summaryrefslogtreecommitdiff
diff options
context:
space:
mode:
authornfenwick <nfenwick@pglaf.org>2025-01-22 22:15:09 -0800
committernfenwick <nfenwick@pglaf.org>2025-01-22 22:15:09 -0800
commita3d291b96c427d7f1867f00b9fb070b67548a1fd (patch)
treeac2284661c2575c8523f3ef998d7e65e57a04ed4
parent020d339ec02bd6220225a67ffb546d3fd0a3b98c (diff)
NormalizeHEADmain
-rw-r--r--.gitattributes4
-rw-r--r--LICENSE.txt11
-rw-r--r--README.md2
-rw-r--r--old/65684-0.txt4075
-rw-r--r--old/65684-0.zipbin68960 -> 0 bytes
-rw-r--r--old/65684-h.zipbin256469 -> 0 bytes
-rw-r--r--old/65684-h/65684-h.htm4282
-rw-r--r--old/65684-h/images/colophon.pngbin1351 -> 0 bytes
-rw-r--r--old/65684-h/images/cover.jpgbin185186 -> 0 bytes
9 files changed, 17 insertions, 8357 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes
new file mode 100644
index 0000000..d7b82bc
--- /dev/null
+++ b/.gitattributes
@@ -0,0 +1,4 @@
+*.txt text eol=lf
+*.htm text eol=lf
+*.html text eol=lf
+*.md text eol=lf
diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt
new file mode 100644
index 0000000..6312041
--- /dev/null
+++ b/LICENSE.txt
@@ -0,0 +1,11 @@
+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
diff --git a/README.md b/README.md
new file mode 100644
index 0000000..e54eed3
--- /dev/null
+++ b/README.md
@@ -0,0 +1,2 @@
+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #65684 (https://www.gutenberg.org/ebooks/65684)
diff --git a/old/65684-0.txt b/old/65684-0.txt
deleted file mode 100644
index 213b92d..0000000
--- a/old/65684-0.txt
+++ /dev/null
@@ -1,4075 +0,0 @@
-The Project Gutenberg eBook of L'Histoire merveilleuse de Robert le Diable,
-by Thierry Sandre
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: L'Histoire merveilleuse de Robert le Diable
- remise en lumière pour édifier les petits et distraire les autres
-
-Author: Thierry Sandre
-
-Release Date: June 24, 2021 [eBook #65684]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Véronique Le Bris, Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online
- Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
- file was produced from images generously made available by the
- Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
- http://gallica.bnf.fr)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'HISTOIRE MERVEILLEUSE DE ROBERT
-LE DIABLE ***
-
-
-
-
- BIBLIOTHÈQUE DU HÉRISSON
-
- THIERRY SANDRE
- (PRIX CONCOURT 1924)
-
- L’HISTOIRE MERVEILLEUSE
- DE
- ROBERT LE DIABLE
-
- ROMAN
-
- [Illustration]
-
- AMIENS
- EDGAR MALFÈRE
- 1925
-
- DIXIÈME MILLE
-
-
-
-
- L’HISTOIRE MERVEILLEUSE
-
- DE
-
- ROBERT LE DIABLE
-
-
-
-
- DU MÊME AUTEUR:
-
-
-VERS:
-
-_Le Fer et la Flamme_ (1919. Librairie PERRIN.)
-_Fleurs du Désert_ (1921. A. MESSEIN.)
-
-
-ESSAIS:
-
-_Apologie pour les Nouveaux-Riches_ (1921. A. MESSEIN.)
-_Le Purgatoire_, souvenirs d’Allemagne (1924. E. MALFÈRE.)
-
-
-ROMANS:
-
-_Mienne_ (1923. E. MALFÈRE.)
-_Le Chèvrefeuille_ (1924. N. R. F.)
-_Mousseline_ (1924. E. MALFÈRE.)
-_Monsieur Jules_ (1925. ALBIN MICHEL.)
-_L’histoire merveilleuse de Robert le Diable_ (1925. E. MALFÈRE.)
-
-
-TRADUCTIONS:
-
-JEAN SECOND: _Le Livre des Baisers_ (1922. E. MALFÈRE.)
-JOACHIM DU BELLAY: _Les Amours de Faustine_ (1923. IBID.)
-MUSÉE: _La touchante aventure de Héro et Léandre_ (1924. IBID.)
-ATHÉNÉE: _Le chapitre treize_ (1924. IBID.)
-RUFIN: _Epigrammes_ (1922. A. MESSEIN.--1925. E. MALFÈRE.)
-SULPICIA: _Tablettes d’une Amoureuse_ (1922. E. CHAMPION.)
-ZAÏDAN: _Al Abbassa_, roman (1912. FONTEMOING.)
--- _Allah veuille!_ roman (1924. E. FLAMMARION.)
-
-
-EN PRÉPARATION:
-
-_Le pays de tous les mirages_, essai.
-_La vie ardente de Gabriel-Tristan Franconi._
-_Vie de Socrate._
-_Le roman de Daphnis et Chloé_, traduction.
-_Poésies complètes de_ MÉLÉAGRE.
-_L’Algérienne_, roman (E. MALFÈRE.)
-_L’Églantine_, roman (N. R. F.)
-_Samothrace_, roman (ALBIN MICHEL.)
-
- * * * * *
-
-Le prix Goncourt 1924 a été décerné à Thierry Sandre pour _Le
-Chèvrefeuille_, _Le Purgatoire_, et _Le Chapitre Treize_ d’Athénee.
-
-
-
-
- BIBLIOTHÈQUE DU HÉRISSON
-
- THIERRY SANDRE
-
-
- L’Histoire Merveilleuse
-
- de
-
- Robert le Diable
-
- REMISE EN LUMIÈRE
- POUR ÉDIFIER LES PETITS
- ET DISTRAIRE LES AUTRES
-
- [Illustration]
-
- AMIENS
- EDGAR MALFÈRE
- 1925
-
- Dixième mille
-
-
-
- JUSTIFICATION DU TIRAGE
-
-
- Il a été tiré:
-
- 20 exemplaires sur Madagascar, numérotés de A à T.
- 50 exemplaires sur Hollande, numérotés de I à L.
- 130 exemplaires sur Lafuma pur fil, numérotés de 1 à 130.
- 50 exemplaires hors commerce sur Turner Azur.
-
-
- _Copyright 1925 by Edgar Malfère._
-
-
-
-
- _A l’incomparable Fagus_
-
-
-
-
-_AVERTISSEMENT_
-
-
-_Robert le Diable, personnage légendaire, eut une longue popularité dans
-les campagnes françaises. Mais la littérature, envahissant tout, a peu à
-peu détruit nos légendes, soit que par esprit démocratique elle les
-négligeât comme indignes d’un peuple éclairé, soit quelle s’en emparât
-pour en tirer d’ambitieuses moutures à l’usage d’une élite. Aujourd’hui,
-Robert le Diable n’est plus guère connu que par le souvenir d’un opéra
-de Meyerbeer (1831), dont le livret, œuvre de Scribe et de G. Delavigne,
-n’emprunte à la légende oubliée que le nom du héros._
-
-_La légende même de Robert le Diable nous est conservée, sous forme de
-roman en vers octosyllabiques, par deux manuscrits de la Bibliothèque
-Nationale,--l’un_ (Fr. 25.516) _de la fin du XIIIᵉ siècle, l’autre_ (Fr.
-24.405) _de la fin du XIVᵉ ou du commencement du XVᵉ,--celui-ci plus
-abondant que celui-là pour le début et plus concis pour le reste_.
-
-_Deux éditions en ont été publiées_:--_en 1837, par G.-S. Trébutien_
-(Paris, Silvestre), _qui suivit le plus ancien manuscrit_;--_en 1903,
-par E. Löseth_ (Paris, Société des Anciens Textes Français) _qui donna
-le même texte, avec les variantes du second manuscrit, et put établir
-que l’auteur anonyme, probablement picard, vécut probablement dans la
-seconde moitié du XIIᵉ siècle_.
-
-_Il existe aussi un_ Miracle de Notre-Dame de Robert le Diable, _qui est
-du XIVᵉ siècle; qui a été publié à Rouen en 1836 par Frère et Leroux de
-Lincy; qui, adapté plus tard par Edouard Fournier sous le titre de_
-Mystère de Robert le Diable, _fut joué sur la scène du Théâtre de la
-Gaîté; et qu’enfin publièrent Gaston Paris et Ulysse Robert dans le tome
-VI des_ Miracles de Notre-Dame (Paris, 1881, Société des Anciens Textes
-Français). _Sauf pour le dénouement, qui s’y fait par un mariage, ce
-mystère met en action le récit du roman dont nous venons de parler._
-
-_C’est en s’inspirant de ces différents textes,--en traduisant parfois
-de près le manuscrit le plus ancien du roman et parfois en l’adaptant à
-cause de certaines longueurs qui le surchargent,--mais toujours, malgré
-de légères libertés, avec le souci de maintenir le dessein des vieux
-poètes, qu’on a composé la présente_ Histoire merveilleuse de Robert le
-Diable.
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-ROBERT LE DIABLE
-
-
-Ecoutez-moi, grands et petits. Je veux vous conter une histoire
-merveilleuse à souhait. C’est une histoire de jadis et c’est l’histoire
-de Robert le Diable.
-
-Jadis, voilà longtemps, fort longtemps, il y avait un duc de Normandie
-très riche, très valeureux, aimé de tous ses vassaux, et réputé pour sa
-bravoure et sa justice. Il eût été le plus heureux des hommes, s’il
-avait eu l’espoir qu’après sa mort son duché passât en de bonnes mains.
-Mais nul enfant ne lui était né qui réjouît sa vieillesse, et le duc se
-désolait de n’avoir pas d’héritier.
-
-Plus encore que le duc, se lamentait la duchesse. Elle était fille de
-comte, et douce, et gentille, et pleine de toutes sortes de qualités. On
-l’aimait bien aussi. Elle accueillait les pauvres gens avec des paroles
-tendres; nul ne s’adressait à la duchesse sans obtenir d’elle réparation
-ou récompense. Et comme on connaissait quel était son chagrin de n’avoir
-pas d’enfant, chacun la plaignait et s’attristait de sa peine.
-
-Vainement, pendant de longues années, le duc et la duchesse avaient prié
-Dieu de leur accorder un témoignage vivant de sa bienveillance. Ils
-avaient fait de grandes promesses, ils avaient fait de grandes prières:
-ils demeuraient sans enfant.
-
-Souvent, la duchesse, pour pleurer, se retirait dans le château, tandis
-que le duc courait les bois à la poursuite de quelque cerf. A mesure que
-les années s’ajoutaient aux années, elle souffrait davantage. Elle
-songeait aux malheureuses femmes qui n’ont pas toujours à manger pour
-elles-mêmes et qui doivent néanmoins nourrir trois ou quatre petits, et
-elle songeait à elle, qui aurait pu élever si facilement tant
-d’enfants, et qui n’en avait pas un seul. Et elle se croyait haïe de
-Dieu, que ses prières ne touchaient pas.
-
-Or, un jour après la Pentecôte, tout le pays apprit une nouvelle
-inespérée: c’est que la duchesse allait enfin être mère. Dans le duché,
-gens d’en haut et gens d’en bas en firent de belles fêtes. Du premier au
-dernier, et depuis le duc jusqu’au plus humble vilain, tous se
-réjouirent, tant par affection pour la duchesse que par contentement
-personnel, à la pensée qu’un héritier digne de leur duc leur
-maintiendrait en paix et prospérité la campagne et les bourgs.
-
-Hélas, je vous le dis tout de suite: ils ne se doutaient pas de ce qui
-les menaçait.
-
- * * * * *
-
-L’enfant naquit. C’était un fils. Le duc manda les évêques pour le
-baptême. L’enfant reçut le sel, l’huile et l’eau; on lui donna le nom
-de Robert, puis on le remit aux nourrices chargées de le nourrir. Il
-venait à peine de naître, il se montra tout aussitôt méchant et
-terrible.
-
-Quel enfant, Seigneur, quel enfant! Nuit et jour, il pleure et crie sans
-raison. Quoi qu’on fasse, il ne s’apaise jamais. Que la nourrice, pour
-essayer de le calmer, lui offre le sein, il crie encore et la mord
-furieusement. Il ne laisse pas un instant de repos à ceux qui l’ont en
-garde. On ne sait ce qu’il veut, on ne sait comment le satisfaire, on
-n’ose pas s’approcher de lui, car ses cris en redoubleraient. Les
-nourrices surtout le craignent, car il les blesse toutes l’une après
-l’autre; tellement, qu’elles durent se résoudre à l’allaiter au moyen
-d’un cornet d’ivoire; mais, pour se venger d’elles, et ne pouvant plus
-les mordre, il les bourrait de coups de pied. Quel enfant, Seigneur,
-quel enfant! Et que promet pareille enfance? La duchesse et le duc se le
-demandaient avec inquiétude.
-
-Joignez que Robert grandissait merveilleusement. Il grandissait plus en
-un jour qu’un autre en une semaine. Robuste à miracle et beau comme pas
-un, il étonnait ceux qui le voyaient. Mais sa précoce beauté
-s’éclipsait devant son effronterie aussi précoce.
-
-Avant l’âge, il apprit à marcher en se traînant d’escabelle en
-escabelle. C’était un jeu pour lui, et quel jeu! Ne s’amusait-il pas, en
-effet, à renverser escabelles et bancs sur les nourrices et les
-servantes? Plus tard, au reste, il eut un autre jeu: quand il marcha
-seul et put courir, il s’amusa par toute la maison à soulever la
-poussière; ou bien, s’il rencontrait un chevalier, il lui en lançait à
-poignée en plein visage, puis, le coup fait, il s’enfuyait, riant aux
-éclats. Voilà de jolis jeux, n’est-ce pas, pour un enfant?
-
- * * * * *
-
-Il trompait de façon incroyable toute espèce de surveillance. On le
-croyait ici, il était là-bas. Cent fois dans la journée, il s’échappait,
-en quête d’un mauvais tour à tenter. Il se glissait partout, effrayait
-les servantes, brutalisait les valets interdits, et s’attaquait au
-premier venu.
-
-Les plus respectables vassaux de son père ne l’intimidaient point.
-Tandis que, par déférence pour le duc, ils ne résistaient pas, lui les
-mettait joyeusement à mal, déchirant robes et manteaux; et, si la
-victime faisait mine de se fâcher, il lui infligeait quelque outrage
-plus grave. De quoi les autres ne se plaignaient peut-être pas; mais peu
-à peu, à mesure que Robert grandissait et commettait de pires
-incongruités, les visiteurs devenaient plus rares à la porte du château.
-Il n’était pas de seigneur si bien apparenté qui ne redoutât de se
-trouver chez le duc en face de Robert. Et clercs et prêtres, jadis reçus
-et traités au château avec tant d’égards, imitaient prudemment les
-seigneurs.
-
-Robert eut quinze ans; les avanies qu’il infligeait étaient de plus en
-plus pénibles. Quant aux enfants de son âge, fils de seigneurs ou fils
-de vilains, dont il avait recherché la compagnie, mais à leur dam, ils
-le fuyaient à qui mieux mieux, le respect les retenant et la force leur
-manquant. Ils ne le nommaient entre eux que Robert le Diable.
-
-Robert le Diable! Il méritait ce nom, sans nul doute, car il s’attaquait
-à quiconque se présentait devant lui, chevalier ou goujat, homme ou
-femme, mais spécialement aux gens d’église. Tout ce qui était d’église
-excitait sa fureur, jusqu’aux objets du culte et autres précieux
-ornements, qu’il détruisait avec plaisir chaque fois qu’il en trouvait
-l’occasion. Combien de magnifiques vitraux de chapelles ne brisa-t-il
-pas à grands coups de pierres jetées? Il s’acharnait sur les malheureux
-qui se laissaient prendre par lui en flagrant délit de dévotion. De cela
-principalement on s’effrayait autour de lui, et l’on se répétait tout
-bas ce nom que les enfants lui avaient donné: Robert le Diable.
-
- * * * * *
-
-Le duc, à qui les plaintes arrivaient, perdait chaque jour un peu plus
-d’espérance et de contentement. Il réprimandait Robert, lui remontrait
-l’indignité de sa conduite, l’exhortait à changer de manières, et
-n’obtenait rien. Et il en venait à se demander s’il ne regrettait pas
-d’avoir tant prié pour un fils qui était un tel fils.
-
-La duchesse de son côté pleurait, comme elle avait pleuré quand elle se
-lamentait d’être sans enfant; mais ses larmes étaient plus amères
-qu’autrefois. Elle s’accusait d’avoir mis au monde un vrai démon dont
-elle devinait qu’il n’irait qu’empirant, et, humble et contrite, elle
-s’enfermait dans sa chambre, où elle se morfondait en secret.
-
-Cependant, vigoureux, alerte, beau, très beau, mais cruel, mais pervers,
-mais redoutable, très redoutable, Robert atteignit ses vingt ans. Il
-avait tout pour plaire d’abord à tout le monde, mais à qui le
-connaissait il était odieux.
-
---«Seigneur», disait au duc la duchesse, «puisqu’il aime tant à se
-battre et qu’il a le sang si vif, que ne l’armez-vous chevalier?
-N’est-il pas d’âge à tenter les aventures et la guerre? Adoubez-le, vous
-le verrez se départir à l’instant de sa méchanceté, n’en doutez point,
-et tous ses vices tourneront à vertu.»
-
---«Pour l’amour de vous», répondit le duc, «j’en ferai l’épreuve,
-Madame, et puissiez-vous ne vous tromper point!»
-
-Robert pressenti ne témoigna qu’une grande joie de ce qu’on lui
-promettait.
-
---«Mais c’est dur métier, Robert, que métier de chevalier», lui dit le
-duc sévèrement, «et métier qui exige bon cœur autant que bon bras, et
-cœur loyal autant que bras fort. Jamais chevalier ne doit s’attaquer
-qu’à plus puissant que lui, il doit protection aux faibles, défense aux
-chétifs, et respect aux serviteurs de Dieu. Saurez-vous bien vous
-amender, Robert, et devenir bon chevalier?»
-
---«Je m’amenderai», dit Robert.
-
---«Je vous adouberai donc», conclut le duc.
-
-La duchesse déjà souriait d’espoir. Avait-elle trouvé le moyen de sauver
-son fils?
-
- * * * * *
-
-Dans la nuit de la Pentecôte de sa vingtième année, Robert devint
-chevalier.
-
-A Argences, ville qui est près de Caen, eurent lieu les honneurs, la
-fête et les réjouissances. Le duc fit grandement les choses. Des épées,
-des lances, des écus et des chevaux furent offerts à cent gentilshommes
-en don d’amitié. On distribua de l’or et de la monnaie aux vilains. Les
-valets et les jongleurs reçurent de dignes étrennes. Bref, la fête fut
-parfaite, et parfaite surtout à cause de Robert, qui se montra fort
-enjoué, fort doux, et véritablement méconnaissable. De quoi tout le
-monde se réjouit davantage, et le duc plus que quiconque.
-
-Au lendemain de l’assemblée, Robert devait faire ses premières armes au
-Mont Saint-Michel, en Bretagne.
-
-Il s’y rendit accompagné de force chevaliers et d’une escorte
-magnifique. Tout le long du chemin, il conserva son humeur charmante. Il
-riait gentiment avec les chevaliers ses compagnons. Ses compagnons
-néanmoins se regardaient chaque fois que le cortège passait devant une
-église ou une chapelle: le nouveau chevalier négligeait en effet d’y
-descendre faire les oraisons que fait d’ordinaire tout nouveau chevalier
-qui se rend à son premier tournoi.
-
-Le tournoi du Mont Saint-Michel, de par la qualité des chevaliers qui
-allaient y prendre part, promettait d’être l’un des plus somptueux dont
-on eût jamais parlé.
-
-Il fut de ceux dont on parle longtemps.
-
-A peine entré dans la lice, Robert étonna.
-
-Il désarçonna l’un après l’autre en se jouant les meilleurs chevaliers.
-Il portait des coups merveilleusement redoutables. Toute l’assistance
-frémissait de sa témérité et de son bonheur. Mais, brusquement, elle
-s’indigna.
-
-Réveillé par le plaisir de la lutte, Robert s’emportait. Comme s’il eût
-à mener une guerre à mort, il poursuivait les chevaliers, les
-désarçonnait, s’arrêtait au-dessus d’eux, et menaçait de leur couper la
-tête, en riant de les obliger à demander grâce.
-
-Des cris s’élevèrent. Les chevaliers, déçus, ne voulurent plus affronter
-Robert furieux. Mécontents, ils se retirèrent. Le tournoi fut bientôt
-déserté.
-
-La fête s’acheva dans la consternation générale. Et le duc reprit
-tristement le chemin de son château.
-
- * * * * *
-
-Robert, triomphant et joyeux de sa victoire, ne songea qu’à renouveler
-ailleurs son triomphe.
-
-Fier de sa lance, il courut à tous les tournois dont il apprenait la
-nouvelle. On le vit chevaucher ainsi par la Bretagne, par la France et
-par la Lorraine.
-
-A tous les tournois il se présentait. Mais, dès qu’il entrait dans la
-lice, la lutte courtoise, qui est de règle entre chevaliers, dégénérait
-en bataille véritable et combat sanglant.
-
-Robert chevalier était resté, hélas! le Robert de toujours.
-
-Peu à peu, partout, à son approche, les tournois se suspendirent. Peu à
-peu, l’on n’entendit plus annoncer de tournoi. Les chevaliers ne se
-souciaient point de risquer sans raison leur vie et leur honneur.
-
- * * * * *
-
-Satisfait du renom qu’il s’était acquis, et n’ayant plus le loisir de
-l’accroître, puisque les chevaliers refusaient de se rencontrer avec
-lui, satisfait de la crainte qu’il inspirait et de son audace indomptée,
-Robert s’en revint au château de son père.
-
-Il s’en revint en laissant sur sa route des traces de son passage.
-C’était sa joie de voir fuir devant lui vilains et bourgeois, vieillards
-et damoiselles. Il revint au château, précédé d’une gloire sinistre.
-
-Abusant de sa force et de l’impunité que lui valait son rang, il
-s’abandonnait à tous ses désirs, maltraitait le menu peuple, inventait
-des brimades souvent tragiques et réservait au clergé ses entreprises
-les plus hardies.
-
-Il commit tant d’excès que nul n’en sait le compte exact. A quoi bon les
-détailler? Il en commit tant que le bruit s’en répandit au loin, jusqu’à
-Rome, et si bien que le Pape, fatigué des prières qu’on lui en adressa,
-excommunia Robert, et menaça d’excommunier le duc, et tout le duché, si
-le scandale ne cessait point.
-
-Le duc prit alors une décision griève: il interdit sa maison à Robert et
-le bannit de son domaine, lui enjoignant de n’y plus reparaître jamais,
-sous peine de déchéance immédiate. S’il en eut du chagrin, je vous le
-laisse à penser: un père ne chasse pas son fils sans que le cœur lui
-saigne. Mais que dirons-nous de la duchesse, mère désespérée, qui
-n’avait que la ressource de cacher sa honte au fond du château?
-
- * * * * *
-
-Robert, lui, ne s’émut point.
-
---«Tête-Dieu!» s’écria-t-il. «Mon père me chasse? Croit-il donc qu’on me
-puisse ainsi ravir son héritage? J’y ai droit, je le veux, je l’aurai.
-Me croit-il donc sans volonté? Je sais ce que je veux. Ah! l’on se
-fâche? Il paraît que j’ai fait mal? C’est bien, je ferai pis.»
-
-Il sortit du château, plein de morgue et de résolution. Sans tarder, il
-réunit une bande de francs vauriens, larrons habitués à toutes les
-audaces, coupe-jarrets, tire-laine, garnements et chenapans dont le
-commerce lui était agréable.
-
---«A mon ordre!» leur dit-il. «Il passe sur les chemins des pèlerins et
-des marchands plus chargés d’or que vous: nous changerons les rôles.
-Vous êtes pauvres et les abbayes normandes sont riches: nous les
-pillerons, et les richesses en deviendront nôtres. Suivez-moi, c’est moi
-qui commande.»
-
-Il les emmena dans une forêt, près de Rouen, ville qui est sur la Seine.
-Là fut leur retraite et leur réduit. De là, ils partirent pour des
-embuscades et des assauts.
-
-Jusqu’alors, Robert avait agi seul, et ses forfaits, tout exécrables
-qu’ils étaient, n’avaient pas eu le caractère monstrueux qu’ils prirent
-par la suite. Chef de bande, en effet, Robert organisa d’affreux
-brigandages et se rendit coupable de crimes démesurés.
-
-En peu de temps, l’épouvante gagna tout le pays.
-
-Avant la fin de l’année, vingt abbayes avaient été incendiées, sans
-préjudice des horreurs infligées aux occupants, moines ou nonnes, et le
-nombre des attentats commis un peu partout, sur des voyageurs, marchands
-ou pèlerins, dames ou damoiselles, dans la campagne ou dans les bourgs,
-était incroyable. Ils brûlaient, pendaient, égorgeaient, détroussaient,
-pillaient.
-
-La peur et la colère grondaient dans tout le duché.
-
- * * * * *
-
-A bout de patience, le duc fit proclamer qu’on eût à s’emparer de Robert
-et de ses bandits, afin que justice impitoyable fût tirée de leurs
-crimes. Mais, loin de rassurer les vassaux, l’annonce faite à son de
-trompe en tous lieux aggrava la panique.
-
---«Pour narguer le duc, Robert va se venger contre nous!» se disaient
-moines et paysans.
-
-Et tous de s’éloigner, abandonnant abbayes et masures.
-
-Cependant l’ordre lancé par le duc avait troublé quelques-uns des
-bandits. Plusieurs songeaient déjà que la mesure était comble et le
-châtiment peut-être imminent; plusieurs reprochaient à Robert, mais en
-eux-mêmes, sans oser le lui dire à la face, de les avoir entraînés trop
-loin; plusieurs avaient des remords et commençaient à se prendre en
-horreur. D’autres persévéraient avidement, rageusement, dans la voie où
-Robert les conduisait. Et Robert reconnaissait bien ses fidèles.
-
-Pour réveiller les indécis, il résolut de frapper un coup d’audace.
-
- * * * * *
-
-Le duc tenait sa cour dans le moment au château d’Arques. La duchesse
-s’y trouvait aussi. Or il y avait dans le voisinage une abbaye fameuse,
-que le duc et la duchesse protégeaient entre toutes.
-
---«C’est là que j’irai», dit Robert. «Le duc verra que je ne crains
-point ses menaces.»
-
-Sitôt conçu, sitôt exécuté.
-
-Suivi de ses gens, Robert força la porte de l’abbaye. Une soixantaine de
-nonnes y vivaient. Il se rua dans la maison, l’épée basse. Les nonnes
-terrifiées attendaient leur destin sans remuer. Robert, qui ne se
-contenait plus, leur enfonçait son épée dans la gorge. Il en tua plus de
-cinquante. Ce fut un carnage indescriptible. La maison retentissait de
-cris et de gémissements.
-
-Robert riait d’un rire sauvage. Une torche à la main, il parcourut
-l’abbaye, des dortoirs aux étables et de la chapelle aux cuisines,
-mettant tout à feu. Il courait comme un forcené, et riait, sans se
-soucier de ses gens, ni de rien, ni de personne. Puis, son œuvre
-achevée, il sortit de la maison en flammes, toujours courant et riant
-toujours.
-
-Alors il s’aperçut qu’il était seul. Ses compagnons avaient disparu.
-
-Il éclata de rire.
-
-Bondissant en selle, il piqua son cheval. Des hennissements de la bête
-affolée, toute la forêt sonna. Furieux, toujours furieux, les éperons
-ensanglantés, Robert brochait vers la ville. Et il riait toujours, et
-son visage était hideux à voir.
-
- * * * * *
-
-A son arrivée, une surprise l’arrêta net dans la cour du château. Il eut
-l’impression subite que le château était désert. Debout sur sa selle au
-milieu de la cour, il regarda de droite et de gauche, en haut et en bas.
-Nul ni nulle ne se montrait.
-
-Il appela. Nul ni nulle ne répondit à ses cris.
-
-Robert réfléchit profondément.
-
---«Se sont-ils tous enfuis?» se demanda-t-il. «Mais pourquoi?»
-
-Il ne riait plus.
-
-Et il eut tout à coup la révélation de sa destinée.
-
-Il éprouvait qu’une force inconnue le dominait, qui faisait de lui un
-être odieux à tout le monde et que tout le monde évitait. Il n’avait le
-plus souvent que des impulsions mauvaises et de féroces desseins, et,
-chaque fois qu’il méditait quelque action, une pensée aussitôt le
-saisissait, irrésistible et le précipitait vers le mal.
-
---«D’où vient», se dit-il, «que je sois tel?» Il baissait la tête.
-
---«Suis-je donc né tel?» se dit-il.
-
-Il songea soudain à sa mère.
-
---«Elle n’a jamais paru devant moi fort assurée», se dit-il encore.
-
-Puis il leva la tête vers le ciel.
-
-Et il s’écria:
-
---«Par les clous et la croix, par la naissance et la mort de
-Jésus-Christ qui fit et créa le monde! je jure que je saurai pourquoi je
-suis si méchant.»
-
- * * * * *
-
-Robert marcha tout droit vers la chambre de sa mère.
-
-En l’apercevant, la duchesse se dressa. Lui, tira sort épée, claire et
-tranchante. La duchesse tomba quasi pâmée aux pieds de son fils.
-
---«Mon fils», dit-elle, «que veux-tu faire? Quelle faute ai-je commise,
-que tu tires ton épée contre moi?»
-
-Robert répondit:
-
---«Il faut que vous me disiez promptement, ou promptement vous mourrez,
-pourquoi je suis si impie et si plein de malheur que je ne puisse voir
-créature de Dieu sans lui vouloir mal aussitôt.»
-
---«Mon fils», dit la duchesse, «à Dieu ne plaise que je te conte la
-vérité! Tu en aurais tant de chagrin et tant de honte, que tu me tuerais
-quand tu le saurais. Et tu n’aurais pas pitié de moi.»
-
---«Point!» répondit Robert. «Puisque vous en savez la vérité, contez-la
-moi donc tout de suite exactement. Et si vous m’en cachez la moindre
-chose, vous voyez cette épée tranchante?»
-
-Il n’acheva point.
-
---«Las!» dit la duchesse, «toute la faute me revient.»
-
---«A vous, ma mère?»
-
---«A moi, mon fils.»
-
---«Et pourquoi donc?»
-
---«Parce que, désespérée de n’avoir point d’enfant après dix-sept années
-de mariage, je fus assez imprudente pour douter de Dieu Notre Seigneur,
-et assez téméraire pour croire que l’Autre m’exaucerait mieux.»
-
-Robert murmura:
-
---«L’Autre? Ils m’appellent Robert le Diable.»
-
-La duchesse poursuivit:
-
---«Ce fut un jour que ton père s’en était allé chasser au bois, que je
-fis ma détestable prière. Quand le duc revint, il me trouva toute en
-larmes, il me prit dans ses bras pour me consoler, et ce fut ce jour-là
-que d’avance je te perdis par ma faute.»
-
-Elle sanglotait. Elle acheva:
-
---«Beau fils, je n’ai plus rien à te dire.»
-
-Robert ne répondit rien.
-
-Comme sa mère le lui avait annoncé, il eut tant de chagrin et de honte
-qu’il en demeurait confondu.
-
-Mais il ne tua point la duchesse. Il pleurait.
-
- * * * * *
-
-Robert pleurait. Lourdes, les larmes lui coulaient tout le long du
-visage.
-
-Il dit soudain:
-
---«Ma mère, je vous le jure ici: désormais, s’il plaît à Dieu, le vrai
-martyr, le Diable n’aura plus rien de moi. Qu’il s’y efforce! Je ne suis
-plus à son service, et je le frustrerai de l’un des siens.»
-
-Il dit encore:
-
---«Ma mère, je vous le jure ici: je m’en irai sans plus attendre, à
-pied, tout seul, et mendiant ma vie, jusques à Rome. Je m’en irai vers
-le Pape, pour lui demander pénitence de mes péchés et de mes crimes. Je
-ne suis plus Robert le Diable, ma mère, voici le terme.»
-
-Il jeta loin de lui son épée.
-
---«Adieu, ma mère,» dit-il enfin. «Vous saluerez mon père de ma part. Il
-m’avait banni de sa maison et dépossédé de mon héritage. Mais peu me
-chaut de son duché. Ce n’est point telle récompense que je veux
-reconquérir, c’est mon pardon de Dieu.»
-
-Ainsi fit-il tout aussitôt.
-
-Il se coupa les cheveux, se déchaussa, changea ses vêtements de seigneur
-contre un vieux froc de pèlerin, s’arma d’un bâton, et s’en alla.
-
-Et la duchesse, folle de chagrin, de honte, et d’espérance, le regarda
-qui s’en allait, et elle pleurait, et elle disait:
-
---«Adieu, cher fils! Je perds mon fils, je perds ma joie.»
-
-
-
-
-CHAPITRE DEUXIÈME
-
-LE PÈLERIN DE ROME
-
-
-Sans s’attarder en route et sans faire halte dans aucun château, dans
-aucun bourg, dans aucune ville, marchant seul et priant Dieu, peinant
-beaucoup et se reposant peu, Robert, à force de cheminer, atteignit
-enfin Rome.
-
-Il se présenta le jour même au palais du Pape. Mais il eut beau heurter,
-appeler, et crier: il ne put arriver jusqu’au Saint-Père. Perdu dans la
-foule des quémandeurs, il fut éconduit comme les autres.
-
-Il s’attrista. Mais il ne désespéra point.
-
-Comme il était homme de ressource, et joint qu’il ne pouvait tenter rien
-de plus pour l’instant, il s’enquit des habitudes et du caractère du
-Pape. Et il se trouva quelqu’un pour lui apprendre tout ce qui
-l’intéressait.
-
-On lui apprit ainsi, parmi des choses moindres, que, quotidiennement, au
-lever du jour, dans sa chapelle particulière de Saint-Jean, le Pape
-chantait sa messe, et que nul étranger jamais n’y assistait, parce que
-des gardes en écartaient tous les curieux; puis, que nul, sous quelque
-motif que ce fût, n’était autorisé à s’approcher du Saint-Père jusqu’au
-moment de son retour au palais; et que là nul ne pénétrait, s’il n’était
-mandé par le Pape.
-
-Or, pour Robert, ce fut assez. Il résolut de parler au Pape dans sa
-chapelle, audace que personne avant lui n’avait eue.
-
- * * * * *
-
-Un soir, après vêpres, comme la nuit tombait, quand il vit le lieu
-sombre et tranquille, Robert se glissa dans la chapelle de Saint-Jean,
-et se cacha tout droit sous la plus belle stalle, qui était la stalle
-même du Pape.
-
-Au lever du jour, le Pape vint, accompagné de deux prêtres chenus. Il
-n’était suivi que des huissiers ordinaires qui devaient, selon leur
-rôle, défendre les portes pendant la durée de l’office pontifical.
-
-Bien caché, Robert entendit toute la messe. Mais, sitôt qu’elle fut
-dite, il bondit hors de sa cachette et courut vers le Pape.
-
-Risquant sa vie pour se sauver, Robert se prosterna vivement et cria,
-d’une voix dolente:
-
---«Pitié! Pitié!»
-
-A son cri, les huissiers accouraient déjà, menaçants, de toutes parts.
-
-Mais le Pape à son tour cria:
-
---«Que nul ne touche à cet homme!»
-
- * * * * *
-
-Les huissiers avaient reculé. Robert, pécheur contrit, commençait a
-supplier le Pape.
-
---«Ami», lui dit le Pape, «qui êtes-vous? Qui vous a mis dans cette
-grande peine où je vous vois? Si vous le savez, dites-le nous.»
-
---«Seigneur», répondit Robert, «la grande peine que j’ai, je veux vous
-la dire. Je suis le plus grand pécheur de ce monde.»
-
-Il continua:
-
---«Le duc des Normands est mon père, et la duchesse fut ma mère. Pendant
-dix-sept ans, elle pria Dieu de lui accorder la grâce d’un enfant. Sans
-doute ne sut-elle pas l’en prier avec assez de ferveur; elle n’obtint
-rien pendant dix-sept ans: voilà du moins ce que je puis dire. Elle en
-eut un si grand chagrin qu’elle fut assez imprudente pour douter de Dieu
-Notre Seigneur et assez téméraire pour croire que l’Autre l’exaucerait.
-Voilà du moins ce qu’elle m’a pu dire. Né d’une naissance si funeste,
-j’ai, depuis mon premier jour, résisté et bataillé contre Notre Seigneur
-Dieu en toutes circonstances et en tous endroits. Mon âme ne
-m’appartient plus, Seigneur, et je suis perdu sans rémission, si je ne
-reçois de vous le remède qu’il me faut.»
-
-Puis, sans attendre, Robert confessa tous ses péchés, tous ses méfaits,
-et tous ses crimes. Mot à mot, il les exposa tout au long. Une telle
-honte l’accablait qu’il pleurait, tête basse, en les exposant, inquiet
-et craintif, et, de temps en temps, il regardait le Pape à la dérobée.
-
-Le Pape écoutait.
-
-Robert se tut.
-
-Devant tant de péchés, tant de méfaits, et tant de crimes, le Pape
-hésitait. Il ne répondit d’abord pas.
-
-La figure mouillée de larmes, les yeux brûlés, le cœur meurtri, Robert
-s’émut de ce silence.
-
-Il s’écria de nouveau:
-
---«Pitié, Seigneur! Pitié!»
-
- * * * * *
-
-Le Pape eut pitié.
-
---«Ami», dit-il, «sais-tu ce que tu feras? Tu resteras avec moi jusqu’à
-demain, mais pas davantage. Demain, au petit jour, je te donnerai une
-lettre. Tu t’en iras vers les montagnes, à la forêt de Marabonde. Là, tu
-suivras le chemin principal. Tu arriveras à une fort belle fontaine, au
-fond de la vallée. Tu prendras à droite le long du ruisseau. Tu
-trouveras un manoir et une chapelle. Tu n’appelleras ni ne crieras. Tu
-frapperas trois coups au postichet, trois coups et rien de plus, et tu
-t’assiéras. Tu attendras que vienne t’ouvrir l’ermite qui habite là. Il
-n’y a pas au monde un ermite qui lui soit comparable, même de loin, et
-il n’est pas de jour que Dieu ne fasse pour lui des miracles. Trois fois
-par an, je vais me confesser à ce saint homme. Il est précieux. A maint
-pécheur il fut utile. Porte-lui mon salut, donne-lui la lettre que je te
-remettrai. Il saura qui tu es et ce que tu désires. Et il t’imposera,
-lui, la pénitence dont tu as besoin. Va, lève-toi, n’aie plus
-d’inquiétude.»
-
-Robert, tout joyeux, baisa les deux pieds du Pape.
-
- * * * * *
-
-Le lendemain matin, le Pape appela Robert, lui remit, écrite et scellée,
-la lettre qu’il lui avait promise, et lui ordonna de s’en aller au bois
-où demeurait l’ermite.
-
-Voilà Robert qui s’en va.
-
-Il s’en va, il se hâte, il veut gagner au plus tôt la miséricorde
-divine, il veut se tirer au plus tôt de sa peine mortelle.
-
-Il marche vers les montagnes, il s’engage dans la forêt, il suit le
-chemin principal, il marche toujours, il arrive à la fontaine qui est au
-fond de la vallée, il prend à droite le long du ruisseau, il marche
-encore.
-
-Il a tant marché par le bois, qu’il arrive enfin vers le soir à
-l’ermitage.
-
-Voici l’ermitage, avec sa petite porte. Robert saisit le marteau et
-frappe trois coups au postichet.
-
-Et voici l’ermite qui vient. Il est vieux et gris. Il vient lentement en
-s’appuyant sur une béquille.
-
-Il a ouvert le postichet.
-
---«Dieu vous garde!» dit-il.
-
-Robert s’incline devant le vieillard. Puis il le salue au nom du Pape de
-Rome, et lui présente la lettre scellée.
-
-L’ermite a pris la lettre. Il lit lentement, d’un bout à l’autre, sans
-rien omettre, et, à mesure qu’il lit, il s’émeut. Et quand il a tout lu,
-il s’assied. Il pleure.
-
---«Mon frère», dit l’ermite, «le malheur vous accompagnait quand vous
-êtes venu sur cette terre. Vous cherchez maintenant la pénitence des
-péchés dont vous êtes grevé. Hélas! il n’est pas d’homme qui fasse tant
-pour l’amour de Dieu qu’il soit capable de vous imposer la pénitence
-nécessaire. Quant à moi, je ne saurais m’y enhardir.»
-
-Robert s’alarme. Il regarde l’ermite.
-
-L’ermite continue:
-
---«Je vous promets du moins que je ferai pour vous tout ce que je
-pourrai. Demain matin, quand je serai au plus secret de mes oraisons,
-quand je croirai tenir Notre Seigneur, je le prierai qu’il daigne
-m’inspirer. Si Dieu veut avoir pitié de vous, il m’inspirera, et je
-saurai la pénitence qu’il vous impose. Repentez-vous jusque-là de vos
-péchés, mon frère, afin que demain vous en puissiez être lavé.»
-
-Cependant l’ermite emmène Robert au logement qu’il lui destine. Il lui
-sert ensuite du pain, des œufs, et de l’eau, pour le remettre des
-fatigues de la journée. Puis il lui apporte de l’herbe. Et Robert se
-fait un lit, et se couche, car la nuit est venue.
-
- * * * * *
-
-Quand l’aube parut, le saint ermite se leva, prit sa chandelle et sa
-lanterne; puis il appela Robert et lui dit:
-
---«Venez, mon frère, à la chapelle.»
-
-D’un bond, Robert fut debout.
-
-Il suivit l’ermite. Mais, sitôt entré, il s’étendit de tout son long
-devant l’autel, et pria. Jamais prisonnier enchaîné ne pria si
-instamment Dieu de le délivrer de son enfer.
-
-De son côté, l’ermite commençait à dire:
-
---«Introïbo...»
-
-Lorsqu’il en fut à l’élévation, à l’instant qu’il tenait proprement le
-Corps de Notre Seigneur, l’ermite, d’un cœur simple et les yeux pleins
-de larmes, pria Dieu de l’éclairer, et de lui envoyer l’inspiration dont
-il avait besoin pour ordonner à Robert une pénitence à la mesure de son
-repentir.
-
-Alors il y eut un silence.
-
-Et l’on raconte qu’à partir de ce moment l’ermite avait l’air rasséréné
-et qu’il s’empressa d’achever sa messe.
-
-La messe achevée, il appela Robert:
-
---«Ami», dit-il, «écoutez une bonne nouvelle. Dieu consent que vous
-soyez sauvé. Quittez donc toute inquiétude: vous saurez bientôt ce que
-Dieu de vous exige. Je n’ai qu’une crainte: c’est que vous ne puissiez
-pas endurer la pénitence qui vous est imposée.»
-
---«Seigneur», répondit Robert, «sachez-le bien: il n’est rien au monde
-que je ne sois prêt à faire pour reprendre mon âme au Diable qui en veut
-sa part.»
-
---«Dieu vous aime», dit l’ermite, «puisqu’il vous inspira de venir
-jusqu’à moi. Écoutez donc, beau doux ami, et apprenez la pénitence que
-Dieu me révéla tout à l’heure.»
-
- * * * * *
-
-Alors, l’ermite prononça:
-
---«Tout d’abord, de par Dieu, et sans faute, il faut que vous
-contrefassiez si parfaitement l’innocent et le fol, que l’on vous
-poursuive par les rues à coups de bâtons et de pierres, sans compter les
-huées qui vous accueilleront partout. Mais, où que vous soyez,
-gardez-vous de frapper personne! Faites-en seulement semblant, afin
-d’éloigner de vous les vilains et autres rustres qui vous attaqueront
-lâchement. Et ne laissez passer un seul jour sans amasser après vous le
-peuple de la ville, même si vingt mille gueux vous devaient assaillir,
-conspuer, battre, exciter, ou meurtrir.»
-
-Robert ne répondit point.
-
- * * * * *
-
-L’ermite continua:
-
---«Cette première pénitence, ami, est fort rude et cruelle. Mais l’autre
-est encore plus douloureuse. Dès que vous serez parti d’ici, et où que
-vous alliez et que vous vous trouviez par la suite, gardez-vous de
-jamais parler, quoi que vous voyiez. Vous serez éternellement muet. Car,
-si une seule parole, quelle qu’elle soit, sort de votre bouche, quel que
-soit le besoin qui vous presse, vous retomberez aussitôt au pouvoir du
-Méchant. Néanmoins, quand vous recevrez de moi l’ordre de parler, vous
-pourrez le faire sans dommage. Veillez donc, Robert, et soyez sur vos
-gardes!»
-
-Robert ne répondit point.
-
- * * * * *
-
-L’ermite continua:
-
---«Robert, bel ami, écoutez maintenant la troisième pénitence qui vous
-est prescrite. Elle est rigoureuse et vous en souffrirez. Mais voici ce
-que Dieu vous commande. Quoi qu’il vous arrive, et quelle que soit la
-faim qui vous vienne, vous ne mangerez rien que vous n’aurez d’abord
-enlevé de force à la gueule d’un chien. Votre salut est à ce prix. Ami
-Robert, les trois pénitences que Dieu vous enjoint, vous les
-connaissez.»
-
-Robert s’écria.
-
---«Je les ferai toutes les trois sans jamais me permettre aucune
-faiblesse, même si je devais vivre encore mille années.»
-
---«Bel ami», dit le saint ermite, «écoutez ceci, que j’ajoute. Si jamais
-quelqu’un, qui que ce fût, vous ordonnait au nom de Dieu de faire
-quelque chose, quoi que ce fût, faites-le, pourvu qu’on vous rappelle, à
-preuve de vérité, les trois pénitences que je vous ai de par Dieu
-prescrites.»
-
-Alors Robert se leva, prit rapidement congé du saint ermite, et se mit
-en route vers Rome.
-
-
-
-
-CHAPITRE TROISIÈME
-
-LE CHEVALIER PÉNITENT
-
-
-Le lendemain matin, Robert, armé d’un bâton, arrivait à Rome.
-
-Sitôt la porte de la ville franchie, il s’élança, courant, sautant,
-hennissant, contrefaisant le fol à merveille. Tant et si bien que, l’un
-après l’autre, les bourgeois sortirent de chez eux pour regarder
-l’étonnant personnage qui leur arrivait. Mais, dès qu’il en voyait un
-s’asseoir sur le seuil de sa maison, Robert se précipitait sur lui en le
-menaçant de son gourdin.
-
-En peu de temps, toute la ville connut le fol. Des groupes nombreux de
-badauds se portaient à sa rencontre; d’autres le suivaient. Sur son
-chemin, les huées promises allaient peu à peu croissant. Bientôt le
-reste s’ensuivit. On lui jeta de la boue, des ordures, des savates; on
-le frappa. Mais lui, qui allait son chemin, obliquait parfois, et
-parfois se retournait pour faire semblant de châtier les insolents. Et
-la populace reculait. Et lui se gardait bien de donner aucun coup. Et la
-populace revenait à l’attaque.
-
-On comprit qu’il était plus sot que méchant, et qu’on pouvait le
-houspiller à plaisir, sans avoir rien à craindre de sa part. La foule,
-qui devient vite féroce, ne se priva point de s’amuser aux dépens du
-pauvre fol inoffensif. Et l’on en vint bientôt à le poursuivre avec des
-pierres.
-
-Déjà Robert saignait de plusieurs coups reçus. Il commençait à faiblir.
-Il voulut s’échapper. Mais la foule s’était amassée autour de lui. Il
-suait à grosses gouttes. La force loi manqua, et l’haleine. Il crut
-qu’on voulait l’assommer sur place. Aussi, faisant un dernier effort, il
-s’ouvrit un passage, et, fuyant sans se retourner, il courut tout droit
-vers la tour maîtresse qui se dressait au cœur de la ville, et qui était
-la tour du palais de l’Empereur.
-
-Maintenant, si vous voulez bien me prêter un peu d’attention, je vais
-vous conter quelque chose d’inouï, mais auparavant je vous parlerai de
-l’Empereur.
-
- * * * * *
-
-L’Empereur dont je vous parle, et qui régnait alors à Rome, était
-assurément le meilleur empereur du monde. Il avait toutes les vertus:
-bravoure, générosité, courtoisie. Et il était aimé de tous ses sujets,
-sauf d’un seul qui le haïssait profondément, et qui était son propre
-Sénéchal, lequel avait pu oublier ses devoirs jusqu’à déclarer la guerre
-à son maître et seigneur.
-
-Au reste, voici pourquoi.
-
-L’Empereur avait une fille, si belle, que nul ne connaissait de femme
-plus belle. Elle était malheureusement affligée, depuis sa naissance,
-d’une cruelle infirmité: elle était muette. Elle entendait bien et
-comprenait tout ce que l’on disait; mais elle ne parlait pas; elle
-n’exprimait ses pensées que par signes. Or, comme elle était néanmoins
-la grâce et la beauté mêmes, le Sénéchal s’était épris d’elle, mais
-épris à ce point, qu’il eût accepté de s’en aller pieds nus et sans
-ressources à travers le monde, pourvu qu’il eût avec lui la blonde
-damoiselle.
-
-Il l’avait demandée en mariage à l’Empereur. Mais l’Empereur, qui
-n’avait pas d’autre héritier, chérissait tendrement sa fille: il la lui
-refusa. S’il avait prétexté qu’elle était trop jeune, il aurait
-peut-être éconduit le Sénéchal sans l’irriter. Peut-être toutefois
-avait-il ses raisons, que nous ne connaissons pas, d’agir autrement.
-
-Le Sénéchal pourtant était de haute naissance. Il possédait vingt
-bourgs, trente châteaux, et quatre villes en Lombardie. Sa famille était
-des mieux réputées et des plus glorieuses, et il n’y avait pas dans tout
-l’empire de seigneur qui comptât à son actif autant de terres que lui.
-Du refus de l’Empereur, il éprouva donc chagrin, honte, colère, et
-l’envie de se venger.
-
-Voilà donc pourquoi le Sénéchal avait déclaré la guerre à l’Empereur.
-Il la mena rapidement et durement. Il envahit les terres impériales, les
-ravagea, et menaça Rome. En vain l’Empereur avait-il essayé de résister.
-Le Sénéchal, excellent guerrier, s’était ouvert par la force le chemin.
-Il n’assiégeait pas encore la ville. Il s’en tenait même à une assez
-grande distance, se contentant d’occuper les marches de l’empire, car il
-préférait peut-être intimider seulement l’Empereur et il craignait
-peut-être aussi de s’aventurer trop; mais les Romains craignaient qu’il
-ne poussât plus loin ses succès, et ils n’osaient non plus s’aventurer
-loin de leur capitale.
-
-Or les choses étaient en cet état, quand Robert, contrefaisant le fol et
-poursuivi par la populace, se dirigea vers le palais de l’Empereur.
-
- * * * * *
-
-A cette heure là, l’Empereur était à table.
-
-Robert, courant et suant, se précipita sur la porte du palais.
-L’huissier de service voulut l’arrêter, avec son bâton. Mais Robert,
-harcelé par ses bourreaux, lui échappa savamment d’un bond de côté, et
-franchit le porche.
-
-L’huissier appelait à l’aide. Et, tandis qu’à la porte du palais
-d’autres sergents contenaient la populace, quatre huissiers s’élancèrent
-à la poursuite du fol. Mais il était déjà loin d’eux.
-
-Robert ne s’arrêta que devant l’Empereur, où il s’assit, souffla, et
-respira. Les huissiers cependant paraissaient, bâton à la main.
-
---«Qu’on le laisse!» cria l’Empereur. «Cet innocent est ici sous ma
-protection. Et qu’on lui donne à manger!»
-
-On s’empressa d’obéir. On apporta du pain blanc, un hanap plein de vin,
-un plat de viande, et l’on posa le tout devant Robert.
-
-Mais il se passa une chose inattendue. Le fou prit la viande, le pain et
-le vin, et jeta le tout loin de lui.
-
-On s’étonna grandement.
-
---«Voilà certes un fol original!» dit l’Empereur. «Ne se nourrit-il que
-de son extravagance?»
-
-Et il ajouta:
-
---«Eh bien! qu’on le laisse en repos. Il mangera quand il aura faim.»
-
-Robert put respirer en paix, et se remettre de ses émotions de la
-journée. Nul ne l’importuna, nul même ne lui adressa la moindre parole.
-Et lui se garda bien de sonner mot.
-
-Et le repas autour de sa folle personne continua.
-
- * * * * *
-
-L’Empereur était assis plus haut que les convives, sous un dais
-somptueux.
-
-A un certain moment, il laissa tomber sous la table un os qu’il tenait.
-C’était à dessein. C’était pour son chien favori, celui-là, et celui-là
-seul de tous ses limiers, qui avait de droit sa place près de l’Empereur
-pendant les repas.
-
-Le chien avait vu tomber l’os sous la table. D’un coup de gueule, il le
-happa.
-
-Mais il se passa alors une autre chose inattendue.
-
-D’un bond, Robert s’était jeté sur le chien. Il lui arracha l’os de la
-gueule, l’emporta, et se mit à le ronger avidement, mais si avidement,
-qu’on eût dit qu’il allait le broyer entre ses dents.
-
-L’Empereur éclata de rire.
-
---«Voici maintenant une autre merveille!» dit-il. «Jamais je n’ai rien
-vu de tel. Ce fol refuse le pain, la viande et le vin, et il enlève à
-mon chien un os où il n’y a rien à manger. C’est un innocent parfait!»
-
-Sur quoi, l’Empereur débonnaire ordonna d’apporter au chien de la viande
-et du pain en abondance.
-
---«Puisqu’il ne veut manger qu’après le chien, servez le chien!» dit
-l’Empereur. «Il se pourra peut-être ainsi rassasier.»
-
-Ainsi fut fait.
-
-A mesure qu’on servait de la viande et du pain au limier, Robert lui
-sautait dessus en grimaçant, lui arrachait le morceau de la gueule, et
-le dévorait à belles dents. Et à chaque morceau, il manifestait son
-contentement avec force signes de joie vers l’Empereur.
-
- * * * * *
-
-L’Empereur s’amusait fort du spectacle que lui offrait Robert. Toute
-l’assistance riait comme l’Empereur.
-
---«Jamais nous ne vîmes fol si fantaisiste!» disaient-ils.
-
-Ils ajoutaient:
-
---«On ne devrait point maltraiter un fol si gentil.»
-
-Et l’Empereur décida:
-
---«Je jure par ma barbe et ma tête que celui-là sera châtié qui le
-maltraitera. Tant que ce fol voudra demeurer à la Cour, j’interdis qu’on
-le touche. Il est venu à moi, je le protégerai. Et qu’il soit libre
-d’aller et venir à sa guise par le palais et par la ville! Telle est ma
-volonté.»
-
-Cependant Robert s’était rassasié. Quand il n’eut plus faim, écoutez la
-troisième merveille que virent l’Empereur et tous les assistants.
-
-Il prit du pain, en fit de gros moellons, en mit un dans sa bouche;
-puis, marchant à quatre pattes, lui qui était seigneur et gentilhomme et
-l’héritier du duc de Normandie, il se dirigea vers le chien, et, de sa
-bouche, lui mit le moellon de pain dans la gueule. Ainsi fit-il
-plusieurs fois, tant pour le pain que pour la viande, au grand
-étonnement de tous ceux qui le regardaient, et à la grande satisfaction
-du limier qui retrouvait ce qu’il avait cru perdre, et qui certainement
-n’avait jamais eu si copieuse ventrée que ce jour-là.
-
- * * * * *
-
-Le repas achevé, le chien repu s’en alla vers son chenil, qui était dans
-un retrait, sous l’escalier de la chapelle particulière du palais
-impérial.
-
-Moulu des coups dont la populace l’avait accablé, Robert, cherchant un
-gîte pour y dormir, suivit le chien. Et, content de sa journée en dépit
-des horions qu’on ne lui avait pas épargnés, il s’étendit à côté du
-chien sous l’escalier de la chapelle.
-
-Mais l’Empereur, mis en goût de curiosité par tout ce qu’il avait déjà
-vu de Robert, avait regardé ce que faisait son fou. Il alla donc à son
-tour vers le chenil, espérant y assister à quelque nouvelle extravagance
-de Robert.
-
-L’Empereur fut déçu: Robert déjà dormait.
-
---«Qu’il se repose!» dit-il, «et que nul ne le trouble!»
-
- * * * * *
-
-Robert dormit à loisir. Quand il s’éveilla, il avait soif. Il se signa,
-se leva, et se mit en quête d’un peu d’eau.
-
-Le voilà parti, visitant la cour du palais, allant à droite, allant à
-gauche, montant, descendant, examinant chaque coin, prenant connaissance
-des lieux, entrant partout sans être arrêté ni chassé, et sans demander
-rien à personne. Errant ainsi, il pénétra dans un jardin magnifique,
-fort soigneusement entretenu, mais fort peu fréquenté.
-
-Au bout du jardin, dans le verger, il y avait une fontaine. L’eau en
-était claire, pure et tentante. Robert l’éprouva bonne, et il se
-persuada qu’il n’avait jamais rencontré de fontaine comparable.
-
-Elle était, il est vrai, délicieusement située. Un pin l’ombrageait. A
-l’entour, c’était la solitude fraîche des arbres, des fleurs ici, et là
-des légumes. Tout un côté du palais la dominait, mais, dans l’immense
-mur, il n’y avait qu’une fenêtre; encore était-elle fort petite, et
-juste assez large pour qu’une seule personne pût s’y accouder. Et je
-vous dirai sans plus attendre que c’était la fille de l’Empereur qui
-avait désiré qu’on lui perçât là cette fenêtre; car elle pouvait de là
-contempler toute la plaine environnante et même la mer, qu’elle aimait
-d’apercevoir dans le lointain. Et la charmante princesse venait souvent
-s’accouder à cette fenêtre.
-
-Robert n’avait souci que de boire. Il but. Puis, sans regarder vers le
-mur et la fenêtre, il sortit du jardin et regagna son lit de paille
-sous l’escalier de la chapelle, où il s’endormit de nouveau, et si
-profondément qu’il ne se réveilla plus de toute la nuit.
-
- * * * * *
-
-Le lendemain, à l’aube, le bon Empereur se leva pour entendre la messe,
-comme il faisait chaque jour.
-
-Quelle joie pour Robert! De son réduit, qui est sous les degrés de la
-chapelle, il peut entendre la messe de l’Empereur.
-
-Mais le jour s’est éclairé. Robert songe qu’il a sa pénitence à faire.
-
-Et le voilà qui se met, comme la veille, à courir par les rues de la
-ville en contrefaisant le fol.
-
-Il court, il sautille, il hennit ou brait, crie ou bêle, se démène,
-soulève derrière lui le scandale, car il ne doit pas se cacher, car il
-doit exciter les risées, les huées, et les coups des badauds.
-
-Les scènes de la veille se renouvellent. La marmaille emboîte le pas à
-l’innocent, les sarcasmes éclatent; on bouscule le pauvre diable, on le
-houspille, on le tourmente; on le frappe, on le lapide; et tant et tant
-que, lapidé, frappé, tourmenté, houspillé, bousculé, moqué, injurié,
-Robert, n’en pouvant plus, prend enfin la fuite, et, hors d’haleine,
-gagne en toute hâte, à bout de forces, son lit de paille sous l’escalier
-de la chapelle.
-
-Là, du moins, c’est pour lui la paix et le repos. A l’intérieur du
-palais, on observe la volonté de l’Empereur, nul n’inquiète Robert; il
-peut aller où bon lui semble.
-
-Dans le chenil, Robert reprend haleine tranquillement en attendant
-l’heure du repas.
-
-A l’heure du repas, il retrouve sa place de la veille sous les yeux de
-l’Empereur. Mais il n’aura pas à compter sur le hasard pour se nourrir.
-Le bon Empereur a déjà tout ordonné. Un valet a la charge de présenter
-au limier les mets que le fol ôtera de la gueule de son ami; car
-maintenant, déjà, le spectacle est plaisant de Robert et du chien se
-partageant leur nourriture, Robert attaquant le chien qui se laisse
-dérober, et le chien recevant ensuite du fol, quand le fol n’a plus
-faim, des morceaux de choix qu’il n’eut jamais, son entière vie de chien
-durant. Et, à la vérité, l’Empereur et toute l’assistance se délectent
-du spectacle.
-
- * * * * *
-
-Mais à quoi bon développer lentement ce que fit Robert ce jour-là et les
-jours, les jours très nombreux, qui suivirent? Il faudrait répéter sans
-cesse les mêmes choses, et mon conte deviendrait fastidieux. Tout ce
-qu’il avait fait le jour de son arrivée à Rome, tout ce qu’il fit de
-nouveau le lendemain, je vous dirai seulement que Robert le fit et le
-refit pendant dix années pleines.
-
-Pendant dix années pleines, chaque jour, Robert courut à travers la
-ville en contrefaisant le fol, ameutant la populace derrière lui,
-recevant des coups sans jamais en rendre, subissant avec fermeté toutes
-les injures et tous les outrages.
-
-Pendant dix années pleines, chaque jour, Robert eut sa place aux repas
-de l’Empereur et son lit de paille dans le chenil, sous les degrés de la
-chapelle. J’ajouterai toutefois que le limier était vite devenu son
-inséparable; et c’est de lui-même que, servi d’abord, il apportait à
-Robert les morceaux de viande ou de pain, et il restait devant lui
-jusqu’à ce que Robert les lui eût ôtés de sa gueule. Et chaque jour,
-pour se désaltérer, Robert allait boire à la fontaine du jardin, sous la
-petite fenêtre de la fille de l’Empereur.
-
-Pendant dix années pleines, Robert fit rigoureusement sa pénitence. Pas
-une fois, il ne laissa entendre le son de sa voix. Tous le croyaient
-muet, muet depuis l’enfance, muet comme la fille de l’Empereur, tous
-sans exception. Et tous sans exception ignoraient son nom et son pays.
-Et si quelqu’un soupçonna que Robert fût de haute naissance et nullement
-le fol qui divertissait tout le monde par ses grimaces, vous
-l’apprendrez plus tard, quand il faudra. Mais sachez, dès à présent,
-que Robert ne commit rien pour se trahir. Il fit très rigoureusement sa
-pénitence. Et il la fit ainsi pendant dix années pleines.
-
-Vous pensez bien qu’après ces dix années, et même plus tôt, il était si
-méconnaissable que ni son père, ni sa mère, s’ils vivaient encore, ni
-nul de ceux qui l’avaient approché dans son enfance ou sa jeunesse,
-n’eût pu dire en le voyant:
-
---«C’est Robert le Diable.»
-
- * * * * *
-
-Toutefois, ces dix années que Robert fit ainsi sa pénitence à la cour de
-l’Empereur de Rome, il ne faut pas croire qu’elles se passèrent sans
-incidents dignes d’être rapportés. Oui, Robert fut tel que j’ai dit
-pendant dix années pleines, mais il le fut surtout, plus exactement,
-pendant sept années; car, à partir de la huitième année de son séjour à
-Rome, tout en continuant de mener l’existence que vous savez, il eut
-des aventures.
-
-Et je vais vous conter ces aventures, qui sont surprenantes et
-merveilleuses à miracle, comme vous en pourrez juger, si vous daignez me
-prêter une oreille attentive.
-
-
-
-
-CHAPITRE QUATRIÈME
-
-UN SINGULIER BOUFFON
-
-
-Robert était depuis sept ans déjà le bouffon de l’Empereur et de Rome,
-lorsque le Sénéchal, qui n’avait pas encore déposé les armes, tenta de
-nouveaux efforts pour obtenir par la violence la fille de l’Empereur.
-
-Contre son seigneur et maître, le Sénéchal ralluma la guerre qui
-s’éternisait. Il ne se contenta plus d’occuper les terres lointaines de
-son maître et seigneur, ni de menacer Rome à distance. Il se mit en
-campagne après de sérieux préparatifs, et le bruit se propagea
-rapidement que Rome serait à bref délai assiégée, prise et incendiée,
-pillée, et livrée à la soldatesque victorieuse.
-
-A Rome, on s’effraya. Le Sénéchal semblait invincible. Et les Romains,
-si la paix n’eût dépendu que d’eux, l’eussent signée aussitôt, aux
-conditions qu’eut fixées le Sénéchal. Mais le Sénéchal en avait juré
-Dieu, la Croix et la Sépulture, qu’il ne signerait la paix qu’après
-avoir reçu de l’Empereur l’héritière du trône et, avec elle, exigence
-récente, la couronne. Sur quoi l’Empereur, qui avait le cœur fort,
-s’était obstiné plus que jamais, jurant de son côté que, si longtemps
-qu’il dût vivre, il ne donnerait au Sénéchal sa fille chérie, et qu’il
-préférerait se laisser brancher, écorcher, noyer ou décapiter. C’était
-donc, entre le Sénéchal et l’Empereur, la guerre à outrance.
-
-A la vérité, le Sénéchal paraissait assuré de la victoire. L’amour
-l’animait, et les Romains, d’autre part, n’opposaient à sa marche qu’une
-défense molle. Ils subissaient plus la guerre qu’ils ne la faisaient.
-Ils n’avaient souci que de se retrancher solidement dans Rome, et,
-plutôt que de se porter avec des troupes de choc à la rencontre de
-l’envahisseur, de réparer, surélever et fortifier les remparts de leur
-ville.
-
-La nouvelle courut le monde que Rome avait déjà perdu sa joie, que sa
-puissance était ébranlée, que ses habitants s’enfermaient dans leurs
-murs comme dans une prison, et qu’ils n’avaient plus que deux années de
-vivres.
-
- * * * * *
-
-La nouvelle en courut si bien le monde qu’elle arriva jusqu’aux Turcs de
-Roménie. Jour fatal!
-
-Les rois et les princes de Coroscane et d’Alénie s’assemblèrent en hâte.
-Ils tinrent un grand conseil où ils s’avisèrent que l’occasion était
-excellente de s’emparer de Rome et de conquérir sans trop de peine une
-ville affaiblie qu’ils convoitaient depuis longtemps.
-
-Sitôt décidé, sitôt entrepris. Promptement, les vaisseaux furent
-équipés. Et alors, en mer! Voilà les Turcs qui s’embarquent et qui
-gagnent le large avec le ferme espoir de ravager Rome. Les voiles
-pleines et les vergues hautes chargées, ils cinglent, ils cinglent, les
-Turcs maudits. Et bientôt les voilà devant Rome.
-
-Ils débarquent sur le rivage, dressent tentes et pavillons. Deux lieues
-et plus sont occupées par leur armée, qui est nombreuse. Écus, heaumes,
-enseignes et bannières brillent au soleil. Les Turcs se sont installés
-profondément sur tout le rivage.
-
-A Rome, on s’alarme dès la première heure de ces mouvements qu’on
-aperçoit dans le lointain. On cherche des nouvelles, on s’inquiète, on
-monte sur les remparts, on examine la plaine; chacun donne son avis,
-chacun apporte son renseignement; des incendies s’allument à l’horizon;
-on voit briller des heaumes le long de la côte, et resplendir des
-bannières qu’on ne reconnaît pas.
-
---«Que prépare le Sénéchal?» se demandent les uns.
-
---«Sont-ce des alliés du Sénéchal?» se demandent les autres.
-
-Mais voici un messager tout courant qui bouscule les Romains dans les
-rues fourmillantes de monde.
-
---«Hé!» dit-il, «Peuple! Sottes gens! Vous ne voyez donc pas ce qui vous
-arrive? Ce sont les Turcs, les Turcs de Roménie, de Coroscane et
-d’Alénie. Ils viennent de débarquer. La plage est couverte de leurs
-troupes. Aux armes! Si vous ne leur tenez pas tête, vous êtes tous
-morts. Si vous ne marchez pas victorieusement contre eux, ils mettront
-le siège autour de la ville, et vous serez ici tous pris au piège.»
-
-A cette annonce, il ne faut pas le dissimuler, plus d’un Romain eut
-envie de s’enfuir.
-
- * * * * *
-
-Voilà donc que le péril se complique pour le bon Empereur de Rome.
-L’arrivée des Turcs l’attriste et le confond. Vieux, le bon Empereur, un
-instant découragé, n’a plus le goût de vivre.
-
-Mais il se ressaisit, et il convoque au palais ses barons, les
-sénateurs, et tout ce que Rome compte d’hommes nobles et sages. Il veut
-délibérer avec eux sur les mesures à prendre pour assurer la défense de
-la ville.
-
-Naturellement, les avis sont divers. Les uns préconisent une sortie, et
-de se jeter au corps-à-corps contre les Turcs. Dieu, disent-ils, qui a
-déjà fait maint miracle pour son peuple, ne manquera pas d’être avec eux
-dans la bataille, et il leur donnera la victoire. Selon d’autres, au
-contraire, les Romains auraient tort de s’éloigner, car ils n’ont ni
-assez de monde, ni, si le nombre n’est pas forcément indispensable, des
-hommes assez hardis.
-
---«Ce qu’il faudrait», disent ceux-là, «ce serait d’appeler à l’aide les
-chevaliers lombards et de signer avec le Sénéchal une telle paix qu’il
-consentît à se mettre à leur tête. Alors, oui, nous pourrions soutenir
-la bataille.»
-
-Cet avis prévalut. Grands et petits, jeunes et vieux, l’approuvèrent.
-L’Empereur décida de s’y ranger.
-
-On choisit deux barons que le Sénéchal avait en amitié, et l’Empereur
-les envoya porter sa proposition de paix.
-
-Les barons firent diligence, gagnant par le plus court chemin le camp du
-Sénéchal. Ils répétèrent mot pour mot les paroles de l’Empereur,
-exposèrent sans en rien cacher la situation critique de Rome, avouèrent
-que les Romains effrayés étaient en péril.
-
-Mais le Sénéchal ne daigna même pas discuter les propositions de
-l’Empereur. Il jura que, loin de secourir aucunement l’Empereur, il ne
-s’emploierait qu’à ravager ses domaines, tant qu’il n’aurait pas reçu
-pour femme la jeune fille qu’il aimait.
-
-A l’offre de l’Empereur, le Sénéchal ne répondit que par un insolent
-défi. Quel chagrin n’allait pas en avoir le malheureux Empereur humilié!
-
- * * * * *
-
-L’Empereur en eut un chagrin profond. Plus triste et plus découragé, il
-ne savait à quoi se résoudre. Il n’avait qu’une ressource: ordonner une
-levée en masse de tous les volontaires. Il le fit, et en même temps il
-convoqua de nouveau les sénateurs et ses barons.
-
-Toute la ville, comme on pense, ne parlait plus que des combats
-imminents. Les dames et les damoiselles pleuraient, qui pour un père,
-qui pour un frère, qui pour un ami. La tristesse était dans toutes les
-maisons. On n’entendait plus nulle part ni chant ni musique.
-
-Au palais de l’Empereur, l’émotion était encore plus grande qu’ailleurs.
-Et Robert, tout muet et tout fol qu’il paraissait, s’affligeait plus que
-quiconque dans le secret de son cœur, et plus que je ne saurais le dire,
-parce qu’il souffrait de voir souffrir l’Empereur, pour qui, pauvre fol
-sans ressources, il ne pouvait rien faire.
-
- * * * * *
-
-Par un mardi, au lever du jour, les Turcs se préparèrent à marcher sur
-Rome. Toutes leurs dispositions étaient prises. A l’avant-garde, ils
-avaient placé leurs meilleures troupes.
-
-Du haut des remparts, les Romains les aperçurent. L’Empereur informé fit
-crier aux armes. Il n’avait pas plus de vingt mille hommes, dit-on, à
-opposer aux Turcs.
-
-L’Empereur s’arma dans la cour du palais; puis, ayant rassemblé son
-monde, il répartit en brigades les éléments dont il disposait. Et il en
-mit une sous les ordres du Pape, qui était chargé de garder la bannière
-impériale contre les insultes de la gent païenne.
-
-Après quoi, il s’écria:
-
---«Voici l’heure, Romains. Les Turcs nous viennent attaquer.
-Courons-leur sus!»
-
-Et, tandis que les Romains sortaient de la ville, brigade par brigade,
-l’Empereur alla prendre congé de sa fille, douce et gracieuse damoiselle
-plus vermeille qu’une rose. Il la chérissait par-dessus tout. Il pleura.
-Avant de la quitter, il eut soin de recommander à Dieu les dames et les
-damoiselles, qui toutes pleuraient comme lui par amour de lui, et
-prièrent pour détourner de leur bon Empereur toute menace de male
-fortune.
-
-Et maintenant c’est fait; les Turcs marchent vers Rome, et les Romains
-marchent contre les Turcs, la bataille va s’engager.
-
- * * * * *
-
-Les Romains sont partis, et, en les voyant s’éloigner pour la bataille,
-Robert n’a plus le courage de retenir les larmes qui lui coulent le long
-du visage. Ah! Beau Seigneur Dieu, il ne laisserait pas les Romains
-partir sans lui, s’il ne craignait pas de vous déplaire, à vous qui lui
-imposâtes sa pénitence! Il n’a pas d’autre crainte en ce monde, mais il
-a bien celle-là.
-
-Sous l’escalier de la chapelle, dans le chenil, sur son lit de paille,
-il pleure loin de tous les yeux indiscrets. Secrètement, mentalement,
-car il ne sonne mot jamais, pas même quand il est seul, il se lamente.
-Et il s’adresse à Notre Seigneur, mains jointes, lèvres closes, cœur
-ouvert:
-
---«Dieu!» dit-il en sa pensée muette, «vous qui avez sauvé tant d’âmes
-par votre force spirituelle contre les assauts du Malin, comme j’aurais
-plaisir à sauver l’Empereur contre ces Turcs qui ont pris tant
-d’orgueil! Je les saurais si durement combattre que je n’en laisserais
-pas un debout sur la place. Mais non, Dieu ne veut pas que cela soit, il
-ne veut pas que j’entre dans la mêlée. Certes, s’il daignait le vouloir,
-les Sarrasins aujourd’hui pourraient souffrir de mon entrée dans le jeu.
-Je n’aurais besoin que d’une épée nue et d’une bonne lance résistante.»
-
-Hélas! Robert soupire.
-
-Puis il se dresse, et il se dirige en pleurant vers le jardin que
-personne jamais ne trouble. Près de la source claire où il aime à
-étancher sa soif, il va s’asseoir, espérant que dans cette solitude nul
-ne le verra pleurer. Toute sa pensée est tendue vers le ciel. Il supplie
-Dieu de secourir l’Empereur dans cette bataille dangereuse où il
-voudrait être à côté de lui, pourvu que Dieu lui accordât la grâce de le
-lui permettre. Et il pleure en silence.
-
- * * * * *
-
-Or écoutez bien.
-
-Vous savez qu’une fenêtre fort étroite, si étroite qu’une seule personne
-s’y pouvait accouder, dominait la fontaine et le jardin, et vous savez
-que la fille de l’Empereur aimait à s’accouder à cette fenêtre pour
-regarder la plaine et la mer.
-
-Ce jour-là, à l’heure où Robert déplorait auprès de la fontaine de
-n’avoir pas pu suivre l’Empereur et les barons romains, la gracieuse
-Damoiselle était accoudée à la fenêtre, car elle avait voulu le plus
-longtemps possible accompagner du regard son père et ses amis les
-chevaliers.
-
-La première chose qu’elle remarqua, ce fut le bouffon.
-
-Le bouffon tendait les mains vers le ciel comme pour prier Dieu. Et la
-jeune fille fut stupéfaite. Ce fou, que tout le monde croyait fou sans
-remède, il faisait certes à l’ordinaire des folies; mais pour faire ce
-qu’il faisait à cette heure, ce jour-là, près de la fontaine, il n’était
-probablement pas aussi fou qu’on le croyait. La Damoiselle en fut tôt
-persuadée. Et elle regarda longtemps Robert.
-
-Cependant, ayant levé les yeux vers la plaine, elle aperçut le premier
-engagement de l’avant-garde des Turcs qui prétendaient abattre l’orgueil
-de Rome, et de l’avant-garde des Romains qui songeaient à repousser les
-envahisseurs. Déjà les archers se décochaient réciproquement des flèches
-meurtrières, et il y avait déjà des morts de part et d’autre sur le
-terrain.
-
-Et le cœur de la Damoiselle battit violemment.
-
-Mais il battit plus violemment encore, quand elle reporta son regard
-vers Robert. Car elle vit alors quelque chose de merveilleux, que je
-vous dirai tout de suite, même si vous ne croyez pas aux miracles, parce
-que je ne peux pas ne pas vous dire ce que vit la Damoiselle.
-
- * * * * *
-
-Voici donc ce que vit la Damoiselle, du haut de sa fenêtre, ou du moins
-ce qu’on sut plus tard qu’elle vit.
-
-Près de la fontaine, devant le fou, un chevalier à cheval était arrêté.
-C’était un chevalier extraordinaire, un chevalier divinement beau, et
-qui avait d’abord ceci de merveilleux qu’il était tout blanc, tout vêtu,
-tout armé, tout équipé de blanc. Le haubert de ce merveilleux chevalier
-était plus blanc que l’argent; son écu, les courroies de son écu, son
-épée étaient plus blancs que des fleurs de lis; la lance, qu’il tenait
-sur sa hanche, avait une alumelle plus blanche que la neige qui tombe
-des nues; et son cheval était plus blanc qu’une fleur épanouie.
-
-Le chevalier mit pied à terre devant le fou, le salua, puis lui parla.
-Ses paroles, la Damoiselle ne les entendit peut-être pas. On sut plus
-tard qu’elles furent telles:
-
---«Ami Robert, Dieu vous commande par ma voix d’aller à la bataille. Ne
-croyez pas que je veuille vous tromper. Si vous doutez de moi, je vous
-prouverai que je ne mens point, en vous rappelant que jadis, il y a plus
-de sept ans, dans la forêt de Marabonde, vous avez reçu d’un saint
-ermite l’ordre de faire trois pénitences dont la moindre est fort
-douloureuse, et que je vous rappellerai exactement, si vous le désirez.
-Mais ne perdez pas de temps. Prenez ces armes et ce cheval, et courez au
-secours de l’Empereur.»
-
-Qu’elle eût entendu ou qu’elle n’eût pas entendu, la Damoiselle du moins
-vit que le fou s’étendait sur le sol, les bras en croix, dans la
-direction de l’orient; puis se relevait, prenait les armes et
-l’équipement du merveilleux chevalier, s’armait et s’équipait, se
-ceignait de l’épée, se laçait le heaume, puis sautait d’un bel élan sur
-le cheval, sans daigner se servir de l’étrier; puis prenait l’écu et se
-le passait au cou comme un homme qui sait fort bien porter un écu, puis
-saisissait la grosse lance droite que le merveilleux chevalier, alors
-désarmé, lui offrait; enfin, piquant le cheval, partait d’un bond
-magnifique au galop du côté de la bataille.
-
-La scène s’était dénouée avec une telle promptitude et une telle
-perfection, que la Damoiselle se demanda si jamais elle avait connu plus
-noble et plus assuré chevalier que ce bouffon, qui était depuis sept ans
-le jouet de la cour et de la ville, sans qu’on eût pu savoir d’où il
-venait.
-
- * * * * *
-
-Sur le cheval blanc qui l’emportait au galop vers la bataille, le
-nouveau chevalier blanc avait l’air d’un chevalier accompli.
-
-Il était sorti du jardin par une brèche qui s’ouvrait sur la plaine. En
-quelques bonds, il avait gagné la campagne.
-
-Il n’a pas perdu de temps. Le voilà dans la campagne, emporté au galop
-vers l’endroit où monte le tumulte du combat, cris divers, bruits
-d’armes, hennissements, le tout au milieu du tapage que mènent les
-Sarrasins avec leurs cors, leurs tambours et leurs trompettes, dont ils
-jouent avec frénésie pour étourdir les chevaux de leurs adversaires.
-
-Sans s’être arrêté, sans avoir ralenti, le Chevalier blanc arrive à la
-hauteur des premiers Romains qu’il avait devant lui, lesquels sont les
-derniers de l’arrière-garde de l’Empereur. Il les dépasse. Il dépasse
-les brigades romaines l’une après l’autre, et galope toujours fièrement
-vers les Turcs.
-
-Tous les Romains le regardent passer du même regard. Tous se demandent
-quel est ce chevalier dont les armes resplendissent au soleil. Tous
-avouent qu’ils ne le reconnaissent pas. Tous cherchent à savoir avec
-quelle brigade il va combattre. Mais, quand ils voient qu’il galope
-droit vers les Turcs sans se soucier de se ranger dans aucune brigade,
-tous sont émerveillés.
-
---«Il va vers l’Empereur», disent-ils.
-
-L’Empereur se tenait avec son avant-garde, qu’il commandait lui-même,
-pour mieux diriger le combat.
-
-Mais le Chevalier passe à côté de l’Empereur sans s’arrêter et sans le
-saluer, et pousse vers l’endroit où les Turcs semblent le plus
-nombreux, le plus forts et le plus dangereux.
-
-L’épervier, quand il vole une caille, n’a pas plus d’impétuosité que ce
-chevalier en quête de Sarrasins.
-
-Maintenant c’est fait: voilà le Chevalier aux prises avec les Turcs.
-
- * * * * *
-
-Au plus épais de la mêlée, il attaque les Turcs. Oh! il ne se ménage ni
-ne les ménage! A peine engagé, il en désarçonne un, en renverse deux à
-droite et à gauche, et en abat trois de trois coups directs. Dès sa
-première charge, le Chevalier blanc se signale férocement.
-
-Hardi! il se pousse au milieu des Turcs, fonce, pique, abat, oblique à
-droite, oblique à gauche, frappe, frappe, et frappe. En fort peu de
-temps, il en a tué trente qui jamais plus ne se relèveront.
-
-Il ne se tient pas quitte pour si peu. Piquant, brochant, fonçant,
-obliquant, il bondit à droite, il bondit à gauche, se retourne, fonce de
-nouveau, est partout à la fois, cherche non point les hommes, mais les
-groupes; et, par la fougue de son attaque, il les disperse.
-
-Ce chevalier furieux déconcerte les Turcs de l’avant-garde. Déjà, c’est
-à qui n’attendra plus son assaut. Dès qu’il se dirige vers un groupe,
-les plus braves s’écartent. Ce diable de chevalier les intimide. Mais
-ils ont beau vouloir l’éviter; son cheval est si prompt qu’ils ne lui
-échappent pas.
-
-Alors les Turcs tentent d’assommer le Chevalier Blanc de loin, à coups
-de massue. Ils sont adroits. Plusieurs de leurs coups portent. Mais le
-Chevalier est plus résistant qu’airain battu: il subit aussi bien qu’il
-frappe. Et rien ne le renverse, ni ne l’étourdit.
-
-Aux coups qu’il reçoit, sa fureur redouble. Les Turcs en sentent tôt les
-effets. Leur avant-garde hésite, n’ose plus avancer, et soudain, prise
-de panique, recule.
-
-L’avant-garde turque se replie en désordre. La Chevalier Blanc s’élance
-à sa poursuite. Et l’Empereur, joyeux du succès, crie aux siens:
-
---«Piquez! Piquez! N’ayez pas peur de ces maudits. Tous sont morts,
-puisque les meilleurs sont vaincus. En avant! Celui-là les a vaincus qui
-charge devant vous. Voyez comme il les serre de près et les abat quand
-ils s’attardent! Quel est donc celui-là qui se distingue devant nous?
-Jamais je ne vis, même en songe, si redoutable chevalier. Sus donc!
-derrière lui! Et que chacun aide à sa belle besogne!»
-
- * * * * *
-
-Excités par l’Empereur, les Romains s’élancent à la poursuite de
-l’avant-garde, derrière le Chevalier Blanc.
-
-Soudain, le Chevalier Blanc s’arrête. Il vient de briser sa lance dans
-le corps d’un chef sarrasin. N’importe! Il tire son épée; et sa fureur
-semble encore accrue.
-
-Il a rejoint les fuyards qui se réfugiaient dans une brigade accourue en
-renfort. Avec des bonds effrayants de son cheval, il fonce résolument
-au milieu des troupes fraîches. Son épée fait voler des têtes de tous
-côtés. Des remous se produisent dans les rangs des Turcs. Aussi bien,
-derrière lui, les Romains chargent avec ardeur. Sans doute tous ne le
-valent pas; et, si les Romains n’avaient pas à leur tête ce démon qui
-décourage, il est probable qu’ils ne feraient pas reculer les Turcs, qui
-sont d’excellents guerriers. Mais le Chevalier Blanc leur ouvre le
-chemin de la victoire. Il brandit son épée brillante, et les Turcs
-tombent, ou cèdent.
-
---«Après lui! Après lui!» crie l’Empereur. «Les lui laisserez-vous tuer
-tous?»
-
-Les Romains répondent par des cris terribles. Le Chevalier Blanc pousse
-toujours. Des vides se forment à son approche. Les Romains en profitent.
-La panique gagne la brigade turque accourue au secours de l’avant-garde.
-Le sang coule. Les Turcs tombent. Les Romains progressent. Le Chevalier
-Blanc, diable déchaîné, entraîne la déroute des ennemis.
-
---«En avant!» crie l’Empereur.
-
-Les Turcs ont fait demi-tour. Ils s’enfuient à qui mieux mieux avec des
-cris d’horreur. Sans se retourner, sans regarder s’ils sont poursuivis,
-ils se dirigent à bride abattue vers leur arrière-garde, où se trouve le
-gros de leurs troupes et leurs dernières réserves. Et leur fuite est si
-folle qu’ils mettent le désordre dans l’arrière-garde où ils arrivent
-épouvantés.
-
- * * * * *
-
-La peur est contagieuse. Les Turcs de l’arrière-garde, effrayés par
-leurs frères, perdent toute leur magnifique assurance du matin. Alors,
-comme précisément l’irrésistible chevalier fond sur eux, l’épée
-haute,--suivi par tous les Romains, la lance basse,--les Turcs, sans
-combattre, sans attendre, font demi-tour et prennent la fuite.
-
-La déroute, subitement, de toute l’armée turque, est complète.
-
-Ils fuient, ils fuient vers leurs tentes, vers leurs vaisseaux, les
-Turcs orgueilleux. Ils fuient avec tant d’ardeur que les Romains ont de
-la peine à les suivre. Ceux qui sont rejoints, tombent, frappés
-inexorablement. Les Romains n’ont pas le temps de faire des prisonniers.
-Ils ne poursuivent plus les Turcs, ils les pourchassent. Et la déroute
-mortelle s’étend à travers la campagne, d’un bout à l’autre de l’armée
-turque, jusqu’à la mer.
-
-Voici déjà les fuyards les plus rapides arrivés à hauteur de leurs
-tentes, sur le rivage. Voici bientôt tous les Turcs acculés au rivage.
-Mais ils ont d’autres soucis que de défendre leurs tentes ou de disputer
-aux Romains leurs trésors. Ils ont d’autres soucis que de laisser aux
-Romains un butin splendide. A qui mieux mieux, ils se jettent dans la
-mer à la nage. Heureux, ceux qui pourront gagner leurs vaisseaux!
-Ceux-là seront les moins nombreux. Et d’autres mourront noyés entre la
-plage et le salut; et les autres, ceux qui ne savent pas nager, seront
-massacrés sans recours sur la plage.
-
-Il en resta vingt mille, dit-on, au bord de l’eau, qui ne purent
-échapper aux Romains. Et il s’en noya dix mille qui, fuyant les
-Romains, n’atteignirent pas aux vaisseaux de leur salut. Mais pas un
-Turc vivant ne demeura sur le rivage.
-
- * * * * *
-
-Ainsi le champ de bataille appartenait aux Romains. Grande victoire!
-Rome était sauvée. Et, de surcroît, un riche butin récompensait les
-vainqueurs.
-
-Alors, délivrés des Turcs, les Romains se ruèrent sur les tentes
-abandonnées avec plus d’enthousiasme qu’ils n’en avaient eu d’abord en
-allant à la rencontre des envahisseurs. Et l’espoir du butin promis les
-enivrait à ce point, que nul d’entre eux ne remarqua que le Chevalier
-Blanc avait disparu.
-
-
-
-
-CHAPITRE CINQUIÈME
-
-LE FOU ET LA FOLLE
-
-
-A Rome, on avait déjà des nouvelles complètes de la bataille.
-
-Dans le palais de l’Empereur, dames et damoiselles, passant de
-l’angoisse à la joie, se félicitaient de la défaite des Turcs, et ne
-causaient entre elles que du mystérieux chevalier à l’armure plus
-blanche que neige, auquel la victoire des Romains était due.
-
-Toute la ville menait la même allégresse que le palais de l’Empereur. Ce
-n’étaient partout que cris, chansons, embrassades, commentaires, et
-par-dessus hommes et femmes, bourgeois et vilains, enfants et
-vieillards, les cloches déchaînaient leur vacarme du haut des clochers
-sonores.
-
-Le peuple, ayant oublié ses craintes et sa terreur, se porta
-gaillardement au-devant des vainqueurs qui revenaient.
-
-Les vainqueurs rentrèrent en triomphe. Aux acclamations du peuple, ils
-répondaient par des cris d’enthousiasme.
-
-Le palais de l’Empereur était en fête. On y reçut les barons avec toutes
-les marques imaginables de la reconnaissance et de la satisfaction. Et
-la musique dominait les cris et les vivats.
-
-Quand les barons se furent débarrassés de leur haubert, en gens fatigués
-qui sont heureux de se reposer dans des vêtements plus commodes, on leur
-annonça que la table était servie. Mis en appétit par une journée
-d’épreuves, ils s’empressèrent d’escorter l’Empereur et le Pape.
-
-L’Empereur était la simplicité et la gentillesse mêmes. Lorsqu’on lui
-présenta l’eau, comme d’habitude, il la fit présenter d’abord au Pape;
-puis il s’effaça devant lui, le fit asseoir, et ne s’assit qu’après son
-saint hôte. Après quoi, il envoya chercher sa fille, qui, toute
-charmante et gracieuse, lui renouvela sa joie de la victoire remportée;
-et, quand il l’eut fait asseoir à côté de lui, en belle place, les
-barons purent alors s’asseoir aux places qui leur étaient réservées.
-Ainsi l’exigeait l’étiquette. Et pour finir, le reste des chevaliers et
-la jeunesse noble se rangèrent sur les bas-côtés de la grande salle
-pavée.
-
-Alors le festin commença.
-
- * * * * *
-
-Or, sur son lit de paille, dans le chenil, sous l’escalier de la
-chapelle, Robert se réveilla tandis que les invités de l’Empereur
-festoyaient avec entrain.
-
-Il voulut se lever, mais il se sentit douloureux et perclus. Et il
-retomba sur sa paille.
-
-Cependant, il songea qu’il devait faire sa pénitence comme chaque jour
-et, malgré qu’il en eût, se rendre auprès de l’Empereur, où l’attendait
-son repas. Le malheureux tourna son regard vers le ciel, et
-courageusement se leva.
-
-Il entra sans danser ni sauter dans la salle du festin. Il eût vainement
-essayé de tenter plus que de marcher, tant il était courbatu. Et c’est
-en marchant à petits pas qu’il se dirigea vers l’Empereur.
-
-Les barons et les chevaliers, trop occupés de leur plaisir, ne
-remarquèrent peut-être pas tout de suite l’arrivée du bouffon.
-
-Mais, sitôt qu’elle l’aperçut, la fille de l’Empereur se leva de son
-siège, et, debout, s’inclina profondément devant lui pour le saluer.
-Tout le monde vit son geste, s’en étonna, et regarda le bouffon.
-
-Déjà, la Damoiselle se rasseyait à côté de son père.
-
-L’Empereur avait rougi de honte. Dans la salle, on commençait à
-chuchoter. Des propos sévères circulaient.
-
---«Elle n’y pense pas!» disait-on.
-
-Mais, pour éviter un scandale, l’Empereur fit semblant de ne pas
-attacher d’importance au geste de sa fille. Il se promettait de la
-réprimander plus tard.
-
-Le bouffon, cause de l’incident, s’était installé, sans paraître
-soucieux de la curiosité qu’il soulevait, à sa place ordinaire.
-
-Par diversion, l’Empereur le regarda. Il lui vit le visage meurtri, les
-sourcils enflés et fendus, le nez écorché, des marques rouges un peu
-partout. Et soudain il s’écria:
-
---«Il y a dans cette ville bien de la perversité. Dieu maudisse les
-méchants lâches qui m’ont aujourd’hui maltraité mon bouffon! Pendant que
-nous étions au combat, ils se seront amusés de l’emmener à l’écart pour
-l’y revêtir par moquerie d’un haubert, avant de le bourrer de coups; car
-regardez: ce sont marques de haubert qui sont visibles sur son visage.»
-
---«Ah! laissez donc, Sire!» dit-on autour de lui. «Ne vous fâchez pas.
-Il fut aussi à sa bataille comme nous fûmes à la nôtre, et il eut des
-coups comme nous en eûmes.»
-
-L’Empereur dit:
-
---«Il m’est très pénible qu’on frappe un innocent. Si vous saviez de
-quelles jolies extravagances il est capable, vous ne pourriez vous
-tenir de l’aimer.»
-
---«Beau Sire», dit le Pape, «faites-lui en donc faire quelqu’une.»
-
-On apporta au limier son repas de chaque jour.
-
-Jouant son rôle malgré sa gêne, le bouffon se traîna vers le chien, lui
-ôta des dents les morceaux et les mangea, simplement, sans morgue et
-sans répugnance.
-
-Alors, dans la salle, tous de rire, grands et petits.
-
---«Jamais on ne vit fol si charmant!» disaient-ils.
-
-Et la fille de l’Empereur, blessée par ce qu’elle entendait, souffrait,
-étant muette, de ne pouvoir dévoiler la vérité, car elle avait tout vu,
-elle, du haut de sa fenêtre.
-
- * * * * *
-
-Le festin fini, les nappes pliées, et les tables mises de côté, barons,
-chevaliers et jeunes gens se rangèrent devant l’Empereur pour le
-féliciter de cette heureuse journée.
-
-Mais l’Empereur était vrai gentilhomme et la modestie même. Il répondit
-aux éloges qu’on lui adressait, en reportant tout le mérite de la
-victoire au Chevalier Blanc qui s’était distingué de façon si
-merveilleuse.
-
-Sur quoi, chacun raconta les prouesses que le Chevalier Blanc avait
-accomplies. L’un en signalait une, l’autre en décrivait une autre; tous
-célébraient sans restriction le courage et l’éclatant succès de
-l’inconnu.
-
---«Comme les Turcs fuyaient devant lui!»
-
---«S’ils eussent été moutons, et lui loup, ils n’eussent pas fui devant
-lui plus promptement.»
-
---«Il cherchait les plus arrogants et les plus forts, et il les
-dispersait.»
-
---«Il nous a tous sauvés à lui seul.»
-
-Ils disaient de telles choses, et davantage. Et l’Empereur s’écria:
-
---«Ah! s’il daignait venir à ma cour et s’y fixer, je le ferais tout
-aussitôt comte ou duc. Il m’a tiré de peine et de honte, et de mort
-peut-être. Et je perdrais plutôt mon âme que de ne lui pas rendre les
-honneurs et les récompenses qu’il mérite.»
-
-Alors la Damoiselle ne put pas se contenir plus longtemps.
-
-Elle se leva, fit des signes, indiqua le bouffon de son doigt tendu,
-balbutia comme balbutie une muette, s’irrita de n’être pas comprise,
-regarda son père, lui montra de nouveau le bouffon, fit entendre des
-sons inintelligibles, et pleura d’impatience.
-
-Jamais elle n’avait eu pareille attitude en public. L’Empereur en fut
-contrarié plus que je ne peux dire.
-
---«Qu’on m’appelle les gouvernantes!» ordonna-t-il.
-
- * * * * *
-
-Les gouvernantes venues, il leur demanda de lui expliquer ce que sa
-fille avait en tête.
-
---«Sire, à vos ordres!» répondirent-elles.
-
-Interrogée, la jeune fille recommença ses balbutiements, ses gestes,
-ses signes. Toute l’assistance attendait avec curiosité la suite de cet
-incident.
-
-Mais une gouvernante éclata de rire.
-
---«Qu’y a-t-il?» dit l’Empereur.
-
---«Sire», répondit-elle, «la Princesse déclare qu’il n’est pas d’homme
-au monde plus estimable que le bouffon.»
-
---«Par ma foi», dit une autre gouvernante, «il y a plus encore.»
-
---«Et quoi donc?» fit l’Empereur.
-
-La gouvernante expliqua:
-
---«Sire, ce matin, au moment qu’après avoir dépassé le petit bois, vous
-plantiez votre bannière dans la plaine, notre Damoiselle était accoudée
-à sa fenêtre pour vous regarder, quand elle vit, sous le pin qui couvre
-la fontaine du jardin, le bouffon tendre les mains vers le ciel; puis un
-chevalier armé de blanc arriver sur un cheval blanc, descendre, donner
-ses armes et son cheval au bouffon; et le bouffon, armé, courir au galop
-vers la bataille. Ainsi le bouffon serait le preux qui déconfit les
-Turcs. Et ce n’est pas tout, Sire. Une fois la victoire assurée, le
-bouffon revint au jardin, par la brèche, à cheval, avec ses armes, sauf
-la lance. Sous le pin, il rendit armes et cheval au chevalier qui les
-lui avait confiés, lequel disparut en toute hâte et s’évanouit; après
-quoi, le bouffon se lava le visage à la fontaine, car il l’avait taché
-de sang en maints endroits. Voilà, Sire, ce que votre fille dit qu’elle
-a vu avec ses yeux grands ouverts, ce qu’elle veut vous apprendre, et ce
-qu’elle vient de nous révéler.»
-
---«Juste Dieu!» s’écria l’Empereur. «J’apprends maintenant merveilles,
-et c’est la première fois de ma vie que j’en apprends de semblables. Moi
-qui croyais que ma fille jolie était la plus sage des filles, la plus
-courtoise et la plus raisonnable, je vois qu’elle est devenue folle à
-plaisir, et si bien que j’aimerais mieux la savoir morte que telle. Oh!
-je devine pourquoi mon pauvre fou lui tient tant au cœur: c’est parce
-qu’il ne parle pas plus qu’elle-même. Le vilain répète souvent ce
-proverbe: «Qui se ressemble s’assemble.» Ma fille a la tête tournée.
-Emmenez-la dans sa chambre! Et surveillez-la de près, gouvernantes! Je
-ne veux plus qu’elle raconte cette sotte histoire, ni qu’elle
-s’intéresse encore à mon bouffon. Elle m’a fait beaucoup de peine en se
-levant pour le saluer, quand il est entré dans la salle du festin, tout
-à l’heure. J’ai bien vu dès cet instant qu’elle était devenue aussi
-folle que lui. Emmenez-la.»
-
-Les gouvernantes emmenèrent la jeune fille en larmes.
-
-Cet incident marqua la fin des réjouissances. Le Pape, d’abord, prit
-congé de l’Empereur. Puis, peu à peu, tous les invités se retirèrent. Et
-Robert alla reprendre en se traînant sa place ordinaire dans le chenil,
-sous l’escalier de la chapelle.
-
- * * * * *
-
-Ainsi s’acheva cette grande journée, et telle fut la première des
-aventures de Robert que je vous avais annoncées pour la huitième année
-de son séjour à Rome et de sa pénitence. Mais je vous conterai les
-autres sans tarder.
-
-
-
-
-CHAPITRE SIXIÈME
-
-LE MYSTÉRIEUX CHEVALIER
-
-
-Tout ce qui avait pu des Turcs échapper aux Romains, après la déroute
-conduite par le Chevalier Blanc, s’était empressé de lever l’ancre et de
-gagner la haute mer.
-
-Ils rentrèrent chez eux, penauds et marris, pour ne pas dire plus. Un
-lourd ressentiment leur emplissait le cœur. Ils avaient tous perdu
-quelque parent sur le rivage romain. Et ils haïssaient Rome, moins
-encore peut être à cause des pertes qu’elle leur avait infligées, qu’à
-cause de la honte qu’ils rapportaient de leur expédition manquée. Dans
-tout leur pays, ce ne furent bientôt que plaintes, lamentations, cris,
-et projets de vengeance.
-
-Les princes païens, émirs et rois, excités par les rumeurs de leurs
-gens, se promirent et se jurèrent de ne pas laisser leur affront impuni.
-L’injure atteignait toute leur race. Ils décidèrent de s’en laver, de
-venger leurs morts, et de punir Rome, rigoureusement, dès que le beau
-temps leur permettrait de tenter la mer.
-
-L’expérience les avait instruits. Ils connaissaient les difficultés de
-l’entreprise. Aussi ne voulurent-ils se lancer dans une nouvelle
-expédition qu’après avoir réuni des troupes suffisantes et préparé
-jusque dans ses moindres détails leur attaque future.
-
-Leur flotte fit l’objet de leurs premiers soins. Ils réparèrent leurs
-nefs, firent construire, sans s’inquiéter de la dépense, des vaisseaux
-de bord, des chaloupes et des barques, de spacieux chalands et des
-galères. A ces apprêts, ils passèrent la plus grande partie de la
-mauvaise saison. Ils s’assurèrent également de précieuses alliances, et
-ne négligèrent rien pour que leur entreprise eût toutes les chances
-d’avoir un bon succès.
-
- * * * * *
-
-Au printemps, ils convoquèrent leur armée.
-
-Elle était deux fois plus nombreuse que la première. Il y avait des
-Sarrasins de tous les pays, des Arabes et des Commains, des Turcs de
-Coroscane et de Nirvane. Et tous étaient animés des plus vifs sentiments
-de haine.
-
-Ils s’embarquèrent, donnèrent toute la voile, et cinglèrent tant et tant
-à la clarté du ciel diurne et des étoiles, qu’ils touchèrent, après une
-courte navigation, au rivage romain.
-
-Ils étaient si sûrs d’eux-mêmes, qu’ils ne prirent pas la peine de se
-dissimuler. Fort tranquillement, ils débarquèrent et s’établirent sur la
-côte, comme la première fois. Ils laissaient entendre, à qui voulait,
-qu’ils venaient venger leurs morts et qu’ils n’avaient pas le moindre
-doute sur les succès de leur expédition.
-
- * * * * *
-
-A Rome, comme la première fois, et davantage peut-être, on s’alarma. Les
-menaces des Turcs, qu’on se répétait de bouche en bouche, touchaient peu
-à peu ceux que la victoire du printemps précédent ne suffisait pas à
-rassurer.
-
-En vain, comme la première fois, sur le conseil de ses barons et des
-sénateurs, l’Empereur fit appel au Sénéchal; le Sénéchal répondit ce
-qu’il avait répondu la première fois: il réclamait pour prix de ses
-services la Damoiselle qu’il aimait, et la couronne. Et l’Empereur jura
-de nouveau que, tant qu’il vivrait, il n’accorderait pas sa fille à ce
-vassal félon. Et les Romains se trouvèrent, comme la première fois,
-réduits à leurs seules ressources.
-
-Du conseil que tint l’Empereur en son palais, il ne sortit rien de plus
-que ce qui était sorti du conseil de l’année précédente. Rome, sous une
-menace d’autant plus grave, ne pouvait que s’en remettre à la
-miséricorde divine.
-
---«Dieu», se disaient-ils, «jamais aux siens ne manqua.»
-
-Cette fois encore, le Pape intervint de toute son autorité spirituelle.
-Sur ses instances, grands et petits, hommes et femmes, prièrent,
-jeûnèrent, implorèrent du ciel le secours miraculeux qu’ils en avaient
-déjà reçu. Tous souhaitaient ardemment que réapparût le merveilleux
-chevalier à l’armure blanche.
-
- * * * * *
-
-Ce fut par un lundi, dès la première clarté du jour, que les Turcs se
-mirent en marche vers Rome.
-
-Leur armée s’avançait en bon ordre, précédée par une avant-garde hardie
-de leurs meilleurs guerriers, troupe intrépide, pressée d’en venir aux
-mains.
-
-Des nuages de poussière, soulevée par leurs chevaux, annoncèrent à Rome
-leur approche.
-
---«Aux armes!» crièrent les guetteurs.
-
-Comme l’année précédente, l’Empereur conduisit lui-même ses brigades
-dans la campagne. Les chevaux hennissaient. Les longues trompettes
-sonnaient. Les écus au soleil brillaient, et les pennons flottaient au
-vent. Et dans la ville, où l’on n’entendait plus de bruit, dames et
-demoiselles pleuraient pour leurs parents et leurs amis qui s’en
-allaient en grand péril de mort contre les Sarrasins, et priaient Dieu
-de susciter encore contre les maudits le merveilleux chevalier aux armes
-blanches.
-
-Cela, tandis que la fille de l’Empereur, accoudée à sa fenêtre, suivait
-du regard les progrès des deux armées, et surtout attendait, avec plus
-de foi que quiconque, l’intervention opportune du Chevalier Blanc.
-
- * * * * *
-
-Or écoutez-moi.
-
-Je ne vous tairai pas plus longtemps que le miracle demandé par les
-Romains se produisit quand il fut nécessaire.
-
-A l’instant même où les Romains faiblissaient devant les Turcs, le
-Chevalier aux armes blanches accourut au galop, la lance basse, vers le
-plus fort de la mêlée.
-
-Il était temps. Déjà les Romains débordés reculaient, cédant le champ de
-bataille. Mais, quand ils aperçurent le Chevalier Blanc qui accourait,
-ils poussèrent de grands cris, et, reprenant courage, tinrent.
-
---«Tenez! Tenez!» criait l’Empereur tout réjoui. «Il vient, notre
-Sauveur, il vient! Tenez, Romains, tenez! Et en avant!»
-
-Les Turcs avaient aperçu le Chevalier Blanc qui fonçait sur eux. A
-l’éclat de ses armes, à l’impétuosité de sa course, aux cris de joie
-poussés par les Romains, ils reconnurent l’étonnant démon qui avait
-dérouté leurs troupes l’année précédente. Ils avaient trop entendu
-parler de ses exploits. Ils savaient trop quel massacre de Turcs il
-avait fait à lui seul, et comment il maniait la lance et l’épée. Et si,
-avant de l’avoir vu, ils se l’imaginaient dangereux, ils comprirent, en
-le voyant, qu’ils l’avaient imaginé moins terrible. Tellement que
-plusieurs d’entre eux, saisis d’une crainte insurmontable, murmurèrent:
-
---«C’est le Saint Georges des Chrétiens.»
-
- * * * * *
-
-Terrible, en effet, et comme une vraie tempête que rien n’arrêtera, tel
-le Chevalier Blanc se précipita, la lance basse, dans la mêlée.
-
-Piquant, brochant, fonçant, frappant, renversant, tuant, droit devant
-lui il pénétrait dans les rangs épais des Turcs.
-
-En moins de rien, la bataille se retourna contre les envahisseurs qui
-chantaient trop tôt victoire. Les Romains s’étaient ressaisis. Une
-affreuse confusion ébranlait l’avant-garde turque.
-
-Par bonheur aussi, très rapidement, le Chevalier Blanc se trouva tout à
-coup en face du Grand Émir des Sarrasins.
-
-Leur combat fut bref. Le Chevalier Blanc planta le fer de sa lance
-d’outre en outre dans la poitrine du Grand Émir. Le Grand Émir tomba,
-mort.
-
-Ce seul succès, si tôt remporté, détermina sur-le-champ la panique chez
-l’ennemi. Le Grand Émir tombé, il ne resta plus devant le Chevalier
-Blanc qu’un troupeau de chiens en débandade.
-
-Le Chevalier Blanc se lança vigoureusement à leur poursuite.
-
- * * * * *
-
-Ils fuyaient, ils fuyaient, les Turcs! La peur les talonnait. En dépit
-de leur nombre, en dépit de leurs menaces, en dépit même de leur
-bravoure, qui n’est pas niable, ils abandonnaient le champ de bataille
-au Chevalier Blanc. Le Chevalier Blanc n’avait pas fait si bien de
-moitié, l’année précédente. Suivi, mais à distance, par les Romains, il
-pourchassait les fuyards. Ceux qu’il atteignait, il les désarçonnait, et
-passait, laissant aux Romains le soin de les achever, laissant aux
-Romains le soin de glaner sur ses traces.
-
-Sans se regarder, les Sarrasins fuyaient, grands et petits, même les
-meilleurs, même les émirs, à qui mieux mieux, vers la côte, vers les
-tentes, vers la mer, vers la flotte. Ceux qui tombaient étaient sûrs de
-mourir. Tous n’avaient plus qu’un but, qu’une envie, qu’une volonté:
-gagner les vaisseaux, fuir, fuir à jamais ce maudit territoire romain.
-
-Comme l’année précédente, ce fut l’abandon du train de combat, du
-campement, de toutes les richesses enfermées dans les tentes, ce fut la
-course à la mer, la ruée vers les vaisseaux, et ce fut pour la plupart
-la noyade dans les conditions les plus atroces.
-
-Comme l’année précédente, mais avec moins de difficultés encore, bien
-que le nombre des ennemis fût deux fois plus élevé, les Romains
-demeuraient maîtres du champ de bataille.
-
- * * * * *
-
-Cette fois, l’Empereur victorieux ne permit point que le Chevalier Blanc
-lui échappât.
-
-A peine assuré de la déroute complète des Turcs, il s’écriait:
-
---«Celui qui nous a sauvés comme l’année dernière, qu’on me l’amène
-vite! Je le veux pour ami devant vous tous.»
-
-Mais, malgré toute sa hâte et toute sa bonne intention, l’excellent
-Empereur fut encore trahi. Le Chevalier Blanc n’avait pas attendu, pour
-s’en retourner, que la bataille fût définitivement acquise. On eut beau
-le chercher partout, on ne le trouva point.
-
---«Il ne s’est pourtant pas envolé!» dirent plusieurs barons.
-
-L’Empereur était fort mécontent.
-
---«Certes non, il ne s’est pas envolé!» dit un chevalier. «Nous l’avons
-vu, il n’y a guère, qui s’en allait vers la ville, tout comme un
-quelconque chevalier de chair et d’os, tel que moi.»
-
---«Je l’ai bien vu aussi», dit un autre. «Il passait le long du
-boqueteau, là-bas, Sire.»
-
---«C’est donc qu’il ne veut pas que nous le revoyions!» conclut
-l’Empereur attristé. «Et nous ne le reverrons que quand il lui plaira de
-venir à nous. Fasse le ciel que ce soit bientôt! Mais vous, barons, mes
-preux, mes chevaliers, je vous invite à ma table aujourd’hui pour
-célébrer notre victoire.»
-
-Et les vainqueurs reprirent le chemin de Rome où ils rentrèrent
-triomphalement, aux acclamations du peuple, au bruit des cloches et des
-musiques, comme l’année précédente.
-
- * * * * *
-
-Comme l’année précédente, il y eut un magnifique festin au palais de
-l’Empereur.
-
-Que vous dirai-je pour ne pas abuser de votre patience? Si je voulais
-être exact à loisir, je devrais vous répéter à peu près mot pour mot ce
-que je vous ai déjà conté du festin de l’année précédente.
-
-On y vit venir le bouffon, à petits pas. Mais, cette fois, l’Empereur
-l’apostropha tout de suite.
-
---«Seigneur!» dit-il en plaisantant, «soyez le bienvenu. Seyez-vous à la
-meilleure place que vous voudrez choisir, cher Seigneur des bons tours
-que vous savez! Car il est juste que vous ayez part à notre fête.»
-
-Robert s’assit aux pieds de l’Empereur.
-
-La fille de l’Empereur se leva, s’inclina profondément devant lui, et se
-rassit à côté de son père, sans avoir l’air gêné le moins du monde.
-
-Alors, pour détourner l’attention des assistants, l’Empereur, très
-honteux, fit semblant de s’intéresser aux traces de coups que le bouffon
-portait sur son visage.
-
---«Dieu!» dit-il, «comme on a maltraité mon fol aujourd’hui! On l’a
-blessé, on lui a déchiré tout le visage.»
-
-Et il renouvela sa colère contre les lâches qui tourmentaient un
-malheureux sans défense.
-
-Puis, il lui fit donner à manger, comme d’habitude.
-
-Et le bouffon disputa le pain et la viande au limier son ami, avec force
-grimaces, afin de mettre en joie les invités de son maître.
-
-Et les invités eurent une joie si bruyante que la fille de l’Empereur en
-rougit de chagrin.
-
- * * * * *
-
-Tout se passa comme l’année précédente, vous dis-je, tout, jusqu’à la
-scène finale que vous devinez.
-
-Après le festin, en effet, les nappes ôtées et les tables rangées,
-tandis que la cour entourait l’Empereur, on parla du Chevalier Blanc.
-Chacun rendait hommage à sa gloire incontestable.
-
-Et l’Empereur dit:
-
---«Vous avez raison. Toute la victoire fut sienne. S’il daignait m’en
-demander le prix, je lui remettrais et de mes terres et de ma fortune
-tout ce qu’il en voudrait, s’il en voulait. Mais il me semble bien se
-soucier fort peu de récompense aucune. Qui nous révèlera pour quel motif
-et par quel hasard il nous secourt, depuis deux ans, chaque fois que
-nous sommes en danger, et ce sans se faire connaître et sans même nous
-adresser la moindre parole? Barons, je verserais à l’instant mille marcs
-d’or fin, et davantage s’il faut, pour le voir seulement une fois devant
-moi.»
-
-Alors la fille de l’Empereur se leva, et désigna le bouffon à son père.
-
-Et l’Empereur, ne se contenant plus, s’écria:
-
---«Qu’on l’emmène! qu’on l’emmène! Il n’y a pas à dire non: ma fille est
-folle, et plus folle que l’an dernier, et folle définitivement,
-puisqu’elle s’obstine dans cette idée fixe, malgré mes ordres, et malgré
-la peine qu’elle sait qu’elle me fait. Qu’on l’emmène vite!»
-
-Et la journée s’acheva sur cette scène, comme l’année précédente,
-l’Empereur gardant son opinion et sa fille gardant la sienne, et le
-bouffon regagnant sa place dans le chenil, sous l’escalier de la
-chapelle, comme toujours.
-
-
-
-
-CHAPITRE SEPTIÈME
-
-LA CHASSE AU VAINQUEUR
-
-
-Déconfits sans avoir pu soutenir le combat qu’eux-mêmes ils avaient
-engagé contre les Romains, les Turcs pleuraient de rage, mais cette fois
-leur honte était plus grande que leur colère, quand ils rentrèrent chez
-eux. Ils n’acceptaient pas d’avoir été si outrageusement et si
-incompréhensiblement mis en déroute par un seul chevalier sans qui les
-Romains eussent été anéantis.
-
-Leur retour lamentable en Roménie excita l’orgueil blessé de tous les
-pays païens. Il n’y eut partout qu’un cri:
-
---«Vengeance!»
-
-De partout, les païens se levèrent, de partout, de la Babylone du désert
-et de l’autre Babylone, qui est le Caire; d’Arabie et de Syrie, où ils
-sont barbus et chevelus à l’excès; d’Alexandrie, d’Aumarie et de
-Russandre, et de Camoile. Le roi de Damas réunit à lui seul une armée
-considérable. De Rohais, de Coroscane, d’où encore? les Sarrasins se
-levèrent pour châtier Rome. Les Pichenars et les Commains ne furent pas
-les derniers à se lever. Bref, il y eut tant d’empressement dans tous
-les pays païens, que les Turcs purent mettre sur pied une armée plus
-grande que toutes celles qu’ils avaient mobilisées jusqu’alors. Et tous
-ces hommes, qui valaient autant par leurs vertus personnelles que par
-leur nombre, jurèrent solennellement de détruire Rome, de massacrer tous
-les Romains, et de faire si bien contre le terrible Chevalier Blanc,
-pourvu qu’il se présentât, que nul artifice et nul charme ne les
-empêcheraient de lui arracher l’âme du corps.
-
-Il est certain que jamais, ni la première fois, ni la deuxième, les
-Turcs ne s’étaient préparés avec tant de minutie et d’acharnement. Il
-est certain que jamais Rome ne fut sous la menace d’une invasion plus
-puissante.
-
- * * * * *
-
-Les Turcs s’embarquèrent quand les prés recommencèrent à verdir et les
-feuilles à naître des boutons.
-
-La mer était mauvaise. Mais ils cinglèrent tant et tant, ces Turcs
-maudits, qu’ils abordèrent sans encombre au rivage de Rome. Débarquer,
-décharger les vaisseaux, dresser les tentes, organiser le campement,
-tout fut fait dans le plus grand ordre et le moins de temps possible.
-
-Ce fut pour Rome une surprise douloureuse. Les Turcs arrivaient à
-l’improviste, et ils semblaient cette fois occuper la côte avec une
-armée plus nombreuse que les deux armées réunies qu’ils avaient déjà
-menées contre la ville de l’Empereur et du Pape.
-
-Or Rome, éprouvée par les deux dernières invasions turques, et toujours
-pressée à distance par les tentatives du Sénéchal félon, était plus
-faible que les fois précédentes, et moins capable d’opposer une
-résistance efficace. En outre, il lui était difficile de se chercher des
-alliés: les Turcs débarqués ne lui en donneraient pas le loisir. Et
-quels alliés pourraient accourir assez tôt?
-
-Malgré les deux affronts qu’il avait essuyés déjà, l’Empereur désespéré,
-pour ne négliger rien, fit appel encore une fois à la loyauté du
-Sénéchal, l’adjurant de ne se point rendre coupable davantage d’abandon
-et de vilaine rancune. A quoi le Sénéchal ne répondit que par son même
-refus obstiné. Ce qui fâcha cruellement l’Empereur, lequel jura que,
-plutôt que de livrer sa fille jolie à ce misérable Sénéchal, il aimerait
-mieux voir mourir tous les Romains et s’effondrer toute la ville.
-
-Cette fois encore, les Romains ne devaient compter que sur eux. Mais
-leur espoir était plus précaire que jamais.
-
- * * * * *
-
-Entre autres bruits qui circulaient dans la ville, il y en avait un qui
-troublait davantage les Romains: c’est que les Turcs se vantaient de
-conjuguer tous leurs efforts pour abattre, avant toute chose, le
-Chevalier Blanc, s’il venait au secours des Romains.
-
-Or les Romains, de leur côté, ne se croyaient capables d’échapper à un
-désastre que si le Chevalier Blanc venait à leur secours. Et aux vœux
-qu’ils faisaient afin que le Chevalier Blanc les secourût encore cette
-fois, ils joignaient le souhait que ce mystérieux chevalier blanc fût
-vraiment, comme beaucoup le disaient, un envoyé du ciel, et par
-conséquent invincible.
-
-Cependant, ceux qui doutaient de l’origine surhumaine de leur sauveur,
-étaient en émoi. Ils regrettaient qu’on n’eût pas recherché le Chevalier
-Blanc avec assez de zèle, et ils craignaient que, fâché peut-être de
-leur indifférence, le Chevalier Blanc ne consentît plus à sauver les
-Romains.
-
-C’est pourquoi l’Empereur dit, en séance du conseil où il avait mandé le
-Pape, les sénateurs, ses barons, et tous ses grands vassaux:
-
---«Seigneurs, Dieu nous a par deux fois envoyé gracieusement un
-chevalier pour nous défendre. Sans ce défenseur, je ne sais si nous
-serions venus à bout des Turcs, et j’ose à peine imaginer ce qu’aurait
-pu devenir Rome. Celui-là méritait les plus magnifiques récompenses.
-Nous ne lui avons rien donné. J’en suis pour ma part plus contrit que je
-ne saurais dire. Toutefois, si Dieu nous veut garder, et donc nous
-envoyer une troisième fois le Chevalier Blanc, je veux que nous nous
-acquittions de notre dette, et ce par tous les moyens. Je veux qu’après
-la bataille nous le retenions de force. S’il est ange du Seigneur, comme
-certains l’affirment, nous le saurons, et nous saurons à qui revient de
-droit notre gratitude. Si d’autre part il est simple mortel, je veux
-qu’il ne s’échappe point de la bataille, pourvu qu’il s’y montre. A
-cette fin, le jour de la bataille, j’embusquerai trente bons
-chevaliers, là-bas, dans les taillis du boqueteau le long duquel on vit
-s’enfuir, l’an dernier, le Chevalier Blanc après la victoire. On le
-prendra, on le tiendra, on me l’amènera, et je le récompenserai comme je
-dois, s’il plaît à Dieu de nous l’envoyer.»
-
-Ainsi, des deux côtés, le Chevalier Blanc courait de grands risques,
-s’il reparaissait: les Turcs voulaient le tuer, et les Romains voulaient
-le connaître. Et, si Robert avait su dans quelle alternative ses amis et
-ses ennemis le plaçaient, il n’aurait peut-être pas redouté le plus ses
-ennemis.
-
- * * * * *
-
-Par un mercredi, au petit jour, les Turcs marchèrent sur Rome, poussant
-en avant-garde les Commains et les Pichenars.
-
-Tant bien que mal, l’Empereur avait pris les meilleures dispositions
-qu’il pût prendre pour parer à un désastre, ou du moins pour sauver
-l’honneur de la défense. Ses barons étaient prêts, ses brigades
-ordonnées, ses gens résolus. Mais surtout il attendait l’aide opportune
-du Chevalier Blanc.
-
---«Viendra-t-il?» se demandaient les Romains.
-
-L’Empereur perdit un peu de temps à donner ses ordres aux trente
-chevaliers qu’il chargeait de s’emparer du Chevalier Blanc après la
-bataille. Il ne fut satisfait que lorsqu’il les vit s’enfoncer dans leur
-embuscade, sous les frondaisons du boqueteau d’où ils ne surgiraient
-qu’au moment que le Chevalier Blanc s’en retournerait vers la ville.
-
-Ce point réglé, alors seulement l’Empereur mit ses troupes en marche.
-Les cors et les trompettes sonnèrent. Et le Pape, qui suivait son
-enseigne, bénit les Romains.
-
-Accoudée à sa fenêtre, la fille de l’Empereur assistait au départ. Elle
-était plus anxieuse, elle aussi, que la dernière fois.
-
-Cette fois, en effet, les Turcs étaient plus nombreux, plus
-entreprenants, plus hardis, et ils s’approchaient si rapidement,
-poussant à fond leurs chevaux, que la Damoiselle pouvait discerner
-leurs premiers cavaliers qui bousculaient déjà les éclaireurs romains.
-
-Et elle aussi, la gracieuse Damoiselle que tous croyaient folle, elle se
-demandait si le Chevalier Blanc reparaîtrait pour la troisième fois, et
-pour la dernière fois sans doute sous le masque d’un inconnu,
-puisqu’après la bataille il serait appréhendé par ordre de l’Empereur,
-et dévoilé.
-
- * * * * *
-
-Or, pour la troisième fois, le Chevalier Blanc parut sur le champ de
-bataille.
-
-Il y parut au bon moment. Les Romains peinaient. Certes, ils n’étaient
-pas encore en retraite, comme ils l’étaient l’année précédente, quand le
-Chevalier Blanc était survenu. Mais ils ne tenaient plus que
-désespérément devant les masses turques. A vrai dire, ils se battaient
-autour de la bannière impériale, toute éblouissante d’or au soleil,
-objet de convoitise pour les uns, emblème sacré pour les autres. Et la
-situation des Romains n’était pas excellente, il s’en faut de beaucoup.
-Mais le Chevalier Blanc parut.
-
-Romains et Turcs, qui l’attendaient pareillement, quoique sans espoirs
-semblables, l’aperçurent de loin, comme il passait le long du boqueteau
-d’où les trente chevaliers embusqués par l’Empereur se gardèrent bien de
-surgir, car ils ne devaient s’emparer du Chevalier Blanc qu’après la
-bataille.
-
-Il accourait au galop.
-
-Comme si le nombre exceptionnel des ennemis l’excitait davantage, il
-fonçait droit sur eux. Un loup affamé ne se rue pas sur une proie avec
-plus de furie.
-
---«Voici le Chevalier Blanc!» s’écrièrent les Romains.
-
---«Voilà le Chevalier Blanc!» s’écrièrent les Turcs.
-
-Il ne fallut que ces deux cris pour que la bataille se décidât.
-
- * * * * *
-
-Les incrédules souriront. Ils objecteront que j’exagère, qu’un seul
-chevalier ne peut pas jeter en déroute toute une armée si puissante que
-celle que j’ai décrite, et ils refuseront de m’écouter. Mais, à ceux-là,
-je répondrai que, même s’ils ne croient pas aux miracles, ils doivent
-croire aux revirements merveilleux qui se produisent sur tous les champs
-de bataille.
-
-Tous les soldats vous diront qu’une troupe qui veut vaincre vainc,
-qu’une troupe sans chef est perdue immédiatement, qu’un chef fait de sa
-troupe ce qu’il veut, et que souvent telle troupe qui se croyait vaincue
-s’est tout à coup trouvée victorieuse.
-
-Ainsi, les Turcs avaient le dessus; en moins de rien, ils eurent le
-dessous. Ils étaient plus nombreux que les Romains; ils furent repoussés
-par les Romains. Acceptez enfin la chose comme elle fut: pour la
-troisième fois, si extraordinaire que cela vous semble, les Turcs
-furent vaincus, refoulés, poursuivis, mis en déroute. Aussi bien, les
-chroniqueurs le disent. Et nous n’avons pas à discuter.
-
- * * * * *
-
-Donc, qu’on y consente, l’arrivée du Chevalier Blanc changea la face du
-combat.
-
-Furieusement, il attaqua les Turcs. La lance basse, il pénétra dans
-leurs rangs. Piquant, brochant, éperonnant, il frappa, poussa, renversa,
-abattit, tua. En peu de temps, il eut son gonfanon tout ensanglanté.
-
-Vous souvient-il que, l’année précédente, le Chevalier avait pu, dès les
-premiers instants, se trouver en face du Grand Émir et le transpercer de
-sa lance? Cette fois, il se trouva bientôt en face du Roi de Moriagne,
-Sarrasin fastueux, qui chevauchait en tête de sa division. Irrésistible,
-le Chevalier Blanc lui planta sa lance en pleine poitrine. Le Roi
-renversé glissa de cheval, brisant dans sa chute le bois de la lance que
-le Chevalier Blanc ne lui retira pas assez vite. Mais le Chevalier
-Blanc ne se troubla point pour si peu. Prompt, il prit son épée, bondit
-au milieu des gens du Roi de Moriagne, et, faisant de grands moulinets,
-il les dispersa comme autant de mouches.
-
-Cependant, plus actifs que l’année précédente, les Turcs ne cédèrent pas
-tout de suite. Devant le Chevalier Blanc, ils s’écartaient, et lui
-s’enfonçait de plus en plus au milieu de leurs rangs qu’il s’ouvrait à
-coups d’épée. Mais, derrière lui, ils essayaient de se reprendre, et de
-se reformer, et de l’attaquer dans le dos. Essais inutiles, qu’ils
-payèrent cher. Le Chevalier Blanc brusquement faisait volte-face, et se
-débarrassait des sournois cavaliers. Et d’ailleurs, les Romains
-s’empressaient à l’envi de courir sur ses traces. Et, peu à peu, le
-désordre augmentant, les Turcs reculèrent.
-
- * * * * *
-
-Je ne vous conterai pas tous les détails de la lutte. Ils vous
-rebuteraient peut-être, et vous n’y trouveriez pas le plaisir que
-ceux-là seuls y trouveraient qui auraient été soldats un jour dans
-quelque guerre. Je ne vous dirai donc que ce qu’il y eut de singulier
-dans la troisième déroute que les Romains, conduits et stimulés par le
-Chevalier Blanc, infligèrent aux Turcs.
-
-Et d’abord, le Chevalier Blanc eut soudain l’heureuse fortune
-d’apercevoir à peu de distance l’étendard des Sarrasins. L’apercevoir,
-piquer vers lui, l’attaquer et l’abattre, ce fut l’affaire d’un instant.
-Ce fut aussi le signal de la panique chez les Turcs, de la panique et de
-la fuite à toute bride vers la mer.
-
-Malheureusement pour eux, les Turcs s’étaient avancés vers Rome avec
-trop d’ardeur. Dans leur hâte de surprendre et de prendre la ville, ils
-n’avaient pas assez ménagé leurs chevaux. Trop vite, ils étaient allés
-trop loin. Or, de la mer à la ville, il y avait huit lieues. En outre,
-le soleil donnait de tout son éclat sur le champ de bataille, et la
-chaleur était intolérable. De sorte que, voulant fuir, gagner la mer, et
-refaire à trop vive allure tout le chemin qu’ils venaient de faire d’un
-train excessif, les Turcs furent trahis par leurs montures. Leurs
-chevaux épuisés s’abattirent, les laissant à la merci des Romains, qui
-massacrèrent sans pitié les Turcs démontés.
-
-Ce n’est pas tout. Acculés enfin au rivage, ils n’y trouvèrent pas
-l’espoir de salut qu’ils y avaient trouvé les deux autres fois. Pendant
-la bataille, en effet, le vent s’était levé, et une horrible tempête
-secouait la mer. Quand les Turcs voulurent essayer de gagner les
-vaisseaux à la nage, ils furent ou bien engloutis ou bien rejetés à la
-grève.
-
-Ce fut une fin de combat lamentable. Ceux que les vagues rejetaient,
-étaient reçus à coups d’épée et de lance par les Romains. Le carnage y
-fut monstrueux. Les Turcs tombaient les uns sur les autres. Partout, au
-bord de l’eau, on ne voyait que des tas de cadavres. Et les Sarrasins
-maudits avaient le choix ou de mourir noyés sans recours dans l’onde
-furieuse, ou de succomber à la colère des Romains sur le rivage.
-
-Disons-le pour achever: pas un Turc ne survécut. De toute cette
-troisième armée, la plus puissante qu’ils eussent dressée contre Rome,
-et qui subit la plus sombre défaite, il ne resta rien. Et cette
-troisième victoire de Rome, qui était celle que les Romains avaient le
-moins espérée, fut la plus complète et la plus grandiose.
-
- * * * * *
-
-Et le Chevalier Blanc?
-
-Au milieu du désordre qui régnait quand les Romains se ruèrent au butin,
-il s’y prit si adroitement qu’il se retira du champ de bataille sans
-être arrêté ni remarqué par personne.
-
-Il se dirigeait vers la ville, et déjà il s’approchait du boqueteau où
-l’attendaient en embuscade les trente chevaliers choisis par l’Empereur.
-
-Depuis longtemps ils l’observaient. Ils l’attendaient sans bouger. Telle
-était en effet leur consigne: laisser le Chevalier arriver à leur
-hauteur; puis, à ce moment, surgir tous ensemble du bois, le cerner,
-saisir son cheval par la bride pour l’empêcher de fuir, ou, au besoin,
-tuer son cheval, dernière ressource.
-
-Or le Chevalier Blanc ne soupçonnait rien. Il s’en retournait vers Rome
-au petit galop.
-
-Soudain, quand il fut à hauteur des trente chevaliers, voilà les trente
-chevaliers qui surgissent des fourrés du boqueteau, et, piquant à l’envi
-sur le Chevalier Blanc, lui crient à toute bouche:
-
---«Vassal, vous êtes nôtre. Par ordre de l’Empereur, vous serez à
-l’honneur aujourd’hui.»
-
-De surprise, il s’arrête, regarde les chevaliers qui accourent, comprend
-d’un trait la menace, s’attriste à la crainte d’un combat possible à
-soutenir contre les envoyés de l’Empereur, car il avait le droit de se
-battre contre les Turcs, mais il n’a pas le droit de porter le moindre
-coup contre tout autre. Il s’attriste en même temps à la crainte d’être
-pris et reconnu et fêté et récompensé, et de ne plus pouvoir faire comme
-il doit sa pénitence. S’il est pris, que deviendra-t-il? C’est son salut
-qui est en péril.
-
-D’un trait, en moins de rien, il mesure tout le danger. Et brusquement,
-brochant et frappant son cheval, il se lance au grand galop vers la
-ville, fuyant à bride abattue, lui, le chevalier terrible devant qui
-tous les Turcs s’enfuyaient. Et il prie Dieu de lui venir en aide.
-
- * * * * *
-
-Derrière lui, un nuage de poussière monte. Les trente cavaliers sont à
-ses trousses. Une poursuite endiablée commence.
-
-Tantôt les cavaliers gagnent du terrain et baissent la lance vers le
-cheval du Chevalier Blanc, et tantôt le Chevalier Blanc, forçant sa
-bête, leur échappe.
-
-La poursuite est dure. Les chevaux soufflent, suent, s’épuisent.
-
-Le Chevalier Blanc fuit toujours.
-
-Un étang les arrête, qu’il faut contourner. Les chevaux n’en peuvent
-plus. Les chevaliers sont obligés d’abandonner.
-
-Un seul d’entre eux s’obstine, et pique sur le Chevalier Blanc.
-
-Il pique et broche et frappe tant et si fort, qu’il finit par rejoindre
-le Chevalier Blanc. Il baisse déjà la lance, il pique encore, vise le
-cheval du Chevalier Blanc entre les sangles pour l’abattre net, pique
-encore, pousse sa lance à fond, et avec un grand cri de joie s’arrête,
-son cheval exténué.
-
-Mais le Chevalier Blanc s’échappe.
-
-L’autre a ramené sa lance tordue et sanglante, ou plutôt il n’en ramène
-que le bois. Le fer en est resté, non point dans le ventre du cheval,
-mais dans la cuisse du Chevalier Blanc. Et le Chevalier Blanc, qui n’a
-pas crié sous le coup, s’enfuit à bride abattue, en serrant tant qu’il
-peut sa plaie, pour que le sang n’en tombe pas à terre et ne trahisse
-pas le chemin de sa retraite.
-
- * * * * *
-
-Blessé, mais toujours droit en selle, le Chevalier Blanc rentre par la
-brèche au jardin, descend, rend armes et cheval, et, se croyant seul
-près de la fontaine, se met à songer.
-
-Comme les autres fois, il a le visage meurtri, et il est moulu des coups
-que les Turcs ne lui ont pas ménagés. Mais c’est de sa blessure à la
-cuisse qu’il souffre surtout; et, ce qui l’inquiète davantage, c’est la
-crainte de ne pas pouvoir dissimuler sa blessure, où le fer de la lance
-est demeuré planté.
-
-Douloureusement, il se traîne jusqu’à la source et lave d’abord le sang
-qui souille sa plaie. Mais la plaie ouverte saigne.
-
-Robert comprend qu’il en doit retirer le fer cruel, faute de quoi jamais
-la plaie ne se fermera.
-
-Douloureusement, mais courageusement, il s’exécute. Tant bien que mal,
-il arrive à retirer le fer profond.
-
-Cependant, il a besoin d’un emplâtre pour sa blessure. Et où le
-chercher? Ingénieux, il dépouille de sa mousse un arbre sec, puis sonde
-le trou de sa plaie, y enfonce un tampon de mousse, non sans pâlir plus
-d’une fois; puis il se lève, ramasse le fer de la lance, et, pour que
-nul ne le retrouve, le cache sous terre, dans une des conduites de la
-fontaine.
-
-Après quoi, la jambe lourde et le visage décoloré, il quitte le jardin
-lentement, péniblement, et se dirige vers son lit de paille, dans le
-chenil, sous l’escalier de la chapelle.
-
-Dieu! comme elle pleure, à sa fenêtre, la charmante fille de l’Empereur,
-qui a tout vu, la bataille et l’embuscade, la poursuite et la blessure,
-et la plaie affreuse du bienfaiteur méconnu!
-
- * * * * *
-
-Sur le rivage, au milieu du champ de bataille conquis, l’Empereur se
-réjouissait sans arrière-pensée de sa victoire.
-
-Tandis que, suivant ses instructions, on partageait entre les vainqueurs
-le butin rassemblé, il manda près de lui le Pape, les barons, ses plus
-nobles vassaux, tant pour les inviter à célébrer avec lui cette belle
-journée, que pour recevoir en leur présence le Chevalier Blanc qu’il se
-flattait de voir bientôt.
-
-Les barons étaient inquiets.
-
---«N’ayez crainte», dit l’Empereur. «S’il a pris par le boqueteau que
-vous savez, nous le verrons. Les chevaliers que j’y ai embusqués lui ont
-sûrement coupé la retraite, et ils me l’amèneront.»
-
-Or, soudain, un baron s’écria:
-
---«Les voici qui s’en viennent.»
-
---«Mais comme ils viennent lentement!» fit un autre.
-
---«Ils baissent la tête, voyez!» dit un troisième.
-
-L’Empereur s’était élancé vers eux.
-
---«Où est le Chevalier Blanc?» leur cria-t-il de loin.
-
-L’un d’eux répondit:
-
---«Sire, nous ne l’avons pas. Nous le poursuivîmes à l’envi tant que
-nous pûmes, mais nous y dûmes tous renoncer, sauf celui-là, Sire, dont
-vous voyez la lance brisée et sanglante. Il l’atteignit, celui-là, oui,
-nous pouvons l’affirmer. Et il allait tuer son cheval, pour le saisir
-démonté; mais, le malheur aidant, il manqua le cheval et toucha l’homme
-à la cuisse. Dieu permette que la blessure soit guérissable! L’inconnu
-s’est échappé, emportant dans sa cuisse le fer de la lance. Et le
-chevalier que voilà se désespère du coup qu’il lui porta. Regardez,
-Sire, comme le bois de sa lance est sanglant!»
-
---«Il a mal fait», dit l’Empereur, «mais il n’a pas mal agi, puisqu’il a
-fait ce qu’il a pu, et qu’il n’a pas voulu ce qu’il a fait.»
-
-Autour de l’Empereur, barons, comtes et ducs, étaient consternés.
-L’Empereur fondit en larmes.
-
---«Il nous faut donc rentrer à Rome sans lui,» dit-il.
-
-Mais après une victoire plus grande que toutes les autres réunies, le
-retour des vainqueurs fut cette fois moins joyeux. Un morne silence
-pesait sur toute l’armée.
-
-
-
-
-CHAPITRE HUITIÈME
-
-LE BIENFAITEUR INTROUVABLE
-
-
-A Rome, la tristesse des vainqueurs se répandit dans toute la ville,
-assombrissant brusquement la gaîté déçue de la population. Il n’y eut
-bientôt bourgeoise ou vilaine qui ne s’affligeât de tout son cœur. Dieu!
-qu’on plaignit le pauvre Chevalier!
-
-On disait:
-
---«Il s’en va donc, blessé par nous, qu’il a sauvés! Son bienfait tourne
-à sa perte, et nous le récompensons d’une offense! Dieu devrait bien
-tous vous confondre, et la terre se dérober sous vos pas, quand vous
-avez tué celui qui vous arracha de la mort! Non content de vous sauver,
-il vous enrichit de tout ce butin turc dont votre ville à présent est
-pleine; et vous, vous lui donnez une blessure mortelle!»
-
-Et la fête qu’on préparait n’eut pas l’éclat que les Romains auraient pu
-y mettre, si ce beau jour de victoire avait été sans nuage.
-
- * * * * *
-
-Au palais impérial, la fête n’eut pas davantage l’ampleur accoutumée. Il
-y avait une gêne dont nul ne parlait, mais dont tous éprouvaient en
-secret l’acuité.
-
-Ce fut une fête grave, où l’on sentait que manquait un élément
-indispensable, la sécurité des âmes tranquilles, la paix des consciences
-sans tache.
-
-Robert, lui, aurait bien voulu pouvoir se dispenser d’y assister. Sa
-blessure le tourmentait. Mais quelle excuse eût-il invoquée, puisqu’on
-le croyait muet, et qu’il ne se souciait pas d’éveiller sur lui
-l’attention?
-
-Il essaya de se lever, de marcher sans boiter. Il blêmit. Il était
-faible. Il boitait. Plus exactement, il ne pouvait poser à terre le pied
-de sa jambe malade. Comment se traînerait-il jusqu’à la salle du festin?
-
-Il s’y rendit à cloche-pied, avec force grimaces, qu’on prit pour
-grimaces ridicules, et qui n’étaient que grimaces involontaires et
-douloureuses.
-
-On remarqua bien pourtant qu’il n’entrait pas aussi délibérément que les
-autres fois.
-
-A sa vue, la fille de l’Empereur s’était dressée. Elle attendit debout
-qu’il fût près d’elle; puis, mains jointes, dans un geste très simple,
-elle inclina profondément, gravement, devant lui, sa jolie tête blonde;
-après quoi, elle se rassit.
-
-L’Empereur, peiné, redouta que sa fille ne renouvelât ses incongruités
-des festins précédents.
-
---«Elle est toujours folle!» songea-t-il.
-
-Mais, hochant la tête d’un air mécontent, afin de donner le change, il
-s’écria, comme les autres fois:
-
---«Dieu! que ce peuple est vil, qui profite de notre absence pour se
-distraire si bassement! Qu’avaient-ils besoin de battre mon fou pendant
-que nous étions aux prises avec les Turcs? Regardez-le: jamais on ne
-l’avait à ce point maltraité. Il a le visage meurtri, et il tire la
-jambe. Regardez-le, comme il a l’air triste, malgré ses grimaces!»
-
-Il n’ajoute rien. Un silence se fait après ses paroles. L’Empereur est
-mécontent et sa colère n’est pas feinte.
-
-Sur son ordre, on apporte à manger au bouffon. Comme d’habitude, on
-présente d’abord la viande au chien, qui est à sa place ordinaire, sous
-la table de son maître. Comme d’habitude Robert, se traînant jusqu’au
-chien, lui enlève un morceau de la gueule, mais c’est sans ardeur, et il
-le mange sans sa voracité coutumière; et il ne mange que trois morceaux,
-du bout des dents; et il abandonne tout le reste au chien sans le lui
-offrir lui-même, morceau par morceau, comme il faisait d’habitude. Il a
-beau se contraindre pour ne pas se trahir, il est trop faible, il
-souffre trop.
-
---«Oh!» s’écrie l’Empereur. «Il est plus malade qu’on ne croit. Maudits
-soient les lâches! Je les châtierai.»
-
-L’Empereur est fort en colère. Près de lui, sa fille est toute contrite
-d’angoisse. Et tous les barons demeurent silencieux.
-
- * * * * *
-
-Quand les nappes furent ôtées et pliées, les barons, pour faire
-diversion, parlèrent entre eux du combat de la journée. Nobles et
-modestes, et sachant tous ce qu’ils valent, ils se contèrent sans
-forfanterie et sans honte leurs exploits et leurs faiblesses, leurs
-actions d’éclat et leurs instants de doute. Car ils sont tels, ces bons
-chevaliers: loyaux et probes en toute simplicité. Et naturellement, ils
-n’oublient pas de parler du grand vainqueur, de leur champion, de leur
-héros, de leur modèle: du Chevalier Blanc. Et ils ne rougissent pas
-d’avouer et de proclamer que le succès de la journée lui est dû en
-entier.
-
-Aux récits qu’il entend, l’Empereur s’enorgueillit et se rassérène.
-Lui-même, à son tour, il parle longuement de ce qu’il a vu des prouesses
-du Chevalier Blanc.
-
---«Quel homme singulier! Trois fois, il a défendu Rome de son propre
-chef. Trois fois, il nous a rendu ce pays qu’on voulait nous arracher.
-Trois fois, il nous a conquis un surcroît d’honneur et de gloire. Et
-jamais il ne veut se faire connaître. Pourquoi? Nul ne pourrait dire
-s’il est roi, empereur, comte ou duc. Mais je soupçonne qu’il est de
-haut rang, pour fuir ainsi notre gratitude. Car il n’est pas d’homme à
-ma connaissance, qui, après avoir fait tant en notre faveur, ne serait
-pas venu nous demander sa récompense. Si celui-ci n’est pas venu et ne
-vient pas, c’est qu’il est de si haut parage qu’il n’a cure d’aucune
-récompense humaine. Cependant, il me pèse beaucoup de le savoir blessé.
-Oh! s’il venait à nous, nous réparerions bien nos torts, pourvu qu’il
-daignât recevoir ce qu’il mérite. J’en prends ici l’engagement,
-Seigneurs: je lui ferais aussitôt épouser ma fille, qui est la chose au
-monde à quoi je tienne le plus; et je lui laisserais l’empire après
-moi. Ainsi je pense qu’il n’aurait pas à se plaindre de nous. Qu’il
-vienne seulement! et il sera votre seigneur, et il aura ma fille jolie.»
-
- * * * * *
-
-Alors,--mais oui, vous devinez,--la fille de l’Empereur se lève comme
-les autres fois, et elle indique le bouffon, et elle balbutie, et elle
-fait des signes à son père; et tous les assistants comprennent qu’elle
-veut dire que le minable bouffon et le merveilleux Chevalier Blanc ne
-sont qu’un seul et même personnage.
-
---«Vrai Dieu!» s’écrie l’Empereur. «Il faut que ces folies cessent.»
-
-Puis, s’adressant aux gouvernantes:
-
---«Dames!» dit-il, «je vous le jure par l’âme de mon père, si vous
-n’arrivez pas à corriger ma fille et à la remettre dans le droit chemin,
-vous sentirez le poids de mon dépit!»
-
- * * * * *
-
-Nul n’avait à discuter les ordres de l’Empereur. Nul ne les discuta. Au
-milieu d’un silence pénible, les gouvernantes emmenèrent la Damoiselle
-éplorée.
-
---«Barons», dit l’Empereur, «nous allons entrer en conseil. J’ai besoin
-de votre avis.»
-
-Le festin était achevé. Les barons convoqués suivirent l’Empereur à la
-chapelle. Le reste de l’assistance prit congé. Robert, lentement,
-douloureusement, regagna le chenil et se coucha sur son lit de paille.
-
-Dans la chapelle, l’Empereur dit à ses barons:
-
---«Seigneurs, je veux que nous retrouvions le Chevalier Blanc. Nous ne
-pouvons plus différer. Il a droit à la plus belle récompense. J’ai
-promis de lui donner ma fille et ma couronne. Je veux le retrouver coûte
-que coûte. Qui de vous peut m’en suggérer le moyen?»
-
-Un sénateur se leva et dit:
-
---«Sire, je pense que vous devriez promettre par serment officiel, par
-serment sur les saintes reliques, de lui accorder votre fille, s’il veut
-l’épouser, et votre couronne après vous, si vous voulez la lui accorder
-de surcroît, car je suis persuadé que vous ne pouvez pas vous donner de
-meilleur successeur. Ensuite, vous devriez annoncer partout que, dans
-trois jours par exemple, vous tiendrez une grande assemblée ouverte à
-tous les sujets de votre empire, où vous siégerez vous-même avec la
-princesse et vos premiers barons. Faites savoir que le Chevalier Blanc
-ait à y paraître, et qu’il recevra de vous votre fille à la face de
-tous, pourvu qu’il montre en preuve sa cuisse, sa plaie, et le fer de la
-lance qui le blessa. De cette façon, je crois que vous pourriez
-retrouver le Chevalier Blanc. Car est-il homme au monde, de si haute
-naissance qu’il fût, à qui l’on promettrait votre fille jolie, qui
-pourrait ne pas s’empresser de venir la chercher? Sire, il aura
-certainement une assez belle récompense, s’il reçoit la princesse en
-mariage.»
-
---«L’idée est excellente!» s’écria l’Empereur. «Qu’il vienne à
-l’assemblée, et il ne s’en retournera pas sans ma fille, s’il veut
-l’avoir.»
-
-Il souriait de satisfaction. Il ne doutait pas du succès de ce
-stratagème. Sans perdre de temps, il résolut de passer à l’exécution. Et
-les crieurs mandés répandirent aussitôt la nouvelle, qui vola
-promptement par tout le pays.
-
-
-
-
-CHAPITRE NEUVIÈME
-
-
-Trois jours plus tard, au jour fixé, l’assemblée s’ouvrit, magnifique,
-pompeuse, digne de la promesse de l’Empereur et digne du héros qu’on
-voulait honorer. Barons, ducs, comtes, princes, grands vassaux en grand
-équipage, s’y pressaient, nombreux, chamarrés, accourus à l’appel de
-l’Empereur pour rendre plus brillant l’hommage dû au sauveur de Rome,
-s’il venait.
-
-Mais le Pape avait voulu contribuer à l’éclat de la fête. Lui-même y
-assistait, et il y avait appelé tout le clergé, abbés, moines, tous et
-tous. Il y avait appelé spécialement le saint ermite de la forêt de
-Marabonde, celui-là--vous en souvient-il?--qui avait eu jadis la visite
-de Robert pénitent, ce saint ermite qui avait la réputation d’être
-écouté du ciel; et le Pape, par amitié pour l’Empereur, voulait que ce
-saint homme, intercédant auprès de Dieu, obtînt que le Chevalier Blanc
-parût à l’assemblée. Et l’ermite était assis auprès du Pape.
-
-L’Empereur présidait sur un escabeau d’ivoire. A côté de lui, sa fille
-jolie, mélancolique, portait le diadème d’or. Dieu! qu’elle était
-charmante, la fraîche et noble et candide princesse! Plus vermeille
-qu’une rose et plus gentille qu’une fleur de lis, qu’il la faisait bon
-regarder! Elle était vêtue d’un grand manteau de samit sombre, tout semé
-de fines gouttes d’or.
-
-Dès l’ouverture, chacun espérait bien que le Chevalier Blanc viendrait.
-Tous pensaient qu’une si imposante assemblée ne pourrait pas ne pas
-attirer le héros que Rome voulait honorer de tous les honneurs
-imaginables. On lui préparait une réception sans exemple, une récompense
-sans pareille, une gloire sans seconde. Dès l’ouverture de l’assemblée,
-il ne fut, dans tous les groupes, question que du Chevalier Blanc. Et,
-maintes fois, quand un mouvement se produisait dans la foule, chacun se
-demandait:
-
---«Est-ce lui?»
-
-Mais ce n’était jamais lui.
-
- * * * * *
-
-La journée peu à peu s’écoula. Le Chevalier Blanc ne paraissait pas.
-Jusqu’à none on l’attendit avec une impatience croissante. A none, il
-n’avait pas encore paru. Des craintes se levèrent bientôt de tous côtés.
-
---«N’en doutons plus», disait-on. «Nous l’avons offensé trop grièvement.
-Il ne viendra pas.»
-
-Or, soudain, un mouvement plus fort se produisit dans la foule. Des cris
-montèrent. Un tumulte s’ensuivit. On se bousculait, on courait aux
-nouvelles. On entendit crier:
-
---«Il vient, il vient, le Chevalier Blanc!»
-
---«Où est-il?» demandait-on.
-
---«Il vient. Nous l’avons vu. Il vient à l’assemblée.»
-
-L’Empereur souriait.
-
-Tous cherchaient à apercevoir le Chevalier Blanc. Nul ne l’apercevait.
-Et le tumulte augmentait peu à peu.
-
- * * * * *
-
-En effet, il venait à l’assemblée, le Chevalier Blanc.
-
-Il était entré dans la ville par la grand’porte, seul, sans escorte
-triomphale, sans suite orgueilleuse, absolument seul, comme il allait à
-la bataille. Tout armé de blanc sur son cheval blanc, sa lance blanche à
-la main, son blanc gonfanon flottant au vent jusqu’à l’arçon de la selle
-blanche, sa targe blanche au col pendante, il s’en venait, descendant à
-l’assemblée par les rues de la ville.
-
-Il ne passa pas longtemps inaperçu. En moins de rien, toutes les portes,
-toutes les fenêtres, toutes les cours, toutes les rues s’emplirent de
-curieux enthousiastes. On l’acclama. Et, s’il n’avait pas d’escorte
-quand il franchit la grand’porte de la ville, il en eut une promptement,
-et dense, et joyeuse, et bruyante.
-
-Enfants, dames, servantes, damoiselles, bourgeois, citadins, courtisans,
-vilains, noblesse et populace, hommes et femmes, grands et petits,
-riches et pauvres, tous allèrent à sa rencontre pour lui rendre hommage
-plus vite. Devant lui, on tendait des étoffes de soie, des tapis, des
-courtes-pointes; devant lui, tous s’inclinaient avec respect, en
-joignant les mains.
-
-Bientôt, il fut en vue de la cour.
-
---«Il vient, il vient! Le voilà!»
-
-Les rangs de l’assemblée frémirent. L’Empereur exultait. L’émotion de
-tous était au plus haut point. Ils n’auraient pas eu plus de
-ravissement, si tout à coup leur était apparu Notre Seigneur Jésus
-lui-même.
-
- * * * * *
-
-Le Chevalier Blanc s’était arrêté devant la tribune impériale.
-
-Ensemble, respectueusement, tous les barons se dressèrent, et
-s’inclinèrent. Mais nul ne bougea de sa place. Le silence était parfait.
-
-Deux barons coururent à l’étrier du Chevalier Blanc pour l’aider à
-descendre. Lui, avant de descendre, leur recommanda de le recevoir
-doucement, et de le soutenir, car il souffrait fort de la jambe.
-
-Doucement, avec d’infinies précautions, les deux barons le reçurent.
-Descendu, le Chevalier Blanc s’appuya sur leur épaule. Il ne pouvait
-poser à terre que l’un de ses pieds.
-
-Puis, il demanda qu’on lui délaçât son-heaume, qui brillait comme un
-miroir. Deux autres barons accoururent.
-
---«Débarrassez-m’en», leur dit-il, «car je n’ai personne à combattre,
-n’est-il pas vrai?»
-
-Les barons obéirent, et la tête du Chevalier Blanc sortit du heaume,
-presque entièrement encapuchonnée d’une coiffe plus éblouissante que
-neige sur branche.
-
-Alors, tourné vers la tribune, et d’une voix forte, qui sonnait clair,
-il prononça:
-
---«Juste Empereur, longtemps je me suis tenu loin de votre cour;
-longtemps, pour quoi que ce fût, je me suis gardé d’y paraître. Or, je
-suis celui qui vous a servi comme vous savez, et qui a selon vous mérité
-votre fille. Je vous la viens demander. Je ne puis malheureusement pas
-m’attarder ici. Faites donc vite conduire à l’église celle que j’ai
-conquise avec mes armes; je l’épouserai tout aussitôt.»
-
-L’Empereur répondit:
-
---«Vous l’aurez. Mais auparavant nous voulons voir l’endroit où vous
-êtes blessé, la plaie, et le fer de la lance qui vous navra. Ce sera la
-preuve de ce que vous affirmez. Car, qui que vous soyez, et Breton ou
-Français, vous n’aurez pas ma fille avant de nous avoir montré
-publiquement les preuves que nous demandons.»
-
---«Sire», dit le Chevalier, «je ne demande non plus autre chose. Et si
-je ne puis vous montrer ces preuves, que je meure à l’instant!»
-
-A l’instant, il se fait tenir pour ne pas tomber, met à nu sa cuisse, y
-découvre une plaie, l’ouvre des deux mains, non sans que son visage
-blêmisse, et, difficilement, il extrait de la blessure un fer de lance
-qu’il tend à l’Empereur. Mais aussitôt il blêmit davantage et s’appuie
-sur les barons qui le soutiennent, comme s’il allait mourir.
-
-Ce spectacle poignant trouble les barons. La blessure du Chevalier est
-noire et hideuse. Des murmures s’élèvent dans l’assemblée.
-
---«Il ne faut pas douter de celui-ci», dit-on. «Celui-ci, qui fut à la
-peine, doit être à l’honneur.»
-
-C’est la pensée même de l’Empereur, qui ne doute pas. Voilà donc
-l’extraordinaire chevalier qui fit tant de mal aux Sarrasins! Et
-l’Empereur se réjouit de le voir, debout, en chair et en os, devant lui,
-comme il souhaitait.
-
- * * * * *
-
-Cependant, avant de rien conclure, l’Empereur appelle le chevalier qui
-blessa le Chevalier Blanc. L’autre s’approche. L’Empereur lui met dans
-la main le fer de lance qu’il vient de recevoir. C’est un fer bien
-taillé et fort tranchant.
-
---«Ami», dit l’Empereur, «regardez ce fer. Puis,--et prenez garde! ne
-mentez pas surtout, car vous jouez ici votre vie!--dites-nous si c’est
-le fer de votre lance, si c’est le fer de la lance que vous aviez quand
-vous blessâtes le Chevalier Blanc à la cuisse.»
-
-Or, voici qui est grave: le chevalier a dans la main le fer de lance, et
-il hésite. Il hésite et ne répond rien.
-
-Le Chevalier Blanc trouve que la réponse tarde trop.
-
---«Allons!» dit-il. «Vous l’avez vu et bien vu. Dites tôt si c’est le
-vôtre. Et soyez sans inquiétude: je vous déclare ici publiquement que
-je vous pardonne le mal que vous m’avez fait.»
-
-Le chevalier s’incline, ému.
-
-Il dit enfin:
-
---«Sire, ne doutez pas. De celui-ci, il ne faut pas douter. Celui-ci a
-sauvé votre peuple et défendu vos terres. Celui-ci vous a rendu votre
-empire. C’est bien mon fer qu’il vient d’extraire de sa cuisse; c’est
-bien le fer dont je le blessai. Sire, ce chevalier a droit à votre
-récompense.»
-
---«Il l’aura donc», dit l’Empereur. «Je lui donnerai ma fille jolie sans
-plus attendre, et, avant qu’il nous quitte, je lui mettrai la couronne
-au front.»
-
- * * * * *
-
-Sur ce, l’Empereur se lève, fait un pas en avant, et, s’adressant au
-Chevalier que soutiennent toujours les deux barons, il lui dit:
-
---«Cher beau Seigneur, qui allez devenir maître de Rome et de l’Empire,
-il me reste à savoir de vous le principal. Qui êtes-vous? Et comment
-vous appelle-t-on? Ne nous le cachez pas davantage. Je veux savoir d’où
-vous êtes et à qui nous devons notre salut.»
-
-Et le Chevalier Blanc répond:
-
---«Sire, je ne suis pas un étranger dans ce pays. J’ignore l’art de
-servir un maître en le flattant, mais je vous ai servi longtemps, et de
-telle manière que j’ai fini par mériter votre amitié. Qui je suis? Je
-suis votre Sénéchal. Vous pensiez que je vous combattais, et j’ai réparé
-tous les dommages que Rome a subis. Sire, si vous fûtes parfois dur pour
-votre serviteur, je ne m’en suis jamais offensé.»
-
-L’Empereur en croit mal ses oreilles.
-
---«Quoi!» dit-il, «le Sénéchal? Vous êtes mon Sénéchal?»
-
---«Je le suis, Sire.»
-
---«Dieu!» s’écrie l’Empereur. «Qui jamais entendit semblable merveille?
-Oh! je vois bien que Dieu me protège et me veut élever.»
-
-Là-dessus, sans rien dire de plus, il court vers le Sénéchal, l’enlace
-étroitement de ses deux bras, et l’accole, et le baise de tout son cœur.
-
---«Dieu! comme je suis heureux!» s’écrie-t-il. «De quoi pourrais-je me
-plaindre, lorsque j’ai tout ce que je souhaitais, et même plus? Voilà un
-homme que nous regardions comme un ennemi, et il nous secourait chaque
-année, et il combattait nos ennemis avec nous! Et Dieu veut à présent
-que cet homme-là soit le seigneur de Rome! N’est-ce pas merveille?
-Souvent, on avait essayé de nous réconcilier. Mes barons insistèrent à
-maintes reprises auprès de moi. Mais toujours j’avais le cœur de refuser
-ma fille à celui qui ne demandait qu’elle. Maintenant, tout est conclu.
-J’en ai fait la promesse devant Dieu. Rome entière garantit à son
-sauveur que je tiendrai ma promesse. Et je la tiendrai avec joie. Cet
-homme aura tout, puisque Dieu le lui donne, tout, ma fille, empire et
-couronne.»
-
-C’en est trop. Le Sénéchal, confus, se jette aux pieds de l’Empereur.
-Mais l’Empereur s’empresse de le relever.
-
---«Venez», dit-il, «que je vous mène à ma fille.»
-
-Et toute l’assistance est bouleversée d’émotion.
-
-
-
-
-CHAPITRE DIXIÈME
-
-LA COURONNE DE ROBERT
-
-
-Jusqu’à cet instant, les barons n’avaient eu d’yeux que pour regarder
-l’Empereur et le Sénéchal. Quand ils virent que l’Empereur menait vers
-sa fille le Sénéchal, ils regardèrent la princesse.
-
-Immobile, mains jointes, elle semblait en oraison, non point en oraison
-de gratitude comme étaient la plupart des dames de l’assemblée, mais en
-prière douloureuse. Et elle pleurait silencieusement.
-
---«Damoiselle», lui dirent les comtes ses voisins, «pourquoi
-pleurez-vous donc? N’avez-vous pas honte? Vous n’êtes pas raisonnable.
-Vous devriez être bien heureuse qu’un chevalier d’un si grand mérite
-daignât vous offrir son amour et vous demander. Et vous devriez plutôt
-remercier Dieu, au lieu de pleurer comme vous faites.»
-
- * * * * *
-
-L’Empereur donc menait le Sénéchal à sa fille. Toute l’assemblée,
-longtemps contenue par l’émotion, manifestait en grand tumulte
-d’enthousiasme sa joie de voir enfin le sauveur de Rome reconnu et
-récompensé. De toutes parts, on criait, on se bousculait, on acclamait.
-Et le bruit y fut bientôt tel qu’on n’eût pas entendu un coup de
-tonnerre.
-
-Or l’Empereur dit à sa fille:
-
---«Ma fille, soyez contente: je vous amène votre mari. Je mets sa main
-dans votre main, et je vous donne à lui. Recevez-le de cœur satisfait.
-C’est le Sénéchal de mon Empire, celui-là même qui m’avait déclaré la
-guerre pour vous avoir. C’est le bon chevalier, le vaillant, le hardi,
-le fort, le preux, le Chevalier Blanc à qui nous devons la vie. Il nous
-a secourus, il nous a sauvés, il a vaincu les Turcs. Recevez-le
-gentiment. Allons, n’attendez pas, et ne pleurez plus. Sachez, ma fille,
-que Dieu veut faire éclater sa grâce, et que ce chevalier est celui qui
-fut dans la bataille le preux des preux.»
-
-Mais, soudain:
-
---«Sachez, mon père, qu’il ne le fut jamais.»
-
---«Quoi donc!» s’écria l’Empereur. «Qu’ai-je entendu? Est-ce vous, ma
-fille, qui avez parlé?»
-
-L’Empereur est stupéfait. Tous les barons se sont dressés. Un long
-brouhaha roule à travers la foule.
-
---«La fille de l’Empereur a parlé! La fille de l’Empereur a parlé!»
-
---«Miracle! Miracle!»
-
-Mais la princesse dit à l’Empereur:
-
---«Mon cher doux père, si je fus muette jusqu’à ce jour, jusqu’à cette
-heure où vous vouliez que je prisse le Sénéchal, et si je ne le suis
-plus tout à coup, c’est que Dieu ne veut pas ce que vous vouliez. Le
-Sénéchal n’a pas reçu sa blessure en revenant de la bataille. Quoi qu’il
-vous conte, c’est tout mensonge. Je le prouverai. Celui qui a vaincu les
-Turcs et qui a payé son dévouement d’une blessure griève, je le connais,
-il n’est pas loin d’ici. En sa faveur, Dieu fit ce miracle de me donner
-la parole, pour témoigner contre le Sénéchal et sa fourbe.»
-
-Elle a parlé, l’admirable jeune fille, avec une assurance et une foi
-persuasives. Mais quoi qu’elle eût dit, son père était trop heureux du
-miracle pour ne pas la croire immédiatement.
-
-A la vérité, jamais vous ne vîtes homme plus heureux que le bon
-Empereur. Sans s’occuper du Sénéchal, il prend sa fille dans ses bras et
-la baise plus de cent fois. Pour l’instant, il n’a pas d’autre souci.
-
-Autour d’eux, la joie est générale; elle monte en clameurs d’allégresse
-vers la tribune. Barons, ducs, comtes, princes, abbés, moines,
-archevêques, clercs et laïcs, hommes et femmes, grands et petits,
-seigneurs et vilains, se pressent à qui mieux mieux vers la tribune.
-
-Chacun veut voir le miracle, et regarder de près la Damoiselle et
-l’entendre parler.
-
- * * * * *
-
-Cependant, l’Empereur, tenant toujours sa fille embrassée, se remettait
-peu à peu de son ravissement.
-
---«Ma fille», dit-il enfin, «je suis bien aise de vous entendre parler.
-Mais il faut que nous retrouvions le vrai Chevalier Blanc, puisque le
-Sénéchal nous a trompés si laidement. Par vous, le faux chevalier fut
-démasqué. Le vrai doit être couronné par vous.»
-
---«Mon père», dit la princesse, «je vous le ferai tôt couronner. Il est
-à Rome depuis dix ans. Vous ne savez pas son nom, et vous ne savez rien
-de lui, parce que vous n’avez jamais rien voulu savoir de lui. Mais à
-cette heure tout doit se dévoiler. Dieu le veut. Dieu veut par moi lui
-donner cet honneur, et il veut me donner cette gloire. Sachez donc de
-toute certitude, mon père, et n’en doutez plus, que le sauveur de Rome
-gît sous l’escalier de la chapelle. C’est celui que vous appelez le fol,
-qui mange avec le chien. Sachez qu’il n’est pas fou du tout, qu’il est
-plein de bon sens, et qu’il est chevalier parfait. Vous l’avez vu sur le
-champ de bataille. Moi, je vous dis qu’il est plus qu’il ne paraît, je
-vous dis qu’il est de haute naissance, et qu’il se cache à la cour,
-jouant le bouffon pour un motif que j’ignore. Vous m’avez déjà par trois
-fois outragée et honnie, mon père, parce que je vous annonçais par mes
-signes de muette que votre bouffon était digne des plus grands honneurs.
-Vous n’avez jamais voulu me croire. Qui plus est, vous m’appeliez folle
-aussi, et vous me chassiez de votre table, devant tous vos barons, à ma
-honte. Mon père, Dieu veut maintenant témoigner que je n’étais pas
-folle, et que j’avais raison contre tous, quand j’honorais le malheureux
-qui gît blessé sous l’escalier de la chapelle.»
-
-Et, brusquement, changeant de ton, elle cria:
-
---«Où est donc le Sénéchal? Je ne l’entends pas. Est-il devenu muet?»
-
-Mais le Sénéchal n’avait pas attendu qu’on l’appelât. Des gens avouèrent
-qu’il s’était échappé, sans se faire aider par personne.
-
---«Le faux larron!» s’écrièrent les comtes.
-
---«Pourquoi l’a-t-on laissé fuir?» demanda l’Empereur.
-
-On avait déjà la preuve ainsi que la Damoiselle disait la vérité. Mais
-quelle stupeur dans la foule, quand on apprit que la Damoiselle pût dire
-aussi certainement la vérité, en désignant le bouffon à l’admiration et
-à la reconnaissance de tous!
-
- * * * * *
-
-La première surprise apaisée, la fille de l’Empereur demanda qu’on fit
-silence.
-
---«Seigneurs», dit-elle, «ce n’est pas tout. J’ai annoncé que je
-prouverais ce que je prétends. Je le prouverai. Mais, d’abord,
-laissez-moi dénoncer devant vous le chevalier qui reconnut pour sien le
-fer de lance que le Sénéchal vous montra. Celui-là vous a menti par la
-bouche. Et moi, je vais aller vous chercher le véritable fer, car je
-sais où le Chevalier Blanc le cacha. Il suffit. Sans plus tarder, je
-vais et vous le rapporte.»
-
-Et la voilà qui s’en va, légère, prompte, vive, charmante. Elle s’est
-débarrassée de son manteau. En taille, simplement, elle fend la foule.
-Elle court au jardin, s’agenouille sur l’herbe près de la fontaine,
-trouve le fer, s’en empare, revient à la tribune, vive, prompte,
-charmante, et tend le fer à l’Empereur avec un sourire de triomphe.
-
-L’Empereur appelle de nouveau le chevalier qui a menti. Le chevalier
-s’approche, reçoit en tremblant le fer que la Damoiselle a rapporté, le
-regarde à peine et se jette aussitôt aux pieds de l’Empereur.
-
---«Sire», dit-il, «ce fer vient de Pavie. Je l’avais acheté et fait
-tailler selon mon désir. Il n’y en a pas de meilleur jusqu’à Césarée. Je
-l’ai gardé pendant plus de sept ans, et c’est avec lui que j’ai frappé
-l’homme dont nous déplorons tous la blessure.»
-
---«Mais, chevalier,» objecte l’Empereur, «pourquoi nous avez-vous menti
-tout à l’heure, si vous dites maintenant la vérité?»
-
---«Sire», répond le chevalier penaud, «je vous l’avouerai sans détour.
-Quand le Sénéchal était devant vous, je crus comprendre qu’il avait déjà
-conquis votre cœur, et je voyais bien que toute l’assemblée voulait lui
-rendre hommage. Je réfléchis que, malgré mon désaveu, le mariage ne
-serait pas différé, et que je m’attirerais la haine de tous si je disais
-que son fer n’était pas le mien. Voilà, Sire, pourquoi je vous ai menti.
-Et je vous prie de me pardonner, vous assurant que jamais à l’avenir je
-ne mériterai de vous aucun reproche.»
-
-Et, comme la princesse gentiment prie aussi son père de pardonner,
-l’Empereur acquitte le chevalier pour l’amour de sa fille, et parce
-qu’il a hâte de voir le vrai sauveur de Rome.
-
- * * * * *
-
-Restait la suprême épreuve.
-
-L’Empereur choisit dix de ses meilleurs barons.
-
---«Barons», leur commanda-t-il, «allez de ce pas à la chapelle. Sous les
-degrés, vous trouverez le Chevalier Blanc. Amenez-le nous. Nous verrons
-ce qu’il nous dira.»
-
-Les barons s’inclinèrent.
-
-Sous la voûte, ils trouvèrent le bouffon, couché sur la paille,
-gémissant, le visage décoloré.
-
---«Levez-vous, Seigneur,» dirent-ils.
-
-Robert ne protesta point. Non sans peine il essaya de se soulever. Il
-était maigre, hâve, pitoyable. Il se traîna hors de la voûte. Là, les
-barons émus le prirent sous les aisselles pour le mettre debout. Une
-plainte sourde lui échappa: il souffrait tellement de sa blessure qu’il
-ne put retenir cette plainte, lui, le chevalier si terrible. Mais les
-barons l’emportèrent avec d’infinies précautions. Il se laissait faire,
-ne sachant ce qu’on lui voulait.
-
-Quand il arriva devant l’Empereur, toute l’assistance se dressa,
-respectueusement. Et, avant tout le monde, la Damoiselle s’était
-dressée, pour saluer le malheureux héros.
-
-Alors il s’effraya: on l’installait sur un fauteuil d’or massif. Il
-soupçonna qu’il était découvert. Au reste, il ne pouvait plus avoir de
-doute. De quelque côté qu’il tournât ses regards, il ne voyait que des
-yeux pleins de larmes et des visages angoissés.
-
-Et alors l’Empereur lui dit:
-
---«Mon frère, mon ami, qui êtes-vous? Et quel est votre nom? Ne me le
-cachez pas. Nous vous connaissons bien maintenant, et nous savons tout
-de vous, sauf votre nom et votre origine. Je vous prie de par Dieu de ne
-plus en faire mystère. Et contez-nous votre histoire.»
-
- * * * * *
-
-A l’Empereur, tout homme doit obéissance. Mais Robert ne répond rien.
-Des larmes lui viennent aux yeux. Du fond du cœur il soupire. Il
-comprend que toute la ville le connaît enfin pour ce qu’il est, et qu’il
-est trahi.
-
-Il ne répond rien.
-
- * * * * *
-
-Alors la Damoiselle se tourne vers lui.
-
---«Chevalier», dit-elle, «jusqu’à ce jour j’étais muette. Par amour de
-vous, très charitablement, Dieu m’a fait don de la parole, aujourd’hui,
-car il voulait que votre gloire fût proclamée. Je vous en conjure donc,
-au nom du Roi céleste, contez-nous votre histoire, et dites-nous quel
-est votre nom, et d’où vous veniez quand vous vous arrêtâtes à la cour
-de mon père.»
-
-A ces mots, Robert redouble de larmes. Il a le cœur débordant de
-compassion. Mentalement, il remercie Dieu d’avoir fait don de la parole
-à la si bonne petite princesse.
-
-Mais il ne répond rien.
-
---«Seigneur!» dit la princesse en s’adressant au Pape, «pour l’amour de
-Dieu, créateur de ce monde, faites qu’il vous réponde, à vous, puisqu’il
-ne veut pas nous répondre, à nous qui n’avons pas encore obtenu son
-pardon.»
-
- * * * * *
-
-Alors le Pape dit à Robert:
-
---«Mon frère, ne nous gardez pas rancune. Je vous en conjure, au nom du
-Roi de gloire, contez-nous qui vous êtes.»
-
-Mais Robert ne répond rien au Pape.
-
-Le Pape perd contenance. Toutefois, subitement, il se rappelle qu’il
-avait mandé par bonheur à l’assemblée l’ermite de la forêt de Marabonde,
-le saint ermite qui a la réputation d’être écouté du ciel et souvent
-exaucé. Et il demande à l’ermite d’intervenir.
-
-Alors l’ermite dit à Robert:
-
---«Ami, de par Dieu, je vous prie de nous dire qui vous êtes, pour peu
-que vous désiriez recevoir ma bénédiction.»
-
- * * * * *
-
-Or,--vous en souvient-il?--c’était ce saint ermite qui avait imposé à
-Robert sa triple pénitence, et c’était lui seul qui pouvait lever
-l’interdiction qui pesait sur Robert depuis dix ans.
-
-Robert avait reconnu l’ermite. Il lui répondit donc:
-
---«Seigneur, vous m’ordonnez de parler, je parlerai, sans vous celer
-rien. Je vous dois la vérité, je vais vous la dire toute. Je suis né en
-Normandie. Celui qui en était duc fut mon père, et la duchesse fut ma
-mère. Le comte de Poitiers est mon aïeul, je peux le déclarer hautement.
-Mais je suis né, malheureux, voué au Méchant par l’imprudence de ma
-mère. Dans ma jeunesse, j’ai commis maintes actions infâmes et plus d’un
-crime, dont j’ai fait ici pénitence pendant dix ans, selon ce que
-vous-même, Seigneur, m’aviez enjoint. A présent, vous savez tout de moi.
-Il suffit que j’ajoute mon nom: je m’appelle Robert.
-
- * * * * *
-
-Or, écoutez bien.
-
-A l’assemblée ouverte par l’Empereur pour couronner le sauveur de Rome,
-il y avait entre autres quatre seigneurs, assez vieux, qui semblaient
-étrangers. C’étaient quatre seigneurs normands qui, depuis longtemps
-déjà, cherchaient en tous lieux Robert, fils de leur duc.
-
-Sitôt qu’ils eurent entendu Robert se nommer, ils écartèrent la foule,
-se glissèrent jusqu’au premier rang, et tombèrent à genoux devant Robert
-retrouvé.
-
---«Pitié, Seigneur!» s’écrièrent-ils.
-
-Et le plus âgé lui dit:
-
---«Seigneur, tous vos gens vous crient: Pitié! Vos gens sont attaqués de
-toutes parts, et perdus si vous ne les secourez. Ne tardez pas
-davantage, par pitié, ni pour ami ni pour amie. Courez à leur aide. Il y
-a de vos parents qui ravagent vos terres et harcèlent vos gens. Car, si
-vous l’ignoriez, le duc votre père est mort; la duchesse votre mère est
-morte aussi; et mort aussi le comte votre aïeul, qui aimait tant les
-siens. Tout le fief vous est dévolu. Nul n’y a droit, hors vous.
-Cependant, vos parents vous en veulent frustrer, et déjà ils s’emparent
-de tout ce qu’ils peuvent prendre de force. Ne vous laissez pas
-dépouiller, Seigneur. Vous n’avez déjà que trop attendu.»
-
-Et les quatre barons normands pleurent aux pieds de Robert.
-
- * * * * *
-
-Qui fut surpris de ces dernières nouvelles? Il faut bien le dire: ce fut
-l’Empereur. Quoi! Le bouffon muet n’était pas muet, le fou n’était pas
-fou, et le misérable qui disputait sa nourriture aux chiens était le
-fils du duc de Normandie et l’héritier d’un beau duché? Cela suffisait à
-déconcerter quiconque, et le bon Empereur aussi.
-
-Tous les regards étaient tournés vers l’Empereur. On attendait avec
-impatience le dénouement de cette merveilleuse histoire.
-
-L’Empereur dit:
-
---«Ami Robert, si le duc votre père est mort, quels que fussent ses
-mérites, ne vous en chagrinez pas outre mesure: je vous serai dorénavant
-un bon père. Je vous donnerai ma fille et ma couronne, et vous serez mon
-fils, et vous commanderez, ordonnerez, gouvernerez, jugerez et régnerez
-dans mon Empire avant moi-même.»
-
---«Sire!» répliquèrent les quatre barons normands, «il agirait mal, si,
-pour prendre votre fille, il laissait son peuple sans défense, et son
-duché à la merci de ceux qui le dévastent.»
-
-Alors tous les regards se fixèrent sur Robert qui allait décider.
-
- * * * * *
-
-Robert dit aux barons normands:
-
---«Seigneurs, écoutez. Pour Dieu, soyez en paix. Retournez dans votre
-pays. Je ne vous suivrai ni là ni ailleurs. J’ai trop à faire de me
-défendre et de me garder de toute surprise. Vous savez assez quel je fus
-jadis. Je ne retournerai pas à la tentation. Cherchez dans ma famille un
-homme qui me puisse remplacer: il n’en manque ni de braves ni de sages.
-Celui-là sera votre duc. Je ne m’oppose à rien de ce qu’il fera. Allez.
-Je n’irai pas en Normandie avec vous.»
-
---«Bel ami,» s’écria l’Empereur joyeusement, «le don que je vous
-promettais, acceptez-le. Il est à votre taille, et vous agirez bien.»
-
-Sans délai, Robert répond:
-
---«Ah! Sire, loin de moi! loin de moi! Jamais, s’il plaît à Dieu, fils
-de Marie, je n’exposerai de nouveau dans le siècle ma pauvre âme que
-j’ai péniblement sauvée. Toutes vos possessions, je vous les abandonne,
-et votre fille. S’il plaît à Dieu, ce n’est pas moi qui tiendrai dans
-mes bras la gracieuse damoiselle. Tant que mon âme dans mon corps vivra,
-je n’aurai soin d’aucun plaisir. Si vous me voulez accorder quelque
-chose, je demande à me retirer dans la forêt avec le saint ermite qui me
-sauva. Avec lui je servirai le divin Martyr. J’en appelle à votre
-charité: faites-moi seulement transporter à l’ermitage, car je suis trop
-faible pour m’y rendre à pied. Là je mortifierai ma pauvre chair, là je
-panserai ma blessure. Telle est ma décision irrévocable. Vous savez
-tout. Je veux m’en aller à l’ermitage, je ne veux plus rester ici, et ce
-n’est point par mépris pour vous, Sire, qui me fûtes si bon, ni pour
-cette ville; mais, si l’on m’offrait même le monde entier, grand comme
-il est, avec ses peuples et ses richesses, je n’en resterais pas
-davantage un jour de plus dans le siècle. Sire! par grâce, faites-moi
-seulement emporter d’ici. Je souffre beaucoup de ma blessure. Je veux me
-retirer à l’ermitage.»
-
-Toute l’assistance était consternée.
-
---«Ne le retenez point, Sire Empereur», dit alors le saint ermite. «A
-Jésus-Christ il s’est donné. Laissez-le suivre sa voie.»
-
---«Je n’insiste plus», répondit l’Empereur. «Je ferai ce qu’il désire.»
-
- * * * * *
-
-Qu’ajouterai-je, grands et petits qui m’écoutez?
-
-Sur l’ordre de l’Empereur, on construisit une litière somptueuse. Et,
-Robert y ayant été placé, un long cortège d’enfants, de dames, de
-damoiselles, d’hommes, de seigneurs et de vilains, de riches et de
-pauvres, un long cortège, conduit par l’Empereur et sa cour, accompagna
-la litière de Robert jusqu’à une grande lieue de Rome. Au moment de la
-séparation, tous les yeux étaient pleins de larmes.
-
- * * * * *
-
-Dans la forêt de Marabonde, auprès du saint ermite, Robert peu à peu
-guérit et se rétablit. Il menait la vie de prières et d’abstinence de
-son compagnon.
-
- * * * * *
-
-Le saint ermite, qui était fort vieux, vint à mourir. Robert l’enterra
-dans la petite chapelle de l’ermitage, puis mena seul la vie qu’ils
-avaient menée ensemble jusqu’alors.
-
- * * * * *
-
-Robert survécut de nombreuses années à son compagnon. Il servait Dieu de
-tout son cœur, loin du siècle. On conte que pour lui Dieu fit maints
-miracles, et que tous ceux qui allaient l’implorer le tenaient un saint.
-Mais cela aussi serait une autre histoire.
-
- * * * * *
-
-Quand il mourut dans son ermitage, les Romains allèrent en magnifique
-procession chercher son corps. On l’enterra dans l’église de
-Saint-Jean-de-Latran, à main droite quand on y entre. C’est là que fut
-son tombeau. Et le corps y serait encore, si n’avait pas eu lieu par la
-suite ce que je vais vous dire pour terminer.
-
-Un jour qu’il y avait à Rome un extraordinaire concours de gens de tous
-pays célébrant la fin de quelque horrible guerre, un riche personnage du
-Puy-en-Velay se fit conter la vie de Robert le Diable. Il en fut si
-touché, qu’il ravit à la tombe de Saint-Jean-de-Latran tout ce qu’il y
-trouva d’ossements et de cendre. Il les emporta. Près du Puy, au bord de
-la rivière, il fit construire une abbaye. L’abbaye devint célèbre, et
-elle le fut longtemps sous le nom de Saint Robert.
-
-
- FIN
-
-
-
-
- TABLE DES CHAPITRES
-
-
-I.--Robert le Diable 13
-
-II.--Le pèlerin de Rome 39
-
-III.--Le chevalier pénitent 55
-
-IV.--Un singulier bouffon 75
-
-V.--Le fou et la folle 101
-
-VI.--Le mystérieux chevalier 115
-
-VII.--La chasse au vainqueur 133
-
-VIII.--Le bienfaiteur introuvable 159
-
-IX.--Le chevalier blanc 171
-
-X.--La couronne de Robert 187
-
-
-ACHEVÉ D’IMPRIMER
-LE 15 AVRIL 1925
-PAR F. PAILLART, A
-ABBEVILLE (FRANCE)
-
-
-BIBLIOTHÈQUE DU HÉRISSON
-
-ANTHOLOGIE
-des Écrivains Morts à la Guerre
-(1914-1918)
-
-publiée par l’Association des Écrivains Combattants
-sous la direction de THIERRY SANDRE
-
-
-Ouvrage complet en quatre volumes de 800 p. chacun, format 15×21
-
-Exemplaires ordinaires 100 fr. les 4 volumes
-Exemplaires sur Madagascar (nᵒˢ I à XXV) 1120 fr. --
-Exemplaires sur Lafuma pur fil (nᵒˢ 1 à 250) 335 fr. --
-
-
-ŒUVRES DE THIERRY SANDRE
-
-(volumes in-8 couronne 12×19)
-
-
-LE PURGATOIRE, prix Goncourt 1924 20ᵉ mille
-MIENNE, roman 15ᵉ mille
-MOUSSELINE, roman 20ᵉ mille
-
-
-TRADUCTIONS
-
-_LE CHAPITRE TREIZE_, d’ATHÉNÉE, prix Goncourt 1924 (12ᵉ mille).
-_LE LIVRE DES BAISERS_, de JEAN SECOND.
-_LES AMOURS DE FAUSTINE_, de JOACHIM DU BELLAY.
-_LA TOUCHANTE AVENTURE DE HÉRO ET LÉANDRE_, de MUSÉE.
-_LES ÉPIGRAMMES D’AMOUR_, de RUFIN.
-
-
-Exemplaires sur Alfa français 7.50
- -- -- Arches ou pur fil 22--
-Exemplaires sur Hollande 33--
- -- -- Madagascar 55--
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'HISTOIRE MERVEILLEUSE DE ROBERT LE
-DIABLE ***
-
-Updated editions will replace the previous one--the old editions will
-be renamed.
-
-Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
-law means that no one owns a United States copyright in these works,
-so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the
-United States without permission and without paying copyright
-royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part
-of this license, apply to copying and distributing Project
-Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm
-concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark,
-and may not be used if you charge for an eBook, except by following
-the terms of the trademark license, including paying royalties for use
-of the Project Gutenberg trademark. If you do not charge anything for
-copies of this eBook, complying with the trademark license is very
-easy. You may use this eBook for nearly any purpose such as creation
-of derivative works, reports, performances and research. Project
-Gutenberg eBooks may be modified and printed and given away--you may
-do practically ANYTHING in the United States with eBooks not protected
-by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the trademark
-license, especially commercial redistribution.
-
-START: FULL LICENSE
-
-THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
-PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
-
-To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
-distribution of electronic works, by using or distributing this work
-(or any other work associated in any way with the phrase "Project
-Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full
-Project Gutenberg-tm License available with this file or online at
-www.gutenberg.org/license.
-
-Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project
-Gutenberg-tm electronic works
-
-1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
-electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
-and accept all the terms of this license and intellectual property
-(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
-the terms of this agreement, you must cease using and return or
-destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your
-possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a
-Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound
-by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the
-person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph
-1.E.8.
-
-1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
-used on or associated in any way with an electronic work by people who
-agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this
-agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm
-electronic works. See paragraph 1.E below.
-
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the
-Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
-of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual
-works in the collection are in the public domain in the United
-States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
-United States and you are located in the United States, we do not
-claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
-displaying or creating derivative works based on the work as long as
-all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
-that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting
-free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm
-works in compliance with the terms of this agreement for keeping the
-Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily
-comply with the terms of this agreement by keeping this work in the
-same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when
-you share it without charge with others.
-
-1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
-what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
-in a constant state of change. If you are outside the United States,
-check the laws of your country in addition to the terms of this
-agreement before downloading, copying, displaying, performing,
-distributing or creating derivative works based on this work or any
-other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no
-representations concerning the copyright status of any work in any
-country other than the United States.
-
-1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
-
-1.E.1. The following sentence, with active links to, or other
-immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear
-prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work
-on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the
-phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed,
-performed, viewed, copied or distributed:
-
- This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
- most other parts of the world at no cost and with almost no
- restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it
- under the terms of the Project Gutenberg License included with this
- eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the
- United States, you will have to check the laws of the country where
- you are located before using this eBook.
-
-1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is
-derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not
-contain a notice indicating that it is posted with permission of the
-copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in
-the United States without paying any fees or charges. If you are
-redistributing or providing access to a work with the phrase "Project
-Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply
-either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or
-obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm
-trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
-with the permission of the copyright holder, your use and distribution
-must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
-additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
-will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works
-posted with the permission of the copyright holder found at the
-beginning of this work.
-
-1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
-License terms from this work, or any files containing a part of this
-work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
-
-1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
-electronic work, or any part of this electronic work, without
-prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
-active links or immediate access to the full terms of the Project
-Gutenberg-tm License.
-
-1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
-compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
-any word processing or hypertext form. However, if you provide access
-to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format
-other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official
-version posted on the official Project Gutenberg-tm website
-(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
-to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
-of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain
-Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the
-full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1.
-
-1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
-performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
-unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
-access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works
-provided that:
-
-* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
- the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
- you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed
- to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has
- agreed to donate royalties under this paragraph to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
- within 60 days following each date on which you prepare (or are
- legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
- payments should be clearly marked as such and sent to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
- Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg
- Literary Archive Foundation."
-
-* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
- you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
- does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
- License. You must require such a user to return or destroy all
- copies of the works possessed in a physical medium and discontinue
- all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm
- works.
-
-* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
- any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
- electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
- receipt of the work.
-
-* You comply with all other terms of this agreement for free
- distribution of Project Gutenberg-tm works.
-
-1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
-Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than
-are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
-from the Project Gutenberg Literary Archive Foundation, the manager of
-the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the Foundation as set
-forth in Section 3 below.
-
-1.F.
-
-1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
-effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
-works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
-Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm
-electronic works, and the medium on which they may be stored, may
-contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate
-or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
-intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
-other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
-cannot be read by your equipment.
-
-1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
-of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
-Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
-Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
-liability to you for damages, costs and expenses, including legal
-fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
-LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
-PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
-TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
-LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
-INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
-DAMAGE.
-
-1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
-defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
-receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
-written explanation to the person you received the work from. If you
-received the work on a physical medium, you must return the medium
-with your written explanation. The person or entity that provided you
-with the defective work may elect to provide a replacement copy in
-lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
-or entity providing it to you may choose to give you a second
-opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
-the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
-without further opportunities to fix the problem.
-
-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO
-OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
-LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
-
-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of
-damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
-violates the law of the state applicable to this agreement, the
-agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
-limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
-unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
-remaining provisions.
-
-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in
-accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
-production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm
-electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
-including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
-the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
-or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
-additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
-Defect you cause.
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
-www.gutenberg.org
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation's website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without
-widespread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
-state visit www.gutenberg.org/donate
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-
-Most people start at our website which has the main PG search
-facility: www.gutenberg.org
-
-This website includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
diff --git a/old/65684-0.zip b/old/65684-0.zip
deleted file mode 100644
index 7878f4f..0000000
--- a/old/65684-0.zip
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/65684-h.zip b/old/65684-h.zip
deleted file mode 100644
index e254ca5..0000000
--- a/old/65684-h.zip
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/65684-h/65684-h.htm b/old/65684-h/65684-h.htm
deleted file mode 100644
index e3ac3d3..0000000
--- a/old/65684-h/65684-h.htm
+++ /dev/null
@@ -1,4282 +0,0 @@
-<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN"
-"http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd">
-
-<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr">
- <head> <link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" />
-<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=utf-8" />
-<title>
- The Project Gutenberg eBook of Robert le Diable, par Theirry Sandre.
-</title>
-<style type="text/css">
-
-a:link {background-color:#ffffff;color:blue;text-decoration:none;}
-
- link {background-color:#ffffff;color:blue;text-decoration:none;}
-
-a:visited {background-color:#ffffff;color:purple;text-decoration:none;}
-
-a:hover {background-color:#ffffff;color:#FF0000;text-decoration:underline;}
-
-big {font-size: 130%;}
-
-body{margin-left:4%;margin-right:6%;background:#ffffff;color:black;font-family:"Times New Roman", serif;font-size:medium;}
-
-.bbox {border:solid 4px black;
-margin:1em auto;max-width:60%;}
-
-.bbox2 {border:solid 3px black;
-margin:1em auto;max-width:80%;}
-
-.bxx {border-top:2px solid black;border-bottom:3px double black;}
-
-.c {text-align:center;text-indent:0%;}
-
-.cbastt {text-align:center;text-indent:0%;font-weight:bold;
-font-size:110%;}
-
-.fint {text-align:center;text-indent:0%;
-margin-top:2em;}
-
- h1 {margin-top:5%;text-align:center;clear:both;
-font-weight:bold;}
-
- h2 {margin-top:4%;margin-bottom:2%;text-align:center;clear:both;
- font-size:150%;font-weight:bold;}
-
- hr {width:90%;margin:.5em auto .5em auto;clear:both;color:black;}
-
- hr.full {width: 60%;margin:2% auto 2% auto;border-top:1px solid black;
-padding:.1em;border-bottom:1px solid black;border-left:none;border-right:none;}
-
- img {border:none;}
-
-.letra {font-size:250%;float:left;margin-top:-1%;}
-
-.nind {text-indent:0%;}
-
- p {margin-top:.2em;text-align:justify;margin-bottom:.2em;text-indent:4%;}
-
-.pagenum {font-style:normal;position:absolute;
-left:95%;font-size:55%;text-align:right;color:gray;
-background-color:#ffffff;font-variant:normal;font-style:normal;font-weight:normal;text-decoration:none;text-indent:0em;}
-.x-bookmaker .pagenum {display: none;}
-
-.rt {text-align:right;}
-
-small {font-size: 70%;}
-
-.smcap {font-variant:small-caps;font-size:120%;}
-
-table {margin-top:2%;margin-bottom:2%;margin-left:auto;margin-right:auto;border:none;}
-</style>
- </head>
-<body>
-
-<div style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of L'Histoire merveilleuse de Robert le Diable, by Thierry Sandre</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
-at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you
-are not located in the United States, you will have to check the laws of the
-country where you are located before using this eBook.
-</div>
-
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: L'Histoire merveilleuse de Robert le Diable</p>
-<p style='display:block; margin-top:0; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:0;'>remise en lumière pour édifier les petits et distraire les autres</p>
-
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Thierry Sandre</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: June 24, 2021 [eBook #65684]</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div>
-
-<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Véronique Le Bris, Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)</div>
-
-<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'HISTOIRE MERVEILLEUSE DE ROBERT LE DIABLE ***</div>
-<hr class="full" />
-
-<div class="c">
-<img src="images/cover.jpg" height="500" alt="" />
-</div>
-
-<p class="c">BIBLIOTHÈQUE DU HÉRISSON</p>
-<div class="bbox">
-<p class="c">THIERRY SANDRE<br />
-(PRIX CONCOURT 1924)</p>
-
-<h1><small>L’HISTOIRE MERVEILLEUSE<br />
-<small>DE</small></small><br />
-<big>ROBERT LE DIABLE</big></h1>
-
-<p class="c">ROMAN<br /><br />
-<img src="images/colophon.png"
-width="75"
-alt=""
-/>
-
-<br /><br />
-AMIENS<br />
-EDGAR MALFÈRE<br />
-1925</p>
-</div>
-
-<p class="c"><small>DIXIÈME MILLE</small></p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_1" id="page_1">{1}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_2" id="page_2">{2}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_3" id="page_3">{3}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<p class="c">
-L’HISTOIRE MERVEILLEUSE<br />
-<br />
-DE<br />
-<br /><big>
-R O B E R T &nbsp; L E &nbsp; D I A B L E</big><br />
-<span class="pagenum"><a name="page_4" id="page_4">{4}</a></span></p>
-
-<hr />
-
-<p class="c">DU MÊME AUTEUR:</p>
-
-<hr style="width: 5%;" />
-
-<p class="nind">VERS:</p>
-
-<ul>
-<li><i>Le Fer et la Flamme</i> (1919. Librairie <span class="smcap">Perrin</span>.)</li>
-<li><i>Fleurs du Désert</i> (1921. <span class="smcap">A. Messein.</span>)</li>
-</ul>
-
-<p class="nind">ESSAIS:</p>
-
-<ul>
-<li><i>Apologie pour les Nouveaux-Riches</i> (1921. <span class="smcap">A. Messein.</span>)</li>
-<li><i>Le Purgatoire</i>, souvenirs d’Allemagne (1924. <span class="smcap">E. Malfère.</span>)</li>
-</ul>
-
-<p class="nind">ROMANS:</p>
-
-<ul>
-<li><i>Mienne</i> (1923. <span class="smcap">E. Malfère.</span>)</li>
-<li><i>Le Chèvrefeuille</i> (1924. N. R. F.)</li>
-<li><i>Mousseline</i> (1924. <span class="smcap">E. Malfère.</span>)</li>
-<li><i>Monsieur Jules</i> (1925. <span class="smcap">Albin Michel.</span>)</li>
-<li><i>L’histoire merveilleuse de Robert le Diable</i> (1925. <span class="smcap">E. Malfère.</span>)</li>
-</ul>
-
-<p class="nind">TRADUCTIONS:</p>
-
-<ul>
-<li><span class="smcap">Jean Second</span>: <i>Le Livre des Baisers</i> (1922. <span class="smcap">E. Malfère.</span>)</li>
-<li><span class="smcap">Joachim du Bellay</span>: <i>Les Amours de Faustine</i> (1923. <span class="smcap">Ibid.</span>)</li>
-<li><span class="smcap">Musée</span>: <i>La touchante aventure de Héro et Léandre</i> (1924. <span class="smcap">Ibid.</span>)</li>
-<li><span class="smcap">Athénée</span>: <i>Le chapitre treize</i> (1924. <span class="smcap">Ibid.</span>)</li>
-<li><span class="smcap">Rufin</span>: <i>Epigrammes</i> (1922. <span class="smcap">A. Messein.</span>&mdash;1925. <span class="smcap">E. Malfère.</span>)</li>
-<li><span class="smcap">Sulpicia</span>: <i>Tablettes d’une Amoureuse</i> (1922. <span class="smcap">E. Champion.</span>)</li>
-<li><span class="smcap">Zaïdan</span>: <i>Al Abbassa</i>, roman (1912. <span class="smcap">Fontemoing.</span>)</li>
-<li>&mdash; <i>Allah veuille!</i> roman (1924. <span class="smcap">E. Flammarion.</span>)</li>
-</ul>
-
-<hr style="width: 5%;" />
-
-<p class="nind">EN PRÉPARATION:</p>
-
-<ul>
-<li><i>Le pays de tous les mirages</i>, essai.</li>
-<li><i>La vie ardente de Gabriel-Tristan Franconi.</i></li>
-<li><i>Vie de Socrate.</i></li>
-<li><i>Le roman de Daphnis et Chloé</i>, traduction.</li>
-<li><i>Poésies complètes de</i> <span class="smcap">Méléagre</span>.</li>
-<li><i>L’Algérienne</i>, roman (<span class="smcap">E. Malfère.</span>)</li>
-<li><i>L’Églantine</i>, roman (N. R. F.)</li>
-<li><i>Samothrace</i>, roman (<span class="smcap">Albin Michel.</span>)</li>
-</ul>
-
-<hr style="width: 5%;" />
-
-<p class="c">Le prix Goncourt 1924 a été décerné à Thierry Sandre pour <i>Le
-<span class="pagenum"><a name="page_5" id="page_5">{5}</a></span>Chèvrefeuille</i>, <i>Le Purgatoire</i>, et <i>Le Chapitre Treize</i> d’Athénee.</p>
-
-<hr />
-
-<p class="c">
-BIBLIOTHÈQUE DU HÉRISSON<br />
-<br />
-THIERRY SANDRE<br />
-<br />
-<br />
-L’Histoire Merveilleuse<br />
-<br />
-de<br />
-<br /><big><big>
-Robert le Diable</big></big><br />
-<br />
-REMISE &nbsp; EN &nbsp; LUMIÈRE<br />
-POUR ÉDIFIER LES PETITS<br />
-ET DISTRAIRE LES AUTRES<br />
-<br />
-<img src="images/colophon.png"
-width="75"
-alt=""
-/><br />
-<br />
-AMIENS<br />
-EDGAR MALFÈRE<br />
-1925<br />
-<br />
-Dixième mille<br />
-<span class="pagenum"><a name="page_6" id="page_6">{6}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<p class="c">JUSTIFICATION DU TIRAGE</p>
-
-<p class="c">Il a été tiré:</p>
-
-<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
-<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0.5em;">20 exemplaires sur Madagascar, numérotés de A à T.</span></td></tr>
-<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0.5em;">50 exemplaires sur Hollande, numérotés de I à L.</span></td></tr>
-<tr><td align="left">130 exemplaires sur Lafuma pur fil, numérotés de 1 à 130.</td></tr>
-<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0.5em;">50 exemplaires hors commerce sur Turner Azur.</span></td></tr>
-</table>
-
-<p class="c"><i>Copyright 1925 by Edgar Malfère.</i><span class="pagenum"><a name="page_7" id="page_7">{7}</a></span></p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_8" id="page_8">{8}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_9" id="page_9">{9}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<p class="c"><i>A l’incomparable Fagus</i></p>
-
-<h2><a name="AVERTISSEMENT" id="AVERTISSEMENT"></a><i>AVERTISSEMENT</i></h2>
-
-<p><i>Robert le Diable, personnage légendaire, eut une longue popularité dans
-les campagnes françaises. Mais la littérature, envahissant tout, a peu à
-peu détruit nos légendes, soit que par esprit démocratique elle les
-négligeât comme indignes d’un peuple éclairé, soit quelle s’en emparât
-pour en tirer d’ambitieuses moutures à l’usage d’une élite. Aujourd’hui,
-Robert le Diable n’est plus guère connu que par le souvenir d’un opéra
-de Meyerbeer (1831), dont le livret, œuvre de Scribe et de G. Delavigne,
-n’emprunte à la légende oubliée que le nom du héros.</i></p>
-
-<p><i>La légende même de Robert le Diable nous est conservée, sous forme de
-roman en vers octosyllabiques, par deux manuscrits de la Bibliothèque<span class="pagenum"><a name="page_10" id="page_10">{10}</a></span>
-Nationale,&mdash;l’un</i> (Fr. 25.516) <i>de la fin du XIIIᵉ siècle, l’autre</i> (Fr.
-24.405) <i>de la fin du XIVᵉ ou du commencement du XVᵉ,&mdash;celui-ci plus
-abondant que celui-là pour le début et plus concis pour le reste</i>.</p>
-
-<p><i>Deux éditions en ont été publiées</i>:&mdash;<i>en 1837, par G.-S. Trébutien</i>
-(Paris, Silvestre), <i>qui suivit le plus ancien manuscrit</i>;&mdash;<i>en 1903,
-par E. Löseth</i> (Paris, Société des Anciens Textes Français) <i>qui donna
-le même texte, avec les variantes du second manuscrit, et put établir
-que l’auteur anonyme, probablement picard, vécut probablement dans la
-seconde moitié du XIIᵉ siècle</i>.</p>
-
-<p><i>Il existe aussi un</i> Miracle de Notre-Dame de Robert le Diable, <i>qui est
-du XIVᵉ siècle; qui a été publié à Rouen en 1836 par Frère et Leroux de
-Lincy; qui, adapté plus tard par Edouard Fournier sous le titre de</i>
-Mystère de Robert le Diable, <i>fut joué sur la scène du Théâtre de la
-Gaîté; et qu’enfin publièrent Gaston Paris et Ulysse Robert dans le tome
-VI des</i> Miracles de Notre-Dame (Paris, 1881, Société des Anciens Textes
-Français). <i>Sauf pour le dénouement, qui s’y fait par un mariage, ce
-mystère met en<span class="pagenum"><a name="page_11" id="page_11">{11}</a></span> action le récit du roman dont nous venons de parler.</i></p>
-
-<p><i>C’est en s’inspirant de ces différents textes,&mdash;en traduisant parfois
-de près le manuscrit le plus ancien du roman et parfois en l’adaptant à
-cause de certaines longueurs qui le surchargent,&mdash;mais toujours, malgré
-de légères libertés, avec le souci de maintenir le dessein des vieux
-poètes, qu’on a composé la présente</i> Histoire merveilleuse de Robert le
-Diable.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_12" id="page_12">{12}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_13" id="page_13">{13}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_14" id="page_14">{14}</a></span>&nbsp; </p>
-<p><span class="pagenum"><a name="page_15" id="page_15">{15}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<h2><a name="CHAPITRE_I" id="CHAPITRE_I"></a><small>CHAPITRE PREMIER</small><br /><br />
-
-<span class="bxx">
-ROBERT LE DIABLE</span></h2>
-
-<p class="nind"><span class="letra">E</span>COUTEZ-MOI, grands et petits. Je veux vous conter une histoire
-merveilleuse à souhait. C’est une histoire de jadis et c’est l’histoire
-de Robert le Diable.</p>
-
-<p>Jadis, voilà longtemps, fort longtemps, il y avait un duc de Normandie
-très riche, très valeureux, aimé de tous ses vassaux, et réputé pour sa
-bravoure et sa justice. Il eût été le plus heureux des hommes, s’il
-avait eu l’espoir qu’après sa mort son duché passât en de bonnes mains.
-Mais nul enfant ne lui était né qui réjouît sa vieillesse, et le duc se
-désolait de n’avoir pas d’héritier.<span class="pagenum"><a name="page_16" id="page_16">{16}</a></span></p>
-
-<p>Plus encore que le duc, se lamentait la duchesse. Elle était fille de
-comte, et douce, et gentille, et pleine de toutes sortes de qualités. On
-l’aimait bien aussi. Elle accueillait les pauvres gens avec des paroles
-tendres; nul ne s’adressait à la duchesse sans obtenir d’elle réparation
-ou récompense. Et comme on connaissait quel était son chagrin de n’avoir
-pas d’enfant, chacun la plaignait et s’attristait de sa peine.</p>
-
-<p>Vainement, pendant de longues années, le duc et la duchesse avaient prié
-Dieu de leur accorder un témoignage vivant de sa bienveillance. Ils
-avaient fait de grandes promesses, ils avaient fait de grandes prières:
-ils demeuraient sans enfant.</p>
-
-<p>Souvent, la duchesse, pour pleurer, se retirait dans le château, tandis
-que le duc courait les bois à la poursuite de quelque cerf. A mesure que
-les années s’ajoutaient aux années, elle souffrait davantage. Elle
-songeait aux malheureuses femmes qui n’ont pas toujours à manger pour
-elles-mêmes et qui doivent néanmoins nourrir trois ou quatre petits, et
-elle songeait à elle, qui aurait pu élever si facilement tant<span class="pagenum"><a name="page_17" id="page_17">{17}</a></span>
-d’enfants, et qui n’en avait pas un seul. Et elle se croyait haïe de
-Dieu, que ses prières ne touchaient pas.</p>
-
-<p>Or, un jour après la Pentecôte, tout le pays apprit une nouvelle
-inespérée: c’est que la duchesse allait enfin être mère. Dans le duché,
-gens d’en haut et gens d’en bas en firent de belles fêtes. Du premier au
-dernier, et depuis le duc jusqu’au plus humble vilain, tous se
-réjouirent, tant par affection pour la duchesse que par contentement
-personnel, à la pensée qu’un héritier digne de leur duc leur
-maintiendrait en paix et prospérité la campagne et les bourgs.</p>
-
-<p>Hélas, je vous le dis tout de suite: ils ne se doutaient pas de ce qui
-les menaçait.</p>
-
-<p class="cbastt">*<br />* *</p>
-
-<p>L’enfant naquit. C’était un fils. Le duc manda les évêques pour le
-baptême. L’enfant reçut le sel, l’huile et l’eau; on lui donna le nom
-de<span class="pagenum"><a name="page_18" id="page_18">{18}</a></span> Robert, puis on le remit aux nourrices chargées de le nourrir. Il
-venait à peine de naître, il se montra tout aussitôt méchant et
-terrible.</p>
-
-<p>Quel enfant, Seigneur, quel enfant! Nuit et jour, il pleure et crie sans
-raison. Quoi qu’on fasse, il ne s’apaise jamais. Que la nourrice, pour
-essayer de le calmer, lui offre le sein, il crie encore et la mord
-furieusement. Il ne laisse pas un instant de repos à ceux qui l’ont en
-garde. On ne sait ce qu’il veut, on ne sait comment le satisfaire, on
-n’ose pas s’approcher de lui, car ses cris en redoubleraient. Les
-nourrices surtout le craignent, car il les blesse toutes l’une après
-l’autre; tellement, qu’elles durent se résoudre à l’allaiter au moyen
-d’un cornet d’ivoire; mais, pour se venger d’elles, et ne pouvant plus
-les mordre, il les bourrait de coups de pied. Quel enfant, Seigneur,
-quel enfant! Et que promet pareille enfance? La duchesse et le duc se le
-demandaient avec inquiétude.</p>
-
-<p>Joignez que Robert grandissait merveilleusement. Il grandissait plus en
-un jour qu’un autre en une semaine. Robuste à miracle et beau comme pas
-un, il étonnait ceux qui le<span class="pagenum"><a name="page_19" id="page_19">{19}</a></span> voyaient. Mais sa précoce beauté
-s’éclipsait devant son effronterie aussi précoce.</p>
-
-<p>Avant l’âge, il apprit à marcher en se traînant d’escabelle en
-escabelle. C’était un jeu pour lui, et quel jeu! Ne s’amusait-il pas, en
-effet, à renverser escabelles et bancs sur les nourrices et les
-servantes? Plus tard, au reste, il eut un autre jeu: quand il marcha
-seul et put courir, il s’amusa par toute la maison à soulever la
-poussière; ou bien, s’il rencontrait un chevalier, il lui en lançait à
-poignée en plein visage, puis, le coup fait, il s’enfuyait, riant aux
-éclats. Voilà de jolis jeux, n’est-ce pas, pour un enfant?</p>
-
-<p class="cbastt">*<br />* *</p>
-
-<p>Il trompait de façon incroyable toute espèce de surveillance. On le
-croyait ici, il était là-bas. Cent fois dans la journée, il s’échappait,
-en quête d’un mauvais tour à tenter. Il se glissait partout, effrayait
-les servantes, brutalisait les valets interdits, et s’attaquait au
-premier venu.<span class="pagenum"><a name="page_20" id="page_20">{20}</a></span></p>
-
-<p>Les plus respectables vassaux de son père ne l’intimidaient point.
-Tandis que, par déférence pour le duc, ils ne résistaient pas, lui les
-mettait joyeusement à mal, déchirant robes et manteaux; et, si la
-victime faisait mine de se fâcher, il lui infligeait quelque outrage
-plus grave. De quoi les autres ne se plaignaient peut-être pas; mais peu
-à peu, à mesure que Robert grandissait et commettait de pires
-incongruités, les visiteurs devenaient plus rares à la porte du château.
-Il n’était pas de seigneur si bien apparenté qui ne redoutât de se
-trouver chez le duc en face de Robert. Et clercs et prêtres, jadis reçus
-et traités au château avec tant d’égards, imitaient prudemment les
-seigneurs.</p>
-
-<p>Robert eut quinze ans; les avanies qu’il infligeait étaient de plus en
-plus pénibles. Quant aux enfants de son âge, fils de seigneurs ou fils
-de vilains, dont il avait recherché la compagnie, mais à leur dam, ils
-le fuyaient à qui mieux mieux, le respect les retenant et la force leur
-manquant. Ils ne le nommaient entre eux que Robert le Diable.<span class="pagenum"><a name="page_21" id="page_21">{21}</a></span></p>
-
-<p>Robert le Diable! Il méritait ce nom, sans nul doute, car il s’attaquait
-à quiconque se présentait devant lui, chevalier ou goujat, homme ou
-femme, mais spécialement aux gens d’église. Tout ce qui était d’église
-excitait sa fureur, jusqu’aux objets du culte et autres précieux
-ornements, qu’il détruisait avec plaisir chaque fois qu’il en trouvait
-l’occasion. Combien de magnifiques vitraux de chapelles ne brisa-t-il
-pas à grands coups de pierres jetées? Il s’acharnait sur les malheureux
-qui se laissaient prendre par lui en flagrant délit de dévotion. De cela
-principalement on s’effrayait autour de lui, et l’on se répétait tout
-bas ce nom que les enfants lui avaient donné: Robert le Diable.</p>
-
-<p class="cbastt">*<br />* *</p>
-
-<p>Le duc, à qui les plaintes arrivaient, perdait chaque jour un peu plus
-d’espérance et de contentement. Il réprimandait Robert, lui remontrait
-l’indignité de sa conduite, l’exhortait à changer de manières, et
-n’obtenait rien.<span class="pagenum"><a name="page_22" id="page_22">{22}</a></span> Et il en venait à se demander s’il ne regrettait pas
-d’avoir tant prié pour un fils qui était un tel fils.</p>
-
-<p>La duchesse de son côté pleurait, comme elle avait pleuré quand elle se
-lamentait d’être sans enfant; mais ses larmes étaient plus amères
-qu’autrefois. Elle s’accusait d’avoir mis au monde un vrai démon dont
-elle devinait qu’il n’irait qu’empirant, et, humble et contrite, elle
-s’enfermait dans sa chambre, où elle se morfondait en secret.</p>
-
-<p>Cependant, vigoureux, alerte, beau, très beau, mais cruel, mais pervers,
-mais redoutable, très redoutable, Robert atteignit ses vingt ans. Il
-avait tout pour plaire d’abord à tout le monde, mais à qui le
-connaissait il était odieux.</p>
-
-<p>&mdash;«Seigneur», disait au duc la duchesse, «puisqu’il aime tant à se
-battre et qu’il a le sang si vif, que ne l’armez-vous chevalier?
-N’est-il pas d’âge à tenter les aventures et la guerre? Adoubez-le, vous
-le verrez se départir à l’instant de sa méchanceté, n’en doutez point,
-et tous ses vices tourneront à vertu.»</p>
-
-<p>&mdash;«Pour l’amour de vous», répondit le duc,<span class="pagenum"><a name="page_23" id="page_23">{23}</a></span> «j’en ferai l’épreuve,
-Madame, et puissiez-vous ne vous tromper point!»</p>
-
-<p>Robert pressenti ne témoigna qu’une grande joie de ce qu’on lui
-promettait.</p>
-
-<p>&mdash;«Mais c’est dur métier, Robert, que métier de chevalier», lui dit le
-duc sévèrement, «et métier qui exige bon cœur autant que bon bras, et
-cœur loyal autant que bras fort. Jamais chevalier ne doit s’attaquer
-qu’à plus puissant que lui, il doit protection aux faibles, défense aux
-chétifs, et respect aux serviteurs de Dieu. Saurez-vous bien vous
-amender, Robert, et devenir bon chevalier?»</p>
-
-<p>&mdash;«Je m’amenderai», dit Robert.</p>
-
-<p>&mdash;«Je vous adouberai donc», conclut le duc.</p>
-
-<p>La duchesse déjà souriait d’espoir. Avait-elle trouvé le moyen de sauver
-son fils?</p>
-
-<p class="cbastt">*<br />* *</p>
-
-<p>Dans la nuit de la Pentecôte de sa vingtième année, Robert devint
-chevalier.</p>
-
-<p>A Argences, ville qui est près de Caen, eurent<span class="pagenum"><a name="page_24" id="page_24">{24}</a></span> lieu les honneurs, la
-fête et les réjouissances. Le duc fit grandement les choses. Des épées,
-des lances, des écus et des chevaux furent offerts à cent gentilshommes
-en don d’amitié. On distribua de l’or et de la monnaie aux vilains. Les
-valets et les jongleurs reçurent de dignes étrennes. Bref, la fête fut
-parfaite, et parfaite surtout à cause de Robert, qui se montra fort
-enjoué, fort doux, et véritablement méconnaissable. De quoi tout le
-monde se réjouit davantage, et le duc plus que quiconque.</p>
-
-<p>Au lendemain de l’assemblée, Robert devait faire ses premières armes au
-Mont Saint-Michel, en Bretagne.</p>
-
-<p>Il s’y rendit accompagné de force chevaliers et d’une escorte
-magnifique. Tout le long du chemin, il conserva son humeur charmante. Il
-riait gentiment avec les chevaliers ses compagnons. Ses compagnons
-néanmoins se regardaient chaque fois que le cortège passait devant une
-église ou une chapelle: le nouveau chevalier négligeait en effet d’y
-descendre faire les oraisons que fait d’ordinaire tout nouveau chevalier
-qui se rend à son premier tournoi.<span class="pagenum"><a name="page_25" id="page_25">{25}</a></span></p>
-
-<p>Le tournoi du Mont Saint-Michel, de par la qualité des chevaliers qui
-allaient y prendre part, promettait d’être l’un des plus somptueux dont
-on eût jamais parlé.</p>
-
-<p>Il fut de ceux dont on parle longtemps.</p>
-
-<p>A peine entré dans la lice, Robert étonna.</p>
-
-<p>Il désarçonna l’un après l’autre en se jouant les meilleurs chevaliers.
-Il portait des coups merveilleusement redoutables. Toute l’assistance
-frémissait de sa témérité et de son bonheur. Mais, brusquement, elle
-s’indigna.</p>
-
-<p>Réveillé par le plaisir de la lutte, Robert s’emportait. Comme s’il eût
-à mener une guerre à mort, il poursuivait les chevaliers, les
-désarçonnait, s’arrêtait au-dessus d’eux, et menaçait de leur couper la
-tête, en riant de les obliger à demander grâce.</p>
-
-<p>Des cris s’élevèrent. Les chevaliers, déçus, ne voulurent plus affronter
-Robert furieux. Mécontents, ils se retirèrent. Le tournoi fut bientôt
-déserté.</p>
-
-<p>La fête s’acheva dans la consternation générale. Et le duc reprit
-tristement le chemin de son château.<span class="pagenum"><a name="page_26" id="page_26">{26}</a></span></p>
-
-<p class="cbastt">*<br />* *</p>
-
-<p>Robert, triomphant et joyeux de sa victoire, ne songea qu’à renouveler
-ailleurs son triomphe.</p>
-
-<p>Fier de sa lance, il courut à tous les tournois dont il apprenait la
-nouvelle. On le vit chevaucher ainsi par la Bretagne, par la France et
-par la Lorraine.</p>
-
-<p>A tous les tournois il se présentait. Mais, dès qu’il entrait dans la
-lice, la lutte courtoise, qui est de règle entre chevaliers, dégénérait
-en bataille véritable et combat sanglant.</p>
-
-<p>Robert chevalier était resté, hélas! le Robert de toujours.</p>
-
-<p>Peu à peu, partout, à son approche, les tournois se suspendirent. Peu à
-peu, l’on n’entendit plus annoncer de tournoi. Les chevaliers ne se
-souciaient point de risquer sans raison leur vie et leur honneur.<span class="pagenum"><a name="page_27" id="page_27">{27}</a></span></p>
-
-<p class="cbastt">*<br />* *</p>
-
-<p>Satisfait du renom qu’il s’était acquis, et n’ayant plus le loisir de
-l’accroître, puisque les chevaliers refusaient de se rencontrer avec
-lui, satisfait de la crainte qu’il inspirait et de son audace indomptée,
-Robert s’en revint au château de son père.</p>
-
-<p>Il s’en revint en laissant sur sa route des traces de son passage.
-C’était sa joie de voir fuir devant lui vilains et bourgeois, vieillards
-et damoiselles. Il revint au château, précédé d’une gloire sinistre.</p>
-
-<p>Abusant de sa force et de l’impunité que lui valait son rang, il
-s’abandonnait à tous ses désirs, maltraitait le menu peuple, inventait
-des brimades souvent tragiques et réservait au clergé ses entreprises
-les plus hardies.</p>
-
-<p>Il commit tant d’excès que nul n’en sait le compte exact. A quoi bon les
-détailler? Il en commit tant que le bruit s’en répandit au loin, jusqu’à
-Rome, et si bien que le Pape, fatigué<span class="pagenum"><a name="page_28" id="page_28">{28}</a></span> des prières qu’on lui en adressa,
-excommunia Robert, et menaça d’excommunier le duc, et tout le duché, si
-le scandale ne cessait point.</p>
-
-<p>Le duc prit alors une décision griève: il interdit sa maison à Robert et
-le bannit de son domaine, lui enjoignant de n’y plus reparaître jamais,
-sous peine de déchéance immédiate. S’il en eut du chagrin, je vous le
-laisse à penser: un père ne chasse pas son fils sans que le cœur lui
-saigne. Mais que dirons-nous de la duchesse, mère désespérée, qui
-n’avait que la ressource de cacher sa honte au fond du château?</p>
-
-<p class="cbastt">*<br />* *</p>
-
-<p>Robert, lui, ne s’émut point.</p>
-
-<p>&mdash;«Tête-Dieu!» s’écria-t-il. «Mon père me chasse? Croit-il donc qu’on me
-puisse ainsi ravir son héritage? J’y ai droit, je le veux, je l’aurai.
-Me croit-il donc sans volonté? Je sais ce que je veux. Ah! l’on se
-fâche? Il paraît que j’ai fait mal? C’est bien, je ferai pis.»<span class="pagenum"><a name="page_29" id="page_29">{29}</a></span></p>
-
-<p>Il sortit du château, plein de morgue et de résolution. Sans tarder, il
-réunit une bande de francs vauriens, larrons habitués à toutes les
-audaces, coupe-jarrets, tire-laine, garnements et chenapans dont le
-commerce lui était agréable.</p>
-
-<p>&mdash;«A mon ordre!» leur dit-il. «Il passe sur les chemins des pèlerins et
-des marchands plus chargés d’or que vous: nous changerons les rôles.
-Vous êtes pauvres et les abbayes normandes sont riches: nous les
-pillerons, et les richesses en deviendront nôtres. Suivez-moi, c’est moi
-qui commande.»</p>
-
-<p>Il les emmena dans une forêt, près de Rouen, ville qui est sur la Seine.
-Là fut leur retraite et leur réduit. De là, ils partirent pour des
-embuscades et des assauts.</p>
-
-<p>Jusqu’alors, Robert avait agi seul, et ses forfaits, tout exécrables
-qu’ils étaient, n’avaient pas eu le caractère monstrueux qu’ils prirent
-par la suite. Chef de bande, en effet, Robert organisa d’affreux
-brigandages et se rendit coupable de crimes démesurés.</p>
-
-<p>En peu de temps, l’épouvante gagna tout le pays.<span class="pagenum"><a name="page_30" id="page_30">{30}</a></span></p>
-
-<p>Avant la fin de l’année, vingt abbayes avaient été incendiées, sans
-préjudice des horreurs infligées aux occupants, moines ou nonnes, et le
-nombre des attentats commis un peu partout, sur des voyageurs, marchands
-ou pèlerins, dames ou damoiselles, dans la campagne ou dans les bourgs,
-était incroyable. Ils brûlaient, pendaient, égorgeaient, détroussaient,
-pillaient.</p>
-
-<p>La peur et la colère grondaient dans tout le duché.</p>
-
-<p class="cbastt">*<br />* *</p>
-
-<p>A bout de patience, le duc fit proclamer qu’on eût à s’emparer de Robert
-et de ses bandits, afin que justice impitoyable fût tirée de leurs
-crimes. Mais, loin de rassurer les vassaux, l’annonce faite à son de
-trompe en tous lieux aggrava la panique.</p>
-
-<p>&mdash;«Pour narguer le duc, Robert va se venger contre nous!» se disaient
-moines et paysans.</p>
-
-<p>Et tous de s’éloigner, abandonnant abbayes et masures.<span class="pagenum"><a name="page_31" id="page_31">{31}</a></span></p>
-
-<p>Cependant l’ordre lancé par le duc avait troublé quelques-uns des
-bandits. Plusieurs songeaient déjà que la mesure était comble et le
-châtiment peut-être imminent; plusieurs reprochaient à Robert, mais en
-eux-mêmes, sans oser le lui dire à la face, de les avoir entraînés trop
-loin; plusieurs avaient des remords et commençaient à se prendre en
-horreur. D’autres persévéraient avidement, rageusement, dans la voie où
-Robert les conduisait. Et Robert reconnaissait bien ses fidèles.</p>
-
-<p>Pour réveiller les indécis, il résolut de frapper un coup d’audace.</p>
-
-<p class="cbastt">*<br />* *</p>
-
-<p>Le duc tenait sa cour dans le moment au château d’Arques. La duchesse
-s’y trouvait aussi. Or il y avait dans le voisinage une abbaye fameuse,
-que le duc et la duchesse protégeaient entre toutes.</p>
-
-<p>&mdash;«C’est là que j’irai», dit Robert. «Le duc verra que je ne crains
-point ses menaces.»<span class="pagenum"><a name="page_32" id="page_32">{32}</a></span></p>
-
-<p>Sitôt conçu, sitôt exécuté.</p>
-
-<p>Suivi de ses gens, Robert força la porte de l’abbaye. Une soixantaine de
-nonnes y vivaient. Il se rua dans la maison, l’épée basse. Les nonnes
-terrifiées attendaient leur destin sans remuer. Robert, qui ne se
-contenait plus, leur enfonçait son épée dans la gorge. Il en tua plus de
-cinquante. Ce fut un carnage indescriptible. La maison retentissait de
-cris et de gémissements.</p>
-
-<p>Robert riait d’un rire sauvage. Une torche à la main, il parcourut
-l’abbaye, des dortoirs aux étables et de la chapelle aux cuisines,
-mettant tout à feu. Il courait comme un forcené, et riait, sans se
-soucier de ses gens, ni de rien, ni de personne. Puis, son œuvre
-achevée, il sortit de la maison en flammes, toujours courant et riant
-toujours.</p>
-
-<p>Alors il s’aperçut qu’il était seul. Ses compagnons avaient disparu.</p>
-
-<p>Il éclata de rire.</p>
-
-<p>Bondissant en selle, il piqua son cheval. Des hennissements de la bête
-affolée, toute la forêt sonna. Furieux, toujours furieux, les épe<span class="pagenum"><a name="page_33" id="page_33">{33}</a></span>rons
-ensanglantés, Robert brochait vers la ville. Et il riait toujours, et
-son visage était hideux à voir.</p>
-
-<p class="cbastt">*<br />* *</p>
-
-<p>A son arrivée, une surprise l’arrêta net dans la cour du château. Il eut
-l’impression subite que le château était désert. Debout sur sa selle au
-milieu de la cour, il regarda de droite et de gauche, en haut et en bas.
-Nul ni nulle ne se montrait.</p>
-
-<p>Il appela. Nul ni nulle ne répondit à ses cris.</p>
-
-<p>Robert réfléchit profondément.</p>
-
-<p>&mdash;«Se sont-ils tous enfuis?» se demanda-t-il. «Mais pourquoi?»</p>
-
-<p>Il ne riait plus.</p>
-
-<p>Et il eut tout à coup la révélation de sa destinée.</p>
-
-<p>Il éprouvait qu’une force inconnue le dominait, qui faisait de lui un
-être odieux à tout le monde et que tout le monde évitait. Il n’avait le
-plus souvent que des impulsions mauvaises<span class="pagenum"><a name="page_34" id="page_34">{34}</a></span> et de féroces desseins, et,
-chaque fois qu’il méditait quelque action, une pensée aussitôt le
-saisissait, irrésistible et le précipitait vers le mal.</p>
-
-<p>&mdash;«D’où vient», se dit-il, «que je sois tel?» Il baissait la tête.</p>
-
-<p>&mdash;«Suis-je donc né tel?» se dit-il.</p>
-
-<p>Il songea soudain à sa mère.</p>
-
-<p>&mdash;«Elle n’a jamais paru devant moi fort assurée», se dit-il encore.</p>
-
-<p>Puis il leva la tête vers le ciel.</p>
-
-<p>Et il s’écria:</p>
-
-<p>&mdash;«Par les clous et la croix, par la naissance et la mort de
-Jésus-Christ qui fit et créa le monde! je jure que je saurai pourquoi je
-suis si méchant.»</p>
-
-<p class="cbastt">*<br />* *</p>
-
-<p>Robert marcha tout droit vers la chambre de sa mère.</p>
-
-<p>En l’apercevant, la duchesse se dressa. Lui, tira sort épée, claire et
-tranchante. La duchesse<span class="pagenum"><a name="page_35" id="page_35">{35}</a></span> tomba quasi pâmée aux pieds de son fils.</p>
-
-<p>&mdash;«Mon fils», dit-elle, «que veux-tu faire? Quelle faute ai-je commise,
-que tu tires ton épée contre moi?»</p>
-
-<p>Robert répondit:</p>
-
-<p>&mdash;«Il faut que vous me disiez promptement, ou promptement vous mourrez,
-pourquoi je suis si impie et si plein de malheur que je ne puisse voir
-créature de Dieu sans lui vouloir mal aussitôt.»</p>
-
-<p>&mdash;«Mon fils», dit la duchesse, «à Dieu ne plaise que je te conte la
-vérité! Tu en aurais tant de chagrin et tant de honte, que tu me tuerais
-quand tu le saurais. Et tu n’aurais pas pitié de moi.»</p>
-
-<p>&mdash;«Point!» répondit Robert. «Puisque vous en savez la vérité, contez-la
-moi donc tout de suite exactement. Et si vous m’en cachez la moindre
-chose, vous voyez cette épée tranchante?»</p>
-
-<p>Il n’acheva point.</p>
-
-<p>&mdash;«Las!» dit la duchesse, «toute la faute me revient.»</p>
-
-<p>&mdash;«A vous, ma mère?»<span class="pagenum"><a name="page_36" id="page_36">{36}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;«A moi, mon fils.»</p>
-
-<p>&mdash;«Et pourquoi donc?»</p>
-
-<p>&mdash;«Parce que, désespérée de n’avoir point d’enfant après dix-sept années
-de mariage, je fus assez imprudente pour douter de Dieu Notre Seigneur,
-et assez téméraire pour croire que l’Autre m’exaucerait mieux.»</p>
-
-<p>Robert murmura:</p>
-
-<p>&mdash;«L’Autre? Ils m’appellent Robert le Diable.»</p>
-
-<p>La duchesse poursuivit:</p>
-
-<p>&mdash;«Ce fut un jour que ton père s’en était allé chasser au bois, que je
-fis ma détestable prière. Quand le duc revint, il me trouva toute en
-larmes, il me prit dans ses bras pour me consoler, et ce fut ce jour-là
-que d’avance je te perdis par ma faute.»</p>
-
-<p>Elle sanglotait. Elle acheva:</p>
-
-<p>&mdash;«Beau fils, je n’ai plus rien à te dire.»</p>
-
-<p>Robert ne répondit rien.</p>
-
-<p>Comme sa mère le lui avait annoncé, il eut tant de chagrin et de honte
-qu’il en demeurait confondu.</p>
-
-<p>Mais il ne tua point la duchesse. Il pleurait.<span class="pagenum"><a name="page_37" id="page_37">{37}</a></span></p>
-
-<p class="cbastt">*<br />* *</p>
-
-<p>Robert pleurait. Lourdes, les larmes lui coulaient tout le long du
-visage.</p>
-
-<p>Il dit soudain:</p>
-
-<p>&mdash;«Ma mère, je vous le jure ici: désormais, s’il plaît à Dieu, le vrai
-martyr, le Diable n’aura plus rien de moi. Qu’il s’y efforce! Je ne suis
-plus à son service, et je le frustrerai de l’un des siens.»</p>
-
-<p>Il dit encore:</p>
-
-<p>&mdash;«Ma mère, je vous le jure ici: je m’en irai sans plus attendre, à
-pied, tout seul, et mendiant ma vie, jusques à Rome. Je m’en irai vers
-le Pape, pour lui demander pénitence de mes péchés et de mes crimes. Je
-ne suis plus Robert le Diable, ma mère, voici le terme.»</p>
-
-<p>Il jeta loin de lui son épée.</p>
-
-<p>&mdash;«Adieu, ma mère,» dit-il enfin. «Vous saluerez mon père de ma part. Il
-m’avait banni de sa maison et dépossédé de mon héritage. Mais peu me
-chaut de son duché. Ce n’est point<span class="pagenum"><a name="page_38" id="page_38">{38}</a></span> telle récompense que je veux
-reconquérir, c’est mon pardon de Dieu.»</p>
-
-<p>Ainsi fit-il tout aussitôt.</p>
-
-<p>Il se coupa les cheveux, se déchaussa, changea ses vêtements de seigneur
-contre un vieux froc de pèlerin, s’arma d’un bâton, et s’en alla.</p>
-
-<p>Et la duchesse, folle de chagrin, de honte, et d’espérance, le regarda
-qui s’en allait, et elle pleurait, et elle disait:</p>
-
-<p>&mdash;«Adieu, cher fils! Je perds mon fils, je perds ma joie.»<span class="pagenum"><a name="page_39" id="page_39">{39}</a></span></p>
-
-<h2><a name="CHAPITRE_II" id="CHAPITRE_II"></a><small>CHAPITRE DEUXIÈME</small><br /><br />
-<span class="bxx">LE PÈLERIN DE ROME</span></h2>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_40" id="page_40">{40}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_41" id="page_41">{41}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<p class="nind"><span class="letra">S</span>ANS s’attarder en route et sans faire halte dans aucun château, dans
-aucun bourg, dans aucune ville, marchant seul et priant Dieu, peinant
-beaucoup et se reposant peu, Robert, à force de cheminer, atteignit
-enfin Rome.</p>
-
-<p>Il se présenta le jour même au palais du Pape. Mais il eut beau heurter,
-appeler, et crier: il ne put arriver jusqu’au Saint-Père. Perdu dans la
-foule des quémandeurs, il fut éconduit comme les autres.</p>
-
-<p>Il s’attrista. Mais il ne désespéra point.</p>
-
-<p>Comme il était homme de ressource, et joint qu’il ne pouvait tenter rien
-de plus pour<span class="pagenum"><a name="page_42" id="page_42">{42}</a></span> l’instant, il s’enquit des habitudes et du caractère du
-Pape. Et il se trouva quelqu’un pour lui apprendre tout ce qui
-l’intéressait.</p>
-
-<p>On lui apprit ainsi, parmi des choses moindres, que, quotidiennement, au
-lever du jour, dans sa chapelle particulière de Saint-Jean, le Pape
-chantait sa messe, et que nul étranger jamais n’y assistait, parce que
-des gardes en écartaient tous les curieux; puis, que nul, sous quelque
-motif que ce fût, n’était autorisé à s’approcher du Saint-Père jusqu’au
-moment de son retour au palais; et que là nul ne pénétrait, s’il n’était
-mandé par le Pape.</p>
-
-<p>Or, pour Robert, ce fut assez. Il résolut de parler au Pape dans sa
-chapelle, audace que personne avant lui n’avait eue.</p>
-
-<p class="cbastt">*<br />* *</p>
-
-<p>Un soir, après vêpres, comme la nuit tombait, quand il vit le lieu
-sombre et tranquille, Robert se glissa dans la chapelle de Saint-Jean,<span class="pagenum"><a name="page_43" id="page_43">{43}</a></span>
-et se cacha tout droit sous la plus belle stalle, qui était la stalle
-même du Pape.</p>
-
-<p>Au lever du jour, le Pape vint, accompagné de deux prêtres chenus. Il
-n’était suivi que des huissiers ordinaires qui devaient, selon leur
-rôle, défendre les portes pendant la durée de l’office pontifical.</p>
-
-<p>Bien caché, Robert entendit toute la messe. Mais, sitôt qu’elle fut
-dite, il bondit hors de sa cachette et courut vers le Pape.</p>
-
-<p>Risquant sa vie pour se sauver, Robert se prosterna vivement et cria,
-d’une voix dolente:</p>
-
-<p>&mdash;«Pitié! Pitié!»</p>
-
-<p>A son cri, les huissiers accouraient déjà, menaçants, de toutes parts.</p>
-
-<p>Mais le Pape à son tour cria:</p>
-
-<p>&mdash;«Que nul ne touche à cet homme!»</p>
-
-<p class="cbastt">*<br />* *</p>
-
-<p>Les huissiers avaient reculé. Robert, pécheur contrit, commençait a
-supplier le Pape.</p>
-
-<p>&mdash;«Ami», lui dit le Pape, «qui êtes-vous?<span class="pagenum"><a name="page_44" id="page_44">{44}</a></span> Qui vous a mis dans cette
-grande peine où je vous vois? Si vous le savez, dites-le nous.»</p>
-
-<p>&mdash;«Seigneur», répondit Robert, «la grande peine que j’ai, je veux vous
-la dire. Je suis le plus grand pécheur de ce monde.»</p>
-
-<p>Il continua:</p>
-
-<p>&mdash;«Le duc des Normands est mon père, et la duchesse fut ma mère. Pendant
-dix-sept ans, elle pria Dieu de lui accorder la grâce d’un enfant. Sans
-doute ne sut-elle pas l’en prier avec assez de ferveur; elle n’obtint
-rien pendant dix-sept ans: voilà du moins ce que je puis dire. Elle en
-eut un si grand chagrin qu’elle fut assez imprudente pour douter de Dieu
-Notre Seigneur et assez téméraire pour croire que l’Autre l’exaucerait.
-Voilà du moins ce qu’elle m’a pu dire. Né d’une naissance si funeste,
-j’ai, depuis mon premier jour, résisté et bataillé contre Notre Seigneur
-Dieu en toutes circonstances et en tous endroits. Mon âme ne
-m’appartient plus, Seigneur, et je suis perdu sans rémission, si je ne
-reçois de vous le remède qu’il me faut.»</p>
-
-<p>Puis, sans attendre, Robert confessa tous ses<span class="pagenum"><a name="page_45" id="page_45">{45}</a></span> péchés, tous ses méfaits,
-et tous ses crimes. Mot à mot, il les exposa tout au long. Une telle
-honte l’accablait qu’il pleurait, tête basse, en les exposant, inquiet
-et craintif, et, de temps en temps, il regardait le Pape à la dérobée.</p>
-
-<p>Le Pape écoutait.</p>
-
-<p>Robert se tut.</p>
-
-<p>Devant tant de péchés, tant de méfaits, et tant de crimes, le Pape
-hésitait. Il ne répondit d’abord pas.</p>
-
-<p>La figure mouillée de larmes, les yeux brûlés, le cœur meurtri, Robert
-s’émut de ce silence.</p>
-
-<p>Il s’écria de nouveau:</p>
-
-<p>&mdash;«Pitié, Seigneur! Pitié!»</p>
-
-<p class="cbastt">*<br />* *</p>
-
-<p>Le Pape eut pitié.</p>
-
-<p>&mdash;«Ami», dit-il, «sais-tu ce que tu feras? Tu resteras avec moi jusqu’à
-demain, mais pas davantage. Demain, au petit jour, je te donnerai une
-lettre. Tu t’en iras vers les montagnes, à la forêt de Marabonde. Là, tu
-suivras le<span class="pagenum"><a name="page_46" id="page_46">{46}</a></span> chemin principal. Tu arriveras à une fort belle fontaine, au
-fond de la vallée. Tu prendras à droite le long du ruisseau. Tu
-trouveras un manoir et une chapelle. Tu n’appelleras ni ne crieras. Tu
-frapperas trois coups au postichet, trois coups et rien de plus, et tu
-t’assiéras. Tu attendras que vienne t’ouvrir l’ermite qui habite là. Il
-n’y a pas au monde un ermite qui lui soit comparable, même de loin, et
-il n’est pas de jour que Dieu ne fasse pour lui des miracles. Trois fois
-par an, je vais me confesser à ce saint homme. Il est précieux. A maint
-pécheur il fut utile. Porte-lui mon salut, donne-lui la lettre que je te
-remettrai. Il saura qui tu es et ce que tu désires. Et il t’imposera,
-lui, la pénitence dont tu as besoin. Va, lève-toi, n’aie plus
-d’inquiétude.»</p>
-
-<p>Robert, tout joyeux, baisa les deux pieds du Pape.</p>
-
-<p class="cbastt">*<br />* *</p>
-
-<p>Le lendemain matin, le Pape appela Robert, lui remit, écrite et scellée,
-la lettre qu’il lui<span class="pagenum"><a name="page_47" id="page_47">{47}</a></span> avait promise, et lui ordonna de s’en aller au bois
-où demeurait l’ermite.</p>
-
-<p>Voilà Robert qui s’en va.</p>
-
-<p>Il s’en va, il se hâte, il veut gagner au plus tôt la miséricorde
-divine, il veut se tirer au plus tôt de sa peine mortelle.</p>
-
-<p>Il marche vers les montagnes, il s’engage dans la forêt, il suit le
-chemin principal, il marche toujours, il arrive à la fontaine qui est au
-fond de la vallée, il prend à droite le long du ruisseau, il marche
-encore.</p>
-
-<p>Il a tant marché par le bois, qu’il arrive enfin vers le soir à
-l’ermitage.</p>
-
-<p>Voici l’ermitage, avec sa petite porte. Robert saisit le marteau et
-frappe trois coups au postichet.</p>
-
-<p>Et voici l’ermite qui vient. Il est vieux et gris. Il vient lentement en
-s’appuyant sur une béquille.</p>
-
-<p>Il a ouvert le postichet.</p>
-
-<p>&mdash;«Dieu vous garde!» dit-il.</p>
-
-<p>Robert s’incline devant le vieillard. Puis il le salue au nom du Pape de
-Rome, et lui présente la lettre scellée.<span class="pagenum"><a name="page_48" id="page_48">{48}</a></span></p>
-
-<p>L’ermite a pris la lettre. Il lit lentement, d’un bout à l’autre, sans
-rien omettre, et, à mesure qu’il lit, il s’émeut. Et quand il a tout lu,
-il s’assied. Il pleure.</p>
-
-<p>&mdash;«Mon frère», dit l’ermite, «le malheur vous accompagnait quand vous
-êtes venu sur cette terre. Vous cherchez maintenant la pénitence des
-péchés dont vous êtes grevé. Hélas! il n’est pas d’homme qui fasse tant
-pour l’amour de Dieu qu’il soit capable de vous imposer la pénitence
-nécessaire. Quant à moi, je ne saurais m’y enhardir.»</p>
-
-<p>Robert s’alarme. Il regarde l’ermite.</p>
-
-<p>L’ermite continue:</p>
-
-<p>&mdash;«Je vous promets du moins que je ferai pour vous tout ce que je
-pourrai. Demain matin, quand je serai au plus secret de mes oraisons,
-quand je croirai tenir Notre Seigneur, je le prierai qu’il daigne
-m’inspirer. Si Dieu veut avoir pitié de vous, il m’inspirera, et je
-saurai la pénitence qu’il vous impose. Repentez-vous jusque-là de vos
-péchés, mon frère, afin que demain vous en puissiez être lavé.»</p>
-
-<p>Cependant l’ermite emmène Robert au loge<span class="pagenum"><a name="page_49" id="page_49">{49}</a></span>ment qu’il lui destine. Il lui
-sert ensuite du pain, des œufs, et de l’eau, pour le remettre des
-fatigues de la journée. Puis il lui apporte de l’herbe. Et Robert se
-fait un lit, et se couche, car la nuit est venue.</p>
-
-<p class="cbastt">*<br />* *</p>
-
-<p>Quand l’aube parut, le saint ermite se leva, prit sa chandelle et sa
-lanterne; puis il appela Robert et lui dit:</p>
-
-<p>&mdash;«Venez, mon frère, à la chapelle.»</p>
-
-<p>D’un bond, Robert fut debout.</p>
-
-<p>Il suivit l’ermite. Mais, sitôt entré, il s’étendit de tout son long
-devant l’autel, et pria. Jamais prisonnier enchaîné ne pria si
-instamment Dieu de le délivrer de son enfer.</p>
-
-<p>De son côté, l’ermite commençait à dire:</p>
-
-<p>&mdash;«Introïbo...»</p>
-
-<p>Lorsqu’il en fut à l’élévation, à l’instant qu’il tenait proprement le
-Corps de Notre Seigneur, l’ermite, d’un cœur simple et les yeux pleins<span class="pagenum"><a name="page_50" id="page_50">{50}</a></span>
-de larmes, pria Dieu de l’éclairer, et de lui envoyer l’inspiration dont
-il avait besoin pour ordonner à Robert une pénitence à la mesure de son
-repentir.</p>
-
-<p>Alors il y eut un silence.</p>
-
-<p>Et l’on raconte qu’à partir de ce moment l’ermite avait l’air rasséréné
-et qu’il s’empressa d’achever sa messe.</p>
-
-<p>La messe achevée, il appela Robert:</p>
-
-<p>&mdash;«Ami», dit-il, «écoutez une bonne nouvelle. Dieu consent que vous
-soyez sauvé. Quittez donc toute inquiétude: vous saurez bientôt ce que
-Dieu de vous exige. Je n’ai qu’une crainte: c’est que vous ne puissiez
-pas endurer la pénitence qui vous est imposée.»</p>
-
-<p>&mdash;«Seigneur», répondit Robert, «sachez-le bien: il n’est rien au monde
-que je ne sois prêt à faire pour reprendre mon âme au Diable qui en veut
-sa part.»</p>
-
-<p>&mdash;«Dieu vous aime», dit l’ermite, «puisqu’il vous inspira de venir
-jusqu’à moi. Écoutez donc, beau doux ami, et apprenez la pénitence que
-Dieu me révéla tout à l’heure.»<span class="pagenum"><a name="page_51" id="page_51">{51}</a></span></p>
-
-<p class="cbastt">*<br />* *</p>
-
-<p>Alors, l’ermite prononça:</p>
-
-<p>&mdash;«Tout d’abord, de par Dieu, et sans faute, il faut que vous
-contrefassiez si parfaitement l’innocent et le fol, que l’on vous
-poursuive par les rues à coups de bâtons et de pierres, sans compter les
-huées qui vous accueilleront partout. Mais, où que vous soyez,
-gardez-vous de frapper personne! Faites-en seulement semblant, afin
-d’éloigner de vous les vilains et autres rustres qui vous attaqueront
-lâchement. Et ne laissez passer un seul jour sans amasser après vous le
-peuple de la ville, même si vingt mille gueux vous devaient assaillir,
-conspuer, battre, exciter, ou meurtrir.»</p>
-
-<p>Robert ne répondit point.</p>
-
-<p class="cbastt">*<br />* *</p>
-
-<p>L’ermite continua:</p>
-
-<p>&mdash;«Cette première pénitence, ami, est fort rude et cruelle. Mais l’autre
-est encore plus douloureuse. Dès que vous serez parti d’ici, et où que
-vous alliez et que vous vous trouviez<span class="pagenum"><a name="page_52" id="page_52">{52}</a></span> par la suite, gardez-vous de
-jamais parler, quoi que vous voyiez. Vous serez éternellement muet. Car,
-si une seule parole, quelle qu’elle soit, sort de votre bouche, quel que
-soit le besoin qui vous presse, vous retomberez aussitôt au pouvoir du
-Méchant. Néanmoins, quand vous recevrez de moi l’ordre de parler, vous
-pourrez le faire sans dommage. Veillez donc, Robert, et soyez sur vos
-gardes!»</p>
-
-<p>Robert ne répondit point.</p>
-
-<p class="cbastt">*<br />* *</p>
-
-<p>L’ermite continua:</p>
-
-<p>&mdash;«Robert, bel ami, écoutez maintenant la troisième pénitence qui vous
-est prescrite. Elle est rigoureuse et vous en souffrirez. Mais voici ce
-que Dieu vous commande. Quoi qu’il vous arrive, et quelle que soit la
-faim qui vous vienne, vous ne mangerez rien que vous n’aurez d’abord
-enlevé de force à la gueule d’un chien. Votre salut est à ce prix. Ami
-Robert, les trois pénitences que Dieu vous enjoint, vous les
-connaissez.»</p>
-
-<p>Robert s’écria.</p>
-
-<p>&mdash;«Je les ferai toutes les trois sans jamais<span class="pagenum"><a name="page_53" id="page_53">{53}</a></span> me permettre aucune
-faiblesse, même si je devais vivre encore mille années.»</p>
-
-<p>&mdash;«Bel ami», dit le saint ermite, «écoutez ceci, que j’ajoute. Si jamais
-quelqu’un, qui que ce fût, vous ordonnait au nom de Dieu de faire
-quelque chose, quoi que ce fût, faites-le, pourvu qu’on vous rappelle, à
-preuve de vérité, les trois pénitences que je vous ai de par Dieu
-prescrites.»</p>
-
-<p>Alors Robert se leva, prit rapidement congé du saint ermite, et se mit
-en route vers Rome.<span class="pagenum"><a name="page_54" id="page_54">{54}</a></span></p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_55" id="page_55">{55}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<h2><a name="CHAPITRE_III" id="CHAPITRE_III"></a><small>CHAPITRE TROISIÈME</small><br /><br />
-<span class="bxx">LE CHEVALIER PÉNITENT</span></h2>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_56" id="page_56">{56}</a></span></p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_57" id="page_57">{57}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<p class="nind"><span class="letra">L</span>E lendemain matin, Robert, armé d’un bâton, arrivait à Rome.</p>
-
-<p>Sitôt la porte de la ville franchie, il s’élança, courant, sautant,
-hennissant, contrefaisant le fol à merveille. Tant et si bien que, l’un
-après l’autre, les bourgeois sortirent de chez eux pour regarder
-l’étonnant personnage qui leur arrivait. Mais, dès qu’il en voyait un
-s’asseoir sur le seuil de sa maison, Robert se précipitait sur lui en le
-menaçant de son gourdin.</p>
-
-<p>En peu de temps, toute la ville connut le fol. Des groupes nombreux de
-badauds se portaient à sa rencontre; d’autres le suivaient. Sur son
-chemin, les huées promises allaient<span class="pagenum"><a name="page_58" id="page_58">{58}</a></span> peu à peu croissant. Bientôt le
-reste s’ensuivit. On lui jeta de la boue, des ordures, des savates; on
-le frappa. Mais lui, qui allait son chemin, obliquait parfois, et
-parfois se retournait pour faire semblant de châtier les insolents. Et
-la populace reculait. Et lui se gardait bien de donner aucun coup. Et la
-populace revenait à l’attaque.</p>
-
-<p>On comprit qu’il était plus sot que méchant, et qu’on pouvait le
-houspiller à plaisir, sans avoir rien à craindre de sa part. La foule,
-qui devient vite féroce, ne se priva point de s’amuser aux dépens du
-pauvre fol inoffensif. Et l’on en vint bientôt à le poursuivre avec des
-pierres.</p>
-
-<p>Déjà Robert saignait de plusieurs coups reçus. Il commençait à faiblir.
-Il voulut s’échapper. Mais la foule s’était amassée autour de lui. Il
-suait à grosses gouttes. La force loi manqua, et l’haleine. Il crut
-qu’on voulait l’assommer sur place. Aussi, faisant un dernier effort, il
-s’ouvrit un passage, et, fuyant sans se retourner, il courut tout droit
-vers la tour maîtresse qui se dressait au cœur de la ville, et qui était
-la tour du palais de l’Empereur.<span class="pagenum"><a name="page_59" id="page_59">{59}</a></span></p>
-
-<p>Maintenant, si vous voulez bien me prêter un peu d’attention, je vais
-vous conter quelque chose d’inouï, mais auparavant je vous parlerai de
-l’Empereur.</p>
-
-<p class="cbastt">*<br />* *</p>
-
-<p>L’Empereur dont je vous parle, et qui régnait alors à Rome, était
-assurément le meilleur empereur du monde. Il avait toutes les vertus:
-bravoure, générosité, courtoisie. Et il était aimé de tous ses sujets,
-sauf d’un seul qui le haïssait profondément, et qui était son propre
-Sénéchal, lequel avait pu oublier ses devoirs jusqu’à déclarer la guerre
-à son maître et seigneur.</p>
-
-<p>Au reste, voici pourquoi.</p>
-
-<p>L’Empereur avait une fille, si belle, que nul ne connaissait de femme
-plus belle. Elle était malheureusement affligée, depuis sa naissance,
-d’une cruelle infirmité: elle était muette. Elle entendait bien et
-comprenait tout ce que l’on disait; mais elle ne parlait pas; elle
-n’expri<span class="pagenum"><a name="page_60" id="page_60">{60}</a></span>mait ses pensées que par signes. Or, comme elle était néanmoins
-la grâce et la beauté mêmes, le Sénéchal s’était épris d’elle, mais
-épris à ce point, qu’il eût accepté de s’en aller pieds nus et sans
-ressources à travers le monde, pourvu qu’il eût avec lui la blonde
-damoiselle.</p>
-
-<p>Il l’avait demandée en mariage à l’Empereur. Mais l’Empereur, qui
-n’avait pas d’autre héritier, chérissait tendrement sa fille: il la lui
-refusa. S’il avait prétexté qu’elle était trop jeune, il aurait
-peut-être éconduit le Sénéchal sans l’irriter. Peut-être toutefois
-avait-il ses raisons, que nous ne connaissons pas, d’agir autrement.</p>
-
-<p>Le Sénéchal pourtant était de haute naissance. Il possédait vingt
-bourgs, trente châteaux, et quatre villes en Lombardie. Sa famille était
-des mieux réputées et des plus glorieuses, et il n’y avait pas dans tout
-l’empire de seigneur qui comptât à son actif autant de terres que lui.
-Du refus de l’Empereur, il éprouva donc chagrin, honte, colère, et
-l’envie de se venger.</p>
-
-<p>Voilà donc pourquoi le Sénéchal avait déclaré<span class="pagenum"><a name="page_61" id="page_61">{61}</a></span> la guerre à l’Empereur.
-Il la mena rapidement et durement. Il envahit les terres impériales, les
-ravagea, et menaça Rome. En vain l’Empereur avait-il essayé de résister.
-Le Sénéchal, excellent guerrier, s’était ouvert par la force le chemin.
-Il n’assiégeait pas encore la ville. Il s’en tenait même à une assez
-grande distance, se contentant d’occuper les marches de l’empire, car il
-préférait peut-être intimider seulement l’Empereur et il craignait
-peut-être aussi de s’aventurer trop; mais les Romains craignaient qu’il
-ne poussât plus loin ses succès, et ils n’osaient non plus s’aventurer
-loin de leur capitale.</p>
-
-<p>Or les choses étaient en cet état, quand Robert, contrefaisant le fol et
-poursuivi par la populace, se dirigea vers le palais de l’Empereur.</p>
-
-<p class="cbastt">*<br />* *</p>
-
-<p>A cette heure là, l’Empereur était à table.</p>
-
-<p>Robert, courant et suant, se précipita sur la porte du palais.
-L’huissier de service voulut<span class="pagenum"><a name="page_62" id="page_62">{62}</a></span> l’arrêter, avec son bâton. Mais Robert,
-harcelé par ses bourreaux, lui échappa savamment d’un bond de côté, et
-franchit le porche.</p>
-
-<p>L’huissier appelait à l’aide. Et, tandis qu’à la porte du palais
-d’autres sergents contenaient la populace, quatre huissiers s’élancèrent
-à la poursuite du fol. Mais il était déjà loin d’eux.</p>
-
-<p>Robert ne s’arrêta que devant l’Empereur, où il s’assit, souffla, et
-respira. Les huissiers cependant paraissaient, bâton à la main.</p>
-
-<p>&mdash;«Qu’on le laisse!» cria l’Empereur. «Cet innocent est ici sous ma
-protection. Et qu’on lui donne à manger!»</p>
-
-<p>On s’empressa d’obéir. On apporta du pain blanc, un hanap plein de vin,
-un plat de viande, et l’on posa le tout devant Robert.</p>
-
-<p>Mais il se passa une chose inattendue. Le fou prit la viande, le pain et
-le vin, et jeta le tout loin de lui.</p>
-
-<p>On s’étonna grandement.</p>
-
-<p>&mdash;«Voilà certes un fol original!» dit l’Empereur. «Ne se nourrit-il que
-de son extravagance?»</p>
-
-<p>Et il ajouta:<span class="pagenum"><a name="page_63" id="page_63">{63}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;«Eh bien! qu’on le laisse en repos. Il mangera quand il aura faim.»</p>
-
-<p>Robert put respirer en paix, et se remettre de ses émotions de la
-journée. Nul ne l’importuna, nul même ne lui adressa la moindre parole.
-Et lui se garda bien de sonner mot.</p>
-
-<p>Et le repas autour de sa folle personne continua.</p>
-
-<p class="cbastt">*<br />* *</p>
-
-<p>L’Empereur était assis plus haut que les convives, sous un dais
-somptueux.</p>
-
-<p>A un certain moment, il laissa tomber sous la table un os qu’il tenait.
-C’était à dessein. C’était pour son chien favori, celui-là, et celui-là
-seul de tous ses limiers, qui avait de droit sa place près de l’Empereur
-pendant les repas.</p>
-
-<p>Le chien avait vu tomber l’os sous la table. D’un coup de gueule, il le
-happa.</p>
-
-<p>Mais il se passa alors une autre chose inattendue.</p>
-
-<p>D’un bond, Robert s’était jeté sur le chien.<span class="pagenum"><a name="page_64" id="page_64">{64}</a></span> Il lui arracha l’os de la
-gueule, l’emporta, et se mit à le ronger avidement, mais si avidement,
-qu’on eût dit qu’il allait le broyer entre ses dents.</p>
-
-<p>L’Empereur éclata de rire.</p>
-
-<p>&mdash;«Voici maintenant une autre merveille!» dit-il. «Jamais je n’ai rien
-vu de tel. Ce fol refuse le pain, la viande et le vin, et il enlève à
-mon chien un os où il n’y a rien à manger. C’est un innocent parfait!»</p>
-
-<p>Sur quoi, l’Empereur débonnaire ordonna d’apporter au chien de la viande
-et du pain en abondance.</p>
-
-<p>&mdash;«Puisqu’il ne veut manger qu’après le chien, servez le chien!» dit
-l’Empereur. «Il se pourra peut-être ainsi rassasier.»</p>
-
-<p>Ainsi fut fait.</p>
-
-<p>A mesure qu’on servait de la viande et du pain au limier, Robert lui
-sautait dessus en grimaçant, lui arrachait le morceau de la gueule, et
-le dévorait à belles dents. Et à chaque morceau, il manifestait son
-contentement avec force signes de joie vers l’Empereur.<span class="pagenum"><a name="page_65" id="page_65">{65}</a></span></p>
-
-<p class="cbastt">*<br />* *</p>
-
-<p>L’Empereur s’amusait fort du spectacle que lui offrait Robert. Toute
-l’assistance riait comme l’Empereur.</p>
-
-<p>&mdash;«Jamais nous ne vîmes fol si fantaisiste!» disaient-ils.</p>
-
-<p>Ils ajoutaient:</p>
-
-<p>&mdash;«On ne devrait point maltraiter un fol si gentil.»</p>
-
-<p>Et l’Empereur décida:</p>
-
-<p>&mdash;«Je jure par ma barbe et ma tête que celui-là sera châtié qui le
-maltraitera. Tant que ce fol voudra demeurer à la Cour, j’interdis qu’on
-le touche. Il est venu à moi, je le protégerai. Et qu’il soit libre
-d’aller et venir à sa guise par le palais et par la ville! Telle est ma
-volonté.»</p>
-
-<p>Cependant Robert s’était rassasié. Quand il n’eut plus faim, écoutez la
-troisième merveille que virent l’Empereur et tous les assistants.<span class="pagenum"><a name="page_66" id="page_66">{66}</a></span></p>
-
-<p>Il prit du pain, en fit de gros moellons, en mit un dans sa bouche;
-puis, marchant à quatre pattes, lui qui était seigneur et gentilhomme et
-l’héritier du duc de Normandie, il se dirigea vers le chien, et, de sa
-bouche, lui mit le moellon de pain dans la gueule. Ainsi fit-il
-plusieurs fois, tant pour le pain que pour la viande, au grand
-étonnement de tous ceux qui le regardaient, et à la grande satisfaction
-du limier qui retrouvait ce qu’il avait cru perdre, et qui certainement
-n’avait jamais eu si copieuse ventrée que ce jour-là.</p>
-
-<p class="cbastt">*<br />* *</p>
-
-<p>Le repas achevé, le chien repu s’en alla vers son chenil, qui était dans
-un retrait, sous l’escalier de la chapelle particulière du palais
-impérial.</p>
-
-<p>Moulu des coups dont la populace l’avait accablé, Robert, cherchant un
-gîte pour y dormir, suivit le chien. Et, content de sa journée<span class="pagenum"><a name="page_67" id="page_67">{67}</a></span> en dépit
-des horions qu’on ne lui avait pas épargnés, il s’étendit à côté du
-chien sous l’escalier de la chapelle.</p>
-
-<p>Mais l’Empereur, mis en goût de curiosité par tout ce qu’il avait déjà
-vu de Robert, avait regardé ce que faisait son fou. Il alla donc à son
-tour vers le chenil, espérant y assister à quelque nouvelle extravagance
-de Robert.</p>
-
-<p>L’Empereur fut déçu: Robert déjà dormait.</p>
-
-<p>&mdash;«Qu’il se repose!» dit-il, «et que nul ne le trouble!»</p>
-
-<p class="cbastt">*<br />* *</p>
-
-<p>Robert dormit à loisir. Quand il s’éveilla, il avait soif. Il se signa,
-se leva, et se mit en quête d’un peu d’eau.</p>
-
-<p>Le voilà parti, visitant la cour du palais, allant à droite, allant à
-gauche, montant, descendant, examinant chaque coin, prenant connaissance
-des lieux, entrant partout sans être arrêté ni chassé, et sans demander
-rien à personne. Errant ainsi, il pénétra dans un jardin magni<span class="pagenum"><a name="page_68" id="page_68">{68}</a></span>fique,
-fort soigneusement entretenu, mais fort peu fréquenté.</p>
-
-<p>Au bout du jardin, dans le verger, il y avait une fontaine. L’eau en
-était claire, pure et tentante. Robert l’éprouva bonne, et il se
-persuada qu’il n’avait jamais rencontré de fontaine comparable.</p>
-
-<p>Elle était, il est vrai, délicieusement située. Un pin l’ombrageait. A
-l’entour, c’était la solitude fraîche des arbres, des fleurs ici, et là
-des légumes. Tout un côté du palais la dominait, mais, dans l’immense
-mur, il n’y avait qu’une fenêtre; encore était-elle fort petite, et
-juste assez large pour qu’une seule personne pût s’y accouder. Et je
-vous dirai sans plus attendre que c’était la fille de l’Empereur qui
-avait désiré qu’on lui perçât là cette fenêtre; car elle pouvait de là
-contempler toute la plaine environnante et même la mer, qu’elle aimait
-d’apercevoir dans le lointain. Et la charmante princesse venait souvent
-s’accouder à cette fenêtre.</p>
-
-<p>Robert n’avait souci que de boire. Il but. Puis, sans regarder vers le
-mur et la fenêtre, il sortit du jardin et regagna son lit de paille<span class="pagenum"><a name="page_69" id="page_69">{69}</a></span>
-sous l’escalier de la chapelle, où il s’endormit de nouveau, et si
-profondément qu’il ne se réveilla plus de toute la nuit.</p>
-
-<p class="cbastt">*<br />* *</p>
-
-<p>Le lendemain, à l’aube, le bon Empereur se leva pour entendre la messe,
-comme il faisait chaque jour.</p>
-
-<p>Quelle joie pour Robert! De son réduit, qui est sous les degrés de la
-chapelle, il peut entendre la messe de l’Empereur.</p>
-
-<p>Mais le jour s’est éclairé. Robert songe qu’il a sa pénitence à faire.</p>
-
-<p>Et le voilà qui se met, comme la veille, à courir par les rues de la
-ville en contrefaisant le fol.</p>
-
-<p>Il court, il sautille, il hennit ou brait, crie ou bêle, se démène,
-soulève derrière lui le scandale, car il ne doit pas se cacher, car il
-doit exciter les risées, les huées, et les coups des badauds.<span class="pagenum"><a name="page_70" id="page_70">{70}</a></span></p>
-
-<p>Les scènes de la veille se renouvellent. La marmaille emboîte le pas à
-l’innocent, les sarcasmes éclatent; on bouscule le pauvre diable, on le
-houspille, on le tourmente; on le frappe, on le lapide; et tant et tant
-que, lapidé, frappé, tourmenté, houspillé, bousculé, moqué, injurié,
-Robert, n’en pouvant plus, prend enfin la fuite, et, hors d’haleine,
-gagne en toute hâte, à bout de forces, son lit de paille sous l’escalier
-de la chapelle.</p>
-
-<p>Là, du moins, c’est pour lui la paix et le repos. A l’intérieur du
-palais, on observe la volonté de l’Empereur, nul n’inquiète Robert; il
-peut aller où bon lui semble.</p>
-
-<p>Dans le chenil, Robert reprend haleine tranquillement en attendant
-l’heure du repas.</p>
-
-<p>A l’heure du repas, il retrouve sa place de la veille sous les yeux de
-l’Empereur. Mais il n’aura pas à compter sur le hasard pour se nourrir.
-Le bon Empereur a déjà tout ordonné. Un valet a la charge de présenter
-au limier les mets que le fol ôtera de la gueule de son ami; car
-maintenant, déjà, le spectacle est plaisant de Robert et du chien se
-partageant leur nour<span class="pagenum"><a name="page_71" id="page_71">{71}</a></span>riture, Robert attaquant le chien qui se laisse
-dérober, et le chien recevant ensuite du fol, quand le fol n’a plus
-faim, des morceaux de choix qu’il n’eut jamais, son entière vie de chien
-durant. Et, à la vérité, l’Empereur et toute l’assistance se délectent
-du spectacle.</p>
-
-<p class="cbastt">*<br />* *</p>
-
-<p>Mais à quoi bon développer lentement ce que fit Robert ce jour-là et les
-jours, les jours très nombreux, qui suivirent? Il faudrait répéter sans
-cesse les mêmes choses, et mon conte deviendrait fastidieux. Tout ce
-qu’il avait fait le jour de son arrivée à Rome, tout ce qu’il fit de
-nouveau le lendemain, je vous dirai seulement que Robert le fit et le
-refit pendant dix années pleines.</p>
-
-<p>Pendant dix années pleines, chaque jour, Robert courut à travers la
-ville en contrefaisant le fol, ameutant la populace derrière lui,
-recevant des coups sans jamais en rendre, subis<span class="pagenum"><a name="page_72" id="page_72">{72}</a></span>sant avec fermeté toutes
-les injures et tous les outrages.</p>
-
-<p>Pendant dix années pleines, chaque jour, Robert eut sa place aux repas
-de l’Empereur et son lit de paille dans le chenil, sous les degrés de la
-chapelle. J’ajouterai toutefois que le limier était vite devenu son
-inséparable; et c’est de lui-même que, servi d’abord, il apportait à
-Robert les morceaux de viande ou de pain, et il restait devant lui
-jusqu’à ce que Robert les lui eût ôtés de sa gueule. Et chaque jour,
-pour se désaltérer, Robert allait boire à la fontaine du jardin, sous la
-petite fenêtre de la fille de l’Empereur.</p>
-
-<p>Pendant dix années pleines, Robert fit rigoureusement sa pénitence. Pas
-une fois, il ne laissa entendre le son de sa voix. Tous le croyaient
-muet, muet depuis l’enfance, muet comme la fille de l’Empereur, tous
-sans exception. Et tous sans exception ignoraient son nom et son pays.
-Et si quelqu’un soupçonna que Robert fût de haute naissance et nullement
-le fol qui divertissait tout le monde par ses grimaces, vous
-l’apprendrez plus tard, quand il faudra.<span class="pagenum"><a name="page_73" id="page_73">{73}</a></span> Mais sachez, dès à présent,
-que Robert ne commit rien pour se trahir. Il fit très rigoureusement sa
-pénitence. Et il la fit ainsi pendant dix années pleines.</p>
-
-<p>Vous pensez bien qu’après ces dix années, et même plus tôt, il était si
-méconnaissable que ni son père, ni sa mère, s’ils vivaient encore, ni
-nul de ceux qui l’avaient approché dans son enfance ou sa jeunesse,
-n’eût pu dire en le voyant:</p>
-
-<p>&mdash;«C’est Robert le Diable.»</p>
-
-<p class="cbastt">*<br />* *</p>
-
-<p>Toutefois, ces dix années que Robert fit ainsi sa pénitence à la cour de
-l’Empereur de Rome, il ne faut pas croire qu’elles se passèrent sans
-incidents dignes d’être rapportés. Oui, Robert fut tel que j’ai dit
-pendant dix années pleines, mais il le fut surtout, plus exactement,
-pendant sept années; car, à partir de la huitième année de son séjour à
-Rome, tout en con<span class="pagenum"><a name="page_74" id="page_74">{74}</a></span>tinuant de mener l’existence que vous savez, il eut
-des aventures.</p>
-
-<p>Et je vais vous conter ces aventures, qui sont surprenantes et
-merveilleuses à miracle, comme vous en pourrez juger, si vous daignez me
-prêter une oreille attentive.<span class="pagenum"><a name="page_75" id="page_75">{75}</a></span></p>
-
-<h2><a name="CHAPITRE_IV" id="CHAPITRE_IV"></a><small>CHAPITRE QUATRIÈME</small><br /><br />
-<span class="bxx">UN SINGULIER BOUFFON</span></h2>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_76" id="page_76">{76}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_77" id="page_77">{77}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<p class="nind"><span class="letra">R</span>OBERT était depuis sept ans déjà le bouffon de l’Empereur et de Rome,
-lorsque le Sénéchal, qui n’avait pas encore déposé les armes, tenta de
-nouveaux efforts pour obtenir par la violence la fille de l’Empereur.</p>
-
-<p>Contre son seigneur et maître, le Sénéchal ralluma la guerre qui
-s’éternisait. Il ne se contenta plus d’occuper les terres lointaines de
-son maître et seigneur, ni de menacer Rome à distance. Il se mit en
-campagne après de sérieux préparatifs, et le bruit se propagea
-rapidement que Rome serait à bref délai assié<span class="pagenum"><a name="page_78" id="page_78">{78}</a></span>gée, prise et incendiée,
-pillée, et livrée à la soldatesque victorieuse.</p>
-
-<p>A Rome, on s’effraya. Le Sénéchal semblait invincible. Et les Romains,
-si la paix n’eût dépendu que d’eux, l’eussent signée aussitôt, aux
-conditions qu’eut fixées le Sénéchal. Mais le Sénéchal en avait juré
-Dieu, la Croix et la Sépulture, qu’il ne signerait la paix qu’après
-avoir reçu de l’Empereur l’héritière du trône et, avec elle, exigence
-récente, la couronne. Sur quoi l’Empereur, qui avait le cœur fort,
-s’était obstiné plus que jamais, jurant de son côté que, si longtemps
-qu’il dût vivre, il ne donnerait au Sénéchal sa fille chérie, et qu’il
-préférerait se laisser brancher, écorcher, noyer ou décapiter. C’était
-donc, entre le Sénéchal et l’Empereur, la guerre à outrance.</p>
-
-<p>A la vérité, le Sénéchal paraissait assuré de la victoire. L’amour
-l’animait, et les Romains, d’autre part, n’opposaient à sa marche qu’une
-défense molle. Ils subissaient plus la guerre qu’ils ne la faisaient.
-Ils n’avaient souci que de se retrancher solidement dans Rome, et,
-plutôt que de se porter avec des troupes de choc à la<span class="pagenum"><a name="page_79" id="page_79">{79}</a></span> rencontre de
-l’envahisseur, de réparer, surélever et fortifier les remparts de leur
-ville.</p>
-
-<p>La nouvelle courut le monde que Rome avait déjà perdu sa joie, que sa
-puissance était ébranlée, que ses habitants s’enfermaient dans leurs
-murs comme dans une prison, et qu’ils n’avaient plus que deux années de
-vivres.</p>
-
-<p class="cbastt">*<br />* *</p>
-
-<p>La nouvelle en courut si bien le monde qu’elle arriva jusqu’aux Turcs de
-Roménie. Jour fatal!</p>
-
-<p>Les rois et les princes de Coroscane et d’Alénie s’assemblèrent en hâte.
-Ils tinrent un grand conseil où ils s’avisèrent que l’occasion était
-excellente de s’emparer de Rome et de conquérir sans trop de peine une
-ville affaiblie qu’ils convoitaient depuis longtemps.</p>
-
-<p>Sitôt décidé, sitôt entrepris. Promptement, les vaisseaux furent
-équipés. Et alors, en mer! Voilà les Turcs qui s’embarquent et qui
-gagnent le large avec le ferme espoir de ravager Rome. Les voiles
-pleines et les vergues hautes char<span class="pagenum"><a name="page_80" id="page_80">{80}</a></span>gées, ils cinglent, ils cinglent, les
-Turcs maudits. Et bientôt les voilà devant Rome.</p>
-
-<p>Ils débarquent sur le rivage, dressent tentes et pavillons. Deux lieues
-et plus sont occupées par leur armée, qui est nombreuse. Écus, heaumes,
-enseignes et bannières brillent au soleil. Les Turcs se sont installés
-profondément sur tout le rivage.</p>
-
-<p>A Rome, on s’alarme dès la première heure de ces mouvements qu’on
-aperçoit dans le lointain. On cherche des nouvelles, on s’inquiète, on
-monte sur les remparts, on examine la plaine; chacun donne son avis,
-chacun apporte son renseignement; des incendies s’allument à l’horizon;
-on voit briller des heaumes le long de la côte, et resplendir des
-bannières qu’on ne reconnaît pas.</p>
-
-<p>&mdash;«Que prépare le Sénéchal?» se demandent les uns.</p>
-
-<p>&mdash;«Sont-ce des alliés du Sénéchal?» se demandent les autres.</p>
-
-<p>Mais voici un messager tout courant qui bouscule les Romains dans les
-rues fourmillantes de monde.<span class="pagenum"><a name="page_81" id="page_81">{81}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;«Hé!» dit-il, «Peuple! Sottes gens! Vous ne voyez donc pas ce qui vous
-arrive? Ce sont les Turcs, les Turcs de Roménie, de Coroscane et
-d’Alénie. Ils viennent de débarquer. La plage est couverte de leurs
-troupes. Aux armes! Si vous ne leur tenez pas tête, vous êtes tous
-morts. Si vous ne marchez pas victorieusement contre eux, ils mettront
-le siège autour de la ville, et vous serez ici tous pris au piège.»</p>
-
-<p>A cette annonce, il ne faut pas le dissimuler, plus d’un Romain eut
-envie de s’enfuir.</p>
-
-<p class="cbastt">*<br />* *</p>
-
-<p>Voilà donc que le péril se complique pour le bon Empereur de Rome.
-L’arrivée des Turcs l’attriste et le confond. Vieux, le bon Empereur, un
-instant découragé, n’a plus le goût de vivre.</p>
-
-<p>Mais il se ressaisit, et il convoque au palais ses barons, les
-sénateurs, et tout ce que Rome<span class="pagenum"><a name="page_82" id="page_82">{82}</a></span> compte d’hommes nobles et sages. Il veut
-délibérer avec eux sur les mesures à prendre pour assurer la défense de
-la ville.</p>
-
-<p>Naturellement, les avis sont divers. Les uns préconisent une sortie, et
-de se jeter au corps-à-corps contre les Turcs. Dieu, disent-ils, qui a
-déjà fait maint miracle pour son peuple, ne manquera pas d’être avec eux
-dans la bataille, et il leur donnera la victoire. Selon d’autres, au
-contraire, les Romains auraient tort de s’éloigner, car ils n’ont ni
-assez de monde, ni, si le nombre n’est pas forcément indispensable, des
-hommes assez hardis.</p>
-
-<p>&mdash;«Ce qu’il faudrait», disent ceux-là, «ce serait d’appeler à l’aide les
-chevaliers lombards et de signer avec le Sénéchal une telle paix qu’il
-consentît à se mettre à leur tête. Alors, oui, nous pourrions soutenir
-la bataille.»</p>
-
-<p>Cet avis prévalut. Grands et petits, jeunes et vieux, l’approuvèrent.
-L’Empereur décida de s’y ranger.</p>
-
-<p>On choisit deux barons que le Sénéchal avait en amitié, et l’Empereur
-les envoya porter sa proposition de paix.<span class="pagenum"><a name="page_83" id="page_83">{83}</a></span></p>
-
-<p>Les barons firent diligence, gagnant par le plus court chemin le camp du
-Sénéchal. Ils répétèrent mot pour mot les paroles de l’Empereur,
-exposèrent sans en rien cacher la situation critique de Rome, avouèrent
-que les Romains effrayés étaient en péril.</p>
-
-<p>Mais le Sénéchal ne daigna même pas discuter les propositions de
-l’Empereur. Il jura que, loin de secourir aucunement l’Empereur, il ne
-s’emploierait qu’à ravager ses domaines, tant qu’il n’aurait pas reçu
-pour femme la jeune fille qu’il aimait.</p>
-
-<p>A l’offre de l’Empereur, le Sénéchal ne répondit que par un insolent
-défi. Quel chagrin n’allait pas en avoir le malheureux Empereur humilié!</p>
-
-<p class="cbastt">*<br />* *</p>
-
-<p>L’Empereur en eut un chagrin profond. Plus triste et plus découragé, il
-ne savait à quoi se résoudre. Il n’avait qu’une ressource: ordonner une
-levée en masse de tous les volon<span class="pagenum"><a name="page_84" id="page_84">{84}</a></span>taires. Il le fit, et en même temps il
-convoqua de nouveau les sénateurs et ses barons.</p>
-
-<p>Toute la ville, comme on pense, ne parlait plus que des combats
-imminents. Les dames et les damoiselles pleuraient, qui pour un père,
-qui pour un frère, qui pour un ami. La tristesse était dans toutes les
-maisons. On n’entendait plus nulle part ni chant ni musique.</p>
-
-<p>Au palais de l’Empereur, l’émotion était encore plus grande qu’ailleurs.
-Et Robert, tout muet et tout fol qu’il paraissait, s’affligeait plus que
-quiconque dans le secret de son cœur, et plus que je ne saurais le dire,
-parce qu’il souffrait de voir souffrir l’Empereur, pour qui, pauvre fol
-sans ressources, il ne pouvait rien faire.</p>
-
-<p class="cbastt">*<br />* *</p>
-
-<p>Par un mardi, au lever du jour, les Turcs se préparèrent à marcher sur
-Rome. Toutes leurs dispositions étaient prises. A l’avant-garde, ils
-avaient placé leurs meilleures troupes.<span class="pagenum"><a name="page_85" id="page_85">{85}</a></span></p>
-
-<p>Du haut des remparts, les Romains les aperçurent. L’Empereur informé fit
-crier aux armes. Il n’avait pas plus de vingt mille hommes, dit-on, à
-opposer aux Turcs.</p>
-
-<p>L’Empereur s’arma dans la cour du palais; puis, ayant rassemblé son
-monde, il répartit en brigades les éléments dont il disposait. Et il en
-mit une sous les ordres du Pape, qui était chargé de garder la bannière
-impériale contre les insultes de la gent païenne.</p>
-
-<p>Après quoi, il s’écria:</p>
-
-<p>&mdash;«Voici l’heure, Romains. Les Turcs nous viennent attaquer.
-Courons-leur sus!»</p>
-
-<p>Et, tandis que les Romains sortaient de la ville, brigade par brigade,
-l’Empereur alla prendre congé de sa fille, douce et gracieuse damoiselle
-plus vermeille qu’une rose. Il la chérissait par-dessus tout. Il pleura.
-Avant de la quitter, il eut soin de recommander à Dieu les dames et les
-damoiselles, qui toutes pleuraient comme lui par amour de lui, et
-prièrent pour détourner de leur bon Empereur toute menace de male
-fortune.</p>
-
-<p>Et maintenant c’est fait; les Turcs marchent<span class="pagenum"><a name="page_86" id="page_86">{86}</a></span> vers Rome, et les Romains
-marchent contre les Turcs, la bataille va s’engager.</p>
-
-<p class="cbastt">*<br />* *</p>
-
-<p>Les Romains sont partis, et, en les voyant s’éloigner pour la bataille,
-Robert n’a plus le courage de retenir les larmes qui lui coulent le long
-du visage. Ah! Beau Seigneur Dieu, il ne laisserait pas les Romains
-partir sans lui, s’il ne craignait pas de vous déplaire, à vous qui lui
-imposâtes sa pénitence! Il n’a pas d’autre crainte en ce monde, mais il
-a bien celle-là.</p>
-
-<p>Sous l’escalier de la chapelle, dans le chenil, sur son lit de paille,
-il pleure loin de tous les yeux indiscrets. Secrètement, mentalement,
-car il ne sonne mot jamais, pas même quand il est seul, il se lamente.
-Et il s’adresse à Notre Seigneur, mains jointes, lèvres closes, cœur
-ouvert:</p>
-
-<p>&mdash;«Dieu!» dit-il en sa pensée muette, «vous<span class="pagenum"><a name="page_87" id="page_87">{87}</a></span> qui avez sauvé tant d’âmes
-par votre force spirituelle contre les assauts du Malin, comme j’aurais
-plaisir à sauver l’Empereur contre ces Turcs qui ont pris tant
-d’orgueil! Je les saurais si durement combattre que je n’en laisserais
-pas un debout sur la place. Mais non, Dieu ne veut pas que cela soit, il
-ne veut pas que j’entre dans la mêlée. Certes, s’il daignait le vouloir,
-les Sarrasins aujourd’hui pourraient souffrir de mon entrée dans le jeu.
-Je n’aurais besoin que d’une épée nue et d’une bonne lance résistante.»</p>
-
-<p>Hélas! Robert soupire.</p>
-
-<p>Puis il se dresse, et il se dirige en pleurant vers le jardin que
-personne jamais ne trouble. Près de la source claire où il aime à
-étancher sa soif, il va s’asseoir, espérant que dans cette solitude nul
-ne le verra pleurer. Toute sa pensée est tendue vers le ciel. Il supplie
-Dieu de secourir l’Empereur dans cette bataille dangereuse où il
-voudrait être à côté de lui, pourvu que Dieu lui accordât la grâce de le
-lui permettre. Et il pleure en silence.<span class="pagenum"><a name="page_88" id="page_88">{88}</a></span></p>
-
-<p class="cbastt">*<br />* *</p>
-
-<p>Or écoutez bien.</p>
-
-<p>Vous savez qu’une fenêtre fort étroite, si étroite qu’une seule personne
-s’y pouvait accouder, dominait la fontaine et le jardin, et vous savez
-que la fille de l’Empereur aimait à s’accouder à cette fenêtre pour
-regarder la plaine et la mer.</p>
-
-<p>Ce jour-là, à l’heure où Robert déplorait auprès de la fontaine de
-n’avoir pas pu suivre l’Empereur et les barons romains, la gracieuse
-Damoiselle était accoudée à la fenêtre, car elle avait voulu le plus
-longtemps possible accompagner du regard son père et ses amis les
-chevaliers.</p>
-
-<p>La première chose qu’elle remarqua, ce fut le bouffon.</p>
-
-<p>Le bouffon tendait les mains vers le ciel comme pour prier Dieu. Et la
-jeune fille fut stupéfaite. Ce fou, que tout le monde croyait fou sans
-remède, il faisait certes à l’ordinaire<span class="pagenum"><a name="page_89" id="page_89">{89}</a></span> des folies; mais pour faire ce
-qu’il faisait à cette heure, ce jour-là, près de la fontaine, il n’était
-probablement pas aussi fou qu’on le croyait. La Damoiselle en fut tôt
-persuadée. Et elle regarda longtemps Robert.</p>
-
-<p>Cependant, ayant levé les yeux vers la plaine, elle aperçut le premier
-engagement de l’avant-garde des Turcs qui prétendaient abattre l’orgueil
-de Rome, et de l’avant-garde des Romains qui songeaient à repousser les
-envahisseurs. Déjà les archers se décochaient réciproquement des flèches
-meurtrières, et il y avait déjà des morts de part et d’autre sur le
-terrain.</p>
-
-<p>Et le cœur de la Damoiselle battit violemment.</p>
-
-<p>Mais il battit plus violemment encore, quand elle reporta son regard
-vers Robert. Car elle vit alors quelque chose de merveilleux, que je
-vous dirai tout de suite, même si vous ne croyez pas aux miracles, parce
-que je ne peux pas ne pas vous dire ce que vit la Damoiselle.<span class="pagenum"><a name="page_90" id="page_90">{90}</a></span></p>
-
-<p class="cbastt">*<br />* *</p>
-
-<p>Voici donc ce que vit la Damoiselle, du haut de sa fenêtre, ou du moins
-ce qu’on sut plus tard qu’elle vit.</p>
-
-<p>Près de la fontaine, devant le fou, un chevalier à cheval était arrêté.
-C’était un chevalier extraordinaire, un chevalier divinement beau, et
-qui avait d’abord ceci de merveilleux qu’il était tout blanc, tout vêtu,
-tout armé, tout équipé de blanc. Le haubert de ce merveilleux chevalier
-était plus blanc que l’argent; son écu, les courroies de son écu, son
-épée étaient plus blancs que des fleurs de lis; la lance, qu’il tenait
-sur sa hanche, avait une alumelle plus blanche que la neige qui tombe
-des nues; et son cheval était plus blanc qu’une fleur épanouie.</p>
-
-<p>Le chevalier mit pied à terre devant le fou, le salua, puis lui parla.
-Ses paroles, la Damoiselle ne les entendit peut-être pas. On sut plus
-tard qu’elles furent telles:</p>
-
-<p>&mdash;«Ami Robert, Dieu vous commande par<span class="pagenum"><a name="page_91" id="page_91">{91}</a></span> ma voix d’aller à la bataille. Ne
-croyez pas que je veuille vous tromper. Si vous doutez de moi, je vous
-prouverai que je ne mens point, en vous rappelant que jadis, il y a plus
-de sept ans, dans la forêt de Marabonde, vous avez reçu d’un saint
-ermite l’ordre de faire trois pénitences dont la moindre est fort
-douloureuse, et que je vous rappellerai exactement, si vous le désirez.
-Mais ne perdez pas de temps. Prenez ces armes et ce cheval, et courez au
-secours de l’Empereur.»</p>
-
-<p>Qu’elle eût entendu ou qu’elle n’eût pas entendu, la Damoiselle du moins
-vit que le fou s’étendait sur le sol, les bras en croix, dans la
-direction de l’orient; puis se relevait, prenait les armes et
-l’équipement du merveilleux chevalier, s’armait et s’équipait, se
-ceignait de l’épée, se laçait le heaume, puis sautait d’un bel élan sur
-le cheval, sans daigner se servir de l’étrier; puis prenait l’écu et se
-le passait au cou comme un homme qui sait fort bien porter un écu, puis
-saisissait la grosse lance droite que le merveilleux chevalier, alors
-désarmé, lui offrait; enfin, piquant le cheval, partait d’un bond<span class="pagenum"><a name="page_92" id="page_92">{92}</a></span>
-magnifique au galop du côté de la bataille.</p>
-
-<p>La scène s’était dénouée avec une telle promptitude et une telle
-perfection, que la Damoiselle se demanda si jamais elle avait connu plus
-noble et plus assuré chevalier que ce bouffon, qui était depuis sept ans
-le jouet de la cour et de la ville, sans qu’on eût pu savoir d’où il
-venait.</p>
-
-<p class="cbastt">*<br />* *</p>
-
-<p>Sur le cheval blanc qui l’emportait au galop vers la bataille, le
-nouveau chevalier blanc avait l’air d’un chevalier accompli.</p>
-
-<p>Il était sorti du jardin par une brèche qui s’ouvrait sur la plaine. En
-quelques bonds, il avait gagné la campagne.</p>
-
-<p>Il n’a pas perdu de temps. Le voilà dans la campagne, emporté au galop
-vers l’endroit où monte le tumulte du combat, cris divers, bruits
-d’armes, hennissements, le tout au milieu du tapage que mènent les
-Sarrasins avec leurs cors, leurs tambours et leurs trompettes, dont<span class="pagenum"><a name="page_93" id="page_93">{93}</a></span> ils
-jouent avec frénésie pour étourdir les chevaux de leurs adversaires.</p>
-
-<p>Sans s’être arrêté, sans avoir ralenti, le Chevalier blanc arrive à la
-hauteur des premiers Romains qu’il avait devant lui, lesquels sont les
-derniers de l’arrière-garde de l’Empereur. Il les dépasse. Il dépasse
-les brigades romaines l’une après l’autre, et galope toujours fièrement
-vers les Turcs.</p>
-
-<p>Tous les Romains le regardent passer du même regard. Tous se demandent
-quel est ce chevalier dont les armes resplendissent au soleil. Tous
-avouent qu’ils ne le reconnaissent pas. Tous cherchent à savoir avec
-quelle brigade il va combattre. Mais, quand ils voient qu’il galope
-droit vers les Turcs sans se soucier de se ranger dans aucune brigade,
-tous sont émerveillés.</p>
-
-<p>&mdash;«Il va vers l’Empereur», disent-ils.</p>
-
-<p>L’Empereur se tenait avec son avant-garde, qu’il commandait lui-même,
-pour mieux diriger le combat.</p>
-
-<p>Mais le Chevalier passe à côté de l’Empereur sans s’arrêter et sans le
-saluer, et pousse vers<span class="pagenum"><a name="page_94" id="page_94">{94}</a></span> l’endroit où les Turcs semblent le plus
-nombreux, le plus forts et le plus dangereux.</p>
-
-<p>L’épervier, quand il vole une caille, n’a pas plus d’impétuosité que ce
-chevalier en quête de Sarrasins.</p>
-
-<p>Maintenant c’est fait: voilà le Chevalier aux prises avec les Turcs.</p>
-
-<p class="cbastt">*<br />* *</p>
-
-<p>Au plus épais de la mêlée, il attaque les Turcs. Oh! il ne se ménage ni
-ne les ménage! A peine engagé, il en désarçonne un, en renverse deux à
-droite et à gauche, et en abat trois de trois coups directs. Dès sa
-première charge, le Chevalier blanc se signale férocement.</p>
-
-<p>Hardi! il se pousse au milieu des Turcs, fonce, pique, abat, oblique à
-droite, oblique à gauche, frappe, frappe, et frappe. En fort peu de
-temps, il en a tué trente qui jamais plus ne se relèveront.</p>
-
-<p>Il ne se tient pas quitte pour si peu. Piquant,<span class="pagenum"><a name="page_95" id="page_95">{95}</a></span> brochant, fonçant,
-obliquant, il bondit à droite, il bondit à gauche, se retourne, fonce de
-nouveau, est partout à la fois, cherche non point les hommes, mais les
-groupes; et, par la fougue de son attaque, il les disperse.</p>
-
-<p>Ce chevalier furieux déconcerte les Turcs de l’avant-garde. Déjà, c’est
-à qui n’attendra plus son assaut. Dès qu’il se dirige vers un groupe,
-les plus braves s’écartent. Ce diable de chevalier les intimide. Mais
-ils ont beau vouloir l’éviter; son cheval est si prompt qu’ils ne lui
-échappent pas.</p>
-
-<p>Alors les Turcs tentent d’assommer le Chevalier Blanc de loin, à coups
-de massue. Ils sont adroits. Plusieurs de leurs coups portent. Mais le
-Chevalier est plus résistant qu’airain battu: il subit aussi bien qu’il
-frappe. Et rien ne le renverse, ni ne l’étourdit.</p>
-
-<p>Aux coups qu’il reçoit, sa fureur redouble. Les Turcs en sentent tôt les
-effets. Leur avant-garde hésite, n’ose plus avancer, et soudain, prise
-de panique, recule.</p>
-
-<p>L’avant-garde turque se replie en désordre. La Chevalier Blanc s’élance
-à sa poursuite.<span class="pagenum"><a name="page_96" id="page_96">{96}</a></span> Et l’Empereur, joyeux du succès, crie aux siens:</p>
-
-<p>&mdash;«Piquez! Piquez! N’ayez pas peur de ces maudits. Tous sont morts,
-puisque les meilleurs sont vaincus. En avant! Celui-là les a vaincus qui
-charge devant vous. Voyez comme il les serre de près et les abat quand
-ils s’attardent! Quel est donc celui-là qui se distingue devant nous?
-Jamais je ne vis, même en songe, si redoutable chevalier. Sus donc!
-derrière lui! Et que chacun aide à sa belle besogne!»</p>
-
-<p class="cbastt">*<br />* *</p>
-
-<p>Excités par l’Empereur, les Romains s’élancent à la poursuite de
-l’avant-garde, derrière le Chevalier Blanc.</p>
-
-<p>Soudain, le Chevalier Blanc s’arrête. Il vient de briser sa lance dans
-le corps d’un chef sarrasin. N’importe! Il tire son épée; et sa fureur
-semble encore accrue.</p>
-
-<p>Il a rejoint les fuyards qui se réfugiaient dans une brigade accourue en
-renfort. Avec des<span class="pagenum"><a name="page_97" id="page_97">{97}</a></span> bonds effrayants de son cheval, il fonce résolument
-au milieu des troupes fraîches. Son épée fait voler des têtes de tous
-côtés. Des remous se produisent dans les rangs des Turcs. Aussi bien,
-derrière lui, les Romains chargent avec ardeur. Sans doute tous ne le
-valent pas; et, si les Romains n’avaient pas à leur tête ce démon qui
-décourage, il est probable qu’ils ne feraient pas reculer les Turcs, qui
-sont d’excellents guerriers. Mais le Chevalier Blanc leur ouvre le
-chemin de la victoire. Il brandit son épée brillante, et les Turcs
-tombent, ou cèdent.</p>
-
-<p>&mdash;«Après lui! Après lui!» crie l’Empereur. «Les lui laisserez-vous tuer
-tous?»</p>
-
-<p>Les Romains répondent par des cris terribles. Le Chevalier Blanc pousse
-toujours. Des vides se forment à son approche. Les Romains en profitent.
-La panique gagne la brigade turque accourue au secours de l’avant-garde.
-Le sang coule. Les Turcs tombent. Les Romains progressent. Le Chevalier
-Blanc, diable déchaîné, entraîne la déroute des ennemis.</p>
-
-<p>&mdash;«En avant!» crie l’Empereur.</p>
-
-<p>Les Turcs ont fait demi-tour. Ils s’enfuient<span class="pagenum"><a name="page_98" id="page_98">{98}</a></span> à qui mieux mieux avec des
-cris d’horreur. Sans se retourner, sans regarder s’ils sont poursuivis,
-ils se dirigent à bride abattue vers leur arrière-garde, où se trouve le
-gros de leurs troupes et leurs dernières réserves. Et leur fuite est si
-folle qu’ils mettent le désordre dans l’arrière-garde où ils arrivent
-épouvantés.</p>
-
-<p class="cbastt">*<br />* *</p>
-
-<p>La peur est contagieuse. Les Turcs de l’arrière-garde, effrayés par
-leurs frères, perdent toute leur magnifique assurance du matin. Alors,
-comme précisément l’irrésistible chevalier fond sur eux, l’épée
-haute,&mdash;suivi par tous les Romains, la lance basse,&mdash;les Turcs, sans
-combattre, sans attendre, font demi-tour et prennent la fuite.</p>
-
-<p>La déroute, subitement, de toute l’armée turque, est complète.</p>
-
-<p>Ils fuient, ils fuient vers leurs tentes, vers leurs vaisseaux, les
-Turcs orgueilleux. Ils fuient<span class="pagenum"><a name="page_99" id="page_99">{99}</a></span> avec tant d’ardeur que les Romains ont de
-la peine à les suivre. Ceux qui sont rejoints, tombent, frappés
-inexorablement. Les Romains n’ont pas le temps de faire des prisonniers.
-Ils ne poursuivent plus les Turcs, ils les pourchassent. Et la déroute
-mortelle s’étend à travers la campagne, d’un bout à l’autre de l’armée
-turque, jusqu’à la mer.</p>
-
-<p>Voici déjà les fuyards les plus rapides arrivés à hauteur de leurs
-tentes, sur le rivage. Voici bientôt tous les Turcs acculés au rivage.
-Mais ils ont d’autres soucis que de défendre leurs tentes ou de disputer
-aux Romains leurs trésors. Ils ont d’autres soucis que de laisser aux
-Romains un butin splendide. A qui mieux mieux, ils se jettent dans la
-mer à la nage. Heureux, ceux qui pourront gagner leurs vaisseaux!
-Ceux-là seront les moins nombreux. Et d’autres mourront noyés entre la
-plage et le salut; et les autres, ceux qui ne savent pas nager, seront
-massacrés sans recours sur la plage.</p>
-
-<p>Il en resta vingt mille, dit-on, au bord de l’eau, qui ne purent
-échapper aux Romains.<span class="pagenum"><a name="page_100" id="page_100">{100}</a></span> Et il s’en noya dix mille qui, fuyant les
-Romains, n’atteignirent pas aux vaisseaux de leur salut. Mais pas un
-Turc vivant ne demeura sur le rivage.</p>
-
-<p class="cbastt">*<br />* *</p>
-
-<p>Ainsi le champ de bataille appartenait aux Romains. Grande victoire!
-Rome était sauvée. Et, de surcroît, un riche butin récompensait les
-vainqueurs.</p>
-
-<p>Alors, délivrés des Turcs, les Romains se ruèrent sur les tentes
-abandonnées avec plus d’enthousiasme qu’ils n’en avaient eu d’abord en
-allant à la rencontre des envahisseurs. Et l’espoir du butin promis les
-enivrait à ce point, que nul d’entre eux ne remarqua que le Chevalier
-Blanc avait disparu.<span class="pagenum"><a name="page_101" id="page_101">{101}</a></span></p>
-
-<h2><a name="CHAPITRE_V" id="CHAPITRE_V"></a><small>CHAPITRE CINQUIÈME</small><br /><br />
-<span class="bxx">LE FOU ET LA FOLLE</span></h2>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_102" id="page_102">{102}</a></span>&nbsp; </p>
-<p><span class="pagenum"><a name="page_103" id="page_103">{103}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<p class="nind"><span class="letra">A</span> Rome, on avait déjà des nouvelles complètes de la bataille.</p>
-
-<p>Dans le palais de l’Empereur, dames et damoiselles, passant de
-l’angoisse à la joie, se félicitaient de la défaite des Turcs, et ne
-causaient entre elles que du mystérieux chevalier à l’armure plus
-blanche que neige, auquel la victoire des Romains était due.</p>
-
-<p>Toute la ville menait la même allégresse que le palais de l’Empereur. Ce
-n’étaient partout que cris, chansons, embrassades, commentaires, et
-par-dessus hommes et femmes, bourgeois et vilains, enfants et
-vieillards, les cloches déchaî<span class="pagenum"><a name="page_104" id="page_104">{104}</a></span>naient leur vacarme du haut des clochers
-sonores.</p>
-
-<p>Le peuple, ayant oublié ses craintes et sa terreur, se porta
-gaillardement au-devant des vainqueurs qui revenaient.</p>
-
-<p>Les vainqueurs rentrèrent en triomphe. Aux acclamations du peuple, ils
-répondaient par des cris d’enthousiasme.</p>
-
-<p>Le palais de l’Empereur était en fête. On y reçut les barons avec toutes
-les marques imaginables de la reconnaissance et de la satisfaction. Et
-la musique dominait les cris et les vivats.</p>
-
-<p>Quand les barons se furent débarrassés de leur haubert, en gens fatigués
-qui sont heureux de se reposer dans des vêtements plus commodes, on leur
-annonça que la table était servie. Mis en appétit par une journée
-d’épreuves, ils s’empressèrent d’escorter l’Empereur et le Pape.</p>
-
-<p>L’Empereur était la simplicité et la gentillesse mêmes. Lorsqu’on lui
-présenta l’eau, comme d’habitude, il la fit présenter d’abord au Pape;
-puis il s’effaça devant lui, le fit asseoir,<span class="pagenum"><a name="page_105" id="page_105">{105}</a></span> et ne s’assit qu’après son
-saint hôte. Après quoi, il envoya chercher sa fille, qui, toute
-charmante et gracieuse, lui renouvela sa joie de la victoire remportée;
-et, quand il l’eut fait asseoir à côté de lui, en belle place, les
-barons purent alors s’asseoir aux places qui leur étaient réservées.
-Ainsi l’exigeait l’étiquette. Et pour finir, le reste des chevaliers et
-la jeunesse noble se rangèrent sur les bas-côtés de la grande salle
-pavée.</p>
-
-<p>Alors le festin commença.</p>
-
-<p class="cbastt">*<br />* *</p>
-
-<p>Or, sur son lit de paille, dans le chenil, sous l’escalier de la
-chapelle, Robert se réveilla tandis que les invités de l’Empereur
-festoyaient avec entrain.</p>
-
-<p>Il voulut se lever, mais il se sentit douloureux et perclus. Et il
-retomba sur sa paille.</p>
-
-<p>Cependant, il songea qu’il devait faire sa pénitence comme chaque jour
-et, malgré qu’il en eût, se rendre auprès de l’Empereur, où<span class="pagenum"><a name="page_106" id="page_106">{106}</a></span> l’attendait
-son repas. Le malheureux tourna son regard vers le ciel, et
-courageusement se leva.</p>
-
-<p>Il entra sans danser ni sauter dans la salle du festin. Il eût vainement
-essayé de tenter plus que de marcher, tant il était courbatu. Et c’est
-en marchant à petits pas qu’il se dirigea vers l’Empereur.</p>
-
-<p>Les barons et les chevaliers, trop occupés de leur plaisir, ne
-remarquèrent peut-être pas tout de suite l’arrivée du bouffon.</p>
-
-<p>Mais, sitôt qu’elle l’aperçut, la fille de l’Empereur se leva de son
-siège, et, debout, s’inclina profondément devant lui pour le saluer.
-Tout le monde vit son geste, s’en étonna, et regarda le bouffon.</p>
-
-<p>Déjà, la Damoiselle se rasseyait à côté de son père.</p>
-
-<p>L’Empereur avait rougi de honte. Dans la salle, on commençait à
-chuchoter. Des propos sévères circulaient.</p>
-
-<p>&mdash;«Elle n’y pense pas!» disait-on.</p>
-
-<p>Mais, pour éviter un scandale, l’Empereur fit semblant de ne pas
-attacher d’importance au<span class="pagenum"><a name="page_107" id="page_107">{107}</a></span> geste de sa fille. Il se promettait de la
-réprimander plus tard.</p>
-
-<p>Le bouffon, cause de l’incident, s’était installé, sans paraître
-soucieux de la curiosité qu’il soulevait, à sa place ordinaire.</p>
-
-<p>Par diversion, l’Empereur le regarda. Il lui vit le visage meurtri, les
-sourcils enflés et fendus, le nez écorché, des marques rouges un peu
-partout. Et soudain il s’écria:</p>
-
-<p>&mdash;«Il y a dans cette ville bien de la perversité. Dieu maudisse les
-méchants lâches qui m’ont aujourd’hui maltraité mon bouffon! Pendant que
-nous étions au combat, ils se seront amusés de l’emmener à l’écart pour
-l’y revêtir par moquerie d’un haubert, avant de le bourrer de coups; car
-regardez: ce sont marques de haubert qui sont visibles sur son visage.»</p>
-
-<p>&mdash;«Ah! laissez donc, Sire!» dit-on autour de lui. «Ne vous fâchez pas.
-Il fut aussi à sa bataille comme nous fûmes à la nôtre, et il eut des
-coups comme nous en eûmes.»</p>
-
-<p>L’Empereur dit:</p>
-
-<p>&mdash;«Il m’est très pénible qu’on frappe un innocent. Si vous saviez de
-quelles jolies extra<span class="pagenum"><a name="page_108" id="page_108">{108}</a></span>vagances il est capable, vous ne pourriez vous
-tenir de l’aimer.»</p>
-
-<p>&mdash;«Beau Sire», dit le Pape, «faites-lui en donc faire quelqu’une.»</p>
-
-<p>On apporta au limier son repas de chaque jour.</p>
-
-<p>Jouant son rôle malgré sa gêne, le bouffon se traîna vers le chien, lui
-ôta des dents les morceaux et les mangea, simplement, sans morgue et
-sans répugnance.</p>
-
-<p>Alors, dans la salle, tous de rire, grands et petits.</p>
-
-<p>&mdash;«Jamais on ne vit fol si charmant!» disaient-ils.</p>
-
-<p>Et la fille de l’Empereur, blessée par ce qu’elle entendait, souffrait,
-étant muette, de ne pouvoir dévoiler la vérité, car elle avait tout vu,
-elle, du haut de sa fenêtre.</p>
-
-<p class="cbastt">*<br />* *</p>
-
-<p>Le festin fini, les nappes pliées, et les tables mises de côté, barons,
-chevaliers et jeunes gens<span class="pagenum"><a name="page_109" id="page_109">{109}</a></span> se rangèrent devant l’Empereur pour le
-féliciter de cette heureuse journée.</p>
-
-<p>Mais l’Empereur était vrai gentilhomme et la modestie même. Il répondit
-aux éloges qu’on lui adressait, en reportant tout le mérite de la
-victoire au Chevalier Blanc qui s’était distingué de façon si
-merveilleuse.</p>
-
-<p>Sur quoi, chacun raconta les prouesses que le Chevalier Blanc avait
-accomplies. L’un en signalait une, l’autre en décrivait une autre; tous
-célébraient sans restriction le courage et l’éclatant succès de
-l’inconnu.</p>
-
-<p>&mdash;«Comme les Turcs fuyaient devant lui!»</p>
-
-<p>&mdash;«S’ils eussent été moutons, et lui loup, ils n’eussent pas fui devant
-lui plus promptement.»</p>
-
-<p>&mdash;«Il cherchait les plus arrogants et les plus forts, et il les
-dispersait.»</p>
-
-<p>&mdash;«Il nous a tous sauvés à lui seul.»</p>
-
-<p>Ils disaient de telles choses, et davantage. Et l’Empereur s’écria:</p>
-
-<p>&mdash;«Ah! s’il daignait venir à ma cour et s’y fixer, je le ferais tout
-aussitôt comte ou duc. Il m’a tiré de peine et de honte, et de mort<span class="pagenum"><a name="page_110" id="page_110">{110}</a></span>
-peut-être. Et je perdrais plutôt mon âme que de ne lui pas rendre les
-honneurs et les récompenses qu’il mérite.»</p>
-
-<p>Alors la Damoiselle ne put pas se contenir plus longtemps.</p>
-
-<p>Elle se leva, fit des signes, indiqua le bouffon de son doigt tendu,
-balbutia comme balbutie une muette, s’irrita de n’être pas comprise,
-regarda son père, lui montra de nouveau le bouffon, fit entendre des
-sons inintelligibles, et pleura d’impatience.</p>
-
-<p>Jamais elle n’avait eu pareille attitude en public. L’Empereur en fut
-contrarié plus que je ne peux dire.</p>
-
-<p>&mdash;«Qu’on m’appelle les gouvernantes!» ordonna-t-il.</p>
-
-<p class="cbastt">*<br />* *</p>
-
-<p>Les gouvernantes venues, il leur demanda de lui expliquer ce que sa
-fille avait en tête.</p>
-
-<p>&mdash;«Sire, à vos ordres!» répondirent-elles.</p>
-
-<p>Interrogée, la jeune fille recommença ses<span class="pagenum"><a name="page_111" id="page_111">{111}</a></span> balbutiements, ses gestes,
-ses signes. Toute l’assistance attendait avec curiosité la suite de cet
-incident.</p>
-
-<p>Mais une gouvernante éclata de rire.</p>
-
-<p>&mdash;«Qu’y a-t-il?» dit l’Empereur.</p>
-
-<p>&mdash;«Sire», répondit-elle, «la Princesse déclare qu’il n’est pas d’homme
-au monde plus estimable que le bouffon.»</p>
-
-<p>&mdash;«Par ma foi», dit une autre gouvernante, «il y a plus encore.»</p>
-
-<p>&mdash;«Et quoi donc?» fit l’Empereur.</p>
-
-<p>La gouvernante expliqua:</p>
-
-<p>&mdash;«Sire, ce matin, au moment qu’après avoir dépassé le petit bois, vous
-plantiez votre bannière dans la plaine, notre Damoiselle était accoudée
-à sa fenêtre pour vous regarder, quand elle vit, sous le pin qui couvre
-la fontaine du jardin, le bouffon tendre les mains vers le ciel; puis un
-chevalier armé de blanc arriver sur un cheval blanc, descendre, donner
-ses armes et son cheval au bouffon; et le bouffon, armé, courir au galop
-vers la bataille. Ainsi le bouffon serait le preux qui déconfit les
-Turcs. Et ce n’est pas tout, Sire. Une fois la victoire assurée, le
-bouffon<span class="pagenum"><a name="page_112" id="page_112">{112}</a></span> revint au jardin, par la brèche, à cheval, avec ses armes, sauf
-la lance. Sous le pin, il rendit armes et cheval au chevalier qui les
-lui avait confiés, lequel disparut en toute hâte et s’évanouit; après
-quoi, le bouffon se lava le visage à la fontaine, car il l’avait taché
-de sang en maints endroits. Voilà, Sire, ce que votre fille dit qu’elle
-a vu avec ses yeux grands ouverts, ce qu’elle veut vous apprendre, et ce
-qu’elle vient de nous révéler.»</p>
-
-<p>&mdash;«Juste Dieu!» s’écria l’Empereur. «J’apprends maintenant merveilles,
-et c’est la première fois de ma vie que j’en apprends de semblables. Moi
-qui croyais que ma fille jolie était la plus sage des filles, la plus
-courtoise et la plus raisonnable, je vois qu’elle est devenue folle à
-plaisir, et si bien que j’aimerais mieux la savoir morte que telle. Oh!
-je devine pourquoi mon pauvre fou lui tient tant au cœur: c’est parce
-qu’il ne parle pas plus qu’elle-même. Le vilain répète souvent ce
-proverbe: «Qui se ressemble s’assemble.» Ma fille a la tête tournée.
-Emmenez-la dans sa chambre! Et surveillez-la de près, gouvernantes! Je
-ne veux plus qu’elle<span class="pagenum"><a name="page_113" id="page_113">{113}</a></span> raconte cette sotte histoire, ni qu’elle
-s’intéresse encore à mon bouffon. Elle m’a fait beaucoup de peine en se
-levant pour le saluer, quand il est entré dans la salle du festin, tout
-à l’heure. J’ai bien vu dès cet instant qu’elle était devenue aussi
-folle que lui. Emmenez-la.»</p>
-
-<p>Les gouvernantes emmenèrent la jeune fille en larmes.</p>
-
-<p>Cet incident marqua la fin des réjouissances. Le Pape, d’abord, prit
-congé de l’Empereur. Puis, peu à peu, tous les invités se retirèrent. Et
-Robert alla reprendre en se traînant sa place ordinaire dans le chenil,
-sous l’escalier de la chapelle.</p>
-
-<p class="cbastt">*<br />* *</p>
-
-<p>Ainsi s’acheva cette grande journée, et telle fut la première des
-aventures de Robert que je vous avais annoncées pour la huitième année
-de son séjour à Rome et de sa pénitence. Mais je vous conterai les
-autres sans tarder.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_114" id="page_114">{114}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_115" id="page_115">{115}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<h2><a name="CHAPITRE_VI" id="CHAPITRE_VI"></a><small>CHAPITRE SIXIÈME</small><br /><br />
-<span class="bxx">LE MYSTÉRIEUX CHEVALIER</span></h2>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_116" id="page_116">{116}</a></span>&nbsp; </p>
-<p><span class="pagenum"><a name="page_117" id="page_117">{117}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<p class="nind"><span class="letra">T</span>OUT ce qui avait pu des Turcs échapper aux Romains, après la déroute
-conduite par le Chevalier Blanc, s’était empressé de lever l’ancre et de
-gagner la haute mer.</p>
-
-<p>Ils rentrèrent chez eux, penauds et marris, pour ne pas dire plus. Un
-lourd ressentiment leur emplissait le cœur. Ils avaient tous perdu
-quelque parent sur le rivage romain. Et ils haïssaient Rome, moins
-encore peut être à cause des pertes qu’elle leur avait infligées, qu’à
-cause de la honte qu’ils rapportaient de leur expédition manquée. Dans
-tout leur pays, ce ne furent<span class="pagenum"><a name="page_118" id="page_118">{118}</a></span> bientôt que plaintes, lamentations, cris,
-et projets de vengeance.</p>
-
-<p>Les princes païens, émirs et rois, excités par les rumeurs de leurs
-gens, se promirent et se jurèrent de ne pas laisser leur affront impuni.
-L’injure atteignait toute leur race. Ils décidèrent de s’en laver, de
-venger leurs morts, et de punir Rome, rigoureusement, dès que le beau
-temps leur permettrait de tenter la mer.</p>
-
-<p>L’expérience les avait instruits. Ils connaissaient les difficultés de
-l’entreprise. Aussi ne voulurent-ils se lancer dans une nouvelle
-expédition qu’après avoir réuni des troupes suffisantes et préparé
-jusque dans ses moindres détails leur attaque future.</p>
-
-<p>Leur flotte fit l’objet de leurs premiers soins. Ils réparèrent leurs
-nefs, firent construire, sans s’inquiéter de la dépense, des vaisseaux
-de bord, des chaloupes et des barques, de spacieux chalands et des
-galères. A ces apprêts, ils passèrent la plus grande partie de la
-mauvaise saison. Ils s’assurèrent également de précieuses alliances, et
-ne négligèrent rien pour que leur<span class="pagenum"><a name="page_119" id="page_119">{119}</a></span> entreprise eût toutes les chances
-d’avoir un bon succès.</p>
-
-<p class="cbastt">*<br />* *</p>
-
-<p>Au printemps, ils convoquèrent leur armée.</p>
-
-<p>Elle était deux fois plus nombreuse que la première. Il y avait des
-Sarrasins de tous les pays, des Arabes et des Commains, des Turcs de
-Coroscane et de Nirvane. Et tous étaient animés des plus vifs sentiments
-de haine.</p>
-
-<p>Ils s’embarquèrent, donnèrent toute la voile, et cinglèrent tant et tant
-à la clarté du ciel diurne et des étoiles, qu’ils touchèrent, après une
-courte navigation, au rivage romain.</p>
-
-<p>Ils étaient si sûrs d’eux-mêmes, qu’ils ne prirent pas la peine de se
-dissimuler. Fort tranquillement, ils débarquèrent et s’établirent sur la
-côte, comme la première fois. Ils laissaient entendre, à qui voulait,
-qu’ils venaient venger leurs morts et qu’ils n’avaient pas le moindre
-doute sur les succès de leur expédition.<span class="pagenum"><a name="page_120" id="page_120">{120}</a></span></p>
-
-<p class="cbastt">*<br />* *</p>
-
-<p>A Rome, comme la première fois, et davantage peut-être, on s’alarma. Les
-menaces des Turcs, qu’on se répétait de bouche en bouche, touchaient peu
-à peu ceux que la victoire du printemps précédent ne suffisait pas à
-rassurer.</p>
-
-<p>En vain, comme la première fois, sur le conseil de ses barons et des
-sénateurs, l’Empereur fit appel au Sénéchal; le Sénéchal répondit ce
-qu’il avait répondu la première fois: il réclamait pour prix de ses
-services la Damoiselle qu’il aimait, et la couronne. Et l’Empereur jura
-de nouveau que, tant qu’il vivrait, il n’accorderait pas sa fille à ce
-vassal félon. Et les Romains se trouvèrent, comme la première fois,
-réduits à leurs seules ressources.</p>
-
-<p>Du conseil que tint l’Empereur en son palais, il ne sortit rien de plus
-que ce qui était sorti du conseil de l’année précédente. Rome, sous une
-menace d’autant plus grave, ne pouvait que s’en remettre à la
-miséricorde divine.<span class="pagenum"><a name="page_121" id="page_121">{121}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;«Dieu», se disaient-ils, «jamais aux siens ne manqua.»</p>
-
-<p>Cette fois encore, le Pape intervint de toute son autorité spirituelle.
-Sur ses instances, grands et petits, hommes et femmes, prièrent,
-jeûnèrent, implorèrent du ciel le secours miraculeux qu’ils en avaient
-déjà reçu. Tous souhaitaient ardemment que réapparût le merveilleux
-chevalier à l’armure blanche.</p>
-
-<p class="cbastt">*<br />* *</p>
-
-<p>Ce fut par un lundi, dès la première clarté du jour, que les Turcs se
-mirent en marche vers Rome.</p>
-
-<p>Leur armée s’avançait en bon ordre, précédée par une avant-garde hardie
-de leurs meilleurs guerriers, troupe intrépide, pressée d’en venir aux
-mains.</p>
-
-<p>Des nuages de poussière, soulevée par leurs chevaux, annoncèrent à Rome
-leur approche.</p>
-
-<p>&mdash;«Aux armes!» crièrent les guetteurs.<span class="pagenum"><a name="page_122" id="page_122">{122}</a></span></p>
-
-<p>Comme l’année précédente, l’Empereur conduisit lui-même ses brigades
-dans la campagne. Les chevaux hennissaient. Les longues trompettes
-sonnaient. Les écus au soleil brillaient, et les pennons flottaient au
-vent. Et dans la ville, où l’on n’entendait plus de bruit, dames et
-demoiselles pleuraient pour leurs parents et leurs amis qui s’en
-allaient en grand péril de mort contre les Sarrasins, et priaient Dieu
-de susciter encore contre les maudits le merveilleux chevalier aux armes
-blanches.</p>
-
-<p>Cela, tandis que la fille de l’Empereur, accoudée à sa fenêtre, suivait
-du regard les progrès des deux armées, et surtout attendait, avec plus
-de foi que quiconque, l’intervention opportune du Chevalier Blanc.</p>
-
-<p class="cbastt">*<br />* *</p>
-
-<p>Or écoutez-moi.</p>
-
-<p>Je ne vous tairai pas plus longtemps que le miracle demandé par les
-Romains se produisit quand il fut nécessaire.<span class="pagenum"><a name="page_123" id="page_123">{123}</a></span></p>
-
-<p>A l’instant même où les Romains faiblissaient devant les Turcs, le
-Chevalier aux armes blanches accourut au galop, la lance basse, vers le
-plus fort de la mêlée.</p>
-
-<p>Il était temps. Déjà les Romains débordés reculaient, cédant le champ de
-bataille. Mais, quand ils aperçurent le Chevalier Blanc qui accourait,
-ils poussèrent de grands cris, et, reprenant courage, tinrent.</p>
-
-<p>&mdash;«Tenez! Tenez!» criait l’Empereur tout réjoui. «Il vient, notre
-Sauveur, il vient! Tenez, Romains, tenez! Et en avant!»</p>
-
-<p>Les Turcs avaient aperçu le Chevalier Blanc qui fonçait sur eux. A
-l’éclat de ses armes, à l’impétuosité de sa course, aux cris de joie
-poussés par les Romains, ils reconnurent l’étonnant démon qui avait
-dérouté leurs troupes l’année précédente. Ils avaient trop entendu
-parler de ses exploits. Ils savaient trop quel massacre de Turcs il
-avait fait à lui seul, et comment il maniait la lance et l’épée. Et si,
-avant de l’avoir vu, ils se l’imaginaient dangereux, ils comprirent, en
-le voyant, qu’ils l’avaient imaginé moins terrible. Tellement que
-plusieurs<span class="pagenum"><a name="page_124" id="page_124">{124}</a></span> d’entre eux, saisis d’une crainte insurmontable, murmurèrent:</p>
-
-<p>&mdash;«C’est le Saint Georges des Chrétiens.»</p>
-
-<p class="cbastt">*<br />* *</p>
-
-<p>Terrible, en effet, et comme une vraie tempête que rien n’arrêtera, tel
-le Chevalier Blanc se précipita, la lance basse, dans la mêlée.</p>
-
-<p>Piquant, brochant, fonçant, frappant, renversant, tuant, droit devant
-lui il pénétrait dans les rangs épais des Turcs.</p>
-
-<p>En moins de rien, la bataille se retourna contre les envahisseurs qui
-chantaient trop tôt victoire. Les Romains s’étaient ressaisis. Une
-affreuse confusion ébranlait l’avant-garde turque.</p>
-
-<p>Par bonheur aussi, très rapidement, le Chevalier Blanc se trouva tout à
-coup en face du Grand Émir des Sarrasins.</p>
-
-<p>Leur combat fut bref. Le Chevalier Blanc planta le fer de sa lance
-d’outre en outre dans la poitrine du Grand Émir. Le Grand Émir tomba,
-mort.<span class="pagenum"><a name="page_125" id="page_125">{125}</a></span></p>
-
-<p>Ce seul succès, si tôt remporté, détermina sur-le-champ la panique chez
-l’ennemi. Le Grand Émir tombé, il ne resta plus devant le Chevalier
-Blanc qu’un troupeau de chiens en débandade.</p>
-
-<p>Le Chevalier Blanc se lança vigoureusement à leur poursuite.</p>
-
-<p class="cbastt">*<br />* *</p>
-
-<p>Ils fuyaient, ils fuyaient, les Turcs! La peur les talonnait. En dépit
-de leur nombre, en dépit de leurs menaces, en dépit même de leur
-bravoure, qui n’est pas niable, ils abandonnaient le champ de bataille
-au Chevalier Blanc. Le Chevalier Blanc n’avait pas fait si bien de
-moitié, l’année précédente. Suivi, mais à distance, par les Romains, il
-pourchassait les fuyards. Ceux qu’il atteignait, il les désarçonnait, et
-passait, laissant aux Romains le soin de les achever, laissant aux
-Romains le soin de glaner sur ses traces.</p>
-
-<p>Sans se regarder, les Sarrasins fuyaient, grands et petits, même les
-meilleurs, même les<span class="pagenum"><a name="page_126" id="page_126">{126}</a></span> émirs, à qui mieux mieux, vers la côte, vers les
-tentes, vers la mer, vers la flotte. Ceux qui tombaient étaient sûrs de
-mourir. Tous n’avaient plus qu’un but, qu’une envie, qu’une volonté:
-gagner les vaisseaux, fuir, fuir à jamais ce maudit territoire romain.</p>
-
-<p>Comme l’année précédente, ce fut l’abandon du train de combat, du
-campement, de toutes les richesses enfermées dans les tentes, ce fut la
-course à la mer, la ruée vers les vaisseaux, et ce fut pour la plupart
-la noyade dans les conditions les plus atroces.</p>
-
-<p>Comme l’année précédente, mais avec moins de difficultés encore, bien
-que le nombre des ennemis fût deux fois plus élevé, les Romains
-demeuraient maîtres du champ de bataille.</p>
-
-<p class="cbastt">*<br />* *</p>
-
-<p>Cette fois, l’Empereur victorieux ne permit point que le Chevalier Blanc
-lui échappât.</p>
-
-<p>A peine assuré de la déroute complète des Turcs, il s’écriait:<span class="pagenum"><a name="page_127" id="page_127">{127}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;«Celui qui nous a sauvés comme l’année dernière, qu’on me l’amène
-vite! Je le veux pour ami devant vous tous.»</p>
-
-<p>Mais, malgré toute sa hâte et toute sa bonne intention, l’excellent
-Empereur fut encore trahi. Le Chevalier Blanc n’avait pas attendu, pour
-s’en retourner, que la bataille fût définitivement acquise. On eut beau
-le chercher partout, on ne le trouva point.</p>
-
-<p>&mdash;«Il ne s’est pourtant pas envolé!» dirent plusieurs barons.</p>
-
-<p>L’Empereur était fort mécontent.</p>
-
-<p>&mdash;«Certes non, il ne s’est pas envolé!» dit un chevalier. «Nous l’avons
-vu, il n’y a guère, qui s’en allait vers la ville, tout comme un
-quelconque chevalier de chair et d’os, tel que moi.»</p>
-
-<p>&mdash;«Je l’ai bien vu aussi», dit un autre. «Il passait le long du
-boqueteau, là-bas, Sire.»</p>
-
-<p>&mdash;«C’est donc qu’il ne veut pas que nous le revoyions!» conclut
-l’Empereur attristé. «Et nous ne le reverrons que quand il lui plaira de
-venir à nous. Fasse le ciel que ce soit bientôt! Mais vous, barons, mes
-preux, mes chevaliers,<span class="pagenum"><a name="page_128" id="page_128">{128}</a></span> je vous invite à ma table aujourd’hui pour
-célébrer notre victoire.»</p>
-
-<p>Et les vainqueurs reprirent le chemin de Rome où ils rentrèrent
-triomphalement, aux acclamations du peuple, au bruit des cloches et des
-musiques, comme l’année précédente.</p>
-
-<p class="cbastt">*<br />* *</p>
-
-<p>Comme l’année précédente, il y eut un magnifique festin au palais de
-l’Empereur.</p>
-
-<p>Que vous dirai-je pour ne pas abuser de votre patience? Si je voulais
-être exact à loisir, je devrais vous répéter à peu près mot pour mot ce
-que je vous ai déjà conté du festin de l’année précédente.</p>
-
-<p>On y vit venir le bouffon, à petits pas. Mais, cette fois, l’Empereur
-l’apostropha tout de suite.</p>
-
-<p>&mdash;«Seigneur!» dit-il en plaisantant, «soyez le bienvenu. Seyez-vous à la
-meilleure place que vous voudrez choisir, cher Seigneur des<span class="pagenum"><a name="page_129" id="page_129">{129}</a></span> bons tours
-que vous savez! Car il est juste que vous ayez part à notre fête.»</p>
-
-<p>Robert s’assit aux pieds de l’Empereur.</p>
-
-<p>La fille de l’Empereur se leva, s’inclina profondément devant lui, et se
-rassit à côté de son père, sans avoir l’air gêné le moins du monde.</p>
-
-<p>Alors, pour détourner l’attention des assistants, l’Empereur, très
-honteux, fit semblant de s’intéresser aux traces de coups que le bouffon
-portait sur son visage.</p>
-
-<p>&mdash;«Dieu!» dit-il, «comme on a maltraité mon fol aujourd’hui! On l’a
-blessé, on lui a déchiré tout le visage.»</p>
-
-<p>Et il renouvela sa colère contre les lâches qui tourmentaient un
-malheureux sans défense.</p>
-
-<p>Puis, il lui fit donner à manger, comme d’habitude.</p>
-
-<p>Et le bouffon disputa le pain et la viande au limier son ami, avec force
-grimaces, afin de mettre en joie les invités de son maître.</p>
-
-<p>Et les invités eurent une joie si bruyante que la fille de l’Empereur en
-rougit de chagrin.<span class="pagenum"><a name="page_130" id="page_130">{130}</a></span></p>
-
-<p class="cbastt">*<br />* *</p>
-
-<p>Tout se passa comme l’année précédente, vous dis-je, tout, jusqu’à la
-scène finale que vous devinez.</p>
-
-<p>Après le festin, en effet, les nappes ôtées et les tables rangées,
-tandis que la cour entourait l’Empereur, on parla du Chevalier Blanc.
-Chacun rendait hommage à sa gloire incontestable.</p>
-
-<p>Et l’Empereur dit:</p>
-
-<p>&mdash;«Vous avez raison. Toute la victoire fut sienne. S’il daignait m’en
-demander le prix, je lui remettrais et de mes terres et de ma fortune
-tout ce qu’il en voudrait, s’il en voulait. Mais il me semble bien se
-soucier fort peu de récompense aucune. Qui nous révèlera pour quel motif
-et par quel hasard il nous secourt, depuis deux ans, chaque fois que
-nous sommes en danger, et ce sans se faire connaître et sans même nous
-adresser la moindre parole? Barons, je verserais à l’instant mille marcs
-d’or fin, et davantage s’il faut, pour le voir seulement une fois devant
-moi.»<span class="pagenum"><a name="page_131" id="page_131">{131}</a></span></p>
-
-<p>Alors la fille de l’Empereur se leva, et désigna le bouffon à son père.</p>
-
-<p>Et l’Empereur, ne se contenant plus, s’écria:</p>
-
-<p>&mdash;«Qu’on l’emmène! qu’on l’emmène! Il n’y a pas à dire non: ma fille est
-folle, et plus folle que l’an dernier, et folle définitivement,
-puisqu’elle s’obstine dans cette idée fixe, malgré mes ordres, et malgré
-la peine qu’elle sait qu’elle me fait. Qu’on l’emmène vite!»</p>
-
-<p>Et la journée s’acheva sur cette scène, comme l’année précédente,
-l’Empereur gardant son opinion et sa fille gardant la sienne, et le
-bouffon regagnant sa place dans le chenil, sous l’escalier de la
-chapelle, comme toujours.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_132" id="page_132">{132}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_133" id="page_133">{133}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<h2><a name="CHAPITRE_VII" id="CHAPITRE_VII"></a><small>CHAPITRE SEPTIÈME</small><br /><br />
-<span class="bxx">LA CHASSE AU VAINQUEUR</span></h2>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_134" id="page_134">{134}</a></span>&nbsp; </p>
-<p><span class="pagenum"><a name="page_135" id="page_135">{135}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<p class="nind"><span class="letra">D</span>ÉCONFITS sans avoir pu soutenir le combat qu’eux-mêmes ils avaient
-engagé contre les Romains, les Turcs pleuraient de rage, mais cette fois
-leur honte était plus grande que leur colère, quand ils rentrèrent chez
-eux. Ils n’acceptaient pas d’avoir été si outrageusement et si
-incompréhensiblement mis en déroute par un seul chevalier sans qui les
-Romains eussent été anéantis.</p>
-
-<p>Leur retour lamentable en Roménie excita l’orgueil blessé de tous les
-pays païens. Il n’y eut partout qu’un cri:</p>
-
-<p>&mdash;«Vengeance!»<span class="pagenum"><a name="page_136" id="page_136">{136}</a></span></p>
-
-<p>De partout, les païens se levèrent, de partout, de la Babylone du désert
-et de l’autre Babylone, qui est le Caire; d’Arabie et de Syrie, où ils
-sont barbus et chevelus à l’excès; d’Alexandrie, d’Aumarie et de
-Russandre, et de Camoile. Le roi de Damas réunit à lui seul une armée
-considérable. De Rohais, de Coroscane, d’où encore? les Sarrasins se
-levèrent pour châtier Rome. Les Pichenars et les Commains ne furent pas
-les derniers à se lever. Bref, il y eut tant d’empressement dans tous
-les pays païens, que les Turcs purent mettre sur pied une armée plus
-grande que toutes celles qu’ils avaient mobilisées jusqu’alors. Et tous
-ces hommes, qui valaient autant par leurs vertus personnelles que par
-leur nombre, jurèrent solennellement de détruire Rome, de massacrer tous
-les Romains, et de faire si bien contre le terrible Chevalier Blanc,
-pourvu qu’il se présentât, que nul artifice et nul charme ne les
-empêcheraient de lui arracher l’âme du corps.</p>
-
-<p>Il est certain que jamais, ni la première fois, ni la deuxième, les
-Turcs ne s’étaient préparés avec tant de minutie et d’acharnement. Il
-est<span class="pagenum"><a name="page_137" id="page_137">{137}</a></span> certain que jamais Rome ne fut sous la menace d’une invasion plus
-puissante.</p>
-
-<p class="cbastt">*<br />* *</p>
-
-<p>Les Turcs s’embarquèrent quand les prés recommencèrent à verdir et les
-feuilles à naître des boutons.</p>
-
-<p>La mer était mauvaise. Mais ils cinglèrent tant et tant, ces Turcs
-maudits, qu’ils abordèrent sans encombre au rivage de Rome. Débarquer,
-décharger les vaisseaux, dresser les tentes, organiser le campement,
-tout fut fait dans le plus grand ordre et le moins de temps possible.</p>
-
-<p>Ce fut pour Rome une surprise douloureuse. Les Turcs arrivaient à
-l’improviste, et ils semblaient cette fois occuper la côte avec une
-armée plus nombreuse que les deux armées réunies qu’ils avaient déjà
-menées contre la ville de l’Empereur et du Pape.</p>
-
-<p>Or Rome, éprouvée par les deux dernières<span class="pagenum"><a name="page_138" id="page_138">{138}</a></span> invasions turques, et toujours
-pressée à distance par les tentatives du Sénéchal félon, était plus
-faible que les fois précédentes, et moins capable d’opposer une
-résistance efficace. En outre, il lui était difficile de se chercher des
-alliés: les Turcs débarqués ne lui en donneraient pas le loisir. Et
-quels alliés pourraient accourir assez tôt?</p>
-
-<p>Malgré les deux affronts qu’il avait essuyés déjà, l’Empereur désespéré,
-pour ne négliger rien, fit appel encore une fois à la loyauté du
-Sénéchal, l’adjurant de ne se point rendre coupable davantage d’abandon
-et de vilaine rancune. A quoi le Sénéchal ne répondit que par son même
-refus obstiné. Ce qui fâcha cruellement l’Empereur, lequel jura que,
-plutôt que de livrer sa fille jolie à ce misérable Sénéchal, il aimerait
-mieux voir mourir tous les Romains et s’effondrer toute la ville.</p>
-
-<p>Cette fois encore, les Romains ne devaient compter que sur eux. Mais
-leur espoir était plus précaire que jamais.<span class="pagenum"><a name="page_139" id="page_139">{139}</a></span></p>
-
-<p class="cbastt">*<br />* *</p>
-
-<p>Entre autres bruits qui circulaient dans la ville, il y en avait un qui
-troublait davantage les Romains: c’est que les Turcs se vantaient de
-conjuguer tous leurs efforts pour abattre, avant toute chose, le
-Chevalier Blanc, s’il venait au secours des Romains.</p>
-
-<p>Or les Romains, de leur côté, ne se croyaient capables d’échapper à un
-désastre que si le Chevalier Blanc venait à leur secours. Et aux vœux
-qu’ils faisaient afin que le Chevalier Blanc les secourût encore cette
-fois, ils joignaient le souhait que ce mystérieux chevalier blanc fût
-vraiment, comme beaucoup le disaient, un envoyé du ciel, et par
-conséquent invincible.</p>
-
-<p>Cependant, ceux qui doutaient de l’origine surhumaine de leur sauveur,
-étaient en émoi. Ils regrettaient qu’on n’eût pas recherché le Chevalier
-Blanc avec assez de zèle, et ils craignaient que, fâché peut-être de
-leur indiffé<span class="pagenum"><a name="page_140" id="page_140">{140}</a></span>rence, le Chevalier Blanc ne consentît plus à sauver les
-Romains.</p>
-
-<p>C’est pourquoi l’Empereur dit, en séance du conseil où il avait mandé le
-Pape, les sénateurs, ses barons, et tous ses grands vassaux:</p>
-
-<p>&mdash;«Seigneurs, Dieu nous a par deux fois envoyé gracieusement un
-chevalier pour nous défendre. Sans ce défenseur, je ne sais si nous
-serions venus à bout des Turcs, et j’ose à peine imaginer ce qu’aurait
-pu devenir Rome. Celui-là méritait les plus magnifiques récompenses.
-Nous ne lui avons rien donné. J’en suis pour ma part plus contrit que je
-ne saurais dire. Toutefois, si Dieu nous veut garder, et donc nous
-envoyer une troisième fois le Chevalier Blanc, je veux que nous nous
-acquittions de notre dette, et ce par tous les moyens. Je veux qu’après
-la bataille nous le retenions de force. S’il est ange du Seigneur, comme
-certains l’affirment, nous le saurons, et nous saurons à qui revient de
-droit notre gratitude. Si d’autre part il est simple mortel, je veux
-qu’il ne s’échappe point de la bataille, pourvu qu’il s’y montre. A
-cette fin, le jour de la bataille, j’em<span class="pagenum"><a name="page_141" id="page_141">{141}</a></span>busquerai trente bons
-chevaliers, là-bas, dans les taillis du boqueteau le long duquel on vit
-s’enfuir, l’an dernier, le Chevalier Blanc après la victoire. On le
-prendra, on le tiendra, on me l’amènera, et je le récompenserai comme je
-dois, s’il plaît à Dieu de nous l’envoyer.»</p>
-
-<p>Ainsi, des deux côtés, le Chevalier Blanc courait de grands risques,
-s’il reparaissait: les Turcs voulaient le tuer, et les Romains voulaient
-le connaître. Et, si Robert avait su dans quelle alternative ses amis et
-ses ennemis le plaçaient, il n’aurait peut-être pas redouté le plus ses
-ennemis.</p>
-
-<p class="cbastt">*<br />* *</p>
-
-<p>Par un mercredi, au petit jour, les Turcs marchèrent sur Rome, poussant
-en avant-garde les Commains et les Pichenars.</p>
-
-<p>Tant bien que mal, l’Empereur avait pris les meilleures dispositions
-qu’il pût prendre pour parer à un désastre, ou du moins pour sauver<span class="pagenum"><a name="page_142" id="page_142">{142}</a></span>
-l’honneur de la défense. Ses barons étaient prêts, ses brigades
-ordonnées, ses gens résolus. Mais surtout il attendait l’aide opportune
-du Chevalier Blanc.</p>
-
-<p>&mdash;«Viendra-t-il?» se demandaient les Romains.</p>
-
-<p>L’Empereur perdit un peu de temps à donner ses ordres aux trente
-chevaliers qu’il chargeait de s’emparer du Chevalier Blanc après la
-bataille. Il ne fut satisfait que lorsqu’il les vit s’enfoncer dans leur
-embuscade, sous les frondaisons du boqueteau d’où ils ne surgiraient
-qu’au moment que le Chevalier Blanc s’en retournerait vers la ville.</p>
-
-<p>Ce point réglé, alors seulement l’Empereur mit ses troupes en marche.
-Les cors et les trompettes sonnèrent. Et le Pape, qui suivait son
-enseigne, bénit les Romains.</p>
-
-<p>Accoudée à sa fenêtre, la fille de l’Empereur assistait au départ. Elle
-était plus anxieuse, elle aussi, que la dernière fois.</p>
-
-<p>Cette fois, en effet, les Turcs étaient plus nombreux, plus
-entreprenants, plus hardis, et ils s’approchaient si rapidement,
-poussant à<span class="pagenum"><a name="page_143" id="page_143">{143}</a></span> fond leurs chevaux, que la Damoiselle pouvait discerner
-leurs premiers cavaliers qui bousculaient déjà les éclaireurs romains.</p>
-
-<p>Et elle aussi, la gracieuse Damoiselle que tous croyaient folle, elle se
-demandait si le Chevalier Blanc reparaîtrait pour la troisième fois, et
-pour la dernière fois sans doute sous le masque d’un inconnu,
-puisqu’après la bataille il serait appréhendé par ordre de l’Empereur,
-et dévoilé.</p>
-
-<p class="cbastt">*<br />* *</p>
-
-<p>Or, pour la troisième fois, le Chevalier Blanc parut sur le champ de
-bataille.</p>
-
-<p>Il y parut au bon moment. Les Romains peinaient. Certes, ils n’étaient
-pas encore en retraite, comme ils l’étaient l’année précédente, quand le
-Chevalier Blanc était survenu. Mais ils ne tenaient plus que
-désespérément devant les masses turques. A vrai dire, ils se battaient
-autour de la bannière impériale, toute éblouissante d’or au soleil,
-objet de convoitise pour<span class="pagenum"><a name="page_144" id="page_144">{144}</a></span> les uns, emblème sacré pour les autres. Et la
-situation des Romains n’était pas excellente, il s’en faut de beaucoup.
-Mais le Chevalier Blanc parut.</p>
-
-<p>Romains et Turcs, qui l’attendaient pareillement, quoique sans espoirs
-semblables, l’aperçurent de loin, comme il passait le long du boqueteau
-d’où les trente chevaliers embusqués par l’Empereur se gardèrent bien de
-surgir, car ils ne devaient s’emparer du Chevalier Blanc qu’après la
-bataille.</p>
-
-<p>Il accourait au galop.</p>
-
-<p>Comme si le nombre exceptionnel des ennemis l’excitait davantage, il
-fonçait droit sur eux. Un loup affamé ne se rue pas sur une proie avec
-plus de furie.</p>
-
-<p>&mdash;«Voici le Chevalier Blanc!» s’écrièrent les Romains.</p>
-
-<p>&mdash;«Voilà le Chevalier Blanc!» s’écrièrent les Turcs.</p>
-
-<p>Il ne fallut que ces deux cris pour que la bataille se décidât.<span class="pagenum"><a name="page_145" id="page_145">{145}</a></span></p>
-
-<p class="cbastt">*<br />* *</p>
-
-<p>Les incrédules souriront. Ils objecteront que j’exagère, qu’un seul
-chevalier ne peut pas jeter en déroute toute une armée si puissante que
-celle que j’ai décrite, et ils refuseront de m’écouter. Mais, à ceux-là,
-je répondrai que, même s’ils ne croient pas aux miracles, ils doivent
-croire aux revirements merveilleux qui se produisent sur tous les champs
-de bataille.</p>
-
-<p>Tous les soldats vous diront qu’une troupe qui veut vaincre vainc,
-qu’une troupe sans chef est perdue immédiatement, qu’un chef fait de sa
-troupe ce qu’il veut, et que souvent telle troupe qui se croyait vaincue
-s’est tout à coup trouvée victorieuse.</p>
-
-<p>Ainsi, les Turcs avaient le dessus; en moins de rien, ils eurent le
-dessous. Ils étaient plus nombreux que les Romains; ils furent repoussés
-par les Romains. Acceptez enfin la chose comme elle fut: pour la
-troisième fois, si extraordinaire que cela vous semble, les Turcs
-furent<span class="pagenum"><a name="page_146" id="page_146">{146}</a></span> vaincus, refoulés, poursuivis, mis en déroute. Aussi bien, les
-chroniqueurs le disent. Et nous n’avons pas à discuter.</p>
-
-<p class="cbastt">*<br />* *</p>
-
-<p>Donc, qu’on y consente, l’arrivée du Chevalier Blanc changea la face du
-combat.</p>
-
-<p>Furieusement, il attaqua les Turcs. La lance basse, il pénétra dans
-leurs rangs. Piquant, brochant, éperonnant, il frappa, poussa, renversa,
-abattit, tua. En peu de temps, il eut son gonfanon tout ensanglanté.</p>
-
-<p>Vous souvient-il que, l’année précédente, le Chevalier avait pu, dès les
-premiers instants, se trouver en face du Grand Émir et le transpercer de
-sa lance? Cette fois, il se trouva bientôt en face du Roi de Moriagne,
-Sarrasin fastueux, qui chevauchait en tête de sa division. Irrésistible,
-le Chevalier Blanc lui planta sa lance en pleine poitrine. Le Roi
-renversé glissa de cheval, brisant dans sa chute le bois de la lance que
-le Chevalier Blanc ne lui retira pas<span class="pagenum"><a name="page_147" id="page_147">{147}</a></span> assez vite. Mais le Chevalier
-Blanc ne se troubla point pour si peu. Prompt, il prit son épée, bondit
-au milieu des gens du Roi de Moriagne, et, faisant de grands moulinets,
-il les dispersa comme autant de mouches.</p>
-
-<p>Cependant, plus actifs que l’année précédente, les Turcs ne cédèrent pas
-tout de suite. Devant le Chevalier Blanc, ils s’écartaient, et lui
-s’enfonçait de plus en plus au milieu de leurs rangs qu’il s’ouvrait à
-coups d’épée. Mais, derrière lui, ils essayaient de se reprendre, et de
-se reformer, et de l’attaquer dans le dos. Essais inutiles, qu’ils
-payèrent cher. Le Chevalier Blanc brusquement faisait volte-face, et se
-débarrassait des sournois cavaliers. Et d’ailleurs, les Romains
-s’empressaient à l’envi de courir sur ses traces. Et, peu à peu, le
-désordre augmentant, les Turcs reculèrent.</p>
-
-<p class="cbastt">*<br />* *</p>
-
-<p>Je ne vous conterai pas tous les détails de la lutte. Ils vous
-rebuteraient peut-être, et vous<span class="pagenum"><a name="page_148" id="page_148">{148}</a></span> n’y trouveriez pas le plaisir que
-ceux-là seuls y trouveraient qui auraient été soldats un jour dans
-quelque guerre. Je ne vous dirai donc que ce qu’il y eut de singulier
-dans la troisième déroute que les Romains, conduits et stimulés par le
-Chevalier Blanc, infligèrent aux Turcs.</p>
-
-<p>Et d’abord, le Chevalier Blanc eut soudain l’heureuse fortune
-d’apercevoir à peu de distance l’étendard des Sarrasins. L’apercevoir,
-piquer vers lui, l’attaquer et l’abattre, ce fut l’affaire d’un instant.
-Ce fut aussi le signal de la panique chez les Turcs, de la panique et de
-la fuite à toute bride vers la mer.</p>
-
-<p>Malheureusement pour eux, les Turcs s’étaient avancés vers Rome avec
-trop d’ardeur. Dans leur hâte de surprendre et de prendre la ville, ils
-n’avaient pas assez ménagé leurs chevaux. Trop vite, ils étaient allés
-trop loin. Or, de la mer à la ville, il y avait huit lieues. En outre,
-le soleil donnait de tout son éclat sur le champ de bataille, et la
-chaleur était intolérable. De sorte que, voulant fuir, gagner la mer, et
-refaire à trop vive allure tout le chemin qu’ils venaient de faire d’un
-train excessif,<span class="pagenum"><a name="page_149" id="page_149">{149}</a></span> les Turcs furent trahis par leurs montures. Leurs
-chevaux épuisés s’abattirent, les laissant à la merci des Romains, qui
-massacrèrent sans pitié les Turcs démontés.</p>
-
-<p>Ce n’est pas tout. Acculés enfin au rivage, ils n’y trouvèrent pas
-l’espoir de salut qu’ils y avaient trouvé les deux autres fois. Pendant
-la bataille, en effet, le vent s’était levé, et une horrible tempête
-secouait la mer. Quand les Turcs voulurent essayer de gagner les
-vaisseaux à la nage, ils furent ou bien engloutis ou bien rejetés à la
-grève.</p>
-
-<p>Ce fut une fin de combat lamentable. Ceux que les vagues rejetaient,
-étaient reçus à coups d’épée et de lance par les Romains. Le carnage y
-fut monstrueux. Les Turcs tombaient les uns sur les autres. Partout, au
-bord de l’eau, on ne voyait que des tas de cadavres. Et les Sarrasins
-maudits avaient le choix ou de mourir noyés sans recours dans l’onde
-furieuse, ou de succomber à la colère des Romains sur le rivage.</p>
-
-<p>Disons-le pour achever: pas un Turc ne survécut. De toute cette
-troisième armée, la<span class="pagenum"><a name="page_150" id="page_150">{150}</a></span> plus puissante qu’ils eussent dressée contre Rome,
-et qui subit la plus sombre défaite, il ne resta rien. Et cette
-troisième victoire de Rome, qui était celle que les Romains avaient le
-moins espérée, fut la plus complète et la plus grandiose.</p>
-
-<p class="cbastt">*<br />* *</p>
-
-<p>Et le Chevalier Blanc?</p>
-
-<p>Au milieu du désordre qui régnait quand les Romains se ruèrent au butin,
-il s’y prit si adroitement qu’il se retira du champ de bataille sans
-être arrêté ni remarqué par personne.</p>
-
-<p>Il se dirigeait vers la ville, et déjà il s’approchait du boqueteau où
-l’attendaient en embuscade les trente chevaliers choisis par l’Empereur.</p>
-
-<p>Depuis longtemps ils l’observaient. Ils l’attendaient sans bouger. Telle
-était en effet leur consigne: laisser le Chevalier arriver à leur
-hauteur; puis, à ce moment, surgir tous ensemble du bois, le cerner,
-saisir son cheval par<span class="pagenum"><a name="page_151" id="page_151">{151}</a></span> la bride pour l’empêcher de fuir, ou, au besoin,
-tuer son cheval, dernière ressource.</p>
-
-<p>Or le Chevalier Blanc ne soupçonnait rien. Il s’en retournait vers Rome
-au petit galop.</p>
-
-<p>Soudain, quand il fut à hauteur des trente chevaliers, voilà les trente
-chevaliers qui surgissent des fourrés du boqueteau, et, piquant à l’envi
-sur le Chevalier Blanc, lui crient à toute bouche:</p>
-
-<p>&mdash;«Vassal, vous êtes nôtre. Par ordre de l’Empereur, vous serez à
-l’honneur aujourd’hui.»</p>
-
-<p>De surprise, il s’arrête, regarde les chevaliers qui accourent, comprend
-d’un trait la menace, s’attriste à la crainte d’un combat possible à
-soutenir contre les envoyés de l’Empereur, car il avait le droit de se
-battre contre les Turcs, mais il n’a pas le droit de porter le moindre
-coup contre tout autre. Il s’attriste en même temps à la crainte d’être
-pris et reconnu et fêté et récompensé, et de ne plus pouvoir faire comme
-il doit sa pénitence. S’il est pris, que deviendra-t-il? C’est son salut
-qui est en péril.<span class="pagenum"><a name="page_152" id="page_152">{152}</a></span></p>
-
-<p>D’un trait, en moins de rien, il mesure tout le danger. Et brusquement,
-brochant et frappant son cheval, il se lance au grand galop vers la
-ville, fuyant à bride abattue, lui, le chevalier terrible devant qui
-tous les Turcs s’enfuyaient. Et il prie Dieu de lui venir en aide.</p>
-
-<p class="cbastt">*<br />* *</p>
-
-<p>Derrière lui, un nuage de poussière monte. Les trente cavaliers sont à
-ses trousses. Une poursuite endiablée commence.</p>
-
-<p>Tantôt les cavaliers gagnent du terrain et baissent la lance vers le
-cheval du Chevalier Blanc, et tantôt le Chevalier Blanc, forçant sa
-bête, leur échappe.</p>
-
-<p>La poursuite est dure. Les chevaux soufflent, suent, s’épuisent.</p>
-
-<p>Le Chevalier Blanc fuit toujours.</p>
-
-<p>Un étang les arrête, qu’il faut contourner. Les chevaux n’en peuvent
-plus. Les chevaliers sont obligés d’abandonner.<span class="pagenum"><a name="page_153" id="page_153">{153}</a></span></p>
-
-<p>Un seul d’entre eux s’obstine, et pique sur le Chevalier Blanc.</p>
-
-<p>Il pique et broche et frappe tant et si fort, qu’il finit par rejoindre
-le Chevalier Blanc. Il baisse déjà la lance, il pique encore, vise le
-cheval du Chevalier Blanc entre les sangles pour l’abattre net, pique
-encore, pousse sa lance à fond, et avec un grand cri de joie s’arrête,
-son cheval exténué.</p>
-
-<p>Mais le Chevalier Blanc s’échappe.</p>
-
-<p>L’autre a ramené sa lance tordue et sanglante, ou plutôt il n’en ramène
-que le bois. Le fer en est resté, non point dans le ventre du cheval,
-mais dans la cuisse du Chevalier Blanc. Et le Chevalier Blanc, qui n’a
-pas crié sous le coup, s’enfuit à bride abattue, en serrant tant qu’il
-peut sa plaie, pour que le sang n’en tombe pas à terre et ne trahisse
-pas le chemin de sa retraite.</p>
-
-<p class="cbastt">*<br />* *</p>
-
-<p>Blessé, mais toujours droit en selle, le Chevalier Blanc rentre par la
-brèche au jardin,<span class="pagenum"><a name="page_154" id="page_154">{154}</a></span> descend, rend armes et cheval, et, se croyant seul
-près de la fontaine, se met à songer.</p>
-
-<p>Comme les autres fois, il a le visage meurtri, et il est moulu des coups
-que les Turcs ne lui ont pas ménagés. Mais c’est de sa blessure à la
-cuisse qu’il souffre surtout; et, ce qui l’inquiète davantage, c’est la
-crainte de ne pas pouvoir dissimuler sa blessure, où le fer de la lance
-est demeuré planté.</p>
-
-<p>Douloureusement, il se traîne jusqu’à la source et lave d’abord le sang
-qui souille sa plaie. Mais la plaie ouverte saigne.</p>
-
-<p>Robert comprend qu’il en doit retirer le fer cruel, faute de quoi jamais
-la plaie ne se fermera.</p>
-
-<p>Douloureusement, mais courageusement, il s’exécute. Tant bien que mal,
-il arrive à retirer le fer profond.</p>
-
-<p>Cependant, il a besoin d’un emplâtre pour sa blessure. Et où le
-chercher? Ingénieux, il dépouille de sa mousse un arbre sec, puis sonde
-le trou de sa plaie, y enfonce un tampon de mousse, non sans pâlir plus
-d’une fois; puis il se lève, ramasse le fer de la lance, et, pour<span class="pagenum"><a name="page_155" id="page_155">{155}</a></span> que
-nul ne le retrouve, le cache sous terre, dans une des conduites de la
-fontaine.</p>
-
-<p>Après quoi, la jambe lourde et le visage décoloré, il quitte le jardin
-lentement, péniblement, et se dirige vers son lit de paille, dans le
-chenil, sous l’escalier de la chapelle.</p>
-
-<p>Dieu! comme elle pleure, à sa fenêtre, la charmante fille de l’Empereur,
-qui a tout vu, la bataille et l’embuscade, la poursuite et la blessure,
-et la plaie affreuse du bienfaiteur méconnu!</p>
-
-<p class="cbastt">*<br />* *</p>
-
-<p>Sur le rivage, au milieu du champ de bataille conquis, l’Empereur se
-réjouissait sans arrière-pensée de sa victoire.</p>
-
-<p>Tandis que, suivant ses instructions, on partageait entre les vainqueurs
-le butin rassemblé, il manda près de lui le Pape, les barons, ses plus
-nobles vassaux, tant pour les inviter à célébrer avec lui cette belle
-journée, que pour recevoir en leur présence le Chevalier Blanc qu’il se
-flattait de voir bientôt.<span class="pagenum"><a name="page_156" id="page_156">{156}</a></span></p>
-
-<p>Les barons étaient inquiets.</p>
-
-<p>&mdash;«N’ayez crainte», dit l’Empereur. «S’il a pris par le boqueteau que
-vous savez, nous le verrons. Les chevaliers que j’y ai embusqués lui ont
-sûrement coupé la retraite, et ils me l’amèneront.»</p>
-
-<p>Or, soudain, un baron s’écria:</p>
-
-<p>&mdash;«Les voici qui s’en viennent.»</p>
-
-<p>&mdash;«Mais comme ils viennent lentement!» fit un autre.</p>
-
-<p>&mdash;«Ils baissent la tête, voyez!» dit un troisième.</p>
-
-<p>L’Empereur s’était élancé vers eux.</p>
-
-<p>&mdash;«Où est le Chevalier Blanc?» leur cria-t-il de loin.</p>
-
-<p>L’un d’eux répondit:</p>
-
-<p>&mdash;«Sire, nous ne l’avons pas. Nous le poursuivîmes à l’envi tant que
-nous pûmes, mais nous y dûmes tous renoncer, sauf celui-là, Sire, dont
-vous voyez la lance brisée et sanglante. Il l’atteignit, celui-là, oui,
-nous pouvons l’affirmer. Et il allait tuer son cheval, pour le saisir
-démonté; mais, le malheur aidant, il manqua le cheval et toucha l’homme
-à la cuisse.<span class="pagenum"><a name="page_157" id="page_157">{157}</a></span> Dieu permette que la blessure soit guérissable! L’inconnu
-s’est échappé, emportant dans sa cuisse le fer de la lance. Et le
-chevalier que voilà se désespère du coup qu’il lui porta. Regardez,
-Sire, comme le bois de sa lance est sanglant!»</p>
-
-<p>&mdash;«Il a mal fait», dit l’Empereur, «mais il n’a pas mal agi, puisqu’il a
-fait ce qu’il a pu, et qu’il n’a pas voulu ce qu’il a fait.»</p>
-
-<p>Autour de l’Empereur, barons, comtes et ducs, étaient consternés.
-L’Empereur fondit en larmes.</p>
-
-<p>&mdash;«Il nous faut donc rentrer à Rome sans lui,» dit-il.</p>
-
-<p>Mais après une victoire plus grande que toutes les autres réunies, le
-retour des vainqueurs fut cette fois moins joyeux. Un morne silence
-pesait sur toute l’armée.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_158" id="page_158">{158}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_159" id="page_159">{159}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<h2><a name="CHAPITRE_VIII" id="CHAPITRE_VIII"></a><small>CHAPITRE HUITIÈME</small><br /><br />
-<span class="bxx">LE BIENFAITEUR INTROUVABLE</span></h2>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_160" id="page_160">{160}</a></span>&nbsp; </p>
-<p><span class="pagenum"><a name="page_161" id="page_161">{161}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<p class="nind"><span class="letra">A</span> Rome, la tristesse des vainqueurs se répandit dans toute la ville,
-assombrissant brusquement la gaîté déçue de la population. Il n’y eut
-bientôt bourgeoise ou vilaine qui ne s’affligeât de tout son cœur. Dieu!
-qu’on plaignit le pauvre Chevalier!</p>
-
-<p>On disait:</p>
-
-<p>&mdash;«Il s’en va donc, blessé par nous, qu’il a sauvés! Son bienfait tourne
-à sa perte, et nous le récompensons d’une offense! Dieu devrait bien
-tous vous confondre, et la terre se dérober sous vos pas, quand vous
-avez tué celui qui vous arracha de la mort! Non content de vous sau<span class="pagenum"><a name="page_162" id="page_162">{162}</a></span>ver,
-il vous enrichit de tout ce butin turc dont votre ville à présent est
-pleine; et vous, vous lui donnez une blessure mortelle!»</p>
-
-<p>Et la fête qu’on préparait n’eut pas l’éclat que les Romains auraient pu
-y mettre, si ce beau jour de victoire avait été sans nuage.</p>
-
-<p class="cbastt">*<br />* *</p>
-
-<p>Au palais impérial, la fête n’eut pas davantage l’ampleur accoutumée. Il
-y avait une gêne dont nul ne parlait, mais dont tous éprouvaient en
-secret l’acuité.</p>
-
-<p>Ce fut une fête grave, où l’on sentait que manquait un élément
-indispensable, la sécurité des âmes tranquilles, la paix des consciences
-sans tache.</p>
-
-<p>Robert, lui, aurait bien voulu pouvoir se dispenser d’y assister. Sa
-blessure le tourmentait. Mais quelle excuse eût-il invoquée, puisqu’on
-le croyait muet, et qu’il ne se souciait pas d’éveiller sur lui
-l’attention?<span class="pagenum"><a name="page_163" id="page_163">{163}</a></span></p>
-
-<p>Il essaya de se lever, de marcher sans boiter. Il blêmit. Il était
-faible. Il boitait. Plus exactement, il ne pouvait poser à terre le pied
-de sa jambe malade. Comment se traînerait-il jusqu’à la salle du festin?</p>
-
-<p>Il s’y rendit à cloche-pied, avec force grimaces, qu’on prit pour
-grimaces ridicules, et qui n’étaient que grimaces involontaires et
-douloureuses.</p>
-
-<p>On remarqua bien pourtant qu’il n’entrait pas aussi délibérément que les
-autres fois.</p>
-
-<p>A sa vue, la fille de l’Empereur s’était dressée. Elle attendit debout
-qu’il fût près d’elle; puis, mains jointes, dans un geste très simple,
-elle inclina profondément, gravement, devant lui, sa jolie tête blonde;
-après quoi, elle se rassit.</p>
-
-<p>L’Empereur, peiné, redouta que sa fille ne renouvelât ses incongruités
-des festins précédents.</p>
-
-<p>&mdash;«Elle est toujours folle!» songea-t-il.</p>
-
-<p>Mais, hochant la tête d’un air mécontent, afin de donner le change, il
-s’écria, comme les autres fois:<span class="pagenum"><a name="page_164" id="page_164">{164}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;«Dieu! que ce peuple est vil, qui profite de notre absence pour se
-distraire si bassement! Qu’avaient-ils besoin de battre mon fou pendant
-que nous étions aux prises avec les Turcs? Regardez-le: jamais on ne
-l’avait à ce point maltraité. Il a le visage meurtri, et il tire la
-jambe. Regardez-le, comme il a l’air triste, malgré ses grimaces!»</p>
-
-<p>Il n’ajoute rien. Un silence se fait après ses paroles. L’Empereur est
-mécontent et sa colère n’est pas feinte.</p>
-
-<p>Sur son ordre, on apporte à manger au bouffon. Comme d’habitude, on
-présente d’abord la viande au chien, qui est à sa place ordinaire, sous
-la table de son maître. Comme d’habitude Robert, se traînant jusqu’au
-chien, lui enlève un morceau de la gueule, mais c’est sans ardeur, et il
-le mange sans sa voracité coutumière; et il ne mange que trois morceaux,
-du bout des dents; et il abandonne tout le reste au chien sans le lui
-offrir lui-même, morceau par morceau, comme il faisait d’habitude. Il a
-beau se contraindre pour ne pas se trahir, il est trop faible, il
-souffre trop.<span class="pagenum"><a name="page_165" id="page_165">{165}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;«Oh!» s’écrie l’Empereur. «Il est plus malade qu’on ne croit. Maudits
-soient les lâches! Je les châtierai.»</p>
-
-<p>L’Empereur est fort en colère. Près de lui, sa fille est toute contrite
-d’angoisse. Et tous les barons demeurent silencieux.</p>
-
-<p class="cbastt">*<br />* *</p>
-
-<p>Quand les nappes furent ôtées et pliées, les barons, pour faire
-diversion, parlèrent entre eux du combat de la journée. Nobles et
-modestes, et sachant tous ce qu’ils valent, ils se contèrent sans
-forfanterie et sans honte leurs exploits et leurs faiblesses, leurs
-actions d’éclat et leurs instants de doute. Car ils sont tels, ces bons
-chevaliers: loyaux et probes en toute simplicité. Et naturellement, ils
-n’oublient pas de parler du grand vainqueur, de leur champion, de leur
-héros, de leur modèle: du Chevalier Blanc. Et ils ne rougissent pas
-d’avouer et de proclamer que le succès de la journée lui est dû en
-entier.<span class="pagenum"><a name="page_166" id="page_166">{166}</a></span></p>
-
-<p>Aux récits qu’il entend, l’Empereur s’enorgueillit et se rassérène.
-Lui-même, à son tour, il parle longuement de ce qu’il a vu des prouesses
-du Chevalier Blanc.</p>
-
-<p>&mdash;«Quel homme singulier! Trois fois, il a défendu Rome de son propre
-chef. Trois fois, il nous a rendu ce pays qu’on voulait nous arracher.
-Trois fois, il nous a conquis un surcroît d’honneur et de gloire. Et
-jamais il ne veut se faire connaître. Pourquoi? Nul ne pourrait dire
-s’il est roi, empereur, comte ou duc. Mais je soupçonne qu’il est de
-haut rang, pour fuir ainsi notre gratitude. Car il n’est pas d’homme à
-ma connaissance, qui, après avoir fait tant en notre faveur, ne serait
-pas venu nous demander sa récompense. Si celui-ci n’est pas venu et ne
-vient pas, c’est qu’il est de si haut parage qu’il n’a cure d’aucune
-récompense humaine. Cependant, il me pèse beaucoup de le savoir blessé.
-Oh! s’il venait à nous, nous réparerions bien nos torts, pourvu qu’il
-daignât recevoir ce qu’il mérite. J’en prends ici l’engagement,
-Seigneurs: je lui ferais aussitôt épouser ma fille, qui est la chose au
-monde à<span class="pagenum"><a name="page_167" id="page_167">{167}</a></span> quoi je tienne le plus; et je lui laisserais l’empire après
-moi. Ainsi je pense qu’il n’aurait pas à se plaindre de nous. Qu’il
-vienne seulement! et il sera votre seigneur, et il aura ma fille jolie.»</p>
-
-<p class="cbastt">*<br />* *</p>
-
-<p>Alors,&mdash;mais oui, vous devinez,&mdash;la fille de l’Empereur se lève comme
-les autres fois, et elle indique le bouffon, et elle balbutie, et elle
-fait des signes à son père; et tous les assistants comprennent qu’elle
-veut dire que le minable bouffon et le merveilleux Chevalier Blanc ne
-sont qu’un seul et même personnage.</p>
-
-<p>&mdash;«Vrai Dieu!» s’écrie l’Empereur. «Il faut que ces folies cessent.»</p>
-
-<p>Puis, s’adressant aux gouvernantes:</p>
-
-<p>&mdash;«Dames!» dit-il, «je vous le jure par l’âme de mon père, si vous
-n’arrivez pas à corriger ma fille et à la remettre dans le droit chemin,
-vous sentirez le poids de mon dépit!»<span class="pagenum"><a name="page_168" id="page_168">{168}</a></span></p>
-
-<p class="cbastt">*<br />* *</p>
-
-<p>Nul n’avait à discuter les ordres de l’Empereur. Nul ne les discuta. Au
-milieu d’un silence pénible, les gouvernantes emmenèrent la Damoiselle
-éplorée.</p>
-
-<p>&mdash;«Barons», dit l’Empereur, «nous allons entrer en conseil. J’ai besoin
-de votre avis.»</p>
-
-<p>Le festin était achevé. Les barons convoqués suivirent l’Empereur à la
-chapelle. Le reste de l’assistance prit congé. Robert, lentement,
-douloureusement, regagna le chenil et se coucha sur son lit de paille.</p>
-
-<p>Dans la chapelle, l’Empereur dit à ses barons:</p>
-
-<p>&mdash;«Seigneurs, je veux que nous retrouvions le Chevalier Blanc. Nous ne
-pouvons plus différer. Il a droit à la plus belle récompense. J’ai
-promis de lui donner ma fille et ma couronne. Je veux le retrouver coûte
-que coûte. Qui de vous peut m’en suggérer le moyen?»</p>
-
-<p>Un sénateur se leva et dit:<span class="pagenum"><a name="page_169" id="page_169">{169}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;«Sire, je pense que vous devriez promettre par serment officiel, par
-serment sur les saintes reliques, de lui accorder votre fille, s’il veut
-l’épouser, et votre couronne après vous, si vous voulez la lui accorder
-de surcroît, car je suis persuadé que vous ne pouvez pas vous donner de
-meilleur successeur. Ensuite, vous devriez annoncer partout que, dans
-trois jours par exemple, vous tiendrez une grande assemblée ouverte à
-tous les sujets de votre empire, où vous siégerez vous-même avec la
-princesse et vos premiers barons. Faites savoir que le Chevalier Blanc
-ait à y paraître, et qu’il recevra de vous votre fille à la face de
-tous, pourvu qu’il montre en preuve sa cuisse, sa plaie, et le fer de la
-lance qui le blessa. De cette façon, je crois que vous pourriez
-retrouver le Chevalier Blanc. Car est-il homme au monde, de si haute
-naissance qu’il fût, à qui l’on promettrait votre fille jolie, qui
-pourrait ne pas s’empresser de venir la chercher? Sire, il aura
-certainement une assez belle récompense, s’il reçoit la princesse en
-mariage.»</p>
-
-<p>&mdash;«L’idée est excellente!» s’écria l’Empe<span class="pagenum"><a name="page_170" id="page_170">{170}</a></span>reur. «Qu’il vienne à
-l’assemblée, et il ne s’en retournera pas sans ma fille, s’il veut
-l’avoir.»</p>
-
-<p>Il souriait de satisfaction. Il ne doutait pas du succès de ce
-stratagème. Sans perdre de temps, il résolut de passer à l’exécution. Et
-les crieurs mandés répandirent aussitôt la nouvelle, qui vola
-promptement par tout le pays.<span class="pagenum"><a name="page_171" id="page_171">{171}</a></span></p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_172" id="page_172">{172}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_173" id="page_173">{173}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<h2><a name="CHAPITRE_IX" id="CHAPITRE_IX"></a><small>CHAPITRE NEUVIÈME</small><br /><br />
-<span class="bxx">LE CHEVALIER BLANC</span></h2>
-
-<p class="nind"><span class="letra">T</span>ROIS jours plus tard, au jour fixé, l’assemblée s’ouvrit, magnifique,
-pompeuse, digne de la promesse de l’Empereur et digne du héros qu’on
-voulait honorer. Barons, ducs, comtes, princes, grands vassaux en grand
-équipage, s’y pressaient, nombreux, chamarrés, accourus à l’appel de
-l’Empereur pour rendre plus brillant l’hommage dû au sauveur de Rome,
-s’il venait.</p>
-
-<p>Mais le Pape avait voulu contribuer à l’éclat de la fête. Lui-même y
-assistait, et il y avait appelé tout le clergé, abbés, moines, tous et
-tous. Il y avait appelé spécialement le saint<span class="pagenum"><a name="page_174" id="page_174">{174}</a></span> ermite de la forêt de
-Marabonde, celui-là&mdash;vous en souvient-il?&mdash;qui avait eu jadis la visite
-de Robert pénitent, ce saint ermite qui avait la réputation d’être
-écouté du ciel; et le Pape, par amitié pour l’Empereur, voulait que ce
-saint homme, intercédant auprès de Dieu, obtînt que le Chevalier Blanc
-parût à l’assemblée. Et l’ermite était assis auprès du Pape.</p>
-
-<p>L’Empereur présidait sur un escabeau d’ivoire. A côté de lui, sa fille
-jolie, mélancolique, portait le diadème d’or. Dieu! qu’elle était
-charmante, la fraîche et noble et candide princesse! Plus vermeille
-qu’une rose et plus gentille qu’une fleur de lis, qu’il la faisait bon
-regarder! Elle était vêtue d’un grand manteau de samit sombre, tout semé
-de fines gouttes d’or.</p>
-
-<p>Dès l’ouverture, chacun espérait bien que le Chevalier Blanc viendrait.
-Tous pensaient qu’une si imposante assemblée ne pourrait pas ne pas
-attirer le héros que Rome voulait honorer de tous les honneurs
-imaginables. On lui préparait une réception sans exemple, une récompense
-sans pareille, une gloire sans seconde. Dès l’ouverture de l’assemblée,
-il ne fut, dans tous les<span class="pagenum"><a name="page_175" id="page_175">{175}</a></span> groupes, question que du Chevalier Blanc. Et,
-maintes fois, quand un mouvement se produisait dans la foule, chacun se
-demandait:</p>
-
-<p>&mdash;«Est-ce lui?»</p>
-
-<p>Mais ce n’était jamais lui.</p>
-
-<p class="cbastt">*<br />* *</p>
-
-<p>La journée peu à peu s’écoula. Le Chevalier Blanc ne paraissait pas.
-Jusqu’à none on l’attendit avec une impatience croissante. A none, il
-n’avait pas encore paru. Des craintes se levèrent bientôt de tous côtés.</p>
-
-<p>&mdash;«N’en doutons plus», disait-on. «Nous l’avons offensé trop grièvement.
-Il ne viendra pas.»</p>
-
-<p>Or, soudain, un mouvement plus fort se produisit dans la foule. Des cris
-montèrent. Un tumulte s’ensuivit. On se bousculait, on courait aux
-nouvelles. On entendit crier:</p>
-
-<p>&mdash;«Il vient, il vient, le Chevalier Blanc!»</p>
-
-<p>&mdash;«Où est-il?» demandait-on.<span class="pagenum"><a name="page_176" id="page_176">{176}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;«Il vient. Nous l’avons vu. Il vient à l’assemblée.»</p>
-
-<p>L’Empereur souriait.</p>
-
-<p>Tous cherchaient à apercevoir le Chevalier Blanc. Nul ne l’apercevait.
-Et le tumulte augmentait peu à peu.</p>
-
-<p class="cbastt">*<br />* *</p>
-
-<p>En effet, il venait à l’assemblée, le Chevalier Blanc.</p>
-
-<p>Il était entré dans la ville par la grand’porte, seul, sans escorte
-triomphale, sans suite orgueilleuse, absolument seul, comme il allait à
-la bataille. Tout armé de blanc sur son cheval blanc, sa lance blanche à
-la main, son blanc gonfanon flottant au vent jusqu’à l’arçon de la selle
-blanche, sa targe blanche au col pendante, il s’en venait, descendant à
-l’assemblée par les rues de la ville.</p>
-
-<p>Il ne passa pas longtemps inaperçu. En moins de rien, toutes les portes,
-toutes les fenêtres,<span class="pagenum"><a name="page_177" id="page_177">{177}</a></span> toutes les cours, toutes les rues s’emplirent de
-curieux enthousiastes. On l’acclama. Et, s’il n’avait pas d’escorte
-quand il franchit la grand’porte de la ville, il en eut une promptement,
-et dense, et joyeuse, et bruyante.</p>
-
-<p>Enfants, dames, servantes, damoiselles, bourgeois, citadins, courtisans,
-vilains, noblesse et populace, hommes et femmes, grands et petits,
-riches et pauvres, tous allèrent à sa rencontre pour lui rendre hommage
-plus vite. Devant lui, on tendait des étoffes de soie, des tapis, des
-courtes-pointes; devant lui, tous s’inclinaient avec respect, en
-joignant les mains.</p>
-
-<p>Bientôt, il fut en vue de la cour.</p>
-
-<p>&mdash;«Il vient, il vient! Le voilà!»</p>
-
-<p>Les rangs de l’assemblée frémirent. L’Empereur exultait. L’émotion de
-tous était au plus haut point. Ils n’auraient pas eu plus de
-ravissement, si tout à coup leur était apparu Notre Seigneur Jésus
-lui-même.<span class="pagenum"><a name="page_178" id="page_178">{178}</a></span></p>
-
-<p class="cbastt">*<br />* *</p>
-
-<p>Le Chevalier Blanc s’était arrêté devant la tribune impériale.</p>
-
-<p>Ensemble, respectueusement, tous les barons se dressèrent, et
-s’inclinèrent. Mais nul ne bougea de sa place. Le silence était parfait.</p>
-
-<p>Deux barons coururent à l’étrier du Chevalier Blanc pour l’aider à
-descendre. Lui, avant de descendre, leur recommanda de le recevoir
-doucement, et de le soutenir, car il souffrait fort de la jambe.</p>
-
-<p>Doucement, avec d’infinies précautions, les deux barons le reçurent.
-Descendu, le Chevalier Blanc s’appuya sur leur épaule. Il ne pouvait
-poser à terre que l’un de ses pieds.</p>
-
-<p>Puis, il demanda qu’on lui délaçât son-heaume, qui brillait comme un
-miroir. Deux autres barons accoururent.</p>
-
-<p>&mdash;«Débarrassez-m’en», leur dit-il, «car je n’ai personne à combattre,
-n’est-il pas vrai?»</p>
-
-<p>Les barons obéirent, et la tête du Chevalier<span class="pagenum"><a name="page_179" id="page_179">{179}</a></span> Blanc sortit du heaume,
-presque entièrement encapuchonnée d’une coiffe plus éblouissante que
-neige sur branche.</p>
-
-<p>Alors, tourné vers la tribune, et d’une voix forte, qui sonnait clair,
-il prononça:</p>
-
-<p>&mdash;«Juste Empereur, longtemps je me suis tenu loin de votre cour;
-longtemps, pour quoi que ce fût, je me suis gardé d’y paraître. Or, je
-suis celui qui vous a servi comme vous savez, et qui a selon vous mérité
-votre fille. Je vous la viens demander. Je ne puis malheureusement pas
-m’attarder ici. Faites donc vite conduire à l’église celle que j’ai
-conquise avec mes armes; je l’épouserai tout aussitôt.»</p>
-
-<p>L’Empereur répondit:</p>
-
-<p>&mdash;«Vous l’aurez. Mais auparavant nous voulons voir l’endroit où vous
-êtes blessé, la plaie, et le fer de la lance qui vous navra. Ce sera la
-preuve de ce que vous affirmez. Car, qui que vous soyez, et Breton ou
-Français, vous n’aurez pas ma fille avant de nous avoir montré
-publiquement les preuves que nous demandons.»</p>
-
-<p>&mdash;«Sire», dit le Chevalier, «je ne demande non plus autre chose. Et si
-je ne puis vous<span class="pagenum"><a name="page_180" id="page_180">{180}</a></span> montrer ces preuves, que je meure à l’instant!»</p>
-
-<p>A l’instant, il se fait tenir pour ne pas tomber, met à nu sa cuisse, y
-découvre une plaie, l’ouvre des deux mains, non sans que son visage
-blêmisse, et, difficilement, il extrait de la blessure un fer de lance
-qu’il tend à l’Empereur. Mais aussitôt il blêmit davantage et s’appuie
-sur les barons qui le soutiennent, comme s’il allait mourir.</p>
-
-<p>Ce spectacle poignant trouble les barons. La blessure du Chevalier est
-noire et hideuse. Des murmures s’élèvent dans l’assemblée.</p>
-
-<p>&mdash;«Il ne faut pas douter de celui-ci», dit-on. «Celui-ci, qui fut à la
-peine, doit être à l’honneur.»</p>
-
-<p>C’est la pensée même de l’Empereur, qui ne doute pas. Voilà donc
-l’extraordinaire chevalier qui fit tant de mal aux Sarrasins! Et
-l’Empereur se réjouit de le voir, debout, en chair et en os, devant lui,
-comme il souhaitait.<span class="pagenum"><a name="page_181" id="page_181">{181}</a></span></p>
-
-<p class="cbastt">*<br />* *</p>
-
-<p>Cependant, avant de rien conclure, l’Empereur appelle le chevalier qui
-blessa le Chevalier Blanc. L’autre s’approche. L’Empereur lui met dans
-la main le fer de lance qu’il vient de recevoir. C’est un fer bien
-taillé et fort tranchant.</p>
-
-<p>&mdash;«Ami», dit l’Empereur, «regardez ce fer. Puis,&mdash;et prenez garde! ne
-mentez pas surtout, car vous jouez ici votre vie!&mdash;dites-nous si c’est
-le fer de votre lance, si c’est le fer de la lance que vous aviez quand
-vous blessâtes le Chevalier Blanc à la cuisse.»</p>
-
-<p>Or, voici qui est grave: le chevalier a dans la main le fer de lance, et
-il hésite. Il hésite et ne répond rien.</p>
-
-<p>Le Chevalier Blanc trouve que la réponse tarde trop.</p>
-
-<p>&mdash;«Allons!» dit-il. «Vous l’avez vu et bien vu. Dites tôt si c’est le
-vôtre. Et soyez sans inquiétude: je vous déclare ici publiquement<span class="pagenum"><a name="page_182" id="page_182">{182}</a></span> que
-je vous pardonne le mal que vous m’avez fait.»</p>
-
-<p>Le chevalier s’incline, ému.</p>
-
-<p>Il dit enfin:</p>
-
-<p>&mdash;«Sire, ne doutez pas. De celui-ci, il ne faut pas douter. Celui-ci a
-sauvé votre peuple et défendu vos terres. Celui-ci vous a rendu votre
-empire. C’est bien mon fer qu’il vient d’extraire de sa cuisse; c’est
-bien le fer dont je le blessai. Sire, ce chevalier a droit à votre
-récompense.»</p>
-
-<p>&mdash;«Il l’aura donc», dit l’Empereur. «Je lui donnerai ma fille jolie sans
-plus attendre, et, avant qu’il nous quitte, je lui mettrai la couronne
-au front.»</p>
-
-<p class="cbastt">*<br />* *</p>
-
-<p>Sur ce, l’Empereur se lève, fait un pas en avant, et, s’adressant au
-Chevalier que soutiennent toujours les deux barons, il lui dit:</p>
-
-<p>&mdash;«Cher beau Seigneur, qui allez devenir maître de Rome et de l’Empire,
-il me reste<span class="pagenum"><a name="page_183" id="page_183">{183}</a></span> à savoir de vous le principal. Qui êtes-vous? Et comment
-vous appelle-t-on? Ne nous le cachez pas davantage. Je veux savoir d’où
-vous êtes et à qui nous devons notre salut.»</p>
-
-<p>Et le Chevalier Blanc répond:</p>
-
-<p>&mdash;«Sire, je ne suis pas un étranger dans ce pays. J’ignore l’art de
-servir un maître en le flattant, mais je vous ai servi longtemps, et de
-telle manière que j’ai fini par mériter votre amitié. Qui je suis? Je
-suis votre Sénéchal. Vous pensiez que je vous combattais, et j’ai réparé
-tous les dommages que Rome a subis. Sire, si vous fûtes parfois dur pour
-votre serviteur, je ne m’en suis jamais offensé.»</p>
-
-<p>L’Empereur en croit mal ses oreilles.</p>
-
-<p>&mdash;«Quoi!» dit-il, «le Sénéchal? Vous êtes mon Sénéchal?»</p>
-
-<p>&mdash;«Je le suis, Sire.»</p>
-
-<p>&mdash;«Dieu!» s’écrie l’Empereur. «Qui jamais entendit semblable merveille?
-Oh! je vois bien que Dieu me protège et me veut élever.»</p>
-
-<p>Là-dessus, sans rien dire de plus, il court<span class="pagenum"><a name="page_184" id="page_184">{184}</a></span> vers le Sénéchal, l’enlace
-étroitement de ses deux bras, et l’accole, et le baise de tout son cœur.</p>
-
-<p>&mdash;«Dieu! comme je suis heureux!» s’écrie-t-il. «De quoi pourrais-je me
-plaindre, lorsque j’ai tout ce que je souhaitais, et même plus? Voilà un
-homme que nous regardions comme un ennemi, et il nous secourait chaque
-année, et il combattait nos ennemis avec nous! Et Dieu veut à présent
-que cet homme-là soit le seigneur de Rome! N’est-ce pas merveille?
-Souvent, on avait essayé de nous réconcilier. Mes barons insistèrent à
-maintes reprises auprès de moi. Mais toujours j’avais le cœur de refuser
-ma fille à celui qui ne demandait qu’elle. Maintenant, tout est conclu.
-J’en ai fait la promesse devant Dieu. Rome entière garantit à son
-sauveur que je tiendrai ma promesse. Et je la tiendrai avec joie. Cet
-homme aura tout, puisque Dieu le lui donne, tout, ma fille, empire et
-couronne.»</p>
-
-<p>C’en est trop. Le Sénéchal, confus, se jette aux pieds de l’Empereur.
-Mais l’Empereur s’empresse de le relever.<span class="pagenum"><a name="page_185" id="page_185">{185}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;«Venez», dit-il, «que je vous mène à ma fille.»</p>
-
-<p>Et toute l’assistance est bouleversée d’émotion.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_186" id="page_186">{186}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_187" id="page_187">{187}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<h2><a name="CHAPITRE_X" id="CHAPITRE_X"></a><small>CHAPITRE DIXIÈME</small><br /><br />
-<span class="bxx">LA COURONNE DE ROBERT</span></h2>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_188" id="page_188">{188}</a></span>&nbsp; </p>
-<p><span class="pagenum"><a name="page_189" id="page_189">{189}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<p class="nind"><span class="letra">J</span>USQU’À cet instant, les barons n’avaient eu d’yeux que pour regarder
-l’Empereur et le Sénéchal. Quand ils virent que l’Empereur menait vers
-sa fille le Sénéchal, ils regardèrent la princesse.</p>
-
-<p>Immobile, mains jointes, elle semblait en oraison, non point en oraison
-de gratitude comme étaient la plupart des dames de l’assemblée, mais en
-prière douloureuse. Et elle pleurait silencieusement.</p>
-
-<p>&mdash;«Damoiselle», lui dirent les comtes ses voisins, «pourquoi
-pleurez-vous donc? N’avez-vous pas honte? Vous n’êtes pas raisonnable.<span class="pagenum"><a name="page_190" id="page_190">{190}</a></span>
-Vous devriez être bien heureuse qu’un chevalier d’un si grand mérite
-daignât vous offrir son amour et vous demander. Et vous devriez plutôt
-remercier Dieu, au lieu de pleurer comme vous faites.»</p>
-
-<p class="cbastt">*<br />* *</p>
-
-<p>L’Empereur donc menait le Sénéchal à sa fille. Toute l’assemblée,
-longtemps contenue par l’émotion, manifestait en grand tumulte
-d’enthousiasme sa joie de voir enfin le sauveur de Rome reconnu et
-récompensé. De toutes parts, on criait, on se bousculait, on acclamait.
-Et le bruit y fut bientôt tel qu’on n’eût pas entendu un coup de
-tonnerre.</p>
-
-<p>Or l’Empereur dit à sa fille:</p>
-
-<p>&mdash;«Ma fille, soyez contente: je vous amène votre mari. Je mets sa main
-dans votre main, et je vous donne à lui. Recevez-le de cœur satisfait.
-C’est le Sénéchal de mon Empire, celui-là même qui m’avait déclaré la
-guerre pour vous avoir. C’est le bon chevalier, le vail<span class="pagenum"><a name="page_191" id="page_191">{191}</a></span>lant, le hardi,
-le fort, le preux, le Chevalier Blanc à qui nous devons la vie. Il nous
-a secourus, il nous a sauvés, il a vaincu les Turcs. Recevez-le
-gentiment. Allons, n’attendez pas, et ne pleurez plus. Sachez, ma fille,
-que Dieu veut faire éclater sa grâce, et que ce chevalier est celui qui
-fut dans la bataille le preux des preux.»</p>
-
-<p>Mais, soudain:</p>
-
-<p>&mdash;«Sachez, mon père, qu’il ne le fut jamais.»</p>
-
-<p>&mdash;«Quoi donc!» s’écria l’Empereur. «Qu’ai-je entendu? Est-ce vous, ma
-fille, qui avez parlé?»</p>
-
-<p>L’Empereur est stupéfait. Tous les barons se sont dressés. Un long
-brouhaha roule à travers la foule.</p>
-
-<p>&mdash;«La fille de l’Empereur a parlé! La fille de l’Empereur a parlé!»</p>
-
-<p>&mdash;«Miracle! Miracle!»</p>
-
-<p>Mais la princesse dit à l’Empereur:</p>
-
-<p>&mdash;«Mon cher doux père, si je fus muette jusqu’à ce jour, jusqu’à cette
-heure où vous vouliez que je prisse le Sénéchal, et si je ne le<span class="pagenum"><a name="page_192" id="page_192">{192}</a></span> suis
-plus tout à coup, c’est que Dieu ne veut pas ce que vous vouliez. Le
-Sénéchal n’a pas reçu sa blessure en revenant de la bataille. Quoi qu’il
-vous conte, c’est tout mensonge. Je le prouverai. Celui qui a vaincu les
-Turcs et qui a payé son dévouement d’une blessure griève, je le connais,
-il n’est pas loin d’ici. En sa faveur, Dieu fit ce miracle de me donner
-la parole, pour témoigner contre le Sénéchal et sa fourbe.»</p>
-
-<p>Elle a parlé, l’admirable jeune fille, avec une assurance et une foi
-persuasives. Mais quoi qu’elle eût dit, son père était trop heureux du
-miracle pour ne pas la croire immédiatement.</p>
-
-<p>A la vérité, jamais vous ne vîtes homme plus heureux que le bon
-Empereur. Sans s’occuper du Sénéchal, il prend sa fille dans ses bras et
-la baise plus de cent fois. Pour l’instant, il n’a pas d’autre souci.</p>
-
-<p>Autour d’eux, la joie est générale; elle monte en clameurs d’allégresse
-vers la tribune. Barons, ducs, comtes, princes, abbés, moines,
-archevêques, clercs et laïcs, hommes et femmes, grands et petits,
-seigneurs et vilains, se pressent à qui mieux mieux vers la tribune.<span class="pagenum"><a name="page_193" id="page_193">{193}</a></span></p>
-
-<p>Chacun veut voir le miracle, et regarder de près la Damoiselle et
-l’entendre parler.</p>
-
-<p class="cbastt">*<br />* *</p>
-
-<p>Cependant, l’Empereur, tenant toujours sa fille embrassée, se remettait
-peu à peu de son ravissement.</p>
-
-<p>&mdash;«Ma fille», dit-il enfin, «je suis bien aise de vous entendre parler.
-Mais il faut que nous retrouvions le vrai Chevalier Blanc, puisque le
-Sénéchal nous a trompés si laidement. Par vous, le faux chevalier fut
-démasqué. Le vrai doit être couronné par vous.»</p>
-
-<p>&mdash;«Mon père», dit la princesse, «je vous le ferai tôt couronner. Il est
-à Rome depuis dix ans. Vous ne savez pas son nom, et vous ne savez rien
-de lui, parce que vous n’avez jamais rien voulu savoir de lui. Mais à
-cette heure tout doit se dévoiler. Dieu le veut. Dieu veut par moi lui
-donner cet honneur, et il veut me donner cette gloire. Sachez donc de
-toute certitude,<span class="pagenum"><a name="page_194" id="page_194">{194}</a></span> mon père, et n’en doutez plus, que le sauveur de Rome
-gît sous l’escalier de la chapelle. C’est celui que vous appelez le fol,
-qui mange avec le chien. Sachez qu’il n’est pas fou du tout, qu’il est
-plein de bon sens, et qu’il est chevalier parfait. Vous l’avez vu sur le
-champ de bataille. Moi, je vous dis qu’il est plus qu’il ne paraît, je
-vous dis qu’il est de haute naissance, et qu’il se cache à la cour,
-jouant le bouffon pour un motif que j’ignore. Vous m’avez déjà par trois
-fois outragée et honnie, mon père, parce que je vous annonçais par mes
-signes de muette que votre bouffon était digne des plus grands honneurs.
-Vous n’avez jamais voulu me croire. Qui plus est, vous m’appeliez folle
-aussi, et vous me chassiez de votre table, devant tous vos barons, à ma
-honte. Mon père, Dieu veut maintenant témoigner que je n’étais pas
-folle, et que j’avais raison contre tous, quand j’honorais le malheureux
-qui gît blessé sous l’escalier de la chapelle.»</p>
-
-<p>Et, brusquement, changeant de ton, elle cria:</p>
-
-<p>&mdash;«Où est donc le Sénéchal? Je ne l’entends pas. Est-il devenu muet?»<span class="pagenum"><a name="page_195" id="page_195">{195}</a></span></p>
-
-<p>Mais le Sénéchal n’avait pas attendu qu’on l’appelât. Des gens avouèrent
-qu’il s’était échappé, sans se faire aider par personne.</p>
-
-<p>&mdash;«Le faux larron!» s’écrièrent les comtes.</p>
-
-<p>&mdash;«Pourquoi l’a-t-on laissé fuir?» demanda l’Empereur.</p>
-
-<p>On avait déjà la preuve ainsi que la Damoiselle disait la vérité. Mais
-quelle stupeur dans la foule, quand on apprit que la Damoiselle pût dire
-aussi certainement la vérité, en désignant le bouffon à l’admiration et
-à la reconnaissance de tous!</p>
-
-<p class="cbastt">*<br />* *</p>
-
-<p>La première surprise apaisée, la fille de l’Empereur demanda qu’on fit
-silence.</p>
-
-<p>&mdash;«Seigneurs», dit-elle, «ce n’est pas tout. J’ai annoncé que je
-prouverais ce que je prétends. Je le prouverai. Mais, d’abord,
-laissez-moi dénoncer devant vous le chevalier qui reconnut pour sien le
-fer de lance que le Sénéchal vous montra. Celui-là vous a menti par la<span class="pagenum"><a name="page_196" id="page_196">{196}</a></span>
-bouche. Et moi, je vais aller vous chercher le véritable fer, car je
-sais où le Chevalier Blanc le cacha. Il suffit. Sans plus tarder, je
-vais et vous le rapporte.»</p>
-
-<p>Et la voilà qui s’en va, légère, prompte, vive, charmante. Elle s’est
-débarrassée de son manteau. En taille, simplement, elle fend la foule.
-Elle court au jardin, s’agenouille sur l’herbe près de la fontaine,
-trouve le fer, s’en empare, revient à la tribune, vive, prompte,
-charmante, et tend le fer à l’Empereur avec un sourire de triomphe.</p>
-
-<p>L’Empereur appelle de nouveau le chevalier qui a menti. Le chevalier
-s’approche, reçoit en tremblant le fer que la Damoiselle a rapporté, le
-regarde à peine et se jette aussitôt aux pieds de l’Empereur.</p>
-
-<p>&mdash;«Sire», dit-il, «ce fer vient de Pavie. Je l’avais acheté et fait
-tailler selon mon désir. Il n’y en a pas de meilleur jusqu’à Césarée. Je
-l’ai gardé pendant plus de sept ans, et c’est avec lui que j’ai frappé
-l’homme dont nous déplorons tous la blessure.»</p>
-
-<p>&mdash;«Mais, chevalier,» objecte l’Empereur,<span class="pagenum"><a name="page_197" id="page_197">{197}</a></span> «pourquoi nous avez-vous menti
-tout à l’heure, si vous dites maintenant la vérité?»</p>
-
-<p>&mdash;«Sire», répond le chevalier penaud, «je vous l’avouerai sans détour.
-Quand le Sénéchal était devant vous, je crus comprendre qu’il avait déjà
-conquis votre cœur, et je voyais bien que toute l’assemblée voulait lui
-rendre hommage. Je réfléchis que, malgré mon désaveu, le mariage ne
-serait pas différé, et que je m’attirerais la haine de tous si je disais
-que son fer n’était pas le mien. Voilà, Sire, pourquoi je vous ai menti.
-Et je vous prie de me pardonner, vous assurant que jamais à l’avenir je
-ne mériterai de vous aucun reproche.»</p>
-
-<p>Et, comme la princesse gentiment prie aussi son père de pardonner,
-l’Empereur acquitte le chevalier pour l’amour de sa fille, et parce
-qu’il a hâte de voir le vrai sauveur de Rome.</p>
-
-<p class="cbastt">*<br />* *</p>
-
-<p>Restait la suprême épreuve.</p>
-
-<p>L’Empereur choisit dix de ses meilleurs barons.<span class="pagenum"><a name="page_198" id="page_198">{198}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;«Barons», leur commanda-t-il, «allez de ce pas à la chapelle. Sous les
-degrés, vous trouverez le Chevalier Blanc. Amenez-le nous. Nous verrons
-ce qu’il nous dira.»</p>
-
-<p>Les barons s’inclinèrent.</p>
-
-<p>Sous la voûte, ils trouvèrent le bouffon, couché sur la paille,
-gémissant, le visage décoloré.</p>
-
-<p>&mdash;«Levez-vous, Seigneur,» dirent-ils.</p>
-
-<p>Robert ne protesta point. Non sans peine il essaya de se soulever. Il
-était maigre, hâve, pitoyable. Il se traîna hors de la voûte. Là, les
-barons émus le prirent sous les aisselles pour le mettre debout. Une
-plainte sourde lui échappa: il souffrait tellement de sa blessure qu’il
-ne put retenir cette plainte, lui, le chevalier si terrible. Mais les
-barons l’emportèrent avec d’infinies précautions. Il se laissait faire,
-ne sachant ce qu’on lui voulait.</p>
-
-<p>Quand il arriva devant l’Empereur, toute l’assistance se dressa,
-respectueusement. Et, avant tout le monde, la Damoiselle s’était
-dressée, pour saluer le malheureux héros.</p>
-
-<p>Alors il s’effraya: on l’installait sur un fau<span class="pagenum"><a name="page_199" id="page_199">{199}</a></span>teuil d’or massif. Il
-soupçonna qu’il était découvert. Au reste, il ne pouvait plus avoir de
-doute. De quelque côté qu’il tournât ses regards, il ne voyait que des
-yeux pleins de larmes et des visages angoissés.</p>
-
-<p>Et alors l’Empereur lui dit:</p>
-
-<p>&mdash;«Mon frère, mon ami, qui êtes-vous? Et quel est votre nom? Ne me le
-cachez pas. Nous vous connaissons bien maintenant, et nous savons tout
-de vous, sauf votre nom et votre origine. Je vous prie de par Dieu de ne
-plus en faire mystère. Et contez-nous votre histoire.»</p>
-
-<p class="cbastt">*<br />* *</p>
-
-<p>A l’Empereur, tout homme doit obéissance. Mais Robert ne répond rien.
-Des larmes lui viennent aux yeux. Du fond du cœur il soupire. Il
-comprend que toute la ville le connaît enfin pour ce qu’il est, et qu’il
-est trahi.</p>
-
-<p>Il ne répond rien.</p>
-
-<p class="cbastt">*<br />* *</p>
-
-<p>Alors la Damoiselle se tourne vers lui.<span class="pagenum"><a name="page_200" id="page_200">{200}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;«Chevalier», dit-elle, «jusqu’à ce jour j’étais muette. Par amour de
-vous, très charitablement, Dieu m’a fait don de la parole, aujourd’hui,
-car il voulait que votre gloire fût proclamée. Je vous en conjure donc,
-au nom du Roi céleste, contez-nous votre histoire, et dites-nous quel
-est votre nom, et d’où vous veniez quand vous vous arrêtâtes à la cour
-de mon père.»</p>
-
-<p>A ces mots, Robert redouble de larmes. Il a le cœur débordant de
-compassion. Mentalement, il remercie Dieu d’avoir fait don de la parole
-à la si bonne petite princesse.</p>
-
-<p>Mais il ne répond rien.</p>
-
-<p>&mdash;«Seigneur!» dit la princesse en s’adressant au Pape, «pour l’amour de
-Dieu, créateur de ce monde, faites qu’il vous réponde, à vous, puisqu’il
-ne veut pas nous répondre, à nous qui n’avons pas encore obtenu son
-pardon.»</p>
-
-<p class="cbastt">*<br />* *</p>
-
-<p>Alors le Pape dit à Robert:</p>
-
-<p>&mdash;«Mon frère, ne nous gardez pas rancune. Je vous en conjure, au nom du
-Roi de gloire, contez-nous qui vous êtes.»<span class="pagenum"><a name="page_201" id="page_201">{201}</a></span></p>
-
-<p>Mais Robert ne répond rien au Pape.</p>
-
-<p>Le Pape perd contenance. Toutefois, subitement, il se rappelle qu’il
-avait mandé par bonheur à l’assemblée l’ermite de la forêt de Marabonde,
-le saint ermite qui a la réputation d’être écouté du ciel et souvent
-exaucé. Et il demande à l’ermite d’intervenir.</p>
-
-<p>Alors l’ermite dit à Robert:</p>
-
-<p>&mdash;«Ami, de par Dieu, je vous prie de nous dire qui vous êtes, pour peu
-que vous désiriez recevoir ma bénédiction.»</p>
-
-<p class="cbastt">*<br />* *</p>
-
-<p>Or,&mdash;vous en souvient-il?&mdash;c’était ce saint ermite qui avait imposé à
-Robert sa triple pénitence, et c’était lui seul qui pouvait lever
-l’interdiction qui pesait sur Robert depuis dix ans.</p>
-
-<p>Robert avait reconnu l’ermite. Il lui répondit donc:</p>
-
-<p>&mdash;«Seigneur, vous m’ordonnez de parler, je<span class="pagenum"><a name="page_202" id="page_202">{202}</a></span> parlerai, sans vous celer
-rien. Je vous dois la vérité, je vais vous la dire toute. Je suis né en
-Normandie. Celui qui en était duc fut mon père, et la duchesse fut ma
-mère. Le comte de Poitiers est mon aïeul, je peux le déclarer hautement.
-Mais je suis né, malheureux, voué au Méchant par l’imprudence de ma
-mère. Dans ma jeunesse, j’ai commis maintes actions infâmes et plus d’un
-crime, dont j’ai fait ici pénitence pendant dix ans, selon ce que
-vous-même, Seigneur, m’aviez enjoint. A présent, vous savez tout de moi.
-Il suffit que j’ajoute mon nom: je m’appelle Robert.</p>
-
-<p class="cbastt">*<br />* *</p>
-
-<p>Or, écoutez bien.</p>
-
-<p>A l’assemblée ouverte par l’Empereur pour couronner le sauveur de Rome,
-il y avait entre autres quatre seigneurs, assez vieux, qui semblaient
-étrangers. C’étaient quatre seigneurs normands qui, depuis longtemps
-déjà, cher<span class="pagenum"><a name="page_203" id="page_203">{203}</a></span>chaient en tous lieux Robert, fils de leur duc.</p>
-
-<p>Sitôt qu’ils eurent entendu Robert se nommer, ils écartèrent la foule,
-se glissèrent jusqu’au premier rang, et tombèrent à genoux devant Robert
-retrouvé.</p>
-
-<p>&mdash;«Pitié, Seigneur!» s’écrièrent-ils.</p>
-
-<p>Et le plus âgé lui dit:</p>
-
-<p>&mdash;«Seigneur, tous vos gens vous crient: Pitié! Vos gens sont attaqués de
-toutes parts, et perdus si vous ne les secourez. Ne tardez pas
-davantage, par pitié, ni pour ami ni pour amie. Courez à leur aide. Il y
-a de vos parents qui ravagent vos terres et harcèlent vos gens. Car, si
-vous l’ignoriez, le duc votre père est mort; la duchesse votre mère est
-morte aussi; et mort aussi le comte votre aïeul, qui aimait tant les
-siens. Tout le fief vous est dévolu. Nul n’y a droit, hors vous.
-Cependant, vos parents vous en veulent frustrer, et déjà ils s’emparent
-de tout ce qu’ils peuvent prendre de force. Ne vous laissez pas
-dépouiller, Seigneur. Vous n’avez déjà que trop attendu.»</p>
-
-<p>Et les quatre barons normands pleurent aux pieds de Robert.<span class="pagenum"><a name="page_204" id="page_204">{204}</a></span></p>
-
-<p class="cbastt">*<br />* *</p>
-
-<p>Qui fut surpris de ces dernières nouvelles? Il faut bien le dire: ce fut
-l’Empereur. Quoi! Le bouffon muet n’était pas muet, le fou n’était pas
-fou, et le misérable qui disputait sa nourriture aux chiens était le
-fils du duc de Normandie et l’héritier d’un beau duché? Cela suffisait à
-déconcerter quiconque, et le bon Empereur aussi.</p>
-
-<p>Tous les regards étaient tournés vers l’Empereur. On attendait avec
-impatience le dénouement de cette merveilleuse histoire.</p>
-
-<p>L’Empereur dit:</p>
-
-<p>&mdash;«Ami Robert, si le duc votre père est mort, quels que fussent ses
-mérites, ne vous en chagrinez pas outre mesure: je vous serai dorénavant
-un bon père. Je vous donnerai ma fille et ma couronne, et vous serez mon
-fils, et vous commanderez, ordonnerez, gouvernerez, jugerez et régnerez
-dans mon Empire avant moi-même.»</p>
-
-<p>&mdash;«Sire!» répliquèrent les quatre barons<span class="pagenum"><a name="page_205" id="page_205">{205}</a></span> normands, «il agirait mal, si,
-pour prendre votre fille, il laissait son peuple sans défense, et son
-duché à la merci de ceux qui le dévastent.»</p>
-
-<p>Alors tous les regards se fixèrent sur Robert qui allait décider.</p>
-
-<p class="cbastt">*<br />* *</p>
-
-<p>Robert dit aux barons normands:</p>
-
-<p>&mdash;«Seigneurs, écoutez. Pour Dieu, soyez en paix. Retournez dans votre
-pays. Je ne vous suivrai ni là ni ailleurs. J’ai trop à faire de me
-défendre et de me garder de toute surprise. Vous savez assez quel je fus
-jadis. Je ne retournerai pas à la tentation. Cherchez dans ma famille un
-homme qui me puisse remplacer: il n’en manque ni de braves ni de sages.
-Celui-là sera votre duc. Je ne m’oppose à rien de ce qu’il fera. Allez.
-Je n’irai pas en Normandie avec vous.»</p>
-
-<p>&mdash;«Bel ami,» s’écria l’Empereur joyeusement, «le don que je vous
-promettais, acceptez-le. Il est à votre taille, et vous agirez bien.»<span class="pagenum"><a name="page_206" id="page_206">{206}</a></span></p>
-
-<p>Sans délai, Robert répond:</p>
-
-<p>&mdash;«Ah! Sire, loin de moi! loin de moi! Jamais, s’il plaît à Dieu, fils
-de Marie, je n’exposerai de nouveau dans le siècle ma pauvre âme que
-j’ai péniblement sauvée. Toutes vos possessions, je vous les abandonne,
-et votre fille. S’il plaît à Dieu, ce n’est pas moi qui tiendrai dans
-mes bras la gracieuse damoiselle. Tant que mon âme dans mon corps vivra,
-je n’aurai soin d’aucun plaisir. Si vous me voulez accorder quelque
-chose, je demande à me retirer dans la forêt avec le saint ermite qui me
-sauva. Avec lui je servirai le divin Martyr. J’en appelle à votre
-charité: faites-moi seulement transporter à l’ermitage, car je suis trop
-faible pour m’y rendre à pied. Là je mortifierai ma pauvre chair, là je
-panserai ma blessure. Telle est ma décision irrévocable. Vous savez
-tout. Je veux m’en aller à l’ermitage, je ne veux plus rester ici, et ce
-n’est point par mépris pour vous, Sire, qui me fûtes si bon, ni pour
-cette ville; mais, si l’on m’offrait même le monde entier, grand comme
-il est, avec ses peuples et ses richesses, je n’en resterais pas
-davantage un<span class="pagenum"><a name="page_207" id="page_207">{207}</a></span> jour de plus dans le siècle. Sire! par grâce, faites-moi
-seulement emporter d’ici. Je souffre beaucoup de ma blessure. Je veux me
-retirer à l’ermitage.»</p>
-
-<p>Toute l’assistance était consternée.</p>
-
-<p>&mdash;«Ne le retenez point, Sire Empereur», dit alors le saint ermite. «A
-Jésus-Christ il s’est donné. Laissez-le suivre sa voie.»</p>
-
-<p>&mdash;«Je n’insiste plus», répondit l’Empereur. «Je ferai ce qu’il désire.»</p>
-
-<p class="cbastt">*<br />* *</p>
-
-<p>Qu’ajouterai-je, grands et petits qui m’écoutez?</p>
-
-<p>Sur l’ordre de l’Empereur, on construisit une litière somptueuse. Et,
-Robert y ayant été placé, un long cortège d’enfants, de dames, de
-damoiselles, d’hommes, de seigneurs et de vilains, de riches et de
-pauvres, un long cortège, conduit par l’Empereur et sa cour, accompagna
-la litière de Robert jusqu’à une grande lieue<span class="pagenum"><a name="page_208" id="page_208">{208}</a></span> de Rome. Au moment de la
-séparation, tous les yeux étaient pleins de larmes.</p>
-
-<p class="cbastt">*<br />* *</p>
-
-<p>Dans la forêt de Marabonde, auprès du saint ermite, Robert peu à peu
-guérit et se rétablit. Il menait la vie de prières et d’abstinence de
-son compagnon.</p>
-
-<p class="cbastt">*<br />* *</p>
-
-<p>Le saint ermite, qui était fort vieux, vint à mourir. Robert l’enterra
-dans la petite chapelle de l’ermitage, puis mena seul la vie qu’ils
-avaient menée ensemble jusqu’alors.</p>
-
-<p class="cbastt">*<br />* *</p>
-
-<p>Robert survécut de nombreuses années à son compagnon. Il servait Dieu de
-tout son cœur, loin du siècle. On conte que pour lui Dieu fit maints
-miracles, et que tous ceux qui allaient l’implorer le tenaient un saint.
-Mais cela aussi serait une autre histoire.</p>
-
-<p class="cbastt">*<br />* *</p>
-
-<p>Quand il mourut dans son ermitage, les Romains allèrent en magnifique
-procession chercher son corps. On l’enterra dans l’église de
-Saint-Jean-de-Latran, à main droite quand on<span class="pagenum"><a name="page_209" id="page_209">{209}</a></span> y entre. C’est là que fut
-son tombeau. Et le corps y serait encore, si n’avait pas eu lieu par la
-suite ce que je vais vous dire pour terminer.</p>
-
-<p>Un jour qu’il y avait à Rome un extraordinaire concours de gens de tous
-pays célébrant la fin de quelque horrible guerre, un riche personnage du
-Puy-en-Velay se fit conter la vie de Robert le Diable. Il en fut si
-touché, qu’il ravit à la tombe de Saint-Jean-de-Latran tout ce qu’il y
-trouva d’ossements et de cendre. Il les emporta. Près du Puy, au bord de
-la rivière, il fit construire une abbaye. L’abbaye devint célèbre, et
-elle le fut longtemps sous le nom de Saint Robert.</p>
-
-<p class="fint">FIN</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_210" id="page_210">{210}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_211" id="page_211">{211}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<h2><a name="TABLE_DES_CHAPITRES" id="TABLE_DES_CHAPITRES"></a>TABLE DES CHAPITRES</h2>
-
-<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary="">
-<tr><td class="rt"><a href="#CHAPITRE_I">I.</a></td><td class="c">&mdash;</td><td>Robert le Diable</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_13">13</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#CHAPITRE_II">II.</a></td><td class="c">&mdash;</td><td>Le pèlerin de Rome</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_39">39</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#CHAPITRE_III">III.</a></td><td class="c">&mdash;</td><td>Le chevalier pénitent</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_55">55</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#CHAPITRE_IV">IV.</a></td><td class="c">&mdash;</td><td>Un singulier bouffon</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_75">75</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#CHAPITRE_V">V.</a></td><td class="c">&mdash;</td><td>Le fou et la folle</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_101">101</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#CHAPITRE_VI">VI.</a></td><td class="c">&mdash;</td><td>Le mystérieux chevalier</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_115">115</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#CHAPITRE_VII">VII.</a></td><td class="c">&mdash;</td><td>La chasse au vainqueur</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_133">133</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#CHAPITRE_VIII">VIII.</a></td><td class="c">&mdash;</td><td>Le bienfaiteur introuvable</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_159">159</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#CHAPITRE_IX">IX.</a></td><td class="c">&mdash;</td><td>Le chevalier blanc</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_171">171</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#CHAPITRE_X">X.</a></td><td class="c">&mdash;</td><td>La couronne de Robert</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_187">187</a></td></tr>
-</table>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_212" id="page_212">{212}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_213" id="page_213">{213}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<p class="c">
-ACHEVÉ D’IMPRIMER<br />
-LE &nbsp; 15 &nbsp; AVRIL &nbsp; 1925<br />
-PAR &nbsp; F. &nbsp; PAILLART, A<br />
-ABBEVILLE (FRANCE)<br />
-<span class="pagenum"><a name="page_216" id="page_216">{216}</a></span></p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_214" id="page_214">{214}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_215" id="page_215">{215}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<div class="bbox2">
-<p class="c">BIBLIOTHÈQUE DU HÉRISSON</p>
-<hr />
-<p class="c">
-ANTHOLOGIE<br />
-des Écrivains Morts à la Guerre<br />
-(1914-1918)<br />
-<br />
-publiée par l’Association des Écrivains Combattants<br />
-sous la direction de <span class="smcap">Thierry Sandre</span><br />
-</p>
-
-<p class="c">Ouvrage complet en quatre volumes de 800 p. chacun, format 15×21</p>
-
-<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
-<tr><td align="left">Exemplaires ordinaires</td><td align="left">100 fr.</td><td> les 4 volumes</td></tr>
-<tr><td align="left">Exemplaires sur Madagascar (nᵒˢ <small>I</small> à <small>XXV</small>)</td><td align="left">1120 fr.</td><td class="c">&mdash;</td></tr>
-<tr><td align="left">Exemplaires sur Lafuma pur fil (nᵒˢ 1 à 250)</td><td align="left">335 fr.</td><td class="c">&mdash;</td></tr>
-</table>
-
-<hr />
-<p class="c">ŒUVRES DE THIERRY SANDRE</p>
-
-<p class="c">(volumes in-8 couronne 12×19)</p>
-
-<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
-<tr><td align="left"><big>LE PURGATOIRE</big>, prix Goncourt 1924&nbsp; </td><td align="left">20ᵉ mille</td></tr>
-<tr><td align="left"><big>MIENNE</big>, roman</td><td align="left">15ᵉ mille</td></tr>
-<tr><td align="left"><big>MOUSSELINE</big>, roman</td><td align="left">20ᵉ mille</td></tr>
-</table>
-
-<p class="c">TRADUCTIONS</p>
-
-<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
-<tr><td align="left"><i>LE CHAPITRE TREIZE</i>, d’<span class="smcap">Athénée</span>, prix Goncourt 1924 (12ᵉ mille).</td></tr>
-<tr><td align="left"><i>LE LIVRE DES BAISERS</i>, de <span class="smcap">Jean Second</span>.</td></tr>
-<tr><td align="left"><i>LES AMOURS DE FAUSTINE</i>, de <span class="smcap">Joachim du Bellay</span>.</td></tr>
-<tr><td align="left"><i>LA TOUCHANTE AVENTURE DE HÉRO ET LÉANDRE</i>, de <span class="smcap">Musée</span>.</td></tr>
-<tr><td align="left"><i>LES ÉPIGRAMMES D’AMOUR</i>, de <span class="smcap">Rufin</span>.</td></tr>
-</table>
-
-<hr />
-<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary="">
-<tr><td align="left">Exemplaires sur Alfa français</td><td align="left">7.50</td></tr>
-<tr><td class="rt">&nbsp; &nbsp; &mdash; Arches ou pur fil</td><td align="left">22&mdash;</td></tr>
-<tr><td align="left">Exemplaires sur Hollande</td><td align="left">33&mdash;</td></tr>
-<tr><td class="rt">&mdash; Madagascar</td><td align="left">55&mdash;</td></tr>
-</table>
-
-</div>
-
-<hr class="full" />
-<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'HISTOIRE MERVEILLEUSE DE ROBERT LE DIABLE ***</div>
-<div style='text-align:left'>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Updated editions will replace the previous one&#8212;the old editions will
-be renamed.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
-law means that no one owns a United States copyright in these works,
-so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United
-States without permission and without paying copyright
-royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part
-of this license, apply to copying and distributing Project
-Gutenberg&#8482; electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG&#8482;
-concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark,
-and may not be used if you charge for an eBook, except by following
-the terms of the trademark license, including paying royalties for use
-of the Project Gutenberg trademark. If you do not charge anything for
-copies of this eBook, complying with the trademark license is very
-easy. You may use this eBook for nearly any purpose such as creation
-of derivative works, reports, performances and research. Project
-Gutenberg eBooks may be modified and printed and given away--you may
-do practically ANYTHING in the United States with eBooks not protected
-by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the trademark
-license, especially commercial redistribution.
-</div>
-
-<div style='margin:0.83em 0; font-size:1.1em; text-align:center'>START: FULL LICENSE<br />
-<span style='font-size:smaller'>THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE<br />
-PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK</span>
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-To protect the Project Gutenberg&#8482; mission of promoting the free
-distribution of electronic works, by using or distributing this work
-(or any other work associated in any way with the phrase &#8220;Project
-Gutenberg&#8221;), you agree to comply with all the terms of the Full
-Project Gutenberg&#8482; License available with this file or online at
-www.gutenberg.org/license.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg&#8482; electronic works
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg&#8482;
-electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
-and accept all the terms of this license and intellectual property
-(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
-the terms of this agreement, you must cease using and return or
-destroy all copies of Project Gutenberg&#8482; electronic works in your
-possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a
-Project Gutenberg&#8482; electronic work and you do not agree to be bound
-by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the person
-or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.B. &#8220;Project Gutenberg&#8221; is a registered trademark. It may only be
-used on or associated in any way with an electronic work by people who
-agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
-things that you can do with most Project Gutenberg&#8482; electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg&#8482; electronic works if you follow the terms of this
-agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg&#8482;
-electronic works. See paragraph 1.E below.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation (&#8220;the
-Foundation&#8221; or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
-of Project Gutenberg&#8482; electronic works. Nearly all the individual
-works in the collection are in the public domain in the United
-States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
-United States and you are located in the United States, we do not
-claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
-displaying or creating derivative works based on the work as long as
-all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
-that you will support the Project Gutenberg&#8482; mission of promoting
-free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg&#8482;
-works in compliance with the terms of this agreement for keeping the
-Project Gutenberg&#8482; name associated with the work. You can easily
-comply with the terms of this agreement by keeping this work in the
-same format with its attached full Project Gutenberg&#8482; License when
-you share it without charge with others.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
-what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
-in a constant state of change. If you are outside the United States,
-check the laws of your country in addition to the terms of this
-agreement before downloading, copying, displaying, performing,
-distributing or creating derivative works based on this work or any
-other Project Gutenberg&#8482; work. The Foundation makes no
-representations concerning the copyright status of any work in any
-country other than the United States.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.E.1. The following sentence, with active links to, or other
-immediate access to, the full Project Gutenberg&#8482; License must appear
-prominently whenever any copy of a Project Gutenberg&#8482; work (any work
-on which the phrase &#8220;Project Gutenberg&#8221; appears, or with which the
-phrase &#8220;Project Gutenberg&#8221; is associated) is accessed, displayed,
-performed, viewed, copied or distributed:
-</div>
-
-<blockquote>
- <div style='display:block; margin:1em 0'>
- This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
- other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
- whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
- of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
- at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you
- are not located in the United States, you will have to check the laws
- of the country where you are located before using this eBook.
- </div>
-</blockquote>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.E.2. If an individual Project Gutenberg&#8482; electronic work is
-derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not
-contain a notice indicating that it is posted with permission of the
-copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in
-the United States without paying any fees or charges. If you are
-redistributing or providing access to a work with the phrase &#8220;Project
-Gutenberg&#8221; associated with or appearing on the work, you must comply
-either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or
-obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg&#8482;
-trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.E.3. If an individual Project Gutenberg&#8482; electronic work is posted
-with the permission of the copyright holder, your use and distribution
-must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
-additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
-will be linked to the Project Gutenberg&#8482; License for all works
-posted with the permission of the copyright holder found at the
-beginning of this work.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg&#8482;
-License terms from this work, or any files containing a part of this
-work or any other work associated with Project Gutenberg&#8482;.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
-electronic work, or any part of this electronic work, without
-prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
-active links or immediate access to the full terms of the Project
-Gutenberg&#8482; License.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
-compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
-any word processing or hypertext form. However, if you provide access
-to or distribute copies of a Project Gutenberg&#8482; work in a format
-other than &#8220;Plain Vanilla ASCII&#8221; or other format used in the official
-version posted on the official Project Gutenberg&#8482; website
-(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
-to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
-of obtaining a copy upon request, of the work in its original &#8220;Plain
-Vanilla ASCII&#8221; or other form. Any alternate format must include the
-full Project Gutenberg&#8482; License as specified in paragraph 1.E.1.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
-performing, copying or distributing any Project Gutenberg&#8482; works
-unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
-access to or distributing Project Gutenberg&#8482; electronic works
-provided that:
-</div>
-
-<div style='margin-left:0.7em;'>
- <div style='text-indent:-0.7em'>
- &bull; You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
- the use of Project Gutenberg&#8482; works calculated using the method
- you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed
- to the owner of the Project Gutenberg&#8482; trademark, but he has
- agreed to donate royalties under this paragraph to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
- within 60 days following each date on which you prepare (or are
- legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
- payments should be clearly marked as such and sent to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
- Section 4, &#8220;Information about donations to the Project Gutenberg
- Literary Archive Foundation.&#8221;
- </div>
-
- <div style='text-indent:-0.7em'>
- &bull; You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
- you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
- does not agree to the terms of the full Project Gutenberg&#8482;
- License. You must require such a user to return or destroy all
- copies of the works possessed in a physical medium and discontinue
- all use of and all access to other copies of Project Gutenberg&#8482;
- works.
- </div>
-
- <div style='text-indent:-0.7em'>
- &bull; You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
- any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
- electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
- receipt of the work.
- </div>
-
- <div style='text-indent:-0.7em'>
- &bull; You comply with all other terms of this agreement for free
- distribution of Project Gutenberg&#8482; works.
- </div>
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
-Gutenberg&#8482; electronic work or group of works on different terms than
-are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
-from the Project Gutenberg Literary Archive Foundation, the manager of
-the Project Gutenberg&#8482; trademark. Contact the Foundation as set
-forth in Section 3 below.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.F.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
-effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
-works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
-Gutenberg&#8482; collection. Despite these efforts, Project Gutenberg&#8482;
-electronic works, and the medium on which they may be stored, may
-contain &#8220;Defects,&#8221; such as, but not limited to, incomplete, inaccurate
-or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
-intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
-other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
-cannot be read by your equipment.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the &#8220;Right
-of Replacement or Refund&#8221; described in paragraph 1.F.3, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
-Gutenberg&#8482; trademark, and any other party distributing a Project
-Gutenberg&#8482; electronic work under this agreement, disclaim all
-liability to you for damages, costs and expenses, including legal
-fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
-LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
-PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
-TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
-LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
-INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
-DAMAGE.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
-defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
-receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
-written explanation to the person you received the work from. If you
-received the work on a physical medium, you must return the medium
-with your written explanation. The person or entity that provided you
-with the defective work may elect to provide a replacement copy in
-lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
-or entity providing it to you may choose to give you a second
-opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
-the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
-without further opportunities to fix the problem.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you &#8216;AS-IS&#8217;, WITH NO
-OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
-LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of
-damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
-violates the law of the state applicable to this agreement, the
-agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
-limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
-unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
-remaining provisions.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg&#8482; electronic works in
-accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
-production, promotion and distribution of Project Gutenberg&#8482;
-electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
-including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
-the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
-or any Project Gutenberg&#8482; work, (b) alteration, modification, or
-additions or deletions to any Project Gutenberg&#8482; work, and (c) any
-Defect you cause.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&#8482;
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg&#8482;&#8217;s
-goals and ensuring that the Project Gutenberg&#8482; collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg&#8482; and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation&#8217;s EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state&#8217;s laws.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; depends upon and cannot survive without widespread
-public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
-visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg&#8482; concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg&#8482; eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Most people start at our website which has the main PG search
-facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This website includes information about Project Gutenberg&#8482;,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-</div>
-
-</div>
-
-</body>
-</html>
diff --git a/old/65684-h/images/colophon.png b/old/65684-h/images/colophon.png
deleted file mode 100644
index 0cdedc7..0000000
--- a/old/65684-h/images/colophon.png
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/65684-h/images/cover.jpg b/old/65684-h/images/cover.jpg
deleted file mode 100644
index e9a7b68..0000000
--- a/old/65684-h/images/cover.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ