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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: L'Histoire merveilleuse de Robert le Diable - remise en lumière pour édifier les petits et distraire les autres - -Author: Thierry Sandre - -Release Date: June 24, 2021 [eBook #65684] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Véronique Le Bris, Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online - Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This - file was produced from images generously made available by the - Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at - http://gallica.bnf.fr) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'HISTOIRE MERVEILLEUSE DE ROBERT -LE DIABLE *** - - - - - BIBLIOTHÈQUE DU HÉRISSON - - THIERRY SANDRE - (PRIX CONCOURT 1924) - - L’HISTOIRE MERVEILLEUSE - DE - ROBERT LE DIABLE - - ROMAN - - [Illustration] - - AMIENS - EDGAR MALFÈRE - 1925 - - DIXIÈME MILLE - - - - - L’HISTOIRE MERVEILLEUSE - - DE - - ROBERT LE DIABLE - - - - - DU MÊME AUTEUR: - - -VERS: - -_Le Fer et la Flamme_ (1919. Librairie PERRIN.) -_Fleurs du Désert_ (1921. A. MESSEIN.) - - -ESSAIS: - -_Apologie pour les Nouveaux-Riches_ (1921. A. MESSEIN.) -_Le Purgatoire_, souvenirs d’Allemagne (1924. E. MALFÈRE.) - - -ROMANS: - -_Mienne_ (1923. E. MALFÈRE.) -_Le Chèvrefeuille_ (1924. N. R. F.) -_Mousseline_ (1924. E. MALFÈRE.) -_Monsieur Jules_ (1925. ALBIN MICHEL.) -_L’histoire merveilleuse de Robert le Diable_ (1925. E. MALFÈRE.) - - -TRADUCTIONS: - -JEAN SECOND: _Le Livre des Baisers_ (1922. E. MALFÈRE.) -JOACHIM DU BELLAY: _Les Amours de Faustine_ (1923. IBID.) -MUSÉE: _La touchante aventure de Héro et Léandre_ (1924. IBID.) -ATHÉNÉE: _Le chapitre treize_ (1924. IBID.) -RUFIN: _Epigrammes_ (1922. A. MESSEIN.--1925. E. MALFÈRE.) -SULPICIA: _Tablettes d’une Amoureuse_ (1922. E. CHAMPION.) -ZAÏDAN: _Al Abbassa_, roman (1912. FONTEMOING.) --- _Allah veuille!_ roman (1924. E. FLAMMARION.) - - -EN PRÉPARATION: - -_Le pays de tous les mirages_, essai. -_La vie ardente de Gabriel-Tristan Franconi._ -_Vie de Socrate._ -_Le roman de Daphnis et Chloé_, traduction. -_Poésies complètes de_ MÉLÉAGRE. -_L’Algérienne_, roman (E. MALFÈRE.) -_L’Églantine_, roman (N. R. F.) -_Samothrace_, roman (ALBIN MICHEL.) - - * * * * * - -Le prix Goncourt 1924 a été décerné à Thierry Sandre pour _Le -Chèvrefeuille_, _Le Purgatoire_, et _Le Chapitre Treize_ d’Athénee. - - - - - BIBLIOTHÈQUE DU HÉRISSON - - THIERRY SANDRE - - - L’Histoire Merveilleuse - - de - - Robert le Diable - - REMISE EN LUMIÈRE - POUR ÉDIFIER LES PETITS - ET DISTRAIRE LES AUTRES - - [Illustration] - - AMIENS - EDGAR MALFÈRE - 1925 - - Dixième mille - - - - JUSTIFICATION DU TIRAGE - - - Il a été tiré: - - 20 exemplaires sur Madagascar, numérotés de A à T. - 50 exemplaires sur Hollande, numérotés de I à L. - 130 exemplaires sur Lafuma pur fil, numérotés de 1 à 130. - 50 exemplaires hors commerce sur Turner Azur. - - - _Copyright 1925 by Edgar Malfère._ - - - - - _A l’incomparable Fagus_ - - - - -_AVERTISSEMENT_ - - -_Robert le Diable, personnage légendaire, eut une longue popularité dans -les campagnes françaises. Mais la littérature, envahissant tout, a peu à -peu détruit nos légendes, soit que par esprit démocratique elle les -négligeât comme indignes d’un peuple éclairé, soit quelle s’en emparât -pour en tirer d’ambitieuses moutures à l’usage d’une élite. Aujourd’hui, -Robert le Diable n’est plus guère connu que par le souvenir d’un opéra -de Meyerbeer (1831), dont le livret, œuvre de Scribe et de G. Delavigne, -n’emprunte à la légende oubliée que le nom du héros._ - -_La légende même de Robert le Diable nous est conservée, sous forme de -roman en vers octosyllabiques, par deux manuscrits de la Bibliothèque -Nationale,--l’un_ (Fr. 25.516) _de la fin du XIIIᵉ siècle, l’autre_ (Fr. -24.405) _de la fin du XIVᵉ ou du commencement du XVᵉ,--celui-ci plus -abondant que celui-là pour le début et plus concis pour le reste_. - -_Deux éditions en ont été publiées_:--_en 1837, par G.-S. Trébutien_ -(Paris, Silvestre), _qui suivit le plus ancien manuscrit_;--_en 1903, -par E. Löseth_ (Paris, Société des Anciens Textes Français) _qui donna -le même texte, avec les variantes du second manuscrit, et put établir -que l’auteur anonyme, probablement picard, vécut probablement dans la -seconde moitié du XIIᵉ siècle_. - -_Il existe aussi un_ Miracle de Notre-Dame de Robert le Diable, _qui est -du XIVᵉ siècle; qui a été publié à Rouen en 1836 par Frère et Leroux de -Lincy; qui, adapté plus tard par Edouard Fournier sous le titre de_ -Mystère de Robert le Diable, _fut joué sur la scène du Théâtre de la -Gaîté; et qu’enfin publièrent Gaston Paris et Ulysse Robert dans le tome -VI des_ Miracles de Notre-Dame (Paris, 1881, Société des Anciens Textes -Français). _Sauf pour le dénouement, qui s’y fait par un mariage, ce -mystère met en action le récit du roman dont nous venons de parler._ - -_C’est en s’inspirant de ces différents textes,--en traduisant parfois -de près le manuscrit le plus ancien du roman et parfois en l’adaptant à -cause de certaines longueurs qui le surchargent,--mais toujours, malgré -de légères libertés, avec le souci de maintenir le dessein des vieux -poètes, qu’on a composé la présente_ Histoire merveilleuse de Robert le -Diable. - - - - -CHAPITRE PREMIER - -ROBERT LE DIABLE - - -Ecoutez-moi, grands et petits. Je veux vous conter une histoire -merveilleuse à souhait. C’est une histoire de jadis et c’est l’histoire -de Robert le Diable. - -Jadis, voilà longtemps, fort longtemps, il y avait un duc de Normandie -très riche, très valeureux, aimé de tous ses vassaux, et réputé pour sa -bravoure et sa justice. Il eût été le plus heureux des hommes, s’il -avait eu l’espoir qu’après sa mort son duché passât en de bonnes mains. -Mais nul enfant ne lui était né qui réjouît sa vieillesse, et le duc se -désolait de n’avoir pas d’héritier. - -Plus encore que le duc, se lamentait la duchesse. Elle était fille de -comte, et douce, et gentille, et pleine de toutes sortes de qualités. On -l’aimait bien aussi. Elle accueillait les pauvres gens avec des paroles -tendres; nul ne s’adressait à la duchesse sans obtenir d’elle réparation -ou récompense. Et comme on connaissait quel était son chagrin de n’avoir -pas d’enfant, chacun la plaignait et s’attristait de sa peine. - -Vainement, pendant de longues années, le duc et la duchesse avaient prié -Dieu de leur accorder un témoignage vivant de sa bienveillance. Ils -avaient fait de grandes promesses, ils avaient fait de grandes prières: -ils demeuraient sans enfant. - -Souvent, la duchesse, pour pleurer, se retirait dans le château, tandis -que le duc courait les bois à la poursuite de quelque cerf. A mesure que -les années s’ajoutaient aux années, elle souffrait davantage. Elle -songeait aux malheureuses femmes qui n’ont pas toujours à manger pour -elles-mêmes et qui doivent néanmoins nourrir trois ou quatre petits, et -elle songeait à elle, qui aurait pu élever si facilement tant -d’enfants, et qui n’en avait pas un seul. Et elle se croyait haïe de -Dieu, que ses prières ne touchaient pas. - -Or, un jour après la Pentecôte, tout le pays apprit une nouvelle -inespérée: c’est que la duchesse allait enfin être mère. Dans le duché, -gens d’en haut et gens d’en bas en firent de belles fêtes. Du premier au -dernier, et depuis le duc jusqu’au plus humble vilain, tous se -réjouirent, tant par affection pour la duchesse que par contentement -personnel, à la pensée qu’un héritier digne de leur duc leur -maintiendrait en paix et prospérité la campagne et les bourgs. - -Hélas, je vous le dis tout de suite: ils ne se doutaient pas de ce qui -les menaçait. - - * * * * * - -L’enfant naquit. C’était un fils. Le duc manda les évêques pour le -baptême. L’enfant reçut le sel, l’huile et l’eau; on lui donna le nom -de Robert, puis on le remit aux nourrices chargées de le nourrir. Il -venait à peine de naître, il se montra tout aussitôt méchant et -terrible. - -Quel enfant, Seigneur, quel enfant! Nuit et jour, il pleure et crie sans -raison. Quoi qu’on fasse, il ne s’apaise jamais. Que la nourrice, pour -essayer de le calmer, lui offre le sein, il crie encore et la mord -furieusement. Il ne laisse pas un instant de repos à ceux qui l’ont en -garde. On ne sait ce qu’il veut, on ne sait comment le satisfaire, on -n’ose pas s’approcher de lui, car ses cris en redoubleraient. Les -nourrices surtout le craignent, car il les blesse toutes l’une après -l’autre; tellement, qu’elles durent se résoudre à l’allaiter au moyen -d’un cornet d’ivoire; mais, pour se venger d’elles, et ne pouvant plus -les mordre, il les bourrait de coups de pied. Quel enfant, Seigneur, -quel enfant! Et que promet pareille enfance? La duchesse et le duc se le -demandaient avec inquiétude. - -Joignez que Robert grandissait merveilleusement. Il grandissait plus en -un jour qu’un autre en une semaine. Robuste à miracle et beau comme pas -un, il étonnait ceux qui le voyaient. Mais sa précoce beauté -s’éclipsait devant son effronterie aussi précoce. - -Avant l’âge, il apprit à marcher en se traînant d’escabelle en -escabelle. C’était un jeu pour lui, et quel jeu! Ne s’amusait-il pas, en -effet, à renverser escabelles et bancs sur les nourrices et les -servantes? Plus tard, au reste, il eut un autre jeu: quand il marcha -seul et put courir, il s’amusa par toute la maison à soulever la -poussière; ou bien, s’il rencontrait un chevalier, il lui en lançait à -poignée en plein visage, puis, le coup fait, il s’enfuyait, riant aux -éclats. Voilà de jolis jeux, n’est-ce pas, pour un enfant? - - * * * * * - -Il trompait de façon incroyable toute espèce de surveillance. On le -croyait ici, il était là-bas. Cent fois dans la journée, il s’échappait, -en quête d’un mauvais tour à tenter. Il se glissait partout, effrayait -les servantes, brutalisait les valets interdits, et s’attaquait au -premier venu. - -Les plus respectables vassaux de son père ne l’intimidaient point. -Tandis que, par déférence pour le duc, ils ne résistaient pas, lui les -mettait joyeusement à mal, déchirant robes et manteaux; et, si la -victime faisait mine de se fâcher, il lui infligeait quelque outrage -plus grave. De quoi les autres ne se plaignaient peut-être pas; mais peu -à peu, à mesure que Robert grandissait et commettait de pires -incongruités, les visiteurs devenaient plus rares à la porte du château. -Il n’était pas de seigneur si bien apparenté qui ne redoutât de se -trouver chez le duc en face de Robert. Et clercs et prêtres, jadis reçus -et traités au château avec tant d’égards, imitaient prudemment les -seigneurs. - -Robert eut quinze ans; les avanies qu’il infligeait étaient de plus en -plus pénibles. Quant aux enfants de son âge, fils de seigneurs ou fils -de vilains, dont il avait recherché la compagnie, mais à leur dam, ils -le fuyaient à qui mieux mieux, le respect les retenant et la force leur -manquant. Ils ne le nommaient entre eux que Robert le Diable. - -Robert le Diable! Il méritait ce nom, sans nul doute, car il s’attaquait -à quiconque se présentait devant lui, chevalier ou goujat, homme ou -femme, mais spécialement aux gens d’église. Tout ce qui était d’église -excitait sa fureur, jusqu’aux objets du culte et autres précieux -ornements, qu’il détruisait avec plaisir chaque fois qu’il en trouvait -l’occasion. Combien de magnifiques vitraux de chapelles ne brisa-t-il -pas à grands coups de pierres jetées? Il s’acharnait sur les malheureux -qui se laissaient prendre par lui en flagrant délit de dévotion. De cela -principalement on s’effrayait autour de lui, et l’on se répétait tout -bas ce nom que les enfants lui avaient donné: Robert le Diable. - - * * * * * - -Le duc, à qui les plaintes arrivaient, perdait chaque jour un peu plus -d’espérance et de contentement. Il réprimandait Robert, lui remontrait -l’indignité de sa conduite, l’exhortait à changer de manières, et -n’obtenait rien. Et il en venait à se demander s’il ne regrettait pas -d’avoir tant prié pour un fils qui était un tel fils. - -La duchesse de son côté pleurait, comme elle avait pleuré quand elle se -lamentait d’être sans enfant; mais ses larmes étaient plus amères -qu’autrefois. Elle s’accusait d’avoir mis au monde un vrai démon dont -elle devinait qu’il n’irait qu’empirant, et, humble et contrite, elle -s’enfermait dans sa chambre, où elle se morfondait en secret. - -Cependant, vigoureux, alerte, beau, très beau, mais cruel, mais pervers, -mais redoutable, très redoutable, Robert atteignit ses vingt ans. Il -avait tout pour plaire d’abord à tout le monde, mais à qui le -connaissait il était odieux. - ---«Seigneur», disait au duc la duchesse, «puisqu’il aime tant à se -battre et qu’il a le sang si vif, que ne l’armez-vous chevalier? -N’est-il pas d’âge à tenter les aventures et la guerre? Adoubez-le, vous -le verrez se départir à l’instant de sa méchanceté, n’en doutez point, -et tous ses vices tourneront à vertu.» - ---«Pour l’amour de vous», répondit le duc, «j’en ferai l’épreuve, -Madame, et puissiez-vous ne vous tromper point!» - -Robert pressenti ne témoigna qu’une grande joie de ce qu’on lui -promettait. - ---«Mais c’est dur métier, Robert, que métier de chevalier», lui dit le -duc sévèrement, «et métier qui exige bon cœur autant que bon bras, et -cœur loyal autant que bras fort. Jamais chevalier ne doit s’attaquer -qu’à plus puissant que lui, il doit protection aux faibles, défense aux -chétifs, et respect aux serviteurs de Dieu. Saurez-vous bien vous -amender, Robert, et devenir bon chevalier?» - ---«Je m’amenderai», dit Robert. - ---«Je vous adouberai donc», conclut le duc. - -La duchesse déjà souriait d’espoir. Avait-elle trouvé le moyen de sauver -son fils? - - * * * * * - -Dans la nuit de la Pentecôte de sa vingtième année, Robert devint -chevalier. - -A Argences, ville qui est près de Caen, eurent lieu les honneurs, la -fête et les réjouissances. Le duc fit grandement les choses. Des épées, -des lances, des écus et des chevaux furent offerts à cent gentilshommes -en don d’amitié. On distribua de l’or et de la monnaie aux vilains. Les -valets et les jongleurs reçurent de dignes étrennes. Bref, la fête fut -parfaite, et parfaite surtout à cause de Robert, qui se montra fort -enjoué, fort doux, et véritablement méconnaissable. De quoi tout le -monde se réjouit davantage, et le duc plus que quiconque. - -Au lendemain de l’assemblée, Robert devait faire ses premières armes au -Mont Saint-Michel, en Bretagne. - -Il s’y rendit accompagné de force chevaliers et d’une escorte -magnifique. Tout le long du chemin, il conserva son humeur charmante. Il -riait gentiment avec les chevaliers ses compagnons. Ses compagnons -néanmoins se regardaient chaque fois que le cortège passait devant une -église ou une chapelle: le nouveau chevalier négligeait en effet d’y -descendre faire les oraisons que fait d’ordinaire tout nouveau chevalier -qui se rend à son premier tournoi. - -Le tournoi du Mont Saint-Michel, de par la qualité des chevaliers qui -allaient y prendre part, promettait d’être l’un des plus somptueux dont -on eût jamais parlé. - -Il fut de ceux dont on parle longtemps. - -A peine entré dans la lice, Robert étonna. - -Il désarçonna l’un après l’autre en se jouant les meilleurs chevaliers. -Il portait des coups merveilleusement redoutables. Toute l’assistance -frémissait de sa témérité et de son bonheur. Mais, brusquement, elle -s’indigna. - -Réveillé par le plaisir de la lutte, Robert s’emportait. Comme s’il eût -à mener une guerre à mort, il poursuivait les chevaliers, les -désarçonnait, s’arrêtait au-dessus d’eux, et menaçait de leur couper la -tête, en riant de les obliger à demander grâce. - -Des cris s’élevèrent. Les chevaliers, déçus, ne voulurent plus affronter -Robert furieux. Mécontents, ils se retirèrent. Le tournoi fut bientôt -déserté. - -La fête s’acheva dans la consternation générale. Et le duc reprit -tristement le chemin de son château. - - * * * * * - -Robert, triomphant et joyeux de sa victoire, ne songea qu’à renouveler -ailleurs son triomphe. - -Fier de sa lance, il courut à tous les tournois dont il apprenait la -nouvelle. On le vit chevaucher ainsi par la Bretagne, par la France et -par la Lorraine. - -A tous les tournois il se présentait. Mais, dès qu’il entrait dans la -lice, la lutte courtoise, qui est de règle entre chevaliers, dégénérait -en bataille véritable et combat sanglant. - -Robert chevalier était resté, hélas! le Robert de toujours. - -Peu à peu, partout, à son approche, les tournois se suspendirent. Peu à -peu, l’on n’entendit plus annoncer de tournoi. Les chevaliers ne se -souciaient point de risquer sans raison leur vie et leur honneur. - - * * * * * - -Satisfait du renom qu’il s’était acquis, et n’ayant plus le loisir de -l’accroître, puisque les chevaliers refusaient de se rencontrer avec -lui, satisfait de la crainte qu’il inspirait et de son audace indomptée, -Robert s’en revint au château de son père. - -Il s’en revint en laissant sur sa route des traces de son passage. -C’était sa joie de voir fuir devant lui vilains et bourgeois, vieillards -et damoiselles. Il revint au château, précédé d’une gloire sinistre. - -Abusant de sa force et de l’impunité que lui valait son rang, il -s’abandonnait à tous ses désirs, maltraitait le menu peuple, inventait -des brimades souvent tragiques et réservait au clergé ses entreprises -les plus hardies. - -Il commit tant d’excès que nul n’en sait le compte exact. A quoi bon les -détailler? Il en commit tant que le bruit s’en répandit au loin, jusqu’à -Rome, et si bien que le Pape, fatigué des prières qu’on lui en adressa, -excommunia Robert, et menaça d’excommunier le duc, et tout le duché, si -le scandale ne cessait point. - -Le duc prit alors une décision griève: il interdit sa maison à Robert et -le bannit de son domaine, lui enjoignant de n’y plus reparaître jamais, -sous peine de déchéance immédiate. S’il en eut du chagrin, je vous le -laisse à penser: un père ne chasse pas son fils sans que le cœur lui -saigne. Mais que dirons-nous de la duchesse, mère désespérée, qui -n’avait que la ressource de cacher sa honte au fond du château? - - * * * * * - -Robert, lui, ne s’émut point. - ---«Tête-Dieu!» s’écria-t-il. «Mon père me chasse? Croit-il donc qu’on me -puisse ainsi ravir son héritage? J’y ai droit, je le veux, je l’aurai. -Me croit-il donc sans volonté? Je sais ce que je veux. Ah! l’on se -fâche? Il paraît que j’ai fait mal? C’est bien, je ferai pis.» - -Il sortit du château, plein de morgue et de résolution. Sans tarder, il -réunit une bande de francs vauriens, larrons habitués à toutes les -audaces, coupe-jarrets, tire-laine, garnements et chenapans dont le -commerce lui était agréable. - ---«A mon ordre!» leur dit-il. «Il passe sur les chemins des pèlerins et -des marchands plus chargés d’or que vous: nous changerons les rôles. -Vous êtes pauvres et les abbayes normandes sont riches: nous les -pillerons, et les richesses en deviendront nôtres. Suivez-moi, c’est moi -qui commande.» - -Il les emmena dans une forêt, près de Rouen, ville qui est sur la Seine. -Là fut leur retraite et leur réduit. De là, ils partirent pour des -embuscades et des assauts. - -Jusqu’alors, Robert avait agi seul, et ses forfaits, tout exécrables -qu’ils étaient, n’avaient pas eu le caractère monstrueux qu’ils prirent -par la suite. Chef de bande, en effet, Robert organisa d’affreux -brigandages et se rendit coupable de crimes démesurés. - -En peu de temps, l’épouvante gagna tout le pays. - -Avant la fin de l’année, vingt abbayes avaient été incendiées, sans -préjudice des horreurs infligées aux occupants, moines ou nonnes, et le -nombre des attentats commis un peu partout, sur des voyageurs, marchands -ou pèlerins, dames ou damoiselles, dans la campagne ou dans les bourgs, -était incroyable. Ils brûlaient, pendaient, égorgeaient, détroussaient, -pillaient. - -La peur et la colère grondaient dans tout le duché. - - * * * * * - -A bout de patience, le duc fit proclamer qu’on eût à s’emparer de Robert -et de ses bandits, afin que justice impitoyable fût tirée de leurs -crimes. Mais, loin de rassurer les vassaux, l’annonce faite à son de -trompe en tous lieux aggrava la panique. - ---«Pour narguer le duc, Robert va se venger contre nous!» se disaient -moines et paysans. - -Et tous de s’éloigner, abandonnant abbayes et masures. - -Cependant l’ordre lancé par le duc avait troublé quelques-uns des -bandits. Plusieurs songeaient déjà que la mesure était comble et le -châtiment peut-être imminent; plusieurs reprochaient à Robert, mais en -eux-mêmes, sans oser le lui dire à la face, de les avoir entraînés trop -loin; plusieurs avaient des remords et commençaient à se prendre en -horreur. D’autres persévéraient avidement, rageusement, dans la voie où -Robert les conduisait. Et Robert reconnaissait bien ses fidèles. - -Pour réveiller les indécis, il résolut de frapper un coup d’audace. - - * * * * * - -Le duc tenait sa cour dans le moment au château d’Arques. La duchesse -s’y trouvait aussi. Or il y avait dans le voisinage une abbaye fameuse, -que le duc et la duchesse protégeaient entre toutes. - ---«C’est là que j’irai», dit Robert. «Le duc verra que je ne crains -point ses menaces.» - -Sitôt conçu, sitôt exécuté. - -Suivi de ses gens, Robert força la porte de l’abbaye. Une soixantaine de -nonnes y vivaient. Il se rua dans la maison, l’épée basse. Les nonnes -terrifiées attendaient leur destin sans remuer. Robert, qui ne se -contenait plus, leur enfonçait son épée dans la gorge. Il en tua plus de -cinquante. Ce fut un carnage indescriptible. La maison retentissait de -cris et de gémissements. - -Robert riait d’un rire sauvage. Une torche à la main, il parcourut -l’abbaye, des dortoirs aux étables et de la chapelle aux cuisines, -mettant tout à feu. Il courait comme un forcené, et riait, sans se -soucier de ses gens, ni de rien, ni de personne. Puis, son œuvre -achevée, il sortit de la maison en flammes, toujours courant et riant -toujours. - -Alors il s’aperçut qu’il était seul. Ses compagnons avaient disparu. - -Il éclata de rire. - -Bondissant en selle, il piqua son cheval. Des hennissements de la bête -affolée, toute la forêt sonna. Furieux, toujours furieux, les éperons -ensanglantés, Robert brochait vers la ville. Et il riait toujours, et -son visage était hideux à voir. - - * * * * * - -A son arrivée, une surprise l’arrêta net dans la cour du château. Il eut -l’impression subite que le château était désert. Debout sur sa selle au -milieu de la cour, il regarda de droite et de gauche, en haut et en bas. -Nul ni nulle ne se montrait. - -Il appela. Nul ni nulle ne répondit à ses cris. - -Robert réfléchit profondément. - ---«Se sont-ils tous enfuis?» se demanda-t-il. «Mais pourquoi?» - -Il ne riait plus. - -Et il eut tout à coup la révélation de sa destinée. - -Il éprouvait qu’une force inconnue le dominait, qui faisait de lui un -être odieux à tout le monde et que tout le monde évitait. Il n’avait le -plus souvent que des impulsions mauvaises et de féroces desseins, et, -chaque fois qu’il méditait quelque action, une pensée aussitôt le -saisissait, irrésistible et le précipitait vers le mal. - ---«D’où vient», se dit-il, «que je sois tel?» Il baissait la tête. - ---«Suis-je donc né tel?» se dit-il. - -Il songea soudain à sa mère. - ---«Elle n’a jamais paru devant moi fort assurée», se dit-il encore. - -Puis il leva la tête vers le ciel. - -Et il s’écria: - ---«Par les clous et la croix, par la naissance et la mort de -Jésus-Christ qui fit et créa le monde! je jure que je saurai pourquoi je -suis si méchant.» - - * * * * * - -Robert marcha tout droit vers la chambre de sa mère. - -En l’apercevant, la duchesse se dressa. Lui, tira sort épée, claire et -tranchante. La duchesse tomba quasi pâmée aux pieds de son fils. - ---«Mon fils», dit-elle, «que veux-tu faire? Quelle faute ai-je commise, -que tu tires ton épée contre moi?» - -Robert répondit: - ---«Il faut que vous me disiez promptement, ou promptement vous mourrez, -pourquoi je suis si impie et si plein de malheur que je ne puisse voir -créature de Dieu sans lui vouloir mal aussitôt.» - ---«Mon fils», dit la duchesse, «à Dieu ne plaise que je te conte la -vérité! Tu en aurais tant de chagrin et tant de honte, que tu me tuerais -quand tu le saurais. Et tu n’aurais pas pitié de moi.» - ---«Point!» répondit Robert. «Puisque vous en savez la vérité, contez-la -moi donc tout de suite exactement. Et si vous m’en cachez la moindre -chose, vous voyez cette épée tranchante?» - -Il n’acheva point. - ---«Las!» dit la duchesse, «toute la faute me revient.» - ---«A vous, ma mère?» - ---«A moi, mon fils.» - ---«Et pourquoi donc?» - ---«Parce que, désespérée de n’avoir point d’enfant après dix-sept années -de mariage, je fus assez imprudente pour douter de Dieu Notre Seigneur, -et assez téméraire pour croire que l’Autre m’exaucerait mieux.» - -Robert murmura: - ---«L’Autre? Ils m’appellent Robert le Diable.» - -La duchesse poursuivit: - ---«Ce fut un jour que ton père s’en était allé chasser au bois, que je -fis ma détestable prière. Quand le duc revint, il me trouva toute en -larmes, il me prit dans ses bras pour me consoler, et ce fut ce jour-là -que d’avance je te perdis par ma faute.» - -Elle sanglotait. Elle acheva: - ---«Beau fils, je n’ai plus rien à te dire.» - -Robert ne répondit rien. - -Comme sa mère le lui avait annoncé, il eut tant de chagrin et de honte -qu’il en demeurait confondu. - -Mais il ne tua point la duchesse. Il pleurait. - - * * * * * - -Robert pleurait. Lourdes, les larmes lui coulaient tout le long du -visage. - -Il dit soudain: - ---«Ma mère, je vous le jure ici: désormais, s’il plaît à Dieu, le vrai -martyr, le Diable n’aura plus rien de moi. Qu’il s’y efforce! Je ne suis -plus à son service, et je le frustrerai de l’un des siens.» - -Il dit encore: - ---«Ma mère, je vous le jure ici: je m’en irai sans plus attendre, à -pied, tout seul, et mendiant ma vie, jusques à Rome. Je m’en irai vers -le Pape, pour lui demander pénitence de mes péchés et de mes crimes. Je -ne suis plus Robert le Diable, ma mère, voici le terme.» - -Il jeta loin de lui son épée. - ---«Adieu, ma mère,» dit-il enfin. «Vous saluerez mon père de ma part. Il -m’avait banni de sa maison et dépossédé de mon héritage. Mais peu me -chaut de son duché. Ce n’est point telle récompense que je veux -reconquérir, c’est mon pardon de Dieu.» - -Ainsi fit-il tout aussitôt. - -Il se coupa les cheveux, se déchaussa, changea ses vêtements de seigneur -contre un vieux froc de pèlerin, s’arma d’un bâton, et s’en alla. - -Et la duchesse, folle de chagrin, de honte, et d’espérance, le regarda -qui s’en allait, et elle pleurait, et elle disait: - ---«Adieu, cher fils! Je perds mon fils, je perds ma joie.» - - - - -CHAPITRE DEUXIÈME - -LE PÈLERIN DE ROME - - -Sans s’attarder en route et sans faire halte dans aucun château, dans -aucun bourg, dans aucune ville, marchant seul et priant Dieu, peinant -beaucoup et se reposant peu, Robert, à force de cheminer, atteignit -enfin Rome. - -Il se présenta le jour même au palais du Pape. Mais il eut beau heurter, -appeler, et crier: il ne put arriver jusqu’au Saint-Père. Perdu dans la -foule des quémandeurs, il fut éconduit comme les autres. - -Il s’attrista. Mais il ne désespéra point. - -Comme il était homme de ressource, et joint qu’il ne pouvait tenter rien -de plus pour l’instant, il s’enquit des habitudes et du caractère du -Pape. Et il se trouva quelqu’un pour lui apprendre tout ce qui -l’intéressait. - -On lui apprit ainsi, parmi des choses moindres, que, quotidiennement, au -lever du jour, dans sa chapelle particulière de Saint-Jean, le Pape -chantait sa messe, et que nul étranger jamais n’y assistait, parce que -des gardes en écartaient tous les curieux; puis, que nul, sous quelque -motif que ce fût, n’était autorisé à s’approcher du Saint-Père jusqu’au -moment de son retour au palais; et que là nul ne pénétrait, s’il n’était -mandé par le Pape. - -Or, pour Robert, ce fut assez. Il résolut de parler au Pape dans sa -chapelle, audace que personne avant lui n’avait eue. - - * * * * * - -Un soir, après vêpres, comme la nuit tombait, quand il vit le lieu -sombre et tranquille, Robert se glissa dans la chapelle de Saint-Jean, -et se cacha tout droit sous la plus belle stalle, qui était la stalle -même du Pape. - -Au lever du jour, le Pape vint, accompagné de deux prêtres chenus. Il -n’était suivi que des huissiers ordinaires qui devaient, selon leur -rôle, défendre les portes pendant la durée de l’office pontifical. - -Bien caché, Robert entendit toute la messe. Mais, sitôt qu’elle fut -dite, il bondit hors de sa cachette et courut vers le Pape. - -Risquant sa vie pour se sauver, Robert se prosterna vivement et cria, -d’une voix dolente: - ---«Pitié! Pitié!» - -A son cri, les huissiers accouraient déjà, menaçants, de toutes parts. - -Mais le Pape à son tour cria: - ---«Que nul ne touche à cet homme!» - - * * * * * - -Les huissiers avaient reculé. Robert, pécheur contrit, commençait a -supplier le Pape. - ---«Ami», lui dit le Pape, «qui êtes-vous? Qui vous a mis dans cette -grande peine où je vous vois? Si vous le savez, dites-le nous.» - ---«Seigneur», répondit Robert, «la grande peine que j’ai, je veux vous -la dire. Je suis le plus grand pécheur de ce monde.» - -Il continua: - ---«Le duc des Normands est mon père, et la duchesse fut ma mère. Pendant -dix-sept ans, elle pria Dieu de lui accorder la grâce d’un enfant. Sans -doute ne sut-elle pas l’en prier avec assez de ferveur; elle n’obtint -rien pendant dix-sept ans: voilà du moins ce que je puis dire. Elle en -eut un si grand chagrin qu’elle fut assez imprudente pour douter de Dieu -Notre Seigneur et assez téméraire pour croire que l’Autre l’exaucerait. -Voilà du moins ce qu’elle m’a pu dire. Né d’une naissance si funeste, -j’ai, depuis mon premier jour, résisté et bataillé contre Notre Seigneur -Dieu en toutes circonstances et en tous endroits. Mon âme ne -m’appartient plus, Seigneur, et je suis perdu sans rémission, si je ne -reçois de vous le remède qu’il me faut.» - -Puis, sans attendre, Robert confessa tous ses péchés, tous ses méfaits, -et tous ses crimes. Mot à mot, il les exposa tout au long. Une telle -honte l’accablait qu’il pleurait, tête basse, en les exposant, inquiet -et craintif, et, de temps en temps, il regardait le Pape à la dérobée. - -Le Pape écoutait. - -Robert se tut. - -Devant tant de péchés, tant de méfaits, et tant de crimes, le Pape -hésitait. Il ne répondit d’abord pas. - -La figure mouillée de larmes, les yeux brûlés, le cœur meurtri, Robert -s’émut de ce silence. - -Il s’écria de nouveau: - ---«Pitié, Seigneur! Pitié!» - - * * * * * - -Le Pape eut pitié. - ---«Ami», dit-il, «sais-tu ce que tu feras? Tu resteras avec moi jusqu’à -demain, mais pas davantage. Demain, au petit jour, je te donnerai une -lettre. Tu t’en iras vers les montagnes, à la forêt de Marabonde. Là, tu -suivras le chemin principal. Tu arriveras à une fort belle fontaine, au -fond de la vallée. Tu prendras à droite le long du ruisseau. Tu -trouveras un manoir et une chapelle. Tu n’appelleras ni ne crieras. Tu -frapperas trois coups au postichet, trois coups et rien de plus, et tu -t’assiéras. Tu attendras que vienne t’ouvrir l’ermite qui habite là. Il -n’y a pas au monde un ermite qui lui soit comparable, même de loin, et -il n’est pas de jour que Dieu ne fasse pour lui des miracles. Trois fois -par an, je vais me confesser à ce saint homme. Il est précieux. A maint -pécheur il fut utile. Porte-lui mon salut, donne-lui la lettre que je te -remettrai. Il saura qui tu es et ce que tu désires. Et il t’imposera, -lui, la pénitence dont tu as besoin. Va, lève-toi, n’aie plus -d’inquiétude.» - -Robert, tout joyeux, baisa les deux pieds du Pape. - - * * * * * - -Le lendemain matin, le Pape appela Robert, lui remit, écrite et scellée, -la lettre qu’il lui avait promise, et lui ordonna de s’en aller au bois -où demeurait l’ermite. - -Voilà Robert qui s’en va. - -Il s’en va, il se hâte, il veut gagner au plus tôt la miséricorde -divine, il veut se tirer au plus tôt de sa peine mortelle. - -Il marche vers les montagnes, il s’engage dans la forêt, il suit le -chemin principal, il marche toujours, il arrive à la fontaine qui est au -fond de la vallée, il prend à droite le long du ruisseau, il marche -encore. - -Il a tant marché par le bois, qu’il arrive enfin vers le soir à -l’ermitage. - -Voici l’ermitage, avec sa petite porte. Robert saisit le marteau et -frappe trois coups au postichet. - -Et voici l’ermite qui vient. Il est vieux et gris. Il vient lentement en -s’appuyant sur une béquille. - -Il a ouvert le postichet. - ---«Dieu vous garde!» dit-il. - -Robert s’incline devant le vieillard. Puis il le salue au nom du Pape de -Rome, et lui présente la lettre scellée. - -L’ermite a pris la lettre. Il lit lentement, d’un bout à l’autre, sans -rien omettre, et, à mesure qu’il lit, il s’émeut. Et quand il a tout lu, -il s’assied. Il pleure. - ---«Mon frère», dit l’ermite, «le malheur vous accompagnait quand vous -êtes venu sur cette terre. Vous cherchez maintenant la pénitence des -péchés dont vous êtes grevé. Hélas! il n’est pas d’homme qui fasse tant -pour l’amour de Dieu qu’il soit capable de vous imposer la pénitence -nécessaire. Quant à moi, je ne saurais m’y enhardir.» - -Robert s’alarme. Il regarde l’ermite. - -L’ermite continue: - ---«Je vous promets du moins que je ferai pour vous tout ce que je -pourrai. Demain matin, quand je serai au plus secret de mes oraisons, -quand je croirai tenir Notre Seigneur, je le prierai qu’il daigne -m’inspirer. Si Dieu veut avoir pitié de vous, il m’inspirera, et je -saurai la pénitence qu’il vous impose. Repentez-vous jusque-là de vos -péchés, mon frère, afin que demain vous en puissiez être lavé.» - -Cependant l’ermite emmène Robert au logement qu’il lui destine. Il lui -sert ensuite du pain, des œufs, et de l’eau, pour le remettre des -fatigues de la journée. Puis il lui apporte de l’herbe. Et Robert se -fait un lit, et se couche, car la nuit est venue. - - * * * * * - -Quand l’aube parut, le saint ermite se leva, prit sa chandelle et sa -lanterne; puis il appela Robert et lui dit: - ---«Venez, mon frère, à la chapelle.» - -D’un bond, Robert fut debout. - -Il suivit l’ermite. Mais, sitôt entré, il s’étendit de tout son long -devant l’autel, et pria. Jamais prisonnier enchaîné ne pria si -instamment Dieu de le délivrer de son enfer. - -De son côté, l’ermite commençait à dire: - ---«Introïbo...» - -Lorsqu’il en fut à l’élévation, à l’instant qu’il tenait proprement le -Corps de Notre Seigneur, l’ermite, d’un cœur simple et les yeux pleins -de larmes, pria Dieu de l’éclairer, et de lui envoyer l’inspiration dont -il avait besoin pour ordonner à Robert une pénitence à la mesure de son -repentir. - -Alors il y eut un silence. - -Et l’on raconte qu’à partir de ce moment l’ermite avait l’air rasséréné -et qu’il s’empressa d’achever sa messe. - -La messe achevée, il appela Robert: - ---«Ami», dit-il, «écoutez une bonne nouvelle. Dieu consent que vous -soyez sauvé. Quittez donc toute inquiétude: vous saurez bientôt ce que -Dieu de vous exige. Je n’ai qu’une crainte: c’est que vous ne puissiez -pas endurer la pénitence qui vous est imposée.» - ---«Seigneur», répondit Robert, «sachez-le bien: il n’est rien au monde -que je ne sois prêt à faire pour reprendre mon âme au Diable qui en veut -sa part.» - ---«Dieu vous aime», dit l’ermite, «puisqu’il vous inspira de venir -jusqu’à moi. Écoutez donc, beau doux ami, et apprenez la pénitence que -Dieu me révéla tout à l’heure.» - - * * * * * - -Alors, l’ermite prononça: - ---«Tout d’abord, de par Dieu, et sans faute, il faut que vous -contrefassiez si parfaitement l’innocent et le fol, que l’on vous -poursuive par les rues à coups de bâtons et de pierres, sans compter les -huées qui vous accueilleront partout. Mais, où que vous soyez, -gardez-vous de frapper personne! Faites-en seulement semblant, afin -d’éloigner de vous les vilains et autres rustres qui vous attaqueront -lâchement. Et ne laissez passer un seul jour sans amasser après vous le -peuple de la ville, même si vingt mille gueux vous devaient assaillir, -conspuer, battre, exciter, ou meurtrir.» - -Robert ne répondit point. - - * * * * * - -L’ermite continua: - ---«Cette première pénitence, ami, est fort rude et cruelle. Mais l’autre -est encore plus douloureuse. Dès que vous serez parti d’ici, et où que -vous alliez et que vous vous trouviez par la suite, gardez-vous de -jamais parler, quoi que vous voyiez. Vous serez éternellement muet. Car, -si une seule parole, quelle qu’elle soit, sort de votre bouche, quel que -soit le besoin qui vous presse, vous retomberez aussitôt au pouvoir du -Méchant. Néanmoins, quand vous recevrez de moi l’ordre de parler, vous -pourrez le faire sans dommage. Veillez donc, Robert, et soyez sur vos -gardes!» - -Robert ne répondit point. - - * * * * * - -L’ermite continua: - ---«Robert, bel ami, écoutez maintenant la troisième pénitence qui vous -est prescrite. Elle est rigoureuse et vous en souffrirez. Mais voici ce -que Dieu vous commande. Quoi qu’il vous arrive, et quelle que soit la -faim qui vous vienne, vous ne mangerez rien que vous n’aurez d’abord -enlevé de force à la gueule d’un chien. Votre salut est à ce prix. Ami -Robert, les trois pénitences que Dieu vous enjoint, vous les -connaissez.» - -Robert s’écria. - ---«Je les ferai toutes les trois sans jamais me permettre aucune -faiblesse, même si je devais vivre encore mille années.» - ---«Bel ami», dit le saint ermite, «écoutez ceci, que j’ajoute. Si jamais -quelqu’un, qui que ce fût, vous ordonnait au nom de Dieu de faire -quelque chose, quoi que ce fût, faites-le, pourvu qu’on vous rappelle, à -preuve de vérité, les trois pénitences que je vous ai de par Dieu -prescrites.» - -Alors Robert se leva, prit rapidement congé du saint ermite, et se mit -en route vers Rome. - - - - -CHAPITRE TROISIÈME - -LE CHEVALIER PÉNITENT - - -Le lendemain matin, Robert, armé d’un bâton, arrivait à Rome. - -Sitôt la porte de la ville franchie, il s’élança, courant, sautant, -hennissant, contrefaisant le fol à merveille. Tant et si bien que, l’un -après l’autre, les bourgeois sortirent de chez eux pour regarder -l’étonnant personnage qui leur arrivait. Mais, dès qu’il en voyait un -s’asseoir sur le seuil de sa maison, Robert se précipitait sur lui en le -menaçant de son gourdin. - -En peu de temps, toute la ville connut le fol. Des groupes nombreux de -badauds se portaient à sa rencontre; d’autres le suivaient. Sur son -chemin, les huées promises allaient peu à peu croissant. Bientôt le -reste s’ensuivit. On lui jeta de la boue, des ordures, des savates; on -le frappa. Mais lui, qui allait son chemin, obliquait parfois, et -parfois se retournait pour faire semblant de châtier les insolents. Et -la populace reculait. Et lui se gardait bien de donner aucun coup. Et la -populace revenait à l’attaque. - -On comprit qu’il était plus sot que méchant, et qu’on pouvait le -houspiller à plaisir, sans avoir rien à craindre de sa part. La foule, -qui devient vite féroce, ne se priva point de s’amuser aux dépens du -pauvre fol inoffensif. Et l’on en vint bientôt à le poursuivre avec des -pierres. - -Déjà Robert saignait de plusieurs coups reçus. Il commençait à faiblir. -Il voulut s’échapper. Mais la foule s’était amassée autour de lui. Il -suait à grosses gouttes. La force loi manqua, et l’haleine. Il crut -qu’on voulait l’assommer sur place. Aussi, faisant un dernier effort, il -s’ouvrit un passage, et, fuyant sans se retourner, il courut tout droit -vers la tour maîtresse qui se dressait au cœur de la ville, et qui était -la tour du palais de l’Empereur. - -Maintenant, si vous voulez bien me prêter un peu d’attention, je vais -vous conter quelque chose d’inouï, mais auparavant je vous parlerai de -l’Empereur. - - * * * * * - -L’Empereur dont je vous parle, et qui régnait alors à Rome, était -assurément le meilleur empereur du monde. Il avait toutes les vertus: -bravoure, générosité, courtoisie. Et il était aimé de tous ses sujets, -sauf d’un seul qui le haïssait profondément, et qui était son propre -Sénéchal, lequel avait pu oublier ses devoirs jusqu’à déclarer la guerre -à son maître et seigneur. - -Au reste, voici pourquoi. - -L’Empereur avait une fille, si belle, que nul ne connaissait de femme -plus belle. Elle était malheureusement affligée, depuis sa naissance, -d’une cruelle infirmité: elle était muette. Elle entendait bien et -comprenait tout ce que l’on disait; mais elle ne parlait pas; elle -n’exprimait ses pensées que par signes. Or, comme elle était néanmoins -la grâce et la beauté mêmes, le Sénéchal s’était épris d’elle, mais -épris à ce point, qu’il eût accepté de s’en aller pieds nus et sans -ressources à travers le monde, pourvu qu’il eût avec lui la blonde -damoiselle. - -Il l’avait demandée en mariage à l’Empereur. Mais l’Empereur, qui -n’avait pas d’autre héritier, chérissait tendrement sa fille: il la lui -refusa. S’il avait prétexté qu’elle était trop jeune, il aurait -peut-être éconduit le Sénéchal sans l’irriter. Peut-être toutefois -avait-il ses raisons, que nous ne connaissons pas, d’agir autrement. - -Le Sénéchal pourtant était de haute naissance. Il possédait vingt -bourgs, trente châteaux, et quatre villes en Lombardie. Sa famille était -des mieux réputées et des plus glorieuses, et il n’y avait pas dans tout -l’empire de seigneur qui comptât à son actif autant de terres que lui. -Du refus de l’Empereur, il éprouva donc chagrin, honte, colère, et -l’envie de se venger. - -Voilà donc pourquoi le Sénéchal avait déclaré la guerre à l’Empereur. -Il la mena rapidement et durement. Il envahit les terres impériales, les -ravagea, et menaça Rome. En vain l’Empereur avait-il essayé de résister. -Le Sénéchal, excellent guerrier, s’était ouvert par la force le chemin. -Il n’assiégeait pas encore la ville. Il s’en tenait même à une assez -grande distance, se contentant d’occuper les marches de l’empire, car il -préférait peut-être intimider seulement l’Empereur et il craignait -peut-être aussi de s’aventurer trop; mais les Romains craignaient qu’il -ne poussât plus loin ses succès, et ils n’osaient non plus s’aventurer -loin de leur capitale. - -Or les choses étaient en cet état, quand Robert, contrefaisant le fol et -poursuivi par la populace, se dirigea vers le palais de l’Empereur. - - * * * * * - -A cette heure là, l’Empereur était à table. - -Robert, courant et suant, se précipita sur la porte du palais. -L’huissier de service voulut l’arrêter, avec son bâton. Mais Robert, -harcelé par ses bourreaux, lui échappa savamment d’un bond de côté, et -franchit le porche. - -L’huissier appelait à l’aide. Et, tandis qu’à la porte du palais -d’autres sergents contenaient la populace, quatre huissiers s’élancèrent -à la poursuite du fol. Mais il était déjà loin d’eux. - -Robert ne s’arrêta que devant l’Empereur, où il s’assit, souffla, et -respira. Les huissiers cependant paraissaient, bâton à la main. - ---«Qu’on le laisse!» cria l’Empereur. «Cet innocent est ici sous ma -protection. Et qu’on lui donne à manger!» - -On s’empressa d’obéir. On apporta du pain blanc, un hanap plein de vin, -un plat de viande, et l’on posa le tout devant Robert. - -Mais il se passa une chose inattendue. Le fou prit la viande, le pain et -le vin, et jeta le tout loin de lui. - -On s’étonna grandement. - ---«Voilà certes un fol original!» dit l’Empereur. «Ne se nourrit-il que -de son extravagance?» - -Et il ajouta: - ---«Eh bien! qu’on le laisse en repos. Il mangera quand il aura faim.» - -Robert put respirer en paix, et se remettre de ses émotions de la -journée. Nul ne l’importuna, nul même ne lui adressa la moindre parole. -Et lui se garda bien de sonner mot. - -Et le repas autour de sa folle personne continua. - - * * * * * - -L’Empereur était assis plus haut que les convives, sous un dais -somptueux. - -A un certain moment, il laissa tomber sous la table un os qu’il tenait. -C’était à dessein. C’était pour son chien favori, celui-là, et celui-là -seul de tous ses limiers, qui avait de droit sa place près de l’Empereur -pendant les repas. - -Le chien avait vu tomber l’os sous la table. D’un coup de gueule, il le -happa. - -Mais il se passa alors une autre chose inattendue. - -D’un bond, Robert s’était jeté sur le chien. Il lui arracha l’os de la -gueule, l’emporta, et se mit à le ronger avidement, mais si avidement, -qu’on eût dit qu’il allait le broyer entre ses dents. - -L’Empereur éclata de rire. - ---«Voici maintenant une autre merveille!» dit-il. «Jamais je n’ai rien -vu de tel. Ce fol refuse le pain, la viande et le vin, et il enlève à -mon chien un os où il n’y a rien à manger. C’est un innocent parfait!» - -Sur quoi, l’Empereur débonnaire ordonna d’apporter au chien de la viande -et du pain en abondance. - ---«Puisqu’il ne veut manger qu’après le chien, servez le chien!» dit -l’Empereur. «Il se pourra peut-être ainsi rassasier.» - -Ainsi fut fait. - -A mesure qu’on servait de la viande et du pain au limier, Robert lui -sautait dessus en grimaçant, lui arrachait le morceau de la gueule, et -le dévorait à belles dents. Et à chaque morceau, il manifestait son -contentement avec force signes de joie vers l’Empereur. - - * * * * * - -L’Empereur s’amusait fort du spectacle que lui offrait Robert. Toute -l’assistance riait comme l’Empereur. - ---«Jamais nous ne vîmes fol si fantaisiste!» disaient-ils. - -Ils ajoutaient: - ---«On ne devrait point maltraiter un fol si gentil.» - -Et l’Empereur décida: - ---«Je jure par ma barbe et ma tête que celui-là sera châtié qui le -maltraitera. Tant que ce fol voudra demeurer à la Cour, j’interdis qu’on -le touche. Il est venu à moi, je le protégerai. Et qu’il soit libre -d’aller et venir à sa guise par le palais et par la ville! Telle est ma -volonté.» - -Cependant Robert s’était rassasié. Quand il n’eut plus faim, écoutez la -troisième merveille que virent l’Empereur et tous les assistants. - -Il prit du pain, en fit de gros moellons, en mit un dans sa bouche; -puis, marchant à quatre pattes, lui qui était seigneur et gentilhomme et -l’héritier du duc de Normandie, il se dirigea vers le chien, et, de sa -bouche, lui mit le moellon de pain dans la gueule. Ainsi fit-il -plusieurs fois, tant pour le pain que pour la viande, au grand -étonnement de tous ceux qui le regardaient, et à la grande satisfaction -du limier qui retrouvait ce qu’il avait cru perdre, et qui certainement -n’avait jamais eu si copieuse ventrée que ce jour-là. - - * * * * * - -Le repas achevé, le chien repu s’en alla vers son chenil, qui était dans -un retrait, sous l’escalier de la chapelle particulière du palais -impérial. - -Moulu des coups dont la populace l’avait accablé, Robert, cherchant un -gîte pour y dormir, suivit le chien. Et, content de sa journée en dépit -des horions qu’on ne lui avait pas épargnés, il s’étendit à côté du -chien sous l’escalier de la chapelle. - -Mais l’Empereur, mis en goût de curiosité par tout ce qu’il avait déjà -vu de Robert, avait regardé ce que faisait son fou. Il alla donc à son -tour vers le chenil, espérant y assister à quelque nouvelle extravagance -de Robert. - -L’Empereur fut déçu: Robert déjà dormait. - ---«Qu’il se repose!» dit-il, «et que nul ne le trouble!» - - * * * * * - -Robert dormit à loisir. Quand il s’éveilla, il avait soif. Il se signa, -se leva, et se mit en quête d’un peu d’eau. - -Le voilà parti, visitant la cour du palais, allant à droite, allant à -gauche, montant, descendant, examinant chaque coin, prenant connaissance -des lieux, entrant partout sans être arrêté ni chassé, et sans demander -rien à personne. Errant ainsi, il pénétra dans un jardin magnifique, -fort soigneusement entretenu, mais fort peu fréquenté. - -Au bout du jardin, dans le verger, il y avait une fontaine. L’eau en -était claire, pure et tentante. Robert l’éprouva bonne, et il se -persuada qu’il n’avait jamais rencontré de fontaine comparable. - -Elle était, il est vrai, délicieusement située. Un pin l’ombrageait. A -l’entour, c’était la solitude fraîche des arbres, des fleurs ici, et là -des légumes. Tout un côté du palais la dominait, mais, dans l’immense -mur, il n’y avait qu’une fenêtre; encore était-elle fort petite, et -juste assez large pour qu’une seule personne pût s’y accouder. Et je -vous dirai sans plus attendre que c’était la fille de l’Empereur qui -avait désiré qu’on lui perçât là cette fenêtre; car elle pouvait de là -contempler toute la plaine environnante et même la mer, qu’elle aimait -d’apercevoir dans le lointain. Et la charmante princesse venait souvent -s’accouder à cette fenêtre. - -Robert n’avait souci que de boire. Il but. Puis, sans regarder vers le -mur et la fenêtre, il sortit du jardin et regagna son lit de paille -sous l’escalier de la chapelle, où il s’endormit de nouveau, et si -profondément qu’il ne se réveilla plus de toute la nuit. - - * * * * * - -Le lendemain, à l’aube, le bon Empereur se leva pour entendre la messe, -comme il faisait chaque jour. - -Quelle joie pour Robert! De son réduit, qui est sous les degrés de la -chapelle, il peut entendre la messe de l’Empereur. - -Mais le jour s’est éclairé. Robert songe qu’il a sa pénitence à faire. - -Et le voilà qui se met, comme la veille, à courir par les rues de la -ville en contrefaisant le fol. - -Il court, il sautille, il hennit ou brait, crie ou bêle, se démène, -soulève derrière lui le scandale, car il ne doit pas se cacher, car il -doit exciter les risées, les huées, et les coups des badauds. - -Les scènes de la veille se renouvellent. La marmaille emboîte le pas à -l’innocent, les sarcasmes éclatent; on bouscule le pauvre diable, on le -houspille, on le tourmente; on le frappe, on le lapide; et tant et tant -que, lapidé, frappé, tourmenté, houspillé, bousculé, moqué, injurié, -Robert, n’en pouvant plus, prend enfin la fuite, et, hors d’haleine, -gagne en toute hâte, à bout de forces, son lit de paille sous l’escalier -de la chapelle. - -Là, du moins, c’est pour lui la paix et le repos. A l’intérieur du -palais, on observe la volonté de l’Empereur, nul n’inquiète Robert; il -peut aller où bon lui semble. - -Dans le chenil, Robert reprend haleine tranquillement en attendant -l’heure du repas. - -A l’heure du repas, il retrouve sa place de la veille sous les yeux de -l’Empereur. Mais il n’aura pas à compter sur le hasard pour se nourrir. -Le bon Empereur a déjà tout ordonné. Un valet a la charge de présenter -au limier les mets que le fol ôtera de la gueule de son ami; car -maintenant, déjà, le spectacle est plaisant de Robert et du chien se -partageant leur nourriture, Robert attaquant le chien qui se laisse -dérober, et le chien recevant ensuite du fol, quand le fol n’a plus -faim, des morceaux de choix qu’il n’eut jamais, son entière vie de chien -durant. Et, à la vérité, l’Empereur et toute l’assistance se délectent -du spectacle. - - * * * * * - -Mais à quoi bon développer lentement ce que fit Robert ce jour-là et les -jours, les jours très nombreux, qui suivirent? Il faudrait répéter sans -cesse les mêmes choses, et mon conte deviendrait fastidieux. Tout ce -qu’il avait fait le jour de son arrivée à Rome, tout ce qu’il fit de -nouveau le lendemain, je vous dirai seulement que Robert le fit et le -refit pendant dix années pleines. - -Pendant dix années pleines, chaque jour, Robert courut à travers la -ville en contrefaisant le fol, ameutant la populace derrière lui, -recevant des coups sans jamais en rendre, subissant avec fermeté toutes -les injures et tous les outrages. - -Pendant dix années pleines, chaque jour, Robert eut sa place aux repas -de l’Empereur et son lit de paille dans le chenil, sous les degrés de la -chapelle. J’ajouterai toutefois que le limier était vite devenu son -inséparable; et c’est de lui-même que, servi d’abord, il apportait à -Robert les morceaux de viande ou de pain, et il restait devant lui -jusqu’à ce que Robert les lui eût ôtés de sa gueule. Et chaque jour, -pour se désaltérer, Robert allait boire à la fontaine du jardin, sous la -petite fenêtre de la fille de l’Empereur. - -Pendant dix années pleines, Robert fit rigoureusement sa pénitence. Pas -une fois, il ne laissa entendre le son de sa voix. Tous le croyaient -muet, muet depuis l’enfance, muet comme la fille de l’Empereur, tous -sans exception. Et tous sans exception ignoraient son nom et son pays. -Et si quelqu’un soupçonna que Robert fût de haute naissance et nullement -le fol qui divertissait tout le monde par ses grimaces, vous -l’apprendrez plus tard, quand il faudra. Mais sachez, dès à présent, -que Robert ne commit rien pour se trahir. Il fit très rigoureusement sa -pénitence. Et il la fit ainsi pendant dix années pleines. - -Vous pensez bien qu’après ces dix années, et même plus tôt, il était si -méconnaissable que ni son père, ni sa mère, s’ils vivaient encore, ni -nul de ceux qui l’avaient approché dans son enfance ou sa jeunesse, -n’eût pu dire en le voyant: - ---«C’est Robert le Diable.» - - * * * * * - -Toutefois, ces dix années que Robert fit ainsi sa pénitence à la cour de -l’Empereur de Rome, il ne faut pas croire qu’elles se passèrent sans -incidents dignes d’être rapportés. Oui, Robert fut tel que j’ai dit -pendant dix années pleines, mais il le fut surtout, plus exactement, -pendant sept années; car, à partir de la huitième année de son séjour à -Rome, tout en continuant de mener l’existence que vous savez, il eut -des aventures. - -Et je vais vous conter ces aventures, qui sont surprenantes et -merveilleuses à miracle, comme vous en pourrez juger, si vous daignez me -prêter une oreille attentive. - - - - -CHAPITRE QUATRIÈME - -UN SINGULIER BOUFFON - - -Robert était depuis sept ans déjà le bouffon de l’Empereur et de Rome, -lorsque le Sénéchal, qui n’avait pas encore déposé les armes, tenta de -nouveaux efforts pour obtenir par la violence la fille de l’Empereur. - -Contre son seigneur et maître, le Sénéchal ralluma la guerre qui -s’éternisait. Il ne se contenta plus d’occuper les terres lointaines de -son maître et seigneur, ni de menacer Rome à distance. Il se mit en -campagne après de sérieux préparatifs, et le bruit se propagea -rapidement que Rome serait à bref délai assiégée, prise et incendiée, -pillée, et livrée à la soldatesque victorieuse. - -A Rome, on s’effraya. Le Sénéchal semblait invincible. Et les Romains, -si la paix n’eût dépendu que d’eux, l’eussent signée aussitôt, aux -conditions qu’eut fixées le Sénéchal. Mais le Sénéchal en avait juré -Dieu, la Croix et la Sépulture, qu’il ne signerait la paix qu’après -avoir reçu de l’Empereur l’héritière du trône et, avec elle, exigence -récente, la couronne. Sur quoi l’Empereur, qui avait le cœur fort, -s’était obstiné plus que jamais, jurant de son côté que, si longtemps -qu’il dût vivre, il ne donnerait au Sénéchal sa fille chérie, et qu’il -préférerait se laisser brancher, écorcher, noyer ou décapiter. C’était -donc, entre le Sénéchal et l’Empereur, la guerre à outrance. - -A la vérité, le Sénéchal paraissait assuré de la victoire. L’amour -l’animait, et les Romains, d’autre part, n’opposaient à sa marche qu’une -défense molle. Ils subissaient plus la guerre qu’ils ne la faisaient. -Ils n’avaient souci que de se retrancher solidement dans Rome, et, -plutôt que de se porter avec des troupes de choc à la rencontre de -l’envahisseur, de réparer, surélever et fortifier les remparts de leur -ville. - -La nouvelle courut le monde que Rome avait déjà perdu sa joie, que sa -puissance était ébranlée, que ses habitants s’enfermaient dans leurs -murs comme dans une prison, et qu’ils n’avaient plus que deux années de -vivres. - - * * * * * - -La nouvelle en courut si bien le monde qu’elle arriva jusqu’aux Turcs de -Roménie. Jour fatal! - -Les rois et les princes de Coroscane et d’Alénie s’assemblèrent en hâte. -Ils tinrent un grand conseil où ils s’avisèrent que l’occasion était -excellente de s’emparer de Rome et de conquérir sans trop de peine une -ville affaiblie qu’ils convoitaient depuis longtemps. - -Sitôt décidé, sitôt entrepris. Promptement, les vaisseaux furent -équipés. Et alors, en mer! Voilà les Turcs qui s’embarquent et qui -gagnent le large avec le ferme espoir de ravager Rome. Les voiles -pleines et les vergues hautes chargées, ils cinglent, ils cinglent, les -Turcs maudits. Et bientôt les voilà devant Rome. - -Ils débarquent sur le rivage, dressent tentes et pavillons. Deux lieues -et plus sont occupées par leur armée, qui est nombreuse. Écus, heaumes, -enseignes et bannières brillent au soleil. Les Turcs se sont installés -profondément sur tout le rivage. - -A Rome, on s’alarme dès la première heure de ces mouvements qu’on -aperçoit dans le lointain. On cherche des nouvelles, on s’inquiète, on -monte sur les remparts, on examine la plaine; chacun donne son avis, -chacun apporte son renseignement; des incendies s’allument à l’horizon; -on voit briller des heaumes le long de la côte, et resplendir des -bannières qu’on ne reconnaît pas. - ---«Que prépare le Sénéchal?» se demandent les uns. - ---«Sont-ce des alliés du Sénéchal?» se demandent les autres. - -Mais voici un messager tout courant qui bouscule les Romains dans les -rues fourmillantes de monde. - ---«Hé!» dit-il, «Peuple! Sottes gens! Vous ne voyez donc pas ce qui vous -arrive? Ce sont les Turcs, les Turcs de Roménie, de Coroscane et -d’Alénie. Ils viennent de débarquer. La plage est couverte de leurs -troupes. Aux armes! Si vous ne leur tenez pas tête, vous êtes tous -morts. Si vous ne marchez pas victorieusement contre eux, ils mettront -le siège autour de la ville, et vous serez ici tous pris au piège.» - -A cette annonce, il ne faut pas le dissimuler, plus d’un Romain eut -envie de s’enfuir. - - * * * * * - -Voilà donc que le péril se complique pour le bon Empereur de Rome. -L’arrivée des Turcs l’attriste et le confond. Vieux, le bon Empereur, un -instant découragé, n’a plus le goût de vivre. - -Mais il se ressaisit, et il convoque au palais ses barons, les -sénateurs, et tout ce que Rome compte d’hommes nobles et sages. Il veut -délibérer avec eux sur les mesures à prendre pour assurer la défense de -la ville. - -Naturellement, les avis sont divers. Les uns préconisent une sortie, et -de se jeter au corps-à-corps contre les Turcs. Dieu, disent-ils, qui a -déjà fait maint miracle pour son peuple, ne manquera pas d’être avec eux -dans la bataille, et il leur donnera la victoire. Selon d’autres, au -contraire, les Romains auraient tort de s’éloigner, car ils n’ont ni -assez de monde, ni, si le nombre n’est pas forcément indispensable, des -hommes assez hardis. - ---«Ce qu’il faudrait», disent ceux-là, «ce serait d’appeler à l’aide les -chevaliers lombards et de signer avec le Sénéchal une telle paix qu’il -consentît à se mettre à leur tête. Alors, oui, nous pourrions soutenir -la bataille.» - -Cet avis prévalut. Grands et petits, jeunes et vieux, l’approuvèrent. -L’Empereur décida de s’y ranger. - -On choisit deux barons que le Sénéchal avait en amitié, et l’Empereur -les envoya porter sa proposition de paix. - -Les barons firent diligence, gagnant par le plus court chemin le camp du -Sénéchal. Ils répétèrent mot pour mot les paroles de l’Empereur, -exposèrent sans en rien cacher la situation critique de Rome, avouèrent -que les Romains effrayés étaient en péril. - -Mais le Sénéchal ne daigna même pas discuter les propositions de -l’Empereur. Il jura que, loin de secourir aucunement l’Empereur, il ne -s’emploierait qu’à ravager ses domaines, tant qu’il n’aurait pas reçu -pour femme la jeune fille qu’il aimait. - -A l’offre de l’Empereur, le Sénéchal ne répondit que par un insolent -défi. Quel chagrin n’allait pas en avoir le malheureux Empereur humilié! - - * * * * * - -L’Empereur en eut un chagrin profond. Plus triste et plus découragé, il -ne savait à quoi se résoudre. Il n’avait qu’une ressource: ordonner une -levée en masse de tous les volontaires. Il le fit, et en même temps il -convoqua de nouveau les sénateurs et ses barons. - -Toute la ville, comme on pense, ne parlait plus que des combats -imminents. Les dames et les damoiselles pleuraient, qui pour un père, -qui pour un frère, qui pour un ami. La tristesse était dans toutes les -maisons. On n’entendait plus nulle part ni chant ni musique. - -Au palais de l’Empereur, l’émotion était encore plus grande qu’ailleurs. -Et Robert, tout muet et tout fol qu’il paraissait, s’affligeait plus que -quiconque dans le secret de son cœur, et plus que je ne saurais le dire, -parce qu’il souffrait de voir souffrir l’Empereur, pour qui, pauvre fol -sans ressources, il ne pouvait rien faire. - - * * * * * - -Par un mardi, au lever du jour, les Turcs se préparèrent à marcher sur -Rome. Toutes leurs dispositions étaient prises. A l’avant-garde, ils -avaient placé leurs meilleures troupes. - -Du haut des remparts, les Romains les aperçurent. L’Empereur informé fit -crier aux armes. Il n’avait pas plus de vingt mille hommes, dit-on, à -opposer aux Turcs. - -L’Empereur s’arma dans la cour du palais; puis, ayant rassemblé son -monde, il répartit en brigades les éléments dont il disposait. Et il en -mit une sous les ordres du Pape, qui était chargé de garder la bannière -impériale contre les insultes de la gent païenne. - -Après quoi, il s’écria: - ---«Voici l’heure, Romains. Les Turcs nous viennent attaquer. -Courons-leur sus!» - -Et, tandis que les Romains sortaient de la ville, brigade par brigade, -l’Empereur alla prendre congé de sa fille, douce et gracieuse damoiselle -plus vermeille qu’une rose. Il la chérissait par-dessus tout. Il pleura. -Avant de la quitter, il eut soin de recommander à Dieu les dames et les -damoiselles, qui toutes pleuraient comme lui par amour de lui, et -prièrent pour détourner de leur bon Empereur toute menace de male -fortune. - -Et maintenant c’est fait; les Turcs marchent vers Rome, et les Romains -marchent contre les Turcs, la bataille va s’engager. - - * * * * * - -Les Romains sont partis, et, en les voyant s’éloigner pour la bataille, -Robert n’a plus le courage de retenir les larmes qui lui coulent le long -du visage. Ah! Beau Seigneur Dieu, il ne laisserait pas les Romains -partir sans lui, s’il ne craignait pas de vous déplaire, à vous qui lui -imposâtes sa pénitence! Il n’a pas d’autre crainte en ce monde, mais il -a bien celle-là. - -Sous l’escalier de la chapelle, dans le chenil, sur son lit de paille, -il pleure loin de tous les yeux indiscrets. Secrètement, mentalement, -car il ne sonne mot jamais, pas même quand il est seul, il se lamente. -Et il s’adresse à Notre Seigneur, mains jointes, lèvres closes, cœur -ouvert: - ---«Dieu!» dit-il en sa pensée muette, «vous qui avez sauvé tant d’âmes -par votre force spirituelle contre les assauts du Malin, comme j’aurais -plaisir à sauver l’Empereur contre ces Turcs qui ont pris tant -d’orgueil! Je les saurais si durement combattre que je n’en laisserais -pas un debout sur la place. Mais non, Dieu ne veut pas que cela soit, il -ne veut pas que j’entre dans la mêlée. Certes, s’il daignait le vouloir, -les Sarrasins aujourd’hui pourraient souffrir de mon entrée dans le jeu. -Je n’aurais besoin que d’une épée nue et d’une bonne lance résistante.» - -Hélas! Robert soupire. - -Puis il se dresse, et il se dirige en pleurant vers le jardin que -personne jamais ne trouble. Près de la source claire où il aime à -étancher sa soif, il va s’asseoir, espérant que dans cette solitude nul -ne le verra pleurer. Toute sa pensée est tendue vers le ciel. Il supplie -Dieu de secourir l’Empereur dans cette bataille dangereuse où il -voudrait être à côté de lui, pourvu que Dieu lui accordât la grâce de le -lui permettre. Et il pleure en silence. - - * * * * * - -Or écoutez bien. - -Vous savez qu’une fenêtre fort étroite, si étroite qu’une seule personne -s’y pouvait accouder, dominait la fontaine et le jardin, et vous savez -que la fille de l’Empereur aimait à s’accouder à cette fenêtre pour -regarder la plaine et la mer. - -Ce jour-là, à l’heure où Robert déplorait auprès de la fontaine de -n’avoir pas pu suivre l’Empereur et les barons romains, la gracieuse -Damoiselle était accoudée à la fenêtre, car elle avait voulu le plus -longtemps possible accompagner du regard son père et ses amis les -chevaliers. - -La première chose qu’elle remarqua, ce fut le bouffon. - -Le bouffon tendait les mains vers le ciel comme pour prier Dieu. Et la -jeune fille fut stupéfaite. Ce fou, que tout le monde croyait fou sans -remède, il faisait certes à l’ordinaire des folies; mais pour faire ce -qu’il faisait à cette heure, ce jour-là, près de la fontaine, il n’était -probablement pas aussi fou qu’on le croyait. La Damoiselle en fut tôt -persuadée. Et elle regarda longtemps Robert. - -Cependant, ayant levé les yeux vers la plaine, elle aperçut le premier -engagement de l’avant-garde des Turcs qui prétendaient abattre l’orgueil -de Rome, et de l’avant-garde des Romains qui songeaient à repousser les -envahisseurs. Déjà les archers se décochaient réciproquement des flèches -meurtrières, et il y avait déjà des morts de part et d’autre sur le -terrain. - -Et le cœur de la Damoiselle battit violemment. - -Mais il battit plus violemment encore, quand elle reporta son regard -vers Robert. Car elle vit alors quelque chose de merveilleux, que je -vous dirai tout de suite, même si vous ne croyez pas aux miracles, parce -que je ne peux pas ne pas vous dire ce que vit la Damoiselle. - - * * * * * - -Voici donc ce que vit la Damoiselle, du haut de sa fenêtre, ou du moins -ce qu’on sut plus tard qu’elle vit. - -Près de la fontaine, devant le fou, un chevalier à cheval était arrêté. -C’était un chevalier extraordinaire, un chevalier divinement beau, et -qui avait d’abord ceci de merveilleux qu’il était tout blanc, tout vêtu, -tout armé, tout équipé de blanc. Le haubert de ce merveilleux chevalier -était plus blanc que l’argent; son écu, les courroies de son écu, son -épée étaient plus blancs que des fleurs de lis; la lance, qu’il tenait -sur sa hanche, avait une alumelle plus blanche que la neige qui tombe -des nues; et son cheval était plus blanc qu’une fleur épanouie. - -Le chevalier mit pied à terre devant le fou, le salua, puis lui parla. -Ses paroles, la Damoiselle ne les entendit peut-être pas. On sut plus -tard qu’elles furent telles: - ---«Ami Robert, Dieu vous commande par ma voix d’aller à la bataille. Ne -croyez pas que je veuille vous tromper. Si vous doutez de moi, je vous -prouverai que je ne mens point, en vous rappelant que jadis, il y a plus -de sept ans, dans la forêt de Marabonde, vous avez reçu d’un saint -ermite l’ordre de faire trois pénitences dont la moindre est fort -douloureuse, et que je vous rappellerai exactement, si vous le désirez. -Mais ne perdez pas de temps. Prenez ces armes et ce cheval, et courez au -secours de l’Empereur.» - -Qu’elle eût entendu ou qu’elle n’eût pas entendu, la Damoiselle du moins -vit que le fou s’étendait sur le sol, les bras en croix, dans la -direction de l’orient; puis se relevait, prenait les armes et -l’équipement du merveilleux chevalier, s’armait et s’équipait, se -ceignait de l’épée, se laçait le heaume, puis sautait d’un bel élan sur -le cheval, sans daigner se servir de l’étrier; puis prenait l’écu et se -le passait au cou comme un homme qui sait fort bien porter un écu, puis -saisissait la grosse lance droite que le merveilleux chevalier, alors -désarmé, lui offrait; enfin, piquant le cheval, partait d’un bond -magnifique au galop du côté de la bataille. - -La scène s’était dénouée avec une telle promptitude et une telle -perfection, que la Damoiselle se demanda si jamais elle avait connu plus -noble et plus assuré chevalier que ce bouffon, qui était depuis sept ans -le jouet de la cour et de la ville, sans qu’on eût pu savoir d’où il -venait. - - * * * * * - -Sur le cheval blanc qui l’emportait au galop vers la bataille, le -nouveau chevalier blanc avait l’air d’un chevalier accompli. - -Il était sorti du jardin par une brèche qui s’ouvrait sur la plaine. En -quelques bonds, il avait gagné la campagne. - -Il n’a pas perdu de temps. Le voilà dans la campagne, emporté au galop -vers l’endroit où monte le tumulte du combat, cris divers, bruits -d’armes, hennissements, le tout au milieu du tapage que mènent les -Sarrasins avec leurs cors, leurs tambours et leurs trompettes, dont ils -jouent avec frénésie pour étourdir les chevaux de leurs adversaires. - -Sans s’être arrêté, sans avoir ralenti, le Chevalier blanc arrive à la -hauteur des premiers Romains qu’il avait devant lui, lesquels sont les -derniers de l’arrière-garde de l’Empereur. Il les dépasse. Il dépasse -les brigades romaines l’une après l’autre, et galope toujours fièrement -vers les Turcs. - -Tous les Romains le regardent passer du même regard. Tous se demandent -quel est ce chevalier dont les armes resplendissent au soleil. Tous -avouent qu’ils ne le reconnaissent pas. Tous cherchent à savoir avec -quelle brigade il va combattre. Mais, quand ils voient qu’il galope -droit vers les Turcs sans se soucier de se ranger dans aucune brigade, -tous sont émerveillés. - ---«Il va vers l’Empereur», disent-ils. - -L’Empereur se tenait avec son avant-garde, qu’il commandait lui-même, -pour mieux diriger le combat. - -Mais le Chevalier passe à côté de l’Empereur sans s’arrêter et sans le -saluer, et pousse vers l’endroit où les Turcs semblent le plus -nombreux, le plus forts et le plus dangereux. - -L’épervier, quand il vole une caille, n’a pas plus d’impétuosité que ce -chevalier en quête de Sarrasins. - -Maintenant c’est fait: voilà le Chevalier aux prises avec les Turcs. - - * * * * * - -Au plus épais de la mêlée, il attaque les Turcs. Oh! il ne se ménage ni -ne les ménage! A peine engagé, il en désarçonne un, en renverse deux à -droite et à gauche, et en abat trois de trois coups directs. Dès sa -première charge, le Chevalier blanc se signale férocement. - -Hardi! il se pousse au milieu des Turcs, fonce, pique, abat, oblique à -droite, oblique à gauche, frappe, frappe, et frappe. En fort peu de -temps, il en a tué trente qui jamais plus ne se relèveront. - -Il ne se tient pas quitte pour si peu. Piquant, brochant, fonçant, -obliquant, il bondit à droite, il bondit à gauche, se retourne, fonce de -nouveau, est partout à la fois, cherche non point les hommes, mais les -groupes; et, par la fougue de son attaque, il les disperse. - -Ce chevalier furieux déconcerte les Turcs de l’avant-garde. Déjà, c’est -à qui n’attendra plus son assaut. Dès qu’il se dirige vers un groupe, -les plus braves s’écartent. Ce diable de chevalier les intimide. Mais -ils ont beau vouloir l’éviter; son cheval est si prompt qu’ils ne lui -échappent pas. - -Alors les Turcs tentent d’assommer le Chevalier Blanc de loin, à coups -de massue. Ils sont adroits. Plusieurs de leurs coups portent. Mais le -Chevalier est plus résistant qu’airain battu: il subit aussi bien qu’il -frappe. Et rien ne le renverse, ni ne l’étourdit. - -Aux coups qu’il reçoit, sa fureur redouble. Les Turcs en sentent tôt les -effets. Leur avant-garde hésite, n’ose plus avancer, et soudain, prise -de panique, recule. - -L’avant-garde turque se replie en désordre. La Chevalier Blanc s’élance -à sa poursuite. Et l’Empereur, joyeux du succès, crie aux siens: - ---«Piquez! Piquez! N’ayez pas peur de ces maudits. Tous sont morts, -puisque les meilleurs sont vaincus. En avant! Celui-là les a vaincus qui -charge devant vous. Voyez comme il les serre de près et les abat quand -ils s’attardent! Quel est donc celui-là qui se distingue devant nous? -Jamais je ne vis, même en songe, si redoutable chevalier. Sus donc! -derrière lui! Et que chacun aide à sa belle besogne!» - - * * * * * - -Excités par l’Empereur, les Romains s’élancent à la poursuite de -l’avant-garde, derrière le Chevalier Blanc. - -Soudain, le Chevalier Blanc s’arrête. Il vient de briser sa lance dans -le corps d’un chef sarrasin. N’importe! Il tire son épée; et sa fureur -semble encore accrue. - -Il a rejoint les fuyards qui se réfugiaient dans une brigade accourue en -renfort. Avec des bonds effrayants de son cheval, il fonce résolument -au milieu des troupes fraîches. Son épée fait voler des têtes de tous -côtés. Des remous se produisent dans les rangs des Turcs. Aussi bien, -derrière lui, les Romains chargent avec ardeur. Sans doute tous ne le -valent pas; et, si les Romains n’avaient pas à leur tête ce démon qui -décourage, il est probable qu’ils ne feraient pas reculer les Turcs, qui -sont d’excellents guerriers. Mais le Chevalier Blanc leur ouvre le -chemin de la victoire. Il brandit son épée brillante, et les Turcs -tombent, ou cèdent. - ---«Après lui! Après lui!» crie l’Empereur. «Les lui laisserez-vous tuer -tous?» - -Les Romains répondent par des cris terribles. Le Chevalier Blanc pousse -toujours. Des vides se forment à son approche. Les Romains en profitent. -La panique gagne la brigade turque accourue au secours de l’avant-garde. -Le sang coule. Les Turcs tombent. Les Romains progressent. Le Chevalier -Blanc, diable déchaîné, entraîne la déroute des ennemis. - ---«En avant!» crie l’Empereur. - -Les Turcs ont fait demi-tour. Ils s’enfuient à qui mieux mieux avec des -cris d’horreur. Sans se retourner, sans regarder s’ils sont poursuivis, -ils se dirigent à bride abattue vers leur arrière-garde, où se trouve le -gros de leurs troupes et leurs dernières réserves. Et leur fuite est si -folle qu’ils mettent le désordre dans l’arrière-garde où ils arrivent -épouvantés. - - * * * * * - -La peur est contagieuse. Les Turcs de l’arrière-garde, effrayés par -leurs frères, perdent toute leur magnifique assurance du matin. Alors, -comme précisément l’irrésistible chevalier fond sur eux, l’épée -haute,--suivi par tous les Romains, la lance basse,--les Turcs, sans -combattre, sans attendre, font demi-tour et prennent la fuite. - -La déroute, subitement, de toute l’armée turque, est complète. - -Ils fuient, ils fuient vers leurs tentes, vers leurs vaisseaux, les -Turcs orgueilleux. Ils fuient avec tant d’ardeur que les Romains ont de -la peine à les suivre. Ceux qui sont rejoints, tombent, frappés -inexorablement. Les Romains n’ont pas le temps de faire des prisonniers. -Ils ne poursuivent plus les Turcs, ils les pourchassent. Et la déroute -mortelle s’étend à travers la campagne, d’un bout à l’autre de l’armée -turque, jusqu’à la mer. - -Voici déjà les fuyards les plus rapides arrivés à hauteur de leurs -tentes, sur le rivage. Voici bientôt tous les Turcs acculés au rivage. -Mais ils ont d’autres soucis que de défendre leurs tentes ou de disputer -aux Romains leurs trésors. Ils ont d’autres soucis que de laisser aux -Romains un butin splendide. A qui mieux mieux, ils se jettent dans la -mer à la nage. Heureux, ceux qui pourront gagner leurs vaisseaux! -Ceux-là seront les moins nombreux. Et d’autres mourront noyés entre la -plage et le salut; et les autres, ceux qui ne savent pas nager, seront -massacrés sans recours sur la plage. - -Il en resta vingt mille, dit-on, au bord de l’eau, qui ne purent -échapper aux Romains. Et il s’en noya dix mille qui, fuyant les -Romains, n’atteignirent pas aux vaisseaux de leur salut. Mais pas un -Turc vivant ne demeura sur le rivage. - - * * * * * - -Ainsi le champ de bataille appartenait aux Romains. Grande victoire! -Rome était sauvée. Et, de surcroît, un riche butin récompensait les -vainqueurs. - -Alors, délivrés des Turcs, les Romains se ruèrent sur les tentes -abandonnées avec plus d’enthousiasme qu’ils n’en avaient eu d’abord en -allant à la rencontre des envahisseurs. Et l’espoir du butin promis les -enivrait à ce point, que nul d’entre eux ne remarqua que le Chevalier -Blanc avait disparu. - - - - -CHAPITRE CINQUIÈME - -LE FOU ET LA FOLLE - - -A Rome, on avait déjà des nouvelles complètes de la bataille. - -Dans le palais de l’Empereur, dames et damoiselles, passant de -l’angoisse à la joie, se félicitaient de la défaite des Turcs, et ne -causaient entre elles que du mystérieux chevalier à l’armure plus -blanche que neige, auquel la victoire des Romains était due. - -Toute la ville menait la même allégresse que le palais de l’Empereur. Ce -n’étaient partout que cris, chansons, embrassades, commentaires, et -par-dessus hommes et femmes, bourgeois et vilains, enfants et -vieillards, les cloches déchaînaient leur vacarme du haut des clochers -sonores. - -Le peuple, ayant oublié ses craintes et sa terreur, se porta -gaillardement au-devant des vainqueurs qui revenaient. - -Les vainqueurs rentrèrent en triomphe. Aux acclamations du peuple, ils -répondaient par des cris d’enthousiasme. - -Le palais de l’Empereur était en fête. On y reçut les barons avec toutes -les marques imaginables de la reconnaissance et de la satisfaction. Et -la musique dominait les cris et les vivats. - -Quand les barons se furent débarrassés de leur haubert, en gens fatigués -qui sont heureux de se reposer dans des vêtements plus commodes, on leur -annonça que la table était servie. Mis en appétit par une journée -d’épreuves, ils s’empressèrent d’escorter l’Empereur et le Pape. - -L’Empereur était la simplicité et la gentillesse mêmes. Lorsqu’on lui -présenta l’eau, comme d’habitude, il la fit présenter d’abord au Pape; -puis il s’effaça devant lui, le fit asseoir, et ne s’assit qu’après son -saint hôte. Après quoi, il envoya chercher sa fille, qui, toute -charmante et gracieuse, lui renouvela sa joie de la victoire remportée; -et, quand il l’eut fait asseoir à côté de lui, en belle place, les -barons purent alors s’asseoir aux places qui leur étaient réservées. -Ainsi l’exigeait l’étiquette. Et pour finir, le reste des chevaliers et -la jeunesse noble se rangèrent sur les bas-côtés de la grande salle -pavée. - -Alors le festin commença. - - * * * * * - -Or, sur son lit de paille, dans le chenil, sous l’escalier de la -chapelle, Robert se réveilla tandis que les invités de l’Empereur -festoyaient avec entrain. - -Il voulut se lever, mais il se sentit douloureux et perclus. Et il -retomba sur sa paille. - -Cependant, il songea qu’il devait faire sa pénitence comme chaque jour -et, malgré qu’il en eût, se rendre auprès de l’Empereur, où l’attendait -son repas. Le malheureux tourna son regard vers le ciel, et -courageusement se leva. - -Il entra sans danser ni sauter dans la salle du festin. Il eût vainement -essayé de tenter plus que de marcher, tant il était courbatu. Et c’est -en marchant à petits pas qu’il se dirigea vers l’Empereur. - -Les barons et les chevaliers, trop occupés de leur plaisir, ne -remarquèrent peut-être pas tout de suite l’arrivée du bouffon. - -Mais, sitôt qu’elle l’aperçut, la fille de l’Empereur se leva de son -siège, et, debout, s’inclina profondément devant lui pour le saluer. -Tout le monde vit son geste, s’en étonna, et regarda le bouffon. - -Déjà, la Damoiselle se rasseyait à côté de son père. - -L’Empereur avait rougi de honte. Dans la salle, on commençait à -chuchoter. Des propos sévères circulaient. - ---«Elle n’y pense pas!» disait-on. - -Mais, pour éviter un scandale, l’Empereur fit semblant de ne pas -attacher d’importance au geste de sa fille. Il se promettait de la -réprimander plus tard. - -Le bouffon, cause de l’incident, s’était installé, sans paraître -soucieux de la curiosité qu’il soulevait, à sa place ordinaire. - -Par diversion, l’Empereur le regarda. Il lui vit le visage meurtri, les -sourcils enflés et fendus, le nez écorché, des marques rouges un peu -partout. Et soudain il s’écria: - ---«Il y a dans cette ville bien de la perversité. Dieu maudisse les -méchants lâches qui m’ont aujourd’hui maltraité mon bouffon! Pendant que -nous étions au combat, ils se seront amusés de l’emmener à l’écart pour -l’y revêtir par moquerie d’un haubert, avant de le bourrer de coups; car -regardez: ce sont marques de haubert qui sont visibles sur son visage.» - ---«Ah! laissez donc, Sire!» dit-on autour de lui. «Ne vous fâchez pas. -Il fut aussi à sa bataille comme nous fûmes à la nôtre, et il eut des -coups comme nous en eûmes.» - -L’Empereur dit: - ---«Il m’est très pénible qu’on frappe un innocent. Si vous saviez de -quelles jolies extravagances il est capable, vous ne pourriez vous -tenir de l’aimer.» - ---«Beau Sire», dit le Pape, «faites-lui en donc faire quelqu’une.» - -On apporta au limier son repas de chaque jour. - -Jouant son rôle malgré sa gêne, le bouffon se traîna vers le chien, lui -ôta des dents les morceaux et les mangea, simplement, sans morgue et -sans répugnance. - -Alors, dans la salle, tous de rire, grands et petits. - ---«Jamais on ne vit fol si charmant!» disaient-ils. - -Et la fille de l’Empereur, blessée par ce qu’elle entendait, souffrait, -étant muette, de ne pouvoir dévoiler la vérité, car elle avait tout vu, -elle, du haut de sa fenêtre. - - * * * * * - -Le festin fini, les nappes pliées, et les tables mises de côté, barons, -chevaliers et jeunes gens se rangèrent devant l’Empereur pour le -féliciter de cette heureuse journée. - -Mais l’Empereur était vrai gentilhomme et la modestie même. Il répondit -aux éloges qu’on lui adressait, en reportant tout le mérite de la -victoire au Chevalier Blanc qui s’était distingué de façon si -merveilleuse. - -Sur quoi, chacun raconta les prouesses que le Chevalier Blanc avait -accomplies. L’un en signalait une, l’autre en décrivait une autre; tous -célébraient sans restriction le courage et l’éclatant succès de -l’inconnu. - ---«Comme les Turcs fuyaient devant lui!» - ---«S’ils eussent été moutons, et lui loup, ils n’eussent pas fui devant -lui plus promptement.» - ---«Il cherchait les plus arrogants et les plus forts, et il les -dispersait.» - ---«Il nous a tous sauvés à lui seul.» - -Ils disaient de telles choses, et davantage. Et l’Empereur s’écria: - ---«Ah! s’il daignait venir à ma cour et s’y fixer, je le ferais tout -aussitôt comte ou duc. Il m’a tiré de peine et de honte, et de mort -peut-être. Et je perdrais plutôt mon âme que de ne lui pas rendre les -honneurs et les récompenses qu’il mérite.» - -Alors la Damoiselle ne put pas se contenir plus longtemps. - -Elle se leva, fit des signes, indiqua le bouffon de son doigt tendu, -balbutia comme balbutie une muette, s’irrita de n’être pas comprise, -regarda son père, lui montra de nouveau le bouffon, fit entendre des -sons inintelligibles, et pleura d’impatience. - -Jamais elle n’avait eu pareille attitude en public. L’Empereur en fut -contrarié plus que je ne peux dire. - ---«Qu’on m’appelle les gouvernantes!» ordonna-t-il. - - * * * * * - -Les gouvernantes venues, il leur demanda de lui expliquer ce que sa -fille avait en tête. - ---«Sire, à vos ordres!» répondirent-elles. - -Interrogée, la jeune fille recommença ses balbutiements, ses gestes, -ses signes. Toute l’assistance attendait avec curiosité la suite de cet -incident. - -Mais une gouvernante éclata de rire. - ---«Qu’y a-t-il?» dit l’Empereur. - ---«Sire», répondit-elle, «la Princesse déclare qu’il n’est pas d’homme -au monde plus estimable que le bouffon.» - ---«Par ma foi», dit une autre gouvernante, «il y a plus encore.» - ---«Et quoi donc?» fit l’Empereur. - -La gouvernante expliqua: - ---«Sire, ce matin, au moment qu’après avoir dépassé le petit bois, vous -plantiez votre bannière dans la plaine, notre Damoiselle était accoudée -à sa fenêtre pour vous regarder, quand elle vit, sous le pin qui couvre -la fontaine du jardin, le bouffon tendre les mains vers le ciel; puis un -chevalier armé de blanc arriver sur un cheval blanc, descendre, donner -ses armes et son cheval au bouffon; et le bouffon, armé, courir au galop -vers la bataille. Ainsi le bouffon serait le preux qui déconfit les -Turcs. Et ce n’est pas tout, Sire. Une fois la victoire assurée, le -bouffon revint au jardin, par la brèche, à cheval, avec ses armes, sauf -la lance. Sous le pin, il rendit armes et cheval au chevalier qui les -lui avait confiés, lequel disparut en toute hâte et s’évanouit; après -quoi, le bouffon se lava le visage à la fontaine, car il l’avait taché -de sang en maints endroits. Voilà, Sire, ce que votre fille dit qu’elle -a vu avec ses yeux grands ouverts, ce qu’elle veut vous apprendre, et ce -qu’elle vient de nous révéler.» - ---«Juste Dieu!» s’écria l’Empereur. «J’apprends maintenant merveilles, -et c’est la première fois de ma vie que j’en apprends de semblables. Moi -qui croyais que ma fille jolie était la plus sage des filles, la plus -courtoise et la plus raisonnable, je vois qu’elle est devenue folle à -plaisir, et si bien que j’aimerais mieux la savoir morte que telle. Oh! -je devine pourquoi mon pauvre fou lui tient tant au cœur: c’est parce -qu’il ne parle pas plus qu’elle-même. Le vilain répète souvent ce -proverbe: «Qui se ressemble s’assemble.» Ma fille a la tête tournée. -Emmenez-la dans sa chambre! Et surveillez-la de près, gouvernantes! Je -ne veux plus qu’elle raconte cette sotte histoire, ni qu’elle -s’intéresse encore à mon bouffon. Elle m’a fait beaucoup de peine en se -levant pour le saluer, quand il est entré dans la salle du festin, tout -à l’heure. J’ai bien vu dès cet instant qu’elle était devenue aussi -folle que lui. Emmenez-la.» - -Les gouvernantes emmenèrent la jeune fille en larmes. - -Cet incident marqua la fin des réjouissances. Le Pape, d’abord, prit -congé de l’Empereur. Puis, peu à peu, tous les invités se retirèrent. Et -Robert alla reprendre en se traînant sa place ordinaire dans le chenil, -sous l’escalier de la chapelle. - - * * * * * - -Ainsi s’acheva cette grande journée, et telle fut la première des -aventures de Robert que je vous avais annoncées pour la huitième année -de son séjour à Rome et de sa pénitence. Mais je vous conterai les -autres sans tarder. - - - - -CHAPITRE SIXIÈME - -LE MYSTÉRIEUX CHEVALIER - - -Tout ce qui avait pu des Turcs échapper aux Romains, après la déroute -conduite par le Chevalier Blanc, s’était empressé de lever l’ancre et de -gagner la haute mer. - -Ils rentrèrent chez eux, penauds et marris, pour ne pas dire plus. Un -lourd ressentiment leur emplissait le cœur. Ils avaient tous perdu -quelque parent sur le rivage romain. Et ils haïssaient Rome, moins -encore peut être à cause des pertes qu’elle leur avait infligées, qu’à -cause de la honte qu’ils rapportaient de leur expédition manquée. Dans -tout leur pays, ce ne furent bientôt que plaintes, lamentations, cris, -et projets de vengeance. - -Les princes païens, émirs et rois, excités par les rumeurs de leurs -gens, se promirent et se jurèrent de ne pas laisser leur affront impuni. -L’injure atteignait toute leur race. Ils décidèrent de s’en laver, de -venger leurs morts, et de punir Rome, rigoureusement, dès que le beau -temps leur permettrait de tenter la mer. - -L’expérience les avait instruits. Ils connaissaient les difficultés de -l’entreprise. Aussi ne voulurent-ils se lancer dans une nouvelle -expédition qu’après avoir réuni des troupes suffisantes et préparé -jusque dans ses moindres détails leur attaque future. - -Leur flotte fit l’objet de leurs premiers soins. Ils réparèrent leurs -nefs, firent construire, sans s’inquiéter de la dépense, des vaisseaux -de bord, des chaloupes et des barques, de spacieux chalands et des -galères. A ces apprêts, ils passèrent la plus grande partie de la -mauvaise saison. Ils s’assurèrent également de précieuses alliances, et -ne négligèrent rien pour que leur entreprise eût toutes les chances -d’avoir un bon succès. - - * * * * * - -Au printemps, ils convoquèrent leur armée. - -Elle était deux fois plus nombreuse que la première. Il y avait des -Sarrasins de tous les pays, des Arabes et des Commains, des Turcs de -Coroscane et de Nirvane. Et tous étaient animés des plus vifs sentiments -de haine. - -Ils s’embarquèrent, donnèrent toute la voile, et cinglèrent tant et tant -à la clarté du ciel diurne et des étoiles, qu’ils touchèrent, après une -courte navigation, au rivage romain. - -Ils étaient si sûrs d’eux-mêmes, qu’ils ne prirent pas la peine de se -dissimuler. Fort tranquillement, ils débarquèrent et s’établirent sur la -côte, comme la première fois. Ils laissaient entendre, à qui voulait, -qu’ils venaient venger leurs morts et qu’ils n’avaient pas le moindre -doute sur les succès de leur expédition. - - * * * * * - -A Rome, comme la première fois, et davantage peut-être, on s’alarma. Les -menaces des Turcs, qu’on se répétait de bouche en bouche, touchaient peu -à peu ceux que la victoire du printemps précédent ne suffisait pas à -rassurer. - -En vain, comme la première fois, sur le conseil de ses barons et des -sénateurs, l’Empereur fit appel au Sénéchal; le Sénéchal répondit ce -qu’il avait répondu la première fois: il réclamait pour prix de ses -services la Damoiselle qu’il aimait, et la couronne. Et l’Empereur jura -de nouveau que, tant qu’il vivrait, il n’accorderait pas sa fille à ce -vassal félon. Et les Romains se trouvèrent, comme la première fois, -réduits à leurs seules ressources. - -Du conseil que tint l’Empereur en son palais, il ne sortit rien de plus -que ce qui était sorti du conseil de l’année précédente. Rome, sous une -menace d’autant plus grave, ne pouvait que s’en remettre à la -miséricorde divine. - ---«Dieu», se disaient-ils, «jamais aux siens ne manqua.» - -Cette fois encore, le Pape intervint de toute son autorité spirituelle. -Sur ses instances, grands et petits, hommes et femmes, prièrent, -jeûnèrent, implorèrent du ciel le secours miraculeux qu’ils en avaient -déjà reçu. Tous souhaitaient ardemment que réapparût le merveilleux -chevalier à l’armure blanche. - - * * * * * - -Ce fut par un lundi, dès la première clarté du jour, que les Turcs se -mirent en marche vers Rome. - -Leur armée s’avançait en bon ordre, précédée par une avant-garde hardie -de leurs meilleurs guerriers, troupe intrépide, pressée d’en venir aux -mains. - -Des nuages de poussière, soulevée par leurs chevaux, annoncèrent à Rome -leur approche. - ---«Aux armes!» crièrent les guetteurs. - -Comme l’année précédente, l’Empereur conduisit lui-même ses brigades -dans la campagne. Les chevaux hennissaient. Les longues trompettes -sonnaient. Les écus au soleil brillaient, et les pennons flottaient au -vent. Et dans la ville, où l’on n’entendait plus de bruit, dames et -demoiselles pleuraient pour leurs parents et leurs amis qui s’en -allaient en grand péril de mort contre les Sarrasins, et priaient Dieu -de susciter encore contre les maudits le merveilleux chevalier aux armes -blanches. - -Cela, tandis que la fille de l’Empereur, accoudée à sa fenêtre, suivait -du regard les progrès des deux armées, et surtout attendait, avec plus -de foi que quiconque, l’intervention opportune du Chevalier Blanc. - - * * * * * - -Or écoutez-moi. - -Je ne vous tairai pas plus longtemps que le miracle demandé par les -Romains se produisit quand il fut nécessaire. - -A l’instant même où les Romains faiblissaient devant les Turcs, le -Chevalier aux armes blanches accourut au galop, la lance basse, vers le -plus fort de la mêlée. - -Il était temps. Déjà les Romains débordés reculaient, cédant le champ de -bataille. Mais, quand ils aperçurent le Chevalier Blanc qui accourait, -ils poussèrent de grands cris, et, reprenant courage, tinrent. - ---«Tenez! Tenez!» criait l’Empereur tout réjoui. «Il vient, notre -Sauveur, il vient! Tenez, Romains, tenez! Et en avant!» - -Les Turcs avaient aperçu le Chevalier Blanc qui fonçait sur eux. A -l’éclat de ses armes, à l’impétuosité de sa course, aux cris de joie -poussés par les Romains, ils reconnurent l’étonnant démon qui avait -dérouté leurs troupes l’année précédente. Ils avaient trop entendu -parler de ses exploits. Ils savaient trop quel massacre de Turcs il -avait fait à lui seul, et comment il maniait la lance et l’épée. Et si, -avant de l’avoir vu, ils se l’imaginaient dangereux, ils comprirent, en -le voyant, qu’ils l’avaient imaginé moins terrible. Tellement que -plusieurs d’entre eux, saisis d’une crainte insurmontable, murmurèrent: - ---«C’est le Saint Georges des Chrétiens.» - - * * * * * - -Terrible, en effet, et comme une vraie tempête que rien n’arrêtera, tel -le Chevalier Blanc se précipita, la lance basse, dans la mêlée. - -Piquant, brochant, fonçant, frappant, renversant, tuant, droit devant -lui il pénétrait dans les rangs épais des Turcs. - -En moins de rien, la bataille se retourna contre les envahisseurs qui -chantaient trop tôt victoire. Les Romains s’étaient ressaisis. Une -affreuse confusion ébranlait l’avant-garde turque. - -Par bonheur aussi, très rapidement, le Chevalier Blanc se trouva tout à -coup en face du Grand Émir des Sarrasins. - -Leur combat fut bref. Le Chevalier Blanc planta le fer de sa lance -d’outre en outre dans la poitrine du Grand Émir. Le Grand Émir tomba, -mort. - -Ce seul succès, si tôt remporté, détermina sur-le-champ la panique chez -l’ennemi. Le Grand Émir tombé, il ne resta plus devant le Chevalier -Blanc qu’un troupeau de chiens en débandade. - -Le Chevalier Blanc se lança vigoureusement à leur poursuite. - - * * * * * - -Ils fuyaient, ils fuyaient, les Turcs! La peur les talonnait. En dépit -de leur nombre, en dépit de leurs menaces, en dépit même de leur -bravoure, qui n’est pas niable, ils abandonnaient le champ de bataille -au Chevalier Blanc. Le Chevalier Blanc n’avait pas fait si bien de -moitié, l’année précédente. Suivi, mais à distance, par les Romains, il -pourchassait les fuyards. Ceux qu’il atteignait, il les désarçonnait, et -passait, laissant aux Romains le soin de les achever, laissant aux -Romains le soin de glaner sur ses traces. - -Sans se regarder, les Sarrasins fuyaient, grands et petits, même les -meilleurs, même les émirs, à qui mieux mieux, vers la côte, vers les -tentes, vers la mer, vers la flotte. Ceux qui tombaient étaient sûrs de -mourir. Tous n’avaient plus qu’un but, qu’une envie, qu’une volonté: -gagner les vaisseaux, fuir, fuir à jamais ce maudit territoire romain. - -Comme l’année précédente, ce fut l’abandon du train de combat, du -campement, de toutes les richesses enfermées dans les tentes, ce fut la -course à la mer, la ruée vers les vaisseaux, et ce fut pour la plupart -la noyade dans les conditions les plus atroces. - -Comme l’année précédente, mais avec moins de difficultés encore, bien -que le nombre des ennemis fût deux fois plus élevé, les Romains -demeuraient maîtres du champ de bataille. - - * * * * * - -Cette fois, l’Empereur victorieux ne permit point que le Chevalier Blanc -lui échappât. - -A peine assuré de la déroute complète des Turcs, il s’écriait: - ---«Celui qui nous a sauvés comme l’année dernière, qu’on me l’amène -vite! Je le veux pour ami devant vous tous.» - -Mais, malgré toute sa hâte et toute sa bonne intention, l’excellent -Empereur fut encore trahi. Le Chevalier Blanc n’avait pas attendu, pour -s’en retourner, que la bataille fût définitivement acquise. On eut beau -le chercher partout, on ne le trouva point. - ---«Il ne s’est pourtant pas envolé!» dirent plusieurs barons. - -L’Empereur était fort mécontent. - ---«Certes non, il ne s’est pas envolé!» dit un chevalier. «Nous l’avons -vu, il n’y a guère, qui s’en allait vers la ville, tout comme un -quelconque chevalier de chair et d’os, tel que moi.» - ---«Je l’ai bien vu aussi», dit un autre. «Il passait le long du -boqueteau, là-bas, Sire.» - ---«C’est donc qu’il ne veut pas que nous le revoyions!» conclut -l’Empereur attristé. «Et nous ne le reverrons que quand il lui plaira de -venir à nous. Fasse le ciel que ce soit bientôt! Mais vous, barons, mes -preux, mes chevaliers, je vous invite à ma table aujourd’hui pour -célébrer notre victoire.» - -Et les vainqueurs reprirent le chemin de Rome où ils rentrèrent -triomphalement, aux acclamations du peuple, au bruit des cloches et des -musiques, comme l’année précédente. - - * * * * * - -Comme l’année précédente, il y eut un magnifique festin au palais de -l’Empereur. - -Que vous dirai-je pour ne pas abuser de votre patience? Si je voulais -être exact à loisir, je devrais vous répéter à peu près mot pour mot ce -que je vous ai déjà conté du festin de l’année précédente. - -On y vit venir le bouffon, à petits pas. Mais, cette fois, l’Empereur -l’apostropha tout de suite. - ---«Seigneur!» dit-il en plaisantant, «soyez le bienvenu. Seyez-vous à la -meilleure place que vous voudrez choisir, cher Seigneur des bons tours -que vous savez! Car il est juste que vous ayez part à notre fête.» - -Robert s’assit aux pieds de l’Empereur. - -La fille de l’Empereur se leva, s’inclina profondément devant lui, et se -rassit à côté de son père, sans avoir l’air gêné le moins du monde. - -Alors, pour détourner l’attention des assistants, l’Empereur, très -honteux, fit semblant de s’intéresser aux traces de coups que le bouffon -portait sur son visage. - ---«Dieu!» dit-il, «comme on a maltraité mon fol aujourd’hui! On l’a -blessé, on lui a déchiré tout le visage.» - -Et il renouvela sa colère contre les lâches qui tourmentaient un -malheureux sans défense. - -Puis, il lui fit donner à manger, comme d’habitude. - -Et le bouffon disputa le pain et la viande au limier son ami, avec force -grimaces, afin de mettre en joie les invités de son maître. - -Et les invités eurent une joie si bruyante que la fille de l’Empereur en -rougit de chagrin. - - * * * * * - -Tout se passa comme l’année précédente, vous dis-je, tout, jusqu’à la -scène finale que vous devinez. - -Après le festin, en effet, les nappes ôtées et les tables rangées, -tandis que la cour entourait l’Empereur, on parla du Chevalier Blanc. -Chacun rendait hommage à sa gloire incontestable. - -Et l’Empereur dit: - ---«Vous avez raison. Toute la victoire fut sienne. S’il daignait m’en -demander le prix, je lui remettrais et de mes terres et de ma fortune -tout ce qu’il en voudrait, s’il en voulait. Mais il me semble bien se -soucier fort peu de récompense aucune. Qui nous révèlera pour quel motif -et par quel hasard il nous secourt, depuis deux ans, chaque fois que -nous sommes en danger, et ce sans se faire connaître et sans même nous -adresser la moindre parole? Barons, je verserais à l’instant mille marcs -d’or fin, et davantage s’il faut, pour le voir seulement une fois devant -moi.» - -Alors la fille de l’Empereur se leva, et désigna le bouffon à son père. - -Et l’Empereur, ne se contenant plus, s’écria: - ---«Qu’on l’emmène! qu’on l’emmène! Il n’y a pas à dire non: ma fille est -folle, et plus folle que l’an dernier, et folle définitivement, -puisqu’elle s’obstine dans cette idée fixe, malgré mes ordres, et malgré -la peine qu’elle sait qu’elle me fait. Qu’on l’emmène vite!» - -Et la journée s’acheva sur cette scène, comme l’année précédente, -l’Empereur gardant son opinion et sa fille gardant la sienne, et le -bouffon regagnant sa place dans le chenil, sous l’escalier de la -chapelle, comme toujours. - - - - -CHAPITRE SEPTIÈME - -LA CHASSE AU VAINQUEUR - - -Déconfits sans avoir pu soutenir le combat qu’eux-mêmes ils avaient -engagé contre les Romains, les Turcs pleuraient de rage, mais cette fois -leur honte était plus grande que leur colère, quand ils rentrèrent chez -eux. Ils n’acceptaient pas d’avoir été si outrageusement et si -incompréhensiblement mis en déroute par un seul chevalier sans qui les -Romains eussent été anéantis. - -Leur retour lamentable en Roménie excita l’orgueil blessé de tous les -pays païens. Il n’y eut partout qu’un cri: - ---«Vengeance!» - -De partout, les païens se levèrent, de partout, de la Babylone du désert -et de l’autre Babylone, qui est le Caire; d’Arabie et de Syrie, où ils -sont barbus et chevelus à l’excès; d’Alexandrie, d’Aumarie et de -Russandre, et de Camoile. Le roi de Damas réunit à lui seul une armée -considérable. De Rohais, de Coroscane, d’où encore? les Sarrasins se -levèrent pour châtier Rome. Les Pichenars et les Commains ne furent pas -les derniers à se lever. Bref, il y eut tant d’empressement dans tous -les pays païens, que les Turcs purent mettre sur pied une armée plus -grande que toutes celles qu’ils avaient mobilisées jusqu’alors. Et tous -ces hommes, qui valaient autant par leurs vertus personnelles que par -leur nombre, jurèrent solennellement de détruire Rome, de massacrer tous -les Romains, et de faire si bien contre le terrible Chevalier Blanc, -pourvu qu’il se présentât, que nul artifice et nul charme ne les -empêcheraient de lui arracher l’âme du corps. - -Il est certain que jamais, ni la première fois, ni la deuxième, les -Turcs ne s’étaient préparés avec tant de minutie et d’acharnement. Il -est certain que jamais Rome ne fut sous la menace d’une invasion plus -puissante. - - * * * * * - -Les Turcs s’embarquèrent quand les prés recommencèrent à verdir et les -feuilles à naître des boutons. - -La mer était mauvaise. Mais ils cinglèrent tant et tant, ces Turcs -maudits, qu’ils abordèrent sans encombre au rivage de Rome. Débarquer, -décharger les vaisseaux, dresser les tentes, organiser le campement, -tout fut fait dans le plus grand ordre et le moins de temps possible. - -Ce fut pour Rome une surprise douloureuse. Les Turcs arrivaient à -l’improviste, et ils semblaient cette fois occuper la côte avec une -armée plus nombreuse que les deux armées réunies qu’ils avaient déjà -menées contre la ville de l’Empereur et du Pape. - -Or Rome, éprouvée par les deux dernières invasions turques, et toujours -pressée à distance par les tentatives du Sénéchal félon, était plus -faible que les fois précédentes, et moins capable d’opposer une -résistance efficace. En outre, il lui était difficile de se chercher des -alliés: les Turcs débarqués ne lui en donneraient pas le loisir. Et -quels alliés pourraient accourir assez tôt? - -Malgré les deux affronts qu’il avait essuyés déjà, l’Empereur désespéré, -pour ne négliger rien, fit appel encore une fois à la loyauté du -Sénéchal, l’adjurant de ne se point rendre coupable davantage d’abandon -et de vilaine rancune. A quoi le Sénéchal ne répondit que par son même -refus obstiné. Ce qui fâcha cruellement l’Empereur, lequel jura que, -plutôt que de livrer sa fille jolie à ce misérable Sénéchal, il aimerait -mieux voir mourir tous les Romains et s’effondrer toute la ville. - -Cette fois encore, les Romains ne devaient compter que sur eux. Mais -leur espoir était plus précaire que jamais. - - * * * * * - -Entre autres bruits qui circulaient dans la ville, il y en avait un qui -troublait davantage les Romains: c’est que les Turcs se vantaient de -conjuguer tous leurs efforts pour abattre, avant toute chose, le -Chevalier Blanc, s’il venait au secours des Romains. - -Or les Romains, de leur côté, ne se croyaient capables d’échapper à un -désastre que si le Chevalier Blanc venait à leur secours. Et aux vœux -qu’ils faisaient afin que le Chevalier Blanc les secourût encore cette -fois, ils joignaient le souhait que ce mystérieux chevalier blanc fût -vraiment, comme beaucoup le disaient, un envoyé du ciel, et par -conséquent invincible. - -Cependant, ceux qui doutaient de l’origine surhumaine de leur sauveur, -étaient en émoi. Ils regrettaient qu’on n’eût pas recherché le Chevalier -Blanc avec assez de zèle, et ils craignaient que, fâché peut-être de -leur indifférence, le Chevalier Blanc ne consentît plus à sauver les -Romains. - -C’est pourquoi l’Empereur dit, en séance du conseil où il avait mandé le -Pape, les sénateurs, ses barons, et tous ses grands vassaux: - ---«Seigneurs, Dieu nous a par deux fois envoyé gracieusement un -chevalier pour nous défendre. Sans ce défenseur, je ne sais si nous -serions venus à bout des Turcs, et j’ose à peine imaginer ce qu’aurait -pu devenir Rome. Celui-là méritait les plus magnifiques récompenses. -Nous ne lui avons rien donné. J’en suis pour ma part plus contrit que je -ne saurais dire. Toutefois, si Dieu nous veut garder, et donc nous -envoyer une troisième fois le Chevalier Blanc, je veux que nous nous -acquittions de notre dette, et ce par tous les moyens. Je veux qu’après -la bataille nous le retenions de force. S’il est ange du Seigneur, comme -certains l’affirment, nous le saurons, et nous saurons à qui revient de -droit notre gratitude. Si d’autre part il est simple mortel, je veux -qu’il ne s’échappe point de la bataille, pourvu qu’il s’y montre. A -cette fin, le jour de la bataille, j’embusquerai trente bons -chevaliers, là-bas, dans les taillis du boqueteau le long duquel on vit -s’enfuir, l’an dernier, le Chevalier Blanc après la victoire. On le -prendra, on le tiendra, on me l’amènera, et je le récompenserai comme je -dois, s’il plaît à Dieu de nous l’envoyer.» - -Ainsi, des deux côtés, le Chevalier Blanc courait de grands risques, -s’il reparaissait: les Turcs voulaient le tuer, et les Romains voulaient -le connaître. Et, si Robert avait su dans quelle alternative ses amis et -ses ennemis le plaçaient, il n’aurait peut-être pas redouté le plus ses -ennemis. - - * * * * * - -Par un mercredi, au petit jour, les Turcs marchèrent sur Rome, poussant -en avant-garde les Commains et les Pichenars. - -Tant bien que mal, l’Empereur avait pris les meilleures dispositions -qu’il pût prendre pour parer à un désastre, ou du moins pour sauver -l’honneur de la défense. Ses barons étaient prêts, ses brigades -ordonnées, ses gens résolus. Mais surtout il attendait l’aide opportune -du Chevalier Blanc. - ---«Viendra-t-il?» se demandaient les Romains. - -L’Empereur perdit un peu de temps à donner ses ordres aux trente -chevaliers qu’il chargeait de s’emparer du Chevalier Blanc après la -bataille. Il ne fut satisfait que lorsqu’il les vit s’enfoncer dans leur -embuscade, sous les frondaisons du boqueteau d’où ils ne surgiraient -qu’au moment que le Chevalier Blanc s’en retournerait vers la ville. - -Ce point réglé, alors seulement l’Empereur mit ses troupes en marche. -Les cors et les trompettes sonnèrent. Et le Pape, qui suivait son -enseigne, bénit les Romains. - -Accoudée à sa fenêtre, la fille de l’Empereur assistait au départ. Elle -était plus anxieuse, elle aussi, que la dernière fois. - -Cette fois, en effet, les Turcs étaient plus nombreux, plus -entreprenants, plus hardis, et ils s’approchaient si rapidement, -poussant à fond leurs chevaux, que la Damoiselle pouvait discerner -leurs premiers cavaliers qui bousculaient déjà les éclaireurs romains. - -Et elle aussi, la gracieuse Damoiselle que tous croyaient folle, elle se -demandait si le Chevalier Blanc reparaîtrait pour la troisième fois, et -pour la dernière fois sans doute sous le masque d’un inconnu, -puisqu’après la bataille il serait appréhendé par ordre de l’Empereur, -et dévoilé. - - * * * * * - -Or, pour la troisième fois, le Chevalier Blanc parut sur le champ de -bataille. - -Il y parut au bon moment. Les Romains peinaient. Certes, ils n’étaient -pas encore en retraite, comme ils l’étaient l’année précédente, quand le -Chevalier Blanc était survenu. Mais ils ne tenaient plus que -désespérément devant les masses turques. A vrai dire, ils se battaient -autour de la bannière impériale, toute éblouissante d’or au soleil, -objet de convoitise pour les uns, emblème sacré pour les autres. Et la -situation des Romains n’était pas excellente, il s’en faut de beaucoup. -Mais le Chevalier Blanc parut. - -Romains et Turcs, qui l’attendaient pareillement, quoique sans espoirs -semblables, l’aperçurent de loin, comme il passait le long du boqueteau -d’où les trente chevaliers embusqués par l’Empereur se gardèrent bien de -surgir, car ils ne devaient s’emparer du Chevalier Blanc qu’après la -bataille. - -Il accourait au galop. - -Comme si le nombre exceptionnel des ennemis l’excitait davantage, il -fonçait droit sur eux. Un loup affamé ne se rue pas sur une proie avec -plus de furie. - ---«Voici le Chevalier Blanc!» s’écrièrent les Romains. - ---«Voilà le Chevalier Blanc!» s’écrièrent les Turcs. - -Il ne fallut que ces deux cris pour que la bataille se décidât. - - * * * * * - -Les incrédules souriront. Ils objecteront que j’exagère, qu’un seul -chevalier ne peut pas jeter en déroute toute une armée si puissante que -celle que j’ai décrite, et ils refuseront de m’écouter. Mais, à ceux-là, -je répondrai que, même s’ils ne croient pas aux miracles, ils doivent -croire aux revirements merveilleux qui se produisent sur tous les champs -de bataille. - -Tous les soldats vous diront qu’une troupe qui veut vaincre vainc, -qu’une troupe sans chef est perdue immédiatement, qu’un chef fait de sa -troupe ce qu’il veut, et que souvent telle troupe qui se croyait vaincue -s’est tout à coup trouvée victorieuse. - -Ainsi, les Turcs avaient le dessus; en moins de rien, ils eurent le -dessous. Ils étaient plus nombreux que les Romains; ils furent repoussés -par les Romains. Acceptez enfin la chose comme elle fut: pour la -troisième fois, si extraordinaire que cela vous semble, les Turcs -furent vaincus, refoulés, poursuivis, mis en déroute. Aussi bien, les -chroniqueurs le disent. Et nous n’avons pas à discuter. - - * * * * * - -Donc, qu’on y consente, l’arrivée du Chevalier Blanc changea la face du -combat. - -Furieusement, il attaqua les Turcs. La lance basse, il pénétra dans -leurs rangs. Piquant, brochant, éperonnant, il frappa, poussa, renversa, -abattit, tua. En peu de temps, il eut son gonfanon tout ensanglanté. - -Vous souvient-il que, l’année précédente, le Chevalier avait pu, dès les -premiers instants, se trouver en face du Grand Émir et le transpercer de -sa lance? Cette fois, il se trouva bientôt en face du Roi de Moriagne, -Sarrasin fastueux, qui chevauchait en tête de sa division. Irrésistible, -le Chevalier Blanc lui planta sa lance en pleine poitrine. Le Roi -renversé glissa de cheval, brisant dans sa chute le bois de la lance que -le Chevalier Blanc ne lui retira pas assez vite. Mais le Chevalier -Blanc ne se troubla point pour si peu. Prompt, il prit son épée, bondit -au milieu des gens du Roi de Moriagne, et, faisant de grands moulinets, -il les dispersa comme autant de mouches. - -Cependant, plus actifs que l’année précédente, les Turcs ne cédèrent pas -tout de suite. Devant le Chevalier Blanc, ils s’écartaient, et lui -s’enfonçait de plus en plus au milieu de leurs rangs qu’il s’ouvrait à -coups d’épée. Mais, derrière lui, ils essayaient de se reprendre, et de -se reformer, et de l’attaquer dans le dos. Essais inutiles, qu’ils -payèrent cher. Le Chevalier Blanc brusquement faisait volte-face, et se -débarrassait des sournois cavaliers. Et d’ailleurs, les Romains -s’empressaient à l’envi de courir sur ses traces. Et, peu à peu, le -désordre augmentant, les Turcs reculèrent. - - * * * * * - -Je ne vous conterai pas tous les détails de la lutte. Ils vous -rebuteraient peut-être, et vous n’y trouveriez pas le plaisir que -ceux-là seuls y trouveraient qui auraient été soldats un jour dans -quelque guerre. Je ne vous dirai donc que ce qu’il y eut de singulier -dans la troisième déroute que les Romains, conduits et stimulés par le -Chevalier Blanc, infligèrent aux Turcs. - -Et d’abord, le Chevalier Blanc eut soudain l’heureuse fortune -d’apercevoir à peu de distance l’étendard des Sarrasins. L’apercevoir, -piquer vers lui, l’attaquer et l’abattre, ce fut l’affaire d’un instant. -Ce fut aussi le signal de la panique chez les Turcs, de la panique et de -la fuite à toute bride vers la mer. - -Malheureusement pour eux, les Turcs s’étaient avancés vers Rome avec -trop d’ardeur. Dans leur hâte de surprendre et de prendre la ville, ils -n’avaient pas assez ménagé leurs chevaux. Trop vite, ils étaient allés -trop loin. Or, de la mer à la ville, il y avait huit lieues. En outre, -le soleil donnait de tout son éclat sur le champ de bataille, et la -chaleur était intolérable. De sorte que, voulant fuir, gagner la mer, et -refaire à trop vive allure tout le chemin qu’ils venaient de faire d’un -train excessif, les Turcs furent trahis par leurs montures. Leurs -chevaux épuisés s’abattirent, les laissant à la merci des Romains, qui -massacrèrent sans pitié les Turcs démontés. - -Ce n’est pas tout. Acculés enfin au rivage, ils n’y trouvèrent pas -l’espoir de salut qu’ils y avaient trouvé les deux autres fois. Pendant -la bataille, en effet, le vent s’était levé, et une horrible tempête -secouait la mer. Quand les Turcs voulurent essayer de gagner les -vaisseaux à la nage, ils furent ou bien engloutis ou bien rejetés à la -grève. - -Ce fut une fin de combat lamentable. Ceux que les vagues rejetaient, -étaient reçus à coups d’épée et de lance par les Romains. Le carnage y -fut monstrueux. Les Turcs tombaient les uns sur les autres. Partout, au -bord de l’eau, on ne voyait que des tas de cadavres. Et les Sarrasins -maudits avaient le choix ou de mourir noyés sans recours dans l’onde -furieuse, ou de succomber à la colère des Romains sur le rivage. - -Disons-le pour achever: pas un Turc ne survécut. De toute cette -troisième armée, la plus puissante qu’ils eussent dressée contre Rome, -et qui subit la plus sombre défaite, il ne resta rien. Et cette -troisième victoire de Rome, qui était celle que les Romains avaient le -moins espérée, fut la plus complète et la plus grandiose. - - * * * * * - -Et le Chevalier Blanc? - -Au milieu du désordre qui régnait quand les Romains se ruèrent au butin, -il s’y prit si adroitement qu’il se retira du champ de bataille sans -être arrêté ni remarqué par personne. - -Il se dirigeait vers la ville, et déjà il s’approchait du boqueteau où -l’attendaient en embuscade les trente chevaliers choisis par l’Empereur. - -Depuis longtemps ils l’observaient. Ils l’attendaient sans bouger. Telle -était en effet leur consigne: laisser le Chevalier arriver à leur -hauteur; puis, à ce moment, surgir tous ensemble du bois, le cerner, -saisir son cheval par la bride pour l’empêcher de fuir, ou, au besoin, -tuer son cheval, dernière ressource. - -Or le Chevalier Blanc ne soupçonnait rien. Il s’en retournait vers Rome -au petit galop. - -Soudain, quand il fut à hauteur des trente chevaliers, voilà les trente -chevaliers qui surgissent des fourrés du boqueteau, et, piquant à l’envi -sur le Chevalier Blanc, lui crient à toute bouche: - ---«Vassal, vous êtes nôtre. Par ordre de l’Empereur, vous serez à -l’honneur aujourd’hui.» - -De surprise, il s’arrête, regarde les chevaliers qui accourent, comprend -d’un trait la menace, s’attriste à la crainte d’un combat possible à -soutenir contre les envoyés de l’Empereur, car il avait le droit de se -battre contre les Turcs, mais il n’a pas le droit de porter le moindre -coup contre tout autre. Il s’attriste en même temps à la crainte d’être -pris et reconnu et fêté et récompensé, et de ne plus pouvoir faire comme -il doit sa pénitence. S’il est pris, que deviendra-t-il? C’est son salut -qui est en péril. - -D’un trait, en moins de rien, il mesure tout le danger. Et brusquement, -brochant et frappant son cheval, il se lance au grand galop vers la -ville, fuyant à bride abattue, lui, le chevalier terrible devant qui -tous les Turcs s’enfuyaient. Et il prie Dieu de lui venir en aide. - - * * * * * - -Derrière lui, un nuage de poussière monte. Les trente cavaliers sont à -ses trousses. Une poursuite endiablée commence. - -Tantôt les cavaliers gagnent du terrain et baissent la lance vers le -cheval du Chevalier Blanc, et tantôt le Chevalier Blanc, forçant sa -bête, leur échappe. - -La poursuite est dure. Les chevaux soufflent, suent, s’épuisent. - -Le Chevalier Blanc fuit toujours. - -Un étang les arrête, qu’il faut contourner. Les chevaux n’en peuvent -plus. Les chevaliers sont obligés d’abandonner. - -Un seul d’entre eux s’obstine, et pique sur le Chevalier Blanc. - -Il pique et broche et frappe tant et si fort, qu’il finit par rejoindre -le Chevalier Blanc. Il baisse déjà la lance, il pique encore, vise le -cheval du Chevalier Blanc entre les sangles pour l’abattre net, pique -encore, pousse sa lance à fond, et avec un grand cri de joie s’arrête, -son cheval exténué. - -Mais le Chevalier Blanc s’échappe. - -L’autre a ramené sa lance tordue et sanglante, ou plutôt il n’en ramène -que le bois. Le fer en est resté, non point dans le ventre du cheval, -mais dans la cuisse du Chevalier Blanc. Et le Chevalier Blanc, qui n’a -pas crié sous le coup, s’enfuit à bride abattue, en serrant tant qu’il -peut sa plaie, pour que le sang n’en tombe pas à terre et ne trahisse -pas le chemin de sa retraite. - - * * * * * - -Blessé, mais toujours droit en selle, le Chevalier Blanc rentre par la -brèche au jardin, descend, rend armes et cheval, et, se croyant seul -près de la fontaine, se met à songer. - -Comme les autres fois, il a le visage meurtri, et il est moulu des coups -que les Turcs ne lui ont pas ménagés. Mais c’est de sa blessure à la -cuisse qu’il souffre surtout; et, ce qui l’inquiète davantage, c’est la -crainte de ne pas pouvoir dissimuler sa blessure, où le fer de la lance -est demeuré planté. - -Douloureusement, il se traîne jusqu’à la source et lave d’abord le sang -qui souille sa plaie. Mais la plaie ouverte saigne. - -Robert comprend qu’il en doit retirer le fer cruel, faute de quoi jamais -la plaie ne se fermera. - -Douloureusement, mais courageusement, il s’exécute. Tant bien que mal, -il arrive à retirer le fer profond. - -Cependant, il a besoin d’un emplâtre pour sa blessure. Et où le -chercher? Ingénieux, il dépouille de sa mousse un arbre sec, puis sonde -le trou de sa plaie, y enfonce un tampon de mousse, non sans pâlir plus -d’une fois; puis il se lève, ramasse le fer de la lance, et, pour que -nul ne le retrouve, le cache sous terre, dans une des conduites de la -fontaine. - -Après quoi, la jambe lourde et le visage décoloré, il quitte le jardin -lentement, péniblement, et se dirige vers son lit de paille, dans le -chenil, sous l’escalier de la chapelle. - -Dieu! comme elle pleure, à sa fenêtre, la charmante fille de l’Empereur, -qui a tout vu, la bataille et l’embuscade, la poursuite et la blessure, -et la plaie affreuse du bienfaiteur méconnu! - - * * * * * - -Sur le rivage, au milieu du champ de bataille conquis, l’Empereur se -réjouissait sans arrière-pensée de sa victoire. - -Tandis que, suivant ses instructions, on partageait entre les vainqueurs -le butin rassemblé, il manda près de lui le Pape, les barons, ses plus -nobles vassaux, tant pour les inviter à célébrer avec lui cette belle -journée, que pour recevoir en leur présence le Chevalier Blanc qu’il se -flattait de voir bientôt. - -Les barons étaient inquiets. - ---«N’ayez crainte», dit l’Empereur. «S’il a pris par le boqueteau que -vous savez, nous le verrons. Les chevaliers que j’y ai embusqués lui ont -sûrement coupé la retraite, et ils me l’amèneront.» - -Or, soudain, un baron s’écria: - ---«Les voici qui s’en viennent.» - ---«Mais comme ils viennent lentement!» fit un autre. - ---«Ils baissent la tête, voyez!» dit un troisième. - -L’Empereur s’était élancé vers eux. - ---«Où est le Chevalier Blanc?» leur cria-t-il de loin. - -L’un d’eux répondit: - ---«Sire, nous ne l’avons pas. Nous le poursuivîmes à l’envi tant que -nous pûmes, mais nous y dûmes tous renoncer, sauf celui-là, Sire, dont -vous voyez la lance brisée et sanglante. Il l’atteignit, celui-là, oui, -nous pouvons l’affirmer. Et il allait tuer son cheval, pour le saisir -démonté; mais, le malheur aidant, il manqua le cheval et toucha l’homme -à la cuisse. Dieu permette que la blessure soit guérissable! L’inconnu -s’est échappé, emportant dans sa cuisse le fer de la lance. Et le -chevalier que voilà se désespère du coup qu’il lui porta. Regardez, -Sire, comme le bois de sa lance est sanglant!» - ---«Il a mal fait», dit l’Empereur, «mais il n’a pas mal agi, puisqu’il a -fait ce qu’il a pu, et qu’il n’a pas voulu ce qu’il a fait.» - -Autour de l’Empereur, barons, comtes et ducs, étaient consternés. -L’Empereur fondit en larmes. - ---«Il nous faut donc rentrer à Rome sans lui,» dit-il. - -Mais après une victoire plus grande que toutes les autres réunies, le -retour des vainqueurs fut cette fois moins joyeux. Un morne silence -pesait sur toute l’armée. - - - - -CHAPITRE HUITIÈME - -LE BIENFAITEUR INTROUVABLE - - -A Rome, la tristesse des vainqueurs se répandit dans toute la ville, -assombrissant brusquement la gaîté déçue de la population. Il n’y eut -bientôt bourgeoise ou vilaine qui ne s’affligeât de tout son cœur. Dieu! -qu’on plaignit le pauvre Chevalier! - -On disait: - ---«Il s’en va donc, blessé par nous, qu’il a sauvés! Son bienfait tourne -à sa perte, et nous le récompensons d’une offense! Dieu devrait bien -tous vous confondre, et la terre se dérober sous vos pas, quand vous -avez tué celui qui vous arracha de la mort! Non content de vous sauver, -il vous enrichit de tout ce butin turc dont votre ville à présent est -pleine; et vous, vous lui donnez une blessure mortelle!» - -Et la fête qu’on préparait n’eut pas l’éclat que les Romains auraient pu -y mettre, si ce beau jour de victoire avait été sans nuage. - - * * * * * - -Au palais impérial, la fête n’eut pas davantage l’ampleur accoutumée. Il -y avait une gêne dont nul ne parlait, mais dont tous éprouvaient en -secret l’acuité. - -Ce fut une fête grave, où l’on sentait que manquait un élément -indispensable, la sécurité des âmes tranquilles, la paix des consciences -sans tache. - -Robert, lui, aurait bien voulu pouvoir se dispenser d’y assister. Sa -blessure le tourmentait. Mais quelle excuse eût-il invoquée, puisqu’on -le croyait muet, et qu’il ne se souciait pas d’éveiller sur lui -l’attention? - -Il essaya de se lever, de marcher sans boiter. Il blêmit. Il était -faible. Il boitait. Plus exactement, il ne pouvait poser à terre le pied -de sa jambe malade. Comment se traînerait-il jusqu’à la salle du festin? - -Il s’y rendit à cloche-pied, avec force grimaces, qu’on prit pour -grimaces ridicules, et qui n’étaient que grimaces involontaires et -douloureuses. - -On remarqua bien pourtant qu’il n’entrait pas aussi délibérément que les -autres fois. - -A sa vue, la fille de l’Empereur s’était dressée. Elle attendit debout -qu’il fût près d’elle; puis, mains jointes, dans un geste très simple, -elle inclina profondément, gravement, devant lui, sa jolie tête blonde; -après quoi, elle se rassit. - -L’Empereur, peiné, redouta que sa fille ne renouvelât ses incongruités -des festins précédents. - ---«Elle est toujours folle!» songea-t-il. - -Mais, hochant la tête d’un air mécontent, afin de donner le change, il -s’écria, comme les autres fois: - ---«Dieu! que ce peuple est vil, qui profite de notre absence pour se -distraire si bassement! Qu’avaient-ils besoin de battre mon fou pendant -que nous étions aux prises avec les Turcs? Regardez-le: jamais on ne -l’avait à ce point maltraité. Il a le visage meurtri, et il tire la -jambe. Regardez-le, comme il a l’air triste, malgré ses grimaces!» - -Il n’ajoute rien. Un silence se fait après ses paroles. L’Empereur est -mécontent et sa colère n’est pas feinte. - -Sur son ordre, on apporte à manger au bouffon. Comme d’habitude, on -présente d’abord la viande au chien, qui est à sa place ordinaire, sous -la table de son maître. Comme d’habitude Robert, se traînant jusqu’au -chien, lui enlève un morceau de la gueule, mais c’est sans ardeur, et il -le mange sans sa voracité coutumière; et il ne mange que trois morceaux, -du bout des dents; et il abandonne tout le reste au chien sans le lui -offrir lui-même, morceau par morceau, comme il faisait d’habitude. Il a -beau se contraindre pour ne pas se trahir, il est trop faible, il -souffre trop. - ---«Oh!» s’écrie l’Empereur. «Il est plus malade qu’on ne croit. Maudits -soient les lâches! Je les châtierai.» - -L’Empereur est fort en colère. Près de lui, sa fille est toute contrite -d’angoisse. Et tous les barons demeurent silencieux. - - * * * * * - -Quand les nappes furent ôtées et pliées, les barons, pour faire -diversion, parlèrent entre eux du combat de la journée. Nobles et -modestes, et sachant tous ce qu’ils valent, ils se contèrent sans -forfanterie et sans honte leurs exploits et leurs faiblesses, leurs -actions d’éclat et leurs instants de doute. Car ils sont tels, ces bons -chevaliers: loyaux et probes en toute simplicité. Et naturellement, ils -n’oublient pas de parler du grand vainqueur, de leur champion, de leur -héros, de leur modèle: du Chevalier Blanc. Et ils ne rougissent pas -d’avouer et de proclamer que le succès de la journée lui est dû en -entier. - -Aux récits qu’il entend, l’Empereur s’enorgueillit et se rassérène. -Lui-même, à son tour, il parle longuement de ce qu’il a vu des prouesses -du Chevalier Blanc. - ---«Quel homme singulier! Trois fois, il a défendu Rome de son propre -chef. Trois fois, il nous a rendu ce pays qu’on voulait nous arracher. -Trois fois, il nous a conquis un surcroît d’honneur et de gloire. Et -jamais il ne veut se faire connaître. Pourquoi? Nul ne pourrait dire -s’il est roi, empereur, comte ou duc. Mais je soupçonne qu’il est de -haut rang, pour fuir ainsi notre gratitude. Car il n’est pas d’homme à -ma connaissance, qui, après avoir fait tant en notre faveur, ne serait -pas venu nous demander sa récompense. Si celui-ci n’est pas venu et ne -vient pas, c’est qu’il est de si haut parage qu’il n’a cure d’aucune -récompense humaine. Cependant, il me pèse beaucoup de le savoir blessé. -Oh! s’il venait à nous, nous réparerions bien nos torts, pourvu qu’il -daignât recevoir ce qu’il mérite. J’en prends ici l’engagement, -Seigneurs: je lui ferais aussitôt épouser ma fille, qui est la chose au -monde à quoi je tienne le plus; et je lui laisserais l’empire après -moi. Ainsi je pense qu’il n’aurait pas à se plaindre de nous. Qu’il -vienne seulement! et il sera votre seigneur, et il aura ma fille jolie.» - - * * * * * - -Alors,--mais oui, vous devinez,--la fille de l’Empereur se lève comme -les autres fois, et elle indique le bouffon, et elle balbutie, et elle -fait des signes à son père; et tous les assistants comprennent qu’elle -veut dire que le minable bouffon et le merveilleux Chevalier Blanc ne -sont qu’un seul et même personnage. - ---«Vrai Dieu!» s’écrie l’Empereur. «Il faut que ces folies cessent.» - -Puis, s’adressant aux gouvernantes: - ---«Dames!» dit-il, «je vous le jure par l’âme de mon père, si vous -n’arrivez pas à corriger ma fille et à la remettre dans le droit chemin, -vous sentirez le poids de mon dépit!» - - * * * * * - -Nul n’avait à discuter les ordres de l’Empereur. Nul ne les discuta. Au -milieu d’un silence pénible, les gouvernantes emmenèrent la Damoiselle -éplorée. - ---«Barons», dit l’Empereur, «nous allons entrer en conseil. J’ai besoin -de votre avis.» - -Le festin était achevé. Les barons convoqués suivirent l’Empereur à la -chapelle. Le reste de l’assistance prit congé. Robert, lentement, -douloureusement, regagna le chenil et se coucha sur son lit de paille. - -Dans la chapelle, l’Empereur dit à ses barons: - ---«Seigneurs, je veux que nous retrouvions le Chevalier Blanc. Nous ne -pouvons plus différer. Il a droit à la plus belle récompense. J’ai -promis de lui donner ma fille et ma couronne. Je veux le retrouver coûte -que coûte. Qui de vous peut m’en suggérer le moyen?» - -Un sénateur se leva et dit: - ---«Sire, je pense que vous devriez promettre par serment officiel, par -serment sur les saintes reliques, de lui accorder votre fille, s’il veut -l’épouser, et votre couronne après vous, si vous voulez la lui accorder -de surcroît, car je suis persuadé que vous ne pouvez pas vous donner de -meilleur successeur. Ensuite, vous devriez annoncer partout que, dans -trois jours par exemple, vous tiendrez une grande assemblée ouverte à -tous les sujets de votre empire, où vous siégerez vous-même avec la -princesse et vos premiers barons. Faites savoir que le Chevalier Blanc -ait à y paraître, et qu’il recevra de vous votre fille à la face de -tous, pourvu qu’il montre en preuve sa cuisse, sa plaie, et le fer de la -lance qui le blessa. De cette façon, je crois que vous pourriez -retrouver le Chevalier Blanc. Car est-il homme au monde, de si haute -naissance qu’il fût, à qui l’on promettrait votre fille jolie, qui -pourrait ne pas s’empresser de venir la chercher? Sire, il aura -certainement une assez belle récompense, s’il reçoit la princesse en -mariage.» - ---«L’idée est excellente!» s’écria l’Empereur. «Qu’il vienne à -l’assemblée, et il ne s’en retournera pas sans ma fille, s’il veut -l’avoir.» - -Il souriait de satisfaction. Il ne doutait pas du succès de ce -stratagème. Sans perdre de temps, il résolut de passer à l’exécution. Et -les crieurs mandés répandirent aussitôt la nouvelle, qui vola -promptement par tout le pays. - - - - -CHAPITRE NEUVIÈME - - -Trois jours plus tard, au jour fixé, l’assemblée s’ouvrit, magnifique, -pompeuse, digne de la promesse de l’Empereur et digne du héros qu’on -voulait honorer. Barons, ducs, comtes, princes, grands vassaux en grand -équipage, s’y pressaient, nombreux, chamarrés, accourus à l’appel de -l’Empereur pour rendre plus brillant l’hommage dû au sauveur de Rome, -s’il venait. - -Mais le Pape avait voulu contribuer à l’éclat de la fête. Lui-même y -assistait, et il y avait appelé tout le clergé, abbés, moines, tous et -tous. Il y avait appelé spécialement le saint ermite de la forêt de -Marabonde, celui-là--vous en souvient-il?--qui avait eu jadis la visite -de Robert pénitent, ce saint ermite qui avait la réputation d’être -écouté du ciel; et le Pape, par amitié pour l’Empereur, voulait que ce -saint homme, intercédant auprès de Dieu, obtînt que le Chevalier Blanc -parût à l’assemblée. Et l’ermite était assis auprès du Pape. - -L’Empereur présidait sur un escabeau d’ivoire. A côté de lui, sa fille -jolie, mélancolique, portait le diadème d’or. Dieu! qu’elle était -charmante, la fraîche et noble et candide princesse! Plus vermeille -qu’une rose et plus gentille qu’une fleur de lis, qu’il la faisait bon -regarder! Elle était vêtue d’un grand manteau de samit sombre, tout semé -de fines gouttes d’or. - -Dès l’ouverture, chacun espérait bien que le Chevalier Blanc viendrait. -Tous pensaient qu’une si imposante assemblée ne pourrait pas ne pas -attirer le héros que Rome voulait honorer de tous les honneurs -imaginables. On lui préparait une réception sans exemple, une récompense -sans pareille, une gloire sans seconde. Dès l’ouverture de l’assemblée, -il ne fut, dans tous les groupes, question que du Chevalier Blanc. Et, -maintes fois, quand un mouvement se produisait dans la foule, chacun se -demandait: - ---«Est-ce lui?» - -Mais ce n’était jamais lui. - - * * * * * - -La journée peu à peu s’écoula. Le Chevalier Blanc ne paraissait pas. -Jusqu’à none on l’attendit avec une impatience croissante. A none, il -n’avait pas encore paru. Des craintes se levèrent bientôt de tous côtés. - ---«N’en doutons plus», disait-on. «Nous l’avons offensé trop grièvement. -Il ne viendra pas.» - -Or, soudain, un mouvement plus fort se produisit dans la foule. Des cris -montèrent. Un tumulte s’ensuivit. On se bousculait, on courait aux -nouvelles. On entendit crier: - ---«Il vient, il vient, le Chevalier Blanc!» - ---«Où est-il?» demandait-on. - ---«Il vient. Nous l’avons vu. Il vient à l’assemblée.» - -L’Empereur souriait. - -Tous cherchaient à apercevoir le Chevalier Blanc. Nul ne l’apercevait. -Et le tumulte augmentait peu à peu. - - * * * * * - -En effet, il venait à l’assemblée, le Chevalier Blanc. - -Il était entré dans la ville par la grand’porte, seul, sans escorte -triomphale, sans suite orgueilleuse, absolument seul, comme il allait à -la bataille. Tout armé de blanc sur son cheval blanc, sa lance blanche à -la main, son blanc gonfanon flottant au vent jusqu’à l’arçon de la selle -blanche, sa targe blanche au col pendante, il s’en venait, descendant à -l’assemblée par les rues de la ville. - -Il ne passa pas longtemps inaperçu. En moins de rien, toutes les portes, -toutes les fenêtres, toutes les cours, toutes les rues s’emplirent de -curieux enthousiastes. On l’acclama. Et, s’il n’avait pas d’escorte -quand il franchit la grand’porte de la ville, il en eut une promptement, -et dense, et joyeuse, et bruyante. - -Enfants, dames, servantes, damoiselles, bourgeois, citadins, courtisans, -vilains, noblesse et populace, hommes et femmes, grands et petits, -riches et pauvres, tous allèrent à sa rencontre pour lui rendre hommage -plus vite. Devant lui, on tendait des étoffes de soie, des tapis, des -courtes-pointes; devant lui, tous s’inclinaient avec respect, en -joignant les mains. - -Bientôt, il fut en vue de la cour. - ---«Il vient, il vient! Le voilà!» - -Les rangs de l’assemblée frémirent. L’Empereur exultait. L’émotion de -tous était au plus haut point. Ils n’auraient pas eu plus de -ravissement, si tout à coup leur était apparu Notre Seigneur Jésus -lui-même. - - * * * * * - -Le Chevalier Blanc s’était arrêté devant la tribune impériale. - -Ensemble, respectueusement, tous les barons se dressèrent, et -s’inclinèrent. Mais nul ne bougea de sa place. Le silence était parfait. - -Deux barons coururent à l’étrier du Chevalier Blanc pour l’aider à -descendre. Lui, avant de descendre, leur recommanda de le recevoir -doucement, et de le soutenir, car il souffrait fort de la jambe. - -Doucement, avec d’infinies précautions, les deux barons le reçurent. -Descendu, le Chevalier Blanc s’appuya sur leur épaule. Il ne pouvait -poser à terre que l’un de ses pieds. - -Puis, il demanda qu’on lui délaçât son-heaume, qui brillait comme un -miroir. Deux autres barons accoururent. - ---«Débarrassez-m’en», leur dit-il, «car je n’ai personne à combattre, -n’est-il pas vrai?» - -Les barons obéirent, et la tête du Chevalier Blanc sortit du heaume, -presque entièrement encapuchonnée d’une coiffe plus éblouissante que -neige sur branche. - -Alors, tourné vers la tribune, et d’une voix forte, qui sonnait clair, -il prononça: - ---«Juste Empereur, longtemps je me suis tenu loin de votre cour; -longtemps, pour quoi que ce fût, je me suis gardé d’y paraître. Or, je -suis celui qui vous a servi comme vous savez, et qui a selon vous mérité -votre fille. Je vous la viens demander. Je ne puis malheureusement pas -m’attarder ici. Faites donc vite conduire à l’église celle que j’ai -conquise avec mes armes; je l’épouserai tout aussitôt.» - -L’Empereur répondit: - ---«Vous l’aurez. Mais auparavant nous voulons voir l’endroit où vous -êtes blessé, la plaie, et le fer de la lance qui vous navra. Ce sera la -preuve de ce que vous affirmez. Car, qui que vous soyez, et Breton ou -Français, vous n’aurez pas ma fille avant de nous avoir montré -publiquement les preuves que nous demandons.» - ---«Sire», dit le Chevalier, «je ne demande non plus autre chose. Et si -je ne puis vous montrer ces preuves, que je meure à l’instant!» - -A l’instant, il se fait tenir pour ne pas tomber, met à nu sa cuisse, y -découvre une plaie, l’ouvre des deux mains, non sans que son visage -blêmisse, et, difficilement, il extrait de la blessure un fer de lance -qu’il tend à l’Empereur. Mais aussitôt il blêmit davantage et s’appuie -sur les barons qui le soutiennent, comme s’il allait mourir. - -Ce spectacle poignant trouble les barons. La blessure du Chevalier est -noire et hideuse. Des murmures s’élèvent dans l’assemblée. - ---«Il ne faut pas douter de celui-ci», dit-on. «Celui-ci, qui fut à la -peine, doit être à l’honneur.» - -C’est la pensée même de l’Empereur, qui ne doute pas. Voilà donc -l’extraordinaire chevalier qui fit tant de mal aux Sarrasins! Et -l’Empereur se réjouit de le voir, debout, en chair et en os, devant lui, -comme il souhaitait. - - * * * * * - -Cependant, avant de rien conclure, l’Empereur appelle le chevalier qui -blessa le Chevalier Blanc. L’autre s’approche. L’Empereur lui met dans -la main le fer de lance qu’il vient de recevoir. C’est un fer bien -taillé et fort tranchant. - ---«Ami», dit l’Empereur, «regardez ce fer. Puis,--et prenez garde! ne -mentez pas surtout, car vous jouez ici votre vie!--dites-nous si c’est -le fer de votre lance, si c’est le fer de la lance que vous aviez quand -vous blessâtes le Chevalier Blanc à la cuisse.» - -Or, voici qui est grave: le chevalier a dans la main le fer de lance, et -il hésite. Il hésite et ne répond rien. - -Le Chevalier Blanc trouve que la réponse tarde trop. - ---«Allons!» dit-il. «Vous l’avez vu et bien vu. Dites tôt si c’est le -vôtre. Et soyez sans inquiétude: je vous déclare ici publiquement que -je vous pardonne le mal que vous m’avez fait.» - -Le chevalier s’incline, ému. - -Il dit enfin: - ---«Sire, ne doutez pas. De celui-ci, il ne faut pas douter. Celui-ci a -sauvé votre peuple et défendu vos terres. Celui-ci vous a rendu votre -empire. C’est bien mon fer qu’il vient d’extraire de sa cuisse; c’est -bien le fer dont je le blessai. Sire, ce chevalier a droit à votre -récompense.» - ---«Il l’aura donc», dit l’Empereur. «Je lui donnerai ma fille jolie sans -plus attendre, et, avant qu’il nous quitte, je lui mettrai la couronne -au front.» - - * * * * * - -Sur ce, l’Empereur se lève, fait un pas en avant, et, s’adressant au -Chevalier que soutiennent toujours les deux barons, il lui dit: - ---«Cher beau Seigneur, qui allez devenir maître de Rome et de l’Empire, -il me reste à savoir de vous le principal. Qui êtes-vous? Et comment -vous appelle-t-on? Ne nous le cachez pas davantage. Je veux savoir d’où -vous êtes et à qui nous devons notre salut.» - -Et le Chevalier Blanc répond: - ---«Sire, je ne suis pas un étranger dans ce pays. J’ignore l’art de -servir un maître en le flattant, mais je vous ai servi longtemps, et de -telle manière que j’ai fini par mériter votre amitié. Qui je suis? Je -suis votre Sénéchal. Vous pensiez que je vous combattais, et j’ai réparé -tous les dommages que Rome a subis. Sire, si vous fûtes parfois dur pour -votre serviteur, je ne m’en suis jamais offensé.» - -L’Empereur en croit mal ses oreilles. - ---«Quoi!» dit-il, «le Sénéchal? Vous êtes mon Sénéchal?» - ---«Je le suis, Sire.» - ---«Dieu!» s’écrie l’Empereur. «Qui jamais entendit semblable merveille? -Oh! je vois bien que Dieu me protège et me veut élever.» - -Là-dessus, sans rien dire de plus, il court vers le Sénéchal, l’enlace -étroitement de ses deux bras, et l’accole, et le baise de tout son cœur. - ---«Dieu! comme je suis heureux!» s’écrie-t-il. «De quoi pourrais-je me -plaindre, lorsque j’ai tout ce que je souhaitais, et même plus? Voilà un -homme que nous regardions comme un ennemi, et il nous secourait chaque -année, et il combattait nos ennemis avec nous! Et Dieu veut à présent -que cet homme-là soit le seigneur de Rome! N’est-ce pas merveille? -Souvent, on avait essayé de nous réconcilier. Mes barons insistèrent à -maintes reprises auprès de moi. Mais toujours j’avais le cœur de refuser -ma fille à celui qui ne demandait qu’elle. Maintenant, tout est conclu. -J’en ai fait la promesse devant Dieu. Rome entière garantit à son -sauveur que je tiendrai ma promesse. Et je la tiendrai avec joie. Cet -homme aura tout, puisque Dieu le lui donne, tout, ma fille, empire et -couronne.» - -C’en est trop. Le Sénéchal, confus, se jette aux pieds de l’Empereur. -Mais l’Empereur s’empresse de le relever. - ---«Venez», dit-il, «que je vous mène à ma fille.» - -Et toute l’assistance est bouleversée d’émotion. - - - - -CHAPITRE DIXIÈME - -LA COURONNE DE ROBERT - - -Jusqu’à cet instant, les barons n’avaient eu d’yeux que pour regarder -l’Empereur et le Sénéchal. Quand ils virent que l’Empereur menait vers -sa fille le Sénéchal, ils regardèrent la princesse. - -Immobile, mains jointes, elle semblait en oraison, non point en oraison -de gratitude comme étaient la plupart des dames de l’assemblée, mais en -prière douloureuse. Et elle pleurait silencieusement. - ---«Damoiselle», lui dirent les comtes ses voisins, «pourquoi -pleurez-vous donc? N’avez-vous pas honte? Vous n’êtes pas raisonnable. -Vous devriez être bien heureuse qu’un chevalier d’un si grand mérite -daignât vous offrir son amour et vous demander. Et vous devriez plutôt -remercier Dieu, au lieu de pleurer comme vous faites.» - - * * * * * - -L’Empereur donc menait le Sénéchal à sa fille. Toute l’assemblée, -longtemps contenue par l’émotion, manifestait en grand tumulte -d’enthousiasme sa joie de voir enfin le sauveur de Rome reconnu et -récompensé. De toutes parts, on criait, on se bousculait, on acclamait. -Et le bruit y fut bientôt tel qu’on n’eût pas entendu un coup de -tonnerre. - -Or l’Empereur dit à sa fille: - ---«Ma fille, soyez contente: je vous amène votre mari. Je mets sa main -dans votre main, et je vous donne à lui. Recevez-le de cœur satisfait. -C’est le Sénéchal de mon Empire, celui-là même qui m’avait déclaré la -guerre pour vous avoir. C’est le bon chevalier, le vaillant, le hardi, -le fort, le preux, le Chevalier Blanc à qui nous devons la vie. Il nous -a secourus, il nous a sauvés, il a vaincu les Turcs. Recevez-le -gentiment. Allons, n’attendez pas, et ne pleurez plus. Sachez, ma fille, -que Dieu veut faire éclater sa grâce, et que ce chevalier est celui qui -fut dans la bataille le preux des preux.» - -Mais, soudain: - ---«Sachez, mon père, qu’il ne le fut jamais.» - ---«Quoi donc!» s’écria l’Empereur. «Qu’ai-je entendu? Est-ce vous, ma -fille, qui avez parlé?» - -L’Empereur est stupéfait. Tous les barons se sont dressés. Un long -brouhaha roule à travers la foule. - ---«La fille de l’Empereur a parlé! La fille de l’Empereur a parlé!» - ---«Miracle! Miracle!» - -Mais la princesse dit à l’Empereur: - ---«Mon cher doux père, si je fus muette jusqu’à ce jour, jusqu’à cette -heure où vous vouliez que je prisse le Sénéchal, et si je ne le suis -plus tout à coup, c’est que Dieu ne veut pas ce que vous vouliez. Le -Sénéchal n’a pas reçu sa blessure en revenant de la bataille. Quoi qu’il -vous conte, c’est tout mensonge. Je le prouverai. Celui qui a vaincu les -Turcs et qui a payé son dévouement d’une blessure griève, je le connais, -il n’est pas loin d’ici. En sa faveur, Dieu fit ce miracle de me donner -la parole, pour témoigner contre le Sénéchal et sa fourbe.» - -Elle a parlé, l’admirable jeune fille, avec une assurance et une foi -persuasives. Mais quoi qu’elle eût dit, son père était trop heureux du -miracle pour ne pas la croire immédiatement. - -A la vérité, jamais vous ne vîtes homme plus heureux que le bon -Empereur. Sans s’occuper du Sénéchal, il prend sa fille dans ses bras et -la baise plus de cent fois. Pour l’instant, il n’a pas d’autre souci. - -Autour d’eux, la joie est générale; elle monte en clameurs d’allégresse -vers la tribune. Barons, ducs, comtes, princes, abbés, moines, -archevêques, clercs et laïcs, hommes et femmes, grands et petits, -seigneurs et vilains, se pressent à qui mieux mieux vers la tribune. - -Chacun veut voir le miracle, et regarder de près la Damoiselle et -l’entendre parler. - - * * * * * - -Cependant, l’Empereur, tenant toujours sa fille embrassée, se remettait -peu à peu de son ravissement. - ---«Ma fille», dit-il enfin, «je suis bien aise de vous entendre parler. -Mais il faut que nous retrouvions le vrai Chevalier Blanc, puisque le -Sénéchal nous a trompés si laidement. Par vous, le faux chevalier fut -démasqué. Le vrai doit être couronné par vous.» - ---«Mon père», dit la princesse, «je vous le ferai tôt couronner. Il est -à Rome depuis dix ans. Vous ne savez pas son nom, et vous ne savez rien -de lui, parce que vous n’avez jamais rien voulu savoir de lui. Mais à -cette heure tout doit se dévoiler. Dieu le veut. Dieu veut par moi lui -donner cet honneur, et il veut me donner cette gloire. Sachez donc de -toute certitude, mon père, et n’en doutez plus, que le sauveur de Rome -gît sous l’escalier de la chapelle. C’est celui que vous appelez le fol, -qui mange avec le chien. Sachez qu’il n’est pas fou du tout, qu’il est -plein de bon sens, et qu’il est chevalier parfait. Vous l’avez vu sur le -champ de bataille. Moi, je vous dis qu’il est plus qu’il ne paraît, je -vous dis qu’il est de haute naissance, et qu’il se cache à la cour, -jouant le bouffon pour un motif que j’ignore. Vous m’avez déjà par trois -fois outragée et honnie, mon père, parce que je vous annonçais par mes -signes de muette que votre bouffon était digne des plus grands honneurs. -Vous n’avez jamais voulu me croire. Qui plus est, vous m’appeliez folle -aussi, et vous me chassiez de votre table, devant tous vos barons, à ma -honte. Mon père, Dieu veut maintenant témoigner que je n’étais pas -folle, et que j’avais raison contre tous, quand j’honorais le malheureux -qui gît blessé sous l’escalier de la chapelle.» - -Et, brusquement, changeant de ton, elle cria: - ---«Où est donc le Sénéchal? Je ne l’entends pas. Est-il devenu muet?» - -Mais le Sénéchal n’avait pas attendu qu’on l’appelât. Des gens avouèrent -qu’il s’était échappé, sans se faire aider par personne. - ---«Le faux larron!» s’écrièrent les comtes. - ---«Pourquoi l’a-t-on laissé fuir?» demanda l’Empereur. - -On avait déjà la preuve ainsi que la Damoiselle disait la vérité. Mais -quelle stupeur dans la foule, quand on apprit que la Damoiselle pût dire -aussi certainement la vérité, en désignant le bouffon à l’admiration et -à la reconnaissance de tous! - - * * * * * - -La première surprise apaisée, la fille de l’Empereur demanda qu’on fit -silence. - ---«Seigneurs», dit-elle, «ce n’est pas tout. J’ai annoncé que je -prouverais ce que je prétends. Je le prouverai. Mais, d’abord, -laissez-moi dénoncer devant vous le chevalier qui reconnut pour sien le -fer de lance que le Sénéchal vous montra. Celui-là vous a menti par la -bouche. Et moi, je vais aller vous chercher le véritable fer, car je -sais où le Chevalier Blanc le cacha. Il suffit. Sans plus tarder, je -vais et vous le rapporte.» - -Et la voilà qui s’en va, légère, prompte, vive, charmante. Elle s’est -débarrassée de son manteau. En taille, simplement, elle fend la foule. -Elle court au jardin, s’agenouille sur l’herbe près de la fontaine, -trouve le fer, s’en empare, revient à la tribune, vive, prompte, -charmante, et tend le fer à l’Empereur avec un sourire de triomphe. - -L’Empereur appelle de nouveau le chevalier qui a menti. Le chevalier -s’approche, reçoit en tremblant le fer que la Damoiselle a rapporté, le -regarde à peine et se jette aussitôt aux pieds de l’Empereur. - ---«Sire», dit-il, «ce fer vient de Pavie. Je l’avais acheté et fait -tailler selon mon désir. Il n’y en a pas de meilleur jusqu’à Césarée. Je -l’ai gardé pendant plus de sept ans, et c’est avec lui que j’ai frappé -l’homme dont nous déplorons tous la blessure.» - ---«Mais, chevalier,» objecte l’Empereur, «pourquoi nous avez-vous menti -tout à l’heure, si vous dites maintenant la vérité?» - ---«Sire», répond le chevalier penaud, «je vous l’avouerai sans détour. -Quand le Sénéchal était devant vous, je crus comprendre qu’il avait déjà -conquis votre cœur, et je voyais bien que toute l’assemblée voulait lui -rendre hommage. Je réfléchis que, malgré mon désaveu, le mariage ne -serait pas différé, et que je m’attirerais la haine de tous si je disais -que son fer n’était pas le mien. Voilà, Sire, pourquoi je vous ai menti. -Et je vous prie de me pardonner, vous assurant que jamais à l’avenir je -ne mériterai de vous aucun reproche.» - -Et, comme la princesse gentiment prie aussi son père de pardonner, -l’Empereur acquitte le chevalier pour l’amour de sa fille, et parce -qu’il a hâte de voir le vrai sauveur de Rome. - - * * * * * - -Restait la suprême épreuve. - -L’Empereur choisit dix de ses meilleurs barons. - ---«Barons», leur commanda-t-il, «allez de ce pas à la chapelle. Sous les -degrés, vous trouverez le Chevalier Blanc. Amenez-le nous. Nous verrons -ce qu’il nous dira.» - -Les barons s’inclinèrent. - -Sous la voûte, ils trouvèrent le bouffon, couché sur la paille, -gémissant, le visage décoloré. - ---«Levez-vous, Seigneur,» dirent-ils. - -Robert ne protesta point. Non sans peine il essaya de se soulever. Il -était maigre, hâve, pitoyable. Il se traîna hors de la voûte. Là, les -barons émus le prirent sous les aisselles pour le mettre debout. Une -plainte sourde lui échappa: il souffrait tellement de sa blessure qu’il -ne put retenir cette plainte, lui, le chevalier si terrible. Mais les -barons l’emportèrent avec d’infinies précautions. Il se laissait faire, -ne sachant ce qu’on lui voulait. - -Quand il arriva devant l’Empereur, toute l’assistance se dressa, -respectueusement. Et, avant tout le monde, la Damoiselle s’était -dressée, pour saluer le malheureux héros. - -Alors il s’effraya: on l’installait sur un fauteuil d’or massif. Il -soupçonna qu’il était découvert. Au reste, il ne pouvait plus avoir de -doute. De quelque côté qu’il tournât ses regards, il ne voyait que des -yeux pleins de larmes et des visages angoissés. - -Et alors l’Empereur lui dit: - ---«Mon frère, mon ami, qui êtes-vous? Et quel est votre nom? Ne me le -cachez pas. Nous vous connaissons bien maintenant, et nous savons tout -de vous, sauf votre nom et votre origine. Je vous prie de par Dieu de ne -plus en faire mystère. Et contez-nous votre histoire.» - - * * * * * - -A l’Empereur, tout homme doit obéissance. Mais Robert ne répond rien. -Des larmes lui viennent aux yeux. Du fond du cœur il soupire. Il -comprend que toute la ville le connaît enfin pour ce qu’il est, et qu’il -est trahi. - -Il ne répond rien. - - * * * * * - -Alors la Damoiselle se tourne vers lui. - ---«Chevalier», dit-elle, «jusqu’à ce jour j’étais muette. Par amour de -vous, très charitablement, Dieu m’a fait don de la parole, aujourd’hui, -car il voulait que votre gloire fût proclamée. Je vous en conjure donc, -au nom du Roi céleste, contez-nous votre histoire, et dites-nous quel -est votre nom, et d’où vous veniez quand vous vous arrêtâtes à la cour -de mon père.» - -A ces mots, Robert redouble de larmes. Il a le cœur débordant de -compassion. Mentalement, il remercie Dieu d’avoir fait don de la parole -à la si bonne petite princesse. - -Mais il ne répond rien. - ---«Seigneur!» dit la princesse en s’adressant au Pape, «pour l’amour de -Dieu, créateur de ce monde, faites qu’il vous réponde, à vous, puisqu’il -ne veut pas nous répondre, à nous qui n’avons pas encore obtenu son -pardon.» - - * * * * * - -Alors le Pape dit à Robert: - ---«Mon frère, ne nous gardez pas rancune. Je vous en conjure, au nom du -Roi de gloire, contez-nous qui vous êtes.» - -Mais Robert ne répond rien au Pape. - -Le Pape perd contenance. Toutefois, subitement, il se rappelle qu’il -avait mandé par bonheur à l’assemblée l’ermite de la forêt de Marabonde, -le saint ermite qui a la réputation d’être écouté du ciel et souvent -exaucé. Et il demande à l’ermite d’intervenir. - -Alors l’ermite dit à Robert: - ---«Ami, de par Dieu, je vous prie de nous dire qui vous êtes, pour peu -que vous désiriez recevoir ma bénédiction.» - - * * * * * - -Or,--vous en souvient-il?--c’était ce saint ermite qui avait imposé à -Robert sa triple pénitence, et c’était lui seul qui pouvait lever -l’interdiction qui pesait sur Robert depuis dix ans. - -Robert avait reconnu l’ermite. Il lui répondit donc: - ---«Seigneur, vous m’ordonnez de parler, je parlerai, sans vous celer -rien. Je vous dois la vérité, je vais vous la dire toute. Je suis né en -Normandie. Celui qui en était duc fut mon père, et la duchesse fut ma -mère. Le comte de Poitiers est mon aïeul, je peux le déclarer hautement. -Mais je suis né, malheureux, voué au Méchant par l’imprudence de ma -mère. Dans ma jeunesse, j’ai commis maintes actions infâmes et plus d’un -crime, dont j’ai fait ici pénitence pendant dix ans, selon ce que -vous-même, Seigneur, m’aviez enjoint. A présent, vous savez tout de moi. -Il suffit que j’ajoute mon nom: je m’appelle Robert. - - * * * * * - -Or, écoutez bien. - -A l’assemblée ouverte par l’Empereur pour couronner le sauveur de Rome, -il y avait entre autres quatre seigneurs, assez vieux, qui semblaient -étrangers. C’étaient quatre seigneurs normands qui, depuis longtemps -déjà, cherchaient en tous lieux Robert, fils de leur duc. - -Sitôt qu’ils eurent entendu Robert se nommer, ils écartèrent la foule, -se glissèrent jusqu’au premier rang, et tombèrent à genoux devant Robert -retrouvé. - ---«Pitié, Seigneur!» s’écrièrent-ils. - -Et le plus âgé lui dit: - ---«Seigneur, tous vos gens vous crient: Pitié! Vos gens sont attaqués de -toutes parts, et perdus si vous ne les secourez. Ne tardez pas -davantage, par pitié, ni pour ami ni pour amie. Courez à leur aide. Il y -a de vos parents qui ravagent vos terres et harcèlent vos gens. Car, si -vous l’ignoriez, le duc votre père est mort; la duchesse votre mère est -morte aussi; et mort aussi le comte votre aïeul, qui aimait tant les -siens. Tout le fief vous est dévolu. Nul n’y a droit, hors vous. -Cependant, vos parents vous en veulent frustrer, et déjà ils s’emparent -de tout ce qu’ils peuvent prendre de force. Ne vous laissez pas -dépouiller, Seigneur. Vous n’avez déjà que trop attendu.» - -Et les quatre barons normands pleurent aux pieds de Robert. - - * * * * * - -Qui fut surpris de ces dernières nouvelles? Il faut bien le dire: ce fut -l’Empereur. Quoi! Le bouffon muet n’était pas muet, le fou n’était pas -fou, et le misérable qui disputait sa nourriture aux chiens était le -fils du duc de Normandie et l’héritier d’un beau duché? Cela suffisait à -déconcerter quiconque, et le bon Empereur aussi. - -Tous les regards étaient tournés vers l’Empereur. On attendait avec -impatience le dénouement de cette merveilleuse histoire. - -L’Empereur dit: - ---«Ami Robert, si le duc votre père est mort, quels que fussent ses -mérites, ne vous en chagrinez pas outre mesure: je vous serai dorénavant -un bon père. Je vous donnerai ma fille et ma couronne, et vous serez mon -fils, et vous commanderez, ordonnerez, gouvernerez, jugerez et régnerez -dans mon Empire avant moi-même.» - ---«Sire!» répliquèrent les quatre barons normands, «il agirait mal, si, -pour prendre votre fille, il laissait son peuple sans défense, et son -duché à la merci de ceux qui le dévastent.» - -Alors tous les regards se fixèrent sur Robert qui allait décider. - - * * * * * - -Robert dit aux barons normands: - ---«Seigneurs, écoutez. Pour Dieu, soyez en paix. Retournez dans votre -pays. Je ne vous suivrai ni là ni ailleurs. J’ai trop à faire de me -défendre et de me garder de toute surprise. Vous savez assez quel je fus -jadis. Je ne retournerai pas à la tentation. Cherchez dans ma famille un -homme qui me puisse remplacer: il n’en manque ni de braves ni de sages. -Celui-là sera votre duc. Je ne m’oppose à rien de ce qu’il fera. Allez. -Je n’irai pas en Normandie avec vous.» - ---«Bel ami,» s’écria l’Empereur joyeusement, «le don que je vous -promettais, acceptez-le. Il est à votre taille, et vous agirez bien.» - -Sans délai, Robert répond: - ---«Ah! Sire, loin de moi! loin de moi! Jamais, s’il plaît à Dieu, fils -de Marie, je n’exposerai de nouveau dans le siècle ma pauvre âme que -j’ai péniblement sauvée. Toutes vos possessions, je vous les abandonne, -et votre fille. S’il plaît à Dieu, ce n’est pas moi qui tiendrai dans -mes bras la gracieuse damoiselle. Tant que mon âme dans mon corps vivra, -je n’aurai soin d’aucun plaisir. Si vous me voulez accorder quelque -chose, je demande à me retirer dans la forêt avec le saint ermite qui me -sauva. Avec lui je servirai le divin Martyr. J’en appelle à votre -charité: faites-moi seulement transporter à l’ermitage, car je suis trop -faible pour m’y rendre à pied. Là je mortifierai ma pauvre chair, là je -panserai ma blessure. Telle est ma décision irrévocable. Vous savez -tout. Je veux m’en aller à l’ermitage, je ne veux plus rester ici, et ce -n’est point par mépris pour vous, Sire, qui me fûtes si bon, ni pour -cette ville; mais, si l’on m’offrait même le monde entier, grand comme -il est, avec ses peuples et ses richesses, je n’en resterais pas -davantage un jour de plus dans le siècle. Sire! par grâce, faites-moi -seulement emporter d’ici. Je souffre beaucoup de ma blessure. Je veux me -retirer à l’ermitage.» - -Toute l’assistance était consternée. - ---«Ne le retenez point, Sire Empereur», dit alors le saint ermite. «A -Jésus-Christ il s’est donné. Laissez-le suivre sa voie.» - ---«Je n’insiste plus», répondit l’Empereur. «Je ferai ce qu’il désire.» - - * * * * * - -Qu’ajouterai-je, grands et petits qui m’écoutez? - -Sur l’ordre de l’Empereur, on construisit une litière somptueuse. Et, -Robert y ayant été placé, un long cortège d’enfants, de dames, de -damoiselles, d’hommes, de seigneurs et de vilains, de riches et de -pauvres, un long cortège, conduit par l’Empereur et sa cour, accompagna -la litière de Robert jusqu’à une grande lieue de Rome. Au moment de la -séparation, tous les yeux étaient pleins de larmes. - - * * * * * - -Dans la forêt de Marabonde, auprès du saint ermite, Robert peu à peu -guérit et se rétablit. Il menait la vie de prières et d’abstinence de -son compagnon. - - * * * * * - -Le saint ermite, qui était fort vieux, vint à mourir. Robert l’enterra -dans la petite chapelle de l’ermitage, puis mena seul la vie qu’ils -avaient menée ensemble jusqu’alors. - - * * * * * - -Robert survécut de nombreuses années à son compagnon. Il servait Dieu de -tout son cœur, loin du siècle. On conte que pour lui Dieu fit maints -miracles, et que tous ceux qui allaient l’implorer le tenaient un saint. -Mais cela aussi serait une autre histoire. - - * * * * * - -Quand il mourut dans son ermitage, les Romains allèrent en magnifique -procession chercher son corps. On l’enterra dans l’église de -Saint-Jean-de-Latran, à main droite quand on y entre. C’est là que fut -son tombeau. Et le corps y serait encore, si n’avait pas eu lieu par la -suite ce que je vais vous dire pour terminer. - -Un jour qu’il y avait à Rome un extraordinaire concours de gens de tous -pays célébrant la fin de quelque horrible guerre, un riche personnage du -Puy-en-Velay se fit conter la vie de Robert le Diable. Il en fut si -touché, qu’il ravit à la tombe de Saint-Jean-de-Latran tout ce qu’il y -trouva d’ossements et de cendre. Il les emporta. Près du Puy, au bord de -la rivière, il fit construire une abbaye. L’abbaye devint célèbre, et -elle le fut longtemps sous le nom de Saint Robert. - - - FIN - - - - - TABLE DES CHAPITRES - - -I.--Robert le Diable 13 - -II.--Le pèlerin de Rome 39 - -III.--Le chevalier pénitent 55 - -IV.--Un singulier bouffon 75 - -V.--Le fou et la folle 101 - -VI.--Le mystérieux chevalier 115 - -VII.--La chasse au vainqueur 133 - -VIII.--Le bienfaiteur introuvable 159 - -IX.--Le chevalier blanc 171 - -X.--La couronne de Robert 187 - - -ACHEVÉ D’IMPRIMER -LE 15 AVRIL 1925 -PAR F. PAILLART, A -ABBEVILLE (FRANCE) - - -BIBLIOTHÈQUE DU HÉRISSON - -ANTHOLOGIE -des Écrivains Morts à la Guerre -(1914-1918) - -publiée par l’Association des Écrivains Combattants -sous la direction de THIERRY SANDRE - - -Ouvrage complet en quatre volumes de 800 p. chacun, format 15×21 - -Exemplaires ordinaires 100 fr. les 4 volumes -Exemplaires sur Madagascar (nᵒˢ I à XXV) 1120 fr. -- -Exemplaires sur Lafuma pur fil (nᵒˢ 1 à 250) 335 fr. -- - - -ŒUVRES DE THIERRY SANDRE - -(volumes in-8 couronne 12×19) - - -LE PURGATOIRE, prix Goncourt 1924 20ᵉ mille -MIENNE, roman 15ᵉ mille -MOUSSELINE, roman 20ᵉ mille - - -TRADUCTIONS - -_LE CHAPITRE TREIZE_, d’ATHÉNÉE, prix Goncourt 1924 (12ᵉ mille). -_LE LIVRE DES BAISERS_, de JEAN SECOND. -_LES AMOURS DE FAUSTINE_, de JOACHIM DU BELLAY. -_LA TOUCHANTE AVENTURE DE HÉRO ET LÉANDRE_, de MUSÉE. -_LES ÉPIGRAMMES D’AMOUR_, de RUFIN. - - -Exemplaires sur Alfa français 7.50 - -- -- Arches ou pur fil 22-- -Exemplaires sur Hollande 33-- - -- -- Madagascar 55-- - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'HISTOIRE MERVEILLEUSE DE ROBERT LE -DIABLE *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our website which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This website includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/65684-0.zip b/old/65684-0.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 7878f4f..0000000 --- a/old/65684-0.zip +++ /dev/null diff --git a/old/65684-h.zip b/old/65684-h.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index e254ca5..0000000 --- a/old/65684-h.zip +++ /dev/null diff --git a/old/65684-h/65684-h.htm b/old/65684-h/65684-h.htm deleted file mode 100644 index e3ac3d3..0000000 --- a/old/65684-h/65684-h.htm +++ /dev/null @@ -1,4282 +0,0 @@ -<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" -"http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> - -<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr"> - <head> <link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" /> -<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=utf-8" /> -<title> - The Project Gutenberg eBook of Robert le Diable, par Theirry Sandre. -</title> -<style type="text/css"> - -a:link {background-color:#ffffff;color:blue;text-decoration:none;} - - link {background-color:#ffffff;color:blue;text-decoration:none;} - -a:visited {background-color:#ffffff;color:purple;text-decoration:none;} - -a:hover {background-color:#ffffff;color:#FF0000;text-decoration:underline;} - -big {font-size: 130%;} - -body{margin-left:4%;margin-right:6%;background:#ffffff;color:black;font-family:"Times New Roman", serif;font-size:medium;} - -.bbox {border:solid 4px black; -margin:1em auto;max-width:60%;} - -.bbox2 {border:solid 3px black; -margin:1em auto;max-width:80%;} - -.bxx {border-top:2px solid black;border-bottom:3px double black;} - -.c {text-align:center;text-indent:0%;} - -.cbastt {text-align:center;text-indent:0%;font-weight:bold; -font-size:110%;} - -.fint {text-align:center;text-indent:0%; -margin-top:2em;} - - h1 {margin-top:5%;text-align:center;clear:both; -font-weight:bold;} - - h2 {margin-top:4%;margin-bottom:2%;text-align:center;clear:both; - font-size:150%;font-weight:bold;} - - hr {width:90%;margin:.5em auto .5em auto;clear:both;color:black;} - - hr.full {width: 60%;margin:2% auto 2% auto;border-top:1px solid black; -padding:.1em;border-bottom:1px solid black;border-left:none;border-right:none;} - - img {border:none;} - -.letra {font-size:250%;float:left;margin-top:-1%;} - -.nind {text-indent:0%;} - - p {margin-top:.2em;text-align:justify;margin-bottom:.2em;text-indent:4%;} - -.pagenum {font-style:normal;position:absolute; -left:95%;font-size:55%;text-align:right;color:gray; -background-color:#ffffff;font-variant:normal;font-style:normal;font-weight:normal;text-decoration:none;text-indent:0em;} -.x-bookmaker .pagenum {display: none;} - -.rt {text-align:right;} - -small {font-size: 70%;} - -.smcap {font-variant:small-caps;font-size:120%;} - -table {margin-top:2%;margin-bottom:2%;margin-left:auto;margin-right:auto;border:none;} -</style> - </head> -<body> - -<div style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of L'Histoire merveilleuse de Robert le Diable, by Thierry Sandre</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and -most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online -at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you -are not located in the United States, you will have to check the laws of the -country where you are located before using this eBook. -</div> - -<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: L'Histoire merveilleuse de Robert le Diable</p> -<p style='display:block; margin-top:0; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:0;'>remise en lumière pour édifier les petits et distraire les autres</p> - -<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Thierry Sandre</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: June 24, 2021 [eBook #65684]</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div> - -<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Véronique Le Bris, Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)</div> - -<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'HISTOIRE MERVEILLEUSE DE ROBERT LE DIABLE ***</div> -<hr class="full" /> - -<div class="c"> -<img src="images/cover.jpg" height="500" alt="" /> -</div> - -<p class="c">BIBLIOTHÈQUE DU HÉRISSON</p> -<div class="bbox"> -<p class="c">THIERRY SANDRE<br /> -(PRIX CONCOURT 1924)</p> - -<h1><small>L’HISTOIRE MERVEILLEUSE<br /> -<small>DE</small></small><br /> -<big>ROBERT LE DIABLE</big></h1> - -<p class="c">ROMAN<br /><br /> -<img src="images/colophon.png" -width="75" -alt="" -/> - -<br /><br /> -AMIENS<br /> -EDGAR MALFÈRE<br /> -1925</p> -</div> - -<p class="c"><small>DIXIÈME MILLE</small></p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_1" id="page_1">{1}</a></span> </p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_2" id="page_2">{2}</a></span> </p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_3" id="page_3">{3}</a></span> </p> - -<p class="c"> -L’HISTOIRE MERVEILLEUSE<br /> -<br /> -DE<br /> -<br /><big> -R O B E R T L E D I A B L E</big><br /> -<span class="pagenum"><a name="page_4" id="page_4">{4}</a></span></p> - -<hr /> - -<p class="c">DU MÊME AUTEUR:</p> - -<hr style="width: 5%;" /> - -<p class="nind">VERS:</p> - -<ul> -<li><i>Le Fer et la Flamme</i> (1919. Librairie <span class="smcap">Perrin</span>.)</li> -<li><i>Fleurs du Désert</i> (1921. <span class="smcap">A. Messein.</span>)</li> -</ul> - -<p class="nind">ESSAIS:</p> - -<ul> -<li><i>Apologie pour les Nouveaux-Riches</i> (1921. <span class="smcap">A. Messein.</span>)</li> -<li><i>Le Purgatoire</i>, souvenirs d’Allemagne (1924. <span class="smcap">E. Malfère.</span>)</li> -</ul> - -<p class="nind">ROMANS:</p> - -<ul> -<li><i>Mienne</i> (1923. <span class="smcap">E. Malfère.</span>)</li> -<li><i>Le Chèvrefeuille</i> (1924. N. R. F.)</li> -<li><i>Mousseline</i> (1924. <span class="smcap">E. Malfère.</span>)</li> -<li><i>Monsieur Jules</i> (1925. <span class="smcap">Albin Michel.</span>)</li> -<li><i>L’histoire merveilleuse de Robert le Diable</i> (1925. <span class="smcap">E. Malfère.</span>)</li> -</ul> - -<p class="nind">TRADUCTIONS:</p> - -<ul> -<li><span class="smcap">Jean Second</span>: <i>Le Livre des Baisers</i> (1922. <span class="smcap">E. Malfère.</span>)</li> -<li><span class="smcap">Joachim du Bellay</span>: <i>Les Amours de Faustine</i> (1923. <span class="smcap">Ibid.</span>)</li> -<li><span class="smcap">Musée</span>: <i>La touchante aventure de Héro et Léandre</i> (1924. <span class="smcap">Ibid.</span>)</li> -<li><span class="smcap">Athénée</span>: <i>Le chapitre treize</i> (1924. <span class="smcap">Ibid.</span>)</li> -<li><span class="smcap">Rufin</span>: <i>Epigrammes</i> (1922. <span class="smcap">A. Messein.</span>—1925. <span class="smcap">E. Malfère.</span>)</li> -<li><span class="smcap">Sulpicia</span>: <i>Tablettes d’une Amoureuse</i> (1922. <span class="smcap">E. Champion.</span>)</li> -<li><span class="smcap">Zaïdan</span>: <i>Al Abbassa</i>, roman (1912. <span class="smcap">Fontemoing.</span>)</li> -<li>— <i>Allah veuille!</i> roman (1924. <span class="smcap">E. Flammarion.</span>)</li> -</ul> - -<hr style="width: 5%;" /> - -<p class="nind">EN PRÉPARATION:</p> - -<ul> -<li><i>Le pays de tous les mirages</i>, essai.</li> -<li><i>La vie ardente de Gabriel-Tristan Franconi.</i></li> -<li><i>Vie de Socrate.</i></li> -<li><i>Le roman de Daphnis et Chloé</i>, traduction.</li> -<li><i>Poésies complètes de</i> <span class="smcap">Méléagre</span>.</li> -<li><i>L’Algérienne</i>, roman (<span class="smcap">E. Malfère.</span>)</li> -<li><i>L’Églantine</i>, roman (N. R. F.)</li> -<li><i>Samothrace</i>, roman (<span class="smcap">Albin Michel.</span>)</li> -</ul> - -<hr style="width: 5%;" /> - -<p class="c">Le prix Goncourt 1924 a été décerné à Thierry Sandre pour <i>Le -<span class="pagenum"><a name="page_5" id="page_5">{5}</a></span>Chèvrefeuille</i>, <i>Le Purgatoire</i>, et <i>Le Chapitre Treize</i> d’Athénee.</p> - -<hr /> - -<p class="c"> -BIBLIOTHÈQUE DU HÉRISSON<br /> -<br /> -THIERRY SANDRE<br /> -<br /> -<br /> -L’Histoire Merveilleuse<br /> -<br /> -de<br /> -<br /><big><big> -Robert le Diable</big></big><br /> -<br /> -REMISE EN LUMIÈRE<br /> -POUR ÉDIFIER LES PETITS<br /> -ET DISTRAIRE LES AUTRES<br /> -<br /> -<img src="images/colophon.png" -width="75" -alt="" -/><br /> -<br /> -AMIENS<br /> -EDGAR MALFÈRE<br /> -1925<br /> -<br /> -Dixième mille<br /> -<span class="pagenum"><a name="page_6" id="page_6">{6}</a></span> </p> - -<p class="c">JUSTIFICATION DU TIRAGE</p> - -<p class="c">Il a été tiré:</p> - -<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> -<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0.5em;">20 exemplaires sur Madagascar, numérotés de A à T.</span></td></tr> -<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0.5em;">50 exemplaires sur Hollande, numérotés de I à L.</span></td></tr> -<tr><td align="left">130 exemplaires sur Lafuma pur fil, numérotés de 1 à 130.</td></tr> -<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0.5em;">50 exemplaires hors commerce sur Turner Azur.</span></td></tr> -</table> - -<p class="c"><i>Copyright 1925 by Edgar Malfère.</i><span class="pagenum"><a name="page_7" id="page_7">{7}</a></span></p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_8" id="page_8">{8}</a></span> </p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_9" id="page_9">{9}</a></span> </p> - -<p class="c"><i>A l’incomparable Fagus</i></p> - -<h2><a name="AVERTISSEMENT" id="AVERTISSEMENT"></a><i>AVERTISSEMENT</i></h2> - -<p><i>Robert le Diable, personnage légendaire, eut une longue popularité dans -les campagnes françaises. Mais la littérature, envahissant tout, a peu à -peu détruit nos légendes, soit que par esprit démocratique elle les -négligeât comme indignes d’un peuple éclairé, soit quelle s’en emparât -pour en tirer d’ambitieuses moutures à l’usage d’une élite. Aujourd’hui, -Robert le Diable n’est plus guère connu que par le souvenir d’un opéra -de Meyerbeer (1831), dont le livret, œuvre de Scribe et de G. Delavigne, -n’emprunte à la légende oubliée que le nom du héros.</i></p> - -<p><i>La légende même de Robert le Diable nous est conservée, sous forme de -roman en vers octosyllabiques, par deux manuscrits de la Bibliothèque<span class="pagenum"><a name="page_10" id="page_10">{10}</a></span> -Nationale,—l’un</i> (Fr. 25.516) <i>de la fin du XIIIᵉ siècle, l’autre</i> (Fr. -24.405) <i>de la fin du XIVᵉ ou du commencement du XVᵉ,—celui-ci plus -abondant que celui-là pour le début et plus concis pour le reste</i>.</p> - -<p><i>Deux éditions en ont été publiées</i>:—<i>en 1837, par G.-S. Trébutien</i> -(Paris, Silvestre), <i>qui suivit le plus ancien manuscrit</i>;—<i>en 1903, -par E. Löseth</i> (Paris, Société des Anciens Textes Français) <i>qui donna -le même texte, avec les variantes du second manuscrit, et put établir -que l’auteur anonyme, probablement picard, vécut probablement dans la -seconde moitié du XIIᵉ siècle</i>.</p> - -<p><i>Il existe aussi un</i> Miracle de Notre-Dame de Robert le Diable, <i>qui est -du XIVᵉ siècle; qui a été publié à Rouen en 1836 par Frère et Leroux de -Lincy; qui, adapté plus tard par Edouard Fournier sous le titre de</i> -Mystère de Robert le Diable, <i>fut joué sur la scène du Théâtre de la -Gaîté; et qu’enfin publièrent Gaston Paris et Ulysse Robert dans le tome -VI des</i> Miracles de Notre-Dame (Paris, 1881, Société des Anciens Textes -Français). <i>Sauf pour le dénouement, qui s’y fait par un mariage, ce -mystère met en<span class="pagenum"><a name="page_11" id="page_11">{11}</a></span> action le récit du roman dont nous venons de parler.</i></p> - -<p><i>C’est en s’inspirant de ces différents textes,—en traduisant parfois -de près le manuscrit le plus ancien du roman et parfois en l’adaptant à -cause de certaines longueurs qui le surchargent,—mais toujours, malgré -de légères libertés, avec le souci de maintenir le dessein des vieux -poètes, qu’on a composé la présente</i> Histoire merveilleuse de Robert le -Diable.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_12" id="page_12">{12}</a></span> </p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_13" id="page_13">{13}</a></span> </p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_14" id="page_14">{14}</a></span> </p> -<p><span class="pagenum"><a name="page_15" id="page_15">{15}</a></span> </p> - -<h2><a name="CHAPITRE_I" id="CHAPITRE_I"></a><small>CHAPITRE PREMIER</small><br /><br /> - -<span class="bxx"> -ROBERT LE DIABLE</span></h2> - -<p class="nind"><span class="letra">E</span>COUTEZ-MOI, grands et petits. Je veux vous conter une histoire -merveilleuse à souhait. C’est une histoire de jadis et c’est l’histoire -de Robert le Diable.</p> - -<p>Jadis, voilà longtemps, fort longtemps, il y avait un duc de Normandie -très riche, très valeureux, aimé de tous ses vassaux, et réputé pour sa -bravoure et sa justice. Il eût été le plus heureux des hommes, s’il -avait eu l’espoir qu’après sa mort son duché passât en de bonnes mains. -Mais nul enfant ne lui était né qui réjouît sa vieillesse, et le duc se -désolait de n’avoir pas d’héritier.<span class="pagenum"><a name="page_16" id="page_16">{16}</a></span></p> - -<p>Plus encore que le duc, se lamentait la duchesse. Elle était fille de -comte, et douce, et gentille, et pleine de toutes sortes de qualités. On -l’aimait bien aussi. Elle accueillait les pauvres gens avec des paroles -tendres; nul ne s’adressait à la duchesse sans obtenir d’elle réparation -ou récompense. Et comme on connaissait quel était son chagrin de n’avoir -pas d’enfant, chacun la plaignait et s’attristait de sa peine.</p> - -<p>Vainement, pendant de longues années, le duc et la duchesse avaient prié -Dieu de leur accorder un témoignage vivant de sa bienveillance. Ils -avaient fait de grandes promesses, ils avaient fait de grandes prières: -ils demeuraient sans enfant.</p> - -<p>Souvent, la duchesse, pour pleurer, se retirait dans le château, tandis -que le duc courait les bois à la poursuite de quelque cerf. A mesure que -les années s’ajoutaient aux années, elle souffrait davantage. Elle -songeait aux malheureuses femmes qui n’ont pas toujours à manger pour -elles-mêmes et qui doivent néanmoins nourrir trois ou quatre petits, et -elle songeait à elle, qui aurait pu élever si facilement tant<span class="pagenum"><a name="page_17" id="page_17">{17}</a></span> -d’enfants, et qui n’en avait pas un seul. Et elle se croyait haïe de -Dieu, que ses prières ne touchaient pas.</p> - -<p>Or, un jour après la Pentecôte, tout le pays apprit une nouvelle -inespérée: c’est que la duchesse allait enfin être mère. Dans le duché, -gens d’en haut et gens d’en bas en firent de belles fêtes. Du premier au -dernier, et depuis le duc jusqu’au plus humble vilain, tous se -réjouirent, tant par affection pour la duchesse que par contentement -personnel, à la pensée qu’un héritier digne de leur duc leur -maintiendrait en paix et prospérité la campagne et les bourgs.</p> - -<p>Hélas, je vous le dis tout de suite: ils ne se doutaient pas de ce qui -les menaçait.</p> - -<p class="cbastt">*<br />* *</p> - -<p>L’enfant naquit. C’était un fils. Le duc manda les évêques pour le -baptême. L’enfant reçut le sel, l’huile et l’eau; on lui donna le nom -de<span class="pagenum"><a name="page_18" id="page_18">{18}</a></span> Robert, puis on le remit aux nourrices chargées de le nourrir. Il -venait à peine de naître, il se montra tout aussitôt méchant et -terrible.</p> - -<p>Quel enfant, Seigneur, quel enfant! Nuit et jour, il pleure et crie sans -raison. Quoi qu’on fasse, il ne s’apaise jamais. Que la nourrice, pour -essayer de le calmer, lui offre le sein, il crie encore et la mord -furieusement. Il ne laisse pas un instant de repos à ceux qui l’ont en -garde. On ne sait ce qu’il veut, on ne sait comment le satisfaire, on -n’ose pas s’approcher de lui, car ses cris en redoubleraient. Les -nourrices surtout le craignent, car il les blesse toutes l’une après -l’autre; tellement, qu’elles durent se résoudre à l’allaiter au moyen -d’un cornet d’ivoire; mais, pour se venger d’elles, et ne pouvant plus -les mordre, il les bourrait de coups de pied. Quel enfant, Seigneur, -quel enfant! Et que promet pareille enfance? La duchesse et le duc se le -demandaient avec inquiétude.</p> - -<p>Joignez que Robert grandissait merveilleusement. Il grandissait plus en -un jour qu’un autre en une semaine. Robuste à miracle et beau comme pas -un, il étonnait ceux qui le<span class="pagenum"><a name="page_19" id="page_19">{19}</a></span> voyaient. Mais sa précoce beauté -s’éclipsait devant son effronterie aussi précoce.</p> - -<p>Avant l’âge, il apprit à marcher en se traînant d’escabelle en -escabelle. C’était un jeu pour lui, et quel jeu! Ne s’amusait-il pas, en -effet, à renverser escabelles et bancs sur les nourrices et les -servantes? Plus tard, au reste, il eut un autre jeu: quand il marcha -seul et put courir, il s’amusa par toute la maison à soulever la -poussière; ou bien, s’il rencontrait un chevalier, il lui en lançait à -poignée en plein visage, puis, le coup fait, il s’enfuyait, riant aux -éclats. Voilà de jolis jeux, n’est-ce pas, pour un enfant?</p> - -<p class="cbastt">*<br />* *</p> - -<p>Il trompait de façon incroyable toute espèce de surveillance. On le -croyait ici, il était là-bas. Cent fois dans la journée, il s’échappait, -en quête d’un mauvais tour à tenter. Il se glissait partout, effrayait -les servantes, brutalisait les valets interdits, et s’attaquait au -premier venu.<span class="pagenum"><a name="page_20" id="page_20">{20}</a></span></p> - -<p>Les plus respectables vassaux de son père ne l’intimidaient point. -Tandis que, par déférence pour le duc, ils ne résistaient pas, lui les -mettait joyeusement à mal, déchirant robes et manteaux; et, si la -victime faisait mine de se fâcher, il lui infligeait quelque outrage -plus grave. De quoi les autres ne se plaignaient peut-être pas; mais peu -à peu, à mesure que Robert grandissait et commettait de pires -incongruités, les visiteurs devenaient plus rares à la porte du château. -Il n’était pas de seigneur si bien apparenté qui ne redoutât de se -trouver chez le duc en face de Robert. Et clercs et prêtres, jadis reçus -et traités au château avec tant d’égards, imitaient prudemment les -seigneurs.</p> - -<p>Robert eut quinze ans; les avanies qu’il infligeait étaient de plus en -plus pénibles. Quant aux enfants de son âge, fils de seigneurs ou fils -de vilains, dont il avait recherché la compagnie, mais à leur dam, ils -le fuyaient à qui mieux mieux, le respect les retenant et la force leur -manquant. Ils ne le nommaient entre eux que Robert le Diable.<span class="pagenum"><a name="page_21" id="page_21">{21}</a></span></p> - -<p>Robert le Diable! Il méritait ce nom, sans nul doute, car il s’attaquait -à quiconque se présentait devant lui, chevalier ou goujat, homme ou -femme, mais spécialement aux gens d’église. Tout ce qui était d’église -excitait sa fureur, jusqu’aux objets du culte et autres précieux -ornements, qu’il détruisait avec plaisir chaque fois qu’il en trouvait -l’occasion. Combien de magnifiques vitraux de chapelles ne brisa-t-il -pas à grands coups de pierres jetées? Il s’acharnait sur les malheureux -qui se laissaient prendre par lui en flagrant délit de dévotion. De cela -principalement on s’effrayait autour de lui, et l’on se répétait tout -bas ce nom que les enfants lui avaient donné: Robert le Diable.</p> - -<p class="cbastt">*<br />* *</p> - -<p>Le duc, à qui les plaintes arrivaient, perdait chaque jour un peu plus -d’espérance et de contentement. Il réprimandait Robert, lui remontrait -l’indignité de sa conduite, l’exhortait à changer de manières, et -n’obtenait rien.<span class="pagenum"><a name="page_22" id="page_22">{22}</a></span> Et il en venait à se demander s’il ne regrettait pas -d’avoir tant prié pour un fils qui était un tel fils.</p> - -<p>La duchesse de son côté pleurait, comme elle avait pleuré quand elle se -lamentait d’être sans enfant; mais ses larmes étaient plus amères -qu’autrefois. Elle s’accusait d’avoir mis au monde un vrai démon dont -elle devinait qu’il n’irait qu’empirant, et, humble et contrite, elle -s’enfermait dans sa chambre, où elle se morfondait en secret.</p> - -<p>Cependant, vigoureux, alerte, beau, très beau, mais cruel, mais pervers, -mais redoutable, très redoutable, Robert atteignit ses vingt ans. Il -avait tout pour plaire d’abord à tout le monde, mais à qui le -connaissait il était odieux.</p> - -<p>—«Seigneur», disait au duc la duchesse, «puisqu’il aime tant à se -battre et qu’il a le sang si vif, que ne l’armez-vous chevalier? -N’est-il pas d’âge à tenter les aventures et la guerre? Adoubez-le, vous -le verrez se départir à l’instant de sa méchanceté, n’en doutez point, -et tous ses vices tourneront à vertu.»</p> - -<p>—«Pour l’amour de vous», répondit le duc,<span class="pagenum"><a name="page_23" id="page_23">{23}</a></span> «j’en ferai l’épreuve, -Madame, et puissiez-vous ne vous tromper point!»</p> - -<p>Robert pressenti ne témoigna qu’une grande joie de ce qu’on lui -promettait.</p> - -<p>—«Mais c’est dur métier, Robert, que métier de chevalier», lui dit le -duc sévèrement, «et métier qui exige bon cœur autant que bon bras, et -cœur loyal autant que bras fort. Jamais chevalier ne doit s’attaquer -qu’à plus puissant que lui, il doit protection aux faibles, défense aux -chétifs, et respect aux serviteurs de Dieu. Saurez-vous bien vous -amender, Robert, et devenir bon chevalier?»</p> - -<p>—«Je m’amenderai», dit Robert.</p> - -<p>—«Je vous adouberai donc», conclut le duc.</p> - -<p>La duchesse déjà souriait d’espoir. Avait-elle trouvé le moyen de sauver -son fils?</p> - -<p class="cbastt">*<br />* *</p> - -<p>Dans la nuit de la Pentecôte de sa vingtième année, Robert devint -chevalier.</p> - -<p>A Argences, ville qui est près de Caen, eurent<span class="pagenum"><a name="page_24" id="page_24">{24}</a></span> lieu les honneurs, la -fête et les réjouissances. Le duc fit grandement les choses. Des épées, -des lances, des écus et des chevaux furent offerts à cent gentilshommes -en don d’amitié. On distribua de l’or et de la monnaie aux vilains. Les -valets et les jongleurs reçurent de dignes étrennes. Bref, la fête fut -parfaite, et parfaite surtout à cause de Robert, qui se montra fort -enjoué, fort doux, et véritablement méconnaissable. De quoi tout le -monde se réjouit davantage, et le duc plus que quiconque.</p> - -<p>Au lendemain de l’assemblée, Robert devait faire ses premières armes au -Mont Saint-Michel, en Bretagne.</p> - -<p>Il s’y rendit accompagné de force chevaliers et d’une escorte -magnifique. Tout le long du chemin, il conserva son humeur charmante. Il -riait gentiment avec les chevaliers ses compagnons. Ses compagnons -néanmoins se regardaient chaque fois que le cortège passait devant une -église ou une chapelle: le nouveau chevalier négligeait en effet d’y -descendre faire les oraisons que fait d’ordinaire tout nouveau chevalier -qui se rend à son premier tournoi.<span class="pagenum"><a name="page_25" id="page_25">{25}</a></span></p> - -<p>Le tournoi du Mont Saint-Michel, de par la qualité des chevaliers qui -allaient y prendre part, promettait d’être l’un des plus somptueux dont -on eût jamais parlé.</p> - -<p>Il fut de ceux dont on parle longtemps.</p> - -<p>A peine entré dans la lice, Robert étonna.</p> - -<p>Il désarçonna l’un après l’autre en se jouant les meilleurs chevaliers. -Il portait des coups merveilleusement redoutables. Toute l’assistance -frémissait de sa témérité et de son bonheur. Mais, brusquement, elle -s’indigna.</p> - -<p>Réveillé par le plaisir de la lutte, Robert s’emportait. Comme s’il eût -à mener une guerre à mort, il poursuivait les chevaliers, les -désarçonnait, s’arrêtait au-dessus d’eux, et menaçait de leur couper la -tête, en riant de les obliger à demander grâce.</p> - -<p>Des cris s’élevèrent. Les chevaliers, déçus, ne voulurent plus affronter -Robert furieux. Mécontents, ils se retirèrent. Le tournoi fut bientôt -déserté.</p> - -<p>La fête s’acheva dans la consternation générale. Et le duc reprit -tristement le chemin de son château.<span class="pagenum"><a name="page_26" id="page_26">{26}</a></span></p> - -<p class="cbastt">*<br />* *</p> - -<p>Robert, triomphant et joyeux de sa victoire, ne songea qu’à renouveler -ailleurs son triomphe.</p> - -<p>Fier de sa lance, il courut à tous les tournois dont il apprenait la -nouvelle. On le vit chevaucher ainsi par la Bretagne, par la France et -par la Lorraine.</p> - -<p>A tous les tournois il se présentait. Mais, dès qu’il entrait dans la -lice, la lutte courtoise, qui est de règle entre chevaliers, dégénérait -en bataille véritable et combat sanglant.</p> - -<p>Robert chevalier était resté, hélas! le Robert de toujours.</p> - -<p>Peu à peu, partout, à son approche, les tournois se suspendirent. Peu à -peu, l’on n’entendit plus annoncer de tournoi. Les chevaliers ne se -souciaient point de risquer sans raison leur vie et leur honneur.<span class="pagenum"><a name="page_27" id="page_27">{27}</a></span></p> - -<p class="cbastt">*<br />* *</p> - -<p>Satisfait du renom qu’il s’était acquis, et n’ayant plus le loisir de -l’accroître, puisque les chevaliers refusaient de se rencontrer avec -lui, satisfait de la crainte qu’il inspirait et de son audace indomptée, -Robert s’en revint au château de son père.</p> - -<p>Il s’en revint en laissant sur sa route des traces de son passage. -C’était sa joie de voir fuir devant lui vilains et bourgeois, vieillards -et damoiselles. Il revint au château, précédé d’une gloire sinistre.</p> - -<p>Abusant de sa force et de l’impunité que lui valait son rang, il -s’abandonnait à tous ses désirs, maltraitait le menu peuple, inventait -des brimades souvent tragiques et réservait au clergé ses entreprises -les plus hardies.</p> - -<p>Il commit tant d’excès que nul n’en sait le compte exact. A quoi bon les -détailler? Il en commit tant que le bruit s’en répandit au loin, jusqu’à -Rome, et si bien que le Pape, fatigué<span class="pagenum"><a name="page_28" id="page_28">{28}</a></span> des prières qu’on lui en adressa, -excommunia Robert, et menaça d’excommunier le duc, et tout le duché, si -le scandale ne cessait point.</p> - -<p>Le duc prit alors une décision griève: il interdit sa maison à Robert et -le bannit de son domaine, lui enjoignant de n’y plus reparaître jamais, -sous peine de déchéance immédiate. S’il en eut du chagrin, je vous le -laisse à penser: un père ne chasse pas son fils sans que le cœur lui -saigne. Mais que dirons-nous de la duchesse, mère désespérée, qui -n’avait que la ressource de cacher sa honte au fond du château?</p> - -<p class="cbastt">*<br />* *</p> - -<p>Robert, lui, ne s’émut point.</p> - -<p>—«Tête-Dieu!» s’écria-t-il. «Mon père me chasse? Croit-il donc qu’on me -puisse ainsi ravir son héritage? J’y ai droit, je le veux, je l’aurai. -Me croit-il donc sans volonté? Je sais ce que je veux. Ah! l’on se -fâche? Il paraît que j’ai fait mal? C’est bien, je ferai pis.»<span class="pagenum"><a name="page_29" id="page_29">{29}</a></span></p> - -<p>Il sortit du château, plein de morgue et de résolution. Sans tarder, il -réunit une bande de francs vauriens, larrons habitués à toutes les -audaces, coupe-jarrets, tire-laine, garnements et chenapans dont le -commerce lui était agréable.</p> - -<p>—«A mon ordre!» leur dit-il. «Il passe sur les chemins des pèlerins et -des marchands plus chargés d’or que vous: nous changerons les rôles. -Vous êtes pauvres et les abbayes normandes sont riches: nous les -pillerons, et les richesses en deviendront nôtres. Suivez-moi, c’est moi -qui commande.»</p> - -<p>Il les emmena dans une forêt, près de Rouen, ville qui est sur la Seine. -Là fut leur retraite et leur réduit. De là, ils partirent pour des -embuscades et des assauts.</p> - -<p>Jusqu’alors, Robert avait agi seul, et ses forfaits, tout exécrables -qu’ils étaient, n’avaient pas eu le caractère monstrueux qu’ils prirent -par la suite. Chef de bande, en effet, Robert organisa d’affreux -brigandages et se rendit coupable de crimes démesurés.</p> - -<p>En peu de temps, l’épouvante gagna tout le pays.<span class="pagenum"><a name="page_30" id="page_30">{30}</a></span></p> - -<p>Avant la fin de l’année, vingt abbayes avaient été incendiées, sans -préjudice des horreurs infligées aux occupants, moines ou nonnes, et le -nombre des attentats commis un peu partout, sur des voyageurs, marchands -ou pèlerins, dames ou damoiselles, dans la campagne ou dans les bourgs, -était incroyable. Ils brûlaient, pendaient, égorgeaient, détroussaient, -pillaient.</p> - -<p>La peur et la colère grondaient dans tout le duché.</p> - -<p class="cbastt">*<br />* *</p> - -<p>A bout de patience, le duc fit proclamer qu’on eût à s’emparer de Robert -et de ses bandits, afin que justice impitoyable fût tirée de leurs -crimes. Mais, loin de rassurer les vassaux, l’annonce faite à son de -trompe en tous lieux aggrava la panique.</p> - -<p>—«Pour narguer le duc, Robert va se venger contre nous!» se disaient -moines et paysans.</p> - -<p>Et tous de s’éloigner, abandonnant abbayes et masures.<span class="pagenum"><a name="page_31" id="page_31">{31}</a></span></p> - -<p>Cependant l’ordre lancé par le duc avait troublé quelques-uns des -bandits. Plusieurs songeaient déjà que la mesure était comble et le -châtiment peut-être imminent; plusieurs reprochaient à Robert, mais en -eux-mêmes, sans oser le lui dire à la face, de les avoir entraînés trop -loin; plusieurs avaient des remords et commençaient à se prendre en -horreur. D’autres persévéraient avidement, rageusement, dans la voie où -Robert les conduisait. Et Robert reconnaissait bien ses fidèles.</p> - -<p>Pour réveiller les indécis, il résolut de frapper un coup d’audace.</p> - -<p class="cbastt">*<br />* *</p> - -<p>Le duc tenait sa cour dans le moment au château d’Arques. La duchesse -s’y trouvait aussi. Or il y avait dans le voisinage une abbaye fameuse, -que le duc et la duchesse protégeaient entre toutes.</p> - -<p>—«C’est là que j’irai», dit Robert. «Le duc verra que je ne crains -point ses menaces.»<span class="pagenum"><a name="page_32" id="page_32">{32}</a></span></p> - -<p>Sitôt conçu, sitôt exécuté.</p> - -<p>Suivi de ses gens, Robert força la porte de l’abbaye. Une soixantaine de -nonnes y vivaient. Il se rua dans la maison, l’épée basse. Les nonnes -terrifiées attendaient leur destin sans remuer. Robert, qui ne se -contenait plus, leur enfonçait son épée dans la gorge. Il en tua plus de -cinquante. Ce fut un carnage indescriptible. La maison retentissait de -cris et de gémissements.</p> - -<p>Robert riait d’un rire sauvage. Une torche à la main, il parcourut -l’abbaye, des dortoirs aux étables et de la chapelle aux cuisines, -mettant tout à feu. Il courait comme un forcené, et riait, sans se -soucier de ses gens, ni de rien, ni de personne. Puis, son œuvre -achevée, il sortit de la maison en flammes, toujours courant et riant -toujours.</p> - -<p>Alors il s’aperçut qu’il était seul. Ses compagnons avaient disparu.</p> - -<p>Il éclata de rire.</p> - -<p>Bondissant en selle, il piqua son cheval. Des hennissements de la bête -affolée, toute la forêt sonna. Furieux, toujours furieux, les épe<span class="pagenum"><a name="page_33" id="page_33">{33}</a></span>rons -ensanglantés, Robert brochait vers la ville. Et il riait toujours, et -son visage était hideux à voir.</p> - -<p class="cbastt">*<br />* *</p> - -<p>A son arrivée, une surprise l’arrêta net dans la cour du château. Il eut -l’impression subite que le château était désert. Debout sur sa selle au -milieu de la cour, il regarda de droite et de gauche, en haut et en bas. -Nul ni nulle ne se montrait.</p> - -<p>Il appela. Nul ni nulle ne répondit à ses cris.</p> - -<p>Robert réfléchit profondément.</p> - -<p>—«Se sont-ils tous enfuis?» se demanda-t-il. «Mais pourquoi?»</p> - -<p>Il ne riait plus.</p> - -<p>Et il eut tout à coup la révélation de sa destinée.</p> - -<p>Il éprouvait qu’une force inconnue le dominait, qui faisait de lui un -être odieux à tout le monde et que tout le monde évitait. Il n’avait le -plus souvent que des impulsions mauvaises<span class="pagenum"><a name="page_34" id="page_34">{34}</a></span> et de féroces desseins, et, -chaque fois qu’il méditait quelque action, une pensée aussitôt le -saisissait, irrésistible et le précipitait vers le mal.</p> - -<p>—«D’où vient», se dit-il, «que je sois tel?» Il baissait la tête.</p> - -<p>—«Suis-je donc né tel?» se dit-il.</p> - -<p>Il songea soudain à sa mère.</p> - -<p>—«Elle n’a jamais paru devant moi fort assurée», se dit-il encore.</p> - -<p>Puis il leva la tête vers le ciel.</p> - -<p>Et il s’écria:</p> - -<p>—«Par les clous et la croix, par la naissance et la mort de -Jésus-Christ qui fit et créa le monde! je jure que je saurai pourquoi je -suis si méchant.»</p> - -<p class="cbastt">*<br />* *</p> - -<p>Robert marcha tout droit vers la chambre de sa mère.</p> - -<p>En l’apercevant, la duchesse se dressa. Lui, tira sort épée, claire et -tranchante. La duchesse<span class="pagenum"><a name="page_35" id="page_35">{35}</a></span> tomba quasi pâmée aux pieds de son fils.</p> - -<p>—«Mon fils», dit-elle, «que veux-tu faire? Quelle faute ai-je commise, -que tu tires ton épée contre moi?»</p> - -<p>Robert répondit:</p> - -<p>—«Il faut que vous me disiez promptement, ou promptement vous mourrez, -pourquoi je suis si impie et si plein de malheur que je ne puisse voir -créature de Dieu sans lui vouloir mal aussitôt.»</p> - -<p>—«Mon fils», dit la duchesse, «à Dieu ne plaise que je te conte la -vérité! Tu en aurais tant de chagrin et tant de honte, que tu me tuerais -quand tu le saurais. Et tu n’aurais pas pitié de moi.»</p> - -<p>—«Point!» répondit Robert. «Puisque vous en savez la vérité, contez-la -moi donc tout de suite exactement. Et si vous m’en cachez la moindre -chose, vous voyez cette épée tranchante?»</p> - -<p>Il n’acheva point.</p> - -<p>—«Las!» dit la duchesse, «toute la faute me revient.»</p> - -<p>—«A vous, ma mère?»<span class="pagenum"><a name="page_36" id="page_36">{36}</a></span></p> - -<p>—«A moi, mon fils.»</p> - -<p>—«Et pourquoi donc?»</p> - -<p>—«Parce que, désespérée de n’avoir point d’enfant après dix-sept années -de mariage, je fus assez imprudente pour douter de Dieu Notre Seigneur, -et assez téméraire pour croire que l’Autre m’exaucerait mieux.»</p> - -<p>Robert murmura:</p> - -<p>—«L’Autre? Ils m’appellent Robert le Diable.»</p> - -<p>La duchesse poursuivit:</p> - -<p>—«Ce fut un jour que ton père s’en était allé chasser au bois, que je -fis ma détestable prière. Quand le duc revint, il me trouva toute en -larmes, il me prit dans ses bras pour me consoler, et ce fut ce jour-là -que d’avance je te perdis par ma faute.»</p> - -<p>Elle sanglotait. Elle acheva:</p> - -<p>—«Beau fils, je n’ai plus rien à te dire.»</p> - -<p>Robert ne répondit rien.</p> - -<p>Comme sa mère le lui avait annoncé, il eut tant de chagrin et de honte -qu’il en demeurait confondu.</p> - -<p>Mais il ne tua point la duchesse. Il pleurait.<span class="pagenum"><a name="page_37" id="page_37">{37}</a></span></p> - -<p class="cbastt">*<br />* *</p> - -<p>Robert pleurait. Lourdes, les larmes lui coulaient tout le long du -visage.</p> - -<p>Il dit soudain:</p> - -<p>—«Ma mère, je vous le jure ici: désormais, s’il plaît à Dieu, le vrai -martyr, le Diable n’aura plus rien de moi. Qu’il s’y efforce! Je ne suis -plus à son service, et je le frustrerai de l’un des siens.»</p> - -<p>Il dit encore:</p> - -<p>—«Ma mère, je vous le jure ici: je m’en irai sans plus attendre, à -pied, tout seul, et mendiant ma vie, jusques à Rome. Je m’en irai vers -le Pape, pour lui demander pénitence de mes péchés et de mes crimes. Je -ne suis plus Robert le Diable, ma mère, voici le terme.»</p> - -<p>Il jeta loin de lui son épée.</p> - -<p>—«Adieu, ma mère,» dit-il enfin. «Vous saluerez mon père de ma part. Il -m’avait banni de sa maison et dépossédé de mon héritage. Mais peu me -chaut de son duché. Ce n’est point<span class="pagenum"><a name="page_38" id="page_38">{38}</a></span> telle récompense que je veux -reconquérir, c’est mon pardon de Dieu.»</p> - -<p>Ainsi fit-il tout aussitôt.</p> - -<p>Il se coupa les cheveux, se déchaussa, changea ses vêtements de seigneur -contre un vieux froc de pèlerin, s’arma d’un bâton, et s’en alla.</p> - -<p>Et la duchesse, folle de chagrin, de honte, et d’espérance, le regarda -qui s’en allait, et elle pleurait, et elle disait:</p> - -<p>—«Adieu, cher fils! Je perds mon fils, je perds ma joie.»<span class="pagenum"><a name="page_39" id="page_39">{39}</a></span></p> - -<h2><a name="CHAPITRE_II" id="CHAPITRE_II"></a><small>CHAPITRE DEUXIÈME</small><br /><br /> -<span class="bxx">LE PÈLERIN DE ROME</span></h2> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_40" id="page_40">{40}</a></span> </p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_41" id="page_41">{41}</a></span> </p> - -<p class="nind"><span class="letra">S</span>ANS s’attarder en route et sans faire halte dans aucun château, dans -aucun bourg, dans aucune ville, marchant seul et priant Dieu, peinant -beaucoup et se reposant peu, Robert, à force de cheminer, atteignit -enfin Rome.</p> - -<p>Il se présenta le jour même au palais du Pape. Mais il eut beau heurter, -appeler, et crier: il ne put arriver jusqu’au Saint-Père. Perdu dans la -foule des quémandeurs, il fut éconduit comme les autres.</p> - -<p>Il s’attrista. Mais il ne désespéra point.</p> - -<p>Comme il était homme de ressource, et joint qu’il ne pouvait tenter rien -de plus pour<span class="pagenum"><a name="page_42" id="page_42">{42}</a></span> l’instant, il s’enquit des habitudes et du caractère du -Pape. Et il se trouva quelqu’un pour lui apprendre tout ce qui -l’intéressait.</p> - -<p>On lui apprit ainsi, parmi des choses moindres, que, quotidiennement, au -lever du jour, dans sa chapelle particulière de Saint-Jean, le Pape -chantait sa messe, et que nul étranger jamais n’y assistait, parce que -des gardes en écartaient tous les curieux; puis, que nul, sous quelque -motif que ce fût, n’était autorisé à s’approcher du Saint-Père jusqu’au -moment de son retour au palais; et que là nul ne pénétrait, s’il n’était -mandé par le Pape.</p> - -<p>Or, pour Robert, ce fut assez. Il résolut de parler au Pape dans sa -chapelle, audace que personne avant lui n’avait eue.</p> - -<p class="cbastt">*<br />* *</p> - -<p>Un soir, après vêpres, comme la nuit tombait, quand il vit le lieu -sombre et tranquille, Robert se glissa dans la chapelle de Saint-Jean,<span class="pagenum"><a name="page_43" id="page_43">{43}</a></span> -et se cacha tout droit sous la plus belle stalle, qui était la stalle -même du Pape.</p> - -<p>Au lever du jour, le Pape vint, accompagné de deux prêtres chenus. Il -n’était suivi que des huissiers ordinaires qui devaient, selon leur -rôle, défendre les portes pendant la durée de l’office pontifical.</p> - -<p>Bien caché, Robert entendit toute la messe. Mais, sitôt qu’elle fut -dite, il bondit hors de sa cachette et courut vers le Pape.</p> - -<p>Risquant sa vie pour se sauver, Robert se prosterna vivement et cria, -d’une voix dolente:</p> - -<p>—«Pitié! Pitié!»</p> - -<p>A son cri, les huissiers accouraient déjà, menaçants, de toutes parts.</p> - -<p>Mais le Pape à son tour cria:</p> - -<p>—«Que nul ne touche à cet homme!»</p> - -<p class="cbastt">*<br />* *</p> - -<p>Les huissiers avaient reculé. Robert, pécheur contrit, commençait a -supplier le Pape.</p> - -<p>—«Ami», lui dit le Pape, «qui êtes-vous?<span class="pagenum"><a name="page_44" id="page_44">{44}</a></span> Qui vous a mis dans cette -grande peine où je vous vois? Si vous le savez, dites-le nous.»</p> - -<p>—«Seigneur», répondit Robert, «la grande peine que j’ai, je veux vous -la dire. Je suis le plus grand pécheur de ce monde.»</p> - -<p>Il continua:</p> - -<p>—«Le duc des Normands est mon père, et la duchesse fut ma mère. Pendant -dix-sept ans, elle pria Dieu de lui accorder la grâce d’un enfant. Sans -doute ne sut-elle pas l’en prier avec assez de ferveur; elle n’obtint -rien pendant dix-sept ans: voilà du moins ce que je puis dire. Elle en -eut un si grand chagrin qu’elle fut assez imprudente pour douter de Dieu -Notre Seigneur et assez téméraire pour croire que l’Autre l’exaucerait. -Voilà du moins ce qu’elle m’a pu dire. Né d’une naissance si funeste, -j’ai, depuis mon premier jour, résisté et bataillé contre Notre Seigneur -Dieu en toutes circonstances et en tous endroits. Mon âme ne -m’appartient plus, Seigneur, et je suis perdu sans rémission, si je ne -reçois de vous le remède qu’il me faut.»</p> - -<p>Puis, sans attendre, Robert confessa tous ses<span class="pagenum"><a name="page_45" id="page_45">{45}</a></span> péchés, tous ses méfaits, -et tous ses crimes. Mot à mot, il les exposa tout au long. Une telle -honte l’accablait qu’il pleurait, tête basse, en les exposant, inquiet -et craintif, et, de temps en temps, il regardait le Pape à la dérobée.</p> - -<p>Le Pape écoutait.</p> - -<p>Robert se tut.</p> - -<p>Devant tant de péchés, tant de méfaits, et tant de crimes, le Pape -hésitait. Il ne répondit d’abord pas.</p> - -<p>La figure mouillée de larmes, les yeux brûlés, le cœur meurtri, Robert -s’émut de ce silence.</p> - -<p>Il s’écria de nouveau:</p> - -<p>—«Pitié, Seigneur! Pitié!»</p> - -<p class="cbastt">*<br />* *</p> - -<p>Le Pape eut pitié.</p> - -<p>—«Ami», dit-il, «sais-tu ce que tu feras? Tu resteras avec moi jusqu’à -demain, mais pas davantage. Demain, au petit jour, je te donnerai une -lettre. Tu t’en iras vers les montagnes, à la forêt de Marabonde. Là, tu -suivras le<span class="pagenum"><a name="page_46" id="page_46">{46}</a></span> chemin principal. Tu arriveras à une fort belle fontaine, au -fond de la vallée. Tu prendras à droite le long du ruisseau. Tu -trouveras un manoir et une chapelle. Tu n’appelleras ni ne crieras. Tu -frapperas trois coups au postichet, trois coups et rien de plus, et tu -t’assiéras. Tu attendras que vienne t’ouvrir l’ermite qui habite là. Il -n’y a pas au monde un ermite qui lui soit comparable, même de loin, et -il n’est pas de jour que Dieu ne fasse pour lui des miracles. Trois fois -par an, je vais me confesser à ce saint homme. Il est précieux. A maint -pécheur il fut utile. Porte-lui mon salut, donne-lui la lettre que je te -remettrai. Il saura qui tu es et ce que tu désires. Et il t’imposera, -lui, la pénitence dont tu as besoin. Va, lève-toi, n’aie plus -d’inquiétude.»</p> - -<p>Robert, tout joyeux, baisa les deux pieds du Pape.</p> - -<p class="cbastt">*<br />* *</p> - -<p>Le lendemain matin, le Pape appela Robert, lui remit, écrite et scellée, -la lettre qu’il lui<span class="pagenum"><a name="page_47" id="page_47">{47}</a></span> avait promise, et lui ordonna de s’en aller au bois -où demeurait l’ermite.</p> - -<p>Voilà Robert qui s’en va.</p> - -<p>Il s’en va, il se hâte, il veut gagner au plus tôt la miséricorde -divine, il veut se tirer au plus tôt de sa peine mortelle.</p> - -<p>Il marche vers les montagnes, il s’engage dans la forêt, il suit le -chemin principal, il marche toujours, il arrive à la fontaine qui est au -fond de la vallée, il prend à droite le long du ruisseau, il marche -encore.</p> - -<p>Il a tant marché par le bois, qu’il arrive enfin vers le soir à -l’ermitage.</p> - -<p>Voici l’ermitage, avec sa petite porte. Robert saisit le marteau et -frappe trois coups au postichet.</p> - -<p>Et voici l’ermite qui vient. Il est vieux et gris. Il vient lentement en -s’appuyant sur une béquille.</p> - -<p>Il a ouvert le postichet.</p> - -<p>—«Dieu vous garde!» dit-il.</p> - -<p>Robert s’incline devant le vieillard. Puis il le salue au nom du Pape de -Rome, et lui présente la lettre scellée.<span class="pagenum"><a name="page_48" id="page_48">{48}</a></span></p> - -<p>L’ermite a pris la lettre. Il lit lentement, d’un bout à l’autre, sans -rien omettre, et, à mesure qu’il lit, il s’émeut. Et quand il a tout lu, -il s’assied. Il pleure.</p> - -<p>—«Mon frère», dit l’ermite, «le malheur vous accompagnait quand vous -êtes venu sur cette terre. Vous cherchez maintenant la pénitence des -péchés dont vous êtes grevé. Hélas! il n’est pas d’homme qui fasse tant -pour l’amour de Dieu qu’il soit capable de vous imposer la pénitence -nécessaire. Quant à moi, je ne saurais m’y enhardir.»</p> - -<p>Robert s’alarme. Il regarde l’ermite.</p> - -<p>L’ermite continue:</p> - -<p>—«Je vous promets du moins que je ferai pour vous tout ce que je -pourrai. Demain matin, quand je serai au plus secret de mes oraisons, -quand je croirai tenir Notre Seigneur, je le prierai qu’il daigne -m’inspirer. Si Dieu veut avoir pitié de vous, il m’inspirera, et je -saurai la pénitence qu’il vous impose. Repentez-vous jusque-là de vos -péchés, mon frère, afin que demain vous en puissiez être lavé.»</p> - -<p>Cependant l’ermite emmène Robert au loge<span class="pagenum"><a name="page_49" id="page_49">{49}</a></span>ment qu’il lui destine. Il lui -sert ensuite du pain, des œufs, et de l’eau, pour le remettre des -fatigues de la journée. Puis il lui apporte de l’herbe. Et Robert se -fait un lit, et se couche, car la nuit est venue.</p> - -<p class="cbastt">*<br />* *</p> - -<p>Quand l’aube parut, le saint ermite se leva, prit sa chandelle et sa -lanterne; puis il appela Robert et lui dit:</p> - -<p>—«Venez, mon frère, à la chapelle.»</p> - -<p>D’un bond, Robert fut debout.</p> - -<p>Il suivit l’ermite. Mais, sitôt entré, il s’étendit de tout son long -devant l’autel, et pria. Jamais prisonnier enchaîné ne pria si -instamment Dieu de le délivrer de son enfer.</p> - -<p>De son côté, l’ermite commençait à dire:</p> - -<p>—«Introïbo...»</p> - -<p>Lorsqu’il en fut à l’élévation, à l’instant qu’il tenait proprement le -Corps de Notre Seigneur, l’ermite, d’un cœur simple et les yeux pleins<span class="pagenum"><a name="page_50" id="page_50">{50}</a></span> -de larmes, pria Dieu de l’éclairer, et de lui envoyer l’inspiration dont -il avait besoin pour ordonner à Robert une pénitence à la mesure de son -repentir.</p> - -<p>Alors il y eut un silence.</p> - -<p>Et l’on raconte qu’à partir de ce moment l’ermite avait l’air rasséréné -et qu’il s’empressa d’achever sa messe.</p> - -<p>La messe achevée, il appela Robert:</p> - -<p>—«Ami», dit-il, «écoutez une bonne nouvelle. Dieu consent que vous -soyez sauvé. Quittez donc toute inquiétude: vous saurez bientôt ce que -Dieu de vous exige. Je n’ai qu’une crainte: c’est que vous ne puissiez -pas endurer la pénitence qui vous est imposée.»</p> - -<p>—«Seigneur», répondit Robert, «sachez-le bien: il n’est rien au monde -que je ne sois prêt à faire pour reprendre mon âme au Diable qui en veut -sa part.»</p> - -<p>—«Dieu vous aime», dit l’ermite, «puisqu’il vous inspira de venir -jusqu’à moi. Écoutez donc, beau doux ami, et apprenez la pénitence que -Dieu me révéla tout à l’heure.»<span class="pagenum"><a name="page_51" id="page_51">{51}</a></span></p> - -<p class="cbastt">*<br />* *</p> - -<p>Alors, l’ermite prononça:</p> - -<p>—«Tout d’abord, de par Dieu, et sans faute, il faut que vous -contrefassiez si parfaitement l’innocent et le fol, que l’on vous -poursuive par les rues à coups de bâtons et de pierres, sans compter les -huées qui vous accueilleront partout. Mais, où que vous soyez, -gardez-vous de frapper personne! Faites-en seulement semblant, afin -d’éloigner de vous les vilains et autres rustres qui vous attaqueront -lâchement. Et ne laissez passer un seul jour sans amasser après vous le -peuple de la ville, même si vingt mille gueux vous devaient assaillir, -conspuer, battre, exciter, ou meurtrir.»</p> - -<p>Robert ne répondit point.</p> - -<p class="cbastt">*<br />* *</p> - -<p>L’ermite continua:</p> - -<p>—«Cette première pénitence, ami, est fort rude et cruelle. Mais l’autre -est encore plus douloureuse. Dès que vous serez parti d’ici, et où que -vous alliez et que vous vous trouviez<span class="pagenum"><a name="page_52" id="page_52">{52}</a></span> par la suite, gardez-vous de -jamais parler, quoi que vous voyiez. Vous serez éternellement muet. Car, -si une seule parole, quelle qu’elle soit, sort de votre bouche, quel que -soit le besoin qui vous presse, vous retomberez aussitôt au pouvoir du -Méchant. Néanmoins, quand vous recevrez de moi l’ordre de parler, vous -pourrez le faire sans dommage. Veillez donc, Robert, et soyez sur vos -gardes!»</p> - -<p>Robert ne répondit point.</p> - -<p class="cbastt">*<br />* *</p> - -<p>L’ermite continua:</p> - -<p>—«Robert, bel ami, écoutez maintenant la troisième pénitence qui vous -est prescrite. Elle est rigoureuse et vous en souffrirez. Mais voici ce -que Dieu vous commande. Quoi qu’il vous arrive, et quelle que soit la -faim qui vous vienne, vous ne mangerez rien que vous n’aurez d’abord -enlevé de force à la gueule d’un chien. Votre salut est à ce prix. Ami -Robert, les trois pénitences que Dieu vous enjoint, vous les -connaissez.»</p> - -<p>Robert s’écria.</p> - -<p>—«Je les ferai toutes les trois sans jamais<span class="pagenum"><a name="page_53" id="page_53">{53}</a></span> me permettre aucune -faiblesse, même si je devais vivre encore mille années.»</p> - -<p>—«Bel ami», dit le saint ermite, «écoutez ceci, que j’ajoute. Si jamais -quelqu’un, qui que ce fût, vous ordonnait au nom de Dieu de faire -quelque chose, quoi que ce fût, faites-le, pourvu qu’on vous rappelle, à -preuve de vérité, les trois pénitences que je vous ai de par Dieu -prescrites.»</p> - -<p>Alors Robert se leva, prit rapidement congé du saint ermite, et se mit -en route vers Rome.<span class="pagenum"><a name="page_54" id="page_54">{54}</a></span></p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_55" id="page_55">{55}</a></span> </p> - -<h2><a name="CHAPITRE_III" id="CHAPITRE_III"></a><small>CHAPITRE TROISIÈME</small><br /><br /> -<span class="bxx">LE CHEVALIER PÉNITENT</span></h2> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_56" id="page_56">{56}</a></span></p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_57" id="page_57">{57}</a></span> </p> - -<p class="nind"><span class="letra">L</span>E lendemain matin, Robert, armé d’un bâton, arrivait à Rome.</p> - -<p>Sitôt la porte de la ville franchie, il s’élança, courant, sautant, -hennissant, contrefaisant le fol à merveille. Tant et si bien que, l’un -après l’autre, les bourgeois sortirent de chez eux pour regarder -l’étonnant personnage qui leur arrivait. Mais, dès qu’il en voyait un -s’asseoir sur le seuil de sa maison, Robert se précipitait sur lui en le -menaçant de son gourdin.</p> - -<p>En peu de temps, toute la ville connut le fol. Des groupes nombreux de -badauds se portaient à sa rencontre; d’autres le suivaient. Sur son -chemin, les huées promises allaient<span class="pagenum"><a name="page_58" id="page_58">{58}</a></span> peu à peu croissant. Bientôt le -reste s’ensuivit. On lui jeta de la boue, des ordures, des savates; on -le frappa. Mais lui, qui allait son chemin, obliquait parfois, et -parfois se retournait pour faire semblant de châtier les insolents. Et -la populace reculait. Et lui se gardait bien de donner aucun coup. Et la -populace revenait à l’attaque.</p> - -<p>On comprit qu’il était plus sot que méchant, et qu’on pouvait le -houspiller à plaisir, sans avoir rien à craindre de sa part. La foule, -qui devient vite féroce, ne se priva point de s’amuser aux dépens du -pauvre fol inoffensif. Et l’on en vint bientôt à le poursuivre avec des -pierres.</p> - -<p>Déjà Robert saignait de plusieurs coups reçus. Il commençait à faiblir. -Il voulut s’échapper. Mais la foule s’était amassée autour de lui. Il -suait à grosses gouttes. La force loi manqua, et l’haleine. Il crut -qu’on voulait l’assommer sur place. Aussi, faisant un dernier effort, il -s’ouvrit un passage, et, fuyant sans se retourner, il courut tout droit -vers la tour maîtresse qui se dressait au cœur de la ville, et qui était -la tour du palais de l’Empereur.<span class="pagenum"><a name="page_59" id="page_59">{59}</a></span></p> - -<p>Maintenant, si vous voulez bien me prêter un peu d’attention, je vais -vous conter quelque chose d’inouï, mais auparavant je vous parlerai de -l’Empereur.</p> - -<p class="cbastt">*<br />* *</p> - -<p>L’Empereur dont je vous parle, et qui régnait alors à Rome, était -assurément le meilleur empereur du monde. Il avait toutes les vertus: -bravoure, générosité, courtoisie. Et il était aimé de tous ses sujets, -sauf d’un seul qui le haïssait profondément, et qui était son propre -Sénéchal, lequel avait pu oublier ses devoirs jusqu’à déclarer la guerre -à son maître et seigneur.</p> - -<p>Au reste, voici pourquoi.</p> - -<p>L’Empereur avait une fille, si belle, que nul ne connaissait de femme -plus belle. Elle était malheureusement affligée, depuis sa naissance, -d’une cruelle infirmité: elle était muette. Elle entendait bien et -comprenait tout ce que l’on disait; mais elle ne parlait pas; elle -n’expri<span class="pagenum"><a name="page_60" id="page_60">{60}</a></span>mait ses pensées que par signes. Or, comme elle était néanmoins -la grâce et la beauté mêmes, le Sénéchal s’était épris d’elle, mais -épris à ce point, qu’il eût accepté de s’en aller pieds nus et sans -ressources à travers le monde, pourvu qu’il eût avec lui la blonde -damoiselle.</p> - -<p>Il l’avait demandée en mariage à l’Empereur. Mais l’Empereur, qui -n’avait pas d’autre héritier, chérissait tendrement sa fille: il la lui -refusa. S’il avait prétexté qu’elle était trop jeune, il aurait -peut-être éconduit le Sénéchal sans l’irriter. Peut-être toutefois -avait-il ses raisons, que nous ne connaissons pas, d’agir autrement.</p> - -<p>Le Sénéchal pourtant était de haute naissance. Il possédait vingt -bourgs, trente châteaux, et quatre villes en Lombardie. Sa famille était -des mieux réputées et des plus glorieuses, et il n’y avait pas dans tout -l’empire de seigneur qui comptât à son actif autant de terres que lui. -Du refus de l’Empereur, il éprouva donc chagrin, honte, colère, et -l’envie de se venger.</p> - -<p>Voilà donc pourquoi le Sénéchal avait déclaré<span class="pagenum"><a name="page_61" id="page_61">{61}</a></span> la guerre à l’Empereur. -Il la mena rapidement et durement. Il envahit les terres impériales, les -ravagea, et menaça Rome. En vain l’Empereur avait-il essayé de résister. -Le Sénéchal, excellent guerrier, s’était ouvert par la force le chemin. -Il n’assiégeait pas encore la ville. Il s’en tenait même à une assez -grande distance, se contentant d’occuper les marches de l’empire, car il -préférait peut-être intimider seulement l’Empereur et il craignait -peut-être aussi de s’aventurer trop; mais les Romains craignaient qu’il -ne poussât plus loin ses succès, et ils n’osaient non plus s’aventurer -loin de leur capitale.</p> - -<p>Or les choses étaient en cet état, quand Robert, contrefaisant le fol et -poursuivi par la populace, se dirigea vers le palais de l’Empereur.</p> - -<p class="cbastt">*<br />* *</p> - -<p>A cette heure là, l’Empereur était à table.</p> - -<p>Robert, courant et suant, se précipita sur la porte du palais. -L’huissier de service voulut<span class="pagenum"><a name="page_62" id="page_62">{62}</a></span> l’arrêter, avec son bâton. Mais Robert, -harcelé par ses bourreaux, lui échappa savamment d’un bond de côté, et -franchit le porche.</p> - -<p>L’huissier appelait à l’aide. Et, tandis qu’à la porte du palais -d’autres sergents contenaient la populace, quatre huissiers s’élancèrent -à la poursuite du fol. Mais il était déjà loin d’eux.</p> - -<p>Robert ne s’arrêta que devant l’Empereur, où il s’assit, souffla, et -respira. Les huissiers cependant paraissaient, bâton à la main.</p> - -<p>—«Qu’on le laisse!» cria l’Empereur. «Cet innocent est ici sous ma -protection. Et qu’on lui donne à manger!»</p> - -<p>On s’empressa d’obéir. On apporta du pain blanc, un hanap plein de vin, -un plat de viande, et l’on posa le tout devant Robert.</p> - -<p>Mais il se passa une chose inattendue. Le fou prit la viande, le pain et -le vin, et jeta le tout loin de lui.</p> - -<p>On s’étonna grandement.</p> - -<p>—«Voilà certes un fol original!» dit l’Empereur. «Ne se nourrit-il que -de son extravagance?»</p> - -<p>Et il ajouta:<span class="pagenum"><a name="page_63" id="page_63">{63}</a></span></p> - -<p>—«Eh bien! qu’on le laisse en repos. Il mangera quand il aura faim.»</p> - -<p>Robert put respirer en paix, et se remettre de ses émotions de la -journée. Nul ne l’importuna, nul même ne lui adressa la moindre parole. -Et lui se garda bien de sonner mot.</p> - -<p>Et le repas autour de sa folle personne continua.</p> - -<p class="cbastt">*<br />* *</p> - -<p>L’Empereur était assis plus haut que les convives, sous un dais -somptueux.</p> - -<p>A un certain moment, il laissa tomber sous la table un os qu’il tenait. -C’était à dessein. C’était pour son chien favori, celui-là, et celui-là -seul de tous ses limiers, qui avait de droit sa place près de l’Empereur -pendant les repas.</p> - -<p>Le chien avait vu tomber l’os sous la table. D’un coup de gueule, il le -happa.</p> - -<p>Mais il se passa alors une autre chose inattendue.</p> - -<p>D’un bond, Robert s’était jeté sur le chien.<span class="pagenum"><a name="page_64" id="page_64">{64}</a></span> Il lui arracha l’os de la -gueule, l’emporta, et se mit à le ronger avidement, mais si avidement, -qu’on eût dit qu’il allait le broyer entre ses dents.</p> - -<p>L’Empereur éclata de rire.</p> - -<p>—«Voici maintenant une autre merveille!» dit-il. «Jamais je n’ai rien -vu de tel. Ce fol refuse le pain, la viande et le vin, et il enlève à -mon chien un os où il n’y a rien à manger. C’est un innocent parfait!»</p> - -<p>Sur quoi, l’Empereur débonnaire ordonna d’apporter au chien de la viande -et du pain en abondance.</p> - -<p>—«Puisqu’il ne veut manger qu’après le chien, servez le chien!» dit -l’Empereur. «Il se pourra peut-être ainsi rassasier.»</p> - -<p>Ainsi fut fait.</p> - -<p>A mesure qu’on servait de la viande et du pain au limier, Robert lui -sautait dessus en grimaçant, lui arrachait le morceau de la gueule, et -le dévorait à belles dents. Et à chaque morceau, il manifestait son -contentement avec force signes de joie vers l’Empereur.<span class="pagenum"><a name="page_65" id="page_65">{65}</a></span></p> - -<p class="cbastt">*<br />* *</p> - -<p>L’Empereur s’amusait fort du spectacle que lui offrait Robert. Toute -l’assistance riait comme l’Empereur.</p> - -<p>—«Jamais nous ne vîmes fol si fantaisiste!» disaient-ils.</p> - -<p>Ils ajoutaient:</p> - -<p>—«On ne devrait point maltraiter un fol si gentil.»</p> - -<p>Et l’Empereur décida:</p> - -<p>—«Je jure par ma barbe et ma tête que celui-là sera châtié qui le -maltraitera. Tant que ce fol voudra demeurer à la Cour, j’interdis qu’on -le touche. Il est venu à moi, je le protégerai. Et qu’il soit libre -d’aller et venir à sa guise par le palais et par la ville! Telle est ma -volonté.»</p> - -<p>Cependant Robert s’était rassasié. Quand il n’eut plus faim, écoutez la -troisième merveille que virent l’Empereur et tous les assistants.<span class="pagenum"><a name="page_66" id="page_66">{66}</a></span></p> - -<p>Il prit du pain, en fit de gros moellons, en mit un dans sa bouche; -puis, marchant à quatre pattes, lui qui était seigneur et gentilhomme et -l’héritier du duc de Normandie, il se dirigea vers le chien, et, de sa -bouche, lui mit le moellon de pain dans la gueule. Ainsi fit-il -plusieurs fois, tant pour le pain que pour la viande, au grand -étonnement de tous ceux qui le regardaient, et à la grande satisfaction -du limier qui retrouvait ce qu’il avait cru perdre, et qui certainement -n’avait jamais eu si copieuse ventrée que ce jour-là.</p> - -<p class="cbastt">*<br />* *</p> - -<p>Le repas achevé, le chien repu s’en alla vers son chenil, qui était dans -un retrait, sous l’escalier de la chapelle particulière du palais -impérial.</p> - -<p>Moulu des coups dont la populace l’avait accablé, Robert, cherchant un -gîte pour y dormir, suivit le chien. Et, content de sa journée<span class="pagenum"><a name="page_67" id="page_67">{67}</a></span> en dépit -des horions qu’on ne lui avait pas épargnés, il s’étendit à côté du -chien sous l’escalier de la chapelle.</p> - -<p>Mais l’Empereur, mis en goût de curiosité par tout ce qu’il avait déjà -vu de Robert, avait regardé ce que faisait son fou. Il alla donc à son -tour vers le chenil, espérant y assister à quelque nouvelle extravagance -de Robert.</p> - -<p>L’Empereur fut déçu: Robert déjà dormait.</p> - -<p>—«Qu’il se repose!» dit-il, «et que nul ne le trouble!»</p> - -<p class="cbastt">*<br />* *</p> - -<p>Robert dormit à loisir. Quand il s’éveilla, il avait soif. Il se signa, -se leva, et se mit en quête d’un peu d’eau.</p> - -<p>Le voilà parti, visitant la cour du palais, allant à droite, allant à -gauche, montant, descendant, examinant chaque coin, prenant connaissance -des lieux, entrant partout sans être arrêté ni chassé, et sans demander -rien à personne. Errant ainsi, il pénétra dans un jardin magni<span class="pagenum"><a name="page_68" id="page_68">{68}</a></span>fique, -fort soigneusement entretenu, mais fort peu fréquenté.</p> - -<p>Au bout du jardin, dans le verger, il y avait une fontaine. L’eau en -était claire, pure et tentante. Robert l’éprouva bonne, et il se -persuada qu’il n’avait jamais rencontré de fontaine comparable.</p> - -<p>Elle était, il est vrai, délicieusement située. Un pin l’ombrageait. A -l’entour, c’était la solitude fraîche des arbres, des fleurs ici, et là -des légumes. Tout un côté du palais la dominait, mais, dans l’immense -mur, il n’y avait qu’une fenêtre; encore était-elle fort petite, et -juste assez large pour qu’une seule personne pût s’y accouder. Et je -vous dirai sans plus attendre que c’était la fille de l’Empereur qui -avait désiré qu’on lui perçât là cette fenêtre; car elle pouvait de là -contempler toute la plaine environnante et même la mer, qu’elle aimait -d’apercevoir dans le lointain. Et la charmante princesse venait souvent -s’accouder à cette fenêtre.</p> - -<p>Robert n’avait souci que de boire. Il but. Puis, sans regarder vers le -mur et la fenêtre, il sortit du jardin et regagna son lit de paille<span class="pagenum"><a name="page_69" id="page_69">{69}</a></span> -sous l’escalier de la chapelle, où il s’endormit de nouveau, et si -profondément qu’il ne se réveilla plus de toute la nuit.</p> - -<p class="cbastt">*<br />* *</p> - -<p>Le lendemain, à l’aube, le bon Empereur se leva pour entendre la messe, -comme il faisait chaque jour.</p> - -<p>Quelle joie pour Robert! De son réduit, qui est sous les degrés de la -chapelle, il peut entendre la messe de l’Empereur.</p> - -<p>Mais le jour s’est éclairé. Robert songe qu’il a sa pénitence à faire.</p> - -<p>Et le voilà qui se met, comme la veille, à courir par les rues de la -ville en contrefaisant le fol.</p> - -<p>Il court, il sautille, il hennit ou brait, crie ou bêle, se démène, -soulève derrière lui le scandale, car il ne doit pas se cacher, car il -doit exciter les risées, les huées, et les coups des badauds.<span class="pagenum"><a name="page_70" id="page_70">{70}</a></span></p> - -<p>Les scènes de la veille se renouvellent. La marmaille emboîte le pas à -l’innocent, les sarcasmes éclatent; on bouscule le pauvre diable, on le -houspille, on le tourmente; on le frappe, on le lapide; et tant et tant -que, lapidé, frappé, tourmenté, houspillé, bousculé, moqué, injurié, -Robert, n’en pouvant plus, prend enfin la fuite, et, hors d’haleine, -gagne en toute hâte, à bout de forces, son lit de paille sous l’escalier -de la chapelle.</p> - -<p>Là, du moins, c’est pour lui la paix et le repos. A l’intérieur du -palais, on observe la volonté de l’Empereur, nul n’inquiète Robert; il -peut aller où bon lui semble.</p> - -<p>Dans le chenil, Robert reprend haleine tranquillement en attendant -l’heure du repas.</p> - -<p>A l’heure du repas, il retrouve sa place de la veille sous les yeux de -l’Empereur. Mais il n’aura pas à compter sur le hasard pour se nourrir. -Le bon Empereur a déjà tout ordonné. Un valet a la charge de présenter -au limier les mets que le fol ôtera de la gueule de son ami; car -maintenant, déjà, le spectacle est plaisant de Robert et du chien se -partageant leur nour<span class="pagenum"><a name="page_71" id="page_71">{71}</a></span>riture, Robert attaquant le chien qui se laisse -dérober, et le chien recevant ensuite du fol, quand le fol n’a plus -faim, des morceaux de choix qu’il n’eut jamais, son entière vie de chien -durant. Et, à la vérité, l’Empereur et toute l’assistance se délectent -du spectacle.</p> - -<p class="cbastt">*<br />* *</p> - -<p>Mais à quoi bon développer lentement ce que fit Robert ce jour-là et les -jours, les jours très nombreux, qui suivirent? Il faudrait répéter sans -cesse les mêmes choses, et mon conte deviendrait fastidieux. Tout ce -qu’il avait fait le jour de son arrivée à Rome, tout ce qu’il fit de -nouveau le lendemain, je vous dirai seulement que Robert le fit et le -refit pendant dix années pleines.</p> - -<p>Pendant dix années pleines, chaque jour, Robert courut à travers la -ville en contrefaisant le fol, ameutant la populace derrière lui, -recevant des coups sans jamais en rendre, subis<span class="pagenum"><a name="page_72" id="page_72">{72}</a></span>sant avec fermeté toutes -les injures et tous les outrages.</p> - -<p>Pendant dix années pleines, chaque jour, Robert eut sa place aux repas -de l’Empereur et son lit de paille dans le chenil, sous les degrés de la -chapelle. J’ajouterai toutefois que le limier était vite devenu son -inséparable; et c’est de lui-même que, servi d’abord, il apportait à -Robert les morceaux de viande ou de pain, et il restait devant lui -jusqu’à ce que Robert les lui eût ôtés de sa gueule. Et chaque jour, -pour se désaltérer, Robert allait boire à la fontaine du jardin, sous la -petite fenêtre de la fille de l’Empereur.</p> - -<p>Pendant dix années pleines, Robert fit rigoureusement sa pénitence. Pas -une fois, il ne laissa entendre le son de sa voix. Tous le croyaient -muet, muet depuis l’enfance, muet comme la fille de l’Empereur, tous -sans exception. Et tous sans exception ignoraient son nom et son pays. -Et si quelqu’un soupçonna que Robert fût de haute naissance et nullement -le fol qui divertissait tout le monde par ses grimaces, vous -l’apprendrez plus tard, quand il faudra.<span class="pagenum"><a name="page_73" id="page_73">{73}</a></span> Mais sachez, dès à présent, -que Robert ne commit rien pour se trahir. Il fit très rigoureusement sa -pénitence. Et il la fit ainsi pendant dix années pleines.</p> - -<p>Vous pensez bien qu’après ces dix années, et même plus tôt, il était si -méconnaissable que ni son père, ni sa mère, s’ils vivaient encore, ni -nul de ceux qui l’avaient approché dans son enfance ou sa jeunesse, -n’eût pu dire en le voyant:</p> - -<p>—«C’est Robert le Diable.»</p> - -<p class="cbastt">*<br />* *</p> - -<p>Toutefois, ces dix années que Robert fit ainsi sa pénitence à la cour de -l’Empereur de Rome, il ne faut pas croire qu’elles se passèrent sans -incidents dignes d’être rapportés. Oui, Robert fut tel que j’ai dit -pendant dix années pleines, mais il le fut surtout, plus exactement, -pendant sept années; car, à partir de la huitième année de son séjour à -Rome, tout en con<span class="pagenum"><a name="page_74" id="page_74">{74}</a></span>tinuant de mener l’existence que vous savez, il eut -des aventures.</p> - -<p>Et je vais vous conter ces aventures, qui sont surprenantes et -merveilleuses à miracle, comme vous en pourrez juger, si vous daignez me -prêter une oreille attentive.<span class="pagenum"><a name="page_75" id="page_75">{75}</a></span></p> - -<h2><a name="CHAPITRE_IV" id="CHAPITRE_IV"></a><small>CHAPITRE QUATRIÈME</small><br /><br /> -<span class="bxx">UN SINGULIER BOUFFON</span></h2> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_76" id="page_76">{76}</a></span> </p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_77" id="page_77">{77}</a></span> </p> - -<p class="nind"><span class="letra">R</span>OBERT était depuis sept ans déjà le bouffon de l’Empereur et de Rome, -lorsque le Sénéchal, qui n’avait pas encore déposé les armes, tenta de -nouveaux efforts pour obtenir par la violence la fille de l’Empereur.</p> - -<p>Contre son seigneur et maître, le Sénéchal ralluma la guerre qui -s’éternisait. Il ne se contenta plus d’occuper les terres lointaines de -son maître et seigneur, ni de menacer Rome à distance. Il se mit en -campagne après de sérieux préparatifs, et le bruit se propagea -rapidement que Rome serait à bref délai assié<span class="pagenum"><a name="page_78" id="page_78">{78}</a></span>gée, prise et incendiée, -pillée, et livrée à la soldatesque victorieuse.</p> - -<p>A Rome, on s’effraya. Le Sénéchal semblait invincible. Et les Romains, -si la paix n’eût dépendu que d’eux, l’eussent signée aussitôt, aux -conditions qu’eut fixées le Sénéchal. Mais le Sénéchal en avait juré -Dieu, la Croix et la Sépulture, qu’il ne signerait la paix qu’après -avoir reçu de l’Empereur l’héritière du trône et, avec elle, exigence -récente, la couronne. Sur quoi l’Empereur, qui avait le cœur fort, -s’était obstiné plus que jamais, jurant de son côté que, si longtemps -qu’il dût vivre, il ne donnerait au Sénéchal sa fille chérie, et qu’il -préférerait se laisser brancher, écorcher, noyer ou décapiter. C’était -donc, entre le Sénéchal et l’Empereur, la guerre à outrance.</p> - -<p>A la vérité, le Sénéchal paraissait assuré de la victoire. L’amour -l’animait, et les Romains, d’autre part, n’opposaient à sa marche qu’une -défense molle. Ils subissaient plus la guerre qu’ils ne la faisaient. -Ils n’avaient souci que de se retrancher solidement dans Rome, et, -plutôt que de se porter avec des troupes de choc à la<span class="pagenum"><a name="page_79" id="page_79">{79}</a></span> rencontre de -l’envahisseur, de réparer, surélever et fortifier les remparts de leur -ville.</p> - -<p>La nouvelle courut le monde que Rome avait déjà perdu sa joie, que sa -puissance était ébranlée, que ses habitants s’enfermaient dans leurs -murs comme dans une prison, et qu’ils n’avaient plus que deux années de -vivres.</p> - -<p class="cbastt">*<br />* *</p> - -<p>La nouvelle en courut si bien le monde qu’elle arriva jusqu’aux Turcs de -Roménie. Jour fatal!</p> - -<p>Les rois et les princes de Coroscane et d’Alénie s’assemblèrent en hâte. -Ils tinrent un grand conseil où ils s’avisèrent que l’occasion était -excellente de s’emparer de Rome et de conquérir sans trop de peine une -ville affaiblie qu’ils convoitaient depuis longtemps.</p> - -<p>Sitôt décidé, sitôt entrepris. Promptement, les vaisseaux furent -équipés. Et alors, en mer! Voilà les Turcs qui s’embarquent et qui -gagnent le large avec le ferme espoir de ravager Rome. Les voiles -pleines et les vergues hautes char<span class="pagenum"><a name="page_80" id="page_80">{80}</a></span>gées, ils cinglent, ils cinglent, les -Turcs maudits. Et bientôt les voilà devant Rome.</p> - -<p>Ils débarquent sur le rivage, dressent tentes et pavillons. Deux lieues -et plus sont occupées par leur armée, qui est nombreuse. Écus, heaumes, -enseignes et bannières brillent au soleil. Les Turcs se sont installés -profondément sur tout le rivage.</p> - -<p>A Rome, on s’alarme dès la première heure de ces mouvements qu’on -aperçoit dans le lointain. On cherche des nouvelles, on s’inquiète, on -monte sur les remparts, on examine la plaine; chacun donne son avis, -chacun apporte son renseignement; des incendies s’allument à l’horizon; -on voit briller des heaumes le long de la côte, et resplendir des -bannières qu’on ne reconnaît pas.</p> - -<p>—«Que prépare le Sénéchal?» se demandent les uns.</p> - -<p>—«Sont-ce des alliés du Sénéchal?» se demandent les autres.</p> - -<p>Mais voici un messager tout courant qui bouscule les Romains dans les -rues fourmillantes de monde.<span class="pagenum"><a name="page_81" id="page_81">{81}</a></span></p> - -<p>—«Hé!» dit-il, «Peuple! Sottes gens! Vous ne voyez donc pas ce qui vous -arrive? Ce sont les Turcs, les Turcs de Roménie, de Coroscane et -d’Alénie. Ils viennent de débarquer. La plage est couverte de leurs -troupes. Aux armes! Si vous ne leur tenez pas tête, vous êtes tous -morts. Si vous ne marchez pas victorieusement contre eux, ils mettront -le siège autour de la ville, et vous serez ici tous pris au piège.»</p> - -<p>A cette annonce, il ne faut pas le dissimuler, plus d’un Romain eut -envie de s’enfuir.</p> - -<p class="cbastt">*<br />* *</p> - -<p>Voilà donc que le péril se complique pour le bon Empereur de Rome. -L’arrivée des Turcs l’attriste et le confond. Vieux, le bon Empereur, un -instant découragé, n’a plus le goût de vivre.</p> - -<p>Mais il se ressaisit, et il convoque au palais ses barons, les -sénateurs, et tout ce que Rome<span class="pagenum"><a name="page_82" id="page_82">{82}</a></span> compte d’hommes nobles et sages. Il veut -délibérer avec eux sur les mesures à prendre pour assurer la défense de -la ville.</p> - -<p>Naturellement, les avis sont divers. Les uns préconisent une sortie, et -de se jeter au corps-à-corps contre les Turcs. Dieu, disent-ils, qui a -déjà fait maint miracle pour son peuple, ne manquera pas d’être avec eux -dans la bataille, et il leur donnera la victoire. Selon d’autres, au -contraire, les Romains auraient tort de s’éloigner, car ils n’ont ni -assez de monde, ni, si le nombre n’est pas forcément indispensable, des -hommes assez hardis.</p> - -<p>—«Ce qu’il faudrait», disent ceux-là, «ce serait d’appeler à l’aide les -chevaliers lombards et de signer avec le Sénéchal une telle paix qu’il -consentît à se mettre à leur tête. Alors, oui, nous pourrions soutenir -la bataille.»</p> - -<p>Cet avis prévalut. Grands et petits, jeunes et vieux, l’approuvèrent. -L’Empereur décida de s’y ranger.</p> - -<p>On choisit deux barons que le Sénéchal avait en amitié, et l’Empereur -les envoya porter sa proposition de paix.<span class="pagenum"><a name="page_83" id="page_83">{83}</a></span></p> - -<p>Les barons firent diligence, gagnant par le plus court chemin le camp du -Sénéchal. Ils répétèrent mot pour mot les paroles de l’Empereur, -exposèrent sans en rien cacher la situation critique de Rome, avouèrent -que les Romains effrayés étaient en péril.</p> - -<p>Mais le Sénéchal ne daigna même pas discuter les propositions de -l’Empereur. Il jura que, loin de secourir aucunement l’Empereur, il ne -s’emploierait qu’à ravager ses domaines, tant qu’il n’aurait pas reçu -pour femme la jeune fille qu’il aimait.</p> - -<p>A l’offre de l’Empereur, le Sénéchal ne répondit que par un insolent -défi. Quel chagrin n’allait pas en avoir le malheureux Empereur humilié!</p> - -<p class="cbastt">*<br />* *</p> - -<p>L’Empereur en eut un chagrin profond. Plus triste et plus découragé, il -ne savait à quoi se résoudre. Il n’avait qu’une ressource: ordonner une -levée en masse de tous les volon<span class="pagenum"><a name="page_84" id="page_84">{84}</a></span>taires. Il le fit, et en même temps il -convoqua de nouveau les sénateurs et ses barons.</p> - -<p>Toute la ville, comme on pense, ne parlait plus que des combats -imminents. Les dames et les damoiselles pleuraient, qui pour un père, -qui pour un frère, qui pour un ami. La tristesse était dans toutes les -maisons. On n’entendait plus nulle part ni chant ni musique.</p> - -<p>Au palais de l’Empereur, l’émotion était encore plus grande qu’ailleurs. -Et Robert, tout muet et tout fol qu’il paraissait, s’affligeait plus que -quiconque dans le secret de son cœur, et plus que je ne saurais le dire, -parce qu’il souffrait de voir souffrir l’Empereur, pour qui, pauvre fol -sans ressources, il ne pouvait rien faire.</p> - -<p class="cbastt">*<br />* *</p> - -<p>Par un mardi, au lever du jour, les Turcs se préparèrent à marcher sur -Rome. Toutes leurs dispositions étaient prises. A l’avant-garde, ils -avaient placé leurs meilleures troupes.<span class="pagenum"><a name="page_85" id="page_85">{85}</a></span></p> - -<p>Du haut des remparts, les Romains les aperçurent. L’Empereur informé fit -crier aux armes. Il n’avait pas plus de vingt mille hommes, dit-on, à -opposer aux Turcs.</p> - -<p>L’Empereur s’arma dans la cour du palais; puis, ayant rassemblé son -monde, il répartit en brigades les éléments dont il disposait. Et il en -mit une sous les ordres du Pape, qui était chargé de garder la bannière -impériale contre les insultes de la gent païenne.</p> - -<p>Après quoi, il s’écria:</p> - -<p>—«Voici l’heure, Romains. Les Turcs nous viennent attaquer. -Courons-leur sus!»</p> - -<p>Et, tandis que les Romains sortaient de la ville, brigade par brigade, -l’Empereur alla prendre congé de sa fille, douce et gracieuse damoiselle -plus vermeille qu’une rose. Il la chérissait par-dessus tout. Il pleura. -Avant de la quitter, il eut soin de recommander à Dieu les dames et les -damoiselles, qui toutes pleuraient comme lui par amour de lui, et -prièrent pour détourner de leur bon Empereur toute menace de male -fortune.</p> - -<p>Et maintenant c’est fait; les Turcs marchent<span class="pagenum"><a name="page_86" id="page_86">{86}</a></span> vers Rome, et les Romains -marchent contre les Turcs, la bataille va s’engager.</p> - -<p class="cbastt">*<br />* *</p> - -<p>Les Romains sont partis, et, en les voyant s’éloigner pour la bataille, -Robert n’a plus le courage de retenir les larmes qui lui coulent le long -du visage. Ah! Beau Seigneur Dieu, il ne laisserait pas les Romains -partir sans lui, s’il ne craignait pas de vous déplaire, à vous qui lui -imposâtes sa pénitence! Il n’a pas d’autre crainte en ce monde, mais il -a bien celle-là.</p> - -<p>Sous l’escalier de la chapelle, dans le chenil, sur son lit de paille, -il pleure loin de tous les yeux indiscrets. Secrètement, mentalement, -car il ne sonne mot jamais, pas même quand il est seul, il se lamente. -Et il s’adresse à Notre Seigneur, mains jointes, lèvres closes, cœur -ouvert:</p> - -<p>—«Dieu!» dit-il en sa pensée muette, «vous<span class="pagenum"><a name="page_87" id="page_87">{87}</a></span> qui avez sauvé tant d’âmes -par votre force spirituelle contre les assauts du Malin, comme j’aurais -plaisir à sauver l’Empereur contre ces Turcs qui ont pris tant -d’orgueil! Je les saurais si durement combattre que je n’en laisserais -pas un debout sur la place. Mais non, Dieu ne veut pas que cela soit, il -ne veut pas que j’entre dans la mêlée. Certes, s’il daignait le vouloir, -les Sarrasins aujourd’hui pourraient souffrir de mon entrée dans le jeu. -Je n’aurais besoin que d’une épée nue et d’une bonne lance résistante.»</p> - -<p>Hélas! Robert soupire.</p> - -<p>Puis il se dresse, et il se dirige en pleurant vers le jardin que -personne jamais ne trouble. Près de la source claire où il aime à -étancher sa soif, il va s’asseoir, espérant que dans cette solitude nul -ne le verra pleurer. Toute sa pensée est tendue vers le ciel. Il supplie -Dieu de secourir l’Empereur dans cette bataille dangereuse où il -voudrait être à côté de lui, pourvu que Dieu lui accordât la grâce de le -lui permettre. Et il pleure en silence.<span class="pagenum"><a name="page_88" id="page_88">{88}</a></span></p> - -<p class="cbastt">*<br />* *</p> - -<p>Or écoutez bien.</p> - -<p>Vous savez qu’une fenêtre fort étroite, si étroite qu’une seule personne -s’y pouvait accouder, dominait la fontaine et le jardin, et vous savez -que la fille de l’Empereur aimait à s’accouder à cette fenêtre pour -regarder la plaine et la mer.</p> - -<p>Ce jour-là, à l’heure où Robert déplorait auprès de la fontaine de -n’avoir pas pu suivre l’Empereur et les barons romains, la gracieuse -Damoiselle était accoudée à la fenêtre, car elle avait voulu le plus -longtemps possible accompagner du regard son père et ses amis les -chevaliers.</p> - -<p>La première chose qu’elle remarqua, ce fut le bouffon.</p> - -<p>Le bouffon tendait les mains vers le ciel comme pour prier Dieu. Et la -jeune fille fut stupéfaite. Ce fou, que tout le monde croyait fou sans -remède, il faisait certes à l’ordinaire<span class="pagenum"><a name="page_89" id="page_89">{89}</a></span> des folies; mais pour faire ce -qu’il faisait à cette heure, ce jour-là, près de la fontaine, il n’était -probablement pas aussi fou qu’on le croyait. La Damoiselle en fut tôt -persuadée. Et elle regarda longtemps Robert.</p> - -<p>Cependant, ayant levé les yeux vers la plaine, elle aperçut le premier -engagement de l’avant-garde des Turcs qui prétendaient abattre l’orgueil -de Rome, et de l’avant-garde des Romains qui songeaient à repousser les -envahisseurs. Déjà les archers se décochaient réciproquement des flèches -meurtrières, et il y avait déjà des morts de part et d’autre sur le -terrain.</p> - -<p>Et le cœur de la Damoiselle battit violemment.</p> - -<p>Mais il battit plus violemment encore, quand elle reporta son regard -vers Robert. Car elle vit alors quelque chose de merveilleux, que je -vous dirai tout de suite, même si vous ne croyez pas aux miracles, parce -que je ne peux pas ne pas vous dire ce que vit la Damoiselle.<span class="pagenum"><a name="page_90" id="page_90">{90}</a></span></p> - -<p class="cbastt">*<br />* *</p> - -<p>Voici donc ce que vit la Damoiselle, du haut de sa fenêtre, ou du moins -ce qu’on sut plus tard qu’elle vit.</p> - -<p>Près de la fontaine, devant le fou, un chevalier à cheval était arrêté. -C’était un chevalier extraordinaire, un chevalier divinement beau, et -qui avait d’abord ceci de merveilleux qu’il était tout blanc, tout vêtu, -tout armé, tout équipé de blanc. Le haubert de ce merveilleux chevalier -était plus blanc que l’argent; son écu, les courroies de son écu, son -épée étaient plus blancs que des fleurs de lis; la lance, qu’il tenait -sur sa hanche, avait une alumelle plus blanche que la neige qui tombe -des nues; et son cheval était plus blanc qu’une fleur épanouie.</p> - -<p>Le chevalier mit pied à terre devant le fou, le salua, puis lui parla. -Ses paroles, la Damoiselle ne les entendit peut-être pas. On sut plus -tard qu’elles furent telles:</p> - -<p>—«Ami Robert, Dieu vous commande par<span class="pagenum"><a name="page_91" id="page_91">{91}</a></span> ma voix d’aller à la bataille. Ne -croyez pas que je veuille vous tromper. Si vous doutez de moi, je vous -prouverai que je ne mens point, en vous rappelant que jadis, il y a plus -de sept ans, dans la forêt de Marabonde, vous avez reçu d’un saint -ermite l’ordre de faire trois pénitences dont la moindre est fort -douloureuse, et que je vous rappellerai exactement, si vous le désirez. -Mais ne perdez pas de temps. Prenez ces armes et ce cheval, et courez au -secours de l’Empereur.»</p> - -<p>Qu’elle eût entendu ou qu’elle n’eût pas entendu, la Damoiselle du moins -vit que le fou s’étendait sur le sol, les bras en croix, dans la -direction de l’orient; puis se relevait, prenait les armes et -l’équipement du merveilleux chevalier, s’armait et s’équipait, se -ceignait de l’épée, se laçait le heaume, puis sautait d’un bel élan sur -le cheval, sans daigner se servir de l’étrier; puis prenait l’écu et se -le passait au cou comme un homme qui sait fort bien porter un écu, puis -saisissait la grosse lance droite que le merveilleux chevalier, alors -désarmé, lui offrait; enfin, piquant le cheval, partait d’un bond<span class="pagenum"><a name="page_92" id="page_92">{92}</a></span> -magnifique au galop du côté de la bataille.</p> - -<p>La scène s’était dénouée avec une telle promptitude et une telle -perfection, que la Damoiselle se demanda si jamais elle avait connu plus -noble et plus assuré chevalier que ce bouffon, qui était depuis sept ans -le jouet de la cour et de la ville, sans qu’on eût pu savoir d’où il -venait.</p> - -<p class="cbastt">*<br />* *</p> - -<p>Sur le cheval blanc qui l’emportait au galop vers la bataille, le -nouveau chevalier blanc avait l’air d’un chevalier accompli.</p> - -<p>Il était sorti du jardin par une brèche qui s’ouvrait sur la plaine. En -quelques bonds, il avait gagné la campagne.</p> - -<p>Il n’a pas perdu de temps. Le voilà dans la campagne, emporté au galop -vers l’endroit où monte le tumulte du combat, cris divers, bruits -d’armes, hennissements, le tout au milieu du tapage que mènent les -Sarrasins avec leurs cors, leurs tambours et leurs trompettes, dont<span class="pagenum"><a name="page_93" id="page_93">{93}</a></span> ils -jouent avec frénésie pour étourdir les chevaux de leurs adversaires.</p> - -<p>Sans s’être arrêté, sans avoir ralenti, le Chevalier blanc arrive à la -hauteur des premiers Romains qu’il avait devant lui, lesquels sont les -derniers de l’arrière-garde de l’Empereur. Il les dépasse. Il dépasse -les brigades romaines l’une après l’autre, et galope toujours fièrement -vers les Turcs.</p> - -<p>Tous les Romains le regardent passer du même regard. Tous se demandent -quel est ce chevalier dont les armes resplendissent au soleil. Tous -avouent qu’ils ne le reconnaissent pas. Tous cherchent à savoir avec -quelle brigade il va combattre. Mais, quand ils voient qu’il galope -droit vers les Turcs sans se soucier de se ranger dans aucune brigade, -tous sont émerveillés.</p> - -<p>—«Il va vers l’Empereur», disent-ils.</p> - -<p>L’Empereur se tenait avec son avant-garde, qu’il commandait lui-même, -pour mieux diriger le combat.</p> - -<p>Mais le Chevalier passe à côté de l’Empereur sans s’arrêter et sans le -saluer, et pousse vers<span class="pagenum"><a name="page_94" id="page_94">{94}</a></span> l’endroit où les Turcs semblent le plus -nombreux, le plus forts et le plus dangereux.</p> - -<p>L’épervier, quand il vole une caille, n’a pas plus d’impétuosité que ce -chevalier en quête de Sarrasins.</p> - -<p>Maintenant c’est fait: voilà le Chevalier aux prises avec les Turcs.</p> - -<p class="cbastt">*<br />* *</p> - -<p>Au plus épais de la mêlée, il attaque les Turcs. Oh! il ne se ménage ni -ne les ménage! A peine engagé, il en désarçonne un, en renverse deux à -droite et à gauche, et en abat trois de trois coups directs. Dès sa -première charge, le Chevalier blanc se signale férocement.</p> - -<p>Hardi! il se pousse au milieu des Turcs, fonce, pique, abat, oblique à -droite, oblique à gauche, frappe, frappe, et frappe. En fort peu de -temps, il en a tué trente qui jamais plus ne se relèveront.</p> - -<p>Il ne se tient pas quitte pour si peu. Piquant,<span class="pagenum"><a name="page_95" id="page_95">{95}</a></span> brochant, fonçant, -obliquant, il bondit à droite, il bondit à gauche, se retourne, fonce de -nouveau, est partout à la fois, cherche non point les hommes, mais les -groupes; et, par la fougue de son attaque, il les disperse.</p> - -<p>Ce chevalier furieux déconcerte les Turcs de l’avant-garde. Déjà, c’est -à qui n’attendra plus son assaut. Dès qu’il se dirige vers un groupe, -les plus braves s’écartent. Ce diable de chevalier les intimide. Mais -ils ont beau vouloir l’éviter; son cheval est si prompt qu’ils ne lui -échappent pas.</p> - -<p>Alors les Turcs tentent d’assommer le Chevalier Blanc de loin, à coups -de massue. Ils sont adroits. Plusieurs de leurs coups portent. Mais le -Chevalier est plus résistant qu’airain battu: il subit aussi bien qu’il -frappe. Et rien ne le renverse, ni ne l’étourdit.</p> - -<p>Aux coups qu’il reçoit, sa fureur redouble. Les Turcs en sentent tôt les -effets. Leur avant-garde hésite, n’ose plus avancer, et soudain, prise -de panique, recule.</p> - -<p>L’avant-garde turque se replie en désordre. La Chevalier Blanc s’élance -à sa poursuite.<span class="pagenum"><a name="page_96" id="page_96">{96}</a></span> Et l’Empereur, joyeux du succès, crie aux siens:</p> - -<p>—«Piquez! Piquez! N’ayez pas peur de ces maudits. Tous sont morts, -puisque les meilleurs sont vaincus. En avant! Celui-là les a vaincus qui -charge devant vous. Voyez comme il les serre de près et les abat quand -ils s’attardent! Quel est donc celui-là qui se distingue devant nous? -Jamais je ne vis, même en songe, si redoutable chevalier. Sus donc! -derrière lui! Et que chacun aide à sa belle besogne!»</p> - -<p class="cbastt">*<br />* *</p> - -<p>Excités par l’Empereur, les Romains s’élancent à la poursuite de -l’avant-garde, derrière le Chevalier Blanc.</p> - -<p>Soudain, le Chevalier Blanc s’arrête. Il vient de briser sa lance dans -le corps d’un chef sarrasin. N’importe! Il tire son épée; et sa fureur -semble encore accrue.</p> - -<p>Il a rejoint les fuyards qui se réfugiaient dans une brigade accourue en -renfort. Avec des<span class="pagenum"><a name="page_97" id="page_97">{97}</a></span> bonds effrayants de son cheval, il fonce résolument -au milieu des troupes fraîches. Son épée fait voler des têtes de tous -côtés. Des remous se produisent dans les rangs des Turcs. Aussi bien, -derrière lui, les Romains chargent avec ardeur. Sans doute tous ne le -valent pas; et, si les Romains n’avaient pas à leur tête ce démon qui -décourage, il est probable qu’ils ne feraient pas reculer les Turcs, qui -sont d’excellents guerriers. Mais le Chevalier Blanc leur ouvre le -chemin de la victoire. Il brandit son épée brillante, et les Turcs -tombent, ou cèdent.</p> - -<p>—«Après lui! Après lui!» crie l’Empereur. «Les lui laisserez-vous tuer -tous?»</p> - -<p>Les Romains répondent par des cris terribles. Le Chevalier Blanc pousse -toujours. Des vides se forment à son approche. Les Romains en profitent. -La panique gagne la brigade turque accourue au secours de l’avant-garde. -Le sang coule. Les Turcs tombent. Les Romains progressent. Le Chevalier -Blanc, diable déchaîné, entraîne la déroute des ennemis.</p> - -<p>—«En avant!» crie l’Empereur.</p> - -<p>Les Turcs ont fait demi-tour. Ils s’enfuient<span class="pagenum"><a name="page_98" id="page_98">{98}</a></span> à qui mieux mieux avec des -cris d’horreur. Sans se retourner, sans regarder s’ils sont poursuivis, -ils se dirigent à bride abattue vers leur arrière-garde, où se trouve le -gros de leurs troupes et leurs dernières réserves. Et leur fuite est si -folle qu’ils mettent le désordre dans l’arrière-garde où ils arrivent -épouvantés.</p> - -<p class="cbastt">*<br />* *</p> - -<p>La peur est contagieuse. Les Turcs de l’arrière-garde, effrayés par -leurs frères, perdent toute leur magnifique assurance du matin. Alors, -comme précisément l’irrésistible chevalier fond sur eux, l’épée -haute,—suivi par tous les Romains, la lance basse,—les Turcs, sans -combattre, sans attendre, font demi-tour et prennent la fuite.</p> - -<p>La déroute, subitement, de toute l’armée turque, est complète.</p> - -<p>Ils fuient, ils fuient vers leurs tentes, vers leurs vaisseaux, les -Turcs orgueilleux. Ils fuient<span class="pagenum"><a name="page_99" id="page_99">{99}</a></span> avec tant d’ardeur que les Romains ont de -la peine à les suivre. Ceux qui sont rejoints, tombent, frappés -inexorablement. Les Romains n’ont pas le temps de faire des prisonniers. -Ils ne poursuivent plus les Turcs, ils les pourchassent. Et la déroute -mortelle s’étend à travers la campagne, d’un bout à l’autre de l’armée -turque, jusqu’à la mer.</p> - -<p>Voici déjà les fuyards les plus rapides arrivés à hauteur de leurs -tentes, sur le rivage. Voici bientôt tous les Turcs acculés au rivage. -Mais ils ont d’autres soucis que de défendre leurs tentes ou de disputer -aux Romains leurs trésors. Ils ont d’autres soucis que de laisser aux -Romains un butin splendide. A qui mieux mieux, ils se jettent dans la -mer à la nage. Heureux, ceux qui pourront gagner leurs vaisseaux! -Ceux-là seront les moins nombreux. Et d’autres mourront noyés entre la -plage et le salut; et les autres, ceux qui ne savent pas nager, seront -massacrés sans recours sur la plage.</p> - -<p>Il en resta vingt mille, dit-on, au bord de l’eau, qui ne purent -échapper aux Romains.<span class="pagenum"><a name="page_100" id="page_100">{100}</a></span> Et il s’en noya dix mille qui, fuyant les -Romains, n’atteignirent pas aux vaisseaux de leur salut. Mais pas un -Turc vivant ne demeura sur le rivage.</p> - -<p class="cbastt">*<br />* *</p> - -<p>Ainsi le champ de bataille appartenait aux Romains. Grande victoire! -Rome était sauvée. Et, de surcroît, un riche butin récompensait les -vainqueurs.</p> - -<p>Alors, délivrés des Turcs, les Romains se ruèrent sur les tentes -abandonnées avec plus d’enthousiasme qu’ils n’en avaient eu d’abord en -allant à la rencontre des envahisseurs. Et l’espoir du butin promis les -enivrait à ce point, que nul d’entre eux ne remarqua que le Chevalier -Blanc avait disparu.<span class="pagenum"><a name="page_101" id="page_101">{101}</a></span></p> - -<h2><a name="CHAPITRE_V" id="CHAPITRE_V"></a><small>CHAPITRE CINQUIÈME</small><br /><br /> -<span class="bxx">LE FOU ET LA FOLLE</span></h2> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_102" id="page_102">{102}</a></span> </p> -<p><span class="pagenum"><a name="page_103" id="page_103">{103}</a></span> </p> - -<p class="nind"><span class="letra">A</span> Rome, on avait déjà des nouvelles complètes de la bataille.</p> - -<p>Dans le palais de l’Empereur, dames et damoiselles, passant de -l’angoisse à la joie, se félicitaient de la défaite des Turcs, et ne -causaient entre elles que du mystérieux chevalier à l’armure plus -blanche que neige, auquel la victoire des Romains était due.</p> - -<p>Toute la ville menait la même allégresse que le palais de l’Empereur. Ce -n’étaient partout que cris, chansons, embrassades, commentaires, et -par-dessus hommes et femmes, bourgeois et vilains, enfants et -vieillards, les cloches déchaî<span class="pagenum"><a name="page_104" id="page_104">{104}</a></span>naient leur vacarme du haut des clochers -sonores.</p> - -<p>Le peuple, ayant oublié ses craintes et sa terreur, se porta -gaillardement au-devant des vainqueurs qui revenaient.</p> - -<p>Les vainqueurs rentrèrent en triomphe. Aux acclamations du peuple, ils -répondaient par des cris d’enthousiasme.</p> - -<p>Le palais de l’Empereur était en fête. On y reçut les barons avec toutes -les marques imaginables de la reconnaissance et de la satisfaction. Et -la musique dominait les cris et les vivats.</p> - -<p>Quand les barons se furent débarrassés de leur haubert, en gens fatigués -qui sont heureux de se reposer dans des vêtements plus commodes, on leur -annonça que la table était servie. Mis en appétit par une journée -d’épreuves, ils s’empressèrent d’escorter l’Empereur et le Pape.</p> - -<p>L’Empereur était la simplicité et la gentillesse mêmes. Lorsqu’on lui -présenta l’eau, comme d’habitude, il la fit présenter d’abord au Pape; -puis il s’effaça devant lui, le fit asseoir,<span class="pagenum"><a name="page_105" id="page_105">{105}</a></span> et ne s’assit qu’après son -saint hôte. Après quoi, il envoya chercher sa fille, qui, toute -charmante et gracieuse, lui renouvela sa joie de la victoire remportée; -et, quand il l’eut fait asseoir à côté de lui, en belle place, les -barons purent alors s’asseoir aux places qui leur étaient réservées. -Ainsi l’exigeait l’étiquette. Et pour finir, le reste des chevaliers et -la jeunesse noble se rangèrent sur les bas-côtés de la grande salle -pavée.</p> - -<p>Alors le festin commença.</p> - -<p class="cbastt">*<br />* *</p> - -<p>Or, sur son lit de paille, dans le chenil, sous l’escalier de la -chapelle, Robert se réveilla tandis que les invités de l’Empereur -festoyaient avec entrain.</p> - -<p>Il voulut se lever, mais il se sentit douloureux et perclus. Et il -retomba sur sa paille.</p> - -<p>Cependant, il songea qu’il devait faire sa pénitence comme chaque jour -et, malgré qu’il en eût, se rendre auprès de l’Empereur, où<span class="pagenum"><a name="page_106" id="page_106">{106}</a></span> l’attendait -son repas. Le malheureux tourna son regard vers le ciel, et -courageusement se leva.</p> - -<p>Il entra sans danser ni sauter dans la salle du festin. Il eût vainement -essayé de tenter plus que de marcher, tant il était courbatu. Et c’est -en marchant à petits pas qu’il se dirigea vers l’Empereur.</p> - -<p>Les barons et les chevaliers, trop occupés de leur plaisir, ne -remarquèrent peut-être pas tout de suite l’arrivée du bouffon.</p> - -<p>Mais, sitôt qu’elle l’aperçut, la fille de l’Empereur se leva de son -siège, et, debout, s’inclina profondément devant lui pour le saluer. -Tout le monde vit son geste, s’en étonna, et regarda le bouffon.</p> - -<p>Déjà, la Damoiselle se rasseyait à côté de son père.</p> - -<p>L’Empereur avait rougi de honte. Dans la salle, on commençait à -chuchoter. Des propos sévères circulaient.</p> - -<p>—«Elle n’y pense pas!» disait-on.</p> - -<p>Mais, pour éviter un scandale, l’Empereur fit semblant de ne pas -attacher d’importance au<span class="pagenum"><a name="page_107" id="page_107">{107}</a></span> geste de sa fille. Il se promettait de la -réprimander plus tard.</p> - -<p>Le bouffon, cause de l’incident, s’était installé, sans paraître -soucieux de la curiosité qu’il soulevait, à sa place ordinaire.</p> - -<p>Par diversion, l’Empereur le regarda. Il lui vit le visage meurtri, les -sourcils enflés et fendus, le nez écorché, des marques rouges un peu -partout. Et soudain il s’écria:</p> - -<p>—«Il y a dans cette ville bien de la perversité. Dieu maudisse les -méchants lâches qui m’ont aujourd’hui maltraité mon bouffon! Pendant que -nous étions au combat, ils se seront amusés de l’emmener à l’écart pour -l’y revêtir par moquerie d’un haubert, avant de le bourrer de coups; car -regardez: ce sont marques de haubert qui sont visibles sur son visage.»</p> - -<p>—«Ah! laissez donc, Sire!» dit-on autour de lui. «Ne vous fâchez pas. -Il fut aussi à sa bataille comme nous fûmes à la nôtre, et il eut des -coups comme nous en eûmes.»</p> - -<p>L’Empereur dit:</p> - -<p>—«Il m’est très pénible qu’on frappe un innocent. Si vous saviez de -quelles jolies extra<span class="pagenum"><a name="page_108" id="page_108">{108}</a></span>vagances il est capable, vous ne pourriez vous -tenir de l’aimer.»</p> - -<p>—«Beau Sire», dit le Pape, «faites-lui en donc faire quelqu’une.»</p> - -<p>On apporta au limier son repas de chaque jour.</p> - -<p>Jouant son rôle malgré sa gêne, le bouffon se traîna vers le chien, lui -ôta des dents les morceaux et les mangea, simplement, sans morgue et -sans répugnance.</p> - -<p>Alors, dans la salle, tous de rire, grands et petits.</p> - -<p>—«Jamais on ne vit fol si charmant!» disaient-ils.</p> - -<p>Et la fille de l’Empereur, blessée par ce qu’elle entendait, souffrait, -étant muette, de ne pouvoir dévoiler la vérité, car elle avait tout vu, -elle, du haut de sa fenêtre.</p> - -<p class="cbastt">*<br />* *</p> - -<p>Le festin fini, les nappes pliées, et les tables mises de côté, barons, -chevaliers et jeunes gens<span class="pagenum"><a name="page_109" id="page_109">{109}</a></span> se rangèrent devant l’Empereur pour le -féliciter de cette heureuse journée.</p> - -<p>Mais l’Empereur était vrai gentilhomme et la modestie même. Il répondit -aux éloges qu’on lui adressait, en reportant tout le mérite de la -victoire au Chevalier Blanc qui s’était distingué de façon si -merveilleuse.</p> - -<p>Sur quoi, chacun raconta les prouesses que le Chevalier Blanc avait -accomplies. L’un en signalait une, l’autre en décrivait une autre; tous -célébraient sans restriction le courage et l’éclatant succès de -l’inconnu.</p> - -<p>—«Comme les Turcs fuyaient devant lui!»</p> - -<p>—«S’ils eussent été moutons, et lui loup, ils n’eussent pas fui devant -lui plus promptement.»</p> - -<p>—«Il cherchait les plus arrogants et les plus forts, et il les -dispersait.»</p> - -<p>—«Il nous a tous sauvés à lui seul.»</p> - -<p>Ils disaient de telles choses, et davantage. Et l’Empereur s’écria:</p> - -<p>—«Ah! s’il daignait venir à ma cour et s’y fixer, je le ferais tout -aussitôt comte ou duc. Il m’a tiré de peine et de honte, et de mort<span class="pagenum"><a name="page_110" id="page_110">{110}</a></span> -peut-être. Et je perdrais plutôt mon âme que de ne lui pas rendre les -honneurs et les récompenses qu’il mérite.»</p> - -<p>Alors la Damoiselle ne put pas se contenir plus longtemps.</p> - -<p>Elle se leva, fit des signes, indiqua le bouffon de son doigt tendu, -balbutia comme balbutie une muette, s’irrita de n’être pas comprise, -regarda son père, lui montra de nouveau le bouffon, fit entendre des -sons inintelligibles, et pleura d’impatience.</p> - -<p>Jamais elle n’avait eu pareille attitude en public. L’Empereur en fut -contrarié plus que je ne peux dire.</p> - -<p>—«Qu’on m’appelle les gouvernantes!» ordonna-t-il.</p> - -<p class="cbastt">*<br />* *</p> - -<p>Les gouvernantes venues, il leur demanda de lui expliquer ce que sa -fille avait en tête.</p> - -<p>—«Sire, à vos ordres!» répondirent-elles.</p> - -<p>Interrogée, la jeune fille recommença ses<span class="pagenum"><a name="page_111" id="page_111">{111}</a></span> balbutiements, ses gestes, -ses signes. Toute l’assistance attendait avec curiosité la suite de cet -incident.</p> - -<p>Mais une gouvernante éclata de rire.</p> - -<p>—«Qu’y a-t-il?» dit l’Empereur.</p> - -<p>—«Sire», répondit-elle, «la Princesse déclare qu’il n’est pas d’homme -au monde plus estimable que le bouffon.»</p> - -<p>—«Par ma foi», dit une autre gouvernante, «il y a plus encore.»</p> - -<p>—«Et quoi donc?» fit l’Empereur.</p> - -<p>La gouvernante expliqua:</p> - -<p>—«Sire, ce matin, au moment qu’après avoir dépassé le petit bois, vous -plantiez votre bannière dans la plaine, notre Damoiselle était accoudée -à sa fenêtre pour vous regarder, quand elle vit, sous le pin qui couvre -la fontaine du jardin, le bouffon tendre les mains vers le ciel; puis un -chevalier armé de blanc arriver sur un cheval blanc, descendre, donner -ses armes et son cheval au bouffon; et le bouffon, armé, courir au galop -vers la bataille. Ainsi le bouffon serait le preux qui déconfit les -Turcs. Et ce n’est pas tout, Sire. Une fois la victoire assurée, le -bouffon<span class="pagenum"><a name="page_112" id="page_112">{112}</a></span> revint au jardin, par la brèche, à cheval, avec ses armes, sauf -la lance. Sous le pin, il rendit armes et cheval au chevalier qui les -lui avait confiés, lequel disparut en toute hâte et s’évanouit; après -quoi, le bouffon se lava le visage à la fontaine, car il l’avait taché -de sang en maints endroits. Voilà, Sire, ce que votre fille dit qu’elle -a vu avec ses yeux grands ouverts, ce qu’elle veut vous apprendre, et ce -qu’elle vient de nous révéler.»</p> - -<p>—«Juste Dieu!» s’écria l’Empereur. «J’apprends maintenant merveilles, -et c’est la première fois de ma vie que j’en apprends de semblables. Moi -qui croyais que ma fille jolie était la plus sage des filles, la plus -courtoise et la plus raisonnable, je vois qu’elle est devenue folle à -plaisir, et si bien que j’aimerais mieux la savoir morte que telle. Oh! -je devine pourquoi mon pauvre fou lui tient tant au cœur: c’est parce -qu’il ne parle pas plus qu’elle-même. Le vilain répète souvent ce -proverbe: «Qui se ressemble s’assemble.» Ma fille a la tête tournée. -Emmenez-la dans sa chambre! Et surveillez-la de près, gouvernantes! Je -ne veux plus qu’elle<span class="pagenum"><a name="page_113" id="page_113">{113}</a></span> raconte cette sotte histoire, ni qu’elle -s’intéresse encore à mon bouffon. Elle m’a fait beaucoup de peine en se -levant pour le saluer, quand il est entré dans la salle du festin, tout -à l’heure. J’ai bien vu dès cet instant qu’elle était devenue aussi -folle que lui. Emmenez-la.»</p> - -<p>Les gouvernantes emmenèrent la jeune fille en larmes.</p> - -<p>Cet incident marqua la fin des réjouissances. Le Pape, d’abord, prit -congé de l’Empereur. Puis, peu à peu, tous les invités se retirèrent. Et -Robert alla reprendre en se traînant sa place ordinaire dans le chenil, -sous l’escalier de la chapelle.</p> - -<p class="cbastt">*<br />* *</p> - -<p>Ainsi s’acheva cette grande journée, et telle fut la première des -aventures de Robert que je vous avais annoncées pour la huitième année -de son séjour à Rome et de sa pénitence. Mais je vous conterai les -autres sans tarder.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_114" id="page_114">{114}</a></span> </p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_115" id="page_115">{115}</a></span> </p> - -<h2><a name="CHAPITRE_VI" id="CHAPITRE_VI"></a><small>CHAPITRE SIXIÈME</small><br /><br /> -<span class="bxx">LE MYSTÉRIEUX CHEVALIER</span></h2> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_116" id="page_116">{116}</a></span> </p> -<p><span class="pagenum"><a name="page_117" id="page_117">{117}</a></span> </p> - -<p class="nind"><span class="letra">T</span>OUT ce qui avait pu des Turcs échapper aux Romains, après la déroute -conduite par le Chevalier Blanc, s’était empressé de lever l’ancre et de -gagner la haute mer.</p> - -<p>Ils rentrèrent chez eux, penauds et marris, pour ne pas dire plus. Un -lourd ressentiment leur emplissait le cœur. Ils avaient tous perdu -quelque parent sur le rivage romain. Et ils haïssaient Rome, moins -encore peut être à cause des pertes qu’elle leur avait infligées, qu’à -cause de la honte qu’ils rapportaient de leur expédition manquée. Dans -tout leur pays, ce ne furent<span class="pagenum"><a name="page_118" id="page_118">{118}</a></span> bientôt que plaintes, lamentations, cris, -et projets de vengeance.</p> - -<p>Les princes païens, émirs et rois, excités par les rumeurs de leurs -gens, se promirent et se jurèrent de ne pas laisser leur affront impuni. -L’injure atteignait toute leur race. Ils décidèrent de s’en laver, de -venger leurs morts, et de punir Rome, rigoureusement, dès que le beau -temps leur permettrait de tenter la mer.</p> - -<p>L’expérience les avait instruits. Ils connaissaient les difficultés de -l’entreprise. Aussi ne voulurent-ils se lancer dans une nouvelle -expédition qu’après avoir réuni des troupes suffisantes et préparé -jusque dans ses moindres détails leur attaque future.</p> - -<p>Leur flotte fit l’objet de leurs premiers soins. Ils réparèrent leurs -nefs, firent construire, sans s’inquiéter de la dépense, des vaisseaux -de bord, des chaloupes et des barques, de spacieux chalands et des -galères. A ces apprêts, ils passèrent la plus grande partie de la -mauvaise saison. Ils s’assurèrent également de précieuses alliances, et -ne négligèrent rien pour que leur<span class="pagenum"><a name="page_119" id="page_119">{119}</a></span> entreprise eût toutes les chances -d’avoir un bon succès.</p> - -<p class="cbastt">*<br />* *</p> - -<p>Au printemps, ils convoquèrent leur armée.</p> - -<p>Elle était deux fois plus nombreuse que la première. Il y avait des -Sarrasins de tous les pays, des Arabes et des Commains, des Turcs de -Coroscane et de Nirvane. Et tous étaient animés des plus vifs sentiments -de haine.</p> - -<p>Ils s’embarquèrent, donnèrent toute la voile, et cinglèrent tant et tant -à la clarté du ciel diurne et des étoiles, qu’ils touchèrent, après une -courte navigation, au rivage romain.</p> - -<p>Ils étaient si sûrs d’eux-mêmes, qu’ils ne prirent pas la peine de se -dissimuler. Fort tranquillement, ils débarquèrent et s’établirent sur la -côte, comme la première fois. Ils laissaient entendre, à qui voulait, -qu’ils venaient venger leurs morts et qu’ils n’avaient pas le moindre -doute sur les succès de leur expédition.<span class="pagenum"><a name="page_120" id="page_120">{120}</a></span></p> - -<p class="cbastt">*<br />* *</p> - -<p>A Rome, comme la première fois, et davantage peut-être, on s’alarma. Les -menaces des Turcs, qu’on se répétait de bouche en bouche, touchaient peu -à peu ceux que la victoire du printemps précédent ne suffisait pas à -rassurer.</p> - -<p>En vain, comme la première fois, sur le conseil de ses barons et des -sénateurs, l’Empereur fit appel au Sénéchal; le Sénéchal répondit ce -qu’il avait répondu la première fois: il réclamait pour prix de ses -services la Damoiselle qu’il aimait, et la couronne. Et l’Empereur jura -de nouveau que, tant qu’il vivrait, il n’accorderait pas sa fille à ce -vassal félon. Et les Romains se trouvèrent, comme la première fois, -réduits à leurs seules ressources.</p> - -<p>Du conseil que tint l’Empereur en son palais, il ne sortit rien de plus -que ce qui était sorti du conseil de l’année précédente. Rome, sous une -menace d’autant plus grave, ne pouvait que s’en remettre à la -miséricorde divine.<span class="pagenum"><a name="page_121" id="page_121">{121}</a></span></p> - -<p>—«Dieu», se disaient-ils, «jamais aux siens ne manqua.»</p> - -<p>Cette fois encore, le Pape intervint de toute son autorité spirituelle. -Sur ses instances, grands et petits, hommes et femmes, prièrent, -jeûnèrent, implorèrent du ciel le secours miraculeux qu’ils en avaient -déjà reçu. Tous souhaitaient ardemment que réapparût le merveilleux -chevalier à l’armure blanche.</p> - -<p class="cbastt">*<br />* *</p> - -<p>Ce fut par un lundi, dès la première clarté du jour, que les Turcs se -mirent en marche vers Rome.</p> - -<p>Leur armée s’avançait en bon ordre, précédée par une avant-garde hardie -de leurs meilleurs guerriers, troupe intrépide, pressée d’en venir aux -mains.</p> - -<p>Des nuages de poussière, soulevée par leurs chevaux, annoncèrent à Rome -leur approche.</p> - -<p>—«Aux armes!» crièrent les guetteurs.<span class="pagenum"><a name="page_122" id="page_122">{122}</a></span></p> - -<p>Comme l’année précédente, l’Empereur conduisit lui-même ses brigades -dans la campagne. Les chevaux hennissaient. Les longues trompettes -sonnaient. Les écus au soleil brillaient, et les pennons flottaient au -vent. Et dans la ville, où l’on n’entendait plus de bruit, dames et -demoiselles pleuraient pour leurs parents et leurs amis qui s’en -allaient en grand péril de mort contre les Sarrasins, et priaient Dieu -de susciter encore contre les maudits le merveilleux chevalier aux armes -blanches.</p> - -<p>Cela, tandis que la fille de l’Empereur, accoudée à sa fenêtre, suivait -du regard les progrès des deux armées, et surtout attendait, avec plus -de foi que quiconque, l’intervention opportune du Chevalier Blanc.</p> - -<p class="cbastt">*<br />* *</p> - -<p>Or écoutez-moi.</p> - -<p>Je ne vous tairai pas plus longtemps que le miracle demandé par les -Romains se produisit quand il fut nécessaire.<span class="pagenum"><a name="page_123" id="page_123">{123}</a></span></p> - -<p>A l’instant même où les Romains faiblissaient devant les Turcs, le -Chevalier aux armes blanches accourut au galop, la lance basse, vers le -plus fort de la mêlée.</p> - -<p>Il était temps. Déjà les Romains débordés reculaient, cédant le champ de -bataille. Mais, quand ils aperçurent le Chevalier Blanc qui accourait, -ils poussèrent de grands cris, et, reprenant courage, tinrent.</p> - -<p>—«Tenez! Tenez!» criait l’Empereur tout réjoui. «Il vient, notre -Sauveur, il vient! Tenez, Romains, tenez! Et en avant!»</p> - -<p>Les Turcs avaient aperçu le Chevalier Blanc qui fonçait sur eux. A -l’éclat de ses armes, à l’impétuosité de sa course, aux cris de joie -poussés par les Romains, ils reconnurent l’étonnant démon qui avait -dérouté leurs troupes l’année précédente. Ils avaient trop entendu -parler de ses exploits. Ils savaient trop quel massacre de Turcs il -avait fait à lui seul, et comment il maniait la lance et l’épée. Et si, -avant de l’avoir vu, ils se l’imaginaient dangereux, ils comprirent, en -le voyant, qu’ils l’avaient imaginé moins terrible. Tellement que -plusieurs<span class="pagenum"><a name="page_124" id="page_124">{124}</a></span> d’entre eux, saisis d’une crainte insurmontable, murmurèrent:</p> - -<p>—«C’est le Saint Georges des Chrétiens.»</p> - -<p class="cbastt">*<br />* *</p> - -<p>Terrible, en effet, et comme une vraie tempête que rien n’arrêtera, tel -le Chevalier Blanc se précipita, la lance basse, dans la mêlée.</p> - -<p>Piquant, brochant, fonçant, frappant, renversant, tuant, droit devant -lui il pénétrait dans les rangs épais des Turcs.</p> - -<p>En moins de rien, la bataille se retourna contre les envahisseurs qui -chantaient trop tôt victoire. Les Romains s’étaient ressaisis. Une -affreuse confusion ébranlait l’avant-garde turque.</p> - -<p>Par bonheur aussi, très rapidement, le Chevalier Blanc se trouva tout à -coup en face du Grand Émir des Sarrasins.</p> - -<p>Leur combat fut bref. Le Chevalier Blanc planta le fer de sa lance -d’outre en outre dans la poitrine du Grand Émir. Le Grand Émir tomba, -mort.<span class="pagenum"><a name="page_125" id="page_125">{125}</a></span></p> - -<p>Ce seul succès, si tôt remporté, détermina sur-le-champ la panique chez -l’ennemi. Le Grand Émir tombé, il ne resta plus devant le Chevalier -Blanc qu’un troupeau de chiens en débandade.</p> - -<p>Le Chevalier Blanc se lança vigoureusement à leur poursuite.</p> - -<p class="cbastt">*<br />* *</p> - -<p>Ils fuyaient, ils fuyaient, les Turcs! La peur les talonnait. En dépit -de leur nombre, en dépit de leurs menaces, en dépit même de leur -bravoure, qui n’est pas niable, ils abandonnaient le champ de bataille -au Chevalier Blanc. Le Chevalier Blanc n’avait pas fait si bien de -moitié, l’année précédente. Suivi, mais à distance, par les Romains, il -pourchassait les fuyards. Ceux qu’il atteignait, il les désarçonnait, et -passait, laissant aux Romains le soin de les achever, laissant aux -Romains le soin de glaner sur ses traces.</p> - -<p>Sans se regarder, les Sarrasins fuyaient, grands et petits, même les -meilleurs, même les<span class="pagenum"><a name="page_126" id="page_126">{126}</a></span> émirs, à qui mieux mieux, vers la côte, vers les -tentes, vers la mer, vers la flotte. Ceux qui tombaient étaient sûrs de -mourir. Tous n’avaient plus qu’un but, qu’une envie, qu’une volonté: -gagner les vaisseaux, fuir, fuir à jamais ce maudit territoire romain.</p> - -<p>Comme l’année précédente, ce fut l’abandon du train de combat, du -campement, de toutes les richesses enfermées dans les tentes, ce fut la -course à la mer, la ruée vers les vaisseaux, et ce fut pour la plupart -la noyade dans les conditions les plus atroces.</p> - -<p>Comme l’année précédente, mais avec moins de difficultés encore, bien -que le nombre des ennemis fût deux fois plus élevé, les Romains -demeuraient maîtres du champ de bataille.</p> - -<p class="cbastt">*<br />* *</p> - -<p>Cette fois, l’Empereur victorieux ne permit point que le Chevalier Blanc -lui échappât.</p> - -<p>A peine assuré de la déroute complète des Turcs, il s’écriait:<span class="pagenum"><a name="page_127" id="page_127">{127}</a></span></p> - -<p>—«Celui qui nous a sauvés comme l’année dernière, qu’on me l’amène -vite! Je le veux pour ami devant vous tous.»</p> - -<p>Mais, malgré toute sa hâte et toute sa bonne intention, l’excellent -Empereur fut encore trahi. Le Chevalier Blanc n’avait pas attendu, pour -s’en retourner, que la bataille fût définitivement acquise. On eut beau -le chercher partout, on ne le trouva point.</p> - -<p>—«Il ne s’est pourtant pas envolé!» dirent plusieurs barons.</p> - -<p>L’Empereur était fort mécontent.</p> - -<p>—«Certes non, il ne s’est pas envolé!» dit un chevalier. «Nous l’avons -vu, il n’y a guère, qui s’en allait vers la ville, tout comme un -quelconque chevalier de chair et d’os, tel que moi.»</p> - -<p>—«Je l’ai bien vu aussi», dit un autre. «Il passait le long du -boqueteau, là-bas, Sire.»</p> - -<p>—«C’est donc qu’il ne veut pas que nous le revoyions!» conclut -l’Empereur attristé. «Et nous ne le reverrons que quand il lui plaira de -venir à nous. Fasse le ciel que ce soit bientôt! Mais vous, barons, mes -preux, mes chevaliers,<span class="pagenum"><a name="page_128" id="page_128">{128}</a></span> je vous invite à ma table aujourd’hui pour -célébrer notre victoire.»</p> - -<p>Et les vainqueurs reprirent le chemin de Rome où ils rentrèrent -triomphalement, aux acclamations du peuple, au bruit des cloches et des -musiques, comme l’année précédente.</p> - -<p class="cbastt">*<br />* *</p> - -<p>Comme l’année précédente, il y eut un magnifique festin au palais de -l’Empereur.</p> - -<p>Que vous dirai-je pour ne pas abuser de votre patience? Si je voulais -être exact à loisir, je devrais vous répéter à peu près mot pour mot ce -que je vous ai déjà conté du festin de l’année précédente.</p> - -<p>On y vit venir le bouffon, à petits pas. Mais, cette fois, l’Empereur -l’apostropha tout de suite.</p> - -<p>—«Seigneur!» dit-il en plaisantant, «soyez le bienvenu. Seyez-vous à la -meilleure place que vous voudrez choisir, cher Seigneur des<span class="pagenum"><a name="page_129" id="page_129">{129}</a></span> bons tours -que vous savez! Car il est juste que vous ayez part à notre fête.»</p> - -<p>Robert s’assit aux pieds de l’Empereur.</p> - -<p>La fille de l’Empereur se leva, s’inclina profondément devant lui, et se -rassit à côté de son père, sans avoir l’air gêné le moins du monde.</p> - -<p>Alors, pour détourner l’attention des assistants, l’Empereur, très -honteux, fit semblant de s’intéresser aux traces de coups que le bouffon -portait sur son visage.</p> - -<p>—«Dieu!» dit-il, «comme on a maltraité mon fol aujourd’hui! On l’a -blessé, on lui a déchiré tout le visage.»</p> - -<p>Et il renouvela sa colère contre les lâches qui tourmentaient un -malheureux sans défense.</p> - -<p>Puis, il lui fit donner à manger, comme d’habitude.</p> - -<p>Et le bouffon disputa le pain et la viande au limier son ami, avec force -grimaces, afin de mettre en joie les invités de son maître.</p> - -<p>Et les invités eurent une joie si bruyante que la fille de l’Empereur en -rougit de chagrin.<span class="pagenum"><a name="page_130" id="page_130">{130}</a></span></p> - -<p class="cbastt">*<br />* *</p> - -<p>Tout se passa comme l’année précédente, vous dis-je, tout, jusqu’à la -scène finale que vous devinez.</p> - -<p>Après le festin, en effet, les nappes ôtées et les tables rangées, -tandis que la cour entourait l’Empereur, on parla du Chevalier Blanc. -Chacun rendait hommage à sa gloire incontestable.</p> - -<p>Et l’Empereur dit:</p> - -<p>—«Vous avez raison. Toute la victoire fut sienne. S’il daignait m’en -demander le prix, je lui remettrais et de mes terres et de ma fortune -tout ce qu’il en voudrait, s’il en voulait. Mais il me semble bien se -soucier fort peu de récompense aucune. Qui nous révèlera pour quel motif -et par quel hasard il nous secourt, depuis deux ans, chaque fois que -nous sommes en danger, et ce sans se faire connaître et sans même nous -adresser la moindre parole? Barons, je verserais à l’instant mille marcs -d’or fin, et davantage s’il faut, pour le voir seulement une fois devant -moi.»<span class="pagenum"><a name="page_131" id="page_131">{131}</a></span></p> - -<p>Alors la fille de l’Empereur se leva, et désigna le bouffon à son père.</p> - -<p>Et l’Empereur, ne se contenant plus, s’écria:</p> - -<p>—«Qu’on l’emmène! qu’on l’emmène! Il n’y a pas à dire non: ma fille est -folle, et plus folle que l’an dernier, et folle définitivement, -puisqu’elle s’obstine dans cette idée fixe, malgré mes ordres, et malgré -la peine qu’elle sait qu’elle me fait. Qu’on l’emmène vite!»</p> - -<p>Et la journée s’acheva sur cette scène, comme l’année précédente, -l’Empereur gardant son opinion et sa fille gardant la sienne, et le -bouffon regagnant sa place dans le chenil, sous l’escalier de la -chapelle, comme toujours.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_132" id="page_132">{132}</a></span> </p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_133" id="page_133">{133}</a></span> </p> - -<h2><a name="CHAPITRE_VII" id="CHAPITRE_VII"></a><small>CHAPITRE SEPTIÈME</small><br /><br /> -<span class="bxx">LA CHASSE AU VAINQUEUR</span></h2> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_134" id="page_134">{134}</a></span> </p> -<p><span class="pagenum"><a name="page_135" id="page_135">{135}</a></span> </p> - -<p class="nind"><span class="letra">D</span>ÉCONFITS sans avoir pu soutenir le combat qu’eux-mêmes ils avaient -engagé contre les Romains, les Turcs pleuraient de rage, mais cette fois -leur honte était plus grande que leur colère, quand ils rentrèrent chez -eux. Ils n’acceptaient pas d’avoir été si outrageusement et si -incompréhensiblement mis en déroute par un seul chevalier sans qui les -Romains eussent été anéantis.</p> - -<p>Leur retour lamentable en Roménie excita l’orgueil blessé de tous les -pays païens. Il n’y eut partout qu’un cri:</p> - -<p>—«Vengeance!»<span class="pagenum"><a name="page_136" id="page_136">{136}</a></span></p> - -<p>De partout, les païens se levèrent, de partout, de la Babylone du désert -et de l’autre Babylone, qui est le Caire; d’Arabie et de Syrie, où ils -sont barbus et chevelus à l’excès; d’Alexandrie, d’Aumarie et de -Russandre, et de Camoile. Le roi de Damas réunit à lui seul une armée -considérable. De Rohais, de Coroscane, d’où encore? les Sarrasins se -levèrent pour châtier Rome. Les Pichenars et les Commains ne furent pas -les derniers à se lever. Bref, il y eut tant d’empressement dans tous -les pays païens, que les Turcs purent mettre sur pied une armée plus -grande que toutes celles qu’ils avaient mobilisées jusqu’alors. Et tous -ces hommes, qui valaient autant par leurs vertus personnelles que par -leur nombre, jurèrent solennellement de détruire Rome, de massacrer tous -les Romains, et de faire si bien contre le terrible Chevalier Blanc, -pourvu qu’il se présentât, que nul artifice et nul charme ne les -empêcheraient de lui arracher l’âme du corps.</p> - -<p>Il est certain que jamais, ni la première fois, ni la deuxième, les -Turcs ne s’étaient préparés avec tant de minutie et d’acharnement. Il -est<span class="pagenum"><a name="page_137" id="page_137">{137}</a></span> certain que jamais Rome ne fut sous la menace d’une invasion plus -puissante.</p> - -<p class="cbastt">*<br />* *</p> - -<p>Les Turcs s’embarquèrent quand les prés recommencèrent à verdir et les -feuilles à naître des boutons.</p> - -<p>La mer était mauvaise. Mais ils cinglèrent tant et tant, ces Turcs -maudits, qu’ils abordèrent sans encombre au rivage de Rome. Débarquer, -décharger les vaisseaux, dresser les tentes, organiser le campement, -tout fut fait dans le plus grand ordre et le moins de temps possible.</p> - -<p>Ce fut pour Rome une surprise douloureuse. Les Turcs arrivaient à -l’improviste, et ils semblaient cette fois occuper la côte avec une -armée plus nombreuse que les deux armées réunies qu’ils avaient déjà -menées contre la ville de l’Empereur et du Pape.</p> - -<p>Or Rome, éprouvée par les deux dernières<span class="pagenum"><a name="page_138" id="page_138">{138}</a></span> invasions turques, et toujours -pressée à distance par les tentatives du Sénéchal félon, était plus -faible que les fois précédentes, et moins capable d’opposer une -résistance efficace. En outre, il lui était difficile de se chercher des -alliés: les Turcs débarqués ne lui en donneraient pas le loisir. Et -quels alliés pourraient accourir assez tôt?</p> - -<p>Malgré les deux affronts qu’il avait essuyés déjà, l’Empereur désespéré, -pour ne négliger rien, fit appel encore une fois à la loyauté du -Sénéchal, l’adjurant de ne se point rendre coupable davantage d’abandon -et de vilaine rancune. A quoi le Sénéchal ne répondit que par son même -refus obstiné. Ce qui fâcha cruellement l’Empereur, lequel jura que, -plutôt que de livrer sa fille jolie à ce misérable Sénéchal, il aimerait -mieux voir mourir tous les Romains et s’effondrer toute la ville.</p> - -<p>Cette fois encore, les Romains ne devaient compter que sur eux. Mais -leur espoir était plus précaire que jamais.<span class="pagenum"><a name="page_139" id="page_139">{139}</a></span></p> - -<p class="cbastt">*<br />* *</p> - -<p>Entre autres bruits qui circulaient dans la ville, il y en avait un qui -troublait davantage les Romains: c’est que les Turcs se vantaient de -conjuguer tous leurs efforts pour abattre, avant toute chose, le -Chevalier Blanc, s’il venait au secours des Romains.</p> - -<p>Or les Romains, de leur côté, ne se croyaient capables d’échapper à un -désastre que si le Chevalier Blanc venait à leur secours. Et aux vœux -qu’ils faisaient afin que le Chevalier Blanc les secourût encore cette -fois, ils joignaient le souhait que ce mystérieux chevalier blanc fût -vraiment, comme beaucoup le disaient, un envoyé du ciel, et par -conséquent invincible.</p> - -<p>Cependant, ceux qui doutaient de l’origine surhumaine de leur sauveur, -étaient en émoi. Ils regrettaient qu’on n’eût pas recherché le Chevalier -Blanc avec assez de zèle, et ils craignaient que, fâché peut-être de -leur indiffé<span class="pagenum"><a name="page_140" id="page_140">{140}</a></span>rence, le Chevalier Blanc ne consentît plus à sauver les -Romains.</p> - -<p>C’est pourquoi l’Empereur dit, en séance du conseil où il avait mandé le -Pape, les sénateurs, ses barons, et tous ses grands vassaux:</p> - -<p>—«Seigneurs, Dieu nous a par deux fois envoyé gracieusement un -chevalier pour nous défendre. Sans ce défenseur, je ne sais si nous -serions venus à bout des Turcs, et j’ose à peine imaginer ce qu’aurait -pu devenir Rome. Celui-là méritait les plus magnifiques récompenses. -Nous ne lui avons rien donné. J’en suis pour ma part plus contrit que je -ne saurais dire. Toutefois, si Dieu nous veut garder, et donc nous -envoyer une troisième fois le Chevalier Blanc, je veux que nous nous -acquittions de notre dette, et ce par tous les moyens. Je veux qu’après -la bataille nous le retenions de force. S’il est ange du Seigneur, comme -certains l’affirment, nous le saurons, et nous saurons à qui revient de -droit notre gratitude. Si d’autre part il est simple mortel, je veux -qu’il ne s’échappe point de la bataille, pourvu qu’il s’y montre. A -cette fin, le jour de la bataille, j’em<span class="pagenum"><a name="page_141" id="page_141">{141}</a></span>busquerai trente bons -chevaliers, là-bas, dans les taillis du boqueteau le long duquel on vit -s’enfuir, l’an dernier, le Chevalier Blanc après la victoire. On le -prendra, on le tiendra, on me l’amènera, et je le récompenserai comme je -dois, s’il plaît à Dieu de nous l’envoyer.»</p> - -<p>Ainsi, des deux côtés, le Chevalier Blanc courait de grands risques, -s’il reparaissait: les Turcs voulaient le tuer, et les Romains voulaient -le connaître. Et, si Robert avait su dans quelle alternative ses amis et -ses ennemis le plaçaient, il n’aurait peut-être pas redouté le plus ses -ennemis.</p> - -<p class="cbastt">*<br />* *</p> - -<p>Par un mercredi, au petit jour, les Turcs marchèrent sur Rome, poussant -en avant-garde les Commains et les Pichenars.</p> - -<p>Tant bien que mal, l’Empereur avait pris les meilleures dispositions -qu’il pût prendre pour parer à un désastre, ou du moins pour sauver<span class="pagenum"><a name="page_142" id="page_142">{142}</a></span> -l’honneur de la défense. Ses barons étaient prêts, ses brigades -ordonnées, ses gens résolus. Mais surtout il attendait l’aide opportune -du Chevalier Blanc.</p> - -<p>—«Viendra-t-il?» se demandaient les Romains.</p> - -<p>L’Empereur perdit un peu de temps à donner ses ordres aux trente -chevaliers qu’il chargeait de s’emparer du Chevalier Blanc après la -bataille. Il ne fut satisfait que lorsqu’il les vit s’enfoncer dans leur -embuscade, sous les frondaisons du boqueteau d’où ils ne surgiraient -qu’au moment que le Chevalier Blanc s’en retournerait vers la ville.</p> - -<p>Ce point réglé, alors seulement l’Empereur mit ses troupes en marche. -Les cors et les trompettes sonnèrent. Et le Pape, qui suivait son -enseigne, bénit les Romains.</p> - -<p>Accoudée à sa fenêtre, la fille de l’Empereur assistait au départ. Elle -était plus anxieuse, elle aussi, que la dernière fois.</p> - -<p>Cette fois, en effet, les Turcs étaient plus nombreux, plus -entreprenants, plus hardis, et ils s’approchaient si rapidement, -poussant à<span class="pagenum"><a name="page_143" id="page_143">{143}</a></span> fond leurs chevaux, que la Damoiselle pouvait discerner -leurs premiers cavaliers qui bousculaient déjà les éclaireurs romains.</p> - -<p>Et elle aussi, la gracieuse Damoiselle que tous croyaient folle, elle se -demandait si le Chevalier Blanc reparaîtrait pour la troisième fois, et -pour la dernière fois sans doute sous le masque d’un inconnu, -puisqu’après la bataille il serait appréhendé par ordre de l’Empereur, -et dévoilé.</p> - -<p class="cbastt">*<br />* *</p> - -<p>Or, pour la troisième fois, le Chevalier Blanc parut sur le champ de -bataille.</p> - -<p>Il y parut au bon moment. Les Romains peinaient. Certes, ils n’étaient -pas encore en retraite, comme ils l’étaient l’année précédente, quand le -Chevalier Blanc était survenu. Mais ils ne tenaient plus que -désespérément devant les masses turques. A vrai dire, ils se battaient -autour de la bannière impériale, toute éblouissante d’or au soleil, -objet de convoitise pour<span class="pagenum"><a name="page_144" id="page_144">{144}</a></span> les uns, emblème sacré pour les autres. Et la -situation des Romains n’était pas excellente, il s’en faut de beaucoup. -Mais le Chevalier Blanc parut.</p> - -<p>Romains et Turcs, qui l’attendaient pareillement, quoique sans espoirs -semblables, l’aperçurent de loin, comme il passait le long du boqueteau -d’où les trente chevaliers embusqués par l’Empereur se gardèrent bien de -surgir, car ils ne devaient s’emparer du Chevalier Blanc qu’après la -bataille.</p> - -<p>Il accourait au galop.</p> - -<p>Comme si le nombre exceptionnel des ennemis l’excitait davantage, il -fonçait droit sur eux. Un loup affamé ne se rue pas sur une proie avec -plus de furie.</p> - -<p>—«Voici le Chevalier Blanc!» s’écrièrent les Romains.</p> - -<p>—«Voilà le Chevalier Blanc!» s’écrièrent les Turcs.</p> - -<p>Il ne fallut que ces deux cris pour que la bataille se décidât.<span class="pagenum"><a name="page_145" id="page_145">{145}</a></span></p> - -<p class="cbastt">*<br />* *</p> - -<p>Les incrédules souriront. Ils objecteront que j’exagère, qu’un seul -chevalier ne peut pas jeter en déroute toute une armée si puissante que -celle que j’ai décrite, et ils refuseront de m’écouter. Mais, à ceux-là, -je répondrai que, même s’ils ne croient pas aux miracles, ils doivent -croire aux revirements merveilleux qui se produisent sur tous les champs -de bataille.</p> - -<p>Tous les soldats vous diront qu’une troupe qui veut vaincre vainc, -qu’une troupe sans chef est perdue immédiatement, qu’un chef fait de sa -troupe ce qu’il veut, et que souvent telle troupe qui se croyait vaincue -s’est tout à coup trouvée victorieuse.</p> - -<p>Ainsi, les Turcs avaient le dessus; en moins de rien, ils eurent le -dessous. Ils étaient plus nombreux que les Romains; ils furent repoussés -par les Romains. Acceptez enfin la chose comme elle fut: pour la -troisième fois, si extraordinaire que cela vous semble, les Turcs -furent<span class="pagenum"><a name="page_146" id="page_146">{146}</a></span> vaincus, refoulés, poursuivis, mis en déroute. Aussi bien, les -chroniqueurs le disent. Et nous n’avons pas à discuter.</p> - -<p class="cbastt">*<br />* *</p> - -<p>Donc, qu’on y consente, l’arrivée du Chevalier Blanc changea la face du -combat.</p> - -<p>Furieusement, il attaqua les Turcs. La lance basse, il pénétra dans -leurs rangs. Piquant, brochant, éperonnant, il frappa, poussa, renversa, -abattit, tua. En peu de temps, il eut son gonfanon tout ensanglanté.</p> - -<p>Vous souvient-il que, l’année précédente, le Chevalier avait pu, dès les -premiers instants, se trouver en face du Grand Émir et le transpercer de -sa lance? Cette fois, il se trouva bientôt en face du Roi de Moriagne, -Sarrasin fastueux, qui chevauchait en tête de sa division. Irrésistible, -le Chevalier Blanc lui planta sa lance en pleine poitrine. Le Roi -renversé glissa de cheval, brisant dans sa chute le bois de la lance que -le Chevalier Blanc ne lui retira pas<span class="pagenum"><a name="page_147" id="page_147">{147}</a></span> assez vite. Mais le Chevalier -Blanc ne se troubla point pour si peu. Prompt, il prit son épée, bondit -au milieu des gens du Roi de Moriagne, et, faisant de grands moulinets, -il les dispersa comme autant de mouches.</p> - -<p>Cependant, plus actifs que l’année précédente, les Turcs ne cédèrent pas -tout de suite. Devant le Chevalier Blanc, ils s’écartaient, et lui -s’enfonçait de plus en plus au milieu de leurs rangs qu’il s’ouvrait à -coups d’épée. Mais, derrière lui, ils essayaient de se reprendre, et de -se reformer, et de l’attaquer dans le dos. Essais inutiles, qu’ils -payèrent cher. Le Chevalier Blanc brusquement faisait volte-face, et se -débarrassait des sournois cavaliers. Et d’ailleurs, les Romains -s’empressaient à l’envi de courir sur ses traces. Et, peu à peu, le -désordre augmentant, les Turcs reculèrent.</p> - -<p class="cbastt">*<br />* *</p> - -<p>Je ne vous conterai pas tous les détails de la lutte. Ils vous -rebuteraient peut-être, et vous<span class="pagenum"><a name="page_148" id="page_148">{148}</a></span> n’y trouveriez pas le plaisir que -ceux-là seuls y trouveraient qui auraient été soldats un jour dans -quelque guerre. Je ne vous dirai donc que ce qu’il y eut de singulier -dans la troisième déroute que les Romains, conduits et stimulés par le -Chevalier Blanc, infligèrent aux Turcs.</p> - -<p>Et d’abord, le Chevalier Blanc eut soudain l’heureuse fortune -d’apercevoir à peu de distance l’étendard des Sarrasins. L’apercevoir, -piquer vers lui, l’attaquer et l’abattre, ce fut l’affaire d’un instant. -Ce fut aussi le signal de la panique chez les Turcs, de la panique et de -la fuite à toute bride vers la mer.</p> - -<p>Malheureusement pour eux, les Turcs s’étaient avancés vers Rome avec -trop d’ardeur. Dans leur hâte de surprendre et de prendre la ville, ils -n’avaient pas assez ménagé leurs chevaux. Trop vite, ils étaient allés -trop loin. Or, de la mer à la ville, il y avait huit lieues. En outre, -le soleil donnait de tout son éclat sur le champ de bataille, et la -chaleur était intolérable. De sorte que, voulant fuir, gagner la mer, et -refaire à trop vive allure tout le chemin qu’ils venaient de faire d’un -train excessif,<span class="pagenum"><a name="page_149" id="page_149">{149}</a></span> les Turcs furent trahis par leurs montures. Leurs -chevaux épuisés s’abattirent, les laissant à la merci des Romains, qui -massacrèrent sans pitié les Turcs démontés.</p> - -<p>Ce n’est pas tout. Acculés enfin au rivage, ils n’y trouvèrent pas -l’espoir de salut qu’ils y avaient trouvé les deux autres fois. Pendant -la bataille, en effet, le vent s’était levé, et une horrible tempête -secouait la mer. Quand les Turcs voulurent essayer de gagner les -vaisseaux à la nage, ils furent ou bien engloutis ou bien rejetés à la -grève.</p> - -<p>Ce fut une fin de combat lamentable. Ceux que les vagues rejetaient, -étaient reçus à coups d’épée et de lance par les Romains. Le carnage y -fut monstrueux. Les Turcs tombaient les uns sur les autres. Partout, au -bord de l’eau, on ne voyait que des tas de cadavres. Et les Sarrasins -maudits avaient le choix ou de mourir noyés sans recours dans l’onde -furieuse, ou de succomber à la colère des Romains sur le rivage.</p> - -<p>Disons-le pour achever: pas un Turc ne survécut. De toute cette -troisième armée, la<span class="pagenum"><a name="page_150" id="page_150">{150}</a></span> plus puissante qu’ils eussent dressée contre Rome, -et qui subit la plus sombre défaite, il ne resta rien. Et cette -troisième victoire de Rome, qui était celle que les Romains avaient le -moins espérée, fut la plus complète et la plus grandiose.</p> - -<p class="cbastt">*<br />* *</p> - -<p>Et le Chevalier Blanc?</p> - -<p>Au milieu du désordre qui régnait quand les Romains se ruèrent au butin, -il s’y prit si adroitement qu’il se retira du champ de bataille sans -être arrêté ni remarqué par personne.</p> - -<p>Il se dirigeait vers la ville, et déjà il s’approchait du boqueteau où -l’attendaient en embuscade les trente chevaliers choisis par l’Empereur.</p> - -<p>Depuis longtemps ils l’observaient. Ils l’attendaient sans bouger. Telle -était en effet leur consigne: laisser le Chevalier arriver à leur -hauteur; puis, à ce moment, surgir tous ensemble du bois, le cerner, -saisir son cheval par<span class="pagenum"><a name="page_151" id="page_151">{151}</a></span> la bride pour l’empêcher de fuir, ou, au besoin, -tuer son cheval, dernière ressource.</p> - -<p>Or le Chevalier Blanc ne soupçonnait rien. Il s’en retournait vers Rome -au petit galop.</p> - -<p>Soudain, quand il fut à hauteur des trente chevaliers, voilà les trente -chevaliers qui surgissent des fourrés du boqueteau, et, piquant à l’envi -sur le Chevalier Blanc, lui crient à toute bouche:</p> - -<p>—«Vassal, vous êtes nôtre. Par ordre de l’Empereur, vous serez à -l’honneur aujourd’hui.»</p> - -<p>De surprise, il s’arrête, regarde les chevaliers qui accourent, comprend -d’un trait la menace, s’attriste à la crainte d’un combat possible à -soutenir contre les envoyés de l’Empereur, car il avait le droit de se -battre contre les Turcs, mais il n’a pas le droit de porter le moindre -coup contre tout autre. Il s’attriste en même temps à la crainte d’être -pris et reconnu et fêté et récompensé, et de ne plus pouvoir faire comme -il doit sa pénitence. S’il est pris, que deviendra-t-il? C’est son salut -qui est en péril.<span class="pagenum"><a name="page_152" id="page_152">{152}</a></span></p> - -<p>D’un trait, en moins de rien, il mesure tout le danger. Et brusquement, -brochant et frappant son cheval, il se lance au grand galop vers la -ville, fuyant à bride abattue, lui, le chevalier terrible devant qui -tous les Turcs s’enfuyaient. Et il prie Dieu de lui venir en aide.</p> - -<p class="cbastt">*<br />* *</p> - -<p>Derrière lui, un nuage de poussière monte. Les trente cavaliers sont à -ses trousses. Une poursuite endiablée commence.</p> - -<p>Tantôt les cavaliers gagnent du terrain et baissent la lance vers le -cheval du Chevalier Blanc, et tantôt le Chevalier Blanc, forçant sa -bête, leur échappe.</p> - -<p>La poursuite est dure. Les chevaux soufflent, suent, s’épuisent.</p> - -<p>Le Chevalier Blanc fuit toujours.</p> - -<p>Un étang les arrête, qu’il faut contourner. Les chevaux n’en peuvent -plus. Les chevaliers sont obligés d’abandonner.<span class="pagenum"><a name="page_153" id="page_153">{153}</a></span></p> - -<p>Un seul d’entre eux s’obstine, et pique sur le Chevalier Blanc.</p> - -<p>Il pique et broche et frappe tant et si fort, qu’il finit par rejoindre -le Chevalier Blanc. Il baisse déjà la lance, il pique encore, vise le -cheval du Chevalier Blanc entre les sangles pour l’abattre net, pique -encore, pousse sa lance à fond, et avec un grand cri de joie s’arrête, -son cheval exténué.</p> - -<p>Mais le Chevalier Blanc s’échappe.</p> - -<p>L’autre a ramené sa lance tordue et sanglante, ou plutôt il n’en ramène -que le bois. Le fer en est resté, non point dans le ventre du cheval, -mais dans la cuisse du Chevalier Blanc. Et le Chevalier Blanc, qui n’a -pas crié sous le coup, s’enfuit à bride abattue, en serrant tant qu’il -peut sa plaie, pour que le sang n’en tombe pas à terre et ne trahisse -pas le chemin de sa retraite.</p> - -<p class="cbastt">*<br />* *</p> - -<p>Blessé, mais toujours droit en selle, le Chevalier Blanc rentre par la -brèche au jardin,<span class="pagenum"><a name="page_154" id="page_154">{154}</a></span> descend, rend armes et cheval, et, se croyant seul -près de la fontaine, se met à songer.</p> - -<p>Comme les autres fois, il a le visage meurtri, et il est moulu des coups -que les Turcs ne lui ont pas ménagés. Mais c’est de sa blessure à la -cuisse qu’il souffre surtout; et, ce qui l’inquiète davantage, c’est la -crainte de ne pas pouvoir dissimuler sa blessure, où le fer de la lance -est demeuré planté.</p> - -<p>Douloureusement, il se traîne jusqu’à la source et lave d’abord le sang -qui souille sa plaie. Mais la plaie ouverte saigne.</p> - -<p>Robert comprend qu’il en doit retirer le fer cruel, faute de quoi jamais -la plaie ne se fermera.</p> - -<p>Douloureusement, mais courageusement, il s’exécute. Tant bien que mal, -il arrive à retirer le fer profond.</p> - -<p>Cependant, il a besoin d’un emplâtre pour sa blessure. Et où le -chercher? Ingénieux, il dépouille de sa mousse un arbre sec, puis sonde -le trou de sa plaie, y enfonce un tampon de mousse, non sans pâlir plus -d’une fois; puis il se lève, ramasse le fer de la lance, et, pour<span class="pagenum"><a name="page_155" id="page_155">{155}</a></span> que -nul ne le retrouve, le cache sous terre, dans une des conduites de la -fontaine.</p> - -<p>Après quoi, la jambe lourde et le visage décoloré, il quitte le jardin -lentement, péniblement, et se dirige vers son lit de paille, dans le -chenil, sous l’escalier de la chapelle.</p> - -<p>Dieu! comme elle pleure, à sa fenêtre, la charmante fille de l’Empereur, -qui a tout vu, la bataille et l’embuscade, la poursuite et la blessure, -et la plaie affreuse du bienfaiteur méconnu!</p> - -<p class="cbastt">*<br />* *</p> - -<p>Sur le rivage, au milieu du champ de bataille conquis, l’Empereur se -réjouissait sans arrière-pensée de sa victoire.</p> - -<p>Tandis que, suivant ses instructions, on partageait entre les vainqueurs -le butin rassemblé, il manda près de lui le Pape, les barons, ses plus -nobles vassaux, tant pour les inviter à célébrer avec lui cette belle -journée, que pour recevoir en leur présence le Chevalier Blanc qu’il se -flattait de voir bientôt.<span class="pagenum"><a name="page_156" id="page_156">{156}</a></span></p> - -<p>Les barons étaient inquiets.</p> - -<p>—«N’ayez crainte», dit l’Empereur. «S’il a pris par le boqueteau que -vous savez, nous le verrons. Les chevaliers que j’y ai embusqués lui ont -sûrement coupé la retraite, et ils me l’amèneront.»</p> - -<p>Or, soudain, un baron s’écria:</p> - -<p>—«Les voici qui s’en viennent.»</p> - -<p>—«Mais comme ils viennent lentement!» fit un autre.</p> - -<p>—«Ils baissent la tête, voyez!» dit un troisième.</p> - -<p>L’Empereur s’était élancé vers eux.</p> - -<p>—«Où est le Chevalier Blanc?» leur cria-t-il de loin.</p> - -<p>L’un d’eux répondit:</p> - -<p>—«Sire, nous ne l’avons pas. Nous le poursuivîmes à l’envi tant que -nous pûmes, mais nous y dûmes tous renoncer, sauf celui-là, Sire, dont -vous voyez la lance brisée et sanglante. Il l’atteignit, celui-là, oui, -nous pouvons l’affirmer. Et il allait tuer son cheval, pour le saisir -démonté; mais, le malheur aidant, il manqua le cheval et toucha l’homme -à la cuisse.<span class="pagenum"><a name="page_157" id="page_157">{157}</a></span> Dieu permette que la blessure soit guérissable! L’inconnu -s’est échappé, emportant dans sa cuisse le fer de la lance. Et le -chevalier que voilà se désespère du coup qu’il lui porta. Regardez, -Sire, comme le bois de sa lance est sanglant!»</p> - -<p>—«Il a mal fait», dit l’Empereur, «mais il n’a pas mal agi, puisqu’il a -fait ce qu’il a pu, et qu’il n’a pas voulu ce qu’il a fait.»</p> - -<p>Autour de l’Empereur, barons, comtes et ducs, étaient consternés. -L’Empereur fondit en larmes.</p> - -<p>—«Il nous faut donc rentrer à Rome sans lui,» dit-il.</p> - -<p>Mais après une victoire plus grande que toutes les autres réunies, le -retour des vainqueurs fut cette fois moins joyeux. Un morne silence -pesait sur toute l’armée.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_158" id="page_158">{158}</a></span> </p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_159" id="page_159">{159}</a></span> </p> - -<h2><a name="CHAPITRE_VIII" id="CHAPITRE_VIII"></a><small>CHAPITRE HUITIÈME</small><br /><br /> -<span class="bxx">LE BIENFAITEUR INTROUVABLE</span></h2> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_160" id="page_160">{160}</a></span> </p> -<p><span class="pagenum"><a name="page_161" id="page_161">{161}</a></span> </p> - -<p class="nind"><span class="letra">A</span> Rome, la tristesse des vainqueurs se répandit dans toute la ville, -assombrissant brusquement la gaîté déçue de la population. Il n’y eut -bientôt bourgeoise ou vilaine qui ne s’affligeât de tout son cœur. Dieu! -qu’on plaignit le pauvre Chevalier!</p> - -<p>On disait:</p> - -<p>—«Il s’en va donc, blessé par nous, qu’il a sauvés! Son bienfait tourne -à sa perte, et nous le récompensons d’une offense! Dieu devrait bien -tous vous confondre, et la terre se dérober sous vos pas, quand vous -avez tué celui qui vous arracha de la mort! Non content de vous sau<span class="pagenum"><a name="page_162" id="page_162">{162}</a></span>ver, -il vous enrichit de tout ce butin turc dont votre ville à présent est -pleine; et vous, vous lui donnez une blessure mortelle!»</p> - -<p>Et la fête qu’on préparait n’eut pas l’éclat que les Romains auraient pu -y mettre, si ce beau jour de victoire avait été sans nuage.</p> - -<p class="cbastt">*<br />* *</p> - -<p>Au palais impérial, la fête n’eut pas davantage l’ampleur accoutumée. Il -y avait une gêne dont nul ne parlait, mais dont tous éprouvaient en -secret l’acuité.</p> - -<p>Ce fut une fête grave, où l’on sentait que manquait un élément -indispensable, la sécurité des âmes tranquilles, la paix des consciences -sans tache.</p> - -<p>Robert, lui, aurait bien voulu pouvoir se dispenser d’y assister. Sa -blessure le tourmentait. Mais quelle excuse eût-il invoquée, puisqu’on -le croyait muet, et qu’il ne se souciait pas d’éveiller sur lui -l’attention?<span class="pagenum"><a name="page_163" id="page_163">{163}</a></span></p> - -<p>Il essaya de se lever, de marcher sans boiter. Il blêmit. Il était -faible. Il boitait. Plus exactement, il ne pouvait poser à terre le pied -de sa jambe malade. Comment se traînerait-il jusqu’à la salle du festin?</p> - -<p>Il s’y rendit à cloche-pied, avec force grimaces, qu’on prit pour -grimaces ridicules, et qui n’étaient que grimaces involontaires et -douloureuses.</p> - -<p>On remarqua bien pourtant qu’il n’entrait pas aussi délibérément que les -autres fois.</p> - -<p>A sa vue, la fille de l’Empereur s’était dressée. Elle attendit debout -qu’il fût près d’elle; puis, mains jointes, dans un geste très simple, -elle inclina profondément, gravement, devant lui, sa jolie tête blonde; -après quoi, elle se rassit.</p> - -<p>L’Empereur, peiné, redouta que sa fille ne renouvelât ses incongruités -des festins précédents.</p> - -<p>—«Elle est toujours folle!» songea-t-il.</p> - -<p>Mais, hochant la tête d’un air mécontent, afin de donner le change, il -s’écria, comme les autres fois:<span class="pagenum"><a name="page_164" id="page_164">{164}</a></span></p> - -<p>—«Dieu! que ce peuple est vil, qui profite de notre absence pour se -distraire si bassement! Qu’avaient-ils besoin de battre mon fou pendant -que nous étions aux prises avec les Turcs? Regardez-le: jamais on ne -l’avait à ce point maltraité. Il a le visage meurtri, et il tire la -jambe. Regardez-le, comme il a l’air triste, malgré ses grimaces!»</p> - -<p>Il n’ajoute rien. Un silence se fait après ses paroles. L’Empereur est -mécontent et sa colère n’est pas feinte.</p> - -<p>Sur son ordre, on apporte à manger au bouffon. Comme d’habitude, on -présente d’abord la viande au chien, qui est à sa place ordinaire, sous -la table de son maître. Comme d’habitude Robert, se traînant jusqu’au -chien, lui enlève un morceau de la gueule, mais c’est sans ardeur, et il -le mange sans sa voracité coutumière; et il ne mange que trois morceaux, -du bout des dents; et il abandonne tout le reste au chien sans le lui -offrir lui-même, morceau par morceau, comme il faisait d’habitude. Il a -beau se contraindre pour ne pas se trahir, il est trop faible, il -souffre trop.<span class="pagenum"><a name="page_165" id="page_165">{165}</a></span></p> - -<p>—«Oh!» s’écrie l’Empereur. «Il est plus malade qu’on ne croit. Maudits -soient les lâches! Je les châtierai.»</p> - -<p>L’Empereur est fort en colère. Près de lui, sa fille est toute contrite -d’angoisse. Et tous les barons demeurent silencieux.</p> - -<p class="cbastt">*<br />* *</p> - -<p>Quand les nappes furent ôtées et pliées, les barons, pour faire -diversion, parlèrent entre eux du combat de la journée. Nobles et -modestes, et sachant tous ce qu’ils valent, ils se contèrent sans -forfanterie et sans honte leurs exploits et leurs faiblesses, leurs -actions d’éclat et leurs instants de doute. Car ils sont tels, ces bons -chevaliers: loyaux et probes en toute simplicité. Et naturellement, ils -n’oublient pas de parler du grand vainqueur, de leur champion, de leur -héros, de leur modèle: du Chevalier Blanc. Et ils ne rougissent pas -d’avouer et de proclamer que le succès de la journée lui est dû en -entier.<span class="pagenum"><a name="page_166" id="page_166">{166}</a></span></p> - -<p>Aux récits qu’il entend, l’Empereur s’enorgueillit et se rassérène. -Lui-même, à son tour, il parle longuement de ce qu’il a vu des prouesses -du Chevalier Blanc.</p> - -<p>—«Quel homme singulier! Trois fois, il a défendu Rome de son propre -chef. Trois fois, il nous a rendu ce pays qu’on voulait nous arracher. -Trois fois, il nous a conquis un surcroît d’honneur et de gloire. Et -jamais il ne veut se faire connaître. Pourquoi? Nul ne pourrait dire -s’il est roi, empereur, comte ou duc. Mais je soupçonne qu’il est de -haut rang, pour fuir ainsi notre gratitude. Car il n’est pas d’homme à -ma connaissance, qui, après avoir fait tant en notre faveur, ne serait -pas venu nous demander sa récompense. Si celui-ci n’est pas venu et ne -vient pas, c’est qu’il est de si haut parage qu’il n’a cure d’aucune -récompense humaine. Cependant, il me pèse beaucoup de le savoir blessé. -Oh! s’il venait à nous, nous réparerions bien nos torts, pourvu qu’il -daignât recevoir ce qu’il mérite. J’en prends ici l’engagement, -Seigneurs: je lui ferais aussitôt épouser ma fille, qui est la chose au -monde à<span class="pagenum"><a name="page_167" id="page_167">{167}</a></span> quoi je tienne le plus; et je lui laisserais l’empire après -moi. Ainsi je pense qu’il n’aurait pas à se plaindre de nous. Qu’il -vienne seulement! et il sera votre seigneur, et il aura ma fille jolie.»</p> - -<p class="cbastt">*<br />* *</p> - -<p>Alors,—mais oui, vous devinez,—la fille de l’Empereur se lève comme -les autres fois, et elle indique le bouffon, et elle balbutie, et elle -fait des signes à son père; et tous les assistants comprennent qu’elle -veut dire que le minable bouffon et le merveilleux Chevalier Blanc ne -sont qu’un seul et même personnage.</p> - -<p>—«Vrai Dieu!» s’écrie l’Empereur. «Il faut que ces folies cessent.»</p> - -<p>Puis, s’adressant aux gouvernantes:</p> - -<p>—«Dames!» dit-il, «je vous le jure par l’âme de mon père, si vous -n’arrivez pas à corriger ma fille et à la remettre dans le droit chemin, -vous sentirez le poids de mon dépit!»<span class="pagenum"><a name="page_168" id="page_168">{168}</a></span></p> - -<p class="cbastt">*<br />* *</p> - -<p>Nul n’avait à discuter les ordres de l’Empereur. Nul ne les discuta. Au -milieu d’un silence pénible, les gouvernantes emmenèrent la Damoiselle -éplorée.</p> - -<p>—«Barons», dit l’Empereur, «nous allons entrer en conseil. J’ai besoin -de votre avis.»</p> - -<p>Le festin était achevé. Les barons convoqués suivirent l’Empereur à la -chapelle. Le reste de l’assistance prit congé. Robert, lentement, -douloureusement, regagna le chenil et se coucha sur son lit de paille.</p> - -<p>Dans la chapelle, l’Empereur dit à ses barons:</p> - -<p>—«Seigneurs, je veux que nous retrouvions le Chevalier Blanc. Nous ne -pouvons plus différer. Il a droit à la plus belle récompense. J’ai -promis de lui donner ma fille et ma couronne. Je veux le retrouver coûte -que coûte. Qui de vous peut m’en suggérer le moyen?»</p> - -<p>Un sénateur se leva et dit:<span class="pagenum"><a name="page_169" id="page_169">{169}</a></span></p> - -<p>—«Sire, je pense que vous devriez promettre par serment officiel, par -serment sur les saintes reliques, de lui accorder votre fille, s’il veut -l’épouser, et votre couronne après vous, si vous voulez la lui accorder -de surcroît, car je suis persuadé que vous ne pouvez pas vous donner de -meilleur successeur. Ensuite, vous devriez annoncer partout que, dans -trois jours par exemple, vous tiendrez une grande assemblée ouverte à -tous les sujets de votre empire, où vous siégerez vous-même avec la -princesse et vos premiers barons. Faites savoir que le Chevalier Blanc -ait à y paraître, et qu’il recevra de vous votre fille à la face de -tous, pourvu qu’il montre en preuve sa cuisse, sa plaie, et le fer de la -lance qui le blessa. De cette façon, je crois que vous pourriez -retrouver le Chevalier Blanc. Car est-il homme au monde, de si haute -naissance qu’il fût, à qui l’on promettrait votre fille jolie, qui -pourrait ne pas s’empresser de venir la chercher? Sire, il aura -certainement une assez belle récompense, s’il reçoit la princesse en -mariage.»</p> - -<p>—«L’idée est excellente!» s’écria l’Empe<span class="pagenum"><a name="page_170" id="page_170">{170}</a></span>reur. «Qu’il vienne à -l’assemblée, et il ne s’en retournera pas sans ma fille, s’il veut -l’avoir.»</p> - -<p>Il souriait de satisfaction. Il ne doutait pas du succès de ce -stratagème. Sans perdre de temps, il résolut de passer à l’exécution. Et -les crieurs mandés répandirent aussitôt la nouvelle, qui vola -promptement par tout le pays.<span class="pagenum"><a name="page_171" id="page_171">{171}</a></span></p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_172" id="page_172">{172}</a></span> </p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_173" id="page_173">{173}</a></span> </p> - -<h2><a name="CHAPITRE_IX" id="CHAPITRE_IX"></a><small>CHAPITRE NEUVIÈME</small><br /><br /> -<span class="bxx">LE CHEVALIER BLANC</span></h2> - -<p class="nind"><span class="letra">T</span>ROIS jours plus tard, au jour fixé, l’assemblée s’ouvrit, magnifique, -pompeuse, digne de la promesse de l’Empereur et digne du héros qu’on -voulait honorer. Barons, ducs, comtes, princes, grands vassaux en grand -équipage, s’y pressaient, nombreux, chamarrés, accourus à l’appel de -l’Empereur pour rendre plus brillant l’hommage dû au sauveur de Rome, -s’il venait.</p> - -<p>Mais le Pape avait voulu contribuer à l’éclat de la fête. Lui-même y -assistait, et il y avait appelé tout le clergé, abbés, moines, tous et -tous. Il y avait appelé spécialement le saint<span class="pagenum"><a name="page_174" id="page_174">{174}</a></span> ermite de la forêt de -Marabonde, celui-là—vous en souvient-il?—qui avait eu jadis la visite -de Robert pénitent, ce saint ermite qui avait la réputation d’être -écouté du ciel; et le Pape, par amitié pour l’Empereur, voulait que ce -saint homme, intercédant auprès de Dieu, obtînt que le Chevalier Blanc -parût à l’assemblée. Et l’ermite était assis auprès du Pape.</p> - -<p>L’Empereur présidait sur un escabeau d’ivoire. A côté de lui, sa fille -jolie, mélancolique, portait le diadème d’or. Dieu! qu’elle était -charmante, la fraîche et noble et candide princesse! Plus vermeille -qu’une rose et plus gentille qu’une fleur de lis, qu’il la faisait bon -regarder! Elle était vêtue d’un grand manteau de samit sombre, tout semé -de fines gouttes d’or.</p> - -<p>Dès l’ouverture, chacun espérait bien que le Chevalier Blanc viendrait. -Tous pensaient qu’une si imposante assemblée ne pourrait pas ne pas -attirer le héros que Rome voulait honorer de tous les honneurs -imaginables. On lui préparait une réception sans exemple, une récompense -sans pareille, une gloire sans seconde. Dès l’ouverture de l’assemblée, -il ne fut, dans tous les<span class="pagenum"><a name="page_175" id="page_175">{175}</a></span> groupes, question que du Chevalier Blanc. Et, -maintes fois, quand un mouvement se produisait dans la foule, chacun se -demandait:</p> - -<p>—«Est-ce lui?»</p> - -<p>Mais ce n’était jamais lui.</p> - -<p class="cbastt">*<br />* *</p> - -<p>La journée peu à peu s’écoula. Le Chevalier Blanc ne paraissait pas. -Jusqu’à none on l’attendit avec une impatience croissante. A none, il -n’avait pas encore paru. Des craintes se levèrent bientôt de tous côtés.</p> - -<p>—«N’en doutons plus», disait-on. «Nous l’avons offensé trop grièvement. -Il ne viendra pas.»</p> - -<p>Or, soudain, un mouvement plus fort se produisit dans la foule. Des cris -montèrent. Un tumulte s’ensuivit. On se bousculait, on courait aux -nouvelles. On entendit crier:</p> - -<p>—«Il vient, il vient, le Chevalier Blanc!»</p> - -<p>—«Où est-il?» demandait-on.<span class="pagenum"><a name="page_176" id="page_176">{176}</a></span></p> - -<p>—«Il vient. Nous l’avons vu. Il vient à l’assemblée.»</p> - -<p>L’Empereur souriait.</p> - -<p>Tous cherchaient à apercevoir le Chevalier Blanc. Nul ne l’apercevait. -Et le tumulte augmentait peu à peu.</p> - -<p class="cbastt">*<br />* *</p> - -<p>En effet, il venait à l’assemblée, le Chevalier Blanc.</p> - -<p>Il était entré dans la ville par la grand’porte, seul, sans escorte -triomphale, sans suite orgueilleuse, absolument seul, comme il allait à -la bataille. Tout armé de blanc sur son cheval blanc, sa lance blanche à -la main, son blanc gonfanon flottant au vent jusqu’à l’arçon de la selle -blanche, sa targe blanche au col pendante, il s’en venait, descendant à -l’assemblée par les rues de la ville.</p> - -<p>Il ne passa pas longtemps inaperçu. En moins de rien, toutes les portes, -toutes les fenêtres,<span class="pagenum"><a name="page_177" id="page_177">{177}</a></span> toutes les cours, toutes les rues s’emplirent de -curieux enthousiastes. On l’acclama. Et, s’il n’avait pas d’escorte -quand il franchit la grand’porte de la ville, il en eut une promptement, -et dense, et joyeuse, et bruyante.</p> - -<p>Enfants, dames, servantes, damoiselles, bourgeois, citadins, courtisans, -vilains, noblesse et populace, hommes et femmes, grands et petits, -riches et pauvres, tous allèrent à sa rencontre pour lui rendre hommage -plus vite. Devant lui, on tendait des étoffes de soie, des tapis, des -courtes-pointes; devant lui, tous s’inclinaient avec respect, en -joignant les mains.</p> - -<p>Bientôt, il fut en vue de la cour.</p> - -<p>—«Il vient, il vient! Le voilà!»</p> - -<p>Les rangs de l’assemblée frémirent. L’Empereur exultait. L’émotion de -tous était au plus haut point. Ils n’auraient pas eu plus de -ravissement, si tout à coup leur était apparu Notre Seigneur Jésus -lui-même.<span class="pagenum"><a name="page_178" id="page_178">{178}</a></span></p> - -<p class="cbastt">*<br />* *</p> - -<p>Le Chevalier Blanc s’était arrêté devant la tribune impériale.</p> - -<p>Ensemble, respectueusement, tous les barons se dressèrent, et -s’inclinèrent. Mais nul ne bougea de sa place. Le silence était parfait.</p> - -<p>Deux barons coururent à l’étrier du Chevalier Blanc pour l’aider à -descendre. Lui, avant de descendre, leur recommanda de le recevoir -doucement, et de le soutenir, car il souffrait fort de la jambe.</p> - -<p>Doucement, avec d’infinies précautions, les deux barons le reçurent. -Descendu, le Chevalier Blanc s’appuya sur leur épaule. Il ne pouvait -poser à terre que l’un de ses pieds.</p> - -<p>Puis, il demanda qu’on lui délaçât son-heaume, qui brillait comme un -miroir. Deux autres barons accoururent.</p> - -<p>—«Débarrassez-m’en», leur dit-il, «car je n’ai personne à combattre, -n’est-il pas vrai?»</p> - -<p>Les barons obéirent, et la tête du Chevalier<span class="pagenum"><a name="page_179" id="page_179">{179}</a></span> Blanc sortit du heaume, -presque entièrement encapuchonnée d’une coiffe plus éblouissante que -neige sur branche.</p> - -<p>Alors, tourné vers la tribune, et d’une voix forte, qui sonnait clair, -il prononça:</p> - -<p>—«Juste Empereur, longtemps je me suis tenu loin de votre cour; -longtemps, pour quoi que ce fût, je me suis gardé d’y paraître. Or, je -suis celui qui vous a servi comme vous savez, et qui a selon vous mérité -votre fille. Je vous la viens demander. Je ne puis malheureusement pas -m’attarder ici. Faites donc vite conduire à l’église celle que j’ai -conquise avec mes armes; je l’épouserai tout aussitôt.»</p> - -<p>L’Empereur répondit:</p> - -<p>—«Vous l’aurez. Mais auparavant nous voulons voir l’endroit où vous -êtes blessé, la plaie, et le fer de la lance qui vous navra. Ce sera la -preuve de ce que vous affirmez. Car, qui que vous soyez, et Breton ou -Français, vous n’aurez pas ma fille avant de nous avoir montré -publiquement les preuves que nous demandons.»</p> - -<p>—«Sire», dit le Chevalier, «je ne demande non plus autre chose. Et si -je ne puis vous<span class="pagenum"><a name="page_180" id="page_180">{180}</a></span> montrer ces preuves, que je meure à l’instant!»</p> - -<p>A l’instant, il se fait tenir pour ne pas tomber, met à nu sa cuisse, y -découvre une plaie, l’ouvre des deux mains, non sans que son visage -blêmisse, et, difficilement, il extrait de la blessure un fer de lance -qu’il tend à l’Empereur. Mais aussitôt il blêmit davantage et s’appuie -sur les barons qui le soutiennent, comme s’il allait mourir.</p> - -<p>Ce spectacle poignant trouble les barons. La blessure du Chevalier est -noire et hideuse. Des murmures s’élèvent dans l’assemblée.</p> - -<p>—«Il ne faut pas douter de celui-ci», dit-on. «Celui-ci, qui fut à la -peine, doit être à l’honneur.»</p> - -<p>C’est la pensée même de l’Empereur, qui ne doute pas. Voilà donc -l’extraordinaire chevalier qui fit tant de mal aux Sarrasins! Et -l’Empereur se réjouit de le voir, debout, en chair et en os, devant lui, -comme il souhaitait.<span class="pagenum"><a name="page_181" id="page_181">{181}</a></span></p> - -<p class="cbastt">*<br />* *</p> - -<p>Cependant, avant de rien conclure, l’Empereur appelle le chevalier qui -blessa le Chevalier Blanc. L’autre s’approche. L’Empereur lui met dans -la main le fer de lance qu’il vient de recevoir. C’est un fer bien -taillé et fort tranchant.</p> - -<p>—«Ami», dit l’Empereur, «regardez ce fer. Puis,—et prenez garde! ne -mentez pas surtout, car vous jouez ici votre vie!—dites-nous si c’est -le fer de votre lance, si c’est le fer de la lance que vous aviez quand -vous blessâtes le Chevalier Blanc à la cuisse.»</p> - -<p>Or, voici qui est grave: le chevalier a dans la main le fer de lance, et -il hésite. Il hésite et ne répond rien.</p> - -<p>Le Chevalier Blanc trouve que la réponse tarde trop.</p> - -<p>—«Allons!» dit-il. «Vous l’avez vu et bien vu. Dites tôt si c’est le -vôtre. Et soyez sans inquiétude: je vous déclare ici publiquement<span class="pagenum"><a name="page_182" id="page_182">{182}</a></span> que -je vous pardonne le mal que vous m’avez fait.»</p> - -<p>Le chevalier s’incline, ému.</p> - -<p>Il dit enfin:</p> - -<p>—«Sire, ne doutez pas. De celui-ci, il ne faut pas douter. Celui-ci a -sauvé votre peuple et défendu vos terres. Celui-ci vous a rendu votre -empire. C’est bien mon fer qu’il vient d’extraire de sa cuisse; c’est -bien le fer dont je le blessai. Sire, ce chevalier a droit à votre -récompense.»</p> - -<p>—«Il l’aura donc», dit l’Empereur. «Je lui donnerai ma fille jolie sans -plus attendre, et, avant qu’il nous quitte, je lui mettrai la couronne -au front.»</p> - -<p class="cbastt">*<br />* *</p> - -<p>Sur ce, l’Empereur se lève, fait un pas en avant, et, s’adressant au -Chevalier que soutiennent toujours les deux barons, il lui dit:</p> - -<p>—«Cher beau Seigneur, qui allez devenir maître de Rome et de l’Empire, -il me reste<span class="pagenum"><a name="page_183" id="page_183">{183}</a></span> à savoir de vous le principal. Qui êtes-vous? Et comment -vous appelle-t-on? Ne nous le cachez pas davantage. Je veux savoir d’où -vous êtes et à qui nous devons notre salut.»</p> - -<p>Et le Chevalier Blanc répond:</p> - -<p>—«Sire, je ne suis pas un étranger dans ce pays. J’ignore l’art de -servir un maître en le flattant, mais je vous ai servi longtemps, et de -telle manière que j’ai fini par mériter votre amitié. Qui je suis? Je -suis votre Sénéchal. Vous pensiez que je vous combattais, et j’ai réparé -tous les dommages que Rome a subis. Sire, si vous fûtes parfois dur pour -votre serviteur, je ne m’en suis jamais offensé.»</p> - -<p>L’Empereur en croit mal ses oreilles.</p> - -<p>—«Quoi!» dit-il, «le Sénéchal? Vous êtes mon Sénéchal?»</p> - -<p>—«Je le suis, Sire.»</p> - -<p>—«Dieu!» s’écrie l’Empereur. «Qui jamais entendit semblable merveille? -Oh! je vois bien que Dieu me protège et me veut élever.»</p> - -<p>Là-dessus, sans rien dire de plus, il court<span class="pagenum"><a name="page_184" id="page_184">{184}</a></span> vers le Sénéchal, l’enlace -étroitement de ses deux bras, et l’accole, et le baise de tout son cœur.</p> - -<p>—«Dieu! comme je suis heureux!» s’écrie-t-il. «De quoi pourrais-je me -plaindre, lorsque j’ai tout ce que je souhaitais, et même plus? Voilà un -homme que nous regardions comme un ennemi, et il nous secourait chaque -année, et il combattait nos ennemis avec nous! Et Dieu veut à présent -que cet homme-là soit le seigneur de Rome! N’est-ce pas merveille? -Souvent, on avait essayé de nous réconcilier. Mes barons insistèrent à -maintes reprises auprès de moi. Mais toujours j’avais le cœur de refuser -ma fille à celui qui ne demandait qu’elle. Maintenant, tout est conclu. -J’en ai fait la promesse devant Dieu. Rome entière garantit à son -sauveur que je tiendrai ma promesse. Et je la tiendrai avec joie. Cet -homme aura tout, puisque Dieu le lui donne, tout, ma fille, empire et -couronne.»</p> - -<p>C’en est trop. Le Sénéchal, confus, se jette aux pieds de l’Empereur. -Mais l’Empereur s’empresse de le relever.<span class="pagenum"><a name="page_185" id="page_185">{185}</a></span></p> - -<p>—«Venez», dit-il, «que je vous mène à ma fille.»</p> - -<p>Et toute l’assistance est bouleversée d’émotion.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_186" id="page_186">{186}</a></span> </p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_187" id="page_187">{187}</a></span> </p> - -<h2><a name="CHAPITRE_X" id="CHAPITRE_X"></a><small>CHAPITRE DIXIÈME</small><br /><br /> -<span class="bxx">LA COURONNE DE ROBERT</span></h2> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_188" id="page_188">{188}</a></span> </p> -<p><span class="pagenum"><a name="page_189" id="page_189">{189}</a></span> </p> - -<p class="nind"><span class="letra">J</span>USQU’À cet instant, les barons n’avaient eu d’yeux que pour regarder -l’Empereur et le Sénéchal. Quand ils virent que l’Empereur menait vers -sa fille le Sénéchal, ils regardèrent la princesse.</p> - -<p>Immobile, mains jointes, elle semblait en oraison, non point en oraison -de gratitude comme étaient la plupart des dames de l’assemblée, mais en -prière douloureuse. Et elle pleurait silencieusement.</p> - -<p>—«Damoiselle», lui dirent les comtes ses voisins, «pourquoi -pleurez-vous donc? N’avez-vous pas honte? Vous n’êtes pas raisonnable.<span class="pagenum"><a name="page_190" id="page_190">{190}</a></span> -Vous devriez être bien heureuse qu’un chevalier d’un si grand mérite -daignât vous offrir son amour et vous demander. Et vous devriez plutôt -remercier Dieu, au lieu de pleurer comme vous faites.»</p> - -<p class="cbastt">*<br />* *</p> - -<p>L’Empereur donc menait le Sénéchal à sa fille. Toute l’assemblée, -longtemps contenue par l’émotion, manifestait en grand tumulte -d’enthousiasme sa joie de voir enfin le sauveur de Rome reconnu et -récompensé. De toutes parts, on criait, on se bousculait, on acclamait. -Et le bruit y fut bientôt tel qu’on n’eût pas entendu un coup de -tonnerre.</p> - -<p>Or l’Empereur dit à sa fille:</p> - -<p>—«Ma fille, soyez contente: je vous amène votre mari. Je mets sa main -dans votre main, et je vous donne à lui. Recevez-le de cœur satisfait. -C’est le Sénéchal de mon Empire, celui-là même qui m’avait déclaré la -guerre pour vous avoir. C’est le bon chevalier, le vail<span class="pagenum"><a name="page_191" id="page_191">{191}</a></span>lant, le hardi, -le fort, le preux, le Chevalier Blanc à qui nous devons la vie. Il nous -a secourus, il nous a sauvés, il a vaincu les Turcs. Recevez-le -gentiment. Allons, n’attendez pas, et ne pleurez plus. Sachez, ma fille, -que Dieu veut faire éclater sa grâce, et que ce chevalier est celui qui -fut dans la bataille le preux des preux.»</p> - -<p>Mais, soudain:</p> - -<p>—«Sachez, mon père, qu’il ne le fut jamais.»</p> - -<p>—«Quoi donc!» s’écria l’Empereur. «Qu’ai-je entendu? Est-ce vous, ma -fille, qui avez parlé?»</p> - -<p>L’Empereur est stupéfait. Tous les barons se sont dressés. Un long -brouhaha roule à travers la foule.</p> - -<p>—«La fille de l’Empereur a parlé! La fille de l’Empereur a parlé!»</p> - -<p>—«Miracle! Miracle!»</p> - -<p>Mais la princesse dit à l’Empereur:</p> - -<p>—«Mon cher doux père, si je fus muette jusqu’à ce jour, jusqu’à cette -heure où vous vouliez que je prisse le Sénéchal, et si je ne le<span class="pagenum"><a name="page_192" id="page_192">{192}</a></span> suis -plus tout à coup, c’est que Dieu ne veut pas ce que vous vouliez. Le -Sénéchal n’a pas reçu sa blessure en revenant de la bataille. Quoi qu’il -vous conte, c’est tout mensonge. Je le prouverai. Celui qui a vaincu les -Turcs et qui a payé son dévouement d’une blessure griève, je le connais, -il n’est pas loin d’ici. En sa faveur, Dieu fit ce miracle de me donner -la parole, pour témoigner contre le Sénéchal et sa fourbe.»</p> - -<p>Elle a parlé, l’admirable jeune fille, avec une assurance et une foi -persuasives. Mais quoi qu’elle eût dit, son père était trop heureux du -miracle pour ne pas la croire immédiatement.</p> - -<p>A la vérité, jamais vous ne vîtes homme plus heureux que le bon -Empereur. Sans s’occuper du Sénéchal, il prend sa fille dans ses bras et -la baise plus de cent fois. Pour l’instant, il n’a pas d’autre souci.</p> - -<p>Autour d’eux, la joie est générale; elle monte en clameurs d’allégresse -vers la tribune. Barons, ducs, comtes, princes, abbés, moines, -archevêques, clercs et laïcs, hommes et femmes, grands et petits, -seigneurs et vilains, se pressent à qui mieux mieux vers la tribune.<span class="pagenum"><a name="page_193" id="page_193">{193}</a></span></p> - -<p>Chacun veut voir le miracle, et regarder de près la Damoiselle et -l’entendre parler.</p> - -<p class="cbastt">*<br />* *</p> - -<p>Cependant, l’Empereur, tenant toujours sa fille embrassée, se remettait -peu à peu de son ravissement.</p> - -<p>—«Ma fille», dit-il enfin, «je suis bien aise de vous entendre parler. -Mais il faut que nous retrouvions le vrai Chevalier Blanc, puisque le -Sénéchal nous a trompés si laidement. Par vous, le faux chevalier fut -démasqué. Le vrai doit être couronné par vous.»</p> - -<p>—«Mon père», dit la princesse, «je vous le ferai tôt couronner. Il est -à Rome depuis dix ans. Vous ne savez pas son nom, et vous ne savez rien -de lui, parce que vous n’avez jamais rien voulu savoir de lui. Mais à -cette heure tout doit se dévoiler. Dieu le veut. Dieu veut par moi lui -donner cet honneur, et il veut me donner cette gloire. Sachez donc de -toute certitude,<span class="pagenum"><a name="page_194" id="page_194">{194}</a></span> mon père, et n’en doutez plus, que le sauveur de Rome -gît sous l’escalier de la chapelle. C’est celui que vous appelez le fol, -qui mange avec le chien. Sachez qu’il n’est pas fou du tout, qu’il est -plein de bon sens, et qu’il est chevalier parfait. Vous l’avez vu sur le -champ de bataille. Moi, je vous dis qu’il est plus qu’il ne paraît, je -vous dis qu’il est de haute naissance, et qu’il se cache à la cour, -jouant le bouffon pour un motif que j’ignore. Vous m’avez déjà par trois -fois outragée et honnie, mon père, parce que je vous annonçais par mes -signes de muette que votre bouffon était digne des plus grands honneurs. -Vous n’avez jamais voulu me croire. Qui plus est, vous m’appeliez folle -aussi, et vous me chassiez de votre table, devant tous vos barons, à ma -honte. Mon père, Dieu veut maintenant témoigner que je n’étais pas -folle, et que j’avais raison contre tous, quand j’honorais le malheureux -qui gît blessé sous l’escalier de la chapelle.»</p> - -<p>Et, brusquement, changeant de ton, elle cria:</p> - -<p>—«Où est donc le Sénéchal? Je ne l’entends pas. Est-il devenu muet?»<span class="pagenum"><a name="page_195" id="page_195">{195}</a></span></p> - -<p>Mais le Sénéchal n’avait pas attendu qu’on l’appelât. Des gens avouèrent -qu’il s’était échappé, sans se faire aider par personne.</p> - -<p>—«Le faux larron!» s’écrièrent les comtes.</p> - -<p>—«Pourquoi l’a-t-on laissé fuir?» demanda l’Empereur.</p> - -<p>On avait déjà la preuve ainsi que la Damoiselle disait la vérité. Mais -quelle stupeur dans la foule, quand on apprit que la Damoiselle pût dire -aussi certainement la vérité, en désignant le bouffon à l’admiration et -à la reconnaissance de tous!</p> - -<p class="cbastt">*<br />* *</p> - -<p>La première surprise apaisée, la fille de l’Empereur demanda qu’on fit -silence.</p> - -<p>—«Seigneurs», dit-elle, «ce n’est pas tout. J’ai annoncé que je -prouverais ce que je prétends. Je le prouverai. Mais, d’abord, -laissez-moi dénoncer devant vous le chevalier qui reconnut pour sien le -fer de lance que le Sénéchal vous montra. Celui-là vous a menti par la<span class="pagenum"><a name="page_196" id="page_196">{196}</a></span> -bouche. Et moi, je vais aller vous chercher le véritable fer, car je -sais où le Chevalier Blanc le cacha. Il suffit. Sans plus tarder, je -vais et vous le rapporte.»</p> - -<p>Et la voilà qui s’en va, légère, prompte, vive, charmante. Elle s’est -débarrassée de son manteau. En taille, simplement, elle fend la foule. -Elle court au jardin, s’agenouille sur l’herbe près de la fontaine, -trouve le fer, s’en empare, revient à la tribune, vive, prompte, -charmante, et tend le fer à l’Empereur avec un sourire de triomphe.</p> - -<p>L’Empereur appelle de nouveau le chevalier qui a menti. Le chevalier -s’approche, reçoit en tremblant le fer que la Damoiselle a rapporté, le -regarde à peine et se jette aussitôt aux pieds de l’Empereur.</p> - -<p>—«Sire», dit-il, «ce fer vient de Pavie. Je l’avais acheté et fait -tailler selon mon désir. Il n’y en a pas de meilleur jusqu’à Césarée. Je -l’ai gardé pendant plus de sept ans, et c’est avec lui que j’ai frappé -l’homme dont nous déplorons tous la blessure.»</p> - -<p>—«Mais, chevalier,» objecte l’Empereur,<span class="pagenum"><a name="page_197" id="page_197">{197}</a></span> «pourquoi nous avez-vous menti -tout à l’heure, si vous dites maintenant la vérité?»</p> - -<p>—«Sire», répond le chevalier penaud, «je vous l’avouerai sans détour. -Quand le Sénéchal était devant vous, je crus comprendre qu’il avait déjà -conquis votre cœur, et je voyais bien que toute l’assemblée voulait lui -rendre hommage. Je réfléchis que, malgré mon désaveu, le mariage ne -serait pas différé, et que je m’attirerais la haine de tous si je disais -que son fer n’était pas le mien. Voilà, Sire, pourquoi je vous ai menti. -Et je vous prie de me pardonner, vous assurant que jamais à l’avenir je -ne mériterai de vous aucun reproche.»</p> - -<p>Et, comme la princesse gentiment prie aussi son père de pardonner, -l’Empereur acquitte le chevalier pour l’amour de sa fille, et parce -qu’il a hâte de voir le vrai sauveur de Rome.</p> - -<p class="cbastt">*<br />* *</p> - -<p>Restait la suprême épreuve.</p> - -<p>L’Empereur choisit dix de ses meilleurs barons.<span class="pagenum"><a name="page_198" id="page_198">{198}</a></span></p> - -<p>—«Barons», leur commanda-t-il, «allez de ce pas à la chapelle. Sous les -degrés, vous trouverez le Chevalier Blanc. Amenez-le nous. Nous verrons -ce qu’il nous dira.»</p> - -<p>Les barons s’inclinèrent.</p> - -<p>Sous la voûte, ils trouvèrent le bouffon, couché sur la paille, -gémissant, le visage décoloré.</p> - -<p>—«Levez-vous, Seigneur,» dirent-ils.</p> - -<p>Robert ne protesta point. Non sans peine il essaya de se soulever. Il -était maigre, hâve, pitoyable. Il se traîna hors de la voûte. Là, les -barons émus le prirent sous les aisselles pour le mettre debout. Une -plainte sourde lui échappa: il souffrait tellement de sa blessure qu’il -ne put retenir cette plainte, lui, le chevalier si terrible. Mais les -barons l’emportèrent avec d’infinies précautions. Il se laissait faire, -ne sachant ce qu’on lui voulait.</p> - -<p>Quand il arriva devant l’Empereur, toute l’assistance se dressa, -respectueusement. Et, avant tout le monde, la Damoiselle s’était -dressée, pour saluer le malheureux héros.</p> - -<p>Alors il s’effraya: on l’installait sur un fau<span class="pagenum"><a name="page_199" id="page_199">{199}</a></span>teuil d’or massif. Il -soupçonna qu’il était découvert. Au reste, il ne pouvait plus avoir de -doute. De quelque côté qu’il tournât ses regards, il ne voyait que des -yeux pleins de larmes et des visages angoissés.</p> - -<p>Et alors l’Empereur lui dit:</p> - -<p>—«Mon frère, mon ami, qui êtes-vous? Et quel est votre nom? Ne me le -cachez pas. Nous vous connaissons bien maintenant, et nous savons tout -de vous, sauf votre nom et votre origine. Je vous prie de par Dieu de ne -plus en faire mystère. Et contez-nous votre histoire.»</p> - -<p class="cbastt">*<br />* *</p> - -<p>A l’Empereur, tout homme doit obéissance. Mais Robert ne répond rien. -Des larmes lui viennent aux yeux. Du fond du cœur il soupire. Il -comprend que toute la ville le connaît enfin pour ce qu’il est, et qu’il -est trahi.</p> - -<p>Il ne répond rien.</p> - -<p class="cbastt">*<br />* *</p> - -<p>Alors la Damoiselle se tourne vers lui.<span class="pagenum"><a name="page_200" id="page_200">{200}</a></span></p> - -<p>—«Chevalier», dit-elle, «jusqu’à ce jour j’étais muette. Par amour de -vous, très charitablement, Dieu m’a fait don de la parole, aujourd’hui, -car il voulait que votre gloire fût proclamée. Je vous en conjure donc, -au nom du Roi céleste, contez-nous votre histoire, et dites-nous quel -est votre nom, et d’où vous veniez quand vous vous arrêtâtes à la cour -de mon père.»</p> - -<p>A ces mots, Robert redouble de larmes. Il a le cœur débordant de -compassion. Mentalement, il remercie Dieu d’avoir fait don de la parole -à la si bonne petite princesse.</p> - -<p>Mais il ne répond rien.</p> - -<p>—«Seigneur!» dit la princesse en s’adressant au Pape, «pour l’amour de -Dieu, créateur de ce monde, faites qu’il vous réponde, à vous, puisqu’il -ne veut pas nous répondre, à nous qui n’avons pas encore obtenu son -pardon.»</p> - -<p class="cbastt">*<br />* *</p> - -<p>Alors le Pape dit à Robert:</p> - -<p>—«Mon frère, ne nous gardez pas rancune. Je vous en conjure, au nom du -Roi de gloire, contez-nous qui vous êtes.»<span class="pagenum"><a name="page_201" id="page_201">{201}</a></span></p> - -<p>Mais Robert ne répond rien au Pape.</p> - -<p>Le Pape perd contenance. Toutefois, subitement, il se rappelle qu’il -avait mandé par bonheur à l’assemblée l’ermite de la forêt de Marabonde, -le saint ermite qui a la réputation d’être écouté du ciel et souvent -exaucé. Et il demande à l’ermite d’intervenir.</p> - -<p>Alors l’ermite dit à Robert:</p> - -<p>—«Ami, de par Dieu, je vous prie de nous dire qui vous êtes, pour peu -que vous désiriez recevoir ma bénédiction.»</p> - -<p class="cbastt">*<br />* *</p> - -<p>Or,—vous en souvient-il?—c’était ce saint ermite qui avait imposé à -Robert sa triple pénitence, et c’était lui seul qui pouvait lever -l’interdiction qui pesait sur Robert depuis dix ans.</p> - -<p>Robert avait reconnu l’ermite. Il lui répondit donc:</p> - -<p>—«Seigneur, vous m’ordonnez de parler, je<span class="pagenum"><a name="page_202" id="page_202">{202}</a></span> parlerai, sans vous celer -rien. Je vous dois la vérité, je vais vous la dire toute. Je suis né en -Normandie. Celui qui en était duc fut mon père, et la duchesse fut ma -mère. Le comte de Poitiers est mon aïeul, je peux le déclarer hautement. -Mais je suis né, malheureux, voué au Méchant par l’imprudence de ma -mère. Dans ma jeunesse, j’ai commis maintes actions infâmes et plus d’un -crime, dont j’ai fait ici pénitence pendant dix ans, selon ce que -vous-même, Seigneur, m’aviez enjoint. A présent, vous savez tout de moi. -Il suffit que j’ajoute mon nom: je m’appelle Robert.</p> - -<p class="cbastt">*<br />* *</p> - -<p>Or, écoutez bien.</p> - -<p>A l’assemblée ouverte par l’Empereur pour couronner le sauveur de Rome, -il y avait entre autres quatre seigneurs, assez vieux, qui semblaient -étrangers. C’étaient quatre seigneurs normands qui, depuis longtemps -déjà, cher<span class="pagenum"><a name="page_203" id="page_203">{203}</a></span>chaient en tous lieux Robert, fils de leur duc.</p> - -<p>Sitôt qu’ils eurent entendu Robert se nommer, ils écartèrent la foule, -se glissèrent jusqu’au premier rang, et tombèrent à genoux devant Robert -retrouvé.</p> - -<p>—«Pitié, Seigneur!» s’écrièrent-ils.</p> - -<p>Et le plus âgé lui dit:</p> - -<p>—«Seigneur, tous vos gens vous crient: Pitié! Vos gens sont attaqués de -toutes parts, et perdus si vous ne les secourez. Ne tardez pas -davantage, par pitié, ni pour ami ni pour amie. Courez à leur aide. Il y -a de vos parents qui ravagent vos terres et harcèlent vos gens. Car, si -vous l’ignoriez, le duc votre père est mort; la duchesse votre mère est -morte aussi; et mort aussi le comte votre aïeul, qui aimait tant les -siens. Tout le fief vous est dévolu. Nul n’y a droit, hors vous. -Cependant, vos parents vous en veulent frustrer, et déjà ils s’emparent -de tout ce qu’ils peuvent prendre de force. Ne vous laissez pas -dépouiller, Seigneur. Vous n’avez déjà que trop attendu.»</p> - -<p>Et les quatre barons normands pleurent aux pieds de Robert.<span class="pagenum"><a name="page_204" id="page_204">{204}</a></span></p> - -<p class="cbastt">*<br />* *</p> - -<p>Qui fut surpris de ces dernières nouvelles? Il faut bien le dire: ce fut -l’Empereur. Quoi! Le bouffon muet n’était pas muet, le fou n’était pas -fou, et le misérable qui disputait sa nourriture aux chiens était le -fils du duc de Normandie et l’héritier d’un beau duché? Cela suffisait à -déconcerter quiconque, et le bon Empereur aussi.</p> - -<p>Tous les regards étaient tournés vers l’Empereur. On attendait avec -impatience le dénouement de cette merveilleuse histoire.</p> - -<p>L’Empereur dit:</p> - -<p>—«Ami Robert, si le duc votre père est mort, quels que fussent ses -mérites, ne vous en chagrinez pas outre mesure: je vous serai dorénavant -un bon père. Je vous donnerai ma fille et ma couronne, et vous serez mon -fils, et vous commanderez, ordonnerez, gouvernerez, jugerez et régnerez -dans mon Empire avant moi-même.»</p> - -<p>—«Sire!» répliquèrent les quatre barons<span class="pagenum"><a name="page_205" id="page_205">{205}</a></span> normands, «il agirait mal, si, -pour prendre votre fille, il laissait son peuple sans défense, et son -duché à la merci de ceux qui le dévastent.»</p> - -<p>Alors tous les regards se fixèrent sur Robert qui allait décider.</p> - -<p class="cbastt">*<br />* *</p> - -<p>Robert dit aux barons normands:</p> - -<p>—«Seigneurs, écoutez. Pour Dieu, soyez en paix. Retournez dans votre -pays. Je ne vous suivrai ni là ni ailleurs. J’ai trop à faire de me -défendre et de me garder de toute surprise. Vous savez assez quel je fus -jadis. Je ne retournerai pas à la tentation. Cherchez dans ma famille un -homme qui me puisse remplacer: il n’en manque ni de braves ni de sages. -Celui-là sera votre duc. Je ne m’oppose à rien de ce qu’il fera. Allez. -Je n’irai pas en Normandie avec vous.»</p> - -<p>—«Bel ami,» s’écria l’Empereur joyeusement, «le don que je vous -promettais, acceptez-le. Il est à votre taille, et vous agirez bien.»<span class="pagenum"><a name="page_206" id="page_206">{206}</a></span></p> - -<p>Sans délai, Robert répond:</p> - -<p>—«Ah! Sire, loin de moi! loin de moi! Jamais, s’il plaît à Dieu, fils -de Marie, je n’exposerai de nouveau dans le siècle ma pauvre âme que -j’ai péniblement sauvée. Toutes vos possessions, je vous les abandonne, -et votre fille. S’il plaît à Dieu, ce n’est pas moi qui tiendrai dans -mes bras la gracieuse damoiselle. Tant que mon âme dans mon corps vivra, -je n’aurai soin d’aucun plaisir. Si vous me voulez accorder quelque -chose, je demande à me retirer dans la forêt avec le saint ermite qui me -sauva. Avec lui je servirai le divin Martyr. J’en appelle à votre -charité: faites-moi seulement transporter à l’ermitage, car je suis trop -faible pour m’y rendre à pied. Là je mortifierai ma pauvre chair, là je -panserai ma blessure. Telle est ma décision irrévocable. Vous savez -tout. Je veux m’en aller à l’ermitage, je ne veux plus rester ici, et ce -n’est point par mépris pour vous, Sire, qui me fûtes si bon, ni pour -cette ville; mais, si l’on m’offrait même le monde entier, grand comme -il est, avec ses peuples et ses richesses, je n’en resterais pas -davantage un<span class="pagenum"><a name="page_207" id="page_207">{207}</a></span> jour de plus dans le siècle. Sire! par grâce, faites-moi -seulement emporter d’ici. Je souffre beaucoup de ma blessure. Je veux me -retirer à l’ermitage.»</p> - -<p>Toute l’assistance était consternée.</p> - -<p>—«Ne le retenez point, Sire Empereur», dit alors le saint ermite. «A -Jésus-Christ il s’est donné. Laissez-le suivre sa voie.»</p> - -<p>—«Je n’insiste plus», répondit l’Empereur. «Je ferai ce qu’il désire.»</p> - -<p class="cbastt">*<br />* *</p> - -<p>Qu’ajouterai-je, grands et petits qui m’écoutez?</p> - -<p>Sur l’ordre de l’Empereur, on construisit une litière somptueuse. Et, -Robert y ayant été placé, un long cortège d’enfants, de dames, de -damoiselles, d’hommes, de seigneurs et de vilains, de riches et de -pauvres, un long cortège, conduit par l’Empereur et sa cour, accompagna -la litière de Robert jusqu’à une grande lieue<span class="pagenum"><a name="page_208" id="page_208">{208}</a></span> de Rome. Au moment de la -séparation, tous les yeux étaient pleins de larmes.</p> - -<p class="cbastt">*<br />* *</p> - -<p>Dans la forêt de Marabonde, auprès du saint ermite, Robert peu à peu -guérit et se rétablit. Il menait la vie de prières et d’abstinence de -son compagnon.</p> - -<p class="cbastt">*<br />* *</p> - -<p>Le saint ermite, qui était fort vieux, vint à mourir. Robert l’enterra -dans la petite chapelle de l’ermitage, puis mena seul la vie qu’ils -avaient menée ensemble jusqu’alors.</p> - -<p class="cbastt">*<br />* *</p> - -<p>Robert survécut de nombreuses années à son compagnon. Il servait Dieu de -tout son cœur, loin du siècle. On conte que pour lui Dieu fit maints -miracles, et que tous ceux qui allaient l’implorer le tenaient un saint. -Mais cela aussi serait une autre histoire.</p> - -<p class="cbastt">*<br />* *</p> - -<p>Quand il mourut dans son ermitage, les Romains allèrent en magnifique -procession chercher son corps. On l’enterra dans l’église de -Saint-Jean-de-Latran, à main droite quand on<span class="pagenum"><a name="page_209" id="page_209">{209}</a></span> y entre. C’est là que fut -son tombeau. Et le corps y serait encore, si n’avait pas eu lieu par la -suite ce que je vais vous dire pour terminer.</p> - -<p>Un jour qu’il y avait à Rome un extraordinaire concours de gens de tous -pays célébrant la fin de quelque horrible guerre, un riche personnage du -Puy-en-Velay se fit conter la vie de Robert le Diable. Il en fut si -touché, qu’il ravit à la tombe de Saint-Jean-de-Latran tout ce qu’il y -trouva d’ossements et de cendre. Il les emporta. Près du Puy, au bord de -la rivière, il fit construire une abbaye. L’abbaye devint célèbre, et -elle le fut longtemps sous le nom de Saint Robert.</p> - -<p class="fint">FIN</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_210" id="page_210">{210}</a></span> </p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_211" id="page_211">{211}</a></span> </p> - -<h2><a name="TABLE_DES_CHAPITRES" id="TABLE_DES_CHAPITRES"></a>TABLE DES CHAPITRES</h2> - -<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary=""> -<tr><td class="rt"><a href="#CHAPITRE_I">I.</a></td><td class="c">—</td><td>Robert le Diable</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_13">13</a></td></tr> -<tr><td class="rt"><a href="#CHAPITRE_II">II.</a></td><td class="c">—</td><td>Le pèlerin de Rome</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_39">39</a></td></tr> -<tr><td class="rt"><a href="#CHAPITRE_III">III.</a></td><td class="c">—</td><td>Le chevalier pénitent</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_55">55</a></td></tr> -<tr><td class="rt"><a href="#CHAPITRE_IV">IV.</a></td><td class="c">—</td><td>Un singulier bouffon</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_75">75</a></td></tr> -<tr><td class="rt"><a href="#CHAPITRE_V">V.</a></td><td class="c">—</td><td>Le fou et la folle</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_101">101</a></td></tr> -<tr><td class="rt"><a href="#CHAPITRE_VI">VI.</a></td><td class="c">—</td><td>Le mystérieux chevalier</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_115">115</a></td></tr> -<tr><td class="rt"><a href="#CHAPITRE_VII">VII.</a></td><td class="c">—</td><td>La chasse au vainqueur</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_133">133</a></td></tr> -<tr><td class="rt"><a href="#CHAPITRE_VIII">VIII.</a></td><td class="c">—</td><td>Le bienfaiteur introuvable</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_159">159</a></td></tr> -<tr><td class="rt"><a href="#CHAPITRE_IX">IX.</a></td><td class="c">—</td><td>Le chevalier blanc</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_171">171</a></td></tr> -<tr><td class="rt"><a href="#CHAPITRE_X">X.</a></td><td class="c">—</td><td>La couronne de Robert</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_187">187</a></td></tr> -</table> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_212" id="page_212">{212}</a></span> </p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_213" id="page_213">{213}</a></span> </p> - -<p class="c"> -ACHEVÉ D’IMPRIMER<br /> -LE 15 AVRIL 1925<br /> -PAR F. PAILLART, A<br /> -ABBEVILLE (FRANCE)<br /> -<span class="pagenum"><a name="page_216" id="page_216">{216}</a></span></p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_214" id="page_214">{214}</a></span> </p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_215" id="page_215">{215}</a></span> </p> - -<div class="bbox2"> -<p class="c">BIBLIOTHÈQUE DU HÉRISSON</p> -<hr /> -<p class="c"> -ANTHOLOGIE<br /> -des Écrivains Morts à la Guerre<br /> -(1914-1918)<br /> -<br /> -publiée par l’Association des Écrivains Combattants<br /> -sous la direction de <span class="smcap">Thierry Sandre</span><br /> -</p> - -<p class="c">Ouvrage complet en quatre volumes de 800 p. chacun, format 15×21</p> - -<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> -<tr><td align="left">Exemplaires ordinaires</td><td align="left">100 fr.</td><td> les 4 volumes</td></tr> -<tr><td align="left">Exemplaires sur Madagascar (nᵒˢ <small>I</small> à <small>XXV</small>)</td><td align="left">1120 fr.</td><td class="c">—</td></tr> -<tr><td align="left">Exemplaires sur Lafuma pur fil (nᵒˢ 1 à 250)</td><td align="left">335 fr.</td><td class="c">—</td></tr> -</table> - -<hr /> -<p class="c">ŒUVRES DE THIERRY SANDRE</p> - -<p class="c">(volumes in-8 couronne 12×19)</p> - -<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> -<tr><td align="left"><big>LE PURGATOIRE</big>, prix Goncourt 1924 </td><td align="left">20ᵉ mille</td></tr> -<tr><td align="left"><big>MIENNE</big>, roman</td><td align="left">15ᵉ mille</td></tr> -<tr><td align="left"><big>MOUSSELINE</big>, roman</td><td align="left">20ᵉ mille</td></tr> -</table> - -<p class="c">TRADUCTIONS</p> - -<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> -<tr><td align="left"><i>LE CHAPITRE TREIZE</i>, d’<span class="smcap">Athénée</span>, prix Goncourt 1924 (12ᵉ mille).</td></tr> -<tr><td align="left"><i>LE LIVRE DES BAISERS</i>, de <span class="smcap">Jean Second</span>.</td></tr> -<tr><td align="left"><i>LES AMOURS DE FAUSTINE</i>, de <span class="smcap">Joachim du Bellay</span>.</td></tr> -<tr><td align="left"><i>LA TOUCHANTE AVENTURE DE HÉRO ET LÉANDRE</i>, de <span class="smcap">Musée</span>.</td></tr> -<tr><td align="left"><i>LES ÉPIGRAMMES D’AMOUR</i>, de <span class="smcap">Rufin</span>.</td></tr> -</table> - -<hr /> -<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary=""> -<tr><td align="left">Exemplaires sur Alfa français</td><td align="left">7.50</td></tr> -<tr><td class="rt"> — Arches ou pur fil</td><td align="left">22—</td></tr> -<tr><td align="left">Exemplaires sur Hollande</td><td align="left">33—</td></tr> -<tr><td class="rt">— Madagascar</td><td align="left">55—</td></tr> -</table> - -</div> - -<hr class="full" /> -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'HISTOIRE MERVEILLEUSE DE ROBERT LE DIABLE ***</div> -<div style='text-align:left'> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. -</div> - -<div style='margin:0.83em 0; font-size:1.1em; text-align:center'>START: FULL LICENSE<br /> -<span style='font-size:smaller'>THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE<br /> -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK</span> -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase “Project -Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg™ License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg™ -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg™ electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg™ electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the person -or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.B. “Project Gutenberg” is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. 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Information about the Mission of Project Gutenberg™ -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s -goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg™ and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state’s laws. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation’s business office is located at 809 North 1500 West, -Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up -to date contact information can be found at the Foundation’s website -and official page at www.gutenberg.org/contact -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread -public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. 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Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Most people start at our website which has the main PG search -facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -This website includes information about Project Gutenberg™, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. -</div> - -</div> - -</body> -</html> diff --git a/old/65684-h/images/colophon.png b/old/65684-h/images/colophon.png Binary files differdeleted file mode 100644 index 0cdedc7..0000000 --- a/old/65684-h/images/colophon.png +++ /dev/null diff --git a/old/65684-h/images/cover.jpg b/old/65684-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index e9a7b68..0000000 --- a/old/65684-h/images/cover.jpg +++ /dev/null |
