summaryrefslogtreecommitdiff
diff options
context:
space:
mode:
authornfenwick <nfenwick@pglaf.org>2025-01-22 06:40:08 -0800
committernfenwick <nfenwick@pglaf.org>2025-01-22 06:40:08 -0800
commit06c3afbbc1dfae6e10467accc1b68f86ca8d1724 (patch)
tree91623f176551463d53ad3861a268e295a44255ae
parent3553a16256cf0371370c8bdaada071f5278ae116 (diff)
NormalizeHEADmain
-rw-r--r--.gitattributes4
-rw-r--r--LICENSE.txt11
-rw-r--r--README.md2
-rw-r--r--old/67243-0.txt12141
-rw-r--r--old/67243-0.zipbin206047 -> 0 bytes
-rw-r--r--old/67243-h.zipbin554978 -> 0 bytes
-rw-r--r--old/67243-h/67243-h.htm12695
-rw-r--r--old/67243-h/images/couverture.jpgbin107574 -> 0 bytes
-rw-r--r--old/67243-h/images/cover.jpgbin234389 -> 0 bytes
-rw-r--r--old/67243-h/images/vignette.jpgbin6762 -> 0 bytes
10 files changed, 17 insertions, 24836 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes
new file mode 100644
index 0000000..d7b82bc
--- /dev/null
+++ b/.gitattributes
@@ -0,0 +1,4 @@
+*.txt text eol=lf
+*.htm text eol=lf
+*.html text eol=lf
+*.md text eol=lf
diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt
new file mode 100644
index 0000000..6312041
--- /dev/null
+++ b/LICENSE.txt
@@ -0,0 +1,11 @@
+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
diff --git a/README.md b/README.md
new file mode 100644
index 0000000..504ad0c
--- /dev/null
+++ b/README.md
@@ -0,0 +1,2 @@
+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #67243 (https://www.gutenberg.org/ebooks/67243)
diff --git a/old/67243-0.txt b/old/67243-0.txt
deleted file mode 100644
index fcd2fd1..0000000
--- a/old/67243-0.txt
+++ /dev/null
@@ -1,12141 +0,0 @@
-The Project Gutenberg eBook of La Rebelle, by Marcelle Tinayre
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: La Rebelle
-
-Author: Marcelle Tinayre
-
-Release Date: January 24, 2022 [eBook #67243]
-
-Language: French
-
-Produced by: Claudine Corbasson and the Online Distributed Proofreading
- Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from
- images generously made available by The Internet
- Archive/Canadian Libraries)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA REBELLE ***
-
-
-
-
-
- Au lecteur
-
-
- Cette version numérisée reproduit dans son intégralité la version
- originale.
- Toutefois, les erreurs typographiques évidentes ont été
- corrigées. La liste des corrections se trouve à la fin du texte.
- La ponctuation a pu faire l'objet de quelques corrections mineures.
-
-
-
-
-CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
-
-
-DU MÊME AUTEUR
-Format grand in-18.
-
-
- AVANT L'AMOUR. 1 vol.
-
- LA RANÇON. 1 --
-
- HELLÉ (_Ouvrage couronné par l'Académie française_). 1 --
-
- L'OISEAU D'ORAGE. 1 --
-
- LA MAISON DU PÉCHÉ. 1 --
-
- LA VIE AMOUREUSE DE FRANÇOIS BARBAZANGES. 1 --
-
-
-_En préparation_:
-
- LA DOUCEUR DE VIVRE.
-
- L'OMBRE DE L'AMOUR.
-
-
-659-06.--Coulommiers. Imp. PAUL BRODARD.--P3-06.
-
-
-
-
- MARCELLE TINAYRE
-
-
- LA REBELLE
-
-
- [Illustration]
-
-
- PARIS
- CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
- 3, RUE AUBER, 3
-
-Published, november fifteenth, first and fifteenth december nineteen
- hundred and five; first and fifteenth january, february first,
- nineteen hundred and six. Privilege of copyright in the United States
- reserved, under the Act approved March third, nineteen hundred and
- five, by Mrs. Marcelle Tinayre.
-
-Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays,
-y compris la Hollande.
-
-
-
-
-LA REBELLE
-
-I
-
-
-La pluie et le soleil brillaient ensemble sur les ardoises grises du
-Sénat. Rue de Médicis, l'asphalte miroitait; les arbres nus secouaient
-des gouttes cristallines. Une vitre, au dernier étage d'une maison,
-s'alluma. L'averse, inégale et fraîche, dans le crépuscule d'argent,
-était déjà printanière.
-
-Josanne, brune, svelte et vive, avec sa robe de drap noir, sa toque
-noire, sa cravate de tulle blanc, semblait la première hirondelle de ce
-printemps qui allait venir.
-
-Elle tenait sa jupe de la main gauche et, de la main droite, son
-parapluie ouvert. L'étoffe souple, tirée, tendue de côté, moulait la
-jolie taille et les jolies hanches. Le volant du jupon, en taffetas
-plissé, découvrait les minces bottines. Toute la personne de Josanne
-avait un air de hardiesse défensive, la libre allure qui révèle la
-fille émancipée ou la femme sans époux,--seule dans la rue, seule dans
-la vie...
-
-Pourtant, les yeux de Josanne, le sourire de Josanne, sous la voilette,
-étaient tristes et tendres, un peu languissants. L'amour avait touché
-ces yeux et ce sourire.
-
-Un jeune homme qui flânait tourna la tête: «Gentille... oh!
-gentille!...» Un monsieur mûr suivit la passante: il parlait d'un petit
-dîner «chez Foyot, d'une soirée... à l'Odéon... Puis, il expliqua ses
-convoitises. Josanne, sans fureur, répondit:
-
---Imbécile!...
-
-Le jeune homme s'en alla, content. L'homme mûr s'en alla, vexé. Josanne
-gagna les arcades de l'Odéon. Il pleuvait encore, et soudain, un bec de
-gaz allumé, jaune et clignotant, attrista le crépuscule.
-
-Six heures...
-
-Un enfant blond et bouclé, pareil à l'amour en guenilles, offrit les
-violettes de son panier:
-
---M'selle, fleurissez-vous!...
-
-Josanne, de ses doigts gantés, mania les bouquets ronds, couchés sur
-la fougère humide: des feuilles de lierre, dures et veinées, comme
-ciselées dans le fer, formaient une étoile sombre, à cinq pointes,
-autour des violettes pâles.
-
---C'est de la Parme, m'selle, et c'est trois sous.
-
-Josanne donna les trois sous, choisit un bouquet. Elle fermait les
-paupières en respirant le parfum et elle songeait:
-
-«Tout le monde m'appelle mademoiselle, ce soir... Et moi-même, je me
-sens très jeune. Pourquoi?...»
-
-Elle savait bien pourquoi, et ses yeux, d'un bleu plus foncé que les
-violettes, s'émurent devant l'image évoquée:
-
-«Maurice!...»
-
-Elle attendait son amant...
-
-
-Aux bureaux du _Monde féminin_, revue d'art, de littérature et de
-modes, où Josanne était, tout humblement, secrétaire de la secrétaire
-de la rédaction, elle avait trouvé un billet de Maurice Nattier:
-
- «Je dois aller chez ma mère vers cinq heures, et je dînerai à Passy,
- chez Lamberthier... L'Odéon est sur mon chemin et sur le vôtre:
- attendez-moi devant le bureau des omnibus à six heures. Je serai
- exact, cette fois... Mille tendresses de votre ami...»
-
-Sous les initiales de la signature, il y avait un _post-scriptum_:
-
- «Accordez-moi pourtant le quart d'heure de grâce...»
-
-Josanne avait compris: Maurice viendrait à six heures et demie,--s'il
-venait!
-
-Que de fois, pendant ces quatre années, si tristes de leur liaison,
-que de fois elle l'avait attendu ainsi, dans un bureau d'omnibus,
-dans un jardin public, dans une église, comptant les minutes sous
-le regard amusé des passants!... Que de fois elle était partie,
-pleurante, humiliée, parce qu'il n'était pas venu!... Il l'aimait,
-pourtant,--quand il était là,--il l'aimait à sa façon négligente
-et douce, un peu lâche: et il était trop faible pour se reprendre,
-trop prudent pour se donner tout à fait, jaloux de sa maîtresse et
-regrettant presque qu'elle ne lui fournît point le prétexte d'une
-rupture...
-
-Ils s'étaient rencontrés, cinq ans plus tôt, dans le salon très
-bourgeois de madame Grancher, la femme d'un négociant en soieries.
-Maurice avait remarqué tout de suite cette grande brune, souple et
-bien faite, les yeux bleus sous des cils noirs, les dents nacrées, les
-mains fines. Elle avait toujours la même robe en tulle noir uni, qui
-l'enveloppait d'ombre vaporeuse, et toujours une rose pourpre à sa
-ceinture. Isolée parmi les jeunes filles, oubliée par les dames mûres
-et importantes, évitée par les jeunes gens qui cherchaient des dots
-autour de la table à thé, elle demeurait impassible, rencoignée dans
-la pénombre, l'air détaché et dépaysé... Un soir, à dîner, Maurice
-se trouva près d'elle. Il parla, pour parler,--pour la faire parler
-surtout,--de tout et de rien, d'une pièce à succès, d'un livre récent,
-de la mode et du Salon de peinture. Tout jeune ingénieur, il se piquait
-de goût littéraire; il se délassait des chiffres en écrivant des vers;
-il fréquentait les bureaux des petites revues, et rappelait à tout
-propos qu'Édouard Estaunié est sorti de Polytechnique. Il avait de
-l'esprit, et plus que de l'esprit,--une grâce incomparable, et l'on
-pouvait dire de lui ce que madame de Motteville raconte d'Henriette
-d'Angleterre, qu'il semblait toujours «demander le cœur».
-
-La jeune femme à la rose entendit trop bien ce langage; elle sourit,
-elle s'égaya, elle embellit; elle eut des mots imprévus, drôles et
-charmants, et Maurice, qui connaissait tous les milieux parisiens,
-pensa: «D'où vient-elle?... Elle n'est pas de ce monde-là...» Après le
-dîner, il interrogea madame Grancher. La bonne dame haussa les épaules:
-
---Vous la trouvez spirituelle?... Je ne croyais pas... Ce n'est pas
-précisément une amie, c'est la maîtresse de piano de ma fille, Josanne
-Valentin...
-
---Josanne?
-
---Un nom ridicule, n'est-ce pas?... Son père s'appelait José... José
-Daniel... C'était une espèce de journaliste qui est mort en laissant
-sa femme dans la misère... Une bien brave femme!... La petite devait
-entrer à l'école de Sèvres; elle faisait des études pour cela... Mais
-le chimiste de l'usine Malivois s'est toqué d'elle, et il l'a épousée.
-
-Maurice cherchait des yeux le chimiste de l'usine Malivois. Madame
-Grancher déclara:
-
---Une fière bêtise qu'ils ont faite!... Josanne n'avait pas le sou et
-Pierre Valentin pas de santé... Il a une terrible maladie d'estomac
-depuis trois ans. Et, l'an dernier, il est devenu neurasthénique; il
-perd la mémoire, il ne sait plus ce qu'il veut; il a pris tout le monde
-en grippe... Et ça ne serait rien, s'il pouvait travailler, mais il ne
-peut plus...
-
---Alors?...
-
---Alors, c'est la misère, ou peu s'en faut. Et Josanne tâche de gagner
-sa vie... Je l'ai prise comme professeur pour Madeleine, mais, n'est-ce
-pas? elle ne vaut pas une ancienne élève du Conservatoire. Elle tapote,
-voilà tout!... Je la garderai encore un an... Il faut bien faire
-quelque chose pour les autres... Elle n'est pas mal, cette petite! Je
-l'invite quand il y a du monde. Ça la distrait, et puis, si on veut
-danser, elle tient le piano.
-
-Madame Grancher n'avait pas détruit le prestige de la jeune femme à la
-rose... Maurice Nattier, élevé dans les jupons d'une maman timorée,
-répugnait aux aventures faciles. A vingt-quatre ans, il avait encore
-quelque fraîcheur d'âme, le désir naïf d'une grande passion. Littéraire
-et romanesque, il se croyait sentimental...
-
-Ce fut un amour discret, délicat, qui embauma la vie obscure de Josanne
-comme les violettes invisibles embaument les bois, au printemps. Ce fut
-un amour chaste et puéril, tout fier de ressembler aux amours qu'on
-voit dans les livres... Maurice ne connut pas le mari de Josanne. Il
-n'entra jamais dans le petit logement de la rue Amyot, où le malade ne
-voulait recevoir personne, sauf l'usinier Malivois et des médecins.
-Malgré les confidences de Josanne, il oublia tout ce qui pouvait
-assombrir leur joie, tout ce qui composait l'arrière-plan de leur vie
-amoureuse, toutes les choses navrantes, répugnantes et tragiques que
-Josanne elle-même voulait oublier...
-
-Enfin, il la conduisit à Bellevue, dans le pavillon où sa mère et lui
-passaient l'été. C'était un jour de mars; la dernière neige fondait
-dans les chemins creux; les bois gris s'étoilaient de primevères... Au
-crépuscule, quand ils partirent, le ciel était rose et froid, une seule
-étoile brillait. Josanne, appuyée au bras de son amant, murmura:
-
---Je suis heureuse... Et je n'ai pas de remords, tu sais! oh! non, et
-pas de honte...
-
-C'était vrai: elle n'avait pas de honte... Elle se plaisait à le dire,
-naïvement. Elle le disait même un peu trop, et cela choquait Maurice.
-Il était de ces hommes qui ne peuvent estimer leur maîtresse que si
-elle éprouve ou feint d'éprouver le plus dramatique repentir, parce
-que cette attitude les rassure. N'est-ce pas l'intérêt collectif de
-tous les hommes--qui seront tôt ou tard des maris--d'entretenir dans
-la conscience féminine cette conviction que l'amour illégitime est
-toujours une faute et comporte une déchéance?...
-
-Maurice pensait:
-
-«Josanne a des qualités admirables, mais elle n'a pas de sens moral...»
-
-Et quelquefois, moitié rieur, moitié sérieux, il l'appelait
-«anarchiste»!
-
-Il n'était pas un anarchiste, lui!... Il avait, très profondément,
-le sentiment de l'ordre, le respect des choses établies, le désir
-d'être «comme tout le monde». Dans l'effervescence passagère de ses
-vingt-quatre ans, il avait accepté, avec orgueil, cet espoir d'un grand
-amour qui le grandirait devant lui-même. Les livres l'avaient grisé...
-Il affectait alors de mépriser les bourgeois! Et qu'était-il, pourtant,
-ce garçon fait pour la vie régulière et sage, incapable de manquer aux
-devoirs officiels de l'honnête homme, mais d'une âme si timorée et d'un
-cœur si prudent, qu'était-il, sinon un jeune bourgeois égaré dans une
-passion romantique?... Et comment pourrait-il jamais comprendre Josanne
-Valentin?...
-
-Elle ne ressemblait pas à la mère de Maurice, ni à ses tantes, ni
-à ses cousines, ni aux amies de sa famille, ni aux femmes qu'il
-rencontrait dans les salons corrects. Elle ne ressemblait pas
-davantage aux maîtresses qu'il avait eues et aux maîtresses qu'avaient
-ses camarades. Ni bourgeoise, ni bohème,--mais plus bohème, pensait-il,
-que bourgeoise.--Elle dérangeait toutes les idées qu'il s'était faites;
-elle l'étonnait, le décevait, l'enchantait, l'irritait tout ensemble.
-Pauvre, elle ne se plaignait pas de la pauvreté, contrainte au travail,
-elle éprouvait une fierté ingénue et déclarait cependant qu'elle
-n'avait aucun mérite; liée à un malade, à un maniaque, elle se dévouait
-avec une patience inlassable, qui n'allait point sans tendresse. Elle
-disait: «J'ai adopté mon mari. Je ne l'abandonnerai jamais...» Elle
-avait un amant et elle ignorait le remords. Elle expliquait toutes les
-contradictions de son cœur et de sa vie en disant: «Je ne peux pas
-vivre sans bonheur. Et la volupté du sacrifice ne me suffit pas... Je
-ne suis pas une sainte; je ne suis pas une héroïne: je suis une femme,
-très femme...»
-
-Elle ne fut pas heureuse longtemps, la pauvre Josanne. Un jour, dans la
-petite chambre où Maurice la recevait, elle eut une crise de sanglots.
-
---Qu'as-tu? demanda-t-il effrayé. Tu as du mal ou du chagrin?
-
---Je ne sais pas... Je suis épouvantée de ce qui m'arrive, et malgré
-tout... cela m'émeut... cela me trouble le cœur... Et j'ai si peur de
-te le dire!
-
---Quoi?
-
---O mon chéri, je crains... Je... je suis enceinte.
-
-Elle attendait des paroles d'amour, des paroles de pitié, le geste
-tendre qui protège. Elle croyait que Maurice allait dire: «Je suis
-libre; dispose de moi; dispose de nous.» Sans doute, elle ne pouvait
-pas quitter Pierre Valentin... Mais c'était le devoir de Maurice de ne
-pas consentir--pas tout de suite!--au suprême mensonge que la nécessité
-leur imposait. Elle espérait vaguement qu'il protesterait, qu'il se
-révolterait, qu'il chercherait--et trouverait--avec elle, quelque moyen
-d'éviter la honte de la supercherie, l'obligation du partage...
-
-Il dit seulement:
-
---Nous n'avons pas de chance!... Je ne me doutais pas... car...
-enfin... tu aurais dû prévoir... Tu n'es pas une jeune fille!... Que
-faire, à présent?... Ton mari acceptera-t-il?...
-
-Elle frémit, mais, redevenue maîtresse d'elle, elle répondit:
-
---Sois tranquille. Il ne t'arrivera aucun ennui: je m'arrangerai...
-
-Alors il la consola, il la cajola. Elle restait glacée, et elle ne
-savait plus si elle aimait encore Maurice...
-
-C'était fini. Tout le charme romanesque de leur liaison disparaissait:
-l'idylle tournait au drame. Maurice n'était pas fait pour ces
-choses-là... Il se fit envoyer en Allemagne par le grand ingénieur
-Lamberthier, son patron. Et il voyageait encore quand le petit Claude
-vint au monde...
-
-Josanne était délivrée depuis cinq semaines quand il la revit,
-dans leur petite chambre. Elle entra, pâlie, maigrie, toute faible
-d'avoir monté l'escalier. Elle avait dans ses yeux plus grands
-comme un souvenir des douleurs récentes, et l'ombre de la mort qui
-l'avait touchée. Dans ses bras, gauche et craintive, elle portait son
-fils,--leur fils.
-
-Cette fois, Maurice pleura. Il dit:
-
---Pardonne-moi... Pardonnez-moi tous deux...
-
-Et Josanne avait pardonné: elle voulait le prix de ses souffrances.
-
-
-
-
-II
-
-
-La demie de six heures sonna. Pour la deuxième fois, Josanne faisait le
-tour des galeries, s'arrêtant parfois pour feuilleter des revues et des
-livres. Les commis, en souriant, la dévisageaient.
-
-«Mon Dieu!... pourvu qu'il vienne!... Il faut que je sois rentrée à
-sept heures. Pierre a besoin de moi... Et le petit!... Il était bien
-pâlot, ce matin!... La femme de ménage brûlera le dîner ou cassera
-des assiettes, comme l'autre jour... J'aurai une scène, sûrement. Ah!
-Maurice!... Maurice!...»
-
-Elle avait les pieds glacés, les joues ardentes, et la colère chauffait
-sa tristesse, l'enfiévrait.
-
-Autour de l'Odéon, la nuit, la pluie, le glouglou du ruisseau gonflé,
-l'éclaboussement des flaques... Des gens se réfugiaient sous les
-arcades, pour s'abriter et, des parapluies mouillés, l'eau dégoulinait
-sur le dallage.
-
-Six heures trois quarts...
-
-Josanne, la tête vide, les jambes fléchissantes, s'accotait à
-l'éventaire de la librairie Marpon. Les livres, dans leur robe jaune
-ou blanche, sollicitaient la curiosité des passants. Quelques-uns
-s'ornaient de dessins galants ou de photographies d'après nature. Ce
-n'étaient que jupons troussés, bas noirs, pantalons, corsets délacés,
-gorge au vent,--le déshabillé plus obscène que le nu, la pornographie
-pénible et sans grâce.
-
-«Ça, l'amour?» pensait Josanne...
-
-Elle n'était pas bégueule; la franchise d'un trait, la nudité d'un
-mot ne l'offusquaient point, mais elle aimait: elle avait la délicate
-pudeur de la femme amoureuse, et la volupté lui paraissait une chose
-secrète et redoutable qu'elle et son amant connaissaient seuls.
-
-Elle prit un roman, au hasard, le feuilleta, le referma. Elle parcourut
-un volume de critique qui l'ennuya et un recueil de poèmes mystiques
-bêtes comme des fleurs en papier...
-
-«_La Travailleuse_... C'est le livre que j'ai vu sur la table de
-mademoiselle Bon... Encore un roman féministe... ou antiféministe...
-C'est la mode!»
-
-Non, ce n'était pas un roman: c'était une longue et minutieuse étude
-sur les professions et métiers féminins. Il y avait beaucoup de
-chiffres, et des notes, et des citations, et des tableaux statistiques.
-
-Josanne lut quelques pages au hasard: _l'Ouvrière d'usine...
-l'Employée... la Femme et les Carrières libérales... la
-Concurrence féminine et ses Conséquences économiques... Esquisse
-d'une nouvelle moralité féminine_.
-
-Cela, c'était le dernier chapitre, la conclusion.
-
- «... Que le travail des femmes soit un bien ou un mal, je l'ignore et
- l'avenir seul nous le dira, mais c'est une nécessité que la femme subit
- sans l'avoir désirée, c'est un fait qui s'impose et qu'il nous faut
- accepter avec toutes ses conséquences. Et la plus importante de toutes,
- c'est la révolution morale qui paraît être l'effet et non la cause de
- la révolution économique.
-
- »Ce n'est point parce que la femme s'est affranchie moralement
- qu'elle a souhaité conquérir son indépendance matérielle. A l'usine,
- à l'atelier, au magasin, au bureau, à l'école, au laboratoire elle
- eût préféré, peut-être, l'amour protecteur de l'homme et les tendres
- servitudes du foyer. Mais l'homme a fermé son foyer à la fille
- pauvre... Et la fille pauvre, qui répugne à se vendre et ne consent
- pas à mourir de faim, a essayé de vivre hors du foyer, sans le secours
- de l'homme. Elle est donc allée où elle pouvait gagner sa vie, dans le
- domaine réservé de tout temps à l'activité féminine, et elle a envahi
- bientôt le domaine réservé à l'activité masculine... Elle a mis son
- orgueil à donner tout son effort, à employer toutes ses énergies, à
- développer sa personnalité. Et elle s'est aperçue, alors, qu'elle avait
- mérité, qu'elle pouvait conquérir autre chose que le pain quotidien,
- les vêtements et le logis: l'indépendance morale, le droit de penser,
- de parler, d'agir, d'aimer à sa guise, ce droit que l'homme avait
- toujours pris, et qu'il lui avait refusé toujours.
-
- »Mais l'homme s'est avisé que cette prétention de la femme était
- dangereuse pour l'ordre établi, l'équilibre de la société, la famille,
- les mœurs, la religion... Trop tard!... Si toutes les travailleuses ne
- sont pas des affranchies, toutes, déjà, sont des rebelles... Rebelles
- à la loi que les hommes ont faite, aux préjugés qu'ils entretiennent,
- à l'idéal suranné qu'ils imposent à leurs compagnes... Les femmes
- ont rompu le fil de laine que filèrent les aïeules et qui, si léger,
- fut parfois si lourd aux âmes mal résignées: elles ont laissé la
- quenouille, l'aiguille et le miroir--et avec eux les vertus passives et
- les vaines frivolités. Elles ne pensent plus qu'il suffise d'être une
- femme chaste pour être une honnête femme, et elles ne se croient pas
- déchues parce qu'elles ont aimé plusieurs fois...
-
- »On voit s'ébaucher déjà cette morale féminine qui ne sera plus
- essentiellement différente de la morale masculine. La femme, que le
- christianisme a lentement façonnée au sacrifice et à la résignation,
- commence à se croire dupe. Dieu ne la console plus; l'homme ne la
- nourrit plus. Il lui faut compter sur elle-même, et, puisque le
- travail, bon gré mal gré, l'a faite libre, elle réclamera bientôt tous
- les bénéfices de la liberté.
-
- »Les termes du contrat conjugal seront changés par cela même que
- la femme pourra vivre sans le secours de l'homme, élever seule ses
- enfants. Elle ne demandera plus la protection et ne promettra plus
- l'obéissance. Et l'homme devra traiter avec elle d'égal à égale--disons
- mieux: de compagnon à compagne, d'ami à amie.--Leur union ne subsistera
- que par la tendresse réciproque, l'accord toujours renouvelé des
- pensées et des sentiments, la fidélité libre et volontaire, et cette
- parfaite sincérité qui permet l'entière confiance. Déjà les ménages
- sont nombreux où le mari trouve dans sa femme son associée, sa
- confidente, la collaboratrice de ses travaux, la complice dévouée de
- ses ambitions. Aucune femme, plus que la Française, n'est apte à ce
- beau rôle...»
-
-Ici, l'auteur examinait les transformations probables du mariage,
-déjà modifié, très profondément, par le divorce... Josanne devinait,
-à l'ironie discrète de certaines phrases, qu'il n'avait pas beaucoup
-de respect pour les vieilles formes et les vieilles formules, et que
-les «réalités vivantes» l'intéressaient bien autrement que les entités
-sacro-saintes.
-
-«Quel est ce monsieur que les préjugés n'aveuglent pas?...»
-
-Elle regarda le nom: «Noël Delysle...» Et tout de suite, sans aucune
-raison, elle imagina un homme au visage sérieux et fin, prunelles
-bleues et barbe grise, qui habitait une antique maison, près de la
-Sorbonne...
-
-Elle ne sentait plus l'ennui de l'attente, et la fatigue de rester
-debout, elle oubliait Maurice... Elle pensait...
-
-«Comme c'est vrai, tout ça!... Je demanderai le livre à mademoiselle
-Bon.»
-
-Mademoiselle Bon s'occupait des syndicats, des congrès, des mutualités,
-des œuvres d'assistance, tandis que Josanne, au _Monde féminin_,
-faisait un peu de tout, de la mode, de la bibliographie, la «Petite
-Correspondance» et les «Menus de la semaine».
-
-Néanmoins, elle s'intéressait aux idées, et la question dite
-«féministe» lui était devenue familière... Elle avait l'esprit net
-et hardi, l'imagination généreuse, avec un sang chaud, et des nerfs
-vibrants, qui la disposaient à l'enthousiasme... Mais, très Française
-et très Parisienne, elle avait le sens du ridicule et l'horreur des
-déclamations. Elle ne se payait point de mots et, jusque dans les
-contradictions de sa vie, elle demeurait sincère avec elle-même.
-
-Il lui semblait discerner, dans le livre de ce Noël Delysle, la marque
-d'un esprit pareil au sien. Elle se reconnaissait un peu dans la
-«rebelle» dont il esquissait le portrait... Elle se disait:
-
-«Voilà un homme qui me comprendrait... J'ai accepté le servage
-domestique; je n'ai pas rompu tout à fait le «fil de laine», mais je
-me suis sentie maîtresse de mon cœur et de ma personne... Ce n'est pas
-un vil sentiment d'intérêt, ce n'est pas la crainte de l'opinion qui
-me retiennent dans ce mariage, dans ce triste mariage où je porte un
-double fardeau... Je ne veux pas quitter mon pauvre Pierre, mais je ne
-peux pas vivre sans bonheur, je ne peux pas...»
-
-Elle lut encore:
-
- «Rêver la liberté de l'amour, en conservant le mariage sous des formes
- nouvelles, moins rigoureuses, délivrer les hommes et les femmes de
- l'obligatoire hypocrisie, reconnaître leur droit d'arranger leur vie
- comme il leur plaît en acceptant toutes les responsabilités de leurs
- actions, mettre dans les relations des sexes plus de loyauté, plus
- d'indulgence, est-ce donc encourager la débauche? Est-ce détruire
- la pudeur de la femme? Non. Qu'une femme connaisse le prix de sa
- personne, la gravité du don qu'elle fait, qu'elle ait de l'amour et des
- conséquences de l'amour une idée claire, haute, grave, si cette femme a
- l'esprit et le corps sains, elle sera bien armée contre les tentations
- de débauche... Et, si elle se trompe dans son choix, elle saura que son
- erreur n'est pas infamante, qu'elle ne la traînera pas, toute sa vie,
- comme un boulet, et qu'elle pourra mériter l'estime et l'amour d'un
- honnête homme.
-
- »Cela suppose une totale révolution de nos mœurs?... Mais elle est
- à moitié faite, elle se fait tous les jours, cette révolution! Que
- de préjugés disparus, déjà!... La réprobation des «honnêtes gens» ne
- frappe plus ni l'enfant naturel, ni la femme divorcée; on tolère,
- on excuse certaines unions libres, et telle femme s'est acquis par
- le prestige du talent le droit de vivre à son gré,--ce droit qu'on
- reconnaissait naguère aux grandes actrices seulement!... Ce sont les
- symptômes d'un état de choses qui...»
-
---Madame veut acheter ce livre? demanda un commis qui trouvait sans
-doute que la lecture avait trop duré.
-
-Josanne devint pourpre... Elle répondit spontanément:
-
---Oui.
-
---C'est trois francs...
-
-Trois francs! Et l'on était à la fin du mois... Josanne sentit la
-pointe d'un remords; mais elle ouvrit son porte-monnaie. Le commis
-enveloppait le livre.
-
---Merci... Dites-moi l'heure, maintenant.
-
---Sept heures moins cinq, madame...
-
-Maurice ne viendrait pas!... Josanne entrevit, dans un éclair, le petit
-logement de la rue Amyot:--Pierre, abruti d'éther, sur le divan,
-l'enfant dormant dans sa petite chaise, et le feu qui baisse, et la
-lampe qui file, et la femme de ménage qui grogne, parce que son homme
-l'attend...
-
-«Misérable femme que je suis!... Mon mari, mon fils m'attendent... Ah!
-cinq minutes encore... Maurice!... Je veux voir Maurice!... Je ne peux
-pas m'en aller comme ça...»
-
-Ses yeux se remplirent de larmes. Des gens se retournèrent... Elle eut
-un réveil de fierté:
-
-«Non! je ne resterai pas ici une minute de plus!... C'est trop lâche!»
-
-
-
-
-III
-
-
---Josanne!
-
-Elle s'arrêta. Maurice Nattier, descendu d'un fiacre, l'appelait.
-
---Venez, je vous emmène!... Allons, vite!
-
---Mais...
-
---Mais quoi? Je dîne à Passy. Nous causerons en route, et la voiture
-vous reconduira chez vous... Eh bien, vous ne voulez pas? vous êtes
-fâchée?... C'est parce que je suis en retard?... Ce n'est pas ma faute,
-je vous jure... Ma mère m'a retenu... J'ai téléphoné à votre journal
-pour vous avertir de ne pas m'attendre, mais vous veniez de partir.
-
-Elle dit tristement:
-
---Vous vous étiez résigné bien vite à ne pas me voir!
-
---Josanne, mon amie...
-
---Maintenant il est trop tard. Il faut que je rentre...
-
---Quelle malchance!... C'est que je ne sais plus, moi, quand je serai
-libre...
-
-Elle leva sur lui ses yeux désolés:
-
---Eh bien, j'irai avec vous, un moment... jusqu'à la Seine.
-
---Allons!
-
-Il la fit monter avant lui, et, pendant qu'il donnait l'adresse au
-cocher, elle le regardait avidement, blond, pâle, mince dans la lourde
-pelisse sombre.
-
---Josanne, mon petit, tu m'en veux?
-
---Oui, dit-elle, oui, je t'en veux! Tu n'as pas de cœur, tu n'as pas de
-tact, tu n'as pas...
-
---Là! là!... comme tu es méchante, ce soir!...
-
---Tu m'humilies à plaisir, tu te moques de moi... L'autre jour, je
-t'ai attendu, au journal: tu m'as envoyé une dépêche... Ce soir, tu
-as téléphoné pour remettre notre rendez-vous... Tu ne m'écris plus
-jamais!... Ah! je suis lasse de tout, lasse de toi, lasse de l'amour,
-lasse de la vie!...
-
---Eh bien, vraiment, tu es gentille, mon petit!... En voilà, un
-accueil!... Moi qui ai bousculé maman, bâclé trois lettres et
-congédié très impoliment un ami, pour me rendre libre!... Non, tu
-es extraordinaire!... Je te donne de ma vie tout ce que je peux te
-donner. Est-ce ma faute si cette part est restreinte? Que diable! il
-n'y a pas que l'amour dans l'existence! Il faut se faire une raison!
-Tu as ton ménage, ton journal; moi, j'ai mes affaires, ma famille, mes
-relations...
-
---Mais tu es libre, toi! Et moi, je suis tenue, serrée par mille
-liens... Et cependant je trouve le moyen de te voir, de t'écrire... Ah!
-non, laisse-moi, je ne veux pas que tu m'embrasses, je veux que tu me
-répondes!
-
---Quoi? Que puis-je te dire? Tu souffres?... Me crois-tu donc très
-heureux? C'est la fatalité de notre situation. Nous avons fait une
-folie... Oh! je ne la regrette pas! Mais c'était une folie tout de
-même... J'aurais dû être plus fort, plus maître de moi!... J'aurais
-dû m'éloigner... Que de malheurs évités!... Tu vois; je ne suis pas
-injuste, puisque j'avoue mes torts.
-
---Mais tu n'es pas heureux! dit-elle dans un sanglot. C'est cela,
-Maurice, qui est épouvantable!... Après tout ce que j'ai supporté,--et
-sans me plaindre!--pour l'amour de toi, je t'entends dire que tu n'es
-pas heureux!... Malgré tout, je ne regrette pas de t'avoir aimé... Je
-regrette seulement que tu ne m'aies pas aimée davantage...
-
---Je t'ai beaucoup aimée, Josanne...
-
---Ah! pas assez, puisque tu as des regrets!... Mais, dis-moi,
-franchement, qu'ai-je fait? En quoi t'ai-je déplu?... Me reproches-tu
-quelque chose!... Je t'ai fidèlement aimé, mon chéri; je n'ai pas
-encombré ta vie; je ne t'ai rien demandé, que ta tendresse... Tu n'as
-su de mes chagrins et de mes souffrances que ce que je ne pouvais pas,
-absolument pas, te cacher... L'enfant même... oh! laisse-moi te parler
-de lui!... je croyais qu'il serait un lien entre nous, un lien si
-fort!...
-
---Mais je ne te reproche rien, ma pauvre Josanne!... Tu as été
-parfaite... Cependant... Tu parles de l'enfant!... N'aurait-il pas
-mieux valu, pour toi, que ce petit ne vînt pas au monde?... Et, pour
-moi, quelle responsabilité!
-
---Tu ne l'as jamais aimé, cet enfant! dit-elle en se dégageant. Tu n'as
-pas voulu le connaître...
-
---Josanne!... Pouvais-je m'introduire chez toi?... Ton mari ne veut
-recevoir personne... Et toi-même, aurais-tu été bien contente de me
-voir dans ce rôle: l'ami de la maison?... Tu es trop délicate...
-
---Je ne sais pas... L'amour n'a pas tant de scrupules! dit Josanne en
-rougissant. Oui, parfois j'ai souhaité...
-
---Pourtant, tu ne détestes pas ton mari!...
-
---Non, je ne le déteste pas. J'ai une grande affection pour lui... Je
-lui suis dévouée... Mais toi, toi, je t'aime...
-
---Comment peux-tu accorder tout ça? dit Maurice. Tu es sincère,
-évidemment... Et si j'étais jaloux...
-
---Ah! tu ne l'es pas, c'est une justice à te rendre!...
-
---Ne sois pas ironique... Je ne peux pas être jaloux de Valentin,
-voyons!... C'est un malade, un malheureux... Tu m'as expliqué cent fois
-la nature de tes sentiments...
-
---Ne me parle pas de mon mari! dit Josanne avec une sourde colère. Cela
-m'afflige, m'irrite et m'humilie...
-
---Alors, parle-moi de toi, de nous... Ne me fais pas ces yeux
-méchants!... Ma petite Jo...
-
-Il l'attirait.
-
---Ne tourne pas la tête... Viens là!... Plus près!... Tu vois, je suis
-le plus fort, je te tiens!... Ah! comme j'aime ton baiser!...
-
-Il cédait au charme sensuel... L'ombre, le contact de la femme, la
-querelle même et la nervosité de Josanne avivaient son désir. Il
-devenait presque tendre.
-
---Écoute, mon mignon, je ne suis pas si féroce que tu crois!... Je
-sens si bien que tu m'aimes!... Et quand tu es là, mes scrupules et ma
-mauvaise humeur, tout s'envole. Oh! je tiens à toi, beaucoup beaucoup...
-
-Elle lui rendait ses baisers, enivrée, triste et honteuse.
-
---Tu sais, disait-il tout bas, lèvres sur lèvres, je chercherai pour
-nous une autre petite chambre.
-
---Ce ne sera plus notre chambre. Pourquoi n'as-tu pas renouvelé la
-location? Quel regret pour moi!
-
---Je voyageais. J'ai oublié la date.
-
---Cela m'a fait tant de peine! J'ai cru...
-
-Elle n'osa pas dire: «J'ai cru que tu voulais espacer nos rencontres,
-me préparer à la rupture.»
-
---L'hôtel?... oh! cela me fait honte!... je n'aime pas ça.
-
---Mais pour une fois encore, avant que je trouve un nouveau logis...
-après-demain, voudras-tu?...
-
-Elle ne répondit pas, mais elle mit des baisers sur les yeux, sur les
-joues, sur les lèvres de Maurice.
-
---Tu viendras?
-
---Oui.
-
-Sa joie n'était pas franche; elle gardait une sorte d'appréhension.
-
---Maurice...
-
---Chérie?...
-
---Rien.
-
-Elle avait une question sur les lèvres: «Que veux-tu de moi? l'amour ou
-le plaisir? Ce n'est pas la même chose... J'ai besoin de baisers et
-de caresses, parce que je suis jeune et ardente, comme toi. Mais je ne
-les goûte que dans l'amour, et il ne me suffit pas d'être désirée... Je
-veux être aimée, aimée uniquement... Si tu me reprenais ton cœur, je ne
-pourrais plus t'appartenir... J'aurais horreur de ton étreinte...»
-
-Cette fois encore, elle n'osa point parler. Après quatre ans d'intimité
-physique, elle conservait ces gênes secrètes, ces pudeurs d'âme qui
-s'évanouissent seulement dans l'amour heureux. Elle se surveillait;
-Maurice se défendait: la volupté seule leur donnait l'illusion, trop
-brève, de l'harmonie sentimentale. Ils étaient amant et maîtresse: ils
-n'avaient pas su être amis.
-
-Soudain, prenant le bouquet de violettes à sa ceinture, elle le pressa
-contre sa bouche, puis contre la bouche de Maurice:
-
---Prends... Tu garderas ces fleurs dans ta poche, ce soir, et tu les
-toucheras de temps en temps, et tu sentiras mon baiser au bout de tes
-doigts.
-
---Oui, ma jolie... Quelles gentilles pensées tu as toujours!
-
-Elle souriait doucement.
-
---Tu dînes chez Lamberthier?
-
---Oui. Nous causerons d'une grosse, grosse affaire, très compliquée,
-très ennuyeuse, qui m'obligera peut-être à quitter Paris... oh! pas
-pour longtemps.
-
---Explique-moi.
-
---Tu n'y comprendrais rien.
-
---Mais si!
-
---Mais non; il s'agit d'un pont qu'une compagnie de chemins de fer
-veut établir sur la Dordogne. C'est Lamberthier qui construit le pont.
-Les travaux sont commencés. Mais il y a des complications...
-
---Alors?...
-
---Alors, Lamberthier va m'envoyer sur les lieux pour examiner les
-travaux...
-
---Tu resteras là-bas?...
-
---Trois semaines...
-
---Tu t'ennuieras?
-
---Le moins possible! J'irai à Bordeaux. Lamberthier a une cousine
-mariée, à Bordeaux; une femme très chic, très riche, qui reçoit
-beaucoup. Elle m'a invité, déjà.
-
---Elle est jeune, cette dame?
-
---Ni jeune, ni vieille: elle a une fille de vingt ans!
-
---Jolie, la fille?
-
---Qu'est-ce que ça te fait?
-
---Bien sûr, ça m'est égal... Je disais ça en l'air, pour parler...
-
-Du bout des doigts, Maurice essuya la buée qui voilait les glaces.
-
---Nous sommes sur le pont de la Concorde...
-
---Ah! mon Dieu!... Je descends!...
-
---Non, reste! Je prendrai le Métro...
-
-Ils s'embrassèrent.
-
---Qu'as-tu là?... Un livre?...
-
---Oui, je l'ai acheté tout à l'heure: _la Travailleuse_, par Noël
-Delysle. Tu ne connais pas?
-
---Le bouquin? Non.
-
---L'auteur?
-
---Vaguement... Il fait de la sociologie, ou de la politique, ou
-peut-être les deux... Enfin il travaille dans les choses assommantes...
-
---Il est vieux?
-
---Qu'est-ce que ça te fait?... Veux-tu que je demande des
-renseignements?... Est-ce pour un mariage?...
-
---Tu es bête!... Bonsoir, mon chéri!
-
---Bonsoir... Je t'enverrai un «bleu», demain, pour fixer...
-
---C'est entendu.
-
-Il descendit et paya le cocher:
-
---Ramenez madame, 3, rue Amyot.
-
-Le fiacre tourna, repartit. Josanne sentit quelque chose sous son
-pied... C'était le bouquet de violettes, que Maurice avait oublié en
-s'en allant.
-
-
-
-
-IV
-
-
-Le fiacre laissa Josanne au coin de la rue Lhomond et de la rue Amyot.
-
-Elle monta, d'une haleine, les cinq étages de la maison et s'arrêta sur
-le palier, étouffant de fatigue et d'angoisse, l'oreille tendue aux
-moindres bruits. Derrière la porte à un seul battant, une voix furieuse
-éclata:
-
---Fichez-moi la paix, vieille folle!
-
---Mon Dieu! soupira Josanne, Pierre se dispute avec Maria... Il n'a pas
-dîné!... Quelle scène, tout à l'heure!...
-
-Tremblante, elle mit la clé dans la serrure, ouvrit doucement.
-
---Voilà madame, dit une autre voix, vous vous arrangerez avec elle...
-Moi, j' sais rien. J'ai rien vu...
-
-La femme de ménage parut dans l'étroit vestibule, que le gaz, baissé
-par économie, éclairait mal. Son corps massif barrait l'entrée de la
-cuisine; elle secouait sa tête indignée au chignon noir et gris.
-
---Qu'y a-t-il, Maria? fit Josanne.
-
---C'est m'sieur qui réclame après son éther... Il crie depuis une
-heure... Il a pas voulu manger c'te potage américain... c'te résidu de
-bouillon qui coûte si cher!... Et puis il a dit que l'œuf était pas
-frais... Un œuf que j' vas chercher à la vacherie de la rue de la Clef,
-où que je le prends, pour dire, sous la poule!... Après ça, il m'a
-demandé son éther, vu qu'il avait des crampes d'estomac... J'ai point
-trouvé la clé de la boîte à pharmacie... Alors il m'a _agonisée_ de
-sottises... Il dit que j'ai caché la clé, exprès... Comme si j'étais
-une personne à faire des malices à mes patrons!...
-
---Mais le petit, Maria, a-t-il dîné?
-
---L' gosse est au lit... Il dort... Faut que j' m'en aille... Quoi
-qu'il dirait, mon _borgeois_?
-
-Maria Touret, dite la Tourette, dénoua les cordons de son tablier bleu.
-
---La soupe de madame est au chaud, et le ragoût-z-aussi... J'ai porté
-le linge à couler... Bonsoir, madame.
-
---Bonsoir, Maria...
-
-La femme de ménage regarda Josanne avec pitié. Elle n'avait pas servi
-chez des princes... Elle était native de la rue Mouffetard et elle
-manquait de manières. Mais c'était une brave créature, attachée aux
-Valentin, et qui admirait madame, tout en plaignant monsieur.
-
-Josanne, débarrassée de son chapeau et de sa jaquette, passa dans la
-salle à manger, vide, éclairée par la suspension, puis dans la chambre
-mi-obscure, où l'on entendait le petit souffle de l'enfant.
-
---Ah! te voilà! dit Pierre.
-
-Couché sur le lit, il ne bougeait pas. Elle balbutiait:
-
---Je suis très en retard... Pardonne-moi... J'ai... On m'a retenue...
-Alors, j'ai pensé que Maria...
-
---J'ai failli la flanquer à la porte, Maria!... Sale, bavarde et
-paresseuse!... Tu l'as bien choisie!... Mais tu ne m'écoutes jamais...
-Je n'ai aucune autorité chez moi... Ma femme me donnera toujours tort,
-même contre la servante!... Évidemment, je ne suis bon à rien, donc je
-n'ai rien à dire...
-
---Oh! Pierre! tu sais bien...
-
---J'embête tout le monde... Je suis une charge pour toi...
-
---Pierre, tu n'as pas le droit de parler ainsi!... Tu es malade: je
-te soigne le mieux que je peux, et pas seulement par devoir... par
-affection... Ai-je l'air de te reprocher...
-
---Non, tu n'as pas l'air, mais au fond... Quoi? tu vas pleurer... Voilà
-les femmes!... Tu ferais mieux de chercher la clé que Maria a perdue...
-
---Quelle clé?
-
---La clé de la boîte à pharmacie...
-
---Mais...
-
---Quoi, mais! Ah! je comprends... Tu l'as cachée... Tu ne veux pas que
-je prenne mon éther, qui me soulage... qui m'endort... Dis la vérité:
-tu l'as cachée, cette clé...
-
---Oui, je l'ai cachée. Le médecin m'a dit...
-
---Je me f... du médecin. La clé!
-
---Je t'en supplie, mon Pierre... sois raisonnable!... Voudrais-je te
-faire du mal!... Recouche-toi!... Calme-toi...
-
---Vas-tu me donner la clé, sacré tonnerre!
-
-La lumière de la suspension, par la porte entr'ouverte, éclairait un
-peu la chambre, le chevet du lit sans rideaux, la forme maigre, aux
-grands bras, de l'homme irrité...
-
---Chut! tu vas réveiller l'enfant! dit Josanne, effrayée.
-
-Elle ouvrit l'armoire, prit une clé derrière une pile de linge.
-
---Voilà... Fais ce que tu veux... Je ne serai pas responsable...
-
---Oui, s'il m'arrive malheur, tu t'en laves les mains!... Grand
-merci!...
-
-Elle ne protesta pas. Depuis longtemps, elle subissait des scènes
-pareilles, qui se terminaient toujours de la même façon! Après des
-cris, des violences, des menaces de «se f... par la fenêtre», Pierre
-s'apaisait, s'attendrissait, implorait le pardon de sa femme... Il
-criait qu'il lui devait tout, qu'elle était un ange, et lui une brute,
-qu'il l'adorait, qu'il ne pouvait se passer d'elle, mais qu'il ne lui
-serait pas à charge longtemps... il rappelait leurs fiançailles, le
-début de leur mariage... Quelquefois l'émotion de ces souvenirs gagnait
-la jeune femme... Et elle laissait dans chacune de ces crises un peu
-de cette énergie qui lui était si nécessaire... Pierre l'affolait, la
-détraquait...
-
-Il avait eu, toujours, un caractère instable, inquiet, avec la crainte
-de maux imaginaires et la terreur de la mort... Sans cesse il modifiait
-son régime, refusant le lait, suspectant la qualité des aliments... Le
-boucher, l'épicier et la crémière étaient des malfaiteurs publics!...
-Le pharmacien méritait le bagne!... Le médecin n'était qu'un âne...
-Quant à la Tourette, complice des fournisseurs déshonnêtes, elle priait
-le bon Dieu pour que monsieur crevât!...
-
-Tous les matins, Valentin se regardait dans la glace:
-
---Ah! je suis frais! disait-il parfois. Et cet imbécile de docteur qui
-me soigne pour une gastro-entérite!... Il ne voit donc pas que je suis
-jaune!... Regarde, Josanne, n'est-ce pas que je suis jaune?... Non?...
-J'étais sûr que tu dirais non... J'ai le teint jaune paille, oui,
-parfaitement!... Et cela signifie que j'ai un cancer...
-
-Un autre jour, il avait une embolie, ou une néphrite, ou une maladie
-de la moelle... Il se voyait paralytique, dans un fauteuil roulant...
-Perpétuellement occupé de ses maux, il se plaignait de n'être pas
-assez plaint. L'inaction forcée, dans la gêne croissante, lui était
-doublement douloureuse. Il supportait mal que sa femme travaillât,
-que sa vieille tante de Chartres, mademoiselle Miracle, se dépouillât
-pour les aider... Et, en même temps, il exigeait des médicaments rares
-et coûteux, une nourriture délicate, des soins assidus, et, menaçant
-Josanne de se tuer pour la délivrer de sa présence, il obtenait d'elle
-tout ce qu'il voulait, le possible et l'impossible...
-
-Elle était sans force contre ce chantage sentimental qui s'exerçait
-jusque dans les crises de passion physique, lorsque Pierre, après une
-longue indifférence, s'avisait d'être amoureux et jaloux... Dans les
-bras de cet homme qu'elle avait aimé d'amour, qu'elle aimait encore
-d'une tendresse quasi maternelle, Josanne éprouvait une répulsion
-invincible, une révolte de tous ses sens. Son corps, frais et pur,
-exécrait le corps malade... Mais, pitoyable au chagrin de Pierre, elle
-ne savait pas, elle ne pouvait pas se refuser!... Après les affreuses
-nuits, son désir s'en allait, irrésistible, vers Maurice, et elle
-se croyait, non pas avilie, mais lavée, par des caresses saines et
-franches, par une volupté qui, pour les deux amants, était de l'amour...
-
-Pourtant elle revenait à son mari; elle tenait à lui comme à une partie
-d'elle-même,--un être en qui sa propre vie se prolongeait par la longue
-habitude commune.--Souffrant et malheureux, il n'avait qu'elle: elle ne
-l'abandonnerait jamais...
-
-
-Étendu sur le lit, Pierre gardait le flacon débouché sous ses narines.
-L'odeur de l'éther se répandait, écœurant Josanne... Elle murmura:
-
---Assez, Pierre!... Tu seras plus mal, après...
-
-Il se plaignit d'une douleur qui le pinçait à la nuque, d'un
-frémissement dans la colonne vertébrale...
-
---Mes pieds et mes mains sont glacés... Touche!... Oh! oui,
-frictionne-moi, comme ça... Encore!... Mon sang ne circule pas... J'ai
-les muscles de la figure figés...
-
-Elle frottait, massait fortement les mains de son mari. Il gémissait,
-par intervalles:
-
---Là... là... Tu ne sais pas bien... Donne-moi la boule d'eau chaude...
-
-Elle courut à la cuisine, alluma le gaz, fit chauffer l'eau... Pierre
-se calmait peu à peu. Il s'informa du journal, de madame Foucart,
-la directrice, de mademoiselle Bon, de la petite soiriste Flory, une
-farceuse!... Il s'aperçut tout à coup que sa femme défaillait de
-lassitude et de faim.
-
---Mais tu n'as pas mangé, ma pauvre amie!... Va dîner, vite! Maria t'a
-gardé ta part.
-
-Josanne mangea, en cinq minutes, un reste de soupe et de ragoût, un
-fruit, une cuillerée de confiture. Puis elle mit un tablier sur sa
-robe noire, enleva le couvert, balaya les miettes tombées autour de
-la table... Elle accomplissait ces humbles besognes comme des devoirs
-ennuyeux, mais nécessaires, et qui ne l'abaissaient pas... La pauvreté,
-qu'elle avait connue, aimable et gaie, chez ses parents, qu'elle
-retrouvait, morne et terrible, dans son ménage, n'avait pas détendu
-les ressorts de son caractère... Josanne lui devait un accroissement
-d'orgueil et de volonté, la conscience de son énergie, toujours plus de
-patience et toujours plus de courage...
-
-Quand la salle à manger fut en ordre, elle éteignit la lampe de la
-suspension, alluma une autre petite lampe, et rentra dans la chambre,
-où Pierre l'appelait.
-
---Josanne, viens-tu?... Il est neuf heures et demie...
-
---Je le sais...
-
---Tu te couches?
-
---Non: je dois travailler ce soir... J'ai la «Petite Correspondance» à
-finir, et la «Chronique de la Mode».
-
---Laisse donc ça... Tu te lèveras demain de bonne heure.
-
---Non! non!... J'ai autre chose à faire demain matin. Je ne veux pas
-mettre le journal en retard... Il y a du grabuge, là-bas!... Foucart et
-sa femme sont inquiets... Ils redoutent la concurrence, les nouveaux
-magazines: _Femina... La Vie heureuse..._ Foucart a dit: «Nous les
-enfoncerons... Oui, nous ferons un _trust_...» Mais des collaborateurs
-sont partis, des abonnés se sont désabonnés... Si tu voyais la rage de
-Foucart!... Quelle boîte!... Dire qu'on est bien content de trouver
-ça!...
-
-Elle ôta sa jupe et sa blouse, dégrafa son corset.
-
---Où est mon peignoir?... Tiens, sur le pied du lit, depuis ce
-matin!... Vraiment, la Tourette n'a pas d'ordre...
-
---Bah! dit Pierre, c'est une brave femme, après tout!...
-
-Soulevé sur le coude, il regardait Josanne. La lumière, tamisée par
-un abat-jour de papier rose, l'enveloppait toute d'un chaud reflet...
-Droite, un peu cambrée, elle rattachait en arrière l'agrafe du jupon
-noir qui collait à ses hanches et s'évasait autour de ses chevilles. Et
-préoccupée de son travail, du journal, de l'humeur des Foucart, elle ne
-s'apercevait pas que son geste faisait saillir sa gorge ferme sous la
-mince chemise, et que l'épaulette de ruban mauve glissait...
-
-Elle s'animait en parlant; les yeux bleu d'ardoise se veloutaient de
-l'ombre des cils; les dents parfaites brillaient... Elle leva ses bras
-nus pour assurer une épingle dans son chignon, puis elle se pencha pour
-atteindre son peignoir de molleton rouge. Pierre lui saisit le poignet,
-au vol:
-
---Écoute, Josanne...
-
---Quoi!... Tu n'es pas bien?...
-
---Mais si, très bien... Écoute!
-
-Il s'assit au bord du lit. L'étincelle du désir passa dans ses yeux
-gris... Sa face creuse, sabrée de rides verticales, s'illumina d'un
-sourire. Ses cheveux lisses collaient à ses tempes... Sa moustache
-avait une odeur d'éther.
-
---Laisse-moi, Pierre! murmurait Josanne, d'une voix qui suppliait et
-qui avait peur. Le médecin...
-
---Ne pense donc pas au médecin! Je vais mieux. Et tu es si jolie, comme
-ça, avec tes grands yeux, tes bras blancs...
-
-Il l'étreignait, roulant sa tête sur la douce poitrine nue, et le
-parfum de la femme l'affolait.
-
-Mais Josanne, ce soir-là, ne dominait pas sa répugnance. Elle se
-raidissait... Pierre la repoussa:
-
---Je te dégoûte donc!... Parce que je suis malade?... parce que je
-suis laid?... Tu ne me pardonnes pas ça, d'être malade et laid!...
-Tu as raison. L'amour, ça ne me va plus! Je suis grotesque... Oh!
-rassure-toi! Je ne te violerai point...
-
-Il pleura de rage.
-
---La seule joie qui me reste, tu me la refuses!... Va! je n'invoquerai
-pas mes droits de mari... Je te voulais comme autrefois, quand tu
-m'aimais... Ah! tu seras bientôt libre! Je ne t'importunerai plus... Je
-mourrai. J'irai pourrir dans un coin et tu prendras un autre mari... ou
-un amant... un jeune, qui ne te dégoûtera pas...
-
-Elle cria, désespérée:
-
---Tais-toi! tais-toi!... C'est abominable de me parler ainsi... Je ne
-veux pas que tu meures... Je ne veux pas...
-
---Josanne!
-
-Il la couvrit de caresses violentes, qu'elle subissait en gémissant,
-les yeux fermés, les lèvres serrées...
-
-Longtemps elle demeura muette, la nausée aux lèvres, près de cet
-homme qui s'endormait... Puis elle mit son peignoir, emporta la lampe
-dans le salon. La table était chargée de livres, de journaux et de
-lettres:--des lettres d'abonnées qui demandaient des conseils pour
-rajeunir leurs toilettes et leurs figures.
-
-Josanne, assise à sa table, écrivit:
-
-
- LES MODES DE PRINTEMPS
-
- «Les draps bourrus, les gros lainages mouchetés qui composèrent nos
- costumes d'hiver sont remplacés par la serge fine. L'alpaga uni ou
- «fantaisie» va triompher...»
-
-Le porte-plume glissa de ses doigts. Ses larmes chaudes tombèrent sur
-la page blanche. Sa poitrine sembla se rompre dans un sanglot:
-
---Quelle vie, mon Dieu! quelle vie!...
-
-
-
-
-V
-
-
-Il n'était pas quatre heures de l'après-midi. Monsieur Isidore Foucart
-et madame Madeleine Foucart, fondateurs-directeurs du _Monde féminin_,
-madame Lagny, secrétaire de la rédaction, les reporters et les
-reporteresses, les dessinateurs et les photographes, les courtiers de
-publicité, les fournisseurs, tous ces gens d'inégale importance qui,
-de cinq heures à sept heures, dans l'éclat des lampes électriques, le
-crépitement du téléphone, le brouhaha des conversations, entraient,
-sortaient, parlaient, écrivaient, et composaient le «plus grand
-magazine du monde»,--et les quatre ou cinq revues secondaires qui le
-complétaient,--tous étaient encore à leurs plaisirs ou à leurs affaires.
-
-Dans le vaste appartement de la rue Saint-Honoré, il n'y avait guère
-que le caissier, les employés d'administration, peut-être mademoiselle
-Bon,--qui dirigeait la petite revue _l'Assistance féminine_,--et
-Josanne Valentin.
-
-La secrétaire de la rédaction était une personne très distinguée,
-très mondaine, amie particulière des Foucart. Depuis quelques
-mois, elle soignait une élégante neurasthénie, et Josanne la
-remplaçait,--car Josanne, n'ayant pas d'attributions bien définies,
-était l'employée à tout faire qui passe de l'administration à la
-rédaction, de la rédaction au service des primes, du service des primes
-à la correspondance... Et, comme elle avait l'esprit souple, elle
-réussissait à peu près partout.
-
-Le petit bureau qu'elle occupait gardait quelques traces du passage de
-mademoiselle Flory, qui l'avait occupé naguère, avant de se consacrer
-à la «Soirée parisienne», aux comptes rendus des grandes réunions
-sportives, et au bonheur d'un M. Dupont. Une grosse toile bleu de lin,
-à frise blanche, couvrait les murs; il y avait une bibliothèque et une
-table laquées de gris, un vaste cartonnier tendu de cretonne comme ceux
-où l'on met les gants et les voilettes. Des photographies, des affiches
-étaient fixées à la tenture par des punaises; des articles découpés,
-barrés de crayonnages bleus, débordaient la table, jonchaient le tapis.
-Entre l'encrier et le pot à colle, une branche de mimosa, élancée hors
-d'un cristal glauque, égrenait ses boules légères, toutes duveteuses de
-pollen doré.
-
-Le soleil de mars, tiède et pâlot, touchait obliquement le store de
-toile écrue. On entendait le roulement des voitures, le _tac tac_ d'une
-machine à écrire, derrière le mur. Dans l'antichambre, les grooms
-causaient à haute voix, et riaient, sans vergogne.
-
-Josanne travaillait. Sa blouse de soie groseille, son col empesé,
-pâlissaient son joli visage... Joli?... Qui sait?... Un visage de
-moderne Parisienne, au petit nez frémissant, aux grands yeux, au front
-bombé sous la volute basse des cheveux sombres,--une figure comme
-Helleu les dessine, d'un crayon si vif et si libre, en trois tons de
-blanc, rouge et noir... On ne voyait pas les traits de Josanne: on
-voyait le sourire à fleur de lèvres, et le battement des cils, et la
-fossette du menton et l'enroulement soyeux du haut chignon romantique...
-
-Elle posa sa plume, bâilla, regarda l'heure... La besogne banale
-l'ennuyait. Elle pensa à son mari qui, depuis quelques jours, était
-plus malade, à la note du pharmacien, au menaçant terme d'avril... Elle
-pensa que Maurice, à Bordeaux, l'oubliait. Deux lettres, en quinze
-jours!... Et la tristesse de vivre l'accabla.
-
-Elle regarda le calendrier accroché dans un coin: «21 mars»... Le
-printemps commençait... Elle se sentit plus triste encore. Elle
-n'aimait plus le printemps.
-
-Comme elle se penchait pour ramasser une lettre, la soie trop mûre
-de sa blouse craqua. Elle se redressa, consternée, chercha l'accroc.
-C'était la couture de la manche qui avait cédé. Il faudrait donc
-acheter une autre blouse? Celle-ci avait fait son temps... Josanne
-songea d'abord à réparer l'accident. Elle ferma la porte au verrou,
-prit du fil et une aiguille dans le tiroir de sa table, et, la blouse
-enlevée, elle examina la malencontreuse déchirure... Oui, cela pouvait
-s'arranger... Acheter une autre blouse avant la fin du mois, c'eût été
-une folie. Pourtant Josanne avait des larmes dans les yeux. Elle avait
-beau être raisonnable, elle était femme, elle était coquette, et ça
-l'ennuyait d'être moins bien habillée que les camarades... Sa pauvre
-blouse groseille!... Quelle différence avec les délicieux corsages
-de Flory!... Josanne soupira; puis elle pensa aux chroniques qu'elle
-rédigeait, à la tête que feraient ses lectrices si elles pouvaient
-l'apercevoir, raccommodant sa blouse dans les somptueux bureaux du
-_Monde féminin_, et elle se mit à rire, toute seule, consolée par la
-drôlerie de la situation.
-
-Rhabillée, elle revint à son travail. Elle rédigeait les quelques
-lignes de légende qui devaient accompagner les illustrations d'un
-article... L'heure passa. Bientôt les pas, les voix, la rumeur
-coutumière emplirent l'antichambre et les bureaux voisins. Toutes les
-cinq minutes, quelqu'un frappait. Les rédactrices, les dessinateurs, ne
-trouvant personne, relançaient madame Valentin:
-
---Eh bien, madame?... J'attends mes épreuves.
-
---Ma nouvelle?... Quand passera-t-elle donc?
-
---Monsieur Foucart a-t-il vu mon dessin?
-
-Josanne répondait brièvement:
-
---Vous êtes «en pages».
-
-Ou bien:
-
---Je ne sais pas... Le numéro d'après-demain est sur le marbre... Votre
-nouvelle passera dans le prochain.
-
---Mais, madame!...
-
---Adressez-vous à monsieur Foucart. Il est arrivé. Je l'entends.
-
-La voix nasale de M. Foucart résonnait à travers les cloisons, portant
-la terreur dans l'âme des rédactrices, des employés et des grooms. M.
-Foucart exécutait une malheureuse:
-
---Le dessin de modes et l'art, ça n'a pas le moindre rapport,
-mademoiselle... Il faut qu'on voie tout, tout, absolument tout, les
-petits plis de la jupe et les fleurs de la broderie... Et pas d'ombres,
-ou presque pas!... Allongez-moi la bonne femme, les jambes, la taille,
-hardiment!... La tête petite, le ventre plus rentré... Quoi? quoi?...
-Le document photographique?... Eh bien, c'est un document, pas autre
-chose! Ne copiez pas, inspirez-vous!... Allongez, allongez la bonne
-femme... Savez-vous qu'Héderger, le grand photographe, fait poser ses
-modèles debout sur un petit banc? La robe traînante cache les pieds
-du banc... Hein? quoi? vous dites que ça n'est pas «nature»?... Et
-après?... Le dessin de modes et la nature, mademoiselle, ça n'a pas le
-moindre rapport...
-
-Le trille exaspérant du téléphone retentissait:
-
---Mademoiselle Flory!
-
---Monsieur Bersier!...
-
---Madame Valentin!...
-
-Josanne accourait. Le récepteur passait de main en main...
-
---Allô!... allô!...
-
-Une dame, engoncée dans ses zibelines, arrêtait Josanne, la forçait à
-quitter l'appareil.
-
---Madame, j'attends depuis une heure... Je veux voir madame Foucart...
-
---Mais, madame, adressez-vous...
-
---Je viens pour une réclamation... Je n'ai pas reçu la prime...
-
---Madame, ce n'est pas moi qui...
-
---Je veux qu'on me rembourse mon abonnement... Je m'abonnerai à la _Vie
-heureuse_ qui vient de paraître, ou à _Femina_...
-
---Madame, je vous conseille d'écrire à monsieur Foucart...
-
-Preste, Josanne esquivait la dame, qui se précipitait sur le petit
-Bersier, un tout jeune rédacteur frais comme la rose et rasé à
-l'anglaise. D'un air très grave, il écoutait les doléances de la
-plaignante, qui réclamait un éventail de sept francs soixante-quinze,
-offert en prime aux abonnées d'un an.
-
-Par le téléphone, un photographe déclarait:
-
---C'est vous, madame Valentin?... Je suis allé chez mademoiselle
-Brémond. Elle m'a prêté la photographie... où elle est représentée, à
-l'âge de dix mois, sur les genoux de sa mère... C'est pour votre série
-des «Grandes actrices en bas âge»...
-
---Eh bien, faites un cliché tout de suite. Vous savez que nous
-donnons, en même temps, dans le prochain numéro, un article spécial
-sur les débuts et la carrière de mademoiselle Brémond... Vous l'avez
-photographiée chez elle, dehors, au théâtre, en automobile?...
-
---Je n'ai pas pu...
-
---Comment?
-
---Cette photographie qu'elle m'a remise est indécente... Mademoiselle
-Brémond, sur les genoux de sa mère, est toute nue, et... l'on voit...
-
---Quoi?
-
---Tout!
-
---A dix mois, ça n'a pas d'importance...
-
---Je vous assure qu'on la reconnaît...
-
---On reconnaît quoi?
-
---Tout!... Et elle me proposait une autre photographie «récente»,
-en travesti, dans la même pose, pour la «comparaison»! Et elle se
-tordait...
-
---Brémond a des plaisanteries bien délicates!
-
---Je lui ai dit que le _Monde féminin_ pénètre dans les familles et
-qu'il doit ménager la pudeur de ses abonnées...
-
---Alors!
-
---Elle m'a dit: «Vous m'embêtez! Vous n'aurez pas ma fiole...»
-
---Et Bersier qui fait un article où il vante l'excellente éducation de
-la spirituelle divette!...
-
---J'ai insisté... Elle a crié: «Rien! rien! vous n'aurez rien!...
-Fichez le camp!»
-
---Et vous avez...
-
---Pas tout de suite!... J'ai tâché de lui faire comprendre... Je lui ai
-dit... Allô!... Allô!...
-
---Allô!... Eh bien?...
-
---Elle m'a répondu...
-
-Le mot se perdait dans un grésillement de friture. Josanne riait...
-
---Je vais consulter madame Foucart...
-
-Elle tendait le récepteur à Bersier...
-
---Où est la dame à la prime?
-
---Le crampon?... Je l'ai dirigée sur notre éminent secrétaire
-d'administration... Qu'est-ce que vous racontiez dans le téléphone?...
-Vous riez... Ça vous va bien! Pourquoi ne riez-vous pas toujours?
-
---Parce que la vie n'est pas gaie...
-
---Quand vous riez, vous êtes jolie... Allô! allô!... Oui, c'est moi,
-Bersier...
-
-Josanne frappait à la porte de Madeleine Foucart.
-
---Quoi?... Que voulez-vous? C'est exaspérant...
-
---Madame...
-
-La directrice, assise dans un fauteuil anglais, derrière un bureau
-anglais, leva sa tête aux cheveux d'un roux foncé, aux yeux durs, aux
-lèvres molles. C'était une femme de quarante-cinq ans, un peu trop
-grasse, désirable encore et qui «se défendait».
-
-Sortie on ne savait d'où, enrichie on savait comment, elle avait fait
-de tout: des livres, de la peinture, une exploration au Spitzberg,
-du reportage à l'américaine. Elle avait dirigé un théâtre, fondé des
-œuvres charitables, ouvert des souscriptions pour des sinistrés--et,
-vers la quarantaine, elle s'était jetée dans le féminisme comme
-d'autres se jettent dans la dévotion.
-
-Mariée avec Isidore Foucart, elle avait créé un journal de modes,
-_la Parisienne_, puis une petite revue, _l'Assistance féminine_, et
-deux ans plus tard, _le Monde féminin_, «le plus grand magazine de
-l'Univers». Habilement, elle avait spéculé sur la curiosité des snobs
-et la vanité des gens célèbres. Les rédacteurs vantaient les bébés
-et les toutous, la charité élégante et les prouesses sportives, les
-vertus domestiques des reines, la modestie des poétesses, les mariages
-des comédiens. Dans _le Monde féminin_, toutes les femmes étaient
-jolies; presque toutes étaient vertueuses; tous les hommes étaient
-«talentueux»; les plus rosses avaient des «âmes d'enfants». Hommes et
-femmes, ils étaient tous riches; ils exhibaient, dans des «intérieurs»
-suaves, des costumes du grand tailleur ou du grand couturier. Et
-leurs effigies, leurs biographies, tant de réclame et tant de gloire,
-allaient troubler le cœur des petites abonnées provinciales, Bovarys
-de Limoges ou de Quimper-Corentin.
-
-Le succès était venu... Madeleine Foucart, qui recevait à dîner des
-hommes politiques, espérait le ruban rouge... Un peu avant le 1er
-janvier, un peu avant le 14 juillet, des journalistes annonçaient,
-bruyamment, la promotion certaine de la «plus jolie femme de Paris»
-dans l'ordre national de la Légion d'honneur. Mais les ministres, au
-dernier moment, étaient lâches...
-
-«La plus jolie femme de Paris», qui était aussi l'«ange de la charité»
-et la «grande féministe», posa son porte-plume d'écaille et d'or. Et,
-durement:
-
---J'ai défendu qu'on me dérange... Allons, parlez, et faites vite!...
-
-Elle n'aimait pas cette Josanne, pauvre, médiocrement habillée et très
-orgueilleuse. Elle n'aimait que madame Lagny, mademoiselle Flory,
-et quelques rédactrices intermittentes et flagorneuses. La grande
-féministe avait sa cour.
-
-Josanne expliqua l'étrange fantaisie de mademoiselle Brémond.
-
-La directrice prit le téléphone sur son bureau:
-
---Isidore, venez, je vous prie...
-
-M. Isidore Foucart parut bientôt. Un bel homme aux yeux noirs, à la
-fine moustache rousse, l'air d'un Bel-Ami arrivé, enrichi, rangé... Il
-salua Josanne d'un signe de tête.
-
-Il était familier avec elle, comme avec toutes les femmes, ayant
-gardé les manières de sa jeunesse,--de ce temps heureux où il était
-secrétaire des Bouffes!--Mais sa familiarité n'était pas insolente. Il
-estimait Josanne, parce qu'elle était intelligente, courageuse, exacte
-et fière:--une employée modèle, et une «brave femme».--Il se plaisait
-à raconter que cette «jolie petite» était sage, fidèle à son moribond
-de mari: «Hein! disait-il, c'est épatant qu'il y ait encore des femmes
-comme ça!...» Et il se demandait toujours «si ça durerait...»
-
-Souriant, la main dans la poche de son gilet, il considérait cette
-femme-phénomène, et il pensait: «Tiens! elle a encore maigri... C'est
-dommage qu'elle s'esquinte pour ce chimiste qui ne veut pas mourir...»
-
-Sa femme lui expliqua l'aventure du photographe et de mademoiselle
-Brémond. Calme, il répondit:
-
---Je verrai Brémond. Quant au photographe... Qui m'a fichu un pareil
-idiot!... Depuis le temps qu'il fait son métier, il devrait savoir
-manier les femmes.
-
---Tout de même, il y a un trou dans le numéro de dimanche... Et nous
-n'avons plus le temps de préparer les photographies de _Madame Vernol
-chez elle_...
-
---Faites passer une nouvelle...
-
---Il faudrait des coupures...
-
-Foucart tirait sa moustache cuivrée.
-
---Dites donc... vous... ma petite Valentin... vous avez de la
-bibliographie toute prête...
-
---Mais non, monsieur!... Les notices bibliographiques sont pour le 5
-avril...
-
---Elles passeront le 25 mars, voilà tout.
-
---Mais... je n'ai pas fini...
-
---Bah! vous ajouterez n'importe quoi. Vous démarquerez les «Prières
-d'insérer» des libraires...
-
-Il avisa un livre sur la table de sa femme:
-
---Tenez, feuilletez ça... Écrivez quelques lignes un peu aimables pour
-l'auteur. C'est un de mes amis... Il sera enchanté...
-
---_La Travailleuse!_ s'écria Josanne en prenant le livre. Mais je le
-connais, ce livre... Je l'ai lu... Je l'ai même acheté...
-
---Fichtre! vous achetez des livres, vous!... Je le dirai à Delysle
-quand il reviendra d'Italie...
-
-Il se tourna vers Madeleine:
-
---Vous vous rappelez Noël Delysle? Je l'ai un peu connu à l'École de
-droit... Et nous avons dîné avec lui, je ne sais où... au Ministère des
-colonies, peut-être... Un grand, brun, froid comme un Anglais... Il
-revenait du Canada... Il a eu plusieurs missions...
-
-Madame Foucart n'avait aucun souvenir de Noël Delysle...
-
---Alors, ma petite Valentin, nous comptons sur vous... Demain, à la
-première heure, votre copie à l'imprimerie... Et, cette fois, pour vous
-récompenser, je double les vingt-cinq francs des «notices»... Bonsoir.
-
---Bonsoir et merci, monsieur, dit Josanne en riant. Bonsoir, madame...
-
-Elle s'en alla, joyeuse... Cette fabrication de notices
-bibliographiques n'avait rien de commun avec la critique littéraire;
-mais, cette fois, Josanne avait des choses à dire qu'elle dirait fort
-bien! Et M. Noël Delysle verrait qu'elle l'avait compris...
-
-«Cinquante francs au lieu de vingt-cinq!... Quelle chance!...
-J'achèterai une autre blouse!...»
-
-
-
-
-VI
-
-
-C'est le dimanche matin. L'odeur vanillée du chocolat emplit l'étroit
-logement, et Josanne, tôt levée, en frottant les meubles, chante. Elle
-est gaie, ce matin-là...
-
-A tous les étages de la maison, les portes battent, les fourneaux
-chauffent, les tapis pendent sur l'appui des fenêtres, les balais
-cognent les planchers. Et, tandis que l'homme et les mioches paressent
-au lit,--délivrés pour un jour du bureau, de l'atelier, de l'école,--la
-femme, qui n'a jamais de vacances, commence le branle-bas dominical.
-
---Pour sûr que madame a du mérite!...
-
-La Tourette, dans un coin de la salle à manger, devant le poêle,
-prépare le bain du petit.
-
---Madame, qu'est savante, faire tout ça!... Et sans chigner!...
-Monsieur, quand on le connaît, on voit bien qu'il n'a pas de
-méchanceté... la crème des crèmes, la bête du bon Dieu, quoi! Et s'il
-n'était pas malade...
-
---Il est bien malade, Maria!
-
---Oui... oui... Mais faut de la vertu, vrai, pour le supporter...
-Madame qu'est jolie...
-
---Oh! jolie!...
-
---Y en a bien, à la place de madame, qui diraient: «Zut!... assez!...
-bonsoir!...» Après des ans et des ans que ça dure!... J'estime
-monsieur, qu'est savant, et puis honnête, un homme sérieux... Mais j'
-dis que madame a du mérite...
-
---Maria, je fais ce que font beaucoup de femmes...
-
---Mais les autres, elles se plaignent!... Oui... au lavoir, chez le
-boucher, chez la crémière... et chez la concierge, donc!... Y a ma
-voisine qu'est en ménage avec un imprimeur... des gens collés, quoi!
-mais bien aimables... J'y dis, à la petite: «Ernestine, i' va mieux,
-ton homme?...» Lui, le pauvre, est malade dans le foie... Des nuits
-entières, il n' fait qu'un cri... «M'en parle pas, d' mon homme!
-qu'elle me répond, j' fais ce qu'i' faut; j' dis rien d'vant lui; c'est
-mon devoir...» Mais le devoir, des fois, c'est embêtant... Dame! elle
-est jeune; elle n'est pas d' bois, et, vous comprenez, ce garçon, avec
-sa maladie... «Ernestine! que j' dis pour rire, tu le plaqueras un de
-ces jours, ton typo...--Moi! qu'elle répond, le plaquer?... Un pauv'
-diable qu'a si tellement besoin de moi!... Pour qui q' tu me prends?...
-J' m'embête, mais j' reste! C'est mon honneur...»
-
-Josanne voudrait bien savoir si Ernestine est fidèle au typo... Elle
-n'ose pas interroger la Tourette.
-
---V'là l' bain prêt. Madame va chercher Claude? Moi, faut que j' porte
-le lait et le journal à monsieur...
-
-Josanne entre doucement dans la chambre obscure. Elle écarte les
-rideaux du petit lit, soulève l'enfant qui s'éveille.
-
---Chut! mon trésor!... Ne pleure pas! Sois sage!... Papa se fâcherait!
-
-La tête aux boucles châtaines tombe sur l'épaule maternelle. Le cou
-frais a l'odeur des plumes de colombe. Dans la salle à manger, le grand
-jour éblouit Claudin. Il s'agite. Il crie:
-
---Je veux mon chocolat, Toué!... Je veux mon chocolat...
-
-«Toué», c'est la Tourette.
-
-Dans l'eau tiède, devant le feu rougissant, le beau petit corps frémit
-d'aise. Josanne le regarde: un enfant nerveux, pas très gras, déjà
-musclé sous la peau brune, un faune puéril, une statuette de Pompéi...
-Le visage est rond, les yeux ardoisés, les cheveux châtain sombre.
-Claude ressemble à sa mère. Il a de Maurice des expressions, des
-attitudes, le sourire, le regard, une sorte de câlinerie gracieuse;
-mais Josanne lui a donné l'intelligence vive, la voix claire, l'énergie
-et l'ardeur du sang. Elle l'admire. Elle se rappelle le dicton
-populaire sur la beauté des enfants de l'amour, et elle pense:
-
-«Mon petit Claude... mon plus grand péché!... Je n'ai pas honte de toi.
-Je ne peux pas regretter que tu sois au monde...»
-
-Dans son bain, le petit s'irrite. Il réclame son chocolat. Josanne
-l'enveloppe de serviettes chaudes, le frictionne, nu, au creux de ses
-genoux. Un orgueil joyeux gonfle sa poitrine, et, baisant la chair
-de sa chair, Josanne est mère comme elle fut amante,--sans remords,
-ingénument.
-
---Maria, faites déjeuner Claude et laissez reposer monsieur. Il a bien
-dormi. Je suis contente... Vous nettoierez les vitres et vous laverez
-le carrelage de la cuisine. Moi, je vais au marché.
-
-
-Josanne est prête. Elle a mis une vieille jupe de cheviotte bleue,
-soigneusement nettoyée, un boléro pareil, une ceinture de cuir fauve.
-Une voilette de tulle brodé pare son grand «canotier» pelucheux. Et
-cette toilette, qui ne vaut pas soixante francs, n'est pas laide... Les
-ouvrières parisiennes portent des robes qui ressemblent à celle-ci, des
-chapeaux qui ressemblent à celui-là,--mais non point comme Josanne,
-avec cet air de distinction, cette allure de «dame» qu'elle garderait
-sous un sarrau de brunisseuse.
-
-Elle tient, dans sa main gantée, le filet à provisions. Tous les
-matins, elle fait son marché, elle-même, pour économiser les vingt
-ou trente sous que la Tourette gâcherait. Car la Tourette, semblable
-à tant de ménagères du peuple, achète avec indolence et marque un
-goût répréhensible pour le «tout fait», la charcuterie, les légumes
-bouillis,--haricots, épinards, qu'on débite chez les crémières.
-
-
-Dehors, pas un souffle: un ciel blanc, ouaté, que le soleil chauffe
-à l'envers. L'air est tiède, trop tiède, et le printemps précoce
-fermente dans cette tiédeur. Par-dessus les murailles des jardinets,
-les branches se haussent, gonflées de sève, avec de petites feuilles
-roulées, pointues comme des ongles verts et des bourgeons cotonneux ou
-gluants, bruns et pourpres.
-
-Ce n'est pas Josanne, c'est Pierre qui a choisi d'habiter ce sombre
-quartier d'écoles et de couvents: rue des Irlandais, rue Amyot, rue
-Lhomond, rue Tournefort,--rues grises, le jour, et, la nuit, toutes
-noires, avec des réverbères de province.--Là seulement, Pierre Valentin
-a trouvé le compagnon désiré de son ennui: le silence. Le silence
-tombe, glacé, de la coupole funéraire du Panthéon; il habite les
-porches verdâtres des collèges, les impasses barrées de chaînes, les
-masures aux fenêtres grillées. Un fiacre qui passe est un événement.
-On rencontre, au crépuscule, de vieux messieurs qui ont des redingotes
-de savants, des figures de prêtres, et des chapeaux gibus sur leurs
-cheveux blancs trop longs. D'où sortent-ils? Où vont-ils?... Pierre
-voit partout des jésuites laïcisés,--mais Josanne est bien sûre que ces
-gens sont des personnages de Balzac qui reviennent. Le fantôme du père
-Goriot descend parfois la montagne Sainte-Geneviève pour rentrer à la
-pension Vauquer...
-
-Josanne a fini par l'aimer, ce quartier triste... Car elle a cette
-grâce, ce bonheur d'être une imaginative, et de transfigurer la
-réalité. Son père, humoriste sentimental et poète, disait naguère: «Ma
-fille a un papillon bleu dans le cerveau...» La vie sérieuse, la vie
-tragique a fortifié la raison, tendu la volonté de Josanne, mais le
-papillon bleu de la fantaisie palpite encore sur ses rêves, sur ses
-chagrins, sur ses amours.
-
-Voir tout en beau, c'est la sagesse. Josanne se fait des joies avec les
-plus humbles choses,--un ruban, un livre, une fleur.--Elle s'est fait,
-presque, du bonheur avec le médiocre amour de Maurice, dans les minutes
-où elle a pu oublier le passé, oublier l'avenir, vivre le présent. Et
-c'est le secret de sa résistante jeunesse. Josanne aura toujours quinze
-ans, par quelque aspect de son visage mobile, par quelque mouvement
-naïf de son cœur.
-
-Elle s'en va, vive et légère, balançant son filet. La voici dans la
-rue du Pot-de-Fer; la voici dans la rue Mouffetard... Elle s'amuse à
-retrouver, après le Paris de Balzac, le Paris d'Eugène Sue... La rue
-Mouffetard, sinistre et joyeuse, bruyante, odorante, grouillante,
-hideusement belle comme un _vicolo_ de l'ancienne Naples... Josanne
-qui, d'abord, s'en effraya, l'observe maintenant avec une curiosité
-passionnée. Tout l'intéresse: les couloirs tortueux des bâtisses,
-peintes en ocre ou en lie de vin, le soleil qui tape de côté, les jeux
-de l'ombre; la variété des boutiques, les industries du pavé, les
-types, les propos, les coins de vie populacière... Sans doute, elle
-préférerait le bois de Boulogne ou le Parc Monceau, pour sa promenade
-matinale... Mais quoi! lorsqu'on n'a pas ce que l'on aime, il faut
-aimer ce que l'on a... Les préjugés bourgeois, la fausse délicatesse
-n'embarrassent pas Josanne...
-
-Elle achète son beurre chez la crémière au teint de lait, aux
-cheveux blonds comme le beurre, qui boite un peu--telle «Gervaise»
-de l'_Assommoir_.--Elle apprend que la marchande de «frites» est à
-l'hôpital, que la vieille au mouron «a tombé» dans la rue et que la
-fille du tripier se marie demain: on fera une noce épatante... Plus
-loin, devant l'église Saint-Médard, au seuil de la bicoque où demeura
-Jean Grave, elle cherche la marchande de pommes de terre, une rousse
-qui est toujours enceinte... La femme est là, près de son panier, tout
-efflanquée, les joues terreuses, un nourrisson très sale sur le bras...
-Accouchée depuis neuf jours, de son sixième!... Josanne, qui a le don
-d'attirer les confidences, doit entendre le récit des couches, que suit
-l'annonce du mariage de la rousse avec «c'te gouape de Martin»...
-
---Compliments!
-
---Y a pas de quoi, allez, ma chère femme!... C'est pas pour le mariage,
-c'est pour avoir la layette et les cent sous par mois des dames
-charitables du Cintième... et les galoches des bonnes sœurs pour mon
-aîné... Et puis, comme il est protestant, Martin, on aura aussi quèque
-chose des protestants... Faut vivre!
-
-«Cela ne suffit pas, pour recevoir une layette, cent sous par mois et
-des galoches, cela ne suffit pas d'avoir mis au monde six enfants!...
-Il faut le mariage!... Et cette pauvre imbécile qui va donner des
-droits légaux sur elle à cette «gouape» de Martin!... Comme les femmes
-sont bêtes, ou abêties! Ames de servantes!... Ames d'esclaves!...»
-
-Josanne pense à mademoiselle Bon, l'ardente féministe:
-
-«Je lui raconterai cette histoire... Et, dans l'_Assistance féminine_,
-elle dira leur fait aux «dames charitables du Cintième»... Quelle
-rage de fourrer la morale partout... jusque dans la charité!... A qui
-profitera-t-elle, la morale, dans le cas présent?... Ni aux enfants, ni
-à la mère, mais à cette «gouape» de Martin!...»
-
-Josanne remonte la pente raide de la rue Lhomond, un peu essoufflée...
-Elle a chaud... Le filet pèse à son bras.
-
-A l'angle de la rue Vauquelin, un jeune homme fait les cent pas sur le
-trottoir. Il se retourne... Mais déjà elle l'a reconnu:
-
---Maurice!...
-
-
-
-
-VII
-
-
-Elle a honte de sa robe, de ses gants raccommodés, de ce filet qu'elle
-tient. Mais, tout de suite, d'instinct, elle sent que Maurice ne voit
-rien d'elle, rien que son visage anxieux. Il est pâle. Il balbutie. La
-concierge lui a dit que madame Valentin était partie pour faire son
-marché... Depuis une heure, il rôde de la rue Amyot à la rue Lhomond...
-
-Tout l'amour obstiné, tout le brave amour de Josanne frémit dans le cri
-qu'elle jette:
-
---Tu as besoin de moi?
-
---Non... non... Je voulais seulement vous voir... vous expliquer.
-
---Qu'y a-t-il?... Des choses graves!
-
---Cela dépend.
-
---Mon Dieu!
-
-Il la rassure:
-
---Voyons! calmez-vous!... Soyez raisonnable!...
-
-Et, brusquement:
-
---Personne ne peut nous rencontrer? vous êtes sûre?... Il ne faut pas...
-
---Ah! qu'est-ce que ça fait?
-
---Je crains pour vous.
-
---Ça m'est bien égal qu'on me rencontre!... Maurice, je t'en prie,
-dis-moi...
-
-Côte à côte, ils remontent la rue Lhomond.
-
---Écoutez, ma chérie, il m'arrive un gros ennui... et même deux gros
-ennuis... D'abord, je repars ce soir...
-
---Mais tu es arrivé?...
-
---Lundi dernier...
-
---Et je ne le savais pas! Oh! Maurice!
-
---J'ai eu mille choses à faire. A cause de ce pont, tu comprends? Il y
-aura des expertises, des rapports, un tas d'histoires. Et ça finira par
-un procès... Lamberthier repart avec moi. Il a décidé ça brusquement,
-hier... Alors, je n'ai pas voulu m'en aller sans m'excuser, sans vous
-dire adieu. Je n'osais pas vous écrire chez vous. Je ne pouvais pas
-vous écrire au journal, puisque c'est dimanche. Je suis donc venu, à
-tout hasard.
-
-Josanne hoche la tête. Maurice est bien bon! Mais elle ne sait pas,
-elle ne peut pas le remercier. Non, elle ne trouve pas les mots. Ses
-mains sont froides. Son cœur bat, à grands coups qui lui font mal. Et
-quelque chose--émotion?... pressentiment?--l'étrangle...
-
---Tu... vous... vous reviendrez bientôt?
-
---Je ne sais pas.
-
-Ils marchent encore, en silence.
-
---Et l'autre ennui que vous avez?...
-
-Maurice ne répond pas. Il réfléchit, cherche une phrase, une phrase
-adroite, vague et décisive pourtant. Mais Josanne lui saisit le bras,
-sans peur d'être vue, à quelques mètres de la rue Amyot.
-
---Parle! parle!... C'est abominable!... Tu vois bien que je meurs...
-
-Un ouvrier qui passe, un concierge au seuil d'une porte, tournent la
-tête. Maurice entraîne Josanne dans la rue Rataud, barrée par des
-chaînes et toujours déserte, entre deux longs murs de jardins. Là, ils
-seront seuls: elle pourra crier, s'évanouir... Mais elle ne criera pas;
-elle ne s'évanouira pas. Il le sait. Dix fois, à des heures critiques,
-il a éprouvé l'énergie de cette femme. Elle recevra le coup sans
-broncher.
-
---Voilà. Pendant une absence, ma mère a trouvé tes lettres, toutes tes
-lettres.
-
---Eh bien?...
-
---C'est une femme d'autrefois, ma mère, une femme très pieuse, un
-peu rigoriste; elle a été élevée au couvent; elle s'est mariée en
-province... Alors elle a pris les choses au tragique, tu comprends!
-Elle m'a fait des reproches terribles, que je me suis faits à moi-même
-cent fois. Et...
-
---Et...
-
---Pour elle, pour toi aussi, Josanne, il faut que je parte... pas pour
-toujours peut-être, mais pour quelque temps, pour longtemps. Il faut...
-
-Il n'ose achever. Josanne a compris. Elle ne crie pas, elle ne
-s'évanouit pas; mais sa figure s'est décolorée tout d'un coup, et
-creusée, et tirée. Ses yeux se dilatent, noircissent. Ses lèvres
-s'ouvrent, comme si l'air lui manquait.
-
---C'était donc ça! c'était donc ça!...
-
-Le lourd filet échappe à sa main tremblante. Elle se baisse pour le
-ramasser, prévenant le geste de Maurice, et elle répète encore:
-
---C'était donc ça!...
-
---Ma pauvre Josanne...
-
-Le sentiment de sa lâcheté gêne Maurice intolérablement. Un peu d'amour
-encore émeut son cœur et sa chair, et cette attitude de bourreau lui
-fait honte... Il voudrait persuader Josanne, la ranger au parti de ses
-intérêts, et qu'elle-même l'excusât, au nom de la morale qu'il invoque,
-morale conventionnelle, morale bourgeoise, incarnée fort exactement
-dans la personne de madame Nattier.
-
-Mais la persuader, comment?... Il n'a jamais eu aucune influence
-sur elle. Jamais il n'a su lui imposer ses idées, ses goûts, ses
-opinions, ses préjugés... Et il voudrait qu'elle dît, maintenant: «Tu
-as raison...», lorsque tout en elle proteste contre la veulerie de
-l'homme, son hypocrisie, son injustice...
-
-Il essaie pourtant:
-
---Je vous le dis, ma chérie, en conscience: cela peut-il durer?...
-N'êtes-vous pas triste, lasse, honteuse quelquefois, de ce rôle que
-nous jouons?... Ah! si vous étiez libre, je vous aurais prise avec moi,
-aimée, adorée... Mais vous n'êtes pas libre... Vous avez des devoirs,
-un mari que vous soignez avec un dévouement admirable, et que vous ne
-pouvez pas, que vous ne voulez pas quitter...
-
---Qu'en savez-vous? dit-elle âprement. Vous ne me l'avez jamais
-demandé...
-
---Josanne, vous n'auriez pas consenti...
-
---Non. Mais vous deviez peut-être me le demander, puisque le mensonge
-vous pesait tant!... Oui, avant de bouleverser notre vie, vous auriez
-pu chercher, avec moi, le moyen de concilier vos scrupules et notre
-amour... les devoirs que vous a donnés notre amour... Mais vous vous
-êtes décidé, seul, brusquement...
-
---Si je vous avais revue, avant de me décider, Josanne, j'aurais été,
-comme toujours, faible... oui, faible et amoureux... Je me suis défié
-de moi-même... et, maintenant, j'ai pris mes précautions contre mon
-cœur... J'ai promis à ma mère...
-
---Ah! vous avez promis... Soit!... nous rentrons dans l'ordre... Votre
-conscience délicate se rassure... Je ne peux pas quitter mon mari... Je
-ne veux pas le quitter... Quelle chance pour vous!... Si j'étais moins
-dévouée à ce malade, vous auriez une maîtresse et un enfant sur les
-bras! Et votre maman ne serait pas contente!... Mais mon «dévouement
-admirable» simplifie tout...
-
---Josanne...
-
---Oui, vous avez raison, et votre mère aussi a raison... Je ne peux pas
-quitter mon mari, et vous me renvoyez à son chevet, d'un beau geste!
-
---Ainsi, vous accepteriez de vivre, toujours, dans le mensonge, dans
-les transes, dans les drames!... Moi, je ne peux plus... Je veux les
-conditions normales de la vie qui me permettront de travailler, de
-préparer l'avenir... Je vous parais odieux, vil et terre à terre...
-Réfléchissez: vous-même, délivrée de ce tourment perpétuel, de cette
-hantise de l'amour, vous serez plus paisible et plus forte... Je vous
-ai donné si peu de bonheur que vos regrets passeront bien vite...
-
---Plus vite que vous ne croyez!... Mais épargnez-moi vos exhortations,
-je vous prie... Je saurai fort bien...
-
-Elle fait bonne contenance, et ne baisse pas les yeux... Mais, soudain,
-son ironie se brise dans un sanglot:
-
---Voilà... oui... c'est fini... Je m'y attendais... Mais je ne pensais
-pas que ce serait pour aujourd'hui... C'est fini!... Je vous ai aimé,
-je me suis donnée à vous, sans calculer, sans raisonner sur le bien et
-sur le mal, de tout mon cœur, et pour toujours... Et puis... j'ai eu
-ce petit enfant... Rappelez-vous! comme vous aviez peur!... Et moi, je
-ne voyais pas le danger, ni la honte... Je ne voyais que ça: un enfant
-de vous!... Ah! j'ai tout supporté, tout, ce que vous savez et ce que
-vous ne savez pas, les pires tortures de la chair et de l'âme, parce
-que je me disais: «Je l'aimerai tant! Il me pardonnera de n'être que sa
-maîtresse... Il voudra m'aider, me consoler... Et, même séparée de lui,
-je ne serai plus seule...» Voilà ce que je me disais... Et maintenant...
-
---Josanne!
-
-Il a un élan vers elle, aussitôt réprimé. Et, frappant le pavé de sa
-canne, il jure entre ses dents:
-
---C'est horrible, tout ça... J'ai passé une nuit atroce... J'ai cru
-que je n'aurais pas le courage de venir... Tout ce que tu me dis, je
-me le suis dit à moi-même... Je n'ai rien, rien à te reprocher...
-Je t'estime, au fond, plus que tu ne penses, et je t'aime plus que
-tu ne crois... Et ce n'est pas ta faute si nous n'avons pas eu de
-bonheur... Je n'ai mis, dans ta vie, que le désordre, l'angoisse et la
-souffrance... Peut-être ne suis-je qu'un lâche!... Mais je sens que ma
-mère a raison: je ne suis pas fait pour cette existence; je ne peux
-plus...
-
-Josanne comprend que la décision de Maurice est réfléchie, solide,
-inébranlable. Discuter, gémir, à quoi bon?
-
-Elle dit seulement:
-
---Notre fils?
-
-Maurice détourne les yeux. L'émotion le prend à la gorge; ses nerfs
-vont le trahir... Il faut que cette scène finisse. Et pourtant il n'ose
-pas s'en aller. Il voudrait dire une parole d'adieu, presque tendre,
-qui rassurât sa conscience et qui ne l'engageât pas. Mais que dire à
-cette femme blême, chancelante, et si pitoyable dans sa robe usée,
-avec ce fardeau vulgaire qu'elle porte: le repas du ménage, la vie
-du ménage, le boulet du ménage!... Comme tout cela est misérable, et
-tragique, et navrant!
-
-Ils restent, un instant, muets, regardant l'herbe qui verdit les
-pavés... Un vent tiède agite des branches fleuries, par-dessus le
-mur de l'École normale... Une cloche sonne à la Congrégation du
-Saint-Esprit.
-
-Des souvenirs se lèvent des arbres, des pierres, au rythme de la
-cloche... Là, dans cette même rue, un soir d'hiver, sous la pluie,
-Josanne et Maurice s'arrêtèrent pour unir leurs bouches. Le reflet
-des réverbères tremblait dans les flaques. Une cloche tintait... Et
-d'autres souvenirs, épars, surgissent: la villa de Bellevue... un matin
-de neige, au Bois... la petite chambre avec ses rideaux de reps bleu
-et sa pendule de bronze,--cinq ans d'un triste amour qui meurt!...
-
-Et soudain Josanne murmure:
-
---Qu'est-ce que je vais devenir?
-
-Il ne répond pas. Il a cette pudeur de ne pas répondre des phrases
-vaines... Ce qu'elle deviendra? il le sait: elle soignera son mari;
-elle écrira des articles de mode; elle vivra une vie pauvre et
-chétive...
-
-Il accepte qu'elle vive cette vie... La femme est faite pour le
-dévouement...
-
-Et c'est fini. Josanne s'en va. Elle n'interroge plus, elle ne
-regarde plus Maurice; elle s'en va lentement, la tête haute, le buste
-raidi,--avec son lourd filet dans sa main droite.
-
-
-
-
-VIII
-
-
-La retraite sonna, très loin; des tambours battirent, saluant le beau
-jour d'octobre qui mourait.
-
-Il mourait en pleine douceur. Il se fanait comme un jardin d'automne,
-dans le parfum des feuilles mortes et du buis. Le ciel, au-dessus de
-Chartres, restait clair, d'une froide lumière jaune; mais des nuages
-ardoisés s'amassaient à l'horizon et déjà l'on sentait l'humide
-fraîcheur qui monte de la rivière. La basse ville était noyée de
-brouillard.
-
-Il n'y avait plus personne dans les ruelles déclives des vieux
-quartiers, personne devant le parvis de Notre-Dame. Les promeneurs, les
-touristes étaient partis. Maintenant, la cathédrale était seule sur la
-place où sa grande ombre ne peut s'allonger tout entière. Elle était
-seule, muette et parée comme une reine gothique en oraison; derrière
-elle, les charmilles de l'Évêché tendaient leur tapisserie somptueuse
-aux ramages d'or usés par le vent. Et, devant elle, et autour d'elle,
-les très anciennes maisons, basses et pointues, semblaient prosternées.
-
-Une lampe s'alluma, au premier étage d'une petite bâtisse que précédait
-un jardin clos de murs. La façade regardait le flanc gauche de la
-cathédrale. Des lucarnes hérissaient le toit moussu qui se confondait
-avec les toits compliqués d'une chapelle, d'un patronage et d'un
-couvent. Le mur du jardin avait un réverbère à son angle et, sur sa
-crête, des touffes d'un lierre luisant. Un judas grillé, une boîte aux
-lettres, ornaient la porte cintrée, peinte en bleu.
-
-La lampe, à travers les rideaux blancs, faisait un point lumineux et
-Josanne l'aperçut de l'autre bout de la place. Chaque soir, en revenant
-de l'Institution Chantoiseau, où elle donnait des leçons,--en revenant
-du cimetière,--elle voyait cette petite lueur qui l'appelait, qui lui
-disait:
-
-«Tu n'es pas seule au monde...»
-
-Elle était veuve depuis cinq mois... Dans les premiers jours de mai, la
-maladie de Pierre Valentin avait pris un caractère nouveau, avec des
-crises aiguës:--les douleurs révélatrices du cancer.--Et le malheureux,
-conscient de son état, n'avait plus eu qu'un désir,--un obstiné, un
-aveugle désir de moribond:--quitter Paris, revenir à Chartres, mourir
-dans la maison de ses parents, près de la vieille tante qui l'avait
-reçu à sa naissance, et qui avait adopté son enfance orpheline... Les
-médecins, consultés par Josanne, répondaient: «Accordez-lui cette joie
-suprême. Il vivra quelques mois encore, un an peut-être, mais nous
-ne pouvons rien pour lui, que le soulager un peu...» Mademoiselle
-Miracle, accourue à Paris, disait: «Il y aura chez moi le gîte et la
-pâtée pour tous... Quittez le _Monde féminin_, ma chère Josanne! Soyez
-toute à notre pauvre malade...» Et Josanne avait consenti...
-
-Pierre était mort, dans ses bras. Il l'avait remerciée et bénie... Et
-sitôt après les obsèques, elle s'était couchée, à son tour, épuisée,
-anémiée, sombrant toute dans un chagrin muet et morne, où elle
-n'éprouvait plus ni amour, ni mépris, ni colère, ni douleur,--rien que
-l'étonnement de vivre...
-
-A peine rétablie, elle apprenait, par le journal, le mariage de Maurice
-avec mademoiselle Gaussin-Lamberthier, «nièce du grand ingénieur». De
-tout ce qu'elle avait aimé, il ne lui restait que son petit Claude.
-Elle ne se demandait plus, comme naguère, si elle avait droit au
-bonheur. Elle ne cherchait plus le sens de son devoir et la règle
-de sa vie... Son devoir était tout simple maintenant; sa vie toute
-droite... Souffrante encore, elle achèverait de rétablir ses forces
-chez mademoiselle Miracle. Des leçons, dans un pensionnat, dans les
-familles, lui permettaient de payer son entretien... Après?... Josanne
-comptait bien revenir à Paris, retrouver son emploi... Mais les Foucart
-l'avaient remplacée!... Ils la reprendraient peut-être. Cette hypothèse
-désolait mademoiselle Miracle: l'excellente vieille fille souhaitait
-garder Josanne et le petit, longtemps, toujours...
-
---Pourquoi, disait-elle, ne pas vous fixer à Chartres, ouvrir une
-petite école, élever votre enfant avec les enfants des autres? Je
-suis honorablement connue dans la ville, et monsieur le curé de
-Saint-Aignan, monsieur le chanoine Coulombs s'intéressent à notre
-famille... Croyez-moi, ma petite Josanne: votre vie est ici, maintenant.
-
-Cette pensée révoltait Josanne. Elle préférait la lutte, les risques,
-la fièvre de Paris au doux enlizement provincial. Elle n'avait pas
-la vocation d'institutrice, et tous les enfants, sauf le sien,
-l'ennuyaient.
-
-Mais, ce soir-là, ce morne soir, Josanne s'étonnait d'être presque
-résignée, presque décidée à ce renoncement suprême. «Non pas
-convaincue,--vaincue! pensait-elle. Le ressort de mon énergie est
-brisé; je n'ai plus la volonté de vivre une vie personnelle. Je suis à
-terre... Je ne me relèverai plus; je me traînerai. Et que ce soit ici
-ou ailleurs, qu'importe?»
-
-Tout à l'heure, pendant le repas du soir, elle annoncerait sa
-résolution à mademoiselle Miracle.
-
-«Paris... Que deviendrais-je à Paris?... Je n'ai plus d'amis: Pierre
-les avait tous éloignés... Je n'ai pas d'argent. J'ai vendu mes pauvres
-meubles. Comment subsister, en attendant un emploi? Ce serait la
-misère, et la pire solitude... Non! je ne ferai pas cette folie; je
-resterai...»
-
-Elle regarda la place, autour d'elle. L'ombre grise du soir submergeait
-les façades à pignons, les toits bleuâtres et bruns, les arbres roux.
-Mais la cathédrale, énorme et légère, s'affinait, s'élançait, offrant
-à Dieu ses flèches inégales qui retenaient à leurs pointes un dernier
-reflet de jour. L'ombre pourtant les enveloppa, des porches aux
-galeries, et l'_Angelus_, colombe de crépuscule, descendit de la tour
-la plus haute, à travers toute cette ombre, lentement...
-
-Alors, un par un, les réverbères piquèrent la nuit de points d'or.
-Un facteur parut qui allait de porte en porte, tirant les sonnettes
-rouillées, levant les marteaux. Et Josanne le rencontra, devant la
-maison de mademoiselle Miracle.
-
---Donnez-moi le courrier, dit-elle.
-
---Il y a deux lettres et un journal.
-
-Le journal, c'était la _Semaine religieuse_. L'une des deux lettres
-avait été envoyée au _Monde féminin_, puis renvoyée à la nouvelle
-adresse de Josanne. L'autre lettre était de Foucart.
-
-Le facteur sonnait plus loin, au Patronage. Sous la clarté crue du
-réverbère, Josanne lisait:
-
- «Chère madame,
-
- »En vous transmettant une lettre arrivée aujourd'hui, je vous
- reproche, amicalement, de ne plus avoir donné de vos nouvelles au
- _Monde féminin_. Que faites-vous encore à Chartres?... Si vous vous
- ennuyez trop, envoyez-nous, de temps en temps, de petites chroniques
- sur la vie de province.
-
- »Je ne vous promets pas que tout passera; mais, dans votre intérêt,
- ne vous laissez pas oublier.
-
- »Signez, comme autrefois, «Josanne», tout court; cela fait bien.
-
- »Mes respects,
-
- »J. FOUCART.»
-
-Josanne n'en croyait pas ses yeux... Elle avait quitté les Foucart un
-peu brusquement, et ils avaient blâmé sa résolution... On se boudait.
-Et Foucart, tout à coup, lui faisait des avances discrètes!...
-
-Elle examina l'autre lettre, qui portait un timbre italien. L'écriture
-de la suscription était haute, ferme, appuyée, et Josanne la voyait
-pour la première fois. L'enveloppe déchirée, elle chercha la signature
-et fit un «oh!» de surprise.
-
- »C'est à Florence, madame, et tout à fait par hasard que j'ai
- feuilleté, dans un salon d'hôtel, de vieux numéros du _Monde
- féminin_. Je viens de lire le charmant petit article que vous avez
- consacré à _la Travailleuse_.
-
- »Ce gros livre, plein de chiffres et de statistiques, ne vous a pas
- ennuyée, puisque vous l'avez lu, et compris, et spirituellement
- présenté aux abonnés de votre _magazine_. Voilà un succès dont je ne
- suis pas médiocrement fier. J'ai eu des lecteurs, quelquefois;--des
- lectrices, jamais. Vous êtes la première, j'en suis sûr. Et si vous
- n'êtes pas la dernière, mes contemporaines sauront, grâce à vous, que
- j'existe et que je leur veux du bien...
-
- »Si c'est être «féministe», comme vous l'affirmez, je suis donc
- «féministe».--Je n'aime pas beaucoup ce mot; on l'a collé comme une
- étiquette provocatrice, sur des choses et des personnes étrangement
- diverses... Madame Foucart est «féministe», et chacun sait combien
- elle est généreuse pour ses collaboratrices! Il était «féministe»
- aussi et militant, ce romancier qui réclamait la liberté de l'amour
- et qui battait sa femme parce qu'elle avait souri à un voisin... Il
- redevenait homme avec tous les instincts et tous les préjugés de
- l'homme.
-
- »J'essaie d'être sans préjugés, madame Josanne, et j'ai, autant
- et plus que vos féministes déclarés, un grand respect pour la
- liberté des autres,--même quand ces «autres» sont des femmes. Je
- leur reconnais exactement les mêmes droits que je revendique pour
- moi-même, et, comme je ne suis ni docile, ni résigné, ni passif,
- je m'intéresse à ces indépendantes, à ces «rebelles» qui sont mes
- contemporaines.
-
- »Voilà une franche explication qui vient bien tard. Vous ne la
- publierez pas; elle est pour vous seule, madame «Josanne», qui sans
- doute n'êtes point «Josanne». C'est un pseudonyme, ce nom mystérieux
- et charmant? Que j'en ai de regrets!
-
- »J'écris à Foucart,--un peu moins qu'un ami, un peu plus qu'un
- camarade.--Je le prie de vous transmettre cette trop longue lettre
- qui vous paraîtra peut-être bien ridicule, et je le félicite de vous
- avoir pour collaboratrice. Ce Foucart ne connaît pas son bonheur!
-
- »Respectueusement,
-
- »NOEL DELYSLE.»
-
-Josanne avait lu, d'un trait, les quatre petites pages. Elle les
-relisait, ligne par ligne. Et la lettre lui semblait plus amusante et
-plus jolie. Elle y sentait de la curiosité, sans impertinence, et un
-espoir, une promesse de sympathie, sous l'ironie légère des mots.
-
-Et cette sympathie d'un inconnu était bienfaisante pour Josanne, dès
-le premier moment où elle s'exprimait. La lettre de Noël Delysle
-expliquait la lettre de Foucart. Le directeur du _Monde féminin_
-s'était dit:
-
-«Tiens, tiens!... c'est vrai!... elle avait un gentil brin de plume, la
-petite Valentin! Son article n'était pas bête du tout... Elle pourrait
-peut-être nous envoyer des chroniques sur la province...»
-
-«Les petites causes!... pensa Josanne. Ce monsieur Delysle, sans le
-savoir, m'a rendu plus facile la démarche que je n'osais tenter. Il
-faudra que je le remercie. Cette lettre est charmante, vraiment.»
-
-Elle était flattée que M. Delysle se fût donné la peine de lui écrire,
-à elle, l'obscure Josanne, autre chose que deux mots de politesse sur
-une carte de visite. Et elle se rappelait les paroles de Foucart: «Un
-grand garçon, brun comme un Arabe et froid comme un Anglais... Il a été
-en mission au Canada...»
-
-Un sourire involontaire passa sur ses lèvres. Elle considéra la lettre,
-le dessin et la signature... Le papier avait une vague odeur de
-cigarette... Elle imagina un homme encore jeune, brun, aux yeux très
-sombres... Il se promenait, la cigarette aux doigts, dans un paysage
-florentin, et il pensait:
-
-«Cette «Josanne» a reçu ma lettre...»
-
-Elle était «Josanne» tout court, pour cet inconnu qui ne savait rien
-d'elle, qui n'était pas sûr de connaître son véritable nom...
-
-Son imagination fantaisiste vagabonda...
-
-Puis Josanne haussa les épaules:
-
-«Il m'a oubliée, déjà, ce monsieur Delysle!... Que m'importe? Je ne le
-verrai jamais...»
-
-Mais tout de même, depuis un instant, il faisait moins noir autour
-d'elle.
-
-
-
-
-IX
-
-
---Ma tante?
-
---Eh bien?
-
---Bonnes nouvelles!
-
-La chambre était froide et blanche, une de ces chambres qu'on voit
-seulement en province chez les vieilles filles pieuses et dans les
-presbytères campagnards. Le papier gris pâle, à fleurs, se décolore
-sur les murailles; les fenêtres ont des rideaux de mousseline empesée;
-un édredon colossal bombe la courtepointe du lit. Doucement, la
-pendule d'albâtre agite entre ses colonnettes la petite abeille d'or
-du balancier. On sent que ni le soleil ni l'amour n'ont jamais pénétré
-dans ces chambres.
-
-Josanne, en passant le seuil, parut changer l'atmosphère autour d'elle.
-Débarrassée de son chapeau, de son manteau, elle semblait plus grande,
-plus mince, et son deuil la rajeunissait.
-
-Mademoiselle Miracle, assise au coin du feu, posa son tricot, enleva
-ses lunettes, ce qui était chez elle un grand signe d'inquiétude. Elle
-était comme la chambre, blanche et surannée avec douceur. Douce était
-sa figure aux fines rides; douce, sa voix égale, un peu basse; doux,
-les gestes de ses douces mains. Sa robe noire moulait une taille encore
-svelte et parfaitement droite; ses cheveux de soie et d'argent, coiffés
-à la mode du second Empire, lui faisaient une belle couronne de nattes
-brillantes. Jamais demoiselle âgée et pieuse ne ressembla moins que
-celle-ci à la traditionnelle vieille fille, aigrie par le célibat,
-desséchée par la dévotion. Mademoiselle Miracle n'avait pas d'autre
-manie que la manie pharmaceutique: elle composait des tisanes dont elle
-tirait vanité; elle recueillait les recettes de médicaments mystérieux,
-«remèdes de bonnes femmes», et elle avait pour les médecins la haine
-secrète qu'ont les amateurs pour les professionnels...
-
-Elle dit:
-
---Josanne, ma petite...
-
-Elle était inquiète. Ces nouvelles qu'annonçait Josanne, elle les
-pressentait vaguement.
-
---J'ai reçu une lettre de Foucart, oui, ma tante... Il me demande des
-articles... sur la vie de province!... Je vais décrire monsieur le
-chanoine et les dames Chantoiseau!... Où est Claude?
-
-Josanne souriait. Mademoiselle Miracle soupira:
-
---Claude?... Il est en pénitence, sous la table... Il a baigné le chat
-dans le pot à eau... Ce gamin-là ne sait qu'inventer... Ah! il ne
-ressemble pas à son pauvre père!
-
-La jeune femme ressentit un petit choc. Elle rougit.
-
---Claude!...
-
-Soulevant le tapis qui retombait autour de la table ronde, elle répéta:
-
---Claude!
-
-Et elle attrapa l'enfant roulé en boule, les poings dans les yeux, les
-cheveux sur le nez. Il commençait de pleurer, mais un mot de sa mère
-arrêta le déluge:
-
---Demande pardon à la tante!
-
-Claude murmura:
-
---Pardon, tante...
-
-Et il ajouta:
-
---Pardon au chat...
-
-Mademoiselle Miracle s'attendrit:
-
---Voyez, Josanne, comme il a bon cœur!...
-
-Elle prit l'enfant sur ses genoux, pendant que Josanne préparait le
-potage au lait et l'œuf à la coque qui composaient le souper de Claude.
-Le petit ne voulait plus la quitter. Il n'avait pas faim; il n'aimait
-pas l'œuf; il exigeait deux morceaux de sucre dans sa tasse. Josanne
-intervint. Elle fit manger Claude, malgré ses protestations, puis elle
-le déshabilla, le coucha dans la chambre voisine. Il s'endormit.
-
---C'est un enfant difficile, mais il n'est pas méchant, et il vous
-aime, dit-elle en revenant, comme pour excuser son fils.
-
-Elle savait que mademoiselle Miracle l'adorait; mais elle savait aussi
-que le pauvre Claude était un intrus dans la maison, un neveu de
-contrebande, et elle souffrait parfois de l'imposer.
-
---C'est un enfant très nerveux, répondit la tante, et il faut
-surveiller son régime. Le moindre changement à ses habitudes lui fait
-du mal... Ces enfants de Paris...
-
---Mais, ma tante, Claude est vigoureux!
-
---En apparence... comme son père!
-
-Josanne se tut.
-
---La nourriture est si mauvaise à Paris! continua mademoiselle Miracle.
-C'est la ruine de l'estomac... Notre pauvre Pierre avait raison:
-les marchands vous empoisonnent... Élever un enfant à Paris, c'est
-abréger ses jours. Ici, les œufs sont frais, et le lait arrive pur de
-la campagne... Madame Chantoiseau me disait hier encore: «Votre petit
-neveu pousse à vue d'œil, et votre nièce a bien meilleure mine...»
-
-Josanne comprit l'allusion discrète, le conseil timide: mademoiselle
-Miracle tâchait de les retenir, elle et l'enfant.
-
---Si nous dînions, ma tante? dit-elle. Je crois que monsieur le
-chanoine doit venir...
-
-Les deux femmes dînèrent, et, vers huit heures et demie, monsieur le
-chanoine Coulombs arriva.
-
-C'était un brave prêtre, qui avait exactement l'âge de mademoiselle
-Miracle. Faible de complexion et de caractère, il avait adopté les
-goûts, les idées, les manies, jusqu'aux locutions de l'amie qu'il
-voyait tous les jours depuis trente ans. On disait même qu'il avait
-fini par lui ressembler et qu'il était plus vieille fille qu'elle.
-
-Le soin de sa fragile santé, le jardinage et l'archéologie occupaient
-sa vie innocente. Sa conversation était toute pleine de recettes et
-d'anecdotes. Fort dévot à Notre-Dame du Pilier, il parlait des druides,
-premiers adorateurs de la Vierge noire, comme s'il les avait connus et
-fréquentés, dans une familiarité tout ecclésiastique.
-
-Il s'assit, à sa place accoutumée, en face de mademoiselle Miracle,
-et il conta le malheur survenu à sa gouvernante,--une honnête veuve
-quinquagénaire dont la fille, demoiselle encore, avait promesse
-d'enfant.
-
---Une fille de trente ans, que tout le monde croyait vertueuse!...
-Elle allait en journée chez des officiers, et c'est l'ordonnance
-du capitaine Lefaurel, un Parisien, qui... La mère n'avait pas de
-méfiance!... Rosa n'était plus une jeunesse... On doit être sage, à
-trente ans!
-
---C'est un âge dangereux, dit mademoiselle Miracle, qui n'était pas
-prude. Je n'ai jamais fait de folies, Dieu merci! mais, si j'en avais
-dû faire, c'eût été à trente ans, plutôt qu'à vingt...
-
---Vous, ma tante! dit Josanne étonnée.
-
---Il y a folies et folies, et je n'aurais pas... Mais, à trente ans,
-j'ai eu, sans savoir pourquoi, une espèce de velléité de mariage... On
-m'avait parlé d'un prétendant... Vous l'avez connu, mon prétendant,
-vous, monsieur le chanoine!... C'était un zouave pontifical... un bel
-homme qui avait une jambe de bois... Oh! la jambe de bois ne me faisait
-pas peur, car ce qui me plaisait dans le mariage, ce n'était pas le
-mari... et surtout ce mari-là!... Mais j'aurais voulu...
-
---Quoi donc, ma tante?
-
---J'aurais voulu avoir un petit enfant... J'avais Pierre, ton mari,
-et je l'aimais bien, mais j'aurais voulu avoir un autre enfant... que
-j'aurais fait moi-même... Je n'ai pas honte d'avouer ça... Au moment
-décisif, le «oui» m'est resté dans le gosier: j'ai été lâche. Car,
-après tout, le zouave n'était plus jeune; Dieu pouvait me refuser des
-enfants et me conserver le mari... Il vit encore!... Et je ne regrette
-rien, puisque Claude m'a faite grand'mère...
-
---Ah! dit Josanne, en baisant la main de la vieille fille, quelle mère
-délicieuse vous auriez été!...
-
---J'ai eu mon heure de sottise, reprit mademoiselle Miracle en riant.
-Cela m'a rendue indulgente aux folies des autres. J'ai grand'pitié des
-filles de trente ans qu'assiège le «démon de midi», comme dit le curé
-de ma paroisse...
-
---Il ne faut pas juger autrui! dit le chanoine Coulombs.
-
---Que celui qui est sans péché jette la première pierre aux
-pécheresses!... Monsieur le chanoine, il faut aider Rosa. Le militaire
-veut-il réparer sa faute?... Oui... Eh bien! de quoi se plaint-on?
-Un peu plus tôt, un peu plus tard, le sacrement est toujours le
-sacrement... Le bon Dieu ne regardera pas aux dates, quand on lui
-offrira un chrétien de plus.
-
---Vous parlez d'or, dit le chanoine. J'irai voir le capitaine Lefaurel,
-pour hâter le mariage.
-
---Et que Rosa songe à sa santé!
-
---Elle n'est pas forte...
-
---Ah! la santé...
-
---C'est le premier de tous les biens, après la vertu...
-
---Dieu me l'a refusé...
-
---Et à moi...
-
---Dame! à nos âges...
-
-Ils parlèrent de leurs maladies, de l'hiver précoce qu'ils
-redoutaient; puis ils vantèrent des drogues, citèrent des cures
-merveilleuses et déplorèrent l'ignorance des médecins. En contant
-les maux de son corps, chacun s'attendrissait sur soi-même, taxait
-l'autre d'exagération, et prenait pour l'écouter un air d'indifférence
-complaisante...
-
-La lampe, sous son globe d'albâtre translucide, épandait une lueur
-paisible. Le reflet du feu tremblait sur les lithographies des murs,
-et, dans le coin de la cheminée, une bouilloire d'étain se mit à
-chanter tout bas, sur la cendre chaude...
-
-Les deux vieillards causaient, face à face, dans leurs fauteuils
-pareils. Josanne regardait la robe noire et la soutane noire, les têtes
-vénérables aux cheveux de soie et d'argent. Elle pensait:
-
-«Ils se ressemblent, c'est vrai! Tous deux bons, simples et purs,
-occupés de petites choses, contents de petits plaisirs...»
-
-Et elle regardait les choses, autour d'eux, ce cadre de province qui
-leur seyait si bien!... Malgré sa bonne volonté, comme elle était
-étrangère dans cette blanche maison, entre ces vieilles gens qu'elle
-aimait et qui ignoraient tout d'elle!...
-
-Le chanoine expliquait:
-
---Vous mettez une pincée de bourrache et puis l'eucalyptus... Si vous
-mettiez l'eucalyptus d'abord, et, après, la bourrache, l'infusion
-n'aurait pas le même goût. C'est la sœur Saint-Florent qui me l'a dit:
-«La bourrache en second, monsieur le chanoine... C'est très important.»
-
-Accoudée au guéridon, Josanne feuilleta un album de photographies. Des
-figures inconnues défilaient, des parents de Pierre qui étaient tous
-morts: dames en crinoline, parées de longues boucles, qui glissent de
-leur chignon sur leur épaule, messieurs à barbiches, petites filles
-dont la jupe bouffante découvre le bord tuyauté d'un pantalon blanc;
-petits garçons en vestes de velours appuyés sur des tables trop
-sculptées, officiers d'Afrique au grand képi,--et monseigneur le comte
-de Chambord, et le saint père Pie IX, et monsieur Thiers, «libérateur
-du territoire...» Ces visages effacés avaient quelque chose de si
-lointain, de si triste!... Et la photographie de Pierre, parmi les
-autres, était comme une tombe neuve dans un cimetière...
-
-La jeune femme se rappela les mois de souffrance qui avaient précédé
-la mort de son mari. Elle l'avait soigné, soutenu, consolé jusqu'à
-la minute suprême. Par sa présence fidèle et tendre, elle lui avait
-adouci le cruel passage. Non, Josanne ne se mentait pas à elle-même en
-disant qu'elle eût donné sa vie pour sauver Pierre. Sa douleur n'était
-pas hypocrite,--cette douleur qui avait absorbé, anéanti l'autre
-chagrin.--L'ombre de Pierre, évoquée dans ses rêves, n'était pas un
-fantôme irrité. Pourtant, il y avait des heures où le souvenir de
-Maurice faisait mal à Josanne. Elle prévoyait qu'un temps viendrait,
-peut-être, où les souvenirs réveillés mordraient son cœur et sa
-chair... Son indifférence actuelle était une léthargie passagère, et
-non pas la guérison.
-
-Sa pensée erra... Elle se représenta Maurice marié, vivant avec une
-autre femme, dans une maison où elle, Josanne, n'entrerait jamais;
-Maurice tenant sur ses genoux un enfant qui était le frère de Claude...
-
-Ces images demeuraient artificielles, irréelles. Josanne n'en souffrait
-pas. Elle les créait par un effort volontaire, comme on tâche parfois
-d'imaginer les pays inconnus, les siècles passés, les temps à venir, la
-mort... Et cette impuissance à sentir la rassurait...
-
-
-
-
-X
-
-
- «Monsieur,
-
- »Votre lettre, si gracieuse et si encourageante, m'est parvenue hier
- seulement, à Chartres, chez une vieille parente dont l'hospitalité m'a
- été douce après un deuil cruel.
-
- »Il y a six mois que j'ai quitté Paris et rompu toutes attaches avec
- le _Monde féminin_. Est-ce bien moi qui ai fait cet article sur _la
- Travailleuse_?... Je n'en suis plus très certaine... Tant et tant de
- choses m'ont fait oublier ma vie d'autrefois, la besogne maussade
- que M. Foucart m'imposait, les bonnes chances trop rares qui me
- permettaient d'écrire, dans un petit coin du journal, mon humble
- pensée!...
-
- »Que cette pensée--exprimée naïvement--ait rencontré la vôtre, j'en
- suis très flattée, et d'autant plus flattée que je ne suis pas une
- femme de lettres. Mon article était, presque, un début... Je sentais,
- en l'écrivant, mon inexpérience. Mais, si les maladresses de la forme
- gênaient l'expression du sentiment, le sentiment était sincère, et
- j'ose dire qu'il pouvait vous intéresser, parce qu'il n'était pas
- personnel: j'ai dit ce que beaucoup de femmes pensent--ou ce qu'elles
- penseraient, si elles étaient, toutes, des travailleuses.--Et que
- vous vous déclariez féministe ou non, il n'importe, puisque vous
- l'êtes, de fait... Cela devrait suffire à vous attirer des lectrices.
- Mais ne vous étonnez pas si je souhaite que vous ayez surtout des
- lecteurs! Puissiez-vous les rendre plus justes--je ne dis pas plus
- indulgents--pour la femme.
-
- »Hier matin, j'étais bien loin du féminisme, et je vous avouerai que la
- «rebelle», inclinait à la résignation. Oui, je me décidais presque à ne
- plus quitter Chartres, à ouvrir une petite école, bien que le métier
- d'institutrice ne me plût qu'à moitié. Mais j'ai reçu, en même temps
- que la vôtre, une lettre de M. Foucart. Dois-je attribuer au hasard ou
- à votre intervention la bienveillance imprévue de mon ancien directeur?
-
- »Je n'hésite pas... Je connais M. Foucart. Il est sensible aux
- jugements d'autrui, et sans doute il pense, à cette heure, tout le bien
- qu'on lui a dit de moi.
-
- »Il me semble, monsieur, que je ne dois pas vous laisser ignorer ces
- choses, et ce serait fort mal à moi de ne pas vous remercier.
-
- »JOSANNE VALENTIN.»
-
-
- «Je connais Chartres, madame... Je connais la place où vous demeurez...
- Quand j'ai lu votre lettre, tout à l'heure, dans la rue, appuyé contre
- la grille du Baptistère, j'ai vu, tout à coup, une vieille ville, une
- petite maison, une cathédrale dressée, avec ses flèches différentes, et
- son beau toit de cuivre vert, l'automne qui vient, le jour qui s'en va,
- et, sur toutes ces choses, la douceur de France...
-
- »J'ai vu cela; puis j'ai relu votre lettre, et la vision s'est effacée,
- parce que j'ai essayé de vous voir, _vous_. Une âme est plus émouvante
- qu'un paysage, et il me semblait que je devinais la vôtre, jeune,
- grave, douce, énergique, une âme de France, elle aussi.--Ce n'était pas
- vous offenser par une curiosité vaine, puisque j'avais eu, de votre
- aveu, une petite part au changement de vos projets, et que cela me
- donnait l'ombre d'un droit, l'ombre d'une responsabilité, dont j'étais
- tout ému et tout fier... Vraiment, madame, je ne prévoyais pas que _la
- Travailleuse_ me procurerait ce plaisir-là...
-
- »Il serait bien gâté, si je devais vous le taire. Je l'exprime donc,
- comme je le sens, et je vous demande, à titre de confrère,--je n'ose
- dire à titre d'ami,--la permission de vous donner un conseil. Allez
- à Paris; voyez Foucart. S'il ne persiste point dans ses bonnes
- dispositions, avertissez-moi: je pourrai très probablement vous
- introduire soit à _Femina_, soit à la _Vie heureuse_.
-
- »Disposez donc de moi, madame, en toute simplicité, et recevez mes très
- respectueux hommages.
-
- »NOEL DELYSLE.»
-
-
- «Monsieur,
-
- »J'ai rassemblé tout mon courage: je suis allée à Paris; j'ai vu
- Foucart. Brusquement, roidement, il m'a dit:
-
- »--Je ne vais pas remercier une collaboratrice pour vous faire
- plaisir, mais, puisque vous voulez écrire un peu proprement (_sic_), je
- vous colle au reportage.
-
- »Cette phrase, où vous reconnaîtrez le style de M. Foucart, a décidé de
- mon destin. Je quitte Chartres. Ma bonne tante gardera près d'elle mon
- petit garçon. Et moi, j'irai interviewer les gens célèbres.
-
- »Je vous avoue que cela me fait peur,--très peur,--moins que les
- austères joies de l'enseignement,--moins que la vie de province...
-
- »De la chambre où je vous écris, j'aperçois le porche latéral de
- Notre-Dame, sa rose flamboyante, ses statues couronnées, et son
- «beau toit de cuivre vert», où luit un reflet de lune. Vous aimez ce
- paysage?... Moi, je n'ai pas pu l'aimer. Il s'associe, dans ma pensée,
- à trop de deuil et de tristesse. C'est là, pourtant, que votre franche
- et bonne sympathie est venue vers moi, comme un heureux présage. Merci
- encore, et de tout cœur.
-
- »JOSANNE VALENTIN.»
-
-
-
-
-XI
-
-
-Mademoiselle Bon, rédactrice en chef de l'_Assistance féminine_, arriva
-un peu trop tôt chez Josanne, le matin du 1er janvier: elles avaient
-résolu de déjeuner ensemble avant d'aller à Auteuil visiter la «Villa
-Bleue», refuge pour les filles-mères.
-
-La vieille demoiselle suivit l'allée humide et noire, monta l'escalier
-plus noir encore, où la concierge tapie dans un coin de l'entresol,
-surveillait les locataires comme une araignée guette les mouches. Le
-gaz parcimonieux clignotait. Une voix chanta:
-
- Vous êtes si jolie...
-
-«C'est plein d'artistes! pensa mademoiselle Bon. Le quartier veut ça:
-l'École des Beaux-Arts est toute proche...»
-
-Elle s'attendrit sur le sort de Josanne, obligée de subir ces
-voisinages. Puis elle évoqua l'affreux destin des modèles voués par
-la misère à l'impudeur. Car mademoiselle Bon étendait sa bonté sur
-toute l'humanité féminine exploitée et corrompue par l'homme. Elle
-vivait parmi les tristes passagères des asiles, des refuges, des
-maternités, parmi les vieilles incurables, les enfants abandonnés, les
-filles-mères, les libérées de Saint-Lazare. Elle passait en ce monde,
-faisant le bien et dénonçant le mal, sincère, touchante et ridicule
-avec ses éternels lainages noirs et ses crêpes couleurs de rat, ses
-gants reprisés, sa rotonde doublée de lapin, sa figure de bonne sans
-place, chétive et craintive. Une capote, où se mêlaient des raisins
-noirs, du jais, des plumes et de la guipure, découvrait son front bombé
-à la flamande, et ses deux petits bandeaux bien tirés, bien lisses,
-rayés par le peigne et qui semblaient peints sur la peau.
-
-Au _Monde féminin_, mademoiselle Bon tenait la rubrique des Œuvres. On
-la cachait dans un bureau obscur, au bout d'un couloir où les abonnés
-n'eussent jamais pu la découvrir. On l'estimait, on l'employait, mais
-on ne l'avouait pas. Son inélégance était une tare.
-
-Au troisième étage, une porte s'ouvrit, démasquant un coin d'atelier,
-un lit défait, un jeune homme couché dans le lit et une petite drôlesse
-brune, en jupon court et en chemise, un broc à la main: elle allait
-chercher de l'eau à la fontaine du palier. Ce spectacle de débauche
-affligea mademoiselle Bon. Elle eut un regard de pitié pour la
-fillette, et, pour le jeune homme, un regard de mépris. Et elle gravit
-le quatrième étage.
-
-Josanne habitait là, depuis cinq semaines.
-
---Je ne suis pas prête, dit-elle en accueillant son amie dans la sombre
-salle à manger, dont elle avait fait une antichambre. Non, n'entrez
-pas là: c'est la cuisine, toute petite et toute vilaine, mais qui ne
-sert presque jamais. Je mange au restaurant: c'est plus commode et
-moins triste... Venez... C'est ici le salon et, en même temps, c'est
-une chambre, et la pièce à côté, toute claire, est mon cabinet de
-toilette... J'y mettrai plus tard mon petit garçon.
-
-Elle tira le voile indien suspendu à une barre de cuivre, devant
-l'unique fenêtre de la chambre. Par-dessus les «mystères» de
-mousseline, mademoiselle Bon admira la vue des quais, du Pont-Neuf au
-pont Saint-Michel, la Seine verdâtre couverte de péniches, les arbres
-inclinés, le lourd Palais de Justice, en face, avec son escalier blanc;
-à gauche, les toits violets du Louvre; à droite, Notre-Dame, grise,
-dans le ciel gris...
-
---C'est très joli, dit la vieille fille, sans conviction, mais il y a
-trop de bruit: les omnibus, les bateaux... J'aime mieux le dedans que
-le dehors.
-
-Elle s'assit sur le petit divan qui servait de lit à Josanne. La
-chambre-salon était haute, longue, avec des placards à boiseries
-blanches, un carrelage dissimulé par des nattes japonaises, et, sur les
-murailles, un papier uni, d'un vert très doux. Deux fauteuils de jonc,
-une table à écrire, une étagère bibliothèque, une commode vermoulue en
-bois de rose, un bassin de cuivre plein de chardons azurés, un vase
-de grès jaune où des «monnaies du pape» faisaient jouer la lumière
-sur leurs piécettes d'argent, des photographies, quelques plâtres,
-amusaient les yeux par des formes, des couleurs, des images simples et
-charmantes.
-
---Comme c'est bien «femme», tout ça! dit mademoiselle Bon, qui n'était
-pas une bête. Je suis allée chez Flory, qui vit seule, comme vous: eh
-bien, chez Flory, malgré tout le blanc des murs et des meubles, et les
-stores de dentelle, et les bibelots, ça sent l'homme...
-
-Josanne dit, d'un accent gamin:
-
---Je vous crois!...
-
-Elle mit son chapeau, une toque plissée, en mousseline de soie noire,
-toute neuve. Mademoiselle Bon, un peu choquée, demanda:
-
---Vous ne portez plus le voile de crêpe?
-
---Je ne peux plus: Foucart ne veut pas... Vous savez qu'il me trouve
-trop... trop peu... enfin, je n'ai pas le chic de Flory... Et, avec le
-métier que je fais maintenant, il ne m'est pas permis d'avoir l'air
-triste.
-
-Elle fronçait les sourcils et serrait entre ses dents la longue épingle
-à tête noire.
-
---Voilà!... Monsieur Isidore Foucart, notre patron, me fait appeler,
-l'autre jour: «Ma petite Valentin (il ne peut pas dire: «Madame»), je
-connais les usages et je respecte vos sentiments; mais, tout de même,
-ce grand crêpe, ça ne va pas pour le métier.» Je me récrie. Il reprend:
-«Je ne veux pas vous faire de la peine: vous êtes très gentille; vous
-avez du mérite..., mais comprenez bien... Ces gens chez qui vous
-allez, pour vos articles, ils ont généralement des raisons d'être
-contents... C'est un monsieur dont la pièce a réussi, un philanthrope
-qu'on a décoré, une jolie femme qui a fait son petit roman, comme
-tout le monde... Votre crêpe, ça les gêne... Ça met du noir dans
-l'_interview_... On n'ose pas rire avec vous, et vous dire les choses
-gaies, les mots drôles qu'on dit à Flory et qui réjouissent le
-public... Et si vous allez voir des gens tristes, des veuves de grands
-hommes, par exemple, ou des victimes d'une catastrophe, c'est pire: ce
-deuil, ça a l'air d'une allusion; on croit que le _Monde féminin_ vous
-a choisie exprès... Il ne faut pas manquer de tact... Il faut que nous
-restions Parisiens, en toutes circonstances... Ma petite Valentin, je
-vous parle en ami... Tâchez d'avoir le deuil discret, un petit deuil
-qu'on ne remarque pas... Du drap, de la mousseline de soie mate...
-C'est très convenable et pas funèbre...»
-
-Mademoiselle Bon dit naïvement:
-
---Mais je suis en deuil, moi aussi... de papa... et M. Foucart ne m'a
-jamais rien dit de pareil.
-
-Josanne arrangea son col empesé, d'un blanc brillant, cravaté de satin
-noir. Elle noua sa voilette, enfila son boléro et chercha son boa de
-Mongolie. Mademoiselle Bon la contemplait:
-
---Comme vous êtes jeune!... Tout de même, je regrette, pour vous, que
-vous ne portiez plus le grand voile.
-
---Ça m'allait mieux?
-
---Oh! non... Mais cela vous donnait de la gravité, de l'austérité!...
-C'était... une défense morale...
-
---Contre les galanteries?... Oh! ma chère, si vous saviez...
-
-Elle haussa les épaules. Ses prunelles bleues foncèrent.
-
---La seule défense véritable, la seule efficace, elle est en nous...
-Et elle est en moi, par ce sentiment de méfiance... de mépris...
-que j'ai pour les hommes... pour tous les hommes... J'ai conquis ma
-liberté, ma chère amie. Je la savoure... Être seule, ne dépendre que de
-moi, élever mon fils et me moquer du reste! C'est presque le bonheur...
-Là, je suis prête. Passez devant.
-
-
-Les deux femmes allèrent déjeuner chez Mariette, rue Danton.
-
-Mariette, ancien modèle qui avait prospéré, tenait un petit restaurant
-économique, où fréquentaient des étudiants, des étrangères, des savants
-et des professeurs pauvres et beaucoup d'élèves des Beaux-Arts. Un
-architecte avait décoré les salles dans un style vaguement norvégien,
-avec des bois clairs et cirés, des faïences vives, des cuivres courbes
-et brillants. Les tables s'égayaient de nappes à carreaux rouges. Les
-bonnes étaient gentilles, sous le tablier anglais et le papillon de
-dentelle posé dans leurs cheveux. Après cinq ou six repas, les dîneurs
-liaient connaissance, adoptaient un coin, formaient des bandes... Il
-y avait, sous un nuage de fumée, la bande des Russes, presque tous
-physiologistes ou médecins,--qui mâchaient doucement dans leurs barbes
-les mots de «Révolution... prolétariat... avenir...»,--la bande des
-artistes,--feutres mous, pantalons de velours, gestes descriptifs,--qui
-se chamaillaient à propos de femmes et se rejetaient les uns aux autres
-des phrases de toutes les couleurs.--Il y avait les étudiants en
-lettres, petites gloires de petites revues, et les professeurs, myopes
-et distraits, l'œil pensif derrière le lorgnon, qui ne savaient où
-mettre leur serviette de cuir gonflée de copies...
-
-Ces clients habituels de Mariette avaient un air de famille. De même
-qu'on reconnaît les bureaucrates, les «calicots», les gens d'affaires
-et les gens du monde, on reconnaît, à certains détails du vêtement, de
-l'attitude et de la physionomie, les types ordinaires du «prolétariat
-intellectuel»: c'est telle coupe de barbe un peu démodée, des cheveux
-taillés en brosse ou laissés trop longs, une manière de parler, de
-gesticuler, de nouer la cravate et de porter le binocle... Et si
-l'on voyait chez Mariette, parmi de charmantes figures adolescentes,
-beaucoup d'autres figures creusées, rageuses et bilieuses, des crânes
-chauves, des bouches amères, de grands corps déjetés et mal nourris, on
-y voyait moins que partout ailleurs les visages sans caractère, d'une
-correcte banalité, les faces ovines ou bovines, les yeux qui ne voient
-rien, et n'expriment aucune pensée...
-
-Les femmes, qui venaient là en grand nombre, étaient presque toutes
-des étrangères, étudiantes ou artistes pensionnées par leur famille,
-et qui vivaient parfois par groupes dans le même atelier. Quelques
-Russes avaient des cheveux coupés, des feutres masculins et des
-lunettes. Les Scandinaves et les Allemandes, fortes Valkyries aux
-tresses blondes, préféraient le costume «réforme»,--long paletot et
-robe à taille courte sur le corset-brassière.--Parfois, des «esthètes»
-surgissaient, peintresses américaines ou modèles de Montparnasse
-travesties en Béatrices par la fantaisie d'un amant; et les dîneurs
-s'effaraient devant les béguins à paillettes, les manches à crevés,
-les simarres florentines taillées dans un velours de coton... Une
-belle fille, au mois d'août, risqua les sandales et le péplum. Mais la
-mode passait de ces mascarades. De plus en plus, les habituées de chez
-Mariette adoptaient la robe «tailleur», la chemisette, le petit chapeau
-tricorne ou canotier. Elles étaient jeunes. Quelques-unes, jolies,
-flirtaient avec leurs voisins de table... Elles changeaient de place,
-quelquefois: c'était un signe qui ne trompait personne. Deux ou trois
-se marièrent... D'autres s'amusèrent aux camaraderies amoureuses. Et
-souvent de beaux yeux pleurèrent sur les petits cahiers de notes et les
-manuels.
-
-Josanne, déjeunant au hasard de ses courses professionnelles, n'allait
-guère chez Mariette que le soir. Elle trouvait, à sa table accoutumée,
-une Allemande, mademoiselle Müller, qui s'intéressait au mouvement
-féministe, une petite dactylographe très maigre qui ne mangeait jamais
-de dessert--sauf le dimanche--et dînait d'un seul plat,--le plus
-lourd et le plus «garni». Il y avait encore un Russe, botaniste et
-socialiste, le meilleur homme du monde, qui collaborait à la _Revue
-d'agriculture coloniale_. C'étaient de braves gens, et Josanne, près
-d'eux, se sentait moins seule.
-
-Ce matin du premier janvier, elle s'étonna de voir le restaurant
-presque vide.
-
---C'est étrange! dit-elle à mademoiselle Bon; il n'y a personne dans
-cette salle... Allons à côté, ce sera plus gai.
-
-Une bonne l'entendit:
-
---A côté, madame, c'est la même chose...
-
---Pourquoi?
-
---Parce que c'est le premier de l'an... Ceux qui ont des familles vont
-dans leurs familles; ceux qui ont des amis vont chez leurs amis...
-
-Josanne regarda la demi-douzaine de femmes et d'hommes qui
-déjeunaient, sans gaieté, à des tables différentes: un rapin, un vieux
-professeur,--prêtre défroqué, disait la légende;--une institutrice
-entre deux âges, une Américaine et un Finlandais.
-
-«Voilà! il n'y a ici que des isolés, des épaves...», pensa-t-elle. Et
-elle se rappela les anciens «premiers de l'an...» Elle revit son père,
-sa mère, qui étaient, eux aussi, des «prolétaires intellectuels», mais
-qui avaient un foyer tiède et joyeux... Elle entendit leurs voix, qui
-l'appelaient: «Petite!... viens chercher tes étrennes...» Josanne avait
-des étrennes, dans ce temps-là... Son mari, l'année précédente, avait
-couru les magasins, en cachette, pour lui faire la surprise de ce boa
-qu'elle portait... Elle songea:
-
-«Pauvre garçon!...»
-
-Les yeux brouillés de larmes, elle s'absorbait dans la contemplation du
-menu. Mademoiselle Bon demanda:
-
---A quoi rêvez-vous, chère amie?
-
---Je pense à mes parents et à mon mari, qui sont morts... à mon fils
-qui est loin de moi... Jamais, jamais aucune année de ma vie n'a
-commencé dans la solitude... Et cela me fait du chagrin...
-
---Moi aussi, je suis seule, dit mademoiselle Bon, depuis que papa est
-mort... Il était bien vieux, papa! Il n'avait plus toute sa tête, mais
-je l'aimais comme mon enfant... Maintenant, je n'ai plus personne.
-C'est dur, quelquefois... Alors, quand je suis triste, je vais chez
-une amie qui dirige un asile de vieillards, et je cause avec les
-pensionnaires... Je leur apporte du tabac, des journaux... Et ça me
-console... Ça me rappelle papa...
-
-Après un silence, elle ajouta:
-
---Vous, Josanne, vous avez un fils. C'est un grand bonheur... Vous
-travaillez pour lui...
-
---Pour lui et pour moi... Vous connaissez mon ambition maternelle:
-mais, en quittant Chartres, je ne pensais pas qu'à mon fils. Je voulais
-refaire ma vie, m'instruire, me développer, essayer toutes mes forces,
-maintenant que je suis libre... Tout à l'heure, je vous disais ma
-joie, mon orgueil, et j'étais sincère... La liberté!... Je ne savais
-pas ce que c'était. Mariée toute jeune, j'avais passé de la tutelle de
-mes parents à la tutelle de mon mari; puis, écrasée de charges et de
-devoirs, je n'avais eu que les tracas d'une illusoire indépendance.
-Il me fallait penser aux autres, agir pour les autres, vivre pour
-les autres... Et j'enviais parfois celles qui sont libres, de leurs
-sentiments et de leurs actes, de leur corps et de leur cœur!...
-
---Et maintenant?
-
---Maintenant que je suis libre, je suis désorientée, mal à l'aise...
-Quelque chose me manque... Il y a tant de contradictions en nous!...
-
-Sur le crâne de mademoiselle Bon, le chapeau de dentelle et de raisins
-noirs parut se hérisser:
-
---Votre âme, dit-elle d'un ton surpris et douloureux, votre âme a gardé
-le pli de la servitude...
-
-
-
-
-XII
-
-
-La Villa Bleue était une bâtisse neuve, aux murs trop minces, et qui
-semblait posée comme un joujou dans un terrain vague du bas Auteuil.
-Le jardin était neuf comme la maison: on y remarquait d'innombrables
-fusains aux feuilles vernies, quatre marronniers de deux mètres
-cinquante, et une centaine de piquets qui seraient des arbres vers 1925.
-
-Vainement, l'architecte avait prodigué les plaques de faïence et les
-briques vernies: la Villa Bleue ne s'égayait pas. Elle faisait froid
-aux yeux, toute nue dans ce jardin d'échalas et de cailloux, sous le
-ciel gris et le vent humide.
-
-Josanne et mademoiselle Bon se présentèrent au nom du _Monde féminin_.
-La Villa Bleue était une fondation particulière, subventionnée par des
-femmes de la riche bourgeoisie, et l'on pouvait en parler discrètement,
-décemment... Déjà le photographe du _magazine_ avait composé de beaux
-groupes avec la fondatrice, la directrice et les dames du Comité,--puis
-la doctoresse, la pharmacienne et les infirmières; et les pensionnaires
-enfin, qu'il avait fait asseoir, dans une pose calculée pour atténuer
-leurs ventres.
-
---Ça, c'est mon triomphe! avait-il dit à Foucart. Il n'y en a pas une
-seule qui ait vraiment l'air d'être enceinte!... J'ai mis les plus
-grosses et les plus laides tout au fond, et devant, rien que des jeunes
-et gentilles... C'est charmant!
-
-A Josanne aussi, Foucart avait recommandé d'«atténuer les ventres»:
-
---Songez que votre article sera lu par des jeunes filles. Il faut
-qu'elles puissent n'y comprendre rien...
-
-Madame Platel, la directrice, une femme jeune encore, grave, douce,
-avec de beaux yeux désabusés, reçut Josanne et mademoiselle Bon dans
-son bureau. Elle leur expliqua les origines de l'œuvre et le mode de
-fonctionnement.
-
---Nous recevons trente filles, à toute époque de la grossesse, et nous
-les gardons jusqu'aux premiers symptômes de l'accouchement. Alors, une
-voiture d'ambulance, toujours prête, les transporte à la Maternité
-ou à la Clinique... En cas d'accident, notre doctoresse-accoucheuse
-leur donne des soins, et nous avons une petite _nursery_ tout
-aménagée... Bien entendu, nous connaissons le nom et l'état civil de
-nos pensionnaires, mais elles sont assurées de notre discrétion, et les
-infirmières, les surveillantes même, les désignent par des numéros...
-Pendant leur séjour ici, nous les employons à des ouvrages de couture
-qui leur sont payés, intégralement, à leur départ... Et nous essayons
-aussi de les moraliser, d'éveiller en elles le sentiment maternel. Ces
-dames du Comité leur font des lectures, de petites conférences...
-
---C'est admirable, dit Josanne. Et le résultat?...
-
---Ah! le résultat!... Certes, notre influence est bienfaisante. Nos
-hospitalisées s'améliorent au physique et au moral. Elles déclarent,
-toutes, qu'elles élèveront leur enfant... Mais à la Clinique, à
-la Maternité, elles subissent de fâcheux voisinages... D'autres
-femmes,--des aînées,--leur donnent de mauvais conseils: «Vous êtes
-jeune. Vous trouverez quelqu'un... Faut pas vous embarrasser d'un
-enfant... Moi, j'ai mis tous mes gosses à l'Assistance...» Et la mère,
-qui n'a pas eu le temps d'être vraiment mère, se laisse persuader...
-
---Souvent?
-
---Trop souvent. On dit que les philanthropes sont philanthropes parce
-qu'ils sont optimistes! C'est une idée bien naïve... Les personnes
-qui se vouent au soulagement des malheureux connaissent bientôt,
-par une expérience quotidienne, les vices, les tares, les laideurs
-de l'humanité... Ce n'est pas pour eux, c'est malgré eux qu'il faut
-aimer les misérables... Les gens qui font le bien doivent perdre leurs
-illusions, s'ils veulent persévérer. Les optimistes, les enthousiastes,
-vite déçus, se découragent...
-
-Mademoiselle Bon dit à regret:
-
---Oui, vous avez raison... On se lasserait peut-être de la charité, si
-l'on n'avait pas la certitude qu'elle est une œuvre de réparation, une
-forme de la justice...
-
---Ces filles que vous allez voir, reprit madame Platel, vous étonneront
-par leur insouciance... Séduites, lâchées, honnies, ramassées dans
-la rue, elles sont gaies... Elles évitent de penser à l'avenir; le
-présent les rassure. Vivant ensemble, elles redeviennent petites
-filles et s'amusent de tout. La fête que nous leur donnons aujourd'hui
-occupe, depuis un mois, toutes leurs pensées... Une d'elles, ce
-matin, m'arrêtait dans l'escalier: «Madame, vrai qu'on aura de la
-brioche?--Oui.--Ah! veine!...» Elle dansait de plaisir, malgré son
-ventre... Et si vous connaissiez son histoire!... Une fille de dix-neuf
-ans, laide, rousse, grêlée, boiteuse, naguère en service chez un
-marchand de vins, à Javel... On nous l'a envoyée presque mourante de
-faim, bleue de coups, en guenilles, et elle a répondu à ma première
-question: «Le père de mon enfant!... J' sais t'y, moi, j' sais
-t'y?...--Mais enfin...--Ah! j'ai ben une _doutance_ sur un monsieur
-Camille!...»
-
---Il y a beaucoup de domestiques parmi vos pensionnaires? demanda
-Josanne.
-
---Oui, beaucoup: de petites bonnes, victimes du sixième étage... Mais
-nous avons aussi des ouvrières, des demoiselles de magasin, jusqu'à des
-institutrices!... Certaines sont restées pures de cœur,--celles qui
-furent vraiment surprises par l'agression de l'homme, ou qui cédèrent
-par amour.--Il y a des infortunes si poignantes!... Ah! mesdames,
-dites-le, écrivez-le, criez-le; on n'aura jamais trop pitié de la
-femme... Si bas qu'elle tombe, l'homme est, presque toujours, l'artisan
-responsable de sa déchéance...
-
---Pourquoi les femmes qui ont du talent, un nom, un public, et qui
-écrivent de beaux livres, ne défendent-elles pas mieux les autres
-femmes? dit mademoiselle Bon. Les gens du monde, les bourgeois, ne
-lisent guère l'_Assistance féminine_, et ce n'est pas dans le _Monde
-féminin_ que Josanne pourra exprimer, sincèrement, ses opinions...
-Monsieur Foucart exige que la charité soit discrète, la misère voilée,
-et que la douleur et la mort mêmes gardent un «petit air parisien».
-
-Madame Platel proposa de visiter la maison, avant la fête. On parcourut
-les dortoirs tout blancs, le réfectoire aux tables parallèles,
-l'infirmerie, les cuisines, et la grande salle commune où les
-pensionnaires attendaient.
-
-Elles étaient trente, assises sur des chaises de paille, comme
-à l'église. L'uniforme de _pilou_ brun--casaque droite et jupe
-foncée--accusait la disgrâce de leur corps, et les bonnets étaient d'un
-blanc trop cru sur les fronts jaunâtres, comme frottés de terre...
-Ainsi vêtues, ainsi rangées, elles semblaient n'être plus des femmes,
-mais des femelles, un lamentable bétail féminin. Et il fallait les
-regarder longtemps pour distinguer quelques traces de beauté sous la
-dure lumière hivernale, impitoyable aux visages flétris.
-
---Numéro Neuf? disait la directrice. Je ne vois pas le numéro Neuf...
-Elle n'est pas à l'infirmerie?
-
---Non, m'ame, répondirent plusieurs voix: elle est là, dans le coin...
-
-Une surveillante appelait:
-
---Madame Neuf!... On ne vous mangera pas, madame Neuf!
-
-Les têtes se tournaient vers une fille assise dans un angle de la
-salle, sur un tabouret bas. Elle avait les coudes sur les genoux, les
-mains dans les cheveux, et sa grossesse, avancée déjà, la faisait
-paraître difforme.
-
---Elle a pas voulu qu'on la tire en photographie!... Elle dit qu'elle
-veut remonter, que la fête, ça l'amuse pas...
-
-Une des femmes se mit à rire. Une autre murmura:
-
---En v'là des manières!... T'as pas fini?...
-
---Chut! dit madame Platel, madame Neuf fera comme il lui plaira...
-Mais je vois monsieur Bonnafous qui arrive... Il est dans le jardin...
-Allons, mesdames, un peu de silence! monsieur Bonnafous est une
-célébrité... Il a fait des tours devant la reine Victoria, devant
-le Pape!... Oui, mesdames, il a fait rire le Pape!... Tenez-vous
-convenablement... Vous ne voudriez point offenser monsieur Bonnafous
-par votre bavardage...
-
-Elle débitait ce petit discours d'un ton plaisant et doux, sans que
-changeât l'expression de ses yeux tristes, et elle allait, de droite à
-gauche, imposant l'ordre et le silence. Les femmes frémirent de plaisir
-quand, sur l'estrade improvisée, parut M. Bonnafous, léger comme un
-maître de danse, la moustache cirée, l'œil câlin.
-
-Il était en frac. Il ressemblait aux messieurs des gravures de mode. Sa
-voix était suave, ses mains blanches. Il annonçait:
-
---Suivez-moi bien, mesdames!... suivez-moi bien!... Je prends la boule
-d'une main, comme ceci... Et, de l'autre main, je prends mon chapeau.
-Vous me suivez, mesdames?
-
-Elles le suivaient:--il était si beau!...--Les boules passaient, les
-cartes filaient: et du chapeau luisant sortaient, par douzaines, les
-rubans tricolores et les pièces de cent sous... Et les petites bonnes,
-les ouvrières, toutes peines oubliées, la bouche entr'ouverte et les
-yeux ronds, contemplaient ce M. Bonnafous qui avait fait rire le Pape!
-
---Elles l'admirent, dit Josanne à madame Platel, moins pour son talent
-que pour son beau physique... Elles reconnaissent en lui leur idéal: le
-monsieur bien mis, distingué, et qui sait «causer aux femmes»... Voyez
-leurs yeux émus d'amour! Chacune croit retrouver en monsieur Bonnafous
-un trait de l'amant qui l'a perdue.
-
-Elle parlait avec un accent d'ironie et d'âpreté qui choqua madame
-Platel:
-
---Comme vous êtes sévère!... Oui, monsieur Bonnafous représente un
-idéal médiocre, mais on a l'idéal qu'on peut avoir, et c'est déjà très
-joli d'en avoir un. La fille qui avait une «doutance» sur un monsieur
-Camille n'avait pas d'idéal, soyez-en persuadée... Femmes du monde ou
-filles du peuple, nous nous prenons toutes au charme d'un regard, au
-son d'une voix, à des mots tendres... et nous croyons que c'est le
-grand amour...
-
-Ses beaux yeux désabusés regardaient bien loin en arrière, dans ses
-souvenirs... Elle posa sa main sur la main de Josanne.
-
---C'est le mirage de l'amour, vous le savez bien, chère madame... Et
-pour ce mirage, on souffre, on meurt... Quelquefois l'amour, le vrai,
-traverse notre vie, et le mirage se dissipe... mais il est trop tard...
-On est vieille... Et l'on n'a aimé que des apparences, des mots, des
-gestes...
-
-Josanne pensa:
-
-«Elle aussi!...»
-
-M. Bonnafous ne lui paraissait plus si ridicule. Il devenait un
-symbole... Il dominait les femmes aux yeux ravis, aux cerveaux
-enfantins, aux cœurs serviles... Et Josanne, encore, se révolta...
-Elle dit, dans son âme: «Pas moi, non!... Moi, je ne suis pas comme
-les autres». Mais sa conscience protestait: «Tu mens...» Elle était
-comme les autres, cette rebelle, cette affranchie. Elle s'était prise
-«au charme d'un regard, au son d'une voix, à des mots tendres...»
-Elle avait cru, elle croyait encore que c'était là le grand amour...
-Oui, près de Maurice, elle avait été aussi faible, aussi lâche que
-ces filles près de leur séducteur, garçon de magasin, bureaucrate, ou
-commis aux belles moustaches...
-
-Comme ces filles, elle avait connu l'angoisse de la maternité possible,
-l'épouvante de la maternité certaine. Elle avait compté les jours, elle
-avait espéré--secrètement--la complicité de la nature pour détruire le
-germe insoupçonné... Plus tard, quand la nausée lui montait aux lèvres
-et que déjà sa ceinture opprimait son flanc douloureux, elle avait vu
-surgir la brute égoïste qui est dans l'homme assouvi... Elle avait été
-abandonnée,--comme ces filles,--et, plus misérable que ces filles, elle
-avait dû mentir et tromper... Ah! de quel désir farouche, pendant le
-martyre de sa grossesse et jusque dans les douleurs qui créent la vie,
-elle avait appelé la mort!...
-
-Et elle avait pardonné, elle n'avait pas cessé d'aimer, elle aimait
-encore...
-
-Pourquoi? comment?... Son amour n'était pas une aveugle fureur
-sensuelle, et cependant elle ne pouvait évoquer le visage de Maurice
-sans un tressaillement de tout son être, un brisement des genoux, un
-coup au cœur.
-
-«Ah! mademoiselle Bon disait vrai: nous gardons toutes le pli de la
-servitude, le besoin d'aimer, de souffrir pour celui que nous aimons;
-le besoin d'obéir; le besoin de pardonner... Nous avons toutes, tant
-que nous aimons, la même lâche indulgence...»
-
-Elle considérait les corps alourdis sous le caraco brun, les figures
-fanées sous le bonnet blanc;--et elle se sentait tout près des
-malheureuses qui étaient là,--leur sœur en souffrance, en honte, en
-faiblesse, une pauvre femme...
-
-Une pitié lui venait pour elle-même, et pour celles-ci, et pour
-toutes les femmes qui enfantent dans la douleur, et dont le grand cri
-maternel, à toute heure de jour et de nuit, vibre par le monde...
-
-L'escamoteur jonglait maintenant. Il déployait des éventails; il
-allumait des bougies... Les spectatrices riaient. Quelques-unes, à
-la dérobée, examinaient la dame du journal, si blanche sous sa toque
-noire...
-
-M. Bonnafous termina enfin ses gesticulations. Il sourit, salua,
-et sembla s'escamoter lui-même... Des regards le cherchaient...
-N'allait-il pas revenir?... Non. Il était parti, évanoui comme un beau
-rêve.
-
-Lasses de leur immobilité, les femmes se levèrent, entourèrent
-mademoiselle Bon et madame Platel. Des surveillantes apportaient des
-corbeilles de gâteaux et d'oranges. Sur une table, au fond de la salle,
-le thé et le chocolat fumaient dans les bols.
-
---Madame Cinq!... Madame Vingt-deux!... Par ici!...
-
---Non, j' veux pas de brioche...
-
---Un petit gâteau?...
-
---...C'est un dégoût que j'ai eu pour le jambon... Alors, vous savez,
-les _sanviches_...
-
---Vrai, c'est une noce, aujourd'hui!...
-
-Josanne, dans un coin, prenait des notes.
-
-Soudain elle sentit bouger sa chaise: quelqu'un s'appuyait au dossier.
-Une voix balbutiait, anxieuse:
-
---Madame... Oh! madame, je vous en prie... Parlez pas d' moi.
-
-C'était «madame Neuf» qui suppliait.--Vingt ans peut-être, une petite
-figure pâle et tachée de son, des yeux bleus, des cheveux couleur de
-cendre.
-
---Parler de vous? et pourquoi, ma pauvre fille?... Je ne vous connais
-pas, et quand bien même je vous connaîtrais...
-
---C'est que... on m'avait dit: «Faut se méfier des journalistes...»
-Une amie que j'avais dans les temps... elle était à l'hôpital... à
-Lourcine... Ben! un journaliste est venu, rapport à une inauguration...
-Il lui a causé... Il avait l'air bien convenable... Ben! après, il a
-mis son nom dans le journal: «Ernestine...» Vous savez, ça ne fait pas
-plaisir...
-
---Soyez tranquille. Je ne parlerai même pas de madame Neuf.
-
---Oh! vous êtes gentille!
-
-Josanne sourit à cette louange naïve.
-
---Moi aussi, dit-elle, j'ai un petit enfant... Et, parce que je suis
-mère, je comprends les peines, toutes les peines des autres femmes.
-Je les plains toutes. Je n'écrirai jamais un mot qui puisse les
-humilier... Au contraire!...
-
---Oh! ce n'est pas la même chose!... Vous êtes une dame comme il faut,
-vous!... Vous êtes mariée!...
-
-Madame Neuf regardait l'alliance d'or au doigt de Josanne, et elle
-s'ébahissait, humblement, qu'une «dame comme il faut» osât se comparer
-à elle, la fille mère...
-
-Le sang monta aux joues pâles de Josanne. Elle murmura:
-
---Oh! moi... moi...
-
-L'essaim lourd des filles bourdonnait autour des tasses. Le jour net
-et dur des hautes fenêtres s'amollissait, bleuissait... Une servante
-juchée sur une chaise alluma le gaz, et l'aspect des choses parut
-nouveau dans la lumière différente.
-
---J'ai douze bons de layette à distribuer... pour les plus sages!
-clamait mademoiselle Bon. Et cinq francs de prime à toutes celles qui
-allaiteront leur enfant.
-
---Moi, m'ame...
-
---Moi aussi...
-
---Moi, j' peux pas... C'est ma grand'mère qui prendra le gosse... en
-Limousin...
-
-Josanne demanda:
-
---Et vous, madame Neuf?
-
---Moi?... J' sais pas encore... J'ai besoin de travailler... Et le
-pauv' petit, pour la jolie existence qu'il aura, vaudrait mieux...
-
---Oh! ne dites pas ça!
-
-Les deux femmes se regardèrent. Quel drame vulgaire et navrant
-racontaient les yeux bleus flétris, la bouche contractée!
-
---Je n'en voulais pas, d'enfant... Le père était parti... J' pensais
-qu'à lui... à lui... tout le temps! Et pas le sou... pas d'ouvrage...
-J' m'en cache point: j'ai essayé tout... tout... Y a des gens qui
-disent que c'est mal... Faudrait qu'i' _soyent_ à ma place...
-
-Josanne comprenait: tout!... les tisanes conseillées par les commères,
-les visites secrètes chez l'herboriste, chez la matrone de faubourg...
-Tout!... elle devinait l'affreux courage de la femme contre elle-même,
-victime et bourreau...
-
-Elle prit la main de madame Neuf, et elle répétait: «Pauvre!...
-pauvre!...» avec un accent de compassion et de douceur infinie... Les
-papillons de gaz sifflaient... On entendait le ronflement du poêle. Une
-des pensionnaires, tout à coup, chanta,--voix fraîche et frêle, un peu
-tremblante et qui traînait...
-
- Dans les sentiers remplis d'ivresse,
- Allons ensemble à petits pas...
-
-La romance, usée depuis vingt ans par mille et mille lèvres, beuglée
-dans les carrefours, dans les ateliers, dans les trains et sous les
-tonnelles du dimanche, conservait son prestige sur la sensibilité
-populaire... Les femmes, un instant, se recueillaient, oubliant le
-gâteau mordu, la tasse pleine,--et les lilas fleurissaient dans leur
-mémoire avec l'odeur de l'amour défunt...
-
---Écoutez, ma pauvre petite, dit Josanne; puisque vous me trouvez
-gentille, et que je ne vous fais pas peur, écoutez-moi... Je vous
-comprends très bien... Je vous plains de toute mon âme...
-
---Madame...
-
---Vous avez un grand chagrin, je le vois, une grande honte... Et,
-surtout, vous avez peur de ce petit qui va venir... Il vit dans votre
-sein, mais pas encore dans votre cœur... Vous ne pouvez pas encore
-l'aimer...
-
---C'est vrai, madame... Oh! madame...
-
---Ne cachez pas votre figure... Je vous parle tout doucement... Il ne
-faut pas avoir honte, vous ne devez pas avoir honte... Ce n'est pas
-une honte que d'aimer, même quand on se trompe; ce n'est pas une honte
-d'avoir un enfant hors du mariage... La honte, c'est de le renier, cet
-enfant, de l'abandonner... La honte, elle est pour l'homme, pour le
-père...
-
-La chanteuse soupirait:
-
- Je veux t'offrir, ô ma maîtresse...
-
-Dehors, la nuit était venue. Un tramway gronda, roula tous les bruits
-dans son tonnerre, qui s'accrut, diminua, se perdit...
-
-Les femmes, en chœur, reprenaient:
-
- O ma maîtresse!...
-
---L'enfant! disait Josanne, à celui-là on donne tout sans demander
-rien... L'enfant, c'est notre orgueil, notre gloire, notre revanche...
-Il peut nous consoler de l'amour...
-
-Madame Neuf baissa la tête, et, pleurante:
-
---C'est trop p'tiot! dit-elle; ça se laisse aimer... Et moi, j'ai
-besoin qu'on m'aime...
-
-
-
-
-XIII
-
-
-Josanne a quitté mademoiselle Bon, à la station des omnibus. Seule,
-elle descend les pentes rapides qui mènent vers l'embarcadère du
-Point-du-Jour. Autour d'elle, en elle, que de tristesses!...
-
-Tristes rues pleines de soir, où les becs de gaz semblent las de
-repousser l'ombre circulaire sur le pavé gluant et miroitant. Tristes
-jardinets où l'unique sapin, sur la pelouse lépreuse, abrite un Amour
-de plâtre, sali par les pluies et tout écaillé. Tristes petites maisons
-recélant de petites vies. Pas de boutiques, pas d'ateliers. La rumeur
-de Paris expire à ce seuil de la banlieue. Et Josanne hâte le pas,
-penche la tête, comme si sa mélancolie trop lourde l'entraînait, la
-tirait en bas.
-
-Son cœur pèse à sa poitrine. Elle y porte la main, malgré elle, sous la
-fourrure laineuse et noire. Et elle va, seule, jetant des mots brisés,
-des soupirs, à la nuit déserte, au silence.
-
-Son âme se délivre enfin. A force de gémir: «J'ai mal! J'ai mal!» son
-mal s'apaise.
-
-Voici les lumières mouvantes des voitures, un tramway, un autre, un
-autre, mammouths métalliques à l'œil rouge ou vert. Voici le quai, la
-berge en contrebas, les arches du viaduc éclairées par-dessous. Le ciel
-est violacé sur les collines invisibles de Meudon; un peu de pourpre
-s'extravase dans ce violet sombre,--et la Seine est toute noire, avec
-des traînées brillantes, comme une huile d'or répandue çà et là. La
-Tour Eiffel, arc-boutant ses quatre racines, dresse son arbre de fer
-dont la pointe, parmi les nuages, allume tout à coup sa fleur de feu.
-Et, répondant au signal, la Roue gigantesque fait tourner un cercle
-obscur dont on ne voit rien, qu'un pointillement d'étoiles.
-
-Des trains passent. Des fumées rougissent sur les hautes cheminées.
-Appels de trompes, tintements de clochettes, plaintes déchirées des
-sirènes, grelots éparpillés, sifflets aigus se mêlent aux mille
-reflets, aux mille frissons des eaux et des ombres. La Ville qui
-flamboie sous le ciel triste, les formes démesurées qui surgissent,
-ces clameurs de forge, ces lueurs d'enfer accablent Josanne, hors des
-ténèbres et du silence. Elle ne reconnaît plus rien. Perdue dans un
-monde obscur et monstrueux, elle souhaite la chambre close, la lampe,
-les livres, un visage ami.
-
-Six heures. Le ponton oscille, surchargé de gens qui attendent, et
-le bateau se coule tout au long, comme une bête vivante, avec un
-clapotement. La foule emporte Josanne. Elle est dans la cabine,
-pressée, étouffée, entre une grosse dame et un vieil ouvrier qui dort.
-
-Et Josanne aussi voudrait dormir, si fatiguée, la tête vide! Le léger
-mal de cœur qui lui vient, au roulis du bateau, accroît son vertige.
-Tant de pensées, tant d'émotions l'ont ballottée, depuis le matin, de
-l'orgueil à l'humiliation, de la confiance au désespoir! Tout lui est
-égal, maintenant, tout! Et, sur le chaos de ses idées, une phrase qui
-n'a plus de sens, qu'elle ne comprend plus, bourdonne comme une mouche
-obsédante: «Le pli de la servitude...»
-
-Le bateau s'arrête, repart dans un glissement balancé, s'arrête
-encore. A chaque arrêt, un double mouvement se propage dans la masse
-des passagers: les uns s'en vont, les autres arrivent. Josanne, sa
-voilette levée, regarde ces figures qui défilent, marquées par la
-grande lassitude mélancolique des soirs de fête: ménages d'ouvriers,
-boutiquières coiffées de capotes à aigrette, enfants qui dorment, la
-tête ballottante sur l'épaule du papa, serrant un jouet neuf ou un
-débris de gâteau dans leur menotte crispée.
-
-De temps en temps, une femme jolie, un monsieur à pelisse confortable,
-égarés dans la foule populaire, se plaignent de n'avoir pas trouvé de
-fiacre, d'avoir vu fuir les tramways pris d'assaut.
-
-Un couple élégant cherche des places: la toque pailletée de la jeune
-femme brille parmi les chapeaux sombres. Toute jeune, mince, brune,
-vêtue de drap bleu et d'astrakan, c'est une nouvelle mariée, sans
-doute, qui va dîner dans sa famille. Elle hésite, recule,--et son mari,
-plus loin, l'appelle:
-
---Yvonne!
-
-C'est Josanne qui se lève, à cette voix.
-
-Elle se lève et se rassied et ne sent plus rien qu'un frémissement de
-tourbillon autour d'elle, en elle. Elle pense:
-
-«Je vais m'évanouir... Je vais tomber!»
-
-Et elle tomberait, si elle n'était retenue par la grosse voisine et
-l'ouvrier qui ronfle.
-
-«Maurice!... C'est Maurice!... Maurice!...»
-
-Ce nom, qu'elle répète mentalement, entre enfin dans sa conscience,
-cloue sa pensée... Elle se maîtrise et redevient lucide.
-
-A quelques pas d'elle, Maurice et sa femme sont assis. Ils causent
-distraitement, avec des intervalles de silence.
-
-Josanne regarde cet homme qu'elle aima,--qui l'aima sans doute, à
-sa façon négligente et sèche.--Elle voit passer sur ce visage des
-expressions brèves qu'elle reconnaît,--un mouvement de sourcils, cette
-façon d'incliner la tête, ce sourire un peu de côté...
-
-Mais combien Maurice lui apparaît énigmatique! Il est «le même»; il
-n'est plus «le sien...» Josanne ne sait plus interpréter son regard,
-ses gestes, son attitude... Elle ignore les images familières qu'il
-emporte dans son cerveau, et ses habitudes, et ses peines, et ses
-plaisirs et ses projets... Entre ces deux êtres qui furent un seul être
-par le désir et par le plaisir, qui mêlèrent leurs sangs et crurent
-mêler leurs âmes, quel abîme d'indifférence, d'ignorance, d'oubli!...
-
-Elle songe:
-
-«Je ne sais même pas son adresse...»
-
-Et son chagrin s'avive d'ironie... On s'aime, on se prend, on se
-déprend, on se reprend... puis la chaîne casse... Et chacun s'en va de
-son côté: bonsoir! la vie continue...
-
-Voilà donc la femme de Maurice: cette fillette rieuse et boudeuse qui
-bâille derrière son gant clair. Elle aime bien son mari, et lui l'aime
-bien... C'est l'ordinaire «gentil ménage». Elle sait que Maurice a
-eu des aventures, autrefois, comme tous les jeunes gens... Elle n'en
-souffre pas; elle n'y pense pas. On lui a dit que «ça n'avait pas
-d'importance»... C'est fini. Ce n'était rien. Elle est bien sûre que
-son mari n'a pas de secret pour elle.
-
-«J'étais comme elle quand j'épousai Pierre, pense Josanne. Les jeunes
-filles ne savent rien de leur mari... Et celle-là, qui me regarde, elle
-ne sent donc pas ce que je suis, d'instinct!...»
-
-Non, madame Nattier ne sent rien: l'instinct ne l'avertit pas; aucun
-pressentiment ne l'effleure devant cette femme inconnue qu'elle
-regarde, une seconde, sans la voir. Ses yeux encore enfantins,
-brouillés de sommeil, deviennent vagues... C'est Maurice qui fait un
-mouvement, sous l'attirance magnétique de Josanne. Leurs regards se
-heurtent: ils éprouvent un choc physique. Le jeune homme pâlit... Puis,
-correctement, discrètement, il soulève son chapeau, salue...
-
-C'est tout. Le bateau s'arrête. Josanne quitte sa place, sans
-précipitation. Mais dans l'escalier, sur le pont, sur le quai, elle se
-hâte, elle fuit, loin de cet homme...
-
-Oh! ne le revoir jamais!... jamais!...
-
-
-
-
-XIV
-
-
-Josanne n'eut pas le courage d'aller chez Mariette. Elle rentra dans
-son petit logement, ôta son chapeau, son manteau, sans même allumer la
-lampe, et, couchée sur le divan, elle sanglota.
-
-Elle souffrait et jouissait d'être seule, tendait les bras vers un
-secours inconnu et aussitôt le repoussait. Ses larmes mouillaient ses
-joues, son bras replié, les cheveux de sa tempe. Tout son corps était
-rompu. Quand ses sanglots faisaient trêve, elle soupirait et gémissait
-comme un enfant.
-
-Au-dessus, au-dessous, les voisins dînaient: on entendait des rires,
-des bruits d'assiettes. Le peintre du second faisait un vacarme
-effroyable: il raclait une mandoline et imitait le toréador.
-
-Un coup de sonnette réveilla Josanne. Elle alla ouvrir, à tâtons. La
-concierge lui apportait un paquet:
-
---C'est arrivé à midi, madame...
-
-La jeune femme alluma une bougie, examina le paquet, enveloppé de
-papier blanc, lié de ficelle rouge, chargé de timbres étrangers.
-
---De Naples!
-
-La ficelle coupée, le papier déchiré, elle vit une étroite et longue
-boîte en sparterie, tressée et nouée de rubans, et, dans la boîte, cinq
-ou six camélias d'un blanc très pur, enveloppés d'ouate. Il y avait
-une carte, sous les fleurs: «Noël Delysle, _Albergo Reale, Posilipo_»,
-envoyait à madame Josanne Valentin «ses vœux de bonne année et ses
-hommages».
-
-Elle prit les fleurs et, délicatement, les démaillota, une à une...
-Leurs beaux pétales semblaient ciselés en pleine cire et l'on eût dit,
-à les voir, en la perfection de leur blancheur, que leur pulpe mate,
-épaisse et fine, ne se fanerait jamais.
-
-Josanne versa de l'eau dans un tube de cristal, disposa les fleurs,
-les porta sur la cheminée. Et ces actes, machinalement accomplis, la
-divertirent de son chagrin.
-
-Sa montre marquait neuf heures: elle chercha des biscuits dans le
-buffet de la cuisine, mit une bouilloire sur la lampe à alcool; le thé
-fut bientôt prêt. Elle mangea et but, assise sur le divan, sa tasse
-posée sur un escabeau, à la lueur de la bougie. Ses cils étaient moites
-encore. Une mèche, détachée de son chignon, tombait sur son épaule.
-
-Le peintre, au-dessous, continuait son tintamarre.
-
-La glace de la cheminée doublait les beaux camélias qui avaient fleuri
-pour Josanne,--si loin de Josanne!--dans quelque jardin tout jaune
-d'oranges mûres, au pays de Graziella.
-
-«Ce sont mes étrennes... J'ai tout de même des étrennes!...»
-
-Un involontaire sourire éclaira son visage encore en pleurs... Ainsi,
-pour la troisième fois, à des heures de sa vie où elle sentait plus
-cruellement la solitude et l'abandon, un réconfort lui venait de cet
-inconnu, de ce Noël Delysle: le livre lu, sous l'Odéon... la lettre
-reçue à Chartres... ces fleurs...
-
-Elle regarda la carte, l'adresse, la formule banale et courtoise,--et
-elle regretta que M. Delysle n'eût pas écrit... Deux fois, depuis
-qu'elle était à Paris, elle avait reçu de Venise, de Rome, des lettres
-courtes et jolies, qu'elle conservait.
-
-«Je les mettrai dans la boîte en sparterie, pensa-t-elle, et toutes
-celles qu'il m'écrira... s'il m'écrit encore... C'est gentil, cette
-correspondance...»
-
-Elle commença de se déshabiller. Toutes les cinq minutes, elle allait
-admirer les camélias, et sur ces fleurs sans parfum, elle respirait
-l'odeur lointaine, l'enchantement de l'Italie.
-
-Assommée de fatigue, elle s'endormit, rêva que mademoiselle Bon
-épousait M. Bonnafous et que «madame Neuf» s'était jetée dans la Seine
-près du viaduc du Point-du-Jour...
-
-Le lendemain, elle envoya un billet de remerciement à M. Delysle,
-écrivit son article sur la Villa Bleue et tâcha de secouer sa
-tristesse. Mais son âme demeurait ébranlée; elle ne se défendait plus
-contre l'assaut des souvenirs. Elle éprouva toutes les rages, toutes
-les jalousies, toutes les lâchetés, et ce furent des jours terribles.
-
-Vainement elle crut se fortifier en allant à Chartres voir sa tante
-et son fils. Claude n'était plus son Claude, à elle: c'était l'enfant
-de Maurice. Josanne découvrait en lui des traits, des nuances de
-physionomie qu'elle n'avait jamais remarqués et que son imagination
-malade créait peut-être... Elle se rappelait cette «madame Neuf» à qui
-la maternité ne suffisait pas. «Moi aussi, égoïstement, j'ai besoin
-qu'on m'aime...» Claude, séparé d'elle, l'oubliait...
-
-L'emmener?... Elle ne pouvait pas. L'argent lui manquait encore pour
-payer une domestique, et l'enfant, trop petit, ne pouvait aller à
-l'école ni rester seul au logis. A Chartres, il était heureux, il
-prospérait, sous l'aile de mademoiselle Miracle. Josanne revint à
-Paris, découragée, désespérée, et, pendant une semaine, l'obsession la
-harcela: elle voyait partout l'ancien amant,--dans la rue, dans les
-omnibus, chez Mariette...
-
-Un soir, en quittant le _Monde féminin_, elle crut reconnaître Maurice,
-qui la suivait. Elle l'apercevait par moments, et elle se disait:
-
-«Je suis folle... Voilà que j'ai des hallucinations, maintenant!...»
-
-Mais, dans la cour du Carrousel, elle le sentit si proche qu'elle se
-prit à trembler toute et que ses genoux défaillaient. Il la joignit,
-l'arrêta: c'était bien lui... Il suppliait:
-
---Josanne, il faut que je vous parle!... Josanne!...
-
---Non, allez-vous-en!
-
-Des passants se retournèrent. Alors elle se remit à marcher, et Maurice
-marcha près d'elle. Ils regardaient devant eux, n'osant pas confronter
-leurs angoisses.
-
---Il faut que je vous parle... une minute seulement... Ne croyez
-pas... que j'aie voulu... Enfin quoi que j'aie fait, je ne suis pas un
-misérable...
-
---Je ne veux pas vous écouter. Je ne vous connais plus.
-
---Josanne, ce n'est pas possible... Il y a eu, entre nous, trop de
-choses... Nous ne pouvons pas vivre comme cela, vous me méprisant, et
-moi portant votre mépris... Depuis que je vous ai vue, dans le bateau,
-je vous cherche, je rôde autour de votre journal: je vous écris des
-lettres que je déchire... Croyez-moi, mon Dieu! croyez-moi!
-
-Elle l'interrompit:
-
---Quoi? que voulez-vous?... Que pouvez-vous dire?
-
-Il comprit qu'elle l'écouterait, et, cessant de supplier, il répliqua:
-
---Vous devez à vous-même de m'entendre... J'ai eu des torts envers
-vous. Vous me détestez, soit!... Mais il ne faut pas que ma faute...
-s'il y a faute!... déshonore à vos yeux tout le passé.
-
---Le passé!... De quoi est-il fait, ce passé?... De toutes mes
-souffrances, de toutes mes humiliations... Ah! votre prudence, votre
-manière de rejeter sur moi toutes les responsabilités!... Vous n'étiez
-guère généreux, ni brave!... Notre passé!...
-
---Josanne, je le répète, j'ai eu des torts... mais je vous ai aimée...
-
---Aimée!...
-
-Elle eut un retour de colère:
-
---Aimée! quelle dérision!... Et puis, que m'importe?... Tout ça, votre
-amour, mon amour, notre passé, n'existe plus. Je ne vous ai pas
-regretté. Je ne vous déteste même pas... Et ce n'est pas la maîtresse
-qui crie en moi, contre vous, c'est la mère...
-
-Elle se tut, car elle étouffait. Maurice voulut lui prendre le bras et
-l'entraîner: elle se dégagea, hostile.
-
-Ils traversèrent ainsi, Maurice suivant Josanne, le guichet du Louvre.
-Sur le quai, le fracas des omnibus et des voitures les surprit. Le
-vent soufflait du nord. L'air frigide et coupant avait le goût d'un
-morceau de glace qui fondrait en touchant les lèvres. Josanne ramena sa
-fourrure contre sa bouche. Elle frissonnait.
-
---Venez par ici, implora Maurice; je vous en prie...
-
-Elle le regarda... Non, il ne mentait pas, à cette heure! C'était
-son tour de prier et de s'humilier, et de souffrir... L'inquiétude
-blêmissait ses joues, décolorait ses yeux bleus, enlaidissait presque
-son visage, et cette légère disgrâce physique émut Josanne, au plus
-tendre de son cœur. Naguère elle ne pouvait supporter le passage
-d'une tristesse sur ce visage aimé. Et maintenant elle luttait contre
-l'habitude ancienne devenue instinct,--l'habitude de dire le mot, de
-faire le geste qui console.
-
-Le long du Louvre, puis sur le trottoir que la terrasse des Tuileries
-domine, droit devant eux, ils allaient. La découpure grise de la rive
-gauche, avec ses toits, ses clochers, ses dômes, se violaçait peu à peu
-contre le rouge cru du ciel hivernal. Des ombres de sépia marquaient
-les arches des ponts, et l'eau argentée ou noire, et çà et là glacée de
-rose, semblait immobile entre le lacis des arbres penchés.
-
-Quand les premiers becs de gaz s'allumèrent, en guirlandes pâles, le
-paysage parisien prit la force, la netteté, l'éclat imprévu de la
-plus belle estampe japonaise. Mais ni Maurice ni Josanne ne voyaient
-cette froide splendeur du crépuscule, qui touchait les yeux les moins
-sensibles et donnait aux passants distraits un court saisissement de
-plaisir.
-
---... Rappelez-vous... rue Rataud... ce matin où je vous parus injuste,
-ingrat, féroce... Je vous avais dit que c'était horrible de vivre
-séparé de vous, toujours... J'étais malheureux, et je vous savais
-malheureuse... Que pouvais-je pour vous? Rien.
-
-Josanne dit, lentement:
-
---Quand vous m'avez aimée, vous saviez que je n'étais pas libre, que je
-ne pouvais pas, que je ne voulais pas me libérer... Et vous saviez très
-bien que ce n'était ni par intérêt, ni par faiblesse, ni par crainte de
-l'opinion, que je restais à mon foyer... Croyez-vous que je n'avais pas
-rêvé une autre vie, que j'étais faite pour la trahison? Mais j'avais un
-devoir envers mon mari malade et malheureux. J'acceptais ce devoir...
-et je gardais pourtant un droit sur moi-même... Vous saviez tout
-cela... Je ne suis pas une inconsciente. Je vous ai parlé tout net, au
-début...
-
-Il répondit:
-
---J'ai très bien compris. Mais, je vous le répète, je ne pouvais rien.
-
---Vous pouviez m'aimer, malgré tout, à travers tout, comme je vous
-aimais, et me donner l'appui d'une fidèle tendresse, à défaut du
-secours matériel. Vous pouviez tout... Mais il fallait pouvoir aimer,
-d'abord... Et cela, vous ne le pouviez pas...
-
-Il protesta:
-
---Je vous ai aimée, passionnément...
-
---Allons, si vous êtes sincère, à cette heure, épargnez-vous,
-épargnez-moi cette vaine justification. Je ne vous reproche rien. Vous
-avez des préjugés; vous êtes un peu lâche. La morale courante vous
-justifie: la morale est pour vous, contre moi. Votre conscience vous
-commandait de m'abandonner, avec notre enfant? C'est possible! Mais
-pourquoi donc avez-vous des remords? Que faites-vous ici? Cela m'étonne.
-
-Il ne répondit pas directement. Il répéta que des scrupules personnels
-et le chagrin de sa pauvre mère l'avaient décidé à la rupture sans
-qu'il cessât d'aimer Josanne. L'effroi de la solitude stérile l'avait
-conduit au mariage, et, quand il avait appris la mort de Valentin, il
-était déjà fiancé.
-
---Devais-je reprendre ma parole?... Oui, peut-être... Mais je
-croyais... j'étais sûr que vous ne me pardonneriez pas ma défection...
-que vous me détestiez... Et puis, cette jeune fille qui avait confiance
-en moi, cette famille qui m'accueillait... J'ai été faible, je
-l'avoue... Et cependant, je ne crois pas être un malhonnête homme...
-Mais je comprends tout de même votre indignation... J'aurais dû vous
-écrire... Vous auriez compris mes sentiments...
-
-Il essayait d'être loyal, mais les mots disaient trop ou trop peu.
-L'habitude de l'atermoiement, du détour gênait sa volonté réelle de
-sincérité. Il cherchait malgré lui les phrases prudentes qui ne le
-compromettaient pas. Et il souffrait de ne pas oser l'expression exacte
-et véridique, de ne pas trouver l'accent qui convainc. Il essayait
-d'expier sa faute en l'avouant,--et il se justifiait encore... Il
-parlait de sa famille, de sa situation.
-
-Et tout à coup:
-
---Des phrases, tout ce que je dis!... Des phrases qui n'expliquent
-rien, qui vous irritent, qui me rendent ridicule ou odieux!... Je
-voudrais parler selon mon cœur; je ne peux pas.
-
-Josanne répondit:
-
---Maurice...
-
-Sa voix était changée... Que Maurice fût humble devant elle, et, cette
-fois, enfin, prêt à pleurer, c'était assez pour que sa rancune tombât.
-
---Maurice... laissez les phrases... Et si c'est mon pardon qu'il vous
-faut pour vivre en paix, eh bien! je vous le donne...
-
-Il demeura figé sur place. Quoi! si vite, si simplement, elle
-pardonnait?
-
---Ah! chère Josanne, je vous reconnais là!... Si bonne, si
-généreuse!... Je n'espérais plus...
-
-Elle murmura:
-
---Je ne peux pas vous haïr... Je ne vous ai jamais haï, et, maintenant,
-je n'ai pas le désir, je n'aurais pas la force de vous faire du mal...
-Serai-je plus heureuse moi, si vous êtes malheureux?... Non... Vous
-disiez vrai... Il y a entre nous trop de choses... Je vous ai trop
-aimé... Cinq ans!... Ah! j'ai eu un grand, un très grand chagrin...
-Mais le plus dur est passé... Je souffre moins... Je suis mieux...
-Votre vie est faite... Je referai la mienne... Seulement... il ne faut
-plus parler de tout ça... il faut vous en aller...
-
-Elle se troublait visiblement... L'amour, réprimé d'abord par
-l'orgueil, lui montait du cœur aux lèvres... Et Maurice, troublé
-comme elle, contemplait Josanne avec ses yeux d'autrefois... Confondu,
-plein de honte et de reconnaissance, il aurait voulu la tutoyer, se
-rapprocher d'elle, un peu, si peu que ce fût...
-
-Il n'osait.
-
-Pourtant il tendit sa main, et Josanne tendit la sienne. Ils se
-regardèrent, enfin... Lui n'avait pas changé, mais elle!... Comme elle
-était pâlotte et maigrie! Et sur elle, et en elle, quel deuil!
-
-Il se rappela des gestes d'elle, sa vivacité, sa langueur, son joli
-rire, la flamme de sa bouche, la fraîcheur de son corps. Elle avait
-été l'amante de sa jeunesse, la première et la seule femme qu'il eût
-possédée dans l'amour. Et il la sentit presque sienne encore, liée à
-lui par les souvenirs communs, par l'enfant commun... Et il désira,
-violemment, que le lien secret ne pût se rompre, que Josanne ne pût
-l'oublier tout à fait, même... même aux bras d'un autre...
-
-Intolérable pensée! intolérable vision!... Une jalousie toute nouvelle
-tenailla le cœur de Maurice. Il lâcha la main de Josanne. Il dit, comme
-s'il avait eu le droit d'interroger:
-
---Comment vivez-vous? Qu'allez-vous faire?...
-
---Je suis seule... Je gagne ma vie... un peu mieux qu'autrefois...
-
---Seule? Mais... mais alors...
-
-Il éprouvait une répugnance à parler de l'enfant,--lui qui attendait
-un autre enfant, officiel et légitime, dont il avait, par avance, la
-fierté.--Comment exprimer une tendresse paternelle qu'il ne ressentait
-guère, et, d'autre part, comment ne pas parler de Claude?... Mais
-il avait aimé Josanne, il l'aimait encore, et leur fils représentait
-leur passé d'amour, l'espèce de droit que l'homme garde--ou croit
-garder--sur la femme qu'il a rendue mère.
-
---Et Claude?... dit-il enfin.
-
---Vous vous rappelez son existence!
-
---Il y a une heure que je me contrains pour ne pas vous parler de lui,
-répondit Maurice sans même s'apercevoir qu'il mentait. Je voulais que
-la femme pardonnât, et maintenant la mère pardonnera peut-être...
-
---Claude est à Chartres, pour quelques mois encore. Il va bien.
-
---Vous le reprendrez avec vous? Il restera près de vous, toujours,
-n'est-ce pas?
-
---Qu'est-ce que ça vous fait?
-
---Je pense que vous serez moins triste, quand il sera là... moins
-seule... Ah! Josanne, il faudra l'aimer beaucoup.
-
---Vous n'allez pas m'apprendre comment je dois aimer mon fils!... Vous
-auriez mauvaise grâce!...
-
---Pardon! dit-il, confus.
-
-Ils revenaient de la Concorde vers le Louvre. Le crépuscule tombait.
-
-Maurice songea qu'il était tard. Sa femme l'attendait. Il n'avait plus
-rien à dire à Josanne,--rien qu'un souhait absurde, contraire à toutes
-ses habitudes de prudence,--souhait qu'elle ne voudrait pas entendre,
-et qu'elle n'exaucerait pas...
-
-Il hésitait... Le souhait tremblait sur sa bouche, incertain, honteux,
-comme un aveu d'amour coupable...
-
-Maurice balbutia:
-
---Josanne... Je voudrais...
-
---Quoi?
-
---Il faut que je m'en aille, Josanne... C'est affreux de nous séparer
-ainsi... J'ai tant de choses à vous dire!... Si vous saviez!...
-Josanne, je voudrais être sûr que je vous reverrai... Je ne peux pas
-croire que nous nous quittons pour toujours...
-
---Je suppose que vous ne me ferez pas de visite de noces! répliqua
-Josanne en se durcissant contre l'émotion. Nous avons dit les choses
-essentielles et définitives, ce soir... Et je n'ai aucune raison de
-continuer cet entretien...
-
---Nous serions morts l'un pour l'autre?... Je ne vous reverrai pas...
-je ne reverrai pas Claude, jamais!
-
---Vous l'avez bien voulu!... Et puis, comment?... pourquoi?... Non!...
-non!...
-
-Il surprit le tremblement de la voix, la crispation nerveuse de la main
-serrant la fourrure sombre.
-
-Il pensa: «Quelle folie je fais!...» Mais, devant cette Josanne qui se
-dérobait, qui lui échappait, devant ce visage bouleversé tout à coup,
-et qui était bien un visage de femme amoureuse et tentée, il retrouvait
-la sensation de la conquête... Elle avait eu ce regard, ce geste,
-cet air de souffrance, le soir lointain où, dans une rue déserte, en
-revenant de chez madame Grancher, il lui avait dit:
-
-«Je vous veux. Soyez toute à moi...»
-
-Il n'imagina point qu'elle pût redevenir sa maîtresse, mais il voulut
-garder une prise sur elle, la tenir, de loin, par les souvenirs
-d'amour, par l'enfant, et qu'elle le sentît toujours présent dans sa
-vie, et qu'il fût entre elle et les autres hommes, entre elle et
-l'amant futur qui viendrait...
-
-Enhardi par la solitude, il se rapprocha, et il répétait: «Josanne!...
-ma chère Josanne!...» d'une voix triste, tendre, pénétrante, d'une
-voix que Josanne reconnaissait, hélas! qui éveillait en elle les échos
-profonds du désir, et qui s'insinuait, caressait, touchait son âme et
-ses sens à la place vive et secrète...
-
-Elle résistait, détournant la tête pour ne pas voir le visage aimé, les
-yeux... Ah! ces yeux bleus de Maurice!...
-
---Je vous en conjure... Laissez-moi!... Allez-vous-en!...
-
---Josanne...
-
---Non!
-
---Josanne, au nom de l'amour ancien!... Nous fûmes heureux quelquefois,
-Josanne!... Rappelle-toi!... Promets-moi que tu me laisseras revoir
-Claude... C'est à Claude que je pense... Écoute!... Je ne te demande
-rien que tu ne puisses m'accorder... Revoir Claude... pas chez toi...
-dehors...
-
---Non!... non!...
-
---Tu ne peux pas me refuser ça, maintenant... Tu m'as pardonné...
-Malgré ta douleur, et mes fautes, vois, nous sommes ensemble, je tiens
-ta main, et tu vas pleurer... Josanne, qui fus ma Josanne, tu peux bien
-me bannir de ta vie, tu ne me banniras pas de toi-même, et jamais je ne
-t'oublierai, et jamais tu ne m'oublieras...
-
-Il perdait la tête, il ne savait plus ce qu'il disait:
-
---L'amour ne peut pas, ne doit pas renaître entre nous, mais en te
-revoyant, là, tout à l'heure...
-
---Maurice!
-
---Pas demain... dans longtemps... si une circonstance grave...
-Suppose que l'enfant soit malade... en danger... Alors, promets-moi
-de m'avertir... Cela n'arrivera jamais, sans doute, mais il faut
-promettre. Il ne faut pas dire «Jamais!»
-
-Éperdue, elle répondit:
-
---Eh bien! oui... dans ce cas... peut-être... dans ce cas seulement...
-Mais ça n'arrivera pas! j'en suis sûre!
-
---Tu m'écrirais, tu me laisserais venir!... Et même, dans toute autre
-circonstance où tu aurais besoin d'une aide, d'une amitié sûre. Il faut
-croire à mon dévouement. Je voudrais réparer, racheter...
-
-Elle cria presque:
-
---Oui, oui, mais laissez-moi! Vous ne voyez donc pas que vous me faites
-du mal?... Oh! je veux m'en aller, me reposer, être seule. Si vous
-m'avez aimée, je vous en supplie, laissez-moi!
-
-Il fut effrayé de ce qu'il avait fait:
-
---Je vous obéis, ma chère Josanne. Excusez-moi. J'ai été si violemment
-ému! Je n'aurais pas dû, peut-être...
-
-Elle dit tout bas:
-
---Adieu!
-
-Il répondit doucement:
-
---Au revoir!... J'ai votre promesse...
-
-Et chacun suivit son chemin.
-
-
-
-
-XV
-
-
---Cette fille de la Villa Bleue, une blonde, celle qu'on appelait
-«madame Neuf»... Vous lui avez parlé, le jour de la fête...
-rappelez-vous!...
-
---Eh bien? dit Josanne, elle est morte?
-
-Mademoiselle Bon soupira:
-
---Elle a fait pis que de mourir, ma chère...
-
-Les deux femmes causaient, dans le sombre petit bureau de mademoiselle
-Bon, meublé de cartonniers verts et de bibliothèques en bois brun, orné
-de photographies qui représentaient des écoles, des orphelinats, des
-groupes de médecins et d'infirmières en costume d'hôpital.
-
---Madame Platel m'a tout conté... La petite est accouchée, le mois
-dernier, à Baudelocque: un gros garçon, très bien accueilli... Larmes,
-grands sentiments: «Je l'élèverai... Je le nourrirai...» La dame
-visiteuse, envoyée par le Comité, revient, tout émue: madame Platel
-reste sceptique... Au bout de onze jours, la petite arrive à la Villa
-Bleue avec son bébé. On la félicite; on lui donne quelque argent et on
-lui cherche du travail... Voilà une fille sauvée!... Ah bien, oui! Le
-monsieur qui avait disparu depuis neuf mois est revenu... et la pauvre
-bête amoureuse est retournée à son vomissement.
-
---Et l'enfant?
-
---Le monsieur, un étudiant en pharmacie, n'aimait pas les gosses... Il
-l'a dit en propres termes: «Je n'aime pas les gosses. Ça me dégoûterait
-d'Hélène...» Hélène, c'est «madame Neuf». Et il a déclaré: «Je n'ai pas
-le sou: ma famille me colle cent vingt francs par mois... Je ne peux
-pas m'empêtrer d'une maîtresse et d'un enfant. L'Assistance publique
-n'est pas faite pour les petits chiens... Au surplus, il ne s'agit
-pas d'un abandon, mais d'un dépôt momentané... On le reprendra plus
-tard, ce mioche!...» La mère pleurait. Alors, pour la consoler et la
-convaincre, il lui a raconté l'histoire de Jean-Jacques Rousseau.
-
---Et elle a cédé!
-
---Elle a cédé. Une de ses anciennes compagnes de la Villa Bleue a
-reçu ses confidences et averti madame Platel... Il était trop tard.
-L'intéressante Hélène et son cher amant avaient imité Thérèse et
-Jean-Jacques... Elle éprouvait bien quelques remords, mais elle
-avouait: «J'aime trop mon ami. Je l'ai dans le sang. Je ne peux aimer
-que lui... Il me dirait de faire un crime, je le ferais...»
-
-Josanne, accoudée à la cheminée, un pied tendu vers le feu, répondit:
-
---Vous n'êtes pas découragée?
-
---De quoi?
-
---De ce métier de dupe que vous faites!... Relever la femme, éduquer
-la femme, affranchir la femme! Vous croyez à l'avènement de la femme
-consciente, fière de sa libre maternité, heureuse de n'être plus
-l'idole ou la servante de l'homme? Vous croyez que grâce à vous, grâce
-à nous, les «madame Neuf» deviendront plus rares?
-
---Je le crois.
-
---Alors il faudra supprimer l'amour, mademoiselle. Peut-être
-affranchirez-vous la femme des entraves sociales, des préjugés qui
-l'empêchent de gagner son pain... Mais vous ne l'affranchirez pas
-d'elle-même... La femme qui a un «homme dans le sang» appartient
-servilement à cet homme.
-
-La porte du bureau s'ouvrit. Un groom appela:
-
---Madame Valentin!... Il y a quelqu'un qui vous demande...
-
---Dites que je ne suis pas arrivée, qu'on m'attende. Faites entrer dans
-mon bureau... C'est insupportable d'être dérangée ainsi.
-
-La porte se referma.
-
---Josanne! dit mademoiselle Bon, qu'avez-vous? Vous avez beaucoup
-changé depuis un mois. Vous êtes amère et triste... et vous devenez
-injuste!... Votre pessimisme m'étonne. Qu'y a-t-il donc?
-
---Mais rien... rien... J'ai des migraines, de la fatigue nerveuse...
-Ah! ne parlons pas de moi. Cela m'ennuie...
-
-Elle se détourna, regardant le feu qui mourait. Et, après un silence,
-elle reprit:
-
---Je songe à toutes ces femmes que je vais voir, et que j'interroge
-sur leur vie, leur caractère, leurs goûts; je songe à ces doctoresses,
-à ces avocates, à ces professeurs, à ces artistes, dont le _Monde
-féminin_ raconte les succès... C'est l'élite féminine, les
-«affranchies», les «rebelles», comme dit monsieur Noël Delysle... Elles
-s'insurgent contre les préjugés, contre la morale conventionnelle, et
-elles recréent un idéal nouveau de l'honneur, de la vertu, du devoir
-féminin. Ce sont des intelligences claires et des âmes nobles...
-Elles ne ressemblent pas à madame Neuf... Et pourtant, dès qu'elles
-se livrent un peu, en causant, de femme à femme, et que je devine le
-secret de leur vie intérieure, je sens qu'elles ont gardé les vieux
-instincts de la femme d'autrefois... L'homme les trouve devant lui,
-concurrentes et rivales, dans les écoles, dans les hôpitaux, dans les
-administrations; mais au foyer, dans l'alcôve, l'ordre antique se
-rétablit... Avec tout son cœur, avec tous ses sens, la femme aspire à
-la servitude amoureuse... Elle n'a pas le courage de la liberté; elle
-n'a pas le sentiment de sa dignité; elle n'a que le désir et le regret
-de l'amour. Que l'amant aimé marche sur elle, elle lui baisera les
-pieds et dira: «Encore!...»
-
-Mademoiselle Bon écoutait Josanne sans protester.
-
-La jeune femme s'animait, presque agressive:
-
---Mariées, elles ne peuvent pas s'affranchir de l'époux; libres, elles
-ne veulent pas s'affranchir de l'amant... Ce sont des serves, comme
-étaient leurs mères, comme seront leurs filles...
-
---Ce sont des femmes! dit mademoiselle Bon, en souriant. Elles sont
-nées à une époque de transition, et elles se révoltent contre une
-morale et des lois dont elles subissent la contrainte. De toutes
-parts, la société limite l'effet de leur rébellion. Elles n'accordent
-pas toujours leurs actes avec leurs idées?--Ainsi les anarchistes font
-leur service militaire et paient l'impôt.--Elles gardent l'instinct de
-la servitude amoureuse?--N'oubliez pas que les siècles et les siècles
-ont façonné leur sensibilité pour l'obéissance et le sacrifice.--Elles
-aiment des gens indignes d'elles?... Mais les erreurs sentimentales
-seront toujours possibles, en tout temps, malgré toutes les évolutions
-de la morale. De même les progrès de l'hygiène et de la médecine
-n'empêcheront pas les maladies... Ne raillez pas les femmes qui
-ont brisé les vieilles chaînes, parce qu'elles traînent encore les
-tronçons!... Vous-même, Josanne, ne faites-vous pas l'apprentissage de
-la liberté?... Si vous vous sentez lâche, ne découragez pas les autres.
-
---Vous êtes sévère pour moi, mademoiselle Bon! Je vous ai fait de la
-peine...
-
---Beaucoup... Vous étiez juste et généreuse, autrefois, et si brave!...
-Qu'est-ce qui vous a troublée ainsi?
-
---Je ne sais... Un vague malaise physique... Et puis, l'histoire de
-cette fille, cette «madame Neuf...»
-
---Il n'y a pas de quoi... Ma pauvre Josanne, la vie est dure pour vous,
-je le sais... Vous avez des heures de doute, d'agacement...
-
---De défaillance... Ah! mademoiselle je vous admire.
-
---Bah!
-
---Je fais mieux: je vous aime...
-
---Ça, c'est gentil... Vous ne me trouvez pas trop ridicule?
-
---Ridicule! Vous qui avez tant de raison et tant d'indulgence, et cette
-force d'espoir, et cet optimisme paisible!... Vous êtes une sœur de
-charité laïque, oui, tout anticléricale que vous êtes...
-
-Josanne se mit à rire:
-
---Vous auriez dû vous marier; je vous vois très bien, mariée et mère de
-famille...
-
---J'aurais pu me marier, dit la vieille fille avec un petit air de
-fierté. A vingt ans, je n'étais pas plus laide qu'une autre, et l'on
-m'a demandée, oui; deux fois!
-
---Et vous avez refusé!... Pourquoi?
-
---Parce que j'avais un cœur très timide, craintif même, et
-scrupuleux... et puis des idées à moi... et je voulais toujours les
-mettre en pratique, mes idées!... J'appartenais au peuple, où les
-honnêtes filles ne sont pas, forcément, des ingénues... Je savais
-comment vivent les hommes avant leur mariage, et j'avais vu beaucoup de
-femmes, séduites, lâchées, qui tombaient... je savais où... Alors je
-m'étais promis d'épouser un jeune homme qui... que...
-
-Une chaste rougeur couvrit la figure de mademoiselle Bon.
-
---... qui n'aurait jamais profité de la misère, de la faiblesse de
-ces malheureuses, pour... vous comprenez!... un jeune homme pur comme
-moi-même... Et je ne l'ai pas rencontré.
-
---Et vous n'avez pas aimé?
-
---D'amour? non... J'ai aimé mes parents, mes amis, mes idées, les
-malheureux... J'ai aimé beaucoup de gens et beaucoup de choses... Et
-j'ai gardé mon petit rêve intact, ni brisé, ni sali... Mais je n'en
-parle jamais à personne et c'est bien la première fois...
-
-Josanne embrassa mademoiselle Bon:
-
---Ah! mademoiselle, cela me fait du bien, de vous entendre...
-
---Et cela me fait plaisir, à moi, de vous réconforter.
-
-La vieille fille tourna un bouton électrique, et, dans la vive lumière
-blanche, elle observa le visage amaigri, les yeux cernés, la bouche
-triste de Josanne. Une pensée naissait dans son esprit, qu'elle n'osait
-formuler.
-
---Je suis sûre que vous mangez n'importe quoi, à n'importe quelle
-heure, et que vous restez chez vous, à rêvasser... Je n'aime pas
-cela... Votre petit garçon va bien?
-
---Très bien.
-
---Il faudra le reprendre.
-
---Oui... bientôt... Il aura cinq ans au mois d'avril... Je pourrai
-l'envoyer à l'école... Il me faudra une domestique, au moins quelques
-heures par jour... Cela coûte cher, et je dois de l'argent à ma tante
-Miracle... Elle n'est pas riche, et elle m'a généreusement prêté une
-assez grosse somme quand je me suis réinstallée à Paris. Alors je fais
-des économies, j'attends...
-
---Tâchez de vous distraire... Venez aux réunions de la _Fraternité_.
-
-Josanne n'était pas très enthousiaste de la _Fraternité féminine_,
-petite association féministe, socialiste et révolutionnaire, où de
-grosses dames moustachues et de maigres illuminées s'appelaient
-héroïquement «citoyennes» et votaient des ordres du jour flétrissant le
-parlement bourgeois.
-
-Elle répondit:
-
---Je n'ai pas le temps... Je lis, j'essaie de m'instruire... et je
-fais mes robes moi-même, vous savez... Plus tard, je louerai un piano.
-Je me remettrai à la musique... Je n'étais pas une trop mauvaise
-musicienne, autrefois... J'ai même donné des leçons.
-
-En prononçant ces mots, elle revit le salon de madame Grancher, et les
-gens qui dansaient, et Maurice, dans un coin, près d'elle. Il disait
-tout haut: «Bonsoir, madame», et, tout bas: «Je vous aime...»
-
-Maurice... Comme il avait troublé sa vie, depuis un mois, depuis le
-fatal entretien qu'elle n'avait pas su rompre!... Elle était maintenant
-dans l'angoisse perpétuelle de l'attente.
-
-Il n'était pas venu: elle espérait qu'il ne viendrait pas. Sa curiosité
-satisfaite, sa conscience rassurée, il s'était laissé reprendre au
-charme de sa vie nouvelle... Près de sa jeune femme, il avait oublié la
-maîtresse, l'enfant et le dangereux désir qui l'avait un soir, ramené
-vers Josanne... C'était un garçon prudent.
-
-Il ne viendrait pas.
-
-Et s'il revenait, pourtant, que ferait Josanne?
-
-Elle-même n'en savait rien. Il y avait en elle deux femmes: celle «d'en
-haut», la fière, la vaillante, la «rebelle», qui voulait se libérer,
-guérir et vivre dans sa chaste solitude,--et l'autre, l'inférieure,
-l'asservie, qui conservait encore, dans son sang et dans ses nerfs, le
-poison ancien, le besoin des larmes et des caresses, le goût morbide de
-la souffrance d'amour...
-
-Cependant le groom avait rouvert la porte:
-
---Madame Valentin!... C'est le monsieur qui attend... Il dit qu'il va
-s'en aller, et il m'a donné sa carte pour madame.
-
-Josanne prit le petit rectangle de carton.
-
---Ah!... Je viens... oui... Je viens tout de suite.
-
-Mais elle ne bougeait pas. Des ombres et des rayons, tour à tour,
-passaient dans ses prunelles profondes. La vieille fille, la voyant
-émue, songeait:
-
-«Qu'a-t-elle?...»
-
-Josanne jeta un coup d'œil sur la glace, arrangea ses cheveux, tira sa
-blouse dans sa ceinture, et, tout irrésolue:
-
---Regardez donc, dit-elle, ne suis-je pas fagotée aujourd'hui?... Cette
-blouse me va mal... Et il me semble que j'ai un drôle d'air...
-
---Mais pas du tout... Vous êtes très bien... Quelle idée!
-
---Oh! ça m'est égal, vous savez, complètement égal...
-
-Mademoiselle Bon sourit:
-
---Josanne, ma petite Josanne, je vous reconnais.
-
-
-
-
-XVI
-
-
-Noël Delysle, las d'attendre, considérait le petit bureau mal éclairé
-par une seule lampe électrique. La fleur d'opale, épanouie et courbée
-au bout de sa tige de bronze, rabattait une fixe lumière blanche sur le
-blanc des papiers épars. Noël regarda le bouquet de violettes qui se
-fanait, entre l'encrier et le pot à colle, la danseuse de Tanagra sur
-la cheminée, les lithographies en couleur accrochées aux murs, la toque
-et le boa de Mongolie pendus aux patères de cuivre.
-
-Le groom avait dit:
-
---Madame Valentin va venir.
-
-Elle ne venait pas. Noël, déçu, agacé, se leva pour partir. C'est alors
-que Josanne ouvrit la porte et qu'ils se trouvèrent face à face. Il vit
-qu'elle était assez grande, mince, tout en noir et très brune, avec un
-teint pâle, des yeux et des dents qui brillaient. Elle vit qu'il était
-jeune, brun, de haute taille, et qu'il la regardait d'un regard clair,
-aigu, glacé, un regard qui entra en elle du premier coup.
-
-Il dit:
-
---J'ai bien tardé, madame...
-
-Il expliquait qu'il était à Paris depuis quinze jours et qu'il avait
-prié Foucart de le présenter à madame Valentin. Mais Foucart était
-parti pour Nice.
-
---Alors j'ai perdu patience: je me présente tout seul.
-
---Mais vous pouviez bien... tout de suite... car, enfin, nous nous
-connaissons, et je pensais bien que... peut-être... un jour ou
-l'autre...
-
-Elle parlait vite, sans finir ses phrases, et cherchant les mots... Et
-elle pensait:
-
-«Comme il est jeune!»
-
-Elle le voyait mieux. Il avait trente ans tout au plus, un fin visage
-méridional, le nez droit, les cheveux bruns, coupés en brosse, la
-moustache aux pointes rousses, quelque chose de militaire dans le port,
-le geste, la voix. Il était maigre et robuste. Et elle ne sut pas,
-dès l'abord, s'il était vraiment «sympathique», tant elle se sentait
-nerveuse et rétractile sous le clair regard gris d'acier qui n'était
-pas insolent, certes, pas même hardi, mais calme, direct et pénétrant
-jusqu'à toucher l'âme.
-
-Quand elle eut fini de répondre, debout, une main crispée sur le
-dossier d'une chaise, l'autre main tourmentant la boucle de jais qui
-scintillait à sa ceinture, Josanne demeurait tout interdite...
-
---Oui, répétait Noël, nous nous connaissons déjà, depuis longtemps...
-
---Depuis un an!
-
---Pardon! depuis le mois d'octobre: six mois.
-
---Il y a un an que j'ai lu _la Travailleuse_.
-
---Il y a six mois que j'ai lu votre article. N'importe! Six mois, c'est
-beaucoup...
-
---Oui, beaucoup...
-
---Mais si j'étais resté à Paris, je pourrais vous connaître depuis un
-an... Que de temps perdu! Je ne m'en consolerais pas, si l'avenir...
-car... peut-être...
-
-Il s'embarrassait dans des formules de regret courtois. Et, tout à
-coup, il avoua:
-
---Madame, j'aime mieux vous le dire: je suis très intimidé...
-
---Mais, monsieur...
-
---Ça me paraissait tout simple de venir, de vous parler... Et voilà!
-Je suis intimidé! Je suis gauche et ridicule... J'ai envie de vous
-remercier, de m'excuser, de m'en aller... Une autre fois j'aurai plus
-de chance et vous aurez une meilleure opinion de moi.
-
-Josanne rit, d'un rire gai, qui lui fit un visage enfantin.
-
---Eh bien, monsieur, je vais vous rassurer: asseyez-vous d'abord...
-là!... Moi aussi, je suis intimidée... horriblement... N'est-ce pas,
-quand on se connaît sans se connaître...
-
---On se crée des images...
-
---Qui ne ressemblent pas à la réalité!...
-
---Pas du tout...
-
-Il rit, comme elle, et ni l'un ni l'autre n'osa dire quelle image il
-s'était faite «qui ne ressemblait pas à la réalité!»
-
-Josanne s'assit à sa table, prit à pleines mains des papiers qu'elle
-éparpilla. M. Delysle lui demanda si elle travaillait beaucoup, si elle
-était contente. Et il ajouta:
-
---J'ai lu vos articles... Quelques-uns m'ont paru très jolis.
-
-Comme il ne disait pas: «Ils sont tous jolis», elle le sentit sincère,
-et fut très flattée de ce demi-compliment.
-
---Vous lisez donc le _Monde féminin_, monsieur?
-
---J'y suis abonné, madame!... depuis le mois d'octobre.
-
---Par curiosité?
-
---Et aussi par reconnaissance...
-
-Elle sourit. La fleur opaline éclairait ses doigts délicats, ses
-poignets blancs, la blouse de soie noire, la fine chaînette de jais...
-La figure attentive de Josanne restait un peu au-dessus de la lampe,
-dans la lumineuse pénombre, et ce qui attirait, ce qui fascinait
-maintenant Noël Delysle, c'étaient les mains,--les deux mains pâles,
-nerveuses, expressives, où brillait l'or mat d'un seul anneau.
-
---Ainsi, reprit-il, je sais tout ce que vous faites, où vous allez, qui
-vous voyez... La veille de Noël, vous étiez à la «Crèche Alsacienne»,
-le 1er janvier à la Villa Bleue... Vous avez écrit un petit article
-très touchant, sur la Villa Bleue!... Le 3 février... Vous étiez de
-méchante humeur, le 3 février!... Vous avez dit des malices, très
-voilées, très polies à l'auteur d'un roman féministe...
-
---Parce qu'il représentait des féministes de fantaisie, des
-exaltées!... C'était le pavé de l'ours, ce roman!
-
---Je sais encore...
-
---Quoi?
-
-Ils s'animaient. Noël Delysle était plus à l'aise, et Josanne,
-intriguée, amusée, retrouvait sa verve et sa grâce. Elle insista:
-
---Dites, monsieur, que savez-vous?
-
---Ce que Foucart m'a dit, l'autre jour: votre jeunesse, votre courage,
-et la grande estime que tout le monde, ici, a pour vous.
-
---Monsieur Foucart est bienveillant... surtout depuis mon retour...
-
---Il ne vous exploite pas trop?
-
---J'ai un «fixe», pour tant d'articles chaque mois et deux heures de
-présence quotidiennes. J'ai fait un peu de tout, naguère, dans la
-maison, et je continue... Oh! je ne me plains pas.
-
-Le téléphone retentit. Le groom réclama madame Valentin.
-
---Non, non! dit Josanne à Noël, ne vous levez pas; je reviens...
-
-Elle sortit et rentra presque aussitôt.
-
---Il y a erreur: on demandait Flory.
-
---La blonde Flory?
-
---Vous la connaissez?... Vous connaissez donc tout le monde?
-
---Je l'ai vue, à un souper de centième, avec son ami... un peintre.
-
---Non, un banquier...
-
---De mon temps, c'était un peintre... Et il y avait un acteur... Flory
-avait le cœur large. Est-ce qu'il y a beaucoup de femmes dans son
-genre, au _Monde féminin_?
-
---Deux ou trois, les amies particulières de la patronne... Mais il y a
-aussi de très honnêtes femmes... Madame Morin, qui fait du reportage,
-comme moi,--du reportage sévère: elle va voir les généraux, les hommes
-politiques et les diplomates... Madame Bure, la dessinatrice...
-mademoiselle Bon, la rédactrice en chef de l'_Assistance féminine_,
-notre supplément!...
-
---Je l'ai lu. Un peu... naïf, le supplément!...
-
---J'aime beaucoup mademoiselle Bon... Je fréquente peu ou pas mes
-autres camarades...
-
---Et le petit Bersier, il est toujours là?
-
---Oui.
-
---Gentil. Un peu...
-
---Le contraire de naïf? Un peu roublard et très arriviste... mais
-gentil!... Oh! monsieur, je vous en prie, ne regardez pas ma table
-comme ça... Il y a trop de désordre! Je ne fais que passer, ici, je n'y
-vis pas...
-
---Vous travaillez chez vous?
-
---Ici et chez moi...
-
---Vous ne faites pas un petit roman, en cachette?
-
---Mais non!
-
---Ni une pièce de théâtre?
-
---Non plus!
-
---C'est étonnant.
-
---Pourquoi?
-
---Parce que toutes les femmes en font. C'est la mode...
-
-Josanne sentit l'imperceptible raillerie... Le féministe parlait des
-œuvres féminines avec une aimable irrévérence!
-
-Elle dit simplement:
-
---Si j'avais du talent, j'écrirais des livres: je dirais des choses
-vraies, graves et tristes, qu'une femme seulement peut bien dire...
-Hélas! je n'ai pas de talent... J'écris adroitement un article: j'ai
-un peu de verve et d'esprit, du métier... Mais il me manque le don de
-réaliser mes imaginations, la faculté créatrice... Je serais une bonne
-conseillère, peut-être une bonne collaboratrice... Et c'est tout.
-
-Il l'écoutait, surpris de sa modestie...
-
---Mais alors, madame, à quoi travaillez-vous?
-
---Je lis... Je relis... Vous pourriez voir, chez moi, sur ma table,
-_la Travailleuse_. J'en ai tiré des tas d'articles. C'est une mine de
-documents.
-
---Je serais très fier de voir, de mes yeux, ce bouquin rébarbatif sur
-votre table.
-
-Josanne comprit et se déroba:
-
---Oh! je suis à peine installée! Je ne reçois jamais personne...
-
-Le jeune homme n'insista point.
-
---Il se fait tard, madame, et j'abuse... Mais je vous devais une
-visite, et je vous l'ai faite très longue, par compensation... Et je ne
-vous ai rien dit de ce que je voulais vous dire...
-
-Il répéta:
-
---Rien... rien, vraiment...
-
-Josanne pensait:
-
-«Moi non plus, je n'ai rien dit, que des banalités... J'étais si
-curieuse de connaître monsieur Delysle!... Il est venu. Il s'en va, et
-je ne sais rien de lui...»
-
-Ils étaient, tous deux, non pas déçus, mais déconcertés par ce premier
-entretien qu'ils avaient, à l'avance, imaginé plus émouvant, plus
-original, plus intime. Et Josanne sentait que Noël n'avait pas la
-moindre envie de s'en aller... Mais elle n'osa pas le retenir.
-
---Vous me permettrez de revenir quelquefois?
-
---Très volontiers, monsieur. Vous me trouverez ici, tous les jours, de
-cinq à sept.
-
-Il était parti. Josanne, encore étourdie de cette visite imprévue,
-songeait:
-
-«Il aurait dû me prévenir... J'ai été niaise, peu aimable, peu
-gracieuse... Il m'a interrogée tout le temps... Il n'est pas mal... Il
-est même bien... Et ces yeux! Clairs et clairvoyants... de très beaux
-yeux qui m'intimidaient... Oh! il ne doit pas être tendre! Il n'a
-jamais pleuré, cet homme-là!...»
-
-
-
-
-XVII
-
-
-Foucart, revenu de Nice, entra, un jour, dans le bureau de Josanne pour
-lui demander un renseignement. Et, comme il était de bonne humeur, il
-dit:
-
---Vous êtes en progrès, ma petite Valentin. Je suis content de vous.
-Égayez encore votre style, et ça ira tout à fait bien...
-
---J'essaierai, monsieur.
-
---Et puis soignez-vous... Vous pâlissez, vous maigrissez, depuis
-quelque temps. Et ça n'embellit personne, de pâlir et de maigrir! Moi,
-en tout bien tout honneur, je suis navré de voir maigrir une jolie
-femme... D'abord, ça l'abîme, et puis ça prouve qu'elle a du chagrin.
-
---J'ai eu des chagrins, monsieur, vous le savez, répondit doucement
-Josanne.
-
-Elle ne s'offensait pas des propos un peu familiers du «patron», car
-elle était, avec madame Bure, la dessinatrice, la seule femme qu'il
-tînt en réelle estime et qu'il eût prise en amitié.
-
-La petite Bure, une blondinette très élégante, avait un grand diable
-de mari dont elle était fort amoureuse, et cette passion conjugale
-divertissait beaucoup monsieur Foucart. Mais il avait une préférence
-pour Josanne, dont il admirait et déplorait la vertu... il disait
-parfois à Flory:
-
---La voilà veuve, maintenant, cette petite Valentin!... Que
-fera-t-elle?... Elle ne va pas rester seule comme ça!... Ce serait
-dommage.
-
-Flory répondait:
-
---Elle n'a personne, je vous assure!... Ne vous en plaignez pas: elle
-vous ferait moins de besogne si elle avait un amant...
-
-Ce soir-là, en donnant à Josanne le conseil de ne pas maigrir, Foucart
-s'aperçut tout à coup que ce conseil était inutile: Josanne semblait
-très bien portante.
-
---Au fait, dit-il, je vous avais mal regardée... Vous allez mieux...
-
---Beaucoup mieux.
-
-Foucart pensa:
-
-«Tiens!... tiens!...»
-
-Et il ajouta:
-
---J'ai rencontré Noël Delysle, hier, à la fête de l'Élysée. Il m'a
-parlé de vous...
-
-Josanne ne broncha point.
-
---Vous avez fait sa conquête...
-
---Vraiment?... J'en serais très fière... Mais vous vous trompez,
-monsieur...
-
---Pas du tout!... Seulement... il faut vous méfier... Delysle est très
-volage... Il ne raconte pas ses amours, mais on dit qu'il est très
-volage...
-
-Foucart riait. Sur le même ton de plaisanterie, Josanne répliqua:
-
---Me voilà prévenue... Mais je n'étais pas en danger...
-
-Plus sérieusement, Foucart reprit:
-
---Delysle vous estime beaucoup, et il a raison... Est-ce qu'il va
-rester en France?
-
---Mais, monsieur, je ne sais pas...
-
---Il ne vous a pas dit qu'il espérait une autre mission... au Japon, je
-crois?
-
---Non, monsieur.
-
---A moi non plus, il ne m'en a rien dit. Il n'est pas confidentiel...
-Je l'ai su tout de même. Oh! c'est un garçon très fort, très
-ambitieux... Il est allé au Canada, en Australie, étudier
-l'organisation des syndicats, la mutualité, le mouvement socialiste...
-
-Josanne murmura:
-
---Je sais...
-
---Bonsoir, ma petite Valentin, dit Foucart, je suis charmé que vous
-soyez d'aplomb... Et maintenant, je rentre chez moi. Ma femme recevra
-les raseurs... Je suis éreinté... Et il faut que j'aille, ce soir, à la
-première du Vaudeville...
-
-«Quel imbécile! pensait Josanne. Quel pataud, quel malotru!...
-Il engraisse, lui, et ça ne l'embellit pas!... Et cette façon de
-m'appeler: «Ma petite Valentin»!
-
-Elle essaya d'écrire, mais elle était distraite, et elle avait une
-sorte d'appréhension mal définie, de l'impatience, de la tristesse.
-
-C'était l'heure où Noël Delysle venait,--quand il venait,--tous les
-deux ou trois jours, depuis un mois... Il avait, d'abord, justifié ses
-visites par des prétextes qui ne trompaient pas Josanne. Maintenant il
-ne cherchait plus de prétextes; il arrivait, tout simplement, comme un
-ami:
-
---Je ne veux pas vous déranger... Cinq minutes, cinq petites minutes...
-
---Dix, vingt, si vous voulez attendre. J'ai presque fini...
-
-Il s'asseyait, à sa place accoutumée. Parfois, il se levait pour
-prendre un livre, un journal. Debout derrière Josanne, il la dominait
-de sa haute taille, et son clair regard s'adoucissait en effleurant la
-tête brune, le col penché, la courbe des épaules, le buste souple dans
-la robe de deuil.
-
-Josanne sentait ce regard sur elle--et elle disait, avec un petit
-frisson d'agacement:
-
---Que faites-vous là? Je vous en prie, asseyez-vous. Je ne peux pas
-travailler quand on me regarde.
-
---Pardonnez-moi, madame...
-
-Elle se reprochait d'avoir parlé trop sèchement, car elle savait Noël
-très susceptible, très attentif aux moindres nuances de son accueil.
-Alors, posant sa plume elle l'appelait:
-
---Monsieur Delysle?
-
---Madame?
-
---J'ai fini. Causons. Racontez-moi...
-
---Quoi?
-
---Des choses...
-
-Et il racontait «des choses», parlant de ses amis, de ses livres
-préférés, de ses voyages, de l'Italie surtout, qu'il aimait «comme une
-maîtresse». Josanne découvrait en lui une intelligence fine et précise,
-une volonté froide, une espèce de violence latente qu'il surveillait
-et réprimait, de la bonté, peut-être, mais aucune sensiblerie, de
-l'orgueil, sans doute, mais aucune affectation. Il avait un vif
-sentiment des arts, une parfaite culture littéraire, le goût des idées
-générales, une curiosité passionnée pour les gens et les choses de
-son temps. Écrivain, il n'était pas «gendelettre»; homme du monde, il
-n'était pas snob. Il se plaisait aux paradoxes; il se disait affranchi
-de tout préjugé, mais il détestait la bravade, l'excentricité, les
-déclamations, et sa réserve un peu hautaine marquait les distances.
-
-Il n'avait pas d'amis intimes. Sa mère était morte depuis longtemps, et
-son père, ex-conseiller à la cour de Poitiers, vivait dans une maison
-de campagne au bord de la Vonne, entre Lusignan et Pamproux. Rien, dans
-les paroles et les pensées de Noël, ne trahissait la secrète influence
-d'une femme aimée.
-
-Il était seul, libre, heureux de l'être.
-
-Pourtant il n'était pas un sauvage. Il aimait Paris, qu'il traversait
-avec plaisir et quittait sans regret. Il allait beaucoup au théâtre et
-dînait en ville presque tous les jours. Parfois il racontait à Josanne
-la soirée de la veille, et, emporté par son récit, il disait:
-
---Il y avait près de moi une bien jolie femme...
-
-Josanne, revenue dans son petit logement, imaginait M. Delysle assis à
-une table somptueuse, près d'«une bien jolie femme». Que disait-il?...
-Quel air avait-il?... Ressemblait-il au Noël qu'elle connaissait?
-Fixait-il sur sa voisine ce regard clair, brillant et droit comme une
-épée dont Josanne sentait encore le contact immatériel?
-
-Blottie dans son fauteuil d'osier, engourdie par la chaleur entêtante
-et le sifflement monotone de la cheminée à gaz, Josanne laissait
-glisser sur ses genoux le livre entr'ouvert, la broderie commencée...
-
-Elle pensait:
-
-«Le dîner est fini, maintenant... Les hommes sont au fumoir; les
-femmes sont au salon. Je suis sûre que monsieur Delysle cause avec les
-femmes...»
-
-Ou bien, d'autres soirs, elle songeait que son nouvel ami était seul,
-comme elle, entre la lampe et le foyer, dans cet appartement de la
-place des Vosges dont il vantait les hautes fenêtres, les boiseries,
-les vieux meubles.
-
-«Je ne le verrai jamais chez lui... Quel dommage! Il n'y a pas d'amitié
-parfaite sans intimité, et l'intimité est bien difficile entre un jeune
-homme et une jeune femme... Mais, peut-être, cela vaut mieux... Nous
-ne vivons pas dans le même monde. Nous serons séparés, forcément, par
-ses longs voyages... Tôt ou tard, il se mariera... Qu'il reste donc au
-seuil de ma vie! Je veux m'épargner une déception, et je serai, avec
-lui, très cordiale, mais très prudente...»
-
-Elle se défendait ainsi contre une amitié qui la distrayait, à
-son insu, et de sa solitude, et de son deuil, et de sa tristesse
-amoureuse... Elle ne relisait plus les quelques billets de Maurice
-qu'elle conservait dans un tiroir.
-
-Elle ne se disait plus:
-
-«Où est-il?... Est-il heureux avec sa femme? M'a-t-il oubliée enfin?...
-Le reverrai-je?...»
-
-Au lieu de remuer la cendre tiède du souvenir, elle regardait la petite
-lumière d'un sentiment inconnu s'allumer, discrète et pure...
-
-Souvent, au lendemain de ces soirées, elle recevait une lettre de
-Noël... Ils avaient donc pensé l'un à l'autre, au même instant!... Il
-lui envoya, un jour, le menu d'un banquet officiel, un carton blanc et
-or, où il avait griffonné quelques mots au crayon:
-
-«Bonsoir, madame et amie... Je subis un discours politique...
-J'aimerais mieux être près de vous, et je vois votre petit bureau comme
-une oasis délicieuse... A demain...»
-
-Souvent, Josanne avait un brusque désir d'écrire, elle aussi,--par
-besoin d'expansion et de confidences, pour renouer le fil d'un
-entretien interrompu.--Elle commençait une lettre: «Cher monsieur...»
-Non!... elle n'aimait pas cette formule... «Cher monsieur et ami...»
-Non!... Elle aurait voulu écrire, tout simplement: «Mon ami...», et
-elle n'osait pas... Alors, elle supprimait l'apostrophe du début,--ce
-qui ne la compromettait pas beaucoup, car elle n'envoyait jamais ces
-sortes de lettres...
-
-Et, deux ou trois fois par semaine, elle revoyait Noël. Quel charme
-attirait donc le jeune homme vers une femme de beauté modeste et
-d'humble condition, souvent triste, et toujours un peu mystérieuse? Il
-ne lui faisait pas la cour. Il ne lui disait pas qu'elle était jolie,
-désirable et spirituelle. Mais il était passionnément curieux d'elle,
-de son caractère, de ses goûts, de sa vie présente et passée--et cette
-curiosité semblait vraiment une forme d'affection, le mouvement naturel
-d'une âme vers une autre âme.
-
-Les paroles de Foucart avaient mis une inquiétude véritable au cœur de
-Josanne. Elle attendait vaguement Noël. Il arriva enfin, l'air joyeux:
-
---Il fait bon, chez vous... Dehors, c'est le déluge... Comment
-allez-vous?... bien?... pas trop fatiguée?... Je voulais venir hier:
-impossible! Je dînais parmi les grands de la terre, et j'étais en
-retard. J'ai dû écrire vingt lettres avant de m'habiller... Ah! je suis
-content!
-
---Pourquoi?
-
---Parce que je suis là... Je m'ennuie partout, en ce moment: j'ai une
-crise d'ennui... C'est la première fois, depuis bien des années... Le
-travail même ne me guérit pas.
-
---Vous vous ennuyez parce que vous êtes trop heureux.
-
---Par exemple!
-
---Les gens très malheureux ne s'ennuient jamais. Le travail forcé, le
-souci du pain quotidien les empêchent d'analyser leur état d'âme. Mais
-vous, à qui la vie est clémente, qui êtes seul, et ne pensez qu'à vous
-seul...
-
-Noël se mit à rire:
-
---Appelez-moi donc sybarite, bourgeois satisfait et capitaliste repu!...
-
---Vous vous ennuyez parce que vous menez une existence artificielle...
-L'homme est égoïste, mais sociable. Mariez-vous!
-
---Par égoïsme?... Par «sociabilité»?... Non!... Je voudrais... Ah!
-je voudrais entreprendre quelque chose de très difficile, devenir un
-grand homme, bouleverser le monde, et faire tout le bonheur ou tout le
-malheur de l'humanité... Quand j'étais collégien, je rêvais d'être Don
-Juan ou Napoléon... Je voyais la vie comme une course d'obstacles... Et
-plus tard, j'ai aimé l'inconnu des voyages, l'aventure, le danger...
-J'ai aimé les pays qui se dérobaient et les femmes qui se refusaient...
-
-Josanne eut un petit sursaut... Noël changea de ton:
-
---Oh! ne croyez pas...
-
-Il n'osait achever sa phrase, exprimer toute sa pensée... Josanne dit:
-
---Oui... c'est la difficulté seulement qui vous attire...
-
---Pas seulement... Me blâmez-vous de préférer le Mont-Blanc à
-Montmartre? J'ai les mêmes préférences, dans l'ordre sentimental...
-J'aime les âmes fermées, qui s'ouvrent peu à peu, pour moi seul... Les
-plus belles sont les moins accessibles...
-
---Alors, dit Josanne, pourquoi voulez-vous aller au Japon?...
-
-Noël resta stupéfait.
-
---Vous savez?...
-
---Oui... c'est très banal, le Japon! Il y a des chemins de fer et des
-messieurs jaunes au chapeau haut de forme. Vous ne rencontrerez pas de
-tigres et ne risquerez même pas d'être martyrisé.
-
-Elle badinait, mais elle n'était pas gaie. Elle regardait obstinément
-le journal anglais,--le _Weekly_--déployé devant elle.
-
---Mais comment savez-vous?
-
---Par Foucart... Est-ce que vous partirez bientôt? Elle pensait:
-
-«Ce sera fini de notre amitié. Je me retrouverai seule comme avant. Et
-lui m'oubliera vite...»
-
-Elle regrettait d'avoir connu Noël, de lui avoir donné un peu de sa
-pensée, un peu de son cœur, et puisqu'il devait partir, elle souhaitait
-qu'il partît tout de suite.
-
---Bientôt?... Pas avant l'année prochaine... Et peut-être plus tard...
-peut-être jamais... J'ai beaucoup de choses à faire... Et mon livre sur
-la question agraire en Italie!... Et ma série d'articles de la _Revue
-indépendante_! Et l'imprévu!...
-
-Josanne ne bougeait pas, mais il sentit qu'elle était contente, et il
-affirma plus énergiquement:
-
---Le Japon!... Que diable irais-je faire au Japon?...
-
---Tuer votre ennui...
-
---J'ai un meilleur moyen... Quand je me sens vague, et veule, et
-déprimé, je pense à vous qui êtes si vaillante. Et je me dis: «Si tu ne
-travailles pas, tu n'iras pas la voir aujourd'hui...» et je travaille
-en grognant... Vous êtes ma récompense.
-
-Et il ajouta, d'une voix émue, presque tendre:
-
---Demandez-moi, vous, demandez-moi quelque chose de très difficile à
-faire...
-
-Et comme il parlait ainsi, il vit que Josanne rougissait: une onde
-rose passait sur le délicat visage incliné, colorait les joues, les
-paupières, le front, jusqu'à la racine des cheveux noirs. La rougeur
-charmante révélait le trouble de la femme... Était-elle offensée, ou
-confuse, ou contente?... Elle dit, avec un accent un peu moqueur:
-
---Soit! Mettez-vous là, au petit bout de la table, et traduisez-moi ce
-passage du _Weekly_. Nous avons trop bavardé! Je suis en retard...
-
---Mais je sais l'anglais assez bien... et ce n'est pas difficile...
-
---Chut!... Travaillez!...
-
-Il murmura:
-
---Vous êtes méchante. Vous vous moquez de moi.
-
-Et il obéit.
-
-Dans le vestibule, c'était l'ordinaire rumeur des pas et des voix, les
-appels, les réponses, l'irritante sonnerie du téléphone. Le bureau de
-Josanne semblait plus tiède et plus clos que les autres jours, et plus
-douce s'irradiait la blanche lumière de la fleur opaline. Et Noël dit:
-
---On est bien.
-
-Josanne répondit:
-
---On est bien.
-
-Ils se sourirent, rapprochés par cette besogne banale de traduction, et
-leur amitié, tout à coup, leur devint plus sensible, plus chère...
-
-La porte s'ouvrit, mademoiselle Bon parut, bredouilla une phrase où il
-était question de la _Fraternité féminine_ et du procès-verbal de la
-dernière séance... Josanne dit:
-
---Oui... oui... comptez sur moi.
-
-Mademoiselle Bon s'en alla, avec une petite mine singulière... Et,
-pendant que Josanne expliquait à Noël qu'elle était, pour le trimestre,
-secrétaire de la _Fraternité féminine_, la porte se rouvrit encore...
-
-Un froufrou de soie, une vision blanche, blonde, scintillante: Flory.
-
---Josanne, mon petit chat...
-
-La soiriste resta figée. Avec l'or artificiel de ses cheveux, le tulle
-pailleté de sa robe, elle semblait une commère de Revue qui aurait
-allongé sa jupe et oublié son chapeau.
-
---Tiens! Delysle!... Bougez pas! Vous êtes tout plein gentils comme ça,
-mes enfants...
-
---J'ai prié monsieur Delysle de me traduire une page du _Weekly_.
-
---Et moi, je suis très fier de collaborer au _Monde féminin_...
-
---Parbleu! dit Flory gaiement. Laquelle d'entre nous n'a pas son
-petit collaborateur?... Moi j'en ai bien une demi-douzaine, toujours
-disponibles, pleins de zèle et parfois désintéressés... Ce sont mes
-nègres!... Je les envoie en mon lieu et place, dans les endroits
-lointains, sinistres, comme l'Odéon ou Déjazet... «Va bon nègre!» Et
-bon nègre, bien content, remercier moi.
-
-Elle abaissa les coins de sa bouche, et prit le ton zézayant d'un bébé:
-
---Moi bien triste, ce soir! moi du chagrin! Pas reçu mon service pour
-le Vaudeville...
-
-Et tout à coup, fronçant les sourcils, avançant le menton, sa petite
-face de poupée devenue rageuse et cynique, d'un accent voyou, elle
-déclara:
-
---C'est la rosse de patronne qui me l'a «fait», mon service... Sa loge
-ne lui suffit pas; il lui faut mes fauteuils. Et pour qui?... Pour son
-gigolo... Et moi, je m'arrange comme je peux, avec le contrôleur et le
-secrétaire... Ah! j'en ai soupé, du _Monde féminin_. Mais quoi! il faut
-vivre...
-
---La vie coûte si cher à Paris! dit Josanne très gravement.
-
---J'ai ma pauvre mère à soutenir... Et je ne peux pas faire des
-cravates, hein?... Alors, quoi?... Je prends patience...
-
---Évidemment, dit Josanne, il vous faudrait faire beaucoup de cravates
-pour payer une robe comme celle-là...
-
---Elle est de chez Martin, ma robe, mais on m'accorde une remise, sur
-le prix... parce que je fais de la publicité... Allons, je m'en vas,
-mon petit chou! Bonsoir, le monsieur et la dame! Petits enfants sages,
-bien travailler...
-
-Noël et Josanne, restés seuls, se regardèrent.
-
---Elle est très distinguée, votre amie Flory! dit Noël.
-
---Tous les hommes la trouvent charmante avec son minois et son bagout.
-
---Oh! tous, c'est beaucoup dire...
-
---Elle est si drôle!... Elle pose pour la femme indépendante, qui gagne
-sa vie et soutient sa famille...
-
---Elle aime tant sa pauvre mère!
-
---Elle l'aime beaucoup, je vous assure, et elle croit que «c'est
-arrivé»... Elle est journaliste comme d'autres jolies femmes sont
-artistes lyriques ou dramatiques, par élégance... et aussi par pudeur,
-pour ne pas avouer...
-
---Oui, elle se cache derrière ses chroniques comme l'autruche derrière
-une pierre... Et cette fille est votre amie?
-
---Mon amie? Ah! non!...
-
---Elle vous appelle: «Mon chat», «mon chou...»
-
---Qu'est-ce que ça fait?
-
---Ça me fait quelque chose, à moi. Ça m'est très désagréable...
-
---Bah!
-
---Ça me gêne pour vous... Ça blesse mon amitié dans ce qu'elle a de
-plus délicat... Et puis... dites, vous ne craignez pas que cette
-Flory...
-
---Que voulez-vous dire?
-
---Ça doit être une potinière, votre _Monde féminin_!... Et quand Flory,
-tout à l'heure, nous a envoyé ce bonsoir collectif, cette espèce de
-bénédiction...
-
---Oui, dit Josanne. J'ai remarqué son air, son accent... Elle croit
-peut-être... Oh! il n'y a pas qu'elle...
-
---Comment?... La vieille féministe, qui a des raisins sur son chapeau,
-vous pensez que... Oh! celle-là, par exemple, je l'excuse, la pauvre
-créature! Elle doit détester tous les hommes et...
-
---Ne vous moquez pas de mademoiselle Bon, je vous en prie... Non, ce
-n'est pas elle...
-
---Mais qui donc!...
-
---Foucart.
-
---Ce pantin de Foucart?... Il s'est permis...
-
-Noël sentit que Josanne était préoccupée, gênée... Elle murmura:
-
---Il ne m'a rien dit de particulier, mais il m'a parlé de vous en
-insistant...
-
---Et alors?
-
---Alors... rien... Laissons cela... Je n'y attache aucune importance...
-
-Noël Delysle éprouva une irritation exaspérée et l'envie de taper sur
-quelqu'un. Ses beaux yeux gris devinrent si clairs et si durs que
-toute l'expression de son visage en fut changée.
-
---Eh bien, dit-il, si vous avez un peu d'estime et d'amitié pour moi...
-
---J'en ai...
-
---Souffrez que je dise toute ma pensée... J'ai un extrême plaisir à
-venir ici, et si je devais y renoncer... ou espacer mes visites... cela
-me ferait le plus grand chagrin... Mais je ne veux pas qu'un Foucart
-ou une Flory tiennent sur vous, mon amie très respectée, des propos
-stupides ou désobligeants...
-
-Josanne se taisait.
-
---Quoi? dit Noël consterné, vous n'osez pas me le dire?... il ne faut
-plus que je vienne... à cause de Foucart et de Flory?... Eh bien, soit,
-je ne viendrai plus...
-
---Quelle exagération!...
-
---Vous riez!... Je n'ai pas le cœur à rire... Si pourtant je pouvais...
-ailleurs?... Mais vous n'êtes jamais chez vous, vous ne recevez
-personne, c'est entendu... Alors... comment nous voir?... Madame... mon
-amie... dites-moi... cherchez, trouvez quelque chose...
-
-La rougeur revint au front pensif de Josanne, et se faisant violence,
-un peu confuse, elle dit:
-
---Peut-être... oui... Connaissez-vous le restaurant de Mariette?
-
-
-
-
-XVIII
-
-
-Noël Delysle passait, tout de suite, du désir à l'action.
-
-Quand Josanne eut expliqué qui était Mariette, et comment un homme et
-une femme pouvaient dîner ensemble, dans son petit restaurant, sans que
-personne en fût scandalisé, Noël s'écria:
-
---Vite, allons chez Mariette!... Il est tout près de sept heures.
-
---Comment? Dès ce soir?...
-
---Eh! Pourquoi pas?... Je pourrais mourir dans la nuit, et je n'aurais
-pas connu Mariette, les Russes, les Valkyries, et votre amie allemande,
-et la dactylographe qui ne mange pas de dessert!... Pauvre fille!...
-Si on l'invitait?... Pas ce soir: je vous veux toute seule, en face de
-moi... Quel bonheur!...
-
---Mais...
-
---Il faut bien que vous dîniez, ce soir, et il faut bien que je dîne...
-
---Vous dînerez très mal, je vous en préviens.
-
---Je suis trop heureux pour mal dîner. C'est vous qui êtes fâchée... Je
-le sens... Vous boudez. Vous regrettez de m'avoir parlé de Mariette...
-
---Quel enfantillage!...
-
-C'était vrai, pourtant, que Josanne regrettait un peu son imprudence.
-Elle n'avait pas peur de se compromettre en dînant au restaurant avec
-un jeune homme qui était son ami très respectueux. Dans le monde où
-elle vivait, la camaraderie confraternelle et les nécessités mêmes du
-métier modifiaient les relations des hommes et des femmes, affranchis
-par force ou par gré des «convenances» bourgeoises. Josanne trouvait
-tout naturel de dîner avec Bersier, ou même avec Isidore Foucart,
-quand le devoir professionnel les appelait ensemble au même lieu, à
-la même heure. Bersier était un confrère, Foucart était le «patron»,
-c'est-à-dire qu'ils ne comptaient pas... Et eux-mêmes ne voyaient
-en Josanne que la collaboratrice--la journaliste.--Près de Noël, la
-journaliste redevenait simplement une femme, qui avait des timidités
-saugrenues, des scrupules excessifs. Quand tout son cœur l'entraînait
-en avant, elle s'appliquait à rester lointaine...
-
-«C'est ridicule, à la fin, pensa-t-elle, vaincue par son désir;
-monsieur Delysle va croire que j'ai peur de lui... et je n'ai peur de
-personne. Je ne suis pas une petite fille romanesque; je suis une femme
-de trente ans, libre, et qui a payé cher son expérience... Mon passé me
-défendrait, au besoin, des exaltations sentimentales... Ce jeune homme,
-qui ne m'a jamais dit un mot de galanterie, a vu d'abord en moi un
-type d'affranchie, d'intellectuelle, un document vivant et parlant: ça
-l'amuse... Sa curiosité est devenue sympathie... Tant mieux! Je serais
-bien sotte de repousser une honnête amitié qui est la seule douceur de
-mon existence actuelle... Je saurai ménager les transitions, arrêter la
-familiarité où il convient... Mais il n'est pas familier, Noël Delysle!
-Il n'a pas le mauvais ton de Foucart...»
-
-Elle céda.
-
-Le même soir, le vœu de Noël fut accompli. Il connut Mariette, les
-Russes barbus, les Valkyries aux tresses d'or, et mademoiselle Müller,
-et la maigre dactylographe. Il eut Josanne, en face de lui, pour lui
-seul, à une petite table, dans un coin. Il mangea de bon appétit un
-dîner médiocre. Égayé par le décor, il se détendit, s'abandonna.
-
---Comme tout cela me rajeunit!... Je revis mes années d'étudiant.
-J'habitais non loin d'ici, rue de l'Hirondelle, et je fréquentais
-des restaurants de quatrième ordre pour y voir des poètes: Moréas,
-Verlaine... J'avais dix-neuf ans!
-
-Il parla de son enfance, de sa jeunesse, de sa mère, morte trop tôt, de
-son père, qu'il voyait peu, d'un professeur de philosophie qui avait
-aidé à la formation de son esprit et de son caractère en le décrassant
-de tout préjugé. Et il nomma des amis plus récents, compagnons d'étude
-et de voyage que la vie, déjà, avait dispersés. Mais il ne fit allusion
-à aucune femme et Josanne se demanda s'il avait jamais aimé d'amour.
-
-Le café servi, quand les gens, à droite, à gauche, se levaient pour
-partir, Noël et Josanne, dans leur coin, prolongeaient la causerie. Il
-pleuvait dehors. Josanne songeait, sans plaisir, à son logement vide
-et froid. Elle se trouvait bien, dans la bonne chaleur, la lumière
-joyeuse, près de Noël. Accoudé sur la nappe à carreaux rouges, la
-cigarette aux doigts, il disait:
-
-«A Florence...» «A Vienne...» «A Londres...» «Il y a cinq ans...» «Il y
-a sept ans...»
-
-Elle l'écoutait, fascinée par la voix nette, le geste précis, les beaux
-yeux voilés parfois de mélancolie passagère. Et lorsqu'elle regardait
-les hommes assis aux tables voisines, Français nerveux et bavards,
-blonds Scandinaves aux larges épaules, Anglais au teint de jeune fille,
-elle les trouvait falots ou vulgaires, d'une force pesante ou d'une
-gentillesse efféminée...
-
-
-C'est ainsi que Noël devint un client de Mariette. Il cessa d'aller
-dans le monde pour retrouver son amie, presque chaque soir... Et leur
-premier dîner en tête à tête fut suivi d'autres dîners et déjeuners
-innombrables, car Noël et Josanne ne trouvèrent aucun moyen plus
-simple, plus commode et plus convenable d'être ensemble sans être seuls.
-
-Et dans la vie intérieure de Josanne, dans ces grises ténèbres où
-flottaient les spectres du passé, ce fut peu à peu la blancheur d'une
-aube.
-
-Elle pensait:
-
-«Je suis moins triste. Je m'habitue à vivre sans amour... Dans quelques
-semaines, j'irai chercher mon fils, et la tendresse maternelle, une
-amitié sûre, le travail, l'indépendance, cela peut faire un bonheur
-très suffisant. Je n'oublierai jamais Maurice, mais j'espère ne plus le
-revoir, et mes souvenirs perdront leur âcreté, leur forme précise...
-Ils me seront presque doux...»
-
-Parfois encore, elle se reprochait ce qu'elle appelait son imprudence.
-Elle se disait que Noël, jeune, séduisant, ambitieux, doué par toutes
-les fées, serait, forcément, séparé d'elle. Elle le voyait, au loin,
-dans l'avenir, marchant vers le succès, la fortune, l'amour, vers tous
-les grands bonheurs dont il était digne et qu'il saurait conquérir...
-Spontanément, elle s'écartait de la route qu'il devrait suivre...
-
-«Il n'oubliera jamais notre amitié. Ni les maîtresses, ni l'épouse,
-n'effaceront tout à fait le souvenir de l'amie...»
-
-Ces pensées, qui attristaient Josanne, en même temps l'enhardissaient.
-Son affection croissante pour Noël lui semblait ennoblie, légitimée par
-ce désintéressement absolu. Elle acceptait la souffrance possible comme
-une rançon du bonheur présent. Et, de bonne foi, elle s'attendrissait
-sur elle-même, ne comprenant pas que les hypothèses douloureuses
-troublaient son imagination seulement... Au fond de Josanne, dans
-l'inconscient, il y avait une espérance, une quasi certitude, que tout
-s'arrangerait pour le mieux, que le malheur prévu n'arriverait pas...
-Qu'arriverait-il donc?... Quelque chose d'extraordinaire, de vague,
-d'indéfinissable, mais pas cela, pas cela...
-
-Elle restait pourtant sur la défensive, amicale et même affectueuse,
-mais réservée, et tout à coup, en plein élan, en pleine effusion,
-fermant son âme sur des pensées, sur des images inconnues de Noël.
-Aussi fut-il bien étonné quand elle l'invita à venir chez elle...
-
---Dimanche, vers cinq heures, voulez-vous?
-
-Il répondit:
-
---Oui, dimanche... Je compterai les jours. Et puis, dimanche arrivé, je
-compterai les heures.
-
-
-Il compta si bien, dans son impatience, qu'il arriva beaucoup trop tôt.
-Josanne dit, en ouvrant la porte:
-
---Vous!... déjà!...
-
-Ce mot fit à Noël une peine affreuse. Il voulut s'en aller. Elle le
-retint.
-
---Tant pis! vous me verrez en robe de maison... et tant mieux! nous
-aurons plus de temps pour causer, puisque ce soir vous ne dînez pas
-chez Mariette...
-
-Elle avait une sorte de peignoir, une longue blouse de laine blanche,
-dont l'encolure, coupée carrément, découvrait sa nuque et un peu de sa
-poitrine. Elle souriait à Noël:
-
---Venez!
-
-A peine entré dans la longue pièce aux boiseries grises, au papier d'un
-vert si doux, Noël éprouva une sensation de fraîcheur, de pureté, de
-joie. Les choses l'accueillaient. La belle lumière emplissait ses yeux
-et son âme.
-
-Il ne se lassait pas de dire:
-
---Mais c'est très joli, chez vous!... c'est délicieux!
-
-Josanne voulut montrer, tout de suite, ce qu'elle possédait de plus
-rare: le petit moulage d'une _Pleureuse_ de Bartholomé; et, debout, la
-gorge modelée sobrement sous la laine blanche, le cou nu, les cheveux
-relevés, elle avançait le bras d'un geste d'offrande et tenait la
-statuette comme une fleur. Puis Noël dut admirer les photographies
-qui ornaient les murs,--sans cadres, «parce que les cadres, c'est
-cher!»--et la vieille commode trouvée à Chartres, chez un menuisier, et
-la grosse théière de cuivre, et les chardons violets dans le vase vert,
-et, dans le vase jaune, les «monnaies du pape», dont les piécettes
-nacrées, translucides, tombaient au plus léger frôlement, comme de
-petites lunes mortes...
-
-Noël feignait de s'intéresser aux meubles, aux bibelots, à tout ce que
-Josanne aimait. A vrai dire, il ne voyait qu'elle, Josanne. Sa pensée
-ravie l'enveloppait, la caressait tendrement, lui disait: «Parlez!
-souriez!... Parlez encore... Je vous regarde, et je ne vous reconnais
-pas... Est-ce bien _vous_? Est-ce votre âme vraie qui se révèle?...»
-Il avait cru la trouver dans un logis sombre, dans une atmosphère de
-deuil, vêtue de noir, un peu timide encore devant lui... Et il la
-sentait confiante, joyeuse de recevoir son ami dans sa maison et ne
-cachant plus sa joie.
-
---Personne n'a jamais vu tout cela; personne n'est jamais venu ici,
-excepté mademoiselle Bon; mais le monde visible n'existe pas pour
-mademoiselle Bon...
-
---Alors je suis le premier qui...
-
---Oui, le premier... Et, comme vous êtes très artiste, et très
-difficile, je suis bien fière que vous approuviez mon goût. J'aime
-tant les choses qui se mêlent à ma vie!... Ce petit vase jaune, je le
-touche avec tendresse... Et ce rideau, que je vois le matin, comme il
-me plaît!...
-
-Elle étala, au bout de son bras levé, l'indienne fleurie d'œillets
-chimériques, où défilaient des éléphants. Les œillets et les éléphants
-étaient verts et bleus, de tous les verts, de tous les bleus, et la
-forme svelte de la jeune femme apparaissait comme une ombre sur la
-trame blanche, pénétrée de jour. Et Noël, ému d'un plaisir enfantin,
-songea:
-
-«Personne n'est venu chez elle depuis qu'elle habite Paris. Elle n'a
-dit ce mot, elle n'a fait ce geste pour personne...»
-
---Oh! fit Josanne, avec humeur, vous ne regardez pas...
-
---Je regarde, j'admire, et je pense...
-
---Quoi?
-
---Que les antiféministes seraient bien ébahis de vous voir et de vous
-entendre...
-
---Pourquoi?
-
---Vous êtes tellement femme!... Oui, révoltée, oui, rebelle, ni la
-lutte pour la vie, ni l'indépendance, ni l'activité intellectuelle,
-n'ont détruit en vous les instincts de la femme, même l'instinct
-ménager et l'instinct de plaire... Vous aimez la parure; vous ornez
-votre maison, une fleur vous enchante, un bibelot vous réjouit...
-
---Et cela vous étonne?
-
---Oui et non...
-
---Comment! l'auteur de _la Travailleuse_!...
-
---Précisément... L'auteur de _la Travailleuse_ applaudit, et Noël
-Delysle s'étonne... Le premier était acquis d'avance à la femme
-nouvelle...
-
---Et le second...
-
---A la femme éternelle...
-
---C'est la même femme.
-
---Je le vois bien depuis que je vous connais... Mon féminisme était,
-je l'avoue, un peu théorique; et je ne croyais pas, vraiment, qu'on
-pût trouver, dans la même femme, tant d'intelligence, d'énergie, de
-courage, unis à tant de grâce et de douceur... Vous avez achevé de me
-convertir...
-
---J'en suis charmée...
-
---Aussi je m'appliquerai à convertir les autres... J'ai pris le parti
-de la femme, par un sentiment de justice et par haine du pharisaïsme
-masculin... Je serai plus éloquent, désormais, parce que je serai
-plus sincère, et que je penserai à vous... Une action commune nous
-rapprochera... Notre amitié deviendra toujours plus haute et plus
-belle... car c'est une belle chose, notre amitié, n'est-ce pas?
-
-Josanne répondit gravement:
-
---Très belle...
-
-Une grande émotion lui venait... Et pour la dominer, cette émotion
-qui lui mettait une chaleur inconnue dans la poitrine et des larmes
-dans les yeux, elle se détourna. Alors elle vit que Noël avait posé
-sur la table un livre et sur le livre un bouquet: des violettes de
-Parme, doubles et pressées, d'un mauve presque gris dans leurs feuilles
-tendres, les dernières de la saison. N'avait-elle pas dit, une fois,
-devant Noël, qu'entre toutes les fleurs elle préférait les violettes?
-
---Et je ne vous ai pas remercié!... Comme vous êtes aimable de penser à
-moi!
-
-Et d'une voix un peu basse, plus douce, elle ajouta:
-
---Il n'y a que vous...
-
---Je l'espère bien! dit-il. Je suis très exclusif. Je voudrais être
-votre meilleur ami, votre seul ami... C'est de l'égoïsme, peut-être...
-Maintenant, regardez le livre, un très beau livre que vous n'avez pas
-lu, je le sais, et que vous lirez, dès ce soir, et que vous aimerez
-comme je l'aime...
-
---C'est _Dominique_? Vous me le prêtez?
-
---Je ne vous le prête pas, je vous le donne, en souvenir de ma première
-visite chez vous... J'ai inscrit la date, sur la feuille de garde: «25
-mars 19...»... Et je vous ferai ainsi, de temps à autre, la surprise
-de quelque beau livre inconnu... C'est mon droit d'ami, mon privilège!
-Et je vous révélerai beaucoup, beaucoup de choses qui enchanteront vos
-yeux et votre cœur...
-
---Mon Dieu! fit Josanne, vous me gâterez!... Je n'y suis pas habituée,
-et cela me déconcerte encore... Une amitié si charmante, si belle!
-Vous croyez que cela peut durer, que je ne vous ennuierai pas?...
-Comment?... Cela vous paraît tout simple?... Pas à moi... Qui m'eût
-dit, il y a un an...
-
-Elle n'acheva pas sa phrase... L'ombre du souvenir passait sur elle, et
-Noël en fut effleuré. Il regarda Josanne avec des yeux troublés tout
-à coup, embués d'émotion, et elle le sentit, non pas curieux, mais
-anxieux jusqu'à la souffrance.
-
-Elle se leva.
-
---Maintenant, dit-elle, je vais préparer le thé. Mettez _Dominique_
-dans la bibliothèque... C'est ça, la bibliothèque... ces deux étagères,
-là... Il y sera en bonne compagnie, vous verrez.
-
-Elle passa dans la pièce voisine, et Noël l'entendit remuer des tasses
-et des cuillers. Pensif, il examina les livres, lisant les titres tout
-haut:
-
---_Manon Lescaut_, _les Confessions_, _Adolphe_... Et beaucoup de
-Balzac... Vous aimez Balzac!... _Madame Bovary_... _Notre Cœur_... _Le
-Lys rouge_... _Anna Karénine_, _l'Empreinte_, _le Silence_, _la Force
-des Choses_... et des poètes... Verlaine, Samain... Mes compliments!
-Vous choisissez bien vos amis... Voulez-vous me prêter _la Force des
-Choses_?
-
-Il prit le roman de Paul Margueritte, l'ouvrit, le referma... Josanne
-rentrait, portant un plateau:
-
---Tout ce que vous vous voudrez... Vous n'avez pas lu _la Force des
-Choses_?
-
---Il y a longtemps!
-
---C'est un beau livre, triste et vrai... comme la vie. Cet homme qui
-perd une maîtresse aimée, et qui se console, par un caprice, d'abord,
-et puis par un second amour... C'est navrant!
-
---Pourquoi, navrant?... Parce qu'il n'y a pas de deuils éternels, et
-que la vie en nous, malgré nous, sans cesse, refleurit et se renouvelle?
-
---Vous croyez que tout passe, que tout s'efface, que tout va vers le
-néant, les êtres qu'on aima du plus grand amour, et l'amour même...
-Vous croyez cela?... Mais non, non, c'est impossible! Quand on n'a
-point une âme légère, on ne peut pas, on ne veut pas oublier...
-
---C'est la loi de la vie, pourtant! Et c'est le commandement
-évangélique: «Laissez les morts ensevelir leurs morts...»
-
-Josanne ne répondit pas; Noël craignit d'avoir blessé l'âme douloureuse
-et pudique, tout enveloppée des crêpes du deuil récent. Il recommença
-de déplacer et de replacer les livres.
-
---Tiens! dit-il, une bien jolie édition de _la Princesse de Clèves_...
-
-Il maniait la reliure de maroquin avec des doigts amoureux, des doigts
-prudents de bibliophile. Mais, sur le premier feuillet, il vit un mot,
-une date, des initiales: «Souvenir du 4 février 18... M. N.»
-
---C'est un de vos amis qui vous a donné ce livre?
-
---C'était un de mes amis...
-
-Noël perçut l'hésitation imperceptible de la voix. Josanne vint à lui,
-offrant la tasse, le sucrier:
-
---Un peu de lait?... Un morceau de sucre?
-
---Un, je veux bien. Pas de lait... Merci...
-
-Il remit _la Princesse de Clèves_ sur l'étagère et resta silencieux un
-moment.
-
-Le crépuscule éteignit les cuivres ardents, fana les œillets du rideau,
-pâlit les petites lunes nacrées dans le vase jaune. Les réverbères
-envoyaient un reflet au plafond de la chambre obscurcie, et Noël et
-Josanne furent tristes sans savoir pourquoi.
-
-La jeune femme alla chercher une lampe; mais, quand elle revint, Noël
-se levait pour partir. Elle dit:
-
---Déjà!
-
-Et ce mot, qui avait fait tant de peine à Noël, lui fut doux comme une
-caresse.
-
-
-
-
-XIX
-
-
-Noël pénétra la vie de Josanne, l'imprégna de sa pensée, l'anima de ses
-visites et de ses lettres quotidiennes.
-
-Si, par hasard, le courrier du matin n'apportait pas l'enveloppe bleue,
-le tendre bonjour accoutumé, si Noël ne paraissait pas chez Mariette,
-la jeune femme demeurait triste et nerveuse tout le jour. Elle évitait
-mademoiselle Müller et le botaniste russe, et seule, dans son petit
-coin, regardait la place vide en face d'elle. Quand Noël ne pouvait
-l'accompagner vers les quartiers lointains où la conduisaient les
-nécessités professionnelles, elle se rappelait les bonnes promenades
-qu'ils avaient faites, par la banlieue ou les faubourgs, et elle
-cherchait, à côté d'elle, la silhouette robuste et le brun visage
-de son ami. Un bouquet, un livre, un bibelot, la _Pleureuse_ de
-Bartholomé, le reflet des réverbères sur le plafond, au crépuscule,
-s'associaient, dans sa mémoire, à des mots, à des gestes de Noël, et
-parfois elle reproduisait des expressions, des intonations qu'il avait
-eues.
-
-Elle vivait ainsi dans l'atmosphère qu'il créait autour d'elle, et,
-par des modifications inconscientes, elle s'adaptait à des idées,
-à des goûts nouveaux. Convalescente du passé, elle en gardait un
-endolorissement vague, mais son cœur et sa chair étaient paisibles,--et
-les jours légers, les calmes nuits passaient sur elle sans qu'elle les
-sentît passer.
-
-Maintenant les yeux clairs de Noël n'effrayaient plus Josanne. Elle
-éprouvait, près de cet homme, un sentiment inconnu de sécurité, de
-confiance. Elle aimait à lui demander conseil; elle eût aimé à lui
-demander protection. Tous les êtres qu'elle avait chéris avaient appuyé
-leur âme à son âme; pour la première fois, l'âme de Josanne retrouvait
-l'instinct féminin de s'appuyer.
-
-Le printemps vint, ciels gris et bleus, nuages d'argent, pluies tièdes,
-le printemps humide et vert, échappé des bois, qui sent la jacinthe et
-le narcisse.
-
-Le temps approchait où Josanne devait reprendre son fils. Elle se mit
-en quête d'une domestique qui pût tenir son petit ménage, soigner
-Claude, le promener, le conduire et l'aller chercher à la plus voisine
-école maternelle, et rester la nuit, en cas de besoin, sur un lit
-pliant, dans le cabinet de toilette.
-
-Après des recherches décourageantes, Josanne se ressouvint de la
-Tourette, dont elle avait mesuré naguère la probité parfaite et le
-dévouement. La brave femme, prévenue, arriva un dimanche, coiffée
-d'une capote à plume et parée d'une cravate bleu de ciel. Elle pleura
-presque en revoyant madame et en parlant de «pauvre défunt monsieur».
-La distance de la rue Mouffetard au quai des Augustins ne refroidit pas
-son zèle, et les accords furent vite conclus.
-
-Le lendemain, tout en frottant les meubles, dans le logement
-bouleversé, la Tourette informa Josanne que «la concierge de la rue
-Amyot avait eu un troisième gosse», que «le boucher avait fermé
-boutique», et que la crémière blonde, la boiteuse, «allait avec son
-propriétaire», un monsieur cossu, «ce qui faisait parler le monde, vu
-que c'était dégoûtant...» La crémière avait «de quoi» et ne méritait
-pas l'indulgence qu'on doit aux pauvres malheureuses. Et puis le
-«crémier était bel homme et solide, et sa femme, pour sûr, ne manquait
-de rien. Alors?... Que cherchait-elle ailleurs, la blonde?...» Le mari
-«ne savait rien de rien, mais, le jour où il saurait, quelle raclée
-pour son épouse!... Et cela ferait plaisir à toute la rue Mouffetard,
-vu que cette crémière était la honte du quartier et qu'elle déshonorait
-le mariage...» Tandis qu'Ernestine, la petite amie au typo, donnait
-l'exemple de la fidélité amoureuse, sinon conjugale...
-
---Et pourtant, ma chère dame, si Ernestine se laissait aller, ça
-serait-il point pardonnable, vu qu'elle est jeune et bien bâtie, et
-qu'elle n'a pas du sang de navet sous la peau?... Et son homme, avec
-c'te maladie qu'il a, depuis deux ans, il n' la réveille plus que pour
-lui demander des remèdes...
-
-Josanne écoutait ces propos inspirés par la morale pratique du peuple,
-quand Noël Delysle arriva. Il n'était pas gai. Il avait déjeuné tout
-seul, chez Mariette, et il voyait sans plaisir la vie de son amie se
-transformer. La Tourette, saisie d'admiration, devant un monsieur
-«si tellement bien», se fit aussitôt des idées sur les agréments du
-veuvage, et dans son âme simple, elle approuva cette chère dame Josanne
-qui avait eu bien du mérite et qui maintenant avait bien du bonheur.
-
---Votre cuisinière est un peu étrange, dit Noël. Elle a des sourires
-complices et des regards encourageants. Et quel accueil elle m'a fait!
-Ce n'est pas une cuisinière, c'est une mère.
-
-Josanne raconta l'histoire de la Tourette.
-
---Elle n'est pas décorative, mais elle est dévouée!... Et si drôle!...
-Je vous assure que la psychologie de la Tourette m'intéresse
-infiniment. Elle a une conception des droits et des devoirs féminins
-qui fait penser à la morale des sauvages...
-
---Comment cela?
-
---La Tourette a le respect de l'homme fort. Quand elle dit: «Un Tel
-est un bon mari...», cela ne signifie pas qu'Un Tel ait des sentiments
-délicats et le cœur tendre. Un bon mari, c'est le garçon travailleur,
-sérieux, qui ne boit pas plus que son compte et rapporte tous les
-samedis sa paie à la maison. Sa femme ne «manque de rien», entendez
-qu'il lui donne la pâtée, les nippes et le reste, et même, au besoin,
-des claques, qu'elle reçoit sans humiliation et sans rancune comme un
-témoignage de la force mâle...
-
---Qui aime bien châtie bien.
-
---La Tourette, indulgente aux filles qui fautent ou aux ménages
-irréguliers, est impitoyable pour la femme qui a «un bon mari» et qui
-le trompe.
-
---Mais une femme peut être très malheureuse avec un honnête
-travailleur, sérieux, rangé, etc... Et que pense votre Tourette des
-femmes mal mariées qui ont des amants?
-
---Si le mari est paresseux, ou maladif, ou trop bête pour se faire
-obéir, la Tourette dit: «Tant pis!... C'est vraiment pas un homme!»
-
---Elle ne considère que la loi de nature, la loi de sélection et
-l'intérêt de l'espèce; elle fait du darwinisme sans le savoir: la plus
-belle au plus vaillant!... Eh! ce n'est déjà pas si bête!... Je suis
-presque de son avis...
-
---Comment?
-
---Ça m'irrite de voir une jeune femme liée à un vieillard, ou à un
-infirme, ou à un benêt. Malgré moi, je forme des vœux... immoraux...
-pour que la pauvre créature ait sa revanche, et sa petite part de
-bonheur... Aimer par devoir, être fidèle par devoir, brrr!...
-
-Josanne demanda, d'une voix un peu émue:
-
---Vous pensez cela, réellement?
-
---Cela vous choque? Oh! rassurez-vous, je rends aux femmes vertueuses,
-aux résignées, aux sacrifiées, l'hommage qui leur est dû. Mais je
-ne condamne pas les autres. Je n'ai pas de préjugés, et très peu de
-principes... Et puis je suis l'ami, le chevalier, le défenseur du sexe
-opprimé! Je suis devenu, grâce à vous, le Don Quichotte du féminisme...
-
---Parlez donc sérieusement de choses sérieuses.
-
---Je suis très sérieux... De quel droit condamnerais-je les autres?
-Pourquoi leur imposerais-je des vertus que je suis incapable de
-pratiquer? Je ne pourrais pas rester fidèle à une femme que je
-n'aimerais pas... d'amour... Ma foi, non! Je me connais... Vous voyez
-que je suis plus modeste et meilleur que votre Tourette: j'étends
-ma miséricorde à toutes les pécheresses qui ne furent coupables que
-d'avoir aimé...
-
-Josanne secoua la tête:
-
---Vous avez raison, il ne faut juger personne... Que savons-nous les
-uns des autres? Rien... Comment deviner l'arrière-plan d'une vie, le
-secret d'un cœur!... Mais vous changerez d'avis, plus tard, je le
-crains... quand vous serez marié...
-
---Je n'aurai plus l'esprit libre, parce que je n'aurai plus le cœur
-libre?... Grand merci!... Je ne suis pas une marionnette, chère
-madame...
-
-Noël protestait si vivement, si franchement, regardant Josanne bien en
-face, de ses yeux clairs et sincères, et elle avait un si grand désir
-de le croire qu'elle le crut.
-
---Eh bien, il n'y a pas beaucoup d'hommes comme vous!
-
---Tant mieux! vous m'estimerez davantage.
-
---Vous n'avez pas de préjugés... Cependant...
-
---Quoi?
-
---L'autre jour, je vous ai raconté ma visite aux Lefebvre, ce
-ménage d'esthètes qui produit, en collaboration, des livres si
-extraordinaires...
-
---Ils élèvent des lézards... des lézards verts qui portent des anneaux
-d'or à la queue!
-
---Et ils habitent dans une maison de cauchemar, où la rampe de
-l'escalier imite le zigzag de la foudre, où les serrures représentent
-des têtes de diables...
-
---Où les meubles tiennent au mur, on les loue avec l'appartement...
-
---Juste! Les Lefebvre sont touchants! La femme dit: «Mon mari a du
-génie; je n'ai que du talent...» Et le mari répond: «C'est moi qui ai
-le talent, Juliette, un grand talent, je le sais. Mais tu me dépasses,
-comme je dépasse mes contemporains... «Madame Valentin, je vous en
-prie, insistez dans votre article; insistez sur ce détail essentiel que
-Juliette me dépasse...
-
---Oui, je me rappelle ce mot... La femme de génie se porte beaucoup,
-cette année...
-
---Vous m'avez répondu: «Ça doit être épouvantable d'être le Roméo
-de cette Juliette!... L'amour conjugal est à la mode dans le monde
-littéraire, mais les pauvres romanciers ne seront plus jamais
-tranquilles! Leurs épouses, de gré ou de force, s'associeront à leurs
-travaux...»
-
---Eh bien! cela prouve que je n'ai pas de goût pour le rôle de cornac,
-de barnum et de prince-consort.
-
---Cela prouve que vous avez un reste de préjugé contre les
-intellectuelles, oui, vous, Noël Delysle, vous!... Au fond, cela vous
-agace de voir des femmes travailler, faire, mieux que les hommes, des
-métiers d'homme... De même, vous vous croyez démocrate et vous êtes
-rempli de répugnances et de préventions aristocratiques...
-
---Moi?
-
---Vous!
-
---Je suis la simplicité même: un Spartiate!...
-
---Allons donc!... Chez Mariette, le premier soir, en lisant les prix
-marqués sur la carte, vous avez dit: «C'est vraiment bon marché...» et
-vous pensiez: «Ça doit être horrible!...» Avouez-le...
-
-Il avoua en riant:
-
---Oui, je l'avoue... Mais vous étiez là et tout me sembla délicieux.
-
---Une autre fois, vous m'avez dit: «Vraiment, vous voyagez en troisième
-classe?...» Et une autre fois, vous m'avez demandé si ça ne me
-dégoûtait pas d'aller en omnibus...
-
---Ah! permettez!... Ne me prenez pas pour un snob! Vous vous êtes
-méprise...
-
---Comment?
-
---J'ai peut-être un faible, oh! si faible préjugé contre les omnibus,
-et les troisièmes classes et les petits restaurants... Mais, en vous
-parlant, je ne pensais pas à mes répugnances personnelles... Je pensais
-à vous, à vous seule... Comment exprimer toute ma pensée, sans vous
-froisser?... Parce que vous êtes une femme distinguée, délicate, fine,
-je suis agacé... navré... de vous savoir dans un sale omnibus ou dans
-un wagon de troisième classe où il y a des soldats, des paysans et
-des nourrices avec leur nourrisson!... Et cela ne me réjouit pas non
-plus, vos relations avec Flory, et Foucart, et tous ces gens qui vous
-reçoivent plus ou moins poliment... Vous n'êtes pas intrigante, pas
-ambitieuse, vous serez toujours exploitée!... Vous serez vouée à une
-vie médiocre, malgré votre intelligence et votre énergie... C'est
-injuste! C'est abominable!... Et je voudrais vous tirer de là...
-
---Ah! mon ami! je suis très touchée de votre sollicitude, mais
-consolez-vous: je ne me plains pas... Je suis contente de mon sort.
-J'ai été bien plus malheureuse... Mon pauvre mari et moi, nous avons
-traversé des jours terribles... La malchance, la maladie avaient
-changé son caractère... Oh! ne me faites point parler de ce temps-là...
-
---Jamais, dit Noël, violemment, jamais je ne me consolerai de ne pas
-vous avoir connue dans ce temps-là...
-
---Qu'auriez-vous fait?
-
---Je ne sais pas, mais j'aurais fait quelque chose... J'aurais remué
-Paris, pour vous... Je vous aurais aidée, encouragée, consolée, sauvée
-de toutes ces horreurs que je devine...
-
-Josanne murmura:
-
---Comme vous êtes bon!... Mais... vous n'auriez rien pu faire... rien...
-
---On peut tout ce qu'on veut...
-
-Elle répéta:
-
---Rien.
-
-Elle songeait à Maurice qui ne l'avait jamais aidée, encouragée ni
-consolée. Et elle faillit dire: «Pourquoi, ô mon ami, mon ami unique et
-incomparable, pourquoi venez-vous si tard?...»
-
-Mais cette phrase, qui était presque un aveu, mourut sur ses lèvres, et
-Josanne tendit la main à Noël:
-
---Je ne doute pas de votre cœur, mon ami... mais, voulez-vous, parlons
-d'autre chose?
-
-
-
-
-XX
-
-
---Allons, faites vous-même le menu! Dites ce que vous aimez! Je veux
-que ce déjeuner d'adieu vous plaise...
-
---Oh! un «déjeuner d'adieu»!... Pourquoi pas un repas funèbre?... Parce
-que je m'en vais à Chartres, demain...
-
---Et que vous y resterez quinze jours! Je serai triste... Et vous, vous
-serez heureuse de revoir votre tante et votre petit garçon...
-
---C'est bien naturel...
-
---Oui... Et quand vous reviendrez, ce sera fini de notre liberté. Vous
-donnerez à votre enfant toutes vos heures de loisir. Vous ne serez plus
-mon amie: vous serez une maman.
-
---Je serai une «maman» et je resterai votre amie.
-
---Pas comme avant... pas si bien!
-
---Vous êtes jaloux de mon fils!... C'est très mal...
-
---J'adore votre fils, sans le connaître... Mais j'ai une espèce
-d'appréhension... Eh bien, décidez-vous!
-
---Non... choisissez pour moi... Quand je suis avec vous, je vous laisse
-la responsabilité des décisions. Je ne fais pas d'effort de volonté, ça
-me repose...
-
-Ils étaient assis à une petite table devant le Pavillon Chinois, entre
-des haies de fusains qui leur faisaient un paravent de verdure.
-
-C'était un matin d'avril, un de ces matins vaporeux où s'attarde encore
-un peu d'aube. L'air léger baignait de bleu les cimes pressées du Bois,
-les allées fuyantes. Une pâle lumière dorée, diffuse dans ce bleu
-aérien, imprégnait les choses, qui semblaient neuves ou rajeunies.
-
-Une bouquetière passa: Noël lui fit un signe... Que de violettes il
-avait données à Josanne, depuis le premier bouquet, dont une fleur,
-conservée comme un fétiche et un souvenir, parfumait encore une
-page de _Dominique_! Que de violettes pourpres, presque noires, et
-d'autres presque bleues, et d'autres blanches, nuancées de mauve, qui
-s'accordaient à la couleur joyeuse ou mélancolique d'un sentiment plus
-discret que leur parfum!
-
-Il commandait le menu, qu'il voulait amusant, imprévu, pour caresser
-la gourmandise de la femme... Des choses légères, des choses exquises:
-la truite rose, le vin blond, les fraises... Mais Josanne ne mangeait
-guère... Accoudée, elle respirait son bouquet avec un frémissement des
-narines, un battement des cils, qui révélaient une paresse de femme
-heureuse... Le blanc pur d'un petit col éclairait sa robe de drap.
-Elle avait un chapeau comme on en voit aux jeunes filles de Lawrence,
-un grand chapeau rond et souple, tout en plissés de mousseline noire,
-avec un nœud plat de satin. Les touffes de ses cheveux étaient molles
-et lustrées comme les plumes de son écharpe. Une chaînette de jais
-glissait sur sa gorge... Elle souriait d'un vague sourire, et murmurait
-parfois:
-
---Il fait bon, ici!... Il fait bon!...
-
---C'est que le printemps est venu, dit Noël, pas celui du calendrier:
-le vrai printemps. Ce matin, à mon réveil, il m'est entré dans les
-yeux, dans les veines, dans l'âme... Un éblouissement, une onde tiède,
-et cette allégresse physique où l'on croit sentir, pour la première
-fois, la douceur de vivre...
-
---Comme vous aimez la vie!
-
---Et vous?
-
-Elle ne répondit pas directement.
-
---Autrefois, je n'aimais pas le printemps... J'en avais peur.
-
---Peur?...
-
---Vous ne pouvez pas comprendre...
-
-Les paupières de Josanne s'abaissaient, se fermaient nerveusement. Elle
-revoyait le jardinet de la rue Amyot, un arbuste en fleur, tout blanc,
-dans le crépuscule. Le vol sifflant des hirondelles fauchait l'air
-sous sa fenêtre. Le jour plus lent traînait au ciel. Déjà, les couples
-recommençaient leurs promenades amoureuses, dans les vieilles rues
-balzaciennes, derrière le Panthéon... Josanne crut respirer l'odeur de
-l'éther flottant par la chambre; elle crut entendre la rumeur de la
-maison ouvrière, la voix de la Tourette, la voix de Pierre Valentin--et
-elle retrouva l'atroce sensation d'attente, d'étouffement, et ce
-désespoir nostalgique que les printemps d'autrefois lui apportaient.
-
---Quoi?... Qu'avez-vous? dit Noël.
-
-Il regarda les yeux rouverts de Josanne, ces yeux qui avaient vu des
-choses, des scènes, des visages que lui ne connaîtrait jamais, ces yeux
-mystérieux et si beaux, d'un bleu obscur, où passaient des ombres, des
-ombres...
-
-Et il les regarda tant, ces yeux, que sa pensée, attirée et repoussée,
-vacilla, prise de vertige devant l'inconnu, et tomba tout à coup dans
-un abîme...
-
---Non, dit-il, non, je ne peux pas vous comprendre... Je suis votre
-ami, votre seul ami, dites-vous. Il y a deux mois que nous nous voyons,
-presque chaque jour. Je connais votre logis, vos livres préférés, et
-les fleurs qui vous plaisent, et la musique qui vous fait pleurer. Je
-connais le dessin de vos gestes, les modulations de votre voix, l'éclat
-variable de vos yeux. Je connais votre fils, que je n'ai pas vu, votre
-tante, vos amis de Chartres, les dames Chantoiseau, le bon chanoine et
-les morts mêmes qui vécurent près de vous... Mais vous, mon amie, je ne
-vous connais pas.
-
-Elle ne répondit pas. Il vit qu'elle pâlissait et que les sombres
-fleurs de ses yeux devenaient plus sombres, presque noires au-dessus
-des violettes. Elle pressait le bouquet contre ses lèvres et respirait
-d'un souffle inégal et fort... Comme elle était émue!...
-
---Nous sommes jeunes, dit-il encore, et il y a tant d'années, pourtant,
-derrière nous... Votre vie! ma vie!...
-
-Elle l'écoutait, inquiète.
-
-Il reprit:
-
---Ma vie, à moi, c'est peu de chose, quand j'y pense! Malgré tant de
-travail, et tant de courses à travers le monde, je suis encore au
-commencement... Je n'ai pas connu les joies qui grandissent l'âme
-et les douleurs qui la mûrissent. Je suis seul. Je suis jeune... Le
-chemin est libre derrière moi, devant moi. Je vis dans le présent,
-pour l'avenir. Je ne suis pas le prisonnier d'un passé!... Mais vous,
-vous!...
-
-Elle tressaillit:
-
---Moi!
-
---Vous êtes contemplative et repliée... J'ai envie parfois de vous
-dire: «Ne tournez donc pas la tête! Regardez devant vous, bien droit...»
-
-Il avait parlé d'un ton presque rude, où il y avait de l'amertume et de
-la souffrance, et de la colère et de la jalousie...
-
-Josanne eut un imperceptible mouvement en arrière:
-
---Comme vous êtes exigeant!
-
---Je vous demande pardon, madame... Je n'ai pas le droit, en effet...
-
---Mon ami, dit-elle avec douceur, vous avez tous les droits de
-l'amitié... Mais vous n'avez aucune patience... Laissons faire le
-temps. Vivons un peu au jour le jour. Nous nous comprendrons l'un
-l'autre sans nous raconter l'un à l'autre... Vous m'avez déclaré,
-vous-même, que vous n'étiez pas confidentiel... Est-ce que je vous
-demande, moi, les petits secrets de votre âme?
-
---C'est vrai, dit-il, et c'est ma tristesse: vous ne me demandez rien...
-
-Et, par un de ces revirements d'humeur dont il était coutumier, il fit
-le geste d'effacer quelque chose, dans l'air, entre Josanne et lui. Il
-essaya d'être gai et il réussit à égayer Josanne.
-
-Pendant qu'elle goûtait les «fruits rafraîchis» dans une coupe de
-champagne, il parla de l'Italie qu'il aimait «comme une maîtresse».
-
---J'ai pensé à vous, là-bas, très souvent... Oh! votre première lettre!
-Je l'ai lue dehors, sur la place du Dôme, appuyé contre la grille
-du Baptistère... Je revois distinctement, au bas d'une page, votre
-nom: «Josanne Valentin!» J'étais content que ce nom de Josanne ne fût
-pas un pseudonyme... Et j'aimais ce joli nom, il était si doux à mes
-lèvres que je le répétais pour le savourer: «Josanne... Josanne...» Et,
-parce que je suis un imaginatif, et un sentimental, j'oubliais tout à
-fait l'article qui avait provoqué notre correspondance; j'oubliais la
-journaliste, la féministe!... Je voyais, sur cette place de Chartres
-que je connaissais, une jeune femme, en robe noire, au visage voilé...
-Oui, jeune, et triste, et seule, et sans amis... Et j'avais, tout à
-coup, un grand désir que cette femme lointaine fût heureuse...
-
---Elle était déjà moins malheureuse, grâce à vous!
-
---Il y a, sur la porte du Baptistère, une figurine de Ghiberti que
-j'aime entre toutes: une femme svelte, longue, qui garde aux plis de
-sa robe de bronze un rehaut d'or presque effacé. Elle tourne la tête,
-et l'on ne voit pas son visage, mais on devine le sourire délicieux...
-Ma rêverie romanesque s'attachait à ce sourire invisible... J'étais
-ému, sans raison, comme si un dieu bienveillant m'avait promis un grand
-bonheur... Et je me disais: «Suis-je ridicule!... suis-je bête!...
-Cette Josanne, si elle savait, se moquerait de moi!...» Pourtant, mon
-instinct ne me trompait pas: un grand bonheur venait vers moi, au son
-des cloches, dans ce beau soir d'automne florentin...
-
---Et c'était la première fois que vous étiez si... romanesque?
-
---Comment l'entendez-vous?
-
---Vous n'aviez jamais rencontré une femme digne d'être votre
-confidente, votre amie?...
-
-Josanne rougissait en parlant. Noël répondit comme à regret:
-
---J'avais cherché...
-
---Souvent?
-
---Pas souvent... Et si mal!... Et je vous ai trouvée bien tard...
-
---Hélas!
-
---Trop tard?...
-
-Elle murmura:
-
---Je ne sais pas... Non... pourquoi «trop tard»?... Nous sommes amis:
-c'est très bien.
-
---Nous serons amis.
-
---Nous serons?... Dites «nous sommes»... Que manque-t-il donc à notre
-amitié?
-
-Noël regarda Josanne dans les yeux, et dit gravement:
-
---L'entière confiance...
-
-
-Il était parti... Elle s'en revenait chez elle, seule, à pied,
-lentement, dans un grand trouble. Quelques nuages flottaient; le soleil
-était chaud et blanc; les fleurs des marronniers pleuvaient sur le
-sable.
-
-Au rond-point des Champs-Élysées, Josanne s'arrêta, avant de traverser
-l'avenue, parmi les voitures. Une torsade de cheveux blonds, un
-manteau de drap clair, sous une ombrelle déployée, lui rappelèrent une
-rencontre qu'elle avait faite, un jour, dans le jardin des Tuileries,
-comme elle se promenait avec Noël... Elle revit une jeune fille blonde,
-en manteau beige,--une Américaine, sans doute,--qu'il avait admirée au
-passage. Et elle pensa:
-
-«C'est singulier... Je n'ai pas le type physique qu'il aime...»
-
-Elle éprouva un déplaisir vague, une jalousie sans objet, et,
-considérant les femmes riches et parées, assises dans les voitures,
-elle se sentit pauvre et chétive, avec sa robe noire qui n'était plus
-de saison...
-
-Elle se demanda si Noël avait une maîtresse, et comment il pouvait
-aimer cette maîtresse, puisqu'il l'aimait, elle, de tout son esprit et
-de tout son cœur. Et soudain, malgré la fête charmante du déjeuner à
-deux, malgré les tendres paroles de son ami, elle eut envie de pleurer.
-
-«Pourtant, pensait-elle, je ne veux pas qu'il m'aime... Et je ne peux
-pas l'aimer! Il y a, entre lui et moi, trop de choses... l'ancien
-amour, l'enfant, ce terrible secret que Noël pressent, peut-être,
-puisqu'il réclame _l'entière confiance_...»
-
-Confiance ou confidence?... Certes, Josanne pourrait parler sans
-encourir le blâme de Noël, ou son mépris. Aucun homme n'était
-plus indulgent aux faiblesses, aux erreurs d'un cœur de femme. Il
-comprendrait tout; il aurait pitié...
-
-Mais comment parler?... pourquoi?... Noël ne convoitait point Josanne;
-il ne s'était jamais permis la familiarité la plus légère, il n'avait
-offert et demandé que l'amitié... Respectait-il le deuil de la veuve?
-Aimait-il, ailleurs, une autre femme, comme font tant d'autres hommes
-qui séparent la joie spirituelle du plaisir des sens?... Était-il un
-curieux de sentiments rares, un dilettante du platonisme?... Dans tous
-les cas, son amitié exigeante se heurterait au silence pudique de
-Josanne... Elle ne lui devait pas l'aveu qu'une maîtresse peut bien
-faire à un amant, mais non pas une amie à un ami. Il est des voiles de
-l'âme qui ne tombent que pour l'amour, avec tous les autres...
-
-Josanne raisonnait ainsi pour s'encourager au silence, rassurée par ce
-mot d'«amitié». Mais elle ne savait pas que l'amour vrai,--celui qui
-dure,--est aussi le plus chaste amour; qu'il demande le cœur, et tout
-le cœur, d'abord, avec une inquiétude inapaisable, qui ne laisse point
-de place au désir...
-
-
-
-
-XXI
-
-
-La porte du salon étant mal fermée, Noël Delysle, debout près de la
-fenêtre, entendait encore le papotage des visiteuses, retenues dans la
-galerie par la maîtresse de la maison.
-
-Elles étaient trois, qui représentaient assez bien le type
-conventionnel de la Parisienne, trois jeunes femmes, bien habillées
-et très occupées de ce qui se porte, de ce qui se dit, et de ce qui
-se fait... Pendant une heure, autour de la table à thé, elles avaient
-raconté des histoires d'enfants, de couturières, de domestiques et
-d'automobiles. Puis, à propos d'une comédie écrite par un amateur
-et représentée dans un cercle, elles avaient émis divers aphorismes
-touchant l'art et la littérature.
-
-Dans la galerie, éclairée dès cinq heures, basse de plafond comme tout
-l'appartement, la conversation se prolongeait. A travers les carreaux
-voilés de soie transparente, Noël devinait la silhouette cambrée,
-en robe rose, la nuque fauve, trop ondulée, de madame Moriceau. Elle
-disait avec un petit rire:
-
---Mais non, ma chère... Ce n'est pas élégant...
-
-Veuve et coquette comme Célimène, soucieuse de se pousser dans le monde
-où son mariage l'avait introduite, Renée Moriceau appliquait aux choses
-et aux gens ce même critérium: l'élégance... Noël, depuis deux ans,
-avait constaté bien des fois ce snobisme spécial aux parvenus, et que
-Renée dissimulait naguère. Il pensa:
-
-«Comme elle a changé!... Je l'ai connue presque simple, et gentille,
-et spirituelle, une bonne camarade, une maîtresse amusante... Elle
-avait, autrefois, moins de sécheresse et de frivolité... Oui, elle a
-changé!... Elle est affolée par le besoin de paraître. Elle porte des
-robes voyantes, elle parle de tout, au hasard, et elle «gaffe»...!
-C'est dommage, vraiment... Je l'ai presque aimée... Et maintenant, elle
-m'agace... Est-ce sa faute ou la mienne?... Suis-je plus clairvoyant,
-ou moins indulgent?... La vérité, c'est que je ne l'aime plus... Elle
-le sent... Le dépit la ramène vers moi... Et, bêtement, l'ennui, la
-solitude, un coup de désir m'ont ramené vers elle... C'est stupide, ce
-que j'ai fait là!...»
-
-Il écoutait en lui-même, la tendre, claire, fraîche modulation d'une
-autre voix féminine.
-
-Renée continuait à rire. Noël, impatient de s'en aller, souleva un coin
-de store, regarda décliner le soleil oblique dans la rue Vineuse. Il se
-disait:
-
-«A sept heures tapantes, je file...»
-
-Mais un froufrou de soie, un parfum connu, l'avertirent que Renée
-Moriceau était près de lui. Il se retourna lentement:
-
---Bon Dieu! fit la jeune femme, que vous êtes gai, Noël, que vous
-êtes gai!... Vous n'êtes pas fatigué de parler?... Vous ne faites
-pas d'effort pour être si aimable, si aimable?... Madame Langlois en
-demeurait confondue, et cette petite rosse de Vernet m'a dit... Non, ne
-vous en allez pas, mon cher! Asseyez-vous!... Vous me devez bien ça, de
-m'entendre... Je vous ferai tous les reproches qu'il me plaira...
-
---Une scène, Renée?
-
-Il se rassit avec une résignation boudeuse.
-
---La petite Vernet m'a dit...
-
---Si vous saviez comme les discours de la petite Vernet me laissent
-indifférent!...
-
---Elle m'a dit: «Qu'a donc ce pauvre monsieur Delysle?... On ne le
-voit plus nulle part, excepté chez vous... et encore!... Vient-il à
-vos mercredis soirs?... Pas souvent?... Oh! ma chère, méfiez-vous...
-vous allez perdre votre «flirt»... Quand un de mes amis disparaît et ne
-reparaît qu'à de longs intervalles, préoccupé, distrait et grognon, je
-pense: «Il a sa crise... Il est amoureux...»
-
-Noël ne répondit pas. Madame Moriceau s'installa au coin de la
-cheminée, dans une bergère, et, contemplant ses ongles qui miroitaient,
-elle affecta une dédaigneuse indifférence.
-
---Si vous avez votre crise, il faut le dire... Je ne suis pas jalouse
-et pas crampon... Mais ce que je n'admets pas, mon cher, c'est votre
-brusque disparition... Votre absence, que tout le monde a remarquée,
-me compromet autant que vos assiduités de naguère. Les gens disent:
-«Ils sont brouillés... Pourquoi?... Il y avait donc quelque chose
-entre eux?...» Je crains les potins comme la peste... Aussi je vous ai
-demandé, en insistant, de venir à mon jour...
-
---J'y suis venu, à votre jour. J'ai subi la conversation émouvante de
-madame Vernet, de madame Langlois!... Je sais que les chapeaux de ce
-printemps auront des calottes basses, que l'auto de monsieur Vernet
-fait du cent vingt, et qu'il n'y a plus, en France, ni cuisinières
-économes ni femmes de chambre vertueuses... Je sais aussi que la
-comédie de monsieur Privaz est un bijou, un pur bijou!... Oui, la vie
-est courte, j'ai beaucoup de travail, et cependant je suis là, depuis
-une heure. Vous me cherchez querelle au lieu de me plaindre et de me
-récompenser... Ce n'est pas gentil.
-
---On vous a récompensé d'avance...
-
---Comment?
-
---Si vous oubliez déjà...
-
---Oh! Renée!...
-
---J'ai dîné deux fois avec vous, en tête à tête, deux fois en quinze
-jours... et nous avons failli rencontrer mon ex beau-père...
-
---Rassurez-vous, femme très prudente! Votre ex beau-père ne nous a pas
-vus.
-
---Heureusement!... Vous me reprochez ma prudence?
-
---Au contraire...
-
---Tiens!
-
---Pourquoi «tiens»?
-
---Autrefois, cette même prudence vous horripilait.
-
---Autrefois, oui... J'étais un peu emballé... J'aurais compromis votre
-carrière de veuve irréprochable...
-
---Moquez-vous de moi!
-
---Pas du tout! Vous souhaitiez rester libre et ménager l'opinion...
-Vous m'avez enseigné qu'on peut tout faire, à la condition de «ne pas
-avoir l'air»... Et moi, bon élève, docile amant, je n'ai pas eu l'air
-de vous attendre, je n'ai pas eu l'air de vous désirer, je n'ai pas eu
-l'air d'être triste, je n'ai pas eu l'air d'être content... Et, à force
-de ne pas avoir l'air d'être ceci ou cela...
-
---Vous ne savez plus ce que vous êtes...
-
---Je suis un homme accablé de besogne et désolé de vous quitter.
-
---Un homme qui n'est pas amoureux!
-
---Qu'entendez-vous par ce mot?
-
-Elle rit, étend les bras et laisse ses yeux luire de côté, sous les
-cils blonds...
-
---J'entends l'amoureux sentimental... Le monsieur qui a le cœur tendre
-et la larme toujours prête...
-
---Jouer ce rôle, près de vous, Renée, ce serait jouer un rôle de sot.
-
-Elle déclare avec une ferme conviction:
-
---Vous le joueriez très mal. Vous êtes un sceptique sensuel.
-
---Et vous?
-
---Je ne sais pas.
-
---Vous êtes une prude voluptueuse!
-
---Merci bien. Appelez-moi donc Arsinoé!
-
---Vous êtes trop jeune.
-
---C'est la première parole un peu aimable que vous me dites
-aujourd'hui. Ah! vous ne m'aimez pas du tout.
-
---Oh! Renée... Vous me plaisez infiniment, je vous assure...
-
---Oui... oui... je sais... Mais, un beau matin, vous aurez votre
-«crise», comme dit Suzanne Vernet. Vous me direz que je ne satisfais
-point votre cœur, que vous avez rencontré l'ange, la Béatrice...
-
---Vous affirmiez, tout à l'heure, que j'étais un «sceptique sensuel»...
-
---Oui, mais vous avez tant d'imagination!...
-
-Elle se leva. Appuyée au fauteuil de Noël, elle pencha vers lui sa tête
-blonde...
-
---Beaucoup d'imagination, des nerfs et pas de cœur...
-
---J'admire comme vous me connaissez bien.
-
---On retournera ensemble à Bellagio!... Ah! vous avez bien changé,
-depuis Bellagio! Il y avait un je ne sais quoi, dans vos lettres de
-Florence!... Et, depuis votre retour, je n'ai eu de vous que le...
-minimum!... des heures, par-ci, par-là... des billets trop spirituels
-pour être tendres... Nous dînons ensemble, ce soir?... J'ai envie
-d'aller au Pavillon Chinois...
-
---Ah! non, pas là...
-
---Pourquoi?
-
---D'abord, ce soir, c'est impossible... J'ai trop de travail...
-
---Dieu! que vous êtes assommant, avec votre travail!... Mais je n'en
-crois rien... Vous attendez une femme... la Béatrice... l'âme sœur!
-
---J'attends une lettre, très importante...
-
---Tant que ça?... Votre avenir en dépend?...
-
---Qui sait?
-
---Zut!
-
---Bonsoir, ma chère... Excusez-moi...
-
-Il lui baisa la main; mais, comme il relevait la tête, le regard
-hostile de Renée heurta son regard. Le jour se retirait, lentement,
-sous le plafond bas, comme, au déclin d'une liaison, le désir,
-lentement, se retire des âmes. La femme qui n'avait donné et demandé
-que le plaisir sentait, par une intuition jalouse, l'homme s'en aller
-loin d'elle vers la passion. Et le lien qu'elle avait cru si fort
-n'était plus qu'un fil prêt à se rompre...
-
-Vaniteuse et vindicative, elle faillit, d'un mot, rompre ce fil...
-Mais Renée Moriceau, malgré sa prudence, avait la secrète lâcheté des
-êtres sensuels. Elle n'avait jamais aimé et n'aimerait jamais personne.
-Pourtant quelques hommes lui avaient plu, et Noël mieux que tous les
-autres. Il lui plaisait mieux encore depuis qu'il s'éloignait d'elle.
-
-Elle était allée le retrouver, l'automne précédent, à Bellagio, et,
-pendant quinze jours, ils avaient fait l'expérience mélancolique du
-tête-à-tête. Renée n'avait pas compris que Noël pût être las de ses
-cheveux blonds et de ses épaules, las de ses drôleries et de ses
-rosseries, las de cette «élégance» qu'elle affectait... Lui, qui
-l'avait trouvée désirable et amusante, naguère, la considérait sans
-illusion, maintenant, et la désirait à peine et ne s'en amusait plus.
-Bien qu'il se donnât, près d'elle, les airs d'un «sceptique sensuel»,
-il était au fond, sensible et tendre, et il avait déjà la satiété
-d'un amour tout physique. Cette femme égoïste et vaine, idolâtre
-d'elle-même, cette agréable marionnette féminine, il la maniait à sa
-guise, et la rejetterait sans remords, dès qu'elle aurait cessé de
-plaire:--il était si bien assuré de ne pas lui briser le cœur!
-
-Quand il était revenu en France, cinq mois plus tard, leur liaison
-s'était renouée... Mais Noël espaçait ses visites, refusait toutes les
-parties, au théâtre et au restaurant, évitait les Langlois, les Vernet
-et les autres qui composaient la bande, la petite cour de Renée... Il
-disait que ces gens l'irritaient par leur médiocrité, leur pauvreté
-d'âme...
-
---Mais qu'est-ce qu'il vous prend? disait Renée, quelquefois. Vous
-allez tomber dans le socialisme et la philanthropie... Et cette façon
-que vous avez, de vanter les «intellectuelles»... Votre conversation
-était plus divertissante que vos livres, autrefois!... Et maintenant
-vous avez l'air de croire ce que vous écrivez: vous devenez féministe,
-vous! C'est grotesque...
-
-Il ne discutait pas. Il haussait les épaules et sifflotait en allumant
-une cigarette. Son silence poli exaspérait madame Moriceau. Les
-rendez-vous s'achevaient sur des paroles aigres-douces.
-
-Renée flairait un péril obscur. Il y avait une femme dans la vie de
-Noël. Quelle femme?... Maîtresse prochaine ou prochaine fiancée?...
-Noël avait horreur du mariage et il redoutait ce qu'on appelle la
-«liaison sérieuse»... Il n'avait jamais promis d'être fidèle et il eût
-avoué un caprice... Mais ce n'était pas un caprice qui le rendait si
-morne, et parfois si amer... Il semblait garder rancune à sa maîtresse
-des baisers qu'il lui donnait...
-
-La dernière fois surtout, Renée l'avait senti lointain, absent, et si
-triste, dégoûté de lui-même!...
-
-L'interroger?... Elle n'osait risquer une question précise, car il n'y
-avait entre elle et lui aucune intimité de cœur, rien qu'une joute de
-mots, et des caresses.--Et cette femme, qui n'était pas timide et que
-la pudeur ne gênait point, était mal à l'aise dans le rôle d'amie et de
-confidente...
-
-Ce soir-là, pourtant, à la minute de l'adieu, Renée eut un vif dépit,
-et presque un chagrin... Elle regarda les lèvres fines et volontaires
-du jeune homme. Et elle le détesta tout à coup, en souhaitant le
-reconquérir...
-
-Dans la galerie déserte, elle se pressa contre Noël, et, sûre de n'être
-point surprise, lui tendit sa bouche.
-
---A demain, veux-tu?...
-
-Il répondit:
-
---Oui... peut-être... mais je ne suis pas certain d'être libre... Je
-vous écrirai...
-
-
-
-
-XXII
-
-
-Par les jardins du Trocadéro, où des animaux de bronze accroupis,
-couchés, dressés sur leurs socles, semblent adorer le soleil qui meurt,
-Noël descend, joyeux, vers la rivière.
-
-Un grand ciel fauve et bleu, tourmenté de nuages et de rayons, embellit
-de ses prestiges le paysage démesuré... Une vapeur violette noie la
-Galerie des Machines, qui barre l'horizon du Champ-de-Mars. A travers
-les quatre jambes arc-boutées de la Tour, un peuple de fourmilière
-circule. L'énormité des choses devient grandeur. Une sensation de
-vie colossale saisit Noël, l'émeut, lui soulève l'âme, le rend aux
-enthousiasmes délicieux de l'adolescence. Il se sent si fort et
-si jeune qu'il a envie de rire, de chanter, de tendre les bras,
-d'étreindre le monde...
-
-Toutes les médiocrités, toutes les tristesses charnelles, guenilles du
-passé qu'il traîne après lui, tombent d'un seul coup. Il ne sait plus
-que Renée Moriceau existe. Il va, par les rampes de pierre, par les
-allées tournantes, vers la Seine étalée en bas, vers la rivière qui
-emporte, dans sa chevelure d'argent, les roses du jour effeuillé, l'or
-de la lune épanouie... Un vent faible qui fleure le feuillage humide,
-la terre mouillée et remuée, les vertes sèves, touche le front du jeune
-homme... Noël respire, largement. Sa poitrine se dilate. Il aime la
-saison, l'heure, le lieu, la nuit... L'odeur de ses vingt ans refleuris
-l'enivre... Et il appelle, tout haut:
-
---Josanne...
-
-Le nom chéri lui vient aux lèvres, comme si ce nom seul contenait toute
-la douceur du monde, toute la douceur de la jeunesse, de la nuit et du
-printemps. Noël ne regarde pas en arrière... Il voit, en esprit, dans
-sa maison de la place des Vosges, sur son bureau, la lettre quotidienne
-qui l'attend,--la lettre écrite par Josanne, et qui est un peu de
-Josanne elle-même.
-
-Sur le quai, il arrête un fiacre, se fait conduire au plus proche
-restaurant, dîne et repart, vite, vite... Paris défile: les arbres ont
-des feuilles neuves, d'un vert excessif et faux que le gaz éclaire à
-rebours. Les tables des cafés encombrent les trottoirs. C'est presque
-un soir d'été, et c'est vraiment un soir de fête...
-
-Dans l'appartement vaste et vide, au second étage d'une vieille
-maison, l'odeur du «maryland» imprègne les tentures. Des faïences, des
-panoplies luisent confusément. Le domestique vient d'allumer la lampe.
-La lumière, rabattue par l'abat-jour de porcelaine, éclaire à peine le
-cabinet de travail, et se concentre sur la table, sur le tas mêlé des
-journaux et des enveloppes...
-
-La lettre de Josanne est là...
-
- Chartres, 15 mai, 19..
-
- «Mon ami, je pense à vous, avec une inquiétude singulière. Votre
- lettre d'hier était un peu mélancolique. Vous parliez d'«heures
- gâchées» et de «sottes faiblesses», et j'en ai conclu que vous ne
- travaillez guère, que vous perdez votre temps et que vous êtes
- mécontent de vous-même. Si j'osais, je vous gronderais! Non, je vous
- dirai seulement que je suis très sensible à ce qui vous touche, que
- je fais ma joie de votre joie et ma peine de votre peine, et que je
- ne serais jamais heureuse si vous étiez malheureux... N'est-ce pas
- tout naturel, mon ami, puisque vous souhaitez que nous vivions dans
- la même pensée?... Je ne fais que répéter vos paroles...
-
- »Vous voyez que je suis en confiance avec vous, et que cette
- confiance, encore un peu surprise et tremblante, s'enhardit dans
- chaque lettre, de chaque jour... Il m'est venu des scrupules, depuis
- ces deux semaines que nous sommes séparés: j'ai songé que vous me
- connaissiez trop peu, par ma faute, et que votre incomparable amitié
- méritait que j'y répondisse par une entière et simple franchise
- de cœur. Mais ne vous récriez pas trop vite, si je vous dis, pour
- commencer les confidences futures, que vous m'intimidez quelquefois
- terriblement!... Vous avez une nervosité de geste et de ton qui
- révèle une âme peu patiente, et votre regard clair n'est pas toujours
- des plus doux... Et moi, qui suis une personne assez hardie avec les
- autres, je me trouve, souvent, toute gauche et sotte devant vous, qui
- êtes mon seul ami!... C'est ridicule, j'en conviens... Ne vous moquez
- pas de moi! Je sentirais votre ironie, à distance, et je ne vous
- écrirais pas, demain soir, pour vous punir...
-
- »Voici l'heure du dîner. Ma tante me réclame. Je reprendrai ma lettre
- avant d'aller dormir...»
-
-
- Dix heures.
-
- «... Je m'étais assise, tout à l'heure, devant le bureau d'acajou
- qui contient ce que j'ai de plus précieux:--quelques souvenirs de
- famille et notre correspondance. (J'ai emporté vos lettres avec moi,
- toutes, celles de Florence, de Rome, de Naples et de Paris...) Et
- j'allais vous écrire je ne sais plus quoi de très gentil quand mon
- petit garçon m'a appelée... Je me suis approchée de son lit; j'ai mis
- ma main sur ses cheveux et je l'ai vu se rendormir. J'étais, en le
- regardant, tout émue et pourtant mon âme, le fond de mon âme était
- paisible... Comme ils sont loin les jours où je pleurais près du
- berceau de Claude!... Tout est changé...
-
- »Dix heures sonnent, et j'entends que monsieur le chanoine s'en
- va... Ma tante lui demande s'il veut une lanterne pour descendre
- les «tertres», ces ruelles en pente raide qui conduisent les gens
- distraits--les ivrognes et les amoureux--droit à la rivière. Le
- chanoine refuse: «J'ai la lanterne de la sainte Vierge, au ciel...»
- Et il part, enchanté de son mot, guidé par la lanterne blanche de la
- pleine lune.
-
- »Et maintenant, c'est le silence. Je suis toute seule avec vous.
-
- »Il faut que je vous confie une impression étrange que j'ai, depuis
- quelques jours... Je ne me reconnais plus moi-même!... C'est très
- difficile à expliquer... Ainsi j'éprouve un sentiment nouveau
- devant les choses qui me rappellent ma vie passée... Je les aime,
- je les respecte, mais elles ne font plus partie de moi: elles se
- détachent, elle s'éloignent!... Est-ce une illusion de ma conscience?
- Est-ce l'œuvre inévitable du temps?... J'ai des heures de brusque
- rajeunissement où je retrouve les sensations de ma quinzième année.
- Je découvre l'univers, et j'en suis toute ravie... Vraiment, je ne
- savais pas que le mois de mai fût si beau, et que le rosier qui
- grimpe autour de ma fenêtre pût me mettre le cœur en joie par la
- vertu de son parfum...
-
- »Ne riez pas trop de ces extravagances de pensionnaire. A qui les
- dirais-je, sinon à vous?... Vous me retrouverez, sans doute, à Paris,
- telle que vous m'avez connue,--un peu moins pâle, un peu plus gaie,
- seulement.
-
- »A Paris! Dans trois jours... Je vous présenterai mon petit Claude.
- Aimez-le, je vous en prie. Je voudrais tant que sa grâce et son
- innocence pussent vous toucher le cœur!...
-
- »Où êtes-vous, à cette heure-ci?... Avez-vous dîné, ce soir, chez
- Mariette?... Dites-moi tout ce que vous faites, puisque je vous dis
- tout ce que je fais. Quand je ne vous vois pas vivre, nettement, il
- se creuse un trou noir dans ma pensée, et je suis triste jusqu'à ce
- qu'il m'arrive une lettre de vous.
-
- »Bonsoir, mon cher ami.
-
- »JOSANNE.»
-
-Noël relit la lettre deux fois, trois fois: il ne se lasse pas de la
-relire. Des larmes montent à ses yeux. Son cœur bat à grands coups
-profonds.
-
-Il veut répondre, tout de suite! et que sa lettre, cette même nuit,
-s'en aille vers Josanne, comme un appel, comme un cri qu'elle entendra,
-dont elle tressaillira toute...
-
-Il veut lui dire, dès maintenant, ce qu'il rêvait de lui dire plus
-tard, les voiles de deuil tombés, l'âme guérie lentement, et lentement
-conquise. Il veut lui dire qu'il l'aime, de tout son cœur, de tout son
-instinct, de toute sa volonté, pour toujours.
-
-Il l'a aimée sans la connaître, et, quand il l'a connue, il l'a aimée
-plus encore: avec tant de ferveur, de respect et de pitié! Il l'a
-aimée pour son corps fragile et pour son âme vaillante, pour sa force
-héroïque et sa tendre faiblesse, pour tout ce qu'il sait de sa vie et
-pour tout ce qu'il pressent...
-
-Car il a souffert, parfois, du secret qu'il a cru lire dans les yeux
-tristes, sur la bouche lasse... Il a souffert du silence de cette
-bouche et de l'énigme de ces yeux. Mais puisque Josanne est prête à
-parler, Noël, soudain, s'apaise et se rassure... Il n'y a rien, en
-cette femme, qui ne soit noble, beau et doux. Qu'elle parle donc en
-toute confiance!
-
-Noël parlera, lui aussi. Il avouera la faiblesse de ses sens, et
-comment, le cœur plein de Josanne, il retournait--non pas sans
-honte--chez madame Moriceau... Et Josanne pleurera peut-être, mais elle
-comprendra, elle pardonnera. Noël lui dira: «C'est fini, fini, je ne
-reverrai plus cette femme. Ne parlons plus d'elle, ma bien-aimée...
-Je suis à vous, et vous êtes à moi...» Alors elle sourira dans ses
-larmes, et Noël lui racontera comment il l'a chérie, gagnée peu à
-peu, afin qu'elle s'éveillât à l'amour nouveau avec une âme nouvelle,
-qu'elle fût comme une fiancée vierge, comme un jardin prêt à fleurir...
-
-Ainsi des pensées confuses et brûlantes passent dans l'esprit de Noël.
-
-Il essaie d'écrire. Il trace quelques mots:
-
- «Mon amie, mon unique amie...»
-
-Rien de plus, rien... Il ne peut pas.
-
-Alors il pose la plume; il met sa tête entre ses mains. La lampe fait
-autour de lui un cercle de lumière douce. La rumeur de Paris nocturne
-monte, pareille au soupir de la mer. La lune blanchit les arcades où
-rôde l'ombre de Ninon. Les heures argentées s'en vont une à une...
-
-Et Noël accueille en silence, dans son âme, le bonheur inconnu qui
-vient...
-
-
-
-
-XXIII
-
-
-La chambre où se tenait Josanne était une vraie chambre de province,
-meublée d'un lit à colonnettes et d'une armoire en noyer luisant, où se
-becquetaient des colombes. Quand on ouvrait l'armoire, une bonne odeur
-de cire et de pomme mûre s'exhalait du bois vénérable. Des rideaux de
-mousseline empesée, retenus par des embrasses en coton, doublaient
-d'autres rideaux dont la perse fanée avait passé du rouge au rose. Il y
-avait, près de la fenêtre, un vieux fauteuil couvert d'une tapisserie à
-bandes, comme on en voit dans les intérieurs de Chardin. Josanne aimait
-à s'asseoir dans ce fauteuil, et à regarder les branches pendantes du
-rosier alourdi de roses, et le jardinet, et la cathédrale...
-
-Depuis qu'elle était revenue à Chartres, pour ces vacances
-printanières, elle n'avait presque pas quitté la maison. Vainement,
-mademoiselle Miracle l'exhortait à sortir, à voir les dames
-Chantoiseau et d'autres personnes amies: Josanne consentait tout
-juste à promener son fils sur les remparts. Une paresse invincible la
-dégoûtait de l'action, de la causerie vive et prolongée. Et la tante,
-un peu choquée et inquiète, lui disait parfois:
-
---Qu'avez-vous, ma nièce?... Vous êtes triste?
-
---Triste, moi?... Oh! non! Je me repose de Paris.
-
-Elle se reposait; elle attendait, heureuse de lire, de coudre, de
-rêver, seule, attentive à sa pensée,--à la secrète et constante pensée
-qui était en elle comme la trame de toutes les autres.--Le bon sommeil,
-l'appétit revenu, la vie calme et régulière, l'avaient embellie et
-rajeunie en quelques jours. Elle pensait:
-
-«C'est vrai que je ne suis plus triste, plus triste du tout!...
-Maurice serait bien étonné de me voir ainsi... Je n'aurais jamais cru
-me consoler si vite!... Comment puis-je oublier ces années terribles
-et embrasser Claude sans un serrement de cœur!... Ai-je donc une âme
-légère?... Est-ce la «force des choses» qui me détourne du passé?...
-Est-ce l'influence de Noël Delysle?... Je ne sais pas. Je me laisse
-vivre...»
-
-Elle s'éveillait, le matin, avec un sentiment de confiance et
-s'endormait, le soir, avec un sentiment de gratitude envers le sort
-qui lui accordait cette trêve. Elle était sûre que rien de pénible
-n'attristerait son retour, et cependant elle ne se hâtait point de
-revenir à Paris. Libre de songer à Noël, ne faisant rien que d'écrire à
-Noël ou de relire les lettres de Noël, elle sentait son ami si proche
-qu'elle se surprenait à lui parler tout haut.
-
-Mais, ce jour-là, dans la chambre où elle travaillait en attendant
-le courrier, Josanne éprouvait tout à coup la détresse physique de
-l'exilé, une sensation d'obscurcissement et d'asphyxie. Noël n'avait
-pas répondu à sa dernière lettre,--à cette lettre qui annonçait,
-préparait une confidence devenue nécessaire!...
-
-«Rien ce matin, rien à midi!... J'aurai un billet à six heures,
-peut-être... Sinon, j'enverrai un télégramme à Noël. Je ne peux pas
-rester sans nouvelles de lui. Est-il malade? A-t-il quelque chagrin?...
-Il est seul. Qui le soignerait? Un domestique. Qui le consolerait?...
-Personne... Mon pauvre ami!...»
-
-Elle ne supposait pas que Noël pût avoir des peines de cœur, ou ce
-qu'on appelle vulgairement «des histoires de femmes»... Cette hypothèse
-déplaisante ne se présenta même pas à son esprit. Josanne avait
-l'intuition que Noël Delysle était à elle, et ne pouvait être heureux
-ou malheureux que par elle... Et pour s'expliquer le silence du jeune
-homme--ce long silence de vingt-quatre heures!--elle n'imaginait rien
-d'autre qu'une indisposition subite, des soucis professionnels, la
-maladie d'un parent.
-
-Mais, quoi que Josanne soupçonnât, d'heure en heure son impatience
-devenait de l'anxiété... Elle essaya de coudre: à chaque instant
-elle se piquait les doigts. Elle essaya de lire: le livre glissa
-sur ses genoux. Alors elle se représenta Noël obligé de partir, en
-mission officielle, pour un pays lointain,--le Japon!--Et cette idée
-invraisemblable, qu'elle repoussait, la harcela, s'implanta en elle.
-
-«C'est absurde!... Il ne peut pas être obligé de partir!... Il ne veut
-plus s'en aller, maintenant!... Il est libre. Il me l'a dit bien
-des fois... Il n'ira pas au Japon avant l'année prochaine et--qui
-sait?--jamais, peut-être... Je suis folle...»
-
-Elle oubliait qu'elle avait considéré le départ de Noël, et la
-divergence de leurs vies, et même le mariage du jeune homme, comme des
-fatalités douloureuses qu'elle acceptait, bravement. Elle entrevoyait,
-avec épouvante, une vie où il ne serait pas. Et elle pensait encore:
-
-«Allons donc! c'est impossible...»
-
-Mais elle avait froid dans les veines, et, la tête renversée sur le
-dossier du fauteuil, elle ferma ses paupières, les crispa pour ne pas
-pleurer.
-
---C'est impossible, n'est-ce pas?... dites, mon ami, c'est
-impossible!... Mon ami... mon ami chéri... mon chéri...
-
-Le mot le plus câlinement familier, le mot qu'elle disait à son enfant,
-lui venait aux lèvres sans qu'elle s'en aperçût. Et de l'avoir prononcé
-ainsi, elle demeura tout étonnée, avec un peu de honte et un si grand
-plaisir que tout son sang lui monta du cœur au visage... Et, sous ses
-mains couvrant ses yeux et sa bouche, elle répéta tout bas, si bas
-qu'elle ne l'entendit pas elle-même:
-
-«Mon chéri... mon chéri... mon chéri...»
-
-
-Un son de cloche tomba de la cathédrale, heurta la vitre sonore, et
-l'air, autour de Josanne, s'emplit de vibrations profondes. Une cloche,
-deux cloches... puis, plus lente, une autre cloche, conviant les
-fidèles au salut.
-
-Le choc du marteau à la porte se perdit dans la clameur des cloches,
-et Josanne vit seulement, sur la place, la blouse du facteur qui
-s'éloignait.
-
-Elle descendit l'escalier en courant, marcha sur les œillets du jardin
-et faillit casser la petite clef de la boîte aux lettres... Enfin!
-
-Elle tenait l'enveloppe bleue, comme naguère, un soir d'automne,
-l'_Angelus_ tintant au clocher, elle avait tenu l'enveloppe bariolée
-de timbres italiens et marquée d'une écriture inconnue. Et ce soir-là,
-vraiment, quelque chose était entré dans sa vie qui avait grandi
-jusqu'à remplir toute sa vie,--qui était devenu sa vie même.
-
-Elle remonta dans sa chambre et, toute haletante, elle lut:
-
- Mercredi soir, 10 heures.
-
- «Mon amie, mon unique amie...»
-
-Deux lignes seulement, sur la feuille de papier bleuâtre... Et sur une
-autre feuille:
-
- Jeudi soir.
-
- «J'ai voulu vous écrire, cette nuit, après avoir lu votre lettre. Je
- n'ai rien trouvé à vous dire que ces mots... Et je les trace encore,
- sur cette page, parce qu'ils contiennent tout, parce qu'ils expriment
- tout, ce que vous savez, ce que vous ne savez pas, tout: ma pensée,
- mon désir, mon rêve, ma gratitude, ma tendresse, tout!...
-
- »Mon amie, mon unique amie!...
-
- »Si vous les comprenez, ces mots, que j'écris d'une main tremblante,
- avec un voile sur les yeux, ne me laissez pas seul plus longtemps,
- abrégez l'attente et l'épreuve. Venez, mon amie, mon unique amie! Je
- suis triste et je vous attends...
-
- »NOEL.»
-
-Josanne ne voulut pas réfléchir... Elle mit son chapeau, courut à la
-poste voisine et télégraphia:
-
- «J'arriverai demain, six heures.
-
- »JOSANNE.»
-
-En même temps, elle prévenait la Tourette et, revenue à la maison,
-commençait de faire sa malle. Quand mademoiselle Miracle rentra,
-Josanne dit qu'une lettre de Foucart la rappelait, et elle acheva ses
-préparatifs, malgré les «oh!» et les «hélas!» de la tante.
-
-Après dîner, pour consoler un peu la bonne vieille fille, qui avait une
-grosse envie de pleurer, Josanne lui proposa de l'accompagner au mois
-de Marie.
-
---Ainsi nous resterons toute la soirée ensemble.
-
-Elles allèrent donc, avec l'enfant, jusqu'à une église de la Courtille
-que mademoiselle Miracle affectionnait. Dans les ruelles en pente,
-des touffes de lilas, des ébéniers aux grappes jaunes dépassaient les
-murs des jardins. L'Eure luisait, au bout, sous des ponts de bois,
-huileuse et souillée par les teintureries. Le haut des maisons gardait
-les colorations blondes du jour, sur les mansardes circonflexes et les
-toits de tuiles; mais toute la partie inférieure était grise, d'un gris
-uniforme piqué de points lumineux. D'humbles boutiques, épiceries,
-merceries, s'éclairaient au feu rougeâtre des lampes. Et le crépuscule
-ne descendait pas du ciel: il semblait monter, comme une vapeur de la
-terre.
-
-Mademoiselle Miracle serrait contre sa poitrine un châle de laine
-noire. Les brides de sa capote formaient un beau nœud sous son
-menton. Des gens, aux fenêtres des rez-de-chaussée, lui envoyaient un
-«bonsoir», au passage. Une vieille dame l'arrêta:
-
---Nous allons au mois de Marie, ma chère...
-
---Et moi aussi, ma chère, je vais au mois de Marie.
-
---Faisons chemin ensemble, voulez-vous?
-
---Avec plaisir, ma chère...
-
---Et madame votre nièce y vient aussi?
-
---Oui, ma chère. Elle part demain... Claude, ne traîne pas les pieds en
-marchant: tu vas user tes chaussures!
-
---Voilà les demoiselles Pierpont.
-
---Et madame Dejean, avec sa robe neuve...
-
---On dit que cet abbé, le jeune, le nouveau vicaire de Saint-Aignan,
-prêche si bien que c'est un délice de l'entendre...
-
---Il paraît... Claude, finiras-tu?... Josanne, tu ne vois rien, tu
-n'entends rien!... Ton fils abîme ses souliers neufs.
-
-Josanne tournait la tête:
-
---Claude, sois sage, obéis...
-
-Le gamin, minuscule matelot en jersey marine, la regardait de ses yeux
-malins avec un air d'amour et de défi. La vieille dame disait:
-
---Ah! les garçons!... les garçons!
-
---Des brise-tout, ma chère!
-
---Une ruine!...
-
-Et le caquetage puéril des deux vieilles jacassait doucement.
-
-On arriva.
-
-L'église était petite et sombre, voûtée en berceau, parsemée d'étoiles
-d'or sur fond bleu. Dès l'entrée, on respirait l'odeur des roses
-blanches, de l'encens évaporé et des cierges éteints... Sept ou huit,
-seulement, brûlaient devant l'autel privilégié d'une chapelle, et la
-gardienne, à chaque instant, soufflait une flamme agonisante, fichait
-un cierge neuf sur le candélabre aux pointes de fer...
-
-Les fidèles étaient peu nombreux, ce soir-là. Des vieillards, des
-servantes, quelques dames, les jeunes filles d'un pensionnat.
-
-L'autel s'illuminait. Le prêtre et les enfants de chœur parurent.
-Une religieuse s'assit à l'harmonium, donna le ton d'un cantique.
-Les jeunes filles du pensionnat se mirent à chanter. Le prêtre aussi
-chantait, et les femmes, et les vieillards, et mademoiselle Miracle.
-Cela faisait un chœur de voix grêles, inexpressives et cependant
-émouvantes, dominées par la voix puissante du prêtre et la voix
-nasillarde du bedeau:
-
- De Marie
- Qu'on publie
- Et la gloire et les grandeurs...
-
-Josanne, seule dans l'église, ne chantait pas, mais les parfums, les
-feux tremblants, les voix pures pénétraient son âme où, depuis la
-seizième année, s'étaient défleuris les lis de la foi. La tendresse
-profane s'imprégnait de poésie chrétienne, de chasteté suave et de
-tendre humilité. Et, d'un geste oublié, Josanne joignait les mains,
-pliait les genoux et baissait la tête... Une prière s'exhalait de
-son cœur, dans l'ombre, vers le Dieu inconnu--fatalité? destin?--qui
-l'appelait... Et, chaque fois qu'elle respirait, elle sentait la
-lettre de Noël, cachée au creux de son corsage et dont un angle lui
-meurtrissait un peu le sein... Et elle respirait plus fort, pour
-renouveler cette petite douleur qui lui était délicieuse...
-
-Le chant cessa, et le prêtre se mit à parler. Il parlait de la mission
-de la Vierge qui renfermait aussi la mission de la femme: «Aimer et
-souffrir, se taire et se dévouer.» Et il louait les vierges, les
-épouses et les veuves qui se firent une couronne de gloire avec les
-épines du sacrifice...
-
-«Ainsi, elles méritèrent la vie éternelle...»
-
-Josanne, détournée de son rêve, écoutait cette apologie du sacrifice
-qui ne l'étonnait pas, prononcée en ce lieu, par un prêtre, et devant
-des femmes chrétiennes. Dès l'enfance, l'Église avait enseigné à ces
-femmes qu'elles devaient porter, plus que l'homme, le poids de la
-réprobation première et du péché originel. Elles étaient les résignées,
-les servantes, les sujettes, subordonnées au père et à l'époux, nées
-pour prier, souffrir et servir--et mériter ainsi la «vie éternelle»...
-
-Et Josanne se rappelait qu'en dehors du sanctuaire, des hommes, qui
-n'étaient plus chrétiens, tenaient ce même langage à des femmes qui
-n'étaient plus chrétiennes. Leur morale rationnelle reproduisait
-exactement la morale religieuse, et, pour la femme en particulier, le
-code des droits et des devoirs demeurait le même. La société n'était
-pas moins exigeante et intolérante que la religion, quand elle
-ordonnait à la femme l'obéissance et le sacrifice--que ne récompensait
-plus le magnifique espoir de la vie éternelle...
-
-Parmi les résignées, la rebelle se réveillait, demandait: «Pourquoi?...
-Au nom de quoi?...» Et, comme le prêtre disait: «Examinons notre
-conscience...», elle regardait en elle-même, avec une volonté sincère
-de se connaître et de se juger.
-
-Mais elle y trouvait de la mélancolie,--pas de la haine,--du
-regret,--pas du remords.--Elle ne se disait point: «J'ai péché. Je
-suis impure, infâme, et je mérite le mépris...» Elle pensait seulement
-qu'entre son devoir d'assistance conjugale,--son devoir de pitié
-humaine,--et son droit de vivre, d'aimer, de goûter le rapide bonheur
-qui fait le prix de la vie mortelle, elle n'avait pas su, pas pu
-choisir...
-
-Et elle pensait que la faute véritable, au point de vue de la stricte
-morale, n'est pas dans l'amour illégitime, mais dans le mensonge et les
-compromissions qu'il entraîne. Si elle avait pu quitter son mari, après
-une explication loyale, quelle différence dans sa vie, dans la vie de
-Claude!... Mais aussi, dans la vie de Pierre, quel désastre et quelles
-douleurs! En ce cas particulier, le mensonge était certainement le
-moindre mal...
-
-«Oui, pensait-elle encore, Noël me comprendra. Il verra que je ne suis
-pas indigne d'être ce que je veux être pour lui: son amie, sa sœur, son
-âme vivante et visible. J'ai sa tendresse. J'aurai son estime, parce
-que je mérite cette estime, malgré tout...»
-
-
-L'office achevé, Josanne et sa tante prirent le petit Claude par la
-main et s'en retournèrent chez elles.
-
-Le ciel ne s'était pas obscurci. Il s'était fané comme une fleur,
-comme ces grandes mauves qui se décolorent doucement au soir chaud
-des chaudes journées. La lune n'était pas levée, mais on la devinait
-prête à surgir, à l'angle d'un toit, à la pointe d'un clocher, entre
-les ramures d'un arbre. Tout à coup, elle serait là, sans qu'on l'ait
-vue paraître. Elle serait là, ronde, nacrée, quasi transparente, à
-une place imprévue du ciel; et, l'azur se fonçant peu à peu, jusqu'au
-violet sombre, elle deviendrait, la blanche lune, toute d'or, puis
-toute d'argent...
-
-Josanne imaginait Noël près d'elle, et s'appuyant à son bras; elle lui
-disait: «Mon ami...» Ensemble ils goûtaient l'heure exquise...
-
-Rentrée au logis, elle coucha son enfant, ferma sa malle, et se coucha
-à son tour. Elle s'endormit, avec la lettre de Noël sur sa poitrine,
-sous ses mains croisées.
-
-Elle dormit, elle rêva... Elle était dans un jardin, sur un banc
-rustique. Le jardin était tout blanc d'arbres en fleur; l'herbe était
-pleine de violettes.
-
-Soudain Josanne aperçut Noël Delysle, assis près d'elle. Il disait:
-
---Le printemps est venu, le vrai printemps...
-
-Il souriait. Elle s'appuya un peu, très peu, contre lui... Elle
-n'osait pas. Mais il la prit dans ses bras, et elle fut si heureuse,
-si heureuse, qu'elle souhaita ne plus s'en aller, jamais. Il pencha
-la tête vers elle; elle leva la tête vers lui, et leurs lèvres se
-rencontrèrent...
-
-... La secousse du baiser réveilla Josanne. Elle cria, comme dans un
-cauchemar, et se dressa...
-
-La mousseline des rideaux, les draps du lit, les linges posés sur
-des chaises, tout ce qui était blanc, dans la chambre, était d'un
-blanc miraculeux, irréel, trempé de lumière... Une poussière d'argent
-flottait dans une atmosphère bleuâtre et la pénombre même des coins
-obscurs devenait vaporeuse et semblait prête à s'éclairer.
-
-Josanne se leva pour clore les rideaux de la fenêtre. Mais elle resta
-immobile, éblouie, le front contre les carreaux...
-
-L'enchantement du clair de lune planait sur la ville assoupie. Les
-pignons pointus, le clocheton du patronage, les charmilles de l'Évêché,
-l'énorme vaisseau de Notre-Dame, n'avaient plus de couleurs ni de
-nuances, et ne se distinguaient que par les degrés de l'ombre qui
-allait du gris de cendre au noir profond. Une façade recrépie, une
-dalle de pierre, çà et là, étaient blanches comme des flaques de
-lait... Des reflets prismatiques frissonnaient sur le toit de cuivre de
-la cathédrale. Et les tours semblaient plus hautes, avec leurs flèches
-légères, grises, fines, qui s'effilaient...
-
-Josanne, oppressée, ouvrit la fenêtre. La caresse de l'air glissa
-de ses paupières à sa bouche et de sa bouche à ses seins. Le rosier
-accrocha ses cheveux, effeuilla sur elle ses roses mûres. Et,
-tressaillante et défaillante, accablée par la nuit trop douce, elle se
-mit à pleurer...
-
-Elle pleurait sans chagrin, éperdue, confuse, vaincue... Quoi? Elle
-avait rêvé _cela_? Elle avait désiré _cela_, ce baiser de Noël promis
-à ses lèvres!... Un jour, bientôt, Noël l'embrasserait ainsi... Comme
-cette pensée lui faisait peur et plaisir, cette pensée qui demeurait
-chaste pourtant, qui s'arrêtait au baiser et à la plus timide étreinte!
-
-Elle ne savait comment cela arriverait, si ce serait un bonheur ou un
-danger pour elle, et quel serait le lendemain de ce baiser. Elle ne
-songeait ni au passé, ni à l'avenir, ni à rien de ce qui n'était pas
-son amour... Et ce mot d'«amour» elle le murmurait, avec crainte, avec
-respect, comme un mot magique, dont le sens nouveau l'émerveillait...
-
-Parfois elle cachait sa tête entre ses mains. Elle était presque
-anéantie par une félicité inconnue, trop lourde à son âme, et elle
-souhaitait mourir de cette joie, fondre, se dissoudre dans les rayons
-de la lune, dans le parfum des roses, dans le mystère de la nuit...
-Elle n'avait pas sommeil; elle n'avait pas froid; elle pleurait sans
-s'en apercevoir les plus belles larmes de sa vie.
-
-Et voilà qu'un flot d'amour montait du plus profond d'elle, gonflait
-son cœur douloureux, jaillissait de ses lèvres en un grand sanglot
-passionné:
-
---Je l'aime! je l'aime!... Ah! comme je l'aime!...
-
-
-
-
-XXIV
-
-
-Quelle journée, le lendemain!
-
-Les adieux, les pleurs de mademoiselle Miracle, la turbulence fatigante
-du petit Claude, les têtes renfrognées et les niaises conversations
-des voyageurs, tout contrarie et disperse, à chaque instant, la pensée
-de Josanne. Elle voudrait faire le silence et l'ombre autour d'elle,
-et que personne ne la vît et que personne ne lui parlât, et qu'elle
-pût aller vers Noël comme voilée d'un triple voile, aveugle et sourde
-à tout ce qui n'est pas lui. Abîmée dans une attente contemplative,
-elle ne prévoit rien de l'avenir,--rien que la première rencontre des
-regards, et la surprise de Noël et leur trouble à tous deux...
-
-«Ah! ses yeux clairvoyants! comme ils liront, en moi, tout de suite...»
-
-Rambouillet. Le train s'arrête. Claude s'aplatit le nez contre la
-vitre et il énumère, tout haut, les objets de son admiration.
-
---Prends garde, mon petit!
-
-La portière s'ouvre. Une vieille dame se hisse, péniblement. Josanne,
-obligeante, lui offre la main.
-
---Madame...
-
---Merci et pardon, madame!
-
---Claude, viens là!
-
---Oh! il ne me gênera pas, ce petit... Mais... mais... je ne me trompe
-pas... C'est vous, madame Valentin! Je ne vous reconnaissais pas, sous
-cette voilette. Quelle bonne chance!... Quel plaisir!...
-
---Madame Grancher!
-
---Comme on se retrouve!
-
-Deux marchands beaucerons en blouse raide, une paysanne au profil
-de poule, une religieuse anémique, un soldat rouge de peau et de
-cheveux, approuvent, en hochant la tête, la bienveillance du hasard qui
-réunit la jeune dame et la vieille dame. Et tous à la fois, sauf la
-religieuse qui marmonne son chapelet, commencent le récit de rencontres
-extraordinaires qu'ils ont faites, en chemin de fer.
-
-Madame Grancher paraît contente. C'est une femme de cinquante-cinq
-ans, courte, grasse, qui a de la préciosité dans les manières et dans
-l'accent. Et cette préciosité dissimule mal le fond vulgaire de sa
-physionomie. Elle est complimenteuse et doucereuse, méfiante, à l'affût
-de tous les secrets.
-
-Josanne pleurerait d'agacement. Elle doit se contraindre à une joie
-polie, mais elle envoie au diable la vieille avare qui, malgré ses
-rentes, voyage en troisième classe... N'a-t-elle pas honte, vraiment!
-
---On est bien mal, dans ce wagon! dit Josanne en désignant, d'un coup
-d'œil, les banquettes couvertes de cuir, les vitres sales, le soldat
-qui se débraille et la paysanne qui sent la basse-cour.
-
---Ah! ne m'en parlez pas! La Compagnie se moque du monde.
-
---Si j'étais un peu plus riche, je ne mettrais pas les pieds dans ces
-affreux compartiments.
-
---Bah! dit madame Grancher, pour un si court trajet, de Rambouillet à
-Paris, on peut supporter ça. Je fais le voyage deux fois par semaine.
-Alors, au bout de l'année, ça fait une dépense... Il n'y a pas de
-petites économies...
-
-Elle relève sa robe, prend une boîte dans la poche de son jupon,--un
-solide jupon en moire de laine.
-
---Et dites-moi, madame Valentin...
-
-Elle ouvre la boîte, choisit une pastille de Vichy.
-
---Depuis si longtemps que je n'ai eu le plaisir de vous voir, vous
-avez été bien éprouvée... J'ai su cela... bien éprouvée!... Ce pauvre
-monsieur Valentin...
-
---Hélas! oui...
-
---Ce que c'est que de nous!
-
-Madame Granger suce la pastille et remet la boîte dans sa poche.
-
---Et quel âge avait-il?
-
---Trente-sept ans...
-
---Si jeune!... Comme c'est terrible!... A propos, monsieur Malivois a
-quitté les affaires, vendu son usine... Sa fille est mariée.
-
---La vôtre aussi...
-
---Oui... Deux enfants en deux ans...
-
---J'ai regretté de ne pas assister à son mariage; mais mon mari était
-si malade!... Nous ne sortions pas du tout.
-
-Un silence.
-
---Et maintenant, vous êtes satisfaite?... J'ai entendu dire que vous
-avez une bonne situation!... Oui?... Allons, tant mieux!... Et ce joli
-petit?... Claude, n'est-ce pas? Voulez-vous m'embrasser, monsieur
-Claude?
-
-Le gamin offre sa joue, de mauvaise grâce, et retourne à la vitre, que
-son haleine barbouille.
-
---Les enfants! dit madame Grancher, quel souci!... On ne les demande
-pas, hein?... mais, quand on les a, on ne voudrait pas les perdre...
-
---Évidemment!
-
---Il n'y a rien de triste comme un ménage sans enfants.
-
---C'est certain...
-
---Ainsi, voilà les Nattier... Vous connaissez bien monsieur Nattier?...
-Un blond, beau garçon, très chic. Vous l'avez rencontré chez moi...
-
---Oui... en effet... Je me souviens...
-
---Il a épousé une demoiselle très bien, jolie, d'excellente famille...
-une belle éducation--elle a son brevet--et une belle dot... et
-orpheline!... Pas de famille, rien qu'un oncle très âgé, toujours
-malade... Enfin ils avaient tout pour être heureux.
-
---Et ils sont heureux?
-
---Ils le seraient... mais la jeune femme vient de faire une fausse
-couche, et elle est restée... elle restera... Enfin, les docteurs ont
-dit qu'elle n'aurait jamais d'enfants.
-
-Une lueur passe dans les yeux bleu sombre de Josanne, et c'est avec un
-accent indéfinissable qu'elle répond:
-
---Une jolie femme, une jolie dot, un vieil oncle riche et quasi
-moribond... C'était trop beau! monsieur Nattier ne peut pas avoir tous
-les bonheurs.
-
---Vous en avez des idées, vous! dit la vieille dame, déconcertée et
-choquée. Il est vrai que vous, ma pauvre madame Valentin, vous n'avez
-pas eu de chance... Alors...
-
---Je ne me plains pas. Je suis indépendante; je gagne bien ma vie, et
-j'ai mon fils...
-
-Elle attire Claude, arrange son col et ses boucles châtaines, le
-contemple avec fierté.
-
-C'est un charmant petit garçon, dont toute mère serait orgueilleuse...
-Et Josanne pense à Maurice,--le père!--qui ne pourra jamais dire: «Mon
-fils!» à un autre enfant. Il lui semble, tout à coup, qu'elle est
-vengée, au-delà même de son désir.
-
-«Voilà donc l'explication de son silence et de son absence: la maladie
-de sa femme... J'espère bien qu'il ne reviendra jamais. Et pourtant, il
-doit penser à Claude, plus qu'autrefois, depuis cet accident...»
-
---Maman, tu me serres trop...
-
-Le petit se délivre de l'étreinte.
-
---Il est vif! dit madame Grancher.
-
---Et volontaire!
-
---Une santé superbe!
-
---Et intelligent!...
-
---Ça se voit... Il vous ressemble, madame Valentin.
-
---On le dit.
-
---Voilà ce qu'il aurait fallu aux Nattier: un garçon comme celui-là.
-
---Monsieur Nattier regrette donc?...
-
---C'est un gros chagrin... Entre nous, je crois qu'il ne souhaitait
-pas un enfant, tout de suite... Mais l'idée qu'il n'en aura jamais,
-jamais... C'est pénible, c'est même vexant... On n'a pas l'air d'être
-comme les autres... Je vous assure, madame Valentin, que ce jeune
-ménage est bien à plaindre...
-
---Vous les voyez souvent?
-
---Très souvent. Madame Nattier est liée avec ma fille.
-
-Josanne voudrait bien savoir si madame Grancher parlera d'elle, de
-Claude, à sa fille et aux Nattier... Elle voudrait bien savoir ce que
-pensera Maurice et s'il souffrira un peu. Elle ne l'aime plus, mais,
-si elle s'est détachée de lui, elle ne s'est pas encore, tout à fait,
-désintéressée de lui. Elle craint vaguement un retour, une visite
-possible...
-
-Le train dépasse les talus des fortifications. Madame Grancher s'écrie:
-
---Enfin!
-
---Quoi donc?
-
---Nous arrivons.
-
---Déjà!
-
---Comment, déjà!... Je ne suis pas comme vous: le temps me dure en
-voyage!... Mais, avec vous, madame Valentin, c'est un plaisir...
-
-Josanne, fébrilement, rassemble son sac, deux ou trois petits paquets.
-Elle éprouve une sorte de colère contre madame Grancher qui lui a gâté
-le charme de la rêverie et de l'attente... Hélas! depuis une heure,
-Josanne n'a parlé que de Maurice... Elle a volé à l'amour cette heure
-qu'elle lui devait. Est-ce possible?
-
-Elle a dans les yeux des larmes de rage. Honteuse et furieuse, elle
-souhaite presque que Noël ne soit pas là... Mais il est là... Elle
-l'aperçoit sur le quai.
-
-Les Beaucerons et la paysanne descendent avec une lenteur gauche, des
-criailleries et des précautions... Le soldat, jovial, leur passe des
-paniers, des paniers, des paniers... Puis la sœur descend à son tour,
-puis le fantassin, puis madame Grancher.
-
---Donnez-moi l'enfant! dit-elle.
-
-Elle attrape Claude au vol. Josanne sent que Noël se rapproche, qu'il
-va la voir, et elle perd la tête.
-
---Mon sac?... mon parapluie?... Ah! oui... là!...
-
-Elle saute sur le quai.
-
-Noël l'a vue. Il marche plus vite!... Josanne tâche de se débarrasser
-de madame Grancher.
-
---Au revoir et merci, madame!
-
---Au revoir, certainement... Je suis enchantée du hasard...
-
---Moi aussi...
-
---Vous avez un jour?
-
---Non, je suis trop occupée...
-
---Chez moi, c'est toujours le dimanche... c'était le mercredi,
-autrefois... Mais le dimanche, mon gendre et ma fille viennent de
-Rambouillet... Madeleine sera très heureuse de vous revoir...
-
---Excusez-moi, madame. Je ne reçois personne et ne fais point de
-visites... mon deuil... le travail...
-
-Noël, tout près, a entendu la fin de la conversation. La vieille dame,
-en s'éloignant, tourne la tête: elle voit un jeune homme qui serre la
-main de Josanne et qui embrasse le petit garçon...
-
-«Hé! hé!... pense-t-elle, cette petite madame Valentin!...»
-
-
---Vous! vous, enfin!... Vous êtes là et voilà votre fils!... Je n'en
-crois pas mes yeux. Parlez, parlez donc!... Dites-moi que c'est vrai...
-
-La voiture roule dans la rue de Rennes. Claude, sur les genoux de Noël,
-se tient coi. Et Josanne regarde l'ami qu'elle aime, comme s'il avait
-un peu changé depuis qu'elle l'aime d'amour... Comme il est brusque et
-tendre, et impatient! Comme il lui plaît, avec ses yeux émus et sa voix
-impérative!... Vraiment, elle ne sait que lui dire... Elle le considère
-avec une sorte de crainte enfantine et de respect...
-
---Eh bien?... C'est tout?...
-
---Mon ami...
-
---Vous êtes contente de rentrer chez vous, avec votre Claude?...
-
---Et de vous revoir... Oui, je suis contente, bien contente, mais si
-fatiguée!...
-
---Très fatiguée?
-
---Très...
-
---Moi, je n'ai pas dormi... Je comptais les heures!... Vous savez,
-dix-sept jours d'attente, c'est terriblement long... La première
-semaine, je me tenais. Je me disais: «Elle a besoin de repos. Elle se
-soigne; on la dorlote: tant mieux! Je ne dois pas être égoïste...» Mais
-la seconde semaine! Ah! il était temps que vous revinssiez! J'étais un
-homme très malheureux.
-
---Vous avez travaillé?
-
---Mal.
-
---Et vu des gens?
-
---Trop, toujours trop... Je vous raconterai cela... plus tard...
-Aujourd'hui, je suis tout étourdi de vous revoir. Je ne suis pas
-éloquent. Je me rattraperai.
-
-Il embrassa le petit Claude.
-
---Toi, mon bonhomme, tu me plais beaucoup... Tu es gentil: tu n'as pas
-l'air bête, et tu ressembles à ta maman... C'est vrai, mon amie, votre
-fils vous ressemble. Il est tout de vous; il est vous-même, et j'en
-suis charmé.
-
-Il voit que Josanne a changé de couleur et il s'effraie:
-
---Vous êtes souffrante?
-
---Oui. J'ai dû prendre froid, cette nuit. Je ne pouvais pas dormir; je
-suis restée à la fenêtre. La nuit était si belle!...
-
---Très belle. Je me suis promené sur les quais. Je suis allé jusque
-devant votre maison... Mais vous êtes toute pâlotte, ma pauvre amie!
-Cela me navre.
-
-Il regarde Josanne avec des yeux si beaux d'amour et d'inquiétude
-qu'elle sent toute son âme aller vers lui. Elle veut le rassurer, Noël
-l'interrompt:
-
---Vous n'êtes pas gaie, je le sens... Vous avez eu un chagrin, grand ou
-petit?... Dites... cette personne qui est descendue de wagon en même
-temps que vous, c'est une amie de votre tante?
-
---Non, c'est la femme d'un négociant en soieries, cousin de monsieur
-Malivois... Et monsieur Malivois était l'ancien patron de mon mari...
-J'ai donné naguère des leçons de piano à la fille de cette dame...
-
---Et vous la voyez encore?... Il ne me semble pas que vous m'ayez
-jamais parlé d'elle...
-
---Je l'ai rencontrée par hasard. Je ne l'avais pas vue depuis trois ans.
-
---Et vous avez parlé du passé, naturellement?
-
---Naturellement...
-
---Et cela vous a rendue triste... Ne le niez pas... Moi qui me
-promettais tant de joie de notre réunion, j'ai eu, en vous voyant,
-l'intuition, la certitude que vous étiez préoccupée d'autre chose, et
-que ce moment si doux était gâté... Je n'osais pas vous interroger,
-d'abord. Mais mon inquiétude a été plus forte que ma volonté de
-discrétion... Vous me comprenez, vous m'excusez, Josanne?
-
-C'est la première fois qu'il appelle Josanne par son prénom, et cette
-familiarité leur paraît, à l'un comme à l'autre, toute naturelle. La
-jeune femme répond:
-
---Je ne nie pas. Vous avez bien deviné... Oui, madame Grancher m'a
-parlé d'un temps lointain où j'étais bien malheureuse et...
-
-Elle achève, plus bas, comme à regret:
-
---Et bien folle...
-
-Noël a un tressaillement léger.
-
-Il fait:
-
---Ah!...
-
-Ses yeux clairs se durcissent. Il tourmente sa moustache, et il murmure:
-
---Vous m'avez promis de me dire... bientôt... l'histoire de ce
-temps-là... Oh! pas maintenant... Il faut vous reposer, vous installer,
-reprendre votre vie... notre vie... et puis, un jour, un jour tout
-proche, où nous serons l'un près de l'autre, paisibles, en confiance,
-vous me raconterez...
-
---Oui... comme vous êtes délicat, Noël!... Je suis si touchée!...
-Bientôt, oui...
-
---Cela vaudra mieux... parce que... moi aussi... j'ai des choses à vous
-dire...
-
-Le fiacre s'arrête quai des Augustins...
-
-
-
-
-XXV
-
-
---Ces deux tours, là-haut, dans le lierre, c'est le château de
-Chevreuse? demanda Josanne.
-
-Noël répondit:
-
---Oui... Nous descendons, voulez-vous? La voiture ira nous attendre au
-bout du village, et nous grimperons le coteau. La vue est merveilleuse,
-paraît-il... Mais vous êtes encore fatiguée...
-
---Pas du tout.
-
---Vous l'étiez, hier, avant-hier, et, ce matin même, en arrivant à la
-gare, vous aviez une petite figure tirée qui m'a donné des remords...
-J'avais envie de remettre la promenade à un autre jour.
-
---Ah! non, par exemple!... Descendons. Vous êtes sûr qu'il ne pleuvra
-pas?
-
---Jamais de la vie! La chance est pour nous. Les dieux nous aiment, et
-il nous suffit d'être ensemble pour écarter le mauvais sort... Voilà
-le soleil... et un coin de bleu, entre les nuages... Allons!
-
-La voiture s'éloigna.
-
-C'était un jour sec et brûlant qui sentait la poussière, le foin, les
-roses. Josanne, dès les premiers pas, sur le chemin en pente raide, fut
-écrasée par la chaleur. Sa jupe de toile blanche, si légère, entravait
-sa marche; la mousseline de sa blouse lui collait aux épaules. Elle
-avait un peu de vertige, à chaque mouvement.
-
-La veille et l'avant-veille, elle avait dû garder le lit, pendant que
-la Tourette, en désarroi, organisait tant bien que mal la vie du petit
-Claude. Et Josanne, rétablie, conservait encore une courbature physique
-et morale qui la rendait moins résistante que de coutume à la fatigue
-et à l'émotion. Noël voulait-il la ménager? Voulait-il lui laisser
-toute l'initiative d'un entretien qu'elle avait cru facile et qui,
-maintenant, l'effrayait? Il avait repris, spontanément, le ton de la
-camaraderie fraternelle. Aucune conversation sérieuse, aucune allusion
-aux lettres échangées... Josanne, si brave, loin de Noël, éprouvait,
-devant lui, un effarement singulier, un malaise de pudeur... Il lui
-venait des scrupules rétrospectifs. Parfois, même, elle se défendait
-contre son amour, et elle souhaitait s'en tenir à l'amitié passionnée.
-
-Ce trouble de conscience s'apaisait en ce moment, et Josanne se
-réjouissait d'être tranquille et gaie, comme une sœur très chérie
-auprès d'un grand frère. A mesure qu'ils montaient, entre les
-haies vives, les chaumines brunes, les bouquets de bois, la vallée
-de l'Yvette s'abaissait plus profondément à leur gauche. Ils
-apercevaient, tout en bas, les rectangles des blés jaunissants, les
-taches pourpres des trèfles, la houle argentée des seigles, les toits
-d'ardoise miroitants, l'aiguille d'un clocher et, parmi les rubans
-dénoués des routes, le panache floconneux d'un train qui s'en allait.
-Puis le sol remontait, les collines haussaient leurs croupes bleues,
-d'un bleu opaque, violacé par les ombres flottantes des grands nuages
-qui passaient lentement contre le soleil, blancs ou gris, avec des
-crêtes brillantes.
-
---Écoutez! dit Noël.
-
-Ils s'arrêtèrent. Dans un champ voisin, des petites filles cueillaient
-des fraises. La plus âgée se mit à chanter. Et sa voix grêle, qui
-tremblait un peu, s'envolait comme un oiseau fatigué, planait,
-retombait à fleur de terre.
-
-Elle était si faible, cette voix, qu'à trois mètres de là on ne
-l'entendait plus, et elle semblait chanter pour les herbes modestes,
-les fleurs dédaignées, les vies végétales qu'une goutte de pluie ranime
-et qu'étouffe un petit caillou. Et, dès qu'elle s'élevait un peu, elle
-étendait le cercle de son humble enchantement; elle allait de Josanne à
-Noël, de Noël à Josanne, prenant leurs âmes au léger réseau mélodique
-dont chaque note tissait un fil.
-
-On ne distinguait pas les paroles; l'air banal rappelait les cadences
-des vieilles rondes, mais l'air et la voix exprimaient tant de douceur!
-la douceur même du paysage aux lignes modérées, aux nuances amorties,
-baigné de bleu et somnolent sous la menace de l'orage. Noël et Josanne
-étaient tout imprégnés de cette douceur. Et ils avaient la sensation
-nouvelle et délicieuse du vrai voyage, l'illusion d'être très loin de
-Paris, très loin de tout et de tous,--seuls... Autour d'eux, ce n'était
-plus la banlieue; c'était la bonne province, la vieille France...
-
-Quand la voix se tut, Noël était tout proche de Josanne...
-
---Quel dommage! dit-il...
-
---L'enfant nous a vus, peut-être... Elle s'est sauvée...
-
---Attendons!... Chut!
-
-Ils attendirent en vain.
-
---Continuons notre route...
-
---C'est que...
-
---Vous êtes lasse?...
-
---La chaleur, je pense...
-
-Il vit qu'elle était pâle, d'une pâleur de perle, les paupières
-meurtries, la bouche pareille à une rose décolorée. Elle essayait de
-rire:
-
---Je me croyais plus forte... mais je ne monterai pas jusqu'au
-château...
-
---C'est ma faute! Je n'aurais pas dû vous entraîner... Prenez mon
-bras... Appuyez-vous...
-
---Mais non... Je n'ai rien. La chaleur m'a étourdie...
-
-Ils coupèrent par un autre sentier, moussu, ombragé de tilleuls en
-charmilles, et ils retrouvèrent enfin leur voiture.
-
-Josanne murmura:
-
---Il était temps... Je n'en pouvais plus... Je défaillais.
-
---Étendez-vous, appuyez-vous... Otez votre chapeau qui vous gêne...
-On va rabattre la capote... Et vous, cocher, allez rondement! Nous
-déjeunons à Dampierre.
-
-Les yeux fermés, elle abandonnait sa tête en arrière. Entre ses cils,
-elle apercevait des arbres, des maisons, un château, des murs, une
-grille, images fragmentaires qui défilaient, interrompues par des
-espaces d'ombre lorsque les paupières de Josanne s'abaissaient tout à
-fait.
-
-Elle ne savait pas que Noël la tenait contre son épaule. Elle sombrait
-dans la douceur et la langueur, perdant toute notion du temps et de la
-distance. A Dampierre, elle fit un effort pour se ranimer, et, voyant
-la tête de Noël si près de la sienne, elle rougit et se redressa.
-
---Oh! pardon... Je...
-
-Il n'écouta pas ses excuses, et ne parut soucieux que de sa santé.
-
-Le déjeuner était prêt, dans une salle à manger pseudo-gothique.
-Noël parla gaiement, de choses banales, comme s'il eût désiré amuser
-Josanne et non pas l'émouvoir. Elle s'irritait un peu de cette
-réserve volontaire, et un sentiment obscur, léger dépit, coquetterie
-inconsciente, inquiétude amoureuse, l'enhardissait...
-
-Elle refusa de rentrer à Paris, déclara qu'elle était tout à fait bien
-portante et qu'elle voulait voir les Vaux-de-Cernay.
-
-Dans la voiture, elle s'accommoda sur les coussins, et, sans attendre
-le conseil de Noël, elle enleva son grand chapeau. La capote rabattue
-les abritait de la poussière. Le sol surchauffé réverbérait le ciel
-ardent.
-
---Mon amie?
-
---Mon ami?
-
---Ce n'est pas un mensonge? Vous êtes mieux?
-
---Beaucoup mieux.
-
---Vous ne pouviez pas être malade, aujourd'hui.
-
---A cause de votre chance!...
-
---Notre chance, Josanne!
-
---Non, la vôtre... Tout vous réussit. Partout où nous allons, les gens
-et les choses vous font accueil. D'un mot, vous imposez votre volonté,
-vous dissipez la méfiance, vous éveillez la sympathie, vous créez le
-bonheur. Les filles d'auberge sourient en vous servant; les cochers
-vous adorent... Tenez, ce vieux qui nous a conduits, dès la première
-minute vous avez fait sa conquête: j'ai vu ça...
-
---Vous avez vu ça!... Comme c'est gentil!... Je le couvrirai d'or, ce
-vieux! Il a une si bonne figure!... D'abord, tout me semble beau et
-bon, aujourd'hui.
-
---Mais moi, je suis bien ennuyeuse... Une femme, c'est toujours
-détraqué.
-
---Une femme, c'est fait pour être protégé, soigné, aimé... Soyez femme,
-sans honte, soyez faible, soyez même un peu douillette. Vous dépenserez
-votre énergie avec les autres. Avec moi, vous vous reposerez, vous vous
-laisserez vivre... comme ça!... Vous êtes bien?... Vous n'avez pas trop
-chaud?... Pas mal à la tête?... Vous riez!... Tant mieux!... Je suis
-bête avec mes questions!
-
---Vous êtes... Ah! il n'y a pas de mots pour dire ce que vous êtes...
-bon, tendre, exquis... Devenez un peu méchant, dites!...
-
---Pourquoi?
-
---Parce que je vais faire comme le vieux cocher, comme tout le monde...
-Je vais vous adorer!
-
---Je l'espère bien!... Ce serait réciproque, car, moi, je vous adore
-depuis longtemps, vous le savez!
-
---Non, je ne le sais pas.
-
---Pas du tout?
-
---Pas assez.
-
-Il avait parlé en riant,--d'un rire qui n'était pas très sincère, qui
-s'attendrissait. Et Josanne avait répondu si gravement qu'il en eut
-l'âme remuée. Le matin même, il s'était répété ce qu'il se disait
-depuis le retour de Josanne: «Je suis sûr de moi, mais je ne serai pas
-sûr d'elle tant qu'elle ne m'aura pas ouvert tout son cœur... Qu'elle
-parle d'abord. Qu'elle me donne cette preuve de confiance...»
-
-Elle avait repris sa pose lassée. Sa tête penchait sur l'épaule de
-Noël. Il contemplait la frange noire des cils, la ligne nacrée des
-dents et le cou nu, et la gorge qui gonflait la mousseline,--une gorge
-très jeune, libre au-dessus du corset bas. Des carrés de dentelle
-incrustée révélaient la chair mate et blanche qui devait être douce
-au toucher comme la pulpe des fleurs... Et cette vision, ce contact
-imaginé, la ligne si jolie du corps de Josanne, troublaient Noël
-malgré lui. L'amie, l'amante idéale, que ses rêves les plus ardents
-effleuraient à peine, devenait une femme,--la femme...
-
-Et ce trouble, encore chaste, qui n'était pas le désir d'une caresse,
-mais le besoin d'être près, tout près de ce qu'on admire et de ce
-qu'on aime, ce trouble grandissant gagnait Josanne... Et il s'y mêlait
-l'effroi sacré du mot que Josanne ne voulait pas dire, que Noël ne
-voulait pas dire, et qui était dans leur esprit à tous deux, sur leurs
-lèvres à tous deux... l'effroi du mot qui, prononcé, allait changer
-deux existences!
-
-Mais une force irrésistible fut en eux... La main de l'homme chercha
-la main de la femme, le front de la femme s'inclina sur la poitrine
-de l'homme... Josanne se sentit rouler dans le grand torrent de
-l'instinct, dans le courant de la vie universelle... Elle eut peur,
-encore... puis, du tourbillon de ses pensées et de ses désirs obscurs,
-émergea le souvenir lumineux d'un rêve: le jardin fleuri, les
-violettes, Noël sur le banc, et l'étreinte et le baiser...
-
---Josanne!
-
---Non!
-
---Josanne!... Je le veux!... Regardez-moi!
-
-Le cocher se retourne, à demi:
-
---Nous y v'là!
-
---Où donc?
-
---A Cernay. Vous voulez-t-y pas voir les cascades? Y a un sentier, à
-droite, tout le long de l'eau... Et puis, y a le moulin, et l'auberge à
-Léopold... Moi, j'irai jusqu'à l'auberge à Léopold...
-
---Descendons!
-
---Ce n'est pas très prudent, Josanne... Vous êtes fatiguée...
-
-Elle ne l'écoute pas, elle saute sur la route, pendant qu'il donne ses
-ordres au cocher. Elle court, elle suit la pente du ravin, parmi les
-châtaigniers et les chênes, blanche, dans le demi-jour glauque qui
-baigne les troncs trapus, les rochers gris. La mousse spongieuse, d'un
-vert velouté, amortit ses pas. Des racines arc-boutées contre le sol
-retardent sa fuite légère. Elle va, laissant traîner sa jupe, les bras
-étendus, longue, svelte, agile, silencieuse. Et elle s'arrête, comme
-une colombe se pose, dans un large creux de rocher où s'amassent des
-feuilles mortes.
-
-Noël la rejoint. Elle met ses mains sur ses yeux; elle respire
-lentement, profondément, si oppressée!...
-
-Noël lui dit:
-
---Quoi?... Vous ne voulez plus me regarder?... Regardez-moi! les yeux
-dans les yeux! Il le faut!... Je veux que vous me regardiez, Josanne!
-
-Il lui saisit les poignets, la retient, fascinée, sous son regard clair.
-
---Oh! mon ami,... Par grâce... Croyez-moi... Je...
-
---Josanne!... Je voulais attendre, vous éprouver, parce que vos
-réserves, vos réticences avaient mis en moi un doute... Mais je suis à
-bout de forces!... Il faut parler maintenant... Oh! je vous en supplie,
-soyez clairvoyante, soyez sincère!... Cherchez en vous, cherchez bien,
-s'il n'y a rien... rien que...
-
-Elle se taisait; elle se recueille. Sa pensée descend dans le mystère
-de l'âme, dans l'ombre, dans l'ombre... Et Noël voit cette pensée qui
-remonte, qui affleure au jour, dans les prunelles de Josanne.
-
-Elle murmure:
-
---Rien... rien... Noël! Je vous le jure... il n'y a rien de vivant en
-moi que le présent... vous...
-
-Et, dans un souffle qui expire, tout bas, elle achève:
-
---L'amour...
-
-Comme ils sont pâles et tremblants! Josanne s'appuie au rocher. Ses
-pieds, mal assurés, foulent les feuilles sèches dont on entend le
-bruissement soyeux. Des taches de soleil dansent sur sa robe. Elle
-reprend:
-
---Je n'aurais pas voulu parler si tôt... Mais... j'ai été surprise...
-Je n'ai pas su cacher mon émotion... Pourquoi?... Je l'ignore
-moi-même... Ah! si près, si près de vous, comment aurais-je pu
-dissimuler ce que vous saviez déjà, Noël?... car vous le saviez,
-dites?... Et j'étais sûre de moi autant, plus que de vous...
-
-Sa pâleur se colore un peu. Sa bouche se détend dans un sourire
-craintif. Mais Noël, dominé par l'idée secrète et fixe qui le torture,
-Noël broie les mains de Josanne, la presse contre le rocher.
-
---Le présent!... Je veux croire que le présent est à moi, Josanne! Je
-veux croire que vous m'aimez, et que vous êtes loyale... Mais il y a...
-
---Quoi?
-
---Le passé...
-
---Noël!
-
---Le passé que je devine... Hélas! je n'attendais pas de vous ces
-paroles d'amour, avant la confidence que vous me promettiez, que vous
-me deviez, que j'eusse accueillie avec douceur et tristesse, oui,
-quelle qu'elle fût... Et alors seulement je vous aurais dit...
-
-Elle jette un cri:
-
---Mon Dieu!... Qu'ai-je fait!... Quelle imprudence affreuse!...
-Cet aveu d'un si grand malheur, d'un si grand mal, comment
-l'accueillerez-vous?... Oh! mon Dieu!... mon Dieu! qu'ai-je fait?
-
---Josanne, mon amie, ne tremblez pas, ne pleurez pas... Ma Josanne!
-
---J'étais si sensible à tout, si nerveuse, et c'était un tel bonheur
-d'être près de vous!... J'ai perdu la tête. Je me suis trahie... Et,
-tout à coup, là, vous avez montré tant de violence!
-
---J'ai eu tort, je vous demande pardon... Mais ne pleurez donc plus!...
-Cela me fait une peine affreuse... Voyez, je suis calme, maintenant...
-J'ai perdu la tête, moi aussi, et je n'ai pas su maîtriser mon
-angoisse... Voyons! calmez-vous!... Vous êtes si faible encore!... Je
-ne veux pas vous tourmenter en vous interrogeant... Ce soir, oui, ce
-soir, nous causerons... Mais ne pleurez plus, je vous le défends! Et
-puis venez! ne restons pas là... marchons... Nous ne savons plus ce que
-nous faisons, ni l'un ni l'autre...
-
-Il l'entraîne. Elle ne cesse de gémir: «Qu'ai-je fait?» Il la voit
-malade d'émotion, prête à sangloter pour un mot, pour un geste de lui
-qui ressemblerait à un blâme.
-
---Chut!... Chut!... dit-il. Nous rentrerons à Paris vers sept
-heures... Et ce soir, j'irai chez vous. Nous serons calmes, sages,
-doux à nous-mêmes, et vous verrez, mon amour, comme tout sera simple
-et facile. Est-ce que votre ami vous fait peur?... Il peut tout
-comprendre, tout excuser, tout,--sauf un manque de sincérité. Et vous
-êtes très sincère...
-
---Je le serai...
-
---La sincérité, Josanne, c'est la règle de ma vie. Je me suis imposé
-de ne jamais mentir, et, quand j'ai failli à ce devoir, je me suis
-senti humilié et diminué... Et c'est pourquoi je vous ferai, moi aussi,
-moi d'abord, ma confession. Vous me connaîtrez avec mes faiblesses.
-Oh! rien de bien grave... Et vous m'accepterez, tel que je suis, avec
-indulgence, puisque vous m'aimez.
-
---Et vous, Noël, m'accepterez-vous telle que je suis?
-
---Oui, d'avance, et les yeux fermés...
-
---Ah! comme je vous aime!
-
---Dites-le-moi encore!
-
---Je vous aime...
-
---Encore... encore!... toujours!...
-
---Je vous aime, je vous aime, je vous aime...
-
-Apaisés, enlacés, ils vont dans l'ombre verte, sur la verte mousse. Le
-sentier côtoie la petite rivière qui luit et glisse, écumeuse dans les
-remous, argentée sur la pente des barrages, sombre comme une sombre
-émeraude dans la coupe noire des rochers. Le ravin s'ouvre, s'élargit
-en vallée pour contenir des prairies, des maisons, un étang couleur
-d'étain. Et le ciel reparaît, avec des trouées blanches, des flèches de
-rayons, des nuages en boule qui pèsent sur l'outremer des collines.
-
-L'auberge est là. Il faut pousser la barrière, traverser le potager
-où fleurissent des pavots rouges et roses. Voici les tables sous les
-tonnelles, la maison, la salle décorée de peintures. Les mouches
-bourdonnent dans les rideaux. Une odeur de bière flotte...
-
-La voiture attend dans la cour, sous les acacias poudreux.
-
-Le cocher attelle son cheval, et le patron, qui a du flair, s'approche
-des jeunes gens... Il vante la beauté du pays, l'air vif, les poissons
-de l'étang...
-
---Et puis, quand on veut rester quelques jours, j'ai de gentilles
-chambres... Il faudra revenir, m'sieur et dame.
-
---Sans doute... sans doute! dit Noël...
-
-Et il n'ose pas regarder Josanne qui rougit.
-
-On repart. Le vieux cocher essuie son front, sifflote et prend bien
-soin de ne pas se retourner. Il a l'expérience de ces promenades et
-il a compris tout de suite que «ces deux-là, c'est deux qui s'aiment
-bien...»
-
-Des champs, des prés, un plateau, des collines éventrées par des
-carrières jaunes, les ruines d'une abbaye, une allée entre des murs de
-parc, une clarté blanche et brûlante qui tombe. Mais Noël et Josanne
-ne voient plus, ne parlent plus. Ils ne perçoivent rien du monde que
-l'atmosphère embrasée, l'odeur sucrée des acacias, le roulement doux
-qui les emporte, aux bras l'un de l'autre... Et leur premier baiser les
-laisse éblouis, comme si toute la flamme du jour torride avait passé
-dans leur sang.
-
-
-
-
-XXVI
-
-
-Pendant le court trajet de Saint-Rémy à Paris, dans le wagon vide, Noël
-resta muet, tenant Josanne blottie au creux de son bras. Elle aussi,
-songeait, et, quand le train s'engouffra dans le dernier tunnel, elle
-parut s'éveiller, et murmura:
-
---Nous arrivons si vite! si vite!...
-
---Et je dois vous quitter?...
-
---Il le faut, mon ami... Je me reposerai, je me recueillerai, et vous
-viendrez à huit heures et demie, quand je serai seule.
-
-Il l'embrassa longuement, caressant de ses lèvres les tempes,
-les joues, la bouche, et ces baisers, mieux que des paroles, les
-fortifièrent tous les deux. A la gare du Luxembourg, Noël descendit le
-premier et partit, perdu dans la foule.
-
-Il alla jusqu'aux galeries de l'Odéon... Sous ces mêmes galeries,
-naguère, Josanne avait feuilleté son livre. Il était en Sicile, dans ce
-temps-là: il espérait que Renée Moriceau viendrait le retrouver... Et
-Josanne, que faisait-elle? Qui aimait-elle?
-
-Son mari?... Non: d'après ce que Noël savait, d'après ce qu'il
-devinait,--à travers les propos de Foucart et certaines phrases de
-Josanne--cette jeune femme d'esprit hardi, de cœur passionné, dans la
-force de sa jeunesse, n'avait pu aimer d'amour Pierre Valentin. Elle
-avait ressenti, pour ce malade, une sorte de pitié maternelle. Mais
-Noël ne doutait pas que Josanne n'eût fait, hors de son ménage, la
-secrète expérience de l'amour et de la douleur... «Et quand bien même
-Josanne aurait eu un amant, pensa-t-il, elle aurait usé du droit que
-je ne conteste point, du droit qu'a toute créature de disposer de sa
-personne... Et elle n'en serait pas moins ce qu'elle est, avec les
-mêmes qualités, les mêmes vertus,--le mot n'est pas trop fort!--bonté,
-désintéressement, courage... A la regarder vivre, chaque jour, je n'ai
-rien découvert en elle qui ne m'inspirât autant d'estime et de respect
-que d'affection... Alors?...» Il avait la gorge serrée. «Évidemment,
-je n'aurais rien à dire si cela était, mais il y a tout de même des
-chances, des probabilités nombreuses pour que cela ne soit pas:
-d'abord, le secret d'une liaison n'est jamais si bien gardé que, dans
-une crise de passion ou de désespoir, un des amants ne laisse deviner
-quelque chose... Et, dans cette pétaudière du _Monde féminin_, personne
-n'a soupçonné Josanne... Foucart m'a dit, maintes fois: «Elle est
-vraiment vertueuse, cette petite!... Et, d'ailleurs, une femme peut
-avoir une passion, sans avoir un amant... La Princesse de Clèves!...»
-
-Il revit le volume de madame de Lafayette sur l'étagère de Josanne, la
-reliure précieuse, la date et les initiales: «Souvenir du 4 février
-18... M. N.» Et il fut, à la fois, triste et rassuré: «Voilà, sans
-doute, le mot de l'énigme... Josanne a une conscience délicate et
-scrupuleuse, et ses audaces de pensée restent théoriques... Elle a
-aimé, et elle s'est reproché l'infidélité sentimentale qu'elle faisait
-à son mari. Elle a voulu revivre l'aventure platonique de la Princesse
-de Clèves,--mais l'homme qu'elle avait choisi n'a pas eu la constance
-d'un Nemours... Et c'est là «le grand malheur, le grand mal, dont elle
-reste endolorie...»
-
-Noël se persuada qu'il connaissait le secret de Josanne... Puis un
-doute lui revint: «Quel roman fais-je là?... C'est absurde! Josanne
-ne m'eût pas caché, si tenacement, si pudiquement, l'histoire d'un
-amour platonique. Ah! je dois, je veux m'attendre à tout!... Pourquoi
-ne puis-je m'empêcher de souffrir?... Je n'étais pas jaloux du mari,
-ou si peu!... J'aimais l'enfant de ce Pierre Valentin qui est pour
-moi une ombre, un nom... L'enfant! Josanne l'adore, ce petit! Il l'a
-sauvegardée peut-être. Elle s'est sacrifiée à lui... Qui sait? l'amour
-maternel a triomphé de l'autre amour...»
-
-Il sortit des galeries, erra dans les petites rues qui s'entre-croisent
-entre le boulevard Saint-Germain et les quais. Par moments, son
-inquiétude faisait trêve: il évoquait l'auberge de Cernay, la voiture,
-le paysage boisé dans l'or du soleil couchant, et le souvenir du
-baiser lui arrachait une exclamation... Il avait envie de crier tout
-haut: «Elle m'aime! Elle m'aime!...» Puis l'angoisse le tenaillait de
-nouveau, et il gémissait tout bas: «Comme je l'aime, hélas! comme je
-l'aime!»
-
-Chez Mariette, il ne put manger. Les yeux fixés sur sa montre, il
-commençait de fumer des cigarettes qu'il laissait éteindre à tout
-instant.
-
-A huit heures, il s'en alla, et à peine fut-il dans l'escalier de
-Josanne qu'il redevint très lucide, comme il était aux heures graves de
-sa vie.
-
-Josanne elle-même lui ouvrit:
-
---Je suis seule.
-
---Et Claude?
-
---Il dort. Venez!
-
-Il la suivit à travers la salle à manger sombre, jusque dans le salon.
-La lampe brûlait. Une porte entr'ouverte laissait voir la tenture rose
-du cabinet de toilette où dormait l'enfant. Parfois on entendait le
-petit souffle régulier, le bruissement du matelas en balle d'avoine.
-
---Mon amie, ma chérie!
-
---Ah! mon Noël!
-
-Elle s'était jetée contre lui, les bras à son cou, et l'étreignait de
-toutes ses forces, comme pour le pénétrer de son amour, à elle, de sa
-volonté, à elle... Puis elle dit:
-
---Mettez-vous là!
-
-Elle l'obligea de s'asseoir sur le divan tandis qu'elle s'asseyait à
-ses pieds, la tête levée d'un air d'imploration, d'humilité amoureuse.
-La lampe répandait un crépuscule faiblement coloré de rose. Un tramway
-passa.
-
-Ce fut Noël qui parla le premier:
-
---Écoutez, ma chérie...
-
-Il raconta sa vie... Il avait eu, depuis dix ans, beaucoup de liaisons
-passagères, plus ou moins amusantes, plus ou moins touchantes, souvent
-jolies, tristes parfois, mais dont aucune n'avait marqué une trace
-profonde sur son âme et dans sa mémoire... Bien qu'il ne fût pas
-méchant, ni «rosse», quelques femmes avaient souffert par lui. D'autres
-l'avaient fait souffrir...
-
---Mais tout cela, voyez-vous, c'était peu de chose, bien peu de
-chose!... Ivresse légère des sens, jeu d'imagination, mirage
-sentimental... Et, même quand je me disais: «C'est l'amour!» je ne
-réussissais pas à me tromper moi-même. Je n'étais pas en confiance
-auprès de celles que je croyais aimer... Je n'aurais jamais eu l'idée
-de leur confier mes projets, mes ambitions, mes déboires... Non,
-jamais!... Tandis que lorsqu'on aime, on se donne, on se livre, on se
-montre tel qu'on est, on dit tout... Ah! l'amour, la grande émotion,
-l'éblouissement, le vertige qui fait chavirer l'orgueil et la volonté,
-je n'avais jamais connu ça!
-
---Alors, c'est moi, la première...
-
---Oui, c'est vous...
-
---Mais pourquoi?
-
---Je ne sais pas... J'ai eu, à Florence, un pressentiment, le soir où
-j'ai reçu votre lettre... Je vous ai raconté cela, souvent... Et, plus
-tard, quand j'ai ouvert la porte du petit bureau où vous m'attendiez,
-ç'a été une des grosses émotions de ma vie.
-
---Vous étiez auto-suggestionné!
-
---Vous êtes entrée: une grande jeune femme en robe de deuil...
-
---Qui ne ressemblait pas à la figurine de Ghiberti!...
-
---Qui ne ressemblait à personne... Vous m'avez tendu la main... Vous
-vous êtes assise... La lampe éclairait votre corsage, votre chaîne de
-jais, vos mains... Vos dents brillaient... Vos joues pâles devenaient
-roses... Vous vous êtes penchée, et j'ai vu que vos yeux étaient
-bleus... Et je n'ai pas su, vraiment, si vous étiez belle ou pas belle:
-vous étiez vous!
-
---Oh! parlez-moi encore, Noël! Cela me fait tant de bien... Cela
-m'encourage!... Alors vous m'avez aimée tout de suite?
-
---Je ne me suis pas dit: «C'est le coup de foudre!» Non... mais
-j'étais heureux, timide, et, après, je ne faisais que penser à vous.
-J'inventais des prétextes pour vous revoir, et je ne craignais pas
-d'être importun, puisque je vous aimais... Les convenances, je les
-oubliais! Je vivais avec vous, dans l'extraordinaire, et cela me
-semblait si simple, si naturel!
-
-Josanne murmura:
-
---Oui, c'était bien doux... Et, moi qui essayais de me défendre, je me
-prenais, peu à peu, au charme de l'amour, à votre charme...
-
---Pourquoi vous en défendre?
-
---Mais parce que... Achevez d'abord! Vous m'avez tout dit?
-
---Pas tout...
-
---Ah!
-
---Je veux vous dire encore que je ne suis pas...
-
---Le chevalier sans peur et sans reproche?...
-
---Oui. Je n'ai pas commis de bien grands crimes: je n'ai pas séduit des
-jeunes filles et abandonné des enfants naturels; je n'ai pas détourné
-de ses devoirs la femme de mon meilleur ami, mais... mais... j'ai été
-égoïste, parfois, léger, et jamais fidèle... J'ai causé des chagrins
-plus ou moins profonds; j'ai commis, hélas! de petites cruautés, de
-petites lâchetés, pour éviter l'agacement des récriminations... Il y a
-eu des lendemains de conquête où je n'étais pas gai; des lendemains de
-rupture où je n'étais pas fier de moi... Ah! comme, à le remuer devant
-vous, tout mon passé m'apparaît banal, médiocre... Hier encore...
-pendant que vous étiez à Chartres, pendant que vous m'écriviez ces
-lettres délicieuses, je me laissais presque reprendre... L'ennui, la
-solitude, l'occasion... Ah! quelle mélancolie!... J'ai revu, plusieurs
-fois, une femme que je n'aime pas, que je n'ai jamais aimée...
-
---Et qui était, cependant, votre maîtresse?
-
---Oui... Une liaison rompue et reprise sans bien savoir pourquoi...
-Je me disais: «Ça n'a pas d'importance...» Mais c'est fini, je vous
-jure... J'ai brisé tout net...
-
---Quand?
-
---Le lendemain de votre retour...
-
-Josanne murmurait:
-
---Pendant que j'étais à Chartres... la semaine dernière... Ah! je
-comprends vos lettres, maintenant!...
-
-Et, tout à coup, elle pleura.
-
---Ne pleurez pas, mon aimée, ne soyez pas jalouse! Il n'y a pas de
-quoi...
-
---Je n'ai pas le droit d'être fâchée... mais cela me fait du chagrin,
-tout de même...
-
-Il la consola. Il lui répéta qu'il l'avait aimée, elle, elle seule,
-d'un amour fervent, inquiet, jaloux, avec une simplicité d'enfant, un
-enthousiasme d'adolescent, une patience de sauvage... De toutes ses
-forces, il avait voulu conquérir l'âme qui se donnait et se dérobait!
-Que de ruses pour saisir la pensée de Josanne au moment même où cette
-pensée se formait! Que de pièges involontaires dans une question,
-dans une allusion banale!... Quelles alternatives de doute et de
-confiance!... L'inquiétude de Noël avait dompté son désir...
-
-Cependant il avait souffert de voir son amie dans ce milieu un peu
-équivoque du _Monde féminin_... Elle subissait les rebuffades de madame
-Foucart et les familiarités de Flory; elle allait chez toutes sortes de
-gens qui la recevaient sans beaucoup d'égards; elle économisait sur son
-modeste gain, portait des robes de l'an dernier, dînait chez Mariette
-et voyageait en troisième classe... Et Noël ne pouvait l'aider, lui
-rendre la vie plus facile, ouatée de bien-être, fleurie d'un peu de
-luxe...
-
-Josanne protestait. Noël l'arrêta:
-
---Chut!... Vous parlerez tout à l'heure...
-
-Et il dit comment il avait eu le désir de tout partager avec elle, de
-l'épouser...
-
-Elle poussa un cri:
-
---M'épouser!...
-
---Certainement... Je ne voyais pas en vous une maîtresse, je voyais ma
-compagne de toujours, ma femme...
-
-Josanne resta stupéfaite... Elle n'avait songé qu'à l'amour, et les
-paroles de Noël, au lieu de l'emplir toute de joie et de fierté tendre,
-la déconcertèrent...
-
-Elle appuyait sa joue encore humide sur une main du jeune homme. De
-l'autre main, Noël lui caressait les cheveux...
-
---Cela vous déplaît, ma chérie?
-
---Oh! pouvez-vous croire... Mais je n'avais pas fait de projets,
-moi!... Je ne considérais pas l'avenir...
-
---Je vous ai tout dit. A vous, maintenant... Ne me faites pas attendre
-davantage... J'ai un peu d'angoisse, mon amie... mais vous sentez que
-je vous aime et que je suis très doux...
-
-Josanne frémit de tout son corps. Elle balbutia:
-
---Oh! moi... je...
-
-Sa voix était rauque. Elle courbait les épaules comme si elle avait
-senti peser matériellement sur elle le regard anxieux de Noël.
-
---Je... je vous ai raconté comment je m'étais mariée... J'aimais mon
-mari... Oh! ce n'était pas une profonde passion... c'était un amour
-de jeune fille... Et, d'ailleurs, Pierre n'avait pas tout à fait les
-mêmes idées et les mêmes goûts que moi... Malgré ça, nous aurions pu
-être heureux, avec de la bonne volonté... mais vous savez qu'il devint
-malade, très malade... Et la souffrance changea son caractère...
-
---Je le sais... Vous me l'avez dit, et d'autres m'en ont parlé...
-
---D'autres?
-
---Foucart... Il m'a répété, plusieurs fois, que vous aviez montré un
-grand courage, un admirable dévouement.
-
-Elle murmura, en cachant son visage:
-
---Non! non!... Ne croyez pas ça!
-
---Comment?
-
---Je n'ai pas été admirable, oh! non!... Je n'ai pas pu me dévouer
-entièrement, me sacrifier entièrement... J'étais jeune. J'avais besoin
-de bonheur... et la vie était si dure, si dure!... Alors...
-
---Quoi?... Parlez!... vite!...
-
---J'ai... j'ai aimé...
-
-Elle attendait un cri, un soupir... Le silence tomba sur elle.
-
---J'ai aimé... de tout mon cœur... Oui, je croyais que j'avais le
-droit...
-
-Elle s'interrompit, défaillante... Elle sentit la main de Noël se
-crisper sur sa tempe... Cette petite douleur, comme un appel, ranima
-Josanne et, bravement, elle dit:
-
---Je me suis donnée...
-
-Cette fois, l'homme tressaillit tout entier:
-
---Ah!... Josanne!... Cela!... Cela que je craignais!... Mon Dieu!...
-
-Et plus bas, comme une plainte:
-
---Je n'aurais pas cru que cela me ferait tant de mal...
-
-Épouvantée, Josanne se redressa; elle osa regarder Noël... Il se
-dominait encore. Il matait sa douleur.
-
---Noël!... Ah! mon Noël, ayez pitié de moi! comprenez-moi!... Qui peut
-me comprendre mieux que vous? Vous ne pouvez pas me condamner; vous
-ne pouvez pas me mépriser, vous! J'ai été faible, parce que j'étais
-malheureuse... Mais je pensais que je ne faisais de mal à personne et
-que j'avais bien le droit...
-
-Il la saisit, la souleva jusqu'à lui...
-
---Est-ce que je vous méprise? Est-ce que je vous condamne?... Est-ce
-que je vous parle de droit ou de devoir?... Je souffre, voilà tout!...
-C'est illogique, c'est stupide!... Car, enfin, j'étais préparé... Eh
-bien! d'entendre ça, d'être sûr de ça... d'imaginer ça...
-
-Elle gémit, désespérée:
-
---Noël! vous ne pourrez plus m'aimer!... Mon Noël, c'est fini... Je le
-sens... J'ai perdu votre cœur... Et pourtant vous deviez pressentir
-ce qu'il y avait en moi... ce fond de tristesse... ces souvenirs...
-Hélas! j'étais confiante, malgré tout, en votre justice, en votre
-indulgence... Je connaissais vos idées, qui ne sont pas celles
-des autres hommes... Je me répétais des phrases de vous, qui me
-rassuraient...
-
-Elle éclata en sanglots. Noël la serra contre lui. Elle sentait le
-halètement de sa poitrine, les coups profonds du cœur, le tremblement
-des mains qui l'étreignaient. Il soupira:
-
---Oui... oui... on se croit très fort, très affranchi... On parle de
-ces choses, comme on parle de tout--du malheur, de la maladie et de la
-mort même!--légèrement... Et puis, quand on découvre la réalité sous
-les mots, on se révolte et on souffre comme une brute...
-
---Ah! Noël, je souffre plus que vous!
-
---Je me doutais, oui, de... ce que je sais, à présent... Mais dans le
-doute il y a encore un espoir... Je me payais de raisons vaines... Au
-fond, je pensais: «Ce n'est pas vrai!... Elle n'a pas pu...»
-
-Soudain, il se leva, respira péniblement, comme un homme qui étouffe...
-Et il se mit à marcher, dans la longue pièce, allant, revenant, de la
-fenêtre à la porte... Par moments, il passait sa main sur son front,
-sur ses yeux... Josanne, à genoux contre le divan, ne bougeait plus,
-interdite...
-
---Vous vous êtes donnée!... Mais quand, mais comment?... Pas du premier
-jour, je suppose!... Alors, vous le connaissiez depuis longtemps, cet
-homme que vous aimiez?... Il allait chez vous!... C'était l'ami de la
-maison, naturellement!...
-
---Non... je l'avais rencontré, ailleurs... chez... une dame... Il
-n'était pas reçu chez moi...
-
---Et vous l'aimiez?...
-
---Oui...
-
---C'était un grand amour?... Comme le nôtre?... Non, dites, ce n'était
-pas de l'amour? Un caprice... une faiblesse... une curiosité...?
-
---Oh! Noël!... Pas cela, je vous jure! J'étais sincère et c'est mon
-excuse... J'aimais...
-
-Il eut un geste de rage. Puis, de nouveau penché vers Josanne, il
-reprit plus âprement:
-
---Il vous a quittée?
-
---Oui.
-
---Il y a longtemps?
-
---Deux ans.
-
---Et depuis... ç'a été fini?... Vous ne l'avez jamais revu?
-
---Deux fois, par hasard... l'hiver dernier...
-
---Où?
-
---Dans la rue...
-
---Il vous a parlé?
-
---Oui.
-
---Et vous avez consenti à l'écouter?
-
---Oui... parce que...
-
---Parce que vous l'aimiez encore!
-
---Je ne sais pas... Mais depuis que je vous connais, Noël, jamais...
-
---Enfin, c'est fini dans votre vie, fini dans votre cœur?... Il ne
-reste aucun lien, aucun souvenir...
-
-En prononçant ces mots, il vit que la figure de Josanne se décolorait,
-se creusait, devenait pareille à la figure d'une femme qui va mourir...
-Une pensée imprévue, terrible, fulgura dans son esprit, l'éclaira d'une
-sourde et brusque lueur. Il cria:
-
---Josanne?...
-
-Elle étendit le bras vers le cabinet où dormait Claude, et elle murmura:
-
---Il reste... mon petit garçon!
-
-Et elle ne supplia point, elle ne sanglota point; sa tête glissa des
-genoux de Noël au bord du divan. Son corps plié, prosterné, fléchit
-lentement, s'affaissa, sembla disparaître...
-
-Elle n'était pas évanouie, mais elle s'étonnait de vivre encore. La
-voix de Noël venait à son oreille comme à travers des épaisseurs
-d'eau... Elle s'aperçut qu'il la soulevait, qu'il l'étendait, qu'il lui
-mettait un coussin sous la tête... Ses cheveux défaits chatouillaient
-ses cils... Une épingle piquait sa nuque. Elle ouvrit enfin les yeux,
-et pleura.
-
---Allons! dit Noël, calmez-vous, ma pauvre Josanne.
-
-Elle continua de pleurer, sans mouvement. Noël recommença de marcher
-par la chambre. Une chaise le gênait. Il l'écarta. De temps en temps,
-il balbutiait une phrase qu'il n'achevait pas...
-
-Le petit Claude, troublé dans son sommeil, appela:
-
---Maman!...
-
-Josanne fut debout, tout de suite, mais elle hésitait... Noël lui dit:
-
---Eh bien?... Pourquoi n'allez-vous pas vers lui?... A cause de moi,
-peut-être?... Vous avez tort...
-
-Elle alla jusqu'au seuil du cabinet. L'enfant s'était rendormi. La mère
-regarda le petit lit, le rideau de mousseline... Appuyée au chambranle
-de la porte, elle sentit son cœur se fendre et désira mourir.
-
-Noël s'approcha:
-
---Écoutez, Josanne, il ne faut pas désespérer... Ayez du courage...
-J'en ai, moi!... vous le voyez bien... Mais je ne suis plus en état
-de discuter... Le coup a été trop rude!... Il vaut mieux que je m'en
-aille... Je dirais des mots injustes, blessants, qui nous feraient du
-mal à tous deux... Et je ne veux pas vous faire de mal...
-
---Mon Dieu! Où allez-vous?
-
---J'ai besoin de marcher... Je ne veux pas rester assommé comme ça...
-Il faut que je remue, que je respire... Demain, oui, demain, après
-midi, je reviendrai... Je vous jure que je reviendrai... Couchez-vous,
-tâchez de ne plus penser, de dormir... Vous ne résisteriez pas à tant
-de secousses... Reposez-vous, je vous en prie, pour l'amour de moi...
-
---Noël!
-
---Ne me retenez pas!... La fatigue, quelquefois, engourdit le
-cerveau... On souffre moins... Allons, au revoir, Josanne!
-
-... Il était parti! La lampe baissait. Un coussin du divan gisait à
-terre, et Josanne, debout, les bras pendants, immobile, écoutait les
-pas qui s'éloignaient...
-
-
-
-
-XXVII
-
-
-Quand la Tourette arriva, sur le coup de huit heures, elle fut bien
-étonnée de trouver madame Valentin habillée et prête à sortir.
-
---Madame ne déjeune pas!... Non;... C'es-i' possible!... Madame veut
-donc se faire mourir?... Quand on travaille, faut qu'on mange... J' vas
-faire du chocolat... Comme madame a mauvaise mine!
-
---Je n'ai pas dormi de la nuit...
-
---A cause du petit?...
-
---Oui, à cause du petit, répondit Josanne avec un sourire navré.
-Occupez-vous de lui, Maria... Je dois sortir tout de suite.
-
---Et le chocolat?
-
---Je vous ai dit que je n'avais pas faim.
-
---Ah! madame n'est pas raisonnable...
-
-Josanne n'écoutait plus le bavardage de la Tourette. Elle fixait sur
-les choses un regard sec et fiévreux... Avait-elle rêvé?... Non, ce
-n'était pas un cauchemar, la terrible scène de la veille. Cette chaise,
-Noël l'avait déplacée. Ce coussin avait glissé à terre, et il y avait
-sur la natte japonaise, un petit peigne d'écaille brune, tombé des
-cheveux de Josanne quand elle s'était presque évanouie... Elle faillit
-marcher dessus, le ramassa, le regarda sans penser à rien...
-
-Dans le cabinet voisin, son fils, réveillé, se mit à rire.
-
-Ce rire pur, qui, chaque matin, appelait le baiser maternel,
-retentissait douloureusement dans l'âme de Josanne. Elle songeait:
-
-«Tu me coûtes cher, mon petit Claude!... Et pourtant je t'aime!... Je
-ne t'aime pas moins qu'hier.»
-
-Sa pensée alla vers Maurice, se chargea de rancune et de haine.
-
-«Ah! lui... lui!... Il n'aura donc apporté dans ma vie que du malheur
-et du malheur!... Car, maintenant, je serai toujours malheureuse, et
-Noël avec moi... Il m'eût pardonné l'amant,--mais l'enfant?... Jamais
-il ne supportera que Claude demeure entre nous. Claude, image vivante
-de ce passé dont il souffre... Et pourtant, je ne peux exiler mon
-fils de ma maison, de ma vie... Je ne peux pas choisir entre Claude
-et Noël: c'est une alternative abominable!... Noël accepterait bien
-que je garde, que j'élève, que j'aime l'enfant de mon mari; pourquoi
-ne peut-il accepter!... Ah! les préjugés de l'homme, l'orgueil de
-l'homme!... La jalousie plus forte que l'amour!...»
-
-Sa tendresse pour son fils, noyée dans le grand flot de la passion, se
-ranimait, plus vive d'être menacée. Josanne hésitait à croire que Noël
-lui imposerait cette mutilation de son cœur, ce crime contre nature...
-Mais que ferait-il, si vraiment la présence de Claude, l'existence même
-de Claude lui devenaient intolérables?...
-
-«Il faut que je connaisse sa pensée. Je ne peux plus vivre comme ça...
-Je veux le voir, tout de suite...»
-
-Il était trop tôt pour que Josanne pût se présenter chez Noël; mais
-elle était, depuis la veille, dans un état si violent et si trouble
-qu'elle ne pouvait supporter l'attente et l'inaction. Elle partit donc,
-résolue à marcher, à «user sa peine».
-
-Dehors, elle fut surprise par la douceur du matin. Une fine lumière
-grise et bleuissante baignait les quais, du Louvre à Notre-Dame.
-Tout était gris et bleu, sauf quelques taches de couleurs si vives
-et pourtant si délicates,--les sables blonds de la berge, le
-bariolage des péniches couvrant l'eau verte et laiteuse.--L'aiguille
-de la Sainte-Chapelle luisait, d'un or presque rose. Les gens, sur
-l'impériale des omnibus, avaient l'air content. Les petites bonnes
-étaient jolies, avec leurs camisoles claires. On vendait partout des
-bottes de roses rouges. Et Paris semblait une ville nouvelle, éveillée
-à la fraîcheur première, à l'aube azurée d'un jour qui serait le plus
-brillant, le plus ardent, le plus splendide des jours d'été...
-
-Josanne, dans le matin délicieux, passait, étrangère à tout, comme une
-intruse qui promènerait sa robe de deuil dans une fête.
-
-Le mouvement calma ses nerfs, prêta une sorte de rythme à ses pensées.
-Elle se ressaisit:
-
-«Voyons... je ne dois pas m'affoler... Noël est un homme intelligent,
-qui ne peut pas invoquer contre moi,--contre notre bonheur,--des
-préjugés qu'il a raillés cent fois, en ma présence... Il souffre,
-hélas! et c'est tout naturel qu'il souffre... Mais il m'entendra, et je
-saurai le consoler...»
-
-Elle réfléchissait, et reprenait espoir:
-
-«Je ne vais pas tomber à ses pieds et lui demander pardon... Pardon de
-quoi?... De mon silence? Oui, peut-être... J'aurais dû me confier à
-lui, avant de lui laisser comprendre que je l'aimais... De ma faute?...
-Non! Si j'ai commis une faute, j'ai péché contre Pierre et non pas
-contre Noël... La première stupeur, la première fureur passées, mon ami
-sentira lui-même l'impossibilité de me condamner...»
-
-Elle se rappela des mots de Noël:
-
-«Pourquoi imposerais-je aux autres des vertus que je suis incapable de
-pratiquer? Je ne pourrais pas rester fidèle par devoir à une femme que
-je n'aimerais pas d'amour...»
-
-Elle se rappela aussi la conclusion de _la Travailleuse_...
-
-Condamner Josanne?... Au nom de quoi? Noël n'était pas chrétien: il ne
-considérait pas le mariage comme un sacrement et l'adultère comme un
-péché mortel. Il n'avait aucun respect pour la morale conventionnelle
-qui lui apparaissait en pleine voie de transformation. Certes, il
-concevait l'altruisme, la tolérance, la solidarité humaine, mais il
-détestait le sacrifice stérile, qui est, disait-il, une abdication, un
-suicide--et un encouragement à l'égoïsme d'autrui...
-
-Josanne allait donc vers lui, dans la douleur, et non pas dans les
-sentiments d'une Madeleine repentante, car, à vrai dire, son chagrin
-sincère, ses regrets sincères n'étaient pas du repentir... Elle ne
-se persuadait pas qu'elle avait commis un acte infâme, et qu'elle
-ne pourrait échapper au mépris que par le remords, la pénitence et
-l'humilité. Elle ne ressentait rien qui ressemblât à de la contrition
-chrétienne et elle ne voulait pas être aimée par pitié, par faiblesse.
-Elle aussi avait de l'orgueil!
-
-
-Elle entra dans la maison que Noël habitait, dans l'ombre froide de
-l'escalier de pierre, et le tintement de la clochette lui remua le
-cœur. Un domestique ouvrit:
-
-«Monsieur ne pouvait pas recevoir... Monsieur dormait encore... Il
-était rentré tard dans la nuit...»
-
-Josanne répliqua:
-
---Bien. J'attendrai...
-
-Le domestique essaya de protester:
-
-«Il avait des ordres... Monsieur serait fâché, peut-être...»
-
-Mais Josanne répondit:
-
---Non, monsieur ne sera pas fâché... C'est pour une affaire très
-importante. Ne le réveillez pas... J'attendrai aussi longtemps qu'il
-faudra.
-
---Et qui annoncerai-je à monsieur?
-
---Madame Valentin.
-
-Le domestique eut un vague sourire: il avait porté tant et tant de
-lettres au nom de madame Valentin!
-
-... Elle était seule dans ce grand cabinet de travail qu'elle croyait
-reconnaître. Toutes choses lui étaient devenues familières, à travers
-les récits de Noël. Ses pieds foulaient le parquet de marqueterie
-aux losanges luisants, les tapis de Perse jetés devant la cheminée
-et devant la table. Partout ses yeux rencontraient des meubles aux
-lignes simples,--bois patinés, vieil acajou pourpre ou vieux bois de
-rose;--des étoffes lourdes, dont les colorations allaient du roux au
-mordoré. Toute la vaste pièce était ainsi, sombre et chaude au regard,
-dans une harmonie brune et fauve qui faisait songer au cuir précieux,
-à l'or effacé des belles reliures anciennes. Aucun bibelot banal. Des
-armes, quelques cuivres, des photographies rappelant un site célèbre ou
-un incident de voyage, une lithographie de Fantin-Latour, un fusain de
-Prudhon, et, sur la cheminée, une réduction en bronze du _Colleone_ de
-Verrochio. Un peu partout, des journaux, des livres, et le parfum du
-«maryland» sur tout cela...
-
-Josanne respirait ce parfum; elle touchait les choses tièdes encore de
-la vie de Noël, ces choses qu'il avait rassemblées peu à peu, qu'il
-aimait, qu'il maniait chaque jour. Et de l'imaginer assis à ce bureau,
-près de cette lampe, la plume aux doigts, la cigarette au coin des
-lèvres, tel qu'il était pendant les heures laborieuses, Josanne éprouva
-un tel paroxysme d'amour, de douleur, de folie, qu'elle n'entendit pas
-la porte s'ouvrir.
-
---Josanne!... Il y a longtemps que vous êtes là?... Pourquoi n'avoir
-pas dit qu'on me réveillât tout de suite?
-
---Vous étiez fatigué, sans doute... Je n'osais pas...
-
---Oh! mon amie, mon amie chérie, comme vous avez bien fait de
-venir!... Il me semblait que je ne vous reverrais jamais!... Quelle
-nuit cruelle!
-
-Elle avait redouté un accueil glacial, et Noël lui serrait les mains,
-lui parlait sans colère, la remerciait d'être venue... Elle fut si
-déconcertée, si heureuse, que les larmes lui montèrent aux yeux. Elle
-oublia les paroles qu'elle avait préparées, et elle demeura muette,
-regardant le jeune homme, comme Marthe et Marie regardèrent Lazare
-ressuscité.
-
-Elle dit enfin:
-
---Ah! Noël, si vous saviez!...
-
---Ma pauvre Josanne, je ne demande qu'à savoir... Vous avez beaucoup
-à me dire, j'en suis sûr, et hier je vous ai mal écoutée... Il y a un
-trou noir dans mes souvenirs... J'ai perdu la mémoire et la raison
-pendant quelques heures... Je vous ai quittée; j'ai marché longtemps.
-Je me suis retrouvé à ma porte, abruti de fatigue. Le petit jour
-venait...
-
---Moi aussi, j'ai vu venir le petit jour...
-
---J'étais bien malheureux, bien misérable...
-
---Et moi!...
-
---Mais j'étais plus calme, et il y avait, dans ce chaos de ténèbres où
-je me débattais, une lueur!... Je me disais: «Il faut que j'entende
-Josanne, que je la comprenne, que je tâche d'être juste et d'être
-bon...»
-
---Ah! Noël, je vous retrouve! Je vous bénis pour cette parole!...
-Soyez juste, soyez bon! Notre bonheur dépend de vous... essayez de
-comprendre...
-
---C'est mon seul désir: comprendre!... Ah! vous n'aurez pas besoin
-de vous chercher des excuses! J'en découvrirai pour vous... Mais il
-y avait, dans ce récit entrecoupé d'hier soir, il y avait tant de
-contradictions, tant d'obscurité!... Vous vous êtes mal exprimée... Je
-me suis révolté trop vite!... Car enfin, Josanne, il n'est pas possible
-qu'une femme comme vous,...
-
-Il élevait la voix, malgré lui. La violence contenue reparaissait. Mais
-aussitôt:
-
---Vous voilà encore effrayée!... Voyons, asseyez-vous près de moi, dans
-ce fauteuil... Causons... Je serai raisonnable... Je tâcherai de vous
-écouter comme si je n'étais pas en cause, impartialement. Et après, ma
-chérie, nous serons tristes encore, mais plus proches, nous souffrirons
-moins.
-
---Je veux l'espérer, Noël...
-
---Et d'abord, dites-moi... Vous ne vous êtes jamais plainte, par
-délicatesse, ou par cette piété qu'on garde envers les morts... mais...
-votre mari n'a pas été bon pour vous, n'est-ce pas? Il a eu des torts,
-des torts graves?
-
---Aucun tort, je vous assure. Je vous l'aurais dit, hier...
-
---Son caractère?
-
---Son caractère était difficile, et même un peu détraqué... Mais, avant
-d'être malade, Pierre était comme la moyenne des hommes, ni meilleur ni
-pire que beaucoup d'autres... Un peu susceptible, un peu tatillon, un
-peu autoritaire, oui! Ce n'étaient pas là des défauts bien terribles!
-Il avait de grandes qualités... Il m'aimait... il m'aimait trop!
-
---Pourquoi «trop»?...
-
---Parce que... il avait un goût très vif de ma personne, une
-passion physique qui s'exaspéra quand il fut malade... quand il se
-crut diminué, déchu... et quand il sentit mon indifférence... mes
-répugnances...
-
-Elle rougit.
-
---Ne me faites pas raconter nos querelles, nos tristesses, son chagrin
-qui me rendait faible...
-
---Oui, dit vivement Noël, je devine, et cela me fait mal de penser à ce
-que vous deviez souffrir... Dites-le donc nettement: vous n'aimiez plus
-du tout votre mari...
-
---Pourquoi? Je l'aimais beaucoup, mon pauvre Pierre, mais je ne
-l'aimais plus d'amour... Je m'étais mariée étourdiment, hâtivement,
-comme presque toutes les jeunes filles françaises... Que sait-on
-de l'amour, à dix-huit ans? On aime pour aimer; on donne son cœur
-au premier venu qui murmure de jolis mots,--les mots qu'on a rêvé
-d'entendre. Et l'on s'engage pour la vie: on signe un contrat dont on
-ignore la principale clause!... Et puis, on change, on s'achève... On
-devient une femme qui ressemble peu ou pas du tout à la jeune fille de
-naguère; on se révèle à soi-même, lentement... Et pendant ce temps, le
-mari aussi a changé. Lui aussi a évolué,--dans un autre sens... On se
-regarde, un beau matin; on ne se reconnaît plus très bien l'un l'autre,
-et l'on dit: «Comment ai-je pu?...» C'est l'histoire banale et tragique
-de tant de mariages... Mais il s'est formé entre les époux des liens
-d'intérêt, d'habitude, d'affection même... Des enfants sont nés...
-
---Vous n'aviez pas d'enfant, vous... avant Claude...
-
---J'avais mon mari... Un malade qu'on soigne, qu'on protège, qu'on
-défend chaque jour contre la souffrance, qu'on berce de consolantes
-illusions, c'est presque un enfant, Noël... Sa compagne l'adopte,
-se dévoue à lui, tout naturellement, tout simplement, et si pénible
-que soit son rôle, elle ne pense pas à déserter le foyer... Ce
-serait quelque chose de plus vil, de plus cruel, de plus lâche que
-l'adultère... Je ne pouvais pas, je ne voulais pas abandonner mon mari.
-
-Elle essuya ses yeux.
-
---On m'avait enseigné que le bonheur est dans l'oubli de soi-même,
-dans le dévouement... C'est la morale chrétienne... mais elle n'est
-possible qu'avec la foi chrétienne, et je n'avais pas la foi... On
-m'avait enseigné aussi, d'autre part, que toute créature a le droit de
-se développer comme une plante fleurit, le droit de vivre sa vie, avant
-de vieillir et de mourir...
-
---Oui, dit Noël.
-
---Le devoir de dévouement aux malheureux et aux faibles, le droit
-personnel de vivre et de chercher le bonheur, ce double idéal
-contradictoire a hanté toute ma jeunesse... Je n'ai pas su choisir:
-j'ai voulu tout concilier. Un jour, après des années de lutte obscure,
-après tant de misère, tant de déceptions, le désespoir m'a prise...
-J'avais vingt-cinq ans... Mes parents étaient morts, mon premier enfant
-était mort, mon mari se mourait lentement... Je n'avais pas d'amis, je
-n'avais pas d'argent; je n'avais aucun don, aucun talent exceptionnel,
-et l'avenir était devant moi comme une route plate, morne, solitaire,
-qui conduisait... je ne savais où!... Je faisais toutes les besognes
-du ménage, je donnais des leçons de piano... je tenais les livres d'un
-petit commerçant...
-
---Ma pauvre chérie!...
-
---J'ai eu la nostalgie du bonheur... et j'ai cru le rencontrer... Un
-jeune homme m'a aimée... Il était spirituel et semblait tendre... J'ai
-cru, et tout, tout m'autorisait à croire qu'il serait, dans ma vie
-obscure et triste, une lumière, une douceur, un repos... J'ai cru que
-j'appuierais ma faiblesse à sa force:--car la femme la plus énergique a
-des jours de faiblesse. J'ai cru... Hélas!... Vous devinez le reste!...
-J'ai eu quelques mois de bonheur... Puis cet enfant est venu... Et
-mon... mon ami a eu peur des complications, des drames, que sais-je?...
-Après des ruptures et des reprises, il a cédé à des préjugés... à des
-remords... à l'influence de sa famille... Nous nous sommes séparés...
-Et il était fiancé, quand je suis devenue veuve... Noël, tout cela vous
-fait souffrir!...
-
---Ne parlons pas de moi, ne parlons plus de lui... Parlons de vous!
-Vous seule m'intéressez, vous, vos idées, vos sentiments... Que votre
-volonté de sacrifice ait fléchi, que vous ayez cherché l'amour, cela ne
-m'étonne pas, Josanne... Et même, je dirai que cela ne me scandalise
-pas... Mais comment avez-vous pu, vous, vivre dans ce mensonge?...
-Et n'en pas souffrir davantage?... car il ne semble pas que vous
-en ayez beaucoup souffert... Vous acceptiez la situation... et ses
-conséquences...
-
---Qu'auriez-vous donc fait à ma place? dit-elle en sanglotant. Vous
-auriez pu vous marier, tout jeune, comme je l'ai fait, et vous trouver,
-quelques années plus tard, lié à une femme infirme, aigrie, exigeante;
-si vous aviez cessé de l'aimer, lui seriez-vous demeuré fidèle par
-devoir?... Vous avez dit le contraire, il n'y a pas si longtemps!...
-Soyez de bonne foi, Noël, répondez!
-
---Non... je ne crois pas que je serais resté fidèle, mais...
-
---Vous auriez abandonné cette femme, votre compagne de plusieurs
-années, qui n'aurait eu au monde que vous, pour la soigner, pour lui
-adoucir sa vie misérable? Vous auriez commis cette action ignoble?...
-Non, non!...
-
---Évidemment, non... Mais je n'aurais pas menti...
-
---Est-ce que le médecin n'a pas le devoir de mentir au mourant?...
-Qu'est-ce qu'un principe, qu'est-ce qu'un devoir abstrait, en face
-de cette réalité: la souffrance d'une créature humaine?... Je n'ai
-pas hésité: j'ai choisi, entre deux maux, le moindre mal... Je le
-choisirais encore... Et vous, Noël, à ma place, vous l'auriez choisi
-comme moi.
-
---Non: la loyauté avant tout!
-
---Vous parlez comme un homme robuste de corps et d'esprit, orgueilleux
-de sa force et qui a le mépris de la faiblesse... Vous n'avez jamais
-connu la maladie, la solitude, la pauvreté, l'abandon. Vous n'avez
-jamais souffert!
-
---Eh bien! je fais, en ce moment, par vous, l'apprentissage de la
-douleur!... Votre mari n'a pas souffert, dans toute sa vie, autant que
-moi depuis hier... Et je ne vous reproche pas de ne pas m'avoir épargné
-cette torture: j'ai cet orgueil, oui, d'être vraiment un homme, de
-regarder en face mon destin, quel qu'il soit... Et ce que j'attends de
-vous, ce que j'exige, en toutes circonstances, aujourd'hui, demain,
-toujours, c'est la vérité, la vérité!... Je ne vous pardonnerais pas
-un mensonge,--fût-il charitable!--à vous moins qu'à toute autre, parce
-que je vous aime... et aussi, hélas! parce qu'au fond de moi une
-peur s'éveille, une involontaire inquiétude devant la femme qui a si
-longtemps et si bien menti!...
-
-Josanne tressaillit:
-
---Vous n'avez plus confiance en moi?... Mais je vous ai donné hier et
-tout à l'heure des témoignages irrécusables de ma sincérité!... Mon
-secret, vous le connaissez, et je vous découvre toute mon âme, avec le
-bien, avec le mal, avec les contradictions qui sont elle... Et vous
-avez peur... Quelle injustice!
-
-Noël ne répondit pas. Josanne roulait son petit mouchoir humide entre
-ses mains, et elle répétait:
-
---Quelle injustice!... Quelle injustice!...
-
-Noël dit tout à coup:
-
---Et l'autre?
-
---Qui?
-
---Celui que vous aimiez!... Quel conseil vous a-t-il donné?...
-
---Noël, ne parlons pas de lui.
-
---Pourquoi?
-
---Je ne veux pas l'accuser devant vous... Par respect pour moi-même...
-
---Vous ne l'accusez pas; vous l'excuseriez plutôt! J'admire votre
-indulgence... Ah! vous n'avez pas de rancune, vous!
-
---Noël!
-
---Vous l'avez revu, vous lui avez pardonné!...
-
---Je lui ai pardonné!... Je ne l'aime plus, mais je ne peux le haïr...
-
---Vous êtes si compatissante!... Ce monsieur est venu gémir près de
-vous!... Pas assez longtemps, j'imagine, car vous auriez fini par vous
-attendrir, par le consoler...
-
-Josanne se leva brusquement:
-
---Noël! je peux tout supporter de vous, la colère, les reproches, même
-l'injustice... mais l'ironie, non! Je ne peux pas!...
-
---Josanne!... ma chérie! Pardon!... Je suis absurde!... Je suis
-méchant!... Josanne!
-
-Il la força de se rasseoir, mit un genou en terre, près d'elle, et
-l'entoura de ses bras. Alors, elle recommença de pleurer, désespérément:
-
---Vous ne m'aimez plus!... Vous m'obligez à dire des choses affreuses,
-qui m'humilient... qui vous déchirent!...
-
---Oh! ma Josanne, je souffre tant!... J'ai le cœur à vif... Tout me
-fait mal!... Et vous me demandez d'être juste, d'être logique!... Je
-puis être généreux et lâche, bon et méchant, dans la même minute, selon
-qu'un mot de vous m'exaspère ou m'attendrit!... Ah! ma raison et ma
-sensibilité ne s'accordent guère!... Parbleu! je le sais bien, que je
-n'ai pas le droit de juger, que, sans doute, à votre place, j'aurais
-agi comme vous!... Je ne suis pas insensible à la douleur des autres!
-Je ne suis pas égoïste... Et je me rappelle que j'ai voulu m'affranchir
-de préjugés ordinaires et de la morale dogmatique!... Eh oui! J'ai dit,
-j'ai écrit qu'il n'y avait pas deux honneurs, l'un masculin, l'autre
-féminin! Mais ce qui était pour moi une théorie, c'était pour vous, la
-réalité quotidienne!... Et maintenant que je suis sorti du paradoxe et
-de l'abstraction, que je suis aux prises avec des faits, je sens que je
-suis un homme comme tous les autres, ni plus libre, ni plus juste, ni
-meilleur... Ah! Josanne, ah! mon amour, je suis jaloux!... Je ne suis
-pas un moraliste qui juge, un philosophe qui ergote... Je suis un homme
-qui aime, je suis un amant désespéré!... Le bien, le mal, vos devoirs,
-vos droits, la justice, la logique, je m'en moque!... Je ne sais plus
-que ça, ma Josanne!... Je suis jaloux!
-
---Mon pauvre Noël!
-
---Vous pleurez!... Moi, je n'ai pas pu pleurer...
-
---Mon Dieu! est-ce bien nous qui nous sommes dressés l'un contre
-l'autre en adversaires?... Nous qui nous aimons!...
-
---Josanne, Josanne, dites-moi que vous n'aimez plus cet homme!
-
---Je ne l'aime plus...
-
---Dites-moi que vous ne l'avez pas aimé, vraiment aimé...
-
---Je ne peux pas dire cela, Noël!
-
---Ah!
-
---Ma conduite n'avait qu'une excuse: l'amour... Si j'avais cédé à un
-caprice, m'estimeriez-vous davantage?
-
---Je ne sais pas... Je souffrirais moins... Un caprice, c'est vite
-oublié... J'en ai eu, moi, des caprices, que j'appelais des amours!...
-Qu'en reste-t-il?... Pas même de la cendre... rien... rien... Mais
-vous!... En parlant de cet homme, tout à l'heure, vous étiez remuée,
-malgré vous... Ah! j'ai eu un instant de colère aveugle!... Maintenant,
-ma violence n'est plus que de la douleur!... Josanne! ma chérie,
-mon amour, j'engage la lutte contre un ennemi voilé, inaccessible,
-qui se dérobe au plus obscur de vous-même: le souvenir!... Josanne,
-aidez-moi!... promettez-moi que je vaincrai!... Dites-moi qu'à force
-de m'aimer, vous croirez n'avoir aimé que moi, n'avoir eu de joie, de
-peine que de moi?...
-
---Oui, mon bien-aimé!... J'en suis sûre... Laissez faire le temps...
-
-Et tout à coup, sans honte, Noël pleura, la tête sur le sein de son
-amie. Les paupières baissées, il pleura des larmes rares, brûlantes...
-Et, passionnément, il appuyait son front, d'une pression lente,
-obstinée, contre la douce poitrine, comme pour la pénétrer, pour
-atteindre, au plus profond de la chair, le cœur même, la vie palpitante
-de Josanne.
-
-Elle le sentit vaincu, reconquis,--et l'âcreté de leur chagrin
-s'adoucit un peu, de leurs larmes mêlées.
-
-Elle répétait:
-
---Que faire, mon Dieu? Que faire? Que pouvons-nous?
-
-Il répondit:
-
---Nous aimer... Souffrir ensemble...
-
-
-
-
-XXVIII
-
-
-Ils essayèrent de «vivre comme avant». C'était le vœu de Josanne. Quand
-Noël, apaisé par les larmes, avait reparlé de l'avenir, elle lui avait
-imposé silence... Non! qu'il ne fût plus question d'amour,--encore
-moins de mariage!
-
---Mais pourquoi? demanda le jeune homme, un peu froissé. Est-ce par
-scrupule ou par orgueil que vous vous refusez à moi?...
-
---Ni par orgueil, ni par scrupule... Je vous aime et je vous
-appartiens. Mais je ne veux pas être votre femme...
-
---Puisque je vous aime, rien n'est changé...
-
---Si, Noël, tout est changé... Je ne suis pas, à vos yeux, cette même
-Josanne que vous aviez élue, la sacrifiée, la résignée, l'impeccable...
-Oh! je ne prétends pas que je sois indigne de vous!... Mais cette
-femme que je suis, il faut que vous acheviez de la connaître... Vous
-avez trop souffert! Il est impossible que la blessure se cicatrise en
-quelques jours... Laissez-moi du temps, Noël! Je vous guérirai, je vous
-rassurerai, je vous mériterai... Éprouvez-moi! Je vous dis à mon tour:
-«Demandez-moi des choses très difficiles...» Je ferai tout, pour vous
-donner confiance, tout...
-
---Tout tient en deux mots: aimez-moi!
-
---Je vous aime, vous le savez... Mais, pour notre bonheur à nous deux,
-je réclame une épreuve... Les crises douloureuses se renouvelleront
-peut-être... Si votre amour succombait?... Ne protestez pas, Noël!...
-Sauvons au moins l'amitié... Acceptez que je demeure, pour quelque
-temps, votre amie... Et puis, quand vous serez bien sûr de vous et de
-moi, je serai... ce que vous voudrez...
-
-Noël se laissa convaincre.
-
---Soit! dit-il. Attendons!... Tâchons de travailler et d'oublier.
-Soyons braves.
-
-Ainsi, d'un même accord, ils reprirent leur vie d'autrefois. Noël
-revint, chaque soir, dans le salon vert de Josanne. Il apportait
-des fleurs, des livres, il apportait des jouets pour Claude, et il
-feignait de ne point voir la pâleur de la mère pendant qu'il embrassait
-l'enfant...
-
-Mais, au milieu d'une causerie ou d'une lecture, tout à coup,
-lentement, ils se rapprochaient. Leurs mains se joignaient et parfois
-leurs bouches... Et c'était Josanne qui se reprenait la première, qui
-disait:
-
---Non... pas encore... pas maintenant...
-
-Il la quittait, irrité contre elle et contre lui, las d'attendre...
-
-De bonne foi, il se croyait guéri... Mais, le lendemain, une réticence
-de Josanne, un nom de rue ou de ville qu'elle citait, une phrase
-lue dans un roman, un banal «fait divers», le sourire du petit
-Claude,--ce sourire qui n'avait ni le dessin ni l'expression du sourire
-maternel,--le moindre incident mettait au cœur de Noël une gêne sourde,
-un poids, puis, tout à coup, le déchirement d'une plaie rouverte...
-Il se maîtrisait pourtant. Il observait Josanne; il l'interrogeait,
-avec quelle angoisse! et de tout ce qu'elle disait, de tout ce qu'elle
-taisait, il se créait des raisons de souffrir...
-
-Il connut les troubles, les cauchemars, l'insomnie fiévreuse où la
-pensée oscille, comme la flamme de la bougie au vent de la fenêtre,
-quand un souffle de folie passe, dans le cerveau enténébré. Il connut
-l'insomnie lucide, où l'on examine, pèse, contrôle, analyse les plus
-petits faits pour y découvrir un motif de crainte ou d'espérance...
-
-«Pourquoi ne suis-je pas jaloux du mari? se demandait-il. Josanne a
-eu de l'affection pour ce Pierre Valentin, et même, au début, un peu
-d'amour? Pourquoi ma jalousie s'attache-t-elle à l'autre, et à tout
-ce qui vient de l'autre?... C'est que je puis me représenter le mari
-de Josanne, et les sentiments qu'elle avait pour lui, sans redouter
-aucun regret, aucune comparaison, aucune préférence rétrospective...
-Tandis que _l'autre_, j'ignore tout de _l'autre_... Pourquoi l'a-t-elle
-aimé? Il ne me ressemblait en rien, dit-elle... Pourquoi m'aime-t-elle,
-moi?...»
-
-Il évoquait une vague forme masculine, dont les traits physiques,
-tout différents de ses traits, à lui, exprimaient une âme exactement
-opposée à la sienne... Cet inconnu, c'était un être d'une autre race,
-doux, faible, prudent, un peu féminin, un type d'homme que Noël
-détestait...
-
-Et toujours la forme confuse reparaissait, liée à la forme chérie de
-Josanne, et, par les yeux de l'esprit, Noël voyait les scènes d'un
-roman d'amour semblable au sien... Les causeries, les lectures:--ah!
-le petit volume de la _Princesse de Clèves_, offert un jour de
-février, qui était, peut-être un anniversaire!...--Les promenades à
-deux:--est-ce que Josanne appuyait sa tête à l'épaule de son compagnon,
-avec ce geste adorable qu'elle avait près de Noël?... Les premières
-lettres échangées:--qu'étaient devenues ces lettres?...--les serrements
-de main, le prénom balbutié, l'aveu... et le grand trouble des regards,
-des mains, des lèvres... Et Noël, tout à coup, à la lueur rouge de
-ses pensées, Noël voyait un lieu inconnu, dans une ombre brûlante...
-Elle et _l'autre_!... Alors, il cachait sa tête dans l'oreiller, il
-enfonçait ses ongles dans les paumes de ses mains!... Et c'était la
-plus abominable minute, une souffrance sans noblesse, qui dégradait la
-femme aimée, qui salissait l'amour. Noël avait envie de quitter Paris,
-de ne plus revoir Josanne... Et le lendemain, il arrivait chez elle, et
-il lui disait seulement:
-
---Aimez-moi beaucoup, beaucoup, parce que je suis malheureux...
-
-Elle comprenait, elle pleurait!... et Noël, en la consolant, oubliait
-sa peine. Parfois, elle discutait, et la douleur de l'amant, exagérée
-par un mot, par un silence subit, devenait de la colère.
-
-«Elle a des arrière-pensées que j'ignore: elle se complaît peut-être à
-des souvenirs qu'elle n'oserait avouer... Elle ne me dit pas tout!...
-Pourquoi ne me parle-t-elle jamais de son enfant?... J'ai essayé
-de l'aimer, ce petit, et rien, en moi, ne trahit une malveillance
-involontaire, ni même la tristesse, bien naturelle, que je ressens,
-quand il est là, entre nous deux...»
-
-Il reprochait à Josanne l'espèce de pudeur qui l'empêchait d'aimer
-Claude, à cœur ouvert, devant lui... Elle était--croyait-il--plus
-amoureuse que maternelle, et, souvent, Noël se demandait ce qu'elle
-faisait de son fils, pendant leurs rendez-vous quotidiens et leurs
-promenades. Il supposait que la Tourette seule s'occupait de Claude.
-Peu à peu il s'aperçut que Josanne surveillait la santé, le caractère,
-l'éducation de son enfant. Claude allait à l'école primaire la plus
-voisine, et la Tourette assumait le soin de le conduire, de l'aller
-chercher, de le faire jouer dans le square Notre-Dame. Mais, absente ou
-présente, la mère ne négligeait pas son cher devoir. Elle songeait à
-Claude, sans doute, quand Noël la voyait se hâter, tout inquiète, d'une
-inquiétude qu'elle n'exprimait pas.
-
-Il souhaitait qu'elle exprimât cette inquiétude, et sa tendresse,
-et tous ses sentiments, qu'elle lui parlât comme elle se parlait à
-elle-même... Ne comprenait-elle pas qu'il faisait un effort méritoire
-pour aimer Claude?... Et pourtant, Noël qui eût adopté si aisément le
-fils de Pierre Valentin, ne pouvait que subir le fils de _l'autre_...
-
-_L'autre_... Ah! comme, de jour en jour, Noël l'exécrait davantage!...
-Et quel désir il avait de le connaître, pour ne plus le soupçonner
-partout?... Que de fois, en écoutant Josanne, il guettait le nom
-qu'elle prononcerait peut-être, par hasard,--mais non pas sans que Noël
-en fût averti par une intuition infaillible,--le nom dont il savait
-seulement les initiales,--M. N...,--le nom qui était, dans la mémoire
-de cette femme, comme une chose vivante et cachée, qu'elle garderait,
-là, jusqu'à sa mort...
-
-Ce nom, Noël le poursuivait, le traquait, l'attendait... sur un
-feuillet de livre, sur l'une de ces vieilles cartes postales illustrées
-dont s'amusait le petit Claude, sur les lèvres de Claude lui-même qui
-pouvait, peut-être, se souvenir... Quand Noël parlait à son amie des
-gens qui approchaient le _Monde féminin_, il épiait la palpitation des
-cils, la contraction de la bouche, la pâleur révélatrice de Josanne au
-choc imprévu de ce nom...
-
-Rien... Elle ne se trahissait pas. Elle ne livrait aucun indice, et aux
-allusions, aux questions indirectes de Noël, elle répondait:
-
---Je vous ai dit l'essentiel... Que voulez-vous savoir de plus?...
-Vivons dans le présent et laissons mourir le passé...
-
---Mais je ne suis pas très sûr que vous viviez dans le présent, que
-vous ayez tout oublié...
-
---J'oublierai... J'oublie...
-
-Elle ne disait pas: «J'ai oublié...» et Noël pensait:
-
-«Elle n'oubliera pas... Elle a trop aimé l'autre... Que n'a-t-elle
-pas supporté, de lui?... Que n'a-t-elle pas fait à cause de lui?
-L'enfant,--leur enfant!--ne représente pas seulement un passé d'amour,
-mais des années de trahison et d'imposture...»
-
-Alors, sa jalousie se compliquait d'un sentiment qui n'était pas du
-mépris, qui n'était pas de la méfiance, et qui pourtant se résumait par
-les paroles du père de Desdémone à Othello:
-
-«Elle a trompé... elle sait tromper...»
-
-Que Josanne eût vécu trop aisément dans la pratique du mensonge,
-c'était, pour Noël, une chose incompréhensible, qui révoltait son
-intransigeante loyauté. Et c'était une raison de plus qui lui faisait
-haïr _l'autre_...
-
-Et la sincérité qu'il eût exigée de toute femme, Noël l'exigeait plus
-impérieusement de Josanne,--qui savait mentir, qui avait menti...
-
-
-
-
-XXIX
-
-
-Un soir, Noël étant plus calme et Josanne plus gaie, elle raconta
-qu'elle était allée, avec mademoiselle Bon, au déjeuner annuel d'un
-syndicat de couturières.
-
---Nous étions là soixante femmes, invitées, patronnes et ouvrières...
-Au dessert, la présidente a fait un discours, et une jolie
-fille--la secrétaire--a porté des toasts, aux «dames journalistes»,
-à mademoiselle Bon, à madame Foucart, la «grande féministe»...
-Mademoiselle Bon a répondu... Et moi aussi, j'ai dû répondre.
-
---Au nom de madame Foucart?...
-
---Et des femmes journalistes... Ah! c'était drôle!... Je riais et tout
-l'auditoire riait avec moi... Je ne sais plus ce que j'ai dit, mais je
-me souviens que j'ai parlé de vous...
-
---De moi?
-
---Oui, j'ai cité une phrase de _la Travailleuse_... pour le plaisir de
-dire votre nom... C'est plus fort que moi... Je ne peux pas m'empêcher
-de parler de vous...
-
---Ma chérie!
-
---Mademoiselle Bon l'a bien remarqué... Je ne me gêne guère devant
-mademoiselle Bon...
-
---Et devant Flory?
-
---Un peu plus...
-
---Pas beaucoup?
-
---Pas trop... Flory n'est pas bête... Il y a beau temps qu'elle a
-deviné notre... sympathie... Et Foucart!... Il me demande d'un ton
-poli, trop poli même pour n'être pas ironique: «Savez-vous si Noël
-Delysle est encore en France?... On ne le voit plus...»
-
---Et vous répondez?
-
---Je réponds: «Certainement, monsieur Delysle est en France.»
-
---Et vous rougissez?
-
---Comme une petite fille... Aussi mes camarades du _Monde Féminin_
-supposent... ce qui n'est pas...
-
---Et cela ne vous contrarie point?
-
---Moi!... Et pourquoi donc?... Je voudrais le crier à tout l'univers
-que je vous aime.
-
---Alors, vous ne regrettez rien?
-
---Que pourrais-je regretter? Je suis si heureuse!
-
---Si heureuse?... Mon pauvre amour! Vous êtes heureuse, malgré tout,
-malgré ce méchant ami, exigeant, irritable, qui vous fait pleurer,
-quelquefois?
-
---Malgré tout, malgré vous, oui, je suis heureuse... Je me sens aimée,
-j'aime; je ne suis plus seule, et toutes mes peines--nos peines--sont
-oubliées quand vous me regardez avec des yeux adoucis, quand vous me
-dites: «Mon amour...» Il y a encore bien de la mélancolie en nous, mais
-nous nous rapprochons chaque jour, et nous apprenons à nous comprendre,
-à nous accepter l'un l'autre... L'espoir du bonheur, Noël, c'est déjà
-le bonheur.
-
---Josanne, vous êtes une femme délicieuse...
-
-Ils étaient assis côte à côte, sur le divan. Le crépuscule d'été,
-humide et chaud, alanguissait la jeune femme. Elle s'appuyait aux
-coussins, les bras demi-nus, la taille libre dans sa robe lâche et
-légère.
-
-«Oui, pensait Noël, achevant pour lui-même la phrase qu'il n'osait
-articuler, oui, délicieuse et touchante, et désirable...»
-
-Ses yeux d'amant caressaient Josanne, et, chastes encore,
-s'enhardissaient, se détournaient, puis revenaient aux cheveux obscurs,
-au cou baigné d'ombre, à l'enroulement délicat de l'oreille, au corps
-voilé, qui devait être, dans le mystère compliqué des vêtements, comme
-une rose blanche sous des feuilles... Et Noël songeait que Josanne
-était femme, qu'elle lui appartiendrait...
-
-Elle reprit:
-
---Je vous aime tant! Depuis que je suis vôtre, je veille sur moi
-si jalousement! Ainsi, je ne permets plus au petit Bersier des
-plaisanteries pourtant bien innocentes que je supportais autrefois...
-
---Le petit Bersier vous fait la cour?
-
---Mais non!... Calmez-vous!... Bersier ne me fait pas la cour...
-Il flirte... c'est-à-dire qu'il flirtait!... Je lui ai dit que
-ces manières ne me plaisaient pas, et il a confié à Flory que je
-devenais... «une chipie!...» Il ne sait pas, ce Bersier, que je suis un
-objet sacré, une personne de dignité fort éminente, votre Josanne!...
-Ne m'embrassez pas comme ça, Noël!... Je suis trop nerveuse... Non!...
-Vous êtes fou?...
-
-Il l'avait saisie, d'un geste amoureux, suppliant...
-
---Josanne!... Si vous me refusez vos lèvres, laissez-moi mettre
-mon front là, sur votre épaule, et mon bras autour de vous... Et
-puis dites-moi tout ce que vous voudrez, des mots grondeurs que je
-n'entendrai pas, des mots câlins qui passeront comme des baisers sur
-mon âme... Ah! comme je suis amoureux, ce soir, de vos yeux, de vos
-mains, de votre voix, de tout ce qui est vous et que j'ignore, et qui
-me tente... Je n'ai pas soixante ans, Josanne, et je vous aime tout
-entière et de toutes les façons... Méchante Josanne! froide Josanne!...
-
---Noël, il ne faut pas...
-
---Un scrupule absurde nous sépare...
-
---Non, dit Josanne tristement. Ce n'est pas un scrupule absurde,
-c'est la crainte de gâter, par trop de hâte, notre bel amour, notre
-cher amour... Ma résistance, que vous me reprochez, n'est pas de la
-coquetterie...
-
---Elle vous est trop facile, cette résistance!
-
---Trop facile!... Vous croyez cela?...
-
-Il la vit rougir, dans la pénombre...
-
---Je n'ai pas soixante ans, moi non plus, et je vous aime... Mais j'ai
-peur!...
-
---Oh! Josanne! je ne suis plus très certain que nous ayons pris le
-meilleur parti...
-
-Elle ne répondit pas.
-
---Que votre volonté soit faite! dit Noël. Et tant pis pour nous!...
-
-Il desserra son étreinte et resta quelques minutes sans parler.
-
---Eh bien, dit-il tout à coup, racontez-moi quelque chose, n'importe
-quoi... Empêchez-moi de penser... Après ce déjeuner des couturières, où
-êtes-vous allée?
-
---A l'Hôpital Cochin, avec mademoiselle Bon.
-
---Pour un article?
-
---Non, pour voir une malade... Cette fille de la Villa Bleue, madame
-Neuf... Je vous ai parlé d'elle...
-
---Eh bien?...
-
---Mademoiselle Bon l'a retrouvée par hasard. Elle est mourante...
-tuberculeuse au troisième degré... Son amant l'a quittée: ce joli
-personnage redoutait la contagion.
-
---Et l'enfant?
-
---Abandonné, mort peut-être...
-
---Et vous vous intéressez à cette «madame Neuf»? Vous l'excusez?
-
---Oui... Je ne l'estime pas beaucoup, mais je l'excuse. Elle était plus
-femme que mère, cette fille, et son amant--l'étudiant en pharmacie, le
-bourgeois, le monsieur, le «savant», qui lui semblait un être de race
-supérieure--son amant lui avait déclaré, tout net, «qu'il n'aimait pas
-les gosses», et qu'entre le gosse et lui elle devait choisir.
-
---Vous, une très bonne mère, vous êtes indulgente à cette mauvaise
-mère... Est-ce là votre morale féministe?
-
---Précisément!... La femme sans éducation, passive, inconsciente, cette
-femme-là, quand elle aime, est trop souvent ce que l'homme la fait...
-
---Et l'instinct maternel?
-
---L'instinct maternel résiste presque toujours aux sollicitations
-mauvaises... presque toujours, mais pas toujours... Il y a des femmes
-qui ne l'ont pas, cet instinct, et, dans l'enfant, elles aiment,
-d'abord, le père de l'enfant...
-
-Josanne avait parlé vite, d'un trait... Elle ne vit pas un frisson de
-souffrance sur le visage de Noël.
-
-Elle continua:
-
---L'amant de «madame Neuf» pouvait éveiller en elle l'instinct endormi.
-Et cette malheureuse fût devenue une mère comme tant d'autres; elle eût
-aimé l'enfant de son amour...
-
-Il y eut un silence. Josanne devina la pensée de Noël. Inquiète, elle
-se leva, pour allumer la lampe.
-
-Elle se reprochait la phrase imprudente...
-
---Josanne, est-ce que...?
-
---Dites?
-
---Est-ce que vous l'aviez, l'instinct maternel, l'amour de l'enfant
-pour l'enfant?
-
-Elle maniait le verre, l'abat-jour, feignant d'être agacée:
-
---Comme je suis maladroite!
-
-Puis elle resta immobile, dans la lueur rose qui fardait sa pâleur.
-
---Je vous en prie, ne mentez pas...
-
---Je ne veux pas mentir, mais... Pourquoi me posez-vous cette question?
-
---Pour connaître toute votre âme...
-
---Eh bien, non... Je n'avais pas beaucoup l'instinct maternel...
-
-Et soudain:
-
---C'est affreux, ce que vous faites... Vous me tendez des pièges! Vous
-me feriez regretter ma sincérité!...
-
---Croyez-vous donc m'apprendre quelque chose!
-
---Alors, pourquoi m'interrogez-vous? Pour m'éprouver?... Pour souffrir
-un peu plus?...
-
---Un peu plus, un peu moins, qu'importe!... J'ai l'habitude, maintenant!
-
---Hélas! dit Josanne en pleurant, rien ne vous consolera. Votre raison
-même ne vous est d'aucun secours contre votre passion jalouse... Et je
-doute que nous soyons jamais heureux!
-
-Noël, ému par les larmes de Josanne, s'efforça de la rassurer; mais, ce
-soir-là encore, ils se quittèrent dans la mélancolie et le malaise.
-
-Il s'en alla, par la nuit chaude et pluvieuse. Découragé, mécontent de
-Josanne et de lui-même, peu lui importaient les longueurs du retour
-solitaire. Il n'avait point de hâte d'être chez lui... Parfois, à
-un carrefour désert, une ombre se détachait de la muraille, sous
-quelque lanterne d'hôtel meublé... Une fille en cheveux appela Noël à
-mi-voix... Une autre le suivit, l'accosta. Il l'écarta doucement. Des
-paroles de Josanne lui revenaient à l'esprit:
-
-«Si bas que tombe une femme, un homme, presque toujours, est
-responsable de sa déchéance...»
-
-Noël songea que Josanne avait un sentiment très vif de la solidarité
-féminine, et qu'elle était, sans fausse honte et sans dégoût, pitoyable
-à ses sœurs malheureuses, indulgente à ses sœurs avilies...
-
-«Elle ne juge pas les autres, qui donc oserait la juger?...»
-
-Il ne pensait plus à lui, maintenant; il pensait à elle, et sa
-tristesse, moins égoïste, fut moins âcre.
-
-Il arriva place des Vosges.
-
-Sous les arcades, au coin de la rue de Turenne, un petit café restait
-ouvert. Il entra, demanda un verre de bière: il voulait écrire à
-Josanne avant de remonter chez lui.
-
-Ce petit café... Un après-midi d'avril, Noël et Josanne s'étaient
-assis devant la porte, entre les caisses de fusains. La jeune femme
-avait pris des gâteaux et de l'orangeade, et Noël lui avait montré
-les fenêtres de son cabinet de travail... Comme ils étaient joyeux
-encore!... Ils ne savaient pas qu'ils s'aimaient!
-
-Noël revit la figure charmante, la volute basse des cheveux noirs, les
-yeux d'un bleu variable, qui étaient ce jour-là, veloutés comme les
-pétales de la pensée... Et il revit cette figure telle qu'il la tenait
-entre ses mains, tout à l'heure, pour le baiser d'adieu, cette pauvre
-figure en larmes qui se contraignait à sourire...
-
-Il écrivit:
-
- «Ma bien-aimée, nous sommes fous!... Nous souffrons l'un par l'autre,
- quand pour être heureux il ne nous manque que la volonté d'être
- heureux. La vérité c'est que j'ai peur de vous, peur de moi, peur
- de vous aimer trop et de trop souffrir... Le joug des préjugés
- héréditaires, de la jalousie, de l'orgueil, opprime encore mon âme.
- Je veux le briser; je le briserai!... J'accepte l'amour comme on
- accepte la vie, avec tout le bien et tout le mal, toute la douleur
- et toute la joie qu'il contient. Je vous accepte et vous aime telle
- que vous êtes... 0 ma chérie, si vous pleurez quelquefois encore,
- vous pleurerez dans mes bras! Si je suis malheureux, vous endormirez
- ma peine sur votre cœur. C'est la guérison, c'est le salut! Ne plus
- discuter,--nous aimer simplement, nous aimer plus, toujours plus
- et encore plus! Ah! ne me parle plus d'attendre! Je ne veux plus
- attendre! Je ne peux plus... Et puisque tu m'aimes, ô ma Josanne, mon
- unique amour,--viens! Sois mienne, mienne, toute mienne!...»
-
-
-
-
-XXX
-
-
-Le vieux cocher, avec sa vieille voiture et son petit cheval gris,
-vint chercher Noël et Josanne à la gare de Chevreuse. C'était une
-journée sans soleil, chaude, voilée, un peu triste. Un ciel blanchâtre
-assombrissait les verts proches des bois, les bleus lointains des
-collines. Les rosiers, aux seuils des maisonnettes, dispersaient leurs
-roses jaunes, et midi engourdissait la terre, lasse de porter l'été
-pesant.
-
-Le jardin de l'auberge, à côté du potager, était plein de kiosques et
-de tonnelles, comme ces jardins romantiques où, le dimanche, allaient
-Marcel et Musette, Rodolphe et Mimi. Sous les tonnelles, il y avait des
-tables rustiques, posées sur un tronc d'arbre, des bancs de bois un peu
-moisis que verdissait l'ombre humide. La pensée de Josanne tournoyait
-dans sa tête fatiguée, s'arrêtait parfois pour une contemplation
-confuse. Des images se fixaient indélébiles, dans sa mémoire...
-Ah! dix ans, vingt ans plus tard, elle reverrait sur la nappe de
-grosse toile ces verres glauques, ces faïences, les cerises d'un beau
-rouge neuf et verni entre la bouteille ambrée et le pain blond; elle
-entendrait cet air de valse qu'épelaient des doigts inhabiles sur le
-piano du salon vitré... Une note manquait au clavier et la mélodie
-sautillante boitait tout à coup, quand la mesure se cassait sous elle...
-
-Depuis trois jours, depuis que Noël avait cueilli l'amoureuse promesse
-sur les lèvres de Josanne, ils avaient vécu dans l'attente de cette
-heure qui allait venir. Affolés par les baisers, par les premières
-et timides caresses, ils avaient perdu l'appétit et le sommeil; ils
-évitaient de se regarder; ils échangeaient des paroles banales; et la
-femme sentait croître en elle une sorte de peur physique, comme si elle
-était redevenue vierge pour le maître nouveau...
-
-Elle n'avait pas voulu lui appartenir chez elle, ni chez lui. Une
-superstition tendre la ramenait, pour ses noces secrètes, parmi les
-bois, les eaux vives, les rochers gris de Cernay, Noël avait retenu, la
-veille, une petite chambre dont la fenêtre s'ouvrait sous une frange de
-glycine... Humble fenêtre aux rideaux de guipure commune, aux volets
-bruns, que Josanne aurait aperçus, en tournant la tête, et qu'elle
-n'osait pas regarder!
-
-«Aujourd'hui!... tout à l'heure... je serai à lui... à lui qui est là,
-qui me parle, qui m'aime!... Est-ce vrai?... Oh! je ne peux pas croire
-que ce soit vrai...»
-
-Absorbée et silencieuse, elle sourit d'un faible sourire, aux paroles
-de Noël,--qu'elle n'entend pas.--Elle a, devant la réalité si proche,
-une bizarre impression de crainte et d'incrédulité, comme naguère, au
-matin de son mariage...
-
-Pour l'amant, pour l'amour, elle s'est parée: sa robe de mousseline
-mauve, presque rose, prête à sa blancheur de brune le beau ton doré
-d'un fruit mûr. Son chapeau de paille souple, noué de velours noir,
-ondule et s'évase comme une grande cloche de liseron. Une fleur
-d'argent ferme sa ceinture. Sa main, où ne brille plus la bague
-nuptiale, joue distraitement sur la table, marque le rythme de la
-valse... _Sol_, _sol_, _do_, _ré_... le _ré_ manque... La mélodie
-blessée tombe, se relève et repart en sautillant... Noël ne parle
-plus...
-
-De quoi parlait-il?... Josanne se souvient... Il parlait des amours
-cachées, furtives, qui se meurtrissent à des obstacles... Il disait:
-
---Je n'aurais pas accepté... Je n'aurais pas supporté...
-
-Ses yeux, verdis par l'ombre du feuillage, expriment une résolution
-violente, mesurent et défient l'obstacle imaginaire... La jeune femme
-murmure:
-
---Pourquoi penser à cela? Nous sommes libres... Il n'y a rien entre
-nous.
-
---Il n'y a rien.
-
---Et s'il y avait quelque chose...
-
---Je casserais tout.
-
-Il fait le geste de briser une chaîne... Oui, certes, en ce moment, il
-«casserait tout», tout ce qui prétendrait l'éloigner de Josanne!...
-Elle pense qu'il est capable des pires folies, l'amant qui la regarde
-avec ces yeux là... Et elle l'aime d'être ainsi, volontaire,
-impérieux, si différent des autres,--les gens sages, les prudents, que
-le plus petit frein arrête.--Et sa chair de femme s'émeut à l'idée
-d'une chère violence, que son orgueil d'affranchie eût réprouvée,
-hier...
-
---Josanne!...
-
-Elle obéit, heureuse d'obéir. Elle va vers celui qui l'appelle. Il la
-prend sur ses genoux, effleure les hanches, la gorge, de ses mains qui
-tremblent, et tout à coup remontent vers la nuque ployée, vers les doux
-cheveux. Il tient, dans ses paumes ouvertes, la tête renversée de son
-amie comme une chose précieuse. Il la parcourt de ses lèvres. Josanne
-voit les yeux de Noël qui se brouillent de larmes, au-dessus de ses
-yeux grands ouverts.
-
---Ma chérie! mon amour!... Tu ne sais pas!... Je ne peux pas te dire...
-Je t'aime tant!... Mais j'étouffe, j'ai le vertige... Oh! toi... toi!...
-
-L'étreinte se resserre. La bouche à l'oreille de Josanne, Noël balbutie
-les mots qui prient, qui soupirent, qui caressent. Elle ne répond pas.
-Elle lie ses bras autour du cou du jeune homme; elle sourit encore, et
-ses paupières s'abaissent, palpitent, disent «oui» tout doucement...
-
-
-... La chambre est toute petite; les volets rabattus la font très
-fraîche et très sombre. Ce n'est pas une jolie chambre. Elle a un
-air pauvre avec son mobilier banal: un lit de fer, un fauteuil, une
-toilette, un tapis usé sur le carreau. Mais Josanne, reprise par la
-sensation de l'irréel et du rêve, demeure indifférente à la médiocrité
-du lieu. Les demi-ténèbres apaisent la vibration de ses nerfs, la
-rumeur du sang à ses tempes... Noël va venir!
-
-Elle ne sait plus très bien pourquoi, d'un geste machinal, elle ôte
-le petit peigne de sa nuque... La fleur argentée de sa ceinture tinte
-contre le marbre de la cheminée... Mais quand Josanne s'entrevoit,
-dans la glace ronde,--les cheveux croulants, le cou nu, les bras nus,
-ses beaux seins droits presque visibles sous le petit corsage de linon
-aux pointes nouées comme un fichu,--elle comprend tout à coup... La
-chasteté héréditaire tressaille au fond d'elle; de ses mains croisées,
-elle réprime le mouvement tumultueux de son cœur. Elle pense:
-
-«Je ne suis plus à moi! Je suis à lui...»
-
-Et, bravement, elle dénoue les pointes du léger corsage. Avec ses
-cheveux noirs, sa pâleur chaude, le court jupon qui colle à ses
-hanches, elle paraît plus petite, plus jeune: c'est la bohémienne
-amoureuse des romances, c'est Mignon...
-
-Noël frappe à la porte timidement:
-
---Josanne!
-
-Elle répond, en hâte:
-
---Oui, Noël...
-
-Quand il entre, elle devient pâle, pâle!...
-
---Mon amour, comme vous voilà tremblante!...
-
-Elle tremble, mais, cette fois encore, elle obéit; elle reste debout
-près de Noël, enlacée, soutenue par lui, et elle le regarde, jusqu'à
-l'âme, avec des yeux qu'il ne lui a jamais vus: des yeux sombres,
-caressants, résignés, d'une douceur animale, des yeux que la première
-parole du maître emplira de frayeur ou de volupté...
-
-Et ses yeux, ses bras frêles, sa taille qui plie, ses épaules qui se
-resserrent, semblent prier:
-
-«Je suis faible et je suis à vous. Ne me faites point de mal...»
-
-Elle n'est plus Josanne Valentin; elle est la femme devant l'homme, et
-elle fait le geste instinctif, séculaire, de retenir le vêtement qui
-s'ouvre et glisse. Elle attend que son amant la flatte et la rassure
-comme une douce bête effrayée, qu'il l'apprivoise, qu'il l'étourdisse
-enfin et qu'il l'enivre...
-
-Noël répète:
-
---Mon amour!
-
-Josanne surprend une fêlure dans la voix chérie, et elle sent que Noël,
-en ce peu de minutes qu'il a passées loin d'elle, a changé. Pendant
-qu'elle dénouait pour lui ses cheveux et sa ceinture, lui, errant dans
-le jardin, n'a pas su se défendre d'une pensée qu'il ne veut pas dire,
-qu'il ne peut pas dire... Maintenant, cette pensée a pris une forme, un
-nom;--Josanne et Noël ne sont plus seuls dans la chambre...
-
-Elle a envie de lui dire:
-
-«Que regardez-vous au delà de mes yeux?... Qu'entendez-vous au delà
-de mon souffle et du battement de mon cœur? Il y a entre nous une
-ombre et c'est vous qui l'évoquez... Chassez-la, cette ombre qui nous
-sépare... Ou bien laissez-moi... Attendons, puisque vous ne croyez pas
-me posséder tout entière, puisque tout mon amour n'est pas tout votre
-bonheur...
-
-Mais Noël l'emporte dans ses bras, et elle ne peut que frémir de tout
-son corps dévoilé qu'elle ne défend plus... Quelle mélancolie tombe du
-plafond bas, des angles obscurcis de la chambre! Josanne ferme les
-yeux--et troublée, gauche, prête aux larmes, elle n'éprouve ni désir,
-ni volupté, ni honte, rien qu'une émotion exténuante, torturante, qui
-lui arrache un soupir brisé...
-
-
-
-
-XXXI
-
-
-Josanne fut presque heureuse...
-
-Elle eut cet éclat des yeux, ce vague du sourire, cette floraison de
-la chair, cet embellissement révélateur qui vient tout d'un coup aux
-femmes aimées. Ses gestes furent plus lents, ses pas moins légers: de
-ses cheveux, de sa robe, émana l'odeur de l'amour. Ingénument, elle
-porta son secret comme une rose éclatante.
-
-Flory, qui avait encore un doute, dit à Foucart:
-
---Cette fois, je crois bien que ça y est...
-
-Elle se réjouissait en son âme et se sentait beaucoup plus proche de
-sa bonne camarade Josanne. Le petit Bersier, du coup, reprit espoir.
-Son ambition modeste ne s'effrayait pas d'un succès à longue échéance,
-et il savait que le rôle de second amant a des douceurs... «Les
-femmes--pensait-il--font beaucoup de difficultés, la première fois...
-Elles comprennent, ensuite, qu'un minimum de résistance suffit à leur
-assurer les honneurs de la guerre...»
-
-Foucart était furieux. Bien qu'il n'eût jamais convoité Josanne,
-et qu'il eût déploré, souvent, que tant de grâce et de gentillesse
-demeurassent sans emploi, il éprouvait une sorte de déception, et un
-peu de rancune... On lui avait changé sa petite Valentin, on avait
-cueilli, sous son nez, une fleur qu'il ne voulait point cueillir,
-mais dont il aimait la nuance et le parfum,--et cette fleur, c'était
-la vertu de Josanne!... Foucart prenait en grippe l'amant fortuné, ce
-Delysle qu'il avait--disait-il--«introduit lui-même dans la place...»
-Et il exprimait à Flory son étonnement à demi sincère...
-
---Delysle!... Un garçon hautain, orgueilleux, qui ne peut pas être bien
-gentil avec les femmes?... Il n'a rien de si séduisant...
-
---Hé! hé! disait Flory.
-
---Il n'est pas mal, soit!... Mais cette petite Valentin faisait la
-difficile!... Entre nous, elle méritait mieux...
-
---Voyons, monsieur Foucart, si Josanne avait pris Bersier...
-
---Je les aurais fichus à la porte!... Bersier!... Bersier!... Quelle
-idée!... Bersier avec... Non!... Ce que j'en dis, ma petite Flory,
-c'est pour vous montrer la sympathie réelle que je porte à mes
-collaboratrices... surtout à cette petite Valentin!... Je serais
-désolé qu'elle fût malheureuse!... Et puis, je ne voudrais pas qu'elle
-négligeât le _Monde féminin_... Elle se relâche, depuis quelque
-temps... elle manque de zèle...
-
---Je vous avais bien averti: «Ne souhaitez pas que Josanne devienne
-amoureuse: elle bâclerait ses articles...»
-
---Bâcler ses articles?...
-
-Le «patron» reparut dans l'homme. Foucart se fâcha tout à fait:
-
---Je me f... pas mal que mes collaboratrices fassent l'amour, pourvu
-qu'elles fassent leur service!... Je prierai mademoiselle Bon de parler
-à la petite Valentin...
-
-Mademoiselle Bon n'était pas moins consternée que Foucart. Elle
-avait entendu les doléances de madame Gonfalonet, présidente de
-la «Fraternité féminine». Madame Gonfalonet, qui appartenait à
-l'âge héroïque du féminisme, à la génération des Paule Mink et des
-Potonié-Pierre, était plus que hardie dans ses idées et dans ses
-discours, et plus que timorée dans la conduite de sa vie. Cette
-excellente femme, qui se faisait gloire de n'être point frivole et de
-n'avoir jamais porté de corset, étalait des appas défaillants sous le
-mérinos noir d'un vêtement «réforme»; elle avait un chignon dans un
-filet sous une toque de fausse loutre ou un «tyrolien» en paille noire,
-et se chaussait de larges bottines élastiques qui «ne lui abîmaient pas
-le pied»... Prompte à réclamer la liberté de l'amour, le «matriarcat»
-et la protection des enfants par l'«État-Père», madame Gonfalonet
-avait vécu très simplement, très chastement, sous la loi de son tyran
-Gonfalonet, le meilleur homme du monde, plus féministe que sa femme.
-Veuve, elle ne voulait point quitter le deuil.
-
-Madame Gonfalonet avait remarqué, non sans horreur, que le demi-deuil
-de Josanne s'éclaircissait: le gris devenait blanc, et le violet,
-rose. Un soir, au bois de Boulogne, la présidente de la «Fraternité»
-reconnut madame Valentin au bras d'un jeune homme, dans une allée
-obscure... Redoutant que l'ex-secrétaire du groupe ne passât décidément
-à l'ennemi--à l'homme!--madame Gonfalonet confia ses craintes à
-mademoiselle Bon.
-
---Cette jeune femme compromet nos idées en se compromettant...
-
-Et la trésorière, mademoiselle Otchipoff, une Russe qui avait écrit
-un opuscule pour inciter les femmes à faire «la grève des ventres»,
-proposa d'exclure Josanne discrètement...
-
---Il ne faut rien exagérer! dit la présidente. Madame Valentin n'a pas
-commis un crime; mais elle saura qu'une féministe, dévouée à la Cause,
-ne doit donner aucune prise à la malignité de nos adversaires... De
-même, un prêtre défroqué doit être plus austère qu'un autre homme...
-
-Un jour, en sortant d'une «Crèche modèle» où Josanne avait tout regardé
-sans rien voir, mademoiselle Bon essaya de morigéner la coupable:
-
---Qu'avez-vous donc, ma petite?... Vous négligez vos devoirs
-professionnels, vous oubliez les heures des _interviews_, vous ne
-corrigez plus vos épreuves, et vos articles ne valent plus ceux
-que vous écriviez cet hiver... Monsieur Foucart est mécontent, je
-le sais... Soyez raisonnable, Josanne, redevenez ponctuelle et
-consciencieuse!
-
---Je suis si occupée!
-
---Vraiment?... Ce n'est pas la «Fraternité féminine» qui vous occupe!
-Vous manquez à toutes les séances...
-
---Ma vie est remplie par tant et tant de choses! Je n'ai plus la tête à
-moi.
-
---Ni le cœur!
-
-Josanne rougit et avoua:
-
---Ni la tête ni le cœur, mademoiselle.
-
---Hélas! Josanne, ça se voit, ça se voit trop!... Je ne vous blâme
-pas: vous êtes maîtresse de vous-même... Pourtant, je regrette la
-femme que vous étiez naguère, la vraie féministe, sérieuse, vaillante,
-libre et volontairement pure... Un si beau type de travailleuse
-intellectuelle!... Je vous citais en exemple à ces dames de la
-«Fraternité».
-
---Mais, ma chère mademoiselle Bon, il faudrait être logique!... Si
-les féministes réclament la liberté, c'est probablement pour s'en
-servir!... Pourquoi mettre au-dessus de la femme amoureuse la femme
-«volontairement pure»?... Chacun son goût! L'amour n'est pas un péché.
-Nous ne sommes pas des religieuses laïques. Je ne crois pas être moins
-sérieuse et moins vaillante, moins libre, et représenter un type moins
-«réussi» de travailleuse intellectuelle, parce que je suis amoureuse...
-
---Ah! oui, vous l'êtes, amoureuse! dit naïvement mademoiselle Bon.
-
---D'abord, ça ne regarde pas madame Gonfalonet!... Est-ce qu'on oserait
-m'imposer ou m'interdire telle forme de jupon ou de jarretelles?...
-
---Il n'y a pas de rapport...
-
---La vie intime d'une femme doit échapper à l'inquisition, à la
-curiosité, comme ses vêtements intimes... C'est un grand romancier
-anglais, Thomas Hardy, qui a émis cette opinion, en ces mêmes termes
-ou à peu près... Ça vous scandalise?...
-
---Dame!... c'est fort!...
-
---Pas plus fort que les théories de madame Gonfalonet ou de
-mademoiselle Otchipoff... Chère mademoiselle Bon, si j'ai négligé mes
-devoirs professionnels, comme vous le dites,--et je reconnais que
-vous dites vrai,--j'ai eu tort: je mérite un blâme... Mais quant à
-mon amour, c'est une affaire personnelle... A quoi vous sert d'être
-«affranchies», vous et ces dames de la «Fraternité», si vous ne mettez
-jamais vos théories en pratique? Me refusez-vous votre estime parce que
-j'aime qui m'aime!
-
---Non certes, mais...
-
---Me la refuserez-vous, parce que je n'épouse pas mon amant?
-
---Hélas! Josanne, vous, un amant!...
-
---Le mot vous offusque?... Je devrais dire «mon compagnon», ou: «mon
-ami». Je n'ai pas d'hypocrisies de langage... Et je souhaite à cette
-bringue d'Otchipoff un amant comme...
-
-Elle riait de tout son cœur, dans la rue ensoleillée où s'allongeait
-son ombre près de l'ombre gesticulante de mademoiselle Bon. Son écharpe
-de gaze noire ondulait autour de son buste. Un bouquet d'œillets, à sa
-ceinture, s'effeuilla...
-
---Vous, mademoiselle, vous êtes une sainte libre penseuse... Je vous
-vénère... Mais vos collègues, ce sont les bigotes du féminisme... Elles
-m'agacent... Que madame Gonfalonet me réprimande! Je lui répondrai...
-
---Quoi?
-
---Zut!... et zut!...
-
-Elle plaisantait, mais mademoiselle Bon secoua la tête:
-
---Enfin! dit-elle, je veux croire qu'il existe entre vous et... celui
-que vous avez choisi, une véritable harmonie intellectuelle... Mais
-dans l'amant, comme dans le mari, il y a un maître... Méfiez-vous!...
-
-
-Un maître?...
-
-Josanne méditait le conseil de mademoiselle Bon dans l'omnibus qui
-l'emportait vers la place des Vosges... Elle se rappelait l'attitude de
-Noël pendant les premiers jours de leur intimité amoureuse...
-
-Elle avait eu, d'abord, un peu de surprise et d'inquiétude, parce qu'il
-était resté, dans ses bras, si mélancolique, et si grave, et parfois
-si sombre!... Il l'avait traitée, non pas comme une maîtresse désirée,
-mais comme une petite épouse ignorante. Les caresses n'abolissaient pas
-en lui une pensée fixe, et peut-être la volonté de ne pas s'alanguir,
-de ne pas céder à la puissance charnelle de la femme. Josanne
-redevenait anxieuse et timide.
-
-Elle demandait:
-
---A quoi penses-tu?
-
---A rien, ma chérie...
-
---Tu n'es pas heureux?
-
---Mais si, très heureux...
-
---J'ai peur... j'ai peur...
-
---De quoi, mon amour?
-
---J'ai peur de t'avoir déçu...
-
---Comment?
-
---Je ne suis pas sûre de te plaire...
-
-Il lui répondait qu'elle était folle, et qu'elle devait avoir toute
-confiance en elle-même, et en lui...
-
-D'autres fois, des paroles qui voulaient exprimer la gratitude
-montaient aux lèvres de Josanne.
-
---Ah! disait-elle, je t'assure qu'autrefois j'étais toute différente...
-Je n'ai été à personne comme je suis à toi...
-
-A son grand étonnement, ces déclarations rassurantes n'enchantaient
-point Noël.
-
-Il répondait:
-
---Parbleu! je l'espère bien...
-
-Cette phrase, qui impliquait une comparaison, le blessait, lui
-rappelait que Josanne avait appartenu à deux hommes...
-
-Une scène éclatait, s'achevait par des larmes de Josanne... Elle
-trouvait Noël exagérément susceptible, injuste, déraisonnable,
-et elle essayait de lui expliquer que le passé était une part
-d'elle-même, qu'elle ne pouvait ni s'oublier ni se renier elle-même:
-pourquoi n'acceptait-il pas un fait si naturel? Non, il ne voulait
-pas l'accepter. Il attendait un impossible miracle, et, dans les
-réconciliations éperdues qui le rejetaient vers Josanne, il gardait
-encore une méfiance qui était la rançon de sa joie, le poison de sa
-volupté. A la jalousie sentimentale qu'il avait connue s'ajoutait
-maintenant l'âcre jalousie physique... Et Noël devait épuiser cette
-jalousie comme il avait épuisé l'autre...
-
-Il était sûr d'être aimé. Il trouvait une amie incomparable dans
-sa délicieuse maîtresse... Il aurait dû être heureux... Pourquoi
-n'avait-il que des bonheurs momentanés, entre des jours de détresse?...
-Pourquoi?... Il n'était pas un déséquilibré, un névropathe! Il n'avait
-pas le goût morbide de sa propre douleur. Il était un homme normal
-et sain. Mais il était aussi un chercheur d'absolu, un imaginatif,
-un orgueilleux qui ne savait pas se résigner... Puisqu'il ne pouvait
-posséder Josanne dans le passé, il rêvait d'anéantir en elle jusqu'au
-souvenir du passé; il voulait, au moins, dans le présent, la posséder
-tout entière... Et parfois, à voir cette femme si ardente aux caresses,
-décelant ingénument son expérience de l'amour, il éprouvait un accès de
-rage froide, lucide et furieuse... Glacé par un mot ou un geste d'elle,
-il sentait son cœur s'arrêter...
-
-Il l'eût broyée, dans ces instants où il guettait sa pensée secrète, la
-réminiscence qu'une sensation reconnue peut éveiller, où il redoutait
-peut-être que Josanne pût l'oublier en lui appartenant.
-
-Longtemps il avait souffert... Josanne, enfin, avait compris le secret
-de cette souffrance. Elle ne mentit point à Noël pour l'apaiser, mais
-comme Noël autrefois l'avait conquise, jour par jour, lentement, elle
-acheva de le conquérir. Elle n'apporta pas, dans cette œuvre délicate,
-les vains scrupules d'orgueil qui créent parfois, entre deux amants,
-d'irréparables malentendus. Née pour l'amour, elle le comprenait
-et l'acceptait tout entier, et elle lui était indulgente. «Certes,
-pensait-elle, les gens raisonnables, qui ont la tête froide et les sens
-rassis, les gens qui n'ont pas aimé, diraient que Noël est bien dur,
-et que je ne suis pas fière, et que tout cela finira mal...» Cette
-idée la faisait sourire... Josanne avait confiance en elle-même, en
-son ami, en l'avenir. Elle devinait que les violences et les duretés
-de Noël n'étaient que les accidents passagers d'une crise... Elle les
-oubliait dès que Noël redevenait tendre, comme il savait l'être, avec
-des gaietés, des effusions, des câlineries qui la ravissaient...
-
-Ces heures douces passaient trop vite, mais chacune d'elle laissait sa
-trace... Noël commença de croire au bonheur.
-
-Patiente, soumise, attentive, Josanne tissait autour de lui le suave
-réseau de l'habitude amoureuse... Et bientôt il fut sien comme elle
-était sienne. Il l'aima avec toute la frénésie de sa jeunesse, sans
-réserve, sans prudence et sans pudeur...
-
-Et Josanne le chérissait de plus en plus, avec un émerveillement
-naïf. Il n'était plus son ami; il était «son homme»--comme eût dit,
-expressivement, la Tourette.--Et elle s'attendrissait en songeant à ce
-lien nouveau qui les unissait, à ce grand et doux mystère où tous deux
-trouvaient encore autant d'émotion que de plaisir.
-
-«Un maître?...»
-
-
-Ce mot revint encore à l'esprit de Josanne, quelques heures plus
-tard, chez Noël. Elle renouait ses cheveux, assise devant une console
-qui supportait un miroir ancien. Dans le cadre ovale du miroir,
-elle apercevait le grand lit de cuivre aux boules brillantes, la
-courtepointe de soie jaune qui glissait, Noël, renversé dans un
-fauteuil, la cigarette aux lèvres... Les stores, couleur de maïs,
-filtraient la lumière blonde. Sur la toile écrue des murs, de vieilles
-estampes anglaises aux rouges vifs, aux verts acides, représentaient
-des scènes de chasse. Un parfum rude, cuir de Russie, alcool de lavande
-et maryland, imprégnait cette chambre masculine, nette, sobre, claire,
-sans bibelots, sans fanfreluches, meublée de cuivres et de bois
-vernis...
-
-Josanne aimait cette chambre, ces meubles, ce parfum. Elle aimait les
-objets maniés par Noël, ses vêtements, l'air qu'il respirait. Et, le
-regardant de coin, dans la glace un peu verdâtre, elle songeait avec
-délices: «Mon maître! mon maître chéri!... Je n'ai pas d'autre volonté
-que la vôtre... Je ne suis qu'une chose, une très petite chose, dans
-vos chères mains. Que je sois votre égale respectée, devant le monde,
-devant votre raison et votre amitié, c'est notre désir à tous deux.
-Mais la rebelle s'est rebellée contre la société injuste, et non pas
-contre la nature; elle ne s'est pas rebellée contre la loi éternelle de
-l'amour... Elle ne repousse point la tendre, joyeuse et noble servitude
-volontaire, qui n'humilie point, puisqu'elle est consentie. Vraiment,
-il me plaît de vous appeler «mon maître», parce que vous êtes fort,
-et clairvoyant, et bon; parce que, si je peux vivre seule, sans votre
-secours, il m'est beaucoup plus agréable de vivre près de vous, avec
-votre aide... Et même--je ne l'avouerai jamais!--il me plaît d'avoir
-peur de vous,--un peu, très peu!--et de vous tenir quelquefois sous mon
-pied, si faible, comme une belle bête fauve que j'ai domptée, mais qui
-saurait rugir et qui me dévorerait, si j'étais méchante...
-
-«Et cela ne m'empêche pas d'être féministe, et de revendiquer mes
-droits à la liberté, à la justice, au bonheur... Vous savez bien, mon
-chéri, que si j'ai voulu n'appartenir qu'à moi-même,--c'était pour
-mieux me donner à vous!...»
-
-
-
-
-XXXII
-
-
-Août resplendissait, calme et torride. Par les rues presque vides,
-sous le soleil blanc, dans la lumière et la poussière, les tentes
-déployées des magasins faisaient des ombres bleues et dures. Les
-fiacres roulaient plus doux. Le grelot des rares bicyclettes éveillait
-le silence de son bruit clair. Dans les chambres assombries, derrière
-les stores et les persiennes, la vie retirée attendait le soir.
-
-Foucart avait refusé à Josanne tout espèce de congé. Elle avait pris
-ses vacances au printemps, et depuis elle avait montré un zèle médiocre
-pour le _Monde féminin_: le «patron» n'avait aucune raison de la
-récompenser en lui accordant une faveur particulière. Il s'en allait à
-Trouville; Flory était à Cabourg, madame Foucart à Aix-les-Bains, les
-autres collaborateurs dispersés. Josanne, qui connaissait tous les
-services du journal, restait seule avec Bersier et mademoiselle Bon.
-
-Pendant tout le mois d'août, Noël et Josanne promenèrent leur amour
-dans le beau Paris d'été. Josanne passait toutes ses heures libres
-dans le cabinet de travail où Noël ne travaillait guère. Le soir, ils
-erraient sous les arbres du Bois, autour des lacs...
-
-Ils s'assirent un soir, près d'Armenonville, au croisement de trois
-sentiers. L'ombre, autour du banc, était si épaisse qu'ils ne
-distinguaient pas leurs visages. La lune, apparue entre les branches,
-les surprit tout à coup de sa lueur,--la lune ronde et rouge qui rôde,
-sorcière amoureuse, dans les bois peuplés d'amants.
-
-Des couples venaient, par les trois sentiers, passaient, sans les voir,
-devant Noël et Josanne. Couples anonymes et tous pareils, la femme en
-robe claire et l'homme sombre, fuyant les feux électriques et la fête
-enragée des violons, ils cherchaient l'illusion des solitudes sauvages.
-La lune les attirait vers les carrefours déserts, les noirs taillis
-qu'elle emplissait de vapeurs argentées et de féeriques silences. Par
-toute la terre, à l'heure la plus douce de cette douce nuit, l'homme
-et la femme se rapprochaient dans un même besoin de tendresse et de
-caresse... Et Noël, qui d'abord avait souri, croyait entendre le grand
-soupir fait de mille soupirs, le vœu d'éternité qu'exhale le pauvre
-amour humain depuis la première nuit du monde...
-
-«Vœu inlassable et toujours déçu! pensa Noël; l'amour passe, les amants
-meurent, mais des êtres sont nés de leur baiser. Ce qui pousse l'homme
-vers la femme, c'est la peur du néant, c'est le vague espoir de durer.
-Chaque étreinte féconde est une victoire sur la mort.
-
-»Vivre, survivre!... La langueur du soir, la beauté de ma maîtresse et
-tout ce que les raffinements de la sensibilité et de l'intelligence
-ajoutent d'exceptionnel à notre amour, tout cela émeut donc en nous,
-à notre insu, l'instinct de perpétuer la vie! Je mourrai. Josanne
-mourra... Et peut-être, dans cent ou deux cents ans, des êtres de
-notre race goûteront la douceur d'aimer,--et il y aura de la beauté,
-de la joie, de la passion, des vies fleurissantes, parce qu'en un soir
-délicieux d'un autre siècle, nous nous serons aimés, nous, les morts...»
-
-Et cette pensée l'émut comme s'il découvrait le sens véritable de
-l'amour. Il vit la nuit d'août, telle qu'une fête sacrée où tout un
-peuple à venir frémissait aux flancs des femmes. Il songea aux chambres
-closes, aux lampes voilées, aux lits profonds, aux milliers d'êtres
-qui seraient conçus avant l'aube... Il y songea très chastement, et,
-pour la première fois, il évoqua dans son âme, l'être mystérieux qui
-naîtrait de Josanne et de lui...
-
-Il le vit sur les genoux et contre le sein de Josanne... Mais tout à
-coup, une image s'interposa: l'autre enfant, Claude! Celui-là aussi
-perpétuerait la race paternelle et maternelle... et, parce que Josanne
-avait aimé un homme, leur amour se prolongerait dans leur descendance...
-
-Noël éprouva une souffrance aiguë, puis un sentiment de colère
-impuissante... «Et j'ai cru! se dit-il, j'ai cru que ma jalousie
-s'apaisait! Je me savais gré d'être généreux, de ne ressentir
-aucune aversion pour ce petit Claude... Est-ce que je vais le haïr,
-maintenant?... Est-ce que je vais être jaloux de l'avenir comme je
-suis jaloux du passé? Si Josanne connaissait mes pensées, elle serait
-indignée,--et elle prendrait peur... Elle aurait ce mouvement de tête,
-ce regard d'inquiétude et de défi, cet air étranger que je lui ai vus,
-hélas! quand elle défendait encore contre moi ses droits, son passé...
-l'ancien amour...»
-
---Tu es bien silencieux, mon Noël, dit-elle, de sa voix caressante. A
-quoi penses-tu?
-
---A rien... des choses vagues... des folies...
-
---Des folies?... Mais ce n'est pas «rien», des folies?... Raconte.
-
---Eh bien! dit-il avec douceur, je me demandais, ma chérie, si ce
-serait un bonheur pour nous d'avoir un enfant.
-
---Un bonheur?... Oui, peut-être... Mais pas tout de suite...
-
---Pourquoi?
-
---Parce que tu me suffis, que je suis contente de vivre pour toi et
-pour moi... Et cela m'étonne, que tu aies eu, tout d'un coup, ce désir
-de paternité!... Je t'ai entendu dire, à maintes reprises, que les
-enfants t'ennuyaient.
-
---Les enfants des autres, oui!... D'ailleurs, je ne considère pas
-l'enfant en lui-même: je ne vois que l'intérêt de mon amour, un lien
-nouveau, très fort, définitif, entre nous...
-
---Notre amour n'est-il pas très fort et définitif?...
-
---Dis la vérité, Josanne, tu ne souhaites pas d'enfant?
-
---Pas maintenant, non.
-
-Il fut blessé, et même un peu scandalisé.
-
---Tu crains de faire tort à Claude?
-
-Il sentit, plus qu'il ne vit, le regard de Josanne, ce regard
-d'inquiétude et de défi qu'il craignait.
-
---Faire tort à Claude, moi?... J'ignore ce que j'éprouverais, si
-j'avais un autre enfant... De la joie, de la fierté, de la tendresse,
-assurément, mais cela ne modifierait pas mes sentiments pour Claude!...
-Jamais, jamais...
-
-Il avait espéré une autre réponse.
-
---Et puis, continua Josanne, cela dépendrait beaucoup de toi.
-
---De moi!
-
---Il y a en moi un instinct de compensation... Or tu ne peux pas aimer
-Claude, tu ne peux pas l'adopter, dans ton cœur, comme certains maris
-adoptent l'enfant de leur femme... Je sens, au fond de toi, une rancune
-qui persiste contre ce pauvre petit... Oh! je ne te reproche rien!...
-Tu as un réel désir d'être bon et généreux, et tu n'es pas responsable
-d'une... antipathie.
-
---Antipathie!... Le mot est trop fort!
-
---Soit!... Il dépasse ma pensée... Disons... un sentiment pénible...
-C'est naturel!... Mais Claude non plus n'est pas responsable du mal
-qu'il te fait par sa présence, par son existence...
-
-Elle murmura, d'une voix plus basse et voilée:
-
---C'est à cause de lui, surtout, que je ne peux pas t'épouser,
-maintenant...
-
-Ils allèrent vers Armenonville. Bientôt les lumières parurent entre
-les arbres pressés du taillis. Un violon chanta, seul, le thème
-d'une valse italienne travestie à la hongroise, et si déhanchée, si
-trépidante, si nerveuse et si langoureuse qu'on ne la reconnaissait
-plus. Des passants s'arrêtaient pour entendre... Mais qu'importaient à
-Noël la musique, la lune blanche, les couples enlacés, et tout l'amour
-épars sur le monde!
-
-Josanne marchait près de lui. Elle disait parfois:
-
---Je t'en prie... ne va pas si vite...
-
-Il ralentissait le pas, un instant, puis, malgré lui, il se hâtait...
-Josanne le rejoignit, lui prit le bras:
-
---Mon ami, je t'ai fait beaucoup de peine?
-
---Beaucoup.
-
---Mais toutes les femmes me comprendraient...
-
---Allons donc!... Je me rappelle des paroles que tu as prononcées, un
-soir, à propos d'une fille de la Villa Bleue... «Il y a des femmes qui
-sont plus amantes que mères. Elles aiment dans l'enfant... le père de
-l'enfant...»
-
---Cela ne prouve rien... Il y a aussi des femmes qui aiment l'enfant
-pour lui-même, fût-il né d'un père haï ou méprisé...
-
---Parce qu'elles ont, dans les entrailles, l'aveugle instinct
-maternel... Et tu ne l'avais pas, toi, cet instinct!...
-
---Je ne l'avais pas, d'abord... Crois-tu que j'aie accepté avec joie
-la venue d'un enfant... dans les circonstances que tu sais?... J'étais
-au désespoir... L'enfant est né... Et puis le sentiment maternel s'est
-développé, tellement, tellement!... Il s'est détaché de l'amour, du
-souvenir de l'amour... J'aime Claude pour lui-même...
-
-Elle énuméra les raisons qu'ils avaient d'être heureux, et elle eut
-la sagesse--qu'elle n'avait pas toujours--de se montrer douce et
-conciliante.
-
-Mais lui, sa colère tombée, conservait une âcre tristesse... Lui
-qui était, avant tout, un amant, il ne comprenait pas Josanne...
-La dissociation de l'amour et de la maternité lui paraissait
-invraisemblable. Josanne n'avait-elle pas cherché, habilement, à
-réfuter son propre aveu: «Il y a des femmes qui aiment dans l'enfant
-le père de l'enfant»?... Non, elle était loyale... Elle exprimait sa
-pensée du moment, et elle ignorait peut-être son arrière-pensée.
-
-Sentiments de femme, de mère, d'amante; sentiments qui se mêlaient,
-qui se contredisaient, qui auraient dû s'exclure, et subsistaient
-pourtant,--c'était, pour Noël, la nuit et l'abîme!
-
-Son intelligence s'affolait devant le mystère du cœur féminin, aussi
-obscur, aussi mal connu, aussi inquiétant pour l'homme que le mystère
-du corps de la femme...
-
-«Et ce sera ainsi toujours, pensa-t-il, toute notre vie... tant que cet
-enfant nous séparera, par sa présence, par son existence, par l'image
-et le nom qu'il évoquera, par ce sourire qui n'est pas le sourire de
-Josanne... par tout ce qui reste, en lui, de l'autre,--du père!...
-Qu'un enfant naisse de nous, Josanne l'accueillera avec une joie
-troublée, une appréhension... Elle aura peur qu'il ne rogne la part du
-premier... Si elle perdait Claude, alors peut-être...»
-
-Noël n'osait achever sa pensée.
-
-
-
-
-XXXIII
-
-
-Le 31 août, Josanne arriva de très bonne heure au _Monde féminin_,
-pour expédier la besogne courante. Claude était en Bretagne, depuis
-une semaine, avec mademoiselle Miracle, et Noël s'en allait, le soir
-même, à Lusignan. Josanne devait se libérer du journal plus tôt que de
-coutume, et rejoindre Noël chez lui. Ils dîneraient ensemble et elle
-l'accompagnerait à la gare...
-
-Triste et courageuse, et résolue à ne pas pleurer, Josanne entra dans
-son bureau. Le groom la suivait.
-
---Un monsieur est venu hier... Madame était partie depuis cinq
-minutes...
-
---Un monsieur!... Le grand, brun, qui a un nom anglais et qui s'occupe
-de publicité?...
-
---Non, madame... un autre... jeune...
-
---Et il a dit?
-
---Rien! Il a laissé sa carte. Il avait l'air ennuyé.
-
-Le groom posa sur la table un paquet de lettres et de journaux, puis il
-sortit.
-
-Devant la glace de la cheminée, Josanne rajusta sur sa blouse noire le
-col de fin linon brodé, mit un peu de poudre à ses joues qui gardaient
-des traces de larmes et soupira:
-
---Travaillons!...
-
-Répondre aux correspondances du _Magazine_, corriger les épreuves
-des réclames, cette besogne banale la distrairait peut-être de sa
-mélancolie. Debout près de la table, elle ouvrit quelques lettres,
-déchira la bande d'un journal, jeta au panier les prospectus et les
-enveloppes...
-
-Cette carte de visite!...
-
-Josanne avait négligé de la regarder tout de suite, cette carte qui
-portait le nom de Maurice Nattier... Maintenant, elle restait clouée
-sur place; ses mains tremblaient, ses jambes tremblaient, son cœur ne
-battait plus... Quand il se remit à battre, ce fut à coups pesants,
-qu'elle sentait jusque dans sa gorge, jusque dans sa tête...
-
-Elle dit tout haut:
-
---Ah! mon Dieu!...
-
-Elle regarda autour d'elle, comme pour s'assurer qu'elle était bien
-seule et que Maurice Nattier n'allait pas surgir devant elle... Lui!...
-Il était venu!... Il reviendrait sans doute!... Lui!... Les yeux
-fermés, elle le revit, svelte et blond, avec son sourire, sa voix qui
-disait: «Josanne!...»
-
-Elle eut un mouvement de recul, un geste de ses bras tendus pour
-repousser quelque agression mystérieuse, et toute son âme éperdue se
-rejeta vers Noël, l'appela d'un grand cri muet... Puis Josanne se
-ressaisit, elle murmura:
-
---Allons!... allons!...
-
-Assise sur sa chaise, le front dans les mains, elle se contraignit à la
-réflexion. Pourquoi cette visite imprévue?... Elle se rappela, non sans
-effort, la dernière conversation qu'elle avait eue avec Maurice... Il
-l'avait sentie faible encore, et elle-même, imprudente, avait accepté
-l'hypothèse d'une seconde entrevue,--plus tard, beaucoup plus tard,
-dans une circonstance grave... Restriction puérile! On crée toujours la
-«circonstance grave», lorsqu'on en a besoin...
-
-Maurice n'avait plus donné signe de vie, pendant huit mois... «Huit
-mois seulement! pensait Josanne. Comme tout cela me paraît lointain,
-irréel!...» Son trouble s'apaisait. Elle constatait, avec surprise, que
-ce grand trouble était tout physique, un simple réflexe nerveux, très
-différent de l'émotion qu'elle avait éprouvée en revoyant Maurice, sur
-le bateau, en l'écoutant, place du Carrousel... Et elle sourit, encore
-étonnée, craintive encore:
-
-«Suis-je sotte, tout de même!... J'ai eu peur!... Peur de quoi?...
-Maurice ne peut me faire aucun mal... S'il vient, je ne le recevrai
-pas... S'il m'écrit, je ne lui répondrai pas... ou bien je le prierai
-de me laisser tranquille... Ah! je n'ai pas la moindre envie de le
-revoir!... Mais pourquoi cette visite?...»
-
-Était-il arrivé malheur à la jeune madame Nattier?... Maurice, veuf
-et libre, espérait-il reconquérir Josanne?... Connaissait-il, par des
-racontars, la liaison de Josanne et de Noël?... Se croyait-il encore
-aimé?
-
-Assurément, madame Grancher--la «mère Grancher», disait Josanne--avait
-parlé de la rencontre en chemin de fer. Elle avait parlé de Claude...
-Maurice, déçu dans ses espoirs de paternité légitime, se souvenait donc
-qu'il avait un fils?
-
-Oui, c'était la raison, la vraie, l'unique raison de ce brusque retour
-vers Josanne... L'enfant!
-
-«Mon Dieu! se dit Josanne, que penserait Noël, de tout ceci?... Il
-verrait, en mon pauvre Claude, une menace perpétuelle pour notre amour.
-Il le prendrait en haine... Et moi, comme je souffrirais!»
-
-Elle frémit.
-
-«Allons! tout le mal peut être évité, si Maurice ne revient pas, ou si
-je l'avertis de ne pas revenir. Noël ne soupçonnera rien... Ah! je n'y
-veux pas penser, pas une minute de plus... Au travail!»
-
-Ses idées flottaient; elle tenait sa plume d'une main si tremblante
-encore qu'elle écrivait tout de travers. Cependant elle s'acharna, et
-la paix lui vint, avec l'oubli pour une heure.
-
-Des abonnées de province se présentèrent, qui demandaient des
-renseignements sur des concours et des primes. Josanne les reçut avec
-une amabilité prolixe et fébrile. Enchantées, elles renouvelèrent leur
-abonnement.
-
-Et le temps passa. Bersier vint remplacer Josanne. Il lui dit qu'elle
-était pâle et que sa pâleur était jolie.
-
-Elle répondit:
-
---Bersier, je n'ai pas fini de relire la page des réclames. C'est plein
-de «coquilles»! Il y en a d'énormes, dans le petit article sur cette
-chose électrique, le «Réformateur des obèses...» Revoyez donc ça...
-Vous serez gentil.
-
-Bersier déclara:
-
---Je suis gentil. Je me charge du «Réformateur»... Et le prêche de
-mademoiselle Bon?... Vous faites passer ça?... Flory a envoyé d'Orange
-le compte rendu de _Polyxène_: il paraît que c'était crevant... Tout
-sera prêt pour samedi, quand Foucart nous arrivera de Trouville... Vous
-n'écoutez pas!... Vous avez quelque chose: du chagrin ou du bobo?...
-Vous êtes pâle...
-
---Mais non, Bersier. Vous êtes agaçant. Je n'ai rien du tout.
-
-Elle descendit l'escalier et remonta pour dire au groom:
-
---Si des gens viennent pour me voir, dites que je ne reçois pas, qu'il
-faut m'écrire ici,--et ne donnez mon adresse à personne.
-
-Puis elle redescendit et s'en alla prendre le Métro, à la place du
-Palais-Royal.
-
-
-
-
-XXXIV
-
-
-Chemin faisant, Josanne se vit dans la glace d'une boutique. Bersier
-avait raison: elle était pâle... Noël remarquerait sa pâleur. Il lui
-demanderait tout de suite:
-
-«Qu'as-tu?»
-
-Que répondrait-elle?... La vérité était bien difficile à dire et bien
-dangereuse, si peu de temps après la pénible soirée du Bois!... Noël
-verrait dans le petit Claude un danger permanent, toujours accru, pour
-le repos de Josanne et pour le sien; il verrait, derrière l'enfant, le
-père de l'enfant...
-
-Mentir?
-
-Josanne avait juré de ne pas mentir à Noël «fût-ce pour lui épargner
-une peine». Il avait fait de la sincérité absolue, intransigeante, la
-condition essentielle de leur amour. Le plus petit mensonge commis,
-sciemment, empoisonnerait les sources mêmes de cet amour. Et, dans le
-cas présent, taire la visite de Maurice n'était-ce pas commettre un
-très grave mensonge?
-
-«Noël ne me le pardonnerait pas, ce mensonge! se disait la pauvre
-Josanne. Il s'indignerait en pensant que j'ai voulu lui épargner
-un souci. Il n'est pas faible: il est capable d'entendre la vérité
-douloureuse... Mais il n'est pas un philosophe indulgent. Il n'a pas pu
-aimer mon fils... Il le tolère seulement... Puis-je hésiter entre un
-scrupule de loyauté--qui me fut imposé, après tout!--et le cher intérêt
-de Claude, l'intérêt de notre bonheur à tous trois?... Je ne ferai rien
-de mal. J'écarterai Maurice de mon chemin, et Noël ne saura jamais que
-j'ai failli revoir cet homme...
-
-Elle descendit à la station de Saint-Paul, sans avoir pris aucune
-décision.
-
-Dehors, le jour déclinait, pluvieux et doux, imprégnant de poésie
-automnale le dôme violet de l'église Saint-Paul, les arbres roux du
-petit refuge, les bâtisses un peu de guingois, peintes d'ocre ou de lie
-de vin, bariolées d'enseignes jusqu'à leurs vieux toits de tuiles. Les
-lanternes des hôtels rougeoyaient. Des boutiques s'éclairaient d'une
-vive lumière jaune, et, à la devanture d'un bazar, quelques mètres de
-calicot déployé faisaient une raie d'un blanc cru, dans le crépuscule.
-
-Sous sa marquise de verre, la porte de la station simulait une gueule
-ouverte et phosphorescente qui vomissait, à intervalles réguliers, le
-triste flot gris de la foule ouvrière. Josanne, poussée par ce flot, ne
-se décidait pas à traverser la rue. Elle regardait un banc, près du
-kiosque... Un soir de la semaine précédente, Noël l'avait attendue là.
-
-Elle pensait à lui avec amour et avec crainte. Sa volonté oscillante
-était comme un poids suspendu en elle, dont elle ressentait tous
-les chocs... Oui?... Non?... Pourtant, elle n'était pas lâche. Elle
-avait couru un grand risque et connu de pires angoisses, le soir du
-terrible aveu... Mais alors elle évoquait un fantôme. C'était un homme,
-maintenant, qui menaçait de rentrer dans sa vie, qui rentrait déjà dans
-sa pensée...
-
-Non?... Oui?... Elle se décida tout à coup: «Eh bien, non!...» Et,
-d'un pas lent, la tête un peu courbée, le cœur étreint de remords et
-d'appréhension superstitieuse, elle arriva enfin chez Noël.
-
-Lui-même ouvrit la porte. Il était seul, ayant congédié son domestique.
-Les meubles avaient des housses, les tableaux et les miroirs étaient
-voilés, les parquets nus, les rideaux tirés sur les fenêtres.
-L'appartement sonore et sombre s'emplissait de silence et de soir.
-
-Dans la chambre jaune, le beau reflet des stores s'éteignait. Noël ne
-voulut pas allumer la lampe.
-
---Comme tu viens tard! dit-il. Je ne veux pas te gronder... C'est une
-soirée d'adieu... Il faut qu'elle soit douce, sinon joyeuse... Mais
-qu'as-tu?
-
---Rien...
-
---Tu es triste?
-
---Je suis triste parce que tu t'en vas...
-
---Veux-tu que je reste?
-
---Quelle idée!... Tu as prévenu ton père.
-
---Tu n'as qu'à dire: «Reste!» Je resterai... Toi d'abord!
-
---Cher Noël! tu me sacrifierais tout, tes affaires, tes plaisirs,
-tes amis et tes parents!... Mais je n'ai pas de sots caprices... Tu
-partiras ce soir, mon amour... Seulement, avant de partir, aime-moi
-beaucoup, plus que d'habitude! J'ai du chagrin...
-
-Il la prit dans ses bras, doucement:
-
---Moi aussi, j'ai du chagrin...
-
-Dans la cour, le vitrage d'un atelier projeta une lueur électrique, une
-papillotante lueur mauve qui toucha le plafond de la chambre, un angle
-du mur, le miroir sur la console... Les boules de cuivre, au pied du
-lit, scintillèrent. Noël et Josanne devinaient leurs formes confuses,
-leurs visages rapprochés.
-
-Ils s'étaient bien aimés, dans l'atmosphère d'or de cette chambre,
-chaude comme le soleil et le désir, retirée, secrète, voluptueuse,
-pareille à une lampe allumée, pareille à un foyer brûlant et qui
-semblait aux amants le cœur même de la vieille maison,--le cœur du
-monde.
-
-Maintenant, ils ne la reconnaissaient plus, leur chambre d'amour,
-changée par la nuit, par la saison, par la lueur insolite et fausse.
-
-Noël eut la sensation soudaine du temps écoulé--deux mois!--de
-septembre qui venait, qui allait modifier les nuances du ciel, et les
-couleurs des jardins, et les choses, et les âmes touchées par l'automne.
-
-Il sentit qu'une période de sa vie--la plus troublée, la plus
-ardente--finissait là, dans cette chambre, avec le dernier soir d'août.
-
---Chérie, dit-il, ne sais-tu pas que notre bel été d'amour s'effeuille
-entre nos mains, comme une rose qui nous aurait donné tous ses parfums
-et que nous ne respirerons jamais plus?... N'as-tu pas un regret pour
-lui?... Quand je reviendrai de Lusignan, les jours seront plus courts,
-les soirées plus froides: nous n'irons plus au Bois, Josanne!... Et
-ce sera bientôt le temps des causeries au coin du feu... Alors nous
-travaillerons ensemble... Tu liras, par-dessus mon épaule, les choses
-très ennuyeuses que j'écrirai... Tu me conseilleras, quelquefois... Et
-ce sera très doux... Puis un autre printemps fleurira; puis un autre
-été... Mais nous ne revivrons plus les jours de Chevreuse...
-
-Tendre, plus tendre que de coutume, il baisait les cheveux de Josanne,
-et l'entraînait vers le lit profond.
-
---Josanne, c'est l'été encore, ce soir...
-
-Elle résistait un peu à son étreinte, et lui rendait languissamment ses
-baisers. Il demanda:
-
---Qu'as-tu donc?... Je t'ennuie?... Tu es fatiguée?... Je ne t'ai
-jamais vue ainsi...
-
---Oh! mon Noël...
-
-Elle pleurait, cramponnée à son amant, comme pour chercher en lui un
-refuge.
-
---Écoute... Je ne voulais pas te le dire... mais, dès que tu m'as tenue
-contre ton cœur, j'ai senti que je ne pourrais rien te cacher... J'ai
-trop bien pris l'habitude des confidences: le moindre secret m'étouffe!
-Oh!... mon ami chéri, si tu savais!...
-
---Quoi donc?...
-
---Je ne voulais pas te le dire... J'avais peur de toi... à cause du
-petit... Je me rappelais notre discussion de l'autre soir... Et je
-pensais que c'était mon droit, et même mon devoir, de ne pas accroître
-ton inquiétude... de ne pas t'aigrir contre Claude...
-
---Mais qu'y a-t-il, enfin? Explique-toi! s'écria Noël. Qu'est-ce que tu
-voulais me cacher?
-
---Eh bien... Il est venu...
-
---Qui?
-
---Maurice Nattier.
-
-Elle avait jeté ce nom, sans réfléchir, parce qu'elle l'avait au bord
-des lèvres. Noël répéta:
-
---Maurice Nat...
-
-Et soudain, il comprit.
-
---C'est... c'est _lui_?...
-
-Josanne soupira un «oui» vague... Noël s'était redressé. Accrochée à
-lui, elle cessa de gémir et de pleurer, mais il sentait la pression
-convulsive des bras noués autour de lui, la tiédeur du visage en larmes
-qui s'écrasait contre son cou. D'un geste, il brisa l'étreinte.
-
---Tu l'as reçu?
-
-Ils étaient assis au bord du lit, côte à côte, dans les demi-ténèbres.
-La figure de Noël apparaissait, sous le reflet mauve et papillotant,
-figure livide, que Josanne reconnaissait... Un autre soir, après la
-terrible confession, elle avait vu ce masque d'angoisse, ces yeux fixes
-et indignés, ces lèvres pâles... Elle cria:
-
---Non!... non!... je ne l'ai pas reçu; je ne le recevrai pas... Il
-est venu au journal, hier, en mon absence... J'ai trouvé sa carte,
-aujourd'hui... Voilà tout, absolument tout, je te le jure... Tu me
-crois, mon amour, dis, tu me crois?
-
---Il est venu... Vraiment, il a de l'audace!... Et pourquoi?... Que te
-voulait-il?
-
---Je ne sais!...
-
---N'as-tu pas une idée!... Parle!... Voyons!...
-
---Aucune idée... Je ne sais pas...
-
-Les traits contractés de Noël se détendirent.
-
---Tu es bien décidée à ne pas le recevoir?... Tu as donné des
-ordres?... Oui... Je suppose que tu n'as rien à dire à ce monsieur, et
-rien à entendre de lui...
-
---Rien... Sois tranquille, Noël!
-
---Tu vois que je suis tranquille... Je ne m'emporte pas. Je cause avec
-toi, posément... Tu ne diras pas, cette fois, que je te fais regretter
-ta sincérité... Ni toi, ni moi n'avons rien à craindre. Nous sommes
-sûrs l'un de l'autre.
-
-Il était calme, parce qu'il voulait être calme, mais il y avait dans sa
-voix des notes altérées... Il reprit:
-
---Pourquoi ne m'as-tu pas raconté, tout de suite, cet incident dont
-tu n'es pas responsable?... Et ces larmes, cette frayeur!... Tu m'as
-épouvanté... C'était si simple de me dire, en arrivant...
-
---Si simple?... Mon pauvre Noël!... Rappelle-toi les scènes que tu m'as
-faites chaque fois que j'ai eu l'air de me souvenir... Rappelle-toi
-notre conversation d'Armenonville... La plus légère allusion au passé
-te rend fou!... Oui, j'avais peur de toi, très peur!
-
---Toi, tu avais peur de moi, toi, Josanne! s'écria Noël. Est-ce
-possible?... Tu ne parles pas sérieusement...
-
---Très sérieusement.
-
---Josanne! mon aimée!...--il ne songeait plus à Maurice,--Josanne,
-t'aurai-je donc tant chérie, aurai-je dominé... pas toujours, mais
-souvent, très souvent... mes impulsions violentes et mauvaises, pour
-t'entendre me dire, à une heure grave, que tu as peur de moi!...
-Si j'ai eu, quelquefois, des mots et des pensées plus absurdes
-qu'offensants, si la passion a fait de moi un pauvre fou, ah! j'en
-suis puni, cruellement puni... Tu avais peur!... Eh! de quoi? mon
-Dieu!... Suis-je capable de te soupçonner, de t'accuser, parce qu'un
-homme, chassé de ta vie, rôde autour de toi!... J'ai le devoir de te
-protéger, et le plus ardent désir de te rendre heureuse... Comme tu me
-méconnais!...
-
---Je ne méconnais pas tes intentions, Noël... Mais tu n'es pas maître
-de tes pensées... Je t'ai vu, quelquefois, pour un mot que je disais,
-ou que je refusais de dire, je t'ai vu blêmir et trembler de rage...
-Je t'ai vu pleurer de désespoir entre mes bras... Et, ce soir, j'ai eu
-peur de ta colère irraisonnée, peur de ton chagrin... J'ai eu peur,
-surtout... pour l'enfant.
-
---L'enfant!... Tu avais peur que je ne haïsse l'enfant!... Oui... je
-comprends... Eh bien...
-
-Il se tourna vers Josanne, lui prit les mains.
-
---Eh bien, je répondrai à ta sincérité par une sincérité égale, et je
-t'encouragerai à la confiance en me désarmant moi-même, en m'humiliant
-devant toi... Écoute... L'autre soir, dans le Bois, j'ai eu un
-mouvement affreux, une ivresse de haine... Tu ne l'as pas su... Car tu
-m'aurais quitté, sur-le-champ, avec horreur... J'ai exécré ton fils,
-j'ai souhaité qu'il ne fût plus entre nous...
-
---Noël!... Toi!... tu as souhaité!...
-
---Oh! je n'ai pas formulé le souhait... je ne me suis pas complu à
-cette idée qui te révolte, qui m'a révolté aussi, tout de suite... J'ai
-eu honte!... J'ai réagi... Je ne suis pas méchant, tu le sais bien!...
-Et, depuis, je me suis juré d'être le meilleur ami de Claude, de le
-considérer, dès à présent, comme mon fils, de l'élever avec soin... et
-peut-être... avec tendresse... J'ai formé des projets pour lui, que
-tu connaîtras... Je voulais t'en parler ce soir-même... Josanne, me
-crois-tu, me pardonnes-tu?...
-
---De tout mon cœur... Et pourtant!...
-
-Elle frémissait.
-
---Quelle maladie effroyable, la jalousie!... Toi, un homme si droit,
-si généreux, tu as presque souhaité qu'un pauvre petit enfant... mon
-enfant... Oh!...
-
---Ne m'accable pas, Josanne!... J'ai beaucoup souffert. C'est mon
-excuse.
-
---Et moi qui t'avais vu souffrir, je craignais de provoquer, ce soir,
-une nouvelle crise... Mais, sous tes lèvres, mon chéri, la confidence
-est montée à mes lèvres... Il faut que tout nous soit commun, joie et
-douleur... Noël!
-
-Elle le tenait embrassé, et il voyait luire ses prunelles humides.
-
---Noël, je me mets, avec mon enfant, sous ta protection. J'en appelle
-à ta générosité contre ta jalousie... Je te confie mon petit Claude.
-Jusqu'ici, tu l'as toléré seulement... Mais je crois, je sais qu'un
-jour, bientôt, tu l'aimeras! Lui, déjà, il t'aime... Il ne connaîtra
-que toi; il ne chérira que toi; il recevra de toi seul l'éducation, les
-idées, qui constituent la paternité véritable. Il sera le fils de ton
-esprit et de ton cœur, si tu veux... C'est un enfant; il n'a pas de
-passé; il n'a pas de mémoire. Sa petite âme est toute blanche...
-
---Va! Josanne! j'ai chassé le mauvais démon... Et je prends Claude,
-puisque tu me le donnes... Apaisons-nous!... Cette scène m'a brisé...
-Mon Dieu! que tout cela est triste, horriblement triste!... Cette
-chambre a un air lugubre... Sortons... Nous irons dîner au Bois,
-veux-tu?... Ah! notre dernière soirée!...
-
-
-
-
-XXXV
-
-
-Ils sortirent. C'était la nuit, la pluie impalpable et pénétrante.
-
---Tu veux aller au Bois? dit Josanne. Si tard, et par ce vilain
-temps!... Moi, je n'y tiens guère... Dînons n'importe où, près d'ici.
-
-Place de la Bastille, ils entrèrent dans un restaurant. Il y avait, au
-premier étage, une petite salle où des commerçants du quartier dînaient
-en causant de leurs affaires. Il y avait aussi l'inévitable vieux
-monsieur qui lit _le Temps_. Celui-là, derrière la muraille de papier
-qui le séparait du monde, examina sévèrement Noël et Josanne,--elle
-surtout...
-
-Cette curiosité agaçait Josanne. Comme elle était assise près d'une
-fenêtre, elle soulevait parfois le rideau, jetait dehors un coup d'œil
-distrait. Noël lui demandait:
-
---Tu n'as pas faim?
-
---Non, pas du tout.
-
-Il essayait de la divertir un peu. Il lui parlait de Lusignan où
-bientôt--l'an prochain--ils iraient ensemble. Josanne aimerait la
-vieille cité de Mélusine, l'église verte de mousse, les belles
-charmilles de la promenade, et cette vallée où, parmi les noyers et
-les trembles, une rivière charmante s'enroule comme une couleuvre
-d'argent...
-
---Tu seras là-bas demain matin...
-
---Si tu me laisses partir, oui...
-
---Hélas!
-
-Elle détournait encore la tête. Par l'écartement du rideau, elle
-apercevait la grande place, dans le bleu du soir tombé, un bleu
-intense et pourtant fondu, mouillé de bruine, un bleu que les lumières
-électriques rendaient artificiel et théâtral. Et dans tout ce bleu qui
-baignait la gare de Vincennes, les masses compactes des maisons, la
-sombre trouée du faubourg, les arbres éclairés par dessous,--dans tout
-ce bleu, la colonne seule était noire et portait plus haut que toute
-lumière son Génie éteint.
-
-Autour d'elle, en bas, des feux blancs, des feux verts, des feux
-rouges, irradiaient leurs halos fixes ou mouvants dans le bleuissement
-crépusculaire qui, de minute en minute, s'assombrissait. Des bruits
-rauques, des sifflets perçaient le vaste bruit continu de la foule.
-
-Que de gens! Ils venaient, ils venaient, employés, ouvriers, hommes
-et femmes, en vêtements de travail; ils venaient par groupes, par
-files, de tous les coins de Paris, vers cette place où commence le vrai
-Paris populaire, celui des émeutes et des révolutions. Là, ils se
-divisaient, mais les plus grosses bandes remontaient par le faubourg
-Saint-Antoine ou la rue de la Roquette. Et Josanne, rêvant à des
-phrases de Michelet et de Hugo, regardait le vieux pavé, arraché tant
-de fois pour les barricades.
-
-Elle se rappela un autre quartier, moins bruyant et plus misérable, où,
-naguère, elle vivait parmi les femmes du peuple... Elle revit la rue
-Tournefort et le bas de la rue Lhomond, que hante le fantôme du père
-Goriot; la rue Mouffetard, qui sent le chou, le poisson et l'absinthe,
-quand, la nuit venue, flambent les zincs des «assommoirs»... Elle revit
-la petite lucarne de Jean Grave, qu'elle regardait en passant, et la
-vieille église janséniste où le diacre Pâris repose sous une dalle...
-Elle revit la marchande de pommes de terres, toujours enceinte, et la
-crémière blonde, et la boutique du boucher... Elle se revit elle-même,
-frissonnante sous sa mince jaquette, le bras tiraillé par le filet à
-provisions, le cœur opprimé par l'éternel, le vulgaire, l'ignoble, le
-tragique souci d'argent... Et elle eut envie de pleurer sur la Josanne
-de ce temps-là, qui était pauvre, et pas aimée...
-
-Elle la retrouvait,--la Josanne de ce temps-là,--dans les femmes
-qui passaient sous la fenêtre, ouvrières pâlottes, en cheveux,
-institutrices et employées aux robes noires, aux petits cols
-blancs, au «canotier» correct et simple,--les travailleuses...
-Elle s'attendrissait sur ces jeunes vies féminines, si mornes, si
-vaillantes, où l'amour luit parfois comme un éclair... Et, songeant à
-Noël qui avait transformé son existence, elle se disait:
-
---Comme je devrais être heureuse!...
-
-Le coude sur la table, le menton sur la main, d'une voix lente, elle se
-mit à penser tout haut:
-
---Ces gens, ces gens qui passent... ils sont tous pauvres, quelques-uns
-sont très pauvres... ils traînent le pas; ils courbent la tête
-et serrent les épaules en marchant... Ils ont travaillé toute la
-journée... Ils sont bien las... Et chacun porte son fardeau: misère,
-maladie, solitude... Que diraient ceux-là, si nous osions nous plaindre
-devant eux?... Ah! Noël, que de larmes inutiles nous avons versées! que
-de chagrins insensés nous nous sommes créés, parfois!... Nous sommes
-jeunes, robustes, intelligents, nous avons le bien-être... nous nous
-aimons... et j'ai souffert, et tu souffres!... Nous sommes coupables!
-nous sommes fous!
-
---Comme tu es amère, Josanne! fit Noël, tristement. Il y a un reproche
-dans tes paroles... Tu te dis que si j'avais été plus sage, plus
-patient, plus résigné, moins âpre à te conquérir, nous aurions connu,
-plus tôt, le bonheur...
-
---Peut-être.
-
---Non, non, ne crois pas cela!... Je t'ai mal aimée, quelquefois,
-mais j'ai eu, toujours, la volonté de t'aimer mieux, de t'aimer plus
-et, encore plus, d'élever notre amour au-dessus de l'égoïsme, de la
-vanité, de la mesquinerie. Et mon «idéal» n'est pas contradictoire
-avec le sentiment que j'ai, que tu as, de la dignité et de la liberté
-de la femme... Je ne prétends pas t'asservir et te diminuer... au
-contraire... puisque je t'associe à toutes mes pensées, à toutes mes
-actions, ma chère «rebelle»!
-
---Rebelle?... Oh! pas contre toi, Noël, tu le sais bien... Ne me donne
-plus ce nom de «rebelle»... Je me suis révoltée, contre les injustices
-morales et matérielles, dont j'ai souffert, comme tant de femmes, et
-non pas contre l'amour... Moi aussi, j'avais un «idéal»...
-
-Elle mit la main devant ses yeux. Des larmes filtraient entre ses
-doigts pâles et sans bagues,--ces doigts légers, industrieux,
-caressants, que Noël aimait.
-
---Josanne!
-
---Ah! Noël, je pense à ma vie, à ma triste vie!... Toutes les
-amertumes d'autrefois me remontent à l'âme!... Qu'est-ce que je
-suis maintenant?... Une femme marquée par la douleur, qu'il t'a
-fallu conquérir sur le passé et dont les baisers mêmes te laissent
-mélancolique!... Entre toi et moi, entre le bonheur et nous, il y a dix
-ans de ma vie, mon enfant, et ce fantôme que tu évoques malgré toi!...
-Oh! pourquoi es-tu venu si tard? Pourquoi n'ai-je pas pu t'attendre?...
-Pourquoi d'autres m'ont-ils prise?... Et je ne voulais pas renier
-l'ancien amour, renier le passé! Je m'attachais à cette idée que ce que
-j'avais fait, j'avais le droit de le faire!... Mais je hais, je maudis,
-je renie tout ce qui m'a fait différente de toi, tout ce qui a arrêté
-mon élan vers toi, tout ce qui n'est pas toi...
-
-Noël, la gorge serrée par l'émotion, écoutait Josanne... Et il se
-rappelait un temps où cette orgueilleuse répondait à la douleur de son
-amant par des justifications, où elle s'étonnait, où elle s'indignait
-presque qu'il lui demandât de «renier le passé». Elle invoquait, alors,
-contre Noël la justice et la logique, et cette raison que le cœur
-ignore. Et c'était la même femme qui détestait, maintenant, d'une âme
-sincère, ce passé où Noël n'était pas.
-
-Il éprouva une grande joie, une pitié plus grande. Il voulut défendre
-Josanne contre elle-même, lui dire son estime pour elle, et son
-respect... Mais, quand il voulut parler, les mots lui manquèrent: ses
-yeux se remplirent de larmes.
-
-Il contemplait Josanne: elle était moins fraîche et moins jeune que
-les autres jours; son visage gardait des traces de fatigue et n'avait
-plus d'autre beauté que l'expression admirable du regard. Mais Noël
-ne se demanda pas s'il eût aimé la Josanne de dix-huit ans. Il aima
-celle qui était devant lui, la vraie Josanne, la sienne, telle que la
-vie l'avait faite. Il aima les yeux qui avaient pleuré, les lèvres qui
-avaient gémi, les mains qui avaient travaillé, le cœur qui avait eu des
-victoires et des défaites, et qui s'était formé, lentement, pour le
-plus grand amour, dans l'erreur et dans la souffrance.
-
-Il lui sembla que son âme s'élevait au-dessus de l'orgueil et de la
-violence, jusqu'à la sérénité d'un sentiment éternel... Il lui sembla
-qu'il commençait seulement d'aimer Josanne.
-
---Laisse le passé, ma chérie... S'il n'existe plus pour toi, il
-n'existe plus pour moi. Tu as exorcisé le fantôme... N'en parlons plus
-et n'y pensons plus. Vivons notre vie...
-
-Étonnée, Josanne le regarda...
-
---Viens! mon amour!... dit-il. Tout le monde est parti... L'heure
-avance.
-
-Elle se leva, tira sa voilette jusqu'à son cou et rassembla les pans
-de son écharpe. Ils sortirent. Dehors, la pluie redoublait. L'eau
-giclait sous les pieds de Josanne, alourdissait le bas de sa robe. Noël
-essayait vainement de protéger son amie. Il cherchait un fiacre et n'en
-trouvait pas.
-
---Mon Dieu! dit-elle tout à coup, déjà dix heures!... C'est horrible de
-nous quitter comme ça!
-
---Nous quitter?... Crois-tu que je puisse te quitter ce soir?... Je
-ferai arrêter la voiture à un bureau de télégraphe, et je te ramènerai
-chez moi, chez nous... Donne-moi le bras, chérie, appuie-toi bien...
-
-Josanne mit sa tête contre l'épaule de Noël, et tout bas, et
-passionnément, comme pour elle-même, elle murmura:
-
---Mon bien-aimé...
-
-
-Ils retrouvèrent la chambre telle qu'ils l'avaient laissée, dans le
-désordre du départ. Le reflet électrique palpitait au plafond, les
-cuivres du lit brillaient dans l'ombre.
-
-La bougie éteinte, Noël prit Josanne dans ses bras pour la réchauffer.
-Une émotion ineffable faisait hésiter son désir. Entre les lourds
-rideaux tirés, le reflet glissait encore, tendait un fil de clarté
-mouvante. Et Noël devinait les cheveux épandus de Josanne, ses yeux
-clos, sa bouche entr'ouverte, tout ce pâle visage où l'extase amoureuse
-mettait la sérénité de la mort.
-
-On entendait la pluie sur les carreaux, le roulement lointain d'un
-fiacre, le rythme d'une machine à travers les murs. Soudain, bruits et
-lueur s'évanouirent. La pluie même avait cessé. La chambre fut muette
-et noire comme un tombeau et les amants, sentant la nuit les saisir, se
-pressèrent l'un contre l'autre. Josanne, liée à Noël, devint tout à
-coup brûlante et l'embrasa tout entier...
-
-Il leur sembla que toute vie avait disparu du monde, que le jour ennemi
-ne viendrait jamais et que, le vœu de Tristan et d'Iseult s'étant
-accompli pour eux, ils étaient seuls, éternellement, dans les ténèbres
-nuptiales. Et sans mémoire, sans pensée, emportés au courant du fleuve
-obscur, ils sentaient mourir en eux-mêmes tout ce qui n'était pas
-l'amour.
-
-
-
-
-XXXVI
-
-
-Maurice Nattier ne revint pas au _Monde féminin_. Les deux amants
-ne reparlèrent jamais de lui, et sentirent vraiment qu'ils avaient
-«exorcisé le fantôme».
-
-Noël passa quelques jours à Lusignan; puis mademoiselle Miracle ramena
-le petit Claude. Et, pendant des semaines et des mois, ce fut le
-bonheur, sans incidents, sans orages; ce fut la douce vie à l'unisson.
-Noël travaillait, tantôt chez lui, tantôt chez Josanne; elle-même
-rédigea plus d'un article sur le grand bureau d'acajou marqueté, où
-traînaient toujours des cigarettes. Le soir, dans le petit salon vert,
-ils faisaient des projets, goûtant par avance l'entière intimité
-future, et Claude, en chemise de nuit, allait des bras de Josanne aux
-bras de Noël.
-
-Vers la fin de décembre, une dame se présenta au _Monde féminin_ et,
-forte de ses privilèges d'abonnée, demanda «madame Josanne» pour
-un renseignement... Josanne ne put refuser de la recevoir, dans le
-vestibule, parmi les gens affairés, les battements de portes et les
-sonneries téléphoniques. C'était madame Grancher.
-
-Le temps n'est plus où la petite bourgeoisie et même la grande
-affectaient un peu de mépris et beaucoup de méfiance pour les
-«auteurs», et surtout pour les auteurs femmes. Depuis que des gens de
-lettres ont fait fortune, la littérature est honorée comme un «bon
-métier, qui rapporte». Et madame Grancher, ayant lu des articles de
-Josanne, ressentait quelque petite fierté de connaître «un auteur», et
-elle racontait avec plaisir qu'elle avait rendu de grands services,
-naguère, à cette pauvre madame Valentin,--une femme supérieure, dont
-elle annonçait toujours la visite, et qui n'arrivait jamais.
-
-Josanne démêla, dans les discours et les invitations flatteuses de
-la dame, ce «snobisme» naïf, et ce forcené désir d'exhibition. Elle
-s'excusa poliment et froidement. Alors madame Grancher fut prise d'un
-vif amour pour le petit Claude et souhaita qu'il vînt goûter chez elle,
-avec ses petits-fils. Josanne refusa encore.
-
-Dans le courant de janvier, madame Grancher fit une seconde démarche:
-cette fois, elle voulait absolument inviter Josanne à un dîner intime,
-avec sa fille, les Malivois et quelques amis. Madame Valentin ne
-serait-elle pas contente de revoir son ancienne élève, et l'ancien
-patron de son mari, et de reparler du temps passé?... Non, madame
-Valentin ne tenait guère à reparler du temps passé... Elle répéta
-qu'elle n'allait nulle part, surtout en ce moment où la santé de son
-fils lui donnait quelques inquiétudes.
-
---Il est malade, le mignon?
-
---Je crains pour lui la rougeole, ou la grippe...
-
-Madame Grancher envoya le lendemain un sac de bonbons, à l'adresse
-particulière de Claude.
-
---Elle m'ennuie, la mère Grancher! dit Josanne à Noël. C'est un affreux
-crampon... Je ne sais comment me débarrasser d'elle.
-
---Refuse de la recevoir.
-
---Elle brandira sa bande d'abonnement et me poursuivra jusque chez
-Foucart. Et, au _Monde féminin_, l'«abonnée» est un personnage qu'il ne
-faut jamais rebuter... J'écrirai un mot à madame Grancher, et je lui
-ferai comprendre qu'il m'est impossible d'entretenir des relations et
-des correspondances de politesse. Si elle est vexée, tant pis, ou tant
-mieux!
-
-Quelques jours passèrent. Il ne fut plus question de madame Grancher.
-
-Un soir, un théâtre «à côté» donnait la répétition générale de
-_l'Ineffaçable_, pièce en deux actes, par M. Alphonse Popinel. Le
-rideau tombait sur le dénouement tragique d'une assez banale aventure:
-un mari, victime de la jalousie rétrospective, une épouse, victime de
-ses remords et de ses souvenirs, ayant reconnu l'impossibilité de vivre
-ensemble, s'étaient résolus à mourir poétiquement... Les jacinthes et
-les tubéreuses aux forts parfums avaient remplacé, dans la chambre
-conjugale, le réchaud des petites ouvrières ou le Choubersky des
-petits employés. Avant de monter sur le lit funéraire, les deux époux
-avaient déclaré que «le pardon n'est pas l'oubli», que «la force
-du passé est invincible», et qu'une femme demeure attachée, dans le
-secret de son cœur et de ses sens, au premier homme qui la posséda. Ces
-aphorismes peu nouveaux avaient tiré des larmes aux spectatrices, et
-même aux jeunes personnes qui embellissent les répétitions générales
-et dont «tout Paris» peut compter les amants... Les possesseurs
-actuels de ces dames avaient fait la grimace; mais les hommes mariés
-ne dissimulaient pas un léger sourire de satisfaction,--chacun étant
-«le premier» pour sa femme, ou croyant l'être. On trouvait bien que
-les suicidés apportaient quelque exagération dans leur désespoir, mais
-ne montraient-ils point, par cela même, la puissance jalouse de leur
-passion et l'exquise délicatesse de leurs âmes?
-
-Noël quitta son fauteuil. Il connaissait toutes les figures notoires
-des répétitions générales, critiques, journalistes, gens de lettres et
-gens de théâtre, et ceux que l'on voit partout, dont personne ne sait
-les noms, amis des amis de l'auteur, cousins des ouvreuses ou neveux
-des machinistes... Ce soir-là, la comédie de l'entr'acte ne l'amusait
-guère, guère plus que les deux actes qu'il avait dû entendre par
-courtoisie, car c'était un de ses camarades de lycée--un bien honnête
-garçon!--qui avait perpétré _l'Ineffaçable_...
-
-Noël serra quelques mains tendues, salua madame Foucart assise dans une
-avant-scène, esquiva un raseur, et, traversant les couloirs, heurta
-Flory qui passait.
-
---Vous excusez pas! dit la petite femme, qui sauta presque de plaisir.
-Je vous tiens, je ne vous lâche pas!... Venez dans ma loge!... Il y a
-Bichon, il y a Manette, mon amie Manette de _la Haute Mode_!... Elle
-pleure tout le temps, et, nous, on se tord!... Venez donc, sauvage!
-
-Blanche, blonde, décolletée jusqu'à la ceinture dans sa robe noire
-pailletée, Flory caressait Noël de son regard bleu, avivé de malice
-et de curiosité, provocant par instinct et prometteur par habitude.
-Adossé au mur du couloir, le jeune homme regardait cette charmante
-créature, que les gens frôlaient au passage, et coudoyaient, et
-tutoyaient presque... «Bonsoir, Flory!... Ça va bien, Flory?...» Dans
-la familiarité des «confrères», Flory distinguait-elle la nuance un
-peu méprisante, le sans-gêne mal déguisé? Comprenait-elle que ces
-«confrères» l'assimilaient aux actrices de demi-talent, aux poétesses
-ratées, aux écrivassières entretenues qui encombrent les abords de la
-littérature et du théâtre? Sentait-elle que la «soiriste» du _Monde
-féminin_ n'était et ne serait jamais qu'une «petite femme»?
-
-Noël la considérait avec une indulgence apitoyée... Elle était jolie.
-Sa «rosserie» n'était qu'une affectation. Il y avait peut-être,
-au fond d'elle, un grain de rêve et de tendresse qui ne germerait
-point et qu'elle-même ignorait... Et, comme tant d'autres femmes,
-elle «roulerait», d'amant en amant, petit corps délicat et souillé;
-elle deviendrait une de ces anciennes beautés, dont la chair molle
-et le masque plâtreux, jusqu'à cinquante ans, jusqu'à soixante ans,
-s'exhibent dans toutes les fêtes parisiennes... Elle serait la
-«vieille» Flory, après avoir été la «petite» Flory... Pauvre fille!
-
---Alors, vous venez?
-
---Non, je ne viens pas!... Je suis obligé de partir.
-
---Et la seconde pièce?
-
---La première me suffit!... Qu'est-ce que vous en dites, vous, de
-l'_Ineffaçable_!
-
---Je dis que ce monsieur et cette dame sont un peu... poires... de se
-tuer pour ça!... Mais, tout de même, il y a du vrai.
-
---Vous croyez qu'une femme n'oublie jamais le premier qui...
-
---Mon cher, dit gravement Flory, ça dépend du second.
-
-Elle remonta l'épaulette de sa robe, renfonça un mouchoir de dentelle
-au creux de sa gorge abondante.
-
---A la revoyure, Delysle!... Et puis grouillez-vous: v'là le patron,
-l'Isidore à sa dame, qui s'amène avec le petit Bersier. Il va nous
-raser, et... et... _elle_ attendra! _Elle_ ne sera pas contente!...
-
---Flory, vous êtes une petite _poison_!... répondit Noël en riant.
-
-Elle fit un geste gracieux, le doigt sur ses lèvres, comme pour
-affirmer sa discrétion, et elle s'éloigna. Son corps frétillant et
-scintillant, serpent aux écailles noires, à la tête blanche et dorée,
-glissa entre les groupes compacts des hommes... Tout bas, et tout haut,
-les gens disaient: «C'est la petite Flory, du _Monde féminin_...» Un
-grand garçon à moustache et à monocle se lança derrière elle:
-
---Hep! Flory!...
-
-Et, près de Noël, un personnage blême, dont le col était sale et le
-veston râpé, commença de raconter une anecdote scandaleuse...
-
---Ah! oui, la petite Flory!... Il paraît que...
-
-Il parlait à l'oreille de son voisin et ses vilains yeux s'allumaient.
-
-Noël perçut des fragments de phrases, une épithète ignoble, et il eut
-envie de gifler l'homme blême. Mais Foucart et Bersier étaient près de
-lui.
-
---Qu'est-ce que vous fichez ici, Delysle?... Ce n'est pas votre métier
-de subir les répétitions et les premières!...
-
---Je suis l'ami de l'auteur, l'ami résigné, sans rancune, qui ne débine
-pas, qui a eu la lâcheté d'applaudir et qui se sauve.
-
---Descendons ensemble. Nous prendrons un bock.
-
-Ils s'installèrent dans un coin, au café du théâtre. Foucart portait
-beau, parlait fort et plastronnait, et découvrait partout des gens qui
-étaient, avaient été, ou voudraient bien être de ses collaborateurs,
-des gens qui se faisaient humbles devant lui, ou timides ou trop
-aimables. Le petit Bersier, imberbe et rose, fier de sa belle raie
-et de sa belle mèche sur le front, acquérait, par reflet, un peu de
-l'importance du patron.
-
---Ce bon Popinel! dit Foucart. J'aurais parié cent sous qu'il se ferait
-«emboîter»... Eh bien, elle n'est pas mal sa pièce, pour un début...
-Il y a des scènes adroites, des mots, une situation!... Et c'est très
-bien joué... Oui, la fin est un peu bêbête, mais si habilement arrangée
-qu'on ne s'en aperçoit pas tout de suite... Et vous avez vu?... ces
-tirades contre la liberté de l'amour, cette apologie de la vertu, de la
-pureté, la grande scène du milieu du second acte?... ça portait!... Je
-vous le disais bien, Bersier, on a fait trop de comédies sur l'amour
-libre, et le mariage libre, et le divorce libre!... Il y a un mouvement
-de réaction qui s'esquisse... Suivez cela, Bersier! Nous pourrions
-même donner une petite «machine» à propos de cette réaction, faire une
-enquête auprès des personnalités littéraires... Hein?
-
---Ça va! dit Bersier. Moi, j'aime beaucoup les enquêtes... Les
-«enquêtés» font toute la besogne! On n'a plus qu'à transcrire...
-
-Noël lui demanda:
-
---Est-ce que vous avez une opinion, vous?
-
---Moi?... Je n'ai pas le loisir, ni le goût de philosopher... Le
-féminisme, l'antiféminisme, le mariage, le divorce, l'amour, et tout!
-c'est de la copie...
-
-Foucart se mit à rire.
-
---Bravo, Bersier!... Et vous, Delysle, qu'est-ce que vous pensez?
-
---De la pièce ou de la thèse?
-
---De la thèse.
-
---Votre éminente collaboratrice Flory a prononcé tout à l'heure des
-paroles profondes. Je lui ai demandé: «Croyez-vous qu'une femme puisse
-oublier jamais son premier amant?» Elle m'a répondu: «Ça dépend
-du second.» Et elle venait de dire que le monsieur et la dame de
-_l'Ineffaçable_ étaient tout de même un peu «poires» de se tuer pour
-ça! J'ai exactement l'opinion de Flory.
-
---Parce que vous n'êtes pas sentimental, dit Foucart en offrant des
-cigarettes. Le public, qui est toujours sentimental, suivait Popinel!
-
---Oui. Popinel exerçait et il exercera encore, pendant d'autres soirs,
-la plus détestable influence sur la pire espèce de sentimentaux:
-les gens d'intelligence passive et de faible volonté... Ah! les
-suggestions littéraires! Le «tue-la» de Dumas fils a fait bien des
-maris meurtriers, bien des jurés indulgents aux crimes passionnels...
-Le double suicide de _l'Ineffaçable_ va réveiller dans certaines âmes
-une jalousie somnolente et faire saigner des blessures qui guérissaient.
-
---Mais Popinel a raison! dit Bersier. Est-ce qu'on peut être heureux
-avec une femme qui a...
-
-Il se mordit les lèvres et avala la fumée de sa cigarette. Quelle
-gaffe, s'il avait achevé sa phrase! car enfin, madame Foucart... Mais
-Foucart ne songeait guère à son épouse légitime. Il pensait à une jolie
-brune qu'il avait installée, tout récemment, rue Gustave-Flaubert. Il
-n'était pas «le premier» et il souffrait un peu de ne pas l'être.
-
---Ah! oui! dit-il en effilant sa belle moustache, c'est dur de savoir
-que... avant soi... un autre... un mufle, naturellement! a eu... a
-été... Quand on «gobe» une maîtresse... ce qui s'appelle «gober», quand
-on est pris, jusqu'à la moelle, eh bien! ce souvenir de l'_autre_, ça
-vous fait un rude pinçon au cœur.
-
-Noël murmura:
-
---Oui, c'est abominable!
-
-Le petit Bersier pensa que Josanne était veuve, que Noël était très
-amoureux et que le patron manquait de tact. Et, d'un air indifférent:
-
---Bah! dit-il, ne vous montez pas l'imagination. On fait beaucoup de
-fla-fla pour une chose bien simple, et sans importance... Une jolie
-maîtresse a toujours son prix, et vous connaissez le proverbe italien:
-«_Bocca baciata_... Bouche baisée ne perd pas sa fraîcheur...» Je sais
-bien que ma petite amie a eu des amants avant moi, et ce que je m'en
-contrefiche! Je n'ai pas l'intention de l'épouser, ma petite amie, et
-ça m'aurait gêné, là, en conscience, si je lui avais pris son capital.
-
-Foucart s'écria:
-
---Bersier, vous n'avez pas connu l'amour, mon petit!... N'est-ce pas,
-Delysle, ça se voit que ce gosse n'a pas connu l'amour?... Attendez
-la quarantaine, mon petit Bersier! Vous verrez ce qu'on devient quand
-une femme, pas plus jolie ou pas meilleure que beaucoup d'autres, vous
-tient sans qu'on sache comment ni pourquoi, par la couleur de ses
-cheveux et par l'odeur de sa peau! Vous verrez si on ne grince pas des
-dents, de rage, à penser qu'un autre l'a eue... Et il n'y a pas de
-remède à cette maladie-là, car je ne considère pas le suicide comme un
-remède... Le suicide c'est un dénouement.
-
---Il n'y a pas de remède, dit Noël, quand on aime d'un amour seulement
-physique. Il faut rompre tout net ou attendre que le temps ait usé
-le désir... Mais quand on aime avec le cœur, il faut engager la
-bataille, se faire aimer plus que l'autre, si l'on peut! s'imposer à
-la pensée constante, au désir constant de la femme, et qu'elle vous
-sente toujours là, même absent, toujours là, dans son esprit, dans sa
-chair... Et puis, un jour,--après bien des jours,--on s'aperçoit qu'on
-est seul en elle... On est devenu son passé, son présent, son avenir...
-Et, parce qu'elle a oublié, on oublie!...
-
---Euh! dit Foucart, est-on jamais sûr qu'elle a oublié?... Il
-faudrait la revoir en face de l'ancien amant!... Moi, je ne serais pas
-tranquille, tant que le monsieur ne serait pas mort... Et puis, pour
-s'imposer à une maîtresse, comme vous dites, il faut être très fort et
-très malin? Ça n'est pas à la portée de tout le monde... Qu'est-ce que
-vous griffonnez là, Bersier?
-
---La première réponse à notre enquête... L'opinion de Noël Delysle,
-l'éminent auteur de _la Travailleuse_.
-
---Ah! personne ne fera jamais, sur Noël Delysle et _la Travailleuse_,
-un article plus gentil que celui de Josanne Valentin... Hé! Delysle!
-vous n'avez pas à vous plaindre! On vous gâte, chez nous!... Et quelle
-heureuse idée j'avais eue de choisir ma plus aimable collaboratrice
-pour présenter votre livre à mes abonnés!... A propos de Josanne
-Valentin, savez-vous comment va son petit garçon?
-
---Assez bien... Madame Valentin reprendra son service la semaine
-prochaine.
-
---Elle nous a bien manqué depuis dix jours! Ma femme n'était pas
-très contente; mais, moi, je suis un père pour mes gentilles
-collaboratrices... J'ai dit à Josanne Valentin: «Soignez votre gosse,
-ma chère amie... Prenez six jours, prenez huit jours...» Elle en a pris
-dix. Je ne lui en fais pas un reproche, mais elle nous manque... C'est
-ennuyeux.
-
-Bersier, ayant fini d'écrire, mit son carnet dans sa poche.
-
---Je remonte auprès de ces dames. Bonsoir, monsieur Delysle!... A tout
-à l'heure, monsieur Foucart!
-
-Noël, seul avec Foucart, hésita un instant, puis, avec un demi-sourire
-et une lumière dans les yeux, simplement, gaiement, il dit:
-
---Madame Valentin vous manquera bien davantage, dans deux ou trois
-mois, mon cher ami. Je dois vous prévenir...
-
---Comment! s'écria Foucart, elle nous lâcherait!...
-
---Hélas! oui!... Et à cause de moi... Nous nous marions...
-
---Vous l'épousez!... Ah bien!... Ah! par exemple!... Ce n'est pas
-gentil pour nous, ce que vous faites là, mais je vous félicite, mon
-cher, je vous félicite... Madame Valentin est charmante...
-
-Il disait maintenant: «madame Valentin.»
-
---Nous la regretterons beaucoup!... Oui, charmante et fine, et
-intelligente, et courageuse... une brave petite, quoi!... Je ne suis
-pas étonné que vous l'aimiez...
-
-Noël pensa:
-
-«Mais tu es étonné que je l'épouse!...»
-
-Il reprit:
-
---Je lui transmettrai, ce soir même, vos félicitations, et elle y sera
-fort sensible... Il est onze heures à peine. Je ne veux pas rentrer
-chez moi sans avoir pris des nouvelles de Claude... Mademoiselle Bon
-est auprès de madame Valentin.
-
---Alors, je ne vous retiens pas, mon cher Delysle. Bonsoir... Et dites
-à madame Valentin qu'elle prenne trois jours, quatre jours, cinq
-jours...
-
-La nuit de février était sèche, claire et vide. Pas une étoile au
-ciel. Seule, la lune de givre irradiait à l'infini une clarté verdâtre
-pareille aux crépuscules polaires. Les moindres bruits s'exagéraient
-dans le silence sonore.
-
-Un fiacre emporta Noël vers le quai des Grands-Augustins. Impatient de
-revoir son amie, le jeune homme regrettait presque les heures perdues
-au théâtre.
-
-«Vraiment, se disait-il, je ne peux plus m'intéresser à rien, et
-me plaire nulle part, si Josanne n'est pas avec moi! Je me sens
-«dépareillé»... Je ne suis que la moitié de moi-même.» Il évoqua le
-visage aimé, les beaux yeux spirituels... «Quelle douceur de trouver
-l'amitié parfaite dans l'amour le plus passionné!... Il vaut mieux,
-pourtant, que Josanne n'ait pas vu cette absurde pièce... Après tout,
-elle aurait constaté, une fois de plus, que nous ne sommes pas des
-amants «comme les autres...» L'amour--notre amour--a été plus fort que
-le passé, plus fort que la jalousie... Et cependant! J'avais l'âme bien
-malade, il y a six mois! Tout exaspérait ma sensibilité suraiguë, ma
-sensibilité d'écorché vif! Et, dans ce temps-là, je n'aurais pas causé
-avec Foucart comme je viens de le faire!... Certaines répliques de la
-pièce, le sujet même, m'eussent bouleversé... Quelle différence!»
-
-L'aiguille de la Sainte-Chapelle brilla, fleurie d'un reflet d'or, dans
-le ciel décoloré par la lune. Le fiacre traversa le pont Saint-Michel.
-La Seine, écailleuse et scintillante, semblait un grand poisson
-d'argent pris par le gel, sous le filet noir des arbres. La découpure
-de la rive gauche était sombre, opaque, précise comme un décor, et
-trouée de points lumineux... Noël aperçut avec joie la fenêtre éclairée
-de Josanne...
-
-Il avait une clé de l'appartement. Il monta l'escalier vite, vite, et
-il entendit Claude qui pleurait. Doucement, il ouvrit la porte. Une
-voix que Noël reconnut--la voix du médecin--disait:
-
---Mettez-lui de la glace sur la tête, surveillez la température, et
-puis ne vous effrayez pas!... Je reviendrai demain matin, je vous le
-promets...
-
-La voix de Josanne répondit:
-
---Mais ce n'est pas grave, docteur? Vous m'affirmez que ce n'est pas
-grave?... J'ai eu si peur!...
-
-Noël entra dans la chambre rose qu'une lampe sans abat-jour éclairait
-brutalement. Il vit, debout près du lit de Claude, le médecin,
-brave homme à cheveux blancs, d'allure circonspecte et timorée...
-Josanne, penchée sur le lit, entre les rideaux, maintenait un ballon
-de baudruche rempli de glace contre la tête de Claude... L'enfant
-s'agitait et gémissait... Tout à coup, il se tordit, porta les mains
-au côté gauche de son crâne, et poussa un long cri monotone, étrange,
-effrayant.
-
---Ça recommence! cria Josanne!... Oh! docteur!... Entendez-le... Il
-souffre... La tête lui fait mal...
-
---Donnez-lui la potion calmante, madame. Il faut...
-
---Mais qu'y a-t-il? demanda Noël. Docteur... Josanne... Qu'y a-t-il?...
-
---Ah! monsieur, je suis bien content que vous arriviez! dit le médecin.
-Ne vous inquiétez pas trop! reprit-il vivement. J'espère qu'il n'y a
-rien de sérieux... Une complication de la grippe... Sale maladie!...
-On ne prévoit jamais les suites... L'enfant a eu une crise violente,
-et madame Valentin a pris peur... Elle m'a envoyé chercher par le
-concierge... Heureusement que nous avons pu nous procurer, tout de
-suite, de la glace et les médicaments indispensables...
-
-Le docteur Blanchet, qui était presque le voisin de Josanne,--il
-habitait rue Danton,--était venu plusieurs fois chez elle. Il savait
-que madame Valentin devait épouser M. Delysle et s'adressait à Noël
-comme au père adoptif de l'enfant.
-
---Et vous étiez seule!... dit Noël en s'approchant de Josanne...
-Mademoiselle Bon...
-
---Elle venait de partir... répondit Josanne qui essayait de soulever
-l'enfant. Claude a crié... Il était brûlant... Et ses yeux... Ah! ses
-yeux!... Docteur, voyez, il ne peut pas ployer le cou... Sa nuque est
-toute raide...
-
---Ne le soulevez pas, madame... Je vais essayer de le faire boire...
-Otez la lampe, monsieur Delysle;... Il faut peu de lumière et aucun
-bruit... Voyons, madame... madame!...
-
---J'aurais plus de courage, si je savais ce qu'il a.
-
---Nous le saurons demain... Soyez calme pour être forte... Je dois m'en
-aller, mais voilà monsieur Delysle qui restera avec vous... Là, c'est
-fait.
-
-Noël tenait la main de son amie... Il l'exhortait au calme, à la
-confiance. Josanne l'écoutait sans l'entendre, et le regardait sans
-le voir. Elle ne voyait que Claude... Elle ne pleurait pas, mais elle
-avait les lèvres aussi pâles que ses joues, les narines serrées, un pli
-entre les sourcils, et ses yeux paraissaient plus enfoncés dans leurs
-orbites. En deux heures, elle avait changé: blêmie, et comme maigrie
-par l'angoisse.
-
---Vous pouvez partir, docteur! dit Noël d'un ton résolu. Madame
-Valentin sera très raisonnable; je l'aiderai à soigner Claude, et
-demain vous serez plus content...
-
-Il alluma une bougie.
-
---Pas trop de lumière!... J'emporte la lampe... Je vous rejoins à
-l'instant, Josanne.
-
-Dans le salon, la porte fermée, il demanda:
-
---La vérité, docteur, je vous prie.
-
-Timoré par caractère et prudent par profession, le docteur répondit:
-
---Heu!... heu!... Je n'ai pas de certitudes... Il faut attendre à
-demain, et ne pas désespérer... La nature a des ressources...
-
---C'est donc bien grave!
-
---Je le crains... Vous avez entendu le cri de l'enfant, ce cri aigu
-et traînant, si particulier!... Ce cri, et la raideur de la nuque, et
-l'inégalité des pupilles, et la fièvre, avec des accès de délire, ce
-sont les symptômes ordinaires de la méningite.
-
---Et la méningite est souvent mortelle?
-
---Trop souvent... on pourrait dire: toujours... Encore une fois,
-monsieur, je ne suis pas absolument sûr, mais presque sûr... Vous
-n'êtes pas le père de l'enfant...
-
---Je l'aime beaucoup... beaucoup...
-
---Je veux dire que votre affection pour lui ne sera pas aveugle et
-affolée... Vous garderez du sang-froid... et vous préparerez la mère...
-à comprendre... Triste tâche!
-
-Le médecin donna quelques détails sur le caractère de la maladie et le
-traitement. Puis, il s'en alla.
-
-Et Noël retourna près de Josanne.
-
-
-
-
-XXXVII
-
-
-Elle était assise au chevet du lit, sur une chaise basse, les coudes
-sur les genoux, la tête entre les mains, et tout son corps, ramassé
-sur lui-même, semblait se rapetisser, pour se dérober aux coups d'un
-invisible ennemi. Noël vint s'asseoir près d'elle, et l'entoura de ses
-bras:
-
---Mon amie, dit-il, pour l'amour de ton fils, aie du courage!
-
---J'ai du courage, puisque je ne pleure pas! répondit Josanne d'une
-voix morne. Je ne veux pas pleurer: je veux garder mes forces, et je
-ferai tout ce qu'il faudra faire, tout!... parce que...
-
-Elle n'osa prononcer les mots: «parce que je ne veux pas qu'il
-meure...» Noël frémit de la voir ainsi résolue, concentrée dans son
-désespoir. Il comprit qu'elle avait senti le danger, sans le définir,
-avec l'instinct animal de la mère... Et il comprit encore que ce
-seul instinct subsistait en elle: Josanne n'était plus amante; elle
-n'était plus femme: elle était la femelle farouche, tapie auprès du
-nourrisson qu'elle défend. Et, devant ce drame qui commençait,--drame
-aussi ancien que le monde, et qui se renouvelle chaque jour autour
-des berceaux,--Noël fut saisi de pitié, de respect et de terreur...
-Il entrevit la plus grande douleur humaine, celle que l'homme ne peut
-mesurer, qu'il ne peut même imaginer, et qui demeure, pour lui, aussi
-mystérieuse que les souffrances de l'enfantement... Le sentiment de son
-impuissance le tortura. Il essaya de proférer les paroles consolatrices
-qui ne trompaient pas Josanne. Elle secouait la tête, et, lentement,
-elle répondait:
-
---Oui... peut-être... Tu as raison... Je ne m'affole pas, tu vois
-bien...
-
-Mais, en parlant ainsi, elle ne détournait pas de Claude son regard
-sec, ardent, son regard qui vivait seul, dans son visage immobile.
-
-Ce fut une longue, lente, affreuse nuit... Malgré les soins, les
-calmants, les applications de glace, la température du malade
-s'élevait. Et les crises se multipliaient: convulsions des membres
-tordus, appels suppliants, épouvantes du délire, et parfois, ce même
-cri plaintif, monotone et sinistre, qui ne ressemblait à aucun autre.
-En approchant la lumière, tamisée par un abat-jour de papier, Noël vit
-avec effroi, dans la petite figure rouge et brûlante, les yeux grands
-ouverts avec leurs pupilles noires inégalement dilatées... Et Josanne,
-serrant le poignet de Noël jusqu'à enfoncer ses ongles dans la chair,
-murmura:
-
---Tu as vu... tu as vu ses yeux?...
-
-Les heures sonnaient, une à une... Josanne et Noël, presque sans
-parler, observaient, soignaient l'enfant. Et Noël, par moments,
-s'étonnait d'avoir une contraction soudaine de la gorge, une chaleur
-humide aux paupières, lorsque la mère, attentive et muette, ne
-s'attendrissait pas.
-
-Il ne disait pas: «Elle a du courage.» Il savait que ce courage n'était
-que le paroxysme du désespoir... L'extrême douleur avait paralysé la
-sensibilité de Josanne... Elle allait, venait, changeait les compresses
-de glace, épiait l'heure de la potion, et, quand la crise éclatait,
-elle se courbait toute sur le petit lit, couvrait Claude de ses bras,
-de sa poitrine, comme pour le reprendre en elle, dans son sein, dans
-ses entrailles... Pas une seule fois, elle ne prononça le mot qu'elle
-ne voulait pas entendre, qu'elle refoulait dans son esprit, le mot
-qui était encore pour elle quelque chose d'abstrait, un son vague et
-vain, qui ne représentait aucun fait réel ou probable, le mot qu'elle
-ne pouvait pas, qu'elle ne voulait pas associer dans sa pensée au nom
-chéri de son enfant...
-
-Et pourtant elle sentait la menace... Elle l'avait sentie tout d'un
-coup, pendant que Noël et le médecin causaient dans la pièce voisine.
-Et, en regardant son petit, elle avait eu l'intuition que cette chose
-pouvait arriver,--cette chose qu'elle n'avait jamais redoutée et qui
-lui semblait possible pour les autres,--les autres mères,--mais pas
-pour elle!...
-
-Alors, à cette minute-là, Josanne avait cru que le monde entier
-croulait autour d'elle, sur elle... Elle avait eu la sensation de
-l'écrasement accompli... Et, toute reployée, crispant ses doigts sur sa
-bouche, elle avait retenu le grand cri, qui lui montait des entrailles
-à la gorge, avec les houles de la douleur déchaînée... Mais tout de
-suite l'instinct défensif de la mère s'était éveillé.
-
-«Je le sauverai... Je veux le sauver... Mon enfant, à moi, ne peut pas
-mourir...»
-
-Et, dès lors, les conditions ordinaires de la vie avaient changé
-pour elle: elle n'avait plus éprouvé ni la faim, ni la fatigue, ni
-l'émotion, ni la conscience de sa souffrance: elle était entrée dans
-un cauchemar lucide, où elle agissait, comme une somnambule, sans
-hésitation, sans délibération, avec cette idée fixe et flamboyante dans
-les ténèbres de son âme,--que son fils, à elle, ne pouvait pas mourir.
-
-Les crises moins violentes, s'espacèrent enfin, Claude parut
-s'assoupir, et Josanne, qui veillait depuis trois nuits, tomba dans
-le sommeil comme dans un gouffre. La tête renversée contre le dossier
-rigide du fauteuil, les bras abandonnés, son peignoir à peine croisé
-sur sa poitrine, elle ne sut pas qu'elle s'endormait. Noël lui mit un
-coussin sous la tête, une couverture sur les genoux, et il demeura,
-assis près d'elle, écoutant son souffle égal et le souffle précipité de
-Claude...
-
-Le temps passa: autour de Noël, les choses changèrent de forme et de
-couleur; une vapeur grisâtre baigna les coins obscurs de la chambre;
-l'air sembla frissonner, ému par l'aube hivernale... Une raie bleue
-s'allongea entre les rideaux; et la lampe, soudain pâlissante, comme
-touchée d'un souffle, palpita tragiquement; Noël l'éteignit...
-
-La vie, dehors, s'éveillait, avec ses mille voix tristes,--pas lourds
-des ouvriers allant au travail, cris des marchands, fracas de roues
-et de ferrailles, claquement de fouets, piétinement des chevaux...
-La sirène d'un bateau prolongea sa plainte lugubre, déchirante, qui
-secoua les nerfs de Noël... Le petit jour blêmissait le visage endormi
-de Josanne. Pâle, avec des teintes cireuses sur le front, un cercle
-violacé sous les yeux, elle respirait si lentement que Noël, crispé par
-l'angoisse, faillit l'appeler tout haut pour l'éveiller...
-
-Une main sur le fauteuil de Josanne, une main sur le lit de Claude, il
-contemplait ces deux êtres qui étaient devenus siens, qu'il ne séparait
-plus dans sa tendresse, et, bien que son cœur parlât plus fort pour la
-mère, ce cœur, naguère hostile, s'attendrissait pour l'enfant. Claude
-n'était plus l'énigme haïe qui hantait l'amant jaloux:
-
-«Qui es-tu? De quelle race es-tu? Quel nom véritable devrais-tu porter?
-Qu'as-tu gardé de ton père que ta mère reconnaît en toi, malgré elle?
-Quelle heure de sa vie lui rappelles-tu?--quelle heure de folie, de
-faiblesse et de volupté?...»
-
-L'effort quotidien de Noël avait éloigné l'obsession abominable.
-
-Claude n'était plus que le fils de Josanne, et le frère aîné de cet
-autre fils de Josanne qui naîtrait un jour...
-
-Cette pensée de l'enfant futur, passionnément désiré, et déjà conçu
-peut-être, cette douce et chère pensée fut douloureuse à Noël... Il
-revit le carrefour du Bois, la lune à travers les branches, les couples
-errants, les lumières d'Armenonville... Quel affreux mouvement de haine
-avait soulevé son âme, ce soir-là!... Il avait formé, confusément,
-un souhait abominable,--que la destinée ironique semblait exaucer!...
-Une terreur superstitieuse l'envahit, à ce souvenir... Il imagina les
-scènes sinistres de l'agonie et de la mort, et l'horrible douleur de
-Josanne; il se vit, impuissant à lui épargner cette douleur, impuissant
-à la consoler... Et tout son amour révolté cria:
-
-«Non!... Que cela ne soit pas!... Que Josanne soit épargnée! Que
-l'enfant vive!... Je donnerais la moitié de ma vie pour le sauver.»
-
-
-
-
-XXXVIII
-
-
-La Tourette vint, vers huit heures, puis le docteur Blanchet. Il
-constata une amélioration très légère, et, toujours prudent, réserva
-son diagnostic...
-
---Tout se décidera la nuit prochaine...
-
-Mademoiselle Bon arriva dans la matinée, et Noël put aller place des
-Vosges pour changer de vêtements. Il retrouva Josanne toujours anxieuse
-et plus abattue. Dès qu'ils furent seuls ensemble, elle éclata en
-sanglots.
-
---Ah! Noël!... ne nous quitte pas une minute!... J'ai peur de tout,
-quand tu n'es plus là!... Claude et moi, nous n'avons que toi au monde!
-
-Elle ne le remerciait pas de son dévouement... A quoi bon? Pour elle et
-pour lui, ce mot et tous les mots qui expriment la gratitude n'avaient
-plus de sens... Josanne ne supposait pas que Noël pût souffrir moins
-qu'elle, bien qu'il souffrît autrement qu'elle... Elle l'associait à
-sa douleur comme à son espoir maternel.
-
-Le soir, la fièvre redoubla. L'inégalité des pupilles, la rigidité de
-la nuque, les cris, le délire, tous les symptômes qu'avait annoncés
-le docteur reparurent, aggravés. Josanne si déprimée pendant le jour,
-retrouva son énergie farouche. Elle interdit la chambre de Claude à la
-Tourette dont elle ne supportait plus les pleurs et les lamentations.
-Elle voulait être seule, avec Noël.
-
---Tu m'aideras. Mais personne, personne, excepté toi, ne touchera mon
-enfant... Je ne veux pas qu'on me console; je ne veux pas qu'on me
-plaigne. Je ne veux pas qu'on me regarde souffrir. Toi seulement...
-
-Elle ne pleurait pas. Elle était, comme la nuit précédente, insensible
-et pétrifiée. Et Noël n'osait lui parler, lui enlever cette force
-incompréhensible qui s'accroissait avec le danger de l'enfant.
-
-A minuit, ils attendaient le médecin. Josanne dit tout à coup:
-
---C'est inutile...
-
-Noël demanda:
-
---Qu'est-ce qui est inutile?
-
---C'est inutile que le docteur vienne, et tourmente le petit...
-
---Pourquoi?
-
-Elle haussa les épaules. D'un geste incertain, elle relevait ses
-cheveux; et ses yeux sans larmes, où la pupille noire s'élargissait,
-où l'iris n'était plus qu'un fil bleuâtre, avaient quelque chose
-d'anormal, d'indéfinissable, comme les yeux des fous.
-
-Elle murmura:
-
---Je sais... J'ai compris tout de suite... Nous ne le sauverons pas...
-Alors, je ne veux pas qu'on le touche, et qu'on le remue, ça lui fait
-du mal... Je veux qu'on le laisse tranquille... Et puis, pas de gens
-autour de nous, personne... Toi!
-
---Oui, moi seulement, Josanne, moi qui t'aime, et qui l'aime, ce pauvre
-mignon; moi qui t'aiderai à le guérir, si tu m'écoutes bien, si tu es
-docile...
-
-Il voulut la convaincre qu'elle devait se reposer, boire un cordial.
-Elle refusa, d'un ton qui n'admettait pas de réplique...
-
-Parfois, elle recommençait le geste de relever ses cheveux, et elle
-regardait devant elle, avec ses yeux de folle. Et elle disait:
-
---Non, ce n'est pas possible... N'est-ce pas, Noël, ce n'est pas
-possible?...
-
---Non, ma chérie, rassure-toi... Claude peut guérir. Le médecin ne
-désespère pas, et moi, j'ai confiance... Aie du courage... Et, dans
-ta douleur que je sens, que je partage, pense à ma tendresse qui
-vous enveloppe, Claude et toi; pense à l'avenir qui te réserve des
-consolations...
-
-Elle répondit, d'un air sombre:
-
---Rien ne me consolerait...
-
-Alors, Noël se tut. Il ne pouvait rien pour cette femme, que «d'être
-là» et se taire, et de respecter son martyre, comme elle l'avait
-demandé...
-
-Le docteur revint encore.
-
---Eh bien? dit-il à Noël, dans le salon. Avez-vous préparé la mère...
-
---Elle a tout deviné, docteur...
-
---La pauvre femme! Quelle épreuve!...
-
-Ils rentrèrent dans la chambre. Josanne ne bougeait pas.
-
---J'ai fait tout ce que vous m'avez dit de faire, dit-elle. Ça n'a
-servi à rien... Maintenant, je ne veux pas que vous le tourmentiez.
-Je veux que vous lui donniez de la morphine, pour qu'il ne souffre
-pas... Et si vous pouviez me faire mourir, moi aussi, je serais bien
-heureuse...
-
---Est-ce que vous êtes folle, madame? dit le docteur, un peu rudement.
-Vous vous démoralisez, et vous désespérez un homme qui vous aime, sans
-aucun profit pour notre malade... Allez-vous-en dans la pièce à côté
-avec monsieur Delysle... Vous me gênez beaucoup...
-
-Josanne changea de ton:
-
---Je ne dirai plus rien, supplia-t-elle. Ne me renvoyez pas,
-docteur!... Je vous en prie!...
-
-Le médecin interrogea Noël, et, tout en causant, il pressait, du bout
-des doigts, une place, entre la mâchoire et l'oreille de l'enfant, qui
-poussa un cri aigu.
-
-Josanne s'élança.
-
---Attendez!... attendez!... reprit le docteur. Crie, mon petit,
-crie!... C'est bien ça!... J'aurais dû m'en douter, ce matin...
-
-Il se tourna vers Noël:
-
---Monsieur, il faut demain, à la première heure, courir chez le
-docteur Simard, rue de Lille. Je vous donnerai une lettre pour lui,
-et vous le ramènerez. L'enfant a une otite suppurée... un abcès de
-l'oreille moyenne... qui provoque tous les symptômes de la méningite...
-Voyez-vous ce point précis, sous l'oreille?... L'abcès est là... Le
-docteur Simard pratiquera une opération fort simple, mais urgente... Et
-j'ai le plus grand espoir que tout ira bien...
-
---Oh! fit Josanne, mon petit Claude!...
-
-Et elle se mit à pleurer...
-
-
-Et ce fut l'aube encore. Noël et Josanne virent blanchir la fenêtre.
-Le jour apparut comme une délivrance, comme un espoir... L'enfant
-s'endormit. Josanne, soulagée par les larmes, serrait les mains de
-Noël...
-
---Mon pauvre ami! Pardonne-moi! Je n'ai pas eu pour toi une seule bonne
-parole! Mais j'étais si malheureuse!... Ma tête se perdait... Je sais
-que tu ne m'en veux pas, mon chéri...
-
---Ma Josanne! J'étais bien malheureux, moi aussi.
-
-Elle dit doucement:
-
---Cela crée un lien de plus entre nous, d'avoir vécu ces heures
-ensemble...
-
---Oui, répondit-il, et un lien aussi entre Claude et moi... Je
-l'aimais, avant, mais je l'aimerai bien davantage, après avoir tremblé
-pour lui... Il m'appartient un peu, maintenant... Allons! tu vas être
-bien courageuse. Je dois te quitter pour aller chez ce docteur Simard...
-
-Quand il fut prêt, Noël descendit le sombre petit escalier. Dans la
-loge de la concierge, à l'entresol, une lampe brûlait, et l'odeur du
-chocolat se mêlait au relent du pétrole. La porte de la loge était
-entr'ouverte sur cette sorte de taudis où la portière, en camisole et
-en jupon, causait avec un jeune homme... Noël crut entendre le nom
-de madame Valentin et l'indication de l'étage... La concierge était
-retournée à son fourneau. Le jeune homme tira la porte derrière lui et
-croisa Noël au passage... Ils esquissèrent un salut, puis l'un monta,
-et l'autre continua de descendre...
-
-«Où va-t-il?... Chez Josanne? se demanda Noël quand il fut sur
-le trottoir. A cette heure?... C'est bien étrange!... J'ai dû me
-tromper... Il me semble, pourtant, que j'ai entendu le nom: «Madame
-Valentin...» C'est un voisin, peut-être, le peintre du second... Dans
-ces maisons à petits loyers, tous les locataires se connaissent un
-peu... Non, ce garçon n'avait pas la mine, ni la tenue d'un rapin...
-Ce doit être un aide envoyé par le docteur Blanchet... Mais c'est le
-chirurgien qui amène ses aides!... Après tout, qu'importe!... S'il est
-allé chez Josanne, je le saurai tout à l'heure...»
-
-Il fit signe à un cocher. Mais, au moment de monter dans le fiacre,
-un désir lui vint, déraisonnable, invincible et torturant: retourner,
-voir, savoir!... Sa main chercha la clef dans sa poche... Il ouvrit les
-lèvres pour dire:
-
-«Attendez-moi. Je reviens...»
-
-Mais il se rappela le conseil du docteur: «A huit heures et demie,
-partez, et filez vite!... Je serai à neuf heures chez madame Valentin.
-Revenez avec Simard. Toute minute gagnée accroît les chances de
-salut... L'abcès pourrait s'ouvrir à l'intérieur, et alors...»
-
-Noël jeta l'adresse au cocher, et sauta dans la voiture.
-
-
-
-
-XXXIX
-
-
-Noël parti, Josanne avait disposé sur une table les cuvettes, les
-linges, l'eau bouillie: la Tourette attendait, chez le pharmacien, les
-solutions et les pansements antiseptiques indiqués par le docteur.
-Demeurée seule, Josanne commença une toilette rapide. Tout en peignant
-ses beaux cheveux, elle regardait avec une joie encore anxieuse et une
-passionnée tendresse le petit garçon qui dormait. Blanchet l'avait
-prévenue que «ça serait bien fait et vite fait», le docteur Simard
-étant un opérateur très habile.
-
-«Ah! pensait-elle, je voudrais être plus vieille de huit jours et
-oublier ce vilain rêve... Mon pauvre mignon! je ne savais pas combien
-je l'aimais!... Je vais le gâter horriblement, et Noël aussi le
-gâtera... Ce sera délicieux de le voir revivre! mon Claude, mon petit
-cœur!...»
-
-Elle l'embrassa. Une larme glissa de ses yeux sur la joue de Claude...
-«Mon petit cœur, je n'oserais plus dire que je regrette ta naissance.
-Cela nous porterait malheur!... Sois tranquille! mon chéri, ta maman
-t'aime, et tu as aussi un grand ami très bon, très doux, qui t'aime
-aussi... Nous serons heureux...»
-
-La sonnette tinta... La Tourette n'était pas rentrée...
-
-«Est-ce le docteur Blanchet, déjà?... Il a dû rencontrer Noël sur le
-trottoir... se dit Josanne. C'est peut-être le garçon du pharmacien...
-La Tourette est allée faire ses provisions, et elle bavarde dans toutes
-les boutiques...»
-
-Elle acheva de nouer ses cheveux, enfonça deux longues épingles au
-hasard, et serra la cordelière de sa robe... La sonnette résonna
-encore, timidement.
-
-Josanne ouvrit.
-
-Tout d'abord, elle ne reconnut pas Maurice. Elle murmura:
-
---Monsieur?...
-
-Mais lui entra dans la salle à manger sombre, à peine meublée,
-et, Josanne, refermant la porte, machinalement, le suivit. Ils se
-trouvèrent face à face...
-
---Josanne!
-
---Vous!...
-
-Comme il semblait ému! Son visage était pâle, affreusement pâle, auprès
-du col d'astrakan de sa pelisse... Il tenait son chapeau à la main...
-Sa voix chevrotait un peu, basse et voilée...
-
---Josanne!... l'enfant?... On m'a dit...
-
---Il a failli mourir; il est sauvé...
-
---Vous êtes sûre...
-
---Oui, sûre, depuis une heure...
-
---Mon Dieu!...
-
-Il ne songeait pas à justifier sa présence. Il demanda:
-
---Mais cette maladie, dont on a parlé à madame Grancher, ce n'était
-donc pas une simple grippe!... Expliquez-moi... Mais où est-il?... Je
-veux le voir...
-
-Josanne n'avait pu retenir la bonne nouvelle, la promesse de salut
-qu'elle eût criée au monde entier. Mais, tout à coup, elle prit
-conscience de la situation... Elle regarda Maurice... Lui, chez elle,
-lui!
-
-Debout entre le jeune homme et la porte du salon, barrant le passage,
-elle répondit d'une voix qui ne tremblait pas.
-
---Voir Claude?... Mais ce n'est pas possible!... Vous savez qu'il est
-hors de danger... ça suffit... Allez-vous-en, maintenant... Il le
-faut...
-
---Josanne!...
-
---N'insistez pas... Vous ne devez pas insister... Nous n'avons rien à
-nous dire... Votre place n'est pas ici...
-
-Maurice eut un frémissement...
-
---Je comprends... Mais je ne suis pas venu pour vous, Josanne...
-Je respecte votre liberté... Je ne veux pas savoir si ce qu'on dit
-de vous, de... votre façon de vivre, est véritable ou non... Et
-pourtant!... il y a eu des médisances... des calomnies... oui, des
-calomnies... je n'ai pas pu n'en pas souffrir... Et... pour venir
-ici... il m'a fallu un certain courage... Mais je voulais voir
-l'enfant, _notre_ enfant... Vous ne pouvez pas refuser...
-
-Il élevait la voix et reprenait un peu d'assurance.
-
-Josanne ne bougeait pas. Elle dit seulement:
-
---Je refuse... Je n'ai pas d'explications à vous donner... Vous n'avez
-aucun droit sur Claude... Laissez-moi, laissez-nous!...
-
---Vous m'aviez pardonné... Vous m'aviez promis...
-
---Ne me rappelez pas ça!... J'étais folle... Je ne savais pas à quoi
-je m'engageais... Ah! je suis bien guérie, maintenant!... Je ne peux
-plus m'attendrir sur vous... Je suis délivrée de vous... Qu'est-ce que
-vous faites là?... Allez-vous-en... Je vous le dis sans colère... sans
-haine... Entre nous, c'est fini, fini, fini...
-
---Entre nous, soit!... Mais Claude!... Je n'ai aucun droit légal sur
-lui, et même aucun droit moral... c'est entendu... Pourtant... il est
-mon fils... Ah! si vous saviez!... Depuis quelques mois... j'ai tant
-songé à lui... Je n'aurai jamais, jamais d'autre enfant, Josanne!...
-Et malgré moi, j'ai eu la curiosité d'abord, et puis la hantise, de
-celui-là... Ça vous étonne?... Vous me trouvez ridicule?... Vous ne me
-croyez pas?
-
---Si, je vous crois!... Pourquoi mentiriez-vous?... Mais il est trop
-tard... Tout est changé... Prenez-en votre parti... Chacun aura eu sa
-part de souffrance... Nous sommes quittes... Je ne vous déteste pas: je
-ne vous souhaite aucun mal. Je désire même que vous soyez heureux...
-Seulement, il faut vous dire que nous sommes deux étrangers, deux
-inconnus... Mon Dieu! Ne sentez-vous pas, rien qu'à me regarder, ne
-sentez-vous pas que je suis une autre femme?... Moi, je vous vois, je
-vous entends, et je ne vous reconnais plus!... Allez-vous-en!... Que
-cela finisse!... On va venir... Je vous en prie...
-
-Maurice balbutia:
-
---Soit! je me retire, avec un grand chagrin, et sans comprendre... nous
-ne nous verrons plus... Adieu, Josanne...
-
-Il ouvrit la porte...
-
---Adieu.
-
-La porte se referma.
-
-Josanne se rassit au chevet de Claude... Elle avait un tremblement
-nerveux de tout le corps; le sol manquait sous ses pieds... Elle pensa:
-
-«Noël!... Noël!... S'il avait trouvé cet homme, ici!... Et quand il
-saura, tout à l'heure... car il saura... Je lui dirai tout... Oh! qu'il
-me comprenne, qu'il sente que l'autre n'est rien pour moi, rien...»
-
-Elle répétait tout haut:
-
---Rien!... rien!...
-
-L'image récente de Maurice était devant ses yeux, si différente de
-l'image qui était restée dans sa mémoire et que le travail du souvenir
-avait transformée, embellie parfois, et parée d'un charme troublant...
-l'amant de sa jeunesse, le père de Claude, c'était donc cet homme
-qu'elle avait senti tout à l'heure, si lointain, si détaché?...
-Non, elle ne le détestait pas... Elle n'éprouvait pour lui aucun
-sentiment... Il était comme s'il n'était pas...
-
-Elle prit la petite main de son fils, qui traînait sur la couverture,
-et elle la baisa, doucement, doucement.
-
---Madame! dit la Tourette, v'là m'sieur le docteur Blanchet qui
-arrive... et puis, y a en bas une voiture, où qu'est monsieur Delysle
-avec les autres médecins...
-
-
-Pendant les préparatifs de l'opération et l'opération même, et l'heure
-qui suivit, Josanne ne pensa qu'à son fils. On l'avait consignée dans
-le salon, avec Noël. A peine échangèrent-ils quelques paroles.
-
-Mais l'opération terminée, les médecins partis, tandis que l'infirmière
-veillait sur le repos du petit Claude, et que, dans le logis
-bouleversé, les choses reprenaient, comme par miracle, leur aspect et
-leur ordre coutumiers, Josanne, délivrée de ses terreurs maternelles,
-redevint femme, et amante... Les sources de la joie se rouvraient en
-elle.
-
-Elle ne redouta point une conversation qui, peut-être, troublerait
-péniblement Noël... Puisqu'ils avaient, l'un et l'autre, bâti leur
-amour sur les fondements inébranlables de la confiance et de la
-sincérité, ils devaient être prêts, à tout moment, à dire tout, et à
-tout entendre. Plus n'était besoin, entre eux, de préliminaires, de
-détours et de précautions...
-
-Alors, Josanne, serrant les mains de Noël dans les siennes, raconta
-simplement la visite de Maurice. Et, comme elle parlait, le visage
-du jeune homme reflétait des sentiments divers et contradictoires,
-inquiétude, impatience, joie hésitante devant un bonheur imprévu et
-longtemps désiré...
-
---Et c'est tout? demanda-t-il.
-
---C'est tout.
-
---Il est parti, «sans comprendre»!... Et toi, toi, Josanne, n'as-tu
-pas, au fond de ton cœur, un peu de compassion, un peu de mélancolie?...
-
---Non..., rien... Il me semble, à cette minute même, que je te rapporte
-l'histoire d'un autre homme et d'une autre femme... Une histoire qu'on
-m'aurait contée il y a longtemps... Et cet homme, cette femme, ce n'est
-pas lui, et ce n'est pas moi... J'avais moins d'irritation que de gêne,
-et cela me paraissait extraordinaire, invraisemblable, que cet homme
-fût là!
-
-Le soleil fondait les gouttelettes irisées contre les vitres.
-L'indienne du rideau, pénétrée de jour, étalait les bleus vifs et
-les verts frais de ses floraisons chimériques. Un tramway passa
-en grinçant, et les piécettes nacrées des «monnaies du pape» se
-dispersèrent autour du petit vase jaune...
-
-Ce bruit, ces choses éparses, la lumière pure, un livre ouvert sur la
-table, ressuscitaient dans l'esprit de Noël des images lointaines...
-Il revoyait un crépuscule printanier, les gestes de Josanne, drapant
-le rideau ou tenant la statuette... Il se revoyait lui-même, maniant
-le volume relié en maroquin bleu... Ce jour-là, son amitié amoureuse
-s'était heurtée au passé! Et, depuis, quelle lutte sourde, incessante
-et furieuse!...
-
-Et maintenant, après le dernier assaut et le dernier choc, le passé
-n'était plus que cendre et poussière.
-
-Comme naguère, dans le jardin de Cernay, Noël prit entre ses mains
-la tête chérie de Josanne... Il s'enivra de baiser le beau front
-intelligent où la pensée se formait, pareille à sa pensée; les yeux
-fidèles qui reflétaient ses yeux dans leurs miroirs sombres; les lèvres
-dociles à ses lèvres et qui ne mentiraient jamais... Il voulut parler,
-mettre toute sa foi, toute sa tendresse, toute sa ferveur dans un mot,
-et il ne put que murmurer:
-
---Ma chère femme...
-
-La victoire restait à l'amour qui n'avait pas faibli, qui n'avait pas
-désespéré,--à l'amour fort comme la vie.
-
-
- Paris, 1904-1905.
-
-
-FIN
-
-
-
-
-COULOMMIERS
-
-Imprimerie PAUL BRODARD.
-
-
- * * * * *
-
-
- Liste des modifications:
-
-
- Page 00: «unter» remplacé par «under» (under the Act approved March third)
- Page 89: «froncèrent» par «foncèrent» (Ses prunelles bleues foncèrent)
- Page 107: «cœur» par «chœur» (Les femmes, en chœur, reprenaient)
- Page 142: «banalilités» par «banalités» (que des banalités...)
- Page 159: «Delys» par «Delysle» (Noël Delysle passait)
- Page 182: «rue» par «rues» (dans les vieilles rues balzaciennes)
- Page 206: «pensées» par «pensée» (attentive à sa pensée)
- Page 207: «histoire» par «histoires» (des histoires de femmes)
- Page 210: «a» par «la» (pour consoler un peu la bonne vieille)
- Page 236: «égère» par «légère» (retardent sa fuite légère)
- Page 243: «devenait» par «devinait» (d'après ce qu'il devinait)
- Page 250: «profond» par «profonde» (une profonde passion)
- Page 251: ajout de «le» (et que j'avais bien le droit...)
- Page 260: «J'attendrais» par «J'attendrai» (J'attendrai aussi longtemps
- qu'il faudra)
- Page 262: «découvrirais» par «découvrirai» (J'en découvrirai pour vous)
- Page 269: «hras» par «bras» (et l'entoura de ses bras)
- Page 290: «plailait» par «parlait» (Il parlait des amours cachées)
- Page 296: «serai» par «serais» (Je serais désolé)
- Page 314: «plutôt» par «plus tôt» (Josanne devait se libérer du
- journal plus tôt que de coutume)
- Page 325: «sûr» par «sûrs» (Nous sommes sûrs l'un de l'autre.)
- Page 347: «serai» par «serais» (Moi, je ne serais pas tranquille)
- Page 351: «Docleur» par «Docteur» (Docteur, voyez, il ne peut pas
- ployer le cou)
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA REBELLE ***
-
-Updated editions will replace the previous one--the old editions will
-be renamed.
-
-Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
-law means that no one owns a United States copyright in these works,
-so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the
-United States without permission and without paying copyright
-royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part
-of this license, apply to copying and distributing Project
-Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm
-concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark,
-and may not be used if you charge for an eBook, except by following
-the terms of the trademark license, including paying royalties for use
-of the Project Gutenberg trademark. If you do not charge anything for
-copies of this eBook, complying with the trademark license is very
-easy. You may use this eBook for nearly any purpose such as creation
-of derivative works, reports, performances and research. Project
-Gutenberg eBooks may be modified and printed and given away--you may
-do practically ANYTHING in the United States with eBooks not protected
-by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the trademark
-license, especially commercial redistribution.
-
-START: FULL LICENSE
-
-THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
-PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
-
-To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
-distribution of electronic works, by using or distributing this work
-(or any other work associated in any way with the phrase "Project
-Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full
-Project Gutenberg-tm License available with this file or online at
-www.gutenberg.org/license.
-
-Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project
-Gutenberg-tm electronic works
-
-1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
-electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
-and accept all the terms of this license and intellectual property
-(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
-the terms of this agreement, you must cease using and return or
-destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your
-possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a
-Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound
-by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the
-person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph
-1.E.8.
-
-1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
-used on or associated in any way with an electronic work by people who
-agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this
-agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm
-electronic works. See paragraph 1.E below.
-
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the
-Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
-of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual
-works in the collection are in the public domain in the United
-States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
-United States and you are located in the United States, we do not
-claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
-displaying or creating derivative works based on the work as long as
-all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
-that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting
-free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm
-works in compliance with the terms of this agreement for keeping the
-Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily
-comply with the terms of this agreement by keeping this work in the
-same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when
-you share it without charge with others.
-
-1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
-what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
-in a constant state of change. If you are outside the United States,
-check the laws of your country in addition to the terms of this
-agreement before downloading, copying, displaying, performing,
-distributing or creating derivative works based on this work or any
-other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no
-representations concerning the copyright status of any work in any
-country other than the United States.
-
-1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
-
-1.E.1. The following sentence, with active links to, or other
-immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear
-prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work
-on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the
-phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed,
-performed, viewed, copied or distributed:
-
- This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
- most other parts of the world at no cost and with almost no
- restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it
- under the terms of the Project Gutenberg License included with this
- eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the
- United States, you will have to check the laws of the country where
- you are located before using this eBook.
-
-1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is
-derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not
-contain a notice indicating that it is posted with permission of the
-copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in
-the United States without paying any fees or charges. If you are
-redistributing or providing access to a work with the phrase "Project
-Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply
-either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or
-obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm
-trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
-with the permission of the copyright holder, your use and distribution
-must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
-additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
-will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works
-posted with the permission of the copyright holder found at the
-beginning of this work.
-
-1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
-License terms from this work, or any files containing a part of this
-work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
-
-1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
-electronic work, or any part of this electronic work, without
-prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
-active links or immediate access to the full terms of the Project
-Gutenberg-tm License.
-
-1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
-compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
-any word processing or hypertext form. However, if you provide access
-to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format
-other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official
-version posted on the official Project Gutenberg-tm website
-(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
-to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
-of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain
-Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the
-full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1.
-
-1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
-performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
-unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
-access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works
-provided that:
-
-* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
- the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
- you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed
- to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has
- agreed to donate royalties under this paragraph to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
- within 60 days following each date on which you prepare (or are
- legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
- payments should be clearly marked as such and sent to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
- Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg
- Literary Archive Foundation."
-
-* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
- you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
- does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
- License. You must require such a user to return or destroy all
- copies of the works possessed in a physical medium and discontinue
- all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm
- works.
-
-* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
- any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
- electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
- receipt of the work.
-
-* You comply with all other terms of this agreement for free
- distribution of Project Gutenberg-tm works.
-
-1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
-Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than
-are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
-from the Project Gutenberg Literary Archive Foundation, the manager of
-the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the Foundation as set
-forth in Section 3 below.
-
-1.F.
-
-1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
-effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
-works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
-Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm
-electronic works, and the medium on which they may be stored, may
-contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate
-or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
-intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
-other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
-cannot be read by your equipment.
-
-1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
-of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
-Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
-Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
-liability to you for damages, costs and expenses, including legal
-fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
-LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
-PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
-TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
-LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
-INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
-DAMAGE.
-
-1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
-defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
-receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
-written explanation to the person you received the work from. If you
-received the work on a physical medium, you must return the medium
-with your written explanation. The person or entity that provided you
-with the defective work may elect to provide a replacement copy in
-lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
-or entity providing it to you may choose to give you a second
-opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
-the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
-without further opportunities to fix the problem.
-
-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO
-OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
-LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
-
-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of
-damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
-violates the law of the state applicable to this agreement, the
-agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
-limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
-unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
-remaining provisions.
-
-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in
-accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
-production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm
-electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
-including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
-the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
-or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
-additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
-Defect you cause.
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
-www.gutenberg.org
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation's website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without
-widespread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
-state visit www.gutenberg.org/donate
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-
-Most people start at our website which has the main PG search
-facility: www.gutenberg.org
-
-This website includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
diff --git a/old/67243-0.zip b/old/67243-0.zip
deleted file mode 100644
index 500f3e0..0000000
--- a/old/67243-0.zip
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/67243-h.zip b/old/67243-h.zip
deleted file mode 100644
index 8e6d7f4..0000000
--- a/old/67243-h.zip
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/67243-h/67243-h.htm b/old/67243-h/67243-h.htm
deleted file mode 100644
index f5537e2..0000000
--- a/old/67243-h/67243-h.htm
+++ /dev/null
@@ -1,12695 +0,0 @@
-<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN"
- "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd">
-<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" xml:lang="fr" lang="fr">
- <head>
- <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=utf-8" />
- <meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" />
- <title>La rebelle, by Marcelle Tinayre, ebook du Projet Gutenberg</title>
- <link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" />
-
- <style type="text/css">
-
-/* Typographie */
-body {margin-left: 15%; margin-right: 15%;}
-.x-ebookmaker body {width: 90%;}
-
-p {text-align: justify; text-indent: 1.5em; margin-top: 0.75em; margin-bottom: 0.75em;}
-
-/* headings centered */
-h1, h2 {text-align: center;}
-
-h1 {font-size: 2.2em; font-weight: lighter; letter-spacing: 0.1em; margin-top: 1.5em; margin-bottom: 2em;}
-
-h2 {font-size: 2em; line-height: 1em; font-weight: lighter; letter-spacing: 0.1em;
-word-spacing: 0.4em; margin-top: 1.5em; margin-bottom: 2em;}
-
-.h2souschapitre {font-size: 1.8em; font-weight: lighter; word-spacing: 0.2em;}
-
-.h2note {text-align: left; font-size: 1em; font-family: sans-serif; margin-left: 3em;
-page-break-before: avoid;}
-
-/* lines */
-
-hr.full {width: 100%; margin: 5em auto 5em auto; height: 0.25em;
-border-width: 0.25em 0 0 0; border-style: solid; border-color: #000000;
-clear: both;}
-
-hr.chap {width: 30%; margin: 4em 35% 0em 35%; border-color: #A9A9A9;
-border-style: solid; clear: both;}
-
-hr.small {margin: 4em 35% 4em 35%; border-color: #A9A9A9; border-style: solid;
-clear: both;}
-
-hr.small4 {margin: -0.5em 44% 0.5em 44%; border-color: #000000; border-style: solid;
-clear: both;}
-
-/* titre*/
-.titlepage {text-align: center; margin-top: 2em; page-break-before: always;
-page-break-after: always;}
-
-.title4 {font-size: 1.3em; text-align: center; text-indent: 0em;font-weight: bold;}
-
-.title5 {font-size: 1.1em; text-align: center; text-indent: 0em; letter-spacing: 0.1em; }
-
-.title6 {font-size: 0.95em; text-align: center; text-indent: 0em;}
-
-.tinayre1 {font-size: 3em; text-align: center; text-indent: 0em;
-margin-top: 0.75em; margin-bottom: 0.75em;}
-
-.tinayre2 {font-size: 2.4em; letter-spacing: 0.1em; text-align: center; text-indent: 0em;
-margin-top: 0.75em; margin-bottom: 0.75em;}
-
-/* chapitres et sous-chapitres */
-div.chapter {page-break-before: always;}
-
-.souschapitre {font-size: 1.6em; text-align: center; text-indent: 0em;
-letter-spacing: 0.05em; word-spacing: 0.2em; margin-top: 2em; margin-bottom: 2em;}
-
-.newpage {margin: 4em auto;}
-.x-ebookmaker .newpage {page-break-before: always;}
-
-/* codes de base */
-.smcap {font-variant: small-caps; font-size: 85%;}
-sup {font-size: 80%; vertical-align: 30%;}
-
-.center {text-align: center; text-indent: 0em;}
-.br {margin-top: 1.5em;}
-.hang {text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em;}
-
-.noindent {text-indent: 0em;}
-.nobreak {page-break-before: avoid;}
-.indent2 {margin-left: 2em;}
-.margintop2 {margin-top: 2em;}
-.blockquote {margin: 2em 12%; font-size: 95%;}
-.quote {margin: 1.5em 5%;}
-.mode {text-align: center; font-variant: small-caps; font-size: 70%; word-spacing: 1em; text-indent: 0em;}
-
-/* letters */
-.rdate {text-align: right; text-indent: 0em; margin-top: 1.5em; margin-right: 2em;}
-.recipient {text-align: left; margin-top: 2em; margin-left: 2em;}
-.rsignature1 {text-align: right; margin-right: 2em;}
-
-/* poems */
-.cpoesie {text-align: center;}
-.poem {text-align: left; display: inline-block; margin-left: 10%; margin-right: 10%;}
-.poem .stanza {margin : 1em 0 1em 0;}
-.poem span.i0 {margin-left: 0em;}
-.poem span.i4 {margin-left: 2em;}
-
-/* images */
-img {margin: 0 auto; border: none; page-break-inside: avoid; max-width: 100%;}
-
-.figcenter2 {text-align: center; margin: 2em auto 2em auto;}
-.x-ebookmaker .figcenter2 {margin: 0 auto 0 0; text-align: center;}
-
-/* tables */
-table {margin: 1.25em auto 1.25em auto;}
-.x-ebookmaker table {width: 100%;}
-
-.tdl {text-align: left; vertical-align: baseline; padding-right: 1em;}
-
-.tdc {text-align: center; vertical-align: baseline; padding: 1em 1em 0.5em 1em;}
-.tdr {text-align: right; vertical-align: baseline; padding-left: 1em;}
-
-/* page numbers */
-.pagenum {position: absolute; left: 5%; font-size: 90%;
-font-weight: normal; font-style: normal; text-align: right;
-color: #C0C0C0; background-color: inherit;}
-
-.pagenum2 {visibility: hidden;}
-
-/* correction popup */
-ins.correction {text-decoration: none; border-bottom: thin dotted #666;}
-
-a {color:#879bbb; text-decoration: none;}
-.link {font-size: 1em;}
-
-/* note au lecteur */
-.tnote {padding: 5px 5px 5px 5px; font-family: sans-serif; font-size: 80%; border: solid 1px #ccc;
-background-color: #F5F5F5; margin-top: 4em; margin-right: 20%; margin-left: 20%; margin-bottom: 50px;}
-.fontnote {font-family: sans-serif; margin-right: 1em; margin-left: 1em;}
-
- </style>
- </head>
-<body>
-<div lang='en' xml:lang='en'>
-<p style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of <span lang='fr' xml:lang='fr'>La Rebelle</span>, by Marcelle Tinayre</p>
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
-at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you
-are not located in the United States, you will have to check the laws of the
-country where you are located before using this eBook.
-</div>
-</div>
-
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: <span lang='fr' xml:lang='fr'>La Rebelle</span></p>
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Marcelle Tinayre</p>
-<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Release Date: January 24, 2022 [eBook #67243]</p>
-<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Language: French</p>
- <p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em; text-align:left'>Produced by: Claudine Corbasson and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive/Canadian Libraries)</p>
-<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>LA REBELLE</span> ***</div>
-
-<hr class="full" />
-
-<p><a href="#note_au_lecteur">Au lecteur</a></p>
-
-<div class="newpage x-ebookmaker-drop">
- <div class="figcenter2" style="width: 600px;">
- <img src="images/couverture.jpg" alt="" title="" width="600" height="811" />
- </div>
-
- <p class="center">L'image de couverture a été réalisée pour cette édition électronique.<br />
- Elle appartient au domaine public.</p>
-</div>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<table id="table001" summary="">
- <colgroup span="2">
- <col width="80%" />
- <col width="20%" />
- </colgroup>
- <tbody>
- <tr>
- <td colspan="2" class="tdc">CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS</td>
- </tr>
- <tr>
- <td colspan="2" class="tdc"><hr class="small4" /></td>
- </tr>
- <tr>
- <td colspan="2" class="tdc">DU MÊME AUTEUR</td>
- </tr>
- <tr>
- <td colspan="2" class="tdc">Format grand in-18.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl"><span class="smcap">AVANT L’AMOUR.</span></td>
- <td class="tdr">1 vol.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl"><span class="smcap">LA RANÇON.</span></td>
- <td class="tdr">1&#160;—&#160;&#160;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl"><span class="smcap">HELLÉ</span> (<i>Ouvrage couronné par l’Académie française</i>).</td>
- <td class="tdr">1&#160;—&#160;&#160;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl"><span class="smcap">L’OISEAU D’ORAGE.</span></td>
- <td class="tdr">1&#160;—&#160;&#160;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl"><span class="smcap">LA MAISON DU PÉCHÉ.</span></td>
- <td class="tdr">1&#160;—&#160;&#160;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl"><span class="smcap">LA VIE AMOUREUSE DE FRANÇOIS BARBAZANGES.</span></td>
- <td class="tdr">1&#160;—&#160;&#160;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td colspan="2" class="tdc"><i>En préparation</i>:</td>
- </tr>
- <tr>
- <td colspan="2" class="tdl" ><span class="smcap">LA DOUCEUR DE VIVRE.</span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl"><span class="smcap">L’OMBRE DE L’AMOUR.</span></td>
- <td class="tdr">&#160;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td colspan="2" class="tdc">659-06.—Coulommiers. Imp. <span class="smcap">Paul</span> BRODARD.—P3-06.</td>
- </tr>
- </tbody>
-</table>
-
-<hr class="small" />
-
-<div class="titlepage margintop2">
- <p class="tinayre1">MARCELLE TINAYRE</p>
-
- <h1>LA REBELLE</h1>
-
- <div class="figcenter2" style="width: 150px;">
- <img src="images/vignette.jpg" alt="" title="" width="150" height="103" />
- </div>
-
- <p class="title4">PARIS</p>
-
- <p class="title5">CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS</p>
-
- <p class="title6">3, RUE AUBER, 3</p>
-</div>
-
-<p class="hang">Published, november fifteenth, first and fifteenth december nineteen
-hundred and five; first and fifteenth january, february first,
-nineteen hundred and six. Privilege of copyright in the United States
-reserved, <ins class="correction" title="unter">under</ins> the Act approved March third, nineteen hundred and
-five, by Mrs. Marcelle Tinayre.</p>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<p class="center margintop2">Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays,
-y compris la Hollande.</p>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
- <span class="pagenum2" id="Page_1">1</span>
- <p class="nobreak tinayre2">LA REBELLE</p>
- <h2 class="souschapitre">I</h2>
-</div>
-
-<p>La pluie et le soleil brillaient ensemble sur les ardoises grises du
-Sénat. Rue de Médicis, l’asphalte miroitait; les arbres nus secouaient
-des gouttes cristallines. Une vitre, au dernier étage d’une maison,
-s’alluma. L’averse, inégale et fraîche, dans le crépuscule d’argent,
-était déjà printanière.</p>
-
-<p>Josanne, brune, svelte et vive, avec sa robe de drap noir, sa toque
-noire, sa cravate de tulle blanc, semblait la première hirondelle de ce
-printemps qui allait venir.</p>
-
-<p>Elle tenait sa jupe de la main gauche et, de la main droite, son
-parapluie ouvert. L’étoffe souple, tirée, tendue de côté, moulait la
-jolie taille et les jolies hanches. Le volant du jupon, en taffetas
-plissé, découvrait les minces bottines. Toute la personne de Josanne
-avait un air de hardiesse défensive, la libre allure qui révèle la
-fille émancipée ou la femme <span class="pagenum" id="Page_2">2</span> sans époux,—seule dans la rue, seule
-dans la vie...</p>
-
-<p>Pourtant, les yeux de Josanne, le sourire de Josanne, sous la voilette,
-étaient tristes et tendres, un peu languissants. L’amour avait touché
-ces yeux et ce sourire.</p>
-
-<p>Un jeune homme qui flânait tourna la tête: «Gentille... oh!
-gentille!...» Un monsieur mûr suivit la passante: il parlait d’un petit
-dîner «chez Foyot, d’une soirée... à l’Odéon... Puis, il expliqua ses
-convoitises. Josanne, sans fureur, répondit:</p>
-
-<p>—Imbécile!...</p>
-
-<p>Le jeune homme s’en alla, content. L’homme mûr s’en alla, vexé. Josanne
-gagna les arcades de l’Odéon. Il pleuvait encore, et soudain, un bec de
-gaz allumé, jaune et clignotant, attrista le crépuscule.</p>
-
-<p>Six heures...</p>
-
-<p>Un enfant blond et bouclé, pareil à l’amour en guenilles, offrit les
-violettes de son panier:</p>
-
-<p>—M’selle, fleurissez-vous!...</p>
-
-<p>Josanne, de ses doigts gantés, mania les bouquets ronds, couchés sur
-la fougère humide: des feuilles de lierre, dures et veinées, comme
-ciselées dans le fer, formaient une étoile sombre, à cinq pointes,
-autour des violettes pâles.</p>
-
-<p>—C’est de la Parme, m’selle, et c’est trois sous.</p>
-
-<p>Josanne donna les trois sous, choisit un bouquet. Elle fermait les
-paupières en respirant le parfum et elle songeait:</p>
-
-<p>«Tout le monde m’appelle mademoiselle, ce soir... Et moi-même, je me
-sens très jeune. Pourquoi?...»</p>
-
-<p>Elle savait bien pourquoi, et ses yeux, d’un bleu <span class="pagenum" id="Page_3">3</span> plus foncé que
-les violettes, s’émurent devant l’image évoquée:</p>
-
-<p>«Maurice!...»</p>
-
-<p>Elle attendait son amant...</p>
-
-<p class="br">Aux bureaux du <i>Monde féminin</i>, revue d’art, de littérature et de
-modes, où Josanne était, tout humblement, secrétaire de la secrétaire
-de la rédaction, elle avait trouvé un billet de Maurice Nattier:</p>
-
-<div class="quote">
- <p>«Je dois aller chez ma mère vers cinq heures, et je dînerai à Passy,
- chez Lamberthier... L’Odéon est sur mon chemin et sur le vôtre:
- attendez-moi devant le bureau des omnibus à six heures. Je serai
- exact, cette fois... Mille tendresses de votre ami...»</p>
-</div>
-
-<p>Sous les initiales de la signature, il y avait un <i>post-scriptum</i>:</p>
-
-<div class="quote">
- <p>«Accordez-moi pourtant le quart d’heure de grâce...»</p>
-</div>
-
-<p>Josanne avait compris: Maurice viendrait à six heures et demie,—s’il
-venait!</p>
-
-<p>Que de fois, pendant ces quatre années, si tristes de leur liaison,
-que de fois elle l’avait attendu ainsi, dans un bureau d’omnibus,
-dans un jardin public, dans une église, comptant les minutes sous
-le regard amusé des passants!... Que de fois elle était partie,
-pleurante, humiliée, parce qu’il n’était pas venu!... Il l’aimait,
-pourtant,—quand il était là,—il l’aimait à sa façon négligente et
-douce, un peu lâche: et il était trop faible pour se reprendre, trop
-prudent <span class="pagenum" id="Page_4">4</span> pour se donner tout à fait, jaloux de sa maîtresse et
-regrettant presque qu’elle ne lui fournît point le prétexte d’une
-rupture...</p>
-
-<p>Ils s’étaient rencontrés, cinq ans plus tôt, dans le salon très
-bourgeois de madame Grancher, la femme d’un négociant en soieries.
-Maurice avait remarqué tout de suite cette grande brune, souple et
-bien faite, les yeux bleus sous des cils noirs, les dents nacrées, les
-mains fines. Elle avait toujours la même robe en tulle noir uni, qui
-l’enveloppait d’ombre vaporeuse, et toujours une rose pourpre à sa
-ceinture. Isolée parmi les jeunes filles, oubliée par les dames mûres
-et importantes, évitée par les jeunes gens qui cherchaient des dots
-autour de la table à thé, elle demeurait impassible, rencoignée dans
-la pénombre, l’air détaché et dépaysé... Un soir, à dîner, Maurice
-se trouva près d’elle. Il parla, pour parler,—pour la faire parler
-surtout,—de tout et de rien, d’une pièce à succès, d’un livre récent,
-de la mode et du Salon de peinture. Tout jeune ingénieur, il se piquait
-de goût littéraire; il se délassait des chiffres en écrivant des vers;
-il fréquentait les bureaux des petites revues, et rappelait à tout
-propos qu’Édouard Estaunié est sorti de Polytechnique. Il avait de
-l’esprit, et plus que de l’esprit,—une grâce incomparable, et l’on
-pouvait dire de lui ce que madame de Motteville raconte d’Henriette
-d’Angleterre, qu’il semblait toujours «demander le cœur».</p>
-
-<p>La jeune femme à la rose entendit trop bien ce langage; elle sourit,
-elle s’égaya, elle embellit; elle eut des mots imprévus, drôles et
-charmants, et Maurice, qui connaissait tous les milieux parisiens,
-pensa: <span class="pagenum" id="Page_5">5</span> «D’où vient-elle?... Elle n’est pas de ce monde-là...»
-Après le dîner, il interrogea madame Grancher. La bonne dame haussa les
-épaules:</p>
-
-<p>—Vous la trouvez spirituelle?... Je ne croyais pas... Ce n’est pas
-précisément une amie, c’est la maîtresse de piano de ma fille, Josanne
-Valentin...</p>
-
-<p>—Josanne?</p>
-
-<p>—Un nom ridicule, n’est-ce pas?... Son père s’appelait José... José
-Daniel... C’était une espèce de journaliste qui est mort en laissant
-sa femme dans la misère... Une bien brave femme!... La petite devait
-entrer à l’école de Sèvres; elle faisait des études pour cela... Mais
-le chimiste de l’usine Malivois s’est toqué d’elle, et il l’a épousée.</p>
-
-<p>Maurice cherchait des yeux le chimiste de l’usine Malivois. Madame
-Grancher déclara:</p>
-
-<p>—Une fière bêtise qu’ils ont faite!... Josanne n’avait pas le sou et
-Pierre Valentin pas de santé... Il a une terrible maladie d’estomac
-depuis trois ans. Et, l’an dernier, il est devenu neurasthénique; il
-perd la mémoire, il ne sait plus ce qu’il veut; il a pris tout le monde
-en grippe... Et ça ne serait rien, s’il pouvait travailler, mais il ne
-peut plus...</p>
-
-<p>—Alors?...</p>
-
-<p>—Alors, c’est la misère, ou peu s’en faut. Et Josanne tâche de gagner
-sa vie... Je l’ai prise comme professeur pour Madeleine, mais, n’est-ce
-pas? elle ne vaut pas une ancienne élève du Conservatoire. Elle tapote,
-voilà tout!... Je la garderai encore un an... Il faut bien faire
-quelque chose pour les autres... Elle n’est pas mal, cette petite! Je
-l’invite quand il y a du <span class="pagenum" id="Page_6">6</span> monde. Ça la distrait, et puis, si on
-veut danser, elle tient le piano.</p>
-
-<p>Madame Grancher n’avait pas détruit le prestige de la jeune femme à la
-rose... Maurice Nattier, élevé dans les jupons d’une maman timorée,
-répugnait aux aventures faciles. A vingt-quatre ans, il avait encore
-quelque fraîcheur d’âme, le désir naïf d’une grande passion. Littéraire
-et romanesque, il se croyait sentimental...</p>
-
-<p>Ce fut un amour discret, délicat, qui embauma la vie obscure de Josanne
-comme les violettes invisibles embaument les bois, au printemps. Ce fut
-un amour chaste et puéril, tout fier de ressembler aux amours qu’on
-voit dans les livres... Maurice ne connut pas le mari de Josanne. Il
-n’entra jamais dans le petit logement de la rue Amyot, où le malade ne
-voulait recevoir personne, sauf l’usinier Malivois et des médecins.
-Malgré les confidences de Josanne, il oublia tout ce qui pouvait
-assombrir leur joie, tout ce qui composait l’arrière-plan de leur vie
-amoureuse, toutes les choses navrantes, répugnantes et tragiques que
-Josanne elle-même voulait oublier...</p>
-
-<p>Enfin, il la conduisit à Bellevue, dans le pavillon où sa mère et lui
-passaient l’été. C’était un jour de mars; la dernière neige fondait
-dans les chemins creux; les bois gris s’étoilaient de primevères... Au
-crépuscule, quand ils partirent, le ciel était rose et froid, une seule
-étoile brillait. Josanne, appuyée au bras de son amant, murmura:</p>
-
-<p>—Je suis heureuse... Et je n’ai pas de remords, tu sais! oh! non, et
-pas de honte...</p>
-
-<p>C’était vrai: elle n’avait pas de honte... Elle se <span class="pagenum" id="Page_7">7</span> plaisait à le
-dire, naïvement. Elle le disait même un peu trop, et cela choquait
-Maurice. Il était de ces hommes qui ne peuvent estimer leur maîtresse
-que si elle éprouve ou feint d’éprouver le plus dramatique repentir,
-parce que cette attitude les rassure. N’est-ce pas l’intérêt collectif
-de tous les hommes—qui seront tôt ou tard des maris—d’entretenir dans
-la conscience féminine cette conviction que l’amour illégitime est
-toujours une faute et comporte une déchéance?...</p>
-
-<p>Maurice pensait:</p>
-
-<p>«Josanne a des qualités admirables, mais elle n’a pas de sens moral...»</p>
-
-<p>Et quelquefois, moitié rieur, moitié sérieux, il l’appelait
-«anarchiste»!</p>
-
-<p>Il n’était pas un anarchiste, lui!... Il avait, très profondément,
-le sentiment de l’ordre, le respect des choses établies, le désir
-d’être «comme tout le monde». Dans l’effervescence passagère de ses
-vingt-quatre ans, il avait accepté, avec orgueil, cet espoir d’un grand
-amour qui le grandirait devant lui-même. Les livres l’avaient grisé...
-Il affectait alors de mépriser les bourgeois! Et qu’était-il, pourtant,
-ce garçon fait pour la vie régulière et sage, incapable de manquer aux
-devoirs officiels de l’honnête homme, mais d’une âme si timorée et d’un
-cœur si prudent, qu’était-il, sinon un jeune bourgeois égaré dans une
-passion romantique?... Et comment pourrait-il jamais comprendre Josanne
-Valentin?...</p>
-
-<p>Elle ne ressemblait pas à la mère de Maurice, ni à ses tantes, ni à ses
-cousines, ni aux amies de sa famille, ni aux femmes qu’il rencontrait
-dans les <span class="pagenum" id="Page_8">8</span> salons corrects. Elle ne ressemblait pas davantage
-aux maîtresses qu’il avait eues et aux maîtresses qu’avaient ses
-camarades. Ni bourgeoise, ni bohème,—mais plus bohème, pensait-il, que
-bourgeoise.—Elle dérangeait toutes les idées qu’il s’était faites;
-elle l’étonnait, le décevait, l’enchantait, l’irritait tout ensemble.
-Pauvre, elle ne se plaignait pas de la pauvreté, contrainte au travail,
-elle éprouvait une fierté ingénue et déclarait cependant qu’elle
-n’avait aucun mérite; liée à un malade, à un maniaque, elle se dévouait
-avec une patience inlassable, qui n’allait point sans tendresse. Elle
-disait: «J’ai adopté mon mari. Je ne l’abandonnerai jamais...» Elle
-avait un amant et elle ignorait le remords. Elle expliquait toutes les
-contradictions de son cœur et de sa vie en disant: «Je ne peux pas
-vivre sans bonheur. Et la volupté du sacrifice ne me suffit pas... Je
-ne suis pas une sainte; je ne suis pas une héroïne: je suis une femme,
-très femme...»</p>
-
-<p>Elle ne fut pas heureuse longtemps, la pauvre Josanne. Un jour, dans la
-petite chambre où Maurice la recevait, elle eut une crise de sanglots.</p>
-
-<p>—Qu’as-tu? demanda-t-il effrayé. Tu as du mal ou du chagrin?</p>
-
-<p>—Je ne sais pas... Je suis épouvantée de ce qui m’arrive, et malgré
-tout... cela m’émeut... cela me trouble le cœur... Et j’ai si peur de
-te le dire!</p>
-
-<p>—Quoi?</p>
-
-<p>—O mon chéri, je crains... Je... je suis enceinte.</p>
-
-<p>Elle attendait des paroles d’amour, des paroles de pitié, le geste
-tendre qui protège. Elle croyait que Maurice allait dire: «Je suis
-libre; dispose de moi; <span class="pagenum" id="Page_9">9</span> dispose de nous.» Sans doute, elle
-ne pouvait pas quitter Pierre Valentin... Mais c’était le devoir
-de Maurice de ne pas consentir—pas tout de suite!—au suprême
-mensonge que la nécessité leur imposait. Elle espérait vaguement
-qu’il protesterait, qu’il se révolterait, qu’il chercherait—et
-trouverait—avec elle, quelque moyen d’éviter la honte de la
-supercherie, l’obligation du partage...</p>
-
-<p>Il dit seulement:</p>
-
-<p>—Nous n’avons pas de chance!... Je ne me doutais pas... car...
-enfin... tu aurais dû prévoir... Tu n’es pas une jeune fille!... Que
-faire, à présent?... Ton mari acceptera-t-il?...</p>
-
-<p>Elle frémit, mais, redevenue maîtresse d’elle, elle répondit:</p>
-
-<p>—Sois tranquille. Il ne t’arrivera aucun ennui: je m’arrangerai...</p>
-
-<p>Alors il la consola, il la cajola. Elle restait glacée, et elle ne
-savait plus si elle aimait encore Maurice...</p>
-
-<p>C’était fini. Tout le charme romanesque de leur liaison disparaissait:
-l’idylle tournait au drame. Maurice n’était pas fait pour ces
-choses-là... Il se fit envoyer en Allemagne par le grand ingénieur
-Lamberthier, son patron. Et il voyageait encore quand le petit Claude
-vint au monde...</p>
-
-<p>Josanne était délivrée depuis cinq semaines quand il la revit,
-dans leur petite chambre. Elle entra, pâlie, maigrie, toute faible
-d’avoir monté l’escalier. Elle avait dans ses yeux plus grands
-comme un souvenir des douleurs récentes, et l’ombre de la mort qui
-l’avait touchée. Dans ses bras, gauche et craintive, elle portait son
-fils,—leur fils. <span class="pagenum" id="Page_10">10</span></p>
-
-<p>Cette fois, Maurice pleura. Il dit:</p>
-
-<p>—Pardonne-moi... Pardonnez-moi tous deux...</p>
-
-<p>Et Josanne avait pardonné: elle voulait le prix de ses souffrances.</p>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
- <span class="pagenum2" id="Page_11">11</span>
- <h2 class="h2souschapitre">II</h2>
-</div>
-
-<p>La demie de six heures sonna. Pour la deuxième fois, Josanne faisait le
-tour des galeries, s’arrêtant parfois pour feuilleter des revues et des
-livres. Les commis, en souriant, la dévisageaient.</p>
-
-<p>«Mon Dieu!... pourvu qu’il vienne!... Il faut que je sois rentrée à
-sept heures. Pierre a besoin de moi... Et le petit!... Il était bien
-pâlot, ce matin!... La femme de ménage brûlera le dîner ou cassera
-des assiettes, comme l’autre jour... J’aurai une scène, sûrement. Ah!
-Maurice!... Maurice!...»</p>
-
-<p>Elle avait les pieds glacés, les joues ardentes, et la colère chauffait
-sa tristesse, l’enfiévrait.</p>
-
-<p>Autour de l’Odéon, la nuit, la pluie, le glouglou du ruisseau gonflé,
-l’éclaboussement des flaques... Des gens se réfugiaient sous les
-arcades, pour s’abriter et, des parapluies mouillés, l’eau dégoulinait
-sur le dallage.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_12">12</span></p>
-
-<p>Six heures trois quarts...</p>
-
-<p>Josanne, la tête vide, les jambes fléchissantes, s’accotait à
-l’éventaire de la librairie Marpon. Les livres, dans leur robe jaune
-ou blanche, sollicitaient la curiosité des passants. Quelques-uns
-s’ornaient de dessins galants ou de photographies d’après nature. Ce
-n’étaient que jupons troussés, bas noirs, pantalons, corsets délacés,
-gorge au vent,—le déshabillé plus obscène que le nu, la pornographie
-pénible et sans grâce.</p>
-
-<p>«Ça, l’amour?» pensait Josanne...</p>
-
-<p>Elle n’était pas bégueule; la franchise d’un trait, la nudité d’un
-mot ne l’offusquaient point, mais elle aimait: elle avait la délicate
-pudeur de la femme amoureuse, et la volupté lui paraissait une chose
-secrète et redoutable qu’elle et son amant connaissaient seuls.</p>
-
-<p>Elle prit un roman, au hasard, le feuilleta, le referma. Elle parcourut
-un volume de critique qui l’ennuya et un recueil de poèmes mystiques
-bêtes comme des fleurs en papier...</p>
-
-<p>«<i>La Travailleuse</i>... C’est le livre que j’ai vu sur la table de
-mademoiselle Bon... Encore un roman féministe... ou antiféministe...
-C’est la mode!»</p>
-
-<p>Non, ce n’était pas un roman: c’était une longue et minutieuse étude
-sur les professions et métiers féminins. Il y avait beaucoup de
-chiffres, et des notes, et des citations, et des tableaux statistiques.</p>
-
-<p>Josanne lut quelques pages au hasard: <i>l’Ouvrière d’usine...
-l’Employée... la Femme et les Carrières libérales... la
-Concurrence féminine et ses Conséquences économiques... Esquisse
-d’une nouvelle moralité féminine</i>.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_13">13</span></p>
-
-<p>Cela, c’était le dernier chapitre, la conclusion.</p>
-
-<div class="quote">
- <p>«... Que le travail des femmes soit un bien ou un mal, je l’ignore et
- l’avenir seul nous le dira, mais c’est une nécessité que la femme subit
- sans l’avoir désirée, c’est un fait qui s’impose et qu’il nous faut
- accepter avec toutes ses conséquences. Et la plus importante de toutes,
- c’est la révolution morale qui paraît être l’effet et non la cause de
- la révolution économique.</p>
-
- <p>»Ce n’est point parce que la femme s’est affranchie moralement
- qu’elle a souhaité conquérir son indépendance matérielle. A l’usine,
- à l’atelier, au magasin, au bureau, à l’école, au laboratoire elle
- eût préféré, peut-être, l’amour protecteur de l’homme et les tendres
- servitudes du foyer. Mais l’homme a fermé son foyer à la fille
- pauvre... Et la fille pauvre, qui répugne à se vendre et ne consent
- pas à mourir de faim, a essayé de vivre hors du foyer, sans le secours
- de l’homme. Elle est donc allée où elle pouvait gagner sa vie, dans le
- domaine réservé de tout temps à l’activité féminine, et elle a envahi
- bientôt le domaine réservé à l’activité masculine... Elle a mis son
- orgueil à donner tout son effort, à employer toutes ses énergies, à
- développer sa personnalité. Et elle s’est aperçue, alors, qu’elle avait
- mérité, qu’elle pouvait conquérir autre chose que le pain quotidien,
- les vêtements et le logis: l’indépendance morale, le droit de penser,
- de parler, d’agir, d’aimer à sa guise, ce droit que l’homme avait
- toujours pris, et qu’il lui avait refusé toujours.</p>
-
- <p>»Mais l’homme s’est avisé que cette prétention de la femme était
- dangereuse pour l’ordre établi, l’équilibre <span class="pagenum" id="Page_14">14</span> de la société,
- la famille, les mœurs, la religion... Trop tard!... Si toutes les
- travailleuses ne sont pas des affranchies, toutes, déjà, sont des
- rebelles... Rebelles à la loi que les hommes ont faite, aux préjugés
- qu’ils entretiennent, à l’idéal suranné qu’ils imposent à leurs
- compagnes... Les femmes ont rompu le fil de laine que filèrent les
- aïeules et qui, si léger, fut parfois si lourd aux âmes mal résignées:
- elles ont laissé la quenouille, l’aiguille et le miroir—et avec eux
- les vertus passives et les vaines frivolités. Elles ne pensent plus
- qu’il suffise d’être une femme chaste pour être une honnête femme,
- et elles ne se croient pas déchues parce qu’elles ont aimé plusieurs
- fois...</p>
-
- <p>»On voit s’ébaucher déjà cette morale féminine qui ne sera plus
- essentiellement différente de la morale masculine. La femme, que le
- christianisme a lentement façonnée au sacrifice et à la résignation,
- commence à se croire dupe. Dieu ne la console plus; l’homme ne la
- nourrit plus. Il lui faut compter sur elle-même, et, puisque le
- travail, bon gré mal gré, l’a faite libre, elle réclamera bientôt tous
- les bénéfices de la liberté.</p>
-
- <p>»Les termes du contrat conjugal seront changés par cela même que
- la femme pourra vivre sans le secours de l’homme, élever seule ses
- enfants. Elle ne demandera plus la protection et ne promettra plus
- l’obéissance. Et l’homme devra traiter avec elle d’égal à égale—disons
- mieux: de compagnon à compagne, d’ami à amie.—Leur union ne subsistera
- que par la tendresse réciproque, l’accord toujours renouvelé des
- pensées et des sentiments, la fidélité libre et volontaire, et cette
- parfaite sincérité qui permet l’entière confiance. Déjà les ménages
- sont nombreux où le mari <span class="pagenum" id="Page_15">15</span> trouve dans sa femme son associée, sa
- confidente, la collaboratrice de ses travaux, la complice dévouée de
- ses ambitions. Aucune femme, plus que la Française, n’est apte à ce
- beau rôle...»</p>
-</div>
-
-<p>Ici, l’auteur examinait les transformations probables du mariage,
-déjà modifié, très profondément, par le divorce... Josanne devinait,
-à l’ironie discrète de certaines phrases, qu’il n’avait pas beaucoup
-de respect pour les vieilles formes et les vieilles formules, et que
-les «réalités vivantes» l’intéressaient bien autrement que les entités
-sacro-saintes.</p>
-
-<p>«Quel est ce monsieur que les préjugés n’aveuglent pas?...»</p>
-
-<p>Elle regarda le nom: «Noël Delysle...» Et tout de suite, sans aucune
-raison, elle imagina un homme au visage sérieux et fin, prunelles
-bleues et barbe grise, qui habitait une antique maison, près de la
-Sorbonne...</p>
-
-<p>Elle ne sentait plus l’ennui de l’attente, et la fatigue de rester
-debout, elle oubliait Maurice... Elle pensait...</p>
-
-<p>«Comme c’est vrai, tout ça!... Je demanderai le livre à mademoiselle
-Bon.»</p>
-
-<p>Mademoiselle Bon s’occupait des syndicats, des congrès, des mutualités,
-des œuvres d’assistance, tandis que Josanne, au <i>Monde féminin</i>,
-faisait un peu de tout, de la mode, de la bibliographie, la «Petite
-Correspondance» et les «Menus de la semaine».</p>
-
-<p>Néanmoins, elle s’intéressait aux idées, et la question dite
-«féministe» lui était devenue familière... Elle avait l’esprit
-net et hardi, l’imagination généreuse, avec un sang chaud, et des
-nerfs vibrants, qui la <span class="pagenum" id="Page_16">16</span> disposaient à l’enthousiasme... Mais,
-très Française et très Parisienne, elle avait le sens du ridicule
-et l’horreur des déclamations. Elle ne se payait point de mots et,
-jusque dans les contradictions de sa vie, elle demeurait sincère avec
-elle-même.</p>
-
-<p>Il lui semblait discerner, dans le livre de ce Noël Delysle, la marque
-d’un esprit pareil au sien. Elle se reconnaissait un peu dans la
-«rebelle» dont il esquissait le portrait... Elle se disait:</p>
-
-<p>«Voilà un homme qui me comprendrait... J’ai accepté le servage
-domestique; je n’ai pas rompu tout à fait le «fil de laine», mais je
-me suis sentie maîtresse de mon cœur et de ma personne... Ce n’est pas
-un vil sentiment d’intérêt, ce n’est pas la crainte de l’opinion qui
-me retiennent dans ce mariage, dans ce triste mariage où je porte un
-double fardeau... Je ne veux pas quitter mon pauvre Pierre, mais je ne
-peux pas vivre sans bonheur, je ne peux pas...»</p>
-
-<p>Elle lut encore:</p>
-
-<div class="quote">
-
- <p>«Rêver la liberté de l’amour, en conservant le mariage sous des formes
- nouvelles, moins rigoureuses, délivrer les hommes et les femmes de
- l’obligatoire hypocrisie, reconnaître leur droit d’arranger leur vie
- comme il leur plaît en acceptant toutes les responsabilités de leurs
- actions, mettre dans les relations des sexes plus de loyauté, plus
- d’indulgence, est-ce donc encourager la débauche? Est-ce détruire
- la pudeur de la femme? Non. Qu’une femme connaisse le prix de sa
- personne, la gravité du don qu’elle fait, qu’elle ait de l’amour et des
- conséquences de l’amour une idée claire, haute, grave, si cette femme
- a l’esprit et <span class="pagenum" id="Page_17">17</span> le corps sains, elle sera bien armée contre les
- tentations de débauche... Et, si elle se trompe dans son choix, elle
- saura que son erreur n’est pas infamante, qu’elle ne la traînera pas,
- toute sa vie, comme un boulet, et qu’elle pourra mériter l’estime et
- l’amour d’un honnête homme.</p>
-
- <p>»Cela suppose une totale révolution de nos mœurs?... Mais elle est
- à moitié faite, elle se fait tous les jours, cette révolution! Que
- de préjugés disparus, déjà!... La réprobation des «honnêtes gens» ne
- frappe plus ni l’enfant naturel, ni la femme divorcée; on tolère,
- on excuse certaines unions libres, et telle femme s’est acquis par
- le prestige du talent le droit de vivre à son gré,—ce droit qu’on
- reconnaissait naguère aux grandes actrices seulement!... Ce sont les
- symptômes d’un état de choses qui...»</p>
-</div>
-
-<p>—Madame veut acheter ce livre? demanda un commis qui trouvait sans
-doute que la lecture avait trop duré.</p>
-
-<p>Josanne devint pourpre... Elle répondit spontanément:</p>
-
-<p>—Oui.</p>
-
-<p>—C’est trois francs...</p>
-
-<p>Trois francs! Et l’on était à la fin du mois... Josanne sentit la
-pointe d’un remords; mais elle ouvrit son porte-monnaie. Le commis
-enveloppait le livre.</p>
-
-<p>—Merci... Dites-moi l’heure, maintenant.</p>
-
-<p>—Sept heures moins cinq, madame...</p>
-
-<p>Maurice ne viendrait pas!... Josanne entrevit, dans un éclair, le petit
-logement de la rue Amyot:—Pierre, <span class="pagenum" id="Page_18">18</span> abruti d’éther, sur le divan,
-l’enfant dormant dans sa petite chaise, et le feu qui baisse, et la
-lampe qui file, et la femme de ménage qui grogne, parce que son homme
-l’attend...</p>
-
-<p>«Misérable femme que je suis!... Mon mari, mon fils m’attendent... Ah!
-cinq minutes encore... Maurice!... Je veux voir Maurice!... Je ne peux
-pas m’en aller comme ça...»</p>
-
-<p>Ses yeux se remplirent de larmes. Des gens se retournèrent... Elle eut
-un réveil de fierté:</p>
-
-<p>«Non! je ne resterai pas ici une minute de plus!... C’est trop lâche!»</p>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
- <span class="pagenum2" id="Page_19">19</span>
- <h2 class="h2souschapitre">III</h2>
-</div>
-
-<p>—Josanne!</p>
-
-<p>Elle s’arrêta. Maurice Nattier, descendu d’un fiacre, l’appelait.</p>
-
-<p>—Venez, je vous emmène!... Allons, vite!</p>
-
-<p>—Mais...</p>
-
-<p>—Mais quoi? Je dîne à Passy. Nous causerons en route, et la voiture
-vous reconduira chez vous... Eh bien, vous ne voulez pas? vous êtes
-fâchée?... C’est parce que je suis en retard?... Ce n’est pas ma faute,
-je vous jure... Ma mère m’a retenu... J’ai téléphoné à votre journal
-pour vous avertir de ne pas m’attendre, mais vous veniez de partir.</p>
-
-<p>Elle dit tristement:</p>
-
-<p>—Vous vous étiez résigné bien vite à ne pas me voir!</p>
-
-<p>—Josanne, mon amie...</p>
-
-<p>—Maintenant il est trop tard. Il faut que je rentre...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_20">20</span></p>
-
-<p>—Quelle malchance!... C’est que je ne sais plus, moi, quand je serai
-libre...</p>
-
-<p>Elle leva sur lui ses yeux désolés:</p>
-
-<p>—Eh bien, j’irai avec vous, un moment... jusqu’à la Seine.</p>
-
-<p>—Allons!</p>
-
-<p>Il la fit monter avant lui, et, pendant qu’il donnait l’adresse au
-cocher, elle le regardait avidement, blond, pâle, mince dans la lourde
-pelisse sombre.</p>
-
-<p>—Josanne, mon petit, tu m’en veux?</p>
-
-<p>—Oui, dit-elle, oui, je t’en veux! Tu n’as pas de cœur, tu n’as pas de
-tact, tu n’as pas...</p>
-
-<p>—Là! là!... comme tu es méchante, ce soir!...</p>
-
-<p>—Tu m’humilies à plaisir, tu te moques de moi... L’autre jour, je
-t’ai attendu, au journal: tu m’as envoyé une dépêche... Ce soir, tu
-as téléphoné pour remettre notre rendez-vous... Tu ne m’écris plus
-jamais!... Ah! je suis lasse de tout, lasse de toi, lasse de l’amour,
-lasse de la vie!...</p>
-
-<p>—Eh bien, vraiment, tu es gentille, mon petit!... En voilà, un
-accueil!... Moi qui ai bousculé maman, bâclé trois lettres et
-congédié très impoliment un ami, pour me rendre libre!... Non, tu
-es extraordinaire!... Je te donne de ma vie tout ce que je peux te
-donner. Est-ce ma faute si cette part est restreinte? Que diable! il
-n’y a pas que l’amour dans l’existence! Il faut se faire une raison!
-Tu as ton ménage, ton journal; moi, j’ai mes affaires, ma famille, mes
-relations...</p>
-
-<p>—Mais tu es libre, toi! Et moi, je suis tenue, serrée par mille
-liens... Et cependant je trouve le moyen de te voir, de t’écrire... Ah!
-non, laisse-moi, <span class="pagenum" id="Page_21">21</span> je ne veux pas que tu m’embrasses, je veux que tu
-me répondes!</p>
-
-<p>—Quoi? Que puis-je te dire? Tu souffres?... Me crois-tu donc très
-heureux? C’est la fatalité de notre situation. Nous avons fait une
-folie... Oh! je ne la regrette pas! Mais c’était une folie tout de
-même... J’aurais dû être plus fort, plus maître de moi!... J’aurais
-dû m’éloigner... Que de malheurs évités!... Tu vois; je ne suis pas
-injuste, puisque j’avoue mes torts.</p>
-
-<p>—Mais tu n’es pas heureux! dit-elle dans un sanglot. C’est cela,
-Maurice, qui est épouvantable!... Après tout ce que j’ai supporté,—et
-sans me plaindre!—pour l’amour de toi, je t’entends dire que tu n’es
-pas heureux!... Malgré tout, je ne regrette pas de t’avoir aimé... Je
-regrette seulement que tu ne m’aies pas aimée davantage...</p>
-
-<p>—Je t’ai beaucoup aimée, Josanne...</p>
-
-<p>—Ah! pas assez, puisque tu as des regrets!... Mais, dis-moi,
-franchement, qu’ai-je fait? En quoi t’ai-je déplu?... Me reproches-tu
-quelque chose!... Je t’ai fidèlement aimé, mon chéri; je n’ai pas
-encombré ta vie; je ne t’ai rien demandé, que ta tendresse... Tu n’as
-su de mes chagrins et de mes souffrances que ce que je ne pouvais pas,
-absolument pas, te cacher... L’enfant même... oh! laisse-moi te parler
-de lui!... je croyais qu’il serait un lien entre nous, un lien si
-fort!...</p>
-
-<p>—Mais je ne te reproche rien, ma pauvre Josanne!... Tu as été
-parfaite... Cependant... Tu parles de l’enfant!... N’aurait-il pas
-mieux valu, pour toi, que ce petit ne vînt pas au monde?... Et, pour
-moi, quelle responsabilité!</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_22">22</span></p>
-
-<p>—Tu ne l’as jamais aimé, cet enfant! dit-elle en se dégageant. Tu n’as
-pas voulu le connaître...</p>
-
-<p>—Josanne!... Pouvais-je m’introduire chez toi?... Ton mari ne veut
-recevoir personne... Et toi-même, aurais-tu été bien contente de me
-voir dans ce rôle: l’ami de la maison?... Tu es trop délicate...</p>
-
-<p>—Je ne sais pas... L’amour n’a pas tant de scrupules! dit Josanne en
-rougissant. Oui, parfois j’ai souhaité...</p>
-
-<p>—Pourtant, tu ne détestes pas ton mari!...</p>
-
-<p>—Non, je ne le déteste pas. J’ai une grande affection pour lui... Je
-lui suis dévouée... Mais toi, toi, je t’aime...</p>
-
-<p>—Comment peux-tu accorder tout ça? dit Maurice. Tu es sincère,
-évidemment... Et si j’étais jaloux...</p>
-
-<p>—Ah! tu ne l’es pas, c’est une justice à te rendre!...</p>
-
-<p>—Ne sois pas ironique... Je ne peux pas être jaloux de Valentin,
-voyons!... C’est un malade, un malheureux... Tu m’as expliqué cent fois
-la nature de tes sentiments...</p>
-
-<p>—Ne me parle pas de mon mari! dit Josanne avec une sourde colère. Cela
-m’afflige, m’irrite et m’humilie...</p>
-
-<p>—Alors, parle-moi de toi, de nous... Ne me fais pas ces yeux
-méchants!... Ma petite Jo...</p>
-
-<p>Il l’attirait.</p>
-
-<p>—Ne tourne pas la tête... Viens là!... Plus près!... Tu vois, je suis
-le plus fort, je te tiens!... Ah! comme j’aime ton baiser!...</p>
-
-<p>Il cédait au charme sensuel... L’ombre, le contact de la femme, la
-querelle même et la nervosité de <span class="pagenum" id="Page_23">23</span> Josanne avivaient son désir. Il
-devenait presque tendre.</p>
-
-<p>—Écoute, mon mignon, je ne suis pas si féroce que tu crois!... Je
-sens si bien que tu m’aimes!... Et quand tu es là, mes scrupules et ma
-mauvaise humeur, tout s’envole. Oh! je tiens à toi, beaucoup beaucoup...</p>
-
-<p>Elle lui rendait ses baisers, enivrée, triste et honteuse.</p>
-
-<p>—Tu sais, disait-il tout bas, lèvres sur lèvres, je chercherai pour
-nous une autre petite chambre.</p>
-
-<p>—Ce ne sera plus notre chambre. Pourquoi n’as-tu pas renouvelé la
-location? Quel regret pour moi!</p>
-
-<p>—Je voyageais. J’ai oublié la date.</p>
-
-<p>—Cela m’a fait tant de peine! J’ai cru...</p>
-
-<p>Elle n’osa pas dire: «J’ai cru que tu voulais espacer nos rencontres,
-me préparer à la rupture.»</p>
-
-<p>—L’hôtel?... oh! cela me fait honte!... je n’aime pas ça.</p>
-
-<p>—Mais pour une fois encore, avant que je trouve un nouveau logis...
-après-demain, voudras-tu?...</p>
-
-<p>Elle ne répondit pas, mais elle mit des baisers sur les yeux, sur les
-joues, sur les lèvres de Maurice.</p>
-
-<p>—Tu viendras?</p>
-
-<p>—Oui.</p>
-
-<p>Sa joie n’était pas franche; elle gardait une sorte d’appréhension.</p>
-
-<p>—Maurice...</p>
-
-<p>—Chérie?...</p>
-
-<p>—Rien.</p>
-
-<p>Elle avait une question sur les lèvres: «Que veux-tu de moi? l’amour ou
-le plaisir? Ce n’est pas <span class="pagenum" id="Page_24">24</span> la même chose... J’ai besoin de baisers
-et de caresses, parce que je suis jeune et ardente, comme toi. Mais je
-ne les goûte que dans l’amour, et il ne me suffit pas d’être désirée...
-Je veux être aimée, aimée uniquement... Si tu me reprenais ton cœur, je
-ne pourrais plus t’appartenir... J’aurais horreur de ton étreinte...»</p>
-
-<p>Cette fois encore, elle n’osa point parler. Après quatre ans d’intimité
-physique, elle conservait ces gênes secrètes, ces pudeurs d’âme qui
-s’évanouissent seulement dans l’amour heureux. Elle se surveillait;
-Maurice se défendait: la volupté seule leur donnait l’illusion, trop
-brève, de l’harmonie sentimentale. Ils étaient amant et maîtresse: ils
-n’avaient pas su être amis.</p>
-
-<p>Soudain, prenant le bouquet de violettes à sa ceinture, elle le pressa
-contre sa bouche, puis contre la bouche de Maurice:</p>
-
-<p>—Prends... Tu garderas ces fleurs dans ta poche, ce soir, et tu les
-toucheras de temps en temps, et tu sentiras mon baiser au bout de tes
-doigts.</p>
-
-<p>—Oui, ma jolie... Quelles gentilles pensées tu as toujours!</p>
-
-<p>Elle souriait doucement.</p>
-
-<p>—Tu dînes chez Lamberthier?</p>
-
-<p>—Oui. Nous causerons d’une grosse, grosse affaire, très compliquée,
-très ennuyeuse, qui m’obligera peut-être à quitter Paris... oh! pas
-pour longtemps.</p>
-
-<p>—Explique-moi.</p>
-
-<p>—Tu n’y comprendrais rien.</p>
-
-<p>—Mais si!</p>
-
-<p>—Mais non; il s’agit d’un pont qu’une compagnie <span class="pagenum" id="Page_25">25</span> de chemins de fer
-veut établir sur la Dordogne. C’est Lamberthier qui construit le pont.
-Les travaux sont commencés. Mais il y a des complications...</p>
-
-<p>—Alors?...</p>
-
-<p>—Alors, Lamberthier va m’envoyer sur les lieux pour examiner les
-travaux...</p>
-
-<p>—Tu resteras là-bas?...</p>
-
-<p>—Trois semaines...</p>
-
-<p>—Tu t’ennuieras?</p>
-
-<p>—Le moins possible! J’irai à Bordeaux. Lamberthier a une cousine
-mariée, à Bordeaux; une femme très chic, très riche, qui reçoit
-beaucoup. Elle m’a invité, déjà.</p>
-
-<p>—Elle est jeune, cette dame?</p>
-
-<p>—Ni jeune, ni vieille: elle a une fille de vingt ans!</p>
-
-<p>—Jolie, la fille?</p>
-
-<p>—Qu’est-ce que ça te fait?</p>
-
-<p>—Bien sûr, ça m’est égal... Je disais ça en l’air, pour parler...</p>
-
-<p>Du bout des doigts, Maurice essuya la buée qui voilait les glaces.</p>
-
-<p>—Nous sommes sur le pont de la Concorde...</p>
-
-<p>—Ah! mon Dieu!... Je descends!...</p>
-
-<p>—Non, reste! Je prendrai le Métro...</p>
-
-<p>Ils s’embrassèrent.</p>
-
-<p>—Qu’as-tu là?... Un livre?...</p>
-
-<p>—Oui, je l’ai acheté tout à l’heure: <i>la Travailleuse</i>, par Noël
-Delysle. Tu ne connais pas?</p>
-
-<p>—Le bouquin? Non.</p>
-
-<p>—L’auteur?</p>
-
-<p>—Vaguement... Il fait de la sociologie, ou de la <span class="pagenum" id="Page_26">26</span> politique, ou
-peut-être les deux... Enfin il travaille dans les choses assommantes...</p>
-
-<p>—Il est vieux?</p>
-
-<p>—Qu’est-ce que ça te fait?... Veux-tu que je demande des
-renseignements?... Est-ce pour un mariage?...</p>
-
-<p>—Tu es bête!... Bonsoir, mon chéri!</p>
-
-<p>—Bonsoir... Je t’enverrai un «bleu», demain, pour fixer...</p>
-
-<p>—C’est entendu.</p>
-
-<p>Il descendit et paya le cocher:</p>
-
-<p>—Ramenez madame, 3, rue Amyot.</p>
-
-<p>Le fiacre tourna, repartit. Josanne sentit quelque chose sous son
-pied... C’était le bouquet de violettes, que Maurice avait oublié en
-s’en allant.</p>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
- <span class="pagenum2" id="Page_27">27</span>
- <h2 class="h2souschapitre">IV</h2>
-</div>
-
-<p>Le fiacre laissa Josanne au coin de la rue Lhomond et de la rue Amyot.</p>
-
-<p>Elle monta, d’une haleine, les cinq étages de la maison et s’arrêta sur
-le palier, étouffant de fatigue et d’angoisse, l’oreille tendue aux
-moindres bruits. Derrière la porte à un seul battant, une voix furieuse
-éclata:</p>
-
-<p>—Fichez-moi la paix, vieille folle!</p>
-
-<p>—Mon Dieu! soupira Josanne, Pierre se dispute avec Maria... Il n’a pas
-dîné!... Quelle scène, tout à l’heure!...</p>
-
-<p>Tremblante, elle mit la clé dans la serrure, ouvrit doucement.</p>
-
-<p>—Voilà madame, dit une autre voix, vous vous arrangerez avec elle...
-Moi, j’ sais rien. J’ai rien vu...</p>
-
-<p>La femme de ménage parut dans l’étroit vestibule, que le gaz, baissé
-par économie, éclairait mal. Son <span class="pagenum" id="Page_28">28</span> corps massif barrait l’entrée de
-la cuisine; elle secouait sa tête indignée au chignon noir et gris.</p>
-
-<p>—Qu’y a-t-il, Maria? fit Josanne.</p>
-
-<p>—C’est m’sieur qui réclame après son éther... Il crie depuis une
-heure... Il a pas voulu manger c’te potage américain... c’te résidu de
-bouillon qui coûte si cher!... Et puis il a dit que l’œuf était pas
-frais... Un œuf que j’ vas chercher à la vacherie de la rue de la Clef,
-où que je le prends, pour dire, sous la poule!... Après ça, il m’a
-demandé son éther, vu qu’il avait des crampes d’estomac... J’ai point
-trouvé la clé de la boîte à pharmacie... Alors il m’a <i>agonisée</i> de
-sottises... Il dit que j’ai caché la clé, exprès... Comme si j’étais
-une personne à faire des malices à mes patrons!...</p>
-
-<p>—Mais le petit, Maria, a-t-il dîné?</p>
-
-<p>—L’ gosse est au lit... Il dort... Faut que j’ m’en aille... Quoi
-qu’il dirait, mon <i>borgeois</i>?</p>
-
-<p>Maria Touret, dite la Tourette, dénoua les cordons de son tablier bleu.</p>
-
-<p>—La soupe de madame est au chaud, et le ragoût-z-aussi... J’ai porté
-le linge à couler... Bonsoir, madame.</p>
-
-<p>—Bonsoir, Maria...</p>
-
-<p>La femme de ménage regarda Josanne avec pitié. Elle n’avait pas servi
-chez des princes... Elle était native de la rue Mouffetard et elle
-manquait de manières. Mais c’était une brave créature, attachée aux
-Valentin, et qui admirait madame, tout en plaignant monsieur.</p>
-
-<p>Josanne, débarrassée de son chapeau et de sa jaquette, passa dans la
-salle à manger, vide, éclairée <span class="pagenum" id="Page_29">29</span> par la suspension, puis dans la
-chambre mi-obscure, où l’on entendait le petit souffle de l’enfant.</p>
-
-<p>—Ah! te voilà! dit Pierre.</p>
-
-<p>Couché sur le lit, il ne bougeait pas. Elle balbutiait:</p>
-
-<p>—Je suis très en retard... Pardonne-moi... J’ai... On m’a retenue...
-Alors, j’ai pensé que Maria...</p>
-
-<p>—J’ai failli la flanquer à la porte, Maria!... Sale, bavarde et
-paresseuse!... Tu l’as bien choisie!... Mais tu ne m’écoutes jamais...
-Je n’ai aucune autorité chez moi... Ma femme me donnera toujours tort,
-même contre la servante!... Évidemment, je ne suis bon à rien, donc je
-n’ai rien à dire...</p>
-
-<p>—Oh! Pierre! tu sais bien...</p>
-
-<p>—J’embête tout le monde... Je suis une charge pour toi...</p>
-
-<p>—Pierre, tu n’as pas le droit de parler ainsi!... Tu es malade: je
-te soigne le mieux que je peux, et pas seulement par devoir... par
-affection... Ai-je l’air de te reprocher...</p>
-
-<p>—Non, tu n’as pas l’air, mais au fond... Quoi? tu vas pleurer... Voilà
-les femmes!... Tu ferais mieux de chercher la clé que Maria a perdue...</p>
-
-<p>—Quelle clé?</p>
-
-<p>—La clé de la boîte à pharmacie...</p>
-
-<p>—Mais...</p>
-
-<p>—Quoi, mais! Ah! je comprends... Tu l’as cachée... Tu ne veux pas que
-je prenne mon éther, qui me soulage... qui m’endort... Dis la vérité:
-tu l’as cachée, cette clé...</p>
-
-<p>—Oui, je l’ai cachée. Le médecin m’a dit...</p>
-
-<p>—Je me f... du médecin. La clé!</p>
-
-<p>—Je t’en supplie, mon Pierre... sois raisonnable!... <span class="pagenum" id="Page_30">30</span> Voudrais-je
-te faire du mal!... Recouche-toi!... Calme-toi...</p>
-
-<p>—Vas-tu me donner la clé, sacré tonnerre!</p>
-
-<p>La lumière de la suspension, par la porte entr’ouverte, éclairait un
-peu la chambre, le chevet du lit sans rideaux, la forme maigre, aux
-grands bras, de l’homme irrité...</p>
-
-<p>—Chut! tu vas réveiller l’enfant! dit Josanne, effrayée.</p>
-
-<p>Elle ouvrit l’armoire, prit une clé derrière une pile de linge.</p>
-
-<p>—Voilà... Fais ce que tu veux... Je ne serai pas responsable...</p>
-
-<p>—Oui, s’il m’arrive malheur, tu t’en laves les mains!... Grand
-merci!...</p>
-
-<p>Elle ne protesta pas. Depuis longtemps, elle subissait des scènes
-pareilles, qui se terminaient toujours de la même façon! Après des
-cris, des violences, des menaces de «se f... par la fenêtre», Pierre
-s’apaisait, s’attendrissait, implorait le pardon de sa femme... Il
-criait qu’il lui devait tout, qu’elle était un ange, et lui une brute,
-qu’il l’adorait, qu’il ne pouvait se passer d’elle, mais qu’il ne lui
-serait pas à charge longtemps... il rappelait leurs fiançailles, le
-début de leur mariage... Quelquefois l’émotion de ces souvenirs gagnait
-la jeune femme... Et elle laissait dans chacune de ces crises un peu
-de cette énergie qui lui était si nécessaire... Pierre l’affolait, la
-détraquait...</p>
-
-<p>Il avait eu, toujours, un caractère instable, inquiet, avec la
-crainte de maux imaginaires et la terreur de la mort... Sans cesse
-il modifiait son régime, refusant le lait, suspectant la qualité des
-aliments... Le boucher, <span class="pagenum" id="Page_31">31</span> l’épicier et la crémière étaient des
-malfaiteurs publics!... Le pharmacien méritait le bagne!... Le médecin
-n’était qu’un âne... Quant à la Tourette, complice des fournisseurs
-déshonnêtes, elle priait le bon Dieu pour que monsieur crevât!...</p>
-
-<p>Tous les matins, Valentin se regardait dans la glace:</p>
-
-<p>—Ah! je suis frais! disait-il parfois. Et cet imbécile de docteur qui
-me soigne pour une gastro-entérite!... Il ne voit donc pas que je suis
-jaune!... Regarde, Josanne, n’est-ce pas que je suis jaune?... Non?...
-J’étais sûr que tu dirais non... J’ai le teint jaune paille, oui,
-parfaitement!... Et cela signifie que j’ai un cancer...</p>
-
-<p>Un autre jour, il avait une embolie, ou une néphrite, ou une maladie
-de la moelle... Il se voyait paralytique, dans un fauteuil roulant...
-Perpétuellement occupé de ses maux, il se plaignait de n’être pas
-assez plaint. L’inaction forcée, dans la gêne croissante, lui était
-doublement douloureuse. Il supportait mal que sa femme travaillât,
-que sa vieille tante de Chartres, mademoiselle Miracle, se dépouillât
-pour les aider... Et, en même temps, il exigeait des médicaments rares
-et coûteux, une nourriture délicate, des soins assidus, et, menaçant
-Josanne de se tuer pour la délivrer de sa présence, il obtenait d’elle
-tout ce qu’il voulait, le possible et l’impossible...</p>
-
-<p>Elle était sans force contre ce chantage sentimental qui s’exerçait
-jusque dans les crises de passion physique, lorsque Pierre, après
-une longue indifférence, s’avisait d’être amoureux et jaloux...
-Dans les bras de cet homme qu’elle avait aimé d’amour, qu’elle <span class="pagenum" id="Page_32">32</span>
-aimait encore d’une tendresse quasi maternelle, Josanne éprouvait une
-répulsion invincible, une révolte de tous ses sens. Son corps, frais et
-pur, exécrait le corps malade... Mais, pitoyable au chagrin de Pierre,
-elle ne savait pas, elle ne pouvait pas se refuser!... Après les
-affreuses nuits, son désir s’en allait, irrésistible, vers Maurice, et
-elle se croyait, non pas avilie, mais lavée, par des caresses saines et
-franches, par une volupté qui, pour les deux amants, était de l’amour...</p>
-
-<p>Pourtant elle revenait à son mari; elle tenait à lui comme à une partie
-d’elle-même,—un être en qui sa propre vie se prolongeait par la longue
-habitude commune.—Souffrant et malheureux, il n’avait qu’elle: elle ne
-l’abandonnerait jamais...</p>
-
-<p class="br">Étendu sur le lit, Pierre gardait le flacon débouché sous ses narines.
-L’odeur de l’éther se répandait, écœurant Josanne... Elle murmura:</p>
-
-<p>—Assez, Pierre!... Tu seras plus mal, après...</p>
-
-<p>Il se plaignit d’une douleur qui le pinçait à la nuque, d’un
-frémissement dans la colonne vertébrale...</p>
-
-<p>—Mes pieds et mes mains sont glacés... Touche!... Oh! oui,
-frictionne-moi, comme ça... Encore!... Mon sang ne circule pas... J’ai
-les muscles de la figure figés...</p>
-
-<p>Elle frottait, massait fortement les mains de son mari. Il gémissait,
-par intervalles:</p>
-
-<p>—Là... là... Tu ne sais pas bien... Donne-moi la boule d’eau chaude...</p>
-
-<p>Elle courut à la cuisine, alluma le gaz, fit chauffer l’eau... Pierre
-se calmait peu à peu. Il s’informa du <span class="pagenum" id="Page_33">33</span> journal, de madame Foucart,
-la directrice, de mademoiselle Bon, de la petite soiriste Flory, une
-farceuse!... Il s’aperçut tout à coup que sa femme défaillait de
-lassitude et de faim.</p>
-
-<p>—Mais tu n’as pas mangé, ma pauvre amie!... Va dîner, vite! Maria t’a
-gardé ta part.</p>
-
-<p>Josanne mangea, en cinq minutes, un reste de soupe et de ragoût, un
-fruit, une cuillerée de confiture. Puis elle mit un tablier sur sa
-robe noire, enleva le couvert, balaya les miettes tombées autour de
-la table... Elle accomplissait ces humbles besognes comme des devoirs
-ennuyeux, mais nécessaires, et qui ne l’abaissaient pas... La pauvreté,
-qu’elle avait connue, aimable et gaie, chez ses parents, qu’elle
-retrouvait, morne et terrible, dans son ménage, n’avait pas détendu
-les ressorts de son caractère... Josanne lui devait un accroissement
-d’orgueil et de volonté, la conscience de son énergie, toujours plus de
-patience et toujours plus de courage...</p>
-
-<p>Quand la salle à manger fut en ordre, elle éteignit la lampe de la
-suspension, alluma une autre petite lampe, et rentra dans la chambre,
-où Pierre l’appelait.</p>
-
-<p>—Josanne, viens-tu?... Il est neuf heures et demie...</p>
-
-<p>—Je le sais...</p>
-
-<p>—Tu te couches?</p>
-
-<p>—Non: je dois travailler ce soir... J’ai la «Petite Correspondance» à
-finir, et la «Chronique de la Mode».</p>
-
-<p>—Laisse donc ça... Tu te lèveras demain de bonne heure.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_34">34</span></p>
-
-<p>—Non! non!... J’ai autre chose à faire demain matin. Je ne veux pas
-mettre le journal en retard... Il y a du grabuge, là-bas!... Foucart et
-sa femme sont inquiets... Ils redoutent la concurrence, les nouveaux
-magazines: <i>Femina... La Vie heureuse...</i> Foucart a dit: «Nous les
-enfoncerons... Oui, nous ferons un <i>trust</i>...» Mais des collaborateurs
-sont partis, des abonnés se sont désabonnés... Si tu voyais la rage de
-Foucart!... Quelle boîte!... Dire qu’on est bien content de trouver
-ça!...</p>
-
-<p>Elle ôta sa jupe et sa blouse, dégrafa son corset.</p>
-
-<p>—Où est mon peignoir?... Tiens, sur le pied du lit, depuis ce
-matin!... Vraiment, la Tourette n’a pas d’ordre...</p>
-
-<p>—Bah! dit Pierre, c’est une brave femme, après tout!...</p>
-
-<p>Soulevé sur le coude, il regardait Josanne. La lumière, tamisée par
-un abat-jour de papier rose, l’enveloppait toute d’un chaud reflet...
-Droite, un peu cambrée, elle rattachait en arrière l’agrafe du jupon
-noir qui collait à ses hanches et s’évasait autour de ses chevilles. Et
-préoccupée de son travail, du journal, de l’humeur des Foucart, elle ne
-s’apercevait pas que son geste faisait saillir sa gorge ferme sous la
-mince chemise, et que l’épaulette de ruban mauve glissait...</p>
-
-<p>Elle s’animait en parlant; les yeux bleu d’ardoise se veloutaient de
-l’ombre des cils; les dents parfaites brillaient... Elle leva ses bras
-nus pour assurer une épingle dans son chignon, puis elle se pencha pour
-atteindre son peignoir de molleton rouge. Pierre lui saisit le poignet,
-au vol:</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_35">35</span></p>
-
-<p>—Écoute, Josanne...</p>
-
-<p>—Quoi!... Tu n’es pas bien?...</p>
-
-<p>—Mais si, très bien... Écoute!</p>
-
-<p>Il s’assit au bord du lit. L’étincelle du désir passa dans ses yeux
-gris... Sa face creuse, sabrée de rides verticales, s’illumina d’un
-sourire. Ses cheveux lisses collaient à ses tempes... Sa moustache
-avait une odeur d’éther.</p>
-
-<p>—Laisse-moi, Pierre! murmurait Josanne, d’une voix qui suppliait et
-qui avait peur. Le médecin...</p>
-
-<p>—Ne pense donc pas au médecin! Je vais mieux. Et tu es si jolie, comme
-ça, avec tes grands yeux, tes bras blancs...</p>
-
-<p>Il l’étreignait, roulant sa tête sur la douce poitrine nue, et le
-parfum de la femme l’affolait.</p>
-
-<p>Mais Josanne, ce soir-là, ne dominait pas sa répugnance. Elle se
-raidissait... Pierre la repoussa:</p>
-
-<p>—Je te dégoûte donc!... Parce que je suis malade?... parce que je
-suis laid?... Tu ne me pardonnes pas ça, d’être malade et laid!...
-Tu as raison. L’amour, ça ne me va plus! Je suis grotesque... Oh!
-rassure-toi! Je ne te violerai point...</p>
-
-<p>Il pleura de rage.</p>
-
-<p>—La seule joie qui me reste, tu me la refuses!... Va! je n’invoquerai
-pas mes droits de mari... Je te voulais comme autrefois, quand tu
-m’aimais... Ah! tu seras bientôt libre! Je ne t’importunerai plus... Je
-mourrai. J’irai pourrir dans un coin et tu prendras un autre mari... ou
-un amant... un jeune, qui ne te dégoûtera pas...</p>
-
-<p>Elle cria, désespérée:</p>
-
-<p>—Tais-toi! tais-toi!... C’est abominable de me <span class="pagenum" id="Page_36">36</span> parler ainsi... Je
-ne veux pas que tu meures... Je ne veux pas...</p>
-
-<p>—Josanne!</p>
-
-<p>Il la couvrit de caresses violentes, qu’elle subissait en gémissant,
-les yeux fermés, les lèvres serrées...</p>
-
-<p>Longtemps elle demeura muette, la nausée aux lèvres, près de cet
-homme qui s’endormait... Puis elle mit son peignoir, emporta la lampe
-dans le salon. La table était chargée de livres, de journaux et de
-lettres:—des lettres d’abonnées qui demandaient des conseils pour
-rajeunir leurs toilettes et leurs figures.</p>
-
-<p>Josanne, assise à sa table, écrivit:</p>
-
-<div class="quote">
- <p class="mode">LES MODES DE PRINTEMPS</p>
-
- <p class="br">«Les draps bourrus, les gros lainages mouchetés qui composèrent nos
- costumes d’hiver sont remplacés par la serge fine. L’alpaga uni ou
- «fantaisie» va triompher...»</p>
-</div>
-
- <p class="br">Le porte-plume glissa de ses doigts. Ses larmes chaudes tombèrent sur
-la page blanche. Sa poitrine sembla se rompre dans un sanglot:</p>
-
-<p>—Quelle vie, mon Dieu! quelle vie!...</p>
-
-<div class="chapter">
- <span class="pagenum2" id="Page_37">37</span>
- <h2 class="h2souschapitre">V</h2>
-</div>
-
-<p>Il n’était pas quatre heures de l’après-midi. Monsieur Isidore Foucart
-et madame Madeleine Foucart, fondateurs-directeurs du <i>Monde féminin</i>,
-madame Lagny, secrétaire de la rédaction, les reporters et les
-reporteresses, les dessinateurs et les photographes, les courtiers de
-publicité, les fournisseurs, tous ces gens d’inégale importance qui,
-de cinq heures à sept heures, dans l’éclat des lampes électriques, le
-crépitement du téléphone, le brouhaha des conversations, entraient,
-sortaient, parlaient, écrivaient, et composaient le «plus grand
-magazine du monde»,—et les quatre ou cinq revues secondaires qui le
-complétaient,—tous étaient encore à leurs plaisirs ou à leurs affaires.</p>
-
-<p>Dans le vaste appartement de la rue Saint-Honoré, il n’y avait guère
-que le caissier, les employés d’administration, peut-être mademoiselle
-Bon,—qui <span class="pagenum" id="Page_38">38</span> dirigeait la petite revue <i>l’Assistance féminine</i>,—et
-Josanne Valentin.</p>
-
-<p>La secrétaire de la rédaction était une personne très distinguée,
-très mondaine, amie particulière des Foucart. Depuis quelques
-mois, elle soignait une élégante neurasthénie, et Josanne la
-remplaçait,—car Josanne, n’ayant pas d’attributions bien définies,
-était l’employée à tout faire qui passe de l’administration à la
-rédaction, de la rédaction au service des primes, du service des primes
-à la correspondance... Et, comme elle avait l’esprit souple, elle
-réussissait à peu près partout.</p>
-
-<p>Le petit bureau qu’elle occupait gardait quelques traces du passage de
-mademoiselle Flory, qui l’avait occupé naguère, avant de se consacrer
-à la «Soirée parisienne», aux comptes rendus des grandes réunions
-sportives, et au bonheur d’un M. Dupont. Une grosse toile bleu de lin,
-à frise blanche, couvrait les murs; il y avait une bibliothèque et une
-table laquées de gris, un vaste cartonnier tendu de cretonne comme ceux
-où l’on met les gants et les voilettes. Des photographies, des affiches
-étaient fixées à la tenture par des punaises; des articles découpés,
-barrés de crayonnages bleus, débordaient la table, jonchaient le tapis.
-Entre l’encrier et le pot à colle, une branche de mimosa, élancée hors
-d’un cristal glauque, égrenait ses boules légères, toutes duveteuses de
-pollen doré.</p>
-
-<p>Le soleil de mars, tiède et pâlot, touchait obliquement le store de
-toile écrue. On entendait le roulement des voitures, le <i>tac tac</i> d’une
-machine à écrire, derrière le mur. Dans l’antichambre, les grooms
-causaient à haute voix, et riaient, sans vergogne.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_39">39</span></p>
-
-<p>Josanne travaillait. Sa blouse de soie groseille, son col empesé,
-pâlissaient son joli visage... Joli?... Qui sait?... Un visage de
-moderne Parisienne, au petit nez frémissant, aux grands yeux, au front
-bombé sous la volute basse des cheveux sombres,—une figure comme
-Helleu les dessine, d’un crayon si vif et si libre, en trois tons de
-blanc, rouge et noir... On ne voyait pas les traits de Josanne: on
-voyait le sourire à fleur de lèvres, et le battement des cils, et la
-fossette du menton et l’enroulement soyeux du haut chignon romantique...</p>
-
-<p>Elle posa sa plume, bâilla, regarda l’heure... La besogne banale
-l’ennuyait. Elle pensa à son mari qui, depuis quelques jours, était
-plus malade, à la note du pharmacien, au menaçant terme d’avril... Elle
-pensa que Maurice, à Bordeaux, l’oubliait. Deux lettres, en quinze
-jours!... Et la tristesse de vivre l’accabla.</p>
-
-<p>Elle regarda le calendrier accroché dans un coin: «21 mars»... Le
-printemps commençait... Elle se sentit plus triste encore. Elle
-n’aimait plus le printemps.</p>
-
-<p>Comme elle se penchait pour ramasser une lettre, la soie trop mûre
-de sa blouse craqua. Elle se redressa, consternée, chercha l’accroc.
-C’était la couture de la manche qui avait cédé. Il faudrait donc
-acheter une autre blouse? Celle-ci avait fait son temps... Josanne
-songea d’abord à réparer l’accident. Elle ferma la porte au verrou,
-prit du fil et une aiguille dans le tiroir de sa table, et, la blouse
-enlevée, elle examina la malencontreuse déchirure... Oui, cela pouvait
-s’arranger... Acheter une autre blouse avant la fin du <span class="pagenum" id="Page_40">40</span> mois, c’eût
-été une folie. Pourtant Josanne avait des larmes dans les yeux. Elle
-avait beau être raisonnable, elle était femme, elle était coquette, et
-ça l’ennuyait d’être moins bien habillée que les camarades... Sa pauvre
-blouse groseille!... Quelle différence avec les délicieux corsages
-de Flory!... Josanne soupira; puis elle pensa aux chroniques qu’elle
-rédigeait, à la tête que feraient ses lectrices si elles pouvaient
-l’apercevoir, raccommodant sa blouse dans les somptueux bureaux du
-<i>Monde féminin</i>, et elle se mit à rire, toute seule, consolée par la
-drôlerie de la situation.</p>
-
-<p>Rhabillée, elle revint à son travail. Elle rédigeait les quelques
-lignes de légende qui devaient accompagner les illustrations d’un
-article... L’heure passa. Bientôt les pas, les voix, la rumeur
-coutumière emplirent l’antichambre et les bureaux voisins. Toutes les
-cinq minutes, quelqu’un frappait. Les rédactrices, les dessinateurs, ne
-trouvant personne, relançaient madame Valentin:</p>
-
-<p>—Eh bien, madame?... J’attends mes épreuves.</p>
-
-<p>—Ma nouvelle?... Quand passera-t-elle donc?</p>
-
-<p>—Monsieur Foucart a-t-il vu mon dessin?</p>
-
-<p>Josanne répondait brièvement:</p>
-
-<p>—Vous êtes «en pages».</p>
-
-<p>Ou bien:</p>
-
-<p>—Je ne sais pas... Le numéro d’après-demain est sur le marbre... Votre
-nouvelle passera dans le prochain.</p>
-
-<p>—Mais, madame!...</p>
-
-<p>—Adressez-vous à monsieur Foucart. Il est arrivé. Je l’entends.</p>
-
-<p>La voix nasale de M. Foucart résonnait à travers <span class="pagenum" id="Page_41">41</span> les cloisons,
-portant la terreur dans l’âme des rédactrices, des employés et des
-grooms. M. Foucart exécutait une malheureuse:</p>
-
-<p>—Le dessin de modes et l’art, ça n’a pas le moindre rapport,
-mademoiselle... Il faut qu’on voie tout, tout, absolument tout, les
-petits plis de la jupe et les fleurs de la broderie... Et pas d’ombres,
-ou presque pas!... Allongez-moi la bonne femme, les jambes, la taille,
-hardiment!... La tête petite, le ventre plus rentré... Quoi? quoi?...
-Le document photographique?... Eh bien, c’est un document, pas autre
-chose! Ne copiez pas, inspirez-vous!... Allongez, allongez la bonne
-femme... Savez-vous qu’Héderger, le grand photographe, fait poser ses
-modèles debout sur un petit banc? La robe traînante cache les pieds
-du banc... Hein? quoi? vous dites que ça n’est pas «nature»?... Et
-après?... Le dessin de modes et la nature, mademoiselle, ça n’a pas le
-moindre rapport...</p>
-
-<p>Le trille exaspérant du téléphone retentissait:</p>
-
-<p>—Mademoiselle Flory!</p>
-
-<p>—Monsieur Bersier!...</p>
-
-<p>—Madame Valentin!...</p>
-
-<p>Josanne accourait. Le récepteur passait de main en main...</p>
-
-<p>—Allô!... allô!...</p>
-
-<p>Une dame, engoncée dans ses zibelines, arrêtait Josanne, la forçait à
-quitter l’appareil.</p>
-
-<p>—Madame, j’attends depuis une heure... Je veux voir madame Foucart...</p>
-
-<p>—Mais, madame, adressez-vous...</p>
-
-<p>—Je viens pour une réclamation... Je n’ai pas reçu la prime...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_42">42</span></p>
-
-<p>—Madame, ce n’est pas moi qui...</p>
-
-<p>—Je veux qu’on me rembourse mon abonnement... Je m’abonnerai à la <i>Vie
-heureuse</i> qui vient de paraître, ou à <i>Femina</i>...</p>
-
-<p>—Madame, je vous conseille d’écrire à monsieur Foucart...</p>
-
-<p>Preste, Josanne esquivait la dame, qui se précipitait sur le petit
-Bersier, un tout jeune rédacteur frais comme la rose et rasé à
-l’anglaise. D’un air très grave, il écoutait les doléances de la
-plaignante, qui réclamait un éventail de sept francs soixante-quinze,
-offert en prime aux abonnées d’un an.</p>
-
-<p>Par le téléphone, un photographe déclarait:</p>
-
-<p>—C’est vous, madame Valentin?... Je suis allé chez mademoiselle
-Brémond. Elle m’a prêté la photographie... où elle est représentée, à
-l’âge de dix mois, sur les genoux de sa mère... C’est pour votre série
-des «Grandes actrices en bas âge»...</p>
-
-<p>—Eh bien, faites un cliché tout de suite. Vous savez que nous
-donnons, en même temps, dans le prochain numéro, un article spécial
-sur les débuts et la carrière de mademoiselle Brémond... Vous l’avez
-photographiée chez elle, dehors, au théâtre, en automobile?...</p>
-
-<p>—Je n’ai pas pu...</p>
-
-<p>—Comment?</p>
-
-<p>—Cette photographie qu’elle m’a remise est indécente... Mademoiselle
-Brémond, sur les genoux de sa mère, est toute nue, et... l’on voit...</p>
-
-<p>—Quoi?</p>
-
-<p>—Tout!</p>
-
-<p>—A dix mois, ça n’a pas d’importance...</p>
-
-<p>—Je vous assure qu’on la reconnaît...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_43">43</span></p>
-
-<p>—On reconnaît quoi?</p>
-
-<p>—Tout!... Et elle me proposait une autre photographie «récente»,
-en travesti, dans la même pose, pour la «comparaison»! Et elle se
-tordait...</p>
-
-<p>—Brémond a des plaisanteries bien délicates!</p>
-
-<p>—Je lui ai dit que le <i>Monde féminin</i> pénètre dans les familles et
-qu’il doit ménager la pudeur de ses abonnées...</p>
-
-<p>—Alors!</p>
-
-<p>—Elle m’a dit: «Vous m’embêtez! Vous n’aurez pas ma fiole...»</p>
-
-<p>—Et Bersier qui fait un article où il vante l’excellente éducation de
-la spirituelle divette!...</p>
-
-<p>—J’ai insisté... Elle a crié: «Rien! rien! vous n’aurez rien!...
-Fichez le camp!»</p>
-
-<p>—Et vous avez...</p>
-
-<p>—Pas tout de suite!... J’ai tâché de lui faire comprendre... Je lui ai
-dit... Allô!... Allô!...</p>
-
-<p>—Allô!... Eh bien?...</p>
-
-<p>—Elle m’a répondu...</p>
-
-<p>Le mot se perdait dans un grésillement de friture. Josanne riait...</p>
-
-<p>—Je vais consulter madame Foucart...</p>
-
-<p>Elle tendait le récepteur à Bersier...</p>
-
-<p>—Où est la dame à la prime?</p>
-
-<p>—Le crampon?... Je l’ai dirigée sur notre éminent secrétaire
-d’administration... Qu’est-ce que vous racontiez dans le téléphone?...
-Vous riez... Ça vous va bien! Pourquoi ne riez-vous pas toujours?</p>
-
-<p>—Parce que la vie n’est pas gaie...</p>
-
-<p>—Quand vous riez, vous êtes jolie... Allô! allô!... Oui, c’est moi,
-Bersier...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_44">44</span></p>
-
-<p>Josanne frappait à la porte de Madeleine Foucart.</p>
-
-<p>—Quoi?... Que voulez-vous? C’est exaspérant...</p>
-
-<p>—Madame...</p>
-
-<p>La directrice, assise dans un fauteuil anglais, derrière un bureau
-anglais, leva sa tête aux cheveux d’un roux foncé, aux yeux durs, aux
-lèvres molles. C’était une femme de quarante-cinq ans, un peu trop
-grasse, désirable encore et qui «se défendait».</p>
-
-<p>Sortie on ne savait d’où, enrichie on savait comment, elle avait fait
-de tout: des livres, de la peinture, une exploration au Spitzberg,
-du reportage à l’américaine. Elle avait dirigé un théâtre, fondé des
-œuvres charitables, ouvert des souscriptions pour des sinistrés—et,
-vers la quarantaine, elle s’était jetée dans le féminisme comme
-d’autres se jettent dans la dévotion.</p>
-
-<p>Mariée avec Isidore Foucart, elle avait créé un journal de modes,
-<i>la Parisienne</i>, puis une petite revue, <i>l’Assistance féminine</i>, et
-deux ans plus tard, <i>le Monde féminin</i>, «le plus grand magazine de
-l’Univers». Habilement, elle avait spéculé sur la curiosité des snobs
-et la vanité des gens célèbres. Les rédacteurs vantaient les bébés
-et les toutous, la charité élégante et les prouesses sportives, les
-vertus domestiques des reines, la modestie des poétesses, les mariages
-des comédiens. Dans <i>le Monde féminin</i>, toutes les femmes étaient
-jolies; presque toutes étaient vertueuses; tous les hommes étaient
-«talentueux»; les plus rosses avaient des «âmes d’enfants». Hommes et
-femmes, ils étaient tous riches; ils exhibaient, dans des «intérieurs»
-suaves, des costumes du grand tailleur ou du grand couturier. Et
-leurs effigies, leurs biographies, tant de réclame et tant de gloire,
-allaient troubler le <span class="pagenum" id="Page_45">45</span> cœur des petites abonnées provinciales,
-Bovarys de Limoges ou de Quimper-Corentin.</p>
-
-<p>Le succès était venu... Madeleine Foucart, qui recevait à dîner des
-hommes politiques, espérait le ruban rouge... Un peu avant le 1<sup>er</sup>
-janvier, un peu avant le 14 juillet, des journalistes annonçaient,
-bruyamment, la promotion certaine de la «plus jolie femme de Paris»
-dans l’ordre national de la Légion d’honneur. Mais les ministres, au
-dernier moment, étaient lâches...</p>
-
-<p>«La plus jolie femme de Paris», qui était aussi l’«ange de la charité»
-et la «grande féministe», posa son porte-plume d’écaille et d’or. Et,
-durement:</p>
-
-<p>—J’ai défendu qu’on me dérange... Allons, parlez, et faites vite!...</p>
-
-<p>Elle n’aimait pas cette Josanne, pauvre, médiocrement habillée et très
-orgueilleuse. Elle n’aimait que madame Lagny, mademoiselle Flory,
-et quelques rédactrices intermittentes et flagorneuses. La grande
-féministe avait sa cour.</p>
-
-<p>Josanne expliqua l’étrange fantaisie de mademoiselle Brémond.</p>
-
-<p>La directrice prit le téléphone sur son bureau:</p>
-
-<p>—Isidore, venez, je vous prie...</p>
-
-<p>M. Isidore Foucart parut bientôt. Un bel homme aux yeux noirs, à la
-fine moustache rousse, l’air d’un Bel-Ami arrivé, enrichi, rangé... Il
-salua Josanne d’un signe de tête.</p>
-
-<p>Il était familier avec elle, comme avec toutes les femmes, ayant
-gardé les manières de sa jeunesse,—de ce temps heureux où il était
-secrétaire des Bouffes!—Mais sa familiarité n’était pas insolente. Il
-estimait <span class="pagenum" id="Page_46">46</span> Josanne, parce qu’elle était intelligente, courageuse,
-exacte et fière:—une employée modèle, et une «brave femme».—Il se
-plaisait à raconter que cette «jolie petite» était sage, fidèle à son
-moribond de mari: «Hein! disait-il, c’est épatant qu’il y ait encore
-des femmes comme ça!...» Et il se demandait toujours «si ça durerait...»</p>
-
-<p>Souriant, la main dans la poche de son gilet, il considérait cette
-femme-phénomène, et il pensait: «Tiens! elle a encore maigri... C’est
-dommage qu’elle s’esquinte pour ce chimiste qui ne veut pas mourir...»</p>
-
-<p>Sa femme lui expliqua l’aventure du photographe et de mademoiselle
-Brémond. Calme, il répondit:</p>
-
-<p>—Je verrai Brémond. Quant au photographe... Qui m’a fichu un pareil
-idiot!... Depuis le temps qu’il fait son métier, il devrait savoir
-manier les femmes.</p>
-
-<p>—Tout de même, il y a un trou dans le numéro de dimanche... Et nous
-n’avons plus le temps de préparer les photographies de <i>Madame Vernol
-chez elle</i>...</p>
-
-<p>—Faites passer une nouvelle...</p>
-
-<p>—Il faudrait des coupures...</p>
-
-<p>Foucart tirait sa moustache cuivrée.</p>
-
-<p>—Dites donc... vous... ma petite Valentin... vous avez de la
-bibliographie toute prête...</p>
-
-<p>—Mais non, monsieur!... Les notices bibliographiques sont pour le 5
-avril...</p>
-
-<p>—Elles passeront le 25 mars, voilà tout.</p>
-
-<p>—Mais... je n’ai pas fini...</p>
-
-<p>—Bah! vous ajouterez n’importe quoi. Vous démarquerez les «Prières
-d’insérer» des libraires...</p>
-
-<p>Il avisa un livre sur la table de sa femme:</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_47">47</span></p>
-
-<p>—Tenez, feuilletez ça... Écrivez quelques lignes un peu aimables pour
-l’auteur. C’est un de mes amis... Il sera enchanté...</p>
-
-<p>—<i>La Travailleuse!</i> s’écria Josanne en prenant le livre. Mais je le
-connais, ce livre... Je l’ai lu... Je l’ai même acheté...</p>
-
-<p>—Fichtre! vous achetez des livres, vous!... Je le dirai à Delysle
-quand il reviendra d’Italie...</p>
-
-<p>Il se tourna vers Madeleine:</p>
-
-<p>—Vous vous rappelez Noël Delysle? Je l’ai un peu connu à l’École de
-droit... Et nous avons dîné avec lui, je ne sais où... au Ministère des
-colonies, peut-être... Un grand, brun, froid comme un Anglais... Il
-revenait du Canada... Il a eu plusieurs missions...</p>
-
-<p>Madame Foucart n’avait aucun souvenir de Noël Delysle...</p>
-
-<p>—Alors, ma petite Valentin, nous comptons sur vous... Demain, à la
-première heure, votre copie à l’imprimerie... Et, cette fois, pour vous
-récompenser, je double les vingt-cinq francs des «notices»... Bonsoir.</p>
-
-<p>—Bonsoir et merci, monsieur, dit Josanne en riant. Bonsoir, madame...</p>
-
-<p>Elle s’en alla, joyeuse... Cette fabrication de notices
-bibliographiques n’avait rien de commun avec la critique littéraire;
-mais, cette fois, Josanne avait des choses à dire qu’elle dirait fort
-bien! Et M. Noël Delysle verrait qu’elle l’avait compris...</p>
-
-<p>«Cinquante francs au lieu de vingt-cinq!... Quelle chance!...
-J’achèterai une autre blouse!...»</p>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
- <span class="pagenum2" id="Page_48">48</span>
- <h2 class="h2souschapitre">VI</h2>
-</div>
-
-<p>C’est le dimanche matin. L’odeur vanillée du chocolat emplit l’étroit
-logement, et Josanne, tôt levée, en frottant les meubles, chante. Elle
-est gaie, ce matin-là...</p>
-
-<p>A tous les étages de la maison, les portes battent, les fourneaux
-chauffent, les tapis pendent sur l’appui des fenêtres, les balais
-cognent les planchers. Et, tandis que l’homme et les mioches paressent
-au lit,—délivrés pour un jour du bureau, de l’atelier, de l’école,—la
-femme, qui n’a jamais de vacances, commence le branle-bas dominical.</p>
-
-<p>—Pour sûr que madame a du mérite!...</p>
-
-<p>La Tourette, dans un coin de la salle à manger, devant le poêle,
-prépare le bain du petit.</p>
-
-<p>—Madame, qu’est savante, faire tout ça!... Et sans chigner!...
-Monsieur, quand on le connaît, on voit bien qu’il n’a pas de
-méchanceté... la crème des <span class="pagenum" id="Page_49">49</span> crèmes, la bête du bon Dieu, quoi! Et
-s’il n’était pas malade...</p>
-
-<p>—Il est bien malade, Maria!</p>
-
-<p>—Oui... oui... Mais faut de la vertu, vrai, pour le supporter...
-Madame qu’est jolie...</p>
-
-<p>—Oh! jolie!...</p>
-
-<p>—Y en a bien, à la place de madame, qui diraient: «Zut!... assez!...
-bonsoir!...» Après des ans et des ans que ça dure!... J’estime
-monsieur, qu’est savant, et puis honnête, un homme sérieux... Mais j’
-dis que madame a du mérite...</p>
-
-<p>—Maria, je fais ce que font beaucoup de femmes...</p>
-
-<p>—Mais les autres, elles se plaignent!... Oui... au lavoir, chez le
-boucher, chez la crémière... et chez la concierge, donc!... Y a ma
-voisine qu’est en ménage avec un imprimeur... des gens collés, quoi!
-mais bien aimables... J’y dis, à la petite: «Ernestine, i’ va mieux,
-ton homme?...» Lui, le pauvre, est malade dans le foie... Des nuits
-entières, il n’ fait qu’un cri... «M’en parle pas, d’ mon homme!
-qu’elle me répond, j’ fais ce qu’i’ faut; j’ dis rien d’vant lui; c’est
-mon devoir...» Mais le devoir, des fois, c’est embêtant... Dame! elle
-est jeune; elle n’est pas d’ bois, et, vous comprenez, ce garçon, avec
-sa maladie... «Ernestine! que j’ dis pour rire, tu le plaqueras un de
-ces jours, ton typo...—Moi! qu’elle répond, le plaquer?... Un pauv’
-diable qu’a si tellement besoin de moi!... Pour qui q’ tu me prends?...
-J’ m’embête, mais j’ reste! C’est mon honneur...»</p>
-
-<p>Josanne voudrait bien savoir si Ernestine est fidèle au typo... Elle
-n’ose pas interroger la Tourette.</p>
-
-<p>—V’là l’ bain prêt. Madame va chercher Claude? <span class="pagenum" id="Page_50">50</span> Moi, faut que j’
-porte le lait et le journal à monsieur...</p>
-
-<p>Josanne entre doucement dans la chambre obscure. Elle écarte les
-rideaux du petit lit, soulève l’enfant qui s’éveille.</p>
-
-<p>—Chut! mon trésor!... Ne pleure pas! Sois sage!... Papa se fâcherait!</p>
-
-<p>La tête aux boucles châtaines tombe sur l’épaule maternelle. Le cou
-frais a l’odeur des plumes de colombe. Dans la salle à manger, le grand
-jour éblouit Claudin. Il s’agite. Il crie:</p>
-
-<p>—Je veux mon chocolat, Toué!... Je veux mon chocolat...</p>
-
-<p>«Toué», c’est la Tourette.</p>
-
-<p>Dans l’eau tiède, devant le feu rougissant, le beau petit corps frémit
-d’aise. Josanne le regarde: un enfant nerveux, pas très gras, déjà
-musclé sous la peau brune, un faune puéril, une statuette de Pompéi...
-Le visage est rond, les yeux ardoisés, les cheveux châtain sombre.
-Claude ressemble à sa mère. Il a de Maurice des expressions, des
-attitudes, le sourire, le regard, une sorte de câlinerie gracieuse;
-mais Josanne lui a donné l’intelligence vive, la voix claire, l’énergie
-et l’ardeur du sang. Elle l’admire. Elle se rappelle le dicton
-populaire sur la beauté des enfants de l’amour, et elle pense:</p>
-
-<p>«Mon petit Claude... mon plus grand péché!... Je n’ai pas honte de toi.
-Je ne peux pas regretter que tu sois au monde...»</p>
-
-<p>Dans son bain, le petit s’irrite. Il réclame son chocolat. Josanne
-l’enveloppe de serviettes chaudes, le frictionne, nu, au creux de ses
-genoux. Un orgueil <span class="pagenum" id="Page_51">51</span> joyeux gonfle sa poitrine, et, baisant la chair
-de sa chair, Josanne est mère comme elle fut amante,—sans remords,
-ingénument.</p>
-
-<p>—Maria, faites déjeuner Claude et laissez reposer monsieur. Il a bien
-dormi. Je suis contente... Vous nettoierez les vitres et vous laverez
-le carrelage de la cuisine. Moi, je vais au marché.</p>
-
-<p class="br">Josanne est prête. Elle a mis une vieille jupe de cheviotte bleue,
-soigneusement nettoyée, un boléro pareil, une ceinture de cuir fauve.
-Une voilette de tulle brodé pare son grand «canotier» pelucheux. Et
-cette toilette, qui ne vaut pas soixante francs, n’est pas laide... Les
-ouvrières parisiennes portent des robes qui ressemblent à celle-ci, des
-chapeaux qui ressemblent à celui-là,—mais non point comme Josanne,
-avec cet air de distinction, cette allure de «dame» qu’elle garderait
-sous un sarrau de brunisseuse.</p>
-
-<p>Elle tient, dans sa main gantée, le filet à provisions. Tous les
-matins, elle fait son marché, elle-même, pour économiser les vingt
-ou trente sous que la Tourette gâcherait. Car la Tourette, semblable
-à tant de ménagères du peuple, achète avec indolence et marque un
-goût répréhensible pour le «tout fait», la charcuterie, les légumes
-bouillis,—haricots, épinards, qu’on débite chez les crémières.</p>
-
-<p class="br">Dehors, pas un souffle: un ciel blanc, ouaté, que le soleil chauffe à
-l’envers. L’air est tiède, trop tiède, et le printemps précoce fermente
-dans cette tiédeur. Par-dessus les murailles des jardinets, les
-branches se <span class="pagenum" id="Page_52">52</span> haussent, gonflées de sève, avec de petites feuilles
-roulées, pointues comme des ongles verts et des bourgeons cotonneux ou
-gluants, bruns et pourpres.</p>
-
-<p>Ce n’est pas Josanne, c’est Pierre qui a choisi d’habiter ce sombre
-quartier d’écoles et de couvents: rue des Irlandais, rue Amyot, rue
-Lhomond, rue Tournefort,—rues grises, le jour, et, la nuit, toutes
-noires, avec des réverbères de province.—Là seulement, Pierre Valentin
-a trouvé le compagnon désiré de son ennui: le silence. Le silence
-tombe, glacé, de la coupole funéraire du Panthéon; il habite les
-porches verdâtres des collèges, les impasses barrées de chaînes, les
-masures aux fenêtres grillées. Un fiacre qui passe est un événement.
-On rencontre, au crépuscule, de vieux messieurs qui ont des redingotes
-de savants, des figures de prêtres, et des chapeaux gibus sur leurs
-cheveux blancs trop longs. D’où sortent-ils? Où vont-ils?... Pierre
-voit partout des jésuites laïcisés,—mais Josanne est bien sûre que ces
-gens sont des personnages de Balzac qui reviennent. Le fantôme du père
-Goriot descend parfois la montagne Sainte-Geneviève pour rentrer à la
-pension Vauquer...</p>
-
-<p>Josanne a fini par l’aimer, ce quartier triste... Car elle a cette
-grâce, ce bonheur d’être une imaginative, et de transfigurer la
-réalité. Son père, humoriste sentimental et poète, disait naguère: «Ma
-fille a un papillon bleu dans le cerveau...» La vie sérieuse, la vie
-tragique a fortifié la raison, tendu la volonté de Josanne, mais le
-papillon bleu de la fantaisie palpite encore sur ses rêves, sur ses
-chagrins, sur ses amours.</p>
-
-<p>Voir tout en beau, c’est la sagesse. Josanne se fait des joies avec
-les plus humbles choses,—un ruban, <span class="pagenum" id="Page_53">53</span> un livre, une fleur.—Elle
-s’est fait, presque, du bonheur avec le médiocre amour de Maurice, dans
-les minutes où elle a pu oublier le passé, oublier l’avenir, vivre le
-présent. Et c’est le secret de sa résistante jeunesse. Josanne aura
-toujours quinze ans, par quelque aspect de son visage mobile, par
-quelque mouvement naïf de son cœur.</p>
-
-<p>Elle s’en va, vive et légère, balançant son filet. La voici dans la
-rue du Pot-de-Fer; la voici dans la rue Mouffetard... Elle s’amuse à
-retrouver, après le Paris de Balzac, le Paris d’Eugène Sue... La rue
-Mouffetard, sinistre et joyeuse, bruyante, odorante, grouillante,
-hideusement belle comme un <i>vicolo</i> de l’ancienne Naples... Josanne
-qui, d’abord, s’en effraya, l’observe maintenant avec une curiosité
-passionnée. Tout l’intéresse: les couloirs tortueux des bâtisses,
-peintes en ocre ou en lie de vin, le soleil qui tape de côté, les jeux
-de l’ombre; la variété des boutiques, les industries du pavé, les
-types, les propos, les coins de vie populacière... Sans doute, elle
-préférerait le bois de Boulogne ou le Parc Monceau, pour sa promenade
-matinale... Mais quoi! lorsqu’on n’a pas ce que l’on aime, il faut
-aimer ce que l’on a... Les préjugés bourgeois, la fausse délicatesse
-n’embarrassent pas Josanne...</p>
-
-<p>Elle achète son beurre chez la crémière au teint de lait, aux
-cheveux blonds comme le beurre, qui boite un peu—telle «Gervaise»
-de l’<i>Assommoir</i>.—Elle apprend que la marchande de «frites» est à
-l’hôpital, que la vieille au mouron «a tombé» dans la rue et que la
-fille du tripier se marie demain: on fera une noce épatante... Plus
-loin, devant l’église Saint-Médard, <span class="pagenum" id="Page_54">54</span> au seuil de la bicoque où
-demeura Jean Grave, elle cherche la marchande de pommes de terre,
-une rousse qui est toujours enceinte... La femme est là, près de son
-panier, tout efflanquée, les joues terreuses, un nourrisson très sale
-sur le bras... Accouchée depuis neuf jours, de son sixième!... Josanne,
-qui a le don d’attirer les confidences, doit entendre le récit des
-couches, que suit l’annonce du mariage de la rousse avec «c’te gouape
-de Martin»...</p>
-
-<p>—Compliments!</p>
-
-<p>—Y a pas de quoi, allez, ma chère femme!... C’est pas pour le mariage,
-c’est pour avoir la layette et les cent sous par mois des dames
-charitables du Cintième... et les galoches des bonnes sœurs pour mon
-aîné... Et puis, comme il est protestant, Martin, on aura aussi quèque
-chose des protestants... Faut vivre!</p>
-
-<p>«Cela ne suffit pas, pour recevoir une layette, cent sous par mois et
-des galoches, cela ne suffit pas d’avoir mis au monde six enfants!...
-Il faut le mariage!... Et cette pauvre imbécile qui va donner des
-droits légaux sur elle à cette «gouape» de Martin!... Comme les femmes
-sont bêtes, ou abêties! Ames de servantes!... Ames d’esclaves!...»</p>
-
-<p>Josanne pense à mademoiselle Bon, l’ardente féministe:</p>
-
-<p>«Je lui raconterai cette histoire... Et, dans l’<i>Assistance féminine</i>,
-elle dira leur fait aux «dames charitables du Cintième»... Quelle
-rage de fourrer la morale partout... jusque dans la charité!... A qui
-profitera-t-elle, la morale, dans le cas présent?... Ni aux enfants, ni
-à la mère, mais à cette «gouape» de Martin!...»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_55">55</span></p>
-
-<p>Josanne remonte la pente raide de la rue Lhomond, un peu essoufflée...
-Elle a chaud... Le filet pèse à son bras.</p>
-
-<p>A l’angle de la rue Vauquelin, un jeune homme fait les cent pas sur le
-trottoir. Il se retourne... Mais déjà elle l’a reconnu:</p>
-
-<p>—Maurice!...</p>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
- <span class="pagenum2" id="Page_56">56</span>
- <h2 class="h2souschapitre">VII</h2>
-</div>
-
-<p>Elle a honte de sa robe, de ses gants raccommodés, de ce filet qu’elle
-tient. Mais, tout de suite, d’instinct, elle sent que Maurice ne voit
-rien d’elle, rien que son visage anxieux. Il est pâle. Il balbutie. La
-concierge lui a dit que madame Valentin était partie pour faire son
-marché... Depuis une heure, il rôde de la rue Amyot à la rue Lhomond...</p>
-
-<p>Tout l’amour obstiné, tout le brave amour de Josanne frémit dans le cri
-qu’elle jette:</p>
-
-<p>—Tu as besoin de moi?</p>
-
-<p>—Non... non... Je voulais seulement vous voir... vous expliquer.</p>
-
-<p>—Qu’y a-t-il?... Des choses graves!</p>
-
-<p>—Cela dépend.</p>
-
-<p>—Mon Dieu!</p>
-
-<p>Il la rassure:</p>
-
-<p>—Voyons! calmez-vous!... Soyez raisonnable!...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_57">57</span></p>
-
-<p>Et, brusquement:</p>
-
-<p>—Personne ne peut nous rencontrer? vous êtes sûre?... Il ne faut pas...</p>
-
-<p>—Ah! qu’est-ce que ça fait?</p>
-
-<p>—Je crains pour vous.</p>
-
-<p>—Ça m’est bien égal qu’on me rencontre!... Maurice, je t’en prie,
-dis-moi...</p>
-
-<p>Côte à côte, ils remontent la rue Lhomond.</p>
-
-<p>—Écoutez, ma chérie, il m’arrive un gros ennui... et même deux gros
-ennuis... D’abord, je repars ce soir...</p>
-
-<p>—Mais tu es arrivé?...</p>
-
-<p>—Lundi dernier...</p>
-
-<p>—Et je ne le savais pas! Oh! Maurice!</p>
-
-<p>—J’ai eu mille choses à faire. A cause de ce pont, tu comprends? Il y
-aura des expertises, des rapports, un tas d’histoires. Et ça finira par
-un procès... Lamberthier repart avec moi. Il a décidé ça brusquement,
-hier... Alors, je n’ai pas voulu m’en aller sans m’excuser, sans vous
-dire adieu. Je n’osais pas vous écrire chez vous. Je ne pouvais pas
-vous écrire au journal, puisque c’est dimanche. Je suis donc venu, à
-tout hasard.</p>
-
-<p>Josanne hoche la tête. Maurice est bien bon! Mais elle ne sait pas,
-elle ne peut pas le remercier. Non, elle ne trouve pas les mots. Ses
-mains sont froides. Son cœur bat, à grands coups qui lui font mal. Et
-quelque chose—émotion?... pressentiment?—l’étrangle...</p>
-
-<p>—Tu... vous... vous reviendrez bientôt?</p>
-
-<p>—Je ne sais pas.</p>
-
-<p>Ils marchent encore, en silence.</p>
-
-<p>—Et l’autre ennui que vous avez?...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_58">58</span></p>
-
-<p>Maurice ne répond pas. Il réfléchit, cherche une phrase, une phrase
-adroite, vague et décisive pourtant. Mais Josanne lui saisit le bras,
-sans peur d’être vue, à quelques mètres de la rue Amyot.</p>
-
-<p>—Parle! parle!... C’est abominable!... Tu vois bien que je meurs...</p>
-
-<p>Un ouvrier qui passe, un concierge au seuil d’une porte, tournent la
-tête. Maurice entraîne Josanne dans la rue Rataud, barrée par des
-chaînes et toujours déserte, entre deux longs murs de jardins. Là, ils
-seront seuls: elle pourra crier, s’évanouir... Mais elle ne criera pas;
-elle ne s’évanouira pas. Il le sait. Dix fois, à des heures critiques,
-il a éprouvé l’énergie de cette femme. Elle recevra le coup sans
-broncher.</p>
-
-<p>—Voilà. Pendant une absence, ma mère a trouvé tes lettres, toutes tes
-lettres.</p>
-
-<p>—Eh bien?...</p>
-
-<p>—C’est une femme d’autrefois, ma mère, une femme très pieuse, un
-peu rigoriste; elle a été élevée au couvent; elle s’est mariée en
-province... Alors elle a pris les choses au tragique, tu comprends!
-Elle m’a fait des reproches terribles, que je me suis faits à moi-même
-cent fois. Et...</p>
-
-<p>—Et...</p>
-
-<p>—Pour elle, pour toi aussi, Josanne, il faut que je parte... pas pour
-toujours peut-être, mais pour quelque temps, pour longtemps. Il faut...</p>
-
-<p>Il n’ose achever. Josanne a compris. Elle ne crie pas, elle ne
-s’évanouit pas; mais sa figure s’est décolorée tout d’un coup, et
-creusée, et tirée. Ses yeux se dilatent, noircissent. Ses lèvres
-s’ouvrent, comme si l’air lui manquait.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_59">59</span></p>
-
-<p>—C’était donc ça! c’était donc ça!...</p>
-
-<p>Le lourd filet échappe à sa main tremblante. Elle se baisse pour le
-ramasser, prévenant le geste de Maurice, et elle répète encore:</p>
-
-<p>—C’était donc ça!...</p>
-
-<p>—Ma pauvre Josanne...</p>
-
-<p>Le sentiment de sa lâcheté gêne Maurice intolérablement. Un peu d’amour
-encore émeut son cœur et sa chair, et cette attitude de bourreau lui
-fait honte... Il voudrait persuader Josanne, la ranger au parti de ses
-intérêts, et qu’elle-même l’excusât, au nom de la morale qu’il invoque,
-morale conventionnelle, morale bourgeoise, incarnée fort exactement
-dans la personne de madame Nattier.</p>
-
-<p>Mais la persuader, comment?... Il n’a jamais eu aucune influence
-sur elle. Jamais il n’a su lui imposer ses idées, ses goûts, ses
-opinions, ses préjugés... Et il voudrait qu’elle dît, maintenant: «Tu
-as raison...», lorsque tout en elle proteste contre la veulerie de
-l’homme, son hypocrisie, son injustice...</p>
-
-<p>Il essaie pourtant:</p>
-
-<p>—Je vous le dis, ma chérie, en conscience: cela peut-il durer?...
-N’êtes-vous pas triste, lasse, honteuse quelquefois, de ce rôle que
-nous jouons?... Ah! si vous étiez libre, je vous aurais prise avec moi,
-aimée, adorée... Mais vous n’êtes pas libre... Vous avez des devoirs,
-un mari que vous soignez avec un dévouement admirable, et que vous ne
-pouvez pas, que vous ne voulez pas quitter...</p>
-
-<p>—Qu’en savez-vous? dit-elle âprement. Vous ne me l’avez jamais
-demandé...</p>
-
-<p>—Josanne, vous n’auriez pas consenti...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_60">60</span></p>
-
-<p>—Non. Mais vous deviez peut-être me le demander, puisque le mensonge
-vous pesait tant!... Oui, avant de bouleverser notre vie, vous auriez
-pu chercher, avec moi, le moyen de concilier vos scrupules et notre
-amour... les devoirs que vous a donnés notre amour... Mais vous vous
-êtes décidé, seul, brusquement...</p>
-
-<p>—Si je vous avais revue, avant de me décider, Josanne, j’aurais été,
-comme toujours, faible... oui, faible et amoureux... Je me suis défié
-de moi-même... et, maintenant, j’ai pris mes précautions contre mon
-cœur... J’ai promis à ma mère...</p>
-
-<p>—Ah! vous avez promis... Soit!... nous rentrons dans l’ordre... Votre
-conscience délicate se rassure... Je ne peux pas quitter mon mari... Je
-ne veux pas le quitter... Quelle chance pour vous!... Si j’étais moins
-dévouée à ce malade, vous auriez une maîtresse et un enfant sur les
-bras! Et votre maman ne serait pas contente!... Mais mon «dévouement
-admirable» simplifie tout...</p>
-
-<p>—Josanne...</p>
-
-<p>—Oui, vous avez raison, et votre mère aussi a raison... Je ne peux pas
-quitter mon mari, et vous me renvoyez à son chevet, d’un beau geste!</p>
-
-<p>—Ainsi, vous accepteriez de vivre, toujours, dans le mensonge, dans
-les transes, dans les drames!... Moi, je ne peux plus... Je veux les
-conditions normales de la vie qui me permettront de travailler, de
-préparer l’avenir... Je vous parais odieux, vil et terre à terre...
-Réfléchissez: vous-même, délivrée de ce tourment perpétuel, de cette
-hantise de l’amour, vous serez plus paisible et plus forte... Je vous
-ai <span class="pagenum" id="Page_61">61</span> donné si peu de bonheur que vos regrets passeront bien vite...</p>
-
-<p>—Plus vite que vous ne croyez!... Mais épargnez-moi vos exhortations,
-je vous prie... Je saurai fort bien...</p>
-
-<p>Elle fait bonne contenance, et ne baisse pas les yeux... Mais, soudain,
-son ironie se brise dans un sanglot:</p>
-
-<p>—Voilà... oui... c’est fini... Je m’y attendais... Mais je ne pensais
-pas que ce serait pour aujourd’hui... C’est fini!... Je vous ai aimé,
-je me suis donnée à vous, sans calculer, sans raisonner sur le bien et
-sur le mal, de tout mon cœur, et pour toujours... Et puis... j’ai eu
-ce petit enfant... Rappelez-vous! comme vous aviez peur!... Et moi, je
-ne voyais pas le danger, ni la honte... Je ne voyais que ça: un enfant
-de vous!... Ah! j’ai tout supporté, tout, ce que vous savez et ce que
-vous ne savez pas, les pires tortures de la chair et de l’âme, parce
-que je me disais: «Je l’aimerai tant! Il me pardonnera de n’être que sa
-maîtresse... Il voudra m’aider, me consoler... Et, même séparée de lui,
-je ne serai plus seule...» Voilà ce que je me disais... Et maintenant...</p>
-
-<p>—Josanne!</p>
-
-<p>Il a un élan vers elle, aussitôt réprimé. Et, frappant le pavé de sa
-canne, il jure entre ses dents:</p>
-
-<p>—C’est horrible, tout ça... J’ai passé une nuit atroce... J’ai cru
-que je n’aurais pas le courage de venir... Tout ce que tu me dis, je
-me le suis dit à moi-même... Je n’ai rien, rien à te reprocher... Je
-t’estime, au fond, plus que tu ne penses, et je t’aime <span class="pagenum" id="Page_62">62</span> plus que
-tu ne crois... Et ce n’est pas ta faute si nous n’avons pas eu de
-bonheur... Je n’ai mis, dans ta vie, que le désordre, l’angoisse et la
-souffrance... Peut-être ne suis-je qu’un lâche!... Mais je sens que ma
-mère a raison: je ne suis pas fait pour cette existence; je ne peux
-plus...</p>
-
-<p>Josanne comprend que la décision de Maurice est réfléchie, solide,
-inébranlable. Discuter, gémir, à quoi bon?</p>
-
-<p>Elle dit seulement:</p>
-
-<p>—Notre fils?</p>
-
-<p>Maurice détourne les yeux. L’émotion le prend à la gorge; ses nerfs
-vont le trahir... Il faut que cette scène finisse. Et pourtant il n’ose
-pas s’en aller. Il voudrait dire une parole d’adieu, presque tendre,
-qui rassurât sa conscience et qui ne l’engageât pas. Mais que dire à
-cette femme blême, chancelante, et si pitoyable dans sa robe usée,
-avec ce fardeau vulgaire qu’elle porte: le repas du ménage, la vie
-du ménage, le boulet du ménage!... Comme tout cela est misérable, et
-tragique, et navrant!</p>
-
-<p>Ils restent, un instant, muets, regardant l’herbe qui verdit les
-pavés... Un vent tiède agite des branches fleuries, par-dessus le
-mur de l’École normale... Une cloche sonne à la Congrégation du
-Saint-Esprit.</p>
-
-<p>Des souvenirs se lèvent des arbres, des pierres, au rythme de la
-cloche... Là, dans cette même rue, un soir d’hiver, sous la pluie,
-Josanne et Maurice s’arrêtèrent pour unir leurs bouches. Le reflet
-des réverbères tremblait dans les flaques. Une cloche tintait... Et
-d’autres souvenirs, épars, surgissent: la villa de Bellevue... un matin
-de neige, au Bois... la petite <span class="pagenum" id="Page_63">63</span> chambre avec ses rideaux de reps
-bleu et sa pendule de bronze,—cinq ans d’un triste amour qui meurt!...</p>
-
-<p>Et soudain Josanne murmure:</p>
-
-<p>—Qu’est-ce que je vais devenir?</p>
-
-<p>Il ne répond pas. Il a cette pudeur de ne pas répondre des phrases
-vaines... Ce qu’elle deviendra? il le sait: elle soignera son mari;
-elle écrira des articles de mode; elle vivra une vie pauvre et
-chétive...</p>
-
-<p>Il accepte qu’elle vive cette vie... La femme est faite pour le
-dévouement...</p>
-
-<p>Et c’est fini. Josanne s’en va. Elle n’interroge plus, elle ne
-regarde plus Maurice; elle s’en va lentement, la tête haute, le buste
-raidi,—avec son lourd filet dans sa main droite.</p>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
- <span class="pagenum2" id="Page_64">64</span>
- <h2 class="h2souschapitre">VIII</h2>
-</div>
-
-<p>La retraite sonna, très loin; des tambours battirent, saluant le beau
-jour d’octobre qui mourait.</p>
-
-<p>Il mourait en pleine douceur. Il se fanait comme un jardin d’automne,
-dans le parfum des feuilles mortes et du buis. Le ciel, au-dessus de
-Chartres, restait clair, d’une froide lumière jaune; mais des nuages
-ardoisés s’amassaient à l’horizon et déjà l’on sentait l’humide
-fraîcheur qui monte de la rivière. La basse ville était noyée de
-brouillard.</p>
-
-<p>Il n’y avait plus personne dans les ruelles déclives des vieux
-quartiers, personne devant le parvis de Notre-Dame. Les promeneurs, les
-touristes étaient partis. Maintenant, la cathédrale était seule sur la
-place où sa grande ombre ne peut s’allonger tout entière. Elle était
-seule, muette et parée comme une reine gothique en oraison; derrière
-elle, les charmilles de l’Évêché tendaient leur tapisserie somptueuse
-aux <span class="pagenum" id="Page_65">65</span> ramages d’or usés par le vent. Et, devant elle, et autour
-d’elle, les très anciennes maisons, basses et pointues, semblaient
-prosternées.</p>
-
-<p>Une lampe s’alluma, au premier étage d’une petite bâtisse que précédait
-un jardin clos de murs. La façade regardait le flanc gauche de la
-cathédrale. Des lucarnes hérissaient le toit moussu qui se confondait
-avec les toits compliqués d’une chapelle, d’un patronage et d’un
-couvent. Le mur du jardin avait un réverbère à son angle et, sur sa
-crête, des touffes d’un lierre luisant. Un judas grillé, une boîte aux
-lettres, ornaient la porte cintrée, peinte en bleu.</p>
-
-<p>La lampe, à travers les rideaux blancs, faisait un point lumineux et
-Josanne l’aperçut de l’autre bout de la place. Chaque soir, en revenant
-de l’Institution Chantoiseau, où elle donnait des leçons,—en revenant
-du cimetière,—elle voyait cette petite lueur qui l’appelait, qui lui
-disait:</p>
-
-<p>«Tu n’es pas seule au monde...»</p>
-
-<p>Elle était veuve depuis cinq mois... Dans les premiers jours de mai, la
-maladie de Pierre Valentin avait pris un caractère nouveau, avec des
-crises aiguës:—les douleurs révélatrices du cancer.—Et le malheureux,
-conscient de son état, n’avait plus eu qu’un désir,—un obstiné, un
-aveugle désir de moribond:—quitter Paris, revenir à Chartres, mourir
-dans la maison de ses parents, près de la vieille tante qui l’avait
-reçu à sa naissance, et qui avait adopté son enfance orpheline... Les
-médecins, consultés par Josanne, répondaient: «Accordez-lui cette joie
-suprême. Il vivra quelques mois encore, un an peut-être, mais nous ne
-pouvons rien pour lui, que <span class="pagenum" id="Page_66">66</span> le soulager un peu...» Mademoiselle
-Miracle, accourue à Paris, disait: «Il y aura chez moi le gîte et la
-pâtée pour tous... Quittez le <i>Monde féminin</i>, ma chère Josanne! Soyez
-toute à notre pauvre malade...» Et Josanne avait consenti...</p>
-
-<p>Pierre était mort, dans ses bras. Il l’avait remerciée et bénie... Et
-sitôt après les obsèques, elle s’était couchée, à son tour, épuisée,
-anémiée, sombrant toute dans un chagrin muet et morne, où elle
-n’éprouvait plus ni amour, ni mépris, ni colère, ni douleur,—rien que
-l’étonnement de vivre...</p>
-
-<p>A peine rétablie, elle apprenait, par le journal, le mariage de Maurice
-avec mademoiselle Gaussin-Lamberthier, «nièce du grand ingénieur». De
-tout ce qu’elle avait aimé, il ne lui restait que son petit Claude.
-Elle ne se demandait plus, comme naguère, si elle avait droit au
-bonheur. Elle ne cherchait plus le sens de son devoir et la règle
-de sa vie... Son devoir était tout simple maintenant; sa vie toute
-droite... Souffrante encore, elle achèverait de rétablir ses forces
-chez mademoiselle Miracle. Des leçons, dans un pensionnat, dans les
-familles, lui permettaient de payer son entretien... Après?... Josanne
-comptait bien revenir à Paris, retrouver son emploi... Mais les Foucart
-l’avaient remplacée!... Ils la reprendraient peut-être. Cette hypothèse
-désolait mademoiselle Miracle: l’excellente vieille fille souhaitait
-garder Josanne et le petit, longtemps, toujours...</p>
-
-<p>—Pourquoi, disait-elle, ne pas vous fixer à Chartres, ouvrir une
-petite école, élever votre enfant avec les enfants des autres? Je
-suis honorablement connue dans la ville, et monsieur le curé de
-Saint-Aignan, <span class="pagenum" id="Page_67">67</span> monsieur le chanoine Coulombs s’intéressent à notre
-famille... Croyez-moi, ma petite Josanne: votre vie est ici, maintenant.</p>
-
-<p>Cette pensée révoltait Josanne. Elle préférait la lutte, les risques,
-la fièvre de Paris au doux enlizement provincial. Elle n’avait pas
-la vocation d’institutrice, et tous les enfants, sauf le sien,
-l’ennuyaient.</p>
-
-<p>Mais, ce soir-là, ce morne soir, Josanne s’étonnait d’être presque
-résignée, presque décidée à ce renoncement suprême. «Non pas
-convaincue,—vaincue! pensait-elle. Le ressort de mon énergie est
-brisé; je n’ai plus la volonté de vivre une vie personnelle. Je suis à
-terre... Je ne me relèverai plus; je me traînerai. Et que ce soit ici
-ou ailleurs, qu’importe?»</p>
-
-<p>Tout à l’heure, pendant le repas du soir, elle annoncerait sa
-résolution à mademoiselle Miracle.</p>
-
-<p>«Paris... Que deviendrais-je à Paris?... Je n’ai plus d’amis: Pierre
-les avait tous éloignés... Je n’ai pas d’argent. J’ai vendu mes pauvres
-meubles. Comment subsister, en attendant un emploi? Ce serait la
-misère, et la pire solitude... Non! je ne ferai pas cette folie; je
-resterai...»</p>
-
-<p>Elle regarda la place, autour d’elle. L’ombre grise du soir submergeait
-les façades à pignons, les toits bleuâtres et bruns, les arbres roux.
-Mais la cathédrale, énorme et légère, s’affinait, s’élançait, offrant
-à Dieu ses flèches inégales qui retenaient à leurs pointes un dernier
-reflet de jour. L’ombre pourtant les enveloppa, des porches aux
-galeries, et l’<i>Angelus</i>, colombe de crépuscule, descendit de la tour
-la plus haute, à travers toute cette ombre, lentement...</p>
-
-<p>Alors, un par un, les réverbères piquèrent la nuit <span class="pagenum" id="Page_68">68</span> de points d’or.
-Un facteur parut qui allait de porte en porte, tirant les sonnettes
-rouillées, levant les marteaux. Et Josanne le rencontra, devant la
-maison de mademoiselle Miracle.</p>
-
-<p>—Donnez-moi le courrier, dit-elle.</p>
-
-<p>—Il y a deux lettres et un journal.</p>
-
-<p>Le journal, c’était la <i>Semaine religieuse</i>. L’une des deux lettres
-avait été envoyée au <i>Monde féminin</i>, puis renvoyée à la nouvelle
-adresse de Josanne. L’autre lettre était de Foucart.</p>
-
-<p>Le facteur sonnait plus loin, au Patronage. Sous la clarté crue du
-réverbère, Josanne lisait:</p>
-
-<div class="quote">
- <p class="recipient">«Chère madame,</p>
-
- <p>»En vous transmettant une lettre arrivée aujourd’hui, je vous
- reproche, amicalement, de ne plus avoir donné de vos nouvelles au
- <i>Monde féminin</i>. Que faites-vous encore à Chartres?... Si vous vous
- ennuyez trop, envoyez-nous, de temps en temps, de petites chroniques
- sur la vie de province.</p>
-
- <p>»Je ne vous promets pas que tout passera; mais, dans votre intérêt,
- ne vous laissez pas oublier.</p>
-
- <p>»Signez, comme autrefois, «Josanne», tout court; cela fait bien.</p>
-
- <p class="indent2">»Mes respects,</p>
-
- <p class="rsignature1">»<span class="smcap">J. FOUCART.</span>»</p>
-</div>
-
-<p>Josanne n’en croyait pas ses yeux... Elle avait quitté les Foucart un
-peu brusquement, et ils avaient blâmé sa résolution... On se boudait.
-Et Foucart, tout à coup, lui faisait des avances discrètes!...</p>
-
-<p>Elle examina l’autre lettre, qui portait un timbre <span class="pagenum" id="Page_69">69</span> italien.
-L’écriture de la suscription était haute, ferme, appuyée, et Josanne
-la voyait pour la première fois. L’enveloppe déchirée, elle chercha la
-signature et fit un «oh!» de surprise.</p>
-
-<div class="quote">
- <p>»C’est à Florence, madame, et tout à fait par hasard que j’ai
- feuilleté, dans un salon d’hôtel, de vieux numéros du <i>Monde
- féminin</i>. Je viens de lire le charmant petit article que vous avez
- consacré à <i>la Travailleuse</i>.</p>
-
- <p>»Ce gros livre, plein de chiffres et de statistiques, ne vous a pas
- ennuyée, puisque vous l’avez lu, et compris, et spirituellement
- présenté aux abonnés de votre <i>magazine</i>. Voilà un succès dont je ne
- suis pas médiocrement fier. J’ai eu des lecteurs, quelquefois;—des
- lectrices, jamais. Vous êtes la première, j’en suis sûr. Et si vous
- n’êtes pas la dernière, mes contemporaines sauront, grâce à vous, que
- j’existe et que je leur veux du bien...</p>
-
- <p>»Si c’est être «féministe», comme vous l’affirmez, je suis donc
- «féministe».—Je n’aime pas beaucoup ce mot; on l’a collé comme une
- étiquette provocatrice, sur des choses et des personnes étrangement
- diverses... Madame Foucart est «féministe», et chacun sait combien
- elle est généreuse pour ses collaboratrices! Il était «féministe»
- aussi et militant, ce romancier qui réclamait la liberté de l’amour
- et qui battait sa femme parce qu’elle avait souri à un voisin... Il
- redevenait homme avec tous les instincts et tous les préjugés de
- l’homme.</p>
-
- <p>»J’essaie d’être sans préjugés, madame Josanne, et j’ai, autant et
- plus que vos féministes déclarés, un <span class="pagenum" id="Page_70">70</span> grand respect pour la
- liberté des autres,—même quand ces «autres» sont des femmes. Je
- leur reconnais exactement les mêmes droits que je revendique pour
- moi-même, et, comme je ne suis ni docile, ni résigné, ni passif,
- je m’intéresse à ces indépendantes, à ces «rebelles» qui sont mes
- contemporaines.</p>
-
- <p>»Voilà une franche explication qui vient bien tard. Vous ne la
- publierez pas; elle est pour vous seule, madame «Josanne», qui sans
- doute n’êtes point «Josanne». C’est un pseudonyme, ce nom mystérieux
- et charmant? Que j’en ai de regrets!</p>
-
- <p>»J’écris à Foucart,—un peu moins qu’un ami, un peu plus qu’un
- camarade.—Je le prie de vous transmettre cette trop longue lettre
- qui vous paraîtra peut-être bien ridicule, et je le félicite de vous
- avoir pour collaboratrice. Ce Foucart ne connaît pas son bonheur!</p>
-
- <p class="indent2">»Respectueusement,</p>
-
- <p class="rsignature1">»<span class="smcap">NOEL DELYSLE.</span>»</p>
-</div>
-
-<p>Josanne avait lu, d’un trait, les quatre petites pages. Elle les
-relisait, ligne par ligne. Et la lettre lui semblait plus amusante et
-plus jolie. Elle y sentait de la curiosité, sans impertinence, et un
-espoir, une promesse de sympathie, sous l’ironie légère des mots.</p>
-
-<p>Et cette sympathie d’un inconnu était bienfaisante pour Josanne, dès
-le premier moment où elle s’exprimait. La lettre de Noël Delysle
-expliquait la lettre de Foucart. Le directeur du <i>Monde féminin</i>
-s’était dit:</p>
-
-<p>«Tiens, tiens!... c’est vrai!... elle avait un gentil brin de plume,
-la petite Valentin! Son article n’était <span class="pagenum" id="Page_71">71</span> pas bête du tout... Elle
-pourrait peut-être nous envoyer des chroniques sur la province...»</p>
-
-<p>«Les petites causes!... pensa Josanne. Ce monsieur Delysle, sans le
-savoir, m’a rendu plus facile la démarche que je n’osais tenter. Il
-faudra que je le remercie. Cette lettre est charmante, vraiment.»</p>
-
-<p>Elle était flattée que M. Delysle se fût donné la peine de lui écrire,
-à elle, l’obscure Josanne, autre chose que deux mots de politesse sur
-une carte de visite. Et elle se rappelait les paroles de Foucart: «Un
-grand garçon, brun comme un Arabe et froid comme un Anglais... Il a été
-en mission au Canada...»</p>
-
-<p>Un sourire involontaire passa sur ses lèvres. Elle considéra la lettre,
-le dessin et la signature... Le papier avait une vague odeur de
-cigarette... Elle imagina un homme encore jeune, brun, aux yeux très
-sombres... Il se promenait, la cigarette aux doigts, dans un paysage
-florentin, et il pensait:</p>
-
-<p>«Cette «Josanne» a reçu ma lettre...»</p>
-
-<p>Elle était «Josanne» tout court, pour cet inconnu qui ne savait rien
-d’elle, qui n’était pas sûr de connaître son véritable nom...</p>
-
-<p>Son imagination fantaisiste vagabonda...</p>
-
-<p>Puis Josanne haussa les épaules:</p>
-
-<p>«Il m’a oubliée, déjà, ce monsieur Delysle!... Que m’importe? Je ne le
-verrai jamais...»</p>
-
-<p>Mais tout de même, depuis un instant, il faisait moins noir autour
-d’elle.</p>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
- <span class="pagenum2" id="Page_72">72</span>
- <h2 class="h2souschapitre">IX</h2>
-</div>
-
-<p>—Ma tante?</p>
-
-<p>—Eh bien?</p>
-
-<p>—Bonnes nouvelles!</p>
-
-<p>La chambre était froide et blanche, une de ces chambres qu’on voit
-seulement en province chez les vieilles filles pieuses et dans les
-presbytères campagnards. Le papier gris pâle, à fleurs, se décolore
-sur les murailles; les fenêtres ont des rideaux de mousseline empesée;
-un édredon colossal bombe la courtepointe du lit. Doucement, la
-pendule d’albâtre agite entre ses colonnettes la petite abeille d’or
-du balancier. On sent que ni le soleil ni l’amour n’ont jamais pénétré
-dans ces chambres.</p>
-
-<p>Josanne, en passant le seuil, parut changer l’atmosphère autour d’elle.
-Débarrassée de son chapeau, de son manteau, elle semblait plus grande,
-plus mince, et son deuil la rajeunissait.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_73">73</span></p>
-
-<p>Mademoiselle Miracle, assise au coin du feu, posa son tricot, enleva
-ses lunettes, ce qui était chez elle un grand signe d’inquiétude. Elle
-était comme la chambre, blanche et surannée avec douceur. Douce était
-sa figure aux fines rides; douce, sa voix égale, un peu basse; doux,
-les gestes de ses douces mains. Sa robe noire moulait une taille encore
-svelte et parfaitement droite; ses cheveux de soie et d’argent, coiffés
-à la mode du second Empire, lui faisaient une belle couronne de nattes
-brillantes. Jamais demoiselle âgée et pieuse ne ressembla moins que
-celle-ci à la traditionnelle vieille fille, aigrie par le célibat,
-desséchée par la dévotion. Mademoiselle Miracle n’avait pas d’autre
-manie que la manie pharmaceutique: elle composait des tisanes dont elle
-tirait vanité; elle recueillait les recettes de médicaments mystérieux,
-«remèdes de bonnes femmes», et elle avait pour les médecins la haine
-secrète qu’ont les amateurs pour les professionnels...</p>
-
-<p>Elle dit:</p>
-
-<p>—Josanne, ma petite...</p>
-
-<p>Elle était inquiète. Ces nouvelles qu’annonçait Josanne, elle les
-pressentait vaguement.</p>
-
-<p>—J’ai reçu une lettre de Foucart, oui, ma tante... Il me demande des
-articles... sur la vie de province!... Je vais décrire monsieur le
-chanoine et les dames Chantoiseau!... Où est Claude?</p>
-
-<p>Josanne souriait. Mademoiselle Miracle soupira:</p>
-
-<p>—Claude?... Il est en pénitence, sous la table... Il a baigné le chat
-dans le pot à eau... Ce gamin-là ne sait qu’inventer... Ah! il ne
-ressemble pas à son pauvre père!</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_74">74</span></p>
-
-<p>La jeune femme ressentit un petit choc. Elle rougit.</p>
-
-<p>—Claude!...</p>
-
-<p>Soulevant le tapis qui retombait autour de la table ronde, elle répéta:</p>
-
-<p>—Claude!</p>
-
-<p>Et elle attrapa l’enfant roulé en boule, les poings dans les yeux, les
-cheveux sur le nez. Il commençait de pleurer, mais un mot de sa mère
-arrêta le déluge:</p>
-
-<p>—Demande pardon à la tante!</p>
-
-<p>Claude murmura:</p>
-
-<p>—Pardon, tante...</p>
-
-<p>Et il ajouta:</p>
-
-<p>—Pardon au chat...</p>
-
-<p>Mademoiselle Miracle s’attendrit:</p>
-
-<p>—Voyez, Josanne, comme il a bon cœur!...</p>
-
-<p>Elle prit l’enfant sur ses genoux, pendant que Josanne préparait le
-potage au lait et l’œuf à la coque qui composaient le souper de Claude.
-Le petit ne voulait plus la quitter. Il n’avait pas faim; il n’aimait
-pas l’œuf; il exigeait deux morceaux de sucre dans sa tasse. Josanne
-intervint. Elle fit manger Claude, malgré ses protestations, puis elle
-le déshabilla, le coucha dans la chambre voisine. Il s’endormit.</p>
-
-<p>—C’est un enfant difficile, mais il n’est pas méchant, et il vous
-aime, dit-elle en revenant, comme pour excuser son fils.</p>
-
-<p>Elle savait que mademoiselle Miracle l’adorait; mais elle savait aussi
-que le pauvre Claude était un intrus dans la maison, un neveu de
-contrebande, et elle souffrait parfois de l’imposer.</p>
-
-<p>—C’est un enfant très nerveux, répondit la tante, et il faut
-surveiller son régime. Le moindre changement <span class="pagenum" id="Page_75">75</span> à ses habitudes lui
-fait du mal... Ces enfants de Paris...</p>
-
-<p>—Mais, ma tante, Claude est vigoureux!</p>
-
-<p>—En apparence... comme son père!</p>
-
-<p>Josanne se tut.</p>
-
-<p>—La nourriture est si mauvaise à Paris! continua mademoiselle Miracle.
-C’est la ruine de l’estomac... Notre pauvre Pierre avait raison:
-les marchands vous empoisonnent... Élever un enfant à Paris, c’est
-abréger ses jours. Ici, les œufs sont frais, et le lait arrive pur de
-la campagne... Madame Chantoiseau me disait hier encore: «Votre petit
-neveu pousse à vue d’œil, et votre nièce a bien meilleure mine...»</p>
-
-<p>Josanne comprit l’allusion discrète, le conseil timide: mademoiselle
-Miracle tâchait de les retenir, elle et l’enfant.</p>
-
-<p>—Si nous dînions, ma tante? dit-elle. Je crois que monsieur le
-chanoine doit venir...</p>
-
-<p>Les deux femmes dînèrent, et, vers huit heures et demie, monsieur le
-chanoine Coulombs arriva.</p>
-
-<p>C’était un brave prêtre, qui avait exactement l’âge de mademoiselle
-Miracle. Faible de complexion et de caractère, il avait adopté les
-goûts, les idées, les manies, jusqu’aux locutions de l’amie qu’il
-voyait tous les jours depuis trente ans. On disait même qu’il avait
-fini par lui ressembler et qu’il était plus vieille fille qu’elle.</p>
-
-<p>Le soin de sa fragile santé, le jardinage et l’archéologie occupaient
-sa vie innocente. Sa conversation était toute pleine de recettes et
-d’anecdotes. Fort dévot à Notre-Dame du Pilier, il parlait des druides,
-premiers adorateurs de la Vierge noire, comme s’il les <span class="pagenum" id="Page_76">76</span> avait
-connus et fréquentés, dans une familiarité tout ecclésiastique.</p>
-
-<p>Il s’assit, à sa place accoutumée, en face de mademoiselle Miracle,
-et il conta le malheur survenu à sa gouvernante,—une honnête veuve
-quinquagénaire dont la fille, demoiselle encore, avait promesse
-d’enfant.</p>
-
-<p>—Une fille de trente ans, que tout le monde croyait vertueuse!...
-Elle allait en journée chez des officiers, et c’est l’ordonnance
-du capitaine Lefaurel, un Parisien, qui... La mère n’avait pas de
-méfiance!... Rosa n’était plus une jeunesse... On doit être sage, à
-trente ans!</p>
-
-<p>—C’est un âge dangereux, dit mademoiselle Miracle, qui n’était pas
-prude. Je n’ai jamais fait de folies, Dieu merci! mais, si j’en avais
-dû faire, c’eût été à trente ans, plutôt qu’à vingt...</p>
-
-<p>—Vous, ma tante! dit Josanne étonnée.</p>
-
-<p>—Il y a folies et folies, et je n’aurais pas... Mais, à trente ans,
-j’ai eu, sans savoir pourquoi, une espèce de velléité de mariage... On
-m’avait parlé d’un prétendant... Vous l’avez connu, mon prétendant,
-vous, monsieur le chanoine!... C’était un zouave pontifical... un bel
-homme qui avait une jambe de bois... Oh! la jambe de bois ne me faisait
-pas peur, car ce qui me plaisait dans le mariage, ce n’était pas le
-mari... et surtout ce mari-là!... Mais j’aurais voulu...</p>
-
-<p>—Quoi donc, ma tante?</p>
-
-<p>—J’aurais voulu avoir un petit enfant... J’avais Pierre, ton mari,
-et je l’aimais bien, mais j’aurais voulu avoir un autre enfant... que
-j’aurais fait moi-même... Je n’ai pas honte d’avouer ça... Au moment
-<span class="pagenum" id="Page_77">77</span> décisif, le «oui» m’est resté dans le gosier: j’ai été lâche. Car,
-après tout, le zouave n’était plus jeune; Dieu pouvait me refuser des
-enfants et me conserver le mari... Il vit encore!... Et je ne regrette
-rien, puisque Claude m’a faite grand’mère...</p>
-
-<p>—Ah! dit Josanne, en baisant la main de la vieille fille, quelle mère
-délicieuse vous auriez été!...</p>
-
-<p>—J’ai eu mon heure de sottise, reprit mademoiselle Miracle en riant.
-Cela m’a rendue indulgente aux folies des autres. J’ai grand’pitié des
-filles de trente ans qu’assiège le «démon de midi», comme dit le curé
-de ma paroisse...</p>
-
-<p>—Il ne faut pas juger autrui! dit le chanoine Coulombs.</p>
-
-<p>—Que celui qui est sans péché jette la première pierre aux
-pécheresses!... Monsieur le chanoine, il faut aider Rosa. Le militaire
-veut-il réparer sa faute?... Oui... Eh bien! de quoi se plaint-on?
-Un peu plus tôt, un peu plus tard, le sacrement est toujours le
-sacrement... Le bon Dieu ne regardera pas aux dates, quand on lui
-offrira un chrétien de plus.</p>
-
-<p>—Vous parlez d’or, dit le chanoine. J’irai voir le capitaine Lefaurel,
-pour hâter le mariage.</p>
-
-<p>—Et que Rosa songe à sa santé!</p>
-
-<p>—Elle n’est pas forte...</p>
-
-<p>—Ah! la santé...</p>
-
-<p>—C’est le premier de tous les biens, après la vertu...</p>
-
-<p>—Dieu me l’a refusé...</p>
-
-<p>—Et à moi...</p>
-
-<p>—Dame! à nos âges...</p>
-
-<p>Ils parlèrent de leurs maladies, de l’hiver précoce <span class="pagenum" id="Page_78">78</span> qu’ils
-redoutaient; puis ils vantèrent des drogues, citèrent des cures
-merveilleuses et déplorèrent l’ignorance des médecins. En contant
-les maux de son corps, chacun s’attendrissait sur soi-même, taxait
-l’autre d’exagération, et prenait pour l’écouter un air d’indifférence
-complaisante...</p>
-
-<p>La lampe, sous son globe d’albâtre translucide, épandait une lueur
-paisible. Le reflet du feu tremblait sur les lithographies des murs,
-et, dans le coin de la cheminée, une bouilloire d’étain se mit à
-chanter tout bas, sur la cendre chaude...</p>
-
-<p>Les deux vieillards causaient, face à face, dans leurs fauteuils
-pareils. Josanne regardait la robe noire et la soutane noire, les têtes
-vénérables aux cheveux de soie et d’argent. Elle pensait:</p>
-
-<p>«Ils se ressemblent, c’est vrai! Tous deux bons, simples et purs,
-occupés de petites choses, contents de petits plaisirs...»</p>
-
-<p>Et elle regardait les choses, autour d’eux, ce cadre de province qui
-leur seyait si bien!... Malgré sa bonne volonté, comme elle était
-étrangère dans cette blanche maison, entre ces vieilles gens qu’elle
-aimait et qui ignoraient tout d’elle!...</p>
-
-<p>Le chanoine expliquait:</p>
-
-<p>—Vous mettez une pincée de bourrache et puis l’eucalyptus... Si vous
-mettiez l’eucalyptus d’abord, et, après, la bourrache, l’infusion
-n’aurait pas le même goût. C’est la sœur Saint-Florent qui me l’a dit:
-«La bourrache en second, monsieur le chanoine... C’est très important.»</p>
-
-<p>Accoudée au guéridon, Josanne feuilleta un album de photographies. Des
-figures inconnues défilaient, <span class="pagenum" id="Page_79">79</span> des parents de Pierre qui étaient
-tous morts: dames en crinoline, parées de longues boucles, qui glissent
-de leur chignon sur leur épaule, messieurs à barbiches, petites filles
-dont la jupe bouffante découvre le bord tuyauté d’un pantalon blanc;
-petits garçons en vestes de velours appuyés sur des tables trop
-sculptées, officiers d’Afrique au grand képi,—et monseigneur le comte
-de Chambord, et le saint père Pie IX, et monsieur Thiers, «libérateur
-du territoire...» Ces visages effacés avaient quelque chose de si
-lointain, de si triste!... Et la photographie de Pierre, parmi les
-autres, était comme une tombe neuve dans un cimetière...</p>
-
-<p>La jeune femme se rappela les mois de souffrance qui avaient précédé
-la mort de son mari. Elle l’avait soigné, soutenu, consolé jusqu’à
-la minute suprême. Par sa présence fidèle et tendre, elle lui avait
-adouci le cruel passage. Non, Josanne ne se mentait pas à elle-même en
-disant qu’elle eût donné sa vie pour sauver Pierre. Sa douleur n’était
-pas hypocrite,—cette douleur qui avait absorbé, anéanti l’autre
-chagrin.—L’ombre de Pierre, évoquée dans ses rêves, n’était pas un
-fantôme irrité. Pourtant, il y avait des heures où le souvenir de
-Maurice faisait mal à Josanne. Elle prévoyait qu’un temps viendrait,
-peut-être, où les souvenirs réveillés mordraient son cœur et sa
-chair... Son indifférence actuelle était une léthargie passagère, et
-non pas la guérison.</p>
-
-<p>Sa pensée erra... Elle se représenta Maurice marié, vivant avec une
-autre femme, dans une maison où elle, Josanne, n’entrerait jamais;
-Maurice tenant sur ses genoux un enfant qui était le frère de Claude...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_80">80</span></p>
-
-<p>Ces images demeuraient artificielles, irréelles. Josanne n’en souffrait
-pas. Elle les créait par un effort volontaire, comme on tâche parfois
-d’imaginer les pays inconnus, les siècles passés, les temps à venir, la
-mort... Et cette impuissance à sentir la rassurait...</p>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
- <span class="pagenum2" id="Page_81">81</span>
- <h2 class="h2souschapitre">X</h2>
-</div>
-
-<div class="quote">
- <p class="recipient">«Monsieur,</p>
-
- <p>»Votre lettre, si gracieuse et si encourageante, m’est parvenue hier
- seulement, à Chartres, chez une vieille parente dont l’hospitalité m’a
- été douce après un deuil cruel.</p>
-
- <p>»Il y a six mois que j’ai quitté Paris et rompu toutes attaches avec
- le <i>Monde féminin</i>. Est-ce bien moi qui ai fait cet article sur <i>la
- Travailleuse</i>?... Je n’en suis plus très certaine... Tant et tant de
- choses m’ont fait oublier ma vie d’autrefois, la besogne maussade
- que M. Foucart m’imposait, les bonnes chances trop rares qui me
- permettaient d’écrire, dans un petit coin du journal, mon humble
- pensée!...</p>
-
- <p>»Que cette pensée—exprimée naïvement—ait rencontré la vôtre, j’en
- suis très flattée, et d’autant plus flattée que je ne suis pas une
- femme de lettres. Mon article était, presque, un début... Je sentais,
- en <span class="pagenum" id="Page_82">82</span> l’écrivant, mon inexpérience. Mais, si les maladresses de la
- forme gênaient l’expression du sentiment, le sentiment était sincère,
- et j’ose dire qu’il pouvait vous intéresser, parce qu’il n’était pas
- personnel: j’ai dit ce que beaucoup de femmes pensent—ou ce qu’elles
- penseraient, si elles étaient, toutes, des travailleuses.—Et que
- vous vous déclariez féministe ou non, il n’importe, puisque vous
- l’êtes, de fait... Cela devrait suffire à vous attirer des lectrices.
- Mais ne vous étonnez pas si je souhaite que vous ayez surtout des
- lecteurs! Puissiez-vous les rendre plus justes—je ne dis pas plus
- indulgents—pour la femme.</p>
-
- <p>»Hier matin, j’étais bien loin du féminisme, et je vous avouerai que la
- «rebelle», inclinait à la résignation. Oui, je me décidais presque à ne
- plus quitter Chartres, à ouvrir une petite école, bien que le métier
- d’institutrice ne me plût qu’à moitié. Mais j’ai reçu, en même temps
- que la vôtre, une lettre de M. Foucart. Dois-je attribuer au hasard ou
- à votre intervention la bienveillance imprévue de mon ancien directeur?</p>
-
- <p>»Je n’hésite pas... Je connais M. Foucart. Il est sensible aux
- jugements d’autrui, et sans doute il pense, à cette heure, tout le bien
- qu’on lui a dit de moi.</p>
-
- <p>»Il me semble, monsieur, que je ne dois pas vous laisser ignorer ces
- choses, et ce serait fort mal à moi de ne pas vous remercier.</p>
-
- <p class="rsignature1">»<span class="smcap">JOSANNE VALENTIN.</span>»</p>
- </div>
-
-<div class="quote">
- <p>«Je connais Chartres, madame... Je connais la place où vous demeurez...
- Quand j’ai lu votre lettre, tout à l’heure, dans la rue, appuyé contre
- la grille du Baptistère, j’ai vu, tout à coup, une vieille ville,
- <span class="pagenum" id="Page_83">83</span> une petite maison, une cathédrale dressée, avec ses flèches
- différentes, et son beau toit de cuivre vert, l’automne qui vient, le
- jour qui s’en va, et, sur toutes ces choses, la douceur de France...</p>
-
- <p>»J’ai vu cela; puis j’ai relu votre lettre, et la vision s’est effacée,
- parce que j’ai essayé de vous voir, <i>vous</i>. Une âme est plus émouvante
- qu’un paysage, et il me semblait que je devinais la vôtre, jeune,
- grave, douce, énergique, une âme de France, elle aussi.—Ce n’était pas
- vous offenser par une curiosité vaine, puisque j’avais eu, de votre
- aveu, une petite part au changement de vos projets, et que cela me
- donnait l’ombre d’un droit, l’ombre d’une responsabilité, dont j’étais
- tout ému et tout fier... Vraiment, madame, je ne prévoyais pas que <i>la
- Travailleuse</i> me procurerait ce plaisir-là...</p>
-
- <p>»Il serait bien gâté, si je devais vous le taire. Je l’exprime donc,
- comme je le sens, et je vous demande, à titre de confrère,—je n’ose
- dire à titre d’ami,—la permission de vous donner un conseil. Allez
- à Paris; voyez Foucart. S’il ne persiste point dans ses bonnes
- dispositions, avertissez-moi: je pourrai très probablement vous
- introduire soit à <i>Femina</i>, soit à la <i>Vie heureuse</i>.</p>
-
- <p>»Disposez donc de moi, madame, en toute simplicité, et recevez mes très
- respectueux hommages.</p>
-
- <p class="rsignature1">»<span class="smcap">NOEL DELYSLE.</span>»</p>
-</div>
-
-<div class="quote">
- <p class="recipient">«Monsieur,</p>
-
- <p>»J’ai rassemblé tout mon courage: je suis allée à Paris; j’ai vu
- Foucart. Brusquement, roidement, il m’a dit:</p>
-
- <p>»—Je ne vais pas remercier une collaboratrice <span class="pagenum" id="Page_84">84</span> pour vous faire
- plaisir, mais, puisque vous voulez écrire un peu proprement (<i>sic</i>), je
- vous colle au reportage.</p>
-
- <p>»Cette phrase, où vous reconnaîtrez le style de M. Foucart, a décidé de
- mon destin. Je quitte Chartres. Ma bonne tante gardera près d’elle mon
- petit garçon. Et moi, j’irai interviewer les gens célèbres.</p>
-
- <p>»Je vous avoue que cela me fait peur,—très peur,—moins que les
- austères joies de l’enseignement,—moins que la vie de province...</p>
-
- <p>»De la chambre où je vous écris, j’aperçois le porche latéral de
- Notre-Dame, sa rose flamboyante, ses statues couronnées, et son
- «beau toit de cuivre vert», où luit un reflet de lune. Vous aimez ce
- paysage?... Moi, je n’ai pas pu l’aimer. Il s’associe, dans ma pensée,
- à trop de deuil et de tristesse. C’est là, pourtant, que votre franche
- et bonne sympathie est venue vers moi, comme un heureux présage. Merci
- encore, et de tout cœur.</p>
-
- <p class="rsignature1">»<span class="smcap">JOSANNE VALENTIN.</span>»</p>
-</div>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
- <span class="pagenum2" id="Page_85">85</span>
- <h2 class="h2souschapitre">XI</h2>
-</div>
-
-<p>Mademoiselle Bon, rédactrice en chef de l’<i>Assistance féminine</i>, arriva
-un peu trop tôt chez Josanne, le matin du 1<sup>er</sup> janvier: elles avaient
-résolu de déjeuner ensemble avant d’aller à Auteuil visiter la «Villa
-Bleue», refuge pour les filles-mères.</p>
-
-<p>La vieille demoiselle suivit l’allée humide et noire, monta l’escalier
-plus noir encore, où la concierge tapie dans un coin de l’entresol,
-surveillait les locataires comme une araignée guette les mouches. Le
-gaz parcimonieux clignotait. Une voix chanta:</p>
-
-<div class="cpoesie">
- <div class="poem">
- <p class="noindent">Vous êtes si jolie...</p>
- </div>
-</div>
-
-<p>«C’est plein d’artistes! pensa mademoiselle Bon. Le quartier veut ça:
-l’École des Beaux-Arts est toute proche...»</p>
-
-<p>Elle s’attendrit sur le sort de Josanne, obligée de subir ces
-voisinages. Puis elle évoqua l’affreux destin <span class="pagenum" id="Page_86">86</span> des modèles voués
-par la misère à l’impudeur. Car mademoiselle Bon étendait sa bonté
-sur toute l’humanité féminine exploitée et corrompue par l’homme.
-Elle vivait parmi les tristes passagères des asiles, des refuges, des
-maternités, parmi les vieilles incurables, les enfants abandonnés, les
-filles-mères, les libérées de Saint-Lazare. Elle passait en ce monde,
-faisant le bien et dénonçant le mal, sincère, touchante et ridicule
-avec ses éternels lainages noirs et ses crêpes couleurs de rat, ses
-gants reprisés, sa rotonde doublée de lapin, sa figure de bonne sans
-place, chétive et craintive. Une capote, où se mêlaient des raisins
-noirs, du jais, des plumes et de la guipure, découvrait son front bombé
-à la flamande, et ses deux petits bandeaux bien tirés, bien lisses,
-rayés par le peigne et qui semblaient peints sur la peau.</p>
-
-<p>Au <i>Monde féminin</i>, mademoiselle Bon tenait la rubrique des Œuvres. On
-la cachait dans un bureau obscur, au bout d’un couloir où les abonnés
-n’eussent jamais pu la découvrir. On l’estimait, on l’employait, mais
-on ne l’avouait pas. Son inélégance était une tare.</p>
-
-<p>Au troisième étage, une porte s’ouvrit, démasquant un coin d’atelier,
-un lit défait, un jeune homme couché dans le lit et une petite drôlesse
-brune, en jupon court et en chemise, un broc à la main: elle allait
-chercher de l’eau à la fontaine du palier. Ce spectacle de débauche
-affligea mademoiselle Bon. Elle eut un regard de pitié pour la
-fillette, et, pour le jeune homme, un regard de mépris. Et elle gravit
-le quatrième étage.</p>
-
-<p>Josanne habitait là, depuis cinq semaines.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_87">87</span></p>
-
-<p>—Je ne suis pas prête, dit-elle en accueillant son amie dans la sombre
-salle à manger, dont elle avait fait une antichambre. Non, n’entrez
-pas là: c’est la cuisine, toute petite et toute vilaine, mais qui ne
-sert presque jamais. Je mange au restaurant: c’est plus commode et
-moins triste... Venez... C’est ici le salon et, en même temps, c’est
-une chambre, et la pièce à côté, toute claire, est mon cabinet de
-toilette... J’y mettrai plus tard mon petit garçon.</p>
-
-<p>Elle tira le voile indien suspendu à une barre de cuivre, devant
-l’unique fenêtre de la chambre. Par-dessus les «mystères» de
-mousseline, mademoiselle Bon admira la vue des quais, du Pont-Neuf au
-pont Saint-Michel, la Seine verdâtre couverte de péniches, les arbres
-inclinés, le lourd Palais de Justice, en face, avec son escalier blanc;
-à gauche, les toits violets du Louvre; à droite, Notre-Dame, grise,
-dans le ciel gris...</p>
-
-<p>—C’est très joli, dit la vieille fille, sans conviction, mais il y a
-trop de bruit: les omnibus, les bateaux... J’aime mieux le dedans que
-le dehors.</p>
-
-<p>Elle s’assit sur le petit divan qui servait de lit à Josanne. La
-chambre-salon était haute, longue, avec des placards à boiseries
-blanches, un carrelage dissimulé par des nattes japonaises, et, sur les
-murailles, un papier uni, d’un vert très doux. Deux fauteuils de jonc,
-une table à écrire, une étagère bibliothèque, une commode vermoulue en
-bois de rose, un bassin de cuivre plein de chardons azurés, un vase
-de grès jaune où des «monnaies du pape» faisaient jouer la lumière
-sur leurs piécettes d’argent, des photographies, quelques plâtres,
-amusaient les yeux par des <span class="pagenum" id="Page_88">88</span> formes, des couleurs, des images
-simples et charmantes.</p>
-
-<p>—Comme c’est bien «femme», tout ça! dit mademoiselle Bon, qui n’était
-pas une bête. Je suis allée chez Flory, qui vit seule, comme vous: eh
-bien, chez Flory, malgré tout le blanc des murs et des meubles, et les
-stores de dentelle, et les bibelots, ça sent l’homme...</p>
-
-<p>Josanne dit, d’un accent gamin:</p>
-
-<p>—Je vous crois!...</p>
-
-<p>Elle mit son chapeau, une toque plissée, en mousseline de soie noire,
-toute neuve. Mademoiselle Bon, un peu choquée, demanda:</p>
-
-<p>—Vous ne portez plus le voile de crêpe?</p>
-
-<p>—Je ne peux plus: Foucart ne veut pas... Vous savez qu’il me trouve
-trop... trop peu... enfin, je n’ai pas le chic de Flory... Et, avec le
-métier que je fais maintenant, il ne m’est pas permis d’avoir l’air
-triste.</p>
-
-<p>Elle fronçait les sourcils et serrait entre ses dents la longue épingle
-à tête noire.</p>
-
-<p>—Voilà!... Monsieur Isidore Foucart, notre patron, me fait appeler,
-l’autre jour: «Ma petite Valentin (il ne peut pas dire: «Madame»), je
-connais les usages et je respecte vos sentiments; mais, tout de même,
-ce grand crêpe, ça ne va pas pour le métier.» Je me récrie. Il reprend:
-«Je ne veux pas vous faire de la peine: vous êtes très gentille; vous
-avez du mérite..., mais comprenez bien... Ces gens chez qui vous
-allez, pour vos articles, ils ont généralement des raisons d’être
-contents... C’est un monsieur dont la pièce a réussi, un philanthrope
-qu’on a décoré, une jolie femme qui a fait son petit roman, comme
-tout le <span class="pagenum" id="Page_89">89</span> monde... Votre crêpe, ça les gêne... Ça met du noir
-dans l’<i>interview</i>... On n’ose pas rire avec vous, et vous dire les
-choses gaies, les mots drôles qu’on dit à Flory et qui réjouissent le
-public... Et si vous allez voir des gens tristes, des veuves de grands
-hommes, par exemple, ou des victimes d’une catastrophe, c’est pire: ce
-deuil, ça a l’air d’une allusion; on croit que le <i>Monde féminin</i> vous
-a choisie exprès... Il ne faut pas manquer de tact... Il faut que nous
-restions Parisiens, en toutes circonstances... Ma petite Valentin, je
-vous parle en ami... Tâchez d’avoir le deuil discret, un petit deuil
-qu’on ne remarque pas... Du drap, de la mousseline de soie mate...
-C’est très convenable et pas funèbre...»</p>
-
-<p>Mademoiselle Bon dit naïvement:</p>
-
-<p>—Mais je suis en deuil, moi aussi... de papa... et M. Foucart ne m’a
-jamais rien dit de pareil.</p>
-
-<p>Josanne arrangea son col empesé, d’un blanc brillant, cravaté de satin
-noir. Elle noua sa voilette, enfila son boléro et chercha son boa de
-Mongolie. Mademoiselle Bon la contemplait:</p>
-
-<p>—Comme vous êtes jeune!... Tout de même, je regrette, pour vous, que
-vous ne portiez plus le grand voile.</p>
-
-<p>—Ça m’allait mieux?</p>
-
-<p>—Oh! non... Mais cela vous donnait de la gravité, de l’austérité!...
-C’était... une défense morale...</p>
-
-<p>—Contre les galanteries?... Oh! ma chère, si vous saviez...</p>
-
-<p>Elle haussa les épaules. Ses prunelles bleues <ins class="correction" title="froncèrent">foncèrent</ins>.</p>
-
-<p>—La seule défense véritable, la seule efficace, elle <span class="pagenum" id="Page_90">90</span> est en
-nous... Et elle est en moi, par ce sentiment de méfiance... de
-mépris... que j’ai pour les hommes... pour tous les hommes... J’ai
-conquis ma liberté, ma chère amie. Je la savoure... Être seule, ne
-dépendre que de moi, élever mon fils et me moquer du reste! C’est
-presque le bonheur... Là, je suis prête. Passez devant.</p>
-
-<p class="br">Les deux femmes allèrent déjeuner chez Mariette, rue Danton.</p>
-
-<p>Mariette, ancien modèle qui avait prospéré, tenait un petit restaurant
-économique, où fréquentaient des étudiants, des étrangères, des savants
-et des professeurs pauvres et beaucoup d’élèves des Beaux-Arts. Un
-architecte avait décoré les salles dans un style vaguement norvégien,
-avec des bois clairs et cirés, des faïences vives, des cuivres courbes
-et brillants. Les tables s’égayaient de nappes à carreaux rouges. Les
-bonnes étaient gentilles, sous le tablier anglais et le papillon de
-dentelle posé dans leurs cheveux. Après cinq ou six repas, les dîneurs
-liaient connaissance, adoptaient un coin, formaient des bandes... Il
-y avait, sous un nuage de fumée, la bande des Russes, presque tous
-physiologistes ou médecins,—qui mâchaient doucement dans leurs barbes
-les mots de «Révolution... prolétariat... avenir...»,—la bande des
-artistes,—feutres mous, pantalons de velours, gestes descriptifs,—qui
-se chamaillaient à propos de femmes et se rejetaient les uns aux autres
-des phrases de toutes les couleurs.—Il y avait les étudiants en
-lettres, petites gloires de petites revues, et les professeurs, myopes
-et distraits, l’œil pensif derrière le lorgnon, <span class="pagenum" id="Page_91">91</span> qui ne savaient où
-mettre leur serviette de cuir gonflée de copies...</p>
-
-<p>Ces clients habituels de Mariette avaient un air de famille. De même
-qu’on reconnaît les bureaucrates, les «calicots», les gens d’affaires
-et les gens du monde, on reconnaît, à certains détails du vêtement, de
-l’attitude et de la physionomie, les types ordinaires du «prolétariat
-intellectuel»: c’est telle coupe de barbe un peu démodée, des cheveux
-taillés en brosse ou laissés trop longs, une manière de parler, de
-gesticuler, de nouer la cravate et de porter le binocle... Et si
-l’on voyait chez Mariette, parmi de charmantes figures adolescentes,
-beaucoup d’autres figures creusées, rageuses et bilieuses, des crânes
-chauves, des bouches amères, de grands corps déjetés et mal nourris, on
-y voyait moins que partout ailleurs les visages sans caractère, d’une
-correcte banalité, les faces ovines ou bovines, les yeux qui ne voient
-rien, et n’expriment aucune pensée...</p>
-
-<p>Les femmes, qui venaient là en grand nombre, étaient presque toutes
-des étrangères, étudiantes ou artistes pensionnées par leur famille,
-et qui vivaient parfois par groupes dans le même atelier. Quelques
-Russes avaient des cheveux coupés, des feutres masculins et des
-lunettes. Les Scandinaves et les Allemandes, fortes Valkyries aux
-tresses blondes, préféraient le costume «réforme»,—long paletot et
-robe à taille courte sur le corset-brassière.—Parfois, des «esthètes»
-surgissaient, peintresses américaines ou modèles de Montparnasse
-travesties en Béatrices par la fantaisie d’un amant; et les dîneurs
-s’effaraient devant les béguins à paillettes, les manches à crevés,
-<span class="pagenum" id="Page_92">92</span> les simarres florentines taillées dans un velours de coton... Une
-belle fille, au mois d’août, risqua les sandales et le péplum. Mais la
-mode passait de ces mascarades. De plus en plus, les habituées de chez
-Mariette adoptaient la robe «tailleur», la chemisette, le petit chapeau
-tricorne ou canotier. Elles étaient jeunes. Quelques-unes, jolies,
-flirtaient avec leurs voisins de table... Elles changeaient de place,
-quelquefois: c’était un signe qui ne trompait personne. Deux ou trois
-se marièrent... D’autres s’amusèrent aux camaraderies amoureuses. Et
-souvent de beaux yeux pleurèrent sur les petits cahiers de notes et les
-manuels.</p>
-
-<p>Josanne, déjeunant au hasard de ses courses professionnelles, n’allait
-guère chez Mariette que le soir. Elle trouvait, à sa table accoutumée,
-une Allemande, mademoiselle Müller, qui s’intéressait au mouvement
-féministe, une petite dactylographe très maigre qui ne mangeait jamais
-de dessert—sauf le dimanche—et dînait d’un seul plat,—le plus
-lourd et le plus «garni». Il y avait encore un Russe, botaniste et
-socialiste, le meilleur homme du monde, qui collaborait à la <i>Revue
-d’agriculture coloniale</i>. C’étaient de braves gens, et Josanne, près
-d’eux, se sentait moins seule.</p>
-
-<p>Ce matin du premier janvier, elle s’étonna de voir le restaurant
-presque vide.</p>
-
-<p>—C’est étrange! dit-elle à mademoiselle Bon; il n’y a personne dans
-cette salle... Allons à côté, ce sera plus gai.</p>
-
-<p>Une bonne l’entendit:</p>
-
-<p>—A côté, madame, c’est la même chose...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_93">93</span></p>
-
-<p>—Pourquoi?</p>
-
-<p>—Parce que c’est le premier de l’an... Ceux qui ont des familles vont
-dans leurs familles; ceux qui ont des amis vont chez leurs amis...</p>
-
-<p>Josanne regarda la demi-douzaine de femmes et d’hommes qui
-déjeunaient, sans gaieté, à des tables différentes: un rapin, un vieux
-professeur,—prêtre défroqué, disait la légende;—une institutrice
-entre deux âges, une Américaine et un Finlandais.</p>
-
-<p>«Voilà! il n’y a ici que des isolés, des épaves...», pensa-t-elle. Et
-elle se rappela les anciens «premiers de l’an...» Elle revit son père,
-sa mère, qui étaient, eux aussi, des «prolétaires intellectuels», mais
-qui avaient un foyer tiède et joyeux... Elle entendit leurs voix, qui
-l’appelaient: «Petite!... viens chercher tes étrennes...» Josanne avait
-des étrennes, dans ce temps-là... Son mari, l’année précédente, avait
-couru les magasins, en cachette, pour lui faire la surprise de ce boa
-qu’elle portait... Elle songea:</p>
-
-<p>«Pauvre garçon!...»</p>
-
-<p>Les yeux brouillés de larmes, elle s’absorbait dans la contemplation du
-menu. Mademoiselle Bon demanda:</p>
-
-<p>—A quoi rêvez-vous, chère amie?</p>
-
-<p>—Je pense à mes parents et à mon mari, qui sont morts... à mon fils
-qui est loin de moi... Jamais, jamais aucune année de ma vie n’a
-commencé dans la solitude... Et cela me fait du chagrin...</p>
-
-<p>—Moi aussi, je suis seule, dit mademoiselle Bon, depuis que papa est
-mort... Il était bien vieux, papa! Il n’avait plus toute sa tête, mais
-je l’aimais comme mon enfant... Maintenant, je n’ai plus personne.
-C’est <span class="pagenum" id="Page_94">94</span> dur, quelquefois... Alors, quand je suis triste, je vais
-chez une amie qui dirige un asile de vieillards, et je cause avec les
-pensionnaires... Je leur apporte du tabac, des journaux... Et ça me
-console... Ça me rappelle papa...</p>
-
-<p>Après un silence, elle ajouta:</p>
-
-<p>—Vous, Josanne, vous avez un fils. C’est un grand bonheur... Vous
-travaillez pour lui...</p>
-
-<p>—Pour lui et pour moi... Vous connaissez mon ambition maternelle:
-mais, en quittant Chartres, je ne pensais pas qu’à mon fils. Je voulais
-refaire ma vie, m’instruire, me développer, essayer toutes mes forces,
-maintenant que je suis libre... Tout à l’heure, je vous disais ma
-joie, mon orgueil, et j’étais sincère... La liberté!... Je ne savais
-pas ce que c’était. Mariée toute jeune, j’avais passé de la tutelle de
-mes parents à la tutelle de mon mari; puis, écrasée de charges et de
-devoirs, je n’avais eu que les tracas d’une illusoire indépendance.
-Il me fallait penser aux autres, agir pour les autres, vivre pour
-les autres... Et j’enviais parfois celles qui sont libres, de leurs
-sentiments et de leurs actes, de leur corps et de leur cœur!...</p>
-
-<p>—Et maintenant?</p>
-
-<p>—Maintenant que je suis libre, je suis désorientée, mal à l’aise...
-Quelque chose me manque... Il y a tant de contradictions en nous!...</p>
-
-<p>Sur le crâne de mademoiselle Bon, le chapeau de dentelle et de raisins
-noirs parut se hérisser:</p>
-
-<p>—Votre âme, dit-elle d’un ton surpris et douloureux, votre âme a gardé
-le pli de la servitude...</p>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
- <span class="pagenum2" id="Page_95">95</span>
- <h2 class="h2souschapitre">XII</h2>
-</div>
-
-<p>La Villa Bleue était une bâtisse neuve, aux murs trop minces, et qui
-semblait posée comme un joujou dans un terrain vague du bas Auteuil.
-Le jardin était neuf comme la maison: on y remarquait d’innombrables
-fusains aux feuilles vernies, quatre marronniers de deux mètres
-cinquante, et une centaine de piquets qui seraient des arbres vers 1925.</p>
-
-<p>Vainement, l’architecte avait prodigué les plaques de faïence et les
-briques vernies: la Villa Bleue ne s’égayait pas. Elle faisait froid
-aux yeux, toute nue dans ce jardin d’échalas et de cailloux, sous le
-ciel gris et le vent humide.</p>
-
-<p>Josanne et mademoiselle Bon se présentèrent au nom du <i>Monde féminin</i>.
-La Villa Bleue était une fondation particulière, subventionnée par des
-femmes de la riche bourgeoisie, et l’on pouvait en parler discrètement,
-décemment... Déjà le photographe du <i>magazine</i> avait <span class="pagenum" id="Page_96">96</span> composé
-de beaux groupes avec la fondatrice, la directrice et les dames du
-Comité,—puis la doctoresse, la pharmacienne et les infirmières; et les
-pensionnaires enfin, qu’il avait fait asseoir, dans une pose calculée
-pour atténuer leurs ventres.</p>
-
-<p>—Ça, c’est mon triomphe! avait-il dit à Foucart. Il n’y en a pas une
-seule qui ait vraiment l’air d’être enceinte!... J’ai mis les plus
-grosses et les plus laides tout au fond, et devant, rien que des jeunes
-et gentilles... C’est charmant!</p>
-
-<p>A Josanne aussi, Foucart avait recommandé d’«atténuer les ventres»:</p>
-
-<p>—Songez que votre article sera lu par des jeunes filles. Il faut
-qu’elles puissent n’y comprendre rien...</p>
-
-<p>Madame Platel, la directrice, une femme jeune encore, grave, douce,
-avec de beaux yeux désabusés, reçut Josanne et mademoiselle Bon dans
-son bureau. Elle leur expliqua les origines de l’œuvre et le mode de
-fonctionnement.</p>
-
-<p>—Nous recevons trente filles, à toute époque de la grossesse, et nous
-les gardons jusqu’aux premiers symptômes de l’accouchement. Alors, une
-voiture d’ambulance, toujours prête, les transporte à la Maternité
-ou à la Clinique... En cas d’accident, notre doctoresse-accoucheuse
-leur donne des soins, et nous avons une petite <i>nursery</i> tout
-aménagée... Bien entendu, nous connaissons le nom et l’état civil de
-nos pensionnaires, mais elles sont assurées de notre discrétion, et les
-infirmières, les surveillantes même, les désignent par des numéros...
-Pendant leur séjour ici, nous les employons à des ouvrages de couture
-qui leur sont payés, intégralement, à leur départ... Et nous essayons
-<span class="pagenum" id="Page_97">97</span> aussi de les moraliser, d’éveiller en elles le sentiment maternel.
-Ces dames du Comité leur font des lectures, de petites conférences...</p>
-
-<p>—C’est admirable, dit Josanne. Et le résultat?...</p>
-
-<p>—Ah! le résultat!... Certes, notre influence est bienfaisante. Nos
-hospitalisées s’améliorent au physique et au moral. Elles déclarent,
-toutes, qu’elles élèveront leur enfant... Mais à la Clinique, à
-la Maternité, elles subissent de fâcheux voisinages... D’autres
-femmes,—des aînées,—leur donnent de mauvais conseils: «Vous êtes
-jeune. Vous trouverez quelqu’un... Faut pas vous embarrasser d’un
-enfant... Moi, j’ai mis tous mes gosses à l’Assistance...» Et la mère,
-qui n’a pas eu le temps d’être vraiment mère, se laisse persuader...</p>
-
-<p>—Souvent?</p>
-
-<p>—Trop souvent. On dit que les philanthropes sont philanthropes parce
-qu’ils sont optimistes! C’est une idée bien naïve... Les personnes
-qui se vouent au soulagement des malheureux connaissent bientôt,
-par une expérience quotidienne, les vices, les tares, les laideurs
-de l’humanité... Ce n’est pas pour eux, c’est malgré eux qu’il faut
-aimer les misérables... Les gens qui font le bien doivent perdre leurs
-illusions, s’ils veulent persévérer. Les optimistes, les enthousiastes,
-vite déçus, se découragent...</p>
-
-<p>Mademoiselle Bon dit à regret:</p>
-
-<p>—Oui, vous avez raison... On se lasserait peut-être de la charité, si
-l’on n’avait pas la certitude qu’elle est une œuvre de réparation, une
-forme de la justice...</p>
-
-<p>—Ces filles que vous allez voir, reprit madame Platel, vous étonneront
-par leur insouciance... Séduites, <span class="pagenum" id="Page_98">98</span> lâchées, honnies, ramassées
-dans la rue, elles sont gaies... Elles évitent de penser à l’avenir;
-le présent les rassure. Vivant ensemble, elles redeviennent petites
-filles et s’amusent de tout. La fête que nous leur donnons aujourd’hui
-occupe, depuis un mois, toutes leurs pensées... Une d’elles, ce
-matin, m’arrêtait dans l’escalier: «Madame, vrai qu’on aura de la
-brioche?—Oui.—Ah! veine!...» Elle dansait de plaisir, malgré son
-ventre... Et si vous connaissiez son histoire!... Une fille de dix-neuf
-ans, laide, rousse, grêlée, boiteuse, naguère en service chez un
-marchand de vins, à Javel... On nous l’a envoyée presque mourante de
-faim, bleue de coups, en guenilles, et elle a répondu à ma première
-question: «Le père de mon enfant!... J’ sais t’y, moi, j’ sais
-t’y?...—Mais enfin...—Ah! j’ai ben une <i>doutance</i> sur un monsieur
-Camille!...»</p>
-
-<p>—Il y a beaucoup de domestiques parmi vos pensionnaires? demanda
-Josanne.</p>
-
-<p>—Oui, beaucoup: de petites bonnes, victimes du sixième étage... Mais
-nous avons aussi des ouvrières, des demoiselles de magasin, jusqu’à des
-institutrices!... Certaines sont restées pures de cœur,—celles qui
-furent vraiment surprises par l’agression de l’homme, ou qui cédèrent
-par amour.—Il y a des infortunes si poignantes!... Ah! mesdames,
-dites-le, écrivez-le, criez-le; on n’aura jamais trop pitié de la
-femme... Si bas qu’elle tombe, l’homme est, presque toujours, l’artisan
-responsable de sa déchéance...</p>
-
-<p>—Pourquoi les femmes qui ont du talent, un nom, un public, et qui
-écrivent de beaux livres, ne défendent-elles pas mieux les autres
-femmes? dit mademoiselle <span class="pagenum" id="Page_99">99</span> Bon. Les gens du monde, les bourgeois, ne
-lisent guère l’<i>Assistance féminine</i>, et ce n’est pas dans le <i>Monde
-féminin</i> que Josanne pourra exprimer, sincèrement, ses opinions...
-Monsieur Foucart exige que la charité soit discrète, la misère voilée,
-et que la douleur et la mort mêmes gardent un «petit air parisien».</p>
-
-<p>Madame Platel proposa de visiter la maison, avant la fête. On parcourut
-les dortoirs tout blancs, le réfectoire aux tables parallèles,
-l’infirmerie, les cuisines, et la grande salle commune où les
-pensionnaires attendaient.</p>
-
-<p>Elles étaient trente, assises sur des chaises de paille, comme
-à l’église. L’uniforme de <i>pilou</i> brun—casaque droite et jupe
-foncée—accusait la disgrâce de leur corps, et les bonnets étaient d’un
-blanc trop cru sur les fronts jaunâtres, comme frottés de terre...
-Ainsi vêtues, ainsi rangées, elles semblaient n’être plus des femmes,
-mais des femelles, un lamentable bétail féminin. Et il fallait les
-regarder longtemps pour distinguer quelques traces de beauté sous la
-dure lumière hivernale, impitoyable aux visages flétris.</p>
-
-<p>—Numéro Neuf? disait la directrice. Je ne vois pas le numéro Neuf...
-Elle n’est pas à l’infirmerie?</p>
-
-<p>—Non, m’ame, répondirent plusieurs voix: elle est là, dans le coin...</p>
-
-<p>Une surveillante appelait:</p>
-
-<p>—Madame Neuf!... On ne vous mangera pas, madame Neuf!</p>
-
-<p>Les têtes se tournaient vers une fille assise dans un angle de la
-salle, sur un tabouret bas. Elle avait les coudes sur les genoux, les
-mains dans les cheveux, <span class="pagenum" id="Page_100">100</span> et sa grossesse, avancée déjà, la faisait
-paraître difforme.</p>
-
-<p>—Elle a pas voulu qu’on la tire en photographie!... Elle dit qu’elle
-veut remonter, que la fête, ça l’amuse pas...</p>
-
-<p>Une des femmes se mit à rire. Une autre murmura:</p>
-
-<p>—En v’là des manières!... T’as pas fini?...</p>
-
-<p>—Chut! dit madame Platel, madame Neuf fera comme il lui plaira...
-Mais je vois monsieur Bonnafous qui arrive... Il est dans le jardin...
-Allons, mesdames, un peu de silence! monsieur Bonnafous est une
-célébrité... Il a fait des tours devant la reine Victoria, devant
-le Pape!... Oui, mesdames, il a fait rire le Pape!... Tenez-vous
-convenablement... Vous ne voudriez point offenser monsieur Bonnafous
-par votre bavardage...</p>
-
-<p>Elle débitait ce petit discours d’un ton plaisant et doux, sans que
-changeât l’expression de ses yeux tristes, et elle allait, de droite à
-gauche, imposant l’ordre et le silence. Les femmes frémirent de plaisir
-quand, sur l’estrade improvisée, parut M. Bonnafous, léger comme un
-maître de danse, la moustache cirée, l’œil câlin.</p>
-
-<p>Il était en frac. Il ressemblait aux messieurs des gravures de mode. Sa
-voix était suave, ses mains blanches. Il annonçait:</p>
-
-<p>—Suivez-moi bien, mesdames!... suivez-moi bien!... Je prends la boule
-d’une main, comme ceci... Et, de l’autre main, je prends mon chapeau.
-Vous me suivez, mesdames?</p>
-
-<p>Elles le suivaient:—il était si beau!...—Les boules passaient, les
-cartes filaient: et du chapeau <span class="pagenum" id="Page_101">101</span> luisant sortaient, par douzaines,
-les rubans tricolores et les pièces de cent sous... Et les petites
-bonnes, les ouvrières, toutes peines oubliées, la bouche entr’ouverte
-et les yeux ronds, contemplaient ce M. Bonnafous qui avait fait rire le
-Pape!</p>
-
-<p>—Elles l’admirent, dit Josanne à madame Platel, moins pour son talent
-que pour son beau physique... Elles reconnaissent en lui leur idéal: le
-monsieur bien mis, distingué, et qui sait «causer aux femmes»... Voyez
-leurs yeux émus d’amour! Chacune croit retrouver en monsieur Bonnafous
-un trait de l’amant qui l’a perdue.</p>
-
-<p>Elle parlait avec un accent d’ironie et d’âpreté qui choqua madame
-Platel:</p>
-
-<p>—Comme vous êtes sévère!... Oui, monsieur Bonnafous représente un
-idéal médiocre, mais on a l’idéal qu’on peut avoir, et c’est déjà très
-joli d’en avoir un. La fille qui avait une «doutance» sur un monsieur
-Camille n’avait pas d’idéal, soyez-en persuadée... Femmes du monde ou
-filles du peuple, nous nous prenons toutes au charme d’un regard, au
-son d’une voix, à des mots tendres... et nous croyons que c’est le
-grand amour...</p>
-
-<p>Ses beaux yeux désabusés regardaient bien loin en arrière, dans ses
-souvenirs... Elle posa sa main sur la main de Josanne.</p>
-
-<p>—C’est le mirage de l’amour, vous le savez bien, chère madame... Et
-pour ce mirage, on souffre, on meurt... Quelquefois l’amour, le vrai,
-traverse notre vie, et le mirage se dissipe... mais il est trop tard...
-On est vieille... Et l’on n’a aimé que des apparences, des mots, des
-gestes...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_102">102</span></p>
-
-<p>Josanne pensa:</p>
-
-<p>«Elle aussi!...»</p>
-
-<p>M. Bonnafous ne lui paraissait plus si ridicule. Il devenait un
-symbole... Il dominait les femmes aux yeux ravis, aux cerveaux
-enfantins, aux cœurs serviles... Et Josanne, encore, se révolta...
-Elle dit, dans son âme: «Pas moi, non!... Moi, je ne suis pas comme
-les autres». Mais sa conscience protestait: «Tu mens...» Elle était
-comme les autres, cette rebelle, cette affranchie. Elle s’était prise
-«au charme d’un regard, au son d’une voix, à des mots tendres...»
-Elle avait cru, elle croyait encore que c’était là le grand amour...
-Oui, près de Maurice, elle avait été aussi faible, aussi lâche que
-ces filles près de leur séducteur, garçon de magasin, bureaucrate, ou
-commis aux belles moustaches...</p>
-
-<p>Comme ces filles, elle avait connu l’angoisse de la maternité possible,
-l’épouvante de la maternité certaine. Elle avait compté les jours, elle
-avait espéré—secrètement—la complicité de la nature pour détruire le
-germe insoupçonné... Plus tard, quand la nausée lui montait aux lèvres
-et que déjà sa ceinture opprimait son flanc douloureux, elle avait vu
-surgir la brute égoïste qui est dans l’homme assouvi... Elle avait été
-abandonnée,—comme ces filles,—et, plus misérable que ces filles, elle
-avait dû mentir et tromper... Ah! de quel désir farouche, pendant le
-martyre de sa grossesse et jusque dans les douleurs qui créent la vie,
-elle avait appelé la mort!...</p>
-
-<p>Et elle avait pardonné, elle n’avait pas cessé d’aimer, elle aimait
-encore...</p>
-
-<p>Pourquoi? comment?... Son amour n’était pas une <span class="pagenum" id="Page_103">103</span> aveugle fureur
-sensuelle, et cependant elle ne pouvait évoquer le visage de Maurice
-sans un tressaillement de tout son être, un brisement des genoux, un
-coup au cœur.</p>
-
-<p>«Ah! mademoiselle Bon disait vrai: nous gardons toutes le pli de la
-servitude, le besoin d’aimer, de souffrir pour celui que nous aimons;
-le besoin d’obéir; le besoin de pardonner... Nous avons toutes, tant
-que nous aimons, la même lâche indulgence...»</p>
-
-<p>Elle considérait les corps alourdis sous le caraco brun, les figures
-fanées sous le bonnet blanc;—et elle se sentait tout près des
-malheureuses qui étaient là,—leur sœur en souffrance, en honte, en
-faiblesse, une pauvre femme...</p>
-
-<p>Une pitié lui venait pour elle-même, et pour celles-ci, et pour
-toutes les femmes qui enfantent dans la douleur, et dont le grand cri
-maternel, à toute heure de jour et de nuit, vibre par le monde...</p>
-
-<p>L’escamoteur jonglait maintenant. Il déployait des éventails; il
-allumait des bougies... Les spectatrices riaient. Quelques-unes, à
-la dérobée, examinaient la dame du journal, si blanche sous sa toque
-noire...</p>
-
-<p>M. Bonnafous termina enfin ses gesticulations. Il sourit, salua,
-et sembla s’escamoter lui-même... Des regards le cherchaient...
-N’allait-il pas revenir?... Non. Il était parti, évanoui comme un beau
-rêve.</p>
-
-<p>Lasses de leur immobilité, les femmes se levèrent, entourèrent
-mademoiselle Bon et madame Platel. Des surveillantes apportaient des
-corbeilles de gâteaux et d’oranges. Sur une table, au fond de la salle,
-le thé et le chocolat fumaient dans les bols.</p>
-
-<p>—Madame Cinq!... Madame Vingt-deux!... Par ici!...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_104">104</span></p>
-
-<p>—Non, j’ veux pas de brioche...</p>
-
-<p>—Un petit gâteau?...</p>
-
-<p>—...C’est un dégoût que j’ai eu pour le jambon... Alors, vous savez,
-les <i>sanviches</i>...</p>
-
-<p>—Vrai, c’est une noce, aujourd’hui!...</p>
-
-<p>Josanne, dans un coin, prenait des notes.</p>
-
-<p>Soudain elle sentit bouger sa chaise: quelqu’un s’appuyait au dossier.
-Une voix balbutiait, anxieuse:</p>
-
-<p>—Madame... Oh! madame, je vous en prie... Parlez pas d’ moi.</p>
-
-<p>C’était «madame Neuf» qui suppliait.—Vingt ans peut-être, une petite
-figure pâle et tachée de son, des yeux bleus, des cheveux couleur de
-cendre.</p>
-
-<p>—Parler de vous? et pourquoi, ma pauvre fille?... Je ne vous connais
-pas, et quand bien même je vous connaîtrais...</p>
-
-<p>—C’est que... on m’avait dit: «Faut se méfier des journalistes...»
-Une amie que j’avais dans les temps... elle était à l’hôpital... à
-Lourcine... Ben! un journaliste est venu, rapport à une inauguration...
-Il lui a causé... Il avait l’air bien convenable... Ben! après, il a
-mis son nom dans le journal: «Ernestine...» Vous savez, ça ne fait pas
-plaisir...</p>
-
-<p>—Soyez tranquille. Je ne parlerai même pas de madame Neuf.</p>
-
-<p>—Oh! vous êtes gentille!</p>
-
-<p>Josanne sourit à cette louange naïve.</p>
-
-<p>—Moi aussi, dit-elle, j’ai un petit enfant... Et, parce que je suis
-mère, je comprends les peines, toutes les peines des autres femmes.
-Je les plains toutes. Je n’écrirai jamais un mot qui puisse les
-humilier... Au contraire!...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_105">105</span></p>
-
-<p>—Oh! ce n’est pas la même chose!... Vous êtes une dame comme il faut,
-vous!... Vous êtes mariée!...</p>
-
-<p>Madame Neuf regardait l’alliance d’or au doigt de Josanne, et elle
-s’ébahissait, humblement, qu’une «dame comme il faut» osât se comparer
-à elle, la fille mère...</p>
-
-<p>Le sang monta aux joues pâles de Josanne. Elle murmura:</p>
-
-<p>—Oh! moi... moi...</p>
-
-<p>L’essaim lourd des filles bourdonnait autour des tasses. Le jour net
-et dur des hautes fenêtres s’amollissait, bleuissait... Une servante
-juchée sur une chaise alluma le gaz, et l’aspect des choses parut
-nouveau dans la lumière différente.</p>
-
-<p>—J’ai douze bons de layette à distribuer... pour les plus sages!
-clamait mademoiselle Bon. Et cinq francs de prime à toutes celles qui
-allaiteront leur enfant.</p>
-
-<p>—Moi, m’ame...</p>
-
-<p>—Moi aussi...</p>
-
-<p>—Moi, j’ peux pas... C’est ma grand’mère qui prendra le gosse... en
-Limousin...</p>
-
-<p>Josanne demanda:</p>
-
-<p>—Et vous, madame Neuf?</p>
-
-<p>—Moi?... J’ sais pas encore... J’ai besoin de travailler... Et le
-pauv’ petit, pour la jolie existence qu’il aura, vaudrait mieux...</p>
-
-<p>—Oh! ne dites pas ça!</p>
-
-<p>Les deux femmes se regardèrent. Quel drame vulgaire et navrant
-racontaient les yeux bleus flétris, la bouche contractée!</p>
-
-<p>—Je n’en voulais pas, d’enfant... Le père était <span class="pagenum" id="Page_106">106</span> parti... J’
-pensais qu’à lui... à lui... tout le temps! Et pas le sou... pas
-d’ouvrage... J’ m’en cache point: j’ai essayé tout... tout... Y a des
-gens qui disent que c’est mal... Faudrait qu’i’ <i>soyent</i> à ma place...</p>
-
-<p>Josanne comprenait: tout!... les tisanes conseillées par les commères,
-les visites secrètes chez l’herboriste, chez la matrone de faubourg...
-Tout!... elle devinait l’affreux courage de la femme contre elle-même,
-victime et bourreau...</p>
-
-<p>Elle prit la main de madame Neuf, et elle répétait: «Pauvre!...
-pauvre!...» avec un accent de compassion et de douceur infinie... Les
-papillons de gaz sifflaient... On entendait le ronflement du poêle. Une
-des pensionnaires, tout à coup, chanta,—voix fraîche et frêle, un peu
-tremblante et qui traînait...</p>
-
-<div class="cpoesie">
- <div class="poem">
- <p class="noindent">Dans les sentiers remplis d’ivresse,<br />
- Allons ensemble à petits pas...</p>
- </div>
-</div>
-
-<p>La romance, usée depuis vingt ans par mille et mille lèvres, beuglée
-dans les carrefours, dans les ateliers, dans les trains et sous les
-tonnelles du dimanche, conservait son prestige sur la sensibilité
-populaire... Les femmes, un instant, se recueillaient, oubliant le
-gâteau mordu, la tasse pleine,—et les lilas fleurissaient dans leur
-mémoire avec l’odeur de l’amour défunt...</p>
-
-<p>—Écoutez, ma pauvre petite, dit Josanne; puisque vous me trouvez
-gentille, et que je ne vous fais pas peur, écoutez-moi... Je vous
-comprends très bien... Je vous plains de toute mon âme...</p>
-
-<p>—Madame...</p>
-
-<p>—Vous avez un grand chagrin, je le vois, une <span class="pagenum" id="Page_107">107</span> grande honte... Et,
-surtout, vous avez peur de ce petit qui va venir... Il vit dans votre
-sein, mais pas encore dans votre cœur... Vous ne pouvez pas encore
-l’aimer...</p>
-
-<p>—C’est vrai, madame... Oh! madame...</p>
-
-<p>—Ne cachez pas votre figure... Je vous parle tout doucement... Il ne
-faut pas avoir honte, vous ne devez pas avoir honte... Ce n’est pas
-une honte que d’aimer, même quand on se trompe; ce n’est pas une honte
-d’avoir un enfant hors du mariage... La honte, c’est de le renier, cet
-enfant, de l’abandonner... La honte, elle est pour l’homme, pour le
-père...</p>
-
-<p>La chanteuse soupirait:</p>
-
-<div class="cpoesie">
- <div class="poem">
- <p class="noindent">Je veux t’offrir, ô ma maîtresse...</p>
- </div>
-</div>
-
-<p>Dehors, la nuit était venue. Un tramway gronda, roula tous les bruits
-dans son tonnerre, qui s’accrut, diminua, se perdit...</p>
-
-<p>Les femmes, en <ins class="correction" title="cœur">chœur</ins>, reprenaient:</p>
-
-<div class="cpoesie">
- <div class="poem">
- <p class="noindent">O ma maîtresse!...</p>
- </div>
-</div>
-
-<p>—L’enfant! disait Josanne, à celui-là on donne tout sans demander
-rien... L’enfant, c’est notre orgueil, notre gloire, notre revanche...
-Il peut nous consoler de l’amour...</p>
-
-<p>Madame Neuf baissa la tête, et, pleurante:</p>
-
-<p>—C’est trop p’tiot! dit-elle; ça se laisse aimer... Et moi, j’ai
-besoin qu’on m’aime...</p>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
- <span class="pagenum2" id="Page_108">108</span>
- <h2 class="h2souschapitre">XIII</h2>
-</div>
-
-<p>Josanne a quitté mademoiselle Bon, à la station des omnibus. Seule,
-elle descend les pentes rapides qui mènent vers l’embarcadère du
-Point-du-Jour. Autour d’elle, en elle, que de tristesses!...</p>
-
-<p>Tristes rues pleines de soir, où les becs de gaz semblent las de
-repousser l’ombre circulaire sur le pavé gluant et miroitant. Tristes
-jardinets où l’unique sapin, sur la pelouse lépreuse, abrite un Amour
-de plâtre, sali par les pluies et tout écaillé. Tristes petites maisons
-recélant de petites vies. Pas de boutiques, pas d’ateliers. La rumeur
-de Paris expire à ce seuil de la banlieue. Et Josanne hâte le pas,
-penche la tête, comme si sa mélancolie trop lourde l’entraînait, la
-tirait en bas.</p>
-
-<p>Son cœur pèse à sa poitrine. Elle y porte la main, malgré elle, sous la
-fourrure laineuse et noire. Et elle va, seule, jetant des mots brisés,
-des soupirs, à la nuit déserte, au silence.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_109">109</span></p>
-
-<p>Son âme se délivre enfin. A force de gémir: «J’ai mal! J’ai mal!» son
-mal s’apaise.</p>
-
-<p>Voici les lumières mouvantes des voitures, un tramway, un autre, un
-autre, mammouths métalliques à l’œil rouge ou vert. Voici le quai, la
-berge en contrebas, les arches du viaduc éclairées par-dessous. Le ciel
-est violacé sur les collines invisibles de Meudon; un peu de pourpre
-s’extravase dans ce violet sombre,—et la Seine est toute noire, avec
-des traînées brillantes, comme une huile d’or répandue çà et là. La
-Tour Eiffel, arc-boutant ses quatre racines, dresse son arbre de fer
-dont la pointe, parmi les nuages, allume tout à coup sa fleur de feu.
-Et, répondant au signal, la Roue gigantesque fait tourner un cercle
-obscur dont on ne voit rien, qu’un pointillement d’étoiles.</p>
-
-<p>Des trains passent. Des fumées rougissent sur les hautes cheminées.
-Appels de trompes, tintements de clochettes, plaintes déchirées des
-sirènes, grelots éparpillés, sifflets aigus se mêlent aux mille
-reflets, aux mille frissons des eaux et des ombres. La Ville qui
-flamboie sous le ciel triste, les formes démesurées qui surgissent,
-ces clameurs de forge, ces lueurs d’enfer accablent Josanne, hors des
-ténèbres et du silence. Elle ne reconnaît plus rien. Perdue dans un
-monde obscur et monstrueux, elle souhaite la chambre close, la lampe,
-les livres, un visage ami.</p>
-
-<p>Six heures. Le ponton oscille, surchargé de gens qui attendent, et
-le bateau se coule tout au long, comme une bête vivante, avec un
-clapotement. La foule emporte Josanne. Elle est dans la cabine,
-pressée, étouffée, entre une grosse dame et un vieil ouvrier qui dort.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_110">110</span></p>
-
-<p>Et Josanne aussi voudrait dormir, si fatiguée, la tête vide! Le léger
-mal de cœur qui lui vient, au roulis du bateau, accroît son vertige.
-Tant de pensées, tant d’émotions l’ont ballottée, depuis le matin, de
-l’orgueil à l’humiliation, de la confiance au désespoir! Tout lui est
-égal, maintenant, tout! Et, sur le chaos de ses idées, une phrase qui
-n’a plus de sens, qu’elle ne comprend plus, bourdonne comme une mouche
-obsédante: «Le pli de la servitude...»</p>
-
-<p>Le bateau s’arrête, repart dans un glissement balancé, s’arrête
-encore. A chaque arrêt, un double mouvement se propage dans la masse
-des passagers: les uns s’en vont, les autres arrivent. Josanne, sa
-voilette levée, regarde ces figures qui défilent, marquées par la
-grande lassitude mélancolique des soirs de fête: ménages d’ouvriers,
-boutiquières coiffées de capotes à aigrette, enfants qui dorment, la
-tête ballottante sur l’épaule du papa, serrant un jouet neuf ou un
-débris de gâteau dans leur menotte crispée.</p>
-
-<p>De temps en temps, une femme jolie, un monsieur à pelisse confortable,
-égarés dans la foule populaire, se plaignent de n’avoir pas trouvé de
-fiacre, d’avoir vu fuir les tramways pris d’assaut.</p>
-
-<p>Un couple élégant cherche des places: la toque pailletée de la jeune
-femme brille parmi les chapeaux sombres. Toute jeune, mince, brune,
-vêtue de drap bleu et d’astrakan, c’est une nouvelle mariée, sans
-doute, qui va dîner dans sa famille. Elle hésite, recule,—et son mari,
-plus loin, l’appelle:</p>
-
-<p>—Yvonne!</p>
-
-<p>C’est Josanne qui se lève, à cette voix.</p>
-
-<p>Elle se lève et se rassied et ne sent plus rien qu’un <span class="pagenum" id="Page_111">111</span> frémissement
-de tourbillon autour d’elle, en elle. Elle pense:</p>
-
-<p>«Je vais m’évanouir... Je vais tomber!»</p>
-
-<p>Et elle tomberait, si elle n’était retenue par la grosse voisine et
-l’ouvrier qui ronfle.</p>
-
-<p>«Maurice!... C’est Maurice!... Maurice!...»</p>
-
-<p>Ce nom, qu’elle répète mentalement, entre enfin dans sa conscience,
-cloue sa pensée... Elle se maîtrise et redevient lucide.</p>
-
-<p>A quelques pas d’elle, Maurice et sa femme sont assis. Ils causent
-distraitement, avec des intervalles de silence.</p>
-
-<p>Josanne regarde cet homme qu’elle aima,—qui l’aima sans doute, à
-sa façon négligente et sèche.—Elle voit passer sur ce visage des
-expressions brèves qu’elle reconnaît,—un mouvement de sourcils, cette
-façon d’incliner la tête, ce sourire un peu de côté...</p>
-
-<p>Mais combien Maurice lui apparaît énigmatique! Il est «le même»; il
-n’est plus «le sien...» Josanne ne sait plus interpréter son regard,
-ses gestes, son attitude... Elle ignore les images familières qu’il
-emporte dans son cerveau, et ses habitudes, et ses peines, et ses
-plaisirs et ses projets... Entre ces deux êtres qui furent un seul être
-par le désir et par le plaisir, qui mêlèrent leurs sangs et crurent
-mêler leurs âmes, quel abîme d’indifférence, d’ignorance, d’oubli!...</p>
-
-<p>Elle songe:</p>
-
-<p>«Je ne sais même pas son adresse...»</p>
-
-<p>Et son chagrin s’avive d’ironie... On s’aime, on se prend, on se
-déprend, on se reprend... puis la chaîne <span class="pagenum" id="Page_112">112</span> casse... Et chacun s’en
-va de son côté: bonsoir! la vie continue...</p>
-
-<p>Voilà donc la femme de Maurice: cette fillette rieuse et boudeuse qui
-bâille derrière son gant clair. Elle aime bien son mari, et lui l’aime
-bien... C’est l’ordinaire «gentil ménage». Elle sait que Maurice a
-eu des aventures, autrefois, comme tous les jeunes gens... Elle n’en
-souffre pas; elle n’y pense pas. On lui a dit que «ça n’avait pas
-d’importance»... C’est fini. Ce n’était rien. Elle est bien sûre que
-son mari n’a pas de secret pour elle.</p>
-
-<p>«J’étais comme elle quand j’épousai Pierre, pense Josanne. Les jeunes
-filles ne savent rien de leur mari... Et celle-là, qui me regarde, elle
-ne sent donc pas ce que je suis, d’instinct!...»</p>
-
-<p>Non, madame Nattier ne sent rien: l’instinct ne l’avertit pas; aucun
-pressentiment ne l’effleure devant cette femme inconnue qu’elle
-regarde, une seconde, sans la voir. Ses yeux encore enfantins,
-brouillés de sommeil, deviennent vagues... C’est Maurice qui fait un
-mouvement, sous l’attirance magnétique de Josanne. Leurs regards se
-heurtent: ils éprouvent un choc physique. Le jeune homme pâlit... Puis,
-correctement, discrètement, il soulève son chapeau, salue...</p>
-
-<p>C’est tout. Le bateau s’arrête. Josanne quitte sa place, sans
-précipitation. Mais dans l’escalier, sur le pont, sur le quai, elle se
-hâte, elle fuit, loin de cet homme...</p>
-
-<p>Oh! ne le revoir jamais!... jamais!...</p>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
- <span class="pagenum2" id="Page_113">113</span>
- <h2 class="h2souschapitre">XIV</h2>
-</div>
-
-<p>Josanne n’eut pas le courage d’aller chez Mariette. Elle rentra dans
-son petit logement, ôta son chapeau, son manteau, sans même allumer la
-lampe, et, couchée sur le divan, elle sanglota.</p>
-
-<p>Elle souffrait et jouissait d’être seule, tendait les bras vers un
-secours inconnu et aussitôt le repoussait. Ses larmes mouillaient ses
-joues, son bras replié, les cheveux de sa tempe. Tout son corps était
-rompu. Quand ses sanglots faisaient trêve, elle soupirait et gémissait
-comme un enfant.</p>
-
-<p>Au-dessus, au-dessous, les voisins dînaient: on entendait des rires,
-des bruits d’assiettes. Le peintre du second faisait un vacarme
-effroyable: il raclait une mandoline et imitait le toréador.</p>
-
-<p>Un coup de sonnette réveilla Josanne. Elle alla ouvrir, à tâtons. La
-concierge lui apportait un paquet:</p>
-
-<p>—C’est arrivé à midi, madame...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_114">114</span></p>
-
-<p>La jeune femme alluma une bougie, examina le paquet, enveloppé de
-papier blanc, lié de ficelle rouge, chargé de timbres étrangers.</p>
-
-<p>—De Naples!</p>
-
-<p>La ficelle coupée, le papier déchiré, elle vit une étroite et longue
-boîte en sparterie, tressée et nouée de rubans, et, dans la boîte, cinq
-ou six camélias d’un blanc très pur, enveloppés d’ouate. Il y avait
-une carte, sous les fleurs: «Noël Delysle, <i>Albergo Reale, Posilipo</i>»,
-envoyait à madame Josanne Valentin «ses vœux de bonne année et ses
-hommages».</p>
-
-<p>Elle prit les fleurs et, délicatement, les démaillota, une à une...
-Leurs beaux pétales semblaient ciselés en pleine cire et l’on eût dit,
-à les voir, en la perfection de leur blancheur, que leur pulpe mate,
-épaisse et fine, ne se fanerait jamais.</p>
-
-<p>Josanne versa de l’eau dans un tube de cristal, disposa les fleurs,
-les porta sur la cheminée. Et ces actes, machinalement accomplis, la
-divertirent de son chagrin.</p>
-
-<p>Sa montre marquait neuf heures: elle chercha des biscuits dans le
-buffet de la cuisine, mit une bouilloire sur la lampe à alcool; le thé
-fut bientôt prêt. Elle mangea et but, assise sur le divan, sa tasse
-posée sur un escabeau, à la lueur de la bougie. Ses cils étaient moites
-encore. Une mèche, détachée de son chignon, tombait sur son épaule.</p>
-
-<p>Le peintre, au-dessous, continuait son tintamarre.</p>
-
-<p>La glace de la cheminée doublait les beaux camélias qui avaient fleuri
-pour Josanne,—si loin de Josanne!—dans quelque jardin tout jaune
-d’oranges mûres, au pays de Graziella.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_115">115</span></p>
-
-<p>«Ce sont mes étrennes... J’ai tout de même des étrennes!...»</p>
-
-<p>Un involontaire sourire éclaira son visage encore en pleurs... Ainsi,
-pour la troisième fois, à des heures de sa vie où elle sentait plus
-cruellement la solitude et l’abandon, un réconfort lui venait de cet
-inconnu, de ce Noël Delysle: le livre lu, sous l’Odéon... la lettre
-reçue à Chartres... ces fleurs...</p>
-
-<p>Elle regarda la carte, l’adresse, la formule banale et courtoise,—et
-elle regretta que M. Delysle n’eût pas écrit... Deux fois, depuis
-qu’elle était à Paris, elle avait reçu de Venise, de Rome, des lettres
-courtes et jolies, qu’elle conservait.</p>
-
-<p>«Je les mettrai dans la boîte en sparterie, pensa-t-elle, et toutes
-celles qu’il m’écrira... s’il m’écrit encore... C’est gentil, cette
-correspondance...»</p>
-
-<p>Elle commença de se déshabiller. Toutes les cinq minutes, elle allait
-admirer les camélias, et sur ces fleurs sans parfum, elle respirait
-l’odeur lointaine, l’enchantement de l’Italie.</p>
-
-<p>Assommée de fatigue, elle s’endormit, rêva que mademoiselle Bon
-épousait M. Bonnafous et que «madame Neuf» s’était jetée dans la Seine
-près du viaduc du Point-du-Jour...</p>
-
-<p>Le lendemain, elle envoya un billet de remerciement à M. Delysle,
-écrivit son article sur la Villa Bleue et tâcha de secouer sa
-tristesse. Mais son âme demeurait ébranlée; elle ne se défendait plus
-contre l’assaut des souvenirs. Elle éprouva toutes les rages, toutes
-les jalousies, toutes les lâchetés, et ce furent des jours terribles.</p>
-
-<p>Vainement elle crut se fortifier en allant à Chartres <span class="pagenum" id="Page_116">116</span> voir sa
-tante et son fils. Claude n’était plus son Claude, à elle: c’était
-l’enfant de Maurice. Josanne découvrait en lui des traits, des nuances
-de physionomie qu’elle n’avait jamais remarqués et que son imagination
-malade créait peut-être... Elle se rappelait cette «madame Neuf» à qui
-la maternité ne suffisait pas. «Moi aussi, égoïstement, j’ai besoin
-qu’on m’aime...» Claude, séparé d’elle, l’oubliait...</p>
-
-<p>L’emmener?... Elle ne pouvait pas. L’argent lui manquait encore pour
-payer une domestique, et l’enfant, trop petit, ne pouvait aller à
-l’école ni rester seul au logis. A Chartres, il était heureux, il
-prospérait, sous l’aile de mademoiselle Miracle. Josanne revint à
-Paris, découragée, désespérée, et, pendant une semaine, l’obsession la
-harcela: elle voyait partout l’ancien amant,—dans la rue, dans les
-omnibus, chez Mariette...</p>
-
-<p>Un soir, en quittant le <i>Monde féminin</i>, elle crut reconnaître Maurice,
-qui la suivait. Elle l’apercevait par moments, et elle se disait:</p>
-
-<p>«Je suis folle... Voilà que j’ai des hallucinations, maintenant!...»</p>
-
-<p>Mais, dans la cour du Carrousel, elle le sentit si proche qu’elle se
-prit à trembler toute et que ses genoux défaillaient. Il la joignit,
-l’arrêta: c’était bien lui... Il suppliait:</p>
-
-<p>—Josanne, il faut que je vous parle!... Josanne!...</p>
-
-<p>—Non, allez-vous-en!</p>
-
-<p>Des passants se retournèrent. Alors elle se remit à marcher, et Maurice
-marcha près d’elle. Ils regardaient devant eux, n’osant pas confronter
-leurs angoisses.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_117">117</span></p>
-
-<p>—Il faut que je vous parle... une minute seulement... Ne croyez
-pas... que j’aie voulu... Enfin quoi que j’aie fait, je ne suis pas un
-misérable...</p>
-
-<p>—Je ne veux pas vous écouter. Je ne vous connais plus.</p>
-
-<p>—Josanne, ce n’est pas possible... Il y a eu, entre nous, trop de
-choses... Nous ne pouvons pas vivre comme cela, vous me méprisant, et
-moi portant votre mépris... Depuis que je vous ai vue, dans le bateau,
-je vous cherche, je rôde autour de votre journal: je vous écris des
-lettres que je déchire... Croyez-moi, mon Dieu! croyez-moi!</p>
-
-<p>Elle l’interrompit:</p>
-
-<p>—Quoi? que voulez-vous?... Que pouvez-vous dire?</p>
-
-<p>Il comprit qu’elle l’écouterait, et, cessant de supplier, il répliqua:</p>
-
-<p>—Vous devez à vous-même de m’entendre... J’ai eu des torts envers
-vous. Vous me détestez, soit!... Mais il ne faut pas que ma faute...
-s’il y a faute!... déshonore à vos yeux tout le passé.</p>
-
-<p>—Le passé!... De quoi est-il fait, ce passé?... De toutes mes
-souffrances, de toutes mes humiliations... Ah! votre prudence, votre
-manière de rejeter sur moi toutes les responsabilités!... Vous n’étiez
-guère généreux, ni brave!... Notre passé!...</p>
-
-<p>—Josanne, je le répète, j’ai eu des torts... mais je vous ai aimée...</p>
-
-<p>—Aimée!...</p>
-
-<p>Elle eut un retour de colère:</p>
-
-<p>—Aimée! quelle dérision!... Et puis, que m’importe?... Tout ça, votre
-amour, mon amour, notre <span class="pagenum" id="Page_118">118</span> passé, n’existe plus. Je ne vous ai pas
-regretté. Je ne vous déteste même pas... Et ce n’est pas la maîtresse
-qui crie en moi, contre vous, c’est la mère...</p>
-
-<p>Elle se tut, car elle étouffait. Maurice voulut lui prendre le bras et
-l’entraîner: elle se dégagea, hostile.</p>
-
-<p>Ils traversèrent ainsi, Maurice suivant Josanne, le guichet du Louvre.
-Sur le quai, le fracas des omnibus et des voitures les surprit. Le
-vent soufflait du nord. L’air frigide et coupant avait le goût d’un
-morceau de glace qui fondrait en touchant les lèvres. Josanne ramena sa
-fourrure contre sa bouche. Elle frissonnait.</p>
-
-<p>—Venez par ici, implora Maurice; je vous en prie...</p>
-
-<p>Elle le regarda... Non, il ne mentait pas, à cette heure! C’était
-son tour de prier et de s’humilier, et de souffrir... L’inquiétude
-blêmissait ses joues, décolorait ses yeux bleus, enlaidissait presque
-son visage, et cette légère disgrâce physique émut Josanne, au plus
-tendre de son cœur. Naguère elle ne pouvait supporter le passage
-d’une tristesse sur ce visage aimé. Et maintenant elle luttait contre
-l’habitude ancienne devenue instinct,—l’habitude de dire le mot, de
-faire le geste qui console.</p>
-
-<p>Le long du Louvre, puis sur le trottoir que la terrasse des Tuileries
-domine, droit devant eux, ils allaient. La découpure grise de la rive
-gauche, avec ses toits, ses clochers, ses dômes, se violaçait peu à peu
-contre le rouge cru du ciel hivernal. Des ombres de sépia marquaient
-les arches des ponts, et l’eau argentée ou noire, et çà et là glacée de
-rose, semblait immobile entre le lacis des arbres penchés.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_119">119</span></p>
-
-<p>Quand les premiers becs de gaz s’allumèrent, en guirlandes pâles, le
-paysage parisien prit la force, la netteté, l’éclat imprévu de la
-plus belle estampe japonaise. Mais ni Maurice ni Josanne ne voyaient
-cette froide splendeur du crépuscule, qui touchait les yeux les moins
-sensibles et donnait aux passants distraits un court saisissement de
-plaisir.</p>
-
-<p>—... Rappelez-vous... rue Rataud... ce matin où je vous parus injuste,
-ingrat, féroce... Je vous avais dit que c’était horrible de vivre
-séparé de vous, toujours... J’étais malheureux, et je vous savais
-malheureuse... Que pouvais-je pour vous? Rien.</p>
-
-<p>Josanne dit, lentement:</p>
-
-<p>—Quand vous m’avez aimée, vous saviez que je n’étais pas libre, que je
-ne pouvais pas, que je ne voulais pas me libérer... Et vous saviez très
-bien que ce n’était ni par intérêt, ni par faiblesse, ni par crainte de
-l’opinion, que je restais à mon foyer... Croyez-vous que je n’avais pas
-rêvé une autre vie, que j’étais faite pour la trahison? Mais j’avais un
-devoir envers mon mari malade et malheureux. J’acceptais ce devoir...
-et je gardais pourtant un droit sur moi-même... Vous saviez tout
-cela... Je ne suis pas une inconsciente. Je vous ai parlé tout net, au
-début...</p>
-
-<p>Il répondit:</p>
-
-<p>—J’ai très bien compris. Mais, je vous le répète, je ne pouvais rien.</p>
-
-<p>—Vous pouviez m’aimer, malgré tout, à travers tout, comme je vous
-aimais, et me donner l’appui d’une fidèle tendresse, à défaut du
-secours matériel. Vous pouviez tout... Mais il fallait pouvoir aimer,
-d’abord... Et cela, vous ne le pouviez pas...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_120">120</span></p>
-
-<p>Il protesta:</p>
-
-<p>—Je vous ai aimée, passionnément...</p>
-
-<p>—Allons, si vous êtes sincère, à cette heure, épargnez-vous,
-épargnez-moi cette vaine justification. Je ne vous reproche rien. Vous
-avez des préjugés; vous êtes un peu lâche. La morale courante vous
-justifie: la morale est pour vous, contre moi. Votre conscience vous
-commandait de m’abandonner, avec notre enfant? C’est possible! Mais
-pourquoi donc avez-vous des remords? Que faites-vous ici? Cela m’étonne.</p>
-
-<p>Il ne répondit pas directement. Il répéta que des scrupules personnels
-et le chagrin de sa pauvre mère l’avaient décidé à la rupture sans
-qu’il cessât d’aimer Josanne. L’effroi de la solitude stérile l’avait
-conduit au mariage, et, quand il avait appris la mort de Valentin, il
-était déjà fiancé.</p>
-
-<p>—Devais-je reprendre ma parole?... Oui, peut-être... Mais je
-croyais... j’étais sûr que vous ne me pardonneriez pas ma défection...
-que vous me détestiez... Et puis, cette jeune fille qui avait confiance
-en moi, cette famille qui m’accueillait... J’ai été faible, je
-l’avoue... Et cependant, je ne crois pas être un malhonnête homme...
-Mais je comprends tout de même votre indignation... J’aurais dû vous
-écrire... Vous auriez compris mes sentiments...</p>
-
-<p>Il essayait d’être loyal, mais les mots disaient trop ou trop peu.
-L’habitude de l’atermoiement, du détour gênait sa volonté réelle de
-sincérité. Il cherchait malgré lui les phrases prudentes qui ne le
-compromettaient pas. Et il souffrait de ne pas oser l’expression exacte
-et véridique, de ne pas trouver l’accent qui convainc. Il essayait
-d’expier sa faute en l’avouant,—et il se <span class="pagenum" id="Page_121">121</span> justifiait encore... Il
-parlait de sa famille, de sa situation.</p>
-
-<p>Et tout à coup:</p>
-
-<p>—Des phrases, tout ce que je dis!... Des phrases qui n’expliquent
-rien, qui vous irritent, qui me rendent ridicule ou odieux!... Je
-voudrais parler selon mon cœur; je ne peux pas.</p>
-
-<p>Josanne répondit:</p>
-
-<p>—Maurice...</p>
-
-<p>Sa voix était changée... Que Maurice fût humble devant elle, et, cette
-fois, enfin, prêt à pleurer, c’était assez pour que sa rancune tombât.</p>
-
-<p>—Maurice... laissez les phrases... Et si c’est mon pardon qu’il vous
-faut pour vivre en paix, eh bien! je vous le donne...</p>
-
-<p>Il demeura figé sur place. Quoi! si vite, si simplement, elle
-pardonnait?</p>
-
-<p>—Ah! chère Josanne, je vous reconnais là!... Si bonne, si
-généreuse!... Je n’espérais plus...</p>
-
-<p>Elle murmura:</p>
-
-<p>—Je ne peux pas vous haïr... Je ne vous ai jamais haï, et, maintenant,
-je n’ai pas le désir, je n’aurais pas la force de vous faire du mal...
-Serai-je plus heureuse moi, si vous êtes malheureux?... Non... Vous
-disiez vrai... Il y a entre nous trop de choses... Je vous ai trop
-aimé... Cinq ans!... Ah! j’ai eu un grand, un très grand chagrin...
-Mais le plus dur est passé... Je souffre moins... Je suis mieux...
-Votre vie est faite... Je referai la mienne... Seulement... il ne faut
-plus parler de tout ça... il faut vous en aller...</p>
-
-<p>Elle se troublait visiblement... L’amour, réprimé d’abord par
-l’orgueil, lui montait du cœur aux lèvres... <span class="pagenum" id="Page_122">122</span> Et Maurice, troublé
-comme elle, contemplait Josanne avec ses yeux d’autrefois... Confondu,
-plein de honte et de reconnaissance, il aurait voulu la tutoyer, se
-rapprocher d’elle, un peu, si peu que ce fût...</p>
-
-<p>Il n’osait.</p>
-
-<p>Pourtant il tendit sa main, et Josanne tendit la sienne. Ils se
-regardèrent, enfin... Lui n’avait pas changé, mais elle!... Comme elle
-était pâlotte et maigrie! Et sur elle, et en elle, quel deuil!</p>
-
-<p>Il se rappela des gestes d’elle, sa vivacité, sa langueur, son joli
-rire, la flamme de sa bouche, la fraîcheur de son corps. Elle avait
-été l’amante de sa jeunesse, la première et la seule femme qu’il eût
-possédée dans l’amour. Et il la sentit presque sienne encore, liée à
-lui par les souvenirs communs, par l’enfant commun... Et il désira,
-violemment, que le lien secret ne pût se rompre, que Josanne ne pût
-l’oublier tout à fait, même... même aux bras d’un autre...</p>
-
-<p>Intolérable pensée! intolérable vision!... Une jalousie toute nouvelle
-tenailla le cœur de Maurice. Il lâcha la main de Josanne. Il dit, comme
-s’il avait eu le droit d’interroger:</p>
-
-<p>—Comment vivez-vous? Qu’allez-vous faire?...</p>
-
-<p>—Je suis seule... Je gagne ma vie... un peu mieux qu’autrefois...</p>
-
-<p>—Seule? Mais... mais alors...</p>
-
-<p>Il éprouvait une répugnance à parler de l’enfant,—lui qui attendait
-un autre enfant, officiel et légitime, dont il avait, par avance, la
-fierté.—Comment exprimer une tendresse paternelle qu’il ne ressentait
-guère, et, d’autre part, comment ne pas parler de <span class="pagenum" id="Page_123">123</span> Claude?... Mais
-il avait aimé Josanne, il l’aimait encore, et leur fils représentait
-leur passé d’amour, l’espèce de droit que l’homme garde—ou croit
-garder—sur la femme qu’il a rendue mère.</p>
-
-<p>—Et Claude?... dit-il enfin.</p>
-
-<p>—Vous vous rappelez son existence!</p>
-
-<p>—Il y a une heure que je me contrains pour ne pas vous parler de lui,
-répondit Maurice sans même s’apercevoir qu’il mentait. Je voulais que
-la femme pardonnât, et maintenant la mère pardonnera peut-être...</p>
-
-<p>—Claude est à Chartres, pour quelques mois encore. Il va bien.</p>
-
-<p>—Vous le reprendrez avec vous? Il restera près de vous, toujours,
-n’est-ce pas?</p>
-
-<p>—Qu’est-ce que ça vous fait?</p>
-
-<p>—Je pense que vous serez moins triste, quand il sera là... moins
-seule... Ah! Josanne, il faudra l’aimer beaucoup.</p>
-
-<p>—Vous n’allez pas m’apprendre comment je dois aimer mon fils!... Vous
-auriez mauvaise grâce!...</p>
-
-<p>—Pardon! dit-il, confus.</p>
-
-<p>Ils revenaient de la Concorde vers le Louvre. Le crépuscule tombait.</p>
-
-<p>Maurice songea qu’il était tard. Sa femme l’attendait. Il n’avait plus
-rien à dire à Josanne,—rien qu’un souhait absurde, contraire à toutes
-ses habitudes de prudence,—souhait qu’elle ne voudrait pas entendre,
-et qu’elle n’exaucerait pas...</p>
-
-<p>Il hésitait... Le souhait tremblait sur sa bouche, incertain, honteux,
-comme un aveu d’amour coupable...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_124">124</span></p>
-
-<p>Maurice balbutia:</p>
-
-<p>—Josanne... Je voudrais...</p>
-
-<p>—Quoi?</p>
-
-<p>—Il faut que je m’en aille, Josanne... C’est affreux de nous séparer
-ainsi... J’ai tant de choses à vous dire!... Si vous saviez!...
-Josanne, je voudrais être sûr que je vous reverrai... Je ne peux pas
-croire que nous nous quittons pour toujours...</p>
-
-<p>—Je suppose que vous ne me ferez pas de visite de noces! répliqua
-Josanne en se durcissant contre l’émotion. Nous avons dit les choses
-essentielles et définitives, ce soir... Et je n’ai aucune raison de
-continuer cet entretien...</p>
-
-<p>—Nous serions morts l’un pour l’autre?... Je ne vous reverrai pas...
-je ne reverrai pas Claude, jamais!</p>
-
-<p>—Vous l’avez bien voulu!... Et puis, comment?... pourquoi?... Non!...
-non!...</p>
-
-<p>Il surprit le tremblement de la voix, la crispation nerveuse de la main
-serrant la fourrure sombre.</p>
-
-<p>Il pensa: «Quelle folie je fais!...» Mais, devant cette Josanne qui se
-dérobait, qui lui échappait, devant ce visage bouleversé tout à coup,
-et qui était bien un visage de femme amoureuse et tentée, il retrouvait
-la sensation de la conquête... Elle avait eu ce regard, ce geste,
-cet air de souffrance, le soir lointain où, dans une rue déserte, en
-revenant de chez madame Grancher, il lui avait dit:</p>
-
-<p>«Je vous veux. Soyez toute à moi...»</p>
-
-<p>Il n’imagina point qu’elle pût redevenir sa maîtresse, mais il voulut
-garder une prise sur elle, la tenir, de loin, par les souvenirs
-d’amour, par l’enfant, et qu’elle le sentît toujours présent dans sa
-vie, et <span class="pagenum" id="Page_125">125</span> qu’il fût entre elle et les autres hommes, entre elle et
-l’amant futur qui viendrait...</p>
-
-<p>Enhardi par la solitude, il se rapprocha, et il répétait: «Josanne!...
-ma chère Josanne!...» d’une voix triste, tendre, pénétrante, d’une
-voix que Josanne reconnaissait, hélas! qui éveillait en elle les échos
-profonds du désir, et qui s’insinuait, caressait, touchait son âme et
-ses sens à la place vive et secrète...</p>
-
-<p>Elle résistait, détournant la tête pour ne pas voir le visage aimé, les
-yeux... Ah! ces yeux bleus de Maurice!...</p>
-
-<p>—Je vous en conjure... Laissez-moi!... Allez-vous-en!...</p>
-
-<p>—Josanne...</p>
-
-<p>—Non!</p>
-
-<p>—Josanne, au nom de l’amour ancien!... Nous fûmes heureux quelquefois,
-Josanne!... Rappelle-toi!... Promets-moi que tu me laisseras revoir
-Claude... C’est à Claude que je pense... Écoute!... Je ne te demande
-rien que tu ne puisses m’accorder... Revoir Claude... pas chez toi...
-dehors...</p>
-
-<p>—Non!... non!...</p>
-
-<p>—Tu ne peux pas me refuser ça, maintenant... Tu m’as pardonné...
-Malgré ta douleur, et mes fautes, vois, nous sommes ensemble, je tiens
-ta main, et tu vas pleurer... Josanne, qui fus ma Josanne, tu peux bien
-me bannir de ta vie, tu ne me banniras pas de toi-même, et jamais je ne
-t’oublierai, et jamais tu ne m’oublieras...</p>
-
-<p>Il perdait la tête, il ne savait plus ce qu’il disait:</p>
-
-<p>—L’amour ne peut pas, ne doit pas renaître entre nous, mais en te
-revoyant, là, tout à l’heure...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_126">126</span></p>
-
-<p>—Maurice!</p>
-
-<p>—Pas demain... dans longtemps... si une circonstance grave...
-Suppose que l’enfant soit malade... en danger... Alors, promets-moi
-de m’avertir... Cela n’arrivera jamais, sans doute, mais il faut
-promettre. Il ne faut pas dire «Jamais!»</p>
-
-<p>Éperdue, elle répondit:</p>
-
-<p>—Eh bien! oui... dans ce cas... peut-être... dans ce cas seulement...
-Mais ça n’arrivera pas! j’en suis sûre!</p>
-
-<p>—Tu m’écrirais, tu me laisserais venir!... Et même, dans toute autre
-circonstance où tu aurais besoin d’une aide, d’une amitié sûre. Il faut
-croire à mon dévouement. Je voudrais réparer, racheter...</p>
-
-<p>Elle cria presque:</p>
-
-<p>—Oui, oui, mais laissez-moi! Vous ne voyez donc pas que vous me faites
-du mal?... Oh! je veux m’en aller, me reposer, être seule. Si vous
-m’avez aimée, je vous en supplie, laissez-moi!</p>
-
-<p>Il fut effrayé de ce qu’il avait fait:</p>
-
-<p>—Je vous obéis, ma chère Josanne. Excusez-moi. J’ai été si violemment
-ému! Je n’aurais pas dû, peut-être...</p>
-
-<p>Elle dit tout bas:</p>
-
-<p>—Adieu!</p>
-
-<p>Il répondit doucement:</p>
-
-<p>—Au revoir!... J’ai votre promesse...</p>
-
-<p>Et chacun suivit son chemin.</p>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
- <span class="pagenum2" id="Page_127">127</span>
- <h2 class="h2souschapitre">XV</h2>
-</div>
-
-<p>—Cette fille de la Villa Bleue, une blonde, celle qu’on appelait
-«madame Neuf»... Vous lui avez parlé, le jour de la fête...
-rappelez-vous!...</p>
-
-<p>—Eh bien? dit Josanne, elle est morte?</p>
-
-<p>Mademoiselle Bon soupira:</p>
-
-<p>—Elle a fait pis que de mourir, ma chère...</p>
-
-<p>Les deux femmes causaient, dans le sombre petit bureau de mademoiselle
-Bon, meublé de cartonniers verts et de bibliothèques en bois brun, orné
-de photographies qui représentaient des écoles, des orphelinats, des
-groupes de médecins et d’infirmières en costume d’hôpital.</p>
-
-<p>—Madame Platel m’a tout conté... La petite est accouchée, le mois
-dernier, à Baudelocque: un gros garçon, très bien accueilli... Larmes,
-grands sentiments: «Je l’élèverai... Je le nourrirai...» La dame
-visiteuse, envoyée par le Comité, revient, tout émue: <span class="pagenum" id="Page_128">128</span> madame
-Platel reste sceptique... Au bout de onze jours, la petite arrive à la
-Villa Bleue avec son bébé. On la félicite; on lui donne quelque argent
-et on lui cherche du travail... Voilà une fille sauvée!... Ah bien,
-oui! Le monsieur qui avait disparu depuis neuf mois est revenu... et la
-pauvre bête amoureuse est retournée à son vomissement.</p>
-
-<p>—Et l’enfant?</p>
-
-<p>—Le monsieur, un étudiant en pharmacie, n’aimait pas les gosses... Il
-l’a dit en propres termes: «Je n’aime pas les gosses. Ça me dégoûterait
-d’Hélène...» Hélène, c’est «madame Neuf». Et il a déclaré: «Je n’ai pas
-le sou: ma famille me colle cent vingt francs par mois... Je ne peux
-pas m’empêtrer d’une maîtresse et d’un enfant. L’Assistance publique
-n’est pas faite pour les petits chiens... Au surplus, il ne s’agit
-pas d’un abandon, mais d’un dépôt momentané... On le reprendra plus
-tard, ce mioche!...» La mère pleurait. Alors, pour la consoler et la
-convaincre, il lui a raconté l’histoire de Jean-Jacques Rousseau.</p>
-
-<p>—Et elle a cédé!</p>
-
-<p>—Elle a cédé. Une de ses anciennes compagnes de la Villa Bleue a
-reçu ses confidences et averti madame Platel... Il était trop tard.
-L’intéressante Hélène et son cher amant avaient imité Thérèse et
-Jean-Jacques... Elle éprouvait bien quelques remords, mais elle
-avouait: «J’aime trop mon ami. Je l’ai dans le sang. Je ne peux aimer
-que lui... Il me dirait de faire un crime, je le ferais...»</p>
-
-<p>Josanne, accoudée à la cheminée, un pied tendu vers le feu, répondit:</p>
-
-<p>—Vous n’êtes pas découragée?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_129">129</span></p>
-
-<p>—De quoi?</p>
-
-<p>—De ce métier de dupe que vous faites!... Relever la femme, éduquer
-la femme, affranchir la femme! Vous croyez à l’avènement de la femme
-consciente, fière de sa libre maternité, heureuse de n’être plus
-l’idole ou la servante de l’homme? Vous croyez que grâce à vous, grâce
-à nous, les «madame Neuf» deviendront plus rares?</p>
-
-<p>—Je le crois.</p>
-
-<p>—Alors il faudra supprimer l’amour, mademoiselle. Peut-être
-affranchirez-vous la femme des entraves sociales, des préjugés qui
-l’empêchent de gagner son pain... Mais vous ne l’affranchirez pas
-d’elle-même... La femme qui a un «homme dans le sang» appartient
-servilement à cet homme.</p>
-
-<p>La porte du bureau s’ouvrit. Un groom appela:</p>
-
-<p>—Madame Valentin!... Il y a quelqu’un qui vous demande...</p>
-
-<p>—Dites que je ne suis pas arrivée, qu’on m’attende. Faites entrer dans
-mon bureau... C’est insupportable d’être dérangée ainsi.</p>
-
-<p>La porte se referma.</p>
-
-<p>—Josanne! dit mademoiselle Bon, qu’avez-vous? Vous avez beaucoup
-changé depuis un mois. Vous êtes amère et triste... et vous devenez
-injuste!... Votre pessimisme m’étonne. Qu’y a-t-il donc?</p>
-
-<p>—Mais rien... rien... J’ai des migraines, de la fatigue nerveuse...
-Ah! ne parlons pas de moi. Cela m’ennuie...</p>
-
-<p>Elle se détourna, regardant le feu qui mourait. Et, après un silence,
-elle reprit:</p>
-
-<p>—Je songe à toutes ces femmes que je vais voir, <span class="pagenum" id="Page_130">130</span> et que
-j’interroge sur leur vie, leur caractère, leurs goûts; je songe à ces
-doctoresses, à ces avocates, à ces professeurs, à ces artistes, dont
-le <i>Monde féminin</i> raconte les succès... C’est l’élite féminine, les
-«affranchies», les «rebelles», comme dit monsieur Noël Delysle... Elles
-s’insurgent contre les préjugés, contre la morale conventionnelle, et
-elles recréent un idéal nouveau de l’honneur, de la vertu, du devoir
-féminin. Ce sont des intelligences claires et des âmes nobles...
-Elles ne ressemblent pas à madame Neuf... Et pourtant, dès qu’elles
-se livrent un peu, en causant, de femme à femme, et que je devine le
-secret de leur vie intérieure, je sens qu’elles ont gardé les vieux
-instincts de la femme d’autrefois... L’homme les trouve devant lui,
-concurrentes et rivales, dans les écoles, dans les hôpitaux, dans les
-administrations; mais au foyer, dans l’alcôve, l’ordre antique se
-rétablit... Avec tout son cœur, avec tous ses sens, la femme aspire à
-la servitude amoureuse... Elle n’a pas le courage de la liberté; elle
-n’a pas le sentiment de sa dignité; elle n’a que le désir et le regret
-de l’amour. Que l’amant aimé marche sur elle, elle lui baisera les
-pieds et dira: «Encore!...»</p>
-
-<p>Mademoiselle Bon écoutait Josanne sans protester.</p>
-
-<p>La jeune femme s’animait, presque agressive:</p>
-
-<p>—Mariées, elles ne peuvent pas s’affranchir de l’époux; libres, elles
-ne veulent pas s’affranchir de l’amant... Ce sont des serves, comme
-étaient leurs mères, comme seront leurs filles...</p>
-
-<p>—Ce sont des femmes! dit mademoiselle Bon, en souriant. Elles sont
-nées à une époque de transition, et elles se révoltent contre une
-morale et des lois dont <span class="pagenum" id="Page_131">131</span> elles subissent la contrainte. De toutes
-parts, la société limite l’effet de leur rébellion. Elles n’accordent
-pas toujours leurs actes avec leurs idées?—Ainsi les anarchistes font
-leur service militaire et paient l’impôt.—Elles gardent l’instinct de
-la servitude amoureuse?—N’oubliez pas que les siècles et les siècles
-ont façonné leur sensibilité pour l’obéissance et le sacrifice.—Elles
-aiment des gens indignes d’elles?... Mais les erreurs sentimentales
-seront toujours possibles, en tout temps, malgré toutes les évolutions
-de la morale. De même les progrès de l’hygiène et de la médecine
-n’empêcheront pas les maladies... Ne raillez pas les femmes qui
-ont brisé les vieilles chaînes, parce qu’elles traînent encore les
-tronçons!... Vous-même, Josanne, ne faites-vous pas l’apprentissage de
-la liberté?... Si vous vous sentez lâche, ne découragez pas les autres.</p>
-
-<p>—Vous êtes sévère pour moi, mademoiselle Bon! Je vous ai fait de la
-peine...</p>
-
-<p>—Beaucoup... Vous étiez juste et généreuse, autrefois, et si brave!...
-Qu’est-ce qui vous a troublée ainsi?</p>
-
-<p>—Je ne sais... Un vague malaise physique... Et puis, l’histoire de
-cette fille, cette «madame Neuf...»</p>
-
-<p>—Il n’y a pas de quoi... Ma pauvre Josanne, la vie est dure pour vous,
-je le sais... Vous avez des heures de doute, d’agacement...</p>
-
-<p>—De défaillance... Ah! mademoiselle je vous admire.</p>
-
-<p>—Bah!</p>
-
-<p>—Je fais mieux: je vous aime...</p>
-
-<p>—Ça, c’est gentil... Vous ne me trouvez pas trop ridicule?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_132">132</span></p>
-
-<p>—Ridicule! Vous qui avez tant de raison et tant d’indulgence, et cette
-force d’espoir, et cet optimisme paisible!... Vous êtes une sœur de
-charité laïque, oui, tout anticléricale que vous êtes...</p>
-
-<p>Josanne se mit à rire:</p>
-
-<p>—Vous auriez dû vous marier; je vous vois très bien, mariée et mère de
-famille...</p>
-
-<p>—J’aurais pu me marier, dit la vieille fille avec un petit air de
-fierté. A vingt ans, je n’étais pas plus laide qu’une autre, et l’on
-m’a demandée, oui; deux fois!</p>
-
-<p>—Et vous avez refusé!... Pourquoi?</p>
-
-<p>—Parce que j’avais un cœur très timide, craintif même, et
-scrupuleux... et puis des idées à moi... et je voulais toujours les
-mettre en pratique, mes idées!... J’appartenais au peuple, où les
-honnêtes filles ne sont pas, forcément, des ingénues... Je savais
-comment vivent les hommes avant leur mariage, et j’avais vu beaucoup de
-femmes, séduites, lâchées, qui tombaient... je savais où... Alors je
-m’étais promis d’épouser un jeune homme qui... que...</p>
-
-<p>Une chaste rougeur couvrit la figure de mademoiselle Bon.</p>
-
-<p>—... qui n’aurait jamais profité de la misère, de la faiblesse de
-ces malheureuses, pour... vous comprenez!... un jeune homme pur comme
-moi-même... Et je ne l’ai pas rencontré.</p>
-
-<p>—Et vous n’avez pas aimé?</p>
-
-<p>—D’amour? non... J’ai aimé mes parents, mes amis, mes idées, les
-malheureux... J’ai aimé beaucoup de gens et beaucoup de choses... Et
-j’ai gardé mon petit rêve intact, ni brisé, ni sali... Mais je n’en
-parle jamais à personne et c’est bien la première fois...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_133">133</span></p>
-
-<p>Josanne embrassa mademoiselle Bon:</p>
-
-<p>—Ah! mademoiselle, cela me fait du bien, de vous entendre...</p>
-
-<p>—Et cela me fait plaisir, à moi, de vous réconforter.</p>
-
-<p>La vieille fille tourna un bouton électrique, et, dans la vive lumière
-blanche, elle observa le visage amaigri, les yeux cernés, la bouche
-triste de Josanne. Une pensée naissait dans son esprit, qu’elle n’osait
-formuler.</p>
-
-<p>—Je suis sûre que vous mangez n’importe quoi, à n’importe quelle
-heure, et que vous restez chez vous, à rêvasser... Je n’aime pas
-cela... Votre petit garçon va bien?</p>
-
-<p>—Très bien.</p>
-
-<p>—Il faudra le reprendre.</p>
-
-<p>—Oui... bientôt... Il aura cinq ans au mois d’avril... Je pourrai
-l’envoyer à l’école... Il me faudra une domestique, au moins quelques
-heures par jour... Cela coûte cher, et je dois de l’argent à ma tante
-Miracle... Elle n’est pas riche, et elle m’a généreusement prêté une
-assez grosse somme quand je me suis réinstallée à Paris. Alors je fais
-des économies, j’attends...</p>
-
-<p>—Tâchez de vous distraire... Venez aux réunions de la <i>Fraternité</i>.</p>
-
-<p>Josanne n’était pas très enthousiaste de la <i>Fraternité féminine</i>,
-petite association féministe, socialiste et révolutionnaire, où de
-grosses dames moustachues et de maigres illuminées s’appelaient
-héroïquement «citoyennes» et votaient des ordres du jour flétrissant le
-parlement bourgeois.</p>
-
-<p>Elle répondit:</p>
-
-<p>—Je n’ai pas le temps... Je lis, j’essaie de m’instruire... <span class="pagenum" id="Page_134">134</span> et
-je fais mes robes moi-même, vous savez... Plus tard, je louerai un
-piano. Je me remettrai à la musique... Je n’étais pas une trop mauvaise
-musicienne, autrefois... J’ai même donné des leçons.</p>
-
-<p>En prononçant ces mots, elle revit le salon de madame Grancher, et les
-gens qui dansaient, et Maurice, dans un coin, près d’elle. Il disait
-tout haut: «Bonsoir, madame», et, tout bas: «Je vous aime...»</p>
-
-<p>Maurice... Comme il avait troublé sa vie, depuis un mois, depuis le
-fatal entretien qu’elle n’avait pas su rompre!... Elle était maintenant
-dans l’angoisse perpétuelle de l’attente.</p>
-
-<p>Il n’était pas venu: elle espérait qu’il ne viendrait pas. Sa curiosité
-satisfaite, sa conscience rassurée, il s’était laissé reprendre au
-charme de sa vie nouvelle... Près de sa jeune femme, il avait oublié la
-maîtresse, l’enfant et le dangereux désir qui l’avait un soir, ramené
-vers Josanne... C’était un garçon prudent.</p>
-
-<p>Il ne viendrait pas.</p>
-
-<p>Et s’il revenait, pourtant, que ferait Josanne?</p>
-
-<p>Elle-même n’en savait rien. Il y avait en elle deux femmes: celle «d’en
-haut», la fière, la vaillante, la «rebelle», qui voulait se libérer,
-guérir et vivre dans sa chaste solitude,—et l’autre, l’inférieure,
-l’asservie, qui conservait encore, dans son sang et dans ses nerfs, le
-poison ancien, le besoin des larmes et des caresses, le goût morbide de
-la souffrance d’amour...</p>
-
-<p>Cependant le groom avait rouvert la porte:</p>
-
-<p>—Madame Valentin!... C’est le monsieur qui attend... Il dit qu’il va
-s’en aller, et il m’a donné sa carte pour madame.</p>
-
-<p>Josanne prit le petit rectangle de carton.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_135">135</span></p>
-
-<p>—Ah!... Je viens... oui... Je viens tout de suite.</p>
-
-<p>Mais elle ne bougeait pas. Des ombres et des rayons, tour à tour,
-passaient dans ses prunelles profondes. La vieille fille, la voyant
-émue, songeait:</p>
-
-<p>«Qu’a-t-elle?...»</p>
-
-<p>Josanne jeta un coup d’œil sur la glace, arrangea ses cheveux, tira sa
-blouse dans sa ceinture, et, tout irrésolue:</p>
-
-<p>—Regardez donc, dit-elle, ne suis-je pas fagotée aujourd’hui?... Cette
-blouse me va mal... Et il me semble que j’ai un drôle d’air...</p>
-
-<p>—Mais pas du tout... Vous êtes très bien... Quelle idée!</p>
-
-<p>—Oh! ça m’est égal, vous savez, complètement égal...</p>
-
-<p>Mademoiselle Bon sourit:</p>
-
-<p>—Josanne, ma petite Josanne, je vous reconnais.</p>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
- <span class="pagenum2" id="Page_136">136</span>
- <h2 class="h2souschapitre">XVI</h2>
-</div>
-
-<p>Noël Delysle, las d’attendre, considérait le petit bureau mal éclairé
-par une seule lampe électrique. La fleur d’opale, épanouie et courbée
-au bout de sa tige de bronze, rabattait une fixe lumière blanche sur le
-blanc des papiers épars. Noël regarda le bouquet de violettes qui se
-fanait, entre l’encrier et le pot à colle, la danseuse de Tanagra sur
-la cheminée, les lithographies en couleur accrochées aux murs, la toque
-et le boa de Mongolie pendus aux patères de cuivre.</p>
-
-<p>Le groom avait dit:</p>
-
-<p>—Madame Valentin va venir.</p>
-
-<p>Elle ne venait pas. Noël, déçu, agacé, se leva pour partir. C’est alors
-que Josanne ouvrit la porte et qu’ils se trouvèrent face à face. Il vit
-qu’elle était assez grande, mince, tout en noir et très brune, avec un
-teint pâle, des yeux et des dents qui brillaient. Elle vit qu’il était
-jeune, brun, de haute taille, et qu’il la <span class="pagenum" id="Page_137">137</span> regardait d’un regard
-clair, aigu, glacé, un regard qui entra en elle du premier coup.</p>
-
-<p>Il dit:</p>
-
-<p>—J’ai bien tardé, madame...</p>
-
-<p>Il expliquait qu’il était à Paris depuis quinze jours et qu’il avait
-prié Foucart de le présenter à madame Valentin. Mais Foucart était
-parti pour Nice.</p>
-
-<p>—Alors j’ai perdu patience: je me présente tout seul.</p>
-
-<p>—Mais vous pouviez bien... tout de suite... car, enfin, nous nous
-connaissons, et je pensais bien que... peut-être... un jour ou
-l’autre...</p>
-
-<p>Elle parlait vite, sans finir ses phrases, et cherchant les mots... Et
-elle pensait:</p>
-
-<p>«Comme il est jeune!»</p>
-
-<p>Elle le voyait mieux. Il avait trente ans tout au plus, un fin visage
-méridional, le nez droit, les cheveux bruns, coupés en brosse, la
-moustache aux pointes rousses, quelque chose de militaire dans le port,
-le geste, la voix. Il était maigre et robuste. Et elle ne sut pas,
-dès l’abord, s’il était vraiment «sympathique», tant elle se sentait
-nerveuse et rétractile sous le clair regard gris d’acier qui n’était
-pas insolent, certes, pas même hardi, mais calme, direct et pénétrant
-jusqu’à toucher l’âme.</p>
-
-<p>Quand elle eut fini de répondre, debout, une main crispée sur le
-dossier d’une chaise, l’autre main tourmentant la boucle de jais qui
-scintillait à sa ceinture, Josanne demeurait tout interdite...</p>
-
-<p>—Oui, répétait Noël, nous nous connaissons déjà, depuis longtemps...</p>
-
-<p>—Depuis un an!</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_138">138</span></p>
-
-<p>—Pardon! depuis le mois d’octobre: six mois.</p>
-
-<p>—Il y a un an que j’ai lu <i>la Travailleuse</i>.</p>
-
-<p>—Il y a six mois que j’ai lu votre article. N’importe! Six mois, c’est
-beaucoup...</p>
-
-<p>—Oui, beaucoup...</p>
-
-<p>—Mais si j’étais resté à Paris, je pourrais vous connaître depuis un
-an... Que de temps perdu! Je ne m’en consolerais pas, si l’avenir...
-car... peut-être...</p>
-
-<p>Il s’embarrassait dans des formules de regret courtois. Et, tout à
-coup, il avoua:</p>
-
-<p>—Madame, j’aime mieux vous le dire: je suis très intimidé...</p>
-
-<p>—Mais, monsieur...</p>
-
-<p>—Ça me paraissait tout simple de venir, de vous parler... Et voilà!
-Je suis intimidé! Je suis gauche et ridicule... J’ai envie de vous
-remercier, de m’excuser, de m’en aller... Une autre fois j’aurai plus
-de chance et vous aurez une meilleure opinion de moi.</p>
-
-<p>Josanne rit, d’un rire gai, qui lui fit un visage enfantin.</p>
-
-<p>—Eh bien, monsieur, je vais vous rassurer: asseyez-vous d’abord...
-là!... Moi aussi, je suis intimidée... horriblement... N’est-ce pas,
-quand on se connaît sans se connaître...</p>
-
-<p>—On se crée des images...</p>
-
-<p>—Qui ne ressemblent pas à la réalité!...</p>
-
-<p>—Pas du tout...</p>
-
-<p>Il rit, comme elle, et ni l’un ni l’autre n’osa dire quelle image il
-s’était faite «qui ne ressemblait pas à la réalité!»</p>
-
-<p>Josanne s’assit à sa table, prit à pleines mains des <span class="pagenum" id="Page_139">139</span> papiers
-qu’elle éparpilla. M. Delysle lui demanda si elle travaillait beaucoup,
-si elle était contente. Et il ajouta:</p>
-
-<p>—J’ai lu vos articles... Quelques-uns m’ont paru très jolis.</p>
-
-<p>Comme il ne disait pas: «Ils sont tous jolis», elle le sentit sincère,
-et fut très flattée de ce demi-compliment.</p>
-
-<p>—Vous lisez donc le <i>Monde féminin</i>, monsieur?</p>
-
-<p>—J’y suis abonné, madame!... depuis le mois d’octobre.</p>
-
-<p>—Par curiosité?</p>
-
-<p>—Et aussi par reconnaissance...</p>
-
-<p>Elle sourit. La fleur opaline éclairait ses doigts délicats, ses
-poignets blancs, la blouse de soie noire, la fine chaînette de jais...
-La figure attentive de Josanne restait un peu au-dessus de la lampe,
-dans la lumineuse pénombre, et ce qui attirait, ce qui fascinait
-maintenant Noël Delysle, c’étaient les mains,—les deux mains pâles,
-nerveuses, expressives, où brillait l’or mat d’un seul anneau.</p>
-
-<p>—Ainsi, reprit-il, je sais tout ce que vous faites, où vous allez, qui
-vous voyez... La veille de Noël, vous étiez à la «Crèche Alsacienne»,
-le 1<sup>er</sup> janvier à la Villa Bleue... Vous avez écrit un petit article
-très touchant, sur la Villa Bleue!... Le 3 février... Vous étiez de
-méchante humeur, le 3 février!... Vous avez dit des malices, très
-voilées, très polies à l’auteur d’un roman féministe...</p>
-
-<p>—Parce qu’il représentait des féministes de fantaisie, des
-exaltées!... C’était le pavé de l’ours, ce roman!</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_140">140</span></p>
-
-<p>—Je sais encore...</p>
-
-<p>—Quoi?</p>
-
-<p>Ils s’animaient. Noël Delysle était plus à l’aise, et Josanne,
-intriguée, amusée, retrouvait sa verve et sa grâce. Elle insista:</p>
-
-<p>—Dites, monsieur, que savez-vous?</p>
-
-<p>—Ce que Foucart m’a dit, l’autre jour: votre jeunesse, votre courage,
-et la grande estime que tout le monde, ici, a pour vous.</p>
-
-<p>—Monsieur Foucart est bienveillant... surtout depuis mon retour...</p>
-
-<p>—Il ne vous exploite pas trop?</p>
-
-<p>—J’ai un «fixe», pour tant d’articles chaque mois et deux heures de
-présence quotidiennes. J’ai fait un peu de tout, naguère, dans la
-maison, et je continue... Oh! je ne me plains pas.</p>
-
-<p>Le téléphone retentit. Le groom réclama madame Valentin.</p>
-
-<p>—Non, non! dit Josanne à Noël, ne vous levez pas; je reviens...</p>
-
-<p>Elle sortit et rentra presque aussitôt.</p>
-
-<p>—Il y a erreur: on demandait Flory.</p>
-
-<p>—La blonde Flory?</p>
-
-<p>—Vous la connaissez?... Vous connaissez donc tout le monde?</p>
-
-<p>—Je l’ai vue, à un souper de centième, avec son ami... un peintre.</p>
-
-<p>—Non, un banquier...</p>
-
-<p>—De mon temps, c’était un peintre... Et il y avait un acteur... Flory
-avait le cœur large. Est-ce qu’il y a beaucoup de femmes dans son
-genre, au <i>Monde féminin</i>?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_141">141</span></p>
-
-<p>—Deux ou trois, les amies particulières de la patronne... Mais il y a
-aussi de très honnêtes femmes... Madame Morin, qui fait du reportage,
-comme moi,—du reportage sévère: elle va voir les généraux, les hommes
-politiques et les diplomates... Madame Bure, la dessinatrice...
-mademoiselle Bon, la rédactrice en chef de l’<i>Assistance féminine</i>,
-notre supplément!...</p>
-
-<p>—Je l’ai lu. Un peu... naïf, le supplément!...</p>
-
-<p>—J’aime beaucoup mademoiselle Bon... Je fréquente peu ou pas mes
-autres camarades...</p>
-
-<p>—Et le petit Bersier, il est toujours là?</p>
-
-<p>—Oui.</p>
-
-<p>—Gentil. Un peu...</p>
-
-<p>—Le contraire de naïf? Un peu roublard et très arriviste... mais
-gentil!... Oh! monsieur, je vous en prie, ne regardez pas ma table
-comme ça... Il y a trop de désordre! Je ne fais que passer, ici, je n’y
-vis pas...</p>
-
-<p>—Vous travaillez chez vous?</p>
-
-<p>—Ici et chez moi...</p>
-
-<p>—Vous ne faites pas un petit roman, en cachette?</p>
-
-<p>—Mais non!</p>
-
-<p>—Ni une pièce de théâtre?</p>
-
-<p>—Non plus!</p>
-
-<p>—C’est étonnant.</p>
-
-<p>—Pourquoi?</p>
-
-<p>—Parce que toutes les femmes en font. C’est la mode...</p>
-
-<p>Josanne sentit l’imperceptible raillerie... Le féministe parlait des
-œuvres féminines avec une aimable irrévérence!</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_142">142</span></p>
-
-<p>Elle dit simplement:</p>
-
-<p>—Si j’avais du talent, j’écrirais des livres: je dirais des choses
-vraies, graves et tristes, qu’une femme seulement peut bien dire...
-Hélas! je n’ai pas de talent... J’écris adroitement un article: j’ai
-un peu de verve et d’esprit, du métier... Mais il me manque le don de
-réaliser mes imaginations, la faculté créatrice... Je serais une bonne
-conseillère, peut-être une bonne collaboratrice... Et c’est tout.</p>
-
-<p>Il l’écoutait, surpris de sa modestie...</p>
-
-<p>—Mais alors, madame, à quoi travaillez-vous?</p>
-
-<p>—Je lis... Je relis... Vous pourriez voir, chez moi, sur ma table,
-<i>la Travailleuse</i>. J’en ai tiré des tas d’articles. C’est une mine de
-documents.</p>
-
-<p>—Je serais très fier de voir, de mes yeux, ce bouquin rébarbatif sur
-votre table.</p>
-
-<p>Josanne comprit et se déroba:</p>
-
-<p>—Oh! je suis à peine installée! Je ne reçois jamais personne...</p>
-
-<p>Le jeune homme n’insista point.</p>
-
-<p>—Il se fait tard, madame, et j’abuse... Mais je vous devais une
-visite, et je vous l’ai faite très longue, par compensation... Et je ne
-vous ai rien dit de ce que je voulais vous dire...</p>
-
-<p>Il répéta:</p>
-
-<p>—Rien... rien, vraiment...</p>
-
-<p>Josanne pensait:</p>
-
-<p>«Moi non plus, je n’ai rien dit, que des <ins class="correction" title="banalilités">banalités</ins>... J’étais si
-curieuse de connaître monsieur Delysle!... Il est venu. Il s’en va, et
-je ne sais rien de lui...»</p>
-
-<p>Ils étaient, tous deux, non pas déçus, mais déconcertés <span class="pagenum" id="Page_143">143</span> par ce
-premier entretien qu’ils avaient, à l’avance, imaginé plus émouvant,
-plus original, plus intime. Et Josanne sentait que Noël n’avait pas la
-moindre envie de s’en aller... Mais elle n’osa pas le retenir.</p>
-
-<p>—Vous me permettrez de revenir quelquefois?</p>
-
-<p>—Très volontiers, monsieur. Vous me trouverez ici, tous les jours, de
-cinq à sept.</p>
-
-<p>Il était parti. Josanne, encore étourdie de cette visite imprévue,
-songeait:</p>
-
-<p>«Il aurait dû me prévenir... J’ai été niaise, peu aimable, peu
-gracieuse... Il m’a interrogée tout le temps... Il n’est pas mal... Il
-est même bien... Et ces yeux! Clairs et clairvoyants... de très beaux
-yeux qui m’intimidaient... Oh! il ne doit pas être tendre! Il n’a
-jamais pleuré, cet homme-là!...»</p>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
- <span class="pagenum2" id="Page_144">144</span>
- <h2 class="h2souschapitre">XVII</h2>
-</div>
-
-<p>Foucart, revenu de Nice, entra, un jour, dans le bureau de Josanne pour
-lui demander un renseignement. Et, comme il était de bonne humeur, il
-dit:</p>
-
-<p>—Vous êtes en progrès, ma petite Valentin. Je suis content de vous.
-Égayez encore votre style, et ça ira tout à fait bien...</p>
-
-<p>—J’essaierai, monsieur.</p>
-
-<p>—Et puis soignez-vous... Vous pâlissez, vous maigrissez, depuis
-quelque temps. Et ça n’embellit personne, de pâlir et de maigrir! Moi,
-en tout bien tout honneur, je suis navré de voir maigrir une jolie
-femme... D’abord, ça l’abîme, et puis ça prouve qu’elle a du chagrin.</p>
-
-<p>—J’ai eu des chagrins, monsieur, vous le savez, répondit doucement
-Josanne.</p>
-
-<p>Elle ne s’offensait pas des propos un peu familiers du «patron», car
-elle était, avec madame Bure, la <span class="pagenum" id="Page_145">145</span> dessinatrice, la seule femme
-qu’il tînt en réelle estime et qu’il eût prise en amitié.</p>
-
-<p>La petite Bure, une blondinette très élégante, avait un grand diable
-de mari dont elle était fort amoureuse, et cette passion conjugale
-divertissait beaucoup monsieur Foucart. Mais il avait une préférence
-pour Josanne, dont il admirait et déplorait la vertu... il disait
-parfois à Flory:</p>
-
-<p>—La voilà veuve, maintenant, cette petite Valentin!... Que
-fera-t-elle?... Elle ne va pas rester seule comme ça!... Ce serait
-dommage.</p>
-
-<p>Flory répondait:</p>
-
-<p>—Elle n’a personne, je vous assure!... Ne vous en plaignez pas: elle
-vous ferait moins de besogne si elle avait un amant...</p>
-
-<p>Ce soir-là, en donnant à Josanne le conseil de ne pas maigrir, Foucart
-s’aperçut tout à coup que ce conseil était inutile: Josanne semblait
-très bien portante.</p>
-
-<p>—Au fait, dit-il, je vous avais mal regardée... Vous allez mieux...</p>
-
-<p>—Beaucoup mieux.</p>
-
-<p>Foucart pensa:</p>
-
-<p>«Tiens!... tiens!...»</p>
-
-<p>Et il ajouta:</p>
-
-<p>—J’ai rencontré Noël Delysle, hier, à la fête de l’Élysée. Il m’a
-parlé de vous...</p>
-
-<p>Josanne ne broncha point.</p>
-
-<p>—Vous avez fait sa conquête...</p>
-
-<p>—Vraiment?... J’en serais très fière... Mais vous vous trompez,
-monsieur...</p>
-
-<p>—Pas du tout!... Seulement... il faut vous méfier... <span class="pagenum" id="Page_146">146</span> Delysle est
-très volage... Il ne raconte pas ses amours, mais on dit qu’il est très
-volage...</p>
-
-<p>Foucart riait. Sur le même ton de plaisanterie, Josanne répliqua:</p>
-
-<p>—Me voilà prévenue... Mais je n’étais pas en danger...</p>
-
-<p>Plus sérieusement, Foucart reprit:</p>
-
-<p>—Delysle vous estime beaucoup, et il a raison... Est-ce qu’il va
-rester en France?</p>
-
-<p>—Mais, monsieur, je ne sais pas...</p>
-
-<p>—Il ne vous a pas dit qu’il espérait une autre mission... au Japon, je
-crois?</p>
-
-<p>—Non, monsieur.</p>
-
-<p>—A moi non plus, il ne m’en a rien dit. Il n’est pas confidentiel...
-Je l’ai su tout de même. Oh! c’est un garçon très fort, très
-ambitieux... Il est allé au Canada, en Australie, étudier
-l’organisation des syndicats, la mutualité, le mouvement socialiste...</p>
-
-<p>Josanne murmura:</p>
-
-<p>—Je sais...</p>
-
-<p>—Bonsoir, ma petite Valentin, dit Foucart, je suis charmé que vous
-soyez d’aplomb... Et maintenant, je rentre chez moi. Ma femme recevra
-les raseurs... Je suis éreinté... Et il faut que j’aille, ce soir, à la
-première du Vaudeville...</p>
-
-<p>«Quel imbécile! pensait Josanne. Quel pataud, quel malotru!...
-Il engraisse, lui, et ça ne l’embellit pas!... Et cette façon de
-m’appeler: «Ma petite Valentin»!</p>
-
-<p>Elle essaya d’écrire, mais elle était distraite, et elle avait une
-sorte d’appréhension mal définie, de l’impatience, de la tristesse.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_147">147</span></p>
-
-<p>C’était l’heure où Noël Delysle venait,—quand il venait,—tous les
-deux ou trois jours, depuis un mois... Il avait, d’abord, justifié ses
-visites par des prétextes qui ne trompaient pas Josanne. Maintenant il
-ne cherchait plus de prétextes; il arrivait, tout simplement, comme un
-ami:</p>
-
-<p>—Je ne veux pas vous déranger... Cinq minutes, cinq petites minutes...</p>
-
-<p>—Dix, vingt, si vous voulez attendre. J’ai presque fini...</p>
-
-<p>Il s’asseyait, à sa place accoutumée. Parfois, il se levait pour
-prendre un livre, un journal. Debout derrière Josanne, il la dominait
-de sa haute taille, et son clair regard s’adoucissait en effleurant la
-tête brune, le col penché, la courbe des épaules, le buste souple dans
-la robe de deuil.</p>
-
-<p>Josanne sentait ce regard sur elle—et elle disait, avec un petit
-frisson d’agacement:</p>
-
-<p>—Que faites-vous là? Je vous en prie, asseyez-vous. Je ne peux pas
-travailler quand on me regarde.</p>
-
-<p>—Pardonnez-moi, madame...</p>
-
-<p>Elle se reprochait d’avoir parlé trop sèchement, car elle savait Noël
-très susceptible, très attentif aux moindres nuances de son accueil.
-Alors, posant sa plume elle l’appelait:</p>
-
-<p>—Monsieur Delysle?</p>
-
-<p>—Madame?</p>
-
-<p>—J’ai fini. Causons. Racontez-moi...</p>
-
-<p>—Quoi?</p>
-
-<p>—Des choses...</p>
-
-<p>Et il racontait «des choses», parlant de ses amis, de ses livres
-préférés, de ses voyages, de l’Italie surtout, qu’il <span class="pagenum" id="Page_148">148</span> aimait
-«comme une maîtresse». Josanne découvrait en lui une intelligence
-fine et précise, une volonté froide, une espèce de violence latente
-qu’il surveillait et réprimait, de la bonté, peut-être, mais aucune
-sensiblerie, de l’orgueil, sans doute, mais aucune affectation. Il
-avait un vif sentiment des arts, une parfaite culture littéraire,
-le goût des idées générales, une curiosité passionnée pour les gens
-et les choses de son temps. Écrivain, il n’était pas «gendelettre»;
-homme du monde, il n’était pas snob. Il se plaisait aux paradoxes; il
-se disait affranchi de tout préjugé, mais il détestait la bravade,
-l’excentricité, les déclamations, et sa réserve un peu hautaine
-marquait les distances.</p>
-
-<p>Il n’avait pas d’amis intimes. Sa mère était morte depuis longtemps, et
-son père, ex-conseiller à la cour de Poitiers, vivait dans une maison
-de campagne au bord de la Vonne, entre Lusignan et Pamproux. Rien, dans
-les paroles et les pensées de Noël, ne trahissait la secrète influence
-d’une femme aimée.</p>
-
-<p>Il était seul, libre, heureux de l’être.</p>
-
-<p>Pourtant il n’était pas un sauvage. Il aimait Paris, qu’il traversait
-avec plaisir et quittait sans regret. Il allait beaucoup au théâtre et
-dînait en ville presque tous les jours. Parfois il racontait à Josanne
-la soirée de la veille, et, emporté par son récit, il disait:</p>
-
-<p>—Il y avait près de moi une bien jolie femme...</p>
-
-<p>Josanne, revenue dans son petit logement, imaginait M. Delysle assis à
-une table somptueuse, près d’«une bien jolie femme». Que disait-il?...
-Quel air avait-il?... Ressemblait-il au Noël qu’elle connaissait?
-Fixait-il sur sa voisine ce regard clair, brillant et droit <span class="pagenum" id="Page_149">149</span> comme
-une épée dont Josanne sentait encore le contact immatériel?</p>
-
-<p>Blottie dans son fauteuil d’osier, engourdie par la chaleur entêtante
-et le sifflement monotone de la cheminée à gaz, Josanne laissait
-glisser sur ses genoux le livre entr’ouvert, la broderie commencée...</p>
-
-<p>Elle pensait:</p>
-
-<p>«Le dîner est fini, maintenant... Les hommes sont au fumoir; les
-femmes sont au salon. Je suis sûre que monsieur Delysle cause avec les
-femmes...»</p>
-
-<p>Ou bien, d’autres soirs, elle songeait que son nouvel ami était seul,
-comme elle, entre la lampe et le foyer, dans cet appartement de la
-place des Vosges dont il vantait les hautes fenêtres, les boiseries,
-les vieux meubles.</p>
-
-<p>«Je ne le verrai jamais chez lui... Quel dommage! Il n’y a pas d’amitié
-parfaite sans intimité, et l’intimité est bien difficile entre un jeune
-homme et une jeune femme... Mais, peut-être, cela vaut mieux... Nous
-ne vivons pas dans le même monde. Nous serons séparés, forcément, par
-ses longs voyages... Tôt ou tard, il se mariera... Qu’il reste donc au
-seuil de ma vie! Je veux m’épargner une déception, et je serai, avec
-lui, très cordiale, mais très prudente...»</p>
-
-<p>Elle se défendait ainsi contre une amitié qui la distrayait, à
-son insu, et de sa solitude, et de son deuil, et de sa tristesse
-amoureuse... Elle ne relisait plus les quelques billets de Maurice
-qu’elle conservait dans un tiroir.</p>
-
-<p>Elle ne se disait plus:</p>
-
-<p>«Où est-il?... Est-il heureux avec sa femme? M’a-t-il oubliée enfin?...
-Le reverrai-je?...»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_150">150</span></p>
-
-<p>Au lieu de remuer la cendre tiède du souvenir, elle regardait la petite
-lumière d’un sentiment inconnu s’allumer, discrète et pure...</p>
-
-<p>Souvent, au lendemain de ces soirées, elle recevait une lettre de
-Noël... Ils avaient donc pensé l’un à l’autre, au même instant!... Il
-lui envoya, un jour, le menu d’un banquet officiel, un carton blanc et
-or, où il avait griffonné quelques mots au crayon:</p>
-
-<p>«Bonsoir, madame et amie... Je subis un discours politique...
-J’aimerais mieux être près de vous, et je vois votre petit bureau comme
-une oasis délicieuse... A demain...»</p>
-
-<p>Souvent, Josanne avait un brusque désir d’écrire, elle aussi,—par
-besoin d’expansion et de confidences, pour renouer le fil d’un
-entretien interrompu.—Elle commençait une lettre: «Cher monsieur...»
-Non!... elle n’aimait pas cette formule... «Cher monsieur et ami...»
-Non!... Elle aurait voulu écrire, tout simplement: «Mon ami...», et
-elle n’osait pas... Alors, elle supprimait l’apostrophe du début,—ce
-qui ne la compromettait pas beaucoup, car elle n’envoyait jamais ces
-sortes de lettres...</p>
-
-<p>Et, deux ou trois fois par semaine, elle revoyait Noël. Quel charme
-attirait donc le jeune homme vers une femme de beauté modeste et
-d’humble condition, souvent triste, et toujours un peu mystérieuse? Il
-ne lui faisait pas la cour. Il ne lui disait pas qu’elle était jolie,
-désirable et spirituelle. Mais il était passionnément curieux d’elle,
-de son caractère, de ses goûts, de sa vie présente et passée—et cette
-curiosité semblait vraiment une forme d’affection, le mouvement naturel
-d’une âme vers une autre âme.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_151">151</span></p>
-
-<p>Les paroles de Foucart avaient mis une inquiétude véritable au cœur de
-Josanne. Elle attendait vaguement Noël. Il arriva enfin, l’air joyeux:</p>
-
-<p>—Il fait bon, chez vous... Dehors, c’est le déluge... Comment
-allez-vous?... bien?... pas trop fatiguée?... Je voulais venir hier:
-impossible! Je dînais parmi les grands de la terre, et j’étais en
-retard. J’ai dû écrire vingt lettres avant de m’habiller... Ah! je suis
-content!</p>
-
-<p>—Pourquoi?</p>
-
-<p>—Parce que je suis là... Je m’ennuie partout, en ce moment: j’ai une
-crise d’ennui... C’est la première fois, depuis bien des années... Le
-travail même ne me guérit pas.</p>
-
-<p>—Vous vous ennuyez parce que vous êtes trop heureux.</p>
-
-<p>—Par exemple!</p>
-
-<p>—Les gens très malheureux ne s’ennuient jamais. Le travail forcé, le
-souci du pain quotidien les empêchent d’analyser leur état d’âme. Mais
-vous, à qui la vie est clémente, qui êtes seul, et ne pensez qu’à vous
-seul...</p>
-
-<p>Noël se mit à rire:</p>
-
-<p>—Appelez-moi donc sybarite, bourgeois satisfait et capitaliste repu!...</p>
-
-<p>—Vous vous ennuyez parce que vous menez une existence artificielle...
-L’homme est égoïste, mais sociable. Mariez-vous!</p>
-
-<p>—Par égoïsme?... Par «sociabilité»?... Non!... Je voudrais... Ah! je
-voudrais entreprendre quelque chose de très difficile, devenir un grand
-homme, bouleverser le monde, et faire tout le bonheur ou tout le <span class="pagenum" id="Page_152">152</span>
-malheur de l’humanité... Quand j’étais collégien, je rêvais d’être Don
-Juan ou Napoléon... Je voyais la vie comme une course d’obstacles... Et
-plus tard, j’ai aimé l’inconnu des voyages, l’aventure, le danger...
-J’ai aimé les pays qui se dérobaient et les femmes qui se refusaient...</p>
-
-<p>Josanne eut un petit sursaut... Noël changea de ton:</p>
-
-<p>—Oh! ne croyez pas...</p>
-
-<p>Il n’osait achever sa phrase, exprimer toute sa pensée... Josanne dit:</p>
-
-<p>—Oui... c’est la difficulté seulement qui vous attire...</p>
-
-<p>—Pas seulement... Me blâmez-vous de préférer le Mont-Blanc à
-Montmartre? J’ai les mêmes préférences, dans l’ordre sentimental...
-J’aime les âmes fermées, qui s’ouvrent peu à peu, pour moi seul... Les
-plus belles sont les moins accessibles...</p>
-
-<p>—Alors, dit Josanne, pourquoi voulez-vous aller au Japon?...</p>
-
-<p>Noël resta stupéfait.</p>
-
-<p>—Vous savez?...</p>
-
-<p>—Oui... c’est très banal, le Japon! Il y a des chemins de fer et des
-messieurs jaunes au chapeau haut de forme. Vous ne rencontrerez pas de
-tigres et ne risquerez même pas d’être martyrisé.</p>
-
-<p>Elle badinait, mais elle n’était pas gaie. Elle regardait obstinément
-le journal anglais,—le <i>Weekly</i>—déployé devant elle.</p>
-
-<p>—Mais comment savez-vous?</p>
-
-<p>—Par Foucart... Est-ce que vous partirez bientôt? Elle pensait:</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_153">153</span></p>
-
-<p>«Ce sera fini de notre amitié. Je me retrouverai seule comme avant. Et
-lui m’oubliera vite...»</p>
-
-<p>Elle regrettait d’avoir connu Noël, de lui avoir donné un peu de sa
-pensée, un peu de son cœur, et puisqu’il devait partir, elle souhaitait
-qu’il partît tout de suite.</p>
-
-<p>—Bientôt?... Pas avant l’année prochaine... Et peut-être plus tard...
-peut-être jamais... J’ai beaucoup de choses à faire... Et mon livre sur
-la question agraire en Italie!... Et ma série d’articles de la <i>Revue
-indépendante</i>! Et l’imprévu!...</p>
-
-<p>Josanne ne bougeait pas, mais il sentit qu’elle était contente, et il
-affirma plus énergiquement:</p>
-
-<p>—Le Japon!... Que diable irais-je faire au Japon?...</p>
-
-<p>—Tuer votre ennui...</p>
-
-<p>—J’ai un meilleur moyen... Quand je me sens vague, et veule, et
-déprimé, je pense à vous qui êtes si vaillante. Et je me dis: «Si tu ne
-travailles pas, tu n’iras pas la voir aujourd’hui...» et je travaille
-en grognant... Vous êtes ma récompense.</p>
-
-<p>Et il ajouta, d’une voix émue, presque tendre:</p>
-
-<p>—Demandez-moi, vous, demandez-moi quelque chose de très difficile à
-faire...</p>
-
-<p>Et comme il parlait ainsi, il vit que Josanne rougissait: une onde
-rose passait sur le délicat visage incliné, colorait les joues, les
-paupières, le front, jusqu’à la racine des cheveux noirs. La rougeur
-charmante révélait le trouble de la femme... Était-elle offensée, ou
-confuse, ou contente?... Elle dit, avec un accent un peu moqueur:</p>
-
-<p>—Soit! Mettez-vous là, au petit bout de la table, <span class="pagenum" id="Page_154">154</span> et
-traduisez-moi ce passage du <i>Weekly</i>. Nous avons trop bavardé! Je suis
-en retard...</p>
-
-<p>—Mais je sais l’anglais assez bien... et ce n’est pas difficile...</p>
-
-<p>—Chut!... Travaillez!...</p>
-
-<p>Il murmura:</p>
-
-<p>—Vous êtes méchante. Vous vous moquez de moi.</p>
-
-<p>Et il obéit.</p>
-
-<p>Dans le vestibule, c’était l’ordinaire rumeur des pas et des voix, les
-appels, les réponses, l’irritante sonnerie du téléphone. Le bureau de
-Josanne semblait plus tiède et plus clos que les autres jours, et plus
-douce s’irradiait la blanche lumière de la fleur opaline. Et Noël dit:</p>
-
-<p>—On est bien.</p>
-
-<p>Josanne répondit:</p>
-
-<p>—On est bien.</p>
-
-<p>Ils se sourirent, rapprochés par cette besogne banale de traduction, et
-leur amitié, tout à coup, leur devint plus sensible, plus chère...</p>
-
-<p>La porte s’ouvrit, mademoiselle Bon parut, bredouilla une phrase où il
-était question de la <i>Fraternité féminine</i> et du procès-verbal de la
-dernière séance... Josanne dit:</p>
-
-<p>—Oui... oui... comptez sur moi.</p>
-
-<p>Mademoiselle Bon s’en alla, avec une petite mine singulière... Et,
-pendant que Josanne expliquait à Noël qu’elle était, pour le trimestre,
-secrétaire de la <i>Fraternité féminine</i>, la porte se rouvrit encore...</p>
-
-<p>Un froufrou de soie, une vision blanche, blonde, scintillante: Flory.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_155">155</span></p>
-
-<p>—Josanne, mon petit chat...</p>
-
-<p>La soiriste resta figée. Avec l’or artificiel de ses cheveux, le tulle
-pailleté de sa robe, elle semblait une commère de Revue qui aurait
-allongé sa jupe et oublié son chapeau.</p>
-
-<p>—Tiens! Delysle!... Bougez pas! Vous êtes tout plein gentils comme ça,
-mes enfants...</p>
-
-<p>—J’ai prié monsieur Delysle de me traduire une page du <i>Weekly</i>.</p>
-
-<p>—Et moi, je suis très fier de collaborer au <i>Monde féminin</i>...</p>
-
-<p>—Parbleu! dit Flory gaiement. Laquelle d’entre nous n’a pas son
-petit collaborateur?... Moi j’en ai bien une demi-douzaine, toujours
-disponibles, pleins de zèle et parfois désintéressés... Ce sont mes
-nègres!... Je les envoie en mon lieu et place, dans les endroits
-lointains, sinistres, comme l’Odéon ou Déjazet... «Va bon nègre!» Et
-bon nègre, bien content, remercier moi.</p>
-
-<p>Elle abaissa les coins de sa bouche, et prit le ton zézayant d’un bébé:</p>
-
-<p>—Moi bien triste, ce soir! moi du chagrin! Pas reçu mon service pour
-le Vaudeville...</p>
-
-<p>Et tout à coup, fronçant les sourcils, avançant le menton, sa petite
-face de poupée devenue rageuse et cynique, d’un accent voyou, elle
-déclara:</p>
-
-<p>—C’est la rosse de patronne qui me l’a «fait», mon service... Sa loge
-ne lui suffit pas; il lui faut mes fauteuils. Et pour qui?... Pour son
-gigolo... Et moi, je m’arrange comme je peux, avec le contrôleur et le
-secrétaire... Ah! j’en ai soupé, du <i>Monde féminin</i>. Mais quoi! il faut
-vivre...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_156">156</span></p>
-
-<p>—La vie coûte si cher à Paris! dit Josanne très gravement.</p>
-
-<p>—J’ai ma pauvre mère à soutenir... Et je ne peux pas faire des
-cravates, hein?... Alors, quoi?... Je prends patience...</p>
-
-<p>—Évidemment, dit Josanne, il vous faudrait faire beaucoup de cravates
-pour payer une robe comme celle-là...</p>
-
-<p>—Elle est de chez Martin, ma robe, mais on m’accorde une remise, sur
-le prix... parce que je fais de la publicité... Allons, je m’en vas,
-mon petit chou! Bonsoir, le monsieur et la dame! Petits enfants sages,
-bien travailler...</p>
-
-<p>Noël et Josanne, restés seuls, se regardèrent.</p>
-
-<p>—Elle est très distinguée, votre amie Flory! dit Noël.</p>
-
-<p>—Tous les hommes la trouvent charmante avec son minois et son bagout.</p>
-
-<p>—Oh! tous, c’est beaucoup dire...</p>
-
-<p>—Elle est si drôle!... Elle pose pour la femme indépendante, qui gagne
-sa vie et soutient sa famille...</p>
-
-<p>—Elle aime tant sa pauvre mère!</p>
-
-<p>—Elle l’aime beaucoup, je vous assure, et elle croit que «c’est
-arrivé»... Elle est journaliste comme d’autres jolies femmes sont
-artistes lyriques ou dramatiques, par élégance... et aussi par pudeur,
-pour ne pas avouer...</p>
-
-<p>—Oui, elle se cache derrière ses chroniques comme l’autruche derrière
-une pierre... Et cette fille est votre amie?</p>
-
-<p>—Mon amie? Ah! non!...</p>
-
-<p>—Elle vous appelle: «Mon chat», «mon chou...»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_157">157</span></p>
-
-<p>—Qu’est-ce que ça fait?</p>
-
-<p>—Ça me fait quelque chose, à moi. Ça m’est très désagréable...</p>
-
-<p>—Bah!</p>
-
-<p>—Ça me gêne pour vous... Ça blesse mon amitié dans ce qu’elle a de
-plus délicat... Et puis... dites, vous ne craignez pas que cette
-Flory...</p>
-
-<p>—Que voulez-vous dire?</p>
-
-<p>—Ça doit être une potinière, votre <i>Monde féminin</i>!... Et quand Flory,
-tout à l’heure, nous a envoyé ce bonsoir collectif, cette espèce de
-bénédiction...</p>
-
-<p>—Oui, dit Josanne. J’ai remarqué son air, son accent... Elle croit
-peut-être... Oh! il n’y a pas qu’elle...</p>
-
-<p>—Comment?... La vieille féministe, qui a des raisins sur son chapeau,
-vous pensez que... Oh! celle-là, par exemple, je l’excuse, la pauvre
-créature! Elle doit détester tous les hommes et...</p>
-
-<p>—Ne vous moquez pas de mademoiselle Bon, je vous en prie... Non, ce
-n’est pas elle...</p>
-
-<p>—Mais qui donc!...</p>
-
-<p>—Foucart.</p>
-
-<p>—Ce pantin de Foucart?... Il s’est permis...</p>
-
-<p>Noël sentit que Josanne était préoccupée, gênée... Elle murmura:</p>
-
-<p>—Il ne m’a rien dit de particulier, mais il m’a parlé de vous en
-insistant...</p>
-
-<p>—Et alors?</p>
-
-<p>—Alors... rien... Laissons cela... Je n’y attache aucune importance...</p>
-
-<p>Noël Delysle éprouva une irritation exaspérée et l’envie de taper sur
-quelqu’un. Ses beaux yeux gris <span class="pagenum" id="Page_158">158</span> devinrent si clairs et si durs que
-toute l’expression de son visage en fut changée.</p>
-
-<p>—Eh bien, dit-il, si vous avez un peu d’estime et d’amitié pour moi...</p>
-
-<p>—J’en ai...</p>
-
-<p>—Souffrez que je dise toute ma pensée... J’ai un extrême plaisir à
-venir ici, et si je devais y renoncer... ou espacer mes visites... cela
-me ferait le plus grand chagrin... Mais je ne veux pas qu’un Foucart
-ou une Flory tiennent sur vous, mon amie très respectée, des propos
-stupides ou désobligeants...</p>
-
-<p>Josanne se taisait.</p>
-
-<p>—Quoi? dit Noël consterné, vous n’osez pas me le dire?... il ne faut
-plus que je vienne... à cause de Foucart et de Flory?... Eh bien, soit,
-je ne viendrai plus...</p>
-
-<p>—Quelle exagération!...</p>
-
-<p>—Vous riez!... Je n’ai pas le cœur à rire... Si pourtant je pouvais...
-ailleurs?... Mais vous n’êtes jamais chez vous, vous ne recevez
-personne, c’est entendu... Alors... comment nous voir?... Madame... mon
-amie... dites-moi... cherchez, trouvez quelque chose...</p>
-
-<p>La rougeur revint au front pensif de Josanne, et se faisant violence,
-un peu confuse, elle dit:</p>
-
-<p>—Peut-être... oui... Connaissez-vous le restaurant de Mariette?</p>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
- <span class="pagenum2" id="Page_159">159</span>
- <h2 class="h2souschapitre">XVIII</h2>
-</div>
-
-<p>Noël <ins class="correction" title="Delys">Delysle</ins> passait, tout de suite, du désir à l’action.</p>
-
-<p>Quand Josanne eut expliqué qui était Mariette, et comment un homme et
-une femme pouvaient dîner ensemble, dans son petit restaurant, sans que
-personne en fût scandalisé, Noël s’écria:</p>
-
-<p>—Vite, allons chez Mariette!... Il est tout près de sept heures.</p>
-
-<p>—Comment? Dès ce soir?...</p>
-
-<p>—Eh! Pourquoi pas?... Je pourrais mourir dans la nuit, et je n’aurais
-pas connu Mariette, les Russes, les Valkyries, et votre amie allemande,
-et la dactylographe qui ne mange pas de dessert!... Pauvre fille!...
-Si on l’invitait?... Pas ce soir: je vous veux toute seule, en face de
-moi... Quel bonheur!...</p>
-
-<p>—Mais...</p>
-
-<p>—Il faut bien que vous dîniez, ce soir, et il faut bien que je dîne...</p>
-
-<p>
-<span class="pagenum" id="Page_160">160</span></p>
-
-<p>—Vous dînerez très mal, je vous en préviens.</p>
-
-<p>—Je suis trop heureux pour mal dîner. C’est vous qui êtes fâchée... Je
-le sens... Vous boudez. Vous regrettez de m’avoir parlé de Mariette...</p>
-
-<p>—Quel enfantillage!...</p>
-
-<p>C’était vrai, pourtant, que Josanne regrettait un peu son imprudence.
-Elle n’avait pas peur de se compromettre en dînant au restaurant avec
-un jeune homme qui était son ami très respectueux. Dans le monde où
-elle vivait, la camaraderie confraternelle et les nécessités mêmes du
-métier modifiaient les relations des hommes et des femmes, affranchis
-par force ou par gré des «convenances» bourgeoises. Josanne trouvait
-tout naturel de dîner avec Bersier, ou même avec Isidore Foucart,
-quand le devoir professionnel les appelait ensemble au même lieu, à
-la même heure. Bersier était un confrère, Foucart était le «patron»,
-c’est-à-dire qu’ils ne comptaient pas... Et eux-mêmes ne voyaient
-en Josanne que la collaboratrice—la journaliste.—Près de Noël, la
-journaliste redevenait simplement une femme, qui avait des timidités
-saugrenues, des scrupules excessifs. Quand tout son cœur l’entraînait
-en avant, elle s’appliquait à rester lointaine...</p>
-
-<p>«C’est ridicule, à la fin, pensa-t-elle, vaincue par son désir;
-monsieur Delysle va croire que j’ai peur de lui... et je n’ai peur de
-personne. Je ne suis pas une petite fille romanesque; je suis une femme
-de trente ans, libre, et qui a payé cher son expérience... Mon passé me
-défendrait, au besoin, des exaltations sentimentales... Ce jeune homme,
-qui ne m’a jamais dit un mot de galanterie, a vu d’abord en moi un <span class="pagenum" id="Page_161">161</span>
-type d’affranchie, d’intellectuelle, un document vivant et parlant: ça
-l’amuse... Sa curiosité est devenue sympathie... Tant mieux! Je serais
-bien sotte de repousser une honnête amitié qui est la seule douceur de
-mon existence actuelle... Je saurai ménager les transitions, arrêter la
-familiarité où il convient... Mais il n’est pas familier, Noël Delysle!
-Il n’a pas le mauvais ton de Foucart...»</p>
-
-<p>Elle céda.</p>
-
-<p>Le même soir, le vœu de Noël fut accompli. Il connut Mariette, les
-Russes barbus, les Valkyries aux tresses d’or, et mademoiselle Müller,
-et la maigre dactylographe. Il eut Josanne, en face de lui, pour lui
-seul, à une petite table, dans un coin. Il mangea de bon appétit un
-dîner médiocre. Égayé par le décor, il se détendit, s’abandonna.</p>
-
-<p>—Comme tout cela me rajeunit!... Je revis mes années d’étudiant.
-J’habitais non loin d’ici, rue de l’Hirondelle, et je fréquentais
-des restaurants de quatrième ordre pour y voir des poètes: Moréas,
-Verlaine... J’avais dix-neuf ans!</p>
-
-<p>Il parla de son enfance, de sa jeunesse, de sa mère, morte trop tôt, de
-son père, qu’il voyait peu, d’un professeur de philosophie qui avait
-aidé à la formation de son esprit et de son caractère en le décrassant
-de tout préjugé. Et il nomma des amis plus récents, compagnons d’étude
-et de voyage que la vie, déjà, avait dispersés. Mais il ne fit allusion
-à aucune femme et Josanne se demanda s’il avait jamais aimé d’amour.</p>
-
-<p>Le café servi, quand les gens, à droite, à gauche, se levaient pour
-partir, Noël et Josanne, dans leur coin, prolongeaient la causerie. Il
-pleuvait dehors. <span class="pagenum" id="Page_162">162</span> Josanne songeait, sans plaisir, à son logement
-vide et froid. Elle se trouvait bien, dans la bonne chaleur, la lumière
-joyeuse, près de Noël. Accoudé sur la nappe à carreaux rouges, la
-cigarette aux doigts, il disait:</p>
-
-<p>«A Florence...» «A Vienne...» «A Londres...» «Il y a cinq ans...» «Il y
-a sept ans...»</p>
-
-<p>Elle l’écoutait, fascinée par la voix nette, le geste précis, les beaux
-yeux voilés parfois de mélancolie passagère. Et lorsqu’elle regardait
-les hommes assis aux tables voisines, Français nerveux et bavards,
-blonds Scandinaves aux larges épaules, Anglais au teint de jeune fille,
-elle les trouvait falots ou vulgaires, d’une force pesante ou d’une
-gentillesse efféminée...</p>
-
-<p class="br">C’est ainsi que Noël devint un client de Mariette. Il cessa d’aller
-dans le monde pour retrouver son amie, presque chaque soir... Et leur
-premier dîner en tête à tête fut suivi d’autres dîners et déjeuners
-innombrables, car Noël et Josanne ne trouvèrent aucun moyen plus
-simple, plus commode et plus convenable d’être ensemble sans être seuls.</p>
-
-<p>Et dans la vie intérieure de Josanne, dans ces grises ténèbres où
-flottaient les spectres du passé, ce fut peu à peu la blancheur d’une
-aube.</p>
-
-<p>Elle pensait:</p>
-
-<p>«Je suis moins triste. Je m’habitue à vivre sans amour... Dans quelques
-semaines, j’irai chercher mon fils, et la tendresse maternelle, une
-amitié sûre, le travail, l’indépendance, cela peut faire un bonheur
-très suffisant. Je n’oublierai jamais Maurice, mais j’espère ne plus
-le revoir, et mes souvenirs perdront <span class="pagenum" id="Page_163">163</span> leur âcreté, leur forme
-précise... Ils me seront presque doux...»</p>
-
-<p>Parfois encore, elle se reprochait ce qu’elle appelait son imprudence.
-Elle se disait que Noël, jeune, séduisant, ambitieux, doué par toutes
-les fées, serait, forcément, séparé d’elle. Elle le voyait, au loin,
-dans l’avenir, marchant vers le succès, la fortune, l’amour, vers tous
-les grands bonheurs dont il était digne et qu’il saurait conquérir...
-Spontanément, elle s’écartait de la route qu’il devrait suivre...</p>
-
-<p>«Il n’oubliera jamais notre amitié. Ni les maîtresses, ni l’épouse,
-n’effaceront tout à fait le souvenir de l’amie...»</p>
-
-<p>Ces pensées, qui attristaient Josanne, en même temps l’enhardissaient.
-Son affection croissante pour Noël lui semblait ennoblie, légitimée par
-ce désintéressement absolu. Elle acceptait la souffrance possible comme
-une rançon du bonheur présent. Et, de bonne foi, elle s’attendrissait
-sur elle-même, ne comprenant pas que les hypothèses douloureuses
-troublaient son imagination seulement... Au fond de Josanne, dans
-l’inconscient, il y avait une espérance, une quasi certitude, que tout
-s’arrangerait pour le mieux, que le malheur prévu n’arriverait pas...
-Qu’arriverait-il donc?... Quelque chose d’extraordinaire, de vague,
-d’indéfinissable, mais pas cela, pas cela...</p>
-
-<p>Elle restait pourtant sur la défensive, amicale et même affectueuse,
-mais réservée, et tout à coup, en plein élan, en pleine effusion,
-fermant son âme sur des pensées, sur des images inconnues de Noël.
-Aussi fut-il bien étonné quand elle l’invita à venir chez elle...</p>
-
-<p>—Dimanche, vers cinq heures, voulez-vous?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_164">164</span></p>
-
-<p>Il répondit:</p>
-
-<p>—Oui, dimanche... Je compterai les jours. Et puis, dimanche arrivé, je
-compterai les heures.</p>
-
-<p class="br">Il compta si bien, dans son impatience, qu’il arriva beaucoup trop tôt.
-Josanne dit, en ouvrant la porte:</p>
-
-<p>—Vous!... déjà!...</p>
-
-<p>Ce mot fit à Noël une peine affreuse. Il voulut s’en aller. Elle le
-retint.</p>
-
-<p>—Tant pis! vous me verrez en robe de maison... et tant mieux! nous
-aurons plus de temps pour causer, puisque ce soir vous ne dînez pas
-chez Mariette...</p>
-
-<p>Elle avait une sorte de peignoir, une longue blouse de laine blanche,
-dont l’encolure, coupée carrément, découvrait sa nuque et un peu de sa
-poitrine. Elle souriait à Noël:</p>
-
-<p>—Venez!</p>
-
-<p>A peine entré dans la longue pièce aux boiseries grises, au papier d’un
-vert si doux, Noël éprouva une sensation de fraîcheur, de pureté, de
-joie. Les choses l’accueillaient. La belle lumière emplissait ses yeux
-et son âme.</p>
-
-<p>Il ne se lassait pas de dire:</p>
-
-<p>—Mais c’est très joli, chez vous!... c’est délicieux!</p>
-
-<p>Josanne voulut montrer, tout de suite, ce qu’elle possédait de plus
-rare: le petit moulage d’une <i>Pleureuse</i> de Bartholomé; et, debout, la
-gorge modelée sobrement sous la laine blanche, le cou nu, les cheveux
-relevés, elle avançait le bras d’un geste d’offrande et tenait la
-statuette comme une fleur. Puis Noël dut admirer les photographies qui
-ornaient les murs,—sans <span class="pagenum" id="Page_165">165</span> cadres, «parce que les cadres, c’est
-cher!»—et la vieille commode trouvée à Chartres, chez un menuisier, et
-la grosse théière de cuivre, et les chardons violets dans le vase vert,
-et, dans le vase jaune, les «monnaies du pape», dont les piécettes
-nacrées, translucides, tombaient au plus léger frôlement, comme de
-petites lunes mortes...</p>
-
-<p>Noël feignait de s’intéresser aux meubles, aux bibelots, à tout ce que
-Josanne aimait. A vrai dire, il ne voyait qu’elle, Josanne. Sa pensée
-ravie l’enveloppait, la caressait tendrement, lui disait: «Parlez!
-souriez!... Parlez encore... Je vous regarde, et je ne vous reconnais
-pas... Est-ce bien <i>vous</i>? Est-ce votre âme vraie qui se révèle?...»
-Il avait cru la trouver dans un logis sombre, dans une atmosphère de
-deuil, vêtue de noir, un peu timide encore devant lui... Et il la
-sentait confiante, joyeuse de recevoir son ami dans sa maison et ne
-cachant plus sa joie.</p>
-
-<p>—Personne n’a jamais vu tout cela; personne n’est jamais venu ici,
-excepté mademoiselle Bon; mais le monde visible n’existe pas pour
-mademoiselle Bon...</p>
-
-<p>—Alors je suis le premier qui...</p>
-
-<p>—Oui, le premier... Et, comme vous êtes très artiste, et très
-difficile, je suis bien fière que vous approuviez mon goût. J’aime
-tant les choses qui se mêlent à ma vie!... Ce petit vase jaune, je le
-touche avec tendresse... Et ce rideau, que je vois le matin, comme il
-me plaît!...</p>
-
-<p>Elle étala, au bout de son bras levé, l’indienne fleurie d’œillets
-chimériques, où défilaient des éléphants. Les œillets et les éléphants
-étaient verts et <span class="pagenum" id="Page_166">166</span> bleus, de tous les verts, de tous les bleus, et
-la forme svelte de la jeune femme apparaissait comme une ombre sur la
-trame blanche, pénétrée de jour. Et Noël, ému d’un plaisir enfantin,
-songea:</p>
-
-<p>«Personne n’est venu chez elle depuis qu’elle habite Paris. Elle n’a
-dit ce mot, elle n’a fait ce geste pour personne...»</p>
-
-<p>—Oh! fit Josanne, avec humeur, vous ne regardez pas...</p>
-
-<p>—Je regarde, j’admire, et je pense...</p>
-
-<p>—Quoi?</p>
-
-<p>—Que les antiféministes seraient bien ébahis de vous voir et de vous
-entendre...</p>
-
-<p>—Pourquoi?</p>
-
-<p>—Vous êtes tellement femme!... Oui, révoltée, oui, rebelle, ni la
-lutte pour la vie, ni l’indépendance, ni l’activité intellectuelle,
-n’ont détruit en vous les instincts de la femme, même l’instinct
-ménager et l’instinct de plaire... Vous aimez la parure; vous ornez
-votre maison, une fleur vous enchante, un bibelot vous réjouit...</p>
-
-<p>—Et cela vous étonne?</p>
-
-<p>—Oui et non...</p>
-
-<p>—Comment! l’auteur de <i>la Travailleuse</i>!...</p>
-
-<p>—Précisément... L’auteur de <i>la Travailleuse</i> applaudit, et Noël
-Delysle s’étonne... Le premier était acquis d’avance à la femme
-nouvelle...</p>
-
-<p>—Et le second...</p>
-
-<p>—A la femme éternelle...</p>
-
-<p>—C’est la même femme.</p>
-
-<p>—Je le vois bien depuis que je vous connais... Mon féminisme était, je
-l’avoue, un peu théorique; <span class="pagenum" id="Page_167">167</span> et je ne croyais pas, vraiment, qu’on
-pût trouver, dans la même femme, tant d’intelligence, d’énergie, de
-courage, unis à tant de grâce et de douceur... Vous avez achevé de me
-convertir...</p>
-
-<p>—J’en suis charmée...</p>
-
-<p>—Aussi je m’appliquerai à convertir les autres... J’ai pris le parti
-de la femme, par un sentiment de justice et par haine du pharisaïsme
-masculin... Je serai plus éloquent, désormais, parce que je serai
-plus sincère, et que je penserai à vous... Une action commune nous
-rapprochera... Notre amitié deviendra toujours plus haute et plus
-belle... car c’est une belle chose, notre amitié, n’est-ce pas?</p>
-
-<p>Josanne répondit gravement:</p>
-
-<p>—Très belle...</p>
-
-<p>Une grande émotion lui venait... Et pour la dominer, cette émotion
-qui lui mettait une chaleur inconnue dans la poitrine et des larmes
-dans les yeux, elle se détourna. Alors elle vit que Noël avait posé
-sur la table un livre et sur le livre un bouquet: des violettes de
-Parme, doubles et pressées, d’un mauve presque gris dans leurs feuilles
-tendres, les dernières de la saison. N’avait-elle pas dit, une fois,
-devant Noël, qu’entre toutes les fleurs elle préférait les violettes?</p>
-
-<p>—Et je ne vous ai pas remercié!... Comme vous êtes aimable de penser à
-moi!</p>
-
-<p>Et d’une voix un peu basse, plus douce, elle ajouta:</p>
-
-<p>—Il n’y a que vous...</p>
-
-<p>—Je l’espère bien! dit-il. Je suis très exclusif. Je voudrais être
-votre meilleur ami, votre seul ami... C’est de l’égoïsme, peut-être...
-Maintenant, regardez le livre, un très beau livre que vous n’avez
-pas lu, je <span class="pagenum" id="Page_168">168</span> le sais, et que vous lirez, dès ce soir, et que vous
-aimerez comme je l’aime...</p>
-
-<p>—C’est <i>Dominique</i>? Vous me le prêtez?</p>
-
-<p>—Je ne vous le prête pas, je vous le donne, en souvenir de ma première
-visite chez vous... J’ai inscrit la date, sur la feuille de garde: «25
-mars 19...»... Et je vous ferai ainsi, de temps à autre, la surprise
-de quelque beau livre inconnu... C’est mon droit d’ami, mon privilège!
-Et je vous révélerai beaucoup, beaucoup de choses qui enchanteront vos
-yeux et votre cœur...</p>
-
-<p>—Mon Dieu! fit Josanne, vous me gâterez!... Je n’y suis pas habituée,
-et cela me déconcerte encore... Une amitié si charmante, si belle!
-Vous croyez que cela peut durer, que je ne vous ennuierai pas?...
-Comment?... Cela vous paraît tout simple?... Pas à moi... Qui m’eût
-dit, il y a un an...</p>
-
-<p>Elle n’acheva pas sa phrase... L’ombre du souvenir passait sur elle, et
-Noël en fut effleuré. Il regarda Josanne avec des yeux troublés tout
-à coup, embués d’émotion, et elle le sentit, non pas curieux, mais
-anxieux jusqu’à la souffrance.</p>
-
-<p>Elle se leva.</p>
-
-<p>—Maintenant, dit-elle, je vais préparer le thé. Mettez <i>Dominique</i>
-dans la bibliothèque... C’est ça, la bibliothèque... ces deux étagères,
-là... Il y sera en bonne compagnie, vous verrez.</p>
-
-<p>Elle passa dans la pièce voisine, et Noël l’entendit remuer des tasses
-et des cuillers. Pensif, il examina les livres, lisant les titres tout
-haut:</p>
-
-<p>—<i>Manon Lescaut</i>, <i>les Confessions</i>, <i>Adolphe</i>... Et beaucoup de
-Balzac... Vous aimez Balzac!... <i>Madame <span class="pagenum" id="Page_169">169</span> Bovary</i>... <i>Notre Cœur</i>...
-<i>Le Lys rouge</i>... <i>Anna Karénine</i>, <i>l’Empreinte</i>, <i>le Silence</i>,
-<i>la Force des Choses</i>... et des poètes... Verlaine, Samain... Mes
-compliments! Vous choisissez bien vos amis... Voulez-vous me prêter <i>la
-Force des Choses</i>?</p>
-
-<p>Il prit le roman de Paul Margueritte, l’ouvrit, le referma... Josanne
-rentrait, portant un plateau:</p>
-
-<p>—Tout ce que vous vous voudrez... Vous n’avez pas lu <i>la Force des
-Choses</i>?</p>
-
-<p>—Il y a longtemps!</p>
-
-<p>—C’est un beau livre, triste et vrai... comme la vie. Cet homme qui
-perd une maîtresse aimée, et qui se console, par un caprice, d’abord,
-et puis par un second amour... C’est navrant!</p>
-
-<p>—Pourquoi, navrant?... Parce qu’il n’y a pas de deuils éternels, et
-que la vie en nous, malgré nous, sans cesse, refleurit et se renouvelle?</p>
-
-<p>—Vous croyez que tout passe, que tout s’efface, que tout va vers le
-néant, les êtres qu’on aima du plus grand amour, et l’amour même...
-Vous croyez cela?... Mais non, non, c’est impossible! Quand on n’a
-point une âme légère, on ne peut pas, on ne veut pas oublier...</p>
-
-<p>—C’est la loi de la vie, pourtant! Et c’est le commandement
-évangélique: «Laissez les morts ensevelir leurs morts...»</p>
-
-<p>Josanne ne répondit pas; Noël craignit d’avoir blessé l’âme douloureuse
-et pudique, tout enveloppée des crêpes du deuil récent. Il recommença
-de déplacer et de replacer les livres.</p>
-
-<p>—Tiens! dit-il, une bien jolie édition de <i>la Princesse de Clèves</i>...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_170">170</span></p>
-
-<p>Il maniait la reliure de maroquin avec des doigts amoureux, des doigts
-prudents de bibliophile. Mais, sur le premier feuillet, il vit un mot,
-une date, des initiales: «Souvenir du 4 février 18... M. N.»</p>
-
-<p>—C’est un de vos amis qui vous a donné ce livre?</p>
-
-<p>—C’était un de mes amis...</p>
-
-<p>Noël perçut l’hésitation imperceptible de la voix. Josanne vint à lui,
-offrant la tasse, le sucrier:</p>
-
-<p>—Un peu de lait?... Un morceau de sucre?</p>
-
-<p>—Un, je veux bien. Pas de lait... Merci...</p>
-
-<p>Il remit <i>la Princesse de Clèves</i> sur l’étagère et resta silencieux un
-moment.</p>
-
-<p>Le crépuscule éteignit les cuivres ardents, fana les œillets du rideau,
-pâlit les petites lunes nacrées dans le vase jaune. Les réverbères
-envoyaient un reflet au plafond de la chambre obscurcie, et Noël et
-Josanne furent tristes sans savoir pourquoi.</p>
-
-<p>La jeune femme alla chercher une lampe; mais, quand elle revint, Noël
-se levait pour partir. Elle dit:</p>
-
-<p>—Déjà!</p>
-
-<p>Et ce mot, qui avait fait tant de peine à Noël, lui fut doux comme une
-caresse.</p>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
- <span class="pagenum2" id="Page_171">171</span>
- <h2 class="h2souschapitre">XIX</h2>
-</div>
-
-<p>Noël pénétra la vie de Josanne, l’imprégna de sa pensée, l’anima de ses
-visites et de ses lettres quotidiennes.</p>
-
-<p>Si, par hasard, le courrier du matin n’apportait pas l’enveloppe bleue,
-le tendre bonjour accoutumé, si Noël ne paraissait pas chez Mariette,
-la jeune femme demeurait triste et nerveuse tout le jour. Elle évitait
-mademoiselle Müller et le botaniste russe, et seule, dans son petit
-coin, regardait la place vide en face d’elle. Quand Noël ne pouvait
-l’accompagner vers les quartiers lointains où la conduisaient les
-nécessités professionnelles, elle se rappelait les bonnes promenades
-qu’ils avaient faites, par la banlieue ou les faubourgs, et elle
-cherchait, à côté d’elle, la silhouette robuste et le brun visage
-de son ami. Un bouquet, un livre, un bibelot, la <i>Pleureuse</i> de
-Bartholomé, le reflet des réverbères sur le plafond, au crépuscule,
-s’associaient, dans <span class="pagenum" id="Page_172">172</span> sa mémoire, à des mots, à des gestes de Noël,
-et parfois elle reproduisait des expressions, des intonations qu’il
-avait eues.</p>
-
-<p>Elle vivait ainsi dans l’atmosphère qu’il créait autour d’elle, et,
-par des modifications inconscientes, elle s’adaptait à des idées,
-à des goûts nouveaux. Convalescente du passé, elle en gardait un
-endolorissement vague, mais son cœur et sa chair étaient paisibles,—et
-les jours légers, les calmes nuits passaient sur elle sans qu’elle les
-sentît passer.</p>
-
-<p>Maintenant les yeux clairs de Noël n’effrayaient plus Josanne. Elle
-éprouvait, près de cet homme, un sentiment inconnu de sécurité, de
-confiance. Elle aimait à lui demander conseil; elle eût aimé à lui
-demander protection. Tous les êtres qu’elle avait chéris avaient appuyé
-leur âme à son âme; pour la première fois, l’âme de Josanne retrouvait
-l’instinct féminin de s’appuyer.</p>
-
-<p>Le printemps vint, ciels gris et bleus, nuages d’argent, pluies tièdes,
-le printemps humide et vert, échappé des bois, qui sent la jacinthe et
-le narcisse.</p>
-
-<p>Le temps approchait où Josanne devait reprendre son fils. Elle se mit
-en quête d’une domestique qui pût tenir son petit ménage, soigner
-Claude, le promener, le conduire et l’aller chercher à la plus voisine
-école maternelle, et rester la nuit, en cas de besoin, sur un lit
-pliant, dans le cabinet de toilette.</p>
-
-<p>Après des recherches décourageantes, Josanne se ressouvint de la
-Tourette, dont elle avait mesuré naguère la probité parfaite et le
-dévouement. La brave femme, prévenue, arriva un dimanche, coiffée d’une
-capote à plume et parée d’une cravate bleu de ciel. <span class="pagenum" id="Page_173">173</span> Elle pleura
-presque en revoyant madame et en parlant de «pauvre défunt monsieur».
-La distance de la rue Mouffetard au quai des Augustins ne refroidit pas
-son zèle, et les accords furent vite conclus.</p>
-
-<p>Le lendemain, tout en frottant les meubles, dans le logement
-bouleversé, la Tourette informa Josanne que «la concierge de la rue
-Amyot avait eu un troisième gosse», que «le boucher avait fermé
-boutique», et que la crémière blonde, la boiteuse, «allait avec son
-propriétaire», un monsieur cossu, «ce qui faisait parler le monde, vu
-que c’était dégoûtant...» La crémière avait «de quoi» et ne méritait
-pas l’indulgence qu’on doit aux pauvres malheureuses. Et puis le
-«crémier était bel homme et solide, et sa femme, pour sûr, ne manquait
-de rien. Alors?... Que cherchait-elle ailleurs, la blonde?...» Le mari
-«ne savait rien de rien, mais, le jour où il saurait, quelle raclée
-pour son épouse!... Et cela ferait plaisir à toute la rue Mouffetard,
-vu que cette crémière était la honte du quartier et qu’elle déshonorait
-le mariage...» Tandis qu’Ernestine, la petite amie au typo, donnait
-l’exemple de la fidélité amoureuse, sinon conjugale...</p>
-
-<p>—Et pourtant, ma chère dame, si Ernestine se laissait aller, ça
-serait-il point pardonnable, vu qu’elle est jeune et bien bâtie, et
-qu’elle n’a pas du sang de navet sous la peau?... Et son homme, avec
-c’te maladie qu’il a, depuis deux ans, il n’ la réveille plus que pour
-lui demander des remèdes...</p>
-
-<p>Josanne écoutait ces propos inspirés par la morale pratique du peuple,
-quand Noël Delysle arriva. Il n’était pas gai. Il avait déjeuné tout
-seul, chez Mariette, et il voyait sans plaisir la vie de son amie se
-<span class="pagenum" id="Page_174">174</span> transformer. La Tourette, saisie d’admiration, devant un monsieur
-«si tellement bien», se fit aussitôt des idées sur les agréments du
-veuvage, et dans son âme simple, elle approuva cette chère dame Josanne
-qui avait eu bien du mérite et qui maintenant avait bien du bonheur.</p>
-
-<p>—Votre cuisinière est un peu étrange, dit Noël. Elle a des sourires
-complices et des regards encourageants. Et quel accueil elle m’a fait!
-Ce n’est pas une cuisinière, c’est une mère.</p>
-
-<p>Josanne raconta l’histoire de la Tourette.</p>
-
-<p>—Elle n’est pas décorative, mais elle est dévouée!... Et si drôle!...
-Je vous assure que la psychologie de la Tourette m’intéresse
-infiniment. Elle a une conception des droits et des devoirs féminins
-qui fait penser à la morale des sauvages...</p>
-
-<p>—Comment cela?</p>
-
-<p>—La Tourette a le respect de l’homme fort. Quand elle dit: «Un Tel
-est un bon mari...», cela ne signifie pas qu’Un Tel ait des sentiments
-délicats et le cœur tendre. Un bon mari, c’est le garçon travailleur,
-sérieux, qui ne boit pas plus que son compte et rapporte tous les
-samedis sa paie à la maison. Sa femme ne «manque de rien», entendez
-qu’il lui donne la pâtée, les nippes et le reste, et même, au besoin,
-des claques, qu’elle reçoit sans humiliation et sans rancune comme un
-témoignage de la force mâle...</p>
-
-<p>—Qui aime bien châtie bien.</p>
-
-<p>—La Tourette, indulgente aux filles qui fautent ou aux ménages
-irréguliers, est impitoyable pour la femme qui a «un bon mari» et qui
-le trompe.</p>
-
-<p>—Mais une femme peut être très malheureuse avec <span class="pagenum" id="Page_175">175</span> un honnête
-travailleur, sérieux, rangé, etc... Et que pense votre Tourette des
-femmes mal mariées qui ont des amants?</p>
-
-<p>—Si le mari est paresseux, ou maladif, ou trop bête pour se faire
-obéir, la Tourette dit: «Tant pis!... C’est vraiment pas un homme!»</p>
-
-<p>—Elle ne considère que la loi de nature, la loi de sélection et
-l’intérêt de l’espèce; elle fait du darwinisme sans le savoir: la plus
-belle au plus vaillant!... Eh! ce n’est déjà pas si bête!... Je suis
-presque de son avis...</p>
-
-<p>—Comment?</p>
-
-<p>—Ça m’irrite de voir une jeune femme liée à un vieillard, ou à un
-infirme, ou à un benêt. Malgré moi, je forme des vœux... immoraux...
-pour que la pauvre créature ait sa revanche, et sa petite part de
-bonheur... Aimer par devoir, être fidèle par devoir, brrr!...</p>
-
-<p>Josanne demanda, d’une voix un peu émue:</p>
-
-<p>—Vous pensez cela, réellement?</p>
-
-<p>—Cela vous choque? Oh! rassurez-vous, je rends aux femmes vertueuses,
-aux résignées, aux sacrifiées, l’hommage qui leur est dû. Mais je
-ne condamne pas les autres. Je n’ai pas de préjugés, et très peu de
-principes... Et puis je suis l’ami, le chevalier, le défenseur du sexe
-opprimé! Je suis devenu, grâce à vous, le Don Quichotte du féminisme...</p>
-
-<p>—Parlez donc sérieusement de choses sérieuses.</p>
-
-<p>—Je suis très sérieux... De quel droit condamnerais-je les autres?
-Pourquoi leur imposerais-je des vertus que je suis incapable de
-pratiquer? Je ne pourrais pas rester fidèle à une femme que je
-n’aimerais pas... d’amour... Ma foi, non! Je me connais... <span class="pagenum" id="Page_176">176</span> Vous
-voyez que je suis plus modeste et meilleur que votre Tourette: j’étends
-ma miséricorde à toutes les pécheresses qui ne furent coupables que
-d’avoir aimé...</p>
-
-<p>Josanne secoua la tête:</p>
-
-<p>—Vous avez raison, il ne faut juger personne... Que savons-nous les
-uns des autres? Rien... Comment deviner l’arrière-plan d’une vie, le
-secret d’un cœur!... Mais vous changerez d’avis, plus tard, je le
-crains... quand vous serez marié...</p>
-
-<p>—Je n’aurai plus l’esprit libre, parce que je n’aurai plus le cœur
-libre?... Grand merci!... Je ne suis pas une marionnette, chère
-madame...</p>
-
-<p>Noël protestait si vivement, si franchement, regardant Josanne bien en
-face, de ses yeux clairs et sincères, et elle avait un si grand désir
-de le croire qu’elle le crut.</p>
-
-<p>—Eh bien, il n’y a pas beaucoup d’hommes comme vous!</p>
-
-<p>—Tant mieux! vous m’estimerez davantage.</p>
-
-<p>—Vous n’avez pas de préjugés... Cependant...</p>
-
-<p>—Quoi?</p>
-
-<p>—L’autre jour, je vous ai raconté ma visite aux Lefebvre, ce
-ménage d’esthètes qui produit, en collaboration, des livres si
-extraordinaires...</p>
-
-<p>—Ils élèvent des lézards... des lézards verts qui portent des anneaux
-d’or à la queue!</p>
-
-<p>—Et ils habitent dans une maison de cauchemar, où la rampe de
-l’escalier imite le zigzag de la foudre, où les serrures représentent
-des têtes de diables...</p>
-
-<p>—Où les meubles tiennent au mur, on les loue avec l’appartement...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_177">177</span></p>
-
-<p>—Juste! Les Lefebvre sont touchants! La femme dit: «Mon mari a du
-génie; je n’ai que du talent...» Et le mari répond: «C’est moi qui ai
-le talent, Juliette, un grand talent, je le sais. Mais tu me dépasses,
-comme je dépasse mes contemporains... «Madame Valentin, je vous en
-prie, insistez dans votre article; insistez sur ce détail essentiel que
-Juliette me dépasse...</p>
-
-<p>—Oui, je me rappelle ce mot... La femme de génie se porte beaucoup,
-cette année...</p>
-
-<p>—Vous m’avez répondu: «Ça doit être épouvantable d’être le Roméo
-de cette Juliette!... L’amour conjugal est à la mode dans le monde
-littéraire, mais les pauvres romanciers ne seront plus jamais
-tranquilles! Leurs épouses, de gré ou de force, s’associeront à leurs
-travaux...»</p>
-
-<p>—Eh bien! cela prouve que je n’ai pas de goût pour le rôle de cornac,
-de barnum et de prince-consort.</p>
-
-<p>—Cela prouve que vous avez un reste de préjugé contre les
-intellectuelles, oui, vous, Noël Delysle, vous!... Au fond, cela vous
-agace de voir des femmes travailler, faire, mieux que les hommes, des
-métiers d’homme... De même, vous vous croyez démocrate et vous êtes
-rempli de répugnances et de préventions aristocratiques...</p>
-
-<p>—Moi?</p>
-
-<p>—Vous!</p>
-
-<p>—Je suis la simplicité même: un Spartiate!...</p>
-
-<p>—Allons donc!... Chez Mariette, le premier soir, en lisant les prix
-marqués sur la carte, vous avez dit: «C’est vraiment bon marché...» et
-vous pensiez: «Ça doit être horrible!...» Avouez-le...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_178">178</span></p>
-
-<p>Il avoua en riant:</p>
-
-<p>—Oui, je l’avoue... Mais vous étiez là et tout me sembla délicieux.</p>
-
-<p>—Une autre fois, vous m’avez dit: «Vraiment, vous voyagez en troisième
-classe?...» Et une autre fois, vous m’avez demandé si ça ne me
-dégoûtait pas d’aller en omnibus...</p>
-
-<p>—Ah! permettez!... Ne me prenez pas pour un snob! Vous vous êtes
-méprise...</p>
-
-<p>—Comment?</p>
-
-<p>—J’ai peut-être un faible, oh! si faible préjugé contre les omnibus,
-et les troisièmes classes et les petits restaurants... Mais, en vous
-parlant, je ne pensais pas à mes répugnances personnelles... Je pensais
-à vous, à vous seule... Comment exprimer toute ma pensée, sans vous
-froisser?... Parce que vous êtes une femme distinguée, délicate, fine,
-je suis agacé... navré... de vous savoir dans un sale omnibus ou dans
-un wagon de troisième classe où il y a des soldats, des paysans et
-des nourrices avec leur nourrisson!... Et cela ne me réjouit pas non
-plus, vos relations avec Flory, et Foucart, et tous ces gens qui vous
-reçoivent plus ou moins poliment... Vous n’êtes pas intrigante, pas
-ambitieuse, vous serez toujours exploitée!... Vous serez vouée à une
-vie médiocre, malgré votre intelligence et votre énergie... C’est
-injuste! C’est abominable!... Et je voudrais vous tirer de là...</p>
-
-<p>—Ah! mon ami! je suis très touchée de votre sollicitude, mais
-consolez-vous: je ne me plains pas... Je suis contente de mon sort.
-J’ai été bien plus malheureuse... Mon pauvre mari et moi, nous avons
-traversé des jours terribles... La malchance, la maladie <span class="pagenum" id="Page_179">179</span> avaient
-changé son caractère... Oh! ne me faites point parler de ce temps-là...</p>
-
-<p>—Jamais, dit Noël, violemment, jamais je ne me consolerai de ne pas
-vous avoir connue dans ce temps-là...</p>
-
-<p>—Qu’auriez-vous fait?</p>
-
-<p>—Je ne sais pas, mais j’aurais fait quelque chose... J’aurais remué
-Paris, pour vous... Je vous aurais aidée, encouragée, consolée, sauvée
-de toutes ces horreurs que je devine...</p>
-
-<p>Josanne murmura:</p>
-
-<p>—Comme vous êtes bon!... Mais... vous n’auriez rien pu faire... rien...</p>
-
-<p>—On peut tout ce qu’on veut...</p>
-
-<p>Elle répéta:</p>
-
-<p>—Rien.</p>
-
-<p>Elle songeait à Maurice qui ne l’avait jamais aidée, encouragée ni
-consolée. Et elle faillit dire: «Pourquoi, ô mon ami, mon ami unique et
-incomparable, pourquoi venez-vous si tard?...»</p>
-
-<p>Mais cette phrase, qui était presque un aveu, mourut sur ses lèvres, et
-Josanne tendit la main à Noël:</p>
-
-<p>—Je ne doute pas de votre cœur, mon ami... mais, voulez-vous, parlons
-d’autre chose?</p>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
- <span class="pagenum2" id="Page_180">180</span>
- <h2 class="h2souschapitre">XX</h2>
-</div>
-
-<p>—Allons, faites vous-même le menu! Dites ce que vous aimez! Je veux
-que ce déjeuner d’adieu vous plaise...</p>
-
-<p>—Oh! un «déjeuner d’adieu»!... Pourquoi pas un repas funèbre?... Parce
-que je m’en vais à Chartres, demain...</p>
-
-<p>—Et que vous y resterez quinze jours! Je serai triste... Et vous, vous
-serez heureuse de revoir votre tante et votre petit garçon...</p>
-
-<p>—C’est bien naturel...</p>
-
-<p>—Oui... Et quand vous reviendrez, ce sera fini de notre liberté. Vous
-donnerez à votre enfant toutes vos heures de loisir. Vous ne serez plus
-mon amie: vous serez une maman.</p>
-
-<p>—Je serai une «maman» et je resterai votre amie.</p>
-
-<p>—Pas comme avant... pas si bien!</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_181">181</span></p>
-
-<p>—Vous êtes jaloux de mon fils!... C’est très mal...</p>
-
-<p>—J’adore votre fils, sans le connaître... Mais j’ai une espèce
-d’appréhension... Eh bien, décidez-vous!</p>
-
-<p>—Non... choisissez pour moi... Quand je suis avec vous, je vous laisse
-la responsabilité des décisions. Je ne fais pas d’effort de volonté, ça
-me repose...</p>
-
-<p>Ils étaient assis à une petite table devant le Pavillon Chinois, entre
-des haies de fusains qui leur faisaient un paravent de verdure.</p>
-
-<p>C’était un matin d’avril, un de ces matins vaporeux où s’attarde encore
-un peu d’aube. L’air léger baignait de bleu les cimes pressées du Bois,
-les allées fuyantes. Une pâle lumière dorée, diffuse dans ce bleu
-aérien, imprégnait les choses, qui semblaient neuves ou rajeunies.</p>
-
-<p>Une bouquetière passa: Noël lui fit un signe... Que de violettes il
-avait données à Josanne, depuis le premier bouquet, dont une fleur,
-conservée comme un fétiche et un souvenir, parfumait encore une
-page de <i>Dominique</i>! Que de violettes pourpres, presque noires, et
-d’autres presque bleues, et d’autres blanches, nuancées de mauve, qui
-s’accordaient à la couleur joyeuse ou mélancolique d’un sentiment plus
-discret que leur parfum!</p>
-
-<p>Il commandait le menu, qu’il voulait amusant, imprévu, pour caresser
-la gourmandise de la femme... Des choses légères, des choses exquises:
-la truite rose, le vin blond, les fraises... Mais Josanne ne mangeait
-guère... Accoudée, elle respirait son bouquet avec un frémissement des
-narines, un battement des cils, qui révélaient une paresse de femme
-heureuse... Le blanc pur d’un petit col éclairait sa robe de drap. Elle
-<span class="pagenum" id="Page_182">182</span> avait un chapeau comme on en voit aux jeunes filles de Lawrence,
-un grand chapeau rond et souple, tout en plissés de mousseline noire,
-avec un nœud plat de satin. Les touffes de ses cheveux étaient molles
-et lustrées comme les plumes de son écharpe. Une chaînette de jais
-glissait sur sa gorge... Elle souriait d’un vague sourire, et murmurait
-parfois:</p>
-
-<p>—Il fait bon, ici!... Il fait bon!...</p>
-
-<p>—C’est que le printemps est venu, dit Noël, pas celui du calendrier:
-le vrai printemps. Ce matin, à mon réveil, il m’est entré dans les
-yeux, dans les veines, dans l’âme... Un éblouissement, une onde tiède,
-et cette allégresse physique où l’on croit sentir, pour la première
-fois, la douceur de vivre...</p>
-
-<p>—Comme vous aimez la vie!</p>
-
-<p>—Et vous?</p>
-
-<p>Elle ne répondit pas directement.</p>
-
-<p>—Autrefois, je n’aimais pas le printemps... J’en avais peur.</p>
-
-<p>—Peur?...</p>
-
-<p>—Vous ne pouvez pas comprendre...</p>
-
-<p>Les paupières de Josanne s’abaissaient, se fermaient nerveusement. Elle
-revoyait le jardinet de la rue Amyot, un arbuste en fleur, tout blanc,
-dans le crépuscule. Le vol sifflant des hirondelles fauchait l’air
-sous sa fenêtre. Le jour plus lent traînait au ciel. Déjà, les couples
-recommençaient leurs promenades amoureuses, dans les vieilles <ins class="correction" title="rue">rues</ins>
-balzaciennes, derrière le Panthéon... Josanne crut respirer l’odeur de
-l’éther flottant par la chambre; elle crut entendre la rumeur de la
-maison ouvrière, la voix de la Tourette, la voix de Pierre Valentin—et
-elle retrouva l’atroce sensation <span class="pagenum" id="Page_183">183</span> d’attente, d’étouffement, et ce
-désespoir nostalgique que les printemps d’autrefois lui apportaient.</p>
-
-<p>—Quoi?... Qu’avez-vous? dit Noël.</p>
-
-<p>Il regarda les yeux rouverts de Josanne, ces yeux qui avaient vu des
-choses, des scènes, des visages que lui ne connaîtrait jamais, ces yeux
-mystérieux et si beaux, d’un bleu obscur, où passaient des ombres, des
-ombres...</p>
-
-<p>Et il les regarda tant, ces yeux, que sa pensée, attirée et repoussée,
-vacilla, prise de vertige devant l’inconnu, et tomba tout à coup dans
-un abîme...</p>
-
-<p>—Non, dit-il, non, je ne peux pas vous comprendre... Je suis votre
-ami, votre seul ami, dites-vous. Il y a deux mois que nous nous voyons,
-presque chaque jour. Je connais votre logis, vos livres préférés, et
-les fleurs qui vous plaisent, et la musique qui vous fait pleurer. Je
-connais le dessin de vos gestes, les modulations de votre voix, l’éclat
-variable de vos yeux. Je connais votre fils, que je n’ai pas vu, votre
-tante, vos amis de Chartres, les dames Chantoiseau, le bon chanoine et
-les morts mêmes qui vécurent près de vous... Mais vous, mon amie, je ne
-vous connais pas.</p>
-
-<p>Elle ne répondit pas. Il vit qu’elle pâlissait et que les sombres
-fleurs de ses yeux devenaient plus sombres, presque noires au-dessus
-des violettes. Elle pressait le bouquet contre ses lèvres et respirait
-d’un souffle inégal et fort... Comme elle était émue!...</p>
-
-<p>—Nous sommes jeunes, dit-il encore, et il y a tant d’années, pourtant,
-derrière nous... Votre vie! ma vie!...</p>
-
-<p>Elle l’écoutait, inquiète.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_184">184</span></p>
-
-<p>Il reprit:</p>
-
-<p>—Ma vie, à moi, c’est peu de chose, quand j’y pense! Malgré tant de
-travail, et tant de courses à travers le monde, je suis encore au
-commencement... Je n’ai pas connu les joies qui grandissent l’âme
-et les douleurs qui la mûrissent. Je suis seul. Je suis jeune... Le
-chemin est libre derrière moi, devant moi. Je vis dans le présent,
-pour l’avenir. Je ne suis pas le prisonnier d’un passé!... Mais vous,
-vous!...</p>
-
-<p>Elle tressaillit:</p>
-
-<p>—Moi!</p>
-
-<p>—Vous êtes contemplative et repliée... J’ai envie parfois de vous
-dire: «Ne tournez donc pas la tête! Regardez devant vous, bien droit...»</p>
-
-<p>Il avait parlé d’un ton presque rude, où il y avait de l’amertume et de
-la souffrance, et de la colère et de la jalousie...</p>
-
-<p>Josanne eut un imperceptible mouvement en arrière:</p>
-
-<p>—Comme vous êtes exigeant!</p>
-
-<p>—Je vous demande pardon, madame... Je n’ai pas le droit, en effet...</p>
-
-<p>—Mon ami, dit-elle avec douceur, vous avez tous les droits de
-l’amitié... Mais vous n’avez aucune patience... Laissons faire le
-temps. Vivons un peu au jour le jour. Nous nous comprendrons l’un
-l’autre sans nous raconter l’un à l’autre... Vous m’avez déclaré,
-vous-même, que vous n’étiez pas confidentiel... Est-ce que je vous
-demande, moi, les petits secrets de votre âme?</p>
-
-<p>—C’est vrai, dit-il, et c’est ma tristesse: vous ne me demandez rien...</p>
-
-<p>Et, par un de ces revirements d’humeur dont il était coutumier, il fit
-le geste d’effacer quelque chose, dans <span class="pagenum" id="Page_185">185</span> l’air, entre Josanne et
-lui. Il essaya d’être gai et il réussit à égayer Josanne.</p>
-
-<p>Pendant qu’elle goûtait les «fruits rafraîchis» dans une coupe de
-champagne, il parla de l’Italie qu’il aimait «comme une maîtresse».</p>
-
-<p>—J’ai pensé à vous, là-bas, très souvent... Oh! votre première lettre!
-Je l’ai lue dehors, sur la place du Dôme, appuyé contre la grille
-du Baptistère... Je revois distinctement, au bas d’une page, votre
-nom: «Josanne Valentin!» J’étais content que ce nom de Josanne ne fût
-pas un pseudonyme... Et j’aimais ce joli nom, il était si doux à mes
-lèvres que je le répétais pour le savourer: «Josanne... Josanne...» Et,
-parce que je suis un imaginatif, et un sentimental, j’oubliais tout à
-fait l’article qui avait provoqué notre correspondance; j’oubliais la
-journaliste, la féministe!... Je voyais, sur cette place de Chartres
-que je connaissais, une jeune femme, en robe noire, au visage voilé...
-Oui, jeune, et triste, et seule, et sans amis... Et j’avais, tout à
-coup, un grand désir que cette femme lointaine fût heureuse...</p>
-
-<p>—Elle était déjà moins malheureuse, grâce à vous!</p>
-
-<p>—Il y a, sur la porte du Baptistère, une figurine de Ghiberti que
-j’aime entre toutes: une femme svelte, longue, qui garde aux plis de
-sa robe de bronze un rehaut d’or presque effacé. Elle tourne la tête,
-et l’on ne voit pas son visage, mais on devine le sourire délicieux...
-Ma rêverie romanesque s’attachait à ce sourire invisible... J’étais
-ému, sans raison, comme si un dieu bienveillant m’avait promis un grand
-bonheur... Et je me disais: «Suis-je ridicule!... suis-je bête!...
-Cette Josanne, si elle savait, se moquerait de moi!...» Pourtant, <span class="pagenum" id="Page_186">186</span>
-mon instinct ne me trompait pas: un grand bonheur venait vers moi, au
-son des cloches, dans ce beau soir d’automne florentin...</p>
-
-<p>—Et c’était la première fois que vous étiez si... romanesque?</p>
-
-<p>—Comment l’entendez-vous?</p>
-
-<p>—Vous n’aviez jamais rencontré une femme digne d’être votre
-confidente, votre amie?...</p>
-
-<p>Josanne rougissait en parlant. Noël répondit comme à regret:</p>
-
-<p>—J’avais cherché...</p>
-
-<p>—Souvent?</p>
-
-<p>—Pas souvent... Et si mal!... Et je vous ai trouvée bien tard...</p>
-
-<p>—Hélas!</p>
-
-<p>—Trop tard?...</p>
-
-<p>Elle murmura:</p>
-
-<p>—Je ne sais pas... Non... pourquoi «trop tard»?... Nous sommes amis:
-c’est très bien.</p>
-
-<p>—Nous serons amis.</p>
-
-<p>—Nous serons?... Dites «nous sommes»... Que manque-t-il donc à notre
-amitié?</p>
-
-<p>Noël regarda Josanne dans les yeux, et dit gravement:</p>
-
-<p>—L’entière confiance...</p>
-
-<p class="br">Il était parti... Elle s’en revenait chez elle, seule, à pied,
-lentement, dans un grand trouble. Quelques nuages flottaient; le soleil
-était chaud et blanc; les fleurs des marronniers pleuvaient sur le
-sable.</p>
-
-<p>Au rond-point des Champs-Élysées, Josanne s’arrêta, avant de traverser
-l’avenue, parmi les voitures. Une <span class="pagenum" id="Page_187">187</span> torsade de cheveux blonds, un
-manteau de drap clair, sous une ombrelle déployée, lui rappelèrent une
-rencontre qu’elle avait faite, un jour, dans le jardin des Tuileries,
-comme elle se promenait avec Noël... Elle revit une jeune fille blonde,
-en manteau beige,—une Américaine, sans doute,—qu’il avait admirée au
-passage. Et elle pensa:</p>
-
-<p>«C’est singulier... Je n’ai pas le type physique qu’il aime...»</p>
-
-<p>Elle éprouva un déplaisir vague, une jalousie sans objet, et,
-considérant les femmes riches et parées, assises dans les voitures,
-elle se sentit pauvre et chétive, avec sa robe noire qui n’était plus
-de saison...</p>
-
-<p>Elle se demanda si Noël avait une maîtresse, et comment il pouvait
-aimer cette maîtresse, puisqu’il l’aimait, elle, de tout son esprit et
-de tout son cœur. Et soudain, malgré la fête charmante du déjeuner à
-deux, malgré les tendres paroles de son ami, elle eut envie de pleurer.</p>
-
-<p>«Pourtant, pensait-elle, je ne veux pas qu’il m’aime... Et je ne peux
-pas l’aimer! Il y a, entre lui et moi, trop de choses... l’ancien
-amour, l’enfant, ce terrible secret que Noël pressent, peut-être,
-puisqu’il réclame <i>l’entière confiance</i>...»</p>
-
-<p>Confiance ou confidence?... Certes, Josanne pourrait parler sans
-encourir le blâme de Noël, ou son mépris. Aucun homme n’était
-plus indulgent aux faiblesses, aux erreurs d’un cœur de femme. Il
-comprendrait tout; il aurait pitié...</p>
-
-<p>Mais comment parler?... pourquoi?... Noël ne convoitait point
-Josanne; il ne s’était jamais permis la familiarité la plus légère,
-il n’avait offert et demandé que <span class="pagenum" id="Page_188">188</span> l’amitié... Respectait-il le
-deuil de la veuve? Aimait-il, ailleurs, une autre femme, comme font
-tant d’autres hommes qui séparent la joie spirituelle du plaisir des
-sens?... Était-il un curieux de sentiments rares, un dilettante du
-platonisme?... Dans tous les cas, son amitié exigeante se heurterait
-au silence pudique de Josanne... Elle ne lui devait pas l’aveu qu’une
-maîtresse peut bien faire à un amant, mais non pas une amie à un ami.
-Il est des voiles de l’âme qui ne tombent que pour l’amour, avec tous
-les autres...</p>
-
-<p>Josanne raisonnait ainsi pour s’encourager au silence, rassurée par ce
-mot d’«amitié». Mais elle ne savait pas que l’amour vrai,—celui qui
-dure,—est aussi le plus chaste amour; qu’il demande le cœur, et tout
-le cœur, d’abord, avec une inquiétude inapaisable, qui ne laisse point
-de place au désir...</p>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
- <span class="pagenum2" id="Page_189">189</span>
- <h2 class="h2souschapitre">XXI</h2>
-</div>
-
-<p>La porte du salon étant mal fermée, Noël Delysle, debout près de la
-fenêtre, entendait encore le papotage des visiteuses, retenues dans la
-galerie par la maîtresse de la maison.</p>
-
-<p>Elles étaient trois, qui représentaient assez bien le type
-conventionnel de la Parisienne, trois jeunes femmes, bien habillées
-et très occupées de ce qui se porte, de ce qui se dit, et de ce qui
-se fait... Pendant une heure, autour de la table à thé, elles avaient
-raconté des histoires d’enfants, de couturières, de domestiques et
-d’automobiles. Puis, à propos d’une comédie écrite par un amateur
-et représentée dans un cercle, elles avaient émis divers aphorismes
-touchant l’art et la littérature.</p>
-
-<p>Dans la galerie, éclairée dès cinq heures, basse de plafond comme tout
-l’appartement, la conversation se prolongeait. A travers les carreaux
-voilés de soie transparente, <span class="pagenum" id="Page_190">190</span> Noël devinait la silhouette cambrée,
-en robe rose, la nuque fauve, trop ondulée, de madame Moriceau. Elle
-disait avec un petit rire:</p>
-
-<p>—Mais non, ma chère... Ce n’est pas élégant...</p>
-
-<p>Veuve et coquette comme Célimène, soucieuse de se pousser dans le monde
-où son mariage l’avait introduite, Renée Moriceau appliquait aux choses
-et aux gens ce même critérium: l’élégance... Noël, depuis deux ans,
-avait constaté bien des fois ce snobisme spécial aux parvenus, et que
-Renée dissimulait naguère. Il pensa:</p>
-
-<p>«Comme elle a changé!... Je l’ai connue presque simple, et gentille,
-et spirituelle, une bonne camarade, une maîtresse amusante... Elle
-avait, autrefois, moins de sécheresse et de frivolité... Oui, elle a
-changé!... Elle est affolée par le besoin de paraître. Elle porte des
-robes voyantes, elle parle de tout, au hasard, et elle «gaffe»...!
-C’est dommage, vraiment... Je l’ai presque aimée... Et maintenant, elle
-m’agace... Est-ce sa faute ou la mienne?... Suis-je plus clairvoyant,
-ou moins indulgent?... La vérité, c’est que je ne l’aime plus... Elle
-le sent... Le dépit la ramène vers moi... Et, bêtement, l’ennui, la
-solitude, un coup de désir m’ont ramené vers elle... C’est stupide, ce
-que j’ai fait là!...»</p>
-
-<p>Il écoutait en lui-même, la tendre, claire, fraîche modulation d’une
-autre voix féminine.</p>
-
-<p>Renée continuait à rire. Noël, impatient de s’en aller, souleva un coin
-de store, regarda décliner le soleil oblique dans la rue Vineuse. Il se
-disait:</p>
-
-<p>«A sept heures tapantes, je file...»</p>
-
-<p>Mais un froufrou de soie, un parfum connu, l’avertirent <span class="pagenum" id="Page_191">191</span> que Renée
-Moriceau était près de lui. Il se retourna lentement:</p>
-
-<p>—Bon Dieu! fit la jeune femme, que vous êtes gai, Noël, que vous
-êtes gai!... Vous n’êtes pas fatigué de parler?... Vous ne faites
-pas d’effort pour être si aimable, si aimable?... Madame Langlois en
-demeurait confondue, et cette petite rosse de Vernet m’a dit... Non, ne
-vous en allez pas, mon cher! Asseyez-vous!... Vous me devez bien ça, de
-m’entendre... Je vous ferai tous les reproches qu’il me plaira...</p>
-
-<p>—Une scène, Renée?</p>
-
-<p>Il se rassit avec une résignation boudeuse.</p>
-
-<p>—La petite Vernet m’a dit...</p>
-
-<p>—Si vous saviez comme les discours de la petite Vernet me laissent
-indifférent!...</p>
-
-<p>—Elle m’a dit: «Qu’a donc ce pauvre monsieur Delysle?... On ne le
-voit plus nulle part, excepté chez vous... et encore!... Vient-il à
-vos mercredis soirs?... Pas souvent?... Oh! ma chère, méfiez-vous...
-vous allez perdre votre «flirt»... Quand un de mes amis disparaît et ne
-reparaît qu’à de longs intervalles, préoccupé, distrait et grognon, je
-pense: «Il a sa crise... Il est amoureux...»</p>
-
-<p>Noël ne répondit pas. Madame Moriceau s’installa au coin de la
-cheminée, dans une bergère, et, contemplant ses ongles qui miroitaient,
-elle affecta une dédaigneuse indifférence.</p>
-
-<p>—Si vous avez votre crise, il faut le dire... Je ne suis pas jalouse
-et pas crampon... Mais ce que je n’admets pas, mon cher, c’est votre
-brusque disparition... Votre absence, que tout le monde a remarquée, me
-compromet autant que vos assiduités de naguère. Les <span class="pagenum" id="Page_192">192</span> gens disent:
-«Ils sont brouillés... Pourquoi?... Il y avait donc quelque chose
-entre eux?...» Je crains les potins comme la peste... Aussi je vous ai
-demandé, en insistant, de venir à mon jour...</p>
-
-<p>—J’y suis venu, à votre jour. J’ai subi la conversation émouvante de
-madame Vernet, de madame Langlois!... Je sais que les chapeaux de ce
-printemps auront des calottes basses, que l’auto de monsieur Vernet
-fait du cent vingt, et qu’il n’y a plus, en France, ni cuisinières
-économes ni femmes de chambre vertueuses... Je sais aussi que la
-comédie de monsieur Privaz est un bijou, un pur bijou!... Oui, la vie
-est courte, j’ai beaucoup de travail, et cependant je suis là, depuis
-une heure. Vous me cherchez querelle au lieu de me plaindre et de me
-récompenser... Ce n’est pas gentil.</p>
-
-<p>—On vous a récompensé d’avance...</p>
-
-<p>—Comment?</p>
-
-<p>—Si vous oubliez déjà...</p>
-
-<p>—Oh! Renée!...</p>
-
-<p>—J’ai dîné deux fois avec vous, en tête à tête, deux fois en quinze
-jours... et nous avons failli rencontrer mon ex beau-père...</p>
-
-<p>—Rassurez-vous, femme très prudente! Votre ex beau-père ne nous a pas
-vus.</p>
-
-<p>—Heureusement!... Vous me reprochez ma prudence?</p>
-
-<p>—Au contraire...</p>
-
-<p>—Tiens!</p>
-
-<p>—Pourquoi «tiens»?</p>
-
-<p>—Autrefois, cette même prudence vous horripilait.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_193">193</span></p>
-
-<p>—Autrefois, oui... J’étais un peu emballé... J’aurais compromis votre
-carrière de veuve irréprochable...</p>
-
-<p>—Moquez-vous de moi!</p>
-
-<p>—Pas du tout! Vous souhaitiez rester libre et ménager l’opinion...
-Vous m’avez enseigné qu’on peut tout faire, à la condition de «ne pas
-avoir l’air»... Et moi, bon élève, docile amant, je n’ai pas eu l’air
-de vous attendre, je n’ai pas eu l’air de vous désirer, je n’ai pas eu
-l’air d’être triste, je n’ai pas eu l’air d’être content... Et, à force
-de ne pas avoir l’air d’être ceci ou cela...</p>
-
-<p>—Vous ne savez plus ce que vous êtes...</p>
-
-<p>—Je suis un homme accablé de besogne et désolé de vous quitter.</p>
-
-<p>—Un homme qui n’est pas amoureux!</p>
-
-<p>—Qu’entendez-vous par ce mot?</p>
-
-<p>Elle rit, étend les bras et laisse ses yeux luire de côté, sous les
-cils blonds...</p>
-
-<p>—J’entends l’amoureux sentimental... Le monsieur qui a le cœur tendre
-et la larme toujours prête...</p>
-
-<p>—Jouer ce rôle, près de vous, Renée, ce serait jouer un rôle de sot.</p>
-
-<p>Elle déclare avec une ferme conviction:</p>
-
-<p>—Vous le joueriez très mal. Vous êtes un sceptique sensuel.</p>
-
-<p>—Et vous?</p>
-
-<p>—Je ne sais pas.</p>
-
-<p>—Vous êtes une prude voluptueuse!</p>
-
-<p>—Merci bien. Appelez-moi donc Arsinoé!</p>
-
-<p>—Vous êtes trop jeune.</p>
-
-<p>—C’est la première parole un peu aimable que vous <span class="pagenum" id="Page_194">194</span> me dites
-aujourd’hui. Ah! vous ne m’aimez pas du tout.</p>
-
-<p>—Oh! Renée... Vous me plaisez infiniment, je vous assure...</p>
-
-<p>—Oui... oui... je sais... Mais, un beau matin, vous aurez votre
-«crise», comme dit Suzanne Vernet. Vous me direz que je ne satisfais
-point votre cœur, que vous avez rencontré l’ange, la Béatrice...</p>
-
-<p>—Vous affirmiez, tout à l’heure, que j’étais un «sceptique sensuel»...</p>
-
-<p>—Oui, mais vous avez tant d’imagination!...</p>
-
-<p>Elle se leva. Appuyée au fauteuil de Noël, elle pencha vers lui sa tête
-blonde...</p>
-
-<p>—Beaucoup d’imagination, des nerfs et pas de cœur...</p>
-
-<p>—J’admire comme vous me connaissez bien.</p>
-
-<p>—On retournera ensemble à Bellagio!... Ah! vous avez bien changé,
-depuis Bellagio! Il y avait un je ne sais quoi, dans vos lettres de
-Florence!... Et, depuis votre retour, je n’ai eu de vous que le...
-minimum!... des heures, par-ci, par-là... des billets trop spirituels
-pour être tendres... Nous dînons ensemble, ce soir?... J’ai envie
-d’aller au Pavillon Chinois...</p>
-
-<p>—Ah! non, pas là...</p>
-
-<p>—Pourquoi?</p>
-
-<p>—D’abord, ce soir, c’est impossible... J’ai trop de travail...</p>
-
-<p>—Dieu! que vous êtes assommant, avec votre travail!... Mais je n’en
-crois rien... Vous attendez une femme... la Béatrice... l’âme sœur!</p>
-
-<p>—J’attends une lettre, très importante...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_195">195</span></p>
-
-<p>—Tant que ça?... Votre avenir en dépend?...</p>
-
-<p>—Qui sait?</p>
-
-<p>—Zut!</p>
-
-<p>—Bonsoir, ma chère... Excusez-moi...</p>
-
-<p>Il lui baisa la main; mais, comme il relevait la tête, le regard
-hostile de Renée heurta son regard. Le jour se retirait, lentement,
-sous le plafond bas, comme, au déclin d’une liaison, le désir,
-lentement, se retire des âmes. La femme qui n’avait donné et demandé
-que le plaisir sentait, par une intuition jalouse, l’homme s’en aller
-loin d’elle vers la passion. Et le lien qu’elle avait cru si fort
-n’était plus qu’un fil prêt à se rompre...</p>
-
-<p>Vaniteuse et vindicative, elle faillit, d’un mot, rompre ce fil...
-Mais Renée Moriceau, malgré sa prudence, avait la secrète lâcheté des
-êtres sensuels. Elle n’avait jamais aimé et n’aimerait jamais personne.
-Pourtant quelques hommes lui avaient plu, et Noël mieux que tous les
-autres. Il lui plaisait mieux encore depuis qu’il s’éloignait d’elle.</p>
-
-<p>Elle était allée le retrouver, l’automne précédent, à Bellagio, et,
-pendant quinze jours, ils avaient fait l’expérience mélancolique du
-tête-à-tête. Renée n’avait pas compris que Noël pût être las de ses
-cheveux blonds et de ses épaules, las de ses drôleries et de ses
-rosseries, las de cette «élégance» qu’elle affectait... Lui, qui
-l’avait trouvée désirable et amusante, naguère, la considérait sans
-illusion, maintenant, et la désirait à peine et ne s’en amusait plus.
-Bien qu’il se donnât, près d’elle, les airs d’un «sceptique sensuel»,
-il était au fond, sensible et tendre, et il avait déjà la satiété
-d’un amour tout physique. Cette femme égoïste et <span class="pagenum" id="Page_196">196</span> vaine, idolâtre
-d’elle-même, cette agréable marionnette féminine, il la maniait à sa
-guise, et la rejetterait sans remords, dès qu’elle aurait cessé de
-plaire:—il était si bien assuré de ne pas lui briser le cœur!</p>
-
-<p>Quand il était revenu en France, cinq mois plus tard, leur liaison
-s’était renouée... Mais Noël espaçait ses visites, refusait toutes les
-parties, au théâtre et au restaurant, évitait les Langlois, les Vernet
-et les autres qui composaient la bande, la petite cour de Renée... Il
-disait que ces gens l’irritaient par leur médiocrité, leur pauvreté
-d’âme...</p>
-
-<p>—Mais qu’est-ce qu’il vous prend? disait Renée, quelquefois. Vous
-allez tomber dans le socialisme et la philanthropie... Et cette façon
-que vous avez, de vanter les «intellectuelles»... Votre conversation
-était plus divertissante que vos livres, autrefois!... Et maintenant
-vous avez l’air de croire ce que vous écrivez: vous devenez féministe,
-vous! C’est grotesque...</p>
-
-<p>Il ne discutait pas. Il haussait les épaules et sifflotait en allumant
-une cigarette. Son silence poli exaspérait madame Moriceau. Les
-rendez-vous s’achevaient sur des paroles aigres-douces.</p>
-
-<p>Renée flairait un péril obscur. Il y avait une femme dans la vie de
-Noël. Quelle femme?... Maîtresse prochaine ou prochaine fiancée?...
-Noël avait horreur du mariage et il redoutait ce qu’on appelle la
-«liaison sérieuse»... Il n’avait jamais promis d’être fidèle et il eût
-avoué un caprice... Mais ce n’était pas un caprice qui le rendait si
-morne, et parfois si amer... Il semblait garder rancune à sa maîtresse
-des baisers qu’il lui donnait...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_197">197</span></p>
-
-<p>La dernière fois surtout, Renée l’avait senti lointain, absent, et si
-triste, dégoûté de lui-même!...</p>
-
-<p>L’interroger?... Elle n’osait risquer une question précise, car il n’y
-avait entre elle et lui aucune intimité de cœur, rien qu’une joute de
-mots, et des caresses.—Et cette femme, qui n’était pas timide et que
-la pudeur ne gênait point, était mal à l’aise dans le rôle d’amie et de
-confidente...</p>
-
-<p>Ce soir-là, pourtant, à la minute de l’adieu, Renée eut un vif dépit,
-et presque un chagrin... Elle regarda les lèvres fines et volontaires
-du jeune homme. Et elle le détesta tout à coup, en souhaitant le
-reconquérir...</p>
-
-<p>Dans la galerie déserte, elle se pressa contre Noël, et, sûre de n’être
-point surprise, lui tendit sa bouche.</p>
-
-<p>—A demain, veux-tu?...</p>
-
-<p>Il répondit:</p>
-
-<p>—Oui... peut-être... mais je ne suis pas certain d’être libre... Je
-vous écrirai...</p>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
- <span class="pagenum2" id="Page_198">198</span>
- <h2 class="h2souschapitre">XXII</h2>
-</div>
-
-<p>Par les jardins du Trocadéro, où des animaux de bronze accroupis,
-couchés, dressés sur leurs socles, semblent adorer le soleil qui meurt,
-Noël descend, joyeux, vers la rivière.</p>
-
-<p>Un grand ciel fauve et bleu, tourmenté de nuages et de rayons, embellit
-de ses prestiges le paysage démesuré... Une vapeur violette noie la
-Galerie des Machines, qui barre l’horizon du Champ-de-Mars. A travers
-les quatre jambes arc-boutées de la Tour, un peuple de fourmilière
-circule. L’énormité des choses devient grandeur. Une sensation de
-vie colossale saisit Noël, l’émeut, lui soulève l’âme, le rend aux
-enthousiasmes délicieux de l’adolescence. Il se sent si fort et
-si jeune qu’il a envie de rire, de chanter, de tendre les bras,
-d’étreindre le monde...</p>
-
-<p>Toutes les médiocrités, toutes les tristesses charnelles, guenilles du
-passé qu’il traîne après lui, tombent <span class="pagenum" id="Page_199">199</span> d’un seul coup. Il ne sait
-plus que Renée Moriceau existe. Il va, par les rampes de pierre, par
-les allées tournantes, vers la Seine étalée en bas, vers la rivière qui
-emporte, dans sa chevelure d’argent, les roses du jour effeuillé, l’or
-de la lune épanouie... Un vent faible qui fleure le feuillage humide,
-la terre mouillée et remuée, les vertes sèves, touche le front du jeune
-homme... Noël respire, largement. Sa poitrine se dilate. Il aime la
-saison, l’heure, le lieu, la nuit... L’odeur de ses vingt ans refleuris
-l’enivre... Et il appelle, tout haut:</p>
-
-<p>—Josanne...</p>
-
-<p>Le nom chéri lui vient aux lèvres, comme si ce nom seul contenait toute
-la douceur du monde, toute la douceur de la jeunesse, de la nuit et du
-printemps. Noël ne regarde pas en arrière... Il voit, en esprit, dans
-sa maison de la place des Vosges, sur son bureau, la lettre quotidienne
-qui l’attend,—la lettre écrite par Josanne, et qui est un peu de
-Josanne elle-même.</p>
-
-<p>Sur le quai, il arrête un fiacre, se fait conduire au plus proche
-restaurant, dîne et repart, vite, vite... Paris défile: les arbres ont
-des feuilles neuves, d’un vert excessif et faux que le gaz éclaire à
-rebours. Les tables des cafés encombrent les trottoirs. C’est presque
-un soir d’été, et c’est vraiment un soir de fête...</p>
-
-<p>Dans l’appartement vaste et vide, au second étage d’une vieille
-maison, l’odeur du «maryland» imprègne les tentures. Des faïences, des
-panoplies luisent confusément. Le domestique vient d’allumer la lampe.
-La lumière, rabattue par l’abat-jour de porcelaine, éclaire à peine le
-cabinet de travail, et se concentre <span class="pagenum" id="Page_200">200</span> sur la table, sur le tas mêlé
-des journaux et des enveloppes...</p>
-
-<p>La lettre de Josanne est là...</p>
-
-<div class="quote">
- <p class="rdate">Chartres, 15 mai, 19..</p>
-
- <p>«Mon ami, je pense à vous, avec une inquiétude singulière. Votre
- lettre d’hier était un peu mélancolique. Vous parliez d’«heures
- gâchées» et de «sottes faiblesses», et j’en ai conclu que vous ne
- travaillez guère, que vous perdez votre temps et que vous êtes
- mécontent de vous-même. Si j’osais, je vous gronderais! Non, je vous
- dirai seulement que je suis très sensible à ce qui vous touche, que
- je fais ma joie de votre joie et ma peine de votre peine, et que je
- ne serais jamais heureuse si vous étiez malheureux... N’est-ce pas
- tout naturel, mon ami, puisque vous souhaitez que nous vivions dans
- la même pensée?... Je ne fais que répéter vos paroles...</p>
-
- <p>»Vous voyez que je suis en confiance avec vous, et que cette
- confiance, encore un peu surprise et tremblante, s’enhardit dans
- chaque lettre, de chaque jour... Il m’est venu des scrupules, depuis
- ces deux semaines que nous sommes séparés: j’ai songé que vous me
- connaissiez trop peu, par ma faute, et que votre incomparable amitié
- méritait que j’y répondisse par une entière et simple franchise
- de cœur. Mais ne vous récriez pas trop vite, si je vous dis, pour
- commencer les confidences futures, que vous m’intimidez quelquefois
- terriblement!... Vous avez une nervosité de geste et de ton qui
- révèle une âme peu patiente, et votre regard clair n’est pas toujours
- des plus doux... Et moi, qui suis une personne assez hardie avec les
- <span class="pagenum" id="Page_201">201</span> autres, je me trouve, souvent, toute gauche et sotte devant
- vous, qui êtes mon seul ami!... C’est ridicule, j’en conviens... Ne
- vous moquez pas de moi! Je sentirais votre ironie, à distance, et je
- ne vous écrirais pas, demain soir, pour vous punir...</p>
-
- <p>»Voici l’heure du dîner. Ma tante me réclame. Je reprendrai ma lettre
- avant d’aller dormir...»</p>
-</div>
-
-<div class="quote">
- <p class="rdate">Dix heures.</p>
-
- <p>«... Je m’étais assise, tout à l’heure, devant le bureau d’acajou
- qui contient ce que j’ai de plus précieux:—quelques souvenirs de
- famille et notre correspondance. (J’ai emporté vos lettres avec moi,
- toutes, celles de Florence, de Rome, de Naples et de Paris...) Et
- j’allais vous écrire je ne sais plus quoi de très gentil quand mon
- petit garçon m’a appelée... Je me suis approchée de son lit; j’ai mis
- ma main sur ses cheveux et je l’ai vu se rendormir. J’étais, en le
- regardant, tout émue et pourtant mon âme, le fond de mon âme était
- paisible... Comme ils sont loin les jours où je pleurais près du
- berceau de Claude!... Tout est changé...</p>
-
- <p>»Dix heures sonnent, et j’entends que monsieur le chanoine s’en
- va... Ma tante lui demande s’il veut une lanterne pour descendre
- les «tertres», ces ruelles en pente raide qui conduisent les gens
- distraits—les ivrognes et les amoureux—droit à la rivière. Le
- chanoine refuse: «J’ai la lanterne de la sainte Vierge, au ciel...»
- Et il part, enchanté de son mot, guidé par la lanterne blanche de la
- pleine lune.</p>
-
- <p>»Et maintenant, c’est le silence. Je suis toute seule avec vous.</p>
-
- <p><span class="pagenum" id="Page_202">202</span></p>
-
- <p>»Il faut que je vous confie une impression étrange que j’ai, depuis
- quelques jours... Je ne me reconnais plus moi-même!... C’est très
- difficile à expliquer... Ainsi j’éprouve un sentiment nouveau
- devant les choses qui me rappellent ma vie passée... Je les aime,
- je les respecte, mais elles ne font plus partie de moi: elles se
- détachent, elle s’éloignent!... Est-ce une illusion de ma conscience?
- Est-ce l’œuvre inévitable du temps?... J’ai des heures de brusque
- rajeunissement où je retrouve les sensations de ma quinzième année.
- Je découvre l’univers, et j’en suis toute ravie... Vraiment, je ne
- savais pas que le mois de mai fût si beau, et que le rosier qui
- grimpe autour de ma fenêtre pût me mettre le cœur en joie par la
- vertu de son parfum...</p>
-
- <p>»Ne riez pas trop de ces extravagances de pensionnaire. A qui les
- dirais-je, sinon à vous?... Vous me retrouverez, sans doute, à Paris,
- telle que vous m’avez connue,—un peu moins pâle, un peu plus gaie,
- seulement.</p>
-
- <p>»A Paris! Dans trois jours... Je vous présenterai mon petit Claude.
- Aimez-le, je vous en prie. Je voudrais tant que sa grâce et son
- innocence pussent vous toucher le cœur!...</p>
-
- <p>»Où êtes-vous, à cette heure-ci?... Avez-vous dîné, ce soir, chez
- Mariette?... Dites-moi tout ce que vous faites, puisque je vous dis
- tout ce que je fais. Quand je ne vous vois pas vivre, nettement, il
- se creuse un trou noir dans ma pensée, et je suis triste jusqu’à ce
- qu’il m’arrive une lettre de vous.</p>
-
- <p>»Bonsoir, mon cher ami.</p>
-
- <p class="rsignature1">»<span class="smcap">JOSANNE.</span>»</p>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_203">203</span></p>
-
-<p>Noël relit la lettre deux fois, trois fois: il ne se lasse pas de la
-relire. Des larmes montent à ses yeux. Son cœur bat à grands coups
-profonds.</p>
-
-<p>Il veut répondre, tout de suite! et que sa lettre, cette même nuit,
-s’en aille vers Josanne, comme un appel, comme un cri qu’elle entendra,
-dont elle tressaillira toute...</p>
-
-<p>Il veut lui dire, dès maintenant, ce qu’il rêvait de lui dire plus
-tard, les voiles de deuil tombés, l’âme guérie lentement, et lentement
-conquise. Il veut lui dire qu’il l’aime, de tout son cœur, de tout son
-instinct, de toute sa volonté, pour toujours.</p>
-
-<p>Il l’a aimée sans la connaître, et, quand il l’a connue, il l’a aimée
-plus encore: avec tant de ferveur, de respect et de pitié! Il l’a
-aimée pour son corps fragile et pour son âme vaillante, pour sa force
-héroïque et sa tendre faiblesse, pour tout ce qu’il sait de sa vie et
-pour tout ce qu’il pressent...</p>
-
-<p>Car il a souffert, parfois, du secret qu’il a cru lire dans les yeux
-tristes, sur la bouche lasse... Il a souffert du silence de cette
-bouche et de l’énigme de ces yeux. Mais puisque Josanne est prête à
-parler, Noël, soudain, s’apaise et se rassure... Il n’y a rien, en
-cette femme, qui ne soit noble, beau et doux. Qu’elle parle donc en
-toute confiance!</p>
-
-<p>Noël parlera, lui aussi. Il avouera la faiblesse de ses sens, et
-comment, le cœur plein de Josanne, il retournait—non pas sans
-honte—chez madame Moriceau... Et Josanne pleurera peut-être, mais elle
-comprendra, elle pardonnera. Noël lui dira: «C’est fini, fini, je ne
-reverrai plus cette femme. Ne parlons plus d’elle, ma bien-aimée...
-Je suis à vous, et vous <span class="pagenum" id="Page_204">204</span> êtes à moi...» Alors elle sourira dans
-ses larmes, et Noël lui racontera comment il l’a chérie, gagnée peu à
-peu, afin qu’elle s’éveillât à l’amour nouveau avec une âme nouvelle,
-qu’elle fût comme une fiancée vierge, comme un jardin prêt à fleurir...</p>
-
-<p>Ainsi des pensées confuses et brûlantes passent dans l’esprit de Noël.</p>
-
-<p>Il essaie d’écrire. Il trace quelques mots:</p>
-
-<div class="quote">
- <p>«Mon amie, mon unique amie...»</p>
-</div>
-
-<p>Rien de plus, rien... Il ne peut pas.</p>
-
-<p>Alors il pose la plume; il met sa tête entre ses mains. La lampe fait
-autour de lui un cercle de lumière douce. La rumeur de Paris nocturne
-monte, pareille au soupir de la mer. La lune blanchit les arcades où
-rôde l’ombre de Ninon. Les heures argentées s’en vont une à une...</p>
-
-<p>Et Noël accueille en silence, dans son âme, le bonheur inconnu qui
-vient...</p>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
- <span class="pagenum2" id="Page_205">205</span>
- <h2 class="h2souschapitre">XXIII</h2>
-</div>
-
-<p>La chambre où se tenait Josanne était une vraie chambre de province,
-meublée d’un lit à colonnettes et d’une armoire en noyer luisant, où se
-becquetaient des colombes. Quand on ouvrait l’armoire, une bonne odeur
-de cire et de pomme mûre s’exhalait du bois vénérable. Des rideaux de
-mousseline empesée, retenus par des embrasses en coton, doublaient
-d’autres rideaux dont la perse fanée avait passé du rouge au rose. Il y
-avait, près de la fenêtre, un vieux fauteuil couvert d’une tapisserie à
-bandes, comme on en voit dans les intérieurs de Chardin. Josanne aimait
-à s’asseoir dans ce fauteuil, et à regarder les branches pendantes du
-rosier alourdi de roses, et le jardinet, et la cathédrale...</p>
-
-<p>Depuis qu’elle était revenue à Chartres, pour ces vacances
-printanières, elle n’avait presque pas quitté la maison. Vainement,
-mademoiselle Miracle l’exhortait <span class="pagenum" id="Page_206">206</span> à sortir, à voir les dames
-Chantoiseau et d’autres personnes amies: Josanne consentait tout
-juste à promener son fils sur les remparts. Une paresse invincible la
-dégoûtait de l’action, de la causerie vive et prolongée. Et la tante,
-un peu choquée et inquiète, lui disait parfois:</p>
-
-<p>—Qu’avez-vous, ma nièce?... Vous êtes triste?</p>
-
-<p>—Triste, moi?... Oh! non! Je me repose de Paris.</p>
-
-<p>Elle se reposait; elle attendait, heureuse de lire, de coudre, de
-rêver, seule, attentive à sa <ins class="correction" title="pensées">pensée</ins>,—à la secrète et constante pensée
-qui était en elle comme la trame de toutes les autres.—Le bon sommeil,
-l’appétit revenu, la vie calme et régulière, l’avaient embellie et
-rajeunie en quelques jours. Elle pensait:</p>
-
-<p>«C’est vrai que je ne suis plus triste, plus triste du tout!...
-Maurice serait bien étonné de me voir ainsi... Je n’aurais jamais cru
-me consoler si vite!... Comment puis-je oublier ces années terribles
-et embrasser Claude sans un serrement de cœur!... Ai-je donc une âme
-légère?... Est-ce la «force des choses» qui me détourne du passé?...
-Est-ce l’influence de Noël Delysle?... Je ne sais pas. Je me laisse
-vivre...»</p>
-
-<p>Elle s’éveillait, le matin, avec un sentiment de confiance et
-s’endormait, le soir, avec un sentiment de gratitude envers le sort
-qui lui accordait cette trêve. Elle était sûre que rien de pénible
-n’attristerait son retour, et cependant elle ne se hâtait point de
-revenir à Paris. Libre de songer à Noël, ne faisant rien que d’écrire à
-Noël ou de relire les lettres de Noël, elle sentait son ami si proche
-qu’elle se surprenait à lui parler tout haut.</p>
-
-<p>Mais, ce jour-là, dans la chambre où elle travaillait <span class="pagenum" id="Page_207">207</span> en attendant
-le courrier, Josanne éprouvait tout à coup la détresse physique de
-l’exilé, une sensation d’obscurcissement et d’asphyxie. Noël n’avait
-pas répondu à sa dernière lettre,—à cette lettre qui annonçait,
-préparait une confidence devenue nécessaire!...</p>
-
-<p>«Rien ce matin, rien à midi!... J’aurai un billet à six heures,
-peut-être... Sinon, j’enverrai un télégramme à Noël. Je ne peux pas
-rester sans nouvelles de lui. Est-il malade? A-t-il quelque chagrin?...
-Il est seul. Qui le soignerait? Un domestique. Qui le consolerait?...
-Personne... Mon pauvre ami!...»</p>
-
-<p>Elle ne supposait pas que Noël pût avoir des peines de cœur, ou ce
-qu’on appelle vulgairement «des <ins class="correction" title="histoire">histoires</ins> de femmes»... Cette hypothèse
-déplaisante ne se présenta même pas à son esprit. Josanne avait
-l’intuition que Noël Delysle était à elle, et ne pouvait être heureux
-ou malheureux que par elle... Et pour s’expliquer le silence du jeune
-homme—ce long silence de vingt-quatre heures!—elle n’imaginait rien
-d’autre qu’une indisposition subite, des soucis professionnels, la
-maladie d’un parent.</p>
-
-<p>Mais, quoi que Josanne soupçonnât, d’heure en heure son impatience
-devenait de l’anxiété... Elle essaya de coudre: à chaque instant
-elle se piquait les doigts. Elle essaya de lire: le livre glissa
-sur ses genoux. Alors elle se représenta Noël obligé de partir, en
-mission officielle, pour un pays lointain,—le Japon!—Et cette idée
-invraisemblable, qu’elle repoussait, la harcela, s’implanta en elle.</p>
-
-<p>«C’est absurde!... Il ne peut pas être obligé de partir!... Il ne veut
-plus s’en aller, maintenant!... <span class="pagenum" id="Page_208">208</span> Il est libre. Il me l’a dit bien
-des fois... Il n’ira pas au Japon avant l’année prochaine et—qui
-sait?—jamais, peut-être... Je suis folle...»</p>
-
-<p>Elle oubliait qu’elle avait considéré le départ de Noël, et la
-divergence de leurs vies, et même le mariage du jeune homme, comme des
-fatalités douloureuses qu’elle acceptait, bravement. Elle entrevoyait,
-avec épouvante, une vie où il ne serait pas. Et elle pensait encore:</p>
-
-<p>«Allons donc! c’est impossible...»</p>
-
-<p>Mais elle avait froid dans les veines, et, la tête renversée sur le
-dossier du fauteuil, elle ferma ses paupières, les crispa pour ne pas
-pleurer.</p>
-
-<p>—C’est impossible, n’est-ce pas?... dites, mon ami, c’est
-impossible!... Mon ami... mon ami chéri... mon chéri...</p>
-
-<p>Le mot le plus câlinement familier, le mot qu’elle disait à son enfant,
-lui venait aux lèvres sans qu’elle s’en aperçût. Et de l’avoir prononcé
-ainsi, elle demeura tout étonnée, avec un peu de honte et un si grand
-plaisir que tout son sang lui monta du cœur au visage... Et, sous ses
-mains couvrant ses yeux et sa bouche, elle répéta tout bas, si bas
-qu’elle ne l’entendit pas elle-même:</p>
-
-<p>«Mon chéri... mon chéri... mon chéri...»</p>
-
-<p class="br">Un son de cloche tomba de la cathédrale, heurta la vitre sonore, et
-l’air, autour de Josanne, s’emplit de vibrations profondes. Une cloche,
-deux cloches... puis, plus lente, une autre cloche, conviant les
-fidèles au salut.</p>
-
-<p>Le choc du marteau à la porte se perdit dans la <span class="pagenum" id="Page_209">209</span> clameur des
-cloches, et Josanne vit seulement, sur la place, la blouse du facteur
-qui s’éloignait.</p>
-
-<p>Elle descendit l’escalier en courant, marcha sur les œillets du jardin
-et faillit casser la petite clef de la boîte aux lettres... Enfin!</p>
-
-<p>Elle tenait l’enveloppe bleue, comme naguère, un soir d’automne,
-l’<i>Angelus</i> tintant au clocher, elle avait tenu l’enveloppe bariolée
-de timbres italiens et marquée d’une écriture inconnue. Et ce soir-là,
-vraiment, quelque chose était entré dans sa vie qui avait grandi
-jusqu’à remplir toute sa vie,—qui était devenu sa vie même.</p>
-
-<p>Elle remonta dans sa chambre et, toute haletante, elle lut:</p>
-
-<div class="quote">
- <p class="rdate">Mercredi soir, 10 heures.</p>
-
- <p>«Mon amie, mon unique amie...»</p>
-</div>
-
-<p>Deux lignes seulement, sur la feuille de papier bleuâtre... Et sur une
-autre feuille:</p>
-
-<div class="quote">
- <p class="rdate">Jeudi soir.</p>
-
- <p>«J’ai voulu vous écrire, cette nuit, après avoir lu votre lettre. Je
- n’ai rien trouvé à vous dire que ces mots... Et je les trace encore,
- sur cette page, parce qu’ils contiennent tout, parce qu’ils expriment
- tout, ce que vous savez, ce que vous ne savez pas, tout: ma pensée,
- mon désir, mon rêve, ma gratitude, ma tendresse, tout!...</p>
-
- <p>»Mon amie, mon unique amie!...</p>
-
- <p>»Si vous les comprenez, ces mots, que j’écris d’une main tremblante,
- avec un voile sur les yeux, ne me <span class="pagenum" id="Page_210">210</span> laissez pas seul plus
- longtemps, abrégez l’attente et l’épreuve. Venez, mon amie, mon
- unique amie! Je suis triste et je vous attends...</p>
-
- <p class="rsignature1">»<span class="smcap">NOEL.</span>»</p>
-</div>
-
-<p>Josanne ne voulut pas réfléchir... Elle mit son chapeau, courut à la
-poste voisine et télégraphia:</p>
-
-<div class="quote">
- <p>«J’arriverai demain, six heures.</p>
-
- <p class="rsignature1">»<span class="smcap">JOSANNE.</span>»</p>
-</div>
-
-<p>En même temps, elle prévenait la Tourette et, revenue à la maison,
-commençait de faire sa malle. Quand mademoiselle Miracle rentra,
-Josanne dit qu’une lettre de Foucart la rappelait, et elle acheva ses
-préparatifs, malgré les «oh!» et les «hélas!» de la tante.</p>
-
-<p>Après dîner, pour consoler un peu <ins class="correction" title="a">la</ins> bonne vieille fille, qui avait une
-grosse envie de pleurer, Josanne lui proposa de l’accompagner au mois
-de Marie.</p>
-
-<p>—Ainsi nous resterons toute la soirée ensemble.</p>
-
-<p>Elles allèrent donc, avec l’enfant, jusqu’à une église de la Courtille
-que mademoiselle Miracle affectionnait. Dans les ruelles en pente,
-des touffes de lilas, des ébéniers aux grappes jaunes dépassaient les
-murs des jardins. L’Eure luisait, au bout, sous des ponts de bois,
-huileuse et souillée par les teintureries. Le haut des maisons gardait
-les colorations blondes du jour, sur les mansardes circonflexes et les
-toits de tuiles; mais toute la partie inférieure était grise, d’un gris
-uniforme piqué de points lumineux. D’humbles boutiques, épiceries,
-merceries, s’éclairaient au feu rougeâtre <span class="pagenum" id="Page_211">211</span> des lampes. Et le
-crépuscule ne descendait pas du ciel: il semblait monter, comme une
-vapeur de la terre.</p>
-
-<p>Mademoiselle Miracle serrait contre sa poitrine un châle de laine
-noire. Les brides de sa capote formaient un beau nœud sous son
-menton. Des gens, aux fenêtres des rez-de-chaussée, lui envoyaient un
-«bonsoir», au passage. Une vieille dame l’arrêta:</p>
-
-<p>—Nous allons au mois de Marie, ma chère...</p>
-
-<p>—Et moi aussi, ma chère, je vais au mois de Marie.</p>
-
-<p>—Faisons chemin ensemble, voulez-vous?</p>
-
-<p>—Avec plaisir, ma chère...</p>
-
-<p>—Et madame votre nièce y vient aussi?</p>
-
-<p>—Oui, ma chère. Elle part demain... Claude, ne traîne pas les pieds en
-marchant: tu vas user tes chaussures!</p>
-
-<p>—Voilà les demoiselles Pierpont.</p>
-
-<p>—Et madame Dejean, avec sa robe neuve...</p>
-
-<p>—On dit que cet abbé, le jeune, le nouveau vicaire de Saint-Aignan,
-prêche si bien que c’est un délice de l’entendre...</p>
-
-<p>—Il paraît... Claude, finiras-tu?... Josanne, tu ne vois rien, tu
-n’entends rien!... Ton fils abîme ses souliers neufs.</p>
-
-<p>Josanne tournait la tête:</p>
-
-<p>—Claude, sois sage, obéis...</p>
-
-<p>Le gamin, minuscule matelot en jersey marine, la regardait de ses yeux
-malins avec un air d’amour et de défi. La vieille dame disait:</p>
-
-<p>—Ah! les garçons!... les garçons!</p>
-
-<p>—Des brise-tout, ma chère!</p>
-
-<p>—Une ruine!...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_212">212</span></p>
-
-<p>Et le caquetage puéril des deux vieilles jacassait doucement.</p>
-
-<p>On arriva.</p>
-
-<p>L’église était petite et sombre, voûtée en berceau, parsemée d’étoiles
-d’or sur fond bleu. Dès l’entrée, on respirait l’odeur des roses
-blanches, de l’encens évaporé et des cierges éteints... Sept ou huit,
-seulement, brûlaient devant l’autel privilégié d’une chapelle, et la
-gardienne, à chaque instant, soufflait une flamme agonisante, fichait
-un cierge neuf sur le candélabre aux pointes de fer...</p>
-
-<p>Les fidèles étaient peu nombreux, ce soir-là. Des vieillards, des
-servantes, quelques dames, les jeunes filles d’un pensionnat.</p>
-
-<p>L’autel s’illuminait. Le prêtre et les enfants de chœur parurent.
-Une religieuse s’assit à l’harmonium, donna le ton d’un cantique.
-Les jeunes filles du pensionnat se mirent à chanter. Le prêtre aussi
-chantait, et les femmes, et les vieillards, et mademoiselle Miracle.
-Cela faisait un chœur de voix grêles, inexpressives et cependant
-émouvantes, dominées par la voix puissante du prêtre et la voix
-nasillarde du bedeau:</p>
-
-<div class="cpoesie">
- <div class="poem">
- <div class="stanza">
- <span class="i4">De Marie</span><br />
- <span class="i4">Qu’on publie</span><br />
- <span class="i0">Et la gloire et les grandeurs...</span>
- </div>
- </div>
-</div>
-
-<p>Josanne, seule dans l’église, ne chantait pas, mais les parfums, les
-feux tremblants, les voix pures pénétraient son âme où, depuis la
-seizième année, s’étaient défleuris les lis de la foi. La tendresse
-profane s’imprégnait de poésie chrétienne, de chasteté suave et de
-tendre humilité. Et, d’un geste oublié, Josanne <span class="pagenum" id="Page_213">213</span> joignait les
-mains, pliait les genoux et baissait la tête... Une prière s’exhalait
-de son cœur, dans l’ombre, vers le Dieu inconnu—fatalité? destin?—qui
-l’appelait... Et, chaque fois qu’elle respirait, elle sentait la
-lettre de Noël, cachée au creux de son corsage et dont un angle lui
-meurtrissait un peu le sein... Et elle respirait plus fort, pour
-renouveler cette petite douleur qui lui était délicieuse...</p>
-
-<p>Le chant cessa, et le prêtre se mit à parler. Il parlait de la mission
-de la Vierge qui renfermait aussi la mission de la femme: «Aimer et
-souffrir, se taire et se dévouer.» Et il louait les vierges, les
-épouses et les veuves qui se firent une couronne de gloire avec les
-épines du sacrifice...</p>
-
-<p>«Ainsi, elles méritèrent la vie éternelle...»</p>
-
-<p>Josanne, détournée de son rêve, écoutait cette apologie du sacrifice
-qui ne l’étonnait pas, prononcée en ce lieu, par un prêtre, et devant
-des femmes chrétiennes. Dès l’enfance, l’Église avait enseigné à ces
-femmes qu’elles devaient porter, plus que l’homme, le poids de la
-réprobation première et du péché originel. Elles étaient les résignées,
-les servantes, les sujettes, subordonnées au père et à l’époux, nées
-pour prier, souffrir et servir—et mériter ainsi la «vie éternelle»...</p>
-
-<p>Et Josanne se rappelait qu’en dehors du sanctuaire, des hommes, qui
-n’étaient plus chrétiens, tenaient ce même langage à des femmes qui
-n’étaient plus chrétiennes. Leur morale rationnelle reproduisait
-exactement la morale religieuse, et, pour la femme en particulier, le
-code des droits et des devoirs demeurait le même. La société n’était
-pas moins exigeante <span class="pagenum" id="Page_214">214</span> et intolérante que la religion, quand elle
-ordonnait à la femme l’obéissance et le sacrifice—que ne récompensait
-plus le magnifique espoir de la vie éternelle...</p>
-
-<p>Parmi les résignées, la rebelle se réveillait, demandait: «Pourquoi?...
-Au nom de quoi?...» Et, comme le prêtre disait: «Examinons notre
-conscience...», elle regardait en elle-même, avec une volonté sincère
-de se connaître et de se juger.</p>
-
-<p>Mais elle y trouvait de la mélancolie,—pas de la haine,—du
-regret,—pas du remords.—Elle ne se disait point: «J’ai péché. Je
-suis impure, infâme, et je mérite le mépris...» Elle pensait seulement
-qu’entre son devoir d’assistance conjugale,—son devoir de pitié
-humaine,—et son droit de vivre, d’aimer, de goûter le rapide bonheur
-qui fait le prix de la vie mortelle, elle n’avait pas su, pas pu
-choisir...</p>
-
-<p>Et elle pensait que la faute véritable, au point de vue de la stricte
-morale, n’est pas dans l’amour illégitime, mais dans le mensonge et les
-compromissions qu’il entraîne. Si elle avait pu quitter son mari, après
-une explication loyale, quelle différence dans sa vie, dans la vie de
-Claude!... Mais aussi, dans la vie de Pierre, quel désastre et quelles
-douleurs! En ce cas particulier, le mensonge était certainement le
-moindre mal...</p>
-
-<p>«Oui, pensait-elle encore, Noël me comprendra. Il verra que je ne suis
-pas indigne d’être ce que je veux être pour lui: son amie, sa sœur, son
-âme vivante et visible. J’ai sa tendresse. J’aurai son estime, parce
-que je mérite cette estime, malgré tout...»</p>
-
-<p class="br">L’office achevé, Josanne et sa tante prirent le <span class="pagenum" id="Page_215">215</span> petit Claude par
-la main et s’en retournèrent chez elles.</p>
-
-<p>Le ciel ne s’était pas obscurci. Il s’était fané comme une fleur,
-comme ces grandes mauves qui se décolorent doucement au soir chaud
-des chaudes journées. La lune n’était pas levée, mais on la devinait
-prête à surgir, à l’angle d’un toit, à la pointe d’un clocher, entre
-les ramures d’un arbre. Tout à coup, elle serait là, sans qu’on l’ait
-vue paraître. Elle serait là, ronde, nacrée, quasi transparente, à
-une place imprévue du ciel; et, l’azur se fonçant peu à peu, jusqu’au
-violet sombre, elle deviendrait, la blanche lune, toute d’or, puis
-toute d’argent...</p>
-
-<p>Josanne imaginait Noël près d’elle, et s’appuyant à son bras; elle lui
-disait: «Mon ami...» Ensemble ils goûtaient l’heure exquise...</p>
-
-<p>Rentrée au logis, elle coucha son enfant, ferma sa malle, et se coucha
-à son tour. Elle s’endormit, avec la lettre de Noël sur sa poitrine,
-sous ses mains croisées.</p>
-
-<p>Elle dormit, elle rêva... Elle était dans un jardin, sur un banc
-rustique. Le jardin était tout blanc d’arbres en fleur; l’herbe était
-pleine de violettes.</p>
-
-<p>Soudain Josanne aperçut Noël Delysle, assis près d’elle. Il disait:</p>
-
-<p>—Le printemps est venu, le vrai printemps...</p>
-
-<p>Il souriait. Elle s’appuya un peu, très peu, contre lui... Elle
-n’osait pas. Mais il la prit dans ses bras, et elle fut si heureuse,
-si heureuse, qu’elle souhaita ne plus s’en aller, jamais. Il pencha
-la tête vers elle; elle leva la tête vers lui, et leurs lèvres se
-rencontrèrent...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_216">216</span></p>
-
-<p>... La secousse du baiser réveilla Josanne. Elle cria, comme dans un
-cauchemar, et se dressa...</p>
-
-<p>La mousseline des rideaux, les draps du lit, les linges posés sur
-des chaises, tout ce qui était blanc, dans la chambre, était d’un
-blanc miraculeux, irréel, trempé de lumière... Une poussière d’argent
-flottait dans une atmosphère bleuâtre et la pénombre même des coins
-obscurs devenait vaporeuse et semblait prête à s’éclairer.</p>
-
-<p>Josanne se leva pour clore les rideaux de la fenêtre. Mais elle resta
-immobile, éblouie, le front contre les carreaux...</p>
-
-<p>L’enchantement du clair de lune planait sur la ville assoupie. Les
-pignons pointus, le clocheton du patronage, les charmilles de l’Évêché,
-l’énorme vaisseau de Notre-Dame, n’avaient plus de couleurs ni de
-nuances, et ne se distinguaient que par les degrés de l’ombre qui
-allait du gris de cendre au noir profond. Une façade recrépie, une
-dalle de pierre, çà et là, étaient blanches comme des flaques de
-lait... Des reflets prismatiques frissonnaient sur le toit de cuivre de
-la cathédrale. Et les tours semblaient plus hautes, avec leurs flèches
-légères, grises, fines, qui s’effilaient...</p>
-
-<p>Josanne, oppressée, ouvrit la fenêtre. La caresse de l’air glissa
-de ses paupières à sa bouche et de sa bouche à ses seins. Le rosier
-accrocha ses cheveux, effeuilla sur elle ses roses mûres. Et,
-tressaillante et défaillante, accablée par la nuit trop douce, elle se
-mit à pleurer...</p>
-
-<p>Elle pleurait sans chagrin, éperdue, confuse, vaincue... Quoi? Elle
-avait rêvé <i>cela</i>? Elle avait désiré <span class="pagenum" id="Page_217">217</span> <i>cela</i>, ce baiser de Noël
-promis à ses lèvres!... Un jour, bientôt, Noël l’embrasserait ainsi...
-Comme cette pensée lui faisait peur et plaisir, cette pensée qui
-demeurait chaste pourtant, qui s’arrêtait au baiser et à la plus timide
-étreinte!</p>
-
-<p>Elle ne savait comment cela arriverait, si ce serait un bonheur ou un
-danger pour elle, et quel serait le lendemain de ce baiser. Elle ne
-songeait ni au passé, ni à l’avenir, ni à rien de ce qui n’était pas
-son amour... Et ce mot d’«amour» elle le murmurait, avec crainte, avec
-respect, comme un mot magique, dont le sens nouveau l’émerveillait...</p>
-
-<p>Parfois elle cachait sa tête entre ses mains. Elle était presque
-anéantie par une félicité inconnue, trop lourde à son âme, et elle
-souhaitait mourir de cette joie, fondre, se dissoudre dans les rayons
-de la lune, dans le parfum des roses, dans le mystère de la nuit...
-Elle n’avait pas sommeil; elle n’avait pas froid; elle pleurait sans
-s’en apercevoir les plus belles larmes de sa vie.</p>
-
-<p>Et voilà qu’un flot d’amour montait du plus profond d’elle, gonflait
-son cœur douloureux, jaillissait de ses lèvres en un grand sanglot
-passionné:</p>
-
-<p>—Je l’aime! je l’aime!... Ah! comme je l’aime!...</p>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
- <span class="pagenum2" id="Page_218">218</span>
- <h2 class="h2souschapitre">XXIV</h2>
-</div>
-
-<p>Quelle journée, le lendemain!</p>
-
-<p>Les adieux, les pleurs de mademoiselle Miracle, la turbulence fatigante
-du petit Claude, les têtes renfrognées et les niaises conversations
-des voyageurs, tout contrarie et disperse, à chaque instant, la pensée
-de Josanne. Elle voudrait faire le silence et l’ombre autour d’elle,
-et que personne ne la vît et que personne ne lui parlât, et qu’elle
-pût aller vers Noël comme voilée d’un triple voile, aveugle et sourde
-à tout ce qui n’est pas lui. Abîmée dans une attente contemplative,
-elle ne prévoit rien de l’avenir,—rien que la première rencontre des
-regards, et la surprise de Noël et leur trouble à tous deux...</p>
-
-<p>«Ah! ses yeux clairvoyants! comme ils liront, en moi, tout de suite...»</p>
-
-<p>Rambouillet. Le train s’arrête. Claude s’aplatit le <span class="pagenum" id="Page_219">219</span> nez contre la
-vitre et il énumère, tout haut, les objets de son admiration.</p>
-
-<p>—Prends garde, mon petit!</p>
-
-<p>La portière s’ouvre. Une vieille dame se hisse, péniblement. Josanne,
-obligeante, lui offre la main.</p>
-
-<p>—Madame...</p>
-
-<p>—Merci et pardon, madame!</p>
-
-<p>—Claude, viens là!</p>
-
-<p>—Oh! il ne me gênera pas, ce petit... Mais... mais... je ne me trompe
-pas... C’est vous, madame Valentin! Je ne vous reconnaissais pas, sous
-cette voilette. Quelle bonne chance!... Quel plaisir!...</p>
-
-<p>—Madame Grancher!</p>
-
-<p>—Comme on se retrouve!</p>
-
-<p>Deux marchands beaucerons en blouse raide, une paysanne au profil
-de poule, une religieuse anémique, un soldat rouge de peau et de
-cheveux, approuvent, en hochant la tête, la bienveillance du hasard qui
-réunit la jeune dame et la vieille dame. Et tous à la fois, sauf la
-religieuse qui marmonne son chapelet, commencent le récit de rencontres
-extraordinaires qu’ils ont faites, en chemin de fer.</p>
-
-<p>Madame Grancher paraît contente. C’est une femme de cinquante-cinq
-ans, courte, grasse, qui a de la préciosité dans les manières et dans
-l’accent. Et cette préciosité dissimule mal le fond vulgaire de sa
-physionomie. Elle est complimenteuse et doucereuse, méfiante, à l’affût
-de tous les secrets.</p>
-
-<p>Josanne pleurerait d’agacement. Elle doit se contraindre à une joie
-polie, mais elle envoie au diable la vieille avare qui, malgré ses
-rentes, voyage en troisième classe... N’a-t-elle pas honte, vraiment!</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_220">220</span></p>
-
-<p>—On est bien mal, dans ce wagon! dit Josanne en désignant, d’un coup
-d’œil, les banquettes couvertes de cuir, les vitres sales, le soldat
-qui se débraille et la paysanne qui sent la basse-cour.</p>
-
-<p>—Ah! ne m’en parlez pas! La Compagnie se moque du monde.</p>
-
-<p>—Si j’étais un peu plus riche, je ne mettrais pas les pieds dans ces
-affreux compartiments.</p>
-
-<p>—Bah! dit madame Grancher, pour un si court trajet, de Rambouillet à
-Paris, on peut supporter ça. Je fais le voyage deux fois par semaine.
-Alors, au bout de l’année, ça fait une dépense... Il n’y a pas de
-petites économies...</p>
-
-<p>Elle relève sa robe, prend une boîte dans la poche de son jupon,—un
-solide jupon en moire de laine.</p>
-
-<p>—Et dites-moi, madame Valentin...</p>
-
-<p>Elle ouvre la boîte, choisit une pastille de Vichy.</p>
-
-<p>—Depuis si longtemps que je n’ai eu le plaisir de vous voir, vous
-avez été bien éprouvée... J’ai su cela... bien éprouvée!... Ce pauvre
-monsieur Valentin...</p>
-
-<p>—Hélas! oui...</p>
-
-<p>—Ce que c’est que de nous!</p>
-
-<p>Madame Granger suce la pastille et remet la boîte dans sa poche.</p>
-
-<p>—Et quel âge avait-il?</p>
-
-<p>—Trente-sept ans...</p>
-
-<p>—Si jeune!... Comme c’est terrible!... A propos, monsieur Malivois a
-quitté les affaires, vendu son usine... Sa fille est mariée.</p>
-
-<p>—La vôtre aussi...</p>
-
-<p>—Oui... Deux enfants en deux ans...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_221">221</span></p>
-
-<p>—J’ai regretté de ne pas assister à son mariage; mais mon mari était
-si malade!... Nous ne sortions pas du tout.</p>
-
-<p>Un silence.</p>
-
-<p>—Et maintenant, vous êtes satisfaite?... J’ai entendu dire que vous
-avez une bonne situation!... Oui?... Allons, tant mieux!... Et ce joli
-petit?... Claude, n’est-ce pas? Voulez-vous m’embrasser, monsieur
-Claude?</p>
-
-<p>Le gamin offre sa joue, de mauvaise grâce, et retourne à la vitre, que
-son haleine barbouille.</p>
-
-<p>—Les enfants! dit madame Grancher, quel souci!... On ne les demande
-pas, hein?... mais, quand on les a, on ne voudrait pas les perdre...</p>
-
-<p>—Évidemment!</p>
-
-<p>—Il n’y a rien de triste comme un ménage sans enfants.</p>
-
-<p>—C’est certain...</p>
-
-<p>—Ainsi, voilà les Nattier... Vous connaissez bien monsieur Nattier?...
-Un blond, beau garçon, très chic. Vous l’avez rencontré chez moi...</p>
-
-<p>—Oui... en effet... Je me souviens...</p>
-
-<p>—Il a épousé une demoiselle très bien, jolie, d’excellente famille...
-une belle éducation—elle a son brevet—et une belle dot... et
-orpheline!... Pas de famille, rien qu’un oncle très âgé, toujours
-malade... Enfin ils avaient tout pour être heureux.</p>
-
-<p>—Et ils sont heureux?</p>
-
-<p>—Ils le seraient... mais la jeune femme vient de faire une fausse
-couche, et elle est restée... elle restera... Enfin, les docteurs ont
-dit qu’elle n’aurait jamais d’enfants.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_222">222</span></p>
-
-<p>Une lueur passe dans les yeux bleu sombre de Josanne, et c’est avec un
-accent indéfinissable qu’elle répond:</p>
-
-<p>—Une jolie femme, une jolie dot, un vieil oncle riche et quasi
-moribond... C’était trop beau! monsieur Nattier ne peut pas avoir tous
-les bonheurs.</p>
-
-<p>—Vous en avez des idées, vous! dit la vieille dame, déconcertée et
-choquée. Il est vrai que vous, ma pauvre madame Valentin, vous n’avez
-pas eu de chance... Alors...</p>
-
-<p>—Je ne me plains pas. Je suis indépendante; je gagne bien ma vie, et
-j’ai mon fils...</p>
-
-<p>Elle attire Claude, arrange son col et ses boucles châtaines, le
-contemple avec fierté.</p>
-
-<p>C’est un charmant petit garçon, dont toute mère serait orgueilleuse...
-Et Josanne pense à Maurice,—le père!—qui ne pourra jamais dire: «Mon
-fils!» à un autre enfant. Il lui semble, tout à coup, qu’elle est
-vengée, au-delà même de son désir.</p>
-
-<p>«Voilà donc l’explication de son silence et de son absence: la maladie
-de sa femme... J’espère bien qu’il ne reviendra jamais. Et pourtant, il
-doit penser à Claude, plus qu’autrefois, depuis cet accident...»</p>
-
-<p>—Maman, tu me serres trop...</p>
-
-<p>Le petit se délivre de l’étreinte.</p>
-
-<p>—Il est vif! dit madame Grancher.</p>
-
-<p>—Et volontaire!</p>
-
-<p>—Une santé superbe!</p>
-
-<p>—Et intelligent!...</p>
-
-<p>—Ça se voit... Il vous ressemble, madame Valentin.</p>
-
-<p>—On le dit.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_223">223</span></p>
-
-<p>—Voilà ce qu’il aurait fallu aux Nattier: un garçon comme celui-là.</p>
-
-<p>—Monsieur Nattier regrette donc?...</p>
-
-<p>—C’est un gros chagrin... Entre nous, je crois qu’il ne souhaitait
-pas un enfant, tout de suite... Mais l’idée qu’il n’en aura jamais,
-jamais... C’est pénible, c’est même vexant... On n’a pas l’air d’être
-comme les autres... Je vous assure, madame Valentin, que ce jeune
-ménage est bien à plaindre...</p>
-
-<p>—Vous les voyez souvent?</p>
-
-<p>—Très souvent. Madame Nattier est liée avec ma fille.</p>
-
-<p>Josanne voudrait bien savoir si madame Grancher parlera d’elle, de
-Claude, à sa fille et aux Nattier... Elle voudrait bien savoir ce que
-pensera Maurice et s’il souffrira un peu. Elle ne l’aime plus, mais,
-si elle s’est détachée de lui, elle ne s’est pas encore, tout à fait,
-désintéressée de lui. Elle craint vaguement un retour, une visite
-possible...</p>
-
-<p>Le train dépasse les talus des fortifications. Madame Grancher s’écrie:</p>
-
-<p>—Enfin!</p>
-
-<p>—Quoi donc?</p>
-
-<p>—Nous arrivons.</p>
-
-<p>—Déjà!</p>
-
-<p>—Comment, déjà!... Je ne suis pas comme vous: le temps me dure en
-voyage!... Mais, avec vous, madame Valentin, c’est un plaisir...</p>
-
-<p>Josanne, fébrilement, rassemble son sac, deux ou trois petits paquets.
-Elle éprouve une sorte de colère contre madame Grancher qui lui a gâté
-le charme de la rêverie et de l’attente... Hélas! depuis une heure,
-<span class="pagenum" id="Page_224">224</span> Josanne n’a parlé que de Maurice... Elle a volé à l’amour cette
-heure qu’elle lui devait. Est-ce possible?</p>
-
-<p>Elle a dans les yeux des larmes de rage. Honteuse et furieuse, elle
-souhaite presque que Noël ne soit pas là... Mais il est là... Elle
-l’aperçoit sur le quai.</p>
-
-<p>Les Beaucerons et la paysanne descendent avec une lenteur gauche, des
-criailleries et des précautions... Le soldat, jovial, leur passe des
-paniers, des paniers, des paniers... Puis la sœur descend à son tour,
-puis le fantassin, puis madame Grancher.</p>
-
-<p>—Donnez-moi l’enfant! dit-elle.</p>
-
-<p>Elle attrape Claude au vol. Josanne sent que Noël se rapproche, qu’il
-va la voir, et elle perd la tête.</p>
-
-<p>—Mon sac?... mon parapluie?... Ah! oui... là!...</p>
-
-<p>Elle saute sur le quai.</p>
-
-<p>Noël l’a vue. Il marche plus vite!... Josanne tâche de se débarrasser
-de madame Grancher.</p>
-
-<p>—Au revoir et merci, madame!</p>
-
-<p>—Au revoir, certainement... Je suis enchantée du hasard...</p>
-
-<p>—Moi aussi...</p>
-
-<p>—Vous avez un jour?</p>
-
-<p>—Non, je suis trop occupée...</p>
-
-<p>—Chez moi, c’est toujours le dimanche... c’était le mercredi,
-autrefois... Mais le dimanche, mon gendre et ma fille viennent de
-Rambouillet... Madeleine sera très heureuse de vous revoir...</p>
-
-<p>—Excusez-moi, madame. Je ne reçois personne et ne fais point de
-visites... mon deuil... le travail...</p>
-
-<p>Noël, tout près, a entendu la fin de la conversation. La vieille dame,
-en s’éloignant, tourne la tête: elle <span class="pagenum" id="Page_225">225</span> voit un jeune homme qui serre
-la main de Josanne et qui embrasse le petit garçon...</p>
-
-<p>«Hé! hé!... pense-t-elle, cette petite madame Valentin!...»</p>
-
-<p class="br">—Vous! vous, enfin!... Vous êtes là et voilà votre fils!... Je n’en
-crois pas mes yeux. Parlez, parlez donc!... Dites-moi que c’est vrai...</p>
-
-<p>La voiture roule dans la rue de Rennes. Claude, sur les genoux de Noël,
-se tient coi. Et Josanne regarde l’ami qu’elle aime, comme s’il avait
-un peu changé depuis qu’elle l’aime d’amour... Comme il est brusque et
-tendre, et impatient! Comme il lui plaît, avec ses yeux émus et sa voix
-impérative!... Vraiment, elle ne sait que lui dire... Elle le considère
-avec une sorte de crainte enfantine et de respect...</p>
-
-<p>—Eh bien?... C’est tout?...</p>
-
-<p>—Mon ami...</p>
-
-<p>—Vous êtes contente de rentrer chez vous, avec votre Claude?...</p>
-
-<p>—Et de vous revoir... Oui, je suis contente, bien contente, mais si
-fatiguée!...</p>
-
-<p>—Très fatiguée?</p>
-
-<p>—Très...</p>
-
-<p>—Moi, je n’ai pas dormi... Je comptais les heures!... Vous savez,
-dix-sept jours d’attente, c’est terriblement long... La première
-semaine, je me tenais. Je me disais: «Elle a besoin de repos. Elle se
-soigne; on la dorlote: tant mieux! Je ne dois pas être égoïste...» Mais
-la seconde semaine! Ah! il était temps que vous revinssiez! J’étais un
-homme très malheureux.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_226">226</span></p>
-
-<p>—Vous avez travaillé?</p>
-
-<p>—Mal.</p>
-
-<p>—Et vu des gens?</p>
-
-<p>—Trop, toujours trop... Je vous raconterai cela... plus tard...
-Aujourd’hui, je suis tout étourdi de vous revoir. Je ne suis pas
-éloquent. Je me rattraperai.</p>
-
-<p>Il embrassa le petit Claude.</p>
-
-<p>—Toi, mon bonhomme, tu me plais beaucoup... Tu es gentil: tu n’as pas
-l’air bête, et tu ressembles à ta maman... C’est vrai, mon amie, votre
-fils vous ressemble. Il est tout de vous; il est vous-même, et j’en
-suis charmé.</p>
-
-<p>Il voit que Josanne a changé de couleur et il s’effraie:</p>
-
-<p>—Vous êtes souffrante?</p>
-
-<p>—Oui. J’ai dû prendre froid, cette nuit. Je ne pouvais pas dormir; je
-suis restée à la fenêtre. La nuit était si belle!...</p>
-
-<p>—Très belle. Je me suis promené sur les quais. Je suis allé jusque
-devant votre maison... Mais vous êtes toute pâlotte, ma pauvre amie!
-Cela me navre.</p>
-
-<p>Il regarde Josanne avec des yeux si beaux d’amour et d’inquiétude
-qu’elle sent toute son âme aller vers lui. Elle veut le rassurer, Noël
-l’interrompt:</p>
-
-<p>—Vous n’êtes pas gaie, je le sens... Vous avez eu un chagrin, grand ou
-petit?... Dites... cette personne qui est descendue de wagon en même
-temps que vous, c’est une amie de votre tante?</p>
-
-<p>—Non, c’est la femme d’un négociant en soieries, cousin de monsieur
-Malivois... Et monsieur Malivois était l’ancien patron de mon mari...
-J’ai donné naguère des leçons de piano à la fille de cette dame...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_227">227</span></p>
-
-<p>—Et vous la voyez encore?... Il ne me semble pas que vous m’ayez
-jamais parlé d’elle...</p>
-
-<p>—Je l’ai rencontrée par hasard. Je ne l’avais pas vue depuis trois ans.</p>
-
-<p>—Et vous avez parlé du passé, naturellement?</p>
-
-<p>—Naturellement...</p>
-
-<p>—Et cela vous a rendue triste... Ne le niez pas... Moi qui me
-promettais tant de joie de notre réunion, j’ai eu, en vous voyant,
-l’intuition, la certitude que vous étiez préoccupée d’autre chose, et
-que ce moment si doux était gâté... Je n’osais pas vous interroger,
-d’abord. Mais mon inquiétude a été plus forte que ma volonté de
-discrétion... Vous me comprenez, vous m’excusez, Josanne?</p>
-
-<p>C’est la première fois qu’il appelle Josanne par son prénom, et cette
-familiarité leur paraît, à l’un comme à l’autre, toute naturelle. La
-jeune femme répond:</p>
-
-<p>—Je ne nie pas. Vous avez bien deviné... Oui, madame Grancher m’a
-parlé d’un temps lointain où j’étais bien malheureuse et...</p>
-
-<p>Elle achève, plus bas, comme à regret:</p>
-
-<p>—Et bien folle...</p>
-
-<p>Noël a un tressaillement léger.</p>
-
-<p>Il fait:</p>
-
-<p>—Ah!...</p>
-
-<p>Ses yeux clairs se durcissent. Il tourmente sa moustache, et il murmure:</p>
-
-<p>—Vous m’avez promis de me dire... bientôt... l’histoire de ce
-temps-là... Oh! pas maintenant... Il faut vous reposer, vous installer,
-reprendre votre vie... notre vie... et puis, un jour, un jour tout
-proche, <span class="pagenum" id="Page_228">228</span> où nous serons l’un près de l’autre, paisibles, en
-confiance, vous me raconterez...</p>
-
-<p>—Oui... comme vous êtes délicat, Noël!... Je suis si touchée!...
-Bientôt, oui...</p>
-
-<p>—Cela vaudra mieux... parce que... moi aussi... j’ai des choses à vous
-dire...</p>
-
-<p>Le fiacre s’arrête quai des Augustins...</p>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
- <span class="pagenum2" id="Page_229">229</span>
- <h2 class="h2souschapitre">XXV</h2>
-</div>
-
-<p>—Ces deux tours, là-haut, dans le lierre, c’est le château de
-Chevreuse? demanda Josanne.</p>
-
-<p>Noël répondit:</p>
-
-<p>—Oui... Nous descendons, voulez-vous? La voiture ira nous attendre au
-bout du village, et nous grimperons le coteau. La vue est merveilleuse,
-paraît-il... Mais vous êtes encore fatiguée...</p>
-
-<p>—Pas du tout.</p>
-
-<p>—Vous l’étiez, hier, avant-hier, et, ce matin même, en arrivant à la
-gare, vous aviez une petite figure tirée qui m’a donné des remords...
-J’avais envie de remettre la promenade à un autre jour.</p>
-
-<p>—Ah! non, par exemple!... Descendons. Vous êtes sûr qu’il ne pleuvra
-pas?</p>
-
-<p>—Jamais de la vie! La chance est pour nous. Les dieux nous aiment, et
-il nous suffit d’être ensemble pour écarter le mauvais sort... Voilà le
-<span class="pagenum" id="Page_230">230</span> soleil... et un coin de bleu, entre les nuages... Allons!</p>
-
-<p>La voiture s’éloigna.</p>
-
-<p>C’était un jour sec et brûlant qui sentait la poussière, le foin, les
-roses. Josanne, dès les premiers pas, sur le chemin en pente raide, fut
-écrasée par la chaleur. Sa jupe de toile blanche, si légère, entravait
-sa marche; la mousseline de sa blouse lui collait aux épaules. Elle
-avait un peu de vertige, à chaque mouvement.</p>
-
-<p>La veille et l’avant-veille, elle avait dû garder le lit, pendant que
-la Tourette, en désarroi, organisait tant bien que mal la vie du petit
-Claude. Et Josanne, rétablie, conservait encore une courbature physique
-et morale qui la rendait moins résistante que de coutume à la fatigue
-et à l’émotion. Noël voulait-il la ménager? Voulait-il lui laisser
-toute l’initiative d’un entretien qu’elle avait cru facile et qui,
-maintenant, l’effrayait? Il avait repris, spontanément, le ton de la
-camaraderie fraternelle. Aucune conversation sérieuse, aucune allusion
-aux lettres échangées... Josanne, si brave, loin de Noël, éprouvait,
-devant lui, un effarement singulier, un malaise de pudeur... Il lui
-venait des scrupules rétrospectifs. Parfois, même, elle se défendait
-contre son amour, et elle souhaitait s’en tenir à l’amitié passionnée.</p>
-
-<p>Ce trouble de conscience s’apaisait en ce moment, et Josanne se
-réjouissait d’être tranquille et gaie, comme une sœur très chérie
-auprès d’un grand frère. A mesure qu’ils montaient, entre les haies
-vives, les chaumines brunes, les bouquets de bois, la vallée de
-l’Yvette s’abaissait plus profondément à leur gauche. Ils apercevaient,
-<span class="pagenum" id="Page_231">231</span> tout en bas, les rectangles des blés jaunissants, les taches
-pourpres des trèfles, la houle argentée des seigles, les toits
-d’ardoise miroitants, l’aiguille d’un clocher et, parmi les rubans
-dénoués des routes, le panache floconneux d’un train qui s’en allait.
-Puis le sol remontait, les collines haussaient leurs croupes bleues,
-d’un bleu opaque, violacé par les ombres flottantes des grands nuages
-qui passaient lentement contre le soleil, blancs ou gris, avec des
-crêtes brillantes.</p>
-
-<p>—Écoutez! dit Noël.</p>
-
-<p>Ils s’arrêtèrent. Dans un champ voisin, des petites filles cueillaient
-des fraises. La plus âgée se mit à chanter. Et sa voix grêle, qui
-tremblait un peu, s’envolait comme un oiseau fatigué, planait,
-retombait à fleur de terre.</p>
-
-<p>Elle était si faible, cette voix, qu’à trois mètres de là on ne
-l’entendait plus, et elle semblait chanter pour les herbes modestes,
-les fleurs dédaignées, les vies végétales qu’une goutte de pluie ranime
-et qu’étouffe un petit caillou. Et, dès qu’elle s’élevait un peu, elle
-étendait le cercle de son humble enchantement; elle allait de Josanne à
-Noël, de Noël à Josanne, prenant leurs âmes au léger réseau mélodique
-dont chaque note tissait un fil.</p>
-
-<p>On ne distinguait pas les paroles; l’air banal rappelait les cadences
-des vieilles rondes, mais l’air et la voix exprimaient tant de douceur!
-la douceur même du paysage aux lignes modérées, aux nuances amorties,
-baigné de bleu et somnolent sous la menace de l’orage. Noël et Josanne
-étaient tout imprégnés de cette douceur. Et ils avaient la sensation
-nouvelle et délicieuse du vrai voyage, l’illusion d’être très loin
-de <span class="pagenum" id="Page_232">232</span> Paris, très loin de tout et de tous,—seuls... Autour d’eux,
-ce n’était plus la banlieue; c’était la bonne province, la vieille
-France...</p>
-
-<p>Quand la voix se tut, Noël était tout proche de Josanne...</p>
-
-<p>—Quel dommage! dit-il...</p>
-
-<p>—L’enfant nous a vus, peut-être... Elle s’est sauvée...</p>
-
-<p>—Attendons!... Chut!</p>
-
-<p>Ils attendirent en vain.</p>
-
-<p>—Continuons notre route...</p>
-
-<p>—C’est que...</p>
-
-<p>—Vous êtes lasse?...</p>
-
-<p>—La chaleur, je pense...</p>
-
-<p>Il vit qu’elle était pâle, d’une pâleur de perle, les paupières
-meurtries, la bouche pareille à une rose décolorée. Elle essayait de
-rire:</p>
-
-<p>—Je me croyais plus forte... mais je ne monterai pas jusqu’au
-château...</p>
-
-<p>—C’est ma faute! Je n’aurais pas dû vous entraîner... Prenez mon
-bras... Appuyez-vous...</p>
-
-<p>—Mais non... Je n’ai rien. La chaleur m’a étourdie...</p>
-
-<p>Ils coupèrent par un autre sentier, moussu, ombragé de tilleuls en
-charmilles, et ils retrouvèrent enfin leur voiture.</p>
-
-<p>Josanne murmura:</p>
-
-<p>—Il était temps... Je n’en pouvais plus... Je défaillais.</p>
-
-<p>—Étendez-vous, appuyez-vous... Otez votre chapeau qui vous gêne...
-On va rabattre la capote... Et vous, cocher, allez rondement! Nous
-déjeunons à Dampierre.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_233">233</span></p>
-
-<p>Les yeux fermés, elle abandonnait sa tête en arrière. Entre ses cils,
-elle apercevait des arbres, des maisons, un château, des murs, une
-grille, images fragmentaires qui défilaient, interrompues par des
-espaces d’ombre lorsque les paupières de Josanne s’abaissaient tout à
-fait.</p>
-
-<p>Elle ne savait pas que Noël la tenait contre son épaule. Elle sombrait
-dans la douceur et la langueur, perdant toute notion du temps et de la
-distance. A Dampierre, elle fit un effort pour se ranimer, et, voyant
-la tête de Noël si près de la sienne, elle rougit et se redressa.</p>
-
-<p>—Oh! pardon... Je...</p>
-
-<p>Il n’écouta pas ses excuses, et ne parut soucieux que de sa santé.</p>
-
-<p>Le déjeuner était prêt, dans une salle à manger pseudo-gothique.
-Noël parla gaiement, de choses banales, comme s’il eût désiré amuser
-Josanne et non pas l’émouvoir. Elle s’irritait un peu de cette
-réserve volontaire, et un sentiment obscur, léger dépit, coquetterie
-inconsciente, inquiétude amoureuse, l’enhardissait...</p>
-
-<p>Elle refusa de rentrer à Paris, déclara qu’elle était tout à fait bien
-portante et qu’elle voulait voir les Vaux-de-Cernay.</p>
-
-<p>Dans la voiture, elle s’accommoda sur les coussins, et, sans attendre
-le conseil de Noël, elle enleva son grand chapeau. La capote rabattue
-les abritait de la poussière. Le sol surchauffé réverbérait le ciel
-ardent.</p>
-
-<p>—Mon amie?</p>
-
-<p>—Mon ami?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_234">234</span></p>
-
-<p>—Ce n’est pas un mensonge? Vous êtes mieux?</p>
-
-<p>—Beaucoup mieux.</p>
-
-<p>—Vous ne pouviez pas être malade, aujourd’hui.</p>
-
-<p>—A cause de votre chance!...</p>
-
-<p>—Notre chance, Josanne!</p>
-
-<p>—Non, la vôtre... Tout vous réussit. Partout où nous allons, les gens
-et les choses vous font accueil. D’un mot, vous imposez votre volonté,
-vous dissipez la méfiance, vous éveillez la sympathie, vous créez le
-bonheur. Les filles d’auberge sourient en vous servant; les cochers
-vous adorent... Tenez, ce vieux qui nous a conduits, dès la première
-minute vous avez fait sa conquête: j’ai vu ça...</p>
-
-<p>—Vous avez vu ça!... Comme c’est gentil!... Je le couvrirai d’or, ce
-vieux! Il a une si bonne figure!... D’abord, tout me semble beau et
-bon, aujourd’hui.</p>
-
-<p>—Mais moi, je suis bien ennuyeuse... Une femme, c’est toujours
-détraqué.</p>
-
-<p>—Une femme, c’est fait pour être protégé, soigné, aimé... Soyez femme,
-sans honte, soyez faible, soyez même un peu douillette. Vous dépenserez
-votre énergie avec les autres. Avec moi, vous vous reposerez, vous vous
-laisserez vivre... comme ça!... Vous êtes bien?... Vous n’avez pas trop
-chaud?... Pas mal à la tête?... Vous riez!... Tant mieux!... Je suis
-bête avec mes questions!</p>
-
-<p>—Vous êtes... Ah! il n’y a pas de mots pour dire ce que vous êtes...
-bon, tendre, exquis... Devenez un peu méchant, dites!...</p>
-
-<p>—Pourquoi?</p>
-
-<p>—Parce que je vais faire comme le vieux cocher, comme tout le monde...
-Je vais vous adorer!</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_235">235</span></p>
-
-<p>—Je l’espère bien!... Ce serait réciproque, car, moi, je vous adore
-depuis longtemps, vous le savez!</p>
-
-<p>—Non, je ne le sais pas.</p>
-
-<p>—Pas du tout?</p>
-
-<p>—Pas assez.</p>
-
-<p>Il avait parlé en riant,—d’un rire qui n’était pas très sincère, qui
-s’attendrissait. Et Josanne avait répondu si gravement qu’il en eut
-l’âme remuée. Le matin même, il s’était répété ce qu’il se disait
-depuis le retour de Josanne: «Je suis sûr de moi, mais je ne serai pas
-sûr d’elle tant qu’elle ne m’aura pas ouvert tout son cœur... Qu’elle
-parle d’abord. Qu’elle me donne cette preuve de confiance...»</p>
-
-<p>Elle avait repris sa pose lassée. Sa tête penchait sur l’épaule de
-Noël. Il contemplait la frange noire des cils, la ligne nacrée des
-dents et le cou nu, et la gorge qui gonflait la mousseline,—une gorge
-très jeune, libre au-dessus du corset bas. Des carrés de dentelle
-incrustée révélaient la chair mate et blanche qui devait être douce
-au toucher comme la pulpe des fleurs... Et cette vision, ce contact
-imaginé, la ligne si jolie du corps de Josanne, troublaient Noël
-malgré lui. L’amie, l’amante idéale, que ses rêves les plus ardents
-effleuraient à peine, devenait une femme,—la femme...</p>
-
-<p>Et ce trouble, encore chaste, qui n’était pas le désir d’une caresse,
-mais le besoin d’être près, tout près de ce qu’on admire et de ce
-qu’on aime, ce trouble grandissant gagnait Josanne... Et il s’y mêlait
-l’effroi sacré du mot que Josanne ne voulait pas dire, que Noël ne
-voulait pas dire, et qui était dans leur esprit à tous deux, sur leurs
-lèvres à tous deux... <span class="pagenum" id="Page_236">236</span> l’effroi du mot qui, prononcé, allait
-changer deux existences!</p>
-
-<p>Mais une force irrésistible fut en eux... La main de l’homme chercha
-la main de la femme, le front de la femme s’inclina sur la poitrine
-de l’homme... Josanne se sentit rouler dans le grand torrent de
-l’instinct, dans le courant de la vie universelle... Elle eut peur,
-encore... puis, du tourbillon de ses pensées et de ses désirs obscurs,
-émergea le souvenir lumineux d’un rêve: le jardin fleuri, les
-violettes, Noël sur le banc, et l’étreinte et le baiser...</p>
-
-<p>—Josanne!</p>
-
-<p>—Non!</p>
-
-<p>—Josanne!... Je le veux!... Regardez-moi!</p>
-
-<p>Le cocher se retourne, à demi:</p>
-
-<p>—Nous y v’là!</p>
-
-<p>—Où donc?</p>
-
-<p>—A Cernay. Vous voulez-t-y pas voir les cascades? Y a un sentier, à
-droite, tout le long de l’eau... Et puis, y a le moulin, et l’auberge à
-Léopold... Moi, j’irai jusqu’à l’auberge à Léopold...</p>
-
-<p>—Descendons!</p>
-
-<p>—Ce n’est pas très prudent, Josanne... Vous êtes fatiguée...</p>
-
-<p>Elle ne l’écoute pas, elle saute sur la route, pendant qu’il donne ses
-ordres au cocher. Elle court, elle suit la pente du ravin, parmi les
-châtaigniers et les chênes, blanche, dans le demi-jour glauque qui
-baigne les troncs trapus, les rochers gris. La mousse spongieuse, d’un
-vert velouté, amortit ses pas. Des racines arc-boutées contre le sol
-retardent sa fuite <ins class="correction" title="égère">légère</ins>. Elle va, laissant traîner sa jupe, les bras
-étendus, <span class="pagenum" id="Page_237">237</span> longue, svelte, agile, silencieuse. Et elle s’arrête,
-comme une colombe se pose, dans un large creux de rocher où s’amassent
-des feuilles mortes.</p>
-
-<p>Noël la rejoint. Elle met ses mains sur ses yeux; elle respire
-lentement, profondément, si oppressée!...</p>
-
-<p>Noël lui dit:</p>
-
-<p>—Quoi?... Vous ne voulez plus me regarder?... Regardez-moi! les yeux
-dans les yeux! Il le faut!... Je veux que vous me regardiez, Josanne!</p>
-
-<p>Il lui saisit les poignets, la retient, fascinée, sous son regard clair.</p>
-
-<p>—Oh! mon ami,... Par grâce... Croyez-moi... Je...</p>
-
-<p>—Josanne!... Je voulais attendre, vous éprouver, parce que vos
-réserves, vos réticences avaient mis en moi un doute... Mais je suis à
-bout de forces!... Il faut parler maintenant... Oh! je vous en supplie,
-soyez clairvoyante, soyez sincère!... Cherchez en vous, cherchez bien,
-s’il n’y a rien... rien que...</p>
-
-<p>Elle se taisait; elle se recueille. Sa pensée descend dans le mystère
-de l’âme, dans l’ombre, dans l’ombre... Et Noël voit cette pensée qui
-remonte, qui affleure au jour, dans les prunelles de Josanne.</p>
-
-<p>Elle murmure:</p>
-
-<p>—Rien... rien... Noël! Je vous le jure... il n’y a rien de vivant en
-moi que le présent... vous...</p>
-
-<p>Et, dans un souffle qui expire, tout bas, elle achève:</p>
-
-<p>—L’amour...</p>
-
-<p>Comme ils sont pâles et tremblants! Josanne s’appuie au rocher. Ses
-pieds, mal assurés, foulent les feuilles sèches dont on entend le
-bruissement soyeux. Des taches de soleil dansent sur sa robe. Elle
-reprend:</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_238">238</span></p>
-
-<p>—Je n’aurais pas voulu parler si tôt... Mais... j’ai été surprise...
-Je n’ai pas su cacher mon émotion... Pourquoi?... Je l’ignore
-moi-même... Ah! si près, si près de vous, comment aurais-je pu
-dissimuler ce que vous saviez déjà, Noël?... car vous le saviez,
-dites?... Et j’étais sûre de moi autant, plus que de vous...</p>
-
-<p>Sa pâleur se colore un peu. Sa bouche se détend dans un sourire
-craintif. Mais Noël, dominé par l’idée secrète et fixe qui le torture,
-Noël broie les mains de Josanne, la presse contre le rocher.</p>
-
-<p>—Le présent!... Je veux croire que le présent est à moi, Josanne! Je
-veux croire que vous m’aimez, et que vous êtes loyale... Mais il y a...</p>
-
-<p>—Quoi?</p>
-
-<p>—Le passé...</p>
-
-<p>—Noël!</p>
-
-<p>—Le passé que je devine... Hélas! je n’attendais pas de vous ces
-paroles d’amour, avant la confidence que vous me promettiez, que vous
-me deviez, que j’eusse accueillie avec douceur et tristesse, oui,
-quelle qu’elle fût... Et alors seulement je vous aurais dit...</p>
-
-<p>Elle jette un cri:</p>
-
-<p>—Mon Dieu!... Qu’ai-je fait!... Quelle imprudence affreuse!...
-Cet aveu d’un si grand malheur, d’un si grand mal, comment
-l’accueillerez-vous?... Oh! mon Dieu!... mon Dieu! qu’ai-je fait?</p>
-
-<p>—Josanne, mon amie, ne tremblez pas, ne pleurez pas... Ma Josanne!</p>
-
-<p>—J’étais si sensible à tout, si nerveuse, et c’était un tel bonheur
-d’être près de vous!... J’ai perdu la tête. Je me suis trahie... Et,
-tout à coup, là, vous avez montré tant de violence!</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_239">239</span></p>
-
-<p>—J’ai eu tort, je vous demande pardon... Mais ne pleurez donc plus!...
-Cela me fait une peine affreuse... Voyez, je suis calme, maintenant...
-J’ai perdu la tête, moi aussi, et je n’ai pas su maîtriser mon
-angoisse... Voyons! calmez-vous!... Vous êtes si faible encore!... Je
-ne veux pas vous tourmenter en vous interrogeant... Ce soir, oui, ce
-soir, nous causerons... Mais ne pleurez plus, je vous le défends! Et
-puis venez! ne restons pas là... marchons... Nous ne savons plus ce que
-nous faisons, ni l’un ni l’autre...</p>
-
-<p>Il l’entraîne. Elle ne cesse de gémir: «Qu’ai-je fait?» Il la voit
-malade d’émotion, prête à sangloter pour un mot, pour un geste de lui
-qui ressemblerait à un blâme.</p>
-
-<p>—Chut!... Chut!... dit-il. Nous rentrerons à Paris vers sept
-heures... Et ce soir, j’irai chez vous. Nous serons calmes, sages,
-doux à nous-mêmes, et vous verrez, mon amour, comme tout sera simple
-et facile. Est-ce que votre ami vous fait peur?... Il peut tout
-comprendre, tout excuser, tout,—sauf un manque de sincérité. Et vous
-êtes très sincère...</p>
-
-<p>—Je le serai...</p>
-
-<p>—La sincérité, Josanne, c’est la règle de ma vie. Je me suis imposé
-de ne jamais mentir, et, quand j’ai failli à ce devoir, je me suis
-senti humilié et diminué... Et c’est pourquoi je vous ferai, moi aussi,
-moi d’abord, ma confession. Vous me connaîtrez avec mes faiblesses.
-Oh! rien de bien grave... Et vous m’accepterez, tel que je suis, avec
-indulgence, puisque vous m’aimez.</p>
-
-<p>—Et vous, Noël, m’accepterez-vous telle que je suis?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_240">240</span></p>
-
-<p>—Oui, d’avance, et les yeux fermés...</p>
-
-<p>—Ah! comme je vous aime!</p>
-
-<p>—Dites-le-moi encore!</p>
-
-<p>—Je vous aime...</p>
-
-<p>—Encore... encore!... toujours!...</p>
-
-<p>—Je vous aime, je vous aime, je vous aime...</p>
-
-<p>Apaisés, enlacés, ils vont dans l’ombre verte, sur la verte mousse. Le
-sentier côtoie la petite rivière qui luit et glisse, écumeuse dans les
-remous, argentée sur la pente des barrages, sombre comme une sombre
-émeraude dans la coupe noire des rochers. Le ravin s’ouvre, s’élargit
-en vallée pour contenir des prairies, des maisons, un étang couleur
-d’étain. Et le ciel reparaît, avec des trouées blanches, des flèches de
-rayons, des nuages en boule qui pèsent sur l’outremer des collines.</p>
-
-<p>L’auberge est là. Il faut pousser la barrière, traverser le potager
-où fleurissent des pavots rouges et roses. Voici les tables sous les
-tonnelles, la maison, la salle décorée de peintures. Les mouches
-bourdonnent dans les rideaux. Une odeur de bière flotte...</p>
-
-<p>La voiture attend dans la cour, sous les acacias poudreux.</p>
-
-<p>Le cocher attelle son cheval, et le patron, qui a du flair, s’approche
-des jeunes gens... Il vante la beauté du pays, l’air vif, les poissons
-de l’étang...</p>
-
-<p>—Et puis, quand on veut rester quelques jours, j’ai de gentilles
-chambres... Il faudra revenir, m’sieur et dame.</p>
-
-<p>—Sans doute... sans doute! dit Noël...</p>
-
-<p>Et il n’ose pas regarder Josanne qui rougit.</p>
-
-<p>On repart. Le vieux cocher essuie son front, sifflote <span class="pagenum" id="Page_241">241</span> et prend
-bien soin de ne pas se retourner. Il a l’expérience de ces promenades
-et il a compris tout de suite que «ces deux-là, c’est deux qui s’aiment
-bien...»</p>
-
-<p>Des champs, des prés, un plateau, des collines éventrées par des
-carrières jaunes, les ruines d’une abbaye, une allée entre des murs de
-parc, une clarté blanche et brûlante qui tombe. Mais Noël et Josanne
-ne voient plus, ne parlent plus. Ils ne perçoivent rien du monde que
-l’atmosphère embrasée, l’odeur sucrée des acacias, le roulement doux
-qui les emporte, aux bras l’un de l’autre... Et leur premier baiser les
-laisse éblouis, comme si toute la flamme du jour torride avait passé
-dans leur sang.</p>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
- <span class="pagenum2" id="Page_242">242</span>
- <h2 class="h2souschapitre">XXVI</h2>
-</div>
-
-<p>Pendant le court trajet de Saint-Rémy à Paris, dans le wagon vide, Noël
-resta muet, tenant Josanne blottie au creux de son bras. Elle aussi,
-songeait, et, quand le train s’engouffra dans le dernier tunnel, elle
-parut s’éveiller, et murmura:</p>
-
-<p>—Nous arrivons si vite! si vite!...</p>
-
-<p>—Et je dois vous quitter?...</p>
-
-<p>—Il le faut, mon ami... Je me reposerai, je me recueillerai, et vous
-viendrez à huit heures et demie, quand je serai seule.</p>
-
-<p>Il l’embrassa longuement, caressant de ses lèvres les tempes,
-les joues, la bouche, et ces baisers, mieux que des paroles, les
-fortifièrent tous les deux. A la gare du Luxembourg, Noël descendit le
-premier et partit, perdu dans la foule.</p>
-
-<p>Il alla jusqu’aux galeries de l’Odéon... Sous ces <span class="pagenum" id="Page_243">243</span> mêmes galeries,
-naguère, Josanne avait feuilleté son livre. Il était en Sicile, dans ce
-temps-là: il espérait que Renée Moriceau viendrait le retrouver... Et
-Josanne, que faisait-elle? Qui aimait-elle?</p>
-
-<p>Son mari?... Non: d’après ce que Noël savait, d’après ce qu’il
-<ins class="correction" title="devenait">devinait</ins>,—à travers les propos de Foucart et certaines phrases de
-Josanne—cette jeune femme d’esprit hardi, de cœur passionné, dans la
-force de sa jeunesse, n’avait pu aimer d’amour Pierre Valentin. Elle
-avait ressenti, pour ce malade, une sorte de pitié maternelle. Mais
-Noël ne doutait pas que Josanne n’eût fait, hors de son ménage, la
-secrète expérience de l’amour et de la douleur... «Et quand bien même
-Josanne aurait eu un amant, pensa-t-il, elle aurait usé du droit que
-je ne conteste point, du droit qu’a toute créature de disposer de sa
-personne... Et elle n’en serait pas moins ce qu’elle est, avec les
-mêmes qualités, les mêmes vertus,—le mot n’est pas trop fort!—bonté,
-désintéressement, courage... A la regarder vivre, chaque jour, je
-n’ai rien découvert en elle qui ne m’inspirât autant d’estime et
-de respect que d’affection... Alors?...» Il avait la gorge serrée.
-«Évidemment, je n’aurais rien à dire si cela était, mais il y a tout
-de même des chances, des probabilités nombreuses pour que cela ne soit
-pas: d’abord, le secret d’une liaison n’est jamais si bien gardé que,
-dans une crise de passion ou de désespoir, un des amants ne laisse
-deviner quelque chose... Et, dans cette pétaudière du <i>Monde féminin</i>,
-personne n’a soupçonné Josanne... Foucart m’a dit, maintes fois: «Elle
-est vraiment vertueuse, cette petite!... Et, d’ailleurs, une femme
-<span class="pagenum" id="Page_244">244</span> peut avoir une passion, sans avoir un amant... La Princesse de
-Clèves!...»</p>
-
-<p>Il revit le volume de madame de Lafayette sur l’étagère de Josanne, la
-reliure précieuse, la date et les initiales: «Souvenir du 4 février
-18... M. N.» Et il fut, à la fois, triste et rassuré: «Voilà, sans
-doute, le mot de l’énigme... Josanne a une conscience délicate et
-scrupuleuse, et ses audaces de pensée restent théoriques... Elle a
-aimé, et elle s’est reproché l’infidélité sentimentale qu’elle faisait
-à son mari. Elle a voulu revivre l’aventure platonique de la Princesse
-de Clèves,—mais l’homme qu’elle avait choisi n’a pas eu la constance
-d’un Nemours... Et c’est là «le grand malheur, le grand mal, dont elle
-reste endolorie...»</p>
-
-<p>Noël se persuada qu’il connaissait le secret de Josanne... Puis un
-doute lui revint: «Quel roman fais-je là?... C’est absurde! Josanne
-ne m’eût pas caché, si tenacement, si pudiquement, l’histoire d’un
-amour platonique. Ah! je dois, je veux m’attendre à tout!... Pourquoi
-ne puis-je m’empêcher de souffrir?... Je n’étais pas jaloux du mari,
-ou si peu!... J’aimais l’enfant de ce Pierre Valentin qui est pour
-moi une ombre, un nom... L’enfant! Josanne l’adore, ce petit! Il l’a
-sauvegardée peut-être. Elle s’est sacrifiée à lui... Qui sait? l’amour
-maternel a triomphé de l’autre amour...»</p>
-
-<p>Il sortit des galeries, erra dans les petites rues qui s’entre-croisent
-entre le boulevard Saint-Germain et les quais. Par moments, son
-inquiétude faisait trêve: il évoquait l’auberge de Cernay, la voiture,
-le paysage boisé dans l’or du soleil couchant, et le souvenir du <span class="pagenum" id="Page_245">245</span>
-baiser lui arrachait une exclamation... Il avait envie de crier tout
-haut: «Elle m’aime! Elle m’aime!...» Puis l’angoisse le tenaillait de
-nouveau, et il gémissait tout bas: «Comme je l’aime, hélas! comme je
-l’aime!»</p>
-
-<p>Chez Mariette, il ne put manger. Les yeux fixés sur sa montre, il
-commençait de fumer des cigarettes qu’il laissait éteindre à tout
-instant.</p>
-
-<p>A huit heures, il s’en alla, et à peine fut-il dans l’escalier de
-Josanne qu’il redevint très lucide, comme il était aux heures graves de
-sa vie.</p>
-
-<p>Josanne elle-même lui ouvrit:</p>
-
-<p>—Je suis seule.</p>
-
-<p>—Et Claude?</p>
-
-<p>—Il dort. Venez!</p>
-
-<p>Il la suivit à travers la salle à manger sombre, jusque dans le salon.
-La lampe brûlait. Une porte entr’ouverte laissait voir la tenture rose
-du cabinet de toilette où dormait l’enfant. Parfois on entendait le
-petit souffle régulier, le bruissement du matelas en balle d’avoine.</p>
-
-<p>—Mon amie, ma chérie!</p>
-
-<p>—Ah! mon Noël!</p>
-
-<p>Elle s’était jetée contre lui, les bras à son cou, et l’étreignait de
-toutes ses forces, comme pour le pénétrer de son amour, à elle, de sa
-volonté, à elle... Puis elle dit:</p>
-
-<p>—Mettez-vous là!</p>
-
-<p>Elle l’obligea de s’asseoir sur le divan tandis qu’elle s’asseyait à
-ses pieds, la tête levée d’un air d’imploration, d’humilité amoureuse.
-La lampe répandait un crépuscule faiblement coloré de rose. Un tramway
-passa.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_246">246</span></p>
-
-<p>Ce fut Noël qui parla le premier:</p>
-
-<p>—Écoutez, ma chérie...</p>
-
-<p>Il raconta sa vie... Il avait eu, depuis dix ans, beaucoup de liaisons
-passagères, plus ou moins amusantes, plus ou moins touchantes, souvent
-jolies, tristes parfois, mais dont aucune n’avait marqué une trace
-profonde sur son âme et dans sa mémoire... Bien qu’il ne fût pas
-méchant, ni «rosse», quelques femmes avaient souffert par lui. D’autres
-l’avaient fait souffrir...</p>
-
-<p>—Mais tout cela, voyez-vous, c’était peu de chose, bien peu de
-chose!... Ivresse légère des sens, jeu d’imagination, mirage
-sentimental... Et, même quand je me disais: «C’est l’amour!» je ne
-réussissais pas à me tromper moi-même. Je n’étais pas en confiance
-auprès de celles que je croyais aimer... Je n’aurais jamais eu l’idée
-de leur confier mes projets, mes ambitions, mes déboires... Non,
-jamais!... Tandis que lorsqu’on aime, on se donne, on se livre, on se
-montre tel qu’on est, on dit tout... Ah! l’amour, la grande émotion,
-l’éblouissement, le vertige qui fait chavirer l’orgueil et la volonté,
-je n’avais jamais connu ça!</p>
-
-<p>—Alors, c’est moi, la première...</p>
-
-<p>—Oui, c’est vous...</p>
-
-<p>—Mais pourquoi?</p>
-
-<p>—Je ne sais pas... J’ai eu, à Florence, un pressentiment, le soir où
-j’ai reçu votre lettre... Je vous ai raconté cela, souvent... Et, plus
-tard, quand j’ai ouvert la porte du petit bureau où vous m’attendiez,
-ç’a été une des grosses émotions de ma vie.</p>
-
-<p>—Vous étiez auto-suggestionné!</p>
-
-<p>—Vous êtes entrée: une grande jeune femme en robe de deuil...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_247">247</span></p>
-
-<p>—Qui ne ressemblait pas à la figurine de Ghiberti!...</p>
-
-<p>—Qui ne ressemblait à personne... Vous m’avez tendu la main... Vous
-vous êtes assise... La lampe éclairait votre corsage, votre chaîne de
-jais, vos mains... Vos dents brillaient... Vos joues pâles devenaient
-roses... Vous vous êtes penchée, et j’ai vu que vos yeux étaient
-bleus... Et je n’ai pas su, vraiment, si vous étiez belle ou pas belle:
-vous étiez vous!</p>
-
-<p>—Oh! parlez-moi encore, Noël! Cela me fait tant de bien... Cela
-m’encourage!... Alors vous m’avez aimée tout de suite?</p>
-
-<p>—Je ne me suis pas dit: «C’est le coup de foudre!» Non... mais
-j’étais heureux, timide, et, après, je ne faisais que penser à vous.
-J’inventais des prétextes pour vous revoir, et je ne craignais pas
-d’être importun, puisque je vous aimais... Les convenances, je les
-oubliais! Je vivais avec vous, dans l’extraordinaire, et cela me
-semblait si simple, si naturel!</p>
-
-<p>Josanne murmura:</p>
-
-<p>—Oui, c’était bien doux... Et, moi qui essayais de me défendre, je me
-prenais, peu à peu, au charme de l’amour, à votre charme...</p>
-
-<p>—Pourquoi vous en défendre?</p>
-
-<p>—Mais parce que... Achevez d’abord! Vous m’avez tout dit?</p>
-
-<p>—Pas tout...</p>
-
-<p>—Ah!</p>
-
-<p>—Je veux vous dire encore que je ne suis pas...</p>
-
-<p>—Le chevalier sans peur et sans reproche?...</p>
-
-<p>—Oui. Je n’ai pas commis de bien grands crimes: je n’ai pas séduit
-des jeunes filles et abandonné des <span class="pagenum" id="Page_248">248</span> enfants naturels; je n’ai
-pas détourné de ses devoirs la femme de mon meilleur ami, mais...
-mais... j’ai été égoïste, parfois, léger, et jamais fidèle... J’ai
-causé des chagrins plus ou moins profonds; j’ai commis, hélas! de
-petites cruautés, de petites lâchetés, pour éviter l’agacement
-des récriminations... Il y a eu des lendemains de conquête où je
-n’étais pas gai; des lendemains de rupture où je n’étais pas fier de
-moi... Ah! comme, à le remuer devant vous, tout mon passé m’apparaît
-banal, médiocre... Hier encore... pendant que vous étiez à Chartres,
-pendant que vous m’écriviez ces lettres délicieuses, je me laissais
-presque reprendre... L’ennui, la solitude, l’occasion... Ah! quelle
-mélancolie!... J’ai revu, plusieurs fois, une femme que je n’aime pas,
-que je n’ai jamais aimée...</p>
-
-<p>—Et qui était, cependant, votre maîtresse?</p>
-
-<p>—Oui... Une liaison rompue et reprise sans bien savoir pourquoi...
-Je me disais: «Ça n’a pas d’importance...» Mais c’est fini, je vous
-jure... J’ai brisé tout net...</p>
-
-<p>—Quand?</p>
-
-<p>—Le lendemain de votre retour...</p>
-
-<p>Josanne murmurait:</p>
-
-<p>—Pendant que j’étais à Chartres... la semaine dernière... Ah! je
-comprends vos lettres, maintenant!...</p>
-
-<p>Et, tout à coup, elle pleura.</p>
-
-<p>—Ne pleurez pas, mon aimée, ne soyez pas jalouse! Il n’y a pas de
-quoi...</p>
-
-<p>—Je n’ai pas le droit d’être fâchée... mais cela me fait du chagrin,
-tout de même...</p>
-
-<p>Il la consola. Il lui répéta qu’il l’avait aimée, elle, <span class="pagenum" id="Page_249">249</span> elle
-seule, d’un amour fervent, inquiet, jaloux, avec une simplicité
-d’enfant, un enthousiasme d’adolescent, une patience de sauvage... De
-toutes ses forces, il avait voulu conquérir l’âme qui se donnait et
-se dérobait! Que de ruses pour saisir la pensée de Josanne au moment
-même où cette pensée se formait! Que de pièges involontaires dans une
-question, dans une allusion banale!... Quelles alternatives de doute et
-de confiance!... L’inquiétude de Noël avait dompté son désir...</p>
-
-<p>Cependant il avait souffert de voir son amie dans ce milieu un peu
-équivoque du <i>Monde féminin</i>... Elle subissait les rebuffades de madame
-Foucart et les familiarités de Flory; elle allait chez toutes sortes de
-gens qui la recevaient sans beaucoup d’égards; elle économisait sur son
-modeste gain, portait des robes de l’an dernier, dînait chez Mariette
-et voyageait en troisième classe... Et Noël ne pouvait l’aider, lui
-rendre la vie plus facile, ouatée de bien-être, fleurie d’un peu de
-luxe...</p>
-
-<p>Josanne protestait. Noël l’arrêta:</p>
-
-<p>—Chut!... Vous parlerez tout à l’heure...</p>
-
-<p>Et il dit comment il avait eu le désir de tout partager avec elle, de
-l’épouser...</p>
-
-<p>Elle poussa un cri:</p>
-
-<p>—M’épouser!...</p>
-
-<p>—Certainement... Je ne voyais pas en vous une maîtresse, je voyais ma
-compagne de toujours, ma femme...</p>
-
-<p>Josanne resta stupéfaite... Elle n’avait songé qu’à l’amour, et les
-paroles de Noël, au lieu de l’emplir toute de joie et de fierté tendre,
-la déconcertèrent...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_250">250</span></p>
-
-<p>Elle appuyait sa joue encore humide sur une main du jeune homme. De
-l’autre main, Noël lui caressait les cheveux...</p>
-
-<p>—Cela vous déplaît, ma chérie?</p>
-
-<p>—Oh! pouvez-vous croire... Mais je n’avais pas fait de projets,
-moi!... Je ne considérais pas l’avenir...</p>
-
-<p>—Je vous ai tout dit. A vous, maintenant... Ne me faites pas attendre
-davantage... J’ai un peu d’angoisse, mon amie... mais vous sentez que
-je vous aime et que je suis très doux...</p>
-
-<p>Josanne frémit de tout son corps. Elle balbutia:</p>
-
-<p>—Oh! moi... je...</p>
-
-<p>Sa voix était rauque. Elle courbait les épaules comme si elle avait
-senti peser matériellement sur elle le regard anxieux de Noël.</p>
-
-<p>—Je... je vous ai raconté comment je m’étais mariée... J’aimais mon
-mari... Oh! ce n’était pas une <ins class="correction" title="profond">profonde</ins> passion... c’était un amour
-de jeune fille... Et, d’ailleurs, Pierre n’avait pas tout à fait les
-mêmes idées et les mêmes goûts que moi... Malgré ça, nous aurions pu
-être heureux, avec de la bonne volonté... mais vous savez qu’il devint
-malade, très malade... Et la souffrance changea son caractère...</p>
-
-<p>—Je le sais... Vous me l’avez dit, et d’autres m’en ont parlé...</p>
-
-<p>—D’autres?</p>
-
-<p>—Foucart... Il m’a répété, plusieurs fois, que vous aviez montré un
-grand courage, un admirable dévouement.</p>
-
-<p>Elle murmura, en cachant son visage:</p>
-
-<p>—Non! non!... Ne croyez pas ça!</p>
-
-<p>—Comment?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_251">251</span></p>
-
-<p>—Je n’ai pas été admirable, oh! non!... Je n’ai pas pu me dévouer
-entièrement, me sacrifier entièrement... J’étais jeune. J’avais besoin
-de bonheur... et la vie était si dure, si dure!... Alors...</p>
-
-<p>—Quoi?... Parlez!... vite!...</p>
-
-<p>—J’ai... j’ai aimé...</p>
-
-<p>Elle attendait un cri, un soupir... Le silence tomba sur elle.</p>
-
-<p>—J’ai aimé... de tout mon cœur... Oui, je croyais que j’avais le
-droit...</p>
-
-<p>Elle s’interrompit, défaillante... Elle sentit la main de Noël se
-crisper sur sa tempe... Cette petite douleur, comme un appel, ranima
-Josanne et, bravement, elle dit:</p>
-
-<p>—Je me suis donnée...</p>
-
-<p>Cette fois, l’homme tressaillit tout entier:</p>
-
-<p>—Ah!... Josanne!... Cela!... Cela que je craignais!... Mon Dieu!...</p>
-
-<p>Et plus bas, comme une plainte:</p>
-
-<p>—Je n’aurais pas cru que cela me ferait tant de mal...</p>
-
-<p>Épouvantée, Josanne se redressa; elle osa regarder Noël... Il se
-dominait encore. Il matait sa douleur.</p>
-
-<p>—Noël!... Ah! mon Noël, ayez pitié de moi! comprenez-moi!... Qui peut
-me comprendre mieux que vous? Vous ne pouvez pas me condamner; vous
-ne pouvez pas me mépriser, vous! J’ai été faible, parce que j’étais
-malheureuse... Mais je pensais que je ne faisais de mal à personne et
-que j’avais bien <ins class="correction" title="le ajouté">le</ins> droit...</p>
-
-<p>Il la saisit, la souleva jusqu’à lui...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_252">252</span></p>
-
-<p>—Est-ce que je vous méprise? Est-ce que je vous condamne?... Est-ce
-que je vous parle de droit ou de devoir?... Je souffre, voilà tout!...
-C’est illogique, c’est stupide!... Car, enfin, j’étais préparé... Eh
-bien! d’entendre ça, d’être sûr de ça... d’imaginer ça...</p>
-
-<p>Elle gémit, désespérée:</p>
-
-<p>—Noël! vous ne pourrez plus m’aimer!... Mon Noël, c’est fini... Je le
-sens... J’ai perdu votre cœur... Et pourtant vous deviez pressentir
-ce qu’il y avait en moi... ce fond de tristesse... ces souvenirs...
-Hélas! j’étais confiante, malgré tout, en votre justice, en votre
-indulgence... Je connaissais vos idées, qui ne sont pas celles
-des autres hommes... Je me répétais des phrases de vous, qui me
-rassuraient...</p>
-
-<p>Elle éclata en sanglots. Noël la serra contre lui. Elle sentait le
-halètement de sa poitrine, les coups profonds du cœur, le tremblement
-des mains qui l’étreignaient. Il soupira:</p>
-
-<p>—Oui... oui... on se croit très fort, très affranchi... On parle de
-ces choses, comme on parle de tout—du malheur, de la maladie et de la
-mort même!—légèrement... Et puis, quand on découvre la réalité sous
-les mots, on se révolte et on souffre comme une brute...</p>
-
-<p>—Ah! Noël, je souffre plus que vous!</p>
-
-<p>—Je me doutais, oui, de... ce que je sais, à présent... Mais dans le
-doute il y a encore un espoir... Je me payais de raisons vaines... Au
-fond, je pensais: «Ce n’est pas vrai!... Elle n’a pas pu...»</p>
-
-<p>Soudain, il se leva, respira péniblement, comme un homme qui étouffe...
-Et il se mit à marcher, dans la longue pièce, allant, revenant, de la
-fenêtre à la <span class="pagenum" id="Page_253">253</span> porte... Par moments, il passait sa main sur son
-front, sur ses yeux... Josanne, à genoux contre le divan, ne bougeait
-plus, interdite...</p>
-
-<p>—Vous vous êtes donnée!... Mais quand, mais comment?... Pas du premier
-jour, je suppose!... Alors, vous le connaissiez depuis longtemps, cet
-homme que vous aimiez?... Il allait chez vous!... C’était l’ami de la
-maison, naturellement!...</p>
-
-<p>—Non... je l’avais rencontré, ailleurs... chez... une dame... Il
-n’était pas reçu chez moi...</p>
-
-<p>—Et vous l’aimiez?...</p>
-
-<p>—Oui...</p>
-
-<p>—C’était un grand amour?... Comme le nôtre?... Non, dites, ce n’était
-pas de l’amour? Un caprice... une faiblesse... une curiosité...?</p>
-
-<p>—Oh! Noël!... Pas cela, je vous jure! J’étais sincère et c’est mon
-excuse... J’aimais...</p>
-
-<p>Il eut un geste de rage. Puis, de nouveau penché vers Josanne, il
-reprit plus âprement:</p>
-
-<p>—Il vous a quittée?</p>
-
-<p>—Oui.</p>
-
-<p>—Il y a longtemps?</p>
-
-<p>—Deux ans.</p>
-
-<p>—Et depuis... ç’a été fini?... Vous ne l’avez jamais revu?</p>
-
-<p>—Deux fois, par hasard... l’hiver dernier...</p>
-
-<p>—Où?</p>
-
-<p>—Dans la rue...</p>
-
-<p>—Il vous a parlé?</p>
-
-<p>—Oui.</p>
-
-<p>—Et vous avez consenti à l’écouter?</p>
-
-<p>—Oui... parce que...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_254">254</span></p>
-
-<p>—Parce que vous l’aimiez encore!</p>
-
-<p>—Je ne sais pas... Mais depuis que je vous connais, Noël, jamais...</p>
-
-<p>—Enfin, c’est fini dans votre vie, fini dans votre cœur?... Il ne
-reste aucun lien, aucun souvenir...</p>
-
-<p>En prononçant ces mots, il vit que la figure de Josanne se décolorait,
-se creusait, devenait pareille à la figure d’une femme qui va mourir...
-Une pensée imprévue, terrible, fulgura dans son esprit, l’éclaira d’une
-sourde et brusque lueur. Il cria:</p>
-
-<p>—Josanne?...</p>
-
-<p>Elle étendit le bras vers le cabinet où dormait Claude, et elle murmura:</p>
-
-<p>—Il reste... mon petit garçon!</p>
-
-<p>Et elle ne supplia point, elle ne sanglota point; sa tête glissa des
-genoux de Noël au bord du divan. Son corps plié, prosterné, fléchit
-lentement, s’affaissa, sembla disparaître...</p>
-
-<p>Elle n’était pas évanouie, mais elle s’étonnait de vivre encore. La
-voix de Noël venait à son oreille comme à travers des épaisseurs
-d’eau... Elle s’aperçut qu’il la soulevait, qu’il l’étendait, qu’il lui
-mettait un coussin sous la tête... Ses cheveux défaits chatouillaient
-ses cils... Une épingle piquait sa nuque. Elle ouvrit enfin les yeux,
-et pleura.</p>
-
-<p>—Allons! dit Noël, calmez-vous, ma pauvre Josanne.</p>
-
-<p>Elle continua de pleurer, sans mouvement. Noël recommença de marcher
-par la chambre. Une chaise le gênait. Il l’écarta. De temps en temps,
-il balbutiait une phrase qu’il n’achevait pas...</p>
-
-<p>Le petit Claude, troublé dans son sommeil, appela:</p>
-
-<p>—Maman!...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_255">255</span></p>
-
-<p>Josanne fut debout, tout de suite, mais elle hésitait... Noël lui dit:</p>
-
-<p>—Eh bien?... Pourquoi n’allez-vous pas vers lui?... A cause de moi,
-peut-être?... Vous avez tort...</p>
-
-<p>Elle alla jusqu’au seuil du cabinet. L’enfant s’était rendormi. La mère
-regarda le petit lit, le rideau de mousseline... Appuyée au chambranle
-de la porte, elle sentit son cœur se fendre et désira mourir.</p>
-
-<p>Noël s’approcha:</p>
-
-<p>—Écoutez, Josanne, il ne faut pas désespérer... Ayez du courage...
-J’en ai, moi!... vous le voyez bien... Mais je ne suis plus en état
-de discuter... Le coup a été trop rude!... Il vaut mieux que je m’en
-aille... Je dirais des mots injustes, blessants, qui nous feraient du
-mal à tous deux... Et je ne veux pas vous faire de mal...</p>
-
-<p>—Mon Dieu! Où allez-vous?</p>
-
-<p>—J’ai besoin de marcher... Je ne veux pas rester assommé comme ça...
-Il faut que je remue, que je respire... Demain, oui, demain, après
-midi, je reviendrai... Je vous jure que je reviendrai... Couchez-vous,
-tâchez de ne plus penser, de dormir... Vous ne résisteriez pas à tant
-de secousses... Reposez-vous, je vous en prie, pour l’amour de moi...</p>
-
-<p>—Noël!</p>
-
-<p>—Ne me retenez pas!... La fatigue, quelquefois, engourdit le
-cerveau... On souffre moins... Allons, au revoir, Josanne!</p>
-
-<p>... Il était parti! La lampe baissait. Un coussin du divan gisait à
-terre, et Josanne, debout, les bras pendants, immobile, écoutait les
-pas qui s’éloignaient...</p>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
- <span class="pagenum2" id="Page_256">256</span>
- <h2 class="h2souschapitre">XXVII</h2>
-</div>
-
-<p>Quand la Tourette arriva, sur le coup de huit heures, elle fut bien
-étonnée de trouver madame Valentin habillée et prête à sortir.</p>
-
-<p>—Madame ne déjeune pas!... Non;... C’es-i’ possible!... Madame veut
-donc se faire mourir?... Quand on travaille, faut qu’on mange... J’vas
-faire du chocolat... Comme madame a mauvaise mine!</p>
-
-<p>—Je n’ai pas dormi de la nuit...</p>
-
-<p>—A cause du petit?...</p>
-
-<p>—Oui, à cause du petit, répondit Josanne avec un sourire navré.
-Occupez-vous de lui, Maria... Je dois sortir tout de suite.</p>
-
-<p>—Et le chocolat?</p>
-
-<p>—Je vous ai dit que je n’avais pas faim.</p>
-
-<p>—Ah! madame n’est pas raisonnable...</p>
-
-<p>Josanne n’écoutait plus le bavardage de la Tourette. Elle fixait sur
-les choses un regard sec et fiévreux... <span class="pagenum" id="Page_257">257</span> Avait-elle rêvé?... Non,
-ce n’était pas un cauchemar, la terrible scène de la veille. Cette
-chaise, Noël l’avait déplacée. Ce coussin avait glissé à terre, et il
-y avait sur la natte japonaise, un petit peigne d’écaille brune, tombé
-des cheveux de Josanne quand elle s’était presque évanouie... Elle
-faillit marcher dessus, le ramassa, le regarda sans penser à rien...</p>
-
-<p>Dans le cabinet voisin, son fils, réveillé, se mit à rire.</p>
-
-<p>Ce rire pur, qui, chaque matin, appelait le baiser maternel,
-retentissait douloureusement dans l’âme de Josanne. Elle songeait:</p>
-
-<p>«Tu me coûtes cher, mon petit Claude!... Et pourtant je t’aime!... Je
-ne t’aime pas moins qu’hier.»</p>
-
-<p>Sa pensée alla vers Maurice, se chargea de rancune et de haine.</p>
-
-<p>«Ah! lui... lui!... Il n’aura donc apporté dans ma vie que du malheur
-et du malheur!... Car, maintenant, je serai toujours malheureuse, et
-Noël avec moi... Il m’eût pardonné l’amant,—mais l’enfant?... Jamais
-il ne supportera que Claude demeure entre nous. Claude, image vivante
-de ce passé dont il souffre... Et pourtant, je ne peux exiler mon
-fils de ma maison, de ma vie... Je ne peux pas choisir entre Claude
-et Noël: c’est une alternative abominable!... Noël accepterait bien
-que je garde, que j’élève, que j’aime l’enfant de mon mari; pourquoi
-ne peut-il accepter!... Ah! les préjugés de l’homme, l’orgueil de
-l’homme!... La jalousie plus forte que l’amour!...»</p>
-
-<p>Sa tendresse pour son fils, noyée dans le grand flot de la passion,
-se ranimait, plus vive d’être menacée. Josanne hésitait à croire que
-Noël lui imposerait <span class="pagenum" id="Page_258">258</span> cette mutilation de son cœur, ce crime contre
-nature... Mais que ferait-il, si vraiment la présence de Claude,
-l’existence même de Claude lui devenaient intolérables?...</p>
-
-<p>«Il faut que je connaisse sa pensée. Je ne peux plus vivre comme ça...
-Je veux le voir, tout de suite...»</p>
-
-<p>Il était trop tôt pour que Josanne pût se présenter chez Noël; mais
-elle était, depuis la veille, dans un état si violent et si trouble
-qu’elle ne pouvait supporter l’attente et l’inaction. Elle partit donc,
-résolue à marcher, à «user sa peine».</p>
-
-<p>Dehors, elle fut surprise par la douceur du matin. Une fine lumière
-grise et bleuissante baignait les quais, du Louvre à Notre-Dame.
-Tout était gris et bleu, sauf quelques taches de couleurs si vives
-et pourtant si délicates,—les sables blonds de la berge, le
-bariolage des péniches couvrant l’eau verte et laiteuse.—L’aiguille
-de la Sainte-Chapelle luisait, d’un or presque rose. Les gens, sur
-l’impériale des omnibus, avaient l’air content. Les petites bonnes
-étaient jolies, avec leurs camisoles claires. On vendait partout des
-bottes de roses rouges. Et Paris semblait une ville nouvelle, éveillée
-à la fraîcheur première, à l’aube azurée d’un jour qui serait le plus
-brillant, le plus ardent, le plus splendide des jours d’été...</p>
-
-<p>Josanne, dans le matin délicieux, passait, étrangère à tout, comme une
-intruse qui promènerait sa robe de deuil dans une fête.</p>
-
-<p>Le mouvement calma ses nerfs, prêta une sorte de rythme à ses pensées.
-Elle se ressaisit:</p>
-
-<p>«Voyons... je ne dois pas m’affoler... Noël est un homme intelligent,
-qui ne peut pas invoquer contre <span class="pagenum" id="Page_259">259</span> moi,—contre notre bonheur,—des
-préjugés qu’il a raillés cent fois, en ma présence... Il souffre,
-hélas! et c’est tout naturel qu’il souffre... Mais il m’entendra, et je
-saurai le consoler...»</p>
-
-<p>Elle réfléchissait, et reprenait espoir:</p>
-
-<p>«Je ne vais pas tomber à ses pieds et lui demander pardon... Pardon de
-quoi?... De mon silence? Oui, peut-être... J’aurais dû me confier à
-lui, avant de lui laisser comprendre que je l’aimais... De ma faute?...
-Non! Si j’ai commis une faute, j’ai péché contre Pierre et non pas
-contre Noël... La première stupeur, la première fureur passées, mon ami
-sentira lui-même l’impossibilité de me condamner...»</p>
-
-<p>Elle se rappela des mots de Noël:</p>
-
-<p>«Pourquoi imposerais-je aux autres des vertus que je suis incapable de
-pratiquer? Je ne pourrais pas rester fidèle par devoir à une femme que
-je n’aimerais pas d’amour...»</p>
-
-<p>Elle se rappela aussi la conclusion de <i>la Travailleuse</i>...</p>
-
-<p>Condamner Josanne?... Au nom de quoi? Noël n’était pas chrétien: il ne
-considérait pas le mariage comme un sacrement et l’adultère comme un
-péché mortel. Il n’avait aucun respect pour la morale conventionnelle
-qui lui apparaissait en pleine voie de transformation. Certes, il
-concevait l’altruisme, la tolérance, la solidarité humaine, mais il
-détestait le sacrifice stérile, qui est, disait-il, une abdication, un
-suicide—et un encouragement à l’égoïsme d’autrui...</p>
-
-<p>Josanne allait donc vers lui, dans la douleur, et non pas dans les
-sentiments d’une Madeleine repentante, <span class="pagenum" id="Page_260">260</span> car, à vrai dire, son
-chagrin sincère, ses regrets sincères n’étaient pas du repentir... Elle
-ne se persuadait pas qu’elle avait commis un acte infâme, et qu’elle
-ne pourrait échapper au mépris que par le remords, la pénitence et
-l’humilité. Elle ne ressentait rien qui ressemblât à de la contrition
-chrétienne et elle ne voulait pas être aimée par pitié, par faiblesse.
-Elle aussi avait de l’orgueil!</p>
-
-<p class="br">Elle entra dans la maison que Noël habitait, dans l’ombre froide de
-l’escalier de pierre, et le tintement de la clochette lui remua le
-cœur. Un domestique ouvrit:</p>
-
-<p>«Monsieur ne pouvait pas recevoir... Monsieur dormait encore... Il
-était rentré tard dans la nuit...»</p>
-
-<p>Josanne répliqua:</p>
-
-<p>—Bien. J’attendrai...</p>
-
-<p>Le domestique essaya de protester:</p>
-
-<p>«Il avait des ordres... Monsieur serait fâché, peut-être...»</p>
-
-<p>Mais Josanne répondit:</p>
-
-<p>—Non, monsieur ne sera pas fâché... C’est pour une affaire très
-importante. Ne le réveillez pas... <ins class="correction" title="J’attendrais">J’attendrai</ins> aussi longtemps qu’il
-faudra.</p>
-
-<p>—Et qui annoncerai-je à monsieur?</p>
-
-<p>—Madame Valentin.</p>
-
-<p>Le domestique eut un vague sourire: il avait porté tant et tant de
-lettres au nom de madame Valentin!</p>
-
-<p>... Elle était seule dans ce grand cabinet de travail qu’elle croyait
-reconnaître. Toutes choses lui étaient devenues familières, à travers
-les récits de Noël. Ses <span class="pagenum" id="Page_261">261</span> pieds foulaient le parquet de marqueterie
-aux losanges luisants, les tapis de Perse jetés devant la cheminée
-et devant la table. Partout ses yeux rencontraient des meubles aux
-lignes simples,—bois patinés, vieil acajou pourpre ou vieux bois de
-rose;—des étoffes lourdes, dont les colorations allaient du roux au
-mordoré. Toute la vaste pièce était ainsi, sombre et chaude au regard,
-dans une harmonie brune et fauve qui faisait songer au cuir précieux,
-à l’or effacé des belles reliures anciennes. Aucun bibelot banal. Des
-armes, quelques cuivres, des photographies rappelant un site célèbre ou
-un incident de voyage, une lithographie de Fantin-Latour, un fusain de
-Prudhon, et, sur la cheminée, une réduction en bronze du <i>Colleone</i> de
-Verrochio. Un peu partout, des journaux, des livres, et le parfum du
-«maryland» sur tout cela...</p>
-
-<p>Josanne respirait ce parfum; elle touchait les choses tièdes encore de
-la vie de Noël, ces choses qu’il avait rassemblées peu à peu, qu’il
-aimait, qu’il maniait chaque jour. Et de l’imaginer assis à ce bureau,
-près de cette lampe, la plume aux doigts, la cigarette au coin des
-lèvres, tel qu’il était pendant les heures laborieuses, Josanne éprouva
-un tel paroxysme d’amour, de douleur, de folie, qu’elle n’entendit pas
-la porte s’ouvrir.</p>
-
-<p>—Josanne!... Il y a longtemps que vous êtes là?... Pourquoi n’avoir
-pas dit qu’on me réveillât tout de suite?</p>
-
-<p>—Vous étiez fatigué, sans doute... Je n’osais pas...</p>
-
-<p>—Oh! mon amie, mon amie chérie, comme vous <span class="pagenum" id="Page_262">262</span> avez bien fait de
-venir!... Il me semblait que je ne vous reverrais jamais!... Quelle
-nuit cruelle!</p>
-
-<p>Elle avait redouté un accueil glacial, et Noël lui serrait les mains,
-lui parlait sans colère, la remerciait d’être venue... Elle fut si
-déconcertée, si heureuse, que les larmes lui montèrent aux yeux. Elle
-oublia les paroles qu’elle avait préparées, et elle demeura muette,
-regardant le jeune homme, comme Marthe et Marie regardèrent Lazare
-ressuscité.</p>
-
-<p>Elle dit enfin:</p>
-
-<p>—Ah! Noël, si vous saviez!...</p>
-
-<p>—Ma pauvre Josanne, je ne demande qu’à savoir... Vous avez beaucoup
-à me dire, j’en suis sûr, et hier je vous ai mal écoutée... Il y a un
-trou noir dans mes souvenirs... J’ai perdu la mémoire et la raison
-pendant quelques heures... Je vous ai quittée; j’ai marché longtemps.
-Je me suis retrouvé à ma porte, abruti de fatigue. Le petit jour
-venait...</p>
-
-<p>—Moi aussi, j’ai vu venir le petit jour...</p>
-
-<p>—J’étais bien malheureux, bien misérable...</p>
-
-<p>—Et moi!...</p>
-
-<p>—Mais j’étais plus calme, et il y avait, dans ce chaos de ténèbres où
-je me débattais, une lueur!... Je me disais: «Il faut que j’entende
-Josanne, que je la comprenne, que je tâche d’être juste et d’être
-bon...»</p>
-
-<p>—Ah! Noël, je vous retrouve! Je vous bénis pour cette parole!...
-Soyez juste, soyez bon! Notre bonheur dépend de vous... essayez de
-comprendre...</p>
-
-<p>—C’est mon seul désir: comprendre!... Ah! vous n’aurez pas besoin de
-vous chercher des excuses! J’en <ins class="correction" title="découvrirais">découvrirai</ins> pour vous... Mais il y
-avait, dans <span class="pagenum" id="Page_263">263</span> ce récit entrecoupé d’hier soir, il y avait tant de
-contradictions, tant d’obscurité!... Vous vous êtes mal exprimée... Je
-me suis révolté trop vite!... Car enfin, Josanne, il n’est pas possible
-qu’une femme comme vous,...</p>
-
-<p>Il élevait la voix, malgré lui. La violence contenue reparaissait. Mais
-aussitôt:</p>
-
-<p>—Vous voilà encore effrayée!... Voyons, asseyez-vous près de moi, dans
-ce fauteuil... Causons... Je serai raisonnable... Je tâcherai de vous
-écouter comme si je n’étais pas en cause, impartialement. Et après, ma
-chérie, nous serons tristes encore, mais plus proches, nous souffrirons
-moins.</p>
-
-<p>—Je veux l’espérer, Noël...</p>
-
-<p>—Et d’abord, dites-moi... Vous ne vous êtes jamais plainte, par
-délicatesse, ou par cette piété qu’on garde envers les morts... mais...
-votre mari n’a pas été bon pour vous, n’est-ce pas? Il a eu des torts,
-des torts graves?</p>
-
-<p>—Aucun tort, je vous assure. Je vous l’aurais dit, hier...</p>
-
-<p>—Son caractère?</p>
-
-<p>—Son caractère était difficile, et même un peu détraqué... Mais, avant
-d’être malade, Pierre était comme la moyenne des hommes, ni meilleur ni
-pire que beaucoup d’autres... Un peu susceptible, un peu tatillon, un
-peu autoritaire, oui! Ce n’étaient pas là des défauts bien terribles!
-Il avait de grandes qualités... Il m’aimait... il m’aimait trop!</p>
-
-<p>—Pourquoi «trop»?...</p>
-
-<p>—Parce que... il avait un goût très vif de ma personne, une passion
-physique qui s’exaspéra quand <span class="pagenum" id="Page_264">264</span> il fut malade... quand il se
-crut diminué, déchu... et quand il sentit mon indifférence... mes
-répugnances...</p>
-
-<p>Elle rougit.</p>
-
-<p>—Ne me faites pas raconter nos querelles, nos tristesses, son chagrin
-qui me rendait faible...</p>
-
-<p>—Oui, dit vivement Noël, je devine, et cela me fait mal de penser à ce
-que vous deviez souffrir... Dites-le donc nettement: vous n’aimiez plus
-du tout votre mari...</p>
-
-<p>—Pourquoi? Je l’aimais beaucoup, mon pauvre Pierre, mais je ne
-l’aimais plus d’amour... Je m’étais mariée étourdiment, hâtivement,
-comme presque toutes les jeunes filles françaises... Que sait-on
-de l’amour, à dix-huit ans? On aime pour aimer; on donne son cœur
-au premier venu qui murmure de jolis mots,—les mots qu’on a rêvé
-d’entendre. Et l’on s’engage pour la vie: on signe un contrat dont on
-ignore la principale clause!... Et puis, on change, on s’achève... On
-devient une femme qui ressemble peu ou pas du tout à la jeune fille de
-naguère; on se révèle à soi-même, lentement... Et pendant ce temps, le
-mari aussi a changé. Lui aussi a évolué,—dans un autre sens... On se
-regarde, un beau matin; on ne se reconnaît plus très bien l’un l’autre,
-et l’on dit: «Comment ai-je pu?...» C’est l’histoire banale et tragique
-de tant de mariages... Mais il s’est formé entre les époux des liens
-d’intérêt, d’habitude, d’affection même... Des enfants sont nés...</p>
-
-<p>—Vous n’aviez pas d’enfant, vous... avant Claude...</p>
-
-<p>—J’avais mon mari... Un malade qu’on soigne, <span class="pagenum" id="Page_265">265</span> qu’on protège, qu’on
-défend chaque jour contre la souffrance, qu’on berce de consolantes
-illusions, c’est presque un enfant, Noël... Sa compagne l’adopte,
-se dévoue à lui, tout naturellement, tout simplement, et si pénible
-que soit son rôle, elle ne pense pas à déserter le foyer... Ce
-serait quelque chose de plus vil, de plus cruel, de plus lâche que
-l’adultère... Je ne pouvais pas, je ne voulais pas abandonner mon mari.</p>
-
-<p>Elle essuya ses yeux.</p>
-
-<p>—On m’avait enseigné que le bonheur est dans l’oubli de soi-même,
-dans le dévouement... C’est la morale chrétienne... mais elle n’est
-possible qu’avec la foi chrétienne, et je n’avais pas la foi... On
-m’avait enseigné aussi, d’autre part, que toute créature a le droit de
-se développer comme une plante fleurit, le droit de vivre sa vie, avant
-de vieillir et de mourir...</p>
-
-<p>—Oui, dit Noël.</p>
-
-<p>—Le devoir de dévouement aux malheureux et aux faibles, le droit
-personnel de vivre et de chercher le bonheur, ce double idéal
-contradictoire a hanté toute ma jeunesse... Je n’ai pas su choisir:
-j’ai voulu tout concilier. Un jour, après des années de lutte obscure,
-après tant de misère, tant de déceptions, le désespoir m’a prise...
-J’avais vingt-cinq ans... Mes parents étaient morts, mon premier enfant
-était mort, mon mari se mourait lentement... Je n’avais pas d’amis, je
-n’avais pas d’argent; je n’avais aucun don, aucun talent exceptionnel,
-et l’avenir était devant moi comme une route plate, morne, solitaire,
-qui conduisait... je ne savais où!... Je faisais toutes les besognes
-du ménage, je donnais des leçons de piano... je tenais les livres d’un
-petit commerçant...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_266">266</span></p>
-
-<p>—Ma pauvre chérie!...</p>
-
-<p>—J’ai eu la nostalgie du bonheur... et j’ai cru le rencontrer... Un
-jeune homme m’a aimée... Il était spirituel et semblait tendre... J’ai
-cru, et tout, tout m’autorisait à croire qu’il serait, dans ma vie
-obscure et triste, une lumière, une douceur, un repos... J’ai cru que
-j’appuierais ma faiblesse à sa force:—car la femme la plus énergique a
-des jours de faiblesse. J’ai cru... Hélas!... Vous devinez le reste!...
-J’ai eu quelques mois de bonheur... Puis cet enfant est venu... Et
-mon... mon ami a eu peur des complications, des drames, que sais-je?...
-Après des ruptures et des reprises, il a cédé à des préjugés... à des
-remords... à l’influence de sa famille... Nous nous sommes séparés...
-Et il était fiancé, quand je suis devenue veuve... Noël, tout cela vous
-fait souffrir!...</p>
-
-<p>—Ne parlons pas de moi, ne parlons plus de lui... Parlons de vous!
-Vous seule m’intéressez, vous, vos idées, vos sentiments... Que votre
-volonté de sacrifice ait fléchi, que vous ayez cherché l’amour, cela ne
-m’étonne pas, Josanne... Et même, je dirai que cela ne me scandalise
-pas... Mais comment avez-vous pu, vous, vivre dans ce mensonge?...
-Et n’en pas souffrir davantage?... car il ne semble pas que vous
-en ayez beaucoup souffert... Vous acceptiez la situation... et ses
-conséquences...</p>
-
-<p>—Qu’auriez-vous donc fait à ma place? dit-elle en sanglotant. Vous
-auriez pu vous marier, tout jeune, comme je l’ai fait, et vous
-trouver, quelques années plus tard, lié à une femme infirme, aigrie,
-exigeante; si vous aviez cessé de l’aimer, lui seriez-vous demeuré
-fidèle par devoir?... Vous avez <span class="pagenum" id="Page_267">267</span> dit le contraire, il n’y a pas si
-longtemps!... Soyez de bonne foi, Noël, répondez!</p>
-
-<p>—Non... je ne crois pas que je serais resté fidèle, mais...</p>
-
-<p>—Vous auriez abandonné cette femme, votre compagne de plusieurs
-années, qui n’aurait eu au monde que vous, pour la soigner, pour lui
-adoucir sa vie misérable? Vous auriez commis cette action ignoble?...
-Non, non!...</p>
-
-<p>—Évidemment, non... Mais je n’aurais pas menti...</p>
-
-<p>—Est-ce que le médecin n’a pas le devoir de mentir au mourant?...
-Qu’est-ce qu’un principe, qu’est-ce qu’un devoir abstrait, en face
-de cette réalité: la souffrance d’une créature humaine?... Je n’ai
-pas hésité: j’ai choisi, entre deux maux, le moindre mal... Je le
-choisirais encore... Et vous, Noël, à ma place, vous l’auriez choisi
-comme moi.</p>
-
-<p>—Non: la loyauté avant tout!</p>
-
-<p>—Vous parlez comme un homme robuste de corps et d’esprit, orgueilleux
-de sa force et qui a le mépris de la faiblesse... Vous n’avez jamais
-connu la maladie, la solitude, la pauvreté, l’abandon. Vous n’avez
-jamais souffert!</p>
-
-<p>—Eh bien! je fais, en ce moment, par vous, l’apprentissage de la
-douleur!... Votre mari n’a pas souffert, dans toute sa vie, autant que
-moi depuis hier... Et je ne vous reproche pas de ne pas m’avoir épargné
-cette torture: j’ai cet orgueil, oui, d’être vraiment un homme, de
-regarder en face mon destin, quel qu’il soit... Et ce que j’attends
-de vous, ce que j’exige, en toutes circonstances, aujourd’hui,
-<span class="pagenum" id="Page_268">268</span> demain, toujours, c’est la vérité, la vérité!... Je ne vous
-pardonnerais pas un mensonge,—fût-il charitable!—à vous moins qu’à
-toute autre, parce que je vous aime... et aussi, hélas! parce qu’au
-fond de moi une peur s’éveille, une involontaire inquiétude devant la
-femme qui a si longtemps et si bien menti!...</p>
-
-<p>Josanne tressaillit:</p>
-
-<p>—Vous n’avez plus confiance en moi?... Mais je vous ai donné hier et
-tout à l’heure des témoignages irrécusables de ma sincérité!... Mon
-secret, vous le connaissez, et je vous découvre toute mon âme, avec le
-bien, avec le mal, avec les contradictions qui sont elle... Et vous
-avez peur... Quelle injustice!</p>
-
-<p>Noël ne répondit pas. Josanne roulait son petit mouchoir humide entre
-ses mains, et elle répétait:</p>
-
-<p>—Quelle injustice!... Quelle injustice!...</p>
-
-<p>Noël dit tout à coup:</p>
-
-<p>—Et l’autre?</p>
-
-<p>—Qui?</p>
-
-<p>—Celui que vous aimiez!... Quel conseil vous a-t-il donné?...</p>
-
-<p>—Noël, ne parlons pas de lui.</p>
-
-<p>—Pourquoi?</p>
-
-<p>—Je ne veux pas l’accuser devant vous... Par respect pour moi-même...</p>
-
-<p>—Vous ne l’accusez pas; vous l’excuseriez plutôt! J’admire votre
-indulgence... Ah! vous n’avez pas de rancune, vous!</p>
-
-<p>—Noël!</p>
-
-<p>—Vous l’avez revu, vous lui avez pardonné!...</p>
-
-<p>—Je lui ai pardonné!... Je ne l’aime plus, mais je ne peux le haïr...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_269">269</span></p>
-
-<p>—Vous êtes si compatissante!... Ce monsieur est venu gémir près de
-vous!... Pas assez longtemps, j’imagine, car vous auriez fini par vous
-attendrir, par le consoler...</p>
-
-<p>Josanne se leva brusquement:</p>
-
-<p>—Noël! je peux tout supporter de vous, la colère, les reproches, même
-l’injustice... mais l’ironie, non! Je ne peux pas!...</p>
-
-<p>—Josanne!... ma chérie! Pardon!... Je suis absurde!... Je suis
-méchant!... Josanne!</p>
-
-<p>Il la força de se rasseoir, mit un genou en terre, près d’elle, et
-l’entoura de ses <ins class="correction" title="hras">bras</ins>. Alors, elle recommença de pleurer, désespérément:</p>
-
-<p>—Vous ne m’aimez plus!... Vous m’obligez à dire des choses affreuses,
-qui m’humilient... qui vous déchirent!...</p>
-
-<p>—Oh! ma Josanne, je souffre tant!... J’ai le cœur à vif... Tout me
-fait mal!... Et vous me demandez d’être juste, d’être logique!... Je
-puis être généreux et lâche, bon et méchant, dans la même minute, selon
-qu’un mot de vous m’exaspère ou m’attendrit!... Ah! ma raison et ma
-sensibilité ne s’accordent guère!... Parbleu! je le sais bien, que je
-n’ai pas le droit de juger, que, sans doute, à votre place, j’aurais
-agi comme vous!... Je ne suis pas insensible à la douleur des autres!
-Je ne suis pas égoïste... Et je me rappelle que j’ai voulu m’affranchir
-de préjugés ordinaires et de la morale dogmatique!... Eh oui! J’ai dit,
-j’ai écrit qu’il n’y avait pas deux honneurs, l’un masculin, l’autre
-féminin! Mais ce qui était pour moi une théorie, c’était pour vous,
-la réalité quotidienne!... Et maintenant que je <span class="pagenum" id="Page_270">270</span> suis sorti du
-paradoxe et de l’abstraction, que je suis aux prises avec des faits, je
-sens que je suis un homme comme tous les autres, ni plus libre, ni plus
-juste, ni meilleur... Ah! Josanne, ah! mon amour, je suis jaloux!... Je
-ne suis pas un moraliste qui juge, un philosophe qui ergote... Je suis
-un homme qui aime, je suis un amant désespéré!... Le bien, le mal, vos
-devoirs, vos droits, la justice, la logique, je m’en moque!... Je ne
-sais plus que ça, ma Josanne!... Je suis jaloux!</p>
-
-<p>—Mon pauvre Noël!</p>
-
-<p>—Vous pleurez!... Moi, je n’ai pas pu pleurer...</p>
-
-<p>—Mon Dieu! est-ce bien nous qui nous sommes dressés l’un contre
-l’autre en adversaires?... Nous qui nous aimons!...</p>
-
-<p>—Josanne, Josanne, dites-moi que vous n’aimez plus cet homme!</p>
-
-<p>—Je ne l’aime plus...</p>
-
-<p>—Dites-moi que vous ne l’avez pas aimé, vraiment aimé...</p>
-
-<p>—Je ne peux pas dire cela, Noël!</p>
-
-<p>—Ah!</p>
-
-<p>—Ma conduite n’avait qu’une excuse: l’amour... Si j’avais cédé à un
-caprice, m’estimeriez-vous davantage?</p>
-
-<p>—Je ne sais pas... Je souffrirais moins... Un caprice, c’est vite
-oublié... J’en ai eu, moi, des caprices, que j’appelais des amours!...
-Qu’en reste-t-il?... Pas même de la cendre... rien... rien... Mais
-vous!... En parlant de cet homme, tout à l’heure, vous étiez remuée,
-malgré vous... Ah! j’ai eu un instant de colère aveugle!... Maintenant,
-ma violence n’est plus que de <span class="pagenum" id="Page_271">271</span> la douleur!... Josanne! ma chérie,
-mon amour, j’engage la lutte contre un ennemi voilé, inaccessible,
-qui se dérobe au plus obscur de vous-même: le souvenir!... Josanne,
-aidez-moi!... promettez-moi que je vaincrai!... Dites-moi qu’à force
-de m’aimer, vous croirez n’avoir aimé que moi, n’avoir eu de joie, de
-peine que de moi?...</p>
-
-<p>—Oui, mon bien-aimé!... J’en suis sûre... Laissez faire le temps...</p>
-
-<p>Et tout à coup, sans honte, Noël pleura, la tête sur le sein de son
-amie. Les paupières baissées, il pleura des larmes rares, brûlantes...
-Et, passionnément, il appuyait son front, d’une pression lente,
-obstinée, contre la douce poitrine, comme pour la pénétrer, pour
-atteindre, au plus profond de la chair, le cœur même, la vie palpitante
-de Josanne.</p>
-
-<p>Elle le sentit vaincu, reconquis,—et l’âcreté de leur chagrin
-s’adoucit un peu, de leurs larmes mêlées.</p>
-
-<p>Elle répétait:</p>
-
-<p>—Que faire, mon Dieu? Que faire? Que pouvons-nous?</p>
-
-<p>Il répondit:</p>
-
-<p>—Nous aimer... Souffrir ensemble...</p>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
- <span class="pagenum2" id="Page_272">272</span>
- <h2 class="h2souschapitre">XXVIII</h2>
-</div>
-
-<p>Ils essayèrent de «vivre comme avant». C’était le vœu de Josanne. Quand
-Noël, apaisé par les larmes, avait reparlé de l’avenir, elle lui avait
-imposé silence... Non! qu’il ne fût plus question d’amour,—encore
-moins de mariage!</p>
-
-<p>—Mais pourquoi? demanda le jeune homme, un peu froissé. Est-ce par
-scrupule ou par orgueil que vous vous refusez à moi?...</p>
-
-<p>—Ni par orgueil, ni par scrupule... Je vous aime et je vous
-appartiens. Mais je ne veux pas être votre femme...</p>
-
-<p>—Puisque je vous aime, rien n’est changé...</p>
-
-<p>—Si, Noël, tout est changé... Je ne suis pas, à vos yeux, cette même
-Josanne que vous aviez élue, la sacrifiée, la résignée, l’impeccable...
-Oh! je ne prétends pas que je sois indigne de vous!... Mais cette femme
-que je suis, il faut que vous acheviez de la <span class="pagenum" id="Page_273">273</span> connaître... Vous
-avez trop souffert! Il est impossible que la blessure se cicatrise en
-quelques jours... Laissez-moi du temps, Noël! Je vous guérirai, je vous
-rassurerai, je vous mériterai... Éprouvez-moi! Je vous dis à mon tour:
-«Demandez-moi des choses très difficiles...» Je ferai tout, pour vous
-donner confiance, tout...</p>
-
-<p>—Tout tient en deux mots: aimez-moi!</p>
-
-<p>—Je vous aime, vous le savez... Mais, pour notre bonheur à nous deux,
-je réclame une épreuve... Les crises douloureuses se renouvelleront
-peut-être... Si votre amour succombait?... Ne protestez pas, Noël!...
-Sauvons au moins l’amitié... Acceptez que je demeure, pour quelque
-temps, votre amie... Et puis, quand vous serez bien sûr de vous et de
-moi, je serai... ce que vous voudrez...</p>
-
-<p>Noël se laissa convaincre.</p>
-
-<p>—Soit! dit-il. Attendons!... Tâchons de travailler et d’oublier.
-Soyons braves.</p>
-
-<p>Ainsi, d’un même accord, ils reprirent leur vie d’autrefois. Noël
-revint, chaque soir, dans le salon vert de Josanne. Il apportait
-des fleurs, des livres, il apportait des jouets pour Claude, et il
-feignait de ne point voir la pâleur de la mère pendant qu’il embrassait
-l’enfant...</p>
-
-<p>Mais, au milieu d’une causerie ou d’une lecture, tout à coup,
-lentement, ils se rapprochaient. Leurs mains se joignaient et parfois
-leurs bouches... Et c’était Josanne qui se reprenait la première, qui
-disait:</p>
-
-<p>—Non... pas encore... pas maintenant...</p>
-
-<p>Il la quittait, irrité contre elle et contre lui, las d’attendre...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_274">274</span></p>
-
-<p>De bonne foi, il se croyait guéri... Mais, le lendemain, une réticence
-de Josanne, un nom de rue ou de ville qu’elle citait, une phrase
-lue dans un roman, un banal «fait divers», le sourire du petit
-Claude,—ce sourire qui n’avait ni le dessin ni l’expression du sourire
-maternel,—le moindre incident mettait au cœur de Noël une gêne sourde,
-un poids, puis, tout à coup, le déchirement d’une plaie rouverte...
-Il se maîtrisait pourtant. Il observait Josanne; il l’interrogeait,
-avec quelle angoisse! et de tout ce qu’elle disait, de tout ce qu’elle
-taisait, il se créait des raisons de souffrir...</p>
-
-<p>Il connut les troubles, les cauchemars, l’insomnie fiévreuse où la
-pensée oscille, comme la flamme de la bougie au vent de la fenêtre,
-quand un souffle de folie passe, dans le cerveau enténébré. Il connut
-l’insomnie lucide, où l’on examine, pèse, contrôle, analyse les plus
-petits faits pour y découvrir un motif de crainte ou d’espérance...</p>
-
-<p>«Pourquoi ne suis-je pas jaloux du mari? se demandait-il. Josanne a
-eu de l’affection pour ce Pierre Valentin, et même, au début, un peu
-d’amour? Pourquoi ma jalousie s’attache-t-elle à l’autre, et à tout
-ce qui vient de l’autre?... C’est que je puis me représenter le mari
-de Josanne, et les sentiments qu’elle avait pour lui, sans redouter
-aucun regret, aucune comparaison, aucune préférence rétrospective...
-Tandis que <i>l’autre</i>, j’ignore tout de <i>l’autre</i>... Pourquoi l’a-t-elle
-aimé? Il ne me ressemblait en rien, dit-elle... Pourquoi m’aime-t-elle,
-moi?...»</p>
-
-<p>Il évoquait une vague forme masculine, dont les traits physiques, tout
-différents de ses traits, à lui, <span class="pagenum" id="Page_275">275</span> exprimaient une âme exactement
-opposée à la sienne... Cet inconnu, c’était un être d’une autre race,
-doux, faible, prudent, un peu féminin, un type d’homme que Noël
-détestait...</p>
-
-<p>Et toujours la forme confuse reparaissait, liée à la forme chérie de
-Josanne, et, par les yeux de l’esprit, Noël voyait les scènes d’un
-roman d’amour semblable au sien... Les causeries, les lectures:—ah!
-le petit volume de la <i>Princesse de Clèves</i>, offert un jour de
-février, qui était, peut-être un anniversaire!...—Les promenades à
-deux:—est-ce que Josanne appuyait sa tête à l’épaule de son compagnon,
-avec ce geste adorable qu’elle avait près de Noël?... Les premières
-lettres échangées:—qu’étaient devenues ces lettres?...—les serrements
-de main, le prénom balbutié, l’aveu... et le grand trouble des regards,
-des mains, des lèvres... Et Noël, tout à coup, à la lueur rouge de
-ses pensées, Noël voyait un lieu inconnu, dans une ombre brûlante...
-Elle et <i>l’autre</i>!... Alors, il cachait sa tête dans l’oreiller, il
-enfonçait ses ongles dans les paumes de ses mains!... Et c’était la
-plus abominable minute, une souffrance sans noblesse, qui dégradait la
-femme aimée, qui salissait l’amour. Noël avait envie de quitter Paris,
-de ne plus revoir Josanne... Et le lendemain, il arrivait chez elle, et
-il lui disait seulement:</p>
-
-<p>—Aimez-moi beaucoup, beaucoup, parce que je suis malheureux...</p>
-
-<p>Elle comprenait, elle pleurait!... et Noël, en la consolant, oubliait
-sa peine. Parfois, elle discutait, et la douleur de l’amant, exagérée
-par un mot, par un silence subit, devenait de la colère.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_276">276</span></p>
-
-<p>«Elle a des arrière-pensées que j’ignore: elle se complaît peut-être à
-des souvenirs qu’elle n’oserait avouer... Elle ne me dit pas tout!...
-Pourquoi ne me parle-t-elle jamais de son enfant?... J’ai essayé
-de l’aimer, ce petit, et rien, en moi, ne trahit une malveillance
-involontaire, ni même la tristesse, bien naturelle, que je ressens,
-quand il est là, entre nous deux...»</p>
-
-<p>Il reprochait à Josanne l’espèce de pudeur qui l’empêchait d’aimer
-Claude, à cœur ouvert, devant lui... Elle était—croyait-il—plus
-amoureuse que maternelle, et, souvent, Noël se demandait ce qu’elle
-faisait de son fils, pendant leurs rendez-vous quotidiens et leurs
-promenades. Il supposait que la Tourette seule s’occupait de Claude.
-Peu à peu il s’aperçut que Josanne surveillait la santé, le caractère,
-l’éducation de son enfant. Claude allait à l’école primaire la plus
-voisine, et la Tourette assumait le soin de le conduire, de l’aller
-chercher, de le faire jouer dans le square Notre-Dame. Mais, absente ou
-présente, la mère ne négligeait pas son cher devoir. Elle songeait à
-Claude, sans doute, quand Noël la voyait se hâter, tout inquiète, d’une
-inquiétude qu’elle n’exprimait pas.</p>
-
-<p>Il souhaitait qu’elle exprimât cette inquiétude, et sa tendresse,
-et tous ses sentiments, qu’elle lui parlât comme elle se parlait à
-elle-même... Ne comprenait-elle pas qu’il faisait un effort méritoire
-pour aimer Claude?... Et pourtant, Noël qui eût adopté si aisément le
-fils de Pierre Valentin, ne pouvait que subir le fils de <i>l’autre</i>...</p>
-
-<p><i>L’autre</i>... Ah! comme, de jour en jour, Noël <span class="pagenum" id="Page_277">277</span> l’exécrait
-davantage!... Et quel désir il avait de le connaître, pour ne plus le
-soupçonner partout?... Que de fois, en écoutant Josanne, il guettait
-le nom qu’elle prononcerait peut-être, par hasard,—mais non pas sans
-que Noël en fût averti par une intuition infaillible,—le nom dont il
-savait seulement les initiales,—M. N...,—le nom qui était, dans la
-mémoire de cette femme, comme une chose vivante et cachée, qu’elle
-garderait, là, jusqu’à sa mort...</p>
-
-<p>Ce nom, Noël le poursuivait, le traquait, l’attendait... sur un
-feuillet de livre, sur l’une de ces vieilles cartes postales illustrées
-dont s’amusait le petit Claude, sur les lèvres de Claude lui-même qui
-pouvait, peut-être, se souvenir... Quand Noël parlait à son amie des
-gens qui approchaient le <i>Monde féminin</i>, il épiait la palpitation des
-cils, la contraction de la bouche, la pâleur révélatrice de Josanne au
-choc imprévu de ce nom...</p>
-
-<p>Rien... Elle ne se trahissait pas. Elle ne livrait aucun indice, et aux
-allusions, aux questions indirectes de Noël, elle répondait:</p>
-
-<p>—Je vous ai dit l’essentiel... Que voulez-vous savoir de plus?...
-Vivons dans le présent et laissons mourir le passé...</p>
-
-<p>—Mais je ne suis pas très sûr que vous viviez dans le présent, que
-vous ayez tout oublié...</p>
-
-<p>—J’oublierai... J’oublie...</p>
-
-<p>Elle ne disait pas: «J’ai oublié...» et Noël pensait:</p>
-
-<p>«Elle n’oubliera pas... Elle a trop aimé l’autre... Que n’a-t-elle
-pas supporté, de lui?... Que n’a-t-elle pas fait à cause de lui?
-L’enfant,—leur enfant!—ne <span class="pagenum" id="Page_278">278</span> représente pas seulement un passé
-d’amour, mais des années de trahison et d’imposture...»</p>
-
-<p>Alors, sa jalousie se compliquait d’un sentiment qui n’était pas du
-mépris, qui n’était pas de la méfiance, et qui pourtant se résumait par
-les paroles du père de Desdémone à Othello:</p>
-
-<p>«Elle a trompé... elle sait tromper...»</p>
-
-<p>Que Josanne eût vécu trop aisément dans la pratique du mensonge,
-c’était, pour Noël, une chose incompréhensible, qui révoltait son
-intransigeante loyauté. Et c’était une raison de plus qui lui faisait
-haïr <i>l’autre</i>...</p>
-
-<p>Et la sincérité qu’il eût exigée de toute femme, Noël l’exigeait plus
-impérieusement de Josanne,—qui savait mentir, qui avait menti...</p>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
- <span class="pagenum2" id="Page_279">279</span>
- <h2 class="h2souschapitre">XXIX</h2>
-</div>
-
-<p>Un soir, Noël étant plus calme et Josanne plus gaie, elle raconta
-qu’elle était allée, avec mademoiselle Bon, au déjeuner annuel d’un
-syndicat de couturières.</p>
-
-<p>—Nous étions là soixante femmes, invitées, patronnes et ouvrières...
-Au dessert, la présidente a fait un discours, et une jolie
-fille—la secrétaire—a porté des toasts, aux «dames journalistes»,
-à mademoiselle Bon, à madame Foucart, la «grande féministe»...
-Mademoiselle Bon a répondu... Et moi aussi, j’ai dû répondre.</p>
-
-<p>—Au nom de madame Foucart?...</p>
-
-<p>—Et des femmes journalistes... Ah! c’était drôle!... Je riais et tout
-l’auditoire riait avec moi... Je ne sais plus ce que j’ai dit, mais je
-me souviens que j’ai parlé de vous...</p>
-
-<p>—De moi?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_280">280</span></p>
-
-<p>—Oui, j’ai cité une phrase de <i>la Travailleuse</i>... pour le plaisir de
-dire votre nom... C’est plus fort que moi... Je ne peux pas m’empêcher
-de parler de vous...</p>
-
-<p>—Ma chérie!</p>
-
-<p>—Mademoiselle Bon l’a bien remarqué... Je ne me gêne guère devant
-mademoiselle Bon...</p>
-
-<p>—Et devant Flory?</p>
-
-<p>—Un peu plus...</p>
-
-<p>—Pas beaucoup?</p>
-
-<p>—Pas trop... Flory n’est pas bête... Il y a beau temps qu’elle a
-deviné notre... sympathie... Et Foucart!... Il me demande d’un ton
-poli, trop poli même pour n’être pas ironique: «Savez-vous si Noël
-Delysle est encore en France?... On ne le voit plus...»</p>
-
-<p>—Et vous répondez?</p>
-
-<p>—Je réponds: «Certainement, monsieur Delysle est en France.»</p>
-
-<p>—Et vous rougissez?</p>
-
-<p>—Comme une petite fille... Aussi mes camarades du <i>Monde Féminin</i>
-supposent... ce qui n’est pas...</p>
-
-<p>—Et cela ne vous contrarie point?</p>
-
-<p>—Moi!... Et pourquoi donc?... Je voudrais le crier à tout l’univers
-que je vous aime.</p>
-
-<p>—Alors, vous ne regrettez rien?</p>
-
-<p>—Que pourrais-je regretter? Je suis si heureuse!</p>
-
-<p>—Si heureuse?... Mon pauvre amour! Vous êtes heureuse, malgré tout,
-malgré ce méchant ami, exigeant, irritable, qui vous fait pleurer,
-quelquefois?</p>
-
-<p>—Malgré tout, malgré vous, oui, je suis heureuse... Je me sens
-aimée, j’aime; je ne suis plus <span class="pagenum" id="Page_281">281</span> seule, et toutes mes peines—nos
-peines—sont oubliées quand vous me regardez avec des yeux adoucis,
-quand vous me dites: «Mon amour...» Il y a encore bien de la mélancolie
-en nous, mais nous nous rapprochons chaque jour, et nous apprenons à
-nous comprendre, à nous accepter l’un l’autre... L’espoir du bonheur,
-Noël, c’est déjà le bonheur.</p>
-
-<p>—Josanne, vous êtes une femme délicieuse...</p>
-
-<p>Ils étaient assis côte à côte, sur le divan. Le crépuscule d’été,
-humide et chaud, alanguissait la jeune femme. Elle s’appuyait aux
-coussins, les bras demi-nus, la taille libre dans sa robe lâche et
-légère.</p>
-
-<p>«Oui, pensait Noël, achevant pour lui-même la phrase qu’il n’osait
-articuler, oui, délicieuse et touchante, et désirable...»</p>
-
-<p>Ses yeux d’amant caressaient Josanne, et, chastes encore,
-s’enhardissaient, se détournaient, puis revenaient aux cheveux obscurs,
-au cou baigné d’ombre, à l’enroulement délicat de l’oreille, au corps
-voilé, qui devait être, dans le mystère compliqué des vêtements, comme
-une rose blanche sous des feuilles... Et Noël songeait que Josanne
-était femme, qu’elle lui appartiendrait...</p>
-
-<p>Elle reprit:</p>
-
-<p>—Je vous aime tant! Depuis que je suis vôtre, je veille sur moi
-si jalousement! Ainsi, je ne permets plus au petit Bersier des
-plaisanteries pourtant bien innocentes que je supportais autrefois...</p>
-
-<p>—Le petit Bersier vous fait la cour?</p>
-
-<p>—Mais non!... Calmez-vous!... Bersier ne me fait pas la cour...
-Il flirte... c’est-à-dire qu’il flirtait!... Je lui ai dit que ces
-manières ne me plaisaient pas, <span class="pagenum" id="Page_282">282</span> et il a confié à Flory que je
-devenais... «une chipie!...» Il ne sait pas, ce Bersier, que je suis un
-objet sacré, une personne de dignité fort éminente, votre Josanne!...
-Ne m’embrassez pas comme ça, Noël!... Je suis trop nerveuse... Non!...
-Vous êtes fou?...</p>
-
-<p>Il l’avait saisie, d’un geste amoureux, suppliant...</p>
-
-<p>—Josanne!... Si vous me refusez vos lèvres, laissez-moi mettre
-mon front là, sur votre épaule, et mon bras autour de vous... Et
-puis dites-moi tout ce que vous voudrez, des mots grondeurs que je
-n’entendrai pas, des mots câlins qui passeront comme des baisers sur
-mon âme... Ah! comme je suis amoureux, ce soir, de vos yeux, de vos
-mains, de votre voix, de tout ce qui est vous et que j’ignore, et qui
-me tente... Je n’ai pas soixante ans, Josanne, et je vous aime tout
-entière et de toutes les façons... Méchante Josanne! froide Josanne!...</p>
-
-<p>—Noël, il ne faut pas...</p>
-
-<p>—Un scrupule absurde nous sépare...</p>
-
-<p>—Non, dit Josanne tristement. Ce n’est pas un scrupule absurde,
-c’est la crainte de gâter, par trop de hâte, notre bel amour, notre
-cher amour... Ma résistance, que vous me reprochez, n’est pas de la
-coquetterie...</p>
-
-<p>—Elle vous est trop facile, cette résistance!</p>
-
-<p>—Trop facile!... Vous croyez cela?...</p>
-
-<p>Il la vit rougir, dans la pénombre...</p>
-
-<p>—Je n’ai pas soixante ans, moi non plus, et je vous aime... Mais j’ai
-peur!...</p>
-
-<p>—Oh! Josanne! je ne suis plus très certain que nous ayons pris le
-meilleur parti...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_283">283</span></p>
-
-<p>Elle ne répondit pas.</p>
-
-<p>—Que votre volonté soit faite! dit Noël. Et tant pis pour nous!...</p>
-
-<p>Il desserra son étreinte et resta quelques minutes sans parler.</p>
-
-<p>—Eh bien, dit-il tout à coup, racontez-moi quelque chose, n’importe
-quoi... Empêchez-moi de penser... Après ce déjeuner des couturières, où
-êtes-vous allée?</p>
-
-<p>—A l’Hôpital Cochin, avec mademoiselle Bon.</p>
-
-<p>—Pour un article?</p>
-
-<p>—Non, pour voir une malade... Cette fille de la Villa Bleue, madame
-Neuf... Je vous ai parlé d’elle...</p>
-
-<p>—Eh bien?...</p>
-
-<p>—Mademoiselle Bon l’a retrouvée par hasard. Elle est mourante...
-tuberculeuse au troisième degré... Son amant l’a quittée: ce joli
-personnage redoutait la contagion.</p>
-
-<p>—Et l’enfant?</p>
-
-<p>—Abandonné, mort peut-être...</p>
-
-<p>—Et vous vous intéressez à cette «madame Neuf»? Vous l’excusez?</p>
-
-<p>—Oui... Je ne l’estime pas beaucoup, mais je l’excuse. Elle était plus
-femme que mère, cette fille, et son amant—l’étudiant en pharmacie, le
-bourgeois, le monsieur, le «savant», qui lui semblait un être de race
-supérieure—son amant lui avait déclaré, tout net, «qu’il n’aimait pas
-les gosses», et qu’entre le gosse et lui elle devait choisir.</p>
-
-<p>—Vous, une très bonne mère, vous êtes indulgente à cette mauvaise
-mère... Est-ce là votre morale féministe?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_284">284</span></p>
-
-<p>—Précisément!... La femme sans éducation, passive, inconsciente, cette
-femme-là, quand elle aime, est trop souvent ce que l’homme la fait...</p>
-
-<p>—Et l’instinct maternel?</p>
-
-<p>—L’instinct maternel résiste presque toujours aux sollicitations
-mauvaises... presque toujours, mais pas toujours... Il y a des femmes
-qui ne l’ont pas, cet instinct, et, dans l’enfant, elles aiment,
-d’abord, le père de l’enfant...</p>
-
-<p>Josanne avait parlé vite, d’un trait... Elle ne vit pas un frisson de
-souffrance sur le visage de Noël.</p>
-
-<p>Elle continua:</p>
-
-<p>—L’amant de «madame Neuf» pouvait éveiller en elle l’instinct endormi.
-Et cette malheureuse fût devenue une mère comme tant d’autres; elle eût
-aimé l’enfant de son amour...</p>
-
-<p>Il y eut un silence. Josanne devina la pensée de Noël. Inquiète, elle
-se leva, pour allumer la lampe.</p>
-
-<p>Elle se reprochait la phrase imprudente...</p>
-
-<p>—Josanne, est-ce que...?</p>
-
-<p>—Dites?</p>
-
-<p>—Est-ce que vous l’aviez, l’instinct maternel, l’amour de l’enfant
-pour l’enfant?</p>
-
-<p>Elle maniait le verre, l’abat-jour, feignant d’être agacée:</p>
-
-<p>—Comme je suis maladroite!</p>
-
-<p>Puis elle resta immobile, dans la lueur rose qui fardait sa pâleur.</p>
-
-<p>—Je vous en prie, ne mentez pas...</p>
-
-<p>—Je ne veux pas mentir, mais... Pourquoi me posez-vous cette question?</p>
-
-<p>—Pour connaître toute votre âme...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_285">285</span></p>
-
-<p>—Eh bien, non... Je n’avais pas beaucoup l’instinct maternel...</p>
-
-<p>Et soudain:</p>
-
-<p>—C’est affreux, ce que vous faites... Vous me tendez des pièges! Vous
-me feriez regretter ma sincérité!...</p>
-
-<p>—Croyez-vous donc m’apprendre quelque chose!</p>
-
-<p>—Alors, pourquoi m’interrogez-vous? Pour m’éprouver?... Pour souffrir
-un peu plus?...</p>
-
-<p>—Un peu plus, un peu moins, qu’importe!... J’ai l’habitude, maintenant!</p>
-
-<p>—Hélas! dit Josanne en pleurant, rien ne vous consolera. Votre raison
-même ne vous est d’aucun secours contre votre passion jalouse... Et je
-doute que nous soyons jamais heureux!</p>
-
-<p>Noël, ému par les larmes de Josanne, s’efforça de la rassurer; mais, ce
-soir-là encore, ils se quittèrent dans la mélancolie et le malaise.</p>
-
-<p>Il s’en alla, par la nuit chaude et pluvieuse. Découragé, mécontent de
-Josanne et de lui-même, peu lui importaient les longueurs du retour
-solitaire. Il n’avait point de hâte d’être chez lui... Parfois, à
-un carrefour désert, une ombre se détachait de la muraille, sous
-quelque lanterne d’hôtel meublé... Une fille en cheveux appela Noël à
-mi-voix... Une autre le suivit, l’accosta. Il l’écarta doucement. Des
-paroles de Josanne lui revenaient à l’esprit:</p>
-
-<p>«Si bas que tombe une femme, un homme, presque toujours, est
-responsable de sa déchéance...»</p>
-
-<p>Noël songea que Josanne avait un sentiment très vif de la solidarité
-féminine, et qu’elle était, sans fausse honte et sans dégoût, pitoyable
-à ses sœurs malheureuses, indulgente à ses sœurs avilies...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_286">286</span></p>
-
-<p>«Elle ne juge pas les autres, qui donc oserait la juger?...»</p>
-
-<p>Il ne pensait plus à lui, maintenant; il pensait à elle, et sa
-tristesse, moins égoïste, fut moins âcre.</p>
-
-<p>Il arriva place des Vosges.</p>
-
-<p>Sous les arcades, au coin de la rue de Turenne, un petit café restait
-ouvert. Il entra, demanda un verre de bière: il voulait écrire à
-Josanne avant de remonter chez lui.</p>
-
-<p>Ce petit café... Un après-midi d’avril, Noël et Josanne s’étaient
-assis devant la porte, entre les caisses de fusains. La jeune femme
-avait pris des gâteaux et de l’orangeade, et Noël lui avait montré
-les fenêtres de son cabinet de travail... Comme ils étaient joyeux
-encore!... Ils ne savaient pas qu’ils s’aimaient!</p>
-
-<p>Noël revit la figure charmante, la volute basse des cheveux noirs, les
-yeux d’un bleu variable, qui étaient ce jour-là, veloutés comme les
-pétales de la pensée... Et il revit cette figure telle qu’il la tenait
-entre ses mains, tout à l’heure, pour le baiser d’adieu, cette pauvre
-figure en larmes qui se contraignait à sourire...</p>
-
-<p>Il écrivit:</p>
-
-<div class="quote">
- <p>«Ma bien-aimée, nous sommes fous!... Nous souffrons l’un par l’autre,
- quand pour être heureux il ne nous manque que la volonté d’être
- heureux. La vérité c’est que j’ai peur de vous, peur de moi, peur
- de vous aimer trop et de trop souffrir... Le joug des préjugés
- héréditaires, de la jalousie, de l’orgueil, opprime encore mon âme. Je
- veux le briser; je le briserai!... J’accepte l’amour comme on accepte
- la vie, avec tout le bien et tout le mal, toute la douleur et toute la
- joie qu’il contient. Je vous accepte et vous <span class="pagenum" id="Page_287">287</span> aime telle que vous
- êtes... 0 ma chérie, si vous pleurez quelquefois encore, vous pleurerez
- dans mes bras! Si je suis malheureux, vous endormirez ma peine sur
- votre cœur. C’est la guérison, c’est le salut! Ne plus discuter,—nous
- aimer simplement, nous aimer plus, toujours plus et encore plus! Ah! ne
- me parle plus d’attendre! Je ne veux plus attendre! Je ne peux plus...
- Et puisque tu m’aimes, ô ma Josanne, mon unique amour,—viens! Sois
- mienne, mienne, toute mienne!...»</p>
-</div>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
- <span class="pagenum2" id="Page_288">288</span>
- <h2 class="h2souschapitre">XXX</h2>
-</div>
-
-<p>Le vieux cocher, avec sa vieille voiture et son petit cheval gris,
-vint chercher Noël et Josanne à la gare de Chevreuse. C’était une
-journée sans soleil, chaude, voilée, un peu triste. Un ciel blanchâtre
-assombrissait les verts proches des bois, les bleus lointains des
-collines. Les rosiers, aux seuils des maisonnettes, dispersaient leurs
-roses jaunes, et midi engourdissait la terre, lasse de porter l’été
-pesant.</p>
-
-<p>Le jardin de l’auberge, à côté du potager, était plein de kiosques et
-de tonnelles, comme ces jardins romantiques où, le dimanche, allaient
-Marcel et Musette, Rodolphe et Mimi. Sous les tonnelles, il y avait des
-tables rustiques, posées sur un tronc d’arbre, des bancs de bois un peu
-moisis que verdissait l’ombre humide. La pensée de Josanne tournoyait
-dans sa tête fatiguée, s’arrêtait parfois pour une contemplation
-confuse. Des images se fixaient indélébiles, dans <span class="pagenum" id="Page_289">289</span> sa mémoire...
-Ah! dix ans, vingt ans plus tard, elle reverrait sur la nappe de
-grosse toile ces verres glauques, ces faïences, les cerises d’un beau
-rouge neuf et verni entre la bouteille ambrée et le pain blond; elle
-entendrait cet air de valse qu’épelaient des doigts inhabiles sur le
-piano du salon vitré... Une note manquait au clavier et la mélodie
-sautillante boitait tout à coup, quand la mesure se cassait sous elle...</p>
-
-<p>Depuis trois jours, depuis que Noël avait cueilli l’amoureuse promesse
-sur les lèvres de Josanne, ils avaient vécu dans l’attente de cette
-heure qui allait venir. Affolés par les baisers, par les premières
-et timides caresses, ils avaient perdu l’appétit et le sommeil; ils
-évitaient de se regarder; ils échangeaient des paroles banales; et la
-femme sentait croître en elle une sorte de peur physique, comme si elle
-était redevenue vierge pour le maître nouveau...</p>
-
-<p>Elle n’avait pas voulu lui appartenir chez elle, ni chez lui. Une
-superstition tendre la ramenait, pour ses noces secrètes, parmi les
-bois, les eaux vives, les rochers gris de Cernay, Noël avait retenu, la
-veille, une petite chambre dont la fenêtre s’ouvrait sous une frange de
-glycine... Humble fenêtre aux rideaux de guipure commune, aux volets
-bruns, que Josanne aurait aperçus, en tournant la tête, et qu’elle
-n’osait pas regarder!</p>
-
-<p>«Aujourd’hui!... tout à l’heure... je serai à lui... à lui qui est là,
-qui me parle, qui m’aime!... Est-ce vrai?... Oh! je ne peux pas croire
-que ce soit vrai...»</p>
-
-<p>Absorbée et silencieuse, elle sourit d’un faible sourire, <span class="pagenum" id="Page_290">290</span> aux
-paroles de Noël,—qu’elle n’entend pas.—Elle a, devant la réalité
-si proche, une bizarre impression de crainte et d’incrédulité, comme
-naguère, au matin de son mariage...</p>
-
-<p>Pour l’amant, pour l’amour, elle s’est parée: sa robe de mousseline
-mauve, presque rose, prête à sa blancheur de brune le beau ton doré
-d’un fruit mûr. Son chapeau de paille souple, noué de velours noir,
-ondule et s’évase comme une grande cloche de liseron. Une fleur
-d’argent ferme sa ceinture. Sa main, où ne brille plus la bague
-nuptiale, joue distraitement sur la table, marque le rythme de la
-valse... <i>Sol</i>, <i>sol</i>, <i>do</i>, <i>ré</i>... le <i>ré</i> manque... La mélodie
-blessée tombe, se relève et repart en sautillant... Noël ne parle
-plus...</p>
-
-<p>De quoi parlait-il?... Josanne se souvient... Il <ins class="correction" title="plailait">parlait</ins> des amours
-cachées, furtives, qui se meurtrissent à des obstacles... Il disait:</p>
-
-<p>—Je n’aurais pas accepté... Je n’aurais pas supporté...</p>
-
-<p>Ses yeux, verdis par l’ombre du feuillage, expriment une résolution
-violente, mesurent et défient l’obstacle imaginaire... La jeune femme
-murmure:</p>
-
-<p>—Pourquoi penser à cela? Nous sommes libres... Il n’y a rien entre
-nous.</p>
-
-<p>—Il n’y a rien.</p>
-
-<p>—Et s’il y avait quelque chose...</p>
-
-<p>—Je casserais tout.</p>
-
-<p>Il fait le geste de briser une chaîne... Oui, certes, en ce moment, il
-«casserait tout», tout ce qui prétendrait l’éloigner de Josanne!...
-Elle pense qu’il est capable des pires folies, l’amant qui la regarde
-avec ces <span class="pagenum" id="Page_291">291</span> yeux là... Et elle l’aime d’être ainsi, volontaire,
-impérieux, si différent des autres,—les gens sages, les prudents, que
-le plus petit frein arrête.—Et sa chair de femme s’émeut à l’idée
-d’une chère violence, que son orgueil d’affranchie eût réprouvée,
-hier...</p>
-
-<p>—Josanne!...</p>
-
-<p>Elle obéit, heureuse d’obéir. Elle va vers celui qui l’appelle. Il la
-prend sur ses genoux, effleure les hanches, la gorge, de ses mains qui
-tremblent, et tout à coup remontent vers la nuque ployée, vers les doux
-cheveux. Il tient, dans ses paumes ouvertes, la tête renversée de son
-amie comme une chose précieuse. Il la parcourt de ses lèvres. Josanne
-voit les yeux de Noël qui se brouillent de larmes, au-dessus de ses
-yeux grands ouverts.</p>
-
-<p>—Ma chérie! mon amour!... Tu ne sais pas!... Je ne peux pas te dire...
-Je t’aime tant!... Mais j’étouffe, j’ai le vertige... Oh! toi... toi!...</p>
-
-<p>L’étreinte se resserre. La bouche à l’oreille de Josanne, Noël balbutie
-les mots qui prient, qui soupirent, qui caressent. Elle ne répond pas.
-Elle lie ses bras autour du cou du jeune homme; elle sourit encore, et
-ses paupières s’abaissent, palpitent, disent «oui» tout doucement...</p>
-
-<p class="br">... La chambre est toute petite; les volets rabattus la font très
-fraîche et très sombre. Ce n’est pas une jolie chambre. Elle a un
-air pauvre avec son mobilier banal: un lit de fer, un fauteuil, une
-toilette, un tapis usé sur le carreau. Mais Josanne, reprise par la
-sensation de l’irréel et du rêve, demeure indifférente à la médiocrité
-du lieu. Les demi-ténèbres apaisent la <span class="pagenum" id="Page_292">292</span> vibration de ses nerfs, la
-rumeur du sang à ses tempes... Noël va venir!</p>
-
-<p>Elle ne sait plus très bien pourquoi, d’un geste machinal, elle ôte
-le petit peigne de sa nuque... La fleur argentée de sa ceinture tinte
-contre le marbre de la cheminée... Mais quand Josanne s’entrevoit,
-dans la glace ronde,—les cheveux croulants, le cou nu, les bras nus,
-ses beaux seins droits presque visibles sous le petit corsage de linon
-aux pointes nouées comme un fichu,—elle comprend tout à coup... La
-chasteté héréditaire tressaille au fond d’elle; de ses mains croisées,
-elle réprime le mouvement tumultueux de son cœur. Elle pense:</p>
-
-<p>«Je ne suis plus à moi! Je suis à lui...»</p>
-
-<p>Et, bravement, elle dénoue les pointes du léger corsage. Avec ses
-cheveux noirs, sa pâleur chaude, le court jupon qui colle à ses
-hanches, elle paraît plus petite, plus jeune: c’est la bohémienne
-amoureuse des romances, c’est Mignon...</p>
-
-<p>Noël frappe à la porte timidement:</p>
-
-<p>—Josanne!</p>
-
-<p>Elle répond, en hâte:</p>
-
-<p>—Oui, Noël...</p>
-
-<p>Quand il entre, elle devient pâle, pâle!...</p>
-
-<p>—Mon amour, comme vous voilà tremblante!...</p>
-
-<p>Elle tremble, mais, cette fois encore, elle obéit; elle reste debout
-près de Noël, enlacée, soutenue par lui, et elle le regarde, jusqu’à
-l’âme, avec des yeux qu’il ne lui a jamais vus: des yeux sombres,
-caressants, résignés, d’une douceur animale, des yeux que la première
-parole du maître emplira de frayeur ou de volupté...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_293">293</span></p>
-
-<p>Et ses yeux, ses bras frêles, sa taille qui plie, ses épaules qui se
-resserrent, semblent prier:</p>
-
-<p>«Je suis faible et je suis à vous. Ne me faites point de mal...»</p>
-
-<p>Elle n’est plus Josanne Valentin; elle est la femme devant l’homme, et
-elle fait le geste instinctif, séculaire, de retenir le vêtement qui
-s’ouvre et glisse. Elle attend que son amant la flatte et la rassure
-comme une douce bête effrayée, qu’il l’apprivoise, qu’il l’étourdisse
-enfin et qu’il l’enivre...</p>
-
-<p>Noël répète:</p>
-
-<p>—Mon amour!</p>
-
-<p>Josanne surprend une fêlure dans la voix chérie, et elle sent que Noël,
-en ce peu de minutes qu’il a passées loin d’elle, a changé. Pendant
-qu’elle dénouait pour lui ses cheveux et sa ceinture, lui, errant dans
-le jardin, n’a pas su se défendre d’une pensée qu’il ne veut pas dire,
-qu’il ne peut pas dire... Maintenant, cette pensée a pris une forme, un
-nom;—Josanne et Noël ne sont plus seuls dans la chambre...</p>
-
-<p>Elle a envie de lui dire:</p>
-
-<p>«Que regardez-vous au delà de mes yeux?... Qu’entendez-vous au delà
-de mon souffle et du battement de mon cœur? Il y a entre nous une
-ombre et c’est vous qui l’évoquez... Chassez-la, cette ombre qui nous
-sépare... Ou bien laissez-moi... Attendons, puisque vous ne croyez pas
-me posséder tout entière, puisque tout mon amour n’est pas tout votre
-bonheur...</p>
-
-<p>Mais Noël l’emporte dans ses bras, et elle ne peut que frémir de tout
-son corps dévoilé qu’elle ne défend plus... Quelle mélancolie tombe du
-plafond bas, des angles obscurcis de la chambre! Josanne ferme les <span class="pagenum" id="Page_294">294</span>
-yeux—et troublée, gauche, prête aux larmes, elle n’éprouve ni désir,
-ni volupté, ni honte, rien qu’une émotion exténuante, torturante, qui
-lui arrache un soupir brisé...</p>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
- <span class="pagenum2" id="Page_295">295</span>
- <h2 class="h2souschapitre">XXXI</h2>
-</div>
-
-<p>Josanne fut presque heureuse...</p>
-
-<p>Elle eut cet éclat des yeux, ce vague du sourire, cette floraison de
-la chair, cet embellissement révélateur qui vient tout d’un coup aux
-femmes aimées. Ses gestes furent plus lents, ses pas moins légers: de
-ses cheveux, de sa robe, émana l’odeur de l’amour. Ingénument, elle
-porta son secret comme une rose éclatante.</p>
-
-<p>Flory, qui avait encore un doute, dit à Foucart:</p>
-
-<p>—Cette fois, je crois bien que ça y est...</p>
-
-<p>Elle se réjouissait en son âme et se sentait beaucoup plus proche de
-sa bonne camarade Josanne. Le petit Bersier, du coup, reprit espoir.
-Son ambition modeste ne s’effrayait pas d’un succès à longue échéance,
-et il savait que le rôle de second amant a des douceurs... «Les
-femmes—pensait-il—font beaucoup de difficultés, la première fois...
-Elles comprennent, ensuite, <span class="pagenum" id="Page_296">296</span> qu’un minimum de résistance suffit à
-leur assurer les honneurs de la guerre...»</p>
-
-<p>Foucart était furieux. Bien qu’il n’eût jamais convoité Josanne,
-et qu’il eût déploré, souvent, que tant de grâce et de gentillesse
-demeurassent sans emploi, il éprouvait une sorte de déception, et un
-peu de rancune... On lui avait changé sa petite Valentin, on avait
-cueilli, sous son nez, une fleur qu’il ne voulait point cueillir,
-mais dont il aimait la nuance et le parfum,—et cette fleur, c’était
-la vertu de Josanne!... Foucart prenait en grippe l’amant fortuné, ce
-Delysle qu’il avait—disait-il—«introduit lui-même dans la place...»
-Et il exprimait à Flory son étonnement à demi sincère...</p>
-
-<p>—Delysle!... Un garçon hautain, orgueilleux, qui ne peut pas être bien
-gentil avec les femmes?... Il n’a rien de si séduisant...</p>
-
-<p>—Hé! hé! disait Flory.</p>
-
-<p>—Il n’est pas mal, soit!... Mais cette petite Valentin faisait la
-difficile!... Entre nous, elle méritait mieux...</p>
-
-<p>—Voyons, monsieur Foucart, si Josanne avait pris Bersier...</p>
-
-<p>—Je les aurais fichus à la porte!... Bersier!... Bersier!... Quelle
-idée!... Bersier avec... Non!... Ce que j’en dis, ma petite Flory,
-c’est pour vous montrer la sympathie réelle que je porte à mes
-collaboratrices... surtout à cette petite Valentin!... Je <ins class="correction" title="serai">serais</ins>
-désolé qu’elle fût malheureuse!... Et puis, je ne voudrais pas qu’elle
-négligeât le <i>Monde féminin</i>... Elle se relâche, depuis quelque
-temps... elle manque de zèle...</p>
-
-<p>—Je vous avais bien averti: «Ne souhaitez pas <span class="pagenum" id="Page_297">297</span> que Josanne
-devienne amoureuse: elle bâclerait ses articles...»</p>
-
-<p>—Bâcler ses articles?...</p>
-
-<p>Le «patron» reparut dans l’homme. Foucart se fâcha tout à fait:</p>
-
-<p>—Je me f... pas mal que mes collaboratrices fassent l’amour, pourvu
-qu’elles fassent leur service!... Je prierai mademoiselle Bon de parler
-à la petite Valentin...</p>
-
-<p>Mademoiselle Bon n’était pas moins consternée que Foucart. Elle
-avait entendu les doléances de madame Gonfalonet, présidente de
-la «Fraternité féminine». Madame Gonfalonet, qui appartenait à
-l’âge héroïque du féminisme, à la génération des Paule Mink et des
-Potonié-Pierre, était plus que hardie dans ses idées et dans ses
-discours, et plus que timorée dans la conduite de sa vie. Cette
-excellente femme, qui se faisait gloire de n’être point frivole et de
-n’avoir jamais porté de corset, étalait des appas défaillants sous le
-mérinos noir d’un vêtement «réforme»; elle avait un chignon dans un
-filet sous une toque de fausse loutre ou un «tyrolien» en paille noire,
-et se chaussait de larges bottines élastiques qui «ne lui abîmaient pas
-le pied»... Prompte à réclamer la liberté de l’amour, le «matriarcat»
-et la protection des enfants par l’«État-Père», madame Gonfalonet
-avait vécu très simplement, très chastement, sous la loi de son tyran
-Gonfalonet, le meilleur homme du monde, plus féministe que sa femme.
-Veuve, elle ne voulait point quitter le deuil.</p>
-
-<p>Madame Gonfalonet avait remarqué, non sans horreur, que le demi-deuil
-de Josanne s’éclaircissait: le gris devenait blanc, et le violet, rose.
-Un soir, au <span class="pagenum" id="Page_298">298</span> bois de Boulogne, la présidente de la «Fraternité»
-reconnut madame Valentin au bras d’un jeune homme, dans une allée
-obscure... Redoutant que l’ex-secrétaire du groupe ne passât décidément
-à l’ennemi—à l’homme!—madame Gonfalonet confia ses craintes à
-mademoiselle Bon.</p>
-
-<p>—Cette jeune femme compromet nos idées en se compromettant...</p>
-
-<p>Et la trésorière, mademoiselle Otchipoff, une Russe qui avait écrit
-un opuscule pour inciter les femmes à faire «la grève des ventres»,
-proposa d’exclure Josanne discrètement...</p>
-
-<p>—Il ne faut rien exagérer! dit la présidente. Madame Valentin n’a pas
-commis un crime; mais elle saura qu’une féministe, dévouée à la Cause,
-ne doit donner aucune prise à la malignité de nos adversaires... De
-même, un prêtre défroqué doit être plus austère qu’un autre homme...</p>
-
-<p>Un jour, en sortant d’une «Crèche modèle» où Josanne avait tout regardé
-sans rien voir, mademoiselle Bon essaya de morigéner la coupable:</p>
-
-<p>—Qu’avez-vous donc, ma petite?... Vous négligez vos devoirs
-professionnels, vous oubliez les heures des <i>interviews</i>, vous ne
-corrigez plus vos épreuves, et vos articles ne valent plus ceux
-que vous écriviez cet hiver... Monsieur Foucart est mécontent, je
-le sais... Soyez raisonnable, Josanne, redevenez ponctuelle et
-consciencieuse!</p>
-
-<p>—Je suis si occupée!</p>
-
-<p>—Vraiment?... Ce n’est pas la «Fraternité féminine» qui vous occupe!
-Vous manquez à toutes les séances...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_299">299</span></p>
-
-<p>—Ma vie est remplie par tant et tant de choses! Je n’ai plus la tête à
-moi.</p>
-
-<p>—Ni le cœur!</p>
-
-<p>Josanne rougit et avoua:</p>
-
-<p>—Ni la tête ni le cœur, mademoiselle.</p>
-
-<p>—Hélas! Josanne, ça se voit, ça se voit trop!... Je ne vous blâme
-pas: vous êtes maîtresse de vous-même... Pourtant, je regrette la
-femme que vous étiez naguère, la vraie féministe, sérieuse, vaillante,
-libre et volontairement pure... Un si beau type de travailleuse
-intellectuelle!... Je vous citais en exemple à ces dames de la
-«Fraternité».</p>
-
-<p>—Mais, ma chère mademoiselle Bon, il faudrait être logique!... Si
-les féministes réclament la liberté, c’est probablement pour s’en
-servir!... Pourquoi mettre au-dessus de la femme amoureuse la femme
-«volontairement pure»?... Chacun son goût! L’amour n’est pas un péché.
-Nous ne sommes pas des religieuses laïques. Je ne crois pas être moins
-sérieuse et moins vaillante, moins libre, et représenter un type moins
-«réussi» de travailleuse intellectuelle, parce que je suis amoureuse...</p>
-
-<p>—Ah! oui, vous l’êtes, amoureuse! dit naïvement mademoiselle Bon.</p>
-
-<p>—D’abord, ça ne regarde pas madame Gonfalonet!... Est-ce qu’on oserait
-m’imposer ou m’interdire telle forme de jupon ou de jarretelles?...</p>
-
-<p>—Il n’y a pas de rapport...</p>
-
-<p>—La vie intime d’une femme doit échapper à l’inquisition, à la
-curiosité, comme ses vêtements intimes... C’est un grand romancier
-anglais, Thomas Hardy, qui a émis cette opinion, en <span class="pagenum" id="Page_300">300</span> ces mêmes
-termes ou à peu près... Ça vous scandalise?...</p>
-
-<p>—Dame!... c’est fort!...</p>
-
-<p>—Pas plus fort que les théories de madame Gonfalonet ou de
-mademoiselle Otchipoff... Chère mademoiselle Bon, si j’ai négligé mes
-devoirs professionnels, comme vous le dites,—et je reconnais que
-vous dites vrai,—j’ai eu tort: je mérite un blâme... Mais quant à
-mon amour, c’est une affaire personnelle... A quoi vous sert d’être
-«affranchies», vous et ces dames de la «Fraternité», si vous ne mettez
-jamais vos théories en pratique? Me refusez-vous votre estime parce que
-j’aime qui m’aime!</p>
-
-<p>—Non certes, mais...</p>
-
-<p>—Me la refuserez-vous, parce que je n’épouse pas mon amant?</p>
-
-<p>—Hélas! Josanne, vous, un amant!...</p>
-
-<p>—Le mot vous offusque?... Je devrais dire «mon compagnon», ou: «mon
-ami». Je n’ai pas d’hypocrisies de langage... Et je souhaite à cette
-bringue d’Otchipoff un amant comme...</p>
-
-<p>Elle riait de tout son cœur, dans la rue ensoleillée où s’allongeait
-son ombre près de l’ombre gesticulante de mademoiselle Bon. Son écharpe
-de gaze noire ondulait autour de son buste. Un bouquet d’œillets, à sa
-ceinture, s’effeuilla...</p>
-
-<p>—Vous, mademoiselle, vous êtes une sainte libre penseuse... Je vous
-vénère... Mais vos collègues, ce sont les bigotes du féminisme... Elles
-m’agacent... Que madame Gonfalonet me réprimande! Je lui répondrai...</p>
-
-<p>—Quoi?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_301">301</span></p>
-
-<p>—Zut!... et zut!...</p>
-
-<p>Elle plaisantait, mais mademoiselle Bon secoua la tête:</p>
-
-<p>—Enfin! dit-elle, je veux croire qu’il existe entre vous et... celui
-que vous avez choisi, une véritable harmonie intellectuelle... Mais
-dans l’amant, comme dans le mari, il y a un maître... Méfiez-vous!...</p>
-
-<p class="br">Un maître?...</p>
-
-<p>Josanne méditait le conseil de mademoiselle Bon dans l’omnibus qui
-l’emportait vers la place des Vosges... Elle se rappelait l’attitude de
-Noël pendant les premiers jours de leur intimité amoureuse...</p>
-
-<p>Elle avait eu, d’abord, un peu de surprise et d’inquiétude, parce qu’il
-était resté, dans ses bras, si mélancolique, et si grave, et parfois
-si sombre!... Il l’avait traitée, non pas comme une maîtresse désirée,
-mais comme une petite épouse ignorante. Les caresses n’abolissaient pas
-en lui une pensée fixe, et peut-être la volonté de ne pas s’alanguir,
-de ne pas céder à la puissance charnelle de la femme. Josanne
-redevenait anxieuse et timide.</p>
-
-<p>Elle demandait:</p>
-
-<p>—A quoi penses-tu?</p>
-
-<p>—A rien, ma chérie...</p>
-
-<p>—Tu n’es pas heureux?</p>
-
-<p>—Mais si, très heureux...</p>
-
-<p>—J’ai peur... j’ai peur...</p>
-
-<p>—De quoi, mon amour?</p>
-
-<p>—J’ai peur de t’avoir déçu...</p>
-
-<p>—Comment?</p>
-
-<p>—Je ne suis pas sûre de te plaire...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_302">302</span></p>
-
-<p>Il lui répondait qu’elle était folle, et qu’elle devait avoir toute
-confiance en elle-même, et en lui...</p>
-
-<p>D’autres fois, des paroles qui voulaient exprimer la gratitude
-montaient aux lèvres de Josanne.</p>
-
-<p>—Ah! disait-elle, je t’assure qu’autrefois j’étais toute différente...
-Je n’ai été à personne comme je suis à toi...</p>
-
-<p>A son grand étonnement, ces déclarations rassurantes n’enchantaient
-point Noël.</p>
-
-<p>Il répondait:</p>
-
-<p>—Parbleu! je l’espère bien...</p>
-
-<p>Cette phrase, qui impliquait une comparaison, le blessait, lui
-rappelait que Josanne avait appartenu à deux hommes...</p>
-
-<p>Une scène éclatait, s’achevait par des larmes de Josanne... Elle
-trouvait Noël exagérément susceptible, injuste, déraisonnable,
-et elle essayait de lui expliquer que le passé était une part
-d’elle-même, qu’elle ne pouvait ni s’oublier ni se renier elle-même:
-pourquoi n’acceptait-il pas un fait si naturel? Non, il ne voulait
-pas l’accepter. Il attendait un impossible miracle, et, dans les
-réconciliations éperdues qui le rejetaient vers Josanne, il gardait
-encore une méfiance qui était la rançon de sa joie, le poison de sa
-volupté. A la jalousie sentimentale qu’il avait connue s’ajoutait
-maintenant l’âcre jalousie physique... Et Noël devait épuiser cette
-jalousie comme il avait épuisé l’autre...</p>
-
-<p>Il était sûr d’être aimé. Il trouvait une amie incomparable dans
-sa délicieuse maîtresse... Il aurait dû être heureux... Pourquoi
-n’avait-il que des bonheurs momentanés, entre des jours de détresse?...
-Pourquoi?... <span class="pagenum" id="Page_303">303</span> Il n’était pas un déséquilibré, un névropathe!
-Il n’avait pas le goût morbide de sa propre douleur. Il était un
-homme normal et sain. Mais il était aussi un chercheur d’absolu, un
-imaginatif, un orgueilleux qui ne savait pas se résigner... Puisqu’il
-ne pouvait posséder Josanne dans le passé, il rêvait d’anéantir en elle
-jusqu’au souvenir du passé; il voulait, au moins, dans le présent, la
-posséder tout entière... Et parfois, à voir cette femme si ardente aux
-caresses, décelant ingénument son expérience de l’amour, il éprouvait
-un accès de rage froide, lucide et furieuse... Glacé par un mot ou un
-geste d’elle, il sentait son cœur s’arrêter...</p>
-
-<p>Il l’eût broyée, dans ces instants où il guettait sa pensée secrète, la
-réminiscence qu’une sensation reconnue peut éveiller, où il redoutait
-peut-être que Josanne pût l’oublier en lui appartenant.</p>
-
-<p>Longtemps il avait souffert... Josanne, enfin, avait compris le secret
-de cette souffrance. Elle ne mentit point à Noël pour l’apaiser, mais
-comme Noël autrefois l’avait conquise, jour par jour, lentement, elle
-acheva de le conquérir. Elle n’apporta pas, dans cette œuvre délicate,
-les vains scrupules d’orgueil qui créent parfois, entre deux amants,
-d’irréparables malentendus. Née pour l’amour, elle le comprenait
-et l’acceptait tout entier, et elle lui était indulgente. «Certes,
-pensait-elle, les gens raisonnables, qui ont la tête froide et les sens
-rassis, les gens qui n’ont pas aimé, diraient que Noël est bien dur, et
-que je ne suis pas fière, et que tout cela finira mal...» Cette idée
-la faisait sourire... Josanne avait confiance en elle-même, en son
-ami, en l’avenir. Elle devinait que les violences et les <span class="pagenum" id="Page_304">304</span> duretés
-de Noël n’étaient que les accidents passagers d’une crise... Elle les
-oubliait dès que Noël redevenait tendre, comme il savait l’être, avec
-des gaietés, des effusions, des câlineries qui la ravissaient...</p>
-
-<p>Ces heures douces passaient trop vite, mais chacune d’elle laissait sa
-trace... Noël commença de croire au bonheur.</p>
-
-<p>Patiente, soumise, attentive, Josanne tissait autour de lui le suave
-réseau de l’habitude amoureuse... Et bientôt il fut sien comme elle
-était sienne. Il l’aima avec toute la frénésie de sa jeunesse, sans
-réserve, sans prudence et sans pudeur...</p>
-
-<p>Et Josanne le chérissait de plus en plus, avec un émerveillement
-naïf. Il n’était plus son ami; il était «son homme»—comme eût dit,
-expressivement, la Tourette.—Et elle s’attendrissait en songeant à ce
-lien nouveau qui les unissait, à ce grand et doux mystère où tous deux
-trouvaient encore autant d’émotion que de plaisir.</p>
-
-<p class="br">«Un maître?...»</p>
-
-<p class="br">Ce mot revint encore à l’esprit de Josanne, quelques heures plus
-tard, chez Noël. Elle renouait ses cheveux, assise devant une console
-qui supportait un miroir ancien. Dans le cadre ovale du miroir,
-elle apercevait le grand lit de cuivre aux boules brillantes, la
-courtepointe de soie jaune qui glissait, Noël, renversé dans un
-fauteuil, la cigarette aux lèvres... Les stores, couleur de maïs,
-filtraient la lumière blonde. Sur la toile écrue des murs, de
-vieilles estampes anglaises <span class="pagenum" id="Page_305">305</span> aux rouges vifs, aux verts acides,
-représentaient des scènes de chasse. Un parfum rude, cuir de Russie,
-alcool de lavande et maryland, imprégnait cette chambre masculine,
-nette, sobre, claire, sans bibelots, sans fanfreluches, meublée de
-cuivres et de bois vernis...</p>
-
-<p>Josanne aimait cette chambre, ces meubles, ce parfum. Elle aimait les
-objets maniés par Noël, ses vêtements, l’air qu’il respirait. Et, le
-regardant de coin, dans la glace un peu verdâtre, elle songeait avec
-délices: «Mon maître! mon maître chéri!... Je n’ai pas d’autre volonté
-que la vôtre... Je ne suis qu’une chose, une très petite chose, dans
-vos chères mains. Que je sois votre égale respectée, devant le monde,
-devant votre raison et votre amitié, c’est notre désir à tous deux.
-Mais la rebelle s’est rebellée contre la société injuste, et non pas
-contre la nature; elle ne s’est pas rebellée contre la loi éternelle de
-l’amour... Elle ne repousse point la tendre, joyeuse et noble servitude
-volontaire, qui n’humilie point, puisqu’elle est consentie. Vraiment,
-il me plaît de vous appeler «mon maître», parce que vous êtes fort,
-et clairvoyant, et bon; parce que, si je peux vivre seule, sans votre
-secours, il m’est beaucoup plus agréable de vivre près de vous, avec
-votre aide... Et même—je ne l’avouerai jamais!—il me plaît d’avoir
-peur de vous,—un peu, très peu!—et de vous tenir quelquefois sous mon
-pied, si faible, comme une belle bête fauve que j’ai domptée, mais qui
-saurait rugir et qui me dévorerait, si j’étais méchante...</p>
-
-<p>«Et cela ne m’empêche pas d’être féministe, et <span class="pagenum" id="Page_306">306</span> de revendiquer mes
-droits à la liberté, à la justice, au bonheur... Vous savez bien, mon
-chéri, que si j’ai voulu n’appartenir qu’à moi-même,—c’était pour
-mieux me donner à vous!...»</p>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
- <span class="pagenum2" id="Page_307">307</span>
- <h2 class="h2souschapitre">XXXII</h2>
-</div>
-
-<p>Août resplendissait, calme et torride. Par les rues presque vides,
-sous le soleil blanc, dans la lumière et la poussière, les tentes
-déployées des magasins faisaient des ombres bleues et dures. Les
-fiacres roulaient plus doux. Le grelot des rares bicyclettes éveillait
-le silence de son bruit clair. Dans les chambres assombries, derrière
-les stores et les persiennes, la vie retirée attendait le soir.</p>
-
-<p>Foucart avait refusé à Josanne tout espèce de congé. Elle avait pris
-ses vacances au printemps, et depuis elle avait montré un zèle médiocre
-pour le <i>Monde féminin</i>: le «patron» n’avait aucune raison de la
-récompenser en lui accordant une faveur particulière. Il s’en allait à
-Trouville; Flory était à Cabourg, madame Foucart à Aix-les-Bains, les
-autres collaborateurs dispersés. Josanne, qui connaissait tous <span class="pagenum" id="Page_308">308</span> les
-services du journal, restait seule avec Bersier et mademoiselle Bon.</p>
-
-<p>Pendant tout le mois d’août, Noël et Josanne promenèrent leur amour
-dans le beau Paris d’été. Josanne passait toutes ses heures libres
-dans le cabinet de travail où Noël ne travaillait guère. Le soir, ils
-erraient sous les arbres du Bois, autour des lacs...</p>
-
-<p>Ils s’assirent un soir, près d’Armenonville, au croisement de trois
-sentiers. L’ombre, autour du banc, était si épaisse qu’ils ne
-distinguaient pas leurs visages. La lune, apparue entre les branches,
-les surprit tout à coup de sa lueur,—la lune ronde et rouge qui rôde,
-sorcière amoureuse, dans les bois peuplés d’amants.</p>
-
-<p>Des couples venaient, par les trois sentiers, passaient, sans les voir,
-devant Noël et Josanne. Couples anonymes et tous pareils, la femme en
-robe claire et l’homme sombre, fuyant les feux électriques et la fête
-enragée des violons, ils cherchaient l’illusion des solitudes sauvages.
-La lune les attirait vers les carrefours déserts, les noirs taillis
-qu’elle emplissait de vapeurs argentées et de féeriques silences. Par
-toute la terre, à l’heure la plus douce de cette douce nuit, l’homme
-et la femme se rapprochaient dans un même besoin de tendresse et de
-caresse... Et Noël, qui d’abord avait souri, croyait entendre le grand
-soupir fait de mille soupirs, le vœu d’éternité qu’exhale le pauvre
-amour humain depuis la première nuit du monde...</p>
-
-<p>«Vœu inlassable et toujours déçu! pensa Noël; l’amour passe, les amants
-meurent, mais des êtres sont nés de leur baiser. Ce qui pousse l’homme
-vers <span class="pagenum" id="Page_309">309</span> la femme, c’est la peur du néant, c’est le vague espoir de
-durer. Chaque étreinte féconde est une victoire sur la mort.</p>
-
-<p>»Vivre, survivre!... La langueur du soir, la beauté de ma maîtresse et
-tout ce que les raffinements de la sensibilité et de l’intelligence
-ajoutent d’exceptionnel à notre amour, tout cela émeut donc en nous,
-à notre insu, l’instinct de perpétuer la vie! Je mourrai. Josanne
-mourra... Et peut-être, dans cent ou deux cents ans, des êtres de
-notre race goûteront la douceur d’aimer,—et il y aura de la beauté,
-de la joie, de la passion, des vies fleurissantes, parce qu’en un soir
-délicieux d’un autre siècle, nous nous serons aimés, nous, les morts...»</p>
-
-<p>Et cette pensée l’émut comme s’il découvrait le sens véritable de
-l’amour. Il vit la nuit d’août, telle qu’une fête sacrée où tout un
-peuple à venir frémissait aux flancs des femmes. Il songea aux chambres
-closes, aux lampes voilées, aux lits profonds, aux milliers d’êtres
-qui seraient conçus avant l’aube... Il y songea très chastement, et,
-pour la première fois, il évoqua dans son âme, l’être mystérieux qui
-naîtrait de Josanne et de lui...</p>
-
-<p>Il le vit sur les genoux et contre le sein de Josanne... Mais tout à
-coup, une image s’interposa: l’autre enfant, Claude! Celui-là aussi
-perpétuerait la race paternelle et maternelle... et, parce que Josanne
-avait aimé un homme, leur amour se prolongerait dans leur descendance...</p>
-
-<p>Noël éprouva une souffrance aiguë, puis un sentiment de colère
-impuissante... «Et j’ai cru! se dit-il, j’ai cru que ma jalousie
-s’apaisait! Je me savais <span class="pagenum" id="Page_310">310</span> gré d’être généreux, de ne ressentir
-aucune aversion pour ce petit Claude... Est-ce que je vais le haïr,
-maintenant?... Est-ce que je vais être jaloux de l’avenir comme je
-suis jaloux du passé? Si Josanne connaissait mes pensées, elle serait
-indignée,—et elle prendrait peur... Elle aurait ce mouvement de tête,
-ce regard d’inquiétude et de défi, cet air étranger que je lui ai vus,
-hélas! quand elle défendait encore contre moi ses droits, son passé...
-l’ancien amour...»</p>
-
-<p>—Tu es bien silencieux, mon Noël, dit-elle, de sa voix caressante. A
-quoi penses-tu?</p>
-
-<p>—A rien... des choses vagues... des folies...</p>
-
-<p>—Des folies?... Mais ce n’est pas «rien», des folies?... Raconte.</p>
-
-<p>—Eh bien! dit-il avec douceur, je me demandais, ma chérie, si ce
-serait un bonheur pour nous d’avoir un enfant.</p>
-
-<p>—Un bonheur?... Oui, peut-être... Mais pas tout de suite...</p>
-
-<p>—Pourquoi?</p>
-
-<p>—Parce que tu me suffis, que je suis contente de vivre pour toi et
-pour moi... Et cela m’étonne, que tu aies eu, tout d’un coup, ce désir
-de paternité!... Je t’ai entendu dire, à maintes reprises, que les
-enfants t’ennuyaient.</p>
-
-<p>—Les enfants des autres, oui!... D’ailleurs, je ne considère pas
-l’enfant en lui-même: je ne vois que l’intérêt de mon amour, un lien
-nouveau, très fort, définitif, entre nous...</p>
-
-<p>—Notre amour n’est-il pas très fort et définitif?...</p>
-
-<p>—Dis la vérité, Josanne, tu ne souhaites pas d’enfant?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_311">311</span></p>
-
-<p>—Pas maintenant, non.</p>
-
-<p>Il fut blessé, et même un peu scandalisé.</p>
-
-<p>—Tu crains de faire tort à Claude?</p>
-
-<p>Il sentit, plus qu’il ne vit, le regard de Josanne, ce regard
-d’inquiétude et de défi qu’il craignait.</p>
-
-<p>—Faire tort à Claude, moi?... J’ignore ce que j’éprouverais, si
-j’avais un autre enfant... De la joie, de la fierté, de la tendresse,
-assurément, mais cela ne modifierait pas mes sentiments pour Claude!...
-Jamais, jamais...</p>
-
-<p>Il avait espéré une autre réponse.</p>
-
-<p>—Et puis, continua Josanne, cela dépendrait beaucoup de toi.</p>
-
-<p>—De moi!</p>
-
-<p>—Il y a en moi un instinct de compensation... Or tu ne peux pas aimer
-Claude, tu ne peux pas l’adopter, dans ton cœur, comme certains maris
-adoptent l’enfant de leur femme... Je sens, au fond de toi, une rancune
-qui persiste contre ce pauvre petit... Oh! je ne te reproche rien!...
-Tu as un réel désir d’être bon et généreux, et tu n’es pas responsable
-d’une... antipathie.</p>
-
-<p>—Antipathie!... Le mot est trop fort!</p>
-
-<p>—Soit!... Il dépasse ma pensée... Disons... un sentiment pénible...
-C’est naturel!... Mais Claude non plus n’est pas responsable du mal
-qu’il te fait par sa présence, par son existence...</p>
-
-<p>Elle murmura, d’une voix plus basse et voilée:</p>
-
-<p>—C’est à cause de lui, surtout, que je ne peux pas t’épouser,
-maintenant...</p>
-
-<p>Ils allèrent vers Armenonville. Bientôt les lumières parurent entre
-les arbres pressés du taillis. Un violon <span class="pagenum" id="Page_312">312</span> chanta, seul, le thème
-d’une valse italienne travestie à la hongroise, et si déhanchée, si
-trépidante, si nerveuse et si langoureuse qu’on ne la reconnaissait
-plus. Des passants s’arrêtaient pour entendre... Mais qu’importaient à
-Noël la musique, la lune blanche, les couples enlacés, et tout l’amour
-épars sur le monde!</p>
-
-<p>Josanne marchait près de lui. Elle disait parfois:</p>
-
-<p>—Je t’en prie... ne va pas si vite...</p>
-
-<p>Il ralentissait le pas, un instant, puis, malgré lui, il se hâtait...
-Josanne le rejoignit, lui prit le bras:</p>
-
-<p>—Mon ami, je t’ai fait beaucoup de peine?</p>
-
-<p>—Beaucoup.</p>
-
-<p>—Mais toutes les femmes me comprendraient...</p>
-
-<p>—Allons donc!... Je me rappelle des paroles que tu as prononcées, un
-soir, à propos d’une fille de la Villa Bleue... «Il y a des femmes qui
-sont plus amantes que mères. Elles aiment dans l’enfant... le père de
-l’enfant...»</p>
-
-<p>—Cela ne prouve rien... Il y a aussi des femmes qui aiment l’enfant
-pour lui-même, fût-il né d’un père haï ou méprisé...</p>
-
-<p>—Parce qu’elles ont, dans les entrailles, l’aveugle instinct
-maternel... Et tu ne l’avais pas, toi, cet instinct!...</p>
-
-<p>—Je ne l’avais pas, d’abord... Crois-tu que j’aie accepté avec joie
-la venue d’un enfant... dans les circonstances que tu sais?... J’étais
-au désespoir... L’enfant est né... Et puis le sentiment maternel s’est
-développé, tellement, tellement!... Il s’est détaché de l’amour, du
-souvenir de l’amour... J’aime Claude pour lui-même...</p>
-
-<p>Elle énuméra les raisons qu’ils avaient d’être heureux, <span class="pagenum" id="Page_313">313</span> et elle
-eut la sagesse—qu’elle n’avait pas toujours—de se montrer douce et
-conciliante.</p>
-
-<p>Mais lui, sa colère tombée, conservait une âcre tristesse... Lui
-qui était, avant tout, un amant, il ne comprenait pas Josanne...
-La dissociation de l’amour et de la maternité lui paraissait
-invraisemblable. Josanne n’avait-elle pas cherché, habilement, à
-réfuter son propre aveu: «Il y a des femmes qui aiment dans l’enfant
-le père de l’enfant»?... Non, elle était loyale... Elle exprimait sa
-pensée du moment, et elle ignorait peut-être son arrière-pensée.</p>
-
-<p>Sentiments de femme, de mère, d’amante; sentiments qui se mêlaient,
-qui se contredisaient, qui auraient dû s’exclure, et subsistaient
-pourtant,—c’était, pour Noël, la nuit et l’abîme!</p>
-
-<p>Son intelligence s’affolait devant le mystère du cœur féminin, aussi
-obscur, aussi mal connu, aussi inquiétant pour l’homme que le mystère
-du corps de la femme...</p>
-
-<p>«Et ce sera ainsi toujours, pensa-t-il, toute notre vie... tant que cet
-enfant nous séparera, par sa présence, par son existence, par l’image
-et le nom qu’il évoquera, par ce sourire qui n’est pas le sourire de
-Josanne... par tout ce qui reste, en lui, de l’autre,—du père!...
-Qu’un enfant naisse de nous, Josanne l’accueillera avec une joie
-troublée, une appréhension... Elle aura peur qu’il ne rogne la part du
-premier... Si elle perdait Claude, alors peut-être...»</p>
-
-<p>Noël n’osait achever sa pensée.</p>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
- <span class="pagenum2" id="Page_314">314</span>
- <h2 class="h2souschapitre">XXXIII</h2>
-</div>
-
-<p>Le 31 août, Josanne arriva de très bonne heure au <i>Monde féminin</i>,
-pour expédier la besogne courante. Claude était en Bretagne, depuis
-une semaine, avec mademoiselle Miracle, et Noël s’en allait, le soir
-même, à Lusignan. Josanne devait se libérer du journal<ins class="correction" title="plutôt"> plus tôt</ins> que de
-coutume, et rejoindre Noël chez lui. Ils dîneraient ensemble et elle
-l’accompagnerait à la gare...</p>
-
-<p>Triste et courageuse, et résolue à ne pas pleurer, Josanne entra dans
-son bureau. Le groom la suivait.</p>
-
-<p>—Un monsieur est venu hier... Madame était partie depuis cinq
-minutes...</p>
-
-<p>—Un monsieur!... Le grand, brun, qui a un nom anglais et qui s’occupe
-de publicité?...</p>
-
-<p>—Non, madame... un autre... jeune...</p>
-
-<p>—Et il a dit?</p>
-
-<p>—Rien! Il a laissé sa carte. Il avait l’air ennuyé.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_315">315</span></p>
-
-<p>Le groom posa sur la table un paquet de lettres et de journaux, puis il
-sortit.</p>
-
-<p>Devant la glace de la cheminée, Josanne rajusta sur sa blouse noire le
-col de fin linon brodé, mit un peu de poudre à ses joues qui gardaient
-des traces de larmes et soupira:</p>
-
-<p>—Travaillons!...</p>
-
-<p>Répondre aux correspondances du <i>Magazine</i>, corriger les épreuves
-des réclames, cette besogne banale la distrairait peut-être de sa
-mélancolie. Debout près de la table, elle ouvrit quelques lettres,
-déchira la bande d’un journal, jeta au panier les prospectus et les
-enveloppes...</p>
-
-<p>Cette carte de visite!...</p>
-
-<p>Josanne avait négligé de la regarder tout de suite, cette carte qui
-portait le nom de Maurice Nattier... Maintenant, elle restait clouée
-sur place; ses mains tremblaient, ses jambes tremblaient, son cœur ne
-battait plus... Quand il se remit à battre, ce fut à coups pesants,
-qu’elle sentait jusque dans sa gorge, jusque dans sa tête...</p>
-
-<p>Elle dit tout haut:</p>
-
-<p>—Ah! mon Dieu!...</p>
-
-<p>Elle regarda autour d’elle, comme pour s’assurer qu’elle était bien
-seule et que Maurice Nattier n’allait pas surgir devant elle... Lui!...
-Il était venu!... Il reviendrait sans doute!... Lui!... Les yeux
-fermés, elle le revit, svelte et blond, avec son sourire, sa voix qui
-disait: «Josanne!...»</p>
-
-<p>Elle eut un mouvement de recul, un geste de ses bras tendus pour
-repousser quelque agression mystérieuse, et toute son âme éperdue se
-rejeta vers Noël, <span class="pagenum" id="Page_316">316</span> l’appela d’un grand cri muet... Puis Josanne se
-ressaisit, elle murmura:</p>
-
-<p>—Allons!... allons!...</p>
-
-<p>Assise sur sa chaise, le front dans les mains, elle se contraignit à la
-réflexion. Pourquoi cette visite imprévue?... Elle se rappela, non sans
-effort, la dernière conversation qu’elle avait eue avec Maurice... Il
-l’avait sentie faible encore, et elle-même, imprudente, avait accepté
-l’hypothèse d’une seconde entrevue,—plus tard, beaucoup plus tard,
-dans une circonstance grave... Restriction puérile! On crée toujours la
-«circonstance grave», lorsqu’on en a besoin...</p>
-
-<p>Maurice n’avait plus donné signe de vie, pendant huit mois... «Huit
-mois seulement! pensait Josanne. Comme tout cela me paraît lointain,
-irréel!...» Son trouble s’apaisait. Elle constatait, avec surprise, que
-ce grand trouble était tout physique, un simple réflexe nerveux, très
-différent de l’émotion qu’elle avait éprouvée en revoyant Maurice, sur
-le bateau, en l’écoutant, place du Carrousel... Et elle sourit, encore
-étonnée, craintive encore:</p>
-
-<p>«Suis-je sotte, tout de même!... J’ai eu peur!... Peur de quoi?...
-Maurice ne peut me faire aucun mal... S’il vient, je ne le recevrai
-pas... S’il m’écrit, je ne lui répondrai pas... ou bien je le prierai
-de me laisser tranquille... Ah! je n’ai pas la moindre envie de le
-revoir!... Mais pourquoi cette visite?...»</p>
-
-<p>Était-il arrivé malheur à la jeune madame Nattier?... Maurice, veuf
-et libre, espérait-il reconquérir Josanne?... Connaissait-il, par des
-racontars, la liaison de Josanne et de Noël?... Se croyait-il encore
-aimé?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_317">317</span></p>
-
-<p>Assurément, madame Grancher—la «mère Grancher», disait Josanne—avait
-parlé de la rencontre en chemin de fer. Elle avait parlé de Claude...
-Maurice, déçu dans ses espoirs de paternité légitime, se souvenait donc
-qu’il avait un fils?</p>
-
-<p>Oui, c’était la raison, la vraie, l’unique raison de ce brusque retour
-vers Josanne... L’enfant!</p>
-
-<p>«Mon Dieu! se dit Josanne, que penserait Noël, de tout ceci?... Il
-verrait, en mon pauvre Claude, une menace perpétuelle pour notre amour.
-Il le prendrait en haine... Et moi, comme je souffrirais!»</p>
-
-<p>Elle frémit.</p>
-
-<p>«Allons! tout le mal peut être évité, si Maurice ne revient pas, ou si
-je l’avertis de ne pas revenir. Noël ne soupçonnera rien... Ah! je n’y
-veux pas penser, pas une minute de plus... Au travail!»</p>
-
-<p>Ses idées flottaient; elle tenait sa plume d’une main si tremblante
-encore qu’elle écrivait tout de travers. Cependant elle s’acharna, et
-la paix lui vint, avec l’oubli pour une heure.</p>
-
-<p>Des abonnées de province se présentèrent, qui demandaient des
-renseignements sur des concours et des primes. Josanne les reçut avec
-une amabilité prolixe et fébrile. Enchantées, elles renouvelèrent leur
-abonnement.</p>
-
-<p>Et le temps passa. Bersier vint remplacer Josanne. Il lui dit qu’elle
-était pâle et que sa pâleur était jolie.</p>
-
-<p>Elle répondit:</p>
-
-<p>—Bersier, je n’ai pas fini de relire la page des réclames. C’est plein
-de «coquilles»! Il y en a d’énormes, dans le petit article sur cette
-chose électrique, <span class="pagenum" id="Page_318">318</span> le «Réformateur des obèses...» Revoyez donc
-ça... Vous serez gentil.</p>
-
-<p>Bersier déclara:</p>
-
-<p>—Je suis gentil. Je me charge du «Réformateur»... Et le prêche de
-mademoiselle Bon?... Vous faites passer ça?... Flory a envoyé d’Orange
-le compte rendu de <i>Polyxène</i>: il paraît que c’était crevant... Tout
-sera prêt pour samedi, quand Foucart nous arrivera de Trouville... Vous
-n’écoutez pas!... Vous avez quelque chose: du chagrin ou du bobo?...
-Vous êtes pâle...</p>
-
-<p>—Mais non, Bersier. Vous êtes agaçant. Je n’ai rien du tout.</p>
-
-<p>Elle descendit l’escalier et remonta pour dire au groom:</p>
-
-<p>—Si des gens viennent pour me voir, dites que je ne reçois pas, qu’il
-faut m’écrire ici,—et ne donnez mon adresse à personne.</p>
-
-<p>Puis elle redescendit et s’en alla prendre le Métro, à la place du
-Palais-Royal.</p>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
- <span class="pagenum2" id="Page_319">319</span>
- <h2 class="h2souschapitre">XXXIV</h2>
-</div>
-
-<p>Chemin faisant, Josanne se vit dans la glace d’une boutique. Bersier
-avait raison: elle était pâle... Noël remarquerait sa pâleur. Il lui
-demanderait tout de suite:</p>
-
-<p>«Qu’as-tu?»</p>
-
-<p>Que répondrait-elle?... La vérité était bien difficile à dire et bien
-dangereuse, si peu de temps après la pénible soirée du Bois!... Noël
-verrait dans le petit Claude un danger permanent, toujours accru, pour
-le repos de Josanne et pour le sien; il verrait, derrière l’enfant, le
-père de l’enfant...</p>
-
-<p>Mentir?</p>
-
-<p>Josanne avait juré de ne pas mentir à Noël «fût-ce pour lui épargner
-une peine». Il avait fait de la sincérité absolue, intransigeante, la
-condition essentielle de leur amour. Le plus petit mensonge commis,
-sciemment, empoisonnerait les sources mêmes de cet <span class="pagenum" id="Page_320">320</span> amour. Et, dans
-le cas présent, taire la visite de Maurice n’était-ce pas commettre un
-très grave mensonge?</p>
-
-<p>«Noël ne me le pardonnerait pas, ce mensonge! se disait la pauvre
-Josanne. Il s’indignerait en pensant que j’ai voulu lui épargner
-un souci. Il n’est pas faible: il est capable d’entendre la vérité
-douloureuse... Mais il n’est pas un philosophe indulgent. Il n’a pas pu
-aimer mon fils... Il le tolère seulement... Puis-je hésiter entre un
-scrupule de loyauté—qui me fut imposé, après tout!—et le cher intérêt
-de Claude, l’intérêt de notre bonheur à tous trois?... Je ne ferai rien
-de mal. J’écarterai Maurice de mon chemin, et Noël ne saura jamais que
-j’ai failli revoir cet homme...</p>
-
-<p>Elle descendit à la station de Saint-Paul, sans avoir pris aucune
-décision.</p>
-
-<p>Dehors, le jour déclinait, pluvieux et doux, imprégnant de poésie
-automnale le dôme violet de l’église Saint-Paul, les arbres roux du
-petit refuge, les bâtisses un peu de guingois, peintes d’ocre ou de lie
-de vin, bariolées d’enseignes jusqu’à leurs vieux toits de tuiles. Les
-lanternes des hôtels rougeoyaient. Des boutiques s’éclairaient d’une
-vive lumière jaune, et, à la devanture d’un bazar, quelques mètres de
-calicot déployé faisaient une raie d’un blanc cru, dans le crépuscule.</p>
-
-<p>Sous sa marquise de verre, la porte de la station simulait une gueule
-ouverte et phosphorescente qui vomissait, à intervalles réguliers, le
-triste flot gris de la foule ouvrière. Josanne, poussée par ce flot, ne
-se décidait pas à traverser la rue. Elle regardait un banc, <span class="pagenum" id="Page_321">321</span> près
-du kiosque... Un soir de la semaine précédente, Noël l’avait attendue
-là.</p>
-
-<p>Elle pensait à lui avec amour et avec crainte. Sa volonté oscillante
-était comme un poids suspendu en elle, dont elle ressentait tous
-les chocs... Oui?... Non?... Pourtant, elle n’était pas lâche. Elle
-avait couru un grand risque et connu de pires angoisses, le soir du
-terrible aveu... Mais alors elle évoquait un fantôme. C’était un homme,
-maintenant, qui menaçait de rentrer dans sa vie, qui rentrait déjà dans
-sa pensée...</p>
-
-<p>Non?... Oui?... Elle se décida tout à coup: «Eh bien, non!...» Et,
-d’un pas lent, la tête un peu courbée, le cœur étreint de remords et
-d’appréhension superstitieuse, elle arriva enfin chez Noël.</p>
-
-<p>Lui-même ouvrit la porte. Il était seul, ayant congédié son domestique.
-Les meubles avaient des housses, les tableaux et les miroirs étaient
-voilés, les parquets nus, les rideaux tirés sur les fenêtres.
-L’appartement sonore et sombre s’emplissait de silence et de soir.</p>
-
-<p>Dans la chambre jaune, le beau reflet des stores s’éteignait. Noël ne
-voulut pas allumer la lampe.</p>
-
-<p>—Comme tu viens tard! dit-il. Je ne veux pas te gronder... C’est une
-soirée d’adieu... Il faut qu’elle soit douce, sinon joyeuse... Mais
-qu’as-tu?</p>
-
-<p>—Rien...</p>
-
-<p>—Tu es triste?</p>
-
-<p>—Je suis triste parce que tu t’en vas...</p>
-
-<p>—Veux-tu que je reste?</p>
-
-<p>—Quelle idée!... Tu as prévenu ton père.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_322">322</span></p>
-
-<p>—Tu n’as qu’à dire: «Reste!» Je resterai... Toi d’abord!</p>
-
-<p>—Cher Noël! tu me sacrifierais tout, tes affaires, tes plaisirs,
-tes amis et tes parents!... Mais je n’ai pas de sots caprices... Tu
-partiras ce soir, mon amour... Seulement, avant de partir, aime-moi
-beaucoup, plus que d’habitude! J’ai du chagrin...</p>
-
-<p>Il la prit dans ses bras, doucement:</p>
-
-<p>—Moi aussi, j’ai du chagrin...</p>
-
-<p>Dans la cour, le vitrage d’un atelier projeta une lueur électrique, une
-papillotante lueur mauve qui toucha le plafond de la chambre, un angle
-du mur, le miroir sur la console... Les boules de cuivre, au pied du
-lit, scintillèrent. Noël et Josanne devinaient leurs formes confuses,
-leurs visages rapprochés.</p>
-
-<p>Ils s’étaient bien aimés, dans l’atmosphère d’or de cette chambre,
-chaude comme le soleil et le désir, retirée, secrète, voluptueuse,
-pareille à une lampe allumée, pareille à un foyer brûlant et qui
-semblait aux amants le cœur même de la vieille maison,—le cœur du
-monde.</p>
-
-<p>Maintenant, ils ne la reconnaissaient plus, leur chambre d’amour,
-changée par la nuit, par la saison, par la lueur insolite et fausse.</p>
-
-<p>Noël eut la sensation soudaine du temps écoulé—deux mois!—de
-septembre qui venait, qui allait modifier les nuances du ciel, et les
-couleurs des jardins, et les choses, et les âmes touchées par l’automne.</p>
-
-<p>Il sentit qu’une période de sa vie—la plus troublée, la plus
-ardente—finissait là, dans cette chambre, avec le dernier soir d’août.</p>
-
-<p>—Chérie, dit-il, ne sais-tu pas que notre bel été <span class="pagenum" id="Page_323">323</span> d’amour
-s’effeuille entre nos mains, comme une rose qui nous aurait donné
-tous ses parfums et que nous ne respirerons jamais plus?... N’as-tu
-pas un regret pour lui?... Quand je reviendrai de Lusignan, les jours
-seront plus courts, les soirées plus froides: nous n’irons plus au
-Bois, Josanne!... Et ce sera bientôt le temps des causeries au coin du
-feu... Alors nous travaillerons ensemble... Tu liras, par-dessus mon
-épaule, les choses très ennuyeuses que j’écrirai... Tu me conseilleras,
-quelquefois... Et ce sera très doux... Puis un autre printemps
-fleurira; puis un autre été... Mais nous ne revivrons plus les jours de
-Chevreuse...</p>
-
-<p>Tendre, plus tendre que de coutume, il baisait les cheveux de Josanne,
-et l’entraînait vers le lit profond.</p>
-
-<p>—Josanne, c’est l’été encore, ce soir...</p>
-
-<p>Elle résistait un peu à son étreinte, et lui rendait languissamment ses
-baisers. Il demanda:</p>
-
-<p>—Qu’as-tu donc?... Je t’ennuie?... Tu es fatiguée?... Je ne t’ai
-jamais vue ainsi...</p>
-
-<p>—Oh! mon Noël...</p>
-
-<p>Elle pleurait, cramponnée à son amant, comme pour chercher en lui un
-refuge.</p>
-
-<p>—Écoute... Je ne voulais pas te le dire... mais, dès que tu m’as tenue
-contre ton cœur, j’ai senti que je ne pourrais rien te cacher... J’ai
-trop bien pris l’habitude des confidences: le moindre secret m’étouffe!
-Oh!... mon ami chéri, si tu savais!...</p>
-
-<p>—Quoi donc?...</p>
-
-<p>—Je ne voulais pas te le dire... J’avais peur de toi... à cause du
-petit... Je me rappelais notre discussion de l’autre soir... Et je
-pensais que c’était mon <span class="pagenum" id="Page_324">324</span> droit, et même mon devoir, de ne pas
-accroître ton inquiétude... de ne pas t’aigrir contre Claude...</p>
-
-<p>—Mais qu’y a-t-il, enfin? Explique-toi! s’écria Noël. Qu’est-ce que tu
-voulais me cacher?</p>
-
-<p>—Eh bien... Il est venu...</p>
-
-<p>—Qui?</p>
-
-<p>—Maurice Nattier.</p>
-
-<p>Elle avait jeté ce nom, sans réfléchir, parce qu’elle l’avait au bord
-des lèvres. Noël répéta:</p>
-
-<p>—Maurice Nat...</p>
-
-<p>Et soudain, il comprit.</p>
-
-<p>—C’est... c’est <i>lui</i>?...</p>
-
-<p>Josanne soupira un «oui» vague... Noël s’était redressé. Accrochée à
-lui, elle cessa de gémir et de pleurer, mais il sentait la pression
-convulsive des bras noués autour de lui, la tiédeur du visage en larmes
-qui s’écrasait contre son cou. D’un geste, il brisa l’étreinte.</p>
-
-<p>—Tu l’as reçu?</p>
-
-<p>Ils étaient assis au bord du lit, côte à côte, dans les demi-ténèbres.
-La figure de Noël apparaissait, sous le reflet mauve et papillotant,
-figure livide, que Josanne reconnaissait... Un autre soir, après la
-terrible confession, elle avait vu ce masque d’angoisse, ces yeux fixes
-et indignés, ces lèvres pâles... Elle cria:</p>
-
-<p>—Non!... non!... je ne l’ai pas reçu; je ne le recevrai pas... Il
-est venu au journal, hier, en mon absence... J’ai trouvé sa carte,
-aujourd’hui... Voilà tout, absolument tout, je te le jure... Tu me
-crois, mon amour, dis, tu me crois?</p>
-
-<p>—Il est venu... Vraiment, il a de l’audace!... Et pourquoi?... Que te
-voulait-il?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_325">325</span></p>
-
-<p>—Je ne sais!...</p>
-
-<p>—N’as-tu pas une idée!... Parle!... Voyons!...</p>
-
-<p>—Aucune idée... Je ne sais pas...</p>
-
-<p>Les traits contractés de Noël se détendirent.</p>
-
-<p>—Tu es bien décidée à ne pas le recevoir?... Tu as donné des
-ordres?... Oui... Je suppose que tu n’as rien à dire à ce monsieur, et
-rien à entendre de lui...</p>
-
-<p>—Rien... Sois tranquille, Noël!</p>
-
-<p>—Tu vois que je suis tranquille... Je ne m’emporte pas. Je cause avec
-toi, posément... Tu ne diras pas, cette fois, que je te fais regretter
-ta sincérité... Ni toi, ni moi n’avons rien à craindre. Nous sommes
-<ins class="correction" title="sûr">sûrs</ins> l’un de l’autre.</p>
-
-<p>Il était calme, parce qu’il voulait être calme, mais il y avait dans sa
-voix des notes altérées... Il reprit:</p>
-
-<p>—Pourquoi ne m’as-tu pas raconté, tout de suite, cet incident dont
-tu n’es pas responsable?... Et ces larmes, cette frayeur!... Tu m’as
-épouvanté... C’était si simple de me dire, en arrivant...</p>
-
-<p>—Si simple?... Mon pauvre Noël!... Rappelle-toi les scènes que tu m’as
-faites chaque fois que j’ai eu l’air de me souvenir... Rappelle-toi
-notre conversation d’Armenonville... La plus légère allusion au passé
-te rend fou!... Oui, j’avais peur de toi, très peur!</p>
-
-<p>—Toi, tu avais peur de moi, toi, Josanne! s’écria Noël. Est-ce
-possible?... Tu ne parles pas sérieusement...</p>
-
-<p>—Très sérieusement.</p>
-
-<p>—Josanne! mon aimée!...—il ne songeait plus à Maurice,—Josanne,
-t’aurai-je donc tant chérie, aurai-je dominé... pas toujours, mais
-souvent, très <span class="pagenum" id="Page_326">326</span> souvent... mes impulsions violentes et mauvaises,
-pour t’entendre me dire, à une heure grave, que tu as peur de moi!...
-Si j’ai eu, quelquefois, des mots et des pensées plus absurdes
-qu’offensants, si la passion a fait de moi un pauvre fou, ah! j’en
-suis puni, cruellement puni... Tu avais peur!... Eh! de quoi? mon
-Dieu!... Suis-je capable de te soupçonner, de t’accuser, parce qu’un
-homme, chassé de ta vie, rôde autour de toi!... J’ai le devoir de te
-protéger, et le plus ardent désir de te rendre heureuse... Comme tu me
-méconnais!...</p>
-
-<p>—Je ne méconnais pas tes intentions, Noël... Mais tu n’es pas maître
-de tes pensées... Je t’ai vu, quelquefois, pour un mot que je disais,
-ou que je refusais de dire, je t’ai vu blêmir et trembler de rage...
-Je t’ai vu pleurer de désespoir entre mes bras... Et, ce soir, j’ai eu
-peur de ta colère irraisonnée, peur de ton chagrin... J’ai eu peur,
-surtout... pour l’enfant.</p>
-
-<p>—L’enfant!... Tu avais peur que je ne haïsse l’enfant!... Oui... je
-comprends... Eh bien...</p>
-
-<p>Il se tourna vers Josanne, lui prit les mains.</p>
-
-<p>—Eh bien, je répondrai à ta sincérité par une sincérité égale, et je
-t’encouragerai à la confiance en me désarmant moi-même, en m’humiliant
-devant toi... Écoute... L’autre soir, dans le Bois, j’ai eu un
-mouvement affreux, une ivresse de haine... Tu ne l’as pas su... Car tu
-m’aurais quitté, sur-le-champ, avec horreur... J’ai exécré ton fils,
-j’ai souhaité qu’il ne fût plus entre nous...</p>
-
-<p>—Noël!... Toi!... tu as souhaité!...</p>
-
-<p>—Oh! je n’ai pas formulé le souhait... je ne me suis pas complu à
-cette idée qui te révolte, qui m’a révolté aussi, tout de suite...
-J’ai eu honte!... J’ai <span class="pagenum" id="Page_327">327</span> réagi... Je ne suis pas méchant, tu le
-sais bien!... Et, depuis, je me suis juré d’être le meilleur ami de
-Claude, de le considérer, dès à présent, comme mon fils, de l’élever
-avec soin... et peut-être... avec tendresse... J’ai formé des projets
-pour lui, que tu connaîtras... Je voulais t’en parler ce soir-même...
-Josanne, me crois-tu, me pardonnes-tu?...</p>
-
-<p>—De tout mon cœur... Et pourtant!...</p>
-
-<p>Elle frémissait.</p>
-
-<p>—Quelle maladie effroyable, la jalousie!... Toi, un homme si droit,
-si généreux, tu as presque souhaité qu’un pauvre petit enfant... mon
-enfant... Oh!...</p>
-
-<p>—Ne m’accable pas, Josanne!... J’ai beaucoup souffert. C’est mon
-excuse.</p>
-
-<p>—Et moi qui t’avais vu souffrir, je craignais de provoquer, ce soir,
-une nouvelle crise... Mais, sous tes lèvres, mon chéri, la confidence
-est montée à mes lèvres... Il faut que tout nous soit commun, joie et
-douleur... Noël!</p>
-
-<p>Elle le tenait embrassé, et il voyait luire ses prunelles humides.</p>
-
-<p>—Noël, je me mets, avec mon enfant, sous ta protection. J’en appelle
-à ta générosité contre ta jalousie... Je te confie mon petit Claude.
-Jusqu’ici, tu l’as toléré seulement... Mais je crois, je sais qu’un
-jour, bientôt, tu l’aimeras! Lui, déjà, il t’aime... Il ne connaîtra
-que toi; il ne chérira que toi; il recevra de toi seul l’éducation, les
-idées, qui constituent la paternité véritable. Il sera le fils de ton
-esprit et de ton cœur, si tu veux... C’est un enfant; il n’a pas de
-passé; il n’a pas de mémoire. Sa petite âme est toute blanche...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_328">328</span></p>
-
-<p>—Va! Josanne! j’ai chassé le mauvais démon... Et je prends Claude,
-puisque tu me le donnes... Apaisons-nous!... Cette scène m’a brisé...
-Mon Dieu! que tout cela est triste, horriblement triste!... Cette
-chambre a un air lugubre... Sortons... Nous irons dîner au Bois,
-veux-tu?... Ah! notre dernière soirée!...</p>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
- <span class="pagenum2" id="Page_329">329</span>
- <h2 class="h2souschapitre">XXXV</h2>
-</div>
-
-<p>Ils sortirent. C’était la nuit, la pluie impalpable et pénétrante.</p>
-
-<p>—Tu veux aller au Bois? dit Josanne. Si tard, et par ce vilain
-temps!... Moi, je n’y tiens guère... Dînons n’importe où, près d’ici.</p>
-
-<p>Place de la Bastille, ils entrèrent dans un restaurant. Il y avait, au
-premier étage, une petite salle où des commerçants du quartier dînaient
-en causant de leurs affaires. Il y avait aussi l’inévitable vieux
-monsieur qui lit <i>le Temps</i>. Celui-là, derrière la muraille de papier
-qui le séparait du monde, examina sévèrement Noël et Josanne,—elle
-surtout...</p>
-
-<p>Cette curiosité agaçait Josanne. Comme elle était assise près d’une
-fenêtre, elle soulevait parfois le rideau, jetait dehors un coup d’œil
-distrait. Noël lui demandait:</p>
-
-<p>—Tu n’as pas faim?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_330">330</span></p>
-
-<p>—Non, pas du tout.</p>
-
-<p>Il essayait de la divertir un peu. Il lui parlait de Lusignan où
-bientôt—l’an prochain—ils iraient ensemble. Josanne aimerait la
-vieille cité de Mélusine, l’église verte de mousse, les belles
-charmilles de la promenade, et cette vallée où, parmi les noyers et
-les trembles, une rivière charmante s’enroule comme une couleuvre
-d’argent...</p>
-
-<p>—Tu seras là-bas demain matin...</p>
-
-<p>—Si tu me laisses partir, oui...</p>
-
-<p>—Hélas!</p>
-
-<p>Elle détournait encore la tête. Par l’écartement du rideau, elle
-apercevait la grande place, dans le bleu du soir tombé, un bleu
-intense et pourtant fondu, mouillé de bruine, un bleu que les lumières
-électriques rendaient artificiel et théâtral. Et dans tout ce bleu qui
-baignait la gare de Vincennes, les masses compactes des maisons, la
-sombre trouée du faubourg, les arbres éclairés par dessous,—dans tout
-ce bleu, la colonne seule était noire et portait plus haut que toute
-lumière son Génie éteint.</p>
-
-<p>Autour d’elle, en bas, des feux blancs, des feux verts, des feux
-rouges, irradiaient leurs halos fixes ou mouvants dans le bleuissement
-crépusculaire qui, de minute en minute, s’assombrissait. Des bruits
-rauques, des sifflets perçaient le vaste bruit continu de la foule.</p>
-
-<p>Que de gens! Ils venaient, ils venaient, employés, ouvriers, hommes
-et femmes, en vêtements de travail; ils venaient par groupes, par
-files, de tous les coins de Paris, vers cette place où commence le vrai
-Paris populaire, celui des émeutes et des révolutions. <span class="pagenum" id="Page_331">331</span> Là, ils se
-divisaient, mais les plus grosses bandes remontaient par le faubourg
-Saint-Antoine ou la rue de la Roquette. Et Josanne, rêvant à des
-phrases de Michelet et de Hugo, regardait le vieux pavé, arraché tant
-de fois pour les barricades.</p>
-
-<p>Elle se rappela un autre quartier, moins bruyant et plus misérable, où,
-naguère, elle vivait parmi les femmes du peuple... Elle revit la rue
-Tournefort et le bas de la rue Lhomond, que hante le fantôme du père
-Goriot; la rue Mouffetard, qui sent le chou, le poisson et l’absinthe,
-quand, la nuit venue, flambent les zincs des «assommoirs»... Elle revit
-la petite lucarne de Jean Grave, qu’elle regardait en passant, et la
-vieille église janséniste où le diacre Pâris repose sous une dalle...
-Elle revit la marchande de pommes de terres, toujours enceinte, et la
-crémière blonde, et la boutique du boucher... Elle se revit elle-même,
-frissonnante sous sa mince jaquette, le bras tiraillé par le filet à
-provisions, le cœur opprimé par l’éternel, le vulgaire, l’ignoble, le
-tragique souci d’argent... Et elle eut envie de pleurer sur la Josanne
-de ce temps-là, qui était pauvre, et pas aimée...</p>
-
-<p>Elle la retrouvait,—la Josanne de ce temps-là,—dans les femmes
-qui passaient sous la fenêtre, ouvrières pâlottes, en cheveux,
-institutrices et employées aux robes noires, aux petits cols
-blancs, au «canotier» correct et simple,—les travailleuses...
-Elle s’attendrissait sur ces jeunes vies féminines, si mornes, si
-vaillantes, où l’amour luit parfois comme un éclair... Et, songeant à
-Noël qui avait transformé son existence, elle se disait:</p>
-
-<p>—Comme je devrais être heureuse!...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_332">332</span></p>
-
-<p>Le coude sur la table, le menton sur la main, d’une voix lente, elle se
-mit à penser tout haut:</p>
-
-<p>—Ces gens, ces gens qui passent... ils sont tous pauvres, quelques-uns
-sont très pauvres... ils traînent le pas; ils courbent la tête
-et serrent les épaules en marchant... Ils ont travaillé toute la
-journée... Ils sont bien las... Et chacun porte son fardeau: misère,
-maladie, solitude... Que diraient ceux-là, si nous osions nous plaindre
-devant eux?... Ah! Noël, que de larmes inutiles nous avons versées! que
-de chagrins insensés nous nous sommes créés, parfois!... Nous sommes
-jeunes, robustes, intelligents, nous avons le bien-être... nous nous
-aimons... et j’ai souffert, et tu souffres!... Nous sommes coupables!
-nous sommes fous!</p>
-
-<p>—Comme tu es amère, Josanne! fit Noël, tristement. Il y a un reproche
-dans tes paroles... Tu te dis que si j’avais été plus sage, plus
-patient, plus résigné, moins âpre à te conquérir, nous aurions connu,
-plus tôt, le bonheur...</p>
-
-<p>—Peut-être.</p>
-
-<p>—Non, non, ne crois pas cela!... Je t’ai mal aimée, quelquefois,
-mais j’ai eu, toujours, la volonté de t’aimer mieux, de t’aimer plus
-et, encore plus, d’élever notre amour au-dessus de l’égoïsme, de la
-vanité, de la mesquinerie. Et mon «idéal» n’est pas contradictoire
-avec le sentiment que j’ai, que tu as, de la dignité et de la liberté
-de la femme... Je ne prétends pas t’asservir et te diminuer... au
-contraire... puisque je t’associe à toutes mes pensées, à toutes mes
-actions, ma chère «rebelle»!</p>
-
-<p>—Rebelle?... Oh! pas contre toi, Noël, tu le sais <span class="pagenum" id="Page_333">333</span> bien... Ne
-me donne plus ce nom de «rebelle»... Je me suis révoltée, contre les
-injustices morales et matérielles, dont j’ai souffert, comme tant de
-femmes, et non pas contre l’amour... Moi aussi, j’avais un «idéal»...</p>
-
-<p>Elle mit la main devant ses yeux. Des larmes filtraient entre ses
-doigts pâles et sans bagues,—ces doigts légers, industrieux,
-caressants, que Noël aimait.</p>
-
-<p>—Josanne!</p>
-
-<p>—Ah! Noël, je pense à ma vie, à ma triste vie!... Toutes les
-amertumes d’autrefois me remontent à l’âme!... Qu’est-ce que je
-suis maintenant?... Une femme marquée par la douleur, qu’il t’a
-fallu conquérir sur le passé et dont les baisers mêmes te laissent
-mélancolique!... Entre toi et moi, entre le bonheur et nous, il y a dix
-ans de ma vie, mon enfant, et ce fantôme que tu évoques malgré toi!...
-Oh! pourquoi es-tu venu si tard? Pourquoi n’ai-je pas pu t’attendre?...
-Pourquoi d’autres m’ont-ils prise?... Et je ne voulais pas renier
-l’ancien amour, renier le passé! Je m’attachais à cette idée que ce que
-j’avais fait, j’avais le droit de le faire!... Mais je hais, je maudis,
-je renie tout ce qui m’a fait différente de toi, tout ce qui a arrêté
-mon élan vers toi, tout ce qui n’est pas toi...</p>
-
-<p>Noël, la gorge serrée par l’émotion, écoutait Josanne... Et il se
-rappelait un temps où cette orgueilleuse répondait à la douleur de son
-amant par des justifications, où elle s’étonnait, où elle s’indignait
-presque qu’il lui demandât de «renier le passé». Elle invoquait, alors,
-contre Noël la justice et la logique, et cette raison que le cœur
-ignore. Et c’était <span class="pagenum" id="Page_334">334</span> la même femme qui détestait, maintenant, d’une
-âme sincère, ce passé où Noël n’était pas.</p>
-
-<p>Il éprouva une grande joie, une pitié plus grande. Il voulut défendre
-Josanne contre elle-même, lui dire son estime pour elle, et son
-respect... Mais, quand il voulut parler, les mots lui manquèrent: ses
-yeux se remplirent de larmes.</p>
-
-<p>Il contemplait Josanne: elle était moins fraîche et moins jeune que
-les autres jours; son visage gardait des traces de fatigue et n’avait
-plus d’autre beauté que l’expression admirable du regard. Mais Noël
-ne se demanda pas s’il eût aimé la Josanne de dix-huit ans. Il aima
-celle qui était devant lui, la vraie Josanne, la sienne, telle que la
-vie l’avait faite. Il aima les yeux qui avaient pleuré, les lèvres qui
-avaient gémi, les mains qui avaient travaillé, le cœur qui avait eu des
-victoires et des défaites, et qui s’était formé, lentement, pour le
-plus grand amour, dans l’erreur et dans la souffrance.</p>
-
-<p>Il lui sembla que son âme s’élevait au-dessus de l’orgueil et de la
-violence, jusqu’à la sérénité d’un sentiment éternel... Il lui sembla
-qu’il commençait seulement d’aimer Josanne.</p>
-
-<p>—Laisse le passé, ma chérie... S’il n’existe plus pour toi, il
-n’existe plus pour moi. Tu as exorcisé le fantôme... N’en parlons plus
-et n’y pensons plus. Vivons notre vie...</p>
-
-<p>Étonnée, Josanne le regarda...</p>
-
-<p>—Viens! mon amour!... dit-il. Tout le monde est parti... L’heure
-avance.</p>
-
-<p>Elle se leva, tira sa voilette jusqu’à son cou et rassembla les pans
-de son écharpe. Ils sortirent. Dehors, <span class="pagenum" id="Page_335">335</span> la pluie redoublait. L’eau
-giclait sous les pieds de Josanne, alourdissait le bas de sa robe. Noël
-essayait vainement de protéger son amie. Il cherchait un fiacre et n’en
-trouvait pas.</p>
-
-<p>—Mon Dieu! dit-elle tout à coup, déjà dix heures!... C’est horrible de
-nous quitter comme ça!</p>
-
-<p>—Nous quitter?... Crois-tu que je puisse te quitter ce soir?... Je
-ferai arrêter la voiture à un bureau de télégraphe, et je te ramènerai
-chez moi, chez nous... Donne-moi le bras, chérie, appuie-toi bien...</p>
-
-<p>Josanne mit sa tête contre l’épaule de Noël, et tout bas, et
-passionnément, comme pour elle-même, elle murmura:</p>
-
-<p>—Mon bien-aimé...</p>
-
-<p class="br">Ils retrouvèrent la chambre telle qu’ils l’avaient laissée, dans le
-désordre du départ. Le reflet électrique palpitait au plafond, les
-cuivres du lit brillaient dans l’ombre.</p>
-
-<p>La bougie éteinte, Noël prit Josanne dans ses bras pour la réchauffer.
-Une émotion ineffable faisait hésiter son désir. Entre les lourds
-rideaux tirés, le reflet glissait encore, tendait un fil de clarté
-mouvante. Et Noël devinait les cheveux épandus de Josanne, ses yeux
-clos, sa bouche entr’ouverte, tout ce pâle visage où l’extase amoureuse
-mettait la sérénité de la mort.</p>
-
-<p>On entendait la pluie sur les carreaux, le roulement lointain d’un
-fiacre, le rythme d’une machine à travers les murs. Soudain, bruits et
-lueur s’évanouirent. La pluie même avait cessé. La chambre fut muette
-et noire comme un tombeau et les amants, sentant la nuit les saisir, se
-pressèrent l’un contre <span class="pagenum" id="Page_336">336</span> l’autre. Josanne, liée à Noël, devint tout
-à coup brûlante et l’embrasa tout entier...</p>
-
-<p>Il leur sembla que toute vie avait disparu du monde, que le jour ennemi
-ne viendrait jamais et que, le vœu de Tristan et d’Iseult s’étant
-accompli pour eux, ils étaient seuls, éternellement, dans les ténèbres
-nuptiales. Et sans mémoire, sans pensée, emportés au courant du fleuve
-obscur, ils sentaient mourir en eux-mêmes tout ce qui n’était pas
-l’amour.</p>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
- <span class="pagenum2" id="Page_337">337</span>
- <h2 class="h2souschapitre">XXXVI</h2>
-</div>
-
-<p>Maurice Nattier ne revint pas au <i>Monde féminin</i>. Les deux amants
-ne reparlèrent jamais de lui, et sentirent vraiment qu’ils avaient
-«exorcisé le fantôme».</p>
-
-<p>Noël passa quelques jours à Lusignan; puis mademoiselle Miracle ramena
-le petit Claude. Et, pendant des semaines et des mois, ce fut le
-bonheur, sans incidents, sans orages; ce fut la douce vie à l’unisson.
-Noël travaillait, tantôt chez lui, tantôt chez Josanne; elle-même
-rédigea plus d’un article sur le grand bureau d’acajou marqueté, où
-traînaient toujours des cigarettes. Le soir, dans le petit salon vert,
-ils faisaient des projets, goûtant par avance l’entière intimité
-future, et Claude, en chemise de nuit, allait des bras de Josanne aux
-bras de Noël.</p>
-
-<p>Vers la fin de décembre, une dame se présenta au <i>Monde féminin</i> et,
-forte de ses privilèges d’abonnée, <span class="pagenum" id="Page_338">338</span> demanda «madame Josanne» pour
-un renseignement... Josanne ne put refuser de la recevoir, dans le
-vestibule, parmi les gens affairés, les battements de portes et les
-sonneries téléphoniques. C’était madame Grancher.</p>
-
-<p>Le temps n’est plus où la petite bourgeoisie et même la grande
-affectaient un peu de mépris et beaucoup de méfiance pour les
-«auteurs», et surtout pour les auteurs femmes. Depuis que des gens de
-lettres ont fait fortune, la littérature est honorée comme un «bon
-métier, qui rapporte». Et madame Grancher, ayant lu des articles de
-Josanne, ressentait quelque petite fierté de connaître «un auteur», et
-elle racontait avec plaisir qu’elle avait rendu de grands services,
-naguère, à cette pauvre madame Valentin,—une femme supérieure, dont
-elle annonçait toujours la visite, et qui n’arrivait jamais.</p>
-
-<p>Josanne démêla, dans les discours et les invitations flatteuses de
-la dame, ce «snobisme» naïf, et ce forcené désir d’exhibition. Elle
-s’excusa poliment et froidement. Alors madame Grancher fut prise d’un
-vif amour pour le petit Claude et souhaita qu’il vînt goûter chez elle,
-avec ses petits-fils. Josanne refusa encore.</p>
-
-<p>Dans le courant de janvier, madame Grancher fit une seconde démarche:
-cette fois, elle voulait absolument inviter Josanne à un dîner intime,
-avec sa fille, les Malivois et quelques amis. Madame Valentin ne
-serait-elle pas contente de revoir son ancienne élève, et l’ancien
-patron de son mari, et de reparler du temps passé?... Non, madame
-Valentin ne tenait guère à reparler du temps passé... Elle répéta
-qu’elle <span class="pagenum" id="Page_339">339</span> n’allait nulle part, surtout en ce moment où la santé de
-son fils lui donnait quelques inquiétudes.</p>
-
-<p>—Il est malade, le mignon?</p>
-
-<p>—Je crains pour lui la rougeole, ou la grippe...</p>
-
-<p>Madame Grancher envoya le lendemain un sac de bonbons, à l’adresse
-particulière de Claude.</p>
-
-<p>—Elle m’ennuie, la mère Grancher! dit Josanne à Noël. C’est un affreux
-crampon... Je ne sais comment me débarrasser d’elle.</p>
-
-<p>—Refuse de la recevoir.</p>
-
-<p>—Elle brandira sa bande d’abonnement et me poursuivra jusque chez
-Foucart. Et, au <i>Monde féminin</i>, l’«abonnée» est un personnage qu’il ne
-faut jamais rebuter... J’écrirai un mot à madame Grancher, et je lui
-ferai comprendre qu’il m’est impossible d’entretenir des relations et
-des correspondances de politesse. Si elle est vexée, tant pis, ou tant
-mieux!</p>
-
-<p>Quelques jours passèrent. Il ne fut plus question de madame Grancher.</p>
-
-<p>Un soir, un théâtre «à côté» donnait la répétition générale de
-<i>l’Ineffaçable</i>, pièce en deux actes, par M. Alphonse Popinel. Le
-rideau tombait sur le dénouement tragique d’une assez banale aventure:
-un mari, victime de la jalousie rétrospective, une épouse, victime de
-ses remords et de ses souvenirs, ayant reconnu l’impossibilité de vivre
-ensemble, s’étaient résolus à mourir poétiquement... Les jacinthes et
-les tubéreuses aux forts parfums avaient remplacé, dans la chambre
-conjugale, le réchaud des petites ouvrières ou le Choubersky des
-petits employés. Avant de monter sur le lit funéraire, les deux époux
-avaient déclaré que «le pardon n’est pas l’oubli», que «la <span class="pagenum" id="Page_340">340</span> force
-du passé est invincible», et qu’une femme demeure attachée, dans le
-secret de son cœur et de ses sens, au premier homme qui la posséda. Ces
-aphorismes peu nouveaux avaient tiré des larmes aux spectatrices, et
-même aux jeunes personnes qui embellissent les répétitions générales
-et dont «tout Paris» peut compter les amants... Les possesseurs
-actuels de ces dames avaient fait la grimace; mais les hommes mariés
-ne dissimulaient pas un léger sourire de satisfaction,—chacun étant
-«le premier» pour sa femme, ou croyant l’être. On trouvait bien que
-les suicidés apportaient quelque exagération dans leur désespoir, mais
-ne montraient-ils point, par cela même, la puissance jalouse de leur
-passion et l’exquise délicatesse de leurs âmes?</p>
-
-<p>Noël quitta son fauteuil. Il connaissait toutes les figures notoires
-des répétitions générales, critiques, journalistes, gens de lettres et
-gens de théâtre, et ceux que l’on voit partout, dont personne ne sait
-les noms, amis des amis de l’auteur, cousins des ouvreuses ou neveux
-des machinistes... Ce soir-là, la comédie de l’entr’acte ne l’amusait
-guère, guère plus que les deux actes qu’il avait dû entendre par
-courtoisie, car c’était un de ses camarades de lycée—un bien honnête
-garçon!—qui avait perpétré <i>l’Ineffaçable</i>...</p>
-
-<p>Noël serra quelques mains tendues, salua madame Foucart assise dans une
-avant-scène, esquiva un raseur, et, traversant les couloirs, heurta
-Flory qui passait.</p>
-
-<p>—Vous excusez pas! dit la petite femme, qui sauta presque de plaisir.
-Je vous tiens, je ne vous lâche pas!... Venez dans ma loge!... Il y a
-Bichon, <span class="pagenum" id="Page_341">341</span> il y a Manette, mon amie Manette de <i>la Haute Mode</i>!...
-Elle pleure tout le temps, et, nous, on se tord!... Venez donc, sauvage!</p>
-
-<p>Blanche, blonde, décolletée jusqu’à la ceinture dans sa robe noire
-pailletée, Flory caressait Noël de son regard bleu, avivé de malice
-et de curiosité, provocant par instinct et prometteur par habitude.
-Adossé au mur du couloir, le jeune homme regardait cette charmante
-créature, que les gens frôlaient au passage, et coudoyaient, et
-tutoyaient presque... «Bonsoir, Flory!... Ça va bien, Flory?...» Dans
-la familiarité des «confrères», Flory distinguait-elle la nuance un
-peu méprisante, le sans-gêne mal déguisé? Comprenait-elle que ces
-«confrères» l’assimilaient aux actrices de demi-talent, aux poétesses
-ratées, aux écrivassières entretenues qui encombrent les abords de la
-littérature et du théâtre? Sentait-elle que la «soiriste» du <i>Monde
-féminin</i> n’était et ne serait jamais qu’une «petite femme»?</p>
-
-<p>Noël la considérait avec une indulgence apitoyée... Elle était jolie.
-Sa «rosserie» n’était qu’une affectation. Il y avait peut-être,
-au fond d’elle, un grain de rêve et de tendresse qui ne germerait
-point et qu’elle-même ignorait... Et, comme tant d’autres femmes,
-elle «roulerait», d’amant en amant, petit corps délicat et souillé;
-elle deviendrait une de ces anciennes beautés, dont la chair molle
-et le masque plâtreux, jusqu’à cinquante ans, jusqu’à soixante ans,
-s’exhibent dans toutes les fêtes parisiennes... Elle serait la
-«vieille» Flory, après avoir été la «petite» Flory... Pauvre fille!</p>
-
-<p>—Alors, vous venez?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_342">342</span></p>
-
-<p>—Non, je ne viens pas!... Je suis obligé de partir.</p>
-
-<p>—Et la seconde pièce?</p>
-
-<p>—La première me suffit!... Qu’est-ce que vous en dites, vous, de
-l’<i>Ineffaçable</i>!</p>
-
-<p>—Je dis que ce monsieur et cette dame sont un peu... poires... de se
-tuer pour ça!... Mais, tout de même, il y a du vrai.</p>
-
-<p>—Vous croyez qu’une femme n’oublie jamais le premier qui...</p>
-
-<p>—Mon cher, dit gravement Flory, ça dépend du second.</p>
-
-<p>Elle remonta l’épaulette de sa robe, renfonça un mouchoir de dentelle
-au creux de sa gorge abondante.</p>
-
-<p>—A la revoyure, Delysle!... Et puis grouillez-vous: v’là le patron,
-l’Isidore à sa dame, qui s’amène avec le petit Bersier. Il va nous
-raser, et... et... <i>elle</i> attendra! <i>Elle</i> ne sera pas contente!...</p>
-
-<p>—Flory, vous êtes une petite <i>poison</i>!... répondit Noël en riant.</p>
-
-<p>Elle fit un geste gracieux, le doigt sur ses lèvres, comme pour
-affirmer sa discrétion, et elle s’éloigna. Son corps frétillant et
-scintillant, serpent aux écailles noires, à la tête blanche et dorée,
-glissa entre les groupes compacts des hommes... Tout bas, et tout haut,
-les gens disaient: «C’est la petite Flory, du <i>Monde féminin</i>...» Un
-grand garçon à moustache et à monocle se lança derrière elle:</p>
-
-<p>—Hep! Flory!...</p>
-
-<p>Et, près de Noël, un personnage blême, dont le col était sale et le
-veston râpé, commença de raconter une anecdote scandaleuse...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_343">343</span></p>
-
-<p>—Ah! oui, la petite Flory!... Il paraît que...</p>
-
-<p>Il parlait à l’oreille de son voisin et ses vilains yeux s’allumaient.</p>
-
-<p>Noël perçut des fragments de phrases, une épithète ignoble, et il eut
-envie de gifler l’homme blême. Mais Foucart et Bersier étaient près de
-lui.</p>
-
-<p>—Qu’est-ce que vous fichez ici, Delysle?... Ce n’est pas votre métier
-de subir les répétitions et les premières!...</p>
-
-<p>—Je suis l’ami de l’auteur, l’ami résigné, sans rancune, qui ne débine
-pas, qui a eu la lâcheté d’applaudir et qui se sauve.</p>
-
-<p>—Descendons ensemble. Nous prendrons un bock.</p>
-
-<p>Ils s’installèrent dans un coin, au café du théâtre. Foucart portait
-beau, parlait fort et plastronnait, et découvrait partout des gens qui
-étaient, avaient été, ou voudraient bien être de ses collaborateurs,
-des gens qui se faisaient humbles devant lui, ou timides ou trop
-aimables. Le petit Bersier, imberbe et rose, fier de sa belle raie
-et de sa belle mèche sur le front, acquérait, par reflet, un peu de
-l’importance du patron.</p>
-
-<p>—Ce bon Popinel! dit Foucart. J’aurais parié cent sous qu’il se ferait
-«emboîter»... Eh bien, elle n’est pas mal sa pièce, pour un début...
-Il y a des scènes adroites, des mots, une situation!... Et c’est très
-bien joué... Oui, la fin est un peu bêbête, mais si habilement arrangée
-qu’on ne s’en aperçoit pas tout de suite... Et vous avez vu?... ces
-tirades contre la liberté de l’amour, cette apologie de la vertu, de
-la pureté, la grande scène du milieu du second acte?... ça portait!...
-Je vous le disais bien, Bersier, on a fait <span class="pagenum" id="Page_344">344</span> trop de comédies sur
-l’amour libre, et le mariage libre, et le divorce libre!... Il y a un
-mouvement de réaction qui s’esquisse... Suivez cela, Bersier! Nous
-pourrions même donner une petite «machine» à propos de cette réaction,
-faire une enquête auprès des personnalités littéraires... Hein?</p>
-
-<p>—Ça va! dit Bersier. Moi, j’aime beaucoup les enquêtes... Les
-«enquêtés» font toute la besogne! On n’a plus qu’à transcrire...</p>
-
-<p>Noël lui demanda:</p>
-
-<p>—Est-ce que vous avez une opinion, vous?</p>
-
-<p>—Moi?... Je n’ai pas le loisir, ni le goût de philosopher... Le
-féminisme, l’antiféminisme, le mariage, le divorce, l’amour, et tout!
-c’est de la copie...</p>
-
-<p>Foucart se mit à rire.</p>
-
-<p>—Bravo, Bersier!... Et vous, Delysle, qu’est-ce que vous pensez?</p>
-
-<p>—De la pièce ou de la thèse?</p>
-
-<p>—De la thèse.</p>
-
-<p>—Votre éminente collaboratrice Flory a prononcé tout à l’heure des
-paroles profondes. Je lui ai demandé: «Croyez-vous qu’une femme puisse
-oublier jamais son premier amant?» Elle m’a répondu: «Ça dépend
-du second.» Et elle venait de dire que le monsieur et la dame de
-<i>l’Ineffaçable</i> étaient tout de même un peu «poires» de se tuer pour
-ça! J’ai exactement l’opinion de Flory.</p>
-
-<p>—Parce que vous n’êtes pas sentimental, dit Foucart en offrant des
-cigarettes. Le public, qui est toujours sentimental, suivait Popinel!</p>
-
-<p>—Oui. Popinel exerçait et il exercera encore, pendant d’autres soirs,
-la plus détestable influence sur la <span class="pagenum" id="Page_345">345</span> pire espèce de sentimentaux:
-les gens d’intelligence passive et de faible volonté... Ah! les
-suggestions littéraires! Le «tue-la» de Dumas fils a fait bien des
-maris meurtriers, bien des jurés indulgents aux crimes passionnels...
-Le double suicide de <i>l’Ineffaçable</i> va réveiller dans certaines âmes
-une jalousie somnolente et faire saigner des blessures qui guérissaient.</p>
-
-<p>—Mais Popinel a raison! dit Bersier. Est-ce qu’on peut être heureux
-avec une femme qui a...</p>
-
-<p>Il se mordit les lèvres et avala la fumée de sa cigarette. Quelle
-gaffe, s’il avait achevé sa phrase! car enfin, madame Foucart... Mais
-Foucart ne songeait guère à son épouse légitime. Il pensait à une jolie
-brune qu’il avait installée, tout récemment, rue Gustave-Flaubert. Il
-n’était pas «le premier» et il souffrait un peu de ne pas l’être.</p>
-
-<p>—Ah! oui! dit-il en effilant sa belle moustache, c’est dur de savoir
-que... avant soi... un autre... un mufle, naturellement! a eu... a
-été... Quand on «gobe» une maîtresse... ce qui s’appelle «gober», quand
-on est pris, jusqu’à la moelle, eh bien! ce souvenir de l’<i>autre</i>, ça
-vous fait un rude pinçon au cœur.</p>
-
-<p>Noël murmura:</p>
-
-<p>—Oui, c’est abominable!</p>
-
-<p>Le petit Bersier pensa que Josanne était veuve, que Noël était très
-amoureux et que le patron manquait de tact. Et, d’un air indifférent:</p>
-
-<p>—Bah! dit-il, ne vous montez pas l’imagination. On fait beaucoup de
-fla-fla pour une chose bien simple, et sans importance... Une jolie
-maîtresse a toujours son prix, et vous connaissez le proverbe italien:
-<span class="pagenum" id="Page_346">346</span> «<i>Bocca baciata</i>... Bouche baisée ne perd pas sa fraîcheur...»
-Je sais bien que ma petite amie a eu des amants avant moi, et ce que
-je m’en contrefiche! Je n’ai pas l’intention de l’épouser, ma petite
-amie, et ça m’aurait gêné, là, en conscience, si je lui avais pris son
-capital.</p>
-
-<p>Foucart s’écria:</p>
-
-<p>—Bersier, vous n’avez pas connu l’amour, mon petit!... N’est-ce pas,
-Delysle, ça se voit que ce gosse n’a pas connu l’amour?... Attendez
-la quarantaine, mon petit Bersier! Vous verrez ce qu’on devient quand
-une femme, pas plus jolie ou pas meilleure que beaucoup d’autres, vous
-tient sans qu’on sache comment ni pourquoi, par la couleur de ses
-cheveux et par l’odeur de sa peau! Vous verrez si on ne grince pas des
-dents, de rage, à penser qu’un autre l’a eue... Et il n’y a pas de
-remède à cette maladie-là, car je ne considère pas le suicide comme un
-remède... Le suicide c’est un dénouement.</p>
-
-<p>—Il n’y a pas de remède, dit Noël, quand on aime d’un amour seulement
-physique. Il faut rompre tout net ou attendre que le temps ait usé
-le désir... Mais quand on aime avec le cœur, il faut engager la
-bataille, se faire aimer plus que l’autre, si l’on peut! s’imposer à
-la pensée constante, au désir constant de la femme, et qu’elle vous
-sente toujours là, même absent, toujours là, dans son esprit, dans sa
-chair... Et puis, un jour,—après bien des jours,—on s’aperçoit qu’on
-est seul en elle... On est devenu son passé, son présent, son avenir...
-Et, parce qu’elle a oublié, on oublie!...</p>
-
-<p>—Euh! dit Foucart, est-on jamais sûr qu’elle a <span class="pagenum" id="Page_347">347</span> oublié?... Il
-faudrait la revoir en face de l’ancien amant!... Moi, je ne <ins class="correction" title="serai">serais</ins> pas
-tranquille, tant que le monsieur ne serait pas mort... Et puis, pour
-s’imposer à une maîtresse, comme vous dites, il faut être très fort et
-très malin? Ça n’est pas à la portée de tout le monde... Qu’est-ce que
-vous griffonnez là, Bersier?</p>
-
-<p>—La première réponse à notre enquête... L’opinion de Noël Delysle,
-l’éminent auteur de <i>la Travailleuse</i>.</p>
-
-<p>—Ah! personne ne fera jamais, sur Noël Delysle et <i>la Travailleuse</i>,
-un article plus gentil que celui de Josanne Valentin... Hé! Delysle!
-vous n’avez pas à vous plaindre! On vous gâte, chez nous!... Et quelle
-heureuse idée j’avais eue de choisir ma plus aimable collaboratrice
-pour présenter votre livre à mes abonnés!... A propos de Josanne
-Valentin, savez-vous comment va son petit garçon?</p>
-
-<p>—Assez bien... Madame Valentin reprendra son service la semaine
-prochaine.</p>
-
-<p>—Elle nous a bien manqué depuis dix jours! Ma femme n’était pas
-très contente; mais, moi, je suis un père pour mes gentilles
-collaboratrices... J’ai dit à Josanne Valentin: «Soignez votre gosse,
-ma chère amie... Prenez six jours, prenez huit jours...» Elle en a pris
-dix. Je ne lui en fais pas un reproche, mais elle nous manque... C’est
-ennuyeux.</p>
-
-<p>Bersier, ayant fini d’écrire, mit son carnet dans sa poche.</p>
-
-<p>—Je remonte auprès de ces dames. Bonsoir, monsieur Delysle!... A tout
-à l’heure, monsieur Foucart!</p>
-
-<p>Noël, seul avec Foucart, hésita un instant, puis, <span class="pagenum" id="Page_348">348</span> avec un
-demi-sourire et une lumière dans les yeux, simplement, gaiement, il dit:</p>
-
-<p>—Madame Valentin vous manquera bien davantage, dans deux ou trois
-mois, mon cher ami. Je dois vous prévenir...</p>
-
-<p>—Comment! s’écria Foucart, elle nous lâcherait!...</p>
-
-<p>—Hélas! oui!... Et à cause de moi... Nous nous marions...</p>
-
-<p>—Vous l’épousez!... Ah bien!... Ah! par exemple!... Ce n’est pas
-gentil pour nous, ce que vous faites là, mais je vous félicite, mon
-cher, je vous félicite... Madame Valentin est charmante...</p>
-
-<p>Il disait maintenant: «madame Valentin.»</p>
-
-<p>—Nous la regretterons beaucoup!... Oui, charmante et fine, et
-intelligente, et courageuse... une brave petite, quoi!... Je ne suis
-pas étonné que vous l’aimiez...</p>
-
-<p>Noël pensa:</p>
-
-<p>«Mais tu es étonné que je l’épouse!...»</p>
-
-<p>Il reprit:</p>
-
-<p>—Je lui transmettrai, ce soir même, vos félicitations, et elle y sera
-fort sensible... Il est onze heures à peine. Je ne veux pas rentrer
-chez moi sans avoir pris des nouvelles de Claude... Mademoiselle Bon
-est auprès de madame Valentin.</p>
-
-<p>—Alors, je ne vous retiens pas, mon cher Delysle. Bonsoir... Et dites
-à madame Valentin qu’elle prenne trois jours, quatre jours, cinq
-jours...</p>
-
-<p>La nuit de février était sèche, claire et vide. Pas une étoile
-au ciel. Seule, la lune de givre irradiait à l’infini une clarté
-verdâtre pareille aux crépuscules <span class="pagenum" id="Page_349">349</span> polaires. Les moindres bruits
-s’exagéraient dans le silence sonore.</p>
-
-<p>Un fiacre emporta Noël vers le quai des Grands-Augustins. Impatient de
-revoir son amie, le jeune homme regrettait presque les heures perdues
-au théâtre.</p>
-
-<p>«Vraiment, se disait-il, je ne peux plus m’intéresser à rien, et
-me plaire nulle part, si Josanne n’est pas avec moi! Je me sens
-«dépareillé»... Je ne suis que la moitié de moi-même.» Il évoqua le
-visage aimé, les beaux yeux spirituels... «Quelle douceur de trouver
-l’amitié parfaite dans l’amour le plus passionné!... Il vaut mieux,
-pourtant, que Josanne n’ait pas vu cette absurde pièce... Après tout,
-elle aurait constaté, une fois de plus, que nous ne sommes pas des
-amants «comme les autres...» L’amour—notre amour—a été plus fort que
-le passé, plus fort que la jalousie... Et cependant! J’avais l’âme bien
-malade, il y a six mois! Tout exaspérait ma sensibilité suraiguë, ma
-sensibilité d’écorché vif! Et, dans ce temps-là, je n’aurais pas causé
-avec Foucart comme je viens de le faire!... Certaines répliques de la
-pièce, le sujet même, m’eussent bouleversé... Quelle différence!»</p>
-
-<p>L’aiguille de la Sainte-Chapelle brilla, fleurie d’un reflet d’or, dans
-le ciel décoloré par la lune. Le fiacre traversa le pont Saint-Michel.
-La Seine, écailleuse et scintillante, semblait un grand poisson
-d’argent pris par le gel, sous le filet noir des arbres. La découpure
-de la rive gauche était sombre, opaque, précise comme un décor, et
-trouée de points lumineux... Noël aperçut avec joie la fenêtre éclairée
-de Josanne...</p>
-
-<p>Il avait une clé de l’appartement. Il monta l’escalier <span class="pagenum" id="Page_350">350</span> vite, vite,
-et il entendit Claude qui pleurait. Doucement, il ouvrit la porte. Une
-voix que Noël reconnut—la voix du médecin—disait:</p>
-
-<p>—Mettez-lui de la glace sur la tête, surveillez la température, et
-puis ne vous effrayez pas!... Je reviendrai demain matin, je vous le
-promets...</p>
-
-<p>La voix de Josanne répondit:</p>
-
-<p>—Mais ce n’est pas grave, docteur? Vous m’affirmez que ce n’est pas
-grave?... J’ai eu si peur!...</p>
-
-<p>Noël entra dans la chambre rose qu’une lampe sans abat-jour éclairait
-brutalement. Il vit, debout près du lit de Claude, le médecin,
-brave homme à cheveux blancs, d’allure circonspecte et timorée...
-Josanne, penchée sur le lit, entre les rideaux, maintenait un ballon
-de baudruche rempli de glace contre la tête de Claude... L’enfant
-s’agitait et gémissait... Tout à coup, il se tordit, porta les mains
-au côté gauche de son crâne, et poussa un long cri monotone, étrange,
-effrayant.</p>
-
-<p>—Ça recommence! cria Josanne!... Oh! docteur!... Entendez-le... Il
-souffre... La tête lui fait mal...</p>
-
-<p>—Donnez-lui la potion calmante, madame. Il faut...</p>
-
-<p>—Mais qu’y a-t-il? demanda Noël. Docteur... Josanne... Qu’y a-t-il?...</p>
-
-<p>—Ah! monsieur, je suis bien content que vous arriviez! dit le médecin.
-Ne vous inquiétez pas trop! reprit-il vivement. J’espère qu’il n’y a
-rien de sérieux... Une complication de la grippe... Sale maladie!...
-On ne prévoit jamais les suites... L’enfant a eu une crise violente,
-et madame Valentin a pris peur... Elle m’a envoyé chercher par le
-concierge... Heureusement <span class="pagenum" id="Page_351">351</span> que nous avons pu nous procurer, tout de
-suite, de la glace et les médicaments indispensables...</p>
-
-<p>Le docteur Blanchet, qui était presque le voisin de Josanne,—il
-habitait rue Danton,—était venu plusieurs fois chez elle. Il savait
-que madame Valentin devait épouser M. Delysle et s’adressait à Noël
-comme au père adoptif de l’enfant.</p>
-
-<p>—Et vous étiez seule!... dit Noël en s’approchant de Josanne...
-Mademoiselle Bon...</p>
-
-<p>—Elle venait de partir... répondit Josanne qui essayait de soulever
-l’enfant. Claude a crié... Il était brûlant... Et ses yeux... Ah! ses
-yeux!... <ins class="correction" title="Docleur">Docteur</ins>, voyez, il ne peut pas ployer le cou... Sa nuque est
-toute raide...</p>
-
-<p>—Ne le soulevez pas, madame... Je vais essayer de le faire boire...
-Otez la lampe, monsieur Delysle;... Il faut peu de lumière et aucun
-bruit... Voyons, madame... madame!...</p>
-
-<p>—J’aurais plus de courage, si je savais ce qu’il a.</p>
-
-<p>—Nous le saurons demain... Soyez calme pour être forte... Je dois m’en
-aller, mais voilà monsieur Delysle qui restera avec vous... Là, c’est
-fait.</p>
-
-<p>Noël tenait la main de son amie... Il l’exhortait au calme, à la
-confiance. Josanne l’écoutait sans l’entendre, et le regardait sans
-le voir. Elle ne voyait que Claude... Elle ne pleurait pas, mais elle
-avait les lèvres aussi pâles que ses joues, les narines serrées, un pli
-entre les sourcils, et ses yeux paraissaient plus enfoncés dans leurs
-orbites. En deux heures, elle avait changé: blêmie, et comme maigrie
-par l’angoisse.</p>
-
-<p>—Vous pouvez partir, docteur! dit Noël d’un ton résolu. Madame
-Valentin sera très raisonnable; je <span class="pagenum" id="Page_352">352</span> l’aiderai à soigner Claude, et
-demain vous serez plus content...</p>
-
-<p>Il alluma une bougie.</p>
-
-<p>—Pas trop de lumière!... J’emporte la lampe... Je vous rejoins à
-l’instant, Josanne.</p>
-
-<p>Dans le salon, la porte fermée, il demanda:</p>
-
-<p>—La vérité, docteur, je vous prie.</p>
-
-<p>Timoré par caractère et prudent par profession, le docteur répondit:</p>
-
-<p>—Heu!... heu!... Je n’ai pas de certitudes... Il faut attendre à
-demain, et ne pas désespérer... La nature a des ressources...</p>
-
-<p>—C’est donc bien grave!</p>
-
-<p>—Je le crains... Vous avez entendu le cri de l’enfant, ce cri aigu
-et traînant, si particulier!... Ce cri, et la raideur de la nuque, et
-l’inégalité des pupilles, et la fièvre, avec des accès de délire, ce
-sont les symptômes ordinaires de la méningite.</p>
-
-<p>—Et la méningite est souvent mortelle?</p>
-
-<p>—Trop souvent... on pourrait dire: toujours... Encore une fois,
-monsieur, je ne suis pas absolument sûr, mais presque sûr... Vous
-n’êtes pas le père de l’enfant...</p>
-
-<p>—Je l’aime beaucoup... beaucoup...</p>
-
-<p>—Je veux dire que votre affection pour lui ne sera pas aveugle et
-affolée... Vous garderez du sang-froid... et vous préparerez la mère...
-à comprendre... Triste tâche!</p>
-
-<p>Le médecin donna quelques détails sur le caractère de la maladie et le
-traitement. Puis, il s’en alla.</p>
-
-<p>Et Noël retourna près de Josanne.</p>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
- <span class="pagenum2" id="Page_353">353</span>
- <h2 class="h2souschapitre">XXXVII</h2>
-</div>
-
-<p>Elle était assise au chevet du lit, sur une chaise basse, les coudes
-sur les genoux, la tête entre les mains, et tout son corps, ramassé
-sur lui-même, semblait se rapetisser, pour se dérober aux coups d’un
-invisible ennemi. Noël vint s’asseoir près d’elle, et l’entoura de ses
-bras:</p>
-
-<p>—Mon amie, dit-il, pour l’amour de ton fils, aie du courage!</p>
-
-<p>—J’ai du courage, puisque je ne pleure pas! répondit Josanne d’une
-voix morne. Je ne veux pas pleurer: je veux garder mes forces, et je
-ferai tout ce qu’il faudra faire, tout!... parce que...</p>
-
-<p>Elle n’osa prononcer les mots: «parce que je ne veux pas qu’il
-meure...» Noël frémit de la voir ainsi résolue, concentrée dans son
-désespoir. Il comprit qu’elle avait senti le danger, sans le définir,
-avec l’instinct animal de la mère... Et il comprit encore <span class="pagenum" id="Page_354">354</span> que ce
-seul instinct subsistait en elle: Josanne n’était plus amante; elle
-n’était plus femme: elle était la femelle farouche, tapie auprès du
-nourrisson qu’elle défend. Et, devant ce drame qui commençait,—drame
-aussi ancien que le monde, et qui se renouvelle chaque jour autour
-des berceaux,—Noël fut saisi de pitié, de respect et de terreur...
-Il entrevit la plus grande douleur humaine, celle que l’homme ne peut
-mesurer, qu’il ne peut même imaginer, et qui demeure, pour lui, aussi
-mystérieuse que les souffrances de l’enfantement... Le sentiment de son
-impuissance le tortura. Il essaya de proférer les paroles consolatrices
-qui ne trompaient pas Josanne. Elle secouait la tête, et, lentement,
-elle répondait:</p>
-
-<p>—Oui... peut-être... Tu as raison... Je ne m’affole pas, tu vois
-bien...</p>
-
-<p>Mais, en parlant ainsi, elle ne détournait pas de Claude son regard
-sec, ardent, son regard qui vivait seul, dans son visage immobile.</p>
-
-<p>Ce fut une longue, lente, affreuse nuit... Malgré les soins, les
-calmants, les applications de glace, la température du malade
-s’élevait. Et les crises se multipliaient: convulsions des membres
-tordus, appels suppliants, épouvantes du délire, et parfois, ce même
-cri plaintif, monotone et sinistre, qui ne ressemblait à aucun autre.
-En approchant la lumière, tamisée par un abat-jour de papier, Noël vit
-avec effroi, dans la petite figure rouge et brûlante, les yeux grands
-ouverts avec leurs pupilles noires inégalement dilatées... Et Josanne,
-serrant le poignet de Noël jusqu’à enfoncer ses ongles dans la chair,
-murmura:</p>
-
-<p>—Tu as vu... tu as vu ses yeux?...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_355">355</span></p>
-
-<p>Les heures sonnaient, une à une... Josanne et Noël, presque sans
-parler, observaient, soignaient l’enfant. Et Noël, par moments,
-s’étonnait d’avoir une contraction soudaine de la gorge, une chaleur
-humide aux paupières, lorsque la mère, attentive et muette, ne
-s’attendrissait pas.</p>
-
-<p>Il ne disait pas: «Elle a du courage.» Il savait que ce courage n’était
-que le paroxysme du désespoir... L’extrême douleur avait paralysé la
-sensibilité de Josanne... Elle allait, venait, changeait les compresses
-de glace, épiait l’heure de la potion, et, quand la crise éclatait,
-elle se courbait toute sur le petit lit, couvrait Claude de ses bras,
-de sa poitrine, comme pour le reprendre en elle, dans son sein, dans
-ses entrailles... Pas une seule fois, elle ne prononça le mot qu’elle
-ne voulait pas entendre, qu’elle refoulait dans son esprit, le mot
-qui était encore pour elle quelque chose d’abstrait, un son vague et
-vain, qui ne représentait aucun fait réel ou probable, le mot qu’elle
-ne pouvait pas, qu’elle ne voulait pas associer dans sa pensée au nom
-chéri de son enfant...</p>
-
-<p>Et pourtant elle sentait la menace... Elle l’avait sentie tout d’un
-coup, pendant que Noël et le médecin causaient dans la pièce voisine.
-Et, en regardant son petit, elle avait eu l’intuition que cette chose
-pouvait arriver,—cette chose qu’elle n’avait jamais redoutée et qui
-lui semblait possible pour les autres,—les autres mères,—mais pas
-pour elle!...</p>
-
-<p>Alors, à cette minute-là, Josanne avait cru que le monde entier
-croulait autour d’elle, sur elle... Elle avait eu la sensation de
-l’écrasement accompli... Et, toute reployée, crispant ses doigts sur
-sa bouche, elle <span class="pagenum" id="Page_356">356</span> avait retenu le grand cri, qui lui montait des
-entrailles à la gorge, avec les houles de la douleur déchaînée... Mais
-tout de suite l’instinct défensif de la mère s’était éveillé.</p>
-
-<p>«Je le sauverai... Je veux le sauver... Mon enfant, à moi, ne peut pas
-mourir...»</p>
-
-<p>Et, dès lors, les conditions ordinaires de la vie avaient changé
-pour elle: elle n’avait plus éprouvé ni la faim, ni la fatigue, ni
-l’émotion, ni la conscience de sa souffrance: elle était entrée dans
-un cauchemar lucide, où elle agissait, comme une somnambule, sans
-hésitation, sans délibération, avec cette idée fixe et flamboyante dans
-les ténèbres de son âme,—que son fils, à elle, ne pouvait pas mourir.</p>
-
-<p>Les crises moins violentes, s’espacèrent enfin, Claude parut
-s’assoupir, et Josanne, qui veillait depuis trois nuits, tomba dans
-le sommeil comme dans un gouffre. La tête renversée contre le dossier
-rigide du fauteuil, les bras abandonnés, son peignoir à peine croisé
-sur sa poitrine, elle ne sut pas qu’elle s’endormait. Noël lui mit un
-coussin sous la tête, une couverture sur les genoux, et il demeura,
-assis près d’elle, écoutant son souffle égal et le souffle précipité de
-Claude...</p>
-
-<p>Le temps passa: autour de Noël, les choses changèrent de forme et de
-couleur; une vapeur grisâtre baigna les coins obscurs de la chambre;
-l’air sembla frissonner, ému par l’aube hivernale... Une raie bleue
-s’allongea entre les rideaux; et la lampe, soudain pâlissante, comme
-touchée d’un souffle, palpita tragiquement; Noël l’éteignit...</p>
-
-<p>La vie, dehors, s’éveillait, avec ses mille voix tristes,—pas <span class="pagenum" id="Page_357">357</span>
-lourds des ouvriers allant au travail, cris des marchands, fracas
-de roues et de ferrailles, claquement de fouets, piétinement des
-chevaux... La sirène d’un bateau prolongea sa plainte lugubre,
-déchirante, qui secoua les nerfs de Noël... Le petit jour blêmissait
-le visage endormi de Josanne. Pâle, avec des teintes cireuses sur le
-front, un cercle violacé sous les yeux, elle respirait si lentement
-que Noël, crispé par l’angoisse, faillit l’appeler tout haut pour
-l’éveiller...</p>
-
-<p>Une main sur le fauteuil de Josanne, une main sur le lit de Claude, il
-contemplait ces deux êtres qui étaient devenus siens, qu’il ne séparait
-plus dans sa tendresse, et, bien que son cœur parlât plus fort pour la
-mère, ce cœur, naguère hostile, s’attendrissait pour l’enfant. Claude
-n’était plus l’énigme haïe qui hantait l’amant jaloux:</p>
-
-<p>«Qui es-tu? De quelle race es-tu? Quel nom véritable devrais-tu porter?
-Qu’as-tu gardé de ton père que ta mère reconnaît en toi, malgré elle?
-Quelle heure de sa vie lui rappelles-tu?—quelle heure de folie, de
-faiblesse et de volupté?...»</p>
-
-<p>L’effort quotidien de Noël avait éloigné l’obsession abominable.</p>
-
-<p>Claude n’était plus que le fils de Josanne, et le frère aîné de cet
-autre fils de Josanne qui naîtrait un jour...</p>
-
-<p>Cette pensée de l’enfant futur, passionnément désiré, et déjà conçu
-peut-être, cette douce et chère pensée fut douloureuse à Noël... Il
-revit le carrefour du Bois, la lune à travers les branches, les couples
-errants, les lumières d’Armenonville... Quel affreux mouvement de haine
-avait soulevé son âme, ce soir-là!... <span class="pagenum" id="Page_358">358</span> Il avait formé, confusément,
-un souhait abominable,—que la destinée ironique semblait exaucer!...
-Une terreur superstitieuse l’envahit, à ce souvenir... Il imagina les
-scènes sinistres de l’agonie et de la mort, et l’horrible douleur de
-Josanne; il se vit, impuissant à lui épargner cette douleur, impuissant
-à la consoler... Et tout son amour révolté cria:</p>
-
-<p>«Non!... Que cela ne soit pas!... Que Josanne soit épargnée! Que
-l’enfant vive!... Je donnerais la moitié de ma vie pour le sauver.»</p>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
- <span class="pagenum2" id="Page_359">359</span>
- <h2 class="h2souschapitre">XXXVIII</h2>
-</div>
-
-<p>La Tourette vint, vers huit heures, puis le docteur Blanchet. Il
-constata une amélioration très légère, et, toujours prudent, réserva
-son diagnostic...</p>
-
-<p>—Tout se décidera la nuit prochaine...</p>
-
-<p>Mademoiselle Bon arriva dans la matinée, et Noël put aller place des
-Vosges pour changer de vêtements. Il retrouva Josanne toujours anxieuse
-et plus abattue. Dès qu’ils furent seuls ensemble, elle éclata en
-sanglots.</p>
-
-<p>—Ah! Noël!... ne nous quitte pas une minute!... J’ai peur de tout,
-quand tu n’es plus là!... Claude et moi, nous n’avons que toi au monde!</p>
-
-<p>Elle ne le remerciait pas de son dévouement... A quoi bon? Pour elle et
-pour lui, ce mot et tous les mots qui expriment la gratitude n’avaient
-plus de sens... Josanne ne supposait pas que Noël pût souffrir moins
-qu’elle, bien qu’il souffrît autrement qu’elle... <span class="pagenum" id="Page_360">360</span> Elle l’associait
-à sa douleur comme à son espoir maternel.</p>
-
-<p>Le soir, la fièvre redoubla. L’inégalité des pupilles, la rigidité de
-la nuque, les cris, le délire, tous les symptômes qu’avait annoncés
-le docteur reparurent, aggravés. Josanne si déprimée pendant le jour,
-retrouva son énergie farouche. Elle interdit la chambre de Claude à la
-Tourette dont elle ne supportait plus les pleurs et les lamentations.
-Elle voulait être seule, avec Noël.</p>
-
-<p>—Tu m’aideras. Mais personne, personne, excepté toi, ne touchera mon
-enfant... Je ne veux pas qu’on me console; je ne veux pas qu’on me
-plaigne. Je ne veux pas qu’on me regarde souffrir. Toi seulement...</p>
-
-<p>Elle ne pleurait pas. Elle était, comme la nuit précédente, insensible
-et pétrifiée. Et Noël n’osait lui parler, lui enlever cette force
-incompréhensible qui s’accroissait avec le danger de l’enfant.</p>
-
-<p>A minuit, ils attendaient le médecin. Josanne dit tout à coup:</p>
-
-<p>—C’est inutile...</p>
-
-<p>Noël demanda:</p>
-
-<p>—Qu’est-ce qui est inutile?</p>
-
-<p>—C’est inutile que le docteur vienne, et tourmente le petit...</p>
-
-<p>—Pourquoi?</p>
-
-<p>Elle haussa les épaules. D’un geste incertain, elle relevait ses
-cheveux; et ses yeux sans larmes, où la pupille noire s’élargissait,
-où l’iris n’était plus qu’un fil bleuâtre, avaient quelque chose
-d’anormal, d’indéfinissable, comme les yeux des fous.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_361">361</span></p>
-
-<p>Elle murmura:</p>
-
-<p>—Je sais... J’ai compris tout de suite... Nous ne le sauverons pas...
-Alors, je ne veux pas qu’on le touche, et qu’on le remue, ça lui fait
-du mal... Je veux qu’on le laisse tranquille... Et puis, pas de gens
-autour de nous, personne... Toi!</p>
-
-<p>—Oui, moi seulement, Josanne, moi qui t’aime, et qui l’aime, ce pauvre
-mignon; moi qui t’aiderai à le guérir, si tu m’écoutes bien, si tu es
-docile...</p>
-
-<p>Il voulut la convaincre qu’elle devait se reposer, boire un cordial.
-Elle refusa, d’un ton qui n’admettait pas de réplique...</p>
-
-<p>Parfois, elle recommençait le geste de relever ses cheveux, et elle
-regardait devant elle, avec ses yeux de folle. Et elle disait:</p>
-
-<p>—Non, ce n’est pas possible... N’est-ce pas, Noël, ce n’est pas
-possible?...</p>
-
-<p>—Non, ma chérie, rassure-toi... Claude peut guérir. Le médecin ne
-désespère pas, et moi, j’ai confiance... Aie du courage... Et, dans
-ta douleur que je sens, que je partage, pense à ma tendresse qui
-vous enveloppe, Claude et toi; pense à l’avenir qui te réserve des
-consolations...</p>
-
-<p>Elle répondit, d’un air sombre:</p>
-
-<p>—Rien ne me consolerait...</p>
-
-<p>Alors, Noël se tut. Il ne pouvait rien pour cette femme, que «d’être
-là» et se taire, et de respecter son martyre, comme elle l’avait
-demandé...</p>
-
-<p>Le docteur revint encore.</p>
-
-<p>—Eh bien? dit-il à Noël, dans le salon. Avez-vous préparé la mère...</p>
-
-<p>—Elle a tout deviné, docteur...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_362">362</span></p>
-
-<p>—La pauvre femme! Quelle épreuve!...</p>
-
-<p>Ils rentrèrent dans la chambre. Josanne ne bougeait pas.</p>
-
-<p>—J’ai fait tout ce que vous m’avez dit de faire, dit-elle. Ça n’a
-servi à rien... Maintenant, je ne veux pas que vous le tourmentiez.
-Je veux que vous lui donniez de la morphine, pour qu’il ne souffre
-pas... Et si vous pouviez me faire mourir, moi aussi, je serais bien
-heureuse...</p>
-
-<p>—Est-ce que vous êtes folle, madame? dit le docteur, un peu rudement.
-Vous vous démoralisez, et vous désespérez un homme qui vous aime, sans
-aucun profit pour notre malade... Allez-vous-en dans la pièce à côté
-avec monsieur Delysle... Vous me gênez beaucoup...</p>
-
-<p>Josanne changea de ton:</p>
-
-<p>—Je ne dirai plus rien, supplia-t-elle. Ne me renvoyez pas,
-docteur!... Je vous en prie!...</p>
-
-<p>Le médecin interrogea Noël, et, tout en causant, il pressait, du bout
-des doigts, une place, entre la mâchoire et l’oreille de l’enfant, qui
-poussa un cri aigu.</p>
-
-<p>Josanne s’élança.</p>
-
-<p>—Attendez!... attendez!... reprit le docteur. Crie, mon petit,
-crie!... C’est bien ça!... J’aurais dû m’en douter, ce matin...</p>
-
-<p>Il se tourna vers Noël:</p>
-
-<p>—Monsieur, il faut demain, à la première heure, courir chez le
-docteur Simard, rue de Lille. Je vous donnerai une lettre pour lui,
-et vous le ramènerez. L’enfant a une otite suppurée... un abcès de
-l’oreille moyenne... qui provoque tous les symptômes de la méningite...
-Voyez-vous ce point précis, sous l’oreille?... <span class="pagenum" id="Page_363">363</span> L’abcès est là...
-Le docteur Simard pratiquera une opération fort simple, mais urgente...
-Et j’ai le plus grand espoir que tout ira bien...</p>
-
-<p>—Oh! fit Josanne, mon petit Claude!...</p>
-
-<p>Et elle se mit à pleurer...</p>
-
-<p class="br">Et ce fut l’aube encore. Noël et Josanne virent blanchir la fenêtre.
-Le jour apparut comme une délivrance, comme un espoir... L’enfant
-s’endormit. Josanne, soulagée par les larmes, serrait les mains de
-Noël...</p>
-
-<p>—Mon pauvre ami! Pardonne-moi! Je n’ai pas eu pour toi une seule bonne
-parole! Mais j’étais si malheureuse!... Ma tête se perdait... Je sais
-que tu ne m’en veux pas, mon chéri...</p>
-
-<p>—Ma Josanne! J’étais bien malheureux, moi aussi.</p>
-
-<p>Elle dit doucement:</p>
-
-<p>—Cela crée un lien de plus entre nous, d’avoir vécu ces heures
-ensemble...</p>
-
-<p>—Oui, répondit-il, et un lien aussi entre Claude et moi... Je
-l’aimais, avant, mais je l’aimerai bien davantage, après avoir tremblé
-pour lui... Il m’appartient un peu, maintenant... Allons! tu vas être
-bien courageuse. Je dois te quitter pour aller chez ce docteur Simard...</p>
-
-<p>Quand il fut prêt, Noël descendit le sombre petit escalier. Dans la
-loge de la concierge, à l’entresol, une lampe brûlait, et l’odeur du
-chocolat se mêlait au relent du pétrole. La porte de la loge était
-entr’ouverte sur cette sorte de taudis où la portière, en camisole et
-en jupon, causait avec un jeune homme... Noël crut entendre le nom
-de madame Valentin et l’indication de l’étage... La concierge était
-retournée <span class="pagenum" id="Page_364">364</span> à son fourneau. Le jeune homme tira la porte derrière
-lui et croisa Noël au passage... Ils esquissèrent un salut, puis l’un
-monta, et l’autre continua de descendre...</p>
-
-<p>«Où va-t-il?... Chez Josanne? se demanda Noël quand il fut sur
-le trottoir. A cette heure?... C’est bien étrange!... J’ai dû me
-tromper... Il me semble, pourtant, que j’ai entendu le nom: «Madame
-Valentin...» C’est un voisin, peut-être, le peintre du second... Dans
-ces maisons à petits loyers, tous les locataires se connaissent un
-peu... Non, ce garçon n’avait pas la mine, ni la tenue d’un rapin...
-Ce doit être un aide envoyé par le docteur Blanchet... Mais c’est le
-chirurgien qui amène ses aides!... Après tout, qu’importe!... S’il est
-allé chez Josanne, je le saurai tout à l’heure...»</p>
-
-<p>Il fit signe à un cocher. Mais, au moment de monter dans le fiacre,
-un désir lui vint, déraisonnable, invincible et torturant: retourner,
-voir, savoir!... Sa main chercha la clef dans sa poche... Il ouvrit les
-lèvres pour dire:</p>
-
-<p>«Attendez-moi. Je reviens...»</p>
-
-<p>Mais il se rappela le conseil du docteur: «A huit heures et demie,
-partez, et filez vite!... Je serai à neuf heures chez madame Valentin.
-Revenez avec Simard. Toute minute gagnée accroît les chances de
-salut... L’abcès pourrait s’ouvrir à l’intérieur, et alors...»</p>
-
-<p>Noël jeta l’adresse au cocher, et sauta dans la voiture.</p>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
- <span class="pagenum2" id="Page_365">365</span>
- <h2 class="h2souschapitre">XXXIX</h2>
-</div>
-
-<p>Noël parti, Josanne avait disposé sur une table les cuvettes, les
-linges, l’eau bouillie: la Tourette attendait, chez le pharmacien, les
-solutions et les pansements antiseptiques indiqués par le docteur.
-Demeurée seule, Josanne commença une toilette rapide. Tout en peignant
-ses beaux cheveux, elle regardait avec une joie encore anxieuse et une
-passionnée tendresse le petit garçon qui dormait. Blanchet l’avait
-prévenue que «ça serait bien fait et vite fait», le docteur Simard
-étant un opérateur très habile.</p>
-
-<p>«Ah! pensait-elle, je voudrais être plus vieille de huit jours et
-oublier ce vilain rêve... Mon pauvre mignon! je ne savais pas combien
-je l’aimais!... Je vais le gâter horriblement, et Noël aussi le
-gâtera... Ce sera délicieux de le voir revivre! mon Claude, mon petit
-cœur!...»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_366">366</span></p>
-
-<p>Elle l’embrassa. Une larme glissa de ses yeux sur la joue de Claude...
-«Mon petit cœur, je n’oserais plus dire que je regrette ta naissance.
-Cela nous porterait malheur!... Sois tranquille! mon chéri, ta maman
-t’aime, et tu as aussi un grand ami très bon, très doux, qui t’aime
-aussi... Nous serons heureux...»</p>
-
-<p>La sonnette tinta... La Tourette n’était pas rentrée...</p>
-
-<p>«Est-ce le docteur Blanchet, déjà?... Il a dû rencontrer Noël sur le
-trottoir... se dit Josanne. C’est peut-être le garçon du pharmacien...
-La Tourette est allée faire ses provisions, et elle bavarde dans toutes
-les boutiques...»</p>
-
-<p>Elle acheva de nouer ses cheveux, enfonça deux longues épingles au
-hasard, et serra la cordelière de sa robe... La sonnette résonna
-encore, timidement.</p>
-
-<p>Josanne ouvrit.</p>
-
-<p>Tout d’abord, elle ne reconnut pas Maurice. Elle murmura:</p>
-
-<p>—Monsieur?...</p>
-
-<p>Mais lui entra dans la salle à manger sombre, à peine meublée,
-et, Josanne, refermant la porte, machinalement, le suivit. Ils se
-trouvèrent face à face...</p>
-
-<p>—Josanne!</p>
-
-<p>—Vous!...</p>
-
-<p>Comme il semblait ému! Son visage était pâle, affreusement pâle, auprès
-du col d’astrakan de sa pelisse... Il tenait son chapeau à la main...
-Sa voix chevrotait un peu, basse et voilée...</p>
-
-<p>—Josanne!... l’enfant?... On m’a dit...</p>
-
-<p>—Il a failli mourir; il est sauvé...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_367">367</span></p>
-
-<p>—Vous êtes sûre...</p>
-
-<p>—Oui, sûre, depuis une heure...</p>
-
-<p>—Mon Dieu!...</p>
-
-<p>Il ne songeait pas à justifier sa présence. Il demanda:</p>
-
-<p>—Mais cette maladie, dont on a parlé à madame Grancher, ce n’était
-donc pas une simple grippe!... Expliquez-moi... Mais où est-il?... Je
-veux le voir...</p>
-
-<p>Josanne n’avait pu retenir la bonne nouvelle, la promesse de salut
-qu’elle eût criée au monde entier. Mais, tout à coup, elle prit
-conscience de la situation... Elle regarda Maurice... Lui, chez elle,
-lui!</p>
-
-<p>Debout entre le jeune homme et la porte du salon, barrant le passage,
-elle répondit d’une voix qui ne tremblait pas.</p>
-
-<p>—Voir Claude?... Mais ce n’est pas possible!... Vous savez qu’il est
-hors de danger... ça suffit... Allez-vous-en, maintenant... Il le
-faut...</p>
-
-<p>—Josanne!...</p>
-
-<p>—N’insistez pas... Vous ne devez pas insister... Nous n’avons rien à
-nous dire... Votre place n’est pas ici...</p>
-
-<p>Maurice eut un frémissement...</p>
-
-<p>—Je comprends... Mais je ne suis pas venu pour vous, Josanne...
-Je respecte votre liberté... Je ne veux pas savoir si ce qu’on dit
-de vous, de... votre façon de vivre, est véritable ou non... Et
-pourtant!... il y a eu des médisances... des calomnies... oui, des
-calomnies... je n’ai pas pu n’en pas souffrir... Et... pour venir
-ici... il m’a fallu un certain courage... Mais je voulais voir
-l’enfant, <i>notre</i> enfant... Vous ne pouvez pas refuser...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_368">368</span></p>
-
-<p>Il élevait la voix et reprenait un peu d’assurance.</p>
-
-<p>Josanne ne bougeait pas. Elle dit seulement:</p>
-
-<p>—Je refuse... Je n’ai pas d’explications à vous donner... Vous n’avez
-aucun droit sur Claude... Laissez-moi, laissez-nous!...</p>
-
-<p>—Vous m’aviez pardonné... Vous m’aviez promis...</p>
-
-<p>—Ne me rappelez pas ça!... J’étais folle... Je ne savais pas à quoi
-je m’engageais... Ah! je suis bien guérie, maintenant!... Je ne peux
-plus m’attendrir sur vous... Je suis délivrée de vous... Qu’est-ce que
-vous faites là?... Allez-vous-en... Je vous le dis sans colère... sans
-haine... Entre nous, c’est fini, fini, fini...</p>
-
-<p>—Entre nous, soit!... Mais Claude!... Je n’ai aucun droit légal sur
-lui, et même aucun droit moral... c’est entendu... Pourtant... il est
-mon fils... Ah! si vous saviez!... Depuis quelques mois... j’ai tant
-songé à lui... Je n’aurai jamais, jamais d’autre enfant, Josanne!...
-Et malgré moi, j’ai eu la curiosité d’abord, et puis la hantise, de
-celui-là... Ça vous étonne?... Vous me trouvez ridicule?... Vous ne me
-croyez pas?</p>
-
-<p>—Si, je vous crois!... Pourquoi mentiriez-vous?... Mais il est trop
-tard... Tout est changé... Prenez-en votre parti... Chacun aura eu sa
-part de souffrance... Nous sommes quittes... Je ne vous déteste pas: je
-ne vous souhaite aucun mal. Je désire même que vous soyez heureux...
-Seulement, il faut vous dire que nous sommes deux étrangers, deux
-inconnus... Mon Dieu! Ne sentez-vous pas, rien qu’à me regarder, ne
-sentez-vous pas que je suis une autre femme?... <span class="pagenum" id="Page_369">369</span> Moi, je vous vois,
-je vous entends, et je ne vous reconnais plus!... Allez-vous-en!... Que
-cela finisse!... On va venir... Je vous en prie...</p>
-
-<p>Maurice balbutia:</p>
-
-<p>—Soit! je me retire, avec un grand chagrin, et sans comprendre... nous
-ne nous verrons plus... Adieu, Josanne...</p>
-
-<p>Il ouvrit la porte...</p>
-
-<p>—Adieu.</p>
-
-<p>La porte se referma.</p>
-
-<p>Josanne se rassit au chevet de Claude... Elle avait un tremblement
-nerveux de tout le corps; le sol manquait sous ses pieds... Elle pensa:</p>
-
-<p>«Noël!... Noël!... S’il avait trouvé cet homme, ici!... Et quand il
-saura, tout à l’heure... car il saura... Je lui dirai tout... Oh! qu’il
-me comprenne, qu’il sente que l’autre n’est rien pour moi, rien...»</p>
-
-<p>Elle répétait tout haut:</p>
-
-<p>—Rien!... rien!...</p>
-
-<p>L’image récente de Maurice était devant ses yeux, si différente de
-l’image qui était restée dans sa mémoire et que le travail du souvenir
-avait transformée, embellie parfois, et parée d’un charme troublant...
-l’amant de sa jeunesse, le père de Claude, c’était donc cet homme
-qu’elle avait senti tout à l’heure, si lointain, si détaché?...
-Non, elle ne le détestait pas... Elle n’éprouvait pour lui aucun
-sentiment... Il était comme s’il n’était pas...</p>
-
-<p>Elle prit la petite main de son fils, qui traînait sur la couverture,
-et elle la baisa, doucement, doucement.</p>
-
-<p>—Madame! dit la Tourette, v’là m’sieur le docteur <span class="pagenum" id="Page_370">370</span> Blanchet qui
-arrive... et puis, y a en bas une voiture, où qu’est monsieur Delysle
-avec les autres médecins...</p>
-
-<p class="br">Pendant les préparatifs de l’opération et l’opération même, et l’heure
-qui suivit, Josanne ne pensa qu’à son fils. On l’avait consignée dans
-le salon, avec Noël. A peine échangèrent-ils quelques paroles.</p>
-
-<p>Mais l’opération terminée, les médecins partis, tandis que l’infirmière
-veillait sur le repos du petit Claude, et que, dans le logis
-bouleversé, les choses reprenaient, comme par miracle, leur aspect et
-leur ordre coutumiers, Josanne, délivrée de ses terreurs maternelles,
-redevint femme, et amante... Les sources de la joie se rouvraient en
-elle.</p>
-
-<p>Elle ne redouta point une conversation qui, peut-être, troublerait
-péniblement Noël... Puisqu’ils avaient, l’un et l’autre, bâti leur
-amour sur les fondements inébranlables de la confiance et de la
-sincérité, ils devaient être prêts, à tout moment, à dire tout, et à
-tout entendre. Plus n’était besoin, entre eux, de préliminaires, de
-détours et de précautions...</p>
-
-<p>Alors, Josanne, serrant les mains de Noël dans les siennes, raconta
-simplement la visite de Maurice. Et, comme elle parlait, le visage
-du jeune homme reflétait des sentiments divers et contradictoires,
-inquiétude, impatience, joie hésitante devant un bonheur imprévu et
-longtemps désiré...</p>
-
-<p>—Et c’est tout? demanda-t-il.</p>
-
-<p>—C’est tout.</p>
-
-<p>—Il est parti, «sans comprendre»!... Et toi, <span class="pagenum" id="Page_371">371</span> toi, Josanne,
-n’as-tu pas, au fond de ton cœur, un peu de compassion, un peu de
-mélancolie?...</p>
-
-<p>—Non..., rien... Il me semble, à cette minute même, que je te rapporte
-l’histoire d’un autre homme et d’une autre femme... Une histoire qu’on
-m’aurait contée il y a longtemps... Et cet homme, cette femme, ce n’est
-pas lui, et ce n’est pas moi... J’avais moins d’irritation que de gêne,
-et cela me paraissait extraordinaire, invraisemblable, que cet homme
-fût là!</p>
-
-<p>Le soleil fondait les gouttelettes irisées contre les vitres.
-L’indienne du rideau, pénétrée de jour, étalait les bleus vifs et
-les verts frais de ses floraisons chimériques. Un tramway passa
-en grinçant, et les piécettes nacrées des «monnaies du pape» se
-dispersèrent autour du petit vase jaune...</p>
-
-<p>Ce bruit, ces choses éparses, la lumière pure, un livre ouvert sur la
-table, ressuscitaient dans l’esprit de Noël des images lointaines...
-Il revoyait un crépuscule printanier, les gestes de Josanne, drapant
-le rideau ou tenant la statuette... Il se revoyait lui-même, maniant
-le volume relié en maroquin bleu... Ce jour-là, son amitié amoureuse
-s’était heurtée au passé! Et, depuis, quelle lutte sourde, incessante
-et furieuse!...</p>
-
-<p>Et maintenant, après le dernier assaut et le dernier choc, le passé
-n’était plus que cendre et poussière.</p>
-
-<p>Comme naguère, dans le jardin de Cernay, Noël prit entre ses mains
-la tête chérie de Josanne... Il s’enivra de baiser le beau front
-intelligent où la pensée se formait, pareille à sa pensée; les yeux
-fidèles qui reflétaient ses yeux dans leurs miroirs sombres; les lèvres
-dociles à ses lèvres et qui ne mentiraient jamais... Il voulut parler,
-mettre toute sa foi, toute <span class="pagenum" id="Page_372">372</span> sa tendresse, toute sa ferveur dans un
-mot, et il ne put que murmurer:</p>
-
-<p>—Ma chère femme...</p>
-
-<p>La victoire restait à l’amour qui n’avait pas faibli, qui n’avait pas
-désespéré,—à l’amour fort comme la vie.</p>
-
-<div class="blockquote">
- <p>Paris, 1904-1905.</p>
-</div>
-
-<p class="br center">FIN</p>
-
-<p><span class="pagenum2" id="Page_373">373</span></p>
-
-<p class="br center">COULOMMIERS</p>
-
-<p class="center">Imprimerie <span class="smcap">Paul BRODARD</span>.</p>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
- <span class="pagenum2" id="Page_374">374</span>
- <div class="tnote">
- <h2 id="note_au_lecteur" class="h2note">Au lecteur</h2>
-
- <p class="fontnote">Cette version numérisée reproduit dans son intégralité la version
- originale. Toutefois, les erreurs typographiques évidentes ont été corrigées.
- Ces corrections sont soulignées <ins class="correction" title="orthographe initiale">en pointillés</ins>. La
- ponctuation a pu faire l’objet de quelques corrections mineures.</p>
- </div>
-</div>
-
-<hr class="full" />
-
-<div lang='en' xml:lang='en'>
-<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>LA REBELLE</span> ***</div>
-<div style='text-align:left'>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Updated editions will replace the previous one&#8212;the old editions will
-be renamed.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
-law means that no one owns a United States copyright in these works,
-so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United
-States without permission and without paying copyright
-royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part
-of this license, apply to copying and distributing Project
-Gutenberg&#8482; electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG&#8482;
-concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark,
-and may not be used if you charge for an eBook, except by following
-the terms of the trademark license, including paying royalties for use
-of the Project Gutenberg trademark. If you do not charge anything for
-copies of this eBook, complying with the trademark license is very
-easy. You may use this eBook for nearly any purpose such as creation
-of derivative works, reports, performances and research. Project
-Gutenberg eBooks may be modified and printed and given away--you may
-do practically ANYTHING in the United States with eBooks not protected
-by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the trademark
-license, especially commercial redistribution.
-</div>
-
-<div style='margin:0.83em 0; font-size:1.1em; text-align:center'>START: FULL LICENSE<br />
-<span style='font-size:smaller'>THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE<br />
-PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK</span>
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-To protect the Project Gutenberg&#8482; mission of promoting the free
-distribution of electronic works, by using or distributing this work
-(or any other work associated in any way with the phrase &#8220;Project
-Gutenberg&#8221;), you agree to comply with all the terms of the Full
-Project Gutenberg&#8482; License available with this file or online at
-www.gutenberg.org/license.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg&#8482; electronic works
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg&#8482;
-electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
-and accept all the terms of this license and intellectual property
-(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
-the terms of this agreement, you must cease using and return or
-destroy all copies of Project Gutenberg&#8482; electronic works in your
-possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a
-Project Gutenberg&#8482; electronic work and you do not agree to be bound
-by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the person
-or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.B. &#8220;Project Gutenberg&#8221; is a registered trademark. It may only be
-used on or associated in any way with an electronic work by people who
-agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
-things that you can do with most Project Gutenberg&#8482; electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg&#8482; electronic works if you follow the terms of this
-agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg&#8482;
-electronic works. See paragraph 1.E below.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation (&#8220;the
-Foundation&#8221; or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
-of Project Gutenberg&#8482; electronic works. Nearly all the individual
-works in the collection are in the public domain in the United
-States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
-United States and you are located in the United States, we do not
-claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
-displaying or creating derivative works based on the work as long as
-all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
-that you will support the Project Gutenberg&#8482; mission of promoting
-free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg&#8482;
-works in compliance with the terms of this agreement for keeping the
-Project Gutenberg&#8482; name associated with the work. You can easily
-comply with the terms of this agreement by keeping this work in the
-same format with its attached full Project Gutenberg&#8482; License when
-you share it without charge with others.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
-what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
-in a constant state of change. If you are outside the United States,
-check the laws of your country in addition to the terms of this
-agreement before downloading, copying, displaying, performing,
-distributing or creating derivative works based on this work or any
-other Project Gutenberg&#8482; work. The Foundation makes no
-representations concerning the copyright status of any work in any
-country other than the United States.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.E.1. The following sentence, with active links to, or other
-immediate access to, the full Project Gutenberg&#8482; License must appear
-prominently whenever any copy of a Project Gutenberg&#8482; work (any work
-on which the phrase &#8220;Project Gutenberg&#8221; appears, or with which the
-phrase &#8220;Project Gutenberg&#8221; is associated) is accessed, displayed,
-performed, viewed, copied or distributed:
-</div>
-
-<blockquote>
- <div style='display:block; margin:1em 0'>
- This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
- other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
- whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
- of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
- at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you
- are not located in the United States, you will have to check the laws
- of the country where you are located before using this eBook.
- </div>
-</blockquote>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.E.2. If an individual Project Gutenberg&#8482; electronic work is
-derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not
-contain a notice indicating that it is posted with permission of the
-copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in
-the United States without paying any fees or charges. If you are
-redistributing or providing access to a work with the phrase &#8220;Project
-Gutenberg&#8221; associated with or appearing on the work, you must comply
-either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or
-obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg&#8482;
-trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.E.3. If an individual Project Gutenberg&#8482; electronic work is posted
-with the permission of the copyright holder, your use and distribution
-must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
-additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
-will be linked to the Project Gutenberg&#8482; License for all works
-posted with the permission of the copyright holder found at the
-beginning of this work.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg&#8482;
-License terms from this work, or any files containing a part of this
-work or any other work associated with Project Gutenberg&#8482;.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
-electronic work, or any part of this electronic work, without
-prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
-active links or immediate access to the full terms of the Project
-Gutenberg&#8482; License.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
-compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
-any word processing or hypertext form. However, if you provide access
-to or distribute copies of a Project Gutenberg&#8482; work in a format
-other than &#8220;Plain Vanilla ASCII&#8221; or other format used in the official
-version posted on the official Project Gutenberg&#8482; website
-(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
-to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
-of obtaining a copy upon request, of the work in its original &#8220;Plain
-Vanilla ASCII&#8221; or other form. Any alternate format must include the
-full Project Gutenberg&#8482; License as specified in paragraph 1.E.1.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
-performing, copying or distributing any Project Gutenberg&#8482; works
-unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
-access to or distributing Project Gutenberg&#8482; electronic works
-provided that:
-</div>
-
-<div style='margin-left:0.7em;'>
- <div style='text-indent:-0.7em'>
- &#8226; You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
- the use of Project Gutenberg&#8482; works calculated using the method
- you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed
- to the owner of the Project Gutenberg&#8482; trademark, but he has
- agreed to donate royalties under this paragraph to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
- within 60 days following each date on which you prepare (or are
- legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
- payments should be clearly marked as such and sent to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
- Section 4, &#8220;Information about donations to the Project Gutenberg
- Literary Archive Foundation.&#8221;
- </div>
-
- <div style='text-indent:-0.7em'>
- &#8226; You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
- you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
- does not agree to the terms of the full Project Gutenberg&#8482;
- License. You must require such a user to return or destroy all
- copies of the works possessed in a physical medium and discontinue
- all use of and all access to other copies of Project Gutenberg&#8482;
- works.
- </div>
-
- <div style='text-indent:-0.7em'>
- &#8226; You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
- any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
- electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
- receipt of the work.
- </div>
-
- <div style='text-indent:-0.7em'>
- &#8226; You comply with all other terms of this agreement for free
- distribution of Project Gutenberg&#8482; works.
- </div>
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
-Gutenberg&#8482; electronic work or group of works on different terms than
-are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
-from the Project Gutenberg Literary Archive Foundation, the manager of
-the Project Gutenberg&#8482; trademark. Contact the Foundation as set
-forth in Section 3 below.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.F.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
-effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
-works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
-Gutenberg&#8482; collection. Despite these efforts, Project Gutenberg&#8482;
-electronic works, and the medium on which they may be stored, may
-contain &#8220;Defects,&#8221; such as, but not limited to, incomplete, inaccurate
-or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
-intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
-other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
-cannot be read by your equipment.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the &#8220;Right
-of Replacement or Refund&#8221; described in paragraph 1.F.3, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
-Gutenberg&#8482; trademark, and any other party distributing a Project
-Gutenberg&#8482; electronic work under this agreement, disclaim all
-liability to you for damages, costs and expenses, including legal
-fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
-LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
-PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
-TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
-LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
-INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
-DAMAGE.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
-defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
-receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
-written explanation to the person you received the work from. If you
-received the work on a physical medium, you must return the medium
-with your written explanation. The person or entity that provided you
-with the defective work may elect to provide a replacement copy in
-lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
-or entity providing it to you may choose to give you a second
-opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
-the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
-without further opportunities to fix the problem.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you &#8216;AS-IS&#8217;, WITH NO
-OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
-LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of
-damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
-violates the law of the state applicable to this agreement, the
-agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
-limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
-unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
-remaining provisions.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg&#8482; electronic works in
-accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
-production, promotion and distribution of Project Gutenberg&#8482;
-electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
-including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
-the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
-or any Project Gutenberg&#8482; work, (b) alteration, modification, or
-additions or deletions to any Project Gutenberg&#8482; work, and (c) any
-Defect you cause.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&#8482;
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg&#8482;&#8217;s
-goals and ensuring that the Project Gutenberg&#8482; collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg&#8482; and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation&#8217;s EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state&#8217;s laws.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; depends upon and cannot survive without widespread
-public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
-visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg&#8482; concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg&#8482; eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Most people start at our website which has the main PG search
-facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This website includes information about Project Gutenberg&#8482;,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-</div>
-
-</div>
-</div>
-</body>
-</html>
diff --git a/old/67243-h/images/couverture.jpg b/old/67243-h/images/couverture.jpg
deleted file mode 100644
index 0442394..0000000
--- a/old/67243-h/images/couverture.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/67243-h/images/cover.jpg b/old/67243-h/images/cover.jpg
deleted file mode 100644
index cab209c..0000000
--- a/old/67243-h/images/cover.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/67243-h/images/vignette.jpg b/old/67243-h/images/vignette.jpg
deleted file mode 100644
index 2563671..0000000
--- a/old/67243-h/images/vignette.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ