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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Une semaine à la Trappe - -Author: Alfred Monbrun - -Release Date: June 11, 2021 [eBook #65595] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Laurent Vogel (This book was produced from scanned images of - public domain material from the Google Books project.) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK UNE SEMAINE À LA TRAPPE *** - - - - - UNE SEMAINE - A LA TRAPPE - - SAINTE-MARIE DU DÉSERT - - PAR - ALFRED MONBRUN - - Ponam in deserto viam. - - LIBRAIRIE DE J. LEFORT - IMPRIMEUR ÉDITEUR - - LILLE PARIS - rue Charles de Muyssart rue des Saints-Pères, 30 - PRÈS L’ÉGLISE NOTRE-DAME J. MOLLIE, LIBRAIRE-GÉRANT - - Propriété et droit de traduction réservés - - - - -[Illustration: Un Trappiste.] - - - - -AU - -RÉVÉRENDISSIME PÈRE MARIE - -ABBÉ DE SAINTE-MARIE DU DÉSERT - -HOMMAGE DE PROFOND RESPECT - -A. M. - - - - -UNE SEMAINE A LA TRAPPE - - - -I - -La vie monastique. - - De glorieuses choses ont été dites de vous, ô cité de Dieu! - - -Il existe un nombre considérable de descriptions sur les couvents de -Trappistes; mais grand nombre, suivant moi, sont restées fort au-dessous -de la vérité[1]. Je ne crois pas que l’art puisse jamais atteindre à la -majesté incomparable d’un tel sujet. La nature, si grande, si féconde -dans la sublimité terrible qu’elle a répandue au sein de la solitude, -s’y montrera toujours supérieure aux plus nobles aspirations du génie, à -ses conceptions les plus hardies, les plus imprévues. L’art demeure muet -et stérile, étonné de son impuissance, au sein de ces âpres solitudes où -la main du Créateur a semé tant de prodiges, et l’artiste, émerveillé, -s’agenouille dans une pieuse et poétique admiration en levant ses yeux -vers le ciel, où sa pensée remonte vers le principe éternel de toute -harmonie et de toute beauté. Ce sont donc plutôt les étonnements d’un -pèlerin au couvent de _Sainte-Marie du Désert_, que les émotions d’un -poëte dont je vais essayer de retracer en quelques mots les imparfaites -et fugitives images. - - [1] Il est juste de faire exception pour les _Annales d’Aiguebelle_, - par un religieux de l’ordre. 2 vol. in-8º, 12 fr. - -Ce ne sera point un jeu de l’esprit ni l’œuvre d’un vain caprice de -l’imagination: c’est le simple mais fidèle récit d’une _semaine à la -Trappe_. On ne lira pas sans édification et sans intérêt les détails -d’une discipline qui eût étonné par son austérité aux époques les plus -ferventes de l’Eglise, et qui doit étonner bien davantage au milieu -d’une civilisation où dominent le luxe, la volupté, l’égoïsme et -l’indifférence. - -«La vie monastique date des premiers jours du christianisme, et le divin -Législateur, en jetant les fondements de l’Eglise, jeta aussi ceux de la -vie religieuse[2] _Væ mundo!_ s’était écrié cet Homme-Dieu; malheur, -anathème au monde, à cause de ses maximes de perversité, de ses préjugés -funestes et de ses oppositions incessantes à la pureté de son Evangile! -Et en même temps il proclama ces paroles: «Si quelqu’un veut venir à -moi, qu’il vende tous ses biens, qu’il en distribue le prix aux pauvres, -qu’il se renonce lui-même, qu’il se charge de sa croix et qu’il me -suive.» Cet appel fut compris et suivi à la lettre par les premiers -disciples du Sauveur; aussi les voyons-nous se défaire de leurs biens, -en distribuer le prix aux pauvres, ou bien le remettre aux pieds des -apôtres, et vivre ensuite sans sollicitude, s’édifier mutuellement dans -une _vie de communauté_, et ne faire tous ensemble qu’un cœur et qu’une -âme.» Cet appel fut aussi compris, avant qu’il fût fait, par saint -Jean-Baptiste, et l’exemple de Jésus lui-même contribua puissamment à -peupler les déserts. Il y eut alors des religieux solitaires que les -peuples regardèrent comme des saints, tant leur piété était vive et -profonde, et les écrits des Basile, des Grégoire, des Chrysostôme -racontent d’une manière impartiale et digne la vie de ces illustres -cénobites, gloire de ces premiers temps. - - [2] Pour ne pas multiplier les renvois, j’indique ici les ouvrages où - j’ai puisé les renseignements que je n’avais pas: - - 1º _Vie du père Marie Ephrem ou Histoire d’un Moine de nos jours_, - etc. - - 2º _Les Trappistines de Blagnac ou la Femme à la Trappe_. - - 3º _Annales de l’abbaye d’Aiguebelle_, par un religieux de ce - monastère. - -Pendant le IIIe siècle de l’ère chrétienne, un grand nombre -d’anachorètes habitèrent les déserts de la Thébaïde et de la -Haute-Egypte. Saint Paul et saint Antoine, qui y vinrent les premiers -servir Dieu loin du tumulte des cités, furent suivis d’une multitude de -fidèles; en 400, leur nombre devint prodigieux, et au commencement du Ve -siècle, quatre-vingt mille moines avaient fait des déserts de l’Egypte -des villes saintes peuplées seulement de serviteurs du Christ. - -Tandis que saint Antoine jetait en Orient les fondements de l’ordre -monastique, saint Benoît accomplissait la même mission en Occident. Peu -à peu les solitaires se rapprochèrent des villes, et bientôt ils y -vécurent en communauté. Cependant la ferveur ne fut pas toujours la même -chez les habitants des cloîtres. Soit en Orient, soit en Occident, elle -fut soumise à bien des oscillations; les règles furent parfois même -méconnues, et il y eut bien des réformes et des régénérations jusqu’à -saint Bernard, le grand réformateur de la discipline religieuse. - -«Toute la vie de ces prédestinés pouvait se résumer en ces mots: prier, -méditer, veiller, jeûner, travailler dans le silence et la retraite la -plus entière. Une grotte naturelle ou taillée dans le roc, une hutte en -bois, couverte de branches et de feuillage, leur servait d’asile; -quelques fruits, quelques racines que produisait le désert suffisaient -pour calmer leur faim; ils ne l’apaisaient jamais entièrement, ils -cherchaient moins à prolonger leurs jours que leur pénitence; l’eau -d’une source ou d’un torrent étanchait leur soif.» - -Les ennemis de la vie monastique, et ceux-là assurément ne l’ont jamais -bien étudiée, ne manquèrent pas, dans tous les temps, de relever avec -exagération les désordres et les relâchements qui se glissèrent dans les -divers ordres de religieux; mais il est injuste de juger une règle -d’après ses exceptions, et si, sur la grande quantité de religieux des -temps antiques, quelques-uns ont dévié de la route sainte qui leur était -tracée, on ne doit pas oublier les services immenses que les moines -fidèles ont rendus aux arts et aux sciences du fond de leur retraite. En -effet, tout en se livrant au défrichement et à la culture de la terre, -les moines seuls, pendant les temps de désordre ou de barbarie, -s’occupèrent de la conservation ou de l’amélioration des doctrines; eux -seuls pratiquèrent les connaissances antiques, eux seuls firent de -nouvelles découvertes et préparèrent les voies à l’extension de la -science et de l’art. - -Parmi les ordres religieux qui ont plus ou moins vivement préoccupé les -opinions, celui de la Trappe est l’un des plus remarquables, autant par -la rigidité de ses règles que par ses vicissitudes et sa constante -vitalité. - -Vers le milieu du XIIe siècle (1140), Rotrou II, comte du Perche, un des -plus intrépides soutiens de la cause de l’Eglise dans les croisades, -voyageait en Angleterre avec son épouse et quelques gentilshommes. Une -tempête épouvantable menaça d’engloutir le vaisseau sur lequel il se -trouvait. Dans ce danger imminent, il fit vœu, si le Ciel le conservait -lui et ceux qui l’accompagnaient, d’élever, à son retour en France, une -église en l’honneur de la Mère de Dieu. Sa foi fut récompensée; aussi -s’empressa-t-il, aussitôt son arrivée dans ses terres, de faire -construire une église et de plus un monastère dans un vallon qui depuis -bien longtemps portait le nom de Trappe. - -Depuis, ce monastère prit le titre de _Maison-Dieu, Notre-Dame de la -Trappe_[3]. - - [3] Le mot _Trappe_, dans le patois percheron, signifie _degré_; - Notre-Dame de la Trappe était donc _Notre-Dame des Degrés_. - -Dix-huit ans après, Rotrou III, fils de Rotrou le fondateur, au moment -de partir pour la Palestine, enrichit le monastère de donations -considérables; Robert, archevêque de Rouen, Silvestre, évêque de Séez, -et Raoul, évêque d’Evreux, dédièrent l’église sous le nom de la -Mère-de-Dieu; plusieurs souverains pontifes, entre autres Eugène III et -Alexandre III, prirent la Trappe sous leur protection: ils accordèrent à -cette abbaye, entre autres priviléges, l’exemption des dîmes et lui -firent adopter la règle de Cîteaux. La Trappe devint donc une filiation -de Clairvaux, et les religieux furent bernardins. Plusieurs écrits -racontent la visite de saint Bernard à ce monastère, mais ce fait n’est -point confirmé. - -Pendant longtemps la ferveur fut grande et les règles furent -scrupuleusement suivies. Bien des personnages illustres, parmi lesquels -on cite Robert père et fils, les seigneurs de Dreux, Charles de Valois, -comte d’Alençon, dotèrent magnifiquement la Trappe, pour acquérir un -droit spécial aux prières de ses religieux. - -Depuis la fin du XVe siècle jusqu’à la réforme opérée par l’abbé de -Rancé, elle resta entre les mains d’abbés commendataires. Vers cette -époque, les Anglais, que la guerre amenait dans ces contrées, la -ravagèrent indignement. Enfin, le relâchement qui s’était introduit dans -un grand nombre de monastères y exerçait aussi sa funeste influence, -quand l’abbé Armand de Rancé, qui en était depuis vingt-huit ans -commendataire, conçut le hardi projet de la replacer sous l’étroite -observance de Cîteaux. Après beaucoup de peines, il y réussit -complètement; la Trappe retrouva toute sa ferveur, toute son austérité, -et redevint un modèle de régularité et de ferveur. Bossuet, ami de -l’abbé de Rancé, alla souvent le visiter. - -L’abbé de Rancé mourut en 1700, âgé de soixante-dix ans, et après avoir -été vingt-huit ans abbé commendataire, et ensuite trente-deux ans abbé -régulier. Usé par la fatigue, les jeûnes et les infirmités, il s’était -démis en faveur de Zozime Ier. - -Quand éclata en France la grande tempête révolutionnaire et que toutes -les corporations religieuses furent abolies, les Trappistes eurent -encore un moment l’espoir d’échapper à l’interdiction générale. -L’intérêt qu’ils inspiraient était si puissant que l’Assemblée nationale -sembla hésiter avant de les comprendre dans la proscription; elle envoya -parmi eux des agents chargés d’examiner leurs mœurs, et de dresser un -procès-verbal de l’état dans lequel ils trouveraient l’abbaye. Tous les -rapports qui furent faits à ce sujet furent favorables à la Trappe, et -les commissaires eux-mêmes ne purent que rendre hommage à la charité et -à la bienfaisance qui faisaient de cette maison l’admiration des -environs; malgré cela, elle ne put échapper à la haine contre la -religion, et elle fut supprimée au commencement de 1791. Les religieux -furent chassés, leurs couvents pillés et vendus comme biens nationaux. - -Mais rien ne devait abattre les Trappistes, ni affaiblir chez eux -l’amour de la solitude et de la pénitence. Bientôt l’abbé dom Augustin -de Lestranges, qui avait succédé à Pierre Olivier, détermina les frères -à s’expatrier, pour aller en liberté, dans une seconde patrie, pratiquer -leurs saints exercices et servir Celui dont la main les avait protégés -au milieu de tant de désastres. Ce fut la Suisse qu’ils choisirent pour -s’y établir, et ils adressèrent une requête au gouvernement de ce pays -pour lui demander le droit de s’y réfugier. Cette requête ayant été -agréée par le sénat de Fribourg, dom Augustin entreprit son pèlerinage, -suivi de vingt-quatre religieux, et se mit en marche le 24 avril 1791. - -Dans un vallon solitaire du canton de Fribourg, à une lieue de la -Val-Sainte, au milieu de montagnes qui semblent toucher au ciel, dans -une chartreuse depuis longtemps vacante, cette pieuse colonie établit la -nouvelle abbaye, qui fut le chef-lieu des autres colonies de Trappistes -jusqu’en 1815. - -Bientôt le bruit de la vertu et de la bienfaisance de ces pieux -anachorètes se répandit au loin; les journaux leur rendirent hommage en -propageant les récits de leurs bienfaits; les étrangers allèrent les -visiter en affluence, et bientôt le nombre des postulants s’accrut -tellement, qu’en 1794, dom Augustin dut envoyer plusieurs colonies dans -diverses contrées, où on les accueillit avec une grande faveur. -L’Angleterre, l’Espagne, la Belgique, le Piémont en demandèrent avec -empressement, et les abbayes que fondèrent ces colonies dans chacun de -ces pays devinrent toutes florissantes. - -Plus tard, les Français s’étant emparés de la Suisse, les Trappistes -furent obligés de quitter cette terre hospitalière. Dom Augustin, avec -ceux qui voulurent le suivre, parcourut successivement l’Allemagne, la -Pologne, la Russie, le Danemark, fondant sur son passage diverses -communautés d’hommes et de femmes, et en 1802, il revint à la -Val-Sainte, où se réunit une partie de ses enfants. - -Napoléon était animé de dispositions favorables à l’égard des -Trappistes. Sur la proposition qui lui fut soumise au conseil d’Etat, -s’il fallait ou non laisser subsister la Trappe, il répondit «qu’il -fallait un asile aux grands malheurs et un refuge aux imaginations -exaltées.» Dès 1806, une communauté de l’ordre de la Trappe s’était -élevée dans la forêt de Gros-Bois, à six lieues de Paris; une autre fut -établie à la Cervara, près Gênes, puis une autre au Mont-Genève. - -Napoléon avait une extrême bienveillance pour les supérieurs de ces -établissements, dans lesquels on traitait ses soldats de la manière la -plus cordiale quand ils venaient y demander l’hospitalité; mais en 1811, -les Trappistes furent chassés de nouveau. Dom Augustin de Lestranges -passa alors en Amérique, où il établit deux communautés, et ne revint -qu’en 1815. - -Alors il ramena avec lui la plus grande partie de ses enfants, et son -premier soin fut de racheter la maison de l’ancienne Trappe, où -rentrèrent une partie des frères revenus depuis quelque temps à la -Val-Sainte. Les autres religieux furent envoyés, les uns à Aiguebelle, -dans le diocèse de Valence, d’autres à Belle-Fontaine dans le diocèse -d’Angers, d’autres enfin à Melleraye dans le diocèse de Nantes, etc. - -Au retour d’un voyage qu’il fit à Rome pour y voir le Pape, dom Augustin -tomba malade à Lyon et y mourut en 1827, à l’âge de soixante-douze ans. - -Rentrés en France, les Trappistes s’étaient établis comme ils avaient -pu; mais ils ne formaient pas un corps d’ordre monastique; aucun lien ne -les unissait ensemble. A la sollicitation des supérieurs des maisons -principales, le pape Grégoire XVI rendit un décret, en date du 3 octobre -1834, par lequel il constituait définitivement la congrégation des -Trappistes en France et lui confirmait tous les priviléges de l’ordre. -Conformément au vœu des premiers fondateurs de Cîteaux, et d’après les -propres dispositions de leur _carte de charité_, ce décret établit un -président général de tout l’ordre, chargé de confirmer les élections des -abbés; il ordonne la tenue du chapitre général où seront convoqués tous -les abbés et prieurs conventuels; il prescrit la visite annuelle, veut -qu’on s’en tienne, pour le rit, au décret du 20 avril 1822, fixe la -durée du travail manuel, etc., et statue que tous les monastères des -Trappistes, en France, formeront une seule congrégation, sous le nom de -_Congrégation des religieux cisterciens de Notre-Dame de la Trappe_. -Mais aujourd’hui, d’après un décret du 25 février 1847, les monastères -des Trappistes en France forment deux congrégations distinctes, qui sont -appelées, «l’une, de _l’ancienne réforme de Notre-Dame de la Trappe_, et -l’autre, de _la nouvelle réforme de Notre-Dame de la Trappe_. Elles -appartiendront toutes les deux à l’ordre de Cîteaux; mais l’ancienne -observera les constitutions de l’abbé de Rancé, et la nouvelle suivra, -non point les constitutions de l’abbé de Lestranges, dont elle s’est -écartée depuis l’année 1834, mais la règle de saint Benoît avec les -constitutions primitives des Cisterciens approuvées par le Saint-Siége, -sauf les prescriptions contenues dans ce décret.» - - - - -II - -Sainte-Marie du Désert. - - _Ponam in deserto viam._ - - -«Ce monastère, situé dans le doyenné de Cadours, au diocèse de Toulouse -et à vingt kilomètres de cette ville, tire son nom d’une chapelle dédiée -à la sainte Vierge, bâtie en ce lieu sous le vocable de _Sainte-Marie du -Désert_. Les villages d’alentour avaient la pieuse coutume d’y venir en -pèlerinage offrir à la Reine du ciel l’hommage de leur dévotion. Ce fut -à l’occasion de l’une de ces réunions si agréables à la Mère de Dieu, -que le R. P. Avignon, zélé missionnaire du Calvaire, conçut le projet -d’animer cette solitude par la présence d’une famille religieuse. La -fertilité du sol, la salubrité de l’air et, plus encore, le bien-être -dont l’âme peut y jouir, le confirmèrent dans sa pensée. Nul doute -qu’elle ne vînt du ciel et qu’elle n’eût été inspirée par Marie. Il -n’eut qu’à la manifester pour obtenir une approbation générale. On -délibéra à l’instant sur le choix des solitaires, et il fut décidé qu’on -appellerait les Trappistes. Ceci se passait en 1849. - -»Son Eminence le cardinal-archevêque Mgr d’Astros, d’heureuse et sainte -mémoire, appuya de son approbation l’œuvre projetée. Mme Guyon, née -Dupeysset, riche propriétaire de Garac, donna gratuitement une métairie -d’environ vingt hectares, sur lesquels devait s’élever le monastère. -Quelques autres bienfaiteurs ont élargi peu à peu les limites de ce -monastère, qui est loin d’être construit en entier. Les religieux -manquent encore de beaucoup de choses essentielles, et pour se les -procurer, comme pour construire les bâtiments les plus indispensables, -ils n’ont que les ressources de la divine Providence, qui ne les a pas -jusqu’à présent laissé manquer des choses de la première nécessité. - -»Le 8 septembre 1850, fête de la Nativité de la sainte Vierge, on a posé -la première pierre du monastère. Dom Orsise, alors abbé d’Aiguebelle, -avait promis d’envoyer une colonie de religieux aussitôt que des moyens -suffisants d’existence leur seraient assurés. Avant qu’il eût pu remplir -sa promesse, le vénérable abbé avait cédé le gouvernement de sa maison à -dom Bonaventure. Son successeur ne perdit pas de vue la nouvelle -fondation. Il envoya cinq religieux sous la conduite du R. P. Bernard. -Ils arrivèrent à Sainte-Marie le 21 décembre 1852. Rien n’était fait -pour les abriter convenablement. De pauvres cabanes adossées à la -chapelle existante leur servirent de refuge. Les premiers religieux de -Cîteaux n’étaient pas plus dénués de ressources. Malgré la charité, les -soins empressés des gens du pays et les attentions presque miraculeuses -de la Providence, cette fondation, faite à la hâte et, comme les -précédentes, en dehors des règles établies par les constitutions, eut à -essuyer des épreuves dont elle s’est longtemps ressentie et qui viennent -à peine de finir. Mais tous les obstacles ne rendirent que plus sensible -la protection de Marie. Après six mois de grandes privations, il y eut -possibilité d’habiter le premier corps du bâtiment, où l’on s’installa -le 43 juillet 1853. Dom Bonaventure envoya alors un renfort de -religieux, parmi lesquels se trouvait le R. P. Marcel, qui fut élu -prieur titulaire et installé le 21 du mois de juin 1855. A cette époque, -dom Bonaventure était déjà passé à une meilleure vie. - -»Sous la direction habile et active du nouveau prieur, la communauté, -soulagée d’ailleurs par l’arrivée de quelques religieux, surmonta peu à -peu les difficultés qui arrêtaient son développement. Mme Guyon augmenta -ses libéralités, en récompense desquelles les religieux n’ont point cru -trop faire en donnant à leur généreuse bienfaitrice, après sa mort, une -place dans leur propre cimetière. Si l’affluence des vocations eût -répondu à sa prospérité matérielle, ce prieuré de quelques années aurait -été au niveau des anciennes abbayes. - -»Le R. P. dom Gabriel, abbé d’Aiguebelle, visiteur et père immédiat de -Notre-Dame du Désert, bénissant le Ciel de cet état de choses, proposa, -dans une session du chapitre général de 1859, d’ériger cette maison en -abbaye, puisque désormais elle pouvait se suffire. La proposition fut -accueillie. Les formalités voulues ayant été fidèlement remplies auprès -de l’archevêque par dom François-Régis, procureur général de la -congrégation, Sa Grandeur obtint de Rome un rescrit favorable, le 19 -novembre 1860, et, munie des pouvoirs apostoliques, elle publia, par ses -lettres du 15 février 1861, l’acte d’érection en abbaye du prieuré de -Notre-Dame du Désert. Deux jours après, le R. P. dom Gabriel le faisait -lire en présence de la communauté capitulairement assemblée. Depuis ce -moment, on ne cessa d’adresser au Ciel de ferventes prières afin qu’il -daignât éclairer les religieux sur le choix de son représentant. Elles -furent exaucées, et le 19, jour fixé pour l’élection, le R. P. dom -Marie, religieux profès de Notre-Dame du Désert, fut élu à la majorité -des suffrages. Confirmé le 2 mars suivant par le révérendissime dom -Théobaldo Césari, abbé de Saint-Bernard-aux-Thermes et président général -du saint ordre de Cîteaux, installé le 11 avril par dom Gabriel, il a -été béni solennellement le 26 mai de la même année par Mgr Florian -Desprez, dans l’église paroissiale de Lévignac, dédiée à saint Maur -abbé. M. Louis Junca, neveu de la fondatrice et l’ami du monastère, -voulut se charger lui-même des frais de la fête et s’associer une fois -de plus, en cette circonstance, à la pieuse libéralité de sa tante.» -(_Annales d’Aiguebelle_, t. II, p. 450.) - -A quelque distance du monastère, on voit une ancienne chapelle rebâtie -après la révolution de 1793, connue sous le vocable de Sainte-Marie du -Désert, et cette chapelle a donné son nom à la communauté nouvelle, mais -elle n’appartient pas aux religieux, qui ne peuvent pas même y dire la -sainte messe[4]. - - [4] Nous ne connaissons pas les motifs qui empêchent aux pères - trappistes de dire l’office dans cette chapelle; mais cela nous - étonne d’autant plus que cette partie de la France a toujours été - essentiellement religieuse. - -La propriété conventuelle est située dans un bas-fond un peu découvert: -_c’est un véritable désert_, et la vue de ces lieux solitaires suffit -seule pour faire oublier le monde à celui qui en a connu toutes les -illusions. Mais il n’est pas besoin de chercher le silence et la -retraite pour apprendre à ne plus l’aimer; jusque dans ses pompes les -plus brillantes, il laisse toujours au fond du cœur un dégoût -inexplicable qui le trahit et qui semble nous dire que tout chez lui est -faux et trompeur. On ne peut se défendre d’un sentiment de tristesse au -milieu de ses fêtes en apparence les plus joyeuses. Le plaisir nous -avertit lui-même qu’il est loin d’être le bonheur, et le monde s’efforce -en vain de nous dérober son néant derrière le voile éclatant de ses -folies. - -A Sainte-Marie du Désert, plus que partout ailleurs, l’âme religieuse -est enivrée de délices et de consolations; elle s’écrie avec le grand -apôtre: _Superabundo gaudio_, je suis comblée de joie au service de mon -Dieu. Ses sacrifices que dans les transports de son bonheur elle n’ose -les nommer ainsi, elle ne les échangerait pas pour les trésors de -l’univers; l’âme qui renonce à tout ce qui est ici-bas, trouve ce -_centuple_ promis par Notre-Seigneur, et, dans le secret de l’ombre et -du silence, elle se délecte au souvenir de l’amour de son Dieu. Ceux -qui, avides du bonheur de ce monde, le convoitent en vain, peuvent aller -à loisir contempler ce calme et ce repos sans fin, dont jouissent les -Trappistes dans leur solitude; leurs plaisirs sont plus purs et bien -plus durables. - -Peu de personnes sont appelées à quitter le monde pour la solitude et la -retraite; mais celles que Dieu veut bien y conduire trouveront dans -cette nouvelle vie de puissants moyens de sanctification, si elles sont -attentives à la voix du Seigneur. - -Il vous importe donc, ô vous qui vous sentez attirés au désert, de bien -discerner si c’est véritablement l’Esprit de Dieu qui vous anime. - -Dès que vous aurez, par les lumières et les conseils d’un sage -directeur, reconnu que c’est lui qui vous parle au cœur, ne différez -point d’exécuter ce qu’il vous inspire. Souvenez-vous de ce que dit -saint Ambroise: «La grâce du Saint-Esprit ne connaît point de -retardement.» Cette grâce, comme nous l’enseignent les maîtres de la vie -spirituelle, a ses temps et ses moments: si on la rejette par -endurcissement, ou si on la néglige par indifférence, elle se retire -bientôt et nous abandonne à nous-mêmes. Malheur à ceux qui ne répondent -point à l’inspiration divine dans un choix de cette importance! ils -doivent craindre de n’être pas trouvés propres au royaume de Dieu. Quel -aveuglement de s’exposer ainsi à perdre son éternité! Ayez donc une -grande confiance en Celui qui, après vous avoir appelés, ne manquera pas -de vous donner le secours de sa grâce pour soutenir une entreprise qu’il -vous aura lui-même suggérée. Dites, avec saint Paul: «Je puis tout en -Celui qui me fortifie.» Et encore, avec saint Augustin: «Ne pourrais-je -donc pas, avec le secours de la grâce, ce qu’ont pu ceux-ci et ceux-là?» -Pensez que si le chemin de la croix a ses difficultés, il a bien aussi -ses douceurs. «Les hommes voient la croix, dit saint Bernard, mais ils -n’aperçoivent pas l’onction de la croix.» - - - - -III - -Arrivée à la Trappe. - - Au désert on étudie la vraie sagesse. - - -Parti de Toulouse à midi, j’arrivai à Cadours vers trois heures; de là, -je m’acheminai seul, à pied, en vrai pèlerin, vers Sainte-Marie du -Désert. J’avais quelques heures de chemin à faire pour arriver au -couvent; aussi, après m’être arrêté au sommet d’une colline, pour -contempler le paysage, je pressai le pas dans les ravins pour regagner -le temps perdu, si je puis appeler ainsi les moments précieux que -j’employais à admirer les magnificences de la création. - -Plus j’avançais, plus je trouvais l’aspect du pays sévère et en harmonie -avec la sainte retraite dont il semble s’enorgueillir. - -Parfois, sur le penchant des coteaux, se présentaient quelques -habitations rustiques animant un peu les sites sauvages, et se trouvant -là, comme une dernière borne, entre un monde bruyant qu’on oublie et une -solitude où l’on adore mieux son Créateur. - -Le soleil baissait à l’horizon, et je touchais au terme de mon voyage, -au but tant désiré. - -A l’extrémité de la vallée se détachait, dans la pénombre, une grande -masse grise et solitaire: c’était le couvent. Je sentis encore augmenter -ce respect religieux, cette douce mélancolie, qui s’étaient emparés de -mon âme pendant une marche longue et silencieuse. - -La porte du couvent étant fermée, j’agitai la clochette. Un frère -convers m’ouvrit sans sortir de sa cellule, qui était auprès, comme une -loge de portier; mais il se présenta à moi, s’inclina profondément pour -me donner le salut de l’hospitalité et me fit entrer. Cet accueil simple -et religieux fit sur moi une profonde émotion. Quelques paroles de -politesse vinrent expirer sur mes lèvres: je sentais trop vivement -l’infériorité de notre étiquette banale; car, je le dis à ma honte, je -ne connaissais les Trappistes que par les pamphlets. Pour la première -fois je me trouvais en face d’un trappiste. C’était un homme d’environ -trente-cinq ans, d’une taille moyenne; un ample capuchon ombrageait sa -tête; ses traits, quoique fortement prononcés, avaient une expression -douce et prévenante: je me rappelais le tableau du _Moine_; sa robe, -qui, pour la forme et la couleur, ressemblait à celle des Capucins, -était assujettie par une large ceinture de cuir. En m’abordant, il -tenait dans ses mains un chapelet auquel il travaillait. - -Tandis que je considérais avec une curiosité respectueuse ce costume si -étrange et si nouveau pour moi, il me demanda d’une voix amie et avec -cet air d’intérêt et d’amabilité que peut seule inspirer la charité -chrétienne, le motif qui m’amenait dans cette solitude. - -«Je viens, lui dis-je, mon frère, visiter votre monastère et passer -quelques jours dans la communauté si on veut bien me le permettre.» - -Tout en échangeant nos premières paroles, nous traversâmes un jardin, au -milieu duquel se trouve une belle statue de l’Immaculée Conception; de -là, nous parcourûmes plusieurs corridors, pour arriver dans la salle -d’attente réservée aux étrangers. «En attendant, me dit le frère, -veuillez lire la carte manuscrite attachée au mur;» et, sur-le-champ, il -alla, par trois coups de cloche, donner avis de mon arrivée à deux -religieux chargés de recevoir ceux qui viennent visiter la maison. - -Je lus cette carte, qui contient les avertissements nécessaires pour se -conduire dans la maison:--Il faut éviter, y est-il dit, autant que -possible, la rencontre des religieux, n’en questionner aucun autre que -l’hôtelier.--Celui que vous auriez connu dans le monde, faites en sorte -qu’il ne puisse vous reconnaître; ne troublez point le silence, il est -sacré, il est obligatoire comme un serment.--Veuillez bien croire que -c’est avec peine qu’on offre aux étrangers une nourriture si simple, -mais elle est prescrite par la règle. - -Je terminais à peine de lire ces avertissements que deux religieux se -présentèrent. Ils avaient la tête entièrement rasée, à l’exception d’une -petite couronne de cheveux large d’un doigt; ils étaient dans la fleur -de la jeunesse; leurs robes blanches, qui retombaient jusqu’à terre, -semblaient encore rehausser la simplicité majestueuse de leur maintien. -Ils me firent un profond salut; puis, tombant tout à coup à mes pieds et -s’étendant de toute la longueur de leur corps, ils récitèrent une courte -prière, la face prosternée contre terre. S’étant relevés, ils me firent -signe de les suivre à l’église; c’est le lieu de la prière qu’on fait -visiter d’abord aux étrangers. Je m’agenouillai quelques instants près -de la porte, le cœur ému de ce que je voyais. - -Je fus conduit de nouveau à la salle d’attente, où l’un des deux -religieux me lut plusieurs versets de l’_Imitation de Jésus-Christ_; -après quoi ils me firent signe de les suivre de nouveau, et me -conduisirent au père Elisée (c’est le nom de l’hôtelier), puis ils se -retirèrent après avoir prononcé ces saintes paroles de l’Ecriture: -_Suscepimus, Domine, misericordiam tuam in medio templi tui._ - -Le père hôtelier m’offrit ses services et m’introduisit dans une chambre -qui, sans être élégante, se faisait remarquer par une propreté parfaite. -L’ameublement consistait en un petit lit, une table de sapin et une -chaise, modeste comme celle des églises; une petite planche, appuyée au -mur, soutenait un vase plein d’eau; un christ en plâtre bronzé était -accolé à la muraille; au bas se trouvait une image de l’Immaculée -Conception. - -«C’est ici que vous serez logé,» me dit ce religieux avec beaucoup de -bienveillance. Je lui dis qu’étant venu à la Trappe en visiteur, je -désirais, si cela était possible, suivre pendant quelques jours tous les -exercices de la communauté. Pour toute réponse, et devinant sans doute -ma pensée, ce bon religieux me montra attaché au mur un _règlement_ à -l’usage des retraitants, au-dessus duquel étaient écrits ces mots, qui -font la joie du Trappiste: _S’il est dur de vivre ici, il est bien doux -d’y mourir._ «Veuillez, continua l’hôtelier, disposer de moi pour tout -ce que vous pourrez désirer; c’est à moi de vous pourvoir; ce sera -m’obliger que de me procurer l’avantage de vous rendre quelque service.» -Et il s’en alla. - -Sur la table je trouvai plusieurs livres de piété: l’_Imitation_, -l’_Evangile médité_, le _Pensez-y bien_, etc. Je suis persuadé que plus -d’un voyageur, amené seulement par la curiosité, aura été saisi par la -grâce en ouvrant ces livres. Je ne veux pas dire qu’à l’instant il se -soit fait trappiste; mais, après sa lecture, et à la vue de ces -religieux qui ont l’air de trouver si léger et si doux le joug du -Seigneur, à la paix indicible qu’on respire dans cette sainte retraite, -il sera devenu meilleur, et il sera rentré dans le monde avec quelques -imperfections de moins. - -J’étais à peine installé dans ma cellule, que le père Elisée vint me -chercher pour me conduire au réfectoire des étrangers, et m’invita à me -mettre à table à côté de deux autres voyageurs. L’un était l’abbé V..., -curé à A...; l’autre était un jeune vicaire de Saint-Etienne de -Toulouse. Je m’occupai peu, pendant ce premier repas, de mes deux -convives, pour lier conversation avec le père hôtelier, dont la -physionomie respirait la sérénité et la candeur; son regard, ses -manières prévenaient; sa parole était douce et engageante. Sa -constitution ne paraissait pas affaiblie par les jeûnes et la pénitence. -Il était, comme le frère Matthieu (c’est le nom du frère portier), âgé -de trente à trente-cinq ans. - -On ne sert jamais aux hôtes qu’un repas frugal, mais très-bon, -très-copieux et convenablement assaisonné; le pain y est excellent. La -règle défend expressément la viande aux étrangers quels qu’ils soient, à -moins cependant que quelque maladie ne l’exige; alors on en servirait, -mais seulement à l’infirmerie, jamais dans le réfectoire des hôtes. -Pendant tout le repas, un religieux de chœur fait aux convives une -lecture pieuse, dans le but d’éviter les conversations frivoles. A ce -premier repas, la lecture n’eut pas lieu, parce que j’étais arrivée, -ainsi que les deux autres voyageurs, après l’heure de la réfection. - -Comme l’hospitalité qu’on exerce à la Trappe n’a pas d’autre -signification que celle qu’elle a toujours, on n’exige jamais rien des -étrangers, mais on reçoit humblement les dons offerts par les personnes -aisées. - -Le repas terminé, le père hôtelier m’engagea à prendre l’air dans le -jardin. Comme j’étais harassé de fatigue, je préférai le repos; je -rentrai dans ma chambre, où je fus seul, seul avec les pensées qui -vinrent alors en foule assaillir mon esprit. - - - - -IV - -Les Trappistes. - - -«Le Trappiste issu de saint Benoît, adopté par saint Bernard, réformé -par Rancé, sauvé par de Lestranges, et dirigé aujourd’hui par le père -dom Timothée, abbé de la Grande-Trappe, est au XIXe siècle ce que le -Bénédictin était au VIe, le Cistercien au XIIe, moine fervent et -laborieux, utile à la religion et à la société, se multipliant comme -autrefois, demandé partout, dans chaque diocèse. Il convient à nos mœurs -industrielles, plus que tout autre religieux, parce qu’il travaille, il -produit, il défriche, ouvre des colonies agricoles, sème et récolte, -pour alimenter nos marchés des blés qu’il a récoltés, des troupeaux -qu’il a élevés, des étoffes qu’il a tissées, ce qui fait un appoint bien -autrement sensible, aux yeux de nos économistes, qu’une somme quelconque -de prières ou d’œuvres ascétiques. Il prie néanmoins sans que le travail -des mains nuise aux élans de son cœur, sans que ces occupations -extérieures troublent jamais son recueillement. Il sait allier toutes -choses, l’amour de Dieu, sa sanctification et le soin du prochain; -concilier ensemble l’ascétisme, les macérations et la charité; être ange -au chœur, anachorète à table et laboureur dans les champs.» - -Il n’est pas rare de rencontrer, aujourd’hui, des gens qui, à la seule -idée de trappiste, se présentent une agglomération d’individus qui -végètent tristement à l’ombre de leurs cloîtres, traînant une existence -misérable au gré d’une fatalité déplorable, sans autre guide que le -caprice. Une erreur si ridicule ne saurait provenir que de ce qu’on n’a -point ou qu’on affecte de ne pas avoir la moindre notion sur cette -admirable institution. - -En effet, la congrégation de la Trappe réalise en elle-même toutes les -belles chimères, que nos chercheurs de systèmes ont rêvé en tout temps -et qu’ils ne peuvent jamais trouver; elle forme un gouvernement -accompli: son mode est essentiellement monarchique; là toutes les -volontés, comme tous les cœurs, se réunissent et se concentrent en une -seule, celle du supérieur. Celui-ci n’a ce titre que pour être le -premier à la peine, le premier à l’office divin, le premier à tous les -exercices, le modèle de tous ses frères. Il a toutefois un pouvoir -absolu sur tous les membres de sa communauté; mais son pouvoir n’est pas -despotique; c’est plutôt une autorité purement paternelle, qui s’exerce -avec toute la charité que prescrivent les règles de l’amour le plus -tendre; ce pouvoir non plus n’est pas arbitraire, il est réglé et limité -par de sages constitutions. Un code de lois détermine et fixe tous ses -devoirs; c’est la Règle de saint Benoît, que l’on observe aujourd’hui -dans la congrégation, à la lettre et dans toute sa teneur. Comme -naturellement toute loi prête plus ou moins aux interprétations, un -corps de règlements imprimés en expliquait le véritable sens; mais -depuis 1852, par suite de la séparation des deux observances, le corps -des règles porte le titre de Livre des Us. Ces règlements sont vus, -examinés et augmentés tous les ans, par une autorité compétente: nous -voulons dire le chapitre général qui se tient annuellement, et auquel -sont obligés de se trouver tous les abbés et les premiers supérieurs de -toutes les maisons de la congrégation. Quoique l’abbé gouverne son -abbaye par lui-même et selon sa seule volonté, il est comptable de son -administration envers ses supérieurs majeurs; c’est durant le chapitre -général, en particulier, que se fait cette revue. - -De plus, le révérendissime vicaire général fait chaque année la visite -de toutes les maisons de l’ordre, qui sont sorties de la Grande-Trappe. -Ainsi Sainte-Marie du Désert est visitée de droit par l’abbé -d’Aiguebelle; ce n’est que par délégation de ce dernier que dom Timothée -peut en faire la visite régulière. Après avoir tout examiné avec la plus -exacte sollicitude, il voit chaque religieux en particulier, recueille -les observations de chacun, les plaintes qu’il pourrait avoir à -formuler, et il en fait ensuite son profit, dans l’intérêt de la gloire -de Dieu et pour le plus grand bien de la congrégation. - -Dans la communauté, il y a un grand nombre d’emplois; l’occupation de -chacun est de faire goûter et prévaloir en tout la volonté de l’abbé, et -celui-ci puise dans l’esprit de Dieu même les communications qu’il -transmet à ses subalternes. Une protection divine réside visiblement sur -cette administration; aussi, tant que la régularité et la ferveur s’y -maintiennent, la paix et la félicité en sont les compagnes inséparables. - -Les religieux de la Trappe sont partagés en deux classes: les religieux -de chœur et les frères convers. La première classe de ces religieux -comporte généralement les hommes dont l’éducation a été soignée, bien -qu’il y ait aussi de ces hommes à qui l’humilité a fait préférer le -titre de frère convers; les religieux de chœur ont pour destination -spéciale de chanter l’office divin; ils sont consacrés au Seigneur par -les trois vœux de religion, et de plus par le vœu de stabilité; on leur -donne le nom de Pères. - -Les frères convers sont plus particulièrement occupés aux travaux -manuels; cependant ils assistent à une grande partie des offices de nuit -et de jour, et quand ils sont occupés au travail pendant l’heure des -offices, soit dans l’intérieur du couvent, soit aux champs, ils -s’acquittent ensemble et à voix haute des devoirs religieux que les -pères pratiquent en même temps dans l’église. Du reste, ils sont soumis, -à peu de chose près, aux mêmes règlements que les religieux de chœur. - -Qu’on ne se figure pas que l’homme, quelque éclairé et instruit qu’on le -suppose, se dégrade, parce qu’il met la main à l’œuvre et vaque -quelquefois à de pénibles travaux; la noble fierté de l’ancienne Rome ne -se crut jamais offensée parce que ses plus illustres sénateurs -labouraient leurs champs des mêmes mains qui avaient dirigé avec tant -d’habileté les rênes de l’Etat; si c’eût été une dégradation, les noms -de ces fameux dictateurs qu’on allait arracher à leur charrue pour en -faire les sauveurs de la république, ne seraient jamais passés à la -postérité. - -Chaque ordre a un costume, invariable, historique et souvent -pittoresque. Le Prémontré vêtu de blanc nous rappelle saint Norbert; le -Mineur ceint d’une corde, François d’Assise; le Trinitaire aux trois -couleurs symboliques, blanc, rouge et bleu, Jean de Matha; le Carme -déchaussé, sainte Thérèse; le Capucin à la longue barbe, Matthieu de -Baschi; le Trappiste au scapulaire noir, Rancé; le Jésuite, Ignace de -Loyola. - -L’habit des religieux trappistes de chœur se compose, pour le temps du -travail, été et hiver, d’une robe de gros drap blanc, d’un scapulaire -noir, le tout serré par une ceinture de cuir, et dans le reste du temps, -ils ajoutent une tunique à manches larges et pendantes de gros drap -blanc comme la robe, assez semblable pour la forme à la toge romaine; -cette tunique est surmontée d’un capuchon ou capuce pour couvrir la -tête; c’est là proprement dit l’habit monacal, auquel on donne aussi le -nom de _coule_[5]. - - [5] Des hommes de haute distinction se sont revêtus de la coule des - Trappistes. On a compté parmi les frères, les comtes de Santena, de - Rosembert et de Thalouet, le chevalier de Charny, le baron de la - Motte, le baron de Géramb, chambellan de l’empereur d’Autriche, etc. - -Les frères convers portent la même robe, mais de grosse étoffe brune, -recouverte d’une sorte de grand manteau appelé _chape_. Les frères -convers et les religieux de chœur portent une chemise de serge -grossière. - -Sous cet habit si simple, que d’hommes éminents dans la noblesse, dans -l’armée, dans les lettres, se sont déjà ensevelis! Il n’y a plus rien là -des vanités du monde; on n’y conserve pas même son nom, qu’on change en -y entrant contre celui de frère Martin, frère Dominique, frère Hilarion, -etc. Grâce à l’éternel silence qui règne à la Trappe, ces hommes peuvent -passer là toute leur vie sans se connaître. - -Il y a ensuite à la Trappe, outre ces deux classes de religieux profès, -des aspirants, des novices et des frères donnés ou familiers. - -Les aspirants sont ceux qui, se sentant portés à la vie monastique, ont -demandé à faire partie des religieux. Ils suivent pendant quelque temps -les exercices de la maison; puis, s’ils persévèrent, ils passent au rang -des novices et prennent l’habit. - -Les novices, partagés en novices de chœur et novices convers, selon leur -destination à devenir religieux pères de chœur ou religieux frères -convers, font une année de noviciat, après laquelle, s’ils persistent -dans leur vocation, ils prononcent des vœux définitifs. - -Les frères familiers, sans se lier par des vœux et sans s’engager dans -la profession religieuse, se donnent à la maison et deviennent membres -de la famille. Mais ils ne portent point d’habit; ils ne sont point -soumis à des règles aussi sévères, et peuvent se retirer quand il leur -plaira, à moins pourtant qu’ils ne veuillent devenir frères ou pères, et -se soumettre pour cela aux épreuves du noviciat. - -«Le Trappiste va au désert pour y étudier la vraie sagesse; il va y -chercher le bonheur que le monde ne saurait lui offrir; pour cela, il -embrasse un plan de vie un peu pénible à la nature et dont les -commencements offrent bien quelques difficultés; mais il ne tarde pas à -y trouver des douceurs qu’il n’échangerait pas pour les plus grandes -délices de la terre. Son occupation est de soumettre la chair à -l’esprit, de réformer son cœur, de ne lui permettre que des affections -légitimes, de faire mourir l’amour, la volonté et l’esprit propres, qui -sont des ennemis éternels de notre repos, et les saints exercices de la -Trappe sont des spécifiques puissants pour obtenir ces résultats.» - -Notre ordre, dit saint Bernard, c’est l’humiliation même. Et ceux qui, -une bonne fois, connaissent le secret de s’humilier sans cesse, trouvent -assez de force pour tout faire. En entrant à la Trappe on doit être prêt -à dompter son corps et à ne plus rien vouloir que ce que les supérieurs -demandent de vous; dans ces dispositions on est sûr de persévérer. On -demande surtout aux postulants une bonne volonté et la constance dans la -volonté, un bon esprit, qui sait recevoir les reproches, les -corrections; et ainsi on vit en paix et union avec le monde. Les -personnes qui se découragent aux premières difficultés, ou qui ne -peuvent supporter les humiliations et qui sont inconstantes, ne sont -point propres à la vie de trappiste. - -Il faut à la Trappe une volonté plus ferme et plus déterminée que dans -aucun autre ordre religieux. On veut des âmes cherchant Dieu et Dieu -seul. Ce qui éloigne aujourd’hui les postulants des maisons de -trappistes, ce ne sont pas tant les pénitences corporelles que les -renoncements du cœur et les abaissements de l’esprit. - -«A la Trappe, par-dessus tout, on est à l’école du paradis; on s’y forme -aux vertus qui doivent y conduire, on y fait un apprentissage de la vie -éternelle. Sans doute, on ne peut pas savoir quelle est l’occupation des -bienheureux dans le ciel, mais on tâche de s’y modeler sur ce qu’on a pu -en soupçonner de plus raisonnable. Ainsi, la vie des bienheureux est -toute d’intelligence, toute spirituelle: dans leur monastère, les -religieux font une guerre continuelle à toute sorte de sensualités; ils -tâchent de spiritualiser toutes leurs œuvres. Dans le ciel, les saints -chantent continuellement les louanges du Très-Haut; la première -occupation des moines est de louer le Seigneur, et pour ne pas voguer à -l’aventure, ils se règlent sur le prophète-roi, qui se levait pendant la -nuit pour rendre ce devoir à son Créateur et le louait encore sept fois -le jour. Enfin, les glorieux habitants des cieux sont tout absorbés en -Dieu et ne pensent plus à la terre; les moines, de même, vivent séparés -du monde et se purifient tous les jours de l’attache qu’ils ont eue pour -les créatures.» - -Du reste la vie des religieux de la Trappe n’a rien de bien -extraordinaire; ils font ce que d’ailleurs ils seraient obligés de faire -s’ils étaient demeurés dans le monde, et ce qu’y font, mais avec plus de -difficultés, ceux qui veulent s’y sauver; ils observent toute la loi de -Dieu avec le plus d’exactitude qu’il est possible. Ils voudraient entrer -un jour en possession des huit béatitudes, et ils savent qu’il n’y a pas -d’autres moyens que ceux que notre Sauveur indique lui-même: ce sont là -les motifs qui les entretiennent dans des voies de pénitence. - -Prier, méditer, veiller, jeûner, travailler, telle est la vie des -religieux trappistes. Quelques détails feront mieux connaître les -saintes occupations qui partagent leurs moments, et donneront en même -temps une idée de la vie qu’on mène à la Trappe. - - - - -V - -Silence et solitude. - - La solitude est la patrie des forts, le silence leur prière. - - -Je n’ai point l’intention de faire une ample description de la solitude -en parlant de Sainte-Marie du Désert. Les saints ont toujours regardé la -solitude comme un asile où la vertu est à l’abri de tout danger. - -Jésus-Christ a voulu se transfigurer sur une montagne, après s’être -éloigné de la foule, n’amenant avec lui que trois de ses disciples, nous -montrant par là que la solitude n’est autre chose que la fuite, qu’un -éloignement du commerce des hommes et le commencement de notre gloire. -C’est en effet ce qui a porté tous les saints Pères à élever la vie -solitaire ou érémitique jusqu’au troisième ciel, et ils se sont -surpassés eux-mêmes par l’éloquence de leurs cœurs. L’amour qu’ils ont -eu pour la solitude a été un feu dans leur volonté qui l’a embrasée de -désirs pour elle, et une lumière dans leur esprit pour leur faire -connaître ses avantages. - -«La solitude, dit saint Jérôme, est une école où une doctrine toute -céleste est enseignée; c’est un paradis de délices, tout éclatant de -l’éclat des roses de la charité, de la blancheur des lis de la chasteté; -en un mot, l’ornement de toutes les vertus. Ma cellule, ajoute ce grand -saint, est à mon égard une grande ville, et ma solitude c’est mon -paradis.» - -C’est dans la solitude que Moïse a reçu le Décalogue; c’est dans la -solitude qu’Elie a joui de la présence de Dieu. - -«O solitude, tu es l’échelle de Jacob, qui élève les hommes au ciel et -fait descendre les anges sur la terre. C’est par toi que le Prophète -royal demandait à Dieu de ne point ressentir les maux de ce monde. C’est -toi enfin que le Fils de Dieu, au commencement de sa manifestation au -monde, a daigné consacrer par sa propre habitation. (S. AMBROISE.)» - -«Dans la solitude, dit saint Bernard, on acquiert la pureté du cœur, la -fermeté et la paix parfaite de l’âme. Dans la solitude on goûte par -avance les fruits de l’éternité, dont le premier est d’être délivré -d’une infinité d’occasions d’offenser Dieu; le second, d’être exempt -d’une cruelle guerre que font à nos âmes l’ouïe, la langue et les yeux; -le troisième, de jouir d’une familiarité sainte avec Dieu; le quatrième, -d’avoir part à une abondance et à une plénitude de grâces que Dieu donne -à l’âme vide de toute créature; le cinquième, c’est une certaine -assurance qu’on a de son salut et de la bienheureuse immortalité à -laquelle on aspire.» - -Pour bien parler de la solitude, il faut connaître celle de Sainte-Marie -du Désert. Eloignée de toutes les choses de ce monde, elle n’est point -de l’isolement: on peut y vivre sans crainte de n’être pas aimé, car la -charité y respire partout. Un homme passe quelquefois sa vie dans le -monde sans avoir rencontré un ami; il voit se succéder tous ses jours et -reste indifférent aux autres hommes qui l’entourent. Dans la retraite -sainte de la Trappe, il n’en est pas ainsi. Tout ce qui vit avec vous -mourrait, s’il le fallait, pour vous. Aussi quelle bienveillance dans -les regards que vous rencontrez! comme vous pouvez compter sur ce -religieux que vous voyez pour la première fois et qui s’incline -humblement devant vous! Il est tout chargé d’années et de vertus, et il -se prosterne presque jusqu’à terre devant le jeune homme qui passe à -côté de lui!... Sa salutation n’est point commandée par une trompeuse -politesse: c’est un frère qui salue son frère en Jésus-Christ, et qui -est prêt à s’immoler pour sauver son âme. - -«Il est très-important, observe l’Ecriture, de réprimer et de régler sa -langue; sans quoi elle devient bientôt une épée affilée, qui frappe, -blesse et tue par la parole; une arme plus dangereuse cent fois que les -ciseaux dans les mains d’une femme, dont la pointe peut bien percer les -chairs, mais non blesser la personne au cœur, comme le dard empoisonné -de la critique qui fait la guerre à tout, immolant à sa passion, sous -les coups de la satire, la réputation, l’honneur et souvent l’amitié. -Plusieurs ont péri par le tranchant du glaive, disait Salomon, mais ils -sont plus nombreux ceux que la langue a tués: on a compté les morts sur -les champs de bataille, on ne sait pas les victimes du salon. Telle -réunion s’est dissoute, telle soirée a manqué, tel cercle ne s’ouvre -plus pour éviter les _bons mots_ d’un _parleur_ trop spirituel. La -nature humaine est capable de dompter les bêtes sauvages, dit saint -Jacques; elle a apprivoisé les oiseaux, adouci les vipères et réduit les -animaux; mais il sera toujours plus difficile de dompter une langue qui, -insensible au frein, indocile au commandement, résiste à tous nos -efforts: Dieu seul pourra la soumettre au silence.» - -Les philosophes de l’antiquité avaient ordonné le silence à leurs -disciples, pour éloigner, disaient-ils, les embarras d’une discussion; -mais Jésus-Christ, qui est venu accomplir la loi et non l’abroger, l’a -recommandé comme moyen d’éviter le péché. Tout le travail de l’homme -consiste à bien régler sa langue. Il l’a observé lui-même assez -rigoureusement, ne disant rien pendant trente ans, parlant peu dans sa -vie publique, se taisant même souvent quand on l’interrogeait. - -Le chrétien, désireux d’imiter son Maître, l’a pratiqué à son tour, non -dans un accès de misanthropie, mais par religion. Il allait loin du -bruit, cherchant le désert pour y vivre dans le silence. «Arsène, -debout, fuis et tais-toi,» disait une voix mystérieuse. Les solitudes se -peuplaient, tout en demeurant silencieuses. A Scété, le calme était si -profond, dit Marule, que vous eussiez cru le lieu inhabité. A Tabenne, -les trois mille religieux qui vivaient sous la conduite d’Ammon, dit -Ruffin, s’occupaient à prier, sans jamais parler à personne. A -Clairvaux, dit l’abbé de Saint-Thierry, le silence qui y régnait -imprimait une profonde vénération, une profonde retenue, même aux -étrangers qui arrivaient; il agissait sur eux si puissamment, qu’ils -n’osaient émettre ni paroles mauvaises ou oiseuses, ni même celles qui -auraient été hors de propos. - -Les enseignements de saint Bernard avaient porté leurs fruits; il y -avait prêché la circoncision de la langue, aussi nécessaire au moine, -disait-il, que la circoncision de la chair au juif et la circoncision du -cœur à un chrétien. - -Le silence monastique empêche non-seulement les discussions irritantes, -les froissements, comme il en arrive trop souvent dans les monastères où -la règle n’oblige pas au silence, mais il a un autre avantage, c’est -d’isoler le religieux des religieux qui l’entourent, en lui permettant -de vivre en ermite dans la communauté: c’est la solitude unie à la vie -cénobitique. Un moine de Scété demandait un jour s’il ne serait pas -possible de s’enfoncer plus avant dans la solitude, et mettant le doigt -à la bouche, Macaire lui répondit: «Retirez-vous dans cette cellule et -fermez-en la porte à tout jamais.» Oui, le silence procure au cénobite -tous les avantages de la vie érémitique sans lui faire perdre les -agréments de la communauté: il est seul sans être délaissé; il a -l’indépendance d’un solitaire sans en courir les dangers, la -tranquillité du désert sans en éprouver les ennuis; il trouve dans son -couvent l’isolement de l’ermitage et les ressources de la communauté. - -Tels sont, dans un monastère, les avantages du silence, qui devient -comme le lien de la vie commune, la sauvegarde de la charité et le -bonheur du religieux; «il le met à couvert de beaucoup de maux, dit -saint Jean Chrysostôme; il l’élève au-dessus de ses passions et le rend -invulnérable; il est un rempart pour l’oreille, un frein pour la langue, -un port tranquille; il est le soutien de la prière, l’échelle du Ciel, -le chariot d’Elie qui nous enlève à la terre pour nous donner à Dieu.» -Le silence, parfois, est plus expressif que la parole: l’éloquence s’en -est servie souvent pour arriver au sublime; le Trappiste l’emploie, ce -qui vaut mieux encore, pour s’élever à la vertu. - -«Les Trappistes sont toujours silencieux, soit au travail, soit au -repas, seuls ou en communauté, en un mot partout, excepté au chœur, où -leur voix, libre enfin, peut chanter des heures entières sans ennui, -sans fatigue, sans enrouement: la langue ne sort du repos que pour y -rentrer, et, reprenant dans le silence une énergie nouvelle, elle peut, -sans s’épuiser jamais, toujours fraîche et reposée, redire les chants du -psalmiste royal.» - -Les lèvres qui touchent l’hostie consacrée doivent être saintes, la -bouche qui mange le pain des anges, la manne eucharistique, ne doit -s’ouvrir que pour publier les louanges de Dieu; la langue qui sert à la -communion ne doit pas devenir un membre d’iniquité, servir d’instrument -au péché; elle sera donc muette ou ne parlera que le langage sacré: -c’est l’enseignement profond, la haute leçon qui ressort de cette loi -monastique. - -Tout à la Trappe annonce qu’il faut se taire, tout y prêche le silence. -Quelques sentences bibliques, imprimées sur les murs, en rappellent -l’étroite obligation: «Seigneur, mettez une garde à ma bouche et une -porte à mes lèvres.» (ECCL. XXII, 55). «Le silence est notre gardien et -notre force.» (IS. XXX, 15). Mais plus souvent le mot SILENCE est écrit -tout seul, çà et là, en gros caractères, en lettres majuscules, comme -pour mieux en faire sentir l’importance. - -Le silence était une loi, on a établi les peines les plus sévères contre -son inobservance; une simple humiliation ne suffirait pas, il faut un -châtiment disciplinaire, et la loi est encore bien sage dans cette -rigueur apparente. Qui ne sait combien l’observation de cette excellente -vertu contribue efficacement au bon ordre des établissements où elle est -bien pratiquée? Quelle sauvegarde assurée contre les désordres, les -jalousies, les haines, les inimitiés et les divisions qui font le -malheur de la société! Une charité toute cordiale fait les délices des -couvents; mais serait-il possible de se maintenir dans ces heureux -sentiments, si, dans les maisons nombreuses surtout, chacun avait la -faculté de dire son sentiment, de donner son avis, de communiquer toutes -ses idées? Quelle confusion et quel désordre en bien peu de temps! -puisque c’est une opinion assez reçue, que l’on compte presque autant de -sentiments qu’il y a de têtes admises à délibérer. Combien de ces -paroles, innocentes peut-être dans l’intention de celui qui les -prononce, sont mal saisies et mal interprétées par celui qui s’y croit -offensé, et tôt ou tard quelle perturbation n’occasionnent-elles pas! - -Au reste, cette pratique du silence, qui serait si pénible et si -impraticable dans le monde, au milieu de ceux qui ne l’observeraient -pas, n’a pas ce caractère à la Trappe. Ici-bas, tout est relatif, et ce -qui serait intolérable partout ailleurs, paraît doux et aisé au -religieux, pour qui la contemplation devient vite un besoin; comme ses -frères, qui lui en donnent l’exemple, il préfère bien mettre toutes ses -délices à converser avec Dieu dans l’oraison et avec les saints par la -lecture, plutôt que de perdre son temps dans des conversations dont il -sent si fort l’abus et les dangers. - -De plus, ce silence n’est pas si absolu qu’il ne puisse y être dérogé. -Ainsi, le supérieur et quelques employés en sont dispensés dans bien des -circonstances; une nécessité quelconque est encore un motif suffisant -pour obtenir la permission d’échanger quelques paroles. - -Enfin, il y a dans l’ordre un petit dictionnaire de signes, à l’aide -desquels les religieux peuvent, sans parler, s’entendre entre eux pour -les choses les plus usuelles, et se communiquer leurs idées lorsqu’il y -a quelque nécessité de le faire. - -Dans le chapitre suivant, j’analyserai la journée des Trappistes, et -l’on ne pourra s’empêcher de penser, en disant cette analyse, que ces -hommes, desquels on a tant parlé en les calomniant, en les raillant, en -les méprisant, sont arrivés au plus haut degré de perfectibilité auquel -l’homme puisse atteindre. - - - - -VI - -La journée d’un Trappiste. - - Les jours se suivent et se ressemblent. - - -A minuit, à une heure, à deux heures au plus tard, selon la dignité de -la fête, le plus ou moins de solennité de l’office, la cloche du -monastère sonne au milieu des ténèbres et dans les saisons les plus -rigoureuses, pour appeler le religieux au chœur. Pour louer le Seigneur, -ils devancent l’étoile du matin, et quand vient la nuit, ils le chantent -encore. Au premier signal, toute la communauté s’arrache à un sommeil -que lui a peut-être longtemps refusé la dureté de la couche: elle -s’empresse d’aller offrir à Dieu les hommages de son exactitude et de -son dévouement. Cinq minutes après le réveil, l’office commence; il dure -jusqu’à quatre heures ou quatre heures et demie. - -La messe du point du jour suit de près les offices de nuit. Elle se dit -et s’entend avec un grand recueillement; l’officiant, pour se garder des -objets extérieurs qui pourraient le distraire, enfonce son capuchon fort -avant sur son front et découvre sa tête en arrivant à l’autel. Cet autel -rappelle la pauvreté du berceau de Jésus; ni l’or, ni l’argent, ni la -soie ne le parent; tout y est en bois et d’une grande simplicité. - -Après prime et la messe matutinale, on tient le chapitre des _coulpes_ -ou confession publique. Là chacun s’accuse devant ses frères des fautes -qu’il a commises dans la journée. Si l’un des religieux oublie de -s’accuser d’une faute ou en a commis une involontairement et qu’un de -ses frères la connaisse, celui-ci la proclame à haute voix; le coupable -l’en remercie et ne laisse pas passer la journée sans prier pour celui -qui l’a accusé. - -Quoique l’office divin soit l’œuvre par excellence des religieux de -chœur, le travail des mains est aussi une de leurs obligations. Le -travail est la loi de la nature et la punition de notre péché. «Le -Trappiste se soumet à cette loi, l’acceptant dans toute sa rigueur, la -pratiquant dans toute sa vérité: fils de saint Benoît, qui faisait du -travail de la terre la condition de la vie monastique, il gagne le pain -qu’il mange sans le devoir à personne. Saint Bernard ajoute: L’oisiveté -est l’ennemie de l’âme. C’est pourquoi tous les frères devront chaque -jour consacrer un certain temps au travail des mains et avoir des heures -fixes pour l’étude des saintes lettres.» Personne à la Trappe ne peut -être dispensé du travail. Ce n’est qu’alors, dit saint Benoit, que le -religieux est véritablement moine. - -Le jour avançant, les travaux commencent: on voit alors tous ces -serviteurs de Dieu se rendre aux postes qui leur sont assignés. Les uns, -chargés de leurs pioches et de leurs pelles, prennent le chemin des -champs; d’autres vont scier du bois dans la forêt. Comme mon désir était -de suivre de point en point les exercices de la communauté et de voir -par moi-même ce qui pourrait m’intéresser et m’édifier, le père prieur -m’avait envoyé un religieux, pour me faire suivre les religieux dans -leurs divers exercices; je fus témoin de leurs travaux, qui consistent -dans le labourage, la garde du troupeau, les lessives, le soin des -écuries, le balaiement des cloîtres. En parcourant les champs pour -examiner les divers genres d’exploitation, je considérais de loin ces -religieux-pasteurs, couverts de leurs capuchons, les uns conduisant la -charrue, d’autres faisant des gerbes et les chargeant sur une lourde -charrette attelée de chevaux; plus loin, le frère gardien priant, tête -nue, à genoux, au milieu de son troupeau; tandis que sur la lisière de -la forêt les vaches paissaient sous la conduite d’un autre trappiste -armé d’une longue perche, qui les suivait lentement à travers les -touffes de verdure. - -Pendant le travail, de temps en temps, tous les religieux se découvrent, -lèvent les yeux au ciel et prient. Cet exercice leur fait supporter la -fatigue, la chaleur ou le froid, et ils en éprouvent un véritable -soulagement. Telle est l’institution de la Trappe: la prière pour -récréation. Si, comme le Roi-prophète, le Trappiste se lève la nuit pour -chanter les louanges du Seigneur, comme lui aussi, _septies in die -laudem dixi tibi_: sept fois le jour il chante la gloire de son saint -nom. Après cette première partie du travail de la journée, les religieux -quittent leurs travaux, se rendent au chœur pour chanter la grand’messe -et les petites heures. - -L’office terminé, les religieux se rendent au réfectoire. Le père -hôtelier vint me chercher pour me faire assister à leur repas. Le -Trappiste donne à la nourriture de son corps tout le nécessaire, ne lui -refusant jamais que le superflu, soit dans la qualité, soit dans la -quantité des mets. Les douze onces de pain par jour (huit onces pour le -dîner et quatre onces à la collation) suffisent à son alimentation. Le -jeûne vient quelquefois rogner encore la portion, sans jamais -compromettre la santé. Ce jour-là, le Trappiste fait comme le soldat de -l’empire, serre sa ceinture d’un cran, et dit avec autant d’héroïsme et -plus de religion: «J’ai bien dîné,» en rendant grâces à Dieu. - -Le R. P. abbé est placé au milieu d’une table plus élevée que les autres -et qui est appuyée au fond de la salle; un grand crucifix est placé -au-dessus de sa tête et se dessine en noir sur la blancheur du mur. Près -de lui sont assis le père prieur et le père sous-prieur; les étrangers -sont admis à cette table du fond, à la manière antique. De l’endroit où -j’étais placé, je voyais quatre longues files de Trappistes debout. -Après le _Benedicite_, ils s’assirent. Il était près de midi, et tous -ces hommes étaient levés depuis une heure du matin. C’était leur premier -repas, et cependant tous attendent, sans la plus légère marque -d’empressement, le signal qui doit leur être donné. - -«Le repas est servi sur une table sans nappe, entourée de bancs comme la -table du pauvre, où les religieux s’associent pour manger ce qui leur a -été servi, sans autre assaisonnement que leur appétit.» Chaque religieux -a une serviette pour s’essuyer, envelopper la cuillère, la fourchette en -bois et le couteau. - -Le père abbé frappe sur la table: le dîner commence, et l’on n’entend -aucun bruit, et rien ne trouble la pieuse lecture que fait un religieux. -Le dîner se composait d’une soupe aux légumes, cuits sans beurre et sans -sel, et d’un plat de riz à l’eau. Selon la saison, on donne du fruit: -c’est là leur plus grande douceur. Au monastère de la Val-Sainte, -pendant le repas, le supérieur frappait la table avec son couteau; alors -tout mouvement cessait, le lecteur fermait le livre, chaque religieux -devenait immobile, et tous les cœurs et les yeux s’élevaient en esprit -vers Celui qui leur donnait le _pain quotidien_; ils attendaient la -répétition du même signal pour continuer de manger. Il faut ajouter -qu’ils ne buvaient pas non plus à volonté et suivant le besoin qu’ils -éprouvaient, mais seulement lorsque le père abbé agitait une sonnette -placée près de lui. Cette pratique a été supprimée depuis 1834. -Aujourd’hui l’on boit selon la soif, et le repas n’est jamais -interrompu. Ils tiennent leur verre des deux mains, afin d’agir avec une -lenteur forcée et de réprimer ainsi les mouvements de l’appétit sensuel. -Ces hommes, qui ont trouvé le moyen d’étouffer jusqu’à ce sentiment de -satisfaction que la nature ressent dans l’acte le plus nécessaire à -l’existence, qui en ont fait au contraire un acte d’expiation, et qui ne -nourrissent leur corps que pour le mortifier, ont les attentions les -plus délicates, les égards les plus minutieux pour les étrangers qu’ils -admettent à leur table et auxquels ils offrent de si rigides exemples. -Le pain est excellent; on me donna un plat de plus qu’à la communauté, -et que mon peu de connaissance de l’art culinaire ne me permit pas de -reconnaître. - -La nourriture habituelle des Trappistes se compose d’un bon pain bis, -d’herbes et de racines potagères, de riz, de légumes surtout, cuits dans -l’eau, avec un peu de sel pour tout assaisonnement. Ils mangent les -fruits de leur jardin. On sert à chacun sa portion toute faite, mais -toujours copieuse. «L’odorat n’est pas réjoui quand il n’a pour tout -fumet que l’odeur fade de quelques légumes refroidis, et le goût ne peut -guère savourer des mets insipides; mais la mortification arrange tout, -rend bon ce qui est mauvais, et adoucit les eaux amères, comme la -baguette de Moïse.» - -Les murs du réfectoire portent des inscriptions tirées des saintes -Ecritures. Je crois me rappeler celle-ci: _A l’homme que faut-il? Un peu -d’eau et de pain._ - -Durant l’été, les Trappistes dînent à onze heures et demie, et ils ont -ensuite une heure pour faire _la méridienne_. Aussitôt après, le père -hôtelier m’introduisit dans le cloître qui s’étend, en forme de -galeries, dans toute la longueur du carré intérieur, au milieu duquel se -trouve le cimetière. C’est un des _lieux réguliers_, comme l’église, le -réfectoire, le dortoir et le chapitre, où personne ne peut parler avec -les étrangers, pas même l’hôtelier. Dans un parloir contigu au cloître -sont suspendus, aux murailles, les habits des religieux de chœur et les -chapes brunes des frères convers. Je visitai successivement la forge, le -laboratoire, la bibliothèque, la reliure, la lingerie, l’infirmerie et -les ateliers divers; car tout ce qui est nécessaire aux besoins des -religieux se fait dans le couvent, et les Trappistes l’ont voulu ainsi, -afin de n’être point forcés d’avoir aucune communication avec les -villes. Tous ces travaux s’exécutent dans le plus grand silence. -Cependant, il est de nombreuses circonstances où quelques mots -deviennent nécessaires, mais ces quelques mots ne sont prononcés que par -le supérieur aux religieux ou aux étrangers, par le père hôtelier aux -voyageurs, et par le cellérier dans ses rapports avec les marchands ou -les frères. - -Je n’aurai garde d’omettre une pharmacie fournie des médicaments de -première nécessité; un petit jardin, dit de la pharmacie, l’alimente -sans beaucoup de frais des follicules et graines nécessaires. Enfin, -Sainte-Marie du Désert a le précieux avantage de posséder, parmi ses -religieux, un pharmacien (le père Maxime) plein de zèle et de charité. -Afin de mieux remplir l’emploi qui lui était confié, le père Maxime a -pris rang parmi les frères convers, après avoir été auparavant novice de -chœur. Le R. P. abbé l’autorise et le charge, à l’égard des malades -pauvres des environs, de distribuer, avec ses sages conseils, les -remèdes, soulagements et autres secours que leur état réclame. - -Dans tous les ateliers, j’ai trouvé l’activité et le silence. Jamais -aucune parole ne vient se joindre au bruit des mains qui travaillent, -aucune distraction ne vient retarder l’ouvrage. Le crucifix se retrouve -partout; sa vue soutient et encourage celui que la fatigue serait au -moment de vaincre. L’ordre et la propreté règnent dans toute la maison, -et le plus grand soin se fait aussi remarquer dans les vastes et beaux -jardins de la communauté. - -J’ai parcouru, une seconde fois, plein d’admiration, les champs qui -avoisinent le monastère. Tous les religieux étaient alors disséminés çà -et là dans la campagne; partout j’ai trouvé l’activité d’une grande -ruche. Je croyais ne voir dans ce couvent que les habitudes et les -pratiques du cloître; je croyais n’y entendre que des cantiques et des -prières; je n’y voyais que l’image des travaux champêtres, et je n’y -entendais que le bruit et le mouvement de l’industrie agricole. Quelques -religieux de chœur, ayant à leur tête le R. P. prieur, arrachaient des -pommes de terre et en remplissaient de petits paniers, qu’ils portaient -ensuite sur une lourde charrette attelée de deux bœufs. La blancheur de -leurs robes tranchait admirablement sur cette terre noire, et formait un -contraste frappant au milieu de cette vaste solitude qu’animait seule -leur activité; de temps à autre, ils échangeaient des signes de charité -et d’affection réciproque; puis, à un signal donné, debout, immobiles, -les bras en croix sur la poitrine, les yeux levés vers le ciel, ils -adressaient à Dieu de courtes et ferventes prières. Pendant ces moments -de silence, il me semblait, comme le dit Chateaubriand, ouïr passer le -monde avec le souffle du vent; je me rappelai ces garnisons perdues aux -extrémités du monde, et qui font entendre aux échos des airs inconnus -comme pour attirer la patrie... - -Il est quatre heures, la journée des Trappistes est bien avancée; ils se -rendent donc au chœur pour chanter vêpres, car ils ont gagné leur -souper. - -«Le moine doit vivre du travail de ses mains, dit saint Benoît, bien -persuadé que celui qui ne produit pas n’a pas le droit de dépenser. On -peut produire néanmoins sans travailler la terre; l’étude n’est pas -moins utile à la société que le labour; mais, il faut le dire, la hotte -et la bêche conviennent mieux au plus grand nombre que les livres et la -plume. L’abbé de Rancé avait raison sous ce rapport contre Mabillon dans -la discussion qui s’engagea entre eux pour et contre le travail manuel. -Saint Bernard avait dit avant eux: «Il y a beaucoup à profiter à l’école -de la nature: un arbre, une pierre, une fleur peuvent quelquefois nous -instruire mieux qu’un bon livre et un excellent maître.» Le Bénédictin -étudie, et le Trappiste cultive le sol, travaille des mains, à l’exemple -des solitaires de la Thébaïde. Tous deux s’occupent aussi utilement l’un -que l’autre.» - -Les religieux de chœur, obligés au chant de l’office canonial, -travaillent moins que les frères convers; ils sont quelquefois à -l’église que ceux-ci sont aux champs: mais cette différence, qui ne les -empêche pas d’être frères, n’est qu’un moyen pour eux de mieux pratiquer -la charité, de se servir l’un l’autre; les premiers prient pour les -seconds, et les seconds travaillent pour les premiers; c’est un échange -réciproque de services qui n’est pas au préjudice du frère convers. Les -règlements portent que le travail manuel, pour les Trappistes de chœur, -sauf durant les saisons extraordinaires, comme le temps de la moisson, -des vendanges, la récolte des pommes de terre, ne doit pas excéder la -durée de six heures, même en été. - -A l’heure du souper, la cloche des perdus se fait entendre; elle annonce -l’heure de la prière et rappelle les errants: _errantes revoca_. Le père -hôtelier me quitta pour aller lui-même servir le souper aux étrangers. -La table est proprement servie, les mets sont très-copieux et -convenablement assaisonnés. Tout est excellent. Une seule chose gêne -toujours les retraitants: c’est de voir le père hôtelier épier tous -leurs besoins et courir au-devant de leurs désirs. Ces hommes, si durs -pour eux-mêmes, ont comme des raffinements des prévenances envers les -étrangers, et semblent éprouver un grand plaisir à voir accepter -quelques superfluités de la vie, dont ils se souviennent encore, mais -auxquelles ils ont renoncé; et un sourire de bonheur s’épanouit sur leur -visage, quand ils entendent trouver bon ce qu’ils viennent d’offrir. - -Le souper ou collation des Trappistes est suivi d’un intervalle, pour la -lecture et la méditation, jusqu’à sept heures; alors on chante complies, -le _Salve Regina_, et ils se rendent au dortoir. - -Telle est la journée d’un Trappiste; et certes le voyageur qui les a -suivis dans ces différents exercices ne partage plus ensuite les -préjugés que le monde conserve encore sur eux en disant: Les moines sont -des gens inutiles. - -_Les jours se suivent et se ressemblent_, pour le religieux qui s’occupe -incessamment du salut de son âme et travaille à cette unique affaire. En -détaillant la journée d’un Trappiste, j’ai analysé les semaines, les -mois et les années de sa vie. - -Pour compléter _la journée d’un Trappiste_, nous transcrivons le précis -de la vie de ces religieux. - -§ 1er - -Le jour naturel se compose de vingt-quatre heures. - -Voici comme il se partage à la Trappe. - -1º Huit heures pour les besoins du corps, sept heures pour le repos, une -heure pour le repas. - -2º Présence obligée au chœur: six et huit heures selon le degré des -fêtes. - -3º Le travail manuel est de cinq heures et demie en été, et de quatre -heures et demie en hiver. - -Le reste du temps est libre, et peut être consacré à la prière ou à des -lectures privées. - -§ 2e - -1º L’abstinence est perpétuelle. En sont dispensés les malades et les -infirmes, qui sont l’objet de la plus grande charité et des soins les -plus assidus. - -2º En hiver un seul repas (_six mois environ_); deux repas en été. Cette -austérité si effrayante pour la nature est plus imaginaire que réelle. -_Teste experientiâ._ - -3º La nourriture est saine et abondante; on peut en juger par les -santés, point ou peu de malades. - -4º Le travail des mains délasse l’esprit sans trop fatiguer le corps; on -s’y livre avec discrétion; les forces en sont la mesure. - -5º Le silence est continuel: n’est-ce pas assez de parler à Dieu? On lui -parle dans les saints offices et l’oraison; et lui nous parle dans les -saintes lectures. - -§ 3e - -1º Des forces ordinaires suffisent pour se façonner au régime. - -2º Les inconstants, les mélancoliques, les têtes faibles, les esprits -faux, les mauvais caractères ne peuvent être admis. - -3º Sont admis au contraire avec bonheur les âmes simples, les hommes au -cœur ouvert, à volonté ferme et généreuse; les hommes, en un mot, qui -cherchent sincèrement le bon Dieu. - -Qu’on ne se laisse pas effrayer par les apparences; la vie de la Trappe -est plus douce que la vie des mondains. _Experiri, si labor terret, -merces invitet._ - - - - -VII - -Les nuits à la Trappe. - - Je dors, mais mon cœur veille. - - -Jusqu’à ce jour, ce titre a été employé par les écrivains modernes, -habiles dans l’art de séduire, pour amorcer l’attention de leurs -lecteurs; ils s’en sont servis malheureusement pour décrire les mœurs -dissolues de la société et donner des scandales au public. Néanmoins, -malgré l’abus qu’on en a fait, nous n’avons pas craint de l’inscrire en -tête de ce chapitre: il pourra, ce nous semble, réparer un peu le mal -qu’il a produit, en faisant connaître des mystères véritablement -édifiants, les mystères de la mortification monastique. - -J’ai visité le dortoir des Trappistes, j’ai touché leurs lits; et -assurément ce n’est ni une chambre bien meublée, ni un lit richement -sculpté, et encore moins une couche au mol duvet. On ne voit rien dans -ce dortoir qui ressemble au luxe, à l’affectation et à la délicatesse. -Leur dortoir est une longue salle vaste et aérée, contenant, à droite et -à gauche, ce que les religieux appellent leurs _lits_; une lampe y reste -allumée toute la nuit. Ces lits ne sont pas autre chose que deux -planches élevées de terre par quatre supports, sans art, sans -menuiserie, sans dessin, grossièrement façonnés, laissant trop voir -qu’ils ne sont passés ni au tour ni au rabot; une natte de paille piquée -recouverte d’une toile, deux couvertures de laine et un traversin de -paille, voilà tout ce qu’il faut pour faire reposer le Trappiste. Chaque -couche se trouve séparée par une colonne et une cloison en planches, ce -qui forme une espèce d’alcove. Le nom de chaque trappiste est écrit -au-dessus de chacun de ces lits. Celui du père abbé est confondu avec -ceux de ses frères; rien ne le distingue. Dans ce dortoir, comme dans le -reste de cette maison, qui n’appartient en rien au monde, tous les noms -de famille disparaissent: l’on n’y connaît que ceux que la religion a -donnés. - -Après les plus rudes travaux, les mortifications et les prières du jour, -les Trappistes n’ont à proprement parler qu’une planche pour se reposer. -Ce lit ne sourit pas à la mollesse, il n’invite pas à passer la grasse -matinée, mais il suffit au repos du corps: il délasse sans énerver, il -procure un sommeil léger, calme et naturel; on y dort paisiblement, sans -suffocations, sans sueurs, sans cauchemar, comme sur un lit de camp, -d’où l’on se lève toujours frais, agile et dispos à recommencer la -journée. - -«La nuit est dangereuse pour l’homme, a dit le comte de Maistre dans -l’une des _Soirées de Saint-Pétersbourg_; et sans nous en apercevoir, -nous l’aimons tous un peu, parce qu’elle nous met à l’aise. La nuit est -une complice naturelle constamment à l’ordre de tous les vices, et cette -complaisance séduisante fait qu’en général nous valons tous moins la -nuit que le jour. La lumière intimide le vice; la nuit lui rend toutes -ses forces, et c’est la vertu qui a peur. Encore une fois, la nuit ne -vaut rien pour l’homme... - -Depuis le brigand des grands chemins jusqu’à celui des salons, quel -homme n’a jamais dit: «Viens, j’ai besoin de ton ombre?» La société, la -famille la mieux réglée est celle où l’on veille le moins, et toujours -l’extrême corruption des mœurs s’annonce par l’extrême abus de ce genre. -La nuit étant donc de sa nature mauvaise conseillère, de là vient que -les fausses religions l’avaient consacrée souvent à des rites coupables, -sous le nom de _Bonne Déesse_.» - -Le philosophe chrétien a dit vrai; et se méfiant de la nuit comme d’un -ennemi dangereux dont ils veulent éviter les coups, les Trappistes se -retirent à la chute du jour (à huit heures du soir de Pâques au 14 -septembre, et à sept heures du 14 septembre à Pâques). Sur ces couches -si dures, le sommeil ne tarde point à descendre et à venir reposer ces -hommes qu’aucune inquiétude n’agite, qu’aucun remords ne tourmente: car -si quelques-uns ont été coupables, ne sont-ils pas venus échanger leurs -remords contre un saint repentir, et Dieu ne donne-t-il pas la paix à -qui se repent? - -Comme le soldat au camp, le Trappiste dort tout habillé, afin d’être -prêt au premier signal. «Chaque religieux repose avec ses habits -réguliers, sans jamais les quitter, portant toujours la tunique, le -scapulaire et la coule qui doive lui servir de vêtement pendant le jour, -de drap pendant la nuit et de linceul à la mort.» Le Trappiste, après -avoir pris l’habit, ne s’en dépouille plus; il l’a promis, les vers -seuls le déshabilleront. - -«La nuit se passe sans insomnie, les heures fuient rapides sans qu’on -puisse les compter, les paupières sont fermées, l’œil dort, et si le -cœur veille, comme celui de l’Epouse des Cantiques, c’est dans l’attente -de quelque sainte communication qui va venir lui montrer _ce que l’œil -ne peut voir_, lui dire _ce que l’oreille ne saurait entendre_, ces -choses mystérieuses qui furent découvertes à tant de saints par des -visions. Il y a des songes naturels qui sont l’expression de nos goûts, -de nos penchants, de nos inclinations; des songes diaboliques qui sont -la preuve du pouvoir occulte que le démon exerce sur nous; mais il y a -aussi des songes divins pendant lesquels Dieu, pour parler le langage de -Job, _ouvre nos oreilles, parle à notre cœur et nous instruit_.» - -«Si la nuit, dit encore Joseph de Maistre, donne de mauvais conseils, il -faut lui rendre justice, elle en donne d’excellents: c’est l’époque des -profondes méditations et des sublimes ravissements; pour mettre à profit -ces élans divins et pour contredire aussi son influence funeste, le -Christianisme s’est emparé à son tour de la nuit et l’a consacrée à de -saintes cérémonies qu’il anime par le chant de l’office divin.» - -Dans les âges de foi, les chrétiens se levaient la nuit pour prier; ils -se rendaient à l’église pour assister à la récitation des nocturnes; ils -allaient mêler leurs voix, en redisant les psaumes, à celle de David, -qui suspendait son sommeil pour prier, qui passait ses nuits à gémir et -qui arrosait son lit des larmes de la pénitence. Aujourd’hui, l’usage -s’en est perdu; l’Eglise est trop bonne mère pour ne pas ménager, autant -que possible, les faiblesses de notre nature. Il est une nuit que les -chrétiens sanctifient encore par la prière: c’est la nuit de Noël. -Cependant, grâce à la réforme de Cîteaux, la règle de saint Benoît n’a -pas varié; au milieu de la nuit, la cloche se fait entendre, appelant -les religieux à matines, et chaque Trappiste quitte sa couche et descend -à l’église, où il commence par prier Dieu _de lui donner son secours, -d’ouvrir sa bouche, de délier sa langue_, avant d’en chanter les -grandeurs sur le ton du psalmiste. - -Les chants qui retentissent à la Trappe, dans le silence des nuits, sont -plaintifs, gémissants et coupés au milieu du verset comme par un -sanglot; ils disent les mêmes paroles que David, sans les accompagner du -psaltérion et de la cithare. Il faut les avoir entendues, ces psalmodies -nocturnes, pour comprendre tout ce qu’elles ont de triste, d’élégiaque -et d’émouvant. Les Trappistes, donc, pendant que d’autres se livrent au -plaisir, veillent sur nous pendant la nuit, prient quand nous dormons, -et gémissent, debout au pied des autels, anges protecteurs de la terre, -éloignant par leurs prières ce que la nuit a de mauvais pour nous; le -monde oublie son Dieu, les Trappistes se souviennent du Seigneur en -conversant avec lui. - -L’auteur de la psalmodie sacrée a lui-même marqué l’heure où doit -commencer le saint office: «_Mediâ nocte_, dit-il, _surgebam ad -confitendum tibi_: Je me levais au milieu de la nuit pour chanter vos -louanges.» Et les noms de _matines_ et de _nocturnes_, que porte encore -cette partie de l’office, annoncent bien le temps où il doit se -célébrer: c’est du moins littéralement ce qui se pratique chez les -Trappistes. - -La dureté de la couche m’avait empêché de dormir; aussi, lorsqu’à une -heure après minuit la cloche du monastère sonna pour appeler les -religieux au chœur, je n’eus pas de peine à me réveiller. En me rendant -à la tribune de la chapelle, je vis les religieux un à un descendre -lentement; et dans le plus profond silence, l’escalier qui conduit du -dortoir à l’église; et, dans l’obscurité que la lueur vacillante de la -lampe ne dissipait que faiblement, ils apparaissaient, avec leur longue -coule blanche, comme des ombres glissant au milieu de la nuit. J’étais -placé de manière à voir arriver tous les religieux et presque à les -compter. J’aperçus beaucoup de jeunes gens mêlés à des vieillards et à -des hommes d’un âge mûr. Ils étaient, en général, plutôt robustes et -pleins de santé, qu’affaiblis et languissants. On remarquait, sur -presque toutes les figures, plutôt le hâle de l’air brûlant du midi que -la pâleur et la trace des austérités; quelques-uns avaient de la -noblesse et de la grâce, mais les jeunes trappistes avaient perdu -l’élégance de la taille et jusqu’à la légèreté de la marche. - -Chaque religieux avait les bras croisés sur la poitrine, se prosternait -en passant devant l’autel et se rendait ensuite à sa stalle; à droite et -à gauche du chœur, les autres frères de la communauté étaient à genoux, -le front courbé vers la terre. Pas une voix ne se faisait encore -entendre; un seul bruit frappait l’oreille, dans un si auguste silence: -c’était le balancier de l’horloge, dont le retentissement monotone -marquait les secondes et la rapidité des heures à ces hommes qui ne -pensent qu’à l’éternité. Prosternés sous la main du temps, ils me -semblaient attendre leur arrêt: l’heure suprême peut sonner, je les -crois tout prêts. Les religieux, couverts de leurs capuchons, étaient -agenouillés, la tête baissée; ils priaient au milieu d’un silence -solennel, immobiles comme ces statues de marbre inclinées sur les -tombeaux. Puis, tout à coup ils se relevèrent, et l’on crut entendre une -seule et immense voix monter vers le trône de l’Eternel: nos psaumes, si -pleins de poésies et de beautés graves, devenaient encore plus touchants -et plus solennels, chantés ainsi dans le calme de la nuit, alors que -rien ne distrait l’esprit et que les paroles sacrées parviennent mieux -au cœur. C’est vraiment un spectacle grave et plein de majesté que ces -moines placés sur deux rangs, éclairés par la faible lueur d’une seule -lampe, et chantant d’une voix retentissante les louanges du Seigneur, -pendant que tout repose dans le sommeil. - -Pendant l’office, plusieurs religieux ont quitté leur stalle et sont -venus séparément se prosterner sur les marches du sanctuaire. Parmi eux, -j’ai reconnu le R. P. prieur; il est venu s’agenouiller et se coucher la -face contre terre, pour donner à ses religieux l’exemple de la pénitence -et de l’humilité. O vous qui lirez ces lignes, allez entendre et admirer -ces hommes voués à Dieu, ces cénobites oubliés du monde, qui prient avec -la charité sans bornes que commande le premier précepte de la loi -divine; vous serez humiliés de votre relâchement, et vous garderez -gravées au fond de vos cœurs les paroles de ce cantique: «A l’heure où -la débauche allume ses flambeaux, j’allumerai les cierges de l’autel; à -l’heure où le méchant médite son crime, où le coupable sent ses remords, -où le pauvre souffre sans lumière et sans amis, je prierai pour le -pauvre, pour le coupable, pour le méchant; je prierai pour ceux qui sont -morts et pour ceux qui vont mourir; je prierai pour le malheureux, afin -qu’il espère, pour les heureux, de crainte qu’ils n’oublient Dieu.» - -En écoutant ces paroles, j’étais honteux de moi-même; la voix de ces -solitaires favorisés du Ciel me paraissait si pure et si fervente! -J’étais comme un criminel qui comprend le bonheur de la vertu et la -sévérité du Juge suprême, parce qu’il s’est éloigné trop longtemps de -l’une et qu’il se trouve en face de l’autre. - -Je restai ainsi abîmé dans ce flot de réflexions et de retours sur -moi-même, moments précieux où l’âme s’ouvre à la grâce, où l’esprit -triomphe de la matière, où l’on jette loin de soi ce fardeau misérable -des inquiétudes humaines. - -L’office ne se termina qu’à quatre heures et demie. Le jour commençait à -poindre quand je regagnai ma chambre. - - - - -VIII - -Le chapitre. - - -Le soleil venait m’annoncer son lever par quelques rayons qui -éclairaient ma chambre d’une douce clarté. Je me levai joyeux de pouvoir -passer une nouvelle journée dans le couvent. En me rendant à la chapelle -des étrangers, un prêtre vint me prier de lui servir la messe; je me mis -aussitôt à sa disposition. - -Nous nous rendons à la sacristie. Un religieux (le père Jean de la -Croix, sacristain) y préparait les ornements pour la sainte messe; il se -retourne pour nous saluer, et j’aperçois un jeune homme de dix-neuf à -vingt ans, dont les traits et l’expression virginale de la figure -rappelaient ces belles têtes que les grands maîtres de l’école italienne -donnaient aux premiers chrétiens qui mouraient pour Dieu avec toute leur -innocence et toute l’exaltation du jeune âge. Comme les pensées du -Trappiste doivent être pures dans une occupation si sainte! quelle tache -pourrait souiller une vie si innocente! - -Il est édifiant, sans doute, d’assister au sacrifice d’un homme qui, -dégoûté du monde, vient consacrer les forces de l’âge mûr au Dieu qui a -dit: _Tu quitteras tout pour t’attacher à moi_; mais il me semble bien -plus touchant encore de voir celui qui sort de l’adolescence, qui n’a -qu’entrevu, qui n’a fait qu’apercevoir les plaisirs et les joies de la -vie, qui sent au dedans de lui toute la puissance des passions qui -enivrent et qui séduisent... il est bien plus beau, dis-je, de le voir -dédaigner les délices que l’imagination et le monde lui présentent, et -mépriser les fleurs de la terre pour les fruits du céleste Eden. Ce -jeune homme, dont la vie a été toute d’innocence, s’envolera des ennuis -de la terre aux délices du ciel; les jours de son éternité ne seront pas -plus purs que ceux qu’il a passés à l’ombre des autels; sa couronne sera -celle des vierges, et il suivra l’_Agneau_ dans les parvis célestes. - -Après la messe, le père Elisée me conduisit à la salle où se tient le -chapitre des coulpes ou confessions publiques. Je n’y pénétrai point -sans quelque saisissement secret, comme s’il se fût agi pour moi d’une -espèce d’initiation. - -«Le chapitre, a dit le biographe du fondateur de Cîteaux, montre mieux -que toute autre partie de la vie monastique, que le couvent n’était rien -moins qu’un lieu où vivaient tranquillement des hommes dont l’unique -affaire était de se promener en habits d’une forme particulière et de -passer leur temps à des œuvres prescrites par une règle, mais bien une -école où l’on apprenait à supporter sans murmure l’humiliation, où les -dernières racines de l’amour-propre étaient extirpées pour faire place à -la charité de l’Evangile.» - -L’humilité, dans le langage chrétien, consiste à s’abaisser pour être -élevé. Saint Benoît dit que l’humilité est l’âme du cloître. Elle est -aussi l’échelle mystérieuse qui apparut en songe au patriarche Jacob, et -qui servait aux anges à descendre du ciel et à monter de la terre au -ciel; elle renferme douze degrés, dont le cinquième _est de découvrir -contre soi-même ses iniquités au Seigneur, pour en recevoir humblement -réprimande et pardon_. «Cette pratique demande une grande humilité. -Lorsqu’un moine aura fait une faute contre la règle, brisé ou perdu -quelque objet, en un mot commis un acte répréhensible, quel qu’il soit, -il devra immédiatement s’en accuser devant l’abbé ou la communauté. Il -faut sans doute imposer un rude sacrifice à l’amour-propre pour aller, -de son propre mouvement, faire l’aveu de ses misères les plus cachées à -un supérieur qui a autorité sur nous, se charger volontairement de la -confusion que cet aveu doit produire, s’exposer à perdre son estime en -lui découvrant des faiblesses qui ne sont point des péchés et que Dieu -même ne demande pas qu’on porte au tribunal de la confession. Mais si -cette démarche est humiliante et pénible, elle renferme une infinité -d’avantages, et elle est louée par les anciens comme un moyen des plus -sûrs et des plus propres pour se corriger de ses fautes et pour parvenir -à la perfection.[6]» - - [6] Dom Calmet: _Explication de la Règle_. - -Apprenons donc, de la bouche du moine même, règle vivante de son ordre, -les secrets qui se passent dans cette mystérieuse enceinte. Dans chaque -couvent, on donne à une salle le nom de _Chapitre_, parce qu’on y lit -toujours, en entrant, un chapitre de la règle. - -Dans plusieurs ordres religieux, le chapitre ne se tient qu’une fois par -semaine, le vendredi, en mémoire des humiliations de Jésus-Christ. A la -Trappe, il a lieu tous les jours. Après prime, toute la communauté se -réunit dans ladite salle. Sur les murs se trouvent plusieurs -inscriptions et sentences. - -«Une fois la communauté réunie, il se fait un profond silence. On lit le -martyrologe, puis un chapitre de la règle; après quoi le R. P. abbé fait -une courte glose sur l’étroite observance de la règle; et quand, après -l’absoute des défunts, le supérieur a dit «_Loquamur de ordine nostro_: -Parlons de notre ordre,» le religieux qui se croit coupable de quelques -infractions à la règle se prosterne, la tête couverte du capuce. Après -un moment de silence, l’abbé lui dit: _Quid dicis?_ Le coupable répond: -_Meâ culpâ._ On lui ordonne alors de se lever au nom du Seigneur; il -s’avance au milieu du chapitre, se découvre pour être bien reconnu, -confesse sa faute, en reçoit la pénitence, et retourne à sa place quand -le supérieur le lui a permis. - -Quelles fautes peuvent donc échapper à des hommes dont la pensée est -toujours dans le ciel? - -L’un s’accuse d’avoir fait un geste inutile, de n’avoir pas assez aidé -son frère dans un labeur qu’ils faisaient ensemble, d’avoir choisi le -fardeau le plus léger; l’autre, d’avoir brisé par mégarde un instrument -de labourage; d’avoir, dans un moment d’impatience, maltraité un animal -domestique; celui-ci, de n’avoir pas rendu le salut à un voyageur, -d’avoir recherché l’ombre pendant la chaleur et le travail; celui-là, -d’avoir rafraîchi sa bouche dans l’eau de la fontaine ou d’avoir mangé -un fruit tombé de l’arbre. - -Jetons un regard sur ces deux nobles sœurs qui s’embrassent avec amour: -je veux dire l’humilité et la charité. Ce qui est plus pénible que ces -aveux publics, c’est l’obligation où ils sont de dire à haute et -intelligible voix les noms de leurs frères auxquels ils ont vu commettre -des fautes qu’ils n’ont pas déclarées, soit par oubli, soit par -distraction, et c’est ce qu’ils appellent _proclamation_ contre un de -leurs frères. Le trappiste ainsi dénoncé fait éclater un sentiment de -reconnaissance envers le frère bienveillant qui l’aide à connaître ses -imperfections et à s’en corriger. Ce sentiment est vrai, au point que, -si l’accusation intentée contre lui n’a pas été entendue par le -supérieur, le religieux garde le silence, mais le supérieur fait répéter -la proclamation par celui qui l’a faite. Et le coupable aussitôt de se -prosterner à terre, de s’avancer au milieu de la salle, pour entendre la -correction et recevoir un châtiment plus rigoureux, parce qu’il ne s’est -pas accusé lui-même. C’est encore la recommandation de saint Benoît. On -ne peut jamais s’excuser, quand même on serait innocent. Le motif de cet -acte rigoureux est d’entretenir dans l’âme une humilité profonde. - -Le supérieur fait à tous une exhortation paternelle et prononce les -peines proportionnées aux fautes. Elles consistent ou à se prosterner -dans le chœur à la messe de communauté, depuis le _Sanctus_ jusqu’au -_Pater_ inclusivement; à se mettre à genoux, les bras en croix, à la -porte de l’église ou du réfectoire, sur le passage de la communauté; à -baiser, pendant le dîner, les pieds aux religieux; à demander son dîner -par charité à ceux qui sont à table; à le manger, à genoux, au milieu du -réfectoire; à y réciter, également à genoux, des prières _pour ceux par -qui_ on a été proclamé. - -Nous savons bien qu’à tout cela le monde, dans son aveuglement, s’écrie: -«O esclavage de l’homme, ô dégradation de la dignité humaine!» Pour -nous, chrétiens, en soupirant avec l’Apôtre après la sainte liberté des -enfants de Dieu, nous répondons à son orgueil que l’humilité est -compagne de la sagesse; qu’il est glorieux de marcher à la suite de -Jésus-Christ, qui s’est humilié jusqu’à devenir l’opprobre des hommes et -à embrasser la folie de la croix. Sans doute, il ne comprend pas ces -vérités divines: voilà pourquoi il méprise les saintes austérités du -cloître et repousse avec dédain les chaînes sacrées que porte noblement -le serviteur de Dieu. - -«Le chapitre n’est pas seulement une salle de pénitence destinée aux -exercices d’humiliation; il sert de lieu d’assemblée, de rendez-vous à -toute convocation; on y délibère, on y opine, on y vote; car toute cause -majeure doit être portée aux suffrages de la communauté, d’après les -principes de la Carte de Charité, qui à maintenu dans l’ordre le -gouvernement libéral, parlementaire et constitutionnel[7]. On s’y occupe -des trépassés, on y lit les billets de mort, on y annonce la fin d’un -tricénaire et on y absout la mémoire des défunts. Enfin, l’abbé y prêche -à ses frères; mais le sermon, quoique officiel, moins solennel qu’à -l’église, tient plus de l’entretien que du discours: c’est une réunion -de famille, les conseils intimes du foyer dans la bouche d’un père.» - - [7] La Carte de Charité, titre fondamental de Cîteaux, genèse de - l’ordre, a été publiée en 1119. Les premiers pères de Cîteaux y ont - réglé le gouvernement de l’ordre. Saint Benoît avait fait l’abbé - maître souverain, autocrate du couvent: et la Carte de Charité, - concordat passé entre tous les abbés qui existaient alors, a - substitué la loi à l’homme, le chapitre général aux abbés. Le - conseil général de l’ordre, convoqué à Paris, le 25 novembre 1776, a - reconnu et admis la vérité de cette explication. - -Voici, à ce sujet, ce qu’on lit dans le spicilége de dom Achéry: - -«C’était la veille de Noël, dans l’abbaye de Cluny; le chapitre était -réuni sous la présidence du prieur, en l’absence du R. P. abbé, retenu -dans sa cellule par l’âge et les infirmités. Le père Hugues était -nonagénaire, la faiblesse l’empêchait de marcher; il ne suivait plus les -exercices de la communauté, à son grand regret; mais, sentant sa fin -approcher et voulant consacrer à ses religieux le dernier quart d’heure -de sa vie, il se fit porter au chapitre, où tous l’accueillirent avec -respect. On se rapprocha de lui pour mieux l’entendre, et, d’une voix -affaiblie, il conta, en style de vieillard, l’allégorie suivante: - -«C’est la vision d’un moine, arrivée à pareille heure, la nuit de Noël; -il a vu la sainte Vierge, tenant dans ses bras son divin Fils, au milieu -d’un cercle d’anges éblouissants de lumière. Ce Dieu-Enfant s’amusait à -battre des mains, pour exprimer la joie qui était dans son cœur, et se -tournant vers elle, il lui dit: «Mère, voyez, la nuit est venue, -anniversaire de ma naissance, et bientôt, dans l’église de ce monastère, -on va redire les oracles des prophètes, entonner l’hymne des anges et -renouveler le souvenir de votre enfantement. Le démon est vaincu, son -empire détruit; il n’est plus le prince du monde, comme avant mon -incarnation. Où donc s’est-il enfui?» - -»A ces mots, Satan se présente: «Il est vrai, dit-il, je n’ai plus mon -autel dans l’église, mais je connais encore plus d’une porte qui me -laissera entrer dans ce couvent.--Va, lui dit le Fils de la Vierge, te -mesurer à d’autres; essaie, je le veux bien, pour voir si tu seras plus -heureux qu’avec moi.» - -»Aussitôt, usant de cette liberté, il va à la porte du chapitre; mais -cet esprit enflé d’orgueil la trouva si basse et si étroite, qu’il ne -put entrer, malgré ses efforts. Alors il dirige ses pas vers le dortoir, -espérant profiter du sommeil pour mieux tromper, à la faveur d’un songe, -la vertu de ces moines qui vont peut-être devenir victimes d’une -illusion; mais le même obstacle l’arrêta: il ne put s’y glisser, la -porte en était scellée. Enfin, plein de confiance, malgré ces deux -échecs, il se présente au réfectoire, où, spéculant sur l’appétit des -moines, il compte bien réussir à les prendre par la bouche, en leur -servant quelque plat de sa façon; mais la lecture des saints livres, -l’attention soutenue des convives, moins occupés de manger que -d’écouter, et la grossièreté des mets qui étaient sur la table, -retinrent sur le seuil ce démon, qui, vaincu dans son troisième -retranchement, dut prendre la fuite et renoncer à entrer dans cette -forteresse inexpugnable. - -»Courage donc, mes frères, veillez toujours sur vous, et le rôdeur -quotidien ne pourra jamais vous surprendre. - -»L’entrée basse et étroite du chapitre représente l’humilité.--Les -scellés, qui ferment hermétiquement la porte du dortoir, indiquent la -chasteté.--Enfin, cette table, qui n’offre à ses convives que des -légumes et du pain noir, signifie la pauvreté.» - -On le voit, il serait difficile de donner une forme plus attrayante à -l’éloge de la vie monastique, invincible au démon de la triple -concupiscence. - - - - -IX - -La communion. - - -C’est aujourd’hui la grande fête au couvent: celle de saint Bernard. Il -est dix heures; tous les religieux se rendent à l’église. - -Le chœur est fort grand; il contient deux rangs de salles de chaque -côté: les novices occupent celles d’en bas, les profès le rang -au-dessus. La stalle du R. P. abbé se distingue par la crosse qui est -toujours enclavée à son adossement, et l’abbé lui-même ne diffère des -autres que par sa croix pastorale, son cordon violet et l’anneau qu’il -porte au doigt. A voir tous ces religieux, on croirait se trouver au -milieu d’un chœur nombreux de chanoines, où tous les offices se -célèbrent et toutes les cérémonies s’exécutent presque sans -interruption, durant la nuit comme pendant le jour, avec la pompe et la -solennité que l’on admire dans les métropoles. - -J’ai assisté à la grand’messe, qui était très-solennelle. L’officiant -avait une chasuble de casimir blanc, dont la croix entière était -composée de fleurs habilement brodées et nuancées en laine; de pieuses -et nobles mains ont sans doute fait ce présent au père abbé. - -Je m’étais figuré ces religieux dépourvus de tout lien qui les unît les -uns aux autres; mais l’instant si beau de la communion m’a prouvé le -contraire. - -Le prêtre vient de prononcer les paroles du _Domine non sum dignus_, et -aussitôt commence cette cérémonie si parlante de la sainte communion. O -vous qui avez eu le bonheur de jouir du spectacle de la Trappe faisant -la sainte communion, n’est-il pas vrai que cette vue a pénétré votre -cœur et l’a attendri jusqu’aux larmes? n’est-il pas vrai qu’encore ce -souvenir vous touche délicieusement? Au moment de la communion du -prêtre, le diacre, qui s’était mis à genoux à côté de lui, se lève, -baise avec un saint tremblement l’autel sacré où repose la Victime de -propitiation, qui va se distribuer pour devenir la nourriture des élus -du ciel; il se penche ensuite au cou du ministre saint, en reçoit le -baiser de paix. Comme autrefois, dans l’institution de ce sacrifice -redoutable, le souverain Sacrificateur, prêtre et victime, voulut -embrasser tous ses disciples avant de les admettre à la participation de -son corps et de son sang adorable; ainsi, dans la continuation des mêmes -mystères, le diacre, au nom du prêtre, qui ne s’éloigne pas du Saint des -saints, va porter cette paix au sous-diacre et, par lui, à tous ceux qui -vont se ranger autour du banquet divin. - -Quelle charité, quelle joie, quelle félicité dans ces amis du Sauveur! -Ils le suivent constamment au chemin de la croix, pour monter avec lui -jusqu’au Calvaire, et c’est pour les dédommager et les encourager en -même temps, que souvent il daigne les admettre aux délices du Thabor. -Aussi, qui dirait les ravissements qui enivrent ces âmes, vides des -affections de la terre, dans les moments où elles s’unissent si -intimement au Dieu de charité et de toute consolation! - -Qu’il est touchant et sublime de contempler ces zélés serviteurs de -Dieu, lorsqu’ils défilent lentement et avec majesté, le front incliné, -les mains jointes! - -Au moment de la communion, je vis tous les religieux quitter leurs -stalles et leurs bancs, sans faire entendre le bruit de leurs pas. C’est -un à un que les prédestinés de la Trappe se présentent pour recevoir -leur Dieu, et dans le même ordre qu’ils se retirent; chacun suit son -rang, celui d’ancienneté dans la maison; jamais de confusion, jamais le -moindre dérangement. Arrivé à la première marche de l’autel, le premier -religieux s’arrête et attend le baiser de paix antique et pieux. Le -baiser de paix donné par le célébrant au diacre passe par le sous-diacre -au premier frère qui se présente et par celui-ci à tous les autres. Les -deux frères se saluent avec respect, puis approchant leurs têtes et -étendant les bras, ils se donnent le saint et fraternel baiser. - -Quand le diacre récite le _Confiteor_, tous tombent à genoux, le front -presque contre les dalles du sanctuaire. Dans cette humble posture, ils -se reconnaissent indignes de recevoir le Dieu trois fois saint, et se -purifient par un sincère aveu des taches qui pourraient leur demeurer -encore; ils se relèvent. Celui qui doit être le premier s’avance -très-lentement; à peine a-t-il vu l’hostie sainte élevée par les mains -du prêtre, qu’il se prosterne de nouveau pour l’adorer; il approche dans -un saint tremblement, la reçoit avec amour et se retire en passant -derrière l’autel; tous les autres le suivent, observant exactement les -mêmes cérémonies. - -Là, je n’en doute pas, Dieu se rend visible et se montre à ses -bien-aimés, à ceux qui ont tout quitté pour le suivre, pour s’attacher à -lui... Oui, j’en crois la céleste expression de toutes ces figures; la -sainte joie qui les anime ne peut venir que d’une vision divine: c’est -un reflet de la gloire du Dieu que ces saints viennent de voir qui -brille sur leurs visages, si calmes, si heureux, si recueillis; la terre -n’a point de contentement pareil: c’est celui des anges et des élus! - -C’est encore une continuation de ce spectacle frappant d’édification, -que cette démarche si grave, si modeste et si recueillie des Trappistes, -se retirant de la sainte communion toujours sur un seul rang. Ils -avancent, mais si lentement, qu’ils semblent immobiles; on dirait que -leurs sens extérieurs sont interdits, pour concentrer toute leur action -dans le cœur où se trouve leur Bien-Aimé: ou plutôt, on dirait les sages -précautions de l’Epoux des Cantiques, pour ne pas troubler avant -l’heure, _donec ipsa velit_, le sommeil de l’Epouse qui les tient dans -un saint ravissement. - -Cette cérémonie a tant de solennité, qu’on la revoit toujours avec la -même émotion; les impies eux-mêmes, qui viennent pour se moquer de la -pénitence, répriment tout à coup leurs sarcasmes devant ce témoignage de -charité. - - - - -X - -Le Salve Regina. - - -Le Trappiste a commencé sa journée par une prière à la sainte Vierge; il -la finit par une invocation à Marie, le chant du _Salve_. - -J’étais monté dans la tribune des étrangers. Alors j’eus devant les yeux -un de ces spectacles trop beaux, trop sublimes pour être fidèlement -dépeints. Les religieux viennent de psalmodier les complies de la sainte -Vierge. A la faible lueur de la lampe du sanctuaire, je vois s’avancer, -comme une suite d’ombres, deux colonnes qui entrent gravement. Quand ces -deux colonnes se sont rencontrées vis-à-vis du tabernacle, elles -s’inclinent devant le trône du Dieu vivant, et vont prendre place, avec -un ordre parfait, au milieu du chœur: ce sont les frères convers qui -viennent réunir leurs voix à celles des religieux, pour le chant du -_Salve Regina_. C’est toute une armée qui vient ainsi se ranger dans ce -camp du Dieu des victoires, pour saluer, avant la retraite, cette -puissante protectrice de leurs combats; deux flambeaux la laissent voir, -dans le fond du sanctuaire, où elle apparaît pleine de majesté. - -L’antienne si renommée de la Trappe fut chantée d’un ton très-solennel -et très-élevé par un chœur nombreux, dont les voix fortes et animées -semblaient n’en faire qu’une seule. Le chant en fut si grave, qu’on n’y -mit pas moins de quinze à vingt minutes; et l’intérêt qui devait, ce -semble, languir de cette lenteur, y fut toujours croissant. Le R. P. -abbé donne le signal; alors, au même instant, toutes les voix s’élèvent -comme un seul cri vers le ciel. - -Quelle majesté dans la lenteur des chants! On dirait que le poids de -l’exil retient sur leurs lèvres bénies les soupirs qui s’élèvent vers le -ciel. Il y a quelque chose de saisissant dans l’explosion unanime de ces -voix condamnées à un silence éternel, qui ne recouvrent la parole qu’en -face de Dieu, pour chanter ses louanges, et qui se réunissent dans la -même pensée, le même sentiment, le même amour, le même langage, et -jusque dans la même intonation; comme si cette masse d’individus n’avait -qu’un unique organe et une seule âme! comme si elle n’avait qu’une seule -idée à exprimer! comme si ces religieux, morts pour eux-mêmes et n’ayant -rien à se dire sur la terre, ressuscitaient en présence des saints -tabernacles, image de la Jérusalem céleste, où, revêtus de corps -immortels, ils entonneront le cantique sans fin! - -Ils sont touchants, ces soupirs de la confiance filiale invoquant là -tendresse maternelle! Ils sont surtout sincères, les vœux de ces exilés -enfants d’Eve, qui, morts au monde, gémissent dans cette vallée de -larmes! Non, rien ne peut donner une idée de la beauté du _Salve -Regina_, chanté par les RR. PP. Trappistes. Ce chant semble ravi à -l’harmonie du ciel[8]. - - [8] Adhémar, évêque du Puy et légat du Saint-Siége, est, à ce que l’on - croit, l’auteur de la sublime antienne _Salve Regina_, que l’ordre - de Cîteaux s’est en quelque sorte appropriée, et à laquelle saint - Bernard, qui l’appelait _l’Antienne du Puy_, ajouta la touchante - invocation adoptée plus tard par l’Eglise universelle: _O clemens, o - pia, o dulcis Virgo Maria!_ - -On ne saurait décrire l’effet sublime de ces alternatives de silence et -de vibrations pleines et sonores: c’est comme une mélodie tranquille et -grave, qui plane lentement et s’en va, et à laquelle succède un autre -flot musical. Ainsi, la vague se forme dans le lointain, s’avance -grossissant et grandissant, pour venir mourir sur le sable désert du -rivage, qui se découvre peu à peu et se montre à nu jusqu’à ce qu’il -soit englouti sous une seconde masse d’eau. Dans ce flux de paroles -accentuées, dans ces ondulations de sons périodiques, on ne sait lequel -est le plus sublime, ou de cet unisson massif qui s’élève du milieu du -silence, ou de ce vaste silence dans lequel s’éteint l’unisson: image -symbolique d’une âme qui s’anéantit dans la prière, se tourne vers le -Ciel, se prosterne dans l’adoration, succombe dans l’extase et se relève -forte pour succomber encore. - -Le musicien ne trouvera point l’art dans ce chant simple et tout à -l’unisson; mais le chrétien y reconnaîtra le cri des enfants d’Eve, -exilés et gémissant dans cette vallée de larmes: _Exules filii Evæ, -gementes et flentes in hac lacrymarum valle._ - -Lecteurs écoutez plutôt: - -«_Salve..._ Voyez-vous ce nuage blanchâtre et grisâtre qui grossit, -s’agite, s’étend dans l’espace. Regardez... il noircit... La mer, encore -calme, remue ses flots... Elle gronde sourdement... Le bruit augmente... -Ah! que vois-je au loin? C’est un petit bateau pêcheur... Il périra... - ---Pourquoi donc?... Parce que ce nuage est nommé par les marins un -_grain_... qui porte dans ses flancs d’horribles tempêtes... - ---Puis, c’est le naufrage, pour ces pauvres marins, et la mort!!! - ---_Salve Regina, Mater misericordiæ!_... - -Aussi, prêtez l’oreille! - -Entendez-vous les matelots (qui craignent le danger) entonner de leurs -fortes voix l’hymne de l’espérance? - -«Salut, Reine du ciel, Mère de miséricorde! Salut, ô vous qui êtes la -vie, la douceur et notre espérance! _Vita, dulcedo, et spes nostra, -salve!_» - ---Déjà les vents sont déchaînés!... La mer, orageuse et bouleversée, -pousse et roule avec colère ses vagues immenses par-dessus les -rivages... - ---Ecoutez encore!!! - ---Les cris redoublent. Les matelots tremblent de ne pas arriver au -port;--de ne plus toucher le sol de la patrie;--de ne plus voir leur -père;--de ne plus embrasser leur mère... _Ad te clamamus, exules, filii -Evæ!_ - ---Mon Dieu! mon Dieu! Oh! ils sont perdus... Voyez leurs parents sur le -rivage... C’est un père... c’est une mère... C’est un frère, une sœur... -C’est un ami, un bienfaiteur... - ---Ils pleurent, ils sanglotent. Ah! quels cris déchirants! - ---La barque a perdu son gouvernail. - ---La voile est brisée par la fureur des vents... - ---Oh! Ils vont périr... Ils nous tendent les bras ou plutôt ils -s’adressent à Marie, leur unique espérance, l’étoile de la mer! - -... _Ad te suspiramus, gementes et flentes, in hac lacrymarum valle!_ - -C’en est fait. La barque prend eau; elle s’enfonce;--elle -disparaît;--elle va sombrer;--les forces des marins s’épuisent;--ils -vont faire naufrage. - ---Il n’y a que Marie toute-puissante qui puisse les sauver... - ---Les cris de détresse et d’espérance augmentent et redoublent encore!! - -«_Eia! ergo, Advocata nostra! Illos tuos misericordes oculos, ad nos -converte._» - -_Eia! eia!_ Au secours! au secours! Bonne Vierge Marie!... - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - ---Bonheur! bonheur! vive Marie! vive Marie... Ils sont sauvés! - ---Ils arrivent au port... au port... au port du ciel, après les tempêtes -des passions, des chagrins et des tentations d’une vie d’exilés et de -malheureux!... - -Marie montrera Jésus, le fruit béni de son sein, à ceux qui l’ont -invoquée et imitée durant cette courte vie!... - ---_Et Jesum benedictum, fructum ventris tui, nobis post hoc exilium -ostende!_ - -Et éternellement, pour remercier la vierge Marie, la bonne Mère, nous la -louerons,--nous la bénirons,--nous l’aimerons avec les pieux Trappistes, -en chantant avec eux! - -Lorsque ces voix, qui ne se dépensent pas en inutilités, arrivent à -cette triple exclamation qui termine la sublime antienne: _O clemens! o -pia! o dulcis Virgo Maria!_ le chœur des Trappistes fait une longue -pause, à chacune de ces exclamations. En contemplant ces moines, -immobiles, se courber et se redresser, on est saisi de cet étrange -sentiment qu’on éprouverait en voyant une statue parler et se mouvoir -tout à coup. Pour moi, je crus assister à la résurrection générale et -entendre la voix de l’ange du jugement citant les morts au tribunal -suprême. - -Tout cela produit un effet qui agit fortement sur l’âme que le monde n’a -point desséchée. Je plains du fond du cœur celui qui resterait froid en -entendant cette prière; je n’en voudrais pas pour ami. - -Voilà le _Salve_ chanté chez les Trappistes!... - -C’est durant cette prière que la sainte Vierge prodigue ses grâces, se -rapproche du religieux pour le bénir et lui rendre son salut. - -«Qui ne connaît le trait de saint Bernard? Il était agenouillé dans une -église, à l’abbaye d’Afflighem, récitant aux pieds de la sainte Vierge -le _Salve Regina_, qu’il répéta jusqu’à trois fois. Au troisième salut, -dit la chronique, la statue de pierre se serait animée pour lui dire: -_Salve, Bernarde._ La statue existe encore, monument de cette pieuse -tradition; elle est aujourd’hui à Termonde, dans un village de la -Belgique.» - -Ce prodige ne se renouvelle pas tous les soirs; mais la voix qui parla à -saint Bernard se fait toujours entendre du religieux, en s’adressant à -son âme, sinon à son oreille, et le Trappiste, trop habitué à ce langage -pour ne par le comprendre, se retire content et va prendre son sommeil. - -Aux sublimes accents du _Salve_ succède le plus profond silence; il -semble qu’on attend l’arrêt de l’Eternel. - -Lorsque dom Augustin était en exil, quelque chose de plus imposant, -peut-être, suivait immédiatement ce chant sacré, c’était la bénédiction -du soir. Voici comment à ce sujet s’exprime un auteur contemporain: «En -sortant de l’église, la communauté entière se rend à la salle du -chapitre; tous les religieux, sans exception, se rangent sur plusieurs -rangs tout autour de la salle: le vénérable père abbé est à l’une des -extrémités. - -»Au signal qu’il donne, tous tombent la face contre terre, et restent -dans une immobilité qui ne peut être comparée qu’à celle de la mort; ils -restent ainsi couchés durant la récitation du psaume _Miserere_; une -faible lueur s’étend sur tous ces corps qui couvrent en entier le pavé -de la salle. On dirait, en les voyant ainsi, que la foudre les a frappés -tous; on n’entend pas le moindre bruit; c’est le calme absolu des -tombeaux.» - -Un tableau aussi lugubre est bien capable de faire rentrer l’homme, qui -assiste à cette cérémonie, dans de profondes réflexions. - -«Le _Miserere_ fini, le R. P. abbé frappe la terre, et, tout à coup, -semblables à ces morts qui se réveilleront dans la vallée du jugement et -qui se lèveront de la poussière pour comparaître devant le souverain -Juge, tous les religieux se relèvent et défilent lentement, un à un, -devant leur Père spirituel, qui les bénit à mesure qu’ils passent en -s’inclinant devant lui. Ces hommes ont compris que la vie n’est que le -noviciat de la mort.» - -C’est bien après de telles cérémonies que l’on peut s’écrier: «Qu’est-ce -que la vie? Une vapeur légère qui paraît un moment et se dissipe presque -aussitôt... La vie est un fantôme qui fuit dans les ténèbres et pourtant -s’agite en vain.» - -Accablé sous le poids de mille pensées diverses, je revins à ma chambre -et j’allai m’agenouiller devant mon crucifix, au pied duquel je méditai -sur l’enseignement que je venais de recevoir. - -O vie du siècle passée dans les plaisirs, ô jeunesse consumée sur -l’autel de la volupté, comment m’êtes-vous apparues alors, sinon comme -une légère vapeur que colore de mille nuances un rayon de soleil et que -le plus léger vent dissipe? La vie mondaine, si au moins elle -n’aboutissait pas à un affreux précipice, pourrait offrir une -perspective attrayante; mais quand on sait ce qui doit la suivre, il n’y -a plus d’illusion possible. Et cependant la vie, dit Bossuet, donnée -uniquement pour se préparer à la mort, se passe entière dans un profond -oubli du terme où elle doit aboutir. On vit comme si l’on devait -toujours vivre. - -D’un côté, donc, se trouvent le calme, la paix et le bonheur; de -l’autre, l’agitation, la tempête des passions, le vide et le malheur. De -quel côté l’homme sensé doit-il porter ses pas? - -Je me relevai le cœur soulagé et je m’abandonnai au sommeil. - - - - -XI - -Le noviciat. - - L’habit et la tonsure servent peu: c’est le changement de mœurs - et la mortification entière des passions qui font le vrai - religieux. (IMIT. DE J. C.) - - -«Le noviciat, conseillé par la prudence naturelle et établi par des lois -ecclésiastiques, est ce temps, plus ou moins long, qui précède la -profession, pendant lequel on éprouve sa vocation, avant de se lier par -des vœux.» - -Chaque état a le sien, quelque nom qu’on lui donne, stage, surnumérariat -ou apprentissage; la vie elle-même a son noviciat, les années d’enfance, -qui servent à former l’homme en l’instruisant par des leçons, -l’encourageant par des récompenses, le corrigeant même par des -châtiments. - -Il importe d’étudier sa vocation, de la mettre à l’épreuve et d’entrer -surtout dans la voie où Dieu nous appelle, religieux ou séculier, sous -peine de se jeter dans l’inconnu et de se préparer un avenir dont on ne -peut prévoir l’issue, semblable à ces astres errants qui vont à -l’aventure, sans orbite déterminée, jouets de toutes les influences, -longtemps ballotés à droite et à gauche, pour être jetés un jour on ne -sait où... Une vocation manquée ne peut promettre à la religion et à la -société qu’un fléau destructeur, menaçant comme une comète, un -révolutionnaire ou un apostat. - -Les ordres religieux ont eu leurs moines réfractaires et des religieux -infidèles, violateurs de leurs vœux; mais ces cas sont bien rares -aujourd’hui. - -On n’offre plus les enfants à Dieu dans les monastères, comme on le -faisait à une autre époque, en enveloppant la main du nouveau Samuël -dans le voile de l’autel, après l’avoir déshérité d’avance de tous -biens, présents et à venir, pour l’obliger ainsi à garder des vœux qu’il -n’avait pas faits; mais, l’excès contraire a prévalu: on s’oppose aux -vocations naissantes, on cherche même à les tuer dans leur germe; et, -s’il en éclôt quelqu’une au souffle de la grâce, on en gêne l’exécution, -on en arrête la réalisation, au risque de tout compromettre en mettant -obstacle aux desseins du Très-Haut. - -Le noviciat est ordinairement précédé de cette grande lutte contre la -chair et le sang, qu’un amour aveugle suscite, la première des épreuves -qu’une vocation religieuse ait à subir, la plus décisive même; car, -après cette victoire sur la nature, on peut le dire, le monde est -vaincu... et alors la prise d’habit sera pour le postulant un jour de -fête. - -Je n’ai pas eu le bonheur d’assister ni à la prise d’habit ni à la -profession d’un religieux trappiste. Aussi suis-je obligé, pour -compléter mon récit, d’emprunter les détails de ces cérémonies à la _Vie -du P. Marie Ephrem_. - -Le matin du jour où le postulant doit prendre le saint habit, -immédiatement après prime, on le mène à la salle du chapitre, où toute -la communauté vient de se réunir, parée de ses plus beaux habits; il se -fait un grand silence. Le père-maître, qui l’accompagne, le conduit -jusque vis-à-vis le siége abbatial; il s’y prosterne de toute la -longueur de son corps, son front touche à terre. - -Le révérend père lui adresse alors ces courtes paroles: - -_Quid petis?_ Que demandez-vous? - -Il répond, toujours prosterné: _Misericordiam Dei et ordinis._ La -miséricorde du Seigneur et l’indulgence dans la communauté. - -_Surge, in nomine Domini._ Levez-vous; au nom du Seigneur, lui dit alors -le père abbé. Il se lève et se tient debout, pendant que le supérieur -lui adresse une courte allocution: - -«Mon frère, lui dit-il, avez-vous bien considéré l’action que vous venez -de faire? C’est proprement la réponse à la demande que vous venez de -nous adresser. Vous demandez d’être admis dans notre ordre, notre ordre -vous répond en vous faisant allonger par terre en forme de croix; c’est -pour vous faire voir que dans cette prostration se trouve l’abrégé de -toute votre vie, si vous la passez parmi nous: porter la croix, -embrasser la croix, c’est là toute la vie du moine. Il est vrai, cette -croix, portée avec amour et dévouement, n’est pas un fardeau -insupportable; la grâce de Dieu en diminue le poids aux âmes généreuses, -et de plus elle vous assurera la miséricorde du Seigneur que vous -sollicitez; car, pour obtenir ce trésor inappréciable, nous ne -connaissons d’autre moyen que le travail, la pauvreté, la souffrance, -les humiliations. Croyez-vous donc, mon cher frère, avoir la force de -courir dans cette carrière et de soutenir le genre de vie qui se -pratique ici? - -Oui, mon révérend père; répond le postulant, je l’espère avec la grâce -de Dieu et le secours de vos prières. - -Eh bien! mon frère, je n’ai qu’un seul mot à ajouter; ce mot est celui -que notre bienheureux père saint Bernard adressait à ses novices, quand -il leur donnait le saint habit: «Si vous faites tant que de commencer, -mettez-vous y tout de bon. _Si incipis, perfectè incipe._ Dieu -couronnera votre zèle. Vous allez vous dépouiller de vos habits, pour en -prendre de plus grossiers et de plus pauvres; c’est pour vous apprendre -que vous devez quitter toutes vos habitudes et toutes les affections que -vous avez eues dans ce monde, pour vous revêtir des sentiments qui -conviennent à des pénitents.» - -Aussitôt après cette courte instruction, le postulant est conduit par le -père-maître au bas du siége de l’abbé; on l’aide à se dépouiller de ses -habits laïques, et il se revêt de l’humble froc du religieux trappiste, -que l’on vient de bénir pour lui. - -Aussitôt, son nom de famille disparaîtra, et il ne sera plus connu que -sous le nom que la religion lui aura donné et il le conservera jusqu’à -la tombe. - -L’habit du Trappiste est pauvre et grossier: une chemise de serge qui, -dans les commencements, semble une espèce de cilice; une robe et un -habit blanc de dessus, qu’on appelle _scapulaire_, pour le temps du -travail; et dans le reste du temps, une grande tunique, qui est appelée -_chape_ pour les frères novices et _coule_ pour les religieux; une -ceinture en lisière. Le scapulaire est surmonté d’un capuce, qui sert de -chapeau pendant le jour et de bonnet pendant la nuit. Tous ses habits -très-simples sont en laine: en hiver, ils sont un peu légers; mais -aussi, pendant les chaleurs de l’été, ils sont trop pesants. - -Voici, d’après la légende, l’origine mystérieuse de la coule, habit à -longues et larges manches: - -«Un ancien abbé de Cîteaux, saint Albéric, dévot à la sainte Vierge, eut -une vision: un jour, pendant qu’il était à l’office avec ses frères, il -venait de lui consacrer son ordre, de se dévouer à la Reine du ciel, et -la sainte Vierge lui apparut vêtue de blanc et portant dans ses mains un -manteau semblable au sien, dont elle revêtit le pieux abbé.» - -Cette tradition explique comment le Cistercien est vêtu de blanc, -quoique fils de Saint-Benoît; comment il a renoncé à la coule noire pour -prendre la coule blanche, et pourquoi chaque couvent de l’ordre se -trouve placé sous le patronage de Notre-Dame. - -Pendant la cérémonie de la vêture, la communauté chante le cantique -d’action de grâce: Béni soit le Seigneur, le Dieu d’Israël, de ce qu’il -a daigné visiter les siens et les retirer de la servitude. _Benedictus -Dominus Deus Israël..._ Tous les religieux sont dans la joie, un nouveau -frère vient de leur être donné. - -Après sa réception, le jeune novice est confié à la sollicitude d’un -religieux appelé père-maître des novices, qui est chargé de lui -expliquer la règle sous laquelle il désire combattre et les engagements -qu’il doit contracter; il lui en retrace toute l’étendue et toute la -sévérité. Plusieurs fois par semaine et pendant une année entière, le -novice doit aussi lui-même par trois fois renouveler sa demande du -premier jour; on ne manque pas de lui représenter chaque fois que, libre -encore, il peut en toute liberté de conscience se retirer, mais que le -dernier pas une fois fait, ce sera sans retour et pour jamais. - -En attendant, la règle oblige le supérieur à exercer le novice dans -toute sorte d’humiliations, _à temps et à contre-temps_, ce sont ses -propres termes. Dans toutes les communautés tant soit peu nombreuses, il -y a toujours des emplois et des offices plus fatigants et plus -humiliants à remplir: c’est un avantage qu’ils obtiennent sur leurs -pères et sur leurs frères convers. - -Ce n’est qu’après ces diverses épreuves que tous les religieux, réunis -en une sorte de conclave, sont invités à décider en conscience et au -moyen du scrutin secret, si le novice peut être admis à faire sa -profession, et alors seulement celui-ci se prononce; spontanément, sans -insinuation aucune, sans même qu’on paraisse tenir beaucoup à lui, il -demande à prononcer ses vœux. - -Certes, il s’en faut qu’on procède d’ordinaire avec autant de -circonspection et de sagesse, quand il est question de s’engager au -milieu du monde, dans des états où incontestablement les périls ne sont -pas moins redoutables, ni les regrets moins amers et moins fréquents. - -Il ne faut pas se le dissimuler, l’année du noviciat donne plus d’épines -que de roses, soit parce que les commencements sont toujours difficiles, -soit parce qu’il faut rompre avec d’anciennes habitudes, acheter par des -sacrifices le droit de s’appeler Trappiste, faire preuve d’humilité, -d’obéissance et d’abnégation complète, en un mot; faire l’apprentissage -du martyre avant d’être admis à l’école du Calvaire, où le Crucifié -enseigne à ses disciples une passion nouvelle qu’on peut appeler la -passion de la croix, et fait de chaque religieux un autre Christ marqué -aux stigmates de la pénitence. - -Chaque jour du noviciat amène son épreuve donnant occasion de dompter sa -nature, de se corriger aujourd’hui d’un défaut, demain d’un penchant et -d’obtenir une à une les vertus qui feront le bon religieux. - -Je voudrais bien pouvoir ici satisfaire la curiosité de mes lecteurs en -racontant quelques-unes des épreuves que les novices ont à subir; mais -c’est un secret d’intérieur, un de ces mystères sacrés connus seulement -de ses initiés et caché au vulgaire qui, ne sachant en comprendre la -haute signification, pourrait en profaner la sainteté. - -Le cloître est un séjour de privations et de croix, recouvrant, il est -vrai, de célestes et angéliques délices; mais là plus de plaisirs tels -qu’en offre le monde, plus d’amitiés humaines, plus de dissipations, -plus de lectures amusantes, plus de volonté propre: il faut se taire -quand on voudrait parler et parler quand on voudrait se taire; agir -quand on voudrait se reposer et se reposer quand on voudrait agir. Il -faut savoir supporter une confusion sans trouble, une correction sans -excuse, une louange sans plaisir, un commandement tout opposé à ses -goûts sans réplique et même avec joie. - - - - -XII - -La profession. - - Ce n’est pas peu de chose de vivre dans un monastère ou dans une - congrégation, de n’y être jamais une occasion de plainte, et d’y - persévérer fidèlement jusqu’à la mort. (IMIT.) - - -Au bout d’un an et un jour, le novice trappiste prononce des vœux -simples; car, Grégoire XVI, de sainte mémoire, déclara par un édit que, -à partir du premier jour du mois de mars 1837, les vœux émis à l’avenir -par les Trappistes, dans les limites de la France, devaient être -regardés comme simples[9]. - - [9] D’après un décret de notre saint-père Pie IX, on ne peut prononcer - des vœux, dans les congrégations où l’on émet des vœux solennels, - qu’après trois années de noviciat; de plus, il faut être âgé de - vingt et un ans, c’est-à-dire lorsqu’on est capable, par la maturité - de son raisonnement, de comprendre la démarche qu’on fait. Est-ce là - se déterminer à la légère et par un mouvement irréfléchi? - - Ce décret ne regarde pas les Trappistes, dont les vœux, quoique - perpétuels, sont toujours simples. - -Le profès doit se donner tout entier et ne rien réserver de -l’holocauste. Mais, en retour de sa générosité, Dieu lui communiquera un -surcroît de cette paix surabondante, qu’il ne refuse jamais à ses -serviteurs de bonne volonté: _Pax hominibus bonæ voluntatis._ - -Aussi on ne doit pas être surpris de la sainte jubilation de tous ceux -qui ont le bonheur de faire leur profession, si l’on considère avec -attention les grands avantages qu’elle procure. - -Il est nécessaire avant d’aller plus loin, de répondre à une objection -qui tend à condamner les vœux religieux, à les regarder comme contraires -même aux intérêts de notre âme, préjudiciables à notre salut, qui n’en -deviendra, dit-on, que bien plus difficile si on a le malheur ensuite de -faire une faute, car plus on se lie, plus on s’oblige; le péché d’un -religieux sera bien plus grand que le péché d’un séculier. - -Ecoutez saint Anselme: - -«Un jour deux serviteurs se présentèrent à un maître. L’un d’eux lui -dit:--Je veux vous servir avec dévouement, fidélité et obéissance; mais -je ne me donne pas à vous irrévocablement, je veux rester libre de vous -quitter demain, si je le désire.--Le second au contraire, lui dit: -J’aime votre commandement, je vous promets fidélité et sujétion, -j’obéirai à vos ordres aujourd’hui, demain, toujours.--Or, il arriva que -tous deux, infidèles à leur devoir, se présentèrent une seconde fois à -leur maître pour lui demander pardon. Le maître dit au premier:--Tu as -voulu rester libre contre moi, et moi je le suis contre toi, tu n’es -qu’un étranger, je réclame mes droits, tu me paieras tout jusqu’à un -denier.--Et changeant de langage, il répondit au second:--Tu as péché, -malheureux, il est juste que tu sois puni; mais au lieu de te chasser -comme cet étranger, je te corrigerai, sans te mettre dehors, tout en te -gardant chez moi, car tu m’appartiens, tu es membre de ma -famille.--C’est là, conclut saint Anselme, le jugement que Dieu -prononcera envers le séculier et le religieux profès. Les avantages de -la profession ressortent aux yeux de tous, d’après cette similitude, qui -montre évidemment que si le vœu grossit le péché, il facilite aussi le -compte qu’on aura à rendre et incline nécessairement à l’indulgence le -juge dont il a fait un père.» - -Le lendemain, on se réjouit au couvent, on bénit Dieu, on chante à la -profession d’un novice, qui, heureusement inspiré, s’est consacré à Dieu -par le vœu de chasteté, renonce à sa liberté par le vœu d’obéissance, se -dépouille de tout par le vœu de pauvreté, et se donne pour toujours à la -Trappe par le vœu de stabilité; car, à partir du jour de sa profession -solennelle, le religieux ne peut plus quitter le monastère: trois -gendarmes en gardent la porte. - -Voici, à ce sujet, ce que dit un écrivain qui a visité Aiguebelle: - -«A l’entrée du cloître, sont écrits ces trois mots: LA MORT, LE -JUGEMENT, L’ÉTERNITÉ. Ce sont trois gendarmes qui gardent le monastère; -les religieux ne peuvent le quitter, et il ajoute ce trait à l’appui de -sa réflexion: - -»Nous avions aperçu au chœur un religieux des plus vénérables, portant -sur sa tête une triple couronne de vieillesse, de bonté et de vertu. -Dans le monde, il avait possédé une brillante fortune: il avait été -préfet, il avait été député, il avait de nombreux amis qui étaient -heureux de passer dans son château quelques heures de bonheur, et -cependant, las et fatigué de toutes les humaines grandeurs, un jour il -partit pour Aiguebelle. - -»A cette nouvelle, grande fut la désolation de tous ceux qui l’aimaient. -Ils coururent sur ses pas; mais déjà il avait revêtu cette robe, sous -laquelle il se trouve plus heureux que sous les décorations qui ornaient -jadis sa poitrine... On le presse, on le conjure de retourner au sein de -sa famille:--Je ne le puis.--On insiste:--Je ne le puis, vous dis-je, -trois gendarmes m’empêchent de sortir; ne les avez-vous pas vus? ils -sont à la porte du monastère.--Non, sans doute, ils s’étaient -probablement cachés; mais il est donc vrai, votre Trappe est un bagne! -Le bon trappiste sourit à ces mots, et, après avoir joui quelques -instants de la perplexité de ses amis, il leur dit: Eh quoi! n’avez-vous -pas lu, en entrant, ces trois mots: LA MORT, LE JUGEMENT, L’ÉTERNITÉ? -Voilà les trois gendarmes qui m’empêchent de sortir.» - -Il a persévéré dans sa vocation. - - - - -XIII - -La mort du Trappiste. - - Je m’éteins, le temps de ma dissolution approche, j’ai combattu, - fourni ma course, j’ai conservé la foi. - - (S. PAUL.) - - -Saint Augustin, ravi des perfections de l’état monastique, avoue qu’il -n’a pas de paroles pour louer dignement son mérite et son excellence. -Puis il dit que c’est aux religieux à qui Jésus-Christ a fait cette -promesse: _Le centuple en ce monde et la vie éternelle en l’autre._ Oh! -disons-le avec le saint abbé de Clairvaux: La pratique de la religion, -dans ce qu’elle a de plus doux et de plus intime, est une initiation à -la vie des esprits _célestes_. Un fait constant et toujours observé chez -les Trappistes, c’est le calme parfait, la douce confiance, la sainte -joie qui accompagnent les derniers moments des religieux qui ont le -bonheur d’y mourir. - -Autour de la couche du religieux mourant, tout est tranquille: pas de -cris, pas de sanglots et pas de pleurs; la prière seule s’y fait -entendre, pieuse, recueillie et solennelle; vous n’y trouverez ni femme -échevelée, ni enfants au désespoir, ni serviteurs en deuil: le mourant -est entouré de ses frères qui, loin de le pleurer, lui envient son -bonheur et accompagnent ses derniers soupirs de cantiques d’actions de -grâces. Quand il aura rendu l’esprit, aucun n’osera donner le nom de -mort à son trépas, ni appeler funérailles les derniers devoirs qu’ils -lui rendront: ce sera, en vérité, un triomphe, une fête, une -résurrection. - -Cependant cette fête sera triste; ses frères verseront sans doute -quelques larmes, demain, à l’heure de la cérémonie funèbre, mais en -portant une sainte envie à son sort, en regrettant plutôt de ne pas le -suivre que de le quitter: le Trappiste porte le deuil de la vie et non -celui de la mort. En effet, l’homme meurt tous les jours, l’heure passée -ne revient plus, le fleuve ne remonte jamais à sa source; l’enfant, en -quittant le berceau, fait le premier pas vers la tombe, et les vingt ans -du jeune homme appartiennent à la mort plutôt qu’à la vie. - -«La mort ne devrait avoir rien d’horrible pour un chrétien; Jésus-Christ -l’a ennoblie en s’y soumettant; on peut aujourd’hui toucher le cadavre -sans contracter la souillure judaïque, et, après la résurrection du -Sauveur, descendre au tombeau sans crainte d’y rester victime d’un -sommeil éternel; mais la foi a été trop affaiblie dans l’esprit des -peuples, pour n’être pas impuissante encore à réconcilier la nature avec -la mort. Ces mœurs antiques, on les retrouve dans les monastères où rien -n’a changé, et ce qui se passe encore chez les Trappistes, à la mort -d’un religieux et à ses funérailles, va nous faire juger de la -familiarité qui existait entre les vivants et les morts dans un âge plus -chrétien.» - -A l’heure de la mort, l’homme se montre toujours ce qu’il est -réellement: rien alors ne peut voiler sa pensée, ses désirs, ses -croyances. - -La Trappe a ses rigueurs, mais elle a ses consolations, et, sans parler -ici, comme saint Bernard, des plaisirs de la pénitence, des douceurs de -la mortification, des joies de la tribulation, ce langage incompris -aujourd’hui, je dirai à ceux qui ne voient dans cette existence que les -afflictions de la chair, les coups de la flagellation et les souffrances -de la croix: L’homme y vit détaché de tout, de la terre par le vœu de -pauvreté, de la famille par le vœu de chasteté, et de lui-même par le -vœu d’obéissance. La mort peut bien venir, elle ne lui imposera aucun -sacrifice, aucun renoncement, pas le moindre dépouillement; l’homme qui -a renoncé à tout pour se faire trappiste, ne verra dans la mort que le -complément de ses vœux: un affranchissement, une délivrance, -l’élargissement de l’âme captive. Dans un instant, il va quitter ce -monde; mais le regret, au moment de le laisser pour toujours, ne saurait -troubler sa dernière heure: on ne regrette point ce que jamais on n’a -aimé. L’âme va se séparer de son corps, et celui-ci, en proie à une -hideuse dissolution, sera jeté aux vers du sépulcre; mais le trappiste, -en vrai chrétien, croit à la transfiguration future de la chair; il -sait, comme saint Paul, «que le corps semé en faiblesse doit ressusciter -en force, que le corps semé en ignominie doit ressusciter en gloire, que -le corps semé en corruption doit renaître immortel,» et il voit tomber -avec plaisir la muraille de boue qui le sépare de Dieu. - -C’est un grand spectacle et un spectacle ravissant que la mort d’un -trappiste. - -Ces religieux n’ont jamais recours à un médecin étranger; ils ne sont -admis à l’infirmerie que dans des cas extrêmement graves, et ne peuvent -faire usage de bouillon gras qu’après plusieurs accès de fièvre. Alors -seulement, il leur est permis de demander ce dont ils ont besoin. Quelle -que soit leur souffrance ou leur faiblesse, ils doivent se lever au -moins trois heures par jour, tant qu’il ne leur est pas impossible de -marcher. - -Dans le monde, on cache ce moment terrible et décisif pour _ménager_ le -pauvre mourant et éviter de le faire tomber peut-être dans le désespoir; -mais à la Trappe, il n’est pas besoin d’user de ces précautions. Le -trappiste fervent qui va mourir n’est pas effrayé; il sait que la mort, -pour lui, n’est qu’un bienheureux passage à une meilleure vie; il bénit -la mort qui l’enlève à la terre. Il n’ignore pas non plus que les -jugements de Dieu sont toujours redoutables, mais il sait aussi que le -Juge qui doit décider de son sort éternel est un Dieu de bonté; il est -plein de confiance dans les mérites de son Sauveur, qu’il s’est attaché -à suivre, quoique de bien loin, sur la montagne du Calvaire, et dont il -a essayé de porter la croix. C’est ce qui a donné lieu à ces paroles, -qui ont passé en proverbe: «S’il est dur de vivre à la Trappe, il est -bien doux d’y mourir.» Aussi c’est ordinairement le moribond qui prend -l’initiative, pour s’informer du moment de la visite du Seigneur. - -Selon ce qui s’observe chez les Trappistes, toutes les fois qu’il y a un -malade en danger, le père médecin et un religieux prêtre demeurent à -côté de lui. Les règlements portent que lorsqu’un infirme approche tout -à fait de sa fin, on doit frapper la _tablette_ pour faire venir la -communauté. Aussitôt, quelques religieux transportent le malade à -l’église pour y recevoir les derniers sacrements, si toutefois ce -transfert peut s’opérer sans danger. (La cérémonie a lieu dans la -cellule de l’infirmerie, s’il y a péril à le transporter; mais on -n’administre jamais un malade dans la chapelle de l’infirmerie.) Puis, -on le met à terre au milieu du chœur sur un drap de serge, sous lequel -on a dû étendre de la paille, placée sur une croix de cendre bénite; -c’est le révérend père qui fait cette cérémonie, Alors toute la -communauté se range en cercle autour du mourant; il fait sa confession à -haute voix, adresse à ses frères une exhortation, leur fait des adieux -touchants, et continue à leur parler de la mort du corps, de la vie de -l’âme et des douces espérances de l’éternité, jusqu’à ce que ses forces -l’abandonnant tout à fait, il rende le dernier soupir. Le trappiste -mourant a dans ses yeux une douce extase. On dirait que déjà il -entrevoit le monde futur; rien n’est plus doux à son oreille que les -chants de ses frères, et ses mains s’élèvent vers Dieu pour lui rendre -grâces de l’appeler à lui. - -Ce n’est pas de la douleur qu’éprouvent les assistants; c’est une joie -pure et ineffable, pareille à cette joie mêlée d’impatience, il est -vrai, que ressentent des prisonniers en voyant un de leurs compagnons -d’infortunes délivré de ses chaînes et rendu à la liberté, certains -eux-mêmes que le moment de la délivrance viendra pour chacun. Ils -écoutent avec amour et consolation cette voix qu’ils n’entendront plus, -et qui, faible et languissante, ranime leur force et leur courage. Cet -homme, qui a déjà un pied sur le seuil de l’immortalité, leur raconte -les merveilles qu’il entrevoit dans la perspective de l’infini, et ces -grandes choses que l’œil de l’homme n’a jamais vues, que l’oreille n’a -jamais entendues, que l’intelligence ne peut comprendre sur la terre. -Et, après avoir laissé tomber sur eux quelqu’une de ces paroles -prophétiques dont chacun attend l’accomplissement, après leur avoir -laissé l’héritage de son exemple et une haute leçon à méditer, il prend -congé d’eux en leur disant: «Adieu, mes frères, au revoir demain dans la -maison de Dieu, _in domum æternitatis_. Priez pour moi.» Au moment où il -vient d’expirer, le frère infirmier lui ferme les yeux. La mort du -trappiste est comme sa vie à la Trappe, sainte et belle. - -La communauté chante en chœur le beau répons _Subvenite sancti_. -«Accourez, saints du ciel, empressez-vous, anges du Seigneur, de venir -recevoir cette âme, pour la présenter devant le trône du Très-Haut.» En -même temps, le père abbé encense le mort, l’asperge d’eau bénite. -Ensuite, pendant qu’on lave respectueusement le corps et qu’on -l’approprie dans ses habits réguliers, toute la communauté psalmodie le -psautier dans une salle voisine; lorsque tout est prêt, on le porte -processionnellement à l’église, étendu sur un brancard. Le mort est -placé, selon l’usage, sous la lampe du sanctuaire, la face tournée vers -l’autel; la cloche du monastère sonne pour annoncer la délivrance; mais -le glas de la Trappe n’a rien de cette sonnerie funèbre qui jette dans -les airs ses notes gémissantes: il chante au lieu de pleurer, il parle -de résurrection plutôt que de mort. Qui ne contemplerait avec respect et -recueillement le cortége de cette famille chrétienne, qui a, comme le -dit l’historien de la _Vie de Rancé_, la tendresse de la famille -naturelle et quelque chose de plus: l’enfant qu’elle a perdu est -l’enfant qu’elle doit retrouver. Elle ignore ce désespoir qui finit par -s’éteindre devant l’irréparabilité de la perte. La foi empêche l’amitié -de mourir; chacun en pleurant aspire au bonheur du chrétien appelé. On -voit éclater autour du juste une pieuse jalousie, laquelle a l’ardeur de -l’envie sans en avoir les tourments. - -Jusqu’au moment de l’inhumation, le corps demeure exposé dans l’église, -la figure découverte, et les religieux récitent jour et nuit autour de -lui l’office des Morts, en élevant jusqu’au ciel les prières d’une -espérance immortelle. Ils se relèvent deux à deux toutes les heures. Que -les hommes du monde qui ne connaissent pas Dieu, a dit un écrivain, -affectent de sourire d’une vertu qui les confond; qu’ils montrent avec -pitié, comme terme d’une vie si longue, ce cadavre exposé sur un -brancard. Laissons à ces esprits légers et frivoles leur dédain et leur -ignorance, ou plutôt prions pour eux: la prière est la vengeance de la -charité; ils ne savent pas avec quelle ardeur l’impatience chrétienne va -au devant de la mort, quelle espérance entoure la tombe d’un trappiste; -un jour, peut-être, ils voudront mourir de la mort de ces justes et ils -ne le pourront pas. Ah! qu’ils viennent avant ce moment suprême, comme -le prophète appelé pour maudire Israël; qu’ils viennent et qu’ils -voient, et que, changés tout à coup par cette vue, ils s’écrient avec -lui: «Que tes tabernacles sont beaux, ô Jacob! Ils ressemblent aux -vallées pacifiques, aux ruisseaux fertiles; puisse ma vie finir de la -mort des justes, et mes derniers moments être semblables à leurs -derniers moments!»... - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -On observe pour la sépulture l’ordre indiqué dans le cérémonial. Tous -les exercices de la communauté, toutes les messes qui se célèbrent -depuis le moment du décès jusqu’à l’inhumation, sont appliquées à -l’intention du religieux décédé. Immédiatement après, chaque prêtre du -monastère acquitte pour le défunt trois messes, chaque religieux récite -un psautier, et chacun des frères convers cent cinquante _Miserere_. Au -premier chapitre qui suit, on en fait l’absoute. La Trappe a aussi ses -lettres de deuil, ses billets _de faire part_, qu’elle envoie à tous les -monastères de la congrégation, en France, tant de trappistes que de -trappistines, afin que chaque religieux et chaque religieuse lui paie le -tribut de suffrages qui est prescrit[10]. De plus, pendant trente jours, -on laisse sa place vide au réfectoire, et on lui sert son dîner, que le -portier distribue ensuite aux pauvres, à l’intention toujours du défunt. -C’est ce qu’on appelle un tricénaire. - - [10] Formules usitées chez les religieuses trappistines et chez les - religieux trappistes: - - Hier..., est décédée, dans notre monastère de..., ordre de Cîteaux, - congrégation de la Trappe, primitive observance, notre chère sœur - N... Nous la recommandons à vos prières et à vos saints sacrifices, - vous promettant les mêmes secours pour les vôtres.--_Requiescant in - pace._ - - Die... mensis... anno Domini 18..: obiit in nostro monasterio de... - ordinis Cisterciensis, congregationis Beatæ Mariæ de Trappa, in - diœcesi... F... ann. professionis. Pro cujus animâ vestras precamur - orationes et sacrificiorum suffragia de charitate, et orabimus pro - vestris.--Anima ejus requiescat in pace. - -Tels sont les soins que la Trappe prend de ses morts; elle ne les -délaisse pas, ne tourne pas le dos au cadavre, après avoir jeté le -linceul sur sa face, pour le livrer à des mains mercenaires: elle -l’inhume elle-même, sans le secours de l’étranger, et accompagne de ses -prières l’âme du frère au ciel. - -L’heure de l’enterrement étant venue, la cloche donne le signal; les -religieux quittent leurs travaux et se rendent à l’église. La cérémonie -commence; le supérieur, accompagné des employés de semaine, récite -autour du corps les prières d’usage. Après la dernière absoute, la -procession, à laquelle toute la communauté doit se trouver, défile pour -aller au cimetière; en allant, on chante le psaume _In exitu Israël de -Ægypto..._ David le chanta au souvenir de Moïse délivrant son peuple, et -les Trappistes le répètent sur ce cercueil pour célébrer une nouvelle -délivrance, car la terre pour eux est un exil, la vie une captivité, le -monde une autre Egypte. Entre les religieux de chœur et les frères -convers, vient le corps porté par quatre profès et entouré de quatre -céroféraires. Le convoi s’avance sur deux rangs, précédé d’une croix, -défilant vers le cimetière, où une tombe, creusée d’avance, attend celui -qui plus d’une fois peut-être, était descendu vivant dans la fosse, -comme pour bien la mesurer à sa taille, imitant l’acte de Charles-Quint -moine de Saint-Just, qui, couché dans une bière, fit célébrer ses -obsèques la veille de sa mort. - -Arrivés au cimetière, au moment où le prêtre asperge et encense le -corps, les quatre religieux qui le portent quittent leurs coules et le -déposent aussitôt dans la fosse, au moyen de bandelettes. Le père -infirmier, qui y descend, le dispose décemment et lui couvre le visage -du capuce, car les religieux de la Trappe ont fait vœu de pauvreté, et -on leur fait pratiquer cette vertu jusqu’après la mort; c’est pourquoi -on les enterre tels qu’ils sont, sans cercueil, mais avec leurs habits -de chœur. - -Après que le père abbé a jeté un peu de terre sur le corps, les mêmes -religieux commencent à le couvrir. Quand on a presque achevé de chanter -les antiennes, toute la communauté se prosterne sur les articles des -mains, et, dans cette posture humiliante, elle demande grâce et -miséricorde pour l’âme du défunt. Pour cet effet, le chantre entonne -trois fois, d’un ton de voix toujours plus élevé, le verset _Domine, -miserere_, et la communauté, répond sur le même ton: _Super peccatore._ -Ce cri perçant, dans des circonstances si graves, pénètre jusqu’au fond -de l’âme. - -Les religieux rentrent ensuite, psalmodiant avec beaucoup de -recueillement les sept psaumes pénitentiaux. - -Ailleurs, on élève des monuments superbes, sentinelles impuissantes, qui -ne sauraient protéger les plus hautes majestés de la tombe contre la -pourriture et les vers; ici, une simple croix de bois, où sont gravés le -nom de religion du défunt, et l’époque de son décès, s’élève sur sa -dépouille mortelle. Ainsi, après comme avant la mort; le Trappiste est -toujours lui-même appliqué à se cacher au monde et satisfait de n’être -vu et connu que de Dieu seul. - - - - -XIV - -Le cimetière. - - _Quotidie morior._ - - Je meurs tous les jours. (S. PAUL.) - - -Après avoir parcouru les divers travaux auxquels se livrent les -religieux trappistes, le père hôtelier a bien voulu me faire visiter le -cimetière. - -La cour du cloître qui, dans tous les couvents, est un parterre émaillé -de fleurs, se trouve être pour les Trappistes de Sainte-Marie du Désert -un cimetière. Ils l’ont placé là exprès pour l’avoir sans cesse sous -leurs yeux, car les religieux conversent plus souvent et plus librement -avec leurs frères morts qu’avec leurs frères vivants. - -Le cimetière, lieu de sépulture partout, sert à la Trappe de promenade -aux vivants, qui viennent parfois dans la journée errer solitaires, au -milieu des tombeaux, en pensant à la fragilité des choses humaines. - -La Trappe a ses moments de liberté. On nomme ainsi l’intervalle qui se -trouve entre deux exercices, dont l’un est fini et dont l’autre ne -commence pas encore. Ils sont plus ou moins longs, selon les -circonstances; la règle n’en a point déterminé l’usage, afin d’en -laisser l’emploi aux besoins particuliers de chacun. Le Trappiste se -recueille alors, se replie sur lui-même, rentre en soi, et va, suivant -ses inclinations naturelles, prier à l’église, lire au cloître ou -méditer au cimetière. «Allez visiter les tombeaux, disait saint Jean -Chrysostôme aux habitants de Constantinople, cette promenade vous -ramènera efficacement à la modestie et à la sagesse; la vue de la mort -ranime la tiédeur, excite la piété, console de la pauvreté, corrige -l’orgueil et prévient les abattements du malheur autant que les -enivrements de la prospérité. Tout cela dure si peu; vous avez commencé -la journée, êtes-vous sûrs de la finir? Ce n’est pas dans le tourbillon -des villes que ces réflexions viendront se présenter à votre esprit; -sortez de cette bruyante enceinte, allez voir les cimetières, et, au -milieu de ce peuple de morts, votre esprit s’élèvera sans efforts -au-dessus des misérables affections de la terre: il prendra un essor -dans la patrie où l’on ne meurt pas.» - -Quand nous visitons les cimetières des villes, une triste inquiétude -pèse sur nos cœurs. Quel est le sort de ceux qui gisent dans les tombes -qui nous entourent? Ils sont morts au milieu des écueils; peut-être leur -mort a-t-elle été un naufrage; peut-être n’ont-ils point trouvé le repos -en perdant la vie; la pierre que vous foulez est peut-être celle d’un -réprouvé. Ces doutes, ces craintes oppressent l’âme. Ah! il n’en est pas -ainsi dans le couvent de la Trappe! Nous l’avons visité sans émotion -douloureuse; il nous semblait un lieu de repos. Déjà quelques trappistes -y dorment et reposent du sommeil du juste. - -J’observai, avec une joie mêlée de surprise, que la terre ne paraissait -pas en être plus fréquemment remuée que celle des cimetières de village. -Avant d’entrer, je croyais n’y voir que des tombes élevées à la -jeunesse, persuadé, comme on l’est généralement, que les austérités -devaient abréger la vie; mais je fus pleinement rassuré en lisant les -épitaphes tracées sur des croix de bois. - -On vit longtemps à la Trappe; les mortifications, les jeûnes, les -pénitences servent, ce semble, à y prolonger les jours. - -Sur chaque fosse du petit cimetière de Sainte-Marie du Désert, il y a -des croix de bois avec les noms de religion de ceux qui y reposent: une -grande quantité de lis s’est mis à croître naturellement autour de ces -croix et de ces tombes de gazon. Ce symbole de pureté est là bien à sa -place, et m’a plus touché que toutes les fleurs des cimetières à la -mode. J’avais remarqué une tombe à moitié creusée et couverte de fleurs -d’amarantes et d’immortelles effeuillées. Je demandai au père -hôtelier:--A qui cette tombe fleurie?--Je ne puis le savoir. Nous en -avons toujours une ainsi parée, pour le premier de nous que la mort -favorise. Nous ne couvrons de fleurs que la tombe vide. Pleine et -fermée, elle n’a plus besoin de nos guirlandes, car elle fait espérer à -celui qu’elle renferme une autre immortalité que celle dont les fleurs -sont l’emblème dans ce monde. - -Au pied d’une des fosses, j’ai vu un religieux étendu, prosterné; il -priait en silence. C’est là que le cœur se détache de la terre, que -l’âme s’élève et que la vertu grandit. On apprend à l’école de la mort à -être plus humble, plus détaché et plus mortifié que la veille. Le -tombeau a ses enseignements, ses leçons et son éloquence, une voix qui -sait instruire, persuader et émouvoir; il prêche la morale en humiliant -l’orgueil, en flétrissant la beauté, en dissolvant toutes choses; rien -n’échappe à ses réseaux indestructibles; grandeurs, richesses, plaisirs, -tout s’y perd, excepté la vertu. Aussi «Vanité des vanités!» s’écrie le -Trappiste en levant les yeux vers le ciel. - -«Le Trappiste, défiant de lui-même par humilité, éprouvant de temps à -autre le besoin de retremper ses forces, de relever son cœur et de -ranimer son courage, se rend au cimetière dans ses heures de -défaillance, y promène ses pensées solitaires et apprend, comme saint -Paul, _à mourir tous les jours_. - -»Quelquefois, prosterné au pied d’une fosse, il s’écrie: O mon Dieu, ne -prolongez pas trop mon exil sur la terre de Cédar; mon âme, étrangère -ici-bas, désirerait revoir la patrie; je me meurs, comme Thérèse, du -regret de ne pouvoir mourir; commandez-lui de partir, et mon corps se -couchera dans ce lit mortuaire, en disant à la terre, au ver et à la -pourriture: Vous êtes ma mère, mon frère et ma sœur.» - -L’imagination, on le comprend, s’exalte pieusement dans ses excursions -fréquentes sur la terre de la mort, où tout impressionne fortement. Le -Trappiste trouve dans ces méditations lugubres, sans parler de la grâce -qui le soutient, le moyen le plus puissant, peut-être, de mépriser le -cri de la chair et de mener jusqu’à la fin une vie d’ange avec un corps -de boue. - - - - -XV - -Quelques détails. - - -Avant de quitter Sainte-Marie du Désert, j’ai voulu rendre visite au R. -P. dom Marie, premier abbé de ce monastère, et au R. P. Etienne, son -prieur. - -Le père hôtelier m’ayant introduit dans la cellule abbatiale, je -m’inclinai profondément devant dom Marie, qui vint à moi en me tendant -les mains. Je voudrais parler du père abbé et vous faire son portrait, -mais il est des personnes difficiles à peindre. On ne dit que le vrai et -on a l’air de louer; la vérité semble de la flatterie. Dût-on m’en -accuser, je rendrai justice et je dirai, que le R. P. abbé est un de ces -hommes rares auxquels le génie de créer et de réparer a été donné. -Pasteur habile, il dirige son troupeau avec une admirable sagesse. - -Son visage n’a point la pâleur du cloître, ni celle de la vieillesse. Il -est de taille moyenne, ses gestes et ses mouvements sont animés; sa -physionomie respire tout à la fois la douceur et l’autorité du -commandement. Son humeur m’a paru enjouée. Sa conversation est -intéressante, mêlée d’esprit et de bon sens; il ne dit que ce qu’il doit -dire. L’habitude du silence ne lui a pas ôté l’à-propos de la parole, et -personne ne le possède comme lui. Cet homme, que tout le monde aime à -voir de temps en temps, est aimé et vénéré de tous ses religieux. Au -milieu d’eux, avec sa robe de laine blanche, sa tête chauve, sa croix et -sa crosse de bois, il a toute la bonté d’un père, toute l’autorité d’un -saint. - -Quelques livres dans leur rayon, une gravure, deux chaises et un -fauteuil de paille, un prie-Dieu, une table, tel est à peu près le -mobilier de sa cellule[11]. - - [11] Notre ouvrage était sous presse, lorsque nous avons eu la douleur - d’apprendre la mort du R. P. dom Marie. Voici les quelques - renseignements que nous avons pu recueillir sur la vie de ce saint - religieux: - - «Le R, P. dom Marie, connu dans le siècle sous le nom de Bertrand - Daverat, naquit le 8 septembre 1807, à Camarde, dans le département - des Landes. Dès les premières années de son enfance, il donna des - marques très-sensibles de vocation à l’état ecclésiastique. Après - avoir terminé ses études de latinité, sous la surveillance du - respectable M. Castagnon, curé de Vicq, dans le diocèse d’Aire, il - entra an grand séminaire de Dax, pour y suivre les cours de - philosophie et de théologie. Promu à la prêtrise le 5 juin 1830, et - après deux années de vicariat dans la paroisse de Hagetmau, il fut - successivement nommé curé de Biscarosse, de Saint-Vincent de Tyrosse - et de Saint-Pandelon, où il montra le plus grand zèle pour le salut - des âmes, jusqu’à ce que, de vives douleurs le fatigant et le - rendant incapable de remplir les devoirs de son état, il demanda à - se retirer du saint ministère et à se fixer dans le couvent de - Notre-Dame de Buglose. Là, employé comme confesseur des religieuses - qui y sont établies, il édifia tout le monde par la régularité de sa - vie et par sa haute piété. Quelques années après, il conçut l’idée - d’embrasser l’état religieux, et arriva le 27 juillet 1858, au - monastère de Sainte-Marie du Désert, où il est mort. - - »Le R. P. Marie fut admis à la profession le 15 août 1859, et - lorsque le monastère de Sainte-Marie du Désert fut érigé en abbaye, - les vertus du nouveau profès le désignèrent à tous les suffrages. Il - fut élu pour gouverner cette communauté, déjà nombreuse, le 19 - février 1861, installé le 11 avril, et béni dans l’église de - Lévignac, le dimanche 26 mai, par Mgr l’archevêque de Toulouse. - - »Une humilité profonde formait le caractère principal de la piété de - ce religieux. Un témoin de sa promotion à la dignité abbatiale nous - écrit: «Lorsqu’il s’entend proclamer supérieur du monastère, il se - précipite, il se roule aux pieds du président, le supplie, avec - larmes et des cris déchirants, de le dispenser d’accepter une charge - dont il se croit indigne et incapable. Ses instances durent - longtemps, et le président se croit obligé d’user d’autorité et de - vaincre sa résistance en lui commandant au nom de la sainte - obéissance.» - - »Plusieurs fois il offrit sa démission avec instance; mais il ne put - la faire accepter qu’un mois avant sa mort. - - »C’est le dimanche 2 juin 1867 qu’il a rendu son âme à Dieu. Il n’a - pas eu la consolation de voir achever la belle église dont il a jeté - les fondements, et qui, pour être dans un style simple et sévère, et - déjà construite avec toute l’économie commandée par la faiblesse des - ressources, n’en sera pas moins la plus remarquable du canton, - lorsque les bienfaiteurs auront aidé à la terminer.» - -Le R. P. prieur a la tête noble et d’un galbe remarquable; la légère -couronne de cheveux qui part de son large front, en s’arrondissant -au-dessus des oreilles, est d’une finesse admirable et d’un noir -brillant. Le calme et la paix siégent sur son visage; sa marche est -grave, son abord doux et prévenant; tout en lui porte le cachet d’un -vrai religieux; sa tunique blanche et son scapulaire noir rehaussent la -majesté de son port. - -Le R. P. Etienne, natif de Bédarieux, appartient au diocèse de -Montpellier, et se nommait dans le monde l’abbé S... Je m’arrête, car à -mon prochain voyage à Sainte-Marie, je ne serais plus si bien reçu, si -l’éloge que je viens de faire venait à y être connu[12]. - - [12] Le R. P. dom Etienne, actuellement abbé de Sainte-Marie du - Désert, a reçu, le 27 novembre 1867, la consécration des mains de - Mgr l’archevêque de Toulouse. - -Chaque semaine a lieu, à la Trappe, une simple et touchante cérémonie, à -laquelle j’ai eu le bonheur d’assister: le samedi, sous les cloîtres, -avant la récitation des complies, deux religieux lavent les pieds à tous -leurs frères, en commençant par l’abbé et en continuant jusqu’au plus -jeune religieux. Il y a dans cette scène presque biblique un charme de -piété dont les étrangers ne peuvent s’empêcher de subir l’influence si -on leur accorde la précieuse faveur d’y assister. Cette parfaite -abnégation d’hommes qui souvent ont été grands dans le monde, la douce -satisfaction qui se peint sur tous leurs visages, la cordialité -affectueuse qui règne entre eux, tout cela touche l’âme et fait -considérer ces hommes avec respect. - -Bien des préjugés pèsent sur l’ordre de la Trappe; il suffit de passer -deux jours à un de leurs monastères, pour se convaincre de la fausseté -de ces préjugés. On a dit et répété bien des fois que les religieux, en -se rencontrant, s’adressaient toujours cet avertissement solennel: -_Frère, il faut mourir._ Il n’en est rien, le silence étant absolu et -continuel à la Trappe. Il n’est pas besoin d’ailleurs de cet -avertissement pour faire penser les religieux à la mort: autour d’eux, -tout les y prépare et leur en donne la continuelle pensée. - -Il n’est pas vrai non plus que les Trappistes renoncent à recevoir des -lettres de leurs parents; mais elles ne leur sont remises qu’après avoir -été décachetées et lues par le révérend père abbé. Si ces lettres sont -inutiles ou frivoles, il peut les détruire; si elles ont quelque -importance réelle, il les remet aux religieux à qui elles sont -adressées. S’il s’agit de la mort de quelqu’un de leurs proches, il -annonce d’abord le fatal événement à la communauté réunie, afin -d’obtenir, dans l’incertitude, de plus ferventes prières de chacun d’eux -en particulier; plus tard il appelle auprès de lui le religieux que Dieu -a frappé dans ses affections, et il le console. - -On a dit aussi que chaque trappiste creusait lui-même sa tombe et qu’il -y couchait; c’est encore une erreur. Il y a, comme nous l’avons dit, -toujours une tombe ouverte à moitié d’avance; souvent les religieux vont -la regarder et sans doute la saluent de leurs désirs. - -On croit encore, et cette erreur est presque générale, que les religieux -de la Trappe sont maigres, maladifs, tristes! On reconnaîtra facilement -que ce n’est encore là qu’une erreur. Il y a toujours dans la maison de -l’ordre une infirmerie, et, malgré le profond mépris des Trappistes pour -la vie, les maladies n’en sont pas moins soignées avec la charité la -plus empressée, la plus vive et la plus compatissante. Il est à -remarquer aussi que l’infirmerie est très-souvent vide. Il n’est pas -plus vrai que les moines sont maigres et hâves, comme on se plaît à les -représenter au théâtre ou dans les romans. En arrivant à la Trappe, on -est étonné de trouver sur le visage de ses habitants l’expression d’une -joie ineffable; leur teint est frais et vermeil, et le régime qu’on y -suit n’influe en rien sur le physique ni sur le moral, puisqu’on voit à -la Trappe des hommes d’un âge très-avancé jouissant encore d’une santé -parfaite et d’un caractère heureux. Oh! ne comparons pas ces hommes de -Dieu à ceux du monde, la différence en est trop grande; ils semblent -appartenir à une autre nature, parce qu’ils mènent une autre vie. - -Ce ne sont pas là les seules objections contre la Trappe que nous avons -à réfuter. On s’imagine qu’elle ne contient que des grands coupables, et -il s’y trouve une quantité d’hommes que la piété la plus sincère, la -plus dégagée de toute vanité y a seule amenés. On pense également que -pour beaucoup de ces hommes, lorsqu’une fois ils se sont engagés par des -vœux, les règles de l’ordre deviennent accablantes et insupportables. -Ceux qui pensent cela n’ont jamais visité les Trappistes; s’ils -l’eussent fait, ils auraient vu à quel degré est porté l’amour de leurs -règles, et que jamais un religieux ne songe à s’en écarter. - -Chaque année, le R. P. prieur change les emplois. Chacun dépose entre -ses mains les insignes de sa charge, qui passe entre les mains d’un -autre religieux choisi par le supérieur. Les trappistes rancéens font -une retraite de dix jours, pendant laquelle ils se livrent à des -exercices de piété d’une austérité encore plus grande que pendant le -cours de l’année. L’abbé de Rancé a fait de cette retraite annuelle un -point essentiel de la règle, observé comme tous les autres avec une -religieuse exactitude. - -Les jeûnes sont presque continuels à la Trappe; en effet, les règlements -portent que la viande, les œufs et le beurre demeurent interdits à tous -ceux qui sont en santé; le poisson l’est à tout le monde; l’huile est -permise aux malades et à l’assaisonnement de la salade. Les portions de -la communauté se composent de légumes, de racines, d’herbes et de -laitage, avec cette restriction que, durant l’avent et le carême, tous -les autres jours de jeûne d’Eglise et tous les vendredis de l’année, -hors le temps pascal, on ne sert aucun laitage au réfectoire, et on n’en -met que dans les portions: tout s’assaisonne alors au sel et à l’eau. -Les cuisiniers doivent accommoder les mets le plus simplement qu’ils -peuvent, sans y faire entrer aucune espèce d’épices. Pendant les deux -tiers de l’année, on ne fait qu’un seul repas à la Trappe: il se compose -d’une soupe, d’une portion assaisonnée comme je viens de le dire, de -douze onces de pain et d’une hémine de demi-vin. On ajoute aussi -quelques fruits pour dessert, excepté les jours de jeûne d’Eglise et les -vendredis qui ne tombent pas dans le temps pascal. - -Le P. Debreyne, médecin de la Grande-Trappe, dit que cet austère régime, -que l’on croit généralement propre à abréger la durée de la vie humaine -et à détruire les santés les plus robustes, est au contraire un vrai -moyen de santé et de longévité. Il affirme que pendant une période de -vingt-sept ans il n’a pas rencontré chez les religieux de la -Grande-Trappe un seul cas d’apoplexie, d’anévrisme, d’hydropisie, de -goutte, de gravelle, de pierre, de cancer, de scorbut. Le choléra n’a -jamais envahi aucune maison de l’ordre, tandis qu’il faisait de grands -ravages dans les environs. Il est de notoriété, dans le pays, que les -épidémies s’arrêtent au seuil de l’abbaye. - -Dans les causes de cette espèce d’immunité contre un grand nombre de -maladies, dont jouissent les religieux de la Trappe, il est sans doute -nécessaire de faire entrer en ligne de compte la vie paisible et calme -que mène le religieux, l’absence des noirs soucis, des passions tristes -et dépressives, des humeurs sombres et chagrines; mais aussi n’est-ce -pas la condamnation la plus éclatante de notre vie sensuelle, de notre -intempérance, de nos désordres, de nos passions, qui détruisent le plus -souvent la vie dans son principe. - -«Considérez, dit le docteur Debreyne, chez les amateurs de bonne chère -et les gastrolâtres modernes, ces immenses perturbations physiques; -portez vos regards attristés sur ces corps obèses, blasés et bouffis, -dont les organes digestifs sont brûlés et corrodés par d’incessantes -ingurgitations de viandes et de boissons les plus irritantes et les plus -propres à produire les maux les plus graves et les plus incurables. -Est-il possible que l’organisation humaine la plus forte résiste -longtemps à l’impression délétère et toxique de tous ces principes de -dissolution et de mort, à ces chocs brusques et à ces collisions -violentes d’un sang enflammé et de la mollesse des tissus organiques. On -peut en quelque sorte comparer ces vastes corps-machines qui ne cessent -jamais de fonctionner et de digérer, aux machines si compliquées de nos -usines, que la multiplicité des rouages et la vélocité des mouvements, -dérangent, détraquent et brisent si souvent.» - -Qu’on n’aille pas m’accuser de préconiser exclusivement le régime -végétal et me soupçonner d’être un disciple de Pythagore. L’homme est -fait pour une alimentation complexe, la structure de son appareil -digestif est là pour le prouver; mais on peut soutenir qu’il supporte -plus facilement la privation absolue de viande que de végétaux. - -A commencer du 14 septembre jusqu’au carême, cet unique repas se prend à -deux heures et demie, c’est-à-dire douze heures après le moment où les -religieux se lèvent; en carême, il est retardé jusqu’à quatre heures un -quart: les troubles de fonctions digestives sont très-rares dans la -communauté. Le reste de l’année est le temps où le trappiste se -restaure; mais on trouvera peut-être le régime que l’on suit alors assez -sévère, car il diffère encore beaucoup de celui que suivent dans le -monde, pendant le carême, les familles les plus régulières; alors le -dîner commence à midi et le soir on sert une collation. Les plus grandes -fêtes ne jouissent d’aucun privilége; elles suivent toutes la loi -commune. Le seul dimanche et le jour de Noël sont exceptés. Il est -expressément défendu de rien servir d’extraordinaire, sous quelque -prétexte et en quelque occasion que ce soit, comme un jour de -profession, bien moins encore les jours qui précèdent l’avent et le -carême. - -Le premier jour de la sainte quarantaine, alors que pour le reste du -monde se fait l’ouverture de la pénitence par l’imposition des cendres, -eux aussi procèdent à cette cérémonie, qui est en même temps le -commencement d’observances plus austères. Les religieux s’avancent -nu-pieds, lentement, deux à deux, les yeux baissés, en psalmodiant des -antiennes; leurs bras sont pendants, les manches de leurs coules -abattues, ils viennent successivement, avec de profondes inclinations, -se prosterner devant le révérend père, en qui ils vénèrent le -représentant de la Divinité. Il grave, en caractères de cendres, sur -leurs larges tonsures, l’arrêt de leur dissolution prochaine; c’est une -sentence de mort prononcée sur des morts, puisqu’ils ont renoncé à tous -les avantages de la vie. Aussi ne se préoccupent-ils pas beaucoup des -terreurs que naturellement rappelle la pensée de la mort, mais ils -gémissent pour tant de pécheurs dans le monde qui vivent comme ne devant -jamais mourir. - -Ce n’est là que le prélude de toutes leurs expiations, pendant ce temps -des miséricordes du Seigneur. Tous les vendredis, qui sont pour eux des -jours plus spécialement consacrés à des pratiques encore plus pénibles, -ils font, dans leurs cloîtres, la procession des psaumes pénitentiaux. -Les trois derniers vendredis du carême, ils jeûnent au pain et à l’eau; -on n’a pas oublié que durant la sainte quarantaine ils ne prennent leur -unique repas que le soir, vers le coucher du soleil, comme les chrétiens -de la primitive Eglise. Avant de partir, le supérieur dirige l’intention -qu’ils doivent se proposer; ce sont, tantôt les divers besoins de -l’Eglise, tantôt le maintien de la paix, la conservation et -l’augmentation de la foi; quelquefois ils sollicitent des jours -prospères pour les familles, des bénédictions pour les Etats, et -toujours leurs semblables sont intéressés et associés à leurs œuvres. - -Le vendredi saint, ils semblent vouloir faire au Ciel une sainte -violence en faveur de tous les coupables; après avoir longuement chanté -leur office de la nuit, vers quatre heures du matin, ils disparaissent -silencieux: il ne nous est pas permis de les suivre dans ces asiles -secrets où Dieu seul est témoin des saintes rigueurs qu’ils exercent sur -leurs corps. Mais on est frappé de les voir redescendre bientôt, graves, -nu-pieds; ils demeurent ainsi presque toute la journée. Il faut les -avoir vus, ces pénitents, car il n’est pas possible de les peindre, -pendant cette longue et fervente récitation de tout le psautier et -pendant l’imposante cérémonie de l’adoration de la Croix! - -Indépendamment de ces circonstances particulières, de temps en temps, le -révérend père assigne à tels ou tels religieux le but spécial dont ils -devront s’occuper dans leurs exercices de piété: c’est quelquefois la -conversion d’un tel nombre de pécheurs qu’ils doivent demander à Dieu, -le succès des entreprises qui intéressent la gloire de Dieu et le bien -des peuples. Il y a, sur la porte du chapitre, une pancarte où tous les -religieux sont distribués par séries, et à chaque série correspond une -intention particulière qui devra les préoccuper spécialement dans leurs -prières. Ainsi, la première série est chargée de solliciter les -bénédictions du Ciel pour les évêques, les divers pasteurs des âmes et -pour toutes les communautés religieuses. La seconde a mission de -provoquer les grâces du Seigneur sur toutes les personnes constituées en -dignité ou chargées de quelque partie que ce soit de l’administration -civile, ainsi des autres. Toujours le prochain entre en participation -des œuvres de piété qui se pratiquent à la Trappe. - -Il est certaines époques de l’année, plus spécialement marquées dans le -monde par la dissipation. Oh! qu’il est sublime alors, le trappiste qui -s’humilie et prie pour les pécheurs; qu’il est sublime surtout, lorsque, -à l’heure des ténèbres, des orgies et des désordres de toute espèce, -seul, avec ses frères, pendant que tout dort dans la nature, à -l’exception des prévaricateurs, il lève vers le Ciel ses mains -suppliantes et pures, et demande grâce!...» - -Il n’y a pas d’âge déterminé pour entrer chez les Trappistes. On -accueille avec charité les personnes qui se présentent, aussi bien à -l’âge de dix-sept ans qu’à l’âge de cinquante ans; on demande surtout de -la bonne volonté à suivre la règle. A l’exemple de Jésus-Christ, les -pères trappistes reçoivent, à la onzième heure comme à la première -heure, ceux qui veulent véritablement travailler à la vigne du Seigneur. - -Les charges principales parmi les Trappistes sont: celles d’abbé, de -prieur, de sous-prieur, de cellérier, de maître de novice, et de -portier. - - - - -XVI - -A quoi servent les moines. - - -Que de fois, près de vous, on a posé ou on posera cette question, par -irréflexion ou par perversité: A quoi servent les moines, les religieux -et les religieuses? - -A quoi servent les moines? Je vais vous le dire, à vous jeunes gens ou -hommes de bonne volonté, de droiture de cœur et de justesse d’esprit. -C’est à vous, à vous seuls, que je vais parler, persuadé que vous serez -convaincus lorsque vous aurez lu ce chapitre. - -La vie monastique date des premiers temps du christianisme. Alors que le -paganisme finissait, mais que ses ténèbres impures étaient encore -dangereuses, des hommes qui voulaient conserver et transmettre les -lumières chrétiennes dans leur pureté, leur sainteté primitives, se -retiraient au désert; et, de temps en temps, plus éclairés et plus forts -dans leur foi, ils quittaient la Thébaïde et revenaient se mêler aux -multitudes qu’ils étonnaient, évangélisaient et convertissaient. - -L’empire romain croula sous les coups répétés que lui portèrent des -populations barbares, venues de tous les coins de l’horizon. La foi, la -civilisation, les lettres, les arts, l’agriculture parurent un instant -menacés de périr dans le naufrage de toutes choses. Mais, au moment de -l’invasion et de la conquête barbares, des hommes de foi allèrent se -cacher dans les plus sombres forêts, les gorges secrètes des montagnes -et les plus lointaines vallées. Là, ils conservèrent le dépôt précieux -des enseignements chrétiens et, à l’heure propice, la rapportèrent aux -conquérants apaisés. Ce sont les moines qui ont adouci les mœurs du -Goth, du Franc, du Hun et du Normand, qui ont défriché leurs terres et -leur ont enseigné la culture de l’esprit. - -Plus tard, l’Orient, conquis par les soldats de Mahomet, le faux -prophète, menaça l’Occident où régnait Jésus-Christ, le vrai Dieu. Le -Croissant et la Croix, le Coran et l’Evangile se trouvaient en présence. -Les peuples de l’Occident, au nom de la vérité chrétienne, s’armèrent -pour résister aux mensonges de l’islamisme répandus par des légions -victorieuses. L’élite des nations civilisées voulut se dévouer -exclusivement au service militaire de la foi. De là, les ordres célèbres -de la chevalerie chrétienne, les chevaliers de Malte, les Templiers, les -Teutoniques. - -On me dira sans doute: Oui, les moines ont été utiles; bien aveugle -serait quiconque tenterait de le nier. Mais s’ils ont été utiles -autrefois, n’ont-ils pas fait leur temps? Aujourd’hui, à quoi -servent-ils? - -Oh non! ils n’ont pas fait leur temps. Hélas! aujourd’hui, peut-être -plus qu’autrefois, ils sont nécessaires. Etudiez notre monde du XIXe -siècle. Combien, sous toutes les formes, y trouverons-nous d’égoïsme. Au -couvent, grâce à Dieu, il n’en est pas ainsi: on n’y rencontre que le -sacrifice, l’abnégation, le dévouement partout et toujours. La société -qui nous entoure n’exhale que l’amour-propre, la vanité, l’orgueil, -autre forme de l’égoïsme. Le monastère enseigne, commande et pratique -l’humilité, autre forme du sacrifice. Les hommes qui appartiennent au -monde se livrent d’ordinaire aux appétits matériels. Un mot résume la -vie d’un grand nombre: la jouissance qu’ils ambitionnent, recherchent, -aspirent sans mesure comme sans calcul des moyens et des résultats.--Le -moine se dégage de tous les attachements infimes. La privation est sa -loi, la macération sa compagne, la mortification son plaisir.--Au milieu -de la vie du monde, on s’égare, on se trouble, on se perd dans le -tourbillon des intérêts humains. Au couvent, on s’élève au-dessus de la -terre pour vivre dans la région supérieure des intérêts divins. Dans le -monde, à chaque pas de son chemin, dans toutes les conditions de -l’existence, on rencontre des désabusés de la vie, aigris, découragés, -perdus. Si ces désabusés ont le sens et le courage de se réfugier dans -un monastère, ils y trouveront le calme, la paix, la quiétude et le -bonheur, comme le matelot qui, ballotté sur la pleine mer, dans un jour -de violente tempête, a pu regagner le port où il est à l’abri des vents -déchaînés et des flots en émoi. Le monde est un champ d’erreurs, un -théâtre de fautes, de perversités et de crimes. Le monastère est un -asile où tout est pur, simple, droit, honnête et régulier. Dans le -monde, que de mal commis au grand soleil! Le mal que le monde étale -excite les colères divines. Le bien que le monastère cache les conjure -et les apaise. - -Et maintenant, est-ce qu’il n’y a plus de pauvres, d’infirmes, de -malades, de filles livrées au désordre, pour déclarer inutiles les -Filles de la Charité, les Petites Sœurs, les Dames du Bon-Pasteur? N’y -a-t-il donc plus d’enfants à former et à instruire, pour déclarer -inutiles les Jésuites et les Frères des Ecoles chrétiennes? Qui donc -évangélisera nos grandes villes et nos bourgades, si vous déclarez -inutiles les Dominicains et les Capucins? Qui donc priera pour les -personnes affligées et les pécheurs, si vous déclarez inutiles les -Carmes et les Trappistes? Nous ne finirions pas si nous voulions nommer -tous les religieux et les religieuses dont les prières, les vertus, les -services sont pour l’humanité une source de lumières, de consolations et -de bienfaits. - -Enfin, les moines ont formé notre agriculture, bâti nos vieilles -cathédrales, conservé le trésor des sciences, civilisé les barbares, -porté le nom chrétien et la foi, par leurs missions, dans les pays -sauvages, encouragé et cultivé tous les arts. Il y eut même au moyen-âge -un institut de moines qu’on appelait les frères pontifes, parce qu’ils -se consacraient à la construction des ponts et à la réparation des -grands chemins. - -Les religieux trappistes mènent encore la vie des moines de la Thébaïde. -Ils défrichent les terres incultes, et, sur un sol qui n’avait jamais -produit que des ronces, ils trouvent, dans leurs travaux bénis de Dieu, -les moyens de nourrir des légions de pauvres. Les Trappistes sont des -êtres inutiles et insensés. Inutiles! et tous les jours ils reçoivent, -dans leurs saintes maisons, des jeunes gens qui entrent avec la pensée -du suicide et qui y trouvent dans une longue paix l’oubli de douleurs -profondes. Inutiles! et ils propagent toutes les bonnes cultures, et -leur cloître est un comice agricole permanent. On les traite d’insensés, -eux qui préfèrent l’immortalité, le bonheur éternel, à des biens et à de -vains plaisirs d’un jour. - -Grand nombre de catholiques, en appelant les Trappistes moines inutiles, -ne veulent pas dire par là, sans doute, qu’ils mènent une vie oisive, -puisque ces religieux sont continuellement occupés et pendant le jour et -pendant une bonne partie de la nuit; ils ne prennent d’autre repos que -celui qui peut se trouver dans la transition d’un exercice à l’autre. -Mais, dit-on, ce ne sont que des exercices de contemplation, dont la -société n’a que faire: vous vous trompez, vous tous qui vous permettez -un tel propos. Et d’abord, si les religieux trappistes chantent les -louanges du Seigneur, s’ils se livrent aux saintes ardeurs de la prière, -ils y consacrent un temps que le reste des hommes donne au repos, et -qu’un grand nombre consument en inutilités et peut-être en -prévarications de tout genre. - -Ils se trompent, ceux-là qui se figurent que les bonnes œuvres et les -pieuses austérités des hommes de bien sont inutiles au reste de la -société. Nous pensons avoir affaire ici à des chrétiens qui ont la foi: -eh bien! leur dirons-nous, n’est-ce pas d’en haut que nous viennent les -prospérités, les saisons favorables, les rosées fécondes? Et qu’est-ce -qui agit sur le cœur de Dieu pour en obtenir ces bienfaits? Serait-ce la -puissance de nos efforts, ou plutôt ne sont-ce pas les humbles -supplications et la vie pénitente des âmes justes? Une tradition fondée -sur une révélation digne de foi nous assure que sainte Thérèse a, par -ses prières et sans sortir de son cloître, converti autant d’âmes que -saint François-Xavier dans les Indes et le Japon. - -Sodome aurait obtenu grâce, si elle avait eu un petit nombre de justes -dans son enceinte. Qui peut assurer que notre patrie n’est pas redevable -de sa conservation aux pieux cénobites qu’elle possède? - -Autrefois le Seigneur envoya un prophète à la ville de Ninive et lui -annonça sa destruction très-prochaine. Ninive ne fut pas détruite de ce -coup, parce que le Seigneur avait posé une condition: «Si ses habitants -ne faisaient pas pénitence.» De même, les fléaux qui ont menacé notre -patrie ont bien pu être conjurés par ce grand nombre de quarantaines, de -jeûnes au pain et à l’eau, de cilices..., exercés pour ce motif par les -personnes pieuses, et notamment dans les monastères. Non, l’égoïsme -n’est pas le vice dominant de la Trappe: les religieux y travaillent, -sans doute, à expier leurs propres fautes et à s’assurer des -miséricordes du Seigneur, mais ils s’intéressent aussi pour le salut de -leurs proches, de leurs amis; ils prient pour la France. Toute leur vie -est une expiation continuelle. Souvent ils se placent entre le vestibule -et l’autel, et supplient le Dieu des miséricordes d’avoir pitié de son -peuple, de ne pas lancer sur les coupables les courroux de sa colère: -_Parce, Domine, parce, populo tuo; ne in æternum irascaris nobis._ - -Ah! oui, les moines sont utiles, très-utiles. Ils servent beaucoup. -Demandons au Ciel qu’il nous en envoie, en disant: Mon Dieu, -envoyez-nous des saints. - - - - -XVII - -Le cloître. - - -«Le mot cloître, en prenant la partie pour le tout, est synonyme de -monastère, d’après le langage reçu dans le monde, qui l’emploie trop -souvent en mauvaise part. Cependant le mot cloître ne désigne, par sa -signification véritable, que la galerie intérieure qui relie ensemble -les divers corps de la bâtisse, servant de passage commun, d’issue pour -aller d’un endroit dans un autre.» - -«Il ne faut pas, a dit un écrivain, se représenter le cloître tel qu’il -règne aujourd’hui autour de nos cathédrales, désert, triste et froid, -avec ses fenêtres privées de verres: le cloître au moyen âge était le -vrai paradis du moine; _par son royal rempart de discipline_, il -séparait le religieux du monde et offrait une image de la paix du ciel. - -»Le cloître est le lieu le plus important du monastère. Il relie entre -eux tous les lieux réguliers. C’est sous ses voûtes et le long de ses -galeries que se développent les majestueuses processions des moines. Au -jour de la glorieuse Ascension du Seigneur dans le ciel, le sous-diacre -répandant l’eau bénite s’avance en tête, suivi du diacre, revêtu de -l’aube et de l’étole, portant la croix et escorté par deux acolytes avec -des flambeaux. Les religieux laïcs viennent ensuite, puis les clercs et -les prêtres; tous marchent sur deux rangs, de chaque côté du cloître, la -tête découverte et chantant des hymnes sacrés. A la Chandeleur, ils -tiennent des flambeaux à la main, et, au dimanche des Rameaux, de vertes -palmes en signe de triomphe. L’abbé suit, appuyé sur sa crosse, et -marche seul au milieu des rangs. Après lui, s’avancent les novices et -les frères convers, tous dans le même ordre. Ils chantent d’une voix -mâle et sévère: car, dans le chant comme ailleurs, ils ont porté la -réforme. Leur plain-chant est le chant grégorien. - -»Chaque année, le jeudi saint ramène une scène bien touchante. Les -pauvres de Jésus-Christ, en nombre égal à celui des religieux, assis -sous la galerie qui longe la nef méridionale de l’église, attendent la -fin de l’office. Après none, l’abbé, suivi de ces religieux qui marchent -un à un, descend de l’église au cloître, passe devant tous les pauvres -et va se placer en face du dernier. Au signal qu’il donne, tous se -mettent à genoux, lavent les pieds du vieillard ou du jeune enfant que -chacun a devant soi, les essuient avec soin, puis les baisent avec -amour. Ils sont aidés en cette cérémonie par les frères convers, qui -leur présentent l’eau et les linges et participent ainsi à cette fête -religieuse. Remettant ensuite à chaque pauvre une aumône qu’ils -accompagnent d’un baiser sur les mains, ils les aident à reprendre leur -chaussure. Cela fait, ils se prosternent de nouveau et disent ensemble -ces paroles du Psalmiste: «Nous avons reçu, ô mon Dieu, votre -miséricorde dans l’enceinte de votre temple.» C’est le salut d’adieu -qu’ils adressent aux membres souffrants de Jésus-Christ. C’est le même -aussi par lequel ils reçoivent les pèlerins qui viennent les visiter. -Les pèlerins et les pauvres sont pour ces hommes de foi les -représentants de la miséricorde divine, qu’ils accueillent comme les -messagers du pardon. - -»En un mot, le cloître est, à proprement parler, le séjour et -l’habitation du moine. La souveraine et la gardienne du monastère, la -toute aimable Marie elle-même, l’a choisi pour sa demeure. Elle en fait -sa salle du trône, et son image chérie, qui s’élève au-dessus du siége -abbatial, laisse tomber, chaque soir, à la lecture qui précède complies, -une bénédiction transmise par les mains vénérées de l’abbé qui préside -en son nom. Là, le religieux fait ses lectures, ses méditations, étudie -les divines Ecritures. On peut le voir alors gravement assis entre deux -colonnes, le capuce ramené sur la tête, mais disposé pourtant de manière -à laisser voir qu’il ne dort point. Quelquefois, sous la direction du -chantre, il répète à mi-voix les répons de la fête prochaine, prépare -les leçons et s’exerce à bien prononcer les syllabes longues ou brèves. -Mais ils ne doivent point se troubler mutuellement par de vaines et -nombreuses questions. Le strict nécessaire et en peu de mots, c’est tout -ce qui est permis; car le cloître est surtout le lieu du silence où, -tous les jours de sa vie, le moine, prisonnier de l’amour divin, met -laborieusement en œuvre les instruments au moyen desquels il doit, selon -la règle, achever et parfaire l’édifice de sa perfection.» (_Annales -d’Aiguebelle_). - -C’est sous les colonnes du cloître que saint Bernard médita les saintes -Ecritures, Rancé promena ses secrets, et Abélard épura ses affections; -là, les riches venaient jeter leurs trésors, et les grands déposer leur -puissance, Amédée son sceptre, Charles-Quint sa couronne, et plusieurs -princes, regrettant de n’avoir pu y passer leur vie, y envoyaient leur -dépouille mortelle, y faisaient déposer leurs cadavres; là; enfin, il -était permis au moine, à cette époque, de prendre la plume pour faire la -leçon aux rois. - -Voici à cet égard un curieux document: - - -«Cloître de Cluny, l’an 1106. - -»Frère Hugues, abbé de Cluny, à Philippe, roi de France par la grâce de -Dieu, gloire et salut. - -»Dieu, qui nous a ouvert la porte de l’amitié pour arriver jusqu’à vous, -afin de vous parler plus familièrement, veut que je vous dise, tout -d’abord, que vous étiez depuis longtemps l’objet de mes pensées et de -mes prières. J’ai demandé souvent au Seigneur d’incliner vos penchants, -de diriger vos efforts et de tourner votre volonté vers lui, qui est le -seul, le vrai et le souverain bien. O mon royal ami! vous vous en -souvenez, plusieurs fois vous m’avez demandé si jamais prince s’était -fait moine...» - -Ici, il lui cite l’exemple de Gontrant retiré dans le cloître, et il -termine en ajoutant: - -«Faites comme lui, venez, et nous sommes prêts à vous recevoir en roi, à -vous traiter en roi, et à vous obéir en humbles sujets; venez, et nous -prierons le Roi des rois dévotement, pour vous qui de roi serez devenu -moine par amour pour lui, afin qu’il vous rétablisse dans vos droits, et -un jour le moine deviendra roi, non sur un petit coin de terre pendant -un jour ou deux, mais dans le grand empire, au ciel, où votre règne -n’aura plus de fin. Ainsi soit-il.» - -On enterrait autrefois sous le cloître, ce qui en faisait une salle -mortuaire ou _salle des aïeux_: les ancêtres étaient là témoins de tout, -au centre du monastère; et, plus d’une fois sans doute, le moine vit le -fantôme de la mort, enveloppé de son suaire, sortir du tombeau et -s’asseoir sur la pierre sépulcrale, pour faire la leçon aux vivants et -rappeler le moine à son devoir. Le cloître ressemblait donc à cette -chambre réservée aux ancêtres, dans nos vieux manoirs, autour de -laquelle on plaçait les portraits de famille. On nommait cette chambre -_la salle des aïeux_, où le descendant d’une illustre race n’entrait -jamais sans sentir battre son cœur, et sans entendre une voix -mystérieuse qui disait à son oreille que _noblesse oblige_. - - - - -XVIII - -Bénédiction d’un abbé. - - Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur. - - -C’était en 1837: dom Etienne venait de se démettre de sa charge d’abbé; -sa démission fut acceptée. L’élection de son successeur eut lieu le 31 -octobre de la même année; elle avait été présidée par le R. P. dom -Joseph-Marie, abbé de la Grande-Trappe, alors supérieur de la -congrégation en France. Quelque temps après, l’élection fut confirmée à -Rome, et enfin la bénédiction du nouvel abbé se fit le 22 avril 1838. - -Nous croyons donc, tout en complétant notre _Semaine à la Trappe_, être -agréable à nos lecteurs en leur racontant les cérémonies de la -bénédiction d’un abbé. - -«L’ordinaire du lieu, Mgr de la Tourelle, occupait alors le siége -épiscopal de Valence; mais son grand âge et ses infirmités ne lui -permettant pas de voyager, on s’adressa à Monseigneur l’archevêque -d’Avignon, métropolitain de la province. Mgr Dupont se prêta aux vues -des solitaires d’Aiguebelle avec une bienveillance qui ne s’effacera -jamais de leur souvenir; ils lui en conservent une vive reconnaissance. - -Le moment de l’arrivée du prélat avait été prévu; les religieux avaient -fait tous les préparatifs que comporte l’austérité de leur institution, -pour y mettre toute la solennité possible. Déjà depuis quelques jours, -ils s’étaient occupés, à l’aide des arbustes verts et des plantes -odoriférantes dont les alentours de leur solitude sont abondamment -fournies, d’élever, en face de la grand’porte du monastère, un arc de -triomphe; on avait tapissé de verdures et la cour et toute la longueur -du cloître que Sa Grandeur devait parcourir, le tout agréablement -parsemé, car les bons pères s’y entendent, de devises heureusement -choisies, et tracées en lettres élégamment formées de pétales de fleurs, -ce qui faisait une agréable variété. L’église était parée comme aux plus -beaux jours de fête. - -Deux religieux prennent les devants pour aller à sa rencontre. Les -cloches de l’abbaye se mettent en branle, en même temps toute la -communauté part processionnellement de l’église. En tête marche le -diacre portant la croix processionnelle; elle est toute simple, d’un -bois assez mal poli, et surmontée d’un Christ, également de bois, mais -peint. Ensuite vient le supérieur au milieu de tous ses officiers: il -est en chape et tient des deux mains un crucifix. Les plus anciens -religieux portent le dais. Par honneur pour la présence d’un évêque, le -père abbé ne veut pas sa crosse: elle est demeurée accrochée au chœur, -au-devant du siége abbatial; mais il porte son anneau et son humble -croix pectorale qui est suspendue à un cordon violet. En ce jour, comme -aux grandes fêtes, il a sorti sa belle croix et sa belle crosse; elles -sont d’un bois un peu plus fin, du moins mieux travaillé. Tous les -religieux viennent à la suite, chacun à son rang; ils marchent gravement -et sans rien chanter. Lorsque le prélat paraît, tous se prosternent, et -après que Sa Grandeur a prié quelques instants sur le prie-Dieu qu’on -lui a préparé sous l’arc de triomphe, le supérieur seul, debout, -s’avance vers elle, lui fait baiser le crucifix qu’il tient entre ses -mains, lui présente l’aspersoir, puis l’encens à bénir, puis l’encense. - -«Il y eut ici une circonstance qui ne se rencontre pas dans les -réceptions ordinaires des évêques, et que nous devons rappeler, parce -qu’elle fit une impression touchante sur tous ceux qui en furent -témoins; nous voulons parler de cette démarche du vénérable et bon père -dom Etienne, qui tenant par la main son successeur, le présentait avec -l’expression du bonheur à la bénédiction de l’archevêque. Sa Grandeur, -déjà attendrie de ce qu’elle voyait, ne put contenir plus longtemps -l’émotion qui l’oppressait; elle laissa échapper quelques larmes. - -»Le révérend père abbé adresse alors quelques mots au prélat; la -procession reprend le chemin de l’église en chantant un répons analogue, -et, lorsque chacun a pris sa place, le supérieur entonne le _Te Deum_, -qui se chante très-solennellement. Enfin, après la collecte, la -communauté, toujours dans le même ordre, conduit le prélat au chapitre, -et, selon que le prescrit le rituel de la congrégation, le maître des -cérémonies chante avec flexes, devant Monseigneur, un chapitre des -Epîtres de saint Paul à Tite sur les principaux devoirs des évêques; -ensuite Monseigneur dit quelques mots d’édification[13], et, après qu’on -a reçu sa bénédiction, on le conduit à son appartement. - - [13] Dans sa réponse, Mgr Dupont fit allusion à cette pratique de la - sainte règle, et remercia avec beaucoup d’esprit les religieux de - lui avoir fait la leçon. - -»Ce cérémonial, littéralement prévu par les règlements de la -congrégation, comme le sont, du reste, et dans tous leurs détails, -toutes les observances religieuses, fut exactement suivi à l’égard de -Monseigneur l’archevêque d’Avignon. - -»C’est encore de cette manière qu’on a reçu depuis Monseigneur -Chatrousse, évêque de Valence, lorsqu’il a fait sa visite à l’abbaye, et -lorsque, en dernier lieu, Sa Grandeur est allée dans cette solitude -faire une retraite. Le prélat a bien voulu vivre comme les Trappistes, -assister à leurs offices de nuit, partager la frugalité de leurs repas, -user de leur vaisselle plate, et boire dans leurs écuelles. - -»Le lendemain, qui était le dimanche du Bon-Pasteur, on procéda à la -cérémonie qui avait attiré Monseigneur au monastère. Elle fut des plus -solennelles. Elle diffère peu de celle qui est prescrite pour la -consécration des évêques. Les deux abbés, le démissionnaire et le -nouveau titulaire, avaient leur crosse et leur mitre. Il était beau de -voir deux moines en mitre! Il semblait à ces bons pères qu’ils portaient -une couronne d’épines[14]. L’évêque de Valence avait employé ses grands -vicaires pour le représenter. Une population nombreuse accourut à -Aiguebelle. Ce jour-là, toutes les bonnes familles des environs se -prêtèrent pour venir au secours du monastère avec un empressement qui -décelait tout l’intérêt qu’elles lui portent. Après la cérémonie eut -lieu la réfection. Tout le monde ne put pas trouver place dans l’immense -réfectoire du couvent; on en fit entrer autant qu’il fut possible; tous -les autres furent servis à l’hôtellerie. Mais malgré la solennité de la -fête on n’y dérogea pas à la règle commune; la simplicité de la table et -la frugalité des aliments firent tout l’ornement du festin monastique. -Ces austères pénitents sont comme le Dieu qu’ils servent, immuables dans -le culte qu’ils lui rendent; il n’y a pas de jour de fête qui les -dispense du sacrifice de privation et de pénitence qu’ils ont coutume de -lui offrir. - - [14] Quoique les abbés de la Trappe aient le privilége des - pontificaux, ils n’en usent que dans des occasions excessivement - rares. - -»Ensuite, chacun se retira, emportant un sentiment d’édification; -plusieurs répétaient quelques lignes laissées sur le registre de -l’hôtellerie par un de nos orateurs les plus distingués de la capitale, -et dont ils cherchaient à pénétrer le sens: «Allez, censeurs de nos -frivolités, votre aspect tourmente le monde comme une sublime et -désolante ironie: allez, vous avez bien compris le mystère de la vie.» - - - - -XIX - -Allez à la Trappe. - - Le cloître est un vaste camp où l’on s’exerce au métier de la - vertu sous les drapeaux du Christ. - - (S. J. CHRYSOSTÔME.) - - -«Il est dans la vie des moments de lassitude, de découragement et -d’ennui qui viennent parfois, en allongeant les heures, doubler le temps -de la journée; on regarde sa pendule, l’aiguille ne marche plus, le -cadran marque toujours la même heure; et la minute dure un siècle; on -languit dans l’irrésolution de toutes choses, l’existence devient -pesante, on éprouve le besoin de changer d’atmosphère.» - -En allant une semaine à la Trappe, on échappe, pieuse évasion, au -tumulte du monde, on se soustrait à toutes les misères de la vie -humaine, et on va, loin du monde, du bruit et des soucis, reprendre -haleine, ranimer ses forces, avant de continuer sa route sur le chemin -de la vie. - -Après avoir assisté à une homélie de saint Jean Chrysostôme, sur la -sainteté de l’état religieux, l’empereur Théodose sortit de la ville -pour aller visiter un ermite, marchant seul, sans escorte à ses côtés, -afin de n’être pas reconnu. Il entre dans la cellule du solitaire, -regarde et ne voit que du pain sec dans une corbeille. L’empereur -s’incline pour recevoir la bénédiction de l’anachorète et demande à -partager son repas. Le saint ermite prend de l’eau dans une écuelle, y -met deux grains de sel et en offre.--Me connaissez-vous? dit -l’empereur.--Peu importe, répondit-il en souriant, Dieu sait qui vous -êtes; la charité me dit que vous êtes mon frère, prenez.--Heureux -ermite, vous avez plus de bonheur dans cette grotte solitaire que -l’empereur sur son trône. Théodose lui-même vous le dit en portant envie -à votre sort; il cacherait volontiers sa tête sous le froc, moins lourd -à porter que la couronne. - -On le comprend à ce langage, l’empereur avait senti la vanité du faste -et des grandeurs, à côté de ce moine qui, ignorant les choses du siècle, -les cérémonies de l’étiquette, recevait, indifféremment assis à terre, -les rois chez lui. - -Eh bien, lecteurs, je vous propose la même promenade, une visite à la -Trappe; vous pourrez, comme Théodose, partager le repas de l’anachorète, -goûter l’eau salée de son écuelle, y tremper votre pain, et la saveur en -sera peut-être meilleure que vous ne pensez. Votre santé n’en souffrira -pas; votre corps s’y reposera dans la sobriété de toutes choses; mais ce -qui surtout y gagnera en vigueur, en énergie, en bien-être, c’est votre -moral, dont les forces ont besoin d’être remontées quelquefois, comme -les rouages de la pendule de saint François de Sales, qui ne _sonnait -plus_, disait-il, _les heures de la ferveur_. Quand le marin, désireux -d’échapper aux tempêtes de l’Océan, veut arrêter la marche de son -vaisseau, fatigué de ramer, il cingle vers le port, où le murmure des -vagues ne viendra plus troubler son repos. - -O vous, qui que vous soyez, qui aurez la facilité d’aller visiter un des -monastères de la congrégation de la Trappe, ne négligez pas de vous -procurer cette consolation: si vous le pouvez, faites-y quelques jours -de retraite, vous aurez lieu d’en être satisfait; si vous ne pouvez pas -vous déterminer à y faire d’exercices spirituels, allez-y toujours, ne -serait-ce que par curiosité, vous ne laisserez pas d’en retirer quelque -profit. Ce ne sont pas des discours pathétiques que vous entendrez dans -ce séjour du recueillement et du silence; mais ce silence même, ce -recueillement parleront à votre cœur et lui feront entendre un langage -bien éloquent: tout prêche à la Trappe, jusqu’aux murailles, qui sont -couvertes de sentences dont le sens profond pénètre les cœurs les plus -insensibles. _Fuis le monde, Arsène, et tu seras sauvé_: tel est le -salut que donne par écrit, à tout étranger qui arrive, la porte d’entrée -des cloîtres d’Aiguebelle. En effet, ce frontispice contient l’abrégé de -ce qui se passe dans ce sanctuaire, où tout respire le mépris des -vanités du monde et les précieux avantages de la solitude, dans -l’intérêt du salut éternel. Tout y fait impression, et ces impressions -sont salutaires et durables. A l’aspect de ces visages austères, de cet -extérieur recueilli, de ces hommes, en un mot, que la ferveur de la -pénitence prive volontairement de l’usage de leurs sens, et rend pour -ainsi dire aveugles, sourds et muets par choix, on a de la peine à -revenir de sa surprise et de son admiration; cet étrange contraste avec -ce qui se passe de si opposé dans le monde, frappe et étonne. On est -presque tenté de douter s’ils appartiennent encore à la race vivante, ou -si la trompette du dernier jour n’a pas sonné pour eux. - -Il est impossible d’aller faire un voyage à la Trappe et de n’en pas -revenir meilleur. L’idée de tout ce qu’on a vu poursuit partout, -soutient dans les circonstances difficiles de la vie, fait éviter les -actions mauvaises et détermine plus d’une fois à en faire de bonnes. - -Ajoutons que cette vue suffit quelquefois pour porter à des résolutions -généreuses. - -Tous les hommes, sans doute, ne doivent pas fuir le monde pour aller -dans la solitude, mener une vie d’anachorète; mais il y a bien quelques -âmes que Dieu y appelle, et qui auront une grande facilité pour se -sanctifier si elles suivent sa voix, mais aussi qui éprouveront des -difficultés épouvantables pour se sauver, si elles résistent. Il vous -importe donc, ô vous qui vous sentez attiré au désert, de bien discerner -l’esprit qui vous agite. Si c’est véritablement celui de Dieu, votre -vocation est trop sublime pour que Dieu ne vous accorde pas toutes les -lumières qui doivent éclairer la marche que vous devez suivre. Peut-être -vous ne verrez pas bien clair d’abord: mais soyez fidèle, Dieu vous -tracera lui-même la voie par où vous devez marcher: il a mille moyens -pour cela. - -Lorsque le moment sera venu, que vous vous sentirez intérieurement -touché de la visite du Seigneur, et pressé d’immoler la victime qu’il -demande de vous, gardez-vous d’hésiter encore, mais armez-vous de -courage et consommez le sacrifice. C’est une avance que Dieu vous a -faite; si vous êtes fidèle à y correspondre, vous voilà fixé dans le -bien; et Dieu, content de votre générosité, vous donnera un surcroît de -grâces qui vous feront avancer de vertus en vertus. - -Car, ne vous y trompez pas, vous tous qui pouvez vous trouver dans ce -cas: d’après tous les Pères de la vie spirituelle, il est des temps et -des moments que Dieu s’est réservés dans sa miséricorde, et qu’il a -fixés pour chacun de nous, pour accomplir les desseins qu’il a sur nous -et que sa grâce nous suggère; malheur à nous, si nous manquions de -fidélité! Qu’est-ce qui fit tous les malheurs et la réprobation du -peuple juif? C’est de ne pas avoir connu le temps de la visite du -Seigneur; il y eut pour chaque juif en particulier un de ces instants -critiques, où il s’agissait de reconnaître ou non Jésus pour le Messie. -Ceux qui furent infidèles en cette rencontre, résistèrent depuis aux -plus grands miracles, et ils finirent par le crucifier comme un -blasphémateur. Exemple terrible qui, par malheur, ne se renouvelle que -trop souvent; car nous ressemblons tous plus ou moins aux juifs, et Dieu -tient toujours la même conduite dans la distribution de ses grâces, mais -bien plus dans la grâce si décisive de notre vocation. - -_Si labor terret, merces magna nimis invitet._ Ne vous laissez point -effrayer par le silence, le jeûne, les veilles... Ce qui coûte d’abord à -la nature, devient facile ensuite; on y trouve même du goût et de la -joie; la grâce est si puissante qu’elle adoucit les choses les plus -amères. Plus un ordre est austère, plus on y a de contentement et de -vrai bonheur. Si donc Dieu, riche en bonté et en miséricorde, vous -appelle à un si saint état, faites comme cet homme de l’Evangile, qui, -ayant trouvé une perle d’un grand prix, donne tout pour l’avoir, -c’est-à-dire se donne lui-même, dit saint Bernard, pour la posséder en -sûreté: _Pro quâ universa dare debemus, id est, nosmetipsos._ Puis il -ajoute dans un grand sentiment d’admiration: _O margarita præfulgida, -religio pretiosior auro, religio gratissima et toto corde perquirenda! O -religio habitaculum Dei et angelorum ejus! Vita beata, vita angelorum! -Verè religio est paradisus; o homo, fuge homines, fuge seculum, -religionem elige, et salvaberis!_ Pourquoi votre salut est-il assuré -dans la religion? poursuit le même saint qui suivait précisément la même -règle que l’on observe aujourd’hui à la Trappe. Il répond que c’est -parce que dans la religion l’homme vit plus saintement, tombe plus -rarement, se relève plus promptement. N’est-ce pas encore là, -continue-t-il, qu’il reçoit plus souvent la douce rosée de la grâce et -de la consolation céleste, _irroratur frequentiùs_; qu’il repose plus -paisiblement, _quiescit securiùs_; qu’il meurt avec plus de confiance, -_moritur fiduciùs_; qu’il demeure moins de temps dans le purgatoire, -_purgatur citiùs_; enfin, qu’il reçoit une plus grande récompense dans -le ciel, _prœmiatur copiosiùs_? - -Le sacrifice n’est pas bien grand, quand on considère le peu qu’on -laisse en quittant le monde et ce qu’on gagne en entrant dans la -religion; d’un côté, il n’y a qu’illusion, mensonge, tromperie, peines -de l’esprit et du cœur; de l’autre côté, il y a le calme, la paix et le -bonheur. S’il faut faire des efforts pour surmonter les obstacles qu’on -rencontre avant de faire le dernier pas, s’il faut faire violence à la -nature et rompre les liens les plus chers, Dieu est là; il nous soutient -par sa grâce; il nous encourage par l’exemple de son divin Fils, qui a -marché le premier dans la voie des sacrifices et des souffrances, -quoiqu’il fût parfaitement innocent. On s’expose dans le monde aux plus -grands dangers, pour acquérir des biens passagers et méprisables, ou -pour obtenir une gloire qui n’est que de la fumée; pourquoi ne ferait-on -pas quelques sacrifices pour avoir les seuls biens véritables, ceux qui -sont dignes de notre estime, la seule vraie gloire, celle qui consiste à -servir et à aimer Dieu? - -Je le répète en terminant: Allez, lecteurs, allez à la Trappe; vous y -trouverez une cellule pour vous recevoir, une règle pour vous diriger, -une nourriture pour vous fortifier, des religieux pour vous édifier, et -un père trappiste pour vous entendre. - - - - -XX - -Conclusion. - - O maison aimable et sainte! On a bâti sur la terre d’augustes - palais, on a élevé de sublimes sépultures, on a fait à Dieu des - demeures presque divines; mais l’art et le cœur de l’homme ne - sont jamais allés plus loin que dans la création d’un monastère. - - (LE R. P. LACORDAIRE.) - - -L’heure fixée pour mon départ ayant sonné, j’embrassai le R. P. hôtelier -en lui déposant dans la main l’offrande du pèlerin. Je quittai -Sainte-Marie du Désert, pénétré de respect et d’admiration. - -Maintenant, lecteurs, si nous avons fait une description un peu -détaillée de ce qui se fait dans un couvent de trappistes, c’est que -nous avons travaillé en vue d’une œuvre sainte et afin de rendre plus -fréquentes à la Trappe les visites de ceux qui ne la connaissent pas; -puis nous nous sommes rappelé que chacun se doit à tous, même au prix de -ses répugnances et de son amour pour l’obscurité, et nous avons écrit -sous l’inspiration d’une pensée de foi, de sympathie et d’utilité. - -Nous n’avons pas cherché à prouver qu’à la Trappe _seulement_ se trouve -le bonheur; mais nous dirons cependant, avec vérité, que, même quand on -l’habite comme simple voyageur, on y trouve la paix, le repos, de bons -conseils et de bons exemples, _cum sancto sanctus eris_. - -Ce livre n’est ni un résumé philosophique, ni une polémique littéraire, -ni une histoire sur l’ordre des Trappistes; nous vous croyons, lecteurs, -trop bons chrétiens, pour en vouloir à de pauvres religieux qui -partagent tout leur temps entre la prière, le travail des mains, l’étude -et la culture des terres, et qui, même en leur qualité d’hommes -inutiles, rendent en réalité plus de services que bien des gens de notre -monde. Notre intention a été simplement de faire connaître les -Trappistes, pour vous rendre plus facile et peut-être plus attrayante -une visite que, dans un de vos moments perdus, vous voudrez bien faire à -l’un de leurs monastères. - -_Magnificat anima mea Dominum._ - - -FIN - - ---LILLE, TYP. J. LEFORT, MDCCCLXVIII.-- - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK UNE SEMAINE À LA TRAPPE *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. 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Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online -at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you -are not located in the United States, you will have to check the laws of the -country where you are located before using this eBook. -</div> - -<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: Une semaine à la Trappe</p> - -<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Alfred Monbrun</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: June 11, 2021 [eBook #65595]</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div> - -<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Laurent Vogel (This book was produced from scanned images of public domain material from the Google Books project.)</div> - -<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK UNE SEMAINE À LA TRAPPE ***</div> -<h1>UNE SEMAINE<br /> -<span class="large">A LA TRAPPE</span></h1> - -<p class="c large">SAINTE-MARIE DU DÉSERT</p> - -<p class="c"><span class="small">PAR</span><br /> -<span class="g">ALFRED MONBRUN</span></p> - -<blockquote class="epi"> -<p><i lang="la" xml:lang="la">Ponam in deserto viam.</i></p> - -</blockquote> -<p class="c gap">LIBRAIRIE DE J. LEFORT<br /> -<span class="xsmall">IMPRIMEUR ÉDITEUR</span></p> - -<p class="c"><span class="blk w45"><span class="large">LILLE</span><br /> -rue Charles de Muyssart<br /> -<span class="xsmall">PRÈS L’ÉGLISE NOTRE-DAME</span></span> -<span class="blk w45"><span class="large">PARIS</span><br /> -rue des Saints-Pères, 30<br /> -<span class="xsmall">J. MOLLIE, LIBRAIRE-GÉRANT</span></span></p> - -<p class="c i small">Propriété et droit de traduction réservés</p> - -<div class="break"></div> - -<div class="c top2em"><img src="images/illu.jpg" alt="" /></div> -<p class="c">Un Trappiste.</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top6em">AU<br /> -RÉVÉRENDISSIME PÈRE MARIE<br /> -<span class="small">ABBÉ DE SAINTE-MARIE DU DÉSERT</span></p> - -<p class="c large">HOMMAGE DE PROFOND RESPECT</p> - -<p class="sign">A. M.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<p class="c xlarge">UNE SEMAINE A LA TRAPPE</p> - - - -<h2 class="nobreak" id="ch1"><span class="g maigre">I</span><br /> -La vie monastique.</h2> - -<blockquote class="epi"> -<p>De glorieuses choses ont été dites de -vous, ô cité de Dieu !</p> - -</blockquote> - -<p>Il existe un nombre considérable de descriptions sur -les couvents de Trappistes ; mais grand nombre, suivant -moi, sont restées fort au-dessous de la vérité<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>. -Je ne crois pas que l’art puisse jamais atteindre à la -majesté incomparable d’un tel sujet. La nature, si -grande, si féconde dans la sublimité terrible qu’elle a -répandue au sein de la solitude, s’y montrera toujours -supérieure aux plus nobles aspirations du génie, à ses -conceptions les plus hardies, les plus imprévues. L’art -demeure muet et stérile, étonné de son impuissance, -au sein de ces âpres solitudes où la main du Créateur -a semé tant de prodiges, et l’artiste, émerveillé, s’agenouille -dans une pieuse et poétique admiration en -levant ses yeux vers le ciel, où sa pensée remonte -vers le principe éternel de toute harmonie et de toute -beauté. Ce sont donc plutôt les étonnements d’un -pèlerin au couvent de <i>Sainte-Marie du Désert</i>, que les -émotions d’un poëte dont je vais essayer de retracer en -quelques mots les imparfaites et fugitives images.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Il est juste de faire exception pour les <i>Annales d’Aiguebelle</i>, -par un religieux de l’ordre. 2 vol. in-8<sup>o</sup>, 12 fr.</p> -</div> -<p>Ce ne sera point un jeu de l’esprit ni l’œuvre d’un -vain caprice de l’imagination : c’est le simple mais -fidèle récit d’une <i>semaine à la Trappe</i>. On ne lira pas -sans édification et sans intérêt les détails d’une discipline -qui eût étonné par son austérité aux époques les -plus ferventes de l’Eglise, et qui doit étonner bien -davantage au milieu d’une civilisation où dominent le -luxe, la volupté, l’égoïsme et l’indifférence.</p> - -<p>« La vie monastique date des premiers jours du -christianisme, et le divin Législateur, en jetant les -fondements de l’Eglise, jeta aussi ceux de la vie religieuse<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a> -<i lang="la" xml:lang="la">Væ mundo !</i> s’était écrié cet Homme-Dieu ; -malheur, anathème au monde, à cause de ses maximes -de perversité, de ses préjugés funestes et de ses oppositions -incessantes à la pureté de son Evangile ! Et en -même temps il proclama ces paroles : « Si quelqu’un -veut venir à moi, qu’il vende tous ses biens, qu’il -en distribue le prix aux pauvres, qu’il se renonce -lui-même, qu’il se charge de sa croix et qu’il me -suive. » Cet appel fut compris et suivi à la lettre par -les premiers disciples du Sauveur ; aussi les voyons-nous -se défaire de leurs biens, en distribuer le prix -aux pauvres, ou bien le remettre aux pieds des apôtres, -et vivre ensuite sans sollicitude, s’édifier mutuellement -dans une <i>vie de communauté</i>, et ne faire tous -ensemble qu’un cœur et qu’une âme. » Cet appel fut -aussi compris, avant qu’il fût fait, par saint Jean-Baptiste, -et l’exemple de Jésus lui-même contribua -puissamment à peupler les déserts. Il y eut alors des -religieux solitaires que les peuples regardèrent comme -des saints, tant leur piété était vive et profonde, et les -écrits des Basile, des Grégoire, des Chrysostôme racontent -d’une manière impartiale et digne la vie de ces -illustres cénobites, gloire de ces premiers temps.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Pour ne pas multiplier les renvois, j’indique ici les ouvrages -où j’ai puisé les renseignements que je n’avais pas :</p> - -<p>1<sup>o</sup> <i>Vie du père Marie Ephrem ou Histoire d’un Moine de nos -jours</i>, etc.</p> - -<p>2<sup>o</sup> <i>Les Trappistines de Blagnac ou la Femme à la Trappe</i>.</p> - -<p>3<sup>o</sup> <i>Annales de l’abbaye d’Aiguebelle</i>, par un religieux de ce monastère.</p> -</div> -<p>Pendant le <small>III</small><sup>e</sup> siècle de l’ère chrétienne, un grand -nombre d’anachorètes habitèrent les déserts de la -Thébaïde et de la Haute-Egypte. Saint Paul et saint -Antoine, qui y vinrent les premiers servir Dieu loin -du tumulte des cités, furent suivis d’une multitude de -fidèles ; en 400, leur nombre devint prodigieux, et au -commencement du <small>V</small><sup>e</sup> siècle, quatre-vingt mille moines -avaient fait des déserts de l’Egypte des villes saintes -peuplées seulement de serviteurs du Christ.</p> - -<p>Tandis que saint Antoine jetait en Orient les fondements -de l’ordre monastique, saint Benoît accomplissait -la même mission en Occident. Peu à peu les -solitaires se rapprochèrent des villes, et bientôt ils y -vécurent en communauté. Cependant la ferveur ne fut -pas toujours la même chez les habitants des cloîtres. -Soit en Orient, soit en Occident, elle fut soumise à -bien des oscillations ; les règles furent parfois même -méconnues, et il y eut bien des réformes et des régénérations -jusqu’à saint Bernard, le grand réformateur -de la discipline religieuse.</p> - -<p>« Toute la vie de ces prédestinés pouvait se résumer -en ces mots : prier, méditer, veiller, jeûner, travailler -dans le silence et la retraite la plus entière. Une grotte -naturelle ou taillée dans le roc, une hutte en bois, -couverte de branches et de feuillage, leur servait d’asile ; -quelques fruits, quelques racines que produisait -le désert suffisaient pour calmer leur faim ; ils ne l’apaisaient -jamais entièrement, ils cherchaient moins à -prolonger leurs jours que leur pénitence ; l’eau d’une -source ou d’un torrent étanchait leur soif. »</p> - -<p>Les ennemis de la vie monastique, et ceux-là assurément -ne l’ont jamais bien étudiée, ne manquèrent -pas, dans tous les temps, de relever avec exagération -les désordres et les relâchements qui se glissèrent dans -les divers ordres de religieux ; mais il est injuste de -juger une règle d’après ses exceptions, et si, sur la -grande quantité de religieux des temps antiques, quelques-uns -ont dévié de la route sainte qui leur était -tracée, on ne doit pas oublier les services immenses -que les moines fidèles ont rendus aux arts et aux -sciences du fond de leur retraite. En effet, tout en se -livrant au défrichement et à la culture de la terre, les -moines seuls, pendant les temps de désordre ou de -barbarie, s’occupèrent de la conservation ou de l’amélioration -des doctrines ; eux seuls pratiquèrent les connaissances -antiques, eux seuls firent de nouvelles découvertes -et préparèrent les voies à l’extension de la -science et de l’art.</p> - -<p>Parmi les ordres religieux qui ont plus ou moins -vivement préoccupé les opinions, celui de la Trappe -est l’un des plus remarquables, autant par la rigidité -de ses règles que par ses vicissitudes et sa constante -vitalité.</p> - -<p>Vers le milieu du <small>XII</small><sup>e</sup> siècle (1140), Rotrou II, -comte du Perche, un des plus intrépides soutiens de -la cause de l’Eglise dans les croisades, voyageait en -Angleterre avec son épouse et quelques gentilshommes. -Une tempête épouvantable menaça d’engloutir le vaisseau -sur lequel il se trouvait. Dans ce danger imminent, -il fit vœu, si le Ciel le conservait lui et ceux qui -l’accompagnaient, d’élever, à son retour en France, -une église en l’honneur de la Mère de Dieu. Sa foi fut -récompensée ; aussi s’empressa-t-il, aussitôt son arrivée -dans ses terres, de faire construire une église et -de plus un monastère dans un vallon qui depuis bien -longtemps portait le nom de Trappe.</p> - -<p>Depuis, ce monastère prit le titre de <i>Maison-Dieu, -Notre-Dame de la Trappe</i><a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Le mot <i>Trappe</i>, dans le patois percheron, signifie <i>degré</i> ; Notre-Dame -de la Trappe était donc <i>Notre-Dame des Degrés</i>.</p> -</div> -<p>Dix-huit ans après, Rotrou III, fils de Rotrou le -fondateur, au moment de partir pour la Palestine, enrichit -le monastère de donations considérables ; Robert, -archevêque de Rouen, Silvestre, évêque de Séez, et -Raoul, évêque d’Evreux, dédièrent l’église sous le nom -de la Mère-de-Dieu ; plusieurs souverains pontifes, -entre autres Eugène III et Alexandre III, prirent la -Trappe sous leur protection : ils accordèrent à cette -abbaye, entre autres priviléges, l’exemption des dîmes -et lui firent adopter la règle de Cîteaux. La Trappe devint -donc une filiation de Clairvaux, et les religieux -furent bernardins. Plusieurs écrits racontent la visite -de saint Bernard à ce monastère, mais ce fait n’est -point confirmé.</p> - -<p>Pendant longtemps la ferveur fut grande et les règles -furent scrupuleusement suivies. Bien des personnages -illustres, parmi lesquels on cite Robert père et fils, -les seigneurs de Dreux, Charles de Valois, comte -d’Alençon, dotèrent magnifiquement la Trappe, pour -acquérir un droit spécial aux prières de ses religieux.</p> - -<p>Depuis la fin du <small>XV</small><sup>e</sup> siècle jusqu’à la réforme opérée -par l’abbé de Rancé, elle resta entre les mains d’abbés -commendataires. Vers cette époque, les Anglais, que -la guerre amenait dans ces contrées, la ravagèrent -indignement. Enfin, le relâchement qui s’était introduit -dans un grand nombre de monastères y exerçait aussi -sa funeste influence, quand l’abbé Armand de Rancé, -qui en était depuis vingt-huit ans commendataire, -conçut le hardi projet de la replacer sous l’étroite -observance de Cîteaux. Après beaucoup de peines, il y -réussit complètement ; la Trappe retrouva toute sa ferveur, -toute son austérité, et redevint un modèle de -régularité et de ferveur. Bossuet, ami de l’abbé de -Rancé, alla souvent le visiter.</p> - -<p>L’abbé de Rancé mourut en 1700, âgé de soixante-dix -ans, et après avoir été vingt-huit ans abbé commendataire, -et ensuite trente-deux ans abbé régulier. -Usé par la fatigue, les jeûnes et les infirmités, il s’était -démis en faveur de Zozime I<sup>er</sup>.</p> - -<p>Quand éclata en France la grande tempête révolutionnaire -et que toutes les corporations religieuses -furent abolies, les Trappistes eurent encore un moment -l’espoir d’échapper à l’interdiction générale. L’intérêt -qu’ils inspiraient était si puissant que l’Assemblée nationale -sembla hésiter avant de les comprendre dans -la proscription ; elle envoya parmi eux des agents -chargés d’examiner leurs mœurs, et de dresser un -procès-verbal de l’état dans lequel ils trouveraient l’abbaye. -Tous les rapports qui furent faits à ce sujet furent -favorables à la Trappe, et les commissaires eux-mêmes -ne purent que rendre hommage à la charité et à la -bienfaisance qui faisaient de cette maison l’admiration -des environs ; malgré cela, elle ne put échapper à la -haine contre la religion, et elle fut supprimée au commencement -de 1791. Les religieux furent chassés, leurs -couvents pillés et vendus comme biens nationaux.</p> - -<p>Mais rien ne devait abattre les Trappistes, ni affaiblir -chez eux l’amour de la solitude et de la pénitence. -Bientôt l’abbé dom Augustin de Lestranges, qui avait -succédé à Pierre Olivier, détermina les frères à s’expatrier, -pour aller en liberté, dans une seconde patrie, -pratiquer leurs saints exercices et servir Celui dont la -main les avait protégés au milieu de tant de désastres. -Ce fut la Suisse qu’ils choisirent pour s’y établir, et ils -adressèrent une requête au gouvernement de ce pays -pour lui demander le droit de s’y réfugier. Cette requête -ayant été agréée par le sénat de Fribourg, dom -Augustin entreprit son pèlerinage, suivi de vingt-quatre -religieux, et se mit en marche le 24 avril 1791.</p> - -<p>Dans un vallon solitaire du canton de Fribourg, à -une lieue de la Val-Sainte, au milieu de montagnes -qui semblent toucher au ciel, dans une chartreuse depuis -longtemps vacante, cette pieuse colonie établit la -nouvelle abbaye, qui fut le chef-lieu des autres colonies -de Trappistes jusqu’en 1815.</p> - -<p>Bientôt le bruit de la vertu et de la bienfaisance de -ces pieux anachorètes se répandit au loin ; les journaux -leur rendirent hommage en propageant les récits de -leurs bienfaits ; les étrangers allèrent les visiter en -affluence, et bientôt le nombre des postulants s’accrut -tellement, qu’en 1794, dom Augustin dut envoyer plusieurs -colonies dans diverses contrées, où on les accueillit -avec une grande faveur. L’Angleterre, l’Espagne, -la Belgique, le Piémont en demandèrent avec -empressement, et les abbayes que fondèrent ces colonies -dans chacun de ces pays devinrent toutes florissantes.</p> - -<p>Plus tard, les Français s’étant emparés de la Suisse, -les Trappistes furent obligés de quitter cette terre hospitalière. -Dom Augustin, avec ceux qui voulurent le -suivre, parcourut successivement l’Allemagne, la Pologne, -la Russie, le Danemark, fondant sur son passage -diverses communautés d’hommes et de femmes, et en -1802, il revint à la Val-Sainte, où se réunit une partie -de ses enfants.</p> - -<p>Napoléon était animé de dispositions favorables à -l’égard des Trappistes. Sur la proposition qui lui fut -soumise au conseil d’Etat, s’il fallait ou non laisser -subsister la Trappe, il répondit « qu’il fallait un asile -aux grands malheurs et un refuge aux imaginations -exaltées. » Dès 1806, une communauté de l’ordre de la -Trappe s’était élevée dans la forêt de Gros-Bois, à six -lieues de Paris ; une autre fut établie à la Cervara, -près Gênes, puis une autre au Mont-Genève.</p> - -<p>Napoléon avait une extrême bienveillance pour les -supérieurs de ces établissements, dans lesquels on traitait -ses soldats de la manière la plus cordiale quand ils -venaient y demander l’hospitalité ; mais en 1811, les -Trappistes furent chassés de nouveau. Dom Augustin -de Lestranges passa alors en Amérique, où il établit -deux communautés, et ne revint qu’en 1815.</p> - -<p>Alors il ramena avec lui la plus grande partie de -ses enfants, et son premier soin fut de racheter la -maison de l’ancienne Trappe, où rentrèrent une partie -des frères revenus depuis quelque temps à la Val-Sainte. -Les autres religieux furent envoyés, les uns à -Aiguebelle, dans le diocèse de Valence, d’autres à -Belle-Fontaine dans le diocèse d’Angers, d’autres enfin -à Melleraye dans le diocèse de Nantes, etc.</p> - -<p>Au retour d’un voyage qu’il fit à Rome pour y voir -le Pape, dom Augustin tomba malade à Lyon et y -mourut en 1827, à l’âge de soixante-douze ans.</p> - -<p>Rentrés en France, les Trappistes s’étaient établis -comme ils avaient pu ; mais ils ne formaient pas un -corps d’ordre monastique ; aucun lien ne les unissait -ensemble. A la sollicitation des supérieurs des maisons -principales, le pape Grégoire XVI rendit un décret, en -date du 3 octobre 1834, par lequel il constituait définitivement -la congrégation des Trappistes en France et -lui confirmait tous les priviléges de l’ordre. Conformément -au vœu des premiers fondateurs de Cîteaux, -et d’après les propres dispositions de leur <i>carte de charité</i>, -ce décret établit un président général de tout -l’ordre, chargé de confirmer les élections des abbés ; -il ordonne la tenue du chapitre général où seront convoqués -tous les abbés et prieurs conventuels ; il prescrit -la visite annuelle, veut qu’on s’en tienne, pour le -rit, au décret du 20 avril 1822, fixe la durée du travail -manuel, etc., et statue que tous les monastères des -Trappistes, en France, formeront une seule congrégation, -sous le nom de <i>Congrégation des religieux cisterciens -de Notre-Dame de la Trappe</i>. Mais aujourd’hui, -d’après un décret du 25 février 1847, les monastères -des Trappistes en France forment deux congrégations -distinctes, qui sont appelées, « l’une, de <i>l’ancienne -réforme de Notre-Dame de la Trappe</i>, et l’autre, de -<i>la nouvelle réforme de Notre-Dame de la Trappe</i>. Elles -appartiendront toutes les deux à l’ordre de Cîteaux ; -mais l’ancienne observera les constitutions de l’abbé -de Rancé, et la nouvelle suivra, non point les constitutions -de l’abbé de Lestranges, dont elle s’est écartée -depuis l’année 1834, mais la règle de saint Benoît -avec les constitutions primitives des Cisterciens approuvées -par le Saint-Siége, sauf les prescriptions contenues -dans ce décret. »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch2"><span class="g maigre">II</span><br /> -Sainte-Marie du Désert.</h2> - -<blockquote class="epi"> -<p><i lang="la" xml:lang="la">Ponam in deserto viam.</i></p> - -</blockquote> - -<p>« Ce monastère, situé dans le doyenné de Cadours, -au diocèse de Toulouse et à vingt kilomètres de cette -ville, tire son nom d’une chapelle dédiée à la sainte -Vierge, bâtie en ce lieu sous le vocable de <i>Sainte-Marie -du Désert</i>. Les villages d’alentour avaient la pieuse -coutume d’y venir en pèlerinage offrir à la Reine du -ciel l’hommage de leur dévotion. Ce fut à l’occasion -de l’une de ces réunions si agréables à la Mère de Dieu, -que le R. P. Avignon, zélé missionnaire du Calvaire, -conçut le projet d’animer cette solitude par la présence -d’une famille religieuse. La fertilité du sol, la salubrité -de l’air et, plus encore, le bien-être dont l’âme peut y -jouir, le confirmèrent dans sa pensée. Nul doute qu’elle -ne vînt du ciel et qu’elle n’eût été inspirée par Marie. -Il n’eut qu’à la manifester pour obtenir une approbation -générale. On délibéra à l’instant sur le choix des -solitaires, et il fut décidé qu’on appellerait les Trappistes. -Ceci se passait en 1849.</p> - -<p>» Son Eminence le cardinal-archevêque Mgr d’Astros, -d’heureuse et sainte mémoire, appuya de son -approbation l’œuvre projetée. Mme Guyon, née Dupeysset, -riche propriétaire de Garac, donna gratuitement -une métairie d’environ vingt hectares, sur lesquels -devait s’élever le monastère. Quelques autres -bienfaiteurs ont élargi peu à peu les limites de ce monastère, -qui est loin d’être construit en entier. Les -religieux manquent encore de beaucoup de choses essentielles, -et pour se les procurer, comme pour construire -les bâtiments les plus indispensables, ils n’ont -que les ressources de la divine Providence, qui ne les a -pas jusqu’à présent laissé manquer des choses de la -première nécessité.</p> - -<p>» Le 8 septembre 1850, fête de la Nativité de la -sainte Vierge, on a posé la première pierre du monastère. -Dom Orsise, alors abbé d’Aiguebelle, avait promis -d’envoyer une colonie de religieux aussitôt que des -moyens suffisants d’existence leur seraient assurés. -Avant qu’il eût pu remplir sa promesse, le vénérable -abbé avait cédé le gouvernement de sa maison à dom -Bonaventure. Son successeur ne perdit pas de vue la -nouvelle fondation. Il envoya cinq religieux sous la -conduite du R. P. Bernard. Ils arrivèrent à Sainte-Marie -le 21 décembre 1852. Rien n’était fait pour les -abriter convenablement. De pauvres cabanes adossées -à la chapelle existante leur servirent de refuge. Les -premiers religieux de Cîteaux n’étaient pas plus dénués -de ressources. Malgré la charité, les soins empressés -des gens du pays et les attentions presque miraculeuses -de la Providence, cette fondation, faite à la hâte et, -comme les précédentes, en dehors des règles établies -par les constitutions, eut à essuyer des épreuves dont -elle s’est longtemps ressentie et qui viennent à peine -de finir. Mais tous les obstacles ne rendirent que plus -sensible la protection de Marie. Après six mois de -grandes privations, il y eut possibilité d’habiter le premier -corps du bâtiment, où l’on s’installa le 43 juillet -1853. Dom Bonaventure envoya alors un renfort de -religieux, parmi lesquels se trouvait le R. P. Marcel, -qui fut élu prieur titulaire et installé le 21 du mois -de juin 1855. A cette époque, dom Bonaventure était -déjà passé à une meilleure vie.</p> - -<p>» Sous la direction habile et active du nouveau -prieur, la communauté, soulagée d’ailleurs par l’arrivée -de quelques religieux, surmonta peu à peu les -difficultés qui arrêtaient son développement. Mme Guyon -augmenta ses libéralités, en récompense desquelles -les religieux n’ont point cru trop faire en donnant à -leur généreuse bienfaitrice, après sa mort, une place -dans leur propre cimetière. Si l’affluence des vocations -eût répondu à sa prospérité matérielle, ce prieuré de -quelques années aurait été au niveau des anciennes -abbayes.</p> - -<p>» Le R. P. dom Gabriel, abbé d’Aiguebelle, visiteur -et père immédiat de Notre-Dame du Désert, bénissant -le Ciel de cet état de choses, proposa, dans une session -du chapitre général de 1859, d’ériger cette maison en -abbaye, puisque désormais elle pouvait se suffire. La -proposition fut accueillie. Les formalités voulues ayant -été fidèlement remplies auprès de l’archevêque par -dom François-Régis, procureur général de la congrégation, -Sa Grandeur obtint de Rome un rescrit favorable, -le 19 novembre 1860, et, munie des pouvoirs -apostoliques, elle publia, par ses lettres du 15 février -1861, l’acte d’érection en abbaye du prieuré de Notre-Dame -du Désert. Deux jours après, le R. P. dom -Gabriel le faisait lire en présence de la communauté -capitulairement assemblée. Depuis ce moment, on ne -cessa d’adresser au Ciel de ferventes prières afin qu’il -daignât éclairer les religieux sur le choix de son représentant. -Elles furent exaucées, et le 19, jour fixé pour -l’élection, le R. P. dom Marie, religieux profès de -Notre-Dame du Désert, fut élu à la majorité des suffrages. -Confirmé le 2 mars suivant par le révérendissime -dom Théobaldo Césari, abbé de Saint-Bernard-aux-Thermes -et président général du saint ordre de -Cîteaux, installé le 11 avril par dom Gabriel, il a été -béni solennellement le 26 mai de la même année par -Mgr Florian Desprez, dans l’église paroissiale de Lévignac, -dédiée à saint Maur abbé. M. Louis Junca, neveu -de la fondatrice et l’ami du monastère, voulut se -charger lui-même des frais de la fête et s’associer une -fois de plus, en cette circonstance, à la pieuse libéralité -de sa tante. » (<i>Annales d’Aiguebelle</i>, t. <small>II</small>, p. 450.)</p> - -<p>A quelque distance du monastère, on voit une ancienne -chapelle rebâtie après la révolution de 1793, -connue sous le vocable de Sainte-Marie du Désert, et -cette chapelle a donné son nom à la communauté nouvelle, -mais elle n’appartient pas aux religieux, qui ne -peuvent pas même y dire la sainte messe<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Nous ne connaissons pas les motifs qui empêchent aux pères -trappistes de dire l’office dans cette chapelle ; mais cela nous étonne -d’autant plus que cette partie de la France a toujours été essentiellement -religieuse.</p> -</div> -<p>La propriété conventuelle est située dans un bas-fond -un peu découvert : <i>c’est un véritable désert</i>, et la vue -de ces lieux solitaires suffit seule pour faire oublier le -monde à celui qui en a connu toutes les illusions. Mais -il n’est pas besoin de chercher le silence et la retraite -pour apprendre à ne plus l’aimer ; jusque dans ses -pompes les plus brillantes, il laisse toujours au fond -du cœur un dégoût inexplicable qui le trahit et qui -semble nous dire que tout chez lui est faux et trompeur. -On ne peut se défendre d’un sentiment de tristesse -au milieu de ses fêtes en apparence les plus -joyeuses. Le plaisir nous avertit lui-même qu’il est -loin d’être le bonheur, et le monde s’efforce en vain -de nous dérober son néant derrière le voile éclatant de -ses folies.</p> - -<p>A Sainte-Marie du Désert, plus que partout ailleurs, -l’âme religieuse est enivrée de délices et de consolations ; -elle s’écrie avec le grand apôtre : <i lang="la" xml:lang="la">Superabundo -gaudio</i>, je suis comblée de joie au service de mon Dieu. -Ses sacrifices que dans les transports de son bonheur -elle n’ose les nommer ainsi, elle ne les échangerait -pas pour les trésors de l’univers ; l’âme qui renonce à -tout ce qui est ici-bas, trouve ce <i>centuple</i> promis par -Notre-Seigneur, et, dans le secret de l’ombre et du -silence, elle se délecte au souvenir de l’amour de son -Dieu. Ceux qui, avides du bonheur de ce monde, le -convoitent en vain, peuvent aller à loisir contempler -ce calme et ce repos sans fin, dont jouissent les Trappistes -dans leur solitude ; leurs plaisirs sont plus purs -et bien plus durables.</p> - -<p>Peu de personnes sont appelées à quitter le monde -pour la solitude et la retraite ; mais celles que Dieu -veut bien y conduire trouveront dans cette nouvelle -vie de puissants moyens de sanctification, si elles sont -attentives à la voix du Seigneur.</p> - -<p>Il vous importe donc, ô vous qui vous sentez attirés -au désert, de bien discerner si c’est véritablement l’Esprit -de Dieu qui vous anime.</p> - -<p>Dès que vous aurez, par les lumières et les conseils -d’un sage directeur, reconnu que c’est lui qui vous -parle au cœur, ne différez point d’exécuter ce qu’il -vous inspire. Souvenez-vous de ce que dit saint Ambroise : -« La grâce du Saint-Esprit ne connaît point de -retardement. » Cette grâce, comme nous l’enseignent -les maîtres de la vie spirituelle, a ses temps et ses -moments : si on la rejette par endurcissement, ou si -on la néglige par indifférence, elle se retire bientôt -et nous abandonne à nous-mêmes. Malheur à ceux -qui ne répondent point à l’inspiration divine dans -un choix de cette importance ! ils doivent craindre de -n’être pas trouvés propres au royaume de Dieu. Quel -aveuglement de s’exposer ainsi à perdre son éternité ! -Ayez donc une grande confiance en Celui qui, après -vous avoir appelés, ne manquera pas de vous donner -le secours de sa grâce pour soutenir une entreprise -qu’il vous aura lui-même suggérée. Dites, avec saint -Paul : « Je puis tout en Celui qui me fortifie. » Et -encore, avec saint Augustin : « Ne pourrais-je donc -pas, avec le secours de la grâce, ce qu’ont pu ceux-ci -et ceux-là ? » Pensez que si le chemin de la croix a -ses difficultés, il a bien aussi ses douceurs. « Les -hommes voient la croix, dit saint Bernard, mais ils -n’aperçoivent pas l’onction de la croix. »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch3"><span class="g maigre">III</span><br /> -Arrivée à la Trappe.</h2> - -<blockquote class="epi"> -<p>Au désert on étudie la vraie sagesse.</p> - -</blockquote> - -<p>Parti de Toulouse à midi, j’arrivai à Cadours vers -trois heures ; de là, je m’acheminai seul, à pied, en -vrai pèlerin, vers Sainte-Marie du Désert. J’avais -quelques heures de chemin à faire pour arriver au -couvent ; aussi, après m’être arrêté au sommet d’une -colline, pour contempler le paysage, je pressai le pas -dans les ravins pour regagner le temps perdu, si je -puis appeler ainsi les moments précieux que j’employais -à admirer les magnificences de la création.</p> - -<p>Plus j’avançais, plus je trouvais l’aspect du pays -sévère et en harmonie avec la sainte retraite dont il -semble s’enorgueillir.</p> - -<p>Parfois, sur le penchant des coteaux, se présentaient -quelques habitations rustiques animant un peu les sites -sauvages, et se trouvant là, comme une dernière -borne, entre un monde bruyant qu’on oublie et une -solitude où l’on adore mieux son Créateur.</p> - -<p>Le soleil baissait à l’horizon, et je touchais au terme -de mon voyage, au but tant désiré.</p> - -<p>A l’extrémité de la vallée se détachait, dans la pénombre, -une grande masse grise et solitaire : c’était -le couvent. Je sentis encore augmenter ce respect religieux, -cette douce mélancolie, qui s’étaient emparés -de mon âme pendant une marche longue et silencieuse.</p> - -<p>La porte du couvent étant fermée, j’agitai la clochette. -Un frère convers m’ouvrit sans sortir de sa -cellule, qui était auprès, comme une loge de portier ; -mais il se présenta à moi, s’inclina profondément -pour me donner le salut de l’hospitalité et me fit entrer. -Cet accueil simple et religieux fit sur moi une -profonde émotion. Quelques paroles de politesse vinrent -expirer sur mes lèvres : je sentais trop vivement -l’infériorité de notre étiquette banale ; car, je le dis -à ma honte, je ne connaissais les Trappistes que par -les pamphlets. Pour la première fois je me trouvais -en face d’un trappiste. C’était un homme d’environ -trente-cinq ans, d’une taille moyenne ; un ample capuchon -ombrageait sa tête ; ses traits, quoique fortement -prononcés, avaient une expression douce et -prévenante : je me rappelais le tableau du <i>Moine</i> ; sa -robe, qui, pour la forme et la couleur, ressemblait à -celle des Capucins, était assujettie par une large ceinture -de cuir. En m’abordant, il tenait dans ses mains -un chapelet auquel il travaillait.</p> - -<p>Tandis que je considérais avec une curiosité respectueuse -ce costume si étrange et si nouveau pour moi, -il me demanda d’une voix amie et avec cet air d’intérêt -et d’amabilité que peut seule inspirer la charité -chrétienne, le motif qui m’amenait dans cette solitude.</p> - -<p>« Je viens, lui dis-je, mon frère, visiter votre monastère -et passer quelques jours dans la communauté -si on veut bien me le permettre. »</p> - -<p>Tout en échangeant nos premières paroles, nous -traversâmes un jardin, au milieu duquel se trouve une -belle statue de l’Immaculée Conception ; de là, nous -parcourûmes plusieurs corridors, pour arriver dans la -salle d’attente réservée aux étrangers. « En attendant, -me dit le frère, veuillez lire la carte manuscrite attachée -au mur ; » et, sur-le-champ, il alla, par trois -coups de cloche, donner avis de mon arrivée à deux -religieux chargés de recevoir ceux qui viennent visiter -la maison.</p> - -<p>Je lus cette carte, qui contient les avertissements -nécessaires pour se conduire dans la maison : — Il faut -éviter, y est-il dit, autant que possible, la rencontre -des religieux, n’en questionner aucun autre que l’hôtelier. — Celui -que vous auriez connu dans le monde, -faites en sorte qu’il ne puisse vous reconnaître ; ne -troublez point le silence, il est sacré, il est obligatoire -comme un serment. — Veuillez bien croire que c’est -avec peine qu’on offre aux étrangers une nourriture -si simple, mais elle est prescrite par la règle.</p> - -<p>Je terminais à peine de lire ces avertissements que -deux religieux se présentèrent. Ils avaient la tête entièrement -rasée, à l’exception d’une petite couronne -de cheveux large d’un doigt ; ils étaient dans la fleur -de la jeunesse ; leurs robes blanches, qui retombaient -jusqu’à terre, semblaient encore rehausser la simplicité -majestueuse de leur maintien. Ils me firent un -profond salut ; puis, tombant tout à coup à mes pieds -et s’étendant de toute la longueur de leur corps, ils -récitèrent une courte prière, la face prosternée contre -terre. S’étant relevés, ils me firent signe de les suivre -à l’église ; c’est le lieu de la prière qu’on fait visiter -d’abord aux étrangers. Je m’agenouillai quelques instants -près de la porte, le cœur ému de ce que je voyais.</p> - -<p>Je fus conduit de nouveau à la salle d’attente, où -l’un des deux religieux me lut plusieurs versets de -l’<i>Imitation de Jésus-Christ</i> ; après quoi ils me firent -signe de les suivre de nouveau, et me conduisirent au -père Elisée (c’est le nom de l’hôtelier), puis ils se retirèrent -après avoir prononcé ces saintes paroles de -l’Ecriture : <i lang="la" xml:lang="la">Suscepimus, Domine, misericordiam tuam -in medio templi tui.</i></p> - -<p>Le père hôtelier m’offrit ses services et m’introduisit -dans une chambre qui, sans être élégante, se faisait -remarquer par une propreté parfaite. L’ameublement -consistait en un petit lit, une table de sapin et une -chaise, modeste comme celle des églises ; une petite -planche, appuyée au mur, soutenait un vase plein -d’eau ; un christ en plâtre bronzé était accolé à la muraille ; -au bas se trouvait une image de l’Immaculée -Conception.</p> - -<p>« C’est ici que vous serez logé, » me dit ce religieux -avec beaucoup de bienveillance. Je lui dis qu’étant -venu à la Trappe en visiteur, je désirais, si cela était -possible, suivre pendant quelques jours tous les exercices -de la communauté. Pour toute réponse, et devinant -sans doute ma pensée, ce bon religieux me -montra attaché au mur un <i>règlement</i> à l’usage des retraitants, -au-dessus duquel étaient écrits ces mots, qui -font la joie du Trappiste : <i>S’il est dur de vivre ici, il -est bien doux d’y mourir.</i> « Veuillez, continua l’hôtelier, -disposer de moi pour tout ce que vous pourrez -désirer ; c’est à moi de vous pourvoir ; ce sera m’obliger -que de me procurer l’avantage de vous rendre -quelque service. » Et il s’en alla.</p> - -<p>Sur la table je trouvai plusieurs livres de piété : -l’<i>Imitation</i>, l’<i>Evangile médité</i>, le <i>Pensez-y bien</i>, etc. -Je suis persuadé que plus d’un voyageur, amené seulement -par la curiosité, aura été saisi par la grâce en -ouvrant ces livres. Je ne veux pas dire qu’à l’instant -il se soit fait trappiste ; mais, après sa lecture, et à la -vue de ces religieux qui ont l’air de trouver si léger -et si doux le joug du Seigneur, à la paix indicible qu’on -respire dans cette sainte retraite, il sera devenu meilleur, -et il sera rentré dans le monde avec quelques -imperfections de moins.</p> - -<p>J’étais à peine installé dans ma cellule, que le père -Elisée vint me chercher pour me conduire au réfectoire -des étrangers, et m’invita à me mettre à table à -côté de deux autres voyageurs. L’un était l’abbé V…, -curé à A… ; l’autre était un jeune vicaire de Saint-Etienne -de Toulouse. Je m’occupai peu, pendant ce -premier repas, de mes deux convives, pour lier conversation -avec le père hôtelier, dont la physionomie -respirait la sérénité et la candeur ; son regard, ses -manières prévenaient ; sa parole était douce et engageante. -Sa constitution ne paraissait pas affaiblie par -les jeûnes et la pénitence. Il était, comme le frère -Matthieu (c’est le nom du frère portier), âgé de trente -à trente-cinq ans.</p> - -<p>On ne sert jamais aux hôtes qu’un repas frugal, -mais très-bon, très-copieux et convenablement assaisonné ; -le pain y est excellent. La règle défend expressément -la viande aux étrangers quels qu’ils soient, à -moins cependant que quelque maladie ne l’exige ; alors -on en servirait, mais seulement à l’infirmerie, jamais -dans le réfectoire des hôtes. Pendant tout le repas, -un religieux de chœur fait aux convives une lecture -pieuse, dans le but d’éviter les conversations frivoles. -A ce premier repas, la lecture n’eut pas lieu, parce -que j’étais arrivée, ainsi que les deux autres voyageurs, -après l’heure de la réfection.</p> - -<p>Comme l’hospitalité qu’on exerce à la Trappe n’a pas -d’autre signification que celle qu’elle a toujours, on -n’exige jamais rien des étrangers, mais on reçoit humblement -les dons offerts par les personnes aisées.</p> - -<p>Le repas terminé, le père hôtelier m’engagea à -prendre l’air dans le jardin. Comme j’étais harassé de -fatigue, je préférai le repos ; je rentrai dans ma -chambre, où je fus seul, seul avec les pensées qui -vinrent alors en foule assaillir mon esprit.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch4"><span class="g maigre">IV</span><br /> -Les Trappistes.</h2> - - -<p>« Le Trappiste issu de saint Benoît, adopté par saint -Bernard, réformé par Rancé, sauvé par de Lestranges, -et dirigé aujourd’hui par le père dom Timothée, abbé -de la Grande-Trappe, est au <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle ce que le Bénédictin -était au <small>VI</small><sup>e</sup>, le Cistercien au <small>XII</small><sup>e</sup>, moine -fervent et laborieux, utile à la religion et à la société, -se multipliant comme autrefois, demandé partout, -dans chaque diocèse. Il convient à nos mœurs industrielles, -plus que tout autre religieux, parce qu’il -travaille, il produit, il défriche, ouvre des colonies -agricoles, sème et récolte, pour alimenter nos marchés -des blés qu’il a récoltés, des troupeaux qu’il a élevés, -des étoffes qu’il a tissées, ce qui fait un appoint bien -autrement sensible, aux yeux de nos économistes, -qu’une somme quelconque de prières ou d’œuvres -ascétiques. Il prie néanmoins sans que le travail des -mains nuise aux élans de son cœur, sans que ces occupations -extérieures troublent jamais son recueillement. -Il sait allier toutes choses, l’amour de Dieu, sa sanctification -et le soin du prochain ; concilier ensemble -l’ascétisme, les macérations et la charité ; être ange -au chœur, anachorète à table et laboureur dans les -champs. »</p> - -<p>Il n’est pas rare de rencontrer, aujourd’hui, des -gens qui, à la seule idée de trappiste, se présentent -une agglomération d’individus qui végètent tristement -à l’ombre de leurs cloîtres, traînant une existence misérable -au gré d’une fatalité déplorable, sans autre -guide que le caprice. Une erreur si ridicule ne saurait -provenir que de ce qu’on n’a point ou qu’on affecte -de ne pas avoir la moindre notion sur cette admirable -institution.</p> - -<p>En effet, la congrégation de la Trappe réalise en -elle-même toutes les belles chimères, que nos chercheurs -de systèmes ont rêvé en tout temps et qu’ils -ne peuvent jamais trouver ; elle forme un gouvernement -accompli : son mode est essentiellement monarchique ; -là toutes les volontés, comme tous les cœurs, -se réunissent et se concentrent en une seule, celle -du supérieur. Celui-ci n’a ce titre que pour être le -premier à la peine, le premier à l’office divin, le premier -à tous les exercices, le modèle de tous ses frères. -Il a toutefois un pouvoir absolu sur tous les membres -de sa communauté ; mais son pouvoir n’est pas -despotique ; c’est plutôt une autorité purement paternelle, -qui s’exerce avec toute la charité que prescrivent -les règles de l’amour le plus tendre ; ce pouvoir -non plus n’est pas arbitraire, il est réglé et limité par -de sages constitutions. Un code de lois détermine et -fixe tous ses devoirs ; c’est la Règle de saint Benoît, que -l’on observe aujourd’hui dans la congrégation, à la -lettre et dans toute sa teneur. Comme naturellement -toute loi prête plus ou moins aux interprétations, un -corps de règlements imprimés en expliquait le véritable -sens ; mais depuis 1852, par suite de la séparation -des deux observances, le corps des règles porte -le titre de Livre des Us. Ces règlements sont vus, -examinés et augmentés tous les ans, par une autorité -compétente : nous voulons dire le chapitre général qui -se tient annuellement, et auquel sont obligés de se -trouver tous les abbés et les premiers supérieurs de -toutes les maisons de la congrégation. Quoique l’abbé -gouverne son abbaye par lui-même et selon sa seule -volonté, il est comptable de son administration envers -ses supérieurs majeurs ; c’est durant le chapitre général, -en particulier, que se fait cette revue.</p> - -<p>De plus, le révérendissime vicaire général fait chaque -année la visite de toutes les maisons de l’ordre, qui -sont sorties de la Grande-Trappe. Ainsi Sainte-Marie -du Désert est visitée de droit par l’abbé d’Aiguebelle ; -ce n’est que par délégation de ce dernier que dom -Timothée peut en faire la visite régulière. Après avoir -tout examiné avec la plus exacte sollicitude, il voit -chaque religieux en particulier, recueille les observations -de chacun, les plaintes qu’il pourrait avoir à -formuler, et il en fait ensuite son profit, dans l’intérêt -de la gloire de Dieu et pour le plus grand bien -de la congrégation.</p> - -<p>Dans la communauté, il y a un grand nombre d’emplois ; -l’occupation de chacun est de faire goûter et -prévaloir en tout la volonté de l’abbé, et celui-ci puise -dans l’esprit de Dieu même les communications qu’il -transmet à ses subalternes. Une protection divine réside -visiblement sur cette administration ; aussi, tant -que la régularité et la ferveur s’y maintiennent, la -paix et la félicité en sont les compagnes inséparables.</p> - -<p>Les religieux de la Trappe sont partagés en deux -classes : les religieux de chœur et les frères convers. -La première classe de ces religieux comporte généralement -les hommes dont l’éducation a été soignée, bien -qu’il y ait aussi de ces hommes à qui l’humilité a fait -préférer le titre de frère convers ; les religieux de -chœur ont pour destination spéciale de chanter l’office -divin ; ils sont consacrés au Seigneur par les trois vœux -de religion, et de plus par le vœu de stabilité ; on leur -donne le nom de Pères.</p> - -<p>Les frères convers sont plus particulièrement occupés -aux travaux manuels ; cependant ils assistent à -une grande partie des offices de nuit et de jour, et -quand ils sont occupés au travail pendant l’heure des -offices, soit dans l’intérieur du couvent, soit aux -champs, ils s’acquittent ensemble et à voix haute des -devoirs religieux que les pères pratiquent en même -temps dans l’église. Du reste, ils sont soumis, à peu -de chose près, aux mêmes règlements que les religieux -de chœur.</p> - -<p>Qu’on ne se figure pas que l’homme, quelque éclairé -et instruit qu’on le suppose, se dégrade, parce qu’il -met la main à l’œuvre et vaque quelquefois à de pénibles -travaux ; la noble fierté de l’ancienne Rome ne -se crut jamais offensée parce que ses plus illustres -sénateurs labouraient leurs champs des mêmes mains -qui avaient dirigé avec tant d’habileté les rênes de -l’Etat ; si c’eût été une dégradation, les noms de ces -fameux dictateurs qu’on allait arracher à leur charrue -pour en faire les sauveurs de la république, ne seraient -jamais passés à la postérité.</p> - -<p>Chaque ordre a un costume, invariable, historique -et souvent pittoresque. Le Prémontré vêtu de blanc -nous rappelle saint Norbert ; le Mineur ceint d’une -corde, François d’Assise ; le Trinitaire aux trois couleurs -symboliques, blanc, rouge et bleu, Jean de -Matha ; le Carme déchaussé, sainte Thérèse ; le Capucin -à la longue barbe, Matthieu de Baschi ; le Trappiste -au scapulaire noir, Rancé ; le Jésuite, Ignace de -Loyola.</p> - -<p>L’habit des religieux trappistes de chœur se compose, -pour le temps du travail, été et hiver, d’une robe de -gros drap blanc, d’un scapulaire noir, le tout serré -par une ceinture de cuir, et dans le reste du temps, -ils ajoutent une tunique à manches larges et pendantes -de gros drap blanc comme la robe, assez semblable pour -la forme à la toge romaine ; cette tunique est surmontée -d’un capuchon ou capuce pour couvrir la tête ; c’est -là proprement dit l’habit monacal, auquel on donne -aussi le nom de <i>coule</i><a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Des hommes de haute distinction se sont revêtus de la coule -des Trappistes. On a compté parmi les frères, les comtes de Santena, -de Rosembert et de Thalouet, le chevalier de Charny, le baron de -la Motte, le baron de Géramb, chambellan de l’empereur d’Autriche, -etc.</p> -</div> -<p>Les frères convers portent la même robe, mais de -grosse étoffe brune, recouverte d’une sorte de grand -manteau appelé <i>chape</i>. Les frères convers et les religieux -de chœur portent une chemise de serge grossière.</p> - -<p>Sous cet habit si simple, que d’hommes éminents -dans la noblesse, dans l’armée, dans les lettres, se -sont déjà ensevelis ! Il n’y a plus rien là des vanités du -monde ; on n’y conserve pas même son nom, qu’on -change en y entrant contre celui de frère Martin, -frère Dominique, frère Hilarion, etc. Grâce à l’éternel -silence qui règne à la Trappe, ces hommes peuvent -passer là toute leur vie sans se connaître.</p> - -<p>Il y a ensuite à la Trappe, outre ces deux classes -de religieux profès, des aspirants, des novices et des -frères donnés ou familiers.</p> - -<p>Les aspirants sont ceux qui, se sentant portés à la -vie monastique, ont demandé à faire partie des religieux. -Ils suivent pendant quelque temps les exercices -de la maison ; puis, s’ils persévèrent, ils passent au -rang des novices et prennent l’habit.</p> - -<p>Les novices, partagés en novices de chœur et novices -convers, selon leur destination à devenir religieux pères -de chœur ou religieux frères convers, font une année -de noviciat, après laquelle, s’ils persistent dans leur -vocation, ils prononcent des vœux définitifs.</p> - -<p>Les frères familiers, sans se lier par des vœux et -sans s’engager dans la profession religieuse, se donnent -à la maison et deviennent membres de la famille. -Mais ils ne portent point d’habit ; ils ne sont point -soumis à des règles aussi sévères, et peuvent se retirer -quand il leur plaira, à moins pourtant qu’ils ne veuillent -devenir frères ou pères, et se soumettre pour cela -aux épreuves du noviciat.</p> - -<p>« Le Trappiste va au désert pour y étudier la vraie -sagesse ; il va y chercher le bonheur que le monde ne -saurait lui offrir ; pour cela, il embrasse un plan de -vie un peu pénible à la nature et dont les commencements -offrent bien quelques difficultés ; mais il ne tarde -pas à y trouver des douceurs qu’il n’échangerait pas -pour les plus grandes délices de la terre. Son occupation -est de soumettre la chair à l’esprit, de réformer -son cœur, de ne lui permettre que des affections légitimes, -de faire mourir l’amour, la volonté et l’esprit -propres, qui sont des ennemis éternels de notre repos, -et les saints exercices de la Trappe sont des spécifiques -puissants pour obtenir ces résultats. »</p> - -<p>Notre ordre, dit saint Bernard, c’est l’humiliation -même. Et ceux qui, une bonne fois, connaissent le -secret de s’humilier sans cesse, trouvent assez de force -pour tout faire. En entrant à la Trappe on doit être -prêt à dompter son corps et à ne plus rien vouloir que -ce que les supérieurs demandent de vous ; dans ces -dispositions on est sûr de persévérer. On demande surtout -aux postulants une bonne volonté et la constance -dans la volonté, un bon esprit, qui sait recevoir les -reproches, les corrections ; et ainsi on vit en paix et -union avec le monde. Les personnes qui se découragent -aux premières difficultés, ou qui ne peuvent -supporter les humiliations et qui sont inconstantes, -ne sont point propres à la vie de trappiste.</p> - -<p>Il faut à la Trappe une volonté plus ferme et plus -déterminée que dans aucun autre ordre religieux. On -veut des âmes cherchant Dieu et Dieu seul. Ce qui -éloigne aujourd’hui les postulants des maisons de trappistes, -ce ne sont pas tant les pénitences corporelles -que les renoncements du cœur et les abaissements de -l’esprit.</p> - -<p>« A la Trappe, par-dessus tout, on est à l’école du -paradis ; on s’y forme aux vertus qui doivent y conduire, -on y fait un apprentissage de la vie éternelle. -Sans doute, on ne peut pas savoir quelle est l’occupation -des bienheureux dans le ciel, mais on tâche de -s’y modeler sur ce qu’on a pu en soupçonner de plus -raisonnable. Ainsi, la vie des bienheureux est toute -d’intelligence, toute spirituelle : dans leur monastère, -les religieux font une guerre continuelle à toute sorte -de sensualités ; ils tâchent de spiritualiser toutes leurs -œuvres. Dans le ciel, les saints chantent continuellement -les louanges du Très-Haut ; la première occupation -des moines est de louer le Seigneur, et pour ne -pas voguer à l’aventure, ils se règlent sur le prophète-roi, -qui se levait pendant la nuit pour rendre ce devoir -à son Créateur et le louait encore sept fois le jour. -Enfin, les glorieux habitants des cieux sont tout absorbés -en Dieu et ne pensent plus à la terre ; les moines, -de même, vivent séparés du monde et se purifient tous -les jours de l’attache qu’ils ont eue pour les créatures. »</p> - -<p>Du reste la vie des religieux de la Trappe n’a rien -de bien extraordinaire ; ils font ce que d’ailleurs ils seraient -obligés de faire s’ils étaient demeurés dans le -monde, et ce qu’y font, mais avec plus de difficultés, -ceux qui veulent s’y sauver ; ils observent toute la loi -de Dieu avec le plus d’exactitude qu’il est possible. -Ils voudraient entrer un jour en possession des huit -béatitudes, et ils savent qu’il n’y a pas d’autres -moyens que ceux que notre Sauveur indique lui-même : -ce sont là les motifs qui les entretiennent dans des -voies de pénitence.</p> - -<p>Prier, méditer, veiller, jeûner, travailler, telle est la -vie des religieux trappistes. Quelques détails feront -mieux connaître les saintes occupations qui partagent -leurs moments, et donneront en même temps une -idée de la vie qu’on mène à la Trappe.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch5"><span class="g maigre">V</span><br /> -Silence et solitude.</h2> - -<blockquote class="epi"> -<p>La solitude est la patrie des forts, -le silence leur prière.</p> - -</blockquote> - -<p>Je n’ai point l’intention de faire une ample description -de la solitude en parlant de Sainte-Marie du Désert. -Les saints ont toujours regardé la solitude comme un -asile où la vertu est à l’abri de tout danger.</p> - -<p>Jésus-Christ a voulu se transfigurer sur une montagne, -après s’être éloigné de la foule, n’amenant avec -lui que trois de ses disciples, nous montrant par là -que la solitude n’est autre chose que la fuite, qu’un -éloignement du commerce des hommes et le commencement -de notre gloire. C’est en effet ce qui a -porté tous les saints Pères à élever la vie solitaire ou -érémitique jusqu’au troisième ciel, et ils se sont surpassés -eux-mêmes par l’éloquence de leurs cœurs. -L’amour qu’ils ont eu pour la solitude a été un feu -dans leur volonté qui l’a embrasée de désirs pour elle, -et une lumière dans leur esprit pour leur faire connaître -ses avantages.</p> - -<p>« La solitude, dit saint Jérôme, est une école où -une doctrine toute céleste est enseignée ; c’est un paradis -de délices, tout éclatant de l’éclat des roses -de la charité, de la blancheur des lis de la chasteté ; en -un mot, l’ornement de toutes les vertus. Ma cellule, -ajoute ce grand saint, est à mon égard une grande ville, -et ma solitude c’est mon paradis. »</p> - -<p>C’est dans la solitude que Moïse a reçu le Décalogue ; -c’est dans la solitude qu’Elie a joui de la présence de -Dieu.</p> - -<p>« O solitude, tu es l’échelle de Jacob, qui élève les -hommes au ciel et fait descendre les anges sur la terre. -C’est par toi que le Prophète royal demandait à Dieu -de ne point ressentir les maux de ce monde. C’est toi -enfin que le Fils de Dieu, au commencement de sa manifestation -au monde, a daigné consacrer par sa propre -habitation. (<span class="small">S. AMBROISE.</span>) »</p> - -<p>« Dans la solitude, dit saint Bernard, on acquiert -la pureté du cœur, la fermeté et la paix parfaite de -l’âme. Dans la solitude on goûte par avance les fruits -de l’éternité, dont le premier est d’être délivré d’une -infinité d’occasions d’offenser Dieu ; le second, d’être -exempt d’une cruelle guerre que font à nos âmes l’ouïe, -la langue et les yeux ; le troisième, de jouir d’une familiarité -sainte avec Dieu ; le quatrième, d’avoir part à une -abondance et à une plénitude de grâces que Dieu donne -à l’âme vide de toute créature ; le cinquième, c’est une -certaine assurance qu’on a de son salut et de la bienheureuse -immortalité à laquelle on aspire. »</p> - -<p>Pour bien parler de la solitude, il faut connaître -celle de Sainte-Marie du Désert. Eloignée de toutes les -choses de ce monde, elle n’est point de l’isolement : -on peut y vivre sans crainte de n’être pas aimé, car -la charité y respire partout. Un homme passe quelquefois -sa vie dans le monde sans avoir rencontré un ami ; -il voit se succéder tous ses jours et reste indifférent -aux autres hommes qui l’entourent. Dans la retraite -sainte de la Trappe, il n’en est pas ainsi. Tout ce qui -vit avec vous mourrait, s’il le fallait, pour vous. Aussi -quelle bienveillance dans les regards que vous rencontrez ! -comme vous pouvez compter sur ce religieux -que vous voyez pour la première fois et qui s’incline -humblement devant vous ! Il est tout chargé d’années -et de vertus, et il se prosterne presque jusqu’à terre -devant le jeune homme qui passe à côté de lui !… Sa -salutation n’est point commandée par une trompeuse -politesse : c’est un frère qui salue son frère en Jésus-Christ, -et qui est prêt à s’immoler pour sauver son âme.</p> - -<p>« Il est très-important, observe l’Ecriture, de réprimer -et de régler sa langue ; sans quoi elle devient -bientôt une épée affilée, qui frappe, blesse et tue par -la parole ; une arme plus dangereuse cent fois que les -ciseaux dans les mains d’une femme, dont la pointe -peut bien percer les chairs, mais non blesser la personne -au cœur, comme le dard empoisonné de la critique -qui fait la guerre à tout, immolant à sa passion, -sous les coups de la satire, la réputation, l’honneur et -souvent l’amitié. Plusieurs ont péri par le tranchant du -glaive, disait Salomon, mais ils sont plus nombreux -ceux que la langue a tués : on a compté les morts sur -les champs de bataille, on ne sait pas les victimes du -salon. Telle réunion s’est dissoute, telle soirée a manqué, -tel cercle ne s’ouvre plus pour éviter les <i>bons mots</i> d’un -<i>parleur</i> trop spirituel. La nature humaine est capable -de dompter les bêtes sauvages, dit saint Jacques ; elle -a apprivoisé les oiseaux, adouci les vipères et réduit -les animaux ; mais il sera toujours plus difficile de -dompter une langue qui, insensible au frein, indocile -au commandement, résiste à tous nos efforts : Dieu -seul pourra la soumettre au silence. »</p> - -<p>Les philosophes de l’antiquité avaient ordonné le silence -à leurs disciples, pour éloigner, disaient-ils, les -embarras d’une discussion ; mais Jésus-Christ, qui est -venu accomplir la loi et non l’abroger, l’a recommandé -comme moyen d’éviter le péché. Tout le travail de -l’homme consiste à bien régler sa langue. Il l’a observé -lui-même assez rigoureusement, ne disant rien pendant -trente ans, parlant peu dans sa vie publique, se -taisant même souvent quand on l’interrogeait.</p> - -<p>Le chrétien, désireux d’imiter son Maître, l’a pratiqué -à son tour, non dans un accès de misanthropie, mais -par religion. Il allait loin du bruit, cherchant le désert -pour y vivre dans le silence. « Arsène, debout, fuis et -tais-toi, » disait une voix mystérieuse. Les solitudes se -peuplaient, tout en demeurant silencieuses. A Scété, -le calme était si profond, dit Marule, que vous eussiez -cru le lieu inhabité. A Tabenne, les trois mille religieux -qui vivaient sous la conduite d’Ammon, dit -Ruffin, s’occupaient à prier, sans jamais parler à -personne. A Clairvaux, dit l’abbé de Saint-Thierry, le -silence qui y régnait imprimait une profonde vénération, -une profonde retenue, même aux étrangers qui -arrivaient ; il agissait sur eux si puissamment, qu’ils -n’osaient émettre ni paroles mauvaises ou oiseuses, ni -même celles qui auraient été hors de propos.</p> - -<p>Les enseignements de saint Bernard avaient porté -leurs fruits ; il y avait prêché la circoncision de la -langue, aussi nécessaire au moine, disait-il, que la -circoncision de la chair au juif et la circoncision du -cœur à un chrétien.</p> - -<p>Le silence monastique empêche non-seulement les -discussions irritantes, les froissements, comme il en -arrive trop souvent dans les monastères où la règle -n’oblige pas au silence, mais il a un autre avantage, -c’est d’isoler le religieux des religieux qui l’entourent, -en lui permettant de vivre en ermite dans la communauté : -c’est la solitude unie à la vie cénobitique. Un -moine de Scété demandait un jour s’il ne serait pas -possible de s’enfoncer plus avant dans la solitude, et -mettant le doigt à la bouche, Macaire lui répondit : -« Retirez-vous dans cette cellule et fermez-en la porte -à tout jamais. » Oui, le silence procure au cénobite -tous les avantages de la vie érémitique sans lui faire -perdre les agréments de la communauté : il est seul -sans être délaissé ; il a l’indépendance d’un solitaire -sans en courir les dangers, la tranquillité du désert -sans en éprouver les ennuis ; il trouve dans son couvent -l’isolement de l’ermitage et les ressources de la communauté.</p> - -<p>Tels sont, dans un monastère, les avantages du silence, -qui devient comme le lien de la vie commune, -la sauvegarde de la charité et le bonheur du religieux ; -« il le met à couvert de beaucoup de maux, dit saint -Jean Chrysostôme ; il l’élève au-dessus de ses passions -et le rend invulnérable ; il est un rempart pour l’oreille, -un frein pour la langue, un port tranquille ; il est le soutien -de la prière, l’échelle du Ciel, le chariot d’Elie qui -nous enlève à la terre pour nous donner à Dieu. » Le -silence, parfois, est plus expressif que la parole : l’éloquence -s’en est servie souvent pour arriver au sublime ; -le Trappiste l’emploie, ce qui vaut mieux encore, pour -s’élever à la vertu.</p> - -<p>« Les Trappistes sont toujours silencieux, soit au travail, -soit au repas, seuls ou en communauté, en un -mot partout, excepté au chœur, où leur voix, libre -enfin, peut chanter des heures entières sans ennui, -sans fatigue, sans enrouement : la langue ne sort du -repos que pour y rentrer, et, reprenant dans le silence -une énergie nouvelle, elle peut, sans s’épuiser -jamais, toujours fraîche et reposée, redire les chants -du psalmiste royal. »</p> - -<p>Les lèvres qui touchent l’hostie consacrée doivent être -saintes, la bouche qui mange le pain des anges, la -manne eucharistique, ne doit s’ouvrir que pour publier -les louanges de Dieu ; la langue qui sert à la communion -ne doit pas devenir un membre d’iniquité, -servir d’instrument au péché ; elle sera donc muette ou -ne parlera que le langage sacré : c’est l’enseignement -profond, la haute leçon qui ressort de cette loi monastique.</p> - -<p>Tout à la Trappe annonce qu’il faut se taire, tout y -prêche le silence. Quelques sentences bibliques, imprimées -sur les murs, en rappellent l’étroite obligation : -« Seigneur, mettez une garde à ma bouche et une -porte à mes lèvres. » (<span class="sc">Eccl.</span> <small>XXII</small>, 55). « Le silence est -notre gardien et notre force. » (<span class="sc">Is.</span> <small>XXX</small>, 15). Mais plus -souvent le mot SILENCE est écrit tout seul, çà et là, -en gros caractères, en lettres majuscules, comme pour -mieux en faire sentir l’importance.</p> - -<p>Le silence était une loi, on a établi les peines les -plus sévères contre son inobservance ; une simple humiliation -ne suffirait pas, il faut un châtiment disciplinaire, -et la loi est encore bien sage dans cette rigueur -apparente. Qui ne sait combien l’observation de -cette excellente vertu contribue efficacement au bon -ordre des établissements où elle est bien pratiquée ? -Quelle sauvegarde assurée contre les désordres, les jalousies, -les haines, les inimitiés et les divisions qui font -le malheur de la société ! Une charité toute cordiale -fait les délices des couvents ; mais serait-il possible de -se maintenir dans ces heureux sentiments, si, dans les -maisons nombreuses surtout, chacun avait la faculté -de dire son sentiment, de donner son avis, de communiquer -toutes ses idées ? Quelle confusion et quel désordre -en bien peu de temps ! puisque c’est une opinion -assez reçue, que l’on compte presque autant de sentiments -qu’il y a de têtes admises à délibérer. Combien -de ces paroles, innocentes peut-être dans l’intention de -celui qui les prononce, sont mal saisies et mal interprétées -par celui qui s’y croit offensé, et tôt ou tard -quelle perturbation n’occasionnent-elles pas !</p> - -<p>Au reste, cette pratique du silence, qui serait si pénible -et si impraticable dans le monde, au milieu de -ceux qui ne l’observeraient pas, n’a pas ce caractère à -la Trappe. Ici-bas, tout est relatif, et ce qui serait intolérable -partout ailleurs, paraît doux et aisé au religieux, -pour qui la contemplation devient vite un besoin ; -comme ses frères, qui lui en donnent l’exemple, -il préfère bien mettre toutes ses délices à converser avec -Dieu dans l’oraison et avec les saints par la lecture, -plutôt que de perdre son temps dans des conversations -dont il sent si fort l’abus et les dangers.</p> - -<p>De plus, ce silence n’est pas si absolu qu’il ne puisse -y être dérogé. Ainsi, le supérieur et quelques employés -en sont dispensés dans bien des circonstances ; une nécessité -quelconque est encore un motif suffisant pour -obtenir la permission d’échanger quelques paroles.</p> - -<p>Enfin, il y a dans l’ordre un petit dictionnaire de -signes, à l’aide desquels les religieux peuvent, sans -parler, s’entendre entre eux pour les choses les plus -usuelles, et se communiquer leurs idées lorsqu’il y a -quelque nécessité de le faire.</p> - -<p>Dans le chapitre suivant, j’analyserai la journée des -Trappistes, et l’on ne pourra s’empêcher de penser, en -disant cette analyse, que ces hommes, desquels on a -tant parlé en les calomniant, en les raillant, en les -méprisant, sont arrivés au plus haut degré de perfectibilité -auquel l’homme puisse atteindre.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch6"><span class="g maigre">VI</span><br /> -La journée d’un Trappiste.</h2> - -<blockquote class="epi"> -<p>Les jours se suivent et se ressemblent.</p> - -</blockquote> - -<p>A minuit, à une heure, à deux heures au plus tard, -selon la dignité de la fête, le plus ou moins de solennité -de l’office, la cloche du monastère sonne au milieu -des ténèbres et dans les saisons les plus rigoureuses, -pour appeler le religieux au chœur. Pour louer le Seigneur, -ils devancent l’étoile du matin, et quand vient -la nuit, ils le chantent encore. Au premier signal, -toute la communauté s’arrache à un sommeil que lui -a peut-être longtemps refusé la dureté de la couche : -elle s’empresse d’aller offrir à Dieu les hommages de -son exactitude et de son dévouement. Cinq minutes -après le réveil, l’office commence ; il dure jusqu’à -quatre heures ou quatre heures et demie.</p> - -<p>La messe du point du jour suit de près les offices de -nuit. Elle se dit et s’entend avec un grand recueillement ; -l’officiant, pour se garder des objets extérieurs -qui pourraient le distraire, enfonce son capuchon fort -avant sur son front et découvre sa tête en arrivant à -l’autel. Cet autel rappelle la pauvreté du berceau de -Jésus ; ni l’or, ni l’argent, ni la soie ne le parent ; tout -y est en bois et d’une grande simplicité.</p> - -<p>Après prime et la messe matutinale, on tient le chapitre -des <i>coulpes</i> ou confession publique. Là chacun -s’accuse devant ses frères des fautes qu’il a commises -dans la journée. Si l’un des religieux oublie de s’accuser -d’une faute ou en a commis une involontairement -et qu’un de ses frères la connaisse, celui-ci la -proclame à haute voix ; le coupable l’en remercie et -ne laisse pas passer la journée sans prier pour celui -qui l’a accusé.</p> - -<p>Quoique l’office divin soit l’œuvre par excellence des -religieux de chœur, le travail des mains est aussi une -de leurs obligations. Le travail est la loi de la nature -et la punition de notre péché. « Le Trappiste se soumet -à cette loi, l’acceptant dans toute sa rigueur, la pratiquant -dans toute sa vérité : fils de saint Benoît, qui -faisait du travail de la terre la condition de la vie -monastique, il gagne le pain qu’il mange sans le -devoir à personne. Saint Bernard ajoute : L’oisiveté -est l’ennemie de l’âme. C’est pourquoi tous les frères -devront chaque jour consacrer un certain temps au -travail des mains et avoir des heures fixes pour l’étude -des saintes lettres. » Personne à la Trappe ne peut être -dispensé du travail. Ce n’est qu’alors, dit saint Benoit, -que le religieux est véritablement moine.</p> - -<p>Le jour avançant, les travaux commencent : on voit -alors tous ces serviteurs de Dieu se rendre aux postes -qui leur sont assignés. Les uns, chargés de leurs -pioches et de leurs pelles, prennent le chemin des -champs ; d’autres vont scier du bois dans la forêt. -Comme mon désir était de suivre de point en point les -exercices de la communauté et de voir par moi-même -ce qui pourrait m’intéresser et m’édifier, le père prieur -m’avait envoyé un religieux, pour me faire suivre les -religieux dans leurs divers exercices ; je fus témoin de -leurs travaux, qui consistent dans le labourage, la -garde du troupeau, les lessives, le soin des écuries, -le balaiement des cloîtres. En parcourant les champs -pour examiner les divers genres d’exploitation, je considérais -de loin ces religieux-pasteurs, couverts de -leurs capuchons, les uns conduisant la charrue, d’autres -faisant des gerbes et les chargeant sur une lourde -charrette attelée de chevaux ; plus loin, le frère gardien -priant, tête nue, à genoux, au milieu de son -troupeau ; tandis que sur la lisière de la forêt les -vaches paissaient sous la conduite d’un autre trappiste -armé d’une longue perche, qui les suivait lentement -à travers les touffes de verdure.</p> - -<p>Pendant le travail, de temps en temps, tous les -religieux se découvrent, lèvent les yeux au ciel et -prient. Cet exercice leur fait supporter la fatigue, la -chaleur ou le froid, et ils en éprouvent un véritable -soulagement. Telle est l’institution de la Trappe : la -prière pour récréation. Si, comme le Roi-prophète, -le Trappiste se lève la nuit pour chanter les louanges -du Seigneur, comme lui aussi, <i lang="la" xml:lang="la">septies in die laudem -dixi tibi</i> : sept fois le jour il chante la gloire de son -saint nom. Après cette première partie du travail de -la journée, les religieux quittent leurs travaux, se -rendent au chœur pour chanter la grand’messe et les -petites heures.</p> - -<p>L’office terminé, les religieux se rendent au réfectoire. -Le père hôtelier vint me chercher pour me faire -assister à leur repas. Le Trappiste donne à la nourriture -de son corps tout le nécessaire, ne lui refusant -jamais que le superflu, soit dans la qualité, soit dans -la quantité des mets. Les douze onces de pain par jour -(huit onces pour le dîner et quatre onces à la collation) -suffisent à son alimentation. Le jeûne vient quelquefois -rogner encore la portion, sans jamais compromettre -la santé. Ce jour-là, le Trappiste fait comme -le soldat de l’empire, serre sa ceinture d’un cran, et -dit avec autant d’héroïsme et plus de religion : « J’ai -bien dîné, » en rendant grâces à Dieu.</p> - -<p>Le R. P. abbé est placé au milieu d’une table plus -élevée que les autres et qui est appuyée au fond de la -salle ; un grand crucifix est placé au-dessus de sa tête -et se dessine en noir sur la blancheur du mur. Près de -lui sont assis le père prieur et le père sous-prieur ; les -étrangers sont admis à cette table du fond, à la manière -antique. De l’endroit où j’étais placé, je voyais -quatre longues files de Trappistes debout. Après le -<i lang="la" xml:lang="la">Benedicite</i>, ils s’assirent. Il était près de midi, et tous -ces hommes étaient levés depuis une heure du matin. -C’était leur premier repas, et cependant tous attendent, -sans la plus légère marque d’empressement, le -signal qui doit leur être donné.</p> - -<p>« Le repas est servi sur une table sans nappe, entourée -de bancs comme la table du pauvre, où les religieux -s’associent pour manger ce qui leur a été servi, -sans autre assaisonnement que leur appétit. » Chaque -religieux a une serviette pour s’essuyer, envelopper la -cuillère, la fourchette en bois et le couteau.</p> - -<p>Le père abbé frappe sur la table : le dîner commence, -et l’on n’entend aucun bruit, et rien ne trouble -la pieuse lecture que fait un religieux. Le dîner se -composait d’une soupe aux légumes, cuits sans beurre -et sans sel, et d’un plat de riz à l’eau. Selon la saison, -on donne du fruit : c’est là leur plus grande douceur. -Au monastère de la Val-Sainte, pendant le repas, le -supérieur frappait la table avec son couteau ; alors tout -mouvement cessait, le lecteur fermait le livre, chaque -religieux devenait immobile, et tous les cœurs et les -yeux s’élevaient en esprit vers Celui qui leur donnait -le <i>pain quotidien</i> ; ils attendaient la répétition du même -signal pour continuer de manger. Il faut ajouter qu’ils -ne buvaient pas non plus à volonté et suivant le besoin -qu’ils éprouvaient, mais seulement lorsque le père -abbé agitait une sonnette placée près de lui. Cette pratique -a été supprimée depuis 1834. Aujourd’hui l’on -boit selon la soif, et le repas n’est jamais interrompu. -Ils tiennent leur verre des deux mains, afin d’agir avec -une lenteur forcée et de réprimer ainsi les mouvements -de l’appétit sensuel. Ces hommes, qui ont trouvé le -moyen d’étouffer jusqu’à ce sentiment de satisfaction -que la nature ressent dans l’acte le plus nécessaire à -l’existence, qui en ont fait au contraire un acte d’expiation, -et qui ne nourrissent leur corps que pour le -mortifier, ont les attentions les plus délicates, les -égards les plus minutieux pour les étrangers qu’ils -admettent à leur table et auxquels ils offrent de si rigides -exemples. Le pain est excellent ; on me donna -un plat de plus qu’à la communauté, et que mon peu -de connaissance de l’art culinaire ne me permit pas -de reconnaître.</p> - -<p>La nourriture habituelle des Trappistes se compose -d’un bon pain bis, d’herbes et de racines potagères, -de riz, de légumes surtout, cuits dans l’eau, avec un -peu de sel pour tout assaisonnement. Ils mangent les -fruits de leur jardin. On sert à chacun sa portion toute -faite, mais toujours copieuse. « L’odorat n’est pas réjoui -quand il n’a pour tout fumet que l’odeur fade de -quelques légumes refroidis, et le goût ne peut guère -savourer des mets insipides ; mais la mortification -arrange tout, rend bon ce qui est mauvais, et adoucit -les eaux amères, comme la baguette de Moïse. »</p> - -<p>Les murs du réfectoire portent des inscriptions tirées -des saintes Ecritures. Je crois me rappeler celle-ci : -<i>A l’homme que faut-il ? Un peu d’eau et de pain.</i></p> - -<p>Durant l’été, les Trappistes dînent à onze heures -et demie, et ils ont ensuite une heure pour faire <i>la -méridienne</i>. Aussitôt après, le père hôtelier m’introduisit -dans le cloître qui s’étend, en forme de galeries, -dans toute la longueur du carré intérieur, au milieu -duquel se trouve le cimetière. C’est un des <i>lieux réguliers</i>, -comme l’église, le réfectoire, le dortoir et le -chapitre, où personne ne peut parler avec les étrangers, -pas même l’hôtelier. Dans un parloir contigu au -cloître sont suspendus, aux murailles, les habits des -religieux de chœur et les chapes brunes des frères convers. -Je visitai successivement la forge, le laboratoire, -la bibliothèque, la reliure, la lingerie, l’infirmerie -et les ateliers divers ; car tout ce qui est nécessaire -aux besoins des religieux se fait dans le couvent, et les -Trappistes l’ont voulu ainsi, afin de n’être point forcés -d’avoir aucune communication avec les villes. Tous ces -travaux s’exécutent dans le plus grand silence. Cependant, -il est de nombreuses circonstances où quelques -mots deviennent nécessaires, mais ces quelques mots -ne sont prononcés que par le supérieur aux religieux -ou aux étrangers, par le père hôtelier aux voyageurs, -et par le cellérier dans ses rapports avec les marchands -ou les frères.</p> - -<p>Je n’aurai garde d’omettre une pharmacie fournie -des médicaments de première nécessité ; un petit jardin, -dit de la pharmacie, l’alimente sans beaucoup -de frais des follicules et graines nécessaires. Enfin, -Sainte-Marie du Désert a le précieux avantage de posséder, -parmi ses religieux, un pharmacien (le père -Maxime) plein de zèle et de charité. Afin de mieux -remplir l’emploi qui lui était confié, le père Maxime -a pris rang parmi les frères convers, après avoir été -auparavant novice de chœur. Le R. P. abbé l’autorise et -le charge, à l’égard des malades pauvres des environs, -de distribuer, avec ses sages conseils, les remèdes, soulagements -et autres secours que leur état réclame.</p> - -<p>Dans tous les ateliers, j’ai trouvé l’activité et le -silence. Jamais aucune parole ne vient se joindre au -bruit des mains qui travaillent, aucune distraction ne -vient retarder l’ouvrage. Le crucifix se retrouve partout ; -sa vue soutient et encourage celui que la fatigue -serait au moment de vaincre. L’ordre et la propreté -règnent dans toute la maison, et le plus grand soin se -fait aussi remarquer dans les vastes et beaux jardins -de la communauté.</p> - -<p>J’ai parcouru, une seconde fois, plein d’admiration, -les champs qui avoisinent le monastère. Tous les religieux -étaient alors disséminés çà et là dans la campagne ; -partout j’ai trouvé l’activité d’une grande -ruche. Je croyais ne voir dans ce couvent que les habitudes -et les pratiques du cloître ; je croyais n’y -entendre que des cantiques et des prières ; je n’y voyais -que l’image des travaux champêtres, et je n’y entendais -que le bruit et le mouvement de l’industrie agricole. -Quelques religieux de chœur, ayant à leur tête -le R. P. prieur, arrachaient des pommes de terre et -en remplissaient de petits paniers, qu’ils portaient -ensuite sur une lourde charrette attelée de deux bœufs. -La blancheur de leurs robes tranchait admirablement -sur cette terre noire, et formait un contraste frappant -au milieu de cette vaste solitude qu’animait seule leur -activité ; de temps à autre, ils échangeaient des signes -de charité et d’affection réciproque ; puis, à un signal -donné, debout, immobiles, les bras en croix sur la -poitrine, les yeux levés vers le ciel, ils adressaient à -Dieu de courtes et ferventes prières. Pendant ces moments -de silence, il me semblait, comme le dit Chateaubriand, -ouïr passer le monde avec le souffle du -vent ; je me rappelai ces garnisons perdues aux extrémités -du monde, et qui font entendre aux échos des -airs inconnus comme pour attirer la patrie…</p> - -<p>Il est quatre heures, la journée des Trappistes est -bien avancée ; ils se rendent donc au chœur pour chanter -vêpres, car ils ont gagné leur souper.</p> - -<p>« Le moine doit vivre du travail de ses mains, dit -saint Benoît, bien persuadé que celui qui ne produit -pas n’a pas le droit de dépenser. On peut produire -néanmoins sans travailler la terre ; l’étude n’est pas -moins utile à la société que le labour ; mais, il faut -le dire, la hotte et la bêche conviennent mieux au plus -grand nombre que les livres et la plume. L’abbé de -Rancé avait raison sous ce rapport contre Mabillon -dans la discussion qui s’engagea entre eux pour et contre -le travail manuel. Saint Bernard avait dit avant eux : -« Il y a beaucoup à profiter à l’école de la nature : un -arbre, une pierre, une fleur peuvent quelquefois nous -instruire mieux qu’un bon livre et un excellent -maître. » Le Bénédictin étudie, et le Trappiste cultive -le sol, travaille des mains, à l’exemple des solitaires -de la Thébaïde. Tous deux s’occupent aussi utilement -l’un que l’autre. »</p> - -<p>Les religieux de chœur, obligés au chant de l’office -canonial, travaillent moins que les frères convers ; ils -sont quelquefois à l’église que ceux-ci sont aux champs : -mais cette différence, qui ne les empêche pas d’être -frères, n’est qu’un moyen pour eux de mieux pratiquer -la charité, de se servir l’un l’autre ; les premiers -prient pour les seconds, et les seconds travaillent pour -les premiers ; c’est un échange réciproque de services -qui n’est pas au préjudice du frère convers. Les règlements -portent que le travail manuel, pour les Trappistes -de chœur, sauf durant les saisons extraordinaires, -comme le temps de la moisson, des vendanges, -la récolte des pommes de terre, ne doit pas excéder la -durée de six heures, même en été.</p> - -<p>A l’heure du souper, la cloche des perdus se fait entendre ; -elle annonce l’heure de la prière et rappelle les -errants : <i lang="la" xml:lang="la">errantes revoca</i>. Le père hôtelier me quitta -pour aller lui-même servir le souper aux étrangers. -La table est proprement servie, les mets sont très-copieux -et convenablement assaisonnés. Tout est excellent. -Une seule chose gêne toujours les retraitants : -c’est de voir le père hôtelier épier tous leurs besoins -et courir au-devant de leurs désirs. Ces hommes, si -durs pour eux-mêmes, ont comme des raffinements -des prévenances envers les étrangers, et semblent -éprouver un grand plaisir à voir accepter quelques -superfluités de la vie, dont ils se souviennent encore, -mais auxquelles ils ont renoncé ; et un sourire de bonheur -s’épanouit sur leur visage, quand ils entendent -trouver bon ce qu’ils viennent d’offrir.</p> - -<p>Le souper ou collation des Trappistes est suivi d’un -intervalle, pour la lecture et la méditation, jusqu’à -sept heures ; alors on chante complies, le <i lang="la" xml:lang="la">Salve -Regina</i>, et ils se rendent au dortoir.</p> - -<p>Telle est la journée d’un Trappiste ; et certes le voyageur -qui les a suivis dans ces différents exercices ne -partage plus ensuite les préjugés que le monde conserve -encore sur eux en disant : Les moines sont des -gens inutiles.</p> - -<p><i>Les jours se suivent et se ressemblent</i>, pour le religieux -qui s’occupe incessamment du salut de son âme -et travaille à cette unique affaire. En détaillant la journée -d’un Trappiste, j’ai analysé les semaines, les mois -et les années de sa vie.</p> - -<p>Pour compléter <i>la journée d’un Trappiste</i>, nous transcrivons -le précis de la vie de ces religieux.</p> - -<p class="c">§ 1<sup>er</sup></p> - -<p>Le jour naturel se compose de vingt-quatre heures.</p> - -<p>Voici comme il se partage à la Trappe.</p> - -<p>1<sup>o</sup> Huit heures pour les besoins du corps, sept -heures pour le repos, une heure pour le repas.</p> - -<p>2<sup>o</sup> Présence obligée au chœur : six et huit heures -selon le degré des fêtes.</p> - -<p>3<sup>o</sup> Le travail manuel est de cinq heures et demie -en été, et de quatre heures et demie en hiver.</p> - -<p>Le reste du temps est libre, et peut être consacré à -la prière ou à des lectures privées.</p> - -<p class="c">§ 2<sup>e</sup></p> - -<p>1<sup>o</sup> L’abstinence est perpétuelle. En sont dispensés -les malades et les infirmes, qui sont l’objet de la plus -grande charité et des soins les plus assidus.</p> - -<p>2<sup>o</sup> En hiver un seul repas (<i>six mois environ</i>) ; deux -repas en été. Cette austérité si effrayante pour la nature -est plus imaginaire que réelle. <i lang="la" xml:lang="la">Teste experientiâ.</i></p> - -<p>3<sup>o</sup> La nourriture est saine et abondante ; on peut -en juger par les santés, point ou peu de malades.</p> - -<p>4<sup>o</sup> Le travail des mains délasse l’esprit sans trop -fatiguer le corps ; on s’y livre avec discrétion ; les forces -en sont la mesure.</p> - -<p>5<sup>o</sup> Le silence est continuel : n’est-ce pas assez de -parler à Dieu ? On lui parle dans les saints offices et -l’oraison ; et lui nous parle dans les saintes lectures.</p> - -<p class="c">§ 3<sup>e</sup></p> - -<p>1<sup>o</sup> Des forces ordinaires suffisent pour se façonner -au régime.</p> - -<p>2<sup>o</sup> Les inconstants, les mélancoliques, les têtes faibles, -les esprits faux, les mauvais caractères ne peuvent -être admis.</p> - -<p>3<sup>o</sup> Sont admis au contraire avec bonheur les âmes -simples, les hommes au cœur ouvert, à volonté ferme -et généreuse ; les hommes, en un mot, qui cherchent -sincèrement le bon Dieu.</p> - -<p>Qu’on ne se laisse pas effrayer par les apparences ; -la vie de la Trappe est plus douce que la vie des mondains. -<i lang="la" xml:lang="la">Experiri, si labor terret, merces invitet.</i></p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch7"><span class="g maigre">VII</span><br /> -Les nuits à la Trappe.</h2> - -<blockquote class="epi"> -<p>Je dors, mais mon cœur veille.</p> - -</blockquote> - -<p>Jusqu’à ce jour, ce titre a été employé par les écrivains -modernes, habiles dans l’art de séduire, pour -amorcer l’attention de leurs lecteurs ; ils s’en sont -servis malheureusement pour décrire les mœurs dissolues -de la société et donner des scandales au public. -Néanmoins, malgré l’abus qu’on en a fait, nous n’avons -pas craint de l’inscrire en tête de ce chapitre : il -pourra, ce nous semble, réparer un peu le mal qu’il -a produit, en faisant connaître des mystères véritablement -édifiants, les mystères de la mortification monastique.</p> - -<p>J’ai visité le dortoir des Trappistes, j’ai touché leurs -lits ; et assurément ce n’est ni une chambre bien meublée, -ni un lit richement sculpté, et encore moins une -couche au mol duvet. On ne voit rien dans ce dortoir -qui ressemble au luxe, à l’affectation et à la délicatesse. -Leur dortoir est une longue salle vaste et aérée, contenant, -à droite et à gauche, ce que les religieux appellent -leurs <i>lits</i> ; une lampe y reste allumée toute la -nuit. Ces lits ne sont pas autre chose que deux planches -élevées de terre par quatre supports, sans art, -sans menuiserie, sans dessin, grossièrement façonnés, -laissant trop voir qu’ils ne sont passés ni au tour ni -au rabot ; une natte de paille piquée recouverte d’une -toile, deux couvertures de laine et un traversin de -paille, voilà tout ce qu’il faut pour faire reposer le -Trappiste. Chaque couche se trouve séparée par une -colonne et une cloison en planches, ce qui forme une -espèce d’alcove. Le nom de chaque trappiste est écrit -au-dessus de chacun de ces lits. Celui du père abbé -est confondu avec ceux de ses frères ; rien ne le distingue. -Dans ce dortoir, comme dans le reste de cette -maison, qui n’appartient en rien au monde, tous les -noms de famille disparaissent : l’on n’y connaît que -ceux que la religion a donnés.</p> - -<p>Après les plus rudes travaux, les mortifications et -les prières du jour, les Trappistes n’ont à proprement -parler qu’une planche pour se reposer. Ce lit ne sourit -pas à la mollesse, il n’invite pas à passer la grasse -matinée, mais il suffit au repos du corps : il délasse -sans énerver, il procure un sommeil léger, calme et -naturel ; on y dort paisiblement, sans suffocations, -sans sueurs, sans cauchemar, comme sur un lit de -camp, d’où l’on se lève toujours frais, agile et dispos -à recommencer la journée.</p> - -<p>« La nuit est dangereuse pour l’homme, a dit le -comte de Maistre dans l’une des <i>Soirées de Saint-Pétersbourg</i> ; -et sans nous en apercevoir, nous l’aimons -tous un peu, parce qu’elle nous met à l’aise. La nuit -est une complice naturelle constamment à l’ordre de -tous les vices, et cette complaisance séduisante fait -qu’en général nous valons tous moins la nuit que le -jour. La lumière intimide le vice ; la nuit lui rend -toutes ses forces, et c’est la vertu qui a peur. Encore -une fois, la nuit ne vaut rien pour l’homme…</p> - -<p>Depuis le brigand des grands chemins jusqu’à celui -des salons, quel homme n’a jamais dit : « Viens, j’ai -besoin de ton ombre ? » La société, la famille la mieux -réglée est celle où l’on veille le moins, et toujours -l’extrême corruption des mœurs s’annonce par l’extrême -abus de ce genre. La nuit étant donc de sa -nature mauvaise conseillère, de là vient que les fausses -religions l’avaient consacrée souvent à des rites coupables, -sous le nom de <i>Bonne Déesse</i>. »</p> - -<p>Le philosophe chrétien a dit vrai ; et se méfiant de -la nuit comme d’un ennemi dangereux dont ils veulent -éviter les coups, les Trappistes se retirent à la chute -du jour (à huit heures du soir de Pâques au 14 septembre, -et à sept heures du 14 septembre à Pâques). -Sur ces couches si dures, le sommeil ne tarde point à -descendre et à venir reposer ces hommes qu’aucune -inquiétude n’agite, qu’aucun remords ne tourmente : -car si quelques-uns ont été coupables, ne sont-ils pas -venus échanger leurs remords contre un saint repentir, -et Dieu ne donne-t-il pas la paix à qui se repent ?</p> - -<p>Comme le soldat au camp, le Trappiste dort tout -habillé, afin d’être prêt au premier signal. « Chaque -religieux repose avec ses habits réguliers, sans jamais -les quitter, portant toujours la tunique, le scapulaire -et la coule qui doive lui servir de vêtement pendant le -jour, de drap pendant la nuit et de linceul à la mort. » -Le Trappiste, après avoir pris l’habit, ne s’en dépouille -plus ; il l’a promis, les vers seuls le déshabilleront.</p> - -<p>« La nuit se passe sans insomnie, les heures fuient -rapides sans qu’on puisse les compter, les paupières -sont fermées, l’œil dort, et si le cœur veille, comme -celui de l’Epouse des Cantiques, c’est dans l’attente de -quelque sainte communication qui va venir lui montrer -<i>ce que l’œil ne peut voir</i>, lui dire <i>ce que l’oreille ne -saurait entendre</i>, ces choses mystérieuses qui furent -découvertes à tant de saints par des visions. Il y a des -songes naturels qui sont l’expression de nos goûts, de -nos penchants, de nos inclinations ; des songes diaboliques -qui sont la preuve du pouvoir occulte que le -démon exerce sur nous ; mais il y a aussi des songes -divins pendant lesquels Dieu, pour parler le langage de -Job, <i>ouvre nos oreilles, parle à notre cœur et nous -instruit</i>. »</p> - -<p>« Si la nuit, dit encore Joseph de Maistre, donne de -mauvais conseils, il faut lui rendre justice, elle en -donne d’excellents : c’est l’époque des profondes méditations -et des sublimes ravissements ; pour mettre à -profit ces élans divins et pour contredire aussi son influence -funeste, le Christianisme s’est emparé à son -tour de la nuit et l’a consacrée à de saintes cérémonies -qu’il anime par le chant de l’office divin. »</p> - -<p>Dans les âges de foi, les chrétiens se levaient la nuit -pour prier ; ils se rendaient à l’église pour assister à la -récitation des nocturnes ; ils allaient mêler leurs voix, -en redisant les psaumes, à celle de David, qui suspendait -son sommeil pour prier, qui passait ses nuits à -gémir et qui arrosait son lit des larmes de la pénitence. -Aujourd’hui, l’usage s’en est perdu ; l’Eglise est trop -bonne mère pour ne pas ménager, autant que possible, -les faiblesses de notre nature. Il est une nuit que les -chrétiens sanctifient encore par la prière : c’est la nuit -de Noël. Cependant, grâce à la réforme de Cîteaux, -la règle de saint Benoît n’a pas varié ; au milieu de la -nuit, la cloche se fait entendre, appelant les religieux -à matines, et chaque Trappiste quitte sa couche et -descend à l’église, où il commence par prier Dieu <i>de -lui donner son secours, d’ouvrir sa bouche, de délier -sa langue</i>, avant d’en chanter les grandeurs sur le ton -du psalmiste.</p> - -<p>Les chants qui retentissent à la Trappe, dans le silence -des nuits, sont plaintifs, gémissants et coupés -au milieu du verset comme par un sanglot ; ils disent -les mêmes paroles que David, sans les accompagner du -psaltérion et de la cithare. Il faut les avoir entendues, -ces psalmodies nocturnes, pour comprendre tout ce -qu’elles ont de triste, d’élégiaque et d’émouvant. Les -Trappistes, donc, pendant que d’autres se livrent au -plaisir, veillent sur nous pendant la nuit, prient quand -nous dormons, et gémissent, debout au pied des autels, -anges protecteurs de la terre, éloignant par leurs -prières ce que la nuit a de mauvais pour nous ; le -monde oublie son Dieu, les Trappistes se souviennent -du Seigneur en conversant avec lui.</p> - -<p>L’auteur de la psalmodie sacrée a lui-même marqué -l’heure où doit commencer le saint office : « <i lang="la" xml:lang="la">Mediâ nocte</i>, -dit-il, <i lang="la" xml:lang="la">surgebam ad confitendum tibi</i> : Je me levais au -milieu de la nuit pour chanter vos louanges. » Et les -noms de <i>matines</i> et de <i>nocturnes</i>, que porte encore -cette partie de l’office, annoncent bien le temps où il -doit se célébrer : c’est du moins littéralement ce qui -se pratique chez les Trappistes.</p> - -<p>La dureté de la couche m’avait empêché de dormir ; -aussi, lorsqu’à une heure après minuit la cloche du -monastère sonna pour appeler les religieux au chœur, -je n’eus pas de peine à me réveiller. En me rendant à -la tribune de la chapelle, je vis les religieux un à un -descendre lentement ; et dans le plus profond silence, -l’escalier qui conduit du dortoir à l’église ; et, dans -l’obscurité que la lueur vacillante de la lampe ne dissipait -que faiblement, ils apparaissaient, avec leur longue -coule blanche, comme des ombres glissant au milieu -de la nuit. J’étais placé de manière à voir arriver tous -les religieux et presque à les compter. J’aperçus -beaucoup de jeunes gens mêlés à des vieillards et à des -hommes d’un âge mûr. Ils étaient, en général, plutôt -robustes et pleins de santé, qu’affaiblis et languissants. -On remarquait, sur presque toutes les figures, plutôt le -hâle de l’air brûlant du midi que la pâleur et la trace -des austérités ; quelques-uns avaient de la noblesse et -de la grâce, mais les jeunes trappistes avaient perdu -l’élégance de la taille et jusqu’à la légèreté de la marche.</p> - -<p>Chaque religieux avait les bras croisés sur la poitrine, -se prosternait en passant devant l’autel et se rendait -ensuite à sa stalle ; à droite et à gauche du chœur, les -autres frères de la communauté étaient à genoux, le -front courbé vers la terre. Pas une voix ne se faisait -encore entendre ; un seul bruit frappait l’oreille, dans -un si auguste silence : c’était le balancier de l’horloge, -dont le retentissement monotone marquait les secondes -et la rapidité des heures à ces hommes qui ne pensent -qu’à l’éternité. Prosternés sous la main du temps, ils -me semblaient attendre leur arrêt : l’heure suprême -peut sonner, je les crois tout prêts. Les religieux, couverts -de leurs capuchons, étaient agenouillés, la tête -baissée ; ils priaient au milieu d’un silence solennel, -immobiles comme ces statues de marbre inclinées sur -les tombeaux. Puis, tout à coup ils se relevèrent, et -l’on crut entendre une seule et immense voix monter -vers le trône de l’Eternel : nos psaumes, si pleins de -poésies et de beautés graves, devenaient encore plus -touchants et plus solennels, chantés ainsi dans le calme -de la nuit, alors que rien ne distrait l’esprit et que les -paroles sacrées parviennent mieux au cœur. C’est vraiment -un spectacle grave et plein de majesté que ces -moines placés sur deux rangs, éclairés par la faible -lueur d’une seule lampe, et chantant d’une voix retentissante -les louanges du Seigneur, pendant que tout -repose dans le sommeil.</p> - -<p>Pendant l’office, plusieurs religieux ont quitté leur -stalle et sont venus séparément se prosterner sur les -marches du sanctuaire. Parmi eux, j’ai reconnu le -R. P. prieur ; il est venu s’agenouiller et se coucher la -face contre terre, pour donner à ses religieux l’exemple -de la pénitence et de l’humilité. O vous qui lirez ces -lignes, allez entendre et admirer ces hommes voués à -Dieu, ces cénobites oubliés du monde, qui prient avec -la charité sans bornes que commande le premier précepte -de la loi divine ; vous serez humiliés de votre -relâchement, et vous garderez gravées au fond de vos -cœurs les paroles de ce cantique : « A l’heure où la débauche -allume ses flambeaux, j’allumerai les cierges -de l’autel ; à l’heure où le méchant médite son crime, -où le coupable sent ses remords, où le pauvre souffre -sans lumière et sans amis, je prierai pour le pauvre, -pour le coupable, pour le méchant ; je prierai pour -ceux qui sont morts et pour ceux qui vont mourir ; je -prierai pour le malheureux, afin qu’il espère, pour les -heureux, de crainte qu’ils n’oublient Dieu. »</p> - -<p>En écoutant ces paroles, j’étais honteux de moi-même ; -la voix de ces solitaires favorisés du Ciel me -paraissait si pure et si fervente ! J’étais comme un criminel -qui comprend le bonheur de la vertu et la sévérité -du Juge suprême, parce qu’il s’est éloigné trop -longtemps de l’une et qu’il se trouve en face de l’autre.</p> - -<p>Je restai ainsi abîmé dans ce flot de réflexions et de -retours sur moi-même, moments précieux où l’âme -s’ouvre à la grâce, où l’esprit triomphe de la matière, -où l’on jette loin de soi ce fardeau misérable des -inquiétudes humaines.</p> - -<p>L’office ne se termina qu’à quatre heures et demie. -Le jour commençait à poindre quand je regagnai ma -chambre.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch8"><span class="g maigre">VIII</span><br /> -Le chapitre.</h2> - - -<p>Le soleil venait m’annoncer son lever par quelques -rayons qui éclairaient ma chambre d’une douce clarté. -Je me levai joyeux de pouvoir passer une nouvelle -journée dans le couvent. En me rendant à la chapelle -des étrangers, un prêtre vint me prier de lui servir la -messe ; je me mis aussitôt à sa disposition.</p> - -<p>Nous nous rendons à la sacristie. Un religieux (le -père Jean de la Croix, sacristain) y préparait les ornements -pour la sainte messe ; il se retourne pour nous -saluer, et j’aperçois un jeune homme de dix-neuf à -vingt ans, dont les traits et l’expression virginale de -la figure rappelaient ces belles têtes que les grands -maîtres de l’école italienne donnaient aux premiers -chrétiens qui mouraient pour Dieu avec toute leur -innocence et toute l’exaltation du jeune âge. Comme -les pensées du Trappiste doivent être pures dans une -occupation si sainte ! quelle tache pourrait souiller une -vie si innocente !</p> - -<p>Il est édifiant, sans doute, d’assister au sacrifice -d’un homme qui, dégoûté du monde, vient consacrer -les forces de l’âge mûr au Dieu qui a dit : <i>Tu quitteras -tout pour t’attacher à moi</i> ; mais il me semble bien -plus touchant encore de voir celui qui sort de l’adolescence, -qui n’a qu’entrevu, qui n’a fait qu’apercevoir -les plaisirs et les joies de la vie, qui sent au dedans -de lui toute la puissance des passions qui enivrent et -qui séduisent… il est bien plus beau, dis-je, de le voir -dédaigner les délices que l’imagination et le monde lui -présentent, et mépriser les fleurs de la terre pour les -fruits du céleste Eden. Ce jeune homme, dont la vie a -été toute d’innocence, s’envolera des ennuis de la terre -aux délices du ciel ; les jours de son éternité ne seront -pas plus purs que ceux qu’il a passés à l’ombre des -autels ; sa couronne sera celle des vierges, et il suivra -l’<i>Agneau</i> dans les parvis célestes.</p> - -<p>Après la messe, le père Elisée me conduisit à la -salle où se tient le chapitre des coulpes ou confessions -publiques. Je n’y pénétrai point sans quelque saisissement -secret, comme s’il se fût agi pour moi d’une -espèce d’initiation.</p> - -<p>« Le chapitre, a dit le biographe du fondateur de -Cîteaux, montre mieux que toute autre partie de la vie -monastique, que le couvent n’était rien moins qu’un -lieu où vivaient tranquillement des hommes dont l’unique -affaire était de se promener en habits d’une -forme particulière et de passer leur temps à des œuvres -prescrites par une règle, mais bien une école où l’on -apprenait à supporter sans murmure l’humiliation, où -les dernières racines de l’amour-propre étaient extirpées -pour faire place à la charité de l’Evangile. »</p> - -<p>L’humilité, dans le langage chrétien, consiste à -s’abaisser pour être élevé. Saint Benoît dit que l’humilité -est l’âme du cloître. Elle est aussi l’échelle mystérieuse -qui apparut en songe au patriarche Jacob, et -qui servait aux anges à descendre du ciel et à monter -de la terre au ciel ; elle renferme douze degrés, dont -le cinquième <i>est de découvrir contre soi-même ses -iniquités au Seigneur, pour en recevoir humblement -réprimande et pardon</i>. « Cette pratique demande une -grande humilité. Lorsqu’un moine aura fait une faute -contre la règle, brisé ou perdu quelque objet, en un -mot commis un acte répréhensible, quel qu’il soit, -il devra immédiatement s’en accuser devant l’abbé ou -la communauté. Il faut sans doute imposer un rude -sacrifice à l’amour-propre pour aller, de son propre -mouvement, faire l’aveu de ses misères les plus cachées -à un supérieur qui a autorité sur nous, se -charger volontairement de la confusion que cet aveu -doit produire, s’exposer à perdre son estime en lui -découvrant des faiblesses qui ne sont point des péchés -et que Dieu même ne demande pas qu’on porte au -tribunal de la confession. Mais si cette démarche est -humiliante et pénible, elle renferme une infinité d’avantages, -et elle est louée par les anciens comme un -moyen des plus sûrs et des plus propres pour se corriger -de ses fautes et pour parvenir à la perfection.<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a> »</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Dom Calmet : <i>Explication de la Règle</i>.</p> -</div> -<p>Apprenons donc, de la bouche du moine même, règle -vivante de son ordre, les secrets qui se passent dans -cette mystérieuse enceinte. Dans chaque couvent, on -donne à une salle le nom de <i>Chapitre</i>, parce qu’on y -lit toujours, en entrant, un chapitre de la règle.</p> - -<p>Dans plusieurs ordres religieux, le chapitre ne se -tient qu’une fois par semaine, le vendredi, en mémoire -des humiliations de Jésus-Christ. A la Trappe, il a lieu -tous les jours. Après prime, toute la communauté se -réunit dans ladite salle. Sur les murs se trouvent plusieurs -inscriptions et sentences.</p> - -<p>« Une fois la communauté réunie, il se fait un profond -silence. On lit le martyrologe, puis un chapitre -de la règle ; après quoi le R. P. abbé fait une courte -glose sur l’étroite observance de la règle ; et quand, -après l’absoute des défunts, le supérieur a dit « <i lang="la" xml:lang="la">Loquamur -de ordine nostro</i> : Parlons de notre ordre, » -le religieux qui se croit coupable de quelques infractions -à la règle se prosterne, la tête couverte du capuce. -Après un moment de silence, l’abbé lui dit : -<i lang="la" xml:lang="la">Quid dicis ?</i> Le coupable répond : <i lang="la" xml:lang="la">Meâ culpâ.</i> On lui -ordonne alors de se lever au nom du Seigneur ; il s’avance -au milieu du chapitre, se découvre pour être -bien reconnu, confesse sa faute, en reçoit la pénitence, -et retourne à sa place quand le supérieur le lui -a permis.</p> - -<p>Quelles fautes peuvent donc échapper à des hommes -dont la pensée est toujours dans le ciel ?</p> - -<p>L’un s’accuse d’avoir fait un geste inutile, de n’avoir -pas assez aidé son frère dans un labeur qu’ils faisaient -ensemble, d’avoir choisi le fardeau le plus léger ; -l’autre, d’avoir brisé par mégarde un instrument de -labourage ; d’avoir, dans un moment d’impatience, -maltraité un animal domestique ; celui-ci, de n’avoir -pas rendu le salut à un voyageur, d’avoir recherché -l’ombre pendant la chaleur et le travail ; celui-là, d’avoir -rafraîchi sa bouche dans l’eau de la fontaine ou -d’avoir mangé un fruit tombé de l’arbre.</p> - -<p>Jetons un regard sur ces deux nobles sœurs qui -s’embrassent avec amour : je veux dire l’humilité et la -charité. Ce qui est plus pénible que ces aveux publics, -c’est l’obligation où ils sont de dire à haute et intelligible -voix les noms de leurs frères auxquels ils ont vu -commettre des fautes qu’ils n’ont pas déclarées, soit -par oubli, soit par distraction, et c’est ce qu’ils appellent -<i>proclamation</i> contre un de leurs frères. Le -trappiste ainsi dénoncé fait éclater un sentiment de -reconnaissance envers le frère bienveillant qui l’aide -à connaître ses imperfections et à s’en corriger. Ce sentiment -est vrai, au point que, si l’accusation intentée -contre lui n’a pas été entendue par le supérieur, le -religieux garde le silence, mais le supérieur fait répéter -la proclamation par celui qui l’a faite. Et le coupable -aussitôt de se prosterner à terre, de s’avancer au milieu -de la salle, pour entendre la correction et recevoir -un châtiment plus rigoureux, parce qu’il ne s’est pas -accusé lui-même. C’est encore la recommandation de -saint Benoît. On ne peut jamais s’excuser, quand -même on serait innocent. Le motif de cet acte rigoureux -est d’entretenir dans l’âme une humilité -profonde.</p> - -<p>Le supérieur fait à tous une exhortation paternelle -et prononce les peines proportionnées aux fautes. Elles -consistent ou à se prosterner dans le chœur à la messe -de communauté, depuis le <i lang="la" xml:lang="la">Sanctus</i> jusqu’au <i lang="la" xml:lang="la">Pater</i> inclusivement ; -à se mettre à genoux, les bras en croix, -à la porte de l’église ou du réfectoire, sur le passage -de la communauté ; à baiser, pendant le dîner, les -pieds aux religieux ; à demander son dîner par charité -à ceux qui sont à table ; à le manger, à genoux, au -milieu du réfectoire ; à y réciter, également à genoux, -des prières <i>pour ceux par qui</i> on a été proclamé.</p> - -<p>Nous savons bien qu’à tout cela le monde, dans son -aveuglement, s’écrie : « O esclavage de l’homme, ô dégradation -de la dignité humaine ! » Pour nous, chrétiens, -en soupirant avec l’Apôtre après la sainte liberté -des enfants de Dieu, nous répondons à son orgueil que -l’humilité est compagne de la sagesse ; qu’il est glorieux -de marcher à la suite de Jésus-Christ, qui s’est humilié -jusqu’à devenir l’opprobre des hommes et à embrasser -la folie de la croix. Sans doute, il ne comprend -pas ces vérités divines : voilà pourquoi il méprise les -saintes austérités du cloître et repousse avec dédain les -chaînes sacrées que porte noblement le serviteur de Dieu.</p> - -<p>« Le chapitre n’est pas seulement une salle de pénitence -destinée aux exercices d’humiliation ; il sert de -lieu d’assemblée, de rendez-vous à toute convocation ; -on y délibère, on y opine, on y vote ; car toute cause -majeure doit être portée aux suffrages de la communauté, -d’après les principes de la Carte de Charité, -qui à maintenu dans l’ordre le gouvernement libéral, -parlementaire et constitutionnel<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>. On s’y occupe des -trépassés, on y lit les billets de mort, on y annonce la -fin d’un tricénaire et on y absout la mémoire des défunts. -Enfin, l’abbé y prêche à ses frères ; mais le sermon, -quoique officiel, moins solennel qu’à l’église, -tient plus de l’entretien que du discours : c’est une -réunion de famille, les conseils intimes du foyer dans -la bouche d’un père. »</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> La Carte de Charité, titre fondamental de Cîteaux, genèse de -l’ordre, a été publiée en 1119. Les premiers pères de Cîteaux y -ont réglé le gouvernement de l’ordre. Saint Benoît avait fait l’abbé -maître souverain, autocrate du couvent : et la Carte de Charité, -concordat passé entre tous les abbés qui existaient alors, a substitué -la loi à l’homme, le chapitre général aux abbés. Le conseil général de -l’ordre, convoqué à Paris, le 25 novembre 1776, a reconnu et admis la -vérité de cette explication.</p> -</div> -<p>Voici, à ce sujet, ce qu’on lit dans le spicilége de -dom Achéry :</p> - -<p>« C’était la veille de Noël, dans l’abbaye de Cluny ; -le chapitre était réuni sous la présidence du prieur, en -l’absence du R. P. abbé, retenu dans sa cellule par -l’âge et les infirmités. Le père Hugues était nonagénaire, -la faiblesse l’empêchait de marcher ; il ne suivait -plus les exercices de la communauté, à son grand regret ; -mais, sentant sa fin approcher et voulant consacrer -à ses religieux le dernier quart d’heure de sa -vie, il se fit porter au chapitre, où tous l’accueillirent -avec respect. On se rapprocha de lui pour mieux l’entendre, -et, d’une voix affaiblie, il conta, en style de -vieillard, l’allégorie suivante :</p> - -<p>« C’est la vision d’un moine, arrivée à pareille -heure, la nuit de Noël ; il a vu la sainte Vierge, tenant -dans ses bras son divin Fils, au milieu d’un cercle -d’anges éblouissants de lumière. Ce Dieu-Enfant s’amusait -à battre des mains, pour exprimer la joie qui -était dans son cœur, et se tournant vers elle, il lui dit : -« Mère, voyez, la nuit est venue, anniversaire de ma -naissance, et bientôt, dans l’église de ce monastère, -on va redire les oracles des prophètes, entonner -l’hymne des anges et renouveler le souvenir de votre -enfantement. Le démon est vaincu, son empire détruit ; -il n’est plus le prince du monde, comme avant -mon incarnation. Où donc s’est-il enfui ? »</p> - -<p>» A ces mots, Satan se présente : « Il est vrai, dit-il, -je n’ai plus mon autel dans l’église, mais je connais -encore plus d’une porte qui me laissera entrer dans -ce couvent. — Va, lui dit le Fils de la Vierge, te mesurer -à d’autres ; essaie, je le veux bien, pour voir si -tu seras plus heureux qu’avec moi. »</p> - -<p>» Aussitôt, usant de cette liberté, il va à la porte du -chapitre ; mais cet esprit enflé d’orgueil la trouva si -basse et si étroite, qu’il ne put entrer, malgré ses efforts. -Alors il dirige ses pas vers le dortoir, espérant -profiter du sommeil pour mieux tromper, à la faveur -d’un songe, la vertu de ces moines qui vont peut-être -devenir victimes d’une illusion ; mais le même obstacle -l’arrêta : il ne put s’y glisser, la porte en était scellée. -Enfin, plein de confiance, malgré ces deux échecs, il -se présente au réfectoire, où, spéculant sur l’appétit -des moines, il compte bien réussir à les prendre par la -bouche, en leur servant quelque plat de sa façon ; mais -la lecture des saints livres, l’attention soutenue des -convives, moins occupés de manger que d’écouter, et -la grossièreté des mets qui étaient sur la table, retinrent -sur le seuil ce démon, qui, vaincu dans son troisième -retranchement, dut prendre la fuite et renoncer -à entrer dans cette forteresse inexpugnable.</p> - -<p>» Courage donc, mes frères, veillez toujours sur -vous, et le rôdeur quotidien ne pourra jamais vous -surprendre.</p> - -<p>» L’entrée basse et étroite du chapitre représente -l’humilité. — Les scellés, qui ferment hermétiquement -la porte du dortoir, indiquent la chasteté. — Enfin, -cette table, qui n’offre à ses convives que des -légumes et du pain noir, signifie la pauvreté. »</p> - -<p>On le voit, il serait difficile de donner une forme -plus attrayante à l’éloge de la vie monastique, invincible -au démon de la triple concupiscence.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch9"><span class="g maigre">IX</span><br /> -La communion.</h2> - - -<p>C’est aujourd’hui la grande fête au couvent : celle de -saint Bernard. Il est dix heures ; tous les religieux se -rendent à l’église.</p> - -<p>Le chœur est fort grand ; il contient deux rangs de -salles de chaque côté : les novices occupent celles d’en -bas, les profès le rang au-dessus. La stalle du R. P. -abbé se distingue par la crosse qui est toujours enclavée -à son adossement, et l’abbé lui-même ne diffère des -autres que par sa croix pastorale, son cordon violet et -l’anneau qu’il porte au doigt. A voir tous ces religieux, -on croirait se trouver au milieu d’un chœur nombreux -de chanoines, où tous les offices se célèbrent et toutes -les cérémonies s’exécutent presque sans interruption, -durant la nuit comme pendant le jour, avec la pompe -et la solennité que l’on admire dans les métropoles.</p> - -<p>J’ai assisté à la grand’messe, qui était très-solennelle. -L’officiant avait une chasuble de casimir blanc, -dont la croix entière était composée de fleurs habilement -brodées et nuancées en laine ; de pieuses et -nobles mains ont sans doute fait ce présent au père -abbé.</p> - -<p>Je m’étais figuré ces religieux dépourvus de tout lien -qui les unît les uns aux autres ; mais l’instant si beau -de la communion m’a prouvé le contraire.</p> - -<p>Le prêtre vient de prononcer les paroles du <i lang="la" xml:lang="la">Domine -non sum dignus</i>, et aussitôt commence cette cérémonie -si parlante de la sainte communion. O vous qui avez -eu le bonheur de jouir du spectacle de la Trappe faisant -la sainte communion, n’est-il pas vrai que cette vue a -pénétré votre cœur et l’a attendri jusqu’aux larmes ? -n’est-il pas vrai qu’encore ce souvenir vous touche délicieusement ? -Au moment de la communion du prêtre, -le diacre, qui s’était mis à genoux à côté de lui, se -lève, baise avec un saint tremblement l’autel sacré où -repose la Victime de propitiation, qui va se distribuer -pour devenir la nourriture des élus du ciel ; il se penche -ensuite au cou du ministre saint, en reçoit le baiser de -paix. Comme autrefois, dans l’institution de ce sacrifice -redoutable, le souverain Sacrificateur, prêtre et victime, -voulut embrasser tous ses disciples avant de les -admettre à la participation de son corps et de son sang -adorable ; ainsi, dans la continuation des mêmes mystères, -le diacre, au nom du prêtre, qui ne s’éloigne pas -du Saint des saints, va porter cette paix au sous-diacre -et, par lui, à tous ceux qui vont se ranger autour du -banquet divin.</p> - -<p>Quelle charité, quelle joie, quelle félicité dans ces -amis du Sauveur ! Ils le suivent constamment au chemin -de la croix, pour monter avec lui jusqu’au Calvaire, -et c’est pour les dédommager et les encourager -en même temps, que souvent il daigne les admettre -aux délices du Thabor. Aussi, qui dirait les ravissements -qui enivrent ces âmes, vides des affections de la -terre, dans les moments où elles s’unissent si intimement -au Dieu de charité et de toute consolation !</p> - -<p>Qu’il est touchant et sublime de contempler ces zélés -serviteurs de Dieu, lorsqu’ils défilent lentement et avec -majesté, le front incliné, les mains jointes !</p> - -<p>Au moment de la communion, je vis tous les religieux -quitter leurs stalles et leurs bancs, sans faire -entendre le bruit de leurs pas. C’est un à un que les -prédestinés de la Trappe se présentent pour recevoir -leur Dieu, et dans le même ordre qu’ils se retirent ; -chacun suit son rang, celui d’ancienneté dans la maison ; -jamais de confusion, jamais le moindre dérangement. -Arrivé à la première marche de l’autel, le -premier religieux s’arrête et attend le baiser de paix -antique et pieux. Le baiser de paix donné par le célébrant -au diacre passe par le sous-diacre au premier -frère qui se présente et par celui-ci à tous les autres. -Les deux frères se saluent avec respect, puis approchant -leurs têtes et étendant les bras, ils se donnent -le saint et fraternel baiser.</p> - -<p>Quand le diacre récite le <i lang="la" xml:lang="la">Confiteor</i>, tous tombent à -genoux, le front presque contre les dalles du sanctuaire. -Dans cette humble posture, ils se reconnaissent -indignes de recevoir le Dieu trois fois saint, et se purifient -par un sincère aveu des taches qui pourraient -leur demeurer encore ; ils se relèvent. Celui qui doit -être le premier s’avance très-lentement ; à peine a-t-il -vu l’hostie sainte élevée par les mains du prêtre, qu’il -se prosterne de nouveau pour l’adorer ; il approche -dans un saint tremblement, la reçoit avec amour et se -retire en passant derrière l’autel ; tous les autres le suivent, -observant exactement les mêmes cérémonies.</p> - -<p>Là, je n’en doute pas, Dieu se rend visible et se -montre à ses bien-aimés, à ceux qui ont tout quitté -pour le suivre, pour s’attacher à lui… Oui, j’en crois -la céleste expression de toutes ces figures ; la sainte -joie qui les anime ne peut venir que d’une vision divine : -c’est un reflet de la gloire du Dieu que ces saints -viennent de voir qui brille sur leurs visages, si calmes, -si heureux, si recueillis ; la terre n’a point de contentement -pareil : c’est celui des anges et des élus !</p> - -<p>C’est encore une continuation de ce spectacle frappant -d’édification, que cette démarche si grave, si -modeste et si recueillie des Trappistes, se retirant de -la sainte communion toujours sur un seul rang. Ils -avancent, mais si lentement, qu’ils semblent immobiles ; -on dirait que leurs sens extérieurs sont interdits, -pour concentrer toute leur action dans le cœur où se -trouve leur Bien-Aimé : ou plutôt, on dirait les sages -précautions de l’Epoux des Cantiques, pour ne pas -troubler avant l’heure, <i lang="la" xml:lang="la">donec ipsa velit</i>, le sommeil -de l’Epouse qui les tient dans un saint ravissement.</p> - -<p>Cette cérémonie a tant de solennité, qu’on la revoit -toujours avec la même émotion ; les impies eux-mêmes, -qui viennent pour se moquer de la pénitence, répriment -tout à coup leurs sarcasmes devant ce témoignage -de charité.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch10"><span class="g maigre">X</span><br /> -Le <span lang="la" xml:lang="la">Salve Regina</span>.</h2> - - -<p>Le Trappiste a commencé sa journée par une prière -à la sainte Vierge ; il la finit par une invocation à -Marie, le chant du <i lang="la" xml:lang="la">Salve</i>.</p> - -<p>J’étais monté dans la tribune des étrangers. Alors j’eus -devant les yeux un de ces spectacles trop beaux, trop -sublimes pour être fidèlement dépeints. Les religieux -viennent de psalmodier les complies de la sainte Vierge. -A la faible lueur de la lampe du sanctuaire, je vois s’avancer, -comme une suite d’ombres, deux colonnes qui -entrent gravement. Quand ces deux colonnes se sont -rencontrées vis-à-vis du tabernacle, elles s’inclinent -devant le trône du Dieu vivant, et vont prendre place, -avec un ordre parfait, au milieu du chœur : ce sont -les frères convers qui viennent réunir leurs voix à -celles des religieux, pour le chant du <i lang="la" xml:lang="la">Salve Regina</i>. -C’est toute une armée qui vient ainsi se ranger dans -ce camp du Dieu des victoires, pour saluer, avant la -retraite, cette puissante protectrice de leurs combats ; -deux flambeaux la laissent voir, dans le fond du sanctuaire, -où elle apparaît pleine de majesté.</p> - -<p>L’antienne si renommée de la Trappe fut chantée -d’un ton très-solennel et très-élevé par un chœur -nombreux, dont les voix fortes et animées semblaient -n’en faire qu’une seule. Le chant en fut si grave, qu’on -n’y mit pas moins de quinze à vingt minutes ; et l’intérêt -qui devait, ce semble, languir de cette lenteur, -y fut toujours croissant. Le R. P. abbé donne le signal ; -alors, au même instant, toutes les voix s’élèvent -comme un seul cri vers le ciel.</p> - -<p>Quelle majesté dans la lenteur des chants ! On dirait -que le poids de l’exil retient sur leurs lèvres bénies -les soupirs qui s’élèvent vers le ciel. Il y a quelque -chose de saisissant dans l’explosion unanime de ces -voix condamnées à un silence éternel, qui ne recouvrent -la parole qu’en face de Dieu, pour chanter ses -louanges, et qui se réunissent dans la même pensée, -le même sentiment, le même amour, le même langage, -et jusque dans la même intonation ; comme si -cette masse d’individus n’avait qu’un unique organe -et une seule âme ! comme si elle n’avait qu’une seule -idée à exprimer ! comme si ces religieux, morts pour -eux-mêmes et n’ayant rien à se dire sur la terre, ressuscitaient -en présence des saints tabernacles, image -de la Jérusalem céleste, où, revêtus de corps immortels, -ils entonneront le cantique sans fin !</p> - -<p>Ils sont touchants, ces soupirs de la confiance filiale -invoquant là tendresse maternelle ! Ils sont surtout -sincères, les vœux de ces exilés enfants d’Eve, qui, -morts au monde, gémissent dans cette vallée de larmes ! -Non, rien ne peut donner une idée de la beauté du -<i lang="la" xml:lang="la">Salve Regina</i>, chanté par les RR. PP. Trappistes. Ce -chant semble ravi à l’harmonie du ciel<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Adhémar, évêque du Puy et légat du Saint-Siége, est, à ce que -l’on croit, l’auteur de la sublime antienne <i lang="la" xml:lang="la">Salve Regina</i>, que l’ordre -de Cîteaux s’est en quelque sorte appropriée, et à laquelle saint -Bernard, qui l’appelait <i>l’Antienne du Puy</i>, ajouta la touchante invocation -adoptée plus tard par l’Eglise universelle : <i lang="la" xml:lang="la">O clemens, o pia, -o dulcis Virgo Maria !</i></p> -</div> -<p>On ne saurait décrire l’effet sublime de ces alternatives -de silence et de vibrations pleines et sonores : -c’est comme une mélodie tranquille et grave, qui plane -lentement et s’en va, et à laquelle succède un autre -flot musical. Ainsi, la vague se forme dans le lointain, -s’avance grossissant et grandissant, pour venir mourir -sur le sable désert du rivage, qui se découvre peu à -peu et se montre à nu jusqu’à ce qu’il soit englouti -sous une seconde masse d’eau. Dans ce flux de paroles -accentuées, dans ces ondulations de sons périodiques, -on ne sait lequel est le plus sublime, ou de cet unisson -massif qui s’élève du milieu du silence, ou de ce vaste -silence dans lequel s’éteint l’unisson : image symbolique -d’une âme qui s’anéantit dans la prière, se tourne -vers le Ciel, se prosterne dans l’adoration, succombe -dans l’extase et se relève forte pour succomber encore.</p> - -<p>Le musicien ne trouvera point l’art dans ce chant -simple et tout à l’unisson ; mais le chrétien y reconnaîtra -le cri des enfants d’Eve, exilés et gémissant dans -cette vallée de larmes : <i lang="la" xml:lang="la">Exules filii Evæ, gementes et -flentes in hac lacrymarum valle.</i></p> - -<p>Lecteurs écoutez plutôt :</p> - -<p>« <i lang="la" xml:lang="la">Salve…</i> Voyez-vous ce nuage blanchâtre et grisâtre -qui grossit, s’agite, s’étend dans l’espace. Regardez… -il noircit… La mer, encore calme, remue ses -flots… Elle gronde sourdement… Le bruit augmente… -Ah ! que vois-je au loin ? C’est un petit bateau pêcheur… -Il périra…</p> - -<p>— Pourquoi donc ?… Parce que ce nuage est nommé -par les marins un <i>grain</i>… qui porte dans ses flancs -d’horribles tempêtes…</p> - -<p>— Puis, c’est le naufrage, pour ces pauvres marins, -et la mort ! ! !</p> - -<p>— <i lang="la" xml:lang="la">Salve Regina, Mater misericordiæ !</i>…</p> - -<p>Aussi, prêtez l’oreille !</p> - -<p>Entendez-vous les matelots (qui craignent le danger) -entonner de leurs fortes voix l’hymne de l’espérance ?</p> - -<p>« Salut, Reine du ciel, Mère de miséricorde ! Salut, -ô vous qui êtes la vie, la douceur et notre espérance ! -<i lang="la" xml:lang="la">Vita, dulcedo, et spes nostra, salve !</i> »</p> - -<p>— Déjà les vents sont déchaînés !… La mer, orageuse -et bouleversée, pousse et roule avec colère ses -vagues immenses par-dessus les rivages…</p> - -<p>— Ecoutez encore ! ! !</p> - -<p>— Les cris redoublent. Les matelots tremblent de -ne pas arriver au port ; — de ne plus toucher le sol de -la patrie ; — de ne plus voir leur père ; — de ne plus -embrasser leur mère… <i lang="la" xml:lang="la">Ad te clamamus, exules, -filii Evæ !</i></p> - -<p>— Mon Dieu ! mon Dieu ! Oh ! ils sont perdus… -Voyez leurs parents sur le rivage… C’est un père… -c’est une mère… C’est un frère, une sœur… C’est un -ami, un bienfaiteur…</p> - -<p>— Ils pleurent, ils sanglotent. Ah ! quels cris déchirants !</p> - -<p>— La barque a perdu son gouvernail.</p> - -<p>— La voile est brisée par la fureur des vents…</p> - -<p>— Oh ! Ils vont périr… Ils nous tendent les bras -ou plutôt ils s’adressent à Marie, leur unique espérance, -l’étoile de la mer !</p> - -<p>… <i lang="la" xml:lang="la">Ad te suspiramus, gementes et flentes, in hac lacrymarum -valle !</i></p> - -<p>C’en est fait. La barque prend eau ; elle s’enfonce ; — elle -disparaît ; — elle va sombrer ; — les forces des -marins s’épuisent ; — ils vont faire naufrage.</p> - -<p>— Il n’y a que Marie toute-puissante qui puisse les -sauver…</p> - -<p>— Les cris de détresse et d’espérance augmentent et -redoublent encore ! !</p> - -<p>« <i lang="la" xml:lang="la">Eia ! ergo, Advocata nostra ! Illos tuos misericordes -oculos, ad nos converte.</i> »</p> - -<p><i lang="la" xml:lang="la">Eia ! eia !</i> Au secours ! au secours ! Bonne Vierge -Marie !…</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p>— Bonheur ! bonheur ! vive Marie ! vive Marie… -Ils sont sauvés !</p> - -<p>— Ils arrivent au port… au port… au port du ciel, -après les tempêtes des passions, des chagrins et des -tentations d’une vie d’exilés et de malheureux !…</p> - -<p>Marie montrera Jésus, le fruit béni de son sein, à -ceux qui l’ont invoquée et imitée durant cette courte -vie !…</p> - -<p>— <i lang="la" xml:lang="la">Et Jesum benedictum, fructum ventris tui, nobis -post hoc exilium ostende !</i></p> - -<p>Et éternellement, pour remercier la vierge Marie, -la bonne Mère, nous la louerons, — nous la bénirons, — nous -l’aimerons avec les pieux Trappistes, en chantant -avec eux !</p> - -<p>Lorsque ces voix, qui ne se dépensent pas en inutilités, -arrivent à cette triple exclamation qui termine la -sublime antienne : <i lang="la" xml:lang="la">O clemens ! o pia ! o dulcis Virgo -Maria !</i> le chœur des Trappistes fait une longue pause, -à chacune de ces exclamations. En contemplant ces -moines, immobiles, se courber et se redresser, on -est saisi de cet étrange sentiment qu’on éprouverait en -voyant une statue parler et se mouvoir tout à coup. -Pour moi, je crus assister à la résurrection générale -et entendre la voix de l’ange du jugement citant les -morts au tribunal suprême.</p> - -<p>Tout cela produit un effet qui agit fortement sur l’âme -que le monde n’a point desséchée. Je plains du fond du -cœur celui qui resterait froid en entendant cette prière ; -je n’en voudrais pas pour ami.</p> - -<p>Voilà le <i lang="la" xml:lang="la">Salve</i> chanté chez les Trappistes !…</p> - -<p>C’est durant cette prière que la sainte Vierge prodigue -ses grâces, se rapproche du religieux pour le bénir et -lui rendre son salut.</p> - -<p>« Qui ne connaît le trait de saint Bernard ? Il était -agenouillé dans une église, à l’abbaye d’Afflighem, récitant -aux pieds de la sainte Vierge le <i lang="la" xml:lang="la">Salve Regina</i>, -qu’il répéta jusqu’à trois fois. Au troisième salut, dit -la chronique, la statue de pierre se serait animée pour -lui dire : <i lang="la" xml:lang="la">Salve, Bernarde.</i> La statue existe encore, -monument de cette pieuse tradition ; elle est aujourd’hui -à Termonde, dans un village de la Belgique. »</p> - -<p>Ce prodige ne se renouvelle pas tous les soirs ; mais -la voix qui parla à saint Bernard se fait toujours entendre -du religieux, en s’adressant à son âme, sinon -à son oreille, et le Trappiste, trop habitué à ce langage -pour ne par le comprendre, se retire content et va -prendre son sommeil.</p> - -<p>Aux sublimes accents du <i lang="la" xml:lang="la">Salve</i> succède le plus profond -silence ; il semble qu’on attend l’arrêt de l’Eternel.</p> - -<p>Lorsque dom Augustin était en exil, quelque chose -de plus imposant, peut-être, suivait immédiatement ce -chant sacré, c’était la bénédiction du soir. Voici comment -à ce sujet s’exprime un auteur contemporain : -« En sortant de l’église, la communauté entière se rend -à la salle du chapitre ; tous les religieux, sans exception, -se rangent sur plusieurs rangs tout autour de la salle : -le vénérable père abbé est à l’une des extrémités.</p> - -<p>» Au signal qu’il donne, tous tombent la face contre -terre, et restent dans une immobilité qui ne peut être -comparée qu’à celle de la mort ; ils restent ainsi couchés -durant la récitation du psaume <i lang="la" xml:lang="la">Miserere</i> ; une -faible lueur s’étend sur tous ces corps qui couvrent en -entier le pavé de la salle. On dirait, en les voyant ainsi, -que la foudre les a frappés tous ; on n’entend pas le -moindre bruit ; c’est le calme absolu des tombeaux. »</p> - -<p>Un tableau aussi lugubre est bien capable de faire -rentrer l’homme, qui assiste à cette cérémonie, dans -de profondes réflexions.</p> - -<p>« Le <i lang="la" xml:lang="la">Miserere</i> fini, le R. P. abbé frappe la terre, -et, tout à coup, semblables à ces morts qui se réveilleront -dans la vallée du jugement et qui se lèveront de -la poussière pour comparaître devant le souverain Juge, -tous les religieux se relèvent et défilent lentement, un -à un, devant leur Père spirituel, qui les bénit à mesure -qu’ils passent en s’inclinant devant lui. Ces -hommes ont compris que la vie n’est que le noviciat de -la mort. »</p> - -<p>C’est bien après de telles cérémonies que l’on peut -s’écrier : « Qu’est-ce que la vie ? Une vapeur légère qui -paraît un moment et se dissipe presque aussitôt… La -vie est un fantôme qui fuit dans les ténèbres et pourtant -s’agite en vain. »</p> - -<p>Accablé sous le poids de mille pensées diverses, je -revins à ma chambre et j’allai m’agenouiller devant -mon crucifix, au pied duquel je méditai sur l’enseignement -que je venais de recevoir.</p> - -<p>O vie du siècle passée dans les plaisirs, ô jeunesse -consumée sur l’autel de la volupté, comment m’êtes-vous -apparues alors, sinon comme une légère vapeur -que colore de mille nuances un rayon de soleil et que -le plus léger vent dissipe ? La vie mondaine, si au -moins elle n’aboutissait pas à un affreux précipice, pourrait -offrir une perspective attrayante ; mais quand on -sait ce qui doit la suivre, il n’y a plus d’illusion possible. -Et cependant la vie, dit Bossuet, donnée uniquement -pour se préparer à la mort, se passe entière -dans un profond oubli du terme où elle doit aboutir. -On vit comme si l’on devait toujours vivre.</p> - -<p>D’un côté, donc, se trouvent le calme, la paix et le -bonheur ; de l’autre, l’agitation, la tempête des passions, -le vide et le malheur. De quel côté l’homme sensé -doit-il porter ses pas ?</p> - -<p>Je me relevai le cœur soulagé et je m’abandonnai -au sommeil.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch11"><span class="g maigre">XI</span><br /> -Le noviciat.</h2> - -<blockquote class="epi"> -<p>L’habit et la tonsure servent peu : -c’est le changement de mœurs et la -mortification entière des passions qui -font le vrai religieux. (<span class="small">IMIT. DE J. C.</span>)</p> - -</blockquote> - -<p>« Le noviciat, conseillé par la prudence naturelle et -établi par des lois ecclésiastiques, est ce temps, plus -ou moins long, qui précède la profession, pendant lequel -on éprouve sa vocation, avant de se lier par des -vœux. »</p> - -<p>Chaque état a le sien, quelque nom qu’on lui -donne, stage, surnumérariat ou apprentissage ; la vie -elle-même a son noviciat, les années d’enfance, qui -servent à former l’homme en l’instruisant par des -leçons, l’encourageant par des récompenses, le corrigeant -même par des châtiments.</p> - -<p>Il importe d’étudier sa vocation, de la mettre à -l’épreuve et d’entrer surtout dans la voie où Dieu nous -appelle, religieux ou séculier, sous peine de se jeter dans -l’inconnu et de se préparer un avenir dont on ne peut -prévoir l’issue, semblable à ces astres errants qui vont -à l’aventure, sans orbite déterminée, jouets de toutes -les influences, longtemps ballotés à droite et à gauche, -pour être jetés un jour on ne sait où… Une vocation -manquée ne peut promettre à la religion et à la société -qu’un fléau destructeur, menaçant comme une -comète, un révolutionnaire ou un apostat.</p> - -<p>Les ordres religieux ont eu leurs moines réfractaires -et des religieux infidèles, violateurs de leurs vœux ; -mais ces cas sont bien rares aujourd’hui.</p> - -<p>On n’offre plus les enfants à Dieu dans les monastères, -comme on le faisait à une autre époque, en -enveloppant la main du nouveau Samuël dans le voile -de l’autel, après l’avoir déshérité d’avance de tous -biens, présents et à venir, pour l’obliger ainsi à garder -des vœux qu’il n’avait pas faits ; mais, l’excès contraire -a prévalu : on s’oppose aux vocations naissantes, -on cherche même à les tuer dans leur germe ; et, s’il -en éclôt quelqu’une au souffle de la grâce, on en gêne -l’exécution, on en arrête la réalisation, au risque de -tout compromettre en mettant obstacle aux desseins -du Très-Haut.</p> - -<p>Le noviciat est ordinairement précédé de cette -grande lutte contre la chair et le sang, qu’un amour -aveugle suscite, la première des épreuves qu’une vocation -religieuse ait à subir, la plus décisive même ; -car, après cette victoire sur la nature, on peut le -dire, le monde est vaincu… et alors la prise d’habit -sera pour le postulant un jour de fête.</p> - -<p>Je n’ai pas eu le bonheur d’assister ni à la prise -d’habit ni à la profession d’un religieux trappiste. Aussi -suis-je obligé, pour compléter mon récit, d’emprunter -les détails de ces cérémonies à la <i>Vie du P. Marie -Ephrem</i>.</p> - -<p>Le matin du jour où le postulant doit prendre le -saint habit, immédiatement après prime, on le mène -à la salle du chapitre, où toute la communauté vient -de se réunir, parée de ses plus beaux habits ; il se fait un -grand silence. Le père-maître, qui l’accompagne, -le conduit jusque vis-à-vis le siége abbatial ; il s’y prosterne -de toute la longueur de son corps, son front -touche à terre.</p> - -<p>Le révérend père lui adresse alors ces courtes paroles :</p> - -<p><i lang="la" xml:lang="la">Quid petis ?</i> Que demandez-vous ?</p> - -<p>Il répond, toujours prosterné : <i lang="la" xml:lang="la">Misericordiam Dei -et ordinis.</i> La miséricorde du Seigneur et l’indulgence -dans la communauté.</p> - -<p><i lang="la" xml:lang="la">Surge, in nomine Domini.</i> Levez-vous ; au nom du -Seigneur, lui dit alors le père abbé. Il se lève et se tient -debout, pendant que le supérieur lui adresse une -courte allocution :</p> - -<p>« Mon frère, lui dit-il, avez-vous bien considéré -l’action que vous venez de faire ? C’est proprement la -réponse à la demande que vous venez de nous adresser. -Vous demandez d’être admis dans notre ordre, -notre ordre vous répond en vous faisant allonger par -terre en forme de croix ; c’est pour vous faire voir que -dans cette prostration se trouve l’abrégé de toute votre -vie, si vous la passez parmi nous : porter la croix, -embrasser la croix, c’est là toute la vie du moine. Il -est vrai, cette croix, portée avec amour et dévouement, -n’est pas un fardeau insupportable ; la grâce de -Dieu en diminue le poids aux âmes généreuses, et de -plus elle vous assurera la miséricorde du Seigneur -que vous sollicitez ; car, pour obtenir ce trésor inappréciable, -nous ne connaissons d’autre moyen que le -travail, la pauvreté, la souffrance, les humiliations. -Croyez-vous donc, mon cher frère, avoir la force de -courir dans cette carrière et de soutenir le genre de -vie qui se pratique ici ?</p> - -<p>Oui, mon révérend père ; répond le postulant, je -l’espère avec la grâce de Dieu et le secours de vos -prières.</p> - -<p>Eh bien ! mon frère, je n’ai qu’un seul mot à ajouter ; -ce mot est celui que notre bienheureux père saint -Bernard adressait à ses novices, quand il leur donnait -le saint habit : « Si vous faites tant que de commencer, -mettez-vous y tout de bon. <i lang="la" xml:lang="la">Si incipis, perfectè incipe.</i> -Dieu couronnera votre zèle. Vous allez vous dépouiller -de vos habits, pour en prendre de plus grossiers et de -plus pauvres ; c’est pour vous apprendre que vous devez -quitter toutes vos habitudes et toutes les affections -que vous avez eues dans ce monde, pour vous revêtir -des sentiments qui conviennent à des pénitents. »</p> - -<p>Aussitôt après cette courte instruction, le postulant -est conduit par le père-maître au bas du siége de l’abbé ; -on l’aide à se dépouiller de ses habits laïques, et il se -revêt de l’humble froc du religieux trappiste, que l’on -vient de bénir pour lui.</p> - -<p>Aussitôt, son nom de famille disparaîtra, et il ne -sera plus connu que sous le nom que la religion lui -aura donné et il le conservera jusqu’à la tombe.</p> - -<p>L’habit du Trappiste est pauvre et grossier : une chemise -de serge qui, dans les commencements, semble -une espèce de cilice ; une robe et un habit blanc de -dessus, qu’on appelle <i>scapulaire</i>, pour le temps du -travail ; et dans le reste du temps, une grande tunique, -qui est appelée <i>chape</i> pour les frères novices et <i>coule</i> -pour les religieux ; une ceinture en lisière. Le scapulaire -est surmonté d’un capuce, qui sert de chapeau -pendant le jour et de bonnet pendant la nuit. Tous ses -habits très-simples sont en laine : en hiver, ils sont un -peu légers ; mais aussi, pendant les chaleurs de l’été, -ils sont trop pesants.</p> - -<p>Voici, d’après la légende, l’origine mystérieuse de -la coule, habit à longues et larges manches :</p> - -<p>« Un ancien abbé de Cîteaux, saint Albéric, dévot à -la sainte Vierge, eut une vision : un jour, pendant -qu’il était à l’office avec ses frères, il venait de lui consacrer -son ordre, de se dévouer à la Reine du ciel, et -la sainte Vierge lui apparut vêtue de blanc et portant -dans ses mains un manteau semblable au sien, dont -elle revêtit le pieux abbé. »</p> - -<p>Cette tradition explique comment le Cistercien est -vêtu de blanc, quoique fils de Saint-Benoît ; comment -il a renoncé à la coule noire pour prendre la coule -blanche, et pourquoi chaque couvent de l’ordre se -trouve placé sous le patronage de Notre-Dame.</p> - -<p>Pendant la cérémonie de la vêture, la communauté -chante le cantique d’action de grâce : Béni soit le Seigneur, -le Dieu d’Israël, de ce qu’il a daigné visiter les -siens et les retirer de la servitude. <i lang="la" xml:lang="la">Benedictus Dominus -Deus Israël…</i> Tous les religieux sont dans la joie, un -nouveau frère vient de leur être donné.</p> - -<p>Après sa réception, le jeune novice est confié à la -sollicitude d’un religieux appelé père-maître des novices, -qui est chargé de lui expliquer la règle sous -laquelle il désire combattre et les engagements qu’il -doit contracter ; il lui en retrace toute l’étendue et -toute la sévérité. Plusieurs fois par semaine et pendant -une année entière, le novice doit aussi lui-même par -trois fois renouveler sa demande du premier jour ; on -ne manque pas de lui représenter chaque fois que, libre -encore, il peut en toute liberté de conscience se retirer, -mais que le dernier pas une fois fait, ce sera sans -retour et pour jamais.</p> - -<p>En attendant, la règle oblige le supérieur à exercer -le novice dans toute sorte d’humiliations, <i>à temps et à -contre-temps</i>, ce sont ses propres termes. Dans toutes -les communautés tant soit peu nombreuses, il y a -toujours des emplois et des offices plus fatigants et -plus humiliants à remplir : c’est un avantage qu’ils -obtiennent sur leurs pères et sur leurs frères convers.</p> - -<p>Ce n’est qu’après ces diverses épreuves que tous les -religieux, réunis en une sorte de conclave, sont invités -à décider en conscience et au moyen du scrutin secret, -si le novice peut être admis à faire sa profession, et -alors seulement celui-ci se prononce ; spontanément, -sans insinuation aucune, sans même qu’on paraisse -tenir beaucoup à lui, il demande à prononcer ses vœux.</p> - -<p>Certes, il s’en faut qu’on procède d’ordinaire avec -autant de circonspection et de sagesse, quand il est -question de s’engager au milieu du monde, dans des -états où incontestablement les périls ne sont pas -moins redoutables, ni les regrets moins amers et -moins fréquents.</p> - -<p>Il ne faut pas se le dissimuler, l’année du noviciat -donne plus d’épines que de roses, soit parce que les -commencements sont toujours difficiles, soit parce -qu’il faut rompre avec d’anciennes habitudes, acheter -par des sacrifices le droit de s’appeler Trappiste, faire -preuve d’humilité, d’obéissance et d’abnégation complète, -en un mot ; faire l’apprentissage du martyre -avant d’être admis à l’école du Calvaire, où le Crucifié -enseigne à ses disciples une passion nouvelle qu’on peut -appeler la passion de la croix, et fait de chaque religieux -un autre Christ marqué aux stigmates de la -pénitence.</p> - -<p>Chaque jour du noviciat amène son épreuve donnant -occasion de dompter sa nature, de se corriger aujourd’hui -d’un défaut, demain d’un penchant et d’obtenir -une à une les vertus qui feront le bon religieux.</p> - -<p>Je voudrais bien pouvoir ici satisfaire la curiosité de -mes lecteurs en racontant quelques-unes des épreuves -que les novices ont à subir ; mais c’est un secret -d’intérieur, un de ces mystères sacrés connus seulement -de ses initiés et caché au vulgaire qui, ne sachant en -comprendre la haute signification, pourrait en profaner -la sainteté.</p> - -<p>Le cloître est un séjour de privations et de croix, -recouvrant, il est vrai, de célestes et angéliques délices ; -mais là plus de plaisirs tels qu’en offre le monde, -plus d’amitiés humaines, plus de dissipations, plus de -lectures amusantes, plus de volonté propre : il faut se -taire quand on voudrait parler et parler quand on -voudrait se taire ; agir quand on voudrait se reposer -et se reposer quand on voudrait agir. Il faut savoir -supporter une confusion sans trouble, une correction -sans excuse, une louange sans plaisir, un commandement -tout opposé à ses goûts sans réplique et même -avec joie.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch12"><span class="g maigre">XII</span><br /> -La profession.</h2> - -<blockquote class="epi"> -<p>Ce n’est pas peu de chose de vivre -dans un monastère ou dans une congrégation, -de n’y être jamais une -occasion de plainte, et d’y persévérer -fidèlement jusqu’à la mort. (<span class="small">IMIT.</span>)</p> - -</blockquote> - -<p>Au bout d’un an et un jour, le novice trappiste prononce -des vœux simples ; car, Grégoire XVI, de sainte -mémoire, déclara par un édit que, à partir du premier -jour du mois de mars 1837, les vœux émis à -l’avenir par les Trappistes, dans les limites de la France, -devaient être regardés comme simples<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> D’après un décret de notre saint-père Pie IX, on ne peut prononcer -des vœux, dans les congrégations où l’on émet des vœux -solennels, qu’après trois années de noviciat ; de plus, il faut être -âgé de vingt et un ans, c’est-à-dire lorsqu’on est capable, par la -maturité de son raisonnement, de comprendre la démarche qu’on fait. -Est-ce là se déterminer à la légère et par un mouvement irréfléchi ?</p> - -<p>Ce décret ne regarde pas les Trappistes, dont les vœux, quoique -perpétuels, sont toujours simples.</p> -</div> -<p>Le profès doit se donner tout entier et ne rien réserver -de l’holocauste. Mais, en retour de sa générosité, -Dieu lui communiquera un surcroît de cette paix surabondante, -qu’il ne refuse jamais à ses serviteurs de -bonne volonté : <i lang="la" xml:lang="la">Pax hominibus bonæ voluntatis.</i></p> - -<p>Aussi on ne doit pas être surpris de la sainte jubilation -de tous ceux qui ont le bonheur de faire leur -profession, si l’on considère avec attention les grands -avantages qu’elle procure.</p> - -<p>Il est nécessaire avant d’aller plus loin, de répondre -à une objection qui tend à condamner les vœux religieux, -à les regarder comme contraires même aux intérêts -de notre âme, préjudiciables à notre salut, qui -n’en deviendra, dit-on, que bien plus difficile si on a -le malheur ensuite de faire une faute, car plus on se -lie, plus on s’oblige ; le péché d’un religieux sera bien -plus grand que le péché d’un séculier.</p> - -<p>Ecoutez saint Anselme :</p> - -<p>« Un jour deux serviteurs se présentèrent à un -maître. L’un d’eux lui dit : — Je veux vous servir avec -dévouement, fidélité et obéissance ; mais je ne me -donne pas à vous irrévocablement, je veux rester libre -de vous quitter demain, si je le désire. — Le second -au contraire, lui dit : J’aime votre commandement, je -vous promets fidélité et sujétion, j’obéirai à vos ordres -aujourd’hui, demain, toujours. — Or, il arriva que -tous deux, infidèles à leur devoir, se présentèrent une -seconde fois à leur maître pour lui demander pardon. -Le maître dit au premier : — Tu as voulu rester libre -contre moi, et moi je le suis contre toi, tu n’es qu’un -étranger, je réclame mes droits, tu me paieras tout -jusqu’à un denier. — Et changeant de langage, il répondit -au second : — Tu as péché, malheureux, il est -juste que tu sois puni ; mais au lieu de te chasser -comme cet étranger, je te corrigerai, sans te mettre -dehors, tout en te gardant chez moi, car tu m’appartiens, -tu es membre de ma famille. — C’est là, conclut -saint Anselme, le jugement que Dieu prononcera envers -le séculier et le religieux profès. Les avantages de -la profession ressortent aux yeux de tous, d’après cette -similitude, qui montre évidemment que si le vœu -grossit le péché, il facilite aussi le compte qu’on aura -à rendre et incline nécessairement à l’indulgence le -juge dont il a fait un père. »</p> - -<p>Le lendemain, on se réjouit au couvent, on bénit -Dieu, on chante à la profession d’un novice, qui, -heureusement inspiré, s’est consacré à Dieu par le vœu -de chasteté, renonce à sa liberté par le vœu d’obéissance, -se dépouille de tout par le vœu de pauvreté, et -se donne pour toujours à la Trappe par le vœu de -stabilité ; car, à partir du jour de sa profession solennelle, -le religieux ne peut plus quitter le monastère : -trois gendarmes en gardent la porte.</p> - -<p>Voici, à ce sujet, ce que dit un écrivain qui a visité -Aiguebelle :</p> - -<p>« A l’entrée du cloître, sont écrits ces trois mots : -<span class="small">LA MORT</span>, <span class="small">LE JUGEMENT</span>, <span class="small">L’ÉTERNITÉ</span>. Ce sont trois gendarmes -qui gardent le monastère ; les religieux ne -peuvent le quitter, et il ajoute ce trait à l’appui de sa -réflexion :</p> - -<p>» Nous avions aperçu au chœur un religieux des plus -vénérables, portant sur sa tête une triple couronne de -vieillesse, de bonté et de vertu. Dans le monde, il -avait possédé une brillante fortune : il avait été préfet, il -avait été député, il avait de nombreux amis qui étaient -heureux de passer dans son château quelques heures -de bonheur, et cependant, las et fatigué de toutes les -humaines grandeurs, un jour il partit pour Aiguebelle.</p> - -<p>» A cette nouvelle, grande fut la désolation de tous -ceux qui l’aimaient. Ils coururent sur ses pas ; mais -déjà il avait revêtu cette robe, sous laquelle il se trouve -plus heureux que sous les décorations qui ornaient -jadis sa poitrine… On le presse, on le conjure de retourner -au sein de sa famille : — Je ne le puis. — On -insiste : — Je ne le puis, vous dis-je, trois gendarmes -m’empêchent de sortir ; ne les avez-vous pas vus ? ils -sont à la porte du monastère. — Non, sans doute, ils -s’étaient probablement cachés ; mais il est donc vrai, -votre Trappe est un bagne ! Le bon trappiste sourit à -ces mots, et, après avoir joui quelques instants de la -perplexité de ses amis, il leur dit : Eh quoi ! n’avez-vous -pas lu, en entrant, ces trois mots : <span class="small">LA MORT</span>, <span class="small">LE -JUGEMENT</span>, <span class="small">L’ÉTERNITÉ</span> ? Voilà les trois gendarmes qui -m’empêchent de sortir. »</p> - -<p>Il a persévéré dans sa vocation.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch13"><span class="g maigre">XIII</span><br /> -La mort du Trappiste.</h2> - -<blockquote class="epi"> -<p>Je m’éteins, le temps de ma dissolution -approche, j’ai combattu, fourni -ma course, j’ai conservé la foi.</p> - -<p class="attr">(<span class="small">S. PAUL</span>.)</p> - -</blockquote> - -<p>Saint Augustin, ravi des perfections de l’état monastique, -avoue qu’il n’a pas de paroles pour louer dignement -son mérite et son excellence. Puis il dit que -c’est aux religieux à qui Jésus-Christ a fait cette promesse : -<i>Le centuple en ce monde et la vie éternelle en -l’autre.</i> Oh ! disons-le avec le saint abbé de Clairvaux : -La pratique de la religion, dans ce qu’elle a de plus -doux et de plus intime, est une initiation à la vie des -esprits <i>célestes</i>. Un fait constant et toujours observé -chez les Trappistes, c’est le calme parfait, la douce -confiance, la sainte joie qui accompagnent les derniers -moments des religieux qui ont le bonheur d’y mourir.</p> - -<p>Autour de la couche du religieux mourant, tout est -tranquille : pas de cris, pas de sanglots et pas de pleurs ; -la prière seule s’y fait entendre, pieuse, recueillie et -solennelle ; vous n’y trouverez ni femme échevelée, -ni enfants au désespoir, ni serviteurs en deuil : le mourant -est entouré de ses frères qui, loin de le pleurer, -lui envient son bonheur et accompagnent ses derniers -soupirs de cantiques d’actions de grâces. Quand il aura -rendu l’esprit, aucun n’osera donner le nom de mort -à son trépas, ni appeler funérailles les derniers devoirs -qu’ils lui rendront : ce sera, en vérité, un triomphe, -une fête, une résurrection.</p> - -<p>Cependant cette fête sera triste ; ses frères verseront -sans doute quelques larmes, demain, à l’heure de la -cérémonie funèbre, mais en portant une sainte envie -à son sort, en regrettant plutôt de ne pas le suivre -que de le quitter : le Trappiste porte le deuil de la -vie et non celui de la mort. En effet, l’homme meurt -tous les jours, l’heure passée ne revient plus, le fleuve -ne remonte jamais à sa source ; l’enfant, en quittant -le berceau, fait le premier pas vers la tombe, et les -vingt ans du jeune homme appartiennent à la mort -plutôt qu’à la vie.</p> - -<p>« La mort ne devrait avoir rien d’horrible pour un -chrétien ; Jésus-Christ l’a ennoblie en s’y soumettant ; -on peut aujourd’hui toucher le cadavre sans contracter -la souillure judaïque, et, après la résurrection du -Sauveur, descendre au tombeau sans crainte d’y rester -victime d’un sommeil éternel ; mais la foi a été trop -affaiblie dans l’esprit des peuples, pour n’être pas impuissante -encore à réconcilier la nature avec la mort. -Ces mœurs antiques, on les retrouve dans les monastères -où rien n’a changé, et ce qui se passe encore -chez les Trappistes, à la mort d’un religieux et à ses -funérailles, va nous faire juger de la familiarité qui -existait entre les vivants et les morts dans un âge plus -chrétien. »</p> - -<p>A l’heure de la mort, l’homme se montre toujours -ce qu’il est réellement : rien alors ne peut voiler sa -pensée, ses désirs, ses croyances.</p> - -<p>La Trappe a ses rigueurs, mais elle a ses consolations, -et, sans parler ici, comme saint Bernard, des plaisirs -de la pénitence, des douceurs de la mortification, -des joies de la tribulation, ce langage incompris aujourd’hui, -je dirai à ceux qui ne voient dans cette existence -que les afflictions de la chair, les coups de la flagellation -et les souffrances de la croix : L’homme y vit -détaché de tout, de la terre par le vœu de pauvreté, de -la famille par le vœu de chasteté, et de lui-même par -le vœu d’obéissance. La mort peut bien venir, elle ne -lui imposera aucun sacrifice, aucun renoncement, pas -le moindre dépouillement ; l’homme qui a renoncé à -tout pour se faire trappiste, ne verra dans la mort que -le complément de ses vœux : un affranchissement, une -délivrance, l’élargissement de l’âme captive. Dans un -instant, il va quitter ce monde ; mais le regret, au -moment de le laisser pour toujours, ne saurait troubler -sa dernière heure : on ne regrette point ce que -jamais on n’a aimé. L’âme va se séparer de son corps, -et celui-ci, en proie à une hideuse dissolution, sera -jeté aux vers du sépulcre ; mais le trappiste, en vrai -chrétien, croit à la transfiguration future de la chair ; -il sait, comme saint Paul, « que le corps semé en faiblesse -doit ressusciter en force, que le corps semé en -ignominie doit ressusciter en gloire, que le corps semé -en corruption doit renaître immortel, » et il voit tomber -avec plaisir la muraille de boue qui le sépare de Dieu.</p> - -<p>C’est un grand spectacle et un spectacle ravissant -que la mort d’un trappiste.</p> - -<p>Ces religieux n’ont jamais recours à un médecin -étranger ; ils ne sont admis à l’infirmerie que dans des -cas extrêmement graves, et ne peuvent faire usage de -bouillon gras qu’après plusieurs accès de fièvre. Alors -seulement, il leur est permis de demander ce dont ils -ont besoin. Quelle que soit leur souffrance ou leur -faiblesse, ils doivent se lever au moins trois heures -par jour, tant qu’il ne leur est pas impossible de -marcher.</p> - -<p>Dans le monde, on cache ce moment terrible et décisif -pour <i>ménager</i> le pauvre mourant et éviter de le -faire tomber peut-être dans le désespoir ; mais à la -Trappe, il n’est pas besoin d’user de ces précautions. -Le trappiste fervent qui va mourir n’est pas effrayé ; -il sait que la mort, pour lui, n’est qu’un bienheureux -passage à une meilleure vie ; il bénit la mort qui l’enlève -à la terre. Il n’ignore pas non plus que les jugements -de Dieu sont toujours redoutables, mais il sait -aussi que le Juge qui doit décider de son sort éternel -est un Dieu de bonté ; il est plein de confiance dans les -mérites de son Sauveur, qu’il s’est attaché à suivre, -quoique de bien loin, sur la montagne du Calvaire, -et dont il a essayé de porter la croix. C’est ce qui a -donné lieu à ces paroles, qui ont passé en proverbe : -« S’il est dur de vivre à la Trappe, il est bien doux d’y -mourir. » Aussi c’est ordinairement le moribond qui -prend l’initiative, pour s’informer du moment de la -visite du Seigneur.</p> - -<p>Selon ce qui s’observe chez les Trappistes, toutes les -fois qu’il y a un malade en danger, le père médecin -et un religieux prêtre demeurent à côté de lui. Les -règlements portent que lorsqu’un infirme approche -tout à fait de sa fin, on doit frapper la <i>tablette</i> pour -faire venir la communauté. Aussitôt, quelques religieux -transportent le malade à l’église pour y recevoir -les derniers sacrements, si toutefois ce transfert peut -s’opérer sans danger. (La cérémonie a lieu dans la -cellule de l’infirmerie, s’il y a péril à le transporter ; -mais on n’administre jamais un malade dans la chapelle -de l’infirmerie.) Puis, on le met à terre au -milieu du chœur sur un drap de serge, sous lequel on -a dû étendre de la paille, placée sur une croix de -cendre bénite ; c’est le révérend père qui fait cette cérémonie, -Alors toute la communauté se range en cercle -autour du mourant ; il fait sa confession à haute voix, -adresse à ses frères une exhortation, leur fait des adieux -touchants, et continue à leur parler de la mort du -corps, de la vie de l’âme et des douces espérances de -l’éternité, jusqu’à ce que ses forces l’abandonnant tout -à fait, il rende le dernier soupir. Le trappiste mourant -a dans ses yeux une douce extase. On dirait que déjà -il entrevoit le monde futur ; rien n’est plus doux à son -oreille que les chants de ses frères, et ses mains s’élèvent -vers Dieu pour lui rendre grâces de l’appeler -à lui.</p> - -<p>Ce n’est pas de la douleur qu’éprouvent les assistants ; -c’est une joie pure et ineffable, pareille à cette joie -mêlée d’impatience, il est vrai, que ressentent des -prisonniers en voyant un de leurs compagnons d’infortunes -délivré de ses chaînes et rendu à la liberté, -certains eux-mêmes que le moment de la délivrance -viendra pour chacun. Ils écoutent avec amour et consolation -cette voix qu’ils n’entendront plus, et qui, faible -et languissante, ranime leur force et leur courage. Cet -homme, qui a déjà un pied sur le seuil de l’immortalité, -leur raconte les merveilles qu’il entrevoit dans -la perspective de l’infini, et ces grandes choses que -l’œil de l’homme n’a jamais vues, que l’oreille n’a -jamais entendues, que l’intelligence ne peut comprendre -sur la terre. Et, après avoir laissé tomber sur -eux quelqu’une de ces paroles prophétiques dont chacun -attend l’accomplissement, après leur avoir laissé l’héritage -de son exemple et une haute leçon à méditer, -il prend congé d’eux en leur disant : « Adieu, mes frères, -au revoir demain dans la maison de Dieu, <i lang="la" xml:lang="la">in domum -æternitatis</i>. Priez pour moi. » Au moment où il vient -d’expirer, le frère infirmier lui ferme les yeux. La mort -du trappiste est comme sa vie à la Trappe, sainte et -belle.</p> - -<p>La communauté chante en chœur le beau répons -<i lang="la" xml:lang="la">Subvenite sancti</i>. « Accourez, saints du ciel, empressez-vous, -anges du Seigneur, de venir recevoir cette âme, -pour la présenter devant le trône du Très-Haut. » En -même temps, le père abbé encense le mort, l’asperge -d’eau bénite. Ensuite, pendant qu’on lave respectueusement -le corps et qu’on l’approprie dans ses habits -réguliers, toute la communauté psalmodie le psautier -dans une salle voisine ; lorsque tout est prêt, on le porte -processionnellement à l’église, étendu sur un brancard. -Le mort est placé, selon l’usage, sous la lampe du -sanctuaire, la face tournée vers l’autel ; la cloche du -monastère sonne pour annoncer la délivrance ; mais -le glas de la Trappe n’a rien de cette sonnerie funèbre -qui jette dans les airs ses notes gémissantes : il chante -au lieu de pleurer, il parle de résurrection plutôt que -de mort. Qui ne contemplerait avec respect et recueillement -le cortége de cette famille chrétienne, qui a, -comme le dit l’historien de la <i>Vie de Rancé</i>, la tendresse -de la famille naturelle et quelque chose de plus : l’enfant -qu’elle a perdu est l’enfant qu’elle doit retrouver. -Elle ignore ce désespoir qui finit par s’éteindre devant -l’irréparabilité de la perte. La foi empêche l’amitié de -mourir ; chacun en pleurant aspire au bonheur du -chrétien appelé. On voit éclater autour du juste une -pieuse jalousie, laquelle a l’ardeur de l’envie sans en -avoir les tourments.</p> - -<p>Jusqu’au moment de l’inhumation, le corps demeure -exposé dans l’église, la figure découverte, et les religieux -récitent jour et nuit autour de lui l’office des -Morts, en élevant jusqu’au ciel les prières d’une espérance -immortelle. Ils se relèvent deux à deux toutes -les heures. Que les hommes du monde qui ne connaissent -pas Dieu, a dit un écrivain, affectent de sourire -d’une vertu qui les confond ; qu’ils montrent avec pitié, -comme terme d’une vie si longue, ce cadavre exposé -sur un brancard. Laissons à ces esprits légers et frivoles -leur dédain et leur ignorance, ou plutôt prions pour -eux : la prière est la vengeance de la charité ; ils ne -savent pas avec quelle ardeur l’impatience chrétienne -va au devant de la mort, quelle espérance entoure -la tombe d’un trappiste ; un jour, peut-être, ils voudront -mourir de la mort de ces justes et ils ne le pourront -pas. Ah ! qu’ils viennent avant ce moment suprême, -comme le prophète appelé pour maudire Israël ; -qu’ils viennent et qu’ils voient, et que, changés tout -à coup par cette vue, ils s’écrient avec lui : « Que tes -tabernacles sont beaux, ô Jacob ! Ils ressemblent aux -vallées pacifiques, aux ruisseaux fertiles ; puisse ma -vie finir de la mort des justes, et mes derniers moments -être semblables à leurs derniers moments ! »…</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p>On observe pour la sépulture l’ordre indiqué dans le -cérémonial. Tous les exercices de la communauté, -toutes les messes qui se célèbrent depuis le moment du -décès jusqu’à l’inhumation, sont appliquées à l’intention -du religieux décédé. Immédiatement après, chaque -prêtre du monastère acquitte pour le défunt trois -messes, chaque religieux récite un psautier, et chacun -des frères convers cent cinquante <i lang="la" xml:lang="la">Miserere</i>. Au premier -chapitre qui suit, on en fait l’absoute. La Trappe a aussi -ses lettres de deuil, ses billets <i>de faire part</i>, qu’elle -envoie à tous les monastères de la congrégation, en -France, tant de trappistes que de trappistines, afin -que chaque religieux et chaque religieuse lui paie le -tribut de suffrages qui est prescrit<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>. De plus, pendant -trente jours, on laisse sa place vide au réfectoire, et on -lui sert son dîner, que le portier distribue ensuite aux -pauvres, à l’intention toujours du défunt. C’est ce -qu’on appelle un tricénaire.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> Formules usitées chez les religieuses trappistines et chez les -religieux trappistes :</p> - -<p>Hier…, est décédée, dans notre monastère de…, ordre de Cîteaux, -congrégation de la Trappe, primitive observance, notre -chère sœur N… Nous la recommandons à vos prières et à vos saints -sacrifices, vous promettant les mêmes secours pour les vôtres. — <i lang="la" xml:lang="la">Requiescant -in pace.</i></p> - -<p lang="la" xml:lang="la">Die… mensis… anno Domini 18.. : obiit in nostro monasterio -de… ordinis Cisterciensis, congregationis Beatæ Mariæ de Trappa, -in diœcesi… F… ann. professionis. Pro cujus animâ vestras precamur -orationes et sacrificiorum suffragia de charitate, et orabimus -pro vestris. — Anima ejus requiescat in pace.</p> -</div> -<p>Tels sont les soins que la Trappe prend de ses morts ; -elle ne les délaisse pas, ne tourne pas le dos au cadavre, -après avoir jeté le linceul sur sa face, pour le livrer à -des mains mercenaires : elle l’inhume elle-même, sans -le secours de l’étranger, et accompagne de ses prières -l’âme du frère au ciel.</p> - -<p>L’heure de l’enterrement étant venue, la cloche -donne le signal ; les religieux quittent leurs travaux -et se rendent à l’église. La cérémonie commence ; le -supérieur, accompagné des employés de semaine, récite -autour du corps les prières d’usage. Après la dernière -absoute, la procession, à laquelle toute la communauté -doit se trouver, défile pour aller au cimetière ; -en allant, on chante le psaume <i lang="la" xml:lang="la">In exitu Israël de -Ægypto…</i> David le chanta au souvenir de Moïse délivrant -son peuple, et les Trappistes le répètent sur -ce cercueil pour célébrer une nouvelle délivrance, car -la terre pour eux est un exil, la vie une captivité, le -monde une autre Egypte. Entre les religieux de chœur -et les frères convers, vient le corps porté par quatre -profès et entouré de quatre céroféraires. Le convoi -s’avance sur deux rangs, précédé d’une croix, défilant -vers le cimetière, où une tombe, creusée d’avance, -attend celui qui plus d’une fois peut-être, était descendu -vivant dans la fosse, comme pour bien la mesurer -à sa taille, imitant l’acte de Charles-Quint moine -de Saint-Just, qui, couché dans une bière, fit célébrer -ses obsèques la veille de sa mort.</p> - -<p>Arrivés au cimetière, au moment où le prêtre asperge -et encense le corps, les quatre religieux qui le -portent quittent leurs coules et le déposent aussitôt dans -la fosse, au moyen de bandelettes. Le père infirmier, -qui y descend, le dispose décemment et lui couvre le -visage du capuce, car les religieux de la Trappe ont -fait vœu de pauvreté, et on leur fait pratiquer cette -vertu jusqu’après la mort ; c’est pourquoi on les enterre -tels qu’ils sont, sans cercueil, mais avec leurs -habits de chœur.</p> - -<p>Après que le père abbé a jeté un peu de terre sur le -corps, les mêmes religieux commencent à le couvrir. -Quand on a presque achevé de chanter les antiennes, -toute la communauté se prosterne sur les articles des -mains, et, dans cette posture humiliante, elle demande -grâce et miséricorde pour l’âme du défunt. Pour cet -effet, le chantre entonne trois fois, d’un ton de voix -toujours plus élevé, le verset <i lang="la" xml:lang="la">Domine, miserere</i>, et la -communauté, répond sur le même ton : <i lang="la" xml:lang="la">Super peccatore.</i> -Ce cri perçant, dans des circonstances si graves, -pénètre jusqu’au fond de l’âme.</p> - -<p>Les religieux rentrent ensuite, psalmodiant avec -beaucoup de recueillement les sept psaumes pénitentiaux.</p> - -<p>Ailleurs, on élève des monuments superbes, sentinelles -impuissantes, qui ne sauraient protéger les plus -hautes majestés de la tombe contre la pourriture et les -vers ; ici, une simple croix de bois, où sont gravés le -nom de religion du défunt, et l’époque de son décès, -s’élève sur sa dépouille mortelle. Ainsi, après comme -avant la mort ; le Trappiste est toujours lui-même appliqué -à se cacher au monde et satisfait de n’être vu -et connu que de Dieu seul.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch14"><span class="g maigre">XIV</span><br /> -Le cimetière.</h2> - -<blockquote class="epi"> -<p><i lang="la" xml:lang="la">Quotidie morior.</i></p> - -<p>Je meurs tous les jours. (<span class="small">S. PAUL.</span>)</p> - -</blockquote> - -<p>Après avoir parcouru les divers travaux auxquels se -livrent les religieux trappistes, le père hôtelier a bien -voulu me faire visiter le cimetière.</p> - -<p>La cour du cloître qui, dans tous les couvents, est -un parterre émaillé de fleurs, se trouve être pour les -Trappistes de Sainte-Marie du Désert un cimetière. Ils -l’ont placé là exprès pour l’avoir sans cesse sous leurs -yeux, car les religieux conversent plus souvent et plus -librement avec leurs frères morts qu’avec leurs frères -vivants.</p> - -<p>Le cimetière, lieu de sépulture partout, sert à la -Trappe de promenade aux vivants, qui viennent parfois -dans la journée errer solitaires, au milieu des tombeaux, -en pensant à la fragilité des choses humaines.</p> - -<p>La Trappe a ses moments de liberté. On nomme -ainsi l’intervalle qui se trouve entre deux exercices, -dont l’un est fini et dont l’autre ne commence pas -encore. Ils sont plus ou moins longs, selon les circonstances ; -la règle n’en a point déterminé l’usage, afin -d’en laisser l’emploi aux besoins particuliers de chacun. -Le Trappiste se recueille alors, se replie sur lui-même, -rentre en soi, et va, suivant ses inclinations naturelles, -prier à l’église, lire au cloître ou méditer au cimetière. -« Allez visiter les tombeaux, disait saint Jean -Chrysostôme aux habitants de Constantinople, cette promenade -vous ramènera efficacement à la modestie et à -la sagesse ; la vue de la mort ranime la tiédeur, excite -la piété, console de la pauvreté, corrige l’orgueil et prévient -les abattements du malheur autant que les enivrements -de la prospérité. Tout cela dure si peu ; vous -avez commencé la journée, êtes-vous sûrs de la finir ? -Ce n’est pas dans le tourbillon des villes que ces réflexions -viendront se présenter à votre esprit ; sortez -de cette bruyante enceinte, allez voir les cimetières, -et, au milieu de ce peuple de morts, votre esprit -s’élèvera sans efforts au-dessus des misérables affections -de la terre : il prendra un essor dans la patrie où -l’on ne meurt pas. »</p> - -<p>Quand nous visitons les cimetières des villes, une -triste inquiétude pèse sur nos cœurs. Quel est le sort -de ceux qui gisent dans les tombes qui nous entourent ? -Ils sont morts au milieu des écueils ; peut-être leur -mort a-t-elle été un naufrage ; peut-être n’ont-ils point -trouvé le repos en perdant la vie ; la pierre que vous -foulez est peut-être celle d’un réprouvé. Ces doutes, -ces craintes oppressent l’âme. Ah ! il n’en est pas ainsi -dans le couvent de la Trappe ! Nous l’avons visité sans -émotion douloureuse ; il nous semblait un lieu de repos. -Déjà quelques trappistes y dorment et reposent du -sommeil du juste.</p> - -<p>J’observai, avec une joie mêlée de surprise, que la -terre ne paraissait pas en être plus fréquemment remuée -que celle des cimetières de village. Avant d’entrer, -je croyais n’y voir que des tombes élevées à la -jeunesse, persuadé, comme on l’est généralement, -que les austérités devaient abréger la vie ; mais je fus -pleinement rassuré en lisant les épitaphes tracées sur -des croix de bois.</p> - -<p>On vit longtemps à la Trappe ; les mortifications, -les jeûnes, les pénitences servent, ce semble, à y -prolonger les jours.</p> - -<p>Sur chaque fosse du petit cimetière de Sainte-Marie -du Désert, il y a des croix de bois avec les noms de religion -de ceux qui y reposent : une grande quantité -de lis s’est mis à croître naturellement autour de ces -croix et de ces tombes de gazon. Ce symbole de pureté -est là bien à sa place, et m’a plus touché que toutes les -fleurs des cimetières à la mode. J’avais remarqué une -tombe à moitié creusée et couverte de fleurs d’amarantes -et d’immortelles effeuillées. Je demandai au -père hôtelier : — A qui cette tombe fleurie ? — Je ne -puis le savoir. Nous en avons toujours une ainsi parée, -pour le premier de nous que la mort favorise. Nous -ne couvrons de fleurs que la tombe vide. Pleine et fermée, -elle n’a plus besoin de nos guirlandes, car elle fait -espérer à celui qu’elle renferme une autre immortalité -que celle dont les fleurs sont l’emblème dans ce -monde.</p> - -<p>Au pied d’une des fosses, j’ai vu un religieux étendu, -prosterné ; il priait en silence. C’est là que le cœur se détache -de la terre, que l’âme s’élève et que la vertu grandit. -On apprend à l’école de la mort à être plus humble, -plus détaché et plus mortifié que la veille. Le tombeau -a ses enseignements, ses leçons et son éloquence, -une voix qui sait instruire, persuader et émouvoir ; -il prêche la morale en humiliant l’orgueil, en flétrissant -la beauté, en dissolvant toutes choses ; rien n’échappe -à ses réseaux indestructibles ; grandeurs, richesses, -plaisirs, tout s’y perd, excepté la vertu. -Aussi « Vanité des vanités ! » s’écrie le Trappiste en -levant les yeux vers le ciel.</p> - -<p>« Le Trappiste, défiant de lui-même par humilité, -éprouvant de temps à autre le besoin de retremper -ses forces, de relever son cœur et de ranimer son -courage, se rend au cimetière dans ses heures de défaillance, -y promène ses pensées solitaires et apprend, -comme saint Paul, <i>à mourir tous les jours</i>.</p> - -<p>» Quelquefois, prosterné au pied d’une fosse, il s’écrie : -O mon Dieu, ne prolongez pas trop mon exil -sur la terre de Cédar ; mon âme, étrangère ici-bas, -désirerait revoir la patrie ; je me meurs, comme Thérèse, -du regret de ne pouvoir mourir ; commandez-lui -de partir, et mon corps se couchera dans ce lit -mortuaire, en disant à la terre, au ver et à la pourriture : -Vous êtes ma mère, mon frère et ma sœur. »</p> - -<p>L’imagination, on le comprend, s’exalte pieusement -dans ses excursions fréquentes sur la terre de la mort, -où tout impressionne fortement. Le Trappiste trouve -dans ces méditations lugubres, sans parler de la grâce -qui le soutient, le moyen le plus puissant, peut-être, -de mépriser le cri de la chair et de mener jusqu’à la -fin une vie d’ange avec un corps de boue.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch15"><span class="g maigre">XV</span><br /> -Quelques détails.</h2> - - -<p>Avant de quitter Sainte-Marie du Désert, j’ai voulu -rendre visite au R. P. dom Marie, premier abbé de -ce monastère, et au R. P. Etienne, son prieur.</p> - -<p>Le père hôtelier m’ayant introduit dans la cellule -abbatiale, je m’inclinai profondément devant dom -Marie, qui vint à moi en me tendant les mains. Je voudrais -parler du père abbé et vous faire son portrait, -mais il est des personnes difficiles à peindre. On ne dit -que le vrai et on a l’air de louer ; la vérité semble de -la flatterie. Dût-on m’en accuser, je rendrai justice et -je dirai, que le R. P. abbé est un de ces hommes rares -auxquels le génie de créer et de réparer a été donné. -Pasteur habile, il dirige son troupeau avec une admirable -sagesse.</p> - -<p>Son visage n’a point la pâleur du cloître, ni celle de -la vieillesse. Il est de taille moyenne, ses gestes et ses -mouvements sont animés ; sa physionomie respire tout -à la fois la douceur et l’autorité du commandement. -Son humeur m’a paru enjouée. Sa conversation est -intéressante, mêlée d’esprit et de bon sens ; il ne dit -que ce qu’il doit dire. L’habitude du silence ne lui a -pas ôté l’à-propos de la parole, et personne ne le -possède comme lui. Cet homme, que tout le monde -aime à voir de temps en temps, est aimé et vénéré -de tous ses religieux. Au milieu d’eux, avec sa robe -de laine blanche, sa tête chauve, sa croix et sa crosse -de bois, il a toute la bonté d’un père, toute l’autorité -d’un saint.</p> - -<p>Quelques livres dans leur rayon, une gravure, deux -chaises et un fauteuil de paille, un prie-Dieu, une -table, tel est à peu près le mobilier de sa cellule<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> Notre ouvrage était sous presse, lorsque nous avons eu la douleur -d’apprendre la mort du R. P. dom Marie. Voici les quelques renseignements -que nous avons pu recueillir sur la vie de ce saint religieux :</p> - -<p>« Le R, P. dom Marie, connu dans le siècle sous le nom de Bertrand -Daverat, naquit le 8 septembre 1807, à Camarde, dans le -département des Landes. Dès les premières années de son enfance, -il donna des marques très-sensibles de vocation à l’état ecclésiastique. -Après avoir terminé ses études de latinité, sous la surveillance -du respectable M. Castagnon, curé de Vicq, dans le diocèse d’Aire, -il entra an grand séminaire de Dax, pour y suivre les cours de philosophie -et de théologie. Promu à la prêtrise le 5 juin 1830, et -après deux années de vicariat dans la paroisse de Hagetmau, il fut -successivement nommé curé de Biscarosse, de Saint-Vincent de Tyrosse -et de Saint-Pandelon, où il montra le plus grand zèle pour le -salut des âmes, jusqu’à ce que, de vives douleurs le fatigant et le -rendant incapable de remplir les devoirs de son état, il demanda -à se retirer du saint ministère et à se fixer dans le couvent de Notre-Dame -de Buglose. Là, employé comme confesseur des religieuses qui -y sont établies, il édifia tout le monde par la régularité de sa vie -et par sa haute piété. Quelques années après, il conçut l’idée d’embrasser -l’état religieux, et arriva le 27 juillet 1858, au monastère -de Sainte-Marie du Désert, où il est mort.</p> - -<p>» Le R. P. Marie fut admis à la profession le 15 août 1859, et -lorsque le monastère de Sainte-Marie du Désert fut érigé en abbaye, -les vertus du nouveau profès le désignèrent à tous les suffrages. Il -fut élu pour gouverner cette communauté, déjà nombreuse, le 19 -février 1861, installé le 11 avril, et béni dans l’église de Lévignac, -le dimanche 26 mai, par Mgr l’archevêque de Toulouse.</p> - -<p>» Une humilité profonde formait le caractère principal de la piété -de ce religieux. Un témoin de sa promotion à la dignité abbatiale -nous écrit : « Lorsqu’il s’entend proclamer supérieur du monastère, -il se précipite, il se roule aux pieds du président, le supplie, -avec larmes et des cris déchirants, de le dispenser d’accepter une -charge dont il se croit indigne et incapable. Ses instances durent -longtemps, et le président se croit obligé d’user d’autorité et de -vaincre sa résistance en lui commandant au nom de la sainte -obéissance. »</p> - -<p>» Plusieurs fois il offrit sa démission avec instance ; mais il ne -put la faire accepter qu’un mois avant sa mort.</p> - -<p>» C’est le dimanche 2 juin 1867 qu’il a rendu son âme à Dieu. Il -n’a pas eu la consolation de voir achever la belle église dont il a -jeté les fondements, et qui, pour être dans un style simple et sévère, -et déjà construite avec toute l’économie commandée par la faiblesse -des ressources, n’en sera pas moins la plus remarquable du -canton, lorsque les bienfaiteurs auront aidé à la terminer. »</p> -</div> -<p>Le R. P. prieur a la tête noble et d’un galbe remarquable ; -la légère couronne de cheveux qui part de son -large front, en s’arrondissant au-dessus des oreilles, -est d’une finesse admirable et d’un noir brillant. Le -calme et la paix siégent sur son visage ; sa marche est -grave, son abord doux et prévenant ; tout en lui porte -le cachet d’un vrai religieux ; sa tunique blanche et -son scapulaire noir rehaussent la majesté de son port.</p> - -<p>Le R. P. Etienne, natif de Bédarieux, appartient au -diocèse de Montpellier, et se nommait dans le monde -l’abbé S… Je m’arrête, car à mon prochain voyage -à Sainte-Marie, je ne serais plus si bien reçu, si -l’éloge que je viens de faire venait à y être connu<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> Le R. P. dom Etienne, actuellement abbé de Sainte-Marie du -Désert, a reçu, le 27 novembre 1867, la consécration des mains de -Mgr l’archevêque de Toulouse.</p> -</div> -<p>Chaque semaine a lieu, à la Trappe, une simple et -touchante cérémonie, à laquelle j’ai eu le bonheur -d’assister : le samedi, sous les cloîtres, avant la récitation -des complies, deux religieux lavent les pieds à -tous leurs frères, en commençant par l’abbé et en continuant -jusqu’au plus jeune religieux. Il y a dans cette -scène presque biblique un charme de piété dont les -étrangers ne peuvent s’empêcher de subir l’influence si -on leur accorde la précieuse faveur d’y assister. Cette -parfaite abnégation d’hommes qui souvent ont été -grands dans le monde, la douce satisfaction qui se -peint sur tous leurs visages, la cordialité affectueuse -qui règne entre eux, tout cela touche l’âme et fait -considérer ces hommes avec respect.</p> - -<p>Bien des préjugés pèsent sur l’ordre de la Trappe ; -il suffit de passer deux jours à un de leurs monastères, -pour se convaincre de la fausseté de ces préjugés. On a -dit et répété bien des fois que les religieux, en se rencontrant, -s’adressaient toujours cet avertissement solennel : -<i>Frère, il faut mourir.</i> Il n’en est rien, le -silence étant absolu et continuel à la Trappe. Il n’est -pas besoin d’ailleurs de cet avertissement pour faire -penser les religieux à la mort : autour d’eux, tout les -y prépare et leur en donne la continuelle pensée.</p> - -<p>Il n’est pas vrai non plus que les Trappistes renoncent -à recevoir des lettres de leurs parents ; mais elles ne -leur sont remises qu’après avoir été décachetées et -lues par le révérend père abbé. Si ces lettres sont -inutiles ou frivoles, il peut les détruire ; si elles ont -quelque importance réelle, il les remet aux religieux -à qui elles sont adressées. S’il s’agit de la mort de -quelqu’un de leurs proches, il annonce d’abord le fatal -événement à la communauté réunie, afin d’obtenir, -dans l’incertitude, de plus ferventes prières de chacun -d’eux en particulier ; plus tard il appelle auprès de -lui le religieux que Dieu a frappé dans ses affections, -et il le console.</p> - -<p>On a dit aussi que chaque trappiste creusait lui-même -sa tombe et qu’il y couchait ; c’est encore une -erreur. Il y a, comme nous l’avons dit, toujours une -tombe ouverte à moitié d’avance ; souvent les religieux -vont la regarder et sans doute la saluent de leurs désirs.</p> - -<p>On croit encore, et cette erreur est presque générale, -que les religieux de la Trappe sont maigres, maladifs, -tristes ! On reconnaîtra facilement que ce n’est -encore là qu’une erreur. Il y a toujours dans la maison -de l’ordre une infirmerie, et, malgré le profond mépris -des Trappistes pour la vie, les maladies n’en sont pas -moins soignées avec la charité la plus empressée, la -plus vive et la plus compatissante. Il est à remarquer -aussi que l’infirmerie est très-souvent vide. Il n’est pas -plus vrai que les moines sont maigres et hâves, -comme on se plaît à les représenter au théâtre ou dans -les romans. En arrivant à la Trappe, on est étonné de -trouver sur le visage de ses habitants l’expression d’une -joie ineffable ; leur teint est frais et vermeil, et le régime -qu’on y suit n’influe en rien sur le physique ni -sur le moral, puisqu’on voit à la Trappe des hommes -d’un âge très-avancé jouissant encore d’une santé parfaite -et d’un caractère heureux. Oh ! ne comparons -pas ces hommes de Dieu à ceux du monde, la différence -en est trop grande ; ils semblent appartenir à -une autre nature, parce qu’ils mènent une autre vie.</p> - -<p>Ce ne sont pas là les seules objections contre la -Trappe que nous avons à réfuter. On s’imagine qu’elle -ne contient que des grands coupables, et il s’y trouve -une quantité d’hommes que la piété la plus sincère, la -plus dégagée de toute vanité y a seule amenés. On -pense également que pour beaucoup de ces hommes, -lorsqu’une fois ils se sont engagés par des vœux, les -règles de l’ordre deviennent accablantes et insupportables. -Ceux qui pensent cela n’ont jamais visité les -Trappistes ; s’ils l’eussent fait, ils auraient vu à quel -degré est porté l’amour de leurs règles, et que jamais -un religieux ne songe à s’en écarter.</p> - -<p>Chaque année, le R. P. prieur change les emplois. -Chacun dépose entre ses mains les insignes de sa -charge, qui passe entre les mains d’un autre religieux -choisi par le supérieur. Les trappistes rancéens font une -retraite de dix jours, pendant laquelle ils se livrent à -des exercices de piété d’une austérité encore plus grande -que pendant le cours de l’année. L’abbé de Rancé a fait -de cette retraite annuelle un point essentiel de la règle, -observé comme tous les autres avec une religieuse -exactitude.</p> - -<p>Les jeûnes sont presque continuels à la Trappe ; en -effet, les règlements portent que la viande, les œufs -et le beurre demeurent interdits à tous ceux qui sont -en santé ; le poisson l’est à tout le monde ; l’huile est -permise aux malades et à l’assaisonnement de la salade. -Les portions de la communauté se composent de légumes, -de racines, d’herbes et de laitage, avec cette -restriction que, durant l’avent et le carême, tous les -autres jours de jeûne d’Eglise et tous les vendredis -de l’année, hors le temps pascal, on ne sert aucun -laitage au réfectoire, et on n’en met que dans les portions : -tout s’assaisonne alors au sel et à l’eau. Les cuisiniers -doivent accommoder les mets le plus simplement -qu’ils peuvent, sans y faire entrer aucune espèce d’épices. -Pendant les deux tiers de l’année, on ne fait -qu’un seul repas à la Trappe : il se compose d’une -soupe, d’une portion assaisonnée comme je viens de le -dire, de douze onces de pain et d’une hémine de demi-vin. -On ajoute aussi quelques fruits pour dessert, -excepté les jours de jeûne d’Eglise et les vendredis qui -ne tombent pas dans le temps pascal.</p> - -<p>Le P. Debreyne, médecin de la Grande-Trappe, dit -que cet austère régime, que l’on croit généralement -propre à abréger la durée de la vie humaine et à détruire -les santés les plus robustes, est au contraire un -vrai moyen de santé et de longévité. Il affirme que -pendant une période de vingt-sept ans il n’a pas rencontré -chez les religieux de la Grande-Trappe un seul -cas d’apoplexie, d’anévrisme, d’hydropisie, de goutte, -de gravelle, de pierre, de cancer, de scorbut. Le choléra -n’a jamais envahi aucune maison de l’ordre, tandis -qu’il faisait de grands ravages dans les environs. Il est -de notoriété, dans le pays, que les épidémies s’arrêtent -au seuil de l’abbaye.</p> - -<p>Dans les causes de cette espèce d’immunité contre -un grand nombre de maladies, dont jouissent les religieux -de la Trappe, il est sans doute nécessaire de faire -entrer en ligne de compte la vie paisible et calme que -mène le religieux, l’absence des noirs soucis, des passions -tristes et dépressives, des humeurs sombres et -chagrines ; mais aussi n’est-ce pas la condamnation la -plus éclatante de notre vie sensuelle, de notre intempérance, -de nos désordres, de nos passions, qui détruisent -le plus souvent la vie dans son principe.</p> - -<p>« Considérez, dit le docteur Debreyne, chez les -amateurs de bonne chère et les gastrolâtres modernes, -ces immenses perturbations physiques ; portez vos regards -attristés sur ces corps obèses, blasés et bouffis, -dont les organes digestifs sont brûlés et corrodés par -d’incessantes ingurgitations de viandes et de boissons -les plus irritantes et les plus propres à produire les -maux les plus graves et les plus incurables. Est-il possible -que l’organisation humaine la plus forte résiste -longtemps à l’impression délétère et toxique de tous -ces principes de dissolution et de mort, à ces chocs -brusques et à ces collisions violentes d’un sang enflammé -et de la mollesse des tissus organiques. On peut -en quelque sorte comparer ces vastes corps-machines -qui ne cessent jamais de fonctionner et de digérer, aux -machines si compliquées de nos usines, que la multiplicité -des rouages et la vélocité des mouvements, dérangent, -détraquent et brisent si souvent. »</p> - -<p>Qu’on n’aille pas m’accuser de préconiser exclusivement -le régime végétal et me soupçonner d’être un -disciple de Pythagore. L’homme est fait pour une alimentation -complexe, la structure de son appareil digestif -est là pour le prouver ; mais on peut soutenir qu’il -supporte plus facilement la privation absolue de viande -que de végétaux.</p> - -<p>A commencer du 14 septembre jusqu’au carême, cet -unique repas se prend à deux heures et demie, c’est-à-dire -douze heures après le moment où les religieux se -lèvent ; en carême, il est retardé jusqu’à quatre heures -un quart : les troubles de fonctions digestives sont très-rares -dans la communauté. Le reste de l’année est le -temps où le trappiste se restaure ; mais on trouvera -peut-être le régime que l’on suit alors assez sévère, car -il diffère encore beaucoup de celui que suivent dans le -monde, pendant le carême, les familles les plus régulières ; -alors le dîner commence à midi et le soir on -sert une collation. Les plus grandes fêtes ne jouissent -d’aucun privilége ; elles suivent toutes la loi commune. -Le seul dimanche et le jour de Noël sont exceptés. Il -est expressément défendu de rien servir d’extraordinaire, -sous quelque prétexte et en quelque occasion que -ce soit, comme un jour de profession, bien moins encore -les jours qui précèdent l’avent et le carême.</p> - -<p>Le premier jour de la sainte quarantaine, alors que -pour le reste du monde se fait l’ouverture de la pénitence -par l’imposition des cendres, eux aussi procèdent à cette -cérémonie, qui est en même temps le commencement -d’observances plus austères. Les religieux s’avancent -nu-pieds, lentement, deux à deux, les yeux baissés, en -psalmodiant des antiennes ; leurs bras sont pendants, -les manches de leurs coules abattues, ils viennent successivement, -avec de profondes inclinations, se prosterner -devant le révérend père, en qui ils vénèrent le -représentant de la Divinité. Il grave, en caractères de -cendres, sur leurs larges tonsures, l’arrêt de leur dissolution -prochaine ; c’est une sentence de mort prononcée -sur des morts, puisqu’ils ont renoncé à tous les avantages -de la vie. Aussi ne se préoccupent-ils pas beaucoup -des terreurs que naturellement rappelle la pensée de la -mort, mais ils gémissent pour tant de pécheurs dans le -monde qui vivent comme ne devant jamais mourir.</p> - -<p>Ce n’est là que le prélude de toutes leurs expiations, -pendant ce temps des miséricordes du Seigneur. Tous -les vendredis, qui sont pour eux des jours plus spécialement -consacrés à des pratiques encore plus pénibles, -ils font, dans leurs cloîtres, la procession des psaumes -pénitentiaux. Les trois derniers vendredis du carême, -ils jeûnent au pain et à l’eau ; on n’a pas oublié que -durant la sainte quarantaine ils ne prennent leur -unique repas que le soir, vers le coucher du soleil, -comme les chrétiens de la primitive Eglise. Avant de -partir, le supérieur dirige l’intention qu’ils doivent se -proposer ; ce sont, tantôt les divers besoins de l’Eglise, -tantôt le maintien de la paix, la conservation et l’augmentation -de la foi ; quelquefois ils sollicitent des jours -prospères pour les familles, des bénédictions pour les -Etats, et toujours leurs semblables sont intéressés et -associés à leurs œuvres.</p> - -<p>Le vendredi saint, ils semblent vouloir faire au Ciel -une sainte violence en faveur de tous les coupables ; -après avoir longuement chanté leur office de la nuit, -vers quatre heures du matin, ils disparaissent silencieux : -il ne nous est pas permis de les suivre dans ces -asiles secrets où Dieu seul est témoin des saintes -rigueurs qu’ils exercent sur leurs corps. Mais on est -frappé de les voir redescendre bientôt, graves, nu-pieds ; -ils demeurent ainsi presque toute la journée. Il -faut les avoir vus, ces pénitents, car il n’est pas possible -de les peindre, pendant cette longue et fervente -récitation de tout le psautier et pendant l’imposante -cérémonie de l’adoration de la Croix !</p> - -<p>Indépendamment de ces circonstances particulières, -de temps en temps, le révérend père assigne à tels ou -tels religieux le but spécial dont ils devront s’occuper -dans leurs exercices de piété : c’est quelquefois la conversion -d’un tel nombre de pécheurs qu’ils doivent -demander à Dieu, le succès des entreprises qui intéressent -la gloire de Dieu et le bien des peuples. Il y -a, sur la porte du chapitre, une pancarte où tous les -religieux sont distribués par séries, et à chaque série -correspond une intention particulière qui devra les -préoccuper spécialement dans leurs prières. Ainsi, la -première série est chargée de solliciter les bénédictions -du Ciel pour les évêques, les divers pasteurs des âmes -et pour toutes les communautés religieuses. La seconde -a mission de provoquer les grâces du Seigneur sur toutes -les personnes constituées en dignité ou chargées de quelque -partie que ce soit de l’administration civile, ainsi -des autres. Toujours le prochain entre en participation -des œuvres de piété qui se pratiquent à la Trappe.</p> - -<p>Il est certaines époques de l’année, plus spécialement -marquées dans le monde par la dissipation. Oh ! -qu’il est sublime alors, le trappiste qui s’humilie et -prie pour les pécheurs ; qu’il est sublime surtout, -lorsque, à l’heure des ténèbres, des orgies et des désordres -de toute espèce, seul, avec ses frères, pendant -que tout dort dans la nature, à l’exception des prévaricateurs, -il lève vers le Ciel ses mains suppliantes et -pures, et demande grâce !… »</p> - -<p>Il n’y a pas d’âge déterminé pour entrer chez les -Trappistes. On accueille avec charité les personnes qui -se présentent, aussi bien à l’âge de dix-sept ans qu’à -l’âge de cinquante ans ; on demande surtout de la -bonne volonté à suivre la règle. A l’exemple de Jésus-Christ, -les pères trappistes reçoivent, à la onzième -heure comme à la première heure, ceux qui veulent -véritablement travailler à la vigne du Seigneur.</p> - -<p>Les charges principales parmi les Trappistes sont : -celles d’abbé, de prieur, de sous-prieur, de cellérier, -de maître de novice, et de portier.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch16"><span class="g maigre">XVI</span><br /> -A quoi servent les moines.</h2> - - -<p>Que de fois, près de vous, on a posé ou on posera -cette question, par irréflexion ou par perversité : A quoi -servent les moines, les religieux et les religieuses ?</p> - -<p>A quoi servent les moines ? Je vais vous le dire, à -vous jeunes gens ou hommes de bonne volonté, de -droiture de cœur et de justesse d’esprit. C’est à vous, -à vous seuls, que je vais parler, persuadé que vous -serez convaincus lorsque vous aurez lu ce chapitre.</p> - -<p>La vie monastique date des premiers temps du christianisme. -Alors que le paganisme finissait, mais que -ses ténèbres impures étaient encore dangereuses, des -hommes qui voulaient conserver et transmettre les lumières -chrétiennes dans leur pureté, leur sainteté primitives, -se retiraient au désert ; et, de temps en temps, -plus éclairés et plus forts dans leur foi, ils quittaient la -Thébaïde et revenaient se mêler aux multitudes qu’ils -étonnaient, évangélisaient et convertissaient.</p> - -<p>L’empire romain croula sous les coups répétés que -lui portèrent des populations barbares, venues de tous -les coins de l’horizon. La foi, la civilisation, les lettres, -les arts, l’agriculture parurent un instant menacés de -périr dans le naufrage de toutes choses. Mais, au moment -de l’invasion et de la conquête barbares, des -hommes de foi allèrent se cacher dans les plus sombres -forêts, les gorges secrètes des montagnes et les plus -lointaines vallées. Là, ils conservèrent le dépôt précieux -des enseignements chrétiens et, à l’heure propice, -la rapportèrent aux conquérants apaisés. Ce sont les -moines qui ont adouci les mœurs du Goth, du Franc, -du Hun et du Normand, qui ont défriché leurs terres -et leur ont enseigné la culture de l’esprit.</p> - -<p>Plus tard, l’Orient, conquis par les soldats de Mahomet, -le faux prophète, menaça l’Occident où régnait -Jésus-Christ, le vrai Dieu. Le Croissant et la Croix, le -Coran et l’Evangile se trouvaient en présence. Les -peuples de l’Occident, au nom de la vérité chrétienne, -s’armèrent pour résister aux mensonges de l’islamisme -répandus par des légions victorieuses. L’élite des nations -civilisées voulut se dévouer exclusivement au service -militaire de la foi. De là, les ordres célèbres de la -chevalerie chrétienne, les chevaliers de Malte, les Templiers, -les Teutoniques.</p> - -<p>On me dira sans doute : Oui, les moines ont été -utiles ; bien aveugle serait quiconque tenterait de le -nier. Mais s’ils ont été utiles autrefois, n’ont-ils pas fait -leur temps ? Aujourd’hui, à quoi servent-ils ?</p> - -<p>Oh non ! ils n’ont pas fait leur temps. Hélas ! aujourd’hui, -peut-être plus qu’autrefois, ils sont nécessaires. -Etudiez notre monde du <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle. Combien, -sous toutes les formes, y trouverons-nous d’égoïsme. -Au couvent, grâce à Dieu, il n’en est pas ainsi : on n’y -rencontre que le sacrifice, l’abnégation, le dévouement -partout et toujours. La société qui nous entoure n’exhale -que l’amour-propre, la vanité, l’orgueil, autre forme -de l’égoïsme. Le monastère enseigne, commande et pratique -l’humilité, autre forme du sacrifice. Les hommes -qui appartiennent au monde se livrent d’ordinaire aux -appétits matériels. Un mot résume la vie d’un grand -nombre : la jouissance qu’ils ambitionnent, recherchent, -aspirent sans mesure comme sans calcul des -moyens et des résultats. — Le moine se dégage de tous -les attachements infimes. La privation est sa loi, la -macération sa compagne, la mortification son plaisir. — Au -milieu de la vie du monde, on s’égare, on -se trouble, on se perd dans le tourbillon des intérêts -humains. Au couvent, on s’élève au-dessus de la terre -pour vivre dans la région supérieure des intérêts divins. -Dans le monde, à chaque pas de son chemin, -dans toutes les conditions de l’existence, on rencontre -des désabusés de la vie, aigris, découragés, perdus. -Si ces désabusés ont le sens et le courage de se réfugier -dans un monastère, ils y trouveront le calme, -la paix, la quiétude et le bonheur, comme le matelot -qui, ballotté sur la pleine mer, dans un jour de -violente tempête, a pu regagner le port où il est à -l’abri des vents déchaînés et des flots en émoi. Le -monde est un champ d’erreurs, un théâtre de fautes, -de perversités et de crimes. Le monastère est un asile -où tout est pur, simple, droit, honnête et régulier. -Dans le monde, que de mal commis au grand soleil ! -Le mal que le monde étale excite les colères divines. -Le bien que le monastère cache les conjure et les -apaise.</p> - -<p>Et maintenant, est-ce qu’il n’y a plus de pauvres, -d’infirmes, de malades, de filles livrées au désordre, -pour déclarer inutiles les Filles de la Charité, les Petites -Sœurs, les Dames du Bon-Pasteur ? N’y a-t-il donc plus -d’enfants à former et à instruire, pour déclarer inutiles -les Jésuites et les Frères des Ecoles chrétiennes ? Qui -donc évangélisera nos grandes villes et nos bourgades, -si vous déclarez inutiles les Dominicains et les Capucins ? -Qui donc priera pour les personnes affligées et les pécheurs, -si vous déclarez inutiles les Carmes et les -Trappistes ? Nous ne finirions pas si nous voulions nommer -tous les religieux et les religieuses dont les prières, -les vertus, les services sont pour l’humanité une -source de lumières, de consolations et de bienfaits.</p> - -<p>Enfin, les moines ont formé notre agriculture, bâti -nos vieilles cathédrales, conservé le trésor des sciences, -civilisé les barbares, porté le nom chrétien et la foi, -par leurs missions, dans les pays sauvages, encouragé -et cultivé tous les arts. Il y eut même au moyen-âge -un institut de moines qu’on appelait les frères pontifes, -parce qu’ils se consacraient à la construction des ponts -et à la réparation des grands chemins.</p> - -<p>Les religieux trappistes mènent encore la vie des -moines de la Thébaïde. Ils défrichent les terres incultes, -et, sur un sol qui n’avait jamais produit que des ronces, -ils trouvent, dans leurs travaux bénis de Dieu, les -moyens de nourrir des légions de pauvres. Les Trappistes -sont des êtres inutiles et insensés. Inutiles ! et -tous les jours ils reçoivent, dans leurs saintes maisons, -des jeunes gens qui entrent avec la pensée du suicide et -qui y trouvent dans une longue paix l’oubli de douleurs -profondes. Inutiles ! et ils propagent toutes les -bonnes cultures, et leur cloître est un comice agricole -permanent. On les traite d’insensés, eux qui préfèrent -l’immortalité, le bonheur éternel, à des biens et à -de vains plaisirs d’un jour.</p> - -<p>Grand nombre de catholiques, en appelant les Trappistes -moines inutiles, ne veulent pas dire par là, sans -doute, qu’ils mènent une vie oisive, puisque ces religieux -sont continuellement occupés et pendant le jour -et pendant une bonne partie de la nuit ; ils ne prennent -d’autre repos que celui qui peut se trouver dans -la transition d’un exercice à l’autre. Mais, dit-on, ce -ne sont que des exercices de contemplation, dont la -société n’a que faire : vous vous trompez, vous tous -qui vous permettez un tel propos. Et d’abord, si les -religieux trappistes chantent les louanges du Seigneur, -s’ils se livrent aux saintes ardeurs de la prière, ils y -consacrent un temps que le reste des hommes donne -au repos, et qu’un grand nombre consument en inutilités -et peut-être en prévarications de tout genre.</p> - -<p>Ils se trompent, ceux-là qui se figurent que les -bonnes œuvres et les pieuses austérités des hommes de -bien sont inutiles au reste de la société. Nous pensons -avoir affaire ici à des chrétiens qui ont la foi : eh bien ! -leur dirons-nous, n’est-ce pas d’en haut que nous -viennent les prospérités, les saisons favorables, les -rosées fécondes ? Et qu’est-ce qui agit sur le cœur de -Dieu pour en obtenir ces bienfaits ? Serait-ce la puissance -de nos efforts, ou plutôt ne sont-ce pas les humbles -supplications et la vie pénitente des âmes justes ? -Une tradition fondée sur une révélation digne de foi -nous assure que sainte Thérèse a, par ses prières et -sans sortir de son cloître, converti autant d’âmes que -saint François-Xavier dans les Indes et le Japon.</p> - -<p>Sodome aurait obtenu grâce, si elle avait eu un petit -nombre de justes dans son enceinte. Qui peut assurer -que notre patrie n’est pas redevable de sa conservation -aux pieux cénobites qu’elle possède ?</p> - -<p>Autrefois le Seigneur envoya un prophète à la ville -de Ninive et lui annonça sa destruction très-prochaine. -Ninive ne fut pas détruite de ce coup, parce que le -Seigneur avait posé une condition : « Si ses habitants -ne faisaient pas pénitence. » De même, les fléaux qui -ont menacé notre patrie ont bien pu être conjurés par -ce grand nombre de quarantaines, de jeûnes au pain -et à l’eau, de cilices…, exercés pour ce motif par les -personnes pieuses, et notamment dans les monastères. -Non, l’égoïsme n’est pas le vice dominant de la Trappe : -les religieux y travaillent, sans doute, à expier leurs -propres fautes et à s’assurer des miséricordes du Seigneur, -mais ils s’intéressent aussi pour le salut de -leurs proches, de leurs amis ; ils prient pour la France. -Toute leur vie est une expiation continuelle. Souvent -ils se placent entre le vestibule et l’autel, et supplient -le Dieu des miséricordes d’avoir pitié de son peuple, de -ne pas lancer sur les coupables les courroux de sa -colère : <i lang="la" xml:lang="la">Parce, Domine, parce, populo tuo ; ne in -æternum irascaris nobis.</i></p> - -<p>Ah ! oui, les moines sont utiles, très-utiles. Ils -servent beaucoup. Demandons au Ciel qu’il nous en -envoie, en disant : Mon Dieu, envoyez-nous des saints.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch17"><span class="g maigre">XVII</span><br /> -Le cloître.</h2> - - -<p>« Le mot cloître, en prenant la partie pour le tout, -est synonyme de monastère, d’après le langage reçu -dans le monde, qui l’emploie trop souvent en mauvaise -part. Cependant le mot cloître ne désigne, par sa -signification véritable, que la galerie intérieure qui relie -ensemble les divers corps de la bâtisse, servant de -passage commun, d’issue pour aller d’un endroit dans -un autre. »</p> - -<p>« Il ne faut pas, a dit un écrivain, se représenter le -cloître tel qu’il règne aujourd’hui autour de nos cathédrales, -désert, triste et froid, avec ses fenêtres privées -de verres : le cloître au moyen âge était le vrai paradis -du moine ; <i>par son royal rempart de discipline</i>, il séparait -le religieux du monde et offrait une image de la -paix du ciel.</p> - -<p>» Le cloître est le lieu le plus important du monastère. -Il relie entre eux tous les lieux réguliers. C’est -sous ses voûtes et le long de ses galeries que se développent -les majestueuses processions des moines. Au -jour de la glorieuse Ascension du Seigneur dans le ciel, -le sous-diacre répandant l’eau bénite s’avance en tête, -suivi du diacre, revêtu de l’aube et de l’étole, portant -la croix et escorté par deux acolytes avec des flambeaux. -Les religieux laïcs viennent ensuite, puis les -clercs et les prêtres ; tous marchent sur deux rangs, de -chaque côté du cloître, la tête découverte et chantant -des hymnes sacrés. A la Chandeleur, ils tiennent des -flambeaux à la main, et, au dimanche des Rameaux, de -vertes palmes en signe de triomphe. L’abbé suit, appuyé -sur sa crosse, et marche seul au milieu des rangs. -Après lui, s’avancent les novices et les frères convers, -tous dans le même ordre. Ils chantent d’une voix mâle -et sévère : car, dans le chant comme ailleurs, ils ont -porté la réforme. Leur plain-chant est le chant grégorien.</p> - -<p>» Chaque année, le jeudi saint ramène une scène bien -touchante. Les pauvres de Jésus-Christ, en nombre -égal à celui des religieux, assis sous la galerie qui -longe la nef méridionale de l’église, attendent la -fin de l’office. Après none, l’abbé, suivi de ces religieux -qui marchent un à un, descend de l’église au -cloître, passe devant tous les pauvres et va se placer -en face du dernier. Au signal qu’il donne, tous se -mettent à genoux, lavent les pieds du vieillard ou du -jeune enfant que chacun a devant soi, les essuient avec -soin, puis les baisent avec amour. Ils sont aidés en -cette cérémonie par les frères convers, qui leur présentent -l’eau et les linges et participent ainsi à cette -fête religieuse. Remettant ensuite à chaque pauvre une -aumône qu’ils accompagnent d’un baiser sur les mains, -ils les aident à reprendre leur chaussure. Cela fait, ils -se prosternent de nouveau et disent ensemble ces paroles -du Psalmiste : « Nous avons reçu, ô mon Dieu, -votre miséricorde dans l’enceinte de votre temple. » -C’est le salut d’adieu qu’ils adressent aux membres -souffrants de Jésus-Christ. C’est le même aussi par -lequel ils reçoivent les pèlerins qui viennent les visiter. -Les pèlerins et les pauvres sont pour ces hommes de -foi les représentants de la miséricorde divine, qu’ils -accueillent comme les messagers du pardon.</p> - -<p>» En un mot, le cloître est, à proprement parler, le -séjour et l’habitation du moine. La souveraine et la -gardienne du monastère, la toute aimable Marie elle-même, -l’a choisi pour sa demeure. Elle en fait sa salle -du trône, et son image chérie, qui s’élève au-dessus -du siége abbatial, laisse tomber, chaque soir, à la lecture -qui précède complies, une bénédiction transmise -par les mains vénérées de l’abbé qui préside en son -nom. Là, le religieux fait ses lectures, ses méditations, -étudie les divines Ecritures. On peut le voir alors gravement -assis entre deux colonnes, le capuce ramené -sur la tête, mais disposé pourtant de manière à laisser -voir qu’il ne dort point. Quelquefois, sous la direction -du chantre, il répète à mi-voix les répons de la fête prochaine, -prépare les leçons et s’exerce à bien prononcer -les syllabes longues ou brèves. Mais ils ne doivent point -se troubler mutuellement par de vaines et nombreuses -questions. Le strict nécessaire et en peu de mots, c’est -tout ce qui est permis ; car le cloître est surtout le lieu -du silence où, tous les jours de sa vie, le moine, prisonnier -de l’amour divin, met laborieusement en œuvre -les instruments au moyen desquels il doit, selon la -règle, achever et parfaire l’édifice de sa perfection. » -(<i>Annales d’Aiguebelle</i>).</p> - -<p>C’est sous les colonnes du cloître que saint Bernard -médita les saintes Ecritures, Rancé promena ses secrets, -et Abélard épura ses affections ; là, les riches venaient -jeter leurs trésors, et les grands déposer leur puissance, -Amédée son sceptre, Charles-Quint sa couronne, et -plusieurs princes, regrettant de n’avoir pu y passer -leur vie, y envoyaient leur dépouille mortelle, y faisaient -déposer leurs cadavres ; là ; enfin, il était permis -au moine, à cette époque, de prendre la plume pour -faire la leçon aux rois.</p> - -<p>Voici à cet égard un curieux document :</p> - - -<p class="date">« Cloître de Cluny, l’an 1106.</p> - -<p class="c i">» Frère Hugues, abbé de Cluny, à Philippe, roi de -France par la grâce de Dieu, gloire et salut.</p> - -<p>» Dieu, qui nous a ouvert la porte de l’amitié pour -arriver jusqu’à vous, afin de vous parler plus familièrement, -veut que je vous dise, tout d’abord, que vous -étiez depuis longtemps l’objet de mes pensées et de -mes prières. J’ai demandé souvent au Seigneur d’incliner -vos penchants, de diriger vos efforts et de tourner -votre volonté vers lui, qui est le seul, le vrai et le souverain -bien. O mon royal ami ! vous vous en souvenez, -plusieurs fois vous m’avez demandé si jamais prince -s’était fait moine… »</p> - -<p>Ici, il lui cite l’exemple de Gontrant retiré dans le -cloître, et il termine en ajoutant :</p> - -<p>« Faites comme lui, venez, et nous sommes prêts à -vous recevoir en roi, à vous traiter en roi, et à vous -obéir en humbles sujets ; venez, et nous prierons le Roi -des rois dévotement, pour vous qui de roi serez devenu -moine par amour pour lui, afin qu’il vous rétablisse -dans vos droits, et un jour le moine deviendra roi, non -sur un petit coin de terre pendant un jour ou deux, -mais dans le grand empire, au ciel, où votre règne -n’aura plus de fin. Ainsi soit-il. »</p> - -<p>On enterrait autrefois sous le cloître, ce qui en -faisait une salle mortuaire ou <i>salle des aïeux</i> : les ancêtres -étaient là témoins de tout, au centre du monastère ; -et, plus d’une fois sans doute, le moine vit le -fantôme de la mort, enveloppé de son suaire, sortir du -tombeau et s’asseoir sur la pierre sépulcrale, pour -faire la leçon aux vivants et rappeler le moine à son -devoir. Le cloître ressemblait donc à cette chambre réservée -aux ancêtres, dans nos vieux manoirs, autour -de laquelle on plaçait les portraits de famille. On nommait -cette chambre <i>la salle des aïeux</i>, où le descendant -d’une illustre race n’entrait jamais sans sentir -battre son cœur, et sans entendre une voix mystérieuse -qui disait à son oreille que <i>noblesse oblige</i>.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch18"><span class="g maigre">XVIII</span><br /> -Bénédiction d’un abbé.</h2> - -<blockquote class="epi"> -<p>Béni soit celui qui vient au -nom du Seigneur.</p> - -</blockquote> - -<p>C’était en 1837 : dom Etienne venait de se démettre -de sa charge d’abbé ; sa démission fut acceptée. L’élection -de son successeur eut lieu le 31 octobre de la -même année ; elle avait été présidée par le R. P. dom -Joseph-Marie, abbé de la Grande-Trappe, alors supérieur -de la congrégation en France. Quelque temps -après, l’élection fut confirmée à Rome, et enfin la -bénédiction du nouvel abbé se fit le 22 avril 1838.</p> - -<p>Nous croyons donc, tout en complétant notre <i>Semaine -à la Trappe</i>, être agréable à nos lecteurs en leur racontant -les cérémonies de la bénédiction d’un abbé.</p> - -<p>« L’ordinaire du lieu, Mgr de la Tourelle, occupait -alors le siége épiscopal de Valence ; mais son grand -âge et ses infirmités ne lui permettant pas de voyager, -on s’adressa à Monseigneur l’archevêque d’Avignon, -métropolitain de la province. Mgr Dupont se prêta aux -vues des solitaires d’Aiguebelle avec une bienveillance -qui ne s’effacera jamais de leur souvenir ; ils lui en -conservent une vive reconnaissance.</p> - -<p>Le moment de l’arrivée du prélat avait été prévu ; -les religieux avaient fait tous les préparatifs que comporte -l’austérité de leur institution, pour y mettre toute -la solennité possible. Déjà depuis quelques jours, ils -s’étaient occupés, à l’aide des arbustes verts et des -plantes odoriférantes dont les alentours de leur solitude -sont abondamment fournies, d’élever, en face de la -grand’porte du monastère, un arc de triomphe ; on -avait tapissé de verdures et la cour et toute la longueur -du cloître que Sa Grandeur devait parcourir, le tout -agréablement parsemé, car les bons pères s’y entendent, -de devises heureusement choisies, et tracées en -lettres élégamment formées de pétales de fleurs, ce qui -faisait une agréable variété. L’église était parée comme -aux plus beaux jours de fête.</p> - -<p>Deux religieux prennent les devants pour aller à sa -rencontre. Les cloches de l’abbaye se mettent en branle, -en même temps toute la communauté part processionnellement -de l’église. En tête marche le diacre portant -la croix processionnelle ; elle est toute simple, d’un -bois assez mal poli, et surmontée d’un Christ, également -de bois, mais peint. Ensuite vient le supérieur -au milieu de tous ses officiers : il est en chape et tient -des deux mains un crucifix. Les plus anciens religieux -portent le dais. Par honneur pour la présence d’un -évêque, le père abbé ne veut pas sa crosse : elle est demeurée -accrochée au chœur, au-devant du siége abbatial ; -mais il porte son anneau et son humble croix -pectorale qui est suspendue à un cordon violet. En ce -jour, comme aux grandes fêtes, il a sorti sa belle croix -et sa belle crosse ; elles sont d’un bois un peu plus fin, -du moins mieux travaillé. Tous les religieux viennent -à la suite, chacun à son rang ; ils marchent gravement -et sans rien chanter. Lorsque le prélat paraît, tous se -prosternent, et après que Sa Grandeur a prié quelques -instants sur le prie-Dieu qu’on lui a préparé sous -l’arc de triomphe, le supérieur seul, debout, s’avance -vers elle, lui fait baiser le crucifix qu’il tient entre ses -mains, lui présente l’aspersoir, puis l’encens à bénir, -puis l’encense.</p> - -<p>« Il y eut ici une circonstance qui ne se rencontre -pas dans les réceptions ordinaires des évêques, et que -nous devons rappeler, parce qu’elle fit une impression -touchante sur tous ceux qui en furent témoins ; nous -voulons parler de cette démarche du vénérable et bon -père dom Etienne, qui tenant par la main son successeur, -le présentait avec l’expression du bonheur à la -bénédiction de l’archevêque. Sa Grandeur, déjà attendrie -de ce qu’elle voyait, ne put contenir plus longtemps -l’émotion qui l’oppressait ; elle laissa échapper -quelques larmes.</p> - -<p>» Le révérend père abbé adresse alors quelques mots -au prélat ; la procession reprend le chemin de l’église -en chantant un répons analogue, et, lorsque chacun -a pris sa place, le supérieur entonne le <i lang="la" xml:lang="la">Te Deum</i>, qui -se chante très-solennellement. Enfin, après la collecte, -la communauté, toujours dans le même ordre, -conduit le prélat au chapitre, et, selon que le prescrit -le rituel de la congrégation, le maître des cérémonies -chante avec flexes, devant Monseigneur, un chapitre -des Epîtres de saint Paul à Tite sur les principaux devoirs -des évêques ; ensuite Monseigneur dit quelques -mots d’édification<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>, et, après qu’on a reçu sa bénédiction, -on le conduit à son appartement.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> Dans sa réponse, Mgr Dupont fit allusion à cette pratique de -la sainte règle, et remercia avec beaucoup d’esprit les religieux de -lui avoir fait la leçon.</p> -</div> -<p>» Ce cérémonial, littéralement prévu par les règlements -de la congrégation, comme le sont, du reste, -et dans tous leurs détails, toutes les observances religieuses, -fut exactement suivi à l’égard de Monseigneur -l’archevêque d’Avignon.</p> - -<p>» C’est encore de cette manière qu’on a reçu depuis -Monseigneur Chatrousse, évêque de Valence, lorsqu’il -a fait sa visite à l’abbaye, et lorsque, en dernier lieu, -Sa Grandeur est allée dans cette solitude faire une -retraite. Le prélat a bien voulu vivre comme les Trappistes, -assister à leurs offices de nuit, partager la frugalité -de leurs repas, user de leur vaisselle plate, et -boire dans leurs écuelles.</p> - -<p>» Le lendemain, qui était le dimanche du Bon-Pasteur, -on procéda à la cérémonie qui avait attiré Monseigneur -au monastère. Elle fut des plus solennelles. Elle -diffère peu de celle qui est prescrite pour la consécration -des évêques. Les deux abbés, le démissionnaire et -le nouveau titulaire, avaient leur crosse et leur mitre. -Il était beau de voir deux moines en mitre ! Il semblait -à ces bons pères qu’ils portaient une couronne -d’épines<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>. L’évêque de Valence avait employé ses -grands vicaires pour le représenter. Une population -nombreuse accourut à Aiguebelle. Ce jour-là, toutes les -bonnes familles des environs se prêtèrent pour venir -au secours du monastère avec un empressement qui -décelait tout l’intérêt qu’elles lui portent. Après la cérémonie -eut lieu la réfection. Tout le monde ne put -pas trouver place dans l’immense réfectoire du couvent ; -on en fit entrer autant qu’il fut possible ; tous les -autres furent servis à l’hôtellerie. Mais malgré la solennité -de la fête on n’y dérogea pas à la règle commune ; -la simplicité de la table et la frugalité des aliments -firent tout l’ornement du festin monastique. -Ces austères pénitents sont comme le Dieu qu’ils -servent, immuables dans le culte qu’ils lui rendent ; -il n’y a pas de jour de fête qui les dispense du sacrifice -de privation et de pénitence qu’ils ont coutume de -lui offrir.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> Quoique les abbés de la Trappe aient le privilége des pontificaux, -ils n’en usent que dans des occasions excessivement rares.</p> -</div> -<p>» Ensuite, chacun se retira, emportant un sentiment -d’édification ; plusieurs répétaient quelques lignes -laissées sur le registre de l’hôtellerie par un de nos -orateurs les plus distingués de la capitale, et dont ils -cherchaient à pénétrer le sens : « Allez, censeurs de -nos frivolités, votre aspect tourmente le monde -comme une sublime et désolante ironie : allez, vous -avez bien compris le mystère de la vie. »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch19"><span class="g maigre">XIX</span><br /> -Allez à la Trappe.</h2> - -<blockquote class="epi"> -<p>Le cloître est un vaste camp où -l’on s’exerce au métier de la vertu -sous les drapeaux du Christ.</p> - -<p class="sign">(<span class="small">S. J. CHRYSOSTÔME.</span>)</p> - -</blockquote> - -<p>« Il est dans la vie des moments de lassitude, de -découragement et d’ennui qui viennent parfois, en -allongeant les heures, doubler le temps de la journée ; -on regarde sa pendule, l’aiguille ne marche plus, le -cadran marque toujours la même heure ; et la minute -dure un siècle ; on languit dans l’irrésolution de toutes -choses, l’existence devient pesante, on éprouve le -besoin de changer d’atmosphère. »</p> - -<p>En allant une semaine à la Trappe, on échappe, -pieuse évasion, au tumulte du monde, on se soustrait -à toutes les misères de la vie humaine, et on va, loin -du monde, du bruit et des soucis, reprendre haleine, -ranimer ses forces, avant de continuer sa route sur -le chemin de la vie.</p> - -<p>Après avoir assisté à une homélie de saint Jean -Chrysostôme, sur la sainteté de l’état religieux, l’empereur -Théodose sortit de la ville pour aller visiter un -ermite, marchant seul, sans escorte à ses côtés, afin -de n’être pas reconnu. Il entre dans la cellule du solitaire, -regarde et ne voit que du pain sec dans une corbeille. -L’empereur s’incline pour recevoir la bénédiction -de l’anachorète et demande à partager son repas. Le -saint ermite prend de l’eau dans une écuelle, y met -deux grains de sel et en offre. — Me connaissez-vous ? -dit l’empereur. — Peu importe, répondit-il en souriant, -Dieu sait qui vous êtes ; la charité me dit que -vous êtes mon frère, prenez. — Heureux ermite, -vous avez plus de bonheur dans cette grotte solitaire -que l’empereur sur son trône. Théodose lui-même vous -le dit en portant envie à votre sort ; il cacherait volontiers -sa tête sous le froc, moins lourd à porter que -la couronne.</p> - -<p>On le comprend à ce langage, l’empereur avait -senti la vanité du faste et des grandeurs, à côté de ce -moine qui, ignorant les choses du siècle, les cérémonies -de l’étiquette, recevait, indifféremment assis -à terre, les rois chez lui.</p> - -<p>Eh bien, lecteurs, je vous propose la même promenade, -une visite à la Trappe ; vous pourrez, comme -Théodose, partager le repas de l’anachorète, goûter -l’eau salée de son écuelle, y tremper votre pain, et la -saveur en sera peut-être meilleure que vous ne pensez. -Votre santé n’en souffrira pas ; votre corps s’y reposera -dans la sobriété de toutes choses ; mais ce qui surtout -y gagnera en vigueur, en énergie, en bien-être, c’est -votre moral, dont les forces ont besoin d’être remontées -quelquefois, comme les rouages de la pendule de -saint François de Sales, qui ne <i>sonnait plus</i>, disait-il, -<i>les heures de la ferveur</i>. Quand le marin, désireux d’échapper -aux tempêtes de l’Océan, veut arrêter la marche -de son vaisseau, fatigué de ramer, il cingle vers le -port, où le murmure des vagues ne viendra plus troubler -son repos.</p> - -<p>O vous, qui que vous soyez, qui aurez la facilité -d’aller visiter un des monastères de la congrégation de -la Trappe, ne négligez pas de vous procurer cette consolation : -si vous le pouvez, faites-y quelques jours de -retraite, vous aurez lieu d’en être satisfait ; si vous ne -pouvez pas vous déterminer à y faire d’exercices spirituels, -allez-y toujours, ne serait-ce que par curiosité, -vous ne laisserez pas d’en retirer quelque profit. Ce ne -sont pas des discours pathétiques que vous entendrez -dans ce séjour du recueillement et du silence ; mais ce -silence même, ce recueillement parleront à votre -cœur et lui feront entendre un langage bien éloquent : -tout prêche à la Trappe, jusqu’aux murailles, qui sont -couvertes de sentences dont le sens profond pénètre -les cœurs les plus insensibles. <i>Fuis le monde, Arsène, -et tu seras sauvé</i> : tel est le salut que donne par écrit, -à tout étranger qui arrive, la porte d’entrée des -cloîtres d’Aiguebelle. En effet, ce frontispice contient -l’abrégé de ce qui se passe dans ce sanctuaire, où tout -respire le mépris des vanités du monde et les précieux -avantages de la solitude, dans l’intérêt du salut éternel. -Tout y fait impression, et ces impressions sont -salutaires et durables. A l’aspect de ces visages austères, -de cet extérieur recueilli, de ces hommes, en un mot, -que la ferveur de la pénitence prive volontairement -de l’usage de leurs sens, et rend pour ainsi dire aveugles, -sourds et muets par choix, on a de la peine à revenir -de sa surprise et de son admiration ; cet étrange contraste -avec ce qui se passe de si opposé dans le monde, -frappe et étonne. On est presque tenté de douter s’ils -appartiennent encore à la race vivante, ou si la trompette -du dernier jour n’a pas sonné pour eux.</p> - -<p>Il est impossible d’aller faire un voyage à la Trappe -et de n’en pas revenir meilleur. L’idée de tout ce qu’on -a vu poursuit partout, soutient dans les circonstances -difficiles de la vie, fait éviter les actions mauvaises et -détermine plus d’une fois à en faire de bonnes.</p> - -<p>Ajoutons que cette vue suffit quelquefois pour porter -à des résolutions généreuses.</p> - -<p>Tous les hommes, sans doute, ne doivent pas fuir -le monde pour aller dans la solitude, mener une -vie d’anachorète ; mais il y a bien quelques âmes -que Dieu y appelle, et qui auront une grande facilité -pour se sanctifier si elles suivent sa voix, mais aussi -qui éprouveront des difficultés épouvantables pour se -sauver, si elles résistent. Il vous importe donc, ô vous -qui vous sentez attiré au désert, de bien discerner -l’esprit qui vous agite. Si c’est véritablement celui de -Dieu, votre vocation est trop sublime pour que Dieu ne -vous accorde pas toutes les lumières qui doivent éclairer -la marche que vous devez suivre. Peut-être vous -ne verrez pas bien clair d’abord : mais soyez fidèle, Dieu -vous tracera lui-même la voie par où vous devez marcher : -il a mille moyens pour cela.</p> - -<p>Lorsque le moment sera venu, que vous vous sentirez -intérieurement touché de la visite du Seigneur, -et pressé d’immoler la victime qu’il demande de vous, -gardez-vous d’hésiter encore, mais armez-vous de -courage et consommez le sacrifice. C’est une avance -que Dieu vous a faite ; si vous êtes fidèle à y correspondre, -vous voilà fixé dans le bien ; et Dieu, content -de votre générosité, vous donnera un surcroît de grâces -qui vous feront avancer de vertus en vertus.</p> - -<p>Car, ne vous y trompez pas, vous tous qui pouvez -vous trouver dans ce cas : d’après tous les Pères de la -vie spirituelle, il est des temps et des moments que -Dieu s’est réservés dans sa miséricorde, et qu’il a fixés -pour chacun de nous, pour accomplir les desseins qu’il -a sur nous et que sa grâce nous suggère ; malheur à -nous, si nous manquions de fidélité ! Qu’est-ce qui fit -tous les malheurs et la réprobation du peuple juif ? -C’est de ne pas avoir connu le temps de la visite du -Seigneur ; il y eut pour chaque juif en particulier un -de ces instants critiques, où il s’agissait de reconnaître -ou non Jésus pour le Messie. Ceux qui furent -infidèles en cette rencontre, résistèrent depuis aux plus -grands miracles, et ils finirent par le crucifier comme -un blasphémateur. Exemple terrible qui, par malheur, -ne se renouvelle que trop souvent ; car nous -ressemblons tous plus ou moins aux juifs, et Dieu tient -toujours la même conduite dans la distribution de ses -grâces, mais bien plus dans la grâce si décisive de -notre vocation.</p> - -<p><i lang="la" xml:lang="la">Si labor terret, merces magna nimis invitet.</i> Ne vous -laissez point effrayer par le silence, le jeûne, les veilles… -Ce qui coûte d’abord à la nature, devient facile ensuite ; -on y trouve même du goût et de la joie ; la grâce est -si puissante qu’elle adoucit les choses les plus amères. -Plus un ordre est austère, plus on y a de contentement -et de vrai bonheur. Si donc Dieu, riche en bonté et en -miséricorde, vous appelle à un si saint état, faites -comme cet homme de l’Evangile, qui, ayant trouvé -une perle d’un grand prix, donne tout pour l’avoir, -c’est-à-dire se donne lui-même, dit saint Bernard, pour -la posséder en sûreté : <i lang="la" xml:lang="la">Pro quâ universa dare debemus, -id est, nosmetipsos.</i> Puis il ajoute dans un grand sentiment -d’admiration : <i lang="la" xml:lang="la">O margarita præfulgida, religio -pretiosior auro, religio gratissima et toto corde perquirenda ! -O religio habitaculum Dei et angelorum -ejus ! Vita beata, vita angelorum ! Verè religio est -paradisus ; o homo, fuge homines, fuge seculum, religionem -elige, et salvaberis !</i> Pourquoi votre salut est-il -assuré dans la religion ? poursuit le même saint qui -suivait précisément la même règle que l’on observe -aujourd’hui à la Trappe. Il répond que c’est parce que -dans la religion l’homme vit plus saintement, tombe -plus rarement, se relève plus promptement. N’est-ce -pas encore là, continue-t-il, qu’il reçoit plus souvent -la douce rosée de la grâce et de la consolation céleste, -<i lang="la" xml:lang="la">irroratur frequentiùs</i> ; qu’il repose plus paisiblement, -<i lang="la" xml:lang="la">quiescit securiùs</i> ; qu’il meurt avec plus de confiance, -<i lang="la" xml:lang="la">moritur fiduciùs</i> ; qu’il demeure moins de temps dans -le purgatoire, <i lang="la" xml:lang="la">purgatur citiùs</i> ; enfin, qu’il reçoit une -plus grande récompense dans le ciel, <i lang="la" xml:lang="la">prœmiatur copiosiùs</i> ?</p> - -<p>Le sacrifice n’est pas bien grand, quand on considère -le peu qu’on laisse en quittant le monde et ce qu’on -gagne en entrant dans la religion ; d’un côté, il n’y a -qu’illusion, mensonge, tromperie, peines de l’esprit -et du cœur ; de l’autre côté, il y a le calme, la paix et -le bonheur. S’il faut faire des efforts pour surmonter -les obstacles qu’on rencontre avant de faire le dernier -pas, s’il faut faire violence à la nature et rompre les -liens les plus chers, Dieu est là ; il nous soutient par -sa grâce ; il nous encourage par l’exemple de son divin -Fils, qui a marché le premier dans la voie des sacrifices -et des souffrances, quoiqu’il fût parfaitement innocent. -On s’expose dans le monde aux plus grands dangers, -pour acquérir des biens passagers et méprisables, ou -pour obtenir une gloire qui n’est que de la fumée ; -pourquoi ne ferait-on pas quelques sacrifices pour avoir -les seuls biens véritables, ceux qui sont dignes de notre -estime, la seule vraie gloire, celle qui consiste à servir -et à aimer Dieu ?</p> - -<p>Je le répète en terminant : Allez, lecteurs, allez à -la Trappe ; vous y trouverez une cellule pour vous recevoir, -une règle pour vous diriger, une nourriture -pour vous fortifier, des religieux pour vous édifier, et -un père trappiste pour vous entendre.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch20"><span class="g maigre">XX</span><br /> -Conclusion.</h2> - -<blockquote class="epi"> -<p>O maison aimable et sainte ! On a -bâti sur la terre d’augustes palais, -on a élevé de sublimes sépultures, -on a fait à Dieu des demeures presque -divines ; mais l’art et le cœur de -l’homme ne sont jamais allés plus -loin que dans la création d’un monastère.</p> - -<p class="sign">(<span class="small">LE R. P. LACORDAIRE.</span>)</p> - -</blockquote> - -<p>L’heure fixée pour mon départ ayant sonné, j’embrassai -le R. P. hôtelier en lui déposant dans la main -l’offrande du pèlerin. Je quittai Sainte-Marie du Désert, -pénétré de respect et d’admiration.</p> - -<p>Maintenant, lecteurs, si nous avons fait une description -un peu détaillée de ce qui se fait dans un couvent -de trappistes, c’est que nous avons travaillé en vue -d’une œuvre sainte et afin de rendre plus fréquentes -à la Trappe les visites de ceux qui ne la connaissent -pas ; puis nous nous sommes rappelé que chacun se -doit à tous, même au prix de ses répugnances et de -son amour pour l’obscurité, et nous avons écrit sous -l’inspiration d’une pensée de foi, de sympathie et -d’utilité.</p> - -<p>Nous n’avons pas cherché à prouver qu’à la Trappe -<i>seulement</i> se trouve le bonheur ; mais nous dirons cependant, -avec vérité, que, même quand on l’habite -comme simple voyageur, on y trouve la paix, le repos, -de bons conseils et de bons exemples, <i lang="la" xml:lang="la">cum sancto -sanctus eris</i>.</p> - -<p>Ce livre n’est ni un résumé philosophique, ni une -polémique littéraire, ni une histoire sur l’ordre des -Trappistes ; nous vous croyons, lecteurs, trop bons -chrétiens, pour en vouloir à de pauvres religieux qui -partagent tout leur temps entre la prière, le travail -des mains, l’étude et la culture des terres, et qui, -même en leur qualité d’hommes inutiles, rendent en -réalité plus de services que bien des gens de notre -monde. Notre intention a été simplement de faire connaître -les Trappistes, pour vous rendre plus facile et -peut-être plus attrayante une visite que, dans un de -vos moments perdus, vous voudrez bien faire à l’un -de leurs monastères.</p> - -<p class="c"><i lang="la" xml:lang="la">Magnificat anima mea Dominum.</i></p> - - -<p class="c gap small">FIN</p> - - -<p class="c gap xsmall">— LILLE, TYP. J. LEFORT, MDCCCLXVIII. —</p> - -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK UNE SEMAINE À LA TRAPPE ***</div> -<div style='text-align:left'> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg™ electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG™ -concept and trademark. 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Information about the Mission of Project Gutenberg™ -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s -goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg™ and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state’s laws. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation’s business office is located at 809 North 1500 West, -Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up -to date contact information can be found at the Foundation’s website -and official page at www.gutenberg.org/contact -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread -public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state -visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Please check the Project Gutenberg web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 5. General Information About Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg™ concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg™ eBooks with only a loose network of -volunteer support. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Most people start at our website which has the main PG search -facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -This website includes information about Project Gutenberg™, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. -</div> - -</div> - -</body> -</html> diff --git a/old/65595-h/images/cover.jpg b/old/65595-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index e558f2a..0000000 --- a/old/65595-h/images/cover.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/65595-h/images/illu.jpg b/old/65595-h/images/illu.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 75d2727..0000000 --- a/old/65595-h/images/illu.jpg +++ /dev/null |
