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-The Project Gutenberg eBook of Mon amour, by René Boylesve
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Mon amour
-
-Author: René Boylesve
-
-Release Date: April 03, 2021 [eBook #64983]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at
- https://www.pgdp.net (This file was produced from images
- generously made available by The Internet Archive/Canadian
- Libraries)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MON AMOUR ***
-
-
-
-
-
- RENÉ BOYLESVE
-
- MON AMOUR
-
- PARIS
- CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
- 3, RUE AUBER, 3
-
-
-
-
-DU MÊME AUTEUR
-
-
-CONTES
-
- LES BAINS DE BADE (épuisé) 1 vol.
- LA LEÇON D’AMOUR DANS UN PARC 1 --
-
-ROMANS
-
- LE MÉDECIN DES DAMES DE NÉANS 1 vol.
- SAINTE-MARIE-DES-FLEURS 1 --
- LE PARFUM DES ILES BORROMÉES 1 --
- MADEMOISELLE CLOQUE 1 --
- LA BECQUÉE 1 --
- L’ENFANT A LA BALUSTRADE 1 --
- LE BEL AVENIR 1 --
- MON AMOUR 1 --
-
-
-Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays, y
-compris la Hollande.
-
-Published, october fifteenth nineteen hundred and seven.
-
-Privilege of copyright in the United States reserved, under the Act
-approved March third, nineteen hundred and five, by _Calmann-Lévy_.
-
-
-ÉMILE COLIN ET Cie--IMPRIMERIE DE LAGNY
-
-E. GREVIN, SUCCr
-
-
-
-
-A
-
-HENRI DE RÉGNIER
-
-
-
-
-MON AMOUR
-
- Ne pense qu’à charmer ton cœur...
-
- MIMNERME.
-
-
-Avignon, 15 avril.
-
-J’ai dû m’arrêter à Avignon pour compléter un rapport sur les tableaux
-de la vieille école de Provence. J’ai pris, ce matin, à la tête du pont
-du Rhône, un tramway bancroche et famélique et je suis allé sonner à
-l’hospice de Villeneuve. Une petite sœur avenante et proprette m’a mené
-à la salle qui sert de musée, et a bien voulu me laisser là, seul. J’ai
-écrit, une heure durant, dans une paix délicieuse, notamment sur la
-figure réaliste, vivante, fine, presque spirituelle, si gracieuse, si
-près de nous et cependant si belle, d’une «Vierge couronnée»
-d’Enguerrand Charronton.
-
-Il y a une beauté doucement familière et tout humaine, que je ne dis pas
-que l’art grec n’a pas connue, mais que nous ne connaissons pas dans
-l’art grec, et que les Français ont excellé à rendre, principalement
-dans leur sculpture, avant la Renaissance. Cette Vierge a un front large
-et haut, plein d’esprit, de minces sourcils et des yeux allongés, une
-bouche fine, assez grande et qu’embellit la mystérieuse moue,
-l’expression essentielle peut-être du visage humain, la moue que fait
-l’enfant encore simple, la moue que nous donnent le sommeil, la pensée,
-la mélancolie et la mort.
-
-Je note pour moi-même, et comme coïncidence curieuse, que cette figure
-d’une femme qui a vécu vers le milieu du XVe siècle, ou bien cette
-conception d’un peintre, est le portrait de madame de Pons.
-
-
-Avignon, 16 avril.
-
-Je ne manquerai pas de dire à madame de Pons que j’ai vu son portrait au
-petit musée de Villeneuve-lez-Avignon. Elle ne manquera pas de me faire
-observer, avec ce demi-sourire attristé,--qui est bien celui de la
-«Vierge couronnée»,--que c’est une manie assez commune de découvrir des
-ressemblances contemporaines dans toute figure encadrée. Oserai-je lui
-dire qu’il est moins commun de reconnaître, entre un Père éternel et un
-Fils, un peu gênés par les ailes éployées d’un Saint-Esprit, et entourés
-d’une légion d’anges et de bienheureux, la figure d’une femme du monde
-chez qui l’on dîne, et de ne pas la trouver comique?... En effet,
-laquelle de ses pareilles eût supporté une telle compagnie?... Mais cela
-pourrait être pris pour un compliment, pour un certain compliment grave,
-et que je ne ferai pas, je le sens bien, parce qu’il est trop juste, ou
-parce que l’on sentirait trop que je le crois juste...
-
-J’ai passé la journée à Vaucluse. Quel paysage! quel lieu de retraite
-pour un grand esprit farouche! Quel vase où cultiver un superbe amour!
-C’est large et c’est nettement limité. On a de quoi s’y gonfler le cœur
-pour un objet unique et précis. C’est âpre, et il y a aussi des
-reposoirs de tendresse. Le vaste enclos rétrécit le ciel, mais c’est
-pour qu’on y puisse bondir plus droit et plus haut. La géante coupée des
-rocs à pic a la rigueur du destin, mais la petite vallée d’eau
-gazouillante et d’herbe fraîche baigne et caresse la chair de l’homme au
-pied du terrible mur. J’imagine le prisonnier de cette gigantesque
-cellule: quand il va se heurter pour s’y briser à ce roc de deux cents
-mètres, et perpendiculaire, véritable bout du monde, pour peu qu’il
-s’arrête un instant et regarde en arrière, le voilà radouci et ramené à
-l’espérance par la vue de cette lointaine colline semi-circulaire, où de
-jolis gradins illusoires, faits de végétations parallèles, ont l’air de
-lui offrir une évasion facile. Tout semble organisé là pour faire durer
-un beau supplice. Je me suis penché sur le trou profond d’où jaillit la
-Sorgue, par intermittences, en tourbillons furieux; aujourd’hui tout
-était calme; sous la voûte écrasée par l’épouvantable rocher, il n’y
-avait qu’un lac d’encre... et la menace perpétuelle de l’irruption
-soudaine.
-
-J’ai pensé à cette «inondation de passion» dont parle Pascal.
-
-Là-haut sont les restes d’un château où fréquenta Pétrarque; en bas est
-le lieu où fut sa petite maison. Au fond de cette vallée, il
-s’emplissait d’amour et d’ambition; quand son âme allait déborder, il
-fuyait, et courait le monde:--un ermite et un agité, mais l’un et
-l’autre frénétiquement et le cœur haut placé toujours.
-
-Je suis resté là, assis, longtemps. Par un sentier, je voyais monter des
-touristes. J’ai vu une femme donnant la main à un petit enfant. Elle
-était grande, avec des yeux à paupières lentes, et les traits des bustes
-antiques; elle avait cet air réservé et ce pas de panathénées,
-religieux, rythmé, dont la seule indication sur un marbre me touche. Ne
-fut-ce pas ainsi que le poète vit Laure?
-
-
-Paris, 22 avril.
-
-En arrivant à Paris, j’apprends que la porte est rigoureusement fermée
-chez les Pons.
-
---Que se passe-t-il?
-
---Rien de bon... ou plutôt...
-
---Quoi?
-
---Cela dépend; c’est selon le point de vue...
-
---Celui du mari ou celui de la femme?
-
---Ah bien! je n’hésite pas à choisir mon point de vue.
-
---Ni moi.
-
---Je vous en félicite.
-
-Personne n’ignore, sauf sa femme, que Pons se ruine depuis deux ans avec
-une fille qui a déjà perdu T... et D... Depuis plus longtemps, madame de
-Pons est délaissée de son mari, sinon maltraitée par lui, ce que
-quelques-uns ont affirmé, mais ce qu’a toujours dissimulé la discrétion
-un peu hautaine de cette femme rare et irréprochable. Tout ce que l’on
-connaît de la situation, jusqu’à présent, c’est par les propos cyniques
-du mari; madame de Pons est certes fort éloignée de croire qu’aucun même
-des familiers de la maison puisse être informé de ce que vaut son mari.
-On a soutenu qu’elle l’aimait: c’est l’opinion de ceux qui lui ont fait
-la cour.
-
-Aujourd’hui on dit que Pons aurait fui. Je suis impatient de savoir le
-sort de cette pauvre femme.
-
-
-23 avril.
-
-Le bruit est confirmé. Madame de Pons aurait appris, à onze heures du
-matin, par le valet de chambre, que monsieur n’était pas rentré de la
-nuit et qu’il avait laissé sur sa table une lettre pour madame.
-
-On dit que, l’avant-veille, le misérable aurait eu l’audace de demander
-à sa femme ses bijoux: «Ma chère, ils ne sont pas en sûreté; on
-cambriole, le jour comme la nuit: permettez que je les enferme dans le
-coffre-fort...» Il a emporté les bijoux, et la fortune avec.
-
-
-28 avril.
-
-Madame de Pons s’est retirée rue du Bouquet-d’Auteuil, chez madame
-Delaunay, sa mère. J’y suis allé tantôt. On ne cache rien, sauf le rapt
-des bijoux. Madame de Pons n’a pas paru. On a parlé de divorce; la mère
-serait d’avis de déposer une demande, mais la fille s’y oppose. On
-prétend--mais est-ce vraisemblable?--qu’elle aurait dit:
-
---Il reviendra. Je l’attendrai.
-
-L’aimait-elle donc?... Oh! le chenapan!
-
-
-2 mai.
-
-Pons est parti avec Gaby Brewster, sa maîtresse. Bon pour une promenade
-aux lacs italiens ou une dernière semaine de Biarritz! Cette fille-là le
-ramènera à Paris.
-
-On dit, chez le notaire Lavergne, que les trois quarts de la dot de
-madame de Pons sont du voyage. Madame Delaunay, la mère, n’est guère
-riche. Est-ce que la pauvre femme, à trente ans, se verrait frustrée de
-tout?
-
-On ne parle que d’elle. Je ne puis penser qu’à elle.
-
-Je souffre pour elle; mais je ne me dissimule pas que j’éprouve une
-certaine satisfaction d’avoir acquis, par cet événement public, le droit
-de penser à elle, et de le dire.
-
-
-3 mai.
-
-Pons était de bonne famille, bien élevé, mais vulgaire. Il n’était pas
-sot; mais, sans culture, ancien cancre au collège, rebelle aux examens,
-il portait trois ans de caserne. On l’avait mis dans l’industrie: il
-gagnait plus d’argent que nous tous et méprisait nos diplômes et nos
-goûts; il ne se plaisait pas avec ceux qui se plaisaient avec sa femme,
-et ceux qui aimaient à causer avec sa femme ne trouvaient rien à lui
-dire, à lui. Sur combien d’entretiens n’a-t-il pas pesé chez lui-même, à
-sa table, de tout son poids d’illettré, de balourd, de fabricant fermé à
-toute idée du monde moral! Sa femme nous tirait d’embarras avec un tact,
-une promptitude, une simplicité à faire croire qu’elle n’avait pas
-remarqué la sottise ou que nous-mêmes avions pu nous tromper. Jamais
-elle ne parut choquée par le rustre, mais pas une fois elle ne manqua de
-dissiper l’effet de la maladresse. Si, dans la causerie, nous
-paraissions trop oublier son mari, elle nous rappelait qu’elle était sa
-femme en disant: «mon mari», ou bien en l’interpellant: «Amédée!...»
-
-C’était un gaillard blond, ni beau ni laid. Il est parti. Bon voyage!
-
-
-5 mai.
-
-Nous ne nous sommes pas trouvés nombreux, tantôt, chez madame Delaunay.
-Madame de Pons n’était pas là, d’abord. Au bout de dix minutes, j’ai vu
-remuer la tapisserie qui forme portière sur le petit salon, et une main
-a touché la bordure. Madame de Pons a paru. C’était la première fois
-qu’elle se montrait, depuis l’événement. Son visage était reposé; elle a
-parlé comme de coutume, sans tomber toutefois dans l’affectation de
-vouloir ignorer ce qui est. Elle a dit gentiment:
-
---Donnez-moi des nouvelles, je ne sors plus guère...
-
-Elle a eu un mot assez raide. A sa mère qui ne se rappelait plus la date
-d’un petit fait, elle a dit:
-
---Maman, voyons! c’était la veille du départ d’Amédée.
-
-On a un peu frissonné. Mais le mot n’était pas prémédité; il
-correspondait à sa pensée, simplement: Amédée est parti à telle date,
-personne ne l’ignore; pourquoi ne point dater du départ d’Amédée? Elle
-le nomme Amédée: s’en étonne-t-on? Mais c’est qu’il a nom Amédée: elle
-ne va pas l’appeler «ce goujat!»... Tout de même, cela signifie qu’il
-n’est pas mort, qu’il n’est pas supprimé. Il est parti, mais sa qualité
-de mari subsiste: le règne d’Amédée continue.
-
- * * * * *
-
-La voix de madame de Pons, il me semble qu’elle suspend le mouvement, la
-circulation, dans ma poitrine: tout s’arrête en moi, pour entendre.
-
- * * * * *
-
-Quand sa longue jambe remue sous la soie légère, j’éprouve une espèce de
-frémissement qui me rappelle celui que certaines choses d’art m’ont
-causé. Ce n’est cependant pas d’admiration que je suis ému, et je ne
-crois pas que ce soit de désir...
-
- * * * * *
-
-Elle m’a dit:
-
---Eh bien, ce voyage d’Avignon?
-
-C’est moi qui l’avais oublié... Est-ce que son malheur m’aurait troublé
-plus qu’elle-même?
-
- * * * * *
-
-Avignon! c’est juste... Mais voilà que maintenant je ne trouve plus que
-la «Vierge Couronnée» ressemble à madame de Pons... Est-ce que la
-«Vierge» a cette cendre épaisse de cheveux blonds? est-ce qu’elle a dans
-ses yeux clairs et minces cette honnêteté? est-ce qu’elle a cette
-bouche?... Ah! ah! ah! cette bouche, est-ce qu’elle l’a, la pauvre
-«Vierge?»...
-
-
-6 mai.
-
-Il y a des âmes délicates. Il serait curieux qu’il y en eût eu, et qu’il
-n’en subsistât pas une! L’affinement, dont on nous parle, consiste-t-il
-à vivre, à aimer comme les bêtes?...
-
-Ce n’est point le scrupule religieux ni l’enchaînement au devoir
-d’épouse qui créent la plus belle pudeur de la femme, car la servitude
-volontaire enlève une certaine grâce, mais c’est ce goût qu’un être qui
-se sent libre a pour soi-même, pour la propreté, si j’ose dire, de son
-vêtement, pour l’élégance achevée de sa personne. Tous les traités de
-morale ou d’amoralisme n’y feront rien: la prétendue liberté des mœurs
-n’y fera rien: la plupart des femmes sont nées monogames. Leur instinct
-les voue à un seul homme; leur prédisposition à ne subir qu’un mâle, un
-maître unique, est plus forte que leur penchant à l’amour. Elles peuvent
-faillir à cette vocation d’unité, mais interrogez-les: de leur aveu
-profond, leur idéal était là.
-
-
-20 mai.
-
-En me promenant dans Paris, j’ouvre les yeux comme un étranger, comme un
-enfant.
-
-Quelqu’un est en moi. Un nouveau venu? pas tout à fait. Quelqu’un arrivé
-de fort loin, qui se tenait coi, provisoirement, gênant un peu, sans
-doute, mais ignorant de la langue et taciturne. Il sait la langue, à
-présent, et il parle: il faut tout lui dire. Il est curieux, insatiable.
-Je fais pour lui le guide dans Paris; moi-même, il me faut tout
-réapprendre. Et il a des opinions: il m’étonne, il me contredit, il me
-bouleverse. C’est qu’il s’impose!
-
-Est-ce un autre que moi? est-ce moi? Tout est nouveau, tout est changé.
-
-Depuis quand? pourquoi cela? Ah çà, que s’est-il passé?
-
-Voilà: il y avait un homme qui, aimé ou non, digne ou non, était là,
-tenant un rôle, intime peut-être, public, en tout cas, de mari. Cet
-homme est devenu indigne, aux yeux de sa femme, je veux le croire, aux
-yeux de la société, assurément. C’est tout.
-
-Et ce qui germait en moi est éclos, et pousse, et m’envahit.
-
-Il y a des choses que je ne regardais pas. Je ne regardais pas l’eau de
-la Seine, les nuages sur le ciel, les canards au Bois de Boulogne. Je
-regarde tout cela, j’y vois des merveilles, et j’ai l’assurance que je
-suis seul à les y découvrir. J’ai envie de dire à tout le monde: «Que
-vous êtes sots! vous ne voyez donc pas?...» Et j’ai envie de parler,
-longuement, d’expliquer tout ce que je vois. C’est que je projette sur
-toutes choses son image. C’est partout son image que je vois.
-
-
-21 mai.
-
-Madame Delaunay nous a retenus, quelques-uns, à dîner. Allons! ce n’est
-pas un deuil; la vie n’est pas interrompue; madame de Pons ne porte
-aucune trace apparente de l’événement; nous avons passé d’un appartement
-dans un autre; la présence de la mère est plus douce que celle du mari,
-et les convives vont être triés peu à peu: l’atmosphère se purifie; le
-sens de la causerie est plus délié; et jusqu’à la contrainte, presque
-subtile, que nous impose la blessure de cette jeune femme, communique à
-notre petit groupe un certain air qui me plaît. Un homme sensible et fin
-y goûterait un rare plaisir, à la condition de n’être pas amoureux.
-
-Mais l’amour est turbulent, taquin, satirique; il est tout nerf et
-muscle, et il bouscule volontiers les gens assis paisiblement et
-devisant en cercle. J’ai envie de mordre, de dire des mots qui fassent
-mal à quelqu’un, et de marcher, comme un gamin, sur un pois fulminant,
-au milieu de la réunion sereine. Puis cela passe, et je demanderais
-pardon de mes velléités d’incartade.
-
-Elle m’a dit:
-
---Vous êtes méchant. Que c’est laid!
-
-D’autres fois, je me jetterais au cou de n’importe qui; j’embrasserais
-tout le monde; tout le monde, oui, mais non pas elle... A elle,
-j’aimerais, en m’inclinant très bas, à lui baiser pieusement ses petites
-mules, pas plus... Quand j’ai, devant elle, ce désir, je me couvre les
-yeux et le front avec la main, car il me semble qu’il est écrit en feu
-sur mon visage.
-
-
-23 mai.
-
-Mon amour est d’une jeunesse qui m’étonne. On dirait qu’il manque de
-précédent et qu’il a à inventer de toutes pièces sa tenue et sa conduite
-futures. Il ne s’est pas encore exprimé, il n’a pas attaqué; ce n’est
-pas du tout l’amour qui fonce sur l’objet. Il a des énervements et des
-langueurs. Tantôt il s’imagine heureux,--c’est bien facile!--et il est
-ivre; tantôt il a la vision d’obstacles insurmontables, qui
-l’épouvantent: alors il se suicide et agonise théâtralement, sans qu’il
-ait éprouvé ses forces.
-
-
-6 juin.
-
-Je suis parti inopinément pour un petit voyage archéologique en
-Bourgogne. A mon retour, je trouve un mot de madame de Pons, vieux de
-quatre jours, et me priant à dîner le lendemain. Je cours expliquer mon
-absence.
-
-Elle m’a reçu. Elle m’a dit qu’elle éprouvait le besoin que ses amis ne
-s’éloignent pas d’elle, même pour huit jours, sans la prévenir; qu’elle
-s’appuyait sur eux, que, l’un d’eux manquant, c’était une brèche à la
-rampe de l’escalier, tout à coup, et que cela lui «pinçait le cœur».
-Elle a porté la main à sa poitrine, a pris une bribe d’étoffe entre deux
-ongles et l’a tortillée: la marque en est demeurée visible au drap, le
-temps de ma visite. Elle m’a dit:
-
---Vous comprenez?
-
-Je comprenais que c’est une femme qui sent sa vie brisée et à qui les
-amitiés fidèles sont pour le moment le plus efficace secours. Me
-trouvant pour la première fois seul avec elle depuis son malheur, je
-remarquais combien l’événement l’avait affectée. Elle me l’avouait à sa
-manière: en me disant combien elle tenait à nous, elle confessait
-combien son mari lui manquait. Mais manquait-il à son amour? ou
-manquait-il à sa vie de femme du monde?... Comment savoir? Elle-même
-distinguait-elle?
-
-Elle est sensible à la négligence de quelques hommes qui se montrent
-moins depuis qu’elle habite chez sa mère. Ce sont ceux qui, chez elle,
-autrefois, étaient du groupe de son mari plutôt que du sien. Je
-m’efforçai de lui faire entendre que ce n’étaient pas ceux-là ses
-meilleurs amis, à elle: ils ne l’estimaient pas à sa valeur; elle-même,
-avec eux, n’échangeait point de propos qui comptent. Tout de même, elle
-les regrette; elle ne veut pas avouer qu’elle préférait les uns aux
-autres, bien que, évidemment, elle les préférât. Elle regrette surtout
-sa maison, son salon. Il est possible qu’elle ne regrette son mari qu’en
-tant qu’il était celui qui lui donnait un nom, une situation dans le
-monde.
-
-En me parlant, le cœur gros, de ces chagrins-là, elle glissait peut-être
-à de plus graves confidences. D’une chiquenaude, je l’y pouvais pousser;
-mieux même, en jouant un rôle passif, je voyais une femme s’attendrir et
-me révéler d’un coup ce que j’eusse fait campagne pour découvrir. Mais
-je l’arrêtai.
-
-Lâcheté de ma part? Je ne sais. Crainte d’apprendre un secret du cœur
-redoutable? C’est possible. En vérité, je ne pourrais dire qui m’ordonna
-de faire dévier la conversation. Quel que fût le secret du cœur,
-favorable ou non à mon sentiment, j’en pouvais profiter, car celui qui a
-reçu une confidence s’élève au-dessus de celui qui l’a faite, et je me
-haussais de quelques degrés dans l’intimité de la femme que j’aime. Mais
-je fus si sec, je parus si étranger à son désir d’effusion que,
-d’elle-même, madame de Pons s’arrêta court et me dit:
-
---Voyons! causons archéologie...
-
-A peine hors de chez elle, dès mon premier pas dans la rue, voici
-l’attaque de désespoir, avec la reconstitution de ma visite à madame de
-Pons, telle qu’elle aurait pu être. Et mille petites circonstances de
-cet entretien, détails réels, que je n’invente pas, dont j’ai été
-témoin, mais que ma conscience, occupée ailleurs, a négligés, se
-représentent à moi avec la netteté d’une hallucination.
-
-Son entrée dans le petit salon, mon émoi!... Ses entrées ébranlent en
-moi un monde; je porte tout un peuple en alarme. C’est son regard qui
-m’imprègne d’abord, puis je vois la couleur de sa robe, le relief d’un
-genou, celui de la poitrine, puis ses cheveux dans la lumière, puis sa
-bouche éclatante et pure, sa main à baiser, en même temps que son parfum
-m’atteint et m’enveloppe dans une nuée dont je crois discerner et
-toucher la molle vapeur. Mais le son de sa voix rafle tout, toute ma
-sensibilité est à lui.
-
-J’ai donc été vis-à-vis d’elle, seul à seule, par un hasard qui peut ne
-se pas présenter de nouveau. Jamais je n’ai été aussi certain qu’elle
-eût besoin d’affectueuses paroles, jamais invitation plus douce ne me
-fut faite à les lui dire; jamais je n’éprouvai plus débordante envie de
-causer tendrement avec elle; jamais les mots ne me fussent venus, sans
-doute, meilleurs, plus inspirés, jamais occasion ne s’offrira de les
-dire plus à propos! Et non seulement je n’ai rien dit, mais, de ma vie,
-je ne parus plus indifférent. J’eusse écouté la première venue, une
-mendiante dans un square, une prostituée narrant son infortune: je n’ai
-pas fait à madame de Pons l’honneur de seulement l’entendre.
-
-Je me repentirais moins d’une mauvaise action que de la sottise que j’ai
-commise. Quand on aime bien, ne dirait-on pas que c’est la première fois
-qu’on aime?
-
-
-7 juin.
-
-Je me souviens d’avoir aimé! Cependant, si je songe à madame de Pons,
-avoir aimé me paraît puéril. Chose curieuse: je ne songe pas à être
-l’amant de madame de Pons; si je le suis un jour, la force des choses
-aura déterminé ce dénouement; je n’ai pas l’intention de hâter ce
-dénouement; cependant je suis au désespoir si je viens à m’aviser que je
-m’en éloigne... Mon sentiment est d’une essence plus fine que ceux que
-j’ai éprouvés. Quel est-il donc? Je n’en sais rien; mais je sens en moi,
-profondément, je sens que le brutal Amour des carrefours, celui qui
-préside tout nu à l’union des sexes, s’en rit; je l’entends, le
-gavroche: il m’appelle «aristo»!
-
-
-Même jour.
-
-A d’autres moments, le souvenir de la sottise que j’ai commise en mon
-tête-à-tête avec madame de Pons me revient sous un autre aspect: il me
-donne de la fierté. J’ai sacrifié le plaisir de manifester mon sentiment
-à la joie hautaine de garder mon sentiment tout en moi. Ma bouche a
-voulu taire mes intérêts immédiats: qui sait si elle n’a pas obéi à
-l’ordre obscur de la partie de mon âme la mieux éprise et, en
-définitive, la plus sûre gardienne de mon amour? L’amour a des façons et
-un langage secrets qui nous échappent à nous-mêmes; quand nous croyons
-qu’il a agi maladroitement, peut-être plaide-t-il avec la plus sûre
-éloquence, et l’âme à qui il s’adresse et que nous jugeons pour nous
-perdue, il l’a gagnée, c’est possible!
-
-
-15 juin.
-
-La maison qu’habite madame Delaunay, rue du Bouquet-d’Auteuil, a un
-petit jardin, de quoi faire environ vingt pas de long en large, où il y
-a l’amorce d’une allée de charmes très ancienne, qu’un mur et des
-constructions modernes ont coupée. Elle part, la belle allée, et
-aussitôt l’on est au bout. Jusqu’où menait-elle autrefois?... De plus
-fortunés que nous se sont promenés là-dessous, sans compter leurs pas;
-ils avaient devant eux l’espace, l’attrayant espace, qui est comme une
-garantie, une sécurité: l’image du temps que la destinée nous concède.
-Sous de longues charmilles, on était moins pressé: on avait le loisir de
-penser; on laissait mûrir et tomber à son heure un grave aveu; des
-couples partis d’ici timides encore ont pu là-bas, là-bas, au fin bout
-de l’allée ancienne, se toucher la main, et les lèvres à leur retour,
-ayant dit tout ce qu’il fallait pour qu’ils en vinssent là, décemment...
-On ne sait pas ce que nous avons perdu, avec les longues allées des
-jardins! En rognant tout, on nous a fait le souffle court; nous nous
-hâtons: nos conclusions sont prématurées et nos amours trop tôt
-cueillies ont goût de vert.
-
-Nous avons évoqué, ce soir, dans le petit jardin de madame Delaunay, les
-gens, ceux qui sont connus et ceux qui n’ont pas de nom, qui firent ici
-jadis une plus longue promenade que la nôtre. C’était, au XVIIIe siècle,
-le parc de M. de la Popelinière: le jeu est facile, agréable et
-mélancolique. Sous ces arbres. Rameau composa; La Tour y vint en voisin;
-Vanloo, Chardin et Pigalle en amis, le maréchal de Saxe en triomphateur;
-Duclos y causa; Rousseau y distribua des pommes à d’humbles petites
-filles, et le maréchal de Richelieu y aima la maîtresse de la maison.
-
---Voilà bien des années, dit madame de Pons, que nous connaissons ces
-six arbres alignés au fond du petit jardin de maman: nous n’avons jamais
-songé qu’ils aient pu faire partie d’autre chose que de ce bout de
-jardin!...
-
-J’ai offert de rechercher les vieux plans du château de Boulainvilliers
-et des dépendances, afin d’y retrouver la charmille:
-
---Non! non! s’est écriée madame de Pons, imaginons-la; comme c’est plus
-joli!
-
-Cependant elle s’est intéressée soudain au jardin voisin, où des
-marronniers et des ormes chargés d’années font une forêt de verdure
-vingt fois grande comme le jardin de madame Delaunay. Le mur est bas, un
-banc s’y adosse: elle a grimpé sur le banc; je l’y ai suivie; nos
-regards ont pénétré ensemble dans l’ombre du sous-bois profond. Un petit
-lac reflétant la lueur d’un bec de gaz, un vase blanc, un marbre, seuls,
-gardaient quelque apparence; un chat s’enfuit et fit plonger des
-grenouilles; peu à peu nous discernâmes une muraille de lierre, les
-arcades d’une orangerie, une chaumière rustique; au bord de l’eau, un
-saule. L’air était calme; nous fîmes taire madame Delaunay et quelques
-amis qui bavardaient; on entendait, par intervalles, dans les nuées du
-feuillage, un oiseau frissonner. Je dis:
-
---Curieuse!... curieuse!...
-
-Elle me toucha, d’un doigt, le dessus de la main, puis elle porta à sa
-bouche--sans arrière-pensée, certes!--l’extrémité de ce même doigt et
-fit:
-
---Chut!...
-
-Pour la mieux voir, je descendis du banc. Elle avait une robe de
-foulard, à ramages, et la relevait, de la main gauche, en arrière,
-jusqu’à la cheville; en se haussant, elle pliait la fine semelle des
-souliers vernis; du salon, une lampe, au travers d’un abat-jour rose, la
-caressait d’une lueur de veilleuse.
-
-Je lui tendis la main, pour qu’elle mît pied à terre: elle sauta. Un
-instant, court, presque inappréciable, je l’ai soutenue, elle, tout son
-corps, par sa main, entre mes doigts...
-
-
-16 juin.
-
-On parle de vitesse: trains électriques, transatlantiques, automobiles:
-mais la rapidité de la fuite des jours! «Hier...» «le mois dernier...»,
-«l’an passé...», «il y a dix ans de cela, mon pauvre vieux!...» paroles
-de voyageurs! Et nous attendons demain, la semaine prochaine et la
-future année avec impatience. Nous ne vivons pas, nous sommes sans cesse
-sur le point de vivre: «Quand la maison sera bâtie...» «Quand nous
-serons tirés d’embarras...» «Quand ma santé sera meilleure...» ou bien:
-«Quand les jours seront longs!...»--O amour de l’été prochain!
-
-Et le moment présent? On n’a pas le temps de le saisir. C’est un éclair
-qui éblouit. On dit: «J’y repenserai ce soir...» Mais ce serait du passé
-déjà; et d’ailleurs le sommeil vous surprend. Il n’y a qu’espoir et
-souvenir.
-
-Cependant, j’attends mercredi prochain...
-
-Je me fais une image de ma vie: c’est une personne qui marche, un bras
-tendu, en tâtonnant, non sans un certain effroi, tandis qu’elle tourne
-la tête en arrière avec un sourire attristé, avec la nostalgie du chemin
-parcouru.
-
-
-22 juin.
-
-Ce soir, rue du Bouquet-d’Auteuil, on a parlé littérature, romans, et,
-plus particulièrement, de ce goût, qui est à la mode, et qui consiste à
-se laisser vaincre, subjuguer, anéantir par le plus modeste phénomène
-naturel. Un parfum: on est ivre; une couleur: on est ébloui; un son:
-l’on tombe en syncope!
-
---Ne serait-ce pas, a demandé quelqu’un, qu’il n’y a plus d’émotions
-véritables, et que, par faiblesse, un auteur recourt précipitamment au
-geste ou à l’expression extrêmes, auxquels les émotions réelles les plus
-fortes n’aboutiraient elles-mêmes qu’exceptionnellement, avouez-le!
-
---Me sentir défaillir, dit madame de Pons, ne me semble pas tant que
-cela un plaisir; j’aime bien, au contraire, constater que je suis un peu
-la maîtresse chez moi. Si je vois une belle chose, je m’en sens plus
-fière et plus forte; la musique, même celle qui m’émeut jusqu’aux
-larmes, loin de me faire tomber, me redresse, me donne de la force,
-m’élève. Ce goût d’anéantissement, cet appétit de mort me sont
-étrangers, et même hostiles...
-
-Madame Delaunay juge, elle, que se pâmer à tout propos est indécent;
-mais elle aime assez qu’en son récit un auteur lui indique nettement les
-sentiments qu’il désire qu’on éprouve...
-
---C’est que, dit-elle, ces messieurs sont souvent difficiles à lire, et,
-s’il y a de «l’embrouillamini», je m’y perds...
-
---De sorte que, maman, dit en souriant sa fille, si tu lis: «La
-situation était tendue à se rompre», tu le crois, sans que tu t’en sois
-aperçue en tournant les pages, et, si l’auteur te dit que «les pierres
-mêmes du chemin en eussent été attendries...»
-
---Je pleure, dit la bonne madame Delaunay, ma parole d’honneur!...
-
-
-29 juin.
-
-Madame de Pons m’a dit:
-
---Vous avez un secret. Allez-vous vous marier?... Je suis curieuse, vous
-savez!...
-
-J’ai eu l’air si naïvement étonné qu’elle m’a dit aussitôt:
-
---Ah! non, je me suis trompée; ce n’est pas cela...
-
-Ma gorge s’est encore fermée; je n’ai rien ajouté, pas même un mot sur
-sa gentille curiosité.
-
-Quelquefois je regarde sa main, uniquement sa main. Je la regarderais
-des heures... Est-ce que je sais seulement si elle est jolie? C’est sa
-main... Litanies! métaphores! épithètes même! quels jeux, indignes du
-vrai amour! Il a peu souci de belles images celui qui meurt du besoin de
-répéter qu’il aime.
-
-
-2 juillet.
-
-Mon amour s’élève; je monte avec lui. Je m’en aperçois à mon dédain
-croissant pour toute vulgarité. Je suis sur le vaisseau en pleine mer;
-je suis dans le ballon qui plane... Comment se fait-il que l’amour qu’on
-a pour une femme vous exhausse au-dessus de vous-même?
-
-Qu’est-ce qui m’embellit? Est-ce l’espoir, qui, par moments, me tourne
-la face vers le soleil? Est-ce la grande douleur de ne pas espérer, plus
-fréquente que l’espoir? Est-ce la dignité de l’être que j’aime? Est-ce
-moi seul, en aimant, qui produis le fard dont je me sens tout paré?
-Vaines questions! Pour moi, j’ai assez que mon âme soit embellie.
-
-Je vais d’instinct aux poètes; non pas à ceux qui parlent d’amour. Je
-cherche une émotion sœur de la mienne, c’est-à-dire une espèce de
-beauté, mais qui ne soit pas la mienne, c’est-à-dire l’amour: en vérité,
-toute peinture de l’amour me déplaît.
-
-La musique m’ennuie ou m’exaspère; mais, l’autre jour, la _Sonate à
-Kreutzer_ tout à coup m’a comblé. Le plaisir qui m’a envahi est de même
-essence que celui que je désire et attends. A l’_andante_, cette chose
-qui, depuis quelque temps, me soulève la poitrine de bas en haut me
-suffoqua: cela voulait fuir par ma gorge; et j’aurais dû quitter la
-salle, si je n’avais osé pleurer.
-
-Hier, j’ai prié madame de Pons de nous jouer au piano la _Sonate à
-Kreutzer_.--Elle la sait à merveille et la joue bien.--J’ai vu madame de
-Pons qui jouait la _Sonate à Kreutzer_; mais la _Sonate à Kreutzer_, je
-ne l’ai pas entendue. La sonate peut avoir des affinités avec mon
-émotion amoureuse; mais, côte à côte au point de se choquer, l’amour tue
-l’art même.
-
-Je ne m’étais pas aperçu que madame de Pons m’avait regardé; elle s’est
-levée soudain et m’a dit:
-
---Mais, mon cher, il faudrait au moins écouter!
-
-Elle est bien fine! Que ne devine-t-elle pas? Suis-je assuré de lui
-cacher quelque chose?
-
-
-3 juillet.
-
-Mon sentiment, comme un parfum, enivre ma mémoire de souvenirs
-charmants. Tout ce qui fut heureux dans ma vie se groupe et fait cortège
-à mon amour. Ainsi nos heures se tiennent par la ressemblance de leur
-visage: les belles s’assemblent entre elles pour chanter et danser, et
-les méchantes pour grincer des dents ou gémir. Si l’on voit l’une
-d’elles, on voit toutes ses pareilles, presque infailliblement, et point
-les autres.
-
-Il ne fait aujourd’hui ni chaud ni beau; mais quel temps fait-il dans
-mon cœur? Je viens de revoir tout à coup un soir d’août au bord du lac
-de Côme, et je me souviens avec mignardise des plus petites choses que
-j’y ai vues et pensées. Il y avait au-dessus de Bellagio une lune pleine
-et superbe, et l’eau colorée par son reflet miroitait sous la brise avec
-un entrain endiablé. Je me plaisais à vouloir que cette eau fût prise
-soudain d’une belle ardeur pour la lune et que chaque flot combattît
-pour conquérir la grosse joufflue indifférente. Ces petits flots
-luttaient en une mêlée mortelle, ils tuaient et ils étaient tués pour
-l’amour de la lune; mais incessamment l’armée bariolée recevait des
-renforts nouveaux qu’une même frénésie animait, et la tache lumineuse,
-tantôt agrandie par les renforts, tantôt réduite par un combat funeste,
-avançait petit à petit sur le lac, vers moi qui pensais:
-
-«Mon Dieu! mon Dieu! est-il bien possible que la plus grande volupté de
-l’homme soit de mourir pour ce qu’il aime!»
-
-
-Même jour.
-
-Aucun de ceux qui sont restés fidèles à madame de Pons ne lui fait la
-cour. Ceux qui la lui ont faite, autrefois, étaient du parti de son
-mari, et ils la connaissaient mal.
-
-Hubert, qui vient tous les huit jours à Auteuil, m’a dit, en sortant:
-
---C’est une femme qu’on adore, mais l’aimer ne serait pas drôle.
-
---Pas drôle?...
-
---Je m’entends.
-
-Hubert est peu commun, fort lettré, homme de goût; mais il aime le
-paradoxe.
-
-Il me dit que ce qu’il estime surtout dans la compagnie de madame de
-Pons, c’est qu’elle le repose agréablement, intelligemment, de la
-compagnie des femmes qu’il fréquente.
-
---La plupart de mes amies, me dit-il, ne sont pas loin de me rappeler ce
-qu’étaient, il y a dix-huit ans, les demoiselles altérées auprès
-desquelles nous faisions au quartier latin nos débuts de galanterie.
-Elles sont incomparablement mieux mises, j’en conviens; leurs parfums et
-leur linge sont autrement fins, et les milieux où nous les rencontrons
-sont élégants au lieu de sordides; l’avantage à passer des unes aux
-autres est évident; mais la transition a été si douce qu’on a pu la
-remarquer à peine. Et, ma foi, ne l’aurait-on pas aperçue, qu’il n’y
-aurait pas inconvénient, la conversation, de part et d’autre, étant à
-peu près la même par les sujets traités et par la façon libre dont on
-les traite. Nous avons plus d’esprit qu’à vingt ans, c’est vrai, pour
-quelques-uns... Ces pauvres filles nous recevaient à des tables où l’on
-buvait en jouant aux dominos ou à la manille; aujourd’hui, c’est le
-_bridge_. Elles ne recevaient pas indifféremment tous les hommes; elles
-adoptaient et se disputaient entre elles leurs clients, boudaient
-ceux-ci, tiraient la langue à ceux-là et choisissaient leurs amants
-parmi cette sélection: c’est le monde. Boire ou jouer n’était pas le but
-de la clientèle des brasseries, car elle l’eût pu faire ailleurs à
-meilleur marché, mais s’asseoir à côté d’une femme qui vous accordait,
-une ou deux nuits par semaine, la faveur de partager sa couche. Ceux qui
-s’accoudaient à ces tables se savaient amants d’une même femme, ou
-aspirant à l’être; ils savaient leur jour et leur heure, et n’en
-montraient à peu près pas de jalousie: c’est notre indulgente société à
-la mode.
-
---Elle vous plaît cependant!
-
---Rien n’est amusant comme un monde où la vie amoureuse est facile,
-variée, sans danger. Et ces femmes sans retenue, sans passion
-désobligeante, et «entraînées» par l’habitude des intrigues, sont des
-maîtresses bien commodes. Je me plais parmi elles, parce qu’elles sont
-élégantes, vivantes, et, j’oserai le dire, parce qu’elles sont à la
-mode... Je me plais parmi elles parce que je suis presque jeune encore
-et que ces femmes-là, généralement peu déformées par la maternité, sont
-baignées, massées, assouplies, charnues comme des courtisanes...
-J’ajouterai qu’elles ont plus de naturel, plus de spontanéité et de
-piquant en leur esprit borné que mainte femme d’un monde plus cultivé.
-Enfin, que diable! ce sont de délicieuses petites bêtes...
-
---Mais lorsque vous serez vieux et qu’elles ne seront plus jeunes?...
-
---Ah!... j’accorde que tout être qui se ride ou blanchit n’a de charme
-qu’autant qu’il a su mettre dans sa vie quelque chose au-dessus de sa
-sensualité, et que ces femmes-là ne sauront jamais porter de cheveux
-blancs...
-
---Connaissez-vous dis-je, à Hubert, une lettre de Flaubert à George
-Sand, datée de 1871, après la guerre? Il y attribue notre faiblesse à ce
-qu’alors, en France, tout était faux: «Faux réalisme, dit-il, fausse
-armée, faux crédit et même fausses catins. On les appelait _marquises_,
-de même que les grandes dames se traitaient familièrement de
-_cochonnettes_.»
-
---Il y aura bientôt quarante ans de cela!
-
---J’avoue ma répugnance pour la confusion des genres.
-
---Je vous comprends si bien, me dit Hubert, que je vais, comme vous
-voyez, chaque semaine chez madame de Pons.
-
---Oui, mais vous, vous allez aussi ailleurs!...
-
-Un mot d’amoureux exclusif--non pas d’amant--m’a échappé. Il est vrai
-que j’ai dit cela à Hubert en souriant. Comme je le haïrais s’il
-n’allait que chez madame de Pons!
-
-
-4 juillet.
-
-Je crois... je ne sais sur quoi m’appuyer pour prétendre cela, mais je
-crois que madame de Pons ne pense pas trop à son mari. Elle pense à la
-situation un peu anormale que le départ de son mari lui a faite, mais il
-est apparent--à quoi? grand Dieu!... à quoi?... peu importe!--il est
-apparent que le règne d’Amédée, s’il continue, n’est pas pesant. Enfin,
-elle n’a pas la figure d’une femme qui pleure l’homme aimé: voilà!... On
-pouvait admettre, les premiers temps, qu’elle se composait une figure;
-mais le masque, aujourd’hui, serait tombé: or il tient. C’est bien
-d’elle-même, ce n’est pas par un effort de volonté qu’elle rit, qu’elle
-cause, qu’elle reçoit, dans le salon de sa mère, avec plus de bonne
-humeur qu’autrefois chez elle-même.
-
-Beaucoup de gens se décident à la venir voir. J’admire la prudence du
-monde. Ils ont pris le temps de la réflexion: on eût dit que le cas de
-cette femme abandonnée et volée par un bandit était douteux!... Il faut
-qu’ils se concertent; ils agissent en corps; ils condamnent ou
-approuvent à la majorité des suffrages.
-
-Elle est flattée qu’on la vienne voir. Je lui ai dit:
-
---Vous croyiez-vous donc coupable?
-
---Le monde, m’a-t-elle répondu, est une puissance aveugle, comme la mer:
-il obéit on ne sait à quoi, au vent, à la lune, à combien d’influences
-mêlées! S’il vous est favorable, on en est fier: non qu’on l’estime
-précisément lui-même, mais parce qu’on se croit protégé du Dieu qui fait
-marcher les éléments.
-
-Presque tous, à propos d’elle, n’ont à la bouche que le mot «divorce».
-Elle n’en veut pas entendre parler plus qu’au premier jour; elle dit
-simplement:
-
---J’ai mes idées sur le mariage.
-
-Elle ne laisse point devant elle attaquer son mari.
-
-Cependant je maintiens qu’elle ne pense pas trop à son mari.
-
-
-6 juillet.
-
-Tantôt, elle est venue tout à coup s’asseoir à côté de moi sur un
-tabouret, et elle m’a dit:
-
---Vous seriez gentil tout plein, si vous restiez à dîner avec nous.
-
-J’ai cru que d’autres seraient priés; mais peu à peu tout le monde s’est
-retiré, et je me suis trouvé seul avec madame de Pons et sa mère. Je me
-rappelle que je me suis commandé énergiquement:
-
-«Ne pense pas! n’interprète pas! Tu commettrais une niaiserie...»
-
-Et, en effet, je n’ai pas pensé, je n’ai pas interprété: je me suis
-abandonné, simplement, au plaisir de passer une soirée avec elle. Pour
-les imaginatifs, il n’y a de plaisirs que les imprévus, tous les autres
-étant gâchés par avance.
-
-Sa mère est une femme pleine de sens, avec un certain libéralisme
-d’idées, qu’elle a certainement reçu de son mari, mais qu’elle conserve
-pieusement, comme le souvenir de cet homme, qui fut, dit-on, très
-remarquable. Par elle-même, elle est moins «distinguée»--comme on disait
-jadis--que sa fille: c’est de son père que tient madame de Pons. C’était
-un homme féru de lettres anciennes et d’histoire. Il a causé avec sa
-fille dès qu’elle eut sept ou huit ans: il lui a appris beaucoup en se
-jouant; il lui a épargné de connaître l’appareil professoral, la pompe
-du cours public, la fatuité de prendre part à un enseignement «savant»,
-de sorte que tout ce qu’elle possède, elle le sait aussi naturellement
-qu’elle sait s’habiller, se coiffer, ou plaire. Elle doit à son père le
-rare privilège de pouvoir parler avec des hommes sans leur donner, au
-bout d’un quart d’heure, cette sensation de quatrième acte vide, après
-quoi il ne reste qu’à folâtrer ou partir.
-
-Nous avons fait un dîner bien agréable. Qu’il est donc bon de
-s’entretenir avec une femme jolie et jeune qui n’a pas délibérément
-l’esprit désordonné et dont les sens, si on les soupçonne, ne sont pas
-là, en avant, à l’étal!... Le désir peut provoquer un certain genre
-d’esprit; mais permet-il qu’on soit intelligent?...
-
-Et je me demandais quelle pouvait être autrefois la vie commune de ce
-rustre de Pons fermé au sujet moral le plus élémentaire, obtus comme un
-sabot à ce qui n’était pas le mouvement d’une mécanique ou le rendement,
-en chiffres, d’une opération positive, et, par là-dessus, d’une
-jovialité de sous-off!...
-
-Après le dîner, madame Delaunay s’étant un moment écartée, madame de
-Pons est revenue s’asseoir à côté de moi, sur le même tabouret que
-tantôt. Alors mon cœur a battu, malgré le commandement que je m’étais
-fait, et j’ai eu une singulière émotion, presque peur.
-
-Elle m’a dit, si près que son souffle m’a caressé les lèvres:
-
---Dites-moi, vous! on n’a pas entendu parler de _lui_?
-
-Sa phrase s’est pelotonnée en une petite balle de plomb, qui m’est
-entrée là, entre les deux yeux.
-
-J’espère qu’elle n’a pas vu mon trouble. J’ai répondu aussitôt:
-
---Je suis le plus mal informé de vos amis; pourquoi me demandez-vous
-cela, à moi?
-
-Elle parut n’avoir pas entendu; elle dit:
-
---Mais cette fille! cette fille a dû écrire à quelqu’un, à une amie, à
-un amant, à une couturière, à une concierge, que sais-je!
-
---Que sais-je, moi-même?
-
---Vous semblez froissé!
-
-Je compris que je n’étais plus maître de moi. Je me raidis et mentis:
-
---Froissé? dis-je, pouvez-vous croire!... et pourquoi?
-
---Je ne le demande, dit-elle. Enfin, vous devez comprendre mon angoisse:
-il s’agit de savoir si mon mari va revenir ou bien non.
-
-Je lui ai promis de faire une enquête. Son angoisse est trop légitime,
-et, quant à ses sentiments, ne signifie rien.
-
-Il reste que c’est à moi qu’elle a confié son angoisse.
-
-Elle aurait pu la confier à Hubert, entre autres, qui est cent fois
-mieux placé que moi, par le monde qu’il fréquente, pour la soulager...
-
-Ces alertes sentimentales me brisent.
-
-
-11 juillet.
-
-J’ai écrit, il n’y a pas longtemps, que mon amour m’élevait:
-aujourd’hui, il m’a conduit rue La Bruyère chez une concierge avec qui
-j’ai parlé, durant vingt minutes, de Gaby Brewster. Gaby semble bien
-n’avoir pas donné signe de vie.
-
-Au surplus, la concierge m’a renvoyé chez une certaine Lise de Lys,
-intime amie de Gaby. Lise de Lys a été stupéfaite, et fâchée de
-découvrir un amant de Gaby qu’elle ne connaissait pas.
-
-Quel moyen de lui faire entendre que je n’étais pas un amant de Gaby?
-
---Ah! elle m’a fait des cachotteries! a dit Lise de Lys; eh bien! rien
-ne m’étonne plus...
-
-J’essayai de défendre Gaby.
-
---Rien ne m’étonne plus! reprit Lise de Lys. Ainsi, on m’a volé des
-boucles d’oreilles en diamants, vous n’êtes pas sans en avoir entendu
-parler par les journaux?... eh bien! je ne voulais pas le croire, non...
-c’était une femme qui s’était toujours conduite correctement avec moi;
-mais, à présent qu’elle a agi en cachette de moi...
-
-Bon! voilà que j’étais cause qu’on accusait Gaby d’avoir dérobé les
-boucles d’oreilles en diamants! Je dus plaider tout de bon pour la
-disparue. J’étais venu pour m’informer d’elle; ce fut moi que l’on
-pressa d’interrogations. Ma discrétion extrême fut suspecte. Pour me
-tirer du mauvais pas et, du même coup, innocenter Gaby, je dus feindre
-de confesser que je ne m’étais servi du nom de Gaby que pour
-m’introduire près de la séduisante Lise de Lys.
-
---Ah! bien! me dit la belle, vous, par exemple, vous êtes un type!...
-Mais il y en a comme vous.
-
-J’ai fait très fidèlement le récit de ma mission à madame de Pons, et
-sans rire. Elle m’a écouté, elle-même, sans rire le moins du monde. Ce
-ne fut qu’un peu plus tard, lorsqu’elle eut pris son parti de l’échec de
-ma mission, qu’elle se laissa atteindre par le burlesque de l’aventure.
-Alors elle se mit à rire, trop. Franchement, elle n’a guère été gentille
-de me dire:
-
---Et moi qui allais me confondre en excuses pour vous avoir fait
-accomplir une démarche un peu bien ingrate!... mais vous me devez
-l’occasion d’avoir fait une aimable connaissance!...
-
-Elle rit encore. Sa gaieté m’écorchait un peu. Et puis, tout à coup,
-entre deux propos tout à fait quelconques, elle me dit:
-
---Vous n’y retournerez pas, j’espère!
-
-
-13 juillet.
-
-L’été s’avance; je vois venir le moment où l’on va dire, comme la chose
-la plus naturelle du monde:
-
---Nous partons à la fin de la semaine: monsieur un Tel, venez, mercredi,
-faire un petit dîner d’adieu!...
-
-
-23 juillet.
-
-Il est fait, le dîner d’adieu.
-
-
-24 juillet.
-
-Elle est à Aix, où sa mère va chaque année faire une cure et s’éternise.
-
-Comme un enfant de quinze ans qui trace partout les initiales de la
-femme dont il rêve, j’écris sur des bouts de papier, sur des bandes de
-journaux, sur mon buvard, le mot: «Aix». On le compose avec des lignes
-droites, on le déforme; on en fait des losanges, des chiffres romains,
-des étoiles et des figures cabalistiques où personne ne saurait
-soupçonner le mot primitif, devenu énigmatique. Mais moi, je le vois!
-
-Elle m’a dit, bien entendu:
-
---Ne vous verra-t-on pas là-bas?--mais sur un ton distrait.
-
-Je ne pouvais que répondre, d’un ton pareil:
-
---Je ne pense pas... Songez donc! je vais, comme chaque année, rejoindre
-ma famille...
-
-Elle a ajouté:
-
---Où cela?
-
-J’ai dit:
-
---Mais... en Normandie!...
-
-Ne sait-elle pas que je vais, l’été, en Normandie? A-t-elle dit cet: «Où
-cela?» sans penser à ce qu’elle disait?
-
-Si elle ne pensait pas à ce qu’elle disait, peut-être pensait-elle:
-
-«Ah! il ne viendra pas là-bas?...»
-
-Ou bien affectait-elle un air distrait afin que je n’allasse pas
-m’imaginer qu’elle tenait à m’avoir là-bas?...
-
-Assez!... assez!... Ma tête!
-
-
-25 juillet.
-
-Ces séparations se font comme une opération chirurgicale: on en parle
-peu à l’avance, juste assez; le jour et l’heure sont fixés, on se rend à
-l’endroit voulu, et, en un tour de main, c’est exécuté. Il ne reste plus
-que la convalescence à traîner en longueur.
-
-Le jour venu, nous avons gardé notre bonne humeur. Nous n’étions pas
-allés au jardin, parce qu’il avait plu; madame Delaunay se montrait un
-peu plus agitée qu’à l’ordinaire, parce qu’elle songeait à quelque objet
-à caser dans ses malles: elle sortait du salon, montait et
-redescendait... Je remarque, aujourd’hui seulement, qu’elle ne disait
-point ce qu’elle venait de faire... N’eût-elle pas pu dire: «C’est bien
-moi! j’allais oublier la théière»?... A aucun moment, et quoiqu’elle se
-soit absentée plusieurs fois, elle n’a dit quelque chose d’analogue à
-cela... Je remarque--aujourd’hui seulement!--que ni elle ni sa fille
-n’ont fait d’autre allusion au départ--je n’ose dire: «à la
-séparation»--que celle-ci: «Vous verra-t-on là-bas?...» Est-ce que cette
-réserve, ce silence concerté, n’étaient pas, par hasard, la plus exquise
-attention, un acte d’amitié d’un certain goût si rare qu’on ne lui
-connaît point de nom?...
-
-Car enfin, il n’y a pas à dire, toutes deux m’ont épargné d’entendre
-parler de leur départ!...
-
-Mais ainsi cette dernière soirée, au lieu d’avoir été banale et
-semblable à toute autre, n’aurait été qu’une infiniment délicate
-manifestation de deux femmes en l’honneur de mon amitié?... Mais, si
-elles ont voulu une telle manifestation, c’est-à-dire toute
-d’abstention, et si discrète! ne serait-ce pas qu’elles ont deviné en
-moi, les deux chères créatures, une sensibilité vraiment trop vive à
-tout ce qui me vient d’elles?...
-
- * * * * *
-
-Sensible? moi?... et j’ai failli ne point m’apercevoir tout justement de
-leur attention!... Butor, oui.
-
-Mais voilà que je refais les événements, et dirige rétrospectivement les
-pensées, le mouvement des cœurs!
-
-Elle est venue me reconduire jusque dans ce petit corridor d’entrée où
-manquent, au portemanteau,--je l’observe toujours,--le chapeau et la
-canne d’un homme. Elle est venue me reconduire. Pendant que je mettais
-mon pardessus, elle était debout devant moi, et ne disait rien. Je ne
-disais rien. Cela commençait à devenir assez sérieux, et mon esprit, qui
-se moque toujours de moi, allait risquer un mot qui pût nous faire rire,
-elle et moi, et nous permettre de nous quitter là-dessus. Une souris
-fila, dans le corridor à demi obscur: nous la vîmes tous les deux, nos
-regards la suivirent jusqu’à l’endroit où ces petites bêtes
-disparaissent comme par enchantement. L’intervention de la souris
-pouvait me dispenser du mot spirituel: à la vue de la souris, on
-s’agite, on ramène ses jupes, on pousse un cri, on s’égaye ou bien on a
-peur. Rien de tout cela. Nous ne fîmes pas allusion à la souris: ce fut
-comme si nous ne l’avions pas vue ou comme si nos pensées étaient,
-ensemble, ailleurs; nous nous serrâmes la main, sans sourire, et sans
-nous être rien dit qu’«au revoir, au revoir!»
-
-Une fois dehors, je fus saisi d’un désespoir à me rouler par terre. En y
-réfléchissant aujourd’hui, je songe qu’il n’y avait peut-être pas là
-précisément de quoi me désespérer.
-
-
-1er août.
-
-Oh! mon Dieu! si je ne devais plus jamais poser ma bouche sur deux
-lèvres aimées qui s’entr’ouvrent!...
-
-
-2 août.
-
-Le cauchemar de mes nuits, c’est la vision soudaine de l’Amour qui se
-détourne de moi... Il est grand et beau, drapé dans un manteau de laine
-légère; il baisse la tête, il étend le bras en avant, signifiant une
-résolution inexorable, et il s’éloigne. J’entends le bruit décroissant
-de son pas; un peu après, je ne l’entends plus... «Amour! Amour!...» Je
-l’appelle. Mais ma voix se perd dans une vallée colossale et déserte,
-dont l’horreur me réveille pleurant comme un enfant.
-
-
-4 août.
-
-En cinq minutes, au beau milieu du jour, la nuit est tombée; il se
-soulève un colosse d’ombre barbouillé avec la cendre d’un brasier, sur
-lequel la maison voisine, en construction, paraît d’un blanc éclatant.
-Pas un souffle. Le drapeau que les maçons ont hissé sur la cheminée qui
-termine leur œuvre est flasque et immobile. Le thermomètre est descendu
-à six degrés. Sur la nuée obscure, un panache de fumée blanche s’élève,
-élégant, joli, aussitôt évaporé. Tout à coup, le drapeau se détache de
-sa hampe, et d’une seule claque de vent, devient rigide et plat comme
-une girouette. Deux hirondelles passent, éperdues, au niveau du
-troisième étage; sur la chaussée, des chiens courent; puis l’on entend
-les pas se précipiter et les voitures rouler plus nombreuses. Enfin
-voici la pluie: et la sinistre cendre du ciel a perdu déjà son ton de
-colère; elle s’éclaircit. C’est une crise passée; tout s’affadit et
-retourne au commun.
-
- * * * * *
-
-Je sais bien que, quelquefois, l’amour n’est qu’une bourrasque qui
-passe!...
-
- * * * * *
-
-Pourquoi mon attention fixée sur la procession d’images que le temps
-fait défiler sous mes yeux, décuple-t-elle invariablement mon tourment
-ou ma joie? De quel lien secret sont unies les choses extérieures et ma
-vie intime, pour qu’elles se puissent à la fois si aisément ignorer, et
-pour que, si je les rapproche, elles semblent aussitôt se connaître, de
-longtemps, et s’épanchent, avec une complaisance d’anciennes compagnes
-de pensionnat?
-
-
-5 août.
-
-Sur le point de partir pour la Normandie, j’ai eu un singulier scrupule,
-qu’il faut peut-être une longue hérédité chrétienne pour expliquer:
-n’ai-je pas pensé que je devais à la femme que j’aime de ne point
-prendre de plaisir loin d’elle, fût-ce le plus innocent, comme d’aller
-respirer l’air de la mer au mois d’août?... Je jure que j’ai éprouvé
-cela. Je ne suis pas assez naïf pour que cette idée ait retardé dix
-minutes l’achèvement de ma valise, mais du fond obscur de mon âme
-remontent parfois, comme des bulles d’air à la surface d’un étang, de
-telles mignardises de conscience, aussitôt évaporées.
-
-Cela se rattache au culte de la douleur, plus profond, plus beau, je le
-crois, plus voluptueux, assurément, que celui du plaisir.
-
-Je ne sais quelle voix maligne me souffle: «Je te connais, toi: tu ne
-seras à aucun moment si heureux qu’à celui où l’on te torture...»
-
-
-7 août.
-
-On peut pleurer d’attendrissement au souvenir d’un geste, d’un regard,
-d’un mot, qui vous ont à peine touché à leur heure. Le bourdonnement
-d’une mouche ou la boucle rapide de son vol, pour peu qu’un témoin soit
-là, peuvent avoir des prolongements illimités. Les lèvres de madame de
-Pons, se séparant un jour, pour prononcer la syllabe _mé_ du mot
-«Amédée», et le petit éclair des dents brillantes, au même instant, sont
-présents à mes yeux; j’entends la même syllabe; je revois le petit
-éclair! Et un débordement de tendresse et de jalousie inonde cette image
-dont l’original, vieux de plusieurs années, n’avait même pas paru
-atteindre ma rétine.
-
-
-8 août.
-
-Je ne rêve jamais d’elle. En me promenant, parfois, je piétine de rage,
-ou bien, à ma table même, je cogne le sol, de mon talon, avec colère,
-parce que sa forme chérie m’apparaît, mais toujours de dos. Elle ne se
-détourne pas de moi: elle s’en va; elle a à faire ailleurs.
-
-
-9 août.
-
-Seul, par un temps doux, voilé, je suis adossé, ce matin, à une falaise
-de sable au bord de la mer.
-
-Toujours non satisfait, toujours triste, toujours inquiet, me voilà
-revenu ici, comme chaque été, et je crois voir, sur la mer et le ciel
-confondus, l’immense cadran d’une horloge dont l’aiguille marque le
-chiffre qui signifie un an écoulé.
-
-Dans un moment de paix, durant une trêve de tous les mouvements humains,
-et quand j’aspire, de toute ma fatigue, au silence, le grand murmure de
-la mer basse semble me dire que le silence, jamais je ne le goûterai. Il
-vient de la mer, à deux cents pas de moi environ, un bruit clair, fait
-de sons argentins minuscules, quasi gais, chacun pris à part, déchirants
-dans leur ensemble: j’y reconnais les rires, les cabrioles et les
-singeries de la vie en commun... Et de beaucoup plus loin vient un sourd
-et large grondement pareil à des orages ou bien au grave ronflement
-d’une conque marine: cela est à peine perceptible, cela est monotone,
-mais, si l’on prête l’oreille, c’est une mélopée sombre et pathétique,
-une plainte d’abord, sur une note grêle et répétée, puis qui s’enfle,
-puis qui s’exaspère comme le cri de la sirène dans le brouillard, et
-pour revenir sans cesse à la petite note initiale, grêle, monotone,
-fondamentale: ce bruit lointain, c’est mon âme même, et c’est mon amour.
-C’est moi, grondant et douloureux, que cache incomplètement la troupe
-aux menus mouvements de son argentin, et qui joue en famille la comédie
-quotidienne...
-
-
-Le soir.
-
-Ce n’est pas de l’infini que je sens l’hostilité; ce n’est pas Dieu qui
-m’effraie, car entre l’univers sans borne, l’idée divine et moi-même, à
-quelque modestie que je me réduise, il y a comme une secrète entente, le
-souvenir ou l’espoir d’une entrevue où un mot essentiel--ne fût-ce que:
-«j’admire» ou «j’adore»--pourra être échangé; et enfin il y a, me
-semble-t-il, la qualité de mon amour... Mais c’est de ce monde, si
-proche de moi et si étranger, qui me fait fête, à qui je souris, mais
-sans que je l’aime ni qu’il m’aime: c’est lui mon ennemi...
-
-
-10 août.
-
-J’ai reçu d’Aix des cartes postales, en échange de celles que j’ai
-envoyées à Aix... Joli pays, Aix, je ne dis pas non! Jolie invention, la
-carte postale: sous le prétexte que tout le monde la peut lire, on y
-écrit banal comme entrefilet de journal, et la lettre fermée, à présent,
-prend une importance!... Y recourir, c’est confesser qu’on a des
-cachotteries.
-
-Elle a écrit au-dessous d’une vue du lac du Bourget ces seuls mots: «Il
-fait beau.» Moi, j’avais mis, sous une maison normande: «Il pleut.»--«Il
-pleut», cela pouvait signifier: «Je m’ennuie»; mais «il fait beau», cela
-ne veut pas nécessairement dire: «Venez donc...»
-
- * * * * *
-
-Le fait est que la Normandie n’est pas un pays: c’est le déluge. Oh! Et
-puis cette universelle verdure, ces vallées, ce ruisseau,--ce tapis de
-drap du conférencier dont le verre d’eau s’est répandu!--ces petites
-collines en meules de foin!... Oh! Et puis ces chemins, entre haies,
-d’où l’on ne voit rien, et qui ne communiquent pas entre eux, chemins
-égoïstes et qui vont, chacun pour soi, jusqu’au bout de leur idée, sans
-rien entendre!... Oh! Et puis ces vaches, toujours ces vaches, ces
-museaux baveux, cette mâchoire infatigable, ces yeux bêtes! cette odeur
-de bouse et de lait!... Et les paysans, qui croient toujours qu’on se
-moque d’eux, et qui se moquent de vous sans qu’on le croie!... Oh! oh!
-j’en ai contre la Normandie!
-
-Autour de moi, l’on plaisante:
-
---Pourquoi y venez-vous tous les ans? Jusqu’aujourd’hui vous ne vous en
-plaigniez pas?
-
---Jusqu’aujourd’hui j’étais aveugle, et je vois.
-
-Quelqu’un m’a dit:
-
---Jusqu’aujourd’hui vous voyiez, et vous êtes aveugle.
-
- * * * * *
-
-Évidemment, je suis le siège de phénomènes curieux et nouveaux, parmi
-lesquels mon orgueil outrecuidant, surtout, m’étonne... Un amour tel que
-le mien exige-t-il donc ce ridicule?...
-
-
-11 août.
-
-J’ai marché, sur la route, pendant toute une après-midi, pour me donner
-un prétexte à ne rien faire: car mon travail, pour la première fois de
-ma vie, me semble ennuyeux et vain. En marchant, on se donne un certain
-air d’agir: on compte ses pas, on compte les bornes, on consulte sa
-montre, on se gare des automobiles... Et quand la fatigue commence à
-vous peser sur les jarrets, on est sur le point d’être presque content
-de soi: c’est un peu comme si l’on avait fait quelque chose; on
-s’attirera même de la considération, en rentrant, si l’on certifie un
-bon nombre de kilomètres parcourus... Cependant eux, qui en ont «fait»
-trois cents sur leur «soixante chevaux», sont plus fiers...
-
-Et cela me porte à rêver, ce soir... Voilà des gens, paresseux, qui se
-lèvent tôt et partent en automobile, n’ayant plus qu’un désir et qu’un
-but: atteindre le lieu fixé pour le déjeuner; ils l’atteignent,
-déjeunent mal, sans plaisir,--et n’ont plus qu’un désir et qu’un but:
-revenir là d’où ils sont partis... Et rien ne donne, plus que cette
-course muette, folle, dépourvue d’agrément et sans utilité aucune, la
-sensation d’un jour bien employé... Quant à moi, rien ne m’épouvante
-comme la constatation d’un pareil fait:--si l’instinct, toujours
-puissant et sûr chez les gens qui réfléchissent peu, indiquait à
-ceux-là, pour fin dernière et vraiment bien simple de la vie, cette
-triste action: tuer le temps!...
-
-
-12 août.
-
-Il y a les raffinés de la matière comme il y a les raffinés de l’esprit:
-tous aboutissent à des extravagances. L’homme qui travaille pour gagner
-sa vie ou augmenter son bien-être est le seul, sans doute, dont l’action
-ait de la beauté; mais celui qui, n’ayant rien à faire, singe celui qui
-travaille,--ou celui qui marche le long des routes à l’imitation du
-colporteur ou du chemineau, pour s’épargner d’entendre battre son cœur,
-sont comiques.
-
-Qu’ils se moqueraient donc de moi si, lorsqu’ils me demandent, au retour
-de leurs expéditions dont je me moque: «Qu’avez-vous fait tout le jour?»
-je leur répondais: «J’ai aimé!... aimé à trois cents lieues de la femme
-que j’aime!...»
-
-Lorsqu’ils sont loin, et que je suis seul, je m’assieds dans une guérite
-dont la capeline d’osier cintré me cache toute vue à droite et à gauche,
-et, en face de la mer nue, je me laisse aller à aimer. Le ciel et la mer
-se peuplent: le passé ressuscite; l’avenir prend une forme, passe, et
-s’évanouit comme un nuage. Et cela peut durer des heures. Oh! qu’après
-cela il me semble que j’ai bien rempli ma journée!
-
-Dans cet état, tout, un rien même, devient signe, symbole: comme je
-comprends la superstition des amoureux! Le ciel du couchant a rougi, des
-barques ont passé... Pourquoi suis-je hanté tout à coup, et encore une
-fois, de ce souvenir d’une seule heure, à Livourne, il y a quinze ans,
-dans l’intervalle de deux trains, entre Pise et Florence? C’était le
-soir, sur le port; il y avait, je me souviens, de beaux vieux murs de
-briques, et un trois-mâts en partance: nous regardions ses voiles se
-déployer, puis se gonfler. Qu’il était joli et tentant! Il invitait au
-voyage; il partait! Et tout à coup, on vit un mouvement d’hommes sur les
-jetées, et des barques dans l’avant-port: le trois-mâts, ayant à peine
-doublé la lanterne, s’échouait...
-
-
-13 août.
-
-Les moindres de mes pensées d’amour me semblent d’essence si supérieure
-à tout ce que j’entends, que je suis sans cesse irascible, et indigné
-des propos les plus innocents. Une certaine langue est chantée en moi,
-par des voix pures, auprès de laquelle les conversations ordinaires
-forment un bruit insupportable.--Est-ce là quelque chose d’analogue à
-ces belles illusions du rêve, qui nous font croire que nous voyons des
-paysages indicibles ou que nous avons d’ineffables conceptions, dont une
-seule chose nous demeure au réveil, à savoir que nous les avons eues,
-mais non pas un souvenir un peu net et qui se puisse exprimer?
-
-Qu’est-ce donc que je touche par la seule habitude nouvelle de penser
-toujours amoureusement? Quel ennoblissement ai-je reçu en élisant
-simplement une femme entre toutes et en la jugeant digne d’accaparer
-toutes mes facultés? Je me sens, en vérité, haussé dans la hiérarchie
-des êtres. Est-ce par la vertu de cet acte si étonnant de l’esprit et du
-cœur qu’on nomme _foi_? est-ce par la vertu de cet autre acte humain,
-incompréhensible, qui est le _dévouement_?... En effet, je crois en une
-femme, c’est-à-dire que j’ai la certitude absolue que cette femme est
-incomparable à aucune autre, et je lui suis dévoué: je lui appartiens,
-corps et biens.
-
-Comme la plupart des religions, ce genre d’amour rend orgueilleux. On
-est fier de croire; on plaint celui qui ne croit pas de même; on le
-trouve bien petit.
-
-
-14 août.
-
-Ils aiment le bruit, le tintamarre, le charivari infernal. La plénitude
-de la santé physique, le corps flatté par l’exercice et mille soins, une
-sorte d’inconscience heureuse les reportent à leurs origines primitives,
-et d’ingénieux Américains, pour fournir les rythmes musicaux qui
-s’adaptent exactement aux civilisés d’aujourd’hui, n’ont eu qu’à les
-emprunter aux nègres. Il y a du brutal, du sanguin, et une lubricité
-animale dans ces secousses de torses et de sons; elles leur procurent un
-plaisir réel, naturel, le plaisir même que réclamaient ces êtres
-nouveaux en qui il semble qu’on ait lâché pour la première fois, depuis
-dix-huit cents ans, la bête. Elle se porte bien!
-
-En les écoutant, en les voyant tourbillonner comme un cyclone, ce soir,
-par les fenêtres du salon illuminé, j’ai eu, dans l’ombre de la terrasse
-et sous la voûte du ciel pur, l’illusion que j’aboutissais à l’extrême
-fin des civilisations qui ont enseigné à l’homme tant de manières, de si
-contenues, de si saugrenues et de si charmantes, et, qu’à côté de moi je
-voyais le monde qui recommençait.
-
-Je me suis en allé, sur la longue plage solitaire, le plus loin possible
-essayer de goûter le délice de l’inertie et du silence.
-
-
-15 août.
-
-Un goût de néant, que je n’avais pas, m’est venu. Il y a des jours où je
-me plais dans l’inaction même de mon amour inavoué. Tant que le mot n’a
-pas été dit, mon imagination nourrit librement l’espérance. Mais je sens
-toute la lâcheté que mon cas suppose; aussi, d’autres jours, je me
-relève et je vais agir.
-
-Tâchons de pénétrer jusqu’au fond de tout cela: un secret instinct me
-murmure à l’oreille qu’un amour du genre de celui qui m’agite s’idéalise
-par l’absence, se purifie par son contraste même avec la vie médiocre ou
-bestiale qui m’environne, et que, de cet amour, c’est l’image que
-j’aurai le plus embellie qui me vaudra le plus de joie.--Je puis
-constater que ma pensée amoureuse est plus ardente et plus radieuse
-depuis mon séjour en un endroit presque détesté: elle se nourrit de mes
-colères. Mon amour progresse bien, si l’on veut admettre que l’amour
-puisse être «subjectif», comme disent les philosophes; mais il n’avance
-point du tout, si l’amour est en définitive un duo, comme disent les
-musiciens, qui s’y entendent mieux que les philosophes.
-
-
-16 août.
-
-Mon désaccord avec les gens qui m’entourent, voici, je crois, ce qu’il
-est: ils vivent tout entiers dans le moment présent; ils jugent tout
-événement par rapport à la minute, à l’heure, à la journée où il échoit;
-tandis que je ne peux m’empêcher de voir toute l’étendue de ma vie, de
-la leur, depuis la nuit qui fut son point de départ jusqu’à la nuit qui
-sera son terme. Tant d’obscurité arrête le rire sur les lèvres. D’où
-venons-nous? Où allons-nous si vite, précipités comme des étoiles
-filantes? Voilà la question qui a causé au monde le plus d’angoisse,
-certes, mais le plus de ravissement aussi. L’idée religieuse la posa;
-l’irréligion nous la fera-t-elle oublier? En ce cas-là, il y aurait
-encore de certains amours qui, par de belles nuits, la feraient de
-nouveau formuler, entre des baisers, par la bouche de certains amants.
-
-
-18 août.
-
-Ce soir, sur la plage, à mer basse, étant seul, assis à même le sable,
-par une nuit noire, j’entendais, de loin, les pianos des villas... J’ai
-cru voir toutes ces jeunes femmes en robes claires, ces jeunes filles
-hardies, nuques et bras nus; et ces hommes de plaisir, qui vivent dans
-leur atmosphère parfumée. Et, le front dans mes mains, sans vouloir,
-même mentalement, donner un nom à ce que j’éprouvais, j’ai senti ma
-gorge se serrer; j’ai été surpris: j’allais sangloter!...
-
-
-19 août.
-
-Voyons, voyons, un peu de logique!... J’oppose sans cesse mon amour à
-leur amour. Mon amour, n’est-ce pas? est avant tout l’attachement d’une
-pensée à une pensée; le leur est tout délire des sens. Et c’est l’image
-de celui-ci qui, hier soir, m’a troublé...
-
-
-20 août.
-
-Je veux _agir_. Mais je ris de moi-même. Afin de me donner le change, je
-vais partir pour l’Italie, où je devais aller en novembre prendre la
-dernière image de la Cène, à Milan, et des Corrège de Parme, qui se
-détériorent. J’aurai vite fait mon petit travail et _il faudra_ que je
-passe par Aix pour rentrer en France. Ne pas m’y arrêter alors serait
-presque impoli... L’idée d’avancer ce voyage d’Italie est des plus
-simples!...
-
-
-Parme, 28 août.
-
-Et je suis là, un jour d’été torride, dans cette ville étrangère et
-morte. J’y suis venu autrefois, étant jeune, ayant l’âme légère, et je
-me souviens d’avoir médité dans la petite salle qui contient la _Madone
-de saint Jérôme_, où cette Madeleine, la plus voluptueuse des femmes qui
-aient jamais été conçue par un artiste, se laisse, tout inclinée,
-abandonnée, et le visage ravi, mettre par Jésus enfant la main dans ses
-beaux cheveux d’or!... A vingt-cinq ans, alors que je ne savais pas ce
-qu’est aimer, toute une vie d’amour et de plaisirs immesurés m’a été
-promise par cette femme admirable, et je suis sorti de la petite salle
-plus ivre qu’en aucun jour de ma vie.
-
-J’ai eu quelque gêne à me retrouver tantôt en présence de la belle
-Madeleine: fut-ce dépit de mes vingt-cinq ans si lointains? fut-ce
-dédain d’une câlinerie élégante et langoureuse où je sais trop, à
-présent, la part de l’attitude?... C’est que j’aime!
-
-J’aime: et tous ces beaux gestes, ces grâces exquises et, pour tout
-dire, cette savoureuse et délirante «manière corrégienne» me devient
-presque étrangère.
-
-J’ai erré dans la ville, indifférent aux souvenirs qu’elle éveille. Près
-de madame de Pons mon amour tend à décupler le goût que les objets
-m’inspirent; loin d’elle, sa pensée seule me hante et je ne sens que
-l’exil.
-
-Un pays calciné, une ville rouge, un lit de rivière pavé de galets secs;
-des monuments clos, dirait-on, comme pour étouffer, à l’intérieur, une
-fournaise; des rues désertes. Je vais jusqu’au Jardin public, grand et
-beau parc solitaire. De longues allées aboutissent à un bassin d’eau
-croupissante qui contient un îlot planté d’ifs sombres et d’un pâle
-saule pleureur. Les arbres sont déjà jaunis, grillés, des feuilles
-tombent; j’aperçois des statues de marbre; une Flore, éplorée, là-bas,
-lève les bras, vers qui, vers quoi?... Pleure-t-elle les feuillages trop
-tôt disparus? est-elle lasse de solitude et de silence?... Et, de
-l’extrême tristesse, un charme naît soudain: je voudrais rester là, des
-journées, des journées pareillement immobiles et torrides, devant l’eau
-croupie, les ifs noirs, le saule et la Flore éplorée.
-
-J’ai passé une heure au bout du jardin, sur des remparts très vieux,
-d’où l’on ne voit que des fossés vides, des murs de briques et une
-campagne où il semble qu’il n’y ait jamais eu rien.
-
-
-1er septembre.
-
-Pour suspendre un peu plus longtemps ma décision de m’arrêter à Aix,
-j’ai voulu passer encore une fois par Venise...
-
-L’abus de la littérature descriptive, extatique, dégoûte un honnête
-homme, non seulement d’écrire, mais d’éprouver une émotion dans certains
-lieux renommés pour enivrer les voyageurs. Je sens approcher la
-réaction: elle sera terrible. Un Jules Renard viendra ici, qui, sous
-prétexte de mettre les choses au point, nous fera de Venise une page
-implacable où la puanteur des canaux, l’invasion des Allemands et de
-leur langue, la rengaine des chansons, la niaiserie des figures béates
-que l’on croise en gondoles et la forêt des points d’exclamation que
-l’on voit s’ériger ici à la fin de toute phrase écrite ou
-parlée,--prendront une telle vigueur, une telle verve de vérité, que nul
-n’osera plus seulement s’aviser de la splendeur des ors de Saint-Marc,
-du spectre du passé au tournant d’un canal obscur, ni, sur la lagune, de
-la bacchanale insonore des plus belles couleurs que puisse composer la
-lumière du jour.
-
-Comme l’antiquité, Napoléon ou la mer, Venise est un motif à
-amplification facile, et son seul nom a touché le lecteur avant que
-l’écrivain ait placé sa première épithète. Venise est le refuge de ceux
-qui n’ont pas d’émotions véritables à rendre, c’est le cadre d’amour de
-tous ceux qui ne sont pas amoureux. L’impression forte et juste, celle
-dont le frisson est contagieux, je l’ai trouvée quelquefois chez le
-poète qui parle d’une ruelle de son village ou du rideau de peupliers
-qui borne son horizon. Quant aux amants, l’on confond: ce n’est pas eux
-qui cherchent les lieux renommés pour l’amour, mais bien les pauvres
-solitaires en quête d’amour; ceux qui s’aiment, ah! que tout est beau
-pour eux, n’importe où!
-
-
-2 septembre.
-
-Il y a des rencontres singulières; mes malles faites, mon billet retenu
-pour demain, après avoir décidé de m’arrêter à Aix, sans en avoir averti
-madame de Pons, je reçois d’elle une carte qui porte en tout, sous une
-vue banale de la gare d’Aix-les-Bains: «_Halte-là! s. v. p._»
-
-Mon sort est trop beau! Mais arriver à Aix dans les vingt-quatre heures,
-ce serait obéir, et ce serait exagéré. Me voilà obligé de feindre:
-j’antidate une lettre annonçant à ces dames mon «passage» à Aix. Car on
-ne me croirait point, si je disais: «J’avais mon billet pour Aix quand
-vous m’avez prié d’y faire halte.»
-
-
-4 septembre.
-
-Que de résolutions dans ce train! Je ne me connus jamais tant d’audace.
-
-Résolutions, audace, oui: tant qu’il n’est l’heure que de se dire:
-«J’adopte le parti d’être audacieux.» Mais, pour peu que plus de
-précision soit requise, par exemple: «Comment exercer cette audace? et
-quand?» qu’un homme vraiment épris est en peine!
-
-Je sais bien comment je m’y prendrais si seulement je l’aimais un peu
-moins.
-
-
-Aix-les-Bains, 5 septembre.
-
-Il a été admis que nos lettres s’étaient croisées, et ce médiocre fait,
-cette rencontre de hasard,--moi annonçant mon arrivée à Aix, en même
-temps qu’elle m’invite à venir,--a agi, je l’ai bien vu, sur sa pensée,
-sur sa conscience: le plus petit mystère pénètre le cerveau d’une femme
-comme une goutte d’essence un sachet. Nullement crédule, madame de Pons
-est aujourd’hui, sinon convaincue, du moins soumise à cette idée que
-quelque chose de mieux qu’une puissance humaine a pu favoriser notre
-tendre amitié.
-
-Je ne lui ai pas confessé la vérité, qui diffère trop peu de ce qu’il
-m’a fallu lui conter, et qui, en somme, comporte le même hasard
-exactement.
-
-Chétif incident! niaiseries que tout cela!... Mais l’amour est servi
-souvent par une valetaille qui ne paie pas de mine.
-
-Elle a été heureuse en me voyant, c’est certain, mais cela peut venir de
-ce qu’elle s’est ennuyée jusqu’ici...
-
-Mais elle s’est peut-être ennuyée jusqu’ici parce que...
-
-
-6 septembre.
-
-C’est une petite villa située dans le haut d’Aix; elle n’est pas fort
-jolie et n’a point de nom romanesque. On la désigne, ainsi que trois de
-ses voisines, par le nom du propriétaire auquel on joint un numéro:
-encore est-ce le numéro qui est le moins disgracieux à dire: c’est la
-«villa Cervollet, numéro 2».
-
-Et voilà une appellation banale qui est entrée désormais dans le trésor
-poétique de ma mémoire. A cet assemblage de mots si plats est lié, pour
-le reste de ma vie, le souvenir de la minute pour moi la plus
-triomphante: celle où madame de Pons m’est apparue, hier, dans une
-petite pièce quelconque, venant à moi la main tendue, et portant, en
-toute sa personne, l’éclat d’une joie affectueuse qui ne saurait
-tromper.
-
-Elle venait tout entière au-devant de moi, je l’ai vu: sa main, son
-regard, son visage, sa bouche gonflée de tendres paroles, et ce genou
-qui pointait sous la robe claire d’été, et ce corps qui venait à moi!...
-Tout autre, à ma place, eût ouvert les bras à cette femme!... C’est
-d’imaginer par avance une volupté trop forte qui me la fait repousser
-quand elle s’offre: je la crois irréelle, je m’arrête en reconnaissant
-ma féerie... Nous nous sommes serré la main, très correctement. Et nous
-avons échangé des paroles ordinaires.
-
-Madame Delaunay est venue, bien fatiguée par son traitement. Ces dames
-se sont plaintes de l’endroit qu’elles habitent, et moi de celui d’où je
-viens.
-
---Où donc est-on bien?
-
---Entre amis, ai-je dit, l’endroit n’importe guère!...
-
-Quand je me suis retrouvé seul avec madame de Pons, j’ai cru remarquer
-qu’elle sentait qu’il y avait entre nous la façon expansive dont elle
-s’était avancée vers moi dans la petite pièce. Subtilité d’amoureux!
-mais certitude. Ravissement!... Lorsqu’elle m’a offert d’aller visiter
-le jardinet, je lui ai baisé la main et je lui ai dit:
-
---Mon amie, que je suis heureux de vous revoir!...
-
-Nous avons visité ensemble le jardinet. Elle déplorait qu’on n’eût, de
-là, aucune vue sur le lac; je le déplorai avec elle, d’un singulier ton,
-sans doute, car elle me dit:
-
---Comme ça a l’air de vous être égal!... Voyons! ajouta-t-elle,
-asseyons-nous et causons!
-
-Nous nous assîmes sur un banc, pour causer. La vue de son bras découvert
-et de la main que j’avais baisée m’étourdissait.
-
---J’ai peur d’être bête, lui dis-je en souriant; parlez, vous!
-
-Ma franchise mal contenue me poussait presque à un aveu.
-
-Elle devint triste, tout à coup; sa figure se voila. Nous causâmes, mais
-comme autrefois. Le nuage repassa, d’ailleurs, sur son visage. Cependant
-je ne m’en suis pas alarmé.
-
-
-Même jour.
-
-Que de temps j’ai vécu à ne pas espérer qu’elle pût m’aimer un jour! Et
-voilà qu’une tranchée de désespoir me coupe les entrailles, aujourd’hui,
-quand je viens à penser: «Si elle ne m’aimait pas!...»
-
-
-Même jour.
-
-Est-ce que je ne pourrais pas interpréter l’attitude de sa mère envers
-moi, afin de connaître ses sentiments à elle-même?
-
-Idée absurde!... Elle trompe sa mère sur ses propres sentiments, car, si
-sentiments il y a, elle se trompe elle-même!... Comment cela? Mais parce
-qu’elle ne croit point m’aimer. Une femme peut aimer sans qu’elle s’en
-doute. Celles qui ne pensent qu’à l’amour et qui se tâtent le pouls,
-chaque soir, afin de savoir si elles aiment, peuvent croire qu’elles
-aiment alors qu’elles n’aiment pas; mais celles qui s’emploient, par un
-reste de fidélité tenace, à éloigner d’elles toute pensée d’amour
-décorent de noms innocents--tels qu’amitié, plaisirs intellectuels,
-communauté de goûts--ce qui est amour.
-
-
-Même jour, le soir.
-
-Je lis ce que j’ai écrit tantôt. Je n’en suis pas dupe:--je me cramponne
-à mon optimisme, parce que je mesure des yeux la chute que je vais faire
-si je le lâche.
-
-
-8 septembre.
-
-Elle espérait que je ne me montrerais pas différent de l’ami que j’étais
-quand nous nous sommes séparés à Paris. Mon étourdissement de l’autre
-matin, et le mot que j’ai dit, lui ont montré que le temps et l’absence
-ont fait mûrir le fruit. Il faut le cueillir en sa saison!...
-
-Mais elle-même, ne s’est-elle point vue venir au-devant de moi dans
-cette petite pièce? Elle voudrait, à présent, que je ne l’eusse point
-vue, moi!... Elle joue à nier l’évidence. Elle boude parce qu’elle
-constate que l’été ardent nous brûle, alors qu’elle souhaitait que le
-printemps durât.
-
-«Il faut pourtant avancer, dit Pascal, mais qui peut dire jusques où?»
-
-
-9 septembre.
-
-Je sens aussi que je me tiens mal: il doit être apparent que son corps
-me trouble. Peut-être sent-elle cela?
-
-Quel que soit le tourment que je souffre près d’elle, je ne
-l’échangerais pas contre la paix assurée--loin d’elle.
-
-Je ne rapporte ici que le pire, c’est-à-dire mon doute. Mais le doute,
-avant l’aveu, est accompagné d’une infinité d’espérances dont le nombre
-et la gentillesse le travestissent et l’ornent constamment. Et il faut
-songer qu’après l’aveu, le doute, entre amants, est là toujours, mais
-non plus toutes les espérances.
-
-Il est si bon, avant l’aveu, de ne pas savoir tout à fait quel sort vous
-est réservé, qu’on ferait durer volontairement cette période! Elle a des
-ardeurs et des délicatesses comme n’en saurait offrir que l’époque où
-l’on redoute un cataclysme.
-
-
-10 septembre.
-
---Son mari?--me dit la bonne madame Delaunay;--mais, cher monsieur, que
-ce bandit se présente aujourd’hui ou demain, elle est femme à le
-recevoir!...
-
-Je souris.
-
-Madame Delaunay s’en fâche.
-
---Je souris, lui dis-je, parce que je ne puis croire que cela soit.
-
---Ah! vous ne pouvez pas croire que cela soit?... Eh bien! je vais vous
-citer un fait qui vous fera croire que cela est: son appartement du
-boulevard Malesherbes? eh bien! elle n’a pas fait une démarche pour en
-résilier le bail!... elle a payé le terme de juillet!...
-
---Aurait-elle des nouvelles de son mari?
-
---Pour cela, non!
-
---Voyons, décidément, l’aimait-elle?...
-
---Un chenapan!...
-
---Le chenapan était, après tout, son mari... Le jugeait-elle?...
-N’a-t-elle pas des principes très enracinés?... Ah! madame, peut-être
-l’avez-vous trop bien élevée?...
-
-Qu’elle est drôle, madame Delaunay, en se défendant là contre, branlant
-la tête et pétillant des yeux:
-
---Ce n’est pas moi, je vous prie de le croire, qui lui ai _fourré_ ces
-idées-là dans la tête!...
-
-C’est une façon vive de dire: «Ma fille a des idées capables de la faire
-agir contrairement à son désir et à son bonheur.» Et l’instinct de la
-mère se révolte.
-
-
-11 septembre.
-
-Je les ai emmenées, elle et sa mère, dîner dans les jardins du casino,
-avec Guglielmo Santi, l’historien milanais, qui fait une saison ici.
-Quelle culture chez ce vieillard alerte! quelle finesse et quelle
-fermeté dans le jugement des hommes et des œuvres! et quelle grâce
-virile peut atteindre un esprit qui garde de l’ingénuité avec tant de
-savoir! Qu’il est élégant à un homme vraiment grand de ne rapporter des
-sommets qu’un air plus pur! Lorsque les hommes consentent, en faveur
-d’une femme intelligente, mais rien que femme, à présenter d’une façon
-courtoise les fleurs de leurs connaissances, de leur jugement et de leur
-goût, le joli jeu pour elle de les accueillir, de paraître les trier
-dans sa main, et de montrer, après, qu’elle en est toute parée,
-embellie!
-
-Elle semblait bien heureuse. Tout le plaisir possible de l’esprit se
-mêlait à l’agrément des lumières tamisées, des toilettes claires, et de
-tant de bras nus ou chargés de bijoux, et de l’arôme des fraises, et de
-l’air de la belle nuit, un peu lourd.
-
-J’ai eu envie de lui crier:
-
---Si votre mari était là, sapristi! est-ce qu’une pareille soirée nous
-eût été possible?
-
-Après les avoir reconduites, je suis resté seul, sur la route, derrière
-les villas Cervollet 1, 2, 3, 4; et, au lieu de redescendre vers la
-ville, je me suis enfoncé dans la campagne. La nuit, la solitude, la
-magnificence du calme absolu, et mon dieu enfermé là, non loin, sous le
-petit toit d’ardoise qui s’argente à la montée du croissant de lune!...
-Griserie, plénitude de vie, espoir un peu forcé, mais espoir! et je ne
-sais quoi de douloureux, en moi, qui se mélange si bien à la nuit!...
-Regards béats vers les étoiles; une envie d’éclater en mille morceaux,
-en milliards de miettes, et d’aller scintiller si loin, si haut! un
-désir d’échapper à moi-même comme n’importe qui, par les grands mots
-lyriques!... Montagnes, vallée, lac, ville endormie, silence!--Quelle
-illusion que ces grandioses envolées! la vérité est qu’un seul point
-m’attire: ce plat petit toit d’ardoise qui coiffe un vilain cube de
-briques, nommé la villa Cervollet nº 2.
-
-
-13 septembre.
-
-Cela s’est passé bien simplement. Nous étions partis, elle et moi,
-seuls, pour aller nous promener dans la campagne, et sa mère, en la
-voyant si jolie et si rieuse sur le pas de la porte, m’avait dit à
-l’oreille:
-
---Elle s’émancipe!... ma parole d’honneur!...
-
-Nous avions pris un chemin très rustique à travers les vignes, sur la
-pente du Revard, et je pensais, tout en causant:
-
-«Quand nous serons arrivés à une certaine prairie que je sais,--où
-d’ailleurs nous n’arriverons pas de sitôt,--et d’où l’on a, au pied d’un
-orme, une très belle vue sur la Dent de Nivolet et Chambéry, nous nous
-assoirons, et alors je lui parlerai...»
-
-Arrivés à l’endroit voulu, nous nous sommes assis, en effet, et avant
-que je lui «parle», elle m’a dit, sans préambule:
-
---Je ne crois pas que je vous aime.
-
-Instantanément, j’ai posé ma main en écran, devant moi, et j’ai dit:
-
---Assez! assez! je vous en prie.
-
-Elle a tout de même ajouté:
-
---Vous voyez que je suis franche...
-
-J’ai dit:
-
---Oui, oui.
-
-Et nous avons causé, comme si de rien n’était.
-
-
-Même jour.
-
-Évidemment il était fatal que, faisant une première promenade en tête à
-tête, avec elle, dès le moment que nous serions assis, je dusse
-«parler». Femme, elle a senti cela, elle a pris les devants pour
-m’épargner d’avoir cet air toujours un peu sot qu’on a quand on fait,
-sur un ton chaleureux, une proposition qui n’est pas acceptée.
-
-Je pense: «Elle a été cruelle...» Mais non! Devinant que j’allais lui
-dire: «Je vous aime», elle me devance et me dit: «Je ne crois pas que je
-vous aime...» Elle sait mon amour-propre, elle sait le supplice
-rétrospectif qu’eût été pour moi, après coup, le souvenir de mon
-attitude en formulant l’aveu, et de mon émotion, de mon émotion
-dédaignée! Sa brusquerie a été un moindre mal; par là, elle entendait
-ménager une susceptibilité qu’elle connaît trop! D’ailleurs, elle
-croyait que nous «parlerions» encore, après coup. Et comme elle eût,
-j’en suis certain, pansé la fraîche blessure! Elle y comptait, elle
-avait tous ses baumes; ma douleur, elle l’aurait endormie; nous serions
-revenus causant, non pas de notre amour, mais d’amour; et ce sujet,
-entre elle et moi, comme elle était persuadée qu’il me serait doux!...
-C’est moi qui ne l’ai pas voulu...
-
-Je ne l’ai pas voulu!... Oh! non, pas de consolation pour moi! J’aime
-mieux une douleur aiguë, le sang qui gicle vif et pur, après le coup
-rapide, le stylet retiré aussitôt.
-
-Non, non! J’avais désiré trop. D’amicales caresses, allons! auraient été
-dérisoires. «Je ne crois pas que je vous aime»: discuter cela, qui donc
-y songe? Je sais fort bien et ce que cela contient de franchement
-négatif et ce que cela contient pour moi d’espérance:--juste assez pour
-ne me point décourager de souffrir!
-
-Car ces paroles ne sont pas mortelles. Un soupirant moins déraisonnable
-y puiserait réconfort. Madame de Pons admet la pensée d’être aimée de
-moi; elle admet la pensée de m’aimer; elle demeure avec ces pensées,
-elle s’entretient avec elles, depuis longtemps peut-être,--mais elle
-n’est pas sûre de pouvoir longtemps les admettre, demeurer et
-s’entretenir avec elles... Elle n’est pas sûre, et cela suffit à me
-briser, moi qui aime; mais, elle qui n’aime pas, quelle condescendance
-et quelle tendre bonté de vouloir bien me dire: «Je ne suis pas
-sûre»!... C’est moi qui ai été brutal en lui coupant la parole.
-
-Je devrais me traîner à ses pieds.
-
-
-15 septembre.
-
-La vie continue entre nous; mais elle est double: il y a ce que nous
-disons et ce que nous ne disons pas. Dès auparavant, oui, sans doute,
-ces réticences, en nos causeries, nous les soupçonnions; désormais, nous
-les connaissons, et elles nous gênent, comme le voisin de campagne,
-derrière sa clôture basse, à partir du jour où on lui a été présenté. On
-le tenait pour inexistant: maintenant il est là. Lui-même semblait ne
-pas entendre votre langue; à présent, on croit qu’il écoute. On
-s’observe, on se contient; on écarte tout sujet propre à piquer sa
-curiosité. A force d’éliminer à cause de lui tels sujets, on s’en laisse
-imposer d’autres par lui: c’est lui qui gouverne vos entretiens. Bientôt
-on s’aperçoit que c’est pour lui uniquement que l’on parle; il n’est
-plus de l’autre côté de la clôture, il est là.
-
-Ni à elle ni à moi ne conviennent la dissimulation et la contrainte. Ne
-désirerions-nous pas nous quitter?
-
-
-16 septembre.
-
-Qu’il faut donc que j’aie l’air malheureux!... Je lui trouve, à elle, un
-air compatissant.
-
-Elle a compris que j’avais souffert horriblement du _coup_: car, si elle
-ne l’avait pas compris, elle aurait été humiliée et froissée de ce que
-je ne l’ai pas seulement laissée s’expliquer, parler, enfin ajouter un
-mot au sujet dont elle me faisait, je le reconnais, le grand honneur de
-m’entretenir. J’ai bien compris, sous le _coup_ même, qu’elle me faisait
-très grand honneur; mais ma sensibilité fut trop vive. Néanmoins elle ne
-m’a pas de rancune, et, à la dérobée, elle me plaint.
-
-C’est par finesse d’esprit: elle me comprend ou me devine tout entier.
-Elle a, elle, toute sa tête!
-
-
-Même jour, le soir.
-
-J’ai dîné, seul, ce soir, au bord du lac. Orchestre, gamins en
-_smoking_, sablant le champagne avec des grues, de belles filles qui «se
-rasent», et des femmes septuagénaires vêtues en Juliettes et qui
-s’amusent, quelques piliers de tripot, des cabotins, un roi... Le
-mélange humain, animé et paré, aux lumières, au milieu des fruits, des
-bijoux, des peaux nues, et la musique aidant, n’est pas vulgaire pour
-moi, pourvu que je sois seul; il me ranime et me grise, et son contraste
-même avec ce fond de lac sombre, hautain, austère, inhospitalier et
-célèbre, produit en moi un heurt comme ces poèmes ou ces rythmes
-barbares qui ont presque à la fois de la sensualité triviale et du
-sublime.
-
-Reconnu un tel et un tel: quand la foule anonyme prend, ici ou là, un
-nom, alors elle s’avilit; le charme est rompu...
-
-Plus tard, loin du restaurant, j’ai marché au bord du lac à l’aspect
-tragique, sous une nuit chargée de nuages... Et j’ai pensé à tous les
-mots, aujourd’hui usés, qu’un amant du temps de Lamartine pouvait dire,
-dont l’âme d’une femme s’émouvait, et qu’un homme ne saurait adresser
-désormais à une jeune femme un peu «avertie». Elle en rirait... A un
-certain degré de culture, que l’ironie rend l’art de charmer difficile!
-Entre autres choses, cet art a abandonné le secours trop complaisant de
-la nature: flots, nuits étoilées, nuages, aquilons,--talismans qui
-ouvrirent tant de cœurs... Il faut une autre clef!
-
-Et, d’autre part, il y a une pudeur--est-elle nouvelle?... je ne
-sais--qui retient une âme délicate d’avouer l’emprise de la nature.
-Est-ce orgueil: ne point vouloir être touché par les choses?... Est-ce
-humilité, au contraire: des éléments à moi, quelle fatuité d’admettre
-une relation!... L’homme qui me parle à brûle-pourpoint de ses
-«sensations» me gâte quelque chose, l’idée que j’avais de sa discrétion,
-de son tact, ou l’idée que j’avais des choses qu’il dit sentir. J’aime
-qu’il me montre qu’il a vraiment senti, mais par quelque détour ingénu
-ou bien à travers un voile tendu habilement; j’aime qu’il se laisse
-surprendre, ou bien qu’il dise: «Ce n’est rien! ce n’est rien!» quand on
-voit qu’il pleure.
-
-
-17 septembre.
-
-Mon Dieu! combien faut-il que je l’aime, pour ne pas l’aimer moins après
-le coup qu’elle m’a porté!...
-
-J’ai failli lui dire: «Prenez garde! en vous refusant à mon amour, vous
-le rendez moins pur.» Ç’aurait été la vérité. Je le constate, et cela
-m’enrage.
-
-On peut donc tant aimer avant le désir? Voici, maintenant seulement, que
-sa personne physique m’apparaît. J’ai bien pu, précédemment, la voir et
-la désirer, mais sans en avoir conscience; et, dans mes méditations
-amoureuses, c’était ce par quoi elle se différencie de toute femme,
-c’était son être, sa pensée, me semblait-il, oui, vraiment, je ne sais
-quoi qui ne se confond pas avec sa chair, que j’appelais, que je
-souhaitais qui m’appartînt. Qu’elle m’aimât! tout était là. Ah mais!
-aussi le violent souhait!
-
-C’est un ancestral et barbare instinct qui nous inspire de la colère
-contre la femme qui ne nous aime pas! La colère n’est guère de mise, à
-présent que l’on ne prend plus une femme par la force; elle devrait être
-remplacée par la temporisation, la patience... ou la science un peu
-exacte de l’amour... Bon pour le conquérant qui ne cherche qu’un motif à
-chanter victoire, tout cela! mais une âme un peu fine veut avoir été
-aimée depuis toujours.
-
-Je n’aurai point de satisfaction à la posséder demain, après des
-combats, si je n’apprends qu’elle s’était de longtemps donnée en pensée,
-sans que j’eusse rien fait pour cela.
-
-Et, à ce propos, j’entends le subterfuge impertinent que le premier don
-Juan venu me fournit... L’Église, en certains cas, vous conseille:
-«Fréquentez les sacrements d’abord, et la grâce vous viendra.»--Où en
-suis-je tombé pour m’arrêter seulement à une pareille turpitude?
-
-
-Même jour, le soir.
-
-Beethoven m’a sauvé. Du fond de la loge, au concert, je regardais madame
-de Pons, sa nuque découverte en carré, son bras, l’étoffe soyeuse tendue
-sur le genou, et sa bouche dont la seule image me fait pâlir...
-
-Mais la voix divine, c’est-à-dire ce rythme, le plus ferme pas qui ait
-été fait vers l’harmonie souveraine qui crée peut-être un peu Dieu
-chaque jour, a soulevé mon désir,--comme un coup de vent prend une
-fumée, la tord, l’allège et la fait se perdre en spirales éthérées dans
-l’azur,--et, sans le détruire, sans l’atténuer même, par la vertu de la
-seule douleur magnifiée, m’a rendu mon amour d’autrefois,--d’hier
-encore...
-
-J’ai pu parler, j’ai pu causer, comme _avant_. Elle m’a dit tout à coup:
-
---On vous retrouve.
-
-Elle m’a laissé plonger dans ses yeux, un moment assez long pour que j’y
-puise un peu de ce qu’elle pense de moi. Mais je lui ai dit:
-
---C’est vous qui regardez en moi, non pas moi en vous!
-
-Elle a souri, tristement, car cela lui laissait découvrir que mon
-trouble était revenu.
-
-Non, en vérité, je n’ai pas vu en elle! Mais, de mille petits faits, je
-conjecture qu’elle pense de moi précisément ce que j’ai si longtemps
-pensé d’elle,--et c’était dans les moments où je croyais l’aimer le
-plus:--«C’est surtout sa pensée que j’aime...» Ne croyais-je pas, par
-cela seul, la combler d’amour?... Et moi, je n’en suis pas satisfait!...
-
-
-18 septembre.
-
-Elle ne craint pas de se montrer avec moi. Nous sommes sortis plusieurs
-fois, seuls, dans la campagne, et en ville. Pas un autre être ne fut
-plus sûrement créé pour m’appartenir. Pas un homme, à moins qu’elle ne
-m’en cache bien adroitement le souvenir, ne fut mêlé si étroitement que
-moi à sa vie...
-
-Ah! qu’est-ce donc qui m’empêche de lui dire, en nos causeries si
-libres: «Voyons! j’ai plus de force aujourd’hui: expliquez-moi pourquoi
-vous ne croyez pas m’aimer?...» Mais je me pare de l’orgueil de n’avoir
-pu, là-dessus, supporter davantage...
-
-
-19 septembre.
-
-Elle plongeait une lourde vieille louche d’argent dans un bassin où des
-fraises flottaient sur le champagne, et, en même temps, elle soutenait
-la coupe qu’elle allait m’offrir. Nous étions seuls dans la petite salle
-à manger de la villa Cervollet nº 2; la dentelle de sa manche trempa
-dans le liquide; je vis l’accident, mais négligeai de le signaler
-aussitôt, et ne fis: «Oh! oh!» que lorsqu’elle avait déjà retiré la
-louche et en versait le contenu dans la coupe. C’était faire: «oh! oh!»
-un peu tard, l’opération étant délicate, les deux bras tendus, occupés,
-la louche pesante et mal commode. Madame de Pons vit le champagne se
-répandre, par la dentelle, goutte à goutte, sur la nappe, et prit un air
-si désolé que je me précipitai pour étancher la dentelle humide avec
-n’importe quoi, mon mouchoir. Mais je n’avais pas achevé de presser la
-dentelle, que je tombai comme un homme ivre, la bouche au creux de ce
-bras demi-nu...
-
-Elle dut reposer la louche dans le bassin, la coupe sur la table, mais
-je n’en vis rien. Nous nous trouvâmes, madame de Pons et moi, assis,
-chacun sur une chaise. Elle frappait, avec trois doigts, de petits coups
-sur sa poitrine. Je crois que son cœur battait fort et la gênait; ses
-yeux me parurent cernés; je la vis tout à coup sourire et elle dit
-simplement:
-
---Eh bien, voilà!...
-
-Son ton, son visage, son geste commentaient ces mots si peu lyriques et
-qui me parurent grands. Cela signifiait:
-
-«Je m’attendais, vous le pensez bien, à ce qui est arrivé: cela était
-inévitable; je m’y suis exposée en vous laissant vivre si près de moi.
-Et, vous voyez, je ne récrimine pas, je ne vous fais aucun reproche...
-Mais cela va tout nous gâter...»
-
-Cependant j’allais, moi, saisir de nouveau son bras et m’approcher de sa
-bouche: elle ne me l’eût peut-être pas refusée, et un fait accompli a
-bien de l’influence sur les idées et sur les sentiments. Elle aspira, à
-ce moment, comme pour parler: j’arrêtai mon élan; je ne fis pas ce que
-j’allais faire,--et j’eus tort!... Elle parla, mais une circonstance
-extérieure avait détourné sa pensée; elle me dit:
-
---J’entends maman qui revient du jardin.
-
-En effet, madame Delaunay entra.
-
-
-20 septembre.
-
-Je suis tenté de croire: «Tout est perdu, faute d’un mouvement plus
-prompt. Un baiser échangé l’eût enchaînée, peut-être...»
-
-Elle m’a dit, en me tendant la main, aujourd’hui:
-
---Mon ami, dispensez-moi de vous parler de mes sentiments. Je ne me
-crois pas le droit de savoir si j’en ai. C’est tout! C’est tout. La
-raison que je vous donne est la vraie: elle ne vous blesse pas,
-j’espère; elle ne peut pas vous désespérer.
-
-
-Même jour.
-
-Si je prends la peine de compter les mois écoulés depuis la disparition
-de son mari, je conclus qu’une femme de la race de madame de Pons ne
-peut vraiment tomber aujourd’hui entre les bras d’un amant...
-
-Si indigne que soit son mari, elle n’eût pas été femme à le tromper
-jamais, à la condition qu’il fût demeuré là, qu’il eût gardé quelque
-décence: ce peu de décence, elle eût cru devoir le lui rendre au
-centuple.
-
-En vérité, sait-elle seulement s’il n’est pas mort?
-
-Quant à moi, demeurer désormais près d’elle, c’est m’exposer
-infailliblement à renouveler la scène de la salle à manger. M’exposer à
-cela, après les paroles qu’elle m’a dites, c’est gâcher tout ce qui est
-déjà le passé de mon amour et ce qui en pourra être l’avenir...
-
-
-Même jour.
-
-J’ai baisé le creux de ton bras! J’ai le goût de ta chair sur les
-lèvres! Il y a un moment qui ne peut plus être anéanti, c’est celui où
-mon désir de toi m’a fait voir le duvet doré de ton bras, penser à ta
-gorge penchée sur la coupe, penser à ta bouche entr’ouverte et prononcer
-tout à coup, et tout bas, pour la première fois, ton nom!... Le moment
-est venu. Pourquoi ce moment vient-il? Est-ce que, l’esprit étant tout
-saturé d’amour, l’amour enfin se répand dans les sens? Moi, je suis
-envahi!...
-
-Je vois ta bouche, et tes dents! Je pense à ta gorge... Je crois baiser
-encore ton bras, le plus beau des bras que j’ai vus!...
-
-
-21 septembre.
-
-D’autres comptent jusqu’à cent pour se procurer le sommeil; moi, je
-m’oblige à noter sur mon carnet, minute par minute, l’heure qui coule,
-pour ne pas penser. Cette heure est la dernière que je passerai dans ce
-pays. Je m’en vais.
-
-C’est le moment du ramage des oiseaux: on dirait que la musique du
-restaurant, au bord du lac, s’est tue en leur faveur. La lumière, sur
-l’eau, est grise et rose; au-dessus de la Dent du Chat, des nuages
-illuminés en dessous par le soleil déclinant, déjà caché pour nous, ont
-l’air d’un troupeau de moutons fuyant, le feu au ventre. Silence, tout à
-coup, immobilité apparente des choses:
-
- O temps, suspends ton vol...
-
-Il y a deux femmes qui se baignent et dont on ne distingue que le bonnet
-imperméable, entre les roseaux; un éclat de rire me les signale à
-l’instant où reprend la piaillerie dans les arbres; presque aussitôt la
-musique recommence à sévir; les oiseaux se chamaillent de plus belle, et
-l’une des deux femmes pousse des cris aigus... Une barque passe, portant
-un monsieur et une dame en blanc, coiffés tous deux de chapeaux
-canotiers...
-
-Bruits discordants, czardas irritantes, images triviales, vous-mêmes,
-quand vous serez éteints, achevés, effacés, serez touchants dans mon
-souvenir!...
-
-A la pointe de la jetée, sur la gauche, il y a deux pêcheurs à la ligne,
-debout, inertes...
-
-Un coup de fusil a retenti dans la campagne; l’aboiement du chien se
-prolonge, et c’est en l’écoutant que je m’aperçois que les oiseaux sont
-couchés, que les musiciens sont partis... Je me retourne: je suis
-presque seul; une vieille femme réempile les chaises... Quoi! tout est
-fini déjà?... J’ai presque plaisir à entendre de nouveau le rire des
-baigneuses: une action qui a quelque durée me rassure...
-
-Mais la barque qui portait le monsieur et la dame en blanc vient de
-repasser à vide. Ils ont fait leur belle promenade aussi, les deux
-canotiers, payé leur heure qui ne se renouvellera pas... Et mes
-baigneuses ont pris leur bain: les voici qui montent à l’échelle, au
-bout d’une petite estacade de bois, et, dans le temps que je le note,
-leur maillot rouge a disparu sous le peignoir en tissu éponge et
-elles-mêmes derrière les cabines.
-
-Rien ne demeure, une minute, semblable à soi-même: l’eau bleuit, le gris
-de l’air est devenu plus dur; la moitié du lac qui reflète l’ombre de la
-montagne se plombe, et le troupeau de moutons aériens, là-haut, se
-carbonise et se racornit:--c’est un vol de corbeaux dans un ciel d’encre
-délayée;--le vent plus frais fait courir sur l’eau de grandes ondes
-pressées qui viennent de loin, vers moi, comme des messagères de je ne
-sais quelle importante nouvelle, et qui meurent à mes pieds, une à une,
-avant d’avoir parlé. L’encre du ciel s’épaissit; d’espoir, il ne restait
-que des balayures roses au bout du lac: elles viennent de se laisser
-voiler par une gaze couleur de lilas qui monte des eaux et de la
-montagne, monte, envahit tout et se perd dans le ton d’encre violacé du
-ciel...
-
-Deux femmes passent derrière moi. L’une dit:
-
---Un dessinateur...
-
-Et l’autre:
-
---Il a pris notre portrait dans l’eau.
-
-Je ferme mon carnet... J’aurai conservé ainsi, tel quel, l’aspect
-extérieur d’une des heures pour moi les plus désolées.
-
-
-24 septembre.
-
-Comme un malade qui sent ses jours comptés, j’ai éprouvé le besoin de
-revoir le pays où je suis né, où j’ai vécu ma première jeunesse, et que
-j’ai quitté depuis plus de vingt ans. Ce qui m’amène ici, parbleu! je le
-sais: c’est d’amour que j’ai besoin; je meurs du désir que quelque
-chose, à défaut de quelqu’un, m’enveloppe d’un certain air de tendresse,
-et je nourris l’illusion qu’un pan de mur, une terrasse, un vieux
-jardin, ou la rivière qui coule au pied de ma petite ville, vont
-s’émouvoir à mon aspect chagrin!...
-
-
-25 septembre.
-
-La douceur, la délicatesse, la majesté tranquille et bienveillante de
-ces grands paysages de Loire! Ces longs lointains, ces lignes et
-couleurs célestes où la silhouette vieillotte des moulins à vent joint
-une impression de contes de fées, presque souriante! La courbe de ces
-eaux si rares, ramifiées en cent bras fluets autour des sables en
-fuseaux blonds comme des cheveux; ces groupes de peupliers fournis et
-frais, merveilleux écrans où la lumière joue en se tamisant sur vingt
-plans divers! ô grâce, charme ensorcelant, que la chevauchée éperdue des
-tons qui fuient en se dégradant, vers un horizon bas, fait de la
-courbure même de la terre!... Raison souveraine qui présidez à
-l’ordonnance de ces vallées splendides! Calme parfait, possession de
-soi-même, retenue, discrétion, placidité apparente!...
-
-Mais, ô vous, petite barre horizontale aperçue un peu partout au bord
-des levées, petite barre gravée dans la pierre tendre des murailles, à
-hauteur d’homme, et qui portez l’inscription mémorable: «Crue de
-1856,... 66,... 76.» Elles sont deux, trois, quatre, parfois, au coin
-des maisons, les petites barres commémoratives de désastre, pareilles
-aux mesures superposées de la croissance d’un enfant. Que l’on ne se fie
-pas à ce fleuve de sable, à ces ruisselets alanguis, à ces nonchalantes
-beautés!
-
-
-Langeais, 26 septembre.
-
-Tous mes ravissements à la vue, au son, au parfum des choses, je les ai
-eus ici, à huit ans, dans le jardin potager d’un vieil oncle, pendant
-que le jardinier nommé Cadoudal, chaussé de gros sabots, et portant deux
-arrosoirs énormes, marchait dans une étroite allée en posant
-méticuleusement ses pieds l’un devant l’autre, avec la précision d’un
-balancier de pendule, et arrosait les radis. L’ondée, excessive,
-mouillait, au delà des radis, les gousses pendantes des petits pois en
-branches qui rendaient l’eau par leur pointe fine, et peu à peu, comme
-au compte-goutte, et elle atteignait d’autre part, les feuilles velues
-des melons qui, elles, au contraire, conservaient l’eau, en belles
-gouttes rondes, entre leurs poils. Que les melons sentaient donc bon,
-leur arôme mélangé à celui de la terre humide! On disait «messieurs les
-melons» parce qu’ils étaient importants, obèses, objets de soins et
-d’admiration particulière, et parce qu’ils avaient des cloches de verre,
-blanchies à la chaux, intérieurement, et qu’on soulevait, ou baissait,
-ou inclinait sur des crémaillères, au mieux des intérêts de ces
-potentats; et, dans ce «messieurs les melons», il y avait le sourire de
-Touraine, particulier aux gens du cru, qui, d’un mot souligné à peine,
-entend dire beaucoup, et finement, touchant surtout la comédie des
-hommes.
-
-Mon goût du passé, des choses anciennes, et cette folle émotion qui me
-tire des larmes de joie à la vue d’une cour pavée où l’herbe pousse, je
-l’avais dans ce temps-là et dans ce jardin de Langeais; cela descendait
-à moi du château, de ses beaux toits, de ses tours à poivrières et de
-ses ruines, que l’on voyait par-dessus la crête arrondie des marronniers
-roses.
-
-Pourquoi les pas sur le gravier, venant d’une sombre allée sous ces
-marronniers, me causaient-ils déjà l’angoisse de l’imprévu,
-l’appréhension de ce qui va arriver tantôt, ce soir ou demain, mêlée à
-une impatience ardente de le voir arriver? pourquoi me cachais-je, et
-pourquoi quittais-je rapidement ma cachette pour courir voir? pourquoi
-étais-je si déconvenu, si triste, pour peu que ces pas sous l’allée ne
-fussent que de quelqu’un que l’on voyait tous les jours? pourquoi la vue
-d’une fillette, d’une jeune fille, ou d’une dame qui passait pour jolie,
-en me faisant rougir de confusion, me comblait-elle tout à coup d’un
-avant-goût d’avenir et de félicités certaines mais inimaginables?
-Pourquoi la même impression, augmentée il est vrai, d’une certaine
-notion d’infini, m’était-elle procurée par la vue du train de Nantes que
-l’on apercevait du haut d’un belvédère?
-
-Pourquoi, si ce n’est parce que mon amour présent germait dès ce
-temps-là?...
-
-
-Beaumont, 29 septembre.
-
-Ma première visite a été pour le cimetière. Au bas d’une petite rue
-montante, j’ai demandé la clef à un serrurier tout grisonnant et je lui
-ai dit: «C’est vous le fils Tiffeneau?...» La dernière fois que j’avais
-pris, dans cette boutique, la clef du cimetière, c’était son père qui la
-remettait; mais je n’ai pas osé dire: «Et votre père?...»
-
-Et j’ai monté cette côte bordée de vieux murs de clos, et d’orties, où,
-autrefois, j’accompagnais tantôt l’un, tantôt l’autre, en les aidant à
-porter des fleurs ou bien la bouteille d’eau destinée à emplir un pot de
-fer-blanc qu’on maintenait toujours fleuri «là-haut»...
-
-La porte est neuve, le mur est neuf: le cimetière est bien agrandi! Je
-m’y perds... Que de noms à moi familiers!... Mais tout à coup je
-m’oriente: voici l’ancienne entrée, ses pilastres écroulés; voici des
-cyprès... bien plus beaux!... et je reconnais celui au pied duquel
-reposent les trois femmes à qui je dois la vie: celle qui me l’a donnée;
-celle qui me l’a conservée par ses soins, ma grand’mère; et ma
-grand’tante Félicie, grâce à qui j’ai eu, pendant ma jeunesse, un peu
-d’argent. Elles reposent là, mes trois sources vénérées, unies par un
-commun amour, chacune sous une bien modeste plaque de marbre jauni par
-les pluies et où j’ai peine à épeler leurs chers noms, leur âge et
-l’invitation à prier Dieu pour elles... Voici le pot de fer-blanc où
-nous versions la bouteille d’eau.
-
-L’endroit est paisible et simple; la vue qu’on y a est presque jolie: de
-beaux et doux coteaux, une perspective lointaine, la petite ville
-couchée au bord de la rivière, la cheminée d’une usine à fabriquer le
-papier. Les mouches bourdonnent; des poules caquètent derrière la
-muraille; un âne brait; au loin, j’entends le roulement d’une carriole;
-sous mon genou, l’herbe, chauffée par le soleil de midi, est toute
-bruissante du fourmillement heureux des insectes.
-
-Quand j’étais enfant, je tombais là à deux genoux, d’un seul coup,
-jugeant assez convenable de me faire un peu mal, et j’offrais au ciel ma
-petite douleur en le priant d’en reverser le mérite sur les trois
-mortes, afin qu’elles fussent heureuses là où elles étaient. Et toujours
-ma prière se perdait dans une songerie où j’essayais en vain de me
-représenter le lieu où elles pouvaient bien être, l’état qui pouvait
-être le leur. Je me disais: «Quand j’aurai lu beaucoup de livres, je
-saurai cela». A présent, j’ai lu beaucoup de livres et je n’en sais pas
-plus.
-
-
-Même jour.
-
-La plupart des gens que j’ai connus dans ce pays sont morts; ceux qui
-demeurent ne me reconnaissent pas. On s’aborde et on se nomme de part et
-d’autre. Curieux effet: le masque que le temps a mis sur notre visage
-d’il y a vingt ans fait sourire. En nous nommant, nous sourions, hochant
-la tête, il est vrai, refoulant nos pensées, parlant vite et un peu plus
-haut qu’il n’est nécessaire, comme des gens qui, s’étant rencontrés dans
-un chemin, la nuit, ont eu peur.
-
-
-30 septembre.
-
-J’ai revu Courance. C’est la terre où j’ai vécu tout enfant. J’allais
-par les chemins et les champs avec ma tante Félicie, en levant le bras
-bien haut pour lui donner la main, et aujourd’hui, me voilà promenant
-par la main des neveux qui ont l’âge que j’avais...
-
-Ma mémoire fidèle me rappelle trop nettement le passé en ses détails les
-plus infimes; et les deux rives de l’abîme qu’on ne refranchit pas,
-ainsi soudainement rapprochées, je suffoque... Ou bien c’est un fantôme
-qui se présente à moi, avec une précision qui m’effraie... Son œil bleu,
-sa bouche abîmée par la douleur physique, son teint de cire
-transparente, sa voix, et le grand amour de sa terre, qui était visible
-en toute sa personne: ma pauvre tante Félicie!... Et, à côté de son
-image, j’ai le souvenir de mes deux pieds; mes deux pieds chaussés de
-vilaines galoches, c’était ce que je considérais avec le plus
-d’attention, en marchant par les chemins et les champs. Et j’entends
-encore la recommandation: «Mon enfant, regarde où tu mets les pieds!...»
-
- * * * * *
-
-Voilà, aujourd’hui comme il y a trente ans, le même sol, ce sol gris et
-si dur des chemins non entretenus, où les charrettes, en temps de pluie,
-enfoncent jusqu’au moyeu, et dont les ornières, en séchant, deviennent
-solides comme l’argile qui a passé par le feu. Voici, à mes pieds, les
-mêmes herbes, les jolis chardons qu’on écrase comme un animal nuisible,
-les pissenlits, la «boursette», une petite fleur jaune dont je n’ai
-jamais su le nom, et les crottes de biques!... Et, lorsqu’on a rejoint
-le chemin communal dont la chaussée est unie et rose, de chaque côté,
-quel beau tapis! quel doux tapis fait d’un trèfle menu et pressé où
-trouvent moyen de pousser les pâquerettes, et que tondent sans cesse et
-maintiennent ras les oies, les chèvres, et les moutons ambulants!
-
-Il y avait un vieux noyer, au flanc ouvert à hauteur de la main, et que
-les pluies comblaient d’une eau pareille à du café noir, mais que je ne
-pouvais voir qu’en me faisant hausser ou en grimpant sur une grosse
-pierre; et chaque jour, en passant, je hasardais un doigt dans cette
-espèce de bénitier. Sa vue est alliée dans ma mémoire à une phrase que
-j’entendais souvent au cours de ces promenades: «Mon enfant, quand tu
-seras grand...» Il est là encore, mon vieux noyer! Je l’ai reconnu de
-loin à sa déchirure béante, et je me suis approché, tout vert de
-frissons, de la petite mare de café qu’il porte. Je l’ai vue sans
-grimper sur la pierre, et j’y ai plongé le doigt: «Mon enfant, quand tu
-seras grand...»
-
-A tout bout de champ je m’interroge: «Depuis que tu t’es éloigné de ce
-sol, qu’as-tu fait?» Les témoins de notre enfance sont d’acharnés
-enquêteurs et d’implacables juges. Docilement, je m’efforce de répondre;
-je présente au noyer, au dolmen, à la mare, l’état naïf de mes travaux.
-O comme mes juges semblent impassibles! N’ai-je rien accompli qui
-vaille? Je songe que les hommes, eux, sont faciles à duper, que leurs
-visages sont vulnérables et sourient vite, de confiance. Mais je tremble
-devant un morceau d’écorce rugueuse, une vieille pierre, le miroir
-bourbeux de l’eau: enfin n’ai-je produit aucune beauté, aucun bonheur?
-N’ai-je, du moins, donné au monde aucune émotion nouvelle?--Et je ne
-sens l’indulgence de ces choses sévères que si, ma tête étant déçue,
-c’est mon cœur qui de nouveau palpite à cause de son grand amour. Elles
-me disent: «Oui, oui, c’est vrai, tu as aimé.»
-
- * * * * *
-
-
-A mi-côte, et près du croisement de deux allées de noyers, est un dolmen
-dont la table, écrasant l’un de ses soutiens, s’est abaissée et peut
-servir de siège. C’est là qu’autrefois ma tante Félicie aimait à faire
-halte en contemplant sa terre et ses cinq fermes étalées en éventail.
-Là, mon enfance et le souvenir de tout ce qui a été autour de cet amas
-de pierres surgissent, s’animent et jouent pour moi, sur je ne sais quel
-ton mineur, une pièce touffue, désordonnée, tendre, charmante et
-tragique aussi. Visages! gestes! son des voix! lumière nimbant les
-choses finies, plus belle que le soleil!... Oh! pourquoi un si grand
-attrait se mêle-t-il à tant de tristesse dans la mémoire du cœur? O
-pierres! ô noyers! ô sol du chemin, dur comme le roc et dont le contact
-à mes semelles m’est plus agréable que des caresses, que contenez-vous?
-qu’êtes-vous? quelle âme en vous me chuchote ce langage obscur qui a la
-puissance d’une parole d’amour?...
-
-Le jour est splendide et calme; sur la terre, on n’entend aucun bruit;
-pas un être n’a bougé depuis une heure que je suis là; où sont les
-hommes, les chiens, les bœufs, les oiseaux? Où est le vent? Je sens à
-peine l’odeur des herbes et de la terre! Suis-je dans le présent ou bien
-dans le passé? Suis-je halluciné par l’intensité du souvenir?... Mais la
-notion du temps qui s’écoule m’est fournie par la tache noire d’un
-troupeau de dindons, qui se déplace d’un mouvement lent, perceptible à
-la longue.
-
- * * * * *
-
-
-Ce petit pays a un caractère sobre et fin, minutieux, presque pointillé,
-avec de larges et longues échappées soudaines; par-dessus tout il est
-dépourvu d’emphase, de romanesque, et l’on pourrait dire même de tout
-pittoresque convenu. On peut le traverser sans prendre garde au sens si
-ferme et si délicat, si varié, si riche, et de goût toujours si pur de
-ses traits. Ici, point de peinture à pleine pâte; le pinceau même n’y a
-presque rien à faire; la plume, en deux traits, en rendrait l’essentiel.
-
-Ce n’est rien, d’abord: un champ de chaume, trois rangées de betteraves,
-une vigne piquée d’échalas, un chêne isolé; au second plan, un grand
-espace nu, arrondi comme le ventre ballonné d’une ânesse; un noyer qui
-borde la route projette là-dessus son squelette. Mais tout est dans le
-trait qui, suivant la courbe bien gonflée du ballon, lui découpe, sur le
-ciel clair, une bordure où l’esprit même de tout ce paysage apparaît.
-
-Quel art il y a dans la façon de traiter cette bordure! Peu d’éléments
-en font les frais: une maison à demi visible, une cheminée qui fume,
-trois ormeaux aux formes fantasques, le pignon d’une gentilhommière, des
-peupliers, un espace vide, l’orée d’un bois, et le bois, là-bas, qui
-s’étale, descend, comme si la plume, écrasant ses becs, noircissait la
-fin de la page. Et la disposition sans cesse changeante de ces motifs
-vraiment modestes, et l’infaillible sûreté de chaque composition
-nouvelle, crée, au contraire d’une monotonie, une diversité, une
-fécondité d’images d’un style identique, infiniment original.
-
-Vous escaladez la crête, atteignez les trois ormeaux, le petit toit, et
-votre vue charmée s’étend tout à coup à quatre ou cinq lieues au delà,
-sur les vallées de deux rivières, l’une bleue: la Creuse, qui vient du
-Berry; l’autre, plus éloignée, d’opale laiteuse: la Vienne, courant vers
-la Loire immense.
-
-
-1er octobre.
-
-Il y a des heures, à la campagne, le soir, qui ont plus de saveur que
-toutes les beautés renommées de la nature. Mais sont-elles à la campagne
-ou en nous? Quelle rencontre faut-il pour que nous passions là dans
-l’instant où les images le plus propres à nous émouvoir dégagent tout
-leur charme, ou quelle rencontre, pour qu’à l’instant où nous sommes le
-plus disposés à être émus, le chœur complaisant des choses se mette à
-chanter tout à coup notre intime ivresse?
-
-Nous terminions une promenade, et nous allions, pour regagner la maison,
-nous engager dans un petit bois, lorsque le soir tout à coup fut
-sensible.
-
-Il n’y avait rien devant nous, que le chemin creux s’enfonçant sous
-bois, un beau chêne au bord du chemin, et, à droite, la lisière d’un
-sombre taillis dont la crête se dessinait très pure contre le croissant
-de la lune déjà rose; et sur l’obscurité déchiquetée de ce bois, un
-troupeau de chèvres avec son petit gardien, à peine discernables, et
-sans qu’on entendît aucun de leurs mouvements, passait.
-
- * * * * *
-
-Ces chèvres avançaient d’un pas régulier comme la marche de la nuit
-tombante, et le petit gardien avait la couleur d’un lièvre, la couleur
-d’un tas de silex amassés près de là, la couleur de la terre. Les
-chèvres et le petit gardien passèrent. C’était comme si l’on eût vu le
-bois, le chemin creux, la nuit elle-même, d’un lent mouvement
-rudimentaire, révéler leur vie mystérieuse...
-
- * * * * *
-
-Après cela, au moment de nous enfoncer dans le bois, nous nous
-retournâmes en arrière. L’horizon était à cent mètres de nous, et, sur
-cette ligne légèrement courbée, renflée au milieu, reposait un bandeau
-de pourpre, étroit, et déchiré aux deux bouts. C’était le reste du
-coucher du soleil. Au-dessus, le grand ciel, au-dessous, quelques
-arpents de chaume, étaient couverts par la nuit; et trois ormes grêles,
-dépouillés, la tête ronde, semblaient de bizarres épingles gigantesques,
-fixant là, en dépit de l’heure, ce lambeau magnifique arraché à un beau
-jour fini.
-
- * * * * *
-
-Au sortir de ce bois, quand le chemin défoncé s’élargit, et quand son
-sol plus clair que l’ombre cesse de guider nos pas, apparaît une vaste
-étendue baignée par la première heure de la nuit, sous le croissant qui
-rougit au milieu d’un halo brouillé. A droite, la lisière du bois
-s’enfuit, noir velours, d’un dessin splendide, le trait fort du tableau
-nocturne qui s’offre à nous; puis au-dessous, en tons adoucis,
-s’écoulent les pentes des vignes invisibles, arrêtées à deux cents pas
-par deux fermes dont nous ne voyons que les toits, et qui semblent
-presque ensevelies. Et au loin, quand la vallée se redresse, on
-distingue l’autre trait, fin et charmant, de l’horizon, fait d’un bois
-de grands pins, puis de rien, puis d’un toit, puis d’ormes tordus, puis
-d’un bouquet de chênes, enfin de peupliers. Le silence est complet,
-universel, admirable. Dans l’ombre, à trois pas seulement, paraît un
-homme qui nous croise en nous souhaitant le bonsoir...
-
-Je sens mon dos qui frissonne, et ma main a tremblé: qu’est-ce qui
-m’émeut tant? Mon pays? une certaine heure?--ou la tristesse de mon
-amour que je répands partout?...
-
-
-3 octobre.
-
-Il y a des jours où pèse sur nous comme une volonté de fakir qui fait
-germer des graines et fleurir la plante poussée hâtivement dans la main.
-Est-ce une atmosphère orageuse? Est-ce la douceur trop subtile de l’air
-léger? ou bien donc, qui est-ce qui passe entre l’inconnaissable et
-nous? Le tintement d’une cloche, une voix, une feuille d’arbre qui
-remue, tirent de moi tout à coup ce que je ne croyais pas contenir. Une
-émotion qui semble un lent aboutissement: chagrin ou volupté à pleurer,
-se développent et m’envahissent d’un seul bond; l’air s’agite autour de
-moi comme au battement d’une aile invisible; il s’épure et il porte un
-parfum ignoré. Je reste à la fois ravi et désolé, comme si j’avais, moi
-aussi, reconnu Béatrice qui s’enfuit...
-
-
-4 octobre.
-
-J’ai été signer un papier chez le notaire qui occupe la maison où j’ai
-habité autrefois. Il sait bien que j’ai habité là, mais il me parle
-d’affaires; il me retient dans son cabinet au lieu de me dire: «Vous
-avez peut-être envie de revoir la terrasse?...» Et si je ne lui
-demandais pas la permission de m’accouder à la balustrade, il pourrait
-me croire préoccupé de ce que vaut l’hectolitre de blé. Il sourit quand
-je le supplie de me laisser monter dans le jardin du haut, car les
-fruits, justement, n’ont pas donné cette année, et il s’en excuse, le
-pauvre homme, tandis qu’à son côté je gravis, sous un prunier de
-mirabelles, certaines marches branlantes qui aboutissent au cadran
-solaire. Il s’excuse de ce que ce cadran soit si vieux, soit brisé,
-tienne de la place et ne serve à rien, tandis que je songe que c’est sur
-cette table d’ardoise, par l’ombre de ce style, que me fut révélée la
-gravité de l’heure qui ne revient pas et que me fut inspiré le goût des
-seules choses qui durent.
-
---Aucune pendule, dis-je au notaire, ne parle au cœur comme cette petite
-ombre qui est dirigée de si haut.
-
-Il sourit encore, car il croit que je me moque. Je serais fâché qu’il
-soupçonnât en moi la moindre ironie, et, pour lui laisser le beau rôle,
-je fais l’imbécile devant cet homme d’affaires sérieux; je lui dis, en
-passant entre deux poiriers:
-
---Ici, quand j’étais enfant, une jeune fille, en visite, piqua son
-ombrelle dans la terre et faillit l’oublier. Sur la porte, comme cette
-jeune fille allait partir, c’est moi qui fus dépêché pour querir
-l’ombrelle. Je savais bien où elle était, mais je fis comme si je la
-cherchais longtemps: caché derrière ce noisetier, je baisais, comme un
-grand amoureux, la petite pomme d’agate que touchait chaque jour la main
-du premier être qui ait charmé mon cœur.
-
-Le notaire m’écoutait avec inquiétude. J’ai ajouté: «Au fond, dans la
-vie, il n’y a que ces choses-là qui comptent...» Mais le notaire a dû se
-dire que je n’ai pas cessé d’être enfant.
-
-
-7 octobre.
-
-Il a plu toute la nuit; toute la matinée il a plu; il pleuvra
-l’après-midi entière. J’ai une fenêtre ouverte sur le jardin, par où
-j’entends la chute continuelle de l’eau sur le sable et sur les
-feuillages; au loin, c’est un murmure monotone, universel, sans
-défaillances, comme un bavardage de femmes; plus près, sur les lierres,
-on discerne la goutte d’eau opiniâtre, qui a choisi telle feuille et,
-depuis des heures et des heures, la frappe d’un coup pareil, à
-intervalles comptés; et, du haut de la fenêtre, pend un sarment de la
-treille, flexible, qui, depuis ce matin, sans relâche, salue, salue...
-De la basse-cour viennent parfois les gloussements étouffés des poules
-tapies à l’abri, paroles de mauvaise humeur.
-
-De l’autre côté, sur la route qui traverse le faubourg, une voiture a
-passé, sombre, luisante et rapide comme une otarie entre deux plongeons,
-et suivie d’un pauvre chien si crotté par la boue qu’il avait l’air
-d’être en terre glaise; et puis, plus rien n’a passé, plus rien n’a
-remué depuis une heure: la gouttière de la maison est affligée d’un
-hoquet incurable, et le toit de la grange voisine, d’une abondante
-incontinence. Et, par la porte d’une petite maison paysanne, je vois un
-bonnet blanc qui va et vient dans l’ombre...
-
-Alors, toute coup, la détresse de l’atmosphère m’envahit. Je songe à des
-femmes veuves qui habitent, alentour, en des trous obscurs semblables à
-celui où je vois remuer le bonnet; à d’autres, qui y veillent un homme
-paralysé, une mère mourante; et à des jeunes filles qui s’y préparent
-avec joie au mariage, grâce à quoi elles pourront, à leur tour, en un
-trou obscur, par les jours de pluie, attendre le retour de l’homme,
-veiller leur mère mourante, ou transmettre à leur fille le même
-privilège de vivre, de longs jours de pluie, en un trou obscur ouvert
-sur la route où rien ne passera...
-
-Je songe aussi à d’autres femmes, plus fortunées, qui sont, à l’heure
-qu’il est, dans leur demeure bourgeoise, et dans une pièce appelée
-salon, où dans l’angle est un piano fêlé, sur la cheminée des
-photographies encadrées de peluche, et sur un guéridon les journaux des
-modes de Paris, qu’elles ne suivront pas. Elles pensent à la première
-communion de Germaine ou au baccalauréat de Gustave, à la difficulté de
-se procurer de la viande de boucherie hors le dimanche, au grand dîner
-que donneront les Lambert au carnaval prochain: nous ne sommes qu’en
-octobre!... Et la pluie tombe autour d’elles!...
-
-Je songe à une dame qui a vécu quatre-vingts ans dans la pièce même,
-tendue de serge bleue, où je me trouve, et quarante-sept ans seule, et
-qui y a subi peut-être quinze mille jours de pluie!... Je songe à une
-autre qui est morte à trente ans, non loin d’ici, dans la maison où je
-suis né... Est-ce que la pluie lui faisait peur comme à moi? Est-ce
-qu’elle pensait: «Voici un jour vain, un jour qui ôte l’espérance, un
-jour retranché à ma vie?» Ah! quelle foi en le lendemain de la mort il
-faut, pour supporter sans désespoir une longue journée provinciale sans
-soleil! Ou quelle inconscience!
-
-Je songe à moi qui suis seul, sans doute, à m’attrister de la pluie!...
-
-
-9 octobre.
-
-L’automne radieux, le ciel pur, l’atmosphère sans trouble, une sorte
-d’arrêt bienheureux de toutes choses sous le magnifique soleil. Les coqs
-chantent, on entend au loin les battoirs des laveuses, et plus près le
-bourdonnement des mouches et des abeilles. Dans le jardin, près d’une
-bordure de thym, dont je casse, pour les respirer, les tigelles
-odorantes, je suis plongé dans le parfum lourd des reine-claude tombées
-et pourrissantes que de belles mouches dévorent avec un murmure
-d’allégresse... A ma barbe, une petite araignée, rubis minuscule, se
-balance au bout de son fil; elle me confond avec le poirier sous lequel
-je suis assis. De petits papillons bleus, deux par deux, volètent
-au-dessus des glycines...
-
-Que ne suis-je de ceux qui, devant un tel spectacle s’abandonnent, et
-acceptent l’invitation au bonheur que nous adresse la nature heureuse!
-J’assiste à cette fête comme un étranger, attentif et curieux, et qui
-sait profiter du bien-être, mais qui pense que la fête n’est pas donnée
-pour lui.
-
-Alors, plus désespéré par le beau temps que par la pluie, je m’en
-vais!...
-
-
-Paris, 11 octobre.
-
-Il y a, en cette saison, des soirées d’été attardé pénibles pour l’homme
-qui remonte, à neuf heures, s’enfermer seul chez lui, prétendant
-travailler et dormir... Parfois j’ai du courage, et sans me mettre au
-balcon, sans regarder par ma fenêtre, je m’assieds à ma table et implore
-d’un livre l’oubli de moi-même. Mais je n’ai pas eu de courage, ce soir.
-
-Il fait trop beau: toutes les fenêtres de mes voisins sont ouvertes
-comme en juillet; et, dans ces intérieurs de petits ménages, je
-discerne, à la longue, des ombres qui se meuvent lentement. Les gens qui
-ont peiné le jour sont lents le soir: les mouvements modérés sont pour
-eux les signes et comme le rite obligatoire du repos. Je vois deux
-fenêtres où des couples s’embrassent; sur les balcons des ombres se
-rapprochent et demeurent côte à côte, longtemps. Que l’on s’aime donc,
-mon Dieu! pour peu que l’esprit garde encore de la simplicité!
-
-Je quitte la fenêtre et je me mets au travail. Au bout de cinq minutes,
-j’entends chez des voisins un piano. Quelqu’un, à ce piano, tapote un
-air de romance dont la banalité me ferait fuir si j’étais parmi les
-personnes qui l’écoutent, et une voix de femme s’élève, pauvre,
-pitoyable ou ridicule. Aussitôt ma solitude se trouble, s’émeut,
-s’attendrit, à la seule idée d’une réunion, d’une voix qui chante:
-quatre accords médiocres plaqués à temps me haussent au faîte de mon
-rêve; pour une cause si misérable, quelle symphonie en moi, ce soir!...
-
-
-12 octobre.
-
-Je note encore le temps, l’image qui passe. J’en ai besoin.
-
-Me voici à Versailles, dans le Jardin du Roi. Après m’être réchauffé aux
-couleurs vives du parterre,--flammes de soufre et brasier rougeoyant des
-cannas, bégonias d’un grenat éclatant,--je me suis retourné et j’ai eu
-devant moi l’entrée d’une salle de verdure dont le ton général est d’un
-chagrin, d’un pâle, d’un dolent, d’un fané, à faire pitié.
-
-Il y a, au centre, sur un socle élevé, un vase de marbre antique où est
-représentée, je suppose, une scène de deuil: c’est une femme assise sur
-un lit, se cachant les yeux d’une main, et tendant le pied à une esclave
-qui le lui lave; le fond est une draperie souple, suspendue à des
-crochets également espacés, au-dessous desquels elle se fronce en petits
-plis corrects, disposés en patte d’oie; aux flancs du marbre, marchent
-de graves personnages, vêtus d’un tissu léger qui tombe tristement sur
-leur corps, comme une pluie serrée. Le socle est entouré d’un massif
-circulaire, puis d’une étroite allée et d’une plate-bande de rosiers du
-Bengale dépouillés. Ah! les pauvres rosiers, ils ne sont plus faits que
-de longues et grêles tiges d’où vont choir, au prochain coup de vent,
-les quatre dernières feuilles et la dernière rose, pareille, en ce
-moment-ci, à une bande de journal chiffonnée et jetée là par un passant.
-Le tout clos par des arbres sombres, parmi lesquels un haut sapin,
-étouffé de végétations parasites et mourant, d’un geste tragique, dresse
-sur le ciel blême ses moignons décharnés: quelque chose comme un Laocoon
-des bois. Le silence, la solitude, la fraîcheur du soir, une buée qui
-monte parmi les feuillages lointains, l’automne qui me pénètre... Je
-donne un dernier regard à ce lieu de tristesse délicatement paré, à ce
-vase funéraire dont les bords, velus d’une mousse verdâtre, font penser
-à un poison qui aurait débordé...
-
- * * * * *
-
-Ces allées, en voûtes ogivales, longues, à demi obscures, aboutissant à
-une grille ancienne, rongée de rouille, derrière laquelle le clair
-soleil semble prisonnier!...
-
- * * * * *
-
-Le plaisir d’entendre, un peu partout, des gens qui passent prononcer de
-beaux noms qu’on n’entend que là: «Apollon», «le Roi», «la Reine», «le
-bosquet», «les trois fontaines», «marbre», «miroir», «marbre» encore!...
-
-
-22 octobre.
-
-Je ne peux pas ne plus penser à elle.
-
-Voilà bien des jours que je ne l’ai vue; je n’ose pas les compter comme
-font les collégiens, les soldats, les femmes amoureuses; mais j’en ai
-bien envie. Pourquoi? pour me dire et me répéter à moi-même:
-«Quarante-cinq ou cinquante-trois jours de néant!» et invoquer la
-miséricorde céleste; ou bien ne rien dire, baisser les deux coins de la
-bouche et m’enorgueillir de la dignité avec laquelle je porte la plus
-grande douleur.
-
-
-25 octobre.
-
-Les jours sont courts, et tout retour d’un soir où je ne la verrai pas,
-où je n’entendrai pas parler d’elle, me fait l’effet d’une entrée dans
-le lieu souterrain où l’on sera seul à jamais, où plus jamais, jamais,
-ne vous visitera le rayon de la lumière bien-aimée du jour... O lumière!
-lumière! ce n’est qu’à toi que l’être aimé puisse être comparé sans
-profanation.
-
-
-27 octobre.
-
-Depuis sept ou huit ans, j’avais conquis la paix, c’est-à-dire que les
-plaisirs de l’intelligence dominaient, domptaient presque ceux de la
-chair et du cœur.
-
-Me voilà! Je méprise tout: baiser la bouche d’une femme, tout est là! Et
-vite, vite! car je me dégrade et meurs tous les jours. J’ai ouvert
-Homère, Euripide, la _Divine Comédie_, Montaigne, Rabelais,
-l’_Imitation_: évidemment il n’y a qu’une chose qui compte, c’est baiser
-la bouche d’une femme! Cela est écrit entre toutes les lignes qui ne le
-proclament pas; c’est la seule vérité qui resplendisse ici-bas. Il n’y a
-qu’un homme pauvre, qu’un homme malheureux, qu’un homme vraiment
-pitoyable, c’est celui qui ne désire pas cela ou à qui cela se refuse!
-
-J’écrivais tout à l’heure; son parfum a passé comme une nuée, un
-fantôme, et la chair de son bras a effleuré ma lèvre... Je le jure; j’en
-ai encore le frisson... Je la veux trop! Mon désir la crée. Mon amour me
-fait presque peur.
-
-
-29 octobre.
-
-Et puis, tout à coup, un billet:
-
- _J’arrive, mon ami, je veux vous voir! Venez ce soir même, je vous en
- prie._
-
-Me voilà, dès ce soir, à Auteuil. Mon cœur bat dans cette petite rue où
-l’on ne voit que trois maisons et des arbres roux qui se dépouillent.
-J’aperçois de loin le bec de gaz éclairant le vieux mur gris: elle est
-là! elle est là! Je vais la voir, entendre sa voix, baiser sa main! Dieu
-de Dieu! la vie est trop bonne; il y a trop de bonheur pour moi; ce
-n’est pas juste. Ah! tous ceux qui n’ont pas, comme moi, marché dans
-cette rue charmante, un soir d’automne, en regardant de loin ce vieux
-mur comme je le regarde, que toutes les félicités leur soient accordées,
-et que mon bonheur, à moi, soit fini: j’ai eu la part trop belle!
-
---Ces dames sont arrivées de ce matin, me dit la bonne.
-
-Je suis dans le petit salon; un pas, dans la chambre au-dessus, fait
-bruire autour de moi les girandoles; cela sent le gaz, l’essence, la
-naphtaline; Julie remonte la mèche de la lampe, qui a fumé, et se
-retire; on vient; on ouvre la porte. Et je la vois venir à moi, comme à
-Aix! Mon visage doit être transfiguré; quelque chose m’emplit à
-m’étouffer; ma tendresse déborde; mes yeux parlent pour moi... Elle
-vient, elle vient à moi. J’ouvre les bras sans songer à ce que je fais.
-Elle vient toujours. Je l’embrasse. Elle m’embrasse. Elle pleure. Je
-n’ai même pas songé à toucher ses lèvres, dont le désir effréné, depuis
-deux mois me hante.
-
-Mes larmes coulent; ah! je ne fus jamais si heureux! Et nous sommes là,
-sans pouvoir rien dire. Je pense:
-
-«Dieu a passé entre nous! le ciel vient de tomber là! Est-il possible de
-goûter un pareil moment et de se retrouver simple mortel comme devant?»
-
-Et je lui adresse une question banale. Elle me répond, mieux:
-
---Mon ami, dit-elle, non, décidément, je ne peux me passer de vous!
-
-Elle me raconte un séjour qu’elle a fait en Bourgogne: le château, les
-douves, le parc, le gibier, le vin, d’assez bonnes gens, un ennui sans
-fin.
-
---Et vous? qu’avez-vous fait?
-
---Je vous ai aimée, oh! aimée!...
-
-Elle sourit et dit:
-
---Vous serez patient, mon ami? Jurez-le.
-
---Oh!... les serments!...
-
-Elle me prend la main pour me faire jurer solennellement. Mais voilà que
-sa bouche m’apparaît. Et je la baise...
-
-
-3 novembre.
-
-Je devrais taire ce qui est arrivé, l’oublier moi-même, me cacher, tout
-au moins, de peur que mon visage ne trahisse, dans la rue, un tel
-bonheur...
-
-
-4 novembre.
-
-Je ne cherche pas à comprendre ce qui est arrivé. Dans mes songeries,
-j’ai souvent imaginé à l’avance telle et telle scène probable ou
-possible entre madame de Pons et moi. Un baiser, un baiser d’amants,
-entre nous, je l’ai imaginé, oui, mais comme la fin et le prix de
-quelles hésitations, de quels atermoiements, de quelle patience
-infinie!... Et hier, justement, elle me recommandait cette patience, à
-l’instant même qui précéda celui où ce baiser fut échangé!... Oh! ne
-disons pas: «Je ferai», ou: «Je ne ferai pas»! Une porte qui s’ouvre, un
-pied posé un peu plus avant, le ton d’une robe ou bien le temps qu’il
-fait peuvent bouleverser les plans que la raison a le mieux établis.
-Nous ne savons pas qui nous dirige, et nos plus grandes surprises
-viennent de nous-mêmes.
-
-
-7 novembre.
-
-Je disais facilement mes peines et ma mélancolie; mon bonheur, je ne
-sais pas l’exprimer. Pour lui, c’est un autre langage qui convient; je
-n’y suis pas accoutumé. Et je sens une pudeur nouvelle: je n’ose pas
-dire que je suis heureux!...
-
-Quelqu’un, intérieurement, me souffle:
-
-«C’est que, sincèrement, tu ne l’es pas!»
-
-Je réponds:
-
-«Comment! comment! Ne le serais-je pas?»
-
-Et la voix me chuchote:
-
-«Ta situation est telle, en effet, que tu ne peux pas croire que tu ne
-sois pas heureux...»
-
-Maudite voix!--mon mauvais génie qui, lorsqu’il faisait beau, m’a
-toujours dit: «Pas tout à fait!» qui, lorsque j’allais m’enthousiasmer,
-m’a averti: «Tu ne vois donc pas?...» et qui, lorsque j’avais accompli
-quelque chose de bien, m’a grommelé invariablement: «Ce n’est que
-cela!...»
-
-
-10 novembre.
-
-Tes cheveux blonds, si lourds que tu n’en sais que faire et où chaque
-courbe luit comme un anneau d’or, ton front, ta tempe transparente, sous
-laquelle bat ta pensée, ton nez trop pur, la courbe de tes sourcils qui
-n’en finit pas et qui abrite si bien, au coin de l’œil, la petite grotte
-aux douleurs où le cerne bleu prend sa source; tes yeux miraculeux, ta
-joue,--mon Dieu! quand j’y pense!...--je les supporte encore: mais ta
-bouche!... La seule image évoquée de ta bouche m’affole, et me voilà qui
-pleure d’amour, d’admiration, de stupéfaction.
-
-Ta tête chérie!
-
-Tous les grands amoureux comprendront mon extase, mon délire quand je
-crie seulement: «Ta tête chérie!»
-
-Je la tiens dans mes mains; je caresse tes oreilles entre mes paumes;
-mes doigts tout entiers se perdent dans ta chevelure!...
-
-Oh! pardonne!... Au degré où je t’aime, je devrais taire, par respect
-pour ta personne, mon ivresse. Mais j’essaie, par là, de prolonger un
-peu de temps mon ivresse...
-
-
-11 novembre.
-
-Le croyant qui, étant mort, se voit entr’ouvrir les portes du paradis et
-qui peut se dire: «Dieu!... l’Éternité!... les voilà, je les touche!...»
-Quel moment!
-
-
-12 novembre.
-
-J’ai dû passer la matinée au musée de Versailles, et, après déjeuner,
-elle est venue me rejoindre dans le parc...
-
-Souviens-toi à jamais de son image.--elle était debout contre le socle
-de la Diane, à droite avant de descendre au bassin de Latone;--et de ce
-saut du cœur, en toi, au moment où tu t’es dit: «La voilà!»
-
-Je l’ai entraînée au jardin du grand Trianon, à l’endroit que j’aime.
-C’était une belle journée; le vent était un peu froid, mais je savais
-bien que là-bas il y avait un abri, au soleil... C’est tout à fait à
-l’extrémité du palais, dans une petite allée de lauriers et de tamaris
-d’où l’on aperçoit les balustres de l’escalier double descendant au
-grand bassin dont la nappe immobile a l’éclat d’un miroir. Il n’y a
-jamais personne là. On entendait, sur la gauche, le bruit du vent dans
-les ormes dorés; quelques feuilles sèches remuaient autour de nous: nous
-nous sommes tus pour le plaisir de goûter ce grand calme, et nos yeux
-s’amusaient à regarder la pointe argentée des herbes que l’air
-caressait, et qui luisaient comme les poils de la loutre au jour. Des
-vols de moucherons parsemaient l’atmosphère d’une poussière lumineuse.
-On se sentait loin et retirés, plus loin que dans la campagne romaine ou
-dans les champs de Paestum. Autour de nous, des souvenirs voltigeaient
-en fantômes... Elle m’a indiqué du doigt, un moment, derrière nous,
-entre les pilastres de marbre rose, les balcons de fer, à demi
-déchaussés, derrière lesquels sont closes les hautes persiennes:
-
---Si quelqu’un allait ouvrir?...
-
-Et cela m’a fait sourire comme une allusion à un fait absolument
-impossible. J’ai failli lui dire: «Mais tout est mort, nous sommes dans
-le passé!...» Cependant nous avons entendu un cri d’oiseau, puis,
-presque en même temps, une petite cloche lointaine a tinté trois heures,
-et cela a été fini pour les mouvements et pour les bruits; le vent seul,
-à de longs intervalles, passait à travers les arbres, et, derrière lui,
-les feuilles tombaient.
-
-
-15 novembre.
-
-J’écrirai peut-être, un jour, comme tout le monde, un roman, où je
-rapporterai, travesties, bien entendu, les paroles d’une femme qui a
-lutté longtemps contre l’amour et qui s’y abandonne: ce seront des mots
-dont la magie est telle qu’elle s’en va, en arrière, enchanter les
-heures écoulées qui furent les plus douloureuses, les recréer, si
-lumineuses, si étourdissantes de joie, que l’on voudrait en avoir
-souffert d’autres, et de plus dures, et en souffrir encore. Un seul de
-ces mots, par le ravissement qu’il procure, montre combien l’abandon
-rapide et sans scrupule à la volupté est de goût pauvre et rudimentaire;
-et il faudra bien aussi trouver un autre terme que celui de
-«volupté»,--devenu abject,--pour dire ce tressaillement profond, total,
-magnifique, éperdu et grave, dont on ne saurait vraiment pas affirmer
-que c’est de plaisir qu’il est fait.
-
-Mais comme je sens bien que, sans le secours de la fiction, une âme se
-raconte incomplètement au dehors! Quand aucun œil humain ne devrait
-jamais voir le papier sur quoi j’écris ces lignes, je n’écrirais pas sur
-ce papier les quelques mots qui sont plus pour moi que tout ce que j’y
-ai écrit.
-
-Mon bonheur est si grand que je suis devenu tout à coup pareil aux gens
-qui sont nés heureux: je me repais du moment présent.
-
-
-20 novembre.
-
-L’homme ne sait ce qu’est aimer qu’après qu’il a été menacé de ne plus
-aimer jamais. Une si épouvantable alerte, comme le danger imminent de la
-mort, projette un éclair seul capable de nous signaler l’étendue et la
-beauté de ce que nous allions perdre.
-
-Que des jeunes gens puissent aimer? Avec toutes les grâces de
-l’inconscience, oui, sans doute: ils cueillent un fruit en jouant, en
-folâtrant; ils le gaspillent, ils le jettent derrière eux, l’ayant mordu
-à peine. Mais c’est nous, attardés, venus par derrière, qui le savourons
-jusqu’à l’amertume exquise du noyau.
-
-
-22 novembre.
-
-Je songe au jour où elle est venue là pour la première fois, où elle a
-monté l’escalier de ma maison!... Cette porte s’est ouverte et elle est
-entrée. Il faut que je me remémore cela: c’est une image que je veux
-revoir quand je mourrai.
-
-Je n’ai pas remarqué, à ce moment, la couleur de sa robe; je pensais
-seulement: «C’est elle, c’est son visage, son corps chéri... sa longue
-jambe faisant un pas pour moi!...»
-
-Puis, en moi-même, je la remerciais d’être entrée en souriant, sans
-avoir l’air d’accomplir un sacrifice, sans aucune comédie.
-
-Elle a pris l’air de la pièce, elle a regardé le dos de mes livres, mes
-gravures, mes photographies, mes statuettes, et puis elle m’a dit un mot
-qui m’a inquiété, depuis:
-
---Chez vous, c’est pareil à vous: cela me plaît, mais presque trop!...
-
---«Presque trop?»... que voulez-vous dire?
-
---Je n’en sais, ma foi, rien...
-
-Je tirai l’épingle de son chapeau: la vue de ses cheveux arrêta en moi
-toute pensée malencontreuse...
-
-
-26 novembre.
-
-Mes idées, mes goûts, mes travaux, mes livres, comme elle m’en parle
-depuis qu’elle est à moi!... Je m’en plains.
-
- * * * * *
-
-Elle m’en parlait dès auparavant, voyons! C’est de cela que nous
-causions, c’est en cela que nous nous sommes aimés!... Oui, oui! j’en
-étais fier et satisfait, alors. Mais je vois bien, à présent, que ce
-n’était pas tant sa conversation que j’aimais: c’était elle.
-
- * * * * *
-
-Quand elle me parle de tout ce par quoi je me suis fait aimer d’elle, je
-suis jaloux. Je voudrais être un sot, un ignorant, un goujat même, et
-qu’elle m’aimât! Ah! comme je la croirais bien à moi!
-
-Je lui ai dit cela, en riant. Elle m’a répondu innocemment:
-
---Mais je ne vous aimerais pas!
-
-Qu’elle m’a fait mal!
-
-L’adoration de sa chair peut-être aussi m’avilit-elle un peu? De la
-région élevée où se maintenait notre amour, c’est moi qui tombe, et
-c’est elle, la Psyché, qui proteste. Surprises! surprises! l’amour n’est
-fait que de sujets d’étonnement: le premier jour, avant que je lui
-ôtasse son épingle, c’est elle qui m’avait paru me trouver trop peu
-vulgaire...--si c’est ainsi qu’il fallait interpréter son spontané
-«presque trop»!
-
-
-29 novembre.
-
-Son corps!...
-
-Son corps? mais, en définitive, serait-ce de tout elle la partie la plus
-sacrée, et l’essentielle, puisque, arrivé enfin à lui, et stupéfait de
-son emprise, je sens que je n’en parlerai cependant pas. Et je n’ai eu
-aucune gêne à dire son intelligence, sa sensibilité, son cœur... Son
-corps, j’ai osé parler de lui, oui, quand je n’étais que catéchumène,
-mais aujourd’hui le sentiment de sa grandeur me terrasse, et je me
-crois, moi qui le touche, promu à je ne sais quel sacerdoce.
-
-La chair n’est honteuse que de se savoir éphémère. Mais ce n’est pas
-l’impérissable qui nous émeut: notre cœur ne se donne qu’à ce que le
-temps blesse d’heure en heure. Que le baiser d’une immortelle m’eût
-semblé froid!
-
-
-30 novembre.
-
-Je croyais qu’elle m’avait dès auparavant livré sa pensée, sa
-sensibilité, son cœur; mais non! je vois que c’est à présent seulement
-qu’elle me donne tout cela, en même temps qu’elle se donne. Ce n’était
-presque rien, ce que j’avais ou soupçonné ou reçu d’elle. A mesure que
-je la caresse et que je l’étreins plus passionnément, c’est son âme, son
-âme sans réserve qu’elle me livre. J’ai honte... Quelle humiliation est
-la mienne: ce n’est pas cela que je lui demande.
-
-
-1er décembre.
-
-Je me tais. C’est à son corps que je pense.
-
-
-4 décembre.
-
-Quant à elle, elle est toute transformée. Elle dit elle-même qu’elle
-naît à une vie nouvelle, et elle ne cache pas son bonheur. Sa mère en
-sourit, la bonne et libérale madame Delaunay!
-
-Et je sens que madame Delaunay, elle, pense sans cesse au divorce.
-
-Pourquoi cette opération, que je désire autant et plus que madame
-Delaunay, me fait-elle peur? C’est qu’elle va nous faire souvenir du
-mari.
-
-
-10 décembre.
-
-Elle est là, étendue sur mon divan, les deux bras nus relevés, les mains
-croisées sous la nuque; elle repose, elle sommeille. Elle est chez moi,
-à moi, et heureuse!
-
-Sa bouche fait la divine moue. Les alentours de ses yeux, la petite
-veine bleue, les pénombres, et la région blonde de la tempe qui rejoint
-les cheveux,--cette vue me fait frémir les jarrets.
-
-Évidemment, c’est pour ces moments-ci que je suis né et que j’ai vécu;
-tout, jusqu’ici, n’a été qu’accessoire. C’est pour ces moments-ci que
-mon enfance solitaire m’a appris la saveur des choses, du jour et de
-l’ombre, du temps, éternel passant, et de la mort perpétuellement
-suspendue. C’est pour ces moments-ci que la religion de la beauté a
-pénétré en moi, quand j’ai eu quinze ans, en m’exaltant, en m’affinant
-sans cesse, et en me préparant à une admiration toujours plus difficile
-et plus rare. C’est pour ces moments-ci que j’ai orné ma mémoire, que la
-poésie a embelli ma pensée et que la musique de Beethoven m’a
-stupéfié... Qu’était-ce, en effet, que tout ceci: rêves d’enfant,
-exaltations de jeune homme, arts, littérature, si à de tels moments tout
-ceci ne devait aboutir?... Pour la première fois, je sens que tout ceci
-et ma vie même avaient donc un sens certain, et c’était de préparer un
-magnifique amour... Notre amour vaut ce que nous valons nous-mêmes;
-chacun de nous, en définitive, a l’amour qu’il mérite: ô vous, jeunes
-gens! ô vous, femmes qui rêvez d’amoureuses extases, embellissez-vous!
-
-
-Une demi-heure après.
-
-A présent, il me semble, que je n’ai, de ma vie, rien vu, rien appris,
-rien pensé, rien senti, que l’univers est étroitement réduit; que je
-suis moi-même un être borné: en effet, le flot de ces cheveux, ce bras
-nu qui paraît, le parfum de ce corps étendu, c’est à cela que
-j’appartiens tout entier. Au delà de cela, je ne vois rien, je ne
-soupçonne rien, je ne désire rien; non, rien, je le jure...
-
-Alors, qu’était-ce que cette illusion de tout à l’heure?... Qu’était-ce
-que cette admiration de moi-même, par laquelle je rejoins le premier sot
-venu?...
-
-
-15 décembre.
-
-Le bonheur a pour moi quelque chose d’effrayant. Je me méfiais de lui
-avant qu’il m’abordât; il me touche, et je me crois la dupe de quelque
-farce sinistre, qui va finir tantôt et dont je comprendrai le sens
-tragique.
-
-Est-ce orgueil de ma part? Croirais-je le bonheur chose vulgaire? Non,
-pas le bonheur qui me touche! C’est sa qualité qui m’étonne: il est de
-la trame de mon rêve, et, quand je viens à penser qu’il peut égaler mon
-rêve, c’est alors que je tremble et me révolte, comme l’esprit positif
-en face de l’apparence mystérieuse des choses.
-
-J’étais fait pour désirer, regretter, désespérer. Au milieu de la joie
-qui m’inonde, je me sens ahuri, maladroit, ridicule peut-être. On me dit
-que j’ai des mots et des gestes d’enfant; je ris pour des niaiseries; et
-il est vrai que, si je ne me retenais pas, je pleurerais pour un rien.
-Elle-même ne me reconnaît plus, et je me dis:
-
-«Celui qu’elle a aimé en moi, c’est l’homme douloureux: que va-t-elle
-faire de moi content de la vie?...»
-
-
-20 décembre.
-
-Une prière revient fréquemment sur ses lèvres: «Tu ne me quitteras
-pas!... tu ne me quitteras plus jamais!...» Et elle m’enlace; ses bras
-se lient à mon cou comme si elle avait peur;... peur de quoi?... de
-qui?... de moi?... ou d’elle-même?...
-
-Et moi, je lui dis, naïvement:
-
---Comment ferais-je pour te quitter?
-
-En effet, me séparer d’elle me semble bien impossible.
-
---Tu ne le pourrais pas! dit-elle, non, je sens que tu ne le pourrais
-pas!...
-
-Il faut que je répète:
-
---Je ne le pourrais pas.
-
-Son insistance, plus que ma crédulité, arrive à me laisser voir,
-au-dessus de nos têtes unies, ce rayonnement, que nie pourtant ma raison
-d’homme, et qui n’est produit que par l’idée de durée infinie,
-d’éternité...
-
-
-25 décembre.
-
-Pour que le temps de nous aimer soit plus long encore, nous avons
-imaginé de le prolonger en arrière. C’est tricher avec le destin; c’est
-berner le créateur! Nous nous efforçons de songer, elle et moi, à ce que
-certains moments passés auraient pu être si nous les avions vécus côte à
-côte.
-
-Par exemple, je lui raconte: «J’ai fait un petit voyage, tu sais,
-l’année dernière, dans le Midi. Un matin, je me suis promené tout seul
-dans un bois de pins, et je me suis arrêté à regarder, entre les
-barreaux d’une grille de fer, un coin de verger isolé dans cette forêt.
-Il y avait là des choux à grosses feuilles pustuleuses, garnies de
-perles d’eau, une allée tapissée d’herbe humide et bordée de jonquilles;
-là-dessus, des amandiers en fleurs... tu vois?...
-
---Je suis avec toi, dit-elle, déjà dans ce temps-là, et je vois!...
-
---Plus loin, il y avait une pauvre cabane fermée, comme la grille, avec
-une chaîne et un cadenas couverts de rouille... tu vois?... tu vois?...
-Et puis, par une échappée grande comme mon chapeau, entre des branches
-de pin, ma chérie, _te souviens-tu?_ on apercevait l’azur de la rade de
-Villefranche, et les villas, des dimensions de dés à jouer?...
-
-Ses yeux se mouillent.
-
---Je n’étais pas là! dit-elle, je n’étais pas là!...
-
-Je l’étreins si fort que je peux m’imaginer qu’elle pénètre jusque dans
-ma vie passée.
-
-Et nous voilà tous les deux émus d’un plaisir de réhabilitation: car il
-nous semble que nous ayons commis une grave faute en n’étant pas unis
-dès ce temps-là, et que nous la réparions aujourd’hui.
-
-Je continue le jeu passionné:
-
---Un peu plus loin que notre verger fermé, ma chérie, il y a un sentier
-qui dégringole, sur des rocailles, vers la rade et où l’on ne peut
-s’empêcher de s’arrêter pour respirer le parfum des giroflées... On les
-cultive sur ce terrain en paliers, descendant peu à peu, comme de
-grandes marches fleuries; et elles alternent avec les œillets à demi
-voilés sous les mailles d’un réseau de fils pareil à d’immenses toiles
-d’araignées que la rosée matinale fait étinceler au soleil. L’air frais
-est embaumé: le ciel est complètement pur... Il y a un gros réservoir,
-là, qui déverse son trop plein par un petit tuyau qu’on entend jaser;
-mais je ne sais d’où vient le seul autre bruit, celui d’une poule qui
-glousse...
-
-Elle m’arrête:
-
---Non, non! ne continue pas; cela me fait mal...
-
-L’eau du fleuve ne remonte pas baiser les bords charmants qui lui ont
-échappé, à son passage.
-
-
-26 décembre.
-
-Tantôt, rue du Bouquet-d’Auteuil, le ciel semblait fardé comme un visage
-de femme, et la houpette gigantesque, au dos garni de satin rouge, on la
-voyait là-haut, là-haut, en train de semer dans l’immensité sa poudre
-lilas qui retombait jusqu’à nous.
-
-Dans le petit jardin, les giroflées étaient pareilles à des légumes
-cuits que l’on retire du pot-au-feu; les marguerites et les myosotis à
-une salade de mâches qui macérerait depuis hier. Un jardinier vêtu d’un
-pardessus au col relevé confectionnait à chaque tête de rosier un turban
-de paille.
-
-Comme le son des cloches est fin dans l’air d’hiver! On dirait qu’il se
-dépêche d’aller au bout de sa course, et il s’amenuise pour filer plus
-vite... Oh! les beaux membres des arbres nus!... Tout gelait, au dehors,
-dans une substance légère et gris de perle. J’attendais... A un moment
-les cloches se sont tues; je n’ai plus entendu rien... qu’un pas de
-femme qui descendait l’escalier: c’était mon bonheur qui venait à moi.
-
-
-27 décembre.
-
-Elle n’est pas venue chez moi aujourd’hui.
-
-
-28 décembre.
-
-Elle est venue.
-
- * * * * *
-
-Je sens que je n’ai plus que cela à dire: «Elle est venue», ou: «Elle
-n’est pas venue.» Désormais toute ma vie dépend d’une telle oscillation.
-
-
-29 décembre.
-
-Soyons sincères impitoyablement! Est-il possible de dire ou d’écrire en
-toute franchise: «mon bonheur»?... Et n’est-ce pas plutôt que, dans
-notre avidité de nous croire heureux, nous nous hâtons de dire ou
-d’écrire le mot, afin que la vertu même du mot nous leurre?... Ce n’est
-pas le souvenir du bonheur qui nous reste, mais celui du moment où nous
-avons prononcé ou tracé le mot, pour forcer la chose.
-
-Ah! que les plus malhabiles vis-à-vis du monde sont parfois bons
-comédiens vis-à-vis d’eux-mêmes!
-
-
-31 décembre.
-
-Hubert, qui est venu aujourd’hui rue du Bouquet-d’Auteuil, m’a appris la
-présence de Pons à Paris.--Joli jour de l’an!
-
-
-1er janvier.
-
-Si, si! plus joli nouvel an que je ne pensais: madame Delaunay m’a tenu
-à part, un moment, et m’a dit:
-
---Vous savez qu’elle n’est plus si opposée au divorce? On peut lui en
-parler.
-
-Je me suis risqué à lui en parler. Elle m’a répondu:
-
---Eh bien! pour cela, voyons, qu’est-ce qu’il faut faire?
-
---Mais d’abord, ai-je répliqué, pourquoi conserver votre appartement?
-
-Elle m’a promis de donner congé, mais j’ai vu que cela lui était
-pénible. Pourquoi? grand Dieu! pourquoi?... Est-ce sa vie d’autrefois,
-est-ce son mari qu’elle regrette?...
-
-Elle ne sait pas qu’il est ici...
-
-Mais n’oublions pas que je suis aujourd’hui tout à l’optimisme!
-
-
-5 janvier.
-
-Elle n’est pas venue.
-
-
-6 janvier.
-
-Caresses, tendresses. Presque trop. Puis des larmes tout à coup... C’est
-la première fois qu’elle pleure chez moi. Je m’inquiète. Elle dit:
-
---Ce n’est rien: je suis nerveuse...
-
-Ce n’est pas cela qui me rassure!... Enfin elle se remet, et la voilà
-qui cause, cause!...
-
---Oh! lui dis-je, vous êtes trop intelligente!
-
-Elle se fâche, puis s’apaise, rit, se moque d’elle-même et se remet à
-parler, encore, à parler, oui, c’est sûr, trop intelligemment. J’essaie
-de la suivre, elle ne m’écoute pas.
-
-Puis, tout à coup, sur le point de me quitter, piquant l’épingle dans
-son chapeau, elle me dit, comme la chose la plus ordinaire du monde:
-
---Vous savez qu’Amédée est ici?
-
-Je répète bêtement, malgré moi:
-
---Amédée?
-
-Et je m’assieds.
-
-Mais enfin, il fallait bien qu’elle apprît, un jour ou l’autre, qu’il
-est ici!... Elle l’appelle «Amédée», sans doute; eh bien?...
-
-Je dis:
-
---Vous l’avez vu?
-
---Non.
-
---Vous le verrez?
-
---Oh!
-
-Et elle me parle de notre prochain rendez-vous. Ordinairement, c’est moi
-qui fais cela. Et elle me tend sa bouche. Ordinairement, c’est moi qui
-la cherche. Elle est sur le palier, elle revient, elle descend quatre
-marches, et les remonte... Je regarde son gant blanc descendre en
-spirale sur la rampe et diminuer comme un objet qui vous a échappé au
-bord d’un puits profond.
-
-
-12 janvier.
-
-On avoue assez facilement les tourments qu’une femme vous fait subir,
-avant qu’on la possède; mais après, ce n’est plus de même...
-
-
-13 janvier.
-
-Elle n’est pas venue.
-
-
-14 janvier.
-
-Je lui ai dit:
-
---Je sais que votre mari vous a écrit qu’il était malheureux et qu’il
-désirait vous voir. Par la même lettre, il vous fixait un rendez-vous.
-Vous y êtes allée. Et votre mari vous a fait pleurer...
-
-Elle m’interrompt:
-
---Comment savez-vous cela?... Comment est-il possible que...
-
---Je le sais, vous le voyez bien!... Ce n’est pas par votre mari
-lui-même, car, si je le rencontrais, je lui tournerais le dos avec
-dégoût... Je le sais par quelqu’un qui a reçu cette confidence, et non
-pas, lui non plus, de votre mari!... Vous voyez donc l’usage que fait
-votre mari de vos bontés excessives et de vos larmes...
-
-Elle est épouvantée, elle s’écrie:
-
---Il a été raconter cela!... Mais où?... mais à qui?...
-
---Qu’importe le lieu? et qu’importe la personne? C’est partout et c’est
-à tout le monde, puisque vous vous apercevez que déjà cela revient à
-vous!
-
-Elle est atterrée, elle me demande pardon. Je vois son visage
-bouleversé. Je crois commettre un sacrilège en lui donnant tout à coup
-tant à souffrir. Mais, un moment, aussi, je l’ai haïe pour s’être rendue
-à l’appel de son mari.
-
-Elle répète, au milieu de sanglots:
-
---Il m’écrivait: «Je suis malheureux!...»
-
---Il vous a abandonnée d’une façon scandaleuse; il vous a volé votre
-fortune... Je le sais! ne niez pas! c’est votre pauvre maman qui paye,
-bien à contre-cœur, le loyer de l’appartement dont vous n’avez pas voulu
-vous défaire, où vous attendiez le misérable, où vous l’hébergez depuis
-son retour... je le sais!... Il a mangé votre fortune avec une gueuse;
-il revient, à bout de ressources, vivre aux crochets de votre mère!...
-
---Non! non! ne croyez pas cela!... Cela ne sera pas!... C’est un
-misérable, certes! mais, mon ami! quand il me dit: «Je suis
-malheureux!...» Ah! vous ne savez pas, vous ne pouvez pas savoir!... Un
-homme qui vous crie: «Je suis malheureux!...»
-
---Mais, malheureux, comment l’est-il? par sa débauche, par sa
-lâcheté!... Et vous voyez qu’il se moque de vous parce que vous êtes
-accourue à son appel!
-
-Elle se tait; son œil égaré cherche où étayer l’obscur appel de ses
-instincts; elle sait qu’elle a probablement tort de secourir son mari;
-elle sent qu’elle continuera à le secourir.
-
-J’ai pitié d’elle. Ma colère est tombée. Il ne me reste plus que
-l’irrémédiable douleur nouvelle qui m’envahit: cette femme est perdue
-pour moi.
-
-
-15 janvier.
-
-Moi aussi, je suis malheureux!
-
-Malheureux: enfin, c’est moi que je retrouve! Je me reconnais. Un
-étranger a habité en moi quelques semaines.
-
-
-18 janvier.
-
-Elle est venue me jurer qu’elle m’aimait, qu’elle n’aimait que moi,
-qu’elle n’avait jamais aimé que moi, que par moi seul elle avait été
-ravie... etc. Elle sanglotait; elle se tordait les mains; elle jurait
-encore qu’elle m’aimait... Mais ces serments, je ne les lui demandais
-pas... Je ne lui ai pas dit une seule fois: «Vous ne m’aimez pas.»
-
-
-5 février.
-
-Je lui ai annoncé que j’allais partir. Aussitôt j’ai vu une femme
-éperdue. J’aurais pu croire que c’était d’amour. Elle m’a conjuré de ne
-pas la quitter; elle était suspendue à moi, les deux mains nouées
-derrière mon cou:--comme si elle m’aimait trop pour supporter mon
-absence, ou comme si, faute de mon cou où s’accrocher, elle s’en allait
-tomber dans une crevasse...
-
-Elle ne pense pas que je vois sa faiblesse. Elle ne comprend pas que je
-m’efforce de la contempler elle-même avec une sorte de recul; elle
-m’accuse de froideur: c’est elle qui me reproche de ne plus l’aimer!
-
-Pour la rassurer là-dessus, comme je m’abandonnerais volontiers aux
-tendresses, si je ne voyais pas en elle, mieux qu’elle-même!
-
-
-6 février.
-
-Elle m’a dit:
-
---Emmenez-moi! Je vous suivrai où il vous plaira...
-
-Et, comme je ne répondais pas, elle a ajouté:
-
---Allons voir le verger à travers la grille et le sentier qui dégringole
-au milieu des giroflées...
-
-Elle est sincère, elle viendrait bien si je le voulais. Tout autre, à ma
-place, l’emmènerait loin d’ici pour jouir d’elle au moins un peu de
-temps encore... Avec quelle bonne volonté elle m’aimerait!... Mais le
-tourment que je sais, maintenant, qu’elle a sous son front, et qu’elle a
-eu sans cesse, même en m’aimant, l’apaiserai-je par un voyage?...
-
-Elle n’a pas cessé un instant, elle ne cessera jamais de se tenir pour
-la femme de l’autre.
-
-
-7 février.
-
-Il y avait un moyen de projeter tout à coup dans son obscurité un rayon
-de lumière implacable; c’était de lui annoncer ce que je venais
-d’apprendre:--que la procédure du divorce avançait à grands pas... Je
-lui ai dit tantôt où l’affaire en était. Elle a fait cette remarque:
-
---Mais il n’y a donc aucune difficulté?
-
-En effet, dans son cas, il n’y en a guère. Et je lui ai rappelé qu’elle
-devait voir l’avoué demain. Elle a dit:
-
---Demain?...
-
-Et ses yeux, ses yeux bien-aimés, cherchaient l’occupation de femme qui
-l’empêchera demain d’aller chez l’avoué.
-
-
-16 février.
-
-Elle s’exalte. Elle analyse trop; elle sait trop bien m’énumérer les
-raisons pour lesquelles elle m’aime. Si elle m’aimait, saurait-elle
-pourquoi?
-
-
-20 février.
-
-La tendresse que je ne veux pas te témoigner parce que je te sais perdue
-pour moi, je la confie à mon cahier. Tu ne liras jamais ces lignes; tu
-ne connaîtras jamais la douleur ni l’amour qu’elles contiennent: c’est
-une inscription que je grave à l’intérieur d’un tombeau,--du mien, où je
-me crois couché.
-
-
-21 février.
-
-Je sens que je meurs quand je pense que je t’aime.
-
-Lorsque j’ai été heureux par toi, je suis tenté de dire que ma vie était
-centuplée; mais ce n’est pas cela: elle était vraiment changée. Il y
-avait un dieu en moi; j’éprouvais son sublime plaisir, dont j’ai connu
-la grandeur à ma déception quand j’ai tenté de le traduire en notre
-pauvre langue... Il est parti, le dieu, en m’emportant le meilleur de ma
-vie. Je me sens affaibli. Aujourd’hui, par exemple, c’est à peine si
-j’ai de quoi souffrir; mais la vérité, plus triste, est que je ne
-souffre même pas. C’est le vide. Tu ne sauras jamais...
-
-
-22 février.
-
-Nos rendez-vous, le matin, au Bois, dans les allées écartées, au delà
-des tribunes d’Auteuil, en descendant vers Boulogne!... Te voir de
-loin... Te prendre les mains sans seulement dire bonjour; sans rien
-dire, te prendre les mains, te regarder dans les yeux, et puis détourner
-vite la tête et dire des bêtises, parce qu’on sent qu’on va pleurer...
-Marcher à côté de toi, te voir marcher, grande, mince, si souple!... Ton
-pied, ta jambe, ta gorge chérie qui m’accompagnent!... Tes mots qui
-prennent une forme vaporeuse dans l’air glacé!...
-
-Et cela est déjà le passé. C’est fini. Je remue des cendres.
-
-Au moins te souviendras-tu de cette promenade où tu n’as vu ces trois
-grands voyous qu’après qu’ils nous eurent fait grâce? Quelle peur
-alors!... «Comment!... ils sont venus si près de nous? Ils nous ont
-cernés?... et vous me regardiez pendant cela tendrement!...» Je t’ai
-dit: «C’était ma seule arme. L’amour, vois-tu, en impose aux derniers
-des hommes.»
-
-Et moi, je me souviendrai de cet endroit choisi, au centre de Paris, à
-deux pas du grand mouvement de la ville, et si solitaire, si loin de
-tout, dans l’ancien jardin réservé des Tuileries, du côté du quai. Il y
-a là un banc semi-circulaire, un grand vase de marbre enguirlandé, qui a
-des oreilles en têtes de bouc, un cyprès noir, court et trapu, un rideau
-de buis à hauteur d’homme, et un bel orme penché, aux fines branches
-dépouillées, qui semble mis là pour achever la beauté du groupe. On
-entend le jet d’eau qui tombe incessamment dans sa vasque, le grave
-sifflet des remorqueurs et le pépiement bruyant des moineaux gorgés de
-pain. Mais, il y a une certaine minute que j’avais voulu te faire goûter
-avec moi, c’est celle où, l’hiver, à la nuit tombante, par un ciel épais
-et humide, qui ne s’éclaire même pas après le coucher du soleil, le
-grand rideau de buis, n’interceptant plus aucune lumière, semble
-lui-même émettre une lueur verdâtre de féerie qui colore le banc, le
-vase, le sol même, et tire tout à coup des nuances variées de velours de
-la masse obscure du cyprès.
-
-Je t’ai dit:
-
---Non, vraiment, est-ce que cela ne valait pas la peine?...
-
-Tu m’as dit, plus tendrement que jamais:
-
---Mon chéri!... Mon chéri!...
-
-Tu semblais bien émue, tu l’étais!...
-
-C’était le premier jour où tu t’étais excusée de ne pouvoir venir chez
-moi, sous le prétexte d’une course indispensable au Louvre. Je t’avais
-suppliée: «Que je vous aie au moins un instant dans ce jardin!...» Oh!
-que je te sais gré d’être venue.--Tu n’allais pas au Louvre, mais au
-premier rendez-vous de ton mari!...
-
-
-23 février.
-
-Pourtant tu ne t’es pas détournée de moi! Et même tu reviens, en
-amoureuse, en suppliante. Ce n’est pas toi qui t’es détournée encore,
-c’est ton instinct secret, tes habitudes de dix années, tes souvenirs,
-la figure de femme que tu as faite longtemps devant le monde... Ma
-chérie, tu me tendais les bras, et tout cela regardait ailleurs! Tes
-yeux, que tu sais que j’aime tant, tu me les donnais! et ta bouche, tu
-me l’offrais, il n’y a qu’un instant,--pour m’affoler, pour que nous
-nous affolions ensemble, n’est-ce pas? pour que tu oublies, un moment,
-ce poids qui t’entraîne en arrière; pour que moi, un moment, stupide, je
-ne m’aperçoive pas que tu ne viens pas toute à moi?... Mais quels
-subterfuges, quels philtres, quelles drogues, je te demande un peu, pour
-un amour comme le nôtre! Devant la mort, il faut avoir le sang-froid de
-dire: «C’est la mort.»
-
-
-25 février.
-
-Je me tiens le plus décemment que je peux. Mais comme j’embrasserais
-quelqu’un qui oserait me dire: «Mais pleurez donc, mon ami!...»
-
-
-27 février.
-
-Oh! que tu as eu tort de me donner aujourd’hui tes lèvres, ma chérie! Ce
-sont là des choses dont il ne faut pas raviver le souvenir; je vais les
-perdre: je ne baiserai plus ta bouche, ma chérie, ma chérie!...
-
-Je n’ai pas besoin de faire beaucoup de bruit; je ne tiens pas à ce que
-l’univers m’entende crier; que mon chagrin soit emmuré, et muet.
-
-
-1er mars.
-
-Je ne peux pas, je ne peux pas étouffer avec fierté ma douleur.
-
-Je pense à la chair de tes joues, aux environs de tes yeux, aux coins de
-tes lèvres qui font la moue, à la lumière de tes dents quand tu
-parles... Et puis tout à coup, voilà tes yeux eux-mêmes, et tes
-lèvres!... Oh! oh! que quelqu’un ait pitié de moi!...
-
-
-5 mars.
-
-Je pense à toi au passé, et je te vois presque tous les jours!... Je
-règle, sous les yeux du moribond, le détail des obsèques. Et toi, tu ne
-t’aperçois pas de ce qui meurt. Je t’ai dit tantôt:
-
---Mais, ma pauvre chérie, tu ne m’aimes plus!...
-
-Et tu as eu l’air très étonnée.
-
-Si j’éclaire le fond de ta conscience, comme tu vas souffrir!
-
-Cependant il faut bien que tu saches à qui tu appartiens...
-
-Ta droiture est trop grande pour que tu ne croies pas m’appartenir,
-t’étant donnée à moi librement, ayant, sans doute, jusqu’à un certain
-point, répudié l’autre... Tu ne le sais pas, mais il y a quelque chose
-de plus fort que ta droiture, et c’est cela qui te rive à l’autre. J’ai
-mis beaucoup de temps à m’en apercevoir, moi qui te regarde: tu prendras
-ton temps et tu t’en apercevras, pauvre femme!... Tantôt, je t’ai
-embrassée d’une façon nouvelle,--l’as-tu remarqué?--avec de la pitié.
-
-Petit détail; je t’ai demandé:
-
---Avez-vous songé enfin à aller chez l’avoué?
-
-Tu as rougi!... Tu as rougi devant moi de ne plus vouloir te séparer de
-ton mari! Voilà ton embarras qui commence. J’abrégerai cela.
-
-
-10 mars.
-
-Elle ne pense qu’à ceci, que son mari est malheureux.
-
-Pons a eu l’audace de se présenter rue du Bouquet-d’Auteuil, chez sa
-belle-mère. Madame Delaunay ne l’a pas reçu. J’ai dit à madame Delaunay:
-
---Vous avez eu tort: votre fille sera émue de l’affront qu’il a subi à
-votre porte et elle lui fournira quelque compensation.
-
-Je gage qu’à l’heure qu’il est elle a déjà dit à sa mère:
-
---Le malheureux venait implorer ton pardon!
-
-Quant à elle, elle n’a jamais eu de rancune contre lui: sa pensée intime
-a été qu’il avait fui parce qu’elle n’avait pas su le retenir. Quand le
-scélérat l’abandonnait, c’est elle-même qu’elle jugeait fautive: quelle
-peut bien être son attitude devant lui, aujourd’hui qu’elle a un amant?
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Elle n’est pas venue.
-
-
-15 mars.
-
-Je lui ai dit aujourd’hui la date de mon départ. Elle s’est mise à
-pleurer, mais doucement, sans éclats, sans surprise, comme à un
-événement inévitable. J’ai ajouté:
-
---Mais mon voyage ne sera pas long: je vais à Grasse pour un travail sur
-Fragonard...
-
-Ses yeux humides m’ont regardé, et ils disaient:
-
-«Nous savons bien qu’il n’y aura pas de retour...»
-
-Puis elle-même m’a demandé:
-
---C’est à cause de _lui_ que vous me quittez?
-
---... J’ai un travail, il faut que j’aille là-bas...
-
-Elle a pleuré, et nous n’avons plus rien dit qui vaille.
-
-
-17 mars.
-
-Que de choses nous aurions à nous dire, en ce moment, si je pouvais
-redevenir pour elle un ami! Mais je l’aime trop, la présence de l’autre
-m’enrage... Et qu’est-ce qui m’affirme, après tout, qu’elle ne s’est pas
-redonnée à lui?... Plutôt que l’accuser de cela, en finir!... en
-finir!...
-
-
-19 mars.
-
-Je ne lui demande même plus pourquoi elle n’est pas venue, hier,
-avant-hier, ni tel autre jour. Quand elle se traîne ici, c’est dans
-l’espoir secret de trouver en moi l’ami qu’elle voudrait. Elle a été
-profondément heureuse à côté de moi; je crois qu’elle m’a un peu aimé;
-si elle avait eu le temps d’en prendre l’habitude, j’aurais peut-être
-effacé l’autre!... Mais je sens qu’en m’éloignant je l’affranchis.
-
-Que ne suis-je parti depuis six semaines! Cette agonie lente est aussi
-par trop dure; il fallait m’arracher subitement, endosser bravement
-toute la responsabilité d’une rupture brusque: elle m’eût détesté
-peut-être, un peu de colère l’eût soulagée, et, d’un coup brutal, l’eût
-rendue tout entière à son mari...
-
-Cependant, si elle venait à me juger indigne, ne souffrirait-elle pas
-davantage pour avoir manqué à ses devoirs en faveur d’un homme de peu de
-prix? n’irait-elle pas s’abaisser devant l’autre indigne pour ne lui
-avoir préféré qu’un de ses pareils?... Non, tant pis! qu’elle m’estime,
-au moins! que son souvenir de moi reste beau.
-
-
-20 mars.
-
-Songe-t-on que, maintenant, elle me parle de lui?... et qu’elle m’a dit
-de combien «le malheureux» avait maigri en dix mois? et comme il est
-devenu «doux»!...
-
-Je l’écoute. Le supplice est très raffiné.
-
-Et une ambiguïté atroce le complique... Je me demande si elle me dit
-cela parce qu’elle ne sait pas qu’elle aime encore son mari, ou parce
-que déjà elle a oublié qu’elle m’a aimé...
-
-Et la vieille maman, qui soupçonne la cause de mon départ, m’accuse:
-
---Vous pouviez la sauver: il ne fallait pas l’abandonner au moment où
-elle a le plus grand besoin d’un appui, d’un défenseur. Vous étiez le
-seul...
-
-Je ne peux pas lui répondre: «Je suis le seul qui ne puisse rien, car
-elle m’a aimé et ne m’aime plus!... car elle ne m’a aimé que malgré la
-révolte de sa conscience profonde, et, pour ainsi dire, pendant le
-désarroi d’une bourrasque: l’ordre et le soleil revenus ont repris sur
-elle leur empire... Votre fille, chère madame, est de celles qui sont
-nées pour être femmes d’un seul homme, fût-ce de celui qu’elles n’ont
-pas choisi.»
-
-Mais la vieille maman, qui a donné le jour à une de ces femmes-là,
-elle-même n’eût pas compris.
-
-J’ai dit adieu à cette petite maison de la rue du Bouquet-d’Auteuil, à
-la vue sur le jardin où est l’amorce de charmille, à ce corridor où, un
-jour, madame de Pons et moi, sommes restés muets...
-
-
-3 mars.
-
-L’amour est une illumination. C’est entre cette femme et moi, comme une
-fête d’été qui finit. Quelqu’un a soufflé sur les lanternes, quelques
-mèches fumeuses répandent une odeur écœurante; où furent l’éclat et
-l’heureuse rumeur, c’est la nuit, avec des relents d’ivresses humaines
-et un chaos d’objets saccagés dans l’ombre. Silence, immobilité, air
-épais...
-
-
-25 mars.
-
-J’ai vu ta main gantée de blanc s’éloigner en spirale, suivant la rampe
-de l’escalier. En bas, tu as relevé la tête pour voir si je te regardais
-encore: j’ai pensé que je ne te remercierais jamais de ce dernier
-regard, et je suis rentré dans ma chambre.
-
-Une fourche d’écaille blonde et deux épingles étaient demeurées sur la
-cheminée, à côté du petit sac de chocolat... J’ai regardé longtemps
-cela, le feu mourant, le cher désordre de toute la pièce,--et la porte
-qui s’est refermée pour toujours sur toi...
-
-
-FIN
-
-
-ÉMILE COLIN ET Cie--IMPRIMERIE DE LAGNY--16613 4-08.
-
-E. GREVIN, SUCCr
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MON AMOUR ***
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-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: René Boylesve</div>
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-<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: April 03, 2021 [eBook #64983]</div>
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-<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MON AMOUR ***</div>
-<p class="c large">RENÉ BOYLESVE</p>
-
-<h1>MON AMOUR</h1>
-
-<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br />
-CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS<br />
-3, <span class="small">RUE AUBER</span>, 3</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em">DU MÊME AUTEUR</p>
-
-
-<table summary="">
-<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>CONTES</div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="xsmall">LES BAINS DE BADE</span> (épuisé)</td>
-<td class="bot w3">1 vol.</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="xsmall">LA LEÇON D’AMOUR DANS UN PARC</span></td>
-<td class="bot">1 —</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>ROMANS</div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="xsmall">LE MÉDECIN DES DAMES DE NÉANS</span></td>
-<td class="bot w3">1 vol.</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="xsmall">SAINTE-MARIE-DES-FLEURS</span></td>
-<td class="bot">1 —</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="xsmall">LE PARFUM DES ILES BORROMÉES</span></td>
-<td class="bot">1 —</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="xsmall">MADEMOISELLE CLOQUE</span></td>
-<td class="bot">1 —</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="xsmall">LA BECQUÉE</span></td>
-<td class="bot">1 —</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="xsmall">L’ENFANT A LA BALUSTRADE</span></td>
-<td class="bot">1 —</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="xsmall">LE BEL AVENIR</span></td>
-<td class="bot">1 —</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="xsmall">MON AMOUR</span></td>
-<td class="bot">1 —</td></tr>
-</table>
-
-<p class="c gap small">Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays,
-y compris la Hollande.</p>
-
-<p class="c small" lang="en" xml:lang="en">Published, october fifteenth nineteen hundred and seven.<br />
-Privilege of copyright in the United States reserved,
-under the Act approved March third, nineteen hundred and five,
-by <i>Calmann-Lévy</i>.</p>
-
-
-<p class="c gap xsmall">ÉMILE COLIN ET C<sup>ie</sup> — IMPRIMERIE DE LAGNY<br />
-E. GREVIN, SUCC<sup>r</sup></p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="c top4em large">A<br />
-HENRI DE RÉGNIER</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">MON AMOUR</h2>
-
-<blockquote class="epi">
-<p>Ne pense qu’à charmer ton cœur…</p>
-
-<p class="attr"><span class="sc">Mimnerme.</span></p>
-
-</blockquote>
-
-<p class="date">Avignon, 15 avril.</p>
-
-<p>J’ai dû m’arrêter à Avignon pour
-compléter un rapport sur les tableaux
-de la vieille école de Provence. J’ai
-pris, ce matin, à la tête du pont du
-Rhône, un tramway bancroche et famélique
-et je suis allé sonner à l’hospice
-de Villeneuve. Une petite sœur avenante
-et proprette m’a mené à la salle qui
-sert de musée, et a bien voulu me
-laisser là, seul. J’ai écrit, une heure durant,
-dans une paix délicieuse, notamment
-sur la figure réaliste, vivante, fine,
-presque spirituelle, si gracieuse, si près
-de nous et cependant si belle, d’une
-« Vierge couronnée » d’Enguerrand Charronton.</p>
-
-<p>Il y a une beauté doucement familière
-et tout humaine, que je ne dis pas que
-l’art grec n’a pas connue, mais que nous
-ne connaissons pas dans l’art grec, et que
-les Français ont excellé à rendre, principalement
-dans leur sculpture, avant la
-Renaissance. Cette Vierge a un front large
-et haut, plein d’esprit, de minces sourcils
-et des yeux allongés, une bouche fine,
-assez grande et qu’embellit la mystérieuse
-moue, l’expression essentielle peut-être
-du visage humain, la moue que fait
-l’enfant encore simple, la moue que nous
-donnent le sommeil, la pensée, la mélancolie
-et la mort.</p>
-
-<p>Je note pour moi-même, et comme
-coïncidence curieuse, que cette figure
-d’une femme qui a vécu vers le milieu du
-<small>XV</small><sup>e</sup> siècle, ou bien cette conception d’un
-peintre, est le portrait de madame de Pons.</p>
-
-
-<p class="date">Avignon, 16 avril.</p>
-
-<p>Je ne manquerai pas de dire à madame
-de Pons que j’ai vu son portrait au
-petit musée de Villeneuve-lez-Avignon.
-Elle ne manquera pas de me faire observer,
-avec ce demi-sourire attristé, — qui est
-bien celui de la « Vierge couronnée », — que
-c’est une manie assez commune de
-découvrir des ressemblances contemporaines
-dans toute figure encadrée. Oserai-je
-lui dire qu’il est moins commun de reconnaître,
-entre un Père éternel et un
-Fils, un peu gênés par les ailes éployées
-d’un Saint-Esprit, et entourés d’une légion
-d’anges et de bienheureux, la figure d’une
-femme du monde chez qui l’on dîne, et de
-ne pas la trouver comique ?… En effet,
-laquelle de ses pareilles eût supporté une
-telle compagnie ?… Mais cela pourrait
-être pris pour un compliment, pour un
-certain compliment grave, et que je ne
-ferai pas, je le sens bien, parce qu’il est
-trop juste, ou parce que l’on sentirait
-trop que je le crois juste…</p>
-
-<p>J’ai passé la journée à Vaucluse. Quel
-paysage ! quel lieu de retraite pour un
-grand esprit farouche ! Quel vase où cultiver
-un superbe amour ! C’est large et c’est
-nettement limité. On a de quoi s’y gonfler
-le cœur pour un objet unique et précis.
-C’est âpre, et il y a aussi des reposoirs de
-tendresse. Le vaste enclos rétrécit le ciel,
-mais c’est pour qu’on y puisse bondir plus
-droit et plus haut. La géante coupée des
-rocs à pic a la rigueur du destin, mais la
-petite vallée d’eau gazouillante et d’herbe
-fraîche baigne et caresse la chair de
-l’homme au pied du terrible mur. J’imagine
-le prisonnier de cette gigantesque
-cellule : quand il va se heurter pour s’y
-briser à ce roc de deux cents mètres, et
-perpendiculaire, véritable bout du monde,
-pour peu qu’il s’arrête un instant et regarde
-en arrière, le voilà radouci et ramené
-à l’espérance par la vue de cette
-lointaine colline semi-circulaire, où de
-jolis gradins illusoires, faits de végétations
-parallèles, ont l’air de lui offrir une
-évasion facile. Tout semble organisé là
-pour faire durer un beau supplice. Je me
-suis penché sur le trou profond d’où
-jaillit la Sorgue, par intermittences, en
-tourbillons furieux ; aujourd’hui tout
-était calme ; sous la voûte écrasée par
-l’épouvantable rocher, il n’y avait qu’un
-lac d’encre… et la menace perpétuelle de
-l’irruption soudaine.</p>
-
-<p>J’ai pensé à cette « inondation de passion »
-dont parle Pascal.</p>
-
-<p>Là-haut sont les restes d’un château où
-fréquenta Pétrarque ; en bas est le lieu
-où fut sa petite maison. Au fond de cette
-vallée, il s’emplissait d’amour et d’ambition ;
-quand son âme allait déborder, il
-fuyait, et courait le monde : — un ermite
-et un agité, mais l’un et l’autre frénétiquement
-et le cœur haut placé toujours.</p>
-
-<p>Je suis resté là, assis, longtemps. Par
-un sentier, je voyais monter des touristes.
-J’ai vu une femme donnant la
-main à un petit enfant. Elle était grande,
-avec des yeux à paupières lentes, et les
-traits des bustes antiques ; elle avait cet
-air réservé et ce pas de panathénées, religieux,
-rythmé, dont la seule indication
-sur un marbre me touche. Ne fut-ce pas
-ainsi que le poète vit Laure ?</p>
-
-
-<p class="date">Paris, 22 avril.</p>
-
-<p>En arrivant à Paris, j’apprends que la
-porte est rigoureusement fermée chez les
-Pons.</p>
-
-<p>— Que se passe-t-il ?</p>
-
-<p>— Rien de bon… ou plutôt…</p>
-
-<p>— Quoi ?</p>
-
-<p>— Cela dépend ; c’est selon le point de
-vue…</p>
-
-<p>— Celui du mari ou celui de la femme ?</p>
-
-<p>— Ah bien ! je n’hésite pas à choisir
-mon point de vue.</p>
-
-<p>— Ni moi.</p>
-
-<p>— Je vous en félicite.</p>
-
-<p>Personne n’ignore, sauf sa femme, que
-Pons se ruine depuis deux ans avec une
-fille qui a déjà perdu T… et D… Depuis
-plus longtemps, madame de Pons est délaissée
-de son mari, sinon maltraitée par
-lui, ce que quelques-uns ont affirmé, mais
-ce qu’a toujours dissimulé la discrétion
-un peu hautaine de cette femme rare et
-irréprochable. Tout ce que l’on connaît
-de la situation, jusqu’à présent, c’est par
-les propos cyniques du mari ; madame de
-Pons est certes fort éloignée de croire
-qu’aucun même des familiers de la maison
-puisse être informé de ce que vaut son
-mari. On a soutenu qu’elle l’aimait : c’est
-l’opinion de ceux qui lui ont fait la cour.</p>
-
-<p>Aujourd’hui on dit que Pons aurait fui.
-Je suis impatient de savoir le sort de cette
-pauvre femme.</p>
-
-
-<p class="date">23 avril.</p>
-
-<p>Le bruit est confirmé. Madame de Pons
-aurait appris, à onze heures du matin,
-par le valet de chambre, que monsieur
-n’était pas rentré de la nuit et qu’il avait
-laissé sur sa table une lettre pour madame.</p>
-
-<p>On dit que, l’avant-veille, le misérable
-aurait eu l’audace de demander à sa femme
-ses bijoux : « Ma chère, ils ne sont pas
-en sûreté ; on cambriole, le jour comme
-la nuit : permettez que je les enferme
-dans le coffre-fort… » Il a emporté les
-bijoux, et la fortune avec.</p>
-
-
-<p class="date">28 avril.</p>
-
-<p>Madame de Pons s’est retirée rue du
-Bouquet-d’Auteuil, chez madame Delaunay,
-sa mère. J’y suis allé tantôt. On ne
-cache rien, sauf le rapt des bijoux. Madame
-de Pons n’a pas paru. On a parlé de
-divorce ; la mère serait d’avis de déposer
-une demande, mais la fille s’y oppose. On
-prétend — mais est-ce vraisemblable ? — qu’elle
-aurait dit :</p>
-
-<p>— Il reviendra. Je l’attendrai.</p>
-
-<p>L’aimait-elle donc ?… Oh ! le chenapan !</p>
-
-
-<p class="date">2 mai.</p>
-
-<p>Pons est parti avec Gaby Brewster, sa
-maîtresse. Bon pour une promenade aux
-lacs italiens ou une dernière semaine de
-Biarritz ! Cette fille-là le ramènera à
-Paris.</p>
-
-<p>On dit, chez le notaire Lavergne, que
-les trois quarts de la dot de madame de
-Pons sont du voyage. Madame Delaunay,
-la mère, n’est guère riche. Est-ce que la
-pauvre femme, à trente ans, se verrait
-frustrée de tout ?</p>
-
-<p>On ne parle que d’elle. Je ne puis
-penser qu’à elle.</p>
-
-<p>Je souffre pour elle ; mais je ne me
-dissimule pas que j’éprouve une certaine
-satisfaction d’avoir acquis, par cet événement
-public, le droit de penser à elle, et
-de le dire.</p>
-
-
-<p class="date">3 mai.</p>
-
-<p>Pons était de bonne famille, bien
-élevé, mais vulgaire. Il n’était pas sot ;
-mais, sans culture, ancien cancre au collège,
-rebelle aux examens, il portait trois
-ans de caserne. On l’avait mis dans l’industrie :
-il gagnait plus d’argent que nous
-tous et méprisait nos diplômes et nos
-goûts ; il ne se plaisait pas avec ceux qui
-se plaisaient avec sa femme, et ceux qui
-aimaient à causer avec sa femme ne trouvaient
-rien à lui dire, à lui. Sur combien
-d’entretiens n’a-t-il pas pesé chez lui-même,
-à sa table, de tout son poids d’illettré,
-de balourd, de fabricant fermé à
-toute idée du monde moral ! Sa femme
-nous tirait d’embarras avec un tact, une
-promptitude, une simplicité à faire croire
-qu’elle n’avait pas remarqué la sottise ou
-que nous-mêmes avions pu nous tromper.
-Jamais elle ne parut choquée par le rustre,
-mais pas une fois elle ne manqua de dissiper
-l’effet de la maladresse. Si, dans la
-causerie, nous paraissions trop oublier
-son mari, elle nous rappelait qu’elle
-était sa femme en disant : « mon mari »,
-ou bien en l’interpellant : « Amédée !… »</p>
-
-<p>C’était un gaillard blond, ni beau ni
-laid. Il est parti. Bon voyage !</p>
-
-
-<p class="date">5 mai.</p>
-
-<p>Nous ne nous sommes pas trouvés
-nombreux, tantôt, chez madame Delaunay.
-Madame de Pons n’était pas là, d’abord.
-Au bout de dix minutes, j’ai vu remuer
-la tapisserie qui forme portière sur le
-petit salon, et une main a touché la bordure.
-Madame de Pons a paru. C’était la
-première fois qu’elle se montrait, depuis
-l’événement. Son visage était reposé ; elle
-a parlé comme de coutume, sans tomber
-toutefois dans l’affectation de vouloir
-ignorer ce qui est. Elle a dit gentiment :</p>
-
-<p>— Donnez-moi des nouvelles, je ne
-sors plus guère…</p>
-
-<p>Elle a eu un mot assez raide. A sa mère
-qui ne se rappelait plus la date d’un petit
-fait, elle a dit :</p>
-
-<p>— Maman, voyons ! c’était la veille du
-départ d’Amédée.</p>
-
-<p>On a un peu frissonné. Mais le mot
-n’était pas prémédité ; il correspondait à
-sa pensée, simplement : Amédée est parti
-à telle date, personne ne l’ignore ; pourquoi
-ne point dater du départ d’Amédée ?
-Elle le nomme Amédée : s’en étonne-t-on ?
-Mais c’est qu’il a nom Amédée : elle
-ne va pas l’appeler « ce goujat ! »… Tout
-de même, cela signifie qu’il n’est pas mort,
-qu’il n’est pas supprimé. Il est parti, mais
-sa qualité de mari subsiste : le règne
-d’Amédée continue.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>La voix de madame de Pons, il me
-semble qu’elle suspend le mouvement, la
-circulation, dans ma poitrine : tout s’arrête
-en moi, pour entendre.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Quand sa longue jambe remue sous la
-soie légère, j’éprouve une espèce de frémissement
-qui me rappelle celui que
-certaines choses d’art m’ont causé. Ce
-n’est cependant pas d’admiration que je
-suis ému, et je ne crois pas que ce soit
-de désir…</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Elle m’a dit :</p>
-
-<p>— Eh bien, ce voyage d’Avignon ?</p>
-
-<p>C’est moi qui l’avais oublié… Est-ce
-que son malheur m’aurait troublé plus
-qu’elle-même ?</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Avignon ! c’est juste… Mais voilà que
-maintenant je ne trouve plus que la
-« Vierge Couronnée » ressemble à madame
-de Pons… Est-ce que la « Vierge »
-a cette cendre épaisse de cheveux blonds ?
-est-ce qu’elle a dans ses yeux clairs et
-minces cette honnêteté ? est-ce qu’elle a
-cette bouche ?… Ah ! ah ! ah ! cette bouche,
-est-ce qu’elle l’a, la pauvre « Vierge ? »…</p>
-
-
-<p class="date">6 mai.</p>
-
-<p>Il y a des âmes délicates. Il serait
-curieux qu’il y en eût eu, et qu’il n’en
-subsistât pas une ! L’affinement, dont on
-nous parle, consiste-t-il à vivre, à aimer
-comme les bêtes ?…</p>
-
-<p>Ce n’est point le scrupule religieux ni
-l’enchaînement au devoir d’épouse qui
-créent la plus belle pudeur de la femme,
-car la servitude volontaire enlève une
-certaine grâce, mais c’est ce goût qu’un
-être qui se sent libre a pour soi-même,
-pour la propreté, si j’ose dire, de son
-vêtement, pour l’élégance achevée de sa
-personne. Tous les traités de morale ou
-d’amoralisme n’y feront rien : la prétendue
-liberté des mœurs n’y fera rien :
-la plupart des femmes sont nées monogames.
-Leur instinct les voue à un seul
-homme ; leur prédisposition à ne subir
-qu’un mâle, un maître unique, est plus
-forte que leur penchant à l’amour. Elles
-peuvent faillir à cette vocation d’unité,
-mais interrogez-les : de leur aveu profond,
-leur idéal était là.</p>
-
-
-<p class="date">20 mai.</p>
-
-<p>En me promenant dans Paris, j’ouvre
-les yeux comme un étranger, comme un
-enfant.</p>
-
-<p>Quelqu’un est en moi. Un nouveau
-venu ? pas tout à fait. Quelqu’un arrivé de
-fort loin, qui se tenait coi, provisoirement,
-gênant un peu, sans doute, mais
-ignorant de la langue et taciturne. Il sait
-la langue, à présent, et il parle : il faut
-tout lui dire. Il est curieux, insatiable. Je
-fais pour lui le guide dans Paris ; moi-même,
-il me faut tout réapprendre. Et il
-a des opinions : il m’étonne, il me contredit,
-il me bouleverse. C’est qu’il s’impose !</p>
-
-<p>Est-ce un autre que moi ? est-ce moi ?
-Tout est nouveau, tout est changé.</p>
-
-<p>Depuis quand ? pourquoi cela ? Ah çà,
-que s’est-il passé ?</p>
-
-<p>Voilà : il y avait un homme qui, aimé
-ou non, digne ou non, était là, tenant un
-rôle, intime peut-être, public, en tout
-cas, de mari. Cet homme est devenu indigne,
-aux yeux de sa femme, je veux le
-croire, aux yeux de la société, assurément.
-C’est tout.</p>
-
-<p>Et ce qui germait en moi est éclos, et
-pousse, et m’envahit.</p>
-
-<p>Il y a des choses que je ne regardais
-pas. Je ne regardais pas l’eau de la Seine,
-les nuages sur le ciel, les canards au Bois
-de Boulogne. Je regarde tout cela, j’y vois
-des merveilles, et j’ai l’assurance que je
-suis seul à les y découvrir. J’ai envie de
-dire à tout le monde : « Que vous êtes sots !
-vous ne voyez donc pas ?… » Et j’ai envie
-de parler, longuement, d’expliquer tout
-ce que je vois. C’est que je projette sur
-toutes choses son image. C’est partout son
-image que je vois.</p>
-
-
-<p class="date">21 mai.</p>
-
-<p>Madame Delaunay nous a retenus,
-quelques-uns, à dîner. Allons ! ce n’est
-pas un deuil ; la vie n’est pas interrompue ;
-madame de Pons ne porte aucune
-trace apparente de l’événement ; nous
-avons passé d’un appartement dans un
-autre ; la présence de la mère est plus
-douce que celle du mari, et les convives
-vont être triés peu à peu : l’atmosphère se
-purifie ; le sens de la causerie est plus délié ;
-et jusqu’à la contrainte, presque subtile,
-que nous impose la blessure de cette
-jeune femme, communique à notre petit
-groupe un certain air qui me plaît. Un
-homme sensible et fin y goûterait un rare
-plaisir, à la condition de n’être pas amoureux.</p>
-
-<p>Mais l’amour est turbulent, taquin, satirique ;
-il est tout nerf et muscle, et il
-bouscule volontiers les gens assis paisiblement
-et devisant en cercle. J’ai envie
-de mordre, de dire des mots qui fassent
-mal à quelqu’un, et de marcher, comme
-un gamin, sur un pois fulminant, au milieu
-de la réunion sereine. Puis cela
-passe, et je demanderais pardon de mes
-velléités d’incartade.</p>
-
-<p>Elle m’a dit :</p>
-
-<p>— Vous êtes méchant. Que c’est laid !</p>
-
-<p>D’autres fois, je me jetterais au cou de
-n’importe qui ; j’embrasserais tout le
-monde ; tout le monde, oui, mais non pas
-elle… A elle, j’aimerais, en m’inclinant
-très bas, à lui baiser pieusement ses petites
-mules, pas plus… Quand j’ai, devant
-elle, ce désir, je me couvre les yeux
-et le front avec la main, car il me semble
-qu’il est écrit en feu sur mon visage.</p>
-
-
-<p class="date">23 mai.</p>
-
-<p>Mon amour est d’une jeunesse qui
-m’étonne. On dirait qu’il manque de précédent
-et qu’il a à inventer de toutes
-pièces sa tenue et sa conduite futures. Il
-ne s’est pas encore exprimé, il n’a pas
-attaqué ; ce n’est pas du tout l’amour qui
-fonce sur l’objet. Il a des énervements et
-des langueurs. Tantôt il s’imagine heureux, — c’est
-bien facile ! — et il est ivre ;
-tantôt il a la vision d’obstacles insurmontables,
-qui l’épouvantent : alors il se suicide
-et agonise théâtralement, sans qu’il
-ait éprouvé ses forces.</p>
-
-
-<p class="date">6 juin.</p>
-
-<p>Je suis parti inopinément pour un petit
-voyage archéologique en Bourgogne.
-A mon retour, je trouve un mot de madame
-de Pons, vieux de quatre jours, et
-me priant à dîner le lendemain. Je cours
-expliquer mon absence.</p>
-
-<p>Elle m’a reçu. Elle m’a dit qu’elle
-éprouvait le besoin que ses amis ne
-s’éloignent pas d’elle, même pour huit
-jours, sans la prévenir ; qu’elle s’appuyait
-sur eux, que, l’un d’eux manquant, c’était
-une brèche à la rampe de l’escalier, tout
-à coup, et que cela lui « pinçait le cœur ».
-Elle a porté la main à sa poitrine, a pris
-une bribe d’étoffe entre deux ongles et l’a
-tortillée : la marque en est demeurée visible
-au drap, le temps de ma visite. Elle
-m’a dit :</p>
-
-<p>— Vous comprenez ?</p>
-
-<p>Je comprenais que c’est une femme
-qui sent sa vie brisée et à qui les amitiés
-fidèles sont pour le moment le plus efficace
-secours. Me trouvant pour la première
-fois seul avec elle depuis son
-malheur, je remarquais combien l’événement
-l’avait affectée. Elle me l’avouait à
-sa manière : en me disant combien elle
-tenait à nous, elle confessait combien son
-mari lui manquait. Mais manquait-il à
-son amour ? ou manquait-il à sa vie de
-femme du monde ?… Comment savoir ?
-Elle-même distinguait-elle ?</p>
-
-<p>Elle est sensible à la négligence de
-quelques hommes qui se montrent moins
-depuis qu’elle habite chez sa mère. Ce
-sont ceux qui, chez elle, autrefois, étaient
-du groupe de son mari plutôt que du sien.
-Je m’efforçai de lui faire entendre que ce
-n’étaient pas ceux-là ses meilleurs amis,
-à elle : ils ne l’estimaient pas à sa valeur ;
-elle-même, avec eux, n’échangeait point
-de propos qui comptent. Tout de même,
-elle les regrette ; elle ne veut pas avouer
-qu’elle préférait les uns aux autres, bien
-que, évidemment, elle les préférât. Elle
-regrette surtout sa maison, son salon. Il
-est possible qu’elle ne regrette son mari
-qu’en tant qu’il était celui qui lui donnait
-un nom, une situation dans le monde.</p>
-
-<p>En me parlant, le cœur gros, de ces
-chagrins-là, elle glissait peut-être à de
-plus graves confidences. D’une chiquenaude,
-je l’y pouvais pousser ; mieux
-même, en jouant un rôle passif, je voyais
-une femme s’attendrir et me révéler d’un
-coup ce que j’eusse fait campagne pour
-découvrir. Mais je l’arrêtai.</p>
-
-<p>Lâcheté de ma part ? Je ne sais. Crainte
-d’apprendre un secret du cœur redoutable ?
-C’est possible. En vérité, je ne
-pourrais dire qui m’ordonna de faire dévier
-la conversation. Quel que fût le secret
-du cœur, favorable ou non à mon
-sentiment, j’en pouvais profiter, car celui
-qui a reçu une confidence s’élève au-dessus
-de celui qui l’a faite, et je me
-haussais de quelques degrés dans l’intimité
-de la femme que j’aime. Mais je fus
-si sec, je parus si étranger à son désir
-d’effusion que, d’elle-même, madame de
-Pons s’arrêta court et me dit :</p>
-
-<p>— Voyons ! causons archéologie…</p>
-
-<p>A peine hors de chez elle, dès mon
-premier pas dans la rue, voici l’attaque
-de désespoir, avec la reconstitution de
-ma visite à madame de Pons, telle qu’elle
-aurait pu être. Et mille petites circonstances
-de cet entretien, détails réels, que
-je n’invente pas, dont j’ai été témoin,
-mais que ma conscience, occupée ailleurs,
-a négligés, se représentent à moi avec la
-netteté d’une hallucination.</p>
-
-<p>Son entrée dans le petit salon, mon
-émoi !… Ses entrées ébranlent en moi
-un monde ; je porte tout un peuple en
-alarme. C’est son regard qui m’imprègne
-d’abord, puis je vois la couleur de sa
-robe, le relief d’un genou, celui de la poitrine,
-puis ses cheveux dans la lumière,
-puis sa bouche éclatante et pure, sa main
-à baiser, en même temps que son parfum
-m’atteint et m’enveloppe dans une nuée
-dont je crois discerner et toucher la molle
-vapeur. Mais le son de sa voix rafle tout,
-toute ma sensibilité est à lui.</p>
-
-<p>J’ai donc été vis-à-vis d’elle, seul à
-seule, par un hasard qui peut ne se pas
-présenter de nouveau. Jamais je n’ai été
-aussi certain qu’elle eût besoin d’affectueuses
-paroles, jamais invitation plus
-douce ne me fut faite à les lui dire ; jamais
-je n’éprouvai plus débordante envie de
-causer tendrement avec elle ; jamais les
-mots ne me fussent venus, sans doute,
-meilleurs, plus inspirés, jamais occasion
-ne s’offrira de les dire plus à propos ! Et
-non seulement je n’ai rien dit, mais, de
-ma vie, je ne parus plus indifférent.
-J’eusse écouté la première venue, une
-mendiante dans un square, une prostituée
-narrant son infortune : je n’ai pas
-fait à madame de Pons l’honneur de seulement
-l’entendre.</p>
-
-<p>Je me repentirais moins d’une mauvaise
-action que de la sottise que j’ai commise.
-Quand on aime bien, ne dirait-on pas que
-c’est la première fois qu’on aime ?</p>
-
-
-<p class="date">7 juin.</p>
-
-<p>Je me souviens d’avoir aimé ! Cependant,
-si je songe à madame de Pons, avoir
-aimé me paraît puéril. Chose curieuse :
-je ne songe pas à être l’amant de madame
-de Pons ; si je le suis un jour, la
-force des choses aura déterminé ce dénouement ;
-je n’ai pas l’intention de hâter
-ce dénouement ; cependant je suis au
-désespoir si je viens à m’aviser que je
-m’en éloigne… Mon sentiment est d’une
-essence plus fine que ceux que j’ai éprouvés.
-Quel est-il donc ? Je n’en sais rien ;
-mais je sens en moi, profondément, je
-sens que le brutal Amour des carrefours,
-celui qui préside tout nu à l’union des
-sexes, s’en rit ; je l’entends, le gavroche :
-il m’appelle « aristo » !</p>
-
-
-<p class="date">Même jour.</p>
-
-<p>A d’autres moments, le souvenir de la
-sottise que j’ai commise en mon tête-à-tête
-avec madame de Pons me revient
-sous un autre aspect : il me donne de la
-fierté. J’ai sacrifié le plaisir de manifester
-mon sentiment à la joie hautaine de garder
-mon sentiment tout en moi. Ma bouche
-a voulu taire mes intérêts immédiats : qui
-sait si elle n’a pas obéi à l’ordre obscur
-de la partie de mon âme la mieux éprise
-et, en définitive, la plus sûre gardienne
-de mon amour ? L’amour a des façons et
-un langage secrets qui nous échappent à
-nous-mêmes ; quand nous croyons qu’il a
-agi maladroitement, peut-être plaide-t-il
-avec la plus sûre éloquence, et l’âme à
-qui il s’adresse et que nous jugeons pour
-nous perdue, il l’a gagnée, c’est possible !</p>
-
-
-<p class="date">15 juin.</p>
-
-<p>La maison qu’habite madame Delaunay,
-rue du Bouquet-d’Auteuil, a un petit jardin,
-de quoi faire environ vingt pas de
-long en large, où il y a l’amorce d’une
-allée de charmes très ancienne, qu’un
-mur et des constructions modernes ont
-coupée. Elle part, la belle allée, et aussitôt
-l’on est au bout. Jusqu’où menait-elle
-autrefois ?… De plus fortunés que nous
-se sont promenés là-dessous, sans compter
-leurs pas ; ils avaient devant eux l’espace,
-l’attrayant espace, qui est comme
-une garantie, une sécurité : l’image du
-temps que la destinée nous concède. Sous
-de longues charmilles, on était moins
-pressé : on avait le loisir de penser ; on
-laissait mûrir et tomber à son heure un
-grave aveu ; des couples partis d’ici
-timides encore ont pu là-bas, là-bas, au
-fin bout de l’allée ancienne, se toucher
-la main, et les lèvres à leur retour, ayant
-dit tout ce qu’il fallait pour qu’ils en
-vinssent là, décemment… On ne sait pas
-ce que nous avons perdu, avec les longues
-allées des jardins ! En rognant tout, on
-nous a fait le souffle court ; nous nous
-hâtons : nos conclusions sont prématurées
-et nos amours trop tôt cueillies ont goût
-de vert.</p>
-
-<p>Nous avons évoqué, ce soir, dans le petit
-jardin de madame Delaunay, les gens,
-ceux qui sont connus et ceux qui n’ont
-pas de nom, qui firent ici jadis une plus
-longue promenade que la nôtre. C’était,
-au <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, le parc de M. de la Popelinière :
-le jeu est facile, agréable et mélancolique.
-Sous ces arbres. Rameau
-composa ; La Tour y vint en voisin ; Vanloo,
-Chardin et Pigalle en amis, le maréchal
-de Saxe en triomphateur ; Duclos y
-causa ; Rousseau y distribua des pommes
-à d’humbles petites filles, et le maréchal
-de Richelieu y aima la maîtresse de la
-maison.</p>
-
-<p>— Voilà bien des années, dit madame
-de Pons, que nous connaissons
-ces six arbres alignés au fond du petit
-jardin de maman : nous n’avons jamais
-songé qu’ils aient pu faire partie d’autre
-chose que de ce bout de jardin !…</p>
-
-<p>J’ai offert de rechercher les vieux plans
-du château de Boulainvilliers et des dépendances,
-afin d’y retrouver la charmille :</p>
-
-<p>— Non ! non ! s’est écriée madame
-de Pons, imaginons-la ; comme c’est
-plus joli !</p>
-
-<p>Cependant elle s’est intéressée soudain
-au jardin voisin, où des marronniers et
-des ormes chargés d’années font une forêt
-de verdure vingt fois grande comme le
-jardin de madame Delaunay. Le mur est
-bas, un banc s’y adosse : elle a grimpé
-sur le banc ; je l’y ai suivie ; nos regards
-ont pénétré ensemble dans l’ombre du
-sous-bois profond. Un petit lac reflétant
-la lueur d’un bec de gaz, un vase blanc,
-un marbre, seuls, gardaient quelque apparence ;
-un chat s’enfuit et fit plonger des
-grenouilles ; peu à peu nous discernâmes
-une muraille de lierre, les arcades d’une
-orangerie, une chaumière rustique ; au
-bord de l’eau, un saule. L’air était calme ;
-nous fîmes taire madame Delaunay et
-quelques amis qui bavardaient ; on entendait,
-par intervalles, dans les nuées du
-feuillage, un oiseau frissonner. Je dis :</p>
-
-<p>— Curieuse !… curieuse !…</p>
-
-<p>Elle me toucha, d’un doigt, le dessus
-de la main, puis elle porta à sa bouche — sans
-arrière-pensée, certes ! — l’extrémité
-de ce même doigt et fit :</p>
-
-<p>— Chut !…</p>
-
-<p>Pour la mieux voir, je descendis du
-banc. Elle avait une robe de foulard, à
-ramages, et la relevait, de la main gauche,
-en arrière, jusqu’à la cheville ; en se
-haussant, elle pliait la fine semelle des
-souliers vernis ; du salon, une lampe, au
-travers d’un abat-jour rose, la caressait
-d’une lueur de veilleuse.</p>
-
-<p>Je lui tendis la main, pour qu’elle mît
-pied à terre : elle sauta. Un instant, court,
-presque inappréciable, je l’ai soutenue,
-elle, tout son corps, par sa main, entre
-mes doigts…</p>
-
-
-<p class="date">16 juin.</p>
-
-<p>On parle de vitesse : trains électriques,
-transatlantiques, automobiles : mais la rapidité
-de la fuite des jours ! « Hier… » « le
-mois dernier… », « l’an passé… », « il y a
-dix ans de cela, mon pauvre vieux !… »
-paroles de voyageurs ! Et nous attendons
-demain, la semaine prochaine et la future
-année avec impatience. Nous ne vivons
-pas, nous sommes sans cesse sur le point
-de vivre : « Quand la maison sera bâtie… »
-« Quand nous serons tirés d’embarras… »
-« Quand ma santé sera meilleure… » ou
-bien : « Quand les jours seront longs !… » — O
-amour de l’été prochain !</p>
-
-<p>Et le moment présent ? On n’a pas le
-temps de le saisir. C’est un éclair qui
-éblouit. On dit : « J’y repenserai ce soir… »
-Mais ce serait du passé déjà ; et d’ailleurs
-le sommeil vous surprend. Il n’y a qu’espoir
-et souvenir.</p>
-
-<p>Cependant, j’attends mercredi prochain…</p>
-
-<p>Je me fais une image de ma vie : c’est
-une personne qui marche, un bras tendu,
-en tâtonnant, non sans un certain effroi,
-tandis qu’elle tourne la tête en arrière
-avec un sourire attristé, avec la nostalgie
-du chemin parcouru.</p>
-
-
-<p class="date">22 juin.</p>
-
-<p>Ce soir, rue du Bouquet-d’Auteuil, on
-a parlé littérature, romans, et, plus particulièrement,
-de ce goût, qui est à la
-mode, et qui consiste à se laisser vaincre,
-subjuguer, anéantir par le plus modeste
-phénomène naturel. Un parfum : on est
-ivre ; une couleur : on est ébloui ; un son :
-l’on tombe en syncope !</p>
-
-<p>— Ne serait-ce pas, a demandé quelqu’un,
-qu’il n’y a plus d’émotions véritables,
-et que, par faiblesse, un auteur
-recourt précipitamment au geste ou à
-l’expression extrêmes, auxquels les émotions
-réelles les plus fortes n’aboutiraient
-elles-mêmes qu’exceptionnellement,
-avouez-le !</p>
-
-<p>— Me sentir défaillir, dit madame de
-Pons, ne me semble pas tant que cela
-un plaisir ; j’aime bien, au contraire,
-constater que je suis un peu la maîtresse
-chez moi. Si je vois une belle chose, je
-m’en sens plus fière et plus forte ; la musique,
-même celle qui m’émeut jusqu’aux
-larmes, loin de me faire tomber, me redresse,
-me donne de la force, m’élève. Ce
-goût d’anéantissement, cet appétit de
-mort me sont étrangers, et même hostiles…</p>
-
-<p>Madame Delaunay juge, elle, que se
-pâmer à tout propos est indécent ; mais
-elle aime assez qu’en son récit un auteur
-lui indique nettement les sentiments qu’il
-désire qu’on éprouve…</p>
-
-<p>— C’est que, dit-elle, ces messieurs
-sont souvent difficiles à lire, et, s’il y a de
-« l’embrouillamini », je m’y perds…</p>
-
-<p>— De sorte que, maman, dit en souriant
-sa fille, si tu lis : « La situation
-était tendue à se rompre », tu le crois,
-sans que tu t’en sois aperçue en tournant
-les pages, et, si l’auteur te dit que « les
-pierres mêmes du chemin en eussent été
-attendries… »</p>
-
-<p>— Je pleure, dit la bonne madame
-Delaunay, ma parole d’honneur !…</p>
-
-
-<p class="date">29 juin.</p>
-
-<p>Madame de Pons m’a dit :</p>
-
-<p>— Vous avez un secret. Allez-vous vous
-marier ?… Je suis curieuse, vous savez !…</p>
-
-<p>J’ai eu l’air si naïvement étonné qu’elle
-m’a dit aussitôt :</p>
-
-<p>— Ah ! non, je me suis trompée ; ce
-n’est pas cela…</p>
-
-<p>Ma gorge s’est encore fermée ; je n’ai
-rien ajouté, pas même un mot sur sa
-gentille curiosité.</p>
-
-<p>Quelquefois je regarde sa main, uniquement
-sa main. Je la regarderais des
-heures… Est-ce que je sais seulement si
-elle est jolie ? C’est sa main… Litanies !
-métaphores ! épithètes même ! quels jeux,
-indignes du vrai amour ! Il a peu souci
-de belles images celui qui meurt du besoin
-de répéter qu’il aime.</p>
-
-
-<p class="date">2 juillet.</p>
-
-<p>Mon amour s’élève ; je monte avec lui.
-Je m’en aperçois à mon dédain croissant
-pour toute vulgarité. Je suis sur le vaisseau
-en pleine mer ; je suis dans le ballon
-qui plane… Comment se fait-il que
-l’amour qu’on a pour une femme vous
-exhausse au-dessus de vous-même ?</p>
-
-<p>Qu’est-ce qui m’embellit ? Est-ce l’espoir,
-qui, par moments, me tourne la face
-vers le soleil ? Est-ce la grande douleur
-de ne pas espérer, plus fréquente que
-l’espoir ? Est-ce la dignité de l’être que
-j’aime ? Est-ce moi seul, en aimant, qui
-produis le fard dont je me sens tout paré ?
-Vaines questions ! Pour moi, j’ai assez
-que mon âme soit embellie.</p>
-
-<p>Je vais d’instinct aux poètes ; non pas à
-ceux qui parlent d’amour. Je cherche une
-émotion sœur de la mienne, c’est-à-dire
-une espèce de beauté, mais qui ne soit
-pas la mienne, c’est-à-dire l’amour : en
-vérité, toute peinture de l’amour me déplaît.</p>
-
-<p>La musique m’ennuie ou m’exaspère ;
-mais, l’autre jour, la <i>Sonate à Kreutzer</i>
-tout à coup m’a comblé. Le plaisir qui
-m’a envahi est de même essence que celui
-que je désire et attends. A l’<i lang="it" xml:lang="it">andante</i>, cette
-chose qui, depuis quelque temps, me
-soulève la poitrine de bas en haut me
-suffoqua : cela voulait fuir par ma gorge ;
-et j’aurais dû quitter la salle, si je n’avais
-osé pleurer.</p>
-
-<p>Hier, j’ai prié madame de Pons de nous
-jouer au piano la <i>Sonate à Kreutzer</i>. — Elle
-la sait à merveille et la joue bien. — J’ai
-vu madame de Pons qui jouait la
-<i>Sonate à Kreutzer</i> ; mais la <i>Sonate à
-Kreutzer</i>, je ne l’ai pas entendue. La sonate
-peut avoir des affinités avec mon
-émotion amoureuse ; mais, côte à côte au
-point de se choquer, l’amour tue l’art
-même.</p>
-
-<p>Je ne m’étais pas aperçu que madame
-de Pons m’avait regardé ; elle s’est levée
-soudain et m’a dit :</p>
-
-<p>— Mais, mon cher, il faudrait au
-moins écouter !</p>
-
-<p>Elle est bien fine ! Que ne devine-t-elle
-pas ? Suis-je assuré de lui cacher quelque
-chose ?</p>
-
-
-<p class="date">3 juillet.</p>
-
-<p>Mon sentiment, comme un parfum,
-enivre ma mémoire de souvenirs charmants.
-Tout ce qui fut heureux dans ma
-vie se groupe et fait cortège à mon amour.
-Ainsi nos heures se tiennent par la ressemblance
-de leur visage : les belles
-s’assemblent entre elles pour chanter et
-danser, et les méchantes pour grincer des
-dents ou gémir. Si l’on voit l’une d’elles,
-on voit toutes ses pareilles, presque infailliblement,
-et point les autres.</p>
-
-<p>Il ne fait aujourd’hui ni chaud ni beau ;
-mais quel temps fait-il dans mon cœur ?
-Je viens de revoir tout à coup un soir
-d’août au bord du lac de Côme, et je me
-souviens avec mignardise des plus petites
-choses que j’y ai vues et pensées. Il y
-avait au-dessus de Bellagio une lune pleine
-et superbe, et l’eau colorée par son reflet
-miroitait sous la brise avec un entrain endiablé.
-Je me plaisais à vouloir que cette
-eau fût prise soudain d’une belle ardeur
-pour la lune et que chaque flot combattît
-pour conquérir la grosse joufflue indifférente.
-Ces petits flots luttaient en une
-mêlée mortelle, ils tuaient et ils étaient
-tués pour l’amour de la lune ; mais incessamment
-l’armée bariolée recevait des
-renforts nouveaux qu’une même frénésie
-animait, et la tache lumineuse, tantôt
-agrandie par les renforts, tantôt réduite
-par un combat funeste, avançait petit à
-petit sur le lac, vers moi qui pensais :</p>
-
-<p>« Mon Dieu ! mon Dieu ! est-il bien
-possible que la plus grande volupté de
-l’homme soit de mourir pour ce qu’il
-aime ! »</p>
-
-
-<p class="date">Même jour.</p>
-
-<p>Aucun de ceux qui sont restés fidèles
-à madame de Pons ne lui fait la cour. Ceux
-qui la lui ont faite, autrefois, étaient du
-parti de son mari, et ils la connaissaient
-mal.</p>
-
-<p>Hubert, qui vient tous les huit jours à
-Auteuil, m’a dit, en sortant :</p>
-
-<p>— C’est une femme qu’on adore, mais
-l’aimer ne serait pas drôle.</p>
-
-<p>— Pas drôle ?…</p>
-
-<p>— Je m’entends.</p>
-
-<p>Hubert est peu commun, fort lettré,
-homme de goût ; mais il aime le paradoxe.</p>
-
-<p>Il me dit que ce qu’il estime surtout
-dans la compagnie de madame de Pons,
-c’est qu’elle le repose agréablement, intelligemment,
-de la compagnie des
-femmes qu’il fréquente.</p>
-
-<p>— La plupart de mes amies, me dit-il,
-ne sont pas loin de me rappeler ce
-qu’étaient, il y a dix-huit ans, les demoiselles
-altérées auprès desquelles nous
-faisions au quartier latin nos débuts de
-galanterie. Elles sont incomparablement
-mieux mises, j’en conviens ; leurs parfums
-et leur linge sont autrement fins, et les
-milieux où nous les rencontrons sont élégants
-au lieu de sordides ; l’avantage à
-passer des unes aux autres est évident ;
-mais la transition a été si douce qu’on a
-pu la remarquer à peine. Et, ma foi, ne
-l’aurait-on pas aperçue, qu’il n’y aurait
-pas inconvénient, la conversation, de part
-et d’autre, étant à peu près la même par
-les sujets traités et par la façon libre
-dont on les traite. Nous avons plus d’esprit
-qu’à vingt ans, c’est vrai, pour
-quelques-uns… Ces pauvres filles nous
-recevaient à des tables où l’on buvait en
-jouant aux dominos ou à la manille ;
-aujourd’hui, c’est le <i>bridge</i>. Elles ne recevaient
-pas indifféremment tous les
-hommes ; elles adoptaient et se disputaient
-entre elles leurs clients, boudaient
-ceux-ci, tiraient la langue à ceux-là et
-choisissaient leurs amants parmi cette
-sélection : c’est le monde. Boire ou jouer
-n’était pas le but de la clientèle des brasseries,
-car elle l’eût pu faire ailleurs à meilleur
-marché, mais s’asseoir à côté d’une
-femme qui vous accordait, une ou deux
-nuits par semaine, la faveur de partager
-sa couche. Ceux qui s’accoudaient à ces
-tables se savaient amants d’une même
-femme, ou aspirant à l’être ; ils savaient
-leur jour et leur heure, et n’en montraient
-à peu près pas de jalousie : c’est
-notre indulgente société à la mode.</p>
-
-<p>— Elle vous plaît cependant !</p>
-
-<p>— Rien n’est amusant comme un
-monde où la vie amoureuse est facile,
-variée, sans danger. Et ces femmes sans
-retenue, sans passion désobligeante, et
-« entraînées » par l’habitude des intrigues,
-sont des maîtresses bien commodes.
-Je me plais parmi elles, parce
-qu’elles sont élégantes, vivantes, et,
-j’oserai le dire, parce qu’elles sont à la
-mode… Je me plais parmi elles parce
-que je suis presque jeune encore et que
-ces femmes-là, généralement peu déformées
-par la maternité, sont baignées,
-massées, assouplies, charnues comme des
-courtisanes… J’ajouterai qu’elles ont plus
-de naturel, plus de spontanéité et de piquant
-en leur esprit borné que mainte
-femme d’un monde plus cultivé. Enfin,
-que diable ! ce sont de délicieuses petites
-bêtes…</p>
-
-<p>— Mais lorsque vous serez vieux et
-qu’elles ne seront plus jeunes ?…</p>
-
-<p>— Ah !… j’accorde que tout être qui se
-ride ou blanchit n’a de charme qu’autant
-qu’il a su mettre dans sa vie quelque
-chose au-dessus de sa sensualité, et que
-ces femmes-là ne sauront jamais porter
-de cheveux blancs…</p>
-
-<p>— Connaissez-vous dis-je, à Hubert,
-une lettre de Flaubert à George Sand,
-datée de 1871, après la guerre ? Il y attribue
-notre faiblesse à ce qu’alors, en
-France, tout était faux : « Faux réalisme,
-dit-il, fausse armée, faux crédit et même
-fausses catins. On les appelait <i>marquises</i>,
-de même que les grandes dames se traitaient
-familièrement de <i>cochonnettes</i>. »</p>
-
-<p>— Il y aura bientôt quarante ans de
-cela !</p>
-
-<p>— J’avoue ma répugnance pour la confusion
-des genres.</p>
-
-<p>— Je vous comprends si bien, me dit
-Hubert, que je vais, comme vous voyez,
-chaque semaine chez madame de Pons.</p>
-
-<p>— Oui, mais vous, vous allez aussi
-ailleurs !…</p>
-
-<p>Un mot d’amoureux exclusif — non
-pas d’amant — m’a échappé. Il est vrai
-que j’ai dit cela à Hubert en souriant.
-Comme je le haïrais s’il n’allait que chez
-madame de Pons !</p>
-
-
-<p class="date">4 juillet.</p>
-
-<p>Je crois… je ne sais sur quoi m’appuyer
-pour prétendre cela, mais je crois que
-madame de Pons ne pense pas trop à son
-mari. Elle pense à la situation un peu
-anormale que le départ de son mari lui a
-faite, mais il est apparent — à quoi ? grand
-Dieu !… à quoi ?… peu importe ! — il est
-apparent que le règne d’Amédée, s’il continue,
-n’est pas pesant. Enfin, elle n’a
-pas la figure d’une femme qui pleure
-l’homme aimé : voilà !… On pouvait
-admettre, les premiers temps, qu’elle se
-composait une figure ; mais le masque,
-aujourd’hui, serait tombé : or il tient.
-C’est bien d’elle-même, ce n’est pas par
-un effort de volonté qu’elle rit, qu’elle
-cause, qu’elle reçoit, dans le salon de sa
-mère, avec plus de bonne humeur qu’autrefois
-chez elle-même.</p>
-
-<p>Beaucoup de gens se décident à la
-venir voir. J’admire la prudence du
-monde. Ils ont pris le temps de la réflexion :
-on eût dit que le cas de cette
-femme abandonnée et volée par un bandit
-était douteux !… Il faut qu’ils se concertent ;
-ils agissent en corps ; ils condamnent
-ou approuvent à la majorité des
-suffrages.</p>
-
-<p>Elle est flattée qu’on la vienne voir. Je
-lui ai dit :</p>
-
-<p>— Vous croyiez-vous donc coupable ?</p>
-
-<p>— Le monde, m’a-t-elle répondu,
-est une puissance aveugle, comme la
-mer : il obéit on ne sait à quoi, au vent, à
-la lune, à combien d’influences mêlées !
-S’il vous est favorable, on en est fier :
-non qu’on l’estime précisément lui-même,
-mais parce qu’on se croit protégé du Dieu
-qui fait marcher les éléments.</p>
-
-<p>Presque tous, à propos d’elle, n’ont à
-la bouche que le mot « divorce ». Elle
-n’en veut pas entendre parler plus qu’au
-premier jour ; elle dit simplement :</p>
-
-<p>— J’ai mes idées sur le mariage.</p>
-
-<p>Elle ne laisse point devant elle attaquer
-son mari.</p>
-
-<p>Cependant je maintiens qu’elle ne pense
-pas trop à son mari.</p>
-
-
-<p class="date">6 juillet.</p>
-
-<p>Tantôt, elle est venue tout à coup
-s’asseoir à côté de moi sur un tabouret, et
-elle m’a dit :</p>
-
-<p>— Vous seriez gentil tout plein, si vous
-restiez à dîner avec nous.</p>
-
-<p>J’ai cru que d’autres seraient priés ;
-mais peu à peu tout le monde s’est retiré,
-et je me suis trouvé seul avec madame
-de Pons et sa mère. Je me rappelle
-que je me suis commandé énergiquement :</p>
-
-<p>« Ne pense pas ! n’interprète pas ! Tu
-commettrais une niaiserie… »</p>
-
-<p>Et, en effet, je n’ai pas pensé, je n’ai
-pas interprété : je me suis abandonné,
-simplement, au plaisir de passer une
-soirée avec elle. Pour les imaginatifs, il
-n’y a de plaisirs que les imprévus, tous les
-autres étant gâchés par avance.</p>
-
-<p>Sa mère est une femme pleine de sens,
-avec un certain libéralisme d’idées, qu’elle
-a certainement reçu de son mari, mais
-qu’elle conserve pieusement, comme le
-souvenir de cet homme, qui fut, dit-on,
-très remarquable. Par elle-même, elle est
-moins « distinguée » — comme on disait
-jadis — que sa fille : c’est de son père que
-tient madame de Pons. C’était un homme
-féru de lettres anciennes et d’histoire. Il a
-causé avec sa fille dès qu’elle eut sept ou
-huit ans : il lui a appris beaucoup en se
-jouant ; il lui a épargné de connaître l’appareil
-professoral, la pompe du cours public,
-la fatuité de prendre part à un enseignement
-« savant », de sorte que tout
-ce qu’elle possède, elle le sait aussi naturellement
-qu’elle sait s’habiller, se coiffer,
-ou plaire. Elle doit à son père le rare privilège
-de pouvoir parler avec des hommes
-sans leur donner, au bout d’un quart
-d’heure, cette sensation de quatrième acte
-vide, après quoi il ne reste qu’à folâtrer
-ou partir.</p>
-
-<p>Nous avons fait un dîner bien agréable.
-Qu’il est donc bon de s’entretenir avec
-une femme jolie et jeune qui n’a pas délibérément
-l’esprit désordonné et dont les
-sens, si on les soupçonne, ne sont pas là,
-en avant, à l’étal !… Le désir peut provoquer
-un certain genre d’esprit ; mais permet-il
-qu’on soit intelligent ?…</p>
-
-<p>Et je me demandais quelle pouvait être
-autrefois la vie commune de ce rustre
-de Pons fermé au sujet moral le plus élémentaire,
-obtus comme un sabot à ce qui
-n’était pas le mouvement d’une mécanique
-ou le rendement, en chiffres, d’une opération
-positive, et, par là-dessus, d’une
-jovialité de sous-off !…</p>
-
-<p>Après le dîner, madame Delaunay
-s’étant un moment écartée, madame de
-Pons est revenue s’asseoir à côté de moi,
-sur le même tabouret que tantôt. Alors
-mon cœur a battu, malgré le commandement
-que je m’étais fait, et j’ai eu une
-singulière émotion, presque peur.</p>
-
-<p>Elle m’a dit, si près que son souffle
-m’a caressé les lèvres :</p>
-
-<p>— Dites-moi, vous ! on n’a pas entendu
-parler de <i>lui</i> ?</p>
-
-<p>Sa phrase s’est pelotonnée en une petite
-balle de plomb, qui m’est entrée là,
-entre les deux yeux.</p>
-
-<p>J’espère qu’elle n’a pas vu mon trouble.
-J’ai répondu aussitôt :</p>
-
-<p>— Je suis le plus mal informé de vos
-amis ; pourquoi me demandez-vous cela,
-à moi ?</p>
-
-<p>Elle parut n’avoir pas entendu ; elle dit :</p>
-
-<p>— Mais cette fille ! cette fille a dû écrire
-à quelqu’un, à une amie, à un amant, à
-une couturière, à une concierge, que
-sais-je !</p>
-
-<p>— Que sais-je, moi-même ?</p>
-
-<p>— Vous semblez froissé !</p>
-
-<p>Je compris que je n’étais plus maître
-de moi. Je me raidis et mentis :</p>
-
-<p>— Froissé ? dis-je, pouvez-vous croire !…
-et pourquoi ?</p>
-
-<p>— Je ne le demande, dit-elle. Enfin,
-vous devez comprendre mon angoisse :
-il s’agit de savoir si mon mari va revenir
-ou bien non.</p>
-
-<p>Je lui ai promis de faire une enquête.
-Son angoisse est trop légitime, et,
-quant à ses sentiments, ne signifie rien.</p>
-
-<p>Il reste que c’est à moi qu’elle a
-confié son angoisse.</p>
-
-<p>Elle aurait pu la confier à Hubert,
-entre autres, qui est cent fois mieux
-placé que moi, par le monde qu’il fréquente,
-pour la soulager…</p>
-
-<p>Ces alertes sentimentales me brisent.</p>
-
-
-<p class="date">11 juillet.</p>
-
-<p>J’ai écrit, il n’y a pas longtemps, que
-mon amour m’élevait : aujourd’hui, il
-m’a conduit rue La Bruyère chez une
-concierge avec qui j’ai parlé, durant
-vingt minutes, de Gaby Brewster. Gaby
-semble bien n’avoir pas donné signe de
-vie.</p>
-
-<p>Au surplus, la concierge m’a renvoyé
-chez une certaine Lise de Lys, intime
-amie de Gaby. Lise de Lys a été stupéfaite,
-et fâchée de découvrir un amant
-de Gaby qu’elle ne connaissait pas.</p>
-
-<p>Quel moyen de lui faire entendre que
-je n’étais pas un amant de Gaby ?</p>
-
-<p>— Ah ! elle m’a fait des cachotteries !
-a dit Lise de Lys ; eh bien ! rien ne
-m’étonne plus…</p>
-
-<p>J’essayai de défendre Gaby.</p>
-
-<p>— Rien ne m’étonne plus ! reprit
-Lise de Lys. Ainsi, on m’a volé des
-boucles d’oreilles en diamants, vous
-n’êtes pas sans en avoir entendu parler
-par les journaux ?… eh bien ! je ne voulais
-pas le croire, non… c’était une
-femme qui s’était toujours conduite correctement
-avec moi ; mais, à présent
-qu’elle a agi en cachette de moi…</p>
-
-<p>Bon ! voilà que j’étais cause qu’on
-accusait Gaby d’avoir dérobé les boucles
-d’oreilles en diamants ! Je dus plaider
-tout de bon pour la disparue. J’étais
-venu pour m’informer d’elle ; ce fut moi
-que l’on pressa d’interrogations. Ma discrétion
-extrême fut suspecte. Pour me
-tirer du mauvais pas et, du même coup,
-innocenter Gaby, je dus feindre de confesser
-que je ne m’étais servi du nom
-de Gaby que pour m’introduire près de
-la séduisante Lise de Lys.</p>
-
-<p>— Ah ! bien ! me dit la belle, vous,
-par exemple, vous êtes un type !… Mais
-il y en a comme vous.</p>
-
-<p>J’ai fait très fidèlement le récit de
-ma mission à madame de Pons, et sans
-rire. Elle m’a écouté, elle-même, sans
-rire le moins du monde. Ce ne fut
-qu’un peu plus tard, lorsqu’elle eut pris
-son parti de l’échec de ma mission,
-qu’elle se laissa atteindre par le burlesque
-de l’aventure. Alors elle se mit
-à rire, trop. Franchement, elle n’a guère
-été gentille de me dire :</p>
-
-<p>— Et moi qui allais me confondre en
-excuses pour vous avoir fait accomplir
-une démarche un peu bien ingrate !…
-mais vous me devez l’occasion d’avoir
-fait une aimable connaissance !…</p>
-
-<p>Elle rit encore. Sa gaieté m’écorchait
-un peu. Et puis, tout à coup, entre deux
-propos tout à fait quelconques, elle me
-dit :</p>
-
-<p>— Vous n’y retournerez pas, j’espère !</p>
-
-
-<p class="date">13 juillet.</p>
-
-<p>L’été s’avance ; je vois venir le moment
-où l’on va dire, comme la chose la plus
-naturelle du monde :</p>
-
-<p>— Nous partons à la fin de la semaine :
-monsieur un Tel, venez, mercredi, faire
-un petit dîner d’adieu !…</p>
-
-
-<p class="date">23 juillet.</p>
-
-<p>Il est fait, le dîner d’adieu.</p>
-
-
-<p class="date">24 juillet.</p>
-
-<p>Elle est à Aix, où sa mère va chaque
-année faire une cure et s’éternise.</p>
-
-<p>Comme un enfant de quinze ans qui
-trace partout les initiales de la femme
-dont il rêve, j’écris sur des bouts de papier,
-sur des bandes de journaux, sur
-mon buvard, le mot : « Aix ». On le compose
-avec des lignes droites, on le déforme ;
-on en fait des losanges, des chiffres
-romains, des étoiles et des figures cabalistiques
-où personne ne saurait soupçonner
-le mot primitif, devenu énigmatique.
-Mais moi, je le vois !</p>
-
-<p>Elle m’a dit, bien entendu :</p>
-
-<p>— Ne vous verra-t-on pas là-bas ? — mais
-sur un ton distrait.</p>
-
-<p>Je ne pouvais que répondre, d’un ton
-pareil :</p>
-
-<p>— Je ne pense pas… Songez donc ! je
-vais, comme chaque année, rejoindre ma
-famille…</p>
-
-<p>Elle a ajouté :</p>
-
-<p>— Où cela ?</p>
-
-<p>J’ai dit :</p>
-
-<p>— Mais… en Normandie !…</p>
-
-<p>Ne sait-elle pas que je vais, l’été, en
-Normandie ? A-t-elle dit cet : « Où cela ? »
-sans penser à ce qu’elle disait ?</p>
-
-<p>Si elle ne pensait pas à ce qu’elle disait,
-peut-être pensait-elle :</p>
-
-<p>« Ah ! il ne viendra pas là-bas ?… »</p>
-
-<p>Ou bien affectait-elle un air distrait afin
-que je n’allasse pas m’imaginer qu’elle
-tenait à m’avoir là-bas ?…</p>
-
-<p>Assez !… assez !… Ma tête !</p>
-
-
-<p class="date">25 juillet.</p>
-
-<p>Ces séparations se font comme une
-opération chirurgicale : on en parle peu à
-l’avance, juste assez ; le jour et l’heure
-sont fixés, on se rend à l’endroit voulu,
-et, en un tour de main, c’est exécuté.
-Il ne reste plus que la convalescence à
-traîner en longueur.</p>
-
-<p>Le jour venu, nous avons gardé notre
-bonne humeur. Nous n’étions pas allés
-au jardin, parce qu’il avait plu ; madame
-Delaunay se montrait un peu plus agitée
-qu’à l’ordinaire, parce qu’elle songeait à
-quelque objet à caser dans ses malles :
-elle sortait du salon, montait et redescendait…
-Je remarque, aujourd’hui seulement,
-qu’elle ne disait point ce qu’elle
-venait de faire… N’eût-elle pas pu dire :
-« C’est bien moi ! j’allais oublier la
-théière » ?… A aucun moment, et quoiqu’elle
-se soit absentée plusieurs fois, elle
-n’a dit quelque chose d’analogue à cela…
-Je remarque — aujourd’hui seulement ! — que
-ni elle ni sa fille n’ont fait d’autre allusion
-au départ — je n’ose dire : « à la
-séparation » — que celle-ci : « Vous
-verra-t-on là-bas ?… » Est-ce que cette
-réserve, ce silence concerté, n’étaient
-pas, par hasard, la plus exquise attention,
-un acte d’amitié d’un certain goût si rare
-qu’on ne lui connaît point de nom ?…</p>
-
-<p>Car enfin, il n’y a pas à dire, toutes
-deux m’ont épargné d’entendre parler de
-leur départ !…</p>
-
-<p>Mais ainsi cette dernière soirée, au
-lieu d’avoir été banale et semblable
-à toute autre, n’aurait été qu’une infiniment
-délicate manifestation de deux
-femmes en l’honneur de mon amitié ?…
-Mais, si elles ont voulu une telle manifestation,
-c’est-à-dire toute d’abstention, et
-si discrète ! ne serait-ce pas qu’elles ont
-deviné en moi, les deux chères créatures,
-une sensibilité vraiment trop vive à tout
-ce qui me vient d’elles ?…</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Sensible ? moi ?… et j’ai failli ne point
-m’apercevoir tout justement de leur
-attention !… Butor, oui.</p>
-
-<p>Mais voilà que je refais les événements,
-et dirige rétrospectivement les pensées,
-le mouvement des cœurs !</p>
-
-<p>Elle est venue me reconduire jusque
-dans ce petit corridor d’entrée où manquent,
-au portemanteau, — je l’observe
-toujours, — le chapeau et la canne d’un
-homme. Elle est venue me reconduire.
-Pendant que je mettais mon pardessus,
-elle était debout devant moi, et ne disait
-rien. Je ne disais rien. Cela commençait
-à devenir assez sérieux, et mon esprit,
-qui se moque toujours de moi, allait risquer
-un mot qui pût nous faire rire, elle
-et moi, et nous permettre de nous quitter
-là-dessus. Une souris fila, dans le corridor
-à demi obscur : nous la vîmes tous les
-deux, nos regards la suivirent jusqu’à
-l’endroit où ces petites bêtes disparaissent
-comme par enchantement. L’intervention
-de la souris pouvait me dispenser du mot
-spirituel : à la vue de la souris, on s’agite,
-on ramène ses jupes, on pousse un cri,
-on s’égaye ou bien on a peur. Rien de
-tout cela. Nous ne fîmes pas allusion à la
-souris : ce fut comme si nous ne l’avions
-pas vue ou comme si nos pensées étaient,
-ensemble, ailleurs ; nous nous serrâmes
-la main, sans sourire, et sans nous être
-rien dit qu’« au revoir, au revoir ! »</p>
-
-<p>Une fois dehors, je fus saisi d’un désespoir
-à me rouler par terre. En y réfléchissant
-aujourd’hui, je songe qu’il n’y
-avait peut-être pas là précisément de quoi
-me désespérer.</p>
-
-
-<p class="date">1<sup>er</sup> août.</p>
-
-<p>Oh ! mon Dieu ! si je ne devais plus
-jamais poser ma bouche sur deux lèvres
-aimées qui s’entr’ouvrent !…</p>
-
-
-<p class="date">2 août.</p>
-
-<p>Le cauchemar de mes nuits, c’est la vision
-soudaine de l’Amour qui se détourne
-de moi… Il est grand et beau, drapé dans
-un manteau de laine légère ; il baisse la
-tête, il étend le bras en avant, signifiant
-une résolution inexorable, et il s’éloigne.
-J’entends le bruit décroissant de son pas ;
-un peu après, je ne l’entends plus…
-« Amour ! Amour !… » Je l’appelle. Mais
-ma voix se perd dans une vallée colossale
-et déserte, dont l’horreur me réveille
-pleurant comme un enfant.</p>
-
-
-<p class="date">4 août.</p>
-
-<p>En cinq minutes, au beau milieu du
-jour, la nuit est tombée ; il se soulève un
-colosse d’ombre barbouillé avec la cendre
-d’un brasier, sur lequel la maison voisine,
-en construction, paraît d’un blanc éclatant.
-Pas un souffle. Le drapeau que les
-maçons ont hissé sur la cheminée qui
-termine leur œuvre est flasque et immobile.
-Le thermomètre est descendu à six
-degrés. Sur la nuée obscure, un panache
-de fumée blanche s’élève, élégant, joli,
-aussitôt évaporé. Tout à coup, le drapeau
-se détache de sa hampe, et d’une
-seule claque de vent, devient rigide et
-plat comme une girouette. Deux hirondelles
-passent, éperdues, au niveau du
-troisième étage ; sur la chaussée, des
-chiens courent ; puis l’on entend les pas
-se précipiter et les voitures rouler plus
-nombreuses. Enfin voici la pluie : et la sinistre
-cendre du ciel a perdu déjà son
-ton de colère ; elle s’éclaircit. C’est une
-crise passée ; tout s’affadit et retourne au
-commun.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Je sais bien que, quelquefois, l’amour
-n’est qu’une bourrasque qui passe !…</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Pourquoi mon attention fixée sur la
-procession d’images que le temps fait
-défiler sous mes yeux, décuple-t-elle
-invariablement mon tourment ou ma
-joie ? De quel lien secret sont unies les
-choses extérieures et ma vie intime, pour
-qu’elles se puissent à la fois si aisément
-ignorer, et pour que, si je les rapproche,
-elles semblent aussitôt se connaître, de
-longtemps, et s’épanchent, avec une complaisance
-d’anciennes compagnes de pensionnat ?</p>
-
-
-<p class="date">5 août.</p>
-
-<p>Sur le point de partir pour la Normandie,
-j’ai eu un singulier scrupule, qu’il
-faut peut-être une longue hérédité chrétienne
-pour expliquer : n’ai-je pas pensé
-que je devais à la femme que j’aime de ne
-point prendre de plaisir loin d’elle, fût-ce
-le plus innocent, comme d’aller respirer
-l’air de la mer au mois d’août ?… Je jure
-que j’ai éprouvé cela. Je ne suis pas assez
-naïf pour que cette idée ait retardé dix minutes
-l’achèvement de ma valise, mais
-du fond obscur de mon âme remontent
-parfois, comme des bulles d’air à la surface
-d’un étang, de telles mignardises de
-conscience, aussitôt évaporées.</p>
-
-<p>Cela se rattache au culte de la douleur,
-plus profond, plus beau, je le crois, plus
-voluptueux, assurément, que celui du
-plaisir.</p>
-
-<p>Je ne sais quelle voix maligne me
-souffle : « Je te connais, toi : tu ne seras à
-aucun moment si heureux qu’à celui où
-l’on te torture… »</p>
-
-
-<p class="date">7 août.</p>
-
-<p>On peut pleurer d’attendrissement au
-souvenir d’un geste, d’un regard, d’un
-mot, qui vous ont à peine touché à leur
-heure. Le bourdonnement d’une mouche
-ou la boucle rapide de son vol, pour peu
-qu’un témoin soit là, peuvent avoir des
-prolongements illimités. Les lèvres de
-madame de Pons, se séparant un jour,
-pour prononcer la syllabe <i>mé</i> du mot
-« Amédée », et le petit éclair des dents
-brillantes, au même instant, sont présents
-à mes yeux ; j’entends la même syllabe ;
-je revois le petit éclair ! Et un débordement
-de tendresse et de jalousie inonde
-cette image dont l’original, vieux de
-plusieurs années, n’avait même pas paru
-atteindre ma rétine.</p>
-
-
-<p class="date">8 août.</p>
-
-<p>Je ne rêve jamais d’elle. En me promenant,
-parfois, je piétine de rage, ou
-bien, à ma table même, je cogne le sol,
-de mon talon, avec colère, parce que sa
-forme chérie m’apparaît, mais toujours
-de dos. Elle ne se détourne pas de moi :
-elle s’en va ; elle a à faire ailleurs.</p>
-
-
-<p class="date">9 août.</p>
-
-<p>Seul, par un temps doux, voilé, je suis
-adossé, ce matin, à une falaise de sable
-au bord de la mer.</p>
-
-<p>Toujours non satisfait, toujours triste,
-toujours inquiet, me voilà revenu ici,
-comme chaque été, et je crois voir, sur la
-mer et le ciel confondus, l’immense cadran
-d’une horloge dont l’aiguille marque le
-chiffre qui signifie un an écoulé.</p>
-
-<p>Dans un moment de paix, durant une
-trêve de tous les mouvements humains,
-et quand j’aspire, de toute ma fatigue, au
-silence, le grand murmure de la mer basse
-semble me dire que le silence, jamais je
-ne le goûterai. Il vient de la mer, à deux
-cents pas de moi environ, un bruit clair,
-fait de sons argentins minuscules, quasi
-gais, chacun pris à part, déchirants dans
-leur ensemble : j’y reconnais les rires, les
-cabrioles et les singeries de la vie en commun…
-Et de beaucoup plus loin vient un
-sourd et large grondement pareil à des
-orages ou bien au grave ronflement
-d’une conque marine : cela est à peine
-perceptible, cela est monotone, mais, si
-l’on prête l’oreille, c’est une mélopée
-sombre et pathétique, une plainte d’abord,
-sur une note grêle et répétée, puis qui
-s’enfle, puis qui s’exaspère comme le cri
-de la sirène dans le brouillard, et pour
-revenir sans cesse à la petite note initiale,
-grêle, monotone, fondamentale : ce bruit
-lointain, c’est mon âme même, et c’est
-mon amour. C’est moi, grondant et douloureux,
-que cache incomplètement la
-troupe aux menus mouvements de son
-argentin, et qui joue en famille la comédie
-quotidienne…</p>
-
-
-<p class="date">Le soir.</p>
-
-<p>Ce n’est pas de l’infini que je sens
-l’hostilité ; ce n’est pas Dieu qui m’effraie,
-car entre l’univers sans borne, l’idée divine
-et moi-même, à quelque modestie
-que je me réduise, il y a comme une secrète
-entente, le souvenir ou l’espoir
-d’une entrevue où un mot essentiel — ne
-fût-ce que : « j’admire » ou « j’adore » — pourra
-être échangé ; et enfin il y a,
-me semble-t-il, la qualité de mon amour…
-Mais c’est de ce monde, si proche de moi
-et si étranger, qui me fait fête, à qui je
-souris, mais sans que je l’aime ni qu’il
-m’aime : c’est lui mon ennemi…</p>
-
-
-<p class="date">10 août.</p>
-
-<p>J’ai reçu d’Aix des cartes postales, en
-échange de celles que j’ai envoyées à Aix…
-Joli pays, Aix, je ne dis pas non ! Jolie
-invention, la carte postale : sous le prétexte
-que tout le monde la peut lire, on y
-écrit banal comme entrefilet de journal,
-et la lettre fermée, à présent, prend une
-importance !… Y recourir, c’est confesser
-qu’on a des cachotteries.</p>
-
-<p>Elle a écrit au-dessous d’une vue du lac
-du Bourget ces seuls mots : « Il fait beau. »
-Moi, j’avais mis, sous une maison normande :
-« Il pleut. » — « Il pleut », cela
-pouvait signifier : « Je m’ennuie » ; mais
-« il fait beau », cela ne veut pas nécessairement
-dire : « Venez donc… »</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Le fait est que la Normandie n’est pas
-un pays : c’est le déluge. Oh ! Et puis cette
-universelle verdure, ces vallées, ce ruisseau, — ce
-tapis de drap du conférencier
-dont le verre d’eau s’est répandu ! — ces
-petites collines en meules de foin !… Oh !
-Et puis ces chemins, entre haies, d’où
-l’on ne voit rien, et qui ne communiquent
-pas entre eux, chemins égoïstes et qui
-vont, chacun pour soi, jusqu’au bout de
-leur idée, sans rien entendre !… Oh ! Et
-puis ces vaches, toujours ces vaches, ces
-museaux baveux, cette mâchoire infatigable,
-ces yeux bêtes ! cette odeur de bouse
-et de lait !… Et les paysans, qui croient
-toujours qu’on se moque d’eux, et qui se
-moquent de vous sans qu’on le croie !…
-Oh ! oh ! j’en ai contre la Normandie !</p>
-
-<p>Autour de moi, l’on plaisante :</p>
-
-<p>— Pourquoi y venez-vous tous les ans ?
-Jusqu’aujourd’hui vous ne vous en plaigniez
-pas ?</p>
-
-<p>— Jusqu’aujourd’hui j’étais aveugle,
-et je vois.</p>
-
-<p>Quelqu’un m’a dit :</p>
-
-<p>— Jusqu’aujourd’hui vous voyiez, et
-vous êtes aveugle.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Évidemment, je suis le siège de phénomènes
-curieux et nouveaux, parmi
-lesquels mon orgueil outrecuidant, surtout,
-m’étonne… Un amour tel que le
-mien exige-t-il donc ce ridicule ?…</p>
-
-
-<p class="date">11 août.</p>
-
-<p>J’ai marché, sur la route, pendant toute
-une après-midi, pour me donner un prétexte
-à ne rien faire : car mon travail,
-pour la première fois de ma vie, me semble
-ennuyeux et vain. En marchant, on se
-donne un certain air d’agir : on compte
-ses pas, on compte les bornes, on consulte
-sa montre, on se gare des automobiles…
-Et quand la fatigue commence à
-vous peser sur les jarrets, on est sur le
-point d’être presque content de soi : c’est
-un peu comme si l’on avait fait quelque
-chose ; on s’attirera même de la considération,
-en rentrant, si l’on certifie un bon
-nombre de kilomètres parcourus… Cependant
-eux, qui en ont « fait » trois cents
-sur leur « soixante chevaux », sont plus
-fiers…</p>
-
-<p>Et cela me porte à rêver, ce soir…
-Voilà des gens, paresseux, qui se lèvent
-tôt et partent en automobile, n’ayant plus
-qu’un désir et qu’un but : atteindre le
-lieu fixé pour le déjeuner ; ils l’atteignent,
-déjeunent mal, sans plaisir, — et n’ont
-plus qu’un désir et qu’un but : revenir
-là d’où ils sont partis… Et rien ne donne,
-plus que cette course muette, folle, dépourvue
-d’agrément et sans utilité aucune,
-la sensation d’un jour bien employé…
-Quant à moi, rien ne m’épouvante comme
-la constatation d’un pareil fait : — si
-l’instinct, toujours puissant et sûr chez
-les gens qui réfléchissent peu, indiquait
-à ceux-là, pour fin dernière et vraiment
-bien simple de la vie, cette triste action :
-tuer le temps !…</p>
-
-
-<p class="date">12 août.</p>
-
-<p>Il y a les raffinés de la matière comme
-il y a les raffinés de l’esprit : tous aboutissent
-à des extravagances. L’homme qui
-travaille pour gagner sa vie ou augmenter
-son bien-être est le seul, sans doute, dont
-l’action ait de la beauté ; mais celui qui,
-n’ayant rien à faire, singe celui qui travaille, — ou
-celui qui marche le long des
-routes à l’imitation du colporteur ou du
-chemineau, pour s’épargner d’entendre
-battre son cœur, sont comiques.</p>
-
-<p>Qu’ils se moqueraient donc de moi si,
-lorsqu’ils me demandent, au retour de
-leurs expéditions dont je me moque :
-« Qu’avez-vous fait tout le jour ? » je leur
-répondais : « J’ai aimé !… aimé à trois
-cents lieues de la femme que j’aime !… »</p>
-
-<p>Lorsqu’ils sont loin, et que je suis seul,
-je m’assieds dans une guérite dont la capeline
-d’osier cintré me cache toute vue
-à droite et à gauche, et, en face de la mer
-nue, je me laisse aller à aimer. Le ciel et
-la mer se peuplent : le passé ressuscite ;
-l’avenir prend une forme, passe, et s’évanouit
-comme un nuage. Et cela peut durer
-des heures. Oh ! qu’après cela il me
-semble que j’ai bien rempli ma journée !</p>
-
-<p>Dans cet état, tout, un rien même, devient
-signe, symbole : comme je comprends
-la superstition des amoureux ! Le
-ciel du couchant a rougi, des barques ont
-passé… Pourquoi suis-je hanté tout à coup,
-et encore une fois, de ce souvenir d’une
-seule heure, à Livourne, il y a quinze ans,
-dans l’intervalle de deux trains, entre
-Pise et Florence ? C’était le soir, sur le
-port ; il y avait, je me souviens, de beaux
-vieux murs de briques, et un trois-mâts
-en partance : nous regardions ses voiles
-se déployer, puis se gonfler. Qu’il était
-joli et tentant ! Il invitait au voyage ; il
-partait ! Et tout à coup, on vit un mouvement
-d’hommes sur les jetées, et des
-barques dans l’avant-port : le trois-mâts,
-ayant à peine doublé la lanterne, s’échouait…</p>
-
-
-<p class="date">13 août.</p>
-
-<p>Les moindres de mes pensées d’amour
-me semblent d’essence si supérieure à
-tout ce que j’entends, que je suis sans
-cesse irascible, et indigné des propos les
-plus innocents. Une certaine langue est
-chantée en moi, par des voix pures, auprès
-de laquelle les conversations ordinaires
-forment un bruit insupportable. — Est-ce
-là quelque chose d’analogue à ces
-belles illusions du rêve, qui nous font
-croire que nous voyons des paysages indicibles
-ou que nous avons d’ineffables
-conceptions, dont une seule chose nous
-demeure au réveil, à savoir que nous les
-avons eues, mais non pas un souvenir un
-peu net et qui se puisse exprimer ?</p>
-
-<p>Qu’est-ce donc que je touche par la
-seule habitude nouvelle de penser toujours
-amoureusement ? Quel ennoblissement
-ai-je reçu en élisant simplement
-une femme entre toutes et en la jugeant
-digne d’accaparer toutes mes facultés ? Je
-me sens, en vérité, haussé dans la hiérarchie
-des êtres. Est-ce par la vertu de
-cet acte si étonnant de l’esprit et du cœur
-qu’on nomme <i>foi</i> ? est-ce par la vertu de
-cet autre acte humain, incompréhensible,
-qui est le <i>dévouement</i> ?… En effet, je crois
-en une femme, c’est-à-dire que j’ai la
-certitude absolue que cette femme est incomparable
-à aucune autre, et je lui suis
-dévoué : je lui appartiens, corps et biens.</p>
-
-<p>Comme la plupart des religions, ce genre
-d’amour rend orgueilleux. On est fier de
-croire ; on plaint celui qui ne croit pas
-de même ; on le trouve bien petit.</p>
-
-
-<p class="date">14 août.</p>
-
-<p>Ils aiment le bruit, le tintamarre, le
-charivari infernal. La plénitude de la
-santé physique, le corps flatté par l’exercice
-et mille soins, une sorte d’inconscience
-heureuse les reportent à leurs
-origines primitives, et d’ingénieux Américains,
-pour fournir les rythmes musicaux
-qui s’adaptent exactement aux civilisés
-d’aujourd’hui, n’ont eu qu’à les
-emprunter aux nègres. Il y a du brutal,
-du sanguin, et une lubricité animale dans
-ces secousses de torses et de sons ; elles
-leur procurent un plaisir réel, naturel, le
-plaisir même que réclamaient ces êtres
-nouveaux en qui il semble qu’on ait lâché
-pour la première fois, depuis dix-huit
-cents ans, la bête. Elle se porte bien !</p>
-
-<p>En les écoutant, en les voyant tourbillonner
-comme un cyclone, ce soir, par les
-fenêtres du salon illuminé, j’ai eu, dans
-l’ombre de la terrasse et sous la voûte du
-ciel pur, l’illusion que j’aboutissais à
-l’extrême fin des civilisations qui ont
-enseigné à l’homme tant de manières, de
-si contenues, de si saugrenues et de si
-charmantes, et, qu’à côté de moi je voyais
-le monde qui recommençait.</p>
-
-<p>Je me suis en allé, sur la longue plage
-solitaire, le plus loin possible essayer
-de goûter le délice de l’inertie et du
-silence.</p>
-
-
-<p class="date">15 août.</p>
-
-<p>Un goût de néant, que je n’avais pas,
-m’est venu. Il y a des jours où je me
-plais dans l’inaction même de mon amour
-inavoué. Tant que le mot n’a pas été dit,
-mon imagination nourrit librement l’espérance.
-Mais je sens toute la lâcheté
-que mon cas suppose ; aussi, d’autres
-jours, je me relève et je vais agir.</p>
-
-<p>Tâchons de pénétrer jusqu’au fond
-de tout cela : un secret instinct me
-murmure à l’oreille qu’un amour du
-genre de celui qui m’agite s’idéalise par
-l’absence, se purifie par son contraste
-même avec la vie médiocre ou bestiale
-qui m’environne, et que, de cet amour,
-c’est l’image que j’aurai le plus embellie
-qui me vaudra le plus de joie. — Je
-puis constater que ma pensée amoureuse
-est plus ardente et plus radieuse depuis
-mon séjour en un endroit presque détesté :
-elle se nourrit de mes colères.
-Mon amour progresse bien, si l’on veut
-admettre que l’amour puisse être « subjectif »,
-comme disent les philosophes ;
-mais il n’avance point du tout, si l’amour
-est en définitive un duo, comme disent
-les musiciens, qui s’y entendent mieux
-que les philosophes.</p>
-
-
-<p class="date">16 août.</p>
-
-<p>Mon désaccord avec les gens qui m’entourent,
-voici, je crois, ce qu’il est : ils
-vivent tout entiers dans le moment présent ;
-ils jugent tout événement par rapport
-à la minute, à l’heure, à la journée
-où il échoit ; tandis que je ne peux
-m’empêcher de voir toute l’étendue de
-ma vie, de la leur, depuis la nuit qui
-fut son point de départ jusqu’à la nuit
-qui sera son terme. Tant d’obscurité arrête
-le rire sur les lèvres. D’où venons-nous ?
-Où allons-nous si vite, précipités
-comme des étoiles filantes ? Voilà la
-question qui a causé au monde le plus
-d’angoisse, certes, mais le plus de ravissement
-aussi. L’idée religieuse la posa ;
-l’irréligion nous la fera-t-elle oublier ?
-En ce cas-là, il y aurait encore de certains
-amours qui, par de belles nuits,
-la feraient de nouveau formuler, entre
-des baisers, par la bouche de certains
-amants.</p>
-
-
-<p class="date">18 août.</p>
-
-<p>Ce soir, sur la plage, à mer basse,
-étant seul, assis à même le sable, par
-une nuit noire, j’entendais, de loin, les
-pianos des villas… J’ai cru voir toutes
-ces jeunes femmes en robes claires, ces
-jeunes filles hardies, nuques et bras nus ;
-et ces hommes de plaisir, qui vivent dans
-leur atmosphère parfumée. Et, le front
-dans mes mains, sans vouloir, même
-mentalement, donner un nom à ce que
-j’éprouvais, j’ai senti ma gorge se serrer ;
-j’ai été surpris : j’allais sangloter !…</p>
-
-
-<p class="date">19 août.</p>
-
-<p>Voyons, voyons, un peu de logique !…
-J’oppose sans cesse mon amour à leur
-amour. Mon amour, n’est-ce pas ? est
-avant tout l’attachement d’une pensée à
-une pensée ; le leur est tout délire des
-sens. Et c’est l’image de celui-ci qui,
-hier soir, m’a troublé…</p>
-
-
-<p class="date">20 août.</p>
-
-<p>Je veux <i>agir</i>. Mais je ris de moi-même.
-Afin de me donner le change, je vais
-partir pour l’Italie, où je devais aller en
-novembre prendre la dernière image de
-la Cène, à Milan, et des Corrège de
-Parme, qui se détériorent. J’aurai vite
-fait mon petit travail et <i>il faudra</i> que je
-passe par Aix pour rentrer en France.
-Ne pas m’y arrêter alors serait presque
-impoli… L’idée d’avancer ce voyage
-d’Italie est des plus simples !…</p>
-
-
-<p class="date">Parme, 28 août.</p>
-
-<p>Et je suis là, un jour d’été torride,
-dans cette ville étrangère et morte. J’y
-suis venu autrefois, étant jeune, ayant
-l’âme légère, et je me souviens d’avoir
-médité dans la petite salle qui contient
-la <i>Madone de saint Jérôme</i>, où cette Madeleine,
-la plus voluptueuse des femmes
-qui aient jamais été conçue par un artiste,
-se laisse, tout inclinée, abandonnée,
-et le visage ravi, mettre par Jésus enfant
-la main dans ses beaux cheveux d’or !…
-A vingt-cinq ans, alors que je ne savais
-pas ce qu’est aimer, toute une vie d’amour
-et de plaisirs immesurés m’a été promise
-par cette femme admirable, et je suis
-sorti de la petite salle plus ivre qu’en
-aucun jour de ma vie.</p>
-
-<p>J’ai eu quelque gêne à me retrouver
-tantôt en présence de la belle Madeleine :
-fut-ce dépit de mes vingt-cinq ans si lointains ?
-fut-ce dédain d’une câlinerie élégante
-et langoureuse où je sais trop, à
-présent, la part de l’attitude ?… C’est que
-j’aime !</p>
-
-<p>J’aime : et tous ces beaux gestes, ces
-grâces exquises et, pour tout dire, cette
-savoureuse et délirante « manière corrégienne »
-me devient presque étrangère.</p>
-
-<p>J’ai erré dans la ville, indifférent aux
-souvenirs qu’elle éveille. Près de madame
-de Pons mon amour tend à décupler le
-goût que les objets m’inspirent ; loin
-d’elle, sa pensée seule me hante et je ne
-sens que l’exil.</p>
-
-<p>Un pays calciné, une ville rouge, un
-lit de rivière pavé de galets secs ; des monuments
-clos, dirait-on, comme pour
-étouffer, à l’intérieur, une fournaise ; des
-rues désertes. Je vais jusqu’au Jardin
-public, grand et beau parc solitaire. De
-longues allées aboutissent à un bassin
-d’eau croupissante qui contient un îlot
-planté d’ifs sombres et d’un pâle saule
-pleureur. Les arbres sont déjà jaunis,
-grillés, des feuilles tombent ; j’aperçois
-des statues de marbre ; une Flore, éplorée,
-là-bas, lève les bras, vers qui, vers
-quoi ?… Pleure-t-elle les feuillages trop
-tôt disparus ? est-elle lasse de solitude et
-de silence ?… Et, de l’extrême tristesse,
-un charme naît soudain : je voudrais rester
-là, des journées, des journées pareillement
-immobiles et torrides, devant
-l’eau croupie, les ifs noirs, le saule et la
-Flore éplorée.</p>
-
-<p>J’ai passé une heure au bout du jardin,
-sur des remparts très vieux, d’où l’on ne
-voit que des fossés vides, des murs de
-briques et une campagne où il semble
-qu’il n’y ait jamais eu rien.</p>
-
-
-<p class="date">1<sup>er</sup> septembre.</p>
-
-<p>Pour suspendre un peu plus longtemps
-ma décision de m’arrêter à Aix, j’ai voulu
-passer encore une fois par Venise…</p>
-
-<p>L’abus de la littérature descriptive, extatique,
-dégoûte un honnête homme, non
-seulement d’écrire, mais d’éprouver une
-émotion dans certains lieux renommés
-pour enivrer les voyageurs. Je sens approcher
-la réaction : elle sera terrible.
-Un Jules Renard viendra ici, qui, sous
-prétexte de mettre les choses au point,
-nous fera de Venise une page implacable
-où la puanteur des canaux, l’invasion des
-Allemands et de leur langue, la rengaine
-des chansons, la niaiserie des figures
-béates que l’on croise en gondoles et la
-forêt des points d’exclamation que l’on
-voit s’ériger ici à la fin de toute phrase
-écrite ou parlée, — prendront une telle
-vigueur, une telle verve de vérité, que
-nul n’osera plus seulement s’aviser de la
-splendeur des ors de Saint-Marc, du
-spectre du passé au tournant d’un canal
-obscur, ni, sur la lagune, de la bacchanale
-insonore des plus belles couleurs que
-puisse composer la lumière du jour.</p>
-
-<p>Comme l’antiquité, Napoléon ou la mer,
-Venise est un motif à amplification facile,
-et son seul nom a touché le lecteur avant
-que l’écrivain ait placé sa première épithète.
-Venise est le refuge de ceux qui
-n’ont pas d’émotions véritables à rendre,
-c’est le cadre d’amour de tous ceux qui
-ne sont pas amoureux. L’impression forte
-et juste, celle dont le frisson est contagieux,
-je l’ai trouvée quelquefois chez le
-poète qui parle d’une ruelle de son village
-ou du rideau de peupliers qui borne
-son horizon. Quant aux amants, l’on confond :
-ce n’est pas eux qui cherchent les
-lieux renommés pour l’amour, mais bien
-les pauvres solitaires en quête d’amour ;
-ceux qui s’aiment, ah ! que tout est beau
-pour eux, n’importe où !</p>
-
-
-<p class="date">2 septembre.</p>
-
-<p>Il y a des rencontres singulières ; mes
-malles faites, mon billet retenu pour demain,
-après avoir décidé de m’arrêter à
-Aix, sans en avoir averti madame de
-Pons, je reçois d’elle une carte qui porte
-en tout, sous une vue banale de la gare
-d’Aix-les-Bains : « <i>Halte-là ! s. v. p.</i> »</p>
-
-<p>Mon sort est trop beau ! Mais arriver à
-Aix dans les vingt-quatre heures, ce serait
-obéir, et ce serait exagéré. Me voilà
-obligé de feindre : j’antidate une lettre
-annonçant à ces dames mon « passage »
-à Aix. Car on ne me croirait point, si je
-disais : « J’avais mon billet pour Aix
-quand vous m’avez prié d’y faire halte. »</p>
-
-
-<p class="date">4 septembre.</p>
-
-<p>Que de résolutions dans ce train ! Je ne
-me connus jamais tant d’audace.</p>
-
-<p>Résolutions, audace, oui : tant qu’il
-n’est l’heure que de se dire : « J’adopte le
-parti d’être audacieux. » Mais, pour peu
-que plus de précision soit requise, par
-exemple : « Comment exercer cette audace ?
-et quand ? » qu’un homme vraiment
-épris est en peine !</p>
-
-<p>Je sais bien comment je m’y prendrais
-si seulement je l’aimais un peu moins.</p>
-
-
-<p class="date">Aix-les-Bains, 5 septembre.</p>
-
-<p>Il a été admis que nos lettres s’étaient
-croisées, et ce médiocre fait, cette rencontre
-de hasard, — moi annonçant mon
-arrivée à Aix, en même temps qu’elle
-m’invite à venir, — a agi, je l’ai bien vu,
-sur sa pensée, sur sa conscience : le plus
-petit mystère pénètre le cerveau d’une
-femme comme une goutte d’essence un
-sachet. Nullement crédule, madame de
-Pons est aujourd’hui, sinon convaincue,
-du moins soumise à cette idée que quelque
-chose de mieux qu’une puissance humaine
-a pu favoriser notre tendre amitié.</p>
-
-<p>Je ne lui ai pas confessé la vérité, qui
-diffère trop peu de ce qu’il m’a fallu lui
-conter, et qui, en somme, comporte le
-même hasard exactement.</p>
-
-<p>Chétif incident ! niaiseries que tout
-cela !… Mais l’amour est servi souvent
-par une valetaille qui ne paie pas de mine.</p>
-
-<p>Elle a été heureuse en me voyant, c’est
-certain, mais cela peut venir de ce qu’elle
-s’est ennuyée jusqu’ici…</p>
-
-<p>Mais elle s’est peut-être ennuyée jusqu’ici
-parce que…</p>
-
-
-<p class="date">6 septembre.</p>
-
-<p>C’est une petite villa située dans le
-haut d’Aix ; elle n’est pas fort jolie et n’a
-point de nom romanesque. On la désigne,
-ainsi que trois de ses voisines, par le
-nom du propriétaire auquel on joint un
-numéro : encore est-ce le numéro qui est
-le moins disgracieux à dire : c’est la
-« villa Cervollet, numéro 2 ».</p>
-
-<p>Et voilà une appellation banale qui est
-entrée désormais dans le trésor poétique
-de ma mémoire. A cet assemblage de
-mots si plats est lié, pour le reste de ma
-vie, le souvenir de la minute pour moi la
-plus triomphante : celle où madame de
-Pons m’est apparue, hier, dans une petite
-pièce quelconque, venant à moi la
-main tendue, et portant, en toute sa personne,
-l’éclat d’une joie affectueuse qui
-ne saurait tromper.</p>
-
-<p>Elle venait tout entière au-devant de
-moi, je l’ai vu : sa main, son regard, son
-visage, sa bouche gonflée de tendres paroles,
-et ce genou qui pointait sous la
-robe claire d’été, et ce corps qui venait
-à moi !… Tout autre, à ma place, eût
-ouvert les bras à cette femme !… C’est
-d’imaginer par avance une volupté trop
-forte qui me la fait repousser quand elle
-s’offre : je la crois irréelle, je m’arrête en
-reconnaissant ma féerie… Nous nous
-sommes serré la main, très correctement.
-Et nous avons échangé des paroles ordinaires.</p>
-
-<p>Madame Delaunay est venue, bien fatiguée
-par son traitement. Ces dames se
-sont plaintes de l’endroit qu’elles habitent,
-et moi de celui d’où je viens.</p>
-
-<p>— Où donc est-on bien ?</p>
-
-<p>— Entre amis, ai-je dit, l’endroit
-n’importe guère !…</p>
-
-<p>Quand je me suis retrouvé seul avec
-madame de Pons, j’ai cru remarquer
-qu’elle sentait qu’il y avait entre nous la
-façon expansive dont elle s’était avancée
-vers moi dans la petite pièce. Subtilité
-d’amoureux ! mais certitude. Ravissement !…
-Lorsqu’elle m’a offert d’aller
-visiter le jardinet, je lui ai baisé la main
-et je lui ai dit :</p>
-
-<p>— Mon amie, que je suis heureux de
-vous revoir !…</p>
-
-<p>Nous avons visité ensemble le jardinet.
-Elle déplorait qu’on n’eût, de là, aucune
-vue sur le lac ; je le déplorai avec elle,
-d’un singulier ton, sans doute, car elle
-me dit :</p>
-
-<p>— Comme ça a l’air de vous être égal !…
-Voyons ! ajouta-t-elle, asseyons-nous et
-causons !</p>
-
-<p>Nous nous assîmes sur un banc, pour
-causer. La vue de son bras découvert et
-de la main que j’avais baisée m’étourdissait.</p>
-
-<p>— J’ai peur d’être bête, lui dis-je en
-souriant ; parlez, vous !</p>
-
-<p>Ma franchise mal contenue me poussait
-presque à un aveu.</p>
-
-<p>Elle devint triste, tout à coup ; sa figure
-se voila. Nous causâmes, mais comme
-autrefois. Le nuage repassa, d’ailleurs,
-sur son visage. Cependant je ne m’en
-suis pas alarmé.</p>
-
-
-<p class="date">Même jour.</p>
-
-<p>Que de temps j’ai vécu à ne pas espérer
-qu’elle pût m’aimer un jour ! Et voilà
-qu’une tranchée de désespoir me coupe
-les entrailles, aujourd’hui, quand je viens
-à penser : « Si elle ne m’aimait pas !… »</p>
-
-
-<p class="date">Même jour.</p>
-
-<p>Est-ce que je ne pourrais pas interpréter
-l’attitude de sa mère envers moi, afin
-de connaître ses sentiments à elle-même ?</p>
-
-<p>Idée absurde !… Elle trompe sa mère
-sur ses propres sentiments, car, si sentiments
-il y a, elle se trompe elle-même !…
-Comment cela ? Mais parce qu’elle ne
-croit point m’aimer. Une femme peut
-aimer sans qu’elle s’en doute. Celles
-qui ne pensent qu’à l’amour et qui se
-tâtent le pouls, chaque soir, afin de savoir
-si elles aiment, peuvent croire
-qu’elles aiment alors qu’elles n’aiment
-pas ; mais celles qui s’emploient, par un
-reste de fidélité tenace, à éloigner d’elles
-toute pensée d’amour décorent de noms
-innocents — tels qu’amitié, plaisirs intellectuels,
-communauté de goûts — ce qui
-est amour.</p>
-
-
-<p class="date">Même jour, le soir.</p>
-
-<p>Je lis ce que j’ai écrit tantôt. Je n’en
-suis pas dupe : — je me cramponne à
-mon optimisme, parce que je mesure
-des yeux la chute que je vais faire si je
-le lâche.</p>
-
-
-<p class="date">8 septembre.</p>
-
-<p>Elle espérait que je ne me montrerais
-pas différent de l’ami que j’étais quand
-nous nous sommes séparés à Paris. Mon
-étourdissement de l’autre matin, et le
-mot que j’ai dit, lui ont montré que le
-temps et l’absence ont fait mûrir le fruit.
-Il faut le cueillir en sa saison !…</p>
-
-<p>Mais elle-même, ne s’est-elle point vue
-venir au-devant de moi dans cette petite
-pièce ? Elle voudrait, à présent, que je ne
-l’eusse point vue, moi !… Elle joue à
-nier l’évidence. Elle boude parce qu’elle
-constate que l’été ardent nous brûle,
-alors qu’elle souhaitait que le printemps
-durât.</p>
-
-<p>« Il faut pourtant avancer, dit Pascal,
-mais qui peut dire jusques où ? »</p>
-
-
-<p class="date">9 septembre.</p>
-
-<p>Je sens aussi que je me tiens mal :
-il doit être apparent que son corps me
-trouble. Peut-être sent-elle cela ?</p>
-
-<p>Quel que soit le tourment que je
-souffre près d’elle, je ne l’échangerais
-pas contre la paix assurée — loin d’elle.</p>
-
-<p>Je ne rapporte ici que le pire,
-c’est-à-dire mon doute. Mais le doute,
-avant l’aveu, est accompagné d’une infinité
-d’espérances dont le nombre et la
-gentillesse le travestissent et l’ornent
-constamment. Et il faut songer qu’après
-l’aveu, le doute, entre amants, est là toujours,
-mais non plus toutes les espérances.</p>
-
-<p>Il est si bon, avant l’aveu, de ne pas
-savoir tout à fait quel sort vous est réservé,
-qu’on ferait durer volontairement cette
-période ! Elle a des ardeurs et des délicatesses
-comme n’en saurait offrir que
-l’époque où l’on redoute un cataclysme.</p>
-
-
-<p class="date">10 septembre.</p>
-
-<p>— Son mari ? — me dit la bonne madame
-Delaunay ; — mais, cher monsieur,
-que ce bandit se présente aujourd’hui ou
-demain, elle est femme à le recevoir !…</p>
-
-<p>Je souris.</p>
-
-<p>Madame Delaunay s’en fâche.</p>
-
-<p>— Je souris, lui dis-je, parce que je
-ne puis croire que cela soit.</p>
-
-<p>— Ah ! vous ne pouvez pas croire que
-cela soit ?… Eh bien ! je vais vous citer
-un fait qui vous fera croire que cela est :
-son appartement du boulevard Malesherbes ?
-eh bien ! elle n’a pas fait une
-démarche pour en résilier le bail !…
-elle a payé le terme de juillet !…</p>
-
-<p>— Aurait-elle des nouvelles de son
-mari ?</p>
-
-<p>— Pour cela, non !</p>
-
-<p>— Voyons, décidément, l’aimait-elle ?…</p>
-
-<p>— Un chenapan !…</p>
-
-<p>— Le chenapan était, après tout, son
-mari… Le jugeait-elle ?… N’a-t-elle pas
-des principes très enracinés ?… Ah ! madame,
-peut-être l’avez-vous trop bien
-élevée ?…</p>
-
-<p>Qu’elle est drôle, madame Delaunay,
-en se défendant là contre, branlant la tête
-et pétillant des yeux :</p>
-
-<p>— Ce n’est pas moi, je vous prie de le
-croire, qui lui ai <i>fourré</i> ces idées-là dans
-la tête !…</p>
-
-<p>C’est une façon vive de dire : « Ma fille
-a des idées capables de la faire agir contrairement
-à son désir et à son bonheur. »
-Et l’instinct de la mère se révolte.</p>
-
-
-<p class="date">11 septembre.</p>
-
-<p>Je les ai emmenées, elle et sa mère,
-dîner dans les jardins du casino, avec
-Guglielmo Santi, l’historien milanais, qui
-fait une saison ici. Quelle culture chez ce
-vieillard alerte ! quelle finesse et quelle
-fermeté dans le jugement des hommes et
-des œuvres ! et quelle grâce virile peut
-atteindre un esprit qui garde de l’ingénuité
-avec tant de savoir ! Qu’il est élégant
-à un homme vraiment grand de ne
-rapporter des sommets qu’un air plus
-pur ! Lorsque les hommes consentent, en
-faveur d’une femme intelligente, mais
-rien que femme, à présenter d’une façon
-courtoise les fleurs de leurs connaissances,
-de leur jugement et de leur goût,
-le joli jeu pour elle de les accueillir, de
-paraître les trier dans sa main, et de
-montrer, après, qu’elle en est toute parée,
-embellie !</p>
-
-<p>Elle semblait bien heureuse. Tout le
-plaisir possible de l’esprit se mêlait à
-l’agrément des lumières tamisées, des
-toilettes claires, et de tant de bras nus
-ou chargés de bijoux, et de l’arôme des
-fraises, et de l’air de la belle nuit, un
-peu lourd.</p>
-
-<p>J’ai eu envie de lui crier :</p>
-
-<p>— Si votre mari était là, sapristi !
-est-ce qu’une pareille soirée nous eût été
-possible ?</p>
-
-<p>Après les avoir reconduites, je suis
-resté seul, sur la route, derrière les villas
-Cervollet 1, 2, 3, 4 ; et, au lieu de redescendre
-vers la ville, je me suis enfoncé
-dans la campagne. La nuit, la solitude,
-la magnificence du calme absolu, et mon
-dieu enfermé là, non loin, sous le petit
-toit d’ardoise qui s’argente à la montée
-du croissant de lune !… Griserie, plénitude
-de vie, espoir un peu forcé, mais
-espoir ! et je ne sais quoi de douloureux,
-en moi, qui se mélange si bien à la nuit !…
-Regards béats vers les étoiles ; une envie
-d’éclater en mille morceaux, en milliards
-de miettes, et d’aller scintiller si loin, si
-haut ! un désir d’échapper à moi-même
-comme n’importe qui, par les grands mots
-lyriques !… Montagnes, vallée, lac, ville
-endormie, silence ! — Quelle illusion que
-ces grandioses envolées ! la vérité est
-qu’un seul point m’attire : ce plat petit
-toit d’ardoise qui coiffe un vilain cube de
-briques, nommé la villa Cervollet n<sup>o</sup> 2.</p>
-
-
-<p class="date">13 septembre.</p>
-
-<p>Cela s’est passé bien simplement. Nous
-étions partis, elle et moi, seuls, pour
-aller nous promener dans la campagne,
-et sa mère, en la voyant si jolie et si
-rieuse sur le pas de la porte, m’avait dit
-à l’oreille :</p>
-
-<p>— Elle s’émancipe !… ma parole d’honneur !…</p>
-
-<p>Nous avions pris un chemin très rustique
-à travers les vignes, sur la pente
-du Revard, et je pensais, tout en causant :</p>
-
-<p>« Quand nous serons arrivés à une certaine
-prairie que je sais, — où d’ailleurs
-nous n’arriverons pas de sitôt, — et d’où
-l’on a, au pied d’un orme, une très belle
-vue sur la Dent de Nivolet et Chambéry,
-nous nous assoirons, et alors je lui parlerai… »</p>
-
-<p>Arrivés à l’endroit voulu, nous nous
-sommes assis, en effet, et avant que je lui
-« parle », elle m’a dit, sans préambule :</p>
-
-<p>— Je ne crois pas que je vous aime.</p>
-
-<p>Instantanément, j’ai posé ma main en
-écran, devant moi, et j’ai dit :</p>
-
-<p>— Assez ! assez ! je vous en prie.</p>
-
-<p>Elle a tout de même ajouté :</p>
-
-<p>— Vous voyez que je suis franche…</p>
-
-<p>J’ai dit :</p>
-
-<p>— Oui, oui.</p>
-
-<p>Et nous avons causé, comme si de rien
-n’était.</p>
-
-
-<p class="date">Même jour.</p>
-
-<p>Évidemment il était fatal que, faisant
-une première promenade en tête à tête,
-avec elle, dès le moment que nous serions
-assis, je dusse « parler ». Femme, elle a
-senti cela, elle a pris les devants pour
-m’épargner d’avoir cet air toujours un
-peu sot qu’on a quand on fait, sur un ton
-chaleureux, une proposition qui n’est pas
-acceptée.</p>
-
-<p>Je pense : « Elle a été cruelle… » Mais
-non ! Devinant que j’allais lui dire : « Je
-vous aime », elle me devance et me dit :
-« Je ne crois pas que je vous aime… »
-Elle sait mon amour-propre, elle sait le
-supplice rétrospectif qu’eût été pour moi,
-après coup, le souvenir de mon attitude
-en formulant l’aveu, et de mon émotion,
-de mon émotion dédaignée ! Sa brusquerie
-a été un moindre mal ; par là, elle
-entendait ménager une susceptibilité
-qu’elle connaît trop ! D’ailleurs, elle
-croyait que nous « parlerions » encore,
-après coup. Et comme elle eût, j’en suis
-certain, pansé la fraîche blessure ! Elle
-y comptait, elle avait tous ses baumes ;
-ma douleur, elle l’aurait endormie ; nous
-serions revenus causant, non pas de notre
-amour, mais d’amour ; et ce sujet, entre
-elle et moi, comme elle était persuadée
-qu’il me serait doux !… C’est moi qui
-ne l’ai pas voulu…</p>
-
-<p>Je ne l’ai pas voulu !… Oh ! non, pas
-de consolation pour moi ! J’aime mieux
-une douleur aiguë, le sang qui gicle vif
-et pur, après le coup rapide, le stylet
-retiré aussitôt.</p>
-
-<p>Non, non ! J’avais désiré trop. D’amicales
-caresses, allons ! auraient été dérisoires.
-« Je ne crois pas que je vous
-aime » : discuter cela, qui donc y songe ?
-Je sais fort bien et ce que cela contient
-de franchement négatif et ce que cela
-contient pour moi d’espérance : — juste
-assez pour ne me point décourager de
-souffrir !</p>
-
-<p>Car ces paroles ne sont pas mortelles.
-Un soupirant moins déraisonnable y puiserait
-réconfort. Madame de Pons admet
-la pensée d’être aimée de moi ; elle admet
-la pensée de m’aimer ; elle demeure avec
-ces pensées, elle s’entretient avec elles,
-depuis longtemps peut-être, — mais elle
-n’est pas sûre de pouvoir longtemps les
-admettre, demeurer et s’entretenir avec
-elles… Elle n’est pas sûre, et cela suffit à
-me briser, moi qui aime ; mais, elle qui
-n’aime pas, quelle condescendance et
-quelle tendre bonté de vouloir bien me
-dire : « Je ne suis pas sûre » !… C’est
-moi qui ai été brutal en lui coupant la
-parole.</p>
-
-<p>Je devrais me traîner à ses pieds.</p>
-
-
-<p class="date">15 septembre.</p>
-
-<p>La vie continue entre nous ; mais elle
-est double : il y a ce que nous disons
-et ce que nous ne disons pas. Dès auparavant,
-oui, sans doute, ces réticences, en
-nos causeries, nous les soupçonnions ;
-désormais, nous les connaissons, et elles
-nous gênent, comme le voisin de campagne,
-derrière sa clôture basse, à partir
-du jour où on lui a été présenté. On le
-tenait pour inexistant : maintenant il est
-là. Lui-même semblait ne pas entendre
-votre langue ; à présent, on croit qu’il
-écoute. On s’observe, on se contient ; on
-écarte tout sujet propre à piquer sa
-curiosité. A force d’éliminer à cause de
-lui tels sujets, on s’en laisse imposer
-d’autres par lui : c’est lui qui gouverne
-vos entretiens. Bientôt on s’aperçoit que
-c’est pour lui uniquement que l’on parle ;
-il n’est plus de l’autre côté de la clôture,
-il est là.</p>
-
-<p>Ni à elle ni à moi ne conviennent la
-dissimulation et la contrainte. Ne désirerions-nous
-pas nous quitter ?</p>
-
-
-<p class="date">16 septembre.</p>
-
-<p>Qu’il faut donc que j’aie l’air malheureux !…
-Je lui trouve, à elle, un air compatissant.</p>
-
-<p>Elle a compris que j’avais souffert
-horriblement du <i>coup</i> : car, si elle ne
-l’avait pas compris, elle aurait été humiliée
-et froissée de ce que je ne l’ai pas
-seulement laissée s’expliquer, parler, enfin
-ajouter un mot au sujet dont elle me
-faisait, je le reconnais, le grand honneur
-de m’entretenir. J’ai bien compris,
-sous le <i>coup</i> même, qu’elle me faisait très
-grand honneur ; mais ma sensibilité fut
-trop vive. Néanmoins elle ne m’a pas de
-rancune, et, à la dérobée, elle me plaint.</p>
-
-<p>C’est par finesse d’esprit : elle me
-comprend ou me devine tout entier. Elle
-a, elle, toute sa tête !</p>
-
-
-<p class="date">Même jour, le soir.</p>
-
-<p>J’ai dîné, seul, ce soir, au bord du
-lac. Orchestre, gamins en <i>smoking</i>, sablant
-le champagne avec des grues, de
-belles filles qui « se rasent », et des
-femmes septuagénaires vêtues en Juliettes
-et qui s’amusent, quelques piliers de
-tripot, des cabotins, un roi… Le mélange
-humain, animé et paré, aux lumières, au
-milieu des fruits, des bijoux, des peaux
-nues, et la musique aidant, n’est pas vulgaire
-pour moi, pourvu que je sois seul ;
-il me ranime et me grise, et son contraste
-même avec ce fond de lac sombre, hautain,
-austère, inhospitalier et célèbre,
-produit en moi un heurt comme ces
-poèmes ou ces rythmes barbares qui ont
-presque à la fois de la sensualité triviale
-et du sublime.</p>
-
-<p>Reconnu un tel et un tel : quand la
-foule anonyme prend, ici ou là, un nom,
-alors elle s’avilit ; le charme est rompu…</p>
-
-<p>Plus tard, loin du restaurant, j’ai
-marché au bord du lac à l’aspect tragique,
-sous une nuit chargée de nuages… Et j’ai
-pensé à tous les mots, aujourd’hui usés,
-qu’un amant du temps de Lamartine pouvait
-dire, dont l’âme d’une femme s’émouvait,
-et qu’un homme ne saurait adresser
-désormais à une jeune femme un peu
-« avertie ». Elle en rirait… A un certain
-degré de culture, que l’ironie rend l’art
-de charmer difficile ! Entre autres choses,
-cet art a abandonné le secours trop complaisant
-de la nature : flots, nuits étoilées,
-nuages, aquilons, — talismans qui ouvrirent
-tant de cœurs… Il faut une autre
-clef !</p>
-
-<p>Et, d’autre part, il y a une pudeur — est-elle
-nouvelle ?… je ne sais — qui retient
-une âme délicate d’avouer l’emprise
-de la nature. Est-ce orgueil : ne point
-vouloir être touché par les choses ?…
-Est-ce humilité, au contraire : des éléments
-à moi, quelle fatuité d’admettre
-une relation !… L’homme qui me parle à
-brûle-pourpoint de ses « sensations »
-me gâte quelque chose, l’idée que j’avais
-de sa discrétion, de son tact, ou l’idée
-que j’avais des choses qu’il dit sentir.
-J’aime qu’il me montre qu’il a vraiment
-senti, mais par quelque détour
-ingénu ou bien à travers un voile tendu
-habilement ; j’aime qu’il se laisse surprendre,
-ou bien qu’il dise : « Ce n’est
-rien ! ce n’est rien ! » quand on voit qu’il
-pleure.</p>
-
-
-<p class="date">17 septembre.</p>
-
-<p>Mon Dieu ! combien faut-il que je
-l’aime, pour ne pas l’aimer moins après
-le coup qu’elle m’a porté !…</p>
-
-<p>J’ai failli lui dire : « Prenez garde ! en
-vous refusant à mon amour, vous le rendez
-moins pur. » Ç’aurait été la vérité.
-Je le constate, et cela m’enrage.</p>
-
-<p>On peut donc tant aimer avant le désir ?
-Voici, maintenant seulement, que sa personne
-physique m’apparaît. J’ai bien pu,
-précédemment, la voir et la désirer, mais
-sans en avoir conscience ; et, dans mes
-méditations amoureuses, c’était ce par
-quoi elle se différencie de toute femme,
-c’était son être, sa pensée, me semblait-il,
-oui, vraiment, je ne sais quoi qui ne
-se confond pas avec sa chair, que j’appelais,
-que je souhaitais qui m’appartînt.
-Qu’elle m’aimât ! tout était là. Ah mais !
-aussi le violent souhait !</p>
-
-<p>C’est un ancestral et barbare instinct
-qui nous inspire de la colère contre la
-femme qui ne nous aime pas ! La colère
-n’est guère de mise, à présent que l’on
-ne prend plus une femme par la force ;
-elle devrait être remplacée par la temporisation,
-la patience… ou la science un
-peu exacte de l’amour… Bon pour le
-conquérant qui ne cherche qu’un motif à
-chanter victoire, tout cela ! mais une âme
-un peu fine veut avoir été aimée depuis
-toujours.</p>
-
-<p>Je n’aurai point de satisfaction à la
-posséder demain, après des combats, si
-je n’apprends qu’elle s’était de longtemps
-donnée en pensée, sans que j’eusse rien
-fait pour cela.</p>
-
-<p>Et, à ce propos, j’entends le subterfuge
-impertinent que le premier don Juan venu
-me fournit… L’Église, en certains cas,
-vous conseille : « Fréquentez les sacrements
-d’abord, et la grâce vous viendra. » — Où
-en suis-je tombé pour m’arrêter
-seulement à une pareille turpitude ?</p>
-
-
-<p class="date">Même jour, le soir.</p>
-
-<p>Beethoven m’a sauvé. Du fond de la
-loge, au concert, je regardais madame de
-Pons, sa nuque découverte en carré, son
-bras, l’étoffe soyeuse tendue sur le genou,
-et sa bouche dont la seule image me fait
-pâlir…</p>
-
-<p>Mais la voix divine, c’est-à-dire ce
-rythme, le plus ferme pas qui ait été fait
-vers l’harmonie souveraine qui crée peut-être
-un peu Dieu chaque jour, a soulevé
-mon désir, — comme un coup de vent
-prend une fumée, la tord, l’allège et la
-fait se perdre en spirales éthérées dans
-l’azur, — et, sans le détruire, sans l’atténuer
-même, par la vertu de la seule douleur
-magnifiée, m’a rendu mon amour
-d’autrefois, — d’hier encore…</p>
-
-<p>J’ai pu parler, j’ai pu causer, comme
-<i>avant</i>. Elle m’a dit tout à coup :</p>
-
-<p>— On vous retrouve.</p>
-
-<p>Elle m’a laissé plonger dans ses yeux,
-un moment assez long pour que j’y puise
-un peu de ce qu’elle pense de moi. Mais
-je lui ai dit :</p>
-
-<p>— C’est vous qui regardez en moi, non
-pas moi en vous !</p>
-
-<p>Elle a souri, tristement, car cela lui
-laissait découvrir que mon trouble était
-revenu.</p>
-
-<p>Non, en vérité, je n’ai pas vu en elle !
-Mais, de mille petits faits, je conjecture
-qu’elle pense de moi précisément ce que
-j’ai si longtemps pensé d’elle, — et c’était
-dans les moments où je croyais l’aimer le
-plus : — « C’est surtout sa pensée que
-j’aime… » Ne croyais-je pas, par cela
-seul, la combler d’amour ?… Et moi, je
-n’en suis pas satisfait !…</p>
-
-
-<p class="date">18 septembre.</p>
-
-<p>Elle ne craint pas de se montrer avec
-moi. Nous sommes sortis plusieurs fois,
-seuls, dans la campagne, et en ville. Pas
-un autre être ne fut plus sûrement créé
-pour m’appartenir. Pas un homme, à
-moins qu’elle ne m’en cache bien adroitement
-le souvenir, ne fut mêlé si étroitement
-que moi à sa vie…</p>
-
-<p>Ah ! qu’est-ce donc qui m’empêche de
-lui dire, en nos causeries si libres :
-« Voyons ! j’ai plus de force aujourd’hui :
-expliquez-moi pourquoi vous ne croyez
-pas m’aimer ?… » Mais je me pare de
-l’orgueil de n’avoir pu, là-dessus, supporter
-davantage…</p>
-
-
-<p class="date">19 septembre.</p>
-
-<p>Elle plongeait une lourde vieille louche
-d’argent dans un bassin où des fraises
-flottaient sur le champagne, et, en même
-temps, elle soutenait la coupe qu’elle
-allait m’offrir. Nous étions seuls dans la
-petite salle à manger de la villa Cervollet
-n<sup>o</sup> 2 ; la dentelle de sa manche
-trempa dans le liquide ; je vis l’accident,
-mais négligeai de le signaler aussitôt, et
-ne fis : « Oh ! oh ! » que lorsqu’elle avait
-déjà retiré la louche et en versait le
-contenu dans la coupe. C’était faire :
-« oh ! oh ! » un peu tard, l’opération
-étant délicate, les deux bras tendus,
-occupés, la louche pesante et mal commode.
-Madame de Pons vit le champagne
-se répandre, par la dentelle, goutte à
-goutte, sur la nappe, et prit un air si
-désolé que je me précipitai pour étancher
-la dentelle humide avec n’importe
-quoi, mon mouchoir. Mais je n’avais pas
-achevé de presser la dentelle, que je
-tombai comme un homme ivre, la bouche
-au creux de ce bras demi-nu…</p>
-
-<p>Elle dut reposer la louche dans le bassin,
-la coupe sur la table, mais je n’en
-vis rien. Nous nous trouvâmes, madame
-de Pons et moi, assis, chacun sur
-une chaise. Elle frappait, avec trois
-doigts, de petits coups sur sa poitrine.
-Je crois que son cœur battait fort et la
-gênait ; ses yeux me parurent cernés ; je
-la vis tout à coup sourire et elle dit simplement :</p>
-
-<p>— Eh bien, voilà !…</p>
-
-<p>Son ton, son visage, son geste commentaient
-ces mots si peu lyriques et qui
-me parurent grands. Cela signifiait :</p>
-
-<p>« Je m’attendais, vous le pensez bien,
-à ce qui est arrivé : cela était inévitable ;
-je m’y suis exposée en vous laissant
-vivre si près de moi. Et, vous voyez, je ne
-récrimine pas, je ne vous fais aucun reproche…
-Mais cela va tout nous gâter… »</p>
-
-<p>Cependant j’allais, moi, saisir de nouveau
-son bras et m’approcher de sa
-bouche : elle ne me l’eût peut-être pas
-refusée, et un fait accompli a bien de
-l’influence sur les idées et sur les sentiments.
-Elle aspira, à ce moment, comme
-pour parler : j’arrêtai mon élan ; je ne fis
-pas ce que j’allais faire, — et j’eus tort !…
-Elle parla, mais une circonstance extérieure
-avait détourné sa pensée ; elle me
-dit :</p>
-
-<p>— J’entends maman qui revient du
-jardin.</p>
-
-<p>En effet, madame Delaunay entra.</p>
-
-
-<p class="date">20 septembre.</p>
-
-<p>Je suis tenté de croire : « Tout est perdu,
-faute d’un mouvement plus prompt. Un
-baiser échangé l’eût enchaînée, peut-être… »</p>
-
-<p>Elle m’a dit, en me tendant la main,
-aujourd’hui :</p>
-
-<p>— Mon ami, dispensez-moi de vous
-parler de mes sentiments. Je ne me crois
-pas le droit de savoir si j’en ai. C’est
-tout ! C’est tout. La raison que je vous
-donne est la vraie : elle ne vous blesse
-pas, j’espère ; elle ne peut pas vous désespérer.</p>
-
-
-<p class="date">Même jour.</p>
-
-<p>Si je prends la peine de compter les
-mois écoulés depuis la disparition de son
-mari, je conclus qu’une femme de la race
-de madame de Pons ne peut vraiment
-tomber aujourd’hui entre les bras d’un
-amant…</p>
-
-<p>Si indigne que soit son mari, elle n’eût
-pas été femme à le tromper jamais, à la
-condition qu’il fût demeuré là, qu’il eût
-gardé quelque décence : ce peu de décence,
-elle eût cru devoir le lui rendre
-au centuple.</p>
-
-<p>En vérité, sait-elle seulement s’il n’est
-pas mort ?</p>
-
-<p>Quant à moi, demeurer désormais près
-d’elle, c’est m’exposer infailliblement à
-renouveler la scène de la salle à manger.
-M’exposer à cela, après les paroles qu’elle
-m’a dites, c’est gâcher tout ce qui est déjà
-le passé de mon amour et ce qui en
-pourra être l’avenir…</p>
-
-
-<p class="date">Même jour.</p>
-
-<p>J’ai baisé le creux de ton bras ! J’ai le
-goût de ta chair sur les lèvres ! Il y a un
-moment qui ne peut plus être anéanti,
-c’est celui où mon désir de toi m’a fait
-voir le duvet doré de ton bras, penser à
-ta gorge penchée sur la coupe, penser à
-ta bouche entr’ouverte et prononcer tout
-à coup, et tout bas, pour la première fois,
-ton nom !… Le moment est venu. Pourquoi
-ce moment vient-il ? Est-ce que, l’esprit
-étant tout saturé d’amour, l’amour
-enfin se répand dans les sens ? Moi, je
-suis envahi !…</p>
-
-<p>Je vois ta bouche, et tes dents ! Je
-pense à ta gorge… Je crois baiser encore
-ton bras, le plus beau des bras que j’ai
-vus !…</p>
-
-
-<p class="date">21 septembre.</p>
-
-<p>D’autres comptent jusqu’à cent pour se
-procurer le sommeil ; moi, je m’oblige à
-noter sur mon carnet, minute par minute,
-l’heure qui coule, pour ne pas
-penser. Cette heure est la dernière que je
-passerai dans ce pays. Je m’en vais.</p>
-
-<p>C’est le moment du ramage des oiseaux :
-on dirait que la musique du restaurant,
-au bord du lac, s’est tue en leur faveur.
-La lumière, sur l’eau, est grise et rose ;
-au-dessus de la Dent du Chat, des nuages
-illuminés en dessous par le soleil déclinant,
-déjà caché pour nous, ont l’air d’un
-troupeau de moutons fuyant, le feu au
-ventre. Silence, tout à coup, immobilité
-apparente des choses :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">O temps, suspends ton vol…</div>
-</div>
-
-<p>Il y a deux femmes qui se baignent et
-dont on ne distingue que le bonnet imperméable,
-entre les roseaux ; un éclat
-de rire me les signale à l’instant où reprend
-la piaillerie dans les arbres ;
-presque aussitôt la musique recommence
-à sévir ; les oiseaux se chamaillent de
-plus belle, et l’une des deux femmes
-pousse des cris aigus… Une barque passe,
-portant un monsieur et une dame en
-blanc, coiffés tous deux de chapeaux canotiers…</p>
-
-<p>Bruits discordants, czardas irritantes,
-images triviales, vous-mêmes, quand vous
-serez éteints, achevés, effacés, serez touchants
-dans mon souvenir !…</p>
-
-<p>A la pointe de la jetée, sur la gauche,
-il y a deux pêcheurs à la ligne, debout,
-inertes…</p>
-
-<p>Un coup de fusil a retenti dans la campagne ;
-l’aboiement du chien se prolonge,
-et c’est en l’écoutant que je m’aperçois
-que les oiseaux sont couchés, que les musiciens
-sont partis… Je me retourne : je
-suis presque seul ; une vieille femme
-réempile les chaises… Quoi ! tout est fini
-déjà ?… J’ai presque plaisir à entendre
-de nouveau le rire des baigneuses : une
-action qui a quelque durée me rassure…</p>
-
-<p>Mais la barque qui portait le monsieur
-et la dame en blanc vient de repasser à
-vide. Ils ont fait leur belle promenade
-aussi, les deux canotiers, payé leur heure
-qui ne se renouvellera pas… Et mes baigneuses
-ont pris leur bain : les voici qui
-montent à l’échelle, au bout d’une petite
-estacade de bois, et, dans le temps que
-je le note, leur maillot rouge a disparu
-sous le peignoir en tissu éponge et elles-mêmes
-derrière les cabines.</p>
-
-<p>Rien ne demeure, une minute, semblable
-à soi-même : l’eau bleuit, le gris
-de l’air est devenu plus dur ; la moitié du
-lac qui reflète l’ombre de la montagne se
-plombe, et le troupeau de moutons
-aériens, là-haut, se carbonise et se racornit : — c’est
-un vol de corbeaux dans
-un ciel d’encre délayée ; — le vent plus
-frais fait courir sur l’eau de grandes
-ondes pressées qui viennent de loin, vers
-moi, comme des messagères de je ne sais
-quelle importante nouvelle, et qui
-meurent à mes pieds, une à une, avant
-d’avoir parlé. L’encre du ciel s’épaissit ;
-d’espoir, il ne restait que des balayures
-roses au bout du lac : elles viennent de
-se laisser voiler par une gaze couleur de
-lilas qui monte des eaux et de la montagne,
-monte, envahit tout et se perd
-dans le ton d’encre violacé du ciel…</p>
-
-<p>Deux femmes passent derrière moi.
-L’une dit :</p>
-
-<p>— Un dessinateur…</p>
-
-<p>Et l’autre :</p>
-
-<p>— Il a pris notre portrait dans l’eau.</p>
-
-<p>Je ferme mon carnet… J’aurai conservé
-ainsi, tel quel, l’aspect extérieur d’une
-des heures pour moi les plus désolées.</p>
-
-
-<p class="date">24 septembre.</p>
-
-<p>Comme un malade qui sent ses jours
-comptés, j’ai éprouvé le besoin de revoir
-le pays où je suis né, où j’ai vécu ma première
-jeunesse, et que j’ai quitté depuis
-plus de vingt ans. Ce qui m’amène ici,
-parbleu ! je le sais : c’est d’amour que j’ai
-besoin ; je meurs du désir que quelque
-chose, à défaut de quelqu’un, m’enveloppe
-d’un certain air de tendresse, et
-je nourris l’illusion qu’un pan de mur,
-une terrasse, un vieux jardin, ou la rivière
-qui coule au pied de ma petite ville,
-vont s’émouvoir à mon aspect chagrin !…</p>
-
-
-<p class="date">25 septembre.</p>
-
-<p>La douceur, la délicatesse, la majesté
-tranquille et bienveillante de ces grands
-paysages de Loire ! Ces longs lointains,
-ces lignes et couleurs célestes où la
-silhouette vieillotte des moulins à vent
-joint une impression de contes de fées,
-presque souriante ! La courbe de ces eaux
-si rares, ramifiées en cent bras fluets autour
-des sables en fuseaux blonds comme
-des cheveux ; ces groupes de peupliers
-fournis et frais, merveilleux écrans où la
-lumière joue en se tamisant sur vingt
-plans divers ! ô grâce, charme ensorcelant,
-que la chevauchée éperdue des tons
-qui fuient en se dégradant, vers un horizon
-bas, fait de la courbure même de la
-terre !… Raison souveraine qui présidez
-à l’ordonnance de ces vallées splendides !
-Calme parfait, possession de soi-même,
-retenue, discrétion, placidité apparente !…</p>
-
-<p>Mais, ô vous, petite barre horizontale
-aperçue un peu partout au bord des
-levées, petite barre gravée dans la pierre
-tendre des murailles, à hauteur d’homme,
-et qui portez l’inscription mémorable :
-« Crue de 1856,… 66,… 76. » Elles sont
-deux, trois, quatre, parfois, au coin des
-maisons, les petites barres commémoratives
-de désastre, pareilles aux mesures
-superposées de la croissance d’un enfant.
-Que l’on ne se fie pas à ce fleuve de sable,
-à ces ruisselets alanguis, à ces nonchalantes
-beautés !</p>
-
-
-<p class="date">Langeais, 26 septembre.</p>
-
-<p>Tous mes ravissements à la vue, au
-son, au parfum des choses, je les ai eus
-ici, à huit ans, dans le jardin potager
-d’un vieil oncle, pendant que le jardinier
-nommé Cadoudal, chaussé de gros sabots,
-et portant deux arrosoirs énormes, marchait
-dans une étroite allée en posant
-méticuleusement ses pieds l’un devant
-l’autre, avec la précision d’un balancier
-de pendule, et arrosait les radis. L’ondée,
-excessive, mouillait, au delà des radis, les
-gousses pendantes des petits pois en branches
-qui rendaient l’eau par leur pointe
-fine, et peu à peu, comme au compte-goutte,
-et elle atteignait d’autre part, les
-feuilles velues des melons qui, elles, au
-contraire, conservaient l’eau, en belles
-gouttes rondes, entre leurs poils. Que
-les melons sentaient donc bon, leur
-arôme mélangé à celui de la terre humide !
-On disait « messieurs les melons »
-parce qu’ils étaient importants,
-obèses, objets de soins et d’admiration
-particulière, et parce qu’ils avaient des
-cloches de verre, blanchies à la chaux,
-intérieurement, et qu’on soulevait, ou
-baissait, ou inclinait sur des crémaillères,
-au mieux des intérêts de ces potentats ;
-et, dans ce « messieurs les melons », il y
-avait le sourire de Touraine, particulier
-aux gens du cru, qui, d’un mot souligné
-à peine, entend dire beaucoup, et finement,
-touchant surtout la comédie des
-hommes.</p>
-
-<p>Mon goût du passé, des choses anciennes,
-et cette folle émotion qui me tire
-des larmes de joie à la vue d’une cour
-pavée où l’herbe pousse, je l’avais dans
-ce temps-là et dans ce jardin de Langeais ;
-cela descendait à moi du château, de ses
-beaux toits, de ses tours à poivrières et
-de ses ruines, que l’on voyait par-dessus
-la crête arrondie des marronniers roses.</p>
-
-<p>Pourquoi les pas sur le gravier, venant
-d’une sombre allée sous ces marronniers,
-me causaient-ils déjà l’angoisse de l’imprévu,
-l’appréhension de ce qui va arriver
-tantôt, ce soir ou demain, mêlée à
-une impatience ardente de le voir arriver ?
-pourquoi me cachais-je, et pourquoi
-quittais-je rapidement ma cachette pour
-courir voir ? pourquoi étais-je si déconvenu,
-si triste, pour peu que ces pas sous
-l’allée ne fussent que de quelqu’un que
-l’on voyait tous les jours ? pourquoi la vue
-d’une fillette, d’une jeune fille, ou d’une
-dame qui passait pour jolie, en me faisant
-rougir de confusion, me comblait-elle tout
-à coup d’un avant-goût d’avenir et de félicités
-certaines mais inimaginables ? Pourquoi
-la même impression, augmentée il
-est vrai, d’une certaine notion d’infini,
-m’était-elle procurée par la vue du train
-de Nantes que l’on apercevait du haut
-d’un belvédère ?</p>
-
-<p>Pourquoi, si ce n’est parce que mon
-amour présent germait dès ce temps-là ?…</p>
-
-
-<p class="date">Beaumont, 29 septembre.</p>
-
-<p>Ma première visite a été pour le cimetière.
-Au bas d’une petite rue montante,
-j’ai demandé la clef à un serrurier tout
-grisonnant et je lui ai dit : « C’est vous le
-fils Tiffeneau ?… » La dernière fois que
-j’avais pris, dans cette boutique, la clef
-du cimetière, c’était son père qui la remettait ;
-mais je n’ai pas osé dire : « Et
-votre père ?… »</p>
-
-<p>Et j’ai monté cette côte bordée de vieux
-murs de clos, et d’orties, où, autrefois,
-j’accompagnais tantôt l’un, tantôt l’autre,
-en les aidant à porter des fleurs ou bien
-la bouteille d’eau destinée à emplir un
-pot de fer-blanc qu’on maintenait toujours
-fleuri « là-haut »…</p>
-
-<p>La porte est neuve, le mur est neuf : le
-cimetière est bien agrandi ! Je m’y perds…
-Que de noms à moi familiers !… Mais
-tout à coup je m’oriente : voici l’ancienne
-entrée, ses pilastres écroulés ; voici des
-cyprès… bien plus beaux !… et je reconnais
-celui au pied duquel reposent les
-trois femmes à qui je dois la vie : celle
-qui me l’a donnée ; celle qui me l’a conservée
-par ses soins, ma grand’mère ; et
-ma grand’tante Félicie, grâce à qui j’ai eu,
-pendant ma jeunesse, un peu d’argent.
-Elles reposent là, mes trois sources vénérées,
-unies par un commun amour,
-chacune sous une bien modeste plaque
-de marbre jauni par les pluies et où j’ai
-peine à épeler leurs chers noms, leur âge
-et l’invitation à prier Dieu pour elles…
-Voici le pot de fer-blanc où nous versions
-la bouteille d’eau.</p>
-
-<p>L’endroit est paisible et simple ; la vue
-qu’on y a est presque jolie : de beaux et
-doux coteaux, une perspective lointaine,
-la petite ville couchée au bord de la rivière,
-la cheminée d’une usine à fabriquer le
-papier. Les mouches bourdonnent ; des
-poules caquètent derrière la muraille ;
-un âne brait ; au loin, j’entends le roulement
-d’une carriole ; sous mon genou,
-l’herbe, chauffée par le soleil de midi,
-est toute bruissante du fourmillement
-heureux des insectes.</p>
-
-<p>Quand j’étais enfant, je tombais là à
-deux genoux, d’un seul coup, jugeant
-assez convenable de me faire un peu
-mal, et j’offrais au ciel ma petite douleur
-en le priant d’en reverser le mérite sur
-les trois mortes, afin qu’elles fussent
-heureuses là où elles étaient. Et toujours
-ma prière se perdait dans une songerie
-où j’essayais en vain de me représenter
-le lieu où elles pouvaient bien être,
-l’état qui pouvait être le leur. Je me
-disais : « Quand j’aurai lu beaucoup de
-livres, je saurai cela ». A présent, j’ai
-lu beaucoup de livres et je n’en sais pas
-plus.</p>
-
-
-<p class="date">Même jour.</p>
-
-<p>La plupart des gens que j’ai connus
-dans ce pays sont morts ; ceux qui demeurent
-ne me reconnaissent pas. On
-s’aborde et on se nomme de part et
-d’autre. Curieux effet : le masque que le
-temps a mis sur notre visage d’il y a
-vingt ans fait sourire. En nous nommant,
-nous sourions, hochant la tête, il
-est vrai, refoulant nos pensées, parlant
-vite et un peu plus haut qu’il n’est nécessaire,
-comme des gens qui, s’étant rencontrés
-dans un chemin, la nuit, ont
-eu peur.</p>
-
-
-<p class="date">30 septembre.</p>
-
-<p>J’ai revu Courance. C’est la terre où
-j’ai vécu tout enfant. J’allais par les
-chemins et les champs avec ma tante
-Félicie, en levant le bras bien haut pour
-lui donner la main, et aujourd’hui, me
-voilà promenant par la main des neveux
-qui ont l’âge que j’avais…</p>
-
-<p>Ma mémoire fidèle me rappelle trop
-nettement le passé en ses détails les plus
-infimes ; et les deux rives de l’abîme qu’on
-ne refranchit pas, ainsi soudainement
-rapprochées, je suffoque… Ou bien c’est
-un fantôme qui se présente à moi, avec
-une précision qui m’effraie… Son œil
-bleu, sa bouche abîmée par la douleur
-physique, son teint de cire transparente,
-sa voix, et le grand amour de sa terre,
-qui était visible en toute sa personne :
-ma pauvre tante Félicie !… Et, à côté de
-son image, j’ai le souvenir de mes deux
-pieds ; mes deux pieds chaussés de vilaines
-galoches, c’était ce que je considérais
-avec le plus d’attention, en marchant par
-les chemins et les champs. Et j’entends
-encore la recommandation : « Mon enfant,
-regarde où tu mets les pieds !… »</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Voilà, aujourd’hui comme il y a trente
-ans, le même sol, ce sol gris et si dur
-des chemins non entretenus, où les charrettes,
-en temps de pluie, enfoncent jusqu’au
-moyeu, et dont les ornières, en séchant,
-deviennent solides comme l’argile
-qui a passé par le feu. Voici, à mes
-pieds, les mêmes herbes, les jolis chardons
-qu’on écrase comme un animal nuisible,
-les pissenlits, la « boursette », une
-petite fleur jaune dont je n’ai jamais su
-le nom, et les crottes de biques !… Et,
-lorsqu’on a rejoint le chemin communal
-dont la chaussée est unie et rose, de
-chaque côté, quel beau tapis ! quel doux
-tapis fait d’un trèfle menu et pressé où
-trouvent moyen de pousser les pâquerettes,
-et que tondent sans cesse et maintiennent
-ras les oies, les chèvres, et les
-moutons ambulants !</p>
-
-<p>Il y avait un vieux noyer, au flanc
-ouvert à hauteur de la main, et que les
-pluies comblaient d’une eau pareille à du
-café noir, mais que je ne pouvais voir
-qu’en me faisant hausser ou en grimpant
-sur une grosse pierre ; et chaque jour, en
-passant, je hasardais un doigt dans cette
-espèce de bénitier. Sa vue est alliée dans
-ma mémoire à une phrase que j’entendais
-souvent au cours de ces promenades :
-« Mon enfant, quand tu seras grand… »
-Il est là encore, mon vieux noyer ! Je l’ai
-reconnu de loin à sa déchirure béante,
-et je me suis approché, tout vert de frissons,
-de la petite mare de café qu’il porte.
-Je l’ai vue sans grimper sur la pierre, et
-j’y ai plongé le doigt : « Mon enfant, quand
-tu seras grand… »</p>
-
-<p>A tout bout de champ je m’interroge :
-« Depuis que tu t’es éloigné de ce sol,
-qu’as-tu fait ? » Les témoins de notre enfance
-sont d’acharnés enquêteurs et d’implacables
-juges. Docilement, je m’efforce
-de répondre ; je présente au noyer, au
-dolmen, à la mare, l’état naïf de mes travaux.
-O comme mes juges semblent impassibles !
-N’ai-je rien accompli qui vaille ?
-Je songe que les hommes, eux, sont faciles
-à duper, que leurs visages sont vulnérables
-et sourient vite, de confiance. Mais
-je tremble devant un morceau d’écorce
-rugueuse, une vieille pierre, le miroir
-bourbeux de l’eau : enfin n’ai-je produit
-aucune beauté, aucun bonheur ? N’ai-je,
-du moins, donné au monde aucune émotion
-nouvelle ? — Et je ne sens l’indulgence
-de ces choses sévères que si, ma
-tête étant déçue, c’est mon cœur qui de
-nouveau palpite à cause de son grand
-amour. Elles me disent : « Oui, oui, c’est
-vrai, tu as aimé. »</p>
-
-<hr />
-
-
-
-<p class="gap">A mi-côte, et près du croisement de deux
-allées de noyers, est un dolmen dont la
-table, écrasant l’un de ses soutiens, s’est
-abaissée et peut servir de siège. C’est là
-qu’autrefois ma tante Félicie aimait à
-faire halte en contemplant sa terre et ses
-cinq fermes étalées en éventail. Là, mon
-enfance et le souvenir de tout ce qui a été
-autour de cet amas de pierres surgissent,
-s’animent et jouent pour moi, sur je ne
-sais quel ton mineur, une pièce touffue,
-désordonnée, tendre, charmante et tragique
-aussi. Visages ! gestes ! son des voix !
-lumière nimbant les choses finies, plus
-belle que le soleil !… Oh ! pourquoi un
-si grand attrait se mêle-t-il à tant de tristesse
-dans la mémoire du cœur ? O pierres !
-ô noyers ! ô sol du chemin, dur comme
-le roc et dont le contact à mes semelles
-m’est plus agréable que des caresses,
-que contenez-vous ? qu’êtes-vous ? quelle
-âme en vous me chuchote ce langage
-obscur qui a la puissance d’une parole
-d’amour ?…</p>
-
-<p>Le jour est splendide et calme ; sur la
-terre, on n’entend aucun bruit ; pas un
-être n’a bougé depuis une heure que je
-suis là ; où sont les hommes, les chiens,
-les bœufs, les oiseaux ? Où est le vent ?
-Je sens à peine l’odeur des herbes et de
-la terre ! Suis-je dans le présent ou bien
-dans le passé ? Suis-je halluciné par l’intensité
-du souvenir ?… Mais la notion
-du temps qui s’écoule m’est fournie par
-la tache noire d’un troupeau de dindons,
-qui se déplace d’un mouvement lent, perceptible
-à la longue.</p>
-
-<hr />
-
-
-
-<p class="gap">Ce petit pays a un caractère sobre et
-fin, minutieux, presque pointillé, avec de
-larges et longues échappées soudaines ;
-par-dessus tout il est dépourvu d’emphase,
-de romanesque, et l’on pourrait dire
-même de tout pittoresque convenu. On
-peut le traverser sans prendre garde au
-sens si ferme et si délicat, si varié, si
-riche, et de goût toujours si pur de ses
-traits. Ici, point de peinture à pleine pâte ;
-le pinceau même n’y a presque rien à
-faire ; la plume, en deux traits, en rendrait
-l’essentiel.</p>
-
-<p>Ce n’est rien, d’abord : un champ de
-chaume, trois rangées de betteraves, une
-vigne piquée d’échalas, un chêne isolé ;
-au second plan, un grand espace nu, arrondi
-comme le ventre ballonné d’une
-ânesse ; un noyer qui borde la route projette
-là-dessus son squelette. Mais tout
-est dans le trait qui, suivant la courbe
-bien gonflée du ballon, lui découpe, sur
-le ciel clair, une bordure où l’esprit même
-de tout ce paysage apparaît.</p>
-
-<p>Quel art il y a dans la façon de traiter
-cette bordure ! Peu d’éléments en font les
-frais : une maison à demi visible, une
-cheminée qui fume, trois ormeaux aux
-formes fantasques, le pignon d’une gentilhommière,
-des peupliers, un espace
-vide, l’orée d’un bois, et le bois, là-bas,
-qui s’étale, descend, comme si la plume,
-écrasant ses becs, noircissait la fin de la
-page. Et la disposition sans cesse changeante
-de ces motifs vraiment modestes,
-et l’infaillible sûreté de chaque composition
-nouvelle, crée, au contraire d’une
-monotonie, une diversité, une fécondité
-d’images d’un style identique, infiniment
-original.</p>
-
-<p>Vous escaladez la crête, atteignez les
-trois ormeaux, le petit toit, et votre vue
-charmée s’étend tout à coup à quatre ou
-cinq lieues au delà, sur les vallées de
-deux rivières, l’une bleue : la Creuse, qui
-vient du Berry ; l’autre, plus éloignée,
-d’opale laiteuse : la Vienne, courant vers
-la Loire immense.</p>
-
-
-<p class="date">1<sup>er</sup> octobre.</p>
-
-<p>Il y a des heures, à la campagne, le
-soir, qui ont plus de saveur que toutes
-les beautés renommées de la nature. Mais
-sont-elles à la campagne ou en nous ?
-Quelle rencontre faut-il pour que nous
-passions là dans l’instant où les images
-le plus propres à nous émouvoir dégagent
-tout leur charme, ou quelle rencontre,
-pour qu’à l’instant où nous sommes
-le plus disposés à être émus, le chœur
-complaisant des choses se mette à chanter
-tout à coup notre intime ivresse ?</p>
-
-<p>Nous terminions une promenade, et
-nous allions, pour regagner la maison,
-nous engager dans un petit bois, lorsque
-le soir tout à coup fut sensible.</p>
-
-<p>Il n’y avait rien devant nous, que le
-chemin creux s’enfonçant sous bois, un
-beau chêne au bord du chemin, et, à
-droite, la lisière d’un sombre taillis dont
-la crête se dessinait très pure contre le
-croissant de la lune déjà rose ; et sur
-l’obscurité déchiquetée de ce bois, un
-troupeau de chèvres avec son petit gardien,
-à peine discernables, et sans qu’on
-entendît aucun de leurs mouvements,
-passait.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Ces chèvres avançaient d’un pas régulier
-comme la marche de la nuit tombante,
-et le petit gardien avait la couleur
-d’un lièvre, la couleur d’un tas de silex
-amassés près de là, la couleur de la terre.
-Les chèvres et le petit gardien passèrent.
-C’était comme si l’on eût vu le bois, le
-chemin creux, la nuit elle-même, d’un
-lent mouvement rudimentaire, révéler
-leur vie mystérieuse…</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Après cela, au moment de nous enfoncer
-dans le bois, nous nous retournâmes
-en arrière. L’horizon était à cent mètres
-de nous, et, sur cette ligne légèrement
-courbée, renflée au milieu, reposait un
-bandeau de pourpre, étroit, et déchiré
-aux deux bouts. C’était le reste du coucher
-du soleil. Au-dessus, le grand ciel,
-au-dessous, quelques arpents de chaume,
-étaient couverts par la nuit ; et trois ormes
-grêles, dépouillés, la tête ronde,
-semblaient de bizarres épingles gigantesques,
-fixant là, en dépit de l’heure, ce
-lambeau magnifique arraché à un beau
-jour fini.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Au sortir de ce bois, quand le chemin
-défoncé s’élargit, et quand son sol plus
-clair que l’ombre cesse de guider nos pas,
-apparaît une vaste étendue baignée par
-la première heure de la nuit, sous le
-croissant qui rougit au milieu d’un halo
-brouillé. A droite, la lisière du bois s’enfuit,
-noir velours, d’un dessin splendide,
-le trait fort du tableau nocturne qui
-s’offre à nous ; puis au-dessous, en tons
-adoucis, s’écoulent les pentes des vignes
-invisibles, arrêtées à deux cents pas par
-deux fermes dont nous ne voyons que les
-toits, et qui semblent presque ensevelies.
-Et au loin, quand la vallée se redresse,
-on distingue l’autre trait, fin et charmant,
-de l’horizon, fait d’un bois de grands
-pins, puis de rien, puis d’un toit, puis
-d’ormes tordus, puis d’un bouquet de
-chênes, enfin de peupliers. Le silence est
-complet, universel, admirable. Dans
-l’ombre, à trois pas seulement, paraît un
-homme qui nous croise en nous souhaitant
-le bonsoir…</p>
-
-<p>Je sens mon dos qui frissonne, et ma
-main a tremblé : qu’est-ce qui m’émeut
-tant ? Mon pays ? une certaine heure ? — ou
-la tristesse de mon amour que je
-répands partout ?…</p>
-
-
-<p class="date">3 octobre.</p>
-
-<p>Il y a des jours où pèse sur nous comme
-une volonté de fakir qui fait germer des
-graines et fleurir la plante poussée hâtivement
-dans la main. Est-ce une atmosphère
-orageuse ? Est-ce la douceur trop
-subtile de l’air léger ? ou bien donc, qui
-est-ce qui passe entre l’inconnaissable
-et nous ? Le tintement d’une cloche, une
-voix, une feuille d’arbre qui remue, tirent
-de moi tout à coup ce que je ne croyais
-pas contenir. Une émotion qui semble un
-lent aboutissement : chagrin ou volupté
-à pleurer, se développent et m’envahissent
-d’un seul bond ; l’air s’agite autour
-de moi comme au battement d’une aile
-invisible ; il s’épure et il porte un parfum
-ignoré. Je reste à la fois ravi et désolé,
-comme si j’avais, moi aussi, reconnu
-Béatrice qui s’enfuit…</p>
-
-
-<p class="date">4 octobre.</p>
-
-<p>J’ai été signer un papier chez le notaire
-qui occupe la maison où j’ai habité
-autrefois. Il sait bien que j’ai habité là,
-mais il me parle d’affaires ; il me retient
-dans son cabinet au lieu de me dire :
-« Vous avez peut-être envie de revoir la
-terrasse ?… » Et si je ne lui demandais
-pas la permission de m’accouder à la balustrade,
-il pourrait me croire préoccupé
-de ce que vaut l’hectolitre de blé. Il sourit
-quand je le supplie de me laisser monter
-dans le jardin du haut, car les fruits,
-justement, n’ont pas donné cette année,
-et il s’en excuse, le pauvre homme, tandis
-qu’à son côté je gravis, sous un prunier
-de mirabelles, certaines marches branlantes
-qui aboutissent au cadran solaire.
-Il s’excuse de ce que ce cadran soit si
-vieux, soit brisé, tienne de la place et ne
-serve à rien, tandis que je songe que c’est
-sur cette table d’ardoise, par l’ombre de
-ce style, que me fut révélée la gravité de
-l’heure qui ne revient pas et que me fut
-inspiré le goût des seules choses qui
-durent.</p>
-
-<p>— Aucune pendule, dis-je au notaire,
-ne parle au cœur comme cette petite
-ombre qui est dirigée de si haut.</p>
-
-<p>Il sourit encore, car il croit que je me
-moque. Je serais fâché qu’il soupçonnât
-en moi la moindre ironie, et, pour lui
-laisser le beau rôle, je fais l’imbécile devant
-cet homme d’affaires sérieux ; je lui
-dis, en passant entre deux poiriers :</p>
-
-<p>— Ici, quand j’étais enfant, une jeune
-fille, en visite, piqua son ombrelle dans la
-terre et faillit l’oublier. Sur la porte,
-comme cette jeune fille allait partir, c’est
-moi qui fus dépêché pour querir l’ombrelle.
-Je savais bien où elle était, mais
-je fis comme si je la cherchais longtemps :
-caché derrière ce noisetier, je baisais,
-comme un grand amoureux, la petite
-pomme d’agate que touchait chaque jour
-la main du premier être qui ait charmé
-mon cœur.</p>
-
-<p>Le notaire m’écoutait avec inquiétude.
-J’ai ajouté : « Au fond, dans la vie, il n’y
-a que ces choses-là qui comptent… » Mais
-le notaire a dû se dire que je n’ai pas
-cessé d’être enfant.</p>
-
-
-<p class="date">7 octobre.</p>
-
-<p>Il a plu toute la nuit ; toute la matinée
-il a plu ; il pleuvra l’après-midi entière.
-J’ai une fenêtre ouverte sur le jardin, par
-où j’entends la chute continuelle de l’eau
-sur le sable et sur les feuillages ; au loin,
-c’est un murmure monotone, universel,
-sans défaillances, comme un bavardage
-de femmes ; plus près, sur les lierres, on
-discerne la goutte d’eau opiniâtre, qui a
-choisi telle feuille et, depuis des heures
-et des heures, la frappe d’un coup pareil,
-à intervalles comptés ; et, du haut de la
-fenêtre, pend un sarment de la treille,
-flexible, qui, depuis ce matin, sans relâche,
-salue, salue… De la basse-cour
-viennent parfois les gloussements étouffés
-des poules tapies à l’abri, paroles de mauvaise
-humeur.</p>
-
-<p>De l’autre côté, sur la route qui traverse
-le faubourg, une voiture a passé,
-sombre, luisante et rapide comme une
-otarie entre deux plongeons, et suivie
-d’un pauvre chien si crotté par la boue
-qu’il avait l’air d’être en terre glaise ; et
-puis, plus rien n’a passé, plus rien n’a
-remué depuis une heure : la gouttière de
-la maison est affligée d’un hoquet incurable,
-et le toit de la grange voisine, d’une
-abondante incontinence. Et, par la porte
-d’une petite maison paysanne, je vois un
-bonnet blanc qui va et vient dans
-l’ombre…</p>
-
-<p>Alors, toute coup, la détresse de l’atmosphère
-m’envahit. Je songe à des
-femmes veuves qui habitent, alentour,
-en des trous obscurs semblables à celui
-où je vois remuer le bonnet ; à d’autres,
-qui y veillent un homme paralysé, une
-mère mourante ; et à des jeunes filles qui
-s’y préparent avec joie au mariage, grâce
-à quoi elles pourront, à leur tour, en un
-trou obscur, par les jours de pluie,
-attendre le retour de l’homme, veiller
-leur mère mourante, ou transmettre à
-leur fille le même privilège de vivre, de
-longs jours de pluie, en un trou obscur
-ouvert sur la route où rien ne passera…</p>
-
-<p>Je songe aussi à d’autres femmes, plus
-fortunées, qui sont, à l’heure qu’il est,
-dans leur demeure bourgeoise, et dans
-une pièce appelée salon, où dans l’angle
-est un piano fêlé, sur la cheminée des
-photographies encadrées de peluche, et
-sur un guéridon les journaux des modes
-de Paris, qu’elles ne suivront pas. Elles
-pensent à la première communion de
-Germaine ou au baccalauréat de Gustave,
-à la difficulté de se procurer de la viande
-de boucherie hors le dimanche, au grand
-dîner que donneront les Lambert au carnaval
-prochain : nous ne sommes qu’en
-octobre !… Et la pluie tombe autour
-d’elles !…</p>
-
-<p>Je songe à une dame qui a vécu quatre-vingts
-ans dans la pièce même, tendue de
-serge bleue, où je me trouve, et quarante-sept
-ans seule, et qui y a subi peut-être
-quinze mille jours de pluie !… Je songe à
-une autre qui est morte à trente ans, non
-loin d’ici, dans la maison où je suis né…
-Est-ce que la pluie lui faisait peur comme
-à moi ? Est-ce qu’elle pensait : « Voici
-un jour vain, un jour qui ôte l’espérance,
-un jour retranché à ma vie ? » Ah ! quelle
-foi en le lendemain de la mort il faut,
-pour supporter sans désespoir une longue
-journée provinciale sans soleil ! Ou quelle
-inconscience !</p>
-
-<p>Je songe à moi qui suis seul, sans doute,
-à m’attrister de la pluie !…</p>
-
-
-<p class="date">9 octobre.</p>
-
-<p>L’automne radieux, le ciel pur, l’atmosphère
-sans trouble, une sorte d’arrêt
-bienheureux de toutes choses sous le magnifique
-soleil. Les coqs chantent, on
-entend au loin les battoirs des laveuses, et
-plus près le bourdonnement des mouches
-et des abeilles. Dans le jardin, près d’une
-bordure de thym, dont je casse, pour les
-respirer, les tigelles odorantes, je suis
-plongé dans le parfum lourd des reine-claude
-tombées et pourrissantes que de
-belles mouches dévorent avec un murmure
-d’allégresse… A ma barbe, une petite
-araignée, rubis minuscule, se balance au
-bout de son fil ; elle me confond avec le
-poirier sous lequel je suis assis. De petits
-papillons bleus, deux par deux, volètent
-au-dessus des glycines…</p>
-
-<p>Que ne suis-je de ceux qui, devant un
-tel spectacle s’abandonnent, et acceptent
-l’invitation au bonheur que nous adresse
-la nature heureuse ! J’assiste à cette fête
-comme un étranger, attentif et curieux,
-et qui sait profiter du bien-être, mais qui
-pense que la fête n’est pas donnée pour
-lui.</p>
-
-<p>Alors, plus désespéré par le beau
-temps que par la pluie, je m’en vais !…</p>
-
-
-<p class="date">Paris, 11 octobre.</p>
-
-<p>Il y a, en cette saison, des soirées d’été
-attardé pénibles pour l’homme qui remonte,
-à neuf heures, s’enfermer seul
-chez lui, prétendant travailler et dormir…
-Parfois j’ai du courage, et sans me mettre
-au balcon, sans regarder par ma fenêtre,
-je m’assieds à ma table et implore d’un
-livre l’oubli de moi-même. Mais je n’ai
-pas eu de courage, ce soir.</p>
-
-<p>Il fait trop beau : toutes les fenêtres de
-mes voisins sont ouvertes comme en juillet ;
-et, dans ces intérieurs de petits ménages,
-je discerne, à la longue, des
-ombres qui se meuvent lentement. Les
-gens qui ont peiné le jour sont lents le
-soir : les mouvements modérés sont pour
-eux les signes et comme le rite obligatoire
-du repos. Je vois deux fenêtres où
-des couples s’embrassent ; sur les balcons
-des ombres se rapprochent et demeurent
-côte à côte, longtemps. Que l’on s’aime
-donc, mon Dieu ! pour peu que l’esprit
-garde encore de la simplicité !</p>
-
-<p>Je quitte la fenêtre et je me mets au
-travail. Au bout de cinq minutes, j’entends
-chez des voisins un piano. Quelqu’un,
-à ce piano, tapote un air de romance
-dont la banalité me ferait fuir si
-j’étais parmi les personnes qui l’écoutent,
-et une voix de femme s’élève, pauvre, pitoyable
-ou ridicule. Aussitôt ma solitude
-se trouble, s’émeut, s’attendrit, à la seule
-idée d’une réunion, d’une voix qui chante :
-quatre accords médiocres plaqués à temps
-me haussent au faîte de mon rêve ; pour
-une cause si misérable, quelle symphonie
-en moi, ce soir !…</p>
-
-
-<p class="date">12 octobre.</p>
-
-<p>Je note encore le temps, l’image qui
-passe. J’en ai besoin.</p>
-
-<p>Me voici à Versailles, dans le Jardin du
-Roi. Après m’être réchauffé aux couleurs
-vives du parterre, — flammes de soufre
-et brasier rougeoyant des cannas, bégonias
-d’un grenat éclatant, — je me suis retourné
-et j’ai eu devant moi l’entrée d’une
-salle de verdure dont le ton général est
-d’un chagrin, d’un pâle, d’un dolent, d’un
-fané, à faire pitié.</p>
-
-<p>Il y a, au centre, sur un socle élevé,
-un vase de marbre antique où est représentée,
-je suppose, une scène de deuil :
-c’est une femme assise sur un lit, se
-cachant les yeux d’une main, et tendant
-le pied à une esclave qui le lui lave ; le
-fond est une draperie souple, suspendue
-à des crochets également espacés, au-dessous
-desquels elle se fronce en petits
-plis corrects, disposés en patte d’oie ; aux
-flancs du marbre, marchent de graves
-personnages, vêtus d’un tissu léger qui
-tombe tristement sur leur corps, comme
-une pluie serrée. Le socle est entouré
-d’un massif circulaire, puis d’une étroite
-allée et d’une plate-bande de rosiers du
-Bengale dépouillés. Ah ! les pauvres rosiers,
-ils ne sont plus faits que de longues
-et grêles tiges d’où vont choir, au prochain
-coup de vent, les quatre dernières
-feuilles et la dernière rose, pareille, en
-ce moment-ci, à une bande de journal
-chiffonnée et jetée là par un passant. Le
-tout clos par des arbres sombres, parmi
-lesquels un haut sapin, étouffé de végétations
-parasites et mourant, d’un geste tragique,
-dresse sur le ciel blême ses moignons
-décharnés : quelque chose comme
-un Laocoon des bois. Le silence, la solitude,
-la fraîcheur du soir, une buée qui
-monte parmi les feuillages lointains,
-l’automne qui me pénètre… Je donne un
-dernier regard à ce lieu de tristesse délicatement
-paré, à ce vase funéraire dont les
-bords, velus d’une mousse verdâtre, font
-penser à un poison qui aurait débordé…</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Ces allées, en voûtes ogivales, longues,
-à demi obscures, aboutissant à une grille
-ancienne, rongée de rouille, derrière laquelle
-le clair soleil semble prisonnier !…</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Le plaisir d’entendre, un peu partout,
-des gens qui passent prononcer de beaux
-noms qu’on n’entend que là : « Apollon »,
-« le Roi », « la Reine », « le bosquet »,
-« les trois fontaines », « marbre »,
-« miroir », « marbre » encore !…</p>
-
-
-<p class="date">22 octobre.</p>
-
-<p>Je ne peux pas ne plus penser à elle.</p>
-
-<p>Voilà bien des jours que je ne l’ai vue ;
-je n’ose pas les compter comme font les
-collégiens, les soldats, les femmes amoureuses ;
-mais j’en ai bien envie. Pourquoi ?
-pour me dire et me répéter à moi-même :
-« Quarante-cinq ou cinquante-trois jours
-de néant ! » et invoquer la miséricorde
-céleste ; ou bien ne rien dire, baisser les
-deux coins de la bouche et m’enorgueillir
-de la dignité avec laquelle je porte la plus
-grande douleur.</p>
-
-
-<p class="date">25 octobre.</p>
-
-<p>Les jours sont courts, et tout retour
-d’un soir où je ne la verrai pas, où je
-n’entendrai pas parler d’elle, me fait
-l’effet d’une entrée dans le lieu souterrain
-où l’on sera seul à jamais, où plus jamais,
-jamais, ne vous visitera le rayon
-de la lumière bien-aimée du jour… O lumière !
-lumière ! ce n’est qu’à toi que
-l’être aimé puisse être comparé sans profanation.</p>
-
-
-<p class="date">27 octobre.</p>
-
-<p>Depuis sept ou huit ans, j’avais conquis
-la paix, c’est-à-dire que les plaisirs de
-l’intelligence dominaient, domptaient
-presque ceux de la chair et du cœur.</p>
-
-<p>Me voilà ! Je méprise tout : baiser la
-bouche d’une femme, tout est là ! Et vite,
-vite ! car je me dégrade et meurs tous
-les jours. J’ai ouvert Homère, Euripide,
-la <i>Divine Comédie</i>, Montaigne, Rabelais,
-l’<i>Imitation</i> : évidemment il n’y a qu’une
-chose qui compte, c’est baiser la bouche
-d’une femme ! Cela est écrit entre toutes
-les lignes qui ne le proclament pas ; c’est
-la seule vérité qui resplendisse ici-bas.
-Il n’y a qu’un homme pauvre, qu’un
-homme malheureux, qu’un homme vraiment
-pitoyable, c’est celui qui ne désire
-pas cela ou à qui cela se refuse !</p>
-
-<p>J’écrivais tout à l’heure ; son parfum a
-passé comme une nuée, un fantôme, et la
-chair de son bras a effleuré ma lèvre… Je
-le jure ; j’en ai encore le frisson… Je
-la veux trop ! Mon désir la crée. Mon
-amour me fait presque peur.</p>
-
-
-<p class="date">29 octobre.</p>
-
-<p>Et puis, tout à coup, un billet :</p>
-
-<blockquote>
-<p><i>J’arrive, mon ami, je veux vous voir !
-Venez ce soir même, je vous en prie.</i></p>
-</blockquote>
-
-<p>Me voilà, dès ce soir, à Auteuil. Mon
-cœur bat dans cette petite rue où l’on ne
-voit que trois maisons et des arbres roux
-qui se dépouillent. J’aperçois de loin le
-bec de gaz éclairant le vieux mur gris :
-elle est là ! elle est là ! Je vais la voir, entendre
-sa voix, baiser sa main ! Dieu de
-Dieu ! la vie est trop bonne ; il y a trop de
-bonheur pour moi ; ce n’est pas juste.
-Ah ! tous ceux qui n’ont pas, comme moi,
-marché dans cette rue charmante, un soir
-d’automne, en regardant de loin ce vieux
-mur comme je le regarde, que toutes les
-félicités leur soient accordées, et que mon
-bonheur, à moi, soit fini : j’ai eu la part
-trop belle !</p>
-
-<p>— Ces dames sont arrivées de ce
-matin, me dit la bonne.</p>
-
-<p>Je suis dans le petit salon ; un pas,
-dans la chambre au-dessus, fait bruire
-autour de moi les girandoles ; cela sent
-le gaz, l’essence, la naphtaline ; Julie remonte
-la mèche de la lampe, qui a fumé,
-et se retire ; on vient ; on ouvre la porte.
-Et je la vois venir à moi, comme à Aix !
-Mon visage doit être transfiguré ; quelque
-chose m’emplit à m’étouffer ; ma tendresse
-déborde ; mes yeux parlent pour moi… Elle
-vient, elle vient à moi. J’ouvre les
-bras sans songer à ce que je fais. Elle
-vient toujours. Je l’embrasse. Elle m’embrasse.
-Elle pleure. Je n’ai même pas
-songé à toucher ses lèvres, dont le désir
-effréné, depuis deux mois me hante.</p>
-
-<p>Mes larmes coulent ; ah ! je ne fus
-jamais si heureux ! Et nous sommes là,
-sans pouvoir rien dire. Je pense :</p>
-
-<p>« Dieu a passé entre nous ! le ciel
-vient de tomber là ! Est-il possible de
-goûter un pareil moment et de se retrouver
-simple mortel comme devant ? »</p>
-
-<p>Et je lui adresse une question banale.
-Elle me répond, mieux :</p>
-
-<p>— Mon ami, dit-elle, non, décidément,
-je ne peux me passer de vous !</p>
-
-<p>Elle me raconte un séjour qu’elle a fait
-en Bourgogne : le château, les douves, le
-parc, le gibier, le vin, d’assez bonnes
-gens, un ennui sans fin.</p>
-
-<p>— Et vous ? qu’avez-vous fait ?</p>
-
-<p>— Je vous ai aimée, oh ! aimée !…</p>
-
-<p>Elle sourit et dit :</p>
-
-<p>— Vous serez patient, mon ami ? Jurez-le.</p>
-
-<p>— Oh !… les serments !…</p>
-
-<p>Elle me prend la main pour me faire
-jurer solennellement. Mais voilà que sa
-bouche m’apparaît. Et je la baise…</p>
-
-
-<p class="date">3 novembre.</p>
-
-<p>Je devrais taire ce qui est arrivé, l’oublier
-moi-même, me cacher, tout au
-moins, de peur que mon visage ne
-trahisse, dans la rue, un tel bonheur…</p>
-
-
-<p class="date">4 novembre.</p>
-
-<p>Je ne cherche pas à comprendre ce qui
-est arrivé. Dans mes songeries, j’ai souvent
-imaginé à l’avance telle et telle scène
-probable ou possible entre madame de
-Pons et moi. Un baiser, un baiser d’amants,
-entre nous, je l’ai imaginé, oui, mais
-comme la fin et le prix de quelles hésitations,
-de quels atermoiements, de quelle
-patience infinie !… Et hier, justement,
-elle me recommandait cette patience, à
-l’instant même qui précéda celui où ce
-baiser fut échangé !… Oh ! ne disons pas :
-« Je ferai », ou : « Je ne ferai pas » ! Une
-porte qui s’ouvre, un pied posé un peu
-plus avant, le ton d’une robe ou bien le
-temps qu’il fait peuvent bouleverser les
-plans que la raison a le mieux établis.
-Nous ne savons pas qui nous dirige, et
-nos plus grandes surprises viennent de
-nous-mêmes.</p>
-
-
-<p class="date">7 novembre.</p>
-
-<p>Je disais facilement mes peines et ma
-mélancolie ; mon bonheur, je ne sais pas
-l’exprimer. Pour lui, c’est un autre langage
-qui convient ; je n’y suis pas accoutumé.
-Et je sens une pudeur nouvelle : je
-n’ose pas dire que je suis heureux !…</p>
-
-<p>Quelqu’un, intérieurement, me souffle :</p>
-
-<p>« C’est que, sincèrement, tu ne l’es
-pas ! »</p>
-
-<p>Je réponds :</p>
-
-<p>« Comment ! comment ! Ne le serais-je
-pas ? »</p>
-
-<p>Et la voix me chuchote :</p>
-
-<p>« Ta situation est telle, en effet, que tu
-ne peux pas croire que tu ne sois pas
-heureux… »</p>
-
-<p>Maudite voix ! — mon mauvais génie
-qui, lorsqu’il faisait beau, m’a toujours
-dit : « Pas tout à fait ! » qui, lorsque j’allais
-m’enthousiasmer, m’a averti : « Tu ne
-vois donc pas ?… » et qui, lorsque j’avais
-accompli quelque chose de bien, m’a
-grommelé invariablement : « Ce n’est
-que cela !… »</p>
-
-
-<p class="date">10 novembre.</p>
-
-<p>Tes cheveux blonds, si lourds que tu
-n’en sais que faire et où chaque courbe
-luit comme un anneau d’or, ton front, ta
-tempe transparente, sous laquelle bat ta
-pensée, ton nez trop pur, la courbe de tes
-sourcils qui n’en finit pas et qui abrite si
-bien, au coin de l’œil, la petite grotte aux
-douleurs où le cerne bleu prend sa
-source ; tes yeux miraculeux, ta joue, — mon
-Dieu ! quand j’y pense !… — je les
-supporte encore : mais ta bouche !… La
-seule image évoquée de ta bouche m’affole,
-et me voilà qui pleure d’amour,
-d’admiration, de stupéfaction.</p>
-
-<p>Ta tête chérie !</p>
-
-<p>Tous les grands amoureux comprendront
-mon extase, mon délire quand je
-crie seulement : « Ta tête chérie ! »</p>
-
-<p>Je la tiens dans mes mains ; je caresse
-tes oreilles entre mes paumes ; mes doigts
-tout entiers se perdent dans ta chevelure !…</p>
-
-<p>Oh ! pardonne !… Au degré où je
-t’aime, je devrais taire, par respect pour
-ta personne, mon ivresse. Mais j’essaie,
-par là, de prolonger un peu de temps
-mon ivresse…</p>
-
-
-<p class="date">11 novembre.</p>
-
-<p>Le croyant qui, étant mort, se voit entr’ouvrir
-les portes du paradis et qui peut
-se dire : « Dieu !… l’Éternité !… les voilà,
-je les touche !… » Quel moment !</p>
-
-
-<p class="date">12 novembre.</p>
-
-<p>J’ai dû passer la matinée au musée de
-Versailles, et, après déjeuner, elle est
-venue me rejoindre dans le parc…</p>
-
-<p>Souviens-toi à jamais de son image. — elle
-était debout contre le socle de la
-Diane, à droite avant de descendre au
-bassin de Latone ; — et de ce saut du
-cœur, en toi, au moment où tu t’es dit :
-« La voilà ! »</p>
-
-<p>Je l’ai entraînée au jardin du grand
-Trianon, à l’endroit que j’aime. C’était
-une belle journée ; le vent était un peu
-froid, mais je savais bien que là-bas il y
-avait un abri, au soleil… C’est tout à fait
-à l’extrémité du palais, dans une petite
-allée de lauriers et de tamaris d’où l’on
-aperçoit les balustres de l’escalier double
-descendant au grand bassin dont la nappe
-immobile a l’éclat d’un miroir. Il n’y a
-jamais personne là. On entendait, sur la
-gauche, le bruit du vent dans les ormes
-dorés ; quelques feuilles sèches remuaient
-autour de nous : nous nous sommes tus
-pour le plaisir de goûter ce grand calme,
-et nos yeux s’amusaient à regarder la
-pointe argentée des herbes que l’air caressait,
-et qui luisaient comme les poils
-de la loutre au jour. Des vols de moucherons
-parsemaient l’atmosphère d’une
-poussière lumineuse. On se sentait loin et
-retirés, plus loin que dans la campagne
-romaine ou dans les champs de Paestum.
-Autour de nous, des souvenirs voltigeaient
-en fantômes… Elle m’a indiqué
-du doigt, un moment, derrière nous,
-entre les pilastres de marbre rose, les
-balcons de fer, à demi déchaussés, derrière
-lesquels sont closes les hautes persiennes :</p>
-
-<p>— Si quelqu’un allait ouvrir ?…</p>
-
-<p>Et cela m’a fait sourire comme une
-allusion à un fait absolument impossible.
-J’ai failli lui dire : « Mais tout est mort,
-nous sommes dans le passé !… » Cependant
-nous avons entendu un cri d’oiseau,
-puis, presque en même temps, une petite
-cloche lointaine a tinté trois heures, et
-cela a été fini pour les mouvements et
-pour les bruits ; le vent seul, à de longs
-intervalles, passait à travers les arbres,
-et, derrière lui, les feuilles tombaient.</p>
-
-
-<p class="date">15 novembre.</p>
-
-<p>J’écrirai peut-être, un jour, comme
-tout le monde, un roman, où je rapporterai,
-travesties, bien entendu, les
-paroles d’une femme qui a lutté longtemps
-contre l’amour et qui s’y abandonne :
-ce seront des mots dont la magie
-est telle qu’elle s’en va, en arrière, enchanter
-les heures écoulées qui furent
-les plus douloureuses, les recréer, si lumineuses,
-si étourdissantes de joie, que
-l’on voudrait en avoir souffert d’autres,
-et de plus dures, et en souffrir encore.
-Un seul de ces mots, par le ravissement
-qu’il procure, montre combien l’abandon
-rapide et sans scrupule à la volupté est de
-goût pauvre et rudimentaire ; et il faudra
-bien aussi trouver un autre terme que
-celui de « volupté », — devenu abject, — pour
-dire ce tressaillement profond, total,
-magnifique, éperdu et grave, dont on ne
-saurait vraiment pas affirmer que c’est de
-plaisir qu’il est fait.</p>
-
-<p>Mais comme je sens bien que, sans le
-secours de la fiction, une âme se raconte
-incomplètement au dehors ! Quand aucun
-œil humain ne devrait jamais voir le papier
-sur quoi j’écris ces lignes, je n’écrirais
-pas sur ce papier les quelques mots
-qui sont plus pour moi que tout ce que
-j’y ai écrit.</p>
-
-<p>Mon bonheur est si grand que je suis
-devenu tout à coup pareil aux gens qui
-sont nés heureux : je me repais du moment
-présent.</p>
-
-
-<p class="date">20 novembre.</p>
-
-<p>L’homme ne sait ce qu’est aimer
-qu’après qu’il a été menacé de ne plus
-aimer jamais. Une si épouvantable alerte,
-comme le danger imminent de la mort,
-projette un éclair seul capable de nous
-signaler l’étendue et la beauté de ce que
-nous allions perdre.</p>
-
-<p>Que des jeunes gens puissent aimer ?
-Avec toutes les grâces de l’inconscience,
-oui, sans doute : ils cueillent un fruit en
-jouant, en folâtrant ; ils le gaspillent, ils
-le jettent derrière eux, l’ayant mordu à
-peine. Mais c’est nous, attardés, venus
-par derrière, qui le savourons jusqu’à
-l’amertume exquise du noyau.</p>
-
-
-<p class="date">22 novembre.</p>
-
-<p>Je songe au jour où elle est venue là
-pour la première fois, où elle a monté
-l’escalier de ma maison !… Cette porte
-s’est ouverte et elle est entrée. Il faut que
-je me remémore cela : c’est une image
-que je veux revoir quand je mourrai.</p>
-
-<p>Je n’ai pas remarqué, à ce moment, la
-couleur de sa robe ; je pensais seulement :
-« C’est elle, c’est son visage, son corps
-chéri… sa longue jambe faisant un pas
-pour moi !… »</p>
-
-<p>Puis, en moi-même, je la remerciais
-d’être entrée en souriant, sans avoir l’air
-d’accomplir un sacrifice, sans aucune
-comédie.</p>
-
-<p>Elle a pris l’air de la pièce, elle a regardé
-le dos de mes livres, mes gravures,
-mes photographies, mes statuettes, et
-puis elle m’a dit un mot qui m’a inquiété,
-depuis :</p>
-
-<p>— Chez vous, c’est pareil à vous : cela
-me plaît, mais presque trop !…</p>
-
-<p>— « Presque trop ? »… que voulez-vous
-dire ?</p>
-
-<p>— Je n’en sais, ma foi, rien…</p>
-
-<p>Je tirai l’épingle de son chapeau : la vue
-de ses cheveux arrêta en moi toute pensée
-malencontreuse…</p>
-
-
-<p class="date">26 novembre.</p>
-
-<p>Mes idées, mes goûts, mes travaux, mes
-livres, comme elle m’en parle depuis
-qu’elle est à moi !… Je m’en plains.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Elle m’en parlait dès auparavant,
-voyons ! C’est de cela que nous causions,
-c’est en cela que nous nous sommes
-aimés !… Oui, oui ! j’en étais fier et satisfait,
-alors. Mais je vois bien, à présent,
-que ce n’était pas tant sa conversation
-que j’aimais : c’était elle.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Quand elle me parle de tout ce par quoi
-je me suis fait aimer d’elle, je suis jaloux.
-Je voudrais être un sot, un ignorant,
-un goujat même, et qu’elle m’aimât !
-Ah ! comme je la croirais bien à moi !</p>
-
-<p>Je lui ai dit cela, en riant. Elle m’a
-répondu innocemment :</p>
-
-<p>— Mais je ne vous aimerais pas !</p>
-
-<p>Qu’elle m’a fait mal !</p>
-
-<p>L’adoration de sa chair peut-être aussi
-m’avilit-elle un peu ? De la région élevée
-où se maintenait notre amour, c’est moi
-qui tombe, et c’est elle, la Psyché, qui
-proteste. Surprises ! surprises ! l’amour
-n’est fait que de sujets d’étonnement : le
-premier jour, avant que je lui ôtasse son
-épingle, c’est elle qui m’avait paru me
-trouver trop peu vulgaire… — si c’est
-ainsi qu’il fallait interpréter son spontané
-« presque trop » !</p>
-
-
-<p class="date">29 novembre.</p>
-
-<p>Son corps !…</p>
-
-<p>Son corps ? mais, en définitive, serait-ce
-de tout elle la partie la plus sacrée, et l’essentielle,
-puisque, arrivé enfin à lui, et
-stupéfait de son emprise, je sens que je
-n’en parlerai cependant pas. Et je n’ai eu aucune
-gêne à dire son intelligence, sa sensibilité,
-son cœur… Son corps, j’ai osé parler
-de lui, oui, quand je n’étais que catéchumène,
-mais aujourd’hui le sentiment de
-sa grandeur me terrasse, et je me crois,
-moi qui le touche, promu à je ne sais
-quel sacerdoce.</p>
-
-<p>La chair n’est honteuse que de se savoir
-éphémère. Mais ce n’est pas l’impérissable
-qui nous émeut : notre cœur ne se
-donne qu’à ce que le temps blesse d’heure
-en heure. Que le baiser d’une immortelle
-m’eût semblé froid !</p>
-
-
-<p class="date">30 novembre.</p>
-
-<p>Je croyais qu’elle m’avait dès auparavant
-livré sa pensée, sa sensibilité, son
-cœur ; mais non ! je vois que c’est à présent
-seulement qu’elle me donne tout cela,
-en même temps qu’elle se donne. Ce n’était
-presque rien, ce que j’avais ou soupçonné
-ou reçu d’elle. A mesure que je la caresse
-et que je l’étreins plus passionnément,
-c’est son âme, son âme sans réserve
-qu’elle me livre. J’ai honte… Quelle humiliation
-est la mienne : ce n’est pas cela
-que je lui demande.</p>
-
-
-<p class="date">1<sup>er</sup> décembre.</p>
-
-<p>Je me tais. C’est à son corps que je
-pense.</p>
-
-
-<p class="date">4 décembre.</p>
-
-<p>Quant à elle, elle est toute transformée.
-Elle dit elle-même qu’elle naît à une vie
-nouvelle, et elle ne cache pas son bonheur.
-Sa mère en sourit, la bonne et libérale
-madame Delaunay !</p>
-
-<p>Et je sens que madame Delaunay, elle,
-pense sans cesse au divorce.</p>
-
-<p>Pourquoi cette opération, que je désire
-autant et plus que madame Delaunay,
-me fait-elle peur ? C’est qu’elle va nous
-faire souvenir du mari.</p>
-
-
-<p class="date">10 décembre.</p>
-
-<p>Elle est là, étendue sur mon divan, les
-deux bras nus relevés, les mains croisées
-sous la nuque ; elle repose, elle sommeille.
-Elle est chez moi, à moi, et heureuse !</p>
-
-<p>Sa bouche fait la divine moue. Les
-alentours de ses yeux, la petite veine
-bleue, les pénombres, et la région
-blonde de la tempe qui rejoint les cheveux, — cette
-vue me fait frémir les jarrets.</p>
-
-<p>Évidemment, c’est pour ces moments-ci
-que je suis né et que j’ai vécu ; tout, jusqu’ici,
-n’a été qu’accessoire. C’est pour
-ces moments-ci que mon enfance solitaire
-m’a appris la saveur des choses, du
-jour et de l’ombre, du temps, éternel passant,
-et de la mort perpétuellement suspendue.
-C’est pour ces moments-ci que
-la religion de la beauté a pénétré en
-moi, quand j’ai eu quinze ans, en m’exaltant,
-en m’affinant sans cesse, et en me
-préparant à une admiration toujours plus
-difficile et plus rare. C’est pour ces moments-ci
-que j’ai orné ma mémoire, que
-la poésie a embelli ma pensée et que la
-musique de Beethoven m’a stupéfié…
-Qu’était-ce, en effet, que tout ceci :
-rêves d’enfant, exaltations de jeune
-homme, arts, littérature, si à de tels
-moments tout ceci ne devait aboutir ?…
-Pour la première fois, je sens que tout
-ceci et ma vie même avaient donc un
-sens certain, et c’était de préparer un
-magnifique amour… Notre amour vaut
-ce que nous valons nous-mêmes ; chacun
-de nous, en définitive, a l’amour
-qu’il mérite : ô vous, jeunes gens ! ô vous,
-femmes qui rêvez d’amoureuses extases,
-embellissez-vous !</p>
-
-
-<p class="date">Une demi-heure après.</p>
-
-<p>A présent, il me semble, que je n’ai,
-de ma vie, rien vu, rien appris, rien
-pensé, rien senti, que l’univers est étroitement
-réduit ; que je suis moi-même
-un être borné : en effet, le flot de ces
-cheveux, ce bras nu qui paraît, le parfum
-de ce corps étendu, c’est à cela que
-j’appartiens tout entier. Au delà de cela,
-je ne vois rien, je ne soupçonne rien,
-je ne désire rien ; non, rien, je le jure…</p>
-
-<p>Alors, qu’était-ce que cette illusion
-de tout à l’heure ?… Qu’était-ce que cette
-admiration de moi-même, par laquelle je
-rejoins le premier sot venu ?…</p>
-
-
-<p class="date">15 décembre.</p>
-
-<p>Le bonheur a pour moi quelque chose
-d’effrayant. Je me méfiais de lui avant
-qu’il m’abordât ; il me touche, et je me
-crois la dupe de quelque farce sinistre,
-qui va finir tantôt et dont je comprendrai
-le sens tragique.</p>
-
-<p>Est-ce orgueil de ma part ? Croirais-je
-le bonheur chose vulgaire ? Non, pas le
-bonheur qui me touche ! C’est sa qualité
-qui m’étonne : il est de la trame de mon
-rêve, et, quand je viens à penser qu’il
-peut égaler mon rêve, c’est alors que je
-tremble et me révolte, comme l’esprit
-positif en face de l’apparence mystérieuse
-des choses.</p>
-
-<p>J’étais fait pour désirer, regretter,
-désespérer. Au milieu de la joie qui
-m’inonde, je me sens ahuri, maladroit,
-ridicule peut-être. On me dit que j’ai des
-mots et des gestes d’enfant ; je ris pour
-des niaiseries ; et il est vrai que, si je ne
-me retenais pas, je pleurerais pour un
-rien. Elle-même ne me reconnaît plus, et
-je me dis :</p>
-
-<p>« Celui qu’elle a aimé en moi, c’est
-l’homme douloureux : que va-t-elle faire
-de moi content de la vie ?… »</p>
-
-
-<p class="date">20 décembre.</p>
-
-<p>Une prière revient fréquemment sur
-ses lèvres : « Tu ne me quitteras pas !…
-tu ne me quitteras plus jamais !… » Et
-elle m’enlace ; ses bras se lient à mon cou
-comme si elle avait peur ;… peur de
-quoi ?… de qui ?… de moi ?… ou d’elle-même ?…</p>
-
-<p>Et moi, je lui dis, naïvement :</p>
-
-<p>— Comment ferais-je pour te quitter ?</p>
-
-<p>En effet, me séparer d’elle me semble
-bien impossible.</p>
-
-<p>— Tu ne le pourrais pas ! dit-elle,
-non, je sens que tu ne le pourrais pas !…</p>
-
-<p>Il faut que je répète :</p>
-
-<p>— Je ne le pourrais pas.</p>
-
-<p>Son insistance, plus que ma crédulité,
-arrive à me laisser voir, au-dessus de nos
-têtes unies, ce rayonnement, que nie
-pourtant ma raison d’homme, et qui n’est
-produit que par l’idée de durée infinie,
-d’éternité…</p>
-
-
-<p class="date">25 décembre.</p>
-
-<p>Pour que le temps de nous aimer soit
-plus long encore, nous avons imaginé de
-le prolonger en arrière. C’est tricher
-avec le destin ; c’est berner le créateur !
-Nous nous efforçons de songer, elle et
-moi, à ce que certains moments passés
-auraient pu être si nous les avions vécus
-côte à côte.</p>
-
-<p>Par exemple, je lui raconte : « J’ai fait
-un petit voyage, tu sais, l’année dernière,
-dans le Midi. Un matin, je me suis promené
-tout seul dans un bois de pins, et
-je me suis arrêté à regarder, entre les
-barreaux d’une grille de fer, un coin de
-verger isolé dans cette forêt. Il y avait là
-des choux à grosses feuilles pustuleuses,
-garnies de perles d’eau, une allée tapissée
-d’herbe humide et bordée de jonquilles ;
-là-dessus, des amandiers en
-fleurs… tu vois ?…</p>
-
-<p>— Je suis avec toi, dit-elle, déjà dans
-ce temps-là, et je vois !…</p>
-
-<p>— Plus loin, il y avait une pauvre
-cabane fermée, comme la grille, avec une
-chaîne et un cadenas couverts de rouille…
-tu vois ?… tu vois ?… Et puis, par une
-échappée grande comme mon chapeau,
-entre des branches de pin, ma chérie, <i>te
-souviens-tu ?</i> on apercevait l’azur de la
-rade de Villefranche, et les villas, des
-dimensions de dés à jouer ?…</p>
-
-<p>Ses yeux se mouillent.</p>
-
-<p>— Je n’étais pas là ! dit-elle, je n’étais
-pas là !…</p>
-
-<p>Je l’étreins si fort que je peux m’imaginer
-qu’elle pénètre jusque dans ma vie
-passée.</p>
-
-<p>Et nous voilà tous les deux émus d’un
-plaisir de réhabilitation : car il nous
-semble que nous ayons commis une grave
-faute en n’étant pas unis dès ce temps-là,
-et que nous la réparions aujourd’hui.</p>
-
-<p>Je continue le jeu passionné :</p>
-
-<p>— Un peu plus loin que notre verger
-fermé, ma chérie, il y a un sentier qui
-dégringole, sur des rocailles, vers la rade
-et où l’on ne peut s’empêcher de s’arrêter
-pour respirer le parfum des giroflées…
-On les cultive sur ce terrain en paliers,
-descendant peu à peu, comme de grandes
-marches fleuries ; et elles alternent avec
-les œillets à demi voilés sous les mailles
-d’un réseau de fils pareil à d’immenses
-toiles d’araignées que la rosée matinale
-fait étinceler au soleil. L’air frais est embaumé :
-le ciel est complètement pur…
-Il y a un gros réservoir, là, qui déverse
-son trop plein par un petit tuyau qu’on
-entend jaser ; mais je ne sais d’où vient le
-seul autre bruit, celui d’une poule qui
-glousse…</p>
-
-<p>Elle m’arrête :</p>
-
-<p>— Non, non ! ne continue pas ; cela me
-fait mal…</p>
-
-<p>L’eau du fleuve ne remonte pas baiser
-les bords charmants qui lui ont échappé,
-à son passage.</p>
-
-
-<p class="date">26 décembre.</p>
-
-<p>Tantôt, rue du Bouquet-d’Auteuil, le
-ciel semblait fardé comme un visage de
-femme, et la houpette gigantesque, au
-dos garni de satin rouge, on la voyait
-là-haut, là-haut, en train de semer dans
-l’immensité sa poudre lilas qui retombait
-jusqu’à nous.</p>
-
-<p>Dans le petit jardin, les giroflées étaient
-pareilles à des légumes cuits que l’on retire
-du pot-au-feu ; les marguerites et les
-myosotis à une salade de mâches qui macérerait
-depuis hier. Un jardinier vêtu
-d’un pardessus au col relevé confectionnait
-à chaque tête de rosier un turban de
-paille.</p>
-
-<p>Comme le son des cloches est fin dans
-l’air d’hiver ! On dirait qu’il se dépêche
-d’aller au bout de sa course, et il s’amenuise
-pour filer plus vite… Oh ! les beaux
-membres des arbres nus !… Tout gelait,
-au dehors, dans une substance légère et
-gris de perle. J’attendais… A un moment
-les cloches se sont tues ; je n’ai plus
-entendu rien… qu’un pas de femme qui
-descendait l’escalier : c’était mon bonheur
-qui venait à moi.</p>
-
-
-<p class="date">27 décembre.</p>
-
-<p>Elle n’est pas venue chez moi aujourd’hui.</p>
-
-
-<p class="date">28 décembre.</p>
-
-<p>Elle est venue.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Je sens que je n’ai plus que cela à dire :
-« Elle est venue », ou : « Elle n’est pas
-venue. » Désormais toute ma vie dépend
-d’une telle oscillation.</p>
-
-
-<p class="date">29 décembre.</p>
-
-<p>Soyons sincères impitoyablement ! Est-il
-possible de dire ou d’écrire en toute
-franchise : « mon bonheur » ?… Et n’est-ce
-pas plutôt que, dans notre avidité de
-nous croire heureux, nous nous hâtons de
-dire ou d’écrire le mot, afin que la vertu
-même du mot nous leurre ?… Ce n’est
-pas le souvenir du bonheur qui nous
-reste, mais celui du moment où nous
-avons prononcé ou tracé le mot, pour
-forcer la chose.</p>
-
-<p>Ah ! que les plus malhabiles vis-à-vis
-du monde sont parfois bons comédiens
-vis-à-vis d’eux-mêmes !</p>
-
-
-<p class="date">31 décembre.</p>
-
-<p>Hubert, qui est venu aujourd’hui rue
-du Bouquet-d’Auteuil, m’a appris la présence
-de Pons à Paris. — Joli jour de l’an !</p>
-
-
-<p class="date">1<sup>er</sup> janvier.</p>
-
-<p>Si, si ! plus joli nouvel an que je ne
-pensais : madame Delaunay m’a tenu à
-part, un moment, et m’a dit :</p>
-
-<p>— Vous savez qu’elle n’est plus si opposée
-au divorce ? On peut lui en parler.</p>
-
-<p>Je me suis risqué à lui en parler. Elle
-m’a répondu :</p>
-
-<p>— Eh bien ! pour cela, voyons, qu’est-ce
-qu’il faut faire ?</p>
-
-<p>— Mais d’abord, ai-je répliqué, pourquoi
-conserver votre appartement ?</p>
-
-<p>Elle m’a promis de donner congé, mais
-j’ai vu que cela lui était pénible. Pourquoi ?
-grand Dieu ! pourquoi ?… Est-ce sa vie
-d’autrefois, est-ce son mari qu’elle regrette ?…</p>
-
-<p>Elle ne sait pas qu’il est ici…</p>
-
-<p>Mais n’oublions pas que je suis aujourd’hui
-tout à l’optimisme !</p>
-
-
-<p class="date">5 janvier.</p>
-
-<p>Elle n’est pas venue.</p>
-
-
-<p class="date">6 janvier.</p>
-
-<p>Caresses, tendresses. Presque trop.
-Puis des larmes tout à coup… C’est la
-première fois qu’elle pleure chez moi. Je
-m’inquiète. Elle dit :</p>
-
-<p>— Ce n’est rien : je suis nerveuse…</p>
-
-<p>Ce n’est pas cela qui me rassure !…
-Enfin elle se remet, et la voilà qui cause,
-cause !…</p>
-
-<p>— Oh ! lui dis-je, vous êtes trop intelligente !</p>
-
-<p>Elle se fâche, puis s’apaise, rit, se
-moque d’elle-même et se remet à parler,
-encore, à parler, oui, c’est sûr, trop intelligemment.
-J’essaie de la suivre, elle ne
-m’écoute pas.</p>
-
-<p>Puis, tout à coup, sur le point de me
-quitter, piquant l’épingle dans son chapeau,
-elle me dit, comme la chose la plus ordinaire
-du monde :</p>
-
-<p>— Vous savez qu’Amédée est ici ?</p>
-
-<p>Je répète bêtement, malgré moi :</p>
-
-<p>— Amédée ?</p>
-
-<p>Et je m’assieds.</p>
-
-<p>Mais enfin, il fallait bien qu’elle apprît,
-un jour ou l’autre, qu’il est ici !… Elle
-l’appelle « Amédée », sans doute ; eh
-bien ?…</p>
-
-<p>Je dis :</p>
-
-<p>— Vous l’avez vu ?</p>
-
-<p>— Non.</p>
-
-<p>— Vous le verrez ?</p>
-
-<p>— Oh !</p>
-
-<p>Et elle me parle de notre prochain rendez-vous.
-Ordinairement, c’est moi qui
-fais cela. Et elle me tend sa bouche. Ordinairement,
-c’est moi qui la cherche. Elle
-est sur le palier, elle revient, elle descend
-quatre marches, et les remonte… Je
-regarde son gant blanc descendre en spirale
-sur la rampe et diminuer comme un
-objet qui vous a échappé au bord d’un
-puits profond.</p>
-
-
-<p class="date">12 janvier.</p>
-
-<p>On avoue assez facilement les tourments
-qu’une femme vous fait subir,
-avant qu’on la possède ; mais après, ce
-n’est plus de même…</p>
-
-
-<p class="date">13 janvier.</p>
-
-<p>Elle n’est pas venue.</p>
-
-
-<p class="date">14 janvier.</p>
-
-<p>Je lui ai dit :</p>
-
-<p>— Je sais que votre mari vous a écrit
-qu’il était malheureux et qu’il désirait
-vous voir. Par la même lettre, il vous
-fixait un rendez-vous. Vous y êtes allée.
-Et votre mari vous a fait pleurer…</p>
-
-<p>Elle m’interrompt :</p>
-
-<p>— Comment savez-vous cela ?… Comment
-est-il possible que…</p>
-
-<p>— Je le sais, vous le voyez bien !… Ce
-n’est pas par votre mari lui-même, car, si
-je le rencontrais, je lui tournerais le dos
-avec dégoût… Je le sais par quelqu’un qui
-a reçu cette confidence, et non pas, lui
-non plus, de votre mari !… Vous voyez
-donc l’usage que fait votre mari de vos
-bontés excessives et de vos larmes…</p>
-
-<p>Elle est épouvantée, elle s’écrie :</p>
-
-<p>— Il a été raconter cela !… Mais où ?…
-mais à qui ?…</p>
-
-<p>— Qu’importe le lieu ? et qu’importe la
-personne ? C’est partout et c’est à tout le
-monde, puisque vous vous apercevez que
-déjà cela revient à vous !</p>
-
-<p>Elle est atterrée, elle me demande pardon.
-Je vois son visage bouleversé. Je crois
-commettre un sacrilège en lui donnant
-tout à coup tant à souffrir. Mais, un
-moment, aussi, je l’ai haïe pour s’être
-rendue à l’appel de son mari.</p>
-
-<p>Elle répète, au milieu de sanglots :</p>
-
-<p>— Il m’écrivait : « Je suis malheureux !… »</p>
-
-<p>— Il vous a abandonnée d’une façon
-scandaleuse ; il vous a volé votre fortune…
-Je le sais ! ne niez pas ! c’est votre pauvre
-maman qui paye, bien à contre-cœur, le
-loyer de l’appartement dont vous n’avez
-pas voulu vous défaire, où vous attendiez
-le misérable, où vous l’hébergez depuis
-son retour… je le sais !… Il a mangé votre
-fortune avec une gueuse ; il revient, à
-bout de ressources, vivre aux crochets de
-votre mère !…</p>
-
-<p>— Non ! non ! ne croyez pas cela !…
-Cela ne sera pas !… C’est un misérable,
-certes ! mais, mon ami ! quand il me dit :
-« Je suis malheureux !… » Ah ! vous ne
-savez pas, vous ne pouvez pas savoir !…
-Un homme qui vous crie : « Je suis malheureux !… »</p>
-
-<p>— Mais, malheureux, comment l’est-il ?
-par sa débauche, par sa lâcheté !… Et
-vous voyez qu’il se moque de vous parce
-que vous êtes accourue à son appel !</p>
-
-<p>Elle se tait ; son œil égaré cherche où
-étayer l’obscur appel de ses instincts ; elle
-sait qu’elle a probablement tort de secourir
-son mari ; elle sent qu’elle continuera
-à le secourir.</p>
-
-<p>J’ai pitié d’elle. Ma colère est tombée.
-Il ne me reste plus que l’irrémédiable
-douleur nouvelle qui m’envahit : cette
-femme est perdue pour moi.</p>
-
-
-<p class="date">15 janvier.</p>
-
-<p>Moi aussi, je suis malheureux !</p>
-
-<p>Malheureux : enfin, c’est moi que je
-retrouve ! Je me reconnais. Un étranger a
-habité en moi quelques semaines.</p>
-
-
-<p class="date">18 janvier.</p>
-
-<p>Elle est venue me jurer qu’elle m’aimait,
-qu’elle n’aimait que moi, qu’elle n’avait
-jamais aimé que moi, que par moi seul
-elle avait été ravie… etc. Elle sanglotait ;
-elle se tordait les mains ; elle jurait encore
-qu’elle m’aimait… Mais ces serments, je
-ne les lui demandais pas… Je ne lui ai pas
-dit une seule fois : « Vous ne m’aimez pas. »</p>
-
-
-<p class="date">5 février.</p>
-
-<p>Je lui ai annoncé que j’allais partir.
-Aussitôt j’ai vu une femme éperdue.
-J’aurais pu croire que c’était d’amour.
-Elle m’a conjuré de ne pas la quitter ; elle
-était suspendue à moi, les deux mains
-nouées derrière mon cou : — comme si
-elle m’aimait trop pour supporter mon
-absence, ou comme si, faute de mon cou
-où s’accrocher, elle s’en allait tomber
-dans une crevasse…</p>
-
-<p>Elle ne pense pas que je vois sa faiblesse.
-Elle ne comprend pas que je m’efforce de
-la contempler elle-même avec une sorte
-de recul ; elle m’accuse de froideur : c’est
-elle qui me reproche de ne plus l’aimer !</p>
-
-<p>Pour la rassurer là-dessus, comme je
-m’abandonnerais volontiers aux tendresses,
-si je ne voyais pas en elle, mieux
-qu’elle-même !</p>
-
-
-<p class="date">6 février.</p>
-
-<p>Elle m’a dit :</p>
-
-<p>— Emmenez-moi ! Je vous suivrai où
-il vous plaira…</p>
-
-<p>Et, comme je ne répondais pas, elle a
-ajouté :</p>
-
-<p>— Allons voir le verger à travers la
-grille et le sentier qui dégringole au
-milieu des giroflées…</p>
-
-<p>Elle est sincère, elle viendrait bien si
-je le voulais. Tout autre, à ma place,
-l’emmènerait loin d’ici pour jouir d’elle
-au moins un peu de temps encore… Avec
-quelle bonne volonté elle m’aimerait !…
-Mais le tourment que je sais, maintenant,
-qu’elle a sous son front, et qu’elle a eu
-sans cesse, même en m’aimant, l’apaiserai-je
-par un voyage ?…</p>
-
-<p>Elle n’a pas cessé un instant, elle ne
-cessera jamais de se tenir pour la femme
-de l’autre.</p>
-
-
-<p class="date">7 février.</p>
-
-<p>Il y avait un moyen de projeter tout à
-coup dans son obscurité un rayon de
-lumière implacable ; c’était de lui annoncer
-ce que je venais d’apprendre : — que
-la procédure du divorce avançait à grands
-pas… Je lui ai dit tantôt où l’affaire en
-était. Elle a fait cette remarque :</p>
-
-<p>— Mais il n’y a donc aucune difficulté ?</p>
-
-<p>En effet, dans son cas, il n’y en a guère.
-Et je lui ai rappelé qu’elle devait voir
-l’avoué demain. Elle a dit :</p>
-
-<p>— Demain ?…</p>
-
-<p>Et ses yeux, ses yeux bien-aimés, cherchaient
-l’occupation de femme qui l’empêchera
-demain d’aller chez l’avoué.</p>
-
-
-<p class="date">16 février.</p>
-
-<p>Elle s’exalte. Elle analyse trop ; elle sait
-trop bien m’énumérer les raisons pour
-lesquelles elle m’aime. Si elle m’aimait,
-saurait-elle pourquoi ?</p>
-
-
-<p class="date">20 février.</p>
-
-<p>La tendresse que je ne veux pas te
-témoigner parce que je te sais perdue pour
-moi, je la confie à mon cahier. Tu ne
-liras jamais ces lignes ; tu ne connaîtras
-jamais la douleur ni l’amour qu’elles contiennent :
-c’est une inscription que je
-grave à l’intérieur d’un tombeau, — du
-mien, où je me crois couché.</p>
-
-
-<p class="date">21 février.</p>
-
-<p>Je sens que je meurs quand je pense
-que je t’aime.</p>
-
-<p>Lorsque j’ai été heureux par toi, je suis
-tenté de dire que ma vie était centuplée ;
-mais ce n’est pas cela : elle était vraiment
-changée. Il y avait un dieu en moi ;
-j’éprouvais son sublime plaisir, dont j’ai
-connu la grandeur à ma déception quand
-j’ai tenté de le traduire en notre pauvre
-langue… Il est parti, le dieu, en m’emportant
-le meilleur de ma vie. Je me sens
-affaibli. Aujourd’hui, par exemple, c’est
-à peine si j’ai de quoi souffrir ; mais la
-vérité, plus triste, est que je ne souffre
-même pas. C’est le vide. Tu ne sauras
-jamais…</p>
-
-
-<p class="date">22 février.</p>
-
-<p>Nos rendez-vous, le matin, au Bois,
-dans les allées écartées, au delà des tribunes
-d’Auteuil, en descendant vers Boulogne !…
-Te voir de loin… Te prendre les
-mains sans seulement dire bonjour ; sans
-rien dire, te prendre les mains, te regarder
-dans les yeux, et puis détourner vite la tête
-et dire des bêtises, parce qu’on sent qu’on
-va pleurer… Marcher à côté de toi, te voir
-marcher, grande, mince, si souple !… Ton
-pied, ta jambe, ta gorge chérie qui
-m’accompagnent !… Tes mots qui prennent
-une forme vaporeuse dans l’air glacé !…</p>
-
-<p>Et cela est déjà le passé. C’est fini. Je
-remue des cendres.</p>
-
-<p>Au moins te souviendras-tu de cette promenade
-où tu n’as vu ces trois grands
-voyous qu’après qu’ils nous eurent fait
-grâce ? Quelle peur alors !… « Comment !…
-ils sont venus si près de nous ? Ils nous
-ont cernés ?… et vous me regardiez pendant
-cela tendrement !… » Je t’ai dit :
-« C’était ma seule arme. L’amour, vois-tu,
-en impose aux derniers des hommes. »</p>
-
-<p>Et moi, je me souviendrai de cet endroit
-choisi, au centre de Paris, à deux pas du
-grand mouvement de la ville, et si solitaire,
-si loin de tout, dans l’ancien jardin réservé
-des Tuileries, du côté du quai. Il y
-a là un banc semi-circulaire, un grand
-vase de marbre enguirlandé, qui a des
-oreilles en têtes de bouc, un cyprès noir,
-court et trapu, un rideau de buis à hauteur
-d’homme, et un bel orme penché,
-aux fines branches dépouillées, qui semble
-mis là pour achever la beauté du groupe.
-On entend le jet d’eau qui tombe incessamment
-dans sa vasque, le grave sifflet des
-remorqueurs et le pépiement bruyant des
-moineaux gorgés de pain. Mais, il y a une
-certaine minute que j’avais voulu te faire
-goûter avec moi, c’est celle où, l’hiver, à
-la nuit tombante, par un ciel épais et
-humide, qui ne s’éclaire même pas après
-le coucher du soleil, le grand rideau de
-buis, n’interceptant plus aucune lumière,
-semble lui-même émettre une lueur verdâtre
-de féerie qui colore le banc, le vase,
-le sol même, et tire tout à coup des
-nuances variées de velours de la masse
-obscure du cyprès.</p>
-
-<p>Je t’ai dit :</p>
-
-<p>— Non, vraiment, est-ce que cela ne
-valait pas la peine ?…</p>
-
-<p>Tu m’as dit, plus tendrement que jamais :</p>
-
-<p>— Mon chéri !… Mon chéri !…</p>
-
-<p>Tu semblais bien émue, tu l’étais !…</p>
-
-<p>C’était le premier jour où tu t’étais excusée
-de ne pouvoir venir chez moi, sous le
-prétexte d’une course indispensable au
-Louvre. Je t’avais suppliée : « Que je vous
-aie au moins un instant dans ce jardin !… »
-Oh ! que je te sais gré d’être venue. — Tu
-n’allais pas au Louvre, mais au premier
-rendez-vous de ton mari !…</p>
-
-
-<p class="date">23 février.</p>
-
-<p>Pourtant tu ne t’es pas détournée de
-moi ! Et même tu reviens, en amoureuse,
-en suppliante. Ce n’est pas toi qui
-t’es détournée encore, c’est ton instinct
-secret, tes habitudes de dix années, tes
-souvenirs, la figure de femme que tu as
-faite longtemps devant le monde… Ma
-chérie, tu me tendais les bras, et tout cela
-regardait ailleurs ! Tes yeux, que tu sais
-que j’aime tant, tu me les donnais ! et ta
-bouche, tu me l’offrais, il n’y a qu’un
-instant, — pour m’affoler, pour que nous
-nous affolions ensemble, n’est-ce pas ?
-pour que tu oublies, un moment, ce poids
-qui t’entraîne en arrière ; pour que moi,
-un moment, stupide, je ne m’aperçoive pas
-que tu ne viens pas toute à moi ?… Mais
-quels subterfuges, quels philtres, quelles
-drogues, je te demande un peu, pour un
-amour comme le nôtre ! Devant la mort,
-il faut avoir le sang-froid de dire : « C’est
-la mort. »</p>
-
-
-<p class="date">25 février.</p>
-
-<p>Je me tiens le plus décemment que je
-peux. Mais comme j’embrasserais quelqu’un
-qui oserait me dire : « Mais pleurez
-donc, mon ami !… »</p>
-
-
-<p class="date">27 février.</p>
-
-<p>Oh ! que tu as eu tort de me donner
-aujourd’hui tes lèvres, ma chérie ! Ce sont
-là des choses dont il ne faut pas raviver
-le souvenir ; je vais les perdre : je ne baiserai
-plus ta bouche, ma chérie, ma chérie !…</p>
-
-<p>Je n’ai pas besoin de faire beaucoup
-de bruit ; je ne tiens pas à ce que l’univers
-m’entende crier ; que mon chagrin
-soit emmuré, et muet.</p>
-
-
-<p class="date">1<sup>er</sup> mars.</p>
-
-<p>Je ne peux pas, je ne peux pas étouffer
-avec fierté ma douleur.</p>
-
-<p>Je pense à la chair de tes joues, aux
-environs de tes yeux, aux coins de tes
-lèvres qui font la moue, à la lumière de
-tes dents quand tu parles… Et puis tout
-à coup, voilà tes yeux eux-mêmes, et tes
-lèvres !… Oh ! oh ! que quelqu’un ait
-pitié de moi !…</p>
-
-
-<p class="date">5 mars.</p>
-
-<p>Je pense à toi au passé, et je te vois
-presque tous les jours !… Je règle, sous
-les yeux du moribond, le détail des obsèques.
-Et toi, tu ne t’aperçois pas de ce
-qui meurt. Je t’ai dit tantôt :</p>
-
-<p>— Mais, ma pauvre chérie, tu ne
-m’aimes plus !…</p>
-
-<p>Et tu as eu l’air très étonnée.</p>
-
-<p>Si j’éclaire le fond de ta conscience,
-comme tu vas souffrir !</p>
-
-<p>Cependant il faut bien que tu saches à
-qui tu appartiens…</p>
-
-<p>Ta droiture est trop grande pour que
-tu ne croies pas m’appartenir, t’étant donnée
-à moi librement, ayant, sans doute,
-jusqu’à un certain point, répudié l’autre…
-Tu ne le sais pas, mais il y a quelque
-chose de plus fort que ta droiture, et c’est
-cela qui te rive à l’autre. J’ai mis beaucoup
-de temps à m’en apercevoir, moi
-qui te regarde : tu prendras ton temps et
-tu t’en apercevras, pauvre femme !…
-Tantôt, je t’ai embrassée d’une façon nouvelle, — l’as-tu
-remarqué ? — avec de la
-pitié.</p>
-
-<p>Petit détail ; je t’ai demandé :</p>
-
-<p>— Avez-vous songé enfin à aller chez
-l’avoué ?</p>
-
-<p>Tu as rougi !… Tu as rougi devant moi
-de ne plus vouloir te séparer de ton mari !
-Voilà ton embarras qui commence. J’abrégerai
-cela.</p>
-
-
-<p class="date">10 mars.</p>
-
-<p>Elle ne pense qu’à ceci, que son mari
-est malheureux.</p>
-
-<p>Pons a eu l’audace de se présenter rue
-du Bouquet-d’Auteuil, chez sa belle-mère.
-Madame Delaunay ne l’a pas reçu. J’ai
-dit à madame Delaunay :</p>
-
-<p>— Vous avez eu tort : votre fille sera
-émue de l’affront qu’il a subi à votre porte
-et elle lui fournira quelque compensation.</p>
-
-<p>Je gage qu’à l’heure qu’il est elle a déjà
-dit à sa mère :</p>
-
-<p>— Le malheureux venait implorer ton
-pardon !</p>
-
-<p>Quant à elle, elle n’a jamais eu de rancune
-contre lui : sa pensée intime a été
-qu’il avait fui parce qu’elle n’avait pas su
-le retenir. Quand le scélérat l’abandonnait,
-c’est elle-même qu’elle jugeait fautive :
-quelle peut bien être son attitude
-devant lui, aujourd’hui qu’elle a un amant ?</p>
-
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<p>Elle n’est pas venue.</p>
-
-
-<p class="date">15 mars.</p>
-
-<p>Je lui ai dit aujourd’hui la date de mon
-départ. Elle s’est mise à pleurer, mais
-doucement, sans éclats, sans surprise,
-comme à un événement inévitable. J’ai
-ajouté :</p>
-
-<p>— Mais mon voyage ne sera pas long :
-je vais à Grasse pour un travail sur Fragonard…</p>
-
-<p>Ses yeux humides m’ont regardé, et ils
-disaient :</p>
-
-<p>« Nous savons bien qu’il n’y aura pas
-de retour… »</p>
-
-<p>Puis elle-même m’a demandé :</p>
-
-<p>— C’est à cause de <i>lui</i> que vous me
-quittez ?</p>
-
-<p>— … J’ai un travail, il faut que j’aille
-là-bas…</p>
-
-<p>Elle a pleuré, et nous n’avons plus rien
-dit qui vaille.</p>
-
-
-<p class="date">17 mars.</p>
-
-<p>Que de choses nous aurions à nous dire,
-en ce moment, si je pouvais redevenir
-pour elle un ami ! Mais je l’aime trop, la
-présence de l’autre m’enrage… Et qu’est-ce
-qui m’affirme, après tout, qu’elle ne s’est
-pas redonnée à lui ?… Plutôt que l’accuser
-de cela, en finir !… en finir !…</p>
-
-
-<p class="date">19 mars.</p>
-
-<p>Je ne lui demande même plus pourquoi
-elle n’est pas venue, hier, avant-hier,
-ni tel autre jour. Quand elle se traîne ici,
-c’est dans l’espoir secret de trouver en
-moi l’ami qu’elle voudrait. Elle a été profondément
-heureuse à côté de moi ; je
-crois qu’elle m’a un peu aimé ; si elle
-avait eu le temps d’en prendre l’habitude,
-j’aurais peut-être effacé l’autre !… Mais
-je sens qu’en m’éloignant je l’affranchis.</p>
-
-<p>Que ne suis-je parti depuis six semaines !
-Cette agonie lente est aussi par trop
-dure ; il fallait m’arracher subitement, endosser
-bravement toute la responsabilité
-d’une rupture brusque : elle m’eût détesté
-peut-être, un peu de colère l’eût soulagée,
-et, d’un coup brutal, l’eût rendue tout
-entière à son mari…</p>
-
-<p>Cependant, si elle venait à me juger
-indigne, ne souffrirait-elle pas davantage
-pour avoir manqué à ses devoirs en faveur
-d’un homme de peu de prix ? n’irait-elle
-pas s’abaisser devant l’autre indigne pour
-ne lui avoir préféré qu’un de ses pareils ?…
-Non, tant pis ! qu’elle m’estime, au moins !
-que son souvenir de moi reste beau.</p>
-
-
-<p class="date">20 mars.</p>
-
-<p>Songe-t-on que, maintenant, elle me
-parle de lui ?… et qu’elle m’a dit de combien
-« le malheureux » avait maigri en dix
-mois ? et comme il est devenu « doux » !…</p>
-
-<p>Je l’écoute. Le supplice est très raffiné.</p>
-
-<p>Et une ambiguïté atroce le complique…
-Je me demande si elle me dit cela parce
-qu’elle ne sait pas qu’elle aime encore
-son mari, ou parce que déjà elle a oublié
-qu’elle m’a aimé…</p>
-
-<p>Et la vieille maman, qui soupçonne la
-cause de mon départ, m’accuse :</p>
-
-<p>— Vous pouviez la sauver : il ne fallait
-pas l’abandonner au moment où elle a le
-plus grand besoin d’un appui, d’un défenseur.
-Vous étiez le seul…</p>
-
-<p>Je ne peux pas lui répondre : « Je suis
-le seul qui ne puisse rien, car elle m’a
-aimé et ne m’aime plus !… car elle ne
-m’a aimé que malgré la révolte de sa
-conscience profonde, et, pour ainsi dire,
-pendant le désarroi d’une bourrasque :
-l’ordre et le soleil revenus ont repris sur
-elle leur empire… Votre fille, chère madame,
-est de celles qui sont nées pour être
-femmes d’un seul homme, fût-ce de celui
-qu’elles n’ont pas choisi. »</p>
-
-<p>Mais la vieille maman, qui a donné le
-jour à une de ces femmes-là, elle-même
-n’eût pas compris.</p>
-
-<p>J’ai dit adieu à cette petite maison de
-la rue du Bouquet-d’Auteuil, à la vue sur
-le jardin où est l’amorce de charmille, à
-ce corridor où, un jour, madame de Pons
-et moi, sommes restés muets…</p>
-
-
-<p class="date">3 mars.</p>
-
-<p>L’amour est une illumination. C’est
-entre cette femme et moi, comme une
-fête d’été qui finit. Quelqu’un a soufflé
-sur les lanternes, quelques mèches fumeuses
-répandent une odeur écœurante ; où
-furent l’éclat et l’heureuse rumeur, c’est
-la nuit, avec des relents d’ivresses humaines
-et un chaos d’objets saccagés
-dans l’ombre. Silence, immobilité, air
-épais…</p>
-
-
-<p class="date">25 mars.</p>
-
-<p>J’ai vu ta main gantée de blanc s’éloigner
-en spirale, suivant la rampe de l’escalier.
-En bas, tu as relevé la tête pour
-voir si je te regardais encore : j’ai pensé
-que je ne te remercierais jamais de ce
-dernier regard, et je suis rentré dans ma
-chambre.</p>
-
-<p>Une fourche d’écaille blonde et deux
-épingles étaient demeurées sur la cheminée,
-à côté du petit sac de chocolat… J’ai
-regardé longtemps cela, le feu mourant,
-le cher désordre de toute la pièce, — et
-la porte qui s’est refermée pour toujours
-sur toi…</p>
-
-
-<p class="c gap small">FIN</p>
-
-
-<p class="c gap xsmall">ÉMILE COLIN ET C<sup>ie</sup> — IMPRIMERIE DE LAGNY — 16613 4-08.<br />
-E. GREVIN, SUCC<sup>r</sup></p>
-
-<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MON AMOUR ***</div>
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