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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: La Rebelle - -Author: Marcelle Tinayre - -Release Date: January 24, 2022 [eBook #67243] - -Language: French - -Produced by: Claudine Corbasson and the Online Distributed Proofreading - Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from - images generously made available by The Internet - Archive/Canadian Libraries) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA REBELLE *** - - - - - - Au lecteur - - - Cette version numérisée reproduit dans son intégralité la version - originale. - Toutefois, les erreurs typographiques évidentes ont été - corrigées. La liste des corrections se trouve à la fin du texte. - La ponctuation a pu faire l'objet de quelques corrections mineures. - - - - -CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS - - -DU MÊME AUTEUR -Format grand in-18. - - - AVANT L'AMOUR. 1 vol. - - LA RANÇON. 1 -- - - HELLÉ (_Ouvrage couronné par l'Académie française_). 1 -- - - L'OISEAU D'ORAGE. 1 -- - - LA MAISON DU PÉCHÉ. 1 -- - - LA VIE AMOUREUSE DE FRANÇOIS BARBAZANGES. 1 -- - - -_En préparation_: - - LA DOUCEUR DE VIVRE. - - L'OMBRE DE L'AMOUR. - - -659-06.--Coulommiers. Imp. PAUL BRODARD.--P3-06. - - - - - MARCELLE TINAYRE - - - LA REBELLE - - - [Illustration] - - - PARIS - CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS - 3, RUE AUBER, 3 - -Published, november fifteenth, first and fifteenth december nineteen - hundred and five; first and fifteenth january, february first, - nineteen hundred and six. Privilege of copyright in the United States - reserved, under the Act approved March third, nineteen hundred and - five, by Mrs. Marcelle Tinayre. - -Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays, -y compris la Hollande. - - - - -LA REBELLE - -I - - -La pluie et le soleil brillaient ensemble sur les ardoises grises du -Sénat. Rue de Médicis, l'asphalte miroitait; les arbres nus secouaient -des gouttes cristallines. Une vitre, au dernier étage d'une maison, -s'alluma. L'averse, inégale et fraîche, dans le crépuscule d'argent, -était déjà printanière. - -Josanne, brune, svelte et vive, avec sa robe de drap noir, sa toque -noire, sa cravate de tulle blanc, semblait la première hirondelle de ce -printemps qui allait venir. - -Elle tenait sa jupe de la main gauche et, de la main droite, son -parapluie ouvert. L'étoffe souple, tirée, tendue de côté, moulait la -jolie taille et les jolies hanches. Le volant du jupon, en taffetas -plissé, découvrait les minces bottines. Toute la personne de Josanne -avait un air de hardiesse défensive, la libre allure qui révèle la -fille émancipée ou la femme sans époux,--seule dans la rue, seule dans -la vie... - -Pourtant, les yeux de Josanne, le sourire de Josanne, sous la voilette, -étaient tristes et tendres, un peu languissants. L'amour avait touché -ces yeux et ce sourire. - -Un jeune homme qui flânait tourna la tête: «Gentille... oh! -gentille!...» Un monsieur mûr suivit la passante: il parlait d'un petit -dîner «chez Foyot, d'une soirée... à l'Odéon... Puis, il expliqua ses -convoitises. Josanne, sans fureur, répondit: - ---Imbécile!... - -Le jeune homme s'en alla, content. L'homme mûr s'en alla, vexé. Josanne -gagna les arcades de l'Odéon. Il pleuvait encore, et soudain, un bec de -gaz allumé, jaune et clignotant, attrista le crépuscule. - -Six heures... - -Un enfant blond et bouclé, pareil à l'amour en guenilles, offrit les -violettes de son panier: - ---M'selle, fleurissez-vous!... - -Josanne, de ses doigts gantés, mania les bouquets ronds, couchés sur -la fougère humide: des feuilles de lierre, dures et veinées, comme -ciselées dans le fer, formaient une étoile sombre, à cinq pointes, -autour des violettes pâles. - ---C'est de la Parme, m'selle, et c'est trois sous. - -Josanne donna les trois sous, choisit un bouquet. Elle fermait les -paupières en respirant le parfum et elle songeait: - -«Tout le monde m'appelle mademoiselle, ce soir... Et moi-même, je me -sens très jeune. Pourquoi?...» - -Elle savait bien pourquoi, et ses yeux, d'un bleu plus foncé que les -violettes, s'émurent devant l'image évoquée: - -«Maurice!...» - -Elle attendait son amant... - - -Aux bureaux du _Monde féminin_, revue d'art, de littérature et de -modes, où Josanne était, tout humblement, secrétaire de la secrétaire -de la rédaction, elle avait trouvé un billet de Maurice Nattier: - - «Je dois aller chez ma mère vers cinq heures, et je dînerai à Passy, - chez Lamberthier... L'Odéon est sur mon chemin et sur le vôtre: - attendez-moi devant le bureau des omnibus à six heures. Je serai - exact, cette fois... Mille tendresses de votre ami...» - -Sous les initiales de la signature, il y avait un _post-scriptum_: - - «Accordez-moi pourtant le quart d'heure de grâce...» - -Josanne avait compris: Maurice viendrait à six heures et demie,--s'il -venait! - -Que de fois, pendant ces quatre années, si tristes de leur liaison, -que de fois elle l'avait attendu ainsi, dans un bureau d'omnibus, -dans un jardin public, dans une église, comptant les minutes sous -le regard amusé des passants!... Que de fois elle était partie, -pleurante, humiliée, parce qu'il n'était pas venu!... Il l'aimait, -pourtant,--quand il était là,--il l'aimait à sa façon négligente -et douce, un peu lâche: et il était trop faible pour se reprendre, -trop prudent pour se donner tout à fait, jaloux de sa maîtresse et -regrettant presque qu'elle ne lui fournît point le prétexte d'une -rupture... - -Ils s'étaient rencontrés, cinq ans plus tôt, dans le salon très -bourgeois de madame Grancher, la femme d'un négociant en soieries. -Maurice avait remarqué tout de suite cette grande brune, souple et -bien faite, les yeux bleus sous des cils noirs, les dents nacrées, les -mains fines. Elle avait toujours la même robe en tulle noir uni, qui -l'enveloppait d'ombre vaporeuse, et toujours une rose pourpre à sa -ceinture. Isolée parmi les jeunes filles, oubliée par les dames mûres -et importantes, évitée par les jeunes gens qui cherchaient des dots -autour de la table à thé, elle demeurait impassible, rencoignée dans -la pénombre, l'air détaché et dépaysé... Un soir, à dîner, Maurice -se trouva près d'elle. Il parla, pour parler,--pour la faire parler -surtout,--de tout et de rien, d'une pièce à succès, d'un livre récent, -de la mode et du Salon de peinture. Tout jeune ingénieur, il se piquait -de goût littéraire; il se délassait des chiffres en écrivant des vers; -il fréquentait les bureaux des petites revues, et rappelait à tout -propos qu'Édouard Estaunié est sorti de Polytechnique. Il avait de -l'esprit, et plus que de l'esprit,--une grâce incomparable, et l'on -pouvait dire de lui ce que madame de Motteville raconte d'Henriette -d'Angleterre, qu'il semblait toujours «demander le cœur». - -La jeune femme à la rose entendit trop bien ce langage; elle sourit, -elle s'égaya, elle embellit; elle eut des mots imprévus, drôles et -charmants, et Maurice, qui connaissait tous les milieux parisiens, -pensa: «D'où vient-elle?... Elle n'est pas de ce monde-là...» Après le -dîner, il interrogea madame Grancher. La bonne dame haussa les épaules: - ---Vous la trouvez spirituelle?... Je ne croyais pas... Ce n'est pas -précisément une amie, c'est la maîtresse de piano de ma fille, Josanne -Valentin... - ---Josanne? - ---Un nom ridicule, n'est-ce pas?... Son père s'appelait José... José -Daniel... C'était une espèce de journaliste qui est mort en laissant -sa femme dans la misère... Une bien brave femme!... La petite devait -entrer à l'école de Sèvres; elle faisait des études pour cela... Mais -le chimiste de l'usine Malivois s'est toqué d'elle, et il l'a épousée. - -Maurice cherchait des yeux le chimiste de l'usine Malivois. Madame -Grancher déclara: - ---Une fière bêtise qu'ils ont faite!... Josanne n'avait pas le sou et -Pierre Valentin pas de santé... Il a une terrible maladie d'estomac -depuis trois ans. Et, l'an dernier, il est devenu neurasthénique; il -perd la mémoire, il ne sait plus ce qu'il veut; il a pris tout le monde -en grippe... Et ça ne serait rien, s'il pouvait travailler, mais il ne -peut plus... - ---Alors?... - ---Alors, c'est la misère, ou peu s'en faut. Et Josanne tâche de gagner -sa vie... Je l'ai prise comme professeur pour Madeleine, mais, n'est-ce -pas? elle ne vaut pas une ancienne élève du Conservatoire. Elle tapote, -voilà tout!... Je la garderai encore un an... Il faut bien faire -quelque chose pour les autres... Elle n'est pas mal, cette petite! Je -l'invite quand il y a du monde. Ça la distrait, et puis, si on veut -danser, elle tient le piano. - -Madame Grancher n'avait pas détruit le prestige de la jeune femme à la -rose... Maurice Nattier, élevé dans les jupons d'une maman timorée, -répugnait aux aventures faciles. A vingt-quatre ans, il avait encore -quelque fraîcheur d'âme, le désir naïf d'une grande passion. Littéraire -et romanesque, il se croyait sentimental... - -Ce fut un amour discret, délicat, qui embauma la vie obscure de Josanne -comme les violettes invisibles embaument les bois, au printemps. Ce fut -un amour chaste et puéril, tout fier de ressembler aux amours qu'on -voit dans les livres... Maurice ne connut pas le mari de Josanne. Il -n'entra jamais dans le petit logement de la rue Amyot, où le malade ne -voulait recevoir personne, sauf l'usinier Malivois et des médecins. -Malgré les confidences de Josanne, il oublia tout ce qui pouvait -assombrir leur joie, tout ce qui composait l'arrière-plan de leur vie -amoureuse, toutes les choses navrantes, répugnantes et tragiques que -Josanne elle-même voulait oublier... - -Enfin, il la conduisit à Bellevue, dans le pavillon où sa mère et lui -passaient l'été. C'était un jour de mars; la dernière neige fondait -dans les chemins creux; les bois gris s'étoilaient de primevères... Au -crépuscule, quand ils partirent, le ciel était rose et froid, une seule -étoile brillait. Josanne, appuyée au bras de son amant, murmura: - ---Je suis heureuse... Et je n'ai pas de remords, tu sais! oh! non, et -pas de honte... - -C'était vrai: elle n'avait pas de honte... Elle se plaisait à le dire, -naïvement. Elle le disait même un peu trop, et cela choquait Maurice. -Il était de ces hommes qui ne peuvent estimer leur maîtresse que si -elle éprouve ou feint d'éprouver le plus dramatique repentir, parce -que cette attitude les rassure. N'est-ce pas l'intérêt collectif de -tous les hommes--qui seront tôt ou tard des maris--d'entretenir dans -la conscience féminine cette conviction que l'amour illégitime est -toujours une faute et comporte une déchéance?... - -Maurice pensait: - -«Josanne a des qualités admirables, mais elle n'a pas de sens moral...» - -Et quelquefois, moitié rieur, moitié sérieux, il l'appelait -«anarchiste»! - -Il n'était pas un anarchiste, lui!... Il avait, très profondément, -le sentiment de l'ordre, le respect des choses établies, le désir -d'être «comme tout le monde». Dans l'effervescence passagère de ses -vingt-quatre ans, il avait accepté, avec orgueil, cet espoir d'un grand -amour qui le grandirait devant lui-même. Les livres l'avaient grisé... -Il affectait alors de mépriser les bourgeois! Et qu'était-il, pourtant, -ce garçon fait pour la vie régulière et sage, incapable de manquer aux -devoirs officiels de l'honnête homme, mais d'une âme si timorée et d'un -cœur si prudent, qu'était-il, sinon un jeune bourgeois égaré dans une -passion romantique?... Et comment pourrait-il jamais comprendre Josanne -Valentin?... - -Elle ne ressemblait pas à la mère de Maurice, ni à ses tantes, ni -à ses cousines, ni aux amies de sa famille, ni aux femmes qu'il -rencontrait dans les salons corrects. Elle ne ressemblait pas -davantage aux maîtresses qu'il avait eues et aux maîtresses qu'avaient -ses camarades. Ni bourgeoise, ni bohème,--mais plus bohème, pensait-il, -que bourgeoise.--Elle dérangeait toutes les idées qu'il s'était faites; -elle l'étonnait, le décevait, l'enchantait, l'irritait tout ensemble. -Pauvre, elle ne se plaignait pas de la pauvreté, contrainte au travail, -elle éprouvait une fierté ingénue et déclarait cependant qu'elle -n'avait aucun mérite; liée à un malade, à un maniaque, elle se dévouait -avec une patience inlassable, qui n'allait point sans tendresse. Elle -disait: «J'ai adopté mon mari. Je ne l'abandonnerai jamais...» Elle -avait un amant et elle ignorait le remords. Elle expliquait toutes les -contradictions de son cœur et de sa vie en disant: «Je ne peux pas -vivre sans bonheur. Et la volupté du sacrifice ne me suffit pas... Je -ne suis pas une sainte; je ne suis pas une héroïne: je suis une femme, -très femme...» - -Elle ne fut pas heureuse longtemps, la pauvre Josanne. Un jour, dans la -petite chambre où Maurice la recevait, elle eut une crise de sanglots. - ---Qu'as-tu? demanda-t-il effrayé. Tu as du mal ou du chagrin? - ---Je ne sais pas... Je suis épouvantée de ce qui m'arrive, et malgré -tout... cela m'émeut... cela me trouble le cœur... Et j'ai si peur de -te le dire! - ---Quoi? - ---O mon chéri, je crains... Je... je suis enceinte. - -Elle attendait des paroles d'amour, des paroles de pitié, le geste -tendre qui protège. Elle croyait que Maurice allait dire: «Je suis -libre; dispose de moi; dispose de nous.» Sans doute, elle ne pouvait -pas quitter Pierre Valentin... Mais c'était le devoir de Maurice de ne -pas consentir--pas tout de suite!--au suprême mensonge que la nécessité -leur imposait. Elle espérait vaguement qu'il protesterait, qu'il se -révolterait, qu'il chercherait--et trouverait--avec elle, quelque moyen -d'éviter la honte de la supercherie, l'obligation du partage... - -Il dit seulement: - ---Nous n'avons pas de chance!... Je ne me doutais pas... car... -enfin... tu aurais dû prévoir... Tu n'es pas une jeune fille!... Que -faire, à présent?... Ton mari acceptera-t-il?... - -Elle frémit, mais, redevenue maîtresse d'elle, elle répondit: - ---Sois tranquille. Il ne t'arrivera aucun ennui: je m'arrangerai... - -Alors il la consola, il la cajola. Elle restait glacée, et elle ne -savait plus si elle aimait encore Maurice... - -C'était fini. Tout le charme romanesque de leur liaison disparaissait: -l'idylle tournait au drame. Maurice n'était pas fait pour ces -choses-là... Il se fit envoyer en Allemagne par le grand ingénieur -Lamberthier, son patron. Et il voyageait encore quand le petit Claude -vint au monde... - -Josanne était délivrée depuis cinq semaines quand il la revit, -dans leur petite chambre. Elle entra, pâlie, maigrie, toute faible -d'avoir monté l'escalier. Elle avait dans ses yeux plus grands -comme un souvenir des douleurs récentes, et l'ombre de la mort qui -l'avait touchée. Dans ses bras, gauche et craintive, elle portait son -fils,--leur fils. - -Cette fois, Maurice pleura. Il dit: - ---Pardonne-moi... Pardonnez-moi tous deux... - -Et Josanne avait pardonné: elle voulait le prix de ses souffrances. - - - - -II - - -La demie de six heures sonna. Pour la deuxième fois, Josanne faisait le -tour des galeries, s'arrêtant parfois pour feuilleter des revues et des -livres. Les commis, en souriant, la dévisageaient. - -«Mon Dieu!... pourvu qu'il vienne!... Il faut que je sois rentrée à -sept heures. Pierre a besoin de moi... Et le petit!... Il était bien -pâlot, ce matin!... La femme de ménage brûlera le dîner ou cassera -des assiettes, comme l'autre jour... J'aurai une scène, sûrement. Ah! -Maurice!... Maurice!...» - -Elle avait les pieds glacés, les joues ardentes, et la colère chauffait -sa tristesse, l'enfiévrait. - -Autour de l'Odéon, la nuit, la pluie, le glouglou du ruisseau gonflé, -l'éclaboussement des flaques... Des gens se réfugiaient sous les -arcades, pour s'abriter et, des parapluies mouillés, l'eau dégoulinait -sur le dallage. - -Six heures trois quarts... - -Josanne, la tête vide, les jambes fléchissantes, s'accotait à -l'éventaire de la librairie Marpon. Les livres, dans leur robe jaune -ou blanche, sollicitaient la curiosité des passants. Quelques-uns -s'ornaient de dessins galants ou de photographies d'après nature. Ce -n'étaient que jupons troussés, bas noirs, pantalons, corsets délacés, -gorge au vent,--le déshabillé plus obscène que le nu, la pornographie -pénible et sans grâce. - -«Ça, l'amour?» pensait Josanne... - -Elle n'était pas bégueule; la franchise d'un trait, la nudité d'un -mot ne l'offusquaient point, mais elle aimait: elle avait la délicate -pudeur de la femme amoureuse, et la volupté lui paraissait une chose -secrète et redoutable qu'elle et son amant connaissaient seuls. - -Elle prit un roman, au hasard, le feuilleta, le referma. Elle parcourut -un volume de critique qui l'ennuya et un recueil de poèmes mystiques -bêtes comme des fleurs en papier... - -«_La Travailleuse_... C'est le livre que j'ai vu sur la table de -mademoiselle Bon... Encore un roman féministe... ou antiféministe... -C'est la mode!» - -Non, ce n'était pas un roman: c'était une longue et minutieuse étude -sur les professions et métiers féminins. Il y avait beaucoup de -chiffres, et des notes, et des citations, et des tableaux statistiques. - -Josanne lut quelques pages au hasard: _l'Ouvrière d'usine... -l'Employée... la Femme et les Carrières libérales... la -Concurrence féminine et ses Conséquences économiques... Esquisse -d'une nouvelle moralité féminine_. - -Cela, c'était le dernier chapitre, la conclusion. - - «... Que le travail des femmes soit un bien ou un mal, je l'ignore et - l'avenir seul nous le dira, mais c'est une nécessité que la femme subit - sans l'avoir désirée, c'est un fait qui s'impose et qu'il nous faut - accepter avec toutes ses conséquences. Et la plus importante de toutes, - c'est la révolution morale qui paraît être l'effet et non la cause de - la révolution économique. - - »Ce n'est point parce que la femme s'est affranchie moralement - qu'elle a souhaité conquérir son indépendance matérielle. A l'usine, - à l'atelier, au magasin, au bureau, à l'école, au laboratoire elle - eût préféré, peut-être, l'amour protecteur de l'homme et les tendres - servitudes du foyer. Mais l'homme a fermé son foyer à la fille - pauvre... Et la fille pauvre, qui répugne à se vendre et ne consent - pas à mourir de faim, a essayé de vivre hors du foyer, sans le secours - de l'homme. Elle est donc allée où elle pouvait gagner sa vie, dans le - domaine réservé de tout temps à l'activité féminine, et elle a envahi - bientôt le domaine réservé à l'activité masculine... Elle a mis son - orgueil à donner tout son effort, à employer toutes ses énergies, à - développer sa personnalité. Et elle s'est aperçue, alors, qu'elle avait - mérité, qu'elle pouvait conquérir autre chose que le pain quotidien, - les vêtements et le logis: l'indépendance morale, le droit de penser, - de parler, d'agir, d'aimer à sa guise, ce droit que l'homme avait - toujours pris, et qu'il lui avait refusé toujours. - - »Mais l'homme s'est avisé que cette prétention de la femme était - dangereuse pour l'ordre établi, l'équilibre de la société, la famille, - les mœurs, la religion... Trop tard!... Si toutes les travailleuses ne - sont pas des affranchies, toutes, déjà, sont des rebelles... Rebelles - à la loi que les hommes ont faite, aux préjugés qu'ils entretiennent, - à l'idéal suranné qu'ils imposent à leurs compagnes... Les femmes - ont rompu le fil de laine que filèrent les aïeules et qui, si léger, - fut parfois si lourd aux âmes mal résignées: elles ont laissé la - quenouille, l'aiguille et le miroir--et avec eux les vertus passives et - les vaines frivolités. Elles ne pensent plus qu'il suffise d'être une - femme chaste pour être une honnête femme, et elles ne se croient pas - déchues parce qu'elles ont aimé plusieurs fois... - - »On voit s'ébaucher déjà cette morale féminine qui ne sera plus - essentiellement différente de la morale masculine. La femme, que le - christianisme a lentement façonnée au sacrifice et à la résignation, - commence à se croire dupe. Dieu ne la console plus; l'homme ne la - nourrit plus. Il lui faut compter sur elle-même, et, puisque le - travail, bon gré mal gré, l'a faite libre, elle réclamera bientôt tous - les bénéfices de la liberté. - - »Les termes du contrat conjugal seront changés par cela même que - la femme pourra vivre sans le secours de l'homme, élever seule ses - enfants. Elle ne demandera plus la protection et ne promettra plus - l'obéissance. Et l'homme devra traiter avec elle d'égal à égale--disons - mieux: de compagnon à compagne, d'ami à amie.--Leur union ne subsistera - que par la tendresse réciproque, l'accord toujours renouvelé des - pensées et des sentiments, la fidélité libre et volontaire, et cette - parfaite sincérité qui permet l'entière confiance. Déjà les ménages - sont nombreux où le mari trouve dans sa femme son associée, sa - confidente, la collaboratrice de ses travaux, la complice dévouée de - ses ambitions. Aucune femme, plus que la Française, n'est apte à ce - beau rôle...» - -Ici, l'auteur examinait les transformations probables du mariage, -déjà modifié, très profondément, par le divorce... Josanne devinait, -à l'ironie discrète de certaines phrases, qu'il n'avait pas beaucoup -de respect pour les vieilles formes et les vieilles formules, et que -les «réalités vivantes» l'intéressaient bien autrement que les entités -sacro-saintes. - -«Quel est ce monsieur que les préjugés n'aveuglent pas?...» - -Elle regarda le nom: «Noël Delysle...» Et tout de suite, sans aucune -raison, elle imagina un homme au visage sérieux et fin, prunelles -bleues et barbe grise, qui habitait une antique maison, près de la -Sorbonne... - -Elle ne sentait plus l'ennui de l'attente, et la fatigue de rester -debout, elle oubliait Maurice... Elle pensait... - -«Comme c'est vrai, tout ça!... Je demanderai le livre à mademoiselle -Bon.» - -Mademoiselle Bon s'occupait des syndicats, des congrès, des mutualités, -des œuvres d'assistance, tandis que Josanne, au _Monde féminin_, -faisait un peu de tout, de la mode, de la bibliographie, la «Petite -Correspondance» et les «Menus de la semaine». - -Néanmoins, elle s'intéressait aux idées, et la question dite -«féministe» lui était devenue familière... Elle avait l'esprit net -et hardi, l'imagination généreuse, avec un sang chaud, et des nerfs -vibrants, qui la disposaient à l'enthousiasme... Mais, très Française -et très Parisienne, elle avait le sens du ridicule et l'horreur des -déclamations. Elle ne se payait point de mots et, jusque dans les -contradictions de sa vie, elle demeurait sincère avec elle-même. - -Il lui semblait discerner, dans le livre de ce Noël Delysle, la marque -d'un esprit pareil au sien. Elle se reconnaissait un peu dans la -«rebelle» dont il esquissait le portrait... Elle se disait: - -«Voilà un homme qui me comprendrait... J'ai accepté le servage -domestique; je n'ai pas rompu tout à fait le «fil de laine», mais je -me suis sentie maîtresse de mon cœur et de ma personne... Ce n'est pas -un vil sentiment d'intérêt, ce n'est pas la crainte de l'opinion qui -me retiennent dans ce mariage, dans ce triste mariage où je porte un -double fardeau... Je ne veux pas quitter mon pauvre Pierre, mais je ne -peux pas vivre sans bonheur, je ne peux pas...» - -Elle lut encore: - - «Rêver la liberté de l'amour, en conservant le mariage sous des formes - nouvelles, moins rigoureuses, délivrer les hommes et les femmes de - l'obligatoire hypocrisie, reconnaître leur droit d'arranger leur vie - comme il leur plaît en acceptant toutes les responsabilités de leurs - actions, mettre dans les relations des sexes plus de loyauté, plus - d'indulgence, est-ce donc encourager la débauche? Est-ce détruire - la pudeur de la femme? Non. Qu'une femme connaisse le prix de sa - personne, la gravité du don qu'elle fait, qu'elle ait de l'amour et des - conséquences de l'amour une idée claire, haute, grave, si cette femme a - l'esprit et le corps sains, elle sera bien armée contre les tentations - de débauche... Et, si elle se trompe dans son choix, elle saura que son - erreur n'est pas infamante, qu'elle ne la traînera pas, toute sa vie, - comme un boulet, et qu'elle pourra mériter l'estime et l'amour d'un - honnête homme. - - »Cela suppose une totale révolution de nos mœurs?... Mais elle est - à moitié faite, elle se fait tous les jours, cette révolution! Que - de préjugés disparus, déjà!... La réprobation des «honnêtes gens» ne - frappe plus ni l'enfant naturel, ni la femme divorcée; on tolère, - on excuse certaines unions libres, et telle femme s'est acquis par - le prestige du talent le droit de vivre à son gré,--ce droit qu'on - reconnaissait naguère aux grandes actrices seulement!... Ce sont les - symptômes d'un état de choses qui...» - ---Madame veut acheter ce livre? demanda un commis qui trouvait sans -doute que la lecture avait trop duré. - -Josanne devint pourpre... Elle répondit spontanément: - ---Oui. - ---C'est trois francs... - -Trois francs! Et l'on était à la fin du mois... Josanne sentit la -pointe d'un remords; mais elle ouvrit son porte-monnaie. Le commis -enveloppait le livre. - ---Merci... Dites-moi l'heure, maintenant. - ---Sept heures moins cinq, madame... - -Maurice ne viendrait pas!... Josanne entrevit, dans un éclair, le petit -logement de la rue Amyot:--Pierre, abruti d'éther, sur le divan, -l'enfant dormant dans sa petite chaise, et le feu qui baisse, et la -lampe qui file, et la femme de ménage qui grogne, parce que son homme -l'attend... - -«Misérable femme que je suis!... Mon mari, mon fils m'attendent... Ah! -cinq minutes encore... Maurice!... Je veux voir Maurice!... Je ne peux -pas m'en aller comme ça...» - -Ses yeux se remplirent de larmes. Des gens se retournèrent... Elle eut -un réveil de fierté: - -«Non! je ne resterai pas ici une minute de plus!... C'est trop lâche!» - - - - -III - - ---Josanne! - -Elle s'arrêta. Maurice Nattier, descendu d'un fiacre, l'appelait. - ---Venez, je vous emmène!... Allons, vite! - ---Mais... - ---Mais quoi? Je dîne à Passy. Nous causerons en route, et la voiture -vous reconduira chez vous... Eh bien, vous ne voulez pas? vous êtes -fâchée?... C'est parce que je suis en retard?... Ce n'est pas ma faute, -je vous jure... Ma mère m'a retenu... J'ai téléphoné à votre journal -pour vous avertir de ne pas m'attendre, mais vous veniez de partir. - -Elle dit tristement: - ---Vous vous étiez résigné bien vite à ne pas me voir! - ---Josanne, mon amie... - ---Maintenant il est trop tard. Il faut que je rentre... - ---Quelle malchance!... C'est que je ne sais plus, moi, quand je serai -libre... - -Elle leva sur lui ses yeux désolés: - ---Eh bien, j'irai avec vous, un moment... jusqu'à la Seine. - ---Allons! - -Il la fit monter avant lui, et, pendant qu'il donnait l'adresse au -cocher, elle le regardait avidement, blond, pâle, mince dans la lourde -pelisse sombre. - ---Josanne, mon petit, tu m'en veux? - ---Oui, dit-elle, oui, je t'en veux! Tu n'as pas de cœur, tu n'as pas de -tact, tu n'as pas... - ---Là! là!... comme tu es méchante, ce soir!... - ---Tu m'humilies à plaisir, tu te moques de moi... L'autre jour, je -t'ai attendu, au journal: tu m'as envoyé une dépêche... Ce soir, tu -as téléphoné pour remettre notre rendez-vous... Tu ne m'écris plus -jamais!... Ah! je suis lasse de tout, lasse de toi, lasse de l'amour, -lasse de la vie!... - ---Eh bien, vraiment, tu es gentille, mon petit!... En voilà, un -accueil!... Moi qui ai bousculé maman, bâclé trois lettres et -congédié très impoliment un ami, pour me rendre libre!... Non, tu -es extraordinaire!... Je te donne de ma vie tout ce que je peux te -donner. Est-ce ma faute si cette part est restreinte? Que diable! il -n'y a pas que l'amour dans l'existence! Il faut se faire une raison! -Tu as ton ménage, ton journal; moi, j'ai mes affaires, ma famille, mes -relations... - ---Mais tu es libre, toi! Et moi, je suis tenue, serrée par mille -liens... Et cependant je trouve le moyen de te voir, de t'écrire... Ah! -non, laisse-moi, je ne veux pas que tu m'embrasses, je veux que tu me -répondes! - ---Quoi? Que puis-je te dire? Tu souffres?... Me crois-tu donc très -heureux? C'est la fatalité de notre situation. Nous avons fait une -folie... Oh! je ne la regrette pas! Mais c'était une folie tout de -même... J'aurais dû être plus fort, plus maître de moi!... J'aurais -dû m'éloigner... Que de malheurs évités!... Tu vois; je ne suis pas -injuste, puisque j'avoue mes torts. - ---Mais tu n'es pas heureux! dit-elle dans un sanglot. C'est cela, -Maurice, qui est épouvantable!... Après tout ce que j'ai supporté,--et -sans me plaindre!--pour l'amour de toi, je t'entends dire que tu n'es -pas heureux!... Malgré tout, je ne regrette pas de t'avoir aimé... Je -regrette seulement que tu ne m'aies pas aimée davantage... - ---Je t'ai beaucoup aimée, Josanne... - ---Ah! pas assez, puisque tu as des regrets!... Mais, dis-moi, -franchement, qu'ai-je fait? En quoi t'ai-je déplu?... Me reproches-tu -quelque chose!... Je t'ai fidèlement aimé, mon chéri; je n'ai pas -encombré ta vie; je ne t'ai rien demandé, que ta tendresse... Tu n'as -su de mes chagrins et de mes souffrances que ce que je ne pouvais pas, -absolument pas, te cacher... L'enfant même... oh! laisse-moi te parler -de lui!... je croyais qu'il serait un lien entre nous, un lien si -fort!... - ---Mais je ne te reproche rien, ma pauvre Josanne!... Tu as été -parfaite... Cependant... Tu parles de l'enfant!... N'aurait-il pas -mieux valu, pour toi, que ce petit ne vînt pas au monde?... Et, pour -moi, quelle responsabilité! - ---Tu ne l'as jamais aimé, cet enfant! dit-elle en se dégageant. Tu n'as -pas voulu le connaître... - ---Josanne!... Pouvais-je m'introduire chez toi?... Ton mari ne veut -recevoir personne... Et toi-même, aurais-tu été bien contente de me -voir dans ce rôle: l'ami de la maison?... Tu es trop délicate... - ---Je ne sais pas... L'amour n'a pas tant de scrupules! dit Josanne en -rougissant. Oui, parfois j'ai souhaité... - ---Pourtant, tu ne détestes pas ton mari!... - ---Non, je ne le déteste pas. J'ai une grande affection pour lui... Je -lui suis dévouée... Mais toi, toi, je t'aime... - ---Comment peux-tu accorder tout ça? dit Maurice. Tu es sincère, -évidemment... Et si j'étais jaloux... - ---Ah! tu ne l'es pas, c'est une justice à te rendre!... - ---Ne sois pas ironique... Je ne peux pas être jaloux de Valentin, -voyons!... C'est un malade, un malheureux... Tu m'as expliqué cent fois -la nature de tes sentiments... - ---Ne me parle pas de mon mari! dit Josanne avec une sourde colère. Cela -m'afflige, m'irrite et m'humilie... - ---Alors, parle-moi de toi, de nous... Ne me fais pas ces yeux -méchants!... Ma petite Jo... - -Il l'attirait. - ---Ne tourne pas la tête... Viens là!... Plus près!... Tu vois, je suis -le plus fort, je te tiens!... Ah! comme j'aime ton baiser!... - -Il cédait au charme sensuel... L'ombre, le contact de la femme, la -querelle même et la nervosité de Josanne avivaient son désir. Il -devenait presque tendre. - ---Écoute, mon mignon, je ne suis pas si féroce que tu crois!... Je -sens si bien que tu m'aimes!... Et quand tu es là, mes scrupules et ma -mauvaise humeur, tout s'envole. Oh! je tiens à toi, beaucoup beaucoup... - -Elle lui rendait ses baisers, enivrée, triste et honteuse. - ---Tu sais, disait-il tout bas, lèvres sur lèvres, je chercherai pour -nous une autre petite chambre. - ---Ce ne sera plus notre chambre. Pourquoi n'as-tu pas renouvelé la -location? Quel regret pour moi! - ---Je voyageais. J'ai oublié la date. - ---Cela m'a fait tant de peine! J'ai cru... - -Elle n'osa pas dire: «J'ai cru que tu voulais espacer nos rencontres, -me préparer à la rupture.» - ---L'hôtel?... oh! cela me fait honte!... je n'aime pas ça. - ---Mais pour une fois encore, avant que je trouve un nouveau logis... -après-demain, voudras-tu?... - -Elle ne répondit pas, mais elle mit des baisers sur les yeux, sur les -joues, sur les lèvres de Maurice. - ---Tu viendras? - ---Oui. - -Sa joie n'était pas franche; elle gardait une sorte d'appréhension. - ---Maurice... - ---Chérie?... - ---Rien. - -Elle avait une question sur les lèvres: «Que veux-tu de moi? l'amour ou -le plaisir? Ce n'est pas la même chose... J'ai besoin de baisers et -de caresses, parce que je suis jeune et ardente, comme toi. Mais je ne -les goûte que dans l'amour, et il ne me suffit pas d'être désirée... Je -veux être aimée, aimée uniquement... Si tu me reprenais ton cœur, je ne -pourrais plus t'appartenir... J'aurais horreur de ton étreinte...» - -Cette fois encore, elle n'osa point parler. Après quatre ans d'intimité -physique, elle conservait ces gênes secrètes, ces pudeurs d'âme qui -s'évanouissent seulement dans l'amour heureux. Elle se surveillait; -Maurice se défendait: la volupté seule leur donnait l'illusion, trop -brève, de l'harmonie sentimentale. Ils étaient amant et maîtresse: ils -n'avaient pas su être amis. - -Soudain, prenant le bouquet de violettes à sa ceinture, elle le pressa -contre sa bouche, puis contre la bouche de Maurice: - ---Prends... Tu garderas ces fleurs dans ta poche, ce soir, et tu les -toucheras de temps en temps, et tu sentiras mon baiser au bout de tes -doigts. - ---Oui, ma jolie... Quelles gentilles pensées tu as toujours! - -Elle souriait doucement. - ---Tu dînes chez Lamberthier? - ---Oui. Nous causerons d'une grosse, grosse affaire, très compliquée, -très ennuyeuse, qui m'obligera peut-être à quitter Paris... oh! pas -pour longtemps. - ---Explique-moi. - ---Tu n'y comprendrais rien. - ---Mais si! - ---Mais non; il s'agit d'un pont qu'une compagnie de chemins de fer -veut établir sur la Dordogne. C'est Lamberthier qui construit le pont. -Les travaux sont commencés. Mais il y a des complications... - ---Alors?... - ---Alors, Lamberthier va m'envoyer sur les lieux pour examiner les -travaux... - ---Tu resteras là-bas?... - ---Trois semaines... - ---Tu t'ennuieras? - ---Le moins possible! J'irai à Bordeaux. Lamberthier a une cousine -mariée, à Bordeaux; une femme très chic, très riche, qui reçoit -beaucoup. Elle m'a invité, déjà. - ---Elle est jeune, cette dame? - ---Ni jeune, ni vieille: elle a une fille de vingt ans! - ---Jolie, la fille? - ---Qu'est-ce que ça te fait? - ---Bien sûr, ça m'est égal... Je disais ça en l'air, pour parler... - -Du bout des doigts, Maurice essuya la buée qui voilait les glaces. - ---Nous sommes sur le pont de la Concorde... - ---Ah! mon Dieu!... Je descends!... - ---Non, reste! Je prendrai le Métro... - -Ils s'embrassèrent. - ---Qu'as-tu là?... Un livre?... - ---Oui, je l'ai acheté tout à l'heure: _la Travailleuse_, par Noël -Delysle. Tu ne connais pas? - ---Le bouquin? Non. - ---L'auteur? - ---Vaguement... Il fait de la sociologie, ou de la politique, ou -peut-être les deux... Enfin il travaille dans les choses assommantes... - ---Il est vieux? - ---Qu'est-ce que ça te fait?... Veux-tu que je demande des -renseignements?... Est-ce pour un mariage?... - ---Tu es bête!... Bonsoir, mon chéri! - ---Bonsoir... Je t'enverrai un «bleu», demain, pour fixer... - ---C'est entendu. - -Il descendit et paya le cocher: - ---Ramenez madame, 3, rue Amyot. - -Le fiacre tourna, repartit. Josanne sentit quelque chose sous son -pied... C'était le bouquet de violettes, que Maurice avait oublié en -s'en allant. - - - - -IV - - -Le fiacre laissa Josanne au coin de la rue Lhomond et de la rue Amyot. - -Elle monta, d'une haleine, les cinq étages de la maison et s'arrêta sur -le palier, étouffant de fatigue et d'angoisse, l'oreille tendue aux -moindres bruits. Derrière la porte à un seul battant, une voix furieuse -éclata: - ---Fichez-moi la paix, vieille folle! - ---Mon Dieu! soupira Josanne, Pierre se dispute avec Maria... Il n'a pas -dîné!... Quelle scène, tout à l'heure!... - -Tremblante, elle mit la clé dans la serrure, ouvrit doucement. - ---Voilà madame, dit une autre voix, vous vous arrangerez avec elle... -Moi, j' sais rien. J'ai rien vu... - -La femme de ménage parut dans l'étroit vestibule, que le gaz, baissé -par économie, éclairait mal. Son corps massif barrait l'entrée de la -cuisine; elle secouait sa tête indignée au chignon noir et gris. - ---Qu'y a-t-il, Maria? fit Josanne. - ---C'est m'sieur qui réclame après son éther... Il crie depuis une -heure... Il a pas voulu manger c'te potage américain... c'te résidu de -bouillon qui coûte si cher!... Et puis il a dit que l'œuf était pas -frais... Un œuf que j' vas chercher à la vacherie de la rue de la Clef, -où que je le prends, pour dire, sous la poule!... Après ça, il m'a -demandé son éther, vu qu'il avait des crampes d'estomac... J'ai point -trouvé la clé de la boîte à pharmacie... Alors il m'a _agonisée_ de -sottises... Il dit que j'ai caché la clé, exprès... Comme si j'étais -une personne à faire des malices à mes patrons!... - ---Mais le petit, Maria, a-t-il dîné? - ---L' gosse est au lit... Il dort... Faut que j' m'en aille... Quoi -qu'il dirait, mon _borgeois_? - -Maria Touret, dite la Tourette, dénoua les cordons de son tablier bleu. - ---La soupe de madame est au chaud, et le ragoût-z-aussi... J'ai porté -le linge à couler... Bonsoir, madame. - ---Bonsoir, Maria... - -La femme de ménage regarda Josanne avec pitié. Elle n'avait pas servi -chez des princes... Elle était native de la rue Mouffetard et elle -manquait de manières. Mais c'était une brave créature, attachée aux -Valentin, et qui admirait madame, tout en plaignant monsieur. - -Josanne, débarrassée de son chapeau et de sa jaquette, passa dans la -salle à manger, vide, éclairée par la suspension, puis dans la chambre -mi-obscure, où l'on entendait le petit souffle de l'enfant. - ---Ah! te voilà! dit Pierre. - -Couché sur le lit, il ne bougeait pas. Elle balbutiait: - ---Je suis très en retard... Pardonne-moi... J'ai... On m'a retenue... -Alors, j'ai pensé que Maria... - ---J'ai failli la flanquer à la porte, Maria!... Sale, bavarde et -paresseuse!... Tu l'as bien choisie!... Mais tu ne m'écoutes jamais... -Je n'ai aucune autorité chez moi... Ma femme me donnera toujours tort, -même contre la servante!... Évidemment, je ne suis bon à rien, donc je -n'ai rien à dire... - ---Oh! Pierre! tu sais bien... - ---J'embête tout le monde... Je suis une charge pour toi... - ---Pierre, tu n'as pas le droit de parler ainsi!... Tu es malade: je -te soigne le mieux que je peux, et pas seulement par devoir... par -affection... Ai-je l'air de te reprocher... - ---Non, tu n'as pas l'air, mais au fond... Quoi? tu vas pleurer... Voilà -les femmes!... Tu ferais mieux de chercher la clé que Maria a perdue... - ---Quelle clé? - ---La clé de la boîte à pharmacie... - ---Mais... - ---Quoi, mais! Ah! je comprends... Tu l'as cachée... Tu ne veux pas que -je prenne mon éther, qui me soulage... qui m'endort... Dis la vérité: -tu l'as cachée, cette clé... - ---Oui, je l'ai cachée. Le médecin m'a dit... - ---Je me f... du médecin. La clé! - ---Je t'en supplie, mon Pierre... sois raisonnable!... Voudrais-je te -faire du mal!... Recouche-toi!... Calme-toi... - ---Vas-tu me donner la clé, sacré tonnerre! - -La lumière de la suspension, par la porte entr'ouverte, éclairait un -peu la chambre, le chevet du lit sans rideaux, la forme maigre, aux -grands bras, de l'homme irrité... - ---Chut! tu vas réveiller l'enfant! dit Josanne, effrayée. - -Elle ouvrit l'armoire, prit une clé derrière une pile de linge. - ---Voilà... Fais ce que tu veux... Je ne serai pas responsable... - ---Oui, s'il m'arrive malheur, tu t'en laves les mains!... Grand -merci!... - -Elle ne protesta pas. Depuis longtemps, elle subissait des scènes -pareilles, qui se terminaient toujours de la même façon! Après des -cris, des violences, des menaces de «se f... par la fenêtre», Pierre -s'apaisait, s'attendrissait, implorait le pardon de sa femme... Il -criait qu'il lui devait tout, qu'elle était un ange, et lui une brute, -qu'il l'adorait, qu'il ne pouvait se passer d'elle, mais qu'il ne lui -serait pas à charge longtemps... il rappelait leurs fiançailles, le -début de leur mariage... Quelquefois l'émotion de ces souvenirs gagnait -la jeune femme... Et elle laissait dans chacune de ces crises un peu -de cette énergie qui lui était si nécessaire... Pierre l'affolait, la -détraquait... - -Il avait eu, toujours, un caractère instable, inquiet, avec la crainte -de maux imaginaires et la terreur de la mort... Sans cesse il modifiait -son régime, refusant le lait, suspectant la qualité des aliments... Le -boucher, l'épicier et la crémière étaient des malfaiteurs publics!... -Le pharmacien méritait le bagne!... Le médecin n'était qu'un âne... -Quant à la Tourette, complice des fournisseurs déshonnêtes, elle priait -le bon Dieu pour que monsieur crevât!... - -Tous les matins, Valentin se regardait dans la glace: - ---Ah! je suis frais! disait-il parfois. Et cet imbécile de docteur qui -me soigne pour une gastro-entérite!... Il ne voit donc pas que je suis -jaune!... Regarde, Josanne, n'est-ce pas que je suis jaune?... Non?... -J'étais sûr que tu dirais non... J'ai le teint jaune paille, oui, -parfaitement!... Et cela signifie que j'ai un cancer... - -Un autre jour, il avait une embolie, ou une néphrite, ou une maladie -de la moelle... Il se voyait paralytique, dans un fauteuil roulant... -Perpétuellement occupé de ses maux, il se plaignait de n'être pas -assez plaint. L'inaction forcée, dans la gêne croissante, lui était -doublement douloureuse. Il supportait mal que sa femme travaillât, -que sa vieille tante de Chartres, mademoiselle Miracle, se dépouillât -pour les aider... Et, en même temps, il exigeait des médicaments rares -et coûteux, une nourriture délicate, des soins assidus, et, menaçant -Josanne de se tuer pour la délivrer de sa présence, il obtenait d'elle -tout ce qu'il voulait, le possible et l'impossible... - -Elle était sans force contre ce chantage sentimental qui s'exerçait -jusque dans les crises de passion physique, lorsque Pierre, après une -longue indifférence, s'avisait d'être amoureux et jaloux... Dans les -bras de cet homme qu'elle avait aimé d'amour, qu'elle aimait encore -d'une tendresse quasi maternelle, Josanne éprouvait une répulsion -invincible, une révolte de tous ses sens. Son corps, frais et pur, -exécrait le corps malade... Mais, pitoyable au chagrin de Pierre, elle -ne savait pas, elle ne pouvait pas se refuser!... Après les affreuses -nuits, son désir s'en allait, irrésistible, vers Maurice, et elle -se croyait, non pas avilie, mais lavée, par des caresses saines et -franches, par une volupté qui, pour les deux amants, était de l'amour... - -Pourtant elle revenait à son mari; elle tenait à lui comme à une partie -d'elle-même,--un être en qui sa propre vie se prolongeait par la longue -habitude commune.--Souffrant et malheureux, il n'avait qu'elle: elle ne -l'abandonnerait jamais... - - -Étendu sur le lit, Pierre gardait le flacon débouché sous ses narines. -L'odeur de l'éther se répandait, écœurant Josanne... Elle murmura: - ---Assez, Pierre!... Tu seras plus mal, après... - -Il se plaignit d'une douleur qui le pinçait à la nuque, d'un -frémissement dans la colonne vertébrale... - ---Mes pieds et mes mains sont glacés... Touche!... Oh! oui, -frictionne-moi, comme ça... Encore!... Mon sang ne circule pas... J'ai -les muscles de la figure figés... - -Elle frottait, massait fortement les mains de son mari. Il gémissait, -par intervalles: - ---Là... là... Tu ne sais pas bien... Donne-moi la boule d'eau chaude... - -Elle courut à la cuisine, alluma le gaz, fit chauffer l'eau... Pierre -se calmait peu à peu. Il s'informa du journal, de madame Foucart, -la directrice, de mademoiselle Bon, de la petite soiriste Flory, une -farceuse!... Il s'aperçut tout à coup que sa femme défaillait de -lassitude et de faim. - ---Mais tu n'as pas mangé, ma pauvre amie!... Va dîner, vite! Maria t'a -gardé ta part. - -Josanne mangea, en cinq minutes, un reste de soupe et de ragoût, un -fruit, une cuillerée de confiture. Puis elle mit un tablier sur sa -robe noire, enleva le couvert, balaya les miettes tombées autour de -la table... Elle accomplissait ces humbles besognes comme des devoirs -ennuyeux, mais nécessaires, et qui ne l'abaissaient pas... La pauvreté, -qu'elle avait connue, aimable et gaie, chez ses parents, qu'elle -retrouvait, morne et terrible, dans son ménage, n'avait pas détendu -les ressorts de son caractère... Josanne lui devait un accroissement -d'orgueil et de volonté, la conscience de son énergie, toujours plus de -patience et toujours plus de courage... - -Quand la salle à manger fut en ordre, elle éteignit la lampe de la -suspension, alluma une autre petite lampe, et rentra dans la chambre, -où Pierre l'appelait. - ---Josanne, viens-tu?... Il est neuf heures et demie... - ---Je le sais... - ---Tu te couches? - ---Non: je dois travailler ce soir... J'ai la «Petite Correspondance» à -finir, et la «Chronique de la Mode». - ---Laisse donc ça... Tu te lèveras demain de bonne heure. - ---Non! non!... J'ai autre chose à faire demain matin. Je ne veux pas -mettre le journal en retard... Il y a du grabuge, là-bas!... Foucart et -sa femme sont inquiets... Ils redoutent la concurrence, les nouveaux -magazines: _Femina... La Vie heureuse..._ Foucart a dit: «Nous les -enfoncerons... Oui, nous ferons un _trust_...» Mais des collaborateurs -sont partis, des abonnés se sont désabonnés... Si tu voyais la rage de -Foucart!... Quelle boîte!... Dire qu'on est bien content de trouver -ça!... - -Elle ôta sa jupe et sa blouse, dégrafa son corset. - ---Où est mon peignoir?... Tiens, sur le pied du lit, depuis ce -matin!... Vraiment, la Tourette n'a pas d'ordre... - ---Bah! dit Pierre, c'est une brave femme, après tout!... - -Soulevé sur le coude, il regardait Josanne. La lumière, tamisée par -un abat-jour de papier rose, l'enveloppait toute d'un chaud reflet... -Droite, un peu cambrée, elle rattachait en arrière l'agrafe du jupon -noir qui collait à ses hanches et s'évasait autour de ses chevilles. Et -préoccupée de son travail, du journal, de l'humeur des Foucart, elle ne -s'apercevait pas que son geste faisait saillir sa gorge ferme sous la -mince chemise, et que l'épaulette de ruban mauve glissait... - -Elle s'animait en parlant; les yeux bleu d'ardoise se veloutaient de -l'ombre des cils; les dents parfaites brillaient... Elle leva ses bras -nus pour assurer une épingle dans son chignon, puis elle se pencha pour -atteindre son peignoir de molleton rouge. Pierre lui saisit le poignet, -au vol: - ---Écoute, Josanne... - ---Quoi!... Tu n'es pas bien?... - ---Mais si, très bien... Écoute! - -Il s'assit au bord du lit. L'étincelle du désir passa dans ses yeux -gris... Sa face creuse, sabrée de rides verticales, s'illumina d'un -sourire. Ses cheveux lisses collaient à ses tempes... Sa moustache -avait une odeur d'éther. - ---Laisse-moi, Pierre! murmurait Josanne, d'une voix qui suppliait et -qui avait peur. Le médecin... - ---Ne pense donc pas au médecin! Je vais mieux. Et tu es si jolie, comme -ça, avec tes grands yeux, tes bras blancs... - -Il l'étreignait, roulant sa tête sur la douce poitrine nue, et le -parfum de la femme l'affolait. - -Mais Josanne, ce soir-là, ne dominait pas sa répugnance. Elle se -raidissait... Pierre la repoussa: - ---Je te dégoûte donc!... Parce que je suis malade?... parce que je -suis laid?... Tu ne me pardonnes pas ça, d'être malade et laid!... -Tu as raison. L'amour, ça ne me va plus! Je suis grotesque... Oh! -rassure-toi! Je ne te violerai point... - -Il pleura de rage. - ---La seule joie qui me reste, tu me la refuses!... Va! je n'invoquerai -pas mes droits de mari... Je te voulais comme autrefois, quand tu -m'aimais... Ah! tu seras bientôt libre! Je ne t'importunerai plus... Je -mourrai. J'irai pourrir dans un coin et tu prendras un autre mari... ou -un amant... un jeune, qui ne te dégoûtera pas... - -Elle cria, désespérée: - ---Tais-toi! tais-toi!... C'est abominable de me parler ainsi... Je ne -veux pas que tu meures... Je ne veux pas... - ---Josanne! - -Il la couvrit de caresses violentes, qu'elle subissait en gémissant, -les yeux fermés, les lèvres serrées... - -Longtemps elle demeura muette, la nausée aux lèvres, près de cet -homme qui s'endormait... Puis elle mit son peignoir, emporta la lampe -dans le salon. La table était chargée de livres, de journaux et de -lettres:--des lettres d'abonnées qui demandaient des conseils pour -rajeunir leurs toilettes et leurs figures. - -Josanne, assise à sa table, écrivit: - - - LES MODES DE PRINTEMPS - - «Les draps bourrus, les gros lainages mouchetés qui composèrent nos - costumes d'hiver sont remplacés par la serge fine. L'alpaga uni ou - «fantaisie» va triompher...» - -Le porte-plume glissa de ses doigts. Ses larmes chaudes tombèrent sur -la page blanche. Sa poitrine sembla se rompre dans un sanglot: - ---Quelle vie, mon Dieu! quelle vie!... - - - - -V - - -Il n'était pas quatre heures de l'après-midi. Monsieur Isidore Foucart -et madame Madeleine Foucart, fondateurs-directeurs du _Monde féminin_, -madame Lagny, secrétaire de la rédaction, les reporters et les -reporteresses, les dessinateurs et les photographes, les courtiers de -publicité, les fournisseurs, tous ces gens d'inégale importance qui, -de cinq heures à sept heures, dans l'éclat des lampes électriques, le -crépitement du téléphone, le brouhaha des conversations, entraient, -sortaient, parlaient, écrivaient, et composaient le «plus grand -magazine du monde»,--et les quatre ou cinq revues secondaires qui le -complétaient,--tous étaient encore à leurs plaisirs ou à leurs affaires. - -Dans le vaste appartement de la rue Saint-Honoré, il n'y avait guère -que le caissier, les employés d'administration, peut-être mademoiselle -Bon,--qui dirigeait la petite revue _l'Assistance féminine_,--et -Josanne Valentin. - -La secrétaire de la rédaction était une personne très distinguée, -très mondaine, amie particulière des Foucart. Depuis quelques -mois, elle soignait une élégante neurasthénie, et Josanne la -remplaçait,--car Josanne, n'ayant pas d'attributions bien définies, -était l'employée à tout faire qui passe de l'administration à la -rédaction, de la rédaction au service des primes, du service des primes -à la correspondance... Et, comme elle avait l'esprit souple, elle -réussissait à peu près partout. - -Le petit bureau qu'elle occupait gardait quelques traces du passage de -mademoiselle Flory, qui l'avait occupé naguère, avant de se consacrer -à la «Soirée parisienne», aux comptes rendus des grandes réunions -sportives, et au bonheur d'un M. Dupont. Une grosse toile bleu de lin, -à frise blanche, couvrait les murs; il y avait une bibliothèque et une -table laquées de gris, un vaste cartonnier tendu de cretonne comme ceux -où l'on met les gants et les voilettes. Des photographies, des affiches -étaient fixées à la tenture par des punaises; des articles découpés, -barrés de crayonnages bleus, débordaient la table, jonchaient le tapis. -Entre l'encrier et le pot à colle, une branche de mimosa, élancée hors -d'un cristal glauque, égrenait ses boules légères, toutes duveteuses de -pollen doré. - -Le soleil de mars, tiède et pâlot, touchait obliquement le store de -toile écrue. On entendait le roulement des voitures, le _tac tac_ d'une -machine à écrire, derrière le mur. Dans l'antichambre, les grooms -causaient à haute voix, et riaient, sans vergogne. - -Josanne travaillait. Sa blouse de soie groseille, son col empesé, -pâlissaient son joli visage... Joli?... Qui sait?... Un visage de -moderne Parisienne, au petit nez frémissant, aux grands yeux, au front -bombé sous la volute basse des cheveux sombres,--une figure comme -Helleu les dessine, d'un crayon si vif et si libre, en trois tons de -blanc, rouge et noir... On ne voyait pas les traits de Josanne: on -voyait le sourire à fleur de lèvres, et le battement des cils, et la -fossette du menton et l'enroulement soyeux du haut chignon romantique... - -Elle posa sa plume, bâilla, regarda l'heure... La besogne banale -l'ennuyait. Elle pensa à son mari qui, depuis quelques jours, était -plus malade, à la note du pharmacien, au menaçant terme d'avril... Elle -pensa que Maurice, à Bordeaux, l'oubliait. Deux lettres, en quinze -jours!... Et la tristesse de vivre l'accabla. - -Elle regarda le calendrier accroché dans un coin: «21 mars»... Le -printemps commençait... Elle se sentit plus triste encore. Elle -n'aimait plus le printemps. - -Comme elle se penchait pour ramasser une lettre, la soie trop mûre -de sa blouse craqua. Elle se redressa, consternée, chercha l'accroc. -C'était la couture de la manche qui avait cédé. Il faudrait donc -acheter une autre blouse? Celle-ci avait fait son temps... Josanne -songea d'abord à réparer l'accident. Elle ferma la porte au verrou, -prit du fil et une aiguille dans le tiroir de sa table, et, la blouse -enlevée, elle examina la malencontreuse déchirure... Oui, cela pouvait -s'arranger... Acheter une autre blouse avant la fin du mois, c'eût été -une folie. Pourtant Josanne avait des larmes dans les yeux. Elle avait -beau être raisonnable, elle était femme, elle était coquette, et ça -l'ennuyait d'être moins bien habillée que les camarades... Sa pauvre -blouse groseille!... Quelle différence avec les délicieux corsages -de Flory!... Josanne soupira; puis elle pensa aux chroniques qu'elle -rédigeait, à la tête que feraient ses lectrices si elles pouvaient -l'apercevoir, raccommodant sa blouse dans les somptueux bureaux du -_Monde féminin_, et elle se mit à rire, toute seule, consolée par la -drôlerie de la situation. - -Rhabillée, elle revint à son travail. Elle rédigeait les quelques -lignes de légende qui devaient accompagner les illustrations d'un -article... L'heure passa. Bientôt les pas, les voix, la rumeur -coutumière emplirent l'antichambre et les bureaux voisins. Toutes les -cinq minutes, quelqu'un frappait. Les rédactrices, les dessinateurs, ne -trouvant personne, relançaient madame Valentin: - ---Eh bien, madame?... J'attends mes épreuves. - ---Ma nouvelle?... Quand passera-t-elle donc? - ---Monsieur Foucart a-t-il vu mon dessin? - -Josanne répondait brièvement: - ---Vous êtes «en pages». - -Ou bien: - ---Je ne sais pas... Le numéro d'après-demain est sur le marbre... Votre -nouvelle passera dans le prochain. - ---Mais, madame!... - ---Adressez-vous à monsieur Foucart. Il est arrivé. Je l'entends. - -La voix nasale de M. Foucart résonnait à travers les cloisons, portant -la terreur dans l'âme des rédactrices, des employés et des grooms. M. -Foucart exécutait une malheureuse: - ---Le dessin de modes et l'art, ça n'a pas le moindre rapport, -mademoiselle... Il faut qu'on voie tout, tout, absolument tout, les -petits plis de la jupe et les fleurs de la broderie... Et pas d'ombres, -ou presque pas!... Allongez-moi la bonne femme, les jambes, la taille, -hardiment!... La tête petite, le ventre plus rentré... Quoi? quoi?... -Le document photographique?... Eh bien, c'est un document, pas autre -chose! Ne copiez pas, inspirez-vous!... Allongez, allongez la bonne -femme... Savez-vous qu'Héderger, le grand photographe, fait poser ses -modèles debout sur un petit banc? La robe traînante cache les pieds -du banc... Hein? quoi? vous dites que ça n'est pas «nature»?... Et -après?... Le dessin de modes et la nature, mademoiselle, ça n'a pas le -moindre rapport... - -Le trille exaspérant du téléphone retentissait: - ---Mademoiselle Flory! - ---Monsieur Bersier!... - ---Madame Valentin!... - -Josanne accourait. Le récepteur passait de main en main... - ---Allô!... allô!... - -Une dame, engoncée dans ses zibelines, arrêtait Josanne, la forçait à -quitter l'appareil. - ---Madame, j'attends depuis une heure... Je veux voir madame Foucart... - ---Mais, madame, adressez-vous... - ---Je viens pour une réclamation... Je n'ai pas reçu la prime... - ---Madame, ce n'est pas moi qui... - ---Je veux qu'on me rembourse mon abonnement... Je m'abonnerai à la _Vie -heureuse_ qui vient de paraître, ou à _Femina_... - ---Madame, je vous conseille d'écrire à monsieur Foucart... - -Preste, Josanne esquivait la dame, qui se précipitait sur le petit -Bersier, un tout jeune rédacteur frais comme la rose et rasé à -l'anglaise. D'un air très grave, il écoutait les doléances de la -plaignante, qui réclamait un éventail de sept francs soixante-quinze, -offert en prime aux abonnées d'un an. - -Par le téléphone, un photographe déclarait: - ---C'est vous, madame Valentin?... Je suis allé chez mademoiselle -Brémond. Elle m'a prêté la photographie... où elle est représentée, à -l'âge de dix mois, sur les genoux de sa mère... C'est pour votre série -des «Grandes actrices en bas âge»... - ---Eh bien, faites un cliché tout de suite. Vous savez que nous -donnons, en même temps, dans le prochain numéro, un article spécial -sur les débuts et la carrière de mademoiselle Brémond... Vous l'avez -photographiée chez elle, dehors, au théâtre, en automobile?... - ---Je n'ai pas pu... - ---Comment? - ---Cette photographie qu'elle m'a remise est indécente... Mademoiselle -Brémond, sur les genoux de sa mère, est toute nue, et... l'on voit... - ---Quoi? - ---Tout! - ---A dix mois, ça n'a pas d'importance... - ---Je vous assure qu'on la reconnaît... - ---On reconnaît quoi? - ---Tout!... Et elle me proposait une autre photographie «récente», -en travesti, dans la même pose, pour la «comparaison»! Et elle se -tordait... - ---Brémond a des plaisanteries bien délicates! - ---Je lui ai dit que le _Monde féminin_ pénètre dans les familles et -qu'il doit ménager la pudeur de ses abonnées... - ---Alors! - ---Elle m'a dit: «Vous m'embêtez! Vous n'aurez pas ma fiole...» - ---Et Bersier qui fait un article où il vante l'excellente éducation de -la spirituelle divette!... - ---J'ai insisté... Elle a crié: «Rien! rien! vous n'aurez rien!... -Fichez le camp!» - ---Et vous avez... - ---Pas tout de suite!... J'ai tâché de lui faire comprendre... Je lui ai -dit... Allô!... Allô!... - ---Allô!... Eh bien?... - ---Elle m'a répondu... - -Le mot se perdait dans un grésillement de friture. Josanne riait... - ---Je vais consulter madame Foucart... - -Elle tendait le récepteur à Bersier... - ---Où est la dame à la prime? - ---Le crampon?... Je l'ai dirigée sur notre éminent secrétaire -d'administration... Qu'est-ce que vous racontiez dans le téléphone?... -Vous riez... Ça vous va bien! Pourquoi ne riez-vous pas toujours? - ---Parce que la vie n'est pas gaie... - ---Quand vous riez, vous êtes jolie... Allô! allô!... Oui, c'est moi, -Bersier... - -Josanne frappait à la porte de Madeleine Foucart. - ---Quoi?... Que voulez-vous? C'est exaspérant... - ---Madame... - -La directrice, assise dans un fauteuil anglais, derrière un bureau -anglais, leva sa tête aux cheveux d'un roux foncé, aux yeux durs, aux -lèvres molles. C'était une femme de quarante-cinq ans, un peu trop -grasse, désirable encore et qui «se défendait». - -Sortie on ne savait d'où, enrichie on savait comment, elle avait fait -de tout: des livres, de la peinture, une exploration au Spitzberg, -du reportage à l'américaine. Elle avait dirigé un théâtre, fondé des -œuvres charitables, ouvert des souscriptions pour des sinistrés--et, -vers la quarantaine, elle s'était jetée dans le féminisme comme -d'autres se jettent dans la dévotion. - -Mariée avec Isidore Foucart, elle avait créé un journal de modes, -_la Parisienne_, puis une petite revue, _l'Assistance féminine_, et -deux ans plus tard, _le Monde féminin_, «le plus grand magazine de -l'Univers». Habilement, elle avait spéculé sur la curiosité des snobs -et la vanité des gens célèbres. Les rédacteurs vantaient les bébés -et les toutous, la charité élégante et les prouesses sportives, les -vertus domestiques des reines, la modestie des poétesses, les mariages -des comédiens. Dans _le Monde féminin_, toutes les femmes étaient -jolies; presque toutes étaient vertueuses; tous les hommes étaient -«talentueux»; les plus rosses avaient des «âmes d'enfants». Hommes et -femmes, ils étaient tous riches; ils exhibaient, dans des «intérieurs» -suaves, des costumes du grand tailleur ou du grand couturier. Et -leurs effigies, leurs biographies, tant de réclame et tant de gloire, -allaient troubler le cœur des petites abonnées provinciales, Bovarys -de Limoges ou de Quimper-Corentin. - -Le succès était venu... Madeleine Foucart, qui recevait à dîner des -hommes politiques, espérait le ruban rouge... Un peu avant le 1er -janvier, un peu avant le 14 juillet, des journalistes annonçaient, -bruyamment, la promotion certaine de la «plus jolie femme de Paris» -dans l'ordre national de la Légion d'honneur. Mais les ministres, au -dernier moment, étaient lâches... - -«La plus jolie femme de Paris», qui était aussi l'«ange de la charité» -et la «grande féministe», posa son porte-plume d'écaille et d'or. Et, -durement: - ---J'ai défendu qu'on me dérange... Allons, parlez, et faites vite!... - -Elle n'aimait pas cette Josanne, pauvre, médiocrement habillée et très -orgueilleuse. Elle n'aimait que madame Lagny, mademoiselle Flory, -et quelques rédactrices intermittentes et flagorneuses. La grande -féministe avait sa cour. - -Josanne expliqua l'étrange fantaisie de mademoiselle Brémond. - -La directrice prit le téléphone sur son bureau: - ---Isidore, venez, je vous prie... - -M. Isidore Foucart parut bientôt. Un bel homme aux yeux noirs, à la -fine moustache rousse, l'air d'un Bel-Ami arrivé, enrichi, rangé... Il -salua Josanne d'un signe de tête. - -Il était familier avec elle, comme avec toutes les femmes, ayant -gardé les manières de sa jeunesse,--de ce temps heureux où il était -secrétaire des Bouffes!--Mais sa familiarité n'était pas insolente. Il -estimait Josanne, parce qu'elle était intelligente, courageuse, exacte -et fière:--une employée modèle, et une «brave femme».--Il se plaisait -à raconter que cette «jolie petite» était sage, fidèle à son moribond -de mari: «Hein! disait-il, c'est épatant qu'il y ait encore des femmes -comme ça!...» Et il se demandait toujours «si ça durerait...» - -Souriant, la main dans la poche de son gilet, il considérait cette -femme-phénomène, et il pensait: «Tiens! elle a encore maigri... C'est -dommage qu'elle s'esquinte pour ce chimiste qui ne veut pas mourir...» - -Sa femme lui expliqua l'aventure du photographe et de mademoiselle -Brémond. Calme, il répondit: - ---Je verrai Brémond. Quant au photographe... Qui m'a fichu un pareil -idiot!... Depuis le temps qu'il fait son métier, il devrait savoir -manier les femmes. - ---Tout de même, il y a un trou dans le numéro de dimanche... Et nous -n'avons plus le temps de préparer les photographies de _Madame Vernol -chez elle_... - ---Faites passer une nouvelle... - ---Il faudrait des coupures... - -Foucart tirait sa moustache cuivrée. - ---Dites donc... vous... ma petite Valentin... vous avez de la -bibliographie toute prête... - ---Mais non, monsieur!... Les notices bibliographiques sont pour le 5 -avril... - ---Elles passeront le 25 mars, voilà tout. - ---Mais... je n'ai pas fini... - ---Bah! vous ajouterez n'importe quoi. Vous démarquerez les «Prières -d'insérer» des libraires... - -Il avisa un livre sur la table de sa femme: - ---Tenez, feuilletez ça... Écrivez quelques lignes un peu aimables pour -l'auteur. C'est un de mes amis... Il sera enchanté... - ---_La Travailleuse!_ s'écria Josanne en prenant le livre. Mais je le -connais, ce livre... Je l'ai lu... Je l'ai même acheté... - ---Fichtre! vous achetez des livres, vous!... Je le dirai à Delysle -quand il reviendra d'Italie... - -Il se tourna vers Madeleine: - ---Vous vous rappelez Noël Delysle? Je l'ai un peu connu à l'École de -droit... Et nous avons dîné avec lui, je ne sais où... au Ministère des -colonies, peut-être... Un grand, brun, froid comme un Anglais... Il -revenait du Canada... Il a eu plusieurs missions... - -Madame Foucart n'avait aucun souvenir de Noël Delysle... - ---Alors, ma petite Valentin, nous comptons sur vous... Demain, à la -première heure, votre copie à l'imprimerie... Et, cette fois, pour vous -récompenser, je double les vingt-cinq francs des «notices»... Bonsoir. - ---Bonsoir et merci, monsieur, dit Josanne en riant. Bonsoir, madame... - -Elle s'en alla, joyeuse... Cette fabrication de notices -bibliographiques n'avait rien de commun avec la critique littéraire; -mais, cette fois, Josanne avait des choses à dire qu'elle dirait fort -bien! Et M. Noël Delysle verrait qu'elle l'avait compris... - -«Cinquante francs au lieu de vingt-cinq!... Quelle chance!... -J'achèterai une autre blouse!...» - - - - -VI - - -C'est le dimanche matin. L'odeur vanillée du chocolat emplit l'étroit -logement, et Josanne, tôt levée, en frottant les meubles, chante. Elle -est gaie, ce matin-là... - -A tous les étages de la maison, les portes battent, les fourneaux -chauffent, les tapis pendent sur l'appui des fenêtres, les balais -cognent les planchers. Et, tandis que l'homme et les mioches paressent -au lit,--délivrés pour un jour du bureau, de l'atelier, de l'école,--la -femme, qui n'a jamais de vacances, commence le branle-bas dominical. - ---Pour sûr que madame a du mérite!... - -La Tourette, dans un coin de la salle à manger, devant le poêle, -prépare le bain du petit. - ---Madame, qu'est savante, faire tout ça!... Et sans chigner!... -Monsieur, quand on le connaît, on voit bien qu'il n'a pas de -méchanceté... la crème des crèmes, la bête du bon Dieu, quoi! Et s'il -n'était pas malade... - ---Il est bien malade, Maria! - ---Oui... oui... Mais faut de la vertu, vrai, pour le supporter... -Madame qu'est jolie... - ---Oh! jolie!... - ---Y en a bien, à la place de madame, qui diraient: «Zut!... assez!... -bonsoir!...» Après des ans et des ans que ça dure!... J'estime -monsieur, qu'est savant, et puis honnête, un homme sérieux... Mais j' -dis que madame a du mérite... - ---Maria, je fais ce que font beaucoup de femmes... - ---Mais les autres, elles se plaignent!... Oui... au lavoir, chez le -boucher, chez la crémière... et chez la concierge, donc!... Y a ma -voisine qu'est en ménage avec un imprimeur... des gens collés, quoi! -mais bien aimables... J'y dis, à la petite: «Ernestine, i' va mieux, -ton homme?...» Lui, le pauvre, est malade dans le foie... Des nuits -entières, il n' fait qu'un cri... «M'en parle pas, d' mon homme! -qu'elle me répond, j' fais ce qu'i' faut; j' dis rien d'vant lui; c'est -mon devoir...» Mais le devoir, des fois, c'est embêtant... Dame! elle -est jeune; elle n'est pas d' bois, et, vous comprenez, ce garçon, avec -sa maladie... «Ernestine! que j' dis pour rire, tu le plaqueras un de -ces jours, ton typo...--Moi! qu'elle répond, le plaquer?... Un pauv' -diable qu'a si tellement besoin de moi!... Pour qui q' tu me prends?... -J' m'embête, mais j' reste! C'est mon honneur...» - -Josanne voudrait bien savoir si Ernestine est fidèle au typo... Elle -n'ose pas interroger la Tourette. - ---V'là l' bain prêt. Madame va chercher Claude? Moi, faut que j' porte -le lait et le journal à monsieur... - -Josanne entre doucement dans la chambre obscure. Elle écarte les -rideaux du petit lit, soulève l'enfant qui s'éveille. - ---Chut! mon trésor!... Ne pleure pas! Sois sage!... Papa se fâcherait! - -La tête aux boucles châtaines tombe sur l'épaule maternelle. Le cou -frais a l'odeur des plumes de colombe. Dans la salle à manger, le grand -jour éblouit Claudin. Il s'agite. Il crie: - ---Je veux mon chocolat, Toué!... Je veux mon chocolat... - -«Toué», c'est la Tourette. - -Dans l'eau tiède, devant le feu rougissant, le beau petit corps frémit -d'aise. Josanne le regarde: un enfant nerveux, pas très gras, déjà -musclé sous la peau brune, un faune puéril, une statuette de Pompéi... -Le visage est rond, les yeux ardoisés, les cheveux châtain sombre. -Claude ressemble à sa mère. Il a de Maurice des expressions, des -attitudes, le sourire, le regard, une sorte de câlinerie gracieuse; -mais Josanne lui a donné l'intelligence vive, la voix claire, l'énergie -et l'ardeur du sang. Elle l'admire. Elle se rappelle le dicton -populaire sur la beauté des enfants de l'amour, et elle pense: - -«Mon petit Claude... mon plus grand péché!... Je n'ai pas honte de toi. -Je ne peux pas regretter que tu sois au monde...» - -Dans son bain, le petit s'irrite. Il réclame son chocolat. Josanne -l'enveloppe de serviettes chaudes, le frictionne, nu, au creux de ses -genoux. Un orgueil joyeux gonfle sa poitrine, et, baisant la chair -de sa chair, Josanne est mère comme elle fut amante,--sans remords, -ingénument. - ---Maria, faites déjeuner Claude et laissez reposer monsieur. Il a bien -dormi. Je suis contente... Vous nettoierez les vitres et vous laverez -le carrelage de la cuisine. Moi, je vais au marché. - - -Josanne est prête. Elle a mis une vieille jupe de cheviotte bleue, -soigneusement nettoyée, un boléro pareil, une ceinture de cuir fauve. -Une voilette de tulle brodé pare son grand «canotier» pelucheux. Et -cette toilette, qui ne vaut pas soixante francs, n'est pas laide... Les -ouvrières parisiennes portent des robes qui ressemblent à celle-ci, des -chapeaux qui ressemblent à celui-là,--mais non point comme Josanne, -avec cet air de distinction, cette allure de «dame» qu'elle garderait -sous un sarrau de brunisseuse. - -Elle tient, dans sa main gantée, le filet à provisions. Tous les -matins, elle fait son marché, elle-même, pour économiser les vingt -ou trente sous que la Tourette gâcherait. Car la Tourette, semblable -à tant de ménagères du peuple, achète avec indolence et marque un -goût répréhensible pour le «tout fait», la charcuterie, les légumes -bouillis,--haricots, épinards, qu'on débite chez les crémières. - - -Dehors, pas un souffle: un ciel blanc, ouaté, que le soleil chauffe -à l'envers. L'air est tiède, trop tiède, et le printemps précoce -fermente dans cette tiédeur. Par-dessus les murailles des jardinets, -les branches se haussent, gonflées de sève, avec de petites feuilles -roulées, pointues comme des ongles verts et des bourgeons cotonneux ou -gluants, bruns et pourpres. - -Ce n'est pas Josanne, c'est Pierre qui a choisi d'habiter ce sombre -quartier d'écoles et de couvents: rue des Irlandais, rue Amyot, rue -Lhomond, rue Tournefort,--rues grises, le jour, et, la nuit, toutes -noires, avec des réverbères de province.--Là seulement, Pierre Valentin -a trouvé le compagnon désiré de son ennui: le silence. Le silence -tombe, glacé, de la coupole funéraire du Panthéon; il habite les -porches verdâtres des collèges, les impasses barrées de chaînes, les -masures aux fenêtres grillées. Un fiacre qui passe est un événement. -On rencontre, au crépuscule, de vieux messieurs qui ont des redingotes -de savants, des figures de prêtres, et des chapeaux gibus sur leurs -cheveux blancs trop longs. D'où sortent-ils? Où vont-ils?... Pierre -voit partout des jésuites laïcisés,--mais Josanne est bien sûre que ces -gens sont des personnages de Balzac qui reviennent. Le fantôme du père -Goriot descend parfois la montagne Sainte-Geneviève pour rentrer à la -pension Vauquer... - -Josanne a fini par l'aimer, ce quartier triste... Car elle a cette -grâce, ce bonheur d'être une imaginative, et de transfigurer la -réalité. Son père, humoriste sentimental et poète, disait naguère: «Ma -fille a un papillon bleu dans le cerveau...» La vie sérieuse, la vie -tragique a fortifié la raison, tendu la volonté de Josanne, mais le -papillon bleu de la fantaisie palpite encore sur ses rêves, sur ses -chagrins, sur ses amours. - -Voir tout en beau, c'est la sagesse. Josanne se fait des joies avec les -plus humbles choses,--un ruban, un livre, une fleur.--Elle s'est fait, -presque, du bonheur avec le médiocre amour de Maurice, dans les minutes -où elle a pu oublier le passé, oublier l'avenir, vivre le présent. Et -c'est le secret de sa résistante jeunesse. Josanne aura toujours quinze -ans, par quelque aspect de son visage mobile, par quelque mouvement -naïf de son cœur. - -Elle s'en va, vive et légère, balançant son filet. La voici dans la -rue du Pot-de-Fer; la voici dans la rue Mouffetard... Elle s'amuse à -retrouver, après le Paris de Balzac, le Paris d'Eugène Sue... La rue -Mouffetard, sinistre et joyeuse, bruyante, odorante, grouillante, -hideusement belle comme un _vicolo_ de l'ancienne Naples... Josanne -qui, d'abord, s'en effraya, l'observe maintenant avec une curiosité -passionnée. Tout l'intéresse: les couloirs tortueux des bâtisses, -peintes en ocre ou en lie de vin, le soleil qui tape de côté, les jeux -de l'ombre; la variété des boutiques, les industries du pavé, les -types, les propos, les coins de vie populacière... Sans doute, elle -préférerait le bois de Boulogne ou le Parc Monceau, pour sa promenade -matinale... Mais quoi! lorsqu'on n'a pas ce que l'on aime, il faut -aimer ce que l'on a... Les préjugés bourgeois, la fausse délicatesse -n'embarrassent pas Josanne... - -Elle achète son beurre chez la crémière au teint de lait, aux -cheveux blonds comme le beurre, qui boite un peu--telle «Gervaise» -de l'_Assommoir_.--Elle apprend que la marchande de «frites» est à -l'hôpital, que la vieille au mouron «a tombé» dans la rue et que la -fille du tripier se marie demain: on fera une noce épatante... Plus -loin, devant l'église Saint-Médard, au seuil de la bicoque où demeura -Jean Grave, elle cherche la marchande de pommes de terre, une rousse -qui est toujours enceinte... La femme est là, près de son panier, tout -efflanquée, les joues terreuses, un nourrisson très sale sur le bras... -Accouchée depuis neuf jours, de son sixième!... Josanne, qui a le don -d'attirer les confidences, doit entendre le récit des couches, que suit -l'annonce du mariage de la rousse avec «c'te gouape de Martin»... - ---Compliments! - ---Y a pas de quoi, allez, ma chère femme!... C'est pas pour le mariage, -c'est pour avoir la layette et les cent sous par mois des dames -charitables du Cintième... et les galoches des bonnes sœurs pour mon -aîné... Et puis, comme il est protestant, Martin, on aura aussi quèque -chose des protestants... Faut vivre! - -«Cela ne suffit pas, pour recevoir une layette, cent sous par mois et -des galoches, cela ne suffit pas d'avoir mis au monde six enfants!... -Il faut le mariage!... Et cette pauvre imbécile qui va donner des -droits légaux sur elle à cette «gouape» de Martin!... Comme les femmes -sont bêtes, ou abêties! Ames de servantes!... Ames d'esclaves!...» - -Josanne pense à mademoiselle Bon, l'ardente féministe: - -«Je lui raconterai cette histoire... Et, dans l'_Assistance féminine_, -elle dira leur fait aux «dames charitables du Cintième»... Quelle -rage de fourrer la morale partout... jusque dans la charité!... A qui -profitera-t-elle, la morale, dans le cas présent?... Ni aux enfants, ni -à la mère, mais à cette «gouape» de Martin!...» - -Josanne remonte la pente raide de la rue Lhomond, un peu essoufflée... -Elle a chaud... Le filet pèse à son bras. - -A l'angle de la rue Vauquelin, un jeune homme fait les cent pas sur le -trottoir. Il se retourne... Mais déjà elle l'a reconnu: - ---Maurice!... - - - - -VII - - -Elle a honte de sa robe, de ses gants raccommodés, de ce filet qu'elle -tient. Mais, tout de suite, d'instinct, elle sent que Maurice ne voit -rien d'elle, rien que son visage anxieux. Il est pâle. Il balbutie. La -concierge lui a dit que madame Valentin était partie pour faire son -marché... Depuis une heure, il rôde de la rue Amyot à la rue Lhomond... - -Tout l'amour obstiné, tout le brave amour de Josanne frémit dans le cri -qu'elle jette: - ---Tu as besoin de moi? - ---Non... non... Je voulais seulement vous voir... vous expliquer. - ---Qu'y a-t-il?... Des choses graves! - ---Cela dépend. - ---Mon Dieu! - -Il la rassure: - ---Voyons! calmez-vous!... Soyez raisonnable!... - -Et, brusquement: - ---Personne ne peut nous rencontrer? vous êtes sûre?... Il ne faut pas... - ---Ah! qu'est-ce que ça fait? - ---Je crains pour vous. - ---Ça m'est bien égal qu'on me rencontre!... Maurice, je t'en prie, -dis-moi... - -Côte à côte, ils remontent la rue Lhomond. - ---Écoutez, ma chérie, il m'arrive un gros ennui... et même deux gros -ennuis... D'abord, je repars ce soir... - ---Mais tu es arrivé?... - ---Lundi dernier... - ---Et je ne le savais pas! Oh! Maurice! - ---J'ai eu mille choses à faire. A cause de ce pont, tu comprends? Il y -aura des expertises, des rapports, un tas d'histoires. Et ça finira par -un procès... Lamberthier repart avec moi. Il a décidé ça brusquement, -hier... Alors, je n'ai pas voulu m'en aller sans m'excuser, sans vous -dire adieu. Je n'osais pas vous écrire chez vous. Je ne pouvais pas -vous écrire au journal, puisque c'est dimanche. Je suis donc venu, à -tout hasard. - -Josanne hoche la tête. Maurice est bien bon! Mais elle ne sait pas, -elle ne peut pas le remercier. Non, elle ne trouve pas les mots. Ses -mains sont froides. Son cœur bat, à grands coups qui lui font mal. Et -quelque chose--émotion?... pressentiment?--l'étrangle... - ---Tu... vous... vous reviendrez bientôt? - ---Je ne sais pas. - -Ils marchent encore, en silence. - ---Et l'autre ennui que vous avez?... - -Maurice ne répond pas. Il réfléchit, cherche une phrase, une phrase -adroite, vague et décisive pourtant. Mais Josanne lui saisit le bras, -sans peur d'être vue, à quelques mètres de la rue Amyot. - ---Parle! parle!... C'est abominable!... Tu vois bien que je meurs... - -Un ouvrier qui passe, un concierge au seuil d'une porte, tournent la -tête. Maurice entraîne Josanne dans la rue Rataud, barrée par des -chaînes et toujours déserte, entre deux longs murs de jardins. Là, ils -seront seuls: elle pourra crier, s'évanouir... Mais elle ne criera pas; -elle ne s'évanouira pas. Il le sait. Dix fois, à des heures critiques, -il a éprouvé l'énergie de cette femme. Elle recevra le coup sans -broncher. - ---Voilà. Pendant une absence, ma mère a trouvé tes lettres, toutes tes -lettres. - ---Eh bien?... - ---C'est une femme d'autrefois, ma mère, une femme très pieuse, un -peu rigoriste; elle a été élevée au couvent; elle s'est mariée en -province... Alors elle a pris les choses au tragique, tu comprends! -Elle m'a fait des reproches terribles, que je me suis faits à moi-même -cent fois. Et... - ---Et... - ---Pour elle, pour toi aussi, Josanne, il faut que je parte... pas pour -toujours peut-être, mais pour quelque temps, pour longtemps. Il faut... - -Il n'ose achever. Josanne a compris. Elle ne crie pas, elle ne -s'évanouit pas; mais sa figure s'est décolorée tout d'un coup, et -creusée, et tirée. Ses yeux se dilatent, noircissent. Ses lèvres -s'ouvrent, comme si l'air lui manquait. - ---C'était donc ça! c'était donc ça!... - -Le lourd filet échappe à sa main tremblante. Elle se baisse pour le -ramasser, prévenant le geste de Maurice, et elle répète encore: - ---C'était donc ça!... - ---Ma pauvre Josanne... - -Le sentiment de sa lâcheté gêne Maurice intolérablement. Un peu d'amour -encore émeut son cœur et sa chair, et cette attitude de bourreau lui -fait honte... Il voudrait persuader Josanne, la ranger au parti de ses -intérêts, et qu'elle-même l'excusât, au nom de la morale qu'il invoque, -morale conventionnelle, morale bourgeoise, incarnée fort exactement -dans la personne de madame Nattier. - -Mais la persuader, comment?... Il n'a jamais eu aucune influence -sur elle. Jamais il n'a su lui imposer ses idées, ses goûts, ses -opinions, ses préjugés... Et il voudrait qu'elle dît, maintenant: «Tu -as raison...», lorsque tout en elle proteste contre la veulerie de -l'homme, son hypocrisie, son injustice... - -Il essaie pourtant: - ---Je vous le dis, ma chérie, en conscience: cela peut-il durer?... -N'êtes-vous pas triste, lasse, honteuse quelquefois, de ce rôle que -nous jouons?... Ah! si vous étiez libre, je vous aurais prise avec moi, -aimée, adorée... Mais vous n'êtes pas libre... Vous avez des devoirs, -un mari que vous soignez avec un dévouement admirable, et que vous ne -pouvez pas, que vous ne voulez pas quitter... - ---Qu'en savez-vous? dit-elle âprement. Vous ne me l'avez jamais -demandé... - ---Josanne, vous n'auriez pas consenti... - ---Non. Mais vous deviez peut-être me le demander, puisque le mensonge -vous pesait tant!... Oui, avant de bouleverser notre vie, vous auriez -pu chercher, avec moi, le moyen de concilier vos scrupules et notre -amour... les devoirs que vous a donnés notre amour... Mais vous vous -êtes décidé, seul, brusquement... - ---Si je vous avais revue, avant de me décider, Josanne, j'aurais été, -comme toujours, faible... oui, faible et amoureux... Je me suis défié -de moi-même... et, maintenant, j'ai pris mes précautions contre mon -cœur... J'ai promis à ma mère... - ---Ah! vous avez promis... Soit!... nous rentrons dans l'ordre... Votre -conscience délicate se rassure... Je ne peux pas quitter mon mari... Je -ne veux pas le quitter... Quelle chance pour vous!... Si j'étais moins -dévouée à ce malade, vous auriez une maîtresse et un enfant sur les -bras! Et votre maman ne serait pas contente!... Mais mon «dévouement -admirable» simplifie tout... - ---Josanne... - ---Oui, vous avez raison, et votre mère aussi a raison... Je ne peux pas -quitter mon mari, et vous me renvoyez à son chevet, d'un beau geste! - ---Ainsi, vous accepteriez de vivre, toujours, dans le mensonge, dans -les transes, dans les drames!... Moi, je ne peux plus... Je veux les -conditions normales de la vie qui me permettront de travailler, de -préparer l'avenir... Je vous parais odieux, vil et terre à terre... -Réfléchissez: vous-même, délivrée de ce tourment perpétuel, de cette -hantise de l'amour, vous serez plus paisible et plus forte... Je vous -ai donné si peu de bonheur que vos regrets passeront bien vite... - ---Plus vite que vous ne croyez!... Mais épargnez-moi vos exhortations, -je vous prie... Je saurai fort bien... - -Elle fait bonne contenance, et ne baisse pas les yeux... Mais, soudain, -son ironie se brise dans un sanglot: - ---Voilà... oui... c'est fini... Je m'y attendais... Mais je ne pensais -pas que ce serait pour aujourd'hui... C'est fini!... Je vous ai aimé, -je me suis donnée à vous, sans calculer, sans raisonner sur le bien et -sur le mal, de tout mon cœur, et pour toujours... Et puis... j'ai eu -ce petit enfant... Rappelez-vous! comme vous aviez peur!... Et moi, je -ne voyais pas le danger, ni la honte... Je ne voyais que ça: un enfant -de vous!... Ah! j'ai tout supporté, tout, ce que vous savez et ce que -vous ne savez pas, les pires tortures de la chair et de l'âme, parce -que je me disais: «Je l'aimerai tant! Il me pardonnera de n'être que sa -maîtresse... Il voudra m'aider, me consoler... Et, même séparée de lui, -je ne serai plus seule...» Voilà ce que je me disais... Et maintenant... - ---Josanne! - -Il a un élan vers elle, aussitôt réprimé. Et, frappant le pavé de sa -canne, il jure entre ses dents: - ---C'est horrible, tout ça... J'ai passé une nuit atroce... J'ai cru -que je n'aurais pas le courage de venir... Tout ce que tu me dis, je -me le suis dit à moi-même... Je n'ai rien, rien à te reprocher... -Je t'estime, au fond, plus que tu ne penses, et je t'aime plus que -tu ne crois... Et ce n'est pas ta faute si nous n'avons pas eu de -bonheur... Je n'ai mis, dans ta vie, que le désordre, l'angoisse et la -souffrance... Peut-être ne suis-je qu'un lâche!... Mais je sens que ma -mère a raison: je ne suis pas fait pour cette existence; je ne peux -plus... - -Josanne comprend que la décision de Maurice est réfléchie, solide, -inébranlable. Discuter, gémir, à quoi bon? - -Elle dit seulement: - ---Notre fils? - -Maurice détourne les yeux. L'émotion le prend à la gorge; ses nerfs -vont le trahir... Il faut que cette scène finisse. Et pourtant il n'ose -pas s'en aller. Il voudrait dire une parole d'adieu, presque tendre, -qui rassurât sa conscience et qui ne l'engageât pas. Mais que dire à -cette femme blême, chancelante, et si pitoyable dans sa robe usée, -avec ce fardeau vulgaire qu'elle porte: le repas du ménage, la vie -du ménage, le boulet du ménage!... Comme tout cela est misérable, et -tragique, et navrant! - -Ils restent, un instant, muets, regardant l'herbe qui verdit les -pavés... Un vent tiède agite des branches fleuries, par-dessus le -mur de l'École normale... Une cloche sonne à la Congrégation du -Saint-Esprit. - -Des souvenirs se lèvent des arbres, des pierres, au rythme de la -cloche... Là, dans cette même rue, un soir d'hiver, sous la pluie, -Josanne et Maurice s'arrêtèrent pour unir leurs bouches. Le reflet -des réverbères tremblait dans les flaques. Une cloche tintait... Et -d'autres souvenirs, épars, surgissent: la villa de Bellevue... un matin -de neige, au Bois... la petite chambre avec ses rideaux de reps bleu -et sa pendule de bronze,--cinq ans d'un triste amour qui meurt!... - -Et soudain Josanne murmure: - ---Qu'est-ce que je vais devenir? - -Il ne répond pas. Il a cette pudeur de ne pas répondre des phrases -vaines... Ce qu'elle deviendra? il le sait: elle soignera son mari; -elle écrira des articles de mode; elle vivra une vie pauvre et -chétive... - -Il accepte qu'elle vive cette vie... La femme est faite pour le -dévouement... - -Et c'est fini. Josanne s'en va. Elle n'interroge plus, elle ne -regarde plus Maurice; elle s'en va lentement, la tête haute, le buste -raidi,--avec son lourd filet dans sa main droite. - - - - -VIII - - -La retraite sonna, très loin; des tambours battirent, saluant le beau -jour d'octobre qui mourait. - -Il mourait en pleine douceur. Il se fanait comme un jardin d'automne, -dans le parfum des feuilles mortes et du buis. Le ciel, au-dessus de -Chartres, restait clair, d'une froide lumière jaune; mais des nuages -ardoisés s'amassaient à l'horizon et déjà l'on sentait l'humide -fraîcheur qui monte de la rivière. La basse ville était noyée de -brouillard. - -Il n'y avait plus personne dans les ruelles déclives des vieux -quartiers, personne devant le parvis de Notre-Dame. Les promeneurs, les -touristes étaient partis. Maintenant, la cathédrale était seule sur la -place où sa grande ombre ne peut s'allonger tout entière. Elle était -seule, muette et parée comme une reine gothique en oraison; derrière -elle, les charmilles de l'Évêché tendaient leur tapisserie somptueuse -aux ramages d'or usés par le vent. Et, devant elle, et autour d'elle, -les très anciennes maisons, basses et pointues, semblaient prosternées. - -Une lampe s'alluma, au premier étage d'une petite bâtisse que précédait -un jardin clos de murs. La façade regardait le flanc gauche de la -cathédrale. Des lucarnes hérissaient le toit moussu qui se confondait -avec les toits compliqués d'une chapelle, d'un patronage et d'un -couvent. Le mur du jardin avait un réverbère à son angle et, sur sa -crête, des touffes d'un lierre luisant. Un judas grillé, une boîte aux -lettres, ornaient la porte cintrée, peinte en bleu. - -La lampe, à travers les rideaux blancs, faisait un point lumineux et -Josanne l'aperçut de l'autre bout de la place. Chaque soir, en revenant -de l'Institution Chantoiseau, où elle donnait des leçons,--en revenant -du cimetière,--elle voyait cette petite lueur qui l'appelait, qui lui -disait: - -«Tu n'es pas seule au monde...» - -Elle était veuve depuis cinq mois... Dans les premiers jours de mai, la -maladie de Pierre Valentin avait pris un caractère nouveau, avec des -crises aiguës:--les douleurs révélatrices du cancer.--Et le malheureux, -conscient de son état, n'avait plus eu qu'un désir,--un obstiné, un -aveugle désir de moribond:--quitter Paris, revenir à Chartres, mourir -dans la maison de ses parents, près de la vieille tante qui l'avait -reçu à sa naissance, et qui avait adopté son enfance orpheline... Les -médecins, consultés par Josanne, répondaient: «Accordez-lui cette joie -suprême. Il vivra quelques mois encore, un an peut-être, mais nous -ne pouvons rien pour lui, que le soulager un peu...» Mademoiselle -Miracle, accourue à Paris, disait: «Il y aura chez moi le gîte et la -pâtée pour tous... Quittez le _Monde féminin_, ma chère Josanne! Soyez -toute à notre pauvre malade...» Et Josanne avait consenti... - -Pierre était mort, dans ses bras. Il l'avait remerciée et bénie... Et -sitôt après les obsèques, elle s'était couchée, à son tour, épuisée, -anémiée, sombrant toute dans un chagrin muet et morne, où elle -n'éprouvait plus ni amour, ni mépris, ni colère, ni douleur,--rien que -l'étonnement de vivre... - -A peine rétablie, elle apprenait, par le journal, le mariage de Maurice -avec mademoiselle Gaussin-Lamberthier, «nièce du grand ingénieur». De -tout ce qu'elle avait aimé, il ne lui restait que son petit Claude. -Elle ne se demandait plus, comme naguère, si elle avait droit au -bonheur. Elle ne cherchait plus le sens de son devoir et la règle -de sa vie... Son devoir était tout simple maintenant; sa vie toute -droite... Souffrante encore, elle achèverait de rétablir ses forces -chez mademoiselle Miracle. Des leçons, dans un pensionnat, dans les -familles, lui permettaient de payer son entretien... Après?... Josanne -comptait bien revenir à Paris, retrouver son emploi... Mais les Foucart -l'avaient remplacée!... Ils la reprendraient peut-être. Cette hypothèse -désolait mademoiselle Miracle: l'excellente vieille fille souhaitait -garder Josanne et le petit, longtemps, toujours... - ---Pourquoi, disait-elle, ne pas vous fixer à Chartres, ouvrir une -petite école, élever votre enfant avec les enfants des autres? Je -suis honorablement connue dans la ville, et monsieur le curé de -Saint-Aignan, monsieur le chanoine Coulombs s'intéressent à notre -famille... Croyez-moi, ma petite Josanne: votre vie est ici, maintenant. - -Cette pensée révoltait Josanne. Elle préférait la lutte, les risques, -la fièvre de Paris au doux enlizement provincial. Elle n'avait pas -la vocation d'institutrice, et tous les enfants, sauf le sien, -l'ennuyaient. - -Mais, ce soir-là, ce morne soir, Josanne s'étonnait d'être presque -résignée, presque décidée à ce renoncement suprême. «Non pas -convaincue,--vaincue! pensait-elle. Le ressort de mon énergie est -brisé; je n'ai plus la volonté de vivre une vie personnelle. Je suis à -terre... Je ne me relèverai plus; je me traînerai. Et que ce soit ici -ou ailleurs, qu'importe?» - -Tout à l'heure, pendant le repas du soir, elle annoncerait sa -résolution à mademoiselle Miracle. - -«Paris... Que deviendrais-je à Paris?... Je n'ai plus d'amis: Pierre -les avait tous éloignés... Je n'ai pas d'argent. J'ai vendu mes pauvres -meubles. Comment subsister, en attendant un emploi? Ce serait la -misère, et la pire solitude... Non! je ne ferai pas cette folie; je -resterai...» - -Elle regarda la place, autour d'elle. L'ombre grise du soir submergeait -les façades à pignons, les toits bleuâtres et bruns, les arbres roux. -Mais la cathédrale, énorme et légère, s'affinait, s'élançait, offrant -à Dieu ses flèches inégales qui retenaient à leurs pointes un dernier -reflet de jour. L'ombre pourtant les enveloppa, des porches aux -galeries, et l'_Angelus_, colombe de crépuscule, descendit de la tour -la plus haute, à travers toute cette ombre, lentement... - -Alors, un par un, les réverbères piquèrent la nuit de points d'or. -Un facteur parut qui allait de porte en porte, tirant les sonnettes -rouillées, levant les marteaux. Et Josanne le rencontra, devant la -maison de mademoiselle Miracle. - ---Donnez-moi le courrier, dit-elle. - ---Il y a deux lettres et un journal. - -Le journal, c'était la _Semaine religieuse_. L'une des deux lettres -avait été envoyée au _Monde féminin_, puis renvoyée à la nouvelle -adresse de Josanne. L'autre lettre était de Foucart. - -Le facteur sonnait plus loin, au Patronage. Sous la clarté crue du -réverbère, Josanne lisait: - - «Chère madame, - - »En vous transmettant une lettre arrivée aujourd'hui, je vous - reproche, amicalement, de ne plus avoir donné de vos nouvelles au - _Monde féminin_. Que faites-vous encore à Chartres?... Si vous vous - ennuyez trop, envoyez-nous, de temps en temps, de petites chroniques - sur la vie de province. - - »Je ne vous promets pas que tout passera; mais, dans votre intérêt, - ne vous laissez pas oublier. - - »Signez, comme autrefois, «Josanne», tout court; cela fait bien. - - »Mes respects, - - »J. FOUCART.» - -Josanne n'en croyait pas ses yeux... Elle avait quitté les Foucart un -peu brusquement, et ils avaient blâmé sa résolution... On se boudait. -Et Foucart, tout à coup, lui faisait des avances discrètes!... - -Elle examina l'autre lettre, qui portait un timbre italien. L'écriture -de la suscription était haute, ferme, appuyée, et Josanne la voyait -pour la première fois. L'enveloppe déchirée, elle chercha la signature -et fit un «oh!» de surprise. - - »C'est à Florence, madame, et tout à fait par hasard que j'ai - feuilleté, dans un salon d'hôtel, de vieux numéros du _Monde - féminin_. Je viens de lire le charmant petit article que vous avez - consacré à _la Travailleuse_. - - »Ce gros livre, plein de chiffres et de statistiques, ne vous a pas - ennuyée, puisque vous l'avez lu, et compris, et spirituellement - présenté aux abonnés de votre _magazine_. Voilà un succès dont je ne - suis pas médiocrement fier. J'ai eu des lecteurs, quelquefois;--des - lectrices, jamais. Vous êtes la première, j'en suis sûr. Et si vous - n'êtes pas la dernière, mes contemporaines sauront, grâce à vous, que - j'existe et que je leur veux du bien... - - »Si c'est être «féministe», comme vous l'affirmez, je suis donc - «féministe».--Je n'aime pas beaucoup ce mot; on l'a collé comme une - étiquette provocatrice, sur des choses et des personnes étrangement - diverses... Madame Foucart est «féministe», et chacun sait combien - elle est généreuse pour ses collaboratrices! Il était «féministe» - aussi et militant, ce romancier qui réclamait la liberté de l'amour - et qui battait sa femme parce qu'elle avait souri à un voisin... Il - redevenait homme avec tous les instincts et tous les préjugés de - l'homme. - - »J'essaie d'être sans préjugés, madame Josanne, et j'ai, autant - et plus que vos féministes déclarés, un grand respect pour la - liberté des autres,--même quand ces «autres» sont des femmes. Je - leur reconnais exactement les mêmes droits que je revendique pour - moi-même, et, comme je ne suis ni docile, ni résigné, ni passif, - je m'intéresse à ces indépendantes, à ces «rebelles» qui sont mes - contemporaines. - - »Voilà une franche explication qui vient bien tard. Vous ne la - publierez pas; elle est pour vous seule, madame «Josanne», qui sans - doute n'êtes point «Josanne». C'est un pseudonyme, ce nom mystérieux - et charmant? Que j'en ai de regrets! - - »J'écris à Foucart,--un peu moins qu'un ami, un peu plus qu'un - camarade.--Je le prie de vous transmettre cette trop longue lettre - qui vous paraîtra peut-être bien ridicule, et je le félicite de vous - avoir pour collaboratrice. Ce Foucart ne connaît pas son bonheur! - - »Respectueusement, - - »NOEL DELYSLE.» - -Josanne avait lu, d'un trait, les quatre petites pages. Elle les -relisait, ligne par ligne. Et la lettre lui semblait plus amusante et -plus jolie. Elle y sentait de la curiosité, sans impertinence, et un -espoir, une promesse de sympathie, sous l'ironie légère des mots. - -Et cette sympathie d'un inconnu était bienfaisante pour Josanne, dès -le premier moment où elle s'exprimait. La lettre de Noël Delysle -expliquait la lettre de Foucart. Le directeur du _Monde féminin_ -s'était dit: - -«Tiens, tiens!... c'est vrai!... elle avait un gentil brin de plume, la -petite Valentin! Son article n'était pas bête du tout... Elle pourrait -peut-être nous envoyer des chroniques sur la province...» - -«Les petites causes!... pensa Josanne. Ce monsieur Delysle, sans le -savoir, m'a rendu plus facile la démarche que je n'osais tenter. Il -faudra que je le remercie. Cette lettre est charmante, vraiment.» - -Elle était flattée que M. Delysle se fût donné la peine de lui écrire, -à elle, l'obscure Josanne, autre chose que deux mots de politesse sur -une carte de visite. Et elle se rappelait les paroles de Foucart: «Un -grand garçon, brun comme un Arabe et froid comme un Anglais... Il a été -en mission au Canada...» - -Un sourire involontaire passa sur ses lèvres. Elle considéra la lettre, -le dessin et la signature... Le papier avait une vague odeur de -cigarette... Elle imagina un homme encore jeune, brun, aux yeux très -sombres... Il se promenait, la cigarette aux doigts, dans un paysage -florentin, et il pensait: - -«Cette «Josanne» a reçu ma lettre...» - -Elle était «Josanne» tout court, pour cet inconnu qui ne savait rien -d'elle, qui n'était pas sûr de connaître son véritable nom... - -Son imagination fantaisiste vagabonda... - -Puis Josanne haussa les épaules: - -«Il m'a oubliée, déjà, ce monsieur Delysle!... Que m'importe? Je ne le -verrai jamais...» - -Mais tout de même, depuis un instant, il faisait moins noir autour -d'elle. - - - - -IX - - ---Ma tante? - ---Eh bien? - ---Bonnes nouvelles! - -La chambre était froide et blanche, une de ces chambres qu'on voit -seulement en province chez les vieilles filles pieuses et dans les -presbytères campagnards. Le papier gris pâle, à fleurs, se décolore -sur les murailles; les fenêtres ont des rideaux de mousseline empesée; -un édredon colossal bombe la courtepointe du lit. Doucement, la -pendule d'albâtre agite entre ses colonnettes la petite abeille d'or -du balancier. On sent que ni le soleil ni l'amour n'ont jamais pénétré -dans ces chambres. - -Josanne, en passant le seuil, parut changer l'atmosphère autour d'elle. -Débarrassée de son chapeau, de son manteau, elle semblait plus grande, -plus mince, et son deuil la rajeunissait. - -Mademoiselle Miracle, assise au coin du feu, posa son tricot, enleva -ses lunettes, ce qui était chez elle un grand signe d'inquiétude. Elle -était comme la chambre, blanche et surannée avec douceur. Douce était -sa figure aux fines rides; douce, sa voix égale, un peu basse; doux, -les gestes de ses douces mains. Sa robe noire moulait une taille encore -svelte et parfaitement droite; ses cheveux de soie et d'argent, coiffés -à la mode du second Empire, lui faisaient une belle couronne de nattes -brillantes. Jamais demoiselle âgée et pieuse ne ressembla moins que -celle-ci à la traditionnelle vieille fille, aigrie par le célibat, -desséchée par la dévotion. Mademoiselle Miracle n'avait pas d'autre -manie que la manie pharmaceutique: elle composait des tisanes dont elle -tirait vanité; elle recueillait les recettes de médicaments mystérieux, -«remèdes de bonnes femmes», et elle avait pour les médecins la haine -secrète qu'ont les amateurs pour les professionnels... - -Elle dit: - ---Josanne, ma petite... - -Elle était inquiète. Ces nouvelles qu'annonçait Josanne, elle les -pressentait vaguement. - ---J'ai reçu une lettre de Foucart, oui, ma tante... Il me demande des -articles... sur la vie de province!... Je vais décrire monsieur le -chanoine et les dames Chantoiseau!... Où est Claude? - -Josanne souriait. Mademoiselle Miracle soupira: - ---Claude?... Il est en pénitence, sous la table... Il a baigné le chat -dans le pot à eau... Ce gamin-là ne sait qu'inventer... Ah! il ne -ressemble pas à son pauvre père! - -La jeune femme ressentit un petit choc. Elle rougit. - ---Claude!... - -Soulevant le tapis qui retombait autour de la table ronde, elle répéta: - ---Claude! - -Et elle attrapa l'enfant roulé en boule, les poings dans les yeux, les -cheveux sur le nez. Il commençait de pleurer, mais un mot de sa mère -arrêta le déluge: - ---Demande pardon à la tante! - -Claude murmura: - ---Pardon, tante... - -Et il ajouta: - ---Pardon au chat... - -Mademoiselle Miracle s'attendrit: - ---Voyez, Josanne, comme il a bon cœur!... - -Elle prit l'enfant sur ses genoux, pendant que Josanne préparait le -potage au lait et l'œuf à la coque qui composaient le souper de Claude. -Le petit ne voulait plus la quitter. Il n'avait pas faim; il n'aimait -pas l'œuf; il exigeait deux morceaux de sucre dans sa tasse. Josanne -intervint. Elle fit manger Claude, malgré ses protestations, puis elle -le déshabilla, le coucha dans la chambre voisine. Il s'endormit. - ---C'est un enfant difficile, mais il n'est pas méchant, et il vous -aime, dit-elle en revenant, comme pour excuser son fils. - -Elle savait que mademoiselle Miracle l'adorait; mais elle savait aussi -que le pauvre Claude était un intrus dans la maison, un neveu de -contrebande, et elle souffrait parfois de l'imposer. - ---C'est un enfant très nerveux, répondit la tante, et il faut -surveiller son régime. Le moindre changement à ses habitudes lui fait -du mal... Ces enfants de Paris... - ---Mais, ma tante, Claude est vigoureux! - ---En apparence... comme son père! - -Josanne se tut. - ---La nourriture est si mauvaise à Paris! continua mademoiselle Miracle. -C'est la ruine de l'estomac... Notre pauvre Pierre avait raison: -les marchands vous empoisonnent... Élever un enfant à Paris, c'est -abréger ses jours. Ici, les œufs sont frais, et le lait arrive pur de -la campagne... Madame Chantoiseau me disait hier encore: «Votre petit -neveu pousse à vue d'œil, et votre nièce a bien meilleure mine...» - -Josanne comprit l'allusion discrète, le conseil timide: mademoiselle -Miracle tâchait de les retenir, elle et l'enfant. - ---Si nous dînions, ma tante? dit-elle. Je crois que monsieur le -chanoine doit venir... - -Les deux femmes dînèrent, et, vers huit heures et demie, monsieur le -chanoine Coulombs arriva. - -C'était un brave prêtre, qui avait exactement l'âge de mademoiselle -Miracle. Faible de complexion et de caractère, il avait adopté les -goûts, les idées, les manies, jusqu'aux locutions de l'amie qu'il -voyait tous les jours depuis trente ans. On disait même qu'il avait -fini par lui ressembler et qu'il était plus vieille fille qu'elle. - -Le soin de sa fragile santé, le jardinage et l'archéologie occupaient -sa vie innocente. Sa conversation était toute pleine de recettes et -d'anecdotes. Fort dévot à Notre-Dame du Pilier, il parlait des druides, -premiers adorateurs de la Vierge noire, comme s'il les avait connus et -fréquentés, dans une familiarité tout ecclésiastique. - -Il s'assit, à sa place accoutumée, en face de mademoiselle Miracle, -et il conta le malheur survenu à sa gouvernante,--une honnête veuve -quinquagénaire dont la fille, demoiselle encore, avait promesse -d'enfant. - ---Une fille de trente ans, que tout le monde croyait vertueuse!... -Elle allait en journée chez des officiers, et c'est l'ordonnance -du capitaine Lefaurel, un Parisien, qui... La mère n'avait pas de -méfiance!... Rosa n'était plus une jeunesse... On doit être sage, à -trente ans! - ---C'est un âge dangereux, dit mademoiselle Miracle, qui n'était pas -prude. Je n'ai jamais fait de folies, Dieu merci! mais, si j'en avais -dû faire, c'eût été à trente ans, plutôt qu'à vingt... - ---Vous, ma tante! dit Josanne étonnée. - ---Il y a folies et folies, et je n'aurais pas... Mais, à trente ans, -j'ai eu, sans savoir pourquoi, une espèce de velléité de mariage... On -m'avait parlé d'un prétendant... Vous l'avez connu, mon prétendant, -vous, monsieur le chanoine!... C'était un zouave pontifical... un bel -homme qui avait une jambe de bois... Oh! la jambe de bois ne me faisait -pas peur, car ce qui me plaisait dans le mariage, ce n'était pas le -mari... et surtout ce mari-là!... Mais j'aurais voulu... - ---Quoi donc, ma tante? - ---J'aurais voulu avoir un petit enfant... J'avais Pierre, ton mari, -et je l'aimais bien, mais j'aurais voulu avoir un autre enfant... que -j'aurais fait moi-même... Je n'ai pas honte d'avouer ça... Au moment -décisif, le «oui» m'est resté dans le gosier: j'ai été lâche. Car, -après tout, le zouave n'était plus jeune; Dieu pouvait me refuser des -enfants et me conserver le mari... Il vit encore!... Et je ne regrette -rien, puisque Claude m'a faite grand'mère... - ---Ah! dit Josanne, en baisant la main de la vieille fille, quelle mère -délicieuse vous auriez été!... - ---J'ai eu mon heure de sottise, reprit mademoiselle Miracle en riant. -Cela m'a rendue indulgente aux folies des autres. J'ai grand'pitié des -filles de trente ans qu'assiège le «démon de midi», comme dit le curé -de ma paroisse... - ---Il ne faut pas juger autrui! dit le chanoine Coulombs. - ---Que celui qui est sans péché jette la première pierre aux -pécheresses!... Monsieur le chanoine, il faut aider Rosa. Le militaire -veut-il réparer sa faute?... Oui... Eh bien! de quoi se plaint-on? -Un peu plus tôt, un peu plus tard, le sacrement est toujours le -sacrement... Le bon Dieu ne regardera pas aux dates, quand on lui -offrira un chrétien de plus. - ---Vous parlez d'or, dit le chanoine. J'irai voir le capitaine Lefaurel, -pour hâter le mariage. - ---Et que Rosa songe à sa santé! - ---Elle n'est pas forte... - ---Ah! la santé... - ---C'est le premier de tous les biens, après la vertu... - ---Dieu me l'a refusé... - ---Et à moi... - ---Dame! à nos âges... - -Ils parlèrent de leurs maladies, de l'hiver précoce qu'ils -redoutaient; puis ils vantèrent des drogues, citèrent des cures -merveilleuses et déplorèrent l'ignorance des médecins. En contant -les maux de son corps, chacun s'attendrissait sur soi-même, taxait -l'autre d'exagération, et prenait pour l'écouter un air d'indifférence -complaisante... - -La lampe, sous son globe d'albâtre translucide, épandait une lueur -paisible. Le reflet du feu tremblait sur les lithographies des murs, -et, dans le coin de la cheminée, une bouilloire d'étain se mit à -chanter tout bas, sur la cendre chaude... - -Les deux vieillards causaient, face à face, dans leurs fauteuils -pareils. Josanne regardait la robe noire et la soutane noire, les têtes -vénérables aux cheveux de soie et d'argent. Elle pensait: - -«Ils se ressemblent, c'est vrai! Tous deux bons, simples et purs, -occupés de petites choses, contents de petits plaisirs...» - -Et elle regardait les choses, autour d'eux, ce cadre de province qui -leur seyait si bien!... Malgré sa bonne volonté, comme elle était -étrangère dans cette blanche maison, entre ces vieilles gens qu'elle -aimait et qui ignoraient tout d'elle!... - -Le chanoine expliquait: - ---Vous mettez une pincée de bourrache et puis l'eucalyptus... Si vous -mettiez l'eucalyptus d'abord, et, après, la bourrache, l'infusion -n'aurait pas le même goût. C'est la sœur Saint-Florent qui me l'a dit: -«La bourrache en second, monsieur le chanoine... C'est très important.» - -Accoudée au guéridon, Josanne feuilleta un album de photographies. Des -figures inconnues défilaient, des parents de Pierre qui étaient tous -morts: dames en crinoline, parées de longues boucles, qui glissent de -leur chignon sur leur épaule, messieurs à barbiches, petites filles -dont la jupe bouffante découvre le bord tuyauté d'un pantalon blanc; -petits garçons en vestes de velours appuyés sur des tables trop -sculptées, officiers d'Afrique au grand képi,--et monseigneur le comte -de Chambord, et le saint père Pie IX, et monsieur Thiers, «libérateur -du territoire...» Ces visages effacés avaient quelque chose de si -lointain, de si triste!... Et la photographie de Pierre, parmi les -autres, était comme une tombe neuve dans un cimetière... - -La jeune femme se rappela les mois de souffrance qui avaient précédé -la mort de son mari. Elle l'avait soigné, soutenu, consolé jusqu'à -la minute suprême. Par sa présence fidèle et tendre, elle lui avait -adouci le cruel passage. Non, Josanne ne se mentait pas à elle-même en -disant qu'elle eût donné sa vie pour sauver Pierre. Sa douleur n'était -pas hypocrite,--cette douleur qui avait absorbé, anéanti l'autre -chagrin.--L'ombre de Pierre, évoquée dans ses rêves, n'était pas un -fantôme irrité. Pourtant, il y avait des heures où le souvenir de -Maurice faisait mal à Josanne. Elle prévoyait qu'un temps viendrait, -peut-être, où les souvenirs réveillés mordraient son cœur et sa -chair... Son indifférence actuelle était une léthargie passagère, et -non pas la guérison. - -Sa pensée erra... Elle se représenta Maurice marié, vivant avec une -autre femme, dans une maison où elle, Josanne, n'entrerait jamais; -Maurice tenant sur ses genoux un enfant qui était le frère de Claude... - -Ces images demeuraient artificielles, irréelles. Josanne n'en souffrait -pas. Elle les créait par un effort volontaire, comme on tâche parfois -d'imaginer les pays inconnus, les siècles passés, les temps à venir, la -mort... Et cette impuissance à sentir la rassurait... - - - - -X - - - «Monsieur, - - »Votre lettre, si gracieuse et si encourageante, m'est parvenue hier - seulement, à Chartres, chez une vieille parente dont l'hospitalité m'a - été douce après un deuil cruel. - - »Il y a six mois que j'ai quitté Paris et rompu toutes attaches avec - le _Monde féminin_. Est-ce bien moi qui ai fait cet article sur _la - Travailleuse_?... Je n'en suis plus très certaine... Tant et tant de - choses m'ont fait oublier ma vie d'autrefois, la besogne maussade - que M. Foucart m'imposait, les bonnes chances trop rares qui me - permettaient d'écrire, dans un petit coin du journal, mon humble - pensée!... - - »Que cette pensée--exprimée naïvement--ait rencontré la vôtre, j'en - suis très flattée, et d'autant plus flattée que je ne suis pas une - femme de lettres. Mon article était, presque, un début... Je sentais, - en l'écrivant, mon inexpérience. Mais, si les maladresses de la forme - gênaient l'expression du sentiment, le sentiment était sincère, et - j'ose dire qu'il pouvait vous intéresser, parce qu'il n'était pas - personnel: j'ai dit ce que beaucoup de femmes pensent--ou ce qu'elles - penseraient, si elles étaient, toutes, des travailleuses.--Et que - vous vous déclariez féministe ou non, il n'importe, puisque vous - l'êtes, de fait... Cela devrait suffire à vous attirer des lectrices. - Mais ne vous étonnez pas si je souhaite que vous ayez surtout des - lecteurs! Puissiez-vous les rendre plus justes--je ne dis pas plus - indulgents--pour la femme. - - »Hier matin, j'étais bien loin du féminisme, et je vous avouerai que la - «rebelle», inclinait à la résignation. Oui, je me décidais presque à ne - plus quitter Chartres, à ouvrir une petite école, bien que le métier - d'institutrice ne me plût qu'à moitié. Mais j'ai reçu, en même temps - que la vôtre, une lettre de M. Foucart. Dois-je attribuer au hasard ou - à votre intervention la bienveillance imprévue de mon ancien directeur? - - »Je n'hésite pas... Je connais M. Foucart. Il est sensible aux - jugements d'autrui, et sans doute il pense, à cette heure, tout le bien - qu'on lui a dit de moi. - - »Il me semble, monsieur, que je ne dois pas vous laisser ignorer ces - choses, et ce serait fort mal à moi de ne pas vous remercier. - - »JOSANNE VALENTIN.» - - - «Je connais Chartres, madame... Je connais la place où vous demeurez... - Quand j'ai lu votre lettre, tout à l'heure, dans la rue, appuyé contre - la grille du Baptistère, j'ai vu, tout à coup, une vieille ville, une - petite maison, une cathédrale dressée, avec ses flèches différentes, et - son beau toit de cuivre vert, l'automne qui vient, le jour qui s'en va, - et, sur toutes ces choses, la douceur de France... - - »J'ai vu cela; puis j'ai relu votre lettre, et la vision s'est effacée, - parce que j'ai essayé de vous voir, _vous_. Une âme est plus émouvante - qu'un paysage, et il me semblait que je devinais la vôtre, jeune, - grave, douce, énergique, une âme de France, elle aussi.--Ce n'était pas - vous offenser par une curiosité vaine, puisque j'avais eu, de votre - aveu, une petite part au changement de vos projets, et que cela me - donnait l'ombre d'un droit, l'ombre d'une responsabilité, dont j'étais - tout ému et tout fier... Vraiment, madame, je ne prévoyais pas que _la - Travailleuse_ me procurerait ce plaisir-là... - - »Il serait bien gâté, si je devais vous le taire. Je l'exprime donc, - comme je le sens, et je vous demande, à titre de confrère,--je n'ose - dire à titre d'ami,--la permission de vous donner un conseil. Allez - à Paris; voyez Foucart. S'il ne persiste point dans ses bonnes - dispositions, avertissez-moi: je pourrai très probablement vous - introduire soit à _Femina_, soit à la _Vie heureuse_. - - »Disposez donc de moi, madame, en toute simplicité, et recevez mes très - respectueux hommages. - - »NOEL DELYSLE.» - - - «Monsieur, - - »J'ai rassemblé tout mon courage: je suis allée à Paris; j'ai vu - Foucart. Brusquement, roidement, il m'a dit: - - »--Je ne vais pas remercier une collaboratrice pour vous faire - plaisir, mais, puisque vous voulez écrire un peu proprement (_sic_), je - vous colle au reportage. - - »Cette phrase, où vous reconnaîtrez le style de M. Foucart, a décidé de - mon destin. Je quitte Chartres. Ma bonne tante gardera près d'elle mon - petit garçon. Et moi, j'irai interviewer les gens célèbres. - - »Je vous avoue que cela me fait peur,--très peur,--moins que les - austères joies de l'enseignement,--moins que la vie de province... - - »De la chambre où je vous écris, j'aperçois le porche latéral de - Notre-Dame, sa rose flamboyante, ses statues couronnées, et son - «beau toit de cuivre vert», où luit un reflet de lune. Vous aimez ce - paysage?... Moi, je n'ai pas pu l'aimer. Il s'associe, dans ma pensée, - à trop de deuil et de tristesse. C'est là, pourtant, que votre franche - et bonne sympathie est venue vers moi, comme un heureux présage. Merci - encore, et de tout cœur. - - »JOSANNE VALENTIN.» - - - - -XI - - -Mademoiselle Bon, rédactrice en chef de l'_Assistance féminine_, arriva -un peu trop tôt chez Josanne, le matin du 1er janvier: elles avaient -résolu de déjeuner ensemble avant d'aller à Auteuil visiter la «Villa -Bleue», refuge pour les filles-mères. - -La vieille demoiselle suivit l'allée humide et noire, monta l'escalier -plus noir encore, où la concierge tapie dans un coin de l'entresol, -surveillait les locataires comme une araignée guette les mouches. Le -gaz parcimonieux clignotait. Une voix chanta: - - Vous êtes si jolie... - -«C'est plein d'artistes! pensa mademoiselle Bon. Le quartier veut ça: -l'École des Beaux-Arts est toute proche...» - -Elle s'attendrit sur le sort de Josanne, obligée de subir ces -voisinages. Puis elle évoqua l'affreux destin des modèles voués par -la misère à l'impudeur. Car mademoiselle Bon étendait sa bonté sur -toute l'humanité féminine exploitée et corrompue par l'homme. Elle -vivait parmi les tristes passagères des asiles, des refuges, des -maternités, parmi les vieilles incurables, les enfants abandonnés, les -filles-mères, les libérées de Saint-Lazare. Elle passait en ce monde, -faisant le bien et dénonçant le mal, sincère, touchante et ridicule -avec ses éternels lainages noirs et ses crêpes couleurs de rat, ses -gants reprisés, sa rotonde doublée de lapin, sa figure de bonne sans -place, chétive et craintive. Une capote, où se mêlaient des raisins -noirs, du jais, des plumes et de la guipure, découvrait son front bombé -à la flamande, et ses deux petits bandeaux bien tirés, bien lisses, -rayés par le peigne et qui semblaient peints sur la peau. - -Au _Monde féminin_, mademoiselle Bon tenait la rubrique des Œuvres. On -la cachait dans un bureau obscur, au bout d'un couloir où les abonnés -n'eussent jamais pu la découvrir. On l'estimait, on l'employait, mais -on ne l'avouait pas. Son inélégance était une tare. - -Au troisième étage, une porte s'ouvrit, démasquant un coin d'atelier, -un lit défait, un jeune homme couché dans le lit et une petite drôlesse -brune, en jupon court et en chemise, un broc à la main: elle allait -chercher de l'eau à la fontaine du palier. Ce spectacle de débauche -affligea mademoiselle Bon. Elle eut un regard de pitié pour la -fillette, et, pour le jeune homme, un regard de mépris. Et elle gravit -le quatrième étage. - -Josanne habitait là, depuis cinq semaines. - ---Je ne suis pas prête, dit-elle en accueillant son amie dans la sombre -salle à manger, dont elle avait fait une antichambre. Non, n'entrez -pas là: c'est la cuisine, toute petite et toute vilaine, mais qui ne -sert presque jamais. Je mange au restaurant: c'est plus commode et -moins triste... Venez... C'est ici le salon et, en même temps, c'est -une chambre, et la pièce à côté, toute claire, est mon cabinet de -toilette... J'y mettrai plus tard mon petit garçon. - -Elle tira le voile indien suspendu à une barre de cuivre, devant -l'unique fenêtre de la chambre. Par-dessus les «mystères» de -mousseline, mademoiselle Bon admira la vue des quais, du Pont-Neuf au -pont Saint-Michel, la Seine verdâtre couverte de péniches, les arbres -inclinés, le lourd Palais de Justice, en face, avec son escalier blanc; -à gauche, les toits violets du Louvre; à droite, Notre-Dame, grise, -dans le ciel gris... - ---C'est très joli, dit la vieille fille, sans conviction, mais il y a -trop de bruit: les omnibus, les bateaux... J'aime mieux le dedans que -le dehors. - -Elle s'assit sur le petit divan qui servait de lit à Josanne. La -chambre-salon était haute, longue, avec des placards à boiseries -blanches, un carrelage dissimulé par des nattes japonaises, et, sur les -murailles, un papier uni, d'un vert très doux. Deux fauteuils de jonc, -une table à écrire, une étagère bibliothèque, une commode vermoulue en -bois de rose, un bassin de cuivre plein de chardons azurés, un vase -de grès jaune où des «monnaies du pape» faisaient jouer la lumière -sur leurs piécettes d'argent, des photographies, quelques plâtres, -amusaient les yeux par des formes, des couleurs, des images simples et -charmantes. - ---Comme c'est bien «femme», tout ça! dit mademoiselle Bon, qui n'était -pas une bête. Je suis allée chez Flory, qui vit seule, comme vous: eh -bien, chez Flory, malgré tout le blanc des murs et des meubles, et les -stores de dentelle, et les bibelots, ça sent l'homme... - -Josanne dit, d'un accent gamin: - ---Je vous crois!... - -Elle mit son chapeau, une toque plissée, en mousseline de soie noire, -toute neuve. Mademoiselle Bon, un peu choquée, demanda: - ---Vous ne portez plus le voile de crêpe? - ---Je ne peux plus: Foucart ne veut pas... Vous savez qu'il me trouve -trop... trop peu... enfin, je n'ai pas le chic de Flory... Et, avec le -métier que je fais maintenant, il ne m'est pas permis d'avoir l'air -triste. - -Elle fronçait les sourcils et serrait entre ses dents la longue épingle -à tête noire. - ---Voilà!... Monsieur Isidore Foucart, notre patron, me fait appeler, -l'autre jour: «Ma petite Valentin (il ne peut pas dire: «Madame»), je -connais les usages et je respecte vos sentiments; mais, tout de même, -ce grand crêpe, ça ne va pas pour le métier.» Je me récrie. Il reprend: -«Je ne veux pas vous faire de la peine: vous êtes très gentille; vous -avez du mérite..., mais comprenez bien... Ces gens chez qui vous -allez, pour vos articles, ils ont généralement des raisons d'être -contents... C'est un monsieur dont la pièce a réussi, un philanthrope -qu'on a décoré, une jolie femme qui a fait son petit roman, comme -tout le monde... Votre crêpe, ça les gêne... Ça met du noir dans -l'_interview_... On n'ose pas rire avec vous, et vous dire les choses -gaies, les mots drôles qu'on dit à Flory et qui réjouissent le -public... Et si vous allez voir des gens tristes, des veuves de grands -hommes, par exemple, ou des victimes d'une catastrophe, c'est pire: ce -deuil, ça a l'air d'une allusion; on croit que le _Monde féminin_ vous -a choisie exprès... Il ne faut pas manquer de tact... Il faut que nous -restions Parisiens, en toutes circonstances... Ma petite Valentin, je -vous parle en ami... Tâchez d'avoir le deuil discret, un petit deuil -qu'on ne remarque pas... Du drap, de la mousseline de soie mate... -C'est très convenable et pas funèbre...» - -Mademoiselle Bon dit naïvement: - ---Mais je suis en deuil, moi aussi... de papa... et M. Foucart ne m'a -jamais rien dit de pareil. - -Josanne arrangea son col empesé, d'un blanc brillant, cravaté de satin -noir. Elle noua sa voilette, enfila son boléro et chercha son boa de -Mongolie. Mademoiselle Bon la contemplait: - ---Comme vous êtes jeune!... Tout de même, je regrette, pour vous, que -vous ne portiez plus le grand voile. - ---Ça m'allait mieux? - ---Oh! non... Mais cela vous donnait de la gravité, de l'austérité!... -C'était... une défense morale... - ---Contre les galanteries?... Oh! ma chère, si vous saviez... - -Elle haussa les épaules. Ses prunelles bleues foncèrent. - ---La seule défense véritable, la seule efficace, elle est en nous... -Et elle est en moi, par ce sentiment de méfiance... de mépris... -que j'ai pour les hommes... pour tous les hommes... J'ai conquis ma -liberté, ma chère amie. Je la savoure... Être seule, ne dépendre que de -moi, élever mon fils et me moquer du reste! C'est presque le bonheur... -Là, je suis prête. Passez devant. - - -Les deux femmes allèrent déjeuner chez Mariette, rue Danton. - -Mariette, ancien modèle qui avait prospéré, tenait un petit restaurant -économique, où fréquentaient des étudiants, des étrangères, des savants -et des professeurs pauvres et beaucoup d'élèves des Beaux-Arts. Un -architecte avait décoré les salles dans un style vaguement norvégien, -avec des bois clairs et cirés, des faïences vives, des cuivres courbes -et brillants. Les tables s'égayaient de nappes à carreaux rouges. Les -bonnes étaient gentilles, sous le tablier anglais et le papillon de -dentelle posé dans leurs cheveux. Après cinq ou six repas, les dîneurs -liaient connaissance, adoptaient un coin, formaient des bandes... Il -y avait, sous un nuage de fumée, la bande des Russes, presque tous -physiologistes ou médecins,--qui mâchaient doucement dans leurs barbes -les mots de «Révolution... prolétariat... avenir...»,--la bande des -artistes,--feutres mous, pantalons de velours, gestes descriptifs,--qui -se chamaillaient à propos de femmes et se rejetaient les uns aux autres -des phrases de toutes les couleurs.--Il y avait les étudiants en -lettres, petites gloires de petites revues, et les professeurs, myopes -et distraits, l'œil pensif derrière le lorgnon, qui ne savaient où -mettre leur serviette de cuir gonflée de copies... - -Ces clients habituels de Mariette avaient un air de famille. De même -qu'on reconnaît les bureaucrates, les «calicots», les gens d'affaires -et les gens du monde, on reconnaît, à certains détails du vêtement, de -l'attitude et de la physionomie, les types ordinaires du «prolétariat -intellectuel»: c'est telle coupe de barbe un peu démodée, des cheveux -taillés en brosse ou laissés trop longs, une manière de parler, de -gesticuler, de nouer la cravate et de porter le binocle... Et si -l'on voyait chez Mariette, parmi de charmantes figures adolescentes, -beaucoup d'autres figures creusées, rageuses et bilieuses, des crânes -chauves, des bouches amères, de grands corps déjetés et mal nourris, on -y voyait moins que partout ailleurs les visages sans caractère, d'une -correcte banalité, les faces ovines ou bovines, les yeux qui ne voient -rien, et n'expriment aucune pensée... - -Les femmes, qui venaient là en grand nombre, étaient presque toutes -des étrangères, étudiantes ou artistes pensionnées par leur famille, -et qui vivaient parfois par groupes dans le même atelier. Quelques -Russes avaient des cheveux coupés, des feutres masculins et des -lunettes. Les Scandinaves et les Allemandes, fortes Valkyries aux -tresses blondes, préféraient le costume «réforme»,--long paletot et -robe à taille courte sur le corset-brassière.--Parfois, des «esthètes» -surgissaient, peintresses américaines ou modèles de Montparnasse -travesties en Béatrices par la fantaisie d'un amant; et les dîneurs -s'effaraient devant les béguins à paillettes, les manches à crevés, -les simarres florentines taillées dans un velours de coton... Une -belle fille, au mois d'août, risqua les sandales et le péplum. Mais la -mode passait de ces mascarades. De plus en plus, les habituées de chez -Mariette adoptaient la robe «tailleur», la chemisette, le petit chapeau -tricorne ou canotier. Elles étaient jeunes. Quelques-unes, jolies, -flirtaient avec leurs voisins de table... Elles changeaient de place, -quelquefois: c'était un signe qui ne trompait personne. Deux ou trois -se marièrent... D'autres s'amusèrent aux camaraderies amoureuses. Et -souvent de beaux yeux pleurèrent sur les petits cahiers de notes et les -manuels. - -Josanne, déjeunant au hasard de ses courses professionnelles, n'allait -guère chez Mariette que le soir. Elle trouvait, à sa table accoutumée, -une Allemande, mademoiselle Müller, qui s'intéressait au mouvement -féministe, une petite dactylographe très maigre qui ne mangeait jamais -de dessert--sauf le dimanche--et dînait d'un seul plat,--le plus -lourd et le plus «garni». Il y avait encore un Russe, botaniste et -socialiste, le meilleur homme du monde, qui collaborait à la _Revue -d'agriculture coloniale_. C'étaient de braves gens, et Josanne, près -d'eux, se sentait moins seule. - -Ce matin du premier janvier, elle s'étonna de voir le restaurant -presque vide. - ---C'est étrange! dit-elle à mademoiselle Bon; il n'y a personne dans -cette salle... Allons à côté, ce sera plus gai. - -Une bonne l'entendit: - ---A côté, madame, c'est la même chose... - ---Pourquoi? - ---Parce que c'est le premier de l'an... Ceux qui ont des familles vont -dans leurs familles; ceux qui ont des amis vont chez leurs amis... - -Josanne regarda la demi-douzaine de femmes et d'hommes qui -déjeunaient, sans gaieté, à des tables différentes: un rapin, un vieux -professeur,--prêtre défroqué, disait la légende;--une institutrice -entre deux âges, une Américaine et un Finlandais. - -«Voilà! il n'y a ici que des isolés, des épaves...», pensa-t-elle. Et -elle se rappela les anciens «premiers de l'an...» Elle revit son père, -sa mère, qui étaient, eux aussi, des «prolétaires intellectuels», mais -qui avaient un foyer tiède et joyeux... Elle entendit leurs voix, qui -l'appelaient: «Petite!... viens chercher tes étrennes...» Josanne avait -des étrennes, dans ce temps-là... Son mari, l'année précédente, avait -couru les magasins, en cachette, pour lui faire la surprise de ce boa -qu'elle portait... Elle songea: - -«Pauvre garçon!...» - -Les yeux brouillés de larmes, elle s'absorbait dans la contemplation du -menu. Mademoiselle Bon demanda: - ---A quoi rêvez-vous, chère amie? - ---Je pense à mes parents et à mon mari, qui sont morts... à mon fils -qui est loin de moi... Jamais, jamais aucune année de ma vie n'a -commencé dans la solitude... Et cela me fait du chagrin... - ---Moi aussi, je suis seule, dit mademoiselle Bon, depuis que papa est -mort... Il était bien vieux, papa! Il n'avait plus toute sa tête, mais -je l'aimais comme mon enfant... Maintenant, je n'ai plus personne. -C'est dur, quelquefois... Alors, quand je suis triste, je vais chez -une amie qui dirige un asile de vieillards, et je cause avec les -pensionnaires... Je leur apporte du tabac, des journaux... Et ça me -console... Ça me rappelle papa... - -Après un silence, elle ajouta: - ---Vous, Josanne, vous avez un fils. C'est un grand bonheur... Vous -travaillez pour lui... - ---Pour lui et pour moi... Vous connaissez mon ambition maternelle: -mais, en quittant Chartres, je ne pensais pas qu'à mon fils. Je voulais -refaire ma vie, m'instruire, me développer, essayer toutes mes forces, -maintenant que je suis libre... Tout à l'heure, je vous disais ma -joie, mon orgueil, et j'étais sincère... La liberté!... Je ne savais -pas ce que c'était. Mariée toute jeune, j'avais passé de la tutelle de -mes parents à la tutelle de mon mari; puis, écrasée de charges et de -devoirs, je n'avais eu que les tracas d'une illusoire indépendance. -Il me fallait penser aux autres, agir pour les autres, vivre pour -les autres... Et j'enviais parfois celles qui sont libres, de leurs -sentiments et de leurs actes, de leur corps et de leur cœur!... - ---Et maintenant? - ---Maintenant que je suis libre, je suis désorientée, mal à l'aise... -Quelque chose me manque... Il y a tant de contradictions en nous!... - -Sur le crâne de mademoiselle Bon, le chapeau de dentelle et de raisins -noirs parut se hérisser: - ---Votre âme, dit-elle d'un ton surpris et douloureux, votre âme a gardé -le pli de la servitude... - - - - -XII - - -La Villa Bleue était une bâtisse neuve, aux murs trop minces, et qui -semblait posée comme un joujou dans un terrain vague du bas Auteuil. -Le jardin était neuf comme la maison: on y remarquait d'innombrables -fusains aux feuilles vernies, quatre marronniers de deux mètres -cinquante, et une centaine de piquets qui seraient des arbres vers 1925. - -Vainement, l'architecte avait prodigué les plaques de faïence et les -briques vernies: la Villa Bleue ne s'égayait pas. Elle faisait froid -aux yeux, toute nue dans ce jardin d'échalas et de cailloux, sous le -ciel gris et le vent humide. - -Josanne et mademoiselle Bon se présentèrent au nom du _Monde féminin_. -La Villa Bleue était une fondation particulière, subventionnée par des -femmes de la riche bourgeoisie, et l'on pouvait en parler discrètement, -décemment... Déjà le photographe du _magazine_ avait composé de beaux -groupes avec la fondatrice, la directrice et les dames du Comité,--puis -la doctoresse, la pharmacienne et les infirmières; et les pensionnaires -enfin, qu'il avait fait asseoir, dans une pose calculée pour atténuer -leurs ventres. - ---Ça, c'est mon triomphe! avait-il dit à Foucart. Il n'y en a pas une -seule qui ait vraiment l'air d'être enceinte!... J'ai mis les plus -grosses et les plus laides tout au fond, et devant, rien que des jeunes -et gentilles... C'est charmant! - -A Josanne aussi, Foucart avait recommandé d'«atténuer les ventres»: - ---Songez que votre article sera lu par des jeunes filles. Il faut -qu'elles puissent n'y comprendre rien... - -Madame Platel, la directrice, une femme jeune encore, grave, douce, -avec de beaux yeux désabusés, reçut Josanne et mademoiselle Bon dans -son bureau. Elle leur expliqua les origines de l'œuvre et le mode de -fonctionnement. - ---Nous recevons trente filles, à toute époque de la grossesse, et nous -les gardons jusqu'aux premiers symptômes de l'accouchement. Alors, une -voiture d'ambulance, toujours prête, les transporte à la Maternité -ou à la Clinique... En cas d'accident, notre doctoresse-accoucheuse -leur donne des soins, et nous avons une petite _nursery_ tout -aménagée... Bien entendu, nous connaissons le nom et l'état civil de -nos pensionnaires, mais elles sont assurées de notre discrétion, et les -infirmières, les surveillantes même, les désignent par des numéros... -Pendant leur séjour ici, nous les employons à des ouvrages de couture -qui leur sont payés, intégralement, à leur départ... Et nous essayons -aussi de les moraliser, d'éveiller en elles le sentiment maternel. Ces -dames du Comité leur font des lectures, de petites conférences... - ---C'est admirable, dit Josanne. Et le résultat?... - ---Ah! le résultat!... Certes, notre influence est bienfaisante. Nos -hospitalisées s'améliorent au physique et au moral. Elles déclarent, -toutes, qu'elles élèveront leur enfant... Mais à la Clinique, à -la Maternité, elles subissent de fâcheux voisinages... D'autres -femmes,--des aînées,--leur donnent de mauvais conseils: «Vous êtes -jeune. Vous trouverez quelqu'un... Faut pas vous embarrasser d'un -enfant... Moi, j'ai mis tous mes gosses à l'Assistance...» Et la mère, -qui n'a pas eu le temps d'être vraiment mère, se laisse persuader... - ---Souvent? - ---Trop souvent. On dit que les philanthropes sont philanthropes parce -qu'ils sont optimistes! C'est une idée bien naïve... Les personnes -qui se vouent au soulagement des malheureux connaissent bientôt, -par une expérience quotidienne, les vices, les tares, les laideurs -de l'humanité... Ce n'est pas pour eux, c'est malgré eux qu'il faut -aimer les misérables... Les gens qui font le bien doivent perdre leurs -illusions, s'ils veulent persévérer. Les optimistes, les enthousiastes, -vite déçus, se découragent... - -Mademoiselle Bon dit à regret: - ---Oui, vous avez raison... On se lasserait peut-être de la charité, si -l'on n'avait pas la certitude qu'elle est une œuvre de réparation, une -forme de la justice... - ---Ces filles que vous allez voir, reprit madame Platel, vous étonneront -par leur insouciance... Séduites, lâchées, honnies, ramassées dans -la rue, elles sont gaies... Elles évitent de penser à l'avenir; le -présent les rassure. Vivant ensemble, elles redeviennent petites -filles et s'amusent de tout. La fête que nous leur donnons aujourd'hui -occupe, depuis un mois, toutes leurs pensées... Une d'elles, ce -matin, m'arrêtait dans l'escalier: «Madame, vrai qu'on aura de la -brioche?--Oui.--Ah! veine!...» Elle dansait de plaisir, malgré son -ventre... Et si vous connaissiez son histoire!... Une fille de dix-neuf -ans, laide, rousse, grêlée, boiteuse, naguère en service chez un -marchand de vins, à Javel... On nous l'a envoyée presque mourante de -faim, bleue de coups, en guenilles, et elle a répondu à ma première -question: «Le père de mon enfant!... J' sais t'y, moi, j' sais -t'y?...--Mais enfin...--Ah! j'ai ben une _doutance_ sur un monsieur -Camille!...» - ---Il y a beaucoup de domestiques parmi vos pensionnaires? demanda -Josanne. - ---Oui, beaucoup: de petites bonnes, victimes du sixième étage... Mais -nous avons aussi des ouvrières, des demoiselles de magasin, jusqu'à des -institutrices!... Certaines sont restées pures de cœur,--celles qui -furent vraiment surprises par l'agression de l'homme, ou qui cédèrent -par amour.--Il y a des infortunes si poignantes!... Ah! mesdames, -dites-le, écrivez-le, criez-le; on n'aura jamais trop pitié de la -femme... Si bas qu'elle tombe, l'homme est, presque toujours, l'artisan -responsable de sa déchéance... - ---Pourquoi les femmes qui ont du talent, un nom, un public, et qui -écrivent de beaux livres, ne défendent-elles pas mieux les autres -femmes? dit mademoiselle Bon. Les gens du monde, les bourgeois, ne -lisent guère l'_Assistance féminine_, et ce n'est pas dans le _Monde -féminin_ que Josanne pourra exprimer, sincèrement, ses opinions... -Monsieur Foucart exige que la charité soit discrète, la misère voilée, -et que la douleur et la mort mêmes gardent un «petit air parisien». - -Madame Platel proposa de visiter la maison, avant la fête. On parcourut -les dortoirs tout blancs, le réfectoire aux tables parallèles, -l'infirmerie, les cuisines, et la grande salle commune où les -pensionnaires attendaient. - -Elles étaient trente, assises sur des chaises de paille, comme -à l'église. L'uniforme de _pilou_ brun--casaque droite et jupe -foncée--accusait la disgrâce de leur corps, et les bonnets étaient d'un -blanc trop cru sur les fronts jaunâtres, comme frottés de terre... -Ainsi vêtues, ainsi rangées, elles semblaient n'être plus des femmes, -mais des femelles, un lamentable bétail féminin. Et il fallait les -regarder longtemps pour distinguer quelques traces de beauté sous la -dure lumière hivernale, impitoyable aux visages flétris. - ---Numéro Neuf? disait la directrice. Je ne vois pas le numéro Neuf... -Elle n'est pas à l'infirmerie? - ---Non, m'ame, répondirent plusieurs voix: elle est là, dans le coin... - -Une surveillante appelait: - ---Madame Neuf!... On ne vous mangera pas, madame Neuf! - -Les têtes se tournaient vers une fille assise dans un angle de la -salle, sur un tabouret bas. Elle avait les coudes sur les genoux, les -mains dans les cheveux, et sa grossesse, avancée déjà, la faisait -paraître difforme. - ---Elle a pas voulu qu'on la tire en photographie!... Elle dit qu'elle -veut remonter, que la fête, ça l'amuse pas... - -Une des femmes se mit à rire. Une autre murmura: - ---En v'là des manières!... T'as pas fini?... - ---Chut! dit madame Platel, madame Neuf fera comme il lui plaira... -Mais je vois monsieur Bonnafous qui arrive... Il est dans le jardin... -Allons, mesdames, un peu de silence! monsieur Bonnafous est une -célébrité... Il a fait des tours devant la reine Victoria, devant -le Pape!... Oui, mesdames, il a fait rire le Pape!... Tenez-vous -convenablement... Vous ne voudriez point offenser monsieur Bonnafous -par votre bavardage... - -Elle débitait ce petit discours d'un ton plaisant et doux, sans que -changeât l'expression de ses yeux tristes, et elle allait, de droite à -gauche, imposant l'ordre et le silence. Les femmes frémirent de plaisir -quand, sur l'estrade improvisée, parut M. Bonnafous, léger comme un -maître de danse, la moustache cirée, l'œil câlin. - -Il était en frac. Il ressemblait aux messieurs des gravures de mode. Sa -voix était suave, ses mains blanches. Il annonçait: - ---Suivez-moi bien, mesdames!... suivez-moi bien!... Je prends la boule -d'une main, comme ceci... Et, de l'autre main, je prends mon chapeau. -Vous me suivez, mesdames? - -Elles le suivaient:--il était si beau!...--Les boules passaient, les -cartes filaient: et du chapeau luisant sortaient, par douzaines, les -rubans tricolores et les pièces de cent sous... Et les petites bonnes, -les ouvrières, toutes peines oubliées, la bouche entr'ouverte et les -yeux ronds, contemplaient ce M. Bonnafous qui avait fait rire le Pape! - ---Elles l'admirent, dit Josanne à madame Platel, moins pour son talent -que pour son beau physique... Elles reconnaissent en lui leur idéal: le -monsieur bien mis, distingué, et qui sait «causer aux femmes»... Voyez -leurs yeux émus d'amour! Chacune croit retrouver en monsieur Bonnafous -un trait de l'amant qui l'a perdue. - -Elle parlait avec un accent d'ironie et d'âpreté qui choqua madame -Platel: - ---Comme vous êtes sévère!... Oui, monsieur Bonnafous représente un -idéal médiocre, mais on a l'idéal qu'on peut avoir, et c'est déjà très -joli d'en avoir un. La fille qui avait une «doutance» sur un monsieur -Camille n'avait pas d'idéal, soyez-en persuadée... Femmes du monde ou -filles du peuple, nous nous prenons toutes au charme d'un regard, au -son d'une voix, à des mots tendres... et nous croyons que c'est le -grand amour... - -Ses beaux yeux désabusés regardaient bien loin en arrière, dans ses -souvenirs... Elle posa sa main sur la main de Josanne. - ---C'est le mirage de l'amour, vous le savez bien, chère madame... Et -pour ce mirage, on souffre, on meurt... Quelquefois l'amour, le vrai, -traverse notre vie, et le mirage se dissipe... mais il est trop tard... -On est vieille... Et l'on n'a aimé que des apparences, des mots, des -gestes... - -Josanne pensa: - -«Elle aussi!...» - -M. Bonnafous ne lui paraissait plus si ridicule. Il devenait un -symbole... Il dominait les femmes aux yeux ravis, aux cerveaux -enfantins, aux cœurs serviles... Et Josanne, encore, se révolta... -Elle dit, dans son âme: «Pas moi, non!... Moi, je ne suis pas comme -les autres». Mais sa conscience protestait: «Tu mens...» Elle était -comme les autres, cette rebelle, cette affranchie. Elle s'était prise -«au charme d'un regard, au son d'une voix, à des mots tendres...» -Elle avait cru, elle croyait encore que c'était là le grand amour... -Oui, près de Maurice, elle avait été aussi faible, aussi lâche que -ces filles près de leur séducteur, garçon de magasin, bureaucrate, ou -commis aux belles moustaches... - -Comme ces filles, elle avait connu l'angoisse de la maternité possible, -l'épouvante de la maternité certaine. Elle avait compté les jours, elle -avait espéré--secrètement--la complicité de la nature pour détruire le -germe insoupçonné... Plus tard, quand la nausée lui montait aux lèvres -et que déjà sa ceinture opprimait son flanc douloureux, elle avait vu -surgir la brute égoïste qui est dans l'homme assouvi... Elle avait été -abandonnée,--comme ces filles,--et, plus misérable que ces filles, elle -avait dû mentir et tromper... Ah! de quel désir farouche, pendant le -martyre de sa grossesse et jusque dans les douleurs qui créent la vie, -elle avait appelé la mort!... - -Et elle avait pardonné, elle n'avait pas cessé d'aimer, elle aimait -encore... - -Pourquoi? comment?... Son amour n'était pas une aveugle fureur -sensuelle, et cependant elle ne pouvait évoquer le visage de Maurice -sans un tressaillement de tout son être, un brisement des genoux, un -coup au cœur. - -«Ah! mademoiselle Bon disait vrai: nous gardons toutes le pli de la -servitude, le besoin d'aimer, de souffrir pour celui que nous aimons; -le besoin d'obéir; le besoin de pardonner... Nous avons toutes, tant -que nous aimons, la même lâche indulgence...» - -Elle considérait les corps alourdis sous le caraco brun, les figures -fanées sous le bonnet blanc;--et elle se sentait tout près des -malheureuses qui étaient là,--leur sœur en souffrance, en honte, en -faiblesse, une pauvre femme... - -Une pitié lui venait pour elle-même, et pour celles-ci, et pour -toutes les femmes qui enfantent dans la douleur, et dont le grand cri -maternel, à toute heure de jour et de nuit, vibre par le monde... - -L'escamoteur jonglait maintenant. Il déployait des éventails; il -allumait des bougies... Les spectatrices riaient. Quelques-unes, à -la dérobée, examinaient la dame du journal, si blanche sous sa toque -noire... - -M. Bonnafous termina enfin ses gesticulations. Il sourit, salua, -et sembla s'escamoter lui-même... Des regards le cherchaient... -N'allait-il pas revenir?... Non. Il était parti, évanoui comme un beau -rêve. - -Lasses de leur immobilité, les femmes se levèrent, entourèrent -mademoiselle Bon et madame Platel. Des surveillantes apportaient des -corbeilles de gâteaux et d'oranges. Sur une table, au fond de la salle, -le thé et le chocolat fumaient dans les bols. - ---Madame Cinq!... Madame Vingt-deux!... Par ici!... - ---Non, j' veux pas de brioche... - ---Un petit gâteau?... - ---...C'est un dégoût que j'ai eu pour le jambon... Alors, vous savez, -les _sanviches_... - ---Vrai, c'est une noce, aujourd'hui!... - -Josanne, dans un coin, prenait des notes. - -Soudain elle sentit bouger sa chaise: quelqu'un s'appuyait au dossier. -Une voix balbutiait, anxieuse: - ---Madame... Oh! madame, je vous en prie... Parlez pas d' moi. - -C'était «madame Neuf» qui suppliait.--Vingt ans peut-être, une petite -figure pâle et tachée de son, des yeux bleus, des cheveux couleur de -cendre. - ---Parler de vous? et pourquoi, ma pauvre fille?... Je ne vous connais -pas, et quand bien même je vous connaîtrais... - ---C'est que... on m'avait dit: «Faut se méfier des journalistes...» -Une amie que j'avais dans les temps... elle était à l'hôpital... à -Lourcine... Ben! un journaliste est venu, rapport à une inauguration... -Il lui a causé... Il avait l'air bien convenable... Ben! après, il a -mis son nom dans le journal: «Ernestine...» Vous savez, ça ne fait pas -plaisir... - ---Soyez tranquille. Je ne parlerai même pas de madame Neuf. - ---Oh! vous êtes gentille! - -Josanne sourit à cette louange naïve. - ---Moi aussi, dit-elle, j'ai un petit enfant... Et, parce que je suis -mère, je comprends les peines, toutes les peines des autres femmes. -Je les plains toutes. Je n'écrirai jamais un mot qui puisse les -humilier... Au contraire!... - ---Oh! ce n'est pas la même chose!... Vous êtes une dame comme il faut, -vous!... Vous êtes mariée!... - -Madame Neuf regardait l'alliance d'or au doigt de Josanne, et elle -s'ébahissait, humblement, qu'une «dame comme il faut» osât se comparer -à elle, la fille mère... - -Le sang monta aux joues pâles de Josanne. Elle murmura: - ---Oh! moi... moi... - -L'essaim lourd des filles bourdonnait autour des tasses. Le jour net -et dur des hautes fenêtres s'amollissait, bleuissait... Une servante -juchée sur une chaise alluma le gaz, et l'aspect des choses parut -nouveau dans la lumière différente. - ---J'ai douze bons de layette à distribuer... pour les plus sages! -clamait mademoiselle Bon. Et cinq francs de prime à toutes celles qui -allaiteront leur enfant. - ---Moi, m'ame... - ---Moi aussi... - ---Moi, j' peux pas... C'est ma grand'mère qui prendra le gosse... en -Limousin... - -Josanne demanda: - ---Et vous, madame Neuf? - ---Moi?... J' sais pas encore... J'ai besoin de travailler... Et le -pauv' petit, pour la jolie existence qu'il aura, vaudrait mieux... - ---Oh! ne dites pas ça! - -Les deux femmes se regardèrent. Quel drame vulgaire et navrant -racontaient les yeux bleus flétris, la bouche contractée! - ---Je n'en voulais pas, d'enfant... Le père était parti... J' pensais -qu'à lui... à lui... tout le temps! Et pas le sou... pas d'ouvrage... -J' m'en cache point: j'ai essayé tout... tout... Y a des gens qui -disent que c'est mal... Faudrait qu'i' _soyent_ à ma place... - -Josanne comprenait: tout!... les tisanes conseillées par les commères, -les visites secrètes chez l'herboriste, chez la matrone de faubourg... -Tout!... elle devinait l'affreux courage de la femme contre elle-même, -victime et bourreau... - -Elle prit la main de madame Neuf, et elle répétait: «Pauvre!... -pauvre!...» avec un accent de compassion et de douceur infinie... Les -papillons de gaz sifflaient... On entendait le ronflement du poêle. Une -des pensionnaires, tout à coup, chanta,--voix fraîche et frêle, un peu -tremblante et qui traînait... - - Dans les sentiers remplis d'ivresse, - Allons ensemble à petits pas... - -La romance, usée depuis vingt ans par mille et mille lèvres, beuglée -dans les carrefours, dans les ateliers, dans les trains et sous les -tonnelles du dimanche, conservait son prestige sur la sensibilité -populaire... Les femmes, un instant, se recueillaient, oubliant le -gâteau mordu, la tasse pleine,--et les lilas fleurissaient dans leur -mémoire avec l'odeur de l'amour défunt... - ---Écoutez, ma pauvre petite, dit Josanne; puisque vous me trouvez -gentille, et que je ne vous fais pas peur, écoutez-moi... Je vous -comprends très bien... Je vous plains de toute mon âme... - ---Madame... - ---Vous avez un grand chagrin, je le vois, une grande honte... Et, -surtout, vous avez peur de ce petit qui va venir... Il vit dans votre -sein, mais pas encore dans votre cœur... Vous ne pouvez pas encore -l'aimer... - ---C'est vrai, madame... Oh! madame... - ---Ne cachez pas votre figure... Je vous parle tout doucement... Il ne -faut pas avoir honte, vous ne devez pas avoir honte... Ce n'est pas -une honte que d'aimer, même quand on se trompe; ce n'est pas une honte -d'avoir un enfant hors du mariage... La honte, c'est de le renier, cet -enfant, de l'abandonner... La honte, elle est pour l'homme, pour le -père... - -La chanteuse soupirait: - - Je veux t'offrir, ô ma maîtresse... - -Dehors, la nuit était venue. Un tramway gronda, roula tous les bruits -dans son tonnerre, qui s'accrut, diminua, se perdit... - -Les femmes, en chœur, reprenaient: - - O ma maîtresse!... - ---L'enfant! disait Josanne, à celui-là on donne tout sans demander -rien... L'enfant, c'est notre orgueil, notre gloire, notre revanche... -Il peut nous consoler de l'amour... - -Madame Neuf baissa la tête, et, pleurante: - ---C'est trop p'tiot! dit-elle; ça se laisse aimer... Et moi, j'ai -besoin qu'on m'aime... - - - - -XIII - - -Josanne a quitté mademoiselle Bon, à la station des omnibus. Seule, -elle descend les pentes rapides qui mènent vers l'embarcadère du -Point-du-Jour. Autour d'elle, en elle, que de tristesses!... - -Tristes rues pleines de soir, où les becs de gaz semblent las de -repousser l'ombre circulaire sur le pavé gluant et miroitant. Tristes -jardinets où l'unique sapin, sur la pelouse lépreuse, abrite un Amour -de plâtre, sali par les pluies et tout écaillé. Tristes petites maisons -recélant de petites vies. Pas de boutiques, pas d'ateliers. La rumeur -de Paris expire à ce seuil de la banlieue. Et Josanne hâte le pas, -penche la tête, comme si sa mélancolie trop lourde l'entraînait, la -tirait en bas. - -Son cœur pèse à sa poitrine. Elle y porte la main, malgré elle, sous la -fourrure laineuse et noire. Et elle va, seule, jetant des mots brisés, -des soupirs, à la nuit déserte, au silence. - -Son âme se délivre enfin. A force de gémir: «J'ai mal! J'ai mal!» son -mal s'apaise. - -Voici les lumières mouvantes des voitures, un tramway, un autre, un -autre, mammouths métalliques à l'œil rouge ou vert. Voici le quai, la -berge en contrebas, les arches du viaduc éclairées par-dessous. Le ciel -est violacé sur les collines invisibles de Meudon; un peu de pourpre -s'extravase dans ce violet sombre,--et la Seine est toute noire, avec -des traînées brillantes, comme une huile d'or répandue çà et là. La -Tour Eiffel, arc-boutant ses quatre racines, dresse son arbre de fer -dont la pointe, parmi les nuages, allume tout à coup sa fleur de feu. -Et, répondant au signal, la Roue gigantesque fait tourner un cercle -obscur dont on ne voit rien, qu'un pointillement d'étoiles. - -Des trains passent. Des fumées rougissent sur les hautes cheminées. -Appels de trompes, tintements de clochettes, plaintes déchirées des -sirènes, grelots éparpillés, sifflets aigus se mêlent aux mille -reflets, aux mille frissons des eaux et des ombres. La Ville qui -flamboie sous le ciel triste, les formes démesurées qui surgissent, -ces clameurs de forge, ces lueurs d'enfer accablent Josanne, hors des -ténèbres et du silence. Elle ne reconnaît plus rien. Perdue dans un -monde obscur et monstrueux, elle souhaite la chambre close, la lampe, -les livres, un visage ami. - -Six heures. Le ponton oscille, surchargé de gens qui attendent, et -le bateau se coule tout au long, comme une bête vivante, avec un -clapotement. La foule emporte Josanne. Elle est dans la cabine, -pressée, étouffée, entre une grosse dame et un vieil ouvrier qui dort. - -Et Josanne aussi voudrait dormir, si fatiguée, la tête vide! Le léger -mal de cœur qui lui vient, au roulis du bateau, accroît son vertige. -Tant de pensées, tant d'émotions l'ont ballottée, depuis le matin, de -l'orgueil à l'humiliation, de la confiance au désespoir! Tout lui est -égal, maintenant, tout! Et, sur le chaos de ses idées, une phrase qui -n'a plus de sens, qu'elle ne comprend plus, bourdonne comme une mouche -obsédante: «Le pli de la servitude...» - -Le bateau s'arrête, repart dans un glissement balancé, s'arrête -encore. A chaque arrêt, un double mouvement se propage dans la masse -des passagers: les uns s'en vont, les autres arrivent. Josanne, sa -voilette levée, regarde ces figures qui défilent, marquées par la -grande lassitude mélancolique des soirs de fête: ménages d'ouvriers, -boutiquières coiffées de capotes à aigrette, enfants qui dorment, la -tête ballottante sur l'épaule du papa, serrant un jouet neuf ou un -débris de gâteau dans leur menotte crispée. - -De temps en temps, une femme jolie, un monsieur à pelisse confortable, -égarés dans la foule populaire, se plaignent de n'avoir pas trouvé de -fiacre, d'avoir vu fuir les tramways pris d'assaut. - -Un couple élégant cherche des places: la toque pailletée de la jeune -femme brille parmi les chapeaux sombres. Toute jeune, mince, brune, -vêtue de drap bleu et d'astrakan, c'est une nouvelle mariée, sans -doute, qui va dîner dans sa famille. Elle hésite, recule,--et son mari, -plus loin, l'appelle: - ---Yvonne! - -C'est Josanne qui se lève, à cette voix. - -Elle se lève et se rassied et ne sent plus rien qu'un frémissement de -tourbillon autour d'elle, en elle. Elle pense: - -«Je vais m'évanouir... Je vais tomber!» - -Et elle tomberait, si elle n'était retenue par la grosse voisine et -l'ouvrier qui ronfle. - -«Maurice!... C'est Maurice!... Maurice!...» - -Ce nom, qu'elle répète mentalement, entre enfin dans sa conscience, -cloue sa pensée... Elle se maîtrise et redevient lucide. - -A quelques pas d'elle, Maurice et sa femme sont assis. Ils causent -distraitement, avec des intervalles de silence. - -Josanne regarde cet homme qu'elle aima,--qui l'aima sans doute, à -sa façon négligente et sèche.--Elle voit passer sur ce visage des -expressions brèves qu'elle reconnaît,--un mouvement de sourcils, cette -façon d'incliner la tête, ce sourire un peu de côté... - -Mais combien Maurice lui apparaît énigmatique! Il est «le même»; il -n'est plus «le sien...» Josanne ne sait plus interpréter son regard, -ses gestes, son attitude... Elle ignore les images familières qu'il -emporte dans son cerveau, et ses habitudes, et ses peines, et ses -plaisirs et ses projets... Entre ces deux êtres qui furent un seul être -par le désir et par le plaisir, qui mêlèrent leurs sangs et crurent -mêler leurs âmes, quel abîme d'indifférence, d'ignorance, d'oubli!... - -Elle songe: - -«Je ne sais même pas son adresse...» - -Et son chagrin s'avive d'ironie... On s'aime, on se prend, on se -déprend, on se reprend... puis la chaîne casse... Et chacun s'en va de -son côté: bonsoir! la vie continue... - -Voilà donc la femme de Maurice: cette fillette rieuse et boudeuse qui -bâille derrière son gant clair. Elle aime bien son mari, et lui l'aime -bien... C'est l'ordinaire «gentil ménage». Elle sait que Maurice a -eu des aventures, autrefois, comme tous les jeunes gens... Elle n'en -souffre pas; elle n'y pense pas. On lui a dit que «ça n'avait pas -d'importance»... C'est fini. Ce n'était rien. Elle est bien sûre que -son mari n'a pas de secret pour elle. - -«J'étais comme elle quand j'épousai Pierre, pense Josanne. Les jeunes -filles ne savent rien de leur mari... Et celle-là, qui me regarde, elle -ne sent donc pas ce que je suis, d'instinct!...» - -Non, madame Nattier ne sent rien: l'instinct ne l'avertit pas; aucun -pressentiment ne l'effleure devant cette femme inconnue qu'elle -regarde, une seconde, sans la voir. Ses yeux encore enfantins, -brouillés de sommeil, deviennent vagues... C'est Maurice qui fait un -mouvement, sous l'attirance magnétique de Josanne. Leurs regards se -heurtent: ils éprouvent un choc physique. Le jeune homme pâlit... Puis, -correctement, discrètement, il soulève son chapeau, salue... - -C'est tout. Le bateau s'arrête. Josanne quitte sa place, sans -précipitation. Mais dans l'escalier, sur le pont, sur le quai, elle se -hâte, elle fuit, loin de cet homme... - -Oh! ne le revoir jamais!... jamais!... - - - - -XIV - - -Josanne n'eut pas le courage d'aller chez Mariette. Elle rentra dans -son petit logement, ôta son chapeau, son manteau, sans même allumer la -lampe, et, couchée sur le divan, elle sanglota. - -Elle souffrait et jouissait d'être seule, tendait les bras vers un -secours inconnu et aussitôt le repoussait. Ses larmes mouillaient ses -joues, son bras replié, les cheveux de sa tempe. Tout son corps était -rompu. Quand ses sanglots faisaient trêve, elle soupirait et gémissait -comme un enfant. - -Au-dessus, au-dessous, les voisins dînaient: on entendait des rires, -des bruits d'assiettes. Le peintre du second faisait un vacarme -effroyable: il raclait une mandoline et imitait le toréador. - -Un coup de sonnette réveilla Josanne. Elle alla ouvrir, à tâtons. La -concierge lui apportait un paquet: - ---C'est arrivé à midi, madame... - -La jeune femme alluma une bougie, examina le paquet, enveloppé de -papier blanc, lié de ficelle rouge, chargé de timbres étrangers. - ---De Naples! - -La ficelle coupée, le papier déchiré, elle vit une étroite et longue -boîte en sparterie, tressée et nouée de rubans, et, dans la boîte, cinq -ou six camélias d'un blanc très pur, enveloppés d'ouate. Il y avait -une carte, sous les fleurs: «Noël Delysle, _Albergo Reale, Posilipo_», -envoyait à madame Josanne Valentin «ses vœux de bonne année et ses -hommages». - -Elle prit les fleurs et, délicatement, les démaillota, une à une... -Leurs beaux pétales semblaient ciselés en pleine cire et l'on eût dit, -à les voir, en la perfection de leur blancheur, que leur pulpe mate, -épaisse et fine, ne se fanerait jamais. - -Josanne versa de l'eau dans un tube de cristal, disposa les fleurs, -les porta sur la cheminée. Et ces actes, machinalement accomplis, la -divertirent de son chagrin. - -Sa montre marquait neuf heures: elle chercha des biscuits dans le -buffet de la cuisine, mit une bouilloire sur la lampe à alcool; le thé -fut bientôt prêt. Elle mangea et but, assise sur le divan, sa tasse -posée sur un escabeau, à la lueur de la bougie. Ses cils étaient moites -encore. Une mèche, détachée de son chignon, tombait sur son épaule. - -Le peintre, au-dessous, continuait son tintamarre. - -La glace de la cheminée doublait les beaux camélias qui avaient fleuri -pour Josanne,--si loin de Josanne!--dans quelque jardin tout jaune -d'oranges mûres, au pays de Graziella. - -«Ce sont mes étrennes... J'ai tout de même des étrennes!...» - -Un involontaire sourire éclaira son visage encore en pleurs... Ainsi, -pour la troisième fois, à des heures de sa vie où elle sentait plus -cruellement la solitude et l'abandon, un réconfort lui venait de cet -inconnu, de ce Noël Delysle: le livre lu, sous l'Odéon... la lettre -reçue à Chartres... ces fleurs... - -Elle regarda la carte, l'adresse, la formule banale et courtoise,--et -elle regretta que M. Delysle n'eût pas écrit... Deux fois, depuis -qu'elle était à Paris, elle avait reçu de Venise, de Rome, des lettres -courtes et jolies, qu'elle conservait. - -«Je les mettrai dans la boîte en sparterie, pensa-t-elle, et toutes -celles qu'il m'écrira... s'il m'écrit encore... C'est gentil, cette -correspondance...» - -Elle commença de se déshabiller. Toutes les cinq minutes, elle allait -admirer les camélias, et sur ces fleurs sans parfum, elle respirait -l'odeur lointaine, l'enchantement de l'Italie. - -Assommée de fatigue, elle s'endormit, rêva que mademoiselle Bon -épousait M. Bonnafous et que «madame Neuf» s'était jetée dans la Seine -près du viaduc du Point-du-Jour... - -Le lendemain, elle envoya un billet de remerciement à M. Delysle, -écrivit son article sur la Villa Bleue et tâcha de secouer sa -tristesse. Mais son âme demeurait ébranlée; elle ne se défendait plus -contre l'assaut des souvenirs. Elle éprouva toutes les rages, toutes -les jalousies, toutes les lâchetés, et ce furent des jours terribles. - -Vainement elle crut se fortifier en allant à Chartres voir sa tante -et son fils. Claude n'était plus son Claude, à elle: c'était l'enfant -de Maurice. Josanne découvrait en lui des traits, des nuances de -physionomie qu'elle n'avait jamais remarqués et que son imagination -malade créait peut-être... Elle se rappelait cette «madame Neuf» à qui -la maternité ne suffisait pas. «Moi aussi, égoïstement, j'ai besoin -qu'on m'aime...» Claude, séparé d'elle, l'oubliait... - -L'emmener?... Elle ne pouvait pas. L'argent lui manquait encore pour -payer une domestique, et l'enfant, trop petit, ne pouvait aller à -l'école ni rester seul au logis. A Chartres, il était heureux, il -prospérait, sous l'aile de mademoiselle Miracle. Josanne revint à -Paris, découragée, désespérée, et, pendant une semaine, l'obsession la -harcela: elle voyait partout l'ancien amant,--dans la rue, dans les -omnibus, chez Mariette... - -Un soir, en quittant le _Monde féminin_, elle crut reconnaître Maurice, -qui la suivait. Elle l'apercevait par moments, et elle se disait: - -«Je suis folle... Voilà que j'ai des hallucinations, maintenant!...» - -Mais, dans la cour du Carrousel, elle le sentit si proche qu'elle se -prit à trembler toute et que ses genoux défaillaient. Il la joignit, -l'arrêta: c'était bien lui... Il suppliait: - ---Josanne, il faut que je vous parle!... Josanne!... - ---Non, allez-vous-en! - -Des passants se retournèrent. Alors elle se remit à marcher, et Maurice -marcha près d'elle. Ils regardaient devant eux, n'osant pas confronter -leurs angoisses. - ---Il faut que je vous parle... une minute seulement... Ne croyez -pas... que j'aie voulu... Enfin quoi que j'aie fait, je ne suis pas un -misérable... - ---Je ne veux pas vous écouter. Je ne vous connais plus. - ---Josanne, ce n'est pas possible... Il y a eu, entre nous, trop de -choses... Nous ne pouvons pas vivre comme cela, vous me méprisant, et -moi portant votre mépris... Depuis que je vous ai vue, dans le bateau, -je vous cherche, je rôde autour de votre journal: je vous écris des -lettres que je déchire... Croyez-moi, mon Dieu! croyez-moi! - -Elle l'interrompit: - ---Quoi? que voulez-vous?... Que pouvez-vous dire? - -Il comprit qu'elle l'écouterait, et, cessant de supplier, il répliqua: - ---Vous devez à vous-même de m'entendre... J'ai eu des torts envers -vous. Vous me détestez, soit!... Mais il ne faut pas que ma faute... -s'il y a faute!... déshonore à vos yeux tout le passé. - ---Le passé!... De quoi est-il fait, ce passé?... De toutes mes -souffrances, de toutes mes humiliations... Ah! votre prudence, votre -manière de rejeter sur moi toutes les responsabilités!... Vous n'étiez -guère généreux, ni brave!... Notre passé!... - ---Josanne, je le répète, j'ai eu des torts... mais je vous ai aimée... - ---Aimée!... - -Elle eut un retour de colère: - ---Aimée! quelle dérision!... Et puis, que m'importe?... Tout ça, votre -amour, mon amour, notre passé, n'existe plus. Je ne vous ai pas -regretté. Je ne vous déteste même pas... Et ce n'est pas la maîtresse -qui crie en moi, contre vous, c'est la mère... - -Elle se tut, car elle étouffait. Maurice voulut lui prendre le bras et -l'entraîner: elle se dégagea, hostile. - -Ils traversèrent ainsi, Maurice suivant Josanne, le guichet du Louvre. -Sur le quai, le fracas des omnibus et des voitures les surprit. Le -vent soufflait du nord. L'air frigide et coupant avait le goût d'un -morceau de glace qui fondrait en touchant les lèvres. Josanne ramena sa -fourrure contre sa bouche. Elle frissonnait. - ---Venez par ici, implora Maurice; je vous en prie... - -Elle le regarda... Non, il ne mentait pas, à cette heure! C'était -son tour de prier et de s'humilier, et de souffrir... L'inquiétude -blêmissait ses joues, décolorait ses yeux bleus, enlaidissait presque -son visage, et cette légère disgrâce physique émut Josanne, au plus -tendre de son cœur. Naguère elle ne pouvait supporter le passage -d'une tristesse sur ce visage aimé. Et maintenant elle luttait contre -l'habitude ancienne devenue instinct,--l'habitude de dire le mot, de -faire le geste qui console. - -Le long du Louvre, puis sur le trottoir que la terrasse des Tuileries -domine, droit devant eux, ils allaient. La découpure grise de la rive -gauche, avec ses toits, ses clochers, ses dômes, se violaçait peu à peu -contre le rouge cru du ciel hivernal. Des ombres de sépia marquaient -les arches des ponts, et l'eau argentée ou noire, et çà et là glacée de -rose, semblait immobile entre le lacis des arbres penchés. - -Quand les premiers becs de gaz s'allumèrent, en guirlandes pâles, le -paysage parisien prit la force, la netteté, l'éclat imprévu de la -plus belle estampe japonaise. Mais ni Maurice ni Josanne ne voyaient -cette froide splendeur du crépuscule, qui touchait les yeux les moins -sensibles et donnait aux passants distraits un court saisissement de -plaisir. - ---... Rappelez-vous... rue Rataud... ce matin où je vous parus injuste, -ingrat, féroce... Je vous avais dit que c'était horrible de vivre -séparé de vous, toujours... J'étais malheureux, et je vous savais -malheureuse... Que pouvais-je pour vous? Rien. - -Josanne dit, lentement: - ---Quand vous m'avez aimée, vous saviez que je n'étais pas libre, que je -ne pouvais pas, que je ne voulais pas me libérer... Et vous saviez très -bien que ce n'était ni par intérêt, ni par faiblesse, ni par crainte de -l'opinion, que je restais à mon foyer... Croyez-vous que je n'avais pas -rêvé une autre vie, que j'étais faite pour la trahison? Mais j'avais un -devoir envers mon mari malade et malheureux. J'acceptais ce devoir... -et je gardais pourtant un droit sur moi-même... Vous saviez tout -cela... Je ne suis pas une inconsciente. Je vous ai parlé tout net, au -début... - -Il répondit: - ---J'ai très bien compris. Mais, je vous le répète, je ne pouvais rien. - ---Vous pouviez m'aimer, malgré tout, à travers tout, comme je vous -aimais, et me donner l'appui d'une fidèle tendresse, à défaut du -secours matériel. Vous pouviez tout... Mais il fallait pouvoir aimer, -d'abord... Et cela, vous ne le pouviez pas... - -Il protesta: - ---Je vous ai aimée, passionnément... - ---Allons, si vous êtes sincère, à cette heure, épargnez-vous, -épargnez-moi cette vaine justification. Je ne vous reproche rien. Vous -avez des préjugés; vous êtes un peu lâche. La morale courante vous -justifie: la morale est pour vous, contre moi. Votre conscience vous -commandait de m'abandonner, avec notre enfant? C'est possible! Mais -pourquoi donc avez-vous des remords? Que faites-vous ici? Cela m'étonne. - -Il ne répondit pas directement. Il répéta que des scrupules personnels -et le chagrin de sa pauvre mère l'avaient décidé à la rupture sans -qu'il cessât d'aimer Josanne. L'effroi de la solitude stérile l'avait -conduit au mariage, et, quand il avait appris la mort de Valentin, il -était déjà fiancé. - ---Devais-je reprendre ma parole?... Oui, peut-être... Mais je -croyais... j'étais sûr que vous ne me pardonneriez pas ma défection... -que vous me détestiez... Et puis, cette jeune fille qui avait confiance -en moi, cette famille qui m'accueillait... J'ai été faible, je -l'avoue... Et cependant, je ne crois pas être un malhonnête homme... -Mais je comprends tout de même votre indignation... J'aurais dû vous -écrire... Vous auriez compris mes sentiments... - -Il essayait d'être loyal, mais les mots disaient trop ou trop peu. -L'habitude de l'atermoiement, du détour gênait sa volonté réelle de -sincérité. Il cherchait malgré lui les phrases prudentes qui ne le -compromettaient pas. Et il souffrait de ne pas oser l'expression exacte -et véridique, de ne pas trouver l'accent qui convainc. Il essayait -d'expier sa faute en l'avouant,--et il se justifiait encore... Il -parlait de sa famille, de sa situation. - -Et tout à coup: - ---Des phrases, tout ce que je dis!... Des phrases qui n'expliquent -rien, qui vous irritent, qui me rendent ridicule ou odieux!... Je -voudrais parler selon mon cœur; je ne peux pas. - -Josanne répondit: - ---Maurice... - -Sa voix était changée... Que Maurice fût humble devant elle, et, cette -fois, enfin, prêt à pleurer, c'était assez pour que sa rancune tombât. - ---Maurice... laissez les phrases... Et si c'est mon pardon qu'il vous -faut pour vivre en paix, eh bien! je vous le donne... - -Il demeura figé sur place. Quoi! si vite, si simplement, elle -pardonnait? - ---Ah! chère Josanne, je vous reconnais là!... Si bonne, si -généreuse!... Je n'espérais plus... - -Elle murmura: - ---Je ne peux pas vous haïr... Je ne vous ai jamais haï, et, maintenant, -je n'ai pas le désir, je n'aurais pas la force de vous faire du mal... -Serai-je plus heureuse moi, si vous êtes malheureux?... Non... Vous -disiez vrai... Il y a entre nous trop de choses... Je vous ai trop -aimé... Cinq ans!... Ah! j'ai eu un grand, un très grand chagrin... -Mais le plus dur est passé... Je souffre moins... Je suis mieux... -Votre vie est faite... Je referai la mienne... Seulement... il ne faut -plus parler de tout ça... il faut vous en aller... - -Elle se troublait visiblement... L'amour, réprimé d'abord par -l'orgueil, lui montait du cœur aux lèvres... Et Maurice, troublé -comme elle, contemplait Josanne avec ses yeux d'autrefois... Confondu, -plein de honte et de reconnaissance, il aurait voulu la tutoyer, se -rapprocher d'elle, un peu, si peu que ce fût... - -Il n'osait. - -Pourtant il tendit sa main, et Josanne tendit la sienne. Ils se -regardèrent, enfin... Lui n'avait pas changé, mais elle!... Comme elle -était pâlotte et maigrie! Et sur elle, et en elle, quel deuil! - -Il se rappela des gestes d'elle, sa vivacité, sa langueur, son joli -rire, la flamme de sa bouche, la fraîcheur de son corps. Elle avait -été l'amante de sa jeunesse, la première et la seule femme qu'il eût -possédée dans l'amour. Et il la sentit presque sienne encore, liée à -lui par les souvenirs communs, par l'enfant commun... Et il désira, -violemment, que le lien secret ne pût se rompre, que Josanne ne pût -l'oublier tout à fait, même... même aux bras d'un autre... - -Intolérable pensée! intolérable vision!... Une jalousie toute nouvelle -tenailla le cœur de Maurice. Il lâcha la main de Josanne. Il dit, comme -s'il avait eu le droit d'interroger: - ---Comment vivez-vous? Qu'allez-vous faire?... - ---Je suis seule... Je gagne ma vie... un peu mieux qu'autrefois... - ---Seule? Mais... mais alors... - -Il éprouvait une répugnance à parler de l'enfant,--lui qui attendait -un autre enfant, officiel et légitime, dont il avait, par avance, la -fierté.--Comment exprimer une tendresse paternelle qu'il ne ressentait -guère, et, d'autre part, comment ne pas parler de Claude?... Mais -il avait aimé Josanne, il l'aimait encore, et leur fils représentait -leur passé d'amour, l'espèce de droit que l'homme garde--ou croit -garder--sur la femme qu'il a rendue mère. - ---Et Claude?... dit-il enfin. - ---Vous vous rappelez son existence! - ---Il y a une heure que je me contrains pour ne pas vous parler de lui, -répondit Maurice sans même s'apercevoir qu'il mentait. Je voulais que -la femme pardonnât, et maintenant la mère pardonnera peut-être... - ---Claude est à Chartres, pour quelques mois encore. Il va bien. - ---Vous le reprendrez avec vous? Il restera près de vous, toujours, -n'est-ce pas? - ---Qu'est-ce que ça vous fait? - ---Je pense que vous serez moins triste, quand il sera là... moins -seule... Ah! Josanne, il faudra l'aimer beaucoup. - ---Vous n'allez pas m'apprendre comment je dois aimer mon fils!... Vous -auriez mauvaise grâce!... - ---Pardon! dit-il, confus. - -Ils revenaient de la Concorde vers le Louvre. Le crépuscule tombait. - -Maurice songea qu'il était tard. Sa femme l'attendait. Il n'avait plus -rien à dire à Josanne,--rien qu'un souhait absurde, contraire à toutes -ses habitudes de prudence,--souhait qu'elle ne voudrait pas entendre, -et qu'elle n'exaucerait pas... - -Il hésitait... Le souhait tremblait sur sa bouche, incertain, honteux, -comme un aveu d'amour coupable... - -Maurice balbutia: - ---Josanne... Je voudrais... - ---Quoi? - ---Il faut que je m'en aille, Josanne... C'est affreux de nous séparer -ainsi... J'ai tant de choses à vous dire!... Si vous saviez!... -Josanne, je voudrais être sûr que je vous reverrai... Je ne peux pas -croire que nous nous quittons pour toujours... - ---Je suppose que vous ne me ferez pas de visite de noces! répliqua -Josanne en se durcissant contre l'émotion. Nous avons dit les choses -essentielles et définitives, ce soir... Et je n'ai aucune raison de -continuer cet entretien... - ---Nous serions morts l'un pour l'autre?... Je ne vous reverrai pas... -je ne reverrai pas Claude, jamais! - ---Vous l'avez bien voulu!... Et puis, comment?... pourquoi?... Non!... -non!... - -Il surprit le tremblement de la voix, la crispation nerveuse de la main -serrant la fourrure sombre. - -Il pensa: «Quelle folie je fais!...» Mais, devant cette Josanne qui se -dérobait, qui lui échappait, devant ce visage bouleversé tout à coup, -et qui était bien un visage de femme amoureuse et tentée, il retrouvait -la sensation de la conquête... Elle avait eu ce regard, ce geste, -cet air de souffrance, le soir lointain où, dans une rue déserte, en -revenant de chez madame Grancher, il lui avait dit: - -«Je vous veux. Soyez toute à moi...» - -Il n'imagina point qu'elle pût redevenir sa maîtresse, mais il voulut -garder une prise sur elle, la tenir, de loin, par les souvenirs -d'amour, par l'enfant, et qu'elle le sentît toujours présent dans sa -vie, et qu'il fût entre elle et les autres hommes, entre elle et -l'amant futur qui viendrait... - -Enhardi par la solitude, il se rapprocha, et il répétait: «Josanne!... -ma chère Josanne!...» d'une voix triste, tendre, pénétrante, d'une -voix que Josanne reconnaissait, hélas! qui éveillait en elle les échos -profonds du désir, et qui s'insinuait, caressait, touchait son âme et -ses sens à la place vive et secrète... - -Elle résistait, détournant la tête pour ne pas voir le visage aimé, les -yeux... Ah! ces yeux bleus de Maurice!... - ---Je vous en conjure... Laissez-moi!... Allez-vous-en!... - ---Josanne... - ---Non! - ---Josanne, au nom de l'amour ancien!... Nous fûmes heureux quelquefois, -Josanne!... Rappelle-toi!... Promets-moi que tu me laisseras revoir -Claude... C'est à Claude que je pense... Écoute!... Je ne te demande -rien que tu ne puisses m'accorder... Revoir Claude... pas chez toi... -dehors... - ---Non!... non!... - ---Tu ne peux pas me refuser ça, maintenant... Tu m'as pardonné... -Malgré ta douleur, et mes fautes, vois, nous sommes ensemble, je tiens -ta main, et tu vas pleurer... Josanne, qui fus ma Josanne, tu peux bien -me bannir de ta vie, tu ne me banniras pas de toi-même, et jamais je ne -t'oublierai, et jamais tu ne m'oublieras... - -Il perdait la tête, il ne savait plus ce qu'il disait: - ---L'amour ne peut pas, ne doit pas renaître entre nous, mais en te -revoyant, là, tout à l'heure... - ---Maurice! - ---Pas demain... dans longtemps... si une circonstance grave... -Suppose que l'enfant soit malade... en danger... Alors, promets-moi -de m'avertir... Cela n'arrivera jamais, sans doute, mais il faut -promettre. Il ne faut pas dire «Jamais!» - -Éperdue, elle répondit: - ---Eh bien! oui... dans ce cas... peut-être... dans ce cas seulement... -Mais ça n'arrivera pas! j'en suis sûre! - ---Tu m'écrirais, tu me laisserais venir!... Et même, dans toute autre -circonstance où tu aurais besoin d'une aide, d'une amitié sûre. Il faut -croire à mon dévouement. Je voudrais réparer, racheter... - -Elle cria presque: - ---Oui, oui, mais laissez-moi! Vous ne voyez donc pas que vous me faites -du mal?... Oh! je veux m'en aller, me reposer, être seule. Si vous -m'avez aimée, je vous en supplie, laissez-moi! - -Il fut effrayé de ce qu'il avait fait: - ---Je vous obéis, ma chère Josanne. Excusez-moi. J'ai été si violemment -ému! Je n'aurais pas dû, peut-être... - -Elle dit tout bas: - ---Adieu! - -Il répondit doucement: - ---Au revoir!... J'ai votre promesse... - -Et chacun suivit son chemin. - - - - -XV - - ---Cette fille de la Villa Bleue, une blonde, celle qu'on appelait -«madame Neuf»... Vous lui avez parlé, le jour de la fête... -rappelez-vous!... - ---Eh bien? dit Josanne, elle est morte? - -Mademoiselle Bon soupira: - ---Elle a fait pis que de mourir, ma chère... - -Les deux femmes causaient, dans le sombre petit bureau de mademoiselle -Bon, meublé de cartonniers verts et de bibliothèques en bois brun, orné -de photographies qui représentaient des écoles, des orphelinats, des -groupes de médecins et d'infirmières en costume d'hôpital. - ---Madame Platel m'a tout conté... La petite est accouchée, le mois -dernier, à Baudelocque: un gros garçon, très bien accueilli... Larmes, -grands sentiments: «Je l'élèverai... Je le nourrirai...» La dame -visiteuse, envoyée par le Comité, revient, tout émue: madame Platel -reste sceptique... Au bout de onze jours, la petite arrive à la Villa -Bleue avec son bébé. On la félicite; on lui donne quelque argent et on -lui cherche du travail... Voilà une fille sauvée!... Ah bien, oui! Le -monsieur qui avait disparu depuis neuf mois est revenu... et la pauvre -bête amoureuse est retournée à son vomissement. - ---Et l'enfant? - ---Le monsieur, un étudiant en pharmacie, n'aimait pas les gosses... Il -l'a dit en propres termes: «Je n'aime pas les gosses. Ça me dégoûterait -d'Hélène...» Hélène, c'est «madame Neuf». Et il a déclaré: «Je n'ai pas -le sou: ma famille me colle cent vingt francs par mois... Je ne peux -pas m'empêtrer d'une maîtresse et d'un enfant. L'Assistance publique -n'est pas faite pour les petits chiens... Au surplus, il ne s'agit -pas d'un abandon, mais d'un dépôt momentané... On le reprendra plus -tard, ce mioche!...» La mère pleurait. Alors, pour la consoler et la -convaincre, il lui a raconté l'histoire de Jean-Jacques Rousseau. - ---Et elle a cédé! - ---Elle a cédé. Une de ses anciennes compagnes de la Villa Bleue a -reçu ses confidences et averti madame Platel... Il était trop tard. -L'intéressante Hélène et son cher amant avaient imité Thérèse et -Jean-Jacques... Elle éprouvait bien quelques remords, mais elle -avouait: «J'aime trop mon ami. Je l'ai dans le sang. Je ne peux aimer -que lui... Il me dirait de faire un crime, je le ferais...» - -Josanne, accoudée à la cheminée, un pied tendu vers le feu, répondit: - ---Vous n'êtes pas découragée? - ---De quoi? - ---De ce métier de dupe que vous faites!... Relever la femme, éduquer -la femme, affranchir la femme! Vous croyez à l'avènement de la femme -consciente, fière de sa libre maternité, heureuse de n'être plus -l'idole ou la servante de l'homme? Vous croyez que grâce à vous, grâce -à nous, les «madame Neuf» deviendront plus rares? - ---Je le crois. - ---Alors il faudra supprimer l'amour, mademoiselle. Peut-être -affranchirez-vous la femme des entraves sociales, des préjugés qui -l'empêchent de gagner son pain... Mais vous ne l'affranchirez pas -d'elle-même... La femme qui a un «homme dans le sang» appartient -servilement à cet homme. - -La porte du bureau s'ouvrit. Un groom appela: - ---Madame Valentin!... Il y a quelqu'un qui vous demande... - ---Dites que je ne suis pas arrivée, qu'on m'attende. Faites entrer dans -mon bureau... C'est insupportable d'être dérangée ainsi. - -La porte se referma. - ---Josanne! dit mademoiselle Bon, qu'avez-vous? Vous avez beaucoup -changé depuis un mois. Vous êtes amère et triste... et vous devenez -injuste!... Votre pessimisme m'étonne. Qu'y a-t-il donc? - ---Mais rien... rien... J'ai des migraines, de la fatigue nerveuse... -Ah! ne parlons pas de moi. Cela m'ennuie... - -Elle se détourna, regardant le feu qui mourait. Et, après un silence, -elle reprit: - ---Je songe à toutes ces femmes que je vais voir, et que j'interroge -sur leur vie, leur caractère, leurs goûts; je songe à ces doctoresses, -à ces avocates, à ces professeurs, à ces artistes, dont le _Monde -féminin_ raconte les succès... C'est l'élite féminine, les -«affranchies», les «rebelles», comme dit monsieur Noël Delysle... Elles -s'insurgent contre les préjugés, contre la morale conventionnelle, et -elles recréent un idéal nouveau de l'honneur, de la vertu, du devoir -féminin. Ce sont des intelligences claires et des âmes nobles... -Elles ne ressemblent pas à madame Neuf... Et pourtant, dès qu'elles -se livrent un peu, en causant, de femme à femme, et que je devine le -secret de leur vie intérieure, je sens qu'elles ont gardé les vieux -instincts de la femme d'autrefois... L'homme les trouve devant lui, -concurrentes et rivales, dans les écoles, dans les hôpitaux, dans les -administrations; mais au foyer, dans l'alcôve, l'ordre antique se -rétablit... Avec tout son cœur, avec tous ses sens, la femme aspire à -la servitude amoureuse... Elle n'a pas le courage de la liberté; elle -n'a pas le sentiment de sa dignité; elle n'a que le désir et le regret -de l'amour. Que l'amant aimé marche sur elle, elle lui baisera les -pieds et dira: «Encore!...» - -Mademoiselle Bon écoutait Josanne sans protester. - -La jeune femme s'animait, presque agressive: - ---Mariées, elles ne peuvent pas s'affranchir de l'époux; libres, elles -ne veulent pas s'affranchir de l'amant... Ce sont des serves, comme -étaient leurs mères, comme seront leurs filles... - ---Ce sont des femmes! dit mademoiselle Bon, en souriant. Elles sont -nées à une époque de transition, et elles se révoltent contre une -morale et des lois dont elles subissent la contrainte. De toutes -parts, la société limite l'effet de leur rébellion. Elles n'accordent -pas toujours leurs actes avec leurs idées?--Ainsi les anarchistes font -leur service militaire et paient l'impôt.--Elles gardent l'instinct de -la servitude amoureuse?--N'oubliez pas que les siècles et les siècles -ont façonné leur sensibilité pour l'obéissance et le sacrifice.--Elles -aiment des gens indignes d'elles?... Mais les erreurs sentimentales -seront toujours possibles, en tout temps, malgré toutes les évolutions -de la morale. De même les progrès de l'hygiène et de la médecine -n'empêcheront pas les maladies... Ne raillez pas les femmes qui -ont brisé les vieilles chaînes, parce qu'elles traînent encore les -tronçons!... Vous-même, Josanne, ne faites-vous pas l'apprentissage de -la liberté?... Si vous vous sentez lâche, ne découragez pas les autres. - ---Vous êtes sévère pour moi, mademoiselle Bon! Je vous ai fait de la -peine... - ---Beaucoup... Vous étiez juste et généreuse, autrefois, et si brave!... -Qu'est-ce qui vous a troublée ainsi? - ---Je ne sais... Un vague malaise physique... Et puis, l'histoire de -cette fille, cette «madame Neuf...» - ---Il n'y a pas de quoi... Ma pauvre Josanne, la vie est dure pour vous, -je le sais... Vous avez des heures de doute, d'agacement... - ---De défaillance... Ah! mademoiselle je vous admire. - ---Bah! - ---Je fais mieux: je vous aime... - ---Ça, c'est gentil... Vous ne me trouvez pas trop ridicule? - ---Ridicule! Vous qui avez tant de raison et tant d'indulgence, et cette -force d'espoir, et cet optimisme paisible!... Vous êtes une sœur de -charité laïque, oui, tout anticléricale que vous êtes... - -Josanne se mit à rire: - ---Vous auriez dû vous marier; je vous vois très bien, mariée et mère de -famille... - ---J'aurais pu me marier, dit la vieille fille avec un petit air de -fierté. A vingt ans, je n'étais pas plus laide qu'une autre, et l'on -m'a demandée, oui; deux fois! - ---Et vous avez refusé!... Pourquoi? - ---Parce que j'avais un cœur très timide, craintif même, et -scrupuleux... et puis des idées à moi... et je voulais toujours les -mettre en pratique, mes idées!... J'appartenais au peuple, où les -honnêtes filles ne sont pas, forcément, des ingénues... Je savais -comment vivent les hommes avant leur mariage, et j'avais vu beaucoup de -femmes, séduites, lâchées, qui tombaient... je savais où... Alors je -m'étais promis d'épouser un jeune homme qui... que... - -Une chaste rougeur couvrit la figure de mademoiselle Bon. - ---... qui n'aurait jamais profité de la misère, de la faiblesse de -ces malheureuses, pour... vous comprenez!... un jeune homme pur comme -moi-même... Et je ne l'ai pas rencontré. - ---Et vous n'avez pas aimé? - ---D'amour? non... J'ai aimé mes parents, mes amis, mes idées, les -malheureux... J'ai aimé beaucoup de gens et beaucoup de choses... Et -j'ai gardé mon petit rêve intact, ni brisé, ni sali... Mais je n'en -parle jamais à personne et c'est bien la première fois... - -Josanne embrassa mademoiselle Bon: - ---Ah! mademoiselle, cela me fait du bien, de vous entendre... - ---Et cela me fait plaisir, à moi, de vous réconforter. - -La vieille fille tourna un bouton électrique, et, dans la vive lumière -blanche, elle observa le visage amaigri, les yeux cernés, la bouche -triste de Josanne. Une pensée naissait dans son esprit, qu'elle n'osait -formuler. - ---Je suis sûre que vous mangez n'importe quoi, à n'importe quelle -heure, et que vous restez chez vous, à rêvasser... Je n'aime pas -cela... Votre petit garçon va bien? - ---Très bien. - ---Il faudra le reprendre. - ---Oui... bientôt... Il aura cinq ans au mois d'avril... Je pourrai -l'envoyer à l'école... Il me faudra une domestique, au moins quelques -heures par jour... Cela coûte cher, et je dois de l'argent à ma tante -Miracle... Elle n'est pas riche, et elle m'a généreusement prêté une -assez grosse somme quand je me suis réinstallée à Paris. Alors je fais -des économies, j'attends... - ---Tâchez de vous distraire... Venez aux réunions de la _Fraternité_. - -Josanne n'était pas très enthousiaste de la _Fraternité féminine_, -petite association féministe, socialiste et révolutionnaire, où de -grosses dames moustachues et de maigres illuminées s'appelaient -héroïquement «citoyennes» et votaient des ordres du jour flétrissant le -parlement bourgeois. - -Elle répondit: - ---Je n'ai pas le temps... Je lis, j'essaie de m'instruire... et je -fais mes robes moi-même, vous savez... Plus tard, je louerai un piano. -Je me remettrai à la musique... Je n'étais pas une trop mauvaise -musicienne, autrefois... J'ai même donné des leçons. - -En prononçant ces mots, elle revit le salon de madame Grancher, et les -gens qui dansaient, et Maurice, dans un coin, près d'elle. Il disait -tout haut: «Bonsoir, madame», et, tout bas: «Je vous aime...» - -Maurice... Comme il avait troublé sa vie, depuis un mois, depuis le -fatal entretien qu'elle n'avait pas su rompre!... Elle était maintenant -dans l'angoisse perpétuelle de l'attente. - -Il n'était pas venu: elle espérait qu'il ne viendrait pas. Sa curiosité -satisfaite, sa conscience rassurée, il s'était laissé reprendre au -charme de sa vie nouvelle... Près de sa jeune femme, il avait oublié la -maîtresse, l'enfant et le dangereux désir qui l'avait un soir, ramené -vers Josanne... C'était un garçon prudent. - -Il ne viendrait pas. - -Et s'il revenait, pourtant, que ferait Josanne? - -Elle-même n'en savait rien. Il y avait en elle deux femmes: celle «d'en -haut», la fière, la vaillante, la «rebelle», qui voulait se libérer, -guérir et vivre dans sa chaste solitude,--et l'autre, l'inférieure, -l'asservie, qui conservait encore, dans son sang et dans ses nerfs, le -poison ancien, le besoin des larmes et des caresses, le goût morbide de -la souffrance d'amour... - -Cependant le groom avait rouvert la porte: - ---Madame Valentin!... C'est le monsieur qui attend... Il dit qu'il va -s'en aller, et il m'a donné sa carte pour madame. - -Josanne prit le petit rectangle de carton. - ---Ah!... Je viens... oui... Je viens tout de suite. - -Mais elle ne bougeait pas. Des ombres et des rayons, tour à tour, -passaient dans ses prunelles profondes. La vieille fille, la voyant -émue, songeait: - -«Qu'a-t-elle?...» - -Josanne jeta un coup d'œil sur la glace, arrangea ses cheveux, tira sa -blouse dans sa ceinture, et, tout irrésolue: - ---Regardez donc, dit-elle, ne suis-je pas fagotée aujourd'hui?... Cette -blouse me va mal... Et il me semble que j'ai un drôle d'air... - ---Mais pas du tout... Vous êtes très bien... Quelle idée! - ---Oh! ça m'est égal, vous savez, complètement égal... - -Mademoiselle Bon sourit: - ---Josanne, ma petite Josanne, je vous reconnais. - - - - -XVI - - -Noël Delysle, las d'attendre, considérait le petit bureau mal éclairé -par une seule lampe électrique. La fleur d'opale, épanouie et courbée -au bout de sa tige de bronze, rabattait une fixe lumière blanche sur le -blanc des papiers épars. Noël regarda le bouquet de violettes qui se -fanait, entre l'encrier et le pot à colle, la danseuse de Tanagra sur -la cheminée, les lithographies en couleur accrochées aux murs, la toque -et le boa de Mongolie pendus aux patères de cuivre. - -Le groom avait dit: - ---Madame Valentin va venir. - -Elle ne venait pas. Noël, déçu, agacé, se leva pour partir. C'est alors -que Josanne ouvrit la porte et qu'ils se trouvèrent face à face. Il vit -qu'elle était assez grande, mince, tout en noir et très brune, avec un -teint pâle, des yeux et des dents qui brillaient. Elle vit qu'il était -jeune, brun, de haute taille, et qu'il la regardait d'un regard clair, -aigu, glacé, un regard qui entra en elle du premier coup. - -Il dit: - ---J'ai bien tardé, madame... - -Il expliquait qu'il était à Paris depuis quinze jours et qu'il avait -prié Foucart de le présenter à madame Valentin. Mais Foucart était -parti pour Nice. - ---Alors j'ai perdu patience: je me présente tout seul. - ---Mais vous pouviez bien... tout de suite... car, enfin, nous nous -connaissons, et je pensais bien que... peut-être... un jour ou -l'autre... - -Elle parlait vite, sans finir ses phrases, et cherchant les mots... Et -elle pensait: - -«Comme il est jeune!» - -Elle le voyait mieux. Il avait trente ans tout au plus, un fin visage -méridional, le nez droit, les cheveux bruns, coupés en brosse, la -moustache aux pointes rousses, quelque chose de militaire dans le port, -le geste, la voix. Il était maigre et robuste. Et elle ne sut pas, -dès l'abord, s'il était vraiment «sympathique», tant elle se sentait -nerveuse et rétractile sous le clair regard gris d'acier qui n'était -pas insolent, certes, pas même hardi, mais calme, direct et pénétrant -jusqu'à toucher l'âme. - -Quand elle eut fini de répondre, debout, une main crispée sur le -dossier d'une chaise, l'autre main tourmentant la boucle de jais qui -scintillait à sa ceinture, Josanne demeurait tout interdite... - ---Oui, répétait Noël, nous nous connaissons déjà, depuis longtemps... - ---Depuis un an! - ---Pardon! depuis le mois d'octobre: six mois. - ---Il y a un an que j'ai lu _la Travailleuse_. - ---Il y a six mois que j'ai lu votre article. N'importe! Six mois, c'est -beaucoup... - ---Oui, beaucoup... - ---Mais si j'étais resté à Paris, je pourrais vous connaître depuis un -an... Que de temps perdu! Je ne m'en consolerais pas, si l'avenir... -car... peut-être... - -Il s'embarrassait dans des formules de regret courtois. Et, tout à -coup, il avoua: - ---Madame, j'aime mieux vous le dire: je suis très intimidé... - ---Mais, monsieur... - ---Ça me paraissait tout simple de venir, de vous parler... Et voilà! -Je suis intimidé! Je suis gauche et ridicule... J'ai envie de vous -remercier, de m'excuser, de m'en aller... Une autre fois j'aurai plus -de chance et vous aurez une meilleure opinion de moi. - -Josanne rit, d'un rire gai, qui lui fit un visage enfantin. - ---Eh bien, monsieur, je vais vous rassurer: asseyez-vous d'abord... -là!... Moi aussi, je suis intimidée... horriblement... N'est-ce pas, -quand on se connaît sans se connaître... - ---On se crée des images... - ---Qui ne ressemblent pas à la réalité!... - ---Pas du tout... - -Il rit, comme elle, et ni l'un ni l'autre n'osa dire quelle image il -s'était faite «qui ne ressemblait pas à la réalité!» - -Josanne s'assit à sa table, prit à pleines mains des papiers qu'elle -éparpilla. M. Delysle lui demanda si elle travaillait beaucoup, si elle -était contente. Et il ajouta: - ---J'ai lu vos articles... Quelques-uns m'ont paru très jolis. - -Comme il ne disait pas: «Ils sont tous jolis», elle le sentit sincère, -et fut très flattée de ce demi-compliment. - ---Vous lisez donc le _Monde féminin_, monsieur? - ---J'y suis abonné, madame!... depuis le mois d'octobre. - ---Par curiosité? - ---Et aussi par reconnaissance... - -Elle sourit. La fleur opaline éclairait ses doigts délicats, ses -poignets blancs, la blouse de soie noire, la fine chaînette de jais... -La figure attentive de Josanne restait un peu au-dessus de la lampe, -dans la lumineuse pénombre, et ce qui attirait, ce qui fascinait -maintenant Noël Delysle, c'étaient les mains,--les deux mains pâles, -nerveuses, expressives, où brillait l'or mat d'un seul anneau. - ---Ainsi, reprit-il, je sais tout ce que vous faites, où vous allez, qui -vous voyez... La veille de Noël, vous étiez à la «Crèche Alsacienne», -le 1er janvier à la Villa Bleue... Vous avez écrit un petit article -très touchant, sur la Villa Bleue!... Le 3 février... Vous étiez de -méchante humeur, le 3 février!... Vous avez dit des malices, très -voilées, très polies à l'auteur d'un roman féministe... - ---Parce qu'il représentait des féministes de fantaisie, des -exaltées!... C'était le pavé de l'ours, ce roman! - ---Je sais encore... - ---Quoi? - -Ils s'animaient. Noël Delysle était plus à l'aise, et Josanne, -intriguée, amusée, retrouvait sa verve et sa grâce. Elle insista: - ---Dites, monsieur, que savez-vous? - ---Ce que Foucart m'a dit, l'autre jour: votre jeunesse, votre courage, -et la grande estime que tout le monde, ici, a pour vous. - ---Monsieur Foucart est bienveillant... surtout depuis mon retour... - ---Il ne vous exploite pas trop? - ---J'ai un «fixe», pour tant d'articles chaque mois et deux heures de -présence quotidiennes. J'ai fait un peu de tout, naguère, dans la -maison, et je continue... Oh! je ne me plains pas. - -Le téléphone retentit. Le groom réclama madame Valentin. - ---Non, non! dit Josanne à Noël, ne vous levez pas; je reviens... - -Elle sortit et rentra presque aussitôt. - ---Il y a erreur: on demandait Flory. - ---La blonde Flory? - ---Vous la connaissez?... Vous connaissez donc tout le monde? - ---Je l'ai vue, à un souper de centième, avec son ami... un peintre. - ---Non, un banquier... - ---De mon temps, c'était un peintre... Et il y avait un acteur... Flory -avait le cœur large. Est-ce qu'il y a beaucoup de femmes dans son -genre, au _Monde féminin_? - ---Deux ou trois, les amies particulières de la patronne... Mais il y a -aussi de très honnêtes femmes... Madame Morin, qui fait du reportage, -comme moi,--du reportage sévère: elle va voir les généraux, les hommes -politiques et les diplomates... Madame Bure, la dessinatrice... -mademoiselle Bon, la rédactrice en chef de l'_Assistance féminine_, -notre supplément!... - ---Je l'ai lu. Un peu... naïf, le supplément!... - ---J'aime beaucoup mademoiselle Bon... Je fréquente peu ou pas mes -autres camarades... - ---Et le petit Bersier, il est toujours là? - ---Oui. - ---Gentil. Un peu... - ---Le contraire de naïf? Un peu roublard et très arriviste... mais -gentil!... Oh! monsieur, je vous en prie, ne regardez pas ma table -comme ça... Il y a trop de désordre! Je ne fais que passer, ici, je n'y -vis pas... - ---Vous travaillez chez vous? - ---Ici et chez moi... - ---Vous ne faites pas un petit roman, en cachette? - ---Mais non! - ---Ni une pièce de théâtre? - ---Non plus! - ---C'est étonnant. - ---Pourquoi? - ---Parce que toutes les femmes en font. C'est la mode... - -Josanne sentit l'imperceptible raillerie... Le féministe parlait des -œuvres féminines avec une aimable irrévérence! - -Elle dit simplement: - ---Si j'avais du talent, j'écrirais des livres: je dirais des choses -vraies, graves et tristes, qu'une femme seulement peut bien dire... -Hélas! je n'ai pas de talent... J'écris adroitement un article: j'ai -un peu de verve et d'esprit, du métier... Mais il me manque le don de -réaliser mes imaginations, la faculté créatrice... Je serais une bonne -conseillère, peut-être une bonne collaboratrice... Et c'est tout. - -Il l'écoutait, surpris de sa modestie... - ---Mais alors, madame, à quoi travaillez-vous? - ---Je lis... Je relis... Vous pourriez voir, chez moi, sur ma table, -_la Travailleuse_. J'en ai tiré des tas d'articles. C'est une mine de -documents. - ---Je serais très fier de voir, de mes yeux, ce bouquin rébarbatif sur -votre table. - -Josanne comprit et se déroba: - ---Oh! je suis à peine installée! Je ne reçois jamais personne... - -Le jeune homme n'insista point. - ---Il se fait tard, madame, et j'abuse... Mais je vous devais une -visite, et je vous l'ai faite très longue, par compensation... Et je ne -vous ai rien dit de ce que je voulais vous dire... - -Il répéta: - ---Rien... rien, vraiment... - -Josanne pensait: - -«Moi non plus, je n'ai rien dit, que des banalités... J'étais si -curieuse de connaître monsieur Delysle!... Il est venu. Il s'en va, et -je ne sais rien de lui...» - -Ils étaient, tous deux, non pas déçus, mais déconcertés par ce premier -entretien qu'ils avaient, à l'avance, imaginé plus émouvant, plus -original, plus intime. Et Josanne sentait que Noël n'avait pas la -moindre envie de s'en aller... Mais elle n'osa pas le retenir. - ---Vous me permettrez de revenir quelquefois? - ---Très volontiers, monsieur. Vous me trouverez ici, tous les jours, de -cinq à sept. - -Il était parti. Josanne, encore étourdie de cette visite imprévue, -songeait: - -«Il aurait dû me prévenir... J'ai été niaise, peu aimable, peu -gracieuse... Il m'a interrogée tout le temps... Il n'est pas mal... Il -est même bien... Et ces yeux! Clairs et clairvoyants... de très beaux -yeux qui m'intimidaient... Oh! il ne doit pas être tendre! Il n'a -jamais pleuré, cet homme-là!...» - - - - -XVII - - -Foucart, revenu de Nice, entra, un jour, dans le bureau de Josanne pour -lui demander un renseignement. Et, comme il était de bonne humeur, il -dit: - ---Vous êtes en progrès, ma petite Valentin. Je suis content de vous. -Égayez encore votre style, et ça ira tout à fait bien... - ---J'essaierai, monsieur. - ---Et puis soignez-vous... Vous pâlissez, vous maigrissez, depuis -quelque temps. Et ça n'embellit personne, de pâlir et de maigrir! Moi, -en tout bien tout honneur, je suis navré de voir maigrir une jolie -femme... D'abord, ça l'abîme, et puis ça prouve qu'elle a du chagrin. - ---J'ai eu des chagrins, monsieur, vous le savez, répondit doucement -Josanne. - -Elle ne s'offensait pas des propos un peu familiers du «patron», car -elle était, avec madame Bure, la dessinatrice, la seule femme qu'il -tînt en réelle estime et qu'il eût prise en amitié. - -La petite Bure, une blondinette très élégante, avait un grand diable -de mari dont elle était fort amoureuse, et cette passion conjugale -divertissait beaucoup monsieur Foucart. Mais il avait une préférence -pour Josanne, dont il admirait et déplorait la vertu... il disait -parfois à Flory: - ---La voilà veuve, maintenant, cette petite Valentin!... Que -fera-t-elle?... Elle ne va pas rester seule comme ça!... Ce serait -dommage. - -Flory répondait: - ---Elle n'a personne, je vous assure!... Ne vous en plaignez pas: elle -vous ferait moins de besogne si elle avait un amant... - -Ce soir-là, en donnant à Josanne le conseil de ne pas maigrir, Foucart -s'aperçut tout à coup que ce conseil était inutile: Josanne semblait -très bien portante. - ---Au fait, dit-il, je vous avais mal regardée... Vous allez mieux... - ---Beaucoup mieux. - -Foucart pensa: - -«Tiens!... tiens!...» - -Et il ajouta: - ---J'ai rencontré Noël Delysle, hier, à la fête de l'Élysée. Il m'a -parlé de vous... - -Josanne ne broncha point. - ---Vous avez fait sa conquête... - ---Vraiment?... J'en serais très fière... Mais vous vous trompez, -monsieur... - ---Pas du tout!... Seulement... il faut vous méfier... Delysle est très -volage... Il ne raconte pas ses amours, mais on dit qu'il est très -volage... - -Foucart riait. Sur le même ton de plaisanterie, Josanne répliqua: - ---Me voilà prévenue... Mais je n'étais pas en danger... - -Plus sérieusement, Foucart reprit: - ---Delysle vous estime beaucoup, et il a raison... Est-ce qu'il va -rester en France? - ---Mais, monsieur, je ne sais pas... - ---Il ne vous a pas dit qu'il espérait une autre mission... au Japon, je -crois? - ---Non, monsieur. - ---A moi non plus, il ne m'en a rien dit. Il n'est pas confidentiel... -Je l'ai su tout de même. Oh! c'est un garçon très fort, très -ambitieux... Il est allé au Canada, en Australie, étudier -l'organisation des syndicats, la mutualité, le mouvement socialiste... - -Josanne murmura: - ---Je sais... - ---Bonsoir, ma petite Valentin, dit Foucart, je suis charmé que vous -soyez d'aplomb... Et maintenant, je rentre chez moi. Ma femme recevra -les raseurs... Je suis éreinté... Et il faut que j'aille, ce soir, à la -première du Vaudeville... - -«Quel imbécile! pensait Josanne. Quel pataud, quel malotru!... -Il engraisse, lui, et ça ne l'embellit pas!... Et cette façon de -m'appeler: «Ma petite Valentin»! - -Elle essaya d'écrire, mais elle était distraite, et elle avait une -sorte d'appréhension mal définie, de l'impatience, de la tristesse. - -C'était l'heure où Noël Delysle venait,--quand il venait,--tous les -deux ou trois jours, depuis un mois... Il avait, d'abord, justifié ses -visites par des prétextes qui ne trompaient pas Josanne. Maintenant il -ne cherchait plus de prétextes; il arrivait, tout simplement, comme un -ami: - ---Je ne veux pas vous déranger... Cinq minutes, cinq petites minutes... - ---Dix, vingt, si vous voulez attendre. J'ai presque fini... - -Il s'asseyait, à sa place accoutumée. Parfois, il se levait pour -prendre un livre, un journal. Debout derrière Josanne, il la dominait -de sa haute taille, et son clair regard s'adoucissait en effleurant la -tête brune, le col penché, la courbe des épaules, le buste souple dans -la robe de deuil. - -Josanne sentait ce regard sur elle--et elle disait, avec un petit -frisson d'agacement: - ---Que faites-vous là? Je vous en prie, asseyez-vous. Je ne peux pas -travailler quand on me regarde. - ---Pardonnez-moi, madame... - -Elle se reprochait d'avoir parlé trop sèchement, car elle savait Noël -très susceptible, très attentif aux moindres nuances de son accueil. -Alors, posant sa plume elle l'appelait: - ---Monsieur Delysle? - ---Madame? - ---J'ai fini. Causons. Racontez-moi... - ---Quoi? - ---Des choses... - -Et il racontait «des choses», parlant de ses amis, de ses livres -préférés, de ses voyages, de l'Italie surtout, qu'il aimait «comme une -maîtresse». Josanne découvrait en lui une intelligence fine et précise, -une volonté froide, une espèce de violence latente qu'il surveillait -et réprimait, de la bonté, peut-être, mais aucune sensiblerie, de -l'orgueil, sans doute, mais aucune affectation. Il avait un vif -sentiment des arts, une parfaite culture littéraire, le goût des idées -générales, une curiosité passionnée pour les gens et les choses de -son temps. Écrivain, il n'était pas «gendelettre»; homme du monde, il -n'était pas snob. Il se plaisait aux paradoxes; il se disait affranchi -de tout préjugé, mais il détestait la bravade, l'excentricité, les -déclamations, et sa réserve un peu hautaine marquait les distances. - -Il n'avait pas d'amis intimes. Sa mère était morte depuis longtemps, et -son père, ex-conseiller à la cour de Poitiers, vivait dans une maison -de campagne au bord de la Vonne, entre Lusignan et Pamproux. Rien, dans -les paroles et les pensées de Noël, ne trahissait la secrète influence -d'une femme aimée. - -Il était seul, libre, heureux de l'être. - -Pourtant il n'était pas un sauvage. Il aimait Paris, qu'il traversait -avec plaisir et quittait sans regret. Il allait beaucoup au théâtre et -dînait en ville presque tous les jours. Parfois il racontait à Josanne -la soirée de la veille, et, emporté par son récit, il disait: - ---Il y avait près de moi une bien jolie femme... - -Josanne, revenue dans son petit logement, imaginait M. Delysle assis à -une table somptueuse, près d'«une bien jolie femme». Que disait-il?... -Quel air avait-il?... Ressemblait-il au Noël qu'elle connaissait? -Fixait-il sur sa voisine ce regard clair, brillant et droit comme une -épée dont Josanne sentait encore le contact immatériel? - -Blottie dans son fauteuil d'osier, engourdie par la chaleur entêtante -et le sifflement monotone de la cheminée à gaz, Josanne laissait -glisser sur ses genoux le livre entr'ouvert, la broderie commencée... - -Elle pensait: - -«Le dîner est fini, maintenant... Les hommes sont au fumoir; les -femmes sont au salon. Je suis sûre que monsieur Delysle cause avec les -femmes...» - -Ou bien, d'autres soirs, elle songeait que son nouvel ami était seul, -comme elle, entre la lampe et le foyer, dans cet appartement de la -place des Vosges dont il vantait les hautes fenêtres, les boiseries, -les vieux meubles. - -«Je ne le verrai jamais chez lui... Quel dommage! Il n'y a pas d'amitié -parfaite sans intimité, et l'intimité est bien difficile entre un jeune -homme et une jeune femme... Mais, peut-être, cela vaut mieux... Nous -ne vivons pas dans le même monde. Nous serons séparés, forcément, par -ses longs voyages... Tôt ou tard, il se mariera... Qu'il reste donc au -seuil de ma vie! Je veux m'épargner une déception, et je serai, avec -lui, très cordiale, mais très prudente...» - -Elle se défendait ainsi contre une amitié qui la distrayait, à -son insu, et de sa solitude, et de son deuil, et de sa tristesse -amoureuse... Elle ne relisait plus les quelques billets de Maurice -qu'elle conservait dans un tiroir. - -Elle ne se disait plus: - -«Où est-il?... Est-il heureux avec sa femme? M'a-t-il oubliée enfin?... -Le reverrai-je?...» - -Au lieu de remuer la cendre tiède du souvenir, elle regardait la petite -lumière d'un sentiment inconnu s'allumer, discrète et pure... - -Souvent, au lendemain de ces soirées, elle recevait une lettre de -Noël... Ils avaient donc pensé l'un à l'autre, au même instant!... Il -lui envoya, un jour, le menu d'un banquet officiel, un carton blanc et -or, où il avait griffonné quelques mots au crayon: - -«Bonsoir, madame et amie... Je subis un discours politique... -J'aimerais mieux être près de vous, et je vois votre petit bureau comme -une oasis délicieuse... A demain...» - -Souvent, Josanne avait un brusque désir d'écrire, elle aussi,--par -besoin d'expansion et de confidences, pour renouer le fil d'un -entretien interrompu.--Elle commençait une lettre: «Cher monsieur...» -Non!... elle n'aimait pas cette formule... «Cher monsieur et ami...» -Non!... Elle aurait voulu écrire, tout simplement: «Mon ami...», et -elle n'osait pas... Alors, elle supprimait l'apostrophe du début,--ce -qui ne la compromettait pas beaucoup, car elle n'envoyait jamais ces -sortes de lettres... - -Et, deux ou trois fois par semaine, elle revoyait Noël. Quel charme -attirait donc le jeune homme vers une femme de beauté modeste et -d'humble condition, souvent triste, et toujours un peu mystérieuse? Il -ne lui faisait pas la cour. Il ne lui disait pas qu'elle était jolie, -désirable et spirituelle. Mais il était passionnément curieux d'elle, -de son caractère, de ses goûts, de sa vie présente et passée--et cette -curiosité semblait vraiment une forme d'affection, le mouvement naturel -d'une âme vers une autre âme. - -Les paroles de Foucart avaient mis une inquiétude véritable au cœur de -Josanne. Elle attendait vaguement Noël. Il arriva enfin, l'air joyeux: - ---Il fait bon, chez vous... Dehors, c'est le déluge... Comment -allez-vous?... bien?... pas trop fatiguée?... Je voulais venir hier: -impossible! Je dînais parmi les grands de la terre, et j'étais en -retard. J'ai dû écrire vingt lettres avant de m'habiller... Ah! je suis -content! - ---Pourquoi? - ---Parce que je suis là... Je m'ennuie partout, en ce moment: j'ai une -crise d'ennui... C'est la première fois, depuis bien des années... Le -travail même ne me guérit pas. - ---Vous vous ennuyez parce que vous êtes trop heureux. - ---Par exemple! - ---Les gens très malheureux ne s'ennuient jamais. Le travail forcé, le -souci du pain quotidien les empêchent d'analyser leur état d'âme. Mais -vous, à qui la vie est clémente, qui êtes seul, et ne pensez qu'à vous -seul... - -Noël se mit à rire: - ---Appelez-moi donc sybarite, bourgeois satisfait et capitaliste repu!... - ---Vous vous ennuyez parce que vous menez une existence artificielle... -L'homme est égoïste, mais sociable. Mariez-vous! - ---Par égoïsme?... Par «sociabilité»?... Non!... Je voudrais... Ah! -je voudrais entreprendre quelque chose de très difficile, devenir un -grand homme, bouleverser le monde, et faire tout le bonheur ou tout le -malheur de l'humanité... Quand j'étais collégien, je rêvais d'être Don -Juan ou Napoléon... Je voyais la vie comme une course d'obstacles... Et -plus tard, j'ai aimé l'inconnu des voyages, l'aventure, le danger... -J'ai aimé les pays qui se dérobaient et les femmes qui se refusaient... - -Josanne eut un petit sursaut... Noël changea de ton: - ---Oh! ne croyez pas... - -Il n'osait achever sa phrase, exprimer toute sa pensée... Josanne dit: - ---Oui... c'est la difficulté seulement qui vous attire... - ---Pas seulement... Me blâmez-vous de préférer le Mont-Blanc à -Montmartre? J'ai les mêmes préférences, dans l'ordre sentimental... -J'aime les âmes fermées, qui s'ouvrent peu à peu, pour moi seul... Les -plus belles sont les moins accessibles... - ---Alors, dit Josanne, pourquoi voulez-vous aller au Japon?... - -Noël resta stupéfait. - ---Vous savez?... - ---Oui... c'est très banal, le Japon! Il y a des chemins de fer et des -messieurs jaunes au chapeau haut de forme. Vous ne rencontrerez pas de -tigres et ne risquerez même pas d'être martyrisé. - -Elle badinait, mais elle n'était pas gaie. Elle regardait obstinément -le journal anglais,--le _Weekly_--déployé devant elle. - ---Mais comment savez-vous? - ---Par Foucart... Est-ce que vous partirez bientôt? Elle pensait: - -«Ce sera fini de notre amitié. Je me retrouverai seule comme avant. Et -lui m'oubliera vite...» - -Elle regrettait d'avoir connu Noël, de lui avoir donné un peu de sa -pensée, un peu de son cœur, et puisqu'il devait partir, elle souhaitait -qu'il partît tout de suite. - ---Bientôt?... Pas avant l'année prochaine... Et peut-être plus tard... -peut-être jamais... J'ai beaucoup de choses à faire... Et mon livre sur -la question agraire en Italie!... Et ma série d'articles de la _Revue -indépendante_! Et l'imprévu!... - -Josanne ne bougeait pas, mais il sentit qu'elle était contente, et il -affirma plus énergiquement: - ---Le Japon!... Que diable irais-je faire au Japon?... - ---Tuer votre ennui... - ---J'ai un meilleur moyen... Quand je me sens vague, et veule, et -déprimé, je pense à vous qui êtes si vaillante. Et je me dis: «Si tu ne -travailles pas, tu n'iras pas la voir aujourd'hui...» et je travaille -en grognant... Vous êtes ma récompense. - -Et il ajouta, d'une voix émue, presque tendre: - ---Demandez-moi, vous, demandez-moi quelque chose de très difficile à -faire... - -Et comme il parlait ainsi, il vit que Josanne rougissait: une onde -rose passait sur le délicat visage incliné, colorait les joues, les -paupières, le front, jusqu'à la racine des cheveux noirs. La rougeur -charmante révélait le trouble de la femme... Était-elle offensée, ou -confuse, ou contente?... Elle dit, avec un accent un peu moqueur: - ---Soit! Mettez-vous là, au petit bout de la table, et traduisez-moi ce -passage du _Weekly_. Nous avons trop bavardé! Je suis en retard... - ---Mais je sais l'anglais assez bien... et ce n'est pas difficile... - ---Chut!... Travaillez!... - -Il murmura: - ---Vous êtes méchante. Vous vous moquez de moi. - -Et il obéit. - -Dans le vestibule, c'était l'ordinaire rumeur des pas et des voix, les -appels, les réponses, l'irritante sonnerie du téléphone. Le bureau de -Josanne semblait plus tiède et plus clos que les autres jours, et plus -douce s'irradiait la blanche lumière de la fleur opaline. Et Noël dit: - ---On est bien. - -Josanne répondit: - ---On est bien. - -Ils se sourirent, rapprochés par cette besogne banale de traduction, et -leur amitié, tout à coup, leur devint plus sensible, plus chère... - -La porte s'ouvrit, mademoiselle Bon parut, bredouilla une phrase où il -était question de la _Fraternité féminine_ et du procès-verbal de la -dernière séance... Josanne dit: - ---Oui... oui... comptez sur moi. - -Mademoiselle Bon s'en alla, avec une petite mine singulière... Et, -pendant que Josanne expliquait à Noël qu'elle était, pour le trimestre, -secrétaire de la _Fraternité féminine_, la porte se rouvrit encore... - -Un froufrou de soie, une vision blanche, blonde, scintillante: Flory. - ---Josanne, mon petit chat... - -La soiriste resta figée. Avec l'or artificiel de ses cheveux, le tulle -pailleté de sa robe, elle semblait une commère de Revue qui aurait -allongé sa jupe et oublié son chapeau. - ---Tiens! Delysle!... Bougez pas! Vous êtes tout plein gentils comme ça, -mes enfants... - ---J'ai prié monsieur Delysle de me traduire une page du _Weekly_. - ---Et moi, je suis très fier de collaborer au _Monde féminin_... - ---Parbleu! dit Flory gaiement. Laquelle d'entre nous n'a pas son -petit collaborateur?... Moi j'en ai bien une demi-douzaine, toujours -disponibles, pleins de zèle et parfois désintéressés... Ce sont mes -nègres!... Je les envoie en mon lieu et place, dans les endroits -lointains, sinistres, comme l'Odéon ou Déjazet... «Va bon nègre!» Et -bon nègre, bien content, remercier moi. - -Elle abaissa les coins de sa bouche, et prit le ton zézayant d'un bébé: - ---Moi bien triste, ce soir! moi du chagrin! Pas reçu mon service pour -le Vaudeville... - -Et tout à coup, fronçant les sourcils, avançant le menton, sa petite -face de poupée devenue rageuse et cynique, d'un accent voyou, elle -déclara: - ---C'est la rosse de patronne qui me l'a «fait», mon service... Sa loge -ne lui suffit pas; il lui faut mes fauteuils. Et pour qui?... Pour son -gigolo... Et moi, je m'arrange comme je peux, avec le contrôleur et le -secrétaire... Ah! j'en ai soupé, du _Monde féminin_. Mais quoi! il faut -vivre... - ---La vie coûte si cher à Paris! dit Josanne très gravement. - ---J'ai ma pauvre mère à soutenir... Et je ne peux pas faire des -cravates, hein?... Alors, quoi?... Je prends patience... - ---Évidemment, dit Josanne, il vous faudrait faire beaucoup de cravates -pour payer une robe comme celle-là... - ---Elle est de chez Martin, ma robe, mais on m'accorde une remise, sur -le prix... parce que je fais de la publicité... Allons, je m'en vas, -mon petit chou! Bonsoir, le monsieur et la dame! Petits enfants sages, -bien travailler... - -Noël et Josanne, restés seuls, se regardèrent. - ---Elle est très distinguée, votre amie Flory! dit Noël. - ---Tous les hommes la trouvent charmante avec son minois et son bagout. - ---Oh! tous, c'est beaucoup dire... - ---Elle est si drôle!... Elle pose pour la femme indépendante, qui gagne -sa vie et soutient sa famille... - ---Elle aime tant sa pauvre mère! - ---Elle l'aime beaucoup, je vous assure, et elle croit que «c'est -arrivé»... Elle est journaliste comme d'autres jolies femmes sont -artistes lyriques ou dramatiques, par élégance... et aussi par pudeur, -pour ne pas avouer... - ---Oui, elle se cache derrière ses chroniques comme l'autruche derrière -une pierre... Et cette fille est votre amie? - ---Mon amie? Ah! non!... - ---Elle vous appelle: «Mon chat», «mon chou...» - ---Qu'est-ce que ça fait? - ---Ça me fait quelque chose, à moi. Ça m'est très désagréable... - ---Bah! - ---Ça me gêne pour vous... Ça blesse mon amitié dans ce qu'elle a de -plus délicat... Et puis... dites, vous ne craignez pas que cette -Flory... - ---Que voulez-vous dire? - ---Ça doit être une potinière, votre _Monde féminin_!... Et quand Flory, -tout à l'heure, nous a envoyé ce bonsoir collectif, cette espèce de -bénédiction... - ---Oui, dit Josanne. J'ai remarqué son air, son accent... Elle croit -peut-être... Oh! il n'y a pas qu'elle... - ---Comment?... La vieille féministe, qui a des raisins sur son chapeau, -vous pensez que... Oh! celle-là, par exemple, je l'excuse, la pauvre -créature! Elle doit détester tous les hommes et... - ---Ne vous moquez pas de mademoiselle Bon, je vous en prie... Non, ce -n'est pas elle... - ---Mais qui donc!... - ---Foucart. - ---Ce pantin de Foucart?... Il s'est permis... - -Noël sentit que Josanne était préoccupée, gênée... Elle murmura: - ---Il ne m'a rien dit de particulier, mais il m'a parlé de vous en -insistant... - ---Et alors? - ---Alors... rien... Laissons cela... Je n'y attache aucune importance... - -Noël Delysle éprouva une irritation exaspérée et l'envie de taper sur -quelqu'un. Ses beaux yeux gris devinrent si clairs et si durs que -toute l'expression de son visage en fut changée. - ---Eh bien, dit-il, si vous avez un peu d'estime et d'amitié pour moi... - ---J'en ai... - ---Souffrez que je dise toute ma pensée... J'ai un extrême plaisir à -venir ici, et si je devais y renoncer... ou espacer mes visites... cela -me ferait le plus grand chagrin... Mais je ne veux pas qu'un Foucart -ou une Flory tiennent sur vous, mon amie très respectée, des propos -stupides ou désobligeants... - -Josanne se taisait. - ---Quoi? dit Noël consterné, vous n'osez pas me le dire?... il ne faut -plus que je vienne... à cause de Foucart et de Flory?... Eh bien, soit, -je ne viendrai plus... - ---Quelle exagération!... - ---Vous riez!... Je n'ai pas le cœur à rire... Si pourtant je pouvais... -ailleurs?... Mais vous n'êtes jamais chez vous, vous ne recevez -personne, c'est entendu... Alors... comment nous voir?... Madame... mon -amie... dites-moi... cherchez, trouvez quelque chose... - -La rougeur revint au front pensif de Josanne, et se faisant violence, -un peu confuse, elle dit: - ---Peut-être... oui... Connaissez-vous le restaurant de Mariette? - - - - -XVIII - - -Noël Delysle passait, tout de suite, du désir à l'action. - -Quand Josanne eut expliqué qui était Mariette, et comment un homme et -une femme pouvaient dîner ensemble, dans son petit restaurant, sans que -personne en fût scandalisé, Noël s'écria: - ---Vite, allons chez Mariette!... Il est tout près de sept heures. - ---Comment? Dès ce soir?... - ---Eh! Pourquoi pas?... Je pourrais mourir dans la nuit, et je n'aurais -pas connu Mariette, les Russes, les Valkyries, et votre amie allemande, -et la dactylographe qui ne mange pas de dessert!... Pauvre fille!... -Si on l'invitait?... Pas ce soir: je vous veux toute seule, en face de -moi... Quel bonheur!... - ---Mais... - ---Il faut bien que vous dîniez, ce soir, et il faut bien que je dîne... - ---Vous dînerez très mal, je vous en préviens. - ---Je suis trop heureux pour mal dîner. C'est vous qui êtes fâchée... Je -le sens... Vous boudez. Vous regrettez de m'avoir parlé de Mariette... - ---Quel enfantillage!... - -C'était vrai, pourtant, que Josanne regrettait un peu son imprudence. -Elle n'avait pas peur de se compromettre en dînant au restaurant avec -un jeune homme qui était son ami très respectueux. Dans le monde où -elle vivait, la camaraderie confraternelle et les nécessités mêmes du -métier modifiaient les relations des hommes et des femmes, affranchis -par force ou par gré des «convenances» bourgeoises. Josanne trouvait -tout naturel de dîner avec Bersier, ou même avec Isidore Foucart, -quand le devoir professionnel les appelait ensemble au même lieu, à -la même heure. Bersier était un confrère, Foucart était le «patron», -c'est-à-dire qu'ils ne comptaient pas... Et eux-mêmes ne voyaient -en Josanne que la collaboratrice--la journaliste.--Près de Noël, la -journaliste redevenait simplement une femme, qui avait des timidités -saugrenues, des scrupules excessifs. Quand tout son cœur l'entraînait -en avant, elle s'appliquait à rester lointaine... - -«C'est ridicule, à la fin, pensa-t-elle, vaincue par son désir; -monsieur Delysle va croire que j'ai peur de lui... et je n'ai peur de -personne. Je ne suis pas une petite fille romanesque; je suis une femme -de trente ans, libre, et qui a payé cher son expérience... Mon passé me -défendrait, au besoin, des exaltations sentimentales... Ce jeune homme, -qui ne m'a jamais dit un mot de galanterie, a vu d'abord en moi un -type d'affranchie, d'intellectuelle, un document vivant et parlant: ça -l'amuse... Sa curiosité est devenue sympathie... Tant mieux! Je serais -bien sotte de repousser une honnête amitié qui est la seule douceur de -mon existence actuelle... Je saurai ménager les transitions, arrêter la -familiarité où il convient... Mais il n'est pas familier, Noël Delysle! -Il n'a pas le mauvais ton de Foucart...» - -Elle céda. - -Le même soir, le vœu de Noël fut accompli. Il connut Mariette, les -Russes barbus, les Valkyries aux tresses d'or, et mademoiselle Müller, -et la maigre dactylographe. Il eut Josanne, en face de lui, pour lui -seul, à une petite table, dans un coin. Il mangea de bon appétit un -dîner médiocre. Égayé par le décor, il se détendit, s'abandonna. - ---Comme tout cela me rajeunit!... Je revis mes années d'étudiant. -J'habitais non loin d'ici, rue de l'Hirondelle, et je fréquentais -des restaurants de quatrième ordre pour y voir des poètes: Moréas, -Verlaine... J'avais dix-neuf ans! - -Il parla de son enfance, de sa jeunesse, de sa mère, morte trop tôt, de -son père, qu'il voyait peu, d'un professeur de philosophie qui avait -aidé à la formation de son esprit et de son caractère en le décrassant -de tout préjugé. Et il nomma des amis plus récents, compagnons d'étude -et de voyage que la vie, déjà, avait dispersés. Mais il ne fit allusion -à aucune femme et Josanne se demanda s'il avait jamais aimé d'amour. - -Le café servi, quand les gens, à droite, à gauche, se levaient pour -partir, Noël et Josanne, dans leur coin, prolongeaient la causerie. Il -pleuvait dehors. Josanne songeait, sans plaisir, à son logement vide -et froid. Elle se trouvait bien, dans la bonne chaleur, la lumière -joyeuse, près de Noël. Accoudé sur la nappe à carreaux rouges, la -cigarette aux doigts, il disait: - -«A Florence...» «A Vienne...» «A Londres...» «Il y a cinq ans...» «Il y -a sept ans...» - -Elle l'écoutait, fascinée par la voix nette, le geste précis, les beaux -yeux voilés parfois de mélancolie passagère. Et lorsqu'elle regardait -les hommes assis aux tables voisines, Français nerveux et bavards, -blonds Scandinaves aux larges épaules, Anglais au teint de jeune fille, -elle les trouvait falots ou vulgaires, d'une force pesante ou d'une -gentillesse efféminée... - - -C'est ainsi que Noël devint un client de Mariette. Il cessa d'aller -dans le monde pour retrouver son amie, presque chaque soir... Et leur -premier dîner en tête à tête fut suivi d'autres dîners et déjeuners -innombrables, car Noël et Josanne ne trouvèrent aucun moyen plus -simple, plus commode et plus convenable d'être ensemble sans être seuls. - -Et dans la vie intérieure de Josanne, dans ces grises ténèbres où -flottaient les spectres du passé, ce fut peu à peu la blancheur d'une -aube. - -Elle pensait: - -«Je suis moins triste. Je m'habitue à vivre sans amour... Dans quelques -semaines, j'irai chercher mon fils, et la tendresse maternelle, une -amitié sûre, le travail, l'indépendance, cela peut faire un bonheur -très suffisant. Je n'oublierai jamais Maurice, mais j'espère ne plus le -revoir, et mes souvenirs perdront leur âcreté, leur forme précise... -Ils me seront presque doux...» - -Parfois encore, elle se reprochait ce qu'elle appelait son imprudence. -Elle se disait que Noël, jeune, séduisant, ambitieux, doué par toutes -les fées, serait, forcément, séparé d'elle. Elle le voyait, au loin, -dans l'avenir, marchant vers le succès, la fortune, l'amour, vers tous -les grands bonheurs dont il était digne et qu'il saurait conquérir... -Spontanément, elle s'écartait de la route qu'il devrait suivre... - -«Il n'oubliera jamais notre amitié. Ni les maîtresses, ni l'épouse, -n'effaceront tout à fait le souvenir de l'amie...» - -Ces pensées, qui attristaient Josanne, en même temps l'enhardissaient. -Son affection croissante pour Noël lui semblait ennoblie, légitimée par -ce désintéressement absolu. Elle acceptait la souffrance possible comme -une rançon du bonheur présent. Et, de bonne foi, elle s'attendrissait -sur elle-même, ne comprenant pas que les hypothèses douloureuses -troublaient son imagination seulement... Au fond de Josanne, dans -l'inconscient, il y avait une espérance, une quasi certitude, que tout -s'arrangerait pour le mieux, que le malheur prévu n'arriverait pas... -Qu'arriverait-il donc?... Quelque chose d'extraordinaire, de vague, -d'indéfinissable, mais pas cela, pas cela... - -Elle restait pourtant sur la défensive, amicale et même affectueuse, -mais réservée, et tout à coup, en plein élan, en pleine effusion, -fermant son âme sur des pensées, sur des images inconnues de Noël. -Aussi fut-il bien étonné quand elle l'invita à venir chez elle... - ---Dimanche, vers cinq heures, voulez-vous? - -Il répondit: - ---Oui, dimanche... Je compterai les jours. Et puis, dimanche arrivé, je -compterai les heures. - - -Il compta si bien, dans son impatience, qu'il arriva beaucoup trop tôt. -Josanne dit, en ouvrant la porte: - ---Vous!... déjà!... - -Ce mot fit à Noël une peine affreuse. Il voulut s'en aller. Elle le -retint. - ---Tant pis! vous me verrez en robe de maison... et tant mieux! nous -aurons plus de temps pour causer, puisque ce soir vous ne dînez pas -chez Mariette... - -Elle avait une sorte de peignoir, une longue blouse de laine blanche, -dont l'encolure, coupée carrément, découvrait sa nuque et un peu de sa -poitrine. Elle souriait à Noël: - ---Venez! - -A peine entré dans la longue pièce aux boiseries grises, au papier d'un -vert si doux, Noël éprouva une sensation de fraîcheur, de pureté, de -joie. Les choses l'accueillaient. La belle lumière emplissait ses yeux -et son âme. - -Il ne se lassait pas de dire: - ---Mais c'est très joli, chez vous!... c'est délicieux! - -Josanne voulut montrer, tout de suite, ce qu'elle possédait de plus -rare: le petit moulage d'une _Pleureuse_ de Bartholomé; et, debout, la -gorge modelée sobrement sous la laine blanche, le cou nu, les cheveux -relevés, elle avançait le bras d'un geste d'offrande et tenait la -statuette comme une fleur. Puis Noël dut admirer les photographies -qui ornaient les murs,--sans cadres, «parce que les cadres, c'est -cher!»--et la vieille commode trouvée à Chartres, chez un menuisier, et -la grosse théière de cuivre, et les chardons violets dans le vase vert, -et, dans le vase jaune, les «monnaies du pape», dont les piécettes -nacrées, translucides, tombaient au plus léger frôlement, comme de -petites lunes mortes... - -Noël feignait de s'intéresser aux meubles, aux bibelots, à tout ce que -Josanne aimait. A vrai dire, il ne voyait qu'elle, Josanne. Sa pensée -ravie l'enveloppait, la caressait tendrement, lui disait: «Parlez! -souriez!... Parlez encore... Je vous regarde, et je ne vous reconnais -pas... Est-ce bien _vous_? Est-ce votre âme vraie qui se révèle?...» -Il avait cru la trouver dans un logis sombre, dans une atmosphère de -deuil, vêtue de noir, un peu timide encore devant lui... Et il la -sentait confiante, joyeuse de recevoir son ami dans sa maison et ne -cachant plus sa joie. - ---Personne n'a jamais vu tout cela; personne n'est jamais venu ici, -excepté mademoiselle Bon; mais le monde visible n'existe pas pour -mademoiselle Bon... - ---Alors je suis le premier qui... - ---Oui, le premier... Et, comme vous êtes très artiste, et très -difficile, je suis bien fière que vous approuviez mon goût. J'aime -tant les choses qui se mêlent à ma vie!... Ce petit vase jaune, je le -touche avec tendresse... Et ce rideau, que je vois le matin, comme il -me plaît!... - -Elle étala, au bout de son bras levé, l'indienne fleurie d'œillets -chimériques, où défilaient des éléphants. Les œillets et les éléphants -étaient verts et bleus, de tous les verts, de tous les bleus, et la -forme svelte de la jeune femme apparaissait comme une ombre sur la -trame blanche, pénétrée de jour. Et Noël, ému d'un plaisir enfantin, -songea: - -«Personne n'est venu chez elle depuis qu'elle habite Paris. Elle n'a -dit ce mot, elle n'a fait ce geste pour personne...» - ---Oh! fit Josanne, avec humeur, vous ne regardez pas... - ---Je regarde, j'admire, et je pense... - ---Quoi? - ---Que les antiféministes seraient bien ébahis de vous voir et de vous -entendre... - ---Pourquoi? - ---Vous êtes tellement femme!... Oui, révoltée, oui, rebelle, ni la -lutte pour la vie, ni l'indépendance, ni l'activité intellectuelle, -n'ont détruit en vous les instincts de la femme, même l'instinct -ménager et l'instinct de plaire... Vous aimez la parure; vous ornez -votre maison, une fleur vous enchante, un bibelot vous réjouit... - ---Et cela vous étonne? - ---Oui et non... - ---Comment! l'auteur de _la Travailleuse_!... - ---Précisément... L'auteur de _la Travailleuse_ applaudit, et Noël -Delysle s'étonne... Le premier était acquis d'avance à la femme -nouvelle... - ---Et le second... - ---A la femme éternelle... - ---C'est la même femme. - ---Je le vois bien depuis que je vous connais... Mon féminisme était, -je l'avoue, un peu théorique; et je ne croyais pas, vraiment, qu'on -pût trouver, dans la même femme, tant d'intelligence, d'énergie, de -courage, unis à tant de grâce et de douceur... Vous avez achevé de me -convertir... - ---J'en suis charmée... - ---Aussi je m'appliquerai à convertir les autres... J'ai pris le parti -de la femme, par un sentiment de justice et par haine du pharisaïsme -masculin... Je serai plus éloquent, désormais, parce que je serai -plus sincère, et que je penserai à vous... Une action commune nous -rapprochera... Notre amitié deviendra toujours plus haute et plus -belle... car c'est une belle chose, notre amitié, n'est-ce pas? - -Josanne répondit gravement: - ---Très belle... - -Une grande émotion lui venait... Et pour la dominer, cette émotion -qui lui mettait une chaleur inconnue dans la poitrine et des larmes -dans les yeux, elle se détourna. Alors elle vit que Noël avait posé -sur la table un livre et sur le livre un bouquet: des violettes de -Parme, doubles et pressées, d'un mauve presque gris dans leurs feuilles -tendres, les dernières de la saison. N'avait-elle pas dit, une fois, -devant Noël, qu'entre toutes les fleurs elle préférait les violettes? - ---Et je ne vous ai pas remercié!... Comme vous êtes aimable de penser à -moi! - -Et d'une voix un peu basse, plus douce, elle ajouta: - ---Il n'y a que vous... - ---Je l'espère bien! dit-il. Je suis très exclusif. Je voudrais être -votre meilleur ami, votre seul ami... C'est de l'égoïsme, peut-être... -Maintenant, regardez le livre, un très beau livre que vous n'avez pas -lu, je le sais, et que vous lirez, dès ce soir, et que vous aimerez -comme je l'aime... - ---C'est _Dominique_? Vous me le prêtez? - ---Je ne vous le prête pas, je vous le donne, en souvenir de ma première -visite chez vous... J'ai inscrit la date, sur la feuille de garde: «25 -mars 19...»... Et je vous ferai ainsi, de temps à autre, la surprise -de quelque beau livre inconnu... C'est mon droit d'ami, mon privilège! -Et je vous révélerai beaucoup, beaucoup de choses qui enchanteront vos -yeux et votre cœur... - ---Mon Dieu! fit Josanne, vous me gâterez!... Je n'y suis pas habituée, -et cela me déconcerte encore... Une amitié si charmante, si belle! -Vous croyez que cela peut durer, que je ne vous ennuierai pas?... -Comment?... Cela vous paraît tout simple?... Pas à moi... Qui m'eût -dit, il y a un an... - -Elle n'acheva pas sa phrase... L'ombre du souvenir passait sur elle, et -Noël en fut effleuré. Il regarda Josanne avec des yeux troublés tout -à coup, embués d'émotion, et elle le sentit, non pas curieux, mais -anxieux jusqu'à la souffrance. - -Elle se leva. - ---Maintenant, dit-elle, je vais préparer le thé. Mettez _Dominique_ -dans la bibliothèque... C'est ça, la bibliothèque... ces deux étagères, -là... Il y sera en bonne compagnie, vous verrez. - -Elle passa dans la pièce voisine, et Noël l'entendit remuer des tasses -et des cuillers. Pensif, il examina les livres, lisant les titres tout -haut: - ---_Manon Lescaut_, _les Confessions_, _Adolphe_... Et beaucoup de -Balzac... Vous aimez Balzac!... _Madame Bovary_... _Notre Cœur_... _Le -Lys rouge_... _Anna Karénine_, _l'Empreinte_, _le Silence_, _la Force -des Choses_... et des poètes... Verlaine, Samain... Mes compliments! -Vous choisissez bien vos amis... Voulez-vous me prêter _la Force des -Choses_? - -Il prit le roman de Paul Margueritte, l'ouvrit, le referma... Josanne -rentrait, portant un plateau: - ---Tout ce que vous vous voudrez... Vous n'avez pas lu _la Force des -Choses_? - ---Il y a longtemps! - ---C'est un beau livre, triste et vrai... comme la vie. Cet homme qui -perd une maîtresse aimée, et qui se console, par un caprice, d'abord, -et puis par un second amour... C'est navrant! - ---Pourquoi, navrant?... Parce qu'il n'y a pas de deuils éternels, et -que la vie en nous, malgré nous, sans cesse, refleurit et se renouvelle? - ---Vous croyez que tout passe, que tout s'efface, que tout va vers le -néant, les êtres qu'on aima du plus grand amour, et l'amour même... -Vous croyez cela?... Mais non, non, c'est impossible! Quand on n'a -point une âme légère, on ne peut pas, on ne veut pas oublier... - ---C'est la loi de la vie, pourtant! Et c'est le commandement -évangélique: «Laissez les morts ensevelir leurs morts...» - -Josanne ne répondit pas; Noël craignit d'avoir blessé l'âme douloureuse -et pudique, tout enveloppée des crêpes du deuil récent. Il recommença -de déplacer et de replacer les livres. - ---Tiens! dit-il, une bien jolie édition de _la Princesse de Clèves_... - -Il maniait la reliure de maroquin avec des doigts amoureux, des doigts -prudents de bibliophile. Mais, sur le premier feuillet, il vit un mot, -une date, des initiales: «Souvenir du 4 février 18... M. N.» - ---C'est un de vos amis qui vous a donné ce livre? - ---C'était un de mes amis... - -Noël perçut l'hésitation imperceptible de la voix. Josanne vint à lui, -offrant la tasse, le sucrier: - ---Un peu de lait?... Un morceau de sucre? - ---Un, je veux bien. Pas de lait... Merci... - -Il remit _la Princesse de Clèves_ sur l'étagère et resta silencieux un -moment. - -Le crépuscule éteignit les cuivres ardents, fana les œillets du rideau, -pâlit les petites lunes nacrées dans le vase jaune. Les réverbères -envoyaient un reflet au plafond de la chambre obscurcie, et Noël et -Josanne furent tristes sans savoir pourquoi. - -La jeune femme alla chercher une lampe; mais, quand elle revint, Noël -se levait pour partir. Elle dit: - ---Déjà! - -Et ce mot, qui avait fait tant de peine à Noël, lui fut doux comme une -caresse. - - - - -XIX - - -Noël pénétra la vie de Josanne, l'imprégna de sa pensée, l'anima de ses -visites et de ses lettres quotidiennes. - -Si, par hasard, le courrier du matin n'apportait pas l'enveloppe bleue, -le tendre bonjour accoutumé, si Noël ne paraissait pas chez Mariette, -la jeune femme demeurait triste et nerveuse tout le jour. Elle évitait -mademoiselle Müller et le botaniste russe, et seule, dans son petit -coin, regardait la place vide en face d'elle. Quand Noël ne pouvait -l'accompagner vers les quartiers lointains où la conduisaient les -nécessités professionnelles, elle se rappelait les bonnes promenades -qu'ils avaient faites, par la banlieue ou les faubourgs, et elle -cherchait, à côté d'elle, la silhouette robuste et le brun visage -de son ami. Un bouquet, un livre, un bibelot, la _Pleureuse_ de -Bartholomé, le reflet des réverbères sur le plafond, au crépuscule, -s'associaient, dans sa mémoire, à des mots, à des gestes de Noël, et -parfois elle reproduisait des expressions, des intonations qu'il avait -eues. - -Elle vivait ainsi dans l'atmosphère qu'il créait autour d'elle, et, -par des modifications inconscientes, elle s'adaptait à des idées, -à des goûts nouveaux. Convalescente du passé, elle en gardait un -endolorissement vague, mais son cœur et sa chair étaient paisibles,--et -les jours légers, les calmes nuits passaient sur elle sans qu'elle les -sentît passer. - -Maintenant les yeux clairs de Noël n'effrayaient plus Josanne. Elle -éprouvait, près de cet homme, un sentiment inconnu de sécurité, de -confiance. Elle aimait à lui demander conseil; elle eût aimé à lui -demander protection. Tous les êtres qu'elle avait chéris avaient appuyé -leur âme à son âme; pour la première fois, l'âme de Josanne retrouvait -l'instinct féminin de s'appuyer. - -Le printemps vint, ciels gris et bleus, nuages d'argent, pluies tièdes, -le printemps humide et vert, échappé des bois, qui sent la jacinthe et -le narcisse. - -Le temps approchait où Josanne devait reprendre son fils. Elle se mit -en quête d'une domestique qui pût tenir son petit ménage, soigner -Claude, le promener, le conduire et l'aller chercher à la plus voisine -école maternelle, et rester la nuit, en cas de besoin, sur un lit -pliant, dans le cabinet de toilette. - -Après des recherches décourageantes, Josanne se ressouvint de la -Tourette, dont elle avait mesuré naguère la probité parfaite et le -dévouement. La brave femme, prévenue, arriva un dimanche, coiffée -d'une capote à plume et parée d'une cravate bleu de ciel. Elle pleura -presque en revoyant madame et en parlant de «pauvre défunt monsieur». -La distance de la rue Mouffetard au quai des Augustins ne refroidit pas -son zèle, et les accords furent vite conclus. - -Le lendemain, tout en frottant les meubles, dans le logement -bouleversé, la Tourette informa Josanne que «la concierge de la rue -Amyot avait eu un troisième gosse», que «le boucher avait fermé -boutique», et que la crémière blonde, la boiteuse, «allait avec son -propriétaire», un monsieur cossu, «ce qui faisait parler le monde, vu -que c'était dégoûtant...» La crémière avait «de quoi» et ne méritait -pas l'indulgence qu'on doit aux pauvres malheureuses. Et puis le -«crémier était bel homme et solide, et sa femme, pour sûr, ne manquait -de rien. Alors?... Que cherchait-elle ailleurs, la blonde?...» Le mari -«ne savait rien de rien, mais, le jour où il saurait, quelle raclée -pour son épouse!... Et cela ferait plaisir à toute la rue Mouffetard, -vu que cette crémière était la honte du quartier et qu'elle déshonorait -le mariage...» Tandis qu'Ernestine, la petite amie au typo, donnait -l'exemple de la fidélité amoureuse, sinon conjugale... - ---Et pourtant, ma chère dame, si Ernestine se laissait aller, ça -serait-il point pardonnable, vu qu'elle est jeune et bien bâtie, et -qu'elle n'a pas du sang de navet sous la peau?... Et son homme, avec -c'te maladie qu'il a, depuis deux ans, il n' la réveille plus que pour -lui demander des remèdes... - -Josanne écoutait ces propos inspirés par la morale pratique du peuple, -quand Noël Delysle arriva. Il n'était pas gai. Il avait déjeuné tout -seul, chez Mariette, et il voyait sans plaisir la vie de son amie se -transformer. La Tourette, saisie d'admiration, devant un monsieur -«si tellement bien», se fit aussitôt des idées sur les agréments du -veuvage, et dans son âme simple, elle approuva cette chère dame Josanne -qui avait eu bien du mérite et qui maintenant avait bien du bonheur. - ---Votre cuisinière est un peu étrange, dit Noël. Elle a des sourires -complices et des regards encourageants. Et quel accueil elle m'a fait! -Ce n'est pas une cuisinière, c'est une mère. - -Josanne raconta l'histoire de la Tourette. - ---Elle n'est pas décorative, mais elle est dévouée!... Et si drôle!... -Je vous assure que la psychologie de la Tourette m'intéresse -infiniment. Elle a une conception des droits et des devoirs féminins -qui fait penser à la morale des sauvages... - ---Comment cela? - ---La Tourette a le respect de l'homme fort. Quand elle dit: «Un Tel -est un bon mari...», cela ne signifie pas qu'Un Tel ait des sentiments -délicats et le cœur tendre. Un bon mari, c'est le garçon travailleur, -sérieux, qui ne boit pas plus que son compte et rapporte tous les -samedis sa paie à la maison. Sa femme ne «manque de rien», entendez -qu'il lui donne la pâtée, les nippes et le reste, et même, au besoin, -des claques, qu'elle reçoit sans humiliation et sans rancune comme un -témoignage de la force mâle... - ---Qui aime bien châtie bien. - ---La Tourette, indulgente aux filles qui fautent ou aux ménages -irréguliers, est impitoyable pour la femme qui a «un bon mari» et qui -le trompe. - ---Mais une femme peut être très malheureuse avec un honnête -travailleur, sérieux, rangé, etc... Et que pense votre Tourette des -femmes mal mariées qui ont des amants? - ---Si le mari est paresseux, ou maladif, ou trop bête pour se faire -obéir, la Tourette dit: «Tant pis!... C'est vraiment pas un homme!» - ---Elle ne considère que la loi de nature, la loi de sélection et -l'intérêt de l'espèce; elle fait du darwinisme sans le savoir: la plus -belle au plus vaillant!... Eh! ce n'est déjà pas si bête!... Je suis -presque de son avis... - ---Comment? - ---Ça m'irrite de voir une jeune femme liée à un vieillard, ou à un -infirme, ou à un benêt. Malgré moi, je forme des vœux... immoraux... -pour que la pauvre créature ait sa revanche, et sa petite part de -bonheur... Aimer par devoir, être fidèle par devoir, brrr!... - -Josanne demanda, d'une voix un peu émue: - ---Vous pensez cela, réellement? - ---Cela vous choque? Oh! rassurez-vous, je rends aux femmes vertueuses, -aux résignées, aux sacrifiées, l'hommage qui leur est dû. Mais je -ne condamne pas les autres. Je n'ai pas de préjugés, et très peu de -principes... Et puis je suis l'ami, le chevalier, le défenseur du sexe -opprimé! Je suis devenu, grâce à vous, le Don Quichotte du féminisme... - ---Parlez donc sérieusement de choses sérieuses. - ---Je suis très sérieux... De quel droit condamnerais-je les autres? -Pourquoi leur imposerais-je des vertus que je suis incapable de -pratiquer? Je ne pourrais pas rester fidèle à une femme que je -n'aimerais pas... d'amour... Ma foi, non! Je me connais... Vous voyez -que je suis plus modeste et meilleur que votre Tourette: j'étends -ma miséricorde à toutes les pécheresses qui ne furent coupables que -d'avoir aimé... - -Josanne secoua la tête: - ---Vous avez raison, il ne faut juger personne... Que savons-nous les -uns des autres? Rien... Comment deviner l'arrière-plan d'une vie, le -secret d'un cœur!... Mais vous changerez d'avis, plus tard, je le -crains... quand vous serez marié... - ---Je n'aurai plus l'esprit libre, parce que je n'aurai plus le cœur -libre?... Grand merci!... Je ne suis pas une marionnette, chère -madame... - -Noël protestait si vivement, si franchement, regardant Josanne bien en -face, de ses yeux clairs et sincères, et elle avait un si grand désir -de le croire qu'elle le crut. - ---Eh bien, il n'y a pas beaucoup d'hommes comme vous! - ---Tant mieux! vous m'estimerez davantage. - ---Vous n'avez pas de préjugés... Cependant... - ---Quoi? - ---L'autre jour, je vous ai raconté ma visite aux Lefebvre, ce -ménage d'esthètes qui produit, en collaboration, des livres si -extraordinaires... - ---Ils élèvent des lézards... des lézards verts qui portent des anneaux -d'or à la queue! - ---Et ils habitent dans une maison de cauchemar, où la rampe de -l'escalier imite le zigzag de la foudre, où les serrures représentent -des têtes de diables... - ---Où les meubles tiennent au mur, on les loue avec l'appartement... - ---Juste! Les Lefebvre sont touchants! La femme dit: «Mon mari a du -génie; je n'ai que du talent...» Et le mari répond: «C'est moi qui ai -le talent, Juliette, un grand talent, je le sais. Mais tu me dépasses, -comme je dépasse mes contemporains... «Madame Valentin, je vous en -prie, insistez dans votre article; insistez sur ce détail essentiel que -Juliette me dépasse... - ---Oui, je me rappelle ce mot... La femme de génie se porte beaucoup, -cette année... - ---Vous m'avez répondu: «Ça doit être épouvantable d'être le Roméo -de cette Juliette!... L'amour conjugal est à la mode dans le monde -littéraire, mais les pauvres romanciers ne seront plus jamais -tranquilles! Leurs épouses, de gré ou de force, s'associeront à leurs -travaux...» - ---Eh bien! cela prouve que je n'ai pas de goût pour le rôle de cornac, -de barnum et de prince-consort. - ---Cela prouve que vous avez un reste de préjugé contre les -intellectuelles, oui, vous, Noël Delysle, vous!... Au fond, cela vous -agace de voir des femmes travailler, faire, mieux que les hommes, des -métiers d'homme... De même, vous vous croyez démocrate et vous êtes -rempli de répugnances et de préventions aristocratiques... - ---Moi? - ---Vous! - ---Je suis la simplicité même: un Spartiate!... - ---Allons donc!... Chez Mariette, le premier soir, en lisant les prix -marqués sur la carte, vous avez dit: «C'est vraiment bon marché...» et -vous pensiez: «Ça doit être horrible!...» Avouez-le... - -Il avoua en riant: - ---Oui, je l'avoue... Mais vous étiez là et tout me sembla délicieux. - ---Une autre fois, vous m'avez dit: «Vraiment, vous voyagez en troisième -classe?...» Et une autre fois, vous m'avez demandé si ça ne me -dégoûtait pas d'aller en omnibus... - ---Ah! permettez!... Ne me prenez pas pour un snob! Vous vous êtes -méprise... - ---Comment? - ---J'ai peut-être un faible, oh! si faible préjugé contre les omnibus, -et les troisièmes classes et les petits restaurants... Mais, en vous -parlant, je ne pensais pas à mes répugnances personnelles... Je pensais -à vous, à vous seule... Comment exprimer toute ma pensée, sans vous -froisser?... Parce que vous êtes une femme distinguée, délicate, fine, -je suis agacé... navré... de vous savoir dans un sale omnibus ou dans -un wagon de troisième classe où il y a des soldats, des paysans et -des nourrices avec leur nourrisson!... Et cela ne me réjouit pas non -plus, vos relations avec Flory, et Foucart, et tous ces gens qui vous -reçoivent plus ou moins poliment... Vous n'êtes pas intrigante, pas -ambitieuse, vous serez toujours exploitée!... Vous serez vouée à une -vie médiocre, malgré votre intelligence et votre énergie... C'est -injuste! C'est abominable!... Et je voudrais vous tirer de là... - ---Ah! mon ami! je suis très touchée de votre sollicitude, mais -consolez-vous: je ne me plains pas... Je suis contente de mon sort. -J'ai été bien plus malheureuse... Mon pauvre mari et moi, nous avons -traversé des jours terribles... La malchance, la maladie avaient -changé son caractère... Oh! ne me faites point parler de ce temps-là... - ---Jamais, dit Noël, violemment, jamais je ne me consolerai de ne pas -vous avoir connue dans ce temps-là... - ---Qu'auriez-vous fait? - ---Je ne sais pas, mais j'aurais fait quelque chose... J'aurais remué -Paris, pour vous... Je vous aurais aidée, encouragée, consolée, sauvée -de toutes ces horreurs que je devine... - -Josanne murmura: - ---Comme vous êtes bon!... Mais... vous n'auriez rien pu faire... rien... - ---On peut tout ce qu'on veut... - -Elle répéta: - ---Rien. - -Elle songeait à Maurice qui ne l'avait jamais aidée, encouragée ni -consolée. Et elle faillit dire: «Pourquoi, ô mon ami, mon ami unique et -incomparable, pourquoi venez-vous si tard?...» - -Mais cette phrase, qui était presque un aveu, mourut sur ses lèvres, et -Josanne tendit la main à Noël: - ---Je ne doute pas de votre cœur, mon ami... mais, voulez-vous, parlons -d'autre chose? - - - - -XX - - ---Allons, faites vous-même le menu! Dites ce que vous aimez! Je veux -que ce déjeuner d'adieu vous plaise... - ---Oh! un «déjeuner d'adieu»!... Pourquoi pas un repas funèbre?... Parce -que je m'en vais à Chartres, demain... - ---Et que vous y resterez quinze jours! Je serai triste... Et vous, vous -serez heureuse de revoir votre tante et votre petit garçon... - ---C'est bien naturel... - ---Oui... Et quand vous reviendrez, ce sera fini de notre liberté. Vous -donnerez à votre enfant toutes vos heures de loisir. Vous ne serez plus -mon amie: vous serez une maman. - ---Je serai une «maman» et je resterai votre amie. - ---Pas comme avant... pas si bien! - ---Vous êtes jaloux de mon fils!... C'est très mal... - ---J'adore votre fils, sans le connaître... Mais j'ai une espèce -d'appréhension... Eh bien, décidez-vous! - ---Non... choisissez pour moi... Quand je suis avec vous, je vous laisse -la responsabilité des décisions. Je ne fais pas d'effort de volonté, ça -me repose... - -Ils étaient assis à une petite table devant le Pavillon Chinois, entre -des haies de fusains qui leur faisaient un paravent de verdure. - -C'était un matin d'avril, un de ces matins vaporeux où s'attarde encore -un peu d'aube. L'air léger baignait de bleu les cimes pressées du Bois, -les allées fuyantes. Une pâle lumière dorée, diffuse dans ce bleu -aérien, imprégnait les choses, qui semblaient neuves ou rajeunies. - -Une bouquetière passa: Noël lui fit un signe... Que de violettes il -avait données à Josanne, depuis le premier bouquet, dont une fleur, -conservée comme un fétiche et un souvenir, parfumait encore une -page de _Dominique_! Que de violettes pourpres, presque noires, et -d'autres presque bleues, et d'autres blanches, nuancées de mauve, qui -s'accordaient à la couleur joyeuse ou mélancolique d'un sentiment plus -discret que leur parfum! - -Il commandait le menu, qu'il voulait amusant, imprévu, pour caresser -la gourmandise de la femme... Des choses légères, des choses exquises: -la truite rose, le vin blond, les fraises... Mais Josanne ne mangeait -guère... Accoudée, elle respirait son bouquet avec un frémissement des -narines, un battement des cils, qui révélaient une paresse de femme -heureuse... Le blanc pur d'un petit col éclairait sa robe de drap. -Elle avait un chapeau comme on en voit aux jeunes filles de Lawrence, -un grand chapeau rond et souple, tout en plissés de mousseline noire, -avec un nœud plat de satin. Les touffes de ses cheveux étaient molles -et lustrées comme les plumes de son écharpe. Une chaînette de jais -glissait sur sa gorge... Elle souriait d'un vague sourire, et murmurait -parfois: - ---Il fait bon, ici!... Il fait bon!... - ---C'est que le printemps est venu, dit Noël, pas celui du calendrier: -le vrai printemps. Ce matin, à mon réveil, il m'est entré dans les -yeux, dans les veines, dans l'âme... Un éblouissement, une onde tiède, -et cette allégresse physique où l'on croit sentir, pour la première -fois, la douceur de vivre... - ---Comme vous aimez la vie! - ---Et vous? - -Elle ne répondit pas directement. - ---Autrefois, je n'aimais pas le printemps... J'en avais peur. - ---Peur?... - ---Vous ne pouvez pas comprendre... - -Les paupières de Josanne s'abaissaient, se fermaient nerveusement. Elle -revoyait le jardinet de la rue Amyot, un arbuste en fleur, tout blanc, -dans le crépuscule. Le vol sifflant des hirondelles fauchait l'air -sous sa fenêtre. Le jour plus lent traînait au ciel. Déjà, les couples -recommençaient leurs promenades amoureuses, dans les vieilles rues -balzaciennes, derrière le Panthéon... Josanne crut respirer l'odeur de -l'éther flottant par la chambre; elle crut entendre la rumeur de la -maison ouvrière, la voix de la Tourette, la voix de Pierre Valentin--et -elle retrouva l'atroce sensation d'attente, d'étouffement, et ce -désespoir nostalgique que les printemps d'autrefois lui apportaient. - ---Quoi?... Qu'avez-vous? dit Noël. - -Il regarda les yeux rouverts de Josanne, ces yeux qui avaient vu des -choses, des scènes, des visages que lui ne connaîtrait jamais, ces yeux -mystérieux et si beaux, d'un bleu obscur, où passaient des ombres, des -ombres... - -Et il les regarda tant, ces yeux, que sa pensée, attirée et repoussée, -vacilla, prise de vertige devant l'inconnu, et tomba tout à coup dans -un abîme... - ---Non, dit-il, non, je ne peux pas vous comprendre... Je suis votre -ami, votre seul ami, dites-vous. Il y a deux mois que nous nous voyons, -presque chaque jour. Je connais votre logis, vos livres préférés, et -les fleurs qui vous plaisent, et la musique qui vous fait pleurer. Je -connais le dessin de vos gestes, les modulations de votre voix, l'éclat -variable de vos yeux. Je connais votre fils, que je n'ai pas vu, votre -tante, vos amis de Chartres, les dames Chantoiseau, le bon chanoine et -les morts mêmes qui vécurent près de vous... Mais vous, mon amie, je ne -vous connais pas. - -Elle ne répondit pas. Il vit qu'elle pâlissait et que les sombres -fleurs de ses yeux devenaient plus sombres, presque noires au-dessus -des violettes. Elle pressait le bouquet contre ses lèvres et respirait -d'un souffle inégal et fort... Comme elle était émue!... - ---Nous sommes jeunes, dit-il encore, et il y a tant d'années, pourtant, -derrière nous... Votre vie! ma vie!... - -Elle l'écoutait, inquiète. - -Il reprit: - ---Ma vie, à moi, c'est peu de chose, quand j'y pense! Malgré tant de -travail, et tant de courses à travers le monde, je suis encore au -commencement... Je n'ai pas connu les joies qui grandissent l'âme -et les douleurs qui la mûrissent. Je suis seul. Je suis jeune... Le -chemin est libre derrière moi, devant moi. Je vis dans le présent, -pour l'avenir. Je ne suis pas le prisonnier d'un passé!... Mais vous, -vous!... - -Elle tressaillit: - ---Moi! - ---Vous êtes contemplative et repliée... J'ai envie parfois de vous -dire: «Ne tournez donc pas la tête! Regardez devant vous, bien droit...» - -Il avait parlé d'un ton presque rude, où il y avait de l'amertume et de -la souffrance, et de la colère et de la jalousie... - -Josanne eut un imperceptible mouvement en arrière: - ---Comme vous êtes exigeant! - ---Je vous demande pardon, madame... Je n'ai pas le droit, en effet... - ---Mon ami, dit-elle avec douceur, vous avez tous les droits de -l'amitié... Mais vous n'avez aucune patience... Laissons faire le -temps. Vivons un peu au jour le jour. Nous nous comprendrons l'un -l'autre sans nous raconter l'un à l'autre... Vous m'avez déclaré, -vous-même, que vous n'étiez pas confidentiel... Est-ce que je vous -demande, moi, les petits secrets de votre âme? - ---C'est vrai, dit-il, et c'est ma tristesse: vous ne me demandez rien... - -Et, par un de ces revirements d'humeur dont il était coutumier, il fit -le geste d'effacer quelque chose, dans l'air, entre Josanne et lui. Il -essaya d'être gai et il réussit à égayer Josanne. - -Pendant qu'elle goûtait les «fruits rafraîchis» dans une coupe de -champagne, il parla de l'Italie qu'il aimait «comme une maîtresse». - ---J'ai pensé à vous, là-bas, très souvent... Oh! votre première lettre! -Je l'ai lue dehors, sur la place du Dôme, appuyé contre la grille -du Baptistère... Je revois distinctement, au bas d'une page, votre -nom: «Josanne Valentin!» J'étais content que ce nom de Josanne ne fût -pas un pseudonyme... Et j'aimais ce joli nom, il était si doux à mes -lèvres que je le répétais pour le savourer: «Josanne... Josanne...» Et, -parce que je suis un imaginatif, et un sentimental, j'oubliais tout à -fait l'article qui avait provoqué notre correspondance; j'oubliais la -journaliste, la féministe!... Je voyais, sur cette place de Chartres -que je connaissais, une jeune femme, en robe noire, au visage voilé... -Oui, jeune, et triste, et seule, et sans amis... Et j'avais, tout à -coup, un grand désir que cette femme lointaine fût heureuse... - ---Elle était déjà moins malheureuse, grâce à vous! - ---Il y a, sur la porte du Baptistère, une figurine de Ghiberti que -j'aime entre toutes: une femme svelte, longue, qui garde aux plis de -sa robe de bronze un rehaut d'or presque effacé. Elle tourne la tête, -et l'on ne voit pas son visage, mais on devine le sourire délicieux... -Ma rêverie romanesque s'attachait à ce sourire invisible... J'étais -ému, sans raison, comme si un dieu bienveillant m'avait promis un grand -bonheur... Et je me disais: «Suis-je ridicule!... suis-je bête!... -Cette Josanne, si elle savait, se moquerait de moi!...» Pourtant, mon -instinct ne me trompait pas: un grand bonheur venait vers moi, au son -des cloches, dans ce beau soir d'automne florentin... - ---Et c'était la première fois que vous étiez si... romanesque? - ---Comment l'entendez-vous? - ---Vous n'aviez jamais rencontré une femme digne d'être votre -confidente, votre amie?... - -Josanne rougissait en parlant. Noël répondit comme à regret: - ---J'avais cherché... - ---Souvent? - ---Pas souvent... Et si mal!... Et je vous ai trouvée bien tard... - ---Hélas! - ---Trop tard?... - -Elle murmura: - ---Je ne sais pas... Non... pourquoi «trop tard»?... Nous sommes amis: -c'est très bien. - ---Nous serons amis. - ---Nous serons?... Dites «nous sommes»... Que manque-t-il donc à notre -amitié? - -Noël regarda Josanne dans les yeux, et dit gravement: - ---L'entière confiance... - - -Il était parti... Elle s'en revenait chez elle, seule, à pied, -lentement, dans un grand trouble. Quelques nuages flottaient; le soleil -était chaud et blanc; les fleurs des marronniers pleuvaient sur le -sable. - -Au rond-point des Champs-Élysées, Josanne s'arrêta, avant de traverser -l'avenue, parmi les voitures. Une torsade de cheveux blonds, un -manteau de drap clair, sous une ombrelle déployée, lui rappelèrent une -rencontre qu'elle avait faite, un jour, dans le jardin des Tuileries, -comme elle se promenait avec Noël... Elle revit une jeune fille blonde, -en manteau beige,--une Américaine, sans doute,--qu'il avait admirée au -passage. Et elle pensa: - -«C'est singulier... Je n'ai pas le type physique qu'il aime...» - -Elle éprouva un déplaisir vague, une jalousie sans objet, et, -considérant les femmes riches et parées, assises dans les voitures, -elle se sentit pauvre et chétive, avec sa robe noire qui n'était plus -de saison... - -Elle se demanda si Noël avait une maîtresse, et comment il pouvait -aimer cette maîtresse, puisqu'il l'aimait, elle, de tout son esprit et -de tout son cœur. Et soudain, malgré la fête charmante du déjeuner à -deux, malgré les tendres paroles de son ami, elle eut envie de pleurer. - -«Pourtant, pensait-elle, je ne veux pas qu'il m'aime... Et je ne peux -pas l'aimer! Il y a, entre lui et moi, trop de choses... l'ancien -amour, l'enfant, ce terrible secret que Noël pressent, peut-être, -puisqu'il réclame _l'entière confiance_...» - -Confiance ou confidence?... Certes, Josanne pourrait parler sans -encourir le blâme de Noël, ou son mépris. Aucun homme n'était -plus indulgent aux faiblesses, aux erreurs d'un cœur de femme. Il -comprendrait tout; il aurait pitié... - -Mais comment parler?... pourquoi?... Noël ne convoitait point Josanne; -il ne s'était jamais permis la familiarité la plus légère, il n'avait -offert et demandé que l'amitié... Respectait-il le deuil de la veuve? -Aimait-il, ailleurs, une autre femme, comme font tant d'autres hommes -qui séparent la joie spirituelle du plaisir des sens?... Était-il un -curieux de sentiments rares, un dilettante du platonisme?... Dans tous -les cas, son amitié exigeante se heurterait au silence pudique de -Josanne... Elle ne lui devait pas l'aveu qu'une maîtresse peut bien -faire à un amant, mais non pas une amie à un ami. Il est des voiles de -l'âme qui ne tombent que pour l'amour, avec tous les autres... - -Josanne raisonnait ainsi pour s'encourager au silence, rassurée par ce -mot d'«amitié». Mais elle ne savait pas que l'amour vrai,--celui qui -dure,--est aussi le plus chaste amour; qu'il demande le cœur, et tout -le cœur, d'abord, avec une inquiétude inapaisable, qui ne laisse point -de place au désir... - - - - -XXI - - -La porte du salon étant mal fermée, Noël Delysle, debout près de la -fenêtre, entendait encore le papotage des visiteuses, retenues dans la -galerie par la maîtresse de la maison. - -Elles étaient trois, qui représentaient assez bien le type -conventionnel de la Parisienne, trois jeunes femmes, bien habillées -et très occupées de ce qui se porte, de ce qui se dit, et de ce qui -se fait... Pendant une heure, autour de la table à thé, elles avaient -raconté des histoires d'enfants, de couturières, de domestiques et -d'automobiles. Puis, à propos d'une comédie écrite par un amateur -et représentée dans un cercle, elles avaient émis divers aphorismes -touchant l'art et la littérature. - -Dans la galerie, éclairée dès cinq heures, basse de plafond comme tout -l'appartement, la conversation se prolongeait. A travers les carreaux -voilés de soie transparente, Noël devinait la silhouette cambrée, -en robe rose, la nuque fauve, trop ondulée, de madame Moriceau. Elle -disait avec un petit rire: - ---Mais non, ma chère... Ce n'est pas élégant... - -Veuve et coquette comme Célimène, soucieuse de se pousser dans le monde -où son mariage l'avait introduite, Renée Moriceau appliquait aux choses -et aux gens ce même critérium: l'élégance... Noël, depuis deux ans, -avait constaté bien des fois ce snobisme spécial aux parvenus, et que -Renée dissimulait naguère. Il pensa: - -«Comme elle a changé!... Je l'ai connue presque simple, et gentille, -et spirituelle, une bonne camarade, une maîtresse amusante... Elle -avait, autrefois, moins de sécheresse et de frivolité... Oui, elle a -changé!... Elle est affolée par le besoin de paraître. Elle porte des -robes voyantes, elle parle de tout, au hasard, et elle «gaffe»...! -C'est dommage, vraiment... Je l'ai presque aimée... Et maintenant, elle -m'agace... Est-ce sa faute ou la mienne?... Suis-je plus clairvoyant, -ou moins indulgent?... La vérité, c'est que je ne l'aime plus... Elle -le sent... Le dépit la ramène vers moi... Et, bêtement, l'ennui, la -solitude, un coup de désir m'ont ramené vers elle... C'est stupide, ce -que j'ai fait là!...» - -Il écoutait en lui-même, la tendre, claire, fraîche modulation d'une -autre voix féminine. - -Renée continuait à rire. Noël, impatient de s'en aller, souleva un coin -de store, regarda décliner le soleil oblique dans la rue Vineuse. Il se -disait: - -«A sept heures tapantes, je file...» - -Mais un froufrou de soie, un parfum connu, l'avertirent que Renée -Moriceau était près de lui. Il se retourna lentement: - ---Bon Dieu! fit la jeune femme, que vous êtes gai, Noël, que vous -êtes gai!... Vous n'êtes pas fatigué de parler?... Vous ne faites -pas d'effort pour être si aimable, si aimable?... Madame Langlois en -demeurait confondue, et cette petite rosse de Vernet m'a dit... Non, ne -vous en allez pas, mon cher! Asseyez-vous!... Vous me devez bien ça, de -m'entendre... Je vous ferai tous les reproches qu'il me plaira... - ---Une scène, Renée? - -Il se rassit avec une résignation boudeuse. - ---La petite Vernet m'a dit... - ---Si vous saviez comme les discours de la petite Vernet me laissent -indifférent!... - ---Elle m'a dit: «Qu'a donc ce pauvre monsieur Delysle?... On ne le -voit plus nulle part, excepté chez vous... et encore!... Vient-il à -vos mercredis soirs?... Pas souvent?... Oh! ma chère, méfiez-vous... -vous allez perdre votre «flirt»... Quand un de mes amis disparaît et ne -reparaît qu'à de longs intervalles, préoccupé, distrait et grognon, je -pense: «Il a sa crise... Il est amoureux...» - -Noël ne répondit pas. Madame Moriceau s'installa au coin de la -cheminée, dans une bergère, et, contemplant ses ongles qui miroitaient, -elle affecta une dédaigneuse indifférence. - ---Si vous avez votre crise, il faut le dire... Je ne suis pas jalouse -et pas crampon... Mais ce que je n'admets pas, mon cher, c'est votre -brusque disparition... Votre absence, que tout le monde a remarquée, -me compromet autant que vos assiduités de naguère. Les gens disent: -«Ils sont brouillés... Pourquoi?... Il y avait donc quelque chose -entre eux?...» Je crains les potins comme la peste... Aussi je vous ai -demandé, en insistant, de venir à mon jour... - ---J'y suis venu, à votre jour. J'ai subi la conversation émouvante de -madame Vernet, de madame Langlois!... Je sais que les chapeaux de ce -printemps auront des calottes basses, que l'auto de monsieur Vernet -fait du cent vingt, et qu'il n'y a plus, en France, ni cuisinières -économes ni femmes de chambre vertueuses... Je sais aussi que la -comédie de monsieur Privaz est un bijou, un pur bijou!... Oui, la vie -est courte, j'ai beaucoup de travail, et cependant je suis là, depuis -une heure. Vous me cherchez querelle au lieu de me plaindre et de me -récompenser... Ce n'est pas gentil. - ---On vous a récompensé d'avance... - ---Comment? - ---Si vous oubliez déjà... - ---Oh! Renée!... - ---J'ai dîné deux fois avec vous, en tête à tête, deux fois en quinze -jours... et nous avons failli rencontrer mon ex beau-père... - ---Rassurez-vous, femme très prudente! Votre ex beau-père ne nous a pas -vus. - ---Heureusement!... Vous me reprochez ma prudence? - ---Au contraire... - ---Tiens! - ---Pourquoi «tiens»? - ---Autrefois, cette même prudence vous horripilait. - ---Autrefois, oui... J'étais un peu emballé... J'aurais compromis votre -carrière de veuve irréprochable... - ---Moquez-vous de moi! - ---Pas du tout! Vous souhaitiez rester libre et ménager l'opinion... -Vous m'avez enseigné qu'on peut tout faire, à la condition de «ne pas -avoir l'air»... Et moi, bon élève, docile amant, je n'ai pas eu l'air -de vous attendre, je n'ai pas eu l'air de vous désirer, je n'ai pas eu -l'air d'être triste, je n'ai pas eu l'air d'être content... Et, à force -de ne pas avoir l'air d'être ceci ou cela... - ---Vous ne savez plus ce que vous êtes... - ---Je suis un homme accablé de besogne et désolé de vous quitter. - ---Un homme qui n'est pas amoureux! - ---Qu'entendez-vous par ce mot? - -Elle rit, étend les bras et laisse ses yeux luire de côté, sous les -cils blonds... - ---J'entends l'amoureux sentimental... Le monsieur qui a le cœur tendre -et la larme toujours prête... - ---Jouer ce rôle, près de vous, Renée, ce serait jouer un rôle de sot. - -Elle déclare avec une ferme conviction: - ---Vous le joueriez très mal. Vous êtes un sceptique sensuel. - ---Et vous? - ---Je ne sais pas. - ---Vous êtes une prude voluptueuse! - ---Merci bien. Appelez-moi donc Arsinoé! - ---Vous êtes trop jeune. - ---C'est la première parole un peu aimable que vous me dites -aujourd'hui. Ah! vous ne m'aimez pas du tout. - ---Oh! Renée... Vous me plaisez infiniment, je vous assure... - ---Oui... oui... je sais... Mais, un beau matin, vous aurez votre -«crise», comme dit Suzanne Vernet. Vous me direz que je ne satisfais -point votre cœur, que vous avez rencontré l'ange, la Béatrice... - ---Vous affirmiez, tout à l'heure, que j'étais un «sceptique sensuel»... - ---Oui, mais vous avez tant d'imagination!... - -Elle se leva. Appuyée au fauteuil de Noël, elle pencha vers lui sa tête -blonde... - ---Beaucoup d'imagination, des nerfs et pas de cœur... - ---J'admire comme vous me connaissez bien. - ---On retournera ensemble à Bellagio!... Ah! vous avez bien changé, -depuis Bellagio! Il y avait un je ne sais quoi, dans vos lettres de -Florence!... Et, depuis votre retour, je n'ai eu de vous que le... -minimum!... des heures, par-ci, par-là... des billets trop spirituels -pour être tendres... Nous dînons ensemble, ce soir?... J'ai envie -d'aller au Pavillon Chinois... - ---Ah! non, pas là... - ---Pourquoi? - ---D'abord, ce soir, c'est impossible... J'ai trop de travail... - ---Dieu! que vous êtes assommant, avec votre travail!... Mais je n'en -crois rien... Vous attendez une femme... la Béatrice... l'âme sœur! - ---J'attends une lettre, très importante... - ---Tant que ça?... Votre avenir en dépend?... - ---Qui sait? - ---Zut! - ---Bonsoir, ma chère... Excusez-moi... - -Il lui baisa la main; mais, comme il relevait la tête, le regard -hostile de Renée heurta son regard. Le jour se retirait, lentement, -sous le plafond bas, comme, au déclin d'une liaison, le désir, -lentement, se retire des âmes. La femme qui n'avait donné et demandé -que le plaisir sentait, par une intuition jalouse, l'homme s'en aller -loin d'elle vers la passion. Et le lien qu'elle avait cru si fort -n'était plus qu'un fil prêt à se rompre... - -Vaniteuse et vindicative, elle faillit, d'un mot, rompre ce fil... -Mais Renée Moriceau, malgré sa prudence, avait la secrète lâcheté des -êtres sensuels. Elle n'avait jamais aimé et n'aimerait jamais personne. -Pourtant quelques hommes lui avaient plu, et Noël mieux que tous les -autres. Il lui plaisait mieux encore depuis qu'il s'éloignait d'elle. - -Elle était allée le retrouver, l'automne précédent, à Bellagio, et, -pendant quinze jours, ils avaient fait l'expérience mélancolique du -tête-à-tête. Renée n'avait pas compris que Noël pût être las de ses -cheveux blonds et de ses épaules, las de ses drôleries et de ses -rosseries, las de cette «élégance» qu'elle affectait... Lui, qui -l'avait trouvée désirable et amusante, naguère, la considérait sans -illusion, maintenant, et la désirait à peine et ne s'en amusait plus. -Bien qu'il se donnât, près d'elle, les airs d'un «sceptique sensuel», -il était au fond, sensible et tendre, et il avait déjà la satiété -d'un amour tout physique. Cette femme égoïste et vaine, idolâtre -d'elle-même, cette agréable marionnette féminine, il la maniait à sa -guise, et la rejetterait sans remords, dès qu'elle aurait cessé de -plaire:--il était si bien assuré de ne pas lui briser le cœur! - -Quand il était revenu en France, cinq mois plus tard, leur liaison -s'était renouée... Mais Noël espaçait ses visites, refusait toutes les -parties, au théâtre et au restaurant, évitait les Langlois, les Vernet -et les autres qui composaient la bande, la petite cour de Renée... Il -disait que ces gens l'irritaient par leur médiocrité, leur pauvreté -d'âme... - ---Mais qu'est-ce qu'il vous prend? disait Renée, quelquefois. Vous -allez tomber dans le socialisme et la philanthropie... Et cette façon -que vous avez, de vanter les «intellectuelles»... Votre conversation -était plus divertissante que vos livres, autrefois!... Et maintenant -vous avez l'air de croire ce que vous écrivez: vous devenez féministe, -vous! C'est grotesque... - -Il ne discutait pas. Il haussait les épaules et sifflotait en allumant -une cigarette. Son silence poli exaspérait madame Moriceau. Les -rendez-vous s'achevaient sur des paroles aigres-douces. - -Renée flairait un péril obscur. Il y avait une femme dans la vie de -Noël. Quelle femme?... Maîtresse prochaine ou prochaine fiancée?... -Noël avait horreur du mariage et il redoutait ce qu'on appelle la -«liaison sérieuse»... Il n'avait jamais promis d'être fidèle et il eût -avoué un caprice... Mais ce n'était pas un caprice qui le rendait si -morne, et parfois si amer... Il semblait garder rancune à sa maîtresse -des baisers qu'il lui donnait... - -La dernière fois surtout, Renée l'avait senti lointain, absent, et si -triste, dégoûté de lui-même!... - -L'interroger?... Elle n'osait risquer une question précise, car il n'y -avait entre elle et lui aucune intimité de cœur, rien qu'une joute de -mots, et des caresses.--Et cette femme, qui n'était pas timide et que -la pudeur ne gênait point, était mal à l'aise dans le rôle d'amie et de -confidente... - -Ce soir-là, pourtant, à la minute de l'adieu, Renée eut un vif dépit, -et presque un chagrin... Elle regarda les lèvres fines et volontaires -du jeune homme. Et elle le détesta tout à coup, en souhaitant le -reconquérir... - -Dans la galerie déserte, elle se pressa contre Noël, et, sûre de n'être -point surprise, lui tendit sa bouche. - ---A demain, veux-tu?... - -Il répondit: - ---Oui... peut-être... mais je ne suis pas certain d'être libre... Je -vous écrirai... - - - - -XXII - - -Par les jardins du Trocadéro, où des animaux de bronze accroupis, -couchés, dressés sur leurs socles, semblent adorer le soleil qui meurt, -Noël descend, joyeux, vers la rivière. - -Un grand ciel fauve et bleu, tourmenté de nuages et de rayons, embellit -de ses prestiges le paysage démesuré... Une vapeur violette noie la -Galerie des Machines, qui barre l'horizon du Champ-de-Mars. A travers -les quatre jambes arc-boutées de la Tour, un peuple de fourmilière -circule. L'énormité des choses devient grandeur. Une sensation de -vie colossale saisit Noël, l'émeut, lui soulève l'âme, le rend aux -enthousiasmes délicieux de l'adolescence. Il se sent si fort et -si jeune qu'il a envie de rire, de chanter, de tendre les bras, -d'étreindre le monde... - -Toutes les médiocrités, toutes les tristesses charnelles, guenilles du -passé qu'il traîne après lui, tombent d'un seul coup. Il ne sait plus -que Renée Moriceau existe. Il va, par les rampes de pierre, par les -allées tournantes, vers la Seine étalée en bas, vers la rivière qui -emporte, dans sa chevelure d'argent, les roses du jour effeuillé, l'or -de la lune épanouie... Un vent faible qui fleure le feuillage humide, -la terre mouillée et remuée, les vertes sèves, touche le front du jeune -homme... Noël respire, largement. Sa poitrine se dilate. Il aime la -saison, l'heure, le lieu, la nuit... L'odeur de ses vingt ans refleuris -l'enivre... Et il appelle, tout haut: - ---Josanne... - -Le nom chéri lui vient aux lèvres, comme si ce nom seul contenait toute -la douceur du monde, toute la douceur de la jeunesse, de la nuit et du -printemps. Noël ne regarde pas en arrière... Il voit, en esprit, dans -sa maison de la place des Vosges, sur son bureau, la lettre quotidienne -qui l'attend,--la lettre écrite par Josanne, et qui est un peu de -Josanne elle-même. - -Sur le quai, il arrête un fiacre, se fait conduire au plus proche -restaurant, dîne et repart, vite, vite... Paris défile: les arbres ont -des feuilles neuves, d'un vert excessif et faux que le gaz éclaire à -rebours. Les tables des cafés encombrent les trottoirs. C'est presque -un soir d'été, et c'est vraiment un soir de fête... - -Dans l'appartement vaste et vide, au second étage d'une vieille -maison, l'odeur du «maryland» imprègne les tentures. Des faïences, des -panoplies luisent confusément. Le domestique vient d'allumer la lampe. -La lumière, rabattue par l'abat-jour de porcelaine, éclaire à peine le -cabinet de travail, et se concentre sur la table, sur le tas mêlé des -journaux et des enveloppes... - -La lettre de Josanne est là... - - Chartres, 15 mai, 19.. - - «Mon ami, je pense à vous, avec une inquiétude singulière. Votre - lettre d'hier était un peu mélancolique. Vous parliez d'«heures - gâchées» et de «sottes faiblesses», et j'en ai conclu que vous ne - travaillez guère, que vous perdez votre temps et que vous êtes - mécontent de vous-même. Si j'osais, je vous gronderais! Non, je vous - dirai seulement que je suis très sensible à ce qui vous touche, que - je fais ma joie de votre joie et ma peine de votre peine, et que je - ne serais jamais heureuse si vous étiez malheureux... N'est-ce pas - tout naturel, mon ami, puisque vous souhaitez que nous vivions dans - la même pensée?... Je ne fais que répéter vos paroles... - - »Vous voyez que je suis en confiance avec vous, et que cette - confiance, encore un peu surprise et tremblante, s'enhardit dans - chaque lettre, de chaque jour... Il m'est venu des scrupules, depuis - ces deux semaines que nous sommes séparés: j'ai songé que vous me - connaissiez trop peu, par ma faute, et que votre incomparable amitié - méritait que j'y répondisse par une entière et simple franchise - de cœur. Mais ne vous récriez pas trop vite, si je vous dis, pour - commencer les confidences futures, que vous m'intimidez quelquefois - terriblement!... Vous avez une nervosité de geste et de ton qui - révèle une âme peu patiente, et votre regard clair n'est pas toujours - des plus doux... Et moi, qui suis une personne assez hardie avec les - autres, je me trouve, souvent, toute gauche et sotte devant vous, qui - êtes mon seul ami!... C'est ridicule, j'en conviens... Ne vous moquez - pas de moi! Je sentirais votre ironie, à distance, et je ne vous - écrirais pas, demain soir, pour vous punir... - - »Voici l'heure du dîner. Ma tante me réclame. Je reprendrai ma lettre - avant d'aller dormir...» - - - Dix heures. - - «... Je m'étais assise, tout à l'heure, devant le bureau d'acajou - qui contient ce que j'ai de plus précieux:--quelques souvenirs de - famille et notre correspondance. (J'ai emporté vos lettres avec moi, - toutes, celles de Florence, de Rome, de Naples et de Paris...) Et - j'allais vous écrire je ne sais plus quoi de très gentil quand mon - petit garçon m'a appelée... Je me suis approchée de son lit; j'ai mis - ma main sur ses cheveux et je l'ai vu se rendormir. J'étais, en le - regardant, tout émue et pourtant mon âme, le fond de mon âme était - paisible... Comme ils sont loin les jours où je pleurais près du - berceau de Claude!... Tout est changé... - - »Dix heures sonnent, et j'entends que monsieur le chanoine s'en - va... Ma tante lui demande s'il veut une lanterne pour descendre - les «tertres», ces ruelles en pente raide qui conduisent les gens - distraits--les ivrognes et les amoureux--droit à la rivière. Le - chanoine refuse: «J'ai la lanterne de la sainte Vierge, au ciel...» - Et il part, enchanté de son mot, guidé par la lanterne blanche de la - pleine lune. - - »Et maintenant, c'est le silence. Je suis toute seule avec vous. - - »Il faut que je vous confie une impression étrange que j'ai, depuis - quelques jours... Je ne me reconnais plus moi-même!... C'est très - difficile à expliquer... Ainsi j'éprouve un sentiment nouveau - devant les choses qui me rappellent ma vie passée... Je les aime, - je les respecte, mais elles ne font plus partie de moi: elles se - détachent, elle s'éloignent!... Est-ce une illusion de ma conscience? - Est-ce l'œuvre inévitable du temps?... J'ai des heures de brusque - rajeunissement où je retrouve les sensations de ma quinzième année. - Je découvre l'univers, et j'en suis toute ravie... Vraiment, je ne - savais pas que le mois de mai fût si beau, et que le rosier qui - grimpe autour de ma fenêtre pût me mettre le cœur en joie par la - vertu de son parfum... - - »Ne riez pas trop de ces extravagances de pensionnaire. A qui les - dirais-je, sinon à vous?... Vous me retrouverez, sans doute, à Paris, - telle que vous m'avez connue,--un peu moins pâle, un peu plus gaie, - seulement. - - »A Paris! Dans trois jours... Je vous présenterai mon petit Claude. - Aimez-le, je vous en prie. Je voudrais tant que sa grâce et son - innocence pussent vous toucher le cœur!... - - »Où êtes-vous, à cette heure-ci?... Avez-vous dîné, ce soir, chez - Mariette?... Dites-moi tout ce que vous faites, puisque je vous dis - tout ce que je fais. Quand je ne vous vois pas vivre, nettement, il - se creuse un trou noir dans ma pensée, et je suis triste jusqu'à ce - qu'il m'arrive une lettre de vous. - - »Bonsoir, mon cher ami. - - »JOSANNE.» - -Noël relit la lettre deux fois, trois fois: il ne se lasse pas de la -relire. Des larmes montent à ses yeux. Son cœur bat à grands coups -profonds. - -Il veut répondre, tout de suite! et que sa lettre, cette même nuit, -s'en aille vers Josanne, comme un appel, comme un cri qu'elle entendra, -dont elle tressaillira toute... - -Il veut lui dire, dès maintenant, ce qu'il rêvait de lui dire plus -tard, les voiles de deuil tombés, l'âme guérie lentement, et lentement -conquise. Il veut lui dire qu'il l'aime, de tout son cœur, de tout son -instinct, de toute sa volonté, pour toujours. - -Il l'a aimée sans la connaître, et, quand il l'a connue, il l'a aimée -plus encore: avec tant de ferveur, de respect et de pitié! Il l'a -aimée pour son corps fragile et pour son âme vaillante, pour sa force -héroïque et sa tendre faiblesse, pour tout ce qu'il sait de sa vie et -pour tout ce qu'il pressent... - -Car il a souffert, parfois, du secret qu'il a cru lire dans les yeux -tristes, sur la bouche lasse... Il a souffert du silence de cette -bouche et de l'énigme de ces yeux. Mais puisque Josanne est prête à -parler, Noël, soudain, s'apaise et se rassure... Il n'y a rien, en -cette femme, qui ne soit noble, beau et doux. Qu'elle parle donc en -toute confiance! - -Noël parlera, lui aussi. Il avouera la faiblesse de ses sens, et -comment, le cœur plein de Josanne, il retournait--non pas sans -honte--chez madame Moriceau... Et Josanne pleurera peut-être, mais elle -comprendra, elle pardonnera. Noël lui dira: «C'est fini, fini, je ne -reverrai plus cette femme. Ne parlons plus d'elle, ma bien-aimée... -Je suis à vous, et vous êtes à moi...» Alors elle sourira dans ses -larmes, et Noël lui racontera comment il l'a chérie, gagnée peu à -peu, afin qu'elle s'éveillât à l'amour nouveau avec une âme nouvelle, -qu'elle fût comme une fiancée vierge, comme un jardin prêt à fleurir... - -Ainsi des pensées confuses et brûlantes passent dans l'esprit de Noël. - -Il essaie d'écrire. Il trace quelques mots: - - «Mon amie, mon unique amie...» - -Rien de plus, rien... Il ne peut pas. - -Alors il pose la plume; il met sa tête entre ses mains. La lampe fait -autour de lui un cercle de lumière douce. La rumeur de Paris nocturne -monte, pareille au soupir de la mer. La lune blanchit les arcades où -rôde l'ombre de Ninon. Les heures argentées s'en vont une à une... - -Et Noël accueille en silence, dans son âme, le bonheur inconnu qui -vient... - - - - -XXIII - - -La chambre où se tenait Josanne était une vraie chambre de province, -meublée d'un lit à colonnettes et d'une armoire en noyer luisant, où se -becquetaient des colombes. Quand on ouvrait l'armoire, une bonne odeur -de cire et de pomme mûre s'exhalait du bois vénérable. Des rideaux de -mousseline empesée, retenus par des embrasses en coton, doublaient -d'autres rideaux dont la perse fanée avait passé du rouge au rose. Il y -avait, près de la fenêtre, un vieux fauteuil couvert d'une tapisserie à -bandes, comme on en voit dans les intérieurs de Chardin. Josanne aimait -à s'asseoir dans ce fauteuil, et à regarder les branches pendantes du -rosier alourdi de roses, et le jardinet, et la cathédrale... - -Depuis qu'elle était revenue à Chartres, pour ces vacances -printanières, elle n'avait presque pas quitté la maison. Vainement, -mademoiselle Miracle l'exhortait à sortir, à voir les dames -Chantoiseau et d'autres personnes amies: Josanne consentait tout -juste à promener son fils sur les remparts. Une paresse invincible la -dégoûtait de l'action, de la causerie vive et prolongée. Et la tante, -un peu choquée et inquiète, lui disait parfois: - ---Qu'avez-vous, ma nièce?... Vous êtes triste? - ---Triste, moi?... Oh! non! Je me repose de Paris. - -Elle se reposait; elle attendait, heureuse de lire, de coudre, de -rêver, seule, attentive à sa pensée,--à la secrète et constante pensée -qui était en elle comme la trame de toutes les autres.--Le bon sommeil, -l'appétit revenu, la vie calme et régulière, l'avaient embellie et -rajeunie en quelques jours. Elle pensait: - -«C'est vrai que je ne suis plus triste, plus triste du tout!... -Maurice serait bien étonné de me voir ainsi... Je n'aurais jamais cru -me consoler si vite!... Comment puis-je oublier ces années terribles -et embrasser Claude sans un serrement de cœur!... Ai-je donc une âme -légère?... Est-ce la «force des choses» qui me détourne du passé?... -Est-ce l'influence de Noël Delysle?... Je ne sais pas. Je me laisse -vivre...» - -Elle s'éveillait, le matin, avec un sentiment de confiance et -s'endormait, le soir, avec un sentiment de gratitude envers le sort -qui lui accordait cette trêve. Elle était sûre que rien de pénible -n'attristerait son retour, et cependant elle ne se hâtait point de -revenir à Paris. Libre de songer à Noël, ne faisant rien que d'écrire à -Noël ou de relire les lettres de Noël, elle sentait son ami si proche -qu'elle se surprenait à lui parler tout haut. - -Mais, ce jour-là, dans la chambre où elle travaillait en attendant -le courrier, Josanne éprouvait tout à coup la détresse physique de -l'exilé, une sensation d'obscurcissement et d'asphyxie. Noël n'avait -pas répondu à sa dernière lettre,--à cette lettre qui annonçait, -préparait une confidence devenue nécessaire!... - -«Rien ce matin, rien à midi!... J'aurai un billet à six heures, -peut-être... Sinon, j'enverrai un télégramme à Noël. Je ne peux pas -rester sans nouvelles de lui. Est-il malade? A-t-il quelque chagrin?... -Il est seul. Qui le soignerait? Un domestique. Qui le consolerait?... -Personne... Mon pauvre ami!...» - -Elle ne supposait pas que Noël pût avoir des peines de cœur, ou ce -qu'on appelle vulgairement «des histoires de femmes»... Cette hypothèse -déplaisante ne se présenta même pas à son esprit. Josanne avait -l'intuition que Noël Delysle était à elle, et ne pouvait être heureux -ou malheureux que par elle... Et pour s'expliquer le silence du jeune -homme--ce long silence de vingt-quatre heures!--elle n'imaginait rien -d'autre qu'une indisposition subite, des soucis professionnels, la -maladie d'un parent. - -Mais, quoi que Josanne soupçonnât, d'heure en heure son impatience -devenait de l'anxiété... Elle essaya de coudre: à chaque instant -elle se piquait les doigts. Elle essaya de lire: le livre glissa -sur ses genoux. Alors elle se représenta Noël obligé de partir, en -mission officielle, pour un pays lointain,--le Japon!--Et cette idée -invraisemblable, qu'elle repoussait, la harcela, s'implanta en elle. - -«C'est absurde!... Il ne peut pas être obligé de partir!... Il ne veut -plus s'en aller, maintenant!... Il est libre. Il me l'a dit bien -des fois... Il n'ira pas au Japon avant l'année prochaine et--qui -sait?--jamais, peut-être... Je suis folle...» - -Elle oubliait qu'elle avait considéré le départ de Noël, et la -divergence de leurs vies, et même le mariage du jeune homme, comme des -fatalités douloureuses qu'elle acceptait, bravement. Elle entrevoyait, -avec épouvante, une vie où il ne serait pas. Et elle pensait encore: - -«Allons donc! c'est impossible...» - -Mais elle avait froid dans les veines, et, la tête renversée sur le -dossier du fauteuil, elle ferma ses paupières, les crispa pour ne pas -pleurer. - ---C'est impossible, n'est-ce pas?... dites, mon ami, c'est -impossible!... Mon ami... mon ami chéri... mon chéri... - -Le mot le plus câlinement familier, le mot qu'elle disait à son enfant, -lui venait aux lèvres sans qu'elle s'en aperçût. Et de l'avoir prononcé -ainsi, elle demeura tout étonnée, avec un peu de honte et un si grand -plaisir que tout son sang lui monta du cœur au visage... Et, sous ses -mains couvrant ses yeux et sa bouche, elle répéta tout bas, si bas -qu'elle ne l'entendit pas elle-même: - -«Mon chéri... mon chéri... mon chéri...» - - -Un son de cloche tomba de la cathédrale, heurta la vitre sonore, et -l'air, autour de Josanne, s'emplit de vibrations profondes. Une cloche, -deux cloches... puis, plus lente, une autre cloche, conviant les -fidèles au salut. - -Le choc du marteau à la porte se perdit dans la clameur des cloches, -et Josanne vit seulement, sur la place, la blouse du facteur qui -s'éloignait. - -Elle descendit l'escalier en courant, marcha sur les œillets du jardin -et faillit casser la petite clef de la boîte aux lettres... Enfin! - -Elle tenait l'enveloppe bleue, comme naguère, un soir d'automne, -l'_Angelus_ tintant au clocher, elle avait tenu l'enveloppe bariolée -de timbres italiens et marquée d'une écriture inconnue. Et ce soir-là, -vraiment, quelque chose était entré dans sa vie qui avait grandi -jusqu'à remplir toute sa vie,--qui était devenu sa vie même. - -Elle remonta dans sa chambre et, toute haletante, elle lut: - - Mercredi soir, 10 heures. - - «Mon amie, mon unique amie...» - -Deux lignes seulement, sur la feuille de papier bleuâtre... Et sur une -autre feuille: - - Jeudi soir. - - «J'ai voulu vous écrire, cette nuit, après avoir lu votre lettre. Je - n'ai rien trouvé à vous dire que ces mots... Et je les trace encore, - sur cette page, parce qu'ils contiennent tout, parce qu'ils expriment - tout, ce que vous savez, ce que vous ne savez pas, tout: ma pensée, - mon désir, mon rêve, ma gratitude, ma tendresse, tout!... - - »Mon amie, mon unique amie!... - - »Si vous les comprenez, ces mots, que j'écris d'une main tremblante, - avec un voile sur les yeux, ne me laissez pas seul plus longtemps, - abrégez l'attente et l'épreuve. Venez, mon amie, mon unique amie! Je - suis triste et je vous attends... - - »NOEL.» - -Josanne ne voulut pas réfléchir... Elle mit son chapeau, courut à la -poste voisine et télégraphia: - - «J'arriverai demain, six heures. - - »JOSANNE.» - -En même temps, elle prévenait la Tourette et, revenue à la maison, -commençait de faire sa malle. Quand mademoiselle Miracle rentra, -Josanne dit qu'une lettre de Foucart la rappelait, et elle acheva ses -préparatifs, malgré les «oh!» et les «hélas!» de la tante. - -Après dîner, pour consoler un peu la bonne vieille fille, qui avait une -grosse envie de pleurer, Josanne lui proposa de l'accompagner au mois -de Marie. - ---Ainsi nous resterons toute la soirée ensemble. - -Elles allèrent donc, avec l'enfant, jusqu'à une église de la Courtille -que mademoiselle Miracle affectionnait. Dans les ruelles en pente, -des touffes de lilas, des ébéniers aux grappes jaunes dépassaient les -murs des jardins. L'Eure luisait, au bout, sous des ponts de bois, -huileuse et souillée par les teintureries. Le haut des maisons gardait -les colorations blondes du jour, sur les mansardes circonflexes et les -toits de tuiles; mais toute la partie inférieure était grise, d'un gris -uniforme piqué de points lumineux. D'humbles boutiques, épiceries, -merceries, s'éclairaient au feu rougeâtre des lampes. Et le crépuscule -ne descendait pas du ciel: il semblait monter, comme une vapeur de la -terre. - -Mademoiselle Miracle serrait contre sa poitrine un châle de laine -noire. Les brides de sa capote formaient un beau nœud sous son -menton. Des gens, aux fenêtres des rez-de-chaussée, lui envoyaient un -«bonsoir», au passage. Une vieille dame l'arrêta: - ---Nous allons au mois de Marie, ma chère... - ---Et moi aussi, ma chère, je vais au mois de Marie. - ---Faisons chemin ensemble, voulez-vous? - ---Avec plaisir, ma chère... - ---Et madame votre nièce y vient aussi? - ---Oui, ma chère. Elle part demain... Claude, ne traîne pas les pieds en -marchant: tu vas user tes chaussures! - ---Voilà les demoiselles Pierpont. - ---Et madame Dejean, avec sa robe neuve... - ---On dit que cet abbé, le jeune, le nouveau vicaire de Saint-Aignan, -prêche si bien que c'est un délice de l'entendre... - ---Il paraît... Claude, finiras-tu?... Josanne, tu ne vois rien, tu -n'entends rien!... Ton fils abîme ses souliers neufs. - -Josanne tournait la tête: - ---Claude, sois sage, obéis... - -Le gamin, minuscule matelot en jersey marine, la regardait de ses yeux -malins avec un air d'amour et de défi. La vieille dame disait: - ---Ah! les garçons!... les garçons! - ---Des brise-tout, ma chère! - ---Une ruine!... - -Et le caquetage puéril des deux vieilles jacassait doucement. - -On arriva. - -L'église était petite et sombre, voûtée en berceau, parsemée d'étoiles -d'or sur fond bleu. Dès l'entrée, on respirait l'odeur des roses -blanches, de l'encens évaporé et des cierges éteints... Sept ou huit, -seulement, brûlaient devant l'autel privilégié d'une chapelle, et la -gardienne, à chaque instant, soufflait une flamme agonisante, fichait -un cierge neuf sur le candélabre aux pointes de fer... - -Les fidèles étaient peu nombreux, ce soir-là. Des vieillards, des -servantes, quelques dames, les jeunes filles d'un pensionnat. - -L'autel s'illuminait. Le prêtre et les enfants de chœur parurent. -Une religieuse s'assit à l'harmonium, donna le ton d'un cantique. -Les jeunes filles du pensionnat se mirent à chanter. Le prêtre aussi -chantait, et les femmes, et les vieillards, et mademoiselle Miracle. -Cela faisait un chœur de voix grêles, inexpressives et cependant -émouvantes, dominées par la voix puissante du prêtre et la voix -nasillarde du bedeau: - - De Marie - Qu'on publie - Et la gloire et les grandeurs... - -Josanne, seule dans l'église, ne chantait pas, mais les parfums, les -feux tremblants, les voix pures pénétraient son âme où, depuis la -seizième année, s'étaient défleuris les lis de la foi. La tendresse -profane s'imprégnait de poésie chrétienne, de chasteté suave et de -tendre humilité. Et, d'un geste oublié, Josanne joignait les mains, -pliait les genoux et baissait la tête... Une prière s'exhalait de -son cœur, dans l'ombre, vers le Dieu inconnu--fatalité? destin?--qui -l'appelait... Et, chaque fois qu'elle respirait, elle sentait la -lettre de Noël, cachée au creux de son corsage et dont un angle lui -meurtrissait un peu le sein... Et elle respirait plus fort, pour -renouveler cette petite douleur qui lui était délicieuse... - -Le chant cessa, et le prêtre se mit à parler. Il parlait de la mission -de la Vierge qui renfermait aussi la mission de la femme: «Aimer et -souffrir, se taire et se dévouer.» Et il louait les vierges, les -épouses et les veuves qui se firent une couronne de gloire avec les -épines du sacrifice... - -«Ainsi, elles méritèrent la vie éternelle...» - -Josanne, détournée de son rêve, écoutait cette apologie du sacrifice -qui ne l'étonnait pas, prononcée en ce lieu, par un prêtre, et devant -des femmes chrétiennes. Dès l'enfance, l'Église avait enseigné à ces -femmes qu'elles devaient porter, plus que l'homme, le poids de la -réprobation première et du péché originel. Elles étaient les résignées, -les servantes, les sujettes, subordonnées au père et à l'époux, nées -pour prier, souffrir et servir--et mériter ainsi la «vie éternelle»... - -Et Josanne se rappelait qu'en dehors du sanctuaire, des hommes, qui -n'étaient plus chrétiens, tenaient ce même langage à des femmes qui -n'étaient plus chrétiennes. Leur morale rationnelle reproduisait -exactement la morale religieuse, et, pour la femme en particulier, le -code des droits et des devoirs demeurait le même. La société n'était -pas moins exigeante et intolérante que la religion, quand elle -ordonnait à la femme l'obéissance et le sacrifice--que ne récompensait -plus le magnifique espoir de la vie éternelle... - -Parmi les résignées, la rebelle se réveillait, demandait: «Pourquoi?... -Au nom de quoi?...» Et, comme le prêtre disait: «Examinons notre -conscience...», elle regardait en elle-même, avec une volonté sincère -de se connaître et de se juger. - -Mais elle y trouvait de la mélancolie,--pas de la haine,--du -regret,--pas du remords.--Elle ne se disait point: «J'ai péché. Je -suis impure, infâme, et je mérite le mépris...» Elle pensait seulement -qu'entre son devoir d'assistance conjugale,--son devoir de pitié -humaine,--et son droit de vivre, d'aimer, de goûter le rapide bonheur -qui fait le prix de la vie mortelle, elle n'avait pas su, pas pu -choisir... - -Et elle pensait que la faute véritable, au point de vue de la stricte -morale, n'est pas dans l'amour illégitime, mais dans le mensonge et les -compromissions qu'il entraîne. Si elle avait pu quitter son mari, après -une explication loyale, quelle différence dans sa vie, dans la vie de -Claude!... Mais aussi, dans la vie de Pierre, quel désastre et quelles -douleurs! En ce cas particulier, le mensonge était certainement le -moindre mal... - -«Oui, pensait-elle encore, Noël me comprendra. Il verra que je ne suis -pas indigne d'être ce que je veux être pour lui: son amie, sa sœur, son -âme vivante et visible. J'ai sa tendresse. J'aurai son estime, parce -que je mérite cette estime, malgré tout...» - - -L'office achevé, Josanne et sa tante prirent le petit Claude par la -main et s'en retournèrent chez elles. - -Le ciel ne s'était pas obscurci. Il s'était fané comme une fleur, -comme ces grandes mauves qui se décolorent doucement au soir chaud -des chaudes journées. La lune n'était pas levée, mais on la devinait -prête à surgir, à l'angle d'un toit, à la pointe d'un clocher, entre -les ramures d'un arbre. Tout à coup, elle serait là, sans qu'on l'ait -vue paraître. Elle serait là, ronde, nacrée, quasi transparente, à -une place imprévue du ciel; et, l'azur se fonçant peu à peu, jusqu'au -violet sombre, elle deviendrait, la blanche lune, toute d'or, puis -toute d'argent... - -Josanne imaginait Noël près d'elle, et s'appuyant à son bras; elle lui -disait: «Mon ami...» Ensemble ils goûtaient l'heure exquise... - -Rentrée au logis, elle coucha son enfant, ferma sa malle, et se coucha -à son tour. Elle s'endormit, avec la lettre de Noël sur sa poitrine, -sous ses mains croisées. - -Elle dormit, elle rêva... Elle était dans un jardin, sur un banc -rustique. Le jardin était tout blanc d'arbres en fleur; l'herbe était -pleine de violettes. - -Soudain Josanne aperçut Noël Delysle, assis près d'elle. Il disait: - ---Le printemps est venu, le vrai printemps... - -Il souriait. Elle s'appuya un peu, très peu, contre lui... Elle -n'osait pas. Mais il la prit dans ses bras, et elle fut si heureuse, -si heureuse, qu'elle souhaita ne plus s'en aller, jamais. Il pencha -la tête vers elle; elle leva la tête vers lui, et leurs lèvres se -rencontrèrent... - -... La secousse du baiser réveilla Josanne. Elle cria, comme dans un -cauchemar, et se dressa... - -La mousseline des rideaux, les draps du lit, les linges posés sur -des chaises, tout ce qui était blanc, dans la chambre, était d'un -blanc miraculeux, irréel, trempé de lumière... Une poussière d'argent -flottait dans une atmosphère bleuâtre et la pénombre même des coins -obscurs devenait vaporeuse et semblait prête à s'éclairer. - -Josanne se leva pour clore les rideaux de la fenêtre. Mais elle resta -immobile, éblouie, le front contre les carreaux... - -L'enchantement du clair de lune planait sur la ville assoupie. Les -pignons pointus, le clocheton du patronage, les charmilles de l'Évêché, -l'énorme vaisseau de Notre-Dame, n'avaient plus de couleurs ni de -nuances, et ne se distinguaient que par les degrés de l'ombre qui -allait du gris de cendre au noir profond. Une façade recrépie, une -dalle de pierre, çà et là, étaient blanches comme des flaques de -lait... Des reflets prismatiques frissonnaient sur le toit de cuivre de -la cathédrale. Et les tours semblaient plus hautes, avec leurs flèches -légères, grises, fines, qui s'effilaient... - -Josanne, oppressée, ouvrit la fenêtre. La caresse de l'air glissa -de ses paupières à sa bouche et de sa bouche à ses seins. Le rosier -accrocha ses cheveux, effeuilla sur elle ses roses mûres. Et, -tressaillante et défaillante, accablée par la nuit trop douce, elle se -mit à pleurer... - -Elle pleurait sans chagrin, éperdue, confuse, vaincue... Quoi? Elle -avait rêvé _cela_? Elle avait désiré _cela_, ce baiser de Noël promis -à ses lèvres!... Un jour, bientôt, Noël l'embrasserait ainsi... Comme -cette pensée lui faisait peur et plaisir, cette pensée qui demeurait -chaste pourtant, qui s'arrêtait au baiser et à la plus timide étreinte! - -Elle ne savait comment cela arriverait, si ce serait un bonheur ou un -danger pour elle, et quel serait le lendemain de ce baiser. Elle ne -songeait ni au passé, ni à l'avenir, ni à rien de ce qui n'était pas -son amour... Et ce mot d'«amour» elle le murmurait, avec crainte, avec -respect, comme un mot magique, dont le sens nouveau l'émerveillait... - -Parfois elle cachait sa tête entre ses mains. Elle était presque -anéantie par une félicité inconnue, trop lourde à son âme, et elle -souhaitait mourir de cette joie, fondre, se dissoudre dans les rayons -de la lune, dans le parfum des roses, dans le mystère de la nuit... -Elle n'avait pas sommeil; elle n'avait pas froid; elle pleurait sans -s'en apercevoir les plus belles larmes de sa vie. - -Et voilà qu'un flot d'amour montait du plus profond d'elle, gonflait -son cœur douloureux, jaillissait de ses lèvres en un grand sanglot -passionné: - ---Je l'aime! je l'aime!... Ah! comme je l'aime!... - - - - -XXIV - - -Quelle journée, le lendemain! - -Les adieux, les pleurs de mademoiselle Miracle, la turbulence fatigante -du petit Claude, les têtes renfrognées et les niaises conversations -des voyageurs, tout contrarie et disperse, à chaque instant, la pensée -de Josanne. Elle voudrait faire le silence et l'ombre autour d'elle, -et que personne ne la vît et que personne ne lui parlât, et qu'elle -pût aller vers Noël comme voilée d'un triple voile, aveugle et sourde -à tout ce qui n'est pas lui. Abîmée dans une attente contemplative, -elle ne prévoit rien de l'avenir,--rien que la première rencontre des -regards, et la surprise de Noël et leur trouble à tous deux... - -«Ah! ses yeux clairvoyants! comme ils liront, en moi, tout de suite...» - -Rambouillet. Le train s'arrête. Claude s'aplatit le nez contre la -vitre et il énumère, tout haut, les objets de son admiration. - ---Prends garde, mon petit! - -La portière s'ouvre. Une vieille dame se hisse, péniblement. Josanne, -obligeante, lui offre la main. - ---Madame... - ---Merci et pardon, madame! - ---Claude, viens là! - ---Oh! il ne me gênera pas, ce petit... Mais... mais... je ne me trompe -pas... C'est vous, madame Valentin! Je ne vous reconnaissais pas, sous -cette voilette. Quelle bonne chance!... Quel plaisir!... - ---Madame Grancher! - ---Comme on se retrouve! - -Deux marchands beaucerons en blouse raide, une paysanne au profil -de poule, une religieuse anémique, un soldat rouge de peau et de -cheveux, approuvent, en hochant la tête, la bienveillance du hasard qui -réunit la jeune dame et la vieille dame. Et tous à la fois, sauf la -religieuse qui marmonne son chapelet, commencent le récit de rencontres -extraordinaires qu'ils ont faites, en chemin de fer. - -Madame Grancher paraît contente. C'est une femme de cinquante-cinq -ans, courte, grasse, qui a de la préciosité dans les manières et dans -l'accent. Et cette préciosité dissimule mal le fond vulgaire de sa -physionomie. Elle est complimenteuse et doucereuse, méfiante, à l'affût -de tous les secrets. - -Josanne pleurerait d'agacement. Elle doit se contraindre à une joie -polie, mais elle envoie au diable la vieille avare qui, malgré ses -rentes, voyage en troisième classe... N'a-t-elle pas honte, vraiment! - ---On est bien mal, dans ce wagon! dit Josanne en désignant, d'un coup -d'œil, les banquettes couvertes de cuir, les vitres sales, le soldat -qui se débraille et la paysanne qui sent la basse-cour. - ---Ah! ne m'en parlez pas! La Compagnie se moque du monde. - ---Si j'étais un peu plus riche, je ne mettrais pas les pieds dans ces -affreux compartiments. - ---Bah! dit madame Grancher, pour un si court trajet, de Rambouillet à -Paris, on peut supporter ça. Je fais le voyage deux fois par semaine. -Alors, au bout de l'année, ça fait une dépense... Il n'y a pas de -petites économies... - -Elle relève sa robe, prend une boîte dans la poche de son jupon,--un -solide jupon en moire de laine. - ---Et dites-moi, madame Valentin... - -Elle ouvre la boîte, choisit une pastille de Vichy. - ---Depuis si longtemps que je n'ai eu le plaisir de vous voir, vous -avez été bien éprouvée... J'ai su cela... bien éprouvée!... Ce pauvre -monsieur Valentin... - ---Hélas! oui... - ---Ce que c'est que de nous! - -Madame Granger suce la pastille et remet la boîte dans sa poche. - ---Et quel âge avait-il? - ---Trente-sept ans... - ---Si jeune!... Comme c'est terrible!... A propos, monsieur Malivois a -quitté les affaires, vendu son usine... Sa fille est mariée. - ---La vôtre aussi... - ---Oui... Deux enfants en deux ans... - ---J'ai regretté de ne pas assister à son mariage; mais mon mari était -si malade!... Nous ne sortions pas du tout. - -Un silence. - ---Et maintenant, vous êtes satisfaite?... J'ai entendu dire que vous -avez une bonne situation!... Oui?... Allons, tant mieux!... Et ce joli -petit?... Claude, n'est-ce pas? Voulez-vous m'embrasser, monsieur -Claude? - -Le gamin offre sa joue, de mauvaise grâce, et retourne à la vitre, que -son haleine barbouille. - ---Les enfants! dit madame Grancher, quel souci!... On ne les demande -pas, hein?... mais, quand on les a, on ne voudrait pas les perdre... - ---Évidemment! - ---Il n'y a rien de triste comme un ménage sans enfants. - ---C'est certain... - ---Ainsi, voilà les Nattier... Vous connaissez bien monsieur Nattier?... -Un blond, beau garçon, très chic. Vous l'avez rencontré chez moi... - ---Oui... en effet... Je me souviens... - ---Il a épousé une demoiselle très bien, jolie, d'excellente famille... -une belle éducation--elle a son brevet--et une belle dot... et -orpheline!... Pas de famille, rien qu'un oncle très âgé, toujours -malade... Enfin ils avaient tout pour être heureux. - ---Et ils sont heureux? - ---Ils le seraient... mais la jeune femme vient de faire une fausse -couche, et elle est restée... elle restera... Enfin, les docteurs ont -dit qu'elle n'aurait jamais d'enfants. - -Une lueur passe dans les yeux bleu sombre de Josanne, et c'est avec un -accent indéfinissable qu'elle répond: - ---Une jolie femme, une jolie dot, un vieil oncle riche et quasi -moribond... C'était trop beau! monsieur Nattier ne peut pas avoir tous -les bonheurs. - ---Vous en avez des idées, vous! dit la vieille dame, déconcertée et -choquée. Il est vrai que vous, ma pauvre madame Valentin, vous n'avez -pas eu de chance... Alors... - ---Je ne me plains pas. Je suis indépendante; je gagne bien ma vie, et -j'ai mon fils... - -Elle attire Claude, arrange son col et ses boucles châtaines, le -contemple avec fierté. - -C'est un charmant petit garçon, dont toute mère serait orgueilleuse... -Et Josanne pense à Maurice,--le père!--qui ne pourra jamais dire: «Mon -fils!» à un autre enfant. Il lui semble, tout à coup, qu'elle est -vengée, au-delà même de son désir. - -«Voilà donc l'explication de son silence et de son absence: la maladie -de sa femme... J'espère bien qu'il ne reviendra jamais. Et pourtant, il -doit penser à Claude, plus qu'autrefois, depuis cet accident...» - ---Maman, tu me serres trop... - -Le petit se délivre de l'étreinte. - ---Il est vif! dit madame Grancher. - ---Et volontaire! - ---Une santé superbe! - ---Et intelligent!... - ---Ça se voit... Il vous ressemble, madame Valentin. - ---On le dit. - ---Voilà ce qu'il aurait fallu aux Nattier: un garçon comme celui-là. - ---Monsieur Nattier regrette donc?... - ---C'est un gros chagrin... Entre nous, je crois qu'il ne souhaitait -pas un enfant, tout de suite... Mais l'idée qu'il n'en aura jamais, -jamais... C'est pénible, c'est même vexant... On n'a pas l'air d'être -comme les autres... Je vous assure, madame Valentin, que ce jeune -ménage est bien à plaindre... - ---Vous les voyez souvent? - ---Très souvent. Madame Nattier est liée avec ma fille. - -Josanne voudrait bien savoir si madame Grancher parlera d'elle, de -Claude, à sa fille et aux Nattier... Elle voudrait bien savoir ce que -pensera Maurice et s'il souffrira un peu. Elle ne l'aime plus, mais, -si elle s'est détachée de lui, elle ne s'est pas encore, tout à fait, -désintéressée de lui. Elle craint vaguement un retour, une visite -possible... - -Le train dépasse les talus des fortifications. Madame Grancher s'écrie: - ---Enfin! - ---Quoi donc? - ---Nous arrivons. - ---Déjà! - ---Comment, déjà!... Je ne suis pas comme vous: le temps me dure en -voyage!... Mais, avec vous, madame Valentin, c'est un plaisir... - -Josanne, fébrilement, rassemble son sac, deux ou trois petits paquets. -Elle éprouve une sorte de colère contre madame Grancher qui lui a gâté -le charme de la rêverie et de l'attente... Hélas! depuis une heure, -Josanne n'a parlé que de Maurice... Elle a volé à l'amour cette heure -qu'elle lui devait. Est-ce possible? - -Elle a dans les yeux des larmes de rage. Honteuse et furieuse, elle -souhaite presque que Noël ne soit pas là... Mais il est là... Elle -l'aperçoit sur le quai. - -Les Beaucerons et la paysanne descendent avec une lenteur gauche, des -criailleries et des précautions... Le soldat, jovial, leur passe des -paniers, des paniers, des paniers... Puis la sœur descend à son tour, -puis le fantassin, puis madame Grancher. - ---Donnez-moi l'enfant! dit-elle. - -Elle attrape Claude au vol. Josanne sent que Noël se rapproche, qu'il -va la voir, et elle perd la tête. - ---Mon sac?... mon parapluie?... Ah! oui... là!... - -Elle saute sur le quai. - -Noël l'a vue. Il marche plus vite!... Josanne tâche de se débarrasser -de madame Grancher. - ---Au revoir et merci, madame! - ---Au revoir, certainement... Je suis enchantée du hasard... - ---Moi aussi... - ---Vous avez un jour? - ---Non, je suis trop occupée... - ---Chez moi, c'est toujours le dimanche... c'était le mercredi, -autrefois... Mais le dimanche, mon gendre et ma fille viennent de -Rambouillet... Madeleine sera très heureuse de vous revoir... - ---Excusez-moi, madame. Je ne reçois personne et ne fais point de -visites... mon deuil... le travail... - -Noël, tout près, a entendu la fin de la conversation. La vieille dame, -en s'éloignant, tourne la tête: elle voit un jeune homme qui serre la -main de Josanne et qui embrasse le petit garçon... - -«Hé! hé!... pense-t-elle, cette petite madame Valentin!...» - - ---Vous! vous, enfin!... Vous êtes là et voilà votre fils!... Je n'en -crois pas mes yeux. Parlez, parlez donc!... Dites-moi que c'est vrai... - -La voiture roule dans la rue de Rennes. Claude, sur les genoux de Noël, -se tient coi. Et Josanne regarde l'ami qu'elle aime, comme s'il avait -un peu changé depuis qu'elle l'aime d'amour... Comme il est brusque et -tendre, et impatient! Comme il lui plaît, avec ses yeux émus et sa voix -impérative!... Vraiment, elle ne sait que lui dire... Elle le considère -avec une sorte de crainte enfantine et de respect... - ---Eh bien?... C'est tout?... - ---Mon ami... - ---Vous êtes contente de rentrer chez vous, avec votre Claude?... - ---Et de vous revoir... Oui, je suis contente, bien contente, mais si -fatiguée!... - ---Très fatiguée? - ---Très... - ---Moi, je n'ai pas dormi... Je comptais les heures!... Vous savez, -dix-sept jours d'attente, c'est terriblement long... La première -semaine, je me tenais. Je me disais: «Elle a besoin de repos. Elle se -soigne; on la dorlote: tant mieux! Je ne dois pas être égoïste...» Mais -la seconde semaine! Ah! il était temps que vous revinssiez! J'étais un -homme très malheureux. - ---Vous avez travaillé? - ---Mal. - ---Et vu des gens? - ---Trop, toujours trop... Je vous raconterai cela... plus tard... -Aujourd'hui, je suis tout étourdi de vous revoir. Je ne suis pas -éloquent. Je me rattraperai. - -Il embrassa le petit Claude. - ---Toi, mon bonhomme, tu me plais beaucoup... Tu es gentil: tu n'as pas -l'air bête, et tu ressembles à ta maman... C'est vrai, mon amie, votre -fils vous ressemble. Il est tout de vous; il est vous-même, et j'en -suis charmé. - -Il voit que Josanne a changé de couleur et il s'effraie: - ---Vous êtes souffrante? - ---Oui. J'ai dû prendre froid, cette nuit. Je ne pouvais pas dormir; je -suis restée à la fenêtre. La nuit était si belle!... - ---Très belle. Je me suis promené sur les quais. Je suis allé jusque -devant votre maison... Mais vous êtes toute pâlotte, ma pauvre amie! -Cela me navre. - -Il regarde Josanne avec des yeux si beaux d'amour et d'inquiétude -qu'elle sent toute son âme aller vers lui. Elle veut le rassurer, Noël -l'interrompt: - ---Vous n'êtes pas gaie, je le sens... Vous avez eu un chagrin, grand ou -petit?... Dites... cette personne qui est descendue de wagon en même -temps que vous, c'est une amie de votre tante? - ---Non, c'est la femme d'un négociant en soieries, cousin de monsieur -Malivois... Et monsieur Malivois était l'ancien patron de mon mari... -J'ai donné naguère des leçons de piano à la fille de cette dame... - ---Et vous la voyez encore?... Il ne me semble pas que vous m'ayez -jamais parlé d'elle... - ---Je l'ai rencontrée par hasard. Je ne l'avais pas vue depuis trois ans. - ---Et vous avez parlé du passé, naturellement? - ---Naturellement... - ---Et cela vous a rendue triste... Ne le niez pas... Moi qui me -promettais tant de joie de notre réunion, j'ai eu, en vous voyant, -l'intuition, la certitude que vous étiez préoccupée d'autre chose, et -que ce moment si doux était gâté... Je n'osais pas vous interroger, -d'abord. Mais mon inquiétude a été plus forte que ma volonté de -discrétion... Vous me comprenez, vous m'excusez, Josanne? - -C'est la première fois qu'il appelle Josanne par son prénom, et cette -familiarité leur paraît, à l'un comme à l'autre, toute naturelle. La -jeune femme répond: - ---Je ne nie pas. Vous avez bien deviné... Oui, madame Grancher m'a -parlé d'un temps lointain où j'étais bien malheureuse et... - -Elle achève, plus bas, comme à regret: - ---Et bien folle... - -Noël a un tressaillement léger. - -Il fait: - ---Ah!... - -Ses yeux clairs se durcissent. Il tourmente sa moustache, et il murmure: - ---Vous m'avez promis de me dire... bientôt... l'histoire de ce -temps-là... Oh! pas maintenant... Il faut vous reposer, vous installer, -reprendre votre vie... notre vie... et puis, un jour, un jour tout -proche, où nous serons l'un près de l'autre, paisibles, en confiance, -vous me raconterez... - ---Oui... comme vous êtes délicat, Noël!... Je suis si touchée!... -Bientôt, oui... - ---Cela vaudra mieux... parce que... moi aussi... j'ai des choses à vous -dire... - -Le fiacre s'arrête quai des Augustins... - - - - -XXV - - ---Ces deux tours, là-haut, dans le lierre, c'est le château de -Chevreuse? demanda Josanne. - -Noël répondit: - ---Oui... Nous descendons, voulez-vous? La voiture ira nous attendre au -bout du village, et nous grimperons le coteau. La vue est merveilleuse, -paraît-il... Mais vous êtes encore fatiguée... - ---Pas du tout. - ---Vous l'étiez, hier, avant-hier, et, ce matin même, en arrivant à la -gare, vous aviez une petite figure tirée qui m'a donné des remords... -J'avais envie de remettre la promenade à un autre jour. - ---Ah! non, par exemple!... Descendons. Vous êtes sûr qu'il ne pleuvra -pas? - ---Jamais de la vie! La chance est pour nous. Les dieux nous aiment, et -il nous suffit d'être ensemble pour écarter le mauvais sort... Voilà -le soleil... et un coin de bleu, entre les nuages... Allons! - -La voiture s'éloigna. - -C'était un jour sec et brûlant qui sentait la poussière, le foin, les -roses. Josanne, dès les premiers pas, sur le chemin en pente raide, fut -écrasée par la chaleur. Sa jupe de toile blanche, si légère, entravait -sa marche; la mousseline de sa blouse lui collait aux épaules. Elle -avait un peu de vertige, à chaque mouvement. - -La veille et l'avant-veille, elle avait dû garder le lit, pendant que -la Tourette, en désarroi, organisait tant bien que mal la vie du petit -Claude. Et Josanne, rétablie, conservait encore une courbature physique -et morale qui la rendait moins résistante que de coutume à la fatigue -et à l'émotion. Noël voulait-il la ménager? Voulait-il lui laisser -toute l'initiative d'un entretien qu'elle avait cru facile et qui, -maintenant, l'effrayait? Il avait repris, spontanément, le ton de la -camaraderie fraternelle. Aucune conversation sérieuse, aucune allusion -aux lettres échangées... Josanne, si brave, loin de Noël, éprouvait, -devant lui, un effarement singulier, un malaise de pudeur... Il lui -venait des scrupules rétrospectifs. Parfois, même, elle se défendait -contre son amour, et elle souhaitait s'en tenir à l'amitié passionnée. - -Ce trouble de conscience s'apaisait en ce moment, et Josanne se -réjouissait d'être tranquille et gaie, comme une sœur très chérie -auprès d'un grand frère. A mesure qu'ils montaient, entre les -haies vives, les chaumines brunes, les bouquets de bois, la vallée -de l'Yvette s'abaissait plus profondément à leur gauche. Ils -apercevaient, tout en bas, les rectangles des blés jaunissants, les -taches pourpres des trèfles, la houle argentée des seigles, les toits -d'ardoise miroitants, l'aiguille d'un clocher et, parmi les rubans -dénoués des routes, le panache floconneux d'un train qui s'en allait. -Puis le sol remontait, les collines haussaient leurs croupes bleues, -d'un bleu opaque, violacé par les ombres flottantes des grands nuages -qui passaient lentement contre le soleil, blancs ou gris, avec des -crêtes brillantes. - ---Écoutez! dit Noël. - -Ils s'arrêtèrent. Dans un champ voisin, des petites filles cueillaient -des fraises. La plus âgée se mit à chanter. Et sa voix grêle, qui -tremblait un peu, s'envolait comme un oiseau fatigué, planait, -retombait à fleur de terre. - -Elle était si faible, cette voix, qu'à trois mètres de là on ne -l'entendait plus, et elle semblait chanter pour les herbes modestes, -les fleurs dédaignées, les vies végétales qu'une goutte de pluie ranime -et qu'étouffe un petit caillou. Et, dès qu'elle s'élevait un peu, elle -étendait le cercle de son humble enchantement; elle allait de Josanne à -Noël, de Noël à Josanne, prenant leurs âmes au léger réseau mélodique -dont chaque note tissait un fil. - -On ne distinguait pas les paroles; l'air banal rappelait les cadences -des vieilles rondes, mais l'air et la voix exprimaient tant de douceur! -la douceur même du paysage aux lignes modérées, aux nuances amorties, -baigné de bleu et somnolent sous la menace de l'orage. Noël et Josanne -étaient tout imprégnés de cette douceur. Et ils avaient la sensation -nouvelle et délicieuse du vrai voyage, l'illusion d'être très loin de -Paris, très loin de tout et de tous,--seuls... Autour d'eux, ce n'était -plus la banlieue; c'était la bonne province, la vieille France... - -Quand la voix se tut, Noël était tout proche de Josanne... - ---Quel dommage! dit-il... - ---L'enfant nous a vus, peut-être... Elle s'est sauvée... - ---Attendons!... Chut! - -Ils attendirent en vain. - ---Continuons notre route... - ---C'est que... - ---Vous êtes lasse?... - ---La chaleur, je pense... - -Il vit qu'elle était pâle, d'une pâleur de perle, les paupières -meurtries, la bouche pareille à une rose décolorée. Elle essayait de -rire: - ---Je me croyais plus forte... mais je ne monterai pas jusqu'au -château... - ---C'est ma faute! Je n'aurais pas dû vous entraîner... Prenez mon -bras... Appuyez-vous... - ---Mais non... Je n'ai rien. La chaleur m'a étourdie... - -Ils coupèrent par un autre sentier, moussu, ombragé de tilleuls en -charmilles, et ils retrouvèrent enfin leur voiture. - -Josanne murmura: - ---Il était temps... Je n'en pouvais plus... Je défaillais. - ---Étendez-vous, appuyez-vous... Otez votre chapeau qui vous gêne... -On va rabattre la capote... Et vous, cocher, allez rondement! Nous -déjeunons à Dampierre. - -Les yeux fermés, elle abandonnait sa tête en arrière. Entre ses cils, -elle apercevait des arbres, des maisons, un château, des murs, une -grille, images fragmentaires qui défilaient, interrompues par des -espaces d'ombre lorsque les paupières de Josanne s'abaissaient tout à -fait. - -Elle ne savait pas que Noël la tenait contre son épaule. Elle sombrait -dans la douceur et la langueur, perdant toute notion du temps et de la -distance. A Dampierre, elle fit un effort pour se ranimer, et, voyant -la tête de Noël si près de la sienne, elle rougit et se redressa. - ---Oh! pardon... Je... - -Il n'écouta pas ses excuses, et ne parut soucieux que de sa santé. - -Le déjeuner était prêt, dans une salle à manger pseudo-gothique. -Noël parla gaiement, de choses banales, comme s'il eût désiré amuser -Josanne et non pas l'émouvoir. Elle s'irritait un peu de cette -réserve volontaire, et un sentiment obscur, léger dépit, coquetterie -inconsciente, inquiétude amoureuse, l'enhardissait... - -Elle refusa de rentrer à Paris, déclara qu'elle était tout à fait bien -portante et qu'elle voulait voir les Vaux-de-Cernay. - -Dans la voiture, elle s'accommoda sur les coussins, et, sans attendre -le conseil de Noël, elle enleva son grand chapeau. La capote rabattue -les abritait de la poussière. Le sol surchauffé réverbérait le ciel -ardent. - ---Mon amie? - ---Mon ami? - ---Ce n'est pas un mensonge? Vous êtes mieux? - ---Beaucoup mieux. - ---Vous ne pouviez pas être malade, aujourd'hui. - ---A cause de votre chance!... - ---Notre chance, Josanne! - ---Non, la vôtre... Tout vous réussit. Partout où nous allons, les gens -et les choses vous font accueil. D'un mot, vous imposez votre volonté, -vous dissipez la méfiance, vous éveillez la sympathie, vous créez le -bonheur. Les filles d'auberge sourient en vous servant; les cochers -vous adorent... Tenez, ce vieux qui nous a conduits, dès la première -minute vous avez fait sa conquête: j'ai vu ça... - ---Vous avez vu ça!... Comme c'est gentil!... Je le couvrirai d'or, ce -vieux! Il a une si bonne figure!... D'abord, tout me semble beau et -bon, aujourd'hui. - ---Mais moi, je suis bien ennuyeuse... Une femme, c'est toujours -détraqué. - ---Une femme, c'est fait pour être protégé, soigné, aimé... Soyez femme, -sans honte, soyez faible, soyez même un peu douillette. Vous dépenserez -votre énergie avec les autres. Avec moi, vous vous reposerez, vous vous -laisserez vivre... comme ça!... Vous êtes bien?... Vous n'avez pas trop -chaud?... Pas mal à la tête?... Vous riez!... Tant mieux!... Je suis -bête avec mes questions! - ---Vous êtes... Ah! il n'y a pas de mots pour dire ce que vous êtes... -bon, tendre, exquis... Devenez un peu méchant, dites!... - ---Pourquoi? - ---Parce que je vais faire comme le vieux cocher, comme tout le monde... -Je vais vous adorer! - ---Je l'espère bien!... Ce serait réciproque, car, moi, je vous adore -depuis longtemps, vous le savez! - ---Non, je ne le sais pas. - ---Pas du tout? - ---Pas assez. - -Il avait parlé en riant,--d'un rire qui n'était pas très sincère, qui -s'attendrissait. Et Josanne avait répondu si gravement qu'il en eut -l'âme remuée. Le matin même, il s'était répété ce qu'il se disait -depuis le retour de Josanne: «Je suis sûr de moi, mais je ne serai pas -sûr d'elle tant qu'elle ne m'aura pas ouvert tout son cœur... Qu'elle -parle d'abord. Qu'elle me donne cette preuve de confiance...» - -Elle avait repris sa pose lassée. Sa tête penchait sur l'épaule de -Noël. Il contemplait la frange noire des cils, la ligne nacrée des -dents et le cou nu, et la gorge qui gonflait la mousseline,--une gorge -très jeune, libre au-dessus du corset bas. Des carrés de dentelle -incrustée révélaient la chair mate et blanche qui devait être douce -au toucher comme la pulpe des fleurs... Et cette vision, ce contact -imaginé, la ligne si jolie du corps de Josanne, troublaient Noël -malgré lui. L'amie, l'amante idéale, que ses rêves les plus ardents -effleuraient à peine, devenait une femme,--la femme... - -Et ce trouble, encore chaste, qui n'était pas le désir d'une caresse, -mais le besoin d'être près, tout près de ce qu'on admire et de ce -qu'on aime, ce trouble grandissant gagnait Josanne... Et il s'y mêlait -l'effroi sacré du mot que Josanne ne voulait pas dire, que Noël ne -voulait pas dire, et qui était dans leur esprit à tous deux, sur leurs -lèvres à tous deux... l'effroi du mot qui, prononcé, allait changer -deux existences! - -Mais une force irrésistible fut en eux... La main de l'homme chercha -la main de la femme, le front de la femme s'inclina sur la poitrine -de l'homme... Josanne se sentit rouler dans le grand torrent de -l'instinct, dans le courant de la vie universelle... Elle eut peur, -encore... puis, du tourbillon de ses pensées et de ses désirs obscurs, -émergea le souvenir lumineux d'un rêve: le jardin fleuri, les -violettes, Noël sur le banc, et l'étreinte et le baiser... - ---Josanne! - ---Non! - ---Josanne!... Je le veux!... Regardez-moi! - -Le cocher se retourne, à demi: - ---Nous y v'là! - ---Où donc? - ---A Cernay. Vous voulez-t-y pas voir les cascades? Y a un sentier, à -droite, tout le long de l'eau... Et puis, y a le moulin, et l'auberge à -Léopold... Moi, j'irai jusqu'à l'auberge à Léopold... - ---Descendons! - ---Ce n'est pas très prudent, Josanne... Vous êtes fatiguée... - -Elle ne l'écoute pas, elle saute sur la route, pendant qu'il donne ses -ordres au cocher. Elle court, elle suit la pente du ravin, parmi les -châtaigniers et les chênes, blanche, dans le demi-jour glauque qui -baigne les troncs trapus, les rochers gris. La mousse spongieuse, d'un -vert velouté, amortit ses pas. Des racines arc-boutées contre le sol -retardent sa fuite légère. Elle va, laissant traîner sa jupe, les bras -étendus, longue, svelte, agile, silencieuse. Et elle s'arrête, comme -une colombe se pose, dans un large creux de rocher où s'amassent des -feuilles mortes. - -Noël la rejoint. Elle met ses mains sur ses yeux; elle respire -lentement, profondément, si oppressée!... - -Noël lui dit: - ---Quoi?... Vous ne voulez plus me regarder?... Regardez-moi! les yeux -dans les yeux! Il le faut!... Je veux que vous me regardiez, Josanne! - -Il lui saisit les poignets, la retient, fascinée, sous son regard clair. - ---Oh! mon ami,... Par grâce... Croyez-moi... Je... - ---Josanne!... Je voulais attendre, vous éprouver, parce que vos -réserves, vos réticences avaient mis en moi un doute... Mais je suis à -bout de forces!... Il faut parler maintenant... Oh! je vous en supplie, -soyez clairvoyante, soyez sincère!... Cherchez en vous, cherchez bien, -s'il n'y a rien... rien que... - -Elle se taisait; elle se recueille. Sa pensée descend dans le mystère -de l'âme, dans l'ombre, dans l'ombre... Et Noël voit cette pensée qui -remonte, qui affleure au jour, dans les prunelles de Josanne. - -Elle murmure: - ---Rien... rien... Noël! Je vous le jure... il n'y a rien de vivant en -moi que le présent... vous... - -Et, dans un souffle qui expire, tout bas, elle achève: - ---L'amour... - -Comme ils sont pâles et tremblants! Josanne s'appuie au rocher. Ses -pieds, mal assurés, foulent les feuilles sèches dont on entend le -bruissement soyeux. Des taches de soleil dansent sur sa robe. Elle -reprend: - ---Je n'aurais pas voulu parler si tôt... Mais... j'ai été surprise... -Je n'ai pas su cacher mon émotion... Pourquoi?... Je l'ignore -moi-même... Ah! si près, si près de vous, comment aurais-je pu -dissimuler ce que vous saviez déjà, Noël?... car vous le saviez, -dites?... Et j'étais sûre de moi autant, plus que de vous... - -Sa pâleur se colore un peu. Sa bouche se détend dans un sourire -craintif. Mais Noël, dominé par l'idée secrète et fixe qui le torture, -Noël broie les mains de Josanne, la presse contre le rocher. - ---Le présent!... Je veux croire que le présent est à moi, Josanne! Je -veux croire que vous m'aimez, et que vous êtes loyale... Mais il y a... - ---Quoi? - ---Le passé... - ---Noël! - ---Le passé que je devine... Hélas! je n'attendais pas de vous ces -paroles d'amour, avant la confidence que vous me promettiez, que vous -me deviez, que j'eusse accueillie avec douceur et tristesse, oui, -quelle qu'elle fût... Et alors seulement je vous aurais dit... - -Elle jette un cri: - ---Mon Dieu!... Qu'ai-je fait!... Quelle imprudence affreuse!... -Cet aveu d'un si grand malheur, d'un si grand mal, comment -l'accueillerez-vous?... Oh! mon Dieu!... mon Dieu! qu'ai-je fait? - ---Josanne, mon amie, ne tremblez pas, ne pleurez pas... Ma Josanne! - ---J'étais si sensible à tout, si nerveuse, et c'était un tel bonheur -d'être près de vous!... J'ai perdu la tête. Je me suis trahie... Et, -tout à coup, là, vous avez montré tant de violence! - ---J'ai eu tort, je vous demande pardon... Mais ne pleurez donc plus!... -Cela me fait une peine affreuse... Voyez, je suis calme, maintenant... -J'ai perdu la tête, moi aussi, et je n'ai pas su maîtriser mon -angoisse... Voyons! calmez-vous!... Vous êtes si faible encore!... Je -ne veux pas vous tourmenter en vous interrogeant... Ce soir, oui, ce -soir, nous causerons... Mais ne pleurez plus, je vous le défends! Et -puis venez! ne restons pas là... marchons... Nous ne savons plus ce que -nous faisons, ni l'un ni l'autre... - -Il l'entraîne. Elle ne cesse de gémir: «Qu'ai-je fait?» Il la voit -malade d'émotion, prête à sangloter pour un mot, pour un geste de lui -qui ressemblerait à un blâme. - ---Chut!... Chut!... dit-il. Nous rentrerons à Paris vers sept -heures... Et ce soir, j'irai chez vous. Nous serons calmes, sages, -doux à nous-mêmes, et vous verrez, mon amour, comme tout sera simple -et facile. Est-ce que votre ami vous fait peur?... Il peut tout -comprendre, tout excuser, tout,--sauf un manque de sincérité. Et vous -êtes très sincère... - ---Je le serai... - ---La sincérité, Josanne, c'est la règle de ma vie. Je me suis imposé -de ne jamais mentir, et, quand j'ai failli à ce devoir, je me suis -senti humilié et diminué... Et c'est pourquoi je vous ferai, moi aussi, -moi d'abord, ma confession. Vous me connaîtrez avec mes faiblesses. -Oh! rien de bien grave... Et vous m'accepterez, tel que je suis, avec -indulgence, puisque vous m'aimez. - ---Et vous, Noël, m'accepterez-vous telle que je suis? - ---Oui, d'avance, et les yeux fermés... - ---Ah! comme je vous aime! - ---Dites-le-moi encore! - ---Je vous aime... - ---Encore... encore!... toujours!... - ---Je vous aime, je vous aime, je vous aime... - -Apaisés, enlacés, ils vont dans l'ombre verte, sur la verte mousse. Le -sentier côtoie la petite rivière qui luit et glisse, écumeuse dans les -remous, argentée sur la pente des barrages, sombre comme une sombre -émeraude dans la coupe noire des rochers. Le ravin s'ouvre, s'élargit -en vallée pour contenir des prairies, des maisons, un étang couleur -d'étain. Et le ciel reparaît, avec des trouées blanches, des flèches de -rayons, des nuages en boule qui pèsent sur l'outremer des collines. - -L'auberge est là. Il faut pousser la barrière, traverser le potager -où fleurissent des pavots rouges et roses. Voici les tables sous les -tonnelles, la maison, la salle décorée de peintures. Les mouches -bourdonnent dans les rideaux. Une odeur de bière flotte... - -La voiture attend dans la cour, sous les acacias poudreux. - -Le cocher attelle son cheval, et le patron, qui a du flair, s'approche -des jeunes gens... Il vante la beauté du pays, l'air vif, les poissons -de l'étang... - ---Et puis, quand on veut rester quelques jours, j'ai de gentilles -chambres... Il faudra revenir, m'sieur et dame. - ---Sans doute... sans doute! dit Noël... - -Et il n'ose pas regarder Josanne qui rougit. - -On repart. Le vieux cocher essuie son front, sifflote et prend bien -soin de ne pas se retourner. Il a l'expérience de ces promenades et -il a compris tout de suite que «ces deux-là, c'est deux qui s'aiment -bien...» - -Des champs, des prés, un plateau, des collines éventrées par des -carrières jaunes, les ruines d'une abbaye, une allée entre des murs de -parc, une clarté blanche et brûlante qui tombe. Mais Noël et Josanne -ne voient plus, ne parlent plus. Ils ne perçoivent rien du monde que -l'atmosphère embrasée, l'odeur sucrée des acacias, le roulement doux -qui les emporte, aux bras l'un de l'autre... Et leur premier baiser les -laisse éblouis, comme si toute la flamme du jour torride avait passé -dans leur sang. - - - - -XXVI - - -Pendant le court trajet de Saint-Rémy à Paris, dans le wagon vide, Noël -resta muet, tenant Josanne blottie au creux de son bras. Elle aussi, -songeait, et, quand le train s'engouffra dans le dernier tunnel, elle -parut s'éveiller, et murmura: - ---Nous arrivons si vite! si vite!... - ---Et je dois vous quitter?... - ---Il le faut, mon ami... Je me reposerai, je me recueillerai, et vous -viendrez à huit heures et demie, quand je serai seule. - -Il l'embrassa longuement, caressant de ses lèvres les tempes, -les joues, la bouche, et ces baisers, mieux que des paroles, les -fortifièrent tous les deux. A la gare du Luxembourg, Noël descendit le -premier et partit, perdu dans la foule. - -Il alla jusqu'aux galeries de l'Odéon... Sous ces mêmes galeries, -naguère, Josanne avait feuilleté son livre. Il était en Sicile, dans ce -temps-là: il espérait que Renée Moriceau viendrait le retrouver... Et -Josanne, que faisait-elle? Qui aimait-elle? - -Son mari?... Non: d'après ce que Noël savait, d'après ce qu'il -devinait,--à travers les propos de Foucart et certaines phrases de -Josanne--cette jeune femme d'esprit hardi, de cœur passionné, dans la -force de sa jeunesse, n'avait pu aimer d'amour Pierre Valentin. Elle -avait ressenti, pour ce malade, une sorte de pitié maternelle. Mais -Noël ne doutait pas que Josanne n'eût fait, hors de son ménage, la -secrète expérience de l'amour et de la douleur... «Et quand bien même -Josanne aurait eu un amant, pensa-t-il, elle aurait usé du droit que -je ne conteste point, du droit qu'a toute créature de disposer de sa -personne... Et elle n'en serait pas moins ce qu'elle est, avec les -mêmes qualités, les mêmes vertus,--le mot n'est pas trop fort!--bonté, -désintéressement, courage... A la regarder vivre, chaque jour, je n'ai -rien découvert en elle qui ne m'inspirât autant d'estime et de respect -que d'affection... Alors?...» Il avait la gorge serrée. «Évidemment, -je n'aurais rien à dire si cela était, mais il y a tout de même des -chances, des probabilités nombreuses pour que cela ne soit pas: -d'abord, le secret d'une liaison n'est jamais si bien gardé que, dans -une crise de passion ou de désespoir, un des amants ne laisse deviner -quelque chose... Et, dans cette pétaudière du _Monde féminin_, personne -n'a soupçonné Josanne... Foucart m'a dit, maintes fois: «Elle est -vraiment vertueuse, cette petite!... Et, d'ailleurs, une femme peut -avoir une passion, sans avoir un amant... La Princesse de Clèves!...» - -Il revit le volume de madame de Lafayette sur l'étagère de Josanne, la -reliure précieuse, la date et les initiales: «Souvenir du 4 février -18... M. N.» Et il fut, à la fois, triste et rassuré: «Voilà, sans -doute, le mot de l'énigme... Josanne a une conscience délicate et -scrupuleuse, et ses audaces de pensée restent théoriques... Elle a -aimé, et elle s'est reproché l'infidélité sentimentale qu'elle faisait -à son mari. Elle a voulu revivre l'aventure platonique de la Princesse -de Clèves,--mais l'homme qu'elle avait choisi n'a pas eu la constance -d'un Nemours... Et c'est là «le grand malheur, le grand mal, dont elle -reste endolorie...» - -Noël se persuada qu'il connaissait le secret de Josanne... Puis un -doute lui revint: «Quel roman fais-je là?... C'est absurde! Josanne -ne m'eût pas caché, si tenacement, si pudiquement, l'histoire d'un -amour platonique. Ah! je dois, je veux m'attendre à tout!... Pourquoi -ne puis-je m'empêcher de souffrir?... Je n'étais pas jaloux du mari, -ou si peu!... J'aimais l'enfant de ce Pierre Valentin qui est pour -moi une ombre, un nom... L'enfant! Josanne l'adore, ce petit! Il l'a -sauvegardée peut-être. Elle s'est sacrifiée à lui... Qui sait? l'amour -maternel a triomphé de l'autre amour...» - -Il sortit des galeries, erra dans les petites rues qui s'entre-croisent -entre le boulevard Saint-Germain et les quais. Par moments, son -inquiétude faisait trêve: il évoquait l'auberge de Cernay, la voiture, -le paysage boisé dans l'or du soleil couchant, et le souvenir du -baiser lui arrachait une exclamation... Il avait envie de crier tout -haut: «Elle m'aime! Elle m'aime!...» Puis l'angoisse le tenaillait de -nouveau, et il gémissait tout bas: «Comme je l'aime, hélas! comme je -l'aime!» - -Chez Mariette, il ne put manger. Les yeux fixés sur sa montre, il -commençait de fumer des cigarettes qu'il laissait éteindre à tout -instant. - -A huit heures, il s'en alla, et à peine fut-il dans l'escalier de -Josanne qu'il redevint très lucide, comme il était aux heures graves de -sa vie. - -Josanne elle-même lui ouvrit: - ---Je suis seule. - ---Et Claude? - ---Il dort. Venez! - -Il la suivit à travers la salle à manger sombre, jusque dans le salon. -La lampe brûlait. Une porte entr'ouverte laissait voir la tenture rose -du cabinet de toilette où dormait l'enfant. Parfois on entendait le -petit souffle régulier, le bruissement du matelas en balle d'avoine. - ---Mon amie, ma chérie! - ---Ah! mon Noël! - -Elle s'était jetée contre lui, les bras à son cou, et l'étreignait de -toutes ses forces, comme pour le pénétrer de son amour, à elle, de sa -volonté, à elle... Puis elle dit: - ---Mettez-vous là! - -Elle l'obligea de s'asseoir sur le divan tandis qu'elle s'asseyait à -ses pieds, la tête levée d'un air d'imploration, d'humilité amoureuse. -La lampe répandait un crépuscule faiblement coloré de rose. Un tramway -passa. - -Ce fut Noël qui parla le premier: - ---Écoutez, ma chérie... - -Il raconta sa vie... Il avait eu, depuis dix ans, beaucoup de liaisons -passagères, plus ou moins amusantes, plus ou moins touchantes, souvent -jolies, tristes parfois, mais dont aucune n'avait marqué une trace -profonde sur son âme et dans sa mémoire... Bien qu'il ne fût pas -méchant, ni «rosse», quelques femmes avaient souffert par lui. D'autres -l'avaient fait souffrir... - ---Mais tout cela, voyez-vous, c'était peu de chose, bien peu de -chose!... Ivresse légère des sens, jeu d'imagination, mirage -sentimental... Et, même quand je me disais: «C'est l'amour!» je ne -réussissais pas à me tromper moi-même. Je n'étais pas en confiance -auprès de celles que je croyais aimer... Je n'aurais jamais eu l'idée -de leur confier mes projets, mes ambitions, mes déboires... Non, -jamais!... Tandis que lorsqu'on aime, on se donne, on se livre, on se -montre tel qu'on est, on dit tout... Ah! l'amour, la grande émotion, -l'éblouissement, le vertige qui fait chavirer l'orgueil et la volonté, -je n'avais jamais connu ça! - ---Alors, c'est moi, la première... - ---Oui, c'est vous... - ---Mais pourquoi? - ---Je ne sais pas... J'ai eu, à Florence, un pressentiment, le soir où -j'ai reçu votre lettre... Je vous ai raconté cela, souvent... Et, plus -tard, quand j'ai ouvert la porte du petit bureau où vous m'attendiez, -ç'a été une des grosses émotions de ma vie. - ---Vous étiez auto-suggestionné! - ---Vous êtes entrée: une grande jeune femme en robe de deuil... - ---Qui ne ressemblait pas à la figurine de Ghiberti!... - ---Qui ne ressemblait à personne... Vous m'avez tendu la main... Vous -vous êtes assise... La lampe éclairait votre corsage, votre chaîne de -jais, vos mains... Vos dents brillaient... Vos joues pâles devenaient -roses... Vous vous êtes penchée, et j'ai vu que vos yeux étaient -bleus... Et je n'ai pas su, vraiment, si vous étiez belle ou pas belle: -vous étiez vous! - ---Oh! parlez-moi encore, Noël! Cela me fait tant de bien... Cela -m'encourage!... Alors vous m'avez aimée tout de suite? - ---Je ne me suis pas dit: «C'est le coup de foudre!» Non... mais -j'étais heureux, timide, et, après, je ne faisais que penser à vous. -J'inventais des prétextes pour vous revoir, et je ne craignais pas -d'être importun, puisque je vous aimais... Les convenances, je les -oubliais! Je vivais avec vous, dans l'extraordinaire, et cela me -semblait si simple, si naturel! - -Josanne murmura: - ---Oui, c'était bien doux... Et, moi qui essayais de me défendre, je me -prenais, peu à peu, au charme de l'amour, à votre charme... - ---Pourquoi vous en défendre? - ---Mais parce que... Achevez d'abord! Vous m'avez tout dit? - ---Pas tout... - ---Ah! - ---Je veux vous dire encore que je ne suis pas... - ---Le chevalier sans peur et sans reproche?... - ---Oui. Je n'ai pas commis de bien grands crimes: je n'ai pas séduit des -jeunes filles et abandonné des enfants naturels; je n'ai pas détourné -de ses devoirs la femme de mon meilleur ami, mais... mais... j'ai été -égoïste, parfois, léger, et jamais fidèle... J'ai causé des chagrins -plus ou moins profonds; j'ai commis, hélas! de petites cruautés, de -petites lâchetés, pour éviter l'agacement des récriminations... Il y a -eu des lendemains de conquête où je n'étais pas gai; des lendemains de -rupture où je n'étais pas fier de moi... Ah! comme, à le remuer devant -vous, tout mon passé m'apparaît banal, médiocre... Hier encore... -pendant que vous étiez à Chartres, pendant que vous m'écriviez ces -lettres délicieuses, je me laissais presque reprendre... L'ennui, la -solitude, l'occasion... Ah! quelle mélancolie!... J'ai revu, plusieurs -fois, une femme que je n'aime pas, que je n'ai jamais aimée... - ---Et qui était, cependant, votre maîtresse? - ---Oui... Une liaison rompue et reprise sans bien savoir pourquoi... -Je me disais: «Ça n'a pas d'importance...» Mais c'est fini, je vous -jure... J'ai brisé tout net... - ---Quand? - ---Le lendemain de votre retour... - -Josanne murmurait: - ---Pendant que j'étais à Chartres... la semaine dernière... Ah! je -comprends vos lettres, maintenant!... - -Et, tout à coup, elle pleura. - ---Ne pleurez pas, mon aimée, ne soyez pas jalouse! Il n'y a pas de -quoi... - ---Je n'ai pas le droit d'être fâchée... mais cela me fait du chagrin, -tout de même... - -Il la consola. Il lui répéta qu'il l'avait aimée, elle, elle seule, -d'un amour fervent, inquiet, jaloux, avec une simplicité d'enfant, un -enthousiasme d'adolescent, une patience de sauvage... De toutes ses -forces, il avait voulu conquérir l'âme qui se donnait et se dérobait! -Que de ruses pour saisir la pensée de Josanne au moment même où cette -pensée se formait! Que de pièges involontaires dans une question, -dans une allusion banale!... Quelles alternatives de doute et de -confiance!... L'inquiétude de Noël avait dompté son désir... - -Cependant il avait souffert de voir son amie dans ce milieu un peu -équivoque du _Monde féminin_... Elle subissait les rebuffades de madame -Foucart et les familiarités de Flory; elle allait chez toutes sortes de -gens qui la recevaient sans beaucoup d'égards; elle économisait sur son -modeste gain, portait des robes de l'an dernier, dînait chez Mariette -et voyageait en troisième classe... Et Noël ne pouvait l'aider, lui -rendre la vie plus facile, ouatée de bien-être, fleurie d'un peu de -luxe... - -Josanne protestait. Noël l'arrêta: - ---Chut!... Vous parlerez tout à l'heure... - -Et il dit comment il avait eu le désir de tout partager avec elle, de -l'épouser... - -Elle poussa un cri: - ---M'épouser!... - ---Certainement... Je ne voyais pas en vous une maîtresse, je voyais ma -compagne de toujours, ma femme... - -Josanne resta stupéfaite... Elle n'avait songé qu'à l'amour, et les -paroles de Noël, au lieu de l'emplir toute de joie et de fierté tendre, -la déconcertèrent... - -Elle appuyait sa joue encore humide sur une main du jeune homme. De -l'autre main, Noël lui caressait les cheveux... - ---Cela vous déplaît, ma chérie? - ---Oh! pouvez-vous croire... Mais je n'avais pas fait de projets, -moi!... Je ne considérais pas l'avenir... - ---Je vous ai tout dit. A vous, maintenant... Ne me faites pas attendre -davantage... J'ai un peu d'angoisse, mon amie... mais vous sentez que -je vous aime et que je suis très doux... - -Josanne frémit de tout son corps. Elle balbutia: - ---Oh! moi... je... - -Sa voix était rauque. Elle courbait les épaules comme si elle avait -senti peser matériellement sur elle le regard anxieux de Noël. - ---Je... je vous ai raconté comment je m'étais mariée... J'aimais mon -mari... Oh! ce n'était pas une profonde passion... c'était un amour -de jeune fille... Et, d'ailleurs, Pierre n'avait pas tout à fait les -mêmes idées et les mêmes goûts que moi... Malgré ça, nous aurions pu -être heureux, avec de la bonne volonté... mais vous savez qu'il devint -malade, très malade... Et la souffrance changea son caractère... - ---Je le sais... Vous me l'avez dit, et d'autres m'en ont parlé... - ---D'autres? - ---Foucart... Il m'a répété, plusieurs fois, que vous aviez montré un -grand courage, un admirable dévouement. - -Elle murmura, en cachant son visage: - ---Non! non!... Ne croyez pas ça! - ---Comment? - ---Je n'ai pas été admirable, oh! non!... Je n'ai pas pu me dévouer -entièrement, me sacrifier entièrement... J'étais jeune. J'avais besoin -de bonheur... et la vie était si dure, si dure!... Alors... - ---Quoi?... Parlez!... vite!... - ---J'ai... j'ai aimé... - -Elle attendait un cri, un soupir... Le silence tomba sur elle. - ---J'ai aimé... de tout mon cœur... Oui, je croyais que j'avais le -droit... - -Elle s'interrompit, défaillante... Elle sentit la main de Noël se -crisper sur sa tempe... Cette petite douleur, comme un appel, ranima -Josanne et, bravement, elle dit: - ---Je me suis donnée... - -Cette fois, l'homme tressaillit tout entier: - ---Ah!... Josanne!... Cela!... Cela que je craignais!... Mon Dieu!... - -Et plus bas, comme une plainte: - ---Je n'aurais pas cru que cela me ferait tant de mal... - -Épouvantée, Josanne se redressa; elle osa regarder Noël... Il se -dominait encore. Il matait sa douleur. - ---Noël!... Ah! mon Noël, ayez pitié de moi! comprenez-moi!... Qui peut -me comprendre mieux que vous? Vous ne pouvez pas me condamner; vous -ne pouvez pas me mépriser, vous! J'ai été faible, parce que j'étais -malheureuse... Mais je pensais que je ne faisais de mal à personne et -que j'avais bien le droit... - -Il la saisit, la souleva jusqu'à lui... - ---Est-ce que je vous méprise? Est-ce que je vous condamne?... Est-ce -que je vous parle de droit ou de devoir?... Je souffre, voilà tout!... -C'est illogique, c'est stupide!... Car, enfin, j'étais préparé... Eh -bien! d'entendre ça, d'être sûr de ça... d'imaginer ça... - -Elle gémit, désespérée: - ---Noël! vous ne pourrez plus m'aimer!... Mon Noël, c'est fini... Je le -sens... J'ai perdu votre cœur... Et pourtant vous deviez pressentir -ce qu'il y avait en moi... ce fond de tristesse... ces souvenirs... -Hélas! j'étais confiante, malgré tout, en votre justice, en votre -indulgence... Je connaissais vos idées, qui ne sont pas celles -des autres hommes... Je me répétais des phrases de vous, qui me -rassuraient... - -Elle éclata en sanglots. Noël la serra contre lui. Elle sentait le -halètement de sa poitrine, les coups profonds du cœur, le tremblement -des mains qui l'étreignaient. Il soupira: - ---Oui... oui... on se croit très fort, très affranchi... On parle de -ces choses, comme on parle de tout--du malheur, de la maladie et de la -mort même!--légèrement... Et puis, quand on découvre la réalité sous -les mots, on se révolte et on souffre comme une brute... - ---Ah! Noël, je souffre plus que vous! - ---Je me doutais, oui, de... ce que je sais, à présent... Mais dans le -doute il y a encore un espoir... Je me payais de raisons vaines... Au -fond, je pensais: «Ce n'est pas vrai!... Elle n'a pas pu...» - -Soudain, il se leva, respira péniblement, comme un homme qui étouffe... -Et il se mit à marcher, dans la longue pièce, allant, revenant, de la -fenêtre à la porte... Par moments, il passait sa main sur son front, -sur ses yeux... Josanne, à genoux contre le divan, ne bougeait plus, -interdite... - ---Vous vous êtes donnée!... Mais quand, mais comment?... Pas du premier -jour, je suppose!... Alors, vous le connaissiez depuis longtemps, cet -homme que vous aimiez?... Il allait chez vous!... C'était l'ami de la -maison, naturellement!... - ---Non... je l'avais rencontré, ailleurs... chez... une dame... Il -n'était pas reçu chez moi... - ---Et vous l'aimiez?... - ---Oui... - ---C'était un grand amour?... Comme le nôtre?... Non, dites, ce n'était -pas de l'amour? Un caprice... une faiblesse... une curiosité...? - ---Oh! Noël!... Pas cela, je vous jure! J'étais sincère et c'est mon -excuse... J'aimais... - -Il eut un geste de rage. Puis, de nouveau penché vers Josanne, il -reprit plus âprement: - ---Il vous a quittée? - ---Oui. - ---Il y a longtemps? - ---Deux ans. - ---Et depuis... ç'a été fini?... Vous ne l'avez jamais revu? - ---Deux fois, par hasard... l'hiver dernier... - ---Où? - ---Dans la rue... - ---Il vous a parlé? - ---Oui. - ---Et vous avez consenti à l'écouter? - ---Oui... parce que... - ---Parce que vous l'aimiez encore! - ---Je ne sais pas... Mais depuis que je vous connais, Noël, jamais... - ---Enfin, c'est fini dans votre vie, fini dans votre cœur?... Il ne -reste aucun lien, aucun souvenir... - -En prononçant ces mots, il vit que la figure de Josanne se décolorait, -se creusait, devenait pareille à la figure d'une femme qui va mourir... -Une pensée imprévue, terrible, fulgura dans son esprit, l'éclaira d'une -sourde et brusque lueur. Il cria: - ---Josanne?... - -Elle étendit le bras vers le cabinet où dormait Claude, et elle murmura: - ---Il reste... mon petit garçon! - -Et elle ne supplia point, elle ne sanglota point; sa tête glissa des -genoux de Noël au bord du divan. Son corps plié, prosterné, fléchit -lentement, s'affaissa, sembla disparaître... - -Elle n'était pas évanouie, mais elle s'étonnait de vivre encore. La -voix de Noël venait à son oreille comme à travers des épaisseurs -d'eau... Elle s'aperçut qu'il la soulevait, qu'il l'étendait, qu'il lui -mettait un coussin sous la tête... Ses cheveux défaits chatouillaient -ses cils... Une épingle piquait sa nuque. Elle ouvrit enfin les yeux, -et pleura. - ---Allons! dit Noël, calmez-vous, ma pauvre Josanne. - -Elle continua de pleurer, sans mouvement. Noël recommença de marcher -par la chambre. Une chaise le gênait. Il l'écarta. De temps en temps, -il balbutiait une phrase qu'il n'achevait pas... - -Le petit Claude, troublé dans son sommeil, appela: - ---Maman!... - -Josanne fut debout, tout de suite, mais elle hésitait... Noël lui dit: - ---Eh bien?... Pourquoi n'allez-vous pas vers lui?... A cause de moi, -peut-être?... Vous avez tort... - -Elle alla jusqu'au seuil du cabinet. L'enfant s'était rendormi. La mère -regarda le petit lit, le rideau de mousseline... Appuyée au chambranle -de la porte, elle sentit son cœur se fendre et désira mourir. - -Noël s'approcha: - ---Écoutez, Josanne, il ne faut pas désespérer... Ayez du courage... -J'en ai, moi!... vous le voyez bien... Mais je ne suis plus en état -de discuter... Le coup a été trop rude!... Il vaut mieux que je m'en -aille... Je dirais des mots injustes, blessants, qui nous feraient du -mal à tous deux... Et je ne veux pas vous faire de mal... - ---Mon Dieu! Où allez-vous? - ---J'ai besoin de marcher... Je ne veux pas rester assommé comme ça... -Il faut que je remue, que je respire... Demain, oui, demain, après -midi, je reviendrai... Je vous jure que je reviendrai... Couchez-vous, -tâchez de ne plus penser, de dormir... Vous ne résisteriez pas à tant -de secousses... Reposez-vous, je vous en prie, pour l'amour de moi... - ---Noël! - ---Ne me retenez pas!... La fatigue, quelquefois, engourdit le -cerveau... On souffre moins... Allons, au revoir, Josanne! - -... Il était parti! La lampe baissait. Un coussin du divan gisait à -terre, et Josanne, debout, les bras pendants, immobile, écoutait les -pas qui s'éloignaient... - - - - -XXVII - - -Quand la Tourette arriva, sur le coup de huit heures, elle fut bien -étonnée de trouver madame Valentin habillée et prête à sortir. - ---Madame ne déjeune pas!... Non;... C'es-i' possible!... Madame veut -donc se faire mourir?... Quand on travaille, faut qu'on mange... J' vas -faire du chocolat... Comme madame a mauvaise mine! - ---Je n'ai pas dormi de la nuit... - ---A cause du petit?... - ---Oui, à cause du petit, répondit Josanne avec un sourire navré. -Occupez-vous de lui, Maria... Je dois sortir tout de suite. - ---Et le chocolat? - ---Je vous ai dit que je n'avais pas faim. - ---Ah! madame n'est pas raisonnable... - -Josanne n'écoutait plus le bavardage de la Tourette. Elle fixait sur -les choses un regard sec et fiévreux... Avait-elle rêvé?... Non, ce -n'était pas un cauchemar, la terrible scène de la veille. Cette chaise, -Noël l'avait déplacée. Ce coussin avait glissé à terre, et il y avait -sur la natte japonaise, un petit peigne d'écaille brune, tombé des -cheveux de Josanne quand elle s'était presque évanouie... Elle faillit -marcher dessus, le ramassa, le regarda sans penser à rien... - -Dans le cabinet voisin, son fils, réveillé, se mit à rire. - -Ce rire pur, qui, chaque matin, appelait le baiser maternel, -retentissait douloureusement dans l'âme de Josanne. Elle songeait: - -«Tu me coûtes cher, mon petit Claude!... Et pourtant je t'aime!... Je -ne t'aime pas moins qu'hier.» - -Sa pensée alla vers Maurice, se chargea de rancune et de haine. - -«Ah! lui... lui!... Il n'aura donc apporté dans ma vie que du malheur -et du malheur!... Car, maintenant, je serai toujours malheureuse, et -Noël avec moi... Il m'eût pardonné l'amant,--mais l'enfant?... Jamais -il ne supportera que Claude demeure entre nous. Claude, image vivante -de ce passé dont il souffre... Et pourtant, je ne peux exiler mon -fils de ma maison, de ma vie... Je ne peux pas choisir entre Claude -et Noël: c'est une alternative abominable!... Noël accepterait bien -que je garde, que j'élève, que j'aime l'enfant de mon mari; pourquoi -ne peut-il accepter!... Ah! les préjugés de l'homme, l'orgueil de -l'homme!... La jalousie plus forte que l'amour!...» - -Sa tendresse pour son fils, noyée dans le grand flot de la passion, se -ranimait, plus vive d'être menacée. Josanne hésitait à croire que Noël -lui imposerait cette mutilation de son cœur, ce crime contre nature... -Mais que ferait-il, si vraiment la présence de Claude, l'existence même -de Claude lui devenaient intolérables?... - -«Il faut que je connaisse sa pensée. Je ne peux plus vivre comme ça... -Je veux le voir, tout de suite...» - -Il était trop tôt pour que Josanne pût se présenter chez Noël; mais -elle était, depuis la veille, dans un état si violent et si trouble -qu'elle ne pouvait supporter l'attente et l'inaction. Elle partit donc, -résolue à marcher, à «user sa peine». - -Dehors, elle fut surprise par la douceur du matin. Une fine lumière -grise et bleuissante baignait les quais, du Louvre à Notre-Dame. -Tout était gris et bleu, sauf quelques taches de couleurs si vives -et pourtant si délicates,--les sables blonds de la berge, le -bariolage des péniches couvrant l'eau verte et laiteuse.--L'aiguille -de la Sainte-Chapelle luisait, d'un or presque rose. Les gens, sur -l'impériale des omnibus, avaient l'air content. Les petites bonnes -étaient jolies, avec leurs camisoles claires. On vendait partout des -bottes de roses rouges. Et Paris semblait une ville nouvelle, éveillée -à la fraîcheur première, à l'aube azurée d'un jour qui serait le plus -brillant, le plus ardent, le plus splendide des jours d'été... - -Josanne, dans le matin délicieux, passait, étrangère à tout, comme une -intruse qui promènerait sa robe de deuil dans une fête. - -Le mouvement calma ses nerfs, prêta une sorte de rythme à ses pensées. -Elle se ressaisit: - -«Voyons... je ne dois pas m'affoler... Noël est un homme intelligent, -qui ne peut pas invoquer contre moi,--contre notre bonheur,--des -préjugés qu'il a raillés cent fois, en ma présence... Il souffre, -hélas! et c'est tout naturel qu'il souffre... Mais il m'entendra, et je -saurai le consoler...» - -Elle réfléchissait, et reprenait espoir: - -«Je ne vais pas tomber à ses pieds et lui demander pardon... Pardon de -quoi?... De mon silence? Oui, peut-être... J'aurais dû me confier à -lui, avant de lui laisser comprendre que je l'aimais... De ma faute?... -Non! Si j'ai commis une faute, j'ai péché contre Pierre et non pas -contre Noël... La première stupeur, la première fureur passées, mon ami -sentira lui-même l'impossibilité de me condamner...» - -Elle se rappela des mots de Noël: - -«Pourquoi imposerais-je aux autres des vertus que je suis incapable de -pratiquer? Je ne pourrais pas rester fidèle par devoir à une femme que -je n'aimerais pas d'amour...» - -Elle se rappela aussi la conclusion de _la Travailleuse_... - -Condamner Josanne?... Au nom de quoi? Noël n'était pas chrétien: il ne -considérait pas le mariage comme un sacrement et l'adultère comme un -péché mortel. Il n'avait aucun respect pour la morale conventionnelle -qui lui apparaissait en pleine voie de transformation. Certes, il -concevait l'altruisme, la tolérance, la solidarité humaine, mais il -détestait le sacrifice stérile, qui est, disait-il, une abdication, un -suicide--et un encouragement à l'égoïsme d'autrui... - -Josanne allait donc vers lui, dans la douleur, et non pas dans les -sentiments d'une Madeleine repentante, car, à vrai dire, son chagrin -sincère, ses regrets sincères n'étaient pas du repentir... Elle ne -se persuadait pas qu'elle avait commis un acte infâme, et qu'elle -ne pourrait échapper au mépris que par le remords, la pénitence et -l'humilité. Elle ne ressentait rien qui ressemblât à de la contrition -chrétienne et elle ne voulait pas être aimée par pitié, par faiblesse. -Elle aussi avait de l'orgueil! - - -Elle entra dans la maison que Noël habitait, dans l'ombre froide de -l'escalier de pierre, et le tintement de la clochette lui remua le -cœur. Un domestique ouvrit: - -«Monsieur ne pouvait pas recevoir... Monsieur dormait encore... Il -était rentré tard dans la nuit...» - -Josanne répliqua: - ---Bien. J'attendrai... - -Le domestique essaya de protester: - -«Il avait des ordres... Monsieur serait fâché, peut-être...» - -Mais Josanne répondit: - ---Non, monsieur ne sera pas fâché... C'est pour une affaire très -importante. Ne le réveillez pas... J'attendrai aussi longtemps qu'il -faudra. - ---Et qui annoncerai-je à monsieur? - ---Madame Valentin. - -Le domestique eut un vague sourire: il avait porté tant et tant de -lettres au nom de madame Valentin! - -... Elle était seule dans ce grand cabinet de travail qu'elle croyait -reconnaître. Toutes choses lui étaient devenues familières, à travers -les récits de Noël. Ses pieds foulaient le parquet de marqueterie -aux losanges luisants, les tapis de Perse jetés devant la cheminée -et devant la table. Partout ses yeux rencontraient des meubles aux -lignes simples,--bois patinés, vieil acajou pourpre ou vieux bois de -rose;--des étoffes lourdes, dont les colorations allaient du roux au -mordoré. Toute la vaste pièce était ainsi, sombre et chaude au regard, -dans une harmonie brune et fauve qui faisait songer au cuir précieux, -à l'or effacé des belles reliures anciennes. Aucun bibelot banal. Des -armes, quelques cuivres, des photographies rappelant un site célèbre ou -un incident de voyage, une lithographie de Fantin-Latour, un fusain de -Prudhon, et, sur la cheminée, une réduction en bronze du _Colleone_ de -Verrochio. Un peu partout, des journaux, des livres, et le parfum du -«maryland» sur tout cela... - -Josanne respirait ce parfum; elle touchait les choses tièdes encore de -la vie de Noël, ces choses qu'il avait rassemblées peu à peu, qu'il -aimait, qu'il maniait chaque jour. Et de l'imaginer assis à ce bureau, -près de cette lampe, la plume aux doigts, la cigarette au coin des -lèvres, tel qu'il était pendant les heures laborieuses, Josanne éprouva -un tel paroxysme d'amour, de douleur, de folie, qu'elle n'entendit pas -la porte s'ouvrir. - ---Josanne!... Il y a longtemps que vous êtes là?... Pourquoi n'avoir -pas dit qu'on me réveillât tout de suite? - ---Vous étiez fatigué, sans doute... Je n'osais pas... - ---Oh! mon amie, mon amie chérie, comme vous avez bien fait de -venir!... Il me semblait que je ne vous reverrais jamais!... Quelle -nuit cruelle! - -Elle avait redouté un accueil glacial, et Noël lui serrait les mains, -lui parlait sans colère, la remerciait d'être venue... Elle fut si -déconcertée, si heureuse, que les larmes lui montèrent aux yeux. Elle -oublia les paroles qu'elle avait préparées, et elle demeura muette, -regardant le jeune homme, comme Marthe et Marie regardèrent Lazare -ressuscité. - -Elle dit enfin: - ---Ah! Noël, si vous saviez!... - ---Ma pauvre Josanne, je ne demande qu'à savoir... Vous avez beaucoup -à me dire, j'en suis sûr, et hier je vous ai mal écoutée... Il y a un -trou noir dans mes souvenirs... J'ai perdu la mémoire et la raison -pendant quelques heures... Je vous ai quittée; j'ai marché longtemps. -Je me suis retrouvé à ma porte, abruti de fatigue. Le petit jour -venait... - ---Moi aussi, j'ai vu venir le petit jour... - ---J'étais bien malheureux, bien misérable... - ---Et moi!... - ---Mais j'étais plus calme, et il y avait, dans ce chaos de ténèbres où -je me débattais, une lueur!... Je me disais: «Il faut que j'entende -Josanne, que je la comprenne, que je tâche d'être juste et d'être -bon...» - ---Ah! Noël, je vous retrouve! Je vous bénis pour cette parole!... -Soyez juste, soyez bon! Notre bonheur dépend de vous... essayez de -comprendre... - ---C'est mon seul désir: comprendre!... Ah! vous n'aurez pas besoin -de vous chercher des excuses! J'en découvrirai pour vous... Mais il -y avait, dans ce récit entrecoupé d'hier soir, il y avait tant de -contradictions, tant d'obscurité!... Vous vous êtes mal exprimée... Je -me suis révolté trop vite!... Car enfin, Josanne, il n'est pas possible -qu'une femme comme vous,... - -Il élevait la voix, malgré lui. La violence contenue reparaissait. Mais -aussitôt: - ---Vous voilà encore effrayée!... Voyons, asseyez-vous près de moi, dans -ce fauteuil... Causons... Je serai raisonnable... Je tâcherai de vous -écouter comme si je n'étais pas en cause, impartialement. Et après, ma -chérie, nous serons tristes encore, mais plus proches, nous souffrirons -moins. - ---Je veux l'espérer, Noël... - ---Et d'abord, dites-moi... Vous ne vous êtes jamais plainte, par -délicatesse, ou par cette piété qu'on garde envers les morts... mais... -votre mari n'a pas été bon pour vous, n'est-ce pas? Il a eu des torts, -des torts graves? - ---Aucun tort, je vous assure. Je vous l'aurais dit, hier... - ---Son caractère? - ---Son caractère était difficile, et même un peu détraqué... Mais, avant -d'être malade, Pierre était comme la moyenne des hommes, ni meilleur ni -pire que beaucoup d'autres... Un peu susceptible, un peu tatillon, un -peu autoritaire, oui! Ce n'étaient pas là des défauts bien terribles! -Il avait de grandes qualités... Il m'aimait... il m'aimait trop! - ---Pourquoi «trop»?... - ---Parce que... il avait un goût très vif de ma personne, une -passion physique qui s'exaspéra quand il fut malade... quand il se -crut diminué, déchu... et quand il sentit mon indifférence... mes -répugnances... - -Elle rougit. - ---Ne me faites pas raconter nos querelles, nos tristesses, son chagrin -qui me rendait faible... - ---Oui, dit vivement Noël, je devine, et cela me fait mal de penser à ce -que vous deviez souffrir... Dites-le donc nettement: vous n'aimiez plus -du tout votre mari... - ---Pourquoi? Je l'aimais beaucoup, mon pauvre Pierre, mais je ne -l'aimais plus d'amour... Je m'étais mariée étourdiment, hâtivement, -comme presque toutes les jeunes filles françaises... Que sait-on -de l'amour, à dix-huit ans? On aime pour aimer; on donne son cœur -au premier venu qui murmure de jolis mots,--les mots qu'on a rêvé -d'entendre. Et l'on s'engage pour la vie: on signe un contrat dont on -ignore la principale clause!... Et puis, on change, on s'achève... On -devient une femme qui ressemble peu ou pas du tout à la jeune fille de -naguère; on se révèle à soi-même, lentement... Et pendant ce temps, le -mari aussi a changé. Lui aussi a évolué,--dans un autre sens... On se -regarde, un beau matin; on ne se reconnaît plus très bien l'un l'autre, -et l'on dit: «Comment ai-je pu?...» C'est l'histoire banale et tragique -de tant de mariages... Mais il s'est formé entre les époux des liens -d'intérêt, d'habitude, d'affection même... Des enfants sont nés... - ---Vous n'aviez pas d'enfant, vous... avant Claude... - ---J'avais mon mari... Un malade qu'on soigne, qu'on protège, qu'on -défend chaque jour contre la souffrance, qu'on berce de consolantes -illusions, c'est presque un enfant, Noël... Sa compagne l'adopte, -se dévoue à lui, tout naturellement, tout simplement, et si pénible -que soit son rôle, elle ne pense pas à déserter le foyer... Ce -serait quelque chose de plus vil, de plus cruel, de plus lâche que -l'adultère... Je ne pouvais pas, je ne voulais pas abandonner mon mari. - -Elle essuya ses yeux. - ---On m'avait enseigné que le bonheur est dans l'oubli de soi-même, -dans le dévouement... C'est la morale chrétienne... mais elle n'est -possible qu'avec la foi chrétienne, et je n'avais pas la foi... On -m'avait enseigné aussi, d'autre part, que toute créature a le droit de -se développer comme une plante fleurit, le droit de vivre sa vie, avant -de vieillir et de mourir... - ---Oui, dit Noël. - ---Le devoir de dévouement aux malheureux et aux faibles, le droit -personnel de vivre et de chercher le bonheur, ce double idéal -contradictoire a hanté toute ma jeunesse... Je n'ai pas su choisir: -j'ai voulu tout concilier. Un jour, après des années de lutte obscure, -après tant de misère, tant de déceptions, le désespoir m'a prise... -J'avais vingt-cinq ans... Mes parents étaient morts, mon premier enfant -était mort, mon mari se mourait lentement... Je n'avais pas d'amis, je -n'avais pas d'argent; je n'avais aucun don, aucun talent exceptionnel, -et l'avenir était devant moi comme une route plate, morne, solitaire, -qui conduisait... je ne savais où!... Je faisais toutes les besognes -du ménage, je donnais des leçons de piano... je tenais les livres d'un -petit commerçant... - ---Ma pauvre chérie!... - ---J'ai eu la nostalgie du bonheur... et j'ai cru le rencontrer... Un -jeune homme m'a aimée... Il était spirituel et semblait tendre... J'ai -cru, et tout, tout m'autorisait à croire qu'il serait, dans ma vie -obscure et triste, une lumière, une douceur, un repos... J'ai cru que -j'appuierais ma faiblesse à sa force:--car la femme la plus énergique a -des jours de faiblesse. J'ai cru... Hélas!... Vous devinez le reste!... -J'ai eu quelques mois de bonheur... Puis cet enfant est venu... Et -mon... mon ami a eu peur des complications, des drames, que sais-je?... -Après des ruptures et des reprises, il a cédé à des préjugés... à des -remords... à l'influence de sa famille... Nous nous sommes séparés... -Et il était fiancé, quand je suis devenue veuve... Noël, tout cela vous -fait souffrir!... - ---Ne parlons pas de moi, ne parlons plus de lui... Parlons de vous! -Vous seule m'intéressez, vous, vos idées, vos sentiments... Que votre -volonté de sacrifice ait fléchi, que vous ayez cherché l'amour, cela ne -m'étonne pas, Josanne... Et même, je dirai que cela ne me scandalise -pas... Mais comment avez-vous pu, vous, vivre dans ce mensonge?... -Et n'en pas souffrir davantage?... car il ne semble pas que vous -en ayez beaucoup souffert... Vous acceptiez la situation... et ses -conséquences... - ---Qu'auriez-vous donc fait à ma place? dit-elle en sanglotant. Vous -auriez pu vous marier, tout jeune, comme je l'ai fait, et vous trouver, -quelques années plus tard, lié à une femme infirme, aigrie, exigeante; -si vous aviez cessé de l'aimer, lui seriez-vous demeuré fidèle par -devoir?... Vous avez dit le contraire, il n'y a pas si longtemps!... -Soyez de bonne foi, Noël, répondez! - ---Non... je ne crois pas que je serais resté fidèle, mais... - ---Vous auriez abandonné cette femme, votre compagne de plusieurs -années, qui n'aurait eu au monde que vous, pour la soigner, pour lui -adoucir sa vie misérable? Vous auriez commis cette action ignoble?... -Non, non!... - ---Évidemment, non... Mais je n'aurais pas menti... - ---Est-ce que le médecin n'a pas le devoir de mentir au mourant?... -Qu'est-ce qu'un principe, qu'est-ce qu'un devoir abstrait, en face -de cette réalité: la souffrance d'une créature humaine?... Je n'ai -pas hésité: j'ai choisi, entre deux maux, le moindre mal... Je le -choisirais encore... Et vous, Noël, à ma place, vous l'auriez choisi -comme moi. - ---Non: la loyauté avant tout! - ---Vous parlez comme un homme robuste de corps et d'esprit, orgueilleux -de sa force et qui a le mépris de la faiblesse... Vous n'avez jamais -connu la maladie, la solitude, la pauvreté, l'abandon. Vous n'avez -jamais souffert! - ---Eh bien! je fais, en ce moment, par vous, l'apprentissage de la -douleur!... Votre mari n'a pas souffert, dans toute sa vie, autant que -moi depuis hier... Et je ne vous reproche pas de ne pas m'avoir épargné -cette torture: j'ai cet orgueil, oui, d'être vraiment un homme, de -regarder en face mon destin, quel qu'il soit... Et ce que j'attends de -vous, ce que j'exige, en toutes circonstances, aujourd'hui, demain, -toujours, c'est la vérité, la vérité!... Je ne vous pardonnerais pas -un mensonge,--fût-il charitable!--à vous moins qu'à toute autre, parce -que je vous aime... et aussi, hélas! parce qu'au fond de moi une -peur s'éveille, une involontaire inquiétude devant la femme qui a si -longtemps et si bien menti!... - -Josanne tressaillit: - ---Vous n'avez plus confiance en moi?... Mais je vous ai donné hier et -tout à l'heure des témoignages irrécusables de ma sincérité!... Mon -secret, vous le connaissez, et je vous découvre toute mon âme, avec le -bien, avec le mal, avec les contradictions qui sont elle... Et vous -avez peur... Quelle injustice! - -Noël ne répondit pas. Josanne roulait son petit mouchoir humide entre -ses mains, et elle répétait: - ---Quelle injustice!... Quelle injustice!... - -Noël dit tout à coup: - ---Et l'autre? - ---Qui? - ---Celui que vous aimiez!... Quel conseil vous a-t-il donné?... - ---Noël, ne parlons pas de lui. - ---Pourquoi? - ---Je ne veux pas l'accuser devant vous... Par respect pour moi-même... - ---Vous ne l'accusez pas; vous l'excuseriez plutôt! J'admire votre -indulgence... Ah! vous n'avez pas de rancune, vous! - ---Noël! - ---Vous l'avez revu, vous lui avez pardonné!... - ---Je lui ai pardonné!... Je ne l'aime plus, mais je ne peux le haïr... - ---Vous êtes si compatissante!... Ce monsieur est venu gémir près de -vous!... Pas assez longtemps, j'imagine, car vous auriez fini par vous -attendrir, par le consoler... - -Josanne se leva brusquement: - ---Noël! je peux tout supporter de vous, la colère, les reproches, même -l'injustice... mais l'ironie, non! Je ne peux pas!... - ---Josanne!... ma chérie! Pardon!... Je suis absurde!... Je suis -méchant!... Josanne! - -Il la força de se rasseoir, mit un genou en terre, près d'elle, et -l'entoura de ses bras. Alors, elle recommença de pleurer, désespérément: - ---Vous ne m'aimez plus!... Vous m'obligez à dire des choses affreuses, -qui m'humilient... qui vous déchirent!... - ---Oh! ma Josanne, je souffre tant!... J'ai le cœur à vif... Tout me -fait mal!... Et vous me demandez d'être juste, d'être logique!... Je -puis être généreux et lâche, bon et méchant, dans la même minute, selon -qu'un mot de vous m'exaspère ou m'attendrit!... Ah! ma raison et ma -sensibilité ne s'accordent guère!... Parbleu! je le sais bien, que je -n'ai pas le droit de juger, que, sans doute, à votre place, j'aurais -agi comme vous!... Je ne suis pas insensible à la douleur des autres! -Je ne suis pas égoïste... Et je me rappelle que j'ai voulu m'affranchir -de préjugés ordinaires et de la morale dogmatique!... Eh oui! J'ai dit, -j'ai écrit qu'il n'y avait pas deux honneurs, l'un masculin, l'autre -féminin! Mais ce qui était pour moi une théorie, c'était pour vous, la -réalité quotidienne!... Et maintenant que je suis sorti du paradoxe et -de l'abstraction, que je suis aux prises avec des faits, je sens que je -suis un homme comme tous les autres, ni plus libre, ni plus juste, ni -meilleur... Ah! Josanne, ah! mon amour, je suis jaloux!... Je ne suis -pas un moraliste qui juge, un philosophe qui ergote... Je suis un homme -qui aime, je suis un amant désespéré!... Le bien, le mal, vos devoirs, -vos droits, la justice, la logique, je m'en moque!... Je ne sais plus -que ça, ma Josanne!... Je suis jaloux! - ---Mon pauvre Noël! - ---Vous pleurez!... Moi, je n'ai pas pu pleurer... - ---Mon Dieu! est-ce bien nous qui nous sommes dressés l'un contre -l'autre en adversaires?... Nous qui nous aimons!... - ---Josanne, Josanne, dites-moi que vous n'aimez plus cet homme! - ---Je ne l'aime plus... - ---Dites-moi que vous ne l'avez pas aimé, vraiment aimé... - ---Je ne peux pas dire cela, Noël! - ---Ah! - ---Ma conduite n'avait qu'une excuse: l'amour... Si j'avais cédé à un -caprice, m'estimeriez-vous davantage? - ---Je ne sais pas... Je souffrirais moins... Un caprice, c'est vite -oublié... J'en ai eu, moi, des caprices, que j'appelais des amours!... -Qu'en reste-t-il?... Pas même de la cendre... rien... rien... Mais -vous!... En parlant de cet homme, tout à l'heure, vous étiez remuée, -malgré vous... Ah! j'ai eu un instant de colère aveugle!... Maintenant, -ma violence n'est plus que de la douleur!... Josanne! ma chérie, -mon amour, j'engage la lutte contre un ennemi voilé, inaccessible, -qui se dérobe au plus obscur de vous-même: le souvenir!... Josanne, -aidez-moi!... promettez-moi que je vaincrai!... Dites-moi qu'à force -de m'aimer, vous croirez n'avoir aimé que moi, n'avoir eu de joie, de -peine que de moi?... - ---Oui, mon bien-aimé!... J'en suis sûre... Laissez faire le temps... - -Et tout à coup, sans honte, Noël pleura, la tête sur le sein de son -amie. Les paupières baissées, il pleura des larmes rares, brûlantes... -Et, passionnément, il appuyait son front, d'une pression lente, -obstinée, contre la douce poitrine, comme pour la pénétrer, pour -atteindre, au plus profond de la chair, le cœur même, la vie palpitante -de Josanne. - -Elle le sentit vaincu, reconquis,--et l'âcreté de leur chagrin -s'adoucit un peu, de leurs larmes mêlées. - -Elle répétait: - ---Que faire, mon Dieu? Que faire? Que pouvons-nous? - -Il répondit: - ---Nous aimer... Souffrir ensemble... - - - - -XXVIII - - -Ils essayèrent de «vivre comme avant». C'était le vœu de Josanne. Quand -Noël, apaisé par les larmes, avait reparlé de l'avenir, elle lui avait -imposé silence... Non! qu'il ne fût plus question d'amour,--encore -moins de mariage! - ---Mais pourquoi? demanda le jeune homme, un peu froissé. Est-ce par -scrupule ou par orgueil que vous vous refusez à moi?... - ---Ni par orgueil, ni par scrupule... Je vous aime et je vous -appartiens. Mais je ne veux pas être votre femme... - ---Puisque je vous aime, rien n'est changé... - ---Si, Noël, tout est changé... Je ne suis pas, à vos yeux, cette même -Josanne que vous aviez élue, la sacrifiée, la résignée, l'impeccable... -Oh! je ne prétends pas que je sois indigne de vous!... Mais cette -femme que je suis, il faut que vous acheviez de la connaître... Vous -avez trop souffert! Il est impossible que la blessure se cicatrise en -quelques jours... Laissez-moi du temps, Noël! Je vous guérirai, je vous -rassurerai, je vous mériterai... Éprouvez-moi! Je vous dis à mon tour: -«Demandez-moi des choses très difficiles...» Je ferai tout, pour vous -donner confiance, tout... - ---Tout tient en deux mots: aimez-moi! - ---Je vous aime, vous le savez... Mais, pour notre bonheur à nous deux, -je réclame une épreuve... Les crises douloureuses se renouvelleront -peut-être... Si votre amour succombait?... Ne protestez pas, Noël!... -Sauvons au moins l'amitié... Acceptez que je demeure, pour quelque -temps, votre amie... Et puis, quand vous serez bien sûr de vous et de -moi, je serai... ce que vous voudrez... - -Noël se laissa convaincre. - ---Soit! dit-il. Attendons!... Tâchons de travailler et d'oublier. -Soyons braves. - -Ainsi, d'un même accord, ils reprirent leur vie d'autrefois. Noël -revint, chaque soir, dans le salon vert de Josanne. Il apportait -des fleurs, des livres, il apportait des jouets pour Claude, et il -feignait de ne point voir la pâleur de la mère pendant qu'il embrassait -l'enfant... - -Mais, au milieu d'une causerie ou d'une lecture, tout à coup, -lentement, ils se rapprochaient. Leurs mains se joignaient et parfois -leurs bouches... Et c'était Josanne qui se reprenait la première, qui -disait: - ---Non... pas encore... pas maintenant... - -Il la quittait, irrité contre elle et contre lui, las d'attendre... - -De bonne foi, il se croyait guéri... Mais, le lendemain, une réticence -de Josanne, un nom de rue ou de ville qu'elle citait, une phrase -lue dans un roman, un banal «fait divers», le sourire du petit -Claude,--ce sourire qui n'avait ni le dessin ni l'expression du sourire -maternel,--le moindre incident mettait au cœur de Noël une gêne sourde, -un poids, puis, tout à coup, le déchirement d'une plaie rouverte... -Il se maîtrisait pourtant. Il observait Josanne; il l'interrogeait, -avec quelle angoisse! et de tout ce qu'elle disait, de tout ce qu'elle -taisait, il se créait des raisons de souffrir... - -Il connut les troubles, les cauchemars, l'insomnie fiévreuse où la -pensée oscille, comme la flamme de la bougie au vent de la fenêtre, -quand un souffle de folie passe, dans le cerveau enténébré. Il connut -l'insomnie lucide, où l'on examine, pèse, contrôle, analyse les plus -petits faits pour y découvrir un motif de crainte ou d'espérance... - -«Pourquoi ne suis-je pas jaloux du mari? se demandait-il. Josanne a -eu de l'affection pour ce Pierre Valentin, et même, au début, un peu -d'amour? Pourquoi ma jalousie s'attache-t-elle à l'autre, et à tout -ce qui vient de l'autre?... C'est que je puis me représenter le mari -de Josanne, et les sentiments qu'elle avait pour lui, sans redouter -aucun regret, aucune comparaison, aucune préférence rétrospective... -Tandis que _l'autre_, j'ignore tout de _l'autre_... Pourquoi l'a-t-elle -aimé? Il ne me ressemblait en rien, dit-elle... Pourquoi m'aime-t-elle, -moi?...» - -Il évoquait une vague forme masculine, dont les traits physiques, -tout différents de ses traits, à lui, exprimaient une âme exactement -opposée à la sienne... Cet inconnu, c'était un être d'une autre race, -doux, faible, prudent, un peu féminin, un type d'homme que Noël -détestait... - -Et toujours la forme confuse reparaissait, liée à la forme chérie de -Josanne, et, par les yeux de l'esprit, Noël voyait les scènes d'un -roman d'amour semblable au sien... Les causeries, les lectures:--ah! -le petit volume de la _Princesse de Clèves_, offert un jour de -février, qui était, peut-être un anniversaire!...--Les promenades à -deux:--est-ce que Josanne appuyait sa tête à l'épaule de son compagnon, -avec ce geste adorable qu'elle avait près de Noël?... Les premières -lettres échangées:--qu'étaient devenues ces lettres?...--les serrements -de main, le prénom balbutié, l'aveu... et le grand trouble des regards, -des mains, des lèvres... Et Noël, tout à coup, à la lueur rouge de -ses pensées, Noël voyait un lieu inconnu, dans une ombre brûlante... -Elle et _l'autre_!... Alors, il cachait sa tête dans l'oreiller, il -enfonçait ses ongles dans les paumes de ses mains!... Et c'était la -plus abominable minute, une souffrance sans noblesse, qui dégradait la -femme aimée, qui salissait l'amour. Noël avait envie de quitter Paris, -de ne plus revoir Josanne... Et le lendemain, il arrivait chez elle, et -il lui disait seulement: - ---Aimez-moi beaucoup, beaucoup, parce que je suis malheureux... - -Elle comprenait, elle pleurait!... et Noël, en la consolant, oubliait -sa peine. Parfois, elle discutait, et la douleur de l'amant, exagérée -par un mot, par un silence subit, devenait de la colère. - -«Elle a des arrière-pensées que j'ignore: elle se complaît peut-être à -des souvenirs qu'elle n'oserait avouer... Elle ne me dit pas tout!... -Pourquoi ne me parle-t-elle jamais de son enfant?... J'ai essayé -de l'aimer, ce petit, et rien, en moi, ne trahit une malveillance -involontaire, ni même la tristesse, bien naturelle, que je ressens, -quand il est là, entre nous deux...» - -Il reprochait à Josanne l'espèce de pudeur qui l'empêchait d'aimer -Claude, à cœur ouvert, devant lui... Elle était--croyait-il--plus -amoureuse que maternelle, et, souvent, Noël se demandait ce qu'elle -faisait de son fils, pendant leurs rendez-vous quotidiens et leurs -promenades. Il supposait que la Tourette seule s'occupait de Claude. -Peu à peu il s'aperçut que Josanne surveillait la santé, le caractère, -l'éducation de son enfant. Claude allait à l'école primaire la plus -voisine, et la Tourette assumait le soin de le conduire, de l'aller -chercher, de le faire jouer dans le square Notre-Dame. Mais, absente ou -présente, la mère ne négligeait pas son cher devoir. Elle songeait à -Claude, sans doute, quand Noël la voyait se hâter, tout inquiète, d'une -inquiétude qu'elle n'exprimait pas. - -Il souhaitait qu'elle exprimât cette inquiétude, et sa tendresse, -et tous ses sentiments, qu'elle lui parlât comme elle se parlait à -elle-même... Ne comprenait-elle pas qu'il faisait un effort méritoire -pour aimer Claude?... Et pourtant, Noël qui eût adopté si aisément le -fils de Pierre Valentin, ne pouvait que subir le fils de _l'autre_... - -_L'autre_... Ah! comme, de jour en jour, Noël l'exécrait davantage!... -Et quel désir il avait de le connaître, pour ne plus le soupçonner -partout?... Que de fois, en écoutant Josanne, il guettait le nom -qu'elle prononcerait peut-être, par hasard,--mais non pas sans que Noël -en fût averti par une intuition infaillible,--le nom dont il savait -seulement les initiales,--M. N...,--le nom qui était, dans la mémoire -de cette femme, comme une chose vivante et cachée, qu'elle garderait, -là, jusqu'à sa mort... - -Ce nom, Noël le poursuivait, le traquait, l'attendait... sur un -feuillet de livre, sur l'une de ces vieilles cartes postales illustrées -dont s'amusait le petit Claude, sur les lèvres de Claude lui-même qui -pouvait, peut-être, se souvenir... Quand Noël parlait à son amie des -gens qui approchaient le _Monde féminin_, il épiait la palpitation des -cils, la contraction de la bouche, la pâleur révélatrice de Josanne au -choc imprévu de ce nom... - -Rien... Elle ne se trahissait pas. Elle ne livrait aucun indice, et aux -allusions, aux questions indirectes de Noël, elle répondait: - ---Je vous ai dit l'essentiel... Que voulez-vous savoir de plus?... -Vivons dans le présent et laissons mourir le passé... - ---Mais je ne suis pas très sûr que vous viviez dans le présent, que -vous ayez tout oublié... - ---J'oublierai... J'oublie... - -Elle ne disait pas: «J'ai oublié...» et Noël pensait: - -«Elle n'oubliera pas... Elle a trop aimé l'autre... Que n'a-t-elle -pas supporté, de lui?... Que n'a-t-elle pas fait à cause de lui? -L'enfant,--leur enfant!--ne représente pas seulement un passé d'amour, -mais des années de trahison et d'imposture...» - -Alors, sa jalousie se compliquait d'un sentiment qui n'était pas du -mépris, qui n'était pas de la méfiance, et qui pourtant se résumait par -les paroles du père de Desdémone à Othello: - -«Elle a trompé... elle sait tromper...» - -Que Josanne eût vécu trop aisément dans la pratique du mensonge, -c'était, pour Noël, une chose incompréhensible, qui révoltait son -intransigeante loyauté. Et c'était une raison de plus qui lui faisait -haïr _l'autre_... - -Et la sincérité qu'il eût exigée de toute femme, Noël l'exigeait plus -impérieusement de Josanne,--qui savait mentir, qui avait menti... - - - - -XXIX - - -Un soir, Noël étant plus calme et Josanne plus gaie, elle raconta -qu'elle était allée, avec mademoiselle Bon, au déjeuner annuel d'un -syndicat de couturières. - ---Nous étions là soixante femmes, invitées, patronnes et ouvrières... -Au dessert, la présidente a fait un discours, et une jolie -fille--la secrétaire--a porté des toasts, aux «dames journalistes», -à mademoiselle Bon, à madame Foucart, la «grande féministe»... -Mademoiselle Bon a répondu... Et moi aussi, j'ai dû répondre. - ---Au nom de madame Foucart?... - ---Et des femmes journalistes... Ah! c'était drôle!... Je riais et tout -l'auditoire riait avec moi... Je ne sais plus ce que j'ai dit, mais je -me souviens que j'ai parlé de vous... - ---De moi? - ---Oui, j'ai cité une phrase de _la Travailleuse_... pour le plaisir de -dire votre nom... C'est plus fort que moi... Je ne peux pas m'empêcher -de parler de vous... - ---Ma chérie! - ---Mademoiselle Bon l'a bien remarqué... Je ne me gêne guère devant -mademoiselle Bon... - ---Et devant Flory? - ---Un peu plus... - ---Pas beaucoup? - ---Pas trop... Flory n'est pas bête... Il y a beau temps qu'elle a -deviné notre... sympathie... Et Foucart!... Il me demande d'un ton -poli, trop poli même pour n'être pas ironique: «Savez-vous si Noël -Delysle est encore en France?... On ne le voit plus...» - ---Et vous répondez? - ---Je réponds: «Certainement, monsieur Delysle est en France.» - ---Et vous rougissez? - ---Comme une petite fille... Aussi mes camarades du _Monde Féminin_ -supposent... ce qui n'est pas... - ---Et cela ne vous contrarie point? - ---Moi!... Et pourquoi donc?... Je voudrais le crier à tout l'univers -que je vous aime. - ---Alors, vous ne regrettez rien? - ---Que pourrais-je regretter? Je suis si heureuse! - ---Si heureuse?... Mon pauvre amour! Vous êtes heureuse, malgré tout, -malgré ce méchant ami, exigeant, irritable, qui vous fait pleurer, -quelquefois? - ---Malgré tout, malgré vous, oui, je suis heureuse... Je me sens aimée, -j'aime; je ne suis plus seule, et toutes mes peines--nos peines--sont -oubliées quand vous me regardez avec des yeux adoucis, quand vous me -dites: «Mon amour...» Il y a encore bien de la mélancolie en nous, mais -nous nous rapprochons chaque jour, et nous apprenons à nous comprendre, -à nous accepter l'un l'autre... L'espoir du bonheur, Noël, c'est déjà -le bonheur. - ---Josanne, vous êtes une femme délicieuse... - -Ils étaient assis côte à côte, sur le divan. Le crépuscule d'été, -humide et chaud, alanguissait la jeune femme. Elle s'appuyait aux -coussins, les bras demi-nus, la taille libre dans sa robe lâche et -légère. - -«Oui, pensait Noël, achevant pour lui-même la phrase qu'il n'osait -articuler, oui, délicieuse et touchante, et désirable...» - -Ses yeux d'amant caressaient Josanne, et, chastes encore, -s'enhardissaient, se détournaient, puis revenaient aux cheveux obscurs, -au cou baigné d'ombre, à l'enroulement délicat de l'oreille, au corps -voilé, qui devait être, dans le mystère compliqué des vêtements, comme -une rose blanche sous des feuilles... Et Noël songeait que Josanne -était femme, qu'elle lui appartiendrait... - -Elle reprit: - ---Je vous aime tant! Depuis que je suis vôtre, je veille sur moi -si jalousement! Ainsi, je ne permets plus au petit Bersier des -plaisanteries pourtant bien innocentes que je supportais autrefois... - ---Le petit Bersier vous fait la cour? - ---Mais non!... Calmez-vous!... Bersier ne me fait pas la cour... -Il flirte... c'est-à-dire qu'il flirtait!... Je lui ai dit que -ces manières ne me plaisaient pas, et il a confié à Flory que je -devenais... «une chipie!...» Il ne sait pas, ce Bersier, que je suis un -objet sacré, une personne de dignité fort éminente, votre Josanne!... -Ne m'embrassez pas comme ça, Noël!... Je suis trop nerveuse... Non!... -Vous êtes fou?... - -Il l'avait saisie, d'un geste amoureux, suppliant... - ---Josanne!... Si vous me refusez vos lèvres, laissez-moi mettre -mon front là, sur votre épaule, et mon bras autour de vous... Et -puis dites-moi tout ce que vous voudrez, des mots grondeurs que je -n'entendrai pas, des mots câlins qui passeront comme des baisers sur -mon âme... Ah! comme je suis amoureux, ce soir, de vos yeux, de vos -mains, de votre voix, de tout ce qui est vous et que j'ignore, et qui -me tente... Je n'ai pas soixante ans, Josanne, et je vous aime tout -entière et de toutes les façons... Méchante Josanne! froide Josanne!... - ---Noël, il ne faut pas... - ---Un scrupule absurde nous sépare... - ---Non, dit Josanne tristement. Ce n'est pas un scrupule absurde, -c'est la crainte de gâter, par trop de hâte, notre bel amour, notre -cher amour... Ma résistance, que vous me reprochez, n'est pas de la -coquetterie... - ---Elle vous est trop facile, cette résistance! - ---Trop facile!... Vous croyez cela?... - -Il la vit rougir, dans la pénombre... - ---Je n'ai pas soixante ans, moi non plus, et je vous aime... Mais j'ai -peur!... - ---Oh! Josanne! je ne suis plus très certain que nous ayons pris le -meilleur parti... - -Elle ne répondit pas. - ---Que votre volonté soit faite! dit Noël. Et tant pis pour nous!... - -Il desserra son étreinte et resta quelques minutes sans parler. - ---Eh bien, dit-il tout à coup, racontez-moi quelque chose, n'importe -quoi... Empêchez-moi de penser... Après ce déjeuner des couturières, où -êtes-vous allée? - ---A l'Hôpital Cochin, avec mademoiselle Bon. - ---Pour un article? - ---Non, pour voir une malade... Cette fille de la Villa Bleue, madame -Neuf... Je vous ai parlé d'elle... - ---Eh bien?... - ---Mademoiselle Bon l'a retrouvée par hasard. Elle est mourante... -tuberculeuse au troisième degré... Son amant l'a quittée: ce joli -personnage redoutait la contagion. - ---Et l'enfant? - ---Abandonné, mort peut-être... - ---Et vous vous intéressez à cette «madame Neuf»? Vous l'excusez? - ---Oui... Je ne l'estime pas beaucoup, mais je l'excuse. Elle était plus -femme que mère, cette fille, et son amant--l'étudiant en pharmacie, le -bourgeois, le monsieur, le «savant», qui lui semblait un être de race -supérieure--son amant lui avait déclaré, tout net, «qu'il n'aimait pas -les gosses», et qu'entre le gosse et lui elle devait choisir. - ---Vous, une très bonne mère, vous êtes indulgente à cette mauvaise -mère... Est-ce là votre morale féministe? - ---Précisément!... La femme sans éducation, passive, inconsciente, cette -femme-là, quand elle aime, est trop souvent ce que l'homme la fait... - ---Et l'instinct maternel? - ---L'instinct maternel résiste presque toujours aux sollicitations -mauvaises... presque toujours, mais pas toujours... Il y a des femmes -qui ne l'ont pas, cet instinct, et, dans l'enfant, elles aiment, -d'abord, le père de l'enfant... - -Josanne avait parlé vite, d'un trait... Elle ne vit pas un frisson de -souffrance sur le visage de Noël. - -Elle continua: - ---L'amant de «madame Neuf» pouvait éveiller en elle l'instinct endormi. -Et cette malheureuse fût devenue une mère comme tant d'autres; elle eût -aimé l'enfant de son amour... - -Il y eut un silence. Josanne devina la pensée de Noël. Inquiète, elle -se leva, pour allumer la lampe. - -Elle se reprochait la phrase imprudente... - ---Josanne, est-ce que...? - ---Dites? - ---Est-ce que vous l'aviez, l'instinct maternel, l'amour de l'enfant -pour l'enfant? - -Elle maniait le verre, l'abat-jour, feignant d'être agacée: - ---Comme je suis maladroite! - -Puis elle resta immobile, dans la lueur rose qui fardait sa pâleur. - ---Je vous en prie, ne mentez pas... - ---Je ne veux pas mentir, mais... Pourquoi me posez-vous cette question? - ---Pour connaître toute votre âme... - ---Eh bien, non... Je n'avais pas beaucoup l'instinct maternel... - -Et soudain: - ---C'est affreux, ce que vous faites... Vous me tendez des pièges! Vous -me feriez regretter ma sincérité!... - ---Croyez-vous donc m'apprendre quelque chose! - ---Alors, pourquoi m'interrogez-vous? Pour m'éprouver?... Pour souffrir -un peu plus?... - ---Un peu plus, un peu moins, qu'importe!... J'ai l'habitude, maintenant! - ---Hélas! dit Josanne en pleurant, rien ne vous consolera. Votre raison -même ne vous est d'aucun secours contre votre passion jalouse... Et je -doute que nous soyons jamais heureux! - -Noël, ému par les larmes de Josanne, s'efforça de la rassurer; mais, ce -soir-là encore, ils se quittèrent dans la mélancolie et le malaise. - -Il s'en alla, par la nuit chaude et pluvieuse. Découragé, mécontent de -Josanne et de lui-même, peu lui importaient les longueurs du retour -solitaire. Il n'avait point de hâte d'être chez lui... Parfois, à -un carrefour désert, une ombre se détachait de la muraille, sous -quelque lanterne d'hôtel meublé... Une fille en cheveux appela Noël à -mi-voix... Une autre le suivit, l'accosta. Il l'écarta doucement. Des -paroles de Josanne lui revenaient à l'esprit: - -«Si bas que tombe une femme, un homme, presque toujours, est -responsable de sa déchéance...» - -Noël songea que Josanne avait un sentiment très vif de la solidarité -féminine, et qu'elle était, sans fausse honte et sans dégoût, pitoyable -à ses sœurs malheureuses, indulgente à ses sœurs avilies... - -«Elle ne juge pas les autres, qui donc oserait la juger?...» - -Il ne pensait plus à lui, maintenant; il pensait à elle, et sa -tristesse, moins égoïste, fut moins âcre. - -Il arriva place des Vosges. - -Sous les arcades, au coin de la rue de Turenne, un petit café restait -ouvert. Il entra, demanda un verre de bière: il voulait écrire à -Josanne avant de remonter chez lui. - -Ce petit café... Un après-midi d'avril, Noël et Josanne s'étaient -assis devant la porte, entre les caisses de fusains. La jeune femme -avait pris des gâteaux et de l'orangeade, et Noël lui avait montré -les fenêtres de son cabinet de travail... Comme ils étaient joyeux -encore!... Ils ne savaient pas qu'ils s'aimaient! - -Noël revit la figure charmante, la volute basse des cheveux noirs, les -yeux d'un bleu variable, qui étaient ce jour-là, veloutés comme les -pétales de la pensée... Et il revit cette figure telle qu'il la tenait -entre ses mains, tout à l'heure, pour le baiser d'adieu, cette pauvre -figure en larmes qui se contraignait à sourire... - -Il écrivit: - - «Ma bien-aimée, nous sommes fous!... Nous souffrons l'un par l'autre, - quand pour être heureux il ne nous manque que la volonté d'être - heureux. La vérité c'est que j'ai peur de vous, peur de moi, peur - de vous aimer trop et de trop souffrir... Le joug des préjugés - héréditaires, de la jalousie, de l'orgueil, opprime encore mon âme. - Je veux le briser; je le briserai!... J'accepte l'amour comme on - accepte la vie, avec tout le bien et tout le mal, toute la douleur - et toute la joie qu'il contient. Je vous accepte et vous aime telle - que vous êtes... 0 ma chérie, si vous pleurez quelquefois encore, - vous pleurerez dans mes bras! Si je suis malheureux, vous endormirez - ma peine sur votre cœur. C'est la guérison, c'est le salut! Ne plus - discuter,--nous aimer simplement, nous aimer plus, toujours plus - et encore plus! Ah! ne me parle plus d'attendre! Je ne veux plus - attendre! Je ne peux plus... Et puisque tu m'aimes, ô ma Josanne, mon - unique amour,--viens! Sois mienne, mienne, toute mienne!...» - - - - -XXX - - -Le vieux cocher, avec sa vieille voiture et son petit cheval gris, -vint chercher Noël et Josanne à la gare de Chevreuse. C'était une -journée sans soleil, chaude, voilée, un peu triste. Un ciel blanchâtre -assombrissait les verts proches des bois, les bleus lointains des -collines. Les rosiers, aux seuils des maisonnettes, dispersaient leurs -roses jaunes, et midi engourdissait la terre, lasse de porter l'été -pesant. - -Le jardin de l'auberge, à côté du potager, était plein de kiosques et -de tonnelles, comme ces jardins romantiques où, le dimanche, allaient -Marcel et Musette, Rodolphe et Mimi. Sous les tonnelles, il y avait des -tables rustiques, posées sur un tronc d'arbre, des bancs de bois un peu -moisis que verdissait l'ombre humide. La pensée de Josanne tournoyait -dans sa tête fatiguée, s'arrêtait parfois pour une contemplation -confuse. Des images se fixaient indélébiles, dans sa mémoire... -Ah! dix ans, vingt ans plus tard, elle reverrait sur la nappe de -grosse toile ces verres glauques, ces faïences, les cerises d'un beau -rouge neuf et verni entre la bouteille ambrée et le pain blond; elle -entendrait cet air de valse qu'épelaient des doigts inhabiles sur le -piano du salon vitré... Une note manquait au clavier et la mélodie -sautillante boitait tout à coup, quand la mesure se cassait sous elle... - -Depuis trois jours, depuis que Noël avait cueilli l'amoureuse promesse -sur les lèvres de Josanne, ils avaient vécu dans l'attente de cette -heure qui allait venir. Affolés par les baisers, par les premières -et timides caresses, ils avaient perdu l'appétit et le sommeil; ils -évitaient de se regarder; ils échangeaient des paroles banales; et la -femme sentait croître en elle une sorte de peur physique, comme si elle -était redevenue vierge pour le maître nouveau... - -Elle n'avait pas voulu lui appartenir chez elle, ni chez lui. Une -superstition tendre la ramenait, pour ses noces secrètes, parmi les -bois, les eaux vives, les rochers gris de Cernay, Noël avait retenu, la -veille, une petite chambre dont la fenêtre s'ouvrait sous une frange de -glycine... Humble fenêtre aux rideaux de guipure commune, aux volets -bruns, que Josanne aurait aperçus, en tournant la tête, et qu'elle -n'osait pas regarder! - -«Aujourd'hui!... tout à l'heure... je serai à lui... à lui qui est là, -qui me parle, qui m'aime!... Est-ce vrai?... Oh! je ne peux pas croire -que ce soit vrai...» - -Absorbée et silencieuse, elle sourit d'un faible sourire, aux paroles -de Noël,--qu'elle n'entend pas.--Elle a, devant la réalité si proche, -une bizarre impression de crainte et d'incrédulité, comme naguère, au -matin de son mariage... - -Pour l'amant, pour l'amour, elle s'est parée: sa robe de mousseline -mauve, presque rose, prête à sa blancheur de brune le beau ton doré -d'un fruit mûr. Son chapeau de paille souple, noué de velours noir, -ondule et s'évase comme une grande cloche de liseron. Une fleur -d'argent ferme sa ceinture. Sa main, où ne brille plus la bague -nuptiale, joue distraitement sur la table, marque le rythme de la -valse... _Sol_, _sol_, _do_, _ré_... le _ré_ manque... La mélodie -blessée tombe, se relève et repart en sautillant... Noël ne parle -plus... - -De quoi parlait-il?... Josanne se souvient... Il parlait des amours -cachées, furtives, qui se meurtrissent à des obstacles... Il disait: - ---Je n'aurais pas accepté... Je n'aurais pas supporté... - -Ses yeux, verdis par l'ombre du feuillage, expriment une résolution -violente, mesurent et défient l'obstacle imaginaire... La jeune femme -murmure: - ---Pourquoi penser à cela? Nous sommes libres... Il n'y a rien entre -nous. - ---Il n'y a rien. - ---Et s'il y avait quelque chose... - ---Je casserais tout. - -Il fait le geste de briser une chaîne... Oui, certes, en ce moment, il -«casserait tout», tout ce qui prétendrait l'éloigner de Josanne!... -Elle pense qu'il est capable des pires folies, l'amant qui la regarde -avec ces yeux là... Et elle l'aime d'être ainsi, volontaire, -impérieux, si différent des autres,--les gens sages, les prudents, que -le plus petit frein arrête.--Et sa chair de femme s'émeut à l'idée -d'une chère violence, que son orgueil d'affranchie eût réprouvée, -hier... - ---Josanne!... - -Elle obéit, heureuse d'obéir. Elle va vers celui qui l'appelle. Il la -prend sur ses genoux, effleure les hanches, la gorge, de ses mains qui -tremblent, et tout à coup remontent vers la nuque ployée, vers les doux -cheveux. Il tient, dans ses paumes ouvertes, la tête renversée de son -amie comme une chose précieuse. Il la parcourt de ses lèvres. Josanne -voit les yeux de Noël qui se brouillent de larmes, au-dessus de ses -yeux grands ouverts. - ---Ma chérie! mon amour!... Tu ne sais pas!... Je ne peux pas te dire... -Je t'aime tant!... Mais j'étouffe, j'ai le vertige... Oh! toi... toi!... - -L'étreinte se resserre. La bouche à l'oreille de Josanne, Noël balbutie -les mots qui prient, qui soupirent, qui caressent. Elle ne répond pas. -Elle lie ses bras autour du cou du jeune homme; elle sourit encore, et -ses paupières s'abaissent, palpitent, disent «oui» tout doucement... - - -... La chambre est toute petite; les volets rabattus la font très -fraîche et très sombre. Ce n'est pas une jolie chambre. Elle a un -air pauvre avec son mobilier banal: un lit de fer, un fauteuil, une -toilette, un tapis usé sur le carreau. Mais Josanne, reprise par la -sensation de l'irréel et du rêve, demeure indifférente à la médiocrité -du lieu. Les demi-ténèbres apaisent la vibration de ses nerfs, la -rumeur du sang à ses tempes... Noël va venir! - -Elle ne sait plus très bien pourquoi, d'un geste machinal, elle ôte -le petit peigne de sa nuque... La fleur argentée de sa ceinture tinte -contre le marbre de la cheminée... Mais quand Josanne s'entrevoit, -dans la glace ronde,--les cheveux croulants, le cou nu, les bras nus, -ses beaux seins droits presque visibles sous le petit corsage de linon -aux pointes nouées comme un fichu,--elle comprend tout à coup... La -chasteté héréditaire tressaille au fond d'elle; de ses mains croisées, -elle réprime le mouvement tumultueux de son cœur. Elle pense: - -«Je ne suis plus à moi! Je suis à lui...» - -Et, bravement, elle dénoue les pointes du léger corsage. Avec ses -cheveux noirs, sa pâleur chaude, le court jupon qui colle à ses -hanches, elle paraît plus petite, plus jeune: c'est la bohémienne -amoureuse des romances, c'est Mignon... - -Noël frappe à la porte timidement: - ---Josanne! - -Elle répond, en hâte: - ---Oui, Noël... - -Quand il entre, elle devient pâle, pâle!... - ---Mon amour, comme vous voilà tremblante!... - -Elle tremble, mais, cette fois encore, elle obéit; elle reste debout -près de Noël, enlacée, soutenue par lui, et elle le regarde, jusqu'à -l'âme, avec des yeux qu'il ne lui a jamais vus: des yeux sombres, -caressants, résignés, d'une douceur animale, des yeux que la première -parole du maître emplira de frayeur ou de volupté... - -Et ses yeux, ses bras frêles, sa taille qui plie, ses épaules qui se -resserrent, semblent prier: - -«Je suis faible et je suis à vous. Ne me faites point de mal...» - -Elle n'est plus Josanne Valentin; elle est la femme devant l'homme, et -elle fait le geste instinctif, séculaire, de retenir le vêtement qui -s'ouvre et glisse. Elle attend que son amant la flatte et la rassure -comme une douce bête effrayée, qu'il l'apprivoise, qu'il l'étourdisse -enfin et qu'il l'enivre... - -Noël répète: - ---Mon amour! - -Josanne surprend une fêlure dans la voix chérie, et elle sent que Noël, -en ce peu de minutes qu'il a passées loin d'elle, a changé. Pendant -qu'elle dénouait pour lui ses cheveux et sa ceinture, lui, errant dans -le jardin, n'a pas su se défendre d'une pensée qu'il ne veut pas dire, -qu'il ne peut pas dire... Maintenant, cette pensée a pris une forme, un -nom;--Josanne et Noël ne sont plus seuls dans la chambre... - -Elle a envie de lui dire: - -«Que regardez-vous au delà de mes yeux?... Qu'entendez-vous au delà -de mon souffle et du battement de mon cœur? Il y a entre nous une -ombre et c'est vous qui l'évoquez... Chassez-la, cette ombre qui nous -sépare... Ou bien laissez-moi... Attendons, puisque vous ne croyez pas -me posséder tout entière, puisque tout mon amour n'est pas tout votre -bonheur... - -Mais Noël l'emporte dans ses bras, et elle ne peut que frémir de tout -son corps dévoilé qu'elle ne défend plus... Quelle mélancolie tombe du -plafond bas, des angles obscurcis de la chambre! Josanne ferme les -yeux--et troublée, gauche, prête aux larmes, elle n'éprouve ni désir, -ni volupté, ni honte, rien qu'une émotion exténuante, torturante, qui -lui arrache un soupir brisé... - - - - -XXXI - - -Josanne fut presque heureuse... - -Elle eut cet éclat des yeux, ce vague du sourire, cette floraison de -la chair, cet embellissement révélateur qui vient tout d'un coup aux -femmes aimées. Ses gestes furent plus lents, ses pas moins légers: de -ses cheveux, de sa robe, émana l'odeur de l'amour. Ingénument, elle -porta son secret comme une rose éclatante. - -Flory, qui avait encore un doute, dit à Foucart: - ---Cette fois, je crois bien que ça y est... - -Elle se réjouissait en son âme et se sentait beaucoup plus proche de -sa bonne camarade Josanne. Le petit Bersier, du coup, reprit espoir. -Son ambition modeste ne s'effrayait pas d'un succès à longue échéance, -et il savait que le rôle de second amant a des douceurs... «Les -femmes--pensait-il--font beaucoup de difficultés, la première fois... -Elles comprennent, ensuite, qu'un minimum de résistance suffit à leur -assurer les honneurs de la guerre...» - -Foucart était furieux. Bien qu'il n'eût jamais convoité Josanne, -et qu'il eût déploré, souvent, que tant de grâce et de gentillesse -demeurassent sans emploi, il éprouvait une sorte de déception, et un -peu de rancune... On lui avait changé sa petite Valentin, on avait -cueilli, sous son nez, une fleur qu'il ne voulait point cueillir, -mais dont il aimait la nuance et le parfum,--et cette fleur, c'était -la vertu de Josanne!... Foucart prenait en grippe l'amant fortuné, ce -Delysle qu'il avait--disait-il--«introduit lui-même dans la place...» -Et il exprimait à Flory son étonnement à demi sincère... - ---Delysle!... Un garçon hautain, orgueilleux, qui ne peut pas être bien -gentil avec les femmes?... Il n'a rien de si séduisant... - ---Hé! hé! disait Flory. - ---Il n'est pas mal, soit!... Mais cette petite Valentin faisait la -difficile!... Entre nous, elle méritait mieux... - ---Voyons, monsieur Foucart, si Josanne avait pris Bersier... - ---Je les aurais fichus à la porte!... Bersier!... Bersier!... Quelle -idée!... Bersier avec... Non!... Ce que j'en dis, ma petite Flory, -c'est pour vous montrer la sympathie réelle que je porte à mes -collaboratrices... surtout à cette petite Valentin!... Je serais -désolé qu'elle fût malheureuse!... Et puis, je ne voudrais pas qu'elle -négligeât le _Monde féminin_... Elle se relâche, depuis quelque -temps... elle manque de zèle... - ---Je vous avais bien averti: «Ne souhaitez pas que Josanne devienne -amoureuse: elle bâclerait ses articles...» - ---Bâcler ses articles?... - -Le «patron» reparut dans l'homme. Foucart se fâcha tout à fait: - ---Je me f... pas mal que mes collaboratrices fassent l'amour, pourvu -qu'elles fassent leur service!... Je prierai mademoiselle Bon de parler -à la petite Valentin... - -Mademoiselle Bon n'était pas moins consternée que Foucart. Elle -avait entendu les doléances de madame Gonfalonet, présidente de -la «Fraternité féminine». Madame Gonfalonet, qui appartenait à -l'âge héroïque du féminisme, à la génération des Paule Mink et des -Potonié-Pierre, était plus que hardie dans ses idées et dans ses -discours, et plus que timorée dans la conduite de sa vie. Cette -excellente femme, qui se faisait gloire de n'être point frivole et de -n'avoir jamais porté de corset, étalait des appas défaillants sous le -mérinos noir d'un vêtement «réforme»; elle avait un chignon dans un -filet sous une toque de fausse loutre ou un «tyrolien» en paille noire, -et se chaussait de larges bottines élastiques qui «ne lui abîmaient pas -le pied»... Prompte à réclamer la liberté de l'amour, le «matriarcat» -et la protection des enfants par l'«État-Père», madame Gonfalonet -avait vécu très simplement, très chastement, sous la loi de son tyran -Gonfalonet, le meilleur homme du monde, plus féministe que sa femme. -Veuve, elle ne voulait point quitter le deuil. - -Madame Gonfalonet avait remarqué, non sans horreur, que le demi-deuil -de Josanne s'éclaircissait: le gris devenait blanc, et le violet, -rose. Un soir, au bois de Boulogne, la présidente de la «Fraternité» -reconnut madame Valentin au bras d'un jeune homme, dans une allée -obscure... Redoutant que l'ex-secrétaire du groupe ne passât décidément -à l'ennemi--à l'homme!--madame Gonfalonet confia ses craintes à -mademoiselle Bon. - ---Cette jeune femme compromet nos idées en se compromettant... - -Et la trésorière, mademoiselle Otchipoff, une Russe qui avait écrit -un opuscule pour inciter les femmes à faire «la grève des ventres», -proposa d'exclure Josanne discrètement... - ---Il ne faut rien exagérer! dit la présidente. Madame Valentin n'a pas -commis un crime; mais elle saura qu'une féministe, dévouée à la Cause, -ne doit donner aucune prise à la malignité de nos adversaires... De -même, un prêtre défroqué doit être plus austère qu'un autre homme... - -Un jour, en sortant d'une «Crèche modèle» où Josanne avait tout regardé -sans rien voir, mademoiselle Bon essaya de morigéner la coupable: - ---Qu'avez-vous donc, ma petite?... Vous négligez vos devoirs -professionnels, vous oubliez les heures des _interviews_, vous ne -corrigez plus vos épreuves, et vos articles ne valent plus ceux -que vous écriviez cet hiver... Monsieur Foucart est mécontent, je -le sais... Soyez raisonnable, Josanne, redevenez ponctuelle et -consciencieuse! - ---Je suis si occupée! - ---Vraiment?... Ce n'est pas la «Fraternité féminine» qui vous occupe! -Vous manquez à toutes les séances... - ---Ma vie est remplie par tant et tant de choses! Je n'ai plus la tête à -moi. - ---Ni le cœur! - -Josanne rougit et avoua: - ---Ni la tête ni le cœur, mademoiselle. - ---Hélas! Josanne, ça se voit, ça se voit trop!... Je ne vous blâme -pas: vous êtes maîtresse de vous-même... Pourtant, je regrette la -femme que vous étiez naguère, la vraie féministe, sérieuse, vaillante, -libre et volontairement pure... Un si beau type de travailleuse -intellectuelle!... Je vous citais en exemple à ces dames de la -«Fraternité». - ---Mais, ma chère mademoiselle Bon, il faudrait être logique!... Si -les féministes réclament la liberté, c'est probablement pour s'en -servir!... Pourquoi mettre au-dessus de la femme amoureuse la femme -«volontairement pure»?... Chacun son goût! L'amour n'est pas un péché. -Nous ne sommes pas des religieuses laïques. Je ne crois pas être moins -sérieuse et moins vaillante, moins libre, et représenter un type moins -«réussi» de travailleuse intellectuelle, parce que je suis amoureuse... - ---Ah! oui, vous l'êtes, amoureuse! dit naïvement mademoiselle Bon. - ---D'abord, ça ne regarde pas madame Gonfalonet!... Est-ce qu'on oserait -m'imposer ou m'interdire telle forme de jupon ou de jarretelles?... - ---Il n'y a pas de rapport... - ---La vie intime d'une femme doit échapper à l'inquisition, à la -curiosité, comme ses vêtements intimes... C'est un grand romancier -anglais, Thomas Hardy, qui a émis cette opinion, en ces mêmes termes -ou à peu près... Ça vous scandalise?... - ---Dame!... c'est fort!... - ---Pas plus fort que les théories de madame Gonfalonet ou de -mademoiselle Otchipoff... Chère mademoiselle Bon, si j'ai négligé mes -devoirs professionnels, comme vous le dites,--et je reconnais que -vous dites vrai,--j'ai eu tort: je mérite un blâme... Mais quant à -mon amour, c'est une affaire personnelle... A quoi vous sert d'être -«affranchies», vous et ces dames de la «Fraternité», si vous ne mettez -jamais vos théories en pratique? Me refusez-vous votre estime parce que -j'aime qui m'aime! - ---Non certes, mais... - ---Me la refuserez-vous, parce que je n'épouse pas mon amant? - ---Hélas! Josanne, vous, un amant!... - ---Le mot vous offusque?... Je devrais dire «mon compagnon», ou: «mon -ami». Je n'ai pas d'hypocrisies de langage... Et je souhaite à cette -bringue d'Otchipoff un amant comme... - -Elle riait de tout son cœur, dans la rue ensoleillée où s'allongeait -son ombre près de l'ombre gesticulante de mademoiselle Bon. Son écharpe -de gaze noire ondulait autour de son buste. Un bouquet d'œillets, à sa -ceinture, s'effeuilla... - ---Vous, mademoiselle, vous êtes une sainte libre penseuse... Je vous -vénère... Mais vos collègues, ce sont les bigotes du féminisme... Elles -m'agacent... Que madame Gonfalonet me réprimande! Je lui répondrai... - ---Quoi? - ---Zut!... et zut!... - -Elle plaisantait, mais mademoiselle Bon secoua la tête: - ---Enfin! dit-elle, je veux croire qu'il existe entre vous et... celui -que vous avez choisi, une véritable harmonie intellectuelle... Mais -dans l'amant, comme dans le mari, il y a un maître... Méfiez-vous!... - - -Un maître?... - -Josanne méditait le conseil de mademoiselle Bon dans l'omnibus qui -l'emportait vers la place des Vosges... Elle se rappelait l'attitude de -Noël pendant les premiers jours de leur intimité amoureuse... - -Elle avait eu, d'abord, un peu de surprise et d'inquiétude, parce qu'il -était resté, dans ses bras, si mélancolique, et si grave, et parfois -si sombre!... Il l'avait traitée, non pas comme une maîtresse désirée, -mais comme une petite épouse ignorante. Les caresses n'abolissaient pas -en lui une pensée fixe, et peut-être la volonté de ne pas s'alanguir, -de ne pas céder à la puissance charnelle de la femme. Josanne -redevenait anxieuse et timide. - -Elle demandait: - ---A quoi penses-tu? - ---A rien, ma chérie... - ---Tu n'es pas heureux? - ---Mais si, très heureux... - ---J'ai peur... j'ai peur... - ---De quoi, mon amour? - ---J'ai peur de t'avoir déçu... - ---Comment? - ---Je ne suis pas sûre de te plaire... - -Il lui répondait qu'elle était folle, et qu'elle devait avoir toute -confiance en elle-même, et en lui... - -D'autres fois, des paroles qui voulaient exprimer la gratitude -montaient aux lèvres de Josanne. - ---Ah! disait-elle, je t'assure qu'autrefois j'étais toute différente... -Je n'ai été à personne comme je suis à toi... - -A son grand étonnement, ces déclarations rassurantes n'enchantaient -point Noël. - -Il répondait: - ---Parbleu! je l'espère bien... - -Cette phrase, qui impliquait une comparaison, le blessait, lui -rappelait que Josanne avait appartenu à deux hommes... - -Une scène éclatait, s'achevait par des larmes de Josanne... Elle -trouvait Noël exagérément susceptible, injuste, déraisonnable, -et elle essayait de lui expliquer que le passé était une part -d'elle-même, qu'elle ne pouvait ni s'oublier ni se renier elle-même: -pourquoi n'acceptait-il pas un fait si naturel? Non, il ne voulait -pas l'accepter. Il attendait un impossible miracle, et, dans les -réconciliations éperdues qui le rejetaient vers Josanne, il gardait -encore une méfiance qui était la rançon de sa joie, le poison de sa -volupté. A la jalousie sentimentale qu'il avait connue s'ajoutait -maintenant l'âcre jalousie physique... Et Noël devait épuiser cette -jalousie comme il avait épuisé l'autre... - -Il était sûr d'être aimé. Il trouvait une amie incomparable dans -sa délicieuse maîtresse... Il aurait dû être heureux... Pourquoi -n'avait-il que des bonheurs momentanés, entre des jours de détresse?... -Pourquoi?... Il n'était pas un déséquilibré, un névropathe! Il n'avait -pas le goût morbide de sa propre douleur. Il était un homme normal -et sain. Mais il était aussi un chercheur d'absolu, un imaginatif, -un orgueilleux qui ne savait pas se résigner... Puisqu'il ne pouvait -posséder Josanne dans le passé, il rêvait d'anéantir en elle jusqu'au -souvenir du passé; il voulait, au moins, dans le présent, la posséder -tout entière... Et parfois, à voir cette femme si ardente aux caresses, -décelant ingénument son expérience de l'amour, il éprouvait un accès de -rage froide, lucide et furieuse... Glacé par un mot ou un geste d'elle, -il sentait son cœur s'arrêter... - -Il l'eût broyée, dans ces instants où il guettait sa pensée secrète, la -réminiscence qu'une sensation reconnue peut éveiller, où il redoutait -peut-être que Josanne pût l'oublier en lui appartenant. - -Longtemps il avait souffert... Josanne, enfin, avait compris le secret -de cette souffrance. Elle ne mentit point à Noël pour l'apaiser, mais -comme Noël autrefois l'avait conquise, jour par jour, lentement, elle -acheva de le conquérir. Elle n'apporta pas, dans cette œuvre délicate, -les vains scrupules d'orgueil qui créent parfois, entre deux amants, -d'irréparables malentendus. Née pour l'amour, elle le comprenait -et l'acceptait tout entier, et elle lui était indulgente. «Certes, -pensait-elle, les gens raisonnables, qui ont la tête froide et les sens -rassis, les gens qui n'ont pas aimé, diraient que Noël est bien dur, -et que je ne suis pas fière, et que tout cela finira mal...» Cette -idée la faisait sourire... Josanne avait confiance en elle-même, en -son ami, en l'avenir. Elle devinait que les violences et les duretés -de Noël n'étaient que les accidents passagers d'une crise... Elle les -oubliait dès que Noël redevenait tendre, comme il savait l'être, avec -des gaietés, des effusions, des câlineries qui la ravissaient... - -Ces heures douces passaient trop vite, mais chacune d'elle laissait sa -trace... Noël commença de croire au bonheur. - -Patiente, soumise, attentive, Josanne tissait autour de lui le suave -réseau de l'habitude amoureuse... Et bientôt il fut sien comme elle -était sienne. Il l'aima avec toute la frénésie de sa jeunesse, sans -réserve, sans prudence et sans pudeur... - -Et Josanne le chérissait de plus en plus, avec un émerveillement -naïf. Il n'était plus son ami; il était «son homme»--comme eût dit, -expressivement, la Tourette.--Et elle s'attendrissait en songeant à ce -lien nouveau qui les unissait, à ce grand et doux mystère où tous deux -trouvaient encore autant d'émotion que de plaisir. - -«Un maître?...» - - -Ce mot revint encore à l'esprit de Josanne, quelques heures plus -tard, chez Noël. Elle renouait ses cheveux, assise devant une console -qui supportait un miroir ancien. Dans le cadre ovale du miroir, -elle apercevait le grand lit de cuivre aux boules brillantes, la -courtepointe de soie jaune qui glissait, Noël, renversé dans un -fauteuil, la cigarette aux lèvres... Les stores, couleur de maïs, -filtraient la lumière blonde. Sur la toile écrue des murs, de vieilles -estampes anglaises aux rouges vifs, aux verts acides, représentaient -des scènes de chasse. Un parfum rude, cuir de Russie, alcool de lavande -et maryland, imprégnait cette chambre masculine, nette, sobre, claire, -sans bibelots, sans fanfreluches, meublée de cuivres et de bois -vernis... - -Josanne aimait cette chambre, ces meubles, ce parfum. Elle aimait les -objets maniés par Noël, ses vêtements, l'air qu'il respirait. Et, le -regardant de coin, dans la glace un peu verdâtre, elle songeait avec -délices: «Mon maître! mon maître chéri!... Je n'ai pas d'autre volonté -que la vôtre... Je ne suis qu'une chose, une très petite chose, dans -vos chères mains. Que je sois votre égale respectée, devant le monde, -devant votre raison et votre amitié, c'est notre désir à tous deux. -Mais la rebelle s'est rebellée contre la société injuste, et non pas -contre la nature; elle ne s'est pas rebellée contre la loi éternelle de -l'amour... Elle ne repousse point la tendre, joyeuse et noble servitude -volontaire, qui n'humilie point, puisqu'elle est consentie. Vraiment, -il me plaît de vous appeler «mon maître», parce que vous êtes fort, -et clairvoyant, et bon; parce que, si je peux vivre seule, sans votre -secours, il m'est beaucoup plus agréable de vivre près de vous, avec -votre aide... Et même--je ne l'avouerai jamais!--il me plaît d'avoir -peur de vous,--un peu, très peu!--et de vous tenir quelquefois sous mon -pied, si faible, comme une belle bête fauve que j'ai domptée, mais qui -saurait rugir et qui me dévorerait, si j'étais méchante... - -«Et cela ne m'empêche pas d'être féministe, et de revendiquer mes -droits à la liberté, à la justice, au bonheur... Vous savez bien, mon -chéri, que si j'ai voulu n'appartenir qu'à moi-même,--c'était pour -mieux me donner à vous!...» - - - - -XXXII - - -Août resplendissait, calme et torride. Par les rues presque vides, -sous le soleil blanc, dans la lumière et la poussière, les tentes -déployées des magasins faisaient des ombres bleues et dures. Les -fiacres roulaient plus doux. Le grelot des rares bicyclettes éveillait -le silence de son bruit clair. Dans les chambres assombries, derrière -les stores et les persiennes, la vie retirée attendait le soir. - -Foucart avait refusé à Josanne tout espèce de congé. Elle avait pris -ses vacances au printemps, et depuis elle avait montré un zèle médiocre -pour le _Monde féminin_: le «patron» n'avait aucune raison de la -récompenser en lui accordant une faveur particulière. Il s'en allait à -Trouville; Flory était à Cabourg, madame Foucart à Aix-les-Bains, les -autres collaborateurs dispersés. Josanne, qui connaissait tous les -services du journal, restait seule avec Bersier et mademoiselle Bon. - -Pendant tout le mois d'août, Noël et Josanne promenèrent leur amour -dans le beau Paris d'été. Josanne passait toutes ses heures libres -dans le cabinet de travail où Noël ne travaillait guère. Le soir, ils -erraient sous les arbres du Bois, autour des lacs... - -Ils s'assirent un soir, près d'Armenonville, au croisement de trois -sentiers. L'ombre, autour du banc, était si épaisse qu'ils ne -distinguaient pas leurs visages. La lune, apparue entre les branches, -les surprit tout à coup de sa lueur,--la lune ronde et rouge qui rôde, -sorcière amoureuse, dans les bois peuplés d'amants. - -Des couples venaient, par les trois sentiers, passaient, sans les voir, -devant Noël et Josanne. Couples anonymes et tous pareils, la femme en -robe claire et l'homme sombre, fuyant les feux électriques et la fête -enragée des violons, ils cherchaient l'illusion des solitudes sauvages. -La lune les attirait vers les carrefours déserts, les noirs taillis -qu'elle emplissait de vapeurs argentées et de féeriques silences. Par -toute la terre, à l'heure la plus douce de cette douce nuit, l'homme -et la femme se rapprochaient dans un même besoin de tendresse et de -caresse... Et Noël, qui d'abord avait souri, croyait entendre le grand -soupir fait de mille soupirs, le vœu d'éternité qu'exhale le pauvre -amour humain depuis la première nuit du monde... - -«Vœu inlassable et toujours déçu! pensa Noël; l'amour passe, les amants -meurent, mais des êtres sont nés de leur baiser. Ce qui pousse l'homme -vers la femme, c'est la peur du néant, c'est le vague espoir de durer. -Chaque étreinte féconde est une victoire sur la mort. - -»Vivre, survivre!... La langueur du soir, la beauté de ma maîtresse et -tout ce que les raffinements de la sensibilité et de l'intelligence -ajoutent d'exceptionnel à notre amour, tout cela émeut donc en nous, -à notre insu, l'instinct de perpétuer la vie! Je mourrai. Josanne -mourra... Et peut-être, dans cent ou deux cents ans, des êtres de -notre race goûteront la douceur d'aimer,--et il y aura de la beauté, -de la joie, de la passion, des vies fleurissantes, parce qu'en un soir -délicieux d'un autre siècle, nous nous serons aimés, nous, les morts...» - -Et cette pensée l'émut comme s'il découvrait le sens véritable de -l'amour. Il vit la nuit d'août, telle qu'une fête sacrée où tout un -peuple à venir frémissait aux flancs des femmes. Il songea aux chambres -closes, aux lampes voilées, aux lits profonds, aux milliers d'êtres -qui seraient conçus avant l'aube... Il y songea très chastement, et, -pour la première fois, il évoqua dans son âme, l'être mystérieux qui -naîtrait de Josanne et de lui... - -Il le vit sur les genoux et contre le sein de Josanne... Mais tout à -coup, une image s'interposa: l'autre enfant, Claude! Celui-là aussi -perpétuerait la race paternelle et maternelle... et, parce que Josanne -avait aimé un homme, leur amour se prolongerait dans leur descendance... - -Noël éprouva une souffrance aiguë, puis un sentiment de colère -impuissante... «Et j'ai cru! se dit-il, j'ai cru que ma jalousie -s'apaisait! Je me savais gré d'être généreux, de ne ressentir -aucune aversion pour ce petit Claude... Est-ce que je vais le haïr, -maintenant?... Est-ce que je vais être jaloux de l'avenir comme je -suis jaloux du passé? Si Josanne connaissait mes pensées, elle serait -indignée,--et elle prendrait peur... Elle aurait ce mouvement de tête, -ce regard d'inquiétude et de défi, cet air étranger que je lui ai vus, -hélas! quand elle défendait encore contre moi ses droits, son passé... -l'ancien amour...» - ---Tu es bien silencieux, mon Noël, dit-elle, de sa voix caressante. A -quoi penses-tu? - ---A rien... des choses vagues... des folies... - ---Des folies?... Mais ce n'est pas «rien», des folies?... Raconte. - ---Eh bien! dit-il avec douceur, je me demandais, ma chérie, si ce -serait un bonheur pour nous d'avoir un enfant. - ---Un bonheur?... Oui, peut-être... Mais pas tout de suite... - ---Pourquoi? - ---Parce que tu me suffis, que je suis contente de vivre pour toi et -pour moi... Et cela m'étonne, que tu aies eu, tout d'un coup, ce désir -de paternité!... Je t'ai entendu dire, à maintes reprises, que les -enfants t'ennuyaient. - ---Les enfants des autres, oui!... D'ailleurs, je ne considère pas -l'enfant en lui-même: je ne vois que l'intérêt de mon amour, un lien -nouveau, très fort, définitif, entre nous... - ---Notre amour n'est-il pas très fort et définitif?... - ---Dis la vérité, Josanne, tu ne souhaites pas d'enfant? - ---Pas maintenant, non. - -Il fut blessé, et même un peu scandalisé. - ---Tu crains de faire tort à Claude? - -Il sentit, plus qu'il ne vit, le regard de Josanne, ce regard -d'inquiétude et de défi qu'il craignait. - ---Faire tort à Claude, moi?... J'ignore ce que j'éprouverais, si -j'avais un autre enfant... De la joie, de la fierté, de la tendresse, -assurément, mais cela ne modifierait pas mes sentiments pour Claude!... -Jamais, jamais... - -Il avait espéré une autre réponse. - ---Et puis, continua Josanne, cela dépendrait beaucoup de toi. - ---De moi! - ---Il y a en moi un instinct de compensation... Or tu ne peux pas aimer -Claude, tu ne peux pas l'adopter, dans ton cœur, comme certains maris -adoptent l'enfant de leur femme... Je sens, au fond de toi, une rancune -qui persiste contre ce pauvre petit... Oh! je ne te reproche rien!... -Tu as un réel désir d'être bon et généreux, et tu n'es pas responsable -d'une... antipathie. - ---Antipathie!... Le mot est trop fort! - ---Soit!... Il dépasse ma pensée... Disons... un sentiment pénible... -C'est naturel!... Mais Claude non plus n'est pas responsable du mal -qu'il te fait par sa présence, par son existence... - -Elle murmura, d'une voix plus basse et voilée: - ---C'est à cause de lui, surtout, que je ne peux pas t'épouser, -maintenant... - -Ils allèrent vers Armenonville. Bientôt les lumières parurent entre -les arbres pressés du taillis. Un violon chanta, seul, le thème -d'une valse italienne travestie à la hongroise, et si déhanchée, si -trépidante, si nerveuse et si langoureuse qu'on ne la reconnaissait -plus. Des passants s'arrêtaient pour entendre... Mais qu'importaient à -Noël la musique, la lune blanche, les couples enlacés, et tout l'amour -épars sur le monde! - -Josanne marchait près de lui. Elle disait parfois: - ---Je t'en prie... ne va pas si vite... - -Il ralentissait le pas, un instant, puis, malgré lui, il se hâtait... -Josanne le rejoignit, lui prit le bras: - ---Mon ami, je t'ai fait beaucoup de peine? - ---Beaucoup. - ---Mais toutes les femmes me comprendraient... - ---Allons donc!... Je me rappelle des paroles que tu as prononcées, un -soir, à propos d'une fille de la Villa Bleue... «Il y a des femmes qui -sont plus amantes que mères. Elles aiment dans l'enfant... le père de -l'enfant...» - ---Cela ne prouve rien... Il y a aussi des femmes qui aiment l'enfant -pour lui-même, fût-il né d'un père haï ou méprisé... - ---Parce qu'elles ont, dans les entrailles, l'aveugle instinct -maternel... Et tu ne l'avais pas, toi, cet instinct!... - ---Je ne l'avais pas, d'abord... Crois-tu que j'aie accepté avec joie -la venue d'un enfant... dans les circonstances que tu sais?... J'étais -au désespoir... L'enfant est né... Et puis le sentiment maternel s'est -développé, tellement, tellement!... Il s'est détaché de l'amour, du -souvenir de l'amour... J'aime Claude pour lui-même... - -Elle énuméra les raisons qu'ils avaient d'être heureux, et elle eut -la sagesse--qu'elle n'avait pas toujours--de se montrer douce et -conciliante. - -Mais lui, sa colère tombée, conservait une âcre tristesse... Lui -qui était, avant tout, un amant, il ne comprenait pas Josanne... -La dissociation de l'amour et de la maternité lui paraissait -invraisemblable. Josanne n'avait-elle pas cherché, habilement, à -réfuter son propre aveu: «Il y a des femmes qui aiment dans l'enfant -le père de l'enfant»?... Non, elle était loyale... Elle exprimait sa -pensée du moment, et elle ignorait peut-être son arrière-pensée. - -Sentiments de femme, de mère, d'amante; sentiments qui se mêlaient, -qui se contredisaient, qui auraient dû s'exclure, et subsistaient -pourtant,--c'était, pour Noël, la nuit et l'abîme! - -Son intelligence s'affolait devant le mystère du cœur féminin, aussi -obscur, aussi mal connu, aussi inquiétant pour l'homme que le mystère -du corps de la femme... - -«Et ce sera ainsi toujours, pensa-t-il, toute notre vie... tant que cet -enfant nous séparera, par sa présence, par son existence, par l'image -et le nom qu'il évoquera, par ce sourire qui n'est pas le sourire de -Josanne... par tout ce qui reste, en lui, de l'autre,--du père!... -Qu'un enfant naisse de nous, Josanne l'accueillera avec une joie -troublée, une appréhension... Elle aura peur qu'il ne rogne la part du -premier... Si elle perdait Claude, alors peut-être...» - -Noël n'osait achever sa pensée. - - - - -XXXIII - - -Le 31 août, Josanne arriva de très bonne heure au _Monde féminin_, -pour expédier la besogne courante. Claude était en Bretagne, depuis -une semaine, avec mademoiselle Miracle, et Noël s'en allait, le soir -même, à Lusignan. Josanne devait se libérer du journal plus tôt que de -coutume, et rejoindre Noël chez lui. Ils dîneraient ensemble et elle -l'accompagnerait à la gare... - -Triste et courageuse, et résolue à ne pas pleurer, Josanne entra dans -son bureau. Le groom la suivait. - ---Un monsieur est venu hier... Madame était partie depuis cinq -minutes... - ---Un monsieur!... Le grand, brun, qui a un nom anglais et qui s'occupe -de publicité?... - ---Non, madame... un autre... jeune... - ---Et il a dit? - ---Rien! Il a laissé sa carte. Il avait l'air ennuyé. - -Le groom posa sur la table un paquet de lettres et de journaux, puis il -sortit. - -Devant la glace de la cheminée, Josanne rajusta sur sa blouse noire le -col de fin linon brodé, mit un peu de poudre à ses joues qui gardaient -des traces de larmes et soupira: - ---Travaillons!... - -Répondre aux correspondances du _Magazine_, corriger les épreuves -des réclames, cette besogne banale la distrairait peut-être de sa -mélancolie. Debout près de la table, elle ouvrit quelques lettres, -déchira la bande d'un journal, jeta au panier les prospectus et les -enveloppes... - -Cette carte de visite!... - -Josanne avait négligé de la regarder tout de suite, cette carte qui -portait le nom de Maurice Nattier... Maintenant, elle restait clouée -sur place; ses mains tremblaient, ses jambes tremblaient, son cœur ne -battait plus... Quand il se remit à battre, ce fut à coups pesants, -qu'elle sentait jusque dans sa gorge, jusque dans sa tête... - -Elle dit tout haut: - ---Ah! mon Dieu!... - -Elle regarda autour d'elle, comme pour s'assurer qu'elle était bien -seule et que Maurice Nattier n'allait pas surgir devant elle... Lui!... -Il était venu!... Il reviendrait sans doute!... Lui!... Les yeux -fermés, elle le revit, svelte et blond, avec son sourire, sa voix qui -disait: «Josanne!...» - -Elle eut un mouvement de recul, un geste de ses bras tendus pour -repousser quelque agression mystérieuse, et toute son âme éperdue se -rejeta vers Noël, l'appela d'un grand cri muet... Puis Josanne se -ressaisit, elle murmura: - ---Allons!... allons!... - -Assise sur sa chaise, le front dans les mains, elle se contraignit à la -réflexion. Pourquoi cette visite imprévue?... Elle se rappela, non sans -effort, la dernière conversation qu'elle avait eue avec Maurice... Il -l'avait sentie faible encore, et elle-même, imprudente, avait accepté -l'hypothèse d'une seconde entrevue,--plus tard, beaucoup plus tard, -dans une circonstance grave... Restriction puérile! On crée toujours la -«circonstance grave», lorsqu'on en a besoin... - -Maurice n'avait plus donné signe de vie, pendant huit mois... «Huit -mois seulement! pensait Josanne. Comme tout cela me paraît lointain, -irréel!...» Son trouble s'apaisait. Elle constatait, avec surprise, que -ce grand trouble était tout physique, un simple réflexe nerveux, très -différent de l'émotion qu'elle avait éprouvée en revoyant Maurice, sur -le bateau, en l'écoutant, place du Carrousel... Et elle sourit, encore -étonnée, craintive encore: - -«Suis-je sotte, tout de même!... J'ai eu peur!... Peur de quoi?... -Maurice ne peut me faire aucun mal... S'il vient, je ne le recevrai -pas... S'il m'écrit, je ne lui répondrai pas... ou bien je le prierai -de me laisser tranquille... Ah! je n'ai pas la moindre envie de le -revoir!... Mais pourquoi cette visite?...» - -Était-il arrivé malheur à la jeune madame Nattier?... Maurice, veuf -et libre, espérait-il reconquérir Josanne?... Connaissait-il, par des -racontars, la liaison de Josanne et de Noël?... Se croyait-il encore -aimé? - -Assurément, madame Grancher--la «mère Grancher», disait Josanne--avait -parlé de la rencontre en chemin de fer. Elle avait parlé de Claude... -Maurice, déçu dans ses espoirs de paternité légitime, se souvenait donc -qu'il avait un fils? - -Oui, c'était la raison, la vraie, l'unique raison de ce brusque retour -vers Josanne... L'enfant! - -«Mon Dieu! se dit Josanne, que penserait Noël, de tout ceci?... Il -verrait, en mon pauvre Claude, une menace perpétuelle pour notre amour. -Il le prendrait en haine... Et moi, comme je souffrirais!» - -Elle frémit. - -«Allons! tout le mal peut être évité, si Maurice ne revient pas, ou si -je l'avertis de ne pas revenir. Noël ne soupçonnera rien... Ah! je n'y -veux pas penser, pas une minute de plus... Au travail!» - -Ses idées flottaient; elle tenait sa plume d'une main si tremblante -encore qu'elle écrivait tout de travers. Cependant elle s'acharna, et -la paix lui vint, avec l'oubli pour une heure. - -Des abonnées de province se présentèrent, qui demandaient des -renseignements sur des concours et des primes. Josanne les reçut avec -une amabilité prolixe et fébrile. Enchantées, elles renouvelèrent leur -abonnement. - -Et le temps passa. Bersier vint remplacer Josanne. Il lui dit qu'elle -était pâle et que sa pâleur était jolie. - -Elle répondit: - ---Bersier, je n'ai pas fini de relire la page des réclames. C'est plein -de «coquilles»! Il y en a d'énormes, dans le petit article sur cette -chose électrique, le «Réformateur des obèses...» Revoyez donc ça... -Vous serez gentil. - -Bersier déclara: - ---Je suis gentil. Je me charge du «Réformateur»... Et le prêche de -mademoiselle Bon?... Vous faites passer ça?... Flory a envoyé d'Orange -le compte rendu de _Polyxène_: il paraît que c'était crevant... Tout -sera prêt pour samedi, quand Foucart nous arrivera de Trouville... Vous -n'écoutez pas!... Vous avez quelque chose: du chagrin ou du bobo?... -Vous êtes pâle... - ---Mais non, Bersier. Vous êtes agaçant. Je n'ai rien du tout. - -Elle descendit l'escalier et remonta pour dire au groom: - ---Si des gens viennent pour me voir, dites que je ne reçois pas, qu'il -faut m'écrire ici,--et ne donnez mon adresse à personne. - -Puis elle redescendit et s'en alla prendre le Métro, à la place du -Palais-Royal. - - - - -XXXIV - - -Chemin faisant, Josanne se vit dans la glace d'une boutique. Bersier -avait raison: elle était pâle... Noël remarquerait sa pâleur. Il lui -demanderait tout de suite: - -«Qu'as-tu?» - -Que répondrait-elle?... La vérité était bien difficile à dire et bien -dangereuse, si peu de temps après la pénible soirée du Bois!... Noël -verrait dans le petit Claude un danger permanent, toujours accru, pour -le repos de Josanne et pour le sien; il verrait, derrière l'enfant, le -père de l'enfant... - -Mentir? - -Josanne avait juré de ne pas mentir à Noël «fût-ce pour lui épargner -une peine». Il avait fait de la sincérité absolue, intransigeante, la -condition essentielle de leur amour. Le plus petit mensonge commis, -sciemment, empoisonnerait les sources mêmes de cet amour. Et, dans le -cas présent, taire la visite de Maurice n'était-ce pas commettre un -très grave mensonge? - -«Noël ne me le pardonnerait pas, ce mensonge! se disait la pauvre -Josanne. Il s'indignerait en pensant que j'ai voulu lui épargner -un souci. Il n'est pas faible: il est capable d'entendre la vérité -douloureuse... Mais il n'est pas un philosophe indulgent. Il n'a pas pu -aimer mon fils... Il le tolère seulement... Puis-je hésiter entre un -scrupule de loyauté--qui me fut imposé, après tout!--et le cher intérêt -de Claude, l'intérêt de notre bonheur à tous trois?... Je ne ferai rien -de mal. J'écarterai Maurice de mon chemin, et Noël ne saura jamais que -j'ai failli revoir cet homme... - -Elle descendit à la station de Saint-Paul, sans avoir pris aucune -décision. - -Dehors, le jour déclinait, pluvieux et doux, imprégnant de poésie -automnale le dôme violet de l'église Saint-Paul, les arbres roux du -petit refuge, les bâtisses un peu de guingois, peintes d'ocre ou de lie -de vin, bariolées d'enseignes jusqu'à leurs vieux toits de tuiles. Les -lanternes des hôtels rougeoyaient. Des boutiques s'éclairaient d'une -vive lumière jaune, et, à la devanture d'un bazar, quelques mètres de -calicot déployé faisaient une raie d'un blanc cru, dans le crépuscule. - -Sous sa marquise de verre, la porte de la station simulait une gueule -ouverte et phosphorescente qui vomissait, à intervalles réguliers, le -triste flot gris de la foule ouvrière. Josanne, poussée par ce flot, ne -se décidait pas à traverser la rue. Elle regardait un banc, près du -kiosque... Un soir de la semaine précédente, Noël l'avait attendue là. - -Elle pensait à lui avec amour et avec crainte. Sa volonté oscillante -était comme un poids suspendu en elle, dont elle ressentait tous -les chocs... Oui?... Non?... Pourtant, elle n'était pas lâche. Elle -avait couru un grand risque et connu de pires angoisses, le soir du -terrible aveu... Mais alors elle évoquait un fantôme. C'était un homme, -maintenant, qui menaçait de rentrer dans sa vie, qui rentrait déjà dans -sa pensée... - -Non?... Oui?... Elle se décida tout à coup: «Eh bien, non!...» Et, -d'un pas lent, la tête un peu courbée, le cœur étreint de remords et -d'appréhension superstitieuse, elle arriva enfin chez Noël. - -Lui-même ouvrit la porte. Il était seul, ayant congédié son domestique. -Les meubles avaient des housses, les tableaux et les miroirs étaient -voilés, les parquets nus, les rideaux tirés sur les fenêtres. -L'appartement sonore et sombre s'emplissait de silence et de soir. - -Dans la chambre jaune, le beau reflet des stores s'éteignait. Noël ne -voulut pas allumer la lampe. - ---Comme tu viens tard! dit-il. Je ne veux pas te gronder... C'est une -soirée d'adieu... Il faut qu'elle soit douce, sinon joyeuse... Mais -qu'as-tu? - ---Rien... - ---Tu es triste? - ---Je suis triste parce que tu t'en vas... - ---Veux-tu que je reste? - ---Quelle idée!... Tu as prévenu ton père. - ---Tu n'as qu'à dire: «Reste!» Je resterai... Toi d'abord! - ---Cher Noël! tu me sacrifierais tout, tes affaires, tes plaisirs, -tes amis et tes parents!... Mais je n'ai pas de sots caprices... Tu -partiras ce soir, mon amour... Seulement, avant de partir, aime-moi -beaucoup, plus que d'habitude! J'ai du chagrin... - -Il la prit dans ses bras, doucement: - ---Moi aussi, j'ai du chagrin... - -Dans la cour, le vitrage d'un atelier projeta une lueur électrique, une -papillotante lueur mauve qui toucha le plafond de la chambre, un angle -du mur, le miroir sur la console... Les boules de cuivre, au pied du -lit, scintillèrent. Noël et Josanne devinaient leurs formes confuses, -leurs visages rapprochés. - -Ils s'étaient bien aimés, dans l'atmosphère d'or de cette chambre, -chaude comme le soleil et le désir, retirée, secrète, voluptueuse, -pareille à une lampe allumée, pareille à un foyer brûlant et qui -semblait aux amants le cœur même de la vieille maison,--le cœur du -monde. - -Maintenant, ils ne la reconnaissaient plus, leur chambre d'amour, -changée par la nuit, par la saison, par la lueur insolite et fausse. - -Noël eut la sensation soudaine du temps écoulé--deux mois!--de -septembre qui venait, qui allait modifier les nuances du ciel, et les -couleurs des jardins, et les choses, et les âmes touchées par l'automne. - -Il sentit qu'une période de sa vie--la plus troublée, la plus -ardente--finissait là, dans cette chambre, avec le dernier soir d'août. - ---Chérie, dit-il, ne sais-tu pas que notre bel été d'amour s'effeuille -entre nos mains, comme une rose qui nous aurait donné tous ses parfums -et que nous ne respirerons jamais plus?... N'as-tu pas un regret pour -lui?... Quand je reviendrai de Lusignan, les jours seront plus courts, -les soirées plus froides: nous n'irons plus au Bois, Josanne!... Et -ce sera bientôt le temps des causeries au coin du feu... Alors nous -travaillerons ensemble... Tu liras, par-dessus mon épaule, les choses -très ennuyeuses que j'écrirai... Tu me conseilleras, quelquefois... Et -ce sera très doux... Puis un autre printemps fleurira; puis un autre -été... Mais nous ne revivrons plus les jours de Chevreuse... - -Tendre, plus tendre que de coutume, il baisait les cheveux de Josanne, -et l'entraînait vers le lit profond. - ---Josanne, c'est l'été encore, ce soir... - -Elle résistait un peu à son étreinte, et lui rendait languissamment ses -baisers. Il demanda: - ---Qu'as-tu donc?... Je t'ennuie?... Tu es fatiguée?... Je ne t'ai -jamais vue ainsi... - ---Oh! mon Noël... - -Elle pleurait, cramponnée à son amant, comme pour chercher en lui un -refuge. - ---Écoute... Je ne voulais pas te le dire... mais, dès que tu m'as tenue -contre ton cœur, j'ai senti que je ne pourrais rien te cacher... J'ai -trop bien pris l'habitude des confidences: le moindre secret m'étouffe! -Oh!... mon ami chéri, si tu savais!... - ---Quoi donc?... - ---Je ne voulais pas te le dire... J'avais peur de toi... à cause du -petit... Je me rappelais notre discussion de l'autre soir... Et je -pensais que c'était mon droit, et même mon devoir, de ne pas accroître -ton inquiétude... de ne pas t'aigrir contre Claude... - ---Mais qu'y a-t-il, enfin? Explique-toi! s'écria Noël. Qu'est-ce que tu -voulais me cacher? - ---Eh bien... Il est venu... - ---Qui? - ---Maurice Nattier. - -Elle avait jeté ce nom, sans réfléchir, parce qu'elle l'avait au bord -des lèvres. Noël répéta: - ---Maurice Nat... - -Et soudain, il comprit. - ---C'est... c'est _lui_?... - -Josanne soupira un «oui» vague... Noël s'était redressé. Accrochée à -lui, elle cessa de gémir et de pleurer, mais il sentait la pression -convulsive des bras noués autour de lui, la tiédeur du visage en larmes -qui s'écrasait contre son cou. D'un geste, il brisa l'étreinte. - ---Tu l'as reçu? - -Ils étaient assis au bord du lit, côte à côte, dans les demi-ténèbres. -La figure de Noël apparaissait, sous le reflet mauve et papillotant, -figure livide, que Josanne reconnaissait... Un autre soir, après la -terrible confession, elle avait vu ce masque d'angoisse, ces yeux fixes -et indignés, ces lèvres pâles... Elle cria: - ---Non!... non!... je ne l'ai pas reçu; je ne le recevrai pas... Il -est venu au journal, hier, en mon absence... J'ai trouvé sa carte, -aujourd'hui... Voilà tout, absolument tout, je te le jure... Tu me -crois, mon amour, dis, tu me crois? - ---Il est venu... Vraiment, il a de l'audace!... Et pourquoi?... Que te -voulait-il? - ---Je ne sais!... - ---N'as-tu pas une idée!... Parle!... Voyons!... - ---Aucune idée... Je ne sais pas... - -Les traits contractés de Noël se détendirent. - ---Tu es bien décidée à ne pas le recevoir?... Tu as donné des -ordres?... Oui... Je suppose que tu n'as rien à dire à ce monsieur, et -rien à entendre de lui... - ---Rien... Sois tranquille, Noël! - ---Tu vois que je suis tranquille... Je ne m'emporte pas. Je cause avec -toi, posément... Tu ne diras pas, cette fois, que je te fais regretter -ta sincérité... Ni toi, ni moi n'avons rien à craindre. Nous sommes -sûrs l'un de l'autre. - -Il était calme, parce qu'il voulait être calme, mais il y avait dans sa -voix des notes altérées... Il reprit: - ---Pourquoi ne m'as-tu pas raconté, tout de suite, cet incident dont -tu n'es pas responsable?... Et ces larmes, cette frayeur!... Tu m'as -épouvanté... C'était si simple de me dire, en arrivant... - ---Si simple?... Mon pauvre Noël!... Rappelle-toi les scènes que tu m'as -faites chaque fois que j'ai eu l'air de me souvenir... Rappelle-toi -notre conversation d'Armenonville... La plus légère allusion au passé -te rend fou!... Oui, j'avais peur de toi, très peur! - ---Toi, tu avais peur de moi, toi, Josanne! s'écria Noël. Est-ce -possible?... Tu ne parles pas sérieusement... - ---Très sérieusement. - ---Josanne! mon aimée!...--il ne songeait plus à Maurice,--Josanne, -t'aurai-je donc tant chérie, aurai-je dominé... pas toujours, mais -souvent, très souvent... mes impulsions violentes et mauvaises, pour -t'entendre me dire, à une heure grave, que tu as peur de moi!... -Si j'ai eu, quelquefois, des mots et des pensées plus absurdes -qu'offensants, si la passion a fait de moi un pauvre fou, ah! j'en -suis puni, cruellement puni... Tu avais peur!... Eh! de quoi? mon -Dieu!... Suis-je capable de te soupçonner, de t'accuser, parce qu'un -homme, chassé de ta vie, rôde autour de toi!... J'ai le devoir de te -protéger, et le plus ardent désir de te rendre heureuse... Comme tu me -méconnais!... - ---Je ne méconnais pas tes intentions, Noël... Mais tu n'es pas maître -de tes pensées... Je t'ai vu, quelquefois, pour un mot que je disais, -ou que je refusais de dire, je t'ai vu blêmir et trembler de rage... -Je t'ai vu pleurer de désespoir entre mes bras... Et, ce soir, j'ai eu -peur de ta colère irraisonnée, peur de ton chagrin... J'ai eu peur, -surtout... pour l'enfant. - ---L'enfant!... Tu avais peur que je ne haïsse l'enfant!... Oui... je -comprends... Eh bien... - -Il se tourna vers Josanne, lui prit les mains. - ---Eh bien, je répondrai à ta sincérité par une sincérité égale, et je -t'encouragerai à la confiance en me désarmant moi-même, en m'humiliant -devant toi... Écoute... L'autre soir, dans le Bois, j'ai eu un -mouvement affreux, une ivresse de haine... Tu ne l'as pas su... Car tu -m'aurais quitté, sur-le-champ, avec horreur... J'ai exécré ton fils, -j'ai souhaité qu'il ne fût plus entre nous... - ---Noël!... Toi!... tu as souhaité!... - ---Oh! je n'ai pas formulé le souhait... je ne me suis pas complu à -cette idée qui te révolte, qui m'a révolté aussi, tout de suite... J'ai -eu honte!... J'ai réagi... Je ne suis pas méchant, tu le sais bien!... -Et, depuis, je me suis juré d'être le meilleur ami de Claude, de le -considérer, dès à présent, comme mon fils, de l'élever avec soin... et -peut-être... avec tendresse... J'ai formé des projets pour lui, que -tu connaîtras... Je voulais t'en parler ce soir-même... Josanne, me -crois-tu, me pardonnes-tu?... - ---De tout mon cœur... Et pourtant!... - -Elle frémissait. - ---Quelle maladie effroyable, la jalousie!... Toi, un homme si droit, -si généreux, tu as presque souhaité qu'un pauvre petit enfant... mon -enfant... Oh!... - ---Ne m'accable pas, Josanne!... J'ai beaucoup souffert. C'est mon -excuse. - ---Et moi qui t'avais vu souffrir, je craignais de provoquer, ce soir, -une nouvelle crise... Mais, sous tes lèvres, mon chéri, la confidence -est montée à mes lèvres... Il faut que tout nous soit commun, joie et -douleur... Noël! - -Elle le tenait embrassé, et il voyait luire ses prunelles humides. - ---Noël, je me mets, avec mon enfant, sous ta protection. J'en appelle -à ta générosité contre ta jalousie... Je te confie mon petit Claude. -Jusqu'ici, tu l'as toléré seulement... Mais je crois, je sais qu'un -jour, bientôt, tu l'aimeras! Lui, déjà, il t'aime... Il ne connaîtra -que toi; il ne chérira que toi; il recevra de toi seul l'éducation, les -idées, qui constituent la paternité véritable. Il sera le fils de ton -esprit et de ton cœur, si tu veux... C'est un enfant; il n'a pas de -passé; il n'a pas de mémoire. Sa petite âme est toute blanche... - ---Va! Josanne! j'ai chassé le mauvais démon... Et je prends Claude, -puisque tu me le donnes... Apaisons-nous!... Cette scène m'a brisé... -Mon Dieu! que tout cela est triste, horriblement triste!... Cette -chambre a un air lugubre... Sortons... Nous irons dîner au Bois, -veux-tu?... Ah! notre dernière soirée!... - - - - -XXXV - - -Ils sortirent. C'était la nuit, la pluie impalpable et pénétrante. - ---Tu veux aller au Bois? dit Josanne. Si tard, et par ce vilain -temps!... Moi, je n'y tiens guère... Dînons n'importe où, près d'ici. - -Place de la Bastille, ils entrèrent dans un restaurant. Il y avait, au -premier étage, une petite salle où des commerçants du quartier dînaient -en causant de leurs affaires. Il y avait aussi l'inévitable vieux -monsieur qui lit _le Temps_. Celui-là, derrière la muraille de papier -qui le séparait du monde, examina sévèrement Noël et Josanne,--elle -surtout... - -Cette curiosité agaçait Josanne. Comme elle était assise près d'une -fenêtre, elle soulevait parfois le rideau, jetait dehors un coup d'œil -distrait. Noël lui demandait: - ---Tu n'as pas faim? - ---Non, pas du tout. - -Il essayait de la divertir un peu. Il lui parlait de Lusignan où -bientôt--l'an prochain--ils iraient ensemble. Josanne aimerait la -vieille cité de Mélusine, l'église verte de mousse, les belles -charmilles de la promenade, et cette vallée où, parmi les noyers et -les trembles, une rivière charmante s'enroule comme une couleuvre -d'argent... - ---Tu seras là-bas demain matin... - ---Si tu me laisses partir, oui... - ---Hélas! - -Elle détournait encore la tête. Par l'écartement du rideau, elle -apercevait la grande place, dans le bleu du soir tombé, un bleu -intense et pourtant fondu, mouillé de bruine, un bleu que les lumières -électriques rendaient artificiel et théâtral. Et dans tout ce bleu qui -baignait la gare de Vincennes, les masses compactes des maisons, la -sombre trouée du faubourg, les arbres éclairés par dessous,--dans tout -ce bleu, la colonne seule était noire et portait plus haut que toute -lumière son Génie éteint. - -Autour d'elle, en bas, des feux blancs, des feux verts, des feux -rouges, irradiaient leurs halos fixes ou mouvants dans le bleuissement -crépusculaire qui, de minute en minute, s'assombrissait. Des bruits -rauques, des sifflets perçaient le vaste bruit continu de la foule. - -Que de gens! Ils venaient, ils venaient, employés, ouvriers, hommes -et femmes, en vêtements de travail; ils venaient par groupes, par -files, de tous les coins de Paris, vers cette place où commence le vrai -Paris populaire, celui des émeutes et des révolutions. Là, ils se -divisaient, mais les plus grosses bandes remontaient par le faubourg -Saint-Antoine ou la rue de la Roquette. Et Josanne, rêvant à des -phrases de Michelet et de Hugo, regardait le vieux pavé, arraché tant -de fois pour les barricades. - -Elle se rappela un autre quartier, moins bruyant et plus misérable, où, -naguère, elle vivait parmi les femmes du peuple... Elle revit la rue -Tournefort et le bas de la rue Lhomond, que hante le fantôme du père -Goriot; la rue Mouffetard, qui sent le chou, le poisson et l'absinthe, -quand, la nuit venue, flambent les zincs des «assommoirs»... Elle revit -la petite lucarne de Jean Grave, qu'elle regardait en passant, et la -vieille église janséniste où le diacre Pâris repose sous une dalle... -Elle revit la marchande de pommes de terres, toujours enceinte, et la -crémière blonde, et la boutique du boucher... Elle se revit elle-même, -frissonnante sous sa mince jaquette, le bras tiraillé par le filet à -provisions, le cœur opprimé par l'éternel, le vulgaire, l'ignoble, le -tragique souci d'argent... Et elle eut envie de pleurer sur la Josanne -de ce temps-là, qui était pauvre, et pas aimée... - -Elle la retrouvait,--la Josanne de ce temps-là,--dans les femmes -qui passaient sous la fenêtre, ouvrières pâlottes, en cheveux, -institutrices et employées aux robes noires, aux petits cols -blancs, au «canotier» correct et simple,--les travailleuses... -Elle s'attendrissait sur ces jeunes vies féminines, si mornes, si -vaillantes, où l'amour luit parfois comme un éclair... Et, songeant à -Noël qui avait transformé son existence, elle se disait: - ---Comme je devrais être heureuse!... - -Le coude sur la table, le menton sur la main, d'une voix lente, elle se -mit à penser tout haut: - ---Ces gens, ces gens qui passent... ils sont tous pauvres, quelques-uns -sont très pauvres... ils traînent le pas; ils courbent la tête -et serrent les épaules en marchant... Ils ont travaillé toute la -journée... Ils sont bien las... Et chacun porte son fardeau: misère, -maladie, solitude... Que diraient ceux-là, si nous osions nous plaindre -devant eux?... Ah! Noël, que de larmes inutiles nous avons versées! que -de chagrins insensés nous nous sommes créés, parfois!... Nous sommes -jeunes, robustes, intelligents, nous avons le bien-être... nous nous -aimons... et j'ai souffert, et tu souffres!... Nous sommes coupables! -nous sommes fous! - ---Comme tu es amère, Josanne! fit Noël, tristement. Il y a un reproche -dans tes paroles... Tu te dis que si j'avais été plus sage, plus -patient, plus résigné, moins âpre à te conquérir, nous aurions connu, -plus tôt, le bonheur... - ---Peut-être. - ---Non, non, ne crois pas cela!... Je t'ai mal aimée, quelquefois, -mais j'ai eu, toujours, la volonté de t'aimer mieux, de t'aimer plus -et, encore plus, d'élever notre amour au-dessus de l'égoïsme, de la -vanité, de la mesquinerie. Et mon «idéal» n'est pas contradictoire -avec le sentiment que j'ai, que tu as, de la dignité et de la liberté -de la femme... Je ne prétends pas t'asservir et te diminuer... au -contraire... puisque je t'associe à toutes mes pensées, à toutes mes -actions, ma chère «rebelle»! - ---Rebelle?... Oh! pas contre toi, Noël, tu le sais bien... Ne me donne -plus ce nom de «rebelle»... Je me suis révoltée, contre les injustices -morales et matérielles, dont j'ai souffert, comme tant de femmes, et -non pas contre l'amour... Moi aussi, j'avais un «idéal»... - -Elle mit la main devant ses yeux. Des larmes filtraient entre ses -doigts pâles et sans bagues,--ces doigts légers, industrieux, -caressants, que Noël aimait. - ---Josanne! - ---Ah! Noël, je pense à ma vie, à ma triste vie!... Toutes les -amertumes d'autrefois me remontent à l'âme!... Qu'est-ce que je -suis maintenant?... Une femme marquée par la douleur, qu'il t'a -fallu conquérir sur le passé et dont les baisers mêmes te laissent -mélancolique!... Entre toi et moi, entre le bonheur et nous, il y a dix -ans de ma vie, mon enfant, et ce fantôme que tu évoques malgré toi!... -Oh! pourquoi es-tu venu si tard? Pourquoi n'ai-je pas pu t'attendre?... -Pourquoi d'autres m'ont-ils prise?... Et je ne voulais pas renier -l'ancien amour, renier le passé! Je m'attachais à cette idée que ce que -j'avais fait, j'avais le droit de le faire!... Mais je hais, je maudis, -je renie tout ce qui m'a fait différente de toi, tout ce qui a arrêté -mon élan vers toi, tout ce qui n'est pas toi... - -Noël, la gorge serrée par l'émotion, écoutait Josanne... Et il se -rappelait un temps où cette orgueilleuse répondait à la douleur de son -amant par des justifications, où elle s'étonnait, où elle s'indignait -presque qu'il lui demandât de «renier le passé». Elle invoquait, alors, -contre Noël la justice et la logique, et cette raison que le cœur -ignore. Et c'était la même femme qui détestait, maintenant, d'une âme -sincère, ce passé où Noël n'était pas. - -Il éprouva une grande joie, une pitié plus grande. Il voulut défendre -Josanne contre elle-même, lui dire son estime pour elle, et son -respect... Mais, quand il voulut parler, les mots lui manquèrent: ses -yeux se remplirent de larmes. - -Il contemplait Josanne: elle était moins fraîche et moins jeune que -les autres jours; son visage gardait des traces de fatigue et n'avait -plus d'autre beauté que l'expression admirable du regard. Mais Noël -ne se demanda pas s'il eût aimé la Josanne de dix-huit ans. Il aima -celle qui était devant lui, la vraie Josanne, la sienne, telle que la -vie l'avait faite. Il aima les yeux qui avaient pleuré, les lèvres qui -avaient gémi, les mains qui avaient travaillé, le cœur qui avait eu des -victoires et des défaites, et qui s'était formé, lentement, pour le -plus grand amour, dans l'erreur et dans la souffrance. - -Il lui sembla que son âme s'élevait au-dessus de l'orgueil et de la -violence, jusqu'à la sérénité d'un sentiment éternel... Il lui sembla -qu'il commençait seulement d'aimer Josanne. - ---Laisse le passé, ma chérie... S'il n'existe plus pour toi, il -n'existe plus pour moi. Tu as exorcisé le fantôme... N'en parlons plus -et n'y pensons plus. Vivons notre vie... - -Étonnée, Josanne le regarda... - ---Viens! mon amour!... dit-il. Tout le monde est parti... L'heure -avance. - -Elle se leva, tira sa voilette jusqu'à son cou et rassembla les pans -de son écharpe. Ils sortirent. Dehors, la pluie redoublait. L'eau -giclait sous les pieds de Josanne, alourdissait le bas de sa robe. Noël -essayait vainement de protéger son amie. Il cherchait un fiacre et n'en -trouvait pas. - ---Mon Dieu! dit-elle tout à coup, déjà dix heures!... C'est horrible de -nous quitter comme ça! - ---Nous quitter?... Crois-tu que je puisse te quitter ce soir?... Je -ferai arrêter la voiture à un bureau de télégraphe, et je te ramènerai -chez moi, chez nous... Donne-moi le bras, chérie, appuie-toi bien... - -Josanne mit sa tête contre l'épaule de Noël, et tout bas, et -passionnément, comme pour elle-même, elle murmura: - ---Mon bien-aimé... - - -Ils retrouvèrent la chambre telle qu'ils l'avaient laissée, dans le -désordre du départ. Le reflet électrique palpitait au plafond, les -cuivres du lit brillaient dans l'ombre. - -La bougie éteinte, Noël prit Josanne dans ses bras pour la réchauffer. -Une émotion ineffable faisait hésiter son désir. Entre les lourds -rideaux tirés, le reflet glissait encore, tendait un fil de clarté -mouvante. Et Noël devinait les cheveux épandus de Josanne, ses yeux -clos, sa bouche entr'ouverte, tout ce pâle visage où l'extase amoureuse -mettait la sérénité de la mort. - -On entendait la pluie sur les carreaux, le roulement lointain d'un -fiacre, le rythme d'une machine à travers les murs. Soudain, bruits et -lueur s'évanouirent. La pluie même avait cessé. La chambre fut muette -et noire comme un tombeau et les amants, sentant la nuit les saisir, se -pressèrent l'un contre l'autre. Josanne, liée à Noël, devint tout à -coup brûlante et l'embrasa tout entier... - -Il leur sembla que toute vie avait disparu du monde, que le jour ennemi -ne viendrait jamais et que, le vœu de Tristan et d'Iseult s'étant -accompli pour eux, ils étaient seuls, éternellement, dans les ténèbres -nuptiales. Et sans mémoire, sans pensée, emportés au courant du fleuve -obscur, ils sentaient mourir en eux-mêmes tout ce qui n'était pas -l'amour. - - - - -XXXVI - - -Maurice Nattier ne revint pas au _Monde féminin_. Les deux amants -ne reparlèrent jamais de lui, et sentirent vraiment qu'ils avaient -«exorcisé le fantôme». - -Noël passa quelques jours à Lusignan; puis mademoiselle Miracle ramena -le petit Claude. Et, pendant des semaines et des mois, ce fut le -bonheur, sans incidents, sans orages; ce fut la douce vie à l'unisson. -Noël travaillait, tantôt chez lui, tantôt chez Josanne; elle-même -rédigea plus d'un article sur le grand bureau d'acajou marqueté, où -traînaient toujours des cigarettes. Le soir, dans le petit salon vert, -ils faisaient des projets, goûtant par avance l'entière intimité -future, et Claude, en chemise de nuit, allait des bras de Josanne aux -bras de Noël. - -Vers la fin de décembre, une dame se présenta au _Monde féminin_ et, -forte de ses privilèges d'abonnée, demanda «madame Josanne» pour -un renseignement... Josanne ne put refuser de la recevoir, dans le -vestibule, parmi les gens affairés, les battements de portes et les -sonneries téléphoniques. C'était madame Grancher. - -Le temps n'est plus où la petite bourgeoisie et même la grande -affectaient un peu de mépris et beaucoup de méfiance pour les -«auteurs», et surtout pour les auteurs femmes. Depuis que des gens de -lettres ont fait fortune, la littérature est honorée comme un «bon -métier, qui rapporte». Et madame Grancher, ayant lu des articles de -Josanne, ressentait quelque petite fierté de connaître «un auteur», et -elle racontait avec plaisir qu'elle avait rendu de grands services, -naguère, à cette pauvre madame Valentin,--une femme supérieure, dont -elle annonçait toujours la visite, et qui n'arrivait jamais. - -Josanne démêla, dans les discours et les invitations flatteuses de -la dame, ce «snobisme» naïf, et ce forcené désir d'exhibition. Elle -s'excusa poliment et froidement. Alors madame Grancher fut prise d'un -vif amour pour le petit Claude et souhaita qu'il vînt goûter chez elle, -avec ses petits-fils. Josanne refusa encore. - -Dans le courant de janvier, madame Grancher fit une seconde démarche: -cette fois, elle voulait absolument inviter Josanne à un dîner intime, -avec sa fille, les Malivois et quelques amis. Madame Valentin ne -serait-elle pas contente de revoir son ancienne élève, et l'ancien -patron de son mari, et de reparler du temps passé?... Non, madame -Valentin ne tenait guère à reparler du temps passé... Elle répéta -qu'elle n'allait nulle part, surtout en ce moment où la santé de son -fils lui donnait quelques inquiétudes. - ---Il est malade, le mignon? - ---Je crains pour lui la rougeole, ou la grippe... - -Madame Grancher envoya le lendemain un sac de bonbons, à l'adresse -particulière de Claude. - ---Elle m'ennuie, la mère Grancher! dit Josanne à Noël. C'est un affreux -crampon... Je ne sais comment me débarrasser d'elle. - ---Refuse de la recevoir. - ---Elle brandira sa bande d'abonnement et me poursuivra jusque chez -Foucart. Et, au _Monde féminin_, l'«abonnée» est un personnage qu'il ne -faut jamais rebuter... J'écrirai un mot à madame Grancher, et je lui -ferai comprendre qu'il m'est impossible d'entretenir des relations et -des correspondances de politesse. Si elle est vexée, tant pis, ou tant -mieux! - -Quelques jours passèrent. Il ne fut plus question de madame Grancher. - -Un soir, un théâtre «à côté» donnait la répétition générale de -_l'Ineffaçable_, pièce en deux actes, par M. Alphonse Popinel. Le -rideau tombait sur le dénouement tragique d'une assez banale aventure: -un mari, victime de la jalousie rétrospective, une épouse, victime de -ses remords et de ses souvenirs, ayant reconnu l'impossibilité de vivre -ensemble, s'étaient résolus à mourir poétiquement... Les jacinthes et -les tubéreuses aux forts parfums avaient remplacé, dans la chambre -conjugale, le réchaud des petites ouvrières ou le Choubersky des -petits employés. Avant de monter sur le lit funéraire, les deux époux -avaient déclaré que «le pardon n'est pas l'oubli», que «la force -du passé est invincible», et qu'une femme demeure attachée, dans le -secret de son cœur et de ses sens, au premier homme qui la posséda. Ces -aphorismes peu nouveaux avaient tiré des larmes aux spectatrices, et -même aux jeunes personnes qui embellissent les répétitions générales -et dont «tout Paris» peut compter les amants... Les possesseurs -actuels de ces dames avaient fait la grimace; mais les hommes mariés -ne dissimulaient pas un léger sourire de satisfaction,--chacun étant -«le premier» pour sa femme, ou croyant l'être. On trouvait bien que -les suicidés apportaient quelque exagération dans leur désespoir, mais -ne montraient-ils point, par cela même, la puissance jalouse de leur -passion et l'exquise délicatesse de leurs âmes? - -Noël quitta son fauteuil. Il connaissait toutes les figures notoires -des répétitions générales, critiques, journalistes, gens de lettres et -gens de théâtre, et ceux que l'on voit partout, dont personne ne sait -les noms, amis des amis de l'auteur, cousins des ouvreuses ou neveux -des machinistes... Ce soir-là, la comédie de l'entr'acte ne l'amusait -guère, guère plus que les deux actes qu'il avait dû entendre par -courtoisie, car c'était un de ses camarades de lycée--un bien honnête -garçon!--qui avait perpétré _l'Ineffaçable_... - -Noël serra quelques mains tendues, salua madame Foucart assise dans une -avant-scène, esquiva un raseur, et, traversant les couloirs, heurta -Flory qui passait. - ---Vous excusez pas! dit la petite femme, qui sauta presque de plaisir. -Je vous tiens, je ne vous lâche pas!... Venez dans ma loge!... Il y a -Bichon, il y a Manette, mon amie Manette de _la Haute Mode_!... Elle -pleure tout le temps, et, nous, on se tord!... Venez donc, sauvage! - -Blanche, blonde, décolletée jusqu'à la ceinture dans sa robe noire -pailletée, Flory caressait Noël de son regard bleu, avivé de malice -et de curiosité, provocant par instinct et prometteur par habitude. -Adossé au mur du couloir, le jeune homme regardait cette charmante -créature, que les gens frôlaient au passage, et coudoyaient, et -tutoyaient presque... «Bonsoir, Flory!... Ça va bien, Flory?...» Dans -la familiarité des «confrères», Flory distinguait-elle la nuance un -peu méprisante, le sans-gêne mal déguisé? Comprenait-elle que ces -«confrères» l'assimilaient aux actrices de demi-talent, aux poétesses -ratées, aux écrivassières entretenues qui encombrent les abords de la -littérature et du théâtre? Sentait-elle que la «soiriste» du _Monde -féminin_ n'était et ne serait jamais qu'une «petite femme»? - -Noël la considérait avec une indulgence apitoyée... Elle était jolie. -Sa «rosserie» n'était qu'une affectation. Il y avait peut-être, -au fond d'elle, un grain de rêve et de tendresse qui ne germerait -point et qu'elle-même ignorait... Et, comme tant d'autres femmes, -elle «roulerait», d'amant en amant, petit corps délicat et souillé; -elle deviendrait une de ces anciennes beautés, dont la chair molle -et le masque plâtreux, jusqu'à cinquante ans, jusqu'à soixante ans, -s'exhibent dans toutes les fêtes parisiennes... Elle serait la -«vieille» Flory, après avoir été la «petite» Flory... Pauvre fille! - ---Alors, vous venez? - ---Non, je ne viens pas!... Je suis obligé de partir. - ---Et la seconde pièce? - ---La première me suffit!... Qu'est-ce que vous en dites, vous, de -l'_Ineffaçable_! - ---Je dis que ce monsieur et cette dame sont un peu... poires... de se -tuer pour ça!... Mais, tout de même, il y a du vrai. - ---Vous croyez qu'une femme n'oublie jamais le premier qui... - ---Mon cher, dit gravement Flory, ça dépend du second. - -Elle remonta l'épaulette de sa robe, renfonça un mouchoir de dentelle -au creux de sa gorge abondante. - ---A la revoyure, Delysle!... Et puis grouillez-vous: v'là le patron, -l'Isidore à sa dame, qui s'amène avec le petit Bersier. Il va nous -raser, et... et... _elle_ attendra! _Elle_ ne sera pas contente!... - ---Flory, vous êtes une petite _poison_!... répondit Noël en riant. - -Elle fit un geste gracieux, le doigt sur ses lèvres, comme pour -affirmer sa discrétion, et elle s'éloigna. Son corps frétillant et -scintillant, serpent aux écailles noires, à la tête blanche et dorée, -glissa entre les groupes compacts des hommes... Tout bas, et tout haut, -les gens disaient: «C'est la petite Flory, du _Monde féminin_...» Un -grand garçon à moustache et à monocle se lança derrière elle: - ---Hep! Flory!... - -Et, près de Noël, un personnage blême, dont le col était sale et le -veston râpé, commença de raconter une anecdote scandaleuse... - ---Ah! oui, la petite Flory!... Il paraît que... - -Il parlait à l'oreille de son voisin et ses vilains yeux s'allumaient. - -Noël perçut des fragments de phrases, une épithète ignoble, et il eut -envie de gifler l'homme blême. Mais Foucart et Bersier étaient près de -lui. - ---Qu'est-ce que vous fichez ici, Delysle?... Ce n'est pas votre métier -de subir les répétitions et les premières!... - ---Je suis l'ami de l'auteur, l'ami résigné, sans rancune, qui ne débine -pas, qui a eu la lâcheté d'applaudir et qui se sauve. - ---Descendons ensemble. Nous prendrons un bock. - -Ils s'installèrent dans un coin, au café du théâtre. Foucart portait -beau, parlait fort et plastronnait, et découvrait partout des gens qui -étaient, avaient été, ou voudraient bien être de ses collaborateurs, -des gens qui se faisaient humbles devant lui, ou timides ou trop -aimables. Le petit Bersier, imberbe et rose, fier de sa belle raie -et de sa belle mèche sur le front, acquérait, par reflet, un peu de -l'importance du patron. - ---Ce bon Popinel! dit Foucart. J'aurais parié cent sous qu'il se ferait -«emboîter»... Eh bien, elle n'est pas mal sa pièce, pour un début... -Il y a des scènes adroites, des mots, une situation!... Et c'est très -bien joué... Oui, la fin est un peu bêbête, mais si habilement arrangée -qu'on ne s'en aperçoit pas tout de suite... Et vous avez vu?... ces -tirades contre la liberté de l'amour, cette apologie de la vertu, de la -pureté, la grande scène du milieu du second acte?... ça portait!... Je -vous le disais bien, Bersier, on a fait trop de comédies sur l'amour -libre, et le mariage libre, et le divorce libre!... Il y a un mouvement -de réaction qui s'esquisse... Suivez cela, Bersier! Nous pourrions -même donner une petite «machine» à propos de cette réaction, faire une -enquête auprès des personnalités littéraires... Hein? - ---Ça va! dit Bersier. Moi, j'aime beaucoup les enquêtes... Les -«enquêtés» font toute la besogne! On n'a plus qu'à transcrire... - -Noël lui demanda: - ---Est-ce que vous avez une opinion, vous? - ---Moi?... Je n'ai pas le loisir, ni le goût de philosopher... Le -féminisme, l'antiféminisme, le mariage, le divorce, l'amour, et tout! -c'est de la copie... - -Foucart se mit à rire. - ---Bravo, Bersier!... Et vous, Delysle, qu'est-ce que vous pensez? - ---De la pièce ou de la thèse? - ---De la thèse. - ---Votre éminente collaboratrice Flory a prononcé tout à l'heure des -paroles profondes. Je lui ai demandé: «Croyez-vous qu'une femme puisse -oublier jamais son premier amant?» Elle m'a répondu: «Ça dépend -du second.» Et elle venait de dire que le monsieur et la dame de -_l'Ineffaçable_ étaient tout de même un peu «poires» de se tuer pour -ça! J'ai exactement l'opinion de Flory. - ---Parce que vous n'êtes pas sentimental, dit Foucart en offrant des -cigarettes. Le public, qui est toujours sentimental, suivait Popinel! - ---Oui. Popinel exerçait et il exercera encore, pendant d'autres soirs, -la plus détestable influence sur la pire espèce de sentimentaux: -les gens d'intelligence passive et de faible volonté... Ah! les -suggestions littéraires! Le «tue-la» de Dumas fils a fait bien des -maris meurtriers, bien des jurés indulgents aux crimes passionnels... -Le double suicide de _l'Ineffaçable_ va réveiller dans certaines âmes -une jalousie somnolente et faire saigner des blessures qui guérissaient. - ---Mais Popinel a raison! dit Bersier. Est-ce qu'on peut être heureux -avec une femme qui a... - -Il se mordit les lèvres et avala la fumée de sa cigarette. Quelle -gaffe, s'il avait achevé sa phrase! car enfin, madame Foucart... Mais -Foucart ne songeait guère à son épouse légitime. Il pensait à une jolie -brune qu'il avait installée, tout récemment, rue Gustave-Flaubert. Il -n'était pas «le premier» et il souffrait un peu de ne pas l'être. - ---Ah! oui! dit-il en effilant sa belle moustache, c'est dur de savoir -que... avant soi... un autre... un mufle, naturellement! a eu... a -été... Quand on «gobe» une maîtresse... ce qui s'appelle «gober», quand -on est pris, jusqu'à la moelle, eh bien! ce souvenir de l'_autre_, ça -vous fait un rude pinçon au cœur. - -Noël murmura: - ---Oui, c'est abominable! - -Le petit Bersier pensa que Josanne était veuve, que Noël était très -amoureux et que le patron manquait de tact. Et, d'un air indifférent: - ---Bah! dit-il, ne vous montez pas l'imagination. On fait beaucoup de -fla-fla pour une chose bien simple, et sans importance... Une jolie -maîtresse a toujours son prix, et vous connaissez le proverbe italien: -«_Bocca baciata_... Bouche baisée ne perd pas sa fraîcheur...» Je sais -bien que ma petite amie a eu des amants avant moi, et ce que je m'en -contrefiche! Je n'ai pas l'intention de l'épouser, ma petite amie, et -ça m'aurait gêné, là, en conscience, si je lui avais pris son capital. - -Foucart s'écria: - ---Bersier, vous n'avez pas connu l'amour, mon petit!... N'est-ce pas, -Delysle, ça se voit que ce gosse n'a pas connu l'amour?... Attendez -la quarantaine, mon petit Bersier! Vous verrez ce qu'on devient quand -une femme, pas plus jolie ou pas meilleure que beaucoup d'autres, vous -tient sans qu'on sache comment ni pourquoi, par la couleur de ses -cheveux et par l'odeur de sa peau! Vous verrez si on ne grince pas des -dents, de rage, à penser qu'un autre l'a eue... Et il n'y a pas de -remède à cette maladie-là, car je ne considère pas le suicide comme un -remède... Le suicide c'est un dénouement. - ---Il n'y a pas de remède, dit Noël, quand on aime d'un amour seulement -physique. Il faut rompre tout net ou attendre que le temps ait usé -le désir... Mais quand on aime avec le cœur, il faut engager la -bataille, se faire aimer plus que l'autre, si l'on peut! s'imposer à -la pensée constante, au désir constant de la femme, et qu'elle vous -sente toujours là, même absent, toujours là, dans son esprit, dans sa -chair... Et puis, un jour,--après bien des jours,--on s'aperçoit qu'on -est seul en elle... On est devenu son passé, son présent, son avenir... -Et, parce qu'elle a oublié, on oublie!... - ---Euh! dit Foucart, est-on jamais sûr qu'elle a oublié?... Il -faudrait la revoir en face de l'ancien amant!... Moi, je ne serais pas -tranquille, tant que le monsieur ne serait pas mort... Et puis, pour -s'imposer à une maîtresse, comme vous dites, il faut être très fort et -très malin? Ça n'est pas à la portée de tout le monde... Qu'est-ce que -vous griffonnez là, Bersier? - ---La première réponse à notre enquête... L'opinion de Noël Delysle, -l'éminent auteur de _la Travailleuse_. - ---Ah! personne ne fera jamais, sur Noël Delysle et _la Travailleuse_, -un article plus gentil que celui de Josanne Valentin... Hé! Delysle! -vous n'avez pas à vous plaindre! On vous gâte, chez nous!... Et quelle -heureuse idée j'avais eue de choisir ma plus aimable collaboratrice -pour présenter votre livre à mes abonnés!... A propos de Josanne -Valentin, savez-vous comment va son petit garçon? - ---Assez bien... Madame Valentin reprendra son service la semaine -prochaine. - ---Elle nous a bien manqué depuis dix jours! Ma femme n'était pas -très contente; mais, moi, je suis un père pour mes gentilles -collaboratrices... J'ai dit à Josanne Valentin: «Soignez votre gosse, -ma chère amie... Prenez six jours, prenez huit jours...» Elle en a pris -dix. Je ne lui en fais pas un reproche, mais elle nous manque... C'est -ennuyeux. - -Bersier, ayant fini d'écrire, mit son carnet dans sa poche. - ---Je remonte auprès de ces dames. Bonsoir, monsieur Delysle!... A tout -à l'heure, monsieur Foucart! - -Noël, seul avec Foucart, hésita un instant, puis, avec un demi-sourire -et une lumière dans les yeux, simplement, gaiement, il dit: - ---Madame Valentin vous manquera bien davantage, dans deux ou trois -mois, mon cher ami. Je dois vous prévenir... - ---Comment! s'écria Foucart, elle nous lâcherait!... - ---Hélas! oui!... Et à cause de moi... Nous nous marions... - ---Vous l'épousez!... Ah bien!... Ah! par exemple!... Ce n'est pas -gentil pour nous, ce que vous faites là, mais je vous félicite, mon -cher, je vous félicite... Madame Valentin est charmante... - -Il disait maintenant: «madame Valentin.» - ---Nous la regretterons beaucoup!... Oui, charmante et fine, et -intelligente, et courageuse... une brave petite, quoi!... Je ne suis -pas étonné que vous l'aimiez... - -Noël pensa: - -«Mais tu es étonné que je l'épouse!...» - -Il reprit: - ---Je lui transmettrai, ce soir même, vos félicitations, et elle y sera -fort sensible... Il est onze heures à peine. Je ne veux pas rentrer -chez moi sans avoir pris des nouvelles de Claude... Mademoiselle Bon -est auprès de madame Valentin. - ---Alors, je ne vous retiens pas, mon cher Delysle. Bonsoir... Et dites -à madame Valentin qu'elle prenne trois jours, quatre jours, cinq -jours... - -La nuit de février était sèche, claire et vide. Pas une étoile au -ciel. Seule, la lune de givre irradiait à l'infini une clarté verdâtre -pareille aux crépuscules polaires. Les moindres bruits s'exagéraient -dans le silence sonore. - -Un fiacre emporta Noël vers le quai des Grands-Augustins. Impatient de -revoir son amie, le jeune homme regrettait presque les heures perdues -au théâtre. - -«Vraiment, se disait-il, je ne peux plus m'intéresser à rien, et -me plaire nulle part, si Josanne n'est pas avec moi! Je me sens -«dépareillé»... Je ne suis que la moitié de moi-même.» Il évoqua le -visage aimé, les beaux yeux spirituels... «Quelle douceur de trouver -l'amitié parfaite dans l'amour le plus passionné!... Il vaut mieux, -pourtant, que Josanne n'ait pas vu cette absurde pièce... Après tout, -elle aurait constaté, une fois de plus, que nous ne sommes pas des -amants «comme les autres...» L'amour--notre amour--a été plus fort que -le passé, plus fort que la jalousie... Et cependant! J'avais l'âme bien -malade, il y a six mois! Tout exaspérait ma sensibilité suraiguë, ma -sensibilité d'écorché vif! Et, dans ce temps-là, je n'aurais pas causé -avec Foucart comme je viens de le faire!... Certaines répliques de la -pièce, le sujet même, m'eussent bouleversé... Quelle différence!» - -L'aiguille de la Sainte-Chapelle brilla, fleurie d'un reflet d'or, dans -le ciel décoloré par la lune. Le fiacre traversa le pont Saint-Michel. -La Seine, écailleuse et scintillante, semblait un grand poisson -d'argent pris par le gel, sous le filet noir des arbres. La découpure -de la rive gauche était sombre, opaque, précise comme un décor, et -trouée de points lumineux... Noël aperçut avec joie la fenêtre éclairée -de Josanne... - -Il avait une clé de l'appartement. Il monta l'escalier vite, vite, et -il entendit Claude qui pleurait. Doucement, il ouvrit la porte. Une -voix que Noël reconnut--la voix du médecin--disait: - ---Mettez-lui de la glace sur la tête, surveillez la température, et -puis ne vous effrayez pas!... Je reviendrai demain matin, je vous le -promets... - -La voix de Josanne répondit: - ---Mais ce n'est pas grave, docteur? Vous m'affirmez que ce n'est pas -grave?... J'ai eu si peur!... - -Noël entra dans la chambre rose qu'une lampe sans abat-jour éclairait -brutalement. Il vit, debout près du lit de Claude, le médecin, -brave homme à cheveux blancs, d'allure circonspecte et timorée... -Josanne, penchée sur le lit, entre les rideaux, maintenait un ballon -de baudruche rempli de glace contre la tête de Claude... L'enfant -s'agitait et gémissait... Tout à coup, il se tordit, porta les mains -au côté gauche de son crâne, et poussa un long cri monotone, étrange, -effrayant. - ---Ça recommence! cria Josanne!... Oh! docteur!... Entendez-le... Il -souffre... La tête lui fait mal... - ---Donnez-lui la potion calmante, madame. Il faut... - ---Mais qu'y a-t-il? demanda Noël. Docteur... Josanne... Qu'y a-t-il?... - ---Ah! monsieur, je suis bien content que vous arriviez! dit le médecin. -Ne vous inquiétez pas trop! reprit-il vivement. J'espère qu'il n'y a -rien de sérieux... Une complication de la grippe... Sale maladie!... -On ne prévoit jamais les suites... L'enfant a eu une crise violente, -et madame Valentin a pris peur... Elle m'a envoyé chercher par le -concierge... Heureusement que nous avons pu nous procurer, tout de -suite, de la glace et les médicaments indispensables... - -Le docteur Blanchet, qui était presque le voisin de Josanne,--il -habitait rue Danton,--était venu plusieurs fois chez elle. Il savait -que madame Valentin devait épouser M. Delysle et s'adressait à Noël -comme au père adoptif de l'enfant. - ---Et vous étiez seule!... dit Noël en s'approchant de Josanne... -Mademoiselle Bon... - ---Elle venait de partir... répondit Josanne qui essayait de soulever -l'enfant. Claude a crié... Il était brûlant... Et ses yeux... Ah! ses -yeux!... Docteur, voyez, il ne peut pas ployer le cou... Sa nuque est -toute raide... - ---Ne le soulevez pas, madame... Je vais essayer de le faire boire... -Otez la lampe, monsieur Delysle;... Il faut peu de lumière et aucun -bruit... Voyons, madame... madame!... - ---J'aurais plus de courage, si je savais ce qu'il a. - ---Nous le saurons demain... Soyez calme pour être forte... Je dois m'en -aller, mais voilà monsieur Delysle qui restera avec vous... Là, c'est -fait. - -Noël tenait la main de son amie... Il l'exhortait au calme, à la -confiance. Josanne l'écoutait sans l'entendre, et le regardait sans -le voir. Elle ne voyait que Claude... Elle ne pleurait pas, mais elle -avait les lèvres aussi pâles que ses joues, les narines serrées, un pli -entre les sourcils, et ses yeux paraissaient plus enfoncés dans leurs -orbites. En deux heures, elle avait changé: blêmie, et comme maigrie -par l'angoisse. - ---Vous pouvez partir, docteur! dit Noël d'un ton résolu. Madame -Valentin sera très raisonnable; je l'aiderai à soigner Claude, et -demain vous serez plus content... - -Il alluma une bougie. - ---Pas trop de lumière!... J'emporte la lampe... Je vous rejoins à -l'instant, Josanne. - -Dans le salon, la porte fermée, il demanda: - ---La vérité, docteur, je vous prie. - -Timoré par caractère et prudent par profession, le docteur répondit: - ---Heu!... heu!... Je n'ai pas de certitudes... Il faut attendre à -demain, et ne pas désespérer... La nature a des ressources... - ---C'est donc bien grave! - ---Je le crains... Vous avez entendu le cri de l'enfant, ce cri aigu -et traînant, si particulier!... Ce cri, et la raideur de la nuque, et -l'inégalité des pupilles, et la fièvre, avec des accès de délire, ce -sont les symptômes ordinaires de la méningite. - ---Et la méningite est souvent mortelle? - ---Trop souvent... on pourrait dire: toujours... Encore une fois, -monsieur, je ne suis pas absolument sûr, mais presque sûr... Vous -n'êtes pas le père de l'enfant... - ---Je l'aime beaucoup... beaucoup... - ---Je veux dire que votre affection pour lui ne sera pas aveugle et -affolée... Vous garderez du sang-froid... et vous préparerez la mère... -à comprendre... Triste tâche! - -Le médecin donna quelques détails sur le caractère de la maladie et le -traitement. Puis, il s'en alla. - -Et Noël retourna près de Josanne. - - - - -XXXVII - - -Elle était assise au chevet du lit, sur une chaise basse, les coudes -sur les genoux, la tête entre les mains, et tout son corps, ramassé -sur lui-même, semblait se rapetisser, pour se dérober aux coups d'un -invisible ennemi. Noël vint s'asseoir près d'elle, et l'entoura de ses -bras: - ---Mon amie, dit-il, pour l'amour de ton fils, aie du courage! - ---J'ai du courage, puisque je ne pleure pas! répondit Josanne d'une -voix morne. Je ne veux pas pleurer: je veux garder mes forces, et je -ferai tout ce qu'il faudra faire, tout!... parce que... - -Elle n'osa prononcer les mots: «parce que je ne veux pas qu'il -meure...» Noël frémit de la voir ainsi résolue, concentrée dans son -désespoir. Il comprit qu'elle avait senti le danger, sans le définir, -avec l'instinct animal de la mère... Et il comprit encore que ce -seul instinct subsistait en elle: Josanne n'était plus amante; elle -n'était plus femme: elle était la femelle farouche, tapie auprès du -nourrisson qu'elle défend. Et, devant ce drame qui commençait,--drame -aussi ancien que le monde, et qui se renouvelle chaque jour autour -des berceaux,--Noël fut saisi de pitié, de respect et de terreur... -Il entrevit la plus grande douleur humaine, celle que l'homme ne peut -mesurer, qu'il ne peut même imaginer, et qui demeure, pour lui, aussi -mystérieuse que les souffrances de l'enfantement... Le sentiment de son -impuissance le tortura. Il essaya de proférer les paroles consolatrices -qui ne trompaient pas Josanne. Elle secouait la tête, et, lentement, -elle répondait: - ---Oui... peut-être... Tu as raison... Je ne m'affole pas, tu vois -bien... - -Mais, en parlant ainsi, elle ne détournait pas de Claude son regard -sec, ardent, son regard qui vivait seul, dans son visage immobile. - -Ce fut une longue, lente, affreuse nuit... Malgré les soins, les -calmants, les applications de glace, la température du malade -s'élevait. Et les crises se multipliaient: convulsions des membres -tordus, appels suppliants, épouvantes du délire, et parfois, ce même -cri plaintif, monotone et sinistre, qui ne ressemblait à aucun autre. -En approchant la lumière, tamisée par un abat-jour de papier, Noël vit -avec effroi, dans la petite figure rouge et brûlante, les yeux grands -ouverts avec leurs pupilles noires inégalement dilatées... Et Josanne, -serrant le poignet de Noël jusqu'à enfoncer ses ongles dans la chair, -murmura: - ---Tu as vu... tu as vu ses yeux?... - -Les heures sonnaient, une à une... Josanne et Noël, presque sans -parler, observaient, soignaient l'enfant. Et Noël, par moments, -s'étonnait d'avoir une contraction soudaine de la gorge, une chaleur -humide aux paupières, lorsque la mère, attentive et muette, ne -s'attendrissait pas. - -Il ne disait pas: «Elle a du courage.» Il savait que ce courage n'était -que le paroxysme du désespoir... L'extrême douleur avait paralysé la -sensibilité de Josanne... Elle allait, venait, changeait les compresses -de glace, épiait l'heure de la potion, et, quand la crise éclatait, -elle se courbait toute sur le petit lit, couvrait Claude de ses bras, -de sa poitrine, comme pour le reprendre en elle, dans son sein, dans -ses entrailles... Pas une seule fois, elle ne prononça le mot qu'elle -ne voulait pas entendre, qu'elle refoulait dans son esprit, le mot -qui était encore pour elle quelque chose d'abstrait, un son vague et -vain, qui ne représentait aucun fait réel ou probable, le mot qu'elle -ne pouvait pas, qu'elle ne voulait pas associer dans sa pensée au nom -chéri de son enfant... - -Et pourtant elle sentait la menace... Elle l'avait sentie tout d'un -coup, pendant que Noël et le médecin causaient dans la pièce voisine. -Et, en regardant son petit, elle avait eu l'intuition que cette chose -pouvait arriver,--cette chose qu'elle n'avait jamais redoutée et qui -lui semblait possible pour les autres,--les autres mères,--mais pas -pour elle!... - -Alors, à cette minute-là, Josanne avait cru que le monde entier -croulait autour d'elle, sur elle... Elle avait eu la sensation de -l'écrasement accompli... Et, toute reployée, crispant ses doigts sur sa -bouche, elle avait retenu le grand cri, qui lui montait des entrailles -à la gorge, avec les houles de la douleur déchaînée... Mais tout de -suite l'instinct défensif de la mère s'était éveillé. - -«Je le sauverai... Je veux le sauver... Mon enfant, à moi, ne peut pas -mourir...» - -Et, dès lors, les conditions ordinaires de la vie avaient changé -pour elle: elle n'avait plus éprouvé ni la faim, ni la fatigue, ni -l'émotion, ni la conscience de sa souffrance: elle était entrée dans -un cauchemar lucide, où elle agissait, comme une somnambule, sans -hésitation, sans délibération, avec cette idée fixe et flamboyante dans -les ténèbres de son âme,--que son fils, à elle, ne pouvait pas mourir. - -Les crises moins violentes, s'espacèrent enfin, Claude parut -s'assoupir, et Josanne, qui veillait depuis trois nuits, tomba dans -le sommeil comme dans un gouffre. La tête renversée contre le dossier -rigide du fauteuil, les bras abandonnés, son peignoir à peine croisé -sur sa poitrine, elle ne sut pas qu'elle s'endormait. Noël lui mit un -coussin sous la tête, une couverture sur les genoux, et il demeura, -assis près d'elle, écoutant son souffle égal et le souffle précipité de -Claude... - -Le temps passa: autour de Noël, les choses changèrent de forme et de -couleur; une vapeur grisâtre baigna les coins obscurs de la chambre; -l'air sembla frissonner, ému par l'aube hivernale... Une raie bleue -s'allongea entre les rideaux; et la lampe, soudain pâlissante, comme -touchée d'un souffle, palpita tragiquement; Noël l'éteignit... - -La vie, dehors, s'éveillait, avec ses mille voix tristes,--pas lourds -des ouvriers allant au travail, cris des marchands, fracas de roues -et de ferrailles, claquement de fouets, piétinement des chevaux... -La sirène d'un bateau prolongea sa plainte lugubre, déchirante, qui -secoua les nerfs de Noël... Le petit jour blêmissait le visage endormi -de Josanne. Pâle, avec des teintes cireuses sur le front, un cercle -violacé sous les yeux, elle respirait si lentement que Noël, crispé par -l'angoisse, faillit l'appeler tout haut pour l'éveiller... - -Une main sur le fauteuil de Josanne, une main sur le lit de Claude, il -contemplait ces deux êtres qui étaient devenus siens, qu'il ne séparait -plus dans sa tendresse, et, bien que son cœur parlât plus fort pour la -mère, ce cœur, naguère hostile, s'attendrissait pour l'enfant. Claude -n'était plus l'énigme haïe qui hantait l'amant jaloux: - -«Qui es-tu? De quelle race es-tu? Quel nom véritable devrais-tu porter? -Qu'as-tu gardé de ton père que ta mère reconnaît en toi, malgré elle? -Quelle heure de sa vie lui rappelles-tu?--quelle heure de folie, de -faiblesse et de volupté?...» - -L'effort quotidien de Noël avait éloigné l'obsession abominable. - -Claude n'était plus que le fils de Josanne, et le frère aîné de cet -autre fils de Josanne qui naîtrait un jour... - -Cette pensée de l'enfant futur, passionnément désiré, et déjà conçu -peut-être, cette douce et chère pensée fut douloureuse à Noël... Il -revit le carrefour du Bois, la lune à travers les branches, les couples -errants, les lumières d'Armenonville... Quel affreux mouvement de haine -avait soulevé son âme, ce soir-là!... Il avait formé, confusément, -un souhait abominable,--que la destinée ironique semblait exaucer!... -Une terreur superstitieuse l'envahit, à ce souvenir... Il imagina les -scènes sinistres de l'agonie et de la mort, et l'horrible douleur de -Josanne; il se vit, impuissant à lui épargner cette douleur, impuissant -à la consoler... Et tout son amour révolté cria: - -«Non!... Que cela ne soit pas!... Que Josanne soit épargnée! Que -l'enfant vive!... Je donnerais la moitié de ma vie pour le sauver.» - - - - -XXXVIII - - -La Tourette vint, vers huit heures, puis le docteur Blanchet. Il -constata une amélioration très légère, et, toujours prudent, réserva -son diagnostic... - ---Tout se décidera la nuit prochaine... - -Mademoiselle Bon arriva dans la matinée, et Noël put aller place des -Vosges pour changer de vêtements. Il retrouva Josanne toujours anxieuse -et plus abattue. Dès qu'ils furent seuls ensemble, elle éclata en -sanglots. - ---Ah! Noël!... ne nous quitte pas une minute!... J'ai peur de tout, -quand tu n'es plus là!... Claude et moi, nous n'avons que toi au monde! - -Elle ne le remerciait pas de son dévouement... A quoi bon? Pour elle et -pour lui, ce mot et tous les mots qui expriment la gratitude n'avaient -plus de sens... Josanne ne supposait pas que Noël pût souffrir moins -qu'elle, bien qu'il souffrît autrement qu'elle... Elle l'associait à -sa douleur comme à son espoir maternel. - -Le soir, la fièvre redoubla. L'inégalité des pupilles, la rigidité de -la nuque, les cris, le délire, tous les symptômes qu'avait annoncés -le docteur reparurent, aggravés. Josanne si déprimée pendant le jour, -retrouva son énergie farouche. Elle interdit la chambre de Claude à la -Tourette dont elle ne supportait plus les pleurs et les lamentations. -Elle voulait être seule, avec Noël. - ---Tu m'aideras. Mais personne, personne, excepté toi, ne touchera mon -enfant... Je ne veux pas qu'on me console; je ne veux pas qu'on me -plaigne. Je ne veux pas qu'on me regarde souffrir. Toi seulement... - -Elle ne pleurait pas. Elle était, comme la nuit précédente, insensible -et pétrifiée. Et Noël n'osait lui parler, lui enlever cette force -incompréhensible qui s'accroissait avec le danger de l'enfant. - -A minuit, ils attendaient le médecin. Josanne dit tout à coup: - ---C'est inutile... - -Noël demanda: - ---Qu'est-ce qui est inutile? - ---C'est inutile que le docteur vienne, et tourmente le petit... - ---Pourquoi? - -Elle haussa les épaules. D'un geste incertain, elle relevait ses -cheveux; et ses yeux sans larmes, où la pupille noire s'élargissait, -où l'iris n'était plus qu'un fil bleuâtre, avaient quelque chose -d'anormal, d'indéfinissable, comme les yeux des fous. - -Elle murmura: - ---Je sais... J'ai compris tout de suite... Nous ne le sauverons pas... -Alors, je ne veux pas qu'on le touche, et qu'on le remue, ça lui fait -du mal... Je veux qu'on le laisse tranquille... Et puis, pas de gens -autour de nous, personne... Toi! - ---Oui, moi seulement, Josanne, moi qui t'aime, et qui l'aime, ce pauvre -mignon; moi qui t'aiderai à le guérir, si tu m'écoutes bien, si tu es -docile... - -Il voulut la convaincre qu'elle devait se reposer, boire un cordial. -Elle refusa, d'un ton qui n'admettait pas de réplique... - -Parfois, elle recommençait le geste de relever ses cheveux, et elle -regardait devant elle, avec ses yeux de folle. Et elle disait: - ---Non, ce n'est pas possible... N'est-ce pas, Noël, ce n'est pas -possible?... - ---Non, ma chérie, rassure-toi... Claude peut guérir. Le médecin ne -désespère pas, et moi, j'ai confiance... Aie du courage... Et, dans -ta douleur que je sens, que je partage, pense à ma tendresse qui -vous enveloppe, Claude et toi; pense à l'avenir qui te réserve des -consolations... - -Elle répondit, d'un air sombre: - ---Rien ne me consolerait... - -Alors, Noël se tut. Il ne pouvait rien pour cette femme, que «d'être -là» et se taire, et de respecter son martyre, comme elle l'avait -demandé... - -Le docteur revint encore. - ---Eh bien? dit-il à Noël, dans le salon. Avez-vous préparé la mère... - ---Elle a tout deviné, docteur... - ---La pauvre femme! Quelle épreuve!... - -Ils rentrèrent dans la chambre. Josanne ne bougeait pas. - ---J'ai fait tout ce que vous m'avez dit de faire, dit-elle. Ça n'a -servi à rien... Maintenant, je ne veux pas que vous le tourmentiez. -Je veux que vous lui donniez de la morphine, pour qu'il ne souffre -pas... Et si vous pouviez me faire mourir, moi aussi, je serais bien -heureuse... - ---Est-ce que vous êtes folle, madame? dit le docteur, un peu rudement. -Vous vous démoralisez, et vous désespérez un homme qui vous aime, sans -aucun profit pour notre malade... Allez-vous-en dans la pièce à côté -avec monsieur Delysle... Vous me gênez beaucoup... - -Josanne changea de ton: - ---Je ne dirai plus rien, supplia-t-elle. Ne me renvoyez pas, -docteur!... Je vous en prie!... - -Le médecin interrogea Noël, et, tout en causant, il pressait, du bout -des doigts, une place, entre la mâchoire et l'oreille de l'enfant, qui -poussa un cri aigu. - -Josanne s'élança. - ---Attendez!... attendez!... reprit le docteur. Crie, mon petit, -crie!... C'est bien ça!... J'aurais dû m'en douter, ce matin... - -Il se tourna vers Noël: - ---Monsieur, il faut demain, à la première heure, courir chez le -docteur Simard, rue de Lille. Je vous donnerai une lettre pour lui, -et vous le ramènerez. L'enfant a une otite suppurée... un abcès de -l'oreille moyenne... qui provoque tous les symptômes de la méningite... -Voyez-vous ce point précis, sous l'oreille?... L'abcès est là... Le -docteur Simard pratiquera une opération fort simple, mais urgente... Et -j'ai le plus grand espoir que tout ira bien... - ---Oh! fit Josanne, mon petit Claude!... - -Et elle se mit à pleurer... - - -Et ce fut l'aube encore. Noël et Josanne virent blanchir la fenêtre. -Le jour apparut comme une délivrance, comme un espoir... L'enfant -s'endormit. Josanne, soulagée par les larmes, serrait les mains de -Noël... - ---Mon pauvre ami! Pardonne-moi! Je n'ai pas eu pour toi une seule bonne -parole! Mais j'étais si malheureuse!... Ma tête se perdait... Je sais -que tu ne m'en veux pas, mon chéri... - ---Ma Josanne! J'étais bien malheureux, moi aussi. - -Elle dit doucement: - ---Cela crée un lien de plus entre nous, d'avoir vécu ces heures -ensemble... - ---Oui, répondit-il, et un lien aussi entre Claude et moi... Je -l'aimais, avant, mais je l'aimerai bien davantage, après avoir tremblé -pour lui... Il m'appartient un peu, maintenant... Allons! tu vas être -bien courageuse. Je dois te quitter pour aller chez ce docteur Simard... - -Quand il fut prêt, Noël descendit le sombre petit escalier. Dans la -loge de la concierge, à l'entresol, une lampe brûlait, et l'odeur du -chocolat se mêlait au relent du pétrole. La porte de la loge était -entr'ouverte sur cette sorte de taudis où la portière, en camisole et -en jupon, causait avec un jeune homme... Noël crut entendre le nom -de madame Valentin et l'indication de l'étage... La concierge était -retournée à son fourneau. Le jeune homme tira la porte derrière lui et -croisa Noël au passage... Ils esquissèrent un salut, puis l'un monta, -et l'autre continua de descendre... - -«Où va-t-il?... Chez Josanne? se demanda Noël quand il fut sur -le trottoir. A cette heure?... C'est bien étrange!... J'ai dû me -tromper... Il me semble, pourtant, que j'ai entendu le nom: «Madame -Valentin...» C'est un voisin, peut-être, le peintre du second... Dans -ces maisons à petits loyers, tous les locataires se connaissent un -peu... Non, ce garçon n'avait pas la mine, ni la tenue d'un rapin... -Ce doit être un aide envoyé par le docteur Blanchet... Mais c'est le -chirurgien qui amène ses aides!... Après tout, qu'importe!... S'il est -allé chez Josanne, je le saurai tout à l'heure...» - -Il fit signe à un cocher. Mais, au moment de monter dans le fiacre, -un désir lui vint, déraisonnable, invincible et torturant: retourner, -voir, savoir!... Sa main chercha la clef dans sa poche... Il ouvrit les -lèvres pour dire: - -«Attendez-moi. Je reviens...» - -Mais il se rappela le conseil du docteur: «A huit heures et demie, -partez, et filez vite!... Je serai à neuf heures chez madame Valentin. -Revenez avec Simard. Toute minute gagnée accroît les chances de -salut... L'abcès pourrait s'ouvrir à l'intérieur, et alors...» - -Noël jeta l'adresse au cocher, et sauta dans la voiture. - - - - -XXXIX - - -Noël parti, Josanne avait disposé sur une table les cuvettes, les -linges, l'eau bouillie: la Tourette attendait, chez le pharmacien, les -solutions et les pansements antiseptiques indiqués par le docteur. -Demeurée seule, Josanne commença une toilette rapide. Tout en peignant -ses beaux cheveux, elle regardait avec une joie encore anxieuse et une -passionnée tendresse le petit garçon qui dormait. Blanchet l'avait -prévenue que «ça serait bien fait et vite fait», le docteur Simard -étant un opérateur très habile. - -«Ah! pensait-elle, je voudrais être plus vieille de huit jours et -oublier ce vilain rêve... Mon pauvre mignon! je ne savais pas combien -je l'aimais!... Je vais le gâter horriblement, et Noël aussi le -gâtera... Ce sera délicieux de le voir revivre! mon Claude, mon petit -cœur!...» - -Elle l'embrassa. Une larme glissa de ses yeux sur la joue de Claude... -«Mon petit cœur, je n'oserais plus dire que je regrette ta naissance. -Cela nous porterait malheur!... Sois tranquille! mon chéri, ta maman -t'aime, et tu as aussi un grand ami très bon, très doux, qui t'aime -aussi... Nous serons heureux...» - -La sonnette tinta... La Tourette n'était pas rentrée... - -«Est-ce le docteur Blanchet, déjà?... Il a dû rencontrer Noël sur le -trottoir... se dit Josanne. C'est peut-être le garçon du pharmacien... -La Tourette est allée faire ses provisions, et elle bavarde dans toutes -les boutiques...» - -Elle acheva de nouer ses cheveux, enfonça deux longues épingles au -hasard, et serra la cordelière de sa robe... La sonnette résonna -encore, timidement. - -Josanne ouvrit. - -Tout d'abord, elle ne reconnut pas Maurice. Elle murmura: - ---Monsieur?... - -Mais lui entra dans la salle à manger sombre, à peine meublée, -et, Josanne, refermant la porte, machinalement, le suivit. Ils se -trouvèrent face à face... - ---Josanne! - ---Vous!... - -Comme il semblait ému! Son visage était pâle, affreusement pâle, auprès -du col d'astrakan de sa pelisse... Il tenait son chapeau à la main... -Sa voix chevrotait un peu, basse et voilée... - ---Josanne!... l'enfant?... On m'a dit... - ---Il a failli mourir; il est sauvé... - ---Vous êtes sûre... - ---Oui, sûre, depuis une heure... - ---Mon Dieu!... - -Il ne songeait pas à justifier sa présence. Il demanda: - ---Mais cette maladie, dont on a parlé à madame Grancher, ce n'était -donc pas une simple grippe!... Expliquez-moi... Mais où est-il?... Je -veux le voir... - -Josanne n'avait pu retenir la bonne nouvelle, la promesse de salut -qu'elle eût criée au monde entier. Mais, tout à coup, elle prit -conscience de la situation... Elle regarda Maurice... Lui, chez elle, -lui! - -Debout entre le jeune homme et la porte du salon, barrant le passage, -elle répondit d'une voix qui ne tremblait pas. - ---Voir Claude?... Mais ce n'est pas possible!... Vous savez qu'il est -hors de danger... ça suffit... Allez-vous-en, maintenant... Il le -faut... - ---Josanne!... - ---N'insistez pas... Vous ne devez pas insister... Nous n'avons rien à -nous dire... Votre place n'est pas ici... - -Maurice eut un frémissement... - ---Je comprends... Mais je ne suis pas venu pour vous, Josanne... -Je respecte votre liberté... Je ne veux pas savoir si ce qu'on dit -de vous, de... votre façon de vivre, est véritable ou non... Et -pourtant!... il y a eu des médisances... des calomnies... oui, des -calomnies... je n'ai pas pu n'en pas souffrir... Et... pour venir -ici... il m'a fallu un certain courage... Mais je voulais voir -l'enfant, _notre_ enfant... Vous ne pouvez pas refuser... - -Il élevait la voix et reprenait un peu d'assurance. - -Josanne ne bougeait pas. Elle dit seulement: - ---Je refuse... Je n'ai pas d'explications à vous donner... Vous n'avez -aucun droit sur Claude... Laissez-moi, laissez-nous!... - ---Vous m'aviez pardonné... Vous m'aviez promis... - ---Ne me rappelez pas ça!... J'étais folle... Je ne savais pas à quoi -je m'engageais... Ah! je suis bien guérie, maintenant!... Je ne peux -plus m'attendrir sur vous... Je suis délivrée de vous... Qu'est-ce que -vous faites là?... Allez-vous-en... Je vous le dis sans colère... sans -haine... Entre nous, c'est fini, fini, fini... - ---Entre nous, soit!... Mais Claude!... Je n'ai aucun droit légal sur -lui, et même aucun droit moral... c'est entendu... Pourtant... il est -mon fils... Ah! si vous saviez!... Depuis quelques mois... j'ai tant -songé à lui... Je n'aurai jamais, jamais d'autre enfant, Josanne!... -Et malgré moi, j'ai eu la curiosité d'abord, et puis la hantise, de -celui-là... Ça vous étonne?... Vous me trouvez ridicule?... Vous ne me -croyez pas? - ---Si, je vous crois!... Pourquoi mentiriez-vous?... Mais il est trop -tard... Tout est changé... Prenez-en votre parti... Chacun aura eu sa -part de souffrance... Nous sommes quittes... Je ne vous déteste pas: je -ne vous souhaite aucun mal. Je désire même que vous soyez heureux... -Seulement, il faut vous dire que nous sommes deux étrangers, deux -inconnus... Mon Dieu! Ne sentez-vous pas, rien qu'à me regarder, ne -sentez-vous pas que je suis une autre femme?... Moi, je vous vois, je -vous entends, et je ne vous reconnais plus!... Allez-vous-en!... Que -cela finisse!... On va venir... Je vous en prie... - -Maurice balbutia: - ---Soit! je me retire, avec un grand chagrin, et sans comprendre... nous -ne nous verrons plus... Adieu, Josanne... - -Il ouvrit la porte... - ---Adieu. - -La porte se referma. - -Josanne se rassit au chevet de Claude... Elle avait un tremblement -nerveux de tout le corps; le sol manquait sous ses pieds... Elle pensa: - -«Noël!... Noël!... S'il avait trouvé cet homme, ici!... Et quand il -saura, tout à l'heure... car il saura... Je lui dirai tout... Oh! qu'il -me comprenne, qu'il sente que l'autre n'est rien pour moi, rien...» - -Elle répétait tout haut: - ---Rien!... rien!... - -L'image récente de Maurice était devant ses yeux, si différente de -l'image qui était restée dans sa mémoire et que le travail du souvenir -avait transformée, embellie parfois, et parée d'un charme troublant... -l'amant de sa jeunesse, le père de Claude, c'était donc cet homme -qu'elle avait senti tout à l'heure, si lointain, si détaché?... -Non, elle ne le détestait pas... Elle n'éprouvait pour lui aucun -sentiment... Il était comme s'il n'était pas... - -Elle prit la petite main de son fils, qui traînait sur la couverture, -et elle la baisa, doucement, doucement. - ---Madame! dit la Tourette, v'là m'sieur le docteur Blanchet qui -arrive... et puis, y a en bas une voiture, où qu'est monsieur Delysle -avec les autres médecins... - - -Pendant les préparatifs de l'opération et l'opération même, et l'heure -qui suivit, Josanne ne pensa qu'à son fils. On l'avait consignée dans -le salon, avec Noël. A peine échangèrent-ils quelques paroles. - -Mais l'opération terminée, les médecins partis, tandis que l'infirmière -veillait sur le repos du petit Claude, et que, dans le logis -bouleversé, les choses reprenaient, comme par miracle, leur aspect et -leur ordre coutumiers, Josanne, délivrée de ses terreurs maternelles, -redevint femme, et amante... Les sources de la joie se rouvraient en -elle. - -Elle ne redouta point une conversation qui, peut-être, troublerait -péniblement Noël... Puisqu'ils avaient, l'un et l'autre, bâti leur -amour sur les fondements inébranlables de la confiance et de la -sincérité, ils devaient être prêts, à tout moment, à dire tout, et à -tout entendre. Plus n'était besoin, entre eux, de préliminaires, de -détours et de précautions... - -Alors, Josanne, serrant les mains de Noël dans les siennes, raconta -simplement la visite de Maurice. Et, comme elle parlait, le visage -du jeune homme reflétait des sentiments divers et contradictoires, -inquiétude, impatience, joie hésitante devant un bonheur imprévu et -longtemps désiré... - ---Et c'est tout? demanda-t-il. - ---C'est tout. - ---Il est parti, «sans comprendre»!... Et toi, toi, Josanne, n'as-tu -pas, au fond de ton cœur, un peu de compassion, un peu de mélancolie?... - ---Non..., rien... Il me semble, à cette minute même, que je te rapporte -l'histoire d'un autre homme et d'une autre femme... Une histoire qu'on -m'aurait contée il y a longtemps... Et cet homme, cette femme, ce n'est -pas lui, et ce n'est pas moi... J'avais moins d'irritation que de gêne, -et cela me paraissait extraordinaire, invraisemblable, que cet homme -fût là! - -Le soleil fondait les gouttelettes irisées contre les vitres. -L'indienne du rideau, pénétrée de jour, étalait les bleus vifs et -les verts frais de ses floraisons chimériques. Un tramway passa -en grinçant, et les piécettes nacrées des «monnaies du pape» se -dispersèrent autour du petit vase jaune... - -Ce bruit, ces choses éparses, la lumière pure, un livre ouvert sur la -table, ressuscitaient dans l'esprit de Noël des images lointaines... -Il revoyait un crépuscule printanier, les gestes de Josanne, drapant -le rideau ou tenant la statuette... Il se revoyait lui-même, maniant -le volume relié en maroquin bleu... Ce jour-là, son amitié amoureuse -s'était heurtée au passé! Et, depuis, quelle lutte sourde, incessante -et furieuse!... - -Et maintenant, après le dernier assaut et le dernier choc, le passé -n'était plus que cendre et poussière. - -Comme naguère, dans le jardin de Cernay, Noël prit entre ses mains -la tête chérie de Josanne... Il s'enivra de baiser le beau front -intelligent où la pensée se formait, pareille à sa pensée; les yeux -fidèles qui reflétaient ses yeux dans leurs miroirs sombres; les lèvres -dociles à ses lèvres et qui ne mentiraient jamais... Il voulut parler, -mettre toute sa foi, toute sa tendresse, toute sa ferveur dans un mot, -et il ne put que murmurer: - ---Ma chère femme... - -La victoire restait à l'amour qui n'avait pas faibli, qui n'avait pas -désespéré,--à l'amour fort comme la vie. - - - Paris, 1904-1905. - - -FIN - - - - -COULOMMIERS - -Imprimerie PAUL BRODARD. - - - * * * * * - - - Liste des modifications: - - - Page 00: «unter» remplacé par «under» (under the Act approved March third) - Page 89: «froncèrent» par «foncèrent» (Ses prunelles bleues foncèrent) - Page 107: «cœur» par «chœur» (Les femmes, en chœur, reprenaient) - Page 142: «banalilités» par «banalités» (que des banalités...) - Page 159: «Delys» par «Delysle» (Noël Delysle passait) - Page 182: «rue» par «rues» (dans les vieilles rues balzaciennes) - Page 206: «pensées» par «pensée» (attentive à sa pensée) - Page 207: «histoire» par «histoires» (des histoires de femmes) - Page 210: «a» par «la» (pour consoler un peu la bonne vieille) - Page 236: «égère» par «légère» (retardent sa fuite légère) - Page 243: «devenait» par «devinait» (d'après ce qu'il devinait) - Page 250: «profond» par «profonde» (une profonde passion) - Page 251: ajout de «le» (et que j'avais bien le droit...) - Page 260: «J'attendrais» par «J'attendrai» (J'attendrai aussi longtemps - qu'il faudra) - Page 262: «découvrirais» par «découvrirai» (J'en découvrirai pour vous) - Page 269: «hras» par «bras» (et l'entoura de ses bras) - Page 290: «plailait» par «parlait» (Il parlait des amours cachées) - Page 296: «serai» par «serais» (Je serais désolé) - Page 314: «plutôt» par «plus tôt» (Josanne devait se libérer du - journal plus tôt que de coutume) - Page 325: «sûr» par «sûrs» (Nous sommes sûrs l'un de l'autre.) - Page 347: «serai» par «serais» (Moi, je ne serais pas tranquille) - Page 351: «Docleur» par «Docteur» (Docteur, voyez, il ne peut pas - ployer le cou) - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA REBELLE *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our website which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This website includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/67243-0.zip b/old/67243-0.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 500f3e0..0000000 --- a/old/67243-0.zip +++ /dev/null diff --git a/old/67243-h.zip b/old/67243-h.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 8e6d7f4..0000000 --- a/old/67243-h.zip +++ /dev/null diff --git a/old/67243-h/67243-h.htm b/old/67243-h/67243-h.htm deleted file mode 100644 index f5537e2..0000000 --- a/old/67243-h/67243-h.htm +++ /dev/null @@ -1,12695 +0,0 @@ -<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" - "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> -<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" xml:lang="fr" lang="fr"> - <head> - <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=utf-8" /> - <meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" /> - <title>La rebelle, by Marcelle Tinayre, ebook du Projet Gutenberg</title> - <link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" /> - - <style type="text/css"> - -/* Typographie */ -body {margin-left: 15%; 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online -at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you -are not located in the United States, you will have to check the laws of the -country where you are located before using this eBook. -</div> -</div> - -<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: <span lang='fr' xml:lang='fr'>La Rebelle</span></p> -<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Marcelle Tinayre</p> -<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Release Date: January 24, 2022 [eBook #67243]</p> -<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Language: French</p> - <p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em; text-align:left'>Produced by: Claudine Corbasson and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive/Canadian Libraries)</p> -<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>LA REBELLE</span> ***</div> - -<hr class="full" /> - -<p><a href="#note_au_lecteur">Au lecteur</a></p> - -<div class="newpage x-ebookmaker-drop"> - <div class="figcenter2" style="width: 600px;"> - <img src="images/couverture.jpg" alt="" title="" width="600" height="811" /> - </div> - - <p class="center">L'image de couverture a été réalisée pour cette édition électronique.<br /> - Elle appartient au domaine public.</p> -</div> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<table id="table001" summary=""> - <colgroup span="2"> - <col width="80%" /> - <col width="20%" /> - </colgroup> - <tbody> - <tr> - <td colspan="2" class="tdc">CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS</td> - </tr> - <tr> - <td colspan="2" class="tdc"><hr class="small4" /></td> - </tr> - <tr> - <td colspan="2" class="tdc">DU MÊME AUTEUR</td> - </tr> - <tr> - <td colspan="2" class="tdc">Format grand in-18.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">AVANT L’AMOUR.</span></td> - <td class="tdr">1 vol.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">LA RANÇON.</span></td> - <td class="tdr">1 —  </td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">HELLÉ</span> (<i>Ouvrage couronné par l’Académie française</i>).</td> - <td class="tdr">1 —  </td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">L’OISEAU D’ORAGE.</span></td> - <td class="tdr">1 —  </td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">LA MAISON DU PÉCHÉ.</span></td> - <td class="tdr">1 —  </td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">LA VIE AMOUREUSE DE FRANÇOIS BARBAZANGES.</span></td> - <td class="tdr">1 —  </td> - </tr> - <tr> - <td colspan="2" class="tdc"><i>En préparation</i>:</td> - </tr> - <tr> - <td colspan="2" class="tdl" ><span class="smcap">LA DOUCEUR DE VIVRE.</span></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">L’OMBRE DE L’AMOUR.</span></td> - <td class="tdr"> </td> - </tr> - <tr> - <td colspan="2" class="tdc">659-06.—Coulommiers. Imp. <span class="smcap">Paul</span> BRODARD.—P3-06.</td> - </tr> - </tbody> -</table> - -<hr class="small" /> - -<div class="titlepage margintop2"> - <p class="tinayre1">MARCELLE TINAYRE</p> - - <h1>LA REBELLE</h1> - - <div class="figcenter2" style="width: 150px;"> - <img src="images/vignette.jpg" alt="" title="" width="150" height="103" /> - </div> - - <p class="title4">PARIS</p> - - <p class="title5">CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS</p> - - <p class="title6">3, RUE AUBER, 3</p> -</div> - -<p class="hang">Published, november fifteenth, first and fifteenth december nineteen -hundred and five; first and fifteenth january, february first, -nineteen hundred and six. Privilege of copyright in the United States -reserved, <ins class="correction" title="unter">under</ins> the Act approved March third, nineteen hundred and -five, by Mrs. Marcelle Tinayre.</p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<p class="center margintop2">Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays, -y compris la Hollande.</p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <span class="pagenum2" id="Page_1">1</span> - <p class="nobreak tinayre2">LA REBELLE</p> - <h2 class="souschapitre">I</h2> -</div> - -<p>La pluie et le soleil brillaient ensemble sur les ardoises grises du -Sénat. Rue de Médicis, l’asphalte miroitait; les arbres nus secouaient -des gouttes cristallines. Une vitre, au dernier étage d’une maison, -s’alluma. L’averse, inégale et fraîche, dans le crépuscule d’argent, -était déjà printanière.</p> - -<p>Josanne, brune, svelte et vive, avec sa robe de drap noir, sa toque -noire, sa cravate de tulle blanc, semblait la première hirondelle de ce -printemps qui allait venir.</p> - -<p>Elle tenait sa jupe de la main gauche et, de la main droite, son -parapluie ouvert. L’étoffe souple, tirée, tendue de côté, moulait la -jolie taille et les jolies hanches. Le volant du jupon, en taffetas -plissé, découvrait les minces bottines. Toute la personne de Josanne -avait un air de hardiesse défensive, la libre allure qui révèle la -fille émancipée ou la femme <span class="pagenum" id="Page_2">2</span> sans époux,—seule dans la rue, seule -dans la vie...</p> - -<p>Pourtant, les yeux de Josanne, le sourire de Josanne, sous la voilette, -étaient tristes et tendres, un peu languissants. L’amour avait touché -ces yeux et ce sourire.</p> - -<p>Un jeune homme qui flânait tourna la tête: «Gentille... oh! -gentille!...» Un monsieur mûr suivit la passante: il parlait d’un petit -dîner «chez Foyot, d’une soirée... à l’Odéon... Puis, il expliqua ses -convoitises. Josanne, sans fureur, répondit:</p> - -<p>—Imbécile!...</p> - -<p>Le jeune homme s’en alla, content. L’homme mûr s’en alla, vexé. Josanne -gagna les arcades de l’Odéon. Il pleuvait encore, et soudain, un bec de -gaz allumé, jaune et clignotant, attrista le crépuscule.</p> - -<p>Six heures...</p> - -<p>Un enfant blond et bouclé, pareil à l’amour en guenilles, offrit les -violettes de son panier:</p> - -<p>—M’selle, fleurissez-vous!...</p> - -<p>Josanne, de ses doigts gantés, mania les bouquets ronds, couchés sur -la fougère humide: des feuilles de lierre, dures et veinées, comme -ciselées dans le fer, formaient une étoile sombre, à cinq pointes, -autour des violettes pâles.</p> - -<p>—C’est de la Parme, m’selle, et c’est trois sous.</p> - -<p>Josanne donna les trois sous, choisit un bouquet. Elle fermait les -paupières en respirant le parfum et elle songeait:</p> - -<p>«Tout le monde m’appelle mademoiselle, ce soir... Et moi-même, je me -sens très jeune. Pourquoi?...»</p> - -<p>Elle savait bien pourquoi, et ses yeux, d’un bleu <span class="pagenum" id="Page_3">3</span> plus foncé que -les violettes, s’émurent devant l’image évoquée:</p> - -<p>«Maurice!...»</p> - -<p>Elle attendait son amant...</p> - -<p class="br">Aux bureaux du <i>Monde féminin</i>, revue d’art, de littérature et de -modes, où Josanne était, tout humblement, secrétaire de la secrétaire -de la rédaction, elle avait trouvé un billet de Maurice Nattier:</p> - -<div class="quote"> - <p>«Je dois aller chez ma mère vers cinq heures, et je dînerai à Passy, - chez Lamberthier... L’Odéon est sur mon chemin et sur le vôtre: - attendez-moi devant le bureau des omnibus à six heures. Je serai - exact, cette fois... Mille tendresses de votre ami...»</p> -</div> - -<p>Sous les initiales de la signature, il y avait un <i>post-scriptum</i>:</p> - -<div class="quote"> - <p>«Accordez-moi pourtant le quart d’heure de grâce...»</p> -</div> - -<p>Josanne avait compris: Maurice viendrait à six heures et demie,—s’il -venait!</p> - -<p>Que de fois, pendant ces quatre années, si tristes de leur liaison, -que de fois elle l’avait attendu ainsi, dans un bureau d’omnibus, -dans un jardin public, dans une église, comptant les minutes sous -le regard amusé des passants!... Que de fois elle était partie, -pleurante, humiliée, parce qu’il n’était pas venu!... Il l’aimait, -pourtant,—quand il était là,—il l’aimait à sa façon négligente et -douce, un peu lâche: et il était trop faible pour se reprendre, trop -prudent <span class="pagenum" id="Page_4">4</span> pour se donner tout à fait, jaloux de sa maîtresse et -regrettant presque qu’elle ne lui fournît point le prétexte d’une -rupture...</p> - -<p>Ils s’étaient rencontrés, cinq ans plus tôt, dans le salon très -bourgeois de madame Grancher, la femme d’un négociant en soieries. -Maurice avait remarqué tout de suite cette grande brune, souple et -bien faite, les yeux bleus sous des cils noirs, les dents nacrées, les -mains fines. Elle avait toujours la même robe en tulle noir uni, qui -l’enveloppait d’ombre vaporeuse, et toujours une rose pourpre à sa -ceinture. Isolée parmi les jeunes filles, oubliée par les dames mûres -et importantes, évitée par les jeunes gens qui cherchaient des dots -autour de la table à thé, elle demeurait impassible, rencoignée dans -la pénombre, l’air détaché et dépaysé... Un soir, à dîner, Maurice -se trouva près d’elle. Il parla, pour parler,—pour la faire parler -surtout,—de tout et de rien, d’une pièce à succès, d’un livre récent, -de la mode et du Salon de peinture. Tout jeune ingénieur, il se piquait -de goût littéraire; il se délassait des chiffres en écrivant des vers; -il fréquentait les bureaux des petites revues, et rappelait à tout -propos qu’Édouard Estaunié est sorti de Polytechnique. Il avait de -l’esprit, et plus que de l’esprit,—une grâce incomparable, et l’on -pouvait dire de lui ce que madame de Motteville raconte d’Henriette -d’Angleterre, qu’il semblait toujours «demander le cœur».</p> - -<p>La jeune femme à la rose entendit trop bien ce langage; elle sourit, -elle s’égaya, elle embellit; elle eut des mots imprévus, drôles et -charmants, et Maurice, qui connaissait tous les milieux parisiens, -pensa: <span class="pagenum" id="Page_5">5</span> «D’où vient-elle?... Elle n’est pas de ce monde-là...» -Après le dîner, il interrogea madame Grancher. La bonne dame haussa les -épaules:</p> - -<p>—Vous la trouvez spirituelle?... Je ne croyais pas... Ce n’est pas -précisément une amie, c’est la maîtresse de piano de ma fille, Josanne -Valentin...</p> - -<p>—Josanne?</p> - -<p>—Un nom ridicule, n’est-ce pas?... Son père s’appelait José... José -Daniel... C’était une espèce de journaliste qui est mort en laissant -sa femme dans la misère... Une bien brave femme!... La petite devait -entrer à l’école de Sèvres; elle faisait des études pour cela... Mais -le chimiste de l’usine Malivois s’est toqué d’elle, et il l’a épousée.</p> - -<p>Maurice cherchait des yeux le chimiste de l’usine Malivois. Madame -Grancher déclara:</p> - -<p>—Une fière bêtise qu’ils ont faite!... Josanne n’avait pas le sou et -Pierre Valentin pas de santé... Il a une terrible maladie d’estomac -depuis trois ans. Et, l’an dernier, il est devenu neurasthénique; il -perd la mémoire, il ne sait plus ce qu’il veut; il a pris tout le monde -en grippe... Et ça ne serait rien, s’il pouvait travailler, mais il ne -peut plus...</p> - -<p>—Alors?...</p> - -<p>—Alors, c’est la misère, ou peu s’en faut. Et Josanne tâche de gagner -sa vie... Je l’ai prise comme professeur pour Madeleine, mais, n’est-ce -pas? elle ne vaut pas une ancienne élève du Conservatoire. Elle tapote, -voilà tout!... Je la garderai encore un an... Il faut bien faire -quelque chose pour les autres... Elle n’est pas mal, cette petite! Je -l’invite quand il y a du <span class="pagenum" id="Page_6">6</span> monde. Ça la distrait, et puis, si on -veut danser, elle tient le piano.</p> - -<p>Madame Grancher n’avait pas détruit le prestige de la jeune femme à la -rose... Maurice Nattier, élevé dans les jupons d’une maman timorée, -répugnait aux aventures faciles. A vingt-quatre ans, il avait encore -quelque fraîcheur d’âme, le désir naïf d’une grande passion. Littéraire -et romanesque, il se croyait sentimental...</p> - -<p>Ce fut un amour discret, délicat, qui embauma la vie obscure de Josanne -comme les violettes invisibles embaument les bois, au printemps. Ce fut -un amour chaste et puéril, tout fier de ressembler aux amours qu’on -voit dans les livres... Maurice ne connut pas le mari de Josanne. Il -n’entra jamais dans le petit logement de la rue Amyot, où le malade ne -voulait recevoir personne, sauf l’usinier Malivois et des médecins. -Malgré les confidences de Josanne, il oublia tout ce qui pouvait -assombrir leur joie, tout ce qui composait l’arrière-plan de leur vie -amoureuse, toutes les choses navrantes, répugnantes et tragiques que -Josanne elle-même voulait oublier...</p> - -<p>Enfin, il la conduisit à Bellevue, dans le pavillon où sa mère et lui -passaient l’été. C’était un jour de mars; la dernière neige fondait -dans les chemins creux; les bois gris s’étoilaient de primevères... Au -crépuscule, quand ils partirent, le ciel était rose et froid, une seule -étoile brillait. Josanne, appuyée au bras de son amant, murmura:</p> - -<p>—Je suis heureuse... Et je n’ai pas de remords, tu sais! oh! non, et -pas de honte...</p> - -<p>C’était vrai: elle n’avait pas de honte... Elle se <span class="pagenum" id="Page_7">7</span> plaisait à le -dire, naïvement. Elle le disait même un peu trop, et cela choquait -Maurice. Il était de ces hommes qui ne peuvent estimer leur maîtresse -que si elle éprouve ou feint d’éprouver le plus dramatique repentir, -parce que cette attitude les rassure. N’est-ce pas l’intérêt collectif -de tous les hommes—qui seront tôt ou tard des maris—d’entretenir dans -la conscience féminine cette conviction que l’amour illégitime est -toujours une faute et comporte une déchéance?...</p> - -<p>Maurice pensait:</p> - -<p>«Josanne a des qualités admirables, mais elle n’a pas de sens moral...»</p> - -<p>Et quelquefois, moitié rieur, moitié sérieux, il l’appelait -«anarchiste»!</p> - -<p>Il n’était pas un anarchiste, lui!... Il avait, très profondément, -le sentiment de l’ordre, le respect des choses établies, le désir -d’être «comme tout le monde». Dans l’effervescence passagère de ses -vingt-quatre ans, il avait accepté, avec orgueil, cet espoir d’un grand -amour qui le grandirait devant lui-même. Les livres l’avaient grisé... -Il affectait alors de mépriser les bourgeois! Et qu’était-il, pourtant, -ce garçon fait pour la vie régulière et sage, incapable de manquer aux -devoirs officiels de l’honnête homme, mais d’une âme si timorée et d’un -cœur si prudent, qu’était-il, sinon un jeune bourgeois égaré dans une -passion romantique?... Et comment pourrait-il jamais comprendre Josanne -Valentin?...</p> - -<p>Elle ne ressemblait pas à la mère de Maurice, ni à ses tantes, ni à ses -cousines, ni aux amies de sa famille, ni aux femmes qu’il rencontrait -dans les <span class="pagenum" id="Page_8">8</span> salons corrects. Elle ne ressemblait pas davantage -aux maîtresses qu’il avait eues et aux maîtresses qu’avaient ses -camarades. Ni bourgeoise, ni bohème,—mais plus bohème, pensait-il, que -bourgeoise.—Elle dérangeait toutes les idées qu’il s’était faites; -elle l’étonnait, le décevait, l’enchantait, l’irritait tout ensemble. -Pauvre, elle ne se plaignait pas de la pauvreté, contrainte au travail, -elle éprouvait une fierté ingénue et déclarait cependant qu’elle -n’avait aucun mérite; liée à un malade, à un maniaque, elle se dévouait -avec une patience inlassable, qui n’allait point sans tendresse. Elle -disait: «J’ai adopté mon mari. Je ne l’abandonnerai jamais...» Elle -avait un amant et elle ignorait le remords. Elle expliquait toutes les -contradictions de son cœur et de sa vie en disant: «Je ne peux pas -vivre sans bonheur. Et la volupté du sacrifice ne me suffit pas... Je -ne suis pas une sainte; je ne suis pas une héroïne: je suis une femme, -très femme...»</p> - -<p>Elle ne fut pas heureuse longtemps, la pauvre Josanne. Un jour, dans la -petite chambre où Maurice la recevait, elle eut une crise de sanglots.</p> - -<p>—Qu’as-tu? demanda-t-il effrayé. Tu as du mal ou du chagrin?</p> - -<p>—Je ne sais pas... Je suis épouvantée de ce qui m’arrive, et malgré -tout... cela m’émeut... cela me trouble le cœur... Et j’ai si peur de -te le dire!</p> - -<p>—Quoi?</p> - -<p>—O mon chéri, je crains... Je... je suis enceinte.</p> - -<p>Elle attendait des paroles d’amour, des paroles de pitié, le geste -tendre qui protège. Elle croyait que Maurice allait dire: «Je suis -libre; dispose de moi; <span class="pagenum" id="Page_9">9</span> dispose de nous.» Sans doute, elle -ne pouvait pas quitter Pierre Valentin... Mais c’était le devoir -de Maurice de ne pas consentir—pas tout de suite!—au suprême -mensonge que la nécessité leur imposait. Elle espérait vaguement -qu’il protesterait, qu’il se révolterait, qu’il chercherait—et -trouverait—avec elle, quelque moyen d’éviter la honte de la -supercherie, l’obligation du partage...</p> - -<p>Il dit seulement:</p> - -<p>—Nous n’avons pas de chance!... Je ne me doutais pas... car... -enfin... tu aurais dû prévoir... Tu n’es pas une jeune fille!... Que -faire, à présent?... Ton mari acceptera-t-il?...</p> - -<p>Elle frémit, mais, redevenue maîtresse d’elle, elle répondit:</p> - -<p>—Sois tranquille. Il ne t’arrivera aucun ennui: je m’arrangerai...</p> - -<p>Alors il la consola, il la cajola. Elle restait glacée, et elle ne -savait plus si elle aimait encore Maurice...</p> - -<p>C’était fini. Tout le charme romanesque de leur liaison disparaissait: -l’idylle tournait au drame. Maurice n’était pas fait pour ces -choses-là... Il se fit envoyer en Allemagne par le grand ingénieur -Lamberthier, son patron. Et il voyageait encore quand le petit Claude -vint au monde...</p> - -<p>Josanne était délivrée depuis cinq semaines quand il la revit, -dans leur petite chambre. Elle entra, pâlie, maigrie, toute faible -d’avoir monté l’escalier. Elle avait dans ses yeux plus grands -comme un souvenir des douleurs récentes, et l’ombre de la mort qui -l’avait touchée. Dans ses bras, gauche et craintive, elle portait son -fils,—leur fils. <span class="pagenum" id="Page_10">10</span></p> - -<p>Cette fois, Maurice pleura. Il dit:</p> - -<p>—Pardonne-moi... Pardonnez-moi tous deux...</p> - -<p>Et Josanne avait pardonné: elle voulait le prix de ses souffrances.</p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <span class="pagenum2" id="Page_11">11</span> - <h2 class="h2souschapitre">II</h2> -</div> - -<p>La demie de six heures sonna. Pour la deuxième fois, Josanne faisait le -tour des galeries, s’arrêtant parfois pour feuilleter des revues et des -livres. Les commis, en souriant, la dévisageaient.</p> - -<p>«Mon Dieu!... pourvu qu’il vienne!... Il faut que je sois rentrée à -sept heures. Pierre a besoin de moi... Et le petit!... Il était bien -pâlot, ce matin!... La femme de ménage brûlera le dîner ou cassera -des assiettes, comme l’autre jour... J’aurai une scène, sûrement. Ah! -Maurice!... Maurice!...»</p> - -<p>Elle avait les pieds glacés, les joues ardentes, et la colère chauffait -sa tristesse, l’enfiévrait.</p> - -<p>Autour de l’Odéon, la nuit, la pluie, le glouglou du ruisseau gonflé, -l’éclaboussement des flaques... Des gens se réfugiaient sous les -arcades, pour s’abriter et, des parapluies mouillés, l’eau dégoulinait -sur le dallage.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_12">12</span></p> - -<p>Six heures trois quarts...</p> - -<p>Josanne, la tête vide, les jambes fléchissantes, s’accotait à -l’éventaire de la librairie Marpon. Les livres, dans leur robe jaune -ou blanche, sollicitaient la curiosité des passants. Quelques-uns -s’ornaient de dessins galants ou de photographies d’après nature. Ce -n’étaient que jupons troussés, bas noirs, pantalons, corsets délacés, -gorge au vent,—le déshabillé plus obscène que le nu, la pornographie -pénible et sans grâce.</p> - -<p>«Ça, l’amour?» pensait Josanne...</p> - -<p>Elle n’était pas bégueule; la franchise d’un trait, la nudité d’un -mot ne l’offusquaient point, mais elle aimait: elle avait la délicate -pudeur de la femme amoureuse, et la volupté lui paraissait une chose -secrète et redoutable qu’elle et son amant connaissaient seuls.</p> - -<p>Elle prit un roman, au hasard, le feuilleta, le referma. Elle parcourut -un volume de critique qui l’ennuya et un recueil de poèmes mystiques -bêtes comme des fleurs en papier...</p> - -<p>«<i>La Travailleuse</i>... C’est le livre que j’ai vu sur la table de -mademoiselle Bon... Encore un roman féministe... ou antiféministe... -C’est la mode!»</p> - -<p>Non, ce n’était pas un roman: c’était une longue et minutieuse étude -sur les professions et métiers féminins. Il y avait beaucoup de -chiffres, et des notes, et des citations, et des tableaux statistiques.</p> - -<p>Josanne lut quelques pages au hasard: <i>l’Ouvrière d’usine... -l’Employée... la Femme et les Carrières libérales... la -Concurrence féminine et ses Conséquences économiques... Esquisse -d’une nouvelle moralité féminine</i>.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_13">13</span></p> - -<p>Cela, c’était le dernier chapitre, la conclusion.</p> - -<div class="quote"> - <p>«... Que le travail des femmes soit un bien ou un mal, je l’ignore et - l’avenir seul nous le dira, mais c’est une nécessité que la femme subit - sans l’avoir désirée, c’est un fait qui s’impose et qu’il nous faut - accepter avec toutes ses conséquences. Et la plus importante de toutes, - c’est la révolution morale qui paraît être l’effet et non la cause de - la révolution économique.</p> - - <p>»Ce n’est point parce que la femme s’est affranchie moralement - qu’elle a souhaité conquérir son indépendance matérielle. A l’usine, - à l’atelier, au magasin, au bureau, à l’école, au laboratoire elle - eût préféré, peut-être, l’amour protecteur de l’homme et les tendres - servitudes du foyer. Mais l’homme a fermé son foyer à la fille - pauvre... Et la fille pauvre, qui répugne à se vendre et ne consent - pas à mourir de faim, a essayé de vivre hors du foyer, sans le secours - de l’homme. Elle est donc allée où elle pouvait gagner sa vie, dans le - domaine réservé de tout temps à l’activité féminine, et elle a envahi - bientôt le domaine réservé à l’activité masculine... Elle a mis son - orgueil à donner tout son effort, à employer toutes ses énergies, à - développer sa personnalité. Et elle s’est aperçue, alors, qu’elle avait - mérité, qu’elle pouvait conquérir autre chose que le pain quotidien, - les vêtements et le logis: l’indépendance morale, le droit de penser, - de parler, d’agir, d’aimer à sa guise, ce droit que l’homme avait - toujours pris, et qu’il lui avait refusé toujours.</p> - - <p>»Mais l’homme s’est avisé que cette prétention de la femme était - dangereuse pour l’ordre établi, l’équilibre <span class="pagenum" id="Page_14">14</span> de la société, - la famille, les mœurs, la religion... Trop tard!... Si toutes les - travailleuses ne sont pas des affranchies, toutes, déjà, sont des - rebelles... Rebelles à la loi que les hommes ont faite, aux préjugés - qu’ils entretiennent, à l’idéal suranné qu’ils imposent à leurs - compagnes... Les femmes ont rompu le fil de laine que filèrent les - aïeules et qui, si léger, fut parfois si lourd aux âmes mal résignées: - elles ont laissé la quenouille, l’aiguille et le miroir—et avec eux - les vertus passives et les vaines frivolités. Elles ne pensent plus - qu’il suffise d’être une femme chaste pour être une honnête femme, - et elles ne se croient pas déchues parce qu’elles ont aimé plusieurs - fois...</p> - - <p>»On voit s’ébaucher déjà cette morale féminine qui ne sera plus - essentiellement différente de la morale masculine. La femme, que le - christianisme a lentement façonnée au sacrifice et à la résignation, - commence à se croire dupe. Dieu ne la console plus; l’homme ne la - nourrit plus. Il lui faut compter sur elle-même, et, puisque le - travail, bon gré mal gré, l’a faite libre, elle réclamera bientôt tous - les bénéfices de la liberté.</p> - - <p>»Les termes du contrat conjugal seront changés par cela même que - la femme pourra vivre sans le secours de l’homme, élever seule ses - enfants. Elle ne demandera plus la protection et ne promettra plus - l’obéissance. Et l’homme devra traiter avec elle d’égal à égale—disons - mieux: de compagnon à compagne, d’ami à amie.—Leur union ne subsistera - que par la tendresse réciproque, l’accord toujours renouvelé des - pensées et des sentiments, la fidélité libre et volontaire, et cette - parfaite sincérité qui permet l’entière confiance. Déjà les ménages - sont nombreux où le mari <span class="pagenum" id="Page_15">15</span> trouve dans sa femme son associée, sa - confidente, la collaboratrice de ses travaux, la complice dévouée de - ses ambitions. Aucune femme, plus que la Française, n’est apte à ce - beau rôle...»</p> -</div> - -<p>Ici, l’auteur examinait les transformations probables du mariage, -déjà modifié, très profondément, par le divorce... Josanne devinait, -à l’ironie discrète de certaines phrases, qu’il n’avait pas beaucoup -de respect pour les vieilles formes et les vieilles formules, et que -les «réalités vivantes» l’intéressaient bien autrement que les entités -sacro-saintes.</p> - -<p>«Quel est ce monsieur que les préjugés n’aveuglent pas?...»</p> - -<p>Elle regarda le nom: «Noël Delysle...» Et tout de suite, sans aucune -raison, elle imagina un homme au visage sérieux et fin, prunelles -bleues et barbe grise, qui habitait une antique maison, près de la -Sorbonne...</p> - -<p>Elle ne sentait plus l’ennui de l’attente, et la fatigue de rester -debout, elle oubliait Maurice... Elle pensait...</p> - -<p>«Comme c’est vrai, tout ça!... Je demanderai le livre à mademoiselle -Bon.»</p> - -<p>Mademoiselle Bon s’occupait des syndicats, des congrès, des mutualités, -des œuvres d’assistance, tandis que Josanne, au <i>Monde féminin</i>, -faisait un peu de tout, de la mode, de la bibliographie, la «Petite -Correspondance» et les «Menus de la semaine».</p> - -<p>Néanmoins, elle s’intéressait aux idées, et la question dite -«féministe» lui était devenue familière... Elle avait l’esprit -net et hardi, l’imagination généreuse, avec un sang chaud, et des -nerfs vibrants, qui la <span class="pagenum" id="Page_16">16</span> disposaient à l’enthousiasme... Mais, -très Française et très Parisienne, elle avait le sens du ridicule -et l’horreur des déclamations. Elle ne se payait point de mots et, -jusque dans les contradictions de sa vie, elle demeurait sincère avec -elle-même.</p> - -<p>Il lui semblait discerner, dans le livre de ce Noël Delysle, la marque -d’un esprit pareil au sien. Elle se reconnaissait un peu dans la -«rebelle» dont il esquissait le portrait... Elle se disait:</p> - -<p>«Voilà un homme qui me comprendrait... J’ai accepté le servage -domestique; je n’ai pas rompu tout à fait le «fil de laine», mais je -me suis sentie maîtresse de mon cœur et de ma personne... Ce n’est pas -un vil sentiment d’intérêt, ce n’est pas la crainte de l’opinion qui -me retiennent dans ce mariage, dans ce triste mariage où je porte un -double fardeau... Je ne veux pas quitter mon pauvre Pierre, mais je ne -peux pas vivre sans bonheur, je ne peux pas...»</p> - -<p>Elle lut encore:</p> - -<div class="quote"> - - <p>«Rêver la liberté de l’amour, en conservant le mariage sous des formes - nouvelles, moins rigoureuses, délivrer les hommes et les femmes de - l’obligatoire hypocrisie, reconnaître leur droit d’arranger leur vie - comme il leur plaît en acceptant toutes les responsabilités de leurs - actions, mettre dans les relations des sexes plus de loyauté, plus - d’indulgence, est-ce donc encourager la débauche? Est-ce détruire - la pudeur de la femme? Non. Qu’une femme connaisse le prix de sa - personne, la gravité du don qu’elle fait, qu’elle ait de l’amour et des - conséquences de l’amour une idée claire, haute, grave, si cette femme - a l’esprit et <span class="pagenum" id="Page_17">17</span> le corps sains, elle sera bien armée contre les - tentations de débauche... Et, si elle se trompe dans son choix, elle - saura que son erreur n’est pas infamante, qu’elle ne la traînera pas, - toute sa vie, comme un boulet, et qu’elle pourra mériter l’estime et - l’amour d’un honnête homme.</p> - - <p>»Cela suppose une totale révolution de nos mœurs?... Mais elle est - à moitié faite, elle se fait tous les jours, cette révolution! Que - de préjugés disparus, déjà!... La réprobation des «honnêtes gens» ne - frappe plus ni l’enfant naturel, ni la femme divorcée; on tolère, - on excuse certaines unions libres, et telle femme s’est acquis par - le prestige du talent le droit de vivre à son gré,—ce droit qu’on - reconnaissait naguère aux grandes actrices seulement!... Ce sont les - symptômes d’un état de choses qui...»</p> -</div> - -<p>—Madame veut acheter ce livre? demanda un commis qui trouvait sans -doute que la lecture avait trop duré.</p> - -<p>Josanne devint pourpre... Elle répondit spontanément:</p> - -<p>—Oui.</p> - -<p>—C’est trois francs...</p> - -<p>Trois francs! Et l’on était à la fin du mois... Josanne sentit la -pointe d’un remords; mais elle ouvrit son porte-monnaie. Le commis -enveloppait le livre.</p> - -<p>—Merci... Dites-moi l’heure, maintenant.</p> - -<p>—Sept heures moins cinq, madame...</p> - -<p>Maurice ne viendrait pas!... Josanne entrevit, dans un éclair, le petit -logement de la rue Amyot:—Pierre, <span class="pagenum" id="Page_18">18</span> abruti d’éther, sur le divan, -l’enfant dormant dans sa petite chaise, et le feu qui baisse, et la -lampe qui file, et la femme de ménage qui grogne, parce que son homme -l’attend...</p> - -<p>«Misérable femme que je suis!... Mon mari, mon fils m’attendent... Ah! -cinq minutes encore... Maurice!... Je veux voir Maurice!... Je ne peux -pas m’en aller comme ça...»</p> - -<p>Ses yeux se remplirent de larmes. Des gens se retournèrent... Elle eut -un réveil de fierté:</p> - -<p>«Non! je ne resterai pas ici une minute de plus!... C’est trop lâche!»</p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <span class="pagenum2" id="Page_19">19</span> - <h2 class="h2souschapitre">III</h2> -</div> - -<p>—Josanne!</p> - -<p>Elle s’arrêta. Maurice Nattier, descendu d’un fiacre, l’appelait.</p> - -<p>—Venez, je vous emmène!... Allons, vite!</p> - -<p>—Mais...</p> - -<p>—Mais quoi? Je dîne à Passy. Nous causerons en route, et la voiture -vous reconduira chez vous... Eh bien, vous ne voulez pas? vous êtes -fâchée?... C’est parce que je suis en retard?... Ce n’est pas ma faute, -je vous jure... Ma mère m’a retenu... J’ai téléphoné à votre journal -pour vous avertir de ne pas m’attendre, mais vous veniez de partir.</p> - -<p>Elle dit tristement:</p> - -<p>—Vous vous étiez résigné bien vite à ne pas me voir!</p> - -<p>—Josanne, mon amie...</p> - -<p>—Maintenant il est trop tard. Il faut que je rentre...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_20">20</span></p> - -<p>—Quelle malchance!... C’est que je ne sais plus, moi, quand je serai -libre...</p> - -<p>Elle leva sur lui ses yeux désolés:</p> - -<p>—Eh bien, j’irai avec vous, un moment... jusqu’à la Seine.</p> - -<p>—Allons!</p> - -<p>Il la fit monter avant lui, et, pendant qu’il donnait l’adresse au -cocher, elle le regardait avidement, blond, pâle, mince dans la lourde -pelisse sombre.</p> - -<p>—Josanne, mon petit, tu m’en veux?</p> - -<p>—Oui, dit-elle, oui, je t’en veux! Tu n’as pas de cœur, tu n’as pas de -tact, tu n’as pas...</p> - -<p>—Là! là!... comme tu es méchante, ce soir!...</p> - -<p>—Tu m’humilies à plaisir, tu te moques de moi... L’autre jour, je -t’ai attendu, au journal: tu m’as envoyé une dépêche... Ce soir, tu -as téléphoné pour remettre notre rendez-vous... Tu ne m’écris plus -jamais!... Ah! je suis lasse de tout, lasse de toi, lasse de l’amour, -lasse de la vie!...</p> - -<p>—Eh bien, vraiment, tu es gentille, mon petit!... En voilà, un -accueil!... Moi qui ai bousculé maman, bâclé trois lettres et -congédié très impoliment un ami, pour me rendre libre!... Non, tu -es extraordinaire!... Je te donne de ma vie tout ce que je peux te -donner. Est-ce ma faute si cette part est restreinte? Que diable! il -n’y a pas que l’amour dans l’existence! Il faut se faire une raison! -Tu as ton ménage, ton journal; moi, j’ai mes affaires, ma famille, mes -relations...</p> - -<p>—Mais tu es libre, toi! Et moi, je suis tenue, serrée par mille -liens... Et cependant je trouve le moyen de te voir, de t’écrire... Ah! -non, laisse-moi, <span class="pagenum" id="Page_21">21</span> je ne veux pas que tu m’embrasses, je veux que tu -me répondes!</p> - -<p>—Quoi? Que puis-je te dire? Tu souffres?... Me crois-tu donc très -heureux? C’est la fatalité de notre situation. Nous avons fait une -folie... Oh! je ne la regrette pas! Mais c’était une folie tout de -même... J’aurais dû être plus fort, plus maître de moi!... J’aurais -dû m’éloigner... Que de malheurs évités!... Tu vois; je ne suis pas -injuste, puisque j’avoue mes torts.</p> - -<p>—Mais tu n’es pas heureux! dit-elle dans un sanglot. C’est cela, -Maurice, qui est épouvantable!... Après tout ce que j’ai supporté,—et -sans me plaindre!—pour l’amour de toi, je t’entends dire que tu n’es -pas heureux!... Malgré tout, je ne regrette pas de t’avoir aimé... Je -regrette seulement que tu ne m’aies pas aimée davantage...</p> - -<p>—Je t’ai beaucoup aimée, Josanne...</p> - -<p>—Ah! pas assez, puisque tu as des regrets!... Mais, dis-moi, -franchement, qu’ai-je fait? En quoi t’ai-je déplu?... Me reproches-tu -quelque chose!... Je t’ai fidèlement aimé, mon chéri; je n’ai pas -encombré ta vie; je ne t’ai rien demandé, que ta tendresse... Tu n’as -su de mes chagrins et de mes souffrances que ce que je ne pouvais pas, -absolument pas, te cacher... L’enfant même... oh! laisse-moi te parler -de lui!... je croyais qu’il serait un lien entre nous, un lien si -fort!...</p> - -<p>—Mais je ne te reproche rien, ma pauvre Josanne!... Tu as été -parfaite... Cependant... Tu parles de l’enfant!... N’aurait-il pas -mieux valu, pour toi, que ce petit ne vînt pas au monde?... Et, pour -moi, quelle responsabilité!</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_22">22</span></p> - -<p>—Tu ne l’as jamais aimé, cet enfant! dit-elle en se dégageant. Tu n’as -pas voulu le connaître...</p> - -<p>—Josanne!... Pouvais-je m’introduire chez toi?... Ton mari ne veut -recevoir personne... Et toi-même, aurais-tu été bien contente de me -voir dans ce rôle: l’ami de la maison?... Tu es trop délicate...</p> - -<p>—Je ne sais pas... L’amour n’a pas tant de scrupules! dit Josanne en -rougissant. Oui, parfois j’ai souhaité...</p> - -<p>—Pourtant, tu ne détestes pas ton mari!...</p> - -<p>—Non, je ne le déteste pas. J’ai une grande affection pour lui... Je -lui suis dévouée... Mais toi, toi, je t’aime...</p> - -<p>—Comment peux-tu accorder tout ça? dit Maurice. Tu es sincère, -évidemment... Et si j’étais jaloux...</p> - -<p>—Ah! tu ne l’es pas, c’est une justice à te rendre!...</p> - -<p>—Ne sois pas ironique... Je ne peux pas être jaloux de Valentin, -voyons!... C’est un malade, un malheureux... Tu m’as expliqué cent fois -la nature de tes sentiments...</p> - -<p>—Ne me parle pas de mon mari! dit Josanne avec une sourde colère. Cela -m’afflige, m’irrite et m’humilie...</p> - -<p>—Alors, parle-moi de toi, de nous... Ne me fais pas ces yeux -méchants!... Ma petite Jo...</p> - -<p>Il l’attirait.</p> - -<p>—Ne tourne pas la tête... Viens là!... Plus près!... Tu vois, je suis -le plus fort, je te tiens!... Ah! comme j’aime ton baiser!...</p> - -<p>Il cédait au charme sensuel... L’ombre, le contact de la femme, la -querelle même et la nervosité de <span class="pagenum" id="Page_23">23</span> Josanne avivaient son désir. Il -devenait presque tendre.</p> - -<p>—Écoute, mon mignon, je ne suis pas si féroce que tu crois!... Je -sens si bien que tu m’aimes!... Et quand tu es là, mes scrupules et ma -mauvaise humeur, tout s’envole. Oh! je tiens à toi, beaucoup beaucoup...</p> - -<p>Elle lui rendait ses baisers, enivrée, triste et honteuse.</p> - -<p>—Tu sais, disait-il tout bas, lèvres sur lèvres, je chercherai pour -nous une autre petite chambre.</p> - -<p>—Ce ne sera plus notre chambre. Pourquoi n’as-tu pas renouvelé la -location? Quel regret pour moi!</p> - -<p>—Je voyageais. J’ai oublié la date.</p> - -<p>—Cela m’a fait tant de peine! J’ai cru...</p> - -<p>Elle n’osa pas dire: «J’ai cru que tu voulais espacer nos rencontres, -me préparer à la rupture.»</p> - -<p>—L’hôtel?... oh! cela me fait honte!... je n’aime pas ça.</p> - -<p>—Mais pour une fois encore, avant que je trouve un nouveau logis... -après-demain, voudras-tu?...</p> - -<p>Elle ne répondit pas, mais elle mit des baisers sur les yeux, sur les -joues, sur les lèvres de Maurice.</p> - -<p>—Tu viendras?</p> - -<p>—Oui.</p> - -<p>Sa joie n’était pas franche; elle gardait une sorte d’appréhension.</p> - -<p>—Maurice...</p> - -<p>—Chérie?...</p> - -<p>—Rien.</p> - -<p>Elle avait une question sur les lèvres: «Que veux-tu de moi? l’amour ou -le plaisir? Ce n’est pas <span class="pagenum" id="Page_24">24</span> la même chose... J’ai besoin de baisers -et de caresses, parce que je suis jeune et ardente, comme toi. Mais je -ne les goûte que dans l’amour, et il ne me suffit pas d’être désirée... -Je veux être aimée, aimée uniquement... Si tu me reprenais ton cœur, je -ne pourrais plus t’appartenir... J’aurais horreur de ton étreinte...»</p> - -<p>Cette fois encore, elle n’osa point parler. Après quatre ans d’intimité -physique, elle conservait ces gênes secrètes, ces pudeurs d’âme qui -s’évanouissent seulement dans l’amour heureux. Elle se surveillait; -Maurice se défendait: la volupté seule leur donnait l’illusion, trop -brève, de l’harmonie sentimentale. Ils étaient amant et maîtresse: ils -n’avaient pas su être amis.</p> - -<p>Soudain, prenant le bouquet de violettes à sa ceinture, elle le pressa -contre sa bouche, puis contre la bouche de Maurice:</p> - -<p>—Prends... Tu garderas ces fleurs dans ta poche, ce soir, et tu les -toucheras de temps en temps, et tu sentiras mon baiser au bout de tes -doigts.</p> - -<p>—Oui, ma jolie... Quelles gentilles pensées tu as toujours!</p> - -<p>Elle souriait doucement.</p> - -<p>—Tu dînes chez Lamberthier?</p> - -<p>—Oui. Nous causerons d’une grosse, grosse affaire, très compliquée, -très ennuyeuse, qui m’obligera peut-être à quitter Paris... oh! pas -pour longtemps.</p> - -<p>—Explique-moi.</p> - -<p>—Tu n’y comprendrais rien.</p> - -<p>—Mais si!</p> - -<p>—Mais non; il s’agit d’un pont qu’une compagnie <span class="pagenum" id="Page_25">25</span> de chemins de fer -veut établir sur la Dordogne. C’est Lamberthier qui construit le pont. -Les travaux sont commencés. Mais il y a des complications...</p> - -<p>—Alors?...</p> - -<p>—Alors, Lamberthier va m’envoyer sur les lieux pour examiner les -travaux...</p> - -<p>—Tu resteras là-bas?...</p> - -<p>—Trois semaines...</p> - -<p>—Tu t’ennuieras?</p> - -<p>—Le moins possible! J’irai à Bordeaux. Lamberthier a une cousine -mariée, à Bordeaux; une femme très chic, très riche, qui reçoit -beaucoup. Elle m’a invité, déjà.</p> - -<p>—Elle est jeune, cette dame?</p> - -<p>—Ni jeune, ni vieille: elle a une fille de vingt ans!</p> - -<p>—Jolie, la fille?</p> - -<p>—Qu’est-ce que ça te fait?</p> - -<p>—Bien sûr, ça m’est égal... Je disais ça en l’air, pour parler...</p> - -<p>Du bout des doigts, Maurice essuya la buée qui voilait les glaces.</p> - -<p>—Nous sommes sur le pont de la Concorde...</p> - -<p>—Ah! mon Dieu!... Je descends!...</p> - -<p>—Non, reste! Je prendrai le Métro...</p> - -<p>Ils s’embrassèrent.</p> - -<p>—Qu’as-tu là?... Un livre?...</p> - -<p>—Oui, je l’ai acheté tout à l’heure: <i>la Travailleuse</i>, par Noël -Delysle. Tu ne connais pas?</p> - -<p>—Le bouquin? Non.</p> - -<p>—L’auteur?</p> - -<p>—Vaguement... Il fait de la sociologie, ou de la <span class="pagenum" id="Page_26">26</span> politique, ou -peut-être les deux... Enfin il travaille dans les choses assommantes...</p> - -<p>—Il est vieux?</p> - -<p>—Qu’est-ce que ça te fait?... Veux-tu que je demande des -renseignements?... Est-ce pour un mariage?...</p> - -<p>—Tu es bête!... Bonsoir, mon chéri!</p> - -<p>—Bonsoir... Je t’enverrai un «bleu», demain, pour fixer...</p> - -<p>—C’est entendu.</p> - -<p>Il descendit et paya le cocher:</p> - -<p>—Ramenez madame, 3, rue Amyot.</p> - -<p>Le fiacre tourna, repartit. Josanne sentit quelque chose sous son -pied... C’était le bouquet de violettes, que Maurice avait oublié en -s’en allant.</p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <span class="pagenum2" id="Page_27">27</span> - <h2 class="h2souschapitre">IV</h2> -</div> - -<p>Le fiacre laissa Josanne au coin de la rue Lhomond et de la rue Amyot.</p> - -<p>Elle monta, d’une haleine, les cinq étages de la maison et s’arrêta sur -le palier, étouffant de fatigue et d’angoisse, l’oreille tendue aux -moindres bruits. Derrière la porte à un seul battant, une voix furieuse -éclata:</p> - -<p>—Fichez-moi la paix, vieille folle!</p> - -<p>—Mon Dieu! soupira Josanne, Pierre se dispute avec Maria... Il n’a pas -dîné!... Quelle scène, tout à l’heure!...</p> - -<p>Tremblante, elle mit la clé dans la serrure, ouvrit doucement.</p> - -<p>—Voilà madame, dit une autre voix, vous vous arrangerez avec elle... -Moi, j’ sais rien. J’ai rien vu...</p> - -<p>La femme de ménage parut dans l’étroit vestibule, que le gaz, baissé -par économie, éclairait mal. Son <span class="pagenum" id="Page_28">28</span> corps massif barrait l’entrée de -la cuisine; elle secouait sa tête indignée au chignon noir et gris.</p> - -<p>—Qu’y a-t-il, Maria? fit Josanne.</p> - -<p>—C’est m’sieur qui réclame après son éther... Il crie depuis une -heure... Il a pas voulu manger c’te potage américain... c’te résidu de -bouillon qui coûte si cher!... Et puis il a dit que l’œuf était pas -frais... Un œuf que j’ vas chercher à la vacherie de la rue de la Clef, -où que je le prends, pour dire, sous la poule!... Après ça, il m’a -demandé son éther, vu qu’il avait des crampes d’estomac... J’ai point -trouvé la clé de la boîte à pharmacie... Alors il m’a <i>agonisée</i> de -sottises... Il dit que j’ai caché la clé, exprès... Comme si j’étais -une personne à faire des malices à mes patrons!...</p> - -<p>—Mais le petit, Maria, a-t-il dîné?</p> - -<p>—L’ gosse est au lit... Il dort... Faut que j’ m’en aille... Quoi -qu’il dirait, mon <i>borgeois</i>?</p> - -<p>Maria Touret, dite la Tourette, dénoua les cordons de son tablier bleu.</p> - -<p>—La soupe de madame est au chaud, et le ragoût-z-aussi... J’ai porté -le linge à couler... Bonsoir, madame.</p> - -<p>—Bonsoir, Maria...</p> - -<p>La femme de ménage regarda Josanne avec pitié. Elle n’avait pas servi -chez des princes... Elle était native de la rue Mouffetard et elle -manquait de manières. Mais c’était une brave créature, attachée aux -Valentin, et qui admirait madame, tout en plaignant monsieur.</p> - -<p>Josanne, débarrassée de son chapeau et de sa jaquette, passa dans la -salle à manger, vide, éclairée <span class="pagenum" id="Page_29">29</span> par la suspension, puis dans la -chambre mi-obscure, où l’on entendait le petit souffle de l’enfant.</p> - -<p>—Ah! te voilà! dit Pierre.</p> - -<p>Couché sur le lit, il ne bougeait pas. Elle balbutiait:</p> - -<p>—Je suis très en retard... Pardonne-moi... J’ai... On m’a retenue... -Alors, j’ai pensé que Maria...</p> - -<p>—J’ai failli la flanquer à la porte, Maria!... Sale, bavarde et -paresseuse!... Tu l’as bien choisie!... Mais tu ne m’écoutes jamais... -Je n’ai aucune autorité chez moi... Ma femme me donnera toujours tort, -même contre la servante!... Évidemment, je ne suis bon à rien, donc je -n’ai rien à dire...</p> - -<p>—Oh! Pierre! tu sais bien...</p> - -<p>—J’embête tout le monde... Je suis une charge pour toi...</p> - -<p>—Pierre, tu n’as pas le droit de parler ainsi!... Tu es malade: je -te soigne le mieux que je peux, et pas seulement par devoir... par -affection... Ai-je l’air de te reprocher...</p> - -<p>—Non, tu n’as pas l’air, mais au fond... Quoi? tu vas pleurer... Voilà -les femmes!... Tu ferais mieux de chercher la clé que Maria a perdue...</p> - -<p>—Quelle clé?</p> - -<p>—La clé de la boîte à pharmacie...</p> - -<p>—Mais...</p> - -<p>—Quoi, mais! Ah! je comprends... Tu l’as cachée... Tu ne veux pas que -je prenne mon éther, qui me soulage... qui m’endort... Dis la vérité: -tu l’as cachée, cette clé...</p> - -<p>—Oui, je l’ai cachée. Le médecin m’a dit...</p> - -<p>—Je me f... du médecin. La clé!</p> - -<p>—Je t’en supplie, mon Pierre... sois raisonnable!... <span class="pagenum" id="Page_30">30</span> Voudrais-je -te faire du mal!... Recouche-toi!... Calme-toi...</p> - -<p>—Vas-tu me donner la clé, sacré tonnerre!</p> - -<p>La lumière de la suspension, par la porte entr’ouverte, éclairait un -peu la chambre, le chevet du lit sans rideaux, la forme maigre, aux -grands bras, de l’homme irrité...</p> - -<p>—Chut! tu vas réveiller l’enfant! dit Josanne, effrayée.</p> - -<p>Elle ouvrit l’armoire, prit une clé derrière une pile de linge.</p> - -<p>—Voilà... Fais ce que tu veux... Je ne serai pas responsable...</p> - -<p>—Oui, s’il m’arrive malheur, tu t’en laves les mains!... Grand -merci!...</p> - -<p>Elle ne protesta pas. Depuis longtemps, elle subissait des scènes -pareilles, qui se terminaient toujours de la même façon! Après des -cris, des violences, des menaces de «se f... par la fenêtre», Pierre -s’apaisait, s’attendrissait, implorait le pardon de sa femme... Il -criait qu’il lui devait tout, qu’elle était un ange, et lui une brute, -qu’il l’adorait, qu’il ne pouvait se passer d’elle, mais qu’il ne lui -serait pas à charge longtemps... il rappelait leurs fiançailles, le -début de leur mariage... Quelquefois l’émotion de ces souvenirs gagnait -la jeune femme... Et elle laissait dans chacune de ces crises un peu -de cette énergie qui lui était si nécessaire... Pierre l’affolait, la -détraquait...</p> - -<p>Il avait eu, toujours, un caractère instable, inquiet, avec la -crainte de maux imaginaires et la terreur de la mort... Sans cesse -il modifiait son régime, refusant le lait, suspectant la qualité des -aliments... Le boucher, <span class="pagenum" id="Page_31">31</span> l’épicier et la crémière étaient des -malfaiteurs publics!... Le pharmacien méritait le bagne!... Le médecin -n’était qu’un âne... Quant à la Tourette, complice des fournisseurs -déshonnêtes, elle priait le bon Dieu pour que monsieur crevât!...</p> - -<p>Tous les matins, Valentin se regardait dans la glace:</p> - -<p>—Ah! je suis frais! disait-il parfois. Et cet imbécile de docteur qui -me soigne pour une gastro-entérite!... Il ne voit donc pas que je suis -jaune!... Regarde, Josanne, n’est-ce pas que je suis jaune?... Non?... -J’étais sûr que tu dirais non... J’ai le teint jaune paille, oui, -parfaitement!... Et cela signifie que j’ai un cancer...</p> - -<p>Un autre jour, il avait une embolie, ou une néphrite, ou une maladie -de la moelle... Il se voyait paralytique, dans un fauteuil roulant... -Perpétuellement occupé de ses maux, il se plaignait de n’être pas -assez plaint. L’inaction forcée, dans la gêne croissante, lui était -doublement douloureuse. Il supportait mal que sa femme travaillât, -que sa vieille tante de Chartres, mademoiselle Miracle, se dépouillât -pour les aider... Et, en même temps, il exigeait des médicaments rares -et coûteux, une nourriture délicate, des soins assidus, et, menaçant -Josanne de se tuer pour la délivrer de sa présence, il obtenait d’elle -tout ce qu’il voulait, le possible et l’impossible...</p> - -<p>Elle était sans force contre ce chantage sentimental qui s’exerçait -jusque dans les crises de passion physique, lorsque Pierre, après -une longue indifférence, s’avisait d’être amoureux et jaloux... -Dans les bras de cet homme qu’elle avait aimé d’amour, qu’elle <span class="pagenum" id="Page_32">32</span> -aimait encore d’une tendresse quasi maternelle, Josanne éprouvait une -répulsion invincible, une révolte de tous ses sens. Son corps, frais et -pur, exécrait le corps malade... Mais, pitoyable au chagrin de Pierre, -elle ne savait pas, elle ne pouvait pas se refuser!... Après les -affreuses nuits, son désir s’en allait, irrésistible, vers Maurice, et -elle se croyait, non pas avilie, mais lavée, par des caresses saines et -franches, par une volupté qui, pour les deux amants, était de l’amour...</p> - -<p>Pourtant elle revenait à son mari; elle tenait à lui comme à une partie -d’elle-même,—un être en qui sa propre vie se prolongeait par la longue -habitude commune.—Souffrant et malheureux, il n’avait qu’elle: elle ne -l’abandonnerait jamais...</p> - -<p class="br">Étendu sur le lit, Pierre gardait le flacon débouché sous ses narines. -L’odeur de l’éther se répandait, écœurant Josanne... Elle murmura:</p> - -<p>—Assez, Pierre!... Tu seras plus mal, après...</p> - -<p>Il se plaignit d’une douleur qui le pinçait à la nuque, d’un -frémissement dans la colonne vertébrale...</p> - -<p>—Mes pieds et mes mains sont glacés... Touche!... Oh! oui, -frictionne-moi, comme ça... Encore!... Mon sang ne circule pas... J’ai -les muscles de la figure figés...</p> - -<p>Elle frottait, massait fortement les mains de son mari. Il gémissait, -par intervalles:</p> - -<p>—Là... là... Tu ne sais pas bien... Donne-moi la boule d’eau chaude...</p> - -<p>Elle courut à la cuisine, alluma le gaz, fit chauffer l’eau... Pierre -se calmait peu à peu. Il s’informa du <span class="pagenum" id="Page_33">33</span> journal, de madame Foucart, -la directrice, de mademoiselle Bon, de la petite soiriste Flory, une -farceuse!... Il s’aperçut tout à coup que sa femme défaillait de -lassitude et de faim.</p> - -<p>—Mais tu n’as pas mangé, ma pauvre amie!... Va dîner, vite! Maria t’a -gardé ta part.</p> - -<p>Josanne mangea, en cinq minutes, un reste de soupe et de ragoût, un -fruit, une cuillerée de confiture. Puis elle mit un tablier sur sa -robe noire, enleva le couvert, balaya les miettes tombées autour de -la table... Elle accomplissait ces humbles besognes comme des devoirs -ennuyeux, mais nécessaires, et qui ne l’abaissaient pas... La pauvreté, -qu’elle avait connue, aimable et gaie, chez ses parents, qu’elle -retrouvait, morne et terrible, dans son ménage, n’avait pas détendu -les ressorts de son caractère... Josanne lui devait un accroissement -d’orgueil et de volonté, la conscience de son énergie, toujours plus de -patience et toujours plus de courage...</p> - -<p>Quand la salle à manger fut en ordre, elle éteignit la lampe de la -suspension, alluma une autre petite lampe, et rentra dans la chambre, -où Pierre l’appelait.</p> - -<p>—Josanne, viens-tu?... Il est neuf heures et demie...</p> - -<p>—Je le sais...</p> - -<p>—Tu te couches?</p> - -<p>—Non: je dois travailler ce soir... J’ai la «Petite Correspondance» à -finir, et la «Chronique de la Mode».</p> - -<p>—Laisse donc ça... Tu te lèveras demain de bonne heure.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_34">34</span></p> - -<p>—Non! non!... J’ai autre chose à faire demain matin. Je ne veux pas -mettre le journal en retard... Il y a du grabuge, là-bas!... Foucart et -sa femme sont inquiets... Ils redoutent la concurrence, les nouveaux -magazines: <i>Femina... La Vie heureuse...</i> Foucart a dit: «Nous les -enfoncerons... Oui, nous ferons un <i>trust</i>...» Mais des collaborateurs -sont partis, des abonnés se sont désabonnés... Si tu voyais la rage de -Foucart!... Quelle boîte!... Dire qu’on est bien content de trouver -ça!...</p> - -<p>Elle ôta sa jupe et sa blouse, dégrafa son corset.</p> - -<p>—Où est mon peignoir?... Tiens, sur le pied du lit, depuis ce -matin!... Vraiment, la Tourette n’a pas d’ordre...</p> - -<p>—Bah! dit Pierre, c’est une brave femme, après tout!...</p> - -<p>Soulevé sur le coude, il regardait Josanne. La lumière, tamisée par -un abat-jour de papier rose, l’enveloppait toute d’un chaud reflet... -Droite, un peu cambrée, elle rattachait en arrière l’agrafe du jupon -noir qui collait à ses hanches et s’évasait autour de ses chevilles. Et -préoccupée de son travail, du journal, de l’humeur des Foucart, elle ne -s’apercevait pas que son geste faisait saillir sa gorge ferme sous la -mince chemise, et que l’épaulette de ruban mauve glissait...</p> - -<p>Elle s’animait en parlant; les yeux bleu d’ardoise se veloutaient de -l’ombre des cils; les dents parfaites brillaient... Elle leva ses bras -nus pour assurer une épingle dans son chignon, puis elle se pencha pour -atteindre son peignoir de molleton rouge. Pierre lui saisit le poignet, -au vol:</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_35">35</span></p> - -<p>—Écoute, Josanne...</p> - -<p>—Quoi!... Tu n’es pas bien?...</p> - -<p>—Mais si, très bien... Écoute!</p> - -<p>Il s’assit au bord du lit. L’étincelle du désir passa dans ses yeux -gris... Sa face creuse, sabrée de rides verticales, s’illumina d’un -sourire. Ses cheveux lisses collaient à ses tempes... Sa moustache -avait une odeur d’éther.</p> - -<p>—Laisse-moi, Pierre! murmurait Josanne, d’une voix qui suppliait et -qui avait peur. Le médecin...</p> - -<p>—Ne pense donc pas au médecin! Je vais mieux. Et tu es si jolie, comme -ça, avec tes grands yeux, tes bras blancs...</p> - -<p>Il l’étreignait, roulant sa tête sur la douce poitrine nue, et le -parfum de la femme l’affolait.</p> - -<p>Mais Josanne, ce soir-là, ne dominait pas sa répugnance. Elle se -raidissait... Pierre la repoussa:</p> - -<p>—Je te dégoûte donc!... Parce que je suis malade?... parce que je -suis laid?... Tu ne me pardonnes pas ça, d’être malade et laid!... -Tu as raison. L’amour, ça ne me va plus! Je suis grotesque... Oh! -rassure-toi! Je ne te violerai point...</p> - -<p>Il pleura de rage.</p> - -<p>—La seule joie qui me reste, tu me la refuses!... Va! je n’invoquerai -pas mes droits de mari... Je te voulais comme autrefois, quand tu -m’aimais... Ah! tu seras bientôt libre! Je ne t’importunerai plus... Je -mourrai. J’irai pourrir dans un coin et tu prendras un autre mari... ou -un amant... un jeune, qui ne te dégoûtera pas...</p> - -<p>Elle cria, désespérée:</p> - -<p>—Tais-toi! tais-toi!... C’est abominable de me <span class="pagenum" id="Page_36">36</span> parler ainsi... Je -ne veux pas que tu meures... Je ne veux pas...</p> - -<p>—Josanne!</p> - -<p>Il la couvrit de caresses violentes, qu’elle subissait en gémissant, -les yeux fermés, les lèvres serrées...</p> - -<p>Longtemps elle demeura muette, la nausée aux lèvres, près de cet -homme qui s’endormait... Puis elle mit son peignoir, emporta la lampe -dans le salon. La table était chargée de livres, de journaux et de -lettres:—des lettres d’abonnées qui demandaient des conseils pour -rajeunir leurs toilettes et leurs figures.</p> - -<p>Josanne, assise à sa table, écrivit:</p> - -<div class="quote"> - <p class="mode">LES MODES DE PRINTEMPS</p> - - <p class="br">«Les draps bourrus, les gros lainages mouchetés qui composèrent nos - costumes d’hiver sont remplacés par la serge fine. L’alpaga uni ou - «fantaisie» va triompher...»</p> -</div> - - <p class="br">Le porte-plume glissa de ses doigts. Ses larmes chaudes tombèrent sur -la page blanche. Sa poitrine sembla se rompre dans un sanglot:</p> - -<p>—Quelle vie, mon Dieu! quelle vie!...</p> - -<div class="chapter"> - <span class="pagenum2" id="Page_37">37</span> - <h2 class="h2souschapitre">V</h2> -</div> - -<p>Il n’était pas quatre heures de l’après-midi. Monsieur Isidore Foucart -et madame Madeleine Foucart, fondateurs-directeurs du <i>Monde féminin</i>, -madame Lagny, secrétaire de la rédaction, les reporters et les -reporteresses, les dessinateurs et les photographes, les courtiers de -publicité, les fournisseurs, tous ces gens d’inégale importance qui, -de cinq heures à sept heures, dans l’éclat des lampes électriques, le -crépitement du téléphone, le brouhaha des conversations, entraient, -sortaient, parlaient, écrivaient, et composaient le «plus grand -magazine du monde»,—et les quatre ou cinq revues secondaires qui le -complétaient,—tous étaient encore à leurs plaisirs ou à leurs affaires.</p> - -<p>Dans le vaste appartement de la rue Saint-Honoré, il n’y avait guère -que le caissier, les employés d’administration, peut-être mademoiselle -Bon,—qui <span class="pagenum" id="Page_38">38</span> dirigeait la petite revue <i>l’Assistance féminine</i>,—et -Josanne Valentin.</p> - -<p>La secrétaire de la rédaction était une personne très distinguée, -très mondaine, amie particulière des Foucart. Depuis quelques -mois, elle soignait une élégante neurasthénie, et Josanne la -remplaçait,—car Josanne, n’ayant pas d’attributions bien définies, -était l’employée à tout faire qui passe de l’administration à la -rédaction, de la rédaction au service des primes, du service des primes -à la correspondance... Et, comme elle avait l’esprit souple, elle -réussissait à peu près partout.</p> - -<p>Le petit bureau qu’elle occupait gardait quelques traces du passage de -mademoiselle Flory, qui l’avait occupé naguère, avant de se consacrer -à la «Soirée parisienne», aux comptes rendus des grandes réunions -sportives, et au bonheur d’un M. Dupont. Une grosse toile bleu de lin, -à frise blanche, couvrait les murs; il y avait une bibliothèque et une -table laquées de gris, un vaste cartonnier tendu de cretonne comme ceux -où l’on met les gants et les voilettes. Des photographies, des affiches -étaient fixées à la tenture par des punaises; des articles découpés, -barrés de crayonnages bleus, débordaient la table, jonchaient le tapis. -Entre l’encrier et le pot à colle, une branche de mimosa, élancée hors -d’un cristal glauque, égrenait ses boules légères, toutes duveteuses de -pollen doré.</p> - -<p>Le soleil de mars, tiède et pâlot, touchait obliquement le store de -toile écrue. On entendait le roulement des voitures, le <i>tac tac</i> d’une -machine à écrire, derrière le mur. Dans l’antichambre, les grooms -causaient à haute voix, et riaient, sans vergogne.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_39">39</span></p> - -<p>Josanne travaillait. Sa blouse de soie groseille, son col empesé, -pâlissaient son joli visage... Joli?... Qui sait?... Un visage de -moderne Parisienne, au petit nez frémissant, aux grands yeux, au front -bombé sous la volute basse des cheveux sombres,—une figure comme -Helleu les dessine, d’un crayon si vif et si libre, en trois tons de -blanc, rouge et noir... On ne voyait pas les traits de Josanne: on -voyait le sourire à fleur de lèvres, et le battement des cils, et la -fossette du menton et l’enroulement soyeux du haut chignon romantique...</p> - -<p>Elle posa sa plume, bâilla, regarda l’heure... La besogne banale -l’ennuyait. Elle pensa à son mari qui, depuis quelques jours, était -plus malade, à la note du pharmacien, au menaçant terme d’avril... Elle -pensa que Maurice, à Bordeaux, l’oubliait. Deux lettres, en quinze -jours!... Et la tristesse de vivre l’accabla.</p> - -<p>Elle regarda le calendrier accroché dans un coin: «21 mars»... Le -printemps commençait... Elle se sentit plus triste encore. Elle -n’aimait plus le printemps.</p> - -<p>Comme elle se penchait pour ramasser une lettre, la soie trop mûre -de sa blouse craqua. Elle se redressa, consternée, chercha l’accroc. -C’était la couture de la manche qui avait cédé. Il faudrait donc -acheter une autre blouse? Celle-ci avait fait son temps... Josanne -songea d’abord à réparer l’accident. Elle ferma la porte au verrou, -prit du fil et une aiguille dans le tiroir de sa table, et, la blouse -enlevée, elle examina la malencontreuse déchirure... Oui, cela pouvait -s’arranger... Acheter une autre blouse avant la fin du <span class="pagenum" id="Page_40">40</span> mois, c’eût -été une folie. Pourtant Josanne avait des larmes dans les yeux. Elle -avait beau être raisonnable, elle était femme, elle était coquette, et -ça l’ennuyait d’être moins bien habillée que les camarades... Sa pauvre -blouse groseille!... Quelle différence avec les délicieux corsages -de Flory!... Josanne soupira; puis elle pensa aux chroniques qu’elle -rédigeait, à la tête que feraient ses lectrices si elles pouvaient -l’apercevoir, raccommodant sa blouse dans les somptueux bureaux du -<i>Monde féminin</i>, et elle se mit à rire, toute seule, consolée par la -drôlerie de la situation.</p> - -<p>Rhabillée, elle revint à son travail. Elle rédigeait les quelques -lignes de légende qui devaient accompagner les illustrations d’un -article... L’heure passa. Bientôt les pas, les voix, la rumeur -coutumière emplirent l’antichambre et les bureaux voisins. Toutes les -cinq minutes, quelqu’un frappait. Les rédactrices, les dessinateurs, ne -trouvant personne, relançaient madame Valentin:</p> - -<p>—Eh bien, madame?... J’attends mes épreuves.</p> - -<p>—Ma nouvelle?... Quand passera-t-elle donc?</p> - -<p>—Monsieur Foucart a-t-il vu mon dessin?</p> - -<p>Josanne répondait brièvement:</p> - -<p>—Vous êtes «en pages».</p> - -<p>Ou bien:</p> - -<p>—Je ne sais pas... Le numéro d’après-demain est sur le marbre... Votre -nouvelle passera dans le prochain.</p> - -<p>—Mais, madame!...</p> - -<p>—Adressez-vous à monsieur Foucart. Il est arrivé. Je l’entends.</p> - -<p>La voix nasale de M. Foucart résonnait à travers <span class="pagenum" id="Page_41">41</span> les cloisons, -portant la terreur dans l’âme des rédactrices, des employés et des -grooms. M. Foucart exécutait une malheureuse:</p> - -<p>—Le dessin de modes et l’art, ça n’a pas le moindre rapport, -mademoiselle... Il faut qu’on voie tout, tout, absolument tout, les -petits plis de la jupe et les fleurs de la broderie... Et pas d’ombres, -ou presque pas!... Allongez-moi la bonne femme, les jambes, la taille, -hardiment!... La tête petite, le ventre plus rentré... Quoi? quoi?... -Le document photographique?... Eh bien, c’est un document, pas autre -chose! Ne copiez pas, inspirez-vous!... Allongez, allongez la bonne -femme... Savez-vous qu’Héderger, le grand photographe, fait poser ses -modèles debout sur un petit banc? La robe traînante cache les pieds -du banc... Hein? quoi? vous dites que ça n’est pas «nature»?... Et -après?... Le dessin de modes et la nature, mademoiselle, ça n’a pas le -moindre rapport...</p> - -<p>Le trille exaspérant du téléphone retentissait:</p> - -<p>—Mademoiselle Flory!</p> - -<p>—Monsieur Bersier!...</p> - -<p>—Madame Valentin!...</p> - -<p>Josanne accourait. Le récepteur passait de main en main...</p> - -<p>—Allô!... allô!...</p> - -<p>Une dame, engoncée dans ses zibelines, arrêtait Josanne, la forçait à -quitter l’appareil.</p> - -<p>—Madame, j’attends depuis une heure... Je veux voir madame Foucart...</p> - -<p>—Mais, madame, adressez-vous...</p> - -<p>—Je viens pour une réclamation... Je n’ai pas reçu la prime...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_42">42</span></p> - -<p>—Madame, ce n’est pas moi qui...</p> - -<p>—Je veux qu’on me rembourse mon abonnement... Je m’abonnerai à la <i>Vie -heureuse</i> qui vient de paraître, ou à <i>Femina</i>...</p> - -<p>—Madame, je vous conseille d’écrire à monsieur Foucart...</p> - -<p>Preste, Josanne esquivait la dame, qui se précipitait sur le petit -Bersier, un tout jeune rédacteur frais comme la rose et rasé à -l’anglaise. D’un air très grave, il écoutait les doléances de la -plaignante, qui réclamait un éventail de sept francs soixante-quinze, -offert en prime aux abonnées d’un an.</p> - -<p>Par le téléphone, un photographe déclarait:</p> - -<p>—C’est vous, madame Valentin?... Je suis allé chez mademoiselle -Brémond. Elle m’a prêté la photographie... où elle est représentée, à -l’âge de dix mois, sur les genoux de sa mère... C’est pour votre série -des «Grandes actrices en bas âge»...</p> - -<p>—Eh bien, faites un cliché tout de suite. Vous savez que nous -donnons, en même temps, dans le prochain numéro, un article spécial -sur les débuts et la carrière de mademoiselle Brémond... Vous l’avez -photographiée chez elle, dehors, au théâtre, en automobile?...</p> - -<p>—Je n’ai pas pu...</p> - -<p>—Comment?</p> - -<p>—Cette photographie qu’elle m’a remise est indécente... Mademoiselle -Brémond, sur les genoux de sa mère, est toute nue, et... l’on voit...</p> - -<p>—Quoi?</p> - -<p>—Tout!</p> - -<p>—A dix mois, ça n’a pas d’importance...</p> - -<p>—Je vous assure qu’on la reconnaît...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_43">43</span></p> - -<p>—On reconnaît quoi?</p> - -<p>—Tout!... Et elle me proposait une autre photographie «récente», -en travesti, dans la même pose, pour la «comparaison»! Et elle se -tordait...</p> - -<p>—Brémond a des plaisanteries bien délicates!</p> - -<p>—Je lui ai dit que le <i>Monde féminin</i> pénètre dans les familles et -qu’il doit ménager la pudeur de ses abonnées...</p> - -<p>—Alors!</p> - -<p>—Elle m’a dit: «Vous m’embêtez! Vous n’aurez pas ma fiole...»</p> - -<p>—Et Bersier qui fait un article où il vante l’excellente éducation de -la spirituelle divette!...</p> - -<p>—J’ai insisté... Elle a crié: «Rien! rien! vous n’aurez rien!... -Fichez le camp!»</p> - -<p>—Et vous avez...</p> - -<p>—Pas tout de suite!... J’ai tâché de lui faire comprendre... Je lui ai -dit... Allô!... Allô!...</p> - -<p>—Allô!... Eh bien?...</p> - -<p>—Elle m’a répondu...</p> - -<p>Le mot se perdait dans un grésillement de friture. Josanne riait...</p> - -<p>—Je vais consulter madame Foucart...</p> - -<p>Elle tendait le récepteur à Bersier...</p> - -<p>—Où est la dame à la prime?</p> - -<p>—Le crampon?... Je l’ai dirigée sur notre éminent secrétaire -d’administration... Qu’est-ce que vous racontiez dans le téléphone?... -Vous riez... Ça vous va bien! Pourquoi ne riez-vous pas toujours?</p> - -<p>—Parce que la vie n’est pas gaie...</p> - -<p>—Quand vous riez, vous êtes jolie... Allô! allô!... Oui, c’est moi, -Bersier...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_44">44</span></p> - -<p>Josanne frappait à la porte de Madeleine Foucart.</p> - -<p>—Quoi?... Que voulez-vous? C’est exaspérant...</p> - -<p>—Madame...</p> - -<p>La directrice, assise dans un fauteuil anglais, derrière un bureau -anglais, leva sa tête aux cheveux d’un roux foncé, aux yeux durs, aux -lèvres molles. C’était une femme de quarante-cinq ans, un peu trop -grasse, désirable encore et qui «se défendait».</p> - -<p>Sortie on ne savait d’où, enrichie on savait comment, elle avait fait -de tout: des livres, de la peinture, une exploration au Spitzberg, -du reportage à l’américaine. Elle avait dirigé un théâtre, fondé des -œuvres charitables, ouvert des souscriptions pour des sinistrés—et, -vers la quarantaine, elle s’était jetée dans le féminisme comme -d’autres se jettent dans la dévotion.</p> - -<p>Mariée avec Isidore Foucart, elle avait créé un journal de modes, -<i>la Parisienne</i>, puis une petite revue, <i>l’Assistance féminine</i>, et -deux ans plus tard, <i>le Monde féminin</i>, «le plus grand magazine de -l’Univers». Habilement, elle avait spéculé sur la curiosité des snobs -et la vanité des gens célèbres. Les rédacteurs vantaient les bébés -et les toutous, la charité élégante et les prouesses sportives, les -vertus domestiques des reines, la modestie des poétesses, les mariages -des comédiens. Dans <i>le Monde féminin</i>, toutes les femmes étaient -jolies; presque toutes étaient vertueuses; tous les hommes étaient -«talentueux»; les plus rosses avaient des «âmes d’enfants». Hommes et -femmes, ils étaient tous riches; ils exhibaient, dans des «intérieurs» -suaves, des costumes du grand tailleur ou du grand couturier. Et -leurs effigies, leurs biographies, tant de réclame et tant de gloire, -allaient troubler le <span class="pagenum" id="Page_45">45</span> cœur des petites abonnées provinciales, -Bovarys de Limoges ou de Quimper-Corentin.</p> - -<p>Le succès était venu... Madeleine Foucart, qui recevait à dîner des -hommes politiques, espérait le ruban rouge... Un peu avant le 1<sup>er</sup> -janvier, un peu avant le 14 juillet, des journalistes annonçaient, -bruyamment, la promotion certaine de la «plus jolie femme de Paris» -dans l’ordre national de la Légion d’honneur. Mais les ministres, au -dernier moment, étaient lâches...</p> - -<p>«La plus jolie femme de Paris», qui était aussi l’«ange de la charité» -et la «grande féministe», posa son porte-plume d’écaille et d’or. Et, -durement:</p> - -<p>—J’ai défendu qu’on me dérange... Allons, parlez, et faites vite!...</p> - -<p>Elle n’aimait pas cette Josanne, pauvre, médiocrement habillée et très -orgueilleuse. Elle n’aimait que madame Lagny, mademoiselle Flory, -et quelques rédactrices intermittentes et flagorneuses. La grande -féministe avait sa cour.</p> - -<p>Josanne expliqua l’étrange fantaisie de mademoiselle Brémond.</p> - -<p>La directrice prit le téléphone sur son bureau:</p> - -<p>—Isidore, venez, je vous prie...</p> - -<p>M. Isidore Foucart parut bientôt. Un bel homme aux yeux noirs, à la -fine moustache rousse, l’air d’un Bel-Ami arrivé, enrichi, rangé... Il -salua Josanne d’un signe de tête.</p> - -<p>Il était familier avec elle, comme avec toutes les femmes, ayant -gardé les manières de sa jeunesse,—de ce temps heureux où il était -secrétaire des Bouffes!—Mais sa familiarité n’était pas insolente. Il -estimait <span class="pagenum" id="Page_46">46</span> Josanne, parce qu’elle était intelligente, courageuse, -exacte et fière:—une employée modèle, et une «brave femme».—Il se -plaisait à raconter que cette «jolie petite» était sage, fidèle à son -moribond de mari: «Hein! disait-il, c’est épatant qu’il y ait encore -des femmes comme ça!...» Et il se demandait toujours «si ça durerait...»</p> - -<p>Souriant, la main dans la poche de son gilet, il considérait cette -femme-phénomène, et il pensait: «Tiens! elle a encore maigri... C’est -dommage qu’elle s’esquinte pour ce chimiste qui ne veut pas mourir...»</p> - -<p>Sa femme lui expliqua l’aventure du photographe et de mademoiselle -Brémond. Calme, il répondit:</p> - -<p>—Je verrai Brémond. Quant au photographe... Qui m’a fichu un pareil -idiot!... Depuis le temps qu’il fait son métier, il devrait savoir -manier les femmes.</p> - -<p>—Tout de même, il y a un trou dans le numéro de dimanche... Et nous -n’avons plus le temps de préparer les photographies de <i>Madame Vernol -chez elle</i>...</p> - -<p>—Faites passer une nouvelle...</p> - -<p>—Il faudrait des coupures...</p> - -<p>Foucart tirait sa moustache cuivrée.</p> - -<p>—Dites donc... vous... ma petite Valentin... vous avez de la -bibliographie toute prête...</p> - -<p>—Mais non, monsieur!... Les notices bibliographiques sont pour le 5 -avril...</p> - -<p>—Elles passeront le 25 mars, voilà tout.</p> - -<p>—Mais... je n’ai pas fini...</p> - -<p>—Bah! vous ajouterez n’importe quoi. Vous démarquerez les «Prières -d’insérer» des libraires...</p> - -<p>Il avisa un livre sur la table de sa femme:</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_47">47</span></p> - -<p>—Tenez, feuilletez ça... Écrivez quelques lignes un peu aimables pour -l’auteur. C’est un de mes amis... Il sera enchanté...</p> - -<p>—<i>La Travailleuse!</i> s’écria Josanne en prenant le livre. Mais je le -connais, ce livre... Je l’ai lu... Je l’ai même acheté...</p> - -<p>—Fichtre! vous achetez des livres, vous!... Je le dirai à Delysle -quand il reviendra d’Italie...</p> - -<p>Il se tourna vers Madeleine:</p> - -<p>—Vous vous rappelez Noël Delysle? Je l’ai un peu connu à l’École de -droit... Et nous avons dîné avec lui, je ne sais où... au Ministère des -colonies, peut-être... Un grand, brun, froid comme un Anglais... Il -revenait du Canada... Il a eu plusieurs missions...</p> - -<p>Madame Foucart n’avait aucun souvenir de Noël Delysle...</p> - -<p>—Alors, ma petite Valentin, nous comptons sur vous... Demain, à la -première heure, votre copie à l’imprimerie... Et, cette fois, pour vous -récompenser, je double les vingt-cinq francs des «notices»... Bonsoir.</p> - -<p>—Bonsoir et merci, monsieur, dit Josanne en riant. Bonsoir, madame...</p> - -<p>Elle s’en alla, joyeuse... Cette fabrication de notices -bibliographiques n’avait rien de commun avec la critique littéraire; -mais, cette fois, Josanne avait des choses à dire qu’elle dirait fort -bien! Et M. Noël Delysle verrait qu’elle l’avait compris...</p> - -<p>«Cinquante francs au lieu de vingt-cinq!... Quelle chance!... -J’achèterai une autre blouse!...»</p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <span class="pagenum2" id="Page_48">48</span> - <h2 class="h2souschapitre">VI</h2> -</div> - -<p>C’est le dimanche matin. L’odeur vanillée du chocolat emplit l’étroit -logement, et Josanne, tôt levée, en frottant les meubles, chante. Elle -est gaie, ce matin-là...</p> - -<p>A tous les étages de la maison, les portes battent, les fourneaux -chauffent, les tapis pendent sur l’appui des fenêtres, les balais -cognent les planchers. Et, tandis que l’homme et les mioches paressent -au lit,—délivrés pour un jour du bureau, de l’atelier, de l’école,—la -femme, qui n’a jamais de vacances, commence le branle-bas dominical.</p> - -<p>—Pour sûr que madame a du mérite!...</p> - -<p>La Tourette, dans un coin de la salle à manger, devant le poêle, -prépare le bain du petit.</p> - -<p>—Madame, qu’est savante, faire tout ça!... Et sans chigner!... -Monsieur, quand on le connaît, on voit bien qu’il n’a pas de -méchanceté... la crème des <span class="pagenum" id="Page_49">49</span> crèmes, la bête du bon Dieu, quoi! Et -s’il n’était pas malade...</p> - -<p>—Il est bien malade, Maria!</p> - -<p>—Oui... oui... Mais faut de la vertu, vrai, pour le supporter... -Madame qu’est jolie...</p> - -<p>—Oh! jolie!...</p> - -<p>—Y en a bien, à la place de madame, qui diraient: «Zut!... assez!... -bonsoir!...» Après des ans et des ans que ça dure!... J’estime -monsieur, qu’est savant, et puis honnête, un homme sérieux... Mais j’ -dis que madame a du mérite...</p> - -<p>—Maria, je fais ce que font beaucoup de femmes...</p> - -<p>—Mais les autres, elles se plaignent!... Oui... au lavoir, chez le -boucher, chez la crémière... et chez la concierge, donc!... Y a ma -voisine qu’est en ménage avec un imprimeur... des gens collés, quoi! -mais bien aimables... J’y dis, à la petite: «Ernestine, i’ va mieux, -ton homme?...» Lui, le pauvre, est malade dans le foie... Des nuits -entières, il n’ fait qu’un cri... «M’en parle pas, d’ mon homme! -qu’elle me répond, j’ fais ce qu’i’ faut; j’ dis rien d’vant lui; c’est -mon devoir...» Mais le devoir, des fois, c’est embêtant... Dame! elle -est jeune; elle n’est pas d’ bois, et, vous comprenez, ce garçon, avec -sa maladie... «Ernestine! que j’ dis pour rire, tu le plaqueras un de -ces jours, ton typo...—Moi! qu’elle répond, le plaquer?... Un pauv’ -diable qu’a si tellement besoin de moi!... Pour qui q’ tu me prends?... -J’ m’embête, mais j’ reste! C’est mon honneur...»</p> - -<p>Josanne voudrait bien savoir si Ernestine est fidèle au typo... Elle -n’ose pas interroger la Tourette.</p> - -<p>—V’là l’ bain prêt. Madame va chercher Claude? <span class="pagenum" id="Page_50">50</span> Moi, faut que j’ -porte le lait et le journal à monsieur...</p> - -<p>Josanne entre doucement dans la chambre obscure. Elle écarte les -rideaux du petit lit, soulève l’enfant qui s’éveille.</p> - -<p>—Chut! mon trésor!... Ne pleure pas! Sois sage!... Papa se fâcherait!</p> - -<p>La tête aux boucles châtaines tombe sur l’épaule maternelle. Le cou -frais a l’odeur des plumes de colombe. Dans la salle à manger, le grand -jour éblouit Claudin. Il s’agite. Il crie:</p> - -<p>—Je veux mon chocolat, Toué!... Je veux mon chocolat...</p> - -<p>«Toué», c’est la Tourette.</p> - -<p>Dans l’eau tiède, devant le feu rougissant, le beau petit corps frémit -d’aise. Josanne le regarde: un enfant nerveux, pas très gras, déjà -musclé sous la peau brune, un faune puéril, une statuette de Pompéi... -Le visage est rond, les yeux ardoisés, les cheveux châtain sombre. -Claude ressemble à sa mère. Il a de Maurice des expressions, des -attitudes, le sourire, le regard, une sorte de câlinerie gracieuse; -mais Josanne lui a donné l’intelligence vive, la voix claire, l’énergie -et l’ardeur du sang. Elle l’admire. Elle se rappelle le dicton -populaire sur la beauté des enfants de l’amour, et elle pense:</p> - -<p>«Mon petit Claude... mon plus grand péché!... Je n’ai pas honte de toi. -Je ne peux pas regretter que tu sois au monde...»</p> - -<p>Dans son bain, le petit s’irrite. Il réclame son chocolat. Josanne -l’enveloppe de serviettes chaudes, le frictionne, nu, au creux de ses -genoux. Un orgueil <span class="pagenum" id="Page_51">51</span> joyeux gonfle sa poitrine, et, baisant la chair -de sa chair, Josanne est mère comme elle fut amante,—sans remords, -ingénument.</p> - -<p>—Maria, faites déjeuner Claude et laissez reposer monsieur. Il a bien -dormi. Je suis contente... Vous nettoierez les vitres et vous laverez -le carrelage de la cuisine. Moi, je vais au marché.</p> - -<p class="br">Josanne est prête. Elle a mis une vieille jupe de cheviotte bleue, -soigneusement nettoyée, un boléro pareil, une ceinture de cuir fauve. -Une voilette de tulle brodé pare son grand «canotier» pelucheux. Et -cette toilette, qui ne vaut pas soixante francs, n’est pas laide... Les -ouvrières parisiennes portent des robes qui ressemblent à celle-ci, des -chapeaux qui ressemblent à celui-là,—mais non point comme Josanne, -avec cet air de distinction, cette allure de «dame» qu’elle garderait -sous un sarrau de brunisseuse.</p> - -<p>Elle tient, dans sa main gantée, le filet à provisions. Tous les -matins, elle fait son marché, elle-même, pour économiser les vingt -ou trente sous que la Tourette gâcherait. Car la Tourette, semblable -à tant de ménagères du peuple, achète avec indolence et marque un -goût répréhensible pour le «tout fait», la charcuterie, les légumes -bouillis,—haricots, épinards, qu’on débite chez les crémières.</p> - -<p class="br">Dehors, pas un souffle: un ciel blanc, ouaté, que le soleil chauffe à -l’envers. L’air est tiède, trop tiède, et le printemps précoce fermente -dans cette tiédeur. Par-dessus les murailles des jardinets, les -branches se <span class="pagenum" id="Page_52">52</span> haussent, gonflées de sève, avec de petites feuilles -roulées, pointues comme des ongles verts et des bourgeons cotonneux ou -gluants, bruns et pourpres.</p> - -<p>Ce n’est pas Josanne, c’est Pierre qui a choisi d’habiter ce sombre -quartier d’écoles et de couvents: rue des Irlandais, rue Amyot, rue -Lhomond, rue Tournefort,—rues grises, le jour, et, la nuit, toutes -noires, avec des réverbères de province.—Là seulement, Pierre Valentin -a trouvé le compagnon désiré de son ennui: le silence. Le silence -tombe, glacé, de la coupole funéraire du Panthéon; il habite les -porches verdâtres des collèges, les impasses barrées de chaînes, les -masures aux fenêtres grillées. Un fiacre qui passe est un événement. -On rencontre, au crépuscule, de vieux messieurs qui ont des redingotes -de savants, des figures de prêtres, et des chapeaux gibus sur leurs -cheveux blancs trop longs. D’où sortent-ils? Où vont-ils?... Pierre -voit partout des jésuites laïcisés,—mais Josanne est bien sûre que ces -gens sont des personnages de Balzac qui reviennent. Le fantôme du père -Goriot descend parfois la montagne Sainte-Geneviève pour rentrer à la -pension Vauquer...</p> - -<p>Josanne a fini par l’aimer, ce quartier triste... Car elle a cette -grâce, ce bonheur d’être une imaginative, et de transfigurer la -réalité. Son père, humoriste sentimental et poète, disait naguère: «Ma -fille a un papillon bleu dans le cerveau...» La vie sérieuse, la vie -tragique a fortifié la raison, tendu la volonté de Josanne, mais le -papillon bleu de la fantaisie palpite encore sur ses rêves, sur ses -chagrins, sur ses amours.</p> - -<p>Voir tout en beau, c’est la sagesse. Josanne se fait des joies avec -les plus humbles choses,—un ruban, <span class="pagenum" id="Page_53">53</span> un livre, une fleur.—Elle -s’est fait, presque, du bonheur avec le médiocre amour de Maurice, dans -les minutes où elle a pu oublier le passé, oublier l’avenir, vivre le -présent. Et c’est le secret de sa résistante jeunesse. Josanne aura -toujours quinze ans, par quelque aspect de son visage mobile, par -quelque mouvement naïf de son cœur.</p> - -<p>Elle s’en va, vive et légère, balançant son filet. La voici dans la -rue du Pot-de-Fer; la voici dans la rue Mouffetard... Elle s’amuse à -retrouver, après le Paris de Balzac, le Paris d’Eugène Sue... La rue -Mouffetard, sinistre et joyeuse, bruyante, odorante, grouillante, -hideusement belle comme un <i>vicolo</i> de l’ancienne Naples... Josanne -qui, d’abord, s’en effraya, l’observe maintenant avec une curiosité -passionnée. Tout l’intéresse: les couloirs tortueux des bâtisses, -peintes en ocre ou en lie de vin, le soleil qui tape de côté, les jeux -de l’ombre; la variété des boutiques, les industries du pavé, les -types, les propos, les coins de vie populacière... Sans doute, elle -préférerait le bois de Boulogne ou le Parc Monceau, pour sa promenade -matinale... Mais quoi! lorsqu’on n’a pas ce que l’on aime, il faut -aimer ce que l’on a... Les préjugés bourgeois, la fausse délicatesse -n’embarrassent pas Josanne...</p> - -<p>Elle achète son beurre chez la crémière au teint de lait, aux -cheveux blonds comme le beurre, qui boite un peu—telle «Gervaise» -de l’<i>Assommoir</i>.—Elle apprend que la marchande de «frites» est à -l’hôpital, que la vieille au mouron «a tombé» dans la rue et que la -fille du tripier se marie demain: on fera une noce épatante... Plus -loin, devant l’église Saint-Médard, <span class="pagenum" id="Page_54">54</span> au seuil de la bicoque où -demeura Jean Grave, elle cherche la marchande de pommes de terre, -une rousse qui est toujours enceinte... La femme est là, près de son -panier, tout efflanquée, les joues terreuses, un nourrisson très sale -sur le bras... Accouchée depuis neuf jours, de son sixième!... Josanne, -qui a le don d’attirer les confidences, doit entendre le récit des -couches, que suit l’annonce du mariage de la rousse avec «c’te gouape -de Martin»...</p> - -<p>—Compliments!</p> - -<p>—Y a pas de quoi, allez, ma chère femme!... C’est pas pour le mariage, -c’est pour avoir la layette et les cent sous par mois des dames -charitables du Cintième... et les galoches des bonnes sœurs pour mon -aîné... Et puis, comme il est protestant, Martin, on aura aussi quèque -chose des protestants... Faut vivre!</p> - -<p>«Cela ne suffit pas, pour recevoir une layette, cent sous par mois et -des galoches, cela ne suffit pas d’avoir mis au monde six enfants!... -Il faut le mariage!... Et cette pauvre imbécile qui va donner des -droits légaux sur elle à cette «gouape» de Martin!... Comme les femmes -sont bêtes, ou abêties! Ames de servantes!... Ames d’esclaves!...»</p> - -<p>Josanne pense à mademoiselle Bon, l’ardente féministe:</p> - -<p>«Je lui raconterai cette histoire... Et, dans l’<i>Assistance féminine</i>, -elle dira leur fait aux «dames charitables du Cintième»... Quelle -rage de fourrer la morale partout... jusque dans la charité!... A qui -profitera-t-elle, la morale, dans le cas présent?... Ni aux enfants, ni -à la mère, mais à cette «gouape» de Martin!...»</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_55">55</span></p> - -<p>Josanne remonte la pente raide de la rue Lhomond, un peu essoufflée... -Elle a chaud... Le filet pèse à son bras.</p> - -<p>A l’angle de la rue Vauquelin, un jeune homme fait les cent pas sur le -trottoir. Il se retourne... Mais déjà elle l’a reconnu:</p> - -<p>—Maurice!...</p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <span class="pagenum2" id="Page_56">56</span> - <h2 class="h2souschapitre">VII</h2> -</div> - -<p>Elle a honte de sa robe, de ses gants raccommodés, de ce filet qu’elle -tient. Mais, tout de suite, d’instinct, elle sent que Maurice ne voit -rien d’elle, rien que son visage anxieux. Il est pâle. Il balbutie. La -concierge lui a dit que madame Valentin était partie pour faire son -marché... Depuis une heure, il rôde de la rue Amyot à la rue Lhomond...</p> - -<p>Tout l’amour obstiné, tout le brave amour de Josanne frémit dans le cri -qu’elle jette:</p> - -<p>—Tu as besoin de moi?</p> - -<p>—Non... non... Je voulais seulement vous voir... vous expliquer.</p> - -<p>—Qu’y a-t-il?... Des choses graves!</p> - -<p>—Cela dépend.</p> - -<p>—Mon Dieu!</p> - -<p>Il la rassure:</p> - -<p>—Voyons! calmez-vous!... Soyez raisonnable!...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_57">57</span></p> - -<p>Et, brusquement:</p> - -<p>—Personne ne peut nous rencontrer? vous êtes sûre?... Il ne faut pas...</p> - -<p>—Ah! qu’est-ce que ça fait?</p> - -<p>—Je crains pour vous.</p> - -<p>—Ça m’est bien égal qu’on me rencontre!... Maurice, je t’en prie, -dis-moi...</p> - -<p>Côte à côte, ils remontent la rue Lhomond.</p> - -<p>—Écoutez, ma chérie, il m’arrive un gros ennui... et même deux gros -ennuis... D’abord, je repars ce soir...</p> - -<p>—Mais tu es arrivé?...</p> - -<p>—Lundi dernier...</p> - -<p>—Et je ne le savais pas! Oh! Maurice!</p> - -<p>—J’ai eu mille choses à faire. A cause de ce pont, tu comprends? Il y -aura des expertises, des rapports, un tas d’histoires. Et ça finira par -un procès... Lamberthier repart avec moi. Il a décidé ça brusquement, -hier... Alors, je n’ai pas voulu m’en aller sans m’excuser, sans vous -dire adieu. Je n’osais pas vous écrire chez vous. Je ne pouvais pas -vous écrire au journal, puisque c’est dimanche. Je suis donc venu, à -tout hasard.</p> - -<p>Josanne hoche la tête. Maurice est bien bon! Mais elle ne sait pas, -elle ne peut pas le remercier. Non, elle ne trouve pas les mots. Ses -mains sont froides. Son cœur bat, à grands coups qui lui font mal. Et -quelque chose—émotion?... pressentiment?—l’étrangle...</p> - -<p>—Tu... vous... vous reviendrez bientôt?</p> - -<p>—Je ne sais pas.</p> - -<p>Ils marchent encore, en silence.</p> - -<p>—Et l’autre ennui que vous avez?...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_58">58</span></p> - -<p>Maurice ne répond pas. Il réfléchit, cherche une phrase, une phrase -adroite, vague et décisive pourtant. Mais Josanne lui saisit le bras, -sans peur d’être vue, à quelques mètres de la rue Amyot.</p> - -<p>—Parle! parle!... C’est abominable!... Tu vois bien que je meurs...</p> - -<p>Un ouvrier qui passe, un concierge au seuil d’une porte, tournent la -tête. Maurice entraîne Josanne dans la rue Rataud, barrée par des -chaînes et toujours déserte, entre deux longs murs de jardins. Là, ils -seront seuls: elle pourra crier, s’évanouir... Mais elle ne criera pas; -elle ne s’évanouira pas. Il le sait. Dix fois, à des heures critiques, -il a éprouvé l’énergie de cette femme. Elle recevra le coup sans -broncher.</p> - -<p>—Voilà. Pendant une absence, ma mère a trouvé tes lettres, toutes tes -lettres.</p> - -<p>—Eh bien?...</p> - -<p>—C’est une femme d’autrefois, ma mère, une femme très pieuse, un -peu rigoriste; elle a été élevée au couvent; elle s’est mariée en -province... Alors elle a pris les choses au tragique, tu comprends! -Elle m’a fait des reproches terribles, que je me suis faits à moi-même -cent fois. Et...</p> - -<p>—Et...</p> - -<p>—Pour elle, pour toi aussi, Josanne, il faut que je parte... pas pour -toujours peut-être, mais pour quelque temps, pour longtemps. Il faut...</p> - -<p>Il n’ose achever. Josanne a compris. Elle ne crie pas, elle ne -s’évanouit pas; mais sa figure s’est décolorée tout d’un coup, et -creusée, et tirée. Ses yeux se dilatent, noircissent. Ses lèvres -s’ouvrent, comme si l’air lui manquait.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_59">59</span></p> - -<p>—C’était donc ça! c’était donc ça!...</p> - -<p>Le lourd filet échappe à sa main tremblante. Elle se baisse pour le -ramasser, prévenant le geste de Maurice, et elle répète encore:</p> - -<p>—C’était donc ça!...</p> - -<p>—Ma pauvre Josanne...</p> - -<p>Le sentiment de sa lâcheté gêne Maurice intolérablement. Un peu d’amour -encore émeut son cœur et sa chair, et cette attitude de bourreau lui -fait honte... Il voudrait persuader Josanne, la ranger au parti de ses -intérêts, et qu’elle-même l’excusât, au nom de la morale qu’il invoque, -morale conventionnelle, morale bourgeoise, incarnée fort exactement -dans la personne de madame Nattier.</p> - -<p>Mais la persuader, comment?... Il n’a jamais eu aucune influence -sur elle. Jamais il n’a su lui imposer ses idées, ses goûts, ses -opinions, ses préjugés... Et il voudrait qu’elle dît, maintenant: «Tu -as raison...», lorsque tout en elle proteste contre la veulerie de -l’homme, son hypocrisie, son injustice...</p> - -<p>Il essaie pourtant:</p> - -<p>—Je vous le dis, ma chérie, en conscience: cela peut-il durer?... -N’êtes-vous pas triste, lasse, honteuse quelquefois, de ce rôle que -nous jouons?... Ah! si vous étiez libre, je vous aurais prise avec moi, -aimée, adorée... Mais vous n’êtes pas libre... Vous avez des devoirs, -un mari que vous soignez avec un dévouement admirable, et que vous ne -pouvez pas, que vous ne voulez pas quitter...</p> - -<p>—Qu’en savez-vous? dit-elle âprement. Vous ne me l’avez jamais -demandé...</p> - -<p>—Josanne, vous n’auriez pas consenti...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_60">60</span></p> - -<p>—Non. Mais vous deviez peut-être me le demander, puisque le mensonge -vous pesait tant!... Oui, avant de bouleverser notre vie, vous auriez -pu chercher, avec moi, le moyen de concilier vos scrupules et notre -amour... les devoirs que vous a donnés notre amour... Mais vous vous -êtes décidé, seul, brusquement...</p> - -<p>—Si je vous avais revue, avant de me décider, Josanne, j’aurais été, -comme toujours, faible... oui, faible et amoureux... Je me suis défié -de moi-même... et, maintenant, j’ai pris mes précautions contre mon -cœur... J’ai promis à ma mère...</p> - -<p>—Ah! vous avez promis... Soit!... nous rentrons dans l’ordre... Votre -conscience délicate se rassure... Je ne peux pas quitter mon mari... Je -ne veux pas le quitter... Quelle chance pour vous!... Si j’étais moins -dévouée à ce malade, vous auriez une maîtresse et un enfant sur les -bras! Et votre maman ne serait pas contente!... Mais mon «dévouement -admirable» simplifie tout...</p> - -<p>—Josanne...</p> - -<p>—Oui, vous avez raison, et votre mère aussi a raison... Je ne peux pas -quitter mon mari, et vous me renvoyez à son chevet, d’un beau geste!</p> - -<p>—Ainsi, vous accepteriez de vivre, toujours, dans le mensonge, dans -les transes, dans les drames!... Moi, je ne peux plus... Je veux les -conditions normales de la vie qui me permettront de travailler, de -préparer l’avenir... Je vous parais odieux, vil et terre à terre... -Réfléchissez: vous-même, délivrée de ce tourment perpétuel, de cette -hantise de l’amour, vous serez plus paisible et plus forte... Je vous -ai <span class="pagenum" id="Page_61">61</span> donné si peu de bonheur que vos regrets passeront bien vite...</p> - -<p>—Plus vite que vous ne croyez!... Mais épargnez-moi vos exhortations, -je vous prie... Je saurai fort bien...</p> - -<p>Elle fait bonne contenance, et ne baisse pas les yeux... Mais, soudain, -son ironie se brise dans un sanglot:</p> - -<p>—Voilà... oui... c’est fini... Je m’y attendais... Mais je ne pensais -pas que ce serait pour aujourd’hui... C’est fini!... Je vous ai aimé, -je me suis donnée à vous, sans calculer, sans raisonner sur le bien et -sur le mal, de tout mon cœur, et pour toujours... Et puis... j’ai eu -ce petit enfant... Rappelez-vous! comme vous aviez peur!... Et moi, je -ne voyais pas le danger, ni la honte... Je ne voyais que ça: un enfant -de vous!... Ah! j’ai tout supporté, tout, ce que vous savez et ce que -vous ne savez pas, les pires tortures de la chair et de l’âme, parce -que je me disais: «Je l’aimerai tant! Il me pardonnera de n’être que sa -maîtresse... Il voudra m’aider, me consoler... Et, même séparée de lui, -je ne serai plus seule...» Voilà ce que je me disais... Et maintenant...</p> - -<p>—Josanne!</p> - -<p>Il a un élan vers elle, aussitôt réprimé. Et, frappant le pavé de sa -canne, il jure entre ses dents:</p> - -<p>—C’est horrible, tout ça... J’ai passé une nuit atroce... J’ai cru -que je n’aurais pas le courage de venir... Tout ce que tu me dis, je -me le suis dit à moi-même... Je n’ai rien, rien à te reprocher... Je -t’estime, au fond, plus que tu ne penses, et je t’aime <span class="pagenum" id="Page_62">62</span> plus que -tu ne crois... Et ce n’est pas ta faute si nous n’avons pas eu de -bonheur... Je n’ai mis, dans ta vie, que le désordre, l’angoisse et la -souffrance... Peut-être ne suis-je qu’un lâche!... Mais je sens que ma -mère a raison: je ne suis pas fait pour cette existence; je ne peux -plus...</p> - -<p>Josanne comprend que la décision de Maurice est réfléchie, solide, -inébranlable. Discuter, gémir, à quoi bon?</p> - -<p>Elle dit seulement:</p> - -<p>—Notre fils?</p> - -<p>Maurice détourne les yeux. L’émotion le prend à la gorge; ses nerfs -vont le trahir... Il faut que cette scène finisse. Et pourtant il n’ose -pas s’en aller. Il voudrait dire une parole d’adieu, presque tendre, -qui rassurât sa conscience et qui ne l’engageât pas. Mais que dire à -cette femme blême, chancelante, et si pitoyable dans sa robe usée, -avec ce fardeau vulgaire qu’elle porte: le repas du ménage, la vie -du ménage, le boulet du ménage!... Comme tout cela est misérable, et -tragique, et navrant!</p> - -<p>Ils restent, un instant, muets, regardant l’herbe qui verdit les -pavés... Un vent tiède agite des branches fleuries, par-dessus le -mur de l’École normale... Une cloche sonne à la Congrégation du -Saint-Esprit.</p> - -<p>Des souvenirs se lèvent des arbres, des pierres, au rythme de la -cloche... Là, dans cette même rue, un soir d’hiver, sous la pluie, -Josanne et Maurice s’arrêtèrent pour unir leurs bouches. Le reflet -des réverbères tremblait dans les flaques. Une cloche tintait... Et -d’autres souvenirs, épars, surgissent: la villa de Bellevue... un matin -de neige, au Bois... la petite <span class="pagenum" id="Page_63">63</span> chambre avec ses rideaux de reps -bleu et sa pendule de bronze,—cinq ans d’un triste amour qui meurt!...</p> - -<p>Et soudain Josanne murmure:</p> - -<p>—Qu’est-ce que je vais devenir?</p> - -<p>Il ne répond pas. Il a cette pudeur de ne pas répondre des phrases -vaines... Ce qu’elle deviendra? il le sait: elle soignera son mari; -elle écrira des articles de mode; elle vivra une vie pauvre et -chétive...</p> - -<p>Il accepte qu’elle vive cette vie... La femme est faite pour le -dévouement...</p> - -<p>Et c’est fini. Josanne s’en va. Elle n’interroge plus, elle ne -regarde plus Maurice; elle s’en va lentement, la tête haute, le buste -raidi,—avec son lourd filet dans sa main droite.</p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <span class="pagenum2" id="Page_64">64</span> - <h2 class="h2souschapitre">VIII</h2> -</div> - -<p>La retraite sonna, très loin; des tambours battirent, saluant le beau -jour d’octobre qui mourait.</p> - -<p>Il mourait en pleine douceur. Il se fanait comme un jardin d’automne, -dans le parfum des feuilles mortes et du buis. Le ciel, au-dessus de -Chartres, restait clair, d’une froide lumière jaune; mais des nuages -ardoisés s’amassaient à l’horizon et déjà l’on sentait l’humide -fraîcheur qui monte de la rivière. La basse ville était noyée de -brouillard.</p> - -<p>Il n’y avait plus personne dans les ruelles déclives des vieux -quartiers, personne devant le parvis de Notre-Dame. Les promeneurs, les -touristes étaient partis. Maintenant, la cathédrale était seule sur la -place où sa grande ombre ne peut s’allonger tout entière. Elle était -seule, muette et parée comme une reine gothique en oraison; derrière -elle, les charmilles de l’Évêché tendaient leur tapisserie somptueuse -aux <span class="pagenum" id="Page_65">65</span> ramages d’or usés par le vent. Et, devant elle, et autour -d’elle, les très anciennes maisons, basses et pointues, semblaient -prosternées.</p> - -<p>Une lampe s’alluma, au premier étage d’une petite bâtisse que précédait -un jardin clos de murs. La façade regardait le flanc gauche de la -cathédrale. Des lucarnes hérissaient le toit moussu qui se confondait -avec les toits compliqués d’une chapelle, d’un patronage et d’un -couvent. Le mur du jardin avait un réverbère à son angle et, sur sa -crête, des touffes d’un lierre luisant. Un judas grillé, une boîte aux -lettres, ornaient la porte cintrée, peinte en bleu.</p> - -<p>La lampe, à travers les rideaux blancs, faisait un point lumineux et -Josanne l’aperçut de l’autre bout de la place. Chaque soir, en revenant -de l’Institution Chantoiseau, où elle donnait des leçons,—en revenant -du cimetière,—elle voyait cette petite lueur qui l’appelait, qui lui -disait:</p> - -<p>«Tu n’es pas seule au monde...»</p> - -<p>Elle était veuve depuis cinq mois... Dans les premiers jours de mai, la -maladie de Pierre Valentin avait pris un caractère nouveau, avec des -crises aiguës:—les douleurs révélatrices du cancer.—Et le malheureux, -conscient de son état, n’avait plus eu qu’un désir,—un obstiné, un -aveugle désir de moribond:—quitter Paris, revenir à Chartres, mourir -dans la maison de ses parents, près de la vieille tante qui l’avait -reçu à sa naissance, et qui avait adopté son enfance orpheline... Les -médecins, consultés par Josanne, répondaient: «Accordez-lui cette joie -suprême. Il vivra quelques mois encore, un an peut-être, mais nous ne -pouvons rien pour lui, que <span class="pagenum" id="Page_66">66</span> le soulager un peu...» Mademoiselle -Miracle, accourue à Paris, disait: «Il y aura chez moi le gîte et la -pâtée pour tous... Quittez le <i>Monde féminin</i>, ma chère Josanne! Soyez -toute à notre pauvre malade...» Et Josanne avait consenti...</p> - -<p>Pierre était mort, dans ses bras. Il l’avait remerciée et bénie... Et -sitôt après les obsèques, elle s’était couchée, à son tour, épuisée, -anémiée, sombrant toute dans un chagrin muet et morne, où elle -n’éprouvait plus ni amour, ni mépris, ni colère, ni douleur,—rien que -l’étonnement de vivre...</p> - -<p>A peine rétablie, elle apprenait, par le journal, le mariage de Maurice -avec mademoiselle Gaussin-Lamberthier, «nièce du grand ingénieur». De -tout ce qu’elle avait aimé, il ne lui restait que son petit Claude. -Elle ne se demandait plus, comme naguère, si elle avait droit au -bonheur. Elle ne cherchait plus le sens de son devoir et la règle -de sa vie... Son devoir était tout simple maintenant; sa vie toute -droite... Souffrante encore, elle achèverait de rétablir ses forces -chez mademoiselle Miracle. Des leçons, dans un pensionnat, dans les -familles, lui permettaient de payer son entretien... Après?... Josanne -comptait bien revenir à Paris, retrouver son emploi... Mais les Foucart -l’avaient remplacée!... Ils la reprendraient peut-être. Cette hypothèse -désolait mademoiselle Miracle: l’excellente vieille fille souhaitait -garder Josanne et le petit, longtemps, toujours...</p> - -<p>—Pourquoi, disait-elle, ne pas vous fixer à Chartres, ouvrir une -petite école, élever votre enfant avec les enfants des autres? Je -suis honorablement connue dans la ville, et monsieur le curé de -Saint-Aignan, <span class="pagenum" id="Page_67">67</span> monsieur le chanoine Coulombs s’intéressent à notre -famille... Croyez-moi, ma petite Josanne: votre vie est ici, maintenant.</p> - -<p>Cette pensée révoltait Josanne. Elle préférait la lutte, les risques, -la fièvre de Paris au doux enlizement provincial. Elle n’avait pas -la vocation d’institutrice, et tous les enfants, sauf le sien, -l’ennuyaient.</p> - -<p>Mais, ce soir-là, ce morne soir, Josanne s’étonnait d’être presque -résignée, presque décidée à ce renoncement suprême. «Non pas -convaincue,—vaincue! pensait-elle. Le ressort de mon énergie est -brisé; je n’ai plus la volonté de vivre une vie personnelle. Je suis à -terre... Je ne me relèverai plus; je me traînerai. Et que ce soit ici -ou ailleurs, qu’importe?»</p> - -<p>Tout à l’heure, pendant le repas du soir, elle annoncerait sa -résolution à mademoiselle Miracle.</p> - -<p>«Paris... Que deviendrais-je à Paris?... Je n’ai plus d’amis: Pierre -les avait tous éloignés... Je n’ai pas d’argent. J’ai vendu mes pauvres -meubles. Comment subsister, en attendant un emploi? Ce serait la -misère, et la pire solitude... Non! je ne ferai pas cette folie; je -resterai...»</p> - -<p>Elle regarda la place, autour d’elle. L’ombre grise du soir submergeait -les façades à pignons, les toits bleuâtres et bruns, les arbres roux. -Mais la cathédrale, énorme et légère, s’affinait, s’élançait, offrant -à Dieu ses flèches inégales qui retenaient à leurs pointes un dernier -reflet de jour. L’ombre pourtant les enveloppa, des porches aux -galeries, et l’<i>Angelus</i>, colombe de crépuscule, descendit de la tour -la plus haute, à travers toute cette ombre, lentement...</p> - -<p>Alors, un par un, les réverbères piquèrent la nuit <span class="pagenum" id="Page_68">68</span> de points d’or. -Un facteur parut qui allait de porte en porte, tirant les sonnettes -rouillées, levant les marteaux. Et Josanne le rencontra, devant la -maison de mademoiselle Miracle.</p> - -<p>—Donnez-moi le courrier, dit-elle.</p> - -<p>—Il y a deux lettres et un journal.</p> - -<p>Le journal, c’était la <i>Semaine religieuse</i>. L’une des deux lettres -avait été envoyée au <i>Monde féminin</i>, puis renvoyée à la nouvelle -adresse de Josanne. L’autre lettre était de Foucart.</p> - -<p>Le facteur sonnait plus loin, au Patronage. Sous la clarté crue du -réverbère, Josanne lisait:</p> - -<div class="quote"> - <p class="recipient">«Chère madame,</p> - - <p>»En vous transmettant une lettre arrivée aujourd’hui, je vous - reproche, amicalement, de ne plus avoir donné de vos nouvelles au - <i>Monde féminin</i>. Que faites-vous encore à Chartres?... Si vous vous - ennuyez trop, envoyez-nous, de temps en temps, de petites chroniques - sur la vie de province.</p> - - <p>»Je ne vous promets pas que tout passera; mais, dans votre intérêt, - ne vous laissez pas oublier.</p> - - <p>»Signez, comme autrefois, «Josanne», tout court; cela fait bien.</p> - - <p class="indent2">»Mes respects,</p> - - <p class="rsignature1">»<span class="smcap">J. FOUCART.</span>»</p> -</div> - -<p>Josanne n’en croyait pas ses yeux... Elle avait quitté les Foucart un -peu brusquement, et ils avaient blâmé sa résolution... On se boudait. -Et Foucart, tout à coup, lui faisait des avances discrètes!...</p> - -<p>Elle examina l’autre lettre, qui portait un timbre <span class="pagenum" id="Page_69">69</span> italien. -L’écriture de la suscription était haute, ferme, appuyée, et Josanne -la voyait pour la première fois. L’enveloppe déchirée, elle chercha la -signature et fit un «oh!» de surprise.</p> - -<div class="quote"> - <p>»C’est à Florence, madame, et tout à fait par hasard que j’ai - feuilleté, dans un salon d’hôtel, de vieux numéros du <i>Monde - féminin</i>. Je viens de lire le charmant petit article que vous avez - consacré à <i>la Travailleuse</i>.</p> - - <p>»Ce gros livre, plein de chiffres et de statistiques, ne vous a pas - ennuyée, puisque vous l’avez lu, et compris, et spirituellement - présenté aux abonnés de votre <i>magazine</i>. Voilà un succès dont je ne - suis pas médiocrement fier. J’ai eu des lecteurs, quelquefois;—des - lectrices, jamais. Vous êtes la première, j’en suis sûr. Et si vous - n’êtes pas la dernière, mes contemporaines sauront, grâce à vous, que - j’existe et que je leur veux du bien...</p> - - <p>»Si c’est être «féministe», comme vous l’affirmez, je suis donc - «féministe».—Je n’aime pas beaucoup ce mot; on l’a collé comme une - étiquette provocatrice, sur des choses et des personnes étrangement - diverses... Madame Foucart est «féministe», et chacun sait combien - elle est généreuse pour ses collaboratrices! Il était «féministe» - aussi et militant, ce romancier qui réclamait la liberté de l’amour - et qui battait sa femme parce qu’elle avait souri à un voisin... Il - redevenait homme avec tous les instincts et tous les préjugés de - l’homme.</p> - - <p>»J’essaie d’être sans préjugés, madame Josanne, et j’ai, autant et - plus que vos féministes déclarés, un <span class="pagenum" id="Page_70">70</span> grand respect pour la - liberté des autres,—même quand ces «autres» sont des femmes. Je - leur reconnais exactement les mêmes droits que je revendique pour - moi-même, et, comme je ne suis ni docile, ni résigné, ni passif, - je m’intéresse à ces indépendantes, à ces «rebelles» qui sont mes - contemporaines.</p> - - <p>»Voilà une franche explication qui vient bien tard. Vous ne la - publierez pas; elle est pour vous seule, madame «Josanne», qui sans - doute n’êtes point «Josanne». C’est un pseudonyme, ce nom mystérieux - et charmant? Que j’en ai de regrets!</p> - - <p>»J’écris à Foucart,—un peu moins qu’un ami, un peu plus qu’un - camarade.—Je le prie de vous transmettre cette trop longue lettre - qui vous paraîtra peut-être bien ridicule, et je le félicite de vous - avoir pour collaboratrice. Ce Foucart ne connaît pas son bonheur!</p> - - <p class="indent2">»Respectueusement,</p> - - <p class="rsignature1">»<span class="smcap">NOEL DELYSLE.</span>»</p> -</div> - -<p>Josanne avait lu, d’un trait, les quatre petites pages. Elle les -relisait, ligne par ligne. Et la lettre lui semblait plus amusante et -plus jolie. Elle y sentait de la curiosité, sans impertinence, et un -espoir, une promesse de sympathie, sous l’ironie légère des mots.</p> - -<p>Et cette sympathie d’un inconnu était bienfaisante pour Josanne, dès -le premier moment où elle s’exprimait. La lettre de Noël Delysle -expliquait la lettre de Foucart. Le directeur du <i>Monde féminin</i> -s’était dit:</p> - -<p>«Tiens, tiens!... c’est vrai!... elle avait un gentil brin de plume, -la petite Valentin! Son article n’était <span class="pagenum" id="Page_71">71</span> pas bête du tout... Elle -pourrait peut-être nous envoyer des chroniques sur la province...»</p> - -<p>«Les petites causes!... pensa Josanne. Ce monsieur Delysle, sans le -savoir, m’a rendu plus facile la démarche que je n’osais tenter. Il -faudra que je le remercie. Cette lettre est charmante, vraiment.»</p> - -<p>Elle était flattée que M. Delysle se fût donné la peine de lui écrire, -à elle, l’obscure Josanne, autre chose que deux mots de politesse sur -une carte de visite. Et elle se rappelait les paroles de Foucart: «Un -grand garçon, brun comme un Arabe et froid comme un Anglais... Il a été -en mission au Canada...»</p> - -<p>Un sourire involontaire passa sur ses lèvres. Elle considéra la lettre, -le dessin et la signature... Le papier avait une vague odeur de -cigarette... Elle imagina un homme encore jeune, brun, aux yeux très -sombres... Il se promenait, la cigarette aux doigts, dans un paysage -florentin, et il pensait:</p> - -<p>«Cette «Josanne» a reçu ma lettre...»</p> - -<p>Elle était «Josanne» tout court, pour cet inconnu qui ne savait rien -d’elle, qui n’était pas sûr de connaître son véritable nom...</p> - -<p>Son imagination fantaisiste vagabonda...</p> - -<p>Puis Josanne haussa les épaules:</p> - -<p>«Il m’a oubliée, déjà, ce monsieur Delysle!... Que m’importe? Je ne le -verrai jamais...»</p> - -<p>Mais tout de même, depuis un instant, il faisait moins noir autour -d’elle.</p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <span class="pagenum2" id="Page_72">72</span> - <h2 class="h2souschapitre">IX</h2> -</div> - -<p>—Ma tante?</p> - -<p>—Eh bien?</p> - -<p>—Bonnes nouvelles!</p> - -<p>La chambre était froide et blanche, une de ces chambres qu’on voit -seulement en province chez les vieilles filles pieuses et dans les -presbytères campagnards. Le papier gris pâle, à fleurs, se décolore -sur les murailles; les fenêtres ont des rideaux de mousseline empesée; -un édredon colossal bombe la courtepointe du lit. Doucement, la -pendule d’albâtre agite entre ses colonnettes la petite abeille d’or -du balancier. On sent que ni le soleil ni l’amour n’ont jamais pénétré -dans ces chambres.</p> - -<p>Josanne, en passant le seuil, parut changer l’atmosphère autour d’elle. -Débarrassée de son chapeau, de son manteau, elle semblait plus grande, -plus mince, et son deuil la rajeunissait.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_73">73</span></p> - -<p>Mademoiselle Miracle, assise au coin du feu, posa son tricot, enleva -ses lunettes, ce qui était chez elle un grand signe d’inquiétude. Elle -était comme la chambre, blanche et surannée avec douceur. Douce était -sa figure aux fines rides; douce, sa voix égale, un peu basse; doux, -les gestes de ses douces mains. Sa robe noire moulait une taille encore -svelte et parfaitement droite; ses cheveux de soie et d’argent, coiffés -à la mode du second Empire, lui faisaient une belle couronne de nattes -brillantes. Jamais demoiselle âgée et pieuse ne ressembla moins que -celle-ci à la traditionnelle vieille fille, aigrie par le célibat, -desséchée par la dévotion. Mademoiselle Miracle n’avait pas d’autre -manie que la manie pharmaceutique: elle composait des tisanes dont elle -tirait vanité; elle recueillait les recettes de médicaments mystérieux, -«remèdes de bonnes femmes», et elle avait pour les médecins la haine -secrète qu’ont les amateurs pour les professionnels...</p> - -<p>Elle dit:</p> - -<p>—Josanne, ma petite...</p> - -<p>Elle était inquiète. Ces nouvelles qu’annonçait Josanne, elle les -pressentait vaguement.</p> - -<p>—J’ai reçu une lettre de Foucart, oui, ma tante... Il me demande des -articles... sur la vie de province!... Je vais décrire monsieur le -chanoine et les dames Chantoiseau!... Où est Claude?</p> - -<p>Josanne souriait. Mademoiselle Miracle soupira:</p> - -<p>—Claude?... Il est en pénitence, sous la table... Il a baigné le chat -dans le pot à eau... Ce gamin-là ne sait qu’inventer... Ah! il ne -ressemble pas à son pauvre père!</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_74">74</span></p> - -<p>La jeune femme ressentit un petit choc. Elle rougit.</p> - -<p>—Claude!...</p> - -<p>Soulevant le tapis qui retombait autour de la table ronde, elle répéta:</p> - -<p>—Claude!</p> - -<p>Et elle attrapa l’enfant roulé en boule, les poings dans les yeux, les -cheveux sur le nez. Il commençait de pleurer, mais un mot de sa mère -arrêta le déluge:</p> - -<p>—Demande pardon à la tante!</p> - -<p>Claude murmura:</p> - -<p>—Pardon, tante...</p> - -<p>Et il ajouta:</p> - -<p>—Pardon au chat...</p> - -<p>Mademoiselle Miracle s’attendrit:</p> - -<p>—Voyez, Josanne, comme il a bon cœur!...</p> - -<p>Elle prit l’enfant sur ses genoux, pendant que Josanne préparait le -potage au lait et l’œuf à la coque qui composaient le souper de Claude. -Le petit ne voulait plus la quitter. Il n’avait pas faim; il n’aimait -pas l’œuf; il exigeait deux morceaux de sucre dans sa tasse. Josanne -intervint. Elle fit manger Claude, malgré ses protestations, puis elle -le déshabilla, le coucha dans la chambre voisine. Il s’endormit.</p> - -<p>—C’est un enfant difficile, mais il n’est pas méchant, et il vous -aime, dit-elle en revenant, comme pour excuser son fils.</p> - -<p>Elle savait que mademoiselle Miracle l’adorait; mais elle savait aussi -que le pauvre Claude était un intrus dans la maison, un neveu de -contrebande, et elle souffrait parfois de l’imposer.</p> - -<p>—C’est un enfant très nerveux, répondit la tante, et il faut -surveiller son régime. Le moindre changement <span class="pagenum" id="Page_75">75</span> à ses habitudes lui -fait du mal... Ces enfants de Paris...</p> - -<p>—Mais, ma tante, Claude est vigoureux!</p> - -<p>—En apparence... comme son père!</p> - -<p>Josanne se tut.</p> - -<p>—La nourriture est si mauvaise à Paris! continua mademoiselle Miracle. -C’est la ruine de l’estomac... Notre pauvre Pierre avait raison: -les marchands vous empoisonnent... Élever un enfant à Paris, c’est -abréger ses jours. Ici, les œufs sont frais, et le lait arrive pur de -la campagne... Madame Chantoiseau me disait hier encore: «Votre petit -neveu pousse à vue d’œil, et votre nièce a bien meilleure mine...»</p> - -<p>Josanne comprit l’allusion discrète, le conseil timide: mademoiselle -Miracle tâchait de les retenir, elle et l’enfant.</p> - -<p>—Si nous dînions, ma tante? dit-elle. Je crois que monsieur le -chanoine doit venir...</p> - -<p>Les deux femmes dînèrent, et, vers huit heures et demie, monsieur le -chanoine Coulombs arriva.</p> - -<p>C’était un brave prêtre, qui avait exactement l’âge de mademoiselle -Miracle. Faible de complexion et de caractère, il avait adopté les -goûts, les idées, les manies, jusqu’aux locutions de l’amie qu’il -voyait tous les jours depuis trente ans. On disait même qu’il avait -fini par lui ressembler et qu’il était plus vieille fille qu’elle.</p> - -<p>Le soin de sa fragile santé, le jardinage et l’archéologie occupaient -sa vie innocente. Sa conversation était toute pleine de recettes et -d’anecdotes. Fort dévot à Notre-Dame du Pilier, il parlait des druides, -premiers adorateurs de la Vierge noire, comme s’il les <span class="pagenum" id="Page_76">76</span> avait -connus et fréquentés, dans une familiarité tout ecclésiastique.</p> - -<p>Il s’assit, à sa place accoutumée, en face de mademoiselle Miracle, -et il conta le malheur survenu à sa gouvernante,—une honnête veuve -quinquagénaire dont la fille, demoiselle encore, avait promesse -d’enfant.</p> - -<p>—Une fille de trente ans, que tout le monde croyait vertueuse!... -Elle allait en journée chez des officiers, et c’est l’ordonnance -du capitaine Lefaurel, un Parisien, qui... La mère n’avait pas de -méfiance!... Rosa n’était plus une jeunesse... On doit être sage, à -trente ans!</p> - -<p>—C’est un âge dangereux, dit mademoiselle Miracle, qui n’était pas -prude. Je n’ai jamais fait de folies, Dieu merci! mais, si j’en avais -dû faire, c’eût été à trente ans, plutôt qu’à vingt...</p> - -<p>—Vous, ma tante! dit Josanne étonnée.</p> - -<p>—Il y a folies et folies, et je n’aurais pas... Mais, à trente ans, -j’ai eu, sans savoir pourquoi, une espèce de velléité de mariage... On -m’avait parlé d’un prétendant... Vous l’avez connu, mon prétendant, -vous, monsieur le chanoine!... C’était un zouave pontifical... un bel -homme qui avait une jambe de bois... Oh! la jambe de bois ne me faisait -pas peur, car ce qui me plaisait dans le mariage, ce n’était pas le -mari... et surtout ce mari-là!... Mais j’aurais voulu...</p> - -<p>—Quoi donc, ma tante?</p> - -<p>—J’aurais voulu avoir un petit enfant... J’avais Pierre, ton mari, -et je l’aimais bien, mais j’aurais voulu avoir un autre enfant... que -j’aurais fait moi-même... Je n’ai pas honte d’avouer ça... Au moment -<span class="pagenum" id="Page_77">77</span> décisif, le «oui» m’est resté dans le gosier: j’ai été lâche. Car, -après tout, le zouave n’était plus jeune; Dieu pouvait me refuser des -enfants et me conserver le mari... Il vit encore!... Et je ne regrette -rien, puisque Claude m’a faite grand’mère...</p> - -<p>—Ah! dit Josanne, en baisant la main de la vieille fille, quelle mère -délicieuse vous auriez été!...</p> - -<p>—J’ai eu mon heure de sottise, reprit mademoiselle Miracle en riant. -Cela m’a rendue indulgente aux folies des autres. J’ai grand’pitié des -filles de trente ans qu’assiège le «démon de midi», comme dit le curé -de ma paroisse...</p> - -<p>—Il ne faut pas juger autrui! dit le chanoine Coulombs.</p> - -<p>—Que celui qui est sans péché jette la première pierre aux -pécheresses!... Monsieur le chanoine, il faut aider Rosa. Le militaire -veut-il réparer sa faute?... Oui... Eh bien! de quoi se plaint-on? -Un peu plus tôt, un peu plus tard, le sacrement est toujours le -sacrement... Le bon Dieu ne regardera pas aux dates, quand on lui -offrira un chrétien de plus.</p> - -<p>—Vous parlez d’or, dit le chanoine. J’irai voir le capitaine Lefaurel, -pour hâter le mariage.</p> - -<p>—Et que Rosa songe à sa santé!</p> - -<p>—Elle n’est pas forte...</p> - -<p>—Ah! la santé...</p> - -<p>—C’est le premier de tous les biens, après la vertu...</p> - -<p>—Dieu me l’a refusé...</p> - -<p>—Et à moi...</p> - -<p>—Dame! à nos âges...</p> - -<p>Ils parlèrent de leurs maladies, de l’hiver précoce <span class="pagenum" id="Page_78">78</span> qu’ils -redoutaient; puis ils vantèrent des drogues, citèrent des cures -merveilleuses et déplorèrent l’ignorance des médecins. En contant -les maux de son corps, chacun s’attendrissait sur soi-même, taxait -l’autre d’exagération, et prenait pour l’écouter un air d’indifférence -complaisante...</p> - -<p>La lampe, sous son globe d’albâtre translucide, épandait une lueur -paisible. Le reflet du feu tremblait sur les lithographies des murs, -et, dans le coin de la cheminée, une bouilloire d’étain se mit à -chanter tout bas, sur la cendre chaude...</p> - -<p>Les deux vieillards causaient, face à face, dans leurs fauteuils -pareils. Josanne regardait la robe noire et la soutane noire, les têtes -vénérables aux cheveux de soie et d’argent. Elle pensait:</p> - -<p>«Ils se ressemblent, c’est vrai! Tous deux bons, simples et purs, -occupés de petites choses, contents de petits plaisirs...»</p> - -<p>Et elle regardait les choses, autour d’eux, ce cadre de province qui -leur seyait si bien!... Malgré sa bonne volonté, comme elle était -étrangère dans cette blanche maison, entre ces vieilles gens qu’elle -aimait et qui ignoraient tout d’elle!...</p> - -<p>Le chanoine expliquait:</p> - -<p>—Vous mettez une pincée de bourrache et puis l’eucalyptus... Si vous -mettiez l’eucalyptus d’abord, et, après, la bourrache, l’infusion -n’aurait pas le même goût. C’est la sœur Saint-Florent qui me l’a dit: -«La bourrache en second, monsieur le chanoine... C’est très important.»</p> - -<p>Accoudée au guéridon, Josanne feuilleta un album de photographies. Des -figures inconnues défilaient, <span class="pagenum" id="Page_79">79</span> des parents de Pierre qui étaient -tous morts: dames en crinoline, parées de longues boucles, qui glissent -de leur chignon sur leur épaule, messieurs à barbiches, petites filles -dont la jupe bouffante découvre le bord tuyauté d’un pantalon blanc; -petits garçons en vestes de velours appuyés sur des tables trop -sculptées, officiers d’Afrique au grand képi,—et monseigneur le comte -de Chambord, et le saint père Pie IX, et monsieur Thiers, «libérateur -du territoire...» Ces visages effacés avaient quelque chose de si -lointain, de si triste!... Et la photographie de Pierre, parmi les -autres, était comme une tombe neuve dans un cimetière...</p> - -<p>La jeune femme se rappela les mois de souffrance qui avaient précédé -la mort de son mari. Elle l’avait soigné, soutenu, consolé jusqu’à -la minute suprême. Par sa présence fidèle et tendre, elle lui avait -adouci le cruel passage. Non, Josanne ne se mentait pas à elle-même en -disant qu’elle eût donné sa vie pour sauver Pierre. Sa douleur n’était -pas hypocrite,—cette douleur qui avait absorbé, anéanti l’autre -chagrin.—L’ombre de Pierre, évoquée dans ses rêves, n’était pas un -fantôme irrité. Pourtant, il y avait des heures où le souvenir de -Maurice faisait mal à Josanne. Elle prévoyait qu’un temps viendrait, -peut-être, où les souvenirs réveillés mordraient son cœur et sa -chair... Son indifférence actuelle était une léthargie passagère, et -non pas la guérison.</p> - -<p>Sa pensée erra... Elle se représenta Maurice marié, vivant avec une -autre femme, dans une maison où elle, Josanne, n’entrerait jamais; -Maurice tenant sur ses genoux un enfant qui était le frère de Claude...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_80">80</span></p> - -<p>Ces images demeuraient artificielles, irréelles. Josanne n’en souffrait -pas. Elle les créait par un effort volontaire, comme on tâche parfois -d’imaginer les pays inconnus, les siècles passés, les temps à venir, la -mort... Et cette impuissance à sentir la rassurait...</p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <span class="pagenum2" id="Page_81">81</span> - <h2 class="h2souschapitre">X</h2> -</div> - -<div class="quote"> - <p class="recipient">«Monsieur,</p> - - <p>»Votre lettre, si gracieuse et si encourageante, m’est parvenue hier - seulement, à Chartres, chez une vieille parente dont l’hospitalité m’a - été douce après un deuil cruel.</p> - - <p>»Il y a six mois que j’ai quitté Paris et rompu toutes attaches avec - le <i>Monde féminin</i>. Est-ce bien moi qui ai fait cet article sur <i>la - Travailleuse</i>?... Je n’en suis plus très certaine... Tant et tant de - choses m’ont fait oublier ma vie d’autrefois, la besogne maussade - que M. Foucart m’imposait, les bonnes chances trop rares qui me - permettaient d’écrire, dans un petit coin du journal, mon humble - pensée!...</p> - - <p>»Que cette pensée—exprimée naïvement—ait rencontré la vôtre, j’en - suis très flattée, et d’autant plus flattée que je ne suis pas une - femme de lettres. Mon article était, presque, un début... Je sentais, - en <span class="pagenum" id="Page_82">82</span> l’écrivant, mon inexpérience. Mais, si les maladresses de la - forme gênaient l’expression du sentiment, le sentiment était sincère, - et j’ose dire qu’il pouvait vous intéresser, parce qu’il n’était pas - personnel: j’ai dit ce que beaucoup de femmes pensent—ou ce qu’elles - penseraient, si elles étaient, toutes, des travailleuses.—Et que - vous vous déclariez féministe ou non, il n’importe, puisque vous - l’êtes, de fait... Cela devrait suffire à vous attirer des lectrices. - Mais ne vous étonnez pas si je souhaite que vous ayez surtout des - lecteurs! Puissiez-vous les rendre plus justes—je ne dis pas plus - indulgents—pour la femme.</p> - - <p>»Hier matin, j’étais bien loin du féminisme, et je vous avouerai que la - «rebelle», inclinait à la résignation. Oui, je me décidais presque à ne - plus quitter Chartres, à ouvrir une petite école, bien que le métier - d’institutrice ne me plût qu’à moitié. Mais j’ai reçu, en même temps - que la vôtre, une lettre de M. Foucart. Dois-je attribuer au hasard ou - à votre intervention la bienveillance imprévue de mon ancien directeur?</p> - - <p>»Je n’hésite pas... Je connais M. Foucart. Il est sensible aux - jugements d’autrui, et sans doute il pense, à cette heure, tout le bien - qu’on lui a dit de moi.</p> - - <p>»Il me semble, monsieur, que je ne dois pas vous laisser ignorer ces - choses, et ce serait fort mal à moi de ne pas vous remercier.</p> - - <p class="rsignature1">»<span class="smcap">JOSANNE VALENTIN.</span>»</p> - </div> - -<div class="quote"> - <p>«Je connais Chartres, madame... Je connais la place où vous demeurez... - Quand j’ai lu votre lettre, tout à l’heure, dans la rue, appuyé contre - la grille du Baptistère, j’ai vu, tout à coup, une vieille ville, - <span class="pagenum" id="Page_83">83</span> une petite maison, une cathédrale dressée, avec ses flèches - différentes, et son beau toit de cuivre vert, l’automne qui vient, le - jour qui s’en va, et, sur toutes ces choses, la douceur de France...</p> - - <p>»J’ai vu cela; puis j’ai relu votre lettre, et la vision s’est effacée, - parce que j’ai essayé de vous voir, <i>vous</i>. Une âme est plus émouvante - qu’un paysage, et il me semblait que je devinais la vôtre, jeune, - grave, douce, énergique, une âme de France, elle aussi.—Ce n’était pas - vous offenser par une curiosité vaine, puisque j’avais eu, de votre - aveu, une petite part au changement de vos projets, et que cela me - donnait l’ombre d’un droit, l’ombre d’une responsabilité, dont j’étais - tout ému et tout fier... Vraiment, madame, je ne prévoyais pas que <i>la - Travailleuse</i> me procurerait ce plaisir-là...</p> - - <p>»Il serait bien gâté, si je devais vous le taire. Je l’exprime donc, - comme je le sens, et je vous demande, à titre de confrère,—je n’ose - dire à titre d’ami,—la permission de vous donner un conseil. Allez - à Paris; voyez Foucart. S’il ne persiste point dans ses bonnes - dispositions, avertissez-moi: je pourrai très probablement vous - introduire soit à <i>Femina</i>, soit à la <i>Vie heureuse</i>.</p> - - <p>»Disposez donc de moi, madame, en toute simplicité, et recevez mes très - respectueux hommages.</p> - - <p class="rsignature1">»<span class="smcap">NOEL DELYSLE.</span>»</p> -</div> - -<div class="quote"> - <p class="recipient">«Monsieur,</p> - - <p>»J’ai rassemblé tout mon courage: je suis allée à Paris; j’ai vu - Foucart. Brusquement, roidement, il m’a dit:</p> - - <p>»—Je ne vais pas remercier une collaboratrice <span class="pagenum" id="Page_84">84</span> pour vous faire - plaisir, mais, puisque vous voulez écrire un peu proprement (<i>sic</i>), je - vous colle au reportage.</p> - - <p>»Cette phrase, où vous reconnaîtrez le style de M. Foucart, a décidé de - mon destin. Je quitte Chartres. Ma bonne tante gardera près d’elle mon - petit garçon. Et moi, j’irai interviewer les gens célèbres.</p> - - <p>»Je vous avoue que cela me fait peur,—très peur,—moins que les - austères joies de l’enseignement,—moins que la vie de province...</p> - - <p>»De la chambre où je vous écris, j’aperçois le porche latéral de - Notre-Dame, sa rose flamboyante, ses statues couronnées, et son - «beau toit de cuivre vert», où luit un reflet de lune. Vous aimez ce - paysage?... Moi, je n’ai pas pu l’aimer. Il s’associe, dans ma pensée, - à trop de deuil et de tristesse. C’est là, pourtant, que votre franche - et bonne sympathie est venue vers moi, comme un heureux présage. Merci - encore, et de tout cœur.</p> - - <p class="rsignature1">»<span class="smcap">JOSANNE VALENTIN.</span>»</p> -</div> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <span class="pagenum2" id="Page_85">85</span> - <h2 class="h2souschapitre">XI</h2> -</div> - -<p>Mademoiselle Bon, rédactrice en chef de l’<i>Assistance féminine</i>, arriva -un peu trop tôt chez Josanne, le matin du 1<sup>er</sup> janvier: elles avaient -résolu de déjeuner ensemble avant d’aller à Auteuil visiter la «Villa -Bleue», refuge pour les filles-mères.</p> - -<p>La vieille demoiselle suivit l’allée humide et noire, monta l’escalier -plus noir encore, où la concierge tapie dans un coin de l’entresol, -surveillait les locataires comme une araignée guette les mouches. Le -gaz parcimonieux clignotait. Une voix chanta:</p> - -<div class="cpoesie"> - <div class="poem"> - <p class="noindent">Vous êtes si jolie...</p> - </div> -</div> - -<p>«C’est plein d’artistes! pensa mademoiselle Bon. Le quartier veut ça: -l’École des Beaux-Arts est toute proche...»</p> - -<p>Elle s’attendrit sur le sort de Josanne, obligée de subir ces -voisinages. Puis elle évoqua l’affreux destin <span class="pagenum" id="Page_86">86</span> des modèles voués -par la misère à l’impudeur. Car mademoiselle Bon étendait sa bonté -sur toute l’humanité féminine exploitée et corrompue par l’homme. -Elle vivait parmi les tristes passagères des asiles, des refuges, des -maternités, parmi les vieilles incurables, les enfants abandonnés, les -filles-mères, les libérées de Saint-Lazare. Elle passait en ce monde, -faisant le bien et dénonçant le mal, sincère, touchante et ridicule -avec ses éternels lainages noirs et ses crêpes couleurs de rat, ses -gants reprisés, sa rotonde doublée de lapin, sa figure de bonne sans -place, chétive et craintive. Une capote, où se mêlaient des raisins -noirs, du jais, des plumes et de la guipure, découvrait son front bombé -à la flamande, et ses deux petits bandeaux bien tirés, bien lisses, -rayés par le peigne et qui semblaient peints sur la peau.</p> - -<p>Au <i>Monde féminin</i>, mademoiselle Bon tenait la rubrique des Œuvres. On -la cachait dans un bureau obscur, au bout d’un couloir où les abonnés -n’eussent jamais pu la découvrir. On l’estimait, on l’employait, mais -on ne l’avouait pas. Son inélégance était une tare.</p> - -<p>Au troisième étage, une porte s’ouvrit, démasquant un coin d’atelier, -un lit défait, un jeune homme couché dans le lit et une petite drôlesse -brune, en jupon court et en chemise, un broc à la main: elle allait -chercher de l’eau à la fontaine du palier. Ce spectacle de débauche -affligea mademoiselle Bon. Elle eut un regard de pitié pour la -fillette, et, pour le jeune homme, un regard de mépris. Et elle gravit -le quatrième étage.</p> - -<p>Josanne habitait là, depuis cinq semaines.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_87">87</span></p> - -<p>—Je ne suis pas prête, dit-elle en accueillant son amie dans la sombre -salle à manger, dont elle avait fait une antichambre. Non, n’entrez -pas là: c’est la cuisine, toute petite et toute vilaine, mais qui ne -sert presque jamais. Je mange au restaurant: c’est plus commode et -moins triste... Venez... C’est ici le salon et, en même temps, c’est -une chambre, et la pièce à côté, toute claire, est mon cabinet de -toilette... J’y mettrai plus tard mon petit garçon.</p> - -<p>Elle tira le voile indien suspendu à une barre de cuivre, devant -l’unique fenêtre de la chambre. Par-dessus les «mystères» de -mousseline, mademoiselle Bon admira la vue des quais, du Pont-Neuf au -pont Saint-Michel, la Seine verdâtre couverte de péniches, les arbres -inclinés, le lourd Palais de Justice, en face, avec son escalier blanc; -à gauche, les toits violets du Louvre; à droite, Notre-Dame, grise, -dans le ciel gris...</p> - -<p>—C’est très joli, dit la vieille fille, sans conviction, mais il y a -trop de bruit: les omnibus, les bateaux... J’aime mieux le dedans que -le dehors.</p> - -<p>Elle s’assit sur le petit divan qui servait de lit à Josanne. La -chambre-salon était haute, longue, avec des placards à boiseries -blanches, un carrelage dissimulé par des nattes japonaises, et, sur les -murailles, un papier uni, d’un vert très doux. Deux fauteuils de jonc, -une table à écrire, une étagère bibliothèque, une commode vermoulue en -bois de rose, un bassin de cuivre plein de chardons azurés, un vase -de grès jaune où des «monnaies du pape» faisaient jouer la lumière -sur leurs piécettes d’argent, des photographies, quelques plâtres, -amusaient les yeux par des <span class="pagenum" id="Page_88">88</span> formes, des couleurs, des images -simples et charmantes.</p> - -<p>—Comme c’est bien «femme», tout ça! dit mademoiselle Bon, qui n’était -pas une bête. Je suis allée chez Flory, qui vit seule, comme vous: eh -bien, chez Flory, malgré tout le blanc des murs et des meubles, et les -stores de dentelle, et les bibelots, ça sent l’homme...</p> - -<p>Josanne dit, d’un accent gamin:</p> - -<p>—Je vous crois!...</p> - -<p>Elle mit son chapeau, une toque plissée, en mousseline de soie noire, -toute neuve. Mademoiselle Bon, un peu choquée, demanda:</p> - -<p>—Vous ne portez plus le voile de crêpe?</p> - -<p>—Je ne peux plus: Foucart ne veut pas... Vous savez qu’il me trouve -trop... trop peu... enfin, je n’ai pas le chic de Flory... Et, avec le -métier que je fais maintenant, il ne m’est pas permis d’avoir l’air -triste.</p> - -<p>Elle fronçait les sourcils et serrait entre ses dents la longue épingle -à tête noire.</p> - -<p>—Voilà!... Monsieur Isidore Foucart, notre patron, me fait appeler, -l’autre jour: «Ma petite Valentin (il ne peut pas dire: «Madame»), je -connais les usages et je respecte vos sentiments; mais, tout de même, -ce grand crêpe, ça ne va pas pour le métier.» Je me récrie. Il reprend: -«Je ne veux pas vous faire de la peine: vous êtes très gentille; vous -avez du mérite..., mais comprenez bien... Ces gens chez qui vous -allez, pour vos articles, ils ont généralement des raisons d’être -contents... C’est un monsieur dont la pièce a réussi, un philanthrope -qu’on a décoré, une jolie femme qui a fait son petit roman, comme -tout le <span class="pagenum" id="Page_89">89</span> monde... Votre crêpe, ça les gêne... Ça met du noir -dans l’<i>interview</i>... On n’ose pas rire avec vous, et vous dire les -choses gaies, les mots drôles qu’on dit à Flory et qui réjouissent le -public... Et si vous allez voir des gens tristes, des veuves de grands -hommes, par exemple, ou des victimes d’une catastrophe, c’est pire: ce -deuil, ça a l’air d’une allusion; on croit que le <i>Monde féminin</i> vous -a choisie exprès... Il ne faut pas manquer de tact... Il faut que nous -restions Parisiens, en toutes circonstances... Ma petite Valentin, je -vous parle en ami... Tâchez d’avoir le deuil discret, un petit deuil -qu’on ne remarque pas... Du drap, de la mousseline de soie mate... -C’est très convenable et pas funèbre...»</p> - -<p>Mademoiselle Bon dit naïvement:</p> - -<p>—Mais je suis en deuil, moi aussi... de papa... et M. Foucart ne m’a -jamais rien dit de pareil.</p> - -<p>Josanne arrangea son col empesé, d’un blanc brillant, cravaté de satin -noir. Elle noua sa voilette, enfila son boléro et chercha son boa de -Mongolie. Mademoiselle Bon la contemplait:</p> - -<p>—Comme vous êtes jeune!... Tout de même, je regrette, pour vous, que -vous ne portiez plus le grand voile.</p> - -<p>—Ça m’allait mieux?</p> - -<p>—Oh! non... Mais cela vous donnait de la gravité, de l’austérité!... -C’était... une défense morale...</p> - -<p>—Contre les galanteries?... Oh! ma chère, si vous saviez...</p> - -<p>Elle haussa les épaules. Ses prunelles bleues <ins class="correction" title="froncèrent">foncèrent</ins>.</p> - -<p>—La seule défense véritable, la seule efficace, elle <span class="pagenum" id="Page_90">90</span> est en -nous... Et elle est en moi, par ce sentiment de méfiance... de -mépris... que j’ai pour les hommes... pour tous les hommes... J’ai -conquis ma liberté, ma chère amie. Je la savoure... Être seule, ne -dépendre que de moi, élever mon fils et me moquer du reste! C’est -presque le bonheur... Là, je suis prête. Passez devant.</p> - -<p class="br">Les deux femmes allèrent déjeuner chez Mariette, rue Danton.</p> - -<p>Mariette, ancien modèle qui avait prospéré, tenait un petit restaurant -économique, où fréquentaient des étudiants, des étrangères, des savants -et des professeurs pauvres et beaucoup d’élèves des Beaux-Arts. Un -architecte avait décoré les salles dans un style vaguement norvégien, -avec des bois clairs et cirés, des faïences vives, des cuivres courbes -et brillants. Les tables s’égayaient de nappes à carreaux rouges. Les -bonnes étaient gentilles, sous le tablier anglais et le papillon de -dentelle posé dans leurs cheveux. Après cinq ou six repas, les dîneurs -liaient connaissance, adoptaient un coin, formaient des bandes... Il -y avait, sous un nuage de fumée, la bande des Russes, presque tous -physiologistes ou médecins,—qui mâchaient doucement dans leurs barbes -les mots de «Révolution... prolétariat... avenir...»,—la bande des -artistes,—feutres mous, pantalons de velours, gestes descriptifs,—qui -se chamaillaient à propos de femmes et se rejetaient les uns aux autres -des phrases de toutes les couleurs.—Il y avait les étudiants en -lettres, petites gloires de petites revues, et les professeurs, myopes -et distraits, l’œil pensif derrière le lorgnon, <span class="pagenum" id="Page_91">91</span> qui ne savaient où -mettre leur serviette de cuir gonflée de copies...</p> - -<p>Ces clients habituels de Mariette avaient un air de famille. De même -qu’on reconnaît les bureaucrates, les «calicots», les gens d’affaires -et les gens du monde, on reconnaît, à certains détails du vêtement, de -l’attitude et de la physionomie, les types ordinaires du «prolétariat -intellectuel»: c’est telle coupe de barbe un peu démodée, des cheveux -taillés en brosse ou laissés trop longs, une manière de parler, de -gesticuler, de nouer la cravate et de porter le binocle... Et si -l’on voyait chez Mariette, parmi de charmantes figures adolescentes, -beaucoup d’autres figures creusées, rageuses et bilieuses, des crânes -chauves, des bouches amères, de grands corps déjetés et mal nourris, on -y voyait moins que partout ailleurs les visages sans caractère, d’une -correcte banalité, les faces ovines ou bovines, les yeux qui ne voient -rien, et n’expriment aucune pensée...</p> - -<p>Les femmes, qui venaient là en grand nombre, étaient presque toutes -des étrangères, étudiantes ou artistes pensionnées par leur famille, -et qui vivaient parfois par groupes dans le même atelier. Quelques -Russes avaient des cheveux coupés, des feutres masculins et des -lunettes. Les Scandinaves et les Allemandes, fortes Valkyries aux -tresses blondes, préféraient le costume «réforme»,—long paletot et -robe à taille courte sur le corset-brassière.—Parfois, des «esthètes» -surgissaient, peintresses américaines ou modèles de Montparnasse -travesties en Béatrices par la fantaisie d’un amant; et les dîneurs -s’effaraient devant les béguins à paillettes, les manches à crevés, -<span class="pagenum" id="Page_92">92</span> les simarres florentines taillées dans un velours de coton... Une -belle fille, au mois d’août, risqua les sandales et le péplum. Mais la -mode passait de ces mascarades. De plus en plus, les habituées de chez -Mariette adoptaient la robe «tailleur», la chemisette, le petit chapeau -tricorne ou canotier. Elles étaient jeunes. Quelques-unes, jolies, -flirtaient avec leurs voisins de table... Elles changeaient de place, -quelquefois: c’était un signe qui ne trompait personne. Deux ou trois -se marièrent... D’autres s’amusèrent aux camaraderies amoureuses. Et -souvent de beaux yeux pleurèrent sur les petits cahiers de notes et les -manuels.</p> - -<p>Josanne, déjeunant au hasard de ses courses professionnelles, n’allait -guère chez Mariette que le soir. Elle trouvait, à sa table accoutumée, -une Allemande, mademoiselle Müller, qui s’intéressait au mouvement -féministe, une petite dactylographe très maigre qui ne mangeait jamais -de dessert—sauf le dimanche—et dînait d’un seul plat,—le plus -lourd et le plus «garni». Il y avait encore un Russe, botaniste et -socialiste, le meilleur homme du monde, qui collaborait à la <i>Revue -d’agriculture coloniale</i>. C’étaient de braves gens, et Josanne, près -d’eux, se sentait moins seule.</p> - -<p>Ce matin du premier janvier, elle s’étonna de voir le restaurant -presque vide.</p> - -<p>—C’est étrange! dit-elle à mademoiselle Bon; il n’y a personne dans -cette salle... Allons à côté, ce sera plus gai.</p> - -<p>Une bonne l’entendit:</p> - -<p>—A côté, madame, c’est la même chose...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_93">93</span></p> - -<p>—Pourquoi?</p> - -<p>—Parce que c’est le premier de l’an... Ceux qui ont des familles vont -dans leurs familles; ceux qui ont des amis vont chez leurs amis...</p> - -<p>Josanne regarda la demi-douzaine de femmes et d’hommes qui -déjeunaient, sans gaieté, à des tables différentes: un rapin, un vieux -professeur,—prêtre défroqué, disait la légende;—une institutrice -entre deux âges, une Américaine et un Finlandais.</p> - -<p>«Voilà! il n’y a ici que des isolés, des épaves...», pensa-t-elle. Et -elle se rappela les anciens «premiers de l’an...» Elle revit son père, -sa mère, qui étaient, eux aussi, des «prolétaires intellectuels», mais -qui avaient un foyer tiède et joyeux... Elle entendit leurs voix, qui -l’appelaient: «Petite!... viens chercher tes étrennes...» Josanne avait -des étrennes, dans ce temps-là... Son mari, l’année précédente, avait -couru les magasins, en cachette, pour lui faire la surprise de ce boa -qu’elle portait... Elle songea:</p> - -<p>«Pauvre garçon!...»</p> - -<p>Les yeux brouillés de larmes, elle s’absorbait dans la contemplation du -menu. Mademoiselle Bon demanda:</p> - -<p>—A quoi rêvez-vous, chère amie?</p> - -<p>—Je pense à mes parents et à mon mari, qui sont morts... à mon fils -qui est loin de moi... Jamais, jamais aucune année de ma vie n’a -commencé dans la solitude... Et cela me fait du chagrin...</p> - -<p>—Moi aussi, je suis seule, dit mademoiselle Bon, depuis que papa est -mort... Il était bien vieux, papa! Il n’avait plus toute sa tête, mais -je l’aimais comme mon enfant... Maintenant, je n’ai plus personne. -C’est <span class="pagenum" id="Page_94">94</span> dur, quelquefois... Alors, quand je suis triste, je vais -chez une amie qui dirige un asile de vieillards, et je cause avec les -pensionnaires... Je leur apporte du tabac, des journaux... Et ça me -console... Ça me rappelle papa...</p> - -<p>Après un silence, elle ajouta:</p> - -<p>—Vous, Josanne, vous avez un fils. C’est un grand bonheur... Vous -travaillez pour lui...</p> - -<p>—Pour lui et pour moi... Vous connaissez mon ambition maternelle: -mais, en quittant Chartres, je ne pensais pas qu’à mon fils. Je voulais -refaire ma vie, m’instruire, me développer, essayer toutes mes forces, -maintenant que je suis libre... Tout à l’heure, je vous disais ma -joie, mon orgueil, et j’étais sincère... La liberté!... Je ne savais -pas ce que c’était. Mariée toute jeune, j’avais passé de la tutelle de -mes parents à la tutelle de mon mari; puis, écrasée de charges et de -devoirs, je n’avais eu que les tracas d’une illusoire indépendance. -Il me fallait penser aux autres, agir pour les autres, vivre pour -les autres... Et j’enviais parfois celles qui sont libres, de leurs -sentiments et de leurs actes, de leur corps et de leur cœur!...</p> - -<p>—Et maintenant?</p> - -<p>—Maintenant que je suis libre, je suis désorientée, mal à l’aise... -Quelque chose me manque... Il y a tant de contradictions en nous!...</p> - -<p>Sur le crâne de mademoiselle Bon, le chapeau de dentelle et de raisins -noirs parut se hérisser:</p> - -<p>—Votre âme, dit-elle d’un ton surpris et douloureux, votre âme a gardé -le pli de la servitude...</p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <span class="pagenum2" id="Page_95">95</span> - <h2 class="h2souschapitre">XII</h2> -</div> - -<p>La Villa Bleue était une bâtisse neuve, aux murs trop minces, et qui -semblait posée comme un joujou dans un terrain vague du bas Auteuil. -Le jardin était neuf comme la maison: on y remarquait d’innombrables -fusains aux feuilles vernies, quatre marronniers de deux mètres -cinquante, et une centaine de piquets qui seraient des arbres vers 1925.</p> - -<p>Vainement, l’architecte avait prodigué les plaques de faïence et les -briques vernies: la Villa Bleue ne s’égayait pas. Elle faisait froid -aux yeux, toute nue dans ce jardin d’échalas et de cailloux, sous le -ciel gris et le vent humide.</p> - -<p>Josanne et mademoiselle Bon se présentèrent au nom du <i>Monde féminin</i>. -La Villa Bleue était une fondation particulière, subventionnée par des -femmes de la riche bourgeoisie, et l’on pouvait en parler discrètement, -décemment... Déjà le photographe du <i>magazine</i> avait <span class="pagenum" id="Page_96">96</span> composé -de beaux groupes avec la fondatrice, la directrice et les dames du -Comité,—puis la doctoresse, la pharmacienne et les infirmières; et les -pensionnaires enfin, qu’il avait fait asseoir, dans une pose calculée -pour atténuer leurs ventres.</p> - -<p>—Ça, c’est mon triomphe! avait-il dit à Foucart. Il n’y en a pas une -seule qui ait vraiment l’air d’être enceinte!... J’ai mis les plus -grosses et les plus laides tout au fond, et devant, rien que des jeunes -et gentilles... C’est charmant!</p> - -<p>A Josanne aussi, Foucart avait recommandé d’«atténuer les ventres»:</p> - -<p>—Songez que votre article sera lu par des jeunes filles. Il faut -qu’elles puissent n’y comprendre rien...</p> - -<p>Madame Platel, la directrice, une femme jeune encore, grave, douce, -avec de beaux yeux désabusés, reçut Josanne et mademoiselle Bon dans -son bureau. Elle leur expliqua les origines de l’œuvre et le mode de -fonctionnement.</p> - -<p>—Nous recevons trente filles, à toute époque de la grossesse, et nous -les gardons jusqu’aux premiers symptômes de l’accouchement. Alors, une -voiture d’ambulance, toujours prête, les transporte à la Maternité -ou à la Clinique... En cas d’accident, notre doctoresse-accoucheuse -leur donne des soins, et nous avons une petite <i>nursery</i> tout -aménagée... Bien entendu, nous connaissons le nom et l’état civil de -nos pensionnaires, mais elles sont assurées de notre discrétion, et les -infirmières, les surveillantes même, les désignent par des numéros... -Pendant leur séjour ici, nous les employons à des ouvrages de couture -qui leur sont payés, intégralement, à leur départ... Et nous essayons -<span class="pagenum" id="Page_97">97</span> aussi de les moraliser, d’éveiller en elles le sentiment maternel. -Ces dames du Comité leur font des lectures, de petites conférences...</p> - -<p>—C’est admirable, dit Josanne. Et le résultat?...</p> - -<p>—Ah! le résultat!... Certes, notre influence est bienfaisante. Nos -hospitalisées s’améliorent au physique et au moral. Elles déclarent, -toutes, qu’elles élèveront leur enfant... Mais à la Clinique, à -la Maternité, elles subissent de fâcheux voisinages... D’autres -femmes,—des aînées,—leur donnent de mauvais conseils: «Vous êtes -jeune. Vous trouverez quelqu’un... Faut pas vous embarrasser d’un -enfant... Moi, j’ai mis tous mes gosses à l’Assistance...» Et la mère, -qui n’a pas eu le temps d’être vraiment mère, se laisse persuader...</p> - -<p>—Souvent?</p> - -<p>—Trop souvent. On dit que les philanthropes sont philanthropes parce -qu’ils sont optimistes! C’est une idée bien naïve... Les personnes -qui se vouent au soulagement des malheureux connaissent bientôt, -par une expérience quotidienne, les vices, les tares, les laideurs -de l’humanité... Ce n’est pas pour eux, c’est malgré eux qu’il faut -aimer les misérables... Les gens qui font le bien doivent perdre leurs -illusions, s’ils veulent persévérer. Les optimistes, les enthousiastes, -vite déçus, se découragent...</p> - -<p>Mademoiselle Bon dit à regret:</p> - -<p>—Oui, vous avez raison... On se lasserait peut-être de la charité, si -l’on n’avait pas la certitude qu’elle est une œuvre de réparation, une -forme de la justice...</p> - -<p>—Ces filles que vous allez voir, reprit madame Platel, vous étonneront -par leur insouciance... Séduites, <span class="pagenum" id="Page_98">98</span> lâchées, honnies, ramassées -dans la rue, elles sont gaies... Elles évitent de penser à l’avenir; -le présent les rassure. Vivant ensemble, elles redeviennent petites -filles et s’amusent de tout. La fête que nous leur donnons aujourd’hui -occupe, depuis un mois, toutes leurs pensées... Une d’elles, ce -matin, m’arrêtait dans l’escalier: «Madame, vrai qu’on aura de la -brioche?—Oui.—Ah! veine!...» Elle dansait de plaisir, malgré son -ventre... Et si vous connaissiez son histoire!... Une fille de dix-neuf -ans, laide, rousse, grêlée, boiteuse, naguère en service chez un -marchand de vins, à Javel... On nous l’a envoyée presque mourante de -faim, bleue de coups, en guenilles, et elle a répondu à ma première -question: «Le père de mon enfant!... J’ sais t’y, moi, j’ sais -t’y?...—Mais enfin...—Ah! j’ai ben une <i>doutance</i> sur un monsieur -Camille!...»</p> - -<p>—Il y a beaucoup de domestiques parmi vos pensionnaires? demanda -Josanne.</p> - -<p>—Oui, beaucoup: de petites bonnes, victimes du sixième étage... Mais -nous avons aussi des ouvrières, des demoiselles de magasin, jusqu’à des -institutrices!... Certaines sont restées pures de cœur,—celles qui -furent vraiment surprises par l’agression de l’homme, ou qui cédèrent -par amour.—Il y a des infortunes si poignantes!... Ah! mesdames, -dites-le, écrivez-le, criez-le; on n’aura jamais trop pitié de la -femme... Si bas qu’elle tombe, l’homme est, presque toujours, l’artisan -responsable de sa déchéance...</p> - -<p>—Pourquoi les femmes qui ont du talent, un nom, un public, et qui -écrivent de beaux livres, ne défendent-elles pas mieux les autres -femmes? dit mademoiselle <span class="pagenum" id="Page_99">99</span> Bon. Les gens du monde, les bourgeois, ne -lisent guère l’<i>Assistance féminine</i>, et ce n’est pas dans le <i>Monde -féminin</i> que Josanne pourra exprimer, sincèrement, ses opinions... -Monsieur Foucart exige que la charité soit discrète, la misère voilée, -et que la douleur et la mort mêmes gardent un «petit air parisien».</p> - -<p>Madame Platel proposa de visiter la maison, avant la fête. On parcourut -les dortoirs tout blancs, le réfectoire aux tables parallèles, -l’infirmerie, les cuisines, et la grande salle commune où les -pensionnaires attendaient.</p> - -<p>Elles étaient trente, assises sur des chaises de paille, comme -à l’église. L’uniforme de <i>pilou</i> brun—casaque droite et jupe -foncée—accusait la disgrâce de leur corps, et les bonnets étaient d’un -blanc trop cru sur les fronts jaunâtres, comme frottés de terre... -Ainsi vêtues, ainsi rangées, elles semblaient n’être plus des femmes, -mais des femelles, un lamentable bétail féminin. Et il fallait les -regarder longtemps pour distinguer quelques traces de beauté sous la -dure lumière hivernale, impitoyable aux visages flétris.</p> - -<p>—Numéro Neuf? disait la directrice. Je ne vois pas le numéro Neuf... -Elle n’est pas à l’infirmerie?</p> - -<p>—Non, m’ame, répondirent plusieurs voix: elle est là, dans le coin...</p> - -<p>Une surveillante appelait:</p> - -<p>—Madame Neuf!... On ne vous mangera pas, madame Neuf!</p> - -<p>Les têtes se tournaient vers une fille assise dans un angle de la -salle, sur un tabouret bas. Elle avait les coudes sur les genoux, les -mains dans les cheveux, <span class="pagenum" id="Page_100">100</span> et sa grossesse, avancée déjà, la faisait -paraître difforme.</p> - -<p>—Elle a pas voulu qu’on la tire en photographie!... Elle dit qu’elle -veut remonter, que la fête, ça l’amuse pas...</p> - -<p>Une des femmes se mit à rire. Une autre murmura:</p> - -<p>—En v’là des manières!... T’as pas fini?...</p> - -<p>—Chut! dit madame Platel, madame Neuf fera comme il lui plaira... -Mais je vois monsieur Bonnafous qui arrive... Il est dans le jardin... -Allons, mesdames, un peu de silence! monsieur Bonnafous est une -célébrité... Il a fait des tours devant la reine Victoria, devant -le Pape!... Oui, mesdames, il a fait rire le Pape!... Tenez-vous -convenablement... Vous ne voudriez point offenser monsieur Bonnafous -par votre bavardage...</p> - -<p>Elle débitait ce petit discours d’un ton plaisant et doux, sans que -changeât l’expression de ses yeux tristes, et elle allait, de droite à -gauche, imposant l’ordre et le silence. Les femmes frémirent de plaisir -quand, sur l’estrade improvisée, parut M. Bonnafous, léger comme un -maître de danse, la moustache cirée, l’œil câlin.</p> - -<p>Il était en frac. Il ressemblait aux messieurs des gravures de mode. Sa -voix était suave, ses mains blanches. Il annonçait:</p> - -<p>—Suivez-moi bien, mesdames!... suivez-moi bien!... Je prends la boule -d’une main, comme ceci... Et, de l’autre main, je prends mon chapeau. -Vous me suivez, mesdames?</p> - -<p>Elles le suivaient:—il était si beau!...—Les boules passaient, les -cartes filaient: et du chapeau <span class="pagenum" id="Page_101">101</span> luisant sortaient, par douzaines, -les rubans tricolores et les pièces de cent sous... Et les petites -bonnes, les ouvrières, toutes peines oubliées, la bouche entr’ouverte -et les yeux ronds, contemplaient ce M. Bonnafous qui avait fait rire le -Pape!</p> - -<p>—Elles l’admirent, dit Josanne à madame Platel, moins pour son talent -que pour son beau physique... Elles reconnaissent en lui leur idéal: le -monsieur bien mis, distingué, et qui sait «causer aux femmes»... Voyez -leurs yeux émus d’amour! Chacune croit retrouver en monsieur Bonnafous -un trait de l’amant qui l’a perdue.</p> - -<p>Elle parlait avec un accent d’ironie et d’âpreté qui choqua madame -Platel:</p> - -<p>—Comme vous êtes sévère!... Oui, monsieur Bonnafous représente un -idéal médiocre, mais on a l’idéal qu’on peut avoir, et c’est déjà très -joli d’en avoir un. La fille qui avait une «doutance» sur un monsieur -Camille n’avait pas d’idéal, soyez-en persuadée... Femmes du monde ou -filles du peuple, nous nous prenons toutes au charme d’un regard, au -son d’une voix, à des mots tendres... et nous croyons que c’est le -grand amour...</p> - -<p>Ses beaux yeux désabusés regardaient bien loin en arrière, dans ses -souvenirs... Elle posa sa main sur la main de Josanne.</p> - -<p>—C’est le mirage de l’amour, vous le savez bien, chère madame... Et -pour ce mirage, on souffre, on meurt... Quelquefois l’amour, le vrai, -traverse notre vie, et le mirage se dissipe... mais il est trop tard... -On est vieille... Et l’on n’a aimé que des apparences, des mots, des -gestes...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_102">102</span></p> - -<p>Josanne pensa:</p> - -<p>«Elle aussi!...»</p> - -<p>M. Bonnafous ne lui paraissait plus si ridicule. Il devenait un -symbole... Il dominait les femmes aux yeux ravis, aux cerveaux -enfantins, aux cœurs serviles... Et Josanne, encore, se révolta... -Elle dit, dans son âme: «Pas moi, non!... Moi, je ne suis pas comme -les autres». Mais sa conscience protestait: «Tu mens...» Elle était -comme les autres, cette rebelle, cette affranchie. Elle s’était prise -«au charme d’un regard, au son d’une voix, à des mots tendres...» -Elle avait cru, elle croyait encore que c’était là le grand amour... -Oui, près de Maurice, elle avait été aussi faible, aussi lâche que -ces filles près de leur séducteur, garçon de magasin, bureaucrate, ou -commis aux belles moustaches...</p> - -<p>Comme ces filles, elle avait connu l’angoisse de la maternité possible, -l’épouvante de la maternité certaine. Elle avait compté les jours, elle -avait espéré—secrètement—la complicité de la nature pour détruire le -germe insoupçonné... Plus tard, quand la nausée lui montait aux lèvres -et que déjà sa ceinture opprimait son flanc douloureux, elle avait vu -surgir la brute égoïste qui est dans l’homme assouvi... Elle avait été -abandonnée,—comme ces filles,—et, plus misérable que ces filles, elle -avait dû mentir et tromper... Ah! de quel désir farouche, pendant le -martyre de sa grossesse et jusque dans les douleurs qui créent la vie, -elle avait appelé la mort!...</p> - -<p>Et elle avait pardonné, elle n’avait pas cessé d’aimer, elle aimait -encore...</p> - -<p>Pourquoi? comment?... Son amour n’était pas une <span class="pagenum" id="Page_103">103</span> aveugle fureur -sensuelle, et cependant elle ne pouvait évoquer le visage de Maurice -sans un tressaillement de tout son être, un brisement des genoux, un -coup au cœur.</p> - -<p>«Ah! mademoiselle Bon disait vrai: nous gardons toutes le pli de la -servitude, le besoin d’aimer, de souffrir pour celui que nous aimons; -le besoin d’obéir; le besoin de pardonner... Nous avons toutes, tant -que nous aimons, la même lâche indulgence...»</p> - -<p>Elle considérait les corps alourdis sous le caraco brun, les figures -fanées sous le bonnet blanc;—et elle se sentait tout près des -malheureuses qui étaient là,—leur sœur en souffrance, en honte, en -faiblesse, une pauvre femme...</p> - -<p>Une pitié lui venait pour elle-même, et pour celles-ci, et pour -toutes les femmes qui enfantent dans la douleur, et dont le grand cri -maternel, à toute heure de jour et de nuit, vibre par le monde...</p> - -<p>L’escamoteur jonglait maintenant. Il déployait des éventails; il -allumait des bougies... Les spectatrices riaient. Quelques-unes, à -la dérobée, examinaient la dame du journal, si blanche sous sa toque -noire...</p> - -<p>M. Bonnafous termina enfin ses gesticulations. Il sourit, salua, -et sembla s’escamoter lui-même... Des regards le cherchaient... -N’allait-il pas revenir?... Non. Il était parti, évanoui comme un beau -rêve.</p> - -<p>Lasses de leur immobilité, les femmes se levèrent, entourèrent -mademoiselle Bon et madame Platel. Des surveillantes apportaient des -corbeilles de gâteaux et d’oranges. Sur une table, au fond de la salle, -le thé et le chocolat fumaient dans les bols.</p> - -<p>—Madame Cinq!... Madame Vingt-deux!... Par ici!...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_104">104</span></p> - -<p>—Non, j’ veux pas de brioche...</p> - -<p>—Un petit gâteau?...</p> - -<p>—...C’est un dégoût que j’ai eu pour le jambon... Alors, vous savez, -les <i>sanviches</i>...</p> - -<p>—Vrai, c’est une noce, aujourd’hui!...</p> - -<p>Josanne, dans un coin, prenait des notes.</p> - -<p>Soudain elle sentit bouger sa chaise: quelqu’un s’appuyait au dossier. -Une voix balbutiait, anxieuse:</p> - -<p>—Madame... Oh! madame, je vous en prie... Parlez pas d’ moi.</p> - -<p>C’était «madame Neuf» qui suppliait.—Vingt ans peut-être, une petite -figure pâle et tachée de son, des yeux bleus, des cheveux couleur de -cendre.</p> - -<p>—Parler de vous? et pourquoi, ma pauvre fille?... Je ne vous connais -pas, et quand bien même je vous connaîtrais...</p> - -<p>—C’est que... on m’avait dit: «Faut se méfier des journalistes...» -Une amie que j’avais dans les temps... elle était à l’hôpital... à -Lourcine... Ben! un journaliste est venu, rapport à une inauguration... -Il lui a causé... Il avait l’air bien convenable... Ben! après, il a -mis son nom dans le journal: «Ernestine...» Vous savez, ça ne fait pas -plaisir...</p> - -<p>—Soyez tranquille. Je ne parlerai même pas de madame Neuf.</p> - -<p>—Oh! vous êtes gentille!</p> - -<p>Josanne sourit à cette louange naïve.</p> - -<p>—Moi aussi, dit-elle, j’ai un petit enfant... Et, parce que je suis -mère, je comprends les peines, toutes les peines des autres femmes. -Je les plains toutes. Je n’écrirai jamais un mot qui puisse les -humilier... Au contraire!...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_105">105</span></p> - -<p>—Oh! ce n’est pas la même chose!... Vous êtes une dame comme il faut, -vous!... Vous êtes mariée!...</p> - -<p>Madame Neuf regardait l’alliance d’or au doigt de Josanne, et elle -s’ébahissait, humblement, qu’une «dame comme il faut» osât se comparer -à elle, la fille mère...</p> - -<p>Le sang monta aux joues pâles de Josanne. Elle murmura:</p> - -<p>—Oh! moi... moi...</p> - -<p>L’essaim lourd des filles bourdonnait autour des tasses. Le jour net -et dur des hautes fenêtres s’amollissait, bleuissait... Une servante -juchée sur une chaise alluma le gaz, et l’aspect des choses parut -nouveau dans la lumière différente.</p> - -<p>—J’ai douze bons de layette à distribuer... pour les plus sages! -clamait mademoiselle Bon. Et cinq francs de prime à toutes celles qui -allaiteront leur enfant.</p> - -<p>—Moi, m’ame...</p> - -<p>—Moi aussi...</p> - -<p>—Moi, j’ peux pas... C’est ma grand’mère qui prendra le gosse... en -Limousin...</p> - -<p>Josanne demanda:</p> - -<p>—Et vous, madame Neuf?</p> - -<p>—Moi?... J’ sais pas encore... J’ai besoin de travailler... Et le -pauv’ petit, pour la jolie existence qu’il aura, vaudrait mieux...</p> - -<p>—Oh! ne dites pas ça!</p> - -<p>Les deux femmes se regardèrent. Quel drame vulgaire et navrant -racontaient les yeux bleus flétris, la bouche contractée!</p> - -<p>—Je n’en voulais pas, d’enfant... Le père était <span class="pagenum" id="Page_106">106</span> parti... J’ -pensais qu’à lui... à lui... tout le temps! Et pas le sou... pas -d’ouvrage... J’ m’en cache point: j’ai essayé tout... tout... Y a des -gens qui disent que c’est mal... Faudrait qu’i’ <i>soyent</i> à ma place...</p> - -<p>Josanne comprenait: tout!... les tisanes conseillées par les commères, -les visites secrètes chez l’herboriste, chez la matrone de faubourg... -Tout!... elle devinait l’affreux courage de la femme contre elle-même, -victime et bourreau...</p> - -<p>Elle prit la main de madame Neuf, et elle répétait: «Pauvre!... -pauvre!...» avec un accent de compassion et de douceur infinie... Les -papillons de gaz sifflaient... On entendait le ronflement du poêle. Une -des pensionnaires, tout à coup, chanta,—voix fraîche et frêle, un peu -tremblante et qui traînait...</p> - -<div class="cpoesie"> - <div class="poem"> - <p class="noindent">Dans les sentiers remplis d’ivresse,<br /> - Allons ensemble à petits pas...</p> - </div> -</div> - -<p>La romance, usée depuis vingt ans par mille et mille lèvres, beuglée -dans les carrefours, dans les ateliers, dans les trains et sous les -tonnelles du dimanche, conservait son prestige sur la sensibilité -populaire... Les femmes, un instant, se recueillaient, oubliant le -gâteau mordu, la tasse pleine,—et les lilas fleurissaient dans leur -mémoire avec l’odeur de l’amour défunt...</p> - -<p>—Écoutez, ma pauvre petite, dit Josanne; puisque vous me trouvez -gentille, et que je ne vous fais pas peur, écoutez-moi... Je vous -comprends très bien... Je vous plains de toute mon âme...</p> - -<p>—Madame...</p> - -<p>—Vous avez un grand chagrin, je le vois, une <span class="pagenum" id="Page_107">107</span> grande honte... Et, -surtout, vous avez peur de ce petit qui va venir... Il vit dans votre -sein, mais pas encore dans votre cœur... Vous ne pouvez pas encore -l’aimer...</p> - -<p>—C’est vrai, madame... Oh! madame...</p> - -<p>—Ne cachez pas votre figure... Je vous parle tout doucement... Il ne -faut pas avoir honte, vous ne devez pas avoir honte... Ce n’est pas -une honte que d’aimer, même quand on se trompe; ce n’est pas une honte -d’avoir un enfant hors du mariage... La honte, c’est de le renier, cet -enfant, de l’abandonner... La honte, elle est pour l’homme, pour le -père...</p> - -<p>La chanteuse soupirait:</p> - -<div class="cpoesie"> - <div class="poem"> - <p class="noindent">Je veux t’offrir, ô ma maîtresse...</p> - </div> -</div> - -<p>Dehors, la nuit était venue. Un tramway gronda, roula tous les bruits -dans son tonnerre, qui s’accrut, diminua, se perdit...</p> - -<p>Les femmes, en <ins class="correction" title="cœur">chœur</ins>, reprenaient:</p> - -<div class="cpoesie"> - <div class="poem"> - <p class="noindent">O ma maîtresse!...</p> - </div> -</div> - -<p>—L’enfant! disait Josanne, à celui-là on donne tout sans demander -rien... L’enfant, c’est notre orgueil, notre gloire, notre revanche... -Il peut nous consoler de l’amour...</p> - -<p>Madame Neuf baissa la tête, et, pleurante:</p> - -<p>—C’est trop p’tiot! dit-elle; ça se laisse aimer... Et moi, j’ai -besoin qu’on m’aime...</p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <span class="pagenum2" id="Page_108">108</span> - <h2 class="h2souschapitre">XIII</h2> -</div> - -<p>Josanne a quitté mademoiselle Bon, à la station des omnibus. Seule, -elle descend les pentes rapides qui mènent vers l’embarcadère du -Point-du-Jour. Autour d’elle, en elle, que de tristesses!...</p> - -<p>Tristes rues pleines de soir, où les becs de gaz semblent las de -repousser l’ombre circulaire sur le pavé gluant et miroitant. Tristes -jardinets où l’unique sapin, sur la pelouse lépreuse, abrite un Amour -de plâtre, sali par les pluies et tout écaillé. Tristes petites maisons -recélant de petites vies. Pas de boutiques, pas d’ateliers. La rumeur -de Paris expire à ce seuil de la banlieue. Et Josanne hâte le pas, -penche la tête, comme si sa mélancolie trop lourde l’entraînait, la -tirait en bas.</p> - -<p>Son cœur pèse à sa poitrine. Elle y porte la main, malgré elle, sous la -fourrure laineuse et noire. Et elle va, seule, jetant des mots brisés, -des soupirs, à la nuit déserte, au silence.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_109">109</span></p> - -<p>Son âme se délivre enfin. A force de gémir: «J’ai mal! J’ai mal!» son -mal s’apaise.</p> - -<p>Voici les lumières mouvantes des voitures, un tramway, un autre, un -autre, mammouths métalliques à l’œil rouge ou vert. Voici le quai, la -berge en contrebas, les arches du viaduc éclairées par-dessous. Le ciel -est violacé sur les collines invisibles de Meudon; un peu de pourpre -s’extravase dans ce violet sombre,—et la Seine est toute noire, avec -des traînées brillantes, comme une huile d’or répandue çà et là. La -Tour Eiffel, arc-boutant ses quatre racines, dresse son arbre de fer -dont la pointe, parmi les nuages, allume tout à coup sa fleur de feu. -Et, répondant au signal, la Roue gigantesque fait tourner un cercle -obscur dont on ne voit rien, qu’un pointillement d’étoiles.</p> - -<p>Des trains passent. Des fumées rougissent sur les hautes cheminées. -Appels de trompes, tintements de clochettes, plaintes déchirées des -sirènes, grelots éparpillés, sifflets aigus se mêlent aux mille -reflets, aux mille frissons des eaux et des ombres. La Ville qui -flamboie sous le ciel triste, les formes démesurées qui surgissent, -ces clameurs de forge, ces lueurs d’enfer accablent Josanne, hors des -ténèbres et du silence. Elle ne reconnaît plus rien. Perdue dans un -monde obscur et monstrueux, elle souhaite la chambre close, la lampe, -les livres, un visage ami.</p> - -<p>Six heures. Le ponton oscille, surchargé de gens qui attendent, et -le bateau se coule tout au long, comme une bête vivante, avec un -clapotement. La foule emporte Josanne. Elle est dans la cabine, -pressée, étouffée, entre une grosse dame et un vieil ouvrier qui dort.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_110">110</span></p> - -<p>Et Josanne aussi voudrait dormir, si fatiguée, la tête vide! Le léger -mal de cœur qui lui vient, au roulis du bateau, accroît son vertige. -Tant de pensées, tant d’émotions l’ont ballottée, depuis le matin, de -l’orgueil à l’humiliation, de la confiance au désespoir! Tout lui est -égal, maintenant, tout! Et, sur le chaos de ses idées, une phrase qui -n’a plus de sens, qu’elle ne comprend plus, bourdonne comme une mouche -obsédante: «Le pli de la servitude...»</p> - -<p>Le bateau s’arrête, repart dans un glissement balancé, s’arrête -encore. A chaque arrêt, un double mouvement se propage dans la masse -des passagers: les uns s’en vont, les autres arrivent. Josanne, sa -voilette levée, regarde ces figures qui défilent, marquées par la -grande lassitude mélancolique des soirs de fête: ménages d’ouvriers, -boutiquières coiffées de capotes à aigrette, enfants qui dorment, la -tête ballottante sur l’épaule du papa, serrant un jouet neuf ou un -débris de gâteau dans leur menotte crispée.</p> - -<p>De temps en temps, une femme jolie, un monsieur à pelisse confortable, -égarés dans la foule populaire, se plaignent de n’avoir pas trouvé de -fiacre, d’avoir vu fuir les tramways pris d’assaut.</p> - -<p>Un couple élégant cherche des places: la toque pailletée de la jeune -femme brille parmi les chapeaux sombres. Toute jeune, mince, brune, -vêtue de drap bleu et d’astrakan, c’est une nouvelle mariée, sans -doute, qui va dîner dans sa famille. Elle hésite, recule,—et son mari, -plus loin, l’appelle:</p> - -<p>—Yvonne!</p> - -<p>C’est Josanne qui se lève, à cette voix.</p> - -<p>Elle se lève et se rassied et ne sent plus rien qu’un <span class="pagenum" id="Page_111">111</span> frémissement -de tourbillon autour d’elle, en elle. Elle pense:</p> - -<p>«Je vais m’évanouir... Je vais tomber!»</p> - -<p>Et elle tomberait, si elle n’était retenue par la grosse voisine et -l’ouvrier qui ronfle.</p> - -<p>«Maurice!... C’est Maurice!... Maurice!...»</p> - -<p>Ce nom, qu’elle répète mentalement, entre enfin dans sa conscience, -cloue sa pensée... Elle se maîtrise et redevient lucide.</p> - -<p>A quelques pas d’elle, Maurice et sa femme sont assis. Ils causent -distraitement, avec des intervalles de silence.</p> - -<p>Josanne regarde cet homme qu’elle aima,—qui l’aima sans doute, à -sa façon négligente et sèche.—Elle voit passer sur ce visage des -expressions brèves qu’elle reconnaît,—un mouvement de sourcils, cette -façon d’incliner la tête, ce sourire un peu de côté...</p> - -<p>Mais combien Maurice lui apparaît énigmatique! Il est «le même»; il -n’est plus «le sien...» Josanne ne sait plus interpréter son regard, -ses gestes, son attitude... Elle ignore les images familières qu’il -emporte dans son cerveau, et ses habitudes, et ses peines, et ses -plaisirs et ses projets... Entre ces deux êtres qui furent un seul être -par le désir et par le plaisir, qui mêlèrent leurs sangs et crurent -mêler leurs âmes, quel abîme d’indifférence, d’ignorance, d’oubli!...</p> - -<p>Elle songe:</p> - -<p>«Je ne sais même pas son adresse...»</p> - -<p>Et son chagrin s’avive d’ironie... On s’aime, on se prend, on se -déprend, on se reprend... puis la chaîne <span class="pagenum" id="Page_112">112</span> casse... Et chacun s’en -va de son côté: bonsoir! la vie continue...</p> - -<p>Voilà donc la femme de Maurice: cette fillette rieuse et boudeuse qui -bâille derrière son gant clair. Elle aime bien son mari, et lui l’aime -bien... C’est l’ordinaire «gentil ménage». Elle sait que Maurice a -eu des aventures, autrefois, comme tous les jeunes gens... Elle n’en -souffre pas; elle n’y pense pas. On lui a dit que «ça n’avait pas -d’importance»... C’est fini. Ce n’était rien. Elle est bien sûre que -son mari n’a pas de secret pour elle.</p> - -<p>«J’étais comme elle quand j’épousai Pierre, pense Josanne. Les jeunes -filles ne savent rien de leur mari... Et celle-là, qui me regarde, elle -ne sent donc pas ce que je suis, d’instinct!...»</p> - -<p>Non, madame Nattier ne sent rien: l’instinct ne l’avertit pas; aucun -pressentiment ne l’effleure devant cette femme inconnue qu’elle -regarde, une seconde, sans la voir. Ses yeux encore enfantins, -brouillés de sommeil, deviennent vagues... C’est Maurice qui fait un -mouvement, sous l’attirance magnétique de Josanne. Leurs regards se -heurtent: ils éprouvent un choc physique. Le jeune homme pâlit... Puis, -correctement, discrètement, il soulève son chapeau, salue...</p> - -<p>C’est tout. Le bateau s’arrête. Josanne quitte sa place, sans -précipitation. Mais dans l’escalier, sur le pont, sur le quai, elle se -hâte, elle fuit, loin de cet homme...</p> - -<p>Oh! ne le revoir jamais!... jamais!...</p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <span class="pagenum2" id="Page_113">113</span> - <h2 class="h2souschapitre">XIV</h2> -</div> - -<p>Josanne n’eut pas le courage d’aller chez Mariette. Elle rentra dans -son petit logement, ôta son chapeau, son manteau, sans même allumer la -lampe, et, couchée sur le divan, elle sanglota.</p> - -<p>Elle souffrait et jouissait d’être seule, tendait les bras vers un -secours inconnu et aussitôt le repoussait. Ses larmes mouillaient ses -joues, son bras replié, les cheveux de sa tempe. Tout son corps était -rompu. Quand ses sanglots faisaient trêve, elle soupirait et gémissait -comme un enfant.</p> - -<p>Au-dessus, au-dessous, les voisins dînaient: on entendait des rires, -des bruits d’assiettes. Le peintre du second faisait un vacarme -effroyable: il raclait une mandoline et imitait le toréador.</p> - -<p>Un coup de sonnette réveilla Josanne. Elle alla ouvrir, à tâtons. La -concierge lui apportait un paquet:</p> - -<p>—C’est arrivé à midi, madame...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_114">114</span></p> - -<p>La jeune femme alluma une bougie, examina le paquet, enveloppé de -papier blanc, lié de ficelle rouge, chargé de timbres étrangers.</p> - -<p>—De Naples!</p> - -<p>La ficelle coupée, le papier déchiré, elle vit une étroite et longue -boîte en sparterie, tressée et nouée de rubans, et, dans la boîte, cinq -ou six camélias d’un blanc très pur, enveloppés d’ouate. Il y avait -une carte, sous les fleurs: «Noël Delysle, <i>Albergo Reale, Posilipo</i>», -envoyait à madame Josanne Valentin «ses vœux de bonne année et ses -hommages».</p> - -<p>Elle prit les fleurs et, délicatement, les démaillota, une à une... -Leurs beaux pétales semblaient ciselés en pleine cire et l’on eût dit, -à les voir, en la perfection de leur blancheur, que leur pulpe mate, -épaisse et fine, ne se fanerait jamais.</p> - -<p>Josanne versa de l’eau dans un tube de cristal, disposa les fleurs, -les porta sur la cheminée. Et ces actes, machinalement accomplis, la -divertirent de son chagrin.</p> - -<p>Sa montre marquait neuf heures: elle chercha des biscuits dans le -buffet de la cuisine, mit une bouilloire sur la lampe à alcool; le thé -fut bientôt prêt. Elle mangea et but, assise sur le divan, sa tasse -posée sur un escabeau, à la lueur de la bougie. Ses cils étaient moites -encore. Une mèche, détachée de son chignon, tombait sur son épaule.</p> - -<p>Le peintre, au-dessous, continuait son tintamarre.</p> - -<p>La glace de la cheminée doublait les beaux camélias qui avaient fleuri -pour Josanne,—si loin de Josanne!—dans quelque jardin tout jaune -d’oranges mûres, au pays de Graziella.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_115">115</span></p> - -<p>«Ce sont mes étrennes... J’ai tout de même des étrennes!...»</p> - -<p>Un involontaire sourire éclaira son visage encore en pleurs... Ainsi, -pour la troisième fois, à des heures de sa vie où elle sentait plus -cruellement la solitude et l’abandon, un réconfort lui venait de cet -inconnu, de ce Noël Delysle: le livre lu, sous l’Odéon... la lettre -reçue à Chartres... ces fleurs...</p> - -<p>Elle regarda la carte, l’adresse, la formule banale et courtoise,—et -elle regretta que M. Delysle n’eût pas écrit... Deux fois, depuis -qu’elle était à Paris, elle avait reçu de Venise, de Rome, des lettres -courtes et jolies, qu’elle conservait.</p> - -<p>«Je les mettrai dans la boîte en sparterie, pensa-t-elle, et toutes -celles qu’il m’écrira... s’il m’écrit encore... C’est gentil, cette -correspondance...»</p> - -<p>Elle commença de se déshabiller. Toutes les cinq minutes, elle allait -admirer les camélias, et sur ces fleurs sans parfum, elle respirait -l’odeur lointaine, l’enchantement de l’Italie.</p> - -<p>Assommée de fatigue, elle s’endormit, rêva que mademoiselle Bon -épousait M. Bonnafous et que «madame Neuf» s’était jetée dans la Seine -près du viaduc du Point-du-Jour...</p> - -<p>Le lendemain, elle envoya un billet de remerciement à M. Delysle, -écrivit son article sur la Villa Bleue et tâcha de secouer sa -tristesse. Mais son âme demeurait ébranlée; elle ne se défendait plus -contre l’assaut des souvenirs. Elle éprouva toutes les rages, toutes -les jalousies, toutes les lâchetés, et ce furent des jours terribles.</p> - -<p>Vainement elle crut se fortifier en allant à Chartres <span class="pagenum" id="Page_116">116</span> voir sa -tante et son fils. Claude n’était plus son Claude, à elle: c’était -l’enfant de Maurice. Josanne découvrait en lui des traits, des nuances -de physionomie qu’elle n’avait jamais remarqués et que son imagination -malade créait peut-être... Elle se rappelait cette «madame Neuf» à qui -la maternité ne suffisait pas. «Moi aussi, égoïstement, j’ai besoin -qu’on m’aime...» Claude, séparé d’elle, l’oubliait...</p> - -<p>L’emmener?... Elle ne pouvait pas. L’argent lui manquait encore pour -payer une domestique, et l’enfant, trop petit, ne pouvait aller à -l’école ni rester seul au logis. A Chartres, il était heureux, il -prospérait, sous l’aile de mademoiselle Miracle. Josanne revint à -Paris, découragée, désespérée, et, pendant une semaine, l’obsession la -harcela: elle voyait partout l’ancien amant,—dans la rue, dans les -omnibus, chez Mariette...</p> - -<p>Un soir, en quittant le <i>Monde féminin</i>, elle crut reconnaître Maurice, -qui la suivait. Elle l’apercevait par moments, et elle se disait:</p> - -<p>«Je suis folle... Voilà que j’ai des hallucinations, maintenant!...»</p> - -<p>Mais, dans la cour du Carrousel, elle le sentit si proche qu’elle se -prit à trembler toute et que ses genoux défaillaient. Il la joignit, -l’arrêta: c’était bien lui... Il suppliait:</p> - -<p>—Josanne, il faut que je vous parle!... Josanne!...</p> - -<p>—Non, allez-vous-en!</p> - -<p>Des passants se retournèrent. Alors elle se remit à marcher, et Maurice -marcha près d’elle. Ils regardaient devant eux, n’osant pas confronter -leurs angoisses.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_117">117</span></p> - -<p>—Il faut que je vous parle... une minute seulement... Ne croyez -pas... que j’aie voulu... Enfin quoi que j’aie fait, je ne suis pas un -misérable...</p> - -<p>—Je ne veux pas vous écouter. Je ne vous connais plus.</p> - -<p>—Josanne, ce n’est pas possible... Il y a eu, entre nous, trop de -choses... Nous ne pouvons pas vivre comme cela, vous me méprisant, et -moi portant votre mépris... Depuis que je vous ai vue, dans le bateau, -je vous cherche, je rôde autour de votre journal: je vous écris des -lettres que je déchire... Croyez-moi, mon Dieu! croyez-moi!</p> - -<p>Elle l’interrompit:</p> - -<p>—Quoi? que voulez-vous?... Que pouvez-vous dire?</p> - -<p>Il comprit qu’elle l’écouterait, et, cessant de supplier, il répliqua:</p> - -<p>—Vous devez à vous-même de m’entendre... J’ai eu des torts envers -vous. Vous me détestez, soit!... Mais il ne faut pas que ma faute... -s’il y a faute!... déshonore à vos yeux tout le passé.</p> - -<p>—Le passé!... De quoi est-il fait, ce passé?... De toutes mes -souffrances, de toutes mes humiliations... Ah! votre prudence, votre -manière de rejeter sur moi toutes les responsabilités!... Vous n’étiez -guère généreux, ni brave!... Notre passé!...</p> - -<p>—Josanne, je le répète, j’ai eu des torts... mais je vous ai aimée...</p> - -<p>—Aimée!...</p> - -<p>Elle eut un retour de colère:</p> - -<p>—Aimée! quelle dérision!... Et puis, que m’importe?... Tout ça, votre -amour, mon amour, notre <span class="pagenum" id="Page_118">118</span> passé, n’existe plus. Je ne vous ai pas -regretté. Je ne vous déteste même pas... Et ce n’est pas la maîtresse -qui crie en moi, contre vous, c’est la mère...</p> - -<p>Elle se tut, car elle étouffait. Maurice voulut lui prendre le bras et -l’entraîner: elle se dégagea, hostile.</p> - -<p>Ils traversèrent ainsi, Maurice suivant Josanne, le guichet du Louvre. -Sur le quai, le fracas des omnibus et des voitures les surprit. Le -vent soufflait du nord. L’air frigide et coupant avait le goût d’un -morceau de glace qui fondrait en touchant les lèvres. Josanne ramena sa -fourrure contre sa bouche. Elle frissonnait.</p> - -<p>—Venez par ici, implora Maurice; je vous en prie...</p> - -<p>Elle le regarda... Non, il ne mentait pas, à cette heure! C’était -son tour de prier et de s’humilier, et de souffrir... L’inquiétude -blêmissait ses joues, décolorait ses yeux bleus, enlaidissait presque -son visage, et cette légère disgrâce physique émut Josanne, au plus -tendre de son cœur. Naguère elle ne pouvait supporter le passage -d’une tristesse sur ce visage aimé. Et maintenant elle luttait contre -l’habitude ancienne devenue instinct,—l’habitude de dire le mot, de -faire le geste qui console.</p> - -<p>Le long du Louvre, puis sur le trottoir que la terrasse des Tuileries -domine, droit devant eux, ils allaient. La découpure grise de la rive -gauche, avec ses toits, ses clochers, ses dômes, se violaçait peu à peu -contre le rouge cru du ciel hivernal. Des ombres de sépia marquaient -les arches des ponts, et l’eau argentée ou noire, et çà et là glacée de -rose, semblait immobile entre le lacis des arbres penchés.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_119">119</span></p> - -<p>Quand les premiers becs de gaz s’allumèrent, en guirlandes pâles, le -paysage parisien prit la force, la netteté, l’éclat imprévu de la -plus belle estampe japonaise. Mais ni Maurice ni Josanne ne voyaient -cette froide splendeur du crépuscule, qui touchait les yeux les moins -sensibles et donnait aux passants distraits un court saisissement de -plaisir.</p> - -<p>—... Rappelez-vous... rue Rataud... ce matin où je vous parus injuste, -ingrat, féroce... Je vous avais dit que c’était horrible de vivre -séparé de vous, toujours... J’étais malheureux, et je vous savais -malheureuse... Que pouvais-je pour vous? Rien.</p> - -<p>Josanne dit, lentement:</p> - -<p>—Quand vous m’avez aimée, vous saviez que je n’étais pas libre, que je -ne pouvais pas, que je ne voulais pas me libérer... Et vous saviez très -bien que ce n’était ni par intérêt, ni par faiblesse, ni par crainte de -l’opinion, que je restais à mon foyer... Croyez-vous que je n’avais pas -rêvé une autre vie, que j’étais faite pour la trahison? Mais j’avais un -devoir envers mon mari malade et malheureux. J’acceptais ce devoir... -et je gardais pourtant un droit sur moi-même... Vous saviez tout -cela... Je ne suis pas une inconsciente. Je vous ai parlé tout net, au -début...</p> - -<p>Il répondit:</p> - -<p>—J’ai très bien compris. Mais, je vous le répète, je ne pouvais rien.</p> - -<p>—Vous pouviez m’aimer, malgré tout, à travers tout, comme je vous -aimais, et me donner l’appui d’une fidèle tendresse, à défaut du -secours matériel. Vous pouviez tout... Mais il fallait pouvoir aimer, -d’abord... Et cela, vous ne le pouviez pas...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_120">120</span></p> - -<p>Il protesta:</p> - -<p>—Je vous ai aimée, passionnément...</p> - -<p>—Allons, si vous êtes sincère, à cette heure, épargnez-vous, -épargnez-moi cette vaine justification. Je ne vous reproche rien. Vous -avez des préjugés; vous êtes un peu lâche. La morale courante vous -justifie: la morale est pour vous, contre moi. Votre conscience vous -commandait de m’abandonner, avec notre enfant? C’est possible! Mais -pourquoi donc avez-vous des remords? Que faites-vous ici? Cela m’étonne.</p> - -<p>Il ne répondit pas directement. Il répéta que des scrupules personnels -et le chagrin de sa pauvre mère l’avaient décidé à la rupture sans -qu’il cessât d’aimer Josanne. L’effroi de la solitude stérile l’avait -conduit au mariage, et, quand il avait appris la mort de Valentin, il -était déjà fiancé.</p> - -<p>—Devais-je reprendre ma parole?... Oui, peut-être... Mais je -croyais... j’étais sûr que vous ne me pardonneriez pas ma défection... -que vous me détestiez... Et puis, cette jeune fille qui avait confiance -en moi, cette famille qui m’accueillait... J’ai été faible, je -l’avoue... Et cependant, je ne crois pas être un malhonnête homme... -Mais je comprends tout de même votre indignation... J’aurais dû vous -écrire... Vous auriez compris mes sentiments...</p> - -<p>Il essayait d’être loyal, mais les mots disaient trop ou trop peu. -L’habitude de l’atermoiement, du détour gênait sa volonté réelle de -sincérité. Il cherchait malgré lui les phrases prudentes qui ne le -compromettaient pas. Et il souffrait de ne pas oser l’expression exacte -et véridique, de ne pas trouver l’accent qui convainc. Il essayait -d’expier sa faute en l’avouant,—et il se <span class="pagenum" id="Page_121">121</span> justifiait encore... Il -parlait de sa famille, de sa situation.</p> - -<p>Et tout à coup:</p> - -<p>—Des phrases, tout ce que je dis!... Des phrases qui n’expliquent -rien, qui vous irritent, qui me rendent ridicule ou odieux!... Je -voudrais parler selon mon cœur; je ne peux pas.</p> - -<p>Josanne répondit:</p> - -<p>—Maurice...</p> - -<p>Sa voix était changée... Que Maurice fût humble devant elle, et, cette -fois, enfin, prêt à pleurer, c’était assez pour que sa rancune tombât.</p> - -<p>—Maurice... laissez les phrases... Et si c’est mon pardon qu’il vous -faut pour vivre en paix, eh bien! je vous le donne...</p> - -<p>Il demeura figé sur place. Quoi! si vite, si simplement, elle -pardonnait?</p> - -<p>—Ah! chère Josanne, je vous reconnais là!... Si bonne, si -généreuse!... Je n’espérais plus...</p> - -<p>Elle murmura:</p> - -<p>—Je ne peux pas vous haïr... Je ne vous ai jamais haï, et, maintenant, -je n’ai pas le désir, je n’aurais pas la force de vous faire du mal... -Serai-je plus heureuse moi, si vous êtes malheureux?... Non... Vous -disiez vrai... Il y a entre nous trop de choses... Je vous ai trop -aimé... Cinq ans!... Ah! j’ai eu un grand, un très grand chagrin... -Mais le plus dur est passé... Je souffre moins... Je suis mieux... -Votre vie est faite... Je referai la mienne... Seulement... il ne faut -plus parler de tout ça... il faut vous en aller...</p> - -<p>Elle se troublait visiblement... L’amour, réprimé d’abord par -l’orgueil, lui montait du cœur aux lèvres... <span class="pagenum" id="Page_122">122</span> Et Maurice, troublé -comme elle, contemplait Josanne avec ses yeux d’autrefois... Confondu, -plein de honte et de reconnaissance, il aurait voulu la tutoyer, se -rapprocher d’elle, un peu, si peu que ce fût...</p> - -<p>Il n’osait.</p> - -<p>Pourtant il tendit sa main, et Josanne tendit la sienne. Ils se -regardèrent, enfin... Lui n’avait pas changé, mais elle!... Comme elle -était pâlotte et maigrie! Et sur elle, et en elle, quel deuil!</p> - -<p>Il se rappela des gestes d’elle, sa vivacité, sa langueur, son joli -rire, la flamme de sa bouche, la fraîcheur de son corps. Elle avait -été l’amante de sa jeunesse, la première et la seule femme qu’il eût -possédée dans l’amour. Et il la sentit presque sienne encore, liée à -lui par les souvenirs communs, par l’enfant commun... Et il désira, -violemment, que le lien secret ne pût se rompre, que Josanne ne pût -l’oublier tout à fait, même... même aux bras d’un autre...</p> - -<p>Intolérable pensée! intolérable vision!... Une jalousie toute nouvelle -tenailla le cœur de Maurice. Il lâcha la main de Josanne. Il dit, comme -s’il avait eu le droit d’interroger:</p> - -<p>—Comment vivez-vous? Qu’allez-vous faire?...</p> - -<p>—Je suis seule... Je gagne ma vie... un peu mieux qu’autrefois...</p> - -<p>—Seule? Mais... mais alors...</p> - -<p>Il éprouvait une répugnance à parler de l’enfant,—lui qui attendait -un autre enfant, officiel et légitime, dont il avait, par avance, la -fierté.—Comment exprimer une tendresse paternelle qu’il ne ressentait -guère, et, d’autre part, comment ne pas parler de <span class="pagenum" id="Page_123">123</span> Claude?... Mais -il avait aimé Josanne, il l’aimait encore, et leur fils représentait -leur passé d’amour, l’espèce de droit que l’homme garde—ou croit -garder—sur la femme qu’il a rendue mère.</p> - -<p>—Et Claude?... dit-il enfin.</p> - -<p>—Vous vous rappelez son existence!</p> - -<p>—Il y a une heure que je me contrains pour ne pas vous parler de lui, -répondit Maurice sans même s’apercevoir qu’il mentait. Je voulais que -la femme pardonnât, et maintenant la mère pardonnera peut-être...</p> - -<p>—Claude est à Chartres, pour quelques mois encore. Il va bien.</p> - -<p>—Vous le reprendrez avec vous? Il restera près de vous, toujours, -n’est-ce pas?</p> - -<p>—Qu’est-ce que ça vous fait?</p> - -<p>—Je pense que vous serez moins triste, quand il sera là... moins -seule... Ah! Josanne, il faudra l’aimer beaucoup.</p> - -<p>—Vous n’allez pas m’apprendre comment je dois aimer mon fils!... Vous -auriez mauvaise grâce!...</p> - -<p>—Pardon! dit-il, confus.</p> - -<p>Ils revenaient de la Concorde vers le Louvre. Le crépuscule tombait.</p> - -<p>Maurice songea qu’il était tard. Sa femme l’attendait. Il n’avait plus -rien à dire à Josanne,—rien qu’un souhait absurde, contraire à toutes -ses habitudes de prudence,—souhait qu’elle ne voudrait pas entendre, -et qu’elle n’exaucerait pas...</p> - -<p>Il hésitait... Le souhait tremblait sur sa bouche, incertain, honteux, -comme un aveu d’amour coupable...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_124">124</span></p> - -<p>Maurice balbutia:</p> - -<p>—Josanne... Je voudrais...</p> - -<p>—Quoi?</p> - -<p>—Il faut que je m’en aille, Josanne... C’est affreux de nous séparer -ainsi... J’ai tant de choses à vous dire!... Si vous saviez!... -Josanne, je voudrais être sûr que je vous reverrai... Je ne peux pas -croire que nous nous quittons pour toujours...</p> - -<p>—Je suppose que vous ne me ferez pas de visite de noces! répliqua -Josanne en se durcissant contre l’émotion. Nous avons dit les choses -essentielles et définitives, ce soir... Et je n’ai aucune raison de -continuer cet entretien...</p> - -<p>—Nous serions morts l’un pour l’autre?... Je ne vous reverrai pas... -je ne reverrai pas Claude, jamais!</p> - -<p>—Vous l’avez bien voulu!... Et puis, comment?... pourquoi?... Non!... -non!...</p> - -<p>Il surprit le tremblement de la voix, la crispation nerveuse de la main -serrant la fourrure sombre.</p> - -<p>Il pensa: «Quelle folie je fais!...» Mais, devant cette Josanne qui se -dérobait, qui lui échappait, devant ce visage bouleversé tout à coup, -et qui était bien un visage de femme amoureuse et tentée, il retrouvait -la sensation de la conquête... Elle avait eu ce regard, ce geste, -cet air de souffrance, le soir lointain où, dans une rue déserte, en -revenant de chez madame Grancher, il lui avait dit:</p> - -<p>«Je vous veux. Soyez toute à moi...»</p> - -<p>Il n’imagina point qu’elle pût redevenir sa maîtresse, mais il voulut -garder une prise sur elle, la tenir, de loin, par les souvenirs -d’amour, par l’enfant, et qu’elle le sentît toujours présent dans sa -vie, et <span class="pagenum" id="Page_125">125</span> qu’il fût entre elle et les autres hommes, entre elle et -l’amant futur qui viendrait...</p> - -<p>Enhardi par la solitude, il se rapprocha, et il répétait: «Josanne!... -ma chère Josanne!...» d’une voix triste, tendre, pénétrante, d’une -voix que Josanne reconnaissait, hélas! qui éveillait en elle les échos -profonds du désir, et qui s’insinuait, caressait, touchait son âme et -ses sens à la place vive et secrète...</p> - -<p>Elle résistait, détournant la tête pour ne pas voir le visage aimé, les -yeux... Ah! ces yeux bleus de Maurice!...</p> - -<p>—Je vous en conjure... Laissez-moi!... Allez-vous-en!...</p> - -<p>—Josanne...</p> - -<p>—Non!</p> - -<p>—Josanne, au nom de l’amour ancien!... Nous fûmes heureux quelquefois, -Josanne!... Rappelle-toi!... Promets-moi que tu me laisseras revoir -Claude... C’est à Claude que je pense... Écoute!... Je ne te demande -rien que tu ne puisses m’accorder... Revoir Claude... pas chez toi... -dehors...</p> - -<p>—Non!... non!...</p> - -<p>—Tu ne peux pas me refuser ça, maintenant... Tu m’as pardonné... -Malgré ta douleur, et mes fautes, vois, nous sommes ensemble, je tiens -ta main, et tu vas pleurer... Josanne, qui fus ma Josanne, tu peux bien -me bannir de ta vie, tu ne me banniras pas de toi-même, et jamais je ne -t’oublierai, et jamais tu ne m’oublieras...</p> - -<p>Il perdait la tête, il ne savait plus ce qu’il disait:</p> - -<p>—L’amour ne peut pas, ne doit pas renaître entre nous, mais en te -revoyant, là, tout à l’heure...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_126">126</span></p> - -<p>—Maurice!</p> - -<p>—Pas demain... dans longtemps... si une circonstance grave... -Suppose que l’enfant soit malade... en danger... Alors, promets-moi -de m’avertir... Cela n’arrivera jamais, sans doute, mais il faut -promettre. Il ne faut pas dire «Jamais!»</p> - -<p>Éperdue, elle répondit:</p> - -<p>—Eh bien! oui... dans ce cas... peut-être... dans ce cas seulement... -Mais ça n’arrivera pas! j’en suis sûre!</p> - -<p>—Tu m’écrirais, tu me laisserais venir!... Et même, dans toute autre -circonstance où tu aurais besoin d’une aide, d’une amitié sûre. Il faut -croire à mon dévouement. Je voudrais réparer, racheter...</p> - -<p>Elle cria presque:</p> - -<p>—Oui, oui, mais laissez-moi! Vous ne voyez donc pas que vous me faites -du mal?... Oh! je veux m’en aller, me reposer, être seule. Si vous -m’avez aimée, je vous en supplie, laissez-moi!</p> - -<p>Il fut effrayé de ce qu’il avait fait:</p> - -<p>—Je vous obéis, ma chère Josanne. Excusez-moi. J’ai été si violemment -ému! Je n’aurais pas dû, peut-être...</p> - -<p>Elle dit tout bas:</p> - -<p>—Adieu!</p> - -<p>Il répondit doucement:</p> - -<p>—Au revoir!... J’ai votre promesse...</p> - -<p>Et chacun suivit son chemin.</p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <span class="pagenum2" id="Page_127">127</span> - <h2 class="h2souschapitre">XV</h2> -</div> - -<p>—Cette fille de la Villa Bleue, une blonde, celle qu’on appelait -«madame Neuf»... Vous lui avez parlé, le jour de la fête... -rappelez-vous!...</p> - -<p>—Eh bien? dit Josanne, elle est morte?</p> - -<p>Mademoiselle Bon soupira:</p> - -<p>—Elle a fait pis que de mourir, ma chère...</p> - -<p>Les deux femmes causaient, dans le sombre petit bureau de mademoiselle -Bon, meublé de cartonniers verts et de bibliothèques en bois brun, orné -de photographies qui représentaient des écoles, des orphelinats, des -groupes de médecins et d’infirmières en costume d’hôpital.</p> - -<p>—Madame Platel m’a tout conté... La petite est accouchée, le mois -dernier, à Baudelocque: un gros garçon, très bien accueilli... Larmes, -grands sentiments: «Je l’élèverai... Je le nourrirai...» La dame -visiteuse, envoyée par le Comité, revient, tout émue: <span class="pagenum" id="Page_128">128</span> madame -Platel reste sceptique... Au bout de onze jours, la petite arrive à la -Villa Bleue avec son bébé. On la félicite; on lui donne quelque argent -et on lui cherche du travail... Voilà une fille sauvée!... Ah bien, -oui! Le monsieur qui avait disparu depuis neuf mois est revenu... et la -pauvre bête amoureuse est retournée à son vomissement.</p> - -<p>—Et l’enfant?</p> - -<p>—Le monsieur, un étudiant en pharmacie, n’aimait pas les gosses... Il -l’a dit en propres termes: «Je n’aime pas les gosses. Ça me dégoûterait -d’Hélène...» Hélène, c’est «madame Neuf». Et il a déclaré: «Je n’ai pas -le sou: ma famille me colle cent vingt francs par mois... Je ne peux -pas m’empêtrer d’une maîtresse et d’un enfant. L’Assistance publique -n’est pas faite pour les petits chiens... Au surplus, il ne s’agit -pas d’un abandon, mais d’un dépôt momentané... On le reprendra plus -tard, ce mioche!...» La mère pleurait. Alors, pour la consoler et la -convaincre, il lui a raconté l’histoire de Jean-Jacques Rousseau.</p> - -<p>—Et elle a cédé!</p> - -<p>—Elle a cédé. Une de ses anciennes compagnes de la Villa Bleue a -reçu ses confidences et averti madame Platel... Il était trop tard. -L’intéressante Hélène et son cher amant avaient imité Thérèse et -Jean-Jacques... Elle éprouvait bien quelques remords, mais elle -avouait: «J’aime trop mon ami. Je l’ai dans le sang. Je ne peux aimer -que lui... Il me dirait de faire un crime, je le ferais...»</p> - -<p>Josanne, accoudée à la cheminée, un pied tendu vers le feu, répondit:</p> - -<p>—Vous n’êtes pas découragée?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_129">129</span></p> - -<p>—De quoi?</p> - -<p>—De ce métier de dupe que vous faites!... Relever la femme, éduquer -la femme, affranchir la femme! Vous croyez à l’avènement de la femme -consciente, fière de sa libre maternité, heureuse de n’être plus -l’idole ou la servante de l’homme? Vous croyez que grâce à vous, grâce -à nous, les «madame Neuf» deviendront plus rares?</p> - -<p>—Je le crois.</p> - -<p>—Alors il faudra supprimer l’amour, mademoiselle. Peut-être -affranchirez-vous la femme des entraves sociales, des préjugés qui -l’empêchent de gagner son pain... Mais vous ne l’affranchirez pas -d’elle-même... La femme qui a un «homme dans le sang» appartient -servilement à cet homme.</p> - -<p>La porte du bureau s’ouvrit. Un groom appela:</p> - -<p>—Madame Valentin!... Il y a quelqu’un qui vous demande...</p> - -<p>—Dites que je ne suis pas arrivée, qu’on m’attende. Faites entrer dans -mon bureau... C’est insupportable d’être dérangée ainsi.</p> - -<p>La porte se referma.</p> - -<p>—Josanne! dit mademoiselle Bon, qu’avez-vous? Vous avez beaucoup -changé depuis un mois. Vous êtes amère et triste... et vous devenez -injuste!... Votre pessimisme m’étonne. Qu’y a-t-il donc?</p> - -<p>—Mais rien... rien... J’ai des migraines, de la fatigue nerveuse... -Ah! ne parlons pas de moi. Cela m’ennuie...</p> - -<p>Elle se détourna, regardant le feu qui mourait. Et, après un silence, -elle reprit:</p> - -<p>—Je songe à toutes ces femmes que je vais voir, <span class="pagenum" id="Page_130">130</span> et que -j’interroge sur leur vie, leur caractère, leurs goûts; je songe à ces -doctoresses, à ces avocates, à ces professeurs, à ces artistes, dont -le <i>Monde féminin</i> raconte les succès... C’est l’élite féminine, les -«affranchies», les «rebelles», comme dit monsieur Noël Delysle... Elles -s’insurgent contre les préjugés, contre la morale conventionnelle, et -elles recréent un idéal nouveau de l’honneur, de la vertu, du devoir -féminin. Ce sont des intelligences claires et des âmes nobles... -Elles ne ressemblent pas à madame Neuf... Et pourtant, dès qu’elles -se livrent un peu, en causant, de femme à femme, et que je devine le -secret de leur vie intérieure, je sens qu’elles ont gardé les vieux -instincts de la femme d’autrefois... L’homme les trouve devant lui, -concurrentes et rivales, dans les écoles, dans les hôpitaux, dans les -administrations; mais au foyer, dans l’alcôve, l’ordre antique se -rétablit... Avec tout son cœur, avec tous ses sens, la femme aspire à -la servitude amoureuse... Elle n’a pas le courage de la liberté; elle -n’a pas le sentiment de sa dignité; elle n’a que le désir et le regret -de l’amour. Que l’amant aimé marche sur elle, elle lui baisera les -pieds et dira: «Encore!...»</p> - -<p>Mademoiselle Bon écoutait Josanne sans protester.</p> - -<p>La jeune femme s’animait, presque agressive:</p> - -<p>—Mariées, elles ne peuvent pas s’affranchir de l’époux; libres, elles -ne veulent pas s’affranchir de l’amant... Ce sont des serves, comme -étaient leurs mères, comme seront leurs filles...</p> - -<p>—Ce sont des femmes! dit mademoiselle Bon, en souriant. Elles sont -nées à une époque de transition, et elles se révoltent contre une -morale et des lois dont <span class="pagenum" id="Page_131">131</span> elles subissent la contrainte. De toutes -parts, la société limite l’effet de leur rébellion. Elles n’accordent -pas toujours leurs actes avec leurs idées?—Ainsi les anarchistes font -leur service militaire et paient l’impôt.—Elles gardent l’instinct de -la servitude amoureuse?—N’oubliez pas que les siècles et les siècles -ont façonné leur sensibilité pour l’obéissance et le sacrifice.—Elles -aiment des gens indignes d’elles?... Mais les erreurs sentimentales -seront toujours possibles, en tout temps, malgré toutes les évolutions -de la morale. De même les progrès de l’hygiène et de la médecine -n’empêcheront pas les maladies... Ne raillez pas les femmes qui -ont brisé les vieilles chaînes, parce qu’elles traînent encore les -tronçons!... Vous-même, Josanne, ne faites-vous pas l’apprentissage de -la liberté?... Si vous vous sentez lâche, ne découragez pas les autres.</p> - -<p>—Vous êtes sévère pour moi, mademoiselle Bon! Je vous ai fait de la -peine...</p> - -<p>—Beaucoup... Vous étiez juste et généreuse, autrefois, et si brave!... -Qu’est-ce qui vous a troublée ainsi?</p> - -<p>—Je ne sais... Un vague malaise physique... Et puis, l’histoire de -cette fille, cette «madame Neuf...»</p> - -<p>—Il n’y a pas de quoi... Ma pauvre Josanne, la vie est dure pour vous, -je le sais... Vous avez des heures de doute, d’agacement...</p> - -<p>—De défaillance... Ah! mademoiselle je vous admire.</p> - -<p>—Bah!</p> - -<p>—Je fais mieux: je vous aime...</p> - -<p>—Ça, c’est gentil... Vous ne me trouvez pas trop ridicule?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_132">132</span></p> - -<p>—Ridicule! Vous qui avez tant de raison et tant d’indulgence, et cette -force d’espoir, et cet optimisme paisible!... Vous êtes une sœur de -charité laïque, oui, tout anticléricale que vous êtes...</p> - -<p>Josanne se mit à rire:</p> - -<p>—Vous auriez dû vous marier; je vous vois très bien, mariée et mère de -famille...</p> - -<p>—J’aurais pu me marier, dit la vieille fille avec un petit air de -fierté. A vingt ans, je n’étais pas plus laide qu’une autre, et l’on -m’a demandée, oui; deux fois!</p> - -<p>—Et vous avez refusé!... Pourquoi?</p> - -<p>—Parce que j’avais un cœur très timide, craintif même, et -scrupuleux... et puis des idées à moi... et je voulais toujours les -mettre en pratique, mes idées!... J’appartenais au peuple, où les -honnêtes filles ne sont pas, forcément, des ingénues... Je savais -comment vivent les hommes avant leur mariage, et j’avais vu beaucoup de -femmes, séduites, lâchées, qui tombaient... je savais où... Alors je -m’étais promis d’épouser un jeune homme qui... que...</p> - -<p>Une chaste rougeur couvrit la figure de mademoiselle Bon.</p> - -<p>—... qui n’aurait jamais profité de la misère, de la faiblesse de -ces malheureuses, pour... vous comprenez!... un jeune homme pur comme -moi-même... Et je ne l’ai pas rencontré.</p> - -<p>—Et vous n’avez pas aimé?</p> - -<p>—D’amour? non... J’ai aimé mes parents, mes amis, mes idées, les -malheureux... J’ai aimé beaucoup de gens et beaucoup de choses... Et -j’ai gardé mon petit rêve intact, ni brisé, ni sali... Mais je n’en -parle jamais à personne et c’est bien la première fois...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_133">133</span></p> - -<p>Josanne embrassa mademoiselle Bon:</p> - -<p>—Ah! mademoiselle, cela me fait du bien, de vous entendre...</p> - -<p>—Et cela me fait plaisir, à moi, de vous réconforter.</p> - -<p>La vieille fille tourna un bouton électrique, et, dans la vive lumière -blanche, elle observa le visage amaigri, les yeux cernés, la bouche -triste de Josanne. Une pensée naissait dans son esprit, qu’elle n’osait -formuler.</p> - -<p>—Je suis sûre que vous mangez n’importe quoi, à n’importe quelle -heure, et que vous restez chez vous, à rêvasser... Je n’aime pas -cela... Votre petit garçon va bien?</p> - -<p>—Très bien.</p> - -<p>—Il faudra le reprendre.</p> - -<p>—Oui... bientôt... Il aura cinq ans au mois d’avril... Je pourrai -l’envoyer à l’école... Il me faudra une domestique, au moins quelques -heures par jour... Cela coûte cher, et je dois de l’argent à ma tante -Miracle... Elle n’est pas riche, et elle m’a généreusement prêté une -assez grosse somme quand je me suis réinstallée à Paris. Alors je fais -des économies, j’attends...</p> - -<p>—Tâchez de vous distraire... Venez aux réunions de la <i>Fraternité</i>.</p> - -<p>Josanne n’était pas très enthousiaste de la <i>Fraternité féminine</i>, -petite association féministe, socialiste et révolutionnaire, où de -grosses dames moustachues et de maigres illuminées s’appelaient -héroïquement «citoyennes» et votaient des ordres du jour flétrissant le -parlement bourgeois.</p> - -<p>Elle répondit:</p> - -<p>—Je n’ai pas le temps... Je lis, j’essaie de m’instruire... <span class="pagenum" id="Page_134">134</span> et -je fais mes robes moi-même, vous savez... Plus tard, je louerai un -piano. Je me remettrai à la musique... Je n’étais pas une trop mauvaise -musicienne, autrefois... J’ai même donné des leçons.</p> - -<p>En prononçant ces mots, elle revit le salon de madame Grancher, et les -gens qui dansaient, et Maurice, dans un coin, près d’elle. Il disait -tout haut: «Bonsoir, madame», et, tout bas: «Je vous aime...»</p> - -<p>Maurice... Comme il avait troublé sa vie, depuis un mois, depuis le -fatal entretien qu’elle n’avait pas su rompre!... Elle était maintenant -dans l’angoisse perpétuelle de l’attente.</p> - -<p>Il n’était pas venu: elle espérait qu’il ne viendrait pas. Sa curiosité -satisfaite, sa conscience rassurée, il s’était laissé reprendre au -charme de sa vie nouvelle... Près de sa jeune femme, il avait oublié la -maîtresse, l’enfant et le dangereux désir qui l’avait un soir, ramené -vers Josanne... C’était un garçon prudent.</p> - -<p>Il ne viendrait pas.</p> - -<p>Et s’il revenait, pourtant, que ferait Josanne?</p> - -<p>Elle-même n’en savait rien. Il y avait en elle deux femmes: celle «d’en -haut», la fière, la vaillante, la «rebelle», qui voulait se libérer, -guérir et vivre dans sa chaste solitude,—et l’autre, l’inférieure, -l’asservie, qui conservait encore, dans son sang et dans ses nerfs, le -poison ancien, le besoin des larmes et des caresses, le goût morbide de -la souffrance d’amour...</p> - -<p>Cependant le groom avait rouvert la porte:</p> - -<p>—Madame Valentin!... C’est le monsieur qui attend... Il dit qu’il va -s’en aller, et il m’a donné sa carte pour madame.</p> - -<p>Josanne prit le petit rectangle de carton.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_135">135</span></p> - -<p>—Ah!... Je viens... oui... Je viens tout de suite.</p> - -<p>Mais elle ne bougeait pas. Des ombres et des rayons, tour à tour, -passaient dans ses prunelles profondes. La vieille fille, la voyant -émue, songeait:</p> - -<p>«Qu’a-t-elle?...»</p> - -<p>Josanne jeta un coup d’œil sur la glace, arrangea ses cheveux, tira sa -blouse dans sa ceinture, et, tout irrésolue:</p> - -<p>—Regardez donc, dit-elle, ne suis-je pas fagotée aujourd’hui?... Cette -blouse me va mal... Et il me semble que j’ai un drôle d’air...</p> - -<p>—Mais pas du tout... Vous êtes très bien... Quelle idée!</p> - -<p>—Oh! ça m’est égal, vous savez, complètement égal...</p> - -<p>Mademoiselle Bon sourit:</p> - -<p>—Josanne, ma petite Josanne, je vous reconnais.</p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <span class="pagenum2" id="Page_136">136</span> - <h2 class="h2souschapitre">XVI</h2> -</div> - -<p>Noël Delysle, las d’attendre, considérait le petit bureau mal éclairé -par une seule lampe électrique. La fleur d’opale, épanouie et courbée -au bout de sa tige de bronze, rabattait une fixe lumière blanche sur le -blanc des papiers épars. Noël regarda le bouquet de violettes qui se -fanait, entre l’encrier et le pot à colle, la danseuse de Tanagra sur -la cheminée, les lithographies en couleur accrochées aux murs, la toque -et le boa de Mongolie pendus aux patères de cuivre.</p> - -<p>Le groom avait dit:</p> - -<p>—Madame Valentin va venir.</p> - -<p>Elle ne venait pas. Noël, déçu, agacé, se leva pour partir. C’est alors -que Josanne ouvrit la porte et qu’ils se trouvèrent face à face. Il vit -qu’elle était assez grande, mince, tout en noir et très brune, avec un -teint pâle, des yeux et des dents qui brillaient. Elle vit qu’il était -jeune, brun, de haute taille, et qu’il la <span class="pagenum" id="Page_137">137</span> regardait d’un regard -clair, aigu, glacé, un regard qui entra en elle du premier coup.</p> - -<p>Il dit:</p> - -<p>—J’ai bien tardé, madame...</p> - -<p>Il expliquait qu’il était à Paris depuis quinze jours et qu’il avait -prié Foucart de le présenter à madame Valentin. Mais Foucart était -parti pour Nice.</p> - -<p>—Alors j’ai perdu patience: je me présente tout seul.</p> - -<p>—Mais vous pouviez bien... tout de suite... car, enfin, nous nous -connaissons, et je pensais bien que... peut-être... un jour ou -l’autre...</p> - -<p>Elle parlait vite, sans finir ses phrases, et cherchant les mots... Et -elle pensait:</p> - -<p>«Comme il est jeune!»</p> - -<p>Elle le voyait mieux. Il avait trente ans tout au plus, un fin visage -méridional, le nez droit, les cheveux bruns, coupés en brosse, la -moustache aux pointes rousses, quelque chose de militaire dans le port, -le geste, la voix. Il était maigre et robuste. Et elle ne sut pas, -dès l’abord, s’il était vraiment «sympathique», tant elle se sentait -nerveuse et rétractile sous le clair regard gris d’acier qui n’était -pas insolent, certes, pas même hardi, mais calme, direct et pénétrant -jusqu’à toucher l’âme.</p> - -<p>Quand elle eut fini de répondre, debout, une main crispée sur le -dossier d’une chaise, l’autre main tourmentant la boucle de jais qui -scintillait à sa ceinture, Josanne demeurait tout interdite...</p> - -<p>—Oui, répétait Noël, nous nous connaissons déjà, depuis longtemps...</p> - -<p>—Depuis un an!</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_138">138</span></p> - -<p>—Pardon! depuis le mois d’octobre: six mois.</p> - -<p>—Il y a un an que j’ai lu <i>la Travailleuse</i>.</p> - -<p>—Il y a six mois que j’ai lu votre article. N’importe! Six mois, c’est -beaucoup...</p> - -<p>—Oui, beaucoup...</p> - -<p>—Mais si j’étais resté à Paris, je pourrais vous connaître depuis un -an... Que de temps perdu! Je ne m’en consolerais pas, si l’avenir... -car... peut-être...</p> - -<p>Il s’embarrassait dans des formules de regret courtois. Et, tout à -coup, il avoua:</p> - -<p>—Madame, j’aime mieux vous le dire: je suis très intimidé...</p> - -<p>—Mais, monsieur...</p> - -<p>—Ça me paraissait tout simple de venir, de vous parler... Et voilà! -Je suis intimidé! Je suis gauche et ridicule... J’ai envie de vous -remercier, de m’excuser, de m’en aller... Une autre fois j’aurai plus -de chance et vous aurez une meilleure opinion de moi.</p> - -<p>Josanne rit, d’un rire gai, qui lui fit un visage enfantin.</p> - -<p>—Eh bien, monsieur, je vais vous rassurer: asseyez-vous d’abord... -là!... Moi aussi, je suis intimidée... horriblement... N’est-ce pas, -quand on se connaît sans se connaître...</p> - -<p>—On se crée des images...</p> - -<p>—Qui ne ressemblent pas à la réalité!...</p> - -<p>—Pas du tout...</p> - -<p>Il rit, comme elle, et ni l’un ni l’autre n’osa dire quelle image il -s’était faite «qui ne ressemblait pas à la réalité!»</p> - -<p>Josanne s’assit à sa table, prit à pleines mains des <span class="pagenum" id="Page_139">139</span> papiers -qu’elle éparpilla. M. Delysle lui demanda si elle travaillait beaucoup, -si elle était contente. Et il ajouta:</p> - -<p>—J’ai lu vos articles... Quelques-uns m’ont paru très jolis.</p> - -<p>Comme il ne disait pas: «Ils sont tous jolis», elle le sentit sincère, -et fut très flattée de ce demi-compliment.</p> - -<p>—Vous lisez donc le <i>Monde féminin</i>, monsieur?</p> - -<p>—J’y suis abonné, madame!... depuis le mois d’octobre.</p> - -<p>—Par curiosité?</p> - -<p>—Et aussi par reconnaissance...</p> - -<p>Elle sourit. La fleur opaline éclairait ses doigts délicats, ses -poignets blancs, la blouse de soie noire, la fine chaînette de jais... -La figure attentive de Josanne restait un peu au-dessus de la lampe, -dans la lumineuse pénombre, et ce qui attirait, ce qui fascinait -maintenant Noël Delysle, c’étaient les mains,—les deux mains pâles, -nerveuses, expressives, où brillait l’or mat d’un seul anneau.</p> - -<p>—Ainsi, reprit-il, je sais tout ce que vous faites, où vous allez, qui -vous voyez... La veille de Noël, vous étiez à la «Crèche Alsacienne», -le 1<sup>er</sup> janvier à la Villa Bleue... Vous avez écrit un petit article -très touchant, sur la Villa Bleue!... Le 3 février... Vous étiez de -méchante humeur, le 3 février!... Vous avez dit des malices, très -voilées, très polies à l’auteur d’un roman féministe...</p> - -<p>—Parce qu’il représentait des féministes de fantaisie, des -exaltées!... C’était le pavé de l’ours, ce roman!</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_140">140</span></p> - -<p>—Je sais encore...</p> - -<p>—Quoi?</p> - -<p>Ils s’animaient. Noël Delysle était plus à l’aise, et Josanne, -intriguée, amusée, retrouvait sa verve et sa grâce. Elle insista:</p> - -<p>—Dites, monsieur, que savez-vous?</p> - -<p>—Ce que Foucart m’a dit, l’autre jour: votre jeunesse, votre courage, -et la grande estime que tout le monde, ici, a pour vous.</p> - -<p>—Monsieur Foucart est bienveillant... surtout depuis mon retour...</p> - -<p>—Il ne vous exploite pas trop?</p> - -<p>—J’ai un «fixe», pour tant d’articles chaque mois et deux heures de -présence quotidiennes. J’ai fait un peu de tout, naguère, dans la -maison, et je continue... Oh! je ne me plains pas.</p> - -<p>Le téléphone retentit. Le groom réclama madame Valentin.</p> - -<p>—Non, non! dit Josanne à Noël, ne vous levez pas; je reviens...</p> - -<p>Elle sortit et rentra presque aussitôt.</p> - -<p>—Il y a erreur: on demandait Flory.</p> - -<p>—La blonde Flory?</p> - -<p>—Vous la connaissez?... Vous connaissez donc tout le monde?</p> - -<p>—Je l’ai vue, à un souper de centième, avec son ami... un peintre.</p> - -<p>—Non, un banquier...</p> - -<p>—De mon temps, c’était un peintre... Et il y avait un acteur... Flory -avait le cœur large. Est-ce qu’il y a beaucoup de femmes dans son -genre, au <i>Monde féminin</i>?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_141">141</span></p> - -<p>—Deux ou trois, les amies particulières de la patronne... Mais il y a -aussi de très honnêtes femmes... Madame Morin, qui fait du reportage, -comme moi,—du reportage sévère: elle va voir les généraux, les hommes -politiques et les diplomates... Madame Bure, la dessinatrice... -mademoiselle Bon, la rédactrice en chef de l’<i>Assistance féminine</i>, -notre supplément!...</p> - -<p>—Je l’ai lu. Un peu... naïf, le supplément!...</p> - -<p>—J’aime beaucoup mademoiselle Bon... Je fréquente peu ou pas mes -autres camarades...</p> - -<p>—Et le petit Bersier, il est toujours là?</p> - -<p>—Oui.</p> - -<p>—Gentil. Un peu...</p> - -<p>—Le contraire de naïf? Un peu roublard et très arriviste... mais -gentil!... Oh! monsieur, je vous en prie, ne regardez pas ma table -comme ça... Il y a trop de désordre! Je ne fais que passer, ici, je n’y -vis pas...</p> - -<p>—Vous travaillez chez vous?</p> - -<p>—Ici et chez moi...</p> - -<p>—Vous ne faites pas un petit roman, en cachette?</p> - -<p>—Mais non!</p> - -<p>—Ni une pièce de théâtre?</p> - -<p>—Non plus!</p> - -<p>—C’est étonnant.</p> - -<p>—Pourquoi?</p> - -<p>—Parce que toutes les femmes en font. C’est la mode...</p> - -<p>Josanne sentit l’imperceptible raillerie... Le féministe parlait des -œuvres féminines avec une aimable irrévérence!</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_142">142</span></p> - -<p>Elle dit simplement:</p> - -<p>—Si j’avais du talent, j’écrirais des livres: je dirais des choses -vraies, graves et tristes, qu’une femme seulement peut bien dire... -Hélas! je n’ai pas de talent... J’écris adroitement un article: j’ai -un peu de verve et d’esprit, du métier... Mais il me manque le don de -réaliser mes imaginations, la faculté créatrice... Je serais une bonne -conseillère, peut-être une bonne collaboratrice... Et c’est tout.</p> - -<p>Il l’écoutait, surpris de sa modestie...</p> - -<p>—Mais alors, madame, à quoi travaillez-vous?</p> - -<p>—Je lis... Je relis... Vous pourriez voir, chez moi, sur ma table, -<i>la Travailleuse</i>. J’en ai tiré des tas d’articles. C’est une mine de -documents.</p> - -<p>—Je serais très fier de voir, de mes yeux, ce bouquin rébarbatif sur -votre table.</p> - -<p>Josanne comprit et se déroba:</p> - -<p>—Oh! je suis à peine installée! Je ne reçois jamais personne...</p> - -<p>Le jeune homme n’insista point.</p> - -<p>—Il se fait tard, madame, et j’abuse... Mais je vous devais une -visite, et je vous l’ai faite très longue, par compensation... Et je ne -vous ai rien dit de ce que je voulais vous dire...</p> - -<p>Il répéta:</p> - -<p>—Rien... rien, vraiment...</p> - -<p>Josanne pensait:</p> - -<p>«Moi non plus, je n’ai rien dit, que des <ins class="correction" title="banalilités">banalités</ins>... J’étais si -curieuse de connaître monsieur Delysle!... Il est venu. Il s’en va, et -je ne sais rien de lui...»</p> - -<p>Ils étaient, tous deux, non pas déçus, mais déconcertés <span class="pagenum" id="Page_143">143</span> par ce -premier entretien qu’ils avaient, à l’avance, imaginé plus émouvant, -plus original, plus intime. Et Josanne sentait que Noël n’avait pas la -moindre envie de s’en aller... Mais elle n’osa pas le retenir.</p> - -<p>—Vous me permettrez de revenir quelquefois?</p> - -<p>—Très volontiers, monsieur. Vous me trouverez ici, tous les jours, de -cinq à sept.</p> - -<p>Il était parti. Josanne, encore étourdie de cette visite imprévue, -songeait:</p> - -<p>«Il aurait dû me prévenir... J’ai été niaise, peu aimable, peu -gracieuse... Il m’a interrogée tout le temps... Il n’est pas mal... Il -est même bien... Et ces yeux! Clairs et clairvoyants... de très beaux -yeux qui m’intimidaient... Oh! il ne doit pas être tendre! Il n’a -jamais pleuré, cet homme-là!...»</p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <span class="pagenum2" id="Page_144">144</span> - <h2 class="h2souschapitre">XVII</h2> -</div> - -<p>Foucart, revenu de Nice, entra, un jour, dans le bureau de Josanne pour -lui demander un renseignement. Et, comme il était de bonne humeur, il -dit:</p> - -<p>—Vous êtes en progrès, ma petite Valentin. Je suis content de vous. -Égayez encore votre style, et ça ira tout à fait bien...</p> - -<p>—J’essaierai, monsieur.</p> - -<p>—Et puis soignez-vous... Vous pâlissez, vous maigrissez, depuis -quelque temps. Et ça n’embellit personne, de pâlir et de maigrir! Moi, -en tout bien tout honneur, je suis navré de voir maigrir une jolie -femme... D’abord, ça l’abîme, et puis ça prouve qu’elle a du chagrin.</p> - -<p>—J’ai eu des chagrins, monsieur, vous le savez, répondit doucement -Josanne.</p> - -<p>Elle ne s’offensait pas des propos un peu familiers du «patron», car -elle était, avec madame Bure, la <span class="pagenum" id="Page_145">145</span> dessinatrice, la seule femme -qu’il tînt en réelle estime et qu’il eût prise en amitié.</p> - -<p>La petite Bure, une blondinette très élégante, avait un grand diable -de mari dont elle était fort amoureuse, et cette passion conjugale -divertissait beaucoup monsieur Foucart. Mais il avait une préférence -pour Josanne, dont il admirait et déplorait la vertu... il disait -parfois à Flory:</p> - -<p>—La voilà veuve, maintenant, cette petite Valentin!... Que -fera-t-elle?... Elle ne va pas rester seule comme ça!... Ce serait -dommage.</p> - -<p>Flory répondait:</p> - -<p>—Elle n’a personne, je vous assure!... Ne vous en plaignez pas: elle -vous ferait moins de besogne si elle avait un amant...</p> - -<p>Ce soir-là, en donnant à Josanne le conseil de ne pas maigrir, Foucart -s’aperçut tout à coup que ce conseil était inutile: Josanne semblait -très bien portante.</p> - -<p>—Au fait, dit-il, je vous avais mal regardée... Vous allez mieux...</p> - -<p>—Beaucoup mieux.</p> - -<p>Foucart pensa:</p> - -<p>«Tiens!... tiens!...»</p> - -<p>Et il ajouta:</p> - -<p>—J’ai rencontré Noël Delysle, hier, à la fête de l’Élysée. Il m’a -parlé de vous...</p> - -<p>Josanne ne broncha point.</p> - -<p>—Vous avez fait sa conquête...</p> - -<p>—Vraiment?... J’en serais très fière... Mais vous vous trompez, -monsieur...</p> - -<p>—Pas du tout!... Seulement... il faut vous méfier... <span class="pagenum" id="Page_146">146</span> Delysle est -très volage... Il ne raconte pas ses amours, mais on dit qu’il est très -volage...</p> - -<p>Foucart riait. Sur le même ton de plaisanterie, Josanne répliqua:</p> - -<p>—Me voilà prévenue... Mais je n’étais pas en danger...</p> - -<p>Plus sérieusement, Foucart reprit:</p> - -<p>—Delysle vous estime beaucoup, et il a raison... Est-ce qu’il va -rester en France?</p> - -<p>—Mais, monsieur, je ne sais pas...</p> - -<p>—Il ne vous a pas dit qu’il espérait une autre mission... au Japon, je -crois?</p> - -<p>—Non, monsieur.</p> - -<p>—A moi non plus, il ne m’en a rien dit. Il n’est pas confidentiel... -Je l’ai su tout de même. Oh! c’est un garçon très fort, très -ambitieux... Il est allé au Canada, en Australie, étudier -l’organisation des syndicats, la mutualité, le mouvement socialiste...</p> - -<p>Josanne murmura:</p> - -<p>—Je sais...</p> - -<p>—Bonsoir, ma petite Valentin, dit Foucart, je suis charmé que vous -soyez d’aplomb... Et maintenant, je rentre chez moi. Ma femme recevra -les raseurs... Je suis éreinté... Et il faut que j’aille, ce soir, à la -première du Vaudeville...</p> - -<p>«Quel imbécile! pensait Josanne. Quel pataud, quel malotru!... -Il engraisse, lui, et ça ne l’embellit pas!... Et cette façon de -m’appeler: «Ma petite Valentin»!</p> - -<p>Elle essaya d’écrire, mais elle était distraite, et elle avait une -sorte d’appréhension mal définie, de l’impatience, de la tristesse.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_147">147</span></p> - -<p>C’était l’heure où Noël Delysle venait,—quand il venait,—tous les -deux ou trois jours, depuis un mois... Il avait, d’abord, justifié ses -visites par des prétextes qui ne trompaient pas Josanne. Maintenant il -ne cherchait plus de prétextes; il arrivait, tout simplement, comme un -ami:</p> - -<p>—Je ne veux pas vous déranger... Cinq minutes, cinq petites minutes...</p> - -<p>—Dix, vingt, si vous voulez attendre. J’ai presque fini...</p> - -<p>Il s’asseyait, à sa place accoutumée. Parfois, il se levait pour -prendre un livre, un journal. Debout derrière Josanne, il la dominait -de sa haute taille, et son clair regard s’adoucissait en effleurant la -tête brune, le col penché, la courbe des épaules, le buste souple dans -la robe de deuil.</p> - -<p>Josanne sentait ce regard sur elle—et elle disait, avec un petit -frisson d’agacement:</p> - -<p>—Que faites-vous là? Je vous en prie, asseyez-vous. Je ne peux pas -travailler quand on me regarde.</p> - -<p>—Pardonnez-moi, madame...</p> - -<p>Elle se reprochait d’avoir parlé trop sèchement, car elle savait Noël -très susceptible, très attentif aux moindres nuances de son accueil. -Alors, posant sa plume elle l’appelait:</p> - -<p>—Monsieur Delysle?</p> - -<p>—Madame?</p> - -<p>—J’ai fini. Causons. Racontez-moi...</p> - -<p>—Quoi?</p> - -<p>—Des choses...</p> - -<p>Et il racontait «des choses», parlant de ses amis, de ses livres -préférés, de ses voyages, de l’Italie surtout, qu’il <span class="pagenum" id="Page_148">148</span> aimait -«comme une maîtresse». Josanne découvrait en lui une intelligence -fine et précise, une volonté froide, une espèce de violence latente -qu’il surveillait et réprimait, de la bonté, peut-être, mais aucune -sensiblerie, de l’orgueil, sans doute, mais aucune affectation. Il -avait un vif sentiment des arts, une parfaite culture littéraire, -le goût des idées générales, une curiosité passionnée pour les gens -et les choses de son temps. Écrivain, il n’était pas «gendelettre»; -homme du monde, il n’était pas snob. Il se plaisait aux paradoxes; il -se disait affranchi de tout préjugé, mais il détestait la bravade, -l’excentricité, les déclamations, et sa réserve un peu hautaine -marquait les distances.</p> - -<p>Il n’avait pas d’amis intimes. Sa mère était morte depuis longtemps, et -son père, ex-conseiller à la cour de Poitiers, vivait dans une maison -de campagne au bord de la Vonne, entre Lusignan et Pamproux. Rien, dans -les paroles et les pensées de Noël, ne trahissait la secrète influence -d’une femme aimée.</p> - -<p>Il était seul, libre, heureux de l’être.</p> - -<p>Pourtant il n’était pas un sauvage. Il aimait Paris, qu’il traversait -avec plaisir et quittait sans regret. Il allait beaucoup au théâtre et -dînait en ville presque tous les jours. Parfois il racontait à Josanne -la soirée de la veille, et, emporté par son récit, il disait:</p> - -<p>—Il y avait près de moi une bien jolie femme...</p> - -<p>Josanne, revenue dans son petit logement, imaginait M. Delysle assis à -une table somptueuse, près d’«une bien jolie femme». Que disait-il?... -Quel air avait-il?... Ressemblait-il au Noël qu’elle connaissait? -Fixait-il sur sa voisine ce regard clair, brillant et droit <span class="pagenum" id="Page_149">149</span> comme -une épée dont Josanne sentait encore le contact immatériel?</p> - -<p>Blottie dans son fauteuil d’osier, engourdie par la chaleur entêtante -et le sifflement monotone de la cheminée à gaz, Josanne laissait -glisser sur ses genoux le livre entr’ouvert, la broderie commencée...</p> - -<p>Elle pensait:</p> - -<p>«Le dîner est fini, maintenant... Les hommes sont au fumoir; les -femmes sont au salon. Je suis sûre que monsieur Delysle cause avec les -femmes...»</p> - -<p>Ou bien, d’autres soirs, elle songeait que son nouvel ami était seul, -comme elle, entre la lampe et le foyer, dans cet appartement de la -place des Vosges dont il vantait les hautes fenêtres, les boiseries, -les vieux meubles.</p> - -<p>«Je ne le verrai jamais chez lui... Quel dommage! Il n’y a pas d’amitié -parfaite sans intimité, et l’intimité est bien difficile entre un jeune -homme et une jeune femme... Mais, peut-être, cela vaut mieux... Nous -ne vivons pas dans le même monde. Nous serons séparés, forcément, par -ses longs voyages... Tôt ou tard, il se mariera... Qu’il reste donc au -seuil de ma vie! Je veux m’épargner une déception, et je serai, avec -lui, très cordiale, mais très prudente...»</p> - -<p>Elle se défendait ainsi contre une amitié qui la distrayait, à -son insu, et de sa solitude, et de son deuil, et de sa tristesse -amoureuse... Elle ne relisait plus les quelques billets de Maurice -qu’elle conservait dans un tiroir.</p> - -<p>Elle ne se disait plus:</p> - -<p>«Où est-il?... Est-il heureux avec sa femme? M’a-t-il oubliée enfin?... -Le reverrai-je?...»</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_150">150</span></p> - -<p>Au lieu de remuer la cendre tiède du souvenir, elle regardait la petite -lumière d’un sentiment inconnu s’allumer, discrète et pure...</p> - -<p>Souvent, au lendemain de ces soirées, elle recevait une lettre de -Noël... Ils avaient donc pensé l’un à l’autre, au même instant!... Il -lui envoya, un jour, le menu d’un banquet officiel, un carton blanc et -or, où il avait griffonné quelques mots au crayon:</p> - -<p>«Bonsoir, madame et amie... Je subis un discours politique... -J’aimerais mieux être près de vous, et je vois votre petit bureau comme -une oasis délicieuse... A demain...»</p> - -<p>Souvent, Josanne avait un brusque désir d’écrire, elle aussi,—par -besoin d’expansion et de confidences, pour renouer le fil d’un -entretien interrompu.—Elle commençait une lettre: «Cher monsieur...» -Non!... elle n’aimait pas cette formule... «Cher monsieur et ami...» -Non!... Elle aurait voulu écrire, tout simplement: «Mon ami...», et -elle n’osait pas... Alors, elle supprimait l’apostrophe du début,—ce -qui ne la compromettait pas beaucoup, car elle n’envoyait jamais ces -sortes de lettres...</p> - -<p>Et, deux ou trois fois par semaine, elle revoyait Noël. Quel charme -attirait donc le jeune homme vers une femme de beauté modeste et -d’humble condition, souvent triste, et toujours un peu mystérieuse? Il -ne lui faisait pas la cour. Il ne lui disait pas qu’elle était jolie, -désirable et spirituelle. Mais il était passionnément curieux d’elle, -de son caractère, de ses goûts, de sa vie présente et passée—et cette -curiosité semblait vraiment une forme d’affection, le mouvement naturel -d’une âme vers une autre âme.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_151">151</span></p> - -<p>Les paroles de Foucart avaient mis une inquiétude véritable au cœur de -Josanne. Elle attendait vaguement Noël. Il arriva enfin, l’air joyeux:</p> - -<p>—Il fait bon, chez vous... Dehors, c’est le déluge... Comment -allez-vous?... bien?... pas trop fatiguée?... Je voulais venir hier: -impossible! Je dînais parmi les grands de la terre, et j’étais en -retard. J’ai dû écrire vingt lettres avant de m’habiller... Ah! je suis -content!</p> - -<p>—Pourquoi?</p> - -<p>—Parce que je suis là... Je m’ennuie partout, en ce moment: j’ai une -crise d’ennui... C’est la première fois, depuis bien des années... Le -travail même ne me guérit pas.</p> - -<p>—Vous vous ennuyez parce que vous êtes trop heureux.</p> - -<p>—Par exemple!</p> - -<p>—Les gens très malheureux ne s’ennuient jamais. Le travail forcé, le -souci du pain quotidien les empêchent d’analyser leur état d’âme. Mais -vous, à qui la vie est clémente, qui êtes seul, et ne pensez qu’à vous -seul...</p> - -<p>Noël se mit à rire:</p> - -<p>—Appelez-moi donc sybarite, bourgeois satisfait et capitaliste repu!...</p> - -<p>—Vous vous ennuyez parce que vous menez une existence artificielle... -L’homme est égoïste, mais sociable. Mariez-vous!</p> - -<p>—Par égoïsme?... Par «sociabilité»?... Non!... Je voudrais... Ah! je -voudrais entreprendre quelque chose de très difficile, devenir un grand -homme, bouleverser le monde, et faire tout le bonheur ou tout le <span class="pagenum" id="Page_152">152</span> -malheur de l’humanité... Quand j’étais collégien, je rêvais d’être Don -Juan ou Napoléon... Je voyais la vie comme une course d’obstacles... Et -plus tard, j’ai aimé l’inconnu des voyages, l’aventure, le danger... -J’ai aimé les pays qui se dérobaient et les femmes qui se refusaient...</p> - -<p>Josanne eut un petit sursaut... Noël changea de ton:</p> - -<p>—Oh! ne croyez pas...</p> - -<p>Il n’osait achever sa phrase, exprimer toute sa pensée... Josanne dit:</p> - -<p>—Oui... c’est la difficulté seulement qui vous attire...</p> - -<p>—Pas seulement... Me blâmez-vous de préférer le Mont-Blanc à -Montmartre? J’ai les mêmes préférences, dans l’ordre sentimental... -J’aime les âmes fermées, qui s’ouvrent peu à peu, pour moi seul... Les -plus belles sont les moins accessibles...</p> - -<p>—Alors, dit Josanne, pourquoi voulez-vous aller au Japon?...</p> - -<p>Noël resta stupéfait.</p> - -<p>—Vous savez?...</p> - -<p>—Oui... c’est très banal, le Japon! Il y a des chemins de fer et des -messieurs jaunes au chapeau haut de forme. Vous ne rencontrerez pas de -tigres et ne risquerez même pas d’être martyrisé.</p> - -<p>Elle badinait, mais elle n’était pas gaie. Elle regardait obstinément -le journal anglais,—le <i>Weekly</i>—déployé devant elle.</p> - -<p>—Mais comment savez-vous?</p> - -<p>—Par Foucart... Est-ce que vous partirez bientôt? Elle pensait:</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_153">153</span></p> - -<p>«Ce sera fini de notre amitié. Je me retrouverai seule comme avant. Et -lui m’oubliera vite...»</p> - -<p>Elle regrettait d’avoir connu Noël, de lui avoir donné un peu de sa -pensée, un peu de son cœur, et puisqu’il devait partir, elle souhaitait -qu’il partît tout de suite.</p> - -<p>—Bientôt?... Pas avant l’année prochaine... Et peut-être plus tard... -peut-être jamais... J’ai beaucoup de choses à faire... Et mon livre sur -la question agraire en Italie!... Et ma série d’articles de la <i>Revue -indépendante</i>! Et l’imprévu!...</p> - -<p>Josanne ne bougeait pas, mais il sentit qu’elle était contente, et il -affirma plus énergiquement:</p> - -<p>—Le Japon!... Que diable irais-je faire au Japon?...</p> - -<p>—Tuer votre ennui...</p> - -<p>—J’ai un meilleur moyen... Quand je me sens vague, et veule, et -déprimé, je pense à vous qui êtes si vaillante. Et je me dis: «Si tu ne -travailles pas, tu n’iras pas la voir aujourd’hui...» et je travaille -en grognant... Vous êtes ma récompense.</p> - -<p>Et il ajouta, d’une voix émue, presque tendre:</p> - -<p>—Demandez-moi, vous, demandez-moi quelque chose de très difficile à -faire...</p> - -<p>Et comme il parlait ainsi, il vit que Josanne rougissait: une onde -rose passait sur le délicat visage incliné, colorait les joues, les -paupières, le front, jusqu’à la racine des cheveux noirs. La rougeur -charmante révélait le trouble de la femme... Était-elle offensée, ou -confuse, ou contente?... Elle dit, avec un accent un peu moqueur:</p> - -<p>—Soit! Mettez-vous là, au petit bout de la table, <span class="pagenum" id="Page_154">154</span> et -traduisez-moi ce passage du <i>Weekly</i>. Nous avons trop bavardé! Je suis -en retard...</p> - -<p>—Mais je sais l’anglais assez bien... et ce n’est pas difficile...</p> - -<p>—Chut!... Travaillez!...</p> - -<p>Il murmura:</p> - -<p>—Vous êtes méchante. Vous vous moquez de moi.</p> - -<p>Et il obéit.</p> - -<p>Dans le vestibule, c’était l’ordinaire rumeur des pas et des voix, les -appels, les réponses, l’irritante sonnerie du téléphone. Le bureau de -Josanne semblait plus tiède et plus clos que les autres jours, et plus -douce s’irradiait la blanche lumière de la fleur opaline. Et Noël dit:</p> - -<p>—On est bien.</p> - -<p>Josanne répondit:</p> - -<p>—On est bien.</p> - -<p>Ils se sourirent, rapprochés par cette besogne banale de traduction, et -leur amitié, tout à coup, leur devint plus sensible, plus chère...</p> - -<p>La porte s’ouvrit, mademoiselle Bon parut, bredouilla une phrase où il -était question de la <i>Fraternité féminine</i> et du procès-verbal de la -dernière séance... Josanne dit:</p> - -<p>—Oui... oui... comptez sur moi.</p> - -<p>Mademoiselle Bon s’en alla, avec une petite mine singulière... Et, -pendant que Josanne expliquait à Noël qu’elle était, pour le trimestre, -secrétaire de la <i>Fraternité féminine</i>, la porte se rouvrit encore...</p> - -<p>Un froufrou de soie, une vision blanche, blonde, scintillante: Flory.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_155">155</span></p> - -<p>—Josanne, mon petit chat...</p> - -<p>La soiriste resta figée. Avec l’or artificiel de ses cheveux, le tulle -pailleté de sa robe, elle semblait une commère de Revue qui aurait -allongé sa jupe et oublié son chapeau.</p> - -<p>—Tiens! Delysle!... Bougez pas! Vous êtes tout plein gentils comme ça, -mes enfants...</p> - -<p>—J’ai prié monsieur Delysle de me traduire une page du <i>Weekly</i>.</p> - -<p>—Et moi, je suis très fier de collaborer au <i>Monde féminin</i>...</p> - -<p>—Parbleu! dit Flory gaiement. Laquelle d’entre nous n’a pas son -petit collaborateur?... Moi j’en ai bien une demi-douzaine, toujours -disponibles, pleins de zèle et parfois désintéressés... Ce sont mes -nègres!... Je les envoie en mon lieu et place, dans les endroits -lointains, sinistres, comme l’Odéon ou Déjazet... «Va bon nègre!» Et -bon nègre, bien content, remercier moi.</p> - -<p>Elle abaissa les coins de sa bouche, et prit le ton zézayant d’un bébé:</p> - -<p>—Moi bien triste, ce soir! moi du chagrin! Pas reçu mon service pour -le Vaudeville...</p> - -<p>Et tout à coup, fronçant les sourcils, avançant le menton, sa petite -face de poupée devenue rageuse et cynique, d’un accent voyou, elle -déclara:</p> - -<p>—C’est la rosse de patronne qui me l’a «fait», mon service... Sa loge -ne lui suffit pas; il lui faut mes fauteuils. Et pour qui?... Pour son -gigolo... Et moi, je m’arrange comme je peux, avec le contrôleur et le -secrétaire... Ah! j’en ai soupé, du <i>Monde féminin</i>. Mais quoi! il faut -vivre...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_156">156</span></p> - -<p>—La vie coûte si cher à Paris! dit Josanne très gravement.</p> - -<p>—J’ai ma pauvre mère à soutenir... Et je ne peux pas faire des -cravates, hein?... Alors, quoi?... Je prends patience...</p> - -<p>—Évidemment, dit Josanne, il vous faudrait faire beaucoup de cravates -pour payer une robe comme celle-là...</p> - -<p>—Elle est de chez Martin, ma robe, mais on m’accorde une remise, sur -le prix... parce que je fais de la publicité... Allons, je m’en vas, -mon petit chou! Bonsoir, le monsieur et la dame! Petits enfants sages, -bien travailler...</p> - -<p>Noël et Josanne, restés seuls, se regardèrent.</p> - -<p>—Elle est très distinguée, votre amie Flory! dit Noël.</p> - -<p>—Tous les hommes la trouvent charmante avec son minois et son bagout.</p> - -<p>—Oh! tous, c’est beaucoup dire...</p> - -<p>—Elle est si drôle!... Elle pose pour la femme indépendante, qui gagne -sa vie et soutient sa famille...</p> - -<p>—Elle aime tant sa pauvre mère!</p> - -<p>—Elle l’aime beaucoup, je vous assure, et elle croit que «c’est -arrivé»... Elle est journaliste comme d’autres jolies femmes sont -artistes lyriques ou dramatiques, par élégance... et aussi par pudeur, -pour ne pas avouer...</p> - -<p>—Oui, elle se cache derrière ses chroniques comme l’autruche derrière -une pierre... Et cette fille est votre amie?</p> - -<p>—Mon amie? Ah! non!...</p> - -<p>—Elle vous appelle: «Mon chat», «mon chou...»</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_157">157</span></p> - -<p>—Qu’est-ce que ça fait?</p> - -<p>—Ça me fait quelque chose, à moi. Ça m’est très désagréable...</p> - -<p>—Bah!</p> - -<p>—Ça me gêne pour vous... Ça blesse mon amitié dans ce qu’elle a de -plus délicat... Et puis... dites, vous ne craignez pas que cette -Flory...</p> - -<p>—Que voulez-vous dire?</p> - -<p>—Ça doit être une potinière, votre <i>Monde féminin</i>!... Et quand Flory, -tout à l’heure, nous a envoyé ce bonsoir collectif, cette espèce de -bénédiction...</p> - -<p>—Oui, dit Josanne. J’ai remarqué son air, son accent... Elle croit -peut-être... Oh! il n’y a pas qu’elle...</p> - -<p>—Comment?... La vieille féministe, qui a des raisins sur son chapeau, -vous pensez que... Oh! celle-là, par exemple, je l’excuse, la pauvre -créature! Elle doit détester tous les hommes et...</p> - -<p>—Ne vous moquez pas de mademoiselle Bon, je vous en prie... Non, ce -n’est pas elle...</p> - -<p>—Mais qui donc!...</p> - -<p>—Foucart.</p> - -<p>—Ce pantin de Foucart?... Il s’est permis...</p> - -<p>Noël sentit que Josanne était préoccupée, gênée... Elle murmura:</p> - -<p>—Il ne m’a rien dit de particulier, mais il m’a parlé de vous en -insistant...</p> - -<p>—Et alors?</p> - -<p>—Alors... rien... Laissons cela... Je n’y attache aucune importance...</p> - -<p>Noël Delysle éprouva une irritation exaspérée et l’envie de taper sur -quelqu’un. Ses beaux yeux gris <span class="pagenum" id="Page_158">158</span> devinrent si clairs et si durs que -toute l’expression de son visage en fut changée.</p> - -<p>—Eh bien, dit-il, si vous avez un peu d’estime et d’amitié pour moi...</p> - -<p>—J’en ai...</p> - -<p>—Souffrez que je dise toute ma pensée... J’ai un extrême plaisir à -venir ici, et si je devais y renoncer... ou espacer mes visites... cela -me ferait le plus grand chagrin... Mais je ne veux pas qu’un Foucart -ou une Flory tiennent sur vous, mon amie très respectée, des propos -stupides ou désobligeants...</p> - -<p>Josanne se taisait.</p> - -<p>—Quoi? dit Noël consterné, vous n’osez pas me le dire?... il ne faut -plus que je vienne... à cause de Foucart et de Flory?... Eh bien, soit, -je ne viendrai plus...</p> - -<p>—Quelle exagération!...</p> - -<p>—Vous riez!... Je n’ai pas le cœur à rire... Si pourtant je pouvais... -ailleurs?... Mais vous n’êtes jamais chez vous, vous ne recevez -personne, c’est entendu... Alors... comment nous voir?... Madame... mon -amie... dites-moi... cherchez, trouvez quelque chose...</p> - -<p>La rougeur revint au front pensif de Josanne, et se faisant violence, -un peu confuse, elle dit:</p> - -<p>—Peut-être... oui... Connaissez-vous le restaurant de Mariette?</p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <span class="pagenum2" id="Page_159">159</span> - <h2 class="h2souschapitre">XVIII</h2> -</div> - -<p>Noël <ins class="correction" title="Delys">Delysle</ins> passait, tout de suite, du désir à l’action.</p> - -<p>Quand Josanne eut expliqué qui était Mariette, et comment un homme et -une femme pouvaient dîner ensemble, dans son petit restaurant, sans que -personne en fût scandalisé, Noël s’écria:</p> - -<p>—Vite, allons chez Mariette!... Il est tout près de sept heures.</p> - -<p>—Comment? Dès ce soir?...</p> - -<p>—Eh! Pourquoi pas?... Je pourrais mourir dans la nuit, et je n’aurais -pas connu Mariette, les Russes, les Valkyries, et votre amie allemande, -et la dactylographe qui ne mange pas de dessert!... Pauvre fille!... -Si on l’invitait?... Pas ce soir: je vous veux toute seule, en face de -moi... Quel bonheur!...</p> - -<p>—Mais...</p> - -<p>—Il faut bien que vous dîniez, ce soir, et il faut bien que je dîne...</p> - -<p> -<span class="pagenum" id="Page_160">160</span></p> - -<p>—Vous dînerez très mal, je vous en préviens.</p> - -<p>—Je suis trop heureux pour mal dîner. C’est vous qui êtes fâchée... Je -le sens... Vous boudez. Vous regrettez de m’avoir parlé de Mariette...</p> - -<p>—Quel enfantillage!...</p> - -<p>C’était vrai, pourtant, que Josanne regrettait un peu son imprudence. -Elle n’avait pas peur de se compromettre en dînant au restaurant avec -un jeune homme qui était son ami très respectueux. Dans le monde où -elle vivait, la camaraderie confraternelle et les nécessités mêmes du -métier modifiaient les relations des hommes et des femmes, affranchis -par force ou par gré des «convenances» bourgeoises. Josanne trouvait -tout naturel de dîner avec Bersier, ou même avec Isidore Foucart, -quand le devoir professionnel les appelait ensemble au même lieu, à -la même heure. Bersier était un confrère, Foucart était le «patron», -c’est-à-dire qu’ils ne comptaient pas... Et eux-mêmes ne voyaient -en Josanne que la collaboratrice—la journaliste.—Près de Noël, la -journaliste redevenait simplement une femme, qui avait des timidités -saugrenues, des scrupules excessifs. Quand tout son cœur l’entraînait -en avant, elle s’appliquait à rester lointaine...</p> - -<p>«C’est ridicule, à la fin, pensa-t-elle, vaincue par son désir; -monsieur Delysle va croire que j’ai peur de lui... et je n’ai peur de -personne. Je ne suis pas une petite fille romanesque; je suis une femme -de trente ans, libre, et qui a payé cher son expérience... Mon passé me -défendrait, au besoin, des exaltations sentimentales... Ce jeune homme, -qui ne m’a jamais dit un mot de galanterie, a vu d’abord en moi un <span class="pagenum" id="Page_161">161</span> -type d’affranchie, d’intellectuelle, un document vivant et parlant: ça -l’amuse... Sa curiosité est devenue sympathie... Tant mieux! Je serais -bien sotte de repousser une honnête amitié qui est la seule douceur de -mon existence actuelle... Je saurai ménager les transitions, arrêter la -familiarité où il convient... Mais il n’est pas familier, Noël Delysle! -Il n’a pas le mauvais ton de Foucart...»</p> - -<p>Elle céda.</p> - -<p>Le même soir, le vœu de Noël fut accompli. Il connut Mariette, les -Russes barbus, les Valkyries aux tresses d’or, et mademoiselle Müller, -et la maigre dactylographe. Il eut Josanne, en face de lui, pour lui -seul, à une petite table, dans un coin. Il mangea de bon appétit un -dîner médiocre. Égayé par le décor, il se détendit, s’abandonna.</p> - -<p>—Comme tout cela me rajeunit!... Je revis mes années d’étudiant. -J’habitais non loin d’ici, rue de l’Hirondelle, et je fréquentais -des restaurants de quatrième ordre pour y voir des poètes: Moréas, -Verlaine... J’avais dix-neuf ans!</p> - -<p>Il parla de son enfance, de sa jeunesse, de sa mère, morte trop tôt, de -son père, qu’il voyait peu, d’un professeur de philosophie qui avait -aidé à la formation de son esprit et de son caractère en le décrassant -de tout préjugé. Et il nomma des amis plus récents, compagnons d’étude -et de voyage que la vie, déjà, avait dispersés. Mais il ne fit allusion -à aucune femme et Josanne se demanda s’il avait jamais aimé d’amour.</p> - -<p>Le café servi, quand les gens, à droite, à gauche, se levaient pour -partir, Noël et Josanne, dans leur coin, prolongeaient la causerie. Il -pleuvait dehors. <span class="pagenum" id="Page_162">162</span> Josanne songeait, sans plaisir, à son logement -vide et froid. Elle se trouvait bien, dans la bonne chaleur, la lumière -joyeuse, près de Noël. Accoudé sur la nappe à carreaux rouges, la -cigarette aux doigts, il disait:</p> - -<p>«A Florence...» «A Vienne...» «A Londres...» «Il y a cinq ans...» «Il y -a sept ans...»</p> - -<p>Elle l’écoutait, fascinée par la voix nette, le geste précis, les beaux -yeux voilés parfois de mélancolie passagère. Et lorsqu’elle regardait -les hommes assis aux tables voisines, Français nerveux et bavards, -blonds Scandinaves aux larges épaules, Anglais au teint de jeune fille, -elle les trouvait falots ou vulgaires, d’une force pesante ou d’une -gentillesse efféminée...</p> - -<p class="br">C’est ainsi que Noël devint un client de Mariette. Il cessa d’aller -dans le monde pour retrouver son amie, presque chaque soir... Et leur -premier dîner en tête à tête fut suivi d’autres dîners et déjeuners -innombrables, car Noël et Josanne ne trouvèrent aucun moyen plus -simple, plus commode et plus convenable d’être ensemble sans être seuls.</p> - -<p>Et dans la vie intérieure de Josanne, dans ces grises ténèbres où -flottaient les spectres du passé, ce fut peu à peu la blancheur d’une -aube.</p> - -<p>Elle pensait:</p> - -<p>«Je suis moins triste. Je m’habitue à vivre sans amour... Dans quelques -semaines, j’irai chercher mon fils, et la tendresse maternelle, une -amitié sûre, le travail, l’indépendance, cela peut faire un bonheur -très suffisant. Je n’oublierai jamais Maurice, mais j’espère ne plus -le revoir, et mes souvenirs perdront <span class="pagenum" id="Page_163">163</span> leur âcreté, leur forme -précise... Ils me seront presque doux...»</p> - -<p>Parfois encore, elle se reprochait ce qu’elle appelait son imprudence. -Elle se disait que Noël, jeune, séduisant, ambitieux, doué par toutes -les fées, serait, forcément, séparé d’elle. Elle le voyait, au loin, -dans l’avenir, marchant vers le succès, la fortune, l’amour, vers tous -les grands bonheurs dont il était digne et qu’il saurait conquérir... -Spontanément, elle s’écartait de la route qu’il devrait suivre...</p> - -<p>«Il n’oubliera jamais notre amitié. Ni les maîtresses, ni l’épouse, -n’effaceront tout à fait le souvenir de l’amie...»</p> - -<p>Ces pensées, qui attristaient Josanne, en même temps l’enhardissaient. -Son affection croissante pour Noël lui semblait ennoblie, légitimée par -ce désintéressement absolu. Elle acceptait la souffrance possible comme -une rançon du bonheur présent. Et, de bonne foi, elle s’attendrissait -sur elle-même, ne comprenant pas que les hypothèses douloureuses -troublaient son imagination seulement... Au fond de Josanne, dans -l’inconscient, il y avait une espérance, une quasi certitude, que tout -s’arrangerait pour le mieux, que le malheur prévu n’arriverait pas... -Qu’arriverait-il donc?... Quelque chose d’extraordinaire, de vague, -d’indéfinissable, mais pas cela, pas cela...</p> - -<p>Elle restait pourtant sur la défensive, amicale et même affectueuse, -mais réservée, et tout à coup, en plein élan, en pleine effusion, -fermant son âme sur des pensées, sur des images inconnues de Noël. -Aussi fut-il bien étonné quand elle l’invita à venir chez elle...</p> - -<p>—Dimanche, vers cinq heures, voulez-vous?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_164">164</span></p> - -<p>Il répondit:</p> - -<p>—Oui, dimanche... Je compterai les jours. Et puis, dimanche arrivé, je -compterai les heures.</p> - -<p class="br">Il compta si bien, dans son impatience, qu’il arriva beaucoup trop tôt. -Josanne dit, en ouvrant la porte:</p> - -<p>—Vous!... déjà!...</p> - -<p>Ce mot fit à Noël une peine affreuse. Il voulut s’en aller. Elle le -retint.</p> - -<p>—Tant pis! vous me verrez en robe de maison... et tant mieux! nous -aurons plus de temps pour causer, puisque ce soir vous ne dînez pas -chez Mariette...</p> - -<p>Elle avait une sorte de peignoir, une longue blouse de laine blanche, -dont l’encolure, coupée carrément, découvrait sa nuque et un peu de sa -poitrine. Elle souriait à Noël:</p> - -<p>—Venez!</p> - -<p>A peine entré dans la longue pièce aux boiseries grises, au papier d’un -vert si doux, Noël éprouva une sensation de fraîcheur, de pureté, de -joie. Les choses l’accueillaient. La belle lumière emplissait ses yeux -et son âme.</p> - -<p>Il ne se lassait pas de dire:</p> - -<p>—Mais c’est très joli, chez vous!... c’est délicieux!</p> - -<p>Josanne voulut montrer, tout de suite, ce qu’elle possédait de plus -rare: le petit moulage d’une <i>Pleureuse</i> de Bartholomé; et, debout, la -gorge modelée sobrement sous la laine blanche, le cou nu, les cheveux -relevés, elle avançait le bras d’un geste d’offrande et tenait la -statuette comme une fleur. Puis Noël dut admirer les photographies qui -ornaient les murs,—sans <span class="pagenum" id="Page_165">165</span> cadres, «parce que les cadres, c’est -cher!»—et la vieille commode trouvée à Chartres, chez un menuisier, et -la grosse théière de cuivre, et les chardons violets dans le vase vert, -et, dans le vase jaune, les «monnaies du pape», dont les piécettes -nacrées, translucides, tombaient au plus léger frôlement, comme de -petites lunes mortes...</p> - -<p>Noël feignait de s’intéresser aux meubles, aux bibelots, à tout ce que -Josanne aimait. A vrai dire, il ne voyait qu’elle, Josanne. Sa pensée -ravie l’enveloppait, la caressait tendrement, lui disait: «Parlez! -souriez!... Parlez encore... Je vous regarde, et je ne vous reconnais -pas... Est-ce bien <i>vous</i>? Est-ce votre âme vraie qui se révèle?...» -Il avait cru la trouver dans un logis sombre, dans une atmosphère de -deuil, vêtue de noir, un peu timide encore devant lui... Et il la -sentait confiante, joyeuse de recevoir son ami dans sa maison et ne -cachant plus sa joie.</p> - -<p>—Personne n’a jamais vu tout cela; personne n’est jamais venu ici, -excepté mademoiselle Bon; mais le monde visible n’existe pas pour -mademoiselle Bon...</p> - -<p>—Alors je suis le premier qui...</p> - -<p>—Oui, le premier... Et, comme vous êtes très artiste, et très -difficile, je suis bien fière que vous approuviez mon goût. J’aime -tant les choses qui se mêlent à ma vie!... Ce petit vase jaune, je le -touche avec tendresse... Et ce rideau, que je vois le matin, comme il -me plaît!...</p> - -<p>Elle étala, au bout de son bras levé, l’indienne fleurie d’œillets -chimériques, où défilaient des éléphants. Les œillets et les éléphants -étaient verts et <span class="pagenum" id="Page_166">166</span> bleus, de tous les verts, de tous les bleus, et -la forme svelte de la jeune femme apparaissait comme une ombre sur la -trame blanche, pénétrée de jour. Et Noël, ému d’un plaisir enfantin, -songea:</p> - -<p>«Personne n’est venu chez elle depuis qu’elle habite Paris. Elle n’a -dit ce mot, elle n’a fait ce geste pour personne...»</p> - -<p>—Oh! fit Josanne, avec humeur, vous ne regardez pas...</p> - -<p>—Je regarde, j’admire, et je pense...</p> - -<p>—Quoi?</p> - -<p>—Que les antiféministes seraient bien ébahis de vous voir et de vous -entendre...</p> - -<p>—Pourquoi?</p> - -<p>—Vous êtes tellement femme!... Oui, révoltée, oui, rebelle, ni la -lutte pour la vie, ni l’indépendance, ni l’activité intellectuelle, -n’ont détruit en vous les instincts de la femme, même l’instinct -ménager et l’instinct de plaire... Vous aimez la parure; vous ornez -votre maison, une fleur vous enchante, un bibelot vous réjouit...</p> - -<p>—Et cela vous étonne?</p> - -<p>—Oui et non...</p> - -<p>—Comment! l’auteur de <i>la Travailleuse</i>!...</p> - -<p>—Précisément... L’auteur de <i>la Travailleuse</i> applaudit, et Noël -Delysle s’étonne... Le premier était acquis d’avance à la femme -nouvelle...</p> - -<p>—Et le second...</p> - -<p>—A la femme éternelle...</p> - -<p>—C’est la même femme.</p> - -<p>—Je le vois bien depuis que je vous connais... Mon féminisme était, je -l’avoue, un peu théorique; <span class="pagenum" id="Page_167">167</span> et je ne croyais pas, vraiment, qu’on -pût trouver, dans la même femme, tant d’intelligence, d’énergie, de -courage, unis à tant de grâce et de douceur... Vous avez achevé de me -convertir...</p> - -<p>—J’en suis charmée...</p> - -<p>—Aussi je m’appliquerai à convertir les autres... J’ai pris le parti -de la femme, par un sentiment de justice et par haine du pharisaïsme -masculin... Je serai plus éloquent, désormais, parce que je serai -plus sincère, et que je penserai à vous... Une action commune nous -rapprochera... Notre amitié deviendra toujours plus haute et plus -belle... car c’est une belle chose, notre amitié, n’est-ce pas?</p> - -<p>Josanne répondit gravement:</p> - -<p>—Très belle...</p> - -<p>Une grande émotion lui venait... Et pour la dominer, cette émotion -qui lui mettait une chaleur inconnue dans la poitrine et des larmes -dans les yeux, elle se détourna. Alors elle vit que Noël avait posé -sur la table un livre et sur le livre un bouquet: des violettes de -Parme, doubles et pressées, d’un mauve presque gris dans leurs feuilles -tendres, les dernières de la saison. N’avait-elle pas dit, une fois, -devant Noël, qu’entre toutes les fleurs elle préférait les violettes?</p> - -<p>—Et je ne vous ai pas remercié!... Comme vous êtes aimable de penser à -moi!</p> - -<p>Et d’une voix un peu basse, plus douce, elle ajouta:</p> - -<p>—Il n’y a que vous...</p> - -<p>—Je l’espère bien! dit-il. Je suis très exclusif. Je voudrais être -votre meilleur ami, votre seul ami... C’est de l’égoïsme, peut-être... -Maintenant, regardez le livre, un très beau livre que vous n’avez -pas lu, je <span class="pagenum" id="Page_168">168</span> le sais, et que vous lirez, dès ce soir, et que vous -aimerez comme je l’aime...</p> - -<p>—C’est <i>Dominique</i>? Vous me le prêtez?</p> - -<p>—Je ne vous le prête pas, je vous le donne, en souvenir de ma première -visite chez vous... J’ai inscrit la date, sur la feuille de garde: «25 -mars 19...»... Et je vous ferai ainsi, de temps à autre, la surprise -de quelque beau livre inconnu... C’est mon droit d’ami, mon privilège! -Et je vous révélerai beaucoup, beaucoup de choses qui enchanteront vos -yeux et votre cœur...</p> - -<p>—Mon Dieu! fit Josanne, vous me gâterez!... Je n’y suis pas habituée, -et cela me déconcerte encore... Une amitié si charmante, si belle! -Vous croyez que cela peut durer, que je ne vous ennuierai pas?... -Comment?... Cela vous paraît tout simple?... Pas à moi... Qui m’eût -dit, il y a un an...</p> - -<p>Elle n’acheva pas sa phrase... L’ombre du souvenir passait sur elle, et -Noël en fut effleuré. Il regarda Josanne avec des yeux troublés tout -à coup, embués d’émotion, et elle le sentit, non pas curieux, mais -anxieux jusqu’à la souffrance.</p> - -<p>Elle se leva.</p> - -<p>—Maintenant, dit-elle, je vais préparer le thé. Mettez <i>Dominique</i> -dans la bibliothèque... C’est ça, la bibliothèque... ces deux étagères, -là... Il y sera en bonne compagnie, vous verrez.</p> - -<p>Elle passa dans la pièce voisine, et Noël l’entendit remuer des tasses -et des cuillers. Pensif, il examina les livres, lisant les titres tout -haut:</p> - -<p>—<i>Manon Lescaut</i>, <i>les Confessions</i>, <i>Adolphe</i>... Et beaucoup de -Balzac... Vous aimez Balzac!... <i>Madame <span class="pagenum" id="Page_169">169</span> Bovary</i>... <i>Notre Cœur</i>... -<i>Le Lys rouge</i>... <i>Anna Karénine</i>, <i>l’Empreinte</i>, <i>le Silence</i>, -<i>la Force des Choses</i>... et des poètes... Verlaine, Samain... Mes -compliments! Vous choisissez bien vos amis... Voulez-vous me prêter <i>la -Force des Choses</i>?</p> - -<p>Il prit le roman de Paul Margueritte, l’ouvrit, le referma... Josanne -rentrait, portant un plateau:</p> - -<p>—Tout ce que vous vous voudrez... Vous n’avez pas lu <i>la Force des -Choses</i>?</p> - -<p>—Il y a longtemps!</p> - -<p>—C’est un beau livre, triste et vrai... comme la vie. Cet homme qui -perd une maîtresse aimée, et qui se console, par un caprice, d’abord, -et puis par un second amour... C’est navrant!</p> - -<p>—Pourquoi, navrant?... Parce qu’il n’y a pas de deuils éternels, et -que la vie en nous, malgré nous, sans cesse, refleurit et se renouvelle?</p> - -<p>—Vous croyez que tout passe, que tout s’efface, que tout va vers le -néant, les êtres qu’on aima du plus grand amour, et l’amour même... -Vous croyez cela?... Mais non, non, c’est impossible! Quand on n’a -point une âme légère, on ne peut pas, on ne veut pas oublier...</p> - -<p>—C’est la loi de la vie, pourtant! Et c’est le commandement -évangélique: «Laissez les morts ensevelir leurs morts...»</p> - -<p>Josanne ne répondit pas; Noël craignit d’avoir blessé l’âme douloureuse -et pudique, tout enveloppée des crêpes du deuil récent. Il recommença -de déplacer et de replacer les livres.</p> - -<p>—Tiens! dit-il, une bien jolie édition de <i>la Princesse de Clèves</i>...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_170">170</span></p> - -<p>Il maniait la reliure de maroquin avec des doigts amoureux, des doigts -prudents de bibliophile. Mais, sur le premier feuillet, il vit un mot, -une date, des initiales: «Souvenir du 4 février 18... M. N.»</p> - -<p>—C’est un de vos amis qui vous a donné ce livre?</p> - -<p>—C’était un de mes amis...</p> - -<p>Noël perçut l’hésitation imperceptible de la voix. Josanne vint à lui, -offrant la tasse, le sucrier:</p> - -<p>—Un peu de lait?... Un morceau de sucre?</p> - -<p>—Un, je veux bien. Pas de lait... Merci...</p> - -<p>Il remit <i>la Princesse de Clèves</i> sur l’étagère et resta silencieux un -moment.</p> - -<p>Le crépuscule éteignit les cuivres ardents, fana les œillets du rideau, -pâlit les petites lunes nacrées dans le vase jaune. Les réverbères -envoyaient un reflet au plafond de la chambre obscurcie, et Noël et -Josanne furent tristes sans savoir pourquoi.</p> - -<p>La jeune femme alla chercher une lampe; mais, quand elle revint, Noël -se levait pour partir. Elle dit:</p> - -<p>—Déjà!</p> - -<p>Et ce mot, qui avait fait tant de peine à Noël, lui fut doux comme une -caresse.</p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <span class="pagenum2" id="Page_171">171</span> - <h2 class="h2souschapitre">XIX</h2> -</div> - -<p>Noël pénétra la vie de Josanne, l’imprégna de sa pensée, l’anima de ses -visites et de ses lettres quotidiennes.</p> - -<p>Si, par hasard, le courrier du matin n’apportait pas l’enveloppe bleue, -le tendre bonjour accoutumé, si Noël ne paraissait pas chez Mariette, -la jeune femme demeurait triste et nerveuse tout le jour. Elle évitait -mademoiselle Müller et le botaniste russe, et seule, dans son petit -coin, regardait la place vide en face d’elle. Quand Noël ne pouvait -l’accompagner vers les quartiers lointains où la conduisaient les -nécessités professionnelles, elle se rappelait les bonnes promenades -qu’ils avaient faites, par la banlieue ou les faubourgs, et elle -cherchait, à côté d’elle, la silhouette robuste et le brun visage -de son ami. Un bouquet, un livre, un bibelot, la <i>Pleureuse</i> de -Bartholomé, le reflet des réverbères sur le plafond, au crépuscule, -s’associaient, dans <span class="pagenum" id="Page_172">172</span> sa mémoire, à des mots, à des gestes de Noël, -et parfois elle reproduisait des expressions, des intonations qu’il -avait eues.</p> - -<p>Elle vivait ainsi dans l’atmosphère qu’il créait autour d’elle, et, -par des modifications inconscientes, elle s’adaptait à des idées, -à des goûts nouveaux. Convalescente du passé, elle en gardait un -endolorissement vague, mais son cœur et sa chair étaient paisibles,—et -les jours légers, les calmes nuits passaient sur elle sans qu’elle les -sentît passer.</p> - -<p>Maintenant les yeux clairs de Noël n’effrayaient plus Josanne. Elle -éprouvait, près de cet homme, un sentiment inconnu de sécurité, de -confiance. Elle aimait à lui demander conseil; elle eût aimé à lui -demander protection. Tous les êtres qu’elle avait chéris avaient appuyé -leur âme à son âme; pour la première fois, l’âme de Josanne retrouvait -l’instinct féminin de s’appuyer.</p> - -<p>Le printemps vint, ciels gris et bleus, nuages d’argent, pluies tièdes, -le printemps humide et vert, échappé des bois, qui sent la jacinthe et -le narcisse.</p> - -<p>Le temps approchait où Josanne devait reprendre son fils. Elle se mit -en quête d’une domestique qui pût tenir son petit ménage, soigner -Claude, le promener, le conduire et l’aller chercher à la plus voisine -école maternelle, et rester la nuit, en cas de besoin, sur un lit -pliant, dans le cabinet de toilette.</p> - -<p>Après des recherches décourageantes, Josanne se ressouvint de la -Tourette, dont elle avait mesuré naguère la probité parfaite et le -dévouement. La brave femme, prévenue, arriva un dimanche, coiffée d’une -capote à plume et parée d’une cravate bleu de ciel. <span class="pagenum" id="Page_173">173</span> Elle pleura -presque en revoyant madame et en parlant de «pauvre défunt monsieur». -La distance de la rue Mouffetard au quai des Augustins ne refroidit pas -son zèle, et les accords furent vite conclus.</p> - -<p>Le lendemain, tout en frottant les meubles, dans le logement -bouleversé, la Tourette informa Josanne que «la concierge de la rue -Amyot avait eu un troisième gosse», que «le boucher avait fermé -boutique», et que la crémière blonde, la boiteuse, «allait avec son -propriétaire», un monsieur cossu, «ce qui faisait parler le monde, vu -que c’était dégoûtant...» La crémière avait «de quoi» et ne méritait -pas l’indulgence qu’on doit aux pauvres malheureuses. Et puis le -«crémier était bel homme et solide, et sa femme, pour sûr, ne manquait -de rien. Alors?... Que cherchait-elle ailleurs, la blonde?...» Le mari -«ne savait rien de rien, mais, le jour où il saurait, quelle raclée -pour son épouse!... Et cela ferait plaisir à toute la rue Mouffetard, -vu que cette crémière était la honte du quartier et qu’elle déshonorait -le mariage...» Tandis qu’Ernestine, la petite amie au typo, donnait -l’exemple de la fidélité amoureuse, sinon conjugale...</p> - -<p>—Et pourtant, ma chère dame, si Ernestine se laissait aller, ça -serait-il point pardonnable, vu qu’elle est jeune et bien bâtie, et -qu’elle n’a pas du sang de navet sous la peau?... Et son homme, avec -c’te maladie qu’il a, depuis deux ans, il n’ la réveille plus que pour -lui demander des remèdes...</p> - -<p>Josanne écoutait ces propos inspirés par la morale pratique du peuple, -quand Noël Delysle arriva. Il n’était pas gai. Il avait déjeuné tout -seul, chez Mariette, et il voyait sans plaisir la vie de son amie se -<span class="pagenum" id="Page_174">174</span> transformer. La Tourette, saisie d’admiration, devant un monsieur -«si tellement bien», se fit aussitôt des idées sur les agréments du -veuvage, et dans son âme simple, elle approuva cette chère dame Josanne -qui avait eu bien du mérite et qui maintenant avait bien du bonheur.</p> - -<p>—Votre cuisinière est un peu étrange, dit Noël. Elle a des sourires -complices et des regards encourageants. Et quel accueil elle m’a fait! -Ce n’est pas une cuisinière, c’est une mère.</p> - -<p>Josanne raconta l’histoire de la Tourette.</p> - -<p>—Elle n’est pas décorative, mais elle est dévouée!... Et si drôle!... -Je vous assure que la psychologie de la Tourette m’intéresse -infiniment. Elle a une conception des droits et des devoirs féminins -qui fait penser à la morale des sauvages...</p> - -<p>—Comment cela?</p> - -<p>—La Tourette a le respect de l’homme fort. Quand elle dit: «Un Tel -est un bon mari...», cela ne signifie pas qu’Un Tel ait des sentiments -délicats et le cœur tendre. Un bon mari, c’est le garçon travailleur, -sérieux, qui ne boit pas plus que son compte et rapporte tous les -samedis sa paie à la maison. Sa femme ne «manque de rien», entendez -qu’il lui donne la pâtée, les nippes et le reste, et même, au besoin, -des claques, qu’elle reçoit sans humiliation et sans rancune comme un -témoignage de la force mâle...</p> - -<p>—Qui aime bien châtie bien.</p> - -<p>—La Tourette, indulgente aux filles qui fautent ou aux ménages -irréguliers, est impitoyable pour la femme qui a «un bon mari» et qui -le trompe.</p> - -<p>—Mais une femme peut être très malheureuse avec <span class="pagenum" id="Page_175">175</span> un honnête -travailleur, sérieux, rangé, etc... Et que pense votre Tourette des -femmes mal mariées qui ont des amants?</p> - -<p>—Si le mari est paresseux, ou maladif, ou trop bête pour se faire -obéir, la Tourette dit: «Tant pis!... C’est vraiment pas un homme!»</p> - -<p>—Elle ne considère que la loi de nature, la loi de sélection et -l’intérêt de l’espèce; elle fait du darwinisme sans le savoir: la plus -belle au plus vaillant!... Eh! ce n’est déjà pas si bête!... Je suis -presque de son avis...</p> - -<p>—Comment?</p> - -<p>—Ça m’irrite de voir une jeune femme liée à un vieillard, ou à un -infirme, ou à un benêt. Malgré moi, je forme des vœux... immoraux... -pour que la pauvre créature ait sa revanche, et sa petite part de -bonheur... Aimer par devoir, être fidèle par devoir, brrr!...</p> - -<p>Josanne demanda, d’une voix un peu émue:</p> - -<p>—Vous pensez cela, réellement?</p> - -<p>—Cela vous choque? Oh! rassurez-vous, je rends aux femmes vertueuses, -aux résignées, aux sacrifiées, l’hommage qui leur est dû. Mais je -ne condamne pas les autres. Je n’ai pas de préjugés, et très peu de -principes... Et puis je suis l’ami, le chevalier, le défenseur du sexe -opprimé! Je suis devenu, grâce à vous, le Don Quichotte du féminisme...</p> - -<p>—Parlez donc sérieusement de choses sérieuses.</p> - -<p>—Je suis très sérieux... De quel droit condamnerais-je les autres? -Pourquoi leur imposerais-je des vertus que je suis incapable de -pratiquer? Je ne pourrais pas rester fidèle à une femme que je -n’aimerais pas... d’amour... Ma foi, non! Je me connais... <span class="pagenum" id="Page_176">176</span> Vous -voyez que je suis plus modeste et meilleur que votre Tourette: j’étends -ma miséricorde à toutes les pécheresses qui ne furent coupables que -d’avoir aimé...</p> - -<p>Josanne secoua la tête:</p> - -<p>—Vous avez raison, il ne faut juger personne... Que savons-nous les -uns des autres? Rien... Comment deviner l’arrière-plan d’une vie, le -secret d’un cœur!... Mais vous changerez d’avis, plus tard, je le -crains... quand vous serez marié...</p> - -<p>—Je n’aurai plus l’esprit libre, parce que je n’aurai plus le cœur -libre?... Grand merci!... Je ne suis pas une marionnette, chère -madame...</p> - -<p>Noël protestait si vivement, si franchement, regardant Josanne bien en -face, de ses yeux clairs et sincères, et elle avait un si grand désir -de le croire qu’elle le crut.</p> - -<p>—Eh bien, il n’y a pas beaucoup d’hommes comme vous!</p> - -<p>—Tant mieux! vous m’estimerez davantage.</p> - -<p>—Vous n’avez pas de préjugés... Cependant...</p> - -<p>—Quoi?</p> - -<p>—L’autre jour, je vous ai raconté ma visite aux Lefebvre, ce -ménage d’esthètes qui produit, en collaboration, des livres si -extraordinaires...</p> - -<p>—Ils élèvent des lézards... des lézards verts qui portent des anneaux -d’or à la queue!</p> - -<p>—Et ils habitent dans une maison de cauchemar, où la rampe de -l’escalier imite le zigzag de la foudre, où les serrures représentent -des têtes de diables...</p> - -<p>—Où les meubles tiennent au mur, on les loue avec l’appartement...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_177">177</span></p> - -<p>—Juste! Les Lefebvre sont touchants! La femme dit: «Mon mari a du -génie; je n’ai que du talent...» Et le mari répond: «C’est moi qui ai -le talent, Juliette, un grand talent, je le sais. Mais tu me dépasses, -comme je dépasse mes contemporains... «Madame Valentin, je vous en -prie, insistez dans votre article; insistez sur ce détail essentiel que -Juliette me dépasse...</p> - -<p>—Oui, je me rappelle ce mot... La femme de génie se porte beaucoup, -cette année...</p> - -<p>—Vous m’avez répondu: «Ça doit être épouvantable d’être le Roméo -de cette Juliette!... L’amour conjugal est à la mode dans le monde -littéraire, mais les pauvres romanciers ne seront plus jamais -tranquilles! Leurs épouses, de gré ou de force, s’associeront à leurs -travaux...»</p> - -<p>—Eh bien! cela prouve que je n’ai pas de goût pour le rôle de cornac, -de barnum et de prince-consort.</p> - -<p>—Cela prouve que vous avez un reste de préjugé contre les -intellectuelles, oui, vous, Noël Delysle, vous!... Au fond, cela vous -agace de voir des femmes travailler, faire, mieux que les hommes, des -métiers d’homme... De même, vous vous croyez démocrate et vous êtes -rempli de répugnances et de préventions aristocratiques...</p> - -<p>—Moi?</p> - -<p>—Vous!</p> - -<p>—Je suis la simplicité même: un Spartiate!...</p> - -<p>—Allons donc!... Chez Mariette, le premier soir, en lisant les prix -marqués sur la carte, vous avez dit: «C’est vraiment bon marché...» et -vous pensiez: «Ça doit être horrible!...» Avouez-le...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_178">178</span></p> - -<p>Il avoua en riant:</p> - -<p>—Oui, je l’avoue... Mais vous étiez là et tout me sembla délicieux.</p> - -<p>—Une autre fois, vous m’avez dit: «Vraiment, vous voyagez en troisième -classe?...» Et une autre fois, vous m’avez demandé si ça ne me -dégoûtait pas d’aller en omnibus...</p> - -<p>—Ah! permettez!... Ne me prenez pas pour un snob! Vous vous êtes -méprise...</p> - -<p>—Comment?</p> - -<p>—J’ai peut-être un faible, oh! si faible préjugé contre les omnibus, -et les troisièmes classes et les petits restaurants... Mais, en vous -parlant, je ne pensais pas à mes répugnances personnelles... Je pensais -à vous, à vous seule... Comment exprimer toute ma pensée, sans vous -froisser?... Parce que vous êtes une femme distinguée, délicate, fine, -je suis agacé... navré... de vous savoir dans un sale omnibus ou dans -un wagon de troisième classe où il y a des soldats, des paysans et -des nourrices avec leur nourrisson!... Et cela ne me réjouit pas non -plus, vos relations avec Flory, et Foucart, et tous ces gens qui vous -reçoivent plus ou moins poliment... Vous n’êtes pas intrigante, pas -ambitieuse, vous serez toujours exploitée!... Vous serez vouée à une -vie médiocre, malgré votre intelligence et votre énergie... C’est -injuste! C’est abominable!... Et je voudrais vous tirer de là...</p> - -<p>—Ah! mon ami! je suis très touchée de votre sollicitude, mais -consolez-vous: je ne me plains pas... Je suis contente de mon sort. -J’ai été bien plus malheureuse... Mon pauvre mari et moi, nous avons -traversé des jours terribles... La malchance, la maladie <span class="pagenum" id="Page_179">179</span> avaient -changé son caractère... Oh! ne me faites point parler de ce temps-là...</p> - -<p>—Jamais, dit Noël, violemment, jamais je ne me consolerai de ne pas -vous avoir connue dans ce temps-là...</p> - -<p>—Qu’auriez-vous fait?</p> - -<p>—Je ne sais pas, mais j’aurais fait quelque chose... J’aurais remué -Paris, pour vous... Je vous aurais aidée, encouragée, consolée, sauvée -de toutes ces horreurs que je devine...</p> - -<p>Josanne murmura:</p> - -<p>—Comme vous êtes bon!... Mais... vous n’auriez rien pu faire... rien...</p> - -<p>—On peut tout ce qu’on veut...</p> - -<p>Elle répéta:</p> - -<p>—Rien.</p> - -<p>Elle songeait à Maurice qui ne l’avait jamais aidée, encouragée ni -consolée. Et elle faillit dire: «Pourquoi, ô mon ami, mon ami unique et -incomparable, pourquoi venez-vous si tard?...»</p> - -<p>Mais cette phrase, qui était presque un aveu, mourut sur ses lèvres, et -Josanne tendit la main à Noël:</p> - -<p>—Je ne doute pas de votre cœur, mon ami... mais, voulez-vous, parlons -d’autre chose?</p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <span class="pagenum2" id="Page_180">180</span> - <h2 class="h2souschapitre">XX</h2> -</div> - -<p>—Allons, faites vous-même le menu! Dites ce que vous aimez! Je veux -que ce déjeuner d’adieu vous plaise...</p> - -<p>—Oh! un «déjeuner d’adieu»!... Pourquoi pas un repas funèbre?... Parce -que je m’en vais à Chartres, demain...</p> - -<p>—Et que vous y resterez quinze jours! Je serai triste... Et vous, vous -serez heureuse de revoir votre tante et votre petit garçon...</p> - -<p>—C’est bien naturel...</p> - -<p>—Oui... Et quand vous reviendrez, ce sera fini de notre liberté. Vous -donnerez à votre enfant toutes vos heures de loisir. Vous ne serez plus -mon amie: vous serez une maman.</p> - -<p>—Je serai une «maman» et je resterai votre amie.</p> - -<p>—Pas comme avant... pas si bien!</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_181">181</span></p> - -<p>—Vous êtes jaloux de mon fils!... C’est très mal...</p> - -<p>—J’adore votre fils, sans le connaître... Mais j’ai une espèce -d’appréhension... Eh bien, décidez-vous!</p> - -<p>—Non... choisissez pour moi... Quand je suis avec vous, je vous laisse -la responsabilité des décisions. Je ne fais pas d’effort de volonté, ça -me repose...</p> - -<p>Ils étaient assis à une petite table devant le Pavillon Chinois, entre -des haies de fusains qui leur faisaient un paravent de verdure.</p> - -<p>C’était un matin d’avril, un de ces matins vaporeux où s’attarde encore -un peu d’aube. L’air léger baignait de bleu les cimes pressées du Bois, -les allées fuyantes. Une pâle lumière dorée, diffuse dans ce bleu -aérien, imprégnait les choses, qui semblaient neuves ou rajeunies.</p> - -<p>Une bouquetière passa: Noël lui fit un signe... Que de violettes il -avait données à Josanne, depuis le premier bouquet, dont une fleur, -conservée comme un fétiche et un souvenir, parfumait encore une -page de <i>Dominique</i>! Que de violettes pourpres, presque noires, et -d’autres presque bleues, et d’autres blanches, nuancées de mauve, qui -s’accordaient à la couleur joyeuse ou mélancolique d’un sentiment plus -discret que leur parfum!</p> - -<p>Il commandait le menu, qu’il voulait amusant, imprévu, pour caresser -la gourmandise de la femme... Des choses légères, des choses exquises: -la truite rose, le vin blond, les fraises... Mais Josanne ne mangeait -guère... Accoudée, elle respirait son bouquet avec un frémissement des -narines, un battement des cils, qui révélaient une paresse de femme -heureuse... Le blanc pur d’un petit col éclairait sa robe de drap. Elle -<span class="pagenum" id="Page_182">182</span> avait un chapeau comme on en voit aux jeunes filles de Lawrence, -un grand chapeau rond et souple, tout en plissés de mousseline noire, -avec un nœud plat de satin. Les touffes de ses cheveux étaient molles -et lustrées comme les plumes de son écharpe. Une chaînette de jais -glissait sur sa gorge... Elle souriait d’un vague sourire, et murmurait -parfois:</p> - -<p>—Il fait bon, ici!... Il fait bon!...</p> - -<p>—C’est que le printemps est venu, dit Noël, pas celui du calendrier: -le vrai printemps. Ce matin, à mon réveil, il m’est entré dans les -yeux, dans les veines, dans l’âme... Un éblouissement, une onde tiède, -et cette allégresse physique où l’on croit sentir, pour la première -fois, la douceur de vivre...</p> - -<p>—Comme vous aimez la vie!</p> - -<p>—Et vous?</p> - -<p>Elle ne répondit pas directement.</p> - -<p>—Autrefois, je n’aimais pas le printemps... J’en avais peur.</p> - -<p>—Peur?...</p> - -<p>—Vous ne pouvez pas comprendre...</p> - -<p>Les paupières de Josanne s’abaissaient, se fermaient nerveusement. Elle -revoyait le jardinet de la rue Amyot, un arbuste en fleur, tout blanc, -dans le crépuscule. Le vol sifflant des hirondelles fauchait l’air -sous sa fenêtre. Le jour plus lent traînait au ciel. Déjà, les couples -recommençaient leurs promenades amoureuses, dans les vieilles <ins class="correction" title="rue">rues</ins> -balzaciennes, derrière le Panthéon... Josanne crut respirer l’odeur de -l’éther flottant par la chambre; elle crut entendre la rumeur de la -maison ouvrière, la voix de la Tourette, la voix de Pierre Valentin—et -elle retrouva l’atroce sensation <span class="pagenum" id="Page_183">183</span> d’attente, d’étouffement, et ce -désespoir nostalgique que les printemps d’autrefois lui apportaient.</p> - -<p>—Quoi?... Qu’avez-vous? dit Noël.</p> - -<p>Il regarda les yeux rouverts de Josanne, ces yeux qui avaient vu des -choses, des scènes, des visages que lui ne connaîtrait jamais, ces yeux -mystérieux et si beaux, d’un bleu obscur, où passaient des ombres, des -ombres...</p> - -<p>Et il les regarda tant, ces yeux, que sa pensée, attirée et repoussée, -vacilla, prise de vertige devant l’inconnu, et tomba tout à coup dans -un abîme...</p> - -<p>—Non, dit-il, non, je ne peux pas vous comprendre... Je suis votre -ami, votre seul ami, dites-vous. Il y a deux mois que nous nous voyons, -presque chaque jour. Je connais votre logis, vos livres préférés, et -les fleurs qui vous plaisent, et la musique qui vous fait pleurer. Je -connais le dessin de vos gestes, les modulations de votre voix, l’éclat -variable de vos yeux. Je connais votre fils, que je n’ai pas vu, votre -tante, vos amis de Chartres, les dames Chantoiseau, le bon chanoine et -les morts mêmes qui vécurent près de vous... Mais vous, mon amie, je ne -vous connais pas.</p> - -<p>Elle ne répondit pas. Il vit qu’elle pâlissait et que les sombres -fleurs de ses yeux devenaient plus sombres, presque noires au-dessus -des violettes. Elle pressait le bouquet contre ses lèvres et respirait -d’un souffle inégal et fort... Comme elle était émue!...</p> - -<p>—Nous sommes jeunes, dit-il encore, et il y a tant d’années, pourtant, -derrière nous... Votre vie! ma vie!...</p> - -<p>Elle l’écoutait, inquiète.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_184">184</span></p> - -<p>Il reprit:</p> - -<p>—Ma vie, à moi, c’est peu de chose, quand j’y pense! Malgré tant de -travail, et tant de courses à travers le monde, je suis encore au -commencement... Je n’ai pas connu les joies qui grandissent l’âme -et les douleurs qui la mûrissent. Je suis seul. Je suis jeune... Le -chemin est libre derrière moi, devant moi. Je vis dans le présent, -pour l’avenir. Je ne suis pas le prisonnier d’un passé!... Mais vous, -vous!...</p> - -<p>Elle tressaillit:</p> - -<p>—Moi!</p> - -<p>—Vous êtes contemplative et repliée... J’ai envie parfois de vous -dire: «Ne tournez donc pas la tête! Regardez devant vous, bien droit...»</p> - -<p>Il avait parlé d’un ton presque rude, où il y avait de l’amertume et de -la souffrance, et de la colère et de la jalousie...</p> - -<p>Josanne eut un imperceptible mouvement en arrière:</p> - -<p>—Comme vous êtes exigeant!</p> - -<p>—Je vous demande pardon, madame... Je n’ai pas le droit, en effet...</p> - -<p>—Mon ami, dit-elle avec douceur, vous avez tous les droits de -l’amitié... Mais vous n’avez aucune patience... Laissons faire le -temps. Vivons un peu au jour le jour. Nous nous comprendrons l’un -l’autre sans nous raconter l’un à l’autre... Vous m’avez déclaré, -vous-même, que vous n’étiez pas confidentiel... Est-ce que je vous -demande, moi, les petits secrets de votre âme?</p> - -<p>—C’est vrai, dit-il, et c’est ma tristesse: vous ne me demandez rien...</p> - -<p>Et, par un de ces revirements d’humeur dont il était coutumier, il fit -le geste d’effacer quelque chose, dans <span class="pagenum" id="Page_185">185</span> l’air, entre Josanne et -lui. Il essaya d’être gai et il réussit à égayer Josanne.</p> - -<p>Pendant qu’elle goûtait les «fruits rafraîchis» dans une coupe de -champagne, il parla de l’Italie qu’il aimait «comme une maîtresse».</p> - -<p>—J’ai pensé à vous, là-bas, très souvent... Oh! votre première lettre! -Je l’ai lue dehors, sur la place du Dôme, appuyé contre la grille -du Baptistère... Je revois distinctement, au bas d’une page, votre -nom: «Josanne Valentin!» J’étais content que ce nom de Josanne ne fût -pas un pseudonyme... Et j’aimais ce joli nom, il était si doux à mes -lèvres que je le répétais pour le savourer: «Josanne... Josanne...» Et, -parce que je suis un imaginatif, et un sentimental, j’oubliais tout à -fait l’article qui avait provoqué notre correspondance; j’oubliais la -journaliste, la féministe!... Je voyais, sur cette place de Chartres -que je connaissais, une jeune femme, en robe noire, au visage voilé... -Oui, jeune, et triste, et seule, et sans amis... Et j’avais, tout à -coup, un grand désir que cette femme lointaine fût heureuse...</p> - -<p>—Elle était déjà moins malheureuse, grâce à vous!</p> - -<p>—Il y a, sur la porte du Baptistère, une figurine de Ghiberti que -j’aime entre toutes: une femme svelte, longue, qui garde aux plis de -sa robe de bronze un rehaut d’or presque effacé. Elle tourne la tête, -et l’on ne voit pas son visage, mais on devine le sourire délicieux... -Ma rêverie romanesque s’attachait à ce sourire invisible... J’étais -ému, sans raison, comme si un dieu bienveillant m’avait promis un grand -bonheur... Et je me disais: «Suis-je ridicule!... suis-je bête!... -Cette Josanne, si elle savait, se moquerait de moi!...» Pourtant, <span class="pagenum" id="Page_186">186</span> -mon instinct ne me trompait pas: un grand bonheur venait vers moi, au -son des cloches, dans ce beau soir d’automne florentin...</p> - -<p>—Et c’était la première fois que vous étiez si... romanesque?</p> - -<p>—Comment l’entendez-vous?</p> - -<p>—Vous n’aviez jamais rencontré une femme digne d’être votre -confidente, votre amie?...</p> - -<p>Josanne rougissait en parlant. Noël répondit comme à regret:</p> - -<p>—J’avais cherché...</p> - -<p>—Souvent?</p> - -<p>—Pas souvent... Et si mal!... Et je vous ai trouvée bien tard...</p> - -<p>—Hélas!</p> - -<p>—Trop tard?...</p> - -<p>Elle murmura:</p> - -<p>—Je ne sais pas... Non... pourquoi «trop tard»?... Nous sommes amis: -c’est très bien.</p> - -<p>—Nous serons amis.</p> - -<p>—Nous serons?... Dites «nous sommes»... Que manque-t-il donc à notre -amitié?</p> - -<p>Noël regarda Josanne dans les yeux, et dit gravement:</p> - -<p>—L’entière confiance...</p> - -<p class="br">Il était parti... Elle s’en revenait chez elle, seule, à pied, -lentement, dans un grand trouble. Quelques nuages flottaient; le soleil -était chaud et blanc; les fleurs des marronniers pleuvaient sur le -sable.</p> - -<p>Au rond-point des Champs-Élysées, Josanne s’arrêta, avant de traverser -l’avenue, parmi les voitures. Une <span class="pagenum" id="Page_187">187</span> torsade de cheveux blonds, un -manteau de drap clair, sous une ombrelle déployée, lui rappelèrent une -rencontre qu’elle avait faite, un jour, dans le jardin des Tuileries, -comme elle se promenait avec Noël... Elle revit une jeune fille blonde, -en manteau beige,—une Américaine, sans doute,—qu’il avait admirée au -passage. Et elle pensa:</p> - -<p>«C’est singulier... Je n’ai pas le type physique qu’il aime...»</p> - -<p>Elle éprouva un déplaisir vague, une jalousie sans objet, et, -considérant les femmes riches et parées, assises dans les voitures, -elle se sentit pauvre et chétive, avec sa robe noire qui n’était plus -de saison...</p> - -<p>Elle se demanda si Noël avait une maîtresse, et comment il pouvait -aimer cette maîtresse, puisqu’il l’aimait, elle, de tout son esprit et -de tout son cœur. Et soudain, malgré la fête charmante du déjeuner à -deux, malgré les tendres paroles de son ami, elle eut envie de pleurer.</p> - -<p>«Pourtant, pensait-elle, je ne veux pas qu’il m’aime... Et je ne peux -pas l’aimer! Il y a, entre lui et moi, trop de choses... l’ancien -amour, l’enfant, ce terrible secret que Noël pressent, peut-être, -puisqu’il réclame <i>l’entière confiance</i>...»</p> - -<p>Confiance ou confidence?... Certes, Josanne pourrait parler sans -encourir le blâme de Noël, ou son mépris. Aucun homme n’était -plus indulgent aux faiblesses, aux erreurs d’un cœur de femme. Il -comprendrait tout; il aurait pitié...</p> - -<p>Mais comment parler?... pourquoi?... Noël ne convoitait point -Josanne; il ne s’était jamais permis la familiarité la plus légère, -il n’avait offert et demandé que <span class="pagenum" id="Page_188">188</span> l’amitié... Respectait-il le -deuil de la veuve? Aimait-il, ailleurs, une autre femme, comme font -tant d’autres hommes qui séparent la joie spirituelle du plaisir des -sens?... Était-il un curieux de sentiments rares, un dilettante du -platonisme?... Dans tous les cas, son amitié exigeante se heurterait -au silence pudique de Josanne... Elle ne lui devait pas l’aveu qu’une -maîtresse peut bien faire à un amant, mais non pas une amie à un ami. -Il est des voiles de l’âme qui ne tombent que pour l’amour, avec tous -les autres...</p> - -<p>Josanne raisonnait ainsi pour s’encourager au silence, rassurée par ce -mot d’«amitié». Mais elle ne savait pas que l’amour vrai,—celui qui -dure,—est aussi le plus chaste amour; qu’il demande le cœur, et tout -le cœur, d’abord, avec une inquiétude inapaisable, qui ne laisse point -de place au désir...</p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <span class="pagenum2" id="Page_189">189</span> - <h2 class="h2souschapitre">XXI</h2> -</div> - -<p>La porte du salon étant mal fermée, Noël Delysle, debout près de la -fenêtre, entendait encore le papotage des visiteuses, retenues dans la -galerie par la maîtresse de la maison.</p> - -<p>Elles étaient trois, qui représentaient assez bien le type -conventionnel de la Parisienne, trois jeunes femmes, bien habillées -et très occupées de ce qui se porte, de ce qui se dit, et de ce qui -se fait... Pendant une heure, autour de la table à thé, elles avaient -raconté des histoires d’enfants, de couturières, de domestiques et -d’automobiles. Puis, à propos d’une comédie écrite par un amateur -et représentée dans un cercle, elles avaient émis divers aphorismes -touchant l’art et la littérature.</p> - -<p>Dans la galerie, éclairée dès cinq heures, basse de plafond comme tout -l’appartement, la conversation se prolongeait. A travers les carreaux -voilés de soie transparente, <span class="pagenum" id="Page_190">190</span> Noël devinait la silhouette cambrée, -en robe rose, la nuque fauve, trop ondulée, de madame Moriceau. Elle -disait avec un petit rire:</p> - -<p>—Mais non, ma chère... Ce n’est pas élégant...</p> - -<p>Veuve et coquette comme Célimène, soucieuse de se pousser dans le monde -où son mariage l’avait introduite, Renée Moriceau appliquait aux choses -et aux gens ce même critérium: l’élégance... Noël, depuis deux ans, -avait constaté bien des fois ce snobisme spécial aux parvenus, et que -Renée dissimulait naguère. Il pensa:</p> - -<p>«Comme elle a changé!... Je l’ai connue presque simple, et gentille, -et spirituelle, une bonne camarade, une maîtresse amusante... Elle -avait, autrefois, moins de sécheresse et de frivolité... Oui, elle a -changé!... Elle est affolée par le besoin de paraître. Elle porte des -robes voyantes, elle parle de tout, au hasard, et elle «gaffe»...! -C’est dommage, vraiment... Je l’ai presque aimée... Et maintenant, elle -m’agace... Est-ce sa faute ou la mienne?... Suis-je plus clairvoyant, -ou moins indulgent?... La vérité, c’est que je ne l’aime plus... Elle -le sent... Le dépit la ramène vers moi... Et, bêtement, l’ennui, la -solitude, un coup de désir m’ont ramené vers elle... C’est stupide, ce -que j’ai fait là!...»</p> - -<p>Il écoutait en lui-même, la tendre, claire, fraîche modulation d’une -autre voix féminine.</p> - -<p>Renée continuait à rire. Noël, impatient de s’en aller, souleva un coin -de store, regarda décliner le soleil oblique dans la rue Vineuse. Il se -disait:</p> - -<p>«A sept heures tapantes, je file...»</p> - -<p>Mais un froufrou de soie, un parfum connu, l’avertirent <span class="pagenum" id="Page_191">191</span> que Renée -Moriceau était près de lui. Il se retourna lentement:</p> - -<p>—Bon Dieu! fit la jeune femme, que vous êtes gai, Noël, que vous -êtes gai!... Vous n’êtes pas fatigué de parler?... Vous ne faites -pas d’effort pour être si aimable, si aimable?... Madame Langlois en -demeurait confondue, et cette petite rosse de Vernet m’a dit... Non, ne -vous en allez pas, mon cher! Asseyez-vous!... Vous me devez bien ça, de -m’entendre... Je vous ferai tous les reproches qu’il me plaira...</p> - -<p>—Une scène, Renée?</p> - -<p>Il se rassit avec une résignation boudeuse.</p> - -<p>—La petite Vernet m’a dit...</p> - -<p>—Si vous saviez comme les discours de la petite Vernet me laissent -indifférent!...</p> - -<p>—Elle m’a dit: «Qu’a donc ce pauvre monsieur Delysle?... On ne le -voit plus nulle part, excepté chez vous... et encore!... Vient-il à -vos mercredis soirs?... Pas souvent?... Oh! ma chère, méfiez-vous... -vous allez perdre votre «flirt»... Quand un de mes amis disparaît et ne -reparaît qu’à de longs intervalles, préoccupé, distrait et grognon, je -pense: «Il a sa crise... Il est amoureux...»</p> - -<p>Noël ne répondit pas. Madame Moriceau s’installa au coin de la -cheminée, dans une bergère, et, contemplant ses ongles qui miroitaient, -elle affecta une dédaigneuse indifférence.</p> - -<p>—Si vous avez votre crise, il faut le dire... Je ne suis pas jalouse -et pas crampon... Mais ce que je n’admets pas, mon cher, c’est votre -brusque disparition... Votre absence, que tout le monde a remarquée, me -compromet autant que vos assiduités de naguère. Les <span class="pagenum" id="Page_192">192</span> gens disent: -«Ils sont brouillés... Pourquoi?... Il y avait donc quelque chose -entre eux?...» Je crains les potins comme la peste... Aussi je vous ai -demandé, en insistant, de venir à mon jour...</p> - -<p>—J’y suis venu, à votre jour. J’ai subi la conversation émouvante de -madame Vernet, de madame Langlois!... Je sais que les chapeaux de ce -printemps auront des calottes basses, que l’auto de monsieur Vernet -fait du cent vingt, et qu’il n’y a plus, en France, ni cuisinières -économes ni femmes de chambre vertueuses... Je sais aussi que la -comédie de monsieur Privaz est un bijou, un pur bijou!... Oui, la vie -est courte, j’ai beaucoup de travail, et cependant je suis là, depuis -une heure. Vous me cherchez querelle au lieu de me plaindre et de me -récompenser... Ce n’est pas gentil.</p> - -<p>—On vous a récompensé d’avance...</p> - -<p>—Comment?</p> - -<p>—Si vous oubliez déjà...</p> - -<p>—Oh! Renée!...</p> - -<p>—J’ai dîné deux fois avec vous, en tête à tête, deux fois en quinze -jours... et nous avons failli rencontrer mon ex beau-père...</p> - -<p>—Rassurez-vous, femme très prudente! Votre ex beau-père ne nous a pas -vus.</p> - -<p>—Heureusement!... Vous me reprochez ma prudence?</p> - -<p>—Au contraire...</p> - -<p>—Tiens!</p> - -<p>—Pourquoi «tiens»?</p> - -<p>—Autrefois, cette même prudence vous horripilait.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_193">193</span></p> - -<p>—Autrefois, oui... J’étais un peu emballé... J’aurais compromis votre -carrière de veuve irréprochable...</p> - -<p>—Moquez-vous de moi!</p> - -<p>—Pas du tout! Vous souhaitiez rester libre et ménager l’opinion... -Vous m’avez enseigné qu’on peut tout faire, à la condition de «ne pas -avoir l’air»... Et moi, bon élève, docile amant, je n’ai pas eu l’air -de vous attendre, je n’ai pas eu l’air de vous désirer, je n’ai pas eu -l’air d’être triste, je n’ai pas eu l’air d’être content... Et, à force -de ne pas avoir l’air d’être ceci ou cela...</p> - -<p>—Vous ne savez plus ce que vous êtes...</p> - -<p>—Je suis un homme accablé de besogne et désolé de vous quitter.</p> - -<p>—Un homme qui n’est pas amoureux!</p> - -<p>—Qu’entendez-vous par ce mot?</p> - -<p>Elle rit, étend les bras et laisse ses yeux luire de côté, sous les -cils blonds...</p> - -<p>—J’entends l’amoureux sentimental... Le monsieur qui a le cœur tendre -et la larme toujours prête...</p> - -<p>—Jouer ce rôle, près de vous, Renée, ce serait jouer un rôle de sot.</p> - -<p>Elle déclare avec une ferme conviction:</p> - -<p>—Vous le joueriez très mal. Vous êtes un sceptique sensuel.</p> - -<p>—Et vous?</p> - -<p>—Je ne sais pas.</p> - -<p>—Vous êtes une prude voluptueuse!</p> - -<p>—Merci bien. Appelez-moi donc Arsinoé!</p> - -<p>—Vous êtes trop jeune.</p> - -<p>—C’est la première parole un peu aimable que vous <span class="pagenum" id="Page_194">194</span> me dites -aujourd’hui. Ah! vous ne m’aimez pas du tout.</p> - -<p>—Oh! Renée... Vous me plaisez infiniment, je vous assure...</p> - -<p>—Oui... oui... je sais... Mais, un beau matin, vous aurez votre -«crise», comme dit Suzanne Vernet. Vous me direz que je ne satisfais -point votre cœur, que vous avez rencontré l’ange, la Béatrice...</p> - -<p>—Vous affirmiez, tout à l’heure, que j’étais un «sceptique sensuel»...</p> - -<p>—Oui, mais vous avez tant d’imagination!...</p> - -<p>Elle se leva. Appuyée au fauteuil de Noël, elle pencha vers lui sa tête -blonde...</p> - -<p>—Beaucoup d’imagination, des nerfs et pas de cœur...</p> - -<p>—J’admire comme vous me connaissez bien.</p> - -<p>—On retournera ensemble à Bellagio!... Ah! vous avez bien changé, -depuis Bellagio! Il y avait un je ne sais quoi, dans vos lettres de -Florence!... Et, depuis votre retour, je n’ai eu de vous que le... -minimum!... des heures, par-ci, par-là... des billets trop spirituels -pour être tendres... Nous dînons ensemble, ce soir?... J’ai envie -d’aller au Pavillon Chinois...</p> - -<p>—Ah! non, pas là...</p> - -<p>—Pourquoi?</p> - -<p>—D’abord, ce soir, c’est impossible... J’ai trop de travail...</p> - -<p>—Dieu! que vous êtes assommant, avec votre travail!... Mais je n’en -crois rien... Vous attendez une femme... la Béatrice... l’âme sœur!</p> - -<p>—J’attends une lettre, très importante...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_195">195</span></p> - -<p>—Tant que ça?... Votre avenir en dépend?...</p> - -<p>—Qui sait?</p> - -<p>—Zut!</p> - -<p>—Bonsoir, ma chère... Excusez-moi...</p> - -<p>Il lui baisa la main; mais, comme il relevait la tête, le regard -hostile de Renée heurta son regard. Le jour se retirait, lentement, -sous le plafond bas, comme, au déclin d’une liaison, le désir, -lentement, se retire des âmes. La femme qui n’avait donné et demandé -que le plaisir sentait, par une intuition jalouse, l’homme s’en aller -loin d’elle vers la passion. Et le lien qu’elle avait cru si fort -n’était plus qu’un fil prêt à se rompre...</p> - -<p>Vaniteuse et vindicative, elle faillit, d’un mot, rompre ce fil... -Mais Renée Moriceau, malgré sa prudence, avait la secrète lâcheté des -êtres sensuels. Elle n’avait jamais aimé et n’aimerait jamais personne. -Pourtant quelques hommes lui avaient plu, et Noël mieux que tous les -autres. Il lui plaisait mieux encore depuis qu’il s’éloignait d’elle.</p> - -<p>Elle était allée le retrouver, l’automne précédent, à Bellagio, et, -pendant quinze jours, ils avaient fait l’expérience mélancolique du -tête-à-tête. Renée n’avait pas compris que Noël pût être las de ses -cheveux blonds et de ses épaules, las de ses drôleries et de ses -rosseries, las de cette «élégance» qu’elle affectait... Lui, qui -l’avait trouvée désirable et amusante, naguère, la considérait sans -illusion, maintenant, et la désirait à peine et ne s’en amusait plus. -Bien qu’il se donnât, près d’elle, les airs d’un «sceptique sensuel», -il était au fond, sensible et tendre, et il avait déjà la satiété -d’un amour tout physique. Cette femme égoïste et <span class="pagenum" id="Page_196">196</span> vaine, idolâtre -d’elle-même, cette agréable marionnette féminine, il la maniait à sa -guise, et la rejetterait sans remords, dès qu’elle aurait cessé de -plaire:—il était si bien assuré de ne pas lui briser le cœur!</p> - -<p>Quand il était revenu en France, cinq mois plus tard, leur liaison -s’était renouée... Mais Noël espaçait ses visites, refusait toutes les -parties, au théâtre et au restaurant, évitait les Langlois, les Vernet -et les autres qui composaient la bande, la petite cour de Renée... Il -disait que ces gens l’irritaient par leur médiocrité, leur pauvreté -d’âme...</p> - -<p>—Mais qu’est-ce qu’il vous prend? disait Renée, quelquefois. Vous -allez tomber dans le socialisme et la philanthropie... Et cette façon -que vous avez, de vanter les «intellectuelles»... Votre conversation -était plus divertissante que vos livres, autrefois!... Et maintenant -vous avez l’air de croire ce que vous écrivez: vous devenez féministe, -vous! C’est grotesque...</p> - -<p>Il ne discutait pas. Il haussait les épaules et sifflotait en allumant -une cigarette. Son silence poli exaspérait madame Moriceau. Les -rendez-vous s’achevaient sur des paroles aigres-douces.</p> - -<p>Renée flairait un péril obscur. Il y avait une femme dans la vie de -Noël. Quelle femme?... Maîtresse prochaine ou prochaine fiancée?... -Noël avait horreur du mariage et il redoutait ce qu’on appelle la -«liaison sérieuse»... Il n’avait jamais promis d’être fidèle et il eût -avoué un caprice... Mais ce n’était pas un caprice qui le rendait si -morne, et parfois si amer... Il semblait garder rancune à sa maîtresse -des baisers qu’il lui donnait...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_197">197</span></p> - -<p>La dernière fois surtout, Renée l’avait senti lointain, absent, et si -triste, dégoûté de lui-même!...</p> - -<p>L’interroger?... Elle n’osait risquer une question précise, car il n’y -avait entre elle et lui aucune intimité de cœur, rien qu’une joute de -mots, et des caresses.—Et cette femme, qui n’était pas timide et que -la pudeur ne gênait point, était mal à l’aise dans le rôle d’amie et de -confidente...</p> - -<p>Ce soir-là, pourtant, à la minute de l’adieu, Renée eut un vif dépit, -et presque un chagrin... Elle regarda les lèvres fines et volontaires -du jeune homme. Et elle le détesta tout à coup, en souhaitant le -reconquérir...</p> - -<p>Dans la galerie déserte, elle se pressa contre Noël, et, sûre de n’être -point surprise, lui tendit sa bouche.</p> - -<p>—A demain, veux-tu?...</p> - -<p>Il répondit:</p> - -<p>—Oui... peut-être... mais je ne suis pas certain d’être libre... Je -vous écrirai...</p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <span class="pagenum2" id="Page_198">198</span> - <h2 class="h2souschapitre">XXII</h2> -</div> - -<p>Par les jardins du Trocadéro, où des animaux de bronze accroupis, -couchés, dressés sur leurs socles, semblent adorer le soleil qui meurt, -Noël descend, joyeux, vers la rivière.</p> - -<p>Un grand ciel fauve et bleu, tourmenté de nuages et de rayons, embellit -de ses prestiges le paysage démesuré... Une vapeur violette noie la -Galerie des Machines, qui barre l’horizon du Champ-de-Mars. A travers -les quatre jambes arc-boutées de la Tour, un peuple de fourmilière -circule. L’énormité des choses devient grandeur. Une sensation de -vie colossale saisit Noël, l’émeut, lui soulève l’âme, le rend aux -enthousiasmes délicieux de l’adolescence. Il se sent si fort et -si jeune qu’il a envie de rire, de chanter, de tendre les bras, -d’étreindre le monde...</p> - -<p>Toutes les médiocrités, toutes les tristesses charnelles, guenilles du -passé qu’il traîne après lui, tombent <span class="pagenum" id="Page_199">199</span> d’un seul coup. Il ne sait -plus que Renée Moriceau existe. Il va, par les rampes de pierre, par -les allées tournantes, vers la Seine étalée en bas, vers la rivière qui -emporte, dans sa chevelure d’argent, les roses du jour effeuillé, l’or -de la lune épanouie... Un vent faible qui fleure le feuillage humide, -la terre mouillée et remuée, les vertes sèves, touche le front du jeune -homme... Noël respire, largement. Sa poitrine se dilate. Il aime la -saison, l’heure, le lieu, la nuit... L’odeur de ses vingt ans refleuris -l’enivre... Et il appelle, tout haut:</p> - -<p>—Josanne...</p> - -<p>Le nom chéri lui vient aux lèvres, comme si ce nom seul contenait toute -la douceur du monde, toute la douceur de la jeunesse, de la nuit et du -printemps. Noël ne regarde pas en arrière... Il voit, en esprit, dans -sa maison de la place des Vosges, sur son bureau, la lettre quotidienne -qui l’attend,—la lettre écrite par Josanne, et qui est un peu de -Josanne elle-même.</p> - -<p>Sur le quai, il arrête un fiacre, se fait conduire au plus proche -restaurant, dîne et repart, vite, vite... Paris défile: les arbres ont -des feuilles neuves, d’un vert excessif et faux que le gaz éclaire à -rebours. Les tables des cafés encombrent les trottoirs. C’est presque -un soir d’été, et c’est vraiment un soir de fête...</p> - -<p>Dans l’appartement vaste et vide, au second étage d’une vieille -maison, l’odeur du «maryland» imprègne les tentures. Des faïences, des -panoplies luisent confusément. Le domestique vient d’allumer la lampe. -La lumière, rabattue par l’abat-jour de porcelaine, éclaire à peine le -cabinet de travail, et se concentre <span class="pagenum" id="Page_200">200</span> sur la table, sur le tas mêlé -des journaux et des enveloppes...</p> - -<p>La lettre de Josanne est là...</p> - -<div class="quote"> - <p class="rdate">Chartres, 15 mai, 19..</p> - - <p>«Mon ami, je pense à vous, avec une inquiétude singulière. Votre - lettre d’hier était un peu mélancolique. Vous parliez d’«heures - gâchées» et de «sottes faiblesses», et j’en ai conclu que vous ne - travaillez guère, que vous perdez votre temps et que vous êtes - mécontent de vous-même. Si j’osais, je vous gronderais! Non, je vous - dirai seulement que je suis très sensible à ce qui vous touche, que - je fais ma joie de votre joie et ma peine de votre peine, et que je - ne serais jamais heureuse si vous étiez malheureux... N’est-ce pas - tout naturel, mon ami, puisque vous souhaitez que nous vivions dans - la même pensée?... Je ne fais que répéter vos paroles...</p> - - <p>»Vous voyez que je suis en confiance avec vous, et que cette - confiance, encore un peu surprise et tremblante, s’enhardit dans - chaque lettre, de chaque jour... Il m’est venu des scrupules, depuis - ces deux semaines que nous sommes séparés: j’ai songé que vous me - connaissiez trop peu, par ma faute, et que votre incomparable amitié - méritait que j’y répondisse par une entière et simple franchise - de cœur. Mais ne vous récriez pas trop vite, si je vous dis, pour - commencer les confidences futures, que vous m’intimidez quelquefois - terriblement!... Vous avez une nervosité de geste et de ton qui - révèle une âme peu patiente, et votre regard clair n’est pas toujours - des plus doux... Et moi, qui suis une personne assez hardie avec les - <span class="pagenum" id="Page_201">201</span> autres, je me trouve, souvent, toute gauche et sotte devant - vous, qui êtes mon seul ami!... C’est ridicule, j’en conviens... Ne - vous moquez pas de moi! Je sentirais votre ironie, à distance, et je - ne vous écrirais pas, demain soir, pour vous punir...</p> - - <p>»Voici l’heure du dîner. Ma tante me réclame. Je reprendrai ma lettre - avant d’aller dormir...»</p> -</div> - -<div class="quote"> - <p class="rdate">Dix heures.</p> - - <p>«... Je m’étais assise, tout à l’heure, devant le bureau d’acajou - qui contient ce que j’ai de plus précieux:—quelques souvenirs de - famille et notre correspondance. (J’ai emporté vos lettres avec moi, - toutes, celles de Florence, de Rome, de Naples et de Paris...) Et - j’allais vous écrire je ne sais plus quoi de très gentil quand mon - petit garçon m’a appelée... Je me suis approchée de son lit; j’ai mis - ma main sur ses cheveux et je l’ai vu se rendormir. J’étais, en le - regardant, tout émue et pourtant mon âme, le fond de mon âme était - paisible... Comme ils sont loin les jours où je pleurais près du - berceau de Claude!... Tout est changé...</p> - - <p>»Dix heures sonnent, et j’entends que monsieur le chanoine s’en - va... Ma tante lui demande s’il veut une lanterne pour descendre - les «tertres», ces ruelles en pente raide qui conduisent les gens - distraits—les ivrognes et les amoureux—droit à la rivière. Le - chanoine refuse: «J’ai la lanterne de la sainte Vierge, au ciel...» - Et il part, enchanté de son mot, guidé par la lanterne blanche de la - pleine lune.</p> - - <p>»Et maintenant, c’est le silence. Je suis toute seule avec vous.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_202">202</span></p> - - <p>»Il faut que je vous confie une impression étrange que j’ai, depuis - quelques jours... Je ne me reconnais plus moi-même!... C’est très - difficile à expliquer... Ainsi j’éprouve un sentiment nouveau - devant les choses qui me rappellent ma vie passée... Je les aime, - je les respecte, mais elles ne font plus partie de moi: elles se - détachent, elle s’éloignent!... Est-ce une illusion de ma conscience? - Est-ce l’œuvre inévitable du temps?... J’ai des heures de brusque - rajeunissement où je retrouve les sensations de ma quinzième année. - Je découvre l’univers, et j’en suis toute ravie... Vraiment, je ne - savais pas que le mois de mai fût si beau, et que le rosier qui - grimpe autour de ma fenêtre pût me mettre le cœur en joie par la - vertu de son parfum...</p> - - <p>»Ne riez pas trop de ces extravagances de pensionnaire. A qui les - dirais-je, sinon à vous?... Vous me retrouverez, sans doute, à Paris, - telle que vous m’avez connue,—un peu moins pâle, un peu plus gaie, - seulement.</p> - - <p>»A Paris! Dans trois jours... Je vous présenterai mon petit Claude. - Aimez-le, je vous en prie. Je voudrais tant que sa grâce et son - innocence pussent vous toucher le cœur!...</p> - - <p>»Où êtes-vous, à cette heure-ci?... Avez-vous dîné, ce soir, chez - Mariette?... Dites-moi tout ce que vous faites, puisque je vous dis - tout ce que je fais. Quand je ne vous vois pas vivre, nettement, il - se creuse un trou noir dans ma pensée, et je suis triste jusqu’à ce - qu’il m’arrive une lettre de vous.</p> - - <p>»Bonsoir, mon cher ami.</p> - - <p class="rsignature1">»<span class="smcap">JOSANNE.</span>»</p> -</div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_203">203</span></p> - -<p>Noël relit la lettre deux fois, trois fois: il ne se lasse pas de la -relire. Des larmes montent à ses yeux. Son cœur bat à grands coups -profonds.</p> - -<p>Il veut répondre, tout de suite! et que sa lettre, cette même nuit, -s’en aille vers Josanne, comme un appel, comme un cri qu’elle entendra, -dont elle tressaillira toute...</p> - -<p>Il veut lui dire, dès maintenant, ce qu’il rêvait de lui dire plus -tard, les voiles de deuil tombés, l’âme guérie lentement, et lentement -conquise. Il veut lui dire qu’il l’aime, de tout son cœur, de tout son -instinct, de toute sa volonté, pour toujours.</p> - -<p>Il l’a aimée sans la connaître, et, quand il l’a connue, il l’a aimée -plus encore: avec tant de ferveur, de respect et de pitié! Il l’a -aimée pour son corps fragile et pour son âme vaillante, pour sa force -héroïque et sa tendre faiblesse, pour tout ce qu’il sait de sa vie et -pour tout ce qu’il pressent...</p> - -<p>Car il a souffert, parfois, du secret qu’il a cru lire dans les yeux -tristes, sur la bouche lasse... Il a souffert du silence de cette -bouche et de l’énigme de ces yeux. Mais puisque Josanne est prête à -parler, Noël, soudain, s’apaise et se rassure... Il n’y a rien, en -cette femme, qui ne soit noble, beau et doux. Qu’elle parle donc en -toute confiance!</p> - -<p>Noël parlera, lui aussi. Il avouera la faiblesse de ses sens, et -comment, le cœur plein de Josanne, il retournait—non pas sans -honte—chez madame Moriceau... Et Josanne pleurera peut-être, mais elle -comprendra, elle pardonnera. Noël lui dira: «C’est fini, fini, je ne -reverrai plus cette femme. Ne parlons plus d’elle, ma bien-aimée... -Je suis à vous, et vous <span class="pagenum" id="Page_204">204</span> êtes à moi...» Alors elle sourira dans -ses larmes, et Noël lui racontera comment il l’a chérie, gagnée peu à -peu, afin qu’elle s’éveillât à l’amour nouveau avec une âme nouvelle, -qu’elle fût comme une fiancée vierge, comme un jardin prêt à fleurir...</p> - -<p>Ainsi des pensées confuses et brûlantes passent dans l’esprit de Noël.</p> - -<p>Il essaie d’écrire. Il trace quelques mots:</p> - -<div class="quote"> - <p>«Mon amie, mon unique amie...»</p> -</div> - -<p>Rien de plus, rien... Il ne peut pas.</p> - -<p>Alors il pose la plume; il met sa tête entre ses mains. La lampe fait -autour de lui un cercle de lumière douce. La rumeur de Paris nocturne -monte, pareille au soupir de la mer. La lune blanchit les arcades où -rôde l’ombre de Ninon. Les heures argentées s’en vont une à une...</p> - -<p>Et Noël accueille en silence, dans son âme, le bonheur inconnu qui -vient...</p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <span class="pagenum2" id="Page_205">205</span> - <h2 class="h2souschapitre">XXIII</h2> -</div> - -<p>La chambre où se tenait Josanne était une vraie chambre de province, -meublée d’un lit à colonnettes et d’une armoire en noyer luisant, où se -becquetaient des colombes. Quand on ouvrait l’armoire, une bonne odeur -de cire et de pomme mûre s’exhalait du bois vénérable. Des rideaux de -mousseline empesée, retenus par des embrasses en coton, doublaient -d’autres rideaux dont la perse fanée avait passé du rouge au rose. Il y -avait, près de la fenêtre, un vieux fauteuil couvert d’une tapisserie à -bandes, comme on en voit dans les intérieurs de Chardin. Josanne aimait -à s’asseoir dans ce fauteuil, et à regarder les branches pendantes du -rosier alourdi de roses, et le jardinet, et la cathédrale...</p> - -<p>Depuis qu’elle était revenue à Chartres, pour ces vacances -printanières, elle n’avait presque pas quitté la maison. Vainement, -mademoiselle Miracle l’exhortait <span class="pagenum" id="Page_206">206</span> à sortir, à voir les dames -Chantoiseau et d’autres personnes amies: Josanne consentait tout -juste à promener son fils sur les remparts. Une paresse invincible la -dégoûtait de l’action, de la causerie vive et prolongée. Et la tante, -un peu choquée et inquiète, lui disait parfois:</p> - -<p>—Qu’avez-vous, ma nièce?... Vous êtes triste?</p> - -<p>—Triste, moi?... Oh! non! Je me repose de Paris.</p> - -<p>Elle se reposait; elle attendait, heureuse de lire, de coudre, de -rêver, seule, attentive à sa <ins class="correction" title="pensées">pensée</ins>,—à la secrète et constante pensée -qui était en elle comme la trame de toutes les autres.—Le bon sommeil, -l’appétit revenu, la vie calme et régulière, l’avaient embellie et -rajeunie en quelques jours. Elle pensait:</p> - -<p>«C’est vrai que je ne suis plus triste, plus triste du tout!... -Maurice serait bien étonné de me voir ainsi... Je n’aurais jamais cru -me consoler si vite!... Comment puis-je oublier ces années terribles -et embrasser Claude sans un serrement de cœur!... Ai-je donc une âme -légère?... Est-ce la «force des choses» qui me détourne du passé?... -Est-ce l’influence de Noël Delysle?... Je ne sais pas. Je me laisse -vivre...»</p> - -<p>Elle s’éveillait, le matin, avec un sentiment de confiance et -s’endormait, le soir, avec un sentiment de gratitude envers le sort -qui lui accordait cette trêve. Elle était sûre que rien de pénible -n’attristerait son retour, et cependant elle ne se hâtait point de -revenir à Paris. Libre de songer à Noël, ne faisant rien que d’écrire à -Noël ou de relire les lettres de Noël, elle sentait son ami si proche -qu’elle se surprenait à lui parler tout haut.</p> - -<p>Mais, ce jour-là, dans la chambre où elle travaillait <span class="pagenum" id="Page_207">207</span> en attendant -le courrier, Josanne éprouvait tout à coup la détresse physique de -l’exilé, une sensation d’obscurcissement et d’asphyxie. Noël n’avait -pas répondu à sa dernière lettre,—à cette lettre qui annonçait, -préparait une confidence devenue nécessaire!...</p> - -<p>«Rien ce matin, rien à midi!... J’aurai un billet à six heures, -peut-être... Sinon, j’enverrai un télégramme à Noël. Je ne peux pas -rester sans nouvelles de lui. Est-il malade? A-t-il quelque chagrin?... -Il est seul. Qui le soignerait? Un domestique. Qui le consolerait?... -Personne... Mon pauvre ami!...»</p> - -<p>Elle ne supposait pas que Noël pût avoir des peines de cœur, ou ce -qu’on appelle vulgairement «des <ins class="correction" title="histoire">histoires</ins> de femmes»... Cette hypothèse -déplaisante ne se présenta même pas à son esprit. Josanne avait -l’intuition que Noël Delysle était à elle, et ne pouvait être heureux -ou malheureux que par elle... Et pour s’expliquer le silence du jeune -homme—ce long silence de vingt-quatre heures!—elle n’imaginait rien -d’autre qu’une indisposition subite, des soucis professionnels, la -maladie d’un parent.</p> - -<p>Mais, quoi que Josanne soupçonnât, d’heure en heure son impatience -devenait de l’anxiété... Elle essaya de coudre: à chaque instant -elle se piquait les doigts. Elle essaya de lire: le livre glissa -sur ses genoux. Alors elle se représenta Noël obligé de partir, en -mission officielle, pour un pays lointain,—le Japon!—Et cette idée -invraisemblable, qu’elle repoussait, la harcela, s’implanta en elle.</p> - -<p>«C’est absurde!... Il ne peut pas être obligé de partir!... Il ne veut -plus s’en aller, maintenant!... <span class="pagenum" id="Page_208">208</span> Il est libre. Il me l’a dit bien -des fois... Il n’ira pas au Japon avant l’année prochaine et—qui -sait?—jamais, peut-être... Je suis folle...»</p> - -<p>Elle oubliait qu’elle avait considéré le départ de Noël, et la -divergence de leurs vies, et même le mariage du jeune homme, comme des -fatalités douloureuses qu’elle acceptait, bravement. Elle entrevoyait, -avec épouvante, une vie où il ne serait pas. Et elle pensait encore:</p> - -<p>«Allons donc! c’est impossible...»</p> - -<p>Mais elle avait froid dans les veines, et, la tête renversée sur le -dossier du fauteuil, elle ferma ses paupières, les crispa pour ne pas -pleurer.</p> - -<p>—C’est impossible, n’est-ce pas?... dites, mon ami, c’est -impossible!... Mon ami... mon ami chéri... mon chéri...</p> - -<p>Le mot le plus câlinement familier, le mot qu’elle disait à son enfant, -lui venait aux lèvres sans qu’elle s’en aperçût. Et de l’avoir prononcé -ainsi, elle demeura tout étonnée, avec un peu de honte et un si grand -plaisir que tout son sang lui monta du cœur au visage... Et, sous ses -mains couvrant ses yeux et sa bouche, elle répéta tout bas, si bas -qu’elle ne l’entendit pas elle-même:</p> - -<p>«Mon chéri... mon chéri... mon chéri...»</p> - -<p class="br">Un son de cloche tomba de la cathédrale, heurta la vitre sonore, et -l’air, autour de Josanne, s’emplit de vibrations profondes. Une cloche, -deux cloches... puis, plus lente, une autre cloche, conviant les -fidèles au salut.</p> - -<p>Le choc du marteau à la porte se perdit dans la <span class="pagenum" id="Page_209">209</span> clameur des -cloches, et Josanne vit seulement, sur la place, la blouse du facteur -qui s’éloignait.</p> - -<p>Elle descendit l’escalier en courant, marcha sur les œillets du jardin -et faillit casser la petite clef de la boîte aux lettres... Enfin!</p> - -<p>Elle tenait l’enveloppe bleue, comme naguère, un soir d’automne, -l’<i>Angelus</i> tintant au clocher, elle avait tenu l’enveloppe bariolée -de timbres italiens et marquée d’une écriture inconnue. Et ce soir-là, -vraiment, quelque chose était entré dans sa vie qui avait grandi -jusqu’à remplir toute sa vie,—qui était devenu sa vie même.</p> - -<p>Elle remonta dans sa chambre et, toute haletante, elle lut:</p> - -<div class="quote"> - <p class="rdate">Mercredi soir, 10 heures.</p> - - <p>«Mon amie, mon unique amie...»</p> -</div> - -<p>Deux lignes seulement, sur la feuille de papier bleuâtre... Et sur une -autre feuille:</p> - -<div class="quote"> - <p class="rdate">Jeudi soir.</p> - - <p>«J’ai voulu vous écrire, cette nuit, après avoir lu votre lettre. Je - n’ai rien trouvé à vous dire que ces mots... Et je les trace encore, - sur cette page, parce qu’ils contiennent tout, parce qu’ils expriment - tout, ce que vous savez, ce que vous ne savez pas, tout: ma pensée, - mon désir, mon rêve, ma gratitude, ma tendresse, tout!...</p> - - <p>»Mon amie, mon unique amie!...</p> - - <p>»Si vous les comprenez, ces mots, que j’écris d’une main tremblante, - avec un voile sur les yeux, ne me <span class="pagenum" id="Page_210">210</span> laissez pas seul plus - longtemps, abrégez l’attente et l’épreuve. Venez, mon amie, mon - unique amie! Je suis triste et je vous attends...</p> - - <p class="rsignature1">»<span class="smcap">NOEL.</span>»</p> -</div> - -<p>Josanne ne voulut pas réfléchir... Elle mit son chapeau, courut à la -poste voisine et télégraphia:</p> - -<div class="quote"> - <p>«J’arriverai demain, six heures.</p> - - <p class="rsignature1">»<span class="smcap">JOSANNE.</span>»</p> -</div> - -<p>En même temps, elle prévenait la Tourette et, revenue à la maison, -commençait de faire sa malle. Quand mademoiselle Miracle rentra, -Josanne dit qu’une lettre de Foucart la rappelait, et elle acheva ses -préparatifs, malgré les «oh!» et les «hélas!» de la tante.</p> - -<p>Après dîner, pour consoler un peu <ins class="correction" title="a">la</ins> bonne vieille fille, qui avait une -grosse envie de pleurer, Josanne lui proposa de l’accompagner au mois -de Marie.</p> - -<p>—Ainsi nous resterons toute la soirée ensemble.</p> - -<p>Elles allèrent donc, avec l’enfant, jusqu’à une église de la Courtille -que mademoiselle Miracle affectionnait. Dans les ruelles en pente, -des touffes de lilas, des ébéniers aux grappes jaunes dépassaient les -murs des jardins. L’Eure luisait, au bout, sous des ponts de bois, -huileuse et souillée par les teintureries. Le haut des maisons gardait -les colorations blondes du jour, sur les mansardes circonflexes et les -toits de tuiles; mais toute la partie inférieure était grise, d’un gris -uniforme piqué de points lumineux. D’humbles boutiques, épiceries, -merceries, s’éclairaient au feu rougeâtre <span class="pagenum" id="Page_211">211</span> des lampes. Et le -crépuscule ne descendait pas du ciel: il semblait monter, comme une -vapeur de la terre.</p> - -<p>Mademoiselle Miracle serrait contre sa poitrine un châle de laine -noire. Les brides de sa capote formaient un beau nœud sous son -menton. Des gens, aux fenêtres des rez-de-chaussée, lui envoyaient un -«bonsoir», au passage. Une vieille dame l’arrêta:</p> - -<p>—Nous allons au mois de Marie, ma chère...</p> - -<p>—Et moi aussi, ma chère, je vais au mois de Marie.</p> - -<p>—Faisons chemin ensemble, voulez-vous?</p> - -<p>—Avec plaisir, ma chère...</p> - -<p>—Et madame votre nièce y vient aussi?</p> - -<p>—Oui, ma chère. Elle part demain... Claude, ne traîne pas les pieds en -marchant: tu vas user tes chaussures!</p> - -<p>—Voilà les demoiselles Pierpont.</p> - -<p>—Et madame Dejean, avec sa robe neuve...</p> - -<p>—On dit que cet abbé, le jeune, le nouveau vicaire de Saint-Aignan, -prêche si bien que c’est un délice de l’entendre...</p> - -<p>—Il paraît... Claude, finiras-tu?... Josanne, tu ne vois rien, tu -n’entends rien!... Ton fils abîme ses souliers neufs.</p> - -<p>Josanne tournait la tête:</p> - -<p>—Claude, sois sage, obéis...</p> - -<p>Le gamin, minuscule matelot en jersey marine, la regardait de ses yeux -malins avec un air d’amour et de défi. La vieille dame disait:</p> - -<p>—Ah! les garçons!... les garçons!</p> - -<p>—Des brise-tout, ma chère!</p> - -<p>—Une ruine!...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_212">212</span></p> - -<p>Et le caquetage puéril des deux vieilles jacassait doucement.</p> - -<p>On arriva.</p> - -<p>L’église était petite et sombre, voûtée en berceau, parsemée d’étoiles -d’or sur fond bleu. Dès l’entrée, on respirait l’odeur des roses -blanches, de l’encens évaporé et des cierges éteints... Sept ou huit, -seulement, brûlaient devant l’autel privilégié d’une chapelle, et la -gardienne, à chaque instant, soufflait une flamme agonisante, fichait -un cierge neuf sur le candélabre aux pointes de fer...</p> - -<p>Les fidèles étaient peu nombreux, ce soir-là. Des vieillards, des -servantes, quelques dames, les jeunes filles d’un pensionnat.</p> - -<p>L’autel s’illuminait. Le prêtre et les enfants de chœur parurent. -Une religieuse s’assit à l’harmonium, donna le ton d’un cantique. -Les jeunes filles du pensionnat se mirent à chanter. Le prêtre aussi -chantait, et les femmes, et les vieillards, et mademoiselle Miracle. -Cela faisait un chœur de voix grêles, inexpressives et cependant -émouvantes, dominées par la voix puissante du prêtre et la voix -nasillarde du bedeau:</p> - -<div class="cpoesie"> - <div class="poem"> - <div class="stanza"> - <span class="i4">De Marie</span><br /> - <span class="i4">Qu’on publie</span><br /> - <span class="i0">Et la gloire et les grandeurs...</span> - </div> - </div> -</div> - -<p>Josanne, seule dans l’église, ne chantait pas, mais les parfums, les -feux tremblants, les voix pures pénétraient son âme où, depuis la -seizième année, s’étaient défleuris les lis de la foi. La tendresse -profane s’imprégnait de poésie chrétienne, de chasteté suave et de -tendre humilité. Et, d’un geste oublié, Josanne <span class="pagenum" id="Page_213">213</span> joignait les -mains, pliait les genoux et baissait la tête... Une prière s’exhalait -de son cœur, dans l’ombre, vers le Dieu inconnu—fatalité? destin?—qui -l’appelait... Et, chaque fois qu’elle respirait, elle sentait la -lettre de Noël, cachée au creux de son corsage et dont un angle lui -meurtrissait un peu le sein... Et elle respirait plus fort, pour -renouveler cette petite douleur qui lui était délicieuse...</p> - -<p>Le chant cessa, et le prêtre se mit à parler. Il parlait de la mission -de la Vierge qui renfermait aussi la mission de la femme: «Aimer et -souffrir, se taire et se dévouer.» Et il louait les vierges, les -épouses et les veuves qui se firent une couronne de gloire avec les -épines du sacrifice...</p> - -<p>«Ainsi, elles méritèrent la vie éternelle...»</p> - -<p>Josanne, détournée de son rêve, écoutait cette apologie du sacrifice -qui ne l’étonnait pas, prononcée en ce lieu, par un prêtre, et devant -des femmes chrétiennes. Dès l’enfance, l’Église avait enseigné à ces -femmes qu’elles devaient porter, plus que l’homme, le poids de la -réprobation première et du péché originel. Elles étaient les résignées, -les servantes, les sujettes, subordonnées au père et à l’époux, nées -pour prier, souffrir et servir—et mériter ainsi la «vie éternelle»...</p> - -<p>Et Josanne se rappelait qu’en dehors du sanctuaire, des hommes, qui -n’étaient plus chrétiens, tenaient ce même langage à des femmes qui -n’étaient plus chrétiennes. Leur morale rationnelle reproduisait -exactement la morale religieuse, et, pour la femme en particulier, le -code des droits et des devoirs demeurait le même. La société n’était -pas moins exigeante <span class="pagenum" id="Page_214">214</span> et intolérante que la religion, quand elle -ordonnait à la femme l’obéissance et le sacrifice—que ne récompensait -plus le magnifique espoir de la vie éternelle...</p> - -<p>Parmi les résignées, la rebelle se réveillait, demandait: «Pourquoi?... -Au nom de quoi?...» Et, comme le prêtre disait: «Examinons notre -conscience...», elle regardait en elle-même, avec une volonté sincère -de se connaître et de se juger.</p> - -<p>Mais elle y trouvait de la mélancolie,—pas de la haine,—du -regret,—pas du remords.—Elle ne se disait point: «J’ai péché. Je -suis impure, infâme, et je mérite le mépris...» Elle pensait seulement -qu’entre son devoir d’assistance conjugale,—son devoir de pitié -humaine,—et son droit de vivre, d’aimer, de goûter le rapide bonheur -qui fait le prix de la vie mortelle, elle n’avait pas su, pas pu -choisir...</p> - -<p>Et elle pensait que la faute véritable, au point de vue de la stricte -morale, n’est pas dans l’amour illégitime, mais dans le mensonge et les -compromissions qu’il entraîne. Si elle avait pu quitter son mari, après -une explication loyale, quelle différence dans sa vie, dans la vie de -Claude!... Mais aussi, dans la vie de Pierre, quel désastre et quelles -douleurs! En ce cas particulier, le mensonge était certainement le -moindre mal...</p> - -<p>«Oui, pensait-elle encore, Noël me comprendra. Il verra que je ne suis -pas indigne d’être ce que je veux être pour lui: son amie, sa sœur, son -âme vivante et visible. J’ai sa tendresse. J’aurai son estime, parce -que je mérite cette estime, malgré tout...»</p> - -<p class="br">L’office achevé, Josanne et sa tante prirent le <span class="pagenum" id="Page_215">215</span> petit Claude par -la main et s’en retournèrent chez elles.</p> - -<p>Le ciel ne s’était pas obscurci. Il s’était fané comme une fleur, -comme ces grandes mauves qui se décolorent doucement au soir chaud -des chaudes journées. La lune n’était pas levée, mais on la devinait -prête à surgir, à l’angle d’un toit, à la pointe d’un clocher, entre -les ramures d’un arbre. Tout à coup, elle serait là, sans qu’on l’ait -vue paraître. Elle serait là, ronde, nacrée, quasi transparente, à -une place imprévue du ciel; et, l’azur se fonçant peu à peu, jusqu’au -violet sombre, elle deviendrait, la blanche lune, toute d’or, puis -toute d’argent...</p> - -<p>Josanne imaginait Noël près d’elle, et s’appuyant à son bras; elle lui -disait: «Mon ami...» Ensemble ils goûtaient l’heure exquise...</p> - -<p>Rentrée au logis, elle coucha son enfant, ferma sa malle, et se coucha -à son tour. Elle s’endormit, avec la lettre de Noël sur sa poitrine, -sous ses mains croisées.</p> - -<p>Elle dormit, elle rêva... Elle était dans un jardin, sur un banc -rustique. Le jardin était tout blanc d’arbres en fleur; l’herbe était -pleine de violettes.</p> - -<p>Soudain Josanne aperçut Noël Delysle, assis près d’elle. Il disait:</p> - -<p>—Le printemps est venu, le vrai printemps...</p> - -<p>Il souriait. Elle s’appuya un peu, très peu, contre lui... Elle -n’osait pas. Mais il la prit dans ses bras, et elle fut si heureuse, -si heureuse, qu’elle souhaita ne plus s’en aller, jamais. Il pencha -la tête vers elle; elle leva la tête vers lui, et leurs lèvres se -rencontrèrent...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_216">216</span></p> - -<p>... La secousse du baiser réveilla Josanne. Elle cria, comme dans un -cauchemar, et se dressa...</p> - -<p>La mousseline des rideaux, les draps du lit, les linges posés sur -des chaises, tout ce qui était blanc, dans la chambre, était d’un -blanc miraculeux, irréel, trempé de lumière... Une poussière d’argent -flottait dans une atmosphère bleuâtre et la pénombre même des coins -obscurs devenait vaporeuse et semblait prête à s’éclairer.</p> - -<p>Josanne se leva pour clore les rideaux de la fenêtre. Mais elle resta -immobile, éblouie, le front contre les carreaux...</p> - -<p>L’enchantement du clair de lune planait sur la ville assoupie. Les -pignons pointus, le clocheton du patronage, les charmilles de l’Évêché, -l’énorme vaisseau de Notre-Dame, n’avaient plus de couleurs ni de -nuances, et ne se distinguaient que par les degrés de l’ombre qui -allait du gris de cendre au noir profond. Une façade recrépie, une -dalle de pierre, çà et là, étaient blanches comme des flaques de -lait... Des reflets prismatiques frissonnaient sur le toit de cuivre de -la cathédrale. Et les tours semblaient plus hautes, avec leurs flèches -légères, grises, fines, qui s’effilaient...</p> - -<p>Josanne, oppressée, ouvrit la fenêtre. La caresse de l’air glissa -de ses paupières à sa bouche et de sa bouche à ses seins. Le rosier -accrocha ses cheveux, effeuilla sur elle ses roses mûres. Et, -tressaillante et défaillante, accablée par la nuit trop douce, elle se -mit à pleurer...</p> - -<p>Elle pleurait sans chagrin, éperdue, confuse, vaincue... Quoi? Elle -avait rêvé <i>cela</i>? Elle avait désiré <span class="pagenum" id="Page_217">217</span> <i>cela</i>, ce baiser de Noël -promis à ses lèvres!... Un jour, bientôt, Noël l’embrasserait ainsi... -Comme cette pensée lui faisait peur et plaisir, cette pensée qui -demeurait chaste pourtant, qui s’arrêtait au baiser et à la plus timide -étreinte!</p> - -<p>Elle ne savait comment cela arriverait, si ce serait un bonheur ou un -danger pour elle, et quel serait le lendemain de ce baiser. Elle ne -songeait ni au passé, ni à l’avenir, ni à rien de ce qui n’était pas -son amour... Et ce mot d’«amour» elle le murmurait, avec crainte, avec -respect, comme un mot magique, dont le sens nouveau l’émerveillait...</p> - -<p>Parfois elle cachait sa tête entre ses mains. Elle était presque -anéantie par une félicité inconnue, trop lourde à son âme, et elle -souhaitait mourir de cette joie, fondre, se dissoudre dans les rayons -de la lune, dans le parfum des roses, dans le mystère de la nuit... -Elle n’avait pas sommeil; elle n’avait pas froid; elle pleurait sans -s’en apercevoir les plus belles larmes de sa vie.</p> - -<p>Et voilà qu’un flot d’amour montait du plus profond d’elle, gonflait -son cœur douloureux, jaillissait de ses lèvres en un grand sanglot -passionné:</p> - -<p>—Je l’aime! je l’aime!... Ah! comme je l’aime!...</p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <span class="pagenum2" id="Page_218">218</span> - <h2 class="h2souschapitre">XXIV</h2> -</div> - -<p>Quelle journée, le lendemain!</p> - -<p>Les adieux, les pleurs de mademoiselle Miracle, la turbulence fatigante -du petit Claude, les têtes renfrognées et les niaises conversations -des voyageurs, tout contrarie et disperse, à chaque instant, la pensée -de Josanne. Elle voudrait faire le silence et l’ombre autour d’elle, -et que personne ne la vît et que personne ne lui parlât, et qu’elle -pût aller vers Noël comme voilée d’un triple voile, aveugle et sourde -à tout ce qui n’est pas lui. Abîmée dans une attente contemplative, -elle ne prévoit rien de l’avenir,—rien que la première rencontre des -regards, et la surprise de Noël et leur trouble à tous deux...</p> - -<p>«Ah! ses yeux clairvoyants! comme ils liront, en moi, tout de suite...»</p> - -<p>Rambouillet. Le train s’arrête. Claude s’aplatit le <span class="pagenum" id="Page_219">219</span> nez contre la -vitre et il énumère, tout haut, les objets de son admiration.</p> - -<p>—Prends garde, mon petit!</p> - -<p>La portière s’ouvre. Une vieille dame se hisse, péniblement. Josanne, -obligeante, lui offre la main.</p> - -<p>—Madame...</p> - -<p>—Merci et pardon, madame!</p> - -<p>—Claude, viens là!</p> - -<p>—Oh! il ne me gênera pas, ce petit... Mais... mais... je ne me trompe -pas... C’est vous, madame Valentin! Je ne vous reconnaissais pas, sous -cette voilette. Quelle bonne chance!... Quel plaisir!...</p> - -<p>—Madame Grancher!</p> - -<p>—Comme on se retrouve!</p> - -<p>Deux marchands beaucerons en blouse raide, une paysanne au profil -de poule, une religieuse anémique, un soldat rouge de peau et de -cheveux, approuvent, en hochant la tête, la bienveillance du hasard qui -réunit la jeune dame et la vieille dame. Et tous à la fois, sauf la -religieuse qui marmonne son chapelet, commencent le récit de rencontres -extraordinaires qu’ils ont faites, en chemin de fer.</p> - -<p>Madame Grancher paraît contente. C’est une femme de cinquante-cinq -ans, courte, grasse, qui a de la préciosité dans les manières et dans -l’accent. Et cette préciosité dissimule mal le fond vulgaire de sa -physionomie. Elle est complimenteuse et doucereuse, méfiante, à l’affût -de tous les secrets.</p> - -<p>Josanne pleurerait d’agacement. Elle doit se contraindre à une joie -polie, mais elle envoie au diable la vieille avare qui, malgré ses -rentes, voyage en troisième classe... N’a-t-elle pas honte, vraiment!</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_220">220</span></p> - -<p>—On est bien mal, dans ce wagon! dit Josanne en désignant, d’un coup -d’œil, les banquettes couvertes de cuir, les vitres sales, le soldat -qui se débraille et la paysanne qui sent la basse-cour.</p> - -<p>—Ah! ne m’en parlez pas! La Compagnie se moque du monde.</p> - -<p>—Si j’étais un peu plus riche, je ne mettrais pas les pieds dans ces -affreux compartiments.</p> - -<p>—Bah! dit madame Grancher, pour un si court trajet, de Rambouillet à -Paris, on peut supporter ça. Je fais le voyage deux fois par semaine. -Alors, au bout de l’année, ça fait une dépense... Il n’y a pas de -petites économies...</p> - -<p>Elle relève sa robe, prend une boîte dans la poche de son jupon,—un -solide jupon en moire de laine.</p> - -<p>—Et dites-moi, madame Valentin...</p> - -<p>Elle ouvre la boîte, choisit une pastille de Vichy.</p> - -<p>—Depuis si longtemps que je n’ai eu le plaisir de vous voir, vous -avez été bien éprouvée... J’ai su cela... bien éprouvée!... Ce pauvre -monsieur Valentin...</p> - -<p>—Hélas! oui...</p> - -<p>—Ce que c’est que de nous!</p> - -<p>Madame Granger suce la pastille et remet la boîte dans sa poche.</p> - -<p>—Et quel âge avait-il?</p> - -<p>—Trente-sept ans...</p> - -<p>—Si jeune!... Comme c’est terrible!... A propos, monsieur Malivois a -quitté les affaires, vendu son usine... Sa fille est mariée.</p> - -<p>—La vôtre aussi...</p> - -<p>—Oui... Deux enfants en deux ans...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_221">221</span></p> - -<p>—J’ai regretté de ne pas assister à son mariage; mais mon mari était -si malade!... Nous ne sortions pas du tout.</p> - -<p>Un silence.</p> - -<p>—Et maintenant, vous êtes satisfaite?... J’ai entendu dire que vous -avez une bonne situation!... Oui?... Allons, tant mieux!... Et ce joli -petit?... Claude, n’est-ce pas? Voulez-vous m’embrasser, monsieur -Claude?</p> - -<p>Le gamin offre sa joue, de mauvaise grâce, et retourne à la vitre, que -son haleine barbouille.</p> - -<p>—Les enfants! dit madame Grancher, quel souci!... On ne les demande -pas, hein?... mais, quand on les a, on ne voudrait pas les perdre...</p> - -<p>—Évidemment!</p> - -<p>—Il n’y a rien de triste comme un ménage sans enfants.</p> - -<p>—C’est certain...</p> - -<p>—Ainsi, voilà les Nattier... Vous connaissez bien monsieur Nattier?... -Un blond, beau garçon, très chic. Vous l’avez rencontré chez moi...</p> - -<p>—Oui... en effet... Je me souviens...</p> - -<p>—Il a épousé une demoiselle très bien, jolie, d’excellente famille... -une belle éducation—elle a son brevet—et une belle dot... et -orpheline!... Pas de famille, rien qu’un oncle très âgé, toujours -malade... Enfin ils avaient tout pour être heureux.</p> - -<p>—Et ils sont heureux?</p> - -<p>—Ils le seraient... mais la jeune femme vient de faire une fausse -couche, et elle est restée... elle restera... Enfin, les docteurs ont -dit qu’elle n’aurait jamais d’enfants.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_222">222</span></p> - -<p>Une lueur passe dans les yeux bleu sombre de Josanne, et c’est avec un -accent indéfinissable qu’elle répond:</p> - -<p>—Une jolie femme, une jolie dot, un vieil oncle riche et quasi -moribond... C’était trop beau! monsieur Nattier ne peut pas avoir tous -les bonheurs.</p> - -<p>—Vous en avez des idées, vous! dit la vieille dame, déconcertée et -choquée. Il est vrai que vous, ma pauvre madame Valentin, vous n’avez -pas eu de chance... Alors...</p> - -<p>—Je ne me plains pas. Je suis indépendante; je gagne bien ma vie, et -j’ai mon fils...</p> - -<p>Elle attire Claude, arrange son col et ses boucles châtaines, le -contemple avec fierté.</p> - -<p>C’est un charmant petit garçon, dont toute mère serait orgueilleuse... -Et Josanne pense à Maurice,—le père!—qui ne pourra jamais dire: «Mon -fils!» à un autre enfant. Il lui semble, tout à coup, qu’elle est -vengée, au-delà même de son désir.</p> - -<p>«Voilà donc l’explication de son silence et de son absence: la maladie -de sa femme... J’espère bien qu’il ne reviendra jamais. Et pourtant, il -doit penser à Claude, plus qu’autrefois, depuis cet accident...»</p> - -<p>—Maman, tu me serres trop...</p> - -<p>Le petit se délivre de l’étreinte.</p> - -<p>—Il est vif! dit madame Grancher.</p> - -<p>—Et volontaire!</p> - -<p>—Une santé superbe!</p> - -<p>—Et intelligent!...</p> - -<p>—Ça se voit... Il vous ressemble, madame Valentin.</p> - -<p>—On le dit.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_223">223</span></p> - -<p>—Voilà ce qu’il aurait fallu aux Nattier: un garçon comme celui-là.</p> - -<p>—Monsieur Nattier regrette donc?...</p> - -<p>—C’est un gros chagrin... Entre nous, je crois qu’il ne souhaitait -pas un enfant, tout de suite... Mais l’idée qu’il n’en aura jamais, -jamais... C’est pénible, c’est même vexant... On n’a pas l’air d’être -comme les autres... Je vous assure, madame Valentin, que ce jeune -ménage est bien à plaindre...</p> - -<p>—Vous les voyez souvent?</p> - -<p>—Très souvent. Madame Nattier est liée avec ma fille.</p> - -<p>Josanne voudrait bien savoir si madame Grancher parlera d’elle, de -Claude, à sa fille et aux Nattier... Elle voudrait bien savoir ce que -pensera Maurice et s’il souffrira un peu. Elle ne l’aime plus, mais, -si elle s’est détachée de lui, elle ne s’est pas encore, tout à fait, -désintéressée de lui. Elle craint vaguement un retour, une visite -possible...</p> - -<p>Le train dépasse les talus des fortifications. Madame Grancher s’écrie:</p> - -<p>—Enfin!</p> - -<p>—Quoi donc?</p> - -<p>—Nous arrivons.</p> - -<p>—Déjà!</p> - -<p>—Comment, déjà!... Je ne suis pas comme vous: le temps me dure en -voyage!... Mais, avec vous, madame Valentin, c’est un plaisir...</p> - -<p>Josanne, fébrilement, rassemble son sac, deux ou trois petits paquets. -Elle éprouve une sorte de colère contre madame Grancher qui lui a gâté -le charme de la rêverie et de l’attente... Hélas! depuis une heure, -<span class="pagenum" id="Page_224">224</span> Josanne n’a parlé que de Maurice... Elle a volé à l’amour cette -heure qu’elle lui devait. Est-ce possible?</p> - -<p>Elle a dans les yeux des larmes de rage. Honteuse et furieuse, elle -souhaite presque que Noël ne soit pas là... Mais il est là... Elle -l’aperçoit sur le quai.</p> - -<p>Les Beaucerons et la paysanne descendent avec une lenteur gauche, des -criailleries et des précautions... Le soldat, jovial, leur passe des -paniers, des paniers, des paniers... Puis la sœur descend à son tour, -puis le fantassin, puis madame Grancher.</p> - -<p>—Donnez-moi l’enfant! dit-elle.</p> - -<p>Elle attrape Claude au vol. Josanne sent que Noël se rapproche, qu’il -va la voir, et elle perd la tête.</p> - -<p>—Mon sac?... mon parapluie?... Ah! oui... là!...</p> - -<p>Elle saute sur le quai.</p> - -<p>Noël l’a vue. Il marche plus vite!... Josanne tâche de se débarrasser -de madame Grancher.</p> - -<p>—Au revoir et merci, madame!</p> - -<p>—Au revoir, certainement... Je suis enchantée du hasard...</p> - -<p>—Moi aussi...</p> - -<p>—Vous avez un jour?</p> - -<p>—Non, je suis trop occupée...</p> - -<p>—Chez moi, c’est toujours le dimanche... c’était le mercredi, -autrefois... Mais le dimanche, mon gendre et ma fille viennent de -Rambouillet... Madeleine sera très heureuse de vous revoir...</p> - -<p>—Excusez-moi, madame. Je ne reçois personne et ne fais point de -visites... mon deuil... le travail...</p> - -<p>Noël, tout près, a entendu la fin de la conversation. La vieille dame, -en s’éloignant, tourne la tête: elle <span class="pagenum" id="Page_225">225</span> voit un jeune homme qui serre -la main de Josanne et qui embrasse le petit garçon...</p> - -<p>«Hé! hé!... pense-t-elle, cette petite madame Valentin!...»</p> - -<p class="br">—Vous! vous, enfin!... Vous êtes là et voilà votre fils!... Je n’en -crois pas mes yeux. Parlez, parlez donc!... Dites-moi que c’est vrai...</p> - -<p>La voiture roule dans la rue de Rennes. Claude, sur les genoux de Noël, -se tient coi. Et Josanne regarde l’ami qu’elle aime, comme s’il avait -un peu changé depuis qu’elle l’aime d’amour... Comme il est brusque et -tendre, et impatient! Comme il lui plaît, avec ses yeux émus et sa voix -impérative!... Vraiment, elle ne sait que lui dire... Elle le considère -avec une sorte de crainte enfantine et de respect...</p> - -<p>—Eh bien?... C’est tout?...</p> - -<p>—Mon ami...</p> - -<p>—Vous êtes contente de rentrer chez vous, avec votre Claude?...</p> - -<p>—Et de vous revoir... Oui, je suis contente, bien contente, mais si -fatiguée!...</p> - -<p>—Très fatiguée?</p> - -<p>—Très...</p> - -<p>—Moi, je n’ai pas dormi... Je comptais les heures!... Vous savez, -dix-sept jours d’attente, c’est terriblement long... La première -semaine, je me tenais. Je me disais: «Elle a besoin de repos. Elle se -soigne; on la dorlote: tant mieux! Je ne dois pas être égoïste...» Mais -la seconde semaine! Ah! il était temps que vous revinssiez! J’étais un -homme très malheureux.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_226">226</span></p> - -<p>—Vous avez travaillé?</p> - -<p>—Mal.</p> - -<p>—Et vu des gens?</p> - -<p>—Trop, toujours trop... Je vous raconterai cela... plus tard... -Aujourd’hui, je suis tout étourdi de vous revoir. Je ne suis pas -éloquent. Je me rattraperai.</p> - -<p>Il embrassa le petit Claude.</p> - -<p>—Toi, mon bonhomme, tu me plais beaucoup... Tu es gentil: tu n’as pas -l’air bête, et tu ressembles à ta maman... C’est vrai, mon amie, votre -fils vous ressemble. Il est tout de vous; il est vous-même, et j’en -suis charmé.</p> - -<p>Il voit que Josanne a changé de couleur et il s’effraie:</p> - -<p>—Vous êtes souffrante?</p> - -<p>—Oui. J’ai dû prendre froid, cette nuit. Je ne pouvais pas dormir; je -suis restée à la fenêtre. La nuit était si belle!...</p> - -<p>—Très belle. Je me suis promené sur les quais. Je suis allé jusque -devant votre maison... Mais vous êtes toute pâlotte, ma pauvre amie! -Cela me navre.</p> - -<p>Il regarde Josanne avec des yeux si beaux d’amour et d’inquiétude -qu’elle sent toute son âme aller vers lui. Elle veut le rassurer, Noël -l’interrompt:</p> - -<p>—Vous n’êtes pas gaie, je le sens... Vous avez eu un chagrin, grand ou -petit?... Dites... cette personne qui est descendue de wagon en même -temps que vous, c’est une amie de votre tante?</p> - -<p>—Non, c’est la femme d’un négociant en soieries, cousin de monsieur -Malivois... Et monsieur Malivois était l’ancien patron de mon mari... -J’ai donné naguère des leçons de piano à la fille de cette dame...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_227">227</span></p> - -<p>—Et vous la voyez encore?... Il ne me semble pas que vous m’ayez -jamais parlé d’elle...</p> - -<p>—Je l’ai rencontrée par hasard. Je ne l’avais pas vue depuis trois ans.</p> - -<p>—Et vous avez parlé du passé, naturellement?</p> - -<p>—Naturellement...</p> - -<p>—Et cela vous a rendue triste... Ne le niez pas... Moi qui me -promettais tant de joie de notre réunion, j’ai eu, en vous voyant, -l’intuition, la certitude que vous étiez préoccupée d’autre chose, et -que ce moment si doux était gâté... Je n’osais pas vous interroger, -d’abord. Mais mon inquiétude a été plus forte que ma volonté de -discrétion... Vous me comprenez, vous m’excusez, Josanne?</p> - -<p>C’est la première fois qu’il appelle Josanne par son prénom, et cette -familiarité leur paraît, à l’un comme à l’autre, toute naturelle. La -jeune femme répond:</p> - -<p>—Je ne nie pas. Vous avez bien deviné... Oui, madame Grancher m’a -parlé d’un temps lointain où j’étais bien malheureuse et...</p> - -<p>Elle achève, plus bas, comme à regret:</p> - -<p>—Et bien folle...</p> - -<p>Noël a un tressaillement léger.</p> - -<p>Il fait:</p> - -<p>—Ah!...</p> - -<p>Ses yeux clairs se durcissent. Il tourmente sa moustache, et il murmure:</p> - -<p>—Vous m’avez promis de me dire... bientôt... l’histoire de ce -temps-là... Oh! pas maintenant... Il faut vous reposer, vous installer, -reprendre votre vie... notre vie... et puis, un jour, un jour tout -proche, <span class="pagenum" id="Page_228">228</span> où nous serons l’un près de l’autre, paisibles, en -confiance, vous me raconterez...</p> - -<p>—Oui... comme vous êtes délicat, Noël!... Je suis si touchée!... -Bientôt, oui...</p> - -<p>—Cela vaudra mieux... parce que... moi aussi... j’ai des choses à vous -dire...</p> - -<p>Le fiacre s’arrête quai des Augustins...</p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <span class="pagenum2" id="Page_229">229</span> - <h2 class="h2souschapitre">XXV</h2> -</div> - -<p>—Ces deux tours, là-haut, dans le lierre, c’est le château de -Chevreuse? demanda Josanne.</p> - -<p>Noël répondit:</p> - -<p>—Oui... Nous descendons, voulez-vous? La voiture ira nous attendre au -bout du village, et nous grimperons le coteau. La vue est merveilleuse, -paraît-il... Mais vous êtes encore fatiguée...</p> - -<p>—Pas du tout.</p> - -<p>—Vous l’étiez, hier, avant-hier, et, ce matin même, en arrivant à la -gare, vous aviez une petite figure tirée qui m’a donné des remords... -J’avais envie de remettre la promenade à un autre jour.</p> - -<p>—Ah! non, par exemple!... Descendons. Vous êtes sûr qu’il ne pleuvra -pas?</p> - -<p>—Jamais de la vie! La chance est pour nous. Les dieux nous aiment, et -il nous suffit d’être ensemble pour écarter le mauvais sort... Voilà le -<span class="pagenum" id="Page_230">230</span> soleil... et un coin de bleu, entre les nuages... Allons!</p> - -<p>La voiture s’éloigna.</p> - -<p>C’était un jour sec et brûlant qui sentait la poussière, le foin, les -roses. Josanne, dès les premiers pas, sur le chemin en pente raide, fut -écrasée par la chaleur. Sa jupe de toile blanche, si légère, entravait -sa marche; la mousseline de sa blouse lui collait aux épaules. Elle -avait un peu de vertige, à chaque mouvement.</p> - -<p>La veille et l’avant-veille, elle avait dû garder le lit, pendant que -la Tourette, en désarroi, organisait tant bien que mal la vie du petit -Claude. Et Josanne, rétablie, conservait encore une courbature physique -et morale qui la rendait moins résistante que de coutume à la fatigue -et à l’émotion. Noël voulait-il la ménager? Voulait-il lui laisser -toute l’initiative d’un entretien qu’elle avait cru facile et qui, -maintenant, l’effrayait? Il avait repris, spontanément, le ton de la -camaraderie fraternelle. Aucune conversation sérieuse, aucune allusion -aux lettres échangées... Josanne, si brave, loin de Noël, éprouvait, -devant lui, un effarement singulier, un malaise de pudeur... Il lui -venait des scrupules rétrospectifs. Parfois, même, elle se défendait -contre son amour, et elle souhaitait s’en tenir à l’amitié passionnée.</p> - -<p>Ce trouble de conscience s’apaisait en ce moment, et Josanne se -réjouissait d’être tranquille et gaie, comme une sœur très chérie -auprès d’un grand frère. A mesure qu’ils montaient, entre les haies -vives, les chaumines brunes, les bouquets de bois, la vallée de -l’Yvette s’abaissait plus profondément à leur gauche. Ils apercevaient, -<span class="pagenum" id="Page_231">231</span> tout en bas, les rectangles des blés jaunissants, les taches -pourpres des trèfles, la houle argentée des seigles, les toits -d’ardoise miroitants, l’aiguille d’un clocher et, parmi les rubans -dénoués des routes, le panache floconneux d’un train qui s’en allait. -Puis le sol remontait, les collines haussaient leurs croupes bleues, -d’un bleu opaque, violacé par les ombres flottantes des grands nuages -qui passaient lentement contre le soleil, blancs ou gris, avec des -crêtes brillantes.</p> - -<p>—Écoutez! dit Noël.</p> - -<p>Ils s’arrêtèrent. Dans un champ voisin, des petites filles cueillaient -des fraises. La plus âgée se mit à chanter. Et sa voix grêle, qui -tremblait un peu, s’envolait comme un oiseau fatigué, planait, -retombait à fleur de terre.</p> - -<p>Elle était si faible, cette voix, qu’à trois mètres de là on ne -l’entendait plus, et elle semblait chanter pour les herbes modestes, -les fleurs dédaignées, les vies végétales qu’une goutte de pluie ranime -et qu’étouffe un petit caillou. Et, dès qu’elle s’élevait un peu, elle -étendait le cercle de son humble enchantement; elle allait de Josanne à -Noël, de Noël à Josanne, prenant leurs âmes au léger réseau mélodique -dont chaque note tissait un fil.</p> - -<p>On ne distinguait pas les paroles; l’air banal rappelait les cadences -des vieilles rondes, mais l’air et la voix exprimaient tant de douceur! -la douceur même du paysage aux lignes modérées, aux nuances amorties, -baigné de bleu et somnolent sous la menace de l’orage. Noël et Josanne -étaient tout imprégnés de cette douceur. Et ils avaient la sensation -nouvelle et délicieuse du vrai voyage, l’illusion d’être très loin -de <span class="pagenum" id="Page_232">232</span> Paris, très loin de tout et de tous,—seuls... Autour d’eux, -ce n’était plus la banlieue; c’était la bonne province, la vieille -France...</p> - -<p>Quand la voix se tut, Noël était tout proche de Josanne...</p> - -<p>—Quel dommage! dit-il...</p> - -<p>—L’enfant nous a vus, peut-être... Elle s’est sauvée...</p> - -<p>—Attendons!... Chut!</p> - -<p>Ils attendirent en vain.</p> - -<p>—Continuons notre route...</p> - -<p>—C’est que...</p> - -<p>—Vous êtes lasse?...</p> - -<p>—La chaleur, je pense...</p> - -<p>Il vit qu’elle était pâle, d’une pâleur de perle, les paupières -meurtries, la bouche pareille à une rose décolorée. Elle essayait de -rire:</p> - -<p>—Je me croyais plus forte... mais je ne monterai pas jusqu’au -château...</p> - -<p>—C’est ma faute! Je n’aurais pas dû vous entraîner... Prenez mon -bras... Appuyez-vous...</p> - -<p>—Mais non... Je n’ai rien. La chaleur m’a étourdie...</p> - -<p>Ils coupèrent par un autre sentier, moussu, ombragé de tilleuls en -charmilles, et ils retrouvèrent enfin leur voiture.</p> - -<p>Josanne murmura:</p> - -<p>—Il était temps... Je n’en pouvais plus... Je défaillais.</p> - -<p>—Étendez-vous, appuyez-vous... Otez votre chapeau qui vous gêne... -On va rabattre la capote... Et vous, cocher, allez rondement! Nous -déjeunons à Dampierre.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_233">233</span></p> - -<p>Les yeux fermés, elle abandonnait sa tête en arrière. Entre ses cils, -elle apercevait des arbres, des maisons, un château, des murs, une -grille, images fragmentaires qui défilaient, interrompues par des -espaces d’ombre lorsque les paupières de Josanne s’abaissaient tout à -fait.</p> - -<p>Elle ne savait pas que Noël la tenait contre son épaule. Elle sombrait -dans la douceur et la langueur, perdant toute notion du temps et de la -distance. A Dampierre, elle fit un effort pour se ranimer, et, voyant -la tête de Noël si près de la sienne, elle rougit et se redressa.</p> - -<p>—Oh! pardon... Je...</p> - -<p>Il n’écouta pas ses excuses, et ne parut soucieux que de sa santé.</p> - -<p>Le déjeuner était prêt, dans une salle à manger pseudo-gothique. -Noël parla gaiement, de choses banales, comme s’il eût désiré amuser -Josanne et non pas l’émouvoir. Elle s’irritait un peu de cette -réserve volontaire, et un sentiment obscur, léger dépit, coquetterie -inconsciente, inquiétude amoureuse, l’enhardissait...</p> - -<p>Elle refusa de rentrer à Paris, déclara qu’elle était tout à fait bien -portante et qu’elle voulait voir les Vaux-de-Cernay.</p> - -<p>Dans la voiture, elle s’accommoda sur les coussins, et, sans attendre -le conseil de Noël, elle enleva son grand chapeau. La capote rabattue -les abritait de la poussière. Le sol surchauffé réverbérait le ciel -ardent.</p> - -<p>—Mon amie?</p> - -<p>—Mon ami?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_234">234</span></p> - -<p>—Ce n’est pas un mensonge? Vous êtes mieux?</p> - -<p>—Beaucoup mieux.</p> - -<p>—Vous ne pouviez pas être malade, aujourd’hui.</p> - -<p>—A cause de votre chance!...</p> - -<p>—Notre chance, Josanne!</p> - -<p>—Non, la vôtre... Tout vous réussit. Partout où nous allons, les gens -et les choses vous font accueil. D’un mot, vous imposez votre volonté, -vous dissipez la méfiance, vous éveillez la sympathie, vous créez le -bonheur. Les filles d’auberge sourient en vous servant; les cochers -vous adorent... Tenez, ce vieux qui nous a conduits, dès la première -minute vous avez fait sa conquête: j’ai vu ça...</p> - -<p>—Vous avez vu ça!... Comme c’est gentil!... Je le couvrirai d’or, ce -vieux! Il a une si bonne figure!... D’abord, tout me semble beau et -bon, aujourd’hui.</p> - -<p>—Mais moi, je suis bien ennuyeuse... Une femme, c’est toujours -détraqué.</p> - -<p>—Une femme, c’est fait pour être protégé, soigné, aimé... Soyez femme, -sans honte, soyez faible, soyez même un peu douillette. Vous dépenserez -votre énergie avec les autres. Avec moi, vous vous reposerez, vous vous -laisserez vivre... comme ça!... Vous êtes bien?... Vous n’avez pas trop -chaud?... Pas mal à la tête?... Vous riez!... Tant mieux!... Je suis -bête avec mes questions!</p> - -<p>—Vous êtes... Ah! il n’y a pas de mots pour dire ce que vous êtes... -bon, tendre, exquis... Devenez un peu méchant, dites!...</p> - -<p>—Pourquoi?</p> - -<p>—Parce que je vais faire comme le vieux cocher, comme tout le monde... -Je vais vous adorer!</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_235">235</span></p> - -<p>—Je l’espère bien!... Ce serait réciproque, car, moi, je vous adore -depuis longtemps, vous le savez!</p> - -<p>—Non, je ne le sais pas.</p> - -<p>—Pas du tout?</p> - -<p>—Pas assez.</p> - -<p>Il avait parlé en riant,—d’un rire qui n’était pas très sincère, qui -s’attendrissait. Et Josanne avait répondu si gravement qu’il en eut -l’âme remuée. Le matin même, il s’était répété ce qu’il se disait -depuis le retour de Josanne: «Je suis sûr de moi, mais je ne serai pas -sûr d’elle tant qu’elle ne m’aura pas ouvert tout son cœur... Qu’elle -parle d’abord. Qu’elle me donne cette preuve de confiance...»</p> - -<p>Elle avait repris sa pose lassée. Sa tête penchait sur l’épaule de -Noël. Il contemplait la frange noire des cils, la ligne nacrée des -dents et le cou nu, et la gorge qui gonflait la mousseline,—une gorge -très jeune, libre au-dessus du corset bas. Des carrés de dentelle -incrustée révélaient la chair mate et blanche qui devait être douce -au toucher comme la pulpe des fleurs... Et cette vision, ce contact -imaginé, la ligne si jolie du corps de Josanne, troublaient Noël -malgré lui. L’amie, l’amante idéale, que ses rêves les plus ardents -effleuraient à peine, devenait une femme,—la femme...</p> - -<p>Et ce trouble, encore chaste, qui n’était pas le désir d’une caresse, -mais le besoin d’être près, tout près de ce qu’on admire et de ce -qu’on aime, ce trouble grandissant gagnait Josanne... Et il s’y mêlait -l’effroi sacré du mot que Josanne ne voulait pas dire, que Noël ne -voulait pas dire, et qui était dans leur esprit à tous deux, sur leurs -lèvres à tous deux... <span class="pagenum" id="Page_236">236</span> l’effroi du mot qui, prononcé, allait -changer deux existences!</p> - -<p>Mais une force irrésistible fut en eux... La main de l’homme chercha -la main de la femme, le front de la femme s’inclina sur la poitrine -de l’homme... Josanne se sentit rouler dans le grand torrent de -l’instinct, dans le courant de la vie universelle... Elle eut peur, -encore... puis, du tourbillon de ses pensées et de ses désirs obscurs, -émergea le souvenir lumineux d’un rêve: le jardin fleuri, les -violettes, Noël sur le banc, et l’étreinte et le baiser...</p> - -<p>—Josanne!</p> - -<p>—Non!</p> - -<p>—Josanne!... Je le veux!... Regardez-moi!</p> - -<p>Le cocher se retourne, à demi:</p> - -<p>—Nous y v’là!</p> - -<p>—Où donc?</p> - -<p>—A Cernay. Vous voulez-t-y pas voir les cascades? Y a un sentier, à -droite, tout le long de l’eau... Et puis, y a le moulin, et l’auberge à -Léopold... Moi, j’irai jusqu’à l’auberge à Léopold...</p> - -<p>—Descendons!</p> - -<p>—Ce n’est pas très prudent, Josanne... Vous êtes fatiguée...</p> - -<p>Elle ne l’écoute pas, elle saute sur la route, pendant qu’il donne ses -ordres au cocher. Elle court, elle suit la pente du ravin, parmi les -châtaigniers et les chênes, blanche, dans le demi-jour glauque qui -baigne les troncs trapus, les rochers gris. La mousse spongieuse, d’un -vert velouté, amortit ses pas. Des racines arc-boutées contre le sol -retardent sa fuite <ins class="correction" title="égère">légère</ins>. Elle va, laissant traîner sa jupe, les bras -étendus, <span class="pagenum" id="Page_237">237</span> longue, svelte, agile, silencieuse. Et elle s’arrête, -comme une colombe se pose, dans un large creux de rocher où s’amassent -des feuilles mortes.</p> - -<p>Noël la rejoint. Elle met ses mains sur ses yeux; elle respire -lentement, profondément, si oppressée!...</p> - -<p>Noël lui dit:</p> - -<p>—Quoi?... Vous ne voulez plus me regarder?... Regardez-moi! les yeux -dans les yeux! Il le faut!... Je veux que vous me regardiez, Josanne!</p> - -<p>Il lui saisit les poignets, la retient, fascinée, sous son regard clair.</p> - -<p>—Oh! mon ami,... Par grâce... Croyez-moi... Je...</p> - -<p>—Josanne!... Je voulais attendre, vous éprouver, parce que vos -réserves, vos réticences avaient mis en moi un doute... Mais je suis à -bout de forces!... Il faut parler maintenant... Oh! je vous en supplie, -soyez clairvoyante, soyez sincère!... Cherchez en vous, cherchez bien, -s’il n’y a rien... rien que...</p> - -<p>Elle se taisait; elle se recueille. Sa pensée descend dans le mystère -de l’âme, dans l’ombre, dans l’ombre... Et Noël voit cette pensée qui -remonte, qui affleure au jour, dans les prunelles de Josanne.</p> - -<p>Elle murmure:</p> - -<p>—Rien... rien... Noël! Je vous le jure... il n’y a rien de vivant en -moi que le présent... vous...</p> - -<p>Et, dans un souffle qui expire, tout bas, elle achève:</p> - -<p>—L’amour...</p> - -<p>Comme ils sont pâles et tremblants! Josanne s’appuie au rocher. Ses -pieds, mal assurés, foulent les feuilles sèches dont on entend le -bruissement soyeux. Des taches de soleil dansent sur sa robe. Elle -reprend:</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_238">238</span></p> - -<p>—Je n’aurais pas voulu parler si tôt... Mais... j’ai été surprise... -Je n’ai pas su cacher mon émotion... Pourquoi?... Je l’ignore -moi-même... Ah! si près, si près de vous, comment aurais-je pu -dissimuler ce que vous saviez déjà, Noël?... car vous le saviez, -dites?... Et j’étais sûre de moi autant, plus que de vous...</p> - -<p>Sa pâleur se colore un peu. Sa bouche se détend dans un sourire -craintif. Mais Noël, dominé par l’idée secrète et fixe qui le torture, -Noël broie les mains de Josanne, la presse contre le rocher.</p> - -<p>—Le présent!... Je veux croire que le présent est à moi, Josanne! Je -veux croire que vous m’aimez, et que vous êtes loyale... Mais il y a...</p> - -<p>—Quoi?</p> - -<p>—Le passé...</p> - -<p>—Noël!</p> - -<p>—Le passé que je devine... Hélas! je n’attendais pas de vous ces -paroles d’amour, avant la confidence que vous me promettiez, que vous -me deviez, que j’eusse accueillie avec douceur et tristesse, oui, -quelle qu’elle fût... Et alors seulement je vous aurais dit...</p> - -<p>Elle jette un cri:</p> - -<p>—Mon Dieu!... Qu’ai-je fait!... Quelle imprudence affreuse!... -Cet aveu d’un si grand malheur, d’un si grand mal, comment -l’accueillerez-vous?... Oh! mon Dieu!... mon Dieu! qu’ai-je fait?</p> - -<p>—Josanne, mon amie, ne tremblez pas, ne pleurez pas... Ma Josanne!</p> - -<p>—J’étais si sensible à tout, si nerveuse, et c’était un tel bonheur -d’être près de vous!... J’ai perdu la tête. Je me suis trahie... Et, -tout à coup, là, vous avez montré tant de violence!</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_239">239</span></p> - -<p>—J’ai eu tort, je vous demande pardon... Mais ne pleurez donc plus!... -Cela me fait une peine affreuse... Voyez, je suis calme, maintenant... -J’ai perdu la tête, moi aussi, et je n’ai pas su maîtriser mon -angoisse... Voyons! calmez-vous!... Vous êtes si faible encore!... Je -ne veux pas vous tourmenter en vous interrogeant... Ce soir, oui, ce -soir, nous causerons... Mais ne pleurez plus, je vous le défends! Et -puis venez! ne restons pas là... marchons... Nous ne savons plus ce que -nous faisons, ni l’un ni l’autre...</p> - -<p>Il l’entraîne. Elle ne cesse de gémir: «Qu’ai-je fait?» Il la voit -malade d’émotion, prête à sangloter pour un mot, pour un geste de lui -qui ressemblerait à un blâme.</p> - -<p>—Chut!... Chut!... dit-il. Nous rentrerons à Paris vers sept -heures... Et ce soir, j’irai chez vous. Nous serons calmes, sages, -doux à nous-mêmes, et vous verrez, mon amour, comme tout sera simple -et facile. Est-ce que votre ami vous fait peur?... Il peut tout -comprendre, tout excuser, tout,—sauf un manque de sincérité. Et vous -êtes très sincère...</p> - -<p>—Je le serai...</p> - -<p>—La sincérité, Josanne, c’est la règle de ma vie. Je me suis imposé -de ne jamais mentir, et, quand j’ai failli à ce devoir, je me suis -senti humilié et diminué... Et c’est pourquoi je vous ferai, moi aussi, -moi d’abord, ma confession. Vous me connaîtrez avec mes faiblesses. -Oh! rien de bien grave... Et vous m’accepterez, tel que je suis, avec -indulgence, puisque vous m’aimez.</p> - -<p>—Et vous, Noël, m’accepterez-vous telle que je suis?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_240">240</span></p> - -<p>—Oui, d’avance, et les yeux fermés...</p> - -<p>—Ah! comme je vous aime!</p> - -<p>—Dites-le-moi encore!</p> - -<p>—Je vous aime...</p> - -<p>—Encore... encore!... toujours!...</p> - -<p>—Je vous aime, je vous aime, je vous aime...</p> - -<p>Apaisés, enlacés, ils vont dans l’ombre verte, sur la verte mousse. Le -sentier côtoie la petite rivière qui luit et glisse, écumeuse dans les -remous, argentée sur la pente des barrages, sombre comme une sombre -émeraude dans la coupe noire des rochers. Le ravin s’ouvre, s’élargit -en vallée pour contenir des prairies, des maisons, un étang couleur -d’étain. Et le ciel reparaît, avec des trouées blanches, des flèches de -rayons, des nuages en boule qui pèsent sur l’outremer des collines.</p> - -<p>L’auberge est là. Il faut pousser la barrière, traverser le potager -où fleurissent des pavots rouges et roses. Voici les tables sous les -tonnelles, la maison, la salle décorée de peintures. Les mouches -bourdonnent dans les rideaux. Une odeur de bière flotte...</p> - -<p>La voiture attend dans la cour, sous les acacias poudreux.</p> - -<p>Le cocher attelle son cheval, et le patron, qui a du flair, s’approche -des jeunes gens... Il vante la beauté du pays, l’air vif, les poissons -de l’étang...</p> - -<p>—Et puis, quand on veut rester quelques jours, j’ai de gentilles -chambres... Il faudra revenir, m’sieur et dame.</p> - -<p>—Sans doute... sans doute! dit Noël...</p> - -<p>Et il n’ose pas regarder Josanne qui rougit.</p> - -<p>On repart. Le vieux cocher essuie son front, sifflote <span class="pagenum" id="Page_241">241</span> et prend -bien soin de ne pas se retourner. Il a l’expérience de ces promenades -et il a compris tout de suite que «ces deux-là, c’est deux qui s’aiment -bien...»</p> - -<p>Des champs, des prés, un plateau, des collines éventrées par des -carrières jaunes, les ruines d’une abbaye, une allée entre des murs de -parc, une clarté blanche et brûlante qui tombe. Mais Noël et Josanne -ne voient plus, ne parlent plus. Ils ne perçoivent rien du monde que -l’atmosphère embrasée, l’odeur sucrée des acacias, le roulement doux -qui les emporte, aux bras l’un de l’autre... Et leur premier baiser les -laisse éblouis, comme si toute la flamme du jour torride avait passé -dans leur sang.</p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <span class="pagenum2" id="Page_242">242</span> - <h2 class="h2souschapitre">XXVI</h2> -</div> - -<p>Pendant le court trajet de Saint-Rémy à Paris, dans le wagon vide, Noël -resta muet, tenant Josanne blottie au creux de son bras. Elle aussi, -songeait, et, quand le train s’engouffra dans le dernier tunnel, elle -parut s’éveiller, et murmura:</p> - -<p>—Nous arrivons si vite! si vite!...</p> - -<p>—Et je dois vous quitter?...</p> - -<p>—Il le faut, mon ami... Je me reposerai, je me recueillerai, et vous -viendrez à huit heures et demie, quand je serai seule.</p> - -<p>Il l’embrassa longuement, caressant de ses lèvres les tempes, -les joues, la bouche, et ces baisers, mieux que des paroles, les -fortifièrent tous les deux. A la gare du Luxembourg, Noël descendit le -premier et partit, perdu dans la foule.</p> - -<p>Il alla jusqu’aux galeries de l’Odéon... Sous ces <span class="pagenum" id="Page_243">243</span> mêmes galeries, -naguère, Josanne avait feuilleté son livre. Il était en Sicile, dans ce -temps-là: il espérait que Renée Moriceau viendrait le retrouver... Et -Josanne, que faisait-elle? Qui aimait-elle?</p> - -<p>Son mari?... Non: d’après ce que Noël savait, d’après ce qu’il -<ins class="correction" title="devenait">devinait</ins>,—à travers les propos de Foucart et certaines phrases de -Josanne—cette jeune femme d’esprit hardi, de cœur passionné, dans la -force de sa jeunesse, n’avait pu aimer d’amour Pierre Valentin. Elle -avait ressenti, pour ce malade, une sorte de pitié maternelle. Mais -Noël ne doutait pas que Josanne n’eût fait, hors de son ménage, la -secrète expérience de l’amour et de la douleur... «Et quand bien même -Josanne aurait eu un amant, pensa-t-il, elle aurait usé du droit que -je ne conteste point, du droit qu’a toute créature de disposer de sa -personne... Et elle n’en serait pas moins ce qu’elle est, avec les -mêmes qualités, les mêmes vertus,—le mot n’est pas trop fort!—bonté, -désintéressement, courage... A la regarder vivre, chaque jour, je -n’ai rien découvert en elle qui ne m’inspirât autant d’estime et -de respect que d’affection... Alors?...» Il avait la gorge serrée. -«Évidemment, je n’aurais rien à dire si cela était, mais il y a tout -de même des chances, des probabilités nombreuses pour que cela ne soit -pas: d’abord, le secret d’une liaison n’est jamais si bien gardé que, -dans une crise de passion ou de désespoir, un des amants ne laisse -deviner quelque chose... Et, dans cette pétaudière du <i>Monde féminin</i>, -personne n’a soupçonné Josanne... Foucart m’a dit, maintes fois: «Elle -est vraiment vertueuse, cette petite!... Et, d’ailleurs, une femme -<span class="pagenum" id="Page_244">244</span> peut avoir une passion, sans avoir un amant... La Princesse de -Clèves!...»</p> - -<p>Il revit le volume de madame de Lafayette sur l’étagère de Josanne, la -reliure précieuse, la date et les initiales: «Souvenir du 4 février -18... M. N.» Et il fut, à la fois, triste et rassuré: «Voilà, sans -doute, le mot de l’énigme... Josanne a une conscience délicate et -scrupuleuse, et ses audaces de pensée restent théoriques... Elle a -aimé, et elle s’est reproché l’infidélité sentimentale qu’elle faisait -à son mari. Elle a voulu revivre l’aventure platonique de la Princesse -de Clèves,—mais l’homme qu’elle avait choisi n’a pas eu la constance -d’un Nemours... Et c’est là «le grand malheur, le grand mal, dont elle -reste endolorie...»</p> - -<p>Noël se persuada qu’il connaissait le secret de Josanne... Puis un -doute lui revint: «Quel roman fais-je là?... C’est absurde! Josanne -ne m’eût pas caché, si tenacement, si pudiquement, l’histoire d’un -amour platonique. Ah! je dois, je veux m’attendre à tout!... Pourquoi -ne puis-je m’empêcher de souffrir?... Je n’étais pas jaloux du mari, -ou si peu!... J’aimais l’enfant de ce Pierre Valentin qui est pour -moi une ombre, un nom... L’enfant! Josanne l’adore, ce petit! Il l’a -sauvegardée peut-être. Elle s’est sacrifiée à lui... Qui sait? l’amour -maternel a triomphé de l’autre amour...»</p> - -<p>Il sortit des galeries, erra dans les petites rues qui s’entre-croisent -entre le boulevard Saint-Germain et les quais. Par moments, son -inquiétude faisait trêve: il évoquait l’auberge de Cernay, la voiture, -le paysage boisé dans l’or du soleil couchant, et le souvenir du <span class="pagenum" id="Page_245">245</span> -baiser lui arrachait une exclamation... Il avait envie de crier tout -haut: «Elle m’aime! Elle m’aime!...» Puis l’angoisse le tenaillait de -nouveau, et il gémissait tout bas: «Comme je l’aime, hélas! comme je -l’aime!»</p> - -<p>Chez Mariette, il ne put manger. Les yeux fixés sur sa montre, il -commençait de fumer des cigarettes qu’il laissait éteindre à tout -instant.</p> - -<p>A huit heures, il s’en alla, et à peine fut-il dans l’escalier de -Josanne qu’il redevint très lucide, comme il était aux heures graves de -sa vie.</p> - -<p>Josanne elle-même lui ouvrit:</p> - -<p>—Je suis seule.</p> - -<p>—Et Claude?</p> - -<p>—Il dort. Venez!</p> - -<p>Il la suivit à travers la salle à manger sombre, jusque dans le salon. -La lampe brûlait. Une porte entr’ouverte laissait voir la tenture rose -du cabinet de toilette où dormait l’enfant. Parfois on entendait le -petit souffle régulier, le bruissement du matelas en balle d’avoine.</p> - -<p>—Mon amie, ma chérie!</p> - -<p>—Ah! mon Noël!</p> - -<p>Elle s’était jetée contre lui, les bras à son cou, et l’étreignait de -toutes ses forces, comme pour le pénétrer de son amour, à elle, de sa -volonté, à elle... Puis elle dit:</p> - -<p>—Mettez-vous là!</p> - -<p>Elle l’obligea de s’asseoir sur le divan tandis qu’elle s’asseyait à -ses pieds, la tête levée d’un air d’imploration, d’humilité amoureuse. -La lampe répandait un crépuscule faiblement coloré de rose. Un tramway -passa.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_246">246</span></p> - -<p>Ce fut Noël qui parla le premier:</p> - -<p>—Écoutez, ma chérie...</p> - -<p>Il raconta sa vie... Il avait eu, depuis dix ans, beaucoup de liaisons -passagères, plus ou moins amusantes, plus ou moins touchantes, souvent -jolies, tristes parfois, mais dont aucune n’avait marqué une trace -profonde sur son âme et dans sa mémoire... Bien qu’il ne fût pas -méchant, ni «rosse», quelques femmes avaient souffert par lui. D’autres -l’avaient fait souffrir...</p> - -<p>—Mais tout cela, voyez-vous, c’était peu de chose, bien peu de -chose!... Ivresse légère des sens, jeu d’imagination, mirage -sentimental... Et, même quand je me disais: «C’est l’amour!» je ne -réussissais pas à me tromper moi-même. Je n’étais pas en confiance -auprès de celles que je croyais aimer... Je n’aurais jamais eu l’idée -de leur confier mes projets, mes ambitions, mes déboires... Non, -jamais!... Tandis que lorsqu’on aime, on se donne, on se livre, on se -montre tel qu’on est, on dit tout... Ah! l’amour, la grande émotion, -l’éblouissement, le vertige qui fait chavirer l’orgueil et la volonté, -je n’avais jamais connu ça!</p> - -<p>—Alors, c’est moi, la première...</p> - -<p>—Oui, c’est vous...</p> - -<p>—Mais pourquoi?</p> - -<p>—Je ne sais pas... J’ai eu, à Florence, un pressentiment, le soir où -j’ai reçu votre lettre... Je vous ai raconté cela, souvent... Et, plus -tard, quand j’ai ouvert la porte du petit bureau où vous m’attendiez, -ç’a été une des grosses émotions de ma vie.</p> - -<p>—Vous étiez auto-suggestionné!</p> - -<p>—Vous êtes entrée: une grande jeune femme en robe de deuil...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_247">247</span></p> - -<p>—Qui ne ressemblait pas à la figurine de Ghiberti!...</p> - -<p>—Qui ne ressemblait à personne... Vous m’avez tendu la main... Vous -vous êtes assise... La lampe éclairait votre corsage, votre chaîne de -jais, vos mains... Vos dents brillaient... Vos joues pâles devenaient -roses... Vous vous êtes penchée, et j’ai vu que vos yeux étaient -bleus... Et je n’ai pas su, vraiment, si vous étiez belle ou pas belle: -vous étiez vous!</p> - -<p>—Oh! parlez-moi encore, Noël! Cela me fait tant de bien... Cela -m’encourage!... Alors vous m’avez aimée tout de suite?</p> - -<p>—Je ne me suis pas dit: «C’est le coup de foudre!» Non... mais -j’étais heureux, timide, et, après, je ne faisais que penser à vous. -J’inventais des prétextes pour vous revoir, et je ne craignais pas -d’être importun, puisque je vous aimais... Les convenances, je les -oubliais! Je vivais avec vous, dans l’extraordinaire, et cela me -semblait si simple, si naturel!</p> - -<p>Josanne murmura:</p> - -<p>—Oui, c’était bien doux... Et, moi qui essayais de me défendre, je me -prenais, peu à peu, au charme de l’amour, à votre charme...</p> - -<p>—Pourquoi vous en défendre?</p> - -<p>—Mais parce que... Achevez d’abord! Vous m’avez tout dit?</p> - -<p>—Pas tout...</p> - -<p>—Ah!</p> - -<p>—Je veux vous dire encore que je ne suis pas...</p> - -<p>—Le chevalier sans peur et sans reproche?...</p> - -<p>—Oui. Je n’ai pas commis de bien grands crimes: je n’ai pas séduit -des jeunes filles et abandonné des <span class="pagenum" id="Page_248">248</span> enfants naturels; je n’ai -pas détourné de ses devoirs la femme de mon meilleur ami, mais... -mais... j’ai été égoïste, parfois, léger, et jamais fidèle... J’ai -causé des chagrins plus ou moins profonds; j’ai commis, hélas! de -petites cruautés, de petites lâchetés, pour éviter l’agacement -des récriminations... Il y a eu des lendemains de conquête où je -n’étais pas gai; des lendemains de rupture où je n’étais pas fier de -moi... Ah! comme, à le remuer devant vous, tout mon passé m’apparaît -banal, médiocre... Hier encore... pendant que vous étiez à Chartres, -pendant que vous m’écriviez ces lettres délicieuses, je me laissais -presque reprendre... L’ennui, la solitude, l’occasion... Ah! quelle -mélancolie!... J’ai revu, plusieurs fois, une femme que je n’aime pas, -que je n’ai jamais aimée...</p> - -<p>—Et qui était, cependant, votre maîtresse?</p> - -<p>—Oui... Une liaison rompue et reprise sans bien savoir pourquoi... -Je me disais: «Ça n’a pas d’importance...» Mais c’est fini, je vous -jure... J’ai brisé tout net...</p> - -<p>—Quand?</p> - -<p>—Le lendemain de votre retour...</p> - -<p>Josanne murmurait:</p> - -<p>—Pendant que j’étais à Chartres... la semaine dernière... Ah! je -comprends vos lettres, maintenant!...</p> - -<p>Et, tout à coup, elle pleura.</p> - -<p>—Ne pleurez pas, mon aimée, ne soyez pas jalouse! Il n’y a pas de -quoi...</p> - -<p>—Je n’ai pas le droit d’être fâchée... mais cela me fait du chagrin, -tout de même...</p> - -<p>Il la consola. Il lui répéta qu’il l’avait aimée, elle, <span class="pagenum" id="Page_249">249</span> elle -seule, d’un amour fervent, inquiet, jaloux, avec une simplicité -d’enfant, un enthousiasme d’adolescent, une patience de sauvage... De -toutes ses forces, il avait voulu conquérir l’âme qui se donnait et -se dérobait! Que de ruses pour saisir la pensée de Josanne au moment -même où cette pensée se formait! Que de pièges involontaires dans une -question, dans une allusion banale!... Quelles alternatives de doute et -de confiance!... L’inquiétude de Noël avait dompté son désir...</p> - -<p>Cependant il avait souffert de voir son amie dans ce milieu un peu -équivoque du <i>Monde féminin</i>... Elle subissait les rebuffades de madame -Foucart et les familiarités de Flory; elle allait chez toutes sortes de -gens qui la recevaient sans beaucoup d’égards; elle économisait sur son -modeste gain, portait des robes de l’an dernier, dînait chez Mariette -et voyageait en troisième classe... Et Noël ne pouvait l’aider, lui -rendre la vie plus facile, ouatée de bien-être, fleurie d’un peu de -luxe...</p> - -<p>Josanne protestait. Noël l’arrêta:</p> - -<p>—Chut!... Vous parlerez tout à l’heure...</p> - -<p>Et il dit comment il avait eu le désir de tout partager avec elle, de -l’épouser...</p> - -<p>Elle poussa un cri:</p> - -<p>—M’épouser!...</p> - -<p>—Certainement... Je ne voyais pas en vous une maîtresse, je voyais ma -compagne de toujours, ma femme...</p> - -<p>Josanne resta stupéfaite... Elle n’avait songé qu’à l’amour, et les -paroles de Noël, au lieu de l’emplir toute de joie et de fierté tendre, -la déconcertèrent...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_250">250</span></p> - -<p>Elle appuyait sa joue encore humide sur une main du jeune homme. De -l’autre main, Noël lui caressait les cheveux...</p> - -<p>—Cela vous déplaît, ma chérie?</p> - -<p>—Oh! pouvez-vous croire... Mais je n’avais pas fait de projets, -moi!... Je ne considérais pas l’avenir...</p> - -<p>—Je vous ai tout dit. A vous, maintenant... Ne me faites pas attendre -davantage... J’ai un peu d’angoisse, mon amie... mais vous sentez que -je vous aime et que je suis très doux...</p> - -<p>Josanne frémit de tout son corps. Elle balbutia:</p> - -<p>—Oh! moi... je...</p> - -<p>Sa voix était rauque. Elle courbait les épaules comme si elle avait -senti peser matériellement sur elle le regard anxieux de Noël.</p> - -<p>—Je... je vous ai raconté comment je m’étais mariée... J’aimais mon -mari... Oh! ce n’était pas une <ins class="correction" title="profond">profonde</ins> passion... c’était un amour -de jeune fille... Et, d’ailleurs, Pierre n’avait pas tout à fait les -mêmes idées et les mêmes goûts que moi... Malgré ça, nous aurions pu -être heureux, avec de la bonne volonté... mais vous savez qu’il devint -malade, très malade... Et la souffrance changea son caractère...</p> - -<p>—Je le sais... Vous me l’avez dit, et d’autres m’en ont parlé...</p> - -<p>—D’autres?</p> - -<p>—Foucart... Il m’a répété, plusieurs fois, que vous aviez montré un -grand courage, un admirable dévouement.</p> - -<p>Elle murmura, en cachant son visage:</p> - -<p>—Non! non!... Ne croyez pas ça!</p> - -<p>—Comment?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_251">251</span></p> - -<p>—Je n’ai pas été admirable, oh! non!... Je n’ai pas pu me dévouer -entièrement, me sacrifier entièrement... J’étais jeune. J’avais besoin -de bonheur... et la vie était si dure, si dure!... Alors...</p> - -<p>—Quoi?... Parlez!... vite!...</p> - -<p>—J’ai... j’ai aimé...</p> - -<p>Elle attendait un cri, un soupir... Le silence tomba sur elle.</p> - -<p>—J’ai aimé... de tout mon cœur... Oui, je croyais que j’avais le -droit...</p> - -<p>Elle s’interrompit, défaillante... Elle sentit la main de Noël se -crisper sur sa tempe... Cette petite douleur, comme un appel, ranima -Josanne et, bravement, elle dit:</p> - -<p>—Je me suis donnée...</p> - -<p>Cette fois, l’homme tressaillit tout entier:</p> - -<p>—Ah!... Josanne!... Cela!... Cela que je craignais!... Mon Dieu!...</p> - -<p>Et plus bas, comme une plainte:</p> - -<p>—Je n’aurais pas cru que cela me ferait tant de mal...</p> - -<p>Épouvantée, Josanne se redressa; elle osa regarder Noël... Il se -dominait encore. Il matait sa douleur.</p> - -<p>—Noël!... Ah! mon Noël, ayez pitié de moi! comprenez-moi!... Qui peut -me comprendre mieux que vous? Vous ne pouvez pas me condamner; vous -ne pouvez pas me mépriser, vous! J’ai été faible, parce que j’étais -malheureuse... Mais je pensais que je ne faisais de mal à personne et -que j’avais bien <ins class="correction" title="le ajouté">le</ins> droit...</p> - -<p>Il la saisit, la souleva jusqu’à lui...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_252">252</span></p> - -<p>—Est-ce que je vous méprise? Est-ce que je vous condamne?... Est-ce -que je vous parle de droit ou de devoir?... Je souffre, voilà tout!... -C’est illogique, c’est stupide!... Car, enfin, j’étais préparé... Eh -bien! d’entendre ça, d’être sûr de ça... d’imaginer ça...</p> - -<p>Elle gémit, désespérée:</p> - -<p>—Noël! vous ne pourrez plus m’aimer!... Mon Noël, c’est fini... Je le -sens... J’ai perdu votre cœur... Et pourtant vous deviez pressentir -ce qu’il y avait en moi... ce fond de tristesse... ces souvenirs... -Hélas! j’étais confiante, malgré tout, en votre justice, en votre -indulgence... Je connaissais vos idées, qui ne sont pas celles -des autres hommes... Je me répétais des phrases de vous, qui me -rassuraient...</p> - -<p>Elle éclata en sanglots. Noël la serra contre lui. Elle sentait le -halètement de sa poitrine, les coups profonds du cœur, le tremblement -des mains qui l’étreignaient. Il soupira:</p> - -<p>—Oui... oui... on se croit très fort, très affranchi... On parle de -ces choses, comme on parle de tout—du malheur, de la maladie et de la -mort même!—légèrement... Et puis, quand on découvre la réalité sous -les mots, on se révolte et on souffre comme une brute...</p> - -<p>—Ah! Noël, je souffre plus que vous!</p> - -<p>—Je me doutais, oui, de... ce que je sais, à présent... Mais dans le -doute il y a encore un espoir... Je me payais de raisons vaines... Au -fond, je pensais: «Ce n’est pas vrai!... Elle n’a pas pu...»</p> - -<p>Soudain, il se leva, respira péniblement, comme un homme qui étouffe... -Et il se mit à marcher, dans la longue pièce, allant, revenant, de la -fenêtre à la <span class="pagenum" id="Page_253">253</span> porte... Par moments, il passait sa main sur son -front, sur ses yeux... Josanne, à genoux contre le divan, ne bougeait -plus, interdite...</p> - -<p>—Vous vous êtes donnée!... Mais quand, mais comment?... Pas du premier -jour, je suppose!... Alors, vous le connaissiez depuis longtemps, cet -homme que vous aimiez?... Il allait chez vous!... C’était l’ami de la -maison, naturellement!...</p> - -<p>—Non... je l’avais rencontré, ailleurs... chez... une dame... Il -n’était pas reçu chez moi...</p> - -<p>—Et vous l’aimiez?...</p> - -<p>—Oui...</p> - -<p>—C’était un grand amour?... Comme le nôtre?... Non, dites, ce n’était -pas de l’amour? Un caprice... une faiblesse... une curiosité...?</p> - -<p>—Oh! Noël!... Pas cela, je vous jure! J’étais sincère et c’est mon -excuse... J’aimais...</p> - -<p>Il eut un geste de rage. Puis, de nouveau penché vers Josanne, il -reprit plus âprement:</p> - -<p>—Il vous a quittée?</p> - -<p>—Oui.</p> - -<p>—Il y a longtemps?</p> - -<p>—Deux ans.</p> - -<p>—Et depuis... ç’a été fini?... Vous ne l’avez jamais revu?</p> - -<p>—Deux fois, par hasard... l’hiver dernier...</p> - -<p>—Où?</p> - -<p>—Dans la rue...</p> - -<p>—Il vous a parlé?</p> - -<p>—Oui.</p> - -<p>—Et vous avez consenti à l’écouter?</p> - -<p>—Oui... parce que...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_254">254</span></p> - -<p>—Parce que vous l’aimiez encore!</p> - -<p>—Je ne sais pas... Mais depuis que je vous connais, Noël, jamais...</p> - -<p>—Enfin, c’est fini dans votre vie, fini dans votre cœur?... Il ne -reste aucun lien, aucun souvenir...</p> - -<p>En prononçant ces mots, il vit que la figure de Josanne se décolorait, -se creusait, devenait pareille à la figure d’une femme qui va mourir... -Une pensée imprévue, terrible, fulgura dans son esprit, l’éclaira d’une -sourde et brusque lueur. Il cria:</p> - -<p>—Josanne?...</p> - -<p>Elle étendit le bras vers le cabinet où dormait Claude, et elle murmura:</p> - -<p>—Il reste... mon petit garçon!</p> - -<p>Et elle ne supplia point, elle ne sanglota point; sa tête glissa des -genoux de Noël au bord du divan. Son corps plié, prosterné, fléchit -lentement, s’affaissa, sembla disparaître...</p> - -<p>Elle n’était pas évanouie, mais elle s’étonnait de vivre encore. La -voix de Noël venait à son oreille comme à travers des épaisseurs -d’eau... Elle s’aperçut qu’il la soulevait, qu’il l’étendait, qu’il lui -mettait un coussin sous la tête... Ses cheveux défaits chatouillaient -ses cils... Une épingle piquait sa nuque. Elle ouvrit enfin les yeux, -et pleura.</p> - -<p>—Allons! dit Noël, calmez-vous, ma pauvre Josanne.</p> - -<p>Elle continua de pleurer, sans mouvement. Noël recommença de marcher -par la chambre. Une chaise le gênait. Il l’écarta. De temps en temps, -il balbutiait une phrase qu’il n’achevait pas...</p> - -<p>Le petit Claude, troublé dans son sommeil, appela:</p> - -<p>—Maman!...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_255">255</span></p> - -<p>Josanne fut debout, tout de suite, mais elle hésitait... Noël lui dit:</p> - -<p>—Eh bien?... Pourquoi n’allez-vous pas vers lui?... A cause de moi, -peut-être?... Vous avez tort...</p> - -<p>Elle alla jusqu’au seuil du cabinet. L’enfant s’était rendormi. La mère -regarda le petit lit, le rideau de mousseline... Appuyée au chambranle -de la porte, elle sentit son cœur se fendre et désira mourir.</p> - -<p>Noël s’approcha:</p> - -<p>—Écoutez, Josanne, il ne faut pas désespérer... Ayez du courage... -J’en ai, moi!... vous le voyez bien... Mais je ne suis plus en état -de discuter... Le coup a été trop rude!... Il vaut mieux que je m’en -aille... Je dirais des mots injustes, blessants, qui nous feraient du -mal à tous deux... Et je ne veux pas vous faire de mal...</p> - -<p>—Mon Dieu! Où allez-vous?</p> - -<p>—J’ai besoin de marcher... Je ne veux pas rester assommé comme ça... -Il faut que je remue, que je respire... Demain, oui, demain, après -midi, je reviendrai... Je vous jure que je reviendrai... Couchez-vous, -tâchez de ne plus penser, de dormir... Vous ne résisteriez pas à tant -de secousses... Reposez-vous, je vous en prie, pour l’amour de moi...</p> - -<p>—Noël!</p> - -<p>—Ne me retenez pas!... La fatigue, quelquefois, engourdit le -cerveau... On souffre moins... Allons, au revoir, Josanne!</p> - -<p>... Il était parti! La lampe baissait. Un coussin du divan gisait à -terre, et Josanne, debout, les bras pendants, immobile, écoutait les -pas qui s’éloignaient...</p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <span class="pagenum2" id="Page_256">256</span> - <h2 class="h2souschapitre">XXVII</h2> -</div> - -<p>Quand la Tourette arriva, sur le coup de huit heures, elle fut bien -étonnée de trouver madame Valentin habillée et prête à sortir.</p> - -<p>—Madame ne déjeune pas!... Non;... C’es-i’ possible!... Madame veut -donc se faire mourir?... Quand on travaille, faut qu’on mange... J’vas -faire du chocolat... Comme madame a mauvaise mine!</p> - -<p>—Je n’ai pas dormi de la nuit...</p> - -<p>—A cause du petit?...</p> - -<p>—Oui, à cause du petit, répondit Josanne avec un sourire navré. -Occupez-vous de lui, Maria... Je dois sortir tout de suite.</p> - -<p>—Et le chocolat?</p> - -<p>—Je vous ai dit que je n’avais pas faim.</p> - -<p>—Ah! madame n’est pas raisonnable...</p> - -<p>Josanne n’écoutait plus le bavardage de la Tourette. Elle fixait sur -les choses un regard sec et fiévreux... <span class="pagenum" id="Page_257">257</span> Avait-elle rêvé?... Non, -ce n’était pas un cauchemar, la terrible scène de la veille. Cette -chaise, Noël l’avait déplacée. Ce coussin avait glissé à terre, et il -y avait sur la natte japonaise, un petit peigne d’écaille brune, tombé -des cheveux de Josanne quand elle s’était presque évanouie... Elle -faillit marcher dessus, le ramassa, le regarda sans penser à rien...</p> - -<p>Dans le cabinet voisin, son fils, réveillé, se mit à rire.</p> - -<p>Ce rire pur, qui, chaque matin, appelait le baiser maternel, -retentissait douloureusement dans l’âme de Josanne. Elle songeait:</p> - -<p>«Tu me coûtes cher, mon petit Claude!... Et pourtant je t’aime!... Je -ne t’aime pas moins qu’hier.»</p> - -<p>Sa pensée alla vers Maurice, se chargea de rancune et de haine.</p> - -<p>«Ah! lui... lui!... Il n’aura donc apporté dans ma vie que du malheur -et du malheur!... Car, maintenant, je serai toujours malheureuse, et -Noël avec moi... Il m’eût pardonné l’amant,—mais l’enfant?... Jamais -il ne supportera que Claude demeure entre nous. Claude, image vivante -de ce passé dont il souffre... Et pourtant, je ne peux exiler mon -fils de ma maison, de ma vie... Je ne peux pas choisir entre Claude -et Noël: c’est une alternative abominable!... Noël accepterait bien -que je garde, que j’élève, que j’aime l’enfant de mon mari; pourquoi -ne peut-il accepter!... Ah! les préjugés de l’homme, l’orgueil de -l’homme!... La jalousie plus forte que l’amour!...»</p> - -<p>Sa tendresse pour son fils, noyée dans le grand flot de la passion, -se ranimait, plus vive d’être menacée. Josanne hésitait à croire que -Noël lui imposerait <span class="pagenum" id="Page_258">258</span> cette mutilation de son cœur, ce crime contre -nature... Mais que ferait-il, si vraiment la présence de Claude, -l’existence même de Claude lui devenaient intolérables?...</p> - -<p>«Il faut que je connaisse sa pensée. Je ne peux plus vivre comme ça... -Je veux le voir, tout de suite...»</p> - -<p>Il était trop tôt pour que Josanne pût se présenter chez Noël; mais -elle était, depuis la veille, dans un état si violent et si trouble -qu’elle ne pouvait supporter l’attente et l’inaction. Elle partit donc, -résolue à marcher, à «user sa peine».</p> - -<p>Dehors, elle fut surprise par la douceur du matin. Une fine lumière -grise et bleuissante baignait les quais, du Louvre à Notre-Dame. -Tout était gris et bleu, sauf quelques taches de couleurs si vives -et pourtant si délicates,—les sables blonds de la berge, le -bariolage des péniches couvrant l’eau verte et laiteuse.—L’aiguille -de la Sainte-Chapelle luisait, d’un or presque rose. Les gens, sur -l’impériale des omnibus, avaient l’air content. Les petites bonnes -étaient jolies, avec leurs camisoles claires. On vendait partout des -bottes de roses rouges. Et Paris semblait une ville nouvelle, éveillée -à la fraîcheur première, à l’aube azurée d’un jour qui serait le plus -brillant, le plus ardent, le plus splendide des jours d’été...</p> - -<p>Josanne, dans le matin délicieux, passait, étrangère à tout, comme une -intruse qui promènerait sa robe de deuil dans une fête.</p> - -<p>Le mouvement calma ses nerfs, prêta une sorte de rythme à ses pensées. -Elle se ressaisit:</p> - -<p>«Voyons... je ne dois pas m’affoler... Noël est un homme intelligent, -qui ne peut pas invoquer contre <span class="pagenum" id="Page_259">259</span> moi,—contre notre bonheur,—des -préjugés qu’il a raillés cent fois, en ma présence... Il souffre, -hélas! et c’est tout naturel qu’il souffre... Mais il m’entendra, et je -saurai le consoler...»</p> - -<p>Elle réfléchissait, et reprenait espoir:</p> - -<p>«Je ne vais pas tomber à ses pieds et lui demander pardon... Pardon de -quoi?... De mon silence? Oui, peut-être... J’aurais dû me confier à -lui, avant de lui laisser comprendre que je l’aimais... De ma faute?... -Non! Si j’ai commis une faute, j’ai péché contre Pierre et non pas -contre Noël... La première stupeur, la première fureur passées, mon ami -sentira lui-même l’impossibilité de me condamner...»</p> - -<p>Elle se rappela des mots de Noël:</p> - -<p>«Pourquoi imposerais-je aux autres des vertus que je suis incapable de -pratiquer? Je ne pourrais pas rester fidèle par devoir à une femme que -je n’aimerais pas d’amour...»</p> - -<p>Elle se rappela aussi la conclusion de <i>la Travailleuse</i>...</p> - -<p>Condamner Josanne?... Au nom de quoi? Noël n’était pas chrétien: il ne -considérait pas le mariage comme un sacrement et l’adultère comme un -péché mortel. Il n’avait aucun respect pour la morale conventionnelle -qui lui apparaissait en pleine voie de transformation. Certes, il -concevait l’altruisme, la tolérance, la solidarité humaine, mais il -détestait le sacrifice stérile, qui est, disait-il, une abdication, un -suicide—et un encouragement à l’égoïsme d’autrui...</p> - -<p>Josanne allait donc vers lui, dans la douleur, et non pas dans les -sentiments d’une Madeleine repentante, <span class="pagenum" id="Page_260">260</span> car, à vrai dire, son -chagrin sincère, ses regrets sincères n’étaient pas du repentir... Elle -ne se persuadait pas qu’elle avait commis un acte infâme, et qu’elle -ne pourrait échapper au mépris que par le remords, la pénitence et -l’humilité. Elle ne ressentait rien qui ressemblât à de la contrition -chrétienne et elle ne voulait pas être aimée par pitié, par faiblesse. -Elle aussi avait de l’orgueil!</p> - -<p class="br">Elle entra dans la maison que Noël habitait, dans l’ombre froide de -l’escalier de pierre, et le tintement de la clochette lui remua le -cœur. Un domestique ouvrit:</p> - -<p>«Monsieur ne pouvait pas recevoir... Monsieur dormait encore... Il -était rentré tard dans la nuit...»</p> - -<p>Josanne répliqua:</p> - -<p>—Bien. J’attendrai...</p> - -<p>Le domestique essaya de protester:</p> - -<p>«Il avait des ordres... Monsieur serait fâché, peut-être...»</p> - -<p>Mais Josanne répondit:</p> - -<p>—Non, monsieur ne sera pas fâché... C’est pour une affaire très -importante. Ne le réveillez pas... <ins class="correction" title="J’attendrais">J’attendrai</ins> aussi longtemps qu’il -faudra.</p> - -<p>—Et qui annoncerai-je à monsieur?</p> - -<p>—Madame Valentin.</p> - -<p>Le domestique eut un vague sourire: il avait porté tant et tant de -lettres au nom de madame Valentin!</p> - -<p>... Elle était seule dans ce grand cabinet de travail qu’elle croyait -reconnaître. Toutes choses lui étaient devenues familières, à travers -les récits de Noël. Ses <span class="pagenum" id="Page_261">261</span> pieds foulaient le parquet de marqueterie -aux losanges luisants, les tapis de Perse jetés devant la cheminée -et devant la table. Partout ses yeux rencontraient des meubles aux -lignes simples,—bois patinés, vieil acajou pourpre ou vieux bois de -rose;—des étoffes lourdes, dont les colorations allaient du roux au -mordoré. Toute la vaste pièce était ainsi, sombre et chaude au regard, -dans une harmonie brune et fauve qui faisait songer au cuir précieux, -à l’or effacé des belles reliures anciennes. Aucun bibelot banal. Des -armes, quelques cuivres, des photographies rappelant un site célèbre ou -un incident de voyage, une lithographie de Fantin-Latour, un fusain de -Prudhon, et, sur la cheminée, une réduction en bronze du <i>Colleone</i> de -Verrochio. Un peu partout, des journaux, des livres, et le parfum du -«maryland» sur tout cela...</p> - -<p>Josanne respirait ce parfum; elle touchait les choses tièdes encore de -la vie de Noël, ces choses qu’il avait rassemblées peu à peu, qu’il -aimait, qu’il maniait chaque jour. Et de l’imaginer assis à ce bureau, -près de cette lampe, la plume aux doigts, la cigarette au coin des -lèvres, tel qu’il était pendant les heures laborieuses, Josanne éprouva -un tel paroxysme d’amour, de douleur, de folie, qu’elle n’entendit pas -la porte s’ouvrir.</p> - -<p>—Josanne!... Il y a longtemps que vous êtes là?... Pourquoi n’avoir -pas dit qu’on me réveillât tout de suite?</p> - -<p>—Vous étiez fatigué, sans doute... Je n’osais pas...</p> - -<p>—Oh! mon amie, mon amie chérie, comme vous <span class="pagenum" id="Page_262">262</span> avez bien fait de -venir!... Il me semblait que je ne vous reverrais jamais!... Quelle -nuit cruelle!</p> - -<p>Elle avait redouté un accueil glacial, et Noël lui serrait les mains, -lui parlait sans colère, la remerciait d’être venue... Elle fut si -déconcertée, si heureuse, que les larmes lui montèrent aux yeux. Elle -oublia les paroles qu’elle avait préparées, et elle demeura muette, -regardant le jeune homme, comme Marthe et Marie regardèrent Lazare -ressuscité.</p> - -<p>Elle dit enfin:</p> - -<p>—Ah! Noël, si vous saviez!...</p> - -<p>—Ma pauvre Josanne, je ne demande qu’à savoir... Vous avez beaucoup -à me dire, j’en suis sûr, et hier je vous ai mal écoutée... Il y a un -trou noir dans mes souvenirs... J’ai perdu la mémoire et la raison -pendant quelques heures... Je vous ai quittée; j’ai marché longtemps. -Je me suis retrouvé à ma porte, abruti de fatigue. Le petit jour -venait...</p> - -<p>—Moi aussi, j’ai vu venir le petit jour...</p> - -<p>—J’étais bien malheureux, bien misérable...</p> - -<p>—Et moi!...</p> - -<p>—Mais j’étais plus calme, et il y avait, dans ce chaos de ténèbres où -je me débattais, une lueur!... Je me disais: «Il faut que j’entende -Josanne, que je la comprenne, que je tâche d’être juste et d’être -bon...»</p> - -<p>—Ah! Noël, je vous retrouve! Je vous bénis pour cette parole!... -Soyez juste, soyez bon! Notre bonheur dépend de vous... essayez de -comprendre...</p> - -<p>—C’est mon seul désir: comprendre!... Ah! vous n’aurez pas besoin de -vous chercher des excuses! J’en <ins class="correction" title="découvrirais">découvrirai</ins> pour vous... Mais il y -avait, dans <span class="pagenum" id="Page_263">263</span> ce récit entrecoupé d’hier soir, il y avait tant de -contradictions, tant d’obscurité!... Vous vous êtes mal exprimée... Je -me suis révolté trop vite!... Car enfin, Josanne, il n’est pas possible -qu’une femme comme vous,...</p> - -<p>Il élevait la voix, malgré lui. La violence contenue reparaissait. Mais -aussitôt:</p> - -<p>—Vous voilà encore effrayée!... Voyons, asseyez-vous près de moi, dans -ce fauteuil... Causons... Je serai raisonnable... Je tâcherai de vous -écouter comme si je n’étais pas en cause, impartialement. Et après, ma -chérie, nous serons tristes encore, mais plus proches, nous souffrirons -moins.</p> - -<p>—Je veux l’espérer, Noël...</p> - -<p>—Et d’abord, dites-moi... Vous ne vous êtes jamais plainte, par -délicatesse, ou par cette piété qu’on garde envers les morts... mais... -votre mari n’a pas été bon pour vous, n’est-ce pas? Il a eu des torts, -des torts graves?</p> - -<p>—Aucun tort, je vous assure. Je vous l’aurais dit, hier...</p> - -<p>—Son caractère?</p> - -<p>—Son caractère était difficile, et même un peu détraqué... Mais, avant -d’être malade, Pierre était comme la moyenne des hommes, ni meilleur ni -pire que beaucoup d’autres... Un peu susceptible, un peu tatillon, un -peu autoritaire, oui! Ce n’étaient pas là des défauts bien terribles! -Il avait de grandes qualités... Il m’aimait... il m’aimait trop!</p> - -<p>—Pourquoi «trop»?...</p> - -<p>—Parce que... il avait un goût très vif de ma personne, une passion -physique qui s’exaspéra quand <span class="pagenum" id="Page_264">264</span> il fut malade... quand il se -crut diminué, déchu... et quand il sentit mon indifférence... mes -répugnances...</p> - -<p>Elle rougit.</p> - -<p>—Ne me faites pas raconter nos querelles, nos tristesses, son chagrin -qui me rendait faible...</p> - -<p>—Oui, dit vivement Noël, je devine, et cela me fait mal de penser à ce -que vous deviez souffrir... Dites-le donc nettement: vous n’aimiez plus -du tout votre mari...</p> - -<p>—Pourquoi? Je l’aimais beaucoup, mon pauvre Pierre, mais je ne -l’aimais plus d’amour... Je m’étais mariée étourdiment, hâtivement, -comme presque toutes les jeunes filles françaises... Que sait-on -de l’amour, à dix-huit ans? On aime pour aimer; on donne son cœur -au premier venu qui murmure de jolis mots,—les mots qu’on a rêvé -d’entendre. Et l’on s’engage pour la vie: on signe un contrat dont on -ignore la principale clause!... Et puis, on change, on s’achève... On -devient une femme qui ressemble peu ou pas du tout à la jeune fille de -naguère; on se révèle à soi-même, lentement... Et pendant ce temps, le -mari aussi a changé. Lui aussi a évolué,—dans un autre sens... On se -regarde, un beau matin; on ne se reconnaît plus très bien l’un l’autre, -et l’on dit: «Comment ai-je pu?...» C’est l’histoire banale et tragique -de tant de mariages... Mais il s’est formé entre les époux des liens -d’intérêt, d’habitude, d’affection même... Des enfants sont nés...</p> - -<p>—Vous n’aviez pas d’enfant, vous... avant Claude...</p> - -<p>—J’avais mon mari... Un malade qu’on soigne, <span class="pagenum" id="Page_265">265</span> qu’on protège, qu’on -défend chaque jour contre la souffrance, qu’on berce de consolantes -illusions, c’est presque un enfant, Noël... Sa compagne l’adopte, -se dévoue à lui, tout naturellement, tout simplement, et si pénible -que soit son rôle, elle ne pense pas à déserter le foyer... Ce -serait quelque chose de plus vil, de plus cruel, de plus lâche que -l’adultère... Je ne pouvais pas, je ne voulais pas abandonner mon mari.</p> - -<p>Elle essuya ses yeux.</p> - -<p>—On m’avait enseigné que le bonheur est dans l’oubli de soi-même, -dans le dévouement... C’est la morale chrétienne... mais elle n’est -possible qu’avec la foi chrétienne, et je n’avais pas la foi... On -m’avait enseigné aussi, d’autre part, que toute créature a le droit de -se développer comme une plante fleurit, le droit de vivre sa vie, avant -de vieillir et de mourir...</p> - -<p>—Oui, dit Noël.</p> - -<p>—Le devoir de dévouement aux malheureux et aux faibles, le droit -personnel de vivre et de chercher le bonheur, ce double idéal -contradictoire a hanté toute ma jeunesse... Je n’ai pas su choisir: -j’ai voulu tout concilier. Un jour, après des années de lutte obscure, -après tant de misère, tant de déceptions, le désespoir m’a prise... -J’avais vingt-cinq ans... Mes parents étaient morts, mon premier enfant -était mort, mon mari se mourait lentement... Je n’avais pas d’amis, je -n’avais pas d’argent; je n’avais aucun don, aucun talent exceptionnel, -et l’avenir était devant moi comme une route plate, morne, solitaire, -qui conduisait... je ne savais où!... Je faisais toutes les besognes -du ménage, je donnais des leçons de piano... je tenais les livres d’un -petit commerçant...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_266">266</span></p> - -<p>—Ma pauvre chérie!...</p> - -<p>—J’ai eu la nostalgie du bonheur... et j’ai cru le rencontrer... Un -jeune homme m’a aimée... Il était spirituel et semblait tendre... J’ai -cru, et tout, tout m’autorisait à croire qu’il serait, dans ma vie -obscure et triste, une lumière, une douceur, un repos... J’ai cru que -j’appuierais ma faiblesse à sa force:—car la femme la plus énergique a -des jours de faiblesse. J’ai cru... Hélas!... Vous devinez le reste!... -J’ai eu quelques mois de bonheur... Puis cet enfant est venu... Et -mon... mon ami a eu peur des complications, des drames, que sais-je?... -Après des ruptures et des reprises, il a cédé à des préjugés... à des -remords... à l’influence de sa famille... Nous nous sommes séparés... -Et il était fiancé, quand je suis devenue veuve... Noël, tout cela vous -fait souffrir!...</p> - -<p>—Ne parlons pas de moi, ne parlons plus de lui... Parlons de vous! -Vous seule m’intéressez, vous, vos idées, vos sentiments... Que votre -volonté de sacrifice ait fléchi, que vous ayez cherché l’amour, cela ne -m’étonne pas, Josanne... Et même, je dirai que cela ne me scandalise -pas... Mais comment avez-vous pu, vous, vivre dans ce mensonge?... -Et n’en pas souffrir davantage?... car il ne semble pas que vous -en ayez beaucoup souffert... Vous acceptiez la situation... et ses -conséquences...</p> - -<p>—Qu’auriez-vous donc fait à ma place? dit-elle en sanglotant. Vous -auriez pu vous marier, tout jeune, comme je l’ai fait, et vous -trouver, quelques années plus tard, lié à une femme infirme, aigrie, -exigeante; si vous aviez cessé de l’aimer, lui seriez-vous demeuré -fidèle par devoir?... Vous avez <span class="pagenum" id="Page_267">267</span> dit le contraire, il n’y a pas si -longtemps!... Soyez de bonne foi, Noël, répondez!</p> - -<p>—Non... je ne crois pas que je serais resté fidèle, mais...</p> - -<p>—Vous auriez abandonné cette femme, votre compagne de plusieurs -années, qui n’aurait eu au monde que vous, pour la soigner, pour lui -adoucir sa vie misérable? Vous auriez commis cette action ignoble?... -Non, non!...</p> - -<p>—Évidemment, non... Mais je n’aurais pas menti...</p> - -<p>—Est-ce que le médecin n’a pas le devoir de mentir au mourant?... -Qu’est-ce qu’un principe, qu’est-ce qu’un devoir abstrait, en face -de cette réalité: la souffrance d’une créature humaine?... Je n’ai -pas hésité: j’ai choisi, entre deux maux, le moindre mal... Je le -choisirais encore... Et vous, Noël, à ma place, vous l’auriez choisi -comme moi.</p> - -<p>—Non: la loyauté avant tout!</p> - -<p>—Vous parlez comme un homme robuste de corps et d’esprit, orgueilleux -de sa force et qui a le mépris de la faiblesse... Vous n’avez jamais -connu la maladie, la solitude, la pauvreté, l’abandon. Vous n’avez -jamais souffert!</p> - -<p>—Eh bien! je fais, en ce moment, par vous, l’apprentissage de la -douleur!... Votre mari n’a pas souffert, dans toute sa vie, autant que -moi depuis hier... Et je ne vous reproche pas de ne pas m’avoir épargné -cette torture: j’ai cet orgueil, oui, d’être vraiment un homme, de -regarder en face mon destin, quel qu’il soit... Et ce que j’attends -de vous, ce que j’exige, en toutes circonstances, aujourd’hui, -<span class="pagenum" id="Page_268">268</span> demain, toujours, c’est la vérité, la vérité!... Je ne vous -pardonnerais pas un mensonge,—fût-il charitable!—à vous moins qu’à -toute autre, parce que je vous aime... et aussi, hélas! parce qu’au -fond de moi une peur s’éveille, une involontaire inquiétude devant la -femme qui a si longtemps et si bien menti!...</p> - -<p>Josanne tressaillit:</p> - -<p>—Vous n’avez plus confiance en moi?... Mais je vous ai donné hier et -tout à l’heure des témoignages irrécusables de ma sincérité!... Mon -secret, vous le connaissez, et je vous découvre toute mon âme, avec le -bien, avec le mal, avec les contradictions qui sont elle... Et vous -avez peur... Quelle injustice!</p> - -<p>Noël ne répondit pas. Josanne roulait son petit mouchoir humide entre -ses mains, et elle répétait:</p> - -<p>—Quelle injustice!... Quelle injustice!...</p> - -<p>Noël dit tout à coup:</p> - -<p>—Et l’autre?</p> - -<p>—Qui?</p> - -<p>—Celui que vous aimiez!... Quel conseil vous a-t-il donné?...</p> - -<p>—Noël, ne parlons pas de lui.</p> - -<p>—Pourquoi?</p> - -<p>—Je ne veux pas l’accuser devant vous... Par respect pour moi-même...</p> - -<p>—Vous ne l’accusez pas; vous l’excuseriez plutôt! J’admire votre -indulgence... Ah! vous n’avez pas de rancune, vous!</p> - -<p>—Noël!</p> - -<p>—Vous l’avez revu, vous lui avez pardonné!...</p> - -<p>—Je lui ai pardonné!... Je ne l’aime plus, mais je ne peux le haïr...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_269">269</span></p> - -<p>—Vous êtes si compatissante!... Ce monsieur est venu gémir près de -vous!... Pas assez longtemps, j’imagine, car vous auriez fini par vous -attendrir, par le consoler...</p> - -<p>Josanne se leva brusquement:</p> - -<p>—Noël! je peux tout supporter de vous, la colère, les reproches, même -l’injustice... mais l’ironie, non! Je ne peux pas!...</p> - -<p>—Josanne!... ma chérie! Pardon!... Je suis absurde!... Je suis -méchant!... Josanne!</p> - -<p>Il la força de se rasseoir, mit un genou en terre, près d’elle, et -l’entoura de ses <ins class="correction" title="hras">bras</ins>. Alors, elle recommença de pleurer, désespérément:</p> - -<p>—Vous ne m’aimez plus!... Vous m’obligez à dire des choses affreuses, -qui m’humilient... qui vous déchirent!...</p> - -<p>—Oh! ma Josanne, je souffre tant!... J’ai le cœur à vif... Tout me -fait mal!... Et vous me demandez d’être juste, d’être logique!... Je -puis être généreux et lâche, bon et méchant, dans la même minute, selon -qu’un mot de vous m’exaspère ou m’attendrit!... Ah! ma raison et ma -sensibilité ne s’accordent guère!... Parbleu! je le sais bien, que je -n’ai pas le droit de juger, que, sans doute, à votre place, j’aurais -agi comme vous!... Je ne suis pas insensible à la douleur des autres! -Je ne suis pas égoïste... Et je me rappelle que j’ai voulu m’affranchir -de préjugés ordinaires et de la morale dogmatique!... Eh oui! J’ai dit, -j’ai écrit qu’il n’y avait pas deux honneurs, l’un masculin, l’autre -féminin! Mais ce qui était pour moi une théorie, c’était pour vous, -la réalité quotidienne!... Et maintenant que je <span class="pagenum" id="Page_270">270</span> suis sorti du -paradoxe et de l’abstraction, que je suis aux prises avec des faits, je -sens que je suis un homme comme tous les autres, ni plus libre, ni plus -juste, ni meilleur... Ah! Josanne, ah! mon amour, je suis jaloux!... Je -ne suis pas un moraliste qui juge, un philosophe qui ergote... Je suis -un homme qui aime, je suis un amant désespéré!... Le bien, le mal, vos -devoirs, vos droits, la justice, la logique, je m’en moque!... Je ne -sais plus que ça, ma Josanne!... Je suis jaloux!</p> - -<p>—Mon pauvre Noël!</p> - -<p>—Vous pleurez!... Moi, je n’ai pas pu pleurer...</p> - -<p>—Mon Dieu! est-ce bien nous qui nous sommes dressés l’un contre -l’autre en adversaires?... Nous qui nous aimons!...</p> - -<p>—Josanne, Josanne, dites-moi que vous n’aimez plus cet homme!</p> - -<p>—Je ne l’aime plus...</p> - -<p>—Dites-moi que vous ne l’avez pas aimé, vraiment aimé...</p> - -<p>—Je ne peux pas dire cela, Noël!</p> - -<p>—Ah!</p> - -<p>—Ma conduite n’avait qu’une excuse: l’amour... Si j’avais cédé à un -caprice, m’estimeriez-vous davantage?</p> - -<p>—Je ne sais pas... Je souffrirais moins... Un caprice, c’est vite -oublié... J’en ai eu, moi, des caprices, que j’appelais des amours!... -Qu’en reste-t-il?... Pas même de la cendre... rien... rien... Mais -vous!... En parlant de cet homme, tout à l’heure, vous étiez remuée, -malgré vous... Ah! j’ai eu un instant de colère aveugle!... Maintenant, -ma violence n’est plus que de <span class="pagenum" id="Page_271">271</span> la douleur!... Josanne! ma chérie, -mon amour, j’engage la lutte contre un ennemi voilé, inaccessible, -qui se dérobe au plus obscur de vous-même: le souvenir!... Josanne, -aidez-moi!... promettez-moi que je vaincrai!... Dites-moi qu’à force -de m’aimer, vous croirez n’avoir aimé que moi, n’avoir eu de joie, de -peine que de moi?...</p> - -<p>—Oui, mon bien-aimé!... J’en suis sûre... Laissez faire le temps...</p> - -<p>Et tout à coup, sans honte, Noël pleura, la tête sur le sein de son -amie. Les paupières baissées, il pleura des larmes rares, brûlantes... -Et, passionnément, il appuyait son front, d’une pression lente, -obstinée, contre la douce poitrine, comme pour la pénétrer, pour -atteindre, au plus profond de la chair, le cœur même, la vie palpitante -de Josanne.</p> - -<p>Elle le sentit vaincu, reconquis,—et l’âcreté de leur chagrin -s’adoucit un peu, de leurs larmes mêlées.</p> - -<p>Elle répétait:</p> - -<p>—Que faire, mon Dieu? Que faire? Que pouvons-nous?</p> - -<p>Il répondit:</p> - -<p>—Nous aimer... Souffrir ensemble...</p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <span class="pagenum2" id="Page_272">272</span> - <h2 class="h2souschapitre">XXVIII</h2> -</div> - -<p>Ils essayèrent de «vivre comme avant». C’était le vœu de Josanne. Quand -Noël, apaisé par les larmes, avait reparlé de l’avenir, elle lui avait -imposé silence... Non! qu’il ne fût plus question d’amour,—encore -moins de mariage!</p> - -<p>—Mais pourquoi? demanda le jeune homme, un peu froissé. Est-ce par -scrupule ou par orgueil que vous vous refusez à moi?...</p> - -<p>—Ni par orgueil, ni par scrupule... Je vous aime et je vous -appartiens. Mais je ne veux pas être votre femme...</p> - -<p>—Puisque je vous aime, rien n’est changé...</p> - -<p>—Si, Noël, tout est changé... Je ne suis pas, à vos yeux, cette même -Josanne que vous aviez élue, la sacrifiée, la résignée, l’impeccable... -Oh! je ne prétends pas que je sois indigne de vous!... Mais cette femme -que je suis, il faut que vous acheviez de la <span class="pagenum" id="Page_273">273</span> connaître... Vous -avez trop souffert! Il est impossible que la blessure se cicatrise en -quelques jours... Laissez-moi du temps, Noël! Je vous guérirai, je vous -rassurerai, je vous mériterai... Éprouvez-moi! Je vous dis à mon tour: -«Demandez-moi des choses très difficiles...» Je ferai tout, pour vous -donner confiance, tout...</p> - -<p>—Tout tient en deux mots: aimez-moi!</p> - -<p>—Je vous aime, vous le savez... Mais, pour notre bonheur à nous deux, -je réclame une épreuve... Les crises douloureuses se renouvelleront -peut-être... Si votre amour succombait?... Ne protestez pas, Noël!... -Sauvons au moins l’amitié... Acceptez que je demeure, pour quelque -temps, votre amie... Et puis, quand vous serez bien sûr de vous et de -moi, je serai... ce que vous voudrez...</p> - -<p>Noël se laissa convaincre.</p> - -<p>—Soit! dit-il. Attendons!... Tâchons de travailler et d’oublier. -Soyons braves.</p> - -<p>Ainsi, d’un même accord, ils reprirent leur vie d’autrefois. Noël -revint, chaque soir, dans le salon vert de Josanne. Il apportait -des fleurs, des livres, il apportait des jouets pour Claude, et il -feignait de ne point voir la pâleur de la mère pendant qu’il embrassait -l’enfant...</p> - -<p>Mais, au milieu d’une causerie ou d’une lecture, tout à coup, -lentement, ils se rapprochaient. Leurs mains se joignaient et parfois -leurs bouches... Et c’était Josanne qui se reprenait la première, qui -disait:</p> - -<p>—Non... pas encore... pas maintenant...</p> - -<p>Il la quittait, irrité contre elle et contre lui, las d’attendre...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_274">274</span></p> - -<p>De bonne foi, il se croyait guéri... Mais, le lendemain, une réticence -de Josanne, un nom de rue ou de ville qu’elle citait, une phrase -lue dans un roman, un banal «fait divers», le sourire du petit -Claude,—ce sourire qui n’avait ni le dessin ni l’expression du sourire -maternel,—le moindre incident mettait au cœur de Noël une gêne sourde, -un poids, puis, tout à coup, le déchirement d’une plaie rouverte... -Il se maîtrisait pourtant. Il observait Josanne; il l’interrogeait, -avec quelle angoisse! et de tout ce qu’elle disait, de tout ce qu’elle -taisait, il se créait des raisons de souffrir...</p> - -<p>Il connut les troubles, les cauchemars, l’insomnie fiévreuse où la -pensée oscille, comme la flamme de la bougie au vent de la fenêtre, -quand un souffle de folie passe, dans le cerveau enténébré. Il connut -l’insomnie lucide, où l’on examine, pèse, contrôle, analyse les plus -petits faits pour y découvrir un motif de crainte ou d’espérance...</p> - -<p>«Pourquoi ne suis-je pas jaloux du mari? se demandait-il. Josanne a -eu de l’affection pour ce Pierre Valentin, et même, au début, un peu -d’amour? Pourquoi ma jalousie s’attache-t-elle à l’autre, et à tout -ce qui vient de l’autre?... C’est que je puis me représenter le mari -de Josanne, et les sentiments qu’elle avait pour lui, sans redouter -aucun regret, aucune comparaison, aucune préférence rétrospective... -Tandis que <i>l’autre</i>, j’ignore tout de <i>l’autre</i>... Pourquoi l’a-t-elle -aimé? Il ne me ressemblait en rien, dit-elle... Pourquoi m’aime-t-elle, -moi?...»</p> - -<p>Il évoquait une vague forme masculine, dont les traits physiques, tout -différents de ses traits, à lui, <span class="pagenum" id="Page_275">275</span> exprimaient une âme exactement -opposée à la sienne... Cet inconnu, c’était un être d’une autre race, -doux, faible, prudent, un peu féminin, un type d’homme que Noël -détestait...</p> - -<p>Et toujours la forme confuse reparaissait, liée à la forme chérie de -Josanne, et, par les yeux de l’esprit, Noël voyait les scènes d’un -roman d’amour semblable au sien... Les causeries, les lectures:—ah! -le petit volume de la <i>Princesse de Clèves</i>, offert un jour de -février, qui était, peut-être un anniversaire!...—Les promenades à -deux:—est-ce que Josanne appuyait sa tête à l’épaule de son compagnon, -avec ce geste adorable qu’elle avait près de Noël?... Les premières -lettres échangées:—qu’étaient devenues ces lettres?...—les serrements -de main, le prénom balbutié, l’aveu... et le grand trouble des regards, -des mains, des lèvres... Et Noël, tout à coup, à la lueur rouge de -ses pensées, Noël voyait un lieu inconnu, dans une ombre brûlante... -Elle et <i>l’autre</i>!... Alors, il cachait sa tête dans l’oreiller, il -enfonçait ses ongles dans les paumes de ses mains!... Et c’était la -plus abominable minute, une souffrance sans noblesse, qui dégradait la -femme aimée, qui salissait l’amour. Noël avait envie de quitter Paris, -de ne plus revoir Josanne... Et le lendemain, il arrivait chez elle, et -il lui disait seulement:</p> - -<p>—Aimez-moi beaucoup, beaucoup, parce que je suis malheureux...</p> - -<p>Elle comprenait, elle pleurait!... et Noël, en la consolant, oubliait -sa peine. Parfois, elle discutait, et la douleur de l’amant, exagérée -par un mot, par un silence subit, devenait de la colère.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_276">276</span></p> - -<p>«Elle a des arrière-pensées que j’ignore: elle se complaît peut-être à -des souvenirs qu’elle n’oserait avouer... Elle ne me dit pas tout!... -Pourquoi ne me parle-t-elle jamais de son enfant?... J’ai essayé -de l’aimer, ce petit, et rien, en moi, ne trahit une malveillance -involontaire, ni même la tristesse, bien naturelle, que je ressens, -quand il est là, entre nous deux...»</p> - -<p>Il reprochait à Josanne l’espèce de pudeur qui l’empêchait d’aimer -Claude, à cœur ouvert, devant lui... Elle était—croyait-il—plus -amoureuse que maternelle, et, souvent, Noël se demandait ce qu’elle -faisait de son fils, pendant leurs rendez-vous quotidiens et leurs -promenades. Il supposait que la Tourette seule s’occupait de Claude. -Peu à peu il s’aperçut que Josanne surveillait la santé, le caractère, -l’éducation de son enfant. Claude allait à l’école primaire la plus -voisine, et la Tourette assumait le soin de le conduire, de l’aller -chercher, de le faire jouer dans le square Notre-Dame. Mais, absente ou -présente, la mère ne négligeait pas son cher devoir. Elle songeait à -Claude, sans doute, quand Noël la voyait se hâter, tout inquiète, d’une -inquiétude qu’elle n’exprimait pas.</p> - -<p>Il souhaitait qu’elle exprimât cette inquiétude, et sa tendresse, -et tous ses sentiments, qu’elle lui parlât comme elle se parlait à -elle-même... Ne comprenait-elle pas qu’il faisait un effort méritoire -pour aimer Claude?... Et pourtant, Noël qui eût adopté si aisément le -fils de Pierre Valentin, ne pouvait que subir le fils de <i>l’autre</i>...</p> - -<p><i>L’autre</i>... Ah! comme, de jour en jour, Noël <span class="pagenum" id="Page_277">277</span> l’exécrait -davantage!... Et quel désir il avait de le connaître, pour ne plus le -soupçonner partout?... Que de fois, en écoutant Josanne, il guettait -le nom qu’elle prononcerait peut-être, par hasard,—mais non pas sans -que Noël en fût averti par une intuition infaillible,—le nom dont il -savait seulement les initiales,—M. N...,—le nom qui était, dans la -mémoire de cette femme, comme une chose vivante et cachée, qu’elle -garderait, là, jusqu’à sa mort...</p> - -<p>Ce nom, Noël le poursuivait, le traquait, l’attendait... sur un -feuillet de livre, sur l’une de ces vieilles cartes postales illustrées -dont s’amusait le petit Claude, sur les lèvres de Claude lui-même qui -pouvait, peut-être, se souvenir... Quand Noël parlait à son amie des -gens qui approchaient le <i>Monde féminin</i>, il épiait la palpitation des -cils, la contraction de la bouche, la pâleur révélatrice de Josanne au -choc imprévu de ce nom...</p> - -<p>Rien... Elle ne se trahissait pas. Elle ne livrait aucun indice, et aux -allusions, aux questions indirectes de Noël, elle répondait:</p> - -<p>—Je vous ai dit l’essentiel... Que voulez-vous savoir de plus?... -Vivons dans le présent et laissons mourir le passé...</p> - -<p>—Mais je ne suis pas très sûr que vous viviez dans le présent, que -vous ayez tout oublié...</p> - -<p>—J’oublierai... J’oublie...</p> - -<p>Elle ne disait pas: «J’ai oublié...» et Noël pensait:</p> - -<p>«Elle n’oubliera pas... Elle a trop aimé l’autre... Que n’a-t-elle -pas supporté, de lui?... Que n’a-t-elle pas fait à cause de lui? -L’enfant,—leur enfant!—ne <span class="pagenum" id="Page_278">278</span> représente pas seulement un passé -d’amour, mais des années de trahison et d’imposture...»</p> - -<p>Alors, sa jalousie se compliquait d’un sentiment qui n’était pas du -mépris, qui n’était pas de la méfiance, et qui pourtant se résumait par -les paroles du père de Desdémone à Othello:</p> - -<p>«Elle a trompé... elle sait tromper...»</p> - -<p>Que Josanne eût vécu trop aisément dans la pratique du mensonge, -c’était, pour Noël, une chose incompréhensible, qui révoltait son -intransigeante loyauté. Et c’était une raison de plus qui lui faisait -haïr <i>l’autre</i>...</p> - -<p>Et la sincérité qu’il eût exigée de toute femme, Noël l’exigeait plus -impérieusement de Josanne,—qui savait mentir, qui avait menti...</p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <span class="pagenum2" id="Page_279">279</span> - <h2 class="h2souschapitre">XXIX</h2> -</div> - -<p>Un soir, Noël étant plus calme et Josanne plus gaie, elle raconta -qu’elle était allée, avec mademoiselle Bon, au déjeuner annuel d’un -syndicat de couturières.</p> - -<p>—Nous étions là soixante femmes, invitées, patronnes et ouvrières... -Au dessert, la présidente a fait un discours, et une jolie -fille—la secrétaire—a porté des toasts, aux «dames journalistes», -à mademoiselle Bon, à madame Foucart, la «grande féministe»... -Mademoiselle Bon a répondu... Et moi aussi, j’ai dû répondre.</p> - -<p>—Au nom de madame Foucart?...</p> - -<p>—Et des femmes journalistes... Ah! c’était drôle!... Je riais et tout -l’auditoire riait avec moi... Je ne sais plus ce que j’ai dit, mais je -me souviens que j’ai parlé de vous...</p> - -<p>—De moi?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_280">280</span></p> - -<p>—Oui, j’ai cité une phrase de <i>la Travailleuse</i>... pour le plaisir de -dire votre nom... C’est plus fort que moi... Je ne peux pas m’empêcher -de parler de vous...</p> - -<p>—Ma chérie!</p> - -<p>—Mademoiselle Bon l’a bien remarqué... Je ne me gêne guère devant -mademoiselle Bon...</p> - -<p>—Et devant Flory?</p> - -<p>—Un peu plus...</p> - -<p>—Pas beaucoup?</p> - -<p>—Pas trop... Flory n’est pas bête... Il y a beau temps qu’elle a -deviné notre... sympathie... Et Foucart!... Il me demande d’un ton -poli, trop poli même pour n’être pas ironique: «Savez-vous si Noël -Delysle est encore en France?... On ne le voit plus...»</p> - -<p>—Et vous répondez?</p> - -<p>—Je réponds: «Certainement, monsieur Delysle est en France.»</p> - -<p>—Et vous rougissez?</p> - -<p>—Comme une petite fille... Aussi mes camarades du <i>Monde Féminin</i> -supposent... ce qui n’est pas...</p> - -<p>—Et cela ne vous contrarie point?</p> - -<p>—Moi!... Et pourquoi donc?... Je voudrais le crier à tout l’univers -que je vous aime.</p> - -<p>—Alors, vous ne regrettez rien?</p> - -<p>—Que pourrais-je regretter? Je suis si heureuse!</p> - -<p>—Si heureuse?... Mon pauvre amour! Vous êtes heureuse, malgré tout, -malgré ce méchant ami, exigeant, irritable, qui vous fait pleurer, -quelquefois?</p> - -<p>—Malgré tout, malgré vous, oui, je suis heureuse... Je me sens -aimée, j’aime; je ne suis plus <span class="pagenum" id="Page_281">281</span> seule, et toutes mes peines—nos -peines—sont oubliées quand vous me regardez avec des yeux adoucis, -quand vous me dites: «Mon amour...» Il y a encore bien de la mélancolie -en nous, mais nous nous rapprochons chaque jour, et nous apprenons à -nous comprendre, à nous accepter l’un l’autre... L’espoir du bonheur, -Noël, c’est déjà le bonheur.</p> - -<p>—Josanne, vous êtes une femme délicieuse...</p> - -<p>Ils étaient assis côte à côte, sur le divan. Le crépuscule d’été, -humide et chaud, alanguissait la jeune femme. Elle s’appuyait aux -coussins, les bras demi-nus, la taille libre dans sa robe lâche et -légère.</p> - -<p>«Oui, pensait Noël, achevant pour lui-même la phrase qu’il n’osait -articuler, oui, délicieuse et touchante, et désirable...»</p> - -<p>Ses yeux d’amant caressaient Josanne, et, chastes encore, -s’enhardissaient, se détournaient, puis revenaient aux cheveux obscurs, -au cou baigné d’ombre, à l’enroulement délicat de l’oreille, au corps -voilé, qui devait être, dans le mystère compliqué des vêtements, comme -une rose blanche sous des feuilles... Et Noël songeait que Josanne -était femme, qu’elle lui appartiendrait...</p> - -<p>Elle reprit:</p> - -<p>—Je vous aime tant! Depuis que je suis vôtre, je veille sur moi -si jalousement! Ainsi, je ne permets plus au petit Bersier des -plaisanteries pourtant bien innocentes que je supportais autrefois...</p> - -<p>—Le petit Bersier vous fait la cour?</p> - -<p>—Mais non!... Calmez-vous!... Bersier ne me fait pas la cour... -Il flirte... c’est-à-dire qu’il flirtait!... Je lui ai dit que ces -manières ne me plaisaient pas, <span class="pagenum" id="Page_282">282</span> et il a confié à Flory que je -devenais... «une chipie!...» Il ne sait pas, ce Bersier, que je suis un -objet sacré, une personne de dignité fort éminente, votre Josanne!... -Ne m’embrassez pas comme ça, Noël!... Je suis trop nerveuse... Non!... -Vous êtes fou?...</p> - -<p>Il l’avait saisie, d’un geste amoureux, suppliant...</p> - -<p>—Josanne!... Si vous me refusez vos lèvres, laissez-moi mettre -mon front là, sur votre épaule, et mon bras autour de vous... Et -puis dites-moi tout ce que vous voudrez, des mots grondeurs que je -n’entendrai pas, des mots câlins qui passeront comme des baisers sur -mon âme... Ah! comme je suis amoureux, ce soir, de vos yeux, de vos -mains, de votre voix, de tout ce qui est vous et que j’ignore, et qui -me tente... Je n’ai pas soixante ans, Josanne, et je vous aime tout -entière et de toutes les façons... Méchante Josanne! froide Josanne!...</p> - -<p>—Noël, il ne faut pas...</p> - -<p>—Un scrupule absurde nous sépare...</p> - -<p>—Non, dit Josanne tristement. Ce n’est pas un scrupule absurde, -c’est la crainte de gâter, par trop de hâte, notre bel amour, notre -cher amour... Ma résistance, que vous me reprochez, n’est pas de la -coquetterie...</p> - -<p>—Elle vous est trop facile, cette résistance!</p> - -<p>—Trop facile!... Vous croyez cela?...</p> - -<p>Il la vit rougir, dans la pénombre...</p> - -<p>—Je n’ai pas soixante ans, moi non plus, et je vous aime... Mais j’ai -peur!...</p> - -<p>—Oh! Josanne! je ne suis plus très certain que nous ayons pris le -meilleur parti...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_283">283</span></p> - -<p>Elle ne répondit pas.</p> - -<p>—Que votre volonté soit faite! dit Noël. Et tant pis pour nous!...</p> - -<p>Il desserra son étreinte et resta quelques minutes sans parler.</p> - -<p>—Eh bien, dit-il tout à coup, racontez-moi quelque chose, n’importe -quoi... Empêchez-moi de penser... Après ce déjeuner des couturières, où -êtes-vous allée?</p> - -<p>—A l’Hôpital Cochin, avec mademoiselle Bon.</p> - -<p>—Pour un article?</p> - -<p>—Non, pour voir une malade... Cette fille de la Villa Bleue, madame -Neuf... Je vous ai parlé d’elle...</p> - -<p>—Eh bien?...</p> - -<p>—Mademoiselle Bon l’a retrouvée par hasard. Elle est mourante... -tuberculeuse au troisième degré... Son amant l’a quittée: ce joli -personnage redoutait la contagion.</p> - -<p>—Et l’enfant?</p> - -<p>—Abandonné, mort peut-être...</p> - -<p>—Et vous vous intéressez à cette «madame Neuf»? Vous l’excusez?</p> - -<p>—Oui... Je ne l’estime pas beaucoup, mais je l’excuse. Elle était plus -femme que mère, cette fille, et son amant—l’étudiant en pharmacie, le -bourgeois, le monsieur, le «savant», qui lui semblait un être de race -supérieure—son amant lui avait déclaré, tout net, «qu’il n’aimait pas -les gosses», et qu’entre le gosse et lui elle devait choisir.</p> - -<p>—Vous, une très bonne mère, vous êtes indulgente à cette mauvaise -mère... Est-ce là votre morale féministe?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_284">284</span></p> - -<p>—Précisément!... La femme sans éducation, passive, inconsciente, cette -femme-là, quand elle aime, est trop souvent ce que l’homme la fait...</p> - -<p>—Et l’instinct maternel?</p> - -<p>—L’instinct maternel résiste presque toujours aux sollicitations -mauvaises... presque toujours, mais pas toujours... Il y a des femmes -qui ne l’ont pas, cet instinct, et, dans l’enfant, elles aiment, -d’abord, le père de l’enfant...</p> - -<p>Josanne avait parlé vite, d’un trait... Elle ne vit pas un frisson de -souffrance sur le visage de Noël.</p> - -<p>Elle continua:</p> - -<p>—L’amant de «madame Neuf» pouvait éveiller en elle l’instinct endormi. -Et cette malheureuse fût devenue une mère comme tant d’autres; elle eût -aimé l’enfant de son amour...</p> - -<p>Il y eut un silence. Josanne devina la pensée de Noël. Inquiète, elle -se leva, pour allumer la lampe.</p> - -<p>Elle se reprochait la phrase imprudente...</p> - -<p>—Josanne, est-ce que...?</p> - -<p>—Dites?</p> - -<p>—Est-ce que vous l’aviez, l’instinct maternel, l’amour de l’enfant -pour l’enfant?</p> - -<p>Elle maniait le verre, l’abat-jour, feignant d’être agacée:</p> - -<p>—Comme je suis maladroite!</p> - -<p>Puis elle resta immobile, dans la lueur rose qui fardait sa pâleur.</p> - -<p>—Je vous en prie, ne mentez pas...</p> - -<p>—Je ne veux pas mentir, mais... Pourquoi me posez-vous cette question?</p> - -<p>—Pour connaître toute votre âme...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_285">285</span></p> - -<p>—Eh bien, non... Je n’avais pas beaucoup l’instinct maternel...</p> - -<p>Et soudain:</p> - -<p>—C’est affreux, ce que vous faites... Vous me tendez des pièges! Vous -me feriez regretter ma sincérité!...</p> - -<p>—Croyez-vous donc m’apprendre quelque chose!</p> - -<p>—Alors, pourquoi m’interrogez-vous? Pour m’éprouver?... Pour souffrir -un peu plus?...</p> - -<p>—Un peu plus, un peu moins, qu’importe!... J’ai l’habitude, maintenant!</p> - -<p>—Hélas! dit Josanne en pleurant, rien ne vous consolera. Votre raison -même ne vous est d’aucun secours contre votre passion jalouse... Et je -doute que nous soyons jamais heureux!</p> - -<p>Noël, ému par les larmes de Josanne, s’efforça de la rassurer; mais, ce -soir-là encore, ils se quittèrent dans la mélancolie et le malaise.</p> - -<p>Il s’en alla, par la nuit chaude et pluvieuse. Découragé, mécontent de -Josanne et de lui-même, peu lui importaient les longueurs du retour -solitaire. Il n’avait point de hâte d’être chez lui... Parfois, à -un carrefour désert, une ombre se détachait de la muraille, sous -quelque lanterne d’hôtel meublé... Une fille en cheveux appela Noël à -mi-voix... Une autre le suivit, l’accosta. Il l’écarta doucement. Des -paroles de Josanne lui revenaient à l’esprit:</p> - -<p>«Si bas que tombe une femme, un homme, presque toujours, est -responsable de sa déchéance...»</p> - -<p>Noël songea que Josanne avait un sentiment très vif de la solidarité -féminine, et qu’elle était, sans fausse honte et sans dégoût, pitoyable -à ses sœurs malheureuses, indulgente à ses sœurs avilies...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_286">286</span></p> - -<p>«Elle ne juge pas les autres, qui donc oserait la juger?...»</p> - -<p>Il ne pensait plus à lui, maintenant; il pensait à elle, et sa -tristesse, moins égoïste, fut moins âcre.</p> - -<p>Il arriva place des Vosges.</p> - -<p>Sous les arcades, au coin de la rue de Turenne, un petit café restait -ouvert. Il entra, demanda un verre de bière: il voulait écrire à -Josanne avant de remonter chez lui.</p> - -<p>Ce petit café... Un après-midi d’avril, Noël et Josanne s’étaient -assis devant la porte, entre les caisses de fusains. La jeune femme -avait pris des gâteaux et de l’orangeade, et Noël lui avait montré -les fenêtres de son cabinet de travail... Comme ils étaient joyeux -encore!... Ils ne savaient pas qu’ils s’aimaient!</p> - -<p>Noël revit la figure charmante, la volute basse des cheveux noirs, les -yeux d’un bleu variable, qui étaient ce jour-là, veloutés comme les -pétales de la pensée... Et il revit cette figure telle qu’il la tenait -entre ses mains, tout à l’heure, pour le baiser d’adieu, cette pauvre -figure en larmes qui se contraignait à sourire...</p> - -<p>Il écrivit:</p> - -<div class="quote"> - <p>«Ma bien-aimée, nous sommes fous!... Nous souffrons l’un par l’autre, - quand pour être heureux il ne nous manque que la volonté d’être - heureux. La vérité c’est que j’ai peur de vous, peur de moi, peur - de vous aimer trop et de trop souffrir... Le joug des préjugés - héréditaires, de la jalousie, de l’orgueil, opprime encore mon âme. Je - veux le briser; je le briserai!... J’accepte l’amour comme on accepte - la vie, avec tout le bien et tout le mal, toute la douleur et toute la - joie qu’il contient. Je vous accepte et vous <span class="pagenum" id="Page_287">287</span> aime telle que vous - êtes... 0 ma chérie, si vous pleurez quelquefois encore, vous pleurerez - dans mes bras! Si je suis malheureux, vous endormirez ma peine sur - votre cœur. C’est la guérison, c’est le salut! Ne plus discuter,—nous - aimer simplement, nous aimer plus, toujours plus et encore plus! Ah! ne - me parle plus d’attendre! Je ne veux plus attendre! Je ne peux plus... - Et puisque tu m’aimes, ô ma Josanne, mon unique amour,—viens! Sois - mienne, mienne, toute mienne!...»</p> -</div> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <span class="pagenum2" id="Page_288">288</span> - <h2 class="h2souschapitre">XXX</h2> -</div> - -<p>Le vieux cocher, avec sa vieille voiture et son petit cheval gris, -vint chercher Noël et Josanne à la gare de Chevreuse. C’était une -journée sans soleil, chaude, voilée, un peu triste. Un ciel blanchâtre -assombrissait les verts proches des bois, les bleus lointains des -collines. Les rosiers, aux seuils des maisonnettes, dispersaient leurs -roses jaunes, et midi engourdissait la terre, lasse de porter l’été -pesant.</p> - -<p>Le jardin de l’auberge, à côté du potager, était plein de kiosques et -de tonnelles, comme ces jardins romantiques où, le dimanche, allaient -Marcel et Musette, Rodolphe et Mimi. Sous les tonnelles, il y avait des -tables rustiques, posées sur un tronc d’arbre, des bancs de bois un peu -moisis que verdissait l’ombre humide. La pensée de Josanne tournoyait -dans sa tête fatiguée, s’arrêtait parfois pour une contemplation -confuse. Des images se fixaient indélébiles, dans <span class="pagenum" id="Page_289">289</span> sa mémoire... -Ah! dix ans, vingt ans plus tard, elle reverrait sur la nappe de -grosse toile ces verres glauques, ces faïences, les cerises d’un beau -rouge neuf et verni entre la bouteille ambrée et le pain blond; elle -entendrait cet air de valse qu’épelaient des doigts inhabiles sur le -piano du salon vitré... Une note manquait au clavier et la mélodie -sautillante boitait tout à coup, quand la mesure se cassait sous elle...</p> - -<p>Depuis trois jours, depuis que Noël avait cueilli l’amoureuse promesse -sur les lèvres de Josanne, ils avaient vécu dans l’attente de cette -heure qui allait venir. Affolés par les baisers, par les premières -et timides caresses, ils avaient perdu l’appétit et le sommeil; ils -évitaient de se regarder; ils échangeaient des paroles banales; et la -femme sentait croître en elle une sorte de peur physique, comme si elle -était redevenue vierge pour le maître nouveau...</p> - -<p>Elle n’avait pas voulu lui appartenir chez elle, ni chez lui. Une -superstition tendre la ramenait, pour ses noces secrètes, parmi les -bois, les eaux vives, les rochers gris de Cernay, Noël avait retenu, la -veille, une petite chambre dont la fenêtre s’ouvrait sous une frange de -glycine... Humble fenêtre aux rideaux de guipure commune, aux volets -bruns, que Josanne aurait aperçus, en tournant la tête, et qu’elle -n’osait pas regarder!</p> - -<p>«Aujourd’hui!... tout à l’heure... je serai à lui... à lui qui est là, -qui me parle, qui m’aime!... Est-ce vrai?... Oh! je ne peux pas croire -que ce soit vrai...»</p> - -<p>Absorbée et silencieuse, elle sourit d’un faible sourire, <span class="pagenum" id="Page_290">290</span> aux -paroles de Noël,—qu’elle n’entend pas.—Elle a, devant la réalité -si proche, une bizarre impression de crainte et d’incrédulité, comme -naguère, au matin de son mariage...</p> - -<p>Pour l’amant, pour l’amour, elle s’est parée: sa robe de mousseline -mauve, presque rose, prête à sa blancheur de brune le beau ton doré -d’un fruit mûr. Son chapeau de paille souple, noué de velours noir, -ondule et s’évase comme une grande cloche de liseron. Une fleur -d’argent ferme sa ceinture. Sa main, où ne brille plus la bague -nuptiale, joue distraitement sur la table, marque le rythme de la -valse... <i>Sol</i>, <i>sol</i>, <i>do</i>, <i>ré</i>... le <i>ré</i> manque... La mélodie -blessée tombe, se relève et repart en sautillant... Noël ne parle -plus...</p> - -<p>De quoi parlait-il?... Josanne se souvient... Il <ins class="correction" title="plailait">parlait</ins> des amours -cachées, furtives, qui se meurtrissent à des obstacles... Il disait:</p> - -<p>—Je n’aurais pas accepté... Je n’aurais pas supporté...</p> - -<p>Ses yeux, verdis par l’ombre du feuillage, expriment une résolution -violente, mesurent et défient l’obstacle imaginaire... La jeune femme -murmure:</p> - -<p>—Pourquoi penser à cela? Nous sommes libres... Il n’y a rien entre -nous.</p> - -<p>—Il n’y a rien.</p> - -<p>—Et s’il y avait quelque chose...</p> - -<p>—Je casserais tout.</p> - -<p>Il fait le geste de briser une chaîne... Oui, certes, en ce moment, il -«casserait tout», tout ce qui prétendrait l’éloigner de Josanne!... -Elle pense qu’il est capable des pires folies, l’amant qui la regarde -avec ces <span class="pagenum" id="Page_291">291</span> yeux là... Et elle l’aime d’être ainsi, volontaire, -impérieux, si différent des autres,—les gens sages, les prudents, que -le plus petit frein arrête.—Et sa chair de femme s’émeut à l’idée -d’une chère violence, que son orgueil d’affranchie eût réprouvée, -hier...</p> - -<p>—Josanne!...</p> - -<p>Elle obéit, heureuse d’obéir. Elle va vers celui qui l’appelle. Il la -prend sur ses genoux, effleure les hanches, la gorge, de ses mains qui -tremblent, et tout à coup remontent vers la nuque ployée, vers les doux -cheveux. Il tient, dans ses paumes ouvertes, la tête renversée de son -amie comme une chose précieuse. Il la parcourt de ses lèvres. Josanne -voit les yeux de Noël qui se brouillent de larmes, au-dessus de ses -yeux grands ouverts.</p> - -<p>—Ma chérie! mon amour!... Tu ne sais pas!... Je ne peux pas te dire... -Je t’aime tant!... Mais j’étouffe, j’ai le vertige... Oh! toi... toi!...</p> - -<p>L’étreinte se resserre. La bouche à l’oreille de Josanne, Noël balbutie -les mots qui prient, qui soupirent, qui caressent. Elle ne répond pas. -Elle lie ses bras autour du cou du jeune homme; elle sourit encore, et -ses paupières s’abaissent, palpitent, disent «oui» tout doucement...</p> - -<p class="br">... La chambre est toute petite; les volets rabattus la font très -fraîche et très sombre. Ce n’est pas une jolie chambre. Elle a un -air pauvre avec son mobilier banal: un lit de fer, un fauteuil, une -toilette, un tapis usé sur le carreau. Mais Josanne, reprise par la -sensation de l’irréel et du rêve, demeure indifférente à la médiocrité -du lieu. Les demi-ténèbres apaisent la <span class="pagenum" id="Page_292">292</span> vibration de ses nerfs, la -rumeur du sang à ses tempes... Noël va venir!</p> - -<p>Elle ne sait plus très bien pourquoi, d’un geste machinal, elle ôte -le petit peigne de sa nuque... La fleur argentée de sa ceinture tinte -contre le marbre de la cheminée... Mais quand Josanne s’entrevoit, -dans la glace ronde,—les cheveux croulants, le cou nu, les bras nus, -ses beaux seins droits presque visibles sous le petit corsage de linon -aux pointes nouées comme un fichu,—elle comprend tout à coup... La -chasteté héréditaire tressaille au fond d’elle; de ses mains croisées, -elle réprime le mouvement tumultueux de son cœur. Elle pense:</p> - -<p>«Je ne suis plus à moi! Je suis à lui...»</p> - -<p>Et, bravement, elle dénoue les pointes du léger corsage. Avec ses -cheveux noirs, sa pâleur chaude, le court jupon qui colle à ses -hanches, elle paraît plus petite, plus jeune: c’est la bohémienne -amoureuse des romances, c’est Mignon...</p> - -<p>Noël frappe à la porte timidement:</p> - -<p>—Josanne!</p> - -<p>Elle répond, en hâte:</p> - -<p>—Oui, Noël...</p> - -<p>Quand il entre, elle devient pâle, pâle!...</p> - -<p>—Mon amour, comme vous voilà tremblante!...</p> - -<p>Elle tremble, mais, cette fois encore, elle obéit; elle reste debout -près de Noël, enlacée, soutenue par lui, et elle le regarde, jusqu’à -l’âme, avec des yeux qu’il ne lui a jamais vus: des yeux sombres, -caressants, résignés, d’une douceur animale, des yeux que la première -parole du maître emplira de frayeur ou de volupté...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_293">293</span></p> - -<p>Et ses yeux, ses bras frêles, sa taille qui plie, ses épaules qui se -resserrent, semblent prier:</p> - -<p>«Je suis faible et je suis à vous. Ne me faites point de mal...»</p> - -<p>Elle n’est plus Josanne Valentin; elle est la femme devant l’homme, et -elle fait le geste instinctif, séculaire, de retenir le vêtement qui -s’ouvre et glisse. Elle attend que son amant la flatte et la rassure -comme une douce bête effrayée, qu’il l’apprivoise, qu’il l’étourdisse -enfin et qu’il l’enivre...</p> - -<p>Noël répète:</p> - -<p>—Mon amour!</p> - -<p>Josanne surprend une fêlure dans la voix chérie, et elle sent que Noël, -en ce peu de minutes qu’il a passées loin d’elle, a changé. Pendant -qu’elle dénouait pour lui ses cheveux et sa ceinture, lui, errant dans -le jardin, n’a pas su se défendre d’une pensée qu’il ne veut pas dire, -qu’il ne peut pas dire... Maintenant, cette pensée a pris une forme, un -nom;—Josanne et Noël ne sont plus seuls dans la chambre...</p> - -<p>Elle a envie de lui dire:</p> - -<p>«Que regardez-vous au delà de mes yeux?... Qu’entendez-vous au delà -de mon souffle et du battement de mon cœur? Il y a entre nous une -ombre et c’est vous qui l’évoquez... Chassez-la, cette ombre qui nous -sépare... Ou bien laissez-moi... Attendons, puisque vous ne croyez pas -me posséder tout entière, puisque tout mon amour n’est pas tout votre -bonheur...</p> - -<p>Mais Noël l’emporte dans ses bras, et elle ne peut que frémir de tout -son corps dévoilé qu’elle ne défend plus... Quelle mélancolie tombe du -plafond bas, des angles obscurcis de la chambre! Josanne ferme les <span class="pagenum" id="Page_294">294</span> -yeux—et troublée, gauche, prête aux larmes, elle n’éprouve ni désir, -ni volupté, ni honte, rien qu’une émotion exténuante, torturante, qui -lui arrache un soupir brisé...</p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <span class="pagenum2" id="Page_295">295</span> - <h2 class="h2souschapitre">XXXI</h2> -</div> - -<p>Josanne fut presque heureuse...</p> - -<p>Elle eut cet éclat des yeux, ce vague du sourire, cette floraison de -la chair, cet embellissement révélateur qui vient tout d’un coup aux -femmes aimées. Ses gestes furent plus lents, ses pas moins légers: de -ses cheveux, de sa robe, émana l’odeur de l’amour. Ingénument, elle -porta son secret comme une rose éclatante.</p> - -<p>Flory, qui avait encore un doute, dit à Foucart:</p> - -<p>—Cette fois, je crois bien que ça y est...</p> - -<p>Elle se réjouissait en son âme et se sentait beaucoup plus proche de -sa bonne camarade Josanne. Le petit Bersier, du coup, reprit espoir. -Son ambition modeste ne s’effrayait pas d’un succès à longue échéance, -et il savait que le rôle de second amant a des douceurs... «Les -femmes—pensait-il—font beaucoup de difficultés, la première fois... -Elles comprennent, ensuite, <span class="pagenum" id="Page_296">296</span> qu’un minimum de résistance suffit à -leur assurer les honneurs de la guerre...»</p> - -<p>Foucart était furieux. Bien qu’il n’eût jamais convoité Josanne, -et qu’il eût déploré, souvent, que tant de grâce et de gentillesse -demeurassent sans emploi, il éprouvait une sorte de déception, et un -peu de rancune... On lui avait changé sa petite Valentin, on avait -cueilli, sous son nez, une fleur qu’il ne voulait point cueillir, -mais dont il aimait la nuance et le parfum,—et cette fleur, c’était -la vertu de Josanne!... Foucart prenait en grippe l’amant fortuné, ce -Delysle qu’il avait—disait-il—«introduit lui-même dans la place...» -Et il exprimait à Flory son étonnement à demi sincère...</p> - -<p>—Delysle!... Un garçon hautain, orgueilleux, qui ne peut pas être bien -gentil avec les femmes?... Il n’a rien de si séduisant...</p> - -<p>—Hé! hé! disait Flory.</p> - -<p>—Il n’est pas mal, soit!... Mais cette petite Valentin faisait la -difficile!... Entre nous, elle méritait mieux...</p> - -<p>—Voyons, monsieur Foucart, si Josanne avait pris Bersier...</p> - -<p>—Je les aurais fichus à la porte!... Bersier!... Bersier!... Quelle -idée!... Bersier avec... Non!... Ce que j’en dis, ma petite Flory, -c’est pour vous montrer la sympathie réelle que je porte à mes -collaboratrices... surtout à cette petite Valentin!... Je <ins class="correction" title="serai">serais</ins> -désolé qu’elle fût malheureuse!... Et puis, je ne voudrais pas qu’elle -négligeât le <i>Monde féminin</i>... Elle se relâche, depuis quelque -temps... elle manque de zèle...</p> - -<p>—Je vous avais bien averti: «Ne souhaitez pas <span class="pagenum" id="Page_297">297</span> que Josanne -devienne amoureuse: elle bâclerait ses articles...»</p> - -<p>—Bâcler ses articles?...</p> - -<p>Le «patron» reparut dans l’homme. Foucart se fâcha tout à fait:</p> - -<p>—Je me f... pas mal que mes collaboratrices fassent l’amour, pourvu -qu’elles fassent leur service!... Je prierai mademoiselle Bon de parler -à la petite Valentin...</p> - -<p>Mademoiselle Bon n’était pas moins consternée que Foucart. Elle -avait entendu les doléances de madame Gonfalonet, présidente de -la «Fraternité féminine». Madame Gonfalonet, qui appartenait à -l’âge héroïque du féminisme, à la génération des Paule Mink et des -Potonié-Pierre, était plus que hardie dans ses idées et dans ses -discours, et plus que timorée dans la conduite de sa vie. Cette -excellente femme, qui se faisait gloire de n’être point frivole et de -n’avoir jamais porté de corset, étalait des appas défaillants sous le -mérinos noir d’un vêtement «réforme»; elle avait un chignon dans un -filet sous une toque de fausse loutre ou un «tyrolien» en paille noire, -et se chaussait de larges bottines élastiques qui «ne lui abîmaient pas -le pied»... Prompte à réclamer la liberté de l’amour, le «matriarcat» -et la protection des enfants par l’«État-Père», madame Gonfalonet -avait vécu très simplement, très chastement, sous la loi de son tyran -Gonfalonet, le meilleur homme du monde, plus féministe que sa femme. -Veuve, elle ne voulait point quitter le deuil.</p> - -<p>Madame Gonfalonet avait remarqué, non sans horreur, que le demi-deuil -de Josanne s’éclaircissait: le gris devenait blanc, et le violet, rose. -Un soir, au <span class="pagenum" id="Page_298">298</span> bois de Boulogne, la présidente de la «Fraternité» -reconnut madame Valentin au bras d’un jeune homme, dans une allée -obscure... Redoutant que l’ex-secrétaire du groupe ne passât décidément -à l’ennemi—à l’homme!—madame Gonfalonet confia ses craintes à -mademoiselle Bon.</p> - -<p>—Cette jeune femme compromet nos idées en se compromettant...</p> - -<p>Et la trésorière, mademoiselle Otchipoff, une Russe qui avait écrit -un opuscule pour inciter les femmes à faire «la grève des ventres», -proposa d’exclure Josanne discrètement...</p> - -<p>—Il ne faut rien exagérer! dit la présidente. Madame Valentin n’a pas -commis un crime; mais elle saura qu’une féministe, dévouée à la Cause, -ne doit donner aucune prise à la malignité de nos adversaires... De -même, un prêtre défroqué doit être plus austère qu’un autre homme...</p> - -<p>Un jour, en sortant d’une «Crèche modèle» où Josanne avait tout regardé -sans rien voir, mademoiselle Bon essaya de morigéner la coupable:</p> - -<p>—Qu’avez-vous donc, ma petite?... Vous négligez vos devoirs -professionnels, vous oubliez les heures des <i>interviews</i>, vous ne -corrigez plus vos épreuves, et vos articles ne valent plus ceux -que vous écriviez cet hiver... Monsieur Foucart est mécontent, je -le sais... Soyez raisonnable, Josanne, redevenez ponctuelle et -consciencieuse!</p> - -<p>—Je suis si occupée!</p> - -<p>—Vraiment?... Ce n’est pas la «Fraternité féminine» qui vous occupe! -Vous manquez à toutes les séances...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_299">299</span></p> - -<p>—Ma vie est remplie par tant et tant de choses! Je n’ai plus la tête à -moi.</p> - -<p>—Ni le cœur!</p> - -<p>Josanne rougit et avoua:</p> - -<p>—Ni la tête ni le cœur, mademoiselle.</p> - -<p>—Hélas! Josanne, ça se voit, ça se voit trop!... Je ne vous blâme -pas: vous êtes maîtresse de vous-même... Pourtant, je regrette la -femme que vous étiez naguère, la vraie féministe, sérieuse, vaillante, -libre et volontairement pure... Un si beau type de travailleuse -intellectuelle!... Je vous citais en exemple à ces dames de la -«Fraternité».</p> - -<p>—Mais, ma chère mademoiselle Bon, il faudrait être logique!... Si -les féministes réclament la liberté, c’est probablement pour s’en -servir!... Pourquoi mettre au-dessus de la femme amoureuse la femme -«volontairement pure»?... Chacun son goût! L’amour n’est pas un péché. -Nous ne sommes pas des religieuses laïques. Je ne crois pas être moins -sérieuse et moins vaillante, moins libre, et représenter un type moins -«réussi» de travailleuse intellectuelle, parce que je suis amoureuse...</p> - -<p>—Ah! oui, vous l’êtes, amoureuse! dit naïvement mademoiselle Bon.</p> - -<p>—D’abord, ça ne regarde pas madame Gonfalonet!... Est-ce qu’on oserait -m’imposer ou m’interdire telle forme de jupon ou de jarretelles?...</p> - -<p>—Il n’y a pas de rapport...</p> - -<p>—La vie intime d’une femme doit échapper à l’inquisition, à la -curiosité, comme ses vêtements intimes... C’est un grand romancier -anglais, Thomas Hardy, qui a émis cette opinion, en <span class="pagenum" id="Page_300">300</span> ces mêmes -termes ou à peu près... Ça vous scandalise?...</p> - -<p>—Dame!... c’est fort!...</p> - -<p>—Pas plus fort que les théories de madame Gonfalonet ou de -mademoiselle Otchipoff... Chère mademoiselle Bon, si j’ai négligé mes -devoirs professionnels, comme vous le dites,—et je reconnais que -vous dites vrai,—j’ai eu tort: je mérite un blâme... Mais quant à -mon amour, c’est une affaire personnelle... A quoi vous sert d’être -«affranchies», vous et ces dames de la «Fraternité», si vous ne mettez -jamais vos théories en pratique? Me refusez-vous votre estime parce que -j’aime qui m’aime!</p> - -<p>—Non certes, mais...</p> - -<p>—Me la refuserez-vous, parce que je n’épouse pas mon amant?</p> - -<p>—Hélas! Josanne, vous, un amant!...</p> - -<p>—Le mot vous offusque?... Je devrais dire «mon compagnon», ou: «mon -ami». Je n’ai pas d’hypocrisies de langage... Et je souhaite à cette -bringue d’Otchipoff un amant comme...</p> - -<p>Elle riait de tout son cœur, dans la rue ensoleillée où s’allongeait -son ombre près de l’ombre gesticulante de mademoiselle Bon. Son écharpe -de gaze noire ondulait autour de son buste. Un bouquet d’œillets, à sa -ceinture, s’effeuilla...</p> - -<p>—Vous, mademoiselle, vous êtes une sainte libre penseuse... Je vous -vénère... Mais vos collègues, ce sont les bigotes du féminisme... Elles -m’agacent... Que madame Gonfalonet me réprimande! Je lui répondrai...</p> - -<p>—Quoi?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_301">301</span></p> - -<p>—Zut!... et zut!...</p> - -<p>Elle plaisantait, mais mademoiselle Bon secoua la tête:</p> - -<p>—Enfin! dit-elle, je veux croire qu’il existe entre vous et... celui -que vous avez choisi, une véritable harmonie intellectuelle... Mais -dans l’amant, comme dans le mari, il y a un maître... Méfiez-vous!...</p> - -<p class="br">Un maître?...</p> - -<p>Josanne méditait le conseil de mademoiselle Bon dans l’omnibus qui -l’emportait vers la place des Vosges... Elle se rappelait l’attitude de -Noël pendant les premiers jours de leur intimité amoureuse...</p> - -<p>Elle avait eu, d’abord, un peu de surprise et d’inquiétude, parce qu’il -était resté, dans ses bras, si mélancolique, et si grave, et parfois -si sombre!... Il l’avait traitée, non pas comme une maîtresse désirée, -mais comme une petite épouse ignorante. Les caresses n’abolissaient pas -en lui une pensée fixe, et peut-être la volonté de ne pas s’alanguir, -de ne pas céder à la puissance charnelle de la femme. Josanne -redevenait anxieuse et timide.</p> - -<p>Elle demandait:</p> - -<p>—A quoi penses-tu?</p> - -<p>—A rien, ma chérie...</p> - -<p>—Tu n’es pas heureux?</p> - -<p>—Mais si, très heureux...</p> - -<p>—J’ai peur... j’ai peur...</p> - -<p>—De quoi, mon amour?</p> - -<p>—J’ai peur de t’avoir déçu...</p> - -<p>—Comment?</p> - -<p>—Je ne suis pas sûre de te plaire...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_302">302</span></p> - -<p>Il lui répondait qu’elle était folle, et qu’elle devait avoir toute -confiance en elle-même, et en lui...</p> - -<p>D’autres fois, des paroles qui voulaient exprimer la gratitude -montaient aux lèvres de Josanne.</p> - -<p>—Ah! disait-elle, je t’assure qu’autrefois j’étais toute différente... -Je n’ai été à personne comme je suis à toi...</p> - -<p>A son grand étonnement, ces déclarations rassurantes n’enchantaient -point Noël.</p> - -<p>Il répondait:</p> - -<p>—Parbleu! je l’espère bien...</p> - -<p>Cette phrase, qui impliquait une comparaison, le blessait, lui -rappelait que Josanne avait appartenu à deux hommes...</p> - -<p>Une scène éclatait, s’achevait par des larmes de Josanne... Elle -trouvait Noël exagérément susceptible, injuste, déraisonnable, -et elle essayait de lui expliquer que le passé était une part -d’elle-même, qu’elle ne pouvait ni s’oublier ni se renier elle-même: -pourquoi n’acceptait-il pas un fait si naturel? Non, il ne voulait -pas l’accepter. Il attendait un impossible miracle, et, dans les -réconciliations éperdues qui le rejetaient vers Josanne, il gardait -encore une méfiance qui était la rançon de sa joie, le poison de sa -volupté. A la jalousie sentimentale qu’il avait connue s’ajoutait -maintenant l’âcre jalousie physique... Et Noël devait épuiser cette -jalousie comme il avait épuisé l’autre...</p> - -<p>Il était sûr d’être aimé. Il trouvait une amie incomparable dans -sa délicieuse maîtresse... Il aurait dû être heureux... Pourquoi -n’avait-il que des bonheurs momentanés, entre des jours de détresse?... -Pourquoi?... <span class="pagenum" id="Page_303">303</span> Il n’était pas un déséquilibré, un névropathe! -Il n’avait pas le goût morbide de sa propre douleur. Il était un -homme normal et sain. Mais il était aussi un chercheur d’absolu, un -imaginatif, un orgueilleux qui ne savait pas se résigner... Puisqu’il -ne pouvait posséder Josanne dans le passé, il rêvait d’anéantir en elle -jusqu’au souvenir du passé; il voulait, au moins, dans le présent, la -posséder tout entière... Et parfois, à voir cette femme si ardente aux -caresses, décelant ingénument son expérience de l’amour, il éprouvait -un accès de rage froide, lucide et furieuse... Glacé par un mot ou un -geste d’elle, il sentait son cœur s’arrêter...</p> - -<p>Il l’eût broyée, dans ces instants où il guettait sa pensée secrète, la -réminiscence qu’une sensation reconnue peut éveiller, où il redoutait -peut-être que Josanne pût l’oublier en lui appartenant.</p> - -<p>Longtemps il avait souffert... Josanne, enfin, avait compris le secret -de cette souffrance. Elle ne mentit point à Noël pour l’apaiser, mais -comme Noël autrefois l’avait conquise, jour par jour, lentement, elle -acheva de le conquérir. Elle n’apporta pas, dans cette œuvre délicate, -les vains scrupules d’orgueil qui créent parfois, entre deux amants, -d’irréparables malentendus. Née pour l’amour, elle le comprenait -et l’acceptait tout entier, et elle lui était indulgente. «Certes, -pensait-elle, les gens raisonnables, qui ont la tête froide et les sens -rassis, les gens qui n’ont pas aimé, diraient que Noël est bien dur, et -que je ne suis pas fière, et que tout cela finira mal...» Cette idée -la faisait sourire... Josanne avait confiance en elle-même, en son -ami, en l’avenir. Elle devinait que les violences et les <span class="pagenum" id="Page_304">304</span> duretés -de Noël n’étaient que les accidents passagers d’une crise... Elle les -oubliait dès que Noël redevenait tendre, comme il savait l’être, avec -des gaietés, des effusions, des câlineries qui la ravissaient...</p> - -<p>Ces heures douces passaient trop vite, mais chacune d’elle laissait sa -trace... Noël commença de croire au bonheur.</p> - -<p>Patiente, soumise, attentive, Josanne tissait autour de lui le suave -réseau de l’habitude amoureuse... Et bientôt il fut sien comme elle -était sienne. Il l’aima avec toute la frénésie de sa jeunesse, sans -réserve, sans prudence et sans pudeur...</p> - -<p>Et Josanne le chérissait de plus en plus, avec un émerveillement -naïf. Il n’était plus son ami; il était «son homme»—comme eût dit, -expressivement, la Tourette.—Et elle s’attendrissait en songeant à ce -lien nouveau qui les unissait, à ce grand et doux mystère où tous deux -trouvaient encore autant d’émotion que de plaisir.</p> - -<p class="br">«Un maître?...»</p> - -<p class="br">Ce mot revint encore à l’esprit de Josanne, quelques heures plus -tard, chez Noël. Elle renouait ses cheveux, assise devant une console -qui supportait un miroir ancien. Dans le cadre ovale du miroir, -elle apercevait le grand lit de cuivre aux boules brillantes, la -courtepointe de soie jaune qui glissait, Noël, renversé dans un -fauteuil, la cigarette aux lèvres... Les stores, couleur de maïs, -filtraient la lumière blonde. Sur la toile écrue des murs, de -vieilles estampes anglaises <span class="pagenum" id="Page_305">305</span> aux rouges vifs, aux verts acides, -représentaient des scènes de chasse. Un parfum rude, cuir de Russie, -alcool de lavande et maryland, imprégnait cette chambre masculine, -nette, sobre, claire, sans bibelots, sans fanfreluches, meublée de -cuivres et de bois vernis...</p> - -<p>Josanne aimait cette chambre, ces meubles, ce parfum. Elle aimait les -objets maniés par Noël, ses vêtements, l’air qu’il respirait. Et, le -regardant de coin, dans la glace un peu verdâtre, elle songeait avec -délices: «Mon maître! mon maître chéri!... Je n’ai pas d’autre volonté -que la vôtre... Je ne suis qu’une chose, une très petite chose, dans -vos chères mains. Que je sois votre égale respectée, devant le monde, -devant votre raison et votre amitié, c’est notre désir à tous deux. -Mais la rebelle s’est rebellée contre la société injuste, et non pas -contre la nature; elle ne s’est pas rebellée contre la loi éternelle de -l’amour... Elle ne repousse point la tendre, joyeuse et noble servitude -volontaire, qui n’humilie point, puisqu’elle est consentie. Vraiment, -il me plaît de vous appeler «mon maître», parce que vous êtes fort, -et clairvoyant, et bon; parce que, si je peux vivre seule, sans votre -secours, il m’est beaucoup plus agréable de vivre près de vous, avec -votre aide... Et même—je ne l’avouerai jamais!—il me plaît d’avoir -peur de vous,—un peu, très peu!—et de vous tenir quelquefois sous mon -pied, si faible, comme une belle bête fauve que j’ai domptée, mais qui -saurait rugir et qui me dévorerait, si j’étais méchante...</p> - -<p>«Et cela ne m’empêche pas d’être féministe, et <span class="pagenum" id="Page_306">306</span> de revendiquer mes -droits à la liberté, à la justice, au bonheur... Vous savez bien, mon -chéri, que si j’ai voulu n’appartenir qu’à moi-même,—c’était pour -mieux me donner à vous!...»</p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <span class="pagenum2" id="Page_307">307</span> - <h2 class="h2souschapitre">XXXII</h2> -</div> - -<p>Août resplendissait, calme et torride. Par les rues presque vides, -sous le soleil blanc, dans la lumière et la poussière, les tentes -déployées des magasins faisaient des ombres bleues et dures. Les -fiacres roulaient plus doux. Le grelot des rares bicyclettes éveillait -le silence de son bruit clair. Dans les chambres assombries, derrière -les stores et les persiennes, la vie retirée attendait le soir.</p> - -<p>Foucart avait refusé à Josanne tout espèce de congé. Elle avait pris -ses vacances au printemps, et depuis elle avait montré un zèle médiocre -pour le <i>Monde féminin</i>: le «patron» n’avait aucune raison de la -récompenser en lui accordant une faveur particulière. Il s’en allait à -Trouville; Flory était à Cabourg, madame Foucart à Aix-les-Bains, les -autres collaborateurs dispersés. Josanne, qui connaissait tous <span class="pagenum" id="Page_308">308</span> les -services du journal, restait seule avec Bersier et mademoiselle Bon.</p> - -<p>Pendant tout le mois d’août, Noël et Josanne promenèrent leur amour -dans le beau Paris d’été. Josanne passait toutes ses heures libres -dans le cabinet de travail où Noël ne travaillait guère. Le soir, ils -erraient sous les arbres du Bois, autour des lacs...</p> - -<p>Ils s’assirent un soir, près d’Armenonville, au croisement de trois -sentiers. L’ombre, autour du banc, était si épaisse qu’ils ne -distinguaient pas leurs visages. La lune, apparue entre les branches, -les surprit tout à coup de sa lueur,—la lune ronde et rouge qui rôde, -sorcière amoureuse, dans les bois peuplés d’amants.</p> - -<p>Des couples venaient, par les trois sentiers, passaient, sans les voir, -devant Noël et Josanne. Couples anonymes et tous pareils, la femme en -robe claire et l’homme sombre, fuyant les feux électriques et la fête -enragée des violons, ils cherchaient l’illusion des solitudes sauvages. -La lune les attirait vers les carrefours déserts, les noirs taillis -qu’elle emplissait de vapeurs argentées et de féeriques silences. Par -toute la terre, à l’heure la plus douce de cette douce nuit, l’homme -et la femme se rapprochaient dans un même besoin de tendresse et de -caresse... Et Noël, qui d’abord avait souri, croyait entendre le grand -soupir fait de mille soupirs, le vœu d’éternité qu’exhale le pauvre -amour humain depuis la première nuit du monde...</p> - -<p>«Vœu inlassable et toujours déçu! pensa Noël; l’amour passe, les amants -meurent, mais des êtres sont nés de leur baiser. Ce qui pousse l’homme -vers <span class="pagenum" id="Page_309">309</span> la femme, c’est la peur du néant, c’est le vague espoir de -durer. Chaque étreinte féconde est une victoire sur la mort.</p> - -<p>»Vivre, survivre!... La langueur du soir, la beauté de ma maîtresse et -tout ce que les raffinements de la sensibilité et de l’intelligence -ajoutent d’exceptionnel à notre amour, tout cela émeut donc en nous, -à notre insu, l’instinct de perpétuer la vie! Je mourrai. Josanne -mourra... Et peut-être, dans cent ou deux cents ans, des êtres de -notre race goûteront la douceur d’aimer,—et il y aura de la beauté, -de la joie, de la passion, des vies fleurissantes, parce qu’en un soir -délicieux d’un autre siècle, nous nous serons aimés, nous, les morts...»</p> - -<p>Et cette pensée l’émut comme s’il découvrait le sens véritable de -l’amour. Il vit la nuit d’août, telle qu’une fête sacrée où tout un -peuple à venir frémissait aux flancs des femmes. Il songea aux chambres -closes, aux lampes voilées, aux lits profonds, aux milliers d’êtres -qui seraient conçus avant l’aube... Il y songea très chastement, et, -pour la première fois, il évoqua dans son âme, l’être mystérieux qui -naîtrait de Josanne et de lui...</p> - -<p>Il le vit sur les genoux et contre le sein de Josanne... Mais tout à -coup, une image s’interposa: l’autre enfant, Claude! Celui-là aussi -perpétuerait la race paternelle et maternelle... et, parce que Josanne -avait aimé un homme, leur amour se prolongerait dans leur descendance...</p> - -<p>Noël éprouva une souffrance aiguë, puis un sentiment de colère -impuissante... «Et j’ai cru! se dit-il, j’ai cru que ma jalousie -s’apaisait! Je me savais <span class="pagenum" id="Page_310">310</span> gré d’être généreux, de ne ressentir -aucune aversion pour ce petit Claude... Est-ce que je vais le haïr, -maintenant?... Est-ce que je vais être jaloux de l’avenir comme je -suis jaloux du passé? Si Josanne connaissait mes pensées, elle serait -indignée,—et elle prendrait peur... Elle aurait ce mouvement de tête, -ce regard d’inquiétude et de défi, cet air étranger que je lui ai vus, -hélas! quand elle défendait encore contre moi ses droits, son passé... -l’ancien amour...»</p> - -<p>—Tu es bien silencieux, mon Noël, dit-elle, de sa voix caressante. A -quoi penses-tu?</p> - -<p>—A rien... des choses vagues... des folies...</p> - -<p>—Des folies?... Mais ce n’est pas «rien», des folies?... Raconte.</p> - -<p>—Eh bien! dit-il avec douceur, je me demandais, ma chérie, si ce -serait un bonheur pour nous d’avoir un enfant.</p> - -<p>—Un bonheur?... Oui, peut-être... Mais pas tout de suite...</p> - -<p>—Pourquoi?</p> - -<p>—Parce que tu me suffis, que je suis contente de vivre pour toi et -pour moi... Et cela m’étonne, que tu aies eu, tout d’un coup, ce désir -de paternité!... Je t’ai entendu dire, à maintes reprises, que les -enfants t’ennuyaient.</p> - -<p>—Les enfants des autres, oui!... D’ailleurs, je ne considère pas -l’enfant en lui-même: je ne vois que l’intérêt de mon amour, un lien -nouveau, très fort, définitif, entre nous...</p> - -<p>—Notre amour n’est-il pas très fort et définitif?...</p> - -<p>—Dis la vérité, Josanne, tu ne souhaites pas d’enfant?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_311">311</span></p> - -<p>—Pas maintenant, non.</p> - -<p>Il fut blessé, et même un peu scandalisé.</p> - -<p>—Tu crains de faire tort à Claude?</p> - -<p>Il sentit, plus qu’il ne vit, le regard de Josanne, ce regard -d’inquiétude et de défi qu’il craignait.</p> - -<p>—Faire tort à Claude, moi?... J’ignore ce que j’éprouverais, si -j’avais un autre enfant... De la joie, de la fierté, de la tendresse, -assurément, mais cela ne modifierait pas mes sentiments pour Claude!... -Jamais, jamais...</p> - -<p>Il avait espéré une autre réponse.</p> - -<p>—Et puis, continua Josanne, cela dépendrait beaucoup de toi.</p> - -<p>—De moi!</p> - -<p>—Il y a en moi un instinct de compensation... Or tu ne peux pas aimer -Claude, tu ne peux pas l’adopter, dans ton cœur, comme certains maris -adoptent l’enfant de leur femme... Je sens, au fond de toi, une rancune -qui persiste contre ce pauvre petit... Oh! je ne te reproche rien!... -Tu as un réel désir d’être bon et généreux, et tu n’es pas responsable -d’une... antipathie.</p> - -<p>—Antipathie!... Le mot est trop fort!</p> - -<p>—Soit!... Il dépasse ma pensée... Disons... un sentiment pénible... -C’est naturel!... Mais Claude non plus n’est pas responsable du mal -qu’il te fait par sa présence, par son existence...</p> - -<p>Elle murmura, d’une voix plus basse et voilée:</p> - -<p>—C’est à cause de lui, surtout, que je ne peux pas t’épouser, -maintenant...</p> - -<p>Ils allèrent vers Armenonville. Bientôt les lumières parurent entre -les arbres pressés du taillis. Un violon <span class="pagenum" id="Page_312">312</span> chanta, seul, le thème -d’une valse italienne travestie à la hongroise, et si déhanchée, si -trépidante, si nerveuse et si langoureuse qu’on ne la reconnaissait -plus. Des passants s’arrêtaient pour entendre... Mais qu’importaient à -Noël la musique, la lune blanche, les couples enlacés, et tout l’amour -épars sur le monde!</p> - -<p>Josanne marchait près de lui. Elle disait parfois:</p> - -<p>—Je t’en prie... ne va pas si vite...</p> - -<p>Il ralentissait le pas, un instant, puis, malgré lui, il se hâtait... -Josanne le rejoignit, lui prit le bras:</p> - -<p>—Mon ami, je t’ai fait beaucoup de peine?</p> - -<p>—Beaucoup.</p> - -<p>—Mais toutes les femmes me comprendraient...</p> - -<p>—Allons donc!... Je me rappelle des paroles que tu as prononcées, un -soir, à propos d’une fille de la Villa Bleue... «Il y a des femmes qui -sont plus amantes que mères. Elles aiment dans l’enfant... le père de -l’enfant...»</p> - -<p>—Cela ne prouve rien... Il y a aussi des femmes qui aiment l’enfant -pour lui-même, fût-il né d’un père haï ou méprisé...</p> - -<p>—Parce qu’elles ont, dans les entrailles, l’aveugle instinct -maternel... Et tu ne l’avais pas, toi, cet instinct!...</p> - -<p>—Je ne l’avais pas, d’abord... Crois-tu que j’aie accepté avec joie -la venue d’un enfant... dans les circonstances que tu sais?... J’étais -au désespoir... L’enfant est né... Et puis le sentiment maternel s’est -développé, tellement, tellement!... Il s’est détaché de l’amour, du -souvenir de l’amour... J’aime Claude pour lui-même...</p> - -<p>Elle énuméra les raisons qu’ils avaient d’être heureux, <span class="pagenum" id="Page_313">313</span> et elle -eut la sagesse—qu’elle n’avait pas toujours—de se montrer douce et -conciliante.</p> - -<p>Mais lui, sa colère tombée, conservait une âcre tristesse... Lui -qui était, avant tout, un amant, il ne comprenait pas Josanne... -La dissociation de l’amour et de la maternité lui paraissait -invraisemblable. Josanne n’avait-elle pas cherché, habilement, à -réfuter son propre aveu: «Il y a des femmes qui aiment dans l’enfant -le père de l’enfant»?... Non, elle était loyale... Elle exprimait sa -pensée du moment, et elle ignorait peut-être son arrière-pensée.</p> - -<p>Sentiments de femme, de mère, d’amante; sentiments qui se mêlaient, -qui se contredisaient, qui auraient dû s’exclure, et subsistaient -pourtant,—c’était, pour Noël, la nuit et l’abîme!</p> - -<p>Son intelligence s’affolait devant le mystère du cœur féminin, aussi -obscur, aussi mal connu, aussi inquiétant pour l’homme que le mystère -du corps de la femme...</p> - -<p>«Et ce sera ainsi toujours, pensa-t-il, toute notre vie... tant que cet -enfant nous séparera, par sa présence, par son existence, par l’image -et le nom qu’il évoquera, par ce sourire qui n’est pas le sourire de -Josanne... par tout ce qui reste, en lui, de l’autre,—du père!... -Qu’un enfant naisse de nous, Josanne l’accueillera avec une joie -troublée, une appréhension... Elle aura peur qu’il ne rogne la part du -premier... Si elle perdait Claude, alors peut-être...»</p> - -<p>Noël n’osait achever sa pensée.</p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <span class="pagenum2" id="Page_314">314</span> - <h2 class="h2souschapitre">XXXIII</h2> -</div> - -<p>Le 31 août, Josanne arriva de très bonne heure au <i>Monde féminin</i>, -pour expédier la besogne courante. Claude était en Bretagne, depuis -une semaine, avec mademoiselle Miracle, et Noël s’en allait, le soir -même, à Lusignan. Josanne devait se libérer du journal<ins class="correction" title="plutôt"> plus tôt</ins> que de -coutume, et rejoindre Noël chez lui. Ils dîneraient ensemble et elle -l’accompagnerait à la gare...</p> - -<p>Triste et courageuse, et résolue à ne pas pleurer, Josanne entra dans -son bureau. Le groom la suivait.</p> - -<p>—Un monsieur est venu hier... Madame était partie depuis cinq -minutes...</p> - -<p>—Un monsieur!... Le grand, brun, qui a un nom anglais et qui s’occupe -de publicité?...</p> - -<p>—Non, madame... un autre... jeune...</p> - -<p>—Et il a dit?</p> - -<p>—Rien! Il a laissé sa carte. Il avait l’air ennuyé.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_315">315</span></p> - -<p>Le groom posa sur la table un paquet de lettres et de journaux, puis il -sortit.</p> - -<p>Devant la glace de la cheminée, Josanne rajusta sur sa blouse noire le -col de fin linon brodé, mit un peu de poudre à ses joues qui gardaient -des traces de larmes et soupira:</p> - -<p>—Travaillons!...</p> - -<p>Répondre aux correspondances du <i>Magazine</i>, corriger les épreuves -des réclames, cette besogne banale la distrairait peut-être de sa -mélancolie. Debout près de la table, elle ouvrit quelques lettres, -déchira la bande d’un journal, jeta au panier les prospectus et les -enveloppes...</p> - -<p>Cette carte de visite!...</p> - -<p>Josanne avait négligé de la regarder tout de suite, cette carte qui -portait le nom de Maurice Nattier... Maintenant, elle restait clouée -sur place; ses mains tremblaient, ses jambes tremblaient, son cœur ne -battait plus... Quand il se remit à battre, ce fut à coups pesants, -qu’elle sentait jusque dans sa gorge, jusque dans sa tête...</p> - -<p>Elle dit tout haut:</p> - -<p>—Ah! mon Dieu!...</p> - -<p>Elle regarda autour d’elle, comme pour s’assurer qu’elle était bien -seule et que Maurice Nattier n’allait pas surgir devant elle... Lui!... -Il était venu!... Il reviendrait sans doute!... Lui!... Les yeux -fermés, elle le revit, svelte et blond, avec son sourire, sa voix qui -disait: «Josanne!...»</p> - -<p>Elle eut un mouvement de recul, un geste de ses bras tendus pour -repousser quelque agression mystérieuse, et toute son âme éperdue se -rejeta vers Noël, <span class="pagenum" id="Page_316">316</span> l’appela d’un grand cri muet... Puis Josanne se -ressaisit, elle murmura:</p> - -<p>—Allons!... allons!...</p> - -<p>Assise sur sa chaise, le front dans les mains, elle se contraignit à la -réflexion. Pourquoi cette visite imprévue?... Elle se rappela, non sans -effort, la dernière conversation qu’elle avait eue avec Maurice... Il -l’avait sentie faible encore, et elle-même, imprudente, avait accepté -l’hypothèse d’une seconde entrevue,—plus tard, beaucoup plus tard, -dans une circonstance grave... Restriction puérile! On crée toujours la -«circonstance grave», lorsqu’on en a besoin...</p> - -<p>Maurice n’avait plus donné signe de vie, pendant huit mois... «Huit -mois seulement! pensait Josanne. Comme tout cela me paraît lointain, -irréel!...» Son trouble s’apaisait. Elle constatait, avec surprise, que -ce grand trouble était tout physique, un simple réflexe nerveux, très -différent de l’émotion qu’elle avait éprouvée en revoyant Maurice, sur -le bateau, en l’écoutant, place du Carrousel... Et elle sourit, encore -étonnée, craintive encore:</p> - -<p>«Suis-je sotte, tout de même!... J’ai eu peur!... Peur de quoi?... -Maurice ne peut me faire aucun mal... S’il vient, je ne le recevrai -pas... S’il m’écrit, je ne lui répondrai pas... ou bien je le prierai -de me laisser tranquille... Ah! je n’ai pas la moindre envie de le -revoir!... Mais pourquoi cette visite?...»</p> - -<p>Était-il arrivé malheur à la jeune madame Nattier?... Maurice, veuf -et libre, espérait-il reconquérir Josanne?... Connaissait-il, par des -racontars, la liaison de Josanne et de Noël?... Se croyait-il encore -aimé?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_317">317</span></p> - -<p>Assurément, madame Grancher—la «mère Grancher», disait Josanne—avait -parlé de la rencontre en chemin de fer. Elle avait parlé de Claude... -Maurice, déçu dans ses espoirs de paternité légitime, se souvenait donc -qu’il avait un fils?</p> - -<p>Oui, c’était la raison, la vraie, l’unique raison de ce brusque retour -vers Josanne... L’enfant!</p> - -<p>«Mon Dieu! se dit Josanne, que penserait Noël, de tout ceci?... Il -verrait, en mon pauvre Claude, une menace perpétuelle pour notre amour. -Il le prendrait en haine... Et moi, comme je souffrirais!»</p> - -<p>Elle frémit.</p> - -<p>«Allons! tout le mal peut être évité, si Maurice ne revient pas, ou si -je l’avertis de ne pas revenir. Noël ne soupçonnera rien... Ah! je n’y -veux pas penser, pas une minute de plus... Au travail!»</p> - -<p>Ses idées flottaient; elle tenait sa plume d’une main si tremblante -encore qu’elle écrivait tout de travers. Cependant elle s’acharna, et -la paix lui vint, avec l’oubli pour une heure.</p> - -<p>Des abonnées de province se présentèrent, qui demandaient des -renseignements sur des concours et des primes. Josanne les reçut avec -une amabilité prolixe et fébrile. Enchantées, elles renouvelèrent leur -abonnement.</p> - -<p>Et le temps passa. Bersier vint remplacer Josanne. Il lui dit qu’elle -était pâle et que sa pâleur était jolie.</p> - -<p>Elle répondit:</p> - -<p>—Bersier, je n’ai pas fini de relire la page des réclames. C’est plein -de «coquilles»! Il y en a d’énormes, dans le petit article sur cette -chose électrique, <span class="pagenum" id="Page_318">318</span> le «Réformateur des obèses...» Revoyez donc -ça... Vous serez gentil.</p> - -<p>Bersier déclara:</p> - -<p>—Je suis gentil. Je me charge du «Réformateur»... Et le prêche de -mademoiselle Bon?... Vous faites passer ça?... Flory a envoyé d’Orange -le compte rendu de <i>Polyxène</i>: il paraît que c’était crevant... Tout -sera prêt pour samedi, quand Foucart nous arrivera de Trouville... Vous -n’écoutez pas!... Vous avez quelque chose: du chagrin ou du bobo?... -Vous êtes pâle...</p> - -<p>—Mais non, Bersier. Vous êtes agaçant. Je n’ai rien du tout.</p> - -<p>Elle descendit l’escalier et remonta pour dire au groom:</p> - -<p>—Si des gens viennent pour me voir, dites que je ne reçois pas, qu’il -faut m’écrire ici,—et ne donnez mon adresse à personne.</p> - -<p>Puis elle redescendit et s’en alla prendre le Métro, à la place du -Palais-Royal.</p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <span class="pagenum2" id="Page_319">319</span> - <h2 class="h2souschapitre">XXXIV</h2> -</div> - -<p>Chemin faisant, Josanne se vit dans la glace d’une boutique. Bersier -avait raison: elle était pâle... Noël remarquerait sa pâleur. Il lui -demanderait tout de suite:</p> - -<p>«Qu’as-tu?»</p> - -<p>Que répondrait-elle?... La vérité était bien difficile à dire et bien -dangereuse, si peu de temps après la pénible soirée du Bois!... Noël -verrait dans le petit Claude un danger permanent, toujours accru, pour -le repos de Josanne et pour le sien; il verrait, derrière l’enfant, le -père de l’enfant...</p> - -<p>Mentir?</p> - -<p>Josanne avait juré de ne pas mentir à Noël «fût-ce pour lui épargner -une peine». Il avait fait de la sincérité absolue, intransigeante, la -condition essentielle de leur amour. Le plus petit mensonge commis, -sciemment, empoisonnerait les sources mêmes de cet <span class="pagenum" id="Page_320">320</span> amour. Et, dans -le cas présent, taire la visite de Maurice n’était-ce pas commettre un -très grave mensonge?</p> - -<p>«Noël ne me le pardonnerait pas, ce mensonge! se disait la pauvre -Josanne. Il s’indignerait en pensant que j’ai voulu lui épargner -un souci. Il n’est pas faible: il est capable d’entendre la vérité -douloureuse... Mais il n’est pas un philosophe indulgent. Il n’a pas pu -aimer mon fils... Il le tolère seulement... Puis-je hésiter entre un -scrupule de loyauté—qui me fut imposé, après tout!—et le cher intérêt -de Claude, l’intérêt de notre bonheur à tous trois?... Je ne ferai rien -de mal. J’écarterai Maurice de mon chemin, et Noël ne saura jamais que -j’ai failli revoir cet homme...</p> - -<p>Elle descendit à la station de Saint-Paul, sans avoir pris aucune -décision.</p> - -<p>Dehors, le jour déclinait, pluvieux et doux, imprégnant de poésie -automnale le dôme violet de l’église Saint-Paul, les arbres roux du -petit refuge, les bâtisses un peu de guingois, peintes d’ocre ou de lie -de vin, bariolées d’enseignes jusqu’à leurs vieux toits de tuiles. Les -lanternes des hôtels rougeoyaient. Des boutiques s’éclairaient d’une -vive lumière jaune, et, à la devanture d’un bazar, quelques mètres de -calicot déployé faisaient une raie d’un blanc cru, dans le crépuscule.</p> - -<p>Sous sa marquise de verre, la porte de la station simulait une gueule -ouverte et phosphorescente qui vomissait, à intervalles réguliers, le -triste flot gris de la foule ouvrière. Josanne, poussée par ce flot, ne -se décidait pas à traverser la rue. Elle regardait un banc, <span class="pagenum" id="Page_321">321</span> près -du kiosque... Un soir de la semaine précédente, Noël l’avait attendue -là.</p> - -<p>Elle pensait à lui avec amour et avec crainte. Sa volonté oscillante -était comme un poids suspendu en elle, dont elle ressentait tous -les chocs... Oui?... Non?... Pourtant, elle n’était pas lâche. Elle -avait couru un grand risque et connu de pires angoisses, le soir du -terrible aveu... Mais alors elle évoquait un fantôme. C’était un homme, -maintenant, qui menaçait de rentrer dans sa vie, qui rentrait déjà dans -sa pensée...</p> - -<p>Non?... Oui?... Elle se décida tout à coup: «Eh bien, non!...» Et, -d’un pas lent, la tête un peu courbée, le cœur étreint de remords et -d’appréhension superstitieuse, elle arriva enfin chez Noël.</p> - -<p>Lui-même ouvrit la porte. Il était seul, ayant congédié son domestique. -Les meubles avaient des housses, les tableaux et les miroirs étaient -voilés, les parquets nus, les rideaux tirés sur les fenêtres. -L’appartement sonore et sombre s’emplissait de silence et de soir.</p> - -<p>Dans la chambre jaune, le beau reflet des stores s’éteignait. Noël ne -voulut pas allumer la lampe.</p> - -<p>—Comme tu viens tard! dit-il. Je ne veux pas te gronder... C’est une -soirée d’adieu... Il faut qu’elle soit douce, sinon joyeuse... Mais -qu’as-tu?</p> - -<p>—Rien...</p> - -<p>—Tu es triste?</p> - -<p>—Je suis triste parce que tu t’en vas...</p> - -<p>—Veux-tu que je reste?</p> - -<p>—Quelle idée!... Tu as prévenu ton père.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_322">322</span></p> - -<p>—Tu n’as qu’à dire: «Reste!» Je resterai... Toi d’abord!</p> - -<p>—Cher Noël! tu me sacrifierais tout, tes affaires, tes plaisirs, -tes amis et tes parents!... Mais je n’ai pas de sots caprices... Tu -partiras ce soir, mon amour... Seulement, avant de partir, aime-moi -beaucoup, plus que d’habitude! J’ai du chagrin...</p> - -<p>Il la prit dans ses bras, doucement:</p> - -<p>—Moi aussi, j’ai du chagrin...</p> - -<p>Dans la cour, le vitrage d’un atelier projeta une lueur électrique, une -papillotante lueur mauve qui toucha le plafond de la chambre, un angle -du mur, le miroir sur la console... Les boules de cuivre, au pied du -lit, scintillèrent. Noël et Josanne devinaient leurs formes confuses, -leurs visages rapprochés.</p> - -<p>Ils s’étaient bien aimés, dans l’atmosphère d’or de cette chambre, -chaude comme le soleil et le désir, retirée, secrète, voluptueuse, -pareille à une lampe allumée, pareille à un foyer brûlant et qui -semblait aux amants le cœur même de la vieille maison,—le cœur du -monde.</p> - -<p>Maintenant, ils ne la reconnaissaient plus, leur chambre d’amour, -changée par la nuit, par la saison, par la lueur insolite et fausse.</p> - -<p>Noël eut la sensation soudaine du temps écoulé—deux mois!—de -septembre qui venait, qui allait modifier les nuances du ciel, et les -couleurs des jardins, et les choses, et les âmes touchées par l’automne.</p> - -<p>Il sentit qu’une période de sa vie—la plus troublée, la plus -ardente—finissait là, dans cette chambre, avec le dernier soir d’août.</p> - -<p>—Chérie, dit-il, ne sais-tu pas que notre bel été <span class="pagenum" id="Page_323">323</span> d’amour -s’effeuille entre nos mains, comme une rose qui nous aurait donné -tous ses parfums et que nous ne respirerons jamais plus?... N’as-tu -pas un regret pour lui?... Quand je reviendrai de Lusignan, les jours -seront plus courts, les soirées plus froides: nous n’irons plus au -Bois, Josanne!... Et ce sera bientôt le temps des causeries au coin du -feu... Alors nous travaillerons ensemble... Tu liras, par-dessus mon -épaule, les choses très ennuyeuses que j’écrirai... Tu me conseilleras, -quelquefois... Et ce sera très doux... Puis un autre printemps -fleurira; puis un autre été... Mais nous ne revivrons plus les jours de -Chevreuse...</p> - -<p>Tendre, plus tendre que de coutume, il baisait les cheveux de Josanne, -et l’entraînait vers le lit profond.</p> - -<p>—Josanne, c’est l’été encore, ce soir...</p> - -<p>Elle résistait un peu à son étreinte, et lui rendait languissamment ses -baisers. Il demanda:</p> - -<p>—Qu’as-tu donc?... Je t’ennuie?... Tu es fatiguée?... Je ne t’ai -jamais vue ainsi...</p> - -<p>—Oh! mon Noël...</p> - -<p>Elle pleurait, cramponnée à son amant, comme pour chercher en lui un -refuge.</p> - -<p>—Écoute... Je ne voulais pas te le dire... mais, dès que tu m’as tenue -contre ton cœur, j’ai senti que je ne pourrais rien te cacher... J’ai -trop bien pris l’habitude des confidences: le moindre secret m’étouffe! -Oh!... mon ami chéri, si tu savais!...</p> - -<p>—Quoi donc?...</p> - -<p>—Je ne voulais pas te le dire... J’avais peur de toi... à cause du -petit... Je me rappelais notre discussion de l’autre soir... Et je -pensais que c’était mon <span class="pagenum" id="Page_324">324</span> droit, et même mon devoir, de ne pas -accroître ton inquiétude... de ne pas t’aigrir contre Claude...</p> - -<p>—Mais qu’y a-t-il, enfin? Explique-toi! s’écria Noël. Qu’est-ce que tu -voulais me cacher?</p> - -<p>—Eh bien... Il est venu...</p> - -<p>—Qui?</p> - -<p>—Maurice Nattier.</p> - -<p>Elle avait jeté ce nom, sans réfléchir, parce qu’elle l’avait au bord -des lèvres. Noël répéta:</p> - -<p>—Maurice Nat...</p> - -<p>Et soudain, il comprit.</p> - -<p>—C’est... c’est <i>lui</i>?...</p> - -<p>Josanne soupira un «oui» vague... Noël s’était redressé. Accrochée à -lui, elle cessa de gémir et de pleurer, mais il sentait la pression -convulsive des bras noués autour de lui, la tiédeur du visage en larmes -qui s’écrasait contre son cou. D’un geste, il brisa l’étreinte.</p> - -<p>—Tu l’as reçu?</p> - -<p>Ils étaient assis au bord du lit, côte à côte, dans les demi-ténèbres. -La figure de Noël apparaissait, sous le reflet mauve et papillotant, -figure livide, que Josanne reconnaissait... Un autre soir, après la -terrible confession, elle avait vu ce masque d’angoisse, ces yeux fixes -et indignés, ces lèvres pâles... Elle cria:</p> - -<p>—Non!... non!... je ne l’ai pas reçu; je ne le recevrai pas... Il -est venu au journal, hier, en mon absence... J’ai trouvé sa carte, -aujourd’hui... Voilà tout, absolument tout, je te le jure... Tu me -crois, mon amour, dis, tu me crois?</p> - -<p>—Il est venu... Vraiment, il a de l’audace!... Et pourquoi?... Que te -voulait-il?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_325">325</span></p> - -<p>—Je ne sais!...</p> - -<p>—N’as-tu pas une idée!... Parle!... Voyons!...</p> - -<p>—Aucune idée... Je ne sais pas...</p> - -<p>Les traits contractés de Noël se détendirent.</p> - -<p>—Tu es bien décidée à ne pas le recevoir?... Tu as donné des -ordres?... Oui... Je suppose que tu n’as rien à dire à ce monsieur, et -rien à entendre de lui...</p> - -<p>—Rien... Sois tranquille, Noël!</p> - -<p>—Tu vois que je suis tranquille... Je ne m’emporte pas. Je cause avec -toi, posément... Tu ne diras pas, cette fois, que je te fais regretter -ta sincérité... Ni toi, ni moi n’avons rien à craindre. Nous sommes -<ins class="correction" title="sûr">sûrs</ins> l’un de l’autre.</p> - -<p>Il était calme, parce qu’il voulait être calme, mais il y avait dans sa -voix des notes altérées... Il reprit:</p> - -<p>—Pourquoi ne m’as-tu pas raconté, tout de suite, cet incident dont -tu n’es pas responsable?... Et ces larmes, cette frayeur!... Tu m’as -épouvanté... C’était si simple de me dire, en arrivant...</p> - -<p>—Si simple?... Mon pauvre Noël!... Rappelle-toi les scènes que tu m’as -faites chaque fois que j’ai eu l’air de me souvenir... Rappelle-toi -notre conversation d’Armenonville... La plus légère allusion au passé -te rend fou!... Oui, j’avais peur de toi, très peur!</p> - -<p>—Toi, tu avais peur de moi, toi, Josanne! s’écria Noël. Est-ce -possible?... Tu ne parles pas sérieusement...</p> - -<p>—Très sérieusement.</p> - -<p>—Josanne! mon aimée!...—il ne songeait plus à Maurice,—Josanne, -t’aurai-je donc tant chérie, aurai-je dominé... pas toujours, mais -souvent, très <span class="pagenum" id="Page_326">326</span> souvent... mes impulsions violentes et mauvaises, -pour t’entendre me dire, à une heure grave, que tu as peur de moi!... -Si j’ai eu, quelquefois, des mots et des pensées plus absurdes -qu’offensants, si la passion a fait de moi un pauvre fou, ah! j’en -suis puni, cruellement puni... Tu avais peur!... Eh! de quoi? mon -Dieu!... Suis-je capable de te soupçonner, de t’accuser, parce qu’un -homme, chassé de ta vie, rôde autour de toi!... J’ai le devoir de te -protéger, et le plus ardent désir de te rendre heureuse... Comme tu me -méconnais!...</p> - -<p>—Je ne méconnais pas tes intentions, Noël... Mais tu n’es pas maître -de tes pensées... Je t’ai vu, quelquefois, pour un mot que je disais, -ou que je refusais de dire, je t’ai vu blêmir et trembler de rage... -Je t’ai vu pleurer de désespoir entre mes bras... Et, ce soir, j’ai eu -peur de ta colère irraisonnée, peur de ton chagrin... J’ai eu peur, -surtout... pour l’enfant.</p> - -<p>—L’enfant!... Tu avais peur que je ne haïsse l’enfant!... Oui... je -comprends... Eh bien...</p> - -<p>Il se tourna vers Josanne, lui prit les mains.</p> - -<p>—Eh bien, je répondrai à ta sincérité par une sincérité égale, et je -t’encouragerai à la confiance en me désarmant moi-même, en m’humiliant -devant toi... Écoute... L’autre soir, dans le Bois, j’ai eu un -mouvement affreux, une ivresse de haine... Tu ne l’as pas su... Car tu -m’aurais quitté, sur-le-champ, avec horreur... J’ai exécré ton fils, -j’ai souhaité qu’il ne fût plus entre nous...</p> - -<p>—Noël!... Toi!... tu as souhaité!...</p> - -<p>—Oh! je n’ai pas formulé le souhait... je ne me suis pas complu à -cette idée qui te révolte, qui m’a révolté aussi, tout de suite... -J’ai eu honte!... J’ai <span class="pagenum" id="Page_327">327</span> réagi... Je ne suis pas méchant, tu le -sais bien!... Et, depuis, je me suis juré d’être le meilleur ami de -Claude, de le considérer, dès à présent, comme mon fils, de l’élever -avec soin... et peut-être... avec tendresse... J’ai formé des projets -pour lui, que tu connaîtras... Je voulais t’en parler ce soir-même... -Josanne, me crois-tu, me pardonnes-tu?...</p> - -<p>—De tout mon cœur... Et pourtant!...</p> - -<p>Elle frémissait.</p> - -<p>—Quelle maladie effroyable, la jalousie!... Toi, un homme si droit, -si généreux, tu as presque souhaité qu’un pauvre petit enfant... mon -enfant... Oh!...</p> - -<p>—Ne m’accable pas, Josanne!... J’ai beaucoup souffert. C’est mon -excuse.</p> - -<p>—Et moi qui t’avais vu souffrir, je craignais de provoquer, ce soir, -une nouvelle crise... Mais, sous tes lèvres, mon chéri, la confidence -est montée à mes lèvres... Il faut que tout nous soit commun, joie et -douleur... Noël!</p> - -<p>Elle le tenait embrassé, et il voyait luire ses prunelles humides.</p> - -<p>—Noël, je me mets, avec mon enfant, sous ta protection. J’en appelle -à ta générosité contre ta jalousie... Je te confie mon petit Claude. -Jusqu’ici, tu l’as toléré seulement... Mais je crois, je sais qu’un -jour, bientôt, tu l’aimeras! Lui, déjà, il t’aime... Il ne connaîtra -que toi; il ne chérira que toi; il recevra de toi seul l’éducation, les -idées, qui constituent la paternité véritable. Il sera le fils de ton -esprit et de ton cœur, si tu veux... C’est un enfant; il n’a pas de -passé; il n’a pas de mémoire. Sa petite âme est toute blanche...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_328">328</span></p> - -<p>—Va! Josanne! j’ai chassé le mauvais démon... Et je prends Claude, -puisque tu me le donnes... Apaisons-nous!... Cette scène m’a brisé... -Mon Dieu! que tout cela est triste, horriblement triste!... Cette -chambre a un air lugubre... Sortons... Nous irons dîner au Bois, -veux-tu?... Ah! notre dernière soirée!...</p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <span class="pagenum2" id="Page_329">329</span> - <h2 class="h2souschapitre">XXXV</h2> -</div> - -<p>Ils sortirent. C’était la nuit, la pluie impalpable et pénétrante.</p> - -<p>—Tu veux aller au Bois? dit Josanne. Si tard, et par ce vilain -temps!... Moi, je n’y tiens guère... Dînons n’importe où, près d’ici.</p> - -<p>Place de la Bastille, ils entrèrent dans un restaurant. Il y avait, au -premier étage, une petite salle où des commerçants du quartier dînaient -en causant de leurs affaires. Il y avait aussi l’inévitable vieux -monsieur qui lit <i>le Temps</i>. Celui-là, derrière la muraille de papier -qui le séparait du monde, examina sévèrement Noël et Josanne,—elle -surtout...</p> - -<p>Cette curiosité agaçait Josanne. Comme elle était assise près d’une -fenêtre, elle soulevait parfois le rideau, jetait dehors un coup d’œil -distrait. Noël lui demandait:</p> - -<p>—Tu n’as pas faim?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_330">330</span></p> - -<p>—Non, pas du tout.</p> - -<p>Il essayait de la divertir un peu. Il lui parlait de Lusignan où -bientôt—l’an prochain—ils iraient ensemble. Josanne aimerait la -vieille cité de Mélusine, l’église verte de mousse, les belles -charmilles de la promenade, et cette vallée où, parmi les noyers et -les trembles, une rivière charmante s’enroule comme une couleuvre -d’argent...</p> - -<p>—Tu seras là-bas demain matin...</p> - -<p>—Si tu me laisses partir, oui...</p> - -<p>—Hélas!</p> - -<p>Elle détournait encore la tête. Par l’écartement du rideau, elle -apercevait la grande place, dans le bleu du soir tombé, un bleu -intense et pourtant fondu, mouillé de bruine, un bleu que les lumières -électriques rendaient artificiel et théâtral. Et dans tout ce bleu qui -baignait la gare de Vincennes, les masses compactes des maisons, la -sombre trouée du faubourg, les arbres éclairés par dessous,—dans tout -ce bleu, la colonne seule était noire et portait plus haut que toute -lumière son Génie éteint.</p> - -<p>Autour d’elle, en bas, des feux blancs, des feux verts, des feux -rouges, irradiaient leurs halos fixes ou mouvants dans le bleuissement -crépusculaire qui, de minute en minute, s’assombrissait. Des bruits -rauques, des sifflets perçaient le vaste bruit continu de la foule.</p> - -<p>Que de gens! Ils venaient, ils venaient, employés, ouvriers, hommes -et femmes, en vêtements de travail; ils venaient par groupes, par -files, de tous les coins de Paris, vers cette place où commence le vrai -Paris populaire, celui des émeutes et des révolutions. <span class="pagenum" id="Page_331">331</span> Là, ils se -divisaient, mais les plus grosses bandes remontaient par le faubourg -Saint-Antoine ou la rue de la Roquette. Et Josanne, rêvant à des -phrases de Michelet et de Hugo, regardait le vieux pavé, arraché tant -de fois pour les barricades.</p> - -<p>Elle se rappela un autre quartier, moins bruyant et plus misérable, où, -naguère, elle vivait parmi les femmes du peuple... Elle revit la rue -Tournefort et le bas de la rue Lhomond, que hante le fantôme du père -Goriot; la rue Mouffetard, qui sent le chou, le poisson et l’absinthe, -quand, la nuit venue, flambent les zincs des «assommoirs»... Elle revit -la petite lucarne de Jean Grave, qu’elle regardait en passant, et la -vieille église janséniste où le diacre Pâris repose sous une dalle... -Elle revit la marchande de pommes de terres, toujours enceinte, et la -crémière blonde, et la boutique du boucher... Elle se revit elle-même, -frissonnante sous sa mince jaquette, le bras tiraillé par le filet à -provisions, le cœur opprimé par l’éternel, le vulgaire, l’ignoble, le -tragique souci d’argent... Et elle eut envie de pleurer sur la Josanne -de ce temps-là, qui était pauvre, et pas aimée...</p> - -<p>Elle la retrouvait,—la Josanne de ce temps-là,—dans les femmes -qui passaient sous la fenêtre, ouvrières pâlottes, en cheveux, -institutrices et employées aux robes noires, aux petits cols -blancs, au «canotier» correct et simple,—les travailleuses... -Elle s’attendrissait sur ces jeunes vies féminines, si mornes, si -vaillantes, où l’amour luit parfois comme un éclair... Et, songeant à -Noël qui avait transformé son existence, elle se disait:</p> - -<p>—Comme je devrais être heureuse!...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_332">332</span></p> - -<p>Le coude sur la table, le menton sur la main, d’une voix lente, elle se -mit à penser tout haut:</p> - -<p>—Ces gens, ces gens qui passent... ils sont tous pauvres, quelques-uns -sont très pauvres... ils traînent le pas; ils courbent la tête -et serrent les épaules en marchant... Ils ont travaillé toute la -journée... Ils sont bien las... Et chacun porte son fardeau: misère, -maladie, solitude... Que diraient ceux-là, si nous osions nous plaindre -devant eux?... Ah! Noël, que de larmes inutiles nous avons versées! que -de chagrins insensés nous nous sommes créés, parfois!... Nous sommes -jeunes, robustes, intelligents, nous avons le bien-être... nous nous -aimons... et j’ai souffert, et tu souffres!... Nous sommes coupables! -nous sommes fous!</p> - -<p>—Comme tu es amère, Josanne! fit Noël, tristement. Il y a un reproche -dans tes paroles... Tu te dis que si j’avais été plus sage, plus -patient, plus résigné, moins âpre à te conquérir, nous aurions connu, -plus tôt, le bonheur...</p> - -<p>—Peut-être.</p> - -<p>—Non, non, ne crois pas cela!... Je t’ai mal aimée, quelquefois, -mais j’ai eu, toujours, la volonté de t’aimer mieux, de t’aimer plus -et, encore plus, d’élever notre amour au-dessus de l’égoïsme, de la -vanité, de la mesquinerie. Et mon «idéal» n’est pas contradictoire -avec le sentiment que j’ai, que tu as, de la dignité et de la liberté -de la femme... Je ne prétends pas t’asservir et te diminuer... au -contraire... puisque je t’associe à toutes mes pensées, à toutes mes -actions, ma chère «rebelle»!</p> - -<p>—Rebelle?... Oh! pas contre toi, Noël, tu le sais <span class="pagenum" id="Page_333">333</span> bien... Ne -me donne plus ce nom de «rebelle»... Je me suis révoltée, contre les -injustices morales et matérielles, dont j’ai souffert, comme tant de -femmes, et non pas contre l’amour... Moi aussi, j’avais un «idéal»...</p> - -<p>Elle mit la main devant ses yeux. Des larmes filtraient entre ses -doigts pâles et sans bagues,—ces doigts légers, industrieux, -caressants, que Noël aimait.</p> - -<p>—Josanne!</p> - -<p>—Ah! Noël, je pense à ma vie, à ma triste vie!... Toutes les -amertumes d’autrefois me remontent à l’âme!... Qu’est-ce que je -suis maintenant?... Une femme marquée par la douleur, qu’il t’a -fallu conquérir sur le passé et dont les baisers mêmes te laissent -mélancolique!... Entre toi et moi, entre le bonheur et nous, il y a dix -ans de ma vie, mon enfant, et ce fantôme que tu évoques malgré toi!... -Oh! pourquoi es-tu venu si tard? Pourquoi n’ai-je pas pu t’attendre?... -Pourquoi d’autres m’ont-ils prise?... Et je ne voulais pas renier -l’ancien amour, renier le passé! Je m’attachais à cette idée que ce que -j’avais fait, j’avais le droit de le faire!... Mais je hais, je maudis, -je renie tout ce qui m’a fait différente de toi, tout ce qui a arrêté -mon élan vers toi, tout ce qui n’est pas toi...</p> - -<p>Noël, la gorge serrée par l’émotion, écoutait Josanne... Et il se -rappelait un temps où cette orgueilleuse répondait à la douleur de son -amant par des justifications, où elle s’étonnait, où elle s’indignait -presque qu’il lui demandât de «renier le passé». Elle invoquait, alors, -contre Noël la justice et la logique, et cette raison que le cœur -ignore. Et c’était <span class="pagenum" id="Page_334">334</span> la même femme qui détestait, maintenant, d’une -âme sincère, ce passé où Noël n’était pas.</p> - -<p>Il éprouva une grande joie, une pitié plus grande. Il voulut défendre -Josanne contre elle-même, lui dire son estime pour elle, et son -respect... Mais, quand il voulut parler, les mots lui manquèrent: ses -yeux se remplirent de larmes.</p> - -<p>Il contemplait Josanne: elle était moins fraîche et moins jeune que -les autres jours; son visage gardait des traces de fatigue et n’avait -plus d’autre beauté que l’expression admirable du regard. Mais Noël -ne se demanda pas s’il eût aimé la Josanne de dix-huit ans. Il aima -celle qui était devant lui, la vraie Josanne, la sienne, telle que la -vie l’avait faite. Il aima les yeux qui avaient pleuré, les lèvres qui -avaient gémi, les mains qui avaient travaillé, le cœur qui avait eu des -victoires et des défaites, et qui s’était formé, lentement, pour le -plus grand amour, dans l’erreur et dans la souffrance.</p> - -<p>Il lui sembla que son âme s’élevait au-dessus de l’orgueil et de la -violence, jusqu’à la sérénité d’un sentiment éternel... Il lui sembla -qu’il commençait seulement d’aimer Josanne.</p> - -<p>—Laisse le passé, ma chérie... S’il n’existe plus pour toi, il -n’existe plus pour moi. Tu as exorcisé le fantôme... N’en parlons plus -et n’y pensons plus. Vivons notre vie...</p> - -<p>Étonnée, Josanne le regarda...</p> - -<p>—Viens! mon amour!... dit-il. Tout le monde est parti... L’heure -avance.</p> - -<p>Elle se leva, tira sa voilette jusqu’à son cou et rassembla les pans -de son écharpe. Ils sortirent. Dehors, <span class="pagenum" id="Page_335">335</span> la pluie redoublait. L’eau -giclait sous les pieds de Josanne, alourdissait le bas de sa robe. Noël -essayait vainement de protéger son amie. Il cherchait un fiacre et n’en -trouvait pas.</p> - -<p>—Mon Dieu! dit-elle tout à coup, déjà dix heures!... C’est horrible de -nous quitter comme ça!</p> - -<p>—Nous quitter?... Crois-tu que je puisse te quitter ce soir?... Je -ferai arrêter la voiture à un bureau de télégraphe, et je te ramènerai -chez moi, chez nous... Donne-moi le bras, chérie, appuie-toi bien...</p> - -<p>Josanne mit sa tête contre l’épaule de Noël, et tout bas, et -passionnément, comme pour elle-même, elle murmura:</p> - -<p>—Mon bien-aimé...</p> - -<p class="br">Ils retrouvèrent la chambre telle qu’ils l’avaient laissée, dans le -désordre du départ. Le reflet électrique palpitait au plafond, les -cuivres du lit brillaient dans l’ombre.</p> - -<p>La bougie éteinte, Noël prit Josanne dans ses bras pour la réchauffer. -Une émotion ineffable faisait hésiter son désir. Entre les lourds -rideaux tirés, le reflet glissait encore, tendait un fil de clarté -mouvante. Et Noël devinait les cheveux épandus de Josanne, ses yeux -clos, sa bouche entr’ouverte, tout ce pâle visage où l’extase amoureuse -mettait la sérénité de la mort.</p> - -<p>On entendait la pluie sur les carreaux, le roulement lointain d’un -fiacre, le rythme d’une machine à travers les murs. Soudain, bruits et -lueur s’évanouirent. La pluie même avait cessé. La chambre fut muette -et noire comme un tombeau et les amants, sentant la nuit les saisir, se -pressèrent l’un contre <span class="pagenum" id="Page_336">336</span> l’autre. Josanne, liée à Noël, devint tout -à coup brûlante et l’embrasa tout entier...</p> - -<p>Il leur sembla que toute vie avait disparu du monde, que le jour ennemi -ne viendrait jamais et que, le vœu de Tristan et d’Iseult s’étant -accompli pour eux, ils étaient seuls, éternellement, dans les ténèbres -nuptiales. Et sans mémoire, sans pensée, emportés au courant du fleuve -obscur, ils sentaient mourir en eux-mêmes tout ce qui n’était pas -l’amour.</p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <span class="pagenum2" id="Page_337">337</span> - <h2 class="h2souschapitre">XXXVI</h2> -</div> - -<p>Maurice Nattier ne revint pas au <i>Monde féminin</i>. Les deux amants -ne reparlèrent jamais de lui, et sentirent vraiment qu’ils avaient -«exorcisé le fantôme».</p> - -<p>Noël passa quelques jours à Lusignan; puis mademoiselle Miracle ramena -le petit Claude. Et, pendant des semaines et des mois, ce fut le -bonheur, sans incidents, sans orages; ce fut la douce vie à l’unisson. -Noël travaillait, tantôt chez lui, tantôt chez Josanne; elle-même -rédigea plus d’un article sur le grand bureau d’acajou marqueté, où -traînaient toujours des cigarettes. Le soir, dans le petit salon vert, -ils faisaient des projets, goûtant par avance l’entière intimité -future, et Claude, en chemise de nuit, allait des bras de Josanne aux -bras de Noël.</p> - -<p>Vers la fin de décembre, une dame se présenta au <i>Monde féminin</i> et, -forte de ses privilèges d’abonnée, <span class="pagenum" id="Page_338">338</span> demanda «madame Josanne» pour -un renseignement... Josanne ne put refuser de la recevoir, dans le -vestibule, parmi les gens affairés, les battements de portes et les -sonneries téléphoniques. C’était madame Grancher.</p> - -<p>Le temps n’est plus où la petite bourgeoisie et même la grande -affectaient un peu de mépris et beaucoup de méfiance pour les -«auteurs», et surtout pour les auteurs femmes. Depuis que des gens de -lettres ont fait fortune, la littérature est honorée comme un «bon -métier, qui rapporte». Et madame Grancher, ayant lu des articles de -Josanne, ressentait quelque petite fierté de connaître «un auteur», et -elle racontait avec plaisir qu’elle avait rendu de grands services, -naguère, à cette pauvre madame Valentin,—une femme supérieure, dont -elle annonçait toujours la visite, et qui n’arrivait jamais.</p> - -<p>Josanne démêla, dans les discours et les invitations flatteuses de -la dame, ce «snobisme» naïf, et ce forcené désir d’exhibition. Elle -s’excusa poliment et froidement. Alors madame Grancher fut prise d’un -vif amour pour le petit Claude et souhaita qu’il vînt goûter chez elle, -avec ses petits-fils. Josanne refusa encore.</p> - -<p>Dans le courant de janvier, madame Grancher fit une seconde démarche: -cette fois, elle voulait absolument inviter Josanne à un dîner intime, -avec sa fille, les Malivois et quelques amis. Madame Valentin ne -serait-elle pas contente de revoir son ancienne élève, et l’ancien -patron de son mari, et de reparler du temps passé?... Non, madame -Valentin ne tenait guère à reparler du temps passé... Elle répéta -qu’elle <span class="pagenum" id="Page_339">339</span> n’allait nulle part, surtout en ce moment où la santé de -son fils lui donnait quelques inquiétudes.</p> - -<p>—Il est malade, le mignon?</p> - -<p>—Je crains pour lui la rougeole, ou la grippe...</p> - -<p>Madame Grancher envoya le lendemain un sac de bonbons, à l’adresse -particulière de Claude.</p> - -<p>—Elle m’ennuie, la mère Grancher! dit Josanne à Noël. C’est un affreux -crampon... Je ne sais comment me débarrasser d’elle.</p> - -<p>—Refuse de la recevoir.</p> - -<p>—Elle brandira sa bande d’abonnement et me poursuivra jusque chez -Foucart. Et, au <i>Monde féminin</i>, l’«abonnée» est un personnage qu’il ne -faut jamais rebuter... J’écrirai un mot à madame Grancher, et je lui -ferai comprendre qu’il m’est impossible d’entretenir des relations et -des correspondances de politesse. Si elle est vexée, tant pis, ou tant -mieux!</p> - -<p>Quelques jours passèrent. Il ne fut plus question de madame Grancher.</p> - -<p>Un soir, un théâtre «à côté» donnait la répétition générale de -<i>l’Ineffaçable</i>, pièce en deux actes, par M. Alphonse Popinel. Le -rideau tombait sur le dénouement tragique d’une assez banale aventure: -un mari, victime de la jalousie rétrospective, une épouse, victime de -ses remords et de ses souvenirs, ayant reconnu l’impossibilité de vivre -ensemble, s’étaient résolus à mourir poétiquement... Les jacinthes et -les tubéreuses aux forts parfums avaient remplacé, dans la chambre -conjugale, le réchaud des petites ouvrières ou le Choubersky des -petits employés. Avant de monter sur le lit funéraire, les deux époux -avaient déclaré que «le pardon n’est pas l’oubli», que «la <span class="pagenum" id="Page_340">340</span> force -du passé est invincible», et qu’une femme demeure attachée, dans le -secret de son cœur et de ses sens, au premier homme qui la posséda. Ces -aphorismes peu nouveaux avaient tiré des larmes aux spectatrices, et -même aux jeunes personnes qui embellissent les répétitions générales -et dont «tout Paris» peut compter les amants... Les possesseurs -actuels de ces dames avaient fait la grimace; mais les hommes mariés -ne dissimulaient pas un léger sourire de satisfaction,—chacun étant -«le premier» pour sa femme, ou croyant l’être. On trouvait bien que -les suicidés apportaient quelque exagération dans leur désespoir, mais -ne montraient-ils point, par cela même, la puissance jalouse de leur -passion et l’exquise délicatesse de leurs âmes?</p> - -<p>Noël quitta son fauteuil. Il connaissait toutes les figures notoires -des répétitions générales, critiques, journalistes, gens de lettres et -gens de théâtre, et ceux que l’on voit partout, dont personne ne sait -les noms, amis des amis de l’auteur, cousins des ouvreuses ou neveux -des machinistes... Ce soir-là, la comédie de l’entr’acte ne l’amusait -guère, guère plus que les deux actes qu’il avait dû entendre par -courtoisie, car c’était un de ses camarades de lycée—un bien honnête -garçon!—qui avait perpétré <i>l’Ineffaçable</i>...</p> - -<p>Noël serra quelques mains tendues, salua madame Foucart assise dans une -avant-scène, esquiva un raseur, et, traversant les couloirs, heurta -Flory qui passait.</p> - -<p>—Vous excusez pas! dit la petite femme, qui sauta presque de plaisir. -Je vous tiens, je ne vous lâche pas!... Venez dans ma loge!... Il y a -Bichon, <span class="pagenum" id="Page_341">341</span> il y a Manette, mon amie Manette de <i>la Haute Mode</i>!... -Elle pleure tout le temps, et, nous, on se tord!... Venez donc, sauvage!</p> - -<p>Blanche, blonde, décolletée jusqu’à la ceinture dans sa robe noire -pailletée, Flory caressait Noël de son regard bleu, avivé de malice -et de curiosité, provocant par instinct et prometteur par habitude. -Adossé au mur du couloir, le jeune homme regardait cette charmante -créature, que les gens frôlaient au passage, et coudoyaient, et -tutoyaient presque... «Bonsoir, Flory!... Ça va bien, Flory?...» Dans -la familiarité des «confrères», Flory distinguait-elle la nuance un -peu méprisante, le sans-gêne mal déguisé? Comprenait-elle que ces -«confrères» l’assimilaient aux actrices de demi-talent, aux poétesses -ratées, aux écrivassières entretenues qui encombrent les abords de la -littérature et du théâtre? Sentait-elle que la «soiriste» du <i>Monde -féminin</i> n’était et ne serait jamais qu’une «petite femme»?</p> - -<p>Noël la considérait avec une indulgence apitoyée... Elle était jolie. -Sa «rosserie» n’était qu’une affectation. Il y avait peut-être, -au fond d’elle, un grain de rêve et de tendresse qui ne germerait -point et qu’elle-même ignorait... Et, comme tant d’autres femmes, -elle «roulerait», d’amant en amant, petit corps délicat et souillé; -elle deviendrait une de ces anciennes beautés, dont la chair molle -et le masque plâtreux, jusqu’à cinquante ans, jusqu’à soixante ans, -s’exhibent dans toutes les fêtes parisiennes... Elle serait la -«vieille» Flory, après avoir été la «petite» Flory... Pauvre fille!</p> - -<p>—Alors, vous venez?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_342">342</span></p> - -<p>—Non, je ne viens pas!... Je suis obligé de partir.</p> - -<p>—Et la seconde pièce?</p> - -<p>—La première me suffit!... Qu’est-ce que vous en dites, vous, de -l’<i>Ineffaçable</i>!</p> - -<p>—Je dis que ce monsieur et cette dame sont un peu... poires... de se -tuer pour ça!... Mais, tout de même, il y a du vrai.</p> - -<p>—Vous croyez qu’une femme n’oublie jamais le premier qui...</p> - -<p>—Mon cher, dit gravement Flory, ça dépend du second.</p> - -<p>Elle remonta l’épaulette de sa robe, renfonça un mouchoir de dentelle -au creux de sa gorge abondante.</p> - -<p>—A la revoyure, Delysle!... Et puis grouillez-vous: v’là le patron, -l’Isidore à sa dame, qui s’amène avec le petit Bersier. Il va nous -raser, et... et... <i>elle</i> attendra! <i>Elle</i> ne sera pas contente!...</p> - -<p>—Flory, vous êtes une petite <i>poison</i>!... répondit Noël en riant.</p> - -<p>Elle fit un geste gracieux, le doigt sur ses lèvres, comme pour -affirmer sa discrétion, et elle s’éloigna. Son corps frétillant et -scintillant, serpent aux écailles noires, à la tête blanche et dorée, -glissa entre les groupes compacts des hommes... Tout bas, et tout haut, -les gens disaient: «C’est la petite Flory, du <i>Monde féminin</i>...» Un -grand garçon à moustache et à monocle se lança derrière elle:</p> - -<p>—Hep! Flory!...</p> - -<p>Et, près de Noël, un personnage blême, dont le col était sale et le -veston râpé, commença de raconter une anecdote scandaleuse...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_343">343</span></p> - -<p>—Ah! oui, la petite Flory!... Il paraît que...</p> - -<p>Il parlait à l’oreille de son voisin et ses vilains yeux s’allumaient.</p> - -<p>Noël perçut des fragments de phrases, une épithète ignoble, et il eut -envie de gifler l’homme blême. Mais Foucart et Bersier étaient près de -lui.</p> - -<p>—Qu’est-ce que vous fichez ici, Delysle?... Ce n’est pas votre métier -de subir les répétitions et les premières!...</p> - -<p>—Je suis l’ami de l’auteur, l’ami résigné, sans rancune, qui ne débine -pas, qui a eu la lâcheté d’applaudir et qui se sauve.</p> - -<p>—Descendons ensemble. Nous prendrons un bock.</p> - -<p>Ils s’installèrent dans un coin, au café du théâtre. Foucart portait -beau, parlait fort et plastronnait, et découvrait partout des gens qui -étaient, avaient été, ou voudraient bien être de ses collaborateurs, -des gens qui se faisaient humbles devant lui, ou timides ou trop -aimables. Le petit Bersier, imberbe et rose, fier de sa belle raie -et de sa belle mèche sur le front, acquérait, par reflet, un peu de -l’importance du patron.</p> - -<p>—Ce bon Popinel! dit Foucart. J’aurais parié cent sous qu’il se ferait -«emboîter»... Eh bien, elle n’est pas mal sa pièce, pour un début... -Il y a des scènes adroites, des mots, une situation!... Et c’est très -bien joué... Oui, la fin est un peu bêbête, mais si habilement arrangée -qu’on ne s’en aperçoit pas tout de suite... Et vous avez vu?... ces -tirades contre la liberté de l’amour, cette apologie de la vertu, de -la pureté, la grande scène du milieu du second acte?... ça portait!... -Je vous le disais bien, Bersier, on a fait <span class="pagenum" id="Page_344">344</span> trop de comédies sur -l’amour libre, et le mariage libre, et le divorce libre!... Il y a un -mouvement de réaction qui s’esquisse... Suivez cela, Bersier! Nous -pourrions même donner une petite «machine» à propos de cette réaction, -faire une enquête auprès des personnalités littéraires... Hein?</p> - -<p>—Ça va! dit Bersier. Moi, j’aime beaucoup les enquêtes... Les -«enquêtés» font toute la besogne! On n’a plus qu’à transcrire...</p> - -<p>Noël lui demanda:</p> - -<p>—Est-ce que vous avez une opinion, vous?</p> - -<p>—Moi?... Je n’ai pas le loisir, ni le goût de philosopher... Le -féminisme, l’antiféminisme, le mariage, le divorce, l’amour, et tout! -c’est de la copie...</p> - -<p>Foucart se mit à rire.</p> - -<p>—Bravo, Bersier!... Et vous, Delysle, qu’est-ce que vous pensez?</p> - -<p>—De la pièce ou de la thèse?</p> - -<p>—De la thèse.</p> - -<p>—Votre éminente collaboratrice Flory a prononcé tout à l’heure des -paroles profondes. Je lui ai demandé: «Croyez-vous qu’une femme puisse -oublier jamais son premier amant?» Elle m’a répondu: «Ça dépend -du second.» Et elle venait de dire que le monsieur et la dame de -<i>l’Ineffaçable</i> étaient tout de même un peu «poires» de se tuer pour -ça! J’ai exactement l’opinion de Flory.</p> - -<p>—Parce que vous n’êtes pas sentimental, dit Foucart en offrant des -cigarettes. Le public, qui est toujours sentimental, suivait Popinel!</p> - -<p>—Oui. Popinel exerçait et il exercera encore, pendant d’autres soirs, -la plus détestable influence sur la <span class="pagenum" id="Page_345">345</span> pire espèce de sentimentaux: -les gens d’intelligence passive et de faible volonté... Ah! les -suggestions littéraires! Le «tue-la» de Dumas fils a fait bien des -maris meurtriers, bien des jurés indulgents aux crimes passionnels... -Le double suicide de <i>l’Ineffaçable</i> va réveiller dans certaines âmes -une jalousie somnolente et faire saigner des blessures qui guérissaient.</p> - -<p>—Mais Popinel a raison! dit Bersier. Est-ce qu’on peut être heureux -avec une femme qui a...</p> - -<p>Il se mordit les lèvres et avala la fumée de sa cigarette. Quelle -gaffe, s’il avait achevé sa phrase! car enfin, madame Foucart... Mais -Foucart ne songeait guère à son épouse légitime. Il pensait à une jolie -brune qu’il avait installée, tout récemment, rue Gustave-Flaubert. Il -n’était pas «le premier» et il souffrait un peu de ne pas l’être.</p> - -<p>—Ah! oui! dit-il en effilant sa belle moustache, c’est dur de savoir -que... avant soi... un autre... un mufle, naturellement! a eu... a -été... Quand on «gobe» une maîtresse... ce qui s’appelle «gober», quand -on est pris, jusqu’à la moelle, eh bien! ce souvenir de l’<i>autre</i>, ça -vous fait un rude pinçon au cœur.</p> - -<p>Noël murmura:</p> - -<p>—Oui, c’est abominable!</p> - -<p>Le petit Bersier pensa que Josanne était veuve, que Noël était très -amoureux et que le patron manquait de tact. Et, d’un air indifférent:</p> - -<p>—Bah! dit-il, ne vous montez pas l’imagination. On fait beaucoup de -fla-fla pour une chose bien simple, et sans importance... Une jolie -maîtresse a toujours son prix, et vous connaissez le proverbe italien: -<span class="pagenum" id="Page_346">346</span> «<i>Bocca baciata</i>... Bouche baisée ne perd pas sa fraîcheur...» -Je sais bien que ma petite amie a eu des amants avant moi, et ce que -je m’en contrefiche! Je n’ai pas l’intention de l’épouser, ma petite -amie, et ça m’aurait gêné, là, en conscience, si je lui avais pris son -capital.</p> - -<p>Foucart s’écria:</p> - -<p>—Bersier, vous n’avez pas connu l’amour, mon petit!... N’est-ce pas, -Delysle, ça se voit que ce gosse n’a pas connu l’amour?... Attendez -la quarantaine, mon petit Bersier! Vous verrez ce qu’on devient quand -une femme, pas plus jolie ou pas meilleure que beaucoup d’autres, vous -tient sans qu’on sache comment ni pourquoi, par la couleur de ses -cheveux et par l’odeur de sa peau! Vous verrez si on ne grince pas des -dents, de rage, à penser qu’un autre l’a eue... Et il n’y a pas de -remède à cette maladie-là, car je ne considère pas le suicide comme un -remède... Le suicide c’est un dénouement.</p> - -<p>—Il n’y a pas de remède, dit Noël, quand on aime d’un amour seulement -physique. Il faut rompre tout net ou attendre que le temps ait usé -le désir... Mais quand on aime avec le cœur, il faut engager la -bataille, se faire aimer plus que l’autre, si l’on peut! s’imposer à -la pensée constante, au désir constant de la femme, et qu’elle vous -sente toujours là, même absent, toujours là, dans son esprit, dans sa -chair... Et puis, un jour,—après bien des jours,—on s’aperçoit qu’on -est seul en elle... On est devenu son passé, son présent, son avenir... -Et, parce qu’elle a oublié, on oublie!...</p> - -<p>—Euh! dit Foucart, est-on jamais sûr qu’elle a <span class="pagenum" id="Page_347">347</span> oublié?... Il -faudrait la revoir en face de l’ancien amant!... Moi, je ne <ins class="correction" title="serai">serais</ins> pas -tranquille, tant que le monsieur ne serait pas mort... Et puis, pour -s’imposer à une maîtresse, comme vous dites, il faut être très fort et -très malin? Ça n’est pas à la portée de tout le monde... Qu’est-ce que -vous griffonnez là, Bersier?</p> - -<p>—La première réponse à notre enquête... L’opinion de Noël Delysle, -l’éminent auteur de <i>la Travailleuse</i>.</p> - -<p>—Ah! personne ne fera jamais, sur Noël Delysle et <i>la Travailleuse</i>, -un article plus gentil que celui de Josanne Valentin... Hé! Delysle! -vous n’avez pas à vous plaindre! On vous gâte, chez nous!... Et quelle -heureuse idée j’avais eue de choisir ma plus aimable collaboratrice -pour présenter votre livre à mes abonnés!... A propos de Josanne -Valentin, savez-vous comment va son petit garçon?</p> - -<p>—Assez bien... Madame Valentin reprendra son service la semaine -prochaine.</p> - -<p>—Elle nous a bien manqué depuis dix jours! Ma femme n’était pas -très contente; mais, moi, je suis un père pour mes gentilles -collaboratrices... J’ai dit à Josanne Valentin: «Soignez votre gosse, -ma chère amie... Prenez six jours, prenez huit jours...» Elle en a pris -dix. Je ne lui en fais pas un reproche, mais elle nous manque... C’est -ennuyeux.</p> - -<p>Bersier, ayant fini d’écrire, mit son carnet dans sa poche.</p> - -<p>—Je remonte auprès de ces dames. Bonsoir, monsieur Delysle!... A tout -à l’heure, monsieur Foucart!</p> - -<p>Noël, seul avec Foucart, hésita un instant, puis, <span class="pagenum" id="Page_348">348</span> avec un -demi-sourire et une lumière dans les yeux, simplement, gaiement, il dit:</p> - -<p>—Madame Valentin vous manquera bien davantage, dans deux ou trois -mois, mon cher ami. Je dois vous prévenir...</p> - -<p>—Comment! s’écria Foucart, elle nous lâcherait!...</p> - -<p>—Hélas! oui!... Et à cause de moi... Nous nous marions...</p> - -<p>—Vous l’épousez!... Ah bien!... Ah! par exemple!... Ce n’est pas -gentil pour nous, ce que vous faites là, mais je vous félicite, mon -cher, je vous félicite... Madame Valentin est charmante...</p> - -<p>Il disait maintenant: «madame Valentin.»</p> - -<p>—Nous la regretterons beaucoup!... Oui, charmante et fine, et -intelligente, et courageuse... une brave petite, quoi!... Je ne suis -pas étonné que vous l’aimiez...</p> - -<p>Noël pensa:</p> - -<p>«Mais tu es étonné que je l’épouse!...»</p> - -<p>Il reprit:</p> - -<p>—Je lui transmettrai, ce soir même, vos félicitations, et elle y sera -fort sensible... Il est onze heures à peine. Je ne veux pas rentrer -chez moi sans avoir pris des nouvelles de Claude... Mademoiselle Bon -est auprès de madame Valentin.</p> - -<p>—Alors, je ne vous retiens pas, mon cher Delysle. Bonsoir... Et dites -à madame Valentin qu’elle prenne trois jours, quatre jours, cinq -jours...</p> - -<p>La nuit de février était sèche, claire et vide. Pas une étoile -au ciel. Seule, la lune de givre irradiait à l’infini une clarté -verdâtre pareille aux crépuscules <span class="pagenum" id="Page_349">349</span> polaires. Les moindres bruits -s’exagéraient dans le silence sonore.</p> - -<p>Un fiacre emporta Noël vers le quai des Grands-Augustins. Impatient de -revoir son amie, le jeune homme regrettait presque les heures perdues -au théâtre.</p> - -<p>«Vraiment, se disait-il, je ne peux plus m’intéresser à rien, et -me plaire nulle part, si Josanne n’est pas avec moi! Je me sens -«dépareillé»... Je ne suis que la moitié de moi-même.» Il évoqua le -visage aimé, les beaux yeux spirituels... «Quelle douceur de trouver -l’amitié parfaite dans l’amour le plus passionné!... Il vaut mieux, -pourtant, que Josanne n’ait pas vu cette absurde pièce... Après tout, -elle aurait constaté, une fois de plus, que nous ne sommes pas des -amants «comme les autres...» L’amour—notre amour—a été plus fort que -le passé, plus fort que la jalousie... Et cependant! J’avais l’âme bien -malade, il y a six mois! Tout exaspérait ma sensibilité suraiguë, ma -sensibilité d’écorché vif! Et, dans ce temps-là, je n’aurais pas causé -avec Foucart comme je viens de le faire!... Certaines répliques de la -pièce, le sujet même, m’eussent bouleversé... Quelle différence!»</p> - -<p>L’aiguille de la Sainte-Chapelle brilla, fleurie d’un reflet d’or, dans -le ciel décoloré par la lune. Le fiacre traversa le pont Saint-Michel. -La Seine, écailleuse et scintillante, semblait un grand poisson -d’argent pris par le gel, sous le filet noir des arbres. La découpure -de la rive gauche était sombre, opaque, précise comme un décor, et -trouée de points lumineux... Noël aperçut avec joie la fenêtre éclairée -de Josanne...</p> - -<p>Il avait une clé de l’appartement. Il monta l’escalier <span class="pagenum" id="Page_350">350</span> vite, vite, -et il entendit Claude qui pleurait. Doucement, il ouvrit la porte. Une -voix que Noël reconnut—la voix du médecin—disait:</p> - -<p>—Mettez-lui de la glace sur la tête, surveillez la température, et -puis ne vous effrayez pas!... Je reviendrai demain matin, je vous le -promets...</p> - -<p>La voix de Josanne répondit:</p> - -<p>—Mais ce n’est pas grave, docteur? Vous m’affirmez que ce n’est pas -grave?... J’ai eu si peur!...</p> - -<p>Noël entra dans la chambre rose qu’une lampe sans abat-jour éclairait -brutalement. Il vit, debout près du lit de Claude, le médecin, -brave homme à cheveux blancs, d’allure circonspecte et timorée... -Josanne, penchée sur le lit, entre les rideaux, maintenait un ballon -de baudruche rempli de glace contre la tête de Claude... L’enfant -s’agitait et gémissait... Tout à coup, il se tordit, porta les mains -au côté gauche de son crâne, et poussa un long cri monotone, étrange, -effrayant.</p> - -<p>—Ça recommence! cria Josanne!... Oh! docteur!... Entendez-le... Il -souffre... La tête lui fait mal...</p> - -<p>—Donnez-lui la potion calmante, madame. Il faut...</p> - -<p>—Mais qu’y a-t-il? demanda Noël. Docteur... Josanne... Qu’y a-t-il?...</p> - -<p>—Ah! monsieur, je suis bien content que vous arriviez! dit le médecin. -Ne vous inquiétez pas trop! reprit-il vivement. J’espère qu’il n’y a -rien de sérieux... Une complication de la grippe... Sale maladie!... -On ne prévoit jamais les suites... L’enfant a eu une crise violente, -et madame Valentin a pris peur... Elle m’a envoyé chercher par le -concierge... Heureusement <span class="pagenum" id="Page_351">351</span> que nous avons pu nous procurer, tout de -suite, de la glace et les médicaments indispensables...</p> - -<p>Le docteur Blanchet, qui était presque le voisin de Josanne,—il -habitait rue Danton,—était venu plusieurs fois chez elle. Il savait -que madame Valentin devait épouser M. Delysle et s’adressait à Noël -comme au père adoptif de l’enfant.</p> - -<p>—Et vous étiez seule!... dit Noël en s’approchant de Josanne... -Mademoiselle Bon...</p> - -<p>—Elle venait de partir... répondit Josanne qui essayait de soulever -l’enfant. Claude a crié... Il était brûlant... Et ses yeux... Ah! ses -yeux!... <ins class="correction" title="Docleur">Docteur</ins>, voyez, il ne peut pas ployer le cou... Sa nuque est -toute raide...</p> - -<p>—Ne le soulevez pas, madame... Je vais essayer de le faire boire... -Otez la lampe, monsieur Delysle;... Il faut peu de lumière et aucun -bruit... Voyons, madame... madame!...</p> - -<p>—J’aurais plus de courage, si je savais ce qu’il a.</p> - -<p>—Nous le saurons demain... Soyez calme pour être forte... Je dois m’en -aller, mais voilà monsieur Delysle qui restera avec vous... Là, c’est -fait.</p> - -<p>Noël tenait la main de son amie... Il l’exhortait au calme, à la -confiance. Josanne l’écoutait sans l’entendre, et le regardait sans -le voir. Elle ne voyait que Claude... Elle ne pleurait pas, mais elle -avait les lèvres aussi pâles que ses joues, les narines serrées, un pli -entre les sourcils, et ses yeux paraissaient plus enfoncés dans leurs -orbites. En deux heures, elle avait changé: blêmie, et comme maigrie -par l’angoisse.</p> - -<p>—Vous pouvez partir, docteur! dit Noël d’un ton résolu. Madame -Valentin sera très raisonnable; je <span class="pagenum" id="Page_352">352</span> l’aiderai à soigner Claude, et -demain vous serez plus content...</p> - -<p>Il alluma une bougie.</p> - -<p>—Pas trop de lumière!... J’emporte la lampe... Je vous rejoins à -l’instant, Josanne.</p> - -<p>Dans le salon, la porte fermée, il demanda:</p> - -<p>—La vérité, docteur, je vous prie.</p> - -<p>Timoré par caractère et prudent par profession, le docteur répondit:</p> - -<p>—Heu!... heu!... Je n’ai pas de certitudes... Il faut attendre à -demain, et ne pas désespérer... La nature a des ressources...</p> - -<p>—C’est donc bien grave!</p> - -<p>—Je le crains... Vous avez entendu le cri de l’enfant, ce cri aigu -et traînant, si particulier!... Ce cri, et la raideur de la nuque, et -l’inégalité des pupilles, et la fièvre, avec des accès de délire, ce -sont les symptômes ordinaires de la méningite.</p> - -<p>—Et la méningite est souvent mortelle?</p> - -<p>—Trop souvent... on pourrait dire: toujours... Encore une fois, -monsieur, je ne suis pas absolument sûr, mais presque sûr... Vous -n’êtes pas le père de l’enfant...</p> - -<p>—Je l’aime beaucoup... beaucoup...</p> - -<p>—Je veux dire que votre affection pour lui ne sera pas aveugle et -affolée... Vous garderez du sang-froid... et vous préparerez la mère... -à comprendre... Triste tâche!</p> - -<p>Le médecin donna quelques détails sur le caractère de la maladie et le -traitement. Puis, il s’en alla.</p> - -<p>Et Noël retourna près de Josanne.</p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <span class="pagenum2" id="Page_353">353</span> - <h2 class="h2souschapitre">XXXVII</h2> -</div> - -<p>Elle était assise au chevet du lit, sur une chaise basse, les coudes -sur les genoux, la tête entre les mains, et tout son corps, ramassé -sur lui-même, semblait se rapetisser, pour se dérober aux coups d’un -invisible ennemi. Noël vint s’asseoir près d’elle, et l’entoura de ses -bras:</p> - -<p>—Mon amie, dit-il, pour l’amour de ton fils, aie du courage!</p> - -<p>—J’ai du courage, puisque je ne pleure pas! répondit Josanne d’une -voix morne. Je ne veux pas pleurer: je veux garder mes forces, et je -ferai tout ce qu’il faudra faire, tout!... parce que...</p> - -<p>Elle n’osa prononcer les mots: «parce que je ne veux pas qu’il -meure...» Noël frémit de la voir ainsi résolue, concentrée dans son -désespoir. Il comprit qu’elle avait senti le danger, sans le définir, -avec l’instinct animal de la mère... Et il comprit encore <span class="pagenum" id="Page_354">354</span> que ce -seul instinct subsistait en elle: Josanne n’était plus amante; elle -n’était plus femme: elle était la femelle farouche, tapie auprès du -nourrisson qu’elle défend. Et, devant ce drame qui commençait,—drame -aussi ancien que le monde, et qui se renouvelle chaque jour autour -des berceaux,—Noël fut saisi de pitié, de respect et de terreur... -Il entrevit la plus grande douleur humaine, celle que l’homme ne peut -mesurer, qu’il ne peut même imaginer, et qui demeure, pour lui, aussi -mystérieuse que les souffrances de l’enfantement... Le sentiment de son -impuissance le tortura. Il essaya de proférer les paroles consolatrices -qui ne trompaient pas Josanne. Elle secouait la tête, et, lentement, -elle répondait:</p> - -<p>—Oui... peut-être... Tu as raison... Je ne m’affole pas, tu vois -bien...</p> - -<p>Mais, en parlant ainsi, elle ne détournait pas de Claude son regard -sec, ardent, son regard qui vivait seul, dans son visage immobile.</p> - -<p>Ce fut une longue, lente, affreuse nuit... Malgré les soins, les -calmants, les applications de glace, la température du malade -s’élevait. Et les crises se multipliaient: convulsions des membres -tordus, appels suppliants, épouvantes du délire, et parfois, ce même -cri plaintif, monotone et sinistre, qui ne ressemblait à aucun autre. -En approchant la lumière, tamisée par un abat-jour de papier, Noël vit -avec effroi, dans la petite figure rouge et brûlante, les yeux grands -ouverts avec leurs pupilles noires inégalement dilatées... Et Josanne, -serrant le poignet de Noël jusqu’à enfoncer ses ongles dans la chair, -murmura:</p> - -<p>—Tu as vu... tu as vu ses yeux?...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_355">355</span></p> - -<p>Les heures sonnaient, une à une... Josanne et Noël, presque sans -parler, observaient, soignaient l’enfant. Et Noël, par moments, -s’étonnait d’avoir une contraction soudaine de la gorge, une chaleur -humide aux paupières, lorsque la mère, attentive et muette, ne -s’attendrissait pas.</p> - -<p>Il ne disait pas: «Elle a du courage.» Il savait que ce courage n’était -que le paroxysme du désespoir... L’extrême douleur avait paralysé la -sensibilité de Josanne... Elle allait, venait, changeait les compresses -de glace, épiait l’heure de la potion, et, quand la crise éclatait, -elle se courbait toute sur le petit lit, couvrait Claude de ses bras, -de sa poitrine, comme pour le reprendre en elle, dans son sein, dans -ses entrailles... Pas une seule fois, elle ne prononça le mot qu’elle -ne voulait pas entendre, qu’elle refoulait dans son esprit, le mot -qui était encore pour elle quelque chose d’abstrait, un son vague et -vain, qui ne représentait aucun fait réel ou probable, le mot qu’elle -ne pouvait pas, qu’elle ne voulait pas associer dans sa pensée au nom -chéri de son enfant...</p> - -<p>Et pourtant elle sentait la menace... Elle l’avait sentie tout d’un -coup, pendant que Noël et le médecin causaient dans la pièce voisine. -Et, en regardant son petit, elle avait eu l’intuition que cette chose -pouvait arriver,—cette chose qu’elle n’avait jamais redoutée et qui -lui semblait possible pour les autres,—les autres mères,—mais pas -pour elle!...</p> - -<p>Alors, à cette minute-là, Josanne avait cru que le monde entier -croulait autour d’elle, sur elle... Elle avait eu la sensation de -l’écrasement accompli... Et, toute reployée, crispant ses doigts sur -sa bouche, elle <span class="pagenum" id="Page_356">356</span> avait retenu le grand cri, qui lui montait des -entrailles à la gorge, avec les houles de la douleur déchaînée... Mais -tout de suite l’instinct défensif de la mère s’était éveillé.</p> - -<p>«Je le sauverai... Je veux le sauver... Mon enfant, à moi, ne peut pas -mourir...»</p> - -<p>Et, dès lors, les conditions ordinaires de la vie avaient changé -pour elle: elle n’avait plus éprouvé ni la faim, ni la fatigue, ni -l’émotion, ni la conscience de sa souffrance: elle était entrée dans -un cauchemar lucide, où elle agissait, comme une somnambule, sans -hésitation, sans délibération, avec cette idée fixe et flamboyante dans -les ténèbres de son âme,—que son fils, à elle, ne pouvait pas mourir.</p> - -<p>Les crises moins violentes, s’espacèrent enfin, Claude parut -s’assoupir, et Josanne, qui veillait depuis trois nuits, tomba dans -le sommeil comme dans un gouffre. La tête renversée contre le dossier -rigide du fauteuil, les bras abandonnés, son peignoir à peine croisé -sur sa poitrine, elle ne sut pas qu’elle s’endormait. Noël lui mit un -coussin sous la tête, une couverture sur les genoux, et il demeura, -assis près d’elle, écoutant son souffle égal et le souffle précipité de -Claude...</p> - -<p>Le temps passa: autour de Noël, les choses changèrent de forme et de -couleur; une vapeur grisâtre baigna les coins obscurs de la chambre; -l’air sembla frissonner, ému par l’aube hivernale... Une raie bleue -s’allongea entre les rideaux; et la lampe, soudain pâlissante, comme -touchée d’un souffle, palpita tragiquement; Noël l’éteignit...</p> - -<p>La vie, dehors, s’éveillait, avec ses mille voix tristes,—pas <span class="pagenum" id="Page_357">357</span> -lourds des ouvriers allant au travail, cris des marchands, fracas -de roues et de ferrailles, claquement de fouets, piétinement des -chevaux... La sirène d’un bateau prolongea sa plainte lugubre, -déchirante, qui secoua les nerfs de Noël... Le petit jour blêmissait -le visage endormi de Josanne. Pâle, avec des teintes cireuses sur le -front, un cercle violacé sous les yeux, elle respirait si lentement -que Noël, crispé par l’angoisse, faillit l’appeler tout haut pour -l’éveiller...</p> - -<p>Une main sur le fauteuil de Josanne, une main sur le lit de Claude, il -contemplait ces deux êtres qui étaient devenus siens, qu’il ne séparait -plus dans sa tendresse, et, bien que son cœur parlât plus fort pour la -mère, ce cœur, naguère hostile, s’attendrissait pour l’enfant. Claude -n’était plus l’énigme haïe qui hantait l’amant jaloux:</p> - -<p>«Qui es-tu? De quelle race es-tu? Quel nom véritable devrais-tu porter? -Qu’as-tu gardé de ton père que ta mère reconnaît en toi, malgré elle? -Quelle heure de sa vie lui rappelles-tu?—quelle heure de folie, de -faiblesse et de volupté?...»</p> - -<p>L’effort quotidien de Noël avait éloigné l’obsession abominable.</p> - -<p>Claude n’était plus que le fils de Josanne, et le frère aîné de cet -autre fils de Josanne qui naîtrait un jour...</p> - -<p>Cette pensée de l’enfant futur, passionnément désiré, et déjà conçu -peut-être, cette douce et chère pensée fut douloureuse à Noël... Il -revit le carrefour du Bois, la lune à travers les branches, les couples -errants, les lumières d’Armenonville... Quel affreux mouvement de haine -avait soulevé son âme, ce soir-là!... <span class="pagenum" id="Page_358">358</span> Il avait formé, confusément, -un souhait abominable,—que la destinée ironique semblait exaucer!... -Une terreur superstitieuse l’envahit, à ce souvenir... Il imagina les -scènes sinistres de l’agonie et de la mort, et l’horrible douleur de -Josanne; il se vit, impuissant à lui épargner cette douleur, impuissant -à la consoler... Et tout son amour révolté cria:</p> - -<p>«Non!... Que cela ne soit pas!... Que Josanne soit épargnée! Que -l’enfant vive!... Je donnerais la moitié de ma vie pour le sauver.»</p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <span class="pagenum2" id="Page_359">359</span> - <h2 class="h2souschapitre">XXXVIII</h2> -</div> - -<p>La Tourette vint, vers huit heures, puis le docteur Blanchet. Il -constata une amélioration très légère, et, toujours prudent, réserva -son diagnostic...</p> - -<p>—Tout se décidera la nuit prochaine...</p> - -<p>Mademoiselle Bon arriva dans la matinée, et Noël put aller place des -Vosges pour changer de vêtements. Il retrouva Josanne toujours anxieuse -et plus abattue. Dès qu’ils furent seuls ensemble, elle éclata en -sanglots.</p> - -<p>—Ah! Noël!... ne nous quitte pas une minute!... J’ai peur de tout, -quand tu n’es plus là!... Claude et moi, nous n’avons que toi au monde!</p> - -<p>Elle ne le remerciait pas de son dévouement... A quoi bon? Pour elle et -pour lui, ce mot et tous les mots qui expriment la gratitude n’avaient -plus de sens... Josanne ne supposait pas que Noël pût souffrir moins -qu’elle, bien qu’il souffrît autrement qu’elle... <span class="pagenum" id="Page_360">360</span> Elle l’associait -à sa douleur comme à son espoir maternel.</p> - -<p>Le soir, la fièvre redoubla. L’inégalité des pupilles, la rigidité de -la nuque, les cris, le délire, tous les symptômes qu’avait annoncés -le docteur reparurent, aggravés. Josanne si déprimée pendant le jour, -retrouva son énergie farouche. Elle interdit la chambre de Claude à la -Tourette dont elle ne supportait plus les pleurs et les lamentations. -Elle voulait être seule, avec Noël.</p> - -<p>—Tu m’aideras. Mais personne, personne, excepté toi, ne touchera mon -enfant... Je ne veux pas qu’on me console; je ne veux pas qu’on me -plaigne. Je ne veux pas qu’on me regarde souffrir. Toi seulement...</p> - -<p>Elle ne pleurait pas. Elle était, comme la nuit précédente, insensible -et pétrifiée. Et Noël n’osait lui parler, lui enlever cette force -incompréhensible qui s’accroissait avec le danger de l’enfant.</p> - -<p>A minuit, ils attendaient le médecin. Josanne dit tout à coup:</p> - -<p>—C’est inutile...</p> - -<p>Noël demanda:</p> - -<p>—Qu’est-ce qui est inutile?</p> - -<p>—C’est inutile que le docteur vienne, et tourmente le petit...</p> - -<p>—Pourquoi?</p> - -<p>Elle haussa les épaules. D’un geste incertain, elle relevait ses -cheveux; et ses yeux sans larmes, où la pupille noire s’élargissait, -où l’iris n’était plus qu’un fil bleuâtre, avaient quelque chose -d’anormal, d’indéfinissable, comme les yeux des fous.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_361">361</span></p> - -<p>Elle murmura:</p> - -<p>—Je sais... J’ai compris tout de suite... Nous ne le sauverons pas... -Alors, je ne veux pas qu’on le touche, et qu’on le remue, ça lui fait -du mal... Je veux qu’on le laisse tranquille... Et puis, pas de gens -autour de nous, personne... Toi!</p> - -<p>—Oui, moi seulement, Josanne, moi qui t’aime, et qui l’aime, ce pauvre -mignon; moi qui t’aiderai à le guérir, si tu m’écoutes bien, si tu es -docile...</p> - -<p>Il voulut la convaincre qu’elle devait se reposer, boire un cordial. -Elle refusa, d’un ton qui n’admettait pas de réplique...</p> - -<p>Parfois, elle recommençait le geste de relever ses cheveux, et elle -regardait devant elle, avec ses yeux de folle. Et elle disait:</p> - -<p>—Non, ce n’est pas possible... N’est-ce pas, Noël, ce n’est pas -possible?...</p> - -<p>—Non, ma chérie, rassure-toi... Claude peut guérir. Le médecin ne -désespère pas, et moi, j’ai confiance... Aie du courage... Et, dans -ta douleur que je sens, que je partage, pense à ma tendresse qui -vous enveloppe, Claude et toi; pense à l’avenir qui te réserve des -consolations...</p> - -<p>Elle répondit, d’un air sombre:</p> - -<p>—Rien ne me consolerait...</p> - -<p>Alors, Noël se tut. Il ne pouvait rien pour cette femme, que «d’être -là» et se taire, et de respecter son martyre, comme elle l’avait -demandé...</p> - -<p>Le docteur revint encore.</p> - -<p>—Eh bien? dit-il à Noël, dans le salon. Avez-vous préparé la mère...</p> - -<p>—Elle a tout deviné, docteur...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_362">362</span></p> - -<p>—La pauvre femme! Quelle épreuve!...</p> - -<p>Ils rentrèrent dans la chambre. Josanne ne bougeait pas.</p> - -<p>—J’ai fait tout ce que vous m’avez dit de faire, dit-elle. Ça n’a -servi à rien... Maintenant, je ne veux pas que vous le tourmentiez. -Je veux que vous lui donniez de la morphine, pour qu’il ne souffre -pas... Et si vous pouviez me faire mourir, moi aussi, je serais bien -heureuse...</p> - -<p>—Est-ce que vous êtes folle, madame? dit le docteur, un peu rudement. -Vous vous démoralisez, et vous désespérez un homme qui vous aime, sans -aucun profit pour notre malade... Allez-vous-en dans la pièce à côté -avec monsieur Delysle... Vous me gênez beaucoup...</p> - -<p>Josanne changea de ton:</p> - -<p>—Je ne dirai plus rien, supplia-t-elle. Ne me renvoyez pas, -docteur!... Je vous en prie!...</p> - -<p>Le médecin interrogea Noël, et, tout en causant, il pressait, du bout -des doigts, une place, entre la mâchoire et l’oreille de l’enfant, qui -poussa un cri aigu.</p> - -<p>Josanne s’élança.</p> - -<p>—Attendez!... attendez!... reprit le docteur. Crie, mon petit, -crie!... C’est bien ça!... J’aurais dû m’en douter, ce matin...</p> - -<p>Il se tourna vers Noël:</p> - -<p>—Monsieur, il faut demain, à la première heure, courir chez le -docteur Simard, rue de Lille. Je vous donnerai une lettre pour lui, -et vous le ramènerez. L’enfant a une otite suppurée... un abcès de -l’oreille moyenne... qui provoque tous les symptômes de la méningite... -Voyez-vous ce point précis, sous l’oreille?... <span class="pagenum" id="Page_363">363</span> L’abcès est là... -Le docteur Simard pratiquera une opération fort simple, mais urgente... -Et j’ai le plus grand espoir que tout ira bien...</p> - -<p>—Oh! fit Josanne, mon petit Claude!...</p> - -<p>Et elle se mit à pleurer...</p> - -<p class="br">Et ce fut l’aube encore. Noël et Josanne virent blanchir la fenêtre. -Le jour apparut comme une délivrance, comme un espoir... L’enfant -s’endormit. Josanne, soulagée par les larmes, serrait les mains de -Noël...</p> - -<p>—Mon pauvre ami! Pardonne-moi! Je n’ai pas eu pour toi une seule bonne -parole! Mais j’étais si malheureuse!... Ma tête se perdait... Je sais -que tu ne m’en veux pas, mon chéri...</p> - -<p>—Ma Josanne! J’étais bien malheureux, moi aussi.</p> - -<p>Elle dit doucement:</p> - -<p>—Cela crée un lien de plus entre nous, d’avoir vécu ces heures -ensemble...</p> - -<p>—Oui, répondit-il, et un lien aussi entre Claude et moi... Je -l’aimais, avant, mais je l’aimerai bien davantage, après avoir tremblé -pour lui... Il m’appartient un peu, maintenant... Allons! tu vas être -bien courageuse. Je dois te quitter pour aller chez ce docteur Simard...</p> - -<p>Quand il fut prêt, Noël descendit le sombre petit escalier. Dans la -loge de la concierge, à l’entresol, une lampe brûlait, et l’odeur du -chocolat se mêlait au relent du pétrole. La porte de la loge était -entr’ouverte sur cette sorte de taudis où la portière, en camisole et -en jupon, causait avec un jeune homme... Noël crut entendre le nom -de madame Valentin et l’indication de l’étage... La concierge était -retournée <span class="pagenum" id="Page_364">364</span> à son fourneau. Le jeune homme tira la porte derrière -lui et croisa Noël au passage... Ils esquissèrent un salut, puis l’un -monta, et l’autre continua de descendre...</p> - -<p>«Où va-t-il?... Chez Josanne? se demanda Noël quand il fut sur -le trottoir. A cette heure?... C’est bien étrange!... J’ai dû me -tromper... Il me semble, pourtant, que j’ai entendu le nom: «Madame -Valentin...» C’est un voisin, peut-être, le peintre du second... Dans -ces maisons à petits loyers, tous les locataires se connaissent un -peu... Non, ce garçon n’avait pas la mine, ni la tenue d’un rapin... -Ce doit être un aide envoyé par le docteur Blanchet... Mais c’est le -chirurgien qui amène ses aides!... Après tout, qu’importe!... S’il est -allé chez Josanne, je le saurai tout à l’heure...»</p> - -<p>Il fit signe à un cocher. Mais, au moment de monter dans le fiacre, -un désir lui vint, déraisonnable, invincible et torturant: retourner, -voir, savoir!... Sa main chercha la clef dans sa poche... Il ouvrit les -lèvres pour dire:</p> - -<p>«Attendez-moi. Je reviens...»</p> - -<p>Mais il se rappela le conseil du docteur: «A huit heures et demie, -partez, et filez vite!... Je serai à neuf heures chez madame Valentin. -Revenez avec Simard. Toute minute gagnée accroît les chances de -salut... L’abcès pourrait s’ouvrir à l’intérieur, et alors...»</p> - -<p>Noël jeta l’adresse au cocher, et sauta dans la voiture.</p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <span class="pagenum2" id="Page_365">365</span> - <h2 class="h2souschapitre">XXXIX</h2> -</div> - -<p>Noël parti, Josanne avait disposé sur une table les cuvettes, les -linges, l’eau bouillie: la Tourette attendait, chez le pharmacien, les -solutions et les pansements antiseptiques indiqués par le docteur. -Demeurée seule, Josanne commença une toilette rapide. Tout en peignant -ses beaux cheveux, elle regardait avec une joie encore anxieuse et une -passionnée tendresse le petit garçon qui dormait. Blanchet l’avait -prévenue que «ça serait bien fait et vite fait», le docteur Simard -étant un opérateur très habile.</p> - -<p>«Ah! pensait-elle, je voudrais être plus vieille de huit jours et -oublier ce vilain rêve... Mon pauvre mignon! je ne savais pas combien -je l’aimais!... Je vais le gâter horriblement, et Noël aussi le -gâtera... Ce sera délicieux de le voir revivre! mon Claude, mon petit -cœur!...»</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_366">366</span></p> - -<p>Elle l’embrassa. Une larme glissa de ses yeux sur la joue de Claude... -«Mon petit cœur, je n’oserais plus dire que je regrette ta naissance. -Cela nous porterait malheur!... Sois tranquille! mon chéri, ta maman -t’aime, et tu as aussi un grand ami très bon, très doux, qui t’aime -aussi... Nous serons heureux...»</p> - -<p>La sonnette tinta... La Tourette n’était pas rentrée...</p> - -<p>«Est-ce le docteur Blanchet, déjà?... Il a dû rencontrer Noël sur le -trottoir... se dit Josanne. C’est peut-être le garçon du pharmacien... -La Tourette est allée faire ses provisions, et elle bavarde dans toutes -les boutiques...»</p> - -<p>Elle acheva de nouer ses cheveux, enfonça deux longues épingles au -hasard, et serra la cordelière de sa robe... La sonnette résonna -encore, timidement.</p> - -<p>Josanne ouvrit.</p> - -<p>Tout d’abord, elle ne reconnut pas Maurice. Elle murmura:</p> - -<p>—Monsieur?...</p> - -<p>Mais lui entra dans la salle à manger sombre, à peine meublée, -et, Josanne, refermant la porte, machinalement, le suivit. Ils se -trouvèrent face à face...</p> - -<p>—Josanne!</p> - -<p>—Vous!...</p> - -<p>Comme il semblait ému! Son visage était pâle, affreusement pâle, auprès -du col d’astrakan de sa pelisse... Il tenait son chapeau à la main... -Sa voix chevrotait un peu, basse et voilée...</p> - -<p>—Josanne!... l’enfant?... On m’a dit...</p> - -<p>—Il a failli mourir; il est sauvé...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_367">367</span></p> - -<p>—Vous êtes sûre...</p> - -<p>—Oui, sûre, depuis une heure...</p> - -<p>—Mon Dieu!...</p> - -<p>Il ne songeait pas à justifier sa présence. Il demanda:</p> - -<p>—Mais cette maladie, dont on a parlé à madame Grancher, ce n’était -donc pas une simple grippe!... Expliquez-moi... Mais où est-il?... Je -veux le voir...</p> - -<p>Josanne n’avait pu retenir la bonne nouvelle, la promesse de salut -qu’elle eût criée au monde entier. Mais, tout à coup, elle prit -conscience de la situation... Elle regarda Maurice... Lui, chez elle, -lui!</p> - -<p>Debout entre le jeune homme et la porte du salon, barrant le passage, -elle répondit d’une voix qui ne tremblait pas.</p> - -<p>—Voir Claude?... Mais ce n’est pas possible!... Vous savez qu’il est -hors de danger... ça suffit... Allez-vous-en, maintenant... Il le -faut...</p> - -<p>—Josanne!...</p> - -<p>—N’insistez pas... Vous ne devez pas insister... Nous n’avons rien à -nous dire... Votre place n’est pas ici...</p> - -<p>Maurice eut un frémissement...</p> - -<p>—Je comprends... Mais je ne suis pas venu pour vous, Josanne... -Je respecte votre liberté... Je ne veux pas savoir si ce qu’on dit -de vous, de... votre façon de vivre, est véritable ou non... Et -pourtant!... il y a eu des médisances... des calomnies... oui, des -calomnies... je n’ai pas pu n’en pas souffrir... Et... pour venir -ici... il m’a fallu un certain courage... Mais je voulais voir -l’enfant, <i>notre</i> enfant... Vous ne pouvez pas refuser...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_368">368</span></p> - -<p>Il élevait la voix et reprenait un peu d’assurance.</p> - -<p>Josanne ne bougeait pas. Elle dit seulement:</p> - -<p>—Je refuse... Je n’ai pas d’explications à vous donner... Vous n’avez -aucun droit sur Claude... Laissez-moi, laissez-nous!...</p> - -<p>—Vous m’aviez pardonné... Vous m’aviez promis...</p> - -<p>—Ne me rappelez pas ça!... J’étais folle... Je ne savais pas à quoi -je m’engageais... Ah! je suis bien guérie, maintenant!... Je ne peux -plus m’attendrir sur vous... Je suis délivrée de vous... Qu’est-ce que -vous faites là?... Allez-vous-en... Je vous le dis sans colère... sans -haine... Entre nous, c’est fini, fini, fini...</p> - -<p>—Entre nous, soit!... Mais Claude!... Je n’ai aucun droit légal sur -lui, et même aucun droit moral... c’est entendu... Pourtant... il est -mon fils... Ah! si vous saviez!... Depuis quelques mois... j’ai tant -songé à lui... Je n’aurai jamais, jamais d’autre enfant, Josanne!... -Et malgré moi, j’ai eu la curiosité d’abord, et puis la hantise, de -celui-là... Ça vous étonne?... Vous me trouvez ridicule?... Vous ne me -croyez pas?</p> - -<p>—Si, je vous crois!... Pourquoi mentiriez-vous?... Mais il est trop -tard... Tout est changé... Prenez-en votre parti... Chacun aura eu sa -part de souffrance... Nous sommes quittes... Je ne vous déteste pas: je -ne vous souhaite aucun mal. Je désire même que vous soyez heureux... -Seulement, il faut vous dire que nous sommes deux étrangers, deux -inconnus... Mon Dieu! Ne sentez-vous pas, rien qu’à me regarder, ne -sentez-vous pas que je suis une autre femme?... <span class="pagenum" id="Page_369">369</span> Moi, je vous vois, -je vous entends, et je ne vous reconnais plus!... Allez-vous-en!... Que -cela finisse!... On va venir... Je vous en prie...</p> - -<p>Maurice balbutia:</p> - -<p>—Soit! je me retire, avec un grand chagrin, et sans comprendre... nous -ne nous verrons plus... Adieu, Josanne...</p> - -<p>Il ouvrit la porte...</p> - -<p>—Adieu.</p> - -<p>La porte se referma.</p> - -<p>Josanne se rassit au chevet de Claude... Elle avait un tremblement -nerveux de tout le corps; le sol manquait sous ses pieds... Elle pensa:</p> - -<p>«Noël!... Noël!... S’il avait trouvé cet homme, ici!... Et quand il -saura, tout à l’heure... car il saura... Je lui dirai tout... Oh! qu’il -me comprenne, qu’il sente que l’autre n’est rien pour moi, rien...»</p> - -<p>Elle répétait tout haut:</p> - -<p>—Rien!... rien!...</p> - -<p>L’image récente de Maurice était devant ses yeux, si différente de -l’image qui était restée dans sa mémoire et que le travail du souvenir -avait transformée, embellie parfois, et parée d’un charme troublant... -l’amant de sa jeunesse, le père de Claude, c’était donc cet homme -qu’elle avait senti tout à l’heure, si lointain, si détaché?... -Non, elle ne le détestait pas... Elle n’éprouvait pour lui aucun -sentiment... Il était comme s’il n’était pas...</p> - -<p>Elle prit la petite main de son fils, qui traînait sur la couverture, -et elle la baisa, doucement, doucement.</p> - -<p>—Madame! dit la Tourette, v’là m’sieur le docteur <span class="pagenum" id="Page_370">370</span> Blanchet qui -arrive... et puis, y a en bas une voiture, où qu’est monsieur Delysle -avec les autres médecins...</p> - -<p class="br">Pendant les préparatifs de l’opération et l’opération même, et l’heure -qui suivit, Josanne ne pensa qu’à son fils. On l’avait consignée dans -le salon, avec Noël. A peine échangèrent-ils quelques paroles.</p> - -<p>Mais l’opération terminée, les médecins partis, tandis que l’infirmière -veillait sur le repos du petit Claude, et que, dans le logis -bouleversé, les choses reprenaient, comme par miracle, leur aspect et -leur ordre coutumiers, Josanne, délivrée de ses terreurs maternelles, -redevint femme, et amante... Les sources de la joie se rouvraient en -elle.</p> - -<p>Elle ne redouta point une conversation qui, peut-être, troublerait -péniblement Noël... Puisqu’ils avaient, l’un et l’autre, bâti leur -amour sur les fondements inébranlables de la confiance et de la -sincérité, ils devaient être prêts, à tout moment, à dire tout, et à -tout entendre. Plus n’était besoin, entre eux, de préliminaires, de -détours et de précautions...</p> - -<p>Alors, Josanne, serrant les mains de Noël dans les siennes, raconta -simplement la visite de Maurice. Et, comme elle parlait, le visage -du jeune homme reflétait des sentiments divers et contradictoires, -inquiétude, impatience, joie hésitante devant un bonheur imprévu et -longtemps désiré...</p> - -<p>—Et c’est tout? demanda-t-il.</p> - -<p>—C’est tout.</p> - -<p>—Il est parti, «sans comprendre»!... Et toi, <span class="pagenum" id="Page_371">371</span> toi, Josanne, -n’as-tu pas, au fond de ton cœur, un peu de compassion, un peu de -mélancolie?...</p> - -<p>—Non..., rien... Il me semble, à cette minute même, que je te rapporte -l’histoire d’un autre homme et d’une autre femme... Une histoire qu’on -m’aurait contée il y a longtemps... Et cet homme, cette femme, ce n’est -pas lui, et ce n’est pas moi... J’avais moins d’irritation que de gêne, -et cela me paraissait extraordinaire, invraisemblable, que cet homme -fût là!</p> - -<p>Le soleil fondait les gouttelettes irisées contre les vitres. -L’indienne du rideau, pénétrée de jour, étalait les bleus vifs et -les verts frais de ses floraisons chimériques. Un tramway passa -en grinçant, et les piécettes nacrées des «monnaies du pape» se -dispersèrent autour du petit vase jaune...</p> - -<p>Ce bruit, ces choses éparses, la lumière pure, un livre ouvert sur la -table, ressuscitaient dans l’esprit de Noël des images lointaines... -Il revoyait un crépuscule printanier, les gestes de Josanne, drapant -le rideau ou tenant la statuette... Il se revoyait lui-même, maniant -le volume relié en maroquin bleu... Ce jour-là, son amitié amoureuse -s’était heurtée au passé! Et, depuis, quelle lutte sourde, incessante -et furieuse!...</p> - -<p>Et maintenant, après le dernier assaut et le dernier choc, le passé -n’était plus que cendre et poussière.</p> - -<p>Comme naguère, dans le jardin de Cernay, Noël prit entre ses mains -la tête chérie de Josanne... Il s’enivra de baiser le beau front -intelligent où la pensée se formait, pareille à sa pensée; les yeux -fidèles qui reflétaient ses yeux dans leurs miroirs sombres; les lèvres -dociles à ses lèvres et qui ne mentiraient jamais... Il voulut parler, -mettre toute sa foi, toute <span class="pagenum" id="Page_372">372</span> sa tendresse, toute sa ferveur dans un -mot, et il ne put que murmurer:</p> - -<p>—Ma chère femme...</p> - -<p>La victoire restait à l’amour qui n’avait pas faibli, qui n’avait pas -désespéré,—à l’amour fort comme la vie.</p> - -<div class="blockquote"> - <p>Paris, 1904-1905.</p> -</div> - -<p class="br center">FIN</p> - -<p><span class="pagenum2" id="Page_373">373</span></p> - -<p class="br center">COULOMMIERS</p> - -<p class="center">Imprimerie <span class="smcap">Paul BRODARD</span>.</p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <span class="pagenum2" id="Page_374">374</span> - <div class="tnote"> - <h2 id="note_au_lecteur" class="h2note">Au lecteur</h2> - - <p class="fontnote">Cette version numérisée reproduit dans son intégralité la version - originale. Toutefois, les erreurs typographiques évidentes ont été corrigées. - Ces corrections sont soulignées <ins class="correction" title="orthographe initiale">en pointillés</ins>. La - ponctuation a pu faire l’objet de quelques corrections mineures.</p> - </div> -</div> - -<hr class="full" /> - -<div lang='en' xml:lang='en'> -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>LA REBELLE</span> ***</div> -<div style='text-align:left'> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. -</div> - -<div style='margin:0.83em 0; font-size:1.1em; text-align:center'>START: FULL LICENSE<br /> -<span style='font-size:smaller'>THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE<br /> -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK</span> -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase “Project -Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg™ License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.A. 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Information about the Mission of Project Gutenberg™ -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s -goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg™ and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state’s laws. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation’s business office is located at 809 North 1500 West, -Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up -to date contact information can be found at the Foundation’s website -and official page at www.gutenberg.org/contact -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread -public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state -visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Please check the Project Gutenberg web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 5. General Information About Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg™ concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg™ eBooks with only a loose network of -volunteer support. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Most people start at our website which has the main PG search -facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -This website includes information about Project Gutenberg™, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. -</div> - -</div> -</div> -</body> -</html> diff --git a/old/67243-h/images/couverture.jpg b/old/67243-h/images/couverture.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 0442394..0000000 --- a/old/67243-h/images/couverture.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/67243-h/images/cover.jpg b/old/67243-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index cab209c..0000000 --- a/old/67243-h/images/cover.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/67243-h/images/vignette.jpg b/old/67243-h/images/vignette.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 2563671..0000000 --- a/old/67243-h/images/vignette.jpg +++ /dev/null |
