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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Mon amour - -Author: René Boylesve - -Release Date: April 03, 2021 [eBook #64983] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at - https://www.pgdp.net (This file was produced from images - generously made available by The Internet Archive/Canadian - Libraries) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MON AMOUR *** - - - - - - RENÉ BOYLESVE - - MON AMOUR - - PARIS - CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS - 3, RUE AUBER, 3 - - - - -DU MÊME AUTEUR - - -CONTES - - LES BAINS DE BADE (épuisé) 1 vol. - LA LEÇON D’AMOUR DANS UN PARC 1 -- - -ROMANS - - LE MÉDECIN DES DAMES DE NÉANS 1 vol. - SAINTE-MARIE-DES-FLEURS 1 -- - LE PARFUM DES ILES BORROMÉES 1 -- - MADEMOISELLE CLOQUE 1 -- - LA BECQUÉE 1 -- - L’ENFANT A LA BALUSTRADE 1 -- - LE BEL AVENIR 1 -- - MON AMOUR 1 -- - - -Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays, y -compris la Hollande. - -Published, october fifteenth nineteen hundred and seven. - -Privilege of copyright in the United States reserved, under the Act -approved March third, nineteen hundred and five, by _Calmann-Lévy_. - - -ÉMILE COLIN ET Cie--IMPRIMERIE DE LAGNY - -E. GREVIN, SUCCr - - - - -A - -HENRI DE RÉGNIER - - - - -MON AMOUR - - Ne pense qu’à charmer ton cœur... - - MIMNERME. - - -Avignon, 15 avril. - -J’ai dû m’arrêter à Avignon pour compléter un rapport sur les tableaux -de la vieille école de Provence. J’ai pris, ce matin, à la tête du pont -du Rhône, un tramway bancroche et famélique et je suis allé sonner à -l’hospice de Villeneuve. Une petite sœur avenante et proprette m’a mené -à la salle qui sert de musée, et a bien voulu me laisser là, seul. J’ai -écrit, une heure durant, dans une paix délicieuse, notamment sur la -figure réaliste, vivante, fine, presque spirituelle, si gracieuse, si -près de nous et cependant si belle, d’une «Vierge couronnée» -d’Enguerrand Charronton. - -Il y a une beauté doucement familière et tout humaine, que je ne dis pas -que l’art grec n’a pas connue, mais que nous ne connaissons pas dans -l’art grec, et que les Français ont excellé à rendre, principalement -dans leur sculpture, avant la Renaissance. Cette Vierge a un front large -et haut, plein d’esprit, de minces sourcils et des yeux allongés, une -bouche fine, assez grande et qu’embellit la mystérieuse moue, -l’expression essentielle peut-être du visage humain, la moue que fait -l’enfant encore simple, la moue que nous donnent le sommeil, la pensée, -la mélancolie et la mort. - -Je note pour moi-même, et comme coïncidence curieuse, que cette figure -d’une femme qui a vécu vers le milieu du XVe siècle, ou bien cette -conception d’un peintre, est le portrait de madame de Pons. - - -Avignon, 16 avril. - -Je ne manquerai pas de dire à madame de Pons que j’ai vu son portrait au -petit musée de Villeneuve-lez-Avignon. Elle ne manquera pas de me faire -observer, avec ce demi-sourire attristé,--qui est bien celui de la -«Vierge couronnée»,--que c’est une manie assez commune de découvrir des -ressemblances contemporaines dans toute figure encadrée. Oserai-je lui -dire qu’il est moins commun de reconnaître, entre un Père éternel et un -Fils, un peu gênés par les ailes éployées d’un Saint-Esprit, et entourés -d’une légion d’anges et de bienheureux, la figure d’une femme du monde -chez qui l’on dîne, et de ne pas la trouver comique?... En effet, -laquelle de ses pareilles eût supporté une telle compagnie?... Mais cela -pourrait être pris pour un compliment, pour un certain compliment grave, -et que je ne ferai pas, je le sens bien, parce qu’il est trop juste, ou -parce que l’on sentirait trop que je le crois juste... - -J’ai passé la journée à Vaucluse. Quel paysage! quel lieu de retraite -pour un grand esprit farouche! Quel vase où cultiver un superbe amour! -C’est large et c’est nettement limité. On a de quoi s’y gonfler le cœur -pour un objet unique et précis. C’est âpre, et il y a aussi des -reposoirs de tendresse. Le vaste enclos rétrécit le ciel, mais c’est -pour qu’on y puisse bondir plus droit et plus haut. La géante coupée des -rocs à pic a la rigueur du destin, mais la petite vallée d’eau -gazouillante et d’herbe fraîche baigne et caresse la chair de l’homme au -pied du terrible mur. J’imagine le prisonnier de cette gigantesque -cellule: quand il va se heurter pour s’y briser à ce roc de deux cents -mètres, et perpendiculaire, véritable bout du monde, pour peu qu’il -s’arrête un instant et regarde en arrière, le voilà radouci et ramené à -l’espérance par la vue de cette lointaine colline semi-circulaire, où de -jolis gradins illusoires, faits de végétations parallèles, ont l’air de -lui offrir une évasion facile. Tout semble organisé là pour faire durer -un beau supplice. Je me suis penché sur le trou profond d’où jaillit la -Sorgue, par intermittences, en tourbillons furieux; aujourd’hui tout -était calme; sous la voûte écrasée par l’épouvantable rocher, il n’y -avait qu’un lac d’encre... et la menace perpétuelle de l’irruption -soudaine. - -J’ai pensé à cette «inondation de passion» dont parle Pascal. - -Là-haut sont les restes d’un château où fréquenta Pétrarque; en bas est -le lieu où fut sa petite maison. Au fond de cette vallée, il -s’emplissait d’amour et d’ambition; quand son âme allait déborder, il -fuyait, et courait le monde:--un ermite et un agité, mais l’un et -l’autre frénétiquement et le cœur haut placé toujours. - -Je suis resté là, assis, longtemps. Par un sentier, je voyais monter des -touristes. J’ai vu une femme donnant la main à un petit enfant. Elle -était grande, avec des yeux à paupières lentes, et les traits des bustes -antiques; elle avait cet air réservé et ce pas de panathénées, -religieux, rythmé, dont la seule indication sur un marbre me touche. Ne -fut-ce pas ainsi que le poète vit Laure? - - -Paris, 22 avril. - -En arrivant à Paris, j’apprends que la porte est rigoureusement fermée -chez les Pons. - ---Que se passe-t-il? - ---Rien de bon... ou plutôt... - ---Quoi? - ---Cela dépend; c’est selon le point de vue... - ---Celui du mari ou celui de la femme? - ---Ah bien! je n’hésite pas à choisir mon point de vue. - ---Ni moi. - ---Je vous en félicite. - -Personne n’ignore, sauf sa femme, que Pons se ruine depuis deux ans avec -une fille qui a déjà perdu T... et D... Depuis plus longtemps, madame de -Pons est délaissée de son mari, sinon maltraitée par lui, ce que -quelques-uns ont affirmé, mais ce qu’a toujours dissimulé la discrétion -un peu hautaine de cette femme rare et irréprochable. Tout ce que l’on -connaît de la situation, jusqu’à présent, c’est par les propos cyniques -du mari; madame de Pons est certes fort éloignée de croire qu’aucun même -des familiers de la maison puisse être informé de ce que vaut son mari. -On a soutenu qu’elle l’aimait: c’est l’opinion de ceux qui lui ont fait -la cour. - -Aujourd’hui on dit que Pons aurait fui. Je suis impatient de savoir le -sort de cette pauvre femme. - - -23 avril. - -Le bruit est confirmé. Madame de Pons aurait appris, à onze heures du -matin, par le valet de chambre, que monsieur n’était pas rentré de la -nuit et qu’il avait laissé sur sa table une lettre pour madame. - -On dit que, l’avant-veille, le misérable aurait eu l’audace de demander -à sa femme ses bijoux: «Ma chère, ils ne sont pas en sûreté; on -cambriole, le jour comme la nuit: permettez que je les enferme dans le -coffre-fort...» Il a emporté les bijoux, et la fortune avec. - - -28 avril. - -Madame de Pons s’est retirée rue du Bouquet-d’Auteuil, chez madame -Delaunay, sa mère. J’y suis allé tantôt. On ne cache rien, sauf le rapt -des bijoux. Madame de Pons n’a pas paru. On a parlé de divorce; la mère -serait d’avis de déposer une demande, mais la fille s’y oppose. On -prétend--mais est-ce vraisemblable?--qu’elle aurait dit: - ---Il reviendra. Je l’attendrai. - -L’aimait-elle donc?... Oh! le chenapan! - - -2 mai. - -Pons est parti avec Gaby Brewster, sa maîtresse. Bon pour une promenade -aux lacs italiens ou une dernière semaine de Biarritz! Cette fille-là le -ramènera à Paris. - -On dit, chez le notaire Lavergne, que les trois quarts de la dot de -madame de Pons sont du voyage. Madame Delaunay, la mère, n’est guère -riche. Est-ce que la pauvre femme, à trente ans, se verrait frustrée de -tout? - -On ne parle que d’elle. Je ne puis penser qu’à elle. - -Je souffre pour elle; mais je ne me dissimule pas que j’éprouve une -certaine satisfaction d’avoir acquis, par cet événement public, le droit -de penser à elle, et de le dire. - - -3 mai. - -Pons était de bonne famille, bien élevé, mais vulgaire. Il n’était pas -sot; mais, sans culture, ancien cancre au collège, rebelle aux examens, -il portait trois ans de caserne. On l’avait mis dans l’industrie: il -gagnait plus d’argent que nous tous et méprisait nos diplômes et nos -goûts; il ne se plaisait pas avec ceux qui se plaisaient avec sa femme, -et ceux qui aimaient à causer avec sa femme ne trouvaient rien à lui -dire, à lui. Sur combien d’entretiens n’a-t-il pas pesé chez lui-même, à -sa table, de tout son poids d’illettré, de balourd, de fabricant fermé à -toute idée du monde moral! Sa femme nous tirait d’embarras avec un tact, -une promptitude, une simplicité à faire croire qu’elle n’avait pas -remarqué la sottise ou que nous-mêmes avions pu nous tromper. Jamais -elle ne parut choquée par le rustre, mais pas une fois elle ne manqua de -dissiper l’effet de la maladresse. Si, dans la causerie, nous -paraissions trop oublier son mari, elle nous rappelait qu’elle était sa -femme en disant: «mon mari», ou bien en l’interpellant: «Amédée!...» - -C’était un gaillard blond, ni beau ni laid. Il est parti. Bon voyage! - - -5 mai. - -Nous ne nous sommes pas trouvés nombreux, tantôt, chez madame Delaunay. -Madame de Pons n’était pas là, d’abord. Au bout de dix minutes, j’ai vu -remuer la tapisserie qui forme portière sur le petit salon, et une main -a touché la bordure. Madame de Pons a paru. C’était la première fois -qu’elle se montrait, depuis l’événement. Son visage était reposé; elle a -parlé comme de coutume, sans tomber toutefois dans l’affectation de -vouloir ignorer ce qui est. Elle a dit gentiment: - ---Donnez-moi des nouvelles, je ne sors plus guère... - -Elle a eu un mot assez raide. A sa mère qui ne se rappelait plus la date -d’un petit fait, elle a dit: - ---Maman, voyons! c’était la veille du départ d’Amédée. - -On a un peu frissonné. Mais le mot n’était pas prémédité; il -correspondait à sa pensée, simplement: Amédée est parti à telle date, -personne ne l’ignore; pourquoi ne point dater du départ d’Amédée? Elle -le nomme Amédée: s’en étonne-t-on? Mais c’est qu’il a nom Amédée: elle -ne va pas l’appeler «ce goujat!»... Tout de même, cela signifie qu’il -n’est pas mort, qu’il n’est pas supprimé. Il est parti, mais sa qualité -de mari subsiste: le règne d’Amédée continue. - - * * * * * - -La voix de madame de Pons, il me semble qu’elle suspend le mouvement, la -circulation, dans ma poitrine: tout s’arrête en moi, pour entendre. - - * * * * * - -Quand sa longue jambe remue sous la soie légère, j’éprouve une espèce de -frémissement qui me rappelle celui que certaines choses d’art m’ont -causé. Ce n’est cependant pas d’admiration que je suis ému, et je ne -crois pas que ce soit de désir... - - * * * * * - -Elle m’a dit: - ---Eh bien, ce voyage d’Avignon? - -C’est moi qui l’avais oublié... Est-ce que son malheur m’aurait troublé -plus qu’elle-même? - - * * * * * - -Avignon! c’est juste... Mais voilà que maintenant je ne trouve plus que -la «Vierge Couronnée» ressemble à madame de Pons... Est-ce que la -«Vierge» a cette cendre épaisse de cheveux blonds? est-ce qu’elle a dans -ses yeux clairs et minces cette honnêteté? est-ce qu’elle a cette -bouche?... Ah! ah! ah! cette bouche, est-ce qu’elle l’a, la pauvre -«Vierge?»... - - -6 mai. - -Il y a des âmes délicates. Il serait curieux qu’il y en eût eu, et qu’il -n’en subsistât pas une! L’affinement, dont on nous parle, consiste-t-il -à vivre, à aimer comme les bêtes?... - -Ce n’est point le scrupule religieux ni l’enchaînement au devoir -d’épouse qui créent la plus belle pudeur de la femme, car la servitude -volontaire enlève une certaine grâce, mais c’est ce goût qu’un être qui -se sent libre a pour soi-même, pour la propreté, si j’ose dire, de son -vêtement, pour l’élégance achevée de sa personne. Tous les traités de -morale ou d’amoralisme n’y feront rien: la prétendue liberté des mœurs -n’y fera rien: la plupart des femmes sont nées monogames. Leur instinct -les voue à un seul homme; leur prédisposition à ne subir qu’un mâle, un -maître unique, est plus forte que leur penchant à l’amour. Elles peuvent -faillir à cette vocation d’unité, mais interrogez-les: de leur aveu -profond, leur idéal était là. - - -20 mai. - -En me promenant dans Paris, j’ouvre les yeux comme un étranger, comme un -enfant. - -Quelqu’un est en moi. Un nouveau venu? pas tout à fait. Quelqu’un arrivé -de fort loin, qui se tenait coi, provisoirement, gênant un peu, sans -doute, mais ignorant de la langue et taciturne. Il sait la langue, à -présent, et il parle: il faut tout lui dire. Il est curieux, insatiable. -Je fais pour lui le guide dans Paris; moi-même, il me faut tout -réapprendre. Et il a des opinions: il m’étonne, il me contredit, il me -bouleverse. C’est qu’il s’impose! - -Est-ce un autre que moi? est-ce moi? Tout est nouveau, tout est changé. - -Depuis quand? pourquoi cela? Ah çà, que s’est-il passé? - -Voilà: il y avait un homme qui, aimé ou non, digne ou non, était là, -tenant un rôle, intime peut-être, public, en tout cas, de mari. Cet -homme est devenu indigne, aux yeux de sa femme, je veux le croire, aux -yeux de la société, assurément. C’est tout. - -Et ce qui germait en moi est éclos, et pousse, et m’envahit. - -Il y a des choses que je ne regardais pas. Je ne regardais pas l’eau de -la Seine, les nuages sur le ciel, les canards au Bois de Boulogne. Je -regarde tout cela, j’y vois des merveilles, et j’ai l’assurance que je -suis seul à les y découvrir. J’ai envie de dire à tout le monde: «Que -vous êtes sots! vous ne voyez donc pas?...» Et j’ai envie de parler, -longuement, d’expliquer tout ce que je vois. C’est que je projette sur -toutes choses son image. C’est partout son image que je vois. - - -21 mai. - -Madame Delaunay nous a retenus, quelques-uns, à dîner. Allons! ce n’est -pas un deuil; la vie n’est pas interrompue; madame de Pons ne porte -aucune trace apparente de l’événement; nous avons passé d’un appartement -dans un autre; la présence de la mère est plus douce que celle du mari, -et les convives vont être triés peu à peu: l’atmosphère se purifie; le -sens de la causerie est plus délié; et jusqu’à la contrainte, presque -subtile, que nous impose la blessure de cette jeune femme, communique à -notre petit groupe un certain air qui me plaît. Un homme sensible et fin -y goûterait un rare plaisir, à la condition de n’être pas amoureux. - -Mais l’amour est turbulent, taquin, satirique; il est tout nerf et -muscle, et il bouscule volontiers les gens assis paisiblement et -devisant en cercle. J’ai envie de mordre, de dire des mots qui fassent -mal à quelqu’un, et de marcher, comme un gamin, sur un pois fulminant, -au milieu de la réunion sereine. Puis cela passe, et je demanderais -pardon de mes velléités d’incartade. - -Elle m’a dit: - ---Vous êtes méchant. Que c’est laid! - -D’autres fois, je me jetterais au cou de n’importe qui; j’embrasserais -tout le monde; tout le monde, oui, mais non pas elle... A elle, -j’aimerais, en m’inclinant très bas, à lui baiser pieusement ses petites -mules, pas plus... Quand j’ai, devant elle, ce désir, je me couvre les -yeux et le front avec la main, car il me semble qu’il est écrit en feu -sur mon visage. - - -23 mai. - -Mon amour est d’une jeunesse qui m’étonne. On dirait qu’il manque de -précédent et qu’il a à inventer de toutes pièces sa tenue et sa conduite -futures. Il ne s’est pas encore exprimé, il n’a pas attaqué; ce n’est -pas du tout l’amour qui fonce sur l’objet. Il a des énervements et des -langueurs. Tantôt il s’imagine heureux,--c’est bien facile!--et il est -ivre; tantôt il a la vision d’obstacles insurmontables, qui -l’épouvantent: alors il se suicide et agonise théâtralement, sans qu’il -ait éprouvé ses forces. - - -6 juin. - -Je suis parti inopinément pour un petit voyage archéologique en -Bourgogne. A mon retour, je trouve un mot de madame de Pons, vieux de -quatre jours, et me priant à dîner le lendemain. Je cours expliquer mon -absence. - -Elle m’a reçu. Elle m’a dit qu’elle éprouvait le besoin que ses amis ne -s’éloignent pas d’elle, même pour huit jours, sans la prévenir; qu’elle -s’appuyait sur eux, que, l’un d’eux manquant, c’était une brèche à la -rampe de l’escalier, tout à coup, et que cela lui «pinçait le cœur». -Elle a porté la main à sa poitrine, a pris une bribe d’étoffe entre deux -ongles et l’a tortillée: la marque en est demeurée visible au drap, le -temps de ma visite. Elle m’a dit: - ---Vous comprenez? - -Je comprenais que c’est une femme qui sent sa vie brisée et à qui les -amitiés fidèles sont pour le moment le plus efficace secours. Me -trouvant pour la première fois seul avec elle depuis son malheur, je -remarquais combien l’événement l’avait affectée. Elle me l’avouait à sa -manière: en me disant combien elle tenait à nous, elle confessait -combien son mari lui manquait. Mais manquait-il à son amour? ou -manquait-il à sa vie de femme du monde?... Comment savoir? Elle-même -distinguait-elle? - -Elle est sensible à la négligence de quelques hommes qui se montrent -moins depuis qu’elle habite chez sa mère. Ce sont ceux qui, chez elle, -autrefois, étaient du groupe de son mari plutôt que du sien. Je -m’efforçai de lui faire entendre que ce n’étaient pas ceux-là ses -meilleurs amis, à elle: ils ne l’estimaient pas à sa valeur; elle-même, -avec eux, n’échangeait point de propos qui comptent. Tout de même, elle -les regrette; elle ne veut pas avouer qu’elle préférait les uns aux -autres, bien que, évidemment, elle les préférât. Elle regrette surtout -sa maison, son salon. Il est possible qu’elle ne regrette son mari qu’en -tant qu’il était celui qui lui donnait un nom, une situation dans le -monde. - -En me parlant, le cœur gros, de ces chagrins-là, elle glissait peut-être -à de plus graves confidences. D’une chiquenaude, je l’y pouvais pousser; -mieux même, en jouant un rôle passif, je voyais une femme s’attendrir et -me révéler d’un coup ce que j’eusse fait campagne pour découvrir. Mais -je l’arrêtai. - -Lâcheté de ma part? Je ne sais. Crainte d’apprendre un secret du cœur -redoutable? C’est possible. En vérité, je ne pourrais dire qui m’ordonna -de faire dévier la conversation. Quel que fût le secret du cœur, -favorable ou non à mon sentiment, j’en pouvais profiter, car celui qui a -reçu une confidence s’élève au-dessus de celui qui l’a faite, et je me -haussais de quelques degrés dans l’intimité de la femme que j’aime. Mais -je fus si sec, je parus si étranger à son désir d’effusion que, -d’elle-même, madame de Pons s’arrêta court et me dit: - ---Voyons! causons archéologie... - -A peine hors de chez elle, dès mon premier pas dans la rue, voici -l’attaque de désespoir, avec la reconstitution de ma visite à madame de -Pons, telle qu’elle aurait pu être. Et mille petites circonstances de -cet entretien, détails réels, que je n’invente pas, dont j’ai été -témoin, mais que ma conscience, occupée ailleurs, a négligés, se -représentent à moi avec la netteté d’une hallucination. - -Son entrée dans le petit salon, mon émoi!... Ses entrées ébranlent en -moi un monde; je porte tout un peuple en alarme. C’est son regard qui -m’imprègne d’abord, puis je vois la couleur de sa robe, le relief d’un -genou, celui de la poitrine, puis ses cheveux dans la lumière, puis sa -bouche éclatante et pure, sa main à baiser, en même temps que son parfum -m’atteint et m’enveloppe dans une nuée dont je crois discerner et -toucher la molle vapeur. Mais le son de sa voix rafle tout, toute ma -sensibilité est à lui. - -J’ai donc été vis-à-vis d’elle, seul à seule, par un hasard qui peut ne -se pas présenter de nouveau. Jamais je n’ai été aussi certain qu’elle -eût besoin d’affectueuses paroles, jamais invitation plus douce ne me -fut faite à les lui dire; jamais je n’éprouvai plus débordante envie de -causer tendrement avec elle; jamais les mots ne me fussent venus, sans -doute, meilleurs, plus inspirés, jamais occasion ne s’offrira de les -dire plus à propos! Et non seulement je n’ai rien dit, mais, de ma vie, -je ne parus plus indifférent. J’eusse écouté la première venue, une -mendiante dans un square, une prostituée narrant son infortune: je n’ai -pas fait à madame de Pons l’honneur de seulement l’entendre. - -Je me repentirais moins d’une mauvaise action que de la sottise que j’ai -commise. Quand on aime bien, ne dirait-on pas que c’est la première fois -qu’on aime? - - -7 juin. - -Je me souviens d’avoir aimé! Cependant, si je songe à madame de Pons, -avoir aimé me paraît puéril. Chose curieuse: je ne songe pas à être -l’amant de madame de Pons; si je le suis un jour, la force des choses -aura déterminé ce dénouement; je n’ai pas l’intention de hâter ce -dénouement; cependant je suis au désespoir si je viens à m’aviser que je -m’en éloigne... Mon sentiment est d’une essence plus fine que ceux que -j’ai éprouvés. Quel est-il donc? Je n’en sais rien; mais je sens en moi, -profondément, je sens que le brutal Amour des carrefours, celui qui -préside tout nu à l’union des sexes, s’en rit; je l’entends, le -gavroche: il m’appelle «aristo»! - - -Même jour. - -A d’autres moments, le souvenir de la sottise que j’ai commise en mon -tête-à-tête avec madame de Pons me revient sous un autre aspect: il me -donne de la fierté. J’ai sacrifié le plaisir de manifester mon sentiment -à la joie hautaine de garder mon sentiment tout en moi. Ma bouche a -voulu taire mes intérêts immédiats: qui sait si elle n’a pas obéi à -l’ordre obscur de la partie de mon âme la mieux éprise et, en -définitive, la plus sûre gardienne de mon amour? L’amour a des façons et -un langage secrets qui nous échappent à nous-mêmes; quand nous croyons -qu’il a agi maladroitement, peut-être plaide-t-il avec la plus sûre -éloquence, et l’âme à qui il s’adresse et que nous jugeons pour nous -perdue, il l’a gagnée, c’est possible! - - -15 juin. - -La maison qu’habite madame Delaunay, rue du Bouquet-d’Auteuil, a un -petit jardin, de quoi faire environ vingt pas de long en large, où il y -a l’amorce d’une allée de charmes très ancienne, qu’un mur et des -constructions modernes ont coupée. Elle part, la belle allée, et -aussitôt l’on est au bout. Jusqu’où menait-elle autrefois?... De plus -fortunés que nous se sont promenés là-dessous, sans compter leurs pas; -ils avaient devant eux l’espace, l’attrayant espace, qui est comme une -garantie, une sécurité: l’image du temps que la destinée nous concède. -Sous de longues charmilles, on était moins pressé: on avait le loisir de -penser; on laissait mûrir et tomber à son heure un grave aveu; des -couples partis d’ici timides encore ont pu là-bas, là-bas, au fin bout -de l’allée ancienne, se toucher la main, et les lèvres à leur retour, -ayant dit tout ce qu’il fallait pour qu’ils en vinssent là, décemment... -On ne sait pas ce que nous avons perdu, avec les longues allées des -jardins! En rognant tout, on nous a fait le souffle court; nous nous -hâtons: nos conclusions sont prématurées et nos amours trop tôt -cueillies ont goût de vert. - -Nous avons évoqué, ce soir, dans le petit jardin de madame Delaunay, les -gens, ceux qui sont connus et ceux qui n’ont pas de nom, qui firent ici -jadis une plus longue promenade que la nôtre. C’était, au XVIIIe siècle, -le parc de M. de la Popelinière: le jeu est facile, agréable et -mélancolique. Sous ces arbres. Rameau composa; La Tour y vint en voisin; -Vanloo, Chardin et Pigalle en amis, le maréchal de Saxe en triomphateur; -Duclos y causa; Rousseau y distribua des pommes à d’humbles petites -filles, et le maréchal de Richelieu y aima la maîtresse de la maison. - ---Voilà bien des années, dit madame de Pons, que nous connaissons ces -six arbres alignés au fond du petit jardin de maman: nous n’avons jamais -songé qu’ils aient pu faire partie d’autre chose que de ce bout de -jardin!... - -J’ai offert de rechercher les vieux plans du château de Boulainvilliers -et des dépendances, afin d’y retrouver la charmille: - ---Non! non! s’est écriée madame de Pons, imaginons-la; comme c’est plus -joli! - -Cependant elle s’est intéressée soudain au jardin voisin, où des -marronniers et des ormes chargés d’années font une forêt de verdure -vingt fois grande comme le jardin de madame Delaunay. Le mur est bas, un -banc s’y adosse: elle a grimpé sur le banc; je l’y ai suivie; nos -regards ont pénétré ensemble dans l’ombre du sous-bois profond. Un petit -lac reflétant la lueur d’un bec de gaz, un vase blanc, un marbre, seuls, -gardaient quelque apparence; un chat s’enfuit et fit plonger des -grenouilles; peu à peu nous discernâmes une muraille de lierre, les -arcades d’une orangerie, une chaumière rustique; au bord de l’eau, un -saule. L’air était calme; nous fîmes taire madame Delaunay et quelques -amis qui bavardaient; on entendait, par intervalles, dans les nuées du -feuillage, un oiseau frissonner. Je dis: - ---Curieuse!... curieuse!... - -Elle me toucha, d’un doigt, le dessus de la main, puis elle porta à sa -bouche--sans arrière-pensée, certes!--l’extrémité de ce même doigt et -fit: - ---Chut!... - -Pour la mieux voir, je descendis du banc. Elle avait une robe de -foulard, à ramages, et la relevait, de la main gauche, en arrière, -jusqu’à la cheville; en se haussant, elle pliait la fine semelle des -souliers vernis; du salon, une lampe, au travers d’un abat-jour rose, la -caressait d’une lueur de veilleuse. - -Je lui tendis la main, pour qu’elle mît pied à terre: elle sauta. Un -instant, court, presque inappréciable, je l’ai soutenue, elle, tout son -corps, par sa main, entre mes doigts... - - -16 juin. - -On parle de vitesse: trains électriques, transatlantiques, automobiles: -mais la rapidité de la fuite des jours! «Hier...» «le mois dernier...», -«l’an passé...», «il y a dix ans de cela, mon pauvre vieux!...» paroles -de voyageurs! Et nous attendons demain, la semaine prochaine et la -future année avec impatience. Nous ne vivons pas, nous sommes sans cesse -sur le point de vivre: «Quand la maison sera bâtie...» «Quand nous -serons tirés d’embarras...» «Quand ma santé sera meilleure...» ou bien: -«Quand les jours seront longs!...»--O amour de l’été prochain! - -Et le moment présent? On n’a pas le temps de le saisir. C’est un éclair -qui éblouit. On dit: «J’y repenserai ce soir...» Mais ce serait du passé -déjà; et d’ailleurs le sommeil vous surprend. Il n’y a qu’espoir et -souvenir. - -Cependant, j’attends mercredi prochain... - -Je me fais une image de ma vie: c’est une personne qui marche, un bras -tendu, en tâtonnant, non sans un certain effroi, tandis qu’elle tourne -la tête en arrière avec un sourire attristé, avec la nostalgie du chemin -parcouru. - - -22 juin. - -Ce soir, rue du Bouquet-d’Auteuil, on a parlé littérature, romans, et, -plus particulièrement, de ce goût, qui est à la mode, et qui consiste à -se laisser vaincre, subjuguer, anéantir par le plus modeste phénomène -naturel. Un parfum: on est ivre; une couleur: on est ébloui; un son: -l’on tombe en syncope! - ---Ne serait-ce pas, a demandé quelqu’un, qu’il n’y a plus d’émotions -véritables, et que, par faiblesse, un auteur recourt précipitamment au -geste ou à l’expression extrêmes, auxquels les émotions réelles les plus -fortes n’aboutiraient elles-mêmes qu’exceptionnellement, avouez-le! - ---Me sentir défaillir, dit madame de Pons, ne me semble pas tant que -cela un plaisir; j’aime bien, au contraire, constater que je suis un peu -la maîtresse chez moi. Si je vois une belle chose, je m’en sens plus -fière et plus forte; la musique, même celle qui m’émeut jusqu’aux -larmes, loin de me faire tomber, me redresse, me donne de la force, -m’élève. Ce goût d’anéantissement, cet appétit de mort me sont -étrangers, et même hostiles... - -Madame Delaunay juge, elle, que se pâmer à tout propos est indécent; -mais elle aime assez qu’en son récit un auteur lui indique nettement les -sentiments qu’il désire qu’on éprouve... - ---C’est que, dit-elle, ces messieurs sont souvent difficiles à lire, et, -s’il y a de «l’embrouillamini», je m’y perds... - ---De sorte que, maman, dit en souriant sa fille, si tu lis: «La -situation était tendue à se rompre», tu le crois, sans que tu t’en sois -aperçue en tournant les pages, et, si l’auteur te dit que «les pierres -mêmes du chemin en eussent été attendries...» - ---Je pleure, dit la bonne madame Delaunay, ma parole d’honneur!... - - -29 juin. - -Madame de Pons m’a dit: - ---Vous avez un secret. Allez-vous vous marier?... Je suis curieuse, vous -savez!... - -J’ai eu l’air si naïvement étonné qu’elle m’a dit aussitôt: - ---Ah! non, je me suis trompée; ce n’est pas cela... - -Ma gorge s’est encore fermée; je n’ai rien ajouté, pas même un mot sur -sa gentille curiosité. - -Quelquefois je regarde sa main, uniquement sa main. Je la regarderais -des heures... Est-ce que je sais seulement si elle est jolie? C’est sa -main... Litanies! métaphores! épithètes même! quels jeux, indignes du -vrai amour! Il a peu souci de belles images celui qui meurt du besoin de -répéter qu’il aime. - - -2 juillet. - -Mon amour s’élève; je monte avec lui. Je m’en aperçois à mon dédain -croissant pour toute vulgarité. Je suis sur le vaisseau en pleine mer; -je suis dans le ballon qui plane... Comment se fait-il que l’amour qu’on -a pour une femme vous exhausse au-dessus de vous-même? - -Qu’est-ce qui m’embellit? Est-ce l’espoir, qui, par moments, me tourne -la face vers le soleil? Est-ce la grande douleur de ne pas espérer, plus -fréquente que l’espoir? Est-ce la dignité de l’être que j’aime? Est-ce -moi seul, en aimant, qui produis le fard dont je me sens tout paré? -Vaines questions! Pour moi, j’ai assez que mon âme soit embellie. - -Je vais d’instinct aux poètes; non pas à ceux qui parlent d’amour. Je -cherche une émotion sœur de la mienne, c’est-à-dire une espèce de -beauté, mais qui ne soit pas la mienne, c’est-à-dire l’amour: en vérité, -toute peinture de l’amour me déplaît. - -La musique m’ennuie ou m’exaspère; mais, l’autre jour, la _Sonate à -Kreutzer_ tout à coup m’a comblé. Le plaisir qui m’a envahi est de même -essence que celui que je désire et attends. A l’_andante_, cette chose -qui, depuis quelque temps, me soulève la poitrine de bas en haut me -suffoqua: cela voulait fuir par ma gorge; et j’aurais dû quitter la -salle, si je n’avais osé pleurer. - -Hier, j’ai prié madame de Pons de nous jouer au piano la _Sonate à -Kreutzer_.--Elle la sait à merveille et la joue bien.--J’ai vu madame de -Pons qui jouait la _Sonate à Kreutzer_; mais la _Sonate à Kreutzer_, je -ne l’ai pas entendue. La sonate peut avoir des affinités avec mon -émotion amoureuse; mais, côte à côte au point de se choquer, l’amour tue -l’art même. - -Je ne m’étais pas aperçu que madame de Pons m’avait regardé; elle s’est -levée soudain et m’a dit: - ---Mais, mon cher, il faudrait au moins écouter! - -Elle est bien fine! Que ne devine-t-elle pas? Suis-je assuré de lui -cacher quelque chose? - - -3 juillet. - -Mon sentiment, comme un parfum, enivre ma mémoire de souvenirs -charmants. Tout ce qui fut heureux dans ma vie se groupe et fait cortège -à mon amour. Ainsi nos heures se tiennent par la ressemblance de leur -visage: les belles s’assemblent entre elles pour chanter et danser, et -les méchantes pour grincer des dents ou gémir. Si l’on voit l’une -d’elles, on voit toutes ses pareilles, presque infailliblement, et point -les autres. - -Il ne fait aujourd’hui ni chaud ni beau; mais quel temps fait-il dans -mon cœur? Je viens de revoir tout à coup un soir d’août au bord du lac -de Côme, et je me souviens avec mignardise des plus petites choses que -j’y ai vues et pensées. Il y avait au-dessus de Bellagio une lune pleine -et superbe, et l’eau colorée par son reflet miroitait sous la brise avec -un entrain endiablé. Je me plaisais à vouloir que cette eau fût prise -soudain d’une belle ardeur pour la lune et que chaque flot combattît -pour conquérir la grosse joufflue indifférente. Ces petits flots -luttaient en une mêlée mortelle, ils tuaient et ils étaient tués pour -l’amour de la lune; mais incessamment l’armée bariolée recevait des -renforts nouveaux qu’une même frénésie animait, et la tache lumineuse, -tantôt agrandie par les renforts, tantôt réduite par un combat funeste, -avançait petit à petit sur le lac, vers moi qui pensais: - -«Mon Dieu! mon Dieu! est-il bien possible que la plus grande volupté de -l’homme soit de mourir pour ce qu’il aime!» - - -Même jour. - -Aucun de ceux qui sont restés fidèles à madame de Pons ne lui fait la -cour. Ceux qui la lui ont faite, autrefois, étaient du parti de son -mari, et ils la connaissaient mal. - -Hubert, qui vient tous les huit jours à Auteuil, m’a dit, en sortant: - ---C’est une femme qu’on adore, mais l’aimer ne serait pas drôle. - ---Pas drôle?... - ---Je m’entends. - -Hubert est peu commun, fort lettré, homme de goût; mais il aime le -paradoxe. - -Il me dit que ce qu’il estime surtout dans la compagnie de madame de -Pons, c’est qu’elle le repose agréablement, intelligemment, de la -compagnie des femmes qu’il fréquente. - ---La plupart de mes amies, me dit-il, ne sont pas loin de me rappeler ce -qu’étaient, il y a dix-huit ans, les demoiselles altérées auprès -desquelles nous faisions au quartier latin nos débuts de galanterie. -Elles sont incomparablement mieux mises, j’en conviens; leurs parfums et -leur linge sont autrement fins, et les milieux où nous les rencontrons -sont élégants au lieu de sordides; l’avantage à passer des unes aux -autres est évident; mais la transition a été si douce qu’on a pu la -remarquer à peine. Et, ma foi, ne l’aurait-on pas aperçue, qu’il n’y -aurait pas inconvénient, la conversation, de part et d’autre, étant à -peu près la même par les sujets traités et par la façon libre dont on -les traite. Nous avons plus d’esprit qu’à vingt ans, c’est vrai, pour -quelques-uns... Ces pauvres filles nous recevaient à des tables où l’on -buvait en jouant aux dominos ou à la manille; aujourd’hui, c’est le -_bridge_. Elles ne recevaient pas indifféremment tous les hommes; elles -adoptaient et se disputaient entre elles leurs clients, boudaient -ceux-ci, tiraient la langue à ceux-là et choisissaient leurs amants -parmi cette sélection: c’est le monde. Boire ou jouer n’était pas le but -de la clientèle des brasseries, car elle l’eût pu faire ailleurs à -meilleur marché, mais s’asseoir à côté d’une femme qui vous accordait, -une ou deux nuits par semaine, la faveur de partager sa couche. Ceux qui -s’accoudaient à ces tables se savaient amants d’une même femme, ou -aspirant à l’être; ils savaient leur jour et leur heure, et n’en -montraient à peu près pas de jalousie: c’est notre indulgente société à -la mode. - ---Elle vous plaît cependant! - ---Rien n’est amusant comme un monde où la vie amoureuse est facile, -variée, sans danger. Et ces femmes sans retenue, sans passion -désobligeante, et «entraînées» par l’habitude des intrigues, sont des -maîtresses bien commodes. Je me plais parmi elles, parce qu’elles sont -élégantes, vivantes, et, j’oserai le dire, parce qu’elles sont à la -mode... Je me plais parmi elles parce que je suis presque jeune encore -et que ces femmes-là, généralement peu déformées par la maternité, sont -baignées, massées, assouplies, charnues comme des courtisanes... -J’ajouterai qu’elles ont plus de naturel, plus de spontanéité et de -piquant en leur esprit borné que mainte femme d’un monde plus cultivé. -Enfin, que diable! ce sont de délicieuses petites bêtes... - ---Mais lorsque vous serez vieux et qu’elles ne seront plus jeunes?... - ---Ah!... j’accorde que tout être qui se ride ou blanchit n’a de charme -qu’autant qu’il a su mettre dans sa vie quelque chose au-dessus de sa -sensualité, et que ces femmes-là ne sauront jamais porter de cheveux -blancs... - ---Connaissez-vous dis-je, à Hubert, une lettre de Flaubert à George -Sand, datée de 1871, après la guerre? Il y attribue notre faiblesse à ce -qu’alors, en France, tout était faux: «Faux réalisme, dit-il, fausse -armée, faux crédit et même fausses catins. On les appelait _marquises_, -de même que les grandes dames se traitaient familièrement de -_cochonnettes_.» - ---Il y aura bientôt quarante ans de cela! - ---J’avoue ma répugnance pour la confusion des genres. - ---Je vous comprends si bien, me dit Hubert, que je vais, comme vous -voyez, chaque semaine chez madame de Pons. - ---Oui, mais vous, vous allez aussi ailleurs!... - -Un mot d’amoureux exclusif--non pas d’amant--m’a échappé. Il est vrai -que j’ai dit cela à Hubert en souriant. Comme je le haïrais s’il -n’allait que chez madame de Pons! - - -4 juillet. - -Je crois... je ne sais sur quoi m’appuyer pour prétendre cela, mais je -crois que madame de Pons ne pense pas trop à son mari. Elle pense à la -situation un peu anormale que le départ de son mari lui a faite, mais il -est apparent--à quoi? grand Dieu!... à quoi?... peu importe!--il est -apparent que le règne d’Amédée, s’il continue, n’est pas pesant. Enfin, -elle n’a pas la figure d’une femme qui pleure l’homme aimé: voilà!... On -pouvait admettre, les premiers temps, qu’elle se composait une figure; -mais le masque, aujourd’hui, serait tombé: or il tient. C’est bien -d’elle-même, ce n’est pas par un effort de volonté qu’elle rit, qu’elle -cause, qu’elle reçoit, dans le salon de sa mère, avec plus de bonne -humeur qu’autrefois chez elle-même. - -Beaucoup de gens se décident à la venir voir. J’admire la prudence du -monde. Ils ont pris le temps de la réflexion: on eût dit que le cas de -cette femme abandonnée et volée par un bandit était douteux!... Il faut -qu’ils se concertent; ils agissent en corps; ils condamnent ou -approuvent à la majorité des suffrages. - -Elle est flattée qu’on la vienne voir. Je lui ai dit: - ---Vous croyiez-vous donc coupable? - ---Le monde, m’a-t-elle répondu, est une puissance aveugle, comme la mer: -il obéit on ne sait à quoi, au vent, à la lune, à combien d’influences -mêlées! S’il vous est favorable, on en est fier: non qu’on l’estime -précisément lui-même, mais parce qu’on se croit protégé du Dieu qui fait -marcher les éléments. - -Presque tous, à propos d’elle, n’ont à la bouche que le mot «divorce». -Elle n’en veut pas entendre parler plus qu’au premier jour; elle dit -simplement: - ---J’ai mes idées sur le mariage. - -Elle ne laisse point devant elle attaquer son mari. - -Cependant je maintiens qu’elle ne pense pas trop à son mari. - - -6 juillet. - -Tantôt, elle est venue tout à coup s’asseoir à côté de moi sur un -tabouret, et elle m’a dit: - ---Vous seriez gentil tout plein, si vous restiez à dîner avec nous. - -J’ai cru que d’autres seraient priés; mais peu à peu tout le monde s’est -retiré, et je me suis trouvé seul avec madame de Pons et sa mère. Je me -rappelle que je me suis commandé énergiquement: - -«Ne pense pas! n’interprète pas! Tu commettrais une niaiserie...» - -Et, en effet, je n’ai pas pensé, je n’ai pas interprété: je me suis -abandonné, simplement, au plaisir de passer une soirée avec elle. Pour -les imaginatifs, il n’y a de plaisirs que les imprévus, tous les autres -étant gâchés par avance. - -Sa mère est une femme pleine de sens, avec un certain libéralisme -d’idées, qu’elle a certainement reçu de son mari, mais qu’elle conserve -pieusement, comme le souvenir de cet homme, qui fut, dit-on, très -remarquable. Par elle-même, elle est moins «distinguée»--comme on disait -jadis--que sa fille: c’est de son père que tient madame de Pons. C’était -un homme féru de lettres anciennes et d’histoire. Il a causé avec sa -fille dès qu’elle eut sept ou huit ans: il lui a appris beaucoup en se -jouant; il lui a épargné de connaître l’appareil professoral, la pompe -du cours public, la fatuité de prendre part à un enseignement «savant», -de sorte que tout ce qu’elle possède, elle le sait aussi naturellement -qu’elle sait s’habiller, se coiffer, ou plaire. Elle doit à son père le -rare privilège de pouvoir parler avec des hommes sans leur donner, au -bout d’un quart d’heure, cette sensation de quatrième acte vide, après -quoi il ne reste qu’à folâtrer ou partir. - -Nous avons fait un dîner bien agréable. Qu’il est donc bon de -s’entretenir avec une femme jolie et jeune qui n’a pas délibérément -l’esprit désordonné et dont les sens, si on les soupçonne, ne sont pas -là, en avant, à l’étal!... Le désir peut provoquer un certain genre -d’esprit; mais permet-il qu’on soit intelligent?... - -Et je me demandais quelle pouvait être autrefois la vie commune de ce -rustre de Pons fermé au sujet moral le plus élémentaire, obtus comme un -sabot à ce qui n’était pas le mouvement d’une mécanique ou le rendement, -en chiffres, d’une opération positive, et, par là-dessus, d’une -jovialité de sous-off!... - -Après le dîner, madame Delaunay s’étant un moment écartée, madame de -Pons est revenue s’asseoir à côté de moi, sur le même tabouret que -tantôt. Alors mon cœur a battu, malgré le commandement que je m’étais -fait, et j’ai eu une singulière émotion, presque peur. - -Elle m’a dit, si près que son souffle m’a caressé les lèvres: - ---Dites-moi, vous! on n’a pas entendu parler de _lui_? - -Sa phrase s’est pelotonnée en une petite balle de plomb, qui m’est -entrée là, entre les deux yeux. - -J’espère qu’elle n’a pas vu mon trouble. J’ai répondu aussitôt: - ---Je suis le plus mal informé de vos amis; pourquoi me demandez-vous -cela, à moi? - -Elle parut n’avoir pas entendu; elle dit: - ---Mais cette fille! cette fille a dû écrire à quelqu’un, à une amie, à -un amant, à une couturière, à une concierge, que sais-je! - ---Que sais-je, moi-même? - ---Vous semblez froissé! - -Je compris que je n’étais plus maître de moi. Je me raidis et mentis: - ---Froissé? dis-je, pouvez-vous croire!... et pourquoi? - ---Je ne le demande, dit-elle. Enfin, vous devez comprendre mon angoisse: -il s’agit de savoir si mon mari va revenir ou bien non. - -Je lui ai promis de faire une enquête. Son angoisse est trop légitime, -et, quant à ses sentiments, ne signifie rien. - -Il reste que c’est à moi qu’elle a confié son angoisse. - -Elle aurait pu la confier à Hubert, entre autres, qui est cent fois -mieux placé que moi, par le monde qu’il fréquente, pour la soulager... - -Ces alertes sentimentales me brisent. - - -11 juillet. - -J’ai écrit, il n’y a pas longtemps, que mon amour m’élevait: -aujourd’hui, il m’a conduit rue La Bruyère chez une concierge avec qui -j’ai parlé, durant vingt minutes, de Gaby Brewster. Gaby semble bien -n’avoir pas donné signe de vie. - -Au surplus, la concierge m’a renvoyé chez une certaine Lise de Lys, -intime amie de Gaby. Lise de Lys a été stupéfaite, et fâchée de -découvrir un amant de Gaby qu’elle ne connaissait pas. - -Quel moyen de lui faire entendre que je n’étais pas un amant de Gaby? - ---Ah! elle m’a fait des cachotteries! a dit Lise de Lys; eh bien! rien -ne m’étonne plus... - -J’essayai de défendre Gaby. - ---Rien ne m’étonne plus! reprit Lise de Lys. Ainsi, on m’a volé des -boucles d’oreilles en diamants, vous n’êtes pas sans en avoir entendu -parler par les journaux?... eh bien! je ne voulais pas le croire, non... -c’était une femme qui s’était toujours conduite correctement avec moi; -mais, à présent qu’elle a agi en cachette de moi... - -Bon! voilà que j’étais cause qu’on accusait Gaby d’avoir dérobé les -boucles d’oreilles en diamants! Je dus plaider tout de bon pour la -disparue. J’étais venu pour m’informer d’elle; ce fut moi que l’on -pressa d’interrogations. Ma discrétion extrême fut suspecte. Pour me -tirer du mauvais pas et, du même coup, innocenter Gaby, je dus feindre -de confesser que je ne m’étais servi du nom de Gaby que pour -m’introduire près de la séduisante Lise de Lys. - ---Ah! bien! me dit la belle, vous, par exemple, vous êtes un type!... -Mais il y en a comme vous. - -J’ai fait très fidèlement le récit de ma mission à madame de Pons, et -sans rire. Elle m’a écouté, elle-même, sans rire le moins du monde. Ce -ne fut qu’un peu plus tard, lorsqu’elle eut pris son parti de l’échec de -ma mission, qu’elle se laissa atteindre par le burlesque de l’aventure. -Alors elle se mit à rire, trop. Franchement, elle n’a guère été gentille -de me dire: - ---Et moi qui allais me confondre en excuses pour vous avoir fait -accomplir une démarche un peu bien ingrate!... mais vous me devez -l’occasion d’avoir fait une aimable connaissance!... - -Elle rit encore. Sa gaieté m’écorchait un peu. Et puis, tout à coup, -entre deux propos tout à fait quelconques, elle me dit: - ---Vous n’y retournerez pas, j’espère! - - -13 juillet. - -L’été s’avance; je vois venir le moment où l’on va dire, comme la chose -la plus naturelle du monde: - ---Nous partons à la fin de la semaine: monsieur un Tel, venez, mercredi, -faire un petit dîner d’adieu!... - - -23 juillet. - -Il est fait, le dîner d’adieu. - - -24 juillet. - -Elle est à Aix, où sa mère va chaque année faire une cure et s’éternise. - -Comme un enfant de quinze ans qui trace partout les initiales de la -femme dont il rêve, j’écris sur des bouts de papier, sur des bandes de -journaux, sur mon buvard, le mot: «Aix». On le compose avec des lignes -droites, on le déforme; on en fait des losanges, des chiffres romains, -des étoiles et des figures cabalistiques où personne ne saurait -soupçonner le mot primitif, devenu énigmatique. Mais moi, je le vois! - -Elle m’a dit, bien entendu: - ---Ne vous verra-t-on pas là-bas?--mais sur un ton distrait. - -Je ne pouvais que répondre, d’un ton pareil: - ---Je ne pense pas... Songez donc! je vais, comme chaque année, rejoindre -ma famille... - -Elle a ajouté: - ---Où cela? - -J’ai dit: - ---Mais... en Normandie!... - -Ne sait-elle pas que je vais, l’été, en Normandie? A-t-elle dit cet: «Où -cela?» sans penser à ce qu’elle disait? - -Si elle ne pensait pas à ce qu’elle disait, peut-être pensait-elle: - -«Ah! il ne viendra pas là-bas?...» - -Ou bien affectait-elle un air distrait afin que je n’allasse pas -m’imaginer qu’elle tenait à m’avoir là-bas?... - -Assez!... assez!... Ma tête! - - -25 juillet. - -Ces séparations se font comme une opération chirurgicale: on en parle -peu à l’avance, juste assez; le jour et l’heure sont fixés, on se rend à -l’endroit voulu, et, en un tour de main, c’est exécuté. Il ne reste plus -que la convalescence à traîner en longueur. - -Le jour venu, nous avons gardé notre bonne humeur. Nous n’étions pas -allés au jardin, parce qu’il avait plu; madame Delaunay se montrait un -peu plus agitée qu’à l’ordinaire, parce qu’elle songeait à quelque objet -à caser dans ses malles: elle sortait du salon, montait et -redescendait... Je remarque, aujourd’hui seulement, qu’elle ne disait -point ce qu’elle venait de faire... N’eût-elle pas pu dire: «C’est bien -moi! j’allais oublier la théière»?... A aucun moment, et quoiqu’elle se -soit absentée plusieurs fois, elle n’a dit quelque chose d’analogue à -cela... Je remarque--aujourd’hui seulement!--que ni elle ni sa fille -n’ont fait d’autre allusion au départ--je n’ose dire: «à la -séparation»--que celle-ci: «Vous verra-t-on là-bas?...» Est-ce que cette -réserve, ce silence concerté, n’étaient pas, par hasard, la plus exquise -attention, un acte d’amitié d’un certain goût si rare qu’on ne lui -connaît point de nom?... - -Car enfin, il n’y a pas à dire, toutes deux m’ont épargné d’entendre -parler de leur départ!... - -Mais ainsi cette dernière soirée, au lieu d’avoir été banale et -semblable à toute autre, n’aurait été qu’une infiniment délicate -manifestation de deux femmes en l’honneur de mon amitié?... Mais, si -elles ont voulu une telle manifestation, c’est-à-dire toute -d’abstention, et si discrète! ne serait-ce pas qu’elles ont deviné en -moi, les deux chères créatures, une sensibilité vraiment trop vive à -tout ce qui me vient d’elles?... - - * * * * * - -Sensible? moi?... et j’ai failli ne point m’apercevoir tout justement de -leur attention!... Butor, oui. - -Mais voilà que je refais les événements, et dirige rétrospectivement les -pensées, le mouvement des cœurs! - -Elle est venue me reconduire jusque dans ce petit corridor d’entrée où -manquent, au portemanteau,--je l’observe toujours,--le chapeau et la -canne d’un homme. Elle est venue me reconduire. Pendant que je mettais -mon pardessus, elle était debout devant moi, et ne disait rien. Je ne -disais rien. Cela commençait à devenir assez sérieux, et mon esprit, qui -se moque toujours de moi, allait risquer un mot qui pût nous faire rire, -elle et moi, et nous permettre de nous quitter là-dessus. Une souris -fila, dans le corridor à demi obscur: nous la vîmes tous les deux, nos -regards la suivirent jusqu’à l’endroit où ces petites bêtes -disparaissent comme par enchantement. L’intervention de la souris -pouvait me dispenser du mot spirituel: à la vue de la souris, on -s’agite, on ramène ses jupes, on pousse un cri, on s’égaye ou bien on a -peur. Rien de tout cela. Nous ne fîmes pas allusion à la souris: ce fut -comme si nous ne l’avions pas vue ou comme si nos pensées étaient, -ensemble, ailleurs; nous nous serrâmes la main, sans sourire, et sans -nous être rien dit qu’«au revoir, au revoir!» - -Une fois dehors, je fus saisi d’un désespoir à me rouler par terre. En y -réfléchissant aujourd’hui, je songe qu’il n’y avait peut-être pas là -précisément de quoi me désespérer. - - -1er août. - -Oh! mon Dieu! si je ne devais plus jamais poser ma bouche sur deux -lèvres aimées qui s’entr’ouvrent!... - - -2 août. - -Le cauchemar de mes nuits, c’est la vision soudaine de l’Amour qui se -détourne de moi... Il est grand et beau, drapé dans un manteau de laine -légère; il baisse la tête, il étend le bras en avant, signifiant une -résolution inexorable, et il s’éloigne. J’entends le bruit décroissant -de son pas; un peu après, je ne l’entends plus... «Amour! Amour!...» Je -l’appelle. Mais ma voix se perd dans une vallée colossale et déserte, -dont l’horreur me réveille pleurant comme un enfant. - - -4 août. - -En cinq minutes, au beau milieu du jour, la nuit est tombée; il se -soulève un colosse d’ombre barbouillé avec la cendre d’un brasier, sur -lequel la maison voisine, en construction, paraît d’un blanc éclatant. -Pas un souffle. Le drapeau que les maçons ont hissé sur la cheminée qui -termine leur œuvre est flasque et immobile. Le thermomètre est descendu -à six degrés. Sur la nuée obscure, un panache de fumée blanche s’élève, -élégant, joli, aussitôt évaporé. Tout à coup, le drapeau se détache de -sa hampe, et d’une seule claque de vent, devient rigide et plat comme -une girouette. Deux hirondelles passent, éperdues, au niveau du -troisième étage; sur la chaussée, des chiens courent; puis l’on entend -les pas se précipiter et les voitures rouler plus nombreuses. Enfin -voici la pluie: et la sinistre cendre du ciel a perdu déjà son ton de -colère; elle s’éclaircit. C’est une crise passée; tout s’affadit et -retourne au commun. - - * * * * * - -Je sais bien que, quelquefois, l’amour n’est qu’une bourrasque qui -passe!... - - * * * * * - -Pourquoi mon attention fixée sur la procession d’images que le temps -fait défiler sous mes yeux, décuple-t-elle invariablement mon tourment -ou ma joie? De quel lien secret sont unies les choses extérieures et ma -vie intime, pour qu’elles se puissent à la fois si aisément ignorer, et -pour que, si je les rapproche, elles semblent aussitôt se connaître, de -longtemps, et s’épanchent, avec une complaisance d’anciennes compagnes -de pensionnat? - - -5 août. - -Sur le point de partir pour la Normandie, j’ai eu un singulier scrupule, -qu’il faut peut-être une longue hérédité chrétienne pour expliquer: -n’ai-je pas pensé que je devais à la femme que j’aime de ne point -prendre de plaisir loin d’elle, fût-ce le plus innocent, comme d’aller -respirer l’air de la mer au mois d’août?... Je jure que j’ai éprouvé -cela. Je ne suis pas assez naïf pour que cette idée ait retardé dix -minutes l’achèvement de ma valise, mais du fond obscur de mon âme -remontent parfois, comme des bulles d’air à la surface d’un étang, de -telles mignardises de conscience, aussitôt évaporées. - -Cela se rattache au culte de la douleur, plus profond, plus beau, je le -crois, plus voluptueux, assurément, que celui du plaisir. - -Je ne sais quelle voix maligne me souffle: «Je te connais, toi: tu ne -seras à aucun moment si heureux qu’à celui où l’on te torture...» - - -7 août. - -On peut pleurer d’attendrissement au souvenir d’un geste, d’un regard, -d’un mot, qui vous ont à peine touché à leur heure. Le bourdonnement -d’une mouche ou la boucle rapide de son vol, pour peu qu’un témoin soit -là, peuvent avoir des prolongements illimités. Les lèvres de madame de -Pons, se séparant un jour, pour prononcer la syllabe _mé_ du mot -«Amédée», et le petit éclair des dents brillantes, au même instant, sont -présents à mes yeux; j’entends la même syllabe; je revois le petit -éclair! Et un débordement de tendresse et de jalousie inonde cette image -dont l’original, vieux de plusieurs années, n’avait même pas paru -atteindre ma rétine. - - -8 août. - -Je ne rêve jamais d’elle. En me promenant, parfois, je piétine de rage, -ou bien, à ma table même, je cogne le sol, de mon talon, avec colère, -parce que sa forme chérie m’apparaît, mais toujours de dos. Elle ne se -détourne pas de moi: elle s’en va; elle a à faire ailleurs. - - -9 août. - -Seul, par un temps doux, voilé, je suis adossé, ce matin, à une falaise -de sable au bord de la mer. - -Toujours non satisfait, toujours triste, toujours inquiet, me voilà -revenu ici, comme chaque été, et je crois voir, sur la mer et le ciel -confondus, l’immense cadran d’une horloge dont l’aiguille marque le -chiffre qui signifie un an écoulé. - -Dans un moment de paix, durant une trêve de tous les mouvements humains, -et quand j’aspire, de toute ma fatigue, au silence, le grand murmure de -la mer basse semble me dire que le silence, jamais je ne le goûterai. Il -vient de la mer, à deux cents pas de moi environ, un bruit clair, fait -de sons argentins minuscules, quasi gais, chacun pris à part, déchirants -dans leur ensemble: j’y reconnais les rires, les cabrioles et les -singeries de la vie en commun... Et de beaucoup plus loin vient un sourd -et large grondement pareil à des orages ou bien au grave ronflement -d’une conque marine: cela est à peine perceptible, cela est monotone, -mais, si l’on prête l’oreille, c’est une mélopée sombre et pathétique, -une plainte d’abord, sur une note grêle et répétée, puis qui s’enfle, -puis qui s’exaspère comme le cri de la sirène dans le brouillard, et -pour revenir sans cesse à la petite note initiale, grêle, monotone, -fondamentale: ce bruit lointain, c’est mon âme même, et c’est mon amour. -C’est moi, grondant et douloureux, que cache incomplètement la troupe -aux menus mouvements de son argentin, et qui joue en famille la comédie -quotidienne... - - -Le soir. - -Ce n’est pas de l’infini que je sens l’hostilité; ce n’est pas Dieu qui -m’effraie, car entre l’univers sans borne, l’idée divine et moi-même, à -quelque modestie que je me réduise, il y a comme une secrète entente, le -souvenir ou l’espoir d’une entrevue où un mot essentiel--ne fût-ce que: -«j’admire» ou «j’adore»--pourra être échangé; et enfin il y a, me -semble-t-il, la qualité de mon amour... Mais c’est de ce monde, si -proche de moi et si étranger, qui me fait fête, à qui je souris, mais -sans que je l’aime ni qu’il m’aime: c’est lui mon ennemi... - - -10 août. - -J’ai reçu d’Aix des cartes postales, en échange de celles que j’ai -envoyées à Aix... Joli pays, Aix, je ne dis pas non! Jolie invention, la -carte postale: sous le prétexte que tout le monde la peut lire, on y -écrit banal comme entrefilet de journal, et la lettre fermée, à présent, -prend une importance!... Y recourir, c’est confesser qu’on a des -cachotteries. - -Elle a écrit au-dessous d’une vue du lac du Bourget ces seuls mots: «Il -fait beau.» Moi, j’avais mis, sous une maison normande: «Il pleut.»--«Il -pleut», cela pouvait signifier: «Je m’ennuie»; mais «il fait beau», cela -ne veut pas nécessairement dire: «Venez donc...» - - * * * * * - -Le fait est que la Normandie n’est pas un pays: c’est le déluge. Oh! Et -puis cette universelle verdure, ces vallées, ce ruisseau,--ce tapis de -drap du conférencier dont le verre d’eau s’est répandu!--ces petites -collines en meules de foin!... Oh! Et puis ces chemins, entre haies, -d’où l’on ne voit rien, et qui ne communiquent pas entre eux, chemins -égoïstes et qui vont, chacun pour soi, jusqu’au bout de leur idée, sans -rien entendre!... Oh! Et puis ces vaches, toujours ces vaches, ces -museaux baveux, cette mâchoire infatigable, ces yeux bêtes! cette odeur -de bouse et de lait!... Et les paysans, qui croient toujours qu’on se -moque d’eux, et qui se moquent de vous sans qu’on le croie!... Oh! oh! -j’en ai contre la Normandie! - -Autour de moi, l’on plaisante: - ---Pourquoi y venez-vous tous les ans? Jusqu’aujourd’hui vous ne vous en -plaigniez pas? - ---Jusqu’aujourd’hui j’étais aveugle, et je vois. - -Quelqu’un m’a dit: - ---Jusqu’aujourd’hui vous voyiez, et vous êtes aveugle. - - * * * * * - -Évidemment, je suis le siège de phénomènes curieux et nouveaux, parmi -lesquels mon orgueil outrecuidant, surtout, m’étonne... Un amour tel que -le mien exige-t-il donc ce ridicule?... - - -11 août. - -J’ai marché, sur la route, pendant toute une après-midi, pour me donner -un prétexte à ne rien faire: car mon travail, pour la première fois de -ma vie, me semble ennuyeux et vain. En marchant, on se donne un certain -air d’agir: on compte ses pas, on compte les bornes, on consulte sa -montre, on se gare des automobiles... Et quand la fatigue commence à -vous peser sur les jarrets, on est sur le point d’être presque content -de soi: c’est un peu comme si l’on avait fait quelque chose; on -s’attirera même de la considération, en rentrant, si l’on certifie un -bon nombre de kilomètres parcourus... Cependant eux, qui en ont «fait» -trois cents sur leur «soixante chevaux», sont plus fiers... - -Et cela me porte à rêver, ce soir... Voilà des gens, paresseux, qui se -lèvent tôt et partent en automobile, n’ayant plus qu’un désir et qu’un -but: atteindre le lieu fixé pour le déjeuner; ils l’atteignent, -déjeunent mal, sans plaisir,--et n’ont plus qu’un désir et qu’un but: -revenir là d’où ils sont partis... Et rien ne donne, plus que cette -course muette, folle, dépourvue d’agrément et sans utilité aucune, la -sensation d’un jour bien employé... Quant à moi, rien ne m’épouvante -comme la constatation d’un pareil fait:--si l’instinct, toujours -puissant et sûr chez les gens qui réfléchissent peu, indiquait à -ceux-là, pour fin dernière et vraiment bien simple de la vie, cette -triste action: tuer le temps!... - - -12 août. - -Il y a les raffinés de la matière comme il y a les raffinés de l’esprit: -tous aboutissent à des extravagances. L’homme qui travaille pour gagner -sa vie ou augmenter son bien-être est le seul, sans doute, dont l’action -ait de la beauté; mais celui qui, n’ayant rien à faire, singe celui qui -travaille,--ou celui qui marche le long des routes à l’imitation du -colporteur ou du chemineau, pour s’épargner d’entendre battre son cœur, -sont comiques. - -Qu’ils se moqueraient donc de moi si, lorsqu’ils me demandent, au retour -de leurs expéditions dont je me moque: «Qu’avez-vous fait tout le jour?» -je leur répondais: «J’ai aimé!... aimé à trois cents lieues de la femme -que j’aime!...» - -Lorsqu’ils sont loin, et que je suis seul, je m’assieds dans une guérite -dont la capeline d’osier cintré me cache toute vue à droite et à gauche, -et, en face de la mer nue, je me laisse aller à aimer. Le ciel et la mer -se peuplent: le passé ressuscite; l’avenir prend une forme, passe, et -s’évanouit comme un nuage. Et cela peut durer des heures. Oh! qu’après -cela il me semble que j’ai bien rempli ma journée! - -Dans cet état, tout, un rien même, devient signe, symbole: comme je -comprends la superstition des amoureux! Le ciel du couchant a rougi, des -barques ont passé... Pourquoi suis-je hanté tout à coup, et encore une -fois, de ce souvenir d’une seule heure, à Livourne, il y a quinze ans, -dans l’intervalle de deux trains, entre Pise et Florence? C’était le -soir, sur le port; il y avait, je me souviens, de beaux vieux murs de -briques, et un trois-mâts en partance: nous regardions ses voiles se -déployer, puis se gonfler. Qu’il était joli et tentant! Il invitait au -voyage; il partait! Et tout à coup, on vit un mouvement d’hommes sur les -jetées, et des barques dans l’avant-port: le trois-mâts, ayant à peine -doublé la lanterne, s’échouait... - - -13 août. - -Les moindres de mes pensées d’amour me semblent d’essence si supérieure -à tout ce que j’entends, que je suis sans cesse irascible, et indigné -des propos les plus innocents. Une certaine langue est chantée en moi, -par des voix pures, auprès de laquelle les conversations ordinaires -forment un bruit insupportable.--Est-ce là quelque chose d’analogue à -ces belles illusions du rêve, qui nous font croire que nous voyons des -paysages indicibles ou que nous avons d’ineffables conceptions, dont une -seule chose nous demeure au réveil, à savoir que nous les avons eues, -mais non pas un souvenir un peu net et qui se puisse exprimer? - -Qu’est-ce donc que je touche par la seule habitude nouvelle de penser -toujours amoureusement? Quel ennoblissement ai-je reçu en élisant -simplement une femme entre toutes et en la jugeant digne d’accaparer -toutes mes facultés? Je me sens, en vérité, haussé dans la hiérarchie -des êtres. Est-ce par la vertu de cet acte si étonnant de l’esprit et du -cœur qu’on nomme _foi_? est-ce par la vertu de cet autre acte humain, -incompréhensible, qui est le _dévouement_?... En effet, je crois en une -femme, c’est-à-dire que j’ai la certitude absolue que cette femme est -incomparable à aucune autre, et je lui suis dévoué: je lui appartiens, -corps et biens. - -Comme la plupart des religions, ce genre d’amour rend orgueilleux. On -est fier de croire; on plaint celui qui ne croit pas de même; on le -trouve bien petit. - - -14 août. - -Ils aiment le bruit, le tintamarre, le charivari infernal. La plénitude -de la santé physique, le corps flatté par l’exercice et mille soins, une -sorte d’inconscience heureuse les reportent à leurs origines primitives, -et d’ingénieux Américains, pour fournir les rythmes musicaux qui -s’adaptent exactement aux civilisés d’aujourd’hui, n’ont eu qu’à les -emprunter aux nègres. Il y a du brutal, du sanguin, et une lubricité -animale dans ces secousses de torses et de sons; elles leur procurent un -plaisir réel, naturel, le plaisir même que réclamaient ces êtres -nouveaux en qui il semble qu’on ait lâché pour la première fois, depuis -dix-huit cents ans, la bête. Elle se porte bien! - -En les écoutant, en les voyant tourbillonner comme un cyclone, ce soir, -par les fenêtres du salon illuminé, j’ai eu, dans l’ombre de la terrasse -et sous la voûte du ciel pur, l’illusion que j’aboutissais à l’extrême -fin des civilisations qui ont enseigné à l’homme tant de manières, de si -contenues, de si saugrenues et de si charmantes, et, qu’à côté de moi je -voyais le monde qui recommençait. - -Je me suis en allé, sur la longue plage solitaire, le plus loin possible -essayer de goûter le délice de l’inertie et du silence. - - -15 août. - -Un goût de néant, que je n’avais pas, m’est venu. Il y a des jours où je -me plais dans l’inaction même de mon amour inavoué. Tant que le mot n’a -pas été dit, mon imagination nourrit librement l’espérance. Mais je sens -toute la lâcheté que mon cas suppose; aussi, d’autres jours, je me -relève et je vais agir. - -Tâchons de pénétrer jusqu’au fond de tout cela: un secret instinct me -murmure à l’oreille qu’un amour du genre de celui qui m’agite s’idéalise -par l’absence, se purifie par son contraste même avec la vie médiocre ou -bestiale qui m’environne, et que, de cet amour, c’est l’image que -j’aurai le plus embellie qui me vaudra le plus de joie.--Je puis -constater que ma pensée amoureuse est plus ardente et plus radieuse -depuis mon séjour en un endroit presque détesté: elle se nourrit de mes -colères. Mon amour progresse bien, si l’on veut admettre que l’amour -puisse être «subjectif», comme disent les philosophes; mais il n’avance -point du tout, si l’amour est en définitive un duo, comme disent les -musiciens, qui s’y entendent mieux que les philosophes. - - -16 août. - -Mon désaccord avec les gens qui m’entourent, voici, je crois, ce qu’il -est: ils vivent tout entiers dans le moment présent; ils jugent tout -événement par rapport à la minute, à l’heure, à la journée où il échoit; -tandis que je ne peux m’empêcher de voir toute l’étendue de ma vie, de -la leur, depuis la nuit qui fut son point de départ jusqu’à la nuit qui -sera son terme. Tant d’obscurité arrête le rire sur les lèvres. D’où -venons-nous? Où allons-nous si vite, précipités comme des étoiles -filantes? Voilà la question qui a causé au monde le plus d’angoisse, -certes, mais le plus de ravissement aussi. L’idée religieuse la posa; -l’irréligion nous la fera-t-elle oublier? En ce cas-là, il y aurait -encore de certains amours qui, par de belles nuits, la feraient de -nouveau formuler, entre des baisers, par la bouche de certains amants. - - -18 août. - -Ce soir, sur la plage, à mer basse, étant seul, assis à même le sable, -par une nuit noire, j’entendais, de loin, les pianos des villas... J’ai -cru voir toutes ces jeunes femmes en robes claires, ces jeunes filles -hardies, nuques et bras nus; et ces hommes de plaisir, qui vivent dans -leur atmosphère parfumée. Et, le front dans mes mains, sans vouloir, -même mentalement, donner un nom à ce que j’éprouvais, j’ai senti ma -gorge se serrer; j’ai été surpris: j’allais sangloter!... - - -19 août. - -Voyons, voyons, un peu de logique!... J’oppose sans cesse mon amour à -leur amour. Mon amour, n’est-ce pas? est avant tout l’attachement d’une -pensée à une pensée; le leur est tout délire des sens. Et c’est l’image -de celui-ci qui, hier soir, m’a troublé... - - -20 août. - -Je veux _agir_. Mais je ris de moi-même. Afin de me donner le change, je -vais partir pour l’Italie, où je devais aller en novembre prendre la -dernière image de la Cène, à Milan, et des Corrège de Parme, qui se -détériorent. J’aurai vite fait mon petit travail et _il faudra_ que je -passe par Aix pour rentrer en France. Ne pas m’y arrêter alors serait -presque impoli... L’idée d’avancer ce voyage d’Italie est des plus -simples!... - - -Parme, 28 août. - -Et je suis là, un jour d’été torride, dans cette ville étrangère et -morte. J’y suis venu autrefois, étant jeune, ayant l’âme légère, et je -me souviens d’avoir médité dans la petite salle qui contient la _Madone -de saint Jérôme_, où cette Madeleine, la plus voluptueuse des femmes qui -aient jamais été conçue par un artiste, se laisse, tout inclinée, -abandonnée, et le visage ravi, mettre par Jésus enfant la main dans ses -beaux cheveux d’or!... A vingt-cinq ans, alors que je ne savais pas ce -qu’est aimer, toute une vie d’amour et de plaisirs immesurés m’a été -promise par cette femme admirable, et je suis sorti de la petite salle -plus ivre qu’en aucun jour de ma vie. - -J’ai eu quelque gêne à me retrouver tantôt en présence de la belle -Madeleine: fut-ce dépit de mes vingt-cinq ans si lointains? fut-ce -dédain d’une câlinerie élégante et langoureuse où je sais trop, à -présent, la part de l’attitude?... C’est que j’aime! - -J’aime: et tous ces beaux gestes, ces grâces exquises et, pour tout -dire, cette savoureuse et délirante «manière corrégienne» me devient -presque étrangère. - -J’ai erré dans la ville, indifférent aux souvenirs qu’elle éveille. Près -de madame de Pons mon amour tend à décupler le goût que les objets -m’inspirent; loin d’elle, sa pensée seule me hante et je ne sens que -l’exil. - -Un pays calciné, une ville rouge, un lit de rivière pavé de galets secs; -des monuments clos, dirait-on, comme pour étouffer, à l’intérieur, une -fournaise; des rues désertes. Je vais jusqu’au Jardin public, grand et -beau parc solitaire. De longues allées aboutissent à un bassin d’eau -croupissante qui contient un îlot planté d’ifs sombres et d’un pâle -saule pleureur. Les arbres sont déjà jaunis, grillés, des feuilles -tombent; j’aperçois des statues de marbre; une Flore, éplorée, là-bas, -lève les bras, vers qui, vers quoi?... Pleure-t-elle les feuillages trop -tôt disparus? est-elle lasse de solitude et de silence?... Et, de -l’extrême tristesse, un charme naît soudain: je voudrais rester là, des -journées, des journées pareillement immobiles et torrides, devant l’eau -croupie, les ifs noirs, le saule et la Flore éplorée. - -J’ai passé une heure au bout du jardin, sur des remparts très vieux, -d’où l’on ne voit que des fossés vides, des murs de briques et une -campagne où il semble qu’il n’y ait jamais eu rien. - - -1er septembre. - -Pour suspendre un peu plus longtemps ma décision de m’arrêter à Aix, -j’ai voulu passer encore une fois par Venise... - -L’abus de la littérature descriptive, extatique, dégoûte un honnête -homme, non seulement d’écrire, mais d’éprouver une émotion dans certains -lieux renommés pour enivrer les voyageurs. Je sens approcher la -réaction: elle sera terrible. Un Jules Renard viendra ici, qui, sous -prétexte de mettre les choses au point, nous fera de Venise une page -implacable où la puanteur des canaux, l’invasion des Allemands et de -leur langue, la rengaine des chansons, la niaiserie des figures béates -que l’on croise en gondoles et la forêt des points d’exclamation que -l’on voit s’ériger ici à la fin de toute phrase écrite ou -parlée,--prendront une telle vigueur, une telle verve de vérité, que nul -n’osera plus seulement s’aviser de la splendeur des ors de Saint-Marc, -du spectre du passé au tournant d’un canal obscur, ni, sur la lagune, de -la bacchanale insonore des plus belles couleurs que puisse composer la -lumière du jour. - -Comme l’antiquité, Napoléon ou la mer, Venise est un motif à -amplification facile, et son seul nom a touché le lecteur avant que -l’écrivain ait placé sa première épithète. Venise est le refuge de ceux -qui n’ont pas d’émotions véritables à rendre, c’est le cadre d’amour de -tous ceux qui ne sont pas amoureux. L’impression forte et juste, celle -dont le frisson est contagieux, je l’ai trouvée quelquefois chez le -poète qui parle d’une ruelle de son village ou du rideau de peupliers -qui borne son horizon. Quant aux amants, l’on confond: ce n’est pas eux -qui cherchent les lieux renommés pour l’amour, mais bien les pauvres -solitaires en quête d’amour; ceux qui s’aiment, ah! que tout est beau -pour eux, n’importe où! - - -2 septembre. - -Il y a des rencontres singulières; mes malles faites, mon billet retenu -pour demain, après avoir décidé de m’arrêter à Aix, sans en avoir averti -madame de Pons, je reçois d’elle une carte qui porte en tout, sous une -vue banale de la gare d’Aix-les-Bains: «_Halte-là! s. v. p._» - -Mon sort est trop beau! Mais arriver à Aix dans les vingt-quatre heures, -ce serait obéir, et ce serait exagéré. Me voilà obligé de feindre: -j’antidate une lettre annonçant à ces dames mon «passage» à Aix. Car on -ne me croirait point, si je disais: «J’avais mon billet pour Aix quand -vous m’avez prié d’y faire halte.» - - -4 septembre. - -Que de résolutions dans ce train! Je ne me connus jamais tant d’audace. - -Résolutions, audace, oui: tant qu’il n’est l’heure que de se dire: -«J’adopte le parti d’être audacieux.» Mais, pour peu que plus de -précision soit requise, par exemple: «Comment exercer cette audace? et -quand?» qu’un homme vraiment épris est en peine! - -Je sais bien comment je m’y prendrais si seulement je l’aimais un peu -moins. - - -Aix-les-Bains, 5 septembre. - -Il a été admis que nos lettres s’étaient croisées, et ce médiocre fait, -cette rencontre de hasard,--moi annonçant mon arrivée à Aix, en même -temps qu’elle m’invite à venir,--a agi, je l’ai bien vu, sur sa pensée, -sur sa conscience: le plus petit mystère pénètre le cerveau d’une femme -comme une goutte d’essence un sachet. Nullement crédule, madame de Pons -est aujourd’hui, sinon convaincue, du moins soumise à cette idée que -quelque chose de mieux qu’une puissance humaine a pu favoriser notre -tendre amitié. - -Je ne lui ai pas confessé la vérité, qui diffère trop peu de ce qu’il -m’a fallu lui conter, et qui, en somme, comporte le même hasard -exactement. - -Chétif incident! niaiseries que tout cela!... Mais l’amour est servi -souvent par une valetaille qui ne paie pas de mine. - -Elle a été heureuse en me voyant, c’est certain, mais cela peut venir de -ce qu’elle s’est ennuyée jusqu’ici... - -Mais elle s’est peut-être ennuyée jusqu’ici parce que... - - -6 septembre. - -C’est une petite villa située dans le haut d’Aix; elle n’est pas fort -jolie et n’a point de nom romanesque. On la désigne, ainsi que trois de -ses voisines, par le nom du propriétaire auquel on joint un numéro: -encore est-ce le numéro qui est le moins disgracieux à dire: c’est la -«villa Cervollet, numéro 2». - -Et voilà une appellation banale qui est entrée désormais dans le trésor -poétique de ma mémoire. A cet assemblage de mots si plats est lié, pour -le reste de ma vie, le souvenir de la minute pour moi la plus -triomphante: celle où madame de Pons m’est apparue, hier, dans une -petite pièce quelconque, venant à moi la main tendue, et portant, en -toute sa personne, l’éclat d’une joie affectueuse qui ne saurait -tromper. - -Elle venait tout entière au-devant de moi, je l’ai vu: sa main, son -regard, son visage, sa bouche gonflée de tendres paroles, et ce genou -qui pointait sous la robe claire d’été, et ce corps qui venait à moi!... -Tout autre, à ma place, eût ouvert les bras à cette femme!... C’est -d’imaginer par avance une volupté trop forte qui me la fait repousser -quand elle s’offre: je la crois irréelle, je m’arrête en reconnaissant -ma féerie... Nous nous sommes serré la main, très correctement. Et nous -avons échangé des paroles ordinaires. - -Madame Delaunay est venue, bien fatiguée par son traitement. Ces dames -se sont plaintes de l’endroit qu’elles habitent, et moi de celui d’où je -viens. - ---Où donc est-on bien? - ---Entre amis, ai-je dit, l’endroit n’importe guère!... - -Quand je me suis retrouvé seul avec madame de Pons, j’ai cru remarquer -qu’elle sentait qu’il y avait entre nous la façon expansive dont elle -s’était avancée vers moi dans la petite pièce. Subtilité d’amoureux! -mais certitude. Ravissement!... Lorsqu’elle m’a offert d’aller visiter -le jardinet, je lui ai baisé la main et je lui ai dit: - ---Mon amie, que je suis heureux de vous revoir!... - -Nous avons visité ensemble le jardinet. Elle déplorait qu’on n’eût, de -là, aucune vue sur le lac; je le déplorai avec elle, d’un singulier ton, -sans doute, car elle me dit: - ---Comme ça a l’air de vous être égal!... Voyons! ajouta-t-elle, -asseyons-nous et causons! - -Nous nous assîmes sur un banc, pour causer. La vue de son bras découvert -et de la main que j’avais baisée m’étourdissait. - ---J’ai peur d’être bête, lui dis-je en souriant; parlez, vous! - -Ma franchise mal contenue me poussait presque à un aveu. - -Elle devint triste, tout à coup; sa figure se voila. Nous causâmes, mais -comme autrefois. Le nuage repassa, d’ailleurs, sur son visage. Cependant -je ne m’en suis pas alarmé. - - -Même jour. - -Que de temps j’ai vécu à ne pas espérer qu’elle pût m’aimer un jour! Et -voilà qu’une tranchée de désespoir me coupe les entrailles, aujourd’hui, -quand je viens à penser: «Si elle ne m’aimait pas!...» - - -Même jour. - -Est-ce que je ne pourrais pas interpréter l’attitude de sa mère envers -moi, afin de connaître ses sentiments à elle-même? - -Idée absurde!... Elle trompe sa mère sur ses propres sentiments, car, si -sentiments il y a, elle se trompe elle-même!... Comment cela? Mais parce -qu’elle ne croit point m’aimer. Une femme peut aimer sans qu’elle s’en -doute. Celles qui ne pensent qu’à l’amour et qui se tâtent le pouls, -chaque soir, afin de savoir si elles aiment, peuvent croire qu’elles -aiment alors qu’elles n’aiment pas; mais celles qui s’emploient, par un -reste de fidélité tenace, à éloigner d’elles toute pensée d’amour -décorent de noms innocents--tels qu’amitié, plaisirs intellectuels, -communauté de goûts--ce qui est amour. - - -Même jour, le soir. - -Je lis ce que j’ai écrit tantôt. Je n’en suis pas dupe:--je me cramponne -à mon optimisme, parce que je mesure des yeux la chute que je vais faire -si je le lâche. - - -8 septembre. - -Elle espérait que je ne me montrerais pas différent de l’ami que j’étais -quand nous nous sommes séparés à Paris. Mon étourdissement de l’autre -matin, et le mot que j’ai dit, lui ont montré que le temps et l’absence -ont fait mûrir le fruit. Il faut le cueillir en sa saison!... - -Mais elle-même, ne s’est-elle point vue venir au-devant de moi dans -cette petite pièce? Elle voudrait, à présent, que je ne l’eusse point -vue, moi!... Elle joue à nier l’évidence. Elle boude parce qu’elle -constate que l’été ardent nous brûle, alors qu’elle souhaitait que le -printemps durât. - -«Il faut pourtant avancer, dit Pascal, mais qui peut dire jusques où?» - - -9 septembre. - -Je sens aussi que je me tiens mal: il doit être apparent que son corps -me trouble. Peut-être sent-elle cela? - -Quel que soit le tourment que je souffre près d’elle, je ne -l’échangerais pas contre la paix assurée--loin d’elle. - -Je ne rapporte ici que le pire, c’est-à-dire mon doute. Mais le doute, -avant l’aveu, est accompagné d’une infinité d’espérances dont le nombre -et la gentillesse le travestissent et l’ornent constamment. Et il faut -songer qu’après l’aveu, le doute, entre amants, est là toujours, mais -non plus toutes les espérances. - -Il est si bon, avant l’aveu, de ne pas savoir tout à fait quel sort vous -est réservé, qu’on ferait durer volontairement cette période! Elle a des -ardeurs et des délicatesses comme n’en saurait offrir que l’époque où -l’on redoute un cataclysme. - - -10 septembre. - ---Son mari?--me dit la bonne madame Delaunay;--mais, cher monsieur, que -ce bandit se présente aujourd’hui ou demain, elle est femme à le -recevoir!... - -Je souris. - -Madame Delaunay s’en fâche. - ---Je souris, lui dis-je, parce que je ne puis croire que cela soit. - ---Ah! vous ne pouvez pas croire que cela soit?... Eh bien! je vais vous -citer un fait qui vous fera croire que cela est: son appartement du -boulevard Malesherbes? eh bien! elle n’a pas fait une démarche pour en -résilier le bail!... elle a payé le terme de juillet!... - ---Aurait-elle des nouvelles de son mari? - ---Pour cela, non! - ---Voyons, décidément, l’aimait-elle?... - ---Un chenapan!... - ---Le chenapan était, après tout, son mari... Le jugeait-elle?... -N’a-t-elle pas des principes très enracinés?... Ah! madame, peut-être -l’avez-vous trop bien élevée?... - -Qu’elle est drôle, madame Delaunay, en se défendant là contre, branlant -la tête et pétillant des yeux: - ---Ce n’est pas moi, je vous prie de le croire, qui lui ai _fourré_ ces -idées-là dans la tête!... - -C’est une façon vive de dire: «Ma fille a des idées capables de la faire -agir contrairement à son désir et à son bonheur.» Et l’instinct de la -mère se révolte. - - -11 septembre. - -Je les ai emmenées, elle et sa mère, dîner dans les jardins du casino, -avec Guglielmo Santi, l’historien milanais, qui fait une saison ici. -Quelle culture chez ce vieillard alerte! quelle finesse et quelle -fermeté dans le jugement des hommes et des œuvres! et quelle grâce -virile peut atteindre un esprit qui garde de l’ingénuité avec tant de -savoir! Qu’il est élégant à un homme vraiment grand de ne rapporter des -sommets qu’un air plus pur! Lorsque les hommes consentent, en faveur -d’une femme intelligente, mais rien que femme, à présenter d’une façon -courtoise les fleurs de leurs connaissances, de leur jugement et de leur -goût, le joli jeu pour elle de les accueillir, de paraître les trier -dans sa main, et de montrer, après, qu’elle en est toute parée, -embellie! - -Elle semblait bien heureuse. Tout le plaisir possible de l’esprit se -mêlait à l’agrément des lumières tamisées, des toilettes claires, et de -tant de bras nus ou chargés de bijoux, et de l’arôme des fraises, et de -l’air de la belle nuit, un peu lourd. - -J’ai eu envie de lui crier: - ---Si votre mari était là, sapristi! est-ce qu’une pareille soirée nous -eût été possible? - -Après les avoir reconduites, je suis resté seul, sur la route, derrière -les villas Cervollet 1, 2, 3, 4; et, au lieu de redescendre vers la -ville, je me suis enfoncé dans la campagne. La nuit, la solitude, la -magnificence du calme absolu, et mon dieu enfermé là, non loin, sous le -petit toit d’ardoise qui s’argente à la montée du croissant de lune!... -Griserie, plénitude de vie, espoir un peu forcé, mais espoir! et je ne -sais quoi de douloureux, en moi, qui se mélange si bien à la nuit!... -Regards béats vers les étoiles; une envie d’éclater en mille morceaux, -en milliards de miettes, et d’aller scintiller si loin, si haut! un -désir d’échapper à moi-même comme n’importe qui, par les grands mots -lyriques!... Montagnes, vallée, lac, ville endormie, silence!--Quelle -illusion que ces grandioses envolées! la vérité est qu’un seul point -m’attire: ce plat petit toit d’ardoise qui coiffe un vilain cube de -briques, nommé la villa Cervollet nº 2. - - -13 septembre. - -Cela s’est passé bien simplement. Nous étions partis, elle et moi, -seuls, pour aller nous promener dans la campagne, et sa mère, en la -voyant si jolie et si rieuse sur le pas de la porte, m’avait dit à -l’oreille: - ---Elle s’émancipe!... ma parole d’honneur!... - -Nous avions pris un chemin très rustique à travers les vignes, sur la -pente du Revard, et je pensais, tout en causant: - -«Quand nous serons arrivés à une certaine prairie que je sais,--où -d’ailleurs nous n’arriverons pas de sitôt,--et d’où l’on a, au pied d’un -orme, une très belle vue sur la Dent de Nivolet et Chambéry, nous nous -assoirons, et alors je lui parlerai...» - -Arrivés à l’endroit voulu, nous nous sommes assis, en effet, et avant -que je lui «parle», elle m’a dit, sans préambule: - ---Je ne crois pas que je vous aime. - -Instantanément, j’ai posé ma main en écran, devant moi, et j’ai dit: - ---Assez! assez! je vous en prie. - -Elle a tout de même ajouté: - ---Vous voyez que je suis franche... - -J’ai dit: - ---Oui, oui. - -Et nous avons causé, comme si de rien n’était. - - -Même jour. - -Évidemment il était fatal que, faisant une première promenade en tête à -tête, avec elle, dès le moment que nous serions assis, je dusse -«parler». Femme, elle a senti cela, elle a pris les devants pour -m’épargner d’avoir cet air toujours un peu sot qu’on a quand on fait, -sur un ton chaleureux, une proposition qui n’est pas acceptée. - -Je pense: «Elle a été cruelle...» Mais non! Devinant que j’allais lui -dire: «Je vous aime», elle me devance et me dit: «Je ne crois pas que je -vous aime...» Elle sait mon amour-propre, elle sait le supplice -rétrospectif qu’eût été pour moi, après coup, le souvenir de mon -attitude en formulant l’aveu, et de mon émotion, de mon émotion -dédaignée! Sa brusquerie a été un moindre mal; par là, elle entendait -ménager une susceptibilité qu’elle connaît trop! D’ailleurs, elle -croyait que nous «parlerions» encore, après coup. Et comme elle eût, -j’en suis certain, pansé la fraîche blessure! Elle y comptait, elle -avait tous ses baumes; ma douleur, elle l’aurait endormie; nous serions -revenus causant, non pas de notre amour, mais d’amour; et ce sujet, -entre elle et moi, comme elle était persuadée qu’il me serait doux!... -C’est moi qui ne l’ai pas voulu... - -Je ne l’ai pas voulu!... Oh! non, pas de consolation pour moi! J’aime -mieux une douleur aiguë, le sang qui gicle vif et pur, après le coup -rapide, le stylet retiré aussitôt. - -Non, non! J’avais désiré trop. D’amicales caresses, allons! auraient été -dérisoires. «Je ne crois pas que je vous aime»: discuter cela, qui donc -y songe? Je sais fort bien et ce que cela contient de franchement -négatif et ce que cela contient pour moi d’espérance:--juste assez pour -ne me point décourager de souffrir! - -Car ces paroles ne sont pas mortelles. Un soupirant moins déraisonnable -y puiserait réconfort. Madame de Pons admet la pensée d’être aimée de -moi; elle admet la pensée de m’aimer; elle demeure avec ces pensées, -elle s’entretient avec elles, depuis longtemps peut-être,--mais elle -n’est pas sûre de pouvoir longtemps les admettre, demeurer et -s’entretenir avec elles... Elle n’est pas sûre, et cela suffit à me -briser, moi qui aime; mais, elle qui n’aime pas, quelle condescendance -et quelle tendre bonté de vouloir bien me dire: «Je ne suis pas -sûre»!... C’est moi qui ai été brutal en lui coupant la parole. - -Je devrais me traîner à ses pieds. - - -15 septembre. - -La vie continue entre nous; mais elle est double: il y a ce que nous -disons et ce que nous ne disons pas. Dès auparavant, oui, sans doute, -ces réticences, en nos causeries, nous les soupçonnions; désormais, nous -les connaissons, et elles nous gênent, comme le voisin de campagne, -derrière sa clôture basse, à partir du jour où on lui a été présenté. On -le tenait pour inexistant: maintenant il est là. Lui-même semblait ne -pas entendre votre langue; à présent, on croit qu’il écoute. On -s’observe, on se contient; on écarte tout sujet propre à piquer sa -curiosité. A force d’éliminer à cause de lui tels sujets, on s’en laisse -imposer d’autres par lui: c’est lui qui gouverne vos entretiens. Bientôt -on s’aperçoit que c’est pour lui uniquement que l’on parle; il n’est -plus de l’autre côté de la clôture, il est là. - -Ni à elle ni à moi ne conviennent la dissimulation et la contrainte. Ne -désirerions-nous pas nous quitter? - - -16 septembre. - -Qu’il faut donc que j’aie l’air malheureux!... Je lui trouve, à elle, un -air compatissant. - -Elle a compris que j’avais souffert horriblement du _coup_: car, si elle -ne l’avait pas compris, elle aurait été humiliée et froissée de ce que -je ne l’ai pas seulement laissée s’expliquer, parler, enfin ajouter un -mot au sujet dont elle me faisait, je le reconnais, le grand honneur de -m’entretenir. J’ai bien compris, sous le _coup_ même, qu’elle me faisait -très grand honneur; mais ma sensibilité fut trop vive. Néanmoins elle ne -m’a pas de rancune, et, à la dérobée, elle me plaint. - -C’est par finesse d’esprit: elle me comprend ou me devine tout entier. -Elle a, elle, toute sa tête! - - -Même jour, le soir. - -J’ai dîné, seul, ce soir, au bord du lac. Orchestre, gamins en -_smoking_, sablant le champagne avec des grues, de belles filles qui «se -rasent», et des femmes septuagénaires vêtues en Juliettes et qui -s’amusent, quelques piliers de tripot, des cabotins, un roi... Le -mélange humain, animé et paré, aux lumières, au milieu des fruits, des -bijoux, des peaux nues, et la musique aidant, n’est pas vulgaire pour -moi, pourvu que je sois seul; il me ranime et me grise, et son contraste -même avec ce fond de lac sombre, hautain, austère, inhospitalier et -célèbre, produit en moi un heurt comme ces poèmes ou ces rythmes -barbares qui ont presque à la fois de la sensualité triviale et du -sublime. - -Reconnu un tel et un tel: quand la foule anonyme prend, ici ou là, un -nom, alors elle s’avilit; le charme est rompu... - -Plus tard, loin du restaurant, j’ai marché au bord du lac à l’aspect -tragique, sous une nuit chargée de nuages... Et j’ai pensé à tous les -mots, aujourd’hui usés, qu’un amant du temps de Lamartine pouvait dire, -dont l’âme d’une femme s’émouvait, et qu’un homme ne saurait adresser -désormais à une jeune femme un peu «avertie». Elle en rirait... A un -certain degré de culture, que l’ironie rend l’art de charmer difficile! -Entre autres choses, cet art a abandonné le secours trop complaisant de -la nature: flots, nuits étoilées, nuages, aquilons,--talismans qui -ouvrirent tant de cœurs... Il faut une autre clef! - -Et, d’autre part, il y a une pudeur--est-elle nouvelle?... je ne -sais--qui retient une âme délicate d’avouer l’emprise de la nature. -Est-ce orgueil: ne point vouloir être touché par les choses?... Est-ce -humilité, au contraire: des éléments à moi, quelle fatuité d’admettre -une relation!... L’homme qui me parle à brûle-pourpoint de ses -«sensations» me gâte quelque chose, l’idée que j’avais de sa discrétion, -de son tact, ou l’idée que j’avais des choses qu’il dit sentir. J’aime -qu’il me montre qu’il a vraiment senti, mais par quelque détour ingénu -ou bien à travers un voile tendu habilement; j’aime qu’il se laisse -surprendre, ou bien qu’il dise: «Ce n’est rien! ce n’est rien!» quand on -voit qu’il pleure. - - -17 septembre. - -Mon Dieu! combien faut-il que je l’aime, pour ne pas l’aimer moins après -le coup qu’elle m’a porté!... - -J’ai failli lui dire: «Prenez garde! en vous refusant à mon amour, vous -le rendez moins pur.» Ç’aurait été la vérité. Je le constate, et cela -m’enrage. - -On peut donc tant aimer avant le désir? Voici, maintenant seulement, que -sa personne physique m’apparaît. J’ai bien pu, précédemment, la voir et -la désirer, mais sans en avoir conscience; et, dans mes méditations -amoureuses, c’était ce par quoi elle se différencie de toute femme, -c’était son être, sa pensée, me semblait-il, oui, vraiment, je ne sais -quoi qui ne se confond pas avec sa chair, que j’appelais, que je -souhaitais qui m’appartînt. Qu’elle m’aimât! tout était là. Ah mais! -aussi le violent souhait! - -C’est un ancestral et barbare instinct qui nous inspire de la colère -contre la femme qui ne nous aime pas! La colère n’est guère de mise, à -présent que l’on ne prend plus une femme par la force; elle devrait être -remplacée par la temporisation, la patience... ou la science un peu -exacte de l’amour... Bon pour le conquérant qui ne cherche qu’un motif à -chanter victoire, tout cela! mais une âme un peu fine veut avoir été -aimée depuis toujours. - -Je n’aurai point de satisfaction à la posséder demain, après des -combats, si je n’apprends qu’elle s’était de longtemps donnée en pensée, -sans que j’eusse rien fait pour cela. - -Et, à ce propos, j’entends le subterfuge impertinent que le premier don -Juan venu me fournit... L’Église, en certains cas, vous conseille: -«Fréquentez les sacrements d’abord, et la grâce vous viendra.»--Où en -suis-je tombé pour m’arrêter seulement à une pareille turpitude? - - -Même jour, le soir. - -Beethoven m’a sauvé. Du fond de la loge, au concert, je regardais madame -de Pons, sa nuque découverte en carré, son bras, l’étoffe soyeuse tendue -sur le genou, et sa bouche dont la seule image me fait pâlir... - -Mais la voix divine, c’est-à-dire ce rythme, le plus ferme pas qui ait -été fait vers l’harmonie souveraine qui crée peut-être un peu Dieu -chaque jour, a soulevé mon désir,--comme un coup de vent prend une -fumée, la tord, l’allège et la fait se perdre en spirales éthérées dans -l’azur,--et, sans le détruire, sans l’atténuer même, par la vertu de la -seule douleur magnifiée, m’a rendu mon amour d’autrefois,--d’hier -encore... - -J’ai pu parler, j’ai pu causer, comme _avant_. Elle m’a dit tout à coup: - ---On vous retrouve. - -Elle m’a laissé plonger dans ses yeux, un moment assez long pour que j’y -puise un peu de ce qu’elle pense de moi. Mais je lui ai dit: - ---C’est vous qui regardez en moi, non pas moi en vous! - -Elle a souri, tristement, car cela lui laissait découvrir que mon -trouble était revenu. - -Non, en vérité, je n’ai pas vu en elle! Mais, de mille petits faits, je -conjecture qu’elle pense de moi précisément ce que j’ai si longtemps -pensé d’elle,--et c’était dans les moments où je croyais l’aimer le -plus:--«C’est surtout sa pensée que j’aime...» Ne croyais-je pas, par -cela seul, la combler d’amour?... Et moi, je n’en suis pas satisfait!... - - -18 septembre. - -Elle ne craint pas de se montrer avec moi. Nous sommes sortis plusieurs -fois, seuls, dans la campagne, et en ville. Pas un autre être ne fut -plus sûrement créé pour m’appartenir. Pas un homme, à moins qu’elle ne -m’en cache bien adroitement le souvenir, ne fut mêlé si étroitement que -moi à sa vie... - -Ah! qu’est-ce donc qui m’empêche de lui dire, en nos causeries si -libres: «Voyons! j’ai plus de force aujourd’hui: expliquez-moi pourquoi -vous ne croyez pas m’aimer?...» Mais je me pare de l’orgueil de n’avoir -pu, là-dessus, supporter davantage... - - -19 septembre. - -Elle plongeait une lourde vieille louche d’argent dans un bassin où des -fraises flottaient sur le champagne, et, en même temps, elle soutenait -la coupe qu’elle allait m’offrir. Nous étions seuls dans la petite salle -à manger de la villa Cervollet nº 2; la dentelle de sa manche trempa -dans le liquide; je vis l’accident, mais négligeai de le signaler -aussitôt, et ne fis: «Oh! oh!» que lorsqu’elle avait déjà retiré la -louche et en versait le contenu dans la coupe. C’était faire: «oh! oh!» -un peu tard, l’opération étant délicate, les deux bras tendus, occupés, -la louche pesante et mal commode. Madame de Pons vit le champagne se -répandre, par la dentelle, goutte à goutte, sur la nappe, et prit un air -si désolé que je me précipitai pour étancher la dentelle humide avec -n’importe quoi, mon mouchoir. Mais je n’avais pas achevé de presser la -dentelle, que je tombai comme un homme ivre, la bouche au creux de ce -bras demi-nu... - -Elle dut reposer la louche dans le bassin, la coupe sur la table, mais -je n’en vis rien. Nous nous trouvâmes, madame de Pons et moi, assis, -chacun sur une chaise. Elle frappait, avec trois doigts, de petits coups -sur sa poitrine. Je crois que son cœur battait fort et la gênait; ses -yeux me parurent cernés; je la vis tout à coup sourire et elle dit -simplement: - ---Eh bien, voilà!... - -Son ton, son visage, son geste commentaient ces mots si peu lyriques et -qui me parurent grands. Cela signifiait: - -«Je m’attendais, vous le pensez bien, à ce qui est arrivé: cela était -inévitable; je m’y suis exposée en vous laissant vivre si près de moi. -Et, vous voyez, je ne récrimine pas, je ne vous fais aucun reproche... -Mais cela va tout nous gâter...» - -Cependant j’allais, moi, saisir de nouveau son bras et m’approcher de sa -bouche: elle ne me l’eût peut-être pas refusée, et un fait accompli a -bien de l’influence sur les idées et sur les sentiments. Elle aspira, à -ce moment, comme pour parler: j’arrêtai mon élan; je ne fis pas ce que -j’allais faire,--et j’eus tort!... Elle parla, mais une circonstance -extérieure avait détourné sa pensée; elle me dit: - ---J’entends maman qui revient du jardin. - -En effet, madame Delaunay entra. - - -20 septembre. - -Je suis tenté de croire: «Tout est perdu, faute d’un mouvement plus -prompt. Un baiser échangé l’eût enchaînée, peut-être...» - -Elle m’a dit, en me tendant la main, aujourd’hui: - ---Mon ami, dispensez-moi de vous parler de mes sentiments. Je ne me -crois pas le droit de savoir si j’en ai. C’est tout! C’est tout. La -raison que je vous donne est la vraie: elle ne vous blesse pas, -j’espère; elle ne peut pas vous désespérer. - - -Même jour. - -Si je prends la peine de compter les mois écoulés depuis la disparition -de son mari, je conclus qu’une femme de la race de madame de Pons ne -peut vraiment tomber aujourd’hui entre les bras d’un amant... - -Si indigne que soit son mari, elle n’eût pas été femme à le tromper -jamais, à la condition qu’il fût demeuré là, qu’il eût gardé quelque -décence: ce peu de décence, elle eût cru devoir le lui rendre au -centuple. - -En vérité, sait-elle seulement s’il n’est pas mort? - -Quant à moi, demeurer désormais près d’elle, c’est m’exposer -infailliblement à renouveler la scène de la salle à manger. M’exposer à -cela, après les paroles qu’elle m’a dites, c’est gâcher tout ce qui est -déjà le passé de mon amour et ce qui en pourra être l’avenir... - - -Même jour. - -J’ai baisé le creux de ton bras! J’ai le goût de ta chair sur les -lèvres! Il y a un moment qui ne peut plus être anéanti, c’est celui où -mon désir de toi m’a fait voir le duvet doré de ton bras, penser à ta -gorge penchée sur la coupe, penser à ta bouche entr’ouverte et prononcer -tout à coup, et tout bas, pour la première fois, ton nom!... Le moment -est venu. Pourquoi ce moment vient-il? Est-ce que, l’esprit étant tout -saturé d’amour, l’amour enfin se répand dans les sens? Moi, je suis -envahi!... - -Je vois ta bouche, et tes dents! Je pense à ta gorge... Je crois baiser -encore ton bras, le plus beau des bras que j’ai vus!... - - -21 septembre. - -D’autres comptent jusqu’à cent pour se procurer le sommeil; moi, je -m’oblige à noter sur mon carnet, minute par minute, l’heure qui coule, -pour ne pas penser. Cette heure est la dernière que je passerai dans ce -pays. Je m’en vais. - -C’est le moment du ramage des oiseaux: on dirait que la musique du -restaurant, au bord du lac, s’est tue en leur faveur. La lumière, sur -l’eau, est grise et rose; au-dessus de la Dent du Chat, des nuages -illuminés en dessous par le soleil déclinant, déjà caché pour nous, ont -l’air d’un troupeau de moutons fuyant, le feu au ventre. Silence, tout à -coup, immobilité apparente des choses: - - O temps, suspends ton vol... - -Il y a deux femmes qui se baignent et dont on ne distingue que le bonnet -imperméable, entre les roseaux; un éclat de rire me les signale à -l’instant où reprend la piaillerie dans les arbres; presque aussitôt la -musique recommence à sévir; les oiseaux se chamaillent de plus belle, et -l’une des deux femmes pousse des cris aigus... Une barque passe, portant -un monsieur et une dame en blanc, coiffés tous deux de chapeaux -canotiers... - -Bruits discordants, czardas irritantes, images triviales, vous-mêmes, -quand vous serez éteints, achevés, effacés, serez touchants dans mon -souvenir!... - -A la pointe de la jetée, sur la gauche, il y a deux pêcheurs à la ligne, -debout, inertes... - -Un coup de fusil a retenti dans la campagne; l’aboiement du chien se -prolonge, et c’est en l’écoutant que je m’aperçois que les oiseaux sont -couchés, que les musiciens sont partis... Je me retourne: je suis -presque seul; une vieille femme réempile les chaises... Quoi! tout est -fini déjà?... J’ai presque plaisir à entendre de nouveau le rire des -baigneuses: une action qui a quelque durée me rassure... - -Mais la barque qui portait le monsieur et la dame en blanc vient de -repasser à vide. Ils ont fait leur belle promenade aussi, les deux -canotiers, payé leur heure qui ne se renouvellera pas... Et mes -baigneuses ont pris leur bain: les voici qui montent à l’échelle, au -bout d’une petite estacade de bois, et, dans le temps que je le note, -leur maillot rouge a disparu sous le peignoir en tissu éponge et -elles-mêmes derrière les cabines. - -Rien ne demeure, une minute, semblable à soi-même: l’eau bleuit, le gris -de l’air est devenu plus dur; la moitié du lac qui reflète l’ombre de la -montagne se plombe, et le troupeau de moutons aériens, là-haut, se -carbonise et se racornit:--c’est un vol de corbeaux dans un ciel d’encre -délayée;--le vent plus frais fait courir sur l’eau de grandes ondes -pressées qui viennent de loin, vers moi, comme des messagères de je ne -sais quelle importante nouvelle, et qui meurent à mes pieds, une à une, -avant d’avoir parlé. L’encre du ciel s’épaissit; d’espoir, il ne restait -que des balayures roses au bout du lac: elles viennent de se laisser -voiler par une gaze couleur de lilas qui monte des eaux et de la -montagne, monte, envahit tout et se perd dans le ton d’encre violacé du -ciel... - -Deux femmes passent derrière moi. L’une dit: - ---Un dessinateur... - -Et l’autre: - ---Il a pris notre portrait dans l’eau. - -Je ferme mon carnet... J’aurai conservé ainsi, tel quel, l’aspect -extérieur d’une des heures pour moi les plus désolées. - - -24 septembre. - -Comme un malade qui sent ses jours comptés, j’ai éprouvé le besoin de -revoir le pays où je suis né, où j’ai vécu ma première jeunesse, et que -j’ai quitté depuis plus de vingt ans. Ce qui m’amène ici, parbleu! je le -sais: c’est d’amour que j’ai besoin; je meurs du désir que quelque -chose, à défaut de quelqu’un, m’enveloppe d’un certain air de tendresse, -et je nourris l’illusion qu’un pan de mur, une terrasse, un vieux -jardin, ou la rivière qui coule au pied de ma petite ville, vont -s’émouvoir à mon aspect chagrin!... - - -25 septembre. - -La douceur, la délicatesse, la majesté tranquille et bienveillante de -ces grands paysages de Loire! Ces longs lointains, ces lignes et -couleurs célestes où la silhouette vieillotte des moulins à vent joint -une impression de contes de fées, presque souriante! La courbe de ces -eaux si rares, ramifiées en cent bras fluets autour des sables en -fuseaux blonds comme des cheveux; ces groupes de peupliers fournis et -frais, merveilleux écrans où la lumière joue en se tamisant sur vingt -plans divers! ô grâce, charme ensorcelant, que la chevauchée éperdue des -tons qui fuient en se dégradant, vers un horizon bas, fait de la -courbure même de la terre!... Raison souveraine qui présidez à -l’ordonnance de ces vallées splendides! Calme parfait, possession de -soi-même, retenue, discrétion, placidité apparente!... - -Mais, ô vous, petite barre horizontale aperçue un peu partout au bord -des levées, petite barre gravée dans la pierre tendre des murailles, à -hauteur d’homme, et qui portez l’inscription mémorable: «Crue de -1856,... 66,... 76.» Elles sont deux, trois, quatre, parfois, au coin -des maisons, les petites barres commémoratives de désastre, pareilles -aux mesures superposées de la croissance d’un enfant. Que l’on ne se fie -pas à ce fleuve de sable, à ces ruisselets alanguis, à ces nonchalantes -beautés! - - -Langeais, 26 septembre. - -Tous mes ravissements à la vue, au son, au parfum des choses, je les ai -eus ici, à huit ans, dans le jardin potager d’un vieil oncle, pendant -que le jardinier nommé Cadoudal, chaussé de gros sabots, et portant deux -arrosoirs énormes, marchait dans une étroite allée en posant -méticuleusement ses pieds l’un devant l’autre, avec la précision d’un -balancier de pendule, et arrosait les radis. L’ondée, excessive, -mouillait, au delà des radis, les gousses pendantes des petits pois en -branches qui rendaient l’eau par leur pointe fine, et peu à peu, comme -au compte-goutte, et elle atteignait d’autre part, les feuilles velues -des melons qui, elles, au contraire, conservaient l’eau, en belles -gouttes rondes, entre leurs poils. Que les melons sentaient donc bon, -leur arôme mélangé à celui de la terre humide! On disait «messieurs les -melons» parce qu’ils étaient importants, obèses, objets de soins et -d’admiration particulière, et parce qu’ils avaient des cloches de verre, -blanchies à la chaux, intérieurement, et qu’on soulevait, ou baissait, -ou inclinait sur des crémaillères, au mieux des intérêts de ces -potentats; et, dans ce «messieurs les melons», il y avait le sourire de -Touraine, particulier aux gens du cru, qui, d’un mot souligné à peine, -entend dire beaucoup, et finement, touchant surtout la comédie des -hommes. - -Mon goût du passé, des choses anciennes, et cette folle émotion qui me -tire des larmes de joie à la vue d’une cour pavée où l’herbe pousse, je -l’avais dans ce temps-là et dans ce jardin de Langeais; cela descendait -à moi du château, de ses beaux toits, de ses tours à poivrières et de -ses ruines, que l’on voyait par-dessus la crête arrondie des marronniers -roses. - -Pourquoi les pas sur le gravier, venant d’une sombre allée sous ces -marronniers, me causaient-ils déjà l’angoisse de l’imprévu, -l’appréhension de ce qui va arriver tantôt, ce soir ou demain, mêlée à -une impatience ardente de le voir arriver? pourquoi me cachais-je, et -pourquoi quittais-je rapidement ma cachette pour courir voir? pourquoi -étais-je si déconvenu, si triste, pour peu que ces pas sous l’allée ne -fussent que de quelqu’un que l’on voyait tous les jours? pourquoi la vue -d’une fillette, d’une jeune fille, ou d’une dame qui passait pour jolie, -en me faisant rougir de confusion, me comblait-elle tout à coup d’un -avant-goût d’avenir et de félicités certaines mais inimaginables? -Pourquoi la même impression, augmentée il est vrai, d’une certaine -notion d’infini, m’était-elle procurée par la vue du train de Nantes que -l’on apercevait du haut d’un belvédère? - -Pourquoi, si ce n’est parce que mon amour présent germait dès ce -temps-là?... - - -Beaumont, 29 septembre. - -Ma première visite a été pour le cimetière. Au bas d’une petite rue -montante, j’ai demandé la clef à un serrurier tout grisonnant et je lui -ai dit: «C’est vous le fils Tiffeneau?...» La dernière fois que j’avais -pris, dans cette boutique, la clef du cimetière, c’était son père qui la -remettait; mais je n’ai pas osé dire: «Et votre père?...» - -Et j’ai monté cette côte bordée de vieux murs de clos, et d’orties, où, -autrefois, j’accompagnais tantôt l’un, tantôt l’autre, en les aidant à -porter des fleurs ou bien la bouteille d’eau destinée à emplir un pot de -fer-blanc qu’on maintenait toujours fleuri «là-haut»... - -La porte est neuve, le mur est neuf: le cimetière est bien agrandi! Je -m’y perds... Que de noms à moi familiers!... Mais tout à coup je -m’oriente: voici l’ancienne entrée, ses pilastres écroulés; voici des -cyprès... bien plus beaux!... et je reconnais celui au pied duquel -reposent les trois femmes à qui je dois la vie: celle qui me l’a donnée; -celle qui me l’a conservée par ses soins, ma grand’mère; et ma -grand’tante Félicie, grâce à qui j’ai eu, pendant ma jeunesse, un peu -d’argent. Elles reposent là, mes trois sources vénérées, unies par un -commun amour, chacune sous une bien modeste plaque de marbre jauni par -les pluies et où j’ai peine à épeler leurs chers noms, leur âge et -l’invitation à prier Dieu pour elles... Voici le pot de fer-blanc où -nous versions la bouteille d’eau. - -L’endroit est paisible et simple; la vue qu’on y a est presque jolie: de -beaux et doux coteaux, une perspective lointaine, la petite ville -couchée au bord de la rivière, la cheminée d’une usine à fabriquer le -papier. Les mouches bourdonnent; des poules caquètent derrière la -muraille; un âne brait; au loin, j’entends le roulement d’une carriole; -sous mon genou, l’herbe, chauffée par le soleil de midi, est toute -bruissante du fourmillement heureux des insectes. - -Quand j’étais enfant, je tombais là à deux genoux, d’un seul coup, -jugeant assez convenable de me faire un peu mal, et j’offrais au ciel ma -petite douleur en le priant d’en reverser le mérite sur les trois -mortes, afin qu’elles fussent heureuses là où elles étaient. Et toujours -ma prière se perdait dans une songerie où j’essayais en vain de me -représenter le lieu où elles pouvaient bien être, l’état qui pouvait -être le leur. Je me disais: «Quand j’aurai lu beaucoup de livres, je -saurai cela». A présent, j’ai lu beaucoup de livres et je n’en sais pas -plus. - - -Même jour. - -La plupart des gens que j’ai connus dans ce pays sont morts; ceux qui -demeurent ne me reconnaissent pas. On s’aborde et on se nomme de part et -d’autre. Curieux effet: le masque que le temps a mis sur notre visage -d’il y a vingt ans fait sourire. En nous nommant, nous sourions, hochant -la tête, il est vrai, refoulant nos pensées, parlant vite et un peu plus -haut qu’il n’est nécessaire, comme des gens qui, s’étant rencontrés dans -un chemin, la nuit, ont eu peur. - - -30 septembre. - -J’ai revu Courance. C’est la terre où j’ai vécu tout enfant. J’allais -par les chemins et les champs avec ma tante Félicie, en levant le bras -bien haut pour lui donner la main, et aujourd’hui, me voilà promenant -par la main des neveux qui ont l’âge que j’avais... - -Ma mémoire fidèle me rappelle trop nettement le passé en ses détails les -plus infimes; et les deux rives de l’abîme qu’on ne refranchit pas, -ainsi soudainement rapprochées, je suffoque... Ou bien c’est un fantôme -qui se présente à moi, avec une précision qui m’effraie... Son œil bleu, -sa bouche abîmée par la douleur physique, son teint de cire -transparente, sa voix, et le grand amour de sa terre, qui était visible -en toute sa personne: ma pauvre tante Félicie!... Et, à côté de son -image, j’ai le souvenir de mes deux pieds; mes deux pieds chaussés de -vilaines galoches, c’était ce que je considérais avec le plus -d’attention, en marchant par les chemins et les champs. Et j’entends -encore la recommandation: «Mon enfant, regarde où tu mets les pieds!...» - - * * * * * - -Voilà, aujourd’hui comme il y a trente ans, le même sol, ce sol gris et -si dur des chemins non entretenus, où les charrettes, en temps de pluie, -enfoncent jusqu’au moyeu, et dont les ornières, en séchant, deviennent -solides comme l’argile qui a passé par le feu. Voici, à mes pieds, les -mêmes herbes, les jolis chardons qu’on écrase comme un animal nuisible, -les pissenlits, la «boursette», une petite fleur jaune dont je n’ai -jamais su le nom, et les crottes de biques!... Et, lorsqu’on a rejoint -le chemin communal dont la chaussée est unie et rose, de chaque côté, -quel beau tapis! quel doux tapis fait d’un trèfle menu et pressé où -trouvent moyen de pousser les pâquerettes, et que tondent sans cesse et -maintiennent ras les oies, les chèvres, et les moutons ambulants! - -Il y avait un vieux noyer, au flanc ouvert à hauteur de la main, et que -les pluies comblaient d’une eau pareille à du café noir, mais que je ne -pouvais voir qu’en me faisant hausser ou en grimpant sur une grosse -pierre; et chaque jour, en passant, je hasardais un doigt dans cette -espèce de bénitier. Sa vue est alliée dans ma mémoire à une phrase que -j’entendais souvent au cours de ces promenades: «Mon enfant, quand tu -seras grand...» Il est là encore, mon vieux noyer! Je l’ai reconnu de -loin à sa déchirure béante, et je me suis approché, tout vert de -frissons, de la petite mare de café qu’il porte. Je l’ai vue sans -grimper sur la pierre, et j’y ai plongé le doigt: «Mon enfant, quand tu -seras grand...» - -A tout bout de champ je m’interroge: «Depuis que tu t’es éloigné de ce -sol, qu’as-tu fait?» Les témoins de notre enfance sont d’acharnés -enquêteurs et d’implacables juges. Docilement, je m’efforce de répondre; -je présente au noyer, au dolmen, à la mare, l’état naïf de mes travaux. -O comme mes juges semblent impassibles! N’ai-je rien accompli qui -vaille? Je songe que les hommes, eux, sont faciles à duper, que leurs -visages sont vulnérables et sourient vite, de confiance. Mais je tremble -devant un morceau d’écorce rugueuse, une vieille pierre, le miroir -bourbeux de l’eau: enfin n’ai-je produit aucune beauté, aucun bonheur? -N’ai-je, du moins, donné au monde aucune émotion nouvelle?--Et je ne -sens l’indulgence de ces choses sévères que si, ma tête étant déçue, -c’est mon cœur qui de nouveau palpite à cause de son grand amour. Elles -me disent: «Oui, oui, c’est vrai, tu as aimé.» - - * * * * * - - -A mi-côte, et près du croisement de deux allées de noyers, est un dolmen -dont la table, écrasant l’un de ses soutiens, s’est abaissée et peut -servir de siège. C’est là qu’autrefois ma tante Félicie aimait à faire -halte en contemplant sa terre et ses cinq fermes étalées en éventail. -Là, mon enfance et le souvenir de tout ce qui a été autour de cet amas -de pierres surgissent, s’animent et jouent pour moi, sur je ne sais quel -ton mineur, une pièce touffue, désordonnée, tendre, charmante et -tragique aussi. Visages! gestes! son des voix! lumière nimbant les -choses finies, plus belle que le soleil!... Oh! pourquoi un si grand -attrait se mêle-t-il à tant de tristesse dans la mémoire du cœur? O -pierres! ô noyers! ô sol du chemin, dur comme le roc et dont le contact -à mes semelles m’est plus agréable que des caresses, que contenez-vous? -qu’êtes-vous? quelle âme en vous me chuchote ce langage obscur qui a la -puissance d’une parole d’amour?... - -Le jour est splendide et calme; sur la terre, on n’entend aucun bruit; -pas un être n’a bougé depuis une heure que je suis là; où sont les -hommes, les chiens, les bœufs, les oiseaux? Où est le vent? Je sens à -peine l’odeur des herbes et de la terre! Suis-je dans le présent ou bien -dans le passé? Suis-je halluciné par l’intensité du souvenir?... Mais la -notion du temps qui s’écoule m’est fournie par la tache noire d’un -troupeau de dindons, qui se déplace d’un mouvement lent, perceptible à -la longue. - - * * * * * - - -Ce petit pays a un caractère sobre et fin, minutieux, presque pointillé, -avec de larges et longues échappées soudaines; par-dessus tout il est -dépourvu d’emphase, de romanesque, et l’on pourrait dire même de tout -pittoresque convenu. On peut le traverser sans prendre garde au sens si -ferme et si délicat, si varié, si riche, et de goût toujours si pur de -ses traits. Ici, point de peinture à pleine pâte; le pinceau même n’y a -presque rien à faire; la plume, en deux traits, en rendrait l’essentiel. - -Ce n’est rien, d’abord: un champ de chaume, trois rangées de betteraves, -une vigne piquée d’échalas, un chêne isolé; au second plan, un grand -espace nu, arrondi comme le ventre ballonné d’une ânesse; un noyer qui -borde la route projette là-dessus son squelette. Mais tout est dans le -trait qui, suivant la courbe bien gonflée du ballon, lui découpe, sur le -ciel clair, une bordure où l’esprit même de tout ce paysage apparaît. - -Quel art il y a dans la façon de traiter cette bordure! Peu d’éléments -en font les frais: une maison à demi visible, une cheminée qui fume, -trois ormeaux aux formes fantasques, le pignon d’une gentilhommière, des -peupliers, un espace vide, l’orée d’un bois, et le bois, là-bas, qui -s’étale, descend, comme si la plume, écrasant ses becs, noircissait la -fin de la page. Et la disposition sans cesse changeante de ces motifs -vraiment modestes, et l’infaillible sûreté de chaque composition -nouvelle, crée, au contraire d’une monotonie, une diversité, une -fécondité d’images d’un style identique, infiniment original. - -Vous escaladez la crête, atteignez les trois ormeaux, le petit toit, et -votre vue charmée s’étend tout à coup à quatre ou cinq lieues au delà, -sur les vallées de deux rivières, l’une bleue: la Creuse, qui vient du -Berry; l’autre, plus éloignée, d’opale laiteuse: la Vienne, courant vers -la Loire immense. - - -1er octobre. - -Il y a des heures, à la campagne, le soir, qui ont plus de saveur que -toutes les beautés renommées de la nature. Mais sont-elles à la campagne -ou en nous? Quelle rencontre faut-il pour que nous passions là dans -l’instant où les images le plus propres à nous émouvoir dégagent tout -leur charme, ou quelle rencontre, pour qu’à l’instant où nous sommes le -plus disposés à être émus, le chœur complaisant des choses se mette à -chanter tout à coup notre intime ivresse? - -Nous terminions une promenade, et nous allions, pour regagner la maison, -nous engager dans un petit bois, lorsque le soir tout à coup fut -sensible. - -Il n’y avait rien devant nous, que le chemin creux s’enfonçant sous -bois, un beau chêne au bord du chemin, et, à droite, la lisière d’un -sombre taillis dont la crête se dessinait très pure contre le croissant -de la lune déjà rose; et sur l’obscurité déchiquetée de ce bois, un -troupeau de chèvres avec son petit gardien, à peine discernables, et -sans qu’on entendît aucun de leurs mouvements, passait. - - * * * * * - -Ces chèvres avançaient d’un pas régulier comme la marche de la nuit -tombante, et le petit gardien avait la couleur d’un lièvre, la couleur -d’un tas de silex amassés près de là, la couleur de la terre. Les -chèvres et le petit gardien passèrent. C’était comme si l’on eût vu le -bois, le chemin creux, la nuit elle-même, d’un lent mouvement -rudimentaire, révéler leur vie mystérieuse... - - * * * * * - -Après cela, au moment de nous enfoncer dans le bois, nous nous -retournâmes en arrière. L’horizon était à cent mètres de nous, et, sur -cette ligne légèrement courbée, renflée au milieu, reposait un bandeau -de pourpre, étroit, et déchiré aux deux bouts. C’était le reste du -coucher du soleil. Au-dessus, le grand ciel, au-dessous, quelques -arpents de chaume, étaient couverts par la nuit; et trois ormes grêles, -dépouillés, la tête ronde, semblaient de bizarres épingles gigantesques, -fixant là, en dépit de l’heure, ce lambeau magnifique arraché à un beau -jour fini. - - * * * * * - -Au sortir de ce bois, quand le chemin défoncé s’élargit, et quand son -sol plus clair que l’ombre cesse de guider nos pas, apparaît une vaste -étendue baignée par la première heure de la nuit, sous le croissant qui -rougit au milieu d’un halo brouillé. A droite, la lisière du bois -s’enfuit, noir velours, d’un dessin splendide, le trait fort du tableau -nocturne qui s’offre à nous; puis au-dessous, en tons adoucis, -s’écoulent les pentes des vignes invisibles, arrêtées à deux cents pas -par deux fermes dont nous ne voyons que les toits, et qui semblent -presque ensevelies. Et au loin, quand la vallée se redresse, on -distingue l’autre trait, fin et charmant, de l’horizon, fait d’un bois -de grands pins, puis de rien, puis d’un toit, puis d’ormes tordus, puis -d’un bouquet de chênes, enfin de peupliers. Le silence est complet, -universel, admirable. Dans l’ombre, à trois pas seulement, paraît un -homme qui nous croise en nous souhaitant le bonsoir... - -Je sens mon dos qui frissonne, et ma main a tremblé: qu’est-ce qui -m’émeut tant? Mon pays? une certaine heure?--ou la tristesse de mon -amour que je répands partout?... - - -3 octobre. - -Il y a des jours où pèse sur nous comme une volonté de fakir qui fait -germer des graines et fleurir la plante poussée hâtivement dans la main. -Est-ce une atmosphère orageuse? Est-ce la douceur trop subtile de l’air -léger? ou bien donc, qui est-ce qui passe entre l’inconnaissable et -nous? Le tintement d’une cloche, une voix, une feuille d’arbre qui -remue, tirent de moi tout à coup ce que je ne croyais pas contenir. Une -émotion qui semble un lent aboutissement: chagrin ou volupté à pleurer, -se développent et m’envahissent d’un seul bond; l’air s’agite autour de -moi comme au battement d’une aile invisible; il s’épure et il porte un -parfum ignoré. Je reste à la fois ravi et désolé, comme si j’avais, moi -aussi, reconnu Béatrice qui s’enfuit... - - -4 octobre. - -J’ai été signer un papier chez le notaire qui occupe la maison où j’ai -habité autrefois. Il sait bien que j’ai habité là, mais il me parle -d’affaires; il me retient dans son cabinet au lieu de me dire: «Vous -avez peut-être envie de revoir la terrasse?...» Et si je ne lui -demandais pas la permission de m’accouder à la balustrade, il pourrait -me croire préoccupé de ce que vaut l’hectolitre de blé. Il sourit quand -je le supplie de me laisser monter dans le jardin du haut, car les -fruits, justement, n’ont pas donné cette année, et il s’en excuse, le -pauvre homme, tandis qu’à son côté je gravis, sous un prunier de -mirabelles, certaines marches branlantes qui aboutissent au cadran -solaire. Il s’excuse de ce que ce cadran soit si vieux, soit brisé, -tienne de la place et ne serve à rien, tandis que je songe que c’est sur -cette table d’ardoise, par l’ombre de ce style, que me fut révélée la -gravité de l’heure qui ne revient pas et que me fut inspiré le goût des -seules choses qui durent. - ---Aucune pendule, dis-je au notaire, ne parle au cœur comme cette petite -ombre qui est dirigée de si haut. - -Il sourit encore, car il croit que je me moque. Je serais fâché qu’il -soupçonnât en moi la moindre ironie, et, pour lui laisser le beau rôle, -je fais l’imbécile devant cet homme d’affaires sérieux; je lui dis, en -passant entre deux poiriers: - ---Ici, quand j’étais enfant, une jeune fille, en visite, piqua son -ombrelle dans la terre et faillit l’oublier. Sur la porte, comme cette -jeune fille allait partir, c’est moi qui fus dépêché pour querir -l’ombrelle. Je savais bien où elle était, mais je fis comme si je la -cherchais longtemps: caché derrière ce noisetier, je baisais, comme un -grand amoureux, la petite pomme d’agate que touchait chaque jour la main -du premier être qui ait charmé mon cœur. - -Le notaire m’écoutait avec inquiétude. J’ai ajouté: «Au fond, dans la -vie, il n’y a que ces choses-là qui comptent...» Mais le notaire a dû se -dire que je n’ai pas cessé d’être enfant. - - -7 octobre. - -Il a plu toute la nuit; toute la matinée il a plu; il pleuvra -l’après-midi entière. J’ai une fenêtre ouverte sur le jardin, par où -j’entends la chute continuelle de l’eau sur le sable et sur les -feuillages; au loin, c’est un murmure monotone, universel, sans -défaillances, comme un bavardage de femmes; plus près, sur les lierres, -on discerne la goutte d’eau opiniâtre, qui a choisi telle feuille et, -depuis des heures et des heures, la frappe d’un coup pareil, à -intervalles comptés; et, du haut de la fenêtre, pend un sarment de la -treille, flexible, qui, depuis ce matin, sans relâche, salue, salue... -De la basse-cour viennent parfois les gloussements étouffés des poules -tapies à l’abri, paroles de mauvaise humeur. - -De l’autre côté, sur la route qui traverse le faubourg, une voiture a -passé, sombre, luisante et rapide comme une otarie entre deux plongeons, -et suivie d’un pauvre chien si crotté par la boue qu’il avait l’air -d’être en terre glaise; et puis, plus rien n’a passé, plus rien n’a -remué depuis une heure: la gouttière de la maison est affligée d’un -hoquet incurable, et le toit de la grange voisine, d’une abondante -incontinence. Et, par la porte d’une petite maison paysanne, je vois un -bonnet blanc qui va et vient dans l’ombre... - -Alors, toute coup, la détresse de l’atmosphère m’envahit. Je songe à des -femmes veuves qui habitent, alentour, en des trous obscurs semblables à -celui où je vois remuer le bonnet; à d’autres, qui y veillent un homme -paralysé, une mère mourante; et à des jeunes filles qui s’y préparent -avec joie au mariage, grâce à quoi elles pourront, à leur tour, en un -trou obscur, par les jours de pluie, attendre le retour de l’homme, -veiller leur mère mourante, ou transmettre à leur fille le même -privilège de vivre, de longs jours de pluie, en un trou obscur ouvert -sur la route où rien ne passera... - -Je songe aussi à d’autres femmes, plus fortunées, qui sont, à l’heure -qu’il est, dans leur demeure bourgeoise, et dans une pièce appelée -salon, où dans l’angle est un piano fêlé, sur la cheminée des -photographies encadrées de peluche, et sur un guéridon les journaux des -modes de Paris, qu’elles ne suivront pas. Elles pensent à la première -communion de Germaine ou au baccalauréat de Gustave, à la difficulté de -se procurer de la viande de boucherie hors le dimanche, au grand dîner -que donneront les Lambert au carnaval prochain: nous ne sommes qu’en -octobre!... Et la pluie tombe autour d’elles!... - -Je songe à une dame qui a vécu quatre-vingts ans dans la pièce même, -tendue de serge bleue, où je me trouve, et quarante-sept ans seule, et -qui y a subi peut-être quinze mille jours de pluie!... Je songe à une -autre qui est morte à trente ans, non loin d’ici, dans la maison où je -suis né... Est-ce que la pluie lui faisait peur comme à moi? Est-ce -qu’elle pensait: «Voici un jour vain, un jour qui ôte l’espérance, un -jour retranché à ma vie?» Ah! quelle foi en le lendemain de la mort il -faut, pour supporter sans désespoir une longue journée provinciale sans -soleil! Ou quelle inconscience! - -Je songe à moi qui suis seul, sans doute, à m’attrister de la pluie!... - - -9 octobre. - -L’automne radieux, le ciel pur, l’atmosphère sans trouble, une sorte -d’arrêt bienheureux de toutes choses sous le magnifique soleil. Les coqs -chantent, on entend au loin les battoirs des laveuses, et plus près le -bourdonnement des mouches et des abeilles. Dans le jardin, près d’une -bordure de thym, dont je casse, pour les respirer, les tigelles -odorantes, je suis plongé dans le parfum lourd des reine-claude tombées -et pourrissantes que de belles mouches dévorent avec un murmure -d’allégresse... A ma barbe, une petite araignée, rubis minuscule, se -balance au bout de son fil; elle me confond avec le poirier sous lequel -je suis assis. De petits papillons bleus, deux par deux, volètent -au-dessus des glycines... - -Que ne suis-je de ceux qui, devant un tel spectacle s’abandonnent, et -acceptent l’invitation au bonheur que nous adresse la nature heureuse! -J’assiste à cette fête comme un étranger, attentif et curieux, et qui -sait profiter du bien-être, mais qui pense que la fête n’est pas donnée -pour lui. - -Alors, plus désespéré par le beau temps que par la pluie, je m’en -vais!... - - -Paris, 11 octobre. - -Il y a, en cette saison, des soirées d’été attardé pénibles pour l’homme -qui remonte, à neuf heures, s’enfermer seul chez lui, prétendant -travailler et dormir... Parfois j’ai du courage, et sans me mettre au -balcon, sans regarder par ma fenêtre, je m’assieds à ma table et implore -d’un livre l’oubli de moi-même. Mais je n’ai pas eu de courage, ce soir. - -Il fait trop beau: toutes les fenêtres de mes voisins sont ouvertes -comme en juillet; et, dans ces intérieurs de petits ménages, je -discerne, à la longue, des ombres qui se meuvent lentement. Les gens qui -ont peiné le jour sont lents le soir: les mouvements modérés sont pour -eux les signes et comme le rite obligatoire du repos. Je vois deux -fenêtres où des couples s’embrassent; sur les balcons des ombres se -rapprochent et demeurent côte à côte, longtemps. Que l’on s’aime donc, -mon Dieu! pour peu que l’esprit garde encore de la simplicité! - -Je quitte la fenêtre et je me mets au travail. Au bout de cinq minutes, -j’entends chez des voisins un piano. Quelqu’un, à ce piano, tapote un -air de romance dont la banalité me ferait fuir si j’étais parmi les -personnes qui l’écoutent, et une voix de femme s’élève, pauvre, -pitoyable ou ridicule. Aussitôt ma solitude se trouble, s’émeut, -s’attendrit, à la seule idée d’une réunion, d’une voix qui chante: -quatre accords médiocres plaqués à temps me haussent au faîte de mon -rêve; pour une cause si misérable, quelle symphonie en moi, ce soir!... - - -12 octobre. - -Je note encore le temps, l’image qui passe. J’en ai besoin. - -Me voici à Versailles, dans le Jardin du Roi. Après m’être réchauffé aux -couleurs vives du parterre,--flammes de soufre et brasier rougeoyant des -cannas, bégonias d’un grenat éclatant,--je me suis retourné et j’ai eu -devant moi l’entrée d’une salle de verdure dont le ton général est d’un -chagrin, d’un pâle, d’un dolent, d’un fané, à faire pitié. - -Il y a, au centre, sur un socle élevé, un vase de marbre antique où est -représentée, je suppose, une scène de deuil: c’est une femme assise sur -un lit, se cachant les yeux d’une main, et tendant le pied à une esclave -qui le lui lave; le fond est une draperie souple, suspendue à des -crochets également espacés, au-dessous desquels elle se fronce en petits -plis corrects, disposés en patte d’oie; aux flancs du marbre, marchent -de graves personnages, vêtus d’un tissu léger qui tombe tristement sur -leur corps, comme une pluie serrée. Le socle est entouré d’un massif -circulaire, puis d’une étroite allée et d’une plate-bande de rosiers du -Bengale dépouillés. Ah! les pauvres rosiers, ils ne sont plus faits que -de longues et grêles tiges d’où vont choir, au prochain coup de vent, -les quatre dernières feuilles et la dernière rose, pareille, en ce -moment-ci, à une bande de journal chiffonnée et jetée là par un passant. -Le tout clos par des arbres sombres, parmi lesquels un haut sapin, -étouffé de végétations parasites et mourant, d’un geste tragique, dresse -sur le ciel blême ses moignons décharnés: quelque chose comme un Laocoon -des bois. Le silence, la solitude, la fraîcheur du soir, une buée qui -monte parmi les feuillages lointains, l’automne qui me pénètre... Je -donne un dernier regard à ce lieu de tristesse délicatement paré, à ce -vase funéraire dont les bords, velus d’une mousse verdâtre, font penser -à un poison qui aurait débordé... - - * * * * * - -Ces allées, en voûtes ogivales, longues, à demi obscures, aboutissant à -une grille ancienne, rongée de rouille, derrière laquelle le clair -soleil semble prisonnier!... - - * * * * * - -Le plaisir d’entendre, un peu partout, des gens qui passent prononcer de -beaux noms qu’on n’entend que là: «Apollon», «le Roi», «la Reine», «le -bosquet», «les trois fontaines», «marbre», «miroir», «marbre» encore!... - - -22 octobre. - -Je ne peux pas ne plus penser à elle. - -Voilà bien des jours que je ne l’ai vue; je n’ose pas les compter comme -font les collégiens, les soldats, les femmes amoureuses; mais j’en ai -bien envie. Pourquoi? pour me dire et me répéter à moi-même: -«Quarante-cinq ou cinquante-trois jours de néant!» et invoquer la -miséricorde céleste; ou bien ne rien dire, baisser les deux coins de la -bouche et m’enorgueillir de la dignité avec laquelle je porte la plus -grande douleur. - - -25 octobre. - -Les jours sont courts, et tout retour d’un soir où je ne la verrai pas, -où je n’entendrai pas parler d’elle, me fait l’effet d’une entrée dans -le lieu souterrain où l’on sera seul à jamais, où plus jamais, jamais, -ne vous visitera le rayon de la lumière bien-aimée du jour... O lumière! -lumière! ce n’est qu’à toi que l’être aimé puisse être comparé sans -profanation. - - -27 octobre. - -Depuis sept ou huit ans, j’avais conquis la paix, c’est-à-dire que les -plaisirs de l’intelligence dominaient, domptaient presque ceux de la -chair et du cœur. - -Me voilà! Je méprise tout: baiser la bouche d’une femme, tout est là! Et -vite, vite! car je me dégrade et meurs tous les jours. J’ai ouvert -Homère, Euripide, la _Divine Comédie_, Montaigne, Rabelais, -l’_Imitation_: évidemment il n’y a qu’une chose qui compte, c’est baiser -la bouche d’une femme! Cela est écrit entre toutes les lignes qui ne le -proclament pas; c’est la seule vérité qui resplendisse ici-bas. Il n’y a -qu’un homme pauvre, qu’un homme malheureux, qu’un homme vraiment -pitoyable, c’est celui qui ne désire pas cela ou à qui cela se refuse! - -J’écrivais tout à l’heure; son parfum a passé comme une nuée, un -fantôme, et la chair de son bras a effleuré ma lèvre... Je le jure; j’en -ai encore le frisson... Je la veux trop! Mon désir la crée. Mon amour me -fait presque peur. - - -29 octobre. - -Et puis, tout à coup, un billet: - - _J’arrive, mon ami, je veux vous voir! Venez ce soir même, je vous en - prie._ - -Me voilà, dès ce soir, à Auteuil. Mon cœur bat dans cette petite rue où -l’on ne voit que trois maisons et des arbres roux qui se dépouillent. -J’aperçois de loin le bec de gaz éclairant le vieux mur gris: elle est -là! elle est là! Je vais la voir, entendre sa voix, baiser sa main! Dieu -de Dieu! la vie est trop bonne; il y a trop de bonheur pour moi; ce -n’est pas juste. Ah! tous ceux qui n’ont pas, comme moi, marché dans -cette rue charmante, un soir d’automne, en regardant de loin ce vieux -mur comme je le regarde, que toutes les félicités leur soient accordées, -et que mon bonheur, à moi, soit fini: j’ai eu la part trop belle! - ---Ces dames sont arrivées de ce matin, me dit la bonne. - -Je suis dans le petit salon; un pas, dans la chambre au-dessus, fait -bruire autour de moi les girandoles; cela sent le gaz, l’essence, la -naphtaline; Julie remonte la mèche de la lampe, qui a fumé, et se -retire; on vient; on ouvre la porte. Et je la vois venir à moi, comme à -Aix! Mon visage doit être transfiguré; quelque chose m’emplit à -m’étouffer; ma tendresse déborde; mes yeux parlent pour moi... Elle -vient, elle vient à moi. J’ouvre les bras sans songer à ce que je fais. -Elle vient toujours. Je l’embrasse. Elle m’embrasse. Elle pleure. Je -n’ai même pas songé à toucher ses lèvres, dont le désir effréné, depuis -deux mois me hante. - -Mes larmes coulent; ah! je ne fus jamais si heureux! Et nous sommes là, -sans pouvoir rien dire. Je pense: - -«Dieu a passé entre nous! le ciel vient de tomber là! Est-il possible de -goûter un pareil moment et de se retrouver simple mortel comme devant?» - -Et je lui adresse une question banale. Elle me répond, mieux: - ---Mon ami, dit-elle, non, décidément, je ne peux me passer de vous! - -Elle me raconte un séjour qu’elle a fait en Bourgogne: le château, les -douves, le parc, le gibier, le vin, d’assez bonnes gens, un ennui sans -fin. - ---Et vous? qu’avez-vous fait? - ---Je vous ai aimée, oh! aimée!... - -Elle sourit et dit: - ---Vous serez patient, mon ami? Jurez-le. - ---Oh!... les serments!... - -Elle me prend la main pour me faire jurer solennellement. Mais voilà que -sa bouche m’apparaît. Et je la baise... - - -3 novembre. - -Je devrais taire ce qui est arrivé, l’oublier moi-même, me cacher, tout -au moins, de peur que mon visage ne trahisse, dans la rue, un tel -bonheur... - - -4 novembre. - -Je ne cherche pas à comprendre ce qui est arrivé. Dans mes songeries, -j’ai souvent imaginé à l’avance telle et telle scène probable ou -possible entre madame de Pons et moi. Un baiser, un baiser d’amants, -entre nous, je l’ai imaginé, oui, mais comme la fin et le prix de -quelles hésitations, de quels atermoiements, de quelle patience -infinie!... Et hier, justement, elle me recommandait cette patience, à -l’instant même qui précéda celui où ce baiser fut échangé!... Oh! ne -disons pas: «Je ferai», ou: «Je ne ferai pas»! Une porte qui s’ouvre, un -pied posé un peu plus avant, le ton d’une robe ou bien le temps qu’il -fait peuvent bouleverser les plans que la raison a le mieux établis. -Nous ne savons pas qui nous dirige, et nos plus grandes surprises -viennent de nous-mêmes. - - -7 novembre. - -Je disais facilement mes peines et ma mélancolie; mon bonheur, je ne -sais pas l’exprimer. Pour lui, c’est un autre langage qui convient; je -n’y suis pas accoutumé. Et je sens une pudeur nouvelle: je n’ose pas -dire que je suis heureux!... - -Quelqu’un, intérieurement, me souffle: - -«C’est que, sincèrement, tu ne l’es pas!» - -Je réponds: - -«Comment! comment! Ne le serais-je pas?» - -Et la voix me chuchote: - -«Ta situation est telle, en effet, que tu ne peux pas croire que tu ne -sois pas heureux...» - -Maudite voix!--mon mauvais génie qui, lorsqu’il faisait beau, m’a -toujours dit: «Pas tout à fait!» qui, lorsque j’allais m’enthousiasmer, -m’a averti: «Tu ne vois donc pas?...» et qui, lorsque j’avais accompli -quelque chose de bien, m’a grommelé invariablement: «Ce n’est que -cela!...» - - -10 novembre. - -Tes cheveux blonds, si lourds que tu n’en sais que faire et où chaque -courbe luit comme un anneau d’or, ton front, ta tempe transparente, sous -laquelle bat ta pensée, ton nez trop pur, la courbe de tes sourcils qui -n’en finit pas et qui abrite si bien, au coin de l’œil, la petite grotte -aux douleurs où le cerne bleu prend sa source; tes yeux miraculeux, ta -joue,--mon Dieu! quand j’y pense!...--je les supporte encore: mais ta -bouche!... La seule image évoquée de ta bouche m’affole, et me voilà qui -pleure d’amour, d’admiration, de stupéfaction. - -Ta tête chérie! - -Tous les grands amoureux comprendront mon extase, mon délire quand je -crie seulement: «Ta tête chérie!» - -Je la tiens dans mes mains; je caresse tes oreilles entre mes paumes; -mes doigts tout entiers se perdent dans ta chevelure!... - -Oh! pardonne!... Au degré où je t’aime, je devrais taire, par respect -pour ta personne, mon ivresse. Mais j’essaie, par là, de prolonger un -peu de temps mon ivresse... - - -11 novembre. - -Le croyant qui, étant mort, se voit entr’ouvrir les portes du paradis et -qui peut se dire: «Dieu!... l’Éternité!... les voilà, je les touche!...» -Quel moment! - - -12 novembre. - -J’ai dû passer la matinée au musée de Versailles, et, après déjeuner, -elle est venue me rejoindre dans le parc... - -Souviens-toi à jamais de son image.--elle était debout contre le socle -de la Diane, à droite avant de descendre au bassin de Latone;--et de ce -saut du cœur, en toi, au moment où tu t’es dit: «La voilà!» - -Je l’ai entraînée au jardin du grand Trianon, à l’endroit que j’aime. -C’était une belle journée; le vent était un peu froid, mais je savais -bien que là-bas il y avait un abri, au soleil... C’est tout à fait à -l’extrémité du palais, dans une petite allée de lauriers et de tamaris -d’où l’on aperçoit les balustres de l’escalier double descendant au -grand bassin dont la nappe immobile a l’éclat d’un miroir. Il n’y a -jamais personne là. On entendait, sur la gauche, le bruit du vent dans -les ormes dorés; quelques feuilles sèches remuaient autour de nous: nous -nous sommes tus pour le plaisir de goûter ce grand calme, et nos yeux -s’amusaient à regarder la pointe argentée des herbes que l’air -caressait, et qui luisaient comme les poils de la loutre au jour. Des -vols de moucherons parsemaient l’atmosphère d’une poussière lumineuse. -On se sentait loin et retirés, plus loin que dans la campagne romaine ou -dans les champs de Paestum. Autour de nous, des souvenirs voltigeaient -en fantômes... Elle m’a indiqué du doigt, un moment, derrière nous, -entre les pilastres de marbre rose, les balcons de fer, à demi -déchaussés, derrière lesquels sont closes les hautes persiennes: - ---Si quelqu’un allait ouvrir?... - -Et cela m’a fait sourire comme une allusion à un fait absolument -impossible. J’ai failli lui dire: «Mais tout est mort, nous sommes dans -le passé!...» Cependant nous avons entendu un cri d’oiseau, puis, -presque en même temps, une petite cloche lointaine a tinté trois heures, -et cela a été fini pour les mouvements et pour les bruits; le vent seul, -à de longs intervalles, passait à travers les arbres, et, derrière lui, -les feuilles tombaient. - - -15 novembre. - -J’écrirai peut-être, un jour, comme tout le monde, un roman, où je -rapporterai, travesties, bien entendu, les paroles d’une femme qui a -lutté longtemps contre l’amour et qui s’y abandonne: ce seront des mots -dont la magie est telle qu’elle s’en va, en arrière, enchanter les -heures écoulées qui furent les plus douloureuses, les recréer, si -lumineuses, si étourdissantes de joie, que l’on voudrait en avoir -souffert d’autres, et de plus dures, et en souffrir encore. Un seul de -ces mots, par le ravissement qu’il procure, montre combien l’abandon -rapide et sans scrupule à la volupté est de goût pauvre et rudimentaire; -et il faudra bien aussi trouver un autre terme que celui de -«volupté»,--devenu abject,--pour dire ce tressaillement profond, total, -magnifique, éperdu et grave, dont on ne saurait vraiment pas affirmer -que c’est de plaisir qu’il est fait. - -Mais comme je sens bien que, sans le secours de la fiction, une âme se -raconte incomplètement au dehors! Quand aucun œil humain ne devrait -jamais voir le papier sur quoi j’écris ces lignes, je n’écrirais pas sur -ce papier les quelques mots qui sont plus pour moi que tout ce que j’y -ai écrit. - -Mon bonheur est si grand que je suis devenu tout à coup pareil aux gens -qui sont nés heureux: je me repais du moment présent. - - -20 novembre. - -L’homme ne sait ce qu’est aimer qu’après qu’il a été menacé de ne plus -aimer jamais. Une si épouvantable alerte, comme le danger imminent de la -mort, projette un éclair seul capable de nous signaler l’étendue et la -beauté de ce que nous allions perdre. - -Que des jeunes gens puissent aimer? Avec toutes les grâces de -l’inconscience, oui, sans doute: ils cueillent un fruit en jouant, en -folâtrant; ils le gaspillent, ils le jettent derrière eux, l’ayant mordu -à peine. Mais c’est nous, attardés, venus par derrière, qui le savourons -jusqu’à l’amertume exquise du noyau. - - -22 novembre. - -Je songe au jour où elle est venue là pour la première fois, où elle a -monté l’escalier de ma maison!... Cette porte s’est ouverte et elle est -entrée. Il faut que je me remémore cela: c’est une image que je veux -revoir quand je mourrai. - -Je n’ai pas remarqué, à ce moment, la couleur de sa robe; je pensais -seulement: «C’est elle, c’est son visage, son corps chéri... sa longue -jambe faisant un pas pour moi!...» - -Puis, en moi-même, je la remerciais d’être entrée en souriant, sans -avoir l’air d’accomplir un sacrifice, sans aucune comédie. - -Elle a pris l’air de la pièce, elle a regardé le dos de mes livres, mes -gravures, mes photographies, mes statuettes, et puis elle m’a dit un mot -qui m’a inquiété, depuis: - ---Chez vous, c’est pareil à vous: cela me plaît, mais presque trop!... - ---«Presque trop?»... que voulez-vous dire? - ---Je n’en sais, ma foi, rien... - -Je tirai l’épingle de son chapeau: la vue de ses cheveux arrêta en moi -toute pensée malencontreuse... - - -26 novembre. - -Mes idées, mes goûts, mes travaux, mes livres, comme elle m’en parle -depuis qu’elle est à moi!... Je m’en plains. - - * * * * * - -Elle m’en parlait dès auparavant, voyons! C’est de cela que nous -causions, c’est en cela que nous nous sommes aimés!... Oui, oui! j’en -étais fier et satisfait, alors. Mais je vois bien, à présent, que ce -n’était pas tant sa conversation que j’aimais: c’était elle. - - * * * * * - -Quand elle me parle de tout ce par quoi je me suis fait aimer d’elle, je -suis jaloux. Je voudrais être un sot, un ignorant, un goujat même, et -qu’elle m’aimât! Ah! comme je la croirais bien à moi! - -Je lui ai dit cela, en riant. Elle m’a répondu innocemment: - ---Mais je ne vous aimerais pas! - -Qu’elle m’a fait mal! - -L’adoration de sa chair peut-être aussi m’avilit-elle un peu? De la -région élevée où se maintenait notre amour, c’est moi qui tombe, et -c’est elle, la Psyché, qui proteste. Surprises! surprises! l’amour n’est -fait que de sujets d’étonnement: le premier jour, avant que je lui -ôtasse son épingle, c’est elle qui m’avait paru me trouver trop peu -vulgaire...--si c’est ainsi qu’il fallait interpréter son spontané -«presque trop»! - - -29 novembre. - -Son corps!... - -Son corps? mais, en définitive, serait-ce de tout elle la partie la plus -sacrée, et l’essentielle, puisque, arrivé enfin à lui, et stupéfait de -son emprise, je sens que je n’en parlerai cependant pas. Et je n’ai eu -aucune gêne à dire son intelligence, sa sensibilité, son cœur... Son -corps, j’ai osé parler de lui, oui, quand je n’étais que catéchumène, -mais aujourd’hui le sentiment de sa grandeur me terrasse, et je me -crois, moi qui le touche, promu à je ne sais quel sacerdoce. - -La chair n’est honteuse que de se savoir éphémère. Mais ce n’est pas -l’impérissable qui nous émeut: notre cœur ne se donne qu’à ce que le -temps blesse d’heure en heure. Que le baiser d’une immortelle m’eût -semblé froid! - - -30 novembre. - -Je croyais qu’elle m’avait dès auparavant livré sa pensée, sa -sensibilité, son cœur; mais non! je vois que c’est à présent seulement -qu’elle me donne tout cela, en même temps qu’elle se donne. Ce n’était -presque rien, ce que j’avais ou soupçonné ou reçu d’elle. A mesure que -je la caresse et que je l’étreins plus passionnément, c’est son âme, son -âme sans réserve qu’elle me livre. J’ai honte... Quelle humiliation est -la mienne: ce n’est pas cela que je lui demande. - - -1er décembre. - -Je me tais. C’est à son corps que je pense. - - -4 décembre. - -Quant à elle, elle est toute transformée. Elle dit elle-même qu’elle -naît à une vie nouvelle, et elle ne cache pas son bonheur. Sa mère en -sourit, la bonne et libérale madame Delaunay! - -Et je sens que madame Delaunay, elle, pense sans cesse au divorce. - -Pourquoi cette opération, que je désire autant et plus que madame -Delaunay, me fait-elle peur? C’est qu’elle va nous faire souvenir du -mari. - - -10 décembre. - -Elle est là, étendue sur mon divan, les deux bras nus relevés, les mains -croisées sous la nuque; elle repose, elle sommeille. Elle est chez moi, -à moi, et heureuse! - -Sa bouche fait la divine moue. Les alentours de ses yeux, la petite -veine bleue, les pénombres, et la région blonde de la tempe qui rejoint -les cheveux,--cette vue me fait frémir les jarrets. - -Évidemment, c’est pour ces moments-ci que je suis né et que j’ai vécu; -tout, jusqu’ici, n’a été qu’accessoire. C’est pour ces moments-ci que -mon enfance solitaire m’a appris la saveur des choses, du jour et de -l’ombre, du temps, éternel passant, et de la mort perpétuellement -suspendue. C’est pour ces moments-ci que la religion de la beauté a -pénétré en moi, quand j’ai eu quinze ans, en m’exaltant, en m’affinant -sans cesse, et en me préparant à une admiration toujours plus difficile -et plus rare. C’est pour ces moments-ci que j’ai orné ma mémoire, que la -poésie a embelli ma pensée et que la musique de Beethoven m’a -stupéfié... Qu’était-ce, en effet, que tout ceci: rêves d’enfant, -exaltations de jeune homme, arts, littérature, si à de tels moments tout -ceci ne devait aboutir?... Pour la première fois, je sens que tout ceci -et ma vie même avaient donc un sens certain, et c’était de préparer un -magnifique amour... Notre amour vaut ce que nous valons nous-mêmes; -chacun de nous, en définitive, a l’amour qu’il mérite: ô vous, jeunes -gens! ô vous, femmes qui rêvez d’amoureuses extases, embellissez-vous! - - -Une demi-heure après. - -A présent, il me semble, que je n’ai, de ma vie, rien vu, rien appris, -rien pensé, rien senti, que l’univers est étroitement réduit; que je -suis moi-même un être borné: en effet, le flot de ces cheveux, ce bras -nu qui paraît, le parfum de ce corps étendu, c’est à cela que -j’appartiens tout entier. Au delà de cela, je ne vois rien, je ne -soupçonne rien, je ne désire rien; non, rien, je le jure... - -Alors, qu’était-ce que cette illusion de tout à l’heure?... Qu’était-ce -que cette admiration de moi-même, par laquelle je rejoins le premier sot -venu?... - - -15 décembre. - -Le bonheur a pour moi quelque chose d’effrayant. Je me méfiais de lui -avant qu’il m’abordât; il me touche, et je me crois la dupe de quelque -farce sinistre, qui va finir tantôt et dont je comprendrai le sens -tragique. - -Est-ce orgueil de ma part? Croirais-je le bonheur chose vulgaire? Non, -pas le bonheur qui me touche! C’est sa qualité qui m’étonne: il est de -la trame de mon rêve, et, quand je viens à penser qu’il peut égaler mon -rêve, c’est alors que je tremble et me révolte, comme l’esprit positif -en face de l’apparence mystérieuse des choses. - -J’étais fait pour désirer, regretter, désespérer. Au milieu de la joie -qui m’inonde, je me sens ahuri, maladroit, ridicule peut-être. On me dit -que j’ai des mots et des gestes d’enfant; je ris pour des niaiseries; et -il est vrai que, si je ne me retenais pas, je pleurerais pour un rien. -Elle-même ne me reconnaît plus, et je me dis: - -«Celui qu’elle a aimé en moi, c’est l’homme douloureux: que va-t-elle -faire de moi content de la vie?...» - - -20 décembre. - -Une prière revient fréquemment sur ses lèvres: «Tu ne me quitteras -pas!... tu ne me quitteras plus jamais!...» Et elle m’enlace; ses bras -se lient à mon cou comme si elle avait peur;... peur de quoi?... de -qui?... de moi?... ou d’elle-même?... - -Et moi, je lui dis, naïvement: - ---Comment ferais-je pour te quitter? - -En effet, me séparer d’elle me semble bien impossible. - ---Tu ne le pourrais pas! dit-elle, non, je sens que tu ne le pourrais -pas!... - -Il faut que je répète: - ---Je ne le pourrais pas. - -Son insistance, plus que ma crédulité, arrive à me laisser voir, -au-dessus de nos têtes unies, ce rayonnement, que nie pourtant ma raison -d’homme, et qui n’est produit que par l’idée de durée infinie, -d’éternité... - - -25 décembre. - -Pour que le temps de nous aimer soit plus long encore, nous avons -imaginé de le prolonger en arrière. C’est tricher avec le destin; c’est -berner le créateur! Nous nous efforçons de songer, elle et moi, à ce que -certains moments passés auraient pu être si nous les avions vécus côte à -côte. - -Par exemple, je lui raconte: «J’ai fait un petit voyage, tu sais, -l’année dernière, dans le Midi. Un matin, je me suis promené tout seul -dans un bois de pins, et je me suis arrêté à regarder, entre les -barreaux d’une grille de fer, un coin de verger isolé dans cette forêt. -Il y avait là des choux à grosses feuilles pustuleuses, garnies de -perles d’eau, une allée tapissée d’herbe humide et bordée de jonquilles; -là-dessus, des amandiers en fleurs... tu vois?... - ---Je suis avec toi, dit-elle, déjà dans ce temps-là, et je vois!... - ---Plus loin, il y avait une pauvre cabane fermée, comme la grille, avec -une chaîne et un cadenas couverts de rouille... tu vois?... tu vois?... -Et puis, par une échappée grande comme mon chapeau, entre des branches -de pin, ma chérie, _te souviens-tu?_ on apercevait l’azur de la rade de -Villefranche, et les villas, des dimensions de dés à jouer?... - -Ses yeux se mouillent. - ---Je n’étais pas là! dit-elle, je n’étais pas là!... - -Je l’étreins si fort que je peux m’imaginer qu’elle pénètre jusque dans -ma vie passée. - -Et nous voilà tous les deux émus d’un plaisir de réhabilitation: car il -nous semble que nous ayons commis une grave faute en n’étant pas unis -dès ce temps-là, et que nous la réparions aujourd’hui. - -Je continue le jeu passionné: - ---Un peu plus loin que notre verger fermé, ma chérie, il y a un sentier -qui dégringole, sur des rocailles, vers la rade et où l’on ne peut -s’empêcher de s’arrêter pour respirer le parfum des giroflées... On les -cultive sur ce terrain en paliers, descendant peu à peu, comme de -grandes marches fleuries; et elles alternent avec les œillets à demi -voilés sous les mailles d’un réseau de fils pareil à d’immenses toiles -d’araignées que la rosée matinale fait étinceler au soleil. L’air frais -est embaumé: le ciel est complètement pur... Il y a un gros réservoir, -là, qui déverse son trop plein par un petit tuyau qu’on entend jaser; -mais je ne sais d’où vient le seul autre bruit, celui d’une poule qui -glousse... - -Elle m’arrête: - ---Non, non! ne continue pas; cela me fait mal... - -L’eau du fleuve ne remonte pas baiser les bords charmants qui lui ont -échappé, à son passage. - - -26 décembre. - -Tantôt, rue du Bouquet-d’Auteuil, le ciel semblait fardé comme un visage -de femme, et la houpette gigantesque, au dos garni de satin rouge, on la -voyait là-haut, là-haut, en train de semer dans l’immensité sa poudre -lilas qui retombait jusqu’à nous. - -Dans le petit jardin, les giroflées étaient pareilles à des légumes -cuits que l’on retire du pot-au-feu; les marguerites et les myosotis à -une salade de mâches qui macérerait depuis hier. Un jardinier vêtu d’un -pardessus au col relevé confectionnait à chaque tête de rosier un turban -de paille. - -Comme le son des cloches est fin dans l’air d’hiver! On dirait qu’il se -dépêche d’aller au bout de sa course, et il s’amenuise pour filer plus -vite... Oh! les beaux membres des arbres nus!... Tout gelait, au dehors, -dans une substance légère et gris de perle. J’attendais... A un moment -les cloches se sont tues; je n’ai plus entendu rien... qu’un pas de -femme qui descendait l’escalier: c’était mon bonheur qui venait à moi. - - -27 décembre. - -Elle n’est pas venue chez moi aujourd’hui. - - -28 décembre. - -Elle est venue. - - * * * * * - -Je sens que je n’ai plus que cela à dire: «Elle est venue», ou: «Elle -n’est pas venue.» Désormais toute ma vie dépend d’une telle oscillation. - - -29 décembre. - -Soyons sincères impitoyablement! Est-il possible de dire ou d’écrire en -toute franchise: «mon bonheur»?... Et n’est-ce pas plutôt que, dans -notre avidité de nous croire heureux, nous nous hâtons de dire ou -d’écrire le mot, afin que la vertu même du mot nous leurre?... Ce n’est -pas le souvenir du bonheur qui nous reste, mais celui du moment où nous -avons prononcé ou tracé le mot, pour forcer la chose. - -Ah! que les plus malhabiles vis-à-vis du monde sont parfois bons -comédiens vis-à-vis d’eux-mêmes! - - -31 décembre. - -Hubert, qui est venu aujourd’hui rue du Bouquet-d’Auteuil, m’a appris la -présence de Pons à Paris.--Joli jour de l’an! - - -1er janvier. - -Si, si! plus joli nouvel an que je ne pensais: madame Delaunay m’a tenu -à part, un moment, et m’a dit: - ---Vous savez qu’elle n’est plus si opposée au divorce? On peut lui en -parler. - -Je me suis risqué à lui en parler. Elle m’a répondu: - ---Eh bien! pour cela, voyons, qu’est-ce qu’il faut faire? - ---Mais d’abord, ai-je répliqué, pourquoi conserver votre appartement? - -Elle m’a promis de donner congé, mais j’ai vu que cela lui était -pénible. Pourquoi? grand Dieu! pourquoi?... Est-ce sa vie d’autrefois, -est-ce son mari qu’elle regrette?... - -Elle ne sait pas qu’il est ici... - -Mais n’oublions pas que je suis aujourd’hui tout à l’optimisme! - - -5 janvier. - -Elle n’est pas venue. - - -6 janvier. - -Caresses, tendresses. Presque trop. Puis des larmes tout à coup... C’est -la première fois qu’elle pleure chez moi. Je m’inquiète. Elle dit: - ---Ce n’est rien: je suis nerveuse... - -Ce n’est pas cela qui me rassure!... Enfin elle se remet, et la voilà -qui cause, cause!... - ---Oh! lui dis-je, vous êtes trop intelligente! - -Elle se fâche, puis s’apaise, rit, se moque d’elle-même et se remet à -parler, encore, à parler, oui, c’est sûr, trop intelligemment. J’essaie -de la suivre, elle ne m’écoute pas. - -Puis, tout à coup, sur le point de me quitter, piquant l’épingle dans -son chapeau, elle me dit, comme la chose la plus ordinaire du monde: - ---Vous savez qu’Amédée est ici? - -Je répète bêtement, malgré moi: - ---Amédée? - -Et je m’assieds. - -Mais enfin, il fallait bien qu’elle apprît, un jour ou l’autre, qu’il -est ici!... Elle l’appelle «Amédée», sans doute; eh bien?... - -Je dis: - ---Vous l’avez vu? - ---Non. - ---Vous le verrez? - ---Oh! - -Et elle me parle de notre prochain rendez-vous. Ordinairement, c’est moi -qui fais cela. Et elle me tend sa bouche. Ordinairement, c’est moi qui -la cherche. Elle est sur le palier, elle revient, elle descend quatre -marches, et les remonte... Je regarde son gant blanc descendre en -spirale sur la rampe et diminuer comme un objet qui vous a échappé au -bord d’un puits profond. - - -12 janvier. - -On avoue assez facilement les tourments qu’une femme vous fait subir, -avant qu’on la possède; mais après, ce n’est plus de même... - - -13 janvier. - -Elle n’est pas venue. - - -14 janvier. - -Je lui ai dit: - ---Je sais que votre mari vous a écrit qu’il était malheureux et qu’il -désirait vous voir. Par la même lettre, il vous fixait un rendez-vous. -Vous y êtes allée. Et votre mari vous a fait pleurer... - -Elle m’interrompt: - ---Comment savez-vous cela?... Comment est-il possible que... - ---Je le sais, vous le voyez bien!... Ce n’est pas par votre mari -lui-même, car, si je le rencontrais, je lui tournerais le dos avec -dégoût... Je le sais par quelqu’un qui a reçu cette confidence, et non -pas, lui non plus, de votre mari!... Vous voyez donc l’usage que fait -votre mari de vos bontés excessives et de vos larmes... - -Elle est épouvantée, elle s’écrie: - ---Il a été raconter cela!... Mais où?... mais à qui?... - ---Qu’importe le lieu? et qu’importe la personne? C’est partout et c’est -à tout le monde, puisque vous vous apercevez que déjà cela revient à -vous! - -Elle est atterrée, elle me demande pardon. Je vois son visage -bouleversé. Je crois commettre un sacrilège en lui donnant tout à coup -tant à souffrir. Mais, un moment, aussi, je l’ai haïe pour s’être rendue -à l’appel de son mari. - -Elle répète, au milieu de sanglots: - ---Il m’écrivait: «Je suis malheureux!...» - ---Il vous a abandonnée d’une façon scandaleuse; il vous a volé votre -fortune... Je le sais! ne niez pas! c’est votre pauvre maman qui paye, -bien à contre-cœur, le loyer de l’appartement dont vous n’avez pas voulu -vous défaire, où vous attendiez le misérable, où vous l’hébergez depuis -son retour... je le sais!... Il a mangé votre fortune avec une gueuse; -il revient, à bout de ressources, vivre aux crochets de votre mère!... - ---Non! non! ne croyez pas cela!... Cela ne sera pas!... C’est un -misérable, certes! mais, mon ami! quand il me dit: «Je suis -malheureux!...» Ah! vous ne savez pas, vous ne pouvez pas savoir!... Un -homme qui vous crie: «Je suis malheureux!...» - ---Mais, malheureux, comment l’est-il? par sa débauche, par sa -lâcheté!... Et vous voyez qu’il se moque de vous parce que vous êtes -accourue à son appel! - -Elle se tait; son œil égaré cherche où étayer l’obscur appel de ses -instincts; elle sait qu’elle a probablement tort de secourir son mari; -elle sent qu’elle continuera à le secourir. - -J’ai pitié d’elle. Ma colère est tombée. Il ne me reste plus que -l’irrémédiable douleur nouvelle qui m’envahit: cette femme est perdue -pour moi. - - -15 janvier. - -Moi aussi, je suis malheureux! - -Malheureux: enfin, c’est moi que je retrouve! Je me reconnais. Un -étranger a habité en moi quelques semaines. - - -18 janvier. - -Elle est venue me jurer qu’elle m’aimait, qu’elle n’aimait que moi, -qu’elle n’avait jamais aimé que moi, que par moi seul elle avait été -ravie... etc. Elle sanglotait; elle se tordait les mains; elle jurait -encore qu’elle m’aimait... Mais ces serments, je ne les lui demandais -pas... Je ne lui ai pas dit une seule fois: «Vous ne m’aimez pas.» - - -5 février. - -Je lui ai annoncé que j’allais partir. Aussitôt j’ai vu une femme -éperdue. J’aurais pu croire que c’était d’amour. Elle m’a conjuré de ne -pas la quitter; elle était suspendue à moi, les deux mains nouées -derrière mon cou:--comme si elle m’aimait trop pour supporter mon -absence, ou comme si, faute de mon cou où s’accrocher, elle s’en allait -tomber dans une crevasse... - -Elle ne pense pas que je vois sa faiblesse. Elle ne comprend pas que je -m’efforce de la contempler elle-même avec une sorte de recul; elle -m’accuse de froideur: c’est elle qui me reproche de ne plus l’aimer! - -Pour la rassurer là-dessus, comme je m’abandonnerais volontiers aux -tendresses, si je ne voyais pas en elle, mieux qu’elle-même! - - -6 février. - -Elle m’a dit: - ---Emmenez-moi! Je vous suivrai où il vous plaira... - -Et, comme je ne répondais pas, elle a ajouté: - ---Allons voir le verger à travers la grille et le sentier qui dégringole -au milieu des giroflées... - -Elle est sincère, elle viendrait bien si je le voulais. Tout autre, à ma -place, l’emmènerait loin d’ici pour jouir d’elle au moins un peu de -temps encore... Avec quelle bonne volonté elle m’aimerait!... Mais le -tourment que je sais, maintenant, qu’elle a sous son front, et qu’elle a -eu sans cesse, même en m’aimant, l’apaiserai-je par un voyage?... - -Elle n’a pas cessé un instant, elle ne cessera jamais de se tenir pour -la femme de l’autre. - - -7 février. - -Il y avait un moyen de projeter tout à coup dans son obscurité un rayon -de lumière implacable; c’était de lui annoncer ce que je venais -d’apprendre:--que la procédure du divorce avançait à grands pas... Je -lui ai dit tantôt où l’affaire en était. Elle a fait cette remarque: - ---Mais il n’y a donc aucune difficulté? - -En effet, dans son cas, il n’y en a guère. Et je lui ai rappelé qu’elle -devait voir l’avoué demain. Elle a dit: - ---Demain?... - -Et ses yeux, ses yeux bien-aimés, cherchaient l’occupation de femme qui -l’empêchera demain d’aller chez l’avoué. - - -16 février. - -Elle s’exalte. Elle analyse trop; elle sait trop bien m’énumérer les -raisons pour lesquelles elle m’aime. Si elle m’aimait, saurait-elle -pourquoi? - - -20 février. - -La tendresse que je ne veux pas te témoigner parce que je te sais perdue -pour moi, je la confie à mon cahier. Tu ne liras jamais ces lignes; tu -ne connaîtras jamais la douleur ni l’amour qu’elles contiennent: c’est -une inscription que je grave à l’intérieur d’un tombeau,--du mien, où je -me crois couché. - - -21 février. - -Je sens que je meurs quand je pense que je t’aime. - -Lorsque j’ai été heureux par toi, je suis tenté de dire que ma vie était -centuplée; mais ce n’est pas cela: elle était vraiment changée. Il y -avait un dieu en moi; j’éprouvais son sublime plaisir, dont j’ai connu -la grandeur à ma déception quand j’ai tenté de le traduire en notre -pauvre langue... Il est parti, le dieu, en m’emportant le meilleur de ma -vie. Je me sens affaibli. Aujourd’hui, par exemple, c’est à peine si -j’ai de quoi souffrir; mais la vérité, plus triste, est que je ne -souffre même pas. C’est le vide. Tu ne sauras jamais... - - -22 février. - -Nos rendez-vous, le matin, au Bois, dans les allées écartées, au delà -des tribunes d’Auteuil, en descendant vers Boulogne!... Te voir de -loin... Te prendre les mains sans seulement dire bonjour; sans rien -dire, te prendre les mains, te regarder dans les yeux, et puis détourner -vite la tête et dire des bêtises, parce qu’on sent qu’on va pleurer... -Marcher à côté de toi, te voir marcher, grande, mince, si souple!... Ton -pied, ta jambe, ta gorge chérie qui m’accompagnent!... Tes mots qui -prennent une forme vaporeuse dans l’air glacé!... - -Et cela est déjà le passé. C’est fini. Je remue des cendres. - -Au moins te souviendras-tu de cette promenade où tu n’as vu ces trois -grands voyous qu’après qu’ils nous eurent fait grâce? Quelle peur -alors!... «Comment!... ils sont venus si près de nous? Ils nous ont -cernés?... et vous me regardiez pendant cela tendrement!...» Je t’ai -dit: «C’était ma seule arme. L’amour, vois-tu, en impose aux derniers -des hommes.» - -Et moi, je me souviendrai de cet endroit choisi, au centre de Paris, à -deux pas du grand mouvement de la ville, et si solitaire, si loin de -tout, dans l’ancien jardin réservé des Tuileries, du côté du quai. Il y -a là un banc semi-circulaire, un grand vase de marbre enguirlandé, qui a -des oreilles en têtes de bouc, un cyprès noir, court et trapu, un rideau -de buis à hauteur d’homme, et un bel orme penché, aux fines branches -dépouillées, qui semble mis là pour achever la beauté du groupe. On -entend le jet d’eau qui tombe incessamment dans sa vasque, le grave -sifflet des remorqueurs et le pépiement bruyant des moineaux gorgés de -pain. Mais, il y a une certaine minute que j’avais voulu te faire goûter -avec moi, c’est celle où, l’hiver, à la nuit tombante, par un ciel épais -et humide, qui ne s’éclaire même pas après le coucher du soleil, le -grand rideau de buis, n’interceptant plus aucune lumière, semble -lui-même émettre une lueur verdâtre de féerie qui colore le banc, le -vase, le sol même, et tire tout à coup des nuances variées de velours de -la masse obscure du cyprès. - -Je t’ai dit: - ---Non, vraiment, est-ce que cela ne valait pas la peine?... - -Tu m’as dit, plus tendrement que jamais: - ---Mon chéri!... Mon chéri!... - -Tu semblais bien émue, tu l’étais!... - -C’était le premier jour où tu t’étais excusée de ne pouvoir venir chez -moi, sous le prétexte d’une course indispensable au Louvre. Je t’avais -suppliée: «Que je vous aie au moins un instant dans ce jardin!...» Oh! -que je te sais gré d’être venue.--Tu n’allais pas au Louvre, mais au -premier rendez-vous de ton mari!... - - -23 février. - -Pourtant tu ne t’es pas détournée de moi! Et même tu reviens, en -amoureuse, en suppliante. Ce n’est pas toi qui t’es détournée encore, -c’est ton instinct secret, tes habitudes de dix années, tes souvenirs, -la figure de femme que tu as faite longtemps devant le monde... Ma -chérie, tu me tendais les bras, et tout cela regardait ailleurs! Tes -yeux, que tu sais que j’aime tant, tu me les donnais! et ta bouche, tu -me l’offrais, il n’y a qu’un instant,--pour m’affoler, pour que nous -nous affolions ensemble, n’est-ce pas? pour que tu oublies, un moment, -ce poids qui t’entraîne en arrière; pour que moi, un moment, stupide, je -ne m’aperçoive pas que tu ne viens pas toute à moi?... Mais quels -subterfuges, quels philtres, quelles drogues, je te demande un peu, pour -un amour comme le nôtre! Devant la mort, il faut avoir le sang-froid de -dire: «C’est la mort.» - - -25 février. - -Je me tiens le plus décemment que je peux. Mais comme j’embrasserais -quelqu’un qui oserait me dire: «Mais pleurez donc, mon ami!...» - - -27 février. - -Oh! que tu as eu tort de me donner aujourd’hui tes lèvres, ma chérie! Ce -sont là des choses dont il ne faut pas raviver le souvenir; je vais les -perdre: je ne baiserai plus ta bouche, ma chérie, ma chérie!... - -Je n’ai pas besoin de faire beaucoup de bruit; je ne tiens pas à ce que -l’univers m’entende crier; que mon chagrin soit emmuré, et muet. - - -1er mars. - -Je ne peux pas, je ne peux pas étouffer avec fierté ma douleur. - -Je pense à la chair de tes joues, aux environs de tes yeux, aux coins de -tes lèvres qui font la moue, à la lumière de tes dents quand tu -parles... Et puis tout à coup, voilà tes yeux eux-mêmes, et tes -lèvres!... Oh! oh! que quelqu’un ait pitié de moi!... - - -5 mars. - -Je pense à toi au passé, et je te vois presque tous les jours!... Je -règle, sous les yeux du moribond, le détail des obsèques. Et toi, tu ne -t’aperçois pas de ce qui meurt. Je t’ai dit tantôt: - ---Mais, ma pauvre chérie, tu ne m’aimes plus!... - -Et tu as eu l’air très étonnée. - -Si j’éclaire le fond de ta conscience, comme tu vas souffrir! - -Cependant il faut bien que tu saches à qui tu appartiens... - -Ta droiture est trop grande pour que tu ne croies pas m’appartenir, -t’étant donnée à moi librement, ayant, sans doute, jusqu’à un certain -point, répudié l’autre... Tu ne le sais pas, mais il y a quelque chose -de plus fort que ta droiture, et c’est cela qui te rive à l’autre. J’ai -mis beaucoup de temps à m’en apercevoir, moi qui te regarde: tu prendras -ton temps et tu t’en apercevras, pauvre femme!... Tantôt, je t’ai -embrassée d’une façon nouvelle,--l’as-tu remarqué?--avec de la pitié. - -Petit détail; je t’ai demandé: - ---Avez-vous songé enfin à aller chez l’avoué? - -Tu as rougi!... Tu as rougi devant moi de ne plus vouloir te séparer de -ton mari! Voilà ton embarras qui commence. J’abrégerai cela. - - -10 mars. - -Elle ne pense qu’à ceci, que son mari est malheureux. - -Pons a eu l’audace de se présenter rue du Bouquet-d’Auteuil, chez sa -belle-mère. Madame Delaunay ne l’a pas reçu. J’ai dit à madame Delaunay: - ---Vous avez eu tort: votre fille sera émue de l’affront qu’il a subi à -votre porte et elle lui fournira quelque compensation. - -Je gage qu’à l’heure qu’il est elle a déjà dit à sa mère: - ---Le malheureux venait implorer ton pardon! - -Quant à elle, elle n’a jamais eu de rancune contre lui: sa pensée intime -a été qu’il avait fui parce qu’elle n’avait pas su le retenir. Quand le -scélérat l’abandonnait, c’est elle-même qu’elle jugeait fautive: quelle -peut bien être son attitude devant lui, aujourd’hui qu’elle a un amant? - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Elle n’est pas venue. - - -15 mars. - -Je lui ai dit aujourd’hui la date de mon départ. Elle s’est mise à -pleurer, mais doucement, sans éclats, sans surprise, comme à un -événement inévitable. J’ai ajouté: - ---Mais mon voyage ne sera pas long: je vais à Grasse pour un travail sur -Fragonard... - -Ses yeux humides m’ont regardé, et ils disaient: - -«Nous savons bien qu’il n’y aura pas de retour...» - -Puis elle-même m’a demandé: - ---C’est à cause de _lui_ que vous me quittez? - ---... J’ai un travail, il faut que j’aille là-bas... - -Elle a pleuré, et nous n’avons plus rien dit qui vaille. - - -17 mars. - -Que de choses nous aurions à nous dire, en ce moment, si je pouvais -redevenir pour elle un ami! Mais je l’aime trop, la présence de l’autre -m’enrage... Et qu’est-ce qui m’affirme, après tout, qu’elle ne s’est pas -redonnée à lui?... Plutôt que l’accuser de cela, en finir!... en -finir!... - - -19 mars. - -Je ne lui demande même plus pourquoi elle n’est pas venue, hier, -avant-hier, ni tel autre jour. Quand elle se traîne ici, c’est dans -l’espoir secret de trouver en moi l’ami qu’elle voudrait. Elle a été -profondément heureuse à côté de moi; je crois qu’elle m’a un peu aimé; -si elle avait eu le temps d’en prendre l’habitude, j’aurais peut-être -effacé l’autre!... Mais je sens qu’en m’éloignant je l’affranchis. - -Que ne suis-je parti depuis six semaines! Cette agonie lente est aussi -par trop dure; il fallait m’arracher subitement, endosser bravement -toute la responsabilité d’une rupture brusque: elle m’eût détesté -peut-être, un peu de colère l’eût soulagée, et, d’un coup brutal, l’eût -rendue tout entière à son mari... - -Cependant, si elle venait à me juger indigne, ne souffrirait-elle pas -davantage pour avoir manqué à ses devoirs en faveur d’un homme de peu de -prix? n’irait-elle pas s’abaisser devant l’autre indigne pour ne lui -avoir préféré qu’un de ses pareils?... Non, tant pis! qu’elle m’estime, -au moins! que son souvenir de moi reste beau. - - -20 mars. - -Songe-t-on que, maintenant, elle me parle de lui?... et qu’elle m’a dit -de combien «le malheureux» avait maigri en dix mois? et comme il est -devenu «doux»!... - -Je l’écoute. Le supplice est très raffiné. - -Et une ambiguïté atroce le complique... Je me demande si elle me dit -cela parce qu’elle ne sait pas qu’elle aime encore son mari, ou parce -que déjà elle a oublié qu’elle m’a aimé... - -Et la vieille maman, qui soupçonne la cause de mon départ, m’accuse: - ---Vous pouviez la sauver: il ne fallait pas l’abandonner au moment où -elle a le plus grand besoin d’un appui, d’un défenseur. Vous étiez le -seul... - -Je ne peux pas lui répondre: «Je suis le seul qui ne puisse rien, car -elle m’a aimé et ne m’aime plus!... car elle ne m’a aimé que malgré la -révolte de sa conscience profonde, et, pour ainsi dire, pendant le -désarroi d’une bourrasque: l’ordre et le soleil revenus ont repris sur -elle leur empire... Votre fille, chère madame, est de celles qui sont -nées pour être femmes d’un seul homme, fût-ce de celui qu’elles n’ont -pas choisi.» - -Mais la vieille maman, qui a donné le jour à une de ces femmes-là, -elle-même n’eût pas compris. - -J’ai dit adieu à cette petite maison de la rue du Bouquet-d’Auteuil, à -la vue sur le jardin où est l’amorce de charmille, à ce corridor où, un -jour, madame de Pons et moi, sommes restés muets... - - -3 mars. - -L’amour est une illumination. C’est entre cette femme et moi, comme une -fête d’été qui finit. Quelqu’un a soufflé sur les lanternes, quelques -mèches fumeuses répandent une odeur écœurante; où furent l’éclat et -l’heureuse rumeur, c’est la nuit, avec des relents d’ivresses humaines -et un chaos d’objets saccagés dans l’ombre. Silence, immobilité, air -épais... - - -25 mars. - -J’ai vu ta main gantée de blanc s’éloigner en spirale, suivant la rampe -de l’escalier. En bas, tu as relevé la tête pour voir si je te regardais -encore: j’ai pensé que je ne te remercierais jamais de ce dernier -regard, et je suis rentré dans ma chambre. - -Une fourche d’écaille blonde et deux épingles étaient demeurées sur la -cheminée, à côté du petit sac de chocolat... J’ai regardé longtemps -cela, le feu mourant, le cher désordre de toute la pièce,--et la porte -qui s’est refermée pour toujours sur toi... - - -FIN - - -ÉMILE COLIN ET Cie--IMPRIMERIE DE LAGNY--16613 4-08. - -E. GREVIN, SUCCr - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MON AMOUR *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online -at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you -are not located in the United States, you will have to check the laws of the -country where you are located before using this eBook. -</div> - -<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: Mon amour</div> - -<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: René Boylesve</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: April 03, 2021 [eBook #64983]</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div> - -<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive/Canadian Libraries)</div> - -<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MON AMOUR ***</div> -<p class="c large">RENÉ BOYLESVE</p> - -<h1>MON AMOUR</h1> - -<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br /> -CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS<br /> -3, <span class="small">RUE AUBER</span>, 3</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em">DU MÊME AUTEUR</p> - - -<table summary=""> -<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>CONTES</div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="xsmall">LES BAINS DE BADE</span> (épuisé)</td> -<td class="bot w3">1 vol.</td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="xsmall">LA LEÇON D’AMOUR DANS UN PARC</span></td> -<td class="bot">1 —</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>ROMANS</div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="xsmall">LE MÉDECIN DES DAMES DE NÉANS</span></td> -<td class="bot w3">1 vol.</td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="xsmall">SAINTE-MARIE-DES-FLEURS</span></td> -<td class="bot">1 —</td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="xsmall">LE PARFUM DES ILES BORROMÉES</span></td> -<td class="bot">1 —</td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="xsmall">MADEMOISELLE CLOQUE</span></td> -<td class="bot">1 —</td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="xsmall">LA BECQUÉE</span></td> -<td class="bot">1 —</td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="xsmall">L’ENFANT A LA BALUSTRADE</span></td> -<td class="bot">1 —</td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="xsmall">LE BEL AVENIR</span></td> -<td class="bot">1 —</td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="xsmall">MON AMOUR</span></td> -<td class="bot">1 —</td></tr> -</table> - -<p class="c gap small">Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays, -y compris la Hollande.</p> - -<p class="c small" lang="en" xml:lang="en">Published, october fifteenth nineteen hundred and seven.<br /> -Privilege of copyright in the United States reserved, -under the Act approved March third, nineteen hundred and five, -by <i>Calmann-Lévy</i>.</p> - - -<p class="c gap xsmall">ÉMILE COLIN ET C<sup>ie</sup> — IMPRIMERIE DE LAGNY<br /> -E. GREVIN, SUCC<sup>r</sup></p> - -<div class="chapter"></div> - -<p class="c top4em large">A<br /> -HENRI DE RÉGNIER</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">MON AMOUR</h2> - -<blockquote class="epi"> -<p>Ne pense qu’à charmer ton cœur…</p> - -<p class="attr"><span class="sc">Mimnerme.</span></p> - -</blockquote> - -<p class="date">Avignon, 15 avril.</p> - -<p>J’ai dû m’arrêter à Avignon pour -compléter un rapport sur les tableaux -de la vieille école de Provence. J’ai -pris, ce matin, à la tête du pont du -Rhône, un tramway bancroche et famélique -et je suis allé sonner à l’hospice -de Villeneuve. Une petite sœur avenante -et proprette m’a mené à la salle qui -sert de musée, et a bien voulu me -laisser là, seul. J’ai écrit, une heure durant, -dans une paix délicieuse, notamment -sur la figure réaliste, vivante, fine, -presque spirituelle, si gracieuse, si près -de nous et cependant si belle, d’une -« Vierge couronnée » d’Enguerrand Charronton.</p> - -<p>Il y a une beauté doucement familière -et tout humaine, que je ne dis pas que -l’art grec n’a pas connue, mais que nous -ne connaissons pas dans l’art grec, et que -les Français ont excellé à rendre, principalement -dans leur sculpture, avant la -Renaissance. Cette Vierge a un front large -et haut, plein d’esprit, de minces sourcils -et des yeux allongés, une bouche fine, -assez grande et qu’embellit la mystérieuse -moue, l’expression essentielle peut-être -du visage humain, la moue que fait -l’enfant encore simple, la moue que nous -donnent le sommeil, la pensée, la mélancolie -et la mort.</p> - -<p>Je note pour moi-même, et comme -coïncidence curieuse, que cette figure -d’une femme qui a vécu vers le milieu du -<small>XV</small><sup>e</sup> siècle, ou bien cette conception d’un -peintre, est le portrait de madame de Pons.</p> - - -<p class="date">Avignon, 16 avril.</p> - -<p>Je ne manquerai pas de dire à madame -de Pons que j’ai vu son portrait au -petit musée de Villeneuve-lez-Avignon. -Elle ne manquera pas de me faire observer, -avec ce demi-sourire attristé, — qui est -bien celui de la « Vierge couronnée », — que -c’est une manie assez commune de -découvrir des ressemblances contemporaines -dans toute figure encadrée. Oserai-je -lui dire qu’il est moins commun de reconnaître, -entre un Père éternel et un -Fils, un peu gênés par les ailes éployées -d’un Saint-Esprit, et entourés d’une légion -d’anges et de bienheureux, la figure d’une -femme du monde chez qui l’on dîne, et de -ne pas la trouver comique ?… En effet, -laquelle de ses pareilles eût supporté une -telle compagnie ?… Mais cela pourrait -être pris pour un compliment, pour un -certain compliment grave, et que je ne -ferai pas, je le sens bien, parce qu’il est -trop juste, ou parce que l’on sentirait -trop que je le crois juste…</p> - -<p>J’ai passé la journée à Vaucluse. Quel -paysage ! quel lieu de retraite pour un -grand esprit farouche ! Quel vase où cultiver -un superbe amour ! C’est large et c’est -nettement limité. On a de quoi s’y gonfler -le cœur pour un objet unique et précis. -C’est âpre, et il y a aussi des reposoirs de -tendresse. Le vaste enclos rétrécit le ciel, -mais c’est pour qu’on y puisse bondir plus -droit et plus haut. La géante coupée des -rocs à pic a la rigueur du destin, mais la -petite vallée d’eau gazouillante et d’herbe -fraîche baigne et caresse la chair de -l’homme au pied du terrible mur. J’imagine -le prisonnier de cette gigantesque -cellule : quand il va se heurter pour s’y -briser à ce roc de deux cents mètres, et -perpendiculaire, véritable bout du monde, -pour peu qu’il s’arrête un instant et regarde -en arrière, le voilà radouci et ramené -à l’espérance par la vue de cette -lointaine colline semi-circulaire, où de -jolis gradins illusoires, faits de végétations -parallèles, ont l’air de lui offrir une -évasion facile. Tout semble organisé là -pour faire durer un beau supplice. Je me -suis penché sur le trou profond d’où -jaillit la Sorgue, par intermittences, en -tourbillons furieux ; aujourd’hui tout -était calme ; sous la voûte écrasée par -l’épouvantable rocher, il n’y avait qu’un -lac d’encre… et la menace perpétuelle de -l’irruption soudaine.</p> - -<p>J’ai pensé à cette « inondation de passion » -dont parle Pascal.</p> - -<p>Là-haut sont les restes d’un château où -fréquenta Pétrarque ; en bas est le lieu -où fut sa petite maison. Au fond de cette -vallée, il s’emplissait d’amour et d’ambition ; -quand son âme allait déborder, il -fuyait, et courait le monde : — un ermite -et un agité, mais l’un et l’autre frénétiquement -et le cœur haut placé toujours.</p> - -<p>Je suis resté là, assis, longtemps. Par -un sentier, je voyais monter des touristes. -J’ai vu une femme donnant la -main à un petit enfant. Elle était grande, -avec des yeux à paupières lentes, et les -traits des bustes antiques ; elle avait cet -air réservé et ce pas de panathénées, religieux, -rythmé, dont la seule indication -sur un marbre me touche. Ne fut-ce pas -ainsi que le poète vit Laure ?</p> - - -<p class="date">Paris, 22 avril.</p> - -<p>En arrivant à Paris, j’apprends que la -porte est rigoureusement fermée chez les -Pons.</p> - -<p>— Que se passe-t-il ?</p> - -<p>— Rien de bon… ou plutôt…</p> - -<p>— Quoi ?</p> - -<p>— Cela dépend ; c’est selon le point de -vue…</p> - -<p>— Celui du mari ou celui de la femme ?</p> - -<p>— Ah bien ! je n’hésite pas à choisir -mon point de vue.</p> - -<p>— Ni moi.</p> - -<p>— Je vous en félicite.</p> - -<p>Personne n’ignore, sauf sa femme, que -Pons se ruine depuis deux ans avec une -fille qui a déjà perdu T… et D… Depuis -plus longtemps, madame de Pons est délaissée -de son mari, sinon maltraitée par -lui, ce que quelques-uns ont affirmé, mais -ce qu’a toujours dissimulé la discrétion -un peu hautaine de cette femme rare et -irréprochable. Tout ce que l’on connaît -de la situation, jusqu’à présent, c’est par -les propos cyniques du mari ; madame de -Pons est certes fort éloignée de croire -qu’aucun même des familiers de la maison -puisse être informé de ce que vaut son -mari. On a soutenu qu’elle l’aimait : c’est -l’opinion de ceux qui lui ont fait la cour.</p> - -<p>Aujourd’hui on dit que Pons aurait fui. -Je suis impatient de savoir le sort de cette -pauvre femme.</p> - - -<p class="date">23 avril.</p> - -<p>Le bruit est confirmé. Madame de Pons -aurait appris, à onze heures du matin, -par le valet de chambre, que monsieur -n’était pas rentré de la nuit et qu’il avait -laissé sur sa table une lettre pour madame.</p> - -<p>On dit que, l’avant-veille, le misérable -aurait eu l’audace de demander à sa femme -ses bijoux : « Ma chère, ils ne sont pas -en sûreté ; on cambriole, le jour comme -la nuit : permettez que je les enferme -dans le coffre-fort… » Il a emporté les -bijoux, et la fortune avec.</p> - - -<p class="date">28 avril.</p> - -<p>Madame de Pons s’est retirée rue du -Bouquet-d’Auteuil, chez madame Delaunay, -sa mère. J’y suis allé tantôt. On ne -cache rien, sauf le rapt des bijoux. Madame -de Pons n’a pas paru. On a parlé de -divorce ; la mère serait d’avis de déposer -une demande, mais la fille s’y oppose. On -prétend — mais est-ce vraisemblable ? — qu’elle -aurait dit :</p> - -<p>— Il reviendra. Je l’attendrai.</p> - -<p>L’aimait-elle donc ?… Oh ! le chenapan !</p> - - -<p class="date">2 mai.</p> - -<p>Pons est parti avec Gaby Brewster, sa -maîtresse. Bon pour une promenade aux -lacs italiens ou une dernière semaine de -Biarritz ! Cette fille-là le ramènera à -Paris.</p> - -<p>On dit, chez le notaire Lavergne, que -les trois quarts de la dot de madame de -Pons sont du voyage. Madame Delaunay, -la mère, n’est guère riche. Est-ce que la -pauvre femme, à trente ans, se verrait -frustrée de tout ?</p> - -<p>On ne parle que d’elle. Je ne puis -penser qu’à elle.</p> - -<p>Je souffre pour elle ; mais je ne me -dissimule pas que j’éprouve une certaine -satisfaction d’avoir acquis, par cet événement -public, le droit de penser à elle, et -de le dire.</p> - - -<p class="date">3 mai.</p> - -<p>Pons était de bonne famille, bien -élevé, mais vulgaire. Il n’était pas sot ; -mais, sans culture, ancien cancre au collège, -rebelle aux examens, il portait trois -ans de caserne. On l’avait mis dans l’industrie : -il gagnait plus d’argent que nous -tous et méprisait nos diplômes et nos -goûts ; il ne se plaisait pas avec ceux qui -se plaisaient avec sa femme, et ceux qui -aimaient à causer avec sa femme ne trouvaient -rien à lui dire, à lui. Sur combien -d’entretiens n’a-t-il pas pesé chez lui-même, -à sa table, de tout son poids d’illettré, -de balourd, de fabricant fermé à -toute idée du monde moral ! Sa femme -nous tirait d’embarras avec un tact, une -promptitude, une simplicité à faire croire -qu’elle n’avait pas remarqué la sottise ou -que nous-mêmes avions pu nous tromper. -Jamais elle ne parut choquée par le rustre, -mais pas une fois elle ne manqua de dissiper -l’effet de la maladresse. Si, dans la -causerie, nous paraissions trop oublier -son mari, elle nous rappelait qu’elle -était sa femme en disant : « mon mari », -ou bien en l’interpellant : « Amédée !… »</p> - -<p>C’était un gaillard blond, ni beau ni -laid. Il est parti. Bon voyage !</p> - - -<p class="date">5 mai.</p> - -<p>Nous ne nous sommes pas trouvés -nombreux, tantôt, chez madame Delaunay. -Madame de Pons n’était pas là, d’abord. -Au bout de dix minutes, j’ai vu remuer -la tapisserie qui forme portière sur le -petit salon, et une main a touché la bordure. -Madame de Pons a paru. C’était la -première fois qu’elle se montrait, depuis -l’événement. Son visage était reposé ; elle -a parlé comme de coutume, sans tomber -toutefois dans l’affectation de vouloir -ignorer ce qui est. Elle a dit gentiment :</p> - -<p>— Donnez-moi des nouvelles, je ne -sors plus guère…</p> - -<p>Elle a eu un mot assez raide. A sa mère -qui ne se rappelait plus la date d’un petit -fait, elle a dit :</p> - -<p>— Maman, voyons ! c’était la veille du -départ d’Amédée.</p> - -<p>On a un peu frissonné. Mais le mot -n’était pas prémédité ; il correspondait à -sa pensée, simplement : Amédée est parti -à telle date, personne ne l’ignore ; pourquoi -ne point dater du départ d’Amédée ? -Elle le nomme Amédée : s’en étonne-t-on ? -Mais c’est qu’il a nom Amédée : elle -ne va pas l’appeler « ce goujat ! »… Tout -de même, cela signifie qu’il n’est pas mort, -qu’il n’est pas supprimé. Il est parti, mais -sa qualité de mari subsiste : le règne -d’Amédée continue.</p> - -<hr /> - - -<p>La voix de madame de Pons, il me -semble qu’elle suspend le mouvement, la -circulation, dans ma poitrine : tout s’arrête -en moi, pour entendre.</p> - -<hr /> - - -<p>Quand sa longue jambe remue sous la -soie légère, j’éprouve une espèce de frémissement -qui me rappelle celui que -certaines choses d’art m’ont causé. Ce -n’est cependant pas d’admiration que je -suis ému, et je ne crois pas que ce soit -de désir…</p> - -<hr /> - - -<p>Elle m’a dit :</p> - -<p>— Eh bien, ce voyage d’Avignon ?</p> - -<p>C’est moi qui l’avais oublié… Est-ce -que son malheur m’aurait troublé plus -qu’elle-même ?</p> - -<hr /> - - -<p>Avignon ! c’est juste… Mais voilà que -maintenant je ne trouve plus que la -« Vierge Couronnée » ressemble à madame -de Pons… Est-ce que la « Vierge » -a cette cendre épaisse de cheveux blonds ? -est-ce qu’elle a dans ses yeux clairs et -minces cette honnêteté ? est-ce qu’elle a -cette bouche ?… Ah ! ah ! ah ! cette bouche, -est-ce qu’elle l’a, la pauvre « Vierge ? »…</p> - - -<p class="date">6 mai.</p> - -<p>Il y a des âmes délicates. Il serait -curieux qu’il y en eût eu, et qu’il n’en -subsistât pas une ! L’affinement, dont on -nous parle, consiste-t-il à vivre, à aimer -comme les bêtes ?…</p> - -<p>Ce n’est point le scrupule religieux ni -l’enchaînement au devoir d’épouse qui -créent la plus belle pudeur de la femme, -car la servitude volontaire enlève une -certaine grâce, mais c’est ce goût qu’un -être qui se sent libre a pour soi-même, -pour la propreté, si j’ose dire, de son -vêtement, pour l’élégance achevée de sa -personne. Tous les traités de morale ou -d’amoralisme n’y feront rien : la prétendue -liberté des mœurs n’y fera rien : -la plupart des femmes sont nées monogames. -Leur instinct les voue à un seul -homme ; leur prédisposition à ne subir -qu’un mâle, un maître unique, est plus -forte que leur penchant à l’amour. Elles -peuvent faillir à cette vocation d’unité, -mais interrogez-les : de leur aveu profond, -leur idéal était là.</p> - - -<p class="date">20 mai.</p> - -<p>En me promenant dans Paris, j’ouvre -les yeux comme un étranger, comme un -enfant.</p> - -<p>Quelqu’un est en moi. Un nouveau -venu ? pas tout à fait. Quelqu’un arrivé de -fort loin, qui se tenait coi, provisoirement, -gênant un peu, sans doute, mais -ignorant de la langue et taciturne. Il sait -la langue, à présent, et il parle : il faut -tout lui dire. Il est curieux, insatiable. Je -fais pour lui le guide dans Paris ; moi-même, -il me faut tout réapprendre. Et il -a des opinions : il m’étonne, il me contredit, -il me bouleverse. C’est qu’il s’impose !</p> - -<p>Est-ce un autre que moi ? est-ce moi ? -Tout est nouveau, tout est changé.</p> - -<p>Depuis quand ? pourquoi cela ? Ah çà, -que s’est-il passé ?</p> - -<p>Voilà : il y avait un homme qui, aimé -ou non, digne ou non, était là, tenant un -rôle, intime peut-être, public, en tout -cas, de mari. Cet homme est devenu indigne, -aux yeux de sa femme, je veux le -croire, aux yeux de la société, assurément. -C’est tout.</p> - -<p>Et ce qui germait en moi est éclos, et -pousse, et m’envahit.</p> - -<p>Il y a des choses que je ne regardais -pas. Je ne regardais pas l’eau de la Seine, -les nuages sur le ciel, les canards au Bois -de Boulogne. Je regarde tout cela, j’y vois -des merveilles, et j’ai l’assurance que je -suis seul à les y découvrir. J’ai envie de -dire à tout le monde : « Que vous êtes sots ! -vous ne voyez donc pas ?… » Et j’ai envie -de parler, longuement, d’expliquer tout -ce que je vois. C’est que je projette sur -toutes choses son image. C’est partout son -image que je vois.</p> - - -<p class="date">21 mai.</p> - -<p>Madame Delaunay nous a retenus, -quelques-uns, à dîner. Allons ! ce n’est -pas un deuil ; la vie n’est pas interrompue ; -madame de Pons ne porte aucune -trace apparente de l’événement ; nous -avons passé d’un appartement dans un -autre ; la présence de la mère est plus -douce que celle du mari, et les convives -vont être triés peu à peu : l’atmosphère se -purifie ; le sens de la causerie est plus délié ; -et jusqu’à la contrainte, presque subtile, -que nous impose la blessure de cette -jeune femme, communique à notre petit -groupe un certain air qui me plaît. Un -homme sensible et fin y goûterait un rare -plaisir, à la condition de n’être pas amoureux.</p> - -<p>Mais l’amour est turbulent, taquin, satirique ; -il est tout nerf et muscle, et il -bouscule volontiers les gens assis paisiblement -et devisant en cercle. J’ai envie -de mordre, de dire des mots qui fassent -mal à quelqu’un, et de marcher, comme -un gamin, sur un pois fulminant, au milieu -de la réunion sereine. Puis cela -passe, et je demanderais pardon de mes -velléités d’incartade.</p> - -<p>Elle m’a dit :</p> - -<p>— Vous êtes méchant. Que c’est laid !</p> - -<p>D’autres fois, je me jetterais au cou de -n’importe qui ; j’embrasserais tout le -monde ; tout le monde, oui, mais non pas -elle… A elle, j’aimerais, en m’inclinant -très bas, à lui baiser pieusement ses petites -mules, pas plus… Quand j’ai, devant -elle, ce désir, je me couvre les yeux -et le front avec la main, car il me semble -qu’il est écrit en feu sur mon visage.</p> - - -<p class="date">23 mai.</p> - -<p>Mon amour est d’une jeunesse qui -m’étonne. On dirait qu’il manque de précédent -et qu’il a à inventer de toutes -pièces sa tenue et sa conduite futures. Il -ne s’est pas encore exprimé, il n’a pas -attaqué ; ce n’est pas du tout l’amour qui -fonce sur l’objet. Il a des énervements et -des langueurs. Tantôt il s’imagine heureux, — c’est -bien facile ! — et il est ivre ; -tantôt il a la vision d’obstacles insurmontables, -qui l’épouvantent : alors il se suicide -et agonise théâtralement, sans qu’il -ait éprouvé ses forces.</p> - - -<p class="date">6 juin.</p> - -<p>Je suis parti inopinément pour un petit -voyage archéologique en Bourgogne. -A mon retour, je trouve un mot de madame -de Pons, vieux de quatre jours, et -me priant à dîner le lendemain. Je cours -expliquer mon absence.</p> - -<p>Elle m’a reçu. Elle m’a dit qu’elle -éprouvait le besoin que ses amis ne -s’éloignent pas d’elle, même pour huit -jours, sans la prévenir ; qu’elle s’appuyait -sur eux, que, l’un d’eux manquant, c’était -une brèche à la rampe de l’escalier, tout -à coup, et que cela lui « pinçait le cœur ». -Elle a porté la main à sa poitrine, a pris -une bribe d’étoffe entre deux ongles et l’a -tortillée : la marque en est demeurée visible -au drap, le temps de ma visite. Elle -m’a dit :</p> - -<p>— Vous comprenez ?</p> - -<p>Je comprenais que c’est une femme -qui sent sa vie brisée et à qui les amitiés -fidèles sont pour le moment le plus efficace -secours. Me trouvant pour la première -fois seul avec elle depuis son -malheur, je remarquais combien l’événement -l’avait affectée. Elle me l’avouait à -sa manière : en me disant combien elle -tenait à nous, elle confessait combien son -mari lui manquait. Mais manquait-il à -son amour ? ou manquait-il à sa vie de -femme du monde ?… Comment savoir ? -Elle-même distinguait-elle ?</p> - -<p>Elle est sensible à la négligence de -quelques hommes qui se montrent moins -depuis qu’elle habite chez sa mère. Ce -sont ceux qui, chez elle, autrefois, étaient -du groupe de son mari plutôt que du sien. -Je m’efforçai de lui faire entendre que ce -n’étaient pas ceux-là ses meilleurs amis, -à elle : ils ne l’estimaient pas à sa valeur ; -elle-même, avec eux, n’échangeait point -de propos qui comptent. Tout de même, -elle les regrette ; elle ne veut pas avouer -qu’elle préférait les uns aux autres, bien -que, évidemment, elle les préférât. Elle -regrette surtout sa maison, son salon. Il -est possible qu’elle ne regrette son mari -qu’en tant qu’il était celui qui lui donnait -un nom, une situation dans le monde.</p> - -<p>En me parlant, le cœur gros, de ces -chagrins-là, elle glissait peut-être à de -plus graves confidences. D’une chiquenaude, -je l’y pouvais pousser ; mieux -même, en jouant un rôle passif, je voyais -une femme s’attendrir et me révéler d’un -coup ce que j’eusse fait campagne pour -découvrir. Mais je l’arrêtai.</p> - -<p>Lâcheté de ma part ? Je ne sais. Crainte -d’apprendre un secret du cœur redoutable ? -C’est possible. En vérité, je ne -pourrais dire qui m’ordonna de faire dévier -la conversation. Quel que fût le secret -du cœur, favorable ou non à mon -sentiment, j’en pouvais profiter, car celui -qui a reçu une confidence s’élève au-dessus -de celui qui l’a faite, et je me -haussais de quelques degrés dans l’intimité -de la femme que j’aime. Mais je fus -si sec, je parus si étranger à son désir -d’effusion que, d’elle-même, madame de -Pons s’arrêta court et me dit :</p> - -<p>— Voyons ! causons archéologie…</p> - -<p>A peine hors de chez elle, dès mon -premier pas dans la rue, voici l’attaque -de désespoir, avec la reconstitution de -ma visite à madame de Pons, telle qu’elle -aurait pu être. Et mille petites circonstances -de cet entretien, détails réels, que -je n’invente pas, dont j’ai été témoin, -mais que ma conscience, occupée ailleurs, -a négligés, se représentent à moi avec la -netteté d’une hallucination.</p> - -<p>Son entrée dans le petit salon, mon -émoi !… Ses entrées ébranlent en moi -un monde ; je porte tout un peuple en -alarme. C’est son regard qui m’imprègne -d’abord, puis je vois la couleur de sa -robe, le relief d’un genou, celui de la poitrine, -puis ses cheveux dans la lumière, -puis sa bouche éclatante et pure, sa main -à baiser, en même temps que son parfum -m’atteint et m’enveloppe dans une nuée -dont je crois discerner et toucher la molle -vapeur. Mais le son de sa voix rafle tout, -toute ma sensibilité est à lui.</p> - -<p>J’ai donc été vis-à-vis d’elle, seul à -seule, par un hasard qui peut ne se pas -présenter de nouveau. Jamais je n’ai été -aussi certain qu’elle eût besoin d’affectueuses -paroles, jamais invitation plus -douce ne me fut faite à les lui dire ; jamais -je n’éprouvai plus débordante envie de -causer tendrement avec elle ; jamais les -mots ne me fussent venus, sans doute, -meilleurs, plus inspirés, jamais occasion -ne s’offrira de les dire plus à propos ! Et -non seulement je n’ai rien dit, mais, de -ma vie, je ne parus plus indifférent. -J’eusse écouté la première venue, une -mendiante dans un square, une prostituée -narrant son infortune : je n’ai pas -fait à madame de Pons l’honneur de seulement -l’entendre.</p> - -<p>Je me repentirais moins d’une mauvaise -action que de la sottise que j’ai commise. -Quand on aime bien, ne dirait-on pas que -c’est la première fois qu’on aime ?</p> - - -<p class="date">7 juin.</p> - -<p>Je me souviens d’avoir aimé ! Cependant, -si je songe à madame de Pons, avoir -aimé me paraît puéril. Chose curieuse : -je ne songe pas à être l’amant de madame -de Pons ; si je le suis un jour, la -force des choses aura déterminé ce dénouement ; -je n’ai pas l’intention de hâter -ce dénouement ; cependant je suis au -désespoir si je viens à m’aviser que je -m’en éloigne… Mon sentiment est d’une -essence plus fine que ceux que j’ai éprouvés. -Quel est-il donc ? Je n’en sais rien ; -mais je sens en moi, profondément, je -sens que le brutal Amour des carrefours, -celui qui préside tout nu à l’union des -sexes, s’en rit ; je l’entends, le gavroche : -il m’appelle « aristo » !</p> - - -<p class="date">Même jour.</p> - -<p>A d’autres moments, le souvenir de la -sottise que j’ai commise en mon tête-à-tête -avec madame de Pons me revient -sous un autre aspect : il me donne de la -fierté. J’ai sacrifié le plaisir de manifester -mon sentiment à la joie hautaine de garder -mon sentiment tout en moi. Ma bouche -a voulu taire mes intérêts immédiats : qui -sait si elle n’a pas obéi à l’ordre obscur -de la partie de mon âme la mieux éprise -et, en définitive, la plus sûre gardienne -de mon amour ? L’amour a des façons et -un langage secrets qui nous échappent à -nous-mêmes ; quand nous croyons qu’il a -agi maladroitement, peut-être plaide-t-il -avec la plus sûre éloquence, et l’âme à -qui il s’adresse et que nous jugeons pour -nous perdue, il l’a gagnée, c’est possible !</p> - - -<p class="date">15 juin.</p> - -<p>La maison qu’habite madame Delaunay, -rue du Bouquet-d’Auteuil, a un petit jardin, -de quoi faire environ vingt pas de -long en large, où il y a l’amorce d’une -allée de charmes très ancienne, qu’un -mur et des constructions modernes ont -coupée. Elle part, la belle allée, et aussitôt -l’on est au bout. Jusqu’où menait-elle -autrefois ?… De plus fortunés que nous -se sont promenés là-dessous, sans compter -leurs pas ; ils avaient devant eux l’espace, -l’attrayant espace, qui est comme -une garantie, une sécurité : l’image du -temps que la destinée nous concède. Sous -de longues charmilles, on était moins -pressé : on avait le loisir de penser ; on -laissait mûrir et tomber à son heure un -grave aveu ; des couples partis d’ici -timides encore ont pu là-bas, là-bas, au -fin bout de l’allée ancienne, se toucher -la main, et les lèvres à leur retour, ayant -dit tout ce qu’il fallait pour qu’ils en -vinssent là, décemment… On ne sait pas -ce que nous avons perdu, avec les longues -allées des jardins ! En rognant tout, on -nous a fait le souffle court ; nous nous -hâtons : nos conclusions sont prématurées -et nos amours trop tôt cueillies ont goût -de vert.</p> - -<p>Nous avons évoqué, ce soir, dans le petit -jardin de madame Delaunay, les gens, -ceux qui sont connus et ceux qui n’ont -pas de nom, qui firent ici jadis une plus -longue promenade que la nôtre. C’était, -au <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, le parc de M. de la Popelinière : -le jeu est facile, agréable et mélancolique. -Sous ces arbres. Rameau -composa ; La Tour y vint en voisin ; Vanloo, -Chardin et Pigalle en amis, le maréchal -de Saxe en triomphateur ; Duclos y -causa ; Rousseau y distribua des pommes -à d’humbles petites filles, et le maréchal -de Richelieu y aima la maîtresse de la -maison.</p> - -<p>— Voilà bien des années, dit madame -de Pons, que nous connaissons -ces six arbres alignés au fond du petit -jardin de maman : nous n’avons jamais -songé qu’ils aient pu faire partie d’autre -chose que de ce bout de jardin !…</p> - -<p>J’ai offert de rechercher les vieux plans -du château de Boulainvilliers et des dépendances, -afin d’y retrouver la charmille :</p> - -<p>— Non ! non ! s’est écriée madame -de Pons, imaginons-la ; comme c’est -plus joli !</p> - -<p>Cependant elle s’est intéressée soudain -au jardin voisin, où des marronniers et -des ormes chargés d’années font une forêt -de verdure vingt fois grande comme le -jardin de madame Delaunay. Le mur est -bas, un banc s’y adosse : elle a grimpé -sur le banc ; je l’y ai suivie ; nos regards -ont pénétré ensemble dans l’ombre du -sous-bois profond. Un petit lac reflétant -la lueur d’un bec de gaz, un vase blanc, -un marbre, seuls, gardaient quelque apparence ; -un chat s’enfuit et fit plonger des -grenouilles ; peu à peu nous discernâmes -une muraille de lierre, les arcades d’une -orangerie, une chaumière rustique ; au -bord de l’eau, un saule. L’air était calme ; -nous fîmes taire madame Delaunay et -quelques amis qui bavardaient ; on entendait, -par intervalles, dans les nuées du -feuillage, un oiseau frissonner. Je dis :</p> - -<p>— Curieuse !… curieuse !…</p> - -<p>Elle me toucha, d’un doigt, le dessus -de la main, puis elle porta à sa bouche — sans -arrière-pensée, certes ! — l’extrémité -de ce même doigt et fit :</p> - -<p>— Chut !…</p> - -<p>Pour la mieux voir, je descendis du -banc. Elle avait une robe de foulard, à -ramages, et la relevait, de la main gauche, -en arrière, jusqu’à la cheville ; en se -haussant, elle pliait la fine semelle des -souliers vernis ; du salon, une lampe, au -travers d’un abat-jour rose, la caressait -d’une lueur de veilleuse.</p> - -<p>Je lui tendis la main, pour qu’elle mît -pied à terre : elle sauta. Un instant, court, -presque inappréciable, je l’ai soutenue, -elle, tout son corps, par sa main, entre -mes doigts…</p> - - -<p class="date">16 juin.</p> - -<p>On parle de vitesse : trains électriques, -transatlantiques, automobiles : mais la rapidité -de la fuite des jours ! « Hier… » « le -mois dernier… », « l’an passé… », « il y a -dix ans de cela, mon pauvre vieux !… » -paroles de voyageurs ! Et nous attendons -demain, la semaine prochaine et la future -année avec impatience. Nous ne vivons -pas, nous sommes sans cesse sur le point -de vivre : « Quand la maison sera bâtie… » -« Quand nous serons tirés d’embarras… » -« Quand ma santé sera meilleure… » ou -bien : « Quand les jours seront longs !… » — O -amour de l’été prochain !</p> - -<p>Et le moment présent ? On n’a pas le -temps de le saisir. C’est un éclair qui -éblouit. On dit : « J’y repenserai ce soir… » -Mais ce serait du passé déjà ; et d’ailleurs -le sommeil vous surprend. Il n’y a qu’espoir -et souvenir.</p> - -<p>Cependant, j’attends mercredi prochain…</p> - -<p>Je me fais une image de ma vie : c’est -une personne qui marche, un bras tendu, -en tâtonnant, non sans un certain effroi, -tandis qu’elle tourne la tête en arrière -avec un sourire attristé, avec la nostalgie -du chemin parcouru.</p> - - -<p class="date">22 juin.</p> - -<p>Ce soir, rue du Bouquet-d’Auteuil, on -a parlé littérature, romans, et, plus particulièrement, -de ce goût, qui est à la -mode, et qui consiste à se laisser vaincre, -subjuguer, anéantir par le plus modeste -phénomène naturel. Un parfum : on est -ivre ; une couleur : on est ébloui ; un son : -l’on tombe en syncope !</p> - -<p>— Ne serait-ce pas, a demandé quelqu’un, -qu’il n’y a plus d’émotions véritables, -et que, par faiblesse, un auteur -recourt précipitamment au geste ou à -l’expression extrêmes, auxquels les émotions -réelles les plus fortes n’aboutiraient -elles-mêmes qu’exceptionnellement, -avouez-le !</p> - -<p>— Me sentir défaillir, dit madame de -Pons, ne me semble pas tant que cela -un plaisir ; j’aime bien, au contraire, -constater que je suis un peu la maîtresse -chez moi. Si je vois une belle chose, je -m’en sens plus fière et plus forte ; la musique, -même celle qui m’émeut jusqu’aux -larmes, loin de me faire tomber, me redresse, -me donne de la force, m’élève. Ce -goût d’anéantissement, cet appétit de -mort me sont étrangers, et même hostiles…</p> - -<p>Madame Delaunay juge, elle, que se -pâmer à tout propos est indécent ; mais -elle aime assez qu’en son récit un auteur -lui indique nettement les sentiments qu’il -désire qu’on éprouve…</p> - -<p>— C’est que, dit-elle, ces messieurs -sont souvent difficiles à lire, et, s’il y a de -« l’embrouillamini », je m’y perds…</p> - -<p>— De sorte que, maman, dit en souriant -sa fille, si tu lis : « La situation -était tendue à se rompre », tu le crois, -sans que tu t’en sois aperçue en tournant -les pages, et, si l’auteur te dit que « les -pierres mêmes du chemin en eussent été -attendries… »</p> - -<p>— Je pleure, dit la bonne madame -Delaunay, ma parole d’honneur !…</p> - - -<p class="date">29 juin.</p> - -<p>Madame de Pons m’a dit :</p> - -<p>— Vous avez un secret. Allez-vous vous -marier ?… Je suis curieuse, vous savez !…</p> - -<p>J’ai eu l’air si naïvement étonné qu’elle -m’a dit aussitôt :</p> - -<p>— Ah ! non, je me suis trompée ; ce -n’est pas cela…</p> - -<p>Ma gorge s’est encore fermée ; je n’ai -rien ajouté, pas même un mot sur sa -gentille curiosité.</p> - -<p>Quelquefois je regarde sa main, uniquement -sa main. Je la regarderais des -heures… Est-ce que je sais seulement si -elle est jolie ? C’est sa main… Litanies ! -métaphores ! épithètes même ! quels jeux, -indignes du vrai amour ! Il a peu souci -de belles images celui qui meurt du besoin -de répéter qu’il aime.</p> - - -<p class="date">2 juillet.</p> - -<p>Mon amour s’élève ; je monte avec lui. -Je m’en aperçois à mon dédain croissant -pour toute vulgarité. Je suis sur le vaisseau -en pleine mer ; je suis dans le ballon -qui plane… Comment se fait-il que -l’amour qu’on a pour une femme vous -exhausse au-dessus de vous-même ?</p> - -<p>Qu’est-ce qui m’embellit ? Est-ce l’espoir, -qui, par moments, me tourne la face -vers le soleil ? Est-ce la grande douleur -de ne pas espérer, plus fréquente que -l’espoir ? Est-ce la dignité de l’être que -j’aime ? Est-ce moi seul, en aimant, qui -produis le fard dont je me sens tout paré ? -Vaines questions ! Pour moi, j’ai assez -que mon âme soit embellie.</p> - -<p>Je vais d’instinct aux poètes ; non pas à -ceux qui parlent d’amour. Je cherche une -émotion sœur de la mienne, c’est-à-dire -une espèce de beauté, mais qui ne soit -pas la mienne, c’est-à-dire l’amour : en -vérité, toute peinture de l’amour me déplaît.</p> - -<p>La musique m’ennuie ou m’exaspère ; -mais, l’autre jour, la <i>Sonate à Kreutzer</i> -tout à coup m’a comblé. Le plaisir qui -m’a envahi est de même essence que celui -que je désire et attends. A l’<i lang="it" xml:lang="it">andante</i>, cette -chose qui, depuis quelque temps, me -soulève la poitrine de bas en haut me -suffoqua : cela voulait fuir par ma gorge ; -et j’aurais dû quitter la salle, si je n’avais -osé pleurer.</p> - -<p>Hier, j’ai prié madame de Pons de nous -jouer au piano la <i>Sonate à Kreutzer</i>. — Elle -la sait à merveille et la joue bien. — J’ai -vu madame de Pons qui jouait la -<i>Sonate à Kreutzer</i> ; mais la <i>Sonate à -Kreutzer</i>, je ne l’ai pas entendue. La sonate -peut avoir des affinités avec mon -émotion amoureuse ; mais, côte à côte au -point de se choquer, l’amour tue l’art -même.</p> - -<p>Je ne m’étais pas aperçu que madame -de Pons m’avait regardé ; elle s’est levée -soudain et m’a dit :</p> - -<p>— Mais, mon cher, il faudrait au -moins écouter !</p> - -<p>Elle est bien fine ! Que ne devine-t-elle -pas ? Suis-je assuré de lui cacher quelque -chose ?</p> - - -<p class="date">3 juillet.</p> - -<p>Mon sentiment, comme un parfum, -enivre ma mémoire de souvenirs charmants. -Tout ce qui fut heureux dans ma -vie se groupe et fait cortège à mon amour. -Ainsi nos heures se tiennent par la ressemblance -de leur visage : les belles -s’assemblent entre elles pour chanter et -danser, et les méchantes pour grincer des -dents ou gémir. Si l’on voit l’une d’elles, -on voit toutes ses pareilles, presque infailliblement, -et point les autres.</p> - -<p>Il ne fait aujourd’hui ni chaud ni beau ; -mais quel temps fait-il dans mon cœur ? -Je viens de revoir tout à coup un soir -d’août au bord du lac de Côme, et je me -souviens avec mignardise des plus petites -choses que j’y ai vues et pensées. Il y -avait au-dessus de Bellagio une lune pleine -et superbe, et l’eau colorée par son reflet -miroitait sous la brise avec un entrain endiablé. -Je me plaisais à vouloir que cette -eau fût prise soudain d’une belle ardeur -pour la lune et que chaque flot combattît -pour conquérir la grosse joufflue indifférente. -Ces petits flots luttaient en une -mêlée mortelle, ils tuaient et ils étaient -tués pour l’amour de la lune ; mais incessamment -l’armée bariolée recevait des -renforts nouveaux qu’une même frénésie -animait, et la tache lumineuse, tantôt -agrandie par les renforts, tantôt réduite -par un combat funeste, avançait petit à -petit sur le lac, vers moi qui pensais :</p> - -<p>« Mon Dieu ! mon Dieu ! est-il bien -possible que la plus grande volupté de -l’homme soit de mourir pour ce qu’il -aime ! »</p> - - -<p class="date">Même jour.</p> - -<p>Aucun de ceux qui sont restés fidèles -à madame de Pons ne lui fait la cour. Ceux -qui la lui ont faite, autrefois, étaient du -parti de son mari, et ils la connaissaient -mal.</p> - -<p>Hubert, qui vient tous les huit jours à -Auteuil, m’a dit, en sortant :</p> - -<p>— C’est une femme qu’on adore, mais -l’aimer ne serait pas drôle.</p> - -<p>— Pas drôle ?…</p> - -<p>— Je m’entends.</p> - -<p>Hubert est peu commun, fort lettré, -homme de goût ; mais il aime le paradoxe.</p> - -<p>Il me dit que ce qu’il estime surtout -dans la compagnie de madame de Pons, -c’est qu’elle le repose agréablement, intelligemment, -de la compagnie des -femmes qu’il fréquente.</p> - -<p>— La plupart de mes amies, me dit-il, -ne sont pas loin de me rappeler ce -qu’étaient, il y a dix-huit ans, les demoiselles -altérées auprès desquelles nous -faisions au quartier latin nos débuts de -galanterie. Elles sont incomparablement -mieux mises, j’en conviens ; leurs parfums -et leur linge sont autrement fins, et les -milieux où nous les rencontrons sont élégants -au lieu de sordides ; l’avantage à -passer des unes aux autres est évident ; -mais la transition a été si douce qu’on a -pu la remarquer à peine. Et, ma foi, ne -l’aurait-on pas aperçue, qu’il n’y aurait -pas inconvénient, la conversation, de part -et d’autre, étant à peu près la même par -les sujets traités et par la façon libre -dont on les traite. Nous avons plus d’esprit -qu’à vingt ans, c’est vrai, pour -quelques-uns… Ces pauvres filles nous -recevaient à des tables où l’on buvait en -jouant aux dominos ou à la manille ; -aujourd’hui, c’est le <i>bridge</i>. Elles ne recevaient -pas indifféremment tous les -hommes ; elles adoptaient et se disputaient -entre elles leurs clients, boudaient -ceux-ci, tiraient la langue à ceux-là et -choisissaient leurs amants parmi cette -sélection : c’est le monde. Boire ou jouer -n’était pas le but de la clientèle des brasseries, -car elle l’eût pu faire ailleurs à meilleur -marché, mais s’asseoir à côté d’une -femme qui vous accordait, une ou deux -nuits par semaine, la faveur de partager -sa couche. Ceux qui s’accoudaient à ces -tables se savaient amants d’une même -femme, ou aspirant à l’être ; ils savaient -leur jour et leur heure, et n’en montraient -à peu près pas de jalousie : c’est -notre indulgente société à la mode.</p> - -<p>— Elle vous plaît cependant !</p> - -<p>— Rien n’est amusant comme un -monde où la vie amoureuse est facile, -variée, sans danger. Et ces femmes sans -retenue, sans passion désobligeante, et -« entraînées » par l’habitude des intrigues, -sont des maîtresses bien commodes. -Je me plais parmi elles, parce -qu’elles sont élégantes, vivantes, et, -j’oserai le dire, parce qu’elles sont à la -mode… Je me plais parmi elles parce -que je suis presque jeune encore et que -ces femmes-là, généralement peu déformées -par la maternité, sont baignées, -massées, assouplies, charnues comme des -courtisanes… J’ajouterai qu’elles ont plus -de naturel, plus de spontanéité et de piquant -en leur esprit borné que mainte -femme d’un monde plus cultivé. Enfin, -que diable ! ce sont de délicieuses petites -bêtes…</p> - -<p>— Mais lorsque vous serez vieux et -qu’elles ne seront plus jeunes ?…</p> - -<p>— Ah !… j’accorde que tout être qui se -ride ou blanchit n’a de charme qu’autant -qu’il a su mettre dans sa vie quelque -chose au-dessus de sa sensualité, et que -ces femmes-là ne sauront jamais porter -de cheveux blancs…</p> - -<p>— Connaissez-vous dis-je, à Hubert, -une lettre de Flaubert à George Sand, -datée de 1871, après la guerre ? Il y attribue -notre faiblesse à ce qu’alors, en -France, tout était faux : « Faux réalisme, -dit-il, fausse armée, faux crédit et même -fausses catins. On les appelait <i>marquises</i>, -de même que les grandes dames se traitaient -familièrement de <i>cochonnettes</i>. »</p> - -<p>— Il y aura bientôt quarante ans de -cela !</p> - -<p>— J’avoue ma répugnance pour la confusion -des genres.</p> - -<p>— Je vous comprends si bien, me dit -Hubert, que je vais, comme vous voyez, -chaque semaine chez madame de Pons.</p> - -<p>— Oui, mais vous, vous allez aussi -ailleurs !…</p> - -<p>Un mot d’amoureux exclusif — non -pas d’amant — m’a échappé. Il est vrai -que j’ai dit cela à Hubert en souriant. -Comme je le haïrais s’il n’allait que chez -madame de Pons !</p> - - -<p class="date">4 juillet.</p> - -<p>Je crois… je ne sais sur quoi m’appuyer -pour prétendre cela, mais je crois que -madame de Pons ne pense pas trop à son -mari. Elle pense à la situation un peu -anormale que le départ de son mari lui a -faite, mais il est apparent — à quoi ? grand -Dieu !… à quoi ?… peu importe ! — il est -apparent que le règne d’Amédée, s’il continue, -n’est pas pesant. Enfin, elle n’a -pas la figure d’une femme qui pleure -l’homme aimé : voilà !… On pouvait -admettre, les premiers temps, qu’elle se -composait une figure ; mais le masque, -aujourd’hui, serait tombé : or il tient. -C’est bien d’elle-même, ce n’est pas par -un effort de volonté qu’elle rit, qu’elle -cause, qu’elle reçoit, dans le salon de sa -mère, avec plus de bonne humeur qu’autrefois -chez elle-même.</p> - -<p>Beaucoup de gens se décident à la -venir voir. J’admire la prudence du -monde. Ils ont pris le temps de la réflexion : -on eût dit que le cas de cette -femme abandonnée et volée par un bandit -était douteux !… Il faut qu’ils se concertent ; -ils agissent en corps ; ils condamnent -ou approuvent à la majorité des -suffrages.</p> - -<p>Elle est flattée qu’on la vienne voir. Je -lui ai dit :</p> - -<p>— Vous croyiez-vous donc coupable ?</p> - -<p>— Le monde, m’a-t-elle répondu, -est une puissance aveugle, comme la -mer : il obéit on ne sait à quoi, au vent, à -la lune, à combien d’influences mêlées ! -S’il vous est favorable, on en est fier : -non qu’on l’estime précisément lui-même, -mais parce qu’on se croit protégé du Dieu -qui fait marcher les éléments.</p> - -<p>Presque tous, à propos d’elle, n’ont à -la bouche que le mot « divorce ». Elle -n’en veut pas entendre parler plus qu’au -premier jour ; elle dit simplement :</p> - -<p>— J’ai mes idées sur le mariage.</p> - -<p>Elle ne laisse point devant elle attaquer -son mari.</p> - -<p>Cependant je maintiens qu’elle ne pense -pas trop à son mari.</p> - - -<p class="date">6 juillet.</p> - -<p>Tantôt, elle est venue tout à coup -s’asseoir à côté de moi sur un tabouret, et -elle m’a dit :</p> - -<p>— Vous seriez gentil tout plein, si vous -restiez à dîner avec nous.</p> - -<p>J’ai cru que d’autres seraient priés ; -mais peu à peu tout le monde s’est retiré, -et je me suis trouvé seul avec madame -de Pons et sa mère. Je me rappelle -que je me suis commandé énergiquement :</p> - -<p>« Ne pense pas ! n’interprète pas ! Tu -commettrais une niaiserie… »</p> - -<p>Et, en effet, je n’ai pas pensé, je n’ai -pas interprété : je me suis abandonné, -simplement, au plaisir de passer une -soirée avec elle. Pour les imaginatifs, il -n’y a de plaisirs que les imprévus, tous les -autres étant gâchés par avance.</p> - -<p>Sa mère est une femme pleine de sens, -avec un certain libéralisme d’idées, qu’elle -a certainement reçu de son mari, mais -qu’elle conserve pieusement, comme le -souvenir de cet homme, qui fut, dit-on, -très remarquable. Par elle-même, elle est -moins « distinguée » — comme on disait -jadis — que sa fille : c’est de son père que -tient madame de Pons. C’était un homme -féru de lettres anciennes et d’histoire. Il a -causé avec sa fille dès qu’elle eut sept ou -huit ans : il lui a appris beaucoup en se -jouant ; il lui a épargné de connaître l’appareil -professoral, la pompe du cours public, -la fatuité de prendre part à un enseignement -« savant », de sorte que tout -ce qu’elle possède, elle le sait aussi naturellement -qu’elle sait s’habiller, se coiffer, -ou plaire. Elle doit à son père le rare privilège -de pouvoir parler avec des hommes -sans leur donner, au bout d’un quart -d’heure, cette sensation de quatrième acte -vide, après quoi il ne reste qu’à folâtrer -ou partir.</p> - -<p>Nous avons fait un dîner bien agréable. -Qu’il est donc bon de s’entretenir avec -une femme jolie et jeune qui n’a pas délibérément -l’esprit désordonné et dont les -sens, si on les soupçonne, ne sont pas là, -en avant, à l’étal !… Le désir peut provoquer -un certain genre d’esprit ; mais permet-il -qu’on soit intelligent ?…</p> - -<p>Et je me demandais quelle pouvait être -autrefois la vie commune de ce rustre -de Pons fermé au sujet moral le plus élémentaire, -obtus comme un sabot à ce qui -n’était pas le mouvement d’une mécanique -ou le rendement, en chiffres, d’une opération -positive, et, par là-dessus, d’une -jovialité de sous-off !…</p> - -<p>Après le dîner, madame Delaunay -s’étant un moment écartée, madame de -Pons est revenue s’asseoir à côté de moi, -sur le même tabouret que tantôt. Alors -mon cœur a battu, malgré le commandement -que je m’étais fait, et j’ai eu une -singulière émotion, presque peur.</p> - -<p>Elle m’a dit, si près que son souffle -m’a caressé les lèvres :</p> - -<p>— Dites-moi, vous ! on n’a pas entendu -parler de <i>lui</i> ?</p> - -<p>Sa phrase s’est pelotonnée en une petite -balle de plomb, qui m’est entrée là, -entre les deux yeux.</p> - -<p>J’espère qu’elle n’a pas vu mon trouble. -J’ai répondu aussitôt :</p> - -<p>— Je suis le plus mal informé de vos -amis ; pourquoi me demandez-vous cela, -à moi ?</p> - -<p>Elle parut n’avoir pas entendu ; elle dit :</p> - -<p>— Mais cette fille ! cette fille a dû écrire -à quelqu’un, à une amie, à un amant, à -une couturière, à une concierge, que -sais-je !</p> - -<p>— Que sais-je, moi-même ?</p> - -<p>— Vous semblez froissé !</p> - -<p>Je compris que je n’étais plus maître -de moi. Je me raidis et mentis :</p> - -<p>— Froissé ? dis-je, pouvez-vous croire !… -et pourquoi ?</p> - -<p>— Je ne le demande, dit-elle. Enfin, -vous devez comprendre mon angoisse : -il s’agit de savoir si mon mari va revenir -ou bien non.</p> - -<p>Je lui ai promis de faire une enquête. -Son angoisse est trop légitime, et, -quant à ses sentiments, ne signifie rien.</p> - -<p>Il reste que c’est à moi qu’elle a -confié son angoisse.</p> - -<p>Elle aurait pu la confier à Hubert, -entre autres, qui est cent fois mieux -placé que moi, par le monde qu’il fréquente, -pour la soulager…</p> - -<p>Ces alertes sentimentales me brisent.</p> - - -<p class="date">11 juillet.</p> - -<p>J’ai écrit, il n’y a pas longtemps, que -mon amour m’élevait : aujourd’hui, il -m’a conduit rue La Bruyère chez une -concierge avec qui j’ai parlé, durant -vingt minutes, de Gaby Brewster. Gaby -semble bien n’avoir pas donné signe de -vie.</p> - -<p>Au surplus, la concierge m’a renvoyé -chez une certaine Lise de Lys, intime -amie de Gaby. Lise de Lys a été stupéfaite, -et fâchée de découvrir un amant -de Gaby qu’elle ne connaissait pas.</p> - -<p>Quel moyen de lui faire entendre que -je n’étais pas un amant de Gaby ?</p> - -<p>— Ah ! elle m’a fait des cachotteries ! -a dit Lise de Lys ; eh bien ! rien ne -m’étonne plus…</p> - -<p>J’essayai de défendre Gaby.</p> - -<p>— Rien ne m’étonne plus ! reprit -Lise de Lys. Ainsi, on m’a volé des -boucles d’oreilles en diamants, vous -n’êtes pas sans en avoir entendu parler -par les journaux ?… eh bien ! je ne voulais -pas le croire, non… c’était une -femme qui s’était toujours conduite correctement -avec moi ; mais, à présent -qu’elle a agi en cachette de moi…</p> - -<p>Bon ! voilà que j’étais cause qu’on -accusait Gaby d’avoir dérobé les boucles -d’oreilles en diamants ! Je dus plaider -tout de bon pour la disparue. J’étais -venu pour m’informer d’elle ; ce fut moi -que l’on pressa d’interrogations. Ma discrétion -extrême fut suspecte. Pour me -tirer du mauvais pas et, du même coup, -innocenter Gaby, je dus feindre de confesser -que je ne m’étais servi du nom -de Gaby que pour m’introduire près de -la séduisante Lise de Lys.</p> - -<p>— Ah ! bien ! me dit la belle, vous, -par exemple, vous êtes un type !… Mais -il y en a comme vous.</p> - -<p>J’ai fait très fidèlement le récit de -ma mission à madame de Pons, et sans -rire. Elle m’a écouté, elle-même, sans -rire le moins du monde. Ce ne fut -qu’un peu plus tard, lorsqu’elle eut pris -son parti de l’échec de ma mission, -qu’elle se laissa atteindre par le burlesque -de l’aventure. Alors elle se mit -à rire, trop. Franchement, elle n’a guère -été gentille de me dire :</p> - -<p>— Et moi qui allais me confondre en -excuses pour vous avoir fait accomplir -une démarche un peu bien ingrate !… -mais vous me devez l’occasion d’avoir -fait une aimable connaissance !…</p> - -<p>Elle rit encore. Sa gaieté m’écorchait -un peu. Et puis, tout à coup, entre deux -propos tout à fait quelconques, elle me -dit :</p> - -<p>— Vous n’y retournerez pas, j’espère !</p> - - -<p class="date">13 juillet.</p> - -<p>L’été s’avance ; je vois venir le moment -où l’on va dire, comme la chose la plus -naturelle du monde :</p> - -<p>— Nous partons à la fin de la semaine : -monsieur un Tel, venez, mercredi, faire -un petit dîner d’adieu !…</p> - - -<p class="date">23 juillet.</p> - -<p>Il est fait, le dîner d’adieu.</p> - - -<p class="date">24 juillet.</p> - -<p>Elle est à Aix, où sa mère va chaque -année faire une cure et s’éternise.</p> - -<p>Comme un enfant de quinze ans qui -trace partout les initiales de la femme -dont il rêve, j’écris sur des bouts de papier, -sur des bandes de journaux, sur -mon buvard, le mot : « Aix ». On le compose -avec des lignes droites, on le déforme ; -on en fait des losanges, des chiffres -romains, des étoiles et des figures cabalistiques -où personne ne saurait soupçonner -le mot primitif, devenu énigmatique. -Mais moi, je le vois !</p> - -<p>Elle m’a dit, bien entendu :</p> - -<p>— Ne vous verra-t-on pas là-bas ? — mais -sur un ton distrait.</p> - -<p>Je ne pouvais que répondre, d’un ton -pareil :</p> - -<p>— Je ne pense pas… Songez donc ! je -vais, comme chaque année, rejoindre ma -famille…</p> - -<p>Elle a ajouté :</p> - -<p>— Où cela ?</p> - -<p>J’ai dit :</p> - -<p>— Mais… en Normandie !…</p> - -<p>Ne sait-elle pas que je vais, l’été, en -Normandie ? A-t-elle dit cet : « Où cela ? » -sans penser à ce qu’elle disait ?</p> - -<p>Si elle ne pensait pas à ce qu’elle disait, -peut-être pensait-elle :</p> - -<p>« Ah ! il ne viendra pas là-bas ?… »</p> - -<p>Ou bien affectait-elle un air distrait afin -que je n’allasse pas m’imaginer qu’elle -tenait à m’avoir là-bas ?…</p> - -<p>Assez !… assez !… Ma tête !</p> - - -<p class="date">25 juillet.</p> - -<p>Ces séparations se font comme une -opération chirurgicale : on en parle peu à -l’avance, juste assez ; le jour et l’heure -sont fixés, on se rend à l’endroit voulu, -et, en un tour de main, c’est exécuté. -Il ne reste plus que la convalescence à -traîner en longueur.</p> - -<p>Le jour venu, nous avons gardé notre -bonne humeur. Nous n’étions pas allés -au jardin, parce qu’il avait plu ; madame -Delaunay se montrait un peu plus agitée -qu’à l’ordinaire, parce qu’elle songeait à -quelque objet à caser dans ses malles : -elle sortait du salon, montait et redescendait… -Je remarque, aujourd’hui seulement, -qu’elle ne disait point ce qu’elle -venait de faire… N’eût-elle pas pu dire : -« C’est bien moi ! j’allais oublier la -théière » ?… A aucun moment, et quoiqu’elle -se soit absentée plusieurs fois, elle -n’a dit quelque chose d’analogue à cela… -Je remarque — aujourd’hui seulement ! — que -ni elle ni sa fille n’ont fait d’autre allusion -au départ — je n’ose dire : « à la -séparation » — que celle-ci : « Vous -verra-t-on là-bas ?… » Est-ce que cette -réserve, ce silence concerté, n’étaient -pas, par hasard, la plus exquise attention, -un acte d’amitié d’un certain goût si rare -qu’on ne lui connaît point de nom ?…</p> - -<p>Car enfin, il n’y a pas à dire, toutes -deux m’ont épargné d’entendre parler de -leur départ !…</p> - -<p>Mais ainsi cette dernière soirée, au -lieu d’avoir été banale et semblable -à toute autre, n’aurait été qu’une infiniment -délicate manifestation de deux -femmes en l’honneur de mon amitié ?… -Mais, si elles ont voulu une telle manifestation, -c’est-à-dire toute d’abstention, et -si discrète ! ne serait-ce pas qu’elles ont -deviné en moi, les deux chères créatures, -une sensibilité vraiment trop vive à tout -ce qui me vient d’elles ?…</p> - -<hr /> - - -<p>Sensible ? moi ?… et j’ai failli ne point -m’apercevoir tout justement de leur -attention !… Butor, oui.</p> - -<p>Mais voilà que je refais les événements, -et dirige rétrospectivement les pensées, -le mouvement des cœurs !</p> - -<p>Elle est venue me reconduire jusque -dans ce petit corridor d’entrée où manquent, -au portemanteau, — je l’observe -toujours, — le chapeau et la canne d’un -homme. Elle est venue me reconduire. -Pendant que je mettais mon pardessus, -elle était debout devant moi, et ne disait -rien. Je ne disais rien. Cela commençait -à devenir assez sérieux, et mon esprit, -qui se moque toujours de moi, allait risquer -un mot qui pût nous faire rire, elle -et moi, et nous permettre de nous quitter -là-dessus. Une souris fila, dans le corridor -à demi obscur : nous la vîmes tous les -deux, nos regards la suivirent jusqu’à -l’endroit où ces petites bêtes disparaissent -comme par enchantement. L’intervention -de la souris pouvait me dispenser du mot -spirituel : à la vue de la souris, on s’agite, -on ramène ses jupes, on pousse un cri, -on s’égaye ou bien on a peur. Rien de -tout cela. Nous ne fîmes pas allusion à la -souris : ce fut comme si nous ne l’avions -pas vue ou comme si nos pensées étaient, -ensemble, ailleurs ; nous nous serrâmes -la main, sans sourire, et sans nous être -rien dit qu’« au revoir, au revoir ! »</p> - -<p>Une fois dehors, je fus saisi d’un désespoir -à me rouler par terre. En y réfléchissant -aujourd’hui, je songe qu’il n’y -avait peut-être pas là précisément de quoi -me désespérer.</p> - - -<p class="date">1<sup>er</sup> août.</p> - -<p>Oh ! mon Dieu ! si je ne devais plus -jamais poser ma bouche sur deux lèvres -aimées qui s’entr’ouvrent !…</p> - - -<p class="date">2 août.</p> - -<p>Le cauchemar de mes nuits, c’est la vision -soudaine de l’Amour qui se détourne -de moi… Il est grand et beau, drapé dans -un manteau de laine légère ; il baisse la -tête, il étend le bras en avant, signifiant -une résolution inexorable, et il s’éloigne. -J’entends le bruit décroissant de son pas ; -un peu après, je ne l’entends plus… -« Amour ! Amour !… » Je l’appelle. Mais -ma voix se perd dans une vallée colossale -et déserte, dont l’horreur me réveille -pleurant comme un enfant.</p> - - -<p class="date">4 août.</p> - -<p>En cinq minutes, au beau milieu du -jour, la nuit est tombée ; il se soulève un -colosse d’ombre barbouillé avec la cendre -d’un brasier, sur lequel la maison voisine, -en construction, paraît d’un blanc éclatant. -Pas un souffle. Le drapeau que les -maçons ont hissé sur la cheminée qui -termine leur œuvre est flasque et immobile. -Le thermomètre est descendu à six -degrés. Sur la nuée obscure, un panache -de fumée blanche s’élève, élégant, joli, -aussitôt évaporé. Tout à coup, le drapeau -se détache de sa hampe, et d’une -seule claque de vent, devient rigide et -plat comme une girouette. Deux hirondelles -passent, éperdues, au niveau du -troisième étage ; sur la chaussée, des -chiens courent ; puis l’on entend les pas -se précipiter et les voitures rouler plus -nombreuses. Enfin voici la pluie : et la sinistre -cendre du ciel a perdu déjà son -ton de colère ; elle s’éclaircit. C’est une -crise passée ; tout s’affadit et retourne au -commun.</p> - -<hr /> - - -<p>Je sais bien que, quelquefois, l’amour -n’est qu’une bourrasque qui passe !…</p> - -<hr /> - - -<p>Pourquoi mon attention fixée sur la -procession d’images que le temps fait -défiler sous mes yeux, décuple-t-elle -invariablement mon tourment ou ma -joie ? De quel lien secret sont unies les -choses extérieures et ma vie intime, pour -qu’elles se puissent à la fois si aisément -ignorer, et pour que, si je les rapproche, -elles semblent aussitôt se connaître, de -longtemps, et s’épanchent, avec une complaisance -d’anciennes compagnes de pensionnat ?</p> - - -<p class="date">5 août.</p> - -<p>Sur le point de partir pour la Normandie, -j’ai eu un singulier scrupule, qu’il -faut peut-être une longue hérédité chrétienne -pour expliquer : n’ai-je pas pensé -que je devais à la femme que j’aime de ne -point prendre de plaisir loin d’elle, fût-ce -le plus innocent, comme d’aller respirer -l’air de la mer au mois d’août ?… Je jure -que j’ai éprouvé cela. Je ne suis pas assez -naïf pour que cette idée ait retardé dix minutes -l’achèvement de ma valise, mais -du fond obscur de mon âme remontent -parfois, comme des bulles d’air à la surface -d’un étang, de telles mignardises de -conscience, aussitôt évaporées.</p> - -<p>Cela se rattache au culte de la douleur, -plus profond, plus beau, je le crois, plus -voluptueux, assurément, que celui du -plaisir.</p> - -<p>Je ne sais quelle voix maligne me -souffle : « Je te connais, toi : tu ne seras à -aucun moment si heureux qu’à celui où -l’on te torture… »</p> - - -<p class="date">7 août.</p> - -<p>On peut pleurer d’attendrissement au -souvenir d’un geste, d’un regard, d’un -mot, qui vous ont à peine touché à leur -heure. Le bourdonnement d’une mouche -ou la boucle rapide de son vol, pour peu -qu’un témoin soit là, peuvent avoir des -prolongements illimités. Les lèvres de -madame de Pons, se séparant un jour, -pour prononcer la syllabe <i>mé</i> du mot -« Amédée », et le petit éclair des dents -brillantes, au même instant, sont présents -à mes yeux ; j’entends la même syllabe ; -je revois le petit éclair ! Et un débordement -de tendresse et de jalousie inonde -cette image dont l’original, vieux de -plusieurs années, n’avait même pas paru -atteindre ma rétine.</p> - - -<p class="date">8 août.</p> - -<p>Je ne rêve jamais d’elle. En me promenant, -parfois, je piétine de rage, ou -bien, à ma table même, je cogne le sol, -de mon talon, avec colère, parce que sa -forme chérie m’apparaît, mais toujours -de dos. Elle ne se détourne pas de moi : -elle s’en va ; elle a à faire ailleurs.</p> - - -<p class="date">9 août.</p> - -<p>Seul, par un temps doux, voilé, je suis -adossé, ce matin, à une falaise de sable -au bord de la mer.</p> - -<p>Toujours non satisfait, toujours triste, -toujours inquiet, me voilà revenu ici, -comme chaque été, et je crois voir, sur la -mer et le ciel confondus, l’immense cadran -d’une horloge dont l’aiguille marque le -chiffre qui signifie un an écoulé.</p> - -<p>Dans un moment de paix, durant une -trêve de tous les mouvements humains, -et quand j’aspire, de toute ma fatigue, au -silence, le grand murmure de la mer basse -semble me dire que le silence, jamais je -ne le goûterai. Il vient de la mer, à deux -cents pas de moi environ, un bruit clair, -fait de sons argentins minuscules, quasi -gais, chacun pris à part, déchirants dans -leur ensemble : j’y reconnais les rires, les -cabrioles et les singeries de la vie en commun… -Et de beaucoup plus loin vient un -sourd et large grondement pareil à des -orages ou bien au grave ronflement -d’une conque marine : cela est à peine -perceptible, cela est monotone, mais, si -l’on prête l’oreille, c’est une mélopée -sombre et pathétique, une plainte d’abord, -sur une note grêle et répétée, puis qui -s’enfle, puis qui s’exaspère comme le cri -de la sirène dans le brouillard, et pour -revenir sans cesse à la petite note initiale, -grêle, monotone, fondamentale : ce bruit -lointain, c’est mon âme même, et c’est -mon amour. C’est moi, grondant et douloureux, -que cache incomplètement la -troupe aux menus mouvements de son -argentin, et qui joue en famille la comédie -quotidienne…</p> - - -<p class="date">Le soir.</p> - -<p>Ce n’est pas de l’infini que je sens -l’hostilité ; ce n’est pas Dieu qui m’effraie, -car entre l’univers sans borne, l’idée divine -et moi-même, à quelque modestie -que je me réduise, il y a comme une secrète -entente, le souvenir ou l’espoir -d’une entrevue où un mot essentiel — ne -fût-ce que : « j’admire » ou « j’adore » — pourra -être échangé ; et enfin il y a, -me semble-t-il, la qualité de mon amour… -Mais c’est de ce monde, si proche de moi -et si étranger, qui me fait fête, à qui je -souris, mais sans que je l’aime ni qu’il -m’aime : c’est lui mon ennemi…</p> - - -<p class="date">10 août.</p> - -<p>J’ai reçu d’Aix des cartes postales, en -échange de celles que j’ai envoyées à Aix… -Joli pays, Aix, je ne dis pas non ! Jolie -invention, la carte postale : sous le prétexte -que tout le monde la peut lire, on y -écrit banal comme entrefilet de journal, -et la lettre fermée, à présent, prend une -importance !… Y recourir, c’est confesser -qu’on a des cachotteries.</p> - -<p>Elle a écrit au-dessous d’une vue du lac -du Bourget ces seuls mots : « Il fait beau. » -Moi, j’avais mis, sous une maison normande : -« Il pleut. » — « Il pleut », cela -pouvait signifier : « Je m’ennuie » ; mais -« il fait beau », cela ne veut pas nécessairement -dire : « Venez donc… »</p> - -<hr /> - - -<p>Le fait est que la Normandie n’est pas -un pays : c’est le déluge. Oh ! Et puis cette -universelle verdure, ces vallées, ce ruisseau, — ce -tapis de drap du conférencier -dont le verre d’eau s’est répandu ! — ces -petites collines en meules de foin !… Oh ! -Et puis ces chemins, entre haies, d’où -l’on ne voit rien, et qui ne communiquent -pas entre eux, chemins égoïstes et qui -vont, chacun pour soi, jusqu’au bout de -leur idée, sans rien entendre !… Oh ! Et -puis ces vaches, toujours ces vaches, ces -museaux baveux, cette mâchoire infatigable, -ces yeux bêtes ! cette odeur de bouse -et de lait !… Et les paysans, qui croient -toujours qu’on se moque d’eux, et qui se -moquent de vous sans qu’on le croie !… -Oh ! oh ! j’en ai contre la Normandie !</p> - -<p>Autour de moi, l’on plaisante :</p> - -<p>— Pourquoi y venez-vous tous les ans ? -Jusqu’aujourd’hui vous ne vous en plaigniez -pas ?</p> - -<p>— Jusqu’aujourd’hui j’étais aveugle, -et je vois.</p> - -<p>Quelqu’un m’a dit :</p> - -<p>— Jusqu’aujourd’hui vous voyiez, et -vous êtes aveugle.</p> - -<hr /> - - -<p>Évidemment, je suis le siège de phénomènes -curieux et nouveaux, parmi -lesquels mon orgueil outrecuidant, surtout, -m’étonne… Un amour tel que le -mien exige-t-il donc ce ridicule ?…</p> - - -<p class="date">11 août.</p> - -<p>J’ai marché, sur la route, pendant toute -une après-midi, pour me donner un prétexte -à ne rien faire : car mon travail, -pour la première fois de ma vie, me semble -ennuyeux et vain. En marchant, on se -donne un certain air d’agir : on compte -ses pas, on compte les bornes, on consulte -sa montre, on se gare des automobiles… -Et quand la fatigue commence à -vous peser sur les jarrets, on est sur le -point d’être presque content de soi : c’est -un peu comme si l’on avait fait quelque -chose ; on s’attirera même de la considération, -en rentrant, si l’on certifie un bon -nombre de kilomètres parcourus… Cependant -eux, qui en ont « fait » trois cents -sur leur « soixante chevaux », sont plus -fiers…</p> - -<p>Et cela me porte à rêver, ce soir… -Voilà des gens, paresseux, qui se lèvent -tôt et partent en automobile, n’ayant plus -qu’un désir et qu’un but : atteindre le -lieu fixé pour le déjeuner ; ils l’atteignent, -déjeunent mal, sans plaisir, — et n’ont -plus qu’un désir et qu’un but : revenir -là d’où ils sont partis… Et rien ne donne, -plus que cette course muette, folle, dépourvue -d’agrément et sans utilité aucune, -la sensation d’un jour bien employé… -Quant à moi, rien ne m’épouvante comme -la constatation d’un pareil fait : — si -l’instinct, toujours puissant et sûr chez -les gens qui réfléchissent peu, indiquait -à ceux-là, pour fin dernière et vraiment -bien simple de la vie, cette triste action : -tuer le temps !…</p> - - -<p class="date">12 août.</p> - -<p>Il y a les raffinés de la matière comme -il y a les raffinés de l’esprit : tous aboutissent -à des extravagances. L’homme qui -travaille pour gagner sa vie ou augmenter -son bien-être est le seul, sans doute, dont -l’action ait de la beauté ; mais celui qui, -n’ayant rien à faire, singe celui qui travaille, — ou -celui qui marche le long des -routes à l’imitation du colporteur ou du -chemineau, pour s’épargner d’entendre -battre son cœur, sont comiques.</p> - -<p>Qu’ils se moqueraient donc de moi si, -lorsqu’ils me demandent, au retour de -leurs expéditions dont je me moque : -« Qu’avez-vous fait tout le jour ? » je leur -répondais : « J’ai aimé !… aimé à trois -cents lieues de la femme que j’aime !… »</p> - -<p>Lorsqu’ils sont loin, et que je suis seul, -je m’assieds dans une guérite dont la capeline -d’osier cintré me cache toute vue -à droite et à gauche, et, en face de la mer -nue, je me laisse aller à aimer. Le ciel et -la mer se peuplent : le passé ressuscite ; -l’avenir prend une forme, passe, et s’évanouit -comme un nuage. Et cela peut durer -des heures. Oh ! qu’après cela il me -semble que j’ai bien rempli ma journée !</p> - -<p>Dans cet état, tout, un rien même, devient -signe, symbole : comme je comprends -la superstition des amoureux ! Le -ciel du couchant a rougi, des barques ont -passé… Pourquoi suis-je hanté tout à coup, -et encore une fois, de ce souvenir d’une -seule heure, à Livourne, il y a quinze ans, -dans l’intervalle de deux trains, entre -Pise et Florence ? C’était le soir, sur le -port ; il y avait, je me souviens, de beaux -vieux murs de briques, et un trois-mâts -en partance : nous regardions ses voiles -se déployer, puis se gonfler. Qu’il était -joli et tentant ! Il invitait au voyage ; il -partait ! Et tout à coup, on vit un mouvement -d’hommes sur les jetées, et des -barques dans l’avant-port : le trois-mâts, -ayant à peine doublé la lanterne, s’échouait…</p> - - -<p class="date">13 août.</p> - -<p>Les moindres de mes pensées d’amour -me semblent d’essence si supérieure à -tout ce que j’entends, que je suis sans -cesse irascible, et indigné des propos les -plus innocents. Une certaine langue est -chantée en moi, par des voix pures, auprès -de laquelle les conversations ordinaires -forment un bruit insupportable. — Est-ce -là quelque chose d’analogue à ces -belles illusions du rêve, qui nous font -croire que nous voyons des paysages indicibles -ou que nous avons d’ineffables -conceptions, dont une seule chose nous -demeure au réveil, à savoir que nous les -avons eues, mais non pas un souvenir un -peu net et qui se puisse exprimer ?</p> - -<p>Qu’est-ce donc que je touche par la -seule habitude nouvelle de penser toujours -amoureusement ? Quel ennoblissement -ai-je reçu en élisant simplement -une femme entre toutes et en la jugeant -digne d’accaparer toutes mes facultés ? Je -me sens, en vérité, haussé dans la hiérarchie -des êtres. Est-ce par la vertu de -cet acte si étonnant de l’esprit et du cœur -qu’on nomme <i>foi</i> ? est-ce par la vertu de -cet autre acte humain, incompréhensible, -qui est le <i>dévouement</i> ?… En effet, je crois -en une femme, c’est-à-dire que j’ai la -certitude absolue que cette femme est incomparable -à aucune autre, et je lui suis -dévoué : je lui appartiens, corps et biens.</p> - -<p>Comme la plupart des religions, ce genre -d’amour rend orgueilleux. On est fier de -croire ; on plaint celui qui ne croit pas -de même ; on le trouve bien petit.</p> - - -<p class="date">14 août.</p> - -<p>Ils aiment le bruit, le tintamarre, le -charivari infernal. La plénitude de la -santé physique, le corps flatté par l’exercice -et mille soins, une sorte d’inconscience -heureuse les reportent à leurs -origines primitives, et d’ingénieux Américains, -pour fournir les rythmes musicaux -qui s’adaptent exactement aux civilisés -d’aujourd’hui, n’ont eu qu’à les -emprunter aux nègres. Il y a du brutal, -du sanguin, et une lubricité animale dans -ces secousses de torses et de sons ; elles -leur procurent un plaisir réel, naturel, le -plaisir même que réclamaient ces êtres -nouveaux en qui il semble qu’on ait lâché -pour la première fois, depuis dix-huit -cents ans, la bête. Elle se porte bien !</p> - -<p>En les écoutant, en les voyant tourbillonner -comme un cyclone, ce soir, par les -fenêtres du salon illuminé, j’ai eu, dans -l’ombre de la terrasse et sous la voûte du -ciel pur, l’illusion que j’aboutissais à -l’extrême fin des civilisations qui ont -enseigné à l’homme tant de manières, de -si contenues, de si saugrenues et de si -charmantes, et, qu’à côté de moi je voyais -le monde qui recommençait.</p> - -<p>Je me suis en allé, sur la longue plage -solitaire, le plus loin possible essayer -de goûter le délice de l’inertie et du -silence.</p> - - -<p class="date">15 août.</p> - -<p>Un goût de néant, que je n’avais pas, -m’est venu. Il y a des jours où je me -plais dans l’inaction même de mon amour -inavoué. Tant que le mot n’a pas été dit, -mon imagination nourrit librement l’espérance. -Mais je sens toute la lâcheté -que mon cas suppose ; aussi, d’autres -jours, je me relève et je vais agir.</p> - -<p>Tâchons de pénétrer jusqu’au fond -de tout cela : un secret instinct me -murmure à l’oreille qu’un amour du -genre de celui qui m’agite s’idéalise par -l’absence, se purifie par son contraste -même avec la vie médiocre ou bestiale -qui m’environne, et que, de cet amour, -c’est l’image que j’aurai le plus embellie -qui me vaudra le plus de joie. — Je -puis constater que ma pensée amoureuse -est plus ardente et plus radieuse depuis -mon séjour en un endroit presque détesté : -elle se nourrit de mes colères. -Mon amour progresse bien, si l’on veut -admettre que l’amour puisse être « subjectif », -comme disent les philosophes ; -mais il n’avance point du tout, si l’amour -est en définitive un duo, comme disent -les musiciens, qui s’y entendent mieux -que les philosophes.</p> - - -<p class="date">16 août.</p> - -<p>Mon désaccord avec les gens qui m’entourent, -voici, je crois, ce qu’il est : ils -vivent tout entiers dans le moment présent ; -ils jugent tout événement par rapport -à la minute, à l’heure, à la journée -où il échoit ; tandis que je ne peux -m’empêcher de voir toute l’étendue de -ma vie, de la leur, depuis la nuit qui -fut son point de départ jusqu’à la nuit -qui sera son terme. Tant d’obscurité arrête -le rire sur les lèvres. D’où venons-nous ? -Où allons-nous si vite, précipités -comme des étoiles filantes ? Voilà la -question qui a causé au monde le plus -d’angoisse, certes, mais le plus de ravissement -aussi. L’idée religieuse la posa ; -l’irréligion nous la fera-t-elle oublier ? -En ce cas-là, il y aurait encore de certains -amours qui, par de belles nuits, -la feraient de nouveau formuler, entre -des baisers, par la bouche de certains -amants.</p> - - -<p class="date">18 août.</p> - -<p>Ce soir, sur la plage, à mer basse, -étant seul, assis à même le sable, par -une nuit noire, j’entendais, de loin, les -pianos des villas… J’ai cru voir toutes -ces jeunes femmes en robes claires, ces -jeunes filles hardies, nuques et bras nus ; -et ces hommes de plaisir, qui vivent dans -leur atmosphère parfumée. Et, le front -dans mes mains, sans vouloir, même -mentalement, donner un nom à ce que -j’éprouvais, j’ai senti ma gorge se serrer ; -j’ai été surpris : j’allais sangloter !…</p> - - -<p class="date">19 août.</p> - -<p>Voyons, voyons, un peu de logique !… -J’oppose sans cesse mon amour à leur -amour. Mon amour, n’est-ce pas ? est -avant tout l’attachement d’une pensée à -une pensée ; le leur est tout délire des -sens. Et c’est l’image de celui-ci qui, -hier soir, m’a troublé…</p> - - -<p class="date">20 août.</p> - -<p>Je veux <i>agir</i>. Mais je ris de moi-même. -Afin de me donner le change, je vais -partir pour l’Italie, où je devais aller en -novembre prendre la dernière image de -la Cène, à Milan, et des Corrège de -Parme, qui se détériorent. J’aurai vite -fait mon petit travail et <i>il faudra</i> que je -passe par Aix pour rentrer en France. -Ne pas m’y arrêter alors serait presque -impoli… L’idée d’avancer ce voyage -d’Italie est des plus simples !…</p> - - -<p class="date">Parme, 28 août.</p> - -<p>Et je suis là, un jour d’été torride, -dans cette ville étrangère et morte. J’y -suis venu autrefois, étant jeune, ayant -l’âme légère, et je me souviens d’avoir -médité dans la petite salle qui contient -la <i>Madone de saint Jérôme</i>, où cette Madeleine, -la plus voluptueuse des femmes -qui aient jamais été conçue par un artiste, -se laisse, tout inclinée, abandonnée, -et le visage ravi, mettre par Jésus enfant -la main dans ses beaux cheveux d’or !… -A vingt-cinq ans, alors que je ne savais -pas ce qu’est aimer, toute une vie d’amour -et de plaisirs immesurés m’a été promise -par cette femme admirable, et je suis -sorti de la petite salle plus ivre qu’en -aucun jour de ma vie.</p> - -<p>J’ai eu quelque gêne à me retrouver -tantôt en présence de la belle Madeleine : -fut-ce dépit de mes vingt-cinq ans si lointains ? -fut-ce dédain d’une câlinerie élégante -et langoureuse où je sais trop, à -présent, la part de l’attitude ?… C’est que -j’aime !</p> - -<p>J’aime : et tous ces beaux gestes, ces -grâces exquises et, pour tout dire, cette -savoureuse et délirante « manière corrégienne » -me devient presque étrangère.</p> - -<p>J’ai erré dans la ville, indifférent aux -souvenirs qu’elle éveille. Près de madame -de Pons mon amour tend à décupler le -goût que les objets m’inspirent ; loin -d’elle, sa pensée seule me hante et je ne -sens que l’exil.</p> - -<p>Un pays calciné, une ville rouge, un -lit de rivière pavé de galets secs ; des monuments -clos, dirait-on, comme pour -étouffer, à l’intérieur, une fournaise ; des -rues désertes. Je vais jusqu’au Jardin -public, grand et beau parc solitaire. De -longues allées aboutissent à un bassin -d’eau croupissante qui contient un îlot -planté d’ifs sombres et d’un pâle saule -pleureur. Les arbres sont déjà jaunis, -grillés, des feuilles tombent ; j’aperçois -des statues de marbre ; une Flore, éplorée, -là-bas, lève les bras, vers qui, vers -quoi ?… Pleure-t-elle les feuillages trop -tôt disparus ? est-elle lasse de solitude et -de silence ?… Et, de l’extrême tristesse, -un charme naît soudain : je voudrais rester -là, des journées, des journées pareillement -immobiles et torrides, devant -l’eau croupie, les ifs noirs, le saule et la -Flore éplorée.</p> - -<p>J’ai passé une heure au bout du jardin, -sur des remparts très vieux, d’où l’on ne -voit que des fossés vides, des murs de -briques et une campagne où il semble -qu’il n’y ait jamais eu rien.</p> - - -<p class="date">1<sup>er</sup> septembre.</p> - -<p>Pour suspendre un peu plus longtemps -ma décision de m’arrêter à Aix, j’ai voulu -passer encore une fois par Venise…</p> - -<p>L’abus de la littérature descriptive, extatique, -dégoûte un honnête homme, non -seulement d’écrire, mais d’éprouver une -émotion dans certains lieux renommés -pour enivrer les voyageurs. Je sens approcher -la réaction : elle sera terrible. -Un Jules Renard viendra ici, qui, sous -prétexte de mettre les choses au point, -nous fera de Venise une page implacable -où la puanteur des canaux, l’invasion des -Allemands et de leur langue, la rengaine -des chansons, la niaiserie des figures -béates que l’on croise en gondoles et la -forêt des points d’exclamation que l’on -voit s’ériger ici à la fin de toute phrase -écrite ou parlée, — prendront une telle -vigueur, une telle verve de vérité, que -nul n’osera plus seulement s’aviser de la -splendeur des ors de Saint-Marc, du -spectre du passé au tournant d’un canal -obscur, ni, sur la lagune, de la bacchanale -insonore des plus belles couleurs que -puisse composer la lumière du jour.</p> - -<p>Comme l’antiquité, Napoléon ou la mer, -Venise est un motif à amplification facile, -et son seul nom a touché le lecteur avant -que l’écrivain ait placé sa première épithète. -Venise est le refuge de ceux qui -n’ont pas d’émotions véritables à rendre, -c’est le cadre d’amour de tous ceux qui -ne sont pas amoureux. L’impression forte -et juste, celle dont le frisson est contagieux, -je l’ai trouvée quelquefois chez le -poète qui parle d’une ruelle de son village -ou du rideau de peupliers qui borne -son horizon. Quant aux amants, l’on confond : -ce n’est pas eux qui cherchent les -lieux renommés pour l’amour, mais bien -les pauvres solitaires en quête d’amour ; -ceux qui s’aiment, ah ! que tout est beau -pour eux, n’importe où !</p> - - -<p class="date">2 septembre.</p> - -<p>Il y a des rencontres singulières ; mes -malles faites, mon billet retenu pour demain, -après avoir décidé de m’arrêter à -Aix, sans en avoir averti madame de -Pons, je reçois d’elle une carte qui porte -en tout, sous une vue banale de la gare -d’Aix-les-Bains : « <i>Halte-là ! s. v. p.</i> »</p> - -<p>Mon sort est trop beau ! Mais arriver à -Aix dans les vingt-quatre heures, ce serait -obéir, et ce serait exagéré. Me voilà -obligé de feindre : j’antidate une lettre -annonçant à ces dames mon « passage » -à Aix. Car on ne me croirait point, si je -disais : « J’avais mon billet pour Aix -quand vous m’avez prié d’y faire halte. »</p> - - -<p class="date">4 septembre.</p> - -<p>Que de résolutions dans ce train ! Je ne -me connus jamais tant d’audace.</p> - -<p>Résolutions, audace, oui : tant qu’il -n’est l’heure que de se dire : « J’adopte le -parti d’être audacieux. » Mais, pour peu -que plus de précision soit requise, par -exemple : « Comment exercer cette audace ? -et quand ? » qu’un homme vraiment -épris est en peine !</p> - -<p>Je sais bien comment je m’y prendrais -si seulement je l’aimais un peu moins.</p> - - -<p class="date">Aix-les-Bains, 5 septembre.</p> - -<p>Il a été admis que nos lettres s’étaient -croisées, et ce médiocre fait, cette rencontre -de hasard, — moi annonçant mon -arrivée à Aix, en même temps qu’elle -m’invite à venir, — a agi, je l’ai bien vu, -sur sa pensée, sur sa conscience : le plus -petit mystère pénètre le cerveau d’une -femme comme une goutte d’essence un -sachet. Nullement crédule, madame de -Pons est aujourd’hui, sinon convaincue, -du moins soumise à cette idée que quelque -chose de mieux qu’une puissance humaine -a pu favoriser notre tendre amitié.</p> - -<p>Je ne lui ai pas confessé la vérité, qui -diffère trop peu de ce qu’il m’a fallu lui -conter, et qui, en somme, comporte le -même hasard exactement.</p> - -<p>Chétif incident ! niaiseries que tout -cela !… Mais l’amour est servi souvent -par une valetaille qui ne paie pas de mine.</p> - -<p>Elle a été heureuse en me voyant, c’est -certain, mais cela peut venir de ce qu’elle -s’est ennuyée jusqu’ici…</p> - -<p>Mais elle s’est peut-être ennuyée jusqu’ici -parce que…</p> - - -<p class="date">6 septembre.</p> - -<p>C’est une petite villa située dans le -haut d’Aix ; elle n’est pas fort jolie et n’a -point de nom romanesque. On la désigne, -ainsi que trois de ses voisines, par le -nom du propriétaire auquel on joint un -numéro : encore est-ce le numéro qui est -le moins disgracieux à dire : c’est la -« villa Cervollet, numéro 2 ».</p> - -<p>Et voilà une appellation banale qui est -entrée désormais dans le trésor poétique -de ma mémoire. A cet assemblage de -mots si plats est lié, pour le reste de ma -vie, le souvenir de la minute pour moi la -plus triomphante : celle où madame de -Pons m’est apparue, hier, dans une petite -pièce quelconque, venant à moi la -main tendue, et portant, en toute sa personne, -l’éclat d’une joie affectueuse qui -ne saurait tromper.</p> - -<p>Elle venait tout entière au-devant de -moi, je l’ai vu : sa main, son regard, son -visage, sa bouche gonflée de tendres paroles, -et ce genou qui pointait sous la -robe claire d’été, et ce corps qui venait -à moi !… Tout autre, à ma place, eût -ouvert les bras à cette femme !… C’est -d’imaginer par avance une volupté trop -forte qui me la fait repousser quand elle -s’offre : je la crois irréelle, je m’arrête en -reconnaissant ma féerie… Nous nous -sommes serré la main, très correctement. -Et nous avons échangé des paroles ordinaires.</p> - -<p>Madame Delaunay est venue, bien fatiguée -par son traitement. Ces dames se -sont plaintes de l’endroit qu’elles habitent, -et moi de celui d’où je viens.</p> - -<p>— Où donc est-on bien ?</p> - -<p>— Entre amis, ai-je dit, l’endroit -n’importe guère !…</p> - -<p>Quand je me suis retrouvé seul avec -madame de Pons, j’ai cru remarquer -qu’elle sentait qu’il y avait entre nous la -façon expansive dont elle s’était avancée -vers moi dans la petite pièce. Subtilité -d’amoureux ! mais certitude. Ravissement !… -Lorsqu’elle m’a offert d’aller -visiter le jardinet, je lui ai baisé la main -et je lui ai dit :</p> - -<p>— Mon amie, que je suis heureux de -vous revoir !…</p> - -<p>Nous avons visité ensemble le jardinet. -Elle déplorait qu’on n’eût, de là, aucune -vue sur le lac ; je le déplorai avec elle, -d’un singulier ton, sans doute, car elle -me dit :</p> - -<p>— Comme ça a l’air de vous être égal !… -Voyons ! ajouta-t-elle, asseyons-nous et -causons !</p> - -<p>Nous nous assîmes sur un banc, pour -causer. La vue de son bras découvert et -de la main que j’avais baisée m’étourdissait.</p> - -<p>— J’ai peur d’être bête, lui dis-je en -souriant ; parlez, vous !</p> - -<p>Ma franchise mal contenue me poussait -presque à un aveu.</p> - -<p>Elle devint triste, tout à coup ; sa figure -se voila. Nous causâmes, mais comme -autrefois. Le nuage repassa, d’ailleurs, -sur son visage. Cependant je ne m’en -suis pas alarmé.</p> - - -<p class="date">Même jour.</p> - -<p>Que de temps j’ai vécu à ne pas espérer -qu’elle pût m’aimer un jour ! Et voilà -qu’une tranchée de désespoir me coupe -les entrailles, aujourd’hui, quand je viens -à penser : « Si elle ne m’aimait pas !… »</p> - - -<p class="date">Même jour.</p> - -<p>Est-ce que je ne pourrais pas interpréter -l’attitude de sa mère envers moi, afin -de connaître ses sentiments à elle-même ?</p> - -<p>Idée absurde !… Elle trompe sa mère -sur ses propres sentiments, car, si sentiments -il y a, elle se trompe elle-même !… -Comment cela ? Mais parce qu’elle ne -croit point m’aimer. Une femme peut -aimer sans qu’elle s’en doute. Celles -qui ne pensent qu’à l’amour et qui se -tâtent le pouls, chaque soir, afin de savoir -si elles aiment, peuvent croire -qu’elles aiment alors qu’elles n’aiment -pas ; mais celles qui s’emploient, par un -reste de fidélité tenace, à éloigner d’elles -toute pensée d’amour décorent de noms -innocents — tels qu’amitié, plaisirs intellectuels, -communauté de goûts — ce qui -est amour.</p> - - -<p class="date">Même jour, le soir.</p> - -<p>Je lis ce que j’ai écrit tantôt. Je n’en -suis pas dupe : — je me cramponne à -mon optimisme, parce que je mesure -des yeux la chute que je vais faire si je -le lâche.</p> - - -<p class="date">8 septembre.</p> - -<p>Elle espérait que je ne me montrerais -pas différent de l’ami que j’étais quand -nous nous sommes séparés à Paris. Mon -étourdissement de l’autre matin, et le -mot que j’ai dit, lui ont montré que le -temps et l’absence ont fait mûrir le fruit. -Il faut le cueillir en sa saison !…</p> - -<p>Mais elle-même, ne s’est-elle point vue -venir au-devant de moi dans cette petite -pièce ? Elle voudrait, à présent, que je ne -l’eusse point vue, moi !… Elle joue à -nier l’évidence. Elle boude parce qu’elle -constate que l’été ardent nous brûle, -alors qu’elle souhaitait que le printemps -durât.</p> - -<p>« Il faut pourtant avancer, dit Pascal, -mais qui peut dire jusques où ? »</p> - - -<p class="date">9 septembre.</p> - -<p>Je sens aussi que je me tiens mal : -il doit être apparent que son corps me -trouble. Peut-être sent-elle cela ?</p> - -<p>Quel que soit le tourment que je -souffre près d’elle, je ne l’échangerais -pas contre la paix assurée — loin d’elle.</p> - -<p>Je ne rapporte ici que le pire, -c’est-à-dire mon doute. Mais le doute, -avant l’aveu, est accompagné d’une infinité -d’espérances dont le nombre et la -gentillesse le travestissent et l’ornent -constamment. Et il faut songer qu’après -l’aveu, le doute, entre amants, est là toujours, -mais non plus toutes les espérances.</p> - -<p>Il est si bon, avant l’aveu, de ne pas -savoir tout à fait quel sort vous est réservé, -qu’on ferait durer volontairement cette -période ! Elle a des ardeurs et des délicatesses -comme n’en saurait offrir que -l’époque où l’on redoute un cataclysme.</p> - - -<p class="date">10 septembre.</p> - -<p>— Son mari ? — me dit la bonne madame -Delaunay ; — mais, cher monsieur, -que ce bandit se présente aujourd’hui ou -demain, elle est femme à le recevoir !…</p> - -<p>Je souris.</p> - -<p>Madame Delaunay s’en fâche.</p> - -<p>— Je souris, lui dis-je, parce que je -ne puis croire que cela soit.</p> - -<p>— Ah ! vous ne pouvez pas croire que -cela soit ?… Eh bien ! je vais vous citer -un fait qui vous fera croire que cela est : -son appartement du boulevard Malesherbes ? -eh bien ! elle n’a pas fait une -démarche pour en résilier le bail !… -elle a payé le terme de juillet !…</p> - -<p>— Aurait-elle des nouvelles de son -mari ?</p> - -<p>— Pour cela, non !</p> - -<p>— Voyons, décidément, l’aimait-elle ?…</p> - -<p>— Un chenapan !…</p> - -<p>— Le chenapan était, après tout, son -mari… Le jugeait-elle ?… N’a-t-elle pas -des principes très enracinés ?… Ah ! madame, -peut-être l’avez-vous trop bien -élevée ?…</p> - -<p>Qu’elle est drôle, madame Delaunay, -en se défendant là contre, branlant la tête -et pétillant des yeux :</p> - -<p>— Ce n’est pas moi, je vous prie de le -croire, qui lui ai <i>fourré</i> ces idées-là dans -la tête !…</p> - -<p>C’est une façon vive de dire : « Ma fille -a des idées capables de la faire agir contrairement -à son désir et à son bonheur. » -Et l’instinct de la mère se révolte.</p> - - -<p class="date">11 septembre.</p> - -<p>Je les ai emmenées, elle et sa mère, -dîner dans les jardins du casino, avec -Guglielmo Santi, l’historien milanais, qui -fait une saison ici. Quelle culture chez ce -vieillard alerte ! quelle finesse et quelle -fermeté dans le jugement des hommes et -des œuvres ! et quelle grâce virile peut -atteindre un esprit qui garde de l’ingénuité -avec tant de savoir ! Qu’il est élégant -à un homme vraiment grand de ne -rapporter des sommets qu’un air plus -pur ! Lorsque les hommes consentent, en -faveur d’une femme intelligente, mais -rien que femme, à présenter d’une façon -courtoise les fleurs de leurs connaissances, -de leur jugement et de leur goût, -le joli jeu pour elle de les accueillir, de -paraître les trier dans sa main, et de -montrer, après, qu’elle en est toute parée, -embellie !</p> - -<p>Elle semblait bien heureuse. Tout le -plaisir possible de l’esprit se mêlait à -l’agrément des lumières tamisées, des -toilettes claires, et de tant de bras nus -ou chargés de bijoux, et de l’arôme des -fraises, et de l’air de la belle nuit, un -peu lourd.</p> - -<p>J’ai eu envie de lui crier :</p> - -<p>— Si votre mari était là, sapristi ! -est-ce qu’une pareille soirée nous eût été -possible ?</p> - -<p>Après les avoir reconduites, je suis -resté seul, sur la route, derrière les villas -Cervollet 1, 2, 3, 4 ; et, au lieu de redescendre -vers la ville, je me suis enfoncé -dans la campagne. La nuit, la solitude, -la magnificence du calme absolu, et mon -dieu enfermé là, non loin, sous le petit -toit d’ardoise qui s’argente à la montée -du croissant de lune !… Griserie, plénitude -de vie, espoir un peu forcé, mais -espoir ! et je ne sais quoi de douloureux, -en moi, qui se mélange si bien à la nuit !… -Regards béats vers les étoiles ; une envie -d’éclater en mille morceaux, en milliards -de miettes, et d’aller scintiller si loin, si -haut ! un désir d’échapper à moi-même -comme n’importe qui, par les grands mots -lyriques !… Montagnes, vallée, lac, ville -endormie, silence ! — Quelle illusion que -ces grandioses envolées ! la vérité est -qu’un seul point m’attire : ce plat petit -toit d’ardoise qui coiffe un vilain cube de -briques, nommé la villa Cervollet n<sup>o</sup> 2.</p> - - -<p class="date">13 septembre.</p> - -<p>Cela s’est passé bien simplement. Nous -étions partis, elle et moi, seuls, pour -aller nous promener dans la campagne, -et sa mère, en la voyant si jolie et si -rieuse sur le pas de la porte, m’avait dit -à l’oreille :</p> - -<p>— Elle s’émancipe !… ma parole d’honneur !…</p> - -<p>Nous avions pris un chemin très rustique -à travers les vignes, sur la pente -du Revard, et je pensais, tout en causant :</p> - -<p>« Quand nous serons arrivés à une certaine -prairie que je sais, — où d’ailleurs -nous n’arriverons pas de sitôt, — et d’où -l’on a, au pied d’un orme, une très belle -vue sur la Dent de Nivolet et Chambéry, -nous nous assoirons, et alors je lui parlerai… »</p> - -<p>Arrivés à l’endroit voulu, nous nous -sommes assis, en effet, et avant que je lui -« parle », elle m’a dit, sans préambule :</p> - -<p>— Je ne crois pas que je vous aime.</p> - -<p>Instantanément, j’ai posé ma main en -écran, devant moi, et j’ai dit :</p> - -<p>— Assez ! assez ! je vous en prie.</p> - -<p>Elle a tout de même ajouté :</p> - -<p>— Vous voyez que je suis franche…</p> - -<p>J’ai dit :</p> - -<p>— Oui, oui.</p> - -<p>Et nous avons causé, comme si de rien -n’était.</p> - - -<p class="date">Même jour.</p> - -<p>Évidemment il était fatal que, faisant -une première promenade en tête à tête, -avec elle, dès le moment que nous serions -assis, je dusse « parler ». Femme, elle a -senti cela, elle a pris les devants pour -m’épargner d’avoir cet air toujours un -peu sot qu’on a quand on fait, sur un ton -chaleureux, une proposition qui n’est pas -acceptée.</p> - -<p>Je pense : « Elle a été cruelle… » Mais -non ! Devinant que j’allais lui dire : « Je -vous aime », elle me devance et me dit : -« Je ne crois pas que je vous aime… » -Elle sait mon amour-propre, elle sait le -supplice rétrospectif qu’eût été pour moi, -après coup, le souvenir de mon attitude -en formulant l’aveu, et de mon émotion, -de mon émotion dédaignée ! Sa brusquerie -a été un moindre mal ; par là, elle -entendait ménager une susceptibilité -qu’elle connaît trop ! D’ailleurs, elle -croyait que nous « parlerions » encore, -après coup. Et comme elle eût, j’en suis -certain, pansé la fraîche blessure ! Elle -y comptait, elle avait tous ses baumes ; -ma douleur, elle l’aurait endormie ; nous -serions revenus causant, non pas de notre -amour, mais d’amour ; et ce sujet, entre -elle et moi, comme elle était persuadée -qu’il me serait doux !… C’est moi qui -ne l’ai pas voulu…</p> - -<p>Je ne l’ai pas voulu !… Oh ! non, pas -de consolation pour moi ! J’aime mieux -une douleur aiguë, le sang qui gicle vif -et pur, après le coup rapide, le stylet -retiré aussitôt.</p> - -<p>Non, non ! J’avais désiré trop. D’amicales -caresses, allons ! auraient été dérisoires. -« Je ne crois pas que je vous -aime » : discuter cela, qui donc y songe ? -Je sais fort bien et ce que cela contient -de franchement négatif et ce que cela -contient pour moi d’espérance : — juste -assez pour ne me point décourager de -souffrir !</p> - -<p>Car ces paroles ne sont pas mortelles. -Un soupirant moins déraisonnable y puiserait -réconfort. Madame de Pons admet -la pensée d’être aimée de moi ; elle admet -la pensée de m’aimer ; elle demeure avec -ces pensées, elle s’entretient avec elles, -depuis longtemps peut-être, — mais elle -n’est pas sûre de pouvoir longtemps les -admettre, demeurer et s’entretenir avec -elles… Elle n’est pas sûre, et cela suffit à -me briser, moi qui aime ; mais, elle qui -n’aime pas, quelle condescendance et -quelle tendre bonté de vouloir bien me -dire : « Je ne suis pas sûre » !… C’est -moi qui ai été brutal en lui coupant la -parole.</p> - -<p>Je devrais me traîner à ses pieds.</p> - - -<p class="date">15 septembre.</p> - -<p>La vie continue entre nous ; mais elle -est double : il y a ce que nous disons -et ce que nous ne disons pas. Dès auparavant, -oui, sans doute, ces réticences, en -nos causeries, nous les soupçonnions ; -désormais, nous les connaissons, et elles -nous gênent, comme le voisin de campagne, -derrière sa clôture basse, à partir -du jour où on lui a été présenté. On le -tenait pour inexistant : maintenant il est -là. Lui-même semblait ne pas entendre -votre langue ; à présent, on croit qu’il -écoute. On s’observe, on se contient ; on -écarte tout sujet propre à piquer sa -curiosité. A force d’éliminer à cause de -lui tels sujets, on s’en laisse imposer -d’autres par lui : c’est lui qui gouverne -vos entretiens. Bientôt on s’aperçoit que -c’est pour lui uniquement que l’on parle ; -il n’est plus de l’autre côté de la clôture, -il est là.</p> - -<p>Ni à elle ni à moi ne conviennent la -dissimulation et la contrainte. Ne désirerions-nous -pas nous quitter ?</p> - - -<p class="date">16 septembre.</p> - -<p>Qu’il faut donc que j’aie l’air malheureux !… -Je lui trouve, à elle, un air compatissant.</p> - -<p>Elle a compris que j’avais souffert -horriblement du <i>coup</i> : car, si elle ne -l’avait pas compris, elle aurait été humiliée -et froissée de ce que je ne l’ai pas -seulement laissée s’expliquer, parler, enfin -ajouter un mot au sujet dont elle me -faisait, je le reconnais, le grand honneur -de m’entretenir. J’ai bien compris, -sous le <i>coup</i> même, qu’elle me faisait très -grand honneur ; mais ma sensibilité fut -trop vive. Néanmoins elle ne m’a pas de -rancune, et, à la dérobée, elle me plaint.</p> - -<p>C’est par finesse d’esprit : elle me -comprend ou me devine tout entier. Elle -a, elle, toute sa tête !</p> - - -<p class="date">Même jour, le soir.</p> - -<p>J’ai dîné, seul, ce soir, au bord du -lac. Orchestre, gamins en <i>smoking</i>, sablant -le champagne avec des grues, de -belles filles qui « se rasent », et des -femmes septuagénaires vêtues en Juliettes -et qui s’amusent, quelques piliers de -tripot, des cabotins, un roi… Le mélange -humain, animé et paré, aux lumières, au -milieu des fruits, des bijoux, des peaux -nues, et la musique aidant, n’est pas vulgaire -pour moi, pourvu que je sois seul ; -il me ranime et me grise, et son contraste -même avec ce fond de lac sombre, hautain, -austère, inhospitalier et célèbre, -produit en moi un heurt comme ces -poèmes ou ces rythmes barbares qui ont -presque à la fois de la sensualité triviale -et du sublime.</p> - -<p>Reconnu un tel et un tel : quand la -foule anonyme prend, ici ou là, un nom, -alors elle s’avilit ; le charme est rompu…</p> - -<p>Plus tard, loin du restaurant, j’ai -marché au bord du lac à l’aspect tragique, -sous une nuit chargée de nuages… Et j’ai -pensé à tous les mots, aujourd’hui usés, -qu’un amant du temps de Lamartine pouvait -dire, dont l’âme d’une femme s’émouvait, -et qu’un homme ne saurait adresser -désormais à une jeune femme un peu -« avertie ». Elle en rirait… A un certain -degré de culture, que l’ironie rend l’art -de charmer difficile ! Entre autres choses, -cet art a abandonné le secours trop complaisant -de la nature : flots, nuits étoilées, -nuages, aquilons, — talismans qui ouvrirent -tant de cœurs… Il faut une autre -clef !</p> - -<p>Et, d’autre part, il y a une pudeur — est-elle -nouvelle ?… je ne sais — qui retient -une âme délicate d’avouer l’emprise -de la nature. Est-ce orgueil : ne point -vouloir être touché par les choses ?… -Est-ce humilité, au contraire : des éléments -à moi, quelle fatuité d’admettre -une relation !… L’homme qui me parle à -brûle-pourpoint de ses « sensations » -me gâte quelque chose, l’idée que j’avais -de sa discrétion, de son tact, ou l’idée -que j’avais des choses qu’il dit sentir. -J’aime qu’il me montre qu’il a vraiment -senti, mais par quelque détour -ingénu ou bien à travers un voile tendu -habilement ; j’aime qu’il se laisse surprendre, -ou bien qu’il dise : « Ce n’est -rien ! ce n’est rien ! » quand on voit qu’il -pleure.</p> - - -<p class="date">17 septembre.</p> - -<p>Mon Dieu ! combien faut-il que je -l’aime, pour ne pas l’aimer moins après -le coup qu’elle m’a porté !…</p> - -<p>J’ai failli lui dire : « Prenez garde ! en -vous refusant à mon amour, vous le rendez -moins pur. » Ç’aurait été la vérité. -Je le constate, et cela m’enrage.</p> - -<p>On peut donc tant aimer avant le désir ? -Voici, maintenant seulement, que sa personne -physique m’apparaît. J’ai bien pu, -précédemment, la voir et la désirer, mais -sans en avoir conscience ; et, dans mes -méditations amoureuses, c’était ce par -quoi elle se différencie de toute femme, -c’était son être, sa pensée, me semblait-il, -oui, vraiment, je ne sais quoi qui ne -se confond pas avec sa chair, que j’appelais, -que je souhaitais qui m’appartînt. -Qu’elle m’aimât ! tout était là. Ah mais ! -aussi le violent souhait !</p> - -<p>C’est un ancestral et barbare instinct -qui nous inspire de la colère contre la -femme qui ne nous aime pas ! La colère -n’est guère de mise, à présent que l’on -ne prend plus une femme par la force ; -elle devrait être remplacée par la temporisation, -la patience… ou la science un -peu exacte de l’amour… Bon pour le -conquérant qui ne cherche qu’un motif à -chanter victoire, tout cela ! mais une âme -un peu fine veut avoir été aimée depuis -toujours.</p> - -<p>Je n’aurai point de satisfaction à la -posséder demain, après des combats, si -je n’apprends qu’elle s’était de longtemps -donnée en pensée, sans que j’eusse rien -fait pour cela.</p> - -<p>Et, à ce propos, j’entends le subterfuge -impertinent que le premier don Juan venu -me fournit… L’Église, en certains cas, -vous conseille : « Fréquentez les sacrements -d’abord, et la grâce vous viendra. » — Où -en suis-je tombé pour m’arrêter -seulement à une pareille turpitude ?</p> - - -<p class="date">Même jour, le soir.</p> - -<p>Beethoven m’a sauvé. Du fond de la -loge, au concert, je regardais madame de -Pons, sa nuque découverte en carré, son -bras, l’étoffe soyeuse tendue sur le genou, -et sa bouche dont la seule image me fait -pâlir…</p> - -<p>Mais la voix divine, c’est-à-dire ce -rythme, le plus ferme pas qui ait été fait -vers l’harmonie souveraine qui crée peut-être -un peu Dieu chaque jour, a soulevé -mon désir, — comme un coup de vent -prend une fumée, la tord, l’allège et la -fait se perdre en spirales éthérées dans -l’azur, — et, sans le détruire, sans l’atténuer -même, par la vertu de la seule douleur -magnifiée, m’a rendu mon amour -d’autrefois, — d’hier encore…</p> - -<p>J’ai pu parler, j’ai pu causer, comme -<i>avant</i>. Elle m’a dit tout à coup :</p> - -<p>— On vous retrouve.</p> - -<p>Elle m’a laissé plonger dans ses yeux, -un moment assez long pour que j’y puise -un peu de ce qu’elle pense de moi. Mais -je lui ai dit :</p> - -<p>— C’est vous qui regardez en moi, non -pas moi en vous !</p> - -<p>Elle a souri, tristement, car cela lui -laissait découvrir que mon trouble était -revenu.</p> - -<p>Non, en vérité, je n’ai pas vu en elle ! -Mais, de mille petits faits, je conjecture -qu’elle pense de moi précisément ce que -j’ai si longtemps pensé d’elle, — et c’était -dans les moments où je croyais l’aimer le -plus : — « C’est surtout sa pensée que -j’aime… » Ne croyais-je pas, par cela -seul, la combler d’amour ?… Et moi, je -n’en suis pas satisfait !…</p> - - -<p class="date">18 septembre.</p> - -<p>Elle ne craint pas de se montrer avec -moi. Nous sommes sortis plusieurs fois, -seuls, dans la campagne, et en ville. Pas -un autre être ne fut plus sûrement créé -pour m’appartenir. Pas un homme, à -moins qu’elle ne m’en cache bien adroitement -le souvenir, ne fut mêlé si étroitement -que moi à sa vie…</p> - -<p>Ah ! qu’est-ce donc qui m’empêche de -lui dire, en nos causeries si libres : -« Voyons ! j’ai plus de force aujourd’hui : -expliquez-moi pourquoi vous ne croyez -pas m’aimer ?… » Mais je me pare de -l’orgueil de n’avoir pu, là-dessus, supporter -davantage…</p> - - -<p class="date">19 septembre.</p> - -<p>Elle plongeait une lourde vieille louche -d’argent dans un bassin où des fraises -flottaient sur le champagne, et, en même -temps, elle soutenait la coupe qu’elle -allait m’offrir. Nous étions seuls dans la -petite salle à manger de la villa Cervollet -n<sup>o</sup> 2 ; la dentelle de sa manche -trempa dans le liquide ; je vis l’accident, -mais négligeai de le signaler aussitôt, et -ne fis : « Oh ! oh ! » que lorsqu’elle avait -déjà retiré la louche et en versait le -contenu dans la coupe. C’était faire : -« oh ! oh ! » un peu tard, l’opération -étant délicate, les deux bras tendus, -occupés, la louche pesante et mal commode. -Madame de Pons vit le champagne -se répandre, par la dentelle, goutte à -goutte, sur la nappe, et prit un air si -désolé que je me précipitai pour étancher -la dentelle humide avec n’importe -quoi, mon mouchoir. Mais je n’avais pas -achevé de presser la dentelle, que je -tombai comme un homme ivre, la bouche -au creux de ce bras demi-nu…</p> - -<p>Elle dut reposer la louche dans le bassin, -la coupe sur la table, mais je n’en -vis rien. Nous nous trouvâmes, madame -de Pons et moi, assis, chacun sur -une chaise. Elle frappait, avec trois -doigts, de petits coups sur sa poitrine. -Je crois que son cœur battait fort et la -gênait ; ses yeux me parurent cernés ; je -la vis tout à coup sourire et elle dit simplement :</p> - -<p>— Eh bien, voilà !…</p> - -<p>Son ton, son visage, son geste commentaient -ces mots si peu lyriques et qui -me parurent grands. Cela signifiait :</p> - -<p>« Je m’attendais, vous le pensez bien, -à ce qui est arrivé : cela était inévitable ; -je m’y suis exposée en vous laissant -vivre si près de moi. Et, vous voyez, je ne -récrimine pas, je ne vous fais aucun reproche… -Mais cela va tout nous gâter… »</p> - -<p>Cependant j’allais, moi, saisir de nouveau -son bras et m’approcher de sa -bouche : elle ne me l’eût peut-être pas -refusée, et un fait accompli a bien de -l’influence sur les idées et sur les sentiments. -Elle aspira, à ce moment, comme -pour parler : j’arrêtai mon élan ; je ne fis -pas ce que j’allais faire, — et j’eus tort !… -Elle parla, mais une circonstance extérieure -avait détourné sa pensée ; elle me -dit :</p> - -<p>— J’entends maman qui revient du -jardin.</p> - -<p>En effet, madame Delaunay entra.</p> - - -<p class="date">20 septembre.</p> - -<p>Je suis tenté de croire : « Tout est perdu, -faute d’un mouvement plus prompt. Un -baiser échangé l’eût enchaînée, peut-être… »</p> - -<p>Elle m’a dit, en me tendant la main, -aujourd’hui :</p> - -<p>— Mon ami, dispensez-moi de vous -parler de mes sentiments. Je ne me crois -pas le droit de savoir si j’en ai. C’est -tout ! C’est tout. La raison que je vous -donne est la vraie : elle ne vous blesse -pas, j’espère ; elle ne peut pas vous désespérer.</p> - - -<p class="date">Même jour.</p> - -<p>Si je prends la peine de compter les -mois écoulés depuis la disparition de son -mari, je conclus qu’une femme de la race -de madame de Pons ne peut vraiment -tomber aujourd’hui entre les bras d’un -amant…</p> - -<p>Si indigne que soit son mari, elle n’eût -pas été femme à le tromper jamais, à la -condition qu’il fût demeuré là, qu’il eût -gardé quelque décence : ce peu de décence, -elle eût cru devoir le lui rendre -au centuple.</p> - -<p>En vérité, sait-elle seulement s’il n’est -pas mort ?</p> - -<p>Quant à moi, demeurer désormais près -d’elle, c’est m’exposer infailliblement à -renouveler la scène de la salle à manger. -M’exposer à cela, après les paroles qu’elle -m’a dites, c’est gâcher tout ce qui est déjà -le passé de mon amour et ce qui en -pourra être l’avenir…</p> - - -<p class="date">Même jour.</p> - -<p>J’ai baisé le creux de ton bras ! J’ai le -goût de ta chair sur les lèvres ! Il y a un -moment qui ne peut plus être anéanti, -c’est celui où mon désir de toi m’a fait -voir le duvet doré de ton bras, penser à -ta gorge penchée sur la coupe, penser à -ta bouche entr’ouverte et prononcer tout -à coup, et tout bas, pour la première fois, -ton nom !… Le moment est venu. Pourquoi -ce moment vient-il ? Est-ce que, l’esprit -étant tout saturé d’amour, l’amour -enfin se répand dans les sens ? Moi, je -suis envahi !…</p> - -<p>Je vois ta bouche, et tes dents ! Je -pense à ta gorge… Je crois baiser encore -ton bras, le plus beau des bras que j’ai -vus !…</p> - - -<p class="date">21 septembre.</p> - -<p>D’autres comptent jusqu’à cent pour se -procurer le sommeil ; moi, je m’oblige à -noter sur mon carnet, minute par minute, -l’heure qui coule, pour ne pas -penser. Cette heure est la dernière que je -passerai dans ce pays. Je m’en vais.</p> - -<p>C’est le moment du ramage des oiseaux : -on dirait que la musique du restaurant, -au bord du lac, s’est tue en leur faveur. -La lumière, sur l’eau, est grise et rose ; -au-dessus de la Dent du Chat, des nuages -illuminés en dessous par le soleil déclinant, -déjà caché pour nous, ont l’air d’un -troupeau de moutons fuyant, le feu au -ventre. Silence, tout à coup, immobilité -apparente des choses :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">O temps, suspends ton vol…</div> -</div> - -<p>Il y a deux femmes qui se baignent et -dont on ne distingue que le bonnet imperméable, -entre les roseaux ; un éclat -de rire me les signale à l’instant où reprend -la piaillerie dans les arbres ; -presque aussitôt la musique recommence -à sévir ; les oiseaux se chamaillent de -plus belle, et l’une des deux femmes -pousse des cris aigus… Une barque passe, -portant un monsieur et une dame en -blanc, coiffés tous deux de chapeaux canotiers…</p> - -<p>Bruits discordants, czardas irritantes, -images triviales, vous-mêmes, quand vous -serez éteints, achevés, effacés, serez touchants -dans mon souvenir !…</p> - -<p>A la pointe de la jetée, sur la gauche, -il y a deux pêcheurs à la ligne, debout, -inertes…</p> - -<p>Un coup de fusil a retenti dans la campagne ; -l’aboiement du chien se prolonge, -et c’est en l’écoutant que je m’aperçois -que les oiseaux sont couchés, que les musiciens -sont partis… Je me retourne : je -suis presque seul ; une vieille femme -réempile les chaises… Quoi ! tout est fini -déjà ?… J’ai presque plaisir à entendre -de nouveau le rire des baigneuses : une -action qui a quelque durée me rassure…</p> - -<p>Mais la barque qui portait le monsieur -et la dame en blanc vient de repasser à -vide. Ils ont fait leur belle promenade -aussi, les deux canotiers, payé leur heure -qui ne se renouvellera pas… Et mes baigneuses -ont pris leur bain : les voici qui -montent à l’échelle, au bout d’une petite -estacade de bois, et, dans le temps que -je le note, leur maillot rouge a disparu -sous le peignoir en tissu éponge et elles-mêmes -derrière les cabines.</p> - -<p>Rien ne demeure, une minute, semblable -à soi-même : l’eau bleuit, le gris -de l’air est devenu plus dur ; la moitié du -lac qui reflète l’ombre de la montagne se -plombe, et le troupeau de moutons -aériens, là-haut, se carbonise et se racornit : — c’est -un vol de corbeaux dans -un ciel d’encre délayée ; — le vent plus -frais fait courir sur l’eau de grandes -ondes pressées qui viennent de loin, vers -moi, comme des messagères de je ne sais -quelle importante nouvelle, et qui -meurent à mes pieds, une à une, avant -d’avoir parlé. L’encre du ciel s’épaissit ; -d’espoir, il ne restait que des balayures -roses au bout du lac : elles viennent de -se laisser voiler par une gaze couleur de -lilas qui monte des eaux et de la montagne, -monte, envahit tout et se perd -dans le ton d’encre violacé du ciel…</p> - -<p>Deux femmes passent derrière moi. -L’une dit :</p> - -<p>— Un dessinateur…</p> - -<p>Et l’autre :</p> - -<p>— Il a pris notre portrait dans l’eau.</p> - -<p>Je ferme mon carnet… J’aurai conservé -ainsi, tel quel, l’aspect extérieur d’une -des heures pour moi les plus désolées.</p> - - -<p class="date">24 septembre.</p> - -<p>Comme un malade qui sent ses jours -comptés, j’ai éprouvé le besoin de revoir -le pays où je suis né, où j’ai vécu ma première -jeunesse, et que j’ai quitté depuis -plus de vingt ans. Ce qui m’amène ici, -parbleu ! je le sais : c’est d’amour que j’ai -besoin ; je meurs du désir que quelque -chose, à défaut de quelqu’un, m’enveloppe -d’un certain air de tendresse, et -je nourris l’illusion qu’un pan de mur, -une terrasse, un vieux jardin, ou la rivière -qui coule au pied de ma petite ville, -vont s’émouvoir à mon aspect chagrin !…</p> - - -<p class="date">25 septembre.</p> - -<p>La douceur, la délicatesse, la majesté -tranquille et bienveillante de ces grands -paysages de Loire ! Ces longs lointains, -ces lignes et couleurs célestes où la -silhouette vieillotte des moulins à vent -joint une impression de contes de fées, -presque souriante ! La courbe de ces eaux -si rares, ramifiées en cent bras fluets autour -des sables en fuseaux blonds comme -des cheveux ; ces groupes de peupliers -fournis et frais, merveilleux écrans où la -lumière joue en se tamisant sur vingt -plans divers ! ô grâce, charme ensorcelant, -que la chevauchée éperdue des tons -qui fuient en se dégradant, vers un horizon -bas, fait de la courbure même de la -terre !… Raison souveraine qui présidez -à l’ordonnance de ces vallées splendides ! -Calme parfait, possession de soi-même, -retenue, discrétion, placidité apparente !…</p> - -<p>Mais, ô vous, petite barre horizontale -aperçue un peu partout au bord des -levées, petite barre gravée dans la pierre -tendre des murailles, à hauteur d’homme, -et qui portez l’inscription mémorable : -« Crue de 1856,… 66,… 76. » Elles sont -deux, trois, quatre, parfois, au coin des -maisons, les petites barres commémoratives -de désastre, pareilles aux mesures -superposées de la croissance d’un enfant. -Que l’on ne se fie pas à ce fleuve de sable, -à ces ruisselets alanguis, à ces nonchalantes -beautés !</p> - - -<p class="date">Langeais, 26 septembre.</p> - -<p>Tous mes ravissements à la vue, au -son, au parfum des choses, je les ai eus -ici, à huit ans, dans le jardin potager -d’un vieil oncle, pendant que le jardinier -nommé Cadoudal, chaussé de gros sabots, -et portant deux arrosoirs énormes, marchait -dans une étroite allée en posant -méticuleusement ses pieds l’un devant -l’autre, avec la précision d’un balancier -de pendule, et arrosait les radis. L’ondée, -excessive, mouillait, au delà des radis, les -gousses pendantes des petits pois en branches -qui rendaient l’eau par leur pointe -fine, et peu à peu, comme au compte-goutte, -et elle atteignait d’autre part, les -feuilles velues des melons qui, elles, au -contraire, conservaient l’eau, en belles -gouttes rondes, entre leurs poils. Que -les melons sentaient donc bon, leur -arôme mélangé à celui de la terre humide ! -On disait « messieurs les melons » -parce qu’ils étaient importants, -obèses, objets de soins et d’admiration -particulière, et parce qu’ils avaient des -cloches de verre, blanchies à la chaux, -intérieurement, et qu’on soulevait, ou -baissait, ou inclinait sur des crémaillères, -au mieux des intérêts de ces potentats ; -et, dans ce « messieurs les melons », il y -avait le sourire de Touraine, particulier -aux gens du cru, qui, d’un mot souligné -à peine, entend dire beaucoup, et finement, -touchant surtout la comédie des -hommes.</p> - -<p>Mon goût du passé, des choses anciennes, -et cette folle émotion qui me tire -des larmes de joie à la vue d’une cour -pavée où l’herbe pousse, je l’avais dans -ce temps-là et dans ce jardin de Langeais ; -cela descendait à moi du château, de ses -beaux toits, de ses tours à poivrières et -de ses ruines, que l’on voyait par-dessus -la crête arrondie des marronniers roses.</p> - -<p>Pourquoi les pas sur le gravier, venant -d’une sombre allée sous ces marronniers, -me causaient-ils déjà l’angoisse de l’imprévu, -l’appréhension de ce qui va arriver -tantôt, ce soir ou demain, mêlée à -une impatience ardente de le voir arriver ? -pourquoi me cachais-je, et pourquoi -quittais-je rapidement ma cachette pour -courir voir ? pourquoi étais-je si déconvenu, -si triste, pour peu que ces pas sous -l’allée ne fussent que de quelqu’un que -l’on voyait tous les jours ? pourquoi la vue -d’une fillette, d’une jeune fille, ou d’une -dame qui passait pour jolie, en me faisant -rougir de confusion, me comblait-elle tout -à coup d’un avant-goût d’avenir et de félicités -certaines mais inimaginables ? Pourquoi -la même impression, augmentée il -est vrai, d’une certaine notion d’infini, -m’était-elle procurée par la vue du train -de Nantes que l’on apercevait du haut -d’un belvédère ?</p> - -<p>Pourquoi, si ce n’est parce que mon -amour présent germait dès ce temps-là ?…</p> - - -<p class="date">Beaumont, 29 septembre.</p> - -<p>Ma première visite a été pour le cimetière. -Au bas d’une petite rue montante, -j’ai demandé la clef à un serrurier tout -grisonnant et je lui ai dit : « C’est vous le -fils Tiffeneau ?… » La dernière fois que -j’avais pris, dans cette boutique, la clef -du cimetière, c’était son père qui la remettait ; -mais je n’ai pas osé dire : « Et -votre père ?… »</p> - -<p>Et j’ai monté cette côte bordée de vieux -murs de clos, et d’orties, où, autrefois, -j’accompagnais tantôt l’un, tantôt l’autre, -en les aidant à porter des fleurs ou bien -la bouteille d’eau destinée à emplir un -pot de fer-blanc qu’on maintenait toujours -fleuri « là-haut »…</p> - -<p>La porte est neuve, le mur est neuf : le -cimetière est bien agrandi ! Je m’y perds… -Que de noms à moi familiers !… Mais -tout à coup je m’oriente : voici l’ancienne -entrée, ses pilastres écroulés ; voici des -cyprès… bien plus beaux !… et je reconnais -celui au pied duquel reposent les -trois femmes à qui je dois la vie : celle -qui me l’a donnée ; celle qui me l’a conservée -par ses soins, ma grand’mère ; et -ma grand’tante Félicie, grâce à qui j’ai eu, -pendant ma jeunesse, un peu d’argent. -Elles reposent là, mes trois sources vénérées, -unies par un commun amour, -chacune sous une bien modeste plaque -de marbre jauni par les pluies et où j’ai -peine à épeler leurs chers noms, leur âge -et l’invitation à prier Dieu pour elles… -Voici le pot de fer-blanc où nous versions -la bouteille d’eau.</p> - -<p>L’endroit est paisible et simple ; la vue -qu’on y a est presque jolie : de beaux et -doux coteaux, une perspective lointaine, -la petite ville couchée au bord de la rivière, -la cheminée d’une usine à fabriquer le -papier. Les mouches bourdonnent ; des -poules caquètent derrière la muraille ; -un âne brait ; au loin, j’entends le roulement -d’une carriole ; sous mon genou, -l’herbe, chauffée par le soleil de midi, -est toute bruissante du fourmillement -heureux des insectes.</p> - -<p>Quand j’étais enfant, je tombais là à -deux genoux, d’un seul coup, jugeant -assez convenable de me faire un peu -mal, et j’offrais au ciel ma petite douleur -en le priant d’en reverser le mérite sur -les trois mortes, afin qu’elles fussent -heureuses là où elles étaient. Et toujours -ma prière se perdait dans une songerie -où j’essayais en vain de me représenter -le lieu où elles pouvaient bien être, -l’état qui pouvait être le leur. Je me -disais : « Quand j’aurai lu beaucoup de -livres, je saurai cela ». A présent, j’ai -lu beaucoup de livres et je n’en sais pas -plus.</p> - - -<p class="date">Même jour.</p> - -<p>La plupart des gens que j’ai connus -dans ce pays sont morts ; ceux qui demeurent -ne me reconnaissent pas. On -s’aborde et on se nomme de part et -d’autre. Curieux effet : le masque que le -temps a mis sur notre visage d’il y a -vingt ans fait sourire. En nous nommant, -nous sourions, hochant la tête, il -est vrai, refoulant nos pensées, parlant -vite et un peu plus haut qu’il n’est nécessaire, -comme des gens qui, s’étant rencontrés -dans un chemin, la nuit, ont -eu peur.</p> - - -<p class="date">30 septembre.</p> - -<p>J’ai revu Courance. C’est la terre où -j’ai vécu tout enfant. J’allais par les -chemins et les champs avec ma tante -Félicie, en levant le bras bien haut pour -lui donner la main, et aujourd’hui, me -voilà promenant par la main des neveux -qui ont l’âge que j’avais…</p> - -<p>Ma mémoire fidèle me rappelle trop -nettement le passé en ses détails les plus -infimes ; et les deux rives de l’abîme qu’on -ne refranchit pas, ainsi soudainement -rapprochées, je suffoque… Ou bien c’est -un fantôme qui se présente à moi, avec -une précision qui m’effraie… Son œil -bleu, sa bouche abîmée par la douleur -physique, son teint de cire transparente, -sa voix, et le grand amour de sa terre, -qui était visible en toute sa personne : -ma pauvre tante Félicie !… Et, à côté de -son image, j’ai le souvenir de mes deux -pieds ; mes deux pieds chaussés de vilaines -galoches, c’était ce que je considérais -avec le plus d’attention, en marchant par -les chemins et les champs. Et j’entends -encore la recommandation : « Mon enfant, -regarde où tu mets les pieds !… »</p> - -<hr /> - - -<p>Voilà, aujourd’hui comme il y a trente -ans, le même sol, ce sol gris et si dur -des chemins non entretenus, où les charrettes, -en temps de pluie, enfoncent jusqu’au -moyeu, et dont les ornières, en séchant, -deviennent solides comme l’argile -qui a passé par le feu. Voici, à mes -pieds, les mêmes herbes, les jolis chardons -qu’on écrase comme un animal nuisible, -les pissenlits, la « boursette », une -petite fleur jaune dont je n’ai jamais su -le nom, et les crottes de biques !… Et, -lorsqu’on a rejoint le chemin communal -dont la chaussée est unie et rose, de -chaque côté, quel beau tapis ! quel doux -tapis fait d’un trèfle menu et pressé où -trouvent moyen de pousser les pâquerettes, -et que tondent sans cesse et maintiennent -ras les oies, les chèvres, et les -moutons ambulants !</p> - -<p>Il y avait un vieux noyer, au flanc -ouvert à hauteur de la main, et que les -pluies comblaient d’une eau pareille à du -café noir, mais que je ne pouvais voir -qu’en me faisant hausser ou en grimpant -sur une grosse pierre ; et chaque jour, en -passant, je hasardais un doigt dans cette -espèce de bénitier. Sa vue est alliée dans -ma mémoire à une phrase que j’entendais -souvent au cours de ces promenades : -« Mon enfant, quand tu seras grand… » -Il est là encore, mon vieux noyer ! Je l’ai -reconnu de loin à sa déchirure béante, -et je me suis approché, tout vert de frissons, -de la petite mare de café qu’il porte. -Je l’ai vue sans grimper sur la pierre, et -j’y ai plongé le doigt : « Mon enfant, quand -tu seras grand… »</p> - -<p>A tout bout de champ je m’interroge : -« Depuis que tu t’es éloigné de ce sol, -qu’as-tu fait ? » Les témoins de notre enfance -sont d’acharnés enquêteurs et d’implacables -juges. Docilement, je m’efforce -de répondre ; je présente au noyer, au -dolmen, à la mare, l’état naïf de mes travaux. -O comme mes juges semblent impassibles ! -N’ai-je rien accompli qui vaille ? -Je songe que les hommes, eux, sont faciles -à duper, que leurs visages sont vulnérables -et sourient vite, de confiance. Mais -je tremble devant un morceau d’écorce -rugueuse, une vieille pierre, le miroir -bourbeux de l’eau : enfin n’ai-je produit -aucune beauté, aucun bonheur ? N’ai-je, -du moins, donné au monde aucune émotion -nouvelle ? — Et je ne sens l’indulgence -de ces choses sévères que si, ma -tête étant déçue, c’est mon cœur qui de -nouveau palpite à cause de son grand -amour. Elles me disent : « Oui, oui, c’est -vrai, tu as aimé. »</p> - -<hr /> - - - -<p class="gap">A mi-côte, et près du croisement de deux -allées de noyers, est un dolmen dont la -table, écrasant l’un de ses soutiens, s’est -abaissée et peut servir de siège. C’est là -qu’autrefois ma tante Félicie aimait à -faire halte en contemplant sa terre et ses -cinq fermes étalées en éventail. Là, mon -enfance et le souvenir de tout ce qui a été -autour de cet amas de pierres surgissent, -s’animent et jouent pour moi, sur je ne -sais quel ton mineur, une pièce touffue, -désordonnée, tendre, charmante et tragique -aussi. Visages ! gestes ! son des voix ! -lumière nimbant les choses finies, plus -belle que le soleil !… Oh ! pourquoi un -si grand attrait se mêle-t-il à tant de tristesse -dans la mémoire du cœur ? O pierres ! -ô noyers ! ô sol du chemin, dur comme -le roc et dont le contact à mes semelles -m’est plus agréable que des caresses, -que contenez-vous ? qu’êtes-vous ? quelle -âme en vous me chuchote ce langage -obscur qui a la puissance d’une parole -d’amour ?…</p> - -<p>Le jour est splendide et calme ; sur la -terre, on n’entend aucun bruit ; pas un -être n’a bougé depuis une heure que je -suis là ; où sont les hommes, les chiens, -les bœufs, les oiseaux ? Où est le vent ? -Je sens à peine l’odeur des herbes et de -la terre ! Suis-je dans le présent ou bien -dans le passé ? Suis-je halluciné par l’intensité -du souvenir ?… Mais la notion -du temps qui s’écoule m’est fournie par -la tache noire d’un troupeau de dindons, -qui se déplace d’un mouvement lent, perceptible -à la longue.</p> - -<hr /> - - - -<p class="gap">Ce petit pays a un caractère sobre et -fin, minutieux, presque pointillé, avec de -larges et longues échappées soudaines ; -par-dessus tout il est dépourvu d’emphase, -de romanesque, et l’on pourrait dire -même de tout pittoresque convenu. On -peut le traverser sans prendre garde au -sens si ferme et si délicat, si varié, si -riche, et de goût toujours si pur de ses -traits. Ici, point de peinture à pleine pâte ; -le pinceau même n’y a presque rien à -faire ; la plume, en deux traits, en rendrait -l’essentiel.</p> - -<p>Ce n’est rien, d’abord : un champ de -chaume, trois rangées de betteraves, une -vigne piquée d’échalas, un chêne isolé ; -au second plan, un grand espace nu, arrondi -comme le ventre ballonné d’une -ânesse ; un noyer qui borde la route projette -là-dessus son squelette. Mais tout -est dans le trait qui, suivant la courbe -bien gonflée du ballon, lui découpe, sur -le ciel clair, une bordure où l’esprit même -de tout ce paysage apparaît.</p> - -<p>Quel art il y a dans la façon de traiter -cette bordure ! Peu d’éléments en font les -frais : une maison à demi visible, une -cheminée qui fume, trois ormeaux aux -formes fantasques, le pignon d’une gentilhommière, -des peupliers, un espace -vide, l’orée d’un bois, et le bois, là-bas, -qui s’étale, descend, comme si la plume, -écrasant ses becs, noircissait la fin de la -page. Et la disposition sans cesse changeante -de ces motifs vraiment modestes, -et l’infaillible sûreté de chaque composition -nouvelle, crée, au contraire d’une -monotonie, une diversité, une fécondité -d’images d’un style identique, infiniment -original.</p> - -<p>Vous escaladez la crête, atteignez les -trois ormeaux, le petit toit, et votre vue -charmée s’étend tout à coup à quatre ou -cinq lieues au delà, sur les vallées de -deux rivières, l’une bleue : la Creuse, qui -vient du Berry ; l’autre, plus éloignée, -d’opale laiteuse : la Vienne, courant vers -la Loire immense.</p> - - -<p class="date">1<sup>er</sup> octobre.</p> - -<p>Il y a des heures, à la campagne, le -soir, qui ont plus de saveur que toutes -les beautés renommées de la nature. Mais -sont-elles à la campagne ou en nous ? -Quelle rencontre faut-il pour que nous -passions là dans l’instant où les images -le plus propres à nous émouvoir dégagent -tout leur charme, ou quelle rencontre, -pour qu’à l’instant où nous sommes -le plus disposés à être émus, le chœur -complaisant des choses se mette à chanter -tout à coup notre intime ivresse ?</p> - -<p>Nous terminions une promenade, et -nous allions, pour regagner la maison, -nous engager dans un petit bois, lorsque -le soir tout à coup fut sensible.</p> - -<p>Il n’y avait rien devant nous, que le -chemin creux s’enfonçant sous bois, un -beau chêne au bord du chemin, et, à -droite, la lisière d’un sombre taillis dont -la crête se dessinait très pure contre le -croissant de la lune déjà rose ; et sur -l’obscurité déchiquetée de ce bois, un -troupeau de chèvres avec son petit gardien, -à peine discernables, et sans qu’on -entendît aucun de leurs mouvements, -passait.</p> - -<hr /> - - -<p>Ces chèvres avançaient d’un pas régulier -comme la marche de la nuit tombante, -et le petit gardien avait la couleur -d’un lièvre, la couleur d’un tas de silex -amassés près de là, la couleur de la terre. -Les chèvres et le petit gardien passèrent. -C’était comme si l’on eût vu le bois, le -chemin creux, la nuit elle-même, d’un -lent mouvement rudimentaire, révéler -leur vie mystérieuse…</p> - -<hr /> - - -<p>Après cela, au moment de nous enfoncer -dans le bois, nous nous retournâmes -en arrière. L’horizon était à cent mètres -de nous, et, sur cette ligne légèrement -courbée, renflée au milieu, reposait un -bandeau de pourpre, étroit, et déchiré -aux deux bouts. C’était le reste du coucher -du soleil. Au-dessus, le grand ciel, -au-dessous, quelques arpents de chaume, -étaient couverts par la nuit ; et trois ormes -grêles, dépouillés, la tête ronde, -semblaient de bizarres épingles gigantesques, -fixant là, en dépit de l’heure, ce -lambeau magnifique arraché à un beau -jour fini.</p> - -<hr /> - - -<p>Au sortir de ce bois, quand le chemin -défoncé s’élargit, et quand son sol plus -clair que l’ombre cesse de guider nos pas, -apparaît une vaste étendue baignée par -la première heure de la nuit, sous le -croissant qui rougit au milieu d’un halo -brouillé. A droite, la lisière du bois s’enfuit, -noir velours, d’un dessin splendide, -le trait fort du tableau nocturne qui -s’offre à nous ; puis au-dessous, en tons -adoucis, s’écoulent les pentes des vignes -invisibles, arrêtées à deux cents pas par -deux fermes dont nous ne voyons que les -toits, et qui semblent presque ensevelies. -Et au loin, quand la vallée se redresse, -on distingue l’autre trait, fin et charmant, -de l’horizon, fait d’un bois de grands -pins, puis de rien, puis d’un toit, puis -d’ormes tordus, puis d’un bouquet de -chênes, enfin de peupliers. Le silence est -complet, universel, admirable. Dans -l’ombre, à trois pas seulement, paraît un -homme qui nous croise en nous souhaitant -le bonsoir…</p> - -<p>Je sens mon dos qui frissonne, et ma -main a tremblé : qu’est-ce qui m’émeut -tant ? Mon pays ? une certaine heure ? — ou -la tristesse de mon amour que je -répands partout ?…</p> - - -<p class="date">3 octobre.</p> - -<p>Il y a des jours où pèse sur nous comme -une volonté de fakir qui fait germer des -graines et fleurir la plante poussée hâtivement -dans la main. Est-ce une atmosphère -orageuse ? Est-ce la douceur trop -subtile de l’air léger ? ou bien donc, qui -est-ce qui passe entre l’inconnaissable -et nous ? Le tintement d’une cloche, une -voix, une feuille d’arbre qui remue, tirent -de moi tout à coup ce que je ne croyais -pas contenir. Une émotion qui semble un -lent aboutissement : chagrin ou volupté -à pleurer, se développent et m’envahissent -d’un seul bond ; l’air s’agite autour -de moi comme au battement d’une aile -invisible ; il s’épure et il porte un parfum -ignoré. Je reste à la fois ravi et désolé, -comme si j’avais, moi aussi, reconnu -Béatrice qui s’enfuit…</p> - - -<p class="date">4 octobre.</p> - -<p>J’ai été signer un papier chez le notaire -qui occupe la maison où j’ai habité -autrefois. Il sait bien que j’ai habité là, -mais il me parle d’affaires ; il me retient -dans son cabinet au lieu de me dire : -« Vous avez peut-être envie de revoir la -terrasse ?… » Et si je ne lui demandais -pas la permission de m’accouder à la balustrade, -il pourrait me croire préoccupé -de ce que vaut l’hectolitre de blé. Il sourit -quand je le supplie de me laisser monter -dans le jardin du haut, car les fruits, -justement, n’ont pas donné cette année, -et il s’en excuse, le pauvre homme, tandis -qu’à son côté je gravis, sous un prunier -de mirabelles, certaines marches branlantes -qui aboutissent au cadran solaire. -Il s’excuse de ce que ce cadran soit si -vieux, soit brisé, tienne de la place et ne -serve à rien, tandis que je songe que c’est -sur cette table d’ardoise, par l’ombre de -ce style, que me fut révélée la gravité de -l’heure qui ne revient pas et que me fut -inspiré le goût des seules choses qui -durent.</p> - -<p>— Aucune pendule, dis-je au notaire, -ne parle au cœur comme cette petite -ombre qui est dirigée de si haut.</p> - -<p>Il sourit encore, car il croit que je me -moque. Je serais fâché qu’il soupçonnât -en moi la moindre ironie, et, pour lui -laisser le beau rôle, je fais l’imbécile devant -cet homme d’affaires sérieux ; je lui -dis, en passant entre deux poiriers :</p> - -<p>— Ici, quand j’étais enfant, une jeune -fille, en visite, piqua son ombrelle dans la -terre et faillit l’oublier. Sur la porte, -comme cette jeune fille allait partir, c’est -moi qui fus dépêché pour querir l’ombrelle. -Je savais bien où elle était, mais -je fis comme si je la cherchais longtemps : -caché derrière ce noisetier, je baisais, -comme un grand amoureux, la petite -pomme d’agate que touchait chaque jour -la main du premier être qui ait charmé -mon cœur.</p> - -<p>Le notaire m’écoutait avec inquiétude. -J’ai ajouté : « Au fond, dans la vie, il n’y -a que ces choses-là qui comptent… » Mais -le notaire a dû se dire que je n’ai pas -cessé d’être enfant.</p> - - -<p class="date">7 octobre.</p> - -<p>Il a plu toute la nuit ; toute la matinée -il a plu ; il pleuvra l’après-midi entière. -J’ai une fenêtre ouverte sur le jardin, par -où j’entends la chute continuelle de l’eau -sur le sable et sur les feuillages ; au loin, -c’est un murmure monotone, universel, -sans défaillances, comme un bavardage -de femmes ; plus près, sur les lierres, on -discerne la goutte d’eau opiniâtre, qui a -choisi telle feuille et, depuis des heures -et des heures, la frappe d’un coup pareil, -à intervalles comptés ; et, du haut de la -fenêtre, pend un sarment de la treille, -flexible, qui, depuis ce matin, sans relâche, -salue, salue… De la basse-cour -viennent parfois les gloussements étouffés -des poules tapies à l’abri, paroles de mauvaise -humeur.</p> - -<p>De l’autre côté, sur la route qui traverse -le faubourg, une voiture a passé, -sombre, luisante et rapide comme une -otarie entre deux plongeons, et suivie -d’un pauvre chien si crotté par la boue -qu’il avait l’air d’être en terre glaise ; et -puis, plus rien n’a passé, plus rien n’a -remué depuis une heure : la gouttière de -la maison est affligée d’un hoquet incurable, -et le toit de la grange voisine, d’une -abondante incontinence. Et, par la porte -d’une petite maison paysanne, je vois un -bonnet blanc qui va et vient dans -l’ombre…</p> - -<p>Alors, toute coup, la détresse de l’atmosphère -m’envahit. Je songe à des -femmes veuves qui habitent, alentour, -en des trous obscurs semblables à celui -où je vois remuer le bonnet ; à d’autres, -qui y veillent un homme paralysé, une -mère mourante ; et à des jeunes filles qui -s’y préparent avec joie au mariage, grâce -à quoi elles pourront, à leur tour, en un -trou obscur, par les jours de pluie, -attendre le retour de l’homme, veiller -leur mère mourante, ou transmettre à -leur fille le même privilège de vivre, de -longs jours de pluie, en un trou obscur -ouvert sur la route où rien ne passera…</p> - -<p>Je songe aussi à d’autres femmes, plus -fortunées, qui sont, à l’heure qu’il est, -dans leur demeure bourgeoise, et dans -une pièce appelée salon, où dans l’angle -est un piano fêlé, sur la cheminée des -photographies encadrées de peluche, et -sur un guéridon les journaux des modes -de Paris, qu’elles ne suivront pas. Elles -pensent à la première communion de -Germaine ou au baccalauréat de Gustave, -à la difficulté de se procurer de la viande -de boucherie hors le dimanche, au grand -dîner que donneront les Lambert au carnaval -prochain : nous ne sommes qu’en -octobre !… Et la pluie tombe autour -d’elles !…</p> - -<p>Je songe à une dame qui a vécu quatre-vingts -ans dans la pièce même, tendue de -serge bleue, où je me trouve, et quarante-sept -ans seule, et qui y a subi peut-être -quinze mille jours de pluie !… Je songe à -une autre qui est morte à trente ans, non -loin d’ici, dans la maison où je suis né… -Est-ce que la pluie lui faisait peur comme -à moi ? Est-ce qu’elle pensait : « Voici -un jour vain, un jour qui ôte l’espérance, -un jour retranché à ma vie ? » Ah ! quelle -foi en le lendemain de la mort il faut, -pour supporter sans désespoir une longue -journée provinciale sans soleil ! Ou quelle -inconscience !</p> - -<p>Je songe à moi qui suis seul, sans doute, -à m’attrister de la pluie !…</p> - - -<p class="date">9 octobre.</p> - -<p>L’automne radieux, le ciel pur, l’atmosphère -sans trouble, une sorte d’arrêt -bienheureux de toutes choses sous le magnifique -soleil. Les coqs chantent, on -entend au loin les battoirs des laveuses, et -plus près le bourdonnement des mouches -et des abeilles. Dans le jardin, près d’une -bordure de thym, dont je casse, pour les -respirer, les tigelles odorantes, je suis -plongé dans le parfum lourd des reine-claude -tombées et pourrissantes que de -belles mouches dévorent avec un murmure -d’allégresse… A ma barbe, une petite -araignée, rubis minuscule, se balance au -bout de son fil ; elle me confond avec le -poirier sous lequel je suis assis. De petits -papillons bleus, deux par deux, volètent -au-dessus des glycines…</p> - -<p>Que ne suis-je de ceux qui, devant un -tel spectacle s’abandonnent, et acceptent -l’invitation au bonheur que nous adresse -la nature heureuse ! J’assiste à cette fête -comme un étranger, attentif et curieux, -et qui sait profiter du bien-être, mais qui -pense que la fête n’est pas donnée pour -lui.</p> - -<p>Alors, plus désespéré par le beau -temps que par la pluie, je m’en vais !…</p> - - -<p class="date">Paris, 11 octobre.</p> - -<p>Il y a, en cette saison, des soirées d’été -attardé pénibles pour l’homme qui remonte, -à neuf heures, s’enfermer seul -chez lui, prétendant travailler et dormir… -Parfois j’ai du courage, et sans me mettre -au balcon, sans regarder par ma fenêtre, -je m’assieds à ma table et implore d’un -livre l’oubli de moi-même. Mais je n’ai -pas eu de courage, ce soir.</p> - -<p>Il fait trop beau : toutes les fenêtres de -mes voisins sont ouvertes comme en juillet ; -et, dans ces intérieurs de petits ménages, -je discerne, à la longue, des -ombres qui se meuvent lentement. Les -gens qui ont peiné le jour sont lents le -soir : les mouvements modérés sont pour -eux les signes et comme le rite obligatoire -du repos. Je vois deux fenêtres où -des couples s’embrassent ; sur les balcons -des ombres se rapprochent et demeurent -côte à côte, longtemps. Que l’on s’aime -donc, mon Dieu ! pour peu que l’esprit -garde encore de la simplicité !</p> - -<p>Je quitte la fenêtre et je me mets au -travail. Au bout de cinq minutes, j’entends -chez des voisins un piano. Quelqu’un, -à ce piano, tapote un air de romance -dont la banalité me ferait fuir si -j’étais parmi les personnes qui l’écoutent, -et une voix de femme s’élève, pauvre, pitoyable -ou ridicule. Aussitôt ma solitude -se trouble, s’émeut, s’attendrit, à la seule -idée d’une réunion, d’une voix qui chante : -quatre accords médiocres plaqués à temps -me haussent au faîte de mon rêve ; pour -une cause si misérable, quelle symphonie -en moi, ce soir !…</p> - - -<p class="date">12 octobre.</p> - -<p>Je note encore le temps, l’image qui -passe. J’en ai besoin.</p> - -<p>Me voici à Versailles, dans le Jardin du -Roi. Après m’être réchauffé aux couleurs -vives du parterre, — flammes de soufre -et brasier rougeoyant des cannas, bégonias -d’un grenat éclatant, — je me suis retourné -et j’ai eu devant moi l’entrée d’une -salle de verdure dont le ton général est -d’un chagrin, d’un pâle, d’un dolent, d’un -fané, à faire pitié.</p> - -<p>Il y a, au centre, sur un socle élevé, -un vase de marbre antique où est représentée, -je suppose, une scène de deuil : -c’est une femme assise sur un lit, se -cachant les yeux d’une main, et tendant -le pied à une esclave qui le lui lave ; le -fond est une draperie souple, suspendue -à des crochets également espacés, au-dessous -desquels elle se fronce en petits -plis corrects, disposés en patte d’oie ; aux -flancs du marbre, marchent de graves -personnages, vêtus d’un tissu léger qui -tombe tristement sur leur corps, comme -une pluie serrée. Le socle est entouré -d’un massif circulaire, puis d’une étroite -allée et d’une plate-bande de rosiers du -Bengale dépouillés. Ah ! les pauvres rosiers, -ils ne sont plus faits que de longues -et grêles tiges d’où vont choir, au prochain -coup de vent, les quatre dernières -feuilles et la dernière rose, pareille, en -ce moment-ci, à une bande de journal -chiffonnée et jetée là par un passant. Le -tout clos par des arbres sombres, parmi -lesquels un haut sapin, étouffé de végétations -parasites et mourant, d’un geste tragique, -dresse sur le ciel blême ses moignons -décharnés : quelque chose comme -un Laocoon des bois. Le silence, la solitude, -la fraîcheur du soir, une buée qui -monte parmi les feuillages lointains, -l’automne qui me pénètre… Je donne un -dernier regard à ce lieu de tristesse délicatement -paré, à ce vase funéraire dont les -bords, velus d’une mousse verdâtre, font -penser à un poison qui aurait débordé…</p> - -<hr /> - - -<p>Ces allées, en voûtes ogivales, longues, -à demi obscures, aboutissant à une grille -ancienne, rongée de rouille, derrière laquelle -le clair soleil semble prisonnier !…</p> - -<hr /> - - -<p>Le plaisir d’entendre, un peu partout, -des gens qui passent prononcer de beaux -noms qu’on n’entend que là : « Apollon », -« le Roi », « la Reine », « le bosquet », -« les trois fontaines », « marbre », -« miroir », « marbre » encore !…</p> - - -<p class="date">22 octobre.</p> - -<p>Je ne peux pas ne plus penser à elle.</p> - -<p>Voilà bien des jours que je ne l’ai vue ; -je n’ose pas les compter comme font les -collégiens, les soldats, les femmes amoureuses ; -mais j’en ai bien envie. Pourquoi ? -pour me dire et me répéter à moi-même : -« Quarante-cinq ou cinquante-trois jours -de néant ! » et invoquer la miséricorde -céleste ; ou bien ne rien dire, baisser les -deux coins de la bouche et m’enorgueillir -de la dignité avec laquelle je porte la plus -grande douleur.</p> - - -<p class="date">25 octobre.</p> - -<p>Les jours sont courts, et tout retour -d’un soir où je ne la verrai pas, où je -n’entendrai pas parler d’elle, me fait -l’effet d’une entrée dans le lieu souterrain -où l’on sera seul à jamais, où plus jamais, -jamais, ne vous visitera le rayon -de la lumière bien-aimée du jour… O lumière ! -lumière ! ce n’est qu’à toi que -l’être aimé puisse être comparé sans profanation.</p> - - -<p class="date">27 octobre.</p> - -<p>Depuis sept ou huit ans, j’avais conquis -la paix, c’est-à-dire que les plaisirs de -l’intelligence dominaient, domptaient -presque ceux de la chair et du cœur.</p> - -<p>Me voilà ! Je méprise tout : baiser la -bouche d’une femme, tout est là ! Et vite, -vite ! car je me dégrade et meurs tous -les jours. J’ai ouvert Homère, Euripide, -la <i>Divine Comédie</i>, Montaigne, Rabelais, -l’<i>Imitation</i> : évidemment il n’y a qu’une -chose qui compte, c’est baiser la bouche -d’une femme ! Cela est écrit entre toutes -les lignes qui ne le proclament pas ; c’est -la seule vérité qui resplendisse ici-bas. -Il n’y a qu’un homme pauvre, qu’un -homme malheureux, qu’un homme vraiment -pitoyable, c’est celui qui ne désire -pas cela ou à qui cela se refuse !</p> - -<p>J’écrivais tout à l’heure ; son parfum a -passé comme une nuée, un fantôme, et la -chair de son bras a effleuré ma lèvre… Je -le jure ; j’en ai encore le frisson… Je -la veux trop ! Mon désir la crée. Mon -amour me fait presque peur.</p> - - -<p class="date">29 octobre.</p> - -<p>Et puis, tout à coup, un billet :</p> - -<blockquote> -<p><i>J’arrive, mon ami, je veux vous voir ! -Venez ce soir même, je vous en prie.</i></p> -</blockquote> - -<p>Me voilà, dès ce soir, à Auteuil. Mon -cœur bat dans cette petite rue où l’on ne -voit que trois maisons et des arbres roux -qui se dépouillent. J’aperçois de loin le -bec de gaz éclairant le vieux mur gris : -elle est là ! elle est là ! Je vais la voir, entendre -sa voix, baiser sa main ! Dieu de -Dieu ! la vie est trop bonne ; il y a trop de -bonheur pour moi ; ce n’est pas juste. -Ah ! tous ceux qui n’ont pas, comme moi, -marché dans cette rue charmante, un soir -d’automne, en regardant de loin ce vieux -mur comme je le regarde, que toutes les -félicités leur soient accordées, et que mon -bonheur, à moi, soit fini : j’ai eu la part -trop belle !</p> - -<p>— Ces dames sont arrivées de ce -matin, me dit la bonne.</p> - -<p>Je suis dans le petit salon ; un pas, -dans la chambre au-dessus, fait bruire -autour de moi les girandoles ; cela sent -le gaz, l’essence, la naphtaline ; Julie remonte -la mèche de la lampe, qui a fumé, -et se retire ; on vient ; on ouvre la porte. -Et je la vois venir à moi, comme à Aix ! -Mon visage doit être transfiguré ; quelque -chose m’emplit à m’étouffer ; ma tendresse -déborde ; mes yeux parlent pour moi… Elle -vient, elle vient à moi. J’ouvre les -bras sans songer à ce que je fais. Elle -vient toujours. Je l’embrasse. Elle m’embrasse. -Elle pleure. Je n’ai même pas -songé à toucher ses lèvres, dont le désir -effréné, depuis deux mois me hante.</p> - -<p>Mes larmes coulent ; ah ! je ne fus -jamais si heureux ! Et nous sommes là, -sans pouvoir rien dire. Je pense :</p> - -<p>« Dieu a passé entre nous ! le ciel -vient de tomber là ! Est-il possible de -goûter un pareil moment et de se retrouver -simple mortel comme devant ? »</p> - -<p>Et je lui adresse une question banale. -Elle me répond, mieux :</p> - -<p>— Mon ami, dit-elle, non, décidément, -je ne peux me passer de vous !</p> - -<p>Elle me raconte un séjour qu’elle a fait -en Bourgogne : le château, les douves, le -parc, le gibier, le vin, d’assez bonnes -gens, un ennui sans fin.</p> - -<p>— Et vous ? qu’avez-vous fait ?</p> - -<p>— Je vous ai aimée, oh ! aimée !…</p> - -<p>Elle sourit et dit :</p> - -<p>— Vous serez patient, mon ami ? Jurez-le.</p> - -<p>— Oh !… les serments !…</p> - -<p>Elle me prend la main pour me faire -jurer solennellement. Mais voilà que sa -bouche m’apparaît. Et je la baise…</p> - - -<p class="date">3 novembre.</p> - -<p>Je devrais taire ce qui est arrivé, l’oublier -moi-même, me cacher, tout au -moins, de peur que mon visage ne -trahisse, dans la rue, un tel bonheur…</p> - - -<p class="date">4 novembre.</p> - -<p>Je ne cherche pas à comprendre ce qui -est arrivé. Dans mes songeries, j’ai souvent -imaginé à l’avance telle et telle scène -probable ou possible entre madame de -Pons et moi. Un baiser, un baiser d’amants, -entre nous, je l’ai imaginé, oui, mais -comme la fin et le prix de quelles hésitations, -de quels atermoiements, de quelle -patience infinie !… Et hier, justement, -elle me recommandait cette patience, à -l’instant même qui précéda celui où ce -baiser fut échangé !… Oh ! ne disons pas : -« Je ferai », ou : « Je ne ferai pas » ! Une -porte qui s’ouvre, un pied posé un peu -plus avant, le ton d’une robe ou bien le -temps qu’il fait peuvent bouleverser les -plans que la raison a le mieux établis. -Nous ne savons pas qui nous dirige, et -nos plus grandes surprises viennent de -nous-mêmes.</p> - - -<p class="date">7 novembre.</p> - -<p>Je disais facilement mes peines et ma -mélancolie ; mon bonheur, je ne sais pas -l’exprimer. Pour lui, c’est un autre langage -qui convient ; je n’y suis pas accoutumé. -Et je sens une pudeur nouvelle : je -n’ose pas dire que je suis heureux !…</p> - -<p>Quelqu’un, intérieurement, me souffle :</p> - -<p>« C’est que, sincèrement, tu ne l’es -pas ! »</p> - -<p>Je réponds :</p> - -<p>« Comment ! comment ! Ne le serais-je -pas ? »</p> - -<p>Et la voix me chuchote :</p> - -<p>« Ta situation est telle, en effet, que tu -ne peux pas croire que tu ne sois pas -heureux… »</p> - -<p>Maudite voix ! — mon mauvais génie -qui, lorsqu’il faisait beau, m’a toujours -dit : « Pas tout à fait ! » qui, lorsque j’allais -m’enthousiasmer, m’a averti : « Tu ne -vois donc pas ?… » et qui, lorsque j’avais -accompli quelque chose de bien, m’a -grommelé invariablement : « Ce n’est -que cela !… »</p> - - -<p class="date">10 novembre.</p> - -<p>Tes cheveux blonds, si lourds que tu -n’en sais que faire et où chaque courbe -luit comme un anneau d’or, ton front, ta -tempe transparente, sous laquelle bat ta -pensée, ton nez trop pur, la courbe de tes -sourcils qui n’en finit pas et qui abrite si -bien, au coin de l’œil, la petite grotte aux -douleurs où le cerne bleu prend sa -source ; tes yeux miraculeux, ta joue, — mon -Dieu ! quand j’y pense !… — je les -supporte encore : mais ta bouche !… La -seule image évoquée de ta bouche m’affole, -et me voilà qui pleure d’amour, -d’admiration, de stupéfaction.</p> - -<p>Ta tête chérie !</p> - -<p>Tous les grands amoureux comprendront -mon extase, mon délire quand je -crie seulement : « Ta tête chérie ! »</p> - -<p>Je la tiens dans mes mains ; je caresse -tes oreilles entre mes paumes ; mes doigts -tout entiers se perdent dans ta chevelure !…</p> - -<p>Oh ! pardonne !… Au degré où je -t’aime, je devrais taire, par respect pour -ta personne, mon ivresse. Mais j’essaie, -par là, de prolonger un peu de temps -mon ivresse…</p> - - -<p class="date">11 novembre.</p> - -<p>Le croyant qui, étant mort, se voit entr’ouvrir -les portes du paradis et qui peut -se dire : « Dieu !… l’Éternité !… les voilà, -je les touche !… » Quel moment !</p> - - -<p class="date">12 novembre.</p> - -<p>J’ai dû passer la matinée au musée de -Versailles, et, après déjeuner, elle est -venue me rejoindre dans le parc…</p> - -<p>Souviens-toi à jamais de son image. — elle -était debout contre le socle de la -Diane, à droite avant de descendre au -bassin de Latone ; — et de ce saut du -cœur, en toi, au moment où tu t’es dit : -« La voilà ! »</p> - -<p>Je l’ai entraînée au jardin du grand -Trianon, à l’endroit que j’aime. C’était -une belle journée ; le vent était un peu -froid, mais je savais bien que là-bas il y -avait un abri, au soleil… C’est tout à fait -à l’extrémité du palais, dans une petite -allée de lauriers et de tamaris d’où l’on -aperçoit les balustres de l’escalier double -descendant au grand bassin dont la nappe -immobile a l’éclat d’un miroir. Il n’y a -jamais personne là. On entendait, sur la -gauche, le bruit du vent dans les ormes -dorés ; quelques feuilles sèches remuaient -autour de nous : nous nous sommes tus -pour le plaisir de goûter ce grand calme, -et nos yeux s’amusaient à regarder la -pointe argentée des herbes que l’air caressait, -et qui luisaient comme les poils -de la loutre au jour. Des vols de moucherons -parsemaient l’atmosphère d’une -poussière lumineuse. On se sentait loin et -retirés, plus loin que dans la campagne -romaine ou dans les champs de Paestum. -Autour de nous, des souvenirs voltigeaient -en fantômes… Elle m’a indiqué -du doigt, un moment, derrière nous, -entre les pilastres de marbre rose, les -balcons de fer, à demi déchaussés, derrière -lesquels sont closes les hautes persiennes :</p> - -<p>— Si quelqu’un allait ouvrir ?…</p> - -<p>Et cela m’a fait sourire comme une -allusion à un fait absolument impossible. -J’ai failli lui dire : « Mais tout est mort, -nous sommes dans le passé !… » Cependant -nous avons entendu un cri d’oiseau, -puis, presque en même temps, une petite -cloche lointaine a tinté trois heures, et -cela a été fini pour les mouvements et -pour les bruits ; le vent seul, à de longs -intervalles, passait à travers les arbres, -et, derrière lui, les feuilles tombaient.</p> - - -<p class="date">15 novembre.</p> - -<p>J’écrirai peut-être, un jour, comme -tout le monde, un roman, où je rapporterai, -travesties, bien entendu, les -paroles d’une femme qui a lutté longtemps -contre l’amour et qui s’y abandonne : -ce seront des mots dont la magie -est telle qu’elle s’en va, en arrière, enchanter -les heures écoulées qui furent -les plus douloureuses, les recréer, si lumineuses, -si étourdissantes de joie, que -l’on voudrait en avoir souffert d’autres, -et de plus dures, et en souffrir encore. -Un seul de ces mots, par le ravissement -qu’il procure, montre combien l’abandon -rapide et sans scrupule à la volupté est de -goût pauvre et rudimentaire ; et il faudra -bien aussi trouver un autre terme que -celui de « volupté », — devenu abject, — pour -dire ce tressaillement profond, total, -magnifique, éperdu et grave, dont on ne -saurait vraiment pas affirmer que c’est de -plaisir qu’il est fait.</p> - -<p>Mais comme je sens bien que, sans le -secours de la fiction, une âme se raconte -incomplètement au dehors ! Quand aucun -œil humain ne devrait jamais voir le papier -sur quoi j’écris ces lignes, je n’écrirais -pas sur ce papier les quelques mots -qui sont plus pour moi que tout ce que -j’y ai écrit.</p> - -<p>Mon bonheur est si grand que je suis -devenu tout à coup pareil aux gens qui -sont nés heureux : je me repais du moment -présent.</p> - - -<p class="date">20 novembre.</p> - -<p>L’homme ne sait ce qu’est aimer -qu’après qu’il a été menacé de ne plus -aimer jamais. Une si épouvantable alerte, -comme le danger imminent de la mort, -projette un éclair seul capable de nous -signaler l’étendue et la beauté de ce que -nous allions perdre.</p> - -<p>Que des jeunes gens puissent aimer ? -Avec toutes les grâces de l’inconscience, -oui, sans doute : ils cueillent un fruit en -jouant, en folâtrant ; ils le gaspillent, ils -le jettent derrière eux, l’ayant mordu à -peine. Mais c’est nous, attardés, venus -par derrière, qui le savourons jusqu’à -l’amertume exquise du noyau.</p> - - -<p class="date">22 novembre.</p> - -<p>Je songe au jour où elle est venue là -pour la première fois, où elle a monté -l’escalier de ma maison !… Cette porte -s’est ouverte et elle est entrée. Il faut que -je me remémore cela : c’est une image -que je veux revoir quand je mourrai.</p> - -<p>Je n’ai pas remarqué, à ce moment, la -couleur de sa robe ; je pensais seulement : -« C’est elle, c’est son visage, son corps -chéri… sa longue jambe faisant un pas -pour moi !… »</p> - -<p>Puis, en moi-même, je la remerciais -d’être entrée en souriant, sans avoir l’air -d’accomplir un sacrifice, sans aucune -comédie.</p> - -<p>Elle a pris l’air de la pièce, elle a regardé -le dos de mes livres, mes gravures, -mes photographies, mes statuettes, et -puis elle m’a dit un mot qui m’a inquiété, -depuis :</p> - -<p>— Chez vous, c’est pareil à vous : cela -me plaît, mais presque trop !…</p> - -<p>— « Presque trop ? »… que voulez-vous -dire ?</p> - -<p>— Je n’en sais, ma foi, rien…</p> - -<p>Je tirai l’épingle de son chapeau : la vue -de ses cheveux arrêta en moi toute pensée -malencontreuse…</p> - - -<p class="date">26 novembre.</p> - -<p>Mes idées, mes goûts, mes travaux, mes -livres, comme elle m’en parle depuis -qu’elle est à moi !… Je m’en plains.</p> - -<hr /> - - -<p>Elle m’en parlait dès auparavant, -voyons ! C’est de cela que nous causions, -c’est en cela que nous nous sommes -aimés !… Oui, oui ! j’en étais fier et satisfait, -alors. Mais je vois bien, à présent, -que ce n’était pas tant sa conversation -que j’aimais : c’était elle.</p> - -<hr /> - - -<p>Quand elle me parle de tout ce par quoi -je me suis fait aimer d’elle, je suis jaloux. -Je voudrais être un sot, un ignorant, -un goujat même, et qu’elle m’aimât ! -Ah ! comme je la croirais bien à moi !</p> - -<p>Je lui ai dit cela, en riant. Elle m’a -répondu innocemment :</p> - -<p>— Mais je ne vous aimerais pas !</p> - -<p>Qu’elle m’a fait mal !</p> - -<p>L’adoration de sa chair peut-être aussi -m’avilit-elle un peu ? De la région élevée -où se maintenait notre amour, c’est moi -qui tombe, et c’est elle, la Psyché, qui -proteste. Surprises ! surprises ! l’amour -n’est fait que de sujets d’étonnement : le -premier jour, avant que je lui ôtasse son -épingle, c’est elle qui m’avait paru me -trouver trop peu vulgaire… — si c’est -ainsi qu’il fallait interpréter son spontané -« presque trop » !</p> - - -<p class="date">29 novembre.</p> - -<p>Son corps !…</p> - -<p>Son corps ? mais, en définitive, serait-ce -de tout elle la partie la plus sacrée, et l’essentielle, -puisque, arrivé enfin à lui, et -stupéfait de son emprise, je sens que je -n’en parlerai cependant pas. Et je n’ai eu aucune -gêne à dire son intelligence, sa sensibilité, -son cœur… Son corps, j’ai osé parler -de lui, oui, quand je n’étais que catéchumène, -mais aujourd’hui le sentiment de -sa grandeur me terrasse, et je me crois, -moi qui le touche, promu à je ne sais -quel sacerdoce.</p> - -<p>La chair n’est honteuse que de se savoir -éphémère. Mais ce n’est pas l’impérissable -qui nous émeut : notre cœur ne se -donne qu’à ce que le temps blesse d’heure -en heure. Que le baiser d’une immortelle -m’eût semblé froid !</p> - - -<p class="date">30 novembre.</p> - -<p>Je croyais qu’elle m’avait dès auparavant -livré sa pensée, sa sensibilité, son -cœur ; mais non ! je vois que c’est à présent -seulement qu’elle me donne tout cela, -en même temps qu’elle se donne. Ce n’était -presque rien, ce que j’avais ou soupçonné -ou reçu d’elle. A mesure que je la caresse -et que je l’étreins plus passionnément, -c’est son âme, son âme sans réserve -qu’elle me livre. J’ai honte… Quelle humiliation -est la mienne : ce n’est pas cela -que je lui demande.</p> - - -<p class="date">1<sup>er</sup> décembre.</p> - -<p>Je me tais. C’est à son corps que je -pense.</p> - - -<p class="date">4 décembre.</p> - -<p>Quant à elle, elle est toute transformée. -Elle dit elle-même qu’elle naît à une vie -nouvelle, et elle ne cache pas son bonheur. -Sa mère en sourit, la bonne et libérale -madame Delaunay !</p> - -<p>Et je sens que madame Delaunay, elle, -pense sans cesse au divorce.</p> - -<p>Pourquoi cette opération, que je désire -autant et plus que madame Delaunay, -me fait-elle peur ? C’est qu’elle va nous -faire souvenir du mari.</p> - - -<p class="date">10 décembre.</p> - -<p>Elle est là, étendue sur mon divan, les -deux bras nus relevés, les mains croisées -sous la nuque ; elle repose, elle sommeille. -Elle est chez moi, à moi, et heureuse !</p> - -<p>Sa bouche fait la divine moue. Les -alentours de ses yeux, la petite veine -bleue, les pénombres, et la région -blonde de la tempe qui rejoint les cheveux, — cette -vue me fait frémir les jarrets.</p> - -<p>Évidemment, c’est pour ces moments-ci -que je suis né et que j’ai vécu ; tout, jusqu’ici, -n’a été qu’accessoire. C’est pour -ces moments-ci que mon enfance solitaire -m’a appris la saveur des choses, du -jour et de l’ombre, du temps, éternel passant, -et de la mort perpétuellement suspendue. -C’est pour ces moments-ci que -la religion de la beauté a pénétré en -moi, quand j’ai eu quinze ans, en m’exaltant, -en m’affinant sans cesse, et en me -préparant à une admiration toujours plus -difficile et plus rare. C’est pour ces moments-ci -que j’ai orné ma mémoire, que -la poésie a embelli ma pensée et que la -musique de Beethoven m’a stupéfié… -Qu’était-ce, en effet, que tout ceci : -rêves d’enfant, exaltations de jeune -homme, arts, littérature, si à de tels -moments tout ceci ne devait aboutir ?… -Pour la première fois, je sens que tout -ceci et ma vie même avaient donc un -sens certain, et c’était de préparer un -magnifique amour… Notre amour vaut -ce que nous valons nous-mêmes ; chacun -de nous, en définitive, a l’amour -qu’il mérite : ô vous, jeunes gens ! ô vous, -femmes qui rêvez d’amoureuses extases, -embellissez-vous !</p> - - -<p class="date">Une demi-heure après.</p> - -<p>A présent, il me semble, que je n’ai, -de ma vie, rien vu, rien appris, rien -pensé, rien senti, que l’univers est étroitement -réduit ; que je suis moi-même -un être borné : en effet, le flot de ces -cheveux, ce bras nu qui paraît, le parfum -de ce corps étendu, c’est à cela que -j’appartiens tout entier. Au delà de cela, -je ne vois rien, je ne soupçonne rien, -je ne désire rien ; non, rien, je le jure…</p> - -<p>Alors, qu’était-ce que cette illusion -de tout à l’heure ?… Qu’était-ce que cette -admiration de moi-même, par laquelle je -rejoins le premier sot venu ?…</p> - - -<p class="date">15 décembre.</p> - -<p>Le bonheur a pour moi quelque chose -d’effrayant. Je me méfiais de lui avant -qu’il m’abordât ; il me touche, et je me -crois la dupe de quelque farce sinistre, -qui va finir tantôt et dont je comprendrai -le sens tragique.</p> - -<p>Est-ce orgueil de ma part ? Croirais-je -le bonheur chose vulgaire ? Non, pas le -bonheur qui me touche ! C’est sa qualité -qui m’étonne : il est de la trame de mon -rêve, et, quand je viens à penser qu’il -peut égaler mon rêve, c’est alors que je -tremble et me révolte, comme l’esprit -positif en face de l’apparence mystérieuse -des choses.</p> - -<p>J’étais fait pour désirer, regretter, -désespérer. Au milieu de la joie qui -m’inonde, je me sens ahuri, maladroit, -ridicule peut-être. On me dit que j’ai des -mots et des gestes d’enfant ; je ris pour -des niaiseries ; et il est vrai que, si je ne -me retenais pas, je pleurerais pour un -rien. Elle-même ne me reconnaît plus, et -je me dis :</p> - -<p>« Celui qu’elle a aimé en moi, c’est -l’homme douloureux : que va-t-elle faire -de moi content de la vie ?… »</p> - - -<p class="date">20 décembre.</p> - -<p>Une prière revient fréquemment sur -ses lèvres : « Tu ne me quitteras pas !… -tu ne me quitteras plus jamais !… » Et -elle m’enlace ; ses bras se lient à mon cou -comme si elle avait peur ;… peur de -quoi ?… de qui ?… de moi ?… ou d’elle-même ?…</p> - -<p>Et moi, je lui dis, naïvement :</p> - -<p>— Comment ferais-je pour te quitter ?</p> - -<p>En effet, me séparer d’elle me semble -bien impossible.</p> - -<p>— Tu ne le pourrais pas ! dit-elle, -non, je sens que tu ne le pourrais pas !…</p> - -<p>Il faut que je répète :</p> - -<p>— Je ne le pourrais pas.</p> - -<p>Son insistance, plus que ma crédulité, -arrive à me laisser voir, au-dessus de nos -têtes unies, ce rayonnement, que nie -pourtant ma raison d’homme, et qui n’est -produit que par l’idée de durée infinie, -d’éternité…</p> - - -<p class="date">25 décembre.</p> - -<p>Pour que le temps de nous aimer soit -plus long encore, nous avons imaginé de -le prolonger en arrière. C’est tricher -avec le destin ; c’est berner le créateur ! -Nous nous efforçons de songer, elle et -moi, à ce que certains moments passés -auraient pu être si nous les avions vécus -côte à côte.</p> - -<p>Par exemple, je lui raconte : « J’ai fait -un petit voyage, tu sais, l’année dernière, -dans le Midi. Un matin, je me suis promené -tout seul dans un bois de pins, et -je me suis arrêté à regarder, entre les -barreaux d’une grille de fer, un coin de -verger isolé dans cette forêt. Il y avait là -des choux à grosses feuilles pustuleuses, -garnies de perles d’eau, une allée tapissée -d’herbe humide et bordée de jonquilles ; -là-dessus, des amandiers en -fleurs… tu vois ?…</p> - -<p>— Je suis avec toi, dit-elle, déjà dans -ce temps-là, et je vois !…</p> - -<p>— Plus loin, il y avait une pauvre -cabane fermée, comme la grille, avec une -chaîne et un cadenas couverts de rouille… -tu vois ?… tu vois ?… Et puis, par une -échappée grande comme mon chapeau, -entre des branches de pin, ma chérie, <i>te -souviens-tu ?</i> on apercevait l’azur de la -rade de Villefranche, et les villas, des -dimensions de dés à jouer ?…</p> - -<p>Ses yeux se mouillent.</p> - -<p>— Je n’étais pas là ! dit-elle, je n’étais -pas là !…</p> - -<p>Je l’étreins si fort que je peux m’imaginer -qu’elle pénètre jusque dans ma vie -passée.</p> - -<p>Et nous voilà tous les deux émus d’un -plaisir de réhabilitation : car il nous -semble que nous ayons commis une grave -faute en n’étant pas unis dès ce temps-là, -et que nous la réparions aujourd’hui.</p> - -<p>Je continue le jeu passionné :</p> - -<p>— Un peu plus loin que notre verger -fermé, ma chérie, il y a un sentier qui -dégringole, sur des rocailles, vers la rade -et où l’on ne peut s’empêcher de s’arrêter -pour respirer le parfum des giroflées… -On les cultive sur ce terrain en paliers, -descendant peu à peu, comme de grandes -marches fleuries ; et elles alternent avec -les œillets à demi voilés sous les mailles -d’un réseau de fils pareil à d’immenses -toiles d’araignées que la rosée matinale -fait étinceler au soleil. L’air frais est embaumé : -le ciel est complètement pur… -Il y a un gros réservoir, là, qui déverse -son trop plein par un petit tuyau qu’on -entend jaser ; mais je ne sais d’où vient le -seul autre bruit, celui d’une poule qui -glousse…</p> - -<p>Elle m’arrête :</p> - -<p>— Non, non ! ne continue pas ; cela me -fait mal…</p> - -<p>L’eau du fleuve ne remonte pas baiser -les bords charmants qui lui ont échappé, -à son passage.</p> - - -<p class="date">26 décembre.</p> - -<p>Tantôt, rue du Bouquet-d’Auteuil, le -ciel semblait fardé comme un visage de -femme, et la houpette gigantesque, au -dos garni de satin rouge, on la voyait -là-haut, là-haut, en train de semer dans -l’immensité sa poudre lilas qui retombait -jusqu’à nous.</p> - -<p>Dans le petit jardin, les giroflées étaient -pareilles à des légumes cuits que l’on retire -du pot-au-feu ; les marguerites et les -myosotis à une salade de mâches qui macérerait -depuis hier. Un jardinier vêtu -d’un pardessus au col relevé confectionnait -à chaque tête de rosier un turban de -paille.</p> - -<p>Comme le son des cloches est fin dans -l’air d’hiver ! On dirait qu’il se dépêche -d’aller au bout de sa course, et il s’amenuise -pour filer plus vite… Oh ! les beaux -membres des arbres nus !… Tout gelait, -au dehors, dans une substance légère et -gris de perle. J’attendais… A un moment -les cloches se sont tues ; je n’ai plus -entendu rien… qu’un pas de femme qui -descendait l’escalier : c’était mon bonheur -qui venait à moi.</p> - - -<p class="date">27 décembre.</p> - -<p>Elle n’est pas venue chez moi aujourd’hui.</p> - - -<p class="date">28 décembre.</p> - -<p>Elle est venue.</p> - -<hr /> - - -<p>Je sens que je n’ai plus que cela à dire : -« Elle est venue », ou : « Elle n’est pas -venue. » Désormais toute ma vie dépend -d’une telle oscillation.</p> - - -<p class="date">29 décembre.</p> - -<p>Soyons sincères impitoyablement ! Est-il -possible de dire ou d’écrire en toute -franchise : « mon bonheur » ?… Et n’est-ce -pas plutôt que, dans notre avidité de -nous croire heureux, nous nous hâtons de -dire ou d’écrire le mot, afin que la vertu -même du mot nous leurre ?… Ce n’est -pas le souvenir du bonheur qui nous -reste, mais celui du moment où nous -avons prononcé ou tracé le mot, pour -forcer la chose.</p> - -<p>Ah ! que les plus malhabiles vis-à-vis -du monde sont parfois bons comédiens -vis-à-vis d’eux-mêmes !</p> - - -<p class="date">31 décembre.</p> - -<p>Hubert, qui est venu aujourd’hui rue -du Bouquet-d’Auteuil, m’a appris la présence -de Pons à Paris. — Joli jour de l’an !</p> - - -<p class="date">1<sup>er</sup> janvier.</p> - -<p>Si, si ! plus joli nouvel an que je ne -pensais : madame Delaunay m’a tenu à -part, un moment, et m’a dit :</p> - -<p>— Vous savez qu’elle n’est plus si opposée -au divorce ? On peut lui en parler.</p> - -<p>Je me suis risqué à lui en parler. Elle -m’a répondu :</p> - -<p>— Eh bien ! pour cela, voyons, qu’est-ce -qu’il faut faire ?</p> - -<p>— Mais d’abord, ai-je répliqué, pourquoi -conserver votre appartement ?</p> - -<p>Elle m’a promis de donner congé, mais -j’ai vu que cela lui était pénible. Pourquoi ? -grand Dieu ! pourquoi ?… Est-ce sa vie -d’autrefois, est-ce son mari qu’elle regrette ?…</p> - -<p>Elle ne sait pas qu’il est ici…</p> - -<p>Mais n’oublions pas que je suis aujourd’hui -tout à l’optimisme !</p> - - -<p class="date">5 janvier.</p> - -<p>Elle n’est pas venue.</p> - - -<p class="date">6 janvier.</p> - -<p>Caresses, tendresses. Presque trop. -Puis des larmes tout à coup… C’est la -première fois qu’elle pleure chez moi. Je -m’inquiète. Elle dit :</p> - -<p>— Ce n’est rien : je suis nerveuse…</p> - -<p>Ce n’est pas cela qui me rassure !… -Enfin elle se remet, et la voilà qui cause, -cause !…</p> - -<p>— Oh ! lui dis-je, vous êtes trop intelligente !</p> - -<p>Elle se fâche, puis s’apaise, rit, se -moque d’elle-même et se remet à parler, -encore, à parler, oui, c’est sûr, trop intelligemment. -J’essaie de la suivre, elle ne -m’écoute pas.</p> - -<p>Puis, tout à coup, sur le point de me -quitter, piquant l’épingle dans son chapeau, -elle me dit, comme la chose la plus ordinaire -du monde :</p> - -<p>— Vous savez qu’Amédée est ici ?</p> - -<p>Je répète bêtement, malgré moi :</p> - -<p>— Amédée ?</p> - -<p>Et je m’assieds.</p> - -<p>Mais enfin, il fallait bien qu’elle apprît, -un jour ou l’autre, qu’il est ici !… Elle -l’appelle « Amédée », sans doute ; eh -bien ?…</p> - -<p>Je dis :</p> - -<p>— Vous l’avez vu ?</p> - -<p>— Non.</p> - -<p>— Vous le verrez ?</p> - -<p>— Oh !</p> - -<p>Et elle me parle de notre prochain rendez-vous. -Ordinairement, c’est moi qui -fais cela. Et elle me tend sa bouche. Ordinairement, -c’est moi qui la cherche. Elle -est sur le palier, elle revient, elle descend -quatre marches, et les remonte… Je -regarde son gant blanc descendre en spirale -sur la rampe et diminuer comme un -objet qui vous a échappé au bord d’un -puits profond.</p> - - -<p class="date">12 janvier.</p> - -<p>On avoue assez facilement les tourments -qu’une femme vous fait subir, -avant qu’on la possède ; mais après, ce -n’est plus de même…</p> - - -<p class="date">13 janvier.</p> - -<p>Elle n’est pas venue.</p> - - -<p class="date">14 janvier.</p> - -<p>Je lui ai dit :</p> - -<p>— Je sais que votre mari vous a écrit -qu’il était malheureux et qu’il désirait -vous voir. Par la même lettre, il vous -fixait un rendez-vous. Vous y êtes allée. -Et votre mari vous a fait pleurer…</p> - -<p>Elle m’interrompt :</p> - -<p>— Comment savez-vous cela ?… Comment -est-il possible que…</p> - -<p>— Je le sais, vous le voyez bien !… Ce -n’est pas par votre mari lui-même, car, si -je le rencontrais, je lui tournerais le dos -avec dégoût… Je le sais par quelqu’un qui -a reçu cette confidence, et non pas, lui -non plus, de votre mari !… Vous voyez -donc l’usage que fait votre mari de vos -bontés excessives et de vos larmes…</p> - -<p>Elle est épouvantée, elle s’écrie :</p> - -<p>— Il a été raconter cela !… Mais où ?… -mais à qui ?…</p> - -<p>— Qu’importe le lieu ? et qu’importe la -personne ? C’est partout et c’est à tout le -monde, puisque vous vous apercevez que -déjà cela revient à vous !</p> - -<p>Elle est atterrée, elle me demande pardon. -Je vois son visage bouleversé. Je crois -commettre un sacrilège en lui donnant -tout à coup tant à souffrir. Mais, un -moment, aussi, je l’ai haïe pour s’être -rendue à l’appel de son mari.</p> - -<p>Elle répète, au milieu de sanglots :</p> - -<p>— Il m’écrivait : « Je suis malheureux !… »</p> - -<p>— Il vous a abandonnée d’une façon -scandaleuse ; il vous a volé votre fortune… -Je le sais ! ne niez pas ! c’est votre pauvre -maman qui paye, bien à contre-cœur, le -loyer de l’appartement dont vous n’avez -pas voulu vous défaire, où vous attendiez -le misérable, où vous l’hébergez depuis -son retour… je le sais !… Il a mangé votre -fortune avec une gueuse ; il revient, à -bout de ressources, vivre aux crochets de -votre mère !…</p> - -<p>— Non ! non ! ne croyez pas cela !… -Cela ne sera pas !… C’est un misérable, -certes ! mais, mon ami ! quand il me dit : -« Je suis malheureux !… » Ah ! vous ne -savez pas, vous ne pouvez pas savoir !… -Un homme qui vous crie : « Je suis malheureux !… »</p> - -<p>— Mais, malheureux, comment l’est-il ? -par sa débauche, par sa lâcheté !… Et -vous voyez qu’il se moque de vous parce -que vous êtes accourue à son appel !</p> - -<p>Elle se tait ; son œil égaré cherche où -étayer l’obscur appel de ses instincts ; elle -sait qu’elle a probablement tort de secourir -son mari ; elle sent qu’elle continuera -à le secourir.</p> - -<p>J’ai pitié d’elle. Ma colère est tombée. -Il ne me reste plus que l’irrémédiable -douleur nouvelle qui m’envahit : cette -femme est perdue pour moi.</p> - - -<p class="date">15 janvier.</p> - -<p>Moi aussi, je suis malheureux !</p> - -<p>Malheureux : enfin, c’est moi que je -retrouve ! Je me reconnais. Un étranger a -habité en moi quelques semaines.</p> - - -<p class="date">18 janvier.</p> - -<p>Elle est venue me jurer qu’elle m’aimait, -qu’elle n’aimait que moi, qu’elle n’avait -jamais aimé que moi, que par moi seul -elle avait été ravie… etc. Elle sanglotait ; -elle se tordait les mains ; elle jurait encore -qu’elle m’aimait… Mais ces serments, je -ne les lui demandais pas… Je ne lui ai pas -dit une seule fois : « Vous ne m’aimez pas. »</p> - - -<p class="date">5 février.</p> - -<p>Je lui ai annoncé que j’allais partir. -Aussitôt j’ai vu une femme éperdue. -J’aurais pu croire que c’était d’amour. -Elle m’a conjuré de ne pas la quitter ; elle -était suspendue à moi, les deux mains -nouées derrière mon cou : — comme si -elle m’aimait trop pour supporter mon -absence, ou comme si, faute de mon cou -où s’accrocher, elle s’en allait tomber -dans une crevasse…</p> - -<p>Elle ne pense pas que je vois sa faiblesse. -Elle ne comprend pas que je m’efforce de -la contempler elle-même avec une sorte -de recul ; elle m’accuse de froideur : c’est -elle qui me reproche de ne plus l’aimer !</p> - -<p>Pour la rassurer là-dessus, comme je -m’abandonnerais volontiers aux tendresses, -si je ne voyais pas en elle, mieux -qu’elle-même !</p> - - -<p class="date">6 février.</p> - -<p>Elle m’a dit :</p> - -<p>— Emmenez-moi ! Je vous suivrai où -il vous plaira…</p> - -<p>Et, comme je ne répondais pas, elle a -ajouté :</p> - -<p>— Allons voir le verger à travers la -grille et le sentier qui dégringole au -milieu des giroflées…</p> - -<p>Elle est sincère, elle viendrait bien si -je le voulais. Tout autre, à ma place, -l’emmènerait loin d’ici pour jouir d’elle -au moins un peu de temps encore… Avec -quelle bonne volonté elle m’aimerait !… -Mais le tourment que je sais, maintenant, -qu’elle a sous son front, et qu’elle a eu -sans cesse, même en m’aimant, l’apaiserai-je -par un voyage ?…</p> - -<p>Elle n’a pas cessé un instant, elle ne -cessera jamais de se tenir pour la femme -de l’autre.</p> - - -<p class="date">7 février.</p> - -<p>Il y avait un moyen de projeter tout à -coup dans son obscurité un rayon de -lumière implacable ; c’était de lui annoncer -ce que je venais d’apprendre : — que -la procédure du divorce avançait à grands -pas… Je lui ai dit tantôt où l’affaire en -était. Elle a fait cette remarque :</p> - -<p>— Mais il n’y a donc aucune difficulté ?</p> - -<p>En effet, dans son cas, il n’y en a guère. -Et je lui ai rappelé qu’elle devait voir -l’avoué demain. Elle a dit :</p> - -<p>— Demain ?…</p> - -<p>Et ses yeux, ses yeux bien-aimés, cherchaient -l’occupation de femme qui l’empêchera -demain d’aller chez l’avoué.</p> - - -<p class="date">16 février.</p> - -<p>Elle s’exalte. Elle analyse trop ; elle sait -trop bien m’énumérer les raisons pour -lesquelles elle m’aime. Si elle m’aimait, -saurait-elle pourquoi ?</p> - - -<p class="date">20 février.</p> - -<p>La tendresse que je ne veux pas te -témoigner parce que je te sais perdue pour -moi, je la confie à mon cahier. Tu ne -liras jamais ces lignes ; tu ne connaîtras -jamais la douleur ni l’amour qu’elles contiennent : -c’est une inscription que je -grave à l’intérieur d’un tombeau, — du -mien, où je me crois couché.</p> - - -<p class="date">21 février.</p> - -<p>Je sens que je meurs quand je pense -que je t’aime.</p> - -<p>Lorsque j’ai été heureux par toi, je suis -tenté de dire que ma vie était centuplée ; -mais ce n’est pas cela : elle était vraiment -changée. Il y avait un dieu en moi ; -j’éprouvais son sublime plaisir, dont j’ai -connu la grandeur à ma déception quand -j’ai tenté de le traduire en notre pauvre -langue… Il est parti, le dieu, en m’emportant -le meilleur de ma vie. Je me sens -affaibli. Aujourd’hui, par exemple, c’est -à peine si j’ai de quoi souffrir ; mais la -vérité, plus triste, est que je ne souffre -même pas. C’est le vide. Tu ne sauras -jamais…</p> - - -<p class="date">22 février.</p> - -<p>Nos rendez-vous, le matin, au Bois, -dans les allées écartées, au delà des tribunes -d’Auteuil, en descendant vers Boulogne !… -Te voir de loin… Te prendre les -mains sans seulement dire bonjour ; sans -rien dire, te prendre les mains, te regarder -dans les yeux, et puis détourner vite la tête -et dire des bêtises, parce qu’on sent qu’on -va pleurer… Marcher à côté de toi, te voir -marcher, grande, mince, si souple !… Ton -pied, ta jambe, ta gorge chérie qui -m’accompagnent !… Tes mots qui prennent -une forme vaporeuse dans l’air glacé !…</p> - -<p>Et cela est déjà le passé. C’est fini. Je -remue des cendres.</p> - -<p>Au moins te souviendras-tu de cette promenade -où tu n’as vu ces trois grands -voyous qu’après qu’ils nous eurent fait -grâce ? Quelle peur alors !… « Comment !… -ils sont venus si près de nous ? Ils nous -ont cernés ?… et vous me regardiez pendant -cela tendrement !… » Je t’ai dit : -« C’était ma seule arme. L’amour, vois-tu, -en impose aux derniers des hommes. »</p> - -<p>Et moi, je me souviendrai de cet endroit -choisi, au centre de Paris, à deux pas du -grand mouvement de la ville, et si solitaire, -si loin de tout, dans l’ancien jardin réservé -des Tuileries, du côté du quai. Il y -a là un banc semi-circulaire, un grand -vase de marbre enguirlandé, qui a des -oreilles en têtes de bouc, un cyprès noir, -court et trapu, un rideau de buis à hauteur -d’homme, et un bel orme penché, -aux fines branches dépouillées, qui semble -mis là pour achever la beauté du groupe. -On entend le jet d’eau qui tombe incessamment -dans sa vasque, le grave sifflet des -remorqueurs et le pépiement bruyant des -moineaux gorgés de pain. Mais, il y a une -certaine minute que j’avais voulu te faire -goûter avec moi, c’est celle où, l’hiver, à -la nuit tombante, par un ciel épais et -humide, qui ne s’éclaire même pas après -le coucher du soleil, le grand rideau de -buis, n’interceptant plus aucune lumière, -semble lui-même émettre une lueur verdâtre -de féerie qui colore le banc, le vase, -le sol même, et tire tout à coup des -nuances variées de velours de la masse -obscure du cyprès.</p> - -<p>Je t’ai dit :</p> - -<p>— Non, vraiment, est-ce que cela ne -valait pas la peine ?…</p> - -<p>Tu m’as dit, plus tendrement que jamais :</p> - -<p>— Mon chéri !… Mon chéri !…</p> - -<p>Tu semblais bien émue, tu l’étais !…</p> - -<p>C’était le premier jour où tu t’étais excusée -de ne pouvoir venir chez moi, sous le -prétexte d’une course indispensable au -Louvre. Je t’avais suppliée : « Que je vous -aie au moins un instant dans ce jardin !… » -Oh ! que je te sais gré d’être venue. — Tu -n’allais pas au Louvre, mais au premier -rendez-vous de ton mari !…</p> - - -<p class="date">23 février.</p> - -<p>Pourtant tu ne t’es pas détournée de -moi ! Et même tu reviens, en amoureuse, -en suppliante. Ce n’est pas toi qui -t’es détournée encore, c’est ton instinct -secret, tes habitudes de dix années, tes -souvenirs, la figure de femme que tu as -faite longtemps devant le monde… Ma -chérie, tu me tendais les bras, et tout cela -regardait ailleurs ! Tes yeux, que tu sais -que j’aime tant, tu me les donnais ! et ta -bouche, tu me l’offrais, il n’y a qu’un -instant, — pour m’affoler, pour que nous -nous affolions ensemble, n’est-ce pas ? -pour que tu oublies, un moment, ce poids -qui t’entraîne en arrière ; pour que moi, -un moment, stupide, je ne m’aperçoive pas -que tu ne viens pas toute à moi ?… Mais -quels subterfuges, quels philtres, quelles -drogues, je te demande un peu, pour un -amour comme le nôtre ! Devant la mort, -il faut avoir le sang-froid de dire : « C’est -la mort. »</p> - - -<p class="date">25 février.</p> - -<p>Je me tiens le plus décemment que je -peux. Mais comme j’embrasserais quelqu’un -qui oserait me dire : « Mais pleurez -donc, mon ami !… »</p> - - -<p class="date">27 février.</p> - -<p>Oh ! que tu as eu tort de me donner -aujourd’hui tes lèvres, ma chérie ! Ce sont -là des choses dont il ne faut pas raviver -le souvenir ; je vais les perdre : je ne baiserai -plus ta bouche, ma chérie, ma chérie !…</p> - -<p>Je n’ai pas besoin de faire beaucoup -de bruit ; je ne tiens pas à ce que l’univers -m’entende crier ; que mon chagrin -soit emmuré, et muet.</p> - - -<p class="date">1<sup>er</sup> mars.</p> - -<p>Je ne peux pas, je ne peux pas étouffer -avec fierté ma douleur.</p> - -<p>Je pense à la chair de tes joues, aux -environs de tes yeux, aux coins de tes -lèvres qui font la moue, à la lumière de -tes dents quand tu parles… Et puis tout -à coup, voilà tes yeux eux-mêmes, et tes -lèvres !… Oh ! oh ! que quelqu’un ait -pitié de moi !…</p> - - -<p class="date">5 mars.</p> - -<p>Je pense à toi au passé, et je te vois -presque tous les jours !… Je règle, sous -les yeux du moribond, le détail des obsèques. -Et toi, tu ne t’aperçois pas de ce -qui meurt. Je t’ai dit tantôt :</p> - -<p>— Mais, ma pauvre chérie, tu ne -m’aimes plus !…</p> - -<p>Et tu as eu l’air très étonnée.</p> - -<p>Si j’éclaire le fond de ta conscience, -comme tu vas souffrir !</p> - -<p>Cependant il faut bien que tu saches à -qui tu appartiens…</p> - -<p>Ta droiture est trop grande pour que -tu ne croies pas m’appartenir, t’étant donnée -à moi librement, ayant, sans doute, -jusqu’à un certain point, répudié l’autre… -Tu ne le sais pas, mais il y a quelque -chose de plus fort que ta droiture, et c’est -cela qui te rive à l’autre. J’ai mis beaucoup -de temps à m’en apercevoir, moi -qui te regarde : tu prendras ton temps et -tu t’en apercevras, pauvre femme !… -Tantôt, je t’ai embrassée d’une façon nouvelle, — l’as-tu -remarqué ? — avec de la -pitié.</p> - -<p>Petit détail ; je t’ai demandé :</p> - -<p>— Avez-vous songé enfin à aller chez -l’avoué ?</p> - -<p>Tu as rougi !… Tu as rougi devant moi -de ne plus vouloir te séparer de ton mari ! -Voilà ton embarras qui commence. J’abrégerai -cela.</p> - - -<p class="date">10 mars.</p> - -<p>Elle ne pense qu’à ceci, que son mari -est malheureux.</p> - -<p>Pons a eu l’audace de se présenter rue -du Bouquet-d’Auteuil, chez sa belle-mère. -Madame Delaunay ne l’a pas reçu. J’ai -dit à madame Delaunay :</p> - -<p>— Vous avez eu tort : votre fille sera -émue de l’affront qu’il a subi à votre porte -et elle lui fournira quelque compensation.</p> - -<p>Je gage qu’à l’heure qu’il est elle a déjà -dit à sa mère :</p> - -<p>— Le malheureux venait implorer ton -pardon !</p> - -<p>Quant à elle, elle n’a jamais eu de rancune -contre lui : sa pensée intime a été -qu’il avait fui parce qu’elle n’avait pas su -le retenir. Quand le scélérat l’abandonnait, -c’est elle-même qu’elle jugeait fautive : -quelle peut bien être son attitude -devant lui, aujourd’hui qu’elle a un amant ?</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p>Elle n’est pas venue.</p> - - -<p class="date">15 mars.</p> - -<p>Je lui ai dit aujourd’hui la date de mon -départ. Elle s’est mise à pleurer, mais -doucement, sans éclats, sans surprise, -comme à un événement inévitable. J’ai -ajouté :</p> - -<p>— Mais mon voyage ne sera pas long : -je vais à Grasse pour un travail sur Fragonard…</p> - -<p>Ses yeux humides m’ont regardé, et ils -disaient :</p> - -<p>« Nous savons bien qu’il n’y aura pas -de retour… »</p> - -<p>Puis elle-même m’a demandé :</p> - -<p>— C’est à cause de <i>lui</i> que vous me -quittez ?</p> - -<p>— … J’ai un travail, il faut que j’aille -là-bas…</p> - -<p>Elle a pleuré, et nous n’avons plus rien -dit qui vaille.</p> - - -<p class="date">17 mars.</p> - -<p>Que de choses nous aurions à nous dire, -en ce moment, si je pouvais redevenir -pour elle un ami ! Mais je l’aime trop, la -présence de l’autre m’enrage… Et qu’est-ce -qui m’affirme, après tout, qu’elle ne s’est -pas redonnée à lui ?… Plutôt que l’accuser -de cela, en finir !… en finir !…</p> - - -<p class="date">19 mars.</p> - -<p>Je ne lui demande même plus pourquoi -elle n’est pas venue, hier, avant-hier, -ni tel autre jour. Quand elle se traîne ici, -c’est dans l’espoir secret de trouver en -moi l’ami qu’elle voudrait. Elle a été profondément -heureuse à côté de moi ; je -crois qu’elle m’a un peu aimé ; si elle -avait eu le temps d’en prendre l’habitude, -j’aurais peut-être effacé l’autre !… Mais -je sens qu’en m’éloignant je l’affranchis.</p> - -<p>Que ne suis-je parti depuis six semaines ! -Cette agonie lente est aussi par trop -dure ; il fallait m’arracher subitement, endosser -bravement toute la responsabilité -d’une rupture brusque : elle m’eût détesté -peut-être, un peu de colère l’eût soulagée, -et, d’un coup brutal, l’eût rendue tout -entière à son mari…</p> - -<p>Cependant, si elle venait à me juger -indigne, ne souffrirait-elle pas davantage -pour avoir manqué à ses devoirs en faveur -d’un homme de peu de prix ? n’irait-elle -pas s’abaisser devant l’autre indigne pour -ne lui avoir préféré qu’un de ses pareils ?… -Non, tant pis ! qu’elle m’estime, au moins ! -que son souvenir de moi reste beau.</p> - - -<p class="date">20 mars.</p> - -<p>Songe-t-on que, maintenant, elle me -parle de lui ?… et qu’elle m’a dit de combien -« le malheureux » avait maigri en dix -mois ? et comme il est devenu « doux » !…</p> - -<p>Je l’écoute. Le supplice est très raffiné.</p> - -<p>Et une ambiguïté atroce le complique… -Je me demande si elle me dit cela parce -qu’elle ne sait pas qu’elle aime encore -son mari, ou parce que déjà elle a oublié -qu’elle m’a aimé…</p> - -<p>Et la vieille maman, qui soupçonne la -cause de mon départ, m’accuse :</p> - -<p>— Vous pouviez la sauver : il ne fallait -pas l’abandonner au moment où elle a le -plus grand besoin d’un appui, d’un défenseur. -Vous étiez le seul…</p> - -<p>Je ne peux pas lui répondre : « Je suis -le seul qui ne puisse rien, car elle m’a -aimé et ne m’aime plus !… car elle ne -m’a aimé que malgré la révolte de sa -conscience profonde, et, pour ainsi dire, -pendant le désarroi d’une bourrasque : -l’ordre et le soleil revenus ont repris sur -elle leur empire… Votre fille, chère madame, -est de celles qui sont nées pour être -femmes d’un seul homme, fût-ce de celui -qu’elles n’ont pas choisi. »</p> - -<p>Mais la vieille maman, qui a donné le -jour à une de ces femmes-là, elle-même -n’eût pas compris.</p> - -<p>J’ai dit adieu à cette petite maison de -la rue du Bouquet-d’Auteuil, à la vue sur -le jardin où est l’amorce de charmille, à -ce corridor où, un jour, madame de Pons -et moi, sommes restés muets…</p> - - -<p class="date">3 mars.</p> - -<p>L’amour est une illumination. C’est -entre cette femme et moi, comme une -fête d’été qui finit. Quelqu’un a soufflé -sur les lanternes, quelques mèches fumeuses -répandent une odeur écœurante ; où -furent l’éclat et l’heureuse rumeur, c’est -la nuit, avec des relents d’ivresses humaines -et un chaos d’objets saccagés -dans l’ombre. Silence, immobilité, air -épais…</p> - - -<p class="date">25 mars.</p> - -<p>J’ai vu ta main gantée de blanc s’éloigner -en spirale, suivant la rampe de l’escalier. -En bas, tu as relevé la tête pour -voir si je te regardais encore : j’ai pensé -que je ne te remercierais jamais de ce -dernier regard, et je suis rentré dans ma -chambre.</p> - -<p>Une fourche d’écaille blonde et deux -épingles étaient demeurées sur la cheminée, -à côté du petit sac de chocolat… J’ai -regardé longtemps cela, le feu mourant, -le cher désordre de toute la pièce, — et -la porte qui s’est refermée pour toujours -sur toi…</p> - - -<p class="c gap small">FIN</p> - - -<p class="c gap xsmall">ÉMILE COLIN ET C<sup>ie</sup> — IMPRIMERIE DE LAGNY — 16613 4-08.<br /> -E. GREVIN, SUCC<sup>r</sup></p> - -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MON AMOUR ***</div> -<div style='text-align:left'> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg™ electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG™ -concept and trademark. 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Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. -</div> - -<div style='margin:0.83em 0; font-size:1.1em; text-align:center'>START: FULL LICENSE<br /> -<span style='font-size:smaller'>THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE<br /> -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK</span> -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase “Project -Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg™ License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.A. 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Information about the Mission of Project Gutenberg™ -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s -goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg™ and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. 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Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread -public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. 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Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Most people start at our website which has the main PG search -facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -This website includes information about Project Gutenberg™, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. -</div> - -</div> - -</body> -</html> diff --git a/old/64983-h/images/cover.jpg b/old/64983-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 01264cb..0000000 --- a/old/64983-h/images/cover.jpg +++ /dev/null |
