drapeaux.</p> - -<p>Fritérini, élevé au grade de maître d’hôtel, avait tiré du fond de sa -valise un frac quelque peu rongé de mites, souvenir du temps où il -servait comme garçon de restaurant dans les hôtels d’Europe et de -Buenos-Ayres. Soucieux de maintenir intacts son plastron rigide et sa -cravate blanche, il donnait des ordres à un groupe de métisses du bar -transformées en servantes qui préparaient des tables pour la fête du -soir.</p> - -<p>Don Antonio <i>El Gallego</i> avait lui aussi subi une<span class="pagenum"><a name="page_190" id="page_190">{190}</a></span> grande transformation -extérieure. Il était vêtu de noir et une grosse chaîne d’or traversait -son gilet d’une poche à l’autre. Il comptait au nombre des invités, car, -représentant du haut commerce, il avait bien le droit d’être compris -parmi les notables de la Presa; mais comme on avait commandé la -collation à son établissement, il avait jugé bon de se transporter sur -les lieux de la fête dès les premières heures de l’après-midi, pour -s’assurer que tous les préparatifs se déroulaient avec régularité.</p> - -<p>Parmi les badauds, que maintenait une clôture de fils barbelés, se -tenaient quelques <i>gauchos</i>, dont le fameux <i>Manos Duras</i>. Après la -bataille du cabaret il était revenu tranquillement au camp pour -s’expliquer. Il reconnaissait que certains des provocateurs étaient ses -amis, mais ils étaient tous majeurs et il n’avait pas à répondre de -leurs actes comme un père. Il se trouvait loin de la Presa quand le choc -s’était produit; pourquoi voulait-on le compromettre dans une affaire où -il n’avait pris aucune part?</p> - -<p>Le commissaire dut se contenter de cette justification; le patron du bar -l’accepta également, car il aimait mieux avoir <i>Manos Duras</i> pour ami -que pour ennemi; <i>Manos Duras</i> était donc présent et il contemplait avec -une attention quelque peu ironique les préparatifs de la fête. Les -autres <i>gauchos</i>, silencieux comme lui, semblaient rire intérieurement à -la pensée du travail accompli. Les <i>gringos</i> transportaient les arbres -de l’endroit où Dieu les avait fait naître; et tout cela pour une femme!</p> - -<p>Les gens du peuple se montraient plus hardis dans leurs jugements et ne -se gênaient pas pour les exprimer bien haut. Des femmes, parmi les mieux -vêtues, s’attaquaient à la marquise.</p> - -<p>—La garce! qu’est-ce que les hommes ne feraient pas pour elle!</p> - -<p>Elles comptaient les cadeaux de l’entrepreneur<span class="pagenum"><a name="page_191" id="page_191">{191}</a></span> Pirovani, si avare -pourtant et si dur pour les ouvriers.</p> - -<p>Par chaque train arrivaient de Buenos-Ayres ou de Bahia Blanca à -l’adresse de la marquise des paquets payés par l’Italien. Et de plus, -une charrette chargée d’un tonneau ne cessait d’apporter de l’eau du -fleuve à la maison de Pirovani. Cette grande dame avait besoin d’un bain -toutes les vingt-quatre heures.</p> - -<p>—Tout cela n’est pas naturel; elle doit avoir dans la peau quelque -chose qui ne veut pas sortir, affirmaient sentencieusement quelques -femmes.</p> - -<p>Toutes, forcées d’aller plusieurs fois par jour de leur demeure à la -rivière avec une cruche sur le dos, considéraient cette charrette et ce -tonneau comme un luxe inouï. Un bain chaque jour, dans ce pays où le -moindre souffle de vent soulève la terre en colonnes si épaisses et si -lourdes qu’il fallait se courber pour résister à leur poussée! Beaucoup -d’entre elles gardaient encore dans leur chevelure ou dans les doublures -de leurs robes la poussière des semaines précédentes, et cette folle -dépense d’eau les indignait comme une injustice sociale.</p> - -<p>Une femme, pour se consoler, lança une allusion méchante à l’ingénieur -Torrebianca:</p> - -<p>—Il est capable de venir ce soir avec les bons amis de sa femme!... Pas -possible qu’un homme soit aussi aveugle. Certainement ils s’entendent.</p> - -<p>Celinda, à cheval, passa lentement parmi les groupes et regarda d’un air -hostile le parc improvisé. Puis elle marcha vers le village pour ne pas -entendre les commentaires scabreux des femmes.</p> - -<p>Gonzalez, sans cesser de surveiller la mise en place des tables, tenait -un discours à quelques-uns de ses clients en leur montrant le fleuve. Il -avait trouvé le moment propice pour étaler avec une doctorale gravité -les connaissances qu’il avait glanées dans les propos de son compatriote -Robledo.<span class="pagenum"><a name="page_192" id="page_192">{192}</a></span></p> - -<p>Les Indiens avaient appelé ce fleuve Rio Negro, «la rivière noire», à -cause des dures peines qu’ils éprouvaient à remonter son courant rapide. -Les conquérants le nommaient «Fleuve des Saules». Aujourd’hui encore les -saules abondaient sur ses rives, et les troncs que roulait le courant -constituaient pour les barques un danger constant.</p> - -<p>Il était resté inexploré pendant des siècles, puis un missionnaire -anglais avait fait une tentative pour donner à son pays la priorité dans -cette importante région de passage.</p> - -<p>C’est alors que les Espagnols, qui avaient eu bien des choses à faire -après s’être emparés de la plus grande partie de l’Amérique, jugèrent -nécessaire l’exploration du fleuve.</p> - -<p>L’enseigne Villarino entreprit cette expédition obscure et difficile -dans le dernier tiers du <span class="smcap">xviii</span><sup>e</sup> siècle; don Manuel l’appelle le -dernier représentant de l’héroïque génie des découvreurs espagnols.</p> - -<p>Il partit de Carmen de Patagones avec soixante hommes d’équipage, sur -quatre lourdes barques mal faites pour un tel voyage. Il s’enfonça avec -cette poignée de marins dans un pays complètement inconnu où vivaient -les Indiens les plus irréductibles et les plus féroces, qui poussaient -parfois leurs incursions jusqu’aux abords de Buenos-Ayres.</p> - -<p>Pendant des centaines de lieues les quatre barques naviguèrent entre ces -rives où les guettaient les terribles Aucas.</p> - -<p>—Nous qui connaissons le courant du fleuve nous pouvons comprendre les -difficultés de cette expédition vers l’amont, et sur barque à voile. Ils -emportaient quinze chevaux qui devaient haler les bateaux dans les -passages difficiles. Quatre fois les ouragans brisèrent la mâture des -embarcations. L’expédition dura de longs mois et, faute de guides du -pays, elle s’égara souvent dans les affluents et dut revenir<span class="pagenum"><a name="page_193" id="page_193">{193}</a></span> ensuite en -arrière... Ils cherchaient cette mer que les Indiens affirmaient avoir -vue de leur yeux et qui n’est autre que le lac Nahuel Huapi. Il -communique en effet avec le Rio Negro par le bras du Limay. Eh bien! -aujourd’hui où nous possédons des embarcations cent fois meilleures, -personne n’a jamais voulu recommencer le voyage de l’enseigne Villarino.</p> - -<p>Pendant que Gonzalez continuait son patriotique discours les groupes -devenaient plus importants. Un orchestre composé de quelques Italiens -venus de Neuquen se mit à déchirer l’air de la stridence de ses cuivres. -Immédiatement quelques couples commencèrent à danser. Don Antonio -s’indigna de ce manque de respect à l’égard de l’organisateur de la -fête.</p> - -<p>—Ne les laisse pas danser avant l’arrivée de la marquise, dit-il à -Fritérini, la cérémonie est en son honneur et monsieur de Canterac sera -certainement mécontent si elle commence avant l’heure.</p> - -<p>Mais les musiciens et les danseurs ne tinrent aucun compte de ses -scrupules et le bal continua.</p> - -<p>Cependant, Hélène, brillamment parée pour la fête, se trouvait encore -dans le salon de sa maison. Son visage était sombre et irrité.</p> - -<p>—Cela n’arrive qu’à moi, pensait-elle. Fallait-il que cette nouvelle -nous parvînt justement aujourd’hui?... Allez donc ne pas croire aux -caprices de la fatalité!</p> - -<p>Torrebianca avait reçu le matin une lettre d’Italie que lui expédiait -son notaire: il l’avait tendue à Hélène, le visage bouleversé.</p> - -<p>«Depuis votre départ pour l’Amérique la santé de madame la marquise -était si chancelante que nous attendions d’un moment à l’autre une issue -fatale. Elle est morte en pensant à vous. Le dernier mot qu’elle eut la -force de prononcer dans son agonie fut votre nom. Je vous envoie -ci-joint quelques rensei<span class="pagenum"><a name="page_194" id="page_194">{194}</a></span>gnements sur l’héritage qui malheureusement -n’est pas....»</p> - -<p>Hélène s’arrêta de lire pour regarder son mari d’un air interrogateur; -mais il demeurait la tête en avant, anéanti par cette nouvelle. Elle -hésita avant de parler, puis comme le temps passait sans que son mari -rompît le silence, elle dit lentement:</p> - -<p>—Je suppose que cet événement qui n’a rien d’imprévu, puisque souvent -tu m’avais fait part de tes craintes, ne nous empêchera pas d’assister à -la fête.</p> - -<p>Torrebianca leva les yeux et la regarda, stupéfait...</p> - -<p>—Que dis-tu? Songe que celle qui vient de mourir était ma mère.</p> - -<p>Elle feignit la confusion et répondit doucement:</p> - -<p>—La mort de cette pauvre dame me fait beaucoup de peine. C’était ta -mère et cela me suffit pour que je la pleure... mais songe aussi que je -ne l’ai jamais vue et qu’elle-même ne m’a connue que par mes portraits. -Reprends tes esprits et sois un peu logique. A cause d’un événement -malheureux qui s’est passé à l’autre bout de la terre, nous ne pouvons -pas nous dispenser d’assister à une fête qui a occasionné des frais -énormes à celui qui l’a organisée.</p> - -<p>Elle s’approcha de son mari et lui dit d’une voix insinuante tout en lui -caressant de la main le visage:</p> - -<p>—Il faut savoir vivre. Nul ne connaît ton malheur? Imagine-toi que la -lettre n’est pas arrivée aujourd’hui et que tu ne peux pas la recevoir -avant le courrier d’après-demain. C’est entendu, n’est-ce pas? Tu -ignores la nouvelle et tu viens avec moi, ce soir. A quoi bon y penser -maintenant? Tu as bien le temps de méditer sur ce triste événement.</p> - -<p>Le marquis secoua la tête. Puis il porta une main à ses yeux et, -appuyant son coude sur ses genoux il gémit d’une voix sourde:<span class="pagenum"><a name="page_195" id="page_195">{195}</a></span></p> - -<p>—C’était ma mère... ma pauvre mère qui m’aimait tant!</p> - -<p>Il y eut un long silence. Torrebianca se réfugia dans une pièce voisine -comme pour dérober à sa femme son chagrin. Hélène, maussade et irritée, -l’entendait gémir et marcher derrière la porte.</p> - -<p>Le temps passait. Elle regarda la pendule: trois heures. Il fallait -prendre une décision. Elle eut une moue cruelle et haussa les épaules. -Puis elle marcha vers la porte par où son mari avait disparu:</p> - -<p>—Reste ici, Frédéric, ne t’occupe pas de moi. J’irai seule et je -trouverai un prétexte pour t’excuser. A bientôt, mon chéri. Crois bien -que si je te laisse c’est uniquement pour ne pas peiner nos amis. Ah! -quel supplice que les exigences du monde.</p> - -<p>Sa voix avait des inflexions tendres, mais un rictus de rage tordait les -coins de sa bouche. Elle mit son chapeau et sortit. Du haut du perron -elle put voir la rue complètement déserte.</p> - -<p>Tous les habitants du village se trouvaient autour du parc improvisé. -Canterac et l’entrepreneur chacun de leur côté avaient décidé que ce -jour serait férié et donné congé à leurs hommes.</p> - -<p>Devant la maison attendait une petite voiture à quatre roues; un métis -dormait sur le siège, gardant entre ses lèvres épaisses et bleues un -cigare de Paraguay, tandis qu’un essaim de mouches bourdonnaient autour -de son visage en sueur.</p> - -<p>Hélène pensa à ses admirateurs qui sans doute guettaient avec impatience -son arrivée. Ils s’étaient abstenus de venir la chercher parce que la -veille elle avait exprimé le désir de se rendre à la fête seulement -accompagnée de son époux. Une femme doit éviter de donner prise à la -calomnie.</p> - -<p>Elle s’écartait de la maison pour gagner la voiture, quand elle entendit -un galop de cheval. Un<span class="pagenum"><a name="page_196" id="page_196">{196}</a></span> cavalier venait de surgir d’une ruelle voisine. -C’était la Fleur du Rio Negro.</p> - -<p>Le mystérieux instinct de la haine fit qu’Hélène devina sa présence -avant de l’avoir aperçue. Sans attendre que le cheval fût arrêté -l’intrépide amazone se laissa glisser de sa selle. Puis elle s’avança -avec la démarche lourde du cavalier qu’étonne encore le contact du sol:</p> - -<p>—Madame, un mot seulement.</p> - -<p>Et elle se plaça entre la marquise et le marchepied de la voiture pour -lui barrer le passage.</p> - -<p>Malgré sa fierté, Hélène fut troublée par le regard dur de la jeune -fille. Cependant elle eut un mouvement hautain qui demandait «Est-ce -bien moi que vous cherchez.» Celinda comprit et répondit d’un geste -affirmatif.</p> - -<p>La marquise, toujours muette, lui fit signe de parler, et la fille de -Rojas dit d’un ton agressif:</p> - -<p>—Vous n’avez donc pas assez de tous ces hommes que vous rendez fous? Il -vous faut encore voler ceux qui sont à d’autres femmes?</p> - -<p>Hélène la regarda des pieds à la tête sans répondre un mot. Elle -essayait de l’impressionner avec des airs de supériorité...</p> - -<p>—Je ne vous connais pas, petite! dit-elle enfin. J’ai idée, d’ailleurs, -qu’il y a entre nous une trop grande différence de classe et -d’éducation; nous en resterons là, s’il vous plaît.</p> - -<p>Elle essaya de l’écarter et de passer, mais Celinda, irritée par cette -réponse méprisante, leva le <i>rebenque</i> qu’elle tenait dans sa main -droite.</p> - -<p>—Eh! diable en jupons!</p> - -<p>Elle abattit son fouet sur le visage d’Hélène, mais l’autre se mit -aussitôt en défense et saisit le bras de son adversaire. Une intense -pâleur se répandit sur son visage et ses yeux, agrandis par la -surprise,<span class="pagenum"><a name="page_197" id="page_197">{197}</a></span> lancèrent un éclair fauve. Puis elle dit d’une voix rauque:</p> - -<p>—Bien, petite, ne vous mettez pas en peine. Je compte ce coup comme -reçu. C’est un cadeau que l’on n’oublie pas; je m’en souviendrai quand -je le jugerai bon.</p> - -<p>Elle lâcha le bras de Celinda; celle-ci, déjà calmée, le laissa -retomber, comme honteuse de son agression.</p> - -<p>Hélène profita de ce mouvement d’hésitation pour sauter dans la voiture. -Elle toucha le conducteur à l’épaule. Le métis était resté endormi -jusqu’à ce moment, le cigare à la bouche, et ne s’était pas rendu compte -de ce qui s’était passé à côté de son véhicule.</p> - -<p>A peine sortie du village, Hélène aperçut au loin le parc improvisé et -la multitude qui s’agitait tout autour.</p> - -<p>Un cavalier, qui semblait revenir du lieu de la fête, la croisa au trot -et ôta son chapeau pour la saluer. Hélène reconnut <i>Manos Duras</i> et -sourit machinalement en réponse à son salut respectueux. Puis, sans bien -se rendre compte de ce qu’elle faisait, elle l’appela de la main. Le -<i>gaucho</i> fit faire demi-tour à son cheval, s’approcha de la voiture et -se mit à marcher à hauteur des roues.</p> - -<p>—Comment allez-vous, Madame la Marquise? Pourquoi êtes-vous si pâle?</p> - -<p>Hélène fit un effort pour retrouver son calme.</p> - -<p>Sans doute les traces de l’émotion qu’elle venait d’éprouver étaient -encore visibles sur son visage; il fallait qu’elle arrivât à la fête -tranquille et souriante, et que nul ne pût deviner l’outrage qu’elle -avait reçu.</p> - -<p>Comme pour mettre fin promptement à son entretien avec <i>Manos Duras</i>, -elle lui demanda avec une gaieté forcée:<span class="pagenum"><a name="page_198" id="page_198">{198}</a></span></p> - -<p>—Vous m’avez bien dit un jour que vous aviez beaucoup d’estime pour moi -et que vous seriez toujours prêt à exécuter un de mes ordres, quelque -terrible qu’il fût?</p> - -<p><i>Manos Duras</i> salua, la main à son chapeau, et sourit en découvrant ses -dents de loup.</p> - -<p>—Ordonnez, Madame. Désirez-vous que je tue quelqu’un?</p> - -<p>Tandis qu’il parlait, le désir brillait dans ses yeux. Elle eut un geste -d’effroi hypocrite.</p> - -<p>—Tuer? Oh! non... quelle horreur! Pour qui me prenez-vous?... Le -service que j’aurai l’occasion de vous demander peut-être sera bien plus -agréable pour vous... Nous en reparlerons.</p> - -<p>Elle eut peur que le <i>gaucho</i> ne tardât à prendre congé, et d’un geste -énergique elle lui ordonna de se retirer. Elle était arrivée à proximité -du lieu de la fête et il était peu convenable que, venant sans son mari, -elle y arrivât avec un tel compagnon.</p> - -<p><i>Manos Duras</i> retint son cheval et la voiture s’éloigna. Pendant -quelques minutes il suivit des yeux cette femme, la plus extraordinaire -qu’il eût jamais rencontrée; quand il l’eut perdue de vue, son regard de -dogue soumis redevint dur et agressif.</p> - -<p>Les invités pénétraient peu à peu dans le parc artificiel, entourés de -la curiosité de la foule que le commissaire et ses quatre hommes, fort -affairés, maintenaient derrière la clôture de fil de fer. Ces invités -étaient des commerçants espagnols ou italiens établis dans les villages -voisins ou venus de l’île lointaine de Choele-Choel, le dernier point où -atteignent les rares bateaux capables de remonter le Rio Negro. Les -contremaîtres et les mécaniciens du chantier se présentaient aussi avec -leurs femmes qui avaient déballé leurs costumes de fête, réservés -jusqu’ici aux brefs séjours qu’elles allaient faire à Bahia Blanca ou à -Buenos-Ayres.<span class="pagenum"><a name="page_199" id="page_199">{199}</a></span></p> - -<p>Robledo parcourait les courtes allées du parc et admirait ironiquement -l’absurde création de Canterac. Moreno lui faisait noter avec un certain -orgueil tous les détails de l’œuvre qu’il avait dirigée.</p> - -<p>—Ce qu’il y a de plus remarquable, c’est une espèce de berceau ou -plutôt de sanctuaire de verdure qui se trouve au bout de la futaie. Le -capitaine tentera certainement d’y amener la marquise. Mais elle est -fine et elle saura lui glisser dans les mains.</p> - -<p>Il clignait malicieusement de l’œil en parlant des projets de Canterac, -puis il reprenait sa gravité pour affirmer la parfaite vertu de la -marquise qui n’était pas la femme que beaucoup de gens croyaient.</p> - -<p>Il se préparait à montrer à l’Espagnol le fameux «sanctuaire» de -verdure, mais, soudain, sans transition, il l’abandonna en murmurant une -excuse et s’élança vers l’entrée du parc. Hélène venait d’arriver. Les -autres soupirants imitèrent Moreno et coururent à sa rencontre; mais -après avoir salué les trois hommes, elle montra nettement sa préférence -pour Watson, qui lui aussi était allé au-devant d’elle. Elle causa avec -les autres, mais ses yeux caressants restaient fixés sur Richard. -Robledo, qui de loin examinait le groupe, ne manqua pas de s’en -apercevoir.</p> - -<p>Contrarié par ce qu’il venait de découvrir, il s’approcha pour saluer la -Torrebianca. Puis, à voix basse, il pria Watson de le suivre; mais le -jeune homme faisait semblant de ne pas comprendre. Tout gonflé de son -importance en tant qu’organisateur de la fête, l’ingénieur français -s’interposa enfin entre Hélène et les invités et lui offrit son bras -pour lui montrer toutes les beautés de sa création forestière.</p> - -<p>Robledo en profita pour toucher du doigt le dos de Watson et pour -l’inviter à l’accompagner dans<span class="pagenum"><a name="page_200" id="page_200">{200}</a></span> sa promenade sous la futaie. Dès qu’ils -furent seuls, l’Espagnol lui montra la femme qui s’éloignait appuyée au -bras de Canterac et lui dit avec bonté:</p> - -<p>—Méfiez-vous, Richard. Je crois que cette Circé ne demande qu’à vous -enchanter à votre tour.</p> - -<p>Watson, qui, jusqu’à cette heure, l’avait toujours écouté avec -déférence, le regarda cette fois d’un air de hauteur.</p> - -<p>—Je suis assez grand pour aller tout seul, répondit-il sèchement, et -quand à vos conseils, vous me les donnerez quand je vous les demanderai.</p> - -<p>Puis il tourna le dos en murmurant des mots inintelligibles et s’en fut -à la recherche d’Hélène.</p> - -<p>L’Espagnol demeura d’abord stupéfait de la brusque réponse de son -associé; puis il s’indigna.</p> - -<p>—Cette femme! pensa-t-il. Elle va encore m’enlever mon meilleur ami!</p> - -<p>A ce moment commençait la partie de la fête qui, pour beaucoup des -invités, était la plus intéressante. Fritérini donnait des ordres à -pleine voix aux métisses chargées du service. Sur les tables, faites de -planches supportées par des chevalets et couvertes de draps de lit -fraîchement lavés en guise de nappes, apparurent les victuailles les -plus riches et les plus extraordinaires qu’avaient pu fournir le magasin -du <i>Gallego</i> et tous les autres cabarets ou auberges des colonies -proches de Rio Negro. C’étaient des mets européens ou nord-américains -qui gardaient un goût de renfermé, un parfum d’étain et de fer blanc: -porc de Chicago, saucisses de Francfort, foie gras, sardines de Galice, -piments de la Rioja, olives de Séville, le tout venu, à travers l’océan, -dans des boîtes métalliques ou des petits barils de bois.</p> - -<p>Le choix des boissons était extraordinaire. Seuls quelques <i>gringos</i> -venus des pays dits latins recherchaient les bouteilles de vin rouge. -Les autres, en particulier les fils du pays, tenaient pour une bois<span class="pagenum"><a name="page_201" id="page_201">{201}</a></span>son -grossière les liquides couleur de sang, et la transparence des vins -blancs leur était signe d’aristocratie.</p> - -<p>Les bouchons de champagne ne cessaient de sauter à grand bruit. On -buvait le vin mousseux comme on eût bu de l’eau du fleuve.</p> - -<p>—C’est cher en Europe, disait un Russe aux longs cheveux graisseux, -mais ici, avec la différence du change!...</p> - -<p>Le méticuleux Moreno s’inquiétait de la soif grandissante des invités. -Il faisait des signes mystérieux à l’enthousiaste Fritérini et lui -glissait au passage quelques mots dans l’oreille pour lui recommander -l’économie et la prudence.</p> - -<p>—Pourvu que les <i>pesos</i> de Canterac y suffisent! pensait-il. Je -commence à croire que nous n’aurons pas assez d’argent pour tout payer.</p> - -<p>Cependant l’ingénieur français s’enfonçait avec Hélène au milieu des -arbres et s’arrêtait parfois pour lui signaler les plus beaux.</p> - -<p>—Ce parc n’est pas celui de Versailles, belle marquise, disait-il en -imitant les façons galantes des siècles passés. Mais dans sa médiocrité, -il vous exprime du moins le désir que j’ai eu de vous être agréable.</p> - -<p>Pirovani, feignant la distraction, marchait derrière lui à quelque -distance. Il ne pouvait cacher le dépit que lui causait cette fête -imaginée par son rival. Il reconnaissait qu’il n’aurait pu inventer rien -de semblable. Ah! l’instruction était bien utile!</p> - -<p>En s’avançant dans le bois artificiel il donnait à la dérobée de rudes -poussées aux arbres les plus proches pour essayer de les faire tomber. -Mais ses mauvais desseins échouaient. Tous les arbres restaient debout. -Cet imbécile de Moreno avait bien fait les choses quand il avait prêté -son concours à Canterac.<span class="pagenum"><a name="page_202" id="page_202">{202}</a></span></p> - -<p>Ses extrémités se glacèrent et tout son sang lui reflua au cœur -lorsqu’il vit le couple pénétrer dans un épais berceau de feuillage, à -l’extrémité d’une avenue. C’était le fameux sanctuaire dont Moreno avait -parlé.</p> - -<p>—La reine peut prendre place sur son trône, dit Canterac. Et il indiqua -à Hélène un banc rustique surmonté d’une espèce de dais fait de -guirlandes de verdure et de fleurs de papier.</p> - -<p>Enhardi par la solitude, le Français exprima son amour en termes -véhéments, et se dit prêt à tout sacrifier pour Hélène. Il lui avait -souvent fait les mêmes aveux, mais cette fois ils étaient seuls et la -fête semblait avoir rendu sa passion plus agressive.</p> - -<p>Elle était assise sur le banc rustique, près de l’ingénieur, et elle -montrait quelque inquiétude, sans perdre pour cela son sourire de -tentatrice. Canterac lui saisit les deux mains et voulut aussitôt la -baiser sur la bouche. Mais la Torrebianca, qui s’attendait à l’attaque, -sut se défendre à temps et fit effort pour le repousser.</p> - -<p>Ils luttaient de la sorte quand l’entrepreneur parut à l’entrée du -cabinet. Aucun des deux ne le vit. Canterac s’obstinait à vouloir -embrasser Hélène et, oubliant ses minauderies de coquette, elle le -repoussait avec violence.</p> - -<p>—C’est de la déloyauté, dit-elle d’une voix haletante. Je dois être -décoiffée. Vous allez abîmer mon chapeau... Restez tranquille! Si vous -persistez, je vous quitte.</p> - -<p>Mais elle fut enfin réduite à se défendre si énergiquement que Pirovani -crut le moment venu d’intervenir et pénétra résolument à l’intérieur du -cabinet. L’ingénieur, en l’apercevant, abandonna Hélène et se leva, -tandis qu’elle réparait le désordre de sa coiffure et de ses vêtements. -Les deux hommes<span class="pagenum"><a name="page_203" id="page_203">{203}</a></span> se regardèrent fixement; l’Italien se sentit contraint -de prendre la parole.</p> - -<p>—Vous êtes bien pressé, dit-il ironiquement, de vous faire payer les -frais de la fête.</p> - -<p>Canterac fut si étonné d’entendre un simple entrepreneur l’insulter à -cet endroit même, dans un parc somptueux né de son esprit, qu’il resta -un instant sans pouvoir parler. Puis sa colère d’homme autoritaire -éclata, fulgurante et froide.</p> - -<p>—De quel droit m’adressez-vous la parole? J’aurais dû m’abstenir -d’inviter chez moi un émigrant sans éducation, qui a fait sa fortune on -ne sait trop comment.</p> - -<p>Furieux d’être ainsi outragé en présence d’Hélène, Pirovani fut pris -d’une rage folle. La violence de son tempérament sanguin le poussait à -l’action immédiate; pour toute réponse il se jeta sur l’ingénieur et le -gifla. Immédiatement les deux hommes s’empoignèrent et se mirent à -lutter à bras-le-corps, tandis que la Torrebianca, perdant la tête, -poussait des cris d’épouvante.</p> - -<p>Les invités accoururent, et les premiers à se présenter furent Robledo -et Watson, chacun de leur côté.</p> - -<p>L’ingénieur et l’entrepreneur, qui se roulaient sur le sol, étroitement -enlacés, avaient en grande partie détruit le sanctuaire de verdure.</p> - -<p>Pirovani, plus puissant et plus vigoureux que Canterac, l’étouffait de -son poids. La colère lui faisait oublier tout ce qu’il savait d’espagnol -et il blasphémait en italien, invoquant la Vierge et la plupart des -habitants du ciel. Il priait à grands cris ceux qui tentaient de -s’interposer de le laisser manger le foie de son rival. En quelques -secondes, il était revenu aux années de sa jeunesse, où il se battait -avec ses compagnons de misère dans quelque <i>trattoria</i> du port de -Gênes.<span class="pagenum"><a name="page_204" id="page_204">{204}</a></span></p> - -<p>En les tiraillant avec énergie et en distribuant quelques bons coups de -poing, des hommes de bonne volonté parvinrent à séparer leurs deux -chefs. Watson, sans s’occuper des combattants, s’était élancé vers la -marquise et s’était placé devant elle comme pour la défendre d’un péril.</p> - -<p>Robledo regarda les deux adversaires. Contenus chacun par un groupe -d’hommes ils s’insultaient de loin et bavaient des injures, les yeux -injectés de sang. Tous deux avaient brusquement oublié l’espagnol et ils -bredouillaient les mots les plus sales de leurs langues respectives.</p> - -<p>Puis il contempla la marquise de Torrebianca qui, soutenue par Watson, -gémissait comme une fillette.</p> - -<p>«Il ne manquait plus que ce scandale! se dit-il. J’ai peur que cette -femme ne soit bientôt cause de la mort d’un homme.»<span class="pagenum"><a name="page_205" id="page_205">{205}</a></span></p> - -<h2><a name="XIII" id="XIII"></a>XIII</h2> - -<p>Watson et Robledo, préoccupés par l’événement qui s’était produit -quelques heures auparavant dans le parc inventé par Canterac, -terminèrent silencieusement leur repas.</p> - -<p>Un obstacle infranchissable semblait s’être élevé entre eux. Watson -montrait un visage assombri et évitait de regarder Robledo qui levait de -temps en temps les yeux sur son associé avec un sourire plein -d’amertume. Il pensait à Hélène, ce cruel despote, qui peut-être avait -excité Richard contre lui.</p> - -<p>Le jeune homme quitta la table, prit congé en murmurant quelques mots -indistincts et saisit son chapeau pour sortir.</p> - -<p>—Il va la voir, se dit l’Espagnol; loin d’elle, il ne vit plus.</p> - -<p>Dans la rue centrale, Watson rencontra des groupes qui discutaient avec -ardeur. Les rectangles rouges que projetaient sur le sol les portes du -bar étaient souvent voilés par l’ombre de gens qui entraient ou -sortaient.<span class="pagenum"><a name="page_206" id="page_206">{206}</a></span></p> - -<p>Il devina que tous commentaient l’événement du jour en prenant fait et -cause soit pour l’ingénieur, soit pour l’entrepreneur.</p> - -<p>Quand il arriva chez Hélène, Sébastienne le reçut au sommet du perron. -La métisse elle-même était préoccupée par les incidents de l’après-midi.</p> - -<p>Elle regarda Richard avec sévérité; sans doute, elle pensait à Celinda. -«Ah! les hommes! Ce <i>gringo</i> qu’elle avait pris pour un bon garçon, il -était tout aussi vicieux que les autres.»</p> - -<p>Le jeune homme passa sans remarquer ce regard et trouva dans la grande -salle Hélène qui semblait l’attendre.</p> - -<p>Il voulut prendre un fauteuil, mais la marquise s’y opposa.</p> - -<p>—Non, ici, à côté de moi. Personne ainsi ne pourra nous entendre.</p> - -<p>Et elle l’obligea à s’asseoir sur le sofa, tout près d’elle.</p> - -<p>Son visage était pâle, son regard dur et elle semblait encore sous -l’impression désagréable des événements récents. La rixe entre Pirovani -et Canterac était passée dans sa mémoire au second plan, mais l’image de -Celinda, le fouet levé, la tourmentait sans cesse, et elle en frémissait -encore de rage. Elle oublia sa rancune en voyant arriver ponctuellement -Richard qu’elle avait prié de venir passer la soirée chez elle. Elle -remarqua que Watson regardait avec inquiétude les portes de la salle et -crut devoir le rassurer.</p> - -<p>—Personne ne viendra. Mon mari est dans sa chambre, accablé par une -mauvaise nouvelle qu’il a reçue d’Europe... un malheur de famille que -nous attendions depuis quelque temps et qui ne me touche pas beaucoup -moi-même.</p> - -<p>Puis, changeant de ton et de visage, elle continua:</p> - -<p>—Combien je vous remercie d’être venu!... Je<span class="pagenum"><a name="page_207" id="page_207">{207}</a></span> tremblais à la pensée -qu’il me faudrait passer seule les longues heures de la soirée. Je -m’ennuie tant ici!... C’est pour cela qu’aujourd’hui, en nous séparant, -je vous ai supplié de ne pas m’abandonner...</p> - -<p>Et en prononçant ces mots elle prit la main de Watson qu’elle contempla -de ses yeux caressants.</p> - -<p>Le jeune homme se sentit flatté par ce regard dans sa vanité masculine, -mais immédiatement le souvenir des incidents de l’après-midi lui revint -à la mémoire.</p> - -<p>—Pourquoi ces deux hommes se sont-ils battus? Est-ce pour vous?</p> - -<p>Elle hésita d’abord, puis, détournant les yeux, elle répondit avec -détachement.</p> - -<p>—Peut-être; mais je les méprise tous les deux. Vous seul existez pour -moi, Richard.</p> - -<p>Elle lui posa les mains sur les épaules et approcha de lui son visage; -son corps souple s’étira avec une ondulation féline.</p> - -<p>—Il me semble, murmura-t-elle, que nous sommes près de franchir les -bornes d’une tranquille amitié. Vous ne savez pas comme vous -m’intéressez.</p> - -<p>Ils se sentaient enhardis par la solitude et par la force de leur désir. -En quelques minutes ils allaient parcourir des étapes que dans son -inexpérience le jeune homme s’attendait à voir durer fort longtemps. -Hélène pensait à la jeune amazone qui avait tenté de la frapper. -Outragée dans son orgueil, elle voulait une prompte vengeance, et -cyniquement, elle se disait avec un rire contenu qui faisait briller son -regard:</p> - -<p>—Puisque tu es jalouse, ce ne sera pas sans motif. Je te rendrai bien -ton coup de cravache.</p> - -<p>De plus, elle songeait à ces deux hommes qui s’étaient colletés devant -elle, sans qu’elle éprouvât aucune émotion véritable et, avec l’étrange -logique d’un cerveau désordonné, elle arrêtait que le plus<span class="pagenum"><a name="page_208" id="page_208">{208}</a></span> sûr moyen de -rétablir la paix entre eux était de se donner à un troisième, plus digne -qu’elle le distinguât.</p> - -<p>Watson, de son côté, la trouvait plus belle et plus désirable depuis que -deux hommes avaient essayé de se tuer pour elle. Un sentiment d’orgueil -viril, de vanité sexuelle, s’unissait aux émotions qu’excitaient en lui -les paroles de la Torrebianca et le contact de son corps.</p> - -<p>Les deux mains qu’elle avait appuyées sur les épaules de Richard se -rejoignaient lentement et le jeune homme se sentit emprisonné entre deux -bras adorables. Quelque chose se réveilla dans son âme, comme une fleur -mourante qui renaît. Il crut voir le noble et triste visage de -l’ingénieur Torrebianca et soudain il voulut rompre le charme, se -rejeter en arrière et repousser Hélène... Il ne pouvait trahir son -compagnon. Il ne pouvait commettre cet acte honteux sous le toit même de -cet homme à peine séparé de lui par quelques cloisons. Puis il se vit -lui-même marchant joyeusement dans la campagne, aux côtés de Celinda. -Encore une fois il voulut secouer la tête et ses paupières battirent -avec angoisse; alors même qu’il tentait de se déprendre, il était -certain d’en être incapable.</p> - -<p>«Pauvre petite Fleur du Rio Negro!» pensa-t-il.</p> - -<p>Les bras qui entouraient son cou se resserrèrent doucement et attirèrent -peu à peu sa tête vers le visage féminin qui lui tendait ses lèvres -avides et hardies. Leurs bouches s’unirent enfin et Richard crut que ce -baiser n’aurait plus de fin.</p> - -<p>Il était ivre comme un homme qui, trouvant toutes portes ouvertes, -s’avance de salle en salle dans un palais merveilleux, et découvre -chaque fois une chambre plus admirable et des perspectives plus -éblouissantes au delà. Au moment où il s’imaginait que cette bouche, il -l’avait possédée toute, les lèvres<span class="pagenum"><a name="page_209" id="page_209">{209}</a></span> s’entr’ouvraient en un bâillement de -fauve et le laissaient pénétrer plus avant pour lui révéler l’énervante -volupté de contacts inconnus. Il croyait avoir épuisé toutes les -sensations que recelaient en elles ces deux valves de chair humide et -douce, et de nouveaux frissons de plaisir lui parcouraient le dos.</p> - -<p>A ce moment, il eut la même pensée que tous les naïfs habitants de la -Presa qui couraient affolés dans le sillage de la Torrebianca: «C’est -elle la vraie femme. Les femmes qui ont connu l’existence élégante -méritent seules qu’on les admire.»</p> - -<p>Ses mains s’égarèrent sur les rondeurs de ce corps adorable, essayèrent -d’écarter les vêtements importuns.</p> - -<p>Soudain tous deux se repoussèrent sous le coup d’une violente surprise -et se hâtèrent de réparer le désordre de leur aspect. Sébastienne venait -de frapper à la porte et demandait la permission d’entrer.</p> - -<p>La métisse était trop bien stylée pour ouvrir une porte sans -autorisation; mais avant de la solliciter elle jugeait toujours bon de -jeter un coup d’œil par le trou de la serrure.</p> - -<p>Sa tête parut enfin dans l’entre-bâillement et elle dit, en voilant son -regard malicieux:</p> - -<p>—Mon ancien patron, don Pirovani, demande à voir Madame. Il dit que -c’est très pressé.</p> - -<p>Richard se leva pour partir; Hélène le supplia de rester, lui promettant -de congédier l’intrus au plus tôt. Mais le jeune homme avait repris son -sang-froid et s’était rendu compte du danger qu’il venait de courir; il -saisit l’occasion qui se présentait et se retira, désireux de ne pas -rester seul avec elle à nouveau. Sur le seuil il heurta presque -l’entrepreneur qui entrait, saluant de très loin «Madame la Marquise».</p> - -<p>Il lui serra la main et disparut incontinent.</p> - -<p>Hélène ne chercha pas à dissimuler l’irritation<span class="pagenum"><a name="page_210" id="page_210">{210}</a></span> que lui causait cette -visite inopportune; elle reçut l’Italien avec une visible mauvaise -humeur.</p> - -<p>Elle resta debout pour lui faire comprendre que leur entrevue devait -être brève; mais l’autre, préoccupé, lui demanda la permission de -s’asseoir et prit un fauteuil avant même qu’elle eût répondu. La -Torrebianca se contenta de s’appuyer au bord d’une table.</p> - -<p>—Mon mari est indisposé, dit-elle, et a besoin de mes soins. Ce n’est -pas bien grave: l’émotion que lui a causée un malheur de famille. Mais -parlons de vous: quel sujet vous amène ici à une heure pareille?</p> - -<p>Pirovani resta un moment sans répondre, pour donner ainsi plus de -solennité aux paroles qu’il allait prononcer.</p> - -<p>—Monsieur de Canterac estime qu’après l’incident de ce soir nous devons -nous mesurer dans un duel à mort.</p> - -<p>Hélène, qui ne pensait qu’à Watson et qui supportait mal la présence de -celui qui l’avait mis en fuite, eut un mouvement qui marquait que la -nouvelle l’intéressait peu. Puis elle essaya de dissimuler son -indifférence et dit:</p> - -<p>—Cette proposition n’a rien d’extraordinaire. Si j’étais un homme -j’agirais de même.</p> - -<p>Pirovani, qui avait hésité jusqu’alors parce qu’il trouvait stupide le -défi de Canterac, se leva de son fauteuil d’un air décidé.</p> - -<p>—Eh bien, dit-il, puisque vous l’approuvez, c’est dit. Je me battrai -contre le Français; je me battrai s’il le faut contre la moitié du monde -pour vous prouver que je suis digne de votre estime.</p> - -<p>En parlant ainsi il avait saisi une main d’Hélène, mais cette main lui -sembla si molle et si froide qu’il la lâcha avec découragement. Elle se -tourna d’un air las vers les pièces intérieures de la maison,<span class="pagenum"><a name="page_211" id="page_211">{211}</a></span> où se -trouvait son mari. Pirovani comprit qu’il devait se retirer, et il se -hâta d’obéir, mais en se dirigeant vers la porte il n’épargna pas à la -marquise les déclarations et les gestes d’un amoureux qui veut faire -admirer son héroïsme.</p> - -<p>Restée seule enfin, Hélène appela Sébastienne à grands cris. La métisse -ne se hâta pas d’accourir. Elle avait dû accompagner jusqu’à la porte de -la rue son ancien patron.</p> - -<p>—Essaie de rejoindre M. Watson, ordonna-t-elle vivement. Il ne doit pas -être loin, dis-lui de revenir.</p> - -<p>La métisse sourit, baissa les yeux et dit avec une feinte naïveté:</p> - -<p>—Ce serait difficile de le rattraper! Il est parti comme une bombe, ou -comme s’il avait le diable à ses trousses.</p> - -<p>En sortant de son ancienne maison, Pirovani se rendit chez Robledo. -L’Espagnol lisait un livre qu’il tenait appuyé contre la lampe à pétrole -posée au centre de la table. En voyant entrer l’entrepreneur il -l’accueillit avec des exclamations et des gestes de reproche.</p> - -<p>—Eh bien! qu’est-ce qui vous a donc pris?... Un homme de votre âge et -de votre caractère... Mais vous êtes pire qu’un gamin de quinze ans qui -se bat pour sa fillette.</p> - -<p>L’Italien, l’air hautain, n’accepta pas cette réprimande trop tardive et -secrètement fier de ce qu’il annonçait, il dit avec solennité:</p> - -<p>—Je dois avoir un duel à mort avec le capitaine Canterac. Je suis venu -vous trouver pour vous prier d’être mon témoin avec Moreno.</p> - -<p>Robledo poussa des clameurs indignées en levant les bras au ciel pour -donner plus de vigueur à sa protestation.</p> - -<p>—Et vous croyez que je vais appuyer ces extra-<span class="pagenum"><a name="page_212" id="page_212">{212}</a></span>vagances et me montrer -aussi fou que vous ou que l’autre?</p> - -<p>Il continua de s’élever contre l’absurde demande de Pirovani, mais -l’Italien secouait la tête avec obstination. Depuis son entretien avec -Hélène, il était résolu à tout.</p> - -<p>—Je suis de naissance modeste, dit-il, je n’ai jamais su que -travailler, mais je veux montrer à ce monsieur que je ne le crains pas, -quelque habitué qu’il soit à manier les armes.</p> - -<p>Robledo haussa les épaules en entendant ces mots qui lui semblaient -stupides. Il se lassa enfin de protester sans résultat:</p> - -<p>—Je vois qu’il est inutile d’essayer de vous rendre le bon sens... -C’est bien, je consens à parler en votre nom, mais à la condition que -vous me laisserez arranger les choses raisonnablement en évitant ce -duel.</p> - -<p>L’entrepreneur parut offensé et prit une attitude de dignité -chevaleresque.</p> - -<p>—Non; je veux le duel à mort. Je ne suis pas un lâche et je ne cherche -pas des accommodements.</p> - -<p>Puis il laissa voir sa vraie pensée:</p> - -<p>—Je n’ai pas reçu une brillante éducation, mais je sais comment on doit -se comporter dans des circonstances comme celle-ci. En outre, des -personnes haut placées m’ont dit leur opinion. Je dois me battre, je me -battrai.</p> - -<p>Il prononça ces mots avec une telle conviction que Robledo devina -qu’Hélène était la «personne haut placée» qui l’avait conseillé. Il le -regarda avec pitié, puis déclara qu’il se refusait de façon formelle à -lui servir de témoin.</p> - -<p>Pirovani, convaincu qu’il n’obtiendrait plus rien de lui, prit congé et -se dirigea vers la maison de Moreno.</p> - -<p>Le jour suivant, don Carlos Rojas reçut une visite<span class="pagenum"><a name="page_213" id="page_213">{213}</a></span> fort matinale. Il se -trouvait devant la porte du corps de logis de son <i>estancia</i> quand il -vit arriver, monté sur un bidet qui le fit sourire, un cavalier en -costume de ville.</p> - -<p>C’était le secrétaire Moreno.</p> - -<p>—Où courez-vous, monté sur cette rosse?... Descendez; que diriez-vous -d’un peu de <i>maté</i>, camarade?</p> - -<p>Tous deux entrèrent dans la pièce qui servait de salon et de bureau à -don Carlos, et, tandis qu’une petite servante préparait le <i>maté</i>, -Moreno aperçut par une porte entre-bâillée la fille de Rojas assise, -triste et pensive, dans un fauteuil d’osier. Elle portait un costume -féminin et semblait avoir dépouillé avec ses habits d’homme son audace -joyeuse de garçon turbulent.</p> - -<p>Moreno la salua, de son côté de la porte, et elle répondit -mélancoliquement à son salut.</p> - -<p>—Regardez-la, dit le père, elle n’est plus la même. Est-ce qu’on ne la -croirait pas malade; la jeunesse est ainsi.</p> - -<p>Celinda sourit d’un air las et secoua la tête: Non, elle n’était pas -malade. Bientôt, elle quitta la pièce où elle se trouvait, trop voisine -du salon, pour permettre aux deux hommes de parler librement.</p> - -<p>Quand ils eurent pris la première tasse de <i>maté</i>, Rojas offrit à Moreno -un cigare, alluma le sien et se prépara à écouter.</p> - -<p>—Quel bon vent vous amène en ces lieux, mon cher rond-de-cuir? Vous -n’êtes pas homme de cheval, et ce n’est pas pour rien que vous avez -poussé un galop jusqu’ici.</p> - -<p>Le rond-de-cuir continua de fumer avec le calme d’un Oriental qui aime -exciter la curiosité de son interlocuteur avant d’entrer en matière.</p> - -<p>—Dans votre jeunesse, don Carlos, dit-il enfin, vous avez su manier les -armes. Je me suis laissé<span class="pagenum"><a name="page_214" id="page_214">{214}</a></span> dire que lorsque vous habitiez Buenos-Ayres -vous avez eu plus d’un duel, pour histoires de femmes.</p> - -<p>Rojas regarda de côté et d’autre pour s’assurer que sa fille était loin -et ne pouvait entendre. Puis il sourit avec la vanité d’un homme mûr qui -évoque les aventures de sa jeunesse ardente, et il dit, faussement -modeste:</p> - -<p>—Bah! tout cela est oublié! Péchés de jeunesse! C’était l’habitude -d’autrefois!</p> - -<p>Moreno crut devoir rester silencieux un long moment, puis il ajouta:</p> - -<p>—L’ingénieur Canterac et l’entrepreneur Pirovani se battront en duel -demain... C’est un duel à mort.</p> - -<p>—Quoi, ces choses-là ne sont pas encore passées de mode? Et ici, en -plein désert?</p> - -<p>Moreno fit oui de la tête sans dire un mot. L’<i>estanciero</i> resta muet -lui aussi et il regarda son hôte avec des yeux interrogateurs. En quoi -cela le regardait-il? Il avait donc fait ce voyage pour le plaisir de -lui annoncer cette nouvelle?</p> - -<p>—Canterac, dit l’employé, a comme témoin le marquis de Torrebianca et -le <i>gringo</i> Watson. Comme ils sont tous deux ingénieurs, ils ne peuvent -refuser un service aussi important à un collègue.</p> - -<p>Rojas trouva la chose fort naturelle. Mais, que lui importait, à lui, -que les témoins fussent celui-ci ou celui-là.</p> - -<p>—Pirovani n’a pu trouver que moi, continua Moreno, et je viens vous -prier, don Carlos, vous qui connaissez les armes, de me tirer d’affaire -en acceptant d’être le second témoin de l’Italien.</p> - -<p>L’<i>estanciero</i> protesta avec véhémence.</p> - -<p>—Assez de blagues, hein?... Pourquoi irais-je me mêler des zizanies -entre les gens de la Presa, qui d’ailleurs sont tous mes amis? Et puis, -je suis<span class="pagenum"><a name="page_215" id="page_215">{215}</a></span> trop vieux pour m’embarquer dans ces affaires et je ne tiens -pas à jouer au matamore.</p> - -<p>Moreno insista et la discussion des deux hommes dura quelques minutes. -Don Carlos enfin parut mollir, séduit par le mystère que cachait ce duel -inattendu. Son rôle de témoin lui permettrait peut-être de découvrir des -choses fort drôles et fort intéressantes.</p> - -<p>—Bon, ce sera comme vous voudrez. Qu’est-ce que vous ne me feriez pas -faire, rond-de-cuir maudit!</p> - -<p>Il sourit ensuite d’un air égrillard, et, frappant la cuisse de -l’employé, il lui demanda en baissant le ton:</p> - -<p>—Et pourquoi veulent-ils se tuer? Histoire de femme encore? Cette -marquise qui les a tous rendus fous, elle est bien pour quelque chose -dans l’aventure?</p> - -<p>Moreno prit une attitude pleine de réserve et porta un doigt à ses -lèvres pour lui imposer silence.</p> - -<p>—Soyez prudent, don Carlos. Songez que nous aurons affaire au marquis -de Torrebianca, qui est témoin et qui dirigera sans doute le combat, car -il est expert en cette matière.</p> - -<p>L’<i>estanciero</i> se mit à rire en appliquant de nouvelles claques sur les -cuisses de son ami. Il riait de si bon cœur qu’il portait de temps en -temps sa main à sa gorge comme s’il eût craint d’étouffer.</p> - -<p>—Ah! elle est bien bonne!... C’est le mari qui sera directeur du -duel... Et c’est pour sa femme que les deux autres se battent!... Ces -<i>gringos</i> sont vraiment délicieux! Je serai bien content de voir ça... -c’est formidable!</p> - -<p>Puis il reprit, calmé:</p> - -<p>—Eh bien, oui, j’accepte d’être témoin. C’est plus fort qu’une place de -théâtre à Buenos-Ayres,<span class="pagenum"><a name="page_216" id="page_216">{216}</a></span> ou que ces histoires de cinéma dont ma fillette -raffole.</p> - -<p>Vers le milieu de l’après-midi, Moreno, qui avait déjeuné à l’<i>estancia</i> -de Rojas, regagna la Presa et mit pied à terre devant l’ancienne maison -de Pirovani.</p> - -<p>Torrebianca marchait de long en large dans la pièce qui lui servait de -bureau. Il était vêtu de noir et paraissait plus triste et plus -découragé que les jours précédents. Il s’arrêtait parfois près de sa -table sur laquelle était posée une boîte de pistolets ouverte. Il avait -passé une partie de l’après-midi à nettoyer ces armes et à les -contempler mélancoliquement, comme si leur vue eût évoqué pour lui de -lointains souvenirs. S’il oubliait un instant les pistolets, c’était -pour regarder une photographie placée aussi sur la table: la -photographie de sa mère. Ses yeux se mouillaient quand il la -contemplait.</p> - -<p>Moreno le salua, se hâta de l’informer qu’il avait trouvé un autre -témoin, et qu’il avait pleins pouvoirs pour discuter avec lui les -préparatifs du combat. Le marquis s’inclina avec un salut cérémonieux, -puis lui fit voir les pistolets.</p> - -<p>—Je les ai apportés d’Europe; ils ont servi plus d’une fois en des -circonstances aussi graves que celle qui nous occupe. Examinez-les avec -soin; nous n’en avons pas d’autres, les deux parties doivent donc les -accepter.</p> - -<p>L’employé répondit qu’il jugeait inutile de les vérifier et qu’il -acceptait toutes les décisions du marquis.</p> - -<p>Torrebianca continua de parler avec une noble dignité qui impressionnait -vivement Moreno.</p> - -<p>«Le pauvre homme, pensait-il, ignore sa véritable situation. C’est un -homme de cœur et d’honneur: un vrai gentilhomme qui ne sait rien des<span class="pagenum"><a name="page_217" id="page_217">{217}</a></span> -actes de sa femme et du triste rôle qu’il va jouer.»</p> - -<p>Tandis que l’Argentin le regardait avec une sympathie apitoyée, le -marquis ajouta:</p> - -<p>—Aucun des deux adversaires ne veut faire d’excuses et les injures sont -extrêmement graves; nous devons donc décider que le duel sera un duel à -mort. N’est-ce pas votre avis, Monsieur?</p> - -<p>L’employé s’était rendu compte de l’importance de cette conversation. -Très grave, il approuva silencieusement de la tête.</p> - -<p>—Mon client, continua le marquis, n’admet pas moins de trois balles -échangées à vingt pas avec faculté de viser pendant cinq secondes.</p> - -<p>Moreno battit des paupières, consterné, et parut sur le point de rejeter -des conditions pareilles; mais il se souvint d’un dernier entretien -qu’il avait eu avec Pirovani le matin même avant de partir pour -l’<i>estancia</i> de Rojas.</p> - -<p>L’Italien avait paru transfiguré par un enthousiasme belliqueux. Il se -félicitait qu’une occasion lui fût donnée de prendre devant «Madame la -Marquise» la figure d’un héros de roman. «Acceptez toutes les -conditions, avait-il dit à Moreno, aussi terribles soient-elles. Je veux -montrer que si j’ai débuté comme simple ouvrier, j’ai plus de bravoure -et de vraie noblesse que ce capitaine.»</p> - -<p>L’employé se résigna donc à faire de la tête un nouveau signe -affirmatif.</p> - -<p>—Ce soir, continua le marquis, les quatre témoins se réuniront chez -Watson pour arrêter les conditions par écrit, et la rencontre aura lieu -demain à la première heure.</p> - -<p>Le témoin de Pirovani fit savoir que don Carlos Rojas ne pourrait -assister à la réunion, car il était allé à Fort Sarmiento chercher un -médecin qui assisterait au combat; mais lui-même signerait en<span class="pagenum"><a name="page_218" id="page_218">{218}</a></span> son nom -tous les documents utiles. Et les deux témoins se séparèrent.</p> - -<p>En sortant de la maison, Moreno aperçut près du perron le commissaire de -police qui semblait l’attendre. Don Roque l’interpella avec indignation:</p> - -<p>—Vous vous figurez sans doute que vous pouvez faire ici tout ce qu’il -vous plaît, et que dans ce pays il n’y a ni autorité ni loi ni règle, -comme au temps des Indiens. Je suis commissaire de police, sachez-le -bien, et j’ai le devoir d’empêcher les gens de faire des folies. -Dites-moi à quel moment aura lieu le duel... J’ai besoin de le savoir.</p> - -<p>Moreno refusa de le dire, et devant son entêtement le commissaire prit -un ton plus aimable.</p> - -<p>—Dites-le moi, et ne faites pas le malin. Songez qu’il n’est pas -convenable que des choses pareilles se passent ici, moi présent. -Dites-moi l’heure de l’affaire pour que je puisse m’éloigner avant.</p> - -<p>Le témoin lui parla à l’oreille, et don Roque lui serra la main pour le -remercier de sa confidence. Ensuite, il alla prendre son cheval qui se -trouvait à proximité et, le pied déjà dans l’étrier, il dit à voix -basse:</p> - -<p>—Je vais passer la nuit à Fort Sarmiento, et je ne serai pas de retour -avant demain soir... Faites ce que vous voudrez... Je ne sais rien.<span class="pagenum"><a name="page_219" id="page_219">{219}</a></span></p> - -<h2><a name="XIV" id="XIV"></a>XIV</h2> - -<p>Les clients les plus attardés du bar commençaient à se retirer quand -Robledo arriva devant la maison où logeait Hélène.</p> - -<p>Il gravit à pas silencieux le perron et après un moment d’hésitation il -frappa discrètement. La porte s’ouvrit bientôt et Sébastienne parut; cet -appel l’avait surprise au moment où elle allait se coucher. Ses cheveux -raides étaient divisés en une infinité de tresses, nouées chacune d’un -petit lacet, et elle s’efforçait de dissimuler sous la masse énorme de -ses bras une partie de sa gorge cuivrée et puissante, que son corsage -dégrafé laissait à découvert. Ses yeux furibonds prédisaient à -l’importun une avalanche d’insultes, mais ils s’adoucirent à la vue de -Robledo, et elle dit aimablement avant même qu’il eût prononcé un mot:</p> - -<p>—La patronne est dans sa chambre et le marquis est parti avec sa -maudite boîte de pistolets. Je croyais qu’il était avec vous... Entrez, -don Robledo; je vais prévenir Madame.<span class="pagenum"><a name="page_220" id="page_220">{220}</a></span></p> - -<p>L’ingénieur n’ignorait pas que Torrebianca se trouvait chez lui avec les -autres témoins; mais il avait besoin de parler immédiatement à Hélène. -Pourtant, il recula en voyant Sébastienne ouvrir la porte toute grande -pour l’inviter à entrer. Il eut peur de se trouver seul avec la marquise -dans la salle. Il fallait que leur entrevue fût courte. D’ailleurs le -mari pouvait arriver et il lui serait difficile d’expliquer sa présence -dans la maison, alors qu’il venait de le voir et de lui parler dans sa -propre demeure.</p> - -<p>—Je n’ai pas grand’chose à dire à ta patronne... Il vaut mieux qu’elle -vienne à la fenêtre de sa chambre.</p> - -<p>La métisse ferma la porte et Robledo, avançant sur la galerie -extérieure, passa devant plusieurs fenêtres. Un instant après, l’une -d’elles s’ouvrit et la marquise s’y montra, les cheveux dénoués; un -peignoir négligemment jeté sur ses épaules laissait à découvert une -grande partie de ses bras et de sa gorge.</p> - -<p>Elle s’était habillée précipitamment, et semblait effrayée; avant même -que Robledo l’eût saluée elle demanda d’une voix angoissée:</p> - -<p>—Un malheur est arrivé à Watson? Pourquoi venez-vous ici à pareille -heure?</p> - -<p>Robledo sourit ironiquement avant de répondre.</p> - -<p>—Watson est en bonne santé, et si je viens à pareille heure, c’est pour -vous parler d’un autre homme.</p> - -<p>Puis il fixa sur elle un regard sévère et continua lentement:</p> - -<p>—Au lever du soleil deux hommes vont s’entretuer. Cette tragique folie -m’ôte le sommeil, et je suis venu vous dire: «Hélène, empêchez ce -malheur.»<span class="pagenum"><a name="page_221" id="page_221">{221}</a></span></p> - -<p>Sûre maintenant que Watson était sauf, elle répondit avec humeur:</p> - -<p>—Que voulez-vous que j’y fasse? Ils peuvent bien se battre si cela leur -plaît... C’est le fait des hommes.</p> - -<p>Robledo fut consterné de cette cruauté.</p> - -<p>—Je ne suis qu’une femme, continua-t-elle, mais ces combats ne -m’effraient pas. Frédéric s’est battu une fois pour moi peu de temps -après notre mariage. Là-bas, dans mon pays, plus d’un homme a risqué sa -vie pour m’être agréable, et je n’ai jamais essayé de l’empêcher.</p> - -<p>Elle eut une moue de mépris et ajouta:</p> - -<p>—Vous voudriez que j’aille prier ces deux messieurs de ne pas risquer -leur précieuse vie, pour qu’ensuite chacun d’entre eux vienne me -réclamer quelque faveur en échange de son obéissance?... D’ailleurs, si -j’intervenais dans cette affaire ils croiraient tous deux qu’ils -m’inspirent beaucoup d’intérêt, et je me moque de l’un et de l’autre... -S’il s’agissait d’un autre homme, peut-être céderais-je à votre prière.</p> - -<p>L’Espagnol hocha la tête en entendant ces mots: «autre homme», et un -instant l’image de son associé lui apparut. Hélène le regardait -maintenant avec pitié.</p> - -<p>—Dormez tranquille, Robledo, comme je vais dormir moi-même. Laissez ces -deux orgueilleux annoncer qu’ils vont se tuer. Il n’arrivera rien de -grave, vous verrez.</p> - -<p>Elle s’écarta un peu de la fenêtre, par peur des <i>jejenes</i> et de tous -les insectes sanguinaires qui, attirés par sa chair appétissante, -commençaient à bourdonner autour de ses épaules et l’obligeaient à les -chasser de la main tout en parlant.</p> - -<p>—Si vous voyez Watson, dites-lui que je l’ai attendu toute la journée. -Avec cette histoire de duel<span class="pagenum"><a name="page_222" id="page_222">{222}</a></span> on ne peut plus lui parler... A demain, -passez une nuit bien tranquille.</p> - -<p>Elle ferma la fenêtre en simulant une peur enfantine des moustiques et -Robledo découragé dut se retirer.</p> - -<p>A cette heure même, l’ingénieur Canterac écrivait sur sa table de -travail et terminait une longue lettre par ces mots «telle est ma -dernière volonté; je compte sur vous pour l’exécuter. Adieu, chère -femme! adieu mes enfants! Pardonnez-moi.»</p> - -<p>Il plia le papier pour l’introduire dans l’enveloppe qu’il plaça ensuite -dans la poche intérieure d’une redingote suspendue à côté de lui.</p> - -<p>«Si je tombe demain, pensa-t-il, on trouvera cette lettre sur ma -poitrine. Je chargerai Watson, avant le duel, de l’envoyer à ma famille -au cas où je mourrais.»</p> - -<p>Une heure après, son adversaire entrait chez Moreno. L’employé revenait -de la réunion où il avait rencontré les témoins de Canterac. Pirovani -lui parla d’une voix lente en s’efforçant de cacher son émotion.</p> - -<p>Il venait de déposer sur la table de Moreno deux lettres dont l’une, -très volumineuse, était sous enveloppe ouverte. Il avait écrit pendant -une partie de la nuit dans son logement pour résumer dans ces deux -lettres l’état de ses affaires. Il montra la plus mince et dit:</p> - -<p>—Celle-ci est pour ma fille. Vous la lui enverrez si je meurs.</p> - -<p>L’Argentin s’efforça de rire pour montrer qu’il ne croyait pas à la -possibilité de sa mort et que de telles paroles méritaient seulement -qu’on s’en amusât. Mais il ne persista guère dans sa gaîté factice car -la voix de l’entrepreneur restait grave.</p> - -<p>—Dans l’enveloppe la plus épaisse vous trouverez une procuration en -règle qui vous permettra de tou<span class="pagenum"><a name="page_223" id="page_223">{223}</a></span>cher sans difficulté ce que le -gouvernement me doit, et les sommes que j’ai en dépôt dans les banques. -Vous êtes habile et vous n’aurez pas de peine à vous rendre compte, en -examinant ces papiers, de l’état de mes affaires et à trouver le -meilleur moyen de les liquider. J’ai fait aussi un testament qui vous -nomme tuteur de ma fille. Vous êtes le seul homme en qui j’aie -confiance. Sans doute vous avez penché plus d’une fois du côté de mon -adversaire plutôt que du mien, mais cela importe peu. Je sais que vous -êtes un honnête homme et je vous confie ma fille et ma fortune; tout ce -que je possède au monde.</p> - -<p>Moreno fut si touché par cette marque de confiance qu’il dut porter une -main à ses yeux. Puis il se leva, serra avec force la main de l’Italien -et d’une voix entrecoupée il lui promit d’exécuter fidèlement toutes ses -recommandations. Il jura de protéger la fille et la fortune de son ami, -si celui-ci venait à mourir le lendemain.</p> - -<p>—Mais vous ne mourrez pas, ajouta-t-il en se frappant la poitrine. Mon -cœur me le dit.</p> - -<p>Peu après le lever du soleil quelques hommes s’assemblaient dans une -prairie couverte d’une herbe maigre, au bord du fleuve. Elle était -bornée par quelques vieux saules aux racines mi-découvertes qui se -penchaient, moribonds, au-dessus de l’eau comme si, d’un moment à -l’autre, ils dussent s’écrouler dans le courant.</p> - -<p>L’endroit était triste. A cette heure où la lumière arrivait -horizontalement, presque au ras du sol, les ombres des êtres et des -arbres s’étiraient en un allongement bizarre.</p> - -<p>Pirovani arriva le premier, escorté de Moreno et de don Carlos; tous -étaient vêtus de noir, mais une redingote neuve et solennelle -distinguait l’entrepreneur de ses compagnons. Il l’avait reçue de -Buenos-Ayres la semaine précédente; elle sortait de chez un<span class="pagenum"><a name="page_224" id="page_224">{224}</a></span> tailleur -fameux à qui il avait commandé une garde-robe complète aussi riche que -celle des millionnaires les plus élégants de la ville.</p> - -<p>Derrière ce groupe s’avança un long et maigre vieillard; il avait le nez -violacé et bourgeonné des alcooliques et portait une trousse de -chirurgien sous le bras. C’était le médecin que Rojas était allé -chercher à l’agglomération voisine la veille au soir.</p> - -<p>Quelques minutes après, Canterac, Torrebianca et Watson arrivèrent dans -la prairie. Le capitaine et le marquis portaient de longues redingotes, -moins resplendissantes que celle de Pirovani, et des cravates noires: on -eût dit qu’ils allaient assister à un enterrement. Watson portait -seulement un costume sombre.</p> - -<p>Après avoir fait de loin un salut cérémonieux à son adversaire et à ses -témoins, Canterac commença d’aller et de venir au bord du fleuve. Il -feignait de s’amuser à suivre des yeux le vol capricieux des oiseaux du -matin, ou à lancer des pierres dans le courant. L’entrepreneur, qui -tenait à ne pas paraître inférieur, imitait tous ses gestes et se mit -aussi à marcher près des saules en regardant le fleuve. Tous deux -continuèrent ainsi à se déplacer d’un pas d’automate chacun dans la -partie de la rive qui lui était assignée.</p> - -<p>Torrebianca, que son expérience en ces matières désignait pour le -premier rôle, commença les préparatifs du combat. Il demanda à Watson -deux cannes que celui-ci avait eu la précaution d’emporter, et en planta -une dans le sol. Puis, une main sur les yeux, il regarda dans la -direction du soleil pour s’assurer exactement de quel côté venait la -lumière, et il se mit à marcher en comptant ses pas.</p> - -<p>—Vingt, dit-il, en plantant dans le sol la seconde canne.</p> - -<p>Il rejoignit à nouveau les témoins, prit une pièce<span class="pagenum"><a name="page_225" id="page_225">{225}</a></span> de monnaie et, après -avoir interrogé Moreno, il la lança en l’air. Quand la pièce retomba, -l’employé dit à Rojas.</p> - -<p>—Nous avons gagné, don Carlos; c’est à nous de choisir la place.</p> - -<p>Le marquis, qui avait apporté sous son bras sa fameuse boîte de -pistolets, la laissa ouverte sur l’herbe. Il chargea les deux armes avec -lenteur et minutie puis reprit la même pièce de monnaie pour laisser le -hasard décider encore. Quand la rondelle de métal fut retombée, -l’employé se pencha pour la voir et dit à l’<i>estanciero</i>:</p> - -<p>—La chance est pour nous. Nous pouvons choisir aussi le pistolet.</p> - -<p>Les témoins de Pirovani allèrent ensuite chercher leur client et le -placèrent à côté de la canne qui marquait l’emplacement choisi par eux. -Le marquis et Watson conduisirent leur ami à côté de la seconde canne.</p> - -<p>Cependant, le médecin, quelque peu affairé, se préparait de son côté. -C’était la première fois qu’il assistait à un duel. Il avait ouvert sa -trousse de chirurgien et, un genou en terre, il s’était mis à dérouler -des bandages, à ouvrir des fioles et à vérifier le fonctionnement de ses -appareils.</p> - -<p>Les deux adversaires restèrent face à face. Canterac se tenait raide, -avec le visage grave et sans expression du soldat qui attend un -commandement. Pirovani avait les yeux ardents, le regard haineux, le -visage furieux. Quand Moreno s’approcha pour lui remettre le pistolet, -il lui dit à voix basse:</p> - -<p>—Je vais le tuer, vous allez voir. C’est mon cœur qui me le dit.</p> - -<p>Mais il oublia un instant son optimisme cruel pour ajouter avec une -certaine anxiété:</p> - -<p>—Je veux qu’on m’explique bien de combien de temps je dispose pour -viser. Je ne veux pas me trom<span class="pagenum"><a name="page_226" id="page_226">{226}</a></span>per pour qu’on ne dise pas ensuite que je -suis un rustre incapable de comprendre ces choses.</p> - -<p>Les deux ennemis prirent leurs pistolets, le canon levé. Moreno prit -soin de boutonner la redingote de Pirovani qui était dégrafée. Puis il -lui releva le col pour cacher le blanc de la chemise. Torrebianca, de -son côté, examina Canterac. Il était correctement boutonné comme un -militaire, mais son témoin lui releva aussi le col de la redingote. Tous -deux avant de prendre leur arme avaient quitté leur chapeau et l’avaient -remis à un de leurs témoins.</p> - -<p>Le marquis se plaça entre les deux adversaires, sortit un papier de sa -poche et se mit à lire avec lenteur et gravité.</p> - -<p>«Deuxièmement. Le directeur du combat frappera trois coups dans ses -mains et les adversaires pourront viser et faire feu à volonté entre le -premier et le troisième coup.</p> - -<p>»Troisièmement. Si l’un des deux adversaires faisait feu après le -troisième coup, il serait déclaré félon et disqualifié immédiatement.»</p> - -<p>Pirovani, le pistolet levé, avançait la tête, les yeux à demi fermés -pour mieux entendre, et approuvait du menton chacune des paroles de -Torrebianca. Canterac demeurait impassible; il semblait connaître depuis -longtemps ce qu’il venait d’entendre.</p> - -<p>Le marquis continua sa lecture, puis, repliant son papier, il adressa la -parole aux deux adversaires:</p> - -<p>—Mon devoir est de faire un dernier appel à la concorde. Peut-on -espérer encore la réconciliation de deux hommes d’honneur? L’un d’entre -vous consent-il à présenter ses excuses à l’autre?</p> - -<p>Pirovani secoua violemment la tête. L’ingénieur demeura immobile et pas -une ligne de son visage durci ne bougea.</p> - -<p>Le marquis reprit la parole, ôtant son chapeau avec une courtoisie -attristée.<span class="pagenum"><a name="page_227" id="page_227">{227}</a></span></p> - -<p>—Alors, que le combat commence et que chacun se comporte en galant -homme.</p> - -<p>Il recula de quelques pas sans perdre de vue les combattants. Puis il -leva la main et leur demanda s’ils étaient prêts. Pirovani fit un signe -affirmatif. Son adversaire restait immobile et muet. Le marquis sépara -ses deux mains pour frapper le premier coup. La lenteur de ses -mouvements leur communiquait comme une solennité tragique.</p> - -<p>Les autres témoins placés à quelque distance de lui regardaient avec une -émotion mal dissimulée. Le médecin, toujours agenouillé à côté de sa -trousse, leva la tête et ouvrit de grands yeux.</p> - -<p>Torrebianca rapprocha ses mains et dit lentement:</p> - -<p>—Feu!... Un...</p> - -<p>Les deux adversaires abaissèrent ensemble leur pistolet.</p> - -<p>Pirovani, qui à ce moment était surtout préoccupé de ne pas faire feu -après le troisième coup, se hâta de tirer. Son ennemi cligna légèrement -un œil et contracta un peu la joue du même côté, comme s’il eût senti le -vent du projectile. Mais il recouvra immédiatement son impassibilité -farouche et continua de viser.</p> - -<p>Le marquis frappa un second coup dans ses mains, et dit lentement: -«Deux».</p> - -<p>Pirovani restait désarmé devant un adversaire indemne. Le frisson de la -peur passa sur son visage comme un nuage rapide; mais ce ne fut qu’un -instant. Aussitôt après, il regarda Canterac qui le visait encore, se -croisa les bras, appuya contre sa poitrine le pistolet inutile et -présenta tout son corps de face avec une folle jactance, comme pour -défier la mort.</p> - -<p>Moreno, que son angoisse forçait à chercher un appui, saisit l’épaule de -Rojas. L’<i>estanciero</i> avait les lèvres serrées.</p> - -<p>—Il va le tuer, <i>pucha</i>!... dit-il entre ses dents.<span class="pagenum"><a name="page_228" id="page_228">{228}</a></span></p> - -<p>Le directeur du combat frappa le troisième coup: «Trois». Canterac -venait de faire feu. Tous coururent dans la même direction, sauf le -capitaine qui demeura immobile, le bras pendant, le pistolet encore -fumant à la main.</p> - -<p>L’entrepreneur gisait, face contre terre, comme une masse inerte. Ceux -qui couraient vers lui virent d’abord le sommet de sa tête d’où sortait -un filet de sang qui serpentait dans l’herbe. Brusquement, cette tête ne -fut plus visible car tous les assistants venaient de se masser autour du -corps étendu, et se penchaient pour écouter le médecin qui l’examinait, -un genou en terre.</p> - -<p>Quelques instants après, le docteur releva la tête et, tout ému, -balbutia:</p> - -<p>—Il n’y a rien à faire!... Il est mort!</p> - -<p>Torrebianca vit Canterac s’approcher du groupe pour s’informer de ce qui -venait d’arriver; il vint à sa rencontre et lui barra le passage. Le -marquis n’avait prononcé aucune parole, mais son visage révéla à -l’ingénieur la vérité.</p> - -<p>Il fallait l’éloigner de cet endroit et son témoin l’invita -impérieusement à le suivre. Derrière les dunes attendait la voiture qui -avait mené Hélène à la fête.</p> - -<p>Quand ce véhicule les eut laissés devant l’ancienne maison du mort, tous -deux s’arrêtèrent, hésitants. Torrebianca ne pouvait inviter Canterac à -entrer dans un logis qui appartenait à Pirovani, et l’autre n’osait, lui -non plus, avancer.</p> - -<p>Tous deux demeuraient immobiles, sans trouver rien à se dire, quand -Robledo parut. Depuis longtemps il devait rôder autour de la maison pour -apprendre plus tôt les nouvelles. Reconnaissant Canterac, il le regarda -d’un air interrogateur:</p> - -<p>—Et l’autre?</p> - -<p>Canterac courba la tête et l’expression doulou<span class="pagenum"><a name="page_229" id="page_229">{229}</a></span>reuse qu’eut le visage du -marquis indiqua à Robledo ce qui était arrivé.</p> - -<p>Tous trois demeurèrent silencieux. Puis le Français dit à voix basse:</p> - -<p>—Ma carrière est brisée, j’ai perdu ma famille... Et le plus terrible, -c’est qu’en pensant à ce malheureux, je n’éprouve aucun sentiment de -haine. Que vais-je devenir?</p> - -<p>Seul des trois, Robledo était capable en ce moment de prendre une -résolution énergique.</p> - -<p>—D’abord il faut fuir, Canterac. L’affaire fera grand bruit, et on ne -pourra pas l’étouffer, comme une rixe de cabaret. Passez les Andes au -plus tôt; de l’autre côté il y a le Chili, et là-bas vous pourrez -attendre... Tout s’arrange dans le monde; bien ou mal sans doute, mais -tout s’arrange.</p> - -<p>Le Français répondit d’un ton découragé. Il n’avait pas d’argent, il -avait tout dépensé pour cette fête qui maintenant lui paraissait -stupide. Comment vivrait-il au Chili où il ne connaissait personne?</p> - -<p>L’Espagnol lui prit le bras et l’entraîna affectueusement.</p> - -<p>—Avant tout, il faut fuir, dit-il encore. Je vous donnerai les moyens -de le faire. Allons nous-en.</p> - -<p>Canterac se refusait à obéir, et il regardait Torrebianca.</p> - -<p>—Je voudrais, avant de partir, murmura-t-il, faire mes adieux à la -marquise.</p> - -<p>Il formula cette demande sur un ton si suppliant que Robledo ne put -retenir un sourire de pitié. Puis il l’entraîna avec une paternelle -énergie.</p> - -<p>—Ne perdons pas de temps, dit-il. Ne vous occupez que de vous-même. La -marquise a bien autre chose à penser.</p> - -<p>Et il le conduisit chez lui.</p> - -<p>Pendant toute la journée l’événement mit le village en ébullition. -Beaucoup d’ouvriers en profitèrent<span class="pagenum"><a name="page_230" id="page_230">{230}</a></span> pour abandonner le travail. Dans la -rue centrale des groupes nombreux d’hommes et de femmes discutaient avec -animation, tout en regardant avec colère l’ancienne maison de Pirovani. -Le nom de Torrebianca et celui de sa femme revenaient souvent, mêlés à -ceux des deux adversaires.</p> - -<p>Quelques <i>gauchos</i> amis de <i>Manos Duras</i> passèrent au milieu des -habitants du village comme si l’événement récent avait entièrement -éteint la haine qui les divisait.</p> - -<p>Vers le milieu de l’après-midi <i>Manos Duras</i> lui-même traversa la rue -centrale et regarda avec curiosité vers la maison. Quelques métisses lui -adressèrent la parole, s’emportant contre cette grande dame qui faisait -perdre l’esprit aux hommes. Mais le fameux <i>gaucho</i> haussa les épaules, -sourit avec mépris et continua son chemin.</p> - -<p>Au cabaret, l’attendaient trois de ses amis qui vivaient pendant la plus -grande partie de l’année au pied des Andes et qui étaient venus passer -quelques jours dans son <i>rancho</i>. A tout autre moment don Roque se fût -alarmé de cette visite. Peut-être préparaient-ils quelque vol important -de bétail, et se disposaient-ils à faire passer la Cordillère aux -animaux pour aller les vendre au Chili. Mais pour l’instant les notables -de la Presa donnaient plus de travail au commissaire que les voleurs de -bœufs.</p> - -<p>Quand <i>Manos Duras</i> pénétra dans le magasin du <i>Gallego</i>, il s’aperçut -que le public était plus nombreux que les autres jours de travail, et -qu’on parlait dans tous les groupes de la mort de l’entrepreneur. Tout -en buvant, debout devant le comptoir, il écouta les commentaires des -clients.</p> - -<p>—C’est cette femelle qui est cause de tout, criait l’un d’eux. Ah! la -p.....!</p> - -<p><i>Manos Duras</i> se rappela le jour où il avait rencontré la marquise pour -la première fois et regarda<span class="pagenum"><a name="page_231" id="page_231">{231}</a></span> d’un air provocant celui qui venait de -parler, comme s’il avait reçu lui-même l’outrage.</p> - -<p>—Deux hommes se sont battus à mort pour cette femme; eh bien, quoi?... -Moi aussi je suis prêt à sortir mon couteau et à me battre contre le -premier qui l’insultera. Voyons s’il se trouvera un homme assez -courageux pour mettre le pied sur mon <i>poncho</i>.</p> - -<p>Inviter les gens à mettre le pied sur son <i>poncho</i>, c’était une façon de -lancer un défi en vrai <i>gaucho</i>. Après un court silence, les clients se -mirent à parler d’autre chose.</p> - -<p>Torrebianca parut vers le soir à une fenêtre de sa maison et vit avec -étonnement les groupes assemblées dans la rue. Leur nombre avait -augmenté. Le commissaire de police qui venait d’arriver de Fort -Sarmiento marchait au milieu d’eux et exhortait les uns et les autres à -se retirer. Apercevant le marquis à sa fenêtre, il ôta son chapeau pour -le saluer.</p> - -<p>Hommes et femmes se mirent à regarder fixement le mari d’Hélène, avec -une curiosité hostile, mais nul n’osa manifester contre lui.</p> - -<p>Torrebianca ne laissa pas que d’être surpris par les regards inquiétants -que lançaient tous ces yeux fixés sur lui. Il dut supposer une -impopularité dont il ne s’expliquait pas la cause, et il ferma ses -fenêtres avec une dignité hautaine et triste.</p> - -<p>Au bout de quelques minutes, Sébastienne ouvrit la porte de la maison et -vint s’appuyer à la balustrade de la galerie extérieure. Ces groupes -nombreux, où elle reconnaissait plusieurs de ses vieilles amies, -l’attiraient. Mais, dès que les femmes assemblées dans la rue -l’aperçurent, elles se mirent à gesticuler et à lui crier des injures.</p> - -<p>Piquée de cet étrange accueil, elle finit par répondre sur le même ton; -mais elle dut bientôt battre en retraite, écrasée par la supériorité -numérique de<span class="pagenum"><a name="page_232" id="page_232">{232}</a></span> ses adversaires, que beaucoup d’hommes soutenaient à grand -renfort de rires et de mots crus. En réfléchissant dans sa cuisine, elle -entrevit la vérité; toutes les femmes du village, même ses meilleures -commères, seraient contre elle tant qu’elle resterait au service de la -marquise.</p> - -<p>La nuit tombait quand Watson entra dans le village. Après le terrible -événement du matin, il avait dû s’occuper du cadavre de Pirovani et il -était parti avec les témoins de l’Italien et le médecin. Ils l’avaient -d’abord déposé dans un <i>rancho</i> en ruines, près du fleuve. Puis ils -s’étaient décidés à le transporter à Fort Sarmiento, puisqu’en fin de -compte on devait l’enterrer au cimetière de là-bas. Ils éviteraient -ainsi les manifestations qui auraient pu se produire à la Presa si on y -avait transporté le cadavre.</p> - -<p>Watson revenait donc de Fort Sarmiento et il avait déjà dépassé les -premières maisons du campement quand il rencontra Canterac.</p> - -<p>Le Français, à cheval lui aussi, avait pris le chapeau et le <i>poncho</i> -des cavaliers du pays; il portait sur le devant de sa selle un sac plein -de hardes et de vivres.</p> - -<p>Le jeune homme le reconnut et s’arrêta pour lui serrer la main. Il -devina qu’il ne le reverrait plus car son équipement était celui du -voyageur qui se prépare à traverser la plaine déserte de Patagonie.</p> - -<p>Canterac répondit à ses questions en lui montrant l’horizon où -commençaient à briller les premières étoiles, du côté des Andes -invisibles. Puis il lui confia son projet de passer la nuit dans une -<i>estancia</i> près de Fort Sarmiento et de se remettre en marche au point -du jour.</p> - -<p>—Adieu, Watson, dit-il. Il aurait mieux valu pour nous tous que cette -femme ne fût jamais venue<span class="pagenum"><a name="page_233" id="page_233">{233}</a></span> dans le pays. Je vois maintenant les choses -sous un autre jour, mais il est trop tard, hélas!</p> - -<p>Indécis, il regarda quelques instants Richard, puis il ajouta -résolument:</p> - -<p>—Ecoutez le conseil que vous donne un malheureux, et ne vous fâchez pas -si je vous le donne sans que vous me l’ayez demandé. Ne vous séparez -jamais de Robledo, c’est un noble cœur. C’est grâce à sa bonté que je -peux partir... Tout ce que j’emporte lui appartient... Ne croyez pas -ceux qui vous diront du mal de lui...</p> - -<p>Ses yeux tristes se fixèrent avec intention sur le jeune homme tandis -qu’il prononçait ces derniers mots. Avant de s’éloigner il osa encore -lui donner un nouveau conseil.</p> - -<p>—Et que nulle autre femme ne vous fasse oublier cette jeune fille qu’on -appelle «la Fleur du Rio Negro».</p> - -<p>Il lui serra la main, lui fit un signe d’adieu, puis baissant la tête il -éperonna son cheval et se perdit dans la nuit qui tombait.<span class="pagenum"><a name="page_234" id="page_234">{234}</a></span></p> - -<h2><a name="XV" id="XV"></a>XV</h2> - -<p>Lorsque Watson reprit le chemin du village, des scrupules commençaient à -troubler la sérénité de sa conscience.</p> - -<p>Il se rappelait avec remords le bref dialogue dans le parc improvisé et -les mots durs qu’il avait adressés à Robledo. «Et c’est pour cette femme -qui conduit les hommes à la mort, pensa-t-il, que j’ai rudoyé le -meilleur de mes amis».</p> - -<p>Ensuite, le visage triste et mouillé de larmes de Celinda remplaçait -dans son imagination la face pleine de bonté de Robledo.</p> - -<p>«Pauvre Fleur du Rio Negro», se dit-il encore. J’irai demain implorer -son pardon si elle veut bien m’entendre».</p> - -<p>Il était tout absorbé en arrivant à la Presa, et se laissait guider par -l’instinct de sa monture; soudain, il sentit que son cheval avait envie -de s’arrêter: il leva la tête et se rendit compte qu’il se trouvait -devant la maison de Torrebianca.</p> - -<p>Le commissaire de police à l’aide de deux de ses<span class="pagenum"><a name="page_235" id="page_235">{235}</a></span> hommes refoulait -doucement le dernier groupe de badauds et les accompagnait avec des -exhortations paternelles.</p> - -<p>Don Roque s’éloigna et Richard se préparait à se remettre en marche -quand il vit s’entr’ouvrir une fenêtre de la maison et une main de femme -lui faire signe d’approcher. Watson resta insensible à cet appel et la -fenêtre s’ouvrit toute grande laissant voir Hélène vêtue de noir; elle -semblait en deuil, mais elle portait ces funèbres vêtements avec une -certaine coquetterie.</p> - -<p>Richard dut s’approcher de la maison et ôta son chapeau pour répondre -aux gestes affectueux de la marquise.</p> - -<p>—Nous sommes restés bien longtemps sans nous voir!... Entrez tout de -suite.</p> - -<p>Il secoua la tête et la regarda d’un air sévère.</p> - -<p>—Vous ne me demandez pas de qui je porte le deuil? continua-t-elle. La -mère de mon mari est morte et je l’aimais beaucoup. Je suis triste... Si -vous saviez quel besoin j’éprouve en ce moment de causer avec un -véritable ami.</p> - -<p>Elle essayait de donner à ses paroles un accent douloureux, tout en -l’invitant avec des gestes séducteurs à entrer dans la maison. Mais -Richard continua de secouer la tête et dit enfin:</p> - -<p>—Je viendrai vous rendre visite quand vous habiterez une autre maison -et quand votre mari sera là. Maintenant, je ne puis.</p> - -<p>Et il s’éloigna sans tourner la tête tandis qu’elle passait de la -surprise à la colère et qu’elle se décidait à refermer violemment sa -fenêtre.</p> - -<p>Après le repas, Watson voulut s’excuser auprès de Robledo et le pria de -lui pardonner sa brutalité; mais l’Espagnol lui imposa silence:</p> - -<p>—Ne parlons plus du passé; notre amitié reste entière, notre petit -heurt est sans importance. Ce<span class="pagenum"><a name="page_236" id="page_236">{236}</a></span> qui est terrible c’est le sort de -Pirovani et la situation où se trouve Canterac... Je comprends que ses -paroles vous aient fait impression. Pauvre homme! Il n’a voulu accepter -que ce qui lui était strictement nécessaire pour son voyage à travers la -Cordillère. Il m’a dit qu’il attendrait de mes nouvelles au Chili. -J’essaierai d’obtenir pour lui, de mes amis de Buenos-Ayres, quelques -recommandations. Quelle catastrophe! Et tout cela pour une femme!</p> - -<p>Robledo demeura pensif, puis son optimisme reprit le dessus et il -affirma:</p> - -<p>—Je ne la crois pas foncièrement mauvaise. C’est une femme impulsive, -aux passions mal asservies, et qui sème le mal le plus souvent sans s’en -douter, parce que toute son attention porte sur sa propre personne -qu’elle prend pour le centre de tout ce qui existe. Riche, peut-être -serait-elle bonne; mais elle ignore la modestie et elle est incapable de -se résigner au sacrifice. Elle désire tant de choses et elle en possède -si peu!</p> - -<p>Il sourit avec mélancolie, se tut un instant puis reprit:</p> - -<p>—Fort heureusement, toutes les femmes ne se ressemblent pas. Elle-même -m’a dit un jour qu’à notre époque la femme qui pense un peu se croit -malheureuse et déteste ce qui l’entoure si elle ne possède pas le -collier de perles qui est comme l’uniforme de la femme moderne... Il est -un être, mon cher Watson, plus redoutable encore que la femme qui veut à -tout prix acquérir son collier de perles, c’est celle qui l’a possédé, -qui l’a perdu et qui veut à tout prix le regagner.</p> - -<p>Dans sa mémoire passa le souvenir de <i>Gualicho</i> ce démon sournois dont -les ruses harcèlent les Indiens et qui les force à monter à cheval pour -le chasser à coups de lance et de <i>boléadoras</i>. Si Hélène était demeurée -dans l’ancien monde, elle n’eût été qu’une<span class="pagenum"><a name="page_237" id="page_237">{237}</a></span> d’entre ces femmes dont le -charme redoutable s’atténue et se neutralise par le voisinage d’autres -femmes pareilles. Ici, entourée d’hommes qui l’admiraient, dans ce -milieu primitif qui la faisait ressortir comme un être d’essence -supérieure, elle avait exercé sans le vouloir une influence aussi -désastreuse que celle du démon rouge que redoutaient jadis les cavaliers -errants de la Pampa.</p> - -<p>Elle même avait été victime de l’isolement quand elle s’était éprise de -Watson. Elle avait cru pouvoir se jouer des hommes et les mépriser. Elle -l’avait confié à Robledo un soir, en regardant avec pitié ses -poursuivants. Mais Richard était la jeunesse, la santé virile, l’objet -adoré du premier amour d’une jeune fille et par cela même il -représentait la tentation pour une coquette déjà mûre qui devait désirer -l’enlever à une autre femme. Elle avait besoin de se prouver à elle-même -qu’elle avait conservé son ancien pouvoir de séduction en bouleversant -l’existence du jeune ingénieur.</p> - -<p>Et maintenant sans doute, elle souffrait cruellement dans sa vanité en -se voyant dédaignée par le seul homme qui, dans ce désert, eût réussi à -l’intéresser.</p> - -<p>Robledo finit par montrer une pitié un peu méprisante pour la femme de -Torrebianca.</p> - -<p>—Elle se croit née pour vivre sur les sommets et le malheur semble se -complaire à la jeter à bas... Il est naturel qu’elle soit mauvaise -puisqu’elle n’a pour se consoler, ni modestie, ni résignation.</p> - -<p>Puis l’Espagnol envisagea non sans alarme les conséquences des malheurs -de ce matin.</p> - -<p>—L’entrepreneur mort... l’ingénieur en chef en fuite... Il faudra -suspendre les travaux... La construction de la digue va subir un retard -et les crues arriveront avant qu’elle soit achevée. Quelle situation!<span class="pagenum"><a name="page_238" id="page_238">{238}</a></span> -Il faut nous rendre à Buenos-Ayres et provoquer des décisions rapides.</p> - -<p>Pendant une grande partie de la nuit ses préoccupations l’empêchèrent de -s’endormir.</p> - -<p>Le lendemain matin, Watson monta à cheval, mais au lieu de se diriger -vers les chantiers des canaux, il prit le chemin de l’<i>estancia</i> de -Rojas. Tant que le gouvernement n’aurait pas envoyé un nouveau directeur -chargé d’achever la construction de la digue, les travaux entrepris par -Robledo seraient inutiles; il était prudent de les suspendre.</p> - -<p>Arrivé près de l’<i>estancia</i>, il voulut descendre de cheval pour ouvrir -une <i>tranquera</i>, sorte de claie formée de gros bâtons qui servait de -porte à la clôture. Mais il aperçut tout contre elle un petit métis -joufflu d’une dizaine d’années, aux yeux veloutés d’antilope, au teint -brillant couleur chocolat clair, qui le regardait en souriant, un doigt -dans le nez.</p> - -<p>—Le patron est parti comme une bombe ce matin... dit-il, on nous a volé -une vache hier au soir.</p> - -<p>Mais Richard l’interrogea sur un point qui l’intéressait bien davantage.</p> - -<p>—Et ta petite patronne, <i>Cachafaz?</i></p> - -<p>L’enfant qu’on appelait <i>Cachafaz</i><a name="FNanchor_25_25" id="FNanchor_25_25"></a><a href="#Footnote_25_25" class="fnanchor">[25]</a> à cause de ses espiègleries -retira son index de la narine, où il l’avait fourré et montra la plaine.</p> - -<p>—Elle vient de partir tout de suite, tout de suite... Vous la trouverez -par là, tout près.</p> - -<p>Et son doigt montrait toute l’étendue de l’horizon. Watson comprit que -pour l’ami <i>Cachafaz</i>, enfant du désert, «tout de suite, tout de suite» -signifiait une heure, peut-être même deux ou trois, et par «là tout -près» environ deux ou trois lieues.</p> - -<p>Mais il voulait voir Celinda, il était décidé à la<span class="pagenum"><a name="page_239" id="page_239">{239}</a></span> chercher et, se -fiant à son étoile, il se lança au galop dans la plaine.</p> - -<p>Ce que le petit métis ne dit pas c’est que la petite patronne était -malade, de l’avis de sa mère, vieille Indienne qui était venue remplacer -Sébastienne comme première servante de l’<i>estancia</i>, mais qui n’avait ni -la bonne humeur ni l’activité de la métisse. Un cigare du Paraguay -pendait continuellement au bout de ses lèvres bleuâtres et dégouttantes -de nicotine, et quand don Carlos était absent elle se servait pour boire -du <i>maté</i> de la calebasse ouvragée et du chalumeau d’argent du patron -lui-même. Les gens de l’<i>estancia</i> éprouvaient pour la mère de -<i>Cachafaz</i> un respect superstitieux. On la croyait sorcière et on -supposait qu’elle entretenait des rapports cachés avec les esprits qui -hurlent et tourbillonnent dans les colonnes de sable hautes comme des -tours que l’ouragan soulève sur le plateau. L’Indienne, qui avait -remarqué la mélancolie de Celinda et surpris plusieurs fois ses larmes, -secouait la tête comme si ces constatations eussent confirmé son -opinion.</p> - -<p>—Il n’y a pas de doute, fillette, vous êtes malade et je connais votre -maladie.</p> - -<p>Un de ses ancêtres avait été un grand magicien à l’époque où les Indiens -étaient seuls maîtres dans ce pays où ils campaient.</p> - -<p>Les chefs de tribus l’appelaient quand ils se sentaient malades. Son -père avait hérité de ce trésor de science, mais il ne lui en avait -malheureusement transmis qu’une infime partie.</p> - -<p>—Ce sont les <i>ayacuyas</i> qui vous tourmentent et il faut vous guérir des -blessures de leurs flèches.</p> - -<p>Elle connaissait bien les <i>ayacuyas</i>, ces génies indiens si petits que -douze d’entre eux tenaient sur un ongle, génies armées d’arcs et de -flèches dont les blessures sont la cause certaine de la plupart des -maladies.<span class="pagenum"><a name="page_240" id="page_240">{240}</a></span></p> - -<p>Elle même, pauvre ignorante ne les avait jamais vus; mais son aïeul et -son père, les grands <i>machis</i> (sorciers guérisseurs), avaient eu de -fréquentes relations avec ces diables minuscules. Seuls les indigènes -les plus savants arrivaient à les connaître. Des médecins <i>gringos</i> -prétendaient les avoir vus également et les avaient appelés dans leur -langage des microbes, mais que pouvaient-ils savoir!</p> - -<p>Quand ils n’avaient plus de flèches pour blesser les hommes ils les -attaquaient à coup d’ongles et de dents. L’essentiel était de savoir -extraire en incisant ou en suçant les chairs du malade les éclats de -flèches, les ongles ou les dents que les diables invisibles avaient -laissés dans son corps.</p> - -<p>—Je vous chercherai un <i>machi</i> qui vous guérira, fillette, et vous -tirera du corps cette tristesse que vous ont donnée les <i>ayacuyas</i>. Mais -que le patron n’en sache rien.</p> - -<p>Les remèdes proposés par la mère de <i>Cachafaz</i> faisaient sourire -Celinda. Lorsqu’elle était lasse de vivre enfermée dans l’<i>estancia</i> -elle prenait son cheval et galopait sans but dans la plaine. Elle ne -s’habillait plus en garçon; elle avait pris en horreur ce costume qui -lui rappelait trop de souvenirs. Elle aimait mieux monter en amazone et -elle oubliait le lasso qui était autrefois son amusement favori.</p> - -<p>Elle avait déjà galopé pendant une heure ce matin-là à travers les -terres de son père, quand elle aperçut sur une hauteur un cavalier -immobile qui, rapetissé par la distance, semblait un soldat de plomb.</p> - -<p>Elle s’arrêta en remarquant que ce cavalier minuscule, qui semblait -l’avoir reconnue, descendait la pente au galop et se dirigeait vers -elle. Un instant elle cessa de le voir, puis il reparut considérablement -agrandi et longeant un bas-fond voisin. C’était certainement Watson. Son -premier mouvement fut de fuir.<span class="pagenum"><a name="page_241" id="page_241">{241}</a></span></p> - -<p>Mais elle se repentit bientôt de cette dérobade qui lui parut une -lâcheté et elle s’arrêta dans une attitude pleine de dédain.</p> - -<p>Arrivé près d’elle, Richard ôta son chapeau en baissant humblement les -jeux. Il voulait parler, mais il ne trouvait pas ses mots. D’ailleurs -elle ne lui laissa pas le temps de s’expliquer.</p> - -<p>—Que cherchez-vous? dit-elle durement. Votre <i>gringa</i> vous a donc -congédié? Je n’ai que faire des déchets.</p> - -<p>Elle fit faire demi-tour à son cheval pour s’éloigner.</p> - -<p>Richard voulut l’attendrir et dit d’une voix suppliante:</p> - -<p>—Celinda, je viens vous témoigner mon repentir... Je viens retrouver ma -Fleur du Rio Negro.</p> - -<p>Le ton d’humilité enfantine que prenait ce solide garçon parut -l’émouvoir, mais bien vite elle redevint sévère.</p> - -<p>—Que Dieu vous aide, mon frère, et passez votre chemin; aujourd’hui je -ne fais pas l’aumône.</p> - -<p>Elle se remit en marche, mais elle s’arrêta encore une fois pour -ajouter, avec une cruauté d’enfant gâtée:</p> - -<p>—Je n’aime pas les hommes qui demandent pardon. D’ailleurs j’ai juré de -ne vous revoir que si vous me preniez au lasso... Et vous ne me prendrez -jamais car vous n’êtes qu’un <i>gringo</i>, un maladroit et un ingrat.</p> - -<p>Et piquant son cheval elle s’enfuit au grand galop non sans avoir -adressé à Richard une grimace méprisante. La cruelle façon dont -l’amazone l’avait quitté laissa tout honteux le jeune homme et lui -enleva l’envie de la poursuivre. Mais son orgueil se révolta et il -résolut de la rattraper pour lui montrer qu’il n’était pas si maladroit -qu’elle le croyait.</p> - -<p>Tous deux se mirent à évoluer dans les terres de<span class="pagenum"><a name="page_242" id="page_242">{242}</a></span> <i>l’estancia</i>, à se -poursuivre en escaladant les hauteurs et en plongeant dans les -bas-fonds. De temps en temps Celinda, qui avait toujours une grande -avance sur son poursuivant, retenait la course de son cheval comme pour -se laisser atteindre par Watson; mais quand il était tout proche elle -repartait au grand galop et l’insultait en lui lançant les mots que les -<i>gauchos</i> avaient autrefois inventés pour se moquer des Européens, -ignorants des usages du pays et médiocres cavaliers.</p> - -<p>—<i>Gringo chapeton</i><a name="FNanchor_26_26" id="FNanchor_26_26"></a><a href="#Footnote_26_26" class="fnanchor">[26]</a>, cavalier de paille qui ne tient même pas à -cheval!</p> - -<p>Richard portait au pommeau de sa selle un lasso de corde que la Fleur du -Rio Negro lui avait donné autrefois. Tout en galopant il le déroula et -il le lançait vers elle à chaque fois qu’il pouvait l’approcher. Le -lasso retombait dans le vide, bien loin de Celinda qui soulignait -d’ironiques éclats de rire la maladresse de l’ingénieur; mais peu à peu -son rire changea d’accent, se fit de plus en plus joyeux; le mépris -qu’elle éprouvait pour son maladroit ami semblait avoir fait place à une -franche gaîté. Watson riait lui aussi car il pressentait que cette joie -commune les réunissait plus rapidement que l’inutile lasso.</p> - -<p>Dans leur évolutions, ils se rapprochaient de <i>l’estancia</i>. Celinda fit -franchir à son cheval une barrière de troncs et disparut. Watson ne put -obliger le sien à sauter de même et dut faire un large détour pour -entrer par la <i>tranquera</i> ouverte.</p> - -<p>Il s’avança alors avec une lenteur calculée jusqu’à la maison de -<i>l’estanciero</i>, il espérait que quelqu’un viendrait l’interroger. -Celinda demeurait invisible et il n’osait se présenter à la porte, -craignant d’être fort mal reçu par la fille de Rojas.<span class="pagenum"><a name="page_243" id="page_243">{243}</a></span></p> - -<p>Avec un à propos providentiel le petit <i>Cachafaz</i> surgit à nouveau -contre les pattes de son cheval.</p> - -<p>—Demande à mademoiselle Celinda si je puis entrer pour la saluer.</p> - -<p>Le petit lutin s’éloigna en grattant sous sa chemise lâche le gros -bouton qui saillait sur sa panse couleur chocolat. Il revint peu de -temps après et annonça à Watson de sa petite voix chantante et mielleuse -d’Indien:</p> - -<p>—Ma petite patronne vous fait dire de partir: elle ne veut plus vous -voir parce que vous êtes... parce que vous êtes trop laid.</p> - -<p>Et <i>Cachafaz</i> se mit à rire de ses propres paroles tandis que Watson -regardait tristement du côté de la maison. Enfin, le jeune homme fit -faire demi-tour à son cheval et s’éloigna un peu rasséréné par la -résolution qu’il venait de prendre.</p> - -<p>—Je reviendrai demain, se dit-il, je reviendrai tous les jours jusqu’à -ce qu’elle me pardonne.</p> - -<p>Hélène passa la soirée seule dans la grande salle de sa maison. A -plusieurs reprises elle prit un livre, mais ses yeux glissaient sur les -pages sans qu’elle comprît le sens d’une seule ligne.</p> - -<p>Elle demeura longtemps pensive sur le sopha à fumer des cigarettes. Puis -elle vint se placer près d’une fenêtre et regarda à travers les vitres -la rue centrale de manière à ne pas être vue de l’extérieur.</p> - -<p>En réalité, elle risquait seulement d’être vue par les deux agents de -police que don Roque avait placés près de la maison pour empêcher les -rassemblements de se former comme la veille. Les gens semblaient avoir -oublié pour le moment l’ancienne maison de Pirovani. Personne ne -s’arrêtait plus devant elle et les précautions du commissaire étaient -bien inutiles. D’ailleurs beaucoup d’ouvriers de la digue étaient allés -à Fort Sarmiento pour assister aux obsèques de l’entrepreneur. Les -autres se trouvaient au<span class="pagenum"><a name="page_244" id="page_244">{244}</a></span> magasin du <i>Gallego</i>, ou formaient aux abords -du village des groupes où l’on se demandait avec vivacité si vraiment -les travaux allaient être suspendus, ce qui laisserait tout le monde -sans ouvrage.</p> - -<p>Certains, les plus optimistes, se figuraient que le premier train -amènerait un nouvel ingénieur en chef, comme s’il eût été impossible au -gouvernement de Buenos-Ayres de vivre un jour de plus si les travaux -n’étaient immédiatement repris. Le <i>Gallego</i> et d’autres Espagnols -engageaient des paris et soutenaient que leur compatriote don Manuel -Robledo, qu’ils honoraient comme une gloire nationale, serait le nouveau -directeur désigné.</p> - -<p>De vieux journaliers qui avaient prêté leurs bras à toutes les -entreprises de l’Etat haussaient les épaules avec résignation.</p> - -<p>—La charrette est embourbée, vous verrez le temps qu’il faudra pour la -faire rouler à nouveau.</p> - -<p>Cependant, Hélène, debout près de la fenêtre contemplait la rue déserte -et repassait dans son esprit toutes les difficultés de la situation. -Pirovani mort; l’autre en fuite; la maison qu’elle occupait sans -propriétaire certain. Elle pensa aussi à ce que devait dire Robledo et -au brusque éloignement de Watson, l’homme qui lui inspirait le seul -sentiment qui donnât quelque intérêt à l’existence monotone qu’elle -menait ici. Peut-être, à cette heure même, Richard était-il à la -recherche de cette petite fille qui avait tenté de la frapper de sa -cravache.</p> - -<p>Jamais, au cours de son existence si diverse qu’elle était seule à -connaître entièrement, elle ne s’était vue dans une situation aussi -difficile. Jusqu’à cette multitude hétérogène, où plus d’un individu -avait laissé en Europe un passé chargé de crimes, qui osait lui adresser -des réprimandes et forçait les autorités de la Presa à la faire garder -par ces deux hommes qu’elle voyait de sa fenêtre appuyés sur leurs<span class="pagenum"><a name="page_245" id="page_245">{245}</a></span> -sabres. C’est pour se trouver dans cette situation qu’elle avait passé -l’Océan et qu’elle était venue s’installer dans ce pays presque sauvage!</p> - -<p>Dans les moments les plus angoissants de son existence elle avait -toujours trouvé un remède; mais comment continuer à vivre à la Presa? -Pirovani mort, il lui faudrait abandonner cette maison, et personne ne -viendrait plus l’admirer, ni s’efforcer de lui être agréable. Il ne -restait que Robledo, un ennemi. Il restait bien aussi Watson, mais il -avait tant changé!</p> - -<p>Elle se rappela l’idée qu’elle avait caressée pendant ces derniers -jours, alors que le jeune homme était le compagnon de ses promenades. -Elle abandonnerait Torrebianca, ce naufragé incapable de regagner la -rive, et s’en irait par le monde avec Watson. Mais ce fut pour se -convaincre que cette solution était désormais impossible, et une fièvre -de haine la saisit.</p> - -<p>Richard s’était écarté d’elle pour toujours. Elle n’en pouvait plus -douter depuis qu’elle lui avait parlé de sa fenêtre la veille. Peut-être -pourrait-elle le reprendre facilement si seulement elle le voyait en -tête à tête; mais l’autre semblait pressentir le danger, il lui avait -dit d’un ton qui ne laissait aucun doute sur sa résolution, qu’il ne la -reverrait que dans une autre maison et en présence de son mari. Hélène -ignorant l’entrevue de Watson et de Canterac ne pouvait attribuer ce -brusque revirement qu’à l’influence de Celinda.</p> - -<p>«Elle me l’a repris, pensa-t-elle. Cette fille sauvage m’a barré la -seule route qui me fût encore ouverte. Oh! comme je la hais!»</p> - -<p>Tandis que se continuaient ses réflexions, elle se sentait agitée par -deux ordres contraires de pensées, qui semblaient partager sa conscience -en deux personnalités distinctes.<span class="pagenum"><a name="page_246" id="page_246">{246}</a></span></p> - -<p>L’image de Watson la réconfortait encore pendant ces moments d’angoisse. -C’était lui l’homme jeune, le maître irrésistible qui s’impose à l’heure -du crépuscule aux femmes habituées à se jouer cruellement et froidement -du désir des hommes. Les hommes, elle les avait recherchés autrefois par -ambition ou par cupidité; mais maintenant elle ne pouvait se passer de -Watson. Elle ne le désirait plus seulement parce qu’il était capable de -la faire sortir de cette situation critique, elle le désirait pour -lui-même; parce qu’il était la jeunesse et la force naïve, tout ce qui -peut servir de soutien à une existence lassée. En outre, la jalousie la -torturait, une jalousie de femme orgueilleuse et vieillie qui se voit -arracher le dernier espoir d’être heureuse par une rivale qui pourrait -presque être sa fille.</p> - -<p>Et tout en subissant cette torture il lui fallait se préoccuper de la -tragique situation où l’avait mise la rivalité d’amour de deux hommes -qui l’avaient désirée, et se défendre aussi de la haine de tout un -village.</p> - -<p>«Que faire? pensa-t-elle. Ah! où me suis-je laissée prendre?»</p> - -<p>De petits coups frappés à la porte de la salle la troublèrent dans ses -pensées. Sébastienne entra d’un air timide et embarrassé, en tournant -dans ses doigts un bout de son tablier. En même temps elle souriait en -regardant sa maîtresse et semblait chercher des mots pour donner corps à -la demande qu’elle était venue présenter.</p> - -<p>Hélène l’encouragea à parler et la métisse dit alors résolument:</p> - -<p>—J’étais au service du feu don Pirovani et comme il n’est plus là, pour -le motif que nous savons tous, il faut que je parte.</p> - -<p>Hélène s’étonna fort de cette décision. Elle pouvait rester; sa -maîtresse était satisfaite de son service.<span class="pagenum"><a name="page_247" id="page_247">{247}</a></span> La mort de l’Italien ne -l’obligeait nullement à partir. Il fallait bien qu’elle servît quelque -part et Hélène préférait que ce fût chez elle. Mais la métisse s’obstina -et secoua la tête:</p> - -<p>—Il faut que je parte. Si je reste, j’ai des amies capables de -m’arracher les yeux. Merci bien! Je tiens à vivre en paix avec les -miens... et, pourquoi ne pas le dire? Madame ne compte pas beaucoup de -sympathies dans le pays.</p> - -<p>Après ces mots, Hélène ne jugea pas prudent de continuer la conversation -et elle se contenta d’approuver avec tristesse.</p> - -<p>—Si vous avez peur de rester ici!</p> - -<p>Cette tristesse émut Sébastienne.</p> - -<p>—Je resterais bien volontiers; Madame me plaît beaucoup et ne m’a -jamais fait de mal... Mais les gens sont comme ils sont et moi, pauvre -femme, je ne vais pas me battre avec toutes celles de la Presa. Si je -puis servir madame en quelque autre chose, qu’elle me le dise...</p> - -<p>Elle se retira enfin après avoir insisté sur son désir d’être utile à -Hélène et sur le chagrin qu’elle éprouvait de quitter son service. Elle -était près de la porte quand, pour répondre à la marquise qui lui -demandait où était son mari, elle se retourna.</p> - -<p>—Je ne sais pas. Il est sorti ce matin et n’est pas encore rentré; -peut-être est-il allé à Fort-Sarmiento avec don Moreno pour -l’enterrement de mon pauvre patron.</p> - -<p>Restée seule, Hélène commença à s’inquiéter de son mari, cette figure -oubliée prit à ses yeux une importance nouvelle. Elle était habituée à -le considérer comme un être sans volonté, toujours prêt à accepter -toutes ses idées et à croire ce qu’elle voulait qu’il crût. Mais le -dernier épisode de sa vie n’était pas sans relief!</p> - -<p>Dans une grande capitale il aurait eu de moin<span class="pagenum"><a name="page_248" id="page_248">{248}</a></span>dres proportions, mais, -ici, dans ce village, où les événements extraordinaires étaient rares, -et face à cette foule d’aventuriers toujours prêts à insulter les gens -d’une classe plus élevée!</p> - -<p>Son inquiétude s’accrut lorsqu’elle pensa que Torrebianca découvrirait -peut-être la vraie raison du combat à mort qu’il avait lui-même dirigé.</p> - -<p>Elle repassa dans son esprit tout ce qu’elle avait pu remarquer chez son -époux depuis la veille. Rentré chez lui, Frédéric lui avait raconté la -triste fin du duel, mais avec certains ménagements, comme s’il eût -redouté de lui causer une émotion en lui apprenant la nouvelle. Puis, le -soir, il n’avait plus semblé le même homme.</p> - -<p>Il avait évité de lui parler, ne lui avait répondu que par monosyllabes; -par deux fois elle avait surpris son regard fixé sur elle avec une -expression qu’elle ne lui avait jamais vue. Agacé par la curiosité de la -foule, Torrebianca avait fermé la fenêtre puis s’était réfugié dans sa -chambre pour n’en sortir que le lendemain matin de très bonne heure, -avant qu’elle-même fût éveillée. Le jour touchait à sa fin et il n’était -pas encore de retour. Que devait-elle penser de tout cela?</p> - -<p>Mais son inquiétude ne tarda pas à s’évanouir. Elle était si habituée à -dominer complètement son mari qu’elle finit par trouver absurdes ses -soupçons et ses craintes. D’ailleurs, même si ces inquiétudes étaient -pleinement justifiées, elle réussirait bien à le calmer et à le -convaincre comme tant d’autres fois.</p> - -<p>L’apparition d’un passant qui marchait lentement le long de la maison en -regardant les fenêtres lui fit oublier son mari. C’était <i>Manos Duras</i>. -Une heure auparavant, alors qu’elle était comme maintenant debout devant -la fenêtre, elle avait cru par deux fois voir le <i>gaucho</i> au coin d’une -ruelle voisine. Le rude cavalier passait à pied, à travers le village, -comme<span class="pagenum"><a name="page_249" id="page_249">{249}</a></span> un travailleur un jour de repos. Il distingua la forme de la -marquise derrière les rideaux et la salua en ôtant son chapeau, tandis -qu’un sourire découvrait ses dents de loup.</p> - -<p>C’était le premier salut souriant qu’eût reçu Hélène depuis la mort de -Pirovani. Elle devina que cet homme était le seul admirateur qui lui -restât, et cela lui parut si comique qu’elle en rit presque.</p> - -<p>Dorénavant elle n’aurait plus d’autre amoureux qu’un <i>gaucho</i> aux -trois-quarts bandit.</p> - -<p>Pensive, le front contre les vitres, elle regarda l’avenue déserte. -<i>Manos Duras</i> avait disparu dans la ruelle voisine et les deux policiers -eux-mêmes, jugeant leur faction inutile, s’étaient éloignés dans la -direction du bar.</p> - -<p>De nouveau coups discrets de Sébastienne se firent entendre à la porte -de la salle. Elle entra avec plus de résolution que tout à l’heure, mais -elle parla à voix basse avec un sourire confidentiel.</p> - -<p>—Monsieur est-il rentré? demanda Hélène.</p> - -<p>—Non, c’est pour autre chose... J’étais dans la basse-cour il n’y a -qu’un instant quand ce <i>gaucho</i> qu’on appelle <i>Manos Duras</i> s’est -présenté à la porte de derrière et m’a dit:</p> - -<p>Elle réfléchissait pour se rappeler exactement les paroles de <i>Manos -Duras</i>.</p> - -<p>—Va dire à ta patronne que je ne lui tourne pas le dos comme beaucoup -d’autres et qu’elle sera toujours la même pour moi, parce que je suis de -ceux qui se brisent mais ne plient pas.</p> - -<p>Voilà ce que m’a dit <i>Manos Duras</i> pour que je le répète à Madame.</p> - -<p>Hélène sourit en entendant ces déclarations. Pauvre homme! Et on le -traitait de bandit!... Pour elle il était en ce moment la figure la plus -séduisante du pays, le seul homme d’honneur qui osât lui offrir son aide -et faire front contre la populace.<span class="pagenum"><a name="page_250" id="page_250">{250}</a></span></p> - -<p>Quand la métisse fut sortie, Hélène resta à la fenêtre pour voir défiler -les passants dont le nombre augmentait avec la chute du jour. Elle -s’éloigna des vitres quand survinrent quelques groupes d’ouvriers à -cheval; d’autres suivirent dans des voitures louées à Fort Sarmiento. -Ils revenaient certainement de l’enterrement de l’entrepreneur. Avant de -disparaître, tous regardaient furtivement la maison.</p> - -<p>Il faisait presque nuit quand elle vit passer, seul, un cavalier qui -baissait obstinément la tête. C’était Richard Watson. Elle comprit à son -costume couvert de poussière et à l’aspect de son cheval qu’il ne -revenait pas comme les autres de l’enterrement. Il avait sans doute -passé la journée dans les champs, à l’<i>estancia</i> de Rojas peut-être, et -il avait erré près du fleuve en compagnie de l’écuyère à la cravache.</p> - -<p>«Et moi, je suis là, pensa-t-elle, enfermée comme une bête féroce pour -échapper aux insultes d’une populace injuste!... Et l’on s’étonne que -les femmes deviennent mauvaises!»</p> - -<p>Elle demeura immobile, les yeux mi-clos, tandis que les ombres du -crépuscule surgissant des coins de la pièce venaient peu à peu se -rejoindre au centre et l’enténébrer toute. Seule une faible clarté -extérieure donnait une légère fluorescence bleue aux vitres sur -lesquelles se détachait la silhouette immobile d’Hélène.</p> - -<p>Il faisait nuit noire quand elle se décida à appeler Sébastienne qui, -devinant son désir, répondit:</p> - -<p>—J’apporte la lampe!</p> - -<p>Elle entra portant une grande lampe à pétrole qu’elle posa sur la table -au milieu de la salle.</p> - -<p>Elle allait se retirer, croyant n’avoir plus rien à faire, quand la -maîtresse la retint.</p> - -<p>—Savez-vous où peut se trouver en ce moment ce <i>Manos Duras</i> dont vous -m’avez parlé tout à l’heure?</p> - -<p>La métisse, toujours prête au bavardage, entama,<span class="pagenum"><a name="page_251" id="page_251">{251}</a></span> avant de répondre avec -précision, un long préambule. <i>Manos Duras</i> vagabondait partout en ce -moment avec ses amis de la Cordillère qu’il avait logés dans son -<i>rancho</i>, des gens peu recommandables qui ne craignaient même pas Dieu. -Qui savait ce qu’ils pouvaient bien manigancer!... Il lui avait dit -aussi, pendant leur entretien à la porte de la basse-cour, qu’il allait -peut-être partir pour un long voyage; «c’est pourquoi il s’était permis -de venir déranger Madame pour savoir si elle n’avait rien à lui -ordonner».</p> - -<p>—Je crois, termina-t-elle, que s’il n’est pas encore rentré à son -<i>rancho</i>, je mettrai la main dessus chez le <i>Gallego</i>.</p> - -<p>—Allez le chercher, dit Hélène, et prévenez-le de ma part de se trouver -à dix heures précises devant la maison... C’est tout. Mais avertissez-le -habilement, sans que personne s’en aperçoive.</p> - -<p>Sébastienne, qui avait eu l’air de ne pas bien comprendre les premiers -mots tant elle avait éprouvé de surprise, cessa de s’étonner quand sa -maîtresse lui eut recommandé d’être discrète, et affirma avec énergie -que la patronne pouvait dormir sur ses deux oreilles, qu’elle ferait la -commission avec sa prudence habituelle.</p> - -<p>Elle sortit de la maison et se hâta vers le cabaret. Si elle n’y -trouvait pas le <i>gaucho</i> c’est qu’il aurait quitté le village.</p> - -<p>Devant la porte de l’établissement elle s’arrêta pour jeter un coup -d’œil à l’intérieur. C’était l’heure du dîner, la pratique était rare. -La plupart des clients étaient chez eux, assis à leur table, et ce -n’était que dans une heure qu’ils reviendraient se grouper autour du -comptoir. Un vieux <i>gaucho</i> raclait une guitare en regardant la panse -d’un des caïmans suspendus au plafond.</p> - -<p>Les trois hôtes de <i>Manos Duras</i> écoutaient avec attention. Ce dernier, -assis sur un crâne de cheval,<span class="pagenum"><a name="page_252" id="page_252">{252}</a></span> le dos au mur, fumait d’un air pensif. -Comme le patron du bar était absent, Fritérini imitait derrière le -comptoir les allures du propriétaire, et lisait avec ravissement un -vieux journal italien tout crasseux.</p> - -<p>Averti par une toux discrète, <i>Manos Duras</i> leva les yeux et vit à la -porte la métisse lui faire signe de sortir. Derrière le cabaret, -Sébastienne lui fit sa commission d’une voix mystérieuse, et, tout en -parlant, elle porta à plusieurs reprises son doigt à ses lèvres. En -outre elle cligna de l’œil pour que l’autre «ne la prît pas pour une -bête» et pour lui laisser entendre qu’elle savait très bien pourquoi on -l’avait envoyée l’avertir.</p> - -<p>Quand la métisse fut partie, <i>Manos Duras</i> ne rentra pas tout de suite -dans le bar. Il préféra demeurer seul dans l’ombre pour mieux savourer -sa satisfaction. Sa joie était mêlée d’un étonnement profond. Comment -aurait-il pu s’imaginer, tandis qu’il rôdait autour de la demeure de la -belle dame, que celle-ci allait le prier de venir la voir seule ce soir -même?</p> - -<p>En proposant ses services à Sébastienne dans la cour de la maison, il -avait suivi l’élan d’une façon de générosité. Il voulait apparaître à la -marquise comme différent des autres habitants de la Presa, et il avait -offert sa protection sans espoir de la voir accepter... Et quelques -heures après, elle l’envoyait chercher. Que voulait-elle lui demander?</p> - -<p>Mais il chassa bientôt les incertitudes qui commençaient à troubler sa -joie et il se raffermit dans son orgueil viril. Il n’était qu’un -sauvage, mais il était un homme autant que les autres, mieux que les -autres même puisque tous le redoutaient... et ces <i>gringas</i> venues de -l’autre monde ont parfois de telles fantaisies!... Il finit par sourire -avec fatuité.<span class="pagenum"><a name="page_253" id="page_253">{253}</a></span></p> - -<p>—C’est bien ce que je disais, pensa-t-il, l’une vaut l’autre!... Toutes -les mêmes!</p> - -<p>Et il revint s’asseoir au cabaret au milieu de ses amis, attendant -l’heure.</p> - -<p>Cependant Robledo et Watson achevaient leur repas; ils entendirent -frapper à leur porte.</p> - -<p>L’Espagnol s’étonna un peu de voir entrer Torrebianca en costume de -ville noir et cravate de deuil, mais si couvert de poussière que ses -vêtements semblaient gris et sa tête et ses moustaches complètement -blanches.</p> - -<p>—Je viens d’enterrer le pauvre Pirovani à Fort Sarmiento... Moreno m’a -ramené dans sa voiture.</p> - -<p>Robledo l’invita à s’asseoir à table.</p> - -<p>—Tu peux dîner ici si tu ne veux pas rentrer tout de suite chez toi.</p> - -<p>Torrebianca secoua la tête.</p> - -<p>—Je ne rentrerai pas chez moi.</p> - -<p>Il prononça ces mots avec une telle énergie que Robledo se mit à le -regarder fixement. Il était en proie à une excitation qui faisait -trembler ses mains et brouillait ses mots.</p> - -<p>—J’ai mangé un peu avec Moreno avant de partir... Mais je dînerai de -nouveau... Ah! la mort! Pauvre Pirovani! Je voudrais aussi boire un peu.</p> - -<p>Bien qu’il prétendît avoir faim, il toucha à peine aux divers plats que -lui présenta la servante. Par contre il but beaucoup de vin, -machinalement, sans savoir au juste ce qu’il buvait.</p> - -<p>L’Espagnol avait cru percevoir, depuis l’entrée de son ami, une odeur de -genièvre. Moreno et lui avaient sans doute bu quelques verres de liqueur -avant de prendre le chemin du retour. C’était pour cela peut-être que -Torrebianca se montrait nerveux, car il n’avait pas l’habitude des -boissons alcooliques.</p> - -<p>Watson, qui avait fini de dîner, remarqua que le<span class="pagenum"><a name="page_254" id="page_254">{254}</a></span> nouveau venu le -regardait avec insistance comme pour lui faire entendre que sa présence -le gênait.</p> - -<p>—Moreno est resté chez lui? demanda-t-il.</p> - -<p>Et il partit en prétextant qu’il avait besoin de parler à l’employé et -d’apprendre ce qu’il avait l’intention d’écrire au Gouvernement pour lui -exposer la nécessité de reprendre des travaux.</p> - -<p>Quand Robledo et Torrebianca furent seuls, le marquis sembla devenu un -autre homme. Son excitation tomba, il abaissa son regard et l’Espagnol -crut le voir s’affaisser sur son siège comme une masse molle qui -s’écroule faute de soutien. Toute l’énergie factice qu’il devait à -l’alcool était brusquement tombée et le Torrebianca que Robledo avait -devant lui n’était plus comparable qu’à une enveloppe de baudruche -subitement dégonflée.</p> - -<p>—Il faut que tu m’écoutes, dit-il en levant sur son ami des yeux -humiliés et suppliants. Tu es le seul appui qui me reste au monde, le -seul être qui m’aime... et c’est pour cela que tu me dois la vérité. -Aujourd’hui, pendant l’enterrement du malheureux Pirovani, je n’ai pensé -qu’à une chose: «Il faut que je voie Robledo; il me dira ce que je dois -penser de tout cela». Mais je ne t’ai pas dit encore ce qu’est «tout -cela»: c’est ce que je remarque autour de moi depuis hier, les regards -des gens, les gestes hostiles, les injures que je crois deviner et que -je ne peux croire ensuite avoir devinées... Ah! tout cela est si -affreux!</p> - -<p>Toujours plus découragé et plus lamentable, Torrebianca appuya son front -dans ses mains; Robledo voulut lui dire quelques mots pour lui rendre un -peu d’énergie, mais il l’interrompit.</p> - -<p>—Tu parleras tout à l’heure. Je veux que tu écoutes d’abord des choses -que tu ne sais pas ou que tu as oubliées, depuis que je te les ai dites. -Mais<span class="pagenum"><a name="page_255" id="page_255">{255}</a></span> avant tout, il faut que je te pose une question. Crois-tu que ma -femme me trompe?</p> - -<p>Ces mots prirent au dépourvu l’Espagnol qui demeura quelques secondes -sans tenter de répondre. Son ami sembla soudain craindre qu’il ne -répondît et pour l’en empêcher il se mit à raconter sa propre histoire -depuis le jour de sa rencontre avec Hélène.</p> - -<p>Robledo l’avait entendue en partie lors de son séjour à Paris; ils -s’étaient connus à Londres, elle était d’une noble famille russe et son -mari avait occupé une haute dignité à la cour des tsars. Mais le ton du -narrateur était maintenant tout différent et Torrebianca semblait douter -de ce passé qu’il avait toujours admis sincèrement jusque-là et qu’il -étalait avec fierté.</p> - -<p>En outre, ne se bornant plus aux traits généraux de cette histoire, il -révélait à son ami de nouveaux épisodes. Les choses du passé semblaient -avoir pris pour lui un relief nouveau et il remarquait des détails qu’il -avait négligés autrefois. Il avait toujours reçu dans sa maison un ami -intime, un ami favori de sa femme à qui elle montrait la plus grande -confiance et qu’elle affirmait avoir connu au temps où elle vivait dans -sa noble famille avant son premier mariage. Deux fois le marquis s’était -battu en duel pour sa femme que des gens habitués jusque-là à fréquenter -ses salons s’étaient mis brusquement à calomnier. Il ne pouvait se -rappeler sans remords un de ses amis qu’il avait gravement blessé au -cours d’un de ces combats.</p> - -<p>—Je t’ai raconté, continua-t-il, toute notre histoire, tout ce que je -sais de certain sur la vie de cette femme. Tout le reste, c’est elle qui -me l’a dit et je ne sais plus si je dois la croire... J’ai même des -doutes sur sa nationalité et son nom. Je lui ai confié avec franchise -tout mon passé et peut-être en échange ne m’a-t-elle raconté que des -mensonges.<span class="pagenum"><a name="page_256" id="page_256">{256}</a></span></p> - -<p>De nouveau, il regarda Robledo avec angoisse, espérant encore que son -ami lui conseillerait d’ajouter foi aux récits de sa femme. On eût dit -un naufragé cherchant un objet solide pour s’y cramponner. Mais Robledo -eut un geste ambigu et baissa la tête.</p> - -<p>—Depuis quelques heures, ajouta Torrebianca, il me semble que je vois -les choses avec d’autres yeux. Oh! les regards cruels de cette pauvre -engeance, quand hier j’ai ouvert ma fenêtre!... Et aujourd’hui pendant -l’enterrement, quel supplice! Moi qui n’ai jamais craint personne, je -n’ai pu soutenir le regard hostile ou moqueur de tous ces ouvriers... Le -pauvre Moreno m’a entraîné à l’écart plusieurs fois ou s’est mis à -parler très fort pour m’empêcher d’entendre les commentaires qu’on -faisait derrière moi. Il ignore que j’ai deviné les efforts qu’il -faisait pour m’éviter des ennuis... Je me suis senti si abandonné -qu’après avoir pensé à toi, j’ai pensé à ma mère, comme un enfant. Elle -qui s’est privée de tout pour que son fils pût conserver intact -l’honneur de ses ancêtres!... Et à la fin, son fils est devenu la risée -d’un campement d’émigrants, dans un coin sauvage de la terre... Quelle -honte!</p> - -<p>Il porta ses mains à ses yeux comme pour les préserver de visions trop -cruelles et il demeura dans cette position quelque temps. Puis il releva -la tête et demanda anxieusement:</p> - -<p>—Toi, qui es mon seul ami, toi qui as vu de près mon existence à Paris, -dis-moi si tu crois que Fontenoy était l’amant de ma femme?</p> - -<p>L’Espagnol eut un nouveau geste d’incertitude; comment répondre? -Torrebianca, d’une voix que l’agonie serrait de plus en plus, demanda -encore:</p> - -<p>—Et ces deux hommes, crois-tu que c’est pour Hélène qu’ils se sont -battus hier?</p> - -<p>Robledo ne fit même pas le geste vague de tout à l’heure; il se contenta -de baisser les yeux. Ce silence<span class="pagenum"><a name="page_257" id="page_257">{257}</a></span> parut au marquis une réponse -affirmative et désespéré, il dit en cachant à nouveau son visage entre -ses mains:</p> - -<p>—Et c’est moi, le mari, qui ai dirigé le combat où ils s’entre-tuaient!</p> - -<p>Il y eut un long silence. Le marquis cachait toujours son visage entre -ses mains, tandis que Robledo le regardait avec pitié. Soudain, il se -dressa et dit lentement en se frottant les paupières:</p> - -<p>—Je ne puis rester ici, je ne pourrais pas affronter sans honte le -regard de tous ces gens... Je ne puis non plus partir avec elle, elle ne -me prendrait plus à de nouveaux mensonges. Je la regarderai bien en -face, je verrai la fausseté de ses yeux et de son sourire et je la -tuerai... Je suis sûr que je la tuerai.</p> - -<p>Son ami crut le moment venu de lui donner un conseil.</p> - -<p>—Oublie cette femme et pour le moment essaye de trouver le repos. -Demain nous chercherons le meilleur moyen de te délivrer d’elle. Tu vas -commencer par passer la nuit ici. Je réfléchirai à ce que nous avons à -faire. Elle s’en ira, je ne sais pas encore comment nous réussirons à -l’éloigner; mais elle s’en ira et tu resteras avec moi.</p> - -<p>Il passa son bras derrière le dos de Torrebianca et le caressa -paternellement; le marquis cachait toujours son visage.</p> - -<p>Il détestait maintenant sa femme, mais il éprouvait en même temps un -inexplicable malaise à la pensée qu’il allait se séparer d’elle sans -retour.<span class="pagenum"><a name="page_258" id="page_258">{258}</a></span></p> - -<h2><a name="XVI" id="XVI"></a>XVI</h2> - -<p>Tourmentée par sa curiosité de femme, la métisse attendit avec -impatience l’heure du rendez-vous.</p> - -<p>Elle se trouvait dans la cuisine de la maison, située dans un hangar -ouvert sur la cour. Elle avait sur sa table un réveille-matin et -plusieurs fois, elle en approcha la lampe pour savoir l’heure. Un peu -avant dix heures elle quitta ses souliers, traversa la cour pieds nus et -s’engagea finalement sur une des galeries extérieures.</p> - -<p>Elle parvint ainsi en étouffant le bruit de ses pas à l’angle du -bâtiment le plus voisin de la fenêtre de la chambre d’Hélène. Puis elle -s’assit sur le plancher et se tapit pour écouter sans être vue.</p> - -<p>Au bout d’un instant elle aperçut dans l’ombre <i>Manos Duras</i> qui -s’approchait de la maison. Elle le vit quitter ses éperons, les serrer -dans sa ceinture et monter avec précaution les marches du perron. -Presque aussitôt, la fenêtre de la chambre s’ouvrit; Hélène parut et fit -signe au nouveau venu de parler à voix basse. Sébastienne tendit -l’oreille, mais la<span class="pagenum"><a name="page_259" id="page_259">{259}</a></span> fenêtre était si loin qu’elle ne put, en concentrant -son attention, que saisir quelques mots isolés.</p> - -<p>Encore étaient-ils prononcés d’une voix si faible qu’elle ne put être -certaine de les avoir exactement perçus. Elle crut entendre «Celinda» et -«Fleur du Rio Negro». Mais elle pensa bientôt qu’elle était le jouet -d’une illusion de ses sens. Comment sa petite patronne d’autrefois -serait-elle mêlée aux affaires de ces gens-là?</p> - -<p>En avançant la tête au coin de la maison elle parvenait à voir <i>Manos -Duras</i> et la marquise. Le <i>gaucho</i> l’écoutait avec des signes -approbateurs ou bien, s’il parlait, c’était en phrases brèves, en -appuyant sur les mots avec des gestes affirmatifs. A un certain moment, -il essaya même de prendre la main d’Hélène, mais elle se rejeta en -arrière avec une brusquerie qui laissait voir à la fois sa répugnance et -son orgueil. Immédiatement elle sembla se repentir et dit à voix plus -haute sur un ton de promesse:</p> - -<p>—Nous reparlerons de cela demain ou un autre jour; quand vous aurez -accompli la mission que je vous ai donnée. Vous connaissez nos -conventions.</p> - -<p>Et elle se sépara de lui avec des mines coquettes tout en prenant bien -soin de se maintenir hors de la portée de ses mains.</p> - -<p>Le <i>gaucho</i> voyant la fenêtre se fermer descendit l’escalier et, arrivé -dans la rue, s’arrêta:</p> - -<p>Sébastienne qui s’était levée pour mieux le voir crut l’entendre -murmurer avec un accent joyeux:</p> - -<p>—Au lieu d’une, j’en aurai deux.</p> - -<p>Mais cette fois encore, elle n’était pas sûre d’avoir bien entendu. Elle -finit par regagner à travers la cour le réduit où elle avait son grabat, -quelque peu déçue par les maigres résultats de sa surveillance.</p> - -<p>Une chose cependant s’était fixée dans sa mémoire et l’empêchait de -trouver le sommeil. Les deux inter<span class="pagenum"><a name="page_260" id="page_260">{260}</a></span>locuteurs avaient-ils vraiment -prononcé le nom de mademoiselle Rojas?</p> - -<p>A plusieurs reprises, elle se demanda encore: «Qu’est-ce que ces gens -pouvaient bien dire de ma fillette?»</p> - -<p>Robledo lui aussi passa une nuit agitée. Il avait installé Torrebianca -dans la chambre qu’il avait déjà occupée avec sa femme lors de son -arrivée à la Presa. Epuisé par les émotions de la journée, le marquis -avait enfin consenti à rester chez son ami.</p> - -<p>Deux fois, l’Espagnol s’éveilla au cours de la nuit et prêta l’oreille -pour mieux entendre. De la chambre voisine, où se trouvait son ami, lui -parvenaient des gémissements et des mots prononcés à demi.</p> - -<p>—Frédéric, as-tu besoin de quelque chose?</p> - -<p>Son ami lui répondait alors d’une voix faible et accablée puis -s’efforçait de demeurer silencieux.</p> - -<p>Quand Robledo s’éveilla pour la troisième fois, la lumière du jour -marquait de lignes claires les fentes de sa fenêtre. Un bruit l’avait -tiré de son sommeil et l’avait forcé à sauter du lit.</p> - -<p>Il entra dans la salle commune qui servait aussi de salle à manger et y -trouva Watson penché sur une chaise, en train de chausser ses éperons. -La chaise était tombée et c’est ce bruit qui avait réveillé Robledo. Et -apercevant son associé, l’Espagnol lui dit avec gaîté:</p> - -<p>—Comme vous êtes matinal!... Je vous ai pourtant entendu rentrer bien -tard hier.</p> - -<p>Watson, qui semblait triste, se borna à répondre:</p> - -<p>—Comme nous ne travaillons pas aujourd’hui, je vais galoper un peu dans -la campagne.</p> - -<p>Quand le jeune homme fut parti, Robledo acheva de s’habiller et se mit à -marcher de long en large dans la salle à manger. A chaque fois qu’il -passait devant la porte de la chambre occupée par Torre<span class="pagenum"><a name="page_261" id="page_261">{261}</a></span>bianca, il était -tenté d’entrer. Il voulait voir son ami. Un vague pressentiment le -tourmentait.</p> - -<p>«Allons voir comment il a passé la nuit», se dit-il.</p> - -<p>Il ouvrit la porte, regarda à l’intérieur de la pièce et fit un geste -d’étonnement. Il n’y avait personne; le lit, avec ses couvertures en -désordre, était vide. L’Espagnol demeura tout pensif. Il s’imagina -d’abord que Frédéric n’ayant pu dormir de la nuit était sorti à l’aube -pour marcher un peu.</p> - -<p>Instinctivement, il se mit à regarder autour de lui et à examiner la -chambre. Sur la table étaient dispersés des papiers et sur chacun il -reconnut une ou deux lignes de l’écriture de Torrebianca: des lettres -commencées que le marquis avait jugé inutile de continuer.</p> - -<p>Il prit un des papiers: «Je te suis reconnaissant des efforts que tu as -faits, mais je ne peux plus...» Sur un autre il lut: «La seule femme qui -m’ait véritablement aimée, ma mère, est morte. Ah! si j’étais sûr de la -retrouver!»</p> - -<p>Robledo continua l’examen des autres feuilles. Il n’y trouva que -quelques lignes raturées ou des mots inintelligibles. Torrebianca avait -essayé d’écrire mais il avait finalement renoncé à cet effort. Il crut -voir son ami, au milieu de la nuit, jeter sa plume, qu’il venait de -trouver sur le plancher, et dire avec l’indifférence de celui qui déjà -croit s’être dégagé des soucis d’ici-bas: «A quoi bon!»</p> - -<p>Il demeura pensif, les feuillets à la main. Puis une pensée optimiste -lui rendit l’espoir. Son ami errait peut-être aux environs du village. -Ces lettres inachevées étaient la preuve que sa volonté n’était pas bien -ferme.</p> - -<p>Il examina le sol devant la maison et eut un geste de satisfaction en -distinguant parmi les empreintes fraîches laissées par les sabots du -cheval de Watson<span class="pagenum"><a name="page_262" id="page_262">{262}</a></span> le contour d’un pied humain, celui de son camarade -sans doute.</p> - -<p>Il avait été à l’école des chercheurs de pistes qui tirent profit des -moindres traces perdues dans le désert. Les pas de Torrebianca le -conduisirent dans une ruelle ouverte entre sa maison et la maison -voisine et qui donnait sur la campagne. Mais à la sortie du village il -perdit la piste au milieu des nombreuses empreintes laissées là par les -gens qui étaient partis à l’aube.</p> - -<p>Instinctivement il marcha vers le fleuve et se mit à le suivre vers -l’amont. Les eaux glissaient d’un mouvement uniforme sans que le moindre -objet flottant vînt altérer leur surface. Il finit par se lasser de ces -recherches que seul un pressentiment guidait et justifiait.</p> - -<p>«Frédéric, se dit-il, m’a troublé par le récit de ses malheurs. Pourquoi -vais-je penser des choses absurdes?... Rentrons à la maison. Mon cœur me -dit que je l’y trouverai en arrivant. Il doit être allé se promener de -l’autre côté du village.»</p> - -<p>Et il revint à la Presa: mais une angoisse vague l’obligeait à presser -le pas.</p> - -<p>A la même heure, près de l’<i>estancia</i> de Rojas, <i>Manos Duras</i>, à l’abri -de quelques buissons causait avec ses trois compères venus de la -Cordillère.</p> - -<p>Ils avaient mis pied à terre et ils tenaient leurs chevaux par la bride. -L’un des trois hommes ne portait pas le même costume que ses compagnons -et ressemblait plutôt à un ouvrier de la Presa qu’à un cavalier des -champs. <i>Manos Duras</i> lui donnait des explications qu’il écoutait en -silence avec de légers clignements d’yeux approbateurs. Puis, cet homme -se mit en selle; le bandit et ses deux compagnons le suivirent des yeux -jusqu’à ce qu’il eût disparu au milieu des bouquets de plantes sauvages.</p> - -<p>—Le petit vieux va savoir ce qu’il en coûte de<span class="pagenum"><a name="page_263" id="page_263">{263}</a></span> me menacer, dit le -<i>gaucho</i> avec un sourire haineux.</p> - -<p>Un des hommes de la Cordillère qui portait le surnom de <i>Piola</i><a name="FNanchor_27_27" id="FNanchor_27_27"></a><a href="#Footnote_27_27" class="fnanchor">[27]</a> et -qui, grâce à son âge et à ses façons autoritaires, semblait exercer une -certaine influence sur ses deux compagnons, secoua la tête d’un air de -doute. Le plan de <i>Manos Duras</i> lui paraissait excellent, mais il ne -comprenait pas qu’on restât dans le pays un jour ou deux après le coup. -Il valait mieux battre en retraite tous ensemble et sans délai vers la -Cordillère.</p> - -<p>—Laisse-moi faire, compère; je m’y connais, répondit le <i>gaucho</i>. Il -faut auparavant que j’aille recevoir quelque chose qu’on m’a promis. -J’irai ce soir peut-être et demain je vous rejoindrai.</p> - -<p>Il comptait sur son cheval dont il fit de grands éloges. Avec cette bête -il se faisait fort de rattraper ses camarades en route. D’ailleurs, -seul, il irait d’un meilleur train que ses amis dont les bagages -retarderaient la marche.</p> - -<p>Cependant, l’envoyé de <i>Manos Duras</i> galopait vers l’<i>estancia</i> de -Rojas. Il arriva devant une barrière, l’ouvrit et continua sa course à -travers les domaines de don Carlos.</p> - -<p>Arrivé près du bâtiment principal, il vit venir à sa rencontre -<i>Cachafaz</i>, averti par les aboiements de quelques chiens qui sautaient -devant les pattes du cheval et tentaient de le mordre. Le petit cria -pour les chasser, puis écouta avec la gravité d’une grande personne les -paroles de l’envoyé.</p> - -<p>Le message lui causa une joie telle qu’oubliant le cavalier, il courut -vers <i>l’estancia</i>. Don Carlos buvait dans la salle à manger le dixième -<i>maté</i> de la matinée. Celinda, en costume féminin, était assise dans un -fauteuil de jonc et semblait en proie à de mélancoliques pensées. Le -métis entra en criant.<span class="pagenum"><a name="page_264" id="page_264">{264}</a></span></p> - -<p>—Patron, le commissaire vous fait dire de vous rendre tout de suite au -village. On a arrêté celui qui a volé votre vache.</p> - -<p>L’<i>estanciero</i>, tout heureux de la nouvelle, suivit <i>Cachafaz</i> sans -lâcher toutefois la calebasse à <i>maté</i> et sans cesser tout en marchant -d’aspirer le breuvage avec son chalumeau d’argent.</p> - -<p>Il voulait obtenir du courrier qui venait d’arriver au triple galop de -son cheval de nouveaux détails sur l’événement. Arrivé devant la maison -il demeura perplexe: le cavalier avait disparu. <i>Cachafaz</i> parcourut le -champ voisin et les enclos, appela, mais ne put découvrir l’homme. -Finalement, Rojas haussa les épaules et, tout à la joie de la nouvelle, -il trouva une explication à cette disparition. Don Roque, pour qu’il fût -plus vite averti, lui avait envoyé un avis par un voyageur quelconque -qui avait dû faire un large détour et qui n’avait pas voulu perdre plus -de temps. Lui aussi était pressé, et comme il jugeait utile d’aller à la -Presa pour parler au commissaire, il monta à cheval en promettant à -Celinda d’être de retour avant le repas de midi.</p> - -<p>Allongés sur le sol, <i>Manos Duras</i> et ses trois amis le virent passer -dans le lointain, en route vers le village. La face collée contre les -racines des buissons, ils causaient et riaient avec un calme cynique.</p> - -<p>—Il va chercher la vache que nous avons mangée hier, dit <i>Piola</i>.</p> - -<p>Et <i>Manos Duras</i> ajouta, en accompagnant ses paroles d’une grimace -obscène:</p> - -<p>—Nous verrons bien ce qu’il dira quand nous aurons pris sa génisse.</p> - -<p>Richard Watson, qui galopait dans la campagne, avait bonne envie de -s’approcher de l’<i>estancia</i>, mais il craignait que sa présence n’irritât -Celinda; il vit lui aussi dans le lointain don Carlos Rojas passer<span class="pagenum"><a name="page_265" id="page_265">{265}</a></span> dans -la direction de la Presa. Cela parut lui donner de l’audace. Celinda -était seule chez elle et il lui était facile de trouver un prétexte -quelconque pour lui rendre visite. Mais bientôt il eut peur de nouveau. -S’il se montrait près de l’<i>estancia</i>, le seul <i>Cachafaz</i> ne -viendrait-il pas le recevoir? Il valait mieux errer dans la campagne. -Peut-être la fille de Rojas, lasse d’être seule, se déciderait-elle à -monter à cheval.</p> - -<p>Il était résolu à attendre jusqu’à la chute du soleil. Il avait eu la -précaution d’emporter quelques vivres dans une des sacoches de sa selle -et d’ailleurs, comme tous les amoureux, il ignorait que l’homme est, de -naissance, affecté d’une maladie mortelle, la faim, et qu’il ne peut -vivre qu’en l’apaisant deux fois par jour. Pour l’instant, des choses -qu’il jugeait beaucoup plus importantes l’occupaient.</p> - -<p>Cependant, son ami Robledo errait la tête basse dans la rue centrale de -la Presa. Il revenait de chez lui et Torrebianca ne s’y trouvait pas. La -servante qui avait préparé le déjeuner l’avait attendu en vain. Où le -trouver?</p> - -<p>Au milieu de la rue il entendit des voix amies et leva la tête. Rojas -parlait avec animation au commissaire du village qui lui répondait d’un -air étonné. Tous deux saluèrent Robledo qui s’approcha.</p> - -<p>—Un courrier est arrivé à mon <i>estancia</i>, dit don Carlos, pour me -prévenir que le commissaire avait retrouvé la vache qu’on m’a volée... -Or don Roque n’a envoyé personne et ne sait de quoi il s’agit. C’est une -plaisanterie que je trouve fort mauvaise. Quel est le maudit imbécile -qui a voulu me jouer ce tour?</p> - -<p>Robledo resta quelques minutes à l’écouter en feignant de s’intéresser à -l’affaire, puis il se remit en marche. Il s’inquiétait uniquement de -décou<span class="pagenum"><a name="page_266" id="page_266">{266}</a></span>vrir la cachette de Torrebianca et croyait le reconnaître dans -tous les hommes qu’il apercevait au loin.</p> - -<p>«Dommage que Richard soit sorti de si bonne heure, pensa-t-il. Il -m’aurait aidé à le chercher.»</p> - -<p>Watson, ballotté entre ses craintes et le désir de voir Celinda, s’était -peu à peu rapproché de l’<i>estancia</i>; mais quand il arrivait auprès d’une -des claires-voies qui servaient de portes à l’enceinte de fils barbelés -il demeurait indécis. La Fleur du Rio Negro lui avait dans sa rancune -ordonné de ne plus reparaître; comment expliquerait-il sa présence dans -la propriété de Rojas?</p> - -<p>A la vue d’une barrière ouverte, il reprit courage. «Elle dira ce -qu’elle voudra, en avant! pensa-t-il. Il faut que je la voie quand elle -devrait ne m’adresser que des injures!»</p> - -<p>Et il avança lentement sur un des chemins qui menaient à l’<i>estancia</i>. -Soudain son cheval parut inquiet, pressa le pas puis s’arrêta net, prêt -à se cabrer.</p> - -<p>Le jeune homme aperçut les corps de deux dogues, tués tout récemment -sans doute, car leurs têtes brisées baignaient dans une flaque de sang. -Il continua d’avancer et à quelques pas de la maison il trouva un homme -étendu au milieu du chemin.</p> - -<p>Il était mort lui aussi. C’était un <i>péon</i> de Rojas, un métis qu’il crut -reconnaître pour l’avoir vu plusieurs fois, bien qu’il fût maintenant -défiguré par des coups de feu. Une de ses orbites était restée vide et -quelques débris de la masse cérébrale s’échappaient du crâne par ce -trou. Autour de lui la terre buvait avidement le sang et se couvrait de -mouches.</p> - -<p>Il sauta à bas de son cheval et, revolver au poing, il s’avança vers la -maison. Arrivé devant la porte il s’aperçut qu’il n’y avait personne -dans la vaste pièce qui servait à la fois de salon et de salle à man<span class="pagenum"><a name="page_267" id="page_267">{267}</a></span>ger -et il se mit à lancer des appels de tous côtés.</p> - -<p>Un fauteuil de jonc, le siège préféré de Celinda, était par terre, -renversé. Il remarqua aussi que le tapis de la grande table semblait -avoir été violemment tiré, car il était lui aussi tombé à terre. Il -avait entraîné dans sa chute tous les objets qui se trouvaient -d’ordinaire sur la table et qu’on voyait froissés ou brisés sur le sol.</p> - -<p>Il poussa de tels cris et répéta tant de fois son nom pour rassurer tout -le monde que des pas se firent entendre enfin à l’intérieur du bâtiment -et que le visage cuivré et ridé de la mère de <i>Cachafaz</i> parut dans -l’entre-bâillement d’une petite porte. D’autres servantes et des <i>péons</i> -de l’estancia, tous métis, surgirent peu à peu de leurs cachettes; ils -bredouillaient des explications inintelligibles et gardaient un silence -plein d’horreur.</p> - -<p>Watson sortit de la maison juste au moment où le petit <i>Cachafaz</i> -revenait de l’enclos en regardant avec inquiétude de côté et d’autre. -Brusquement tous en même temps voulurent raconter l’événement à -l’ingénieur, mais le petit métis les devança avec une espèce d’autorité. -Il se trouvait près de la petite patronne et il avait tout vu. Trois -hommes étaient arrivés au grand galop. <i>Cachafaz</i> était sorti de la -maison, attiré par les aboiements des chiens, et il avait entendu les -coups de feu qui les avaient tués. Puis il avait vu un <i>péon</i> courir -vers les cavaliers pour leur demander sans doute pourquoi ils -envahissaient l’<i>estancia</i>. Tous trois avaient tiré des coups de -revolver sur lui et il avait roulé à terre.</p> - -<p>—Je me suis réfugié en courant dans la maison, continua l’enfant. Ma -petite patronne est sortie pour voir ce qui se passait; mais les trois -méchants hommes sont arrivés et lui ont jeté un <i>poncho</i> sur la tête. Je -me suis caché sous une table; puis j’ai risqué un œil et je les ai vus -monter à cheval en<span class="pagenum"><a name="page_268" id="page_268">{268}</a></span> emportant la petite patronne, qui agitait ses -bras... comme ça... sous le <i>poncho.</i> Voilà tout ce que je sais.</p> - -<p>Les autres auraient bien voulu raconter aussi leurs impressions bien -qu’ils n’eussent en vérité pas vu grand’chose puisqu’ils s’étaient -cachés dès que le <i>péon</i> était tombé et ne s’étaient montrés qu’à -l’arrivée de Watson.</p> - -<p>Celui-ci, tout en cherchant à se débarrasser de tous ces gens qui lui -parlaient à la fois, pensait avec remords au temps qu’il avait perdu par -son indécision en errant le long des clôtures barbelées de l’<i>estancia</i>. -Pourquoi n’était-il pas entré une demi-heure plus tôt; il aurait été aux -côtés de Celinda pour la défendre!</p> - -<p>Il lut dans les yeux d’antilope de <i>Cachafaz</i> que le petit n’avait pas -tout dit et qu’il voulait bien parler, mais à lui tout seul. L’enfant -souriait avec mépris en entendant les autres donner des renseignements -contradictoires sur l’extérieur des assaillants. Tous croyaient les -connaître et tous les avaient vus sous un aspect différent. Watson -l’entraîna à l’écart et <i>Cachafaz</i>, dressé sur la pointe des pieds, lui -dit à voix basse:</p> - -<p>—C’est <i>Manos Duras</i> qui a enlevé la petite patronne. Je sais où il la -tient.</p> - -<p>Pressé de questions par Richard, il s’expliqua. <i>Manos Duras</i> ne -figurait pas parmi les trois hommes qui avaient emmené Celinda. Mais le -petit, sorti de sa cachette, s’était glissé dans un enclos voisin et -avait grimpé au sommet d’une pyramide de luzerne séchée que l’on -conservait pour nourrir les vaches pendant l’hiver. La cime était un -poste d’observation d’où le regard embrassait une énorme étendue de -terrain. Invisible dans son beffroi, il avait vu les trois cavaliers en -rejoindre au loin un quatrième qui semblait les attendre et qui était -sans aucun<span class="pagenum"><a name="page_269" id="page_269">{269}</a></span> doute <i>Manos Duras</i>. Puis les quatre hommes avaient pris au -galop la même direction; l’un d’eux portait la prisonnière devant lui -sur sa selle.</p> - -<p>Il avait vu aussi du haut de la montagne de luzerne Watson arriver, mais -il était si méfiant qu’il n’avait pas voulu descendre avant de s’être -assuré de son identité.</p> - -<p>Ce récit troubla si profondément Richard qu’il resta quelque temps sans -pouvoir coordonner ses idées. Il pensa avant tout qu’il était urgent de -partir à la recherche de Celinda pour la délivrer et ne voulut pas -considérer l’énorme disproportion de forces qui existait entre lui et -les bandits. Il avait pour l’aider le petit <i>Cachafaz</i> qui connaissait -l’endroit où il cachait la jeune fille. C’était là le point important. A -lui maintenant de l’arracher à ses ravisseurs. Et, avec l’absurde -témérité des amoureux qui refusent d’apprécier les obstacles à leur -valeur, il monta à cheval et fit signe au petit de l’accompagner.</p> - -<p><i>Cachafaz</i> se jucha d’un bond sur la croupe et se cramponna aux -vêtements de Watson qui piqua des deux et mit son cheval au galop. -Richard croyait avoir deviné la pensée de l’enfant et dès qu’il eut -dépassé la clôture de fils de fer barbelés de l’<i>estancia</i> il prit la -direction du <i>rancho</i> de <i>Manos Duras</i>, que souvent il avait aperçu de -loin.</p> - -<p>—Vous vous trompez de chemin, patron, dit <i>Cachafaz</i>.</p> - -<p>Et, montrant le point le plus élevé qui bordait le fleuve du côté de la -pampa, il ajouta:</p> - -<p>—Allons par là, au <i>rancho</i> de la <i>India muerta</i>.</p> - -<p>Ce <i>rancho</i> en ruines, dit de la <i>India muerta</i>, était bien connu dans -la région et cependant peu de gens s’y étaient rendus car il servait -uniquement de refuge aux vagabonds soucieux de continuer leur voyage -sans être vus des gens du pays.<span class="pagenum"><a name="page_270" id="page_270">{270}</a></span></p> - -<p>—Nous les trouverons là-bas, répéta le petit métis, s’ils n’ont pas -filé plus loin.</p> - -<p>Quand Robledo rentra chez lui, fatigué d’avoir inutilement cherché son -ami, il fut aussi désagréablement surpris que l’avait été Watson à peu -près à la même heure en arrivant à l’<i>estancia</i> de Rojas.</p> - -<p>Il trouva assise sur le seuil Sébastienne qui semblait l’attendre, à en -juger du moins par l’air satisfait qu’elle prit pour le recevoir. De son -côté, il fut tout heureux de la retrouver car il s’imagina que Frédéric -la lui envoyait pour lui expliquer sa fuite. Peut-être cet homme faible -était-il revenu aux côtés de sa femme convaincu une fois de plus par ses -arguments mensongers.</p> - -<p>—C’est votre patron qui vous envoie?... M’apportez-vous une lettre de -lui?</p> - -<p>Sébastienne écouta ses questions avec une surprise qui élargissait ses -yeux bridés.</p> - -<p>—Quel patron? Le marquis?... Je n’ai pas de nouvelles de lui. Je le -croyais ici. Je viens pour autre chose.</p> - -<p>Avec des soupirs de lassitude elle avait remis son corps massif dans la -position verticale; baissant le ton elle dit:</p> - -<p>—Je n’ai pu dormir de toute la nuit et je suis venue vous voir, don -Manuel, pour vous demander de répondre à une petite question.</p> - -<p>L’ingénieur se résigna à cette consultation avec une patience non -exempte d’ironie; mais dès que la métisse eut commencé son visage se -transforma et il écouta chacune de ses paroles avec une attention -concentrée.</p> - -<p>Quand elle eut fini de raconter ce qu’elle avait vu et entendu la nuit -précédente, elle ajouta:</p> - -<p>—Pourquoi la belle madame et <i>Manos Duras</i> ont-ils parlé de ma petite -patronne d’autrefois? Qu’est-ce que ma colombe innocente peut avoir de<span class="pagenum"><a name="page_271" id="page_271">{271}</a></span> -commun avec eux?... Comme je ne suis qu’une bête et que je n’arrive pas -à comprendre grand’chose, je me suis dit: «Je vais aller trouver don -Robledo, l’ingénieur, lui qui sait tout. Il me dira bien...»</p> - -<p>Mais Robledo ne l’écoutait plus. Il paraissait absorbé et brusquement il -eut un geste de stupeur et d’inquiétude, comme s’il se fût subitement -trouvé en face d’une redoutable réalité. Il tourna le dos à Sébastienne -et courut rapidement vers l’endroit d’où il était venu.</p> - -<p>La métisse fut étonnée de voir l’ingénieur partir si vite et précipiter -sa course comme si ce qu’elle venait de lui dire lui eût fait craindre -d’arriver trop tard. De loin, Robledo se mit à gesticuler et à pousser -des cris pour attirer l’attention de don Carlos et du commissaire qui -continuaient à causer à la même place. Tous les deux se regardèrent -stupéfaits en l’entendant crier d’une voix haletante:</p> - -<p>—A cheval! L’histoire du messager et de la vache n’est qu’une ruse de -<i>Manos Duras</i> pour vous éloigner de l’<i>estancia</i>. J’ai peur qu’un -malheur ne menace Celinda; il faut partir sans tarder. Pourvu que nous -n’arrivions pas trop tard!</p> - -<p>Quand le premier moment de stupeur fut passé, les paroles de l’ingénieur -semèrent l’alarme.</p> - -<p>Don Roque courut à sa maison pour prendre ses armes et monter à cheval. -Ses quatre hommes, prévenus par lui, firent l’impossible pour le suivre; -mais trois d’entre eux seulement purent trouver un cheval prêt et des -armes à feu, prêtées par des voisins, pour remplacer les sabres inutiles -qu’ils venaient d’abandonner.</p> - -<p>Cependant, Robledo, rentré chez lui, pressait son domestique espagnol de -seller un cheval tandis que lui-même bouclait le ceinturon garni de -cartouches qui soutenait son revolver. Il fit avertir les contre<span class="pagenum"><a name="page_272" id="page_272">{272}</a></span>maîtres -de ses chantiers qui habitaient non loin de là et qui possédaient des -armes et demanda en outre au patron du bar le magnifique <i>rifle</i> -américain qu’il dissimulait sous son comptoir.</p> - -<p>Robledo craignait aussi à ce moment qu’on laissât don Carlos Rojas -s’échapper. Il l’avait obligé à venir jusque chez lui et lui avait -recommandé d’être prudent.</p> - -<p>—Ce n’est pas parce que vous arriverez là-bas une demi-heure plus tôt -que vous empêcherez ce qui a pu arriver; par contre, si vous partez -seul, vous risquez de vous trouver à la merci de ces bandits. Un peu de -patience. Nous partirons tous ensemble.</p> - -<p>L’estanciero écoutait ces conseils avec des grognements impatients; il -tremblait tout à la fois de colère et d’anxiété. Robledo s’éloigna un -instant de la porte de sa maison pour marcher à la rencontre de quelques -hommes qu’il avait mandés et leur expliqua ce qu’il attendait d’eux. Le -cabaretier parut à son tour portant le <i>rifle</i> américain qu’il remit à -son compatriote aussi solennellement que s’il lui eut confié toute sa -famille.</p> - -<p>Don Carlos profita de l’éloignement momentané de Robledo pour sauter sur -son cheval et partir au grand galop sans s’inquiéter des cris qui -l’accompagnaient dans sa fuite.</p> - -<p>Après cet acte de l’impatient Rojas, l’expédition s’organisa; -l’ingénieur et le commissaire se trouvèrent à la tête d’une douzaine -d’hommes, tous à cheval et armés de carabines.</p> - -<p>La nouvelle s’était répandue dans le village et des groupes de femmes et -d’enfants accouraient pour assister au départ de la troupe de cavaliers. -Quand le peloton passa devant l’ancienne maison de Pirovani, Robledo en -regarda les fenêtres avec quelque inquiétude.</p> - -<p>«Qui sait, se dit-il, si nous ne contemplerons pas<span class="pagenum"><a name="page_273" id="page_273">{273}</a></span> là-bas un nouveau -malheur causé par cette femme!»</p> - -<p>A la même heure, Watson abandonnait son cheval et, suivi de <i>Cachafaz</i>, -commençait à ramper au milieu des âpres buissons. Le petit métis l’avait -conduit jusqu’à une colline sablonneuse, sur le rebord du plateau, d’où -l’on avait une vue presque verticale sur le <i>rancho</i> de la <i>India -muerta</i>.</p> - -<p>Il connaissait l’endroit de réputation. Vingt années auparavant la -maison avait des habitants qui faisaient paître leurs moutons dans les -champs voisins. Mais les ouragans capricieux avaient brusquement -recouvert le sol d’une épaisse couche de sable. De plus, le puits du -<i>rancho</i>, qui fournissait autrefois une eau relativement douce, ne -contenait plus qu’un liquide salé. Les hommes avaient fui, les -constructions de briques crues étaient rapidement tombées en ruines; -seuls les vagabonds recherchaient l’abri de leurs toits crevés.</p> - -<p>Watson s’étonna de pouvoir avancer en rampant au milieu des arbustes de -la colline de sable sans que l’aboiement d’un chien vînt déceler sa -présence. Cela lui fit craindre que <i>Cachafaz</i> ne se fût trompé dans ses -déductions et que la masure ne fût vide. Mais le petit métis, qui -ouvrait la marche, s’arrêta entre deux touffes de buissons et, tournant -vers lui son visage, lui fit signe d’approcher.</p> - -<p>Il passa lui-même la tête entre les tiges et il put voir, à vingt mètres -au-dessous de lui, une esplanade de sable au centre de laquelle -s’élevaient les ruines du <i>rancho</i>. Deux chevaux erraient à pas lents, -en quête de l’herbe maigre qu’ils mâchonnaient, et un homme était assis -par terre, un fusil en travers des genoux.</p> - -<p><i>Cachafaz</i> lui souffla à l’oreille:</p> - -<p>—C’est un de ceux qui ont enlevé la petite patronne.<span class="pagenum"><a name="page_274" id="page_274">{274}</a></span></p> - -<p>Watson eut beau tendre le cou pour regarder, il ne put voir aucune autre -personne. Abandonnant son observatoire, il recula en rampant et, revenu -au pied de la colline, il tira de sa poche un crayon et une lettre -oubliée dont il déchira un feuillet. <i>Cachafaz</i> le regardait écrire de -ses yeux de petit animal rusé, comme s’il devinait ce qu’on attendait de -lui. Richard lui remit le papier puis lui montra l’endroit où il avait -laissé son cheval.</p> - -<p>—Cours au village et remets cette lettre à M. Robledo, l’ingénieur, ou -au commissaire... au premier des deux que tu rencontreras.</p> - -<p>Il voulut ajouter d’autres explications, mais le lutin à peau cuivrée -n’était plus là pour les entendre. Il s’était lancé sur la pente et un -instant après il sautait sur le cheval et disparaissait au galop. -Richard recommença l’ascension du coteau sablonneux pour aller observer -ce qui se passait dans le <i>rancho</i>. Il aperçut cette fois deux hommes: -celui qu’il avait déjà vu et qui était toujours assis par terre, sa -carabine en travers des genoux, et devant lui, debout, armé des seules -armes qu’il portait à sa ceinture, un <i>gaucho</i> qu’il reconnut -immédiatement: c’était <i>Manos Duras</i>. Tous deux causaient, mais il ne -put entendre leurs paroles à cause de la grande distance qui le séparait -d’eux. Son observation était donc inutile pour le moment. Il ne put -songer non plus à les attaquer même en profitant de la surprise, car il -ne voyait que deux de ses ennemis; les autres étaient certainement à -l’intérieur des ruines, en train de dormir peut-être.</p> - -<p>«Où peuvent-ils garder Celinda?» pensa le jeune homme.</p> - -<p>Toujours se traînant au milieu des buissons il commença de suivre le -contour de la colline sablonneuse pour tâcher d’examiner les ruines du -côté opposé. Les deux bandits continuèrent à parler sans<span class="pagenum"><a name="page_275" id="page_275">{275}</a></span> se douter -qu’au haut de la pente voisine un homme rampait pour les espionner.</p> - -<p>Le compagnon de <i>Manos Duras</i>, celui qu’on appelait <i>Piola</i>, se mit à -lui parler sur un ton de reproche.</p> - -<p>—Tu sais très bien que je n’aime pas les affaires où les filles sont -mêlées. Il est rare qu’elles finissent bien, et, de plus, elles font un -fracas de tous les diables. Il aurait mieux valu aller rafler du bétail -au Limay pour le vendre ensuite dans la Cordillère. Il aurait mieux valu -aussi emmener les vaches du vieux Rojas et en faire du bon argent que de -nous amuser comme des gamins à lui enlever sa génisse.</p> - -<p><i>Manos Duras</i> fit le geste de l’homme supérieur qui ne juge pas à propos -d’expliquer l’opportunité de ses actes; <i>Piola</i> continua:</p> - -<p>—Tu as peut-être des raisons pour agir ainsi. Nous t’avons aidé comme -des frères, mais si on t’a payé pour enlever la demoiselle, tu devrais -partager avec nous.</p> - -<p>Le <i>gaucho</i> prit un air hautain.</p> - -<p>—Il ne s’agit pas d’argent. Je t’ai expliqué que c’était une vengeance; -c’est la plus terrible que je puisse tirer de ce maudit vieux qui m’a -insulté... Tu connais aussi nos conventions. Vous me la réservez, puis, -quand nous aurons gagné la Cordillère, elle sera pour vous.</p> - -<p><i>Piola</i> sourit avec une joie répugnante en l’entendant rappeler leur -pacte.</p> - -<p>—C’est bon; nous te la réserverons, dit-il. Tu seras le premier... si -tu viens nous rejoindre au plus tard demain. Si tu tardes, tu ne la -retrouveras pas entière... Mais, pourquoi ne pars-tu pas tout de suite -avec nous? Pourquoi nous quittes-tu? Qu’as-tu donc à faire à la Presa ce -soir?</p> - -<p>—Je vais me faire payer, répondit <i>Manos Duras</i><span class="pagenum"><a name="page_276" id="page_276">{276}</a></span> avec jovialité. Je -veux laisser mes comptes en ordre avant de partir.</p> - -<p>L’autre, qui ne pouvait comprendre l’optimisme de son compagnon, se mit -à réfléchir. Peut-être en ce moment savait-on déjà au village ce qui -était arrivé à l’<i>estancia</i> de Rojas. Et si on l’ignorait encore, on le -saurait avant longtemps, c’est-à-dire dès que don Carlos serait rentré -chez lui après son inutile voyage à la Presa. <i>Manos Duras</i> ne -craignait-il pas que le commissaire et les autres habitants du village -ne l’accusassent du rapt de la jeune fille?</p> - -<p>—Cela pourrait arriver, répondit le <i>gaucho</i>, mais on m’a reproché tant -de choses sans jamais trouver aucune preuve!... Si on me voit au -village, on finira par croire que je n’ai pas été mêlé à l’affaire. -Aucun des gens de l’<i>estancia</i> ne m’a vu. D’ailleurs, j’irai d’abord à -mon <i>rancho</i> pour le cas où quelqu’un s’y rendrait et je n’entrerai au -village que vers le soir, comme les autres fois... Je compte avoir réglé -mes affaires à minuit et je pourrai partir vous rejoindre.</p> - -<p><i>Piola</i> cligna de l’œil tout en montrant du doigt le <i>rancho</i> voisin.</p> - -<p>—Qu’est-ce qu’elle en dit?</p> - -<p>—Elle croit que nous l’avons enlevée pour tirer de l’argent du vieux. -Elle ne devine pas ce qui l’attend... C’est une fille qui a du nerf et -elle ne semble pas avoir bien peur maintenant que la première émotion -est passée. <i>Pucha</i>, elle m’a donné du fil à retordre quand je l’ai -emportée sur mon cheval... Je lui ai laissé les mains attachées -là-dedans car sans cela elle se défend et je suis obligé de la battre -tout comme un homme.</p> - -<p><i>Manos Duras</i> demeura pensif, puis ajouta avec un sourire cynique:</p> - -<p>—Je n’ai pas voulu rester là-dedans, frère, car tu comprends bien que -c’est risqué de se trouver<span class="pagenum"><a name="page_277" id="page_277">{277}</a></span> seul avec une belle fille... Je t’avouerai -que j’en connais une qui me plaît davantage; j’espère la voir bientôt. -Mais celle-là aussi est appréciable et si on restait seul avec elle, le -diable s’en mêlerait; on commencerait à faire de petites choses, -seulement pour s’amuser, puis on perdrait la tête et on ne sait trop ni -quand ni comment ça finirait. Nous sommes maintenant en territoire -ennemi, il ne faut pas l’oublier, et nous n’avons pas de temps à -perdre... Je renvoie la fête à demain. Aujourd’hui, j’ai autre chose à -faire pour que les réjouissances soient complètes... Quand les camarades -reviendront nous nous dirons adieu. Continuez votre route avec la -génisse, moi je retourne à mon <i>rancho</i> et à demain s’il plaît à Dieu.</p> - -<p>Richard rampa inutilement entre les buissons; il ne vit que les deux -hommes absorbés dans leur conversation et la masure dont l’unique -entrée, située du côté opposé, était obstruée par des madriers -disjoints. Il se demanda si les ravisseurs de Celinda l’avaient cachée -là ou si la jeune fille se trouvait dans un refuge plus difficile à -découvrir, sous la garde des deux autres hommes de la Cordillère.</p> - -<p>Lassé enfin de faire le guet inutilement, il se laissa glisser sur la -pente sablonneuse et vint s’asseoir à l’endroit où <i>Cachafaz</i> avait pris -son cheval.</p> - -<p>Il demeura ainsi longtemps; il eût voulu voir les heures passer avec une -rapidité prodigieuse pour mettre fin à la torture de cette attente -impuissante et laisser paraître dans le lointain ses amis qu’il avait -appelés à son aide.</p> - -<p>Ses yeux, qui fouillaient l’horizon sans rien remarquer de nouveau, -s’éclairèrent soudain en apercevant un cavalier minuscule qui -grandissait à mesure que le galop continu de sa monture le rapprochait -de lui. Quelques minutes après, il put le<span class="pagenum"><a name="page_278" id="page_278">{278}</a></span> reconnaître facilement car il -l’avait vu le matin même. C’était don Carlos Rojas.</p> - -<p>Bien qu’il se dirigeât vers lui, il jugea prudent de se porter à sa -rencontre et il se mit à courir aussi rapidement que le lui permettait -le sol sablonneux sillonné par les racines des plantes sauvages que le -vent avait mises à nu et où ses pieds s’embarrassaient et butaient -violemment.</p> - -<p>En le voyant apparaître sur le bord du chemin, don Carlos fit cabrer son -cheval tout en tirant son revolver de sa ceinture. Puis, reconnaissant -Richard, il mit pied à terre.</p> - -<p>Watson ne parvenait pas à comprendre l’arrivée de l’<i>estanciero</i> car il -avait adressé sa lettre à ses amis de la Presa. De plus il arrivait -seul.</p> - -<p>—Où sont les autres? demanda-t-il. Avez-vous vu Robledo?</p> - -<p>Don Carlos fit une réponse évasive.</p> - -<p>L’ingénieur et le commissaire venaient peut-être derrière lui, mais -peut-être aussi leur faudrait-il des heures pour arriver.</p> - -<p>—Je n’ai pas voulu les attendre. Je les trouve un peu... flegmatiques; -qui sait à quel moment ils seront ici. La patience m’a manqué, et me -voici.</p> - -<p>Il expliqua ensuite que, tandis qu’il courait dans le <i>rancho</i> de <i>Manos -Duras</i>, sans passer par son <i>estancia</i>, il avait vu venir à sa rencontre -un cavalier qui galopait à bride abattue. Il avait tiré son revolver -pour l’arrêter, mais en remarquant son allure, il ne s’était pas servi -de son arme.</p> - -<p>—Il semblait un singe sur un cheval et j’ai reconnu que ce singe était -<i>Cachafaz</i>. Il m’a raconté que vous étiez ici; il m’a montré votre -papier et je lui ai dit de prévenir ceux qui viennent derrière moi de ne -pas perdre leur temps à passer par l’<i>estancia</i>; il doit les conduire -ici directement... <span class="pagenum"><a name="page_279" id="page_279">{279}</a></span>Que se passe-t-il?</p> - -<p>Tous deux marchèrent au milieu des buissons en suivant les traces -laissées par Watson quand il était venu au-devant de Rojas. Don Carlos, -qui menait son cheval par la bride, le laissa à l’endroit même où -Richard avait laissé le sien un moment auparavant. Puis ils gravirent -sur les genoux, en s’aidant de leurs mains, la colline sablonneuse du -sommet de laquelle ils pouvaient voir le <i>rancho</i> de la <i>India muerta</i>.</p> - -<p>Avançant la tête au milieu des feuilles, ils virent <i>Piola</i> assis par -terre comme tout à l’heure; mais il était seul. <i>Manos Duras</i> avait -disparu.</p> - -<p>L’homme fumait et regardait autour de lui avec inquiétude comme si ses -sens, aiguisés par la vie aventureuse du désert, l’eussent averti de -l’approche d’un ennemi caché.</p> - -<p>De temps en temps il tendait le cou et regardait au loin, comme -attendant l’arrivée de quelqu’un.</p> - -<p>—Attaquons-le, dit don Carlos à voix basse.</p> - -<p>Il lui importait peu que l’homme de la Cordillère eût sa carabine toute -prête en travers des genoux. Lui et Watson avaient leur revolver.</p> - -<p>—N’oublions pas l’autre qui est caché, répondit l’ingénieur.</p> - -<p>—Eh bien quoi? Ils seront deux, et nous sommes deux aussi... Je vais -abattre ce bandit.</p> - -<p>Il prit son revolver, décidé à tirer de l’endroit où il se trouvait sans -tenir compte de la distance; mais Watson le retint de la main et lui -murmura à l’oreille:</p> - -<p>—Il y a deux autres hommes et je ne sais pas où ils sont. Attendons -l’arrivée de nos compagnons.</p> - -<p>Ils demeurèrent dans cet état de douloureuse incertitude, ballottés -entre les voix de la prudence qui leur ordonnait d’attendre et le désir -de tenter cette folie d’attaquer des ennemis dont ils ignoraient le -nombre exact.<span class="pagenum"><a name="page_280" id="page_280">{280}</a></span></p> - -<p>Watson ne tarda pas à savoir où s’étaient cachés les deux autres -compagnons du <i>gaucho</i>. Au loin éclatèrent de furieux aboiements de -chiens. <i>Piola</i> appela et <i>Manos Duras</i>, sortant du rancho, parut à -l’angle du bâtiment de briques, visible un instant pour les deux hommes -qui guettaient étendus au milieu des buissons.</p> - -<p>C’étaient les gens de la Cordillère qui arrivaient; après le rapt ils -avaient couru au <i>rancho</i> de <i>Manos Duras</i> afin de ramener le peloton de -chevaux qui devait les suivre dans leur voyage vers les Andes pour -porter les vivres et les autres objets indispensables à une aussi longue -expédition. Les chiens avaient grossi le peloton.</p> - -<p>Un moment après firent leur entrée sur l’esplanade de sable deux -cavaliers armés de carabines et six chevaux en liberté qui formaient un -groupe compact et portaient sur leur dos des sacs et des paquets -assujettis avec des cordes. Les trois chiens de <i>Manos Duras</i> bondirent -d’abord autour des ruines en saluant de leurs aboiements joyeux leur -maître invisible, puis ils parurent inquiets et se mirent à flairer -autour d’eux. Soudain, ils éclatèrent en hurlements féroces. Bavant de -rage, les crocs menaçants, ils essayaient de gravir la pente -sablonneuse, puis revenaient en arrière pour avertir les <i>gauchos</i> de la -présence d’un ennemi caché.</p> - -<p>Les deux cavaliers, qui n’avaient pas encore mis pied à terre, les -sifflèrent d’abord inutilement, puis partagèrent leur inquiétude et -regardèrent avec des yeux méfiants les buissons de la colline voisine.</p> - -<p>—Ils nous ont découverts, murmura l’<i>estanciero</i>. Tant mieux! nous en -finirons une fois pour toutes.</p> - -<p>Watson se rendit compte qu’il était impossible d’attendre plus longtemps -et le suivit vers la base du mamelon jusqu’à l’endroit où se trouvait le -cheval. Don Carlos se mit en selle après s’être assuré<span class="pagenum"><a name="page_281" id="page_281">{281}</a></span> que son revolver -jouait facilement dans sa gaine. Richard marchait à pied, appuyé sur une -des jambes de Rojas. Tous deux se dirigèrent franchement vers le -<i>rancho</i>.</p> - -<p>Quand ils y arrivèrent, précédés par les chiens qui reculaient sans -cesser de montrer leurs crocs et d’aboyer avec fureur, ils aperçurent -les deux hommes de la Cordillère, encore à cheval, et <i>Piola</i> avec sa -carabine appuyée contre la poitrine, prêt à faire feu. Don Carlos -s’adressa à lui comme s’il eût été le chef.</p> - -<p>—Où est ma fille? demanda-t-il violemment.</p> - -<p>Le <i>gaucho</i> andin l’écouta avec un visage impassible et feignit de ne -pas comprendre.</p> - -<p>—Pas de mots inutiles, continua l’<i>estanciero</i>. Si c’est de l’argent -que vous voulez, causons; nous nous entendrons peut-être.</p> - -<p><i>Piola</i> garda le silence. Pendant ce temps, obéissant peut-être à un -signe de lui, les deux cavaliers s’éloignèrent pour examiner l’horizon. -L’un d’entre eux revint seul et, mettant pied à terre, prononça quelques -mots à voix basse. On ne voyait personne aux environs. Les chiens -aboyaient toujours et rôdaient inquiets, mais c’était le résultat de la -première alerte. Ces deux hommes étaient certainement venus seuls.</p> - -<p>Rojas fit de nouvelles offres et, donnant à sa voix un ton de douceur -exagérée, il s’efforça de contenir son indignation.</p> - -<p>—Je ne sais pas de quoi vous parlez, monsieur, répondit enfin <i>Piola</i>. -Vous vous trompez, je n’ai jamais vu cette demoiselle.</p> - -<p>—Oseriez-vous prétendre que vous n’êtes pas des amis de <i>Manos Duras</i>?</p> - -<p>Tandis que les deux hommes parlaient, Richard, s’écartant un peu, essaya -de faire le tour du <i>rancho</i> pour gagner la porte; mais<span class="pagenum"><a name="page_282" id="page_282">{282}</a></span> l’autre -<i>gaucho</i>, devinant son intention, lui barra la route et leva sa -carabine, prêt à le viser. Finalement <i>Piola</i> tourna le dos à Rojas sans -lui avoir fait aucune réponse précise et marcha vers l’angle du bâtiment -détruit derrière lequel il disparut.</p> - -<p>Don Carlos voulut le suivre, mais il se heurta au même homme qui avait -arrêté Watson. Cette fois il dirigeait franchement son <i>rifle</i> vers eux -pour les empêcher de passer et ils durent s’arrêter, partagés entre la -crainte de cette menace et le désir qu’ils avaient de se jeter sur le -bandit.</p> - -<p>D’un coup de pied, <i>Piola</i> écarta les poutres disjointes qui fermaient -l’entrée du <i>rancho</i>. La présence de l’homme de la Cordillère mit fin à -la lutte entre Celinda et <i>Manos Duras</i>. La jeune fille, les mains -attachées, se défendait des assauts lubriques de son ravisseur. Elle -l’avait égratigné, elle l’avait mordu tout en le repoussant à coups de -pieds. Le <i>gaucho</i> portait au visage et aux mains des écorchures d’où le -sang coulait, mais son excitation était telle qu’il ne paraissait pas -s’en rendre compte.</p> - -<p>En voyant son camarade il fit un effort pour retrouver son calme et dit -avec une gaieté féroce:</p> - -<p>—Je te l’avais bien dit, frère. On commence par plaisanter puis on -prend goût au jeu. On ne peut pas rester calme à côté d’une belle fille.</p> - -<p>Mais il se tut en s’apercevant que <i>Piola</i> le regardait avec reproche.</p> - -<p>—Tu t’amuses ici comme un gamin, tandis que dehors il se passe des -choses.</p> - -<p>Du geste il l’invita à sortir, puis quand il eut passé la porte il -ajouta en baissant le ton:</p> - -<p>—Le vieux de l’<i>estancia</i> est là avec un de ces <i>gringos</i> qui -travaillent aux chantiers du fleuve. Que faisons-nous?</p> - -<p><i>Manos Duras</i>, malgré tout son cynisme, fut étonné d’apprendre que don -Carlos était là, derrière le mur<span class="pagenum"><a name="page_283" id="page_283">{283}</a></span> de briques. Comment avait-il pu -arriver si tôt... Qui avait pu lui révéler que sa fille se trouvait dans -ce <i>rancho</i> lointain?... Mais sa férocité naturelle et le souvenir de -l’outrage que lui avait fait Rojas lui inspirèrent une solution.</p> - -<p>—Le mieux, c’est de le tuer.</p> - -<p>—Et le <i>gringo</i> aussi? demanda ironiquement <i>Piola</i>. Tu as vite fait de -trouver un remède à tout.</p> - -<p>L’homme de la Cordillère était inquiet; son instinct semblait lui -révéler la proximité d’un danger. Il était maintenant persuadé que ces -deux hommes n’étaient pas venus seuls. D’autres allaient sans doute -arriver pour leur prêter main forte. Ce que <i>Manos Duras</i> avait de mieux -à faire, si vraiment il tenait à pousser à fond cette mauvaise affaire -que représentait le rapt de Celinda, c’était de monter à cheval sans -perdre de temps et d’emporter la belle jusqu’à un certain endroit, au -bord du Rio Limay, où ils avaient décidé de se retrouver le lendemain. -Il ferait bien de renoncer à retourner au village ce soir-là. Il -importait maintenant que l’ordre de marche fût changé. Pendant qu’il -s’éloignerait en emportant la petite, ils resteraient là avec les -chevaux. <i>Piola</i> se chargerait de convaincre le vieux de l’inanité de -ses soupçons. Et si d’autres gens du village arrivaient, ils seraient -obligés de convenir, puisqu’ils les trouveraient sans la moindre femme -avec eux et sans <i>Manos Duras</i>, qu’ils étaient de pacifiques voyageurs -arrêtés en cet endroit.</p> - -<p>Le <i>gaucho</i> l’écouta avec impatience. Il avait pris goût à l’aventure et -il n’admettait aucune modification. Il voulait garder Celinda, mais il -ne voulait pas renoncer à rentrer au village à la nuit tombante pour -aller se faire acquitter sa mystérieuse dette.</p> - -<p>—Tu pourrais aussi faire autre chose, continua<span class="pagenum"><a name="page_284" id="page_284">{284}</a></span> <i>Piola</i>. Le père offre -de payer si nous lui rendons sa fille, et...</p> - -<p>Mais il ne put continuer. Tout près d’eux, derrière l’angle du bâtiment -de briques, retentit un coup de feu, suivi d’un cri. L’ami de <i>Manos -Duras</i> lança un juron.</p> - -<p>—Voilà le bal qui commence, dit-il en armant sa carabine et en courant -vers l’endroit d’où venait la détonation.</p> - -<p>Rojas venait de décharger son revolver sur l’homme qui lui barrait la -route. Ce dernier avait surtout surveillé Watson qui était le plus jeune -et lui inspirait plus de méfiance; il avait tourné son fusil vers lui et -don Carlos avait profité de cette négligence pour tirer doucement son -revolver, viser la poitrine du <i>gaucho</i>, et faire feu.</p> - -<p>Dès que l’ennemi fut à terre, Watson se pencha sur lui pour s’emparer de -son arme.</p> - -<p>Quand <i>Piola</i> arriva au coin du <i>rancho</i>, Rojas avait déjà le pied à -l’étrier; par un sentiment atavique de centaure champêtre, il se croyait -plus fort et plus sûr à cheval qu’à pied. Watson, qui luttait avec le -blessé, venait de lui arracher son <i>rifle</i> et se préparait à se -redresser; mais il vit le bandit andin le viser, car il était le plus -près de lui; instinctivement il se courba au moment même où le coup -partait. Grâce à ce mouvement, le projectile, au lieu de lui traverser -la poitrine, lui entama seulement l’épaule gauche, ne lui faisant qu’une -blessure superficielle. La douleur l’obligea à lâcher la carabine et il -demeura accroupi, tenant son épaule dans sa main.</p> - -<p>Son agresseur fit quelques pas vers lui pour assurer son coup au moment -même ou <i>Manos Duras</i>, attiré par le bruit de la lutte, avançait la tête -à l’angle du bâtiment. Il vit don Carlos, déjà à cheval, braquer son -revolver sur <i>Piola.</i> Il prit lui aussi le sien dans<span class="pagenum"><a name="page_285" id="page_285">{285}</a></span> sa ceinture pour -tirer sur l’<i>estanciero</i>, mais il n’en eut pas le temps. Entre eux deux -s’interposait l’autre cavalier andin qui était jusque-là resté en -observation.</p> - -<p>—Voilà du monde!... beaucoup de monde!...</p> - -<p>Les chiens arrivèrent derrière lui; ils bondissaient en avant puis -reculaient en aboyant vers les ennemis invisibles.</p> - -<p>A partir de ce moment, les événements semblèrent se précipiter et se -superposer avec une incroyable rapidité.</p> - -<p><i>Manos Duras</i> fut le premier à agir, il courut à son cheval qui -continuait à brouter l’herbe sans s’effrayer des coups de feu qu’il -s’était dès longtemps accoutumé à entendre. Puis il disparut derrière le -<i>rancho</i>.</p> - -<p><i>Piola</i> parut oublier Watson pour penser à sa propre sécurité. C’était -aussi un homme de cheval qui se sentait plus sûr de lui et plus fort en -selle qu’à pied. Il monta à cheval, tenant toujours sa carabine à la -main droite, et rejoignit son camarade. Tous deux allèrent se placer à -côté du peloton de chevaux et se disposèrent à défendre jusqu’à la mort -le chargement de sacs et de ballots qui représentait la fortune de la -communauté.</p> - -<p>Rojas sembla oublier leur existence et s’approcha de Watson pour lui -demander avec une ingénuité émue:</p> - -<p>—Qu’avez-vous, <i>gringuito</i>?... Ils vous ont tué?</p> - -<p>La blouse du jeune homme était marquée à l’épaule d’une tache noire qui -allait s’élargissant; mais il se releva et répondit avec un pâle -sourire:</p> - -<p>—Ce n’est rien: une égratignure seulement.</p> - -<p>Don Carlos ne put s’occuper de lui plus longtemps. Il voulait savoir ce -qui se passait de l’autre côté du <i>rancho</i> et, poussant son cheval, il -dépassa l’angle du bâtiment.<span class="pagenum"><a name="page_286" id="page_286">{286}</a></span></p> - -<p>Il ne trouva personne; la porte rustique, complètement ouverte, laissait -voir l’intérieur vide. Mais détournant son regard des ruines, il vit -s’éloigner au galop un cavalier qui portait sur le devant de sa selle -une espèce de long rouleau qu’il soutenait d’un bras et qui s’agitait -violemment comme un être vivant.</p> - -<p>Son instinct plutôt que ses sens avertit l’<i>estanciero</i>.</p> - -<p>—Ah! voleur de <i>gaucho</i>!</p> - -<p>Le paquet qu’il avait d’abord pris pour un rouleau de vêtements -contenait une vie et refusait de se laisser emmener.</p> - -<p>Ses oreilles perçurent une voix de femme; était-ce une erreur de ses -sens troublés par l’émotion? Cependant, il eut au même instant la -certitude que Celinda l’avait reconnu et l’appelait en une plainte -désespérée.</p> - -<p>—Papa! papa!...<span class="pagenum"><a name="page_287" id="page_287">{287}</a></span></p> - -<h2><a name="XVII" id="XVII"></a>XVII</h2> - -<p>Quand Hélène s’éveilla, tard dans la matinée, elle s’aperçut avec -surprise que la métisse ne répondait pas à ses appels répétés.</p> - -<p>Elle vit arriver enfin une de ces fillettes qu’on appelait -<i>chinitas</i><a name="FNanchor_28_28" id="FNanchor_28_28"></a><a href="#Footnote_28_28" class="fnanchor">[28]</a> et qui travaillaient dans la maison sous les ordres de -Sébastienne; la jeune fille lui déclara que la respectable métisse était -sortie à la première heure et n’était pas rentrée.</p> - -<p>—On dit qu’il y a eu du grabuge à l’<i>estancia</i> de don Carlos Rojas. Le -commissaire est parti avec beaucoup d’hommes.</p> - -<p>D’après la fillette on avait vu Sébastienne aux environs du village, à -cheval, et accompagnée du domestique de M. Robledo.</p> - -<p>—Elle a dû aller voir s’il n’est rien arrivé à sa petite patronne -d’autrefois. Chacun raconte son<span class="pagenum"><a name="page_288" id="page_288">{288}</a></span> histoire... Mais ce qui est sûr c’est -qu’on a tué quelqu’un à l’<i>estancia</i>.</p> - -<p>La servante cessa de parler en voyant que sa patronne ne paraissait pas -curieuse d’en savoir davantage. Elle s’était contentée de pousser une -exclamation de surprise aux premiers mots de ce rapport. Puis elle avait -gardé le silence comme si le récit ne l’intéressait pas.</p> - -<p>Après avoir déjeuné, elle demeura toute la matinée dans le salon de sa -maison. Elle pensait aux longues heures qui allaient s’écouler avant que -la nuit vînt et elle s’impatientait. Elle était décidée à faire appeler -Robledo; mais, d’après la petite servante, Robledo était parti avec le -commissaire pour l’<i>estancia</i> de Rojas et il ne devait revenir que le -soir.</p> - -<p>Elle ne vivrait pas plus longtemps dans ce village. Son mari pouvait -bien rester et travailler à la construction des canaux. Pour elle, elle -pensait demander à Robledo les moyens de regagner Paris, ou tout au -moins l’argent nécessaire pour se rendre à Buenos-Ayres. Une fois dans -la grande ville elle saurait bien se défendre. Au temps de sa jeunesse -elle s’était trouvée dans des situations aussi graves sinon pires et -elle savait par expérience qu’une femme énergique peut se tirer d’un -mauvais pas plus facilement qu’un homme.</p> - -<p>Songeant à ce qu’elle allait dire à l’Espagnol, elle appelait la nuit, -mais en même temps elle s’effrayait de la fuite rapide des heures, car -le moment approchait où un homme était en droit de se présenter à sa -fenêtre pour exiger d’elle l’accomplissement d’une promesse faite la -nuit précédente.</p> - -<p>Elle avait besoin d’un effort de pensée pour se convaincre qu’elle -n’avait pas rêvé cette entrevue avec <i>Manos Duras</i>.<span class="pagenum"><a name="page_289" id="page_289">{289}</a></span></p> - -<p>«Quelle sottise! pensa-t-elle. Ai-je pu vraiment agir ainsi?»</p> - -<p>Bien souvent dans sa vie elle s’était pareillement étonnée de ses -propres actes; il semblait qu’il y eût en elle deux personnalités -ennemies dont l’une avait horreur de l’autre.</p> - -<p>«Et peut-être cet homme viendra-t-il dès ce soir!» pensait-elle.</p> - -<p>Pour se tranquilliser elle se dit que le <i>gaucho</i> avait peut-être oublié -ses promesses. Mais il lui revint immédiatement que sa petite servante -lui avait vaguement parlé des événements terribles survenus à -l’<i>estancia</i> de Rojas.</p> - -<p>Cependant comme elle avait tendance à croire que les événements devaient -toujours s’ajuster à sa convenance, elle retrouva sa confiance et son -optimisme.</p> - -<p>«Il ne viendra pas, se dit-elle. Quelle extravagance! Cet homme-là -pouvait-il prendre au sérieux une promesse aussi absurde?...»</p> - -<p>Après les bruits qui avaient circulé dans le village, il n’oserait pas -revenir. D’ailleurs si ce sauvage était redoutable en rase campagne, -elle saurait s’en défendre ici en tenant étroitement closes les fenêtres -et les portes de la maison.</p> - -<p>Elle cessa donc de penser au <i>gaucho</i>, mais le souvenir de la dernière -nuit ne sortit pas de sa mémoire. Quelque chose s’était passé au lever -du jour, au moment où la lumière avait commencé d’apparaître aux fentes -de sa fenêtre; elle s’en était rendu compte confusément, comme on -perçoit les événements extérieurs quand les yeux hésitent à s’ouvrir et -quand la pensée oscille encore entre le sommeil et la veille.</p> - -<p>Complètement éveillée maintenant elle médita sur ce qu’elle avait -entr’aperçu plusieurs heures auparavant, et elle se convainquit qu’un -homme s’était<span class="pagenum"><a name="page_290" id="page_290">{290}</a></span> arrêté devant sa fenêtre au lever du jour. Elle se -souvint qu’un bruit de pas étouffés avait couru sur la galerie -extérieure, et que la cloison de bois avait légèrement craqué sous le -poids du corps appuyé contre elle. Elle aurait même juré qu’elle avait -entendu comme un soupir douloureux ou un râle de désespoir. Et son -instinct lui disait que cet être mystérieux qui avait vécu quelques -instants auprès d’elle, derrière la cloison de planches, n’était autre -que son mari.</p> - -<p>Par deux fois elle s’approcha de la fenêtre et l’ouvrit pour l’examiner -à l’intérieur et à l’extérieur avec l’espoir de trouver une lettre ou un -indice quelconque du passage de l’invisible visiteur que l’aube avait -amené et que le soleil levant avait chassé.</p> - -<p>«C’est Frédéric, répéta-t-elle: ce ne peut-être que lui... Robledo doit -savoir où il se trouve. Comme je voudrais qu’il revînt au village pour -lui parler.»</p> - -<p>Un peu après midi, tandis qu’elle fumait sa vingtième cigarette, on -frappa à la porte. Un moment de silence s’écoula, puis les coups se -firent entendre à nouveau. Hélène comprit que, profitant de l’absence de -Sébastienne, les deux <i>chinitas</i> avaient quitté la maison pour aller -vagabonder dans le village, en quête de nouvelles.</p> - -<p>Elle se décida à aller ouvrir elle-même, et fut toute surprise en -reconnaissant le visiteur: c’était Moreno. La présence de l’employé -n’avait en elle-même rien d’extraordinaire, et cependant Hélène ne put -retenir un geste d’étonnement, car depuis bien longtemps elle ne pensait -plus à lui. Pendant ces dernières heures, c’était l’image d’autres -hommes qui avait accaparé sa pensée.</p> - -<p>Rougissant de son oubli, elle l’invita avec une amabilité exagérée à -pénétrer dans la maison. Un heureux hasard lui envoyait cet imbécile -pour la dis<span class="pagenum"><a name="page_291" id="page_291">{291}</a></span>traire pendant cette interminable soirée qui sans cette -visite eût coulé monotone et solitaire.</p> - -<p>En entrant dans la grande salle, Moreno caressa les meubles d’un regard -tendre et protecteur, comme des meubles à lui. Puis il prit place, avec -une aisance dont il n’avait jamais fait preuve lors de ses précédentes -visites, dans le fauteuil qu’elle lui offrit.</p> - -<p>—Je pars pour Buenos-Ayres par le train de ce soir, madame la marquise, -dit-il avec la vanité d’un homme conscient de ses propres mérites. Il -faut que j’aille informer le Gouvernement de ce qui s’est passé ici et -m’entretenir avec le ministre des Travaux Publics sur les mesures à -prendre pour continuer les travaux.</p> - -<p>Hélène approuva de la tête ces paroles tandis que ses yeux semblaient -sourire avec malice. Ce brave père de famille s’exagérait un peu son -importance.</p> - -<p>—Mais, avant de partir, j’ai cru devoir venir vous trouver pour traiter -d’une question qui a certains rapports avec mes entreprises futures.</p> - -<p>Il continua de parler et bientôt l’étincelle de joyeuse ironie qui -dansait dans les pupilles de la Torrebianca s’éteignit. Ses yeux -n’exprimèrent plus qu’un intérêt passionné et sans cesse grandissant.</p> - -<p>Moreno lui exposait comment Pirovani lui avait confié toute sa fortune -et l’avait nommé tuteur de sa fille unique qui vivait en Italie.</p> - -<p>—L’infortuné, continua-t-il, à ce que j’ai pu voir en examinant -rapidement ses papiers, était plus riche que je ne pensais. Cette -suprême mission que mon malheureux ami m’a confiée va me donner beaucoup -d’ouvrage et m’obliger peut-être à quitter mon emploi; qui sait même si -je pourrai revenir ici!... Je crains que nous ne nous revoyons pas avant -bien longtemps.</p> - -<p>Malgré l’air satisfait et assuré qu’il affectait depuis<span class="pagenum"><a name="page_292" id="page_292">{292}</a></span> la veille -l’employé s’attristait en pensant à l’éventualité de cette longue -absence.</p> - -<p>—Comme cette maison, reprit-il, appartenait au pauvre Pirovani qui m’a -confié la gestion de ses biens, je viens vous dire madame la marquise, -en vertu de mes pouvoirs, que vous pouvez y demeurer sans payer un -centime, aussi longtemps que vous le jugerez utile. Considérez-la comme -vôtre. Que ne ferais-je pas pour vous!</p> - -<p>Elle fixait sur lui un regard curieux. Elle avait peine à cacher -l’étonnement que cette révélation lui avait causée. Moreno, dépositaire -de l’héritage de l’entrepreneur; Moreno, pliant sous le poids de -l’énorme fortune qui tombait entre ses mains et retournant vers les -villes populeuses pour y refaire sa vie!</p> - -<p>Des pensées nouvelles se firent jour peu à peu à travers sa surprise, -semblables à des îlots informes et bouillonnants encore, en plein -travail de formation. Son être se dédoublait et, auprès de la femme -frivole, éprise de luxe et de vanité, surgissait celle dont l’énergie -redoutable dans les moments difficiles était capable de résolutions -extrêmes, et qui ne craignait pas de faire souffrir. Et cette femme en -s’éveillant donnait à sa compagne cet impérieux conseil: «Ne le laisse -pas partir, c’est le destin qui te l’envoie.»</p> - -<p>Moreno, qui contemplait «madame la marquise» avec des yeux plus hardis -depuis qu’il se voyait riche et puissant, vit soudain comme l’ombre d’un -nuage invisible sur ses traits; sa bouche se contracta douloureusement, -et elle enfouit son visage dans ses mains pour cacher ses larmes.</p> - -<p>L’employé se leva de son fauteuil pour la consoler. Il avait compris sa -douleur; ne portait-elle pas le deuil de la mère de son mari? Et puis, -la<span class="pagenum"><a name="page_293" id="page_293">{293}</a></span> triste fin de Pirovani, la fuite de Canterac, tant d’événements -accumulés en si peu de temps!</p> - -<p>—Tout ce qui arrive est bien triste, madame la marquise, mais il ne -faut pas que cela vous fasse pleurer.</p> - -<p>Et il se hasarda à lui prendre les mains et à les serrer doucement avant -de les écarter de ses yeux mouillés de larmes.</p> - -<p>—Ce n’est pas ce que vous croyez qui me fait pleurer, soupira-t-elle; -je pleure sur moi-même, sur mon malheur que rien ne peut réparer. Je -suis seule au monde. Mon mari n’est pas rentré depuis deux jours... et -ne rentrera plus peut-être. Quelles calomnies a-t-on pu lui rapporter! -Il me restait mes amis, mes fidèles amis, l’un est mort, l’autre est en -fuite. Je n’avais plus que vous... et vous partez pour toujours!</p> - -<p>L’employé, tout ému, balbutia:</p> - -<p>—Mon admiration vous restera toujours, madame la marquise... Je pars, -mais en réalité, je ne pars pas... A Buenos-Ayres, je serai à votre -disposition.</p> - -<p>Il cessa de parler car l’émotion commençait à lui troubler les idées. -Hélène avait séché ses larmes et le regardait avec intérêt.</p> - -<p>—Personne n’a jamais pu me comprendre, dit-elle. Les hommes sont ainsi -faits: ils se précipitent tous ensemble vers la femme qui leur plaît, -l’assomment de leurs assiduités et se disputent la première place de -telle façon que la malheureuse toute désorientée ne sait pas bien -connaître celui qu’elle préfère. Maintenant que vous partez et que je -vous perds pour toujours, je me rends compte que les deux amis qui nous -ont quittés, se mettaient en avant avec tant d’autorité qu’ils avaient -réussi à me cacher l’homme qui aurait dû m’intéresser le plus.</p> - -<p>A ces mots, Moreno fut si bouleversé qu’il prit la main d’Hélène dans -les siennes.<span class="pagenum"><a name="page_294" id="page_294">{294}</a></span></p> - -<p>—Oh! marquise, que dites-vous!</p> - -<p>Elle se laissa caresser la main et pressa même une des siennes entre ses -doigts, puis elle ajouta avec l’accent de la vérité, comme pour lui -confier ses pensées les plus intimes:</p> - -<p>—Je vous ai toujours apprécié pour votre modestie, cette modestie qui -cache de grandes qualités que vous ne soupçonnez pas vous-même. J’aime -les hommes dont le cœur est plein de bonté et libre d’orgueil. Souvent, -dans ma solitude, je pensais aux grandes choses qu’aurait pu réaliser en -Europe un homme tel que vous, guidé dans son œuvre par une femme -inspiratrice de nobles ambitions.</p> - -<p>Moreno garda le silence. Il la regardait avec un certain étonnement et -semblait l’admirer davantage après les mots qu’il venait d’entendre. -Cette femme avait les mêmes pensées qu’il avait eues bien souvent -lui-même sans oser y croire tout à fait.</p> - -<p>Hélène ajouta, accablée:</p> - -<p>—Mais il est trop tard; laissons cela! Vous avez une famille, je n’ai -plus d’illusion ni d’espoir. Je suis seule et pauvre, et je ne sais -comment s’achèvera ma vie.</p> - -<p>L’employé demeurait pensif, les sourcils froncés, et semblait tourmenté -d’une vision pénible. Il revoyait dans une petite maison près de -Buenos-Ayres, aux pièces modestes et propres, une femme et des enfants. -Mais cette image ne tarda pas à s’effacer et Moreno reprit l’air assuré -et autoritaire qu’il avait montré dans les premiers moments de sa -visite.</p> - -<p>—Moi aussi, dit-il, je réfléchis plus souvent qu’autrefois. Cette nuit -je n’ai pas pu dormir: je me suis levé trop tard pour aller voir ce qui -s’est passé à l’<i>estancia</i> de Rojas... Et hier, justement, j’ai pensé -qu’il vaudrait mieux peut-être que je parte pour l’Europe. Je veillerais -sur la fille de Pirovani et je gérerais ses biens plus commodément qu’à -Buenos-<span class="pagenum"><a name="page_295" id="page_295">{295}</a></span>Ayres. Qui sait? peut-être augmenterais-je considérablement -cette fortune en me lançant dans les affaires! Je ne suis pas sûr de -posséder les qualités que vous m’attribuez, madame la marquise; mais -j’ai l’habitude des chiffres, j’ai de l’ordre et je suis peut-être -capable de réussir dans les affaires tout comme un autre. Pourquoi pas?</p> - -<p>Il y eut un long silence et l’employé, troublé d’avance par ce qu’il -allait dire, osa enfin balbutier timidement.</p> - -<p>—Peut-être pourriez-vous venir avec moi en Europe... pour me donner des -conseils. Vous me croyez très intelligent, mais là-bas je ne serai qu’un -ignorant.</p> - -<p>Hélène eut un mouvement de surprise et repoussa avec hauteur cette -proposition.</p> - -<p>—C’est impossible! Quelle folie!... De quel fardeau allez-vous vous -charger, mon ami!... Vous oubliez d’ailleurs que je suis mariée, que je -suis du monde et que les gens en nous voyant ensemble feraient les -suppositions les plus outrageantes.</p> - -<p>Mais tout en protestant, elle prit dans les siennes les mains de Moreno, -approcha du sien son visage, l’enveloppa du parfum qui émanait de sa -chair tentatrice, et dit enfin avec enthousiasme:</p> - -<p>—Que votre cœur est grand!... Comment vous prouver ma reconnaissance -pour votre intention généreuse?</p> - -<p>Moreno se remit à parler d’un ton suppliant. Que leur importait les -propos des gens?... En Europe, personne ne les connaissait. Ils -vivraient à Paris, dans la cité merveilleuse qu’il avait si souvent -admirée à travers les romans et qu’il n’aurait jamais pu voir si -Pirovani n’était pas mort. C’est lui que devrait remercier la marquise, -si elle daignait être sa compagne et son inspiratrice.<span class="pagenum"><a name="page_296" id="page_296">{296}</a></span></p> - -<p>—Et votre famille? demanda la Torrebianca d’un ton grave que ses -regards démentaient.</p> - -<p>Il répondit avec l’optimisme cynique de l’homme qui sait le pouvoir de -l’argent et qui compte, grâce à lui, résoudre toutes les difficultés.</p> - -<p>—Ma famille restera à Buenos-Ayres où elle sera mieux installée que -jamais. Avec beaucoup d’argent on arrange tout et chacun est heureux... -J’aurai beaucoup d’argent, car il est bien juste que je me récompense -moi-même des peines que m’imposera mon rôle de tuteur. Et j’en gagnerai -aussi dans les affaires.</p> - -<p>Elle résistait encore, mais toujours plus faiblement, et Moreno jugea -bon de l’émouvoir en lui décrivant les délices de ce Paris qu’il n’avait -jamais vu et dont l’autre était déjà lassée.</p> - -<p>—C’est une folie, interrompit Hélène; je n’ai pas le courage d’aller -au-devant d’un pareil scandale. Que dira-t-on si nous fuyons ensemble?</p> - -<p>Puis elle ajouta avec une expression de pudeur craintive:</p> - -<p>—Je ne suis pas telle que vous croyez. Les hommes acceptent avec une -étonnante facilité tout ce qu’on leur raconte des femmes, et qui sait ce -qu’on a pu vous dire de moi!... J’avoue que mon mariage n’a pas été -heureux; mon mari est bon, mais il n’a jamais su me comprendre. Mais, de -là à provoquer un scandale en fuyant avec un autre homme!</p> - -<p>L’employé eut recours à toutes les phrases qu’il avait emmagasinées dans -sa mémoire au cours de ses lectures. Qu’était-ce que le mariage et que -l’opinion du monde! Elle avait le droit de connaître le véritable amour, -si elle le trouvait sur sa route. Elle avait aussi le droit de «vivre sa -vie» aux côtés d’un homme qui saurait l’embellir pour elle autant -qu’elle le méritait.</p> - -<p>Il continuait à réciter des fragments de ses lectures<span class="pagenum"><a name="page_297" id="page_297">{297}</a></span> romanesques et la -marquise, qui devait connaître aussi bien que lui la valeur de tels -arguments, finit pourtant par se laisser attendrir et troubler par cette -amoureuse éloquence.</p> - -<p>La Torrebianca jugeait maintenant qu’elle avait suffisamment prolongé -son simulacre de résistance et croyait le moment venu de céder pour -permettre à Moreno de passer à des questions d’un intérêt immédiat.</p> - -<p>Elle feignit de n’avoir plus entière conscience de ses actes; passant -ses mains sur les épaules de Moreno elle parla tout près de son visage -d’une voix faible comme un souffle, et les yeux au ciel, elle semblait -se perdre dans ses souvenirs.</p> - -<p>—Oh! Paris! Vous ne le connaissez que par les livres, mais vous ne -savez pas vraiment ce qu’est cette vie. Une existence bien douce nous -attend là-bas.</p> - -<p>L’employé considéra ces mots comme une acceptation et se crut en droit -de la prendre dans ses bras.</p> - -<p>—Vous acceptez n’est-ce pas? Oh! merci... merci!</p> - -<p>Mais Hélène le repoussa pour couper court à ces effusions et avec le -sérieux de la femme qui sait mener une affaire, elle reprit la parole.</p> - -<p>—Si je disais «J’accepte» ce serait à la condition que nous partirions -aujourd’hui même. Sans cela je pourrais me repentir... D’ailleurs, -pourquoi rester plus longtemps dans cet endroit odieux? Je n’y ai que -des ennemis. Mon mari lui-même m’abandonne... Je ne sais ce qu’il est -devenu.</p> - -<p>Moreno approuva de la tête. Il fallait profiter du train de ce soir. -S’ils attendaient le prochain, en deux jours, de nouveaux incidents se -produiraient peut-être. Le malheureux employé croyait de bonne foi que -la marquise était capable de regretter sa déci<span class="pagenum"><a name="page_298" id="page_298">{298}</a></span>sion et jugeait -nécessaire de profiter de ce moment favorable.</p> - -<p>Hélène lui posa plusieurs questions pour fixer en quelque sorte, avant -de le suivre, les articles du contrat verbal qui les lierait. Moreno lui -exposa tout ce que Pirovani lui avait confié en remettant ses papiers -entre ses mains et toutes les recommandations orales qu’il avait -ajoutées. Sa fortune était solidement établie. Avant le duel il lui -avait également remis tout l’argent qu’il avait chez lui. L’employé -pouvait payer les frais du voyage et du long séjour qu’ils auraient à -faire dans un luxueux hôtel de Buenos-Ayres.</p> - -<p>—Une fois dans la capitale, continua-t-il, je réaliserai tous les fonds -qui sont déposés au nom de Pirovani et je ferai le nécessaire pour que -le gouvernement me verse également ce qu’il lui doit pour ses -entreprises... Je connais beaucoup de personnes haut placées qui -m’aideront... Vous verrez que si bien des gens me croient sot, je sais -me retourner quand il s’agit de finances... Dès que les affaires seront -en ordre nous nous embarquerons pour l’Europe.</p> - -<p>Enhardi par ses propres paroles et certain maintenant qu’Hélène -acceptait, il tenta de porter la main sur elle; mais elle l’écarta.</p> - -<p>—Non, dit-elle avec sévérité, tout en fermant à demi ses yeux -malicieux. Tant que nous ne serons pas arrivés à Paris je ne serai pour -vous qu’une compagne de voyage. Les hommes sont ingrats quand leur désir -est satisfait trop vite; ils abusent de la tendresse des femmes et -oublient vite leurs serments.</p> - -<p>Elle eut un sourire plein de promesses et dit à voix basse en fermant à -demi ses paupières.</p> - -<p>—Mais, dès que nous serons à Paris....</p> - -<p>Moreno fut agréablement troublé de l’expression qui accompagna ces -quelques mots.<span class="pagenum"><a name="page_299" id="page_299">{299}</a></span></p> - -<p>«Paris!...» Cette exclamation mentale fit surgir dans l’imagination de -l’employé la vision des mille épisodes de la vie joyeuse menée par les -étrangers dans la grande ville, ainsi que la décrivaient les romans.</p> - -<p>Il vit un élégant restaurant de Montmartre comme il les imaginait et -comme il avait pu les admirer sur les toiles des cinématographes. Il -crut entendre la musique sautillante et heurtée d’un jazz-band. Il -suivit des yeux le tournoiement des couples qui dansaient dans un large -espace rectangulaire, entouré de petites tables brillamment servies.</p> - -<p>Puis la marquise faisait son entrée, vêtue avec un luxe éblouissant, -appuyée sur son bras. Lui-même était en habit, et une perle énorme -luisait sur son plastron. Le gérant de l’établissement le saluait avec -le respect mêlé de familiarité qu’on doit aux clients bien connus; les -femmes admiraient de loin les bijoux d’Hélène; un groom aussi petit -qu’un gnôme emportait le somptueux manteau de fourrure de la dame, d’où -émanait un parfum de jardin enchanté.</p> - -<p>Il examinait la carte des vins, et commandait un champagne si cher que -le sommelier exprimait par une révérence son admiration.</p> - -<p>La vision s’évanouit et Moreno se trouva dans l’ancienne maison de -Pirovani, en face de cette femme qu’il avait désirée avec la ferveur -qu’inspire l’irréalisable, et qui, en ce moment, le dévorait des yeux.</p> - -<p>—Oh! Paris, dit-il. Comme j’ai hâte de m’y trouver avec vous... -Hélène!... Car vous me permettrez maintenant de vous appeler Hélène, -n’est-ce pas?<span class="pagenum"><a name="page_300" id="page_300">{300}</a></span></p> - -<h2><a name="XVIII" id="XVIII"></a>XVIII</h2> - -<p>Pour Watson, les faits se succédèrent avec la rapidité vertigineuse et -l’illogisme des tableaux d’un cauchemar qui se déroule par delà le temps -et l’espace.</p> - -<p>Il entendit des coups de feu; puis des cavaliers passèrent devant lui -ventre à terre tandis que d’autres s’arrêtaient net et faisaient feu sur -les deux andins. En vain <i>Piola</i> criait en levant les bras.</p> - -<p>—Ne tirez pas, frères, nous sommes des gens pacifiques et nous nous -rendons!</p> - -<p>Les nouveaux venus ne voulaient rien entendre et continuaient à -décharger leurs carabines sans obéir aux ordres de Robledo.</p> - -<p>Le camarade de <i>Piola</i>, blessé, tomba et l’autre jugea bon de sauter à -terre et de se mettre à l’abri derrière son cheval.</p> - -<p>Bientôt le groupe entier des gens de la Presa se trouva réuni sur -l’esplanade du <i>rancho</i>. Watson ne fit pas attention aux exclamations de -Robledo qui s’étonnait de le trouver là, ni aux saluts du commissaire. -Tous deux l’oublièrent à leur tour pour<span class="pagenum"><a name="page_301" id="page_301">{301}</a></span> marcher vers <i>Piola</i> et le -sommer, le revolver sur la poitrine, de leur dire où était Celinda. -Quelques hommes de la troupe mirent pied à terre pour examiner -l’individu qui venait d’être blessé et celui que don Carlos avait -abattu.</p> - -<p>L’attention du jeune homme fut attirée enfin par la vue de son propre -cheval sur lequel le petit <i>Cachafaz</i> se dressait d’un air important, en -montrant les trois vaincus d’un doigt accusateur.</p> - -<p>—Voilà les brigands qui ont enlevé ma petite patronne. Je les ai vus, -moi...</p> - -<p>Mais il n’eut pas le loisir de continuer car il se sentit pris par la -taille et, brusquement dépourvu de sa dignité de cavalier, il se -retrouva à terre.</p> - -<p>Richard domptant la douleur qu’un tel mouvement causait à son épaule -blessée l’avait saisi de son bras valide. Son cheval sembla le -reconnaître quand il se fut remis en selle et prit, au grand galop, dès -qu’il eut senti les éperons, la direction qu’avait suivie Rojas.</p> - -<p>L’<i>estanciero</i> poursuivait <i>Manos Duras</i> depuis plusieurs minutes et ne -perdait pas l’espoir de l’atteindre. Il était difficile de galoper d’une -façon continue sur ces pentes sablonneuses. De plus le cheval du -<i>gaucho</i> portait le poids de deux personnes et son cavalier était forcé -de maintenir Celinda tout en pressant la marche de sa monture. Rojas -était moins gêné dans sa poursuite et surtout il avait les mains libres.</p> - -<p>Tout en fuyant, le bandit tourna plusieurs fois la tête vers Rojas et -tendit son bras droit armé d’un revolver. Deux balles sifflèrent tout -près de don Carlos qui riposta mais cessa bientôt de tirer. Il n’avait -plus que trois cartouches. Le matin, en quittant l’<i>estancia</i> il avait -bouclé son ceinturon porte-revolver mais n’avait pas garni de munitions -nouvelles les gaines de la cartouchière. Il ne pouvait<span class="pagenum"><a name="page_302" id="page_302">{302}</a></span> plus compter que -sur les trois coups qui lui restaient à tirer et sur le couteau qu’il -portait à sa ceinture pour les besoins de sa vie aux champs. Il -craignait aussi de blesser sa fille.</p> - -<p>Le <i>gaucho</i>, mieux approvisionné, continua à prodiguer ses balles tout -en fuyant.</p> - -<p>L’<i>estanciero</i> comprit ce que voulait <i>Manos Duras</i> et son indignation -s’accrut encore.</p> - -<p>—Oh! le bandit! Il essaie maintenant de tuer mon cheval!</p> - -<p>Et le centaure argentin ressentit à cette pensée la même rage qu’il -avait éprouvée en voyant sa fille en danger.</p> - -<p>Un instant après, Rojas, qui paraissait toujours soudé à sa monture et -qui faisait corps avec elle, sentit sous ses jambes un tressaillement -mortel. Il déchaussa vivement les étriers et sauta à terre au moment -même où la pauvre bête roulait sur le sol; du poitrail sortait un jet de -sang semblable au flot pourpré qui jaillit d’un tonneau qu’on défonce.</p> - -<p>L’<i>estanciero</i> se trouvait à pied et l’autre s’enfuyait emportant sa -fille sur l’arçon de sa selle. Il concentra toute sa volonté dans la -main qui tenait le revolver et dirigea l’arme vers son ennemi en fuite. -Il fallait tuer le cheval.</p> - -<p>Rojas qui ne craignait pas de combattre les bêtes féroces ou les hommes, -trembla d’émotion. Tuer un cheval! Il était excellent tireur et -cependant il pressa la détente une fois, puis une autre sans que la -monture du <i>gaucho</i> cessât de galoper. Il allait tirer la dernière -cartouche quand le cheval de <i>Manos Duras</i> tituba, ralentit son élan, -puis fit panache en soulevant de ses ruades d’agonie un nuage de sable.</p> - -<p>Rojas reprit sa course, mais avant d’avoir atteint le lieu de la chute -il vit le <i>gaucho</i> se relever et tirer un second revolver de sa -ceinture, sans cesser de maintenir Celinda du bras gauche. L’air -mena<span class="pagenum"><a name="page_303" id="page_303">{303}</a></span>çant, il attendit dans cette posture que son ennemi approchât.</p> - -<p>Don Carlos avança encore de quelques pas, mais <i>Manos Duras</i> fit feu sur -lui et la balle passa si près de son visage qu’un instant il se crut -atteint. Rojas se jeta alors à terre pour offrir une moindre cible aux -balles et se mit à ramper le revolver à la main. Le <i>gaucho</i> ne pouvait -deviner qu’il n’avait plus qu’une cartouche, et, croyant qu’il rampait -vers lui pour le viser de plus près, il continua son feu.</p> - -<p>De plus, il maintenait Celinda devant sa poitrine comme un bouclier. -Mais la jeune fille se débattait pour échapper au bras robuste qui la -retenait prisonnière et ses mouvements firent plusieurs fois dévier les -balles.</p> - -<p>—Si tu tires une fois de plus, vieux, je tue ta fille.</p> - -<p>A cette menace, don Carlos, qui avait d’ailleurs conscience de son -impuissance, n’osa pas tirer et se contenta de ramper lentement sur le -sable.</p> - -<p><i>Manos Duras</i> parut soudain s’inquiéter d’un nouveau danger qu’il -sentait tout proche et il commença de jeter de côté et d’autre des -regards avides. Mais comme il avait d’abord à redouter son ennemi le -plus rapproché, l’<i>estanciero</i>, il ne voulut pas égarer son attention et -continua de tirer.</p> - -<p>L’autre ennemi encore invisible était Watson, qui entendant les -détonations avait mis pied à terre pour se rapprocher du lieu de combat -et s’avançait le corps ployé au milieu des plantes rudes qui montaient -du sol sablonneux.</p> - -<p>Il eut un moment la pensée d’attaquer <i>Manos Duras</i> avec son revolver, -mais il craignit de blesser Celinda qui se débattait toujours pour -échapper à son ravisseur.</p> - -<p>Il revint alors vers son cheval et détacha de la selle le lasso que lui -avait offert la fille de Rojas.<span class="pagenum"><a name="page_304" id="page_304">{304}</a></span> Il le prit dans sa main droite et par -un détour au milieu des buissons il parvint à se placer derrière le -<i>gaucho</i>.</p> - -<p>Cette courte marche le fit beaucoup souffrir. Des branches épineuses -s’accrochèrent plusieurs fois à son épaule blessée; de plus la crainte -d’échouer lui donnait un tremblement intérieur. Saurait-il bien se -servir de cette arme primitive?</p> - -<p>Il se rappelait les rires dont la Fleur du Rio Negro soulignait sa -maladresse; mais cette évocation des joyeuses promenades qu’il avait -faites en compagnie de celle qui maintenant était aux prises avec un si -terrible danger lui rendit son énergie et sa volonté. Les enseignements -qu’il avait reçus dans sa jeunesse, l’esprit méthodique et pratique de -sa race lui donnèrent du courage. «Ce qu’un homme fait, un autre peut -bien le faire.» Il se recommanda aux puissances mystérieuses et -impondérables qui mènent notre existence et nous protègent parfois d’un -inexplicable amour et il lâcha le lasso presque sans regarder, se fiant -au hasard et à son instinct. Puis bondissant en arrière au plus épais -des buissons il tira sur la corde d’un effort joyeux et puissant, car la -résistance lui indiquait que le lasso avait saisi sa proie. Sa joie fut -si sauvage qu’il tira des deux mains bien que la déchirure de son épaule -lui arrachât des rugissements de douleur.</p> - -<p>Le lasso avait en effet emprisonné le groupe formé par <i>Manos Duras</i> et -Celinda, s’enroulant autour de leurs corps. Sous la rude traction tous -deux tombèrent à la renverse.</p> - -<p>Le <i>gaucho</i> lâcha Celinda pour recouvrer l’usage de ses deux mains; -encore allongé sur le sol il tira son couteau de sa ceinture et trancha -la corde qui le liait. Watson qui avait deviné son intention s’approcha -en courant et à plusieurs reprises le frappa sur la tête et au visage -avec la crosse de son revolver.<span class="pagenum"><a name="page_305" id="page_305">{305}</a></span> Mais Rojas en quelques bonds arrivait -lui aussi auprès du groupe jeté à bas. Il avait lâché son revolver -inutile et saisi son couteau.</p> - -<p>—Laisse-le moi, <i>gringo!</i>... ordonna-t-il d’une voix haletante, c’est à -moi seul de le tuer... Il est à moi!</p> - -<p>Il repoussa Watson qui, s’occupant désormais de Celinda seule, l’enleva -de terre et l’emporta derrière les buissons les plus proches. La jeune -fille, encore étourdie par sa chute, se frotta les yeux sans reconnaître -l’Américain. Elle avait au visage et au bras des écorchures d’où le sang -coulait goutte à goutte. Cependant, don Carlos aidait presque <i>Manos -Duras</i> à se relever.</p> - -<p>—Debout, fils de chienne... tu ne pourras pas dire que je te tue en -traître! Sors ton couteau et à nous deux!</p> - -<p>Le <i>gaucho</i> avait déjà le couteau à la main; Rojas ne s’en était pas -aperçu, tout à la joie féroce d’avoir enfin cet homme à portée de son -poing.</p> - -<p>A peine debout, le bandit lui lança traîtreusement sa pointe vers le -ventre, mais il était encore étourdi par les coups que Watson lui avait -assénés; son attaque fut molle et l’<i>estanciero</i> eut le temps de parer -d’un revers de la main gauche.</p> - -<p>A son tour, il le frappa en pleine poitrine, puis le cribla de coups si -pressés que <i>Manos Duras</i> s’écroula en perdant son sang par vingt -blessures.</p> - -<p>—Le voilà mort, le puma!</p> - -<p>Don Carlos poussa ce cri en brandissant son couteau rouge de sang -au-dessus de sa tête tandis que le blessé se tordait à ses pieds en -roulant d’un côté sur l’autre avec des râles d’agonie.</p> - -<p>Watson avait emporté Celinda à l’écart pour l’empêcher de voir le -combat, mais en prenant soin de ne pas perdre de vue l’<i>estanciero</i> qui -pouvait avoir besoin de son aide.<span class="pagenum"><a name="page_306" id="page_306">{306}</a></span></p> - -<p>Les deux hommes se retrouvèrent et portèrent la jeune fille jusqu’à -l’endroit où l’ingénieur avait laissé son cheval. Ils voulaient cacher à -Celinda la vue de l’agonisant. Brisée par tant d’émotions elle les -regardait avec des yeux dilatés et vagues et semblait ne pas les -reconnaître. Enfin elle se jeta au cou de son père et fondit en larmes. -Puis, oubliant les préjugés ordinaires, elle se blottit dans les bras de -Watson et le couvrit de baisers.</p> - -<p>Le grand garçon que troublaient ces caresses et qu’effrayaient les -blessures superficielles du visage de la jeune fille, demandait -anxieusement:</p> - -<p>—Vous ai-je fait mal, miss Rojas?... N’est-ce pas que j’ai lancé le -lasso moins mal que d’autres fois?</p> - -<p>Tous deux l’aidèrent à se mettre en selle et, marchant à côté de son -cheval, reprirent la direction du <i>rancho</i> de la <i>India muerta</i>.</p> - -<p>Robledo et le commissaire s’avancèrent à leur rencontre et manifestèrent -leur joie de retrouver Celinda. Les autres hommes de l’expédition -étaient arrêtés devant les ruines. Après avoir pansé à leur manière les -deux blessés, ils les surveillaient ainsi que <i>Piola</i>, et parlaient de -les conduire dès le lendemain à la prison de la capitale du territoire.</p> - -<p>Celinda, en se retrouvant au milieu d’amis qui se félicitaient -joyeusement de sa délivrance reprit vite sa gaieté et sa pétulance. Elle -essayait de cacher à Watson les écorchures qui gâtaient son visage, mais -quand ses yeux se fixaient sur lui, ils étaient pleins de tendresse.</p> - -<p>—Vous ai-je fait mal, miss Rojas?... répéta le jeune homme, d’un ton -suppliant, comme si son trouble ne lui eût pas permis de poser d’autres -questions. N’est-ce pas que je n’ai pas trop mal lancé le lasso?</p> - -<p>Elle regarda de côté et d’autre pour s’assurer que<span class="pagenum"><a name="page_307" id="page_307">{307}</a></span> son père était loin -et dit à voix basse en imitant l’accent de Richard:</p> - -<p>—<i>Gringo chapeton</i>, fieffé maladroit!... Oui, tu m’as fait mal et tu -lances le lasso terriblement mal... Mais enfin tu m’as attrapée et comme -j’ai juré qu’à cette condition, je te reviendrais, eh bien me voici!</p> - -<p>Elle avança les lèvres comme pour le caresser de leur petit cercle rose; -c’était une avance sur ce qu’elle lui donnerait tout à l’heure, quand -ils seraient seuls.</p> - -<p>L’expédition rentra à la Presa à la tombée de la nuit après avoir pris -quelque repos à l’<i>estancia</i> de Rojas, où Sébastienne guettait. La -métisse poussa des clameurs de joie en voyant revenir sa petite -patronne, mais les blessures que Celinda avait au visage lui arrachèrent -aussitôt après des cris d’indignation. Au milieu d’un flot de paroles -furieuses elle laissa échapper le nom de la marquise malgré les -recommandations prudentes que Robledo lui faisait à voix basse. Elle -finit par raconter à Rojas tout ce qu’elle savait de l’entretien de la -«grande dame» et de <i>Manos Duras</i>, et lui fit part des soupçons que lui -avait suggérés leur entente.</p> - -<p>Sébastienne, sans consulter son ancien patron, décida de rester à -l’<i>estancia</i> auprès de Celinda.</p> - -<p>Don Carlos lui-même avait demandé à Watson de rester lui aussi jusqu’au -lendemain, en attendant son retour.</p> - -<p>—J’ai une petite course urgente à faire à la Presa; quelques mots à -dire à certaine personne.</p> - -<p>La voix mielleuse et l’accent doucereux de l’Argentin avaient quelque -chose d’effrayant. Robledo essaya de le faire renoncer à ce voyage car -il devinait son intention. Rojas fut plus explicite avec lui.</p> - -<p>—Laissez, don Manuel, il faut que je voie cette garce qui a voulu faire -du mal à ma fillette. Je me contenterai de lui trousser les jupes et de -lui appli<span class="pagenum"><a name="page_308" id="page_308">{308}</a></span>quer cinquante coups de ce <i>rebenque</i>, comme ceci...</p> - -<p>Et il faisait siffler la terrible lanière de cuir de son fouet court.</p> - -<p>L’Espagnol dut accepter sa compagnie jusqu’au village; il comprenait -qu’il était inutile de tenter de s’opposer à ses desseins. Rojas était -encore possédé de la rage homicide qu’avait suscitée en lui son combat -avec <i>Manos Duras</i>, mais Robledo espérait le calmer au bout de quelques -heures.</p> - -<p>Quand ils arrivèrent dans la rue centrale les gens de l’expédition -trouvèrent rassemblée presque toute la population de la Presa. Les -premiers cavaliers donnaient en passant les nouvelles qui couraient -promptement d’un groupe à l’autre. Tout le monde se félicitait de la -mort de <i>Manos Duras</i> comme si le village eût été délivré d’un terrible -fléau.</p> - -<p>Les plus craintifs déploraient que le commissaire gardât les trois -prisonniers dans un <i>rancho</i> voisin du village pour les envoyer le -lendemain à la prison du territoire. La foule, avec cette férocité -collective qui se fait jour dès que survient la délivrance longtemps -attendue, aurait voulu les mettre en pièces pour se venger de la terreur -que le <i>gaucho</i>, maintenant disparu, lui avait longtemps inspirée.</p> - -<p>Mais la dernière nouvelle que lancèrent les cavaliers bavards de -l’avant-garde allait permettre à tous de satisfaire leur rage. En un -instant chacun eut connaissance des révélations de Sébastienne. La -«grande dame» avait préparé, d’accord avec <i>Manos Duras</i>, une terrible -vengeance comme en contaient les grands lecteurs de romans ou comme la -plupart en avaient vu s’accomplir sous leurs yeux au cinématographe. -L’étrangère blonde avait voulu tuer la pauvre fille de l’<i>estancia</i>, une -enfant du pays, par envie ou pour toute autre raison.</p> - -<p>Robledo qui passait à cheval au milieu des groupes comprit à quelques -mots surpris au vol que la<span class="pagenum"><a name="page_309" id="page_309">{309}</a></span> colère commençait à s’emparer des habitants. -Les hommes de l’expédition défilaient justement devant l’ancienne maison -de Pirovani. Les femmes, qui se montraient les plus enflammées, -poussèrent les premières des cris hostiles en regardant les fenêtres de -l’édifice.</p> - -<p>—Mort à la gueule peinte, mort à la grande p....</p> - -<p>Et elles lâchaient franchement la plus grande injure qui se peut -adresser à une femme. Robledo pressentant ce qui allait arriver tourna -bride et vint placer son cheval devant les premières marches du perron -de bois.</p> - -<p>Mais les fidèles mêmes qui l’avaient suivi dans son expédition -refusaient de lui obéir.</p> - -<p>Négligeant ses conseils et ses ordres, les femmes et les gamins -commencèrent à passer sous le ventre de son cheval ou à se glisser le -long de ses flancs... Et derrière ces premiers assaillants, les hommes -envahirent l’entrée de la maison. Ils saluaient vaguement et -s’excusaient du geste en passant devant l’ingénieur.</p> - -<p>L’assaut fut foudroyant et les obstacles cédèrent avec cette facilité -qui centuple bientôt l’ardeur des attaques populaires aux jours de -révolution triomphante. La porte brisée s’abattit, la vague humaine eut -un remous sur le seuil puis s’engouffra tumultueusement dans l’intérieur -de la maison. Les vitres des fenêtres volèrent en éclats, puis les -meubles, le linge, toute sorte d’objets jaillirent au dehors comme des -projectiles. En vain quelques-uns, plus prudents et plus calmes, -protestaient contre cet absurde pillage.</p> - -<p>—Mais cela ne lui appartient pas... Tout appartenait à don Enrique -l’Italien.</p> - -<p>La multitude n’écoutait plus rien; pour elle tout était la propriété de -la grande dame; elle pouvait<span class="pagenum"><a name="page_310" id="page_310">{310}</a></span> ainsi sans scrupules satisfaire sa rage. -Et elle ne cessait de pousser des clameurs où revenait souvant -l’infamante épithète.</p> - -<p>Enfin, Robledo, qui gesticulait sur son cheval et criait des ordres -inutiles, réussit à se faire entendre. Les assaillants semblaient -fatigués. D’ailleurs ils n’avaient pu découvrir la femme détestée et la -déception avait calmé leur fureur destructrice. Mais la cause principale -du silence relatif qui permit à Robledo de reprendre quelque influence -fut l’arrivée d’un vieil ouvrier espagnol qui avait cessé de travailler -aux canaux pour s’employer à porter l’eau du fleuve jusqu’aux maisons du -village à l’aide d’une charrette attelée d’une rosse lamentable.</p> - -<p>L’homme obtint l’attention de tous plus vite que l’ingénieur. Les -assaillants descendirent peu à peu dans la rue pour écouter de plus -près.</p> - -<p>—Que faites-vous là, criait-il. Elle est partie... Je l’ai vue dans une -voiture avec Monsieur Moreno, l’homme du Gouvernement. Ils s’en vont à -la station prendre le train de Buenos-Ayres.</p> - -<p>Immédiatement des cavaliers de bonne volonté s’offrirent à l’arrêter -dans sa fuite. Elle avait pris une grande avance, mais peut-être en -crevant leurs chevaux pourraient-ils la rattraper à Fort Sarmiento.</p> - -<p>D’autres doutaient du succès de cette poursuite. Le train passerait dans -une heure à peine. Il n’avait jamais de retard car il partait de la -station précédente, celle du Neuquen.</p> - -<p>Les femmes, qui étaient toujours les plus acharnées, conseillaient aux -cavaliers de tenter de toute façon l’aventure; ils ramèneraient la -«grande dame» en la traînant par les cheveux. Des hommes pleins de sens -et d’imagination proposaient dans la même intention pieuse de se placer -simplement le long de la voie et de faire au passage du train une -décharge nourrie sur la voiture où avait pris place la grande p....<span class="pagenum"><a name="page_311" id="page_311">{311}</a></span> Et -ils s’étonnaient quand Robledo essayait de leur faire comprendre qu’il -pouvait se trouver d’autres voyageurs dans le même wagon et que -d’ailleurs il était impossible, parmi toutes les voitures qui formaient -le train, de reconnaître la sienne.</p> - -<p>Quand tous furent enroués à force de crier et convaincus qu’ils -n’arriveraient pas à rattraper la «grande dame», ils se turent et -l’ingénieur put se faire entendre.</p> - -<p>—Laissez-la partir. C’est <i>Gualicho</i> qui nous quitte après avoir jeté -le désordre partout... Tout ce qu’il faut souhaiter c’est que ce démon -ne revienne plus. Que n’est-il parti plus tôt!</p> - -<p>Quand la nuit fut enfin venue la foule s’apaisa. C’était l’heure du -dîner et les plus exaltés préférèrent poursuivre leur conversation à la -table de famille et au magasin du <i>Gallego</i>.</p> - -<p>Rojas demeurait sombre et semblait avoir oublié tous les événements de -la journée pour ne plus penser qu’à la fuite d’Hélène.</p> - -<p>—Croyez bien que je le regrette, don Manuel. J’aurais bien voulu lui -retrousser les jupes, puis avec mon <i>rebenque</i>...</p> - -<p>D’une main il faisait le geste de soulever les jupes d’Hélène et il -expliquait la vengeance qu’il lui eût plu d’exercer.</p> - -<p>A partir de ce jour le village où le seul personnage important était -Robledo connut une existence monotone et bientôt angoissée. Les -ouvriers, voyant les travaux suspendus, commencèrent à se débander. Les -groupes d’oisifs passaient leur temps à prédire la reprise des travaux -par ordre du gouvernement dans le courant de la semaine suivante; mais -l’ordre n’arrivait pas. Là-bas, à Buenos-Ayres, on étudiait posément la -question, et les ouvriers perdant patience jetaient sur leur dos leur -sac plein de hardes et s’en allaient à pied ou en chemin de<span class="pagenum"><a name="page_312" id="page_312">{312}</a></span> fer bien -loin de ce lieu où l’argent n’arrivait plus et où la pauvreté -grandissait chaque jour.</p> - -<p>Le magasin, redevenu boutique, avait pris un aspect funèbre. Seuls -quelques vieux clients, de solvabilité reconnue, venaient boire debout -devant le comptoir. Don Antonio le <i>Gallego</i> avait rudement refusé tout -crédit à la plus grande partie des consommateurs et, pour appuyer la -décision qu’il avait prise, avait placé un revolver dans chacun des -tiroirs de la banque, et le beau <i>rifle</i> américain sous son siège. Quand -son public n’avait pas d’argent ces précautions n’étaient pas -superflues.</p> - -<p>—Il faut que vous alliez à Buenos-Ayres, don Manuel, disait-il à -Robledo avec son solide optimisme. Vous êtes le seul qu’on écoutera -là-bas.</p> - -<p>Mais la tristesse et le découragement extérieurs avaient fini par gagner -Robledo. Seule l’ardeur nouvelle de son associé Watson parvenait à lui -arracher un sourire mélancolique. Richard paraissait heureux et -nullement inquiet de ses canaux. Il ne s’intéressait plus qu’à l’élevage -et passait des jours entiers à l’<i>estancia</i> de Rojas.</p> - -<p>Que lui importait l’arrêt momentané des travaux!... Il était jeune et -les années s’échelonnaient nombreuses devant lui. Il n’avait d’autre -désir que de pénétrer la vie d’une <i>estancia</i>, mais sous la direction de -Fleur du Rio Negro, qui du lever au coucher du soleil l’accompagnait à -cheval dans la campagne.</p> - -<p>Une lugubre découverte vint accroître la tristesse de l’Espagnol peu de -temps après la fuite d’Hélène.</p> - -<p>Gonzalez lui présenta un chapeau qu’un de ses clients avait trouvé au -bord du fleuve, loin du campement. L’ingénieur le reconnut -immédiatement. C’était celui que portait Torrebianca.</p> - -<p>Il était depuis longtemps convaincu que son ami n’était plus au nombre -des vivants. Souvent, pendant la nuit, quand la pénible situation -financière<span class="pagenum"><a name="page_313" id="page_313">{313}</a></span> de ses entreprises l’inquiétait au point de lui ôter le -sommeil, il reconstituait de déduction en déduction les actes du mari -d’Hélène après sa sortie de la maison au petit jour. Sans aucun doute, -son corps était au fond du fleuve.</p> - -<p>Le patron du bar vint un autre jour lui faire part de la découverte -qu’avaient faite quelques Espagnols, qui, se trouvant sans travail, -s’adonnaient à la pêche. Deux lieues en aval du village ils avaient pris -pied dans une île fangeuse entourée de roseaux, avec l’espoir de -capturer quelques truites venues du lac lointain de Nahuel Huapi. Au -milieu des roseaux de la rive ils avaient aperçu deux objets allongés et -noirs que le courant balançait; c’étaient les jambes de Torrebianca.</p> - -<p>Robledo n’eut pas le courage d’aller voir le cadavre. Après avoir -séjourné un mois dans l’eau il n’était plus qu’une masse gluante que -paraissait animer le grouillement de toute une faune éclose dans ses -chairs. Son compatriote Gonzalez, quittant pour une fois le comptoir de -son magasin, se chargea de faire le nécessaire pour donner à ces restes -une sépulture.</p> - -<p>—Allez à Buenos-Ayres, il le faut, répétait le cabaretier. Don Ricardo -et moi nous vous remplacerons ici. Là-bas dans la capitale vous -travaillerez pour nous bien mieux que si vous restez à la Presa.</p> - -<p>Robledo reconnut enfin la justesse de ces conseils et partit pour -Buenos-Ayres. Pendant plusieurs mois il courut les ministères, demanda -instamment la reprise des travaux, lutta contre la routine des -techniciens et des bureaux.</p> - -<p>Il dut faire aussi tous ses efforts pour sauver son crédit dans les -banques. Ceux qui avaient soutenu autrefois son entreprise exprimaient -ouvertement des doutes et refusaient d’avancer encore l’argent qui -aurait permis de la poursuivre. Une atmosphère de<span class="pagenum"><a name="page_314" id="page_314">{314}</a></span> scepticisme et de -méfiance enveloppait peu à peu tout ce qui touchait à la Presa.</p> - -<p>L’hiver arriva sans que Robledo eût pu quitter Buenos-Ayres. Parfois il -était pris d’un brusque optimisme et il espérait obtenir le lendemain -même ce qu’il désirait. Mais le jour suivant on lui répondait encore: -«Revenez demain», et ce «demain» devenait un mot fatidique, symbole -vague d’un avenir qui jamais ne serait réalisé.</p> - -<p>Les journaux lui rapportèrent un soir l’inquiétude des populations -riveraines du Rio Negro. Le débit des affluents augmentait avec une -abondance inquiétante. C’était la crue que depuis plusieurs mois il -n’avait cessé d’annoncer dans les ministères pour obtenir que l’on -continuât à temps les travaux.</p> - -<p>Il reçut ensuite un télégramme de ceux-là mêmes qui lui avaient -conseillé d’aller à Buenos-Ayres. Ils lui demandaient maintenant de -revenir, comme si sa présence eut été capable de dompter miraculeusement -les forces de la nature.</p> - -<p>Il revint à la Presa par un froid glacial. Il s’enfouit dans un manteau -de chauffeur à longs poils qu’il avait toujours porté pendant les rudes -journées d’hiver.</p> - -<p>Le village était presque désert. Les maisons de bois les plus -résistantes avaient barricadé portes et fenêtres. Les bâtiments d’argile -montraient leurs toits écroulés; l’ouragan avait arraché les bâtis de -bois de leurs orifices d’aération. Personne dans les rues. Il ne restait -plus que les hommes qui habitaient le pays avant le commencement des -travaux. Dix ans semblaient s’être écoulés pendant ces quatre mois -d’absence.</p> - -<p>Et ce fut alors la torture d’une attente longue et pleine d’angoisse.</p> - -<p>Il restait des jours entiers au bord du fleuve et voyait avec une rage -impuissante le danger devenir<span class="pagenum"><a name="page_315" id="page_315">{315}</a></span> plus pressant. Les eaux étaient chaque -jour plus hautes et plus impétueuses; le fleuve rapide entraînait des -troncs d’arbres arrachés sans doute aux pentes des Andes, ou roulait au -fond de son lit d’énormes blocs invisibles.</p> - -<p>Il ne redoutait pas le danger d’une inondation; ce qui le maintenait -continuellement dans une affreuse inquiétude, c’était le sort des -travaux inachevés et non le péril couru par les hommes. Tous les matins -il examinait avec l’attention du médecin qui ausculte les malades la -digue qui devait barrer le fleuve d’une rive à l’autre et dont -l’insouciance amoureuse puis la rivalité mortelle des constructeurs -avaient empêché l’achèvement.</p> - -<p>Quelques mètres séparaient toujours le tronçon le plus long de la digue -de celui qui de la rive opposée venait à sa rencontre. Les eaux, plus -hautes chaque jour, recouvraient ces deux murs dont la présence -invisible était décelée par des remous et des tourbillons écumeux.</p> - -<p>Comme tous ceux qui vivent dans un perpétuel danger Robledo se sentit -devenir superstitieux; il se recommandait mentalement à de vagues et -puissants génies capables de réaliser un miracle.</p> - -<p>«Si l’hiver passe sans que tout s’écroule, pensait-il, quel bonheur est -le nôtre!»</p> - -<p>Mais, un matin, sous ses yeux, un des tronçons de la digue inachevée, -comme une de ces constructions de sable que les enfants construisent ou -détruisent au gré de leur caprice, fut arraché par les eaux: puis elles -le ployèrent comme une masse molle et flexible, et enfin les deux -murailles qu’avait dressées dans le fleuve l’effort de centaines -d’hommes, où s’étaient accumulées des milliers de tonnes de matériaux -solides et en apparence indissolubles, roulèrent dans le courant et -leurs débris échoués jon<span class="pagenum"><a name="page_316" id="page_316">{316}</a></span>chèrent les rives et le bord des îles. Alors -Robledo pleura.</p> - -<p>—Quatre années de travail! Et tout a fondu comme un peu de sucre dans -l’eau!... Quatre années de labeur inutile!... Et tout à recommencer.</p> - -<p>Son compatriote le patron du bar se jugeait ruiné comme lui. Le tiroir -de sa caisse était vide. Adieu l’espoir de transformer ses champs -sablonneux en riches parcelles de terre irriguée! Il était pauvre, plus -pauvre que le jour où il était venu s’établir dans cette contrée -maudite.</p> - -<p>Mais il avait foi en Robledo et il voulait le réconforter; aussi se -montrait-il optimiste.</p> - -<p>—Tout s’arrangera, don Manuel, répétait-il souvent.</p> - -<p>Mais il parlait sans conviction.</p> - -<p>Don Manuel, voyant les eaux s’acharner à leur œuvre de destruction, -passa de la tristesse à la colère. Ses yeux ne regardaient plus le -fleuve. Ils vaguaient comme ceux de l’homme dont la pensée s’est enfuie -très loin et qui voit ce que les autres ne peuvent pas voir.</p> - -<p>Il se rappela Canterac et Pirovani aussi nettement que s’il les eût -rencontrés la veille. Puis il vit un visage de femme sourire -cruellement. Par-dessus le temps et la distance elle exerçait encore une -influence maligne sur ce coin de la terre où elle était une fois passée. -C’était elle en réalité qui venait de détruire la digue.</p> - -<p>L’Espagnol serra les poings. Il se souvint de l’<i>estanciero</i> Rojas et du -châtiment qu’il voulait infliger avec son <i>rebenque</i> à cette femelle -vicieuse. Lui-même en ce moment aurait fait pire.</p> - -<p>«<i>Gualicho</i> blond, pensa-t-il, démon funeste aux hommes et aux choses... -maudit soit le jour où je t’ai conduit ici!»<span class="pagenum"><a name="page_317" id="page_317">{317}</a></span></p> - -<h2><a name="XIX" id="XIX"></a>XIX</h2> - -<p>—Douze années ont passé depuis mon dernier séjour à Paris... Ah! je -reconnais que j’ai bien changé d’aspect.</p> - -<p>Et Robledo en prononçant ces mots se revit tel qu’il se voyait chaque -matin avec mélancolie dans le miroir, en procédant à sa toilette.</p> - -<p>Il était encore vigoureux et sa santé était excellente; mais la -vieillesse avait commencé d’exercer sur lui ses ravages. Le sommet de -son crâne était entièrement dénudé. Il avait par contre rasé sa -moustache où les poils blancs étaient plus nombreux que les noirs; cette -transformation lui avait donné, disait-il, un faux air de prêtre ou -d’acteur, mais avait rendu à son visage un peu de la fraîcheur de la -jeunesse.</p> - -<p>Il était assis dans un fauteuil sous le hall d’un élégant hôtel -parisien, près de l’Arc de Triomphe.</p> - -<p>Devant lui se trouvait un jeune ménage, Watson et Celinda. La fuite des -années avait seulement accentué les traits de la physionomie de Richard -et frappé plus nettement sa beauté d’athlète calme. Celle qui<span class="pagenum"><a name="page_318" id="page_318">{318}</a></span> avait été -la Fleur du Rio Negro montrait maintenant la beauté estivale d’un fruit -doux en sa saison. Elle avait conservé sa sveltesse d’éphèbe sportif -mais la maternité avait donné une majesté à ses formes épanouies.</p> - -<p>Elle ne portait plus ses cheveux coupés comme la toison d’un petit page -et elle n’eût plus osé en public les bonds et les espiègleries puériles -de l’amazone de Patagonie qui étonnait les émigrants. Elle se devait -maintenant de garder un sérieux de maman. Autour de la table du hall -s’agitait un petit garçon de neuf ans volontaire et quelque peu -désobéissant qui courait se mettre sous la protection de Robledo, -autrement dit de «l’oncle Manuel» quand ses parents le grondaient. A -l’un des étages du Palace deux nurses anglaises surveillaient les jeux -de trois autres enfants plus jeunes.</p> - -<p>Dans l’ensemble, ils offraient l’aspect bien connu de la famille -sud-américaine qui vient s’établir pour quelques mois en Europe, comme -une tribu joyeuse et riche, et qui transporte de l’autre côté de l’Océan -la maison entière, sans oublier les domestiques. La famille n’était pas -encore largement développée car le père et la mère étaient jeunes; -quatre cabines sur le bateau et cinq chambres avec salon commun dans les -hôtels suffisaient à la contenir. Encore dix années de vie et d’affaires -heureuses et prospères et la caravane familiale retiendrait pour son -prochain voyage en Europe tout un côté du paquebot et un étage entier du -Palace.</p> - -<p>—Et que d’événements depuis mon dernier séjour ici!</p> - -<p>Le visage de Robledo s’assombrit au souvenir des luttes soutenues -pendant deux ans pour obtenir la reprise des travaux du Rio Negro.</p> - -<p>Il avait connu l’angoisse de dettes accumulées, les réclamations des -créanciers qu’on ne peut payer.<span class="pagenum"><a name="page_319" id="page_319">{319}</a></span></p> - -<p>Presque tous les habitants de la Presa s’étaient dispersés après la -destruction des digues par le fleuve. Les rares voyageurs qui visitaient -le pays s’émerveillaient de ce village en ruines semblable dans cette -terre sans souvenirs aux antiques cités mortes du vieux monde.</p> - -<p>Le gouvernement s’était enfin décidé à reprendre les travaux. On avait -vaincu peu à peu le fleuve qui s’était résigné à subir l’oppression de -la digue; les canaux de Robledo et de Watson s’étaient mouillés des -premières eaux, puis avaient accueilli dans leur lit fangeux -l’irrigation vivifiante.</p> - -<p>Les deux associés n’eurent plus alors qu’à laisser le temps s’écouler. -L’eau miraculeuse faisait surgir une foule de miracles secondaires. Des -hommes de tous pays affluaient vers le village mort pour défricher cette -terre dont ils pouvaient espérer être un jour les propriétaires. Une -nappe d’un vert tendre et lumineux s’étendait lentement sur les champs -autrefois poudreux. Les buissons desséchés et piquants cédaient la place -à de jeunes arbres qui, nourris par le suc d’une terre assoupie depuis -des milliers d’ans et constamment baignés par l’eau qui courait à leurs -pieds montaient prodigieusement en l’espace de quelques semaines.</p> - -<p>Sur l’emplacement des cahutes d’argile séchée que la longue période de -solitude et de misère avait détruites, on élevait des édifices de -briques vastes et bas, avec un patio central, qui imitaient -l’architecture espagnole de la période colonisatrice.</p> - -<p>L’ancien bar du <i>Gallego</i> devenait un grand magasin avec de nombreuses -annexes où l’on vendait tout ce qui peut être utile ou agréable aux gens -que l’agriculture enrichit, où se traitaient toutes sortes d’affaires et -où s’effectuaient même les opérations de banque.</p> - -<p>Le propriétaire avait gagné des millions en trans<span class="pagenum"><a name="page_320" id="page_320">{320}</a></span>formant ses champs -sablonneux en terres d’irrigation. Il avait enfin réalisé son rêve de -regagner l’Espagne en laissant à la tête du magasin un gérant espagnol, -intéressé à ses affaires.</p> - -<p>—J’ai reçu hier une lettre de don Antonio, dit Robledo avec une -indulgente ironie. Il voudrait que nous allions le voir à Madrid. Il -veut nous faire admirer sa maison, ses automobiles et surtout ses hautes -relations. Il me raconte fièrement que les journaux parlent des dîners -qu’il donne. Il me dit aussi qu’on l’a décoré et qu’un de ces jours on -doit le présenter au Roi. Voilà un homme heureux.</p> - -<p>Le souvenir de la Patrie lointaine assombrit le visage de Celinda.</p> - -<p>—Elle pense à son père, dit Watson à son associé. On ne peut parler de -la Presa sans qu’elle s’attriste... Est-ce notre faute si le vieux n’a -pas voulu venir?</p> - -<p>Robledo approuva et tenta de consoler Celinda. Don Carlos n’avait pas -voulu s’arracher à son <i>estancia</i> malgré les plus pressantes prières. Il -ne tenait pas à revoir dans sa vieillesse cette Europe, où, jeune, il -avait fait tant de folies. Il voulait conserver intactes ses illusions -anciennes. Et puis il craignait de ne pas avoir tout le temps de jouir -des grandes transformations que sa propriété avait subies.</p> - -<p>—Il ne me reste que quelques années, disait-il, pourquoi irais-je les -gaspiller en parcourant l’Europe, quand j’ai tant de choses à faire ici? -Celinda me donnera beaucoup de petits-enfants et je ne veux pas qu’ils -soient de pauvres diables.</p> - -<p>Les canaux de Robledo avaient atteint les terres de l’<i>estancia</i> et -transformé les pâturages maigres et brûlés en opulentes prairies de -luzerne constamment humides et verdoyantes. Son bétail engraissait et se -multipliait prodigieusement. Autrefois il lui fallait galoper longuement -avant de trouver çà et là un animal osseux aux longues cornes qui -cherchait à<span class="pagenum"><a name="page_321" id="page_321">{321}</a></span> découvrir quelque plaque d’herbe isolée au milieu de la -plaine presque désertique. Aujourd’hui, les jeunes taureaux gras et -lustrés ployaient les pattes sous le poids de leur chair, et ruminaient -la luzerne succulente qu’ils tondaient autour d’eux sans besoin de se -déplacer.</p> - -<p>En outre, don Carlos était considéré là comme le premier personnage et -pour lui c’était perdre son rang que de s’en aller vers ces pays de -<i>gringos</i> où son histoire était inconnue et où nul ne lui prêterait -attention. Il espaçait même ses voyages à Buenos-Ayres; les amis de sa -jeunesse étaient morts et il y trouvait seulement leurs fils ou leurs -petits-fils, qui avaient presque oublié son nom. Au contraire tout le -monde à la Presa respectait en lui le plus grand propriétaire du pays. -On l’avait fait aussi juge municipal et les immigrants qui cultivaient -les parcelles de terrain reconnaissaient son autorité pleine de sagesse -en le consultant sur toutes leurs affaires et en acceptant sans -discussion ses sentences.</p> - -<p>—Qu’irais-je faire à Paris?... J’y serais ridicule... Laissez-moi avec -mes pareils... Chaque bœuf à son pâturage.</p> - -<p>Certes, il regrettait d’être séparé de ses petits-fils, mais la -séparation ne serait pas bien longue. Quand Celinda et son <i>gringo</i> de -mari reviendraient, l’aîné aurait juste l’âge d’apprendre de son -grand-père comment tout vrai <i>criollo</i> doit monter à cheval.</p> - -<p>Pour le moment le petit garçon jouait avec Robledo, fort occupé -d’escalader ses genoux pour se laisser ensuite retomber sur le tapis.</p> - -<p>—Carlitos, mon trésor, supplia la mère, laisse donc en paix l’oncle -Manuel.</p> - -<p>Et elle ajouta pour répondre à ce que Robledo avait dit de son père.</p> - -<p>—C’est vrai, il n’a pas voulu, mais cela ne m’em<span class="pagenum"><a name="page_322" id="page_322">{322}</a></span>pêche pas d’être -triste quand je pense qu’il pourrait être ici et voir tout ce que nous -voyons.</p> - -<p>Une jeune dame élégamment vêtue s’approcha du groupe; c’était -l’institutrice française chargée de l’éducation de Carlitos. Elle venait -le chercher pour l’emmener au bois de Boulogne. La mère le couvrit de -tendres caresses sans réussir à calmer ses protestations d’enfant gâté.</p> - -<p>—Je veux rester avec l’oncle Manuel!</p> - -<p>Mais l’oncle Manuel avait besoin de sortir seul, il l’expliqua au jeune -tyran et s’excusa.</p> - -<p>—Si tu obéis à ta maman et si tu vas au Bois avec la demoiselle, ce -soir quand tu te coucheras je te raconterai une longue, longue histoire!</p> - -<p>Carlitos prit acte de la promesse et se laissa emmener par -l’institutrice sans se rebeller plus longtemps.</p> - -<p>—Enfin le despote est parti, dit Robledo, feignant d’être fort heureux -de sa délivrance.</p> - -<p>Celinda le remercia d’un sourire. L’Espagnol avait concentré sur -Carlitos tout le besoin d’aimer qu’éprouvent les célibataires au seuil -de la vieillesse. Il était très riche et le cours des années accroîtrait -encore sa richesse, à mesure que de nouvelles terres d’irrigation -seraient livrées à la culture. Quand on lui parlait de ses millions il -se tournait vers le fils de Celinda et l’appelait «mon prince héritier».</p> - -<p>Il comptait léguer une partie de sa fortune à des neveux qu’il avait en -Espagne et qu’il connaissait à peine, mais la plus grande part irait à -Carlitos. Il aimait bien aussi les autres fils de Watson; mais celui-ci -était né pendant la dure époque des inquiétudes et des indécisions, au -moment où son œuvre était en péril, et c’est pourquoi il le préférait -comme on préfère les compagnons des jours mauvais.</p> - -<p>—Qu’allez-vous faire ce soir? demanda Robledo à Celinda. Même programme -que les autres soirs,<span class="pagenum"><a name="page_323" id="page_323">{323}</a></span> sans doute: visite générale chez les grands -couturiers de la rue de la Paix et des rues voisines?</p> - -<p>Elle approuva de la tête, tandis que Watson riait.</p> - -<p>—Quand vous lasserez-vous d’acheter des robes? continua l’Espagnol. -Vous ne craignez pas que vos bagages ne trouvent pas place sur le -transatlantique quand nous repartirons pour Buenos-Ayres?</p> - -<p>Celinda s’excusa en faisant un retour vers sa lointaine patrie.</p> - -<p>—Il faut que j’achète en prévision de l’avenir. Songez que là-bas dans -notre colonie on ne trouve aucune de ces choses qu’on rencontre aussi -facilement ici. Nous sommes des millionnaires du désert, nous en sommes -aux premiers jours de la création d’un monde. Nous sommes pour ainsi -dire des millionnaires sauvages...</p> - -<p>Cette épithète les fit rire tous trois, puis ils demeurèrent songeurs. -Leurs yeux ne virent plus le hall où ils se trouvaient, ni la foule -élégante assise autour des tables voisines. Ils évoquaient l’ancien -campement de la Presa, qui s’appelait maintenant «Colonia Celinda» et -les champs arrosés, fertiles et riants que possédaient les deux -ingénieurs. Les arbres n’étaient pas très hauts car les plus âgés -n’avaient que neuf ans d’existence. Ils virent aussi la grande place de -la colonie, entourée d’édifices neufs et sur la place, don Carlos Rojas -que l’âge semblait avoir rapetissé, et dont le profil était chaque jour -plus maigre et plus aquilin; il avait en écoutant hommes et femmes l’air -autoritaire et bon des anciens patriarches.</p> - -<p>Puis, tandis que Celinda pensait toujours à son père, les deux associés -repassèrent en esprit leur prospérité actuelle. Des centaines -d’agriculteurs venus de tous les pays d’Europe avaient acheté des -parcelles de ces terres irriguées pour y établir leurs vergers. Les -colons acquittaient par des versements échelon<span class="pagenum"><a name="page_324" id="page_324">{324}</a></span>nés sur dix ans le prix -de ce sol auquel l’eau avait donné une valeur énorme. Chaque trimestre -entraient dans leurs bureaux des sommes considérables qui s’en allaient -dormir immobiles dans les banques.</p> - -<p>Les canaux poussaient leurs tentacules à travers l’ancien bassin du Rio -Negro et transformaient chaque année des terres sablonneuses en champs -fertiles; de nouveaux émigrants étaient sans cesse attirés vers ce pays -et les recettes de la société s’en trouvaient doublées ou triplées. Cela -continuerait pendant des années et des années, jusqu’à ce qu’ils eussent -amoncelé un total invraisemblable de millions.</p> - -<p>Robledo pensait avec mélancolie à l’étrange destin qu’aurait cette -énorme richesse. Elle était venue à lui alors qu’il était déjà vieux et -n’était plus tenté par des plaisirs qui trompaient en les amusant les -autres mortels. Les fils de Watson et de Celinda, archimillionnaires, ne -connaîtraient jamais ni l’esclavage du travail ni les angoisses de la -pauvreté; devenus des hommes ils iraient gaspiller à Paris une partie de -leur patrimoine princier et se feraient connaître par leurs prodigalités -et leurs qualités brillantes d’être inutiles et oisifs. L’insolence du -contraste amusait Robledo, ce laborieux qui avait subi dans son -existence tant de privations et de déceptions, et il acceptait avec un -souriant fatalisme cet aboutissement de ses efforts; il le trouvait -logique et bien d’accord avec l’ironie de l’existence.</p> - -<p>Un autre contraste avait marqué la période où s’amassait sa richesse. -Tandis qu’il devenait millionnaire, de l’autre côté des mers, la moitié -du monde était livrée aux horreurs de la guerre. Au début, ce cataclysme -avait mis sa propre entreprise en péril. Les colons étrangers -abandonnaient les champs de l’Argentine pour aller servir leurs patries -respectives. Puis, ce moment de retour vers<span class="pagenum"><a name="page_325" id="page_325">{325}</a></span> le nouveau monde s’arrêtait -et un reflux humain ramenait vers ses terres de nouveaux cultivateurs.</p> - -<p>Beaucoup de ceux qu’il avait laissés en Europe douze ans auparavant à la -tête d’un capital énorme étaient pauvres maintenant ou avaient disparu. -Par contre, lui, qui cherchait fortune et qui n’était qu’un colon -ignorant de l’avenir se sentait comme écrasé par l’excès de sa -prospérité. Il se trouvait semblable aux animaux de don Carlos Rojas, -qui, gavés de nourriture, demeuraient accroupis dans la luzerne et -regardaient sans appétit la riche pâture qui les entourait.</p> - -<p>Watson et Celinda étaient jeunes; ils avaient des illusions et des -désirs; ils savaient employer leur argent. Elle mordait aux délices de -la vie luxueuse; son mari connaissait la plus grande joie des amoureux: -plein d’une orgueilleuse satisfaction, il offrait à Celinda tout ce -qu’elle pouvait désirer; mais lui... Il ne goûtait même pas l’innocente -paresse qui donne à la vieillesse quelque douceur. La richesse l’avait -comblé trop tard, et le temps lui avait manqué pour apprendre à être -riche.</p> - -<p>Pendant la plus grande partie de son existence il avait vécu simplement -et sans confort; le confort ne lui était plus nécessaire maintenant. -Devant la porte de l’hôtel une luxueuse automobile attendait dès les -premières heures du matin Celinda l’ancienne amazone et son mari. Ils ne -pouvaient vivre sans ce véhicule; on eût dit qu’ils en disposaient -depuis leur naissance. Ah! la jeunesse! comme elle s’adapte -merveilleusement à tout ce qui est richesse ou plaisir!</p> - -<p>L’Espagnol ne pensait que dans les cas urgents à prendre une automobile -de louage. Il aimait mieux marcher à pied ou employer les moyens de -locomotion des gens peu fortunés.</p> - -<p>—Ce n’est pas avarice, disait Celinda à son mari,<span class="pagenum"><a name="page_326" id="page_326">{326}</a></span> en parlant de -Robledo qu’elle observait avec sa finesse de femme; il n’y pense pas et -n’éprouve pas de besoin.</p> - -<p>La voix de la jeune femme ramena les deux ingénieurs à la réalité.</p> - -<p>—Et vous, don Manuel, que comptez-vous faire ce soir? Accompagnez-moi -dans ma visite chez les couturiers et vous aurez le droit de parler de -la frivolité des femmes.</p> - -<p>Robledo n’accepta pas cette proposition.</p> - -<p>—Je dois aller voir un ancien condisciple qui m’a demandé de l’aider -dans une affaire. Le pauvre diable n’a pas fait fortune.</p> - -<p>C’était un ingénieur qui pendant la guerre avait dirigé une fabrique de -munitions. L’usine était maintenant fermée et son propriétaire n’en -avait que faire, ayant réuni en quatre ans une grosse fortune. -L’ingénieur recherchait sans succès un bailleur de fonds pour la -transformer à son compte en fabrique de machines agricoles.</p> - -<p>—Il habite derrière Montmartre, continua Robledo; il est chargé de -famille et je vais tâcher de l’aider à s’en tirer en lui prêtant -quelques douzaines de milliers de <i>pesos</i>, ce qui représente ici près -d’un million de francs. Il veut me montrer chez lui les plans d’une -machine à labourer dont il est l’inventeur.</p> - -<p>Tous trois se levèrent et sortirent du hall. En sortant de l’hôtel, les -deux époux montèrent dans une élégante automobile. L’Espagnol préféra -marcher à pied jusqu’à la place de l’Etoile où il avait décidé de -prendre simplement le Métro.</p> - -<p>C’était une après-midi de printemps, l’air était doux et le ciel doré. -Robledo marchait avec la vivacité d’un jeune homme. Soudain passa dans -sa mémoire l’image de son malheureux camarade Torrebianca. Il n’y avait -là rien que de très naturel. Depuis<span class="pagenum"><a name="page_327" id="page_327">{327}</a></span> son retour en Europe, le souvenir -de Frédéric et de sa femme l’assaillait fréquemment car il avait vécu -avec eux tout au long de son dernier séjour à Paris; c’est de Paris -aussi qu’ils étaient partis ensemble pour l’Amérique. De plus cet -ingénieur pauvre à qui il allait rendre visite lui rappelait son ancien -compagnon d’études.</p> - -<p>Pendant les douze dernières années qu’il avait passées sur les bords du -Rio Negro, l’image de Torrebianca était restée vivante dans sa mémoire. -Une vie de travail monotone où les incidents sont rares conserve -entières les fortes impressions que ne viennent pas effacer les -impressions nouvelles.</p> - -<p>Souvent pendant ses longues heures de solitude pensive il s’était -demandé quelle fin avait dû avoir Hélène.</p> - -<p>Son influence néfaste s’était fait trop longtemps sentir dans ce coin -perdu de la terre pour qu’on pût l’oublier facilement. Les plus anciens -habitants de la Presa, ceux qui étaient restés fidèles à leur glèbe, et -qui n’avaient pas voulu abandonner le village en ruines avaient même -transmis aux nouveaux colons de la «Colonie Celinda» la mémoire d’une -femme venue de l’autre côté de l’Océan et dont la beauté au pouvoir -funeste avait semé la ruine et la mort.</p> - -<p>Ceux qui n’avaient pu la connaître se la représentaient comme une espèce -de sorcière, l’appelaient la «face peinte» et lui attribuaient toutes -sortes de méfaits extraordinaires. Ils affirmaient même qu’elle -surgissait aux points les plus solitaires du fleuve comme un fantôme à -la beauté fatale, et qu’on la voyait se peigner les cheveux ou se -peindre le visage; cette apparition portait malheur à ceux qui -l’apercevaient et leur annonçait une mort prochaine.</p> - -<p>Robledo essaya, au cours de divers séjours à Bue<span class="pagenum"><a name="page_328" id="page_328">{328}</a></span>nos-Ayres, d’obtenir -quelques renseignements sur ce Moreno qui s’était enfui avec Hélène.</p> - -<p>Il n’eut jamais de nouvelles certaines. Tous deux s’étaient perdus en -Europe comme dans une mer qui se fût refermée sur leur tête en les -engloutissant à jamais.</p> - -<p>«Elle doit être morte, finissait par dire l’Espagnol. Elle est -certainement morte. Une femme pareille ne saurait vivre longtemps.»</p> - -<p>Et pendant quelques mois il cessait de penser à elle, puis des allusions -lancées par quelque habitant primitif de la colonie venaient ranimer ses -souvenirs.</p> - -<p>Quand il descendit les marches de la station située près de l’Arc de -Triomphe, il avait oublié complètement son compagnon et sa redoutable -épouse. Il se sentit enveloppé et entraîné par le flot humain qui -s’enfonçait dans les profondeurs du Métro et le train souterrain -l’emporta à l’autre bout de Paris.</p> - -<p>Il passa plus de deux heures chez son ami l’inventeur qui habitait un -petit logement dans une rue donnant sur les boulevards extérieurs et, à -la nuit tombante, il se retrouva à pied, marchant par le boulevard -Rochechouart vers la place Pigalle.</p> - -<p>Il se trouvait en pays presque inconnu.</p> - -<p>Les excursions qu’il avait faites à Montmartre, pour accompagner des -Sud-Américains avides de connaître les délices puériles et frelatées des -restaurants nocturnes, ne l’avaient jamais conduit au delà de cette -place. D’ailleurs, ce coin de Paris offre la nuit un spectacle trompeur -qui fait contraste avec l’aspect médiocre qu’il présente pendant le -jour.</p> - -<p>Un public d’allure banale et vulgaire fréquentait le boulevard qu’il -suivait.</p> - -<p>Le soir tombait et peu à peu on voyait augmenter le nombre de ces femmes -aux atours fallacieux qui attendent le crépuscule et sa lumière -incertaine<span class="pagenum"><a name="page_329" id="page_329">{329}</a></span> pour se lancer à la chasse de l’homme et de leur pain.</p> - -<p>Robledo les croisait sans paraître remarquer leurs œillades enflammées -ni entendre les compliments qu’elles adressaient à sa belle mine.</p> - -<p>«Pauvres femmes! Quels mensonges elles sont obligées de me dire pour -pouvoir manger.»</p> - -<p>Soudain son attention fut attirée par une de ces femmes. Elle était -semblable aux autres et comme les autres elle le regardait avidement de -ses yeux provocants. Mais... ces yeux!... où avait-il vu ces yeux?...</p> - -<p>Elle était habillée avec une élégance misérable. Sa robe, vieille et -déteinte, avait été très belle quelques années auparavant et, vue d’un -peu loin, elle pouvait tromper encore les gens distraits. Elle avait -conservé une certaine sveltesse et comme elle était grande, sa -silhouette pouvait faire oublier un moment les ravages que la misère et -le temps avaient exercés sur elle.</p> - -<p>En voyant Robledo s’arrêter un instant pour l’examiner plus -attentivement, elle sourit avec une joie sincère. C’était une bonne -rencontre; la meilleure de la soirée. Ce monsieur avait l’aspect du -riche étranger qui erre sans but dans un quartier excentrique où il ne -reviendra jamais. Il fallait profiter de l’occasion.</p> - -<p>Cependant, Robledo demeurait immobile et la regardait, le front plissé -par un effort mental.</p> - -<p>«Quelle est cette femme?... Où diable l’ai-je vue?»</p> - -<p>Elle s’était arrêtée aussi et, tournant la tête pour lui sourire, elle -l’invitait du geste à le suivre.</p> - -<p>Sur le visage de l’ingénieur le doute et la surprise se reflétèrent tour -à tour.</p> - -<p>«Quoi, ce serait?... Et moi qui la croyais morte depuis des années! Non, -c’est impossible. J’ai pensé<span class="pagenum"><a name="page_330" id="page_330">{330}</a></span> à elle ce soir et c’est cela qui me -trouble... Ce serait là un hasard par trop extraordinaire!...»</p> - -<p>Il continua de l’examiner de loin et crut bien reconnaître certains -traits de cette physionomie flétrie, mais il demeurait indécis car -d’autres traits lui étaient inconnus. Pourtant, les yeux! ces yeux!</p> - -<p>La femme sourit encore et lui fit, sans parler, un nouveau signe de tête -pour l’inviter à la suivre. Poussé par la curiosité, Robledo accepta -d’un geste involontaire et elle se remit à marcher. Elle n’avança que de -quelques pas et s’arrêta devant la porte grillée d’un bar d’aspect -sordide dont les vitres étaient masquées par d’épais rideaux. Elle -cligna de l’œil et, poussant le panneau, elle disparut à l’intérieur du -crasseux établissement.</p> - -<p>L’Espagnol hésita. La pensée d’aller rejoindre cette femme lui répugnait -et cependant sa curiosité l’entraînait. Il sentit que s’il s’éloignait -sans lui parler il subirait toujours cette torturante incertitude et -regretterait jusqu’à la fin de sa vie d’avoir négligé une occasion -d’apprendre si Hélène vivait encore ou si elle était morte.</p> - -<p>Il eut peur de cette anxiété future et, décidé à agir, il ouvrit presque -violemment la porte du bar.</p> - -<p>Il aperçut six tables, un divan de toile cirée orné de fleurs le long du -mur, des miroirs troubles et un comptoir derrière lequel on voyait des -bouteilles sur des étagères. Une femme assez vieille, grosse comme un -pachyderme, aux yeux noircis, à la face mouchetée de boutons et de -croûtes, occupait le comptoir.</p> - -<p>Robledo évoqua les souvenirs de ses jeunes ans passés à Paris et -reconnut le petit établissement fréquenté par des femmes qui n’ont -d’autres moyens d’existence que l’étreinte charnelle mais qui tiennent à -conserver un certain air d’indépendance tout<span class="pagenum"><a name="page_331" id="page_331">{331}</a></span> en acceptant les conseils -et l’entremise de la patronne.</p> - -<p>Un garçon d’aspect efféminé servait les clientes. Elles étaient deux -pour le moment: d’abord une toute jeune femme au visage exsangue et -transparent au point qu’on croyait distinguer les creux et les arêtes -des os de sa face. Une toux convulsive la secouait et entre deux quintes -elle portait à sa bouche une cigarette. A une autre table il vit une -femme âgée et d’aspect horrible qui, peut-être, avait été belle dans sa -jeunesse. Elle avait aussi cette sveltesse hardie de la femme que -Robledo avait suivie, mais sa robe et son visage révélaient une misère -plus profonde. Elle buvait à lentes gorgées le contenu d’un grand verre, -puis se renversait sur le divan et fermait les yeux, ivre déjà.</p> - -<p>L’ingénieur se rendit compte en entrant que la femme était allée -s’asseoir au fond de l’établissement, loin du comptoir et des autres -clientes. Son arrivée provoqua une certaine émotion. La patronne -l’accueillit avec un sourire qu’une obséquiosité exagérée rendait -répugnant. La fillette phtisique lui lança un regard qui voulait être -amoureux mais que Robledo compara à ceux des mendiants qui implorent -l’aumône. La femme ivre sourit et laissa voir qu’il lui manquait -plusieurs dents. Puis elle cligna de l’œil avec impudeur pour l’inviter, -mais voyant que l’homme regardait ailleurs elle haussa les épaules et -reprit son somme.</p> - -<p>Le nouveau venu s’assit à une table en face de la femme qui l’avait -précédé et put la contempler plus attentivement que dans la rue. Il se -rendit compte que l’accoutrement de cette vagabonde n’était qu’un -grossier trompe-l’œil et il eut presque un sourire de pitié.</p> - -<p>D’un peu loin elle apparaissait vêtue pauvrement, mais avec une certaine -prétention qui pouvait leur<span class="pagenum"><a name="page_332" id="page_332">{332}</a></span>rer des hommes simples ou imaginatifs, -toujours prêts à trouver élégante la femme qui les remarque. De près, -elle était grotesque. Son chapeau aux ailes majestueuses était rongé aux -bords et les plumes en étaient brisées. Il aperçut ses pieds sous la -table; comme sa jupe était remontée au moment où elle s’était assise, il -put compter les trous et les reprises de ses bas. Un de ses souliers -laissait voir sa semelle trouée par un long usage; la place de chaque -doigt était marquée par une échancrure ronde. Le rouge et la pâte -blanche dont était enduit le visage de cette femme ne parvenaient pas à -cacher les rides de l’âge et les traces qu’avait laissées là une vie -orageuse. Mais ces yeux!</p> - -<p>Robledo était de plus en plus convaincu qu’il avait devant lui Hélène. -Tous deux se regardèrent fixement. Puis elle demanda d’un geste si elle -pouvait s’approcher et s’assit enfin à sa table.</p> - -<p>—J’ai cru préférable d’entrer ici pour que nous puissions parler. -Souvent les hommes n’aiment pas qu’on les voie dans la rue avec une -femme. La plupart sont mariés. Vous l’êtes peut-être aussi, comme les -autres.</p> - -<p>La voix était rauque et ne ressemblait pas à celle qu’il avait entendue -douze ans auparavant; et cependant sa conviction s’affermissait. «C’est -elle, pensa-t-il. Le doute n’est plus possible.»</p> - -<p>La femme continua de parler.</p> - -<p>—Je me trompe peut-être. Vous devez être célibataire. Je ne vois pas -votre alliance.</p> - -<p>Et elle regardait en souriant les mains que l’Espagnol avait posées sur -la table. Mais une chose semblait la préoccuper beaucoup plus que l’état -civil du monsieur qui l’avait suivie. Elle tourna la tête avec anxiété -vers le comptoir où le garçon attendait qu’elle l’appelât.</p> - -<p>—Puis-je prendre quelque chose, demanda-<span class="pagenum"><a name="page_333" id="page_333">{333}</a></span>t-elle. Je vous avertis que le -whisky qu’on boit ici est admirable. On n’en trouve pas de meilleur dans -tout Paris.</p> - -<p>Voyant que Robledo approuvait d’un mouvement de tête, le garçon -s’approcha et, sans besoin de demander ce que désirait la cliente, il -apporta de sa propre initiative une bouteille de whisky et deux verres -qu’il emplit. Il s’éloigna ensuite non sans avoir lancé à Robledo un -regard et un sourire qui rappelaient ceux de la patronne de -l’établissement.</p> - -<p>La femme but avidement son verre et, voyant que l’autre ne touchait pas -au sien, elle le regarda d’un air suppliant.</p> - -<p>—Avant la guerre le whisky était très bon marché, mais maintenant! Il -n’y a que les rois et les millionnaires qui peuvent en boire. Vous -permettez?</p> - -<p>Robledo lui fit signe qu’il lui abandonnait sa part et elle se hâta de -profiter de la permission.</p> - -<p>La liqueur sembla dissiper une sorte d’engourdissement mental qu’on -devinait à la lenteur de ses paroles, rendit un nouvel éclat à ses yeux -et une agilité plus grande à sa langue. Elle cessa de parler français et -lui demanda en espagnol:</p> - -<p>—D’où êtes-vous? J’ai compris à votre accent que vous étiez -Américain... Américain du Sud. De Buenos-Ayres, peut-être?</p> - -<p>Robledo secoua la tête et, sans perdre son sérieux, il lança un -mensonge.</p> - -<p>—Je suis Mexicain.</p> - -<p>—Je connais peu votre pays. Je me suis arrêtée quelques jours seulement -à Vera-Cruz entre deux paquebots. Je connais bien l’Argentine; j’y ai -vécu il y a bien longtemps... Où n’ai-je pas été? Il n’y a pas de langue -que je ne parle. Les messieurs m’apprécient pour cela et beaucoup de mes -amies m’envient.</p> - -<p>Robledo la regardait fixement. C’était Hélène, il<span class="pagenum"><a name="page_334" id="page_334">{334}</a></span> n’en pouvait douter. -Et cependant plus rien en elle ne rappelait la femme qu’il avait connue -autrefois. Les douze dernières années avaient pesé sur elle plus -lourdement que toute une existence banale et calme et avaient précipité -sa décadence.</p> - -<p>S’il l’avait reconnue, c’était que depuis des années il vivait dans la -même solitude monotone et que rien n’avait troublé sa mémoire du passé. -Par contre elle avait tant vécu, elle avait tant connu d’hommes, qu’elle -ne pouvait se souvenir de l’Espagnol. D’ailleurs, l’ingénieur aussi -avait changé de visage en vieillissant.</p> - -<p>Cependant, par une sorte d’instinct professionnel, elle sentit que cet -homme l’avait déjà approchée. Ses sens de femme de proie et de femelle -poursuivie, obligée de se défendre et de vivre en perpétuelle alerte, -semblèrent lui venir en aide.</p> - -<p>—Je crois bien, dit-elle, que nous nous sommes déjà vus, mais j’ai beau -chercher, je ne puis me rappeler à quel endroit. J’ai parcouru tant de -pays!... J’ai connu tant d’hommes.<span class="pagenum"><a name="page_335" id="page_335">{335}</a></span></p> - -<h2><a name="XX" id="XX"></a>XX</h2> - -<p>Robledo, le regard sévère, lui demanda avec brusquerie:</p> - -<p>—Comment vous appelez-vous?</p> - -<p>Les yeux fixés sur le whisky, elle pensait à autre chose et elle -répondit distraitement:</p> - -<p>—Je m’appelle Blanche, d’autres m’appellent «la marquise». Me -permettez-vous de prendre encore un verre?... Tout à l’heure, chez moi, -nous n’aurons pas de bouteille pareille. Je suppose que nous irons chez -moi... C’est tout près... Cependant, si vous préférez l’hôtel...</p> - -<p>Le regard impassible de l’homme lui parut une approbation et elle se -hâta de se verser un troisième verre, qu’elle dégusta en le soulevant -dans sa main tremblante. Robledo l’interrompit en disant d’une voix -lente:</p> - -<p>—Vous vous appelez Hélène et si on vous appelle «la marquise» c’est -parce que quelqu’un vous a connue mariée à un marquis italien.</p> - -<p>La surprise de la femme fut telle qu’elle écarta<span class="pagenum"><a name="page_336" id="page_336">{336}</a></span> ses lèvres de la -liqueur et regarda Robledo avec des yeux démesurément ouverts.</p> - -<p>—Dès que vous avez commencé de parler, j’ai senti que vous me -connaissiez.</p> - -<p>Machinalement elle posa le verre sur la table.</p> - -<p>Puis, regrettant son geste, elle le reprit et le vida d’un trait.</p> - -<p>—Mais vous, qui êtes-vous?... Qui es-tu?... Qui es-tu donc?</p> - -<p>En formulant la première question elle s’était approchée de Robledo, qui -se rejeta en arrière pour éviter son contact. Elle répéta sa demande en -portant ses mains à ses tempes comme si elle faisait un douloureux -effort de mémoire. Elle dit enfin, découragée:</p> - -<p>—Tant d’hommes ont passé dans ma vie!</p> - -<p>Ses yeux reflétèrent une inquiétude, puis la crainte, et à son tour elle -se rejeta en arrière, comme une bête effrayée. Elle semblait avoir pris -peur de l’homme assis en face d’elle.</p> - -<p>—Oui, je vous reconnais, murmura-t-elle. Oui, c’est bien vous; vous -avez changé, mais c’est bien vous. Je ne vous aurais jamais reconnu si -vous n’aviez pas rappelé le passé.</p> - -<p>Elle parut retrouver sa volonté et son énergie, et elle regarda -longuement son compagnon, sans ressentir de crainte.</p> - -<p>Puis elle ajouta d’une voix farouche:</p> - -<p>—Il aurait mieux valu ne jamais nous revoir.</p> - -<p>Tous deux demeurèrent longtemps muets. Hélène semblait avoir oublié la -bouteille que ses doigts continuaient machinalement à caresser. La -curiosité de l’Espagnol rompit ce silence.</p> - -<p>—Qu’est devenu Moreno?</p> - -<p>Elle l’écouta d’un air étonné et parut ne pas le comprendre.<span class="pagenum"><a name="page_337" id="page_337">{337}</a></span></p> - -<p>On devinait à ses yeux qu’elle accomplissait un effort de pensée qui la -troublait toute.</p> - -<p>«Moreno? Qui était donc ce Moreno? Elle avait connu tant d’hommes!»</p> - -<p>Elle se versa un autre verre comme si le whisky eût été son remède et -but avidement; alors un sourire éclaira vaguement ses traits.</p> - -<p>—Je sais maintenant de qui vous parlez... Moreno; c’était un pauvre -homme, un égaré. Je ne sais rien de lui.</p> - -<p>Robledo la pressa de questions, mais Hélène ne put retrouver dans sa -mémoire une image claire et arrêtée du disparu.</p> - -<p>—Je crois qu’il est mort. Il est parti dans son pays et il a dû mourir -là-bas. Vous dites qu’il n’est jamais revenu?... Alors, il est sans -doute mort ici. Peut-être s’est-il tué? Je ne sais plus... S’il fallait -que je me rappelle l’histoire de tous les hommes que j’ai connus, je -serais folle depuis longtemps! Elles ne tiendraient pas dans ma tête.</p> - -<p>Robledo continua sa rigoureuse enquête.</p> - -<p>—Et la fille de Pirovani?</p> - -<p>Elle porta une autre fois ses mains à ses tempes et plongea ses doigts -dans les fausses boucles de sa toison outrageusement blonde. En même -temps une moue convulsive, qui trahissait le violent travail de son -esprit, sépara un moment les deux rangées de ses dents, d’une blancheur -également outrageuse.</p> - -<p>—Pirovani?... Ah! oui. Cet Italien qui vivait à Rio Negro et que Moreno -a volé... Je ne sais pas; je crois que nous n’avons plus jamais parlé de -sa fille. Moreno dépensait sans compter et je lui apprenais les plaisirs -de la vie. Pauvre fou!</p> - -<p>Elle se tut et s’affaissa sur son siège, la tête basse. Elle semblait -maintenant plus petite. Quand elle levait les yeux, elle rencontrait le -regard sévère de<span class="pagenum"><a name="page_338" id="page_338">{338}</a></span> l’Espagnol; elle les baissait encore et les fixait sur -la bouteille.</p> - -<p>Ils avaient à nouveau cessé de parler. Robledo songeait: «Et dire que -c’est pour cette loque que deux hommes se sont tués, que tant de femmes -ont pleuré et que j’ai souffert d’horribles angoisses!»</p> - -<p>Hélène parut deviner sa pensée et dit humblement:</p> - -<p>—Vous ne savez pas combien ces dernières années furent terribles pour -moi... La guerre venue, on s’est acharné à me poursuivre; on m’a -interdit de vivre à Paris. On me soupçonnait, on me prenait pour une -espionne, pour une Allemande, car chacun m’attribuait une nationalité -différente. J’ai parcouru l’Italie, et bien d’autres pays. Je suis même -allée dans votre patrie; car vous êtes bien Espagnol? Ne vous étonnez -pas de ma question, je ne sais plus me rappeler tant de choses!... En -rentrant à Paris, je n’ai retrouvé aucune des personnes de mon temps, -absolument aucune. Le monde d’avant la guerre était un autre monde. Tous -ceux que j’ai connus sont morts ou sont partis bien loin. Parfois il me -semble que je suis tombée dans une autre planète. Quelle solitude!</p> - -<p>Elle semblait accablée sous ce monde nouveau, qu’elle ne pouvait -comprendre.</p> - -<p>—Je trouve enfin sur ma route un homme qui me rappelle ma vie -d’autrefois... et il faut que ce soit vous! Il aurait mieux valu ne -jamais nous revoir!</p> - -<p>Puis elle ajouta comme pour elle-même:</p> - -<p>—Cette rencontre va me faire penser à bien des choses que ma mémoire -n’aurait plus retrouvées... Pourquoi êtes-vous revenu de si loin? -Pourquoi avez-vous eu l’idée de vous promener dans cette partie de -Montmartre où les étrangers riches ne passent jamais? Oh! le hasard -maudit!<span class="pagenum"><a name="page_339" id="page_339">{339}</a></span></p> - -<p>Soudain elle se dressa, un éclair bleu dans les pupilles.</p> - -<p>—Laissez-moi boire. Comme je vous serais reconnaissante si vous -m’offriez la bouteille entière! Il me la faut après cette maudite -rencontre qui va ressusciter tant de choses... J’aime la vie par-dessus -tout. Je ne crains ni les malheurs ni la misère pourvu que je continue à -vivre... Mais j’ai peur des souvenirs et le whisky les tue ou les -déguise en pensées agréables. Laissez-moi boire... ne dites pas non.</p> - -<p>Comme Robledo gardait le silence, Hélène saisit la bouteille et remplit -son verre qu’elle vida avec une lenteur voluptueuse. Tout en buvant elle -indiqua de l’œil la triste fillette qui continuait à fumer et à tousser.</p> - -<p>—Celle-là suit la mode d’aujourd’hui: morphine, cocaïne et cætera... -Moi je reste de mon temps, de la vieille époque. Ces drogues me rendent -malade. Je ne crois qu’aux moyens classiques.</p> - -<p>Et elle caressa d’une main amoureuse les contours de la bouteille. Une -clarté étrange, que la liqueur rendait de plus en plus intense, -apparaissait sur son visage. Maintenant que le whisky était à elle, elle -désirait être seule pour le déguster à loisir.</p> - -<p>—Partez, dit-elle à Robledo, et oubliez-moi. Si vous voulez me donner -quelque chose, je vous remercierai; si vous ne me donnez rien je me -contenterai de la bouteille, c’est un cadeau de prince... Partez, -Robledo, votre place n’est pas ici.</p> - -<p>Mais il ne bougeait pas; il voulait ranimer sa mémoire et sonder encore -son passé mystérieux.</p> - -<p>—Et Canterac?... Avez-vous jamais rencontré le capitaine Canterac?</p> - -<p>Ce nom semblait pour elle plus lointain encore que les autres.</p> - -<p>Robledo lui rappela, pour l’aider, le parc artifi<span class="pagenum"><a name="page_340" id="page_340">{340}</a></span>ciel improvisé en son -honneur sur les bords du Rio Negro.</p> - -<p>—Oui, cette fête avait du chic. D’autres hommes ont fait pour moi des -choses plus coûteuses, mais cela, c’était original!... Pauvre capitaine! -Je l’ai rencontré souvent depuis; je crois qu’il est maintenant général. -Comment dites-vous qu’il se nommait?</p> - -<p>Et elle continua d’évoquer des souvenirs; mais l’Espagnol se rendit -compte qu’elle confondait Canterac avec un autre officier de ses amis et -fondait en une seule personne deux hommes qu’elle avait connus à des -moments distincts de sa vie.</p> - -<p>Robledo était sûr que Canterac était mort. Quand la guerre avait éclaté -il errait dans les républiques du Pacifique et changeait souvent de -métier, passant des salpêtrières du Chili aux mines de la Bolivie et du -Pérou. Il était rentré en France pour rejoindre l’armée et il était mort -à Verdun comme tant d’autres héros obscurs. Mais cette femme, qui avait -si affreusement troublé sa vie, n’avait même pas gardé de lui une image -précise. Elle avait oublié son nom, quand Robledo le répéta.</p> - -<p>Pourtant les questions renouvelées de l’Espagnol allèrent fouiller dans -sa mémoire et la torpeur finit par céder; alors les souvenirs -l’assaillirent en foule. Ce fut elle qui demanda soudain:</p> - -<p>—Comment s’appelait ce jeune Américain, votre associé?... Je crois que -c’est le seul homme qui m’ait un peu intéressée parmi tous ceux qui me -poursuivaient... Peut-être l’ai-je aimé, justement parce qu’il ne m’a -jamais désirée vraiment. Je me suis quelquefois souvenue de lui... de -loin en loin... il s’est marié?</p> - -<p>Robledo fit un signe affirmatif et elle continua:</p> - -<p>—Ne me parlez plus. Quand je vous regarde, il me semble que les années -écoulées défilent à rebours devant moi et peu à peu je me rappelle -tout... Ce<span class="pagenum"><a name="page_341" id="page_341">{341}</a></span> jeune homme s’appelait Richard; sans doute a-t-il épousé -cette fille de la Pampa à qui on avait donné le nom d’une fleur.</p> - -<p>Ces souvenirs, les seuls à surgir distincts et vivaces dans sa mémoire, -lui faisaient goûter l’amère tristesse qu’inspire aux déchus le bonheur -d’autrui.</p> - -<p>Elle se contempla avec une pitié méprisante comme si elle se voyait pour -la première fois. Elle s’était crue le centre de l’univers; maintenant -elle avait roulé jusqu’aux bas-fonds et elle pressentait de nouveaux -abîmes où elle tomberait encore, car le malheur n’a jamais de fin.</p> - -<p>D’autres pouvaient évoquer leur passé avec une douce mélancolie. C’était -pour eux un plaisir comparable à celui que nous donne une tendre musique -ancienne, ou le parfum d’un bouquet de fleurs fanées.</p> - -<p>Ses souvenirs à elle mordaient comme des loups furieux et la -poursuivraient jusqu’à la mort. C’est pour cela qu’elle avait besoin de -vivre dans une inconscience de bête et d’assassiner chaque jour ses -pensées avec de l’alcool.</p> - -<p>Elle voulut exprimer tout son désespoir et, montrant l’autre femme qui, -à moitié ivre, sommeillait sur le divan:</p> - -<p>—Voilà comme je serai, bientôt.</p> - -<p>Sur son visage parut passer l’ombre de la dernière heure, et, baissant -les yeux, elle ajouta:</p> - -<p>—Et puis, la mort.</p> - -<p>Robledo demeura silencieux. Il avait sorti en cachette son portefeuille -d’une poche intérieure et il comptait des papiers sous la table. Elle -continuait à parler dans un murmure sans se rendre compte qu’elle -dévoilait ses pensées les plus intimes.</p> - -<p>—Peut-être alors un journaliste consacrera-t-il quelques lignes à celle -qu’on appelait «la marquise» et peut-être dans le monde quelques -douzai<span class="pagenum"><a name="page_342" id="page_342">{342}</a></span>nes de personnes se souviendront-elles de moi. Et encore!... -Peut-être resterai-je pour toujours au fond du fleuve. Mais, aurai-je ce -courage?</p> - -<p>Robledo chercha sa main sous la table et lui remit un rouleau de petits -papiers.</p> - -<p>—Je ne devrais pas le prendre, dit la femme; je n’accepte d’argent que -des gens qui ne me connaissent pas.</p> - -<p>Mais elle cacha dans sa poitrine les billets de banque. Ses yeux soudain -joyeux démentaient les paroles qu’elle avait prononcées sur un ton de -dignité résignée pour s’excuser d’accepter le don.</p> - -<p>Robledo la regardait maintenant avec pitié. Pauvre «Belle Hélène»! Elle -était passée dans la vie comme passent sur les mers australes les grands -albatros, qui, fiers de la force de leurs ailes blanches, s’abattent -avec une voracité implacable sur la proie découverte au milieu des -vagues et qui croient que tout dans le monde a été créé pour leur servir -de pâture. Aigle de l’Atlantique majestueux et farouche, elle avait eu -le parfum salin de l’immensité et la chair dure des êtres forts. Mais -les années en passant avaient dissipé l’illusion orgueilleuse de la -jeunesse, prompte à se croire immortelle, et maintenant le fier oiseau -de l’azur infini était forcé de chercher son aliment parmi les débris -que l’Océan crache sur la côte. Quand le froid et les ténèbres le -poussaient, cet aigle, vers la lumière, ses ailes défaillantes venaient -heurter les vitres gardiennes du feu. Il courait à la fenêtre où -semblait briller la flamme hospitalière du foyer, et il se cognait à la -lanterne du phare, insensible et dure comme un mur afin d’affronter la -rage des tempêtes.</p> - -<p>Un jour, un de ces heurts lui briserait à jamais les ailes et l’océan de -la vie engloutirait son corps comme il avait précédemment, avec la même -indif<span class="pagenum"><a name="page_343" id="page_343">{343}</a></span>férence, happé toutes les victimes de l’oiseau de proie.</p> - -<p>Et, entraîné par son image, Robledo se vit lui-même, ainsi que ses amis, -sous une forme animale. Ils étaient des bœufs bien nourris, calmes et -bons comme les bêtes grasses qui paissaient dans les champs humides et -fertiles de leur colonie. Ils avaient les solides vertus de ceux qui -voient leur existence assurée, à l’abri de tout risque, et qui n’ont pas -besoin pour vivre de faire le malheur des autres... Ils continueraient à -vivre ainsi, tranquilles, privés de joies violentes, mais exempts de -douleurs, jusqu’à leur dernière heure.</p> - -<p>Qui avait le mieux vécu sa vie? Etait-ce cette femme à la biographie -fabuleuse qui ne pouvait exactement se rappeler son origine ni ses -aventures comme si son cerveau humain eût été incapable de contenir son -histoire aussi vaste qu’un monde? ou bien eux, qui ruminaient -honnêtement leur bonheur après avoir fini leur tâche sur la terre?</p> - -<p>Il n’eut pas le loisir de réfléchir plus longtemps. Le garçon du bar, -qu’un individu venait d’appeler, était sorti dans la rue. Il rentra, -l’air inquiet, et dit quelques mots à voix basse à la patronne.</p> - -<p>—Envolez-vous, mes colombes! cria de son comptoir la mégère en -s’adressant aux deux clientes les plus proches.</p> - -<p>Elle expliqua que la police était en train de faire une rafle de femmes -dans le quartier et qu’elle viendrait peut-être visiter son -établissement. Un ami fidèle venait de l’avertir.</p> - -<p>La fillette phtisique jeta sa cigarette et s’enfuit. Elle tremblait de -peur et sa toux en devenait plus effrayante encore. La femme ivre ouvrit -les yeux pour regarder autour d’elle et les referma en murmurant:<span class="pagenum"><a name="page_344" id="page_344">{344}</a></span></p> - -<p>—Qu’ils viennent! Au violon on dort aussi bien qu’ici.</p> - -<p>Hélène se hâta de fuir. Elle avait peur; cependant, elle prit soin de -gagner la porte avec une certaine dignité, parce qu’un homme était -derrière elle. Elle ne voulait pas qu’on la confondît avec les autres.</p> - -<p>Demeuré seul, l’Espagnol tendit un billet au garçon pour payer la -bouteille et sortit sans attendre la monnaie. Une fois sur le boulevard -il regarda vainement de tous côtés. Hélène avait disparu.</p> - -<p>Il ne la reverrait plus. Quand elle mourrait, il ne recevrait pas la -nouvelle de sa mort. Jusqu’à la fin de ses jours il ne saurait jamais de -façon certaine si l’autre vivait encore. Mais, après l’avoir rencontrée, -il devinait quelle serait sa fin. Elle était de celles qui quittent la -vie tragiquement, mais sans fracas, sans que leur nom soit prononcé, car -elles ont survécu des années durant à leur histoire morte.</p> - -<p>—Et c’est là cette Hélène, se dit-il, qui, semblable à celle dont parle -le vieux poète, a déchaîné la guerre entre les hommes dans un coin de la -terre.</p> - -<p>Indécis, il se demandait encore si cette femme avait été vraiment -mauvaise et pleinement responsable de sa perversité... Dans sa quête -avide des plaisirs de la vie avait-elle marché, inconsciente, sans voir -ce qu’elle écrasait sous ses pieds?</p> - -<p>Tout en cherchant une voiture il conclut:</p> - -<p>«Il aurait mieux valu pour elle qu’elle fût morte douze ans plus tôt... -Pourquoi vit-elle encore?»</p> - -<p>Il sourit avec tristesse en pensant à la relativité dès valeurs -humaines; comme l’importance d’un être dépendait du milieu où il était -jeté!</p> - -<p>«Cette loque a été semblable à l’héroïne d’Homère dans un pays à demi -sauvage où on connaît très peu de femmes! Que diraient maintenant ceux -qui<span class="pagenum"><a name="page_345" id="page_345">{345}</a></span> ont fait tant de folies pour elle, s’ils la voyaient telle que je -viens de la voir?»</p> - -<p>Quand il arriva à l’hôtel, Watson et sa femme venaient de rentrer de -leur promenade.</p> - -<p>Deux domestiques portaient derrière Celinda d’énormes paquets: les -achats de l’après-midi.</p> - -<p>Watson regarda sa montre avec impatience.</p> - -<p>—Il est près de sept heures et nous devons nous habiller et dîner avant -d’aller à l’Opéra... Quand les femmes se mettent à acheter des robes et -des chapeaux, elles n’en finissent plus.</p> - -<p>Avec des mines gracieuses, Celinda calma l’indignation qu’affectait son -mari. Elle l’embrassa à la fin. Puis elle entra dans la pièce voisine -pour changer de robe.</p> - -<p>Watson demanda à Robledo s’il comptait les accompagner à l’Opéra.</p> - -<p>—Non; je me fais vieux et je n’ai pas envie de mettre un habit et des -gants blancs pour aller entendre de la musique. J’aime mieux rester à -l’hôtel. J’assisterai au coucher de Carlitos... Je lui ai promis une -histoire.</p> - -<p>Une indécision lui causait une gêne intérieure. Devait-il raconter à -Celinda et à son mari sa rencontre de l’après-midi? N’était-il pas plus -prudent d’en parler seulement à Watson?</p> - -<p>Dans leurs conversations ils avaient rarement fait mention de la femme -de Torrebianca. Celinda, ordinairement si heureuse et si gaie, fronçait -le sourcil d’un air hostile quand on prononçait devant elle le nom de la -marquise.</p> - -<p>Peut-être éprouverait-elle une joie cruelle en apprenant dans quelle -abjection l’autre était tombée? Mais Robledo repoussa cette supposition. -Celinda, en plein bonheur, eût répugné à se venger et son récit ne -ferait que réveiller la tristesse de souvenirs mauvais.<span class="pagenum"><a name="page_346" id="page_346">{346}</a></span></p> - -<div class="blockquot"><p>«Pourquoi ressusciter le passé?... Que la vie continue!»</p></div> - -<p>Et il ne songea plus qu’à imaginer, pour la conter à son prince -héritier, une merveilleuse histoire.</p> - -<p class="fint">FIN<br /><br /><br /><small><span class="ov"> -E. GREVIN—IMPRIMERIE DE LAGNY—1799-11 23</span></small></p> - -<div class="footnotes"><p class="cb">NOTES:</p> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Voir le livre de Camille Pitollet: «<i>V. Blasco Ibañez, ses -romans et le roman de sa vie</i>», Calmann-Lévy, éditeurs.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Sorte de manteau en forme de chasuble.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Nom que l’on donne, en Argentine, aux habitants de la -campagne qui vivent en général d’élevage.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Établissement de culture et d’élevage.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Journaliers, gardiens de troupeaux.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> Nom qu’on donne, en Argentine, aux descendants de familles -fixées depuis longtemps dans le pays.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Propriétaire d’une <i>estancia</i>.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> Nom qu’on donne, en Argentine, aux étrangers établis dans -le pays.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> Diminutif de <i>gringo</i>.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> Les Argentins appellent <i>gallegos</i> (galiciens), les -Espagnols établis en Argentine. Les Galiciens ont, en Espagne même, la -réputation d’être un peu lourdauds.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> Litt. «mains dures».</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> Nom qu’on donne en Espagne à la plaine fertile de -Valence.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> Vastes maisons des quartiers pauvres de Buenos-Ayres.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> Sorte de sabre court en usage au Mexique et autres pays -américains.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> Juron argentin.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> Monnaie argentine qui vaut 5 francs.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_17_17" id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> Centième de peso.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_18_18" id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> Le moine.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_19_19" id="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> Chilien.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_20_20" id="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> Surnom familier qu’on donne aux gens du peuple au Chili. -Littéralement: déchiré. Allusion aux haillons dont le bas peuple est -habillé.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_21_21" id="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a> Petite patronne.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_22_22" id="Footnote_22_22"></a><a href="#FNanchor_22_22"><span class="label">[22]</span></a> Petit établissement d’élevage.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_23_23" id="Footnote_23_23"></a><a href="#FNanchor_23_23"><span class="label">[23]</span></a> Descendants d’animaux nés dans le pays.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_24_24" id="Footnote_24_24"></a><a href="#FNanchor_24_24"><span class="label">[24]</span></a> <i>Don.</i> placé devant le nom de famille, est incorrect. On -ne doit le placer que devant le prénom. Ex.: don Manuel Robledo.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_25_25" id="Footnote_25_25"></a><a href="#FNanchor_25_25"><span class="label">[25]</span></a> Le malicieux.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_26_26" id="Footnote_26_26"></a><a href="#FNanchor_26_26"><span class="label">[26]</span></a> Le mot <i>chapeton</i> (maladroit), comme le mot <i>gringo</i>, -s’applique aux étrangers établis en Argentine.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_27_27" id="Footnote_27_27"></a><a href="#FNanchor_27_27"><span class="label">[27]</span></a> La ficelle.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_28_28" id="Footnote_28_28"></a><a href="#FNanchor_28_28"><span class="label">[28]</span></a> Littéralement petites chinoises. Nom qu’on applique aux -jeunes filles du pays.</p></div> -</div> - -<hr class="full" /> - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of La tentatrice, by Vicente Blasco Ibáñez - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA TENTATRICE *** - -***** This file should be named 63284-h.htm or 63284-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/3/2/8/63284/ - -Produced by Chuck Greif and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images at Bibliothèque nationale de France -(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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It exists -because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from -people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. -To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 -and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive -Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at -http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent -permitted by U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. -Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered -throughout numerous locations. Its business office is located at -809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email -business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact -information can be found at the Foundation's web site and official -page at http://pglaf.org - -For additional contact information: - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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