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J’avais douze +ans. Je me rappelle la scène, au salon, devant +le meuble italien à tiroirs que je possède +aujourd’hui, et où l’on serrait de l’argent et +des papiers de valeur. Mon père, à cette époque, +passait par des soucis dont je devinais +l’importance. Pour rendre service à un ami, +il avait — je l’ai su depuis — placé des fonds +dans une affaire qui venait de finir en désastre. +Or nous n’étions pas riches. Cependant, +si mon père souffrait d’être obligé désormais +avec les siens à une économie plus +rigoureuse, il était surtout bouleversé de +découvrir que son ami l’avait trompé. De +cette expérience funeste lui était venue une +modestie qu’il imprimait à sa conversation et +jusqu’à son attitude. Quelle gêne de pressentir, +ignorant ses motifs, cette humiliation ! Les +enfants, plongés dans leur incomparable univers, +ne saisissent des événements qui se +passent au-dessus d’eux, que le contre-coup, +et participent à la vie des grandes personnes +sans la concevoir.</p> + +<p>— Oui, répéta mon père, c’est une lettre +de Malrose.</p> + +<p>Il regardait ma mère qui ne répondit pas. +Dans le ménage, elle était la plus autoritaire +des deux. Elle ne se bornait pas à diriger, et +fort bien, la maison ; elle conseillait l’incertitude +de son mari, le poussait aux démarches +utiles. L’argent englouti dans le récent fiasco +avait été prêté à son insu. Elle ne s’était pas +plainte de cette imprudence ; ma mère avait +trop de hauteur dans le caractère pour récriminer. +Mais elle trahissait maintenant, à +l’égard de mon père, une constante appréhension. +En ce moment elle ne lui disait rien +parce qu’elle redoutait sans doute qu’une +catastrophe nouvelle sortît de ses paroles.</p> + +<p>— Mon cousin, reprit mon père avec un +certain effort, nous demande l’hospitalité +pour quelques jours.</p> + +<p>Je levai la tête de dessus mes soldats de +plomb. Qui était ce cousin Malrose, imprévu, +qui voulait habiter chez nous ? Nous connaissions +si peu de monde que ce problème +m’intéressa. D’autant que ma mère semblait +tout à coup inquiète.</p> + +<p>Mon père attendit un peu, espérant sans +doute la grâce d’une réponse, puis, comme rien +ne venait, d’une voix plus faible :</p> + +<p>— Qu’en penses-tu ? demanda-t-il.</p> + +<p>— Tu vas lui écrire qu’il nous est impossible +de le recevoir.</p> + +<p>Bon, l’affaire était terminée par cette +phrase nette et, une fois de plus, man père +plierait les épaules. Je me mis à ranger mes +soldats dans leur boîte. Mais, contre toute +attente, mon père, la voix soudain raffermie, +répliqua :</p> + +<p>— Je ne suis pas de ton avis. La question +mérite d’être discutée.</p> + +<p>Plus tard, j’ai souvent observé que, si défiant +de lui-même, si docile aux suggestions +des personnes qu’il respectait, mon père était +capable, lorsque certains principes entraient +en jeu, d’une intransigeance d’autant plus +résolue qu’elle se manifestait plus rarement. +Ainsi il était patriote avec une ferveur cornélienne ; +l’amitié, à ses yeux, méritait tous +les sacrifices ; et il poussait le culte de la +famille à un degré invraisemblable. Sur ces +trois sujets, ma mère ne pouvait le faire reculer +d’un pas.</p> + +<p>— La lettre est catégorique et il attend +d’être vite renseigné.</p> + +<p>— Pourquoi cette hâte tout à coup ? Voilà +huit ans que nous ne l’avons vu, huit ans qu’il +n’a pas jugé bon de te donner signe de vie…</p> + +<p>Ma mère connaissait donc ce mystérieux +Malrose ? Comme elle avait l’air courroucé ! +Elle recommença :</p> + +<p>— Il s’adresse à toi parce qu’il compte sur +ta bonté. Mais tu sais bien que ni ton frère, ni +ta sœur ne voudraient…</p> + +<p>— Mon frère est malade, ma sœur est dans +le Midi…</p> + +<p>— Ah ! pardon, fit ma mère avec violence. +Ta sœur ne le recevrait chez elle sous +aucun prétexte.</p> + +<p>Mon père baissa la tête ; il admettait la +valeur de l’argument, mais il ne pouvait renoncer +à un projet qu’il estimait juste. Avec +le brusque courage des timides, il se jeta à une +nouvelle attaque :</p> + +<p>— Je regrette de te contredire. Malrose +m’avoue que sa position est précaire ; il me +demande, pour peu de jours seulement, un +abri, un réconfort. Il voudrait faire ici quelques +démarches, dont il espère des résultats +utiles. Ah ! je sais bien ce qu’on peut lui reprocher, +ce que je lui reproche moi-même, mais +il m’est impossible de me montrer impitoyable. +Sa lettre est touchante de sincérité.</p> + +<p>Devant un geste de son interlocutrice, il +voulut lui faire lire le papier qu’il tenait : ma +mère refusa, puis, d’un ton plus indulgent, ou +peut-être ironique, elle murmura :</p> + +<p>— Je le sais d’avance : les lettres qu’on +t’écrit sont toujours sincères.</p> + +<p>— Il ne sera pas dit qu’un membre de ma +famille aura fait en vain appel à moi.</p> + +<p>— Mais où voudrais-tu même le loger ?</p> + +<p>Nous habitions alors, dans la banlieue, une +maison simple, à un étage, entourée d’un +jardin. Les pièces étaient petites, peu nombreuses +et encombrées. Mon père, que les +difficultés pratiques rendaient toujours craintif, +et qui voulait s’assurer la bonne grâce de +sa femme, essaya une concession :</p> + +<p>— C’est vrai, nous n’avons pas beaucoup +de place. Eh bien, si je disais à Malrose de +descendre à l’hôtel et de venir prendre ses +repas ici ?</p> + +<p>— L’hôtel coûte cher, et puisque sa position +est difficile…</p> + +<p>— Je pourrais, dit naïvement mon père, lui +prêter une petite somme…</p> + +<p>— Ah ! non, s’écria ma mère avec vivacité, +pas cela. Tiens, je me charge de tout, +je l’accueillerai, je le logerai, je te promets +qu’il ne manquera de rien. Mais ne lui prête +pas d’argent.</p> + +<p>Mes soldats étaient tous rangés dans leur +boîte. J’appuyai sur le couvercle pour l’enfoncer, +et je proposai :</p> + +<p>— On pourrait mettre ce monsieur dans la +chambre de débarras.</p> + +<p>Mes parents s’aperçurent alors de ma présence. +Ma mère tressaillit et jeta un regard +de reproche à mon père qui haussa les épaules. +Puis, croyant me distraire, elle affecta un +sourire indulgent et me dit :</p> + +<p>— N’as-tu pas des leçons à apprendre, +Gilbert ? Va donc t’y mettre.</p> + +<p>Je fis semblant de prendre le change, non +par hypocrisie, mais par complaisance. Il +règne entre parents et enfants des malentendus +dont chaque parti croit que l’autre est +dupe. Cet entretien m’avait étonné, mais je ne +demandais pas à le poursuivre. Que de fois +j’avais soupiré de ces conversations de grandes +personnes, qui m’apparaissaient si vaines, +si obscures, et pour les qualifier d’un mot, si +puériles ! J’en retirais un très léger dédain +pour mes parents et leurs amis, capables de +parler si longtemps pour ne rien dire que je +pusse comprendre, incapables en revanche +de comprendre ce qui m’occupait passionnément. +Ce Malrose, que je ne me représentais +pas, n’existait pas.</p> + +<p>Pourtant, le lendemain, j’entendis parler +de lui de nouveau.</p> + +<p>— En somme, demandait mon père, est-ce +que Gilbert devra l’appeler « mon oncle » +ou « mon Cousin » ?</p> + +<p>— Cousin, cousin, naturellement ! s’écria +ma mère comme si elle pensait, en diminuant +l’importance de la parenté, m’éloigner moi-même +de l’inconnu.</p> + +<p>Je me dis alors que s’il me fallait le traiter +comme le fils de ma tante — celle qui était +dans le Midi — Malrose devait être presque +de mon âge, et que j’allais ainsi bénéficier +d’un compagnon pour mes jeux. Je n’osai +poser la question, mon espoir me suffisait, et +j’attendis son arrivée.</p> + +<hr> + + +<p>A la fin de la semaine, entrant au salon, +j’entendis ma mère qui disait à un visiteur :</p> + +<p>— Voici Gilbert.</p> + +<p>Et à moi :</p> + +<p>— Dis bonjour à ton cousin.</p> + +<p>Je m’approchai avec lenteur, car j’ai la +timidité paternelle. M. Malrose, qui était ce +que j’appelais un vieux monsieur et qui avait +peut-être une quarantaine d’années, tourna +vers moi une tête petite, plantée sur un long +corps anguleux. Je vis d’abord des sourcils +touffus et hérissés, l’arête d’un nez maigre. +Puis, sous les sourcils, je découvris des prunelles +attentives, dont le regard insistant +me guettait. Ce premier abord me fut très +désagréable. Je ne prononçai aucune parole, +tandis qu’il faisait :</p> + +<p>— Bonjour, Gilbert.</p> + +<p>Sa voix, étrange et voilée, me surprit : je +n’en avais jamais entendu de pareille. Sa +main s’empara de la mienne, l’agrippa comme +une serre d’oiseau, et m’attira. Je me tournai +vers ma mère ; il me ramena face à lui, me +dévisagea encore une fois de son œil bizarre, +puis il me lâcha. L’instant de cette présentation, +qui me laissait tout effrayé, fut très +court, et mon père, debout devant la cheminée, +continua la conversation là où mon +entrée l’avait suspendue.</p> + +<p>— En somme, disait-il, vous avez fait un +bien beau voyage.</p> + +<p>— Assurément, répondit M. Malrose, je +suis revenu de loin en attendant d’y retourner. +Et l’Europe me paraît un endroit très +petit où tant de choses vous gênent !</p> + +<p>— Sans doute, fit mon père sur un ton, +cette fois, très réservé.</p> + +<p>Il y eut un silence. Ma mère, auprès de +laquelle je m’étais réfugié, se taisait. L’étranger, +avec l’aisance d’un homme qui en a vu +bien d’autres, ne s’offusqua pas de cette froideur. +Ses sourcils masquaient ses prunelles ; +je ne voyais que ce long nez aigu et ces mains +maigres et crispées posées comme deux araignées +sur ses genoux.</p> + +<p>Mon père, après avoir toussé d’un air +malheureux, finit par demander :</p> + +<p>— Voulez-vous que je vous installe dans +votre chambre ?</p> + +<p>— Volontiers.</p> + +<p>On se leva. M. Malrose apparut très grand +et très cambré ; il portait de vieux vêtements +mais qui lui conservaient, malgré leur fatigue, +une silhouette cavalière. Il s’inclina, puis +suivit mon père dans le vestibule. Alors mon +oppression disparut, et jetant mes bras au +cou de ma mère, je m’écriai :</p> + +<p>— Oh ! pourquoi papa a-t-il invité ce vieux +cousin ? Quel dommage !</p> + +<p>Et maman, sans rien dire, me caressa les +cheveux.</p> + +<hr> + + +<p>On ne l’installa pas dans la chambre de +débarras, ainsi que je l’avais proposé, mais +bien dans la mienne, d’où je dus déménager +dans une mansarde. Mes quelques livres, — dont +<i>l’Ile au Trésor</i>, — ma chaise basse, mes +trois gravures en couleur, tout fut pour +l’étranger. Il ne parut pas se douter de ma +privation, ce qui m’irrita. Et j’en voulus à +mon père et à ma mère de m’avoir sacrifié.</p> + +<p>D’ailleurs, je sentis bien vite que la présence +de ce parent dont je n’avais jamais +entendu parler faussait tout le mécanisme de +notre existence. La conversation manquait +désormais d’abandon, les phrases s’arrêtaient, +ou soudain reprenaient avec une vitesse +incompréhensible. Quant à moi, je n’osais +pas considérer en face cet étrange visage ; +mais seulement de côté, et sans qu’il s’en +doutât. Je me repaissais à la dérobée de sa +laideur. Ou plutôt, j’admettais qu’il était +moins vilain que différent de tout ce que je +connaissais. Et il m’intriguait si fort que je +ne lassais pas de l’épier. Cependant, quand il +m’adressait la parole, je frémissais d’inquiétude. +Pour rien au monde, je ne serais demeuré +tête à tête avec lui.</p> + +<p>A douze ans, votre philosophie expérimentale +vous engage à subir les volontés des +parents comme les campagnards acceptent le +soleil ou l’orage. Mais parfois, sous l’empire +d’un désir ou d’une crainte, on tente de se +concilier par des séductions ou des promesses, +la bienveillance des puissances supérieures. +C’est ainsi qu’interprétant les signes, +peut-être au gré de mes vœux, je crus démêler +que si mon père protégeait Malrose, ma +mère lui opposait des mines froides, des réponses +brèves, et, dans son attitude, je ne sais +quoi de désapprobateur. Je ne songeai pas à +l’interroger ; elle ne se serait pas compromise +avec moi. Il me fallait plutôt alimenter sa +mauvaise humeur sans qu’elle devinât mon +arrière-pensée. N’ignorant pas la solidarité +des grandes personnes, je savais bien que si +je réveillais l’esprit de corps qui les unit, ma +mère prendrait tout de suite la défense de ce +cousin détesté.</p> + +<p>Étant rentré dans mon ex-chambre, un +matin que Malrose était sorti, pour y prendre +<i>l’Ile au Trésor</i>, je la trouvai remplie +d’une fumée subtile et odorante. Sur la table, +dans une coupe d’onyx rapportée l’été précédent +d’Andermatt, s’accumulaient des bouts +de cigarettes mêlés à une couche épaisse +de cendres. Je fus indigné qu’il traitât ainsi +mon objet le plus précieux. Et je revins en +courant conter à ma mère :</p> + +<p>— Si tu savais, il fume dans ma chambre +à coucher !</p> + +<p>Ma mère ne répondit pas. J’ajoutai :</p> + +<p>— Et puis, il jette les allumettes par terre. +Il y en a partout…</p> + +<p>— Va jouer, mon petit, va.</p> + +<p>J’allai jouer, feignant d’être docile alors +que j’étais surtout calculateur. A la fois +égoïste et débile, j’avais, comme la plupart +des enfants, appris de bonne heure à composer +en silence avec les difficultés pour mieux +les vaincre. L’après-midi, rôdant à la cuisine, +j’entendis se plaindre la bonne qui était en +train de raccommoder.</p> + +<p>— Regardez donc, Sophie, quel linge !</p> + +<p>Elle tenait à la main une chemise de Malrose, +très fine, très délicate, mais usée et dont +le tissu trop lâche laissait voir par places des +trous qu’elle reprisait avec du gros fil. Sophie +s’approcha :</p> + +<p>— Misère ! fit-elle. Et ça veut être des +maîtres !</p> + +<p>Glissé entre les deux femmes qui ne faisaient +pas attention à moi, je me délectais. La +bonne reprit :</p> + +<p>— Dieu sait d’où ça vient. Ça tombe de la +lune, avec de drôles de manières ; c’est pauvre +comme Job, et prétentieux, et incommode. +Allons, bon, voilà qu’on sonne à la porte.</p> + +<p>Et plus tard, m’accoudant au fauteuil de +ma mère assise et qui lisait, je murmurai :</p> + +<p>— Maman, tu sais, le cousin Malrose, il est +pauvre, mais pauvre…</p> + +<p>— Laisse-moi.</p> + +<p>— Pauvre comme Job !</p> + +<p>Je prenais cette comparaison pour une +injure, et je la détachai à mi-voix afin d’impressionner +ma mère. Peut-être bien qu’à la +suite de cette révélation on le mettrait à la +porte et que je rentrerais chez moi. Ma mère +posa son livre et me demanda :</p> + +<p>— Pourquoi dis-tu cela ?</p> + +<p>Je ne voulus pas trahir mon information. +Je profitais trop de l’hostilité latente qui +règne entre les maîtres et les domestiques et +qui me permettait d’apprendre par surprise +tantôt sur l’un des camps, tantôt sur l’autre, +d’amusants secrets, pour risquer de devenir +suspect à la cuisine. Je mentis :</p> + +<p>— Figure-toi : j’ai vu dans sa chambre qu’il +avait des chemises tout abîmées.</p> + +<p>On me grondait si fort quand je déchirais +quoi que ce fût qu’une telle inculpation me +sembla définitive. Mais ma mère prit un air +attristé, et m’expliqua que la pauvreté n’était +pas coupable, que le cousin Malrose avait eu +des difficultés dans la vie et qu’il était très +vilain d’espionner ses hôtes.</p> + +<p>— Nous-mêmes non plus, ajouta-t-elle, +nous ne sommes pas riches, et ton pauvre +père se donne bien de la peine pour gagner +notre vie.</p> + +<p>J’écartai ces considérations et, baissant la +tête, je murmurai :</p> + +<p>— Je n’aime pas le cousin Malrose.</p> + +<p>Ma mère sourit un peu, sans se rendre +compte que j’avais relevé les yeux et que je +l’observais. Elle dit que je devais aimer tous +les amis de mon père, puis elle voulut me renvoyer +à mes jeux, pensant avoir rempli son +devoir d’éducatrice. Je pressentis que je +pouvais obtenir davantage, et j’insistai :</p> + +<p>— Est-ce qu’il te fait peur ?</p> + +<p>— Comment, peur ?</p> + +<p>Cette fois, j’avais frappé juste : ma mère +parut inquiète comme si j’avais éveillé une +préoccupation profonde. Ce fut à elle de me +questionner :</p> + +<p>— Pourquoi as-tu peur de lui ?</p> + +<p>Alors je revis Malrose, son visage glabre et +creusé qui se tordait parfois brusquement en +une crispation de la bouche prête à mordre. +Et, heureux de lui nuire en dénonçant ces +détails affreux, je dis :</p> + +<p>— N’as-tu pas vu, quand il fait cette grimace, +en montrant ses dents ?</p> + +<p>— Ah ! mais c’est involontaire. C’est un tic.</p> + +<p>— Un tic ?</p> + +<p>— Oui, un mouvement nerveux. Il ne pense +pas à ce qu’il fait, il suit son idée et, sans s’en +apercevoir, il grimace. Ce n’est rien, rassure-toi.</p> + +<p>L’explication me stupéfia. Comment, on +m’interdisait avec sévérité les grimaces, et +à lui c’était permis ? Jaloux de cette injustice, +je me demandai soudain si, plus tard, +je pourrais à mon tour faire ce qui était défendu. +Ma mère avait repris son livre qui +l’intéressait plus que mes questions. Mais ses +paroles imprudentes m’ouvraient des perspectives. +Et puis, à quoi donc Malrose pouvait-il +penser de si attrayant, quelle était cette +« idée » qui l’absorbait au point de ne plus +savoir qu’il tordait sa bouche ?</p> + +<p>— Maman, fis-je, à quoi pense-t-il ?</p> + +<p>Ma mère m’écarta sans répondre. Elle me +jugeait superficiel parce qu’elle n’apercevait +pas le lien de mes réflexions. Nous n’avions +pas la même logique. Mon père et elle me +croyaient bête.</p> + +<hr> + + +<p>Quelque temps passa, le cousin Malrose ne +parlait pas de s’en aller. Je l’observais parfois, +à table ou enfoncé dans le meilleur fauteuil du +salon, qui tombait dans des silences gênants : +son œil devenait vitreux, et je voyais, avec un +mélange de méfiance et de dégoût, apparaître +sur sa face le rictus défendu, la révélation +involontaire qu’il songeait à autre chose. Un +jour, je le trouvai devant le feu, seul et absorbé. +Et comme il ne s’était pas aperçu de +ma présence, je m’enhardis, je m’approchai. +Puis, ne pouvant retenir ma curiosité et mon +agacement, je murmurai, de tout près :</p> + +<p>— A quoi pensez-vous ?</p> + +<p>Il tressaillit, tourna la tête, et vit que ce +n’était que moi. Alors il se mit à ricaner, et +un peu de sang affleura ses pommettes. Troublé +par mon audace, j’allais fuir sans attendre +de réponse quand il étendit son long bras, me +prit à l’épaule et m’obligea à me rapprocher. +De nouveau je frémis sous l’étreinte physique +de cet homme. Pourtant son visage n’avait +pas l’air méchant : les gros sourcils, levés, +laissaient voir des yeux rieurs.</p> + +<p>— Je pensais, fit-il, à des choses que tu +ignoreras encore pendant quelques années, si +jamais tu les connais.</p> + +<p>Je sentis le vague dédain de ses paroles, et +j’insistai :</p> + +<p>— Quoi donc ?</p> + +<p>— Ho, petit garçon bien élevé, ce n’est pas +moi qui terminerai ton éducation.</p> + +<p>Cette fois le dédain était si net que je +m’écriai, presque malgré moi, indigné, et afin +de dédaigner à mon tour :</p> + +<p>— Oui, je suis un petit garçon bien élevé. +Je sais faire des grimaces aussi bien que vous, +mais c’est défendu, et je ne désobéis pas, moi.</p> + +<p>Et je voulus m’échapper de sa serre étroite. +Mais il me retint, comme si ma colère lui plaisait. +J’éprouvais véritablement de la haine. +Quoi, cet intrus, « pauvre comme Job », la +bonne l’avait dit, et qui jetait des allumettes +partout dans ma chambre, voulait me railler, +moi, le fils de la maison, et, avec moi, mes +bonnes manières si péniblement apprises. +C’était trop fort. Un tel sarcasme me révoltait. +Mais j’avoue que j’en souffrais aussi : +Malrose m’excluait de sa confidence, il me +mettait en dehors d’un cercle mystérieux dont +il occupait le centre et où il ne me jugeait pas +digne de pénétrer. Je m’aperçus qu’en le +détestant, je m’intéressais à lui, et que mon +amour-propre était le complice de ma curiosité.</p> + +<p>Les dents jointes, je lui dis :</p> + +<p>— Vous me faites mal.</p> + +<p>— Douillet, alors ?</p> + +<p>Exaspéré, je m’écriai :</p> + +<p>— Serrez plus fort : vous verrez que je ne +crierai pas.</p> + +<p>Il me lâcha. Je ne profitai pas de ma liberté. +Je voulais lui faire mal à mon tour, et je ne +savais pas comment. Comptant que mon intuition +m’indiquerait le point sensible, je lançai +une flèche au hasard :</p> + +<p>— C’est maman qui me dit d’être sage. +C’est elle qui dit que tout le monde doit +obéir.</p> + +<p>J’ignorais où ma flèche était tombée, mais +bien sûr elle avait touché quelque chose.</p> + +<p>— Ah ! ta mère, fit-il. Eh bien, elle a raison, +mon petit bonhomme. Toi aussi. Et tu +es tout à fait le fils de tes parents.</p> + +<p>J’osai, par défi, jouer une expression d’innocence +et d’étonnement. Alors il crispa sa +bouche en une si terrible grimace que j’en +demeurai stupide. Ma mère entra, et je gagnai +le coin du salon où m’attendaient mes soldats. +De loin, j’observai les deux personnages +en présence : ils étaient compassés — Malrose +d’une extrême et presque excessive +courtoisie, ma mère sévère, et l’un et l’autre +se contredisant toujours comme par système.</p> + +<p>Le premier, il laissa tomber cet entretien +d’une banalité si froide et s’approcha de +moi. Je n’étais pas très gâté en fait de jouets, +et mes soldats de plomb, dévernis et parfois +infirmes, appartenaient à des armées bien +différentes. Mais je les aimais, surtout deux +nègres, vestiges d’une ancienne boîte. Il les +prit dans sa main sèche pour les examiner.</p> + +<p>— Ce sont des nègres, lui expliquai-je avec +politesse.</p> + +<p>— Sais-tu, répondit-il, que j’en ai vu de +vivants ?</p> + +<p>— Des vrais ?</p> + +<p>— Certes, des vrais.</p> + +<p>— Et beaucoup ?</p> + +<p>— Sans doute. J’ai longtemps chassé avec +eux. Je me suis même battu contre eux.</p> + +<p>— Battu ? Avec des fusils ?</p> + +<p>— Mais oui. Tiens, regarde : une ancienne +blessure faite avec une sagaie.</p> + +<p>Il releva sa manche, et me montra au-dessus +du poignet une cicatrice blanchâtre. +Les yeux me sortirent de la tête. Ce mot de +<i>sagaie</i> surtout m’enthousiasma. Ainsi les histoires +de mes livres, cet homme les avait +vécues ! Je respirai profondément, puis, pour +ajouter à ma joie, je lui demandai, un peu +défiant encore :</p> + +<p>— Et les Indiens, vous les connaissez ?</p> + +<p>— Ah ! non, fit-il en souriant, pas les +Indiens. Mais les Chinois, ce qui est mieux. +Des hommes jaunes, figure-toi, qui sont doux +comme des femmes, savants et cruels.</p> + +<p>Ma mère l’interrompit avec une fausse +aisance :</p> + +<p>— Vous allez lui monter l’imagination.</p> + +<p>— Oh ! je ne lui apprendrai pas à fumer +l’opium.</p> + +<p>— Dites, dites, m’écriai-je.</p> + +<p>— Voyons, Gilbert, n’ennuie pas ton cousin.</p> + +<p>Mon père entra, fatigué par son bureau, +agitant un journal du soir, et tous trois se +mirent à parler de choses inutiles. Comme +mon père était différent de Malrose, — avec +ses cheveux grisonnants, sa mine découragée, +son corps lourd et trapu ! Et l’autre était +mince, fier, mystérieux.</p> + +<hr> + + +<p>Cette animosité latente qui opposait ma +mère et mon cousin, je la percevais toujours +davantage, peut-être parce que l’un et l’autre +la dissimulaient de moins en moins. Parfois +Malrose causait avec mon père, qu’il dominait +de la tête, et il semblait rajeuni par une +gaieté nerveuse qui faisait scintiller sa sombre +figure. Nous entrions, ma mère et moi, et +au bout de quelques secondes il s’éteignait. Il +se bornait à répondre, en phrases courtes auxquelles +il ne tenait pas, qu’il éparpillait avec +lassitude. Ma mère, de son côté, n’abondait +jamais dans son sens ; elle s’arrangeait pour +couper ses histoires quand mon père, toujours +bonhomme, l’avait décidé à un récit. +Elle ne voulait pas que le passé de Malrose +s’introduisît chez nous. Ce héros contesté +était là, soit, elle avait dû y consentir ; mais il +lui fallait franchir tout seul, et désarmé, le +seuil de la maison. Elle lui imposait de n’être +qu’un hôte provisoire : ensuite il s’en irait et +on l’oublierait. Il fallait déjà se préparer à +l’oublier. En attendant, ma mère était résolue +à l’isoler, à le garrotter, à le bâillonner, à le +tuer, peut-être. Elle aurait repoussé avec +horreur l’acte physique qu’expriment ces +verbes : elle les appliquait dans leur signification +morale.</p> + +<p>J’aurais dû suivre avec joie son effort continu, +dissimulé sous un minimum de politesse, +pour jeter l’intrus dehors. Mais je ne le devinai +clairement qu’en devenant moi-même moins +acharné. Et aussi, retrouvant dans l’attitude +désobligeante de ma mère quelque chose — oh ! +bien vague — qui ressemblait à la désapprobation +qu’elle témoignait à mes sottises, +j’en vins à penser que le cousin Malrose avait +peut-être sur la conscience un tort pareil aux +miens. Avait-il commis, lui aussi, quelque sottise ? +Il ne cessait pas pour autant de paraître +étrange, au contraire, mais je le rapprochais +de moi. D’ailleurs, seul — bien qu’en passant — il +avait manifesté à l’égard de mes jeux +l’intérêt plein de gravité, l’intérêt professionnel, +si j’ose dire, qu’ils méritaient. Étions-nous +donc faits pour nous entendre ? J’avais, +comme tous ceux de mon âge, trop souffert +de l’indulgence superficielle et hautaine des +grandes personnes pour ne pas savoir gré à cet +être qui prenait au sérieux mes lectures et +mes soldats.</p> + +<p>Je cessai donc de rapporter à ma mère les +calomnies que je ramassais à la cuisine, soucieux +de ne pas nuire à cet inconnu encore +inquiétant mais susceptible de devenir un +allié éventuel. Et puis j’étais frappé de voir +que mon père n’avait pas du tout avec Malrose +la même attitude que ma mère. Déjà j’avais +noté au passage quelques discussions entre +mes parents, mais fugaces : en dehors de quoi +je les sentais unis profondément sur l’essentiel, +ligués pour bien des questions contre moi, +toujours certains et dogmatiques. Or, voilà +qu’en ces récentes circonstances ils ne formaient +plus un bloc infrangible. Ma faiblesse +jusque-là implacablement chapitrée s’exalta +de pressentir entre eux une fissure, un désarroi. +Quelle erreur d’avoir excité ma mère contre +Malrose alors qu’il était peut-être l’annonciateur +d’une plus grande liberté. Faisant brèche +dans les principes de mes parents — je ne +savais pas de quelle façon, mais je me flattais +que ce serait à mon avantage — était-il +traître au parti des familles ?</p> + +<p>En fait, depuis son arrivée on me surveillait +moins. Un jour, on ne vit pas que je venais +déjeuner sans m’être lavé les mains. Le samedi, +je rapportai de mauvaises notes qui passèrent +presque inaperçues. Mon extraordinaire cousin +m’avait chassé de ma chambre, c’est vrai, +mais il me facilitait l’existence. Une vague +reconnaissance commença de se joindre à ma +curiosité. Il me faisait toujours un peu peur, +mais je ne le trouvais plus si laid. Bien entendu, +je ne montrais pas mes sentiments, et +lui, de son côté, ne m’accordait aucune importance. +Je ne pouvais lui servir de rien, et il +avait saisi tout de suite qu’il ne prendrait pas +le cœur de mes parents en leur faisant mon +éloge ; ils étaient trop raisonnables, trop modestes, +trop désintéressés pour placer leur +amour-propre sur la tête de leur fils.</p> + +<p>Non, je ne comptais pas aux yeux de Malrose. +Il se bornait à faire appel, mais impérieusement, +à l’amitié de mon père, à son courage, +à son zèle. Il pesait sur lui de toutes +ses forces, comme un infirme pèse sur une +rampe d’escalier. J’étais gêné parfois de son +regard brusque et dardé sur son interlocuteur ; +s’il m’avait regardé comme cela, eussé-je été +capable d’un refus ? Et mon père, dont la +bonté était docile à n’importe quelles sollicitations, +pliait sous cette volonté : il s’empressait +de bavarder pour remplir les silences que ma +mère ouvrait exprès dans la conversation ; il +faisait l’innocent devant les sous-entendus : il +riait aux ironies amères et compliquées de +Malrose, il riait doucement, chaleureusement, +pour en amortir la pointe, et pour envelopper +de son indulgence cet être bizarre comme il +aurait enveloppé un fiévreux de son manteau. +Ah ! que mon père se donnait de peine ! Lui, +si fatigué au soir de son travail, si méditatif +dans ses pantoufles, sous la lampe qui caressait +ses cheveux embrouillés, je le voyais maintenant +se dépenser en mille grâces, faire des +frais, raconter même des anecdotes, afin d’arranger +toutes choses, de mettre du liant, de +l’aimable entre nous. Et parfois, s’interrompant +dans ses efforts, il levait des yeux suppliants +vers ma mère qui ne daignait pas se +prêter à son manège.</p> + +<p>Un jour, nous étions à table, une violente +discussion éclata. Je ne l’avais pas vue venir. +On parlait d’un livre que je n’avais pas lu, +naturellement, et je pensais à autre chose. +Tout à coup le mensonge de notre existence se +déchira et des mots graves se firent entendre, +à la stupeur de ceux qui les prononçaient.</p> + +<p>— Je ne l’admets pas, je ne l’admets pas, +s’écriait ma mère avec force.</p> + +<p>— Et moi, répliqua Malrose d’un ton terrible, +je refuse de reconnaître la sanction des +préjugés. Je n’appelle pas criminel l’homme +qui veut être libre.</p> + +<p>— Oh ! vous…, fit ma mère.</p> + +<p>Elle s’était tournée vers lui, et la fin de la +phrase qu’elle n’avait pas dite, fut écrite sur +sa figure. Je ne pus la déchiffrer, je ne savais +pas encore lire ces choses-là. L’autre la comprit. +Il devint blanc. Et ils se dévisagèrent. +Les répliques avaient été si brusques et d’emblée +si chargées de sens que mon père, pris à +l’improviste, n’avait pu empêcher l’explosion. +Mais pour jeter de l’eau sur le feu, immédiatement, +car il y avait sans doute à portée une +quantité d’autres substances inflammables, +il s’écria :</p> + +<p>— Revenons au sujet du livre, laissons de +côté sa philosophie. Ses descriptions, par +exemple, sont charmantes…</p> + +<p>Sans se préoccuper de cette diversion, Malrose +repartit, en accentuant ses paroles :</p> + +<p>— Je suis seul responsable de mes actes +parce que j’en connais seul les raisons. Je ne +regrette rien. Si j’ai paru incompréhensible ou +coupable aux yeux de ma famille, de mon +monde…</p> + +<p>— Je t’en prie, insista mon père.</p> + +<p>L’autre tourna vers lui ses prunelles fulgurantes :</p> + +<p>— De tout le monde, si tu veux. J’ai connu +cependant des joies, j’ai découvert des…</p> + +<p>— Épargnez-moi vos confidences, protesta +ma mère d’un air indigné.</p> + +<p>L’incendie gagnait, mon père fit un effort +surhumain :</p> + +<p>— Pas devant Gilbert.</p> + +<p>Et tous trois baissèrent le visage. Moi seul +j’achevai de manger avec appétit. J’étais enchanté. +D’abord une dispute entre parents est +toujours plaisante quand on ne reçoit pas +d’éclats. Ensuite je savais maintenant avec évidence +que le cousin Malrose avait commis une +faute grave, quelque chose comme une énorme +désobéissance. Or mon existence reposait sur +l’idée d’une loi rigoureuse et détaillée à laquelle +il était doux, émouvant et dangereux de contrevenir. +Je n’étais donc pas seul à la détester ! +Il y avait donc des grandes personnes qui +n’étaient pas, comme mon père et ma mère, +l’incarnation naturelle de la règle.</p> + +<p>Ce qui m’intriguait, c’est que mon cousin +ne paraissait pas gêné par sa faute. Lorsque, +huit jours avant son arrivée, j’avais été surpris +sautant sur mon lit à grands élans redoublés +en faisant gémir les ressorts qui me lançaient +un plafond, il en était résulté une +punition terrible. L’instant du plaisir disparu, +j’avais conçu mon péché et ressenti d’accablants +remords. Pourquoi Malrose, s’il était +aussi pécheur que moi, se montrait-il si sûr +de lui ? Qu’il fût coupable, je l’admettais, +sans avoir l’idée, d’ailleurs, de définir sa +culpabilité. Avait-il, me disais-je, déjà demandé +pardon ? S’il défiait ainsi le blâme et +le châtiment, y a-t-il donc des fautes qui +demeurent impunies ? Cette hypothèse que +la sanction n’est pas toujours fatale me ravissait +et me scandalisait à la fois.</p> + +<p>On m’envoya dans ma chambre. Il y eut +une grande explication au salon, à la suite de +laquelle Malrose disparut pendant deux jours. +Quand je demandai, assez sournoisement, où +il était allé, ma mère me répondit d’un ton +brusque : « En voyage. » Elle paraissait préoccupée, +mécontente. Je suppose qu’elle se +reprochait de n’avoir pas été plus maîtresse +d’elle-même, d’avoir offensé son hôte, d’être +entrée en discussion sur un sujet dont elle +n’admettait même pas, jusque-là, avoir eu +connaissance. Le regret de sa maladresse et +de sa dureté l’avait sans doute inclinée à l’indulgence, +et l’autre s’était contenté d’un replâtrage ; +il ne devait pas être très exigeant +sur ce chapitre. Mon père, courant de l’un à +l’autre, avait conclu l’arrangement.</p> + +<p>C’était lui qui sortait le plus meurtri de +l’accident. Il souffrait d’une situation si fausse, +mais il en soulignait la fausseté par sa physionomie +navrée et sa crainte des allusions. Il +crut devoir me donner une version des événements +qui me tranquillisât.</p> + +<p>— Ton cousin, me dit-il, a des goûts littéraires +très décidés et qui ne sont pas ceux +de ta mère. C’était très intéressant de les entendre +échanger leurs opinions sur ce roman. +Malrose…</p> + +<p>Mais, pressentant que mon père était le seul +qui, par mégarde, me livrerait peut-être le secret +de l’énigme, je l’interrompis :</p> + +<p>— A-t-il demandé pardon ?</p> + +<p>— Comment, pardon ? fit mon père bouleversé.</p> + +<p>Il crut que j’en savais long, il essuya les +verres de son pince-nez, m’attira près de lui, +soupira, et se jeta avec un magnifique courage +dans une explication difficile :</p> + +<p>— Écoute, ton cousin est un homme très original, +je veux dire d’une intelligence très originale. +Il n’a jamais voulu suivre une carrière +régulière ; tu aurais… on aurait donc tort de le +juger comme on juge n’importe qui. Je t’assure +qu’il a très bon cœur. Ce qu’il appelle « l’existence +bourgeoise » ne peut pas lui convenir, et +non seulement cette existence mais ce qu’elle +suppose d’honorable… je ne dis pas honorable, +je veux dire de posé, d’ordonné. Enfin tu comprends, +n’est-ce pas ? Alors quand on ne l’a +pas vu depuis longtemps, ce qu’il a d’exceptionnel +étonne un peu, choque même. J’avoue +qu’il choque ta mère. Mais elle ne lui en veut +pas…</p> + +<p>Si honnête, si droit lui-même, mon père +hésita après cette dernière inexactitude. Et +j’en profitai pour lancer une question dont +j’espérais un bon résultat :</p> + +<p>— Mais pourquoi ma tante ne veut-elle le +recevoir sous aucun prétexte ?</p> + +<p>— Qui t’a raconté cela, Gilbert ?</p> + +<p>— C’est maman qui l’a dit l’autre jour, tu +te rappelles ?</p> + +<p>Alors, parlant moins pour son fils que pour +lui-même et pour répondre à sa femme, à sa +sœur absentes, et en présence desquelles il +aurait eu une éloquence moins péremptoire, +mon père s’écria :</p> + +<p>— Eh bien, moi, je le défends. Je sais ce +qu’on lui reproche, je connais ses égarements +et je m’en voudrais d’en rappeler le détail. +Mais qui suis-je, pour le condamner ? Ai-je +subi ses tentations pour être sûr que je n’y +aurais pas succombé ? Il a commis des fautes, +pis que des fautes : cesse-t-il d’appartenir à +notre famille ? Par-dessus tout il a été mon +ami, il l’est toujours. Jamais je ne l’abandonnerai. +Enfin, j’en fais juge quiconque est +de bonne foi, je ne pouvais refuser l’hospitalité +qu’il me demandait. Qui sait même si +l’influence d’un foyer ne lui sera pas profitable ? +Et souviens-toi qu’il est notre hôte, +Gilbert.</p> + +<p>J’étais flatté que mon père me parlât +comme à une personne raisonnable, et c’était +un avantage encore que je devais à mon cousin. +Aussi ce discours me persuada-t-il, sans +toutefois m’éclairer beaucoup. Déjà la manière +dont cette mystérieuse figure avait surgi +dans notre milieu paisible, qu’elle bouleversait, +m’avait intrigué. Tout ce qu’on pouvait +révéler encore sur elle passionnait mon imagination, +et je n’avais nulle envie de condamner +ou d’absoudre, mais de savoir. Jusqu’à ce +nom — Malrose — dont les syllabes me paraissaient +éclairées de poésie.</p> + +<p>Tourmenté par mon désir de connaître, je +questionnai :</p> + +<p>— Est-ce que je peux lui demander de me +raconter des histoires ?</p> + +<p>— Bien sûr, répliqua mon père, heureux +de mon ton naïf. Il t’en contera de très belles +sur ses voyages. Songe qu’il a été un peu +partout. Tu te rappelles ton atlas : eh bien, il +a été jusqu’aux antipodes. Hein, les antipodes ?</p> + +<p>Et il se montrait ravi de faire valoir son +protégé, même devant un médiocre public. Je +murmurai, avec la vanité de montrer que +j’avais déjà reçu une confidence :</p> + +<p>— Il m’a dit qu’il a été en Chine.</p> + +<p>— Quelle est la capitale de la Chine, +Gilbert ?</p> + +<p>Vexé que mon père, après son effusion pathétique, +reprît à mon égard le ton condescendant, +je répondis, exprès :</p> + +<p>— Tokio.</p> + +<p>— Mais non, Gilbert, c’est Pékin. Comment +tu ne sais pas quelle est la capitale de la Chine ? +Eh bien ! voilà quelque chose qu’il te faut demander +à ton cousin. Figure-toi…</p> + +<p>Ma mère entra. Mon père s’empressa vers +elle, et la questionna sur ses emplettes, bavardant +avec des intonations changées pour bien +me faire comprendre que notre précédent entretien +était fini, et qu’il n’avait plus aucune +envie de parler de Malrose. Mais à part moi, +me rappelant que ma mère arrêtait toujours, +sur les lèvres de mon cousin, les récits, les évocations +de son existence, je m’étonnai que +mon père me poussât à les solliciter. Auprès +d’elle, j’apprenais qu’ils étaient défendus ; +auprès de lui, trop confiant et peut-être maladroit +par défaut d’imagination, j’obtenais de +les connaître. Je comptais bien n’y pas manquer. +D’où venait donc, chez Malrose, cette +incapacité de vivre une existence régulière ? +Est-ce qu’il y a des gens qui ne vont pas au +bureau comme papa, qui appartiennent à une +race plus hardie ? Que savourent-ils alors à +l’insu des autres ? Et peut-être que l’indignation +qu’ils soulèvent sur leurs pas ajoute-t-elle +au plaisir de leur cœur orgueilleux ?</p> + +<p>Lorsque Malrose revint, après sa courte +absence, et pour achever chez nous son séjour, +je le vis plus distant, plus hermétique que +jamais. Il s’enfermait de longues heures dans +sa chambre, il en ressortait avec des lettres +qu’il allait mettre lui-même à la boîte. Il ne +m’adressa pas la parole. J’aurais voulu lui +dire combien sa seule présence discréditait +notre salon paisible, avec ses meubles de velours, +et que je rêvais d’entendre de lui le +secret de son prestige. Mais le temps passait, et +je n’osais m’exprimer.</p> + +<hr> + + +<p>Un des derniers jours, je n’y pus tenir davantage. +Mon père et ma mère étaient sortis. +J’avais à faire une narration qui m’excédait. +Je quittai ma mansarde, je gagnai à pas +silencieux, le long du corridor, la porte de +mon ancienne chambre, et j’écoutai. Il était +là, écrivant toujours ; j’entendais le bruit +de sa plume sur le papier. Je me maudissais +d’être si timide et d’ignorer ce que je +voulais. Il remua sa chaise ; j’appréhendai +qu’il ne sortît et me trouvât. Alors je frappai :</p> + +<p>— Entrez.</p> + +<p>Il tournait le dos à la porte.</p> + +<p>— Qu’est-ce qu’il y a ?</p> + +<p>La pièce était pleine de cette fumée dont +j’avais respiré l’arome évanoui.</p> + +<p>— Tiens, fit-il avec ennui, tu viens voir +si je suis toujours là ? Rassure-toi, je pars +à la fin de la semaine. Oui, je vous débarrasserai +de ma désagréable présence.</p> + +<p>Il parlait pour d’autres interlocuteurs. Je +murmurai :</p> + +<p>— A la fin de la semaine ?</p> + +<p>— Il te tarde de me voir disparaître, toi aussi.</p> + +<p>Une expression de mon père était restée +dans ma mémoire, et je ne la comprenais pas +très bien, mais je l’imaginais pleine de significations. +Pour obliger mon cousin à me répondre, +ou du moins à m’entendre, je l’utilisai.</p> + +<p>— C’est-il vrai que vous n’aimez pas <i>l’existence +bourgeoise</i> ?</p> + +<p>Cette fois il me regarda pour de bon, et je +crus qu’il allait sourire. Puis son visage reprit +son expression lointaine.</p> + +<p>— J’ai à écrire, dit-il.</p> + +<p>Alors, pour faire éclater devant lui mon admiration, +pour qu’il sentît, aussi, qu’il y avait +peut-être quelque complicité entre nous, je +m’écriai :</p> + +<p>— Moi non plus, je ne l’aime pas.</p> + +<p>— Ho ! ho ! voilà qui est extraordinaire ! +Sais-tu au moins ce que c’est ?</p> + +<p>Je rougis, et passionnément je souhaitai +savoir. L’hypothèse que Malrose avait commis +une énorme désobéissance me revint, et je +murmurai, avec l’angoisse de dire une ânerie :</p> + +<p>— C’est d’être sage.</p> + +<p>Alors il se mit à rire, d’un rire qui ressemblait +à celui de la lingère quand elle racontait +à la cuisine des histoires que je ne devais pas +entendre, — un rire sournois, confus, suspect, +un rire qui ne l’amusait pas, ni moi non plus, +un rire rouillé, qui n’avait pas dû retentir +depuis très longtemps, et qui faisait surgir, +au-dessus, autour de lui, la vague silhouette, +l’ombre au plafond d’un Malrose tout différent, +dont j’avais tout à coup peur comme à +notre première rencontre.</p> + +<p>Quand il eut assez ri, il me questionna. Mais +je ne voulais plus parler et ce fut lui qui tâcha +de me plaire.</p> + +<p>— Hé quoi ! tu étais si fier d’être un petit +garçon bien élevé ! Je me souviens. Pourquoi +as-tu changé ? Qu’est-ce qui t’arrive ? Eh +bien, tu me parais moins banal que je ne pensais. +Approche-toi. Voici un front élevé, des +prunelles naïves qui deviendront peut-être +profondes. Et cette lèvre inférieure, je ne +l’avais pas remarquée ; elle annonce des goûts +qui embelliront ta destinée. Curieux petit +bonhomme !</p> + +<p>Cet examen me mettait horriblement mal à +mon aise. Je baissai la tête, il me releva le +menton d’un doigt autoritaire, et me dévisageant +avec insistance :</p> + +<p>— Moi aussi, à ton âge, j’étais docile et +appliqué. J’avais une mère plus indulgente +que la tienne, et un père plus énergique. Je +grandissais en sagesse. Et tu vois ce que je suis +devenu. Qui sait si, à ton tour…? Mais non, +reste ce que tu es, des pieds à la tête, mon +ami.</p> + +<p>Puis, comme je me taisais toujours, fermant +les yeux et le menton maintenu en l’air par +son index, il prit un air soupçonneux :</p> + +<p>— Mais qui donc t’a parlé de moi ? Ta +mère, sans doute… Ah ! ce n’est pas bien…</p> + +<p>— Non, fis-je par esprit de justice, c’est +papa.</p> + +<p>— Ton père, bon. Et qu’est-ce qu’il t’a dit ? +Beaucoup de mal je suppose.</p> + +<p>— Non, non.</p> + +<p>— Il m’a représenté comme un mauvais +homme, perdu, dédaigné ; un vilain modèle +pour son fils ; un être méchant…</p> + +<p>Sa voix, où passaient des frissons de rancune +et de fierté, m’attirait dans un monde +de sentiments que j’ignorais, à la fois séduisant +et dangereux. J’étais entraîné à dire +des paroles qui m’étonnaient moi-même, qui +sortaient toutes seules de mes lèvres.</p> + +<p>— Pourquoi seriez-vous méchant ?</p> + +<p>— Parce que je n’ai pas réussi, probablement.</p> + +<p>Je ne savais pas ce que c’était que « réussir ». +Et je me laissai glisser plus vite sur la pente +ouverte.</p> + +<p>— Je suis sûr, au contraire, que vous êtes +bon… Dites-moi, racontez-moi ce que vous +avez fait…</p> + +<p>— Comment ?</p> + +<p>— Oui, d’où venez-vous ?</p> + +<p>— Jamais, fit-il, on se plaindrait que je te +monte l’imagination.</p> + +<p>— Dites, dites.</p> + +<p>Et comme il hésitait, j’ajoutai pour le convaincre.</p> + +<p>— Je ne le répéterai pas. Je sais garder les +secrets.</p> + +<p>Ce qui me poussait, c’était de savoir pourquoi +Malrose différait des autres. J’imaginais +aussi que sous sa dissimulation sœur de la +mienne — dissimulation d’enfant solitaire qu’on +ne prend pas au sérieux, et qui renfonce ses rêves +dans son âme fermée, — j’allais trouver une +figure pour mes désirs vagues, un être à la fois +chevaleresque et persécuté. Me leurrant de +cette prétendue ressemblance, je me persuadais +que ses récits me révéleraient mon propre +avenir. Et c’était moi-même que je cherchais +en lui : le meilleur et le pire de moi-même.</p> + +<p>Il se leva, prit une cigarette, puis me considérant +de côté :</p> + +<p>— Fumes-tu ?</p> + +<p>Bien sûr que je ne fumais pas. C’était défendu, +et je n’éprouvais même pas l’envie de le +faire. Mais proposée par Malrose, l’expérience +me parut valeureuse. Et puis j’étais piqué par +son ironie. Je voulus me compromettre pour +lui plaire.</p> + +<p>— Donnez-la-moi, fis-je.</p> + +<p>Un même tison enflamma nos deux cigarettes, +mais tandis qu’il roulait négligemment +la sienne au coin des lèvres, je m’appliquais +et j’aspirais : la fumée me monta à la tête et +ajouta à ma griserie.</p> + +<p>— En somme, reprit-il, que veux-tu ? Parle, +je suis à ton service. Te raconter quelque +chose, j’y consens, mais quoi ?</p> + +<p>La bienheureuse minute ! Il m’avait compris +et s’offrait à me satisfaire. Cependant, +sur le seuil du possible, je n’aperçus qu’une +immensité vague. J’ignorais tout de la vie. +J’étais bourrelé de pressentiments, dont beaucoup +étaient absurdes, mais j’étais également +incapable de les formuler. Et mon grand élan +s’abîma dans cette impuissance à définir.</p> + +<p>— Hé bien, que veux-tu ?</p> + +<p>— Je ne sais pas.</p> + +<p>Il haussa les épaules. Lui aussi, je suppose, +me crut bête. Je regardai les fumées de nos +cigarettes qui montaient au plafond : bleuâtres +et insaisissables. Voilà ce que j’aurais +voulu comprendre. Savoir pourquoi j’étais +séduit, par quoi, que faire et que devenir. +Mais le langage me manquait. Et je devinai que +Malrose allait retomber dans son indifférence +à mon égard ; un instant intrigué, il me jugeait +maintenant ennuyeux et inutile. L’humiliation +de nouveau m’inspira et, me souvenant +de ce qu’il m’avait dit sur mes soldats de +plomb, je me résignai à murmurer une question +banale.</p> + +<p>— Parlez-moi des nègres.</p> + +<p>— Des nègres ?</p> + +<p>— Ceux qui vous ont blessé.</p> + +<p>— Si tu veux. Cet épisode-là s’est passé au +fond du Dahomey, il y a cinq ans. J’étais alors +au service d’une compagnie industrielle qui +traitait l’alfa. Le procédé était ingénieux, on +pouvait gagner de l’argent. Moi-même, on +m’avait engagé à de bonnes conditions ; +d’abord un fixe, et puis des allocations de fin +d’année, une assurance, des indemnités pour +revenir en Europe, et puis…</p> + +<p>— Montrez-moi votre blessure ?</p> + +<p>Il releva sa manche sans s’interrompre de +parler, et je revis sur le bras maigre et bronzé +la cicatrice blanche, profonde couture.</p> + +<p>— Seulement, continua-t-il, ce qui a perdu +l’affaire, c’est que le capital était insuffisant. +Il aurait fallu pouvoir supporter des pertes +pendant les premiers exercices, pertes qu’on +aurait d’ailleurs récupérées. J’avais établi un +barème…</p> + +<p>— Vous étiez seul contre eux, murmurai-je. +Vous vous êtes défendu ? Vous avez +couru un grand danger ?</p> + +<p>— Peuh, quelques moricauds…</p> + +<p>J’hésitai une seconde, puis, le cœur serré :</p> + +<p>— Vous les avez tués ?</p> + +<p>— Quelques-uns, c’est bien possible. Ils +nous ont attaqués au crépuscule. Nous avons +tiré… Oh ! ce ne fut pas bien grave. Ils se sont +sauvés tout de suite.</p> + +<p>Je lui en voulus de diminuer son héroïsme. +Je me représentais une scène effroyable qu’il +dominait, s’exposant aux coups, perdant son +sang, mais triomphant quand même, et sublime. +Si moi-même, à mon tour… Mais je +repoussai cette idée impertinente.</p> + +<p>— L’erreur, reprit-il pour lui plus que +pour moi, c’est de mettre à la tête de ces +entreprises coloniales des gens qui n’ont jamais +bougé de chez eux, qui ignorent les conditions +dans lesquelles travaillent leurs capitaux. +Il faudrait qu’ils allassent sur place, +là-bas.</p> + +<p>« Là-bas ». Je m’enhardis :</p> + +<p>— Je voudrais y aller aussi…</p> + +<p>Il prit la chose naturellement, ce qui me déçut.</p> + +<p>— Si tu y vas, plus tard, tâche d’être plus +veinard que moi. Cette affaire-là a claqué, et +puis une autre, une affaire de caoutchouc au +Congo belge. Chaque fois, j’espérais réussir. +Les circonstances ne l’ont pas permis. Ajoute +la maladie, le sale climat. C’est de là que j’ai +été en Chine. Des femmes jaunes après des +noires, mais pas plus de chance. Je m’étais mis +avec deux individus, des Anglais, de vrais +bandits ; je m’en suis aperçu, j’ai voulu +tenir le coup, mais ils étaient plus canailles +que… enfin plus roublards que moi. Ah ! ce que +j’en ai perdu des occasions de faire fortune !</p> + +<p>Il interrompit son soliloque, et me prenant +à témoin :</p> + +<p>— Comment t’expliquer tout ce que j’ai +essayé, manqué, gâché ? Vingt fois j’ai cru +aboutir. Ne crois pas cependant que tous mes +échecs aient été de ma faute. La destinée ne me +fut pas facile, et j’ai travaillé dur, plus dur que +ceux qui touchent leurs rentes. J’ai mangé de +l’argent, c’est vrai, mais ensuite quelle énergie +pour le rattraper, que d’inventions, que d’audace ! +Il fallait se grouiller. Les scrupules, ma +foi, s’affaiblissent quand il s’agit de vivre. Si +j’étais devenu riche, à mon retour tout le +monde m’aurait ouvert les bras ; les anciens +amis, la famille. On ne m’aurait pas traité +d’aventurier.</p> + +<p>Je ne voyais dans ce mot que les syllabes +« d’aventures » qui me plaisaient fort. Il continua :</p> + +<p>— On ne m’aurait pas reproché… ce qu’on +me reproche aujourd’hui. Mes fautes, on les +oublierait, tandis qu’on les étale. Chacun se +croit le droit de me condamner, sans savoir +l’enfer que j’ai traversé, la mort que j’ai frôlée +si souvent, sans savoir combien facilement un +homme, loin de son milieu naturel, seul, se +transforme, peut-être se dégrade. Mais non. +J’ai eu des appétits ; je les ai satisfaits. Je +n’avais que ma peau ; j’ai cherché son plaisir. +L’Afrique, l’Extrême-Orient, ce n’est pas la +petite Europe. On s’y noie comme dans la mer.</p> + +<p>J’avais jeté ma cigarette, je me reculai un +peu. Les paroles de Malrose n’étaient pas +très claires, mais j’appréhendais qu’elles ne le +devinssent. J’avais provoqué des aveux ; je +les redoutais maintenant. Je l’avais admiré, je +ne voulais pas que le détail de sa culpabilité +me dégoûtât.</p> + +<p>— Ne dites pas cela, fis-je.</p> + +<p>Il reprit, non plus avec âpreté, mais d’un +accent plein d’inquiétude :</p> + +<p>— En attendant, je suis un raté. Voilà une +excellente moralité en action ! Après tout, les +autres ont peut-être raison. Mais cela, ce serait +le pire. Ici, dans cette maison où tout me +blesse, pour la première fois je suis moins sûr +de moi-même. Vais-je me joindre aux imbéciles +pour me blâmer ? Non, non. Ma vie me +retombe sur le cœur. Quelle affreuse angoisse, +parfois, durant mes insomnies. Et que cela +fait mal…</p> + +<p>Depuis cette conversation, j’ai quelquefois +observé, chez des natures nerveuses et pécheresses, +le brusque besoin de confesser leurs +fautes au milieu des larmes. Elles étaient jusque-là +orgueilleuses, ironiques, provocantes, +et les voilà tout à coup déséquilibrées, prêtes +au désespoir et à l’aveu. J’étais bien jeune +alors pour recueillir de scabreuses confidences. +Je fus bouleversé de voir mon cousin +affalé sur sa chaise, la tête basse, et tout pareil +au vaincu se livrant au vainqueur. Cette chute +soudaine d’un héros me désola. Parce que +j’étais timide je connaissais l’humiliation, +mais j’avais horreur de voir les autres humiliés. +Moi, enfant, j’eus pitié de cet homme.</p> + +<p>Des larmes parurent à ses paupières, et il ne +dit plus rien. M’étant rapproché sans qu’il +s’en aperçût, je lui pris la main. Et puis je +cherchai la meilleure parole pour l’encourager, +et je soufflai :</p> + +<p>— Je vous comprends.</p> + +<p>Il ne m’entendit pas, se leva d’un air égaré, +ouvrit la fenêtre et s’accouda à la barre. En +bas la porte d’entrée se referma. C’était maman +qui rentrait. Alors je m’enfuis.</p> + +<hr> + + +<p>Quand je le revis à dîner, il avait repris son +expression sévère. Il ne parut pas se rappeler +qu’il y avait entre nous, désormais, un souvenir +commun. Au dessert il annonça qu’il +nous quitterait le lendemain. Ma mère ne put +s’empêcher de rayonner, mon père au contraire +jeta sur mon cousin un regard craintif.</p> + +<p>— As-tu abouti dans tes démarches ? demanda-t-il.</p> + +<p>Malrose fit un geste évasif. Mon père insistant, +il lui répondit :</p> + +<p>— Non, mon cher. J’ai trouvé soit des portes +fermées, soit des visages réprobateurs. Je +repars comme je suis arrivé. Personne ne veut +m’aider. Et pourtant il suffirait de peu de +chose.</p> + +<p>— Ne perdez pas courage, s’obligea à dire +ma mère.</p> + +<p>— J’en ai beaucoup eu, fit-il simplement. +J’en ai moins…</p> + +<p>— Mais alors… dit mon père.</p> + +<p>Il fut interrompu par ma mère qui leva +la séance et m’envoya dans ma chambre apprendre +mes leçons. Mais le lendemain matin, +au déjeuner, je tombai sur une dispute de mes +parents.</p> + +<p>— Dieu sait, disait mon père, à quelle extrémité +il risque de se porter.</p> + +<p>— Allons donc, répondit ma mère.</p> + +<p>Mon arrivée les fit se taire un instant, mais +le sujet de leur discussion les préoccupait si +fort qu’ils le reprirent par allusions.</p> + +<p>— Il m’a expliqué, dit mon père. Une +simple avance…</p> + +<p>— Jamais.</p> + +<p>— Garantie. Ce serait le salut.</p> + +<p>— Non.</p> + +<p>— Mais cette rentrée inespérée qui justement…</p> + +<p>— Non, non et non ! Rappelle-toi…</p> + +<p>Mon père l’arrêta d’un geste. Il savait bien +ce qu’elle voulait dire. Dès que j’eus fini, pour +mieux débattre le problème on m’envoya au +salon repasser mes mots latins.</p> + +<p>J’y allai tête basse, inquiet pour mon ami. +Le souvenir de ses larmes me serrait le +cœur. J’ouvris la porte : Malrose était au +salon. Il ne m’avait pas entendu, il me tournait +le dos, debout devant le meuble italien à +tiroirs, celui que je possède aujourd’hui. Il +avait ouvert, forcé sans doute, le tiroir supérieur, +et compulsait des billets de banque. Je +m’avançai et il se retourna brusquement.</p> + +<p>Mon émotion fut si violente que je me mis +à trembler et qu’il m’eût été impossible de +prononcer une parole : pourtant je me sentais +lucide et résolu. Je marchai au meuble +d’où, stupéfait, furieux, Malrose s’était écarté. +Me haussant sur la pointe des pieds, je pris +les billets de banque — la « rentrée inespérée » +dont avait parlé mon père, je suppose — et +les tendis à mon cousin en refermant le +tiroir.</p> + +<p>Il ne bougea pas, sombre, la bouche tordue +par son affreuse grimace, et comme prêt à se +jeter sur moi.</p> + +<p>— Prenez-les, articulai-je enfin.</p> + +<p>Il ricana :</p> + +<p>— Ils ne sont pas à toi. Et je serais vite +rattrapé. Allons, va me dénoncer, sale gamin.</p> + +<p>Je pensai que si papa ou maman entrait en +cette minute, tout serait perdu et que ce serait +bien dommage. Alors, m’efforçant d’être persuasif, +j’insistai :</p> + +<p>— Prenez-les donc. Et puis, partez. Je +dirai que c’est moi qui les ai…</p> + +<p>Je n’osai pas prononcer le mot. Il hésita +encore, soupçonneux :</p> + +<p>— Pourquoi fais-tu cela ?</p> + +<p>L’imbécile ! Je recommençai :</p> + +<p>— Dépêchez-vous.</p> + +<p>Il les prit. Papa entra et dit que la voiture +était là et qu’on avait chargé les bagages. Il +y eut une scène d’adieux assez curieuse. Maman, +qui était naturellement enchantée de le +voir déguerpir, se montra aimable pour la première +fois. Et papa, qui était inquiet de Malrose, +qui se reprochait de ne pas l’avoir financièrement +secouru, fut froid, presque désagréable. +Malrose, toujours très poli, semblait pressé +de partir. Il me serra la main en dernier, mais, +pris de faiblesse après mon audace, je baissai +les yeux, et ainsi je n’ai jamais su quelle avait +été l’expression suprême de son visage. Il +monta dans la voiture qui disparut.</p> + +<p>Puis nous rentrâmes. Maman alla donner +des ordres pour qu’on rétablisse ma chambre à +mon usage. Je suivis mon père au salon.</p> + +<p>— Papa…</p> + +<p>Il ne fit pas attention, d’abord. J’étais +décidé, mais l’aveu me semblait vraiment dur. +Mon front se couvrit de sueur.</p> + +<p>— Papa, dis-je, j’ai pris l’argent qui était +dans le tiroir du meuble italien.</p> + +<p>— Comment, l’argent ? fit-il.</p> + +<p>— Oui, le cousin Malrose… tu ne sais pas +combien il est malheureux. Alors j’ai pris l’argent +pour le lui donner.</p> + +<p>— Petit misérable !</p> + +<p>Mon admirable père, ce bourgeois timide, +pâlit d’abord, d’une pâleur verte qui me fit +comprendre l’énormité de mon acte. Ensuite, +il tendit les bras vers moi.</p> + +<p>— Viens que je t’embrasse.</p> + +<p>Ce baiser fut d’ailleurs très court. Ma mère +m’appela dans le corridor. Je répondis sans +bouger : « Voilà ». Nous l’entendîmes qui +venait au salon. Alors mon père, toujours +très pâle, se pencha vers moi et murmura, +au comble de l’agitation :</p> + +<p>— Sois tranquille, sois tranquille…</p> + +<p>Et la porte s’ouvrit.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c2">L’ENFANT JALOUX</h2> + + +<p class="dedic">A Salvador de Madariaga.</p> + +<p>… Mes frères, certes ! je ne les aimais pas. +Eux-mêmes, ils me détestaient. Nulle raison +à cette antipathie réciproque, sinon ma faiblesse +et leurs brutalités. Peut-être aussi le +simple effet de générations différentes. J’avais +quatorze ans ; Charles vingt et Lucien dix-huit. +Nous aurions dû vivre de côté et d’autre, +occupés à nos besognes particulières. +Mais un perpétuel désir de lutte, un goût des +rancunes et des représailles nous rapprochaient. +Nous passions nos vacances à nous +battre. Charles, d’un caractère apathique, +se bornait à me donner des coups. Lucien, +qui était plus imaginatif, cherchait à me faire +mieux souffrir, et il s’amusait, avec un rire +sournois, à de cruelles taquineries.</p> + +<p>Il est vrai que je ne les craignais guère. Je ne +me contentais pas de me défendre, je prétendais +parfois attaquer. Leur méchanceté surexcitait +ensemble ma peur et mon audace. Comme +je n’étais pas le plus fort, il me fallait recourir +à la ruse, une ruse ingénieuse et patiente. +Mon avantage était dans les insultes, où ils +ne m’égalaient point, et dans la fuite, où je +les essoufflais. Pour rien au monde, je n’aurais +été me plaindre ou demander protection à +une grande personne. Je mettais mon honneur +à les braver… S’ils m’attachaient à un arbre +en plein soleil ; s’ils m’enfermaient dans une +malle, au grenier ; s’ils me volaient mes +vêtements ou mes livres ; s’ils me tordaient +les poignets à les briser — je parvenais presque +toujours à retenir mes cris ou mes pleurs…</p> + +<p>Cette année-là, nous allâmes passer la Pentecôte +à la campagne, chez notre grand’mère. +En ce lieu paisible, mon existence était +semée d’embûches, de nuit comme de jour. +Car, mes frères et moi, nous logions dans +deux chambres contiguës, à une extrémité +de la maison. Personne n’entendait nos batailles, +leurs menaces, et mes chants. On ne +s’apercevait que le lendemain des cuvettes +fendues, des lits inondés d’eau, des chaises +défoncées. Charles et Lucien rejetaient sur +moi toute la faute. Et j’étais assez orgueilleux, +assez méprisant pour la revendiquer.</p> + +<p>Un soir, après dîner, nous étions en train +de jouer aux cartes — et le jeu n’était qu’un +prétexte à nous envoyer des coups de pied +sous la table — tandis que ma grand’mère +faisait, sur un guéridon voisin, une patience +avec sa demoiselle de compagnie. On entendit +tout à coup le roulement d’une voiture dans +la cour, bientôt un bruit de voix dans le vestibule, +puis, la porte s’ouvrant, on vit paraître +Étienne. Étienne, notre cousin, était +alors âgé de vingt-quatre ans… Je venais de +recevoir le soulier de Charles sur le tibia +gauche : cette arrivée inopinée suspendit ma +riposte et changea ma colère en plaisir.</p> + +<p>Toutefois je dus lui dire bonsoir presque +aussitôt car Lucien, malignement, fit remarquer +combien il était tard. J’allai donc me +coucher. Je suivis des corridors obscurs où +je redoutais chaque soir une embuscade. +Je m’enfermai dans ma chambre. Mais, au +fond de mon lit, j’abandonnai la contrainte, +la défiance, la haine, qui tout le jour, m’avaient +exalté. Et je me hâtai de m’endormir pour +revoir Étienne le plus tôt possible.</p> + +<p>Étienne, en effet, était mon meilleur ami. +Certes, je n’aurais pas osé lui donner ce nom. +Lui-même n’y aurait peut-être pas pensé. +Mais qui d’autre aurais-je aimé ? Mes frères +et moi, nous étions adversaires. Mes camarades +d’école, je les ignorais, et ils me le +rendaient bien. Les autres personnes et +même mes parents, ne provoquaient en moi +que des sentiments de convention. Tandis +qu’Étienne…! Il m’inspirait une admiration +immense et tendre. Il était grand, solide, +bien vêtu, adroit, joyeux : que de prestiges +à mes yeux de révolté ! Je pensais qu’il +était très beau. Ce qu’il disait me paraissait +toujours juste. Orphelin de père et de mère, +sa destinée me frappait, d’une manière sans +doute excessive, de respect et de compassion. +J’aurais voulu le distraire, l’intéresser, me +mettre à son service. Mais j’éprouvais tout +cela d’une manière confuse et je ne savais +pas l’exprimer.</p> + +<p>Lui, de son côté, me témoignait une réelle +bienveillance, me conseillait, parfois me grondait. +J’acceptais humblement ses reproches, +parce qu’il m’écoutait comme un égal, parce +qu’il était le seul à avoir confiance en moi. +Près de lui, je me trouvais heureux et paisible. +Un de ses gestes familiers était de +me caresser les cheveux, et je sens encore, +après des années, le choc de sa bague sur ma +tête d’enfant.</p> + +<p>Je me rappelle qu’un soir, à une réunion +de famille, comme je lui disais adieu avant +d’aller me coucher, il m’avait soulevé dans +ses bras, et il avait murmuré à son voisin :</p> + +<p>— Des trois, c’est bien celui-là que je préfère…</p> + +<p>Etre celui qu’on préfère ! A ces mots, mon +cœur triste et sauvage s’était brusquement +dénoué. Cette fois-là, je n’avais pu retenir +mes larmes…</p> + +<hr> + + +<p>Le lendemain, quand je descendis dans la +cour, je vis Étienne qui boutonnait ses gants, +la cravache sous le bras, tandis que le cocher +achevait de sangler son cheval Ingo. Je courus +lui dire bonjour.</p> + +<p>— Bonjour, Léopold, fit-il de sa voix +enjouée. Viens-tu te promener avec moi ?</p> + +<p>Je lui expliquai que le seul cheval disponible, +en dehors d’Ingo, était réservé à +Lucien, qui m’interdisait de le prendre… +Étienne m’entraîna de quelques pas, à cause +du cocher, et me demanda :</p> + +<p>— Tes frères sont-ils toujours insupportables ?</p> + +<p>— Regarde.</p> + +<p>Je relevai ma manche et lui montrai sur +mon bras droit la trace d’une morsure. +Étienne parla d’aller leur tirer les oreilles. +Je le suppliai de n’en rien faire. J’étais trop +content qu’il me plaignît.</p> + +<p>— Mais ces disputes perpétuelles…</p> + +<p>— Elles m’amusent, m’écriai-je avec défi.</p> + +<p>Étienne hocha la tête. Sa nature raisonnable +ne pouvait concevoir le plaisir que l’on +goûte, étant faible, à souffrir et à se venger. +Et parce qu’il avait l’âge d’homme, il avait +oublié que les enfants renferment de grands +sentiments dans de petites manies : le stoïcisme +absurde que j’opposais aux méchancetés +de mes frères, me relevait à mes propres +yeux. Grâce à cet entraînement de courage +et d’insouciance, un acte héroïque, à cette +époque de ma vie, m’eût peut-être été naturel.</p> + +<p>Ingo encensait en nous considérant de son +bel œil noir. Étienne saisit les rênes, chaussa +l’étrier. Ingo commença à danser sur le pavé +de la cour. Craintif pour mon ami, je m’inquiétai +de le voir aux prises avec cette bête, qui +était parfois difficile. Mais il s’enleva sur +l’étrier tout à coup, et retomba bien assis sur +la selle, ses jambes aux flancs du cheval. J’admirai +sa grâce virile. Et comme il souriait, +avec une expression satisfaite, je crus que le +sourire s’adressait à moi.</p> + +<p>— Écoute, me dit-il en se penchant, j’ai +quelque chose à te raconter. Mais je pars cette +après-midi déjà… Veux-tu me rejoindre au +carrefour de la Fée, d’ici une heure ?</p> + +<p>J’acceptai avec empressement. Étienne +poussa son cheval. Comme il passait la grille, +il se retourna vers moi, et, toujours épanoui, +jeta :</p> + +<p>— C’est pour une confidence…</p> + +<p>Naturellement j’arrivai en avance au rendez-vous. +Je me couchai dans l’herbe et je me +mis à arracher des muguets, assez intrigué +par les paroles de mon ami. Autour de moi, il +n’y avait que les bois, de petits bois de chênes +où passait le vent, et un ciel clair au-dessus. +Soudain, j’entendis un froissement de branches, +et Étienne sortit du fourré.</p> + +<p>Ingo fut attaché à l’ombre et nous nous +assîmes côte à côte sur le revers du talus. +Étienne avait chaud dans son gros costume +de cheval ; il commença par s’essuyer le +front, puis il contempla la cime d’un hêtre +isolé ; enfin, après quelque hésitation, il me +dit :</p> + +<p>— Je veux d’abord te parler de toi, Léopold. +J’ai appris par ton père que tu avais été +le dernier en allemand. Pourquoi ? Tu ne travailles +pas assez. On se plaint de ton indiscipline…</p> + +<p>— Si tu savais, lui dis-je avec passion, +comme notre professeur est ennuyeux ! L’allemand +aussi est ennuyeux. Et puis, je déteste +être enfermé des heures. Alors je fais +du bruit et je me moque des autres. Tant +pis !</p> + +<p>— Léopold, ne dis pas des bêtises…</p> + +<p>Je regardai Étienne avec étonnement. Sa +bonne humeur avait disparu, et il avait l’air +préoccupé. Il se mit à me gronder d’un ton +âpre. Pourquoi, chez lui, cette brusque incompréhension, +cette sévérité des gens qui ne +m’aimaient pas ? Je baissai la tête.</p> + +<p>— Étienne, je te jure…</p> + +<p>— Les langues vivantes sont indispensables +à notre époque. Si tu veux faire une carrière +utile…</p> + +<p>Que m’importait ma carrière ! Je murmurai :</p> + +<p>— Étienne, je ferai ce que tu voudras…</p> + +<p>Ingo tirait sur sa bride. Étienne se leva +pour mieux l’assujettir ; il se retourna en se +redressant sur ses bottes, puis, hésitant encore :</p> + +<p>— Écoute, Léopold…</p> + +<p>Il revint s’asseoir près de moi, dans les +feuilles sèches, mit son bras autour de mes +épaules et, à voix basse :</p> + +<p>— Léopold, je vais me fiancer !</p> + +<p>Sa figure redevint joyeuse à cause de son +aveu, et moi, je ris à mon tour. Cette nouvelle +imprévue m’enchanta. Je battis des +mains.</p> + +<p>— Tu ne me demandes pas avec qui ?</p> + +<p>C’est vrai. Étienne se fiançait avec quelqu’un.</p> + +<p>— Avec Laure Morrens.</p> + +<p>Comme je ne la connaissais pas, je ne lui +attribuai pas d’importance. Il me suffit de +voir qu’Étienne ne me grondait plus, qu’il +avait l’air parfaitement heureux et qu’il me +serrait les deux mains :</p> + +<p>— J’ai voulu te l’annoncer tout de suite, +mon petit Léopold. Garde-moi bien le secret.</p> + +<p>Bien sûr, je me serais fait tuer plutôt que +de rien trahir ! Il reprit :</p> + +<p>— Et tu la rencontreras bientôt. Sa mère +est une ancienne amie de notre grand’mère, +malgré la différence d’âge, et elle va venir +passer quelques jours ici avec elle.</p> + +<p>— Alors, je la verrai ? Quelle chance !</p> + +<p>— Certes. Et tu pourras me donner de ses +nouvelles…, tu lui parleras de moi.</p> + +<p>Je le regardai, avide de dévouement. Ainsi +donc, on avait besoin de moi ? J’allais jouer +un rôle !</p> + +<p>— Et puis, ajouta-t-il, tu verras comme +elle est jolie, comme elle est gentille. Tiens, +tu m’écriras ce que tu penses d’elle.</p> + +<p>Je sautai au cou d’Étienne. J’étais affolé +d’enthousiasme. Ensuite je courus à Ingo et +je l’embrassai sur le museau. Je criai :</p> + +<p>— Regarde, il comprend…</p> + +<p>Nous étions groupés tous les trois, et nos +ombres inégales se mêlaient dans l’herbe. +Ingo et moi nous étions au service d’Étienne. +Mais Ingo n’avait pas un cœur humain pour +souffrir.</p> + +<hr> + + +<p>Lorsqu’à son arrivée chez nous, quelques +jours après, M<sup>lle</sup> Morrens était descendue de +voiture, je m’étais penché à la fenêtre du +premier étage, d’où j’espionnais son arrivée. +Elle m’avait parue ravissante. Mais je n’avais +pas osé aller à sa rencontre. Le soir, à l’heure +du dîner, on me présenta. Je la regardai à +peine, pris d’une horrible timidité. Et pourtant +je rougissais du désir de lui crier : « Je +suis son ami. Je veux être le vôtre ! »</p> + +<p>L’idée que j’étais le dépositaire d’un tel +secret m’aidait beaucoup dans mes disputes +quotidiennes avec mes frères. Qu’ils me +paraissaient bêtes de ne rien savoir ! Je jouissais +avec orgueil de cette supériorité.</p> + +<p>Vis-à-vis de M<sup>me</sup> Morrens et de sa fille, ils +se comportaient différemment. Charles, qui +était gros et paresseux, toujours « à bayer aux +corneilles », comme le lui reprochait ma grand’mère, +se contenta d’être peu poli. Lucien, au +contraire, se montra très empressé. Je crois +maintenant qu’il pensait faire la cour à la +jeune fille. Mais je ne m’en doutais pas. Je +me moquais seulement de lui parce qu’il +changeait tous les jours de cravate.</p> + +<p>Je me décidai à écrire à Étienne. Lettre +naïve et amphigourique, où je déversai pêle-mêle +mon amitié et ma joie. Certainement, +lui disais-je, M<sup>lle</sup> Morrens méritait de devenir +sa femme. Je faisais leur éloge à tous les +deux. J’admettais avec plaisir Laure dans +notre intimité, puisque personne ne m’enlèverait +la première place dans le cœur d’Étienne.</p> + +<p>Cependant M<sup>lle</sup> Morrens était parmi nous +depuis trois jours et je ne lui avais pas encore +adressé la parole en particulier. Agressif et +mal élevé avec les autres personnes, je me +sentais auprès d’elle saisi d’un respect imprévu, +d’une crainte superstitieuse. Elle était +si différente de moi, si élégante, si « ravissante », +me répétais-je, alors que j’avais les +cheveux en désordre, les mains noires, une +voix de fausset et les mollets égratignés.</p> + +<p>Charles me rendit, sans le vouloir, le service +de nous mettre en rapport. Il m’avait attrapé +par le bras, et, me traînant à travers la cour, +m’avait tenu la tête sous la fontaine. En vain +je me débattais, j’étais à demi noyé. Tout à +coup, il me lâcha : M<sup>lle</sup> Morrens l’interpellait +du perron. Il haussa les épaules et disparut. +Mais tandis que je m’épongeais, malade d’humiliation, +elle s’approcha et me demanda, +avec une intonation fort douce :</p> + +<p>— Il ne vous a pas fait mal ?</p> + +<p>Je cessai sur-le-champ d’être humilié. Ma +figure ruisselante sourit, et, sans prononcer +une parole, je la regardai. Elle sourit de même.</p> + +<p>— Allons nous promener dans le jardin : le +soleil vous séchera.</p> + +<p>Et ainsi, tout naturellement, nous nous +mîmes à causer. Bien vite, je lui racontai +qu’Étienne m’avait fait ses confidences. Elle +le savait. Elle ajouta :</p> + +<p>— Je n’ignore pas quelle affection il a pour +vous. Voulez-vous être aussi mon ami ?</p> + +<p>Nous marchions le long de l’avenue ensoleillée. +La vie, autour de moi, s’ouvrait tout +à coup profondément. Je parlais avec la +femme qu’Étienne aimait : j’étais mêlé à une +histoire secrète et romanesque…</p> + +<p>Aujourd’hui, je me rends compte que +M<sup>lle</sup> Morrens s’ennuyait un peu. A la sympathie +qu’elle avait peut-être pour moi se +joignaient le désir de prononcer tout haut le +nom d’Étienne et l’envie de se distraire. +Mais alors, vaniteux comme je l’étais — et +inexpérimenté — je me montai la tête. Elle +me proposa de lui faire faire des promenades. +J’acceptai avec une fièvre de confusion +et une idée exagérée de mon importance.</p> + +<p>Je la menai dans tous les petits chemins +que j’aimais. Nous allions à travers bois pendant +des heures, l’un derrière l’autre. Parfois +elle s’arrêtait pour cueillir une fleur. Nous +écoutions ensemble le bruit des feuilles, la +fuite d’un oiseau, l’aboiement éloigné d’un +chien. Nous discutions d’où venait le vent. +Et, perdu sous ces voûtes d’arbres, seul avec +elle, j’étais gagné par un sentiment grave et +inconnu. Elle m’était confiée. Je la protégeais.</p> + +<p>Il est vrai que c’était pour le compte +d’Étienne. Au début, je l’avais beaucoup entretenue +de son fiancé. Mais, naturellement, +elle se formait de lui une autre idée que moi. +Elle ne le retrouvait pas du tout dans mes +histoires. Je les racontais fort mal, d’ailleurs, +et elles lui semblèrent banales et puériles. +Les femmes n’ont jamais pris l’amitié au +sérieux. Elle préférait ses propres souvenirs +et songeait à eux en croyant m’écouter.</p> + +<p>Un autre sujet de conversation où j’obtenais +plus de succès, c’était mes démêlés avec +mes frères. Il faut dire que là j’étais intarissable, +et peut-être amusant. Je trouvais en +elle un public qui soutenait ma verve. Étienne, +mon unique confident, me grondait quelquefois, +et ne me comprenait pas toujours. Et +il était si bon, et si gai, que je ne lui disais +pas tout ce qui se passait en moi de méchant +ou de triste. Tandis que Laure — nous nous +appelions par nos prénoms, maintenant — prise +de pitié à certains de mes récits, imaginait +des consolations. Loin de me réprimander, +elle me poussait dans mon sens, elle +finissait même par m’exciter à la révolte. Ses +dix-neuf ans prenaient plaisir à mes entreprises, +riaient de mes rancunes. Devant elle je +me laissais aller sans scrupule à mes mauvais +sentiments. Et elle reconnaissait dans les +détours ingénieux de ma ruse des inventions +de son sexe. Je ne sais quelle complicité +nous unissait.</p> + +<p>Sur ces entrefaites, je reçus une lettre +d’Étienne. Avant de l’ouvrir, je la balançai +entre mes doigts, comme si je prévoyais des +reproches. Je l’ouvris. Elle contenait une +phrase, gentille mais bien courte, à mon +adresse, le reste des quatre pages n’était +rempli que de Laure. Il me chargeait pour +elle de vingt commissions. L’idée de servir +d’intermédiaire entre eux, qui m’enchantait +naguère, me parut moins agréable. Je mis la +lettre dans ma poche, sans en parler.</p> + +<p>Toutefois j’éprouvai des remords. Vers la +fin de l’après-midi, nous étions assis, Laure +et moi, au bord d’un bois. Devant nous, dans +un creux du terrain, les toits d’un hameau +fumaient à travers l’air paisible. Je ne pus y +tenir, et je murmurai :</p> + +<p>— J’ai reçu une lettre d’Étienne.</p> + +<p>Elle tourna vers moi un vif regard :</p> + +<p>— Donnez-la-moi.</p> + +<p>— Je ne l’ai plus : je l’ai déchirée…</p> + +<p>Pourtant, elle était dans ma poche. Comme +Laure retombait dans le silence, je me décidai +à lui raconter cette lettre. Je mis une sorte +de point d’honneur à en redire exactement +les termes. Mais la lettre elle-même, je ne +voulais pas…</p> + +<p>Laure m’écouta en suivant des yeux les +fumées du hameau. Son visage exprimait une +satisfaction que je ne lui avais jamais vue. +Elle avait l’air d’une personne qui se désaltère. +Quant à moi, je redisais les mots d’un autre, +mais c’était ma voix qu’elle entendait. Cela +me rendait heureux aussi.</p> + +<p>Puis elle se leva :</p> + +<p>— Je dois rentrer, dit-elle. Vous savez que +nous partons demain…</p> + +<p>Demain ? Non, je ne savais pas. Comment, +elle allait partir ? Mon cœur se serra.</p> + +<p>— Restons encore ici, lui dis-je. C’est notre +dernière promenade ensemble.</p> + +<p>— Nous en ferons l’année prochaine, répondit-elle +gaiement.</p> + +<p>Je secouai la tête. Je devinais déjà que rien +ne se recommence. Et, à la voir à ce point +impatiente, je regrettai d’avoir trop bien +rapporté les phrases d’Étienne. A la dérobée, +je sortis la lettre et je me mis à la déchirer +rageusement. Déjà Laure descendait le chemin +creux : je contemplai avec avidité sa +silhouette qui s’en allait si légèrement vers +l’autre.</p> + +<hr> + + +<p>Le mariage avait été fixé au mois de novembre. +Mon père décida de m’envoyer en Allemagne +pendant les vacances afin de me +mettre sérieusement à l’allemand. J’étais à +peine installé depuis huit jours chez un professeur +de Rothembourg que j’appris qu’on +avançait la cérémonie. Étienne venait d’être +nommé à un poste d’ingénieur dans des mines +en Espagne, et il devait s’y rendre au mois +de novembre précisément.</p> + +<p>Je me préparai donc à refaire ma malle +pour repartir. Mais mon père m’avertit qu’il +ne considérait pas ma présence à ce mariage +comme indispensable, et il m’enjoignit de +rester à Rothembourg jusqu’au terme fixé +d’avance. Après un moment de stupeur, +je ressentis une terrible colère ; je demeurai +une journée entière enfermé dans ma chambre, +et aux appels du professeur, à ceux de sa +femme et de sa fille, je ne répondis que par des +injures. Mon père, mis au courant, m’écrivit +de façon sévère.</p> + +<p>Alors j’affichai une mauvaise humeur systématique. +J’affectai, en parlant allemand, de +faire des fautes exprès. Je me moquai de +l’empereur. Je traînai dans les médiocres +brasseries de Rothembourg, et je rentrai tard, +en chantant des grossièretés.</p> + +<p>Cependant le fameux jour s’approchait et +ma fièvre augmentait à mesure. Ce devait +être un mercredi. La veille je reçus d’Étienne +sa photographie et celle de sa fiancée. Je les +regardai avec un désespoir exaspéré par l’exil. +Je dormis très mal.</p> + +<p>Le mercredi, je le passai presque entièrement +dans la petite promenade des remparts, +qui s’étend en éperon sur la rivière. Elle était +déserte. A travers les feuilles, on voyait la +ville gothique et trop pittoresque. Hélas ! je +me sentais si loin, si abandonné ! Personne +n’avait donc exigé que je fusse là : Étienne, +pourquoi ne me réclamais-tu pas ? Et vous, +Laure…?</p> + +<p>J’imaginais mal les rites d’un mariage. +J’essayai de me représenter Laure en robe +blanche, avec son voile. Comme elle devait +être jolie ! Étienne serait en jaquette, droit +et fier, toujours beau. La foule accourue saurait +l’admirer. « Et si vous saviez comme +il est bon, comme il est intelligent ! » Je pensais +si fort à lui, avec une telle humilité, une +telle dévotion, que j’étais sûr de forcer sa +pensée, et qu’il songeait en cette minute à +son pauvre ami Léopold.</p> + +<p>Charles et Lucien étaient là-bas, eux. Ah, +si j’avais pu les battre ! Ou plutôt, non ; dans +mon chagrin, je souhaitai me livrer à eux, à +leurs brutalités, à leurs coups de poing. Ne +plus me défendre. Me laisser piétiner, arracher +les cheveux, comme une chose pitoyable, et +qui s’avoue vaincue…</p> + +<p>Le soleil qui déclinait envoya des rayons +obliques à travers le petit jardin frissonnant +et fleuri. Je sortis de ma poche les deux photographies +que j’avais emportées. Lui d’abord, +qui me regardait avec son visage franc, de +face. Longuement, je contemplai ce portrait +inerte. Et puis je passai à celui de Laure. Je +voulus le porter à mes lèvres : ma main, à +mi-chemin de ma bouche, retomba. Je recommençai, +les yeux fermés, un peu haletant, +mais mon baiser éperdu, ne rencontrant que le +carton froid, ne s’acheva pas. Heureusement +personne ne m’avait vu. Tout le monde +m’ignorerait, toujours.</p> + +<p>Je me levai pour partir. J’étais en proie +à l’inquiétude et à la peur. J’avais l’idée +qu’on me trahissait. Mon cœur battait trop +vite, comme s’il avait des raisons de s’émouvoir +que je ne connaissais pas encore.</p> + +<hr> + + +<p>Deux mois après, je les revis. C’était chez +ma grand’mère, qui m’avait invité pour quelques +jours. « Les Étienne y seront », disait +sa lettre. Les Étienne ! J’avais ri de cette +expression nouvelle.</p> + +<p>Lorsque j’entrai dans le salon, j’entendis +tout de suite la voix de mon ami :</p> + +<p>— Tiens, Léopold !</p> + +<p>Ma première idée fut de me jeter dans +ses bras, comme naguère. Mais, posément, je +lui donnai la main.</p> + +<p>— Bonjour, Étienne…</p> + +<p>Il m’emmena dehors.</p> + +<p>— Tu comprends, disait-il, Laure n’est pas +encore prête…</p> + +<p>Je voulais aller dans le parc, mais il me +retint sur la terrasse :</p> + +<p>— Faisons les cent pas ici, veux-tu ?… Eh +bien, ton Allemagne ? Était-ce amusant ?</p> + +<p>— Très !</p> + +<p>— Comme tu as l’air convaincu ! s’écria-t-il +en riant.</p> + +<p>Je passai mon bras sous le sien et je pesai +dessus, pour l’obliger à se pencher vers moi, à +m’écouter de plus près.</p> + +<p>— Non, je ne ris pas… J’ai passé à Rothembourg +deux mois horribles.</p> + +<p>— Pourquoi donc ?</p> + +<p>Je lui expliquai que je détestais le professeur +et sa femme chez qui j’habitais ; que +les autres pensionnaires étaient communs ; +qu’il avait beaucoup plu ; que j’étais seul.</p> + +<p>— Tu m’étonnes… Je ne savais pas…</p> + +<p>— Je n’osais pas te l’écrire ; tu m’aurais lu +avec distraction. Je ne voulais pas te déranger…</p> + +<p>— C’est juste, répondit-il.</p> + +<p>— Mais je t’assure que j’ai bien pensé à toi, +surtout le jour de votre… de ton mariage. +J’étais si triste d’être absent. J’avais l’impression +qu’on m’avait oublié…</p> + +<p>— Pauvre vieux Léopold !</p> + +<p>Cela, il le dit bien, et je reconnus l’ancienne +intonation de l’amitié, cette sorte de perplexité +qu’il éprouvait à mon égard et qui +me causait du plaisir et de l’orgueil, parce que +je devinais qu’il m’aimait et qu’il ne me comprenait +pas tout à fait… Alors, de le sentir le +même, j’eus un mouvement de joie. Je lui +racontai combien j’étais content d’être revenu, +content de le retrouver pour toujours. Je +bavardai, tandis que nous continuions à marcher +de long en large sur le gravier de la terrasse.</p> + +<p>Étienne m’écoutait et se taisait. Depuis +quelques minutes, il paraissait préoccupé. A +plusieurs reprises, il avait levé les yeux vers +la façade de la maison. Il regarda l’heure à sa +montre. Et je ne sais ce que j’étais en train +de dire, lorsqu’il se dégagea de mon bras, se +tourna vers une fenêtre du premier étage et +cria :</p> + +<p>— Laure !</p> + +<p>Je m’arrêtai, interloqué. Mais il reprit, +d’un ton clair :</p> + +<p>— Ho-ho ! Laure ! Il est midi, on va déjeuner…</p> + +<p>Sa figure avait changé d’expression. Tournée +vers cette fenêtre, en plein soleil, elle +rayonnait.</p> + +<p>— Étienne…, fis-je.</p> + +<p>La fenêtre s’ouvrit. Laure parut et, se +penchant, me jeta :</p> + +<p>— Bonjour, Léopold !</p> + +<p>Puis, à Étienne, avec le même air heureux +que lui-même :</p> + +<p>— Est-ce que je suis en retard ?</p> + +<p>Il répondit en riant :</p> + +<p>— Tu es toujours en retard…</p> + +<p>Ce tutoiement imprévu me choqua ainsi +qu’une chose inconvenante. C’était la première +fois que je les voyais ensemble. Comme +je n’avais pas assisté aux cérémonies officielles +des fiançailles, du mariage, je ne +m’étais pas habitué petit à petit à un état +de fait qui, dans mon esprit, restait vague. +Soudain, en quelques mots, il venait de m’apparaître, +à la fois précis et définitif.</p> + +<p>Pendant le jour entier je fus abasourdi et +de fort mauvaise humeur. Personne, bien +entendu, ne s’en aperçut. Étienne, et surtout +Laure, occupaient l’attention de tous.</p> + +<p>Chacun trouvait Laure charmante, et bien +que le contraire m’eût révolté, j’étais agacé +par ce concert de louanges. On répétait ce +qu’elle disait, on vantait son esprit, sa beauté, +ses robes. Je m’étonnais qu’Étienne se prêtât +à cette apothéose de famille. Il acceptait trop +de compliments pour une chose aussi ordinaire, +somme toute, qu’un mariage.</p> + +<p>Impatienté d’être ainsi laissé de côté, je +voulus regagner mon ami, l’isoler de la promiscuité +des autres. Je lui proposai une partie +de pêche. Que de journées nous avions passées, +naguère, les pieds dans l’eau, retournant +les gros cailloux pour trouver des écrevisses. +Il apportait à cette occupation son esprit de +méthode, son sérieux ; nous restions des +heures ensemble… Quand je lui demandai +de recommencer, il répondit d’abord d’un +air distrait. Je repris :</p> + +<p>— Te rappelles-tu, l’année dernière, une +fois, j’étais tombé dans l’eau, à l’endroit où il +y a un grand trou… Tu t’en souviens ?</p> + +<p>— Oui, sans doute…</p> + +<p>Laure, qui causait avec Lucien près de la +fenêtre, dit avec tranquillité :</p> + +<p>— Mon petit Étienne, faisons cet après-midi +la promenade dont tu m’as parlé.</p> + +<p>Il se leva un peu hésitant.</p> + +<p>— Tu y tiens ?</p> + +<p>Elle ne fit que sourire. Pourtant cela suffit. +Et il refusa la partie de pêche. Et ensuite il eut +de nouveau cet air heureux qui m’irritait. +Je les quittai sans leur dire adieu… Toutefois, +de la fenêtre de ma chambre, je guettai +leur départ. Il apporta des couvertures, +l’installa : elle se laissait faire. Je les trouvais +puérils tous les deux. Mais dès que +l’auto eut tourné dans l’avenue, il me sembla +qu’avec eux s’en allait tout l’intérêt de la vie.</p> + +<p>Mon affection susceptible percevait très +bien, chez Étienne, certaines modifications. +Il n’avait plus le genre correct et courtois +de naguère, cette tenue qui m’en avait toujours +imposé. Ses cheveux étaient trop longs, +et il apparaissait légèrement engraissé. Il se +montrait plus épanoui, presque béat, avec +des complaisances, des mollesses, et un rien +d’infatuation. On devinait l’homme qui est +adulé… J’exagère ces traits en les rapportant, +mais je sentais autour d’Étienne une atmosphère +morale différente, et je lui en voulais +de n’être plus tout à fait le même ; j’en voulais +surtout à sa femme.</p> + +<p>Je crois bien qu’à ce moment je la détestais. +J’avais l’impression d’être volé : j’étais +furieux contre la voleuse. L’amitié d’Étienne +jouait un tel rôle dans ma vie que je ne pouvais +croire qu’elle fût diminuée, finie. Que me +serait-il resté ? Je n’arrivais pas à saisir +pourquoi Laure avait pris une telle influence +sur lui, en si peu de temps. Je souffrais non +seulement d’être à l’écart mais encore de si +mal comprendre les événements. Et d’autant +plus que j’étais le seul à les trouver absurdes. +La maison retentissait toujours des éloges de +la jeune femme. Lucien y prenait une part +prépondérante et recommençait à changer de +cravate tous les jours. Je voulus passer sur +lui ma bouderie, je lui cherchai querelle, et +il me tira les oreilles.</p> + +<p>Pourtant c’est à Lucien que je dus de voir +un peu plus clair. Les Étienne avaient l’habitude +de sortir après dîner dans le parc ; puis, +avant de monter dans leur chambre, ils s’arrêtaient +quelques instants dans le salon avec +nous. Un soir ils s’attardèrent au dehors. +Comme l’heure s’avançait, ma grand’mère +envoya Lucien les chercher. Je suivis Lucien.</p> + +<p>Quoiqu’on fût en automne, la nuit était +douce. Je ne sais pourquoi, elle me parut +mystérieuse : je ne reconnaissais plus le détour +des allées, ni la forme des grands arbres. +Cette ombre bleue, où rien ne bougeait, +m’attirait bizarrement.</p> + +<p>Lucien m’enjoignit de marcher sur le gazon, +derrière lui. « Nous allons les surprendre », +murmura-t-il. Moi, je voulais bien. Nous +errâmes ainsi assez longtemps, mais sans +succès. « Où peuvent-ils être ? » Et puis, +tout à coup, comme nous revenions vers la +maison, Lucien se mit à rire et, me montrant +une fenêtre éclairée :</p> + +<p>— Tiens, regarde, ils sont rentrés !</p> + +<p>Je m’étonnai qu’ils n’eussent pas dit bonsoir, +comme d’habitude. Lucien haussa les épaules :</p> + +<p>— Pardi, fit-il de sa voix sifflante, ils +étaient pressés d’être seuls !</p> + +<p>— Mais enfin…</p> + +<p>— Ils sortent tous les soirs dans le jardin ; +une fois je les ai suivis. Ah, ce qu’ils s’embrassaient… +Dame, des jeunes mariés.</p> + +<p>Et, sans égard pour mes naïves oreilles, +Lucien, en quelques phrases, m’ouvrit certaines +perspectives.</p> + +<p>Mon imagination était très chaste. Jamais, +à propos d’Étienne et de Laure, elle n’aurait +osé s’égarer en des hypothèses scabreuses. +Mais les confidences ironiques de Lucien +m’expliquèrent bien des choses. Je commençai +à entrer dans un ordre d’idées où j’hésitais, +où je trébuchais, et qui me semblait aussi +obscur et aussi doux que cette suave nuit +d’octobre à travers laquelle rougeoyait une +fenêtre fermée.</p> + +<p>Ce qui m’avait paru invraisemblable : le +quasi refroidissement d’Étienne à mon égard, +sa transformation physique, son empressement +servile auprès de Laure, l’espèce de lien +invisible mais évident qui unissait même +devant nous leurs paroles, leurs gestes, leurs +sourires, tout cela se justifiait donc par +l’amour. J’étais bien obligé de dire ce mot-là. +C’était un mot tout neuf, dont je ne m’étais +jamais servi, et que je prononçais avec un peu +de gêne, bien que flatté de l’employer. Loin +d’être une simple formalité, comme je l’avais +admis, leur mariage suscitait des sentiments +et des actes qui les avaient modifiés l’un et +l’autre, et, par conséquent, leurs positions +par rapport à moi.</p> + +<p>Cette révélation m’excita fort. Je n’étais +d’ailleurs pas beaucoup plus avancé qu’auparavant. +Pour rien au monde, je n’aurais voulu +me renseigner davantage auprès de Lucien : +je ne l’avais écouté que par surprise. Je dus +me contenter de chercher sur les visages et +dans les paroles d’Étienne et de Laure comment +se manifestait cet amour brusquement +découvert. En observateur novice, j’attribuai +trop d’importance à certaines choses ; +j’en laissai passer d’essentielles. Pourtant je +vis mieux pourquoi Étienne avait repoussé au +second, au troisième plan, l’amitié de naguère.</p> + +<p>Dans mon désarroi, j’en avais d’abord voulu +à Laure. Maintenant ma curiosité suspendait +mon ressentiment. Je voyais sur Étienne les +effets incontestables et considérables d’un +sentiment inconnu, mais le principal m’échappait +puisque je ne l’avais pas éprouvé, ou +plutôt puisque je n’appelais pas de ce nom +ce que j’éprouvais moi-même. L’amour restait +à mes yeux une notion presque abstraite. +Toutefois pour influer ainsi sur les +hommes, j’imaginais quelque chose d’extraordinaire, +de fantastique, de délicieux. La chair +et l’âme s’y intéressaient. Comme une flamme +brûlante et pourtant cachée, l’amour était le +centre chaud de la vie. Et je l’ignorais. J’entendais +le bruit du brasier, j’en voyais passer +le reflet autour de moi. Mais la flamme elle-même…</p> + +<hr> + + +<p>Et alors, sous ses airs futiles, Laure commença +de m’apparaître comme un être redoutable, +un génie secret dont je n’avais +pas compris la puissance. Par quels moyens +étranges agissait-elle sur les gens, pour les +séduire et leur bouleverser l’esprit ? Elle +m’inspira une sorte de crainte religieuse. Je +ne soutenais plus qu’avec gêne le regard de +son petit visage innocent et malicieux.</p> + +<p>Pourtant quelques mois plus tôt, elle +m’avait paru moins surprenante. Ces promenades +que nous faisions ensemble, ces conversations +si gaies… Je voulus retourner dans +les bois que nous avions parcourus tous les +deux, revoir le carrefour, la futaie, le hameau. +Je n’y rencontrai qu’une mélancolie désenchantée. +L’automne avait jauni le paysage. +Les arbres s’effeuillaient déjà. Il n’y avait +plus de ces longs crépuscules qui n’en finissent +pas, après une journée d’été qui s’étire +jusqu’au soir. Et puis j’étais seul. Seul, je ne +revoyais plus les choses comme je les avais +vues avec elle.</p> + +<p>Ici, elle avait dit telle phrase. Et je retrouvais +ses paroles. Ici, nous avions ri. Et j’entendais +l’inflexion de sa voix. A force de ranimer +ce passé vieux à peine de quelques +mois, je sentis renaître mes sentiments +d’alors. Seulement, naguère, ils étaient indistincts. +Maintenant, ils s’éclairaient de tout +ce que j’avais éprouvé durant mon exil d’Allemagne — tous +ces troubles, ces tristesses, +ces étonnements douloureux auxquels je ne +savais donner un nom.</p> + +<p>Et pourquoi étais-je seul à me souvenir ? +Laure, non seulement semblait avoir oublié, +mais encore ne faisait aucune attention à ma +présence. Elle aussi, son cœur n’était plus le +même. Comme Étienne, un sentiment ardent +et exclusif l’occupait, et elle n’avait plus +besoin de moi. Mais j’étais là pourtant, je +vivais, je me souvenais. Que Laure était donc +cruelle de ne pas s’en apercevoir !</p> + +<hr> + + +<p>Étienne était allé faire une promenade +à cheval, avec Ingo. J’entrai par hasard au +petit salon, et je trouvai Laure, seule, qui +lisait au coin du feu de broussailles et de +pommes de pin.</p> + +<p>— Vous voilà, Léopold, dit-elle. Et vos +frères, où sont-ils ?</p> + +<p>Ravi d’être interpellé, je haussai pourtant +les épaules avec mauvaise humeur. Elle demanda :</p> + +<p>— Avez-vous fait la paix avec eux ?</p> + +<p>— Que vous importe ?</p> + +<p>— Qu’avez-vous donc, Léopold ?</p> + +<p>— Et vous, lui dis-je d’un air bourru, pourquoi +me posez-vous ces questions ?</p> + +<p>— C’est que vous m’avez fait vos confidences…</p> + +<p>— Si elles vous intéressaient, pourquoi, +depuis que je suis arrivé, ne m’avez-vous rien +dit ? A peine m’avez-vous adressé la parole.</p> + +<p>Elle ne comprit pas cette phrase de colère +naïve. Mais elle ne comprit pas mieux lorsqu’elle +me vit m’asseoir à côté d’elle et que +je lui demandai, d’une voix sourde :</p> + +<p>— Pourquoi ne vous occupez-vous plus de +moi ?</p> + +<p>J’eus peur de cet aveu involontaire qui +m’éclairait sur moi-même tandis que je le +prononçais. Et pourtant j’aurais voulu en +dire, en savoir davantage. Je ne regardais +pas Laure, je tenais la tête penchée. Brusquement +je pris sa main.</p> + +<p>Petite main tiède : elle frémit dans la +mienne, pour s’enfuir. Mais je la tenais, je la +serrais. Peut-être lui faisais-je mal ? J’étais +trop confus, trop brûlant pour m’en apercevoir. +La main ne bougea plus, elle s’abandonnait. +Alors j’ouvris la mienne, avec précaution, +comme sur un oiseau captif. Et +maladroitement, mais passionnément, pour +obéir à mon cœur affolé et privé de mots, +j’embrassai sa main.</p> + +<p>Elle se mit à rire. Un rire clair, net, pas +méchant, ni moqueur. Elle riait d’amusement. +Elle avait l’air de me trouver très gentil. +Comme elle était gaie pour rire comme +cela ! Moi, je ne riais pas. Était-ce de sentir +l’immense espace qui me séparait d’elle, l’inutilité +de ma tendresse, mais je fus envahi par +une détresse abominable. Ma gorge se serra, +mes yeux se mouillèrent.</p> + +<p>— Léopold ! s’écria Laure redevenue sérieuse, +Léopold, ne pleurez pas…</p> + +<p>Mais je ne pouvais retenir mes larmes. Alors, +avec une intonation de pitié et d’étonnement, +et tout en reprenant ma main qu’elle caressa +à son tour, elle me dit :</p> + +<p>— Léopold, il ne faut pas pleurer…</p> + +<p>Et puis, après une minute ou deux, elle +ajouta tranquillement :</p> + +<p>— Essuyez vos yeux, voilà du monde.</p> + +<p>Je bondis loin d’elle, je me sauvai au jardin. +J’aurais voulu mourir, et je pensai à +aller me jeter dans l’étang.</p> + +<p>Du milieu de mon trouble, surgit une certitude : +j’aimais Laure. Ce sentiment inexplicable, +que j’avais découvert chez les autres, +il existait désormais en moi. Je regardai de +tous côtés : la nature était pareille à elle-même. +D’un arbre, une feuille jaune tomba ; +une pie sauta dans l’allée, plus loin. Et pourtant, +j’aimais…</p> + +<p>Je pensai aux conséquences et je les vis +terribles. Peut-être allait-on me chasser ! +Laure raconterait-elle à Étienne mon geste et +mes larmes ? N’importe. Quelle que pût être +la catastrophe, j’étais heureux… Faute de +l’amitié, je trouvais dans l’amour l’excitation, +la jouissance, l’orgueil nécessaires à mon caractère, +le point d’où résister aux hommes.</p> + +<hr> + + +<p>Je fus moins fier quand je revis Étienne. Il +mit sa main sur mon épaule, et je rougis +jusqu’aux cheveux… Je mentais en acceptant +la main de mon ami, en soutenant, avec une +facilité qui me bouleversa, le regard qu’il +posait sur moi… Et puis, tout à coup, comme +il détournait la tête pour parler à quelqu’un, +je me mis à le haïr. Ce fut immédiat et radical. +A sa voix, à son contact, j’avais compris, +physiquement compris, que Laure lui +appartenait, — c’est-à-dire qu’il me l’avait +prise.</p> + +<p>Naguère, j’étais jaloux parce qu’Étienne +m’oubliait ; maintenant j’étais jaloux parce +que Laure ne m’aimait pas. Hélas ! le cas +était plus douloureux. Étienne n’avait déçu +que mon affection, Laure blessait mon amour. +Ce n’était plus une plainte d’enfant abandonné +qui montait à mes lèvres, mais la +révolte autoritaire d’un homme. Ma jalousie, +en changeant d’objet, cessait d’être uniquement +sentimentale pour se charger d’inquiétudes, +d’exigences, de rêveries folles. Déplorable +exaltation ! Ce désir excédait mon âge, +ma chair à peine virile.</p> + +<p>Laure continua de me traiter comme auparavant. +Elle ne fit jamais allusion à notre +bref entretien. En ma présence, elle ne témoigna +ni plus ni moins à Étienne. Peut-être +avait-elle jugé l’incident sans importance. +Peut-être, le regrettant, trouvait-elle plus +commode de n’en pas tenir compte.</p> + +<p>D’ailleurs je ne cherchai pas à lui parler. +Ce n’était pas le respect du mariage qui m’arrêtait : +je n’avais pas de ces délicatesses. Ce +n’était pas mon amitié pour Étienne : j’aurais +éprouvé un sombre plaisir à venger cette +amitié sur lui-même, qui l’avait trahie. Non, +j’étais silencieux parce que je ne pouvais rien +dire. Des paroles passionnées sur ma bouche +d’enfant eussent été ridicules et vaines. On +n’exprime pas un sentiment disproportionné. +Je pouvais à la rigueur jouer le rôle d’amoureux +puéril, mais pas celui d’amant. Je préférai +me taire plutôt que de n’être pas pris au +sérieux.</p> + +<p>Mais pourquoi ce que j’éprouvais, et qui +était si réel pour moi, était-il en même temps +irréalisable ? Je ne me disais pas qu’il fallait +attendre, remettre à quelques années l’occasion +d’accomplir mes désirs : j’étais incapable d’un +raisonnement si calme et peut-être cynique. +Puisque j’aimais Laure, c’était tout de suite ; +Laure, pour plus tard, ne me tentait guère… +Et je revenais battre du front contre cette +fatalité des années qui nous séparaient, irrémédiablement, +et m’interdisaient une femme +que je voyais tous les jours, à toute heure. +Etre si près l’un de l’autre, et si loin !</p> + +<p>Par là j’étais ramené à Étienne pour le +détester davantage. L’homme que j’aurais +si passionnément souhaité d’être, il l’était. +Lorsqu’elle s’appuyait contre lui, protégée par +lui, je pensais avec rage à ma petitesse. Il +était son héros, et je n’étais pas capable +d’être un rival. Et pourtant ! Avec quelle impatience +j’épiais ce qu’il lui disait de tendre +ou de chaleureux : j’aurais mieux dit tout +cela. J’enviais Étienne d’être son mari, et +j’étais sûr qu’il ne méritait pas de l’être : je +lui en voulais de l’aimer, mais je lui reprochais +aussi de l’aimer mal.</p> + +<p>Et alors, haussant les épaules de colère et +de dégoût, je ne pouvais taire certaines remarques +qui m’eussent paru, jadis, sacrilèges. +Je jugeai Étienne convenu, assez banal, toujours +prêt à sourire comme si tout était facile. +Sa bonne humeur me déplut : il était trop +sûr de lui. Décidément, il engraissait. Un +jour, je découvris — avec quel remords et +pourtant quel triomphe ! — qu’il n’était +peut-être pas très intelligent.</p> + +<p>Mais pourquoi Laure ne s’en apercevait-elle +pas ? Elle se contentait donc d’une réalité +si médiocre ! Elle passait à côté de moi sans +se préoccuper de mon incomparable dévouement. +Une telle passion, je la croyais rare +et merveilleuse. Alors je ne m’expliquais pas +pourquoi elle demeurait ignorée. Hélas, la +vie continuait toute pareille. Personne ne +s’apercevait de rien. Étienne ne songeait pas +à s’effacer devant moi, et Laure n’avait pas +l’idée de se jeter dans mes bras.</p> + +<p>Ces impressions mélangées et forcenées, +que je ne communiquais à personne, me détraquaient. +J’en rapporte ici l’essentiel, mais +il s’y ajoutait toutes sortes d’absurdités. +Je ne distinguai plus ce qui était juste de ce +qui était ridicule, et, ne me contentant pas de +souffrir, je voulus encore compliquer ma +souffrance. J’arrivai à un état d’esprit horriblement +embrouillé. Car j’avais beau déprécier +Étienne, je tenais à lui malgré moi et +tout en le jalousant ; parce qu’il était le premier +être humain que j’eusse aimé, il m’avait, +sans même s’en apercevoir, marqué pour toujours. +Et je détestais Laure dont j’étais épris. +Je rêvais d’eux ; je les adorais et les maudissais +à la fois. Je ne savais lequel préférer.</p> + +<hr> + + +<p>Un soir — c’était le dernier soir avant le +départ des Étienne — nous étions tous réunis +au salon. Étienne lisait. Laure, qui croyait +n’être pas vue, lui fit un signe rapide. Et je +surpris aussi le regard qui lui répondit. Puis +elle se leva, affecta un air fatigué, et déclara +qu’elle remontait dans sa chambre. Étienne +l’accompagna, et la porte se referma sur +eux… Durant quelques minutes, je demeurai +tremblant. Cette scène très simple, qui se +répétait chaque soir sans que personne n’y +blâmât rien, me parut soudain d’une impudeur +insolente. J’y vis comme un défi qu’ils +me jetaient… Je me hâtai de dire bonsoir, et +je sortis à mon tour du salon.</p> + +<p>Mon idée était de les rejoindre. Pour quoi +faire ? Je ne savais pas. Mais je voulais les +atteindre, leur dire peut-être ce qui m’agitait, +ou les arracher l’un à l’autre… Je les entendis +monter l’escalier, en se parlant à voix basse. +Puis ils entrèrent chez eux.</p> + +<p>Moi, je venais derrière, à pas de loup, mais +haletant. Devant leur porte, je m’arrêtai. +Une sorte de fièvre me couvrait le corps de +sueur. J’imaginai de pénétrer brusquement +dans leur chambre, de les surprendre ; j’étais +peut-être capable d’un crime… Mais je n’entrai +pas : écrasé par un chagrin trop lourd, incapable +d’agir, je songeai avec désespoir que +j’étais non seulement abandonné, mais exclu, +et que ces êtres qui m’étaient les plus chers +au monde, m’oubliaient en cette minute dans +les bras l’un de l’autre. Chacun me trahissait +et j’étais jaloux de tous les deux.</p> + +<p>Tout à coup, j’entendis quelqu’un monter +l’escalier et, brusquement éveillé de ma folie, +je courus à perdre haleine jusque dans ma +chambre.</p> + +<p>Ils partirent le lendemain, et je m’obligeai +à leur dire froidement adieu.</p> + +<hr> + + +<p>Des années, bien des années, ont passé +depuis lors. Étienne, après avoir vécu quelque +temps en Espagne, est revenu avec sa femme +auprès de nous. Ils ont trois enfants. Charles +et Lucien — avec qui, depuis longtemps, j’ai +fait la paix — sont aussi mariés. Moi, je suis +seul.</p> + +<p>Quelquefois, je vais demander à dîner aux +Étienne. Lui a vieilli ; elle, est toujours « ravissante ». +Jamais nous ne parlons du passé, +de ce passé dont je viens de tirer quelques +souvenirs et qui n’a peut-être existé que +pour moi. J’ai beaucoup d’affection pour +Étienne, pour Laure également. Je ne souhaite +que leur bonheur, fût-ce même aux dépens +du mien. Je les admire et je les respecte.</p> + +<p>Et pourtant, quelquefois, en sortant de +chez eux, par les rues noires, je sens mon âme +d’enfant, absurde et méchante, qui renaît. +J’imagine, l’instant d’une seconde, que je suis +l’amant de Laure, l’ennemi d’Étienne… Aussitôt +je chasse une pareille idée. Mais il me +reste l’illusion poignante et vaine de ce qui +aurait pu être, — et qui, heureusement, n’a +pas été.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c3">LE MACHIAVEL MALADROIT</h2> + + +<p class="dedic">à Giuseppe Prezzolini.</p> + +<p>Tous, nous faisions la cour à M<sup>me</sup> Chantilly… +Nous comptions entre dix-neuf et vingt-trois +ans. Nous étions bavards, vaniteux, puérils, +excessifs, assez ardents et parfois brutaux. +Nous nous cachions avec soin les uns aux +autres ce qui subsistait dans nos cœurs de +romanesque et de naïf encore.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Chantilly était une belle personne qui, +après avoir eu bien des succès, vivait alors +dans une solitude relative. Quelques-uns de +ses anciens adorateurs étaient morts, la plupart +l’avaient quittée pour des femmes plus +jeunes. C’était justement sa maturité qui +nous attirait. A l’âge où l’on est sans frein +dans l’hypothèse, mais incertain d’agir, nous +nous plaisions auprès d’une créature qui ne se +montrait pas moins indulgente aux maladroits +qu’à tout le monde, et dont l’expérience nous +paraissait sans limites. Nous lui étions reconnaissants +qu’avec un passé magnifique et que +nous exagérions encore, elle nous permît d’espérer +l’émouvoir.</p> + +<p>De son côté, je crois qu’elle nous observait +sans ennui. Les uns gais, vifs, les autres +inquiets, plus épris peut-être, chacun empressé +à satisfaire ses moindres désirs, il nous arrivait +de rougir en ramassant ses gants ou son +ombrelle ; mais elle devinait qu’après l’ombrelle +et le gant, nous voudrions obtenir davantage +et cesserions un jour d’être timides. Et +sans doute cette déesse sur le point de devenir +matrone songeait qu’elle devrait parmi nous +choisir son dernier amant. Cependant, comme +elle ne cherchait que son plaisir et non le +nôtre, comme elle se sentait capable d’éprouver +profondément et par elle-même, comme +elle entendait, à défaut de l’avenir, évoquer +le passé aussi bien que le présent — du +moins je le suppose — rien d’étonnant si, à +l’instant de se déterminer, elle hésitait encore +parmi nous, qui nous valions tous à +ses yeux. L’indifférence la menait presque +autant qu’une orgueilleuse ardeur que nous +découvrions parfois mélancolique.</p> + +<p>Je me disais aussi ambitieux que mes camarades. +Oserai-je avouer que je n’étais pas +aussi sincère ? Mon imagination me rendait +M<sup>me</sup> Chantilly désirable surtout dans la solitude +d’une insomnie, d’une promenade ou de +mon travail. Lorsque je me retrouvais en face +d’elle, sa beauté me paraissait moins convaincante, +et, par une malheureuse disposition +à la lucidité, je voyais trop bien en elle certains +petits détails. Elle remarqua mon sang-froid, +elle blâma souvent mon ironie — car +elle prenait tout désormais au sérieux — mais +elle ne dédaigna pas de me demander parfois +conseil, pour utiliser ma clairvoyance autant +que pour se la concilier.</p> + +<p>Jeudi dernier, j’ai vu combien elle redoute +qu’on soit moqueur. Le jeudi est son jour de +réception, mais on n’y rencontre pas grand +monde, sauf nous. Nous étions, cette fois-là, +moins nombreux que d’habitude. Il n’y avait +avec M<sup>me</sup> Chantilly que Préau, qui parut fâché +de me voir. Préau est un garçon volontaire, +qui se dit corrompu et qui est surtout compliqué +et susceptible, âpre à juger les autres, +mais déraisonnable dès qu’il s’agit de lui-même : +c’est un de mes meilleurs amis.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Chantilly m’a interpellé : « Vous allez +railler… — Et pourquoi ? — Vous êtes si méchant ! » +Je me suis incliné, dans l’intérêt de +ma réputation. Puis, avec une sorte de gêne, +imprévue chez elle, elle nous a avoué qu’elle +avait une fille, oui, une fille, qui avait vécu +jusqu’alors dans une pension où elle recevait +une éducation naturellement très soignée, et +qui était arrivée la veille pour passer auprès +d’elle quelques jours de vacances. Une fille +timide, un peu simple d’apparence, mais avec +un bon cœur. Il ne faudrait pas la taquiner, +ni lui dire des choses qu’elle ne comprendrait +pas.</p> + +<p>Après ce préambule confus d’une mère qui +ne semblait pas sûre de l’être, M<sup>me</sup> Chantilly +s’est levée, tandis que Préau restait immobile, +le front têtu, et, ouvrant une porte, elle a +appelé : « Dorette ! » Nous avons vu entrer +une enfant de seize années, environ, à l’air +sage, les yeux dociles sous la frange régulière +des cheveux. Elle m’a donné la main avec une +petite révérence assez touchante. Puis, quelque +visite survenant, M<sup>me</sup> Chantilly nous a +poussés tous les trois dans le salon voisin en +nous recommandant de ne pas faire trop de +bruit. Pensait-elle que nous allions sauter sur +les meubles ? Préau semblait furieux d’être +ainsi relégué. Moi, j’ai interrogé la petite.</p> + +<p>Elle m’a répondu avec gentillesse, sans +fausse honte, assise toute droite sur le bord +d’une chaise, sa jupe courte bien tirée, et les +deux pieds réunis. Elle a écouté mes propos +avec le sérieux d’une personne pondérée qui +veut s’instruire. Dans toute son apparence +si puérile encore, sur ses traits peu précis, il y +avait une expression de candeur. Puis, d’un +ton lent et doux, elle m’a dit :</p> + +<p>— J’ai déjà entendu parler de vous, Monsieur, — Et +par qui ? — Par maman… Elle +m’a parlé aussi de M. Préau. — Trop aimable ! +a fait ce dernier, d’un air grognon. +Elle l’a regardé, surprise d’un accent si peu +poli. Cependant, songeant que Le Juvin est, +de nous tous, le plus en faveur auprès de +M<sup>me</sup> Chantilly, j’ai demandé : — Vous a-t-on +parlé de Le Juvin ? — Non, jamais. »</p> + +<p>Que fallait-il en conclure ? Avions-nous +tort, dans nos craintes d’être distancés ? Quelques +jours plus tôt, Le Juvin avait ramené +M<sup>me</sup> Chantilly du théâtre chez elle. Le Juvin, +qui n’est pas très subtil, ne nous avait pas +caché qu’il l’avait respectueusement quittée +à la porte de sa maison. Mais il se pouvait qu’il +eût menti, sur le conseil de la dame.</p> + +<p>— Monsieur, a repris la jeune Dorette de sa +voix sans intonations, est-il vrai que vous +donnez des surnoms ? » J’ai protesté néanmoins : +c’est bien ma manie que d’étiqueter +les gens. « Vous m’en donnerez un… Comment +appelez-vous maman ? » Ici Préau, irrité de +perdre son temps, a daigné sourire, et moi, +pour détourner la conversation, je me suis +lancé dans toutes sortes d’histoires. Elle m’a +écouté sans plus questionner, jetant parfois +un coup d’œil sur notre compagnon dont le +mutisme l’étonnait. Quand M<sup>me</sup> Chantilly est +venue nous chercher, nous nous entendions +assez bien. Ensuite nous sommes partis, Préau +et moi ; mais il m’a quitté tout de suite, +comme s’il m’en eût voulu d’avoir été dérangé +dans ses travaux de siège et ses desseins tortueux.</p> + +<hr> + + +<p>J’ai revu la jeune Dorette. C’était par une +de ces journées douces qui promettent la pluie. +Je l’ai croisée sur le trottoir, et, tandis que je +la saluais, j’ai bien observé son visage un peu +pâle, d’une pâleur reposée et comme longtemps +tenue à l’ombre, son visage calme que +nulle émotion encore n’a remué. Je garde +encore présents les moindres détails de notre +rencontre : la chaussée, les passants, l’atmosphère +tiède, et la satisfaction intérieure +avec laquelle j’ai repris ma route.</p> + +<p>Un peu plus loin, j’ai rencontré Le Juvin, +et nous nous sommes mis à causer. Le Juvin +est vaniteux comme tout le monde, mais il le +laisse voir mieux que personne. Bien nourri, +robuste, sa certitude de lui-même exerce sur +moi l’attraction que j’ai toujours subie des +gens qui réussissent leur existence. Ce n’est +pas la courtisanerie qui m’attache à eux, mais +une sincère admiration. Je voudrais surprendre +leur méthode, et je sais pourtant qu’ils +n’en ont pas.</p> + +<p>Le Juvin m’aime beaucoup. Il m’a fait tout +simplement ses confidences. L’autre soir, dans +la loge de M<sup>me</sup> Chantilly, il lui a parlé de très +près. « Vraiment ? — Nous en sommes venus +à un véritable ton d’intimité. — Non ? — Je +lui ai parlé de mon prochain voyage en Espagne +et au Portugal. — Tiens, tiens… — Et +puis je lui ai décrit la propriété de campagne +de mes parents. — Oh, oh ! » Pour Le Juvin +ce qui lui arrive ou ce qu’il possède intéresse +tout le monde. Et l’assurance de cet être musclé, +cordial, riche et heureux, se communique. +« Mais enfin, ai-je repris, tout cela n’est pas +très troublant. — Attends. » Le Juvin a élargi +son torse, puis, à mi-voix, il a ajouté : « Et +puis tu sais, dans l’ombre de la loge, j’ai frôlé +son coude, j’ai baisé sa main qu’elle n’a pas +refusée… j’aurais pu davantage… » Il s’est tu ; +moi aussi, vexé de l’avance qu’il a prise. Mais +il n’a pu résister bien longtemps à de complaisants +souvenirs : « Ensuite je l’ai accompagnée +chez elle. — Et tu l’as quittée à sa porte ? — Oui. — C’est +bien vrai ? — Parole. — Merci +pour nous : tu n’as pas abusé de tes +avantages. — Mon cher, je ne veux rien compromettre +par imprudence. » Il est tellement +sûr d’atteindre toujours son but qu’il ne se +presse jamais. C’est pour cela qu’il me fait le +récit de ses espoirs : il ne me craint guère.</p> + +<p>Au bout d’un instant, il a demandé : « As-tu +rencontré sa fille ? — Oui, et toi ? — Non. » Je +me suis alors senti dédommagé du succès qu’il +remporte auprès de la mère. La destinée ne +lui a pas accordé comme à moi de contempler +ce visage d’eau dormante et profonde, d’entendre +cette voix sans timbre. J’ai revu dans +mon esprit l’enfant tout à fait neuve, essentiellement +pure, vierge et dont l’âme sommeille +en attendant la vie. « Comment s’appelle-t-elle ? — Dorette. — Tiens, +quel drôle de +nom ! S’appelle-t-on Dorette…? » Oui, Le +Juvin est un peu sot.</p> + +<hr> + + +<p>Hier soir c’est moi que M<sup>me</sup> Chantilly a +chargé de l’accompagner au concert. Cette +femme adore sortir : l’intéressant serait de la +rentrer. Nous étions dans deux fauteuils, et +l’ombre d’une loge m’a manqué. En public +la différence d’âge me gêne : mon sentiment +est que nos voisins me prennent pour son +neveu ou un petit cousin, et que c’est elle qui +me mène au spectacle. Et puis elle me demandait +constamment mon avis sur la musique +que nous entendions : la musique n’est pas +faite pour qu’on en parle. Un violoniste impitoyable +a exalté le public, sans qu’une seule +fausse note laissât croire que son cœur était +capable de faire trembler son archet. Je ne +me suis pas senti très heureux.</p> + +<p>Sortis de cette salle surchauffée, et trouvant +une fraîche nuit de printemps, nous avons +convenu de revenir à pied. Alors M<sup>me</sup> Chantilly +a manifesté une mélancolie dont la saison +et moi-même étions peut-être responsables : +la jeunesse involontaire des autres et l’éternel +recommencement de la nature ne sont pas +sans l’irriter. J’ai reconnu dans ses paroles la +lassitude d’une femme qui a beaucoup demandé +aux hommes et qui, en fin de compte, a été +déçue. A moins qu’elle n’ait été déçue dès la +première fois, à cause de ses exigences, et +qu’elle n’ait couru de nouvelles chances que +pour se rattraper — comme un débiteur +fait de nouvelles dettes. M<sup>me</sup> Chantilly a gaspillé +sa vie, et si elle ne se retrouve plus, c’est +qu’elle s’est trop donnée.</p> + +<p>Par un contraste naturel, j’ai songé à sa +fille. Dorette, c’est elle, mais avant l’existence. +Elle tient son jeu dans sa petite main, mais +elle n’en a pas encore joué une carte. Peut-être +ne l’a-t-elle pas même regardé. Ainsi +est-elle à la fois innocente et attentive. +L’exemple de sa mère ne l’avertira de rien, +car seule l’expérience personnelle renseigne, +et encore ! Aura-t-elle plus de bonheur que +cette plaignante créature un peu forte dans +son manteau du soir, à côté de laquelle je +marchais sous un ciel étoilé ? Tout à coup je +me suis dit que je perdais mon temps à prévoir +l’avenir, sans profiter du présent et surtout +du passé. Ces deux femmes me plaisent : +l’une parce qu’elle est réservée — pour moi, +qui sait ? — l’autre parce qu’elle ne l’est pas, +et peut ainsi me favoriser tout comme un +autre. Un livre inédit est-il plus intéressant +qu’un livre célèbre ? J’aimerais, pensais-je, +lire les deux volumes.</p> + +<p>Alors, je me suis lancé à consoler ma compagne. +Ce n’était pas facile, car j’ignorais le +détail de ses regrets et je n’entendais à aucun +titre lui prêcher le renoncement. Je me suis +tenu dans des généralités en m’efforçant de les +rendre brûlantes. Je lui ai affirmé que la vie +offre toutes les revanches : elle n’a demandé +qu’à me croire et l’obscurité de la rue a favorisé +mon éloquence. Ensuite, me souvenant +de Le Juvin, j’ai cherché à devenir plus +pressant encore. Serré contre elle pour mieux +me faire comprendre, déjà, comme nous longions +le mur d’un jardin plein d’acacias, je +respirais son parfum compliqué, lorsqu’un +passant attardé, surgi sur ce trottoir désert, +m’a obligé à m’écarter. L’effet de surprise +étant manqué, je me suis cru ridicule, — comme +si tout, dans l’amour, y compris l’essentiel, +ne l’était pas, hélas, à qui le contemple +de sang-froid. Pourtant, malgré cette interruption, +je me jugeais capable de l’emporter, +auprès de cette femme chargée de souvenirs, +sur tous les rivaux inconnus qui peuplent sa +mémoire. Et je lui ai dit à voix basse : « Je +ne m’arrêterai pas, ce soir, sur votre seuil, +j’entrerai ! — Venez donc », a-t-elle répondu. +Mon cœur a commencé de battre très fort, +mais elle a ajouté : « Vous verrez votre ami +Préau : il a dîné avec nous et tenu compagnie +à Dorette toute la soirée. »</p> + +<p>Et c’était vrai. Dans le petit salon trop +riche où Préau avait trop fumé, nous les avons +trouvés tous deux. Mais quoi : Dorette n’avait +plus son immobile visage ; elle était animée, +elle souriait, à chaque instant elle se tournait +vers son compagnon. J’ai reporté les +yeux sur M<sup>me</sup> Chantilly, un peu clignotante +aux lumières, et j’ai été frappé par leur ressemblance. +Ce qui rend la mère séduisante +m’a fait peur pour la fille. Je me suis effrayé +de ses aventures possibles, et des scrupules +sont nés en moi. Je voulais bien profiter +d’une licence maternelle dont je n’étais pas +responsable, mais je me suis senti scandalisé +par l’ébauche d’une première intrigue. Il serait +coupable, vraiment coupable de laisser +cette jeune Dorette courir un risque. Et Préau +peut lui plaire. Et Préau n’a pas les délicatesses +dont je m’honore.</p> + +<p>Dorette, jusque-là vous sembliez, dans votre +chaste indifférence, insensible à tous. J’aimais +votre absence d’expression : personne n’avait +encore eu d’importance à vos yeux. Et, ce +soir, le rose est monté à vos joues. Sans me +prévenir, vous avez dit des phrases délicates, +que j’ai détestées. Préau, comme à l’ordinaire, +jouait le personnage froid qui l’aide +à dissimuler sa nature véritable. Cet hypocrite +par méthode affecte de la raideur et de +la brièveté. Il s’installe dans la vie comme +il s’était installé dans son fauteuil, avec des +façons volontaires que l’occasion pourrait +rendre brutales. Sa réserve calculée est une +arme terrible. Prenez garde, Dorette.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Chantilly s’est approchée de moi. Même +sans manteau, elle demeure forte. On pressent +le solide corset qui la tient. Sa chevelure +abondante est magnifique et dorée, mais +son visage fardé se creuse un peu à mesure que +la nuit s’avance. J’ai pensé que le jardin +d’acacias et non pas elle, tout à l’heure, par-dessus +le mur m’avait enivré de son odeur. +J’ai songé ensuite que Le Juvin fut un sage +de la quitter au seuil encore obscur de sa maison… +Le Juvin : justement, elle m’a parlé de +lui. « Il est charmant, votre ami, si bien élevé, +si gai… — Oui, une gaieté naïve. — Je ne +blâme pas cela. — Un peu convenu, par exemple. — Les +conventions sont indispensables, +mon cher. Vous les critiquez toujours, mais +Le Juvin a raison de leur obéir. Les gens spirituels +sont bien fatigants. Vous verrez, la +naïveté a son charme. » Je n’ai rien répondu, +elle m’a observé, et je me suis senti évalué +comme sur un marché d’esclaves. M’a-t-elle +mis en balance ? Pour la pousser à bout, je +me suis alors écrié :</p> + +<p>— Mais il est très tard !</p> + +<p>Préau s’est levé pour prendre congé tandis +que Dorette me jetait un regard de reproche. +Hélas, sa mère n’a pas songé à me retenir, elle +ne m’a rien murmuré à l’oreille. Je l’ai saluée +avec cérémonie, j’ai salué Dorette dont l’expression +si vive semblait s’éteindre à mesure +que Préau s’éloignait, et je suis sorti avec mon +ami, mécontent de tout le monde.</p> + +<hr> + + +<p>Je n’ai pas perdu la fin de la soirée. Préau, +très altéré, est devenu, après trois whiskies, +assez bavard. Il continuait à se tenir très bien, +avec seulement un peu plus de raideur et d’insolence. +L’heure s’y prêtant, et aussi le vacarme +qui régnait autour de nous, il m’a exposé ses +théories sur la vie. J’y retrouvais son intelligence, +sa violence et son immoralité, qu’il +dissimule lorsqu’il est à jeun. Puis, quand il a +incliné des idées générales aux aveux particuliers, +je lui ai parlé de sa soirée : « La mère +Chantilly ne te trouve pas bien redoutable de +te laisser tête à tête avec sa fille, — Oh, ce +fut banal. — Pourtant la jeune Dorette, à +notre retour, semblait toute changée. — Changée ? — N’as-tu +pas remarqué jusqu’à +présent cette candeur, et, sur son visage, +comme l’espérance de la destinée, et aussi… » +Mais je me suis arrêté : je ne voulais pas donner +à Préau des motifs de s’intéresser à Dorette. +D’ailleurs il a conclu : « Les jeunes filles m’ennuient. »</p> + +<p>Il disait vrai : je le connais trop bien pour +ne pas savoir que les promesses ne le tentent +pas, il aime l’immédiat. Toutefois, par prudence, +et sans perdre une minute, j’ai ajouté : +« Tu trouves la mère plus attrayante ? — C’est +aussi ton opinion, je crois. — Oui, oui. +Mais je crains que toi et moi nous en soyons +pour nos frais. — Pourquoi ? — Le Juvin +tient la corde, et je ne serais pas étonné si… »</p> + +<p>Préau a posé sa main sur mon bras pour +m’arrêter. Son visage tendu, au menton lourd, +a eu des yeux étincelants. « Mais c’est un serin, +a-t-il dit. — Tu exagères. — Évidemment, il est +beau garçon… mais cela ne devrait pas suffire… » +J’ai vu Préau, qui est court de taille, se redresser, +et son excitation faire place au chagrin. +Que de gens, ce soir, j’avais à consoler, à commencer +par moi-même ! Et j’ai insisté : « Ce +serait dommage, en effet, que M<sup>me</sup> Chantilly +se donne à Le Juvin : il ne saurait pas le prix +d’un pareil cadeau. Elle mérite un raffiné, un +connaisseur… — Assurément. — Songe à toutes +les ressources d’une femme qui, ayant +enrichi son cœur et ses sens, se trouve à l’heure +du dernier épanouissement. — Oui, beaucoup +de femmes en une seule. — Ce que tu as rêvé +de plus voluptueux et de plus raffiné… » +Préau, petit et maigre, et qui a toujours admiré +les personnes opulentes, m’a interrompu par +ces simples mots : « Elle est rudement bien. » +J’ai recommencé : « Évidemment, ce serait +flatteur. Mais Le Juvin va tout obtenir. » A +partir de ce moment plus de geste, plus de +parole. Préau est tombé dans une réflexion +intense, à laquelle je l’ai abandonné.</p> + +<p>Les hommes et les femmes, je prétends me +servir d’eux à ma guise. Il suffit de connaître +leurs passions et de les manœuvrer, tout en +conservant assez de sang-froid pour ne pas +céder aux siennes. La vie reproduit le jeu de +colin-maillard, mais à l’envers : c’est moi seul +qui suis clairvoyant et tous les autres ont les +yeux bandés. Je les appelle ici ou là, et ils +viennent, aveugles qui croient suivre leurs désirs +et n’entendent en réalité que le mien.</p> + +<p>L’amitié a ses devoirs incontestables. Toutefois +je me demande s’ils ne sont pas moins +inflexibles quand une femme est en cause. +C’est montrer sa sollicitude que d’apprécier +chez un ami les besoins de son cœur, que de +le détourner d’un amour dangereux ou de lui +en suggérer un autre qui ne vous porte pas +ombrage tout en faisant son bonheur. Je prétends +connaître si bien ceux que j’aime que j’ai +résolu de les rendre heureux à ma manière.</p> + +<p>En deux mots, Dorette et sa mère me plaisent +l’une et l’autre. Mais Préau risque de +séduire celle-là et Le Juvin de séduire celle-ci. +Je détourne Préau de Dorette sur M<sup>me</sup> Chantilly, +où il rencontrera Le Juvin. Rivaux, ils +se balanceront, car je sais l’irrésolution de la +dame. Ainsi les deux femmes resteront libres.</p> + +<hr> + + +<p>Je n’ai pas tant calculé hier après-midi. +Quelques heures d’une matinée suffisent à +épanouir une fleur. Dorette a maintenant un +accent plus net et des gestes plus assurés. Ses +cheveux ne sont plus alignés en frange sur ses +sourcils, mais relevés, séparés par une raie, et +montrent un front droit. A chaque rencontre, +je dois la connaître à nouveau, et je m’inquiète +chaque jour de ce qu’elle sera demain.</p> + +<p>Sa mère était sortie en auto avec Le Juvin, +et je lui ai tenu compagnie. Nous avons parlé +de sa pension : « Vous savez, j’étais la première +de ma classe. — En quoi ? — En tout. Je suis +sûre que je sais mieux l’histoire que vous. +Dites-moi le nom d’un fils de Louis XIV ? » +Et j’ai répondu : « Louis XV », pour la faire +se moquer, d’un rire au timbre pur. « Votre +ami, M. Préau, viendra-t-il aujourd’hui ? — Je +ne sais pas. — Et je suis forte aussi en +calcul, en solfège, en piano. — Savez-vous +chanter ? Voulez-vous me chanter quelque +chose ? — Tout à l’heure… — Ainsi vous +serez contente de rentrer à la pension, retrouver +la première place ? — Mais non, je suis +contente au contraire d’être ici. Les leçons, +ce n’est pas la vraie vie. — Qu’est-ce que la +vraie vie ? — C’est d’être avec Maman, de +voir des personnes différentes que je ne connaissais +pas il y a quinze jours. — Mais qui +donc ? — Eh bien vous, M. Préau, M. Le Juvin… +voilà qui m’intéresse. — Vous êtes indulgente. — Mais +non. M. Le Juvin est si bien +élevé. — Oh oui. — Il sait bien mieux l’histoire +que vous. Et il m’a entretenu de son +voyage au Portugal. — Vous aussi ?… Pardon, +je veux dire qu’il se répète un peu. — Un +peu, c’est vrai. Et puis, il se donne trop de +peine pour me parler. Je ne suis plus une enfant. — Certes ! — Non, +ne riez pas. M. Le +Juvin est très gentil, mais il ne me comprend +pas comme vous, par exemple, vous me comprenez. — Et +Préau, lui, vous traite-t-il +comme une petite fille ? »</p> + +<p>Là, son bavardage s’est arrêté. Elle a réfléchi, +hésité, et j’ai vu son touchant désir +d’être sincère. Puis, lentement : « M. Préau, +lui… je ne sais, mais il me semble qu’il me +traite comme une femme. — Que vous a-t-il +dit ? — Pas grand’chose, mais cela suffisait. — Oui, +à son habitude. — Comment ? — Préau +n’a pas son pareil pour faire plaisir à +son interlocuteur, et, sous une phrase calculée, +dissimuler son indifférence. — Monsieur, +vous m’avez demandé de chanter, je vais vous +obéir. — Préau n’attache pas d’importance à +ses paroles. — Tenez, un air de Schubert, je +l’aime beaucoup. »</p> + +<p>Elle m’a interrompu avec des arpèges au +piano. Assise sur le tabouret, la voilà retournée +à ses airs appliqués de petite fille. Et elle a +chanté, sans aucune habileté, mais avec tant +de fraîche douceur que j’aurais voulu l’entendre +toujours. Quand elle a eu fini, elle m’a +demandé : « Goûtez-vous cet air-là ? Ma maîtresse +ne l’aimait pas parce qu’elle le trouvait +trop triste pour une jeune fille. C’est la raison +pour laquelle je le préfère, — Il est passionné. — Je +ne sais pas, je le trouve triste, voilà +tout. Il exprime ce qu’on éprouve quand on +est seul. — Etes-vous seule, parfois ? — Mais +oui. On peut l’être parmi les autres. Et +puis aussi quand on attend. — Attendre +quoi ? — Ce qui ne vient pas. — Tout finit +par venir. — Croyez-vous ? Vous êtes gentil. +Parce que moi j’attends beaucoup. — Mais +encore ? — Ah ! voilà, je ne sais pas. On n’apprend +pas tout à la pension. Et il reste assez +de choses à deviner et auxquelles… — Rêver ! — Oh ! +rêver, c’est un mot de grandes personnes. — Mais +puisque vous n’êtes plus une +enfant, il faut oser employer ces mots-là. — Mais +non, j’aurais l’air de parler comme une +poésie. »</p> + +<p>Elle s’est levée, puis changeant de sujet : +« Maman m’a prévenue qu’elle ne rentrerait +peut-être pas dîner. — Ah ! Et Le Juvin +aussi ? — D’ailleurs, un accident est si vite +arrivé. — Un accident, qu’entendez-vous ? — Rien +de grave, une panne. — Une +panne, c’est cela ! Je veux dire que Le Juvin +est plein de prudence, et qu’il ne veut +rien compromettre : il me le disait encore +l’autre jour. — Oh, maman n’a peur de rien. — Et +vous ? »</p> + +<p>Dorette a soupiré, elle a murmuré : « Je ne +sais pas… » Et moi j’ai peur pour elle.</p> + +<hr> + + +<p>Deux rencontres : d’abord celle de +M<sup>me</sup> Chantilly. Elle m’a déclaré : « Vous savez, +Dorette vous aime beaucoup. Il faut revenir +lui tenir compagnie. » Je lui ai répondu que je +le ferais très volontiers, alors elle a répliqué +que j’étais un ami véritable pour lequel elle +avait beaucoup d’estime. Ensuite elle a ajouté : +« Quant à Préau, je ne l’aime guère, il a un +genre vraiment… — Quel genre ? — N’importe, +je préfère Le Juvin. — Ou moi. — Ou +vous, mais c’est autre chose. — Ainsi Le +Juvin est le grand favori ? — Ne soyez pas +impertinent. — Je suis envieux. Et puis, je +crois que vous vous trompez. — Que dites-vous +là, mon ami ? » La voix de M<sup>me</sup> Chantilly +est devenue anxieuse. Ah, elle ne veut pas +se tromper pour la dernière carte qu’elle retournera. +« Que reprochez-vous à Le Juvin ? — Et +vous, lui ai-je demandé, que reprochez-vous +à Préau, à moi-même ? — Vous, je vous +le répète, vous êtes très gentil, mais l’autre +est un brutal. » Évidemment Préau s’y est +mal pris, il faut que je le raisonne, sinon Le +Juvin emportera le morceau, si j’ose dire. Le +Juvin devient très dangereux. Et je ne veux +pas que Préau, inoccupé et déçu, retourne à +Dorette. Alors je murmure : « Certes, Le Juvin +est un compagnon agréable, mais il ne mène +pas loin. Il fait illusion, mais à l’instant où l’on +compte sur lui, il se dérobe parfois. Préau, lui, +est brusque, mais il a du fond, du tempérament. +Oui, c’est le mot, beaucoup de tempérament. » +J’ai laissé M<sup>me</sup> Chantilly bien tourmentée.</p> + +<p>Ensuite j’ai rencontré Le Juvin et j’ai +éprouvé quelque remords de l’avoir desservi. +Il riait aux anges. « Mon cher, m’a-t-il confié, je +touche au terme d’un grand projet. — Lequel ? — Je +ne puis te le dire, il s’agit d’une femme +digne de ton respect. — Je n’insiste pas, parlons +donc d’autre chose. — Non, parlons d’elle. +J’ai toujours eu le dédain des conquêtes faciles. +Je me réservais. Cette fois, j’atteins mon +but. — Diable ! — Quoi ? — Rien… je veux +dire… As-tu pris tes précautions ? Songe aux +conséquences fâcheuses, dangereuses d’une +intrigue avec une femme mariée. — Allons +donc. — Mais si. On sait comment cela débute, +non comment cela finit. On a vu de ces liaisons +durer toujours. — Ce n’est pas une liaison, +c’est une simple aventure. — Avec ton +cœur excellent tu n’oseras jamais rompre. — Je +romprai le moment venu : j’ai l’intention +de me marier de bonne heure. — Mais tu perds +ton temps. Tu es fait pour plaire aux jeunes +filles. Celles de notre époque ont besoin qu’on +les courtise pour daigner faire attention à vous. — Ce +sera une expérience utile. — Oui, mais +tout se sait, et tu y gagneras une réputation +de coureur. Tu seras disqualifié aux yeux de +jeunes personnes très averties qui ne voudront +pas des restes de M<sup>me</sup> Chantilly. — Qui t’a dit +qu’il s’agissait de… Au fait, inutile de dissimuler. +Mais ne serais-tu pas jaloux ? — Mon +cher, je te rendrais peut-être un immense service +si j’essayais de te la disputer. — Oh, tu ne +me fais pas peur. — Crois-tu ? Eh bien emmène-moi +donc avec vous dans votre prochaine +course en auto. — A trois ? — Ça te +gêne ? Emmène aussi Préau. »</p> + +<p>Quittant Le Juvin, je suis allé trouver +Préau. Je lui ai fait de vifs reproches auxquels +il n’a pas compris grand’chose d’abord. Ensuite, +d’un air renfrogné, il m’a avoué que, +s’étant montré assez démonstratif avec +M<sup>me</sup> Chantilly, il avait été repoussé sans +gloire. « Mon ami, tu t’es conduit comme un +maladroit. Les vertus chancelantes exigent le +plus de respect, surtout si on veut les faire +chanceler jusqu’à terre. Ne démens pas ton +caractère à l’instant où il va le mieux te servir : +tu es un violent à dehors gourmés, ton ardeur +retenue lui paraîtra une belle promesse. Elle +veut beaucoup à la fois, cette femme : la fraîcheur +d’un tout jeune homme mais sans l’inexpérience +qui lui gâterait son plaisir, la courtoisie +mais aussi la hardiesse, enfin elle veut être +prise tout en se livrant. Le Juvin lui plaît +parce qu’il est bien élevé, mais elle commence +à croire que la passion n’est pas son affaire. +Le Juvin est plutôt un lever de rideau, et elle +cherche son cinquième acte. »</p> + +<p>Préau m’a écouté avec mauvaise humeur. +Il n’aime pas qu’on lui fasse la leçon. Son insuccès +le remplit de colère, et chez lui, heureusement, +la rage stimule le désir. Lèvres serrées, +face dure, il était presque beau.</p> + +<p>Si je récapitule, je vois que maintenant +M<sup>me</sup> Chantilly est indécise, Le Juvin inquiet, +Préau colérique, et tous les trois prêts à subir +mon influence. Je ferai d’eux ce que je voudrai.</p> + +<hr> + + +<p>Drôle de journée ! Nous sommes partis à +cinq : Dorette avait voulu se joindre à nous. +Nous avons été déjeuner à la campagne et +nous nous sommes promenés dans les bois. +Puis nous sommes rentrés et, à l’instant de +l’adieu, nous n’étions plus les mêmes qu’au +départ.</p> + +<p>Le plein air ne convient pas à M<sup>me</sup> Chantilly. +Un rayon de soleil fait ressortir ce qu’elle +a d’artificiel et de composé. Une guêpe, attirée +par son parfum, l’environna, la prenant pour +une grosse fleur. Elle riait, elle avait peur +d’être piquée, elle chassait la guêpe, mais +quand celle-ci, reconnaissant son erreur, la +délaissa pour de vraies roses, je vis bien que +M<sup>me</sup> Chantilly devenait triste. La plus belle +aventure, c’est peut-être le renoncement.</p> + +<p>A déjeuner elle était assise entre Le Juvin +et Préau. Chacun d’eux, à l’insu de l’autre, +m’a raconté lui avoir fait du genou. Le Juvin, +empressé mais déférent, ne sait pas inventer +de phrases pour s’exprimer lui-même : il +croit que le langage est un signe de convention. +Un de ses arguments est de posséder une +auto, c’est vrai, mais sitôt qu’on en est descendu, +on oublie ce mérite. Son air d’assurance +qui en avait si souvent imposé, donnait envie, +cette fois, de le duper ou de le trahir. L’extrême +justesse de ses gestes et de sa tenue irritait : du +débraillé, des rires et des cris auraient soulagé. +Pour mieux lui permettre d’être ennuyeux, +nous nous taisions : après son insolence de +l’autre jour qu’elle lui avait naturellement +pardonnée, M<sup>me</sup> Chantilly était reconnaissante +à Préau de ce calme apparent. Comment déciderait-elle +entre eux ? En somme, Le Juvin +était connu, classé, c’était un article courant +et de bon usage. Tandis que Préau, ne montrant +rien, laissant entrevoir, c’était la valeur +de spéculation, risquée, mais qui peut, par un +soudain vertige, vous apporter la fortune ou +le bonheur. M<sup>me</sup> Chantilly finirait-elle en +bourgeoise ou en grande joueuse ?</p> + +<p>Eh bien et moi ? M’étais-je éliminé ? Oui : +sur le champ je décidai d’abandonner cette +grosse proie hors d’atteinte. Si mes manœuvres +m’avaient privé d’une conquête éventuelle, +elles m’avaient débarrassé de deux +rivaux dans une entreprise plus sérieuse : +assis à côté de Dorette, je me demandais si +c’était pour me suivre qu’elle avait voulu +nous accompagner. A l’ennui visible de sa +mère, elle s’était présentée soudain et prête à +partir. Depuis lors un sentiment volontaire +animait son visage. Après l’avoir vue insensible, +puis vive tour à tour et mélancolique, je +la contemplais aujourd’hui belle d’une ardeur +réfléchie.</p> + +<p>Et je me disais qu’il me fallait maintenant +convaincre Dorette. A moi de surveiller +les sentiments pressés qui s’épanouissaient +en elle, d’être l’auteur responsable de sa vie +supérieure. A son âge, sa mère s’était montrée +ainsi, sans doute, appliquée et rieuse, ignorante +et avide. Elle s’était avancée d’un même +élan, les bras tendus. Mais, grâce à moi, Dorette +ne connaîtrait pas les compromissions, +les coups de tête succédant aux intrigues, la +corruption, les désespoirs… Dorette, image +d’une jeunesse pure !</p> + +<p>Enfin elle s’est levée et je l’ai suivie au +jardin. « Vous savez, m’a-t-elle dit, je retourne +bientôt dans ma pension. — Comment ? — Mais +auparavant je veux savoir quelque chose : +je le saurai. — Demandez-le moi. — D’ailleurs +maman va partir aussi. — Pour où ? — Elle +hésite encore. — Pour l’Espagne et le Portugal… — Peut-être. +Mais plutôt pour la Norvège. — Tiens, +tiens ! Ce sera bien loin de +vous. — Bah ! dans un an je reviendrai, et +maman me mènera dans le monde. — Dans le +monde ? — Oui, elle dit qu’à ce moment elle +sera vieille et qu’elle ne s’occupera plus que de +me marier. — Elle aura bien raison. — N’est-ce +pas qu’elle est bonne ? Je voudrais tant +lui ressembler. — Soyez vous-même. »</p> + +<p>Puis son entrain est tombé. Elle n’est pas +comme les autres qui sont entêtés à mentir. +Elle laisse ingénument voir ce qui se passe en +elle, et voilà pourquoi elle est si mystérieuse. +« Qu’a donc M. Préau à ne rien dire ? m’a-t-elle +demandé. Est-ce qu’il est fâché ? Contre qui, +contre maman ? — Oh non. — Contre moi ? Je +ne le pense pas. — Contre M. Le Juvin peut-être ? — Peut-être. — Ils +sont très différents, +n’est-ce pas ? — Certes, mais parlons d’autre +chose. Tenez, regardez ces beaux arbres : ce +sont des ormes. » Dorette n’a pas regardé les +ormes, elle a baissé la tête, puis l’a relevée, et +ensuite : « Cela m’ennuie de m’en aller, de vous +quitter. — Me quitter, dites-vous ? — Oui, +vous tous. Est-ce que je vous manquerai ? — Ah, +Dorette, vous n’avez donc pas encore senti +combien je tiens à votre présence et combien… — Oui, +vous. Et les autres ? M. Préau dirait-il +de même ? — Ne vous occupez pas de lui, il +est distrait, il n’attache pas grande importance… — Vous +dites toujours du mal de lui. — Songez +qu’il est des personnes plus attentives, +enchantées de votre grâce, avides de +vous plaire. — Est-ce de M. Le Juvin que vous +parlez ? Tenez, le voici qui s’approche. »</p> + +<p>Le Juvin, en effet, est venu maladroitement +se mêler à notre conversation. « Mon parti est +pris », m’a-t-il murmuré. Mais lequel ? Au bout +de quelques instants il m’ennuyait si fort que +je les ai quittés, ne voulant connaître Dorette +que dans le tête-à-tête, et ne craignant guère +celui auquel je les ai abandonnés. Sous prétexte +de retrouver l’autre couple, je me suis éloigné +pour mieux savourer les paroles de Dorette. +J’ai passé par la salle à manger : elle était +vide. Sur la table il y avait des fruits en +désordre, du vin dans les verres, un gant +oublié, et deux chaises étaient très rapprochées. +Je suis ressorti, j’ai suivi une avenue. A +l’ombre, je regardais les prés lumineux, et je +rêvais de me baigner dans ces hautes herbes, +sous le ciel flamboyant. Puis, à un détour, je +suis tombé sur le reste de la compagnie. « Comment, +a fait M<sup>me</sup> Chantilly, est-ce l’heure déjà +de rentrer ? Comme le temps passe. » Je l’ai +rassurée et lui ai dit : « Votre fille m’a appris +votre prochain voyage en Espagne et en Portugal. — Non, +a-t-elle répliqué avec vivacité, +je n’irai pas en Espagne. — C’est un beau +pays. — Trop conventionnel. Je préfère… — La +Norvège ? — Justement. — N’y a-t-il pas +là aussi quelque convention ? » Elle n’a pu +s’empêcher de jeter un regard à la dérobée sur +le troisième personnage de cette scène, puis a +répondu avec douceur : « Je ne le crois pas. »</p> + +<p>Au bout de quelques instants, je me suis +senti aussi superflu que Le Juvin me l’avait +semblé tout à l’heure. Je me suis levé. « Tu +t’en vas ? a fait Préau d’un air résolu. — Voulez-vous +que je reste ? — Mon ami, intervint +M<sup>me</sup> Chantilly, allez tenir compagnie +à ma fille, je ne veux pas qu’elle soit seule avec +un jeune homme. — Le Juvin est-il si dangereux ? — Ils +le sont tous », murmura-t-elle.</p> + +<p>Elle avait l’œil noyé. Jamais aucun de nous +n’avait su l’attendrir à ce point, j’entends +l’attendrir sur elle-même. J’étais content de +Préau : il oubliait Dorette, et ne se faisait pas +oublier de sa mère. Je retournai vers le premier +couple, riant à l’avance de le trouver +abattu par la chaleur et l’ennui. Il n’avait pas +bougé, il avait chaud. Mais Dorette est d’une +exquise indulgence. Plus tard, comme je l’attirais +à l’écart, elle a convenu que Le Juvin +présente les choses telles qu’elles sont, sans +doute, mais en leur faisant perdre leurs couleurs. +« Moi, ai-je dit, je saurais mieux vous +les montrer. L’univers dépend de celui qui +le regarde. Il ne faut pas le diminuer et +l’appauvrir en étant soi-même petit et sans +ressources. Vous verrez de quoi notre enthousiasme +sera capable ! Vous verrez ! » Ah ! +comme j’ai désiré son bonheur… Et le mien.</p> + +<p>Pour rentrer, Préau a conduit l’automobile. +M<sup>me</sup> Chantilly était assise à son côté et elle se +serrait contre lui durant les virages qu’il prenait +comme un fou. Dorette et Le Juvin s’installèrent +dans le fond de la voiture. J’étais sur +le strapontin.</p> + +<hr> + + +<p>Trois jours ont passé pendant lesquels je +n’ai vu personne. Le souvenir de Dorette me +tenait compagnie. « Elle va rentrer dans son +pensionnat, pensais-je ; l’an prochain, elle +sera libre. Elle ne m’aura point oublié. Sa +grâce sera plus délicate encore, et ses cheveux, +relevés sur la nuque, dégageront une silhouette +de femme. Je lui dirai : « Dorette… » +Là-dessus on m’a remis une lettre de M<sup>me</sup> Chantilly +qui me conviait à passer chez elle.</p> + +<p>J’y ai couru. Elle était seule, fraîchement +refaite, et accueillante. « Mon ami, je vous ai +toujours vanté comme de bon conseil. Ne vous +étonnez donc pas si j’ai recours à vous. Il +s’agit d’une détermination fort importante que +je veux prendre. — Et vous m’avez enfin choisi +pour… — Ne m’interrompez pas. Je suis une +femme seule, en proie à bien des médisances, +dépourvue d’appuis. Hélas, j’en avais autrefois, +et qui me manquent cruellement ! — Sans +doute. — M. Chantilly… — Ah ? — Mais +oui… me disait toujours qu’une femme +ne peut pas décider seule : elle se guide sur +les sentiments ; un homme raisonne… C’est +d’un homme que j’ai besoin aujourd’hui… » +Je la trouvais un peu crue, mais elle a tout de +suite ajouté : « Et qui me donne un conseil +raisonnable. » Puis elle s’est levée, elle a +regardé par la fenêtre, comme pour consulter +jusqu’aux passants. Et peut-être me serais-je +dépité de n’être que le conseiller, non le +payeur, si la curiosité ne m’avait tenu en +haleine.</p> + +<p>Ensuite elle est revenue sur moi, très près, +et, sans transition : « Que pensez-vous de M. Le +Juvin ? » J’ai répondu froidement, un peu +choqué qu’elle m’obligeât à choisir pour elle : +« C’est un garçon très discret. — Mais enfin, +a-t-il des qualités plus profondes ? — Plus profondes ? — Des +qualités de cœur. — Certainement. +Il sera fidèle. — Fidèle ! C’est excellent. — Oui, +et assidu. Tenez, il est plutôt +fait pour les petits soins que pour la grande +passion. — Très bien. Et sérieux ? — Sans +doute, jusqu’à l’ennui inclusivement. — Ah ! +qu’importe qu’il soit ennuyeux : les farceurs +finissent par l’être davantage. Et quand il +s’agit de toute la vie ! — Diable, si longtemps ? — Mon +cher, à quoi pensez-vous ? — Pardonnez-moi +si je vous fâche, mais je vous vois +entichée de Le Juvin et il me semble qu’à +votre place je préférerais Préau. — Ne parlons +pas de ce M. Préau. — Mais… — Non. +Je veux connaître votre opinion sur Le +Juvin seul, j’ai la mienne sur l’autre. Est-il +bon ? — Le Juvin est très bon. — Généreux ? — A +coup sûr, et il aura plus tard une +grosse fortune. — Si grosse ? — Mais oui et il +jouit dès maintenant d’un joli revenu : largement +de quoi en jouir à deux. — Ah, comme +vous me rassurez ! » M<sup>me</sup> Chantilly me dégoûtait.</p> + +<p>L’ayant quittée, j’ai fait des réflexions +amères sur le pouvoir de l’argent. Grâce à +lui, Le Juvin l’emportait donc sur nous. Mais +Préau se doutait-il ! Et n’allait-il pas alors se +retourner vers Dorette ! A la fin, je n’y ai plus +tenu et je lui ai téléphoné. Habilement interrogé, +il m’a laissé voir qu’il ne savait rien +encore de son rival. Alors je lui ai proposé +de passer la soirée ensemble, afin de le préparer +avec douceur à la déception qui l’attendait, +et pour savoir aussi comment il +avait si sottement compromis ses affaires : le +détail de ces choses-là me ravit. Mais il m’a +répliqué sur un ton imprévu de bonne humeur +qu’il n’était pas libre. « Demain alors ? — Demain, +encore moins : je pars en voyage. — Pour +où ? — Pour la Norvège… »</p> + +<p>Je me suis étranglé dans le téléphone. +Poussait-elle l’immoralité jusqu’à les emmener +tous les deux ? Ah ! qu’il était urgent +d’arracher cette malheureuse Dorette à des +exemples si affreux. Et j’étais là, moi, pour +remplacer une mère dénaturée, ou mieux +pour devenir son protecteur. Fallait-il attendre +une année avant de lui offrir un foyer +nouveau, un abri ? « Je la sauverai, me suis-je +écrié, je mériterai sa reconnaissance aussi bien +que sa tendresse. »</p> + +<p>Néanmoins je me suis empressé de me rendre +chez M<sup>me</sup> Chantilly. Elle m’a accueilli avec +un sourire qui voulait faire de moi un complice. +« J’allais vous relancer, mon ami, car je +dois vous dire adieu. Je me suis décidée tout à +coup à partir demain. — Oui, je sais, pour la +Norvège. — Vraiment, vous savez ? — Et +n’avez-vous pas d’autres conseils à me demander ? — Non, +les vôtres ont été suivis. »</p> + +<p>Elle s’est levée, elle a ouvert la porte du +petit salon et elle a appelé. Dorette et Le +Juvin ont paru. « M. Le Juvin, a repris cette +excellente mère de famille, m’a demandé il y +a quelques jours la main de ma fille. J’y ai +consenti, à condition que les fiançailles restent +secrètes une année encore. Remerciez votre +ami, M. Le Juvin : il a fait de vous un tel +éloge qu’il a levé tous les scrupules que j’avais +à un engagement si précoce. » Le Juvin m’a +secoué la main à me rompre l’épaule, et a +murmuré : « Je n’ai pas oublié non plus les +excellents conseils que tu m’as donnés. » Bien +peigné, les dents nettes, l’œil clair, il luisait de +santé et de réussite. Puis il s’est tourné vers +sa belle-mère et lui a, mais respectueusement +cette fois, baisé la main : prudent, n’ayant +rien compromis, le voilà heureux — si ce n’est +de la façon qu’il avait pensé tout d’abord.</p> + +<p>Les laissant se complimenter réciproquement, +j’ai entraîné Dorette à quelques pas : +« Eh bien, je vous félicite, vous êtes contente. — Mais +oui, et vous devez l’être puisque je le +suis. — Et moi qui croyais… — Il ne faut pas +croire — … qui croyais que vos préférences… — Il +ne faut pas préférer ceux qui ne vous +préfèrent point. » Comme elle est, sans le savoir, +habile à faire mal ! J’ai ravalé mon amertume, +et j’ai repris : « Pourquoi vous décider +si vite ? Ces fiançailles, je m’y attendais si +peu. — Maman m’a expliqué bien des choses. +Son mariage n’a pas été heureux, elle m’affirme +que le mien le sera. Et puis, elle n’est +pas habituée à moi. Quand je sortirai de pension, +je la gênerai. Elle est si indépendante. +C’est ennuyeux d’être responsable de moi. — Je +ne trouve pas. — Ainsi je suis casée, au +moins. — Vous valez dix fois mieux que Le +Juvin ! — Mon ami, vous dites toujours du +mal de vos amis. — Jamais il ne comprendra +l’exquise et rare personne que vous faites. — Je +le lui ferai comprendre. — Tandis que moi, +j’aurais… — Taisez-vous. — Dorette ! — Dites : +Mademoiselle. Il n’y a plus que mon +fiancée qui puisse m’appeler Dorette, mais +pas vous. » Alors j’ai voulu lui faire du mal +à mon tour, et je lui ai demandé : « Ni Préau ? — Ni +M. Préau. »</p> + +<p>Je les ai félicités encore tous les trois, en +famille, et je suis parti. Je ne reviendrai pas +volontiers dans cette maison.</p> + +<hr> + + +<p>Moi, Dorette, je ne suis ni riche et satisfait +comme Le Juvin, ni volontaire et violent +comme Préau. Mais vous ne m’avez pas plus +entendu que vous n’avez su vous faire entendre +de l’autre. Hélas, pourquoi ne pas avoir +choisi celui qui goûtait si bien votre sincère +et sensible jeunesse ? Peut-être ne m’auriez-vous +jamais aimé. Mais moi, Dorette, je vous +aime…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c4">DOUBLE</h2> + + +<p class="dedic">à Jacques Chenevière.</p> + +<p>Que les hommes sont donc indifférents l’un +à l’autre ! A peine connaissent-ils les parents +dont ils sont nés, la femme qu’ils aiment, les +enfants qu’ils mettent au monde. Ils parlent de +l’amitié mais ne la pratiquent point. Égoïstes +et sourds, jamais ils n’écoutent quelqu’un qui +se raconte, étant surtout préoccupés de se +raconter eux-mêmes, à quelqu’un qui ne les +écoutera pas davantage.</p> + +<p>Moi, je suis curieux. Je voudrais tout savoir +des êtres que m’envoie le hasard. En wagon, +dans un restaurant, au théâtre, j’épie les personnes. +Rien ne m’intéresse comme de reconstituer +quelqu’un d’après une phrase, un tic, +une attitude ; comme d’imaginer à l’avance +la courbe d’un destin. Il m’est arrivé de ramasser +sur le trottoir une lettre perdue ; ou, dans +une chambre d’hôtel, de placer devant la glace +le buvard maculé pour y déchiffrer la trace +écrite de mon prédécesseur. L’être que j’observe, +comment se tient-il dans le risque, la +jouissance ou la honte, quelle idée se fait-il de +lui-même, quel souvenir conserve-t-il de son +premier amour, quelle pensée donne-t-il à la +mort ? Consulter des journaux intimes, des correspondances +qu’on est dans l’intention de +brûler, et jusqu’à des livres de comptes ; assister +au tête-à-tête des amants, interroger un +prévenu, recevoir un aveu désespéré, écouter +le soliloque de l’ambitieux ! Peut-être suis-je +un espion, mais désintéressé, et qui ne trahit +pas.</p> + +<p>Cette inextinguible curiosité m’a fait séduire +un grand nombre de femmes : l’amour est le +plus sûr moyen de savoir ce qui se passe chez +l’ennemi. De toutes celles que j’ai caressées +avec le zèle que j’aurais apporté à l’exercice +d’une profession, chacune voyait d’abord un +hommage dans l’intensité de mes questions : +toutes, bientôt, s’en effrayaient. Elles se choquaient +qu’on voulût saisir leur secret, surtout +celles qui n’en avaient pas. Elles invoquaient +alors une pudeur qui protégeait leur +néant — principalement à leurs propres yeux : +car se montrer tout nu n’est rien, c’est se voir +qui est pénible. Et puis beaucoup de femmes +répugnent à s’expliquer en entier à celui +qu’elles adorent : il leur semblerait frustrer à +l’avance ses successeurs.</p> + +<p>Je ne leur reproche rien. Moi aussi, j’ai +toujours refusé de me donner. Sitôt qu’une +de ces figurantes de mon désir commençait à +s’intéresser à moi, un pressentiment m’avertissait +de la fuir. On passe pour inconstant alors +qu’on veut être fidèle à son avenir. Mais cette +existence peu à peu m’épuisa. Non seulement +à cause des excès voluptueux qui étaient le +prétexte et aussi l’agrément de mes recherches, +mais parce que, multipliant les rencontres, +je multipliais les désillusions. Plus j’examinais +de gens, et plus j’exigeais quelqu’un. +Après chacun de ces changements où je n’avais +vu d’abord qu’une loi de mon âge et qui me +révélait une loi de ma personne, mes désirs +se faisaient plus vagues, ensemble, et plus +anxieux.</p> + +<p>Alors, je commençai de ressembler au jugement +que mes relations portaient sur moi : je +devins bizarre, susceptible, excessif. Parce +que je n’avais rien trouvé, je doutai, je m’affaiblis. +Dans mon esprit monta comme une +ombre la crainte épouvantable d’être seul. Et +il m’arriva de subir avec un commencement +de délices la grande tentation : puisque mes curiosités +ne parvenaient pas à franchir le seuil +des êtres, n’étais-je pas l’unique réalité d’un +monde incompréhensible ? Les âmes diverses +dont j’avais cherché à me satisfaire, c’était +moi-même encore. <i>Tat twam asi</i>, dit la sagesse +indoue : cette chose-là c’est toi. Et l’intérêt +déçu que je portais aux autres — les autres, +ces univers fermés — m’inondait parfois de +nostalgie et de désespoir.</p> + +<hr> + + +<p>J’avais une marraine excellente, d’origine +napolitaine, cousine de ma mère, et qui possédait +une grande propriété où j’allais parfois +passer des fins de semaine. J’y trouvais un +accueil affectueux et le repos dont j’éprouvais +de plus en plus le besoin. Ma tante, un peu +lourde et qui s’appuyait en marchant sur une +canne d’ébène, me faisait faire le tour de ses +rosiers. Je lui racontais mes aventures, elle me +croyait romanesque, et sa voix italienne me +donnait des conseils tour à tour attendris et +passionnés.</p> + +<p>Elle était également la marraine d’une +jeune cousine à moi que je n’avais jamais rencontrée +et qui habitait la Tunisie. Ses parents +l’avaient appelée Leone, de même que les +miens m’avaient nommé Léon, en souvenir de +notre arrière-grand-père commun, dont la +célébrité de compositeur n’est point oubliée. +Ma tante avait toujours auprès d’elle la photographie +de Leone à l’âge de dix ans, et elle +prétendait que ses filleuls se ressemblaient. +Sur nos deux visages, elle faisait remarquer +les mêmes cheveux noirs, le même nez droit, +le même front haut. Une pareille similitude, +qu’elle exagérait à coup sûr, inquiétait et +amusait à la fois ses superstitions de Méridionale.</p> + +<p>Cette année, à la fin du printemps, je passai +par une crise de profonde tristesse. Mon élan à +vivre se ralentissait, j’étais accablé d’indolence. +A l’improviste, j’allai me réfugier auprès +de ma marraine. Et je ressentis un premier +soulagement à revoir le vaste parc en pleins +bois, entouré de murs, le chenil, à côté du portail +d’entrée, où d’énormes molosses, dressés +contre leurs grilles, protestaient à grands +éclats contre chaque nouvel arrivant. Et puis +la roseraie, aux allées carrelées de briques, la +pièce d’eau endormie sous des nénuphars, le +pavillon de jeux tendu d’andrinople, avec ses +fauteuils d’osier. Après avoir tout revu, je +revins vers la maison où je pensais trouver +ma tante réveillée de sa sieste. Dès mon entrée +dans le salon aux persiennes tirées à cause de +la chaleur déjà forte et où, dans la demi-obscurité, +flottaient des odeurs de bouquets, elle +leva son visage bourbonien et m’annonça une +surprise. « Cette fois, tu ne seras pas condamné +à ma seule présence. » Je demeurai silencieux, +déçu dans mon espoir de tranquillité, mais +elle reprit triomphante : « Leone arrive tout à +l’heure : ses parents me la confient pour une +quinzaine. »</p> + +<p>Et soudain les molosses donnèrent de la voix +près du portail qui s’ouvrait ; une voiture +roula sur le gravier, s’arrêta au perron, et, +comme nous allions nous porter à sa rencontre, +Leone parut. Mais on ne discerna d’abord, +s’avançant dans la pièce obscure, qu’une +forme légère, une ombre vivante dans l’ombre +immobile. Ma tante l’embrassa avec enthousiasme, +puis, m’attirant, elle ajouta :</p> + +<p>— Et maintenant, faites bonne connaissance.</p> + +<p>Je la voyais à peine ; Leone, qui venait du +dehors, ne devait pas me distinguer du tout. +Alors ma tante, du bout de sa canne, poussa +les volets, le jour entra, et nous nous découvrîmes. +Et nous ne pûmes nous empêcher de +sourire l’un à l’autre en entendant notre marraine +s’écrier avec feu :</p> + +<p>— Ah, je l’avais bien dit qu’ils se ressemblaient !</p> + +<p>Leone n’était plus l’enfant encore indécise +de la photographie que je connaissais, mais +une jeune fille aux cheveux relevés, noirs +comme les miens et qui faisaient valoir une +égale pâleur mate du teint. Et nous constatâmes +que nous avions aussi les mêmes yeux +d’un bleu pur, un peu dilatés par l’attention, +lumineux et doux dans l’austérité noire et +blanche de nos deux visages.</p> + +<p>— Enfin, je vous vois, murmurai-je, satisfait +comme si j’avais vraiment attendu cette +minute.</p> + +<p>Ma tante intervint encore :</p> + +<p>— Voulez-vous bien vous tutoyer. Entre +cousins, vous n’allez pas faire des cérémonies.</p> + +<p>Tout le monde se tutoyait dans notre innombrable +famille. Aucun motif de nous +dérober. Quelques heures suffirent à nous faire +paraître cette intimité naturelle, sous le signe +de notre similitude extérieure, vraiment frappante, +et qui le devint plus encore, car, pour +entrer dans le jeu et pour amuser ma tante, je +décidai de me raser la moustache : nous avions +le même dessin de la bouche. Aussi, afin d’exploiter +un cas si curieux, nous nous mîmes à +chercher d’autres ressemblances. La voix de +Leone, comme la mienne, montait et descendait +la gamme : parfois haute, dans les moments +de raillerie et de plaisir, ou bien grave, +lorsqu’elle traduisait une émotion que les mots +ne révélaient pas. Je constatai chez elle avec +ravissement mon besoin de manier des objets +en causant, un coupe-papier, un rond de serviette. +Comme moi, elle aimait les fruits, qu’elle +pelait avec une extrême délicatesse, les doigts +relevés, et qu’elle savourait longuement. Et +puis, outre une habitude de toussoter involontairement +et le tic de mordre ses lèvres, +nous avions encore en commun les brusques +silences où nous tombions parfois au milieu +d’une causerie, comme si nous disparaissions, +évadés, appelés ailleurs par on ne sait +quel mystérieux rendez-vous. Que de fois, +dans mon enfance, mon père m’avait réveillé +d’une tape sur la table, en me criant : « Léon, +ne regarde pas dans le vague. » Sur le visage +de Leone, je vis passer la même onde de rêverie +perdue. Et ce fut à partir de cette dernière +constatation que je cessai de plaisanter notre +ressemblance, que j’essayai au contraire, et +sans m’expliquer pourquoi, de détourner ma +tante de nous comparer plus longtemps.</p> + +<p>Mes insomnies habituelles, suite de mes +désordres, ne cessaient guère. D’ailleurs, à la +campagne, je ne puis résister à l’appel de +l’aube. Un matin, de très bonne heure, j’avais +quitté ma chambre, quitté la maison inerte, et +je m’étais avancé dans le jardin humide de +rosée. Tout était immobile, en attente du soleil. +A l’improviste, dans le grand silence retenu, +j’entendis derrière moi un bruit de pas. +C’était Leone. J’allais lui dire bonjour quand +elle me fit signe de me taire et désigna les sommets +des arbres. Ils venaient de s’illuminer, +et déjà le soleil, qui les débordait, montait au +ciel encore froid, jetait sur nous, sur la pelouse, +sur les oiseaux éveillés dans le lierre, une pluie +étincelante de rayons.</p> + +<p>— L’aurore, dit-elle.</p> + +<p>Et je fus heureux qu’elle eût prononcé ce +mot, avec une intonation qui avait exprimé +ce qui se passait en moi.</p> + +<p>Quand enfin tout fut réveillé autour de nous, +nous nous confiâmes notre goût de nous lever +avant les autres. Nous convînmes de nous retrouver +parfois à cette heure grise, somnolente +et soudain transfigurée. Elle ajouta :</p> + +<p>— Déjà, enfant, je demandais qu’on me +couchât tôt pour être le plus vite possible debout. +Etre à demain, quelle irrésistible tentation ! +Je n’ai jamais été une petite fille qui +se plaint qu’on l’emmène au lit.</p> + +<p>— Pour aller rêver…</p> + +<p>— C’est vrai. Si je quittais sans murmurer +les grandes personnes, c’est qu’elles m’intéressaient +moins…</p> + +<p>— … que mes songes, dis-je sans m’apercevoir +que je suivais ma pensée, non la sienne.</p> + +<p>— Je rêvais souvent, dit Leone, que je +volais très haut dans le ciel.</p> + +<p>— Moi aussi, et cela m’arrive encore.</p> + +<p>— Je m’élevais à mon gré au-dessus de la +campagne, des bois…</p> + +<p>— As-tu passé sur une ville aux innombrables +clochers et dont toutes les cheminées +fumaient ?</p> + +<p>— Peut-être, oui, une ville traversée par un +fleuve… Mais, dis-moi, — fit-elle en riant — si +nous avons eu les mêmes rêves, peut-être +nous y sommes-nous déjà rencontrés ?</p> + +<p>Un autre jour, elle me dit qu’elle adorait, +étant enfant, jouer à la poupée. Puis, avec +un air moitié de défi, moitié de raillerie, elle +ajouta :</p> + +<p>— Voilà un goût strictement personnel. Car +tu n’as pas été petite fille, que je sache…</p> + +<p>Je baissai la tête, et avouai qu’on m’avait +toujours taquiné sur mon goût des poupées.</p> + +<p>— Des soldats, des polichinelles, je pense.</p> + +<p>— Non, de petites femmes en porcelaine +que je câlinais, que je déshabillais et rhabillais +dix fois le jour. Une petite Bernoise, +par exemple.</p> + +<p>— Une petite Bernoise ?</p> + +<p>— Oui, avec un tablier de soie rose, des +chaînettes de métal, deux tresses blondes. Je +la vois.</p> + +<p>— Je la vois aussi, murmura Leone ; les +tresses étaient attachées d’un ruban noir.</p> + +<p>Puis elle haussa les épaules et s’écria :</p> + +<p>— Ces coïncidences sont absurdes. Parlons +d’autre chose.</p> + +<p>J’en vins comme elle à être agacé par ces +rencontres invraisemblables de souvenirs et +de goûts, par ces combinaisons du hasard qui +prenaient l’air de révélations. Une sorte de +gêne nous contraignit qui risquait de gâter des +relations où nous trouvions de l’agrément. +Pour y échapper nous nous bornâmes à des +sujets banaux. Nous nous tînmes davantage +avec notre marraine. Heureuse de cet auditoire, +elle nous raconta des histoires d’autrefois, +les aventures de l’oncle Nino qui avait +été compagnon de Garibaldi, celles de son +mari dont elle nous montrait le portrait en +bersaglier. Ou bien elle nous parlait de Venise, +où elle se rendait souvent : à l’arrivée, une +gondole l’attendait, chargée de fleurs, qui la +menait à un palais du Grand Canal. Et Murano, +et le Lido…</p> + +<p>Elle prit sur la table un coquillage allongé :</p> + +<p>— Voilà qui vient de l’Adriatique.</p> + +<p>Leone s’empara du coquillage et le porta à +son oreille, puis l’approcha de la mienne et +me dit :</p> + +<p>— Qu’entends-tu ?</p> + +<p>— Mais, fit ma tante, on entend le bruit de +la mer.</p> + +<p>— Non, dis-je, je perçois du vent qui passe +dans de hautes ramures, des arbres très élevés. +Il s’apaise, puis il reprend, à intervalles réguliers…</p> + +<p>Leone écouta à son tour.</p> + +<p>— Ce sont des pins, fit-elle, plantés en +haut d’une colline, dans un sol sablonneux.</p> + +<p>— Ils ont des troncs rouges comme au soleil +couchant…</p> + +<p>Ainsi nous étions de nouveau un écho l’un +pour l’autre… Je me levai et gagnai la bibliothèque. +Loin de la jeune fille, je m’irritai contre +nos enfantillages. Je me rappelai le phénomène +psychologique bien connu : on rencontre +quelqu’un à l’improviste et l’on se persuade +qu’on pensait à lui juste avant de le +rencontrer. C’est un simple décalage de la +mémoire. Nous étions victimes d’une illusion +pareille. L’un parlait de ses rêves, de ses souvenirs, +de ses imaginations, et l’autre, instantanément +et involontairement, suggestionné +par notre ressemblance physique, projetait +dans son propre passé ce qu’il venait d’entendre. +Cette explication me satisfit. A l’heure +du dîner je descendis au salon, et, comme +j’allais pousser la porte, j’entendis Leone qui +déclarait, arrêtée devant le bouquet du piano, +fait de pivoines, de roses blanches et de +bleuets :</p> + +<p>— Les bouquets les plus beaux sont ceux de +trois couleurs…</p> + +<p>— Ah, petite, répondit ma tante, tu n’es pas +originale. C’est précisément ce que Léon, en +propres termes, m’a dit à son dernier séjour.</p> + +<p>Des mots que j’avais prononcés avant de la +connaître, la jeune fille ne pouvait pas les +deviner ! Il ne s’agissait plus de souvenirs +vagues qui se modifient selon le désir, mais +d’une phrase textuelle qu’elle répétait. Je +décidai alors de procéder à une enquête méthodique. +Cette manie de savoir qui m’avait +attaché à tant de mes contemporains, s’éveilla +de nouveau, stimulée, rajeunie. A mon grand +désir curieux s’offrait aujourd’hui une perspective +nouvelle vers une âme. Mais avant de +me fier à cette mystérieuse possibilité de l’atteindre, +je voulais être sûr de ne pas me leurrer. +Je commençai par donner rendez-vous à +Leone pour l’aube suivante. Dès qu’elle +m’eut rejoint, éblouie, devant la maison aux +volets fermés, je l’emmenai par l’allée tournante +qui conduit à la pièce d’eau. Là, lui +montrant les nénuphars, les fonds de vase +verte, je mentis expressément :</p> + +<p>— Rien n’est sinistre comme cette eau +croupie, sous ces arbres trop rapprochés. J’ai +obtenu de ma tante qu’on viderait l’étang.</p> + +<p>— Ah ! cette fois, répondit Leone avec une +expression soulagée, je ne suis pas d’accord +avec toi. Ce serait impardonnable de supprimer +cette nappe sombre où le ciel tente de +se refléter.</p> + +<p>J’insistai, et, mentant toujours :</p> + +<p>— D’ailleurs, la forêt qui nous entoure est +triste ; c’est une solitude immobile. Elle n’a +pas la grandeur en mouvement de la mer, elle +limite au lieu d’appeler au loin. J’y suis dans +une geôle, et privé d’horizon.</p> + +<p>Leone hésita, cette fois, non plus soulagée +mais inquiète, comme le pigeon-voyageur qui +tourne sur lui-même afin d’orienter son départ, +puis, résolument :</p> + +<p>— Je ne suis pas de ton avis. Les forêts sont +pleines de compagnons, de vies latentes. Elles +accueillent, elles proposent. La mer est un +gouffre. Ce sont les forêts que je préfère.</p> + +<p>— Moi aussi, Leone. Je mentais.</p> + +<p>Nous fîmes quelques pas en silence, puis +elle dit :</p> + +<p>— Je ne t’en veux pas de me tendre des +pièges. Dès notre première conversation, j’ai +senti sur moi ton regard attentif, scrupuleux. +Je devine bien que tu voudrais me connaître. +Mais pourquoi ? Est-ce pour t’emparer de ma +volonté, pour me conduire vers un but ? +Lequel ?</p> + +<p>— Leone, ce n’est pas me tromper, n’est-ce +pas, que de constater chez toi ce même désir +de savoir ? Si nous avons découvert en nous +des ressemblances qui nous ont amusés, puis +émus, puis troublés, la ressemblance la plus +importante, elle est dans cette curiosité insatiable, +organique, qui nous fait vivre tous +deux.</p> + +<p>— J’ai longtemps cru que j’étais curieuse +à la manière de toutes les femmes. Mais mon +instinct de connaître obéit à d’autres motifs. +Chaque personne nouvelle que je rencontre +m’intrigue et je l’assiège avec patience, puis, +l’ayant devinée, je m’en vais vers une autre.</p> + +<p>— Notre pauvre marraine, fis-je, s’imagine +que tu t’intéresses à ses histoires. Pas du tout : +tu l’épies.</p> + +<p>— Je ne suis qu’une simple spectatrice, +répondit-elle en riant. Ne vas pas me prêter +un esprit de méthode : je regarde et j’écoute, +mais j’ai plus de velléités que de volontés. +Toi, parce que tu es un homme, quand tu interroges, +c’est pour chercher à exercer une +influence, à commander.</p> + +<p>— Non, murmurai-je, les âmes que j’ai +tour à tour visitées ne m’ont pas paru mériter +que je les domine. Et souvent je me suis demandé +pour quelles raisons je m’approchais +d’elles ? Dis-moi, quel motif anime donc ta +curiosité ?</p> + +<p>— A certains moments, c’est l’idée étrange +et vague qu’il me faut trouver quelqu’un, +quelqu’un qui me manque, dont l’absence +m’empêche en quelque sorte de respirer profondément. +Je ne suppose pas que ce soit là un +sentiment exceptionnel chez une jeune fille.</p> + +<p>— Mais de quelle façon cet inconnu te +manque-t-il ?</p> + +<p>Elle réfléchit, et expliqua :</p> + +<p>— Il ne s’agit pas d’un être à conquérir, +mais d’un être qui me compléterait. Je souffre +de sentir ma personnalité encore inachevée, +privée de certains moyens d’expression qu’une +autre m’apporterait. Pourtant, j’ai vingt-cinq +ans.</p> + +<p>— Écoute, Leone, j’ai dépassé ton âge, j’ai +connu beaucoup de gens et, intimement, bien +des femmes. Mes expériences sont donc différentes. +Et pourtant, tes paroles m’éclairent +sur moi-même. Les grands curieux n’observent +pas, ils cherchent. Comme toi j’éprouve +une insuffisance que pourrait seul guérir un +autre être, par une opération qui n’est pas +celle de l’amour…</p> + +<p>— Nous voilà arrêtés devant le même mystère, +tourmentés par le même besoin…</p> + +<p>Le soleil devenait chaud et nous nous rapprochâmes +de la maison. Ma tante, avec sa +bonne grâce volubile, nous y attendait pour le +thé du matin. Et comme, assis entre elles, +j’écoutais la vive conversation des deux +femmes, une idée me vint : « Suis-je bête ! +Il n’y a ni mystère, ni problème. Leone et +moi, nous nous aimons. »</p> + +<p>Je la regardai. Mais je n’éprouvais aucune +ardeur particulière, nulle envie de lui en +imposer, de la réduire. Au contraire. Je me +sentais avec elle en complète égalité. Je ne +la trouvais pas jolie, ou plutôt je ne savais pas +si elle était jolie ou non. Sa chair ne tentait +pas la mienne. M’aimait-elle ? J’en doutai ; +et sa façon de s’expliquer avec tant de lucidité +et de franchise me semblait exclure un +sentiment passionné. Il est vrai que lorsqu’on +a connu beaucoup de femmes, on systématise +ses expériences et on conçoit l’amour sous +une forme conventionnelle : les ingénus sont +plus aptes à l’exception. Je décidai de m’assurer +si Leone m’aimait d’une manière que +j’ignorais encore.</p> + +<p>Après déjeuner, laissant ma tante s’étendre +sur sa chaise longue, j’entraînai la jeune fille +vers le pavillon de jeux. C’était, près du tennis, +une construction chargée de roses grimpantes +et où l’on enfermait le filet et les raquettes. +Dans cette pièce basse de plafond, vernie +comme une cabine de bateau, et où l’odeur de +la résine se mêlait à celle de l’andrinople, la +chaleur était déjà accablante.</p> + +<p>— Quelle étuve, fit Leone. Cela me rappelle +la Tunisie…</p> + +<p>Je fermai soigneusement la porte.</p> + +<p>— Personne, dis-je, ne vient jamais ici. +Nous sommes enfermés et cachés…</p> + +<p>— Retournons à l’air libre, fit-elle avec un +mouvement pour sortir.</p> + +<p>Mais je la pris par le bras, et la fis asseoir +sur un canapé d’osier, parmi les coussins.</p> + +<p>— Es-tu donc insensible, lui demandai-je, +au plaisir d’être profondément dissimulé ?</p> + +<p>— Eh bien soit, ayons très chaud à l’insu +de tout le monde !</p> + +<p>Elle tourna vers moi un visage clair et gai. +M’asseyant près d’elle, je poursuivis :</p> + +<p>— Nous avons reconnu entre nous une +parenté spirituelle. Mais peut-être es-tu froissée +que je te connaisse si bien, sans presque +en avoir pris la peine. Une jeune fille doit +tenir à demeurer mystérieuse. Pardonne-moi +de savoir quelques-uns de tes secrets…</p> + +<p>Elle me répondit qu’on lui reprochait parfois +d’être méfiante et sauvage, mais qu’avec +moi elle avait éprouvé tout de suite beaucoup +de sécurité. Elle ne regrettait pas de s’être +confiée… Bien qu’elle s’exprimât avec le plus +grand naturel, je voulus voir dans ses paroles +un appel calculé auquel il fallait répondre, +et, prenant un accent persuasif, je déclarai :</p> + +<p>— Tu as raison, Leone, de croire en moi. Si +les autres te paraissent indifférents ou dangereux, +repose-toi sur moi qui te comprends.</p> + +<p>Mais elle n’écouta pas ma phrase, et, continuant +sa pensée de tout à l’heure, dit avec la +même simplicité :</p> + +<p>— Cependant si je mets volontiers en commun +avec toi mes goûts, mes idées, il y a une +chose que je ne puis te communiquer parce +qu’elle demeure étrangère à mon esprit. Comment +te donnerais-je ce que je ne possède +point ?</p> + +<p>— Quoi donc ?</p> + +<p>— Mon avenir. Car je l’ignore. Je me sens +parfois remplie d’un désir si vague que je ne +puis le concevoir. Je suis prête, selon les +circonstances, à me modifier, mais dans +quelle direction ?</p> + +<p>— Leone, c’est l’amour que tu attends à +ton insu.</p> + +<p>— J’aime mes parents, mes amis, ma marraine, +ma vieille nourrice kabyle, mon chien. +Mais je n’aime personne d’amour.</p> + +<p>Je remarquai avec satisfaction que j’avais +été omis dans la liste. Elle ajouta :</p> + +<p>— Je me suis renseignée sur l’amour sans +en être troublée. Je cherche autre chose. A +quelqu’un qui me demanderait de me prendre +dans ses bras, je dirais oui, par politesse, si +cela devait lui faire plaisir. Mais quelle formalité +inutile !</p> + +<p>Une telle indifférence m’irrita.</p> + +<p>— Prends garde, dis-je, à celui qui t’offrira +l’expérience. Je redoute qu’une pareille insensibilité +te fasse commettre bien des erreurs. +Tout dépend de ton partenaire. Quand tu le +choisiras, Leone, pense à moi. Et pourquoi +ne me choisirais-tu pas ?</p> + +<p>— Mais, s’écria-t-elle, le sentiment que +j’éprouve pour toi, ce n’est pas de l’amour. +Non, c’est de l’égoïsme. Ta présence me satisfait, +me rassure. Nous sommes trop pareils, +trop évidents l’un à l’autre pour nous aimer.</p> + +<p>La vérité de ses paroles me frappa. Mais +j’en ressentis un sot dépit, et, me rapprochant +d’elle sur le canapé, je murmurai :</p> + +<p>— Prends garde de me faire souffrir. O +fille cruelle ! Car enfin es-tu certaine que moi +je ne t’aime pas ?</p> + +<p>Elle me regarda, et je vis dans ses prunelles +toutes semblables aux miennes se refléter +mon image.</p> + +<p>— Je ne sais pas, je ne sais pas, fit-elle.</p> + +<p>Ma bouche était très près de son cou nu et +délicat ; je me représentai la forme de son +corps dans sa robe légère, et de quelle douceur +serait sa peau sous mes mains. Mais loin de +m’enflammer, ces hypothèses me parurent +arbitraires, choquantes, impossibles. Alors +je la saisis, j’attirai contre moi Leone qui se +laissa faire. Puis, brusquement, je l’abandonnai, +je me levai en m’écriant :</p> + +<p>— Pardonne-moi, c’est toi qui as raison. +Bien sûr, nous ne nous aimons pas. Parce que je +suis habitué aux bonnes fortunes j’ai cru que +nos relations devaient prendre un tour sentimental. +Puissance de l’imitation, de l’amour-propre… +Or ce qui me plaît ici, c’est que +nous ne sommes pas des étrangers, mais des +êtres de la même espèce, si liés que nous +atteignons à l’harmonie sans la chercher. Il +nous manque le contraste, la méfiance, le dépaysement +nécessaires à l’amour. Nous sommes +dépourvus de pudeur et de mensonge. +C’est précisément ce qui me stimule. J’entre +dans une contrée nouvelle, dont je saisis mal +le langage mais où tout m’intéresse et me +convient. Jusqu’à présent, j’avais toujours +cru qu’il fallait la caresse pour s’entendre. +Grâce à toi, il y a d’autres moyens de se +connaître. Mais lesquels, lesquels ? Et que +vais-je découvrir ?</p> + +<p>Agité, anxieux, je rougissais d’émotion +dans cette pièce secrète et surchauffée. Le +profond souci qui avait accompagné toute +mon existence s’éveillait de nouveau en moi, +à la veille peut-être d’être satisfait.</p> + +<p>— Oui, fit Leone d’une voix lente et plus +calme que la mienne, notre entente est étrange, +je dirai presque anormale. Trouves-en le principe, +fût-il bizarre, pour nous y conformer.</p> + +<p>— Puisque nous ne sommes pas épris l’un +de l’autre, répondis-je, puisque cette perspective +nous répugne comme une erreur ou une +maladresse, disons que nous sommes des amis.</p> + +<p>— L’amitié est un terme si vague qu’il nous +suffira, mais est-il une amitié d’un sexe à +l’autre ?</p> + +<p>— Eh bien, disons que nous sommes frère +et sœur. Veux-tu ?</p> + +<p>Et je soulageai mon anxiété par cette formule. +J’ouvris la porte, j’emmenai Leone en +levant les branches retombantes des rosiers.</p> + +<p>— Ne revenons plus dans ce pavillon où +j’ai failli rendre banale notre intimité. Quand +je me persuadais que je t’aimais peut-être, je +pensais en même temps, avec un peu de lassitude : +« Encore un amour. » Car j’en ai tant +connu, et de toutes espèces et qui étaient +pourtant toujours le même. Quelle joie, au +contraire qu’il y ait entre nous un lien imprévu…</p> + +<p>Nous suivions l’allée à l’ombre des marronniers. +Leone remarqua :</p> + +<p>— Je suis une enfant unique : je te dois de +ne plus l’être. Donc, voici mon frère…</p> + +<p>Et déjà le mot ne me plaisait plus. Car +j’avais deux sœurs, l’une mariée, la seconde +engagée dans de savantes études. Nous nous +entendions bien, sans éprouver grand besoin +les uns des autres. Etre frères et sœurs, c’est +appartenir à une même origine, partir d’un +même point, mais se voir souvent destinés à +des buts incompatibles. Nous divergions, et +nos ressemblances apparentes, nos souvenirs +communs, ne pouvaient nous donner le change +sur notre indifférence réciproque. Jamais je +n’avais connu auprès de mes sœurs un repos +total, comme auprès de Leone ; jamais ce profond +bonheur d’être ensemble. Ce que je constatais +de pareil à moi chez elles, était modifié +par le sexe et ainsi m’était rendu étranger. +Tandis que chez Leone, je retrouvais les éléments +féminins de ma nature.</p> + +<p>Ces réflexions se déroulèrent dans mon +esprit très vite. Arrivés au bout de l’allée de +marronniers, nous sortîmes de l’ombre pour +traverser la terrasse, presque incandescente +sous l’ardeur du jour. A demi aveuglé par cet +éclat, je regardai Leone pour deviner peut-être +sur son visage une réponse à mes inquiètes +recherches. Mais je ne vis qu’un être blanc +sous le soleil, un fantôme de lumière, et, derrière, +confondue avec la sienne jusqu’à n’en +faire qu’une seule, mon ombre.</p> + +<p>Jamais comme à cette époque je n’ai été +aussi tourmenté. Jusque-là j’avais connu la +mélancolie, d’autant mieux que la mienne +naissait aux sources même de la vie. Le sentiment +persécuteur de l’incomplet avait été +parfois dans mes amours une épice pour la +volupté : je goûtais une fierté sauvage à +rêver encore alors qu’elles se disaient gorgées ; +et elles s’irritaient de deviner chez moi un +désir si rare qu’elles n’arrivaient ni à le satisfaire, +ni à en jouir elles-mêmes. Mais Leone, +tout en ravivant mon inquiétude, me paraissait +la seule qui fût capable de la calmer. Le +secret de ma guérison elle le détenait sans +pouvoir le communiquer. Elle souffrait comme +moi, et il lui était impossible de vivre tout à +fait comme les autres avant d’avoir trouvé +ce que je cherchais depuis si longtemps. Nous +savions maintenant que nous le cherchions +tous les deux. Mais cette extraordinaire similitude +qui nous rapprochait, quel était, comme +disait Leone, son principe anormal ?</p> + +<p>Nous ne nous lassions pas de causer ensemble. +Ne mettant plus en question notre +parité, nous voulions la vérifier sur tous les +points. Leone me parla de la Tunisie, parce +qu’elle devait à son pays le sens de la grandeur +mélancolique et qu’elle était pressée de +savoir si je l’éprouverais comme elle. Tout +d’abord, n’aimant guère le pittoresque, je +m’étais un peu impatienté de ses descriptions. +Et puis, à travers ses récits, ces images de collines +pelées, de dômes blancs dans des bouquets +d’arbres noirs, de petits chemins entre +des murs de terre sous la retombée verdoyante +des palmes ; à travers ses évocations +de silences, ces silences que trahit à peine le +passage de pieds nus, et encore ses évocations +d’une solitude étendue d’un horizon à l’autre, +je reconnus mes propres préférences. Par +Leone, ces espaces, ces transparences enflammées +par d’extraordinaires crépuscules, et, +dans la race, un si précieux raffinement, un +tel mélange d’inquiétude et de résignation, +tout ce que je n’avais pas trouvé ici, je le +possédais enfin. Leone avait le pouvoir unique +de susciter ma nostalgie et de la combler. +Elle me rapportait les émotions, les plaisirs +d’une existence que j’aurais dû vivre. Un jour +elle me récita un court poème arabe, et ces +syllabes dont je ne pus déchiffrer le sens traduisirent +une partie de mon âme dont je ne +me doutais pas.</p> + +<p>Préoccupé de lui suggérer à mon tour des +réminiscences indicibles, je me mettais au +piano, je jouais mes maîtres préférés, et je +guettais comment Leone écoutait sa propre +révélation. Elle entrait en moi pour s’y trouver +elle-même. Je la renseignais par incidence : +chacun de nous était l’inconscient de +l’autre. Tard dans la nuit, nous prolongions +ces entretiens, cette contemplation dans des +miroirs obscurs qui peu à peu s’éclairaient. +De l’ombre du parc, du ciel nocturne irradiaient +de vagues lueurs. Leone jouissait de +n’être plus incertaine, velléitaire, mais achevée +par ma présence. Et moi je n’éprouvais +plus cette curiosité torturante qui m’avait +poussé de créature en créature, avide de me +rassurer : maintenant, je n’avais plus besoin +de personne. J’avais supprimé la solitude. +Étroitement conjugués, et sans nulle envie +de rapprocher nos corps, nous échangions +des regards surhumains.</p> + +<p>Et tout à coup je découvris la raison de +notre béatitude étrange. Je ne l’ai jamais +révélée, car elle est terrible. Mais je veux +l’inscrire ici pour ceux, moins rares qu’on ne +le pense, qui, à certaines heures de leur vie, +ont confusément pressenti que leur individualité +ne s’arrêtait pas aux limites de leur +chair. Ce qu’ils n’ont pas osé confesser, je le +dirai.</p> + +<p>Leone avait apporté de Tunisie des étoffes +qu’elle nous montra, pour occuper une pluvieuse +après-midi. Comme elle déployait des +burnous, ma tante, que ce jeu divertissait, +nous proposa d’aller nous en revêtir, et de +revenir la trouver, transformés en Arabes. +Nous montâmes, tous deux, à ma chambre. Là, +avec un sourire, Leone s’amusa à me draper +de la tête aux pieds : le vaste vêtement de +laine, cachant mes cheveux, ne laissait voir +que mon visage pâle, étroitement encadré +d’étoffe. Ensuite elle me dit de l’attendre et +elle sortit pour s’habiller à son tour. Tout +déguisement m’inquiète. Dans cette pièce +qu’assombrissait la pluie, je contemplai avec +une sorte de gêne ces plis souples où j’étais +dissimulé. L’attente dura, le jour baissait et +je m’énervais d’impatience quand la porte +s’ouvrit : Leone parut, drapée dans un second +burnous pareil au mien et qui, cachant les +cheveux, ne laissait voir que son visage pâle, +étroitement encadré d’étoffe. Mais était-ce +Leone ou moi-même qui s’avançait ainsi ? +Je contemplais mon double, mon double +exact et réel. L’être qu’on est et qu’on ne +connaît que du dedans ou grâce au subterfuge +des glaces, je l’aperçus soudain du dehors, +agissant sous mes yeux. Sortir de soi pour +s’observer, cet acte impossible à l’homme, je +venais de l’accomplir. J’étais là, debout, +devant moi.</p> + +<p>Il ne s’agissait pas d’un sosie. Ces prunelles, +d’un bleu pur, voyait mon propre univers ; la +pensée douloureuse et incomplète qui m’animait, +animait aussi le corps d’en face. Et +cette idée fit éclair dans mon cerveau : « Nous +sommes la même âme en deux personnes… » +L’être que j’avais appelé Leone et que j’étais, +fit quelques pas, et je faillis crier d’émotion à +le voir se rapprocher, toujours plus, comme s’il +allait, reconstituant enfin son identité nécessaire, +se fondre soudain en moi. Mais je ne pus +crier et m’évanouis.</p> + +<p>Je fus malade bien des jours. Quand la +fièvre me laissait quelque repos, la même +question revenait hanter mon cerveau : « Est-ce +que je vis en deux corps ? » N’était-ce pas +là l’explication de mon inquiétude perpétuelle ? +Est-ce que tous les hommes, plus ou moins +conscients, infirmes et maladroits, ne cherchent +pas toujours, à travers l’amour, la +gloire, la famille, à se compléter ? Autant de +rendez-vous qu’ils donnent à eux-mêmes, et +qu’ils manquent. Notre vie se passe à poursuivre +les éléments de notre personnalité qui +sont dispersés en d’autres créatures. Ce qui +faisait mon cas unique, c’est que ma recherche +avait abouti.</p> + +<p>Je réclamai Leone. Ma tante, qui me soignait +avec une tendresse alarmée, me dit +qu’elle avait dû repartir pour Paris et que de +là elle regagnerait la Tunisie où ses parents la +rappelaient. Ma déception fut grande. Il fallait +à tout prix guérir et aller là-bas me +connaître enfin totalement.</p> + +<p>Je fis un tel effort de volonté que deux +jours après j’avais la permission de me lever. +Mes premiers pas furent pour aller rendre +visite à ma tante. Je la trouvai au salon, +secouée de sanglots et gémissante. Je la questionnai : +elle me montra les journaux étalés +autour d’elle. Le paquebot sur lequel s’était +embarquée Leone avait péri corps et biens. +Un télégramme éploré de son père, qui venait +d’arriver, confirmait que jamais nous ne la +reverrions.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c5">LE VISAGE DIFFÉRENT</h2> + + +<p class="dedic">à Edmond Jaloux.</p> + +<p>Qu’il fût mort, et depuis trois mois, je ne +pouvais ni le comprendre, ni l’admettre ! +J’avais appris la nouvelle par surprise, en +arrivant du Brésil où je venais de passer deux +années. Et, stupéfait, j’accourais vers la petite +ville morose, perdue dans les montagnes, où +nous avions grandi ensemble, où il avait vécu +auprès de sa mère, et où il avait, à vingt-trois +ans, expiré.</p> + +<p>Le train semblait ralentir à mesure que +mon impatience s’excitait. Nous remontions +une haute vallée rocheuse que le soleil, en +cet après-midi d’arrière-automne, avait déjà +quittée. Et, luttant contre la pente, nous luttions +aussi contre un vent dur qui courbait +d’un même geste les cimes des peupliers en file, +les roseaux au bord du torrent, les fumées des +feux champêtres. Au milieu de ce paysage balayé, +le chagrin, l’étonnement, la curiosité qui +se partageaient mon âme, faisaient surgir le +visage ardent de mon ami défunt, mêlé au crépuscule. +Dans le bruit des roues, j’entendais +sa voix, cette voix moqueuse qui avait si souvent +raillé mes partis-pris, mes emportements, +et qui me semblait aujourd’hui railler même +ma douleur…</p> + +<p>Au temps de notre enfance, nous nous étions +longtemps méfiés l’un de l’autre. J’ai un caractère +ombrageux ; je devinais chez lui une +supériorité à laquelle je ne pouvais atteindre, +et lui, de son côté, n’aimait guère mon aspect +taciturne et renfrogné. Un jour, en classe, +dans l’indifférence générale, je lus un travail +de ma composition intitulé <i>Éloge de Léonidas +aux Thermopyles</i> : c’en fut assez pour qu’il +me devinât sous mes platitudes emphatiques. +Avec l’intuition presque effrayante qu’il devait +appliquer ensuite aux plus hauts problèmes +de l’esprit, il comprit que de tous les êtres +qu’il connaissait, j’étais le seul qui fût +à peu près digne de l’entendre. Il vint m’offrir +son amitié et je fus subjugué. Mais soucieux +d’éviter tout malentendu, il y mit des +conditions solennelles, exigeant, par exemple, +le secret de nos confidences réciproques. Était-ce +orgueil, crainte qu’on empiétât sur sa +liberté : il avait besoin de mystère. Sans jamais +expliquer pourquoi, son plaisir était de dépister.</p> + +<p>Notre complicité fut d’autant plus intime +que notre entourage nous décevait, à commencer +par nos familles. Sa mère était une personne +pieuse, dolente, craintive, et qui vivait enfermée +dans le souvenir de son mari. Mes parents +étaient des commerçants modestes, préoccupés +de leurs fins de mois, accablés par une +trop nombreuse progéniture. Nos maîtres, +nous les jugions vulgaires : je me rappelle la +colère de mon ami lorsque nous découvrîmes +que notre professeur de grec et de latin, notre +introducteur auprès de Virgile et d’Homère, +allait s’enivrer dans un cabaret borgne. Quant +à nos condisciples, la plupart étaient de gros +garçons rustiques, réjouis, brutaux, les autres +les fils frêles et sournois de boutiquiers et de +fonctionnaires. Sans doute serais-je devenu +pareil à ceux-ci, sans doute végéterais-je +aujourd’hui derrière un comptoir, s’il ne +m’avait été donné de rencontrer un esprit +exceptionnel et de vivre quotidiennement à +son contact. Certes, pour qu’il m’acceptât +comme compagnon, il fallait la douloureuse +solitude dont il était victime. Sans moi, il +eût étouffé ; le témoin fidèle que j’étais l’aidait +à dissimuler l’éclat extraordinaire de son intelligence. +Toutefois, jamais il ne manifestait de +dédain à personne, sauf aux lâches, aux +vicieux, aux cruels ; il s’imposait une réserve +moqueuse et volontaire, et qu’il semble, aujourd’hui +qu’il est mort, étendre jusqu’à moi… +Alors, dans le wagon devenu presque obscur, +je l’appelle à mi-voix : « Alexandre… »</p> + +<p>Maigre et léger, son front bombé penché en +avant, je le vois qui suit les ruelles étroites, +bordées d’arcades, de notre bourgade natale. +Celle-ci, bâtie sur un rocher, entasse entre des +murailles à moitié démolies ses hautes maisons +austères, sans balcons ni volets. On dirait +une citadelle désaffectée. Somnolente l’été sous +un écrasant soleil, elle s’endort complètement +l’hiver dans une neige épaisse. Le jour, de +rares passants ; la nuit, personne. Quatre fois +par an, une foire se tient à ses portes. Mais +après quelques heures de parade et de vacarme, +l’adieu des forains et le départ des +montagnards vers leurs métairies rendent +plus sinistre l’immobilité où l’on retombe.</p> + +<p>Alexandre habitait avec sa mère le premier +étage d’une ancienne demeure, tout près de +la cathédrale. Mais deux pièces sous le toit +étaient pleines de ses livres, de ses papiers, de +ses rêves. J’étais le seul auquel il en permît +l’accès. C’est là que nous avons tenu des conversations +interminables, c’est là qu’il m’a +éveillé l’esprit.</p> + +<p>A cet âge, il n’avait pas encore choisi parmi +ses préférences, il essayait successivement ses +forces, et ses moyens égalaient ses curiosités. +En deux ans il apprit quatre langues étrangères. +Je l’ai vu, n’ayant jamais touché aux +échecs, se mettre au jeu après une courte explication, +et battre plusieurs fois de suite celui +qui venait de l’enseigner. Il réinventa, à peu +près dans les mêmes conditions que Pascal, +la géométrie d’Euclide. Mais il n’était pas un +fort en thème : sa mémoire était étonnante, +mais il n’avait pas encore assez vécu pour +devenir son prisonnier. Il aimait faire des +théories générales, mais sans schématisme ; +c’étaient des vues d’ensemble très personnelles, +librement esquissées. Passionné pour +découvrir la raison des choses, attentif à déduire, +il voyait tout en mouvement. Un +grand imaginatif, peut-être même un visionnaire, +mais toujours lucide.</p> + +<p>Plus tard, il souhaita acquérir une compétence +universelle, et ce projet, qui eût paru +absurde chez tout autre, me sembla légitime. +Il se jeta avec impétuosité dans l’étude des +sciences, de l’histoire, de la philosophie. Il +rêvait de réaliser à nouveau, malgré des difficultés +infiniment accrues, un type supérieur +à la façon de Vinci ou de Gœthe, une réussite +complète d’humanité. Il se disait prodigieusement +heureux de sentir jouer avec aisance +les mille ressorts de son cerveau. Rien +n’effrayait son ardeur à concevoir et à +expliquer.</p> + +<p>Et puis, parfois, sa puissante imagination +bondissait plus loin que ses connaissances. +C’est qu’il avait vraiment consommé trop de +faits, épuisé trop de beautés. Il ne lui en restait +plus pour alimenter sa frénésie. Alors +une sorte d’ironie transcendante le possédait, +que je ne puis comparer qu’à un délire de vitesse. +L’excès de l’amour pousse certains hommes +à frapper. Mon ami s’excitait à ruiner +ce qu’il avait construit de ses propres mains ; +il portait dans la négation la même dialectique +pressante, le même appétit du risque, la +même joie. Le désir et l’amertume soulevaient +en lui un lyrisme funèbre d’une indicible +beauté. Je ne le suivais qu’en tremblant sur +les sentiers vertigineux où il courait, avide du +précipice comme s’il était trop facile de se +maintenir sur les cimes. Et, distancé, je m’effrayais +de le sentir si loin, perdu peut-être. +Mais de l’abîme montait son rire étincelant… +En d’autres heures, — ces heures de l’adolescence +où l’absolu vous paraît d’une douloureuse +et urgente nécessité, — s’il lui est arrivé, +sous mes yeux, de sombrer dans le désespoir, +il en est toujours ressorti non par la veulerie +ou la résignation comme les trois quarts des +hommes, mais, tour à tour, par la violence +de l’enthousiasme ou par le scepticisme.</p> + +<p>Jamais il ne chercha à me plier à son image. +Au contraire, il m’obligeait à des analyses +personnelles, il s’appliquait à dégager mes +goûts, mes intentions, afin de me pousser +dans mon sens et de m’épanouir. Parfois il +raillait mes défauts, cette brusquerie, cette +susceptibilité dont je ne suis pas encore guéri ; +sur d’autres points, sans doute pour m’aider +à m’ennoblir, il s’efforçait de m’admirer. A +mesure que nous avançâmes en âge, il se +montra de plus en plus préoccupé d’accorder +la pensée et l’action. Mais comment pouvait-il +agir à la mesure de son puissant esprit ? +Il m’enviait presque d’être beaucoup plus +capable que lui, grâce à ma médiocrité, d’embrasser +une carrière commune. Et il observa +attentivement dans ma personne comment +l’idée se dégrade pour se traduire dans le réel. +Car ce que nous avions — à l’insu de tous — conçu +et défini de l’aventure, du risque, de +l’énergie, du commandement, se formula pour +moi de la façon suivante : à vingt ans, je +quittai ma famille et notre petite ville, je fis +un stage dans une maison de commerce, et +je partis ensuite, tout seul, pour l’Amérique +du Sud. Nous entretînmes bien entendu une +correspondance suivie, animée par l’espoir de +nous retrouver le plus tôt possible, côte à côte +au milieu des hommes. Mais dans cette foule +où je l’avais précédé, je constatais chaque jour +à quel point il dépassait tous les autres…</p> + +<p>Le train ralentit, s’arrêta, et l’idée qu’il +était mort s’imposa de nouveau dans sa +cruauté. C’était sur ce quai de gare que je +l’avais vu pour la dernière fois. Sans oser +m’attarder, je sortis et me fis mener avec mon +bagage à l’hôtel de la Poste, seule auberge +convenable de l’endroit. La nuit était noire, +maintenant ; on sentait dans le ciel la masse +énorme des montagnes. De rares réverbères +grinçaient sous la longue rafale du vent. Je +reconnus des boutiques, un ou deux passants +qui ne me reconnurent pas. Des souvenirs assiégèrent +mon esprit, mais je les écartai de toutes +mes forces ; je n’étais venu que pour la mère +de mon ami et pour sa tombe. Ensuite, le +surlendemain, je m’en irais, je me sauverais.</p> + +<hr> + + +<p>Après avoir dîné, je sortis de l’hôtel. Certes, +il était trop tard pour faire une visite, surtout +à l’improviste. Mais je voulais revoir au moins +sa maison. A l’angle de la petite place, comme +je levais les yeux vers la haute façade de +pierre sombre, aux fenêtres étroites, le vent +redoublé me transperça. Et soudain neuf +heures sonnèrent à la cathédrale, dans mon +dos, neuf coups plus solennels qu’en n’importe +quel autre lieu du monde. Je l’avais oubliée, +cette vibration sépulcrale qui avait si souvent +retenti dans ma chair d’enfant. Alors je +traversai le pavé, j’entrai dans la maison +d’Alexandre, et je me mis à gravir les larges +marches de pierre usée. A la servante étonnée, +je dis mon nom ; et je la suivis le long du +corridor jusqu’à la pièce où, sous la lampe, +chaque soir depuis tant d’années, travaillait +M<sup>me</sup> Weckerlin.</p> + +<p>Surprise, elle se leva à moitié, la pauvre +femme, et dut se rasseoir. « C’est vous, c’est +vous », murmura-t-elle. Sa vieille figure, molle +et ridée, ses gros yeux rougis pleins de larmes +comme les miens, ce salon boisé, haut de plafond, +paisible, où l’on n’entendait, dans notre +silence, que le craquement du feu et la plainte +lointaine du vent, cette lampe sur la table +environnée de ténèbres, — quels souvenirs ! +Et M<sup>me</sup> Weckerlin me regardait en tremblant, +et regardait dans le vide, à côté de moi, d’un +regard agrandi qui voyait un fantôme. Puis, +pour détourner l’émotion qui nous gagnait de +plus en plus, elle balbutia :</p> + +<p>— Vous ne reconnaissez pas M<sup>lle</sup> Halliez ?</p> + +<p>Alors seulement je vis, de l’autre côté de la +table, loin de la lumière, Léonore Halliez, une +cousine d’Alexandre, de huit ou dix ans plus +âgée que nous. Je la saluai ; elle roula son +ouvrage, et dit :</p> + +<p>— Ce soir, monsieur, c’est vous qui allez +tenir compagnie à ma tante ; je vous laisse +avec elle.</p> + +<p>Comme je m’excusais de la déranger, elle +ajouta :</p> + +<p>— Vous restez quelques jours, je suppose. +J’espère vous revoir.</p> + +<p>Elle tourna autour de la table, embrassa +sa tante, redressa sa haute taille sombre et +sortit. Une fois seuls, M<sup>me</sup> Weckerlin me fit +asseoir près d’elle, et s’anima, presque bavarde, +comme si elle trouvait enfin l’occasion de se +raconter.</p> + +<p>— Je savais bien que vous viendriez. Durant +sa maladie, Alec m’a parlé de vous plusieurs +fois. Je lui disais : « Reste tranquille, mon +chéri » ; il insistait. Il faut vous dire que j’étais +constamment auprès de lui. Il ne tenait qu’à +moi. Il ne pouvait s’endormir sans que je sois +là. Les derniers temps, lorsqu’il avait de la +peine à s’exprimer, j’étais seule à le comprendre. +Une mère comprend toujours son fils, n’est-ce +pas ? Le docteur me disait : « Etes-vous bien +sûre d’avoir saisi ce qu’il veut dire ? » Je ne +l’écoutais pas, ce docteur. De même, quand il +s’inquiétait de ce qu’il appelait les tristesses +d’Alec. Il le croyait tourmenté, désireux de +quelqu’un, d’une présence. Mais non. Je répétais : +« Ce qui fait de la peine à Alec, c’est de +me voir malheureuse, mais il est calme. » La +preuve, mon ami, c’est que je priais souvent +avec lui ; il fermait les yeux, il ne disait plus +rien. Sa fin a été admirable : silencieux, nous +bénissant sans doute dans son cœur, et tout +prêt à paraître devant Dieu…</p> + +<p>Elle s’arrêta, fatiguée de ce long discours, +et guetta ma réponse. Je m’écriai naïvement :</p> + +<p>— Mais enfin, madame, comment a-t-il pu +mourir ?</p> + +<p>— Une méningite. Je voyais bien depuis +quelque temps qu’il était pâle, creusé. Un +jour, son visage m’a frappé. Il était… comment +vous dire cela ? Il était devenu étrange. +Alors la fièvre l’a pris, tout de suite violente, +et du délire.</p> + +<p>— Et que disait-il dans son délire ?</p> + +<p>La vieille dame soupira, larmoya tout à +coup et murmura : « Je ne saurais… » Ensuite +elle enleva ses lunettes comme pour ne +plus me voir.</p> + +<p>— Oui, repris-je un peu impatienté, quelles +furent ses pensées durant ces heures-là ? Je +voudrais entendre par vous ses dernières +paroles…</p> + +<p>— Oh ! des phrases sans suite…</p> + +<p>— Mais encore ?</p> + +<p>— Le pauvre enfant n’avait plus sa tête.</p> + +<p>Elle prit un temps et ajouta, avec netteté :</p> + +<p>— C’est pourquoi j’avais condamné sa porte. +On m’a proposé de m’aider à le soigner. Mais +je n’ai pas voulu. Le docteur et moi, seulement.</p> + +<p>Elle se serra dans son châle, redevenue +dolente, remuant la tête.</p> + +<p>— A-t-on su l’origine de la maladie ? +repris-je. S’était-il fatigué à trop travailler ?</p> + +<p>— Il lisait beaucoup, c’est vrai, mais ce +n’est pas cela qui fatigue. Moi aussi, je lis, et +je ne suis jamais tombée malade. On a +prétendu, je le sais, qu’il ne trouvait pas ici +toutes les satisfactions qu’il souhaitait et qu’il +s’inquiétait d’autre chose. Mais c’est faux ! +Vous qui avez été son ami, vous direz que +c’est faux, n’est-ce pas ? J’ai répondu qu’Alec +n’avait aucun motif de n’être pas heureux.</p> + +<p>Elle cessa de trembler, remit ses lunettes +pour me dévisager bien en face et affirma :</p> + +<p>— Pas besoin de chercher l’origine de cette +affreuse méningite. C’est Dieu qui l’a voulue. +Il ne nous reste qu’à essayer de nous résigner, +si nous le pouvons.</p> + +<p>Mais je ne me résignais pas. Pour moi, +Alexandre venait de mourir, il me fallait des +renseignements sur ses derniers jours, des +images qui, si douloureuses fussent-elles, me +permissent d’admettre enfin l’évidence. Je +pressai donc la vieille dame, je m’efforçai +d’obtenir par bribes des détails vrais, et ses +phrases embrouillées, ses réflexions confuses, +son chagrin même que je ranimais ainsi me +donnèrent les preuves cruelles que j’étais venu +chercher. Au bout d’une heure, je me levai +pour prendre congé. Elle saisit ma main dans +ses mains gonflées et m’adjura :</p> + +<p>— Revenez demain, mon ami, n’est-ce pas ? +Nous parlerons encore de lui. Certaines personnes +chercheront peut-être à vous donner +d’autres détails, mais c’est moi, moi seule qui +connais tout de mon pauvre enfant.</p> + +<p>Je m’inclinai ; alors, me retenant toujours, +mais sur un ton un peu changé, presque soupçonneux, +elle ajouta :</p> + +<p>— J’ignorais que vous fussiez si lié avec +Alec. Je vous croyais seulement deux bons +camarades. Un jour, il m’a demandé de lui +lire une de vos lettres. Je n’ai pas tout compris +de ce que vous écriviez, mais elle lui a +fait beaucoup de bien. Le soir, il a voulu me +dicter une réponse. Et puis, il n’a pas pu. J’ai +insisté. Il secouait la tête en soupirant : « C’est +trop difficile, c’est trop difficile. » Déjà, à ce +moment-là, il était si faible.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Weckerlin se leva péniblement, ouvrit +le tiroir de la table et ajouta :</p> + +<p>— Il m’a été enlevé, et puis vos lettres ont +continué d’arriver. Les voilà, mon ami…</p> + +<p>Elle me tendit six grosses enveloppes, je +les pris et me sauvai pour cacher mon désespoir.</p> + +<hr> + + +<p>Le lendemain, je fus réveillé par les gémissements +du vent incessant qui venait pousser sa +plainte jusque sous ma porte. L’hôtel de la +Poste est une mélancolique maison de granit. +On m’avait donné la grande chambre du premier +étage, la seule qui ait trois fenêtres — celle +où, par je ne sais quel hasard, avait logé +une illustre cantatrice à l’époque de nos seize +ans. Nous ne sûmes jamais pourquoi était +venue à l’improviste, puis repartie au bout +de deux jours, cette femme dont personne +dans la ville, sauf nous, ne connaissait la célébrité. +Agités par le respect de l’art, le désir +de la créature, l’adoration de la gloire, nous +passâmes ces quarante-huit heures à la guetter +de la rue, à errer sous un prétexte le long des +corridors ou dans le salon de l’hôtel. N’y pouvant +plus tenir, Alexandre écrivit une lettre +qu’il lui fit porter ; la femme de chambre +revint le prévenir qu’on l’attendait. Il monta +hardiment l’escalier, puis arrivé devant la +porte, fit demi-tour et me rejoignit en me +disant : « C’eût été une déception. » Nous ne +connûmes d’elle qu’une torsade de chevelure +blonde et un manteau de fourrure alors qu’elle +montait en voiture, le lendemain, pour s’en +aller.</p> + +<p>Et j’habitais sa chambre ! Une vaste chambre +peinte à la détrempe. Dans cette rude contrée, +on s’étonne de trouver parfois des décorations +à l’italienne, exécutées par des artistes +venus de l’autre côté des montagnes et qui +illustrent en ciels et en oiseaux multicolores +leur regret du soleil. Le plafond bleu était +orné d’arabesques, les murs de fruits et de +fleurs. Devant moi, une grande glace trouble +avait reflété le visage de notre chimère. J’y +distinguai tout à coup celui d’Alexandre. +Alors je résolus d’aller au cimetière.</p> + +<p>Il est en dehors de la ville, au pied d’un +éperon rocheux. A peine en eus-je franchi la +grille que je ressentis un grand calme. Le vent +ne pouvait plus m’atteindre, j’étais à l’abri +des vivants. Une humidité pénétrante m’enveloppa. +Quelques arbres pleuraient sur les +tombes, sur des roses froides parmi leurs +ronces violacées. Je ne savais où trouver +Alexandre, et j’avançais au hasard, presque +surpris qu’il ne se relevât pas pour m’appeler. +Enfin, je vis son nom inscrit sur une dalle, en +lettres banales et définitives. Je m’en voulus +de ne pas éprouver plus d’émotion, de demeurer +rétif, inerte. Mais comme je cherchais mon +mouchoir dans ma poche, — ce cimetière +m’enrhumait au lieu de me faire pleurer, — j’y +sentis les enveloppes que m’avait remises, +la veille, M<sup>me</sup> Weckerlin.</p> + +<p>Je les ouvris, ces lettres. J’y revis les +phrases que j’écrivais sans savoir qu’il était +mort, et leur inutilité, absurde et innocente, +me bouleversa. Comme témoignage vivant de +notre amitié, il ne me restait que ces feuillets +de ma main, mais où je retrouvais l’accent si +fier de nos confidences. N’importe qui eût +peut-être appelé cynisme cette franchise tranquille +et courageuse qui s’exerçait même +à nos propres dépens. Le fond d’une âme +humaine, voilà ce que nous osions, dans notre +impitoyable loyauté, montrer l’un à l’autre. +Jamais je ne parlerai à quiconque sur ce ton-là. +Et lui-même n’aurait jamais révélé à d’autres +qu’à moi d’aussi secrètes profondeurs. +Ainsi j’étais désormais l’unique dépositaire +de sa pensée. Bien plus que sous cette dalle, +je le sentis présent dans ma poitrine.</p> + +<p>J’achevai ma lecture. Nous étions si préoccupés +de l’essentiel de nous-mêmes, et de +ramener aux principes généraux nos mouvements +intérieurs, que nous ne parlions guère +de notre vie pratique. Séparés l’un de l’autre, +nous faisions abstraction des événements. Je +me gardais pour ma part de relater les besognes +utilitaires, les fréquentations banales +qui composaient mon existence au Brésil. Et +lui ? Loin de moi avait-il commencé de réaliser +les ambitions dont je connaissais les grandes +lignes ? Ou bien, songeant à son attitude au +seuil de la cantatrice, je me demandai s’il +avait dédaigné ce qui eût risqué de le mal +satisfaire ?</p> + +<p>Autour de moi, tout était silencieux, sauf +les gouttes d’humidité tombant sur des feuillages +flétris. Rien, ni personne ne pouvaient +me répondre. Alors, je m’en allai à travers le +cimetière, déchirant en mille morceaux mes +lettres inutiles ; près de la sortie, je m’arrêtai +pour les jeter sur un tas de détritus qu’emporterait +le fossoyeur : vieilles couronnes, chrysanthèmes +fanés. Et comme je relevais la +tête, je vis paraître sur le seuil de la grille Léonore, +le visage maigre et volontaire sous un +chapeau noir. Je la saluai, elle fit un mouvement +vers moi, puis, me saluant à son tour, elle +gagna l’intérieur du cimetière.</p> + +<hr> + + +<p>L’après-midi, j’allai voir M<sup>me</sup> Weckerlin. +Assise dans son fauteuil près de son feu toujours +flambant, elle m’interpella :</p> + +<p>— Qui avez-vous vu ? Vous a-t-on parlé +d’Alec ?</p> + +<p>Je l’assurai, un peu surpris, que je n’avais +adressé la parole à personne. Alors elle attira +à elle, de ses grosses mains molles, un porte-feuille.</p> + +<p>— J’ai préparé un choix de ses photographies +pour que nous les regardions ensemble. +Celle-ci, tenez…</p> + +<p>C’était le portrait d’un bébé florissant assis +par terre ; je ne l’avais pas connu à cet âge. +Un second portrait me le montra à cinq ans, +en marin et de profil.</p> + +<p>— Là, fis-je, on reconnaît son front si particulier, +ce front de cérébral.</p> + +<p>— N’est-ce pas, fit-elle, qu’il était un bel +enfant ?</p> + +<p>D’autres photographies passèrent, assez +insignifiantes, des groupes où il était mêlé à +des gens.</p> + +<p>— Celle-là, dit sa mère, je ne l’aime pas.</p> + +<p>Et elle me tendit une épreuve d’amateur, pas +retouchée, où des ombres dures soulignaient, +avec une intensité qui me troubla, la profondeur +sombre du regard, l’amertume de sa +bouche. O destinée trop courte qui n’avait +pu déployer les promesses de cette image ! +Avide de le contempler encore, je demandai :</p> + +<p>— Et les autres ?</p> + +<p>— Quelles autres ?</p> + +<p>— N’avez-vous pas d’autres portraits que +ceux de son enfance ?</p> + +<p>Elle baissa ses paupières sur son visage +gonflé et murmura :</p> + +<p>— Il n’y en a pas d’autres.</p> + +<p>Elle dut sentir ma désapprobation, car elle +se mit à remuer dans son fauteuil, à agiter ses +mains tremblantes, en soupirant : « Mon pauvre +petit Alec…, mon pauvre petit Alec… » +Puis, comme décidément je ne répondais rien, +elle parla pour elle seule.</p> + +<p>— Ses premières années, elles m’ont donné +bien des inquiétudes. Après avoir été un beau +bébé, il a eu coup sur coup des maladies qui +l’ont affaibli. A sept ans et demi, une mauvaise +scarlatine. L’année d’après, ça a été le +tour de la fièvre typhoïde ; j’ai cru le perdre. +Il en sortit tout maigre. A dix ans, j’ai dû le +retirer de la petite école qu’il fréquentait ; il +avait des maux de tête continuels. Qui sait ? +peut-être les premiers signes de l’affreuse maladie…</p> + +<p>— Je ne l’ai jamais entendu se plaindre.</p> + +<p>— Il ne vous disait pas tout, mon ami. A +mesure qu’il grandissait, il ne racontait plus +ses souffrances. Quand il a dû s’aliter pour sa +dernière maladie, j’ai cru le revoir tout petit. +Une nature comme la sienne, il fallait la deviner. +Je ne regrette pas l’hiver où je l’ai gardé +ici après l’avoir retiré de son école. Un hiver terrible, +quelle neige ! Nous étions comme emprisonnés, +tous les deux. Naturellement, je ne le +laissais pas inoccupé. Nous faisions un peu de +géographie, de calcul, d’histoire. Ensuite, il +est devenu bien plus savant que moi, qui ne +sais pas grand’chose. C’est quand même moi +qui lui ai appris l’essentiel. Le reste…</p> + +<p>— Une fois l’esprit éveillé, quel appétit de +lecture ! Personne n’a eu sa dévorante curiosité, +son besoin de découvertes…</p> + +<p>— Je le tenais dans les plis de ma robe, au +coin de ce feu.</p> + +<p>— A chaque révélation nouvelle, quel élan +pour repartir ! Je l’entends encore, la voix +pressée, m’expliquer la philosophie de Spinoza, +ou bien commenter le pessimisme de Schopenhauer…</p> + +<p>— C’était un enfant doux et appliqué, très +sage.</p> + +<p>— C’était un homme déjà, bien avant ceux +de son âge… En quelques années à peine, du +petit garçon a jailli un chef, un maître, sans +qu’on puisse s’expliquer la soudaineté de cette +transformation.</p> + +<p>Calmement, comme pour me ralentir, +M<sup>me</sup> Weckerlin dit :</p> + +<p>— Un « maître », mon petit ?</p> + +<p>Puis, obstinée, un peu dédaigneuse, elle +ajouta :</p> + +<p>— Il ne s’est pas tellement transformé que +vous le dites.</p> + +<p>Mais mon chagrin me remontait à la gorge.</p> + +<p>— Jamais, m’écriai-je, je ne me consolerai +de sa mort. J’ai perdu l’être le plus rare, un +guide pour toute l’existence, une haute raison +de penser et d’agir. J’ai perdu le meilleur +des frères, mon seul ami !</p> + +<p>— Mon fils.</p> + +<p>— Et qu’eût-il donné au monde, quelle +vérité nouvelle eût-il apportée aux hommes ?</p> + +<p>— Mon fils, répéta-t-elle en bougonnant.</p> + +<p>— Parmi tant de possibilités diverses dont +il était capable, que serait-il devenu ?</p> + +<p>— Je le sais, déclara-t-elle avec impatience.</p> + +<p>— Alors madame, je vous en supplie, dites-moi +tout, quelles furent ses dernières confidences ?</p> + +<p>Elle s’enfonça dans son fauteuil, serra son +châle, et, au bout d’un instant, laissa tomber :</p> + +<p>— Il n’a pas eu besoin d’en faire… Alec +n’avait rien à m’apprendre.</p> + +<p>Ma susceptibilité naturelle se réveilla. Je +m’écriai, avec irritation :</p> + +<p>— Prenez garde de le diminuer en le simplifiant ! +Il y avait en lui plus de choses que nous +n’en pouvions apercevoir. Ni vous, ni moi ne +lui aurions suffi toujours. Son audacieuse espérance +était tournée au delà, et plus tard…</p> + +<p>— Quelle erreur, fit M<sup>me</sup> Weckerlin en +m’interrompant. Alec s’est consacré à moi +avec un zèle qui ne m’étonnait pas d’ailleurs +et qui suffit à prouver que vos souvenirs sont +infidèles. Comme vous le jugez mal ! Jamais +il ne m’eût quittée. La mort seule nous a séparés, +pour peu de temps encore. Ces dernières +années, comme ma vue avait baissé, c’est +lui qui tenait mes comptes. Chaque jour il +allait faire pour moi de petites emplettes. Sans +avoir besoin de l’interroger, je ne sentais pas +en lui les curiosités dont vous parlez. J’ignore +Spinoza et l’autre dont vous avez dit le nom, +mais mon fils était, comme moi, surtout +préoccupé des choses religieuses, du devoir +quotidien. Je vous ai raconté hier que nous +avons prié ensemble, durant ses derniers jours.</p> + +<p>— C’est-à-dire qu’il vous écoutait prier.</p> + +<p>— Sans doute, répliqua la vieille dame en se +dressant, il m’écoutait ! Et vous, où étiez-vous +pour qu’il vous écoutât ? L’amitié lui a manqué +à l’heure de l’agonie. Ne lui prêtez pas des +intentions, et je ne sais quelles bizarreries qui +ne furent pas les siennes.</p> + +<p>Devant cette brusque exaltation, je m’en +voulus d’avoir montré mon dépit.</p> + +<p>— Madame, murmurai-je, pardonnez-moi. +Mais cependant je n’invente rien quand je me +rappelle ces deux pièces au grenier, qu’il avait +remplies de livres, où il a si ardemment travaillé.</p> + +<p>— Eh bien ! mon ami, répondit M<sup>me</sup> Weckerlin +avec satisfaction, quand il fut très malade, +Alec donna des ordres pour qu’on brûlât +une caisse de papiers qui s’y trouvait et qu’on +vendît tous les livres…</p> + +<p>— Et vous l’avez fait ?</p> + +<p>— Naturellement.</p> + +<p>Je mis ma tête dans les mains. Alexandre +avait-il donné ces ordres dans le délire ? Ou +bien, puisque j’étais absent, avait-il voulu +protéger contre des indiscrétions, des malentendus, +le secret de son travail et de sa pensée ? +De toutes façons, quel malheur ! M<sup>me</sup> Weckerlin +jubilait.</p> + +<p>— Vous voyez, mon ami, moi j’apporte des +preuves…</p> + +<p>J’eus ma revanche à la considérer qui reprenait +tout à coup, avec une mine soupçonneuse :</p> + +<p>— Mais qui donc vous a poussé à me questionner ?</p> + +<p>— Je vous répète que je n’ai causé ici +avec âme qui vive.</p> + +<p>Le cœur serré de tristesse, je me levai.</p> + +<p>— Je pars demain, madame.</p> + +<p>Alors, son vieux visage s’attrista à son tour. +Elle larmoya, chuchotant :</p> + +<p>— Revenez encore ce soir, nous parlerons +de lui.</p> + +<p>Une fois dehors, j’éclatai de colère. La voilà +bien, la tyrannie des familles ! Cette vieille +bourgeoise qui avait mis au monde un enfant +peut-être de génie, ne savait pas même +le reconnaître. Elle s’était formé de lui une +image conventionnelle, qui pâlissait de plus +en plus maintenant qu’il était mort. Elle trahissait +sa mémoire par tendresse maternelle. +O grande âme, avait-il donc fallu te plier à la +médiocrité de ce voisinage, dissimuler par +orgueil, mentir par pitié. Est-ce la méningite +ou le désespoir qui t’a emportée ?</p> + +<p>Et j’allais par les rues désertes, luttant tête +basse contre le vent. La nuit était venue, une +âpre nuit montagnarde qui ne parvenait pas +à refroidir mon indignation. A ma colère se +mêlait une rancune personnelle, M<sup>me</sup> Weckerlin, +en défigurant son fils, abîmait ma propre +adolescence. Le hasard de ma course m’amena +devant la maison où je suis né ; je n’y jetai +qu’un coup d’œil furieux. Si Alexandre, tel +que je l’aimais, n’avait existé que dans mon +imagination, le meilleur de moi-même n’existait +pas davantage. Mais c’était impossible ; +ce coin de rue, cette arcade soudain le faisaient +apparaître à mes yeux. A travers les +ténèbres flottait son visage pensif, tout à coup +passionné, tout à coup railleur. Moi seul, +j’étais fidèle à son juste souvenir, comme +j’avais été fidèle, de son vivant, à ses secrètes +confidences.</p> + +<p>Quand, après avoir longtemps déambulé, je +rentrai à l’hôtel, on m’avertit que quelqu’un +m’attendait au salon. J’y allai, assez étonné. +C’était M<sup>lle</sup> Halliez.</p> + +<p>— Je voudrais vous parler, fit-elle à voix +basse.</p> + +<p>Puis, désignant du regard deux personnes +qui causaient à la table voisine, elle murmura :</p> + +<p>— Mais sans crainte qu’on nous écoute.</p> + +<p>L’hôtel de la Poste n’a pas d’autres pièces +de réception. Je proposai ma chambre, — presque +un salon, somme toute. M<sup>lle</sup> Halliez +accepta, et nous montâmes. Lorsque j’eus +refermé la porte sur nous, je sentis l’insolite +de notre tête-à-tête. Mais Léonore, préoccupée, +résolue, n’y fit pas attention. Elle commença +tout de suite, comme si elle avait préparé ses +phrases à l’avance, en m’attendant :</p> + +<p>— Monsieur, je sais que vous partez demain +et je suppose que vous ne reviendrez pas ici +de longtemps. Mon père est le notaire de la +famille Weckerlin. Mon cousin Alex, avant +de mourir, lui a remis des papiers pour vous, +et il les a conservés en attendant de connaître +sûrement votre adresse…</p> + +<p>— Vous me les apportez ? m’écriai-je.</p> + +<p>— Non. Mon père vient de s’absenter pour +huit jours. Il me charge de vous demander +si vous voulez qu’il vous les envoie dès son retour, +ou bien que je vous les remette ce soir +chez ma tante.</p> + +<p>— Apportez-les-moi chez M<sup>me</sup> Weckerlin, +je vous en prie, mademoiselle… Ah ! je savais +bien qu’Alexandre aurait encore quelque chose +à me dire !</p> + +<p>Et puis, je me demandai pourquoi Léonore +était venue elle-même me trouver, pourquoi +elle avait réclamé que nous fussions seuls. Un +prétexte lui était nécessaire, maintenant allait +surgir l’essentiel. Pourtant ses premiers mots +parurent le démentir.</p> + +<p>— Monsieur, fit-elle, c’est tout ce que +j’avais à vous communiquer…</p> + +<p>Puis ses traits se détendirent, laissèrent +paraître une expression de gêne et de souffrance. +Elle murmura :</p> + +<p>— Les dernières volontés d’Alex sont sacrées, +et c’est un devoir pour moi que de contribuer +à les accomplir. Pardonnez-moi de +maîtriser si mal mon émotion quand je me +trouve en face de son seul ami.</p> + +<p>— Il vous a quelquefois parlé de moi ?</p> + +<p>— Assurément.</p> + +<p>Je la regardai, droite, intelligente, austère… +Depuis mon départ, peut-être avait-il rencontré +en cette cousine une interlocutrice. +Enfin j’allais pouvoir révéler à quelqu’un qui +fût digne de l’entendre la vérité sur le disparu. +Je fis :</p> + +<p>— Vous causiez souvent ensemble ?</p> + +<p>Elle baissa la tête sans répondre. Je la priai +de s’asseoir, je me rapprochai d’elle, m’écriant :</p> + +<p>— Merci d’être venue ! Évoquons son souvenir ! +Racontez-moi ses derniers jours sur +lesquels je n’ai que le récit de sa mère, récit +vague, et inexact j’en suis sûr.</p> + +<p>M<sup>lle</sup> Halliez releva la tête, mais ce fut pour +la détourner.</p> + +<p>— Ses derniers jours, monsieur, je les +ignore. Ma cousine si faible, si résignée d’habitude, +décida de défendre sa porte, et demeura +seule avec lui et le médecin. Je ne l’ai +revue, mais cette fois effondrée, que lorsque +tout fut fini.</p> + +<p>— Mais vous avez assez connu votre cousin +pour contester avec moi l’image puérile qu’en +trace M<sup>me</sup> Weckerlin ?</p> + +<p>— Que vous a-t-elle dit ?</p> + +<p>— Elle en fait le modèle des bons garçons, +respectueux, réservé, doux, fade.</p> + +<p>— Elle a essayé de me faire partager son +point de vue, fit M<sup>lle</sup> Halliez en haussant les +épaules, mais je m’y suis toujours refusée. +Nous n’abordons plus le sujet… Alex s’apercevait +de cette incompréhension, il m’en a parlé +souvent. Mais il ne voulait détromper personne. +On existe, disait-il, selon l’idée que se +forment les autres ; à nous de créer en eux +une belle idée de nous-mêmes…</p> + +<p>Je tressaillis ; cette formule rendait le son +d’Alexandre !</p> + +<p>— Dites-moi, mademoiselle, comment avez-vous +appris à le connaître ?</p> + +<p>— Je l’avais vu grandir sans lui donner plus +d’importance qu’à d’autres cousins de son +âge. Un jour… Mais il est inutile de vous rapporter +ces détails. Ce serait une trop longue +histoire. Sachez au moins que je fus stupéfaite +devant les richesses d’âme de ce tout jeune +homme. Jamais je n’avais rencontré de nature +si généreuse et si ardente. Nous nous mîmes à +causer, à nous expliquer, à nous enfermer dans +une intimité toujours plus étroite. Il n’avait +que du dédain et moi que de la haine pour +notre entourage médiocre, notre plate existence +où nous ne possédions que nous-mêmes.</p> + +<p>Son ton s’élevait et ses yeux sombres éveillaient +sur son visage une beauté que je n’y +avais point encore vue. Elle continua, dans le +même mouvement :</p> + +<p>— Vous êtes parti d’ici, vous. Peut-être +avez-vous oublié la désolation qui y règne. +Songez à ceci ; durant des années, j’avais +souffert d’être seule et incomprise ; après avoir +gémi et saigné, mais tout bas, après avoir +étouffé mes aspirations les meilleures, je +m’étais résignée à mourir vivante, lorsque +soudain, dans ce bagne peuplé d’indifférents +pires que des ennemis, je crus rencontrer un +compagnon. Ah ! jamais je n’oublierai l’espérance +violente qui me bouleversa, la terreur +aussi de m’être peut-être trompée. Nos premiers +entretiens furent hésitants, naïfs, chacun +observant l’autre et prêt à s’échapper. +Mais bientôt nous nous reconnûmes. Après +toutes mes mortifications et mes désespoirs, +je pouvais me confier, m’épanouir, et tout ce +que j’avais refoulé remonta à la lumière. Non, +Alex n’était pas ce que prétend sa mère…</p> + +<p>— Alexandre, m’écriai-je, gagné par son +exaltation, cet esprit audacieux, magnifique.</p> + +<p>— Ce grand cœur…</p> + +<p>— Cette intelligence impitoyable, libre de +toute entrave.</p> + +<p>— Mais surtout cette sensibilité infiniment +délicate, ce tour romanesque, cette pitié consolante, +ces façons charmantes de parler…</p> + +<p>— Pardon, dis-je, déplorant une fois de plus +la manie des femmes de mettre l’accessoire à +la place du principal, Alexandre était courtois +sans doute, raffiné de toutes manières, mais +il dépasse de beaucoup ces définitions. Laissez-moi +vous expliquer…</p> + +<p>Elle fixa sur moi un regard fulgurant.</p> + +<p>— Monsieur, il vous a donné tout ce que +l’amitié légitimement réclame. Mais cela ne +va pas très loin.</p> + +<p>Piqué, je fis valoir qu’une amitié virile n’est +pas moins perspicace qu’une amitié féminine : +alors elle m’éclaira mieux.</p> + +<p>— J’en ai trop dit pour n’en pas dire +davantage. Je savais bien, d’ailleurs, que notre +conversation viendrait jusque-là. Dussé-je +vous choquer, monsieur, il me faut parler +d’Alex, en parler tout haut, le réveiller d’une +mort dont je ne me console pas. C’est parce +que je ne puis porter à moi seule ce souvenir +que je suis venue vous trouver, pour vous +dire, pour vous crier enfin… Ah ! comprenez-moi, +monsieur. Vous n’avez pas le droit de +me disputer son image, à moi qui l’ai connue +tout entière.</p> + +<p>Le coude appuyé sur le bras de son fauteuil, +le visage caché dans une main autant +par pudeur que pour mieux évoquer le disparu, +elle continua :</p> + +<p>— Quelle que fût son intelligence que je +ne saurais mesurer, elle le rendait semblable à +d’autres hommes. Mais ce n’est pas par les +idées qu’un être s’exprime profondément. Je +garde dans mon cœur des paroles qu’il m’a +dites et qui furent uniques. Un soupir, un +regard m’ont plus renseignée sur lui que +toutes vos conversations. Voilà pourquoi +Alex m’appartient. Il est à moi puisque je me +suis donnée à lui. D’ailleurs, c’est pour moi +qu’il est né, pour la passion que je lui ai inspirée. +S’il m’a consolée d’avoir dû l’attendre +si longtemps, je lui ai fait oublier à mon +tour l’angoisse de ses idées et de ses livres. Je +lui ai révélé sa vraie nature, qui n’était pas +cérébrale comme vous dites, mais qui était +d’aimer, d’aimer, d’aimer…</p> + +<p>Sa voix orgueilleuse tout à coup se brisa. Je +me contins devant son silence. Mais elle était +fière de revendiquer son amant ; abattant +son bras et me regardant en face, elle fit :</p> + +<p>— Voilà, monsieur, ce qui s’est passé dans +une bourgade, perdue au fond des montagnes. +Deux créatures séparées par l’âge, par le respect +humain, par la sévérité des mœurs et la +force des préjugés, se sont rejointes, et dans +le plus profond secret, au risque d’un horrible +scandale, ce couple indissoluble a vécu trois +années d’un bonheur que vous n’imaginerez +jamais. Vous, monsieur, vous avez tenté au +loin l’aventure, mais quoi que vous ayez cherché +et peut-être trouvé, rien ne vaudra dans +votre existence ce qu’il a connu, celui qui est +resté ici, resté pour moi. Car qui donc, sauf +moi, l’a retenu ?</p> + +<p>Ce ton provocant stimula mon irritation ; +elle le comprit, et d’un accent plus raisonnable :</p> + +<p>— Si je m’exprime avec cette liberté, ce +n’est pas seulement pour me soulager. C’est +aussi parce que, sans le savoir, vous m’avez +rendue parfois très malheureuse. Alex, quand +il me parlait de vous, et seulement alors, +prenait l’air distrait, inquiet même, et une +sorte de nostalgie traversait ses yeux.</p> + +<p>Je n’y tins plus et m’écriai :</p> + +<p>— C’est lui qui m’avait engagé à partir, au +temps où vous ne l’aimiez pas encore, au +temps où il était ambitieux, plein de rêves, +les rêves que vous avez tués en lui, au temps +où il comptait, comme moi, s’évader…</p> + +<p>— Ne le plaignez pas ; j’ai été son évasion.</p> + +<p>Elle me défiait du regard, assurée de ses souvenirs, +et je la contemplai contre le mur +décoré à l’italienne de fleurs et de fruits, sous +le plafond couleur de ciel et peint d’oiseaux. +Elle ne savait pas qu’un jour, sur le seuil de +cette chambre, Alexandre avait préféré ses +rêves à une réalité trop facile. Alors je fus certain +que s’il avait pris quelque plaisir à ses +caresses, il avait, toujours secret, gardé sa +liberté souveraine.</p> + +<p>— Et maintenant, dit-elle avec une douceur +inattendue, que je vous ai appris pourquoi +mon petit n’a jamais voulu vous rejoindre, +je ne suis plus jalouse de vous… Je veux +bien vous laisser la seconde place…</p> + +<p>Je haussai les épaules, fort impoliment. +Elle se leva et, avec une affreuse tristesse :</p> + +<p>— Pardonnez-moi en songeant à ma douleur, +en songeant que tous les soirs de ma vie +désormais dévastée, je vais, sous prétexte de +tenir compagnie à ma tante, dans cet appartement +où il est mort sans pouvoir me dire +adieu, et où j’essaie de croire qu’il va tout à +coup surgir…</p> + +<hr> + + +<p>Elle était partie que je l’entendais encore, +cette bizarre personne dont la réserve hautaine +avait laissé éclater de tels aveux.</p> + +<p>Alexandre avait dû être violemment aimé +par cette femme, longtemps déçue. Mais tandis +qu’elle cherchait à prendre une revanche de +la vie, de l’âge qui venait, il en était à préparer +ses débuts. Cette liaison, bien sûr, +n’avait été qu’une aventure à laquelle il s’était +prêté, en attendant d’étonner autrement le +monde.</p> + +<p>Du reste, je m’expliquais l’erreur de Léonore. +Elle le croyait sentimental et romanesque, +peut-être voluptueux, parce qu’elle lui réclamait +des satisfactions de cet ordre. Ceux qui +nous chérissent nous voient tels qu’ils nous +désirent ; ils s’imaginent nous aimer le plus à +l’instant où ils nous sont le plus infidèles. De +même qu’il avait laissé sa mère se tromper +sur son compte, de même Alexandre, fier, +clairvoyant et moqueur, avait accepté que +Léonore s’illusionnât.</p> + +<p>Mais moi, j’étais en mesure de montrer à +l’une ou l’autre de ces femmes l’énormité de +leur erreur. De plus, le soir même, Léonore +me remettrait les papiers que me léguait +Alexandre ; ils me suffiraient sans doute pour +les confondre toutes deux. Pressé de connaître +ce message d’outre-tombe, je me hâtai de +dîner. Comme dépositaire des secrets de mon +ami, mon devoir était de ne pas permettre +qu’on travestît si complètement son souvenir. +Certes, mes interlocutrices n’avaient pas admis +mon témoignage. Mais quand le mort +lui-même s’adresserait à nous, comment oseraient-elles +contester plus longtemps ?</p> + +<p>D’un pas rapide, je gagnai la maison de +M<sup>me</sup> Weckerlin. Comme la veille, je pénétrai +dans la pièce haute de plafond, éclairée par +une seule lampe posée sur la table et par un +grand feu qui, tant les flammes étaient vives, +faisait remuer nos ombres sur la boiserie. +M<sup>me</sup> Weckerlin était au fond de son fauteuil, +les yeux endormis derrière ses grosses lunettes, +les mains mollement croisées, tandis que, de +l’autre côté de la table, sa nièce, droite et +noire, lui lisait le journal.</p> + +<p>Un de mes premiers mots, après m’être +assis entre elles deux, fut de demander à +M<sup>lle</sup> Halliez les papiers que son père avait à +me remettre.</p> + +<p>— De quoi s’agit-il ? fit M<sup>me</sup> Weckerlin +d’un air méfiant.</p> + +<p>Sans lui répondre, Léonore me tendit sous +l’abat-jour de la lampe une large enveloppe +où je reconnus avec émotion mon nom écrit +de la main d’Alexandre ; je retournai l’enveloppe +qui était scellée, je fis sauter les cachets, +et, dans un silence qui laissa entendre les +gémissements du vent autour de la maison, +je retirai une liasse épaisse de feuillets. Ils +étaient tous du même format, et sur le premier +je lus ce titre : <i>Ceci est mon journal +intime.</i></p> + +<p>Je frissonnai comme si la voix même +d’Alexandre venait de s’élever. Ainsi il répondait +à la douloureuse inquiétude qui +m’avait fait accourir vers son tombeau ; il +mettait entre mes mains la preuve de notre +amitié et le moyen de le faire connaître, tel +qu’il était réellement. Mais alors j’éprouvai +une subite pitié pour celles qui, de chaque +côté de moi, contemplaient ce manuscrit ; +j’hésitai à leur révéler d’un coup leur erreur, +et je mis le paquet dans ma poche en disant :</p> + +<p>— Je lirai ces pages à l’hôtel et je vous +communiquerai ce qui pourrait vous toucher.</p> + +<p>J’avais parlé devant moi, sans les regarder. +Ni l’une ni l’autre ne dit rien. Au bout d’un +instant, Léonore demanda à sa tante :</p> + +<p>— Voulez-vous votre tapisserie ?</p> + +<p>Sa tante soupira, refusa, soupira encore. +Puis, à son tour, elle essaya de dissimuler son +émotion en me demandant :</p> + +<p>— Et vous partez toujours demain ?</p> + +<p>J’acquiesçai. Elle reprit, avec douceur :</p> + +<p>— Vous êtes bon d’être venu. Pour vous +aussi, ce malheur est terrible… N’est-ce pas +qu’il s’est toujours montré un ami dévoué ?</p> + +<p>— Un ami incomparable, madame.</p> + +<p>— Incomparable, répéta Léonore.</p> + +<p>Inquiète de notre assurance, M<sup>me</sup> Weckerlin +remarqua :</p> + +<p>— Pourtant il ne se liait pas volontiers. On +le jugeait parfois distant, ce qui était bien +injuste. Mais c’est vrai que le cher garçon ne +s’épanouissait, ne se sentait vraiment heureux +qu’ici, dans ce fauteuil en face de moi, à +me raconter des histoires et à écouter les +miennes… Il a dû vous le dire ? fit-elle après +une hésitation.</p> + +<p>Je m’inclinai. Prenant courage, elle continua, +ses yeux pleins de larmes tournés vers +moi pour mieux me convaincre :</p> + +<p>— Sa confiance en moi était touchante. Il +me disait bien plus de choses qu’un fils n’en +dit à sa mère. N’importe quel fils. Et c’est +une de mes rares consolations, dans mon +grand chagrin, de songer que rien de sa vie +ne m’est demeuré inconnu. Une vie si digne, +sans un secret, sans une faute…</p> + +<p>Je continuai de me taire, un peu agacé +néanmoins par ce naïf bavardage. Alors ce +fut au tour de Léonore de m’interpeller.</p> + +<p>— Si attaché qu’il fût à sa famille immédiate, +il serait regrettable, n’est-ce pas, monsieur ? +d’oublier sa préoccupation d’autrui, +cette compassion généreuse à la souffrance, ce +besoin presque féminin de consoler un malheureux, +une malheureuse…</p> + +<p>— Je sais comme vous qu’il était charitable, +fit la mère avec une légère irritation. +Cela tient à son éducation chrétienne.</p> + +<p>— Pardon, rétorqua l’autre, il n’était pas +tendre par piété, mais par humanité. Il n’avait +rien de convenu, mais au contraire il cédait +souvent à un élan passionné.</p> + +<p>Nette, la réplique arriva :</p> + +<p>— Mon pauvre enfant n’a pas eu le temps +de connaître les passions.</p> + +<p>Je me hâtai d’intervenir.</p> + +<p>— Laissez-moi, fis-je, compléter le portrait +que vous tracez tour à tour. N’oubliez pas +l’extraordinaire imagination qui le caractérisait, +une imagination brûlante, qui éclairait +la vie devant lui.</p> + +<p>— Je le veux bien, fit-on à ma gauche.</p> + +<p>— Soit, entendis-je à ma droite.</p> + +<p>— Cette imagination qui ne déployait toute +son envergure que dans le domaine intellectuel, +l’eût rendu l’égal des grands esprits +humains. C’est comme penseur qu’il eût donné +sa mesure. Il n’était pas fait pour s’attacher +aux choses purement terrestres.</p> + +<p>— C’est vrai, fit M<sup>me</sup> Weckerlin.</p> + +<p>— Et à cette puissance imaginative s’ajoutait +une lucidité critique parfois terrible, +mais qui ne semblait détruire que pour se +donner la place de créer à nouveau.</p> + +<p>— Mon fils, un destructeur…</p> + +<p>La vieille dame remua au fond de son fauteuil, +tandis qu’à ma droite l’autre, figée dans +sa certitude hautaine, déclara :</p> + +<p>— Certes, il n’avait que faire des vérités +faciles et des conventions traditionnelles. +D’abord il cherchait à être sincère. Et lorsqu’il +avait choisi un but, il y marchait tout +droit, sans s’embarrasser de préjugés.</p> + +<p>— Vous avez raison, repris-je, de ne pas exagérer +l’importance de certains repos, de certaines +détentes qu’il s’accordait. La vérité, la +beauté, voilà quels étaient les pôles de son intelligence. +S’il paraissait se prêter à tel ou +tel épisode de la vie, il le mettait à son rang +dans la hiérarchie qu’il avait fixée une fois +pour toutes, indépendamment des personnes. +L’aventure ne le détournait pas de l’essentiel.</p> + +<p>Entraîné par le plaisir imprudent de revoir +Alexandre dans sa haute stature, et non plus +étriqué, parodié, comptant aussi sur l’obscurité +des termes que j’employais, je fus +néanmoins arrêté par Léonore. Mes phrases +précédentes l’avaient agacée, la dernière la +fit bondir :</p> + +<p>— Qu’appelez-vous une aventure ?</p> + +<p>— Mon fils, murmura M<sup>me</sup> Weckerlin, un +aventurier…</p> + +<p>— Oui, continua durement Léonore, expliquez-vous. +Vous parlez d’Alex d’après un +passé déjà lointain. Que savez-vous de son +existence récente ? D’après quoi jugez-vous ?</p> + +<p>Tremblante, presque fébrile, incertaine de +l’un comme de l’autre de ses compagnons, et +craignant elle ne savait quels sous-entendus, +M<sup>me</sup> Weckerlin s’adressa à moi :</p> + +<p>— Je ne comprends pas… je ne comprends +pas… Où allez-vous chercher ces idées sur +Alec ? Ne vous en ai-je pas assez dit ?</p> + +<p>Mais M<sup>lle</sup> Halliez était résolue à pousser +plus loin.</p> + +<p>— Ma tante, dit-elle avec âpreté, monsieur +ne se contente pas de vos explications. Il a +raison. Nous devons aux morts une sincérité +totale. Où il a tort, c’est quand il invoque ses +conversations de la dix-huitième année pour +transformer Alex, si je le saisis bien, en une +sorte de philosophe.</p> + +<p>L’irritation commençait à me gagner, moi +aussi : je n’aime pas à être traité de menteur.</p> + +<p>— Pardon, fis-je, il ne s’agit pas d’impressions +personnelles plus ou moins sujettes à +caution. Ce qui donne une valeur probante +aux entretiens de notre adolescence, c’est +l’étonnante précocité d’Alexandre. Dès cette +époque, j’ai reçu l’avertissement de son génie. +Je n’invente pas les innombrables lectures +qu’il a faites, je n’invente pas les travaux +qu’il a entrepris, ses programmes de vie, le +catalogue qu’il se plaisait à dresser de ses +ambitions. D’ailleurs, sa personne même trahissait +son caractère ; rappelez-vous ce grand +front bombé, lourd de méditation, qui penchait +son visage en avant.</p> + +<p>— Cette bouche… fit Léonore.</p> + +<p>— Cette bouche faite pour le sarcasme et +l’invocation : tout dénotait en lui la créature +intellectuelle, l’esprit supérieur pour lequel +seule compte la pensée. Sa fin lamentable, +sa fin même n’est-elle pas due à un excès +cérébral ?</p> + +<p>— Ses derniers jours…, murmura Léonore.</p> + +<p>Je la sentais, reculée dans l’ombre, qui +frissonnait d’impatience, de rage, de ne pas +oser me répondre à armes égales, en étalant +ce qu’elle appellerait, elle aussi, ses preuves. +Et je ne m’adressais qu’à elle, et jusqu’à mes +silences la sommaient de reconnaître que +j’avais raison. Mais je dus me retourner à +gauche vers M<sup>me</sup> Weckerlin qui, d’une voix +solennelle, plus forte que je ne l’aurais pensé, +suspendit notre assaut :</p> + +<p>— Ne parlez de sa mort ni l’un ni l’autre. +Étiez-vous là ?</p> + +<p>Nous demeurâmes interdits. Elle reprit, +ni tremblante, ni inquiète désormais :</p> + +<p>— Comment prétendez-vous définir mon +fils, alors que vous ne l’avez pas entendu, +soigné, veillé aux heures suprêmes ?</p> + +<p>Dédaignant mes objurgations, Léonore fit +face à la vieille dame.</p> + +<p>— Et vous, ma tante, que pouvez-vous +conclure de ce tête-à-tête final ? Etes-vous +certaine qu’en dépit de votre présence, Alex +n’attendait pas quelqu’un ?</p> + +<p>— Attendre qui, qui d’autre que sa mère ?</p> + +<p>Je fus frappé de l’élan de la question, +comme si les lèvres d’où elle jaillissait l’avaient +longtemps retenue. M<sup>lle</sup> Halliez plia d’abord +devant l’attaque directe, puis, rassemblant +toute sa résolution :</p> + +<p>— Qui sait si quelqu’un… ni le médecin, ni +vous… n’aurait pas eu, devant cette agonie, +une intuition soudaine qui l’aurait sauvé ?</p> + +<p>— Là où je n’ai rien trouvé, qui donc…</p> + +<p>— Peut-être moi, fit très lentement Léonore.</p> + +<p>— Comment, vous ? Votre susceptibilité +serait donc la raison de cette hostilité sourde +que je me suis toujours refusée à comprendre ? +Est-ce là pourquoi vous revenez chaque soir, +sous le prétexte d’une lecture, et comme +pour surprendre un secret dont vous auriez +besoin. Mais vous n’obtiendrez pas…</p> + +<p>— Je n’espère rien de vous.</p> + +<p>— Alors pourquoi ce soir faites-vous +l’odieuse supposition que là où une mère a +échoué, vous eussiez réussi ?</p> + +<p>— Parce que j’étais pour Alex plus qu’une +mère, parce que votre fils eût écouté mon +appel et serait encore vivant si je lui avais +tendu les bras…</p> + +<p>— Malheureuse, s’écria M<sup>me</sup> Weckerlin en +levant ses deux grosses mains tremblantes, +taisez-vous…</p> + +<p>Mais l’autre était debout, et, la tête plus +haut que la lumière de la lampe, à demi perdue +dans l’obscurité, elle continua, impérieuse +et farouche :</p> + +<p>— Puisque je ne puis trouver aucun repos, +aucune consolation dans le silence, puisque +je vous déteste de m’avoir écartée de son +agonie et qu’il faut que vous sachiez pourquoi, +je dirai tout. J’ai été la maîtresse de +votre fils. C’est à moi qu’il doit le seul bonheur +d’une vie jusque-là solitaire. Il m’a +passionnément aimé, entendez-vous, plus que +n’importe quel être au monde.</p> + +<p>— Non, non, Alec n’a pas commis cet +horrible péché.</p> + +<p>— Alex m’a aimée. Et je ne vous permets +pas de le confisquer maintenant, ou plutôt de +le faire mourir une seconde fois en faisant +comme si rien, jamais, n’avait existé entre lui +et moi…</p> + +<p>— Mais c’est vous, balbutia M<sup>me</sup> Weckerlin +épouvantée, qui avez précipité sa fin en +l’entraînant dans le crime. Vous l’avez tenté, +tourmenté, avili peut-être, mon malheureux +enfant… Aujourd’hui il vous échappe. Laissez-le +moi.</p> + +<p>— Il est trop tard. Maintenant que j’ai +parlé, vous l’imaginerez toujours dans mes +bras.</p> + +<p>Frappé d’horreur, je crus voir le fantôme +ironique et douloureux que nous poursuivions +tous les trois, apparaître soudain +sous la forme d’un cadavre étalé, disputé par +ces deux rivales que possédaient leurs jalousies +également mensongères. Par respect pour +mon ami, j’intervins :</p> + +<p>— Vous vous trompez toutes deux. +Alexandre vous a donné à chacune un peu de +son âme. Mais il ne vous appartient ni à +l’une, ni à l’autre. Et c’est lui qui vous le dit +par ma bouche.</p> + +<p>D’un même mouvement, haletantes, elles +se tournèrent vers moi : l’une pelotonnée +dans son fauteuil, hagarde, agitée de tremblements +séniles ; l’autre debout, orgueilleuse, +assurée d’une certitude dont les preuves nous +demeureraient éternellement secrètes. Mais je +ne me laissai pas intimider, et tirant de ma +poche l’enveloppe que m’avait donnée Léonore :</p> + +<p>— Regardez ces papiers. Ce n’est ni à vous, +ni à vous qu’Alexandre a voulu les transmettre. +Est-ce donc qu’il n’avait de confiance +véritable qu’en moi ?</p> + +<p>M<sup>me</sup> Weckerlin ne comprenait pas ce nouveau +coup ; elle parut désespérée. Léonore +répliqua dédaigneusement :</p> + +<p>— Il vous a remis un manuscrit d’une haute +valeur, sans doute, quelque travail philosophique. +Comment pourrait-il me démentir ?</p> + +<p>— Pardon, mademoiselle. Lisez ce qui est +écrit sur la première page : <i>Ceci est mon journal +intime.</i> Il me le donne pour me confirmer +dans ce que je sais de lui, pour que je devienne +son répondant, son témoin envers tous, alors +qu’il ne sera plus là. Inutile de disputer plus +longtemps, ceci nous dira qui de nous trois a +raison. Quant à moi, je le sais d’avance.</p> + +<p>Et déjà j’ouvrais le cahier lorsque, relevant +les yeux, je vis le pâle visage gonflé de +M<sup>me</sup> Weckerlin, ses paupières sanguinolentes +d’où tombaient de grosses larmes. Je +ne pus supporter ce spectacle. D’un geste +brusque, je lui tendis les feuillets.</p> + +<p>— Prenez, madame, lisez la confession de +votre fils, et dites-nous la vérité…</p> + +<p>Elle fit d’abord le mouvement de chercher +ses lunettes, et pendant un instant on n’entendit +que le soupir atténué du vent au +dehors, le bruit craquant du feu dans le salon. +Puis elle me rendit les papiers en balbutiant +avec angoisse :</p> + +<p>— Je suis sûre de mon fils.</p> + +<p>M’inclinant, j’allais feuilleter moi-même le +manuscrit lorsqu’une ombre passa sur lui ; +c’était Léonore, penchée, et qui s’en empara. +Elle le serra entre ses bras avec une expression +d’ardeur insensée. Irrité, je m’écriai :</p> + +<p>— Eh bien ! lisez vous-même, mademoiselle, +nous verrons bien si vous avez raison.</p> + +<p>J’en avais assez de ces violences. J’attendais, +j’exigeais qu’Alexandre enfin parlât +lui-même. Mais avant qu’on pût l’en empêcher, +Léonore fit le tour de la table et jeta +au feu le journal intime.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c6">LE PERSONNAGE INVISIBLE</h2> + + +<p class="dedic">à Zoltan Baranyai.</p> + +<p>J’affirme que les circonstances sont seules +coupables. Et non pas moi. J’étais seul dans +mon compartiment, et nous allions arriver à +la frontière. Un crayon avec lequel je notais +mes dépenses de voyage glissa entre la banquette +et la paroi du wagon : je fouillai pour +le reprendre, et ramenai, en même temps que +lui, un passeport perdu. Mon premier mouvement +fut de plaindre son propriétaire ; mon +second fut de m’émerveiller. La photographie +du passeport reproduisait mon propre visage, +ou à peu près : même moustache noire et tirée, +mêmes yeux enfoncés avec de profondes arcades. +C’était moi, avec un faux nom. Au lieu +de Jean Collin, le signalement parlait d’un +certain Mesmay, Lucien, journaliste, né à +Paris, et plus âgé que moi, il est vrai, de deux +ans. Mais cet état-civil me laissait indifférent, +tandis que la coïncidence de nos deux physionomies +me stupéfia.</p> + +<p>Là-dessus nous atteignîmes la station frontière. +Je mis le passeport dans ma poche pour +le donner au chef de train, et je m’occupai de +faire porter mes deux valises à la douane. +Quelle bousculade ! La veille, à Vienne, j’avais +failli perdre mon bagage et j’en demeurais +inquiet. Ici, pour comble on parlait hongrois, +et je ne comprenais goutte aux indications des +employés. Les voyages à l’étranger sont contraires +à mes goûts de vie tranquille, et seul +le désir de consulter à la Bibliothèque nationale +de Budapest des documents touchant le +séjour de Descartes en Hongrie, m’avait décidé +à entreprendre un tel déplacement. Je songeai +qu’à cette heure, loin du bruit et de la hâte, +ma femme et mes deux petites filles goûtaient +à leur aise dans notre jardin, et à mon +ennui se mêla de la mauvaise humeur. Lorsque, +après une longue attente dans un corridor, +un fonctionnaire au képi raide et conique +me réclama mes papiers, je lui tendis mon +passeport avec irritation. Il le vérifia, le timbra +et me le rendit après m’avoir enveloppé +d’un coup d’œil.</p> + +<p>Mais une fois remonté en wagon, et roulant +vers Budapest, je m’aperçus que j’avais, +par mégarde, présenté au visa le passeport +de M. Mesmay. Je commençai par m’amuser +d’une telle confusion. La ressemblance +devait être bien complète pour qu’un douanier +s’y laissât prendre. Je contemplai à nouveau +l’image de ce Mesmay. Et je rêvai un +instant sur la figure qu’un inconnu m’avait +empruntée. On dit que les traits définissent +le caractère. Il serait donc, comme moi, un +homme d’étude, raisonnable et appliqué ? Ou +bien deux personnalités entièrement différentes +peuvent-elles utiliser des masques pareils ?</p> + +<p>Je voulus me mettre à lire, mais mon esprit +suivait mal le texte. J’essayai, sans succès, de +dormir. La campagne que nous traversions +me parut sans intérêt. Son passeport avait +été visé à la frontière tchèque. Sans doute, +arrivant de Prague, s’était-il arrêté à Vienne ; +il ne pourrait continuer son voyage qu’après +s’être fait délivrer, à l’ambassade, de nouvelles +pièces. Mais si l’un de ses amis passait dans le +couloir — le couloir de son wagon, où, moi +qui venais de l’Arlberg, je ne l’avais manqué +que de peu, — il dirait, en m’apercevant : +« Tiens, vous êtes donc remonté ? » Et je pourrais +très bien incliner la tête, ou même répondre : +« Mais oui, vous voyez. » Et l’ami me croirait… +Etre pris pour un autre, et, loin de s’en +vexer comme on fait d’habitude dans un cas +analogue, accepter le malentendu !… Brusquement, +je me décidai à ne pas remettre le passeport +au chef de train, mais à l’envoyer moi-même +à son possesseur, puisque son adresse y +était inscrite. Il serait intéressant, pensai-je, de +nous connaître, de comparer nos goûts et de +voir jusqu’où s’étendait cette extraordinaire +similitude. Ma vie est si privée de tout inattendu +qu’un tel événement commençait même +de me troubler.</p> + +<p>Nous arrivâmes à Budapest où je ne comptais +passer que trois jours. Je pris une voiture +pour me faire conduire à l’hôtel Astoria. Mais +alors, tandis que nous suivions un boulevard +planté d’arbres, encombré de terrasses de +cafés et tapissé d’enseignes incompréhensibles, +tout à coup une pensée me bouleversa : puisque, +seul, le passeport Mesmay avait été timbré +à la frontière, le mien n’était donc pas en +règle. Comment pourrais-je expliquer la confusion ? +Me croirait-on dans ce pays où je ne +connaissais personne ? N’allait-on pas m’accuser +d’avoir usurpé un état-civil, abusé de la +bonne foi d’un fonctionnaire ? Aujourd’hui, +ces craintes me paraissent absurdes. Le fait est +qu’elles m’affolèrent. Plutôt que d’affronter +des autorités soupçonneuses et qui s’exprimeraient +en hongrois, plutôt que de perdre en +démarches un temps limité, je cédai à mon +horreur des complications. Et je résolus de +rester au bénéfice d’une supercherie involontaire, +qui ne causait de tort à personne et que +je serais le seul à connaître. Arrivé à l’hôtel, +lorsque le concierge me demanda mes pièces +justificatives, je présentai le passeport timbré, +et c’est sous le nom de Mesmay qu’il m’inscrivit +dans un grand registre.</p> + +<hr> + + +<p>Le lendemain, je m’éveillai tard, avec un +sentiment de mauvaise conscience. Pour y +échapper j’allai me promener dans la ville, qui +est monumentale, remettant à l’après-midi +ma première visite à la Bibliothèque. Curieux +d’y recueillir des renseignements sur la +bataille d’Ersekujvar, à la suite de laquelle +Descartes renonça au métier militaire pour se +vouer à la philosophie, j’étais plus encore +saisi par la nouveauté d’une promenade au +milieu d’inconnus. Ce dépaysement me rafraîchissait. +Et à croiser sur les trottoirs tant de +gens qui semblaient accepter tacitement que +j’eusse un autre nom que la veille, je me +rassurai. Mon cas ne me parut pas si grave, +et surtout, dans trois fois vingt-quatre heures, +il serait liquidé. Je me félicitai même de +m’être tiré d’embarras par la décision la plus +simple, la plus élégante eût dit un mathématicien, +celle enfin qui me causerait le moins +d’ennuis.</p> + +<p>Après le déjeuner — qu’on prend fort tard +dans ce pays — je m’installai dans le hall de +l’hôtel, et je contemplai vaguement les gens +qui entraient et sortaient, volubiles et expressifs. +Le concierge avait fort à faire à répondre +aux demandes, à inscrire les nouveaux arrivants +sur le tableau affiché au bureau. Et +tandis que je suivais le va-et-vient, je me rendis +compte soudain que j’étais observé. Un +grand jeune homme de vingt-cinq à trente ans, +moulé dans un costume de tussor clair, une +badine à la main, me considérait à la dérobée +tout en questionnant le concierge. Quand il +vit que je le regardais, il vint à moi, un charmant +sourire sur le visage, et, me saluant avec +beaucoup de courtoisie, me dit en un français +très pur :</p> + +<p>— Pardonnez-moi, monsieur, de me présenter. +Je suis Nicolas de Telegdi, le mari +d’Ilonka Szolnoky. Je viens de lire par hasard +votre nom sur la liste de l’hôtel. J’ai trop entendu +parler de vous par ma belle-famille +pour ne pas souhaiter faire votre connaissance.</p> + +<p>Je reculai mon fauteuil et, la mine renfrognée, +je fis :</p> + +<p>— Mais monsieur, êtes-vous sûr…</p> + +<p>Il ne me laissa pas continuer :</p> + +<p>— Vous êtes bien monsieur Lucien Mesmay ?</p> + +<p>— Assurément, dis-je en rougissant jusqu’aux +cheveux et en me levant pour m’enfuir.</p> + +<p>— Excusez-moi, s’écria-t-il d’un air soudain +désolé, je fais toujours trop de zèle. +Vous vouliez sans doute, avant de révéler +votre présence ici, vous assurer des sentiments +de mon beau-père. Ne craignez rien. La guerre +et la paix ont beau avoir mis un fossé entre les +Hongrois et le reste du monde, il sera heureux +de vous voir.</p> + +<p>— Je suis certain…, dis-je.</p> + +<p>Mais le sentiment de ma sécurité me fit +ajouter :</p> + +<p>— Cependant, il est vrai que je désire attendre +quelques jours avant d’aller voir monsieur… +monsieur votre beau-père. D’ici là, +ne lui dites rien.</p> + +<p>— Je vous le promets. D’ailleurs il est encore +pour quelques jours au bord du lac Balaton.</p> + +<p>Mon interlocuteur me regardait de ses yeux +noirs et rieurs, avec une expression admirative +à laquelle je ne suis pas habitué.</p> + +<p>— Je suis bien content, déclara-t-il, de +vous avoir deviné malgré votre incognito. +Un homme comme vous ! Mais pourquoi +n’avoir pas donné signe de vie depuis tant +d’années ?</p> + +<p>Je levai les mains, d’un air mystérieux. Et +l’autre crut devoir prendre un air entendu. +Mais il n’y tint pas longtemps et reprit :</p> + +<p>— Eh bien, en attendant de rendre visite au +comte Szolnoky, venez donc chez nous. J’étais +entré pour dire bonjour à un ami, mais je le +verrai ce soir. Ilonka sera si contente. J’ai là +mon auto, venez.</p> + +<p>— Non, non, fis-je avec précipitation, je +ne puis vous suivre. Impossible. J’ai à travailler. +Oui, c’est cela, je vais à la Bibliothèque +du Musée national. J’ai en train une +étude sur Descartes. Vous savez que c’est en +Hongrie…</p> + +<p>— Eh bien, tant pis pour aujourd’hui. Mais +je vais vous mener à la Bibliothèque…</p> + +<p>Il fit signe au chasseur de m’apporter mon +chapeau, mon pardessus, et il m’emmena vers +la porte en continuant à bavarder. Je me laissais +faire : sitôt à la Bibliothèque, je lui échapperais. +Mieux valait, en attendant, lui donner +la satisfaction de m’y conduire.</p> + +<p>Nous partîmes à toute vitesse. Tout à coup +mon compagnon se tourna vers moi :</p> + +<p>— Mais j’y songe, nous allons passer devant +la maison des Szolnoky. Ma belle-sœur Margit +part ce soir pour le Balaton. Jamais elle ne me +pardonnerait de ne pas l’avoir prévenue. Nous +ne ferons qu’entrer et sortir… Tenez, nous y +voilà…</p> + +<p>Nous tournâmes dans une rue étroite, +débouchâmes à une allure vraiment désagréable +dans une large avenue, et nous arrêtâmes +devant un petit hôtel situé au fond d’un +jardin. Mon guide sauta à terre.</p> + +<p>— Écoutez, écoutez… commençai-je à dire.</p> + +<p>— Vous savez, fit-il, que depuis vous, +Margit s’est mariée. Mais au lieu, comme +Ilonka, d’épouser un jeune homme, elle a +choisi quelqu’un de mûr, le lieutenant-colonel +Aladar. Il a été tué sur l’Isonzo. Margit vit +très retirée.</p> + +<p>Déjà il avait ouvert la grille. Moins que +jamais je ne pouvais avouer mon identité. Ce +garçon si aimable m’en avait trop dit pour ne +pas entrer dans une terrible colère — je +m’imaginais que toutes les colères magyares +étaient terribles — en apprenant que je le +mystifiais. Lié par mon premier mensonge, +mouillé d’angoisse, je ne savais comment réagir, +et dans cette incertitude je ne pouvais que +suivre l’impétueux Nicolas de Telegdi. En lui +obéissant, je retardais quelque peu l’instant +atroce de ma déconfiture. Et pour ce bref +répit, j’aurais consenti à tout.</p> + +<p>On nous fit entrer dans un petit salon heureusement +assez obscur, et nous attendîmes. +« Comme Margit va être contente ! » répétait +mon compagnon, ravi de la surprise qu’il lui +ménageait. « Ah, me disais-je sans participer +à sa joie, pourquoi ne me suis-je pas enfermé +dans ma chambre d’hôtel ! Mais pouvais-je +deviner que mon sosie avait des amis à Budapest +et que je leur tomberais dessus le premier +jour ? »</p> + +<p>Enfin la porte s’ouvrit, et une femme entra. +Elle était grande et maigre, elle tenait ses +deux mains jointes. Je m’étais placé à contrejour, +résolu à ne pas parler le premier. Elle +murmura :</p> + +<p>— Vous…</p> + +<p>Je crus que je pouvais me risquer, et murmurai, +le cœur battant :</p> + +<p>— Oui… moi…</p> + +<p>Elle s’avança davantage, me tendit ses +mains presque décharnées que je saisis sans +savoir qu’en faire, et reprit :</p> + +<p>— Ainsi, vous êtes revenu… Après huit ans, +il est revenu…</p> + +<p>Elle soupira, leva les yeux au plafond, puis, +s’adressant à Telegdi qui nous regardait avec +une telle candeur attendrie que je lui pardonnai +presque, elle dit :</p> + +<p>— Va chercher ta femme, dis-lui que Lucien +Mesmay est là. Elle viendra.</p> + +<p>L’autre disparut, et je me sentis très seul. +Mon interlocutrice fit de nouveau un geste +de ses longs doigts pour m’inviter à parler +sans contrainte. Je commençai fort mal :</p> + +<p>— Madame…</p> + +<p>— Comment, s’écria-t-elle, vous m’appelez +madame ?</p> + +<p>Toussant, bafouillant, je m’efforçai d’utiliser +pour mon début le peu que je savais de +la situation.</p> + +<p>— Mais c’est que… Huit années ont passé +depuis… Et aussi la guerre. Ah, la guerre !… +Votre père… votre sœur…</p> + +<p>— Et pourquoi êtes-vous enfin revenu ?</p> + +<p>— Vous me le demandez ? fis-je d’une +voix dont l’émotion n’était pas simulée.</p> + +<p>Comme un étudiant qui ignore les matières +de l’examen et que chaque question nouvelle +bouleverse, je ne songeais qu’à gagner du +temps. Interroger me dispensait de répondre. +Et je redoublai :</p> + +<p>— Ne le comprenez-vous pas ?</p> + +<p>— Ainsi vous n’avez pas changé. Je vous +retrouve. Soyez béni de croire toujours que +nous demeurons profondément attachés l’un à +l’autre.</p> + +<p>Cette fois, non plus inquiet mais gêné, je me +dis que mon prédécesseur avait été du dernier +bien avec cette dame, et que, s’il se trouvait à +ma place, il la prendrait dans ses bras. Je ne +pouvais m’y résoudre. Cependant si ce Mesmay +n’était revenu à Budapest que pour cela, +il faudrait bien m’exécuter.</p> + +<p>— Mais vous, fit-elle en se rapprochant +d’une manière dangereuse, qu’avez-vous pensé +de moi durant cette longue absence ?</p> + +<p>Je me levai, afin de mieux m’écarter. Mon +esprit travaillait avec une vitesse étonnante +à concevoir mon personnage, aussi vraisemblable +que possible. Et, après m’être comparé +à un étudiant, je me comparai à un +couvreur qui tombe du toit et qui s’attend +d’une seconde à l’autre à l’écrasement. J’imitai +une ardeur contenue :</p> + +<p>— Ah, ne doutez pas de ma mémoire. Je +vous dois tant. Ce bonheur suprême…</p> + +<p>— Suprême, mon ami ? fit-elle avec une +expression mélancolique. L’amour seul mérite +cette épithète. Et notre amitié ne l’a jamais +employée.</p> + +<p>Ces mots me rassurèrent : être Mesmay ne +m’engageait à rien. Cédant à un élan d’optimisme, +j’admirai d’être aussi aisément pris +pour un autre. Il est vrai que je ressemblais +à un souvenir vieux de huit ans déjà. Et j’envisageai +que je parviendrais peut-être au bout +de cet entretien sans me trahir.</p> + +<p>— Loin de vous, continuait ma compagne, +j’ai perdu le sens des poètes et des philosophes +dont vous m’avez révélé les secrets. +Vous communiquez à ceux qui vous écoutent +un sentiment plus vif de la vie. Il m’a toujours +semblé que telle était là votre préoccupation +principale : éveiller en chaque être +une curiosité, chacun la sienne. Vous, je pense +que vous les avez toutes. Reprise par la monotonie +de mon existence mondaine, j’ai fait +comme les autres, j’ai cherché l’amour, c’est-à-dire +la curiosité banale. Vous savez que j’ai +épousé le lieutenant-colonel Aladar et qu’il +a été tué.</p> + +<p>Elle porta ses longues mains à ses yeux, +puis reprit avec cette loquacité à laquelle je +commençais à m’habituer et qui était si +commode pour moi :</p> + +<p>— Mon mari, un admirable soldat, est +mort pour la patrie hongroise. Son souvenir +demeurera éternellement dans ma mémoire. +Mais le mariage ne m’a pas exaltée comme je +l’aurais voulu. Que de fois, dans l’inertie de +mon cœur, j’ai vainement souhaité vous +consulter. Et vous voilà aujourd’hui reparu +devant moi… Ah, laissez-moi vous poser deux +questions.</p> + +<p>— Lesquelles ? fis-je avec un renouveau +d’inquiétude.</p> + +<p>— Vous qui avez des passions fortes, qui +êtes ambitieux et volontaire, avide de femmes +et de pouvoir, vous m’avez toujours prêché +une sorte d’abstention. Or, lorsque, échappant +à vos conseils, j’ai tenté l’expérience, +j’ai constaté qu’en effet vous aviez raison. +Est-ce donc qu’il y a en moi une incapacité, +une insuffisance ? Dites, qu’aviez-vous deviné ?</p> + +<p>Je gardai le silence, assez désolé que Mesmay +fût cette sorte de directeur de conscience +psychologique. Mais, sans attendre, et tout +au plaisir de retrouver un confident, ma bavarde +interlocutrice poursuivit :</p> + +<p>— Et ma seconde question, la voici : pourquoi +avez-vous disparu de façon si brusque, +d’une heure à l’autre, sans prévenir personne. +Vous a-t-on offensé ? Avez-vous été malade ? +Et pourquoi ne nous avoir jamais écrit ?</p> + +<p>Cette fois je ne pouvais me taire.</p> + +<p>— Je suis revenu à Budapest, dis-je avec +lenteur, précisément pour vous l’expliquer.</p> + +<p>— Ah…</p> + +<p>— Oui, si ma conduite vous a paru étrange, +vous saurez tout… Mais pas aujourd’hui. +J’attends encore certains papiers… oui, des +papiers qui vous feront comprendre…</p> + +<p>En passant, je m’étonnai qu’il fût si facile +de mentir lorsque c’était absolument nécessaire. +D’ailleurs mes paroles sibyllines, loin +d’éveiller les soupçons de la pauvre femme, +l’enchantèrent.</p> + +<p>— Vous êtes plus complexe encore que je +ne l’imaginais, murmura-t-elle avec ferveur.</p> + +<p>Puis, sur un ton surpris :</p> + +<p>— Comment ai-je osé, parfois, vous donner +des conseils ! C’est vrai : parmi les passions +que vous me laissiez entrevoir, l’une m’inquiétait, +celle du jeu. Oh, je comprends le +stimulant qu’une nature audacieuse comme la +vôtre trouve dans le risque. N’importe, je +tremblais…</p> + +<p>— Eh bien, fis-je avec une sincérité d’autant +plus vive que je ne distingue pas le +poker du baccara, depuis des années, je n’ai +pas touché une carte.</p> + +<p>— Vous avez fait cela ?</p> + +<p>— Oui, à cause de vous.</p> + +<p>Je m’arrêtai, assez effaré de mon audace. +Mais je ne craignais plus d’être découvert. +Avec ses yeux extatiques, ses longues mains +maigres dressées en invocation, sa bouche, +dès qu’elle ne parlait plus, arrondie, M<sup>me</sup> Aladar +était l’image même de la crédulité.</p> + +<p>— Tenez, fit-elle en sursautant, on sonne, +c’est ma sœur.</p> + +<p>Et en effet, précédant son mari, une seconde +femme entra dans le salon — mais petite et +brune, celle-là, plus jeune aussi.</p> + +<p>— Bonjour, cher monsieur.</p> + +<p>— Bonjour, chère madame.</p> + +<p>— Ainsi, vous voici de nouveau parmi les +Hongrois ?</p> + +<p>Puisque chaque nouveau personnage respectait +si docilement mon incognito, je me +permis une certaine désinvolture.</p> + +<p>— Vous savez, répondis-je, combien je les +aime.</p> + +<p>Il y eut un silence désagréable, et elle dit :</p> + +<p>— Votre voix a changé.</p> + +<p>Mon aisance disparut.</p> + +<p>— C’est la faute, balbutiai-je, des années, +et des tristesses, des soucis…</p> + +<p>— Triste, vous ? C’est nouveau. Et vieilli ? +C’est invraisemblable.</p> + +<p>Cet accent ironique me fit reculer de deux +pas. Heureusement que Margit intervint, et +reprocha à sa sœur de me taquiner toujours. +Alors cette atroce jeune femme s’écria :</p> + +<p>— Que veux-tu ? Il ne me paraît plus le +même.</p> + +<p>Puis, d’un accent plus sombre, et sans me +regarder cette fois :</p> + +<p>— Il ne peut plus être le même.</p> + +<p>Ensuite elle déclara n’être venue que pour +renouer connaissance et elle partit, emmenant +Nicolas. Celui-ci, oubliant qu’il devait +me conduire à la Bibliothèque, la suivit en +souriant.</p> + +<p>Lorsque nous fûmes seuls, M<sup>me</sup> Aladar me +dit avec mélancolie :</p> + +<p>— Ilonka et vous, vous ne vous êtes jamais +entendus. Naguère vous ne cessiez de vous +disputer. Elle était trop jeune pour vous +comprendre, trop jeune pour vous plaire.</p> + +<p>Je me levai pour m’en aller à mon tour, et +elle fut reprise par son agitation :</p> + +<p>— Et moi qui pars ce soir… Je vais chercher +mon père. Mais je reviendrai dans peu de +jours, et nous aurons ensemble une longue +conversation, n’est-ce pas ?</p> + +<p>Je m’inclinai très bas, par déférence, et +aussi pour dissimuler mon visage car, près de +la porte, je me trouvais face à la fenêtre. +Puis je m’éclipsai.</p> + +<hr> + + +<p>Une fois dehors, je m’en allai d’un pas +rapide, comme si j’étais poursuivi. Même je +tournai dans une rue, puis dans une autre, +anxieux d’effacer ma trace, de respirer sans +contrainte, de redevenir enfin Jean Collin. +Vrai, je me sentais courbaturé, tellement +j’avais tendu mon esprit et tellement j’avais +eu peur. Et en vertu de ma prudence habituelle, +je commençai par me reprocher +l’embarras où je m’étais si bêtement laissé +prendre. Puis, j’interrompis ces reproches, +m’apercevant que je ne m’en voulais pas tant +que cela. Au sortir du danger que je venais de +courir, je me sentais par réaction heureux et +fort. Victime d’étranges circonstances, j’étais +satisfait des qualités qu’elles m’avaient obligé +à mettre en œuvre et que je ne me soupçonnais +pas : sang-froid, ingéniosité, invention. +Comme tout cela serait amusant à raconter, +une fois rentré chez moi. Déjà j’entendais le +rire de ma femme.</p> + +<p>J’avoue aussi que mon amour-propre, flatté +de ma réussite, ne l’était pas moins du personnage +que j’avais représenté. Enfantillage +sans doute, mais les éloges que M<sup>me</sup> Aladar +m’avait décernés ne m’avaient pas laissé +insensible. Il me plaisait que mon prototype +fût différent de moi. Je devinais en Mesmay +un esprit cultivé, un intellectuel comme +je me flattais de l’être, mais à coup sûr +d’une autre classe. Oui, moins livresque, plus +entreprenant. « Ambitieux et volontaire, +avide de femmes et de pouvoir », ainsi +l’avait-on décrit. D’autre part, on avait fait +allusion à son goût du jeu. Mais quoi ! Un +travers fâcheux, et que l’on combat, met en +valeur un caractère. Je savais trop que la +sagesse, la vertu ont aussi leurs excès, mais +négatifs, hélas. Pour une fois, grâce à cet +inconnu, on me prêtait le mérite de qualités +brillantes. Sur les visages qui m’avaient parlé, +j’avais lu une ferveur d’admiration bien éloignée +de l’estime sans nuances que me témoignaient +ma famille et mes collègues.</p> + +<p>Certes, mon intention était de quitter +Budapest le plus tôt possible, dès que j’aurais +dépouillé les dossiers d’archives qui m’avaient +obligé à un coûteux et long déplacement. +Néanmoins je me disais que si le hasard me +remettait en présence de ces Hongrois — ce +qui était peu probable puisque l’une des +sœurs partait le soir même, et que l’autre ne +semblait guère empressée — il faudrait bien +prendre garde de justifier par mon attitude +l’image qu’ils conservaient de leur ami. Sinon, +je risquerais de me dénoncer. Et alors ! Errant +par les rues, je me surpris à m’observer au +passage dans les vitrines des magasins. Un +passionné, voilà mon modèle. Mais comment +à une simple ressemblance de traits, ajouter +une ressemblance d’expression ? Peut-être +fallait-il me redresser, tirer sur ma moustache. +J’essayais. Et je dévisageais toutes les femmes.</p> + +<p>Mon invraisemblable impunité me tournait +un peu la tête. A dîner, j’eus envie de défier +mes voisins. Aucun d’eux n’aurait pu nier +que je fusse Mesmay. J’en avais dans ma +poche le titre authentique, qui faisait foi vis-à-vis +de tout le monde — sauf de lui. Seulement, +de nouveau, ma sagesse habituelle me +persuada de compléter autant que possible +l’analogie physique par des analogies morales. +Je devrais oublier provisoirement ma conscience +de Jean Collin. Quelle aventure ! Et je +fus surpris que ce mot, que je n’aimais guère, +soudain me parût séduisant. Mais l’aventure, +si dangereuse quand il faut aller la chercher, +qu’elle est attirante lorsqu’elle s’offre d’elle-même. +D’ailleurs celle-ci était déjà terminée.</p> + +<p>Comme je sortais de table, animé de dispositions +heureuses, on vint m’avertir que quelqu’un +me demandait au téléphone. Je haussai +les épaules en disant que c’était une erreur. +Le groom s’en alla, mais revint : on insistait +pour parler à M. Mesmay. Je me rendis +alors dans la cabine et j’entendis la voix de +M<sup>me</sup> de Telegdi : « Il faut absolument que je +vous voie. Prenez une auto et venez tout de +suite, 10 rue Csillag, au second étage. Je +vous attendrai à la porte. » J’essayai d’obtenir +des explications, mais elle répéta : « Venez +immédiatement. Je vous attends. »</p> + +<p>Diable, pourquoi me relançait-on ? Ah, +certes, je n’avais pas encore dépouillé Jean +Collin, car les idées qui se présentèrent à mon +esprit lui étaient naturelles : j’envisageai de +fuir Budapest le soir même… Mais non : +il serait ridicule de perdre le bénéfice de +mon voyage. D’autre part j’avais besoin de +deux jours à la Bibliothèque ; si je me dérobais +ce soir on me relancerait demain. +Dans l’intérêt même de mes travaux, je ne +devais pas me rendre suspect ; en allant à ce +rendez-vous, j’éviterais beaucoup de complications. +Et puis, car ce sont souvent les +motifs minuscules qui vous décident, l’idée +que je retrouverais chez cette dame son +mari, presque un ami, me tranquillisa. Je pris +un taxi et me fis conduire chez les Telegdi.</p> + +<p>La rue Csillag me parut, quand je descendis +sur le trottoir, fort déserte, et le numéro 10 +très silencieux. La porte était entr’ouverte, je +montai en trébuchant un escalier obscur et +sonnai au second palier. M<sup>me</sup> de Telegdi elle-même +vint à ma rencontre. Elle tenait une +lampe à la main et me fit entrer dans un salon +médiocrement meublé, en chuchotant :</p> + +<p>— J’étais sûre de ne pas vous attendre +longtemps.</p> + +<p>Je pris un air dégagé pour demander :</p> + +<p>— Votre mari n’est pas là ?</p> + +<p>Elle posa la lampe qui nous éclaira dès lors +fort mal, et, du même ton frémissant et contenu :</p> + +<p>— Misérable… Vous êtes un misérable…</p> + +<p>Je demeurai stupide, épouvanté d’être venu +me jeter dans un guet-apens. Déjà elle continuait, +le souffle court :</p> + +<p>— Non, mon mari n’est pas ici. Il ne rentrera +pas avant minuit, et vous serez alors +reparti. Mais pas sans m’avoir avoué pourquoi +vous êtes revenu à Budapest.</p> + +<p>Elle aussi ! Affolé, et m’inspirant de ma +conversation avec l’autre sœur, j’évoquai la +mystérieuse amitié qui me liait à M<sup>me</sup> Aladar :</p> + +<p>— C’est à cause d’une femme… Vous la +connaissez.</p> + +<p>— Misérable, répéta-t-elle mais tout haut +cette fois et les yeux étincelants.</p> + +<p>Afin d’intimider cette furie, j’affectai une +grande dignité :</p> + +<p>— Vos injures ne m’atteignent pas. Personne +ne peut m’en vouloir d’être fidèle à un +souvenir et de souhaiter rendre un hommage +respectueux à celle qui le suscita.</p> + +<p>Ma phrase me plut assez, mais Mesmay en +aurait sans doute souri. Après tout je n’étais +que son remplaçant, presque son élève. D’ailleurs +mon style apprêté ne se montra pas sans +effet sur mon interlocutrice.</p> + +<p>— Un hommage respectueux… un hommage +respectueux, murmura-t-elle avec amertume.</p> + +<p>Croyait-elle que l’amitié de Mesmay pour +sa sœur avait dépassé les limites permises et +était-ce la raison de sa colère ? Il fallait donc +me disculper, et ensuite tout irait bien.</p> + +<p>— Vous voyez, dis-je, qu’il est excessif de +me traiter de misérable puisque la personne +dont il s’agit me témoigne, en me voyant, +sa confiance, oserai-je dire sa gratitude ?</p> + +<p>— Je ne saisis pas.</p> + +<p>— Si vous étiez arrivée plus tôt, cet après-midi…</p> + +<p>— Mais de qui parlez-vous donc ?</p> + +<p>— De votre sœur, bien entendu.</p> + +<p>Elle se redressa avec un tel cri que je vis +que j’avais commis une bévue.</p> + +<p>— Je vous jure, criai-je à mon tour d’un +accent désespéré, il n’y a rien eu entre votre +sœur et moi. Une pure amitié… Écoutez-moi +donc. Rien, rien, rien du tout. Puisque je +vous le jure.</p> + +<p>Mais moi-même, par ma maladresse, j’avais +éveillé en elle cette hypothèse. Les yeux +hagards, elle murmura :</p> + +<p>— A-t-il osé être l’amant de Margit ? Ce +serait abominable…</p> + +<p>— Non, non, vous dis-je.</p> + +<p>Et la prenant aux poignets je lui affirmai :</p> + +<p>— Parole d’honneur !</p> + +<p>Ma bonne foi était si évidente qu’elle me +crut instantanément. Son souffle s’apaisa. +Nous reprîmes en silence un peu de calme. +Par malheur, ma déplorable méticulosité +m’empêcha de quitter sans retard ces sujets +brûlants et je laissai voir une susceptibilité +bien inutile.</p> + +<p>— Vous voyez que ce terme de misérable, +répété plusieurs fois, est injuste. Je vous serais +reconnaissant de le retirer.</p> + +<p>— Ah çà, fit-elle, pour quelle raison croyez-vous +que je vous l’ai appliqué ?</p> + +<p>— Je vous le demande.</p> + +<p>— Prétendez-vous oublier le jeu infernal…</p> + +<p>— Eh bien, je vous arrête, protestai-je +avec satisfaction et reprenant mon avantage, +je n’ai pas touché une carte depuis notre +séparation.</p> + +<p>Mais elle recula en me dévisageant :</p> + +<p>— Cet après-midi, votre voix m’avait intriguée, +et de nouveau, à l’instant même, je +ne l’ai pas reconnue. Ce soir, au lieu de parler +de ce qui nous intéresse tous les deux, vous +feignez des quiproquos absurdes. Vous me +parlez de cartes…</p> + +<p>D’un geste, elle saisit la lampe et la leva +contre ma figure pour mieux m’observer, +poursuivant d’un accent solennel :</p> + +<p>— Bien des années ont passé, c’est vrai, +mais il n’est pas possible que Lucien Mesmay +s’étonne quand je le traite de misérable. Cette +bouche qui m’a menti, ces yeux dans lesquels +j’ai plongé les miens, ils ne peuvent trahir +encore…</p> + +<p>Et à mesure qu’elle détachait ces mots, se +formait en elle — j’en étais sûr — l’idée encore +confuse mais plus précise de seconde en +seconde, que <i>je n’étais pas Mesmay</i>. Alors, +éperdu, je lui arrachai la lampe que je posai +derrière nous, au hasard ; je la saisis avec +brutalité dans mes bras, et, à l’instant même +où elle allait tout savoir, je l’embrassai furieusement, +à pleine bouche. Surprise elle se +débattit, mais la terreur donnait de la violence +à mon baiser, de sorte qu’elle me le +rendit, avec une égale ardeur, en gémissant :</p> + +<p>— Ah ! toi… toi… Bien sûr que c’est toi…</p> + +<p>Pour la dépister à fond, et après avoir repris +haleine, je glissai : « N’avez-vous pas vu que +c’était une épreuve ? » Puis je l’embrassai de +nouveau car, outre mon soulagement, je commençais +à y trouver du plaisir.</p> + +<p>Brusquement elle s’écarta de moi, tourna la +tête. Ensuite elle s’abattit sur un canapé où +elle éclata en sanglots. Je l’y suivis et cherchai +à consoler cette orageuse personne. Comme +j’ignorais la cause de son chagrin, je n’avais +à ma disposition que mes caresses, mais elle +ne les acceptait plus, et après quelques essais, +j’y renonçai. D’ailleurs les sanglots s’atténuèrent, +et alors, de son accent bas, sans me +regarder franchement, elle m’expliqua :</p> + +<p>— Tu ignores combien j’ai souffert. Certes, +autrefois, je t’ai laissé voir mes inquiétudes, +parfois mes désespoirs. Mais tu étais là, ta +présence était plus forte que les remords. +Depuis ton départ, les remords ont grandi. +Rappelle-toi : quand tu m’as connue, j’étais +une jeune fille qui s’imaginait trouver la liberté +de l’âme dans la liberté de la conduite. Tu +savais si bien parler à mon imagination, satisfaire +des curiosités que tu avais été le premier +à faire naître ! Mais ta vanité seule était +fière de moi. Si, je le sais. Quand tu me disais +que tu m’épouserais, je ne te croyais pas. Mon +déshonneur te flattait. Ah, comme je t’ai +aimé… Mais pouvais-je deviner qu’un jour, +sans prévenir personne, tu disparaîtrais ? J’ai +cru mourir. Et jamais tu ne m’as écrit, jamais. +Ce dédain est affreux. Affreux aussi d’être +seule à porter sa douleur et sa honte. La +guerre est venue. J’ai cherché, comme infirmière, +les pires endroits. Hélas, toujours épargnée. +Il y a deux ans, Nicolas m’a demandée +en mariage. J’ai hésité. Puis je l’ai épousé +sans rien lui révéler. Parfois je pensais que +tu étais mort, et mon passé aussi. Et voilà +que tu surgis, à l’improviste. Pourquoi ? +Pourquoi ? Pour détruire mon bonheur, le +sien ? A cause de ce que tu as fait et de ce +que tu te prépares à faire, oui, j’ai le droit +de t’appeler misérable…</p> + +<p>Cette confession mêlée de pleurs me bouleversa. +Misérable, certes, Mesmay méritait +l’épithète. Moi aussi, pour le moment, puisqu’on +me prenait pour lui. La confusion de +nos personnes me fut si pénible que je tentai +de me disculper :</p> + +<p>— J’ai mal agi à votre égard, très mal. +Mais si vous avez souffert, je vous assure que +j’ai eu mes remords aussi, et qu’en ce moment +même…</p> + +<p>— Pas autant que moi, car dans mon angoisse +j’ai retrouvé la foi. Je sais que Dieu me +condamne et qu’il me faudra expier mon +crime.</p> + +<p>— Mais non, c’est le mien. Je suis le seul +coupable. Et si je suis venu à Budapest, tenez, +c’est pour que vous m’accordiez votre pardon.</p> + +<p>Je vis, tournée vers moi, sa face blanche où +palpitaient des yeux magnifiquement dilatés +par la douleur, et je l’entendis :</p> + +<p>— Est-ce à moi de pardonner à quiconque ? +As-tu oublié qu’il y a un instant j’étais dans +tes bras ?</p> + +<p>Dans mon émotion je ne m’en souvenais +plus. Ici il ne fallait plus disculper l’autre mais +moi-même. Je me hâtai d’ajouter :</p> + +<p>— Je n’ai pas été le maître de ce brusque +élan.</p> + +<p>Elle se moucha à plusieurs reprises sans +cesser de me paraître belle. Parce que je l’avais +embrassée, je comprenais mieux mon prédécesseur. +Mêlé en tiers à ce couple, j’oubliais mon +indiscrétion, attiré que j’étais par la grande +flamme qu’ils avaient allumée. Et puisque +cette créature pathétique était persuadée de +m’avoir appartenu, sournoisement je la +tutoyai :</p> + +<p>— Calme-toi, n’aie pas peur…</p> + +<p>— Non, non, c’est le châtiment.</p> + +<p>— Sois raisonnable : notre secret demeurera +entre nous. Je ne l’ai jamais révélé à personne, +je ne le ferai pas davantage aujourd’hui. Les +choses que tout le monde ignore sont comme +si elles n’existaient pas.</p> + +<p>Elle me tendit la main pour me remercier +de ma casuistique, en murmurant :</p> + +<p>— Ah, si nos souvenirs pouvaient n’être que +des rêves.</p> + +<p>— C’est cela, m’écriai-je. Je suis une simple +image rêvée qui t’apporte une heure d’émotion, +je suis une figure inconnue.</p> + +<p>— Lucien…</p> + +<p>— Non, pas Lucien… Rien qu’un reflet.</p> + +<p>Mais après avoir souri avec l’indulgence +d’une personne qui ne veut pas être dupe, elle +reprit plus sérieusement :</p> + +<p>— Combien de temps comptes-tu rester à +Budapest ?</p> + +<p>— Eh bien, fis-je, sitôt que…</p> + +<p>Je me repris, et sans mentionner Descartes, +j’achevai :</p> + +<p>— … que je serai pardonné, je partirai. Demain. +Ou après-demain.</p> + +<p>— Oui, murmura-t-elle pour elle-même, il +faut nous faire des adieux définitifs. J’y +tiens. Mais pas ce soir. Je n’en peux plus. Nous +nous reverrons en présence de mon mari.</p> + +<p>Songeant que Nicolas allait peut-être rentrer, +je proposai :</p> + +<p>— Veux-tu que je te laisse ?</p> + +<p>Elle reprit le vousoiement pour marquer +qu’elle me quittait la première :</p> + +<p>— Laissez-moi, mon ami.</p> + +<p>Je lui baisai les mains en prononçant : « A +bientôt » et je partis.</p> + +<p>Dans la rue, je laissai libre cours aux émotions +qui m’agitaient. D’abord il me fallait +rectifier mon idée de Mesmay. Séduire une +jeune fille, lui promettre le mariage, l’abandonner…, +le triste individu ! Et quelle jeune +fille : brûlante et belle, désormais désespérée ! +C’était abominable. Le plaisir que j’avais +éprouvé à la tenir dans mes bras n’était pas +sans alimenter ma colère. Cependant le prestige +aveuglant de Mesmay m’avait seul permis +de n’être pas démasqué. Et puis, si je le +blâmais de toutes mes forces, une complicité +née de notre parenté physique m’inclinait +aussi à l’excuser. J’ajoute qu’à jouer le rôle +de ce dangereux personnage, je gagnais l’illusion +d’une amitié fervente et d’une passion +mal éteinte. Grâce à lui, j’étais pris — et +c’était bien la première fois de ma vie — pour +un méchant, un suborneur : cette situation, +heureusement provisoire, ne laissait pas de +m’intéresser. Je m’y abandonnais d’autant +mieux que je n’éprouvais ni scrupule, ni regret +puisque je n’étais pas le vrai coupable. Et je +sentais mon âme s’élargir, à être spectatrice +du mal sans en être prisonnière.</p> + +<p>Tout de même de telles pensées finirent par +me gêner. Je me rassurai en projetant de +réparer un peu les fautes dont je venais d’entendre +les confidences. Puisqu’on me croyait +le criminel, j’en profiterais pour apaiser la +conscience désolée d’Ilonka ; Margit, dans son +veuvage, connaîtrait aussi mon zèle. Non, je +ne quitterais pas la Hongrie sans avoir pansé +ces blessures… Ma course errante m’avait +amené sur les quais du Danube. Dans le silence +nocturne, le fleuve déroulait sa masse puissante +entre de hautes berges de pierre. En +face, des lumières brillaient sur la colline de +Bude. Saisi par cette majesté, j’acceptai d’assumer +la personnalité de Mesmay pour la +racheter en quelque sorte. J’entrerais dans la +destinée de cet inconnu et la vivrais à sa place. +Je serais un Mesmay meilleur.</p> + +<p>Une voiture passait : je l’arrêtai, et me fis +ramener à l’hôtel. Comme je traversais le +hall, désert à cette heure, mes yeux tombèrent +sur le cadre où l’on insérait le courrier des +voyageurs qui n’étaient pas encore arrivés. +Une enveloppe portait le nom de Jean Collin, +et j’y reconnus l’écriture de ma femme. Je +m’en emparai. A ce moment le concierge redescendait +avec l’ascenseur : il me remonta à mon +second étage.</p> + +<p>Bonne Charlotte… Elle me donnait des +nouvelles de la maison, et je retrouvai dans +ses phrases régulières le ton de notre existence +conjugale. C’est Charlotte qui la dirige car, +sous prétexte de respecter mon travail, elle +m’a éliminé de la conduite de nos affaires. +Parfois elle devine chez moi l’ennui de végéter +dans mon coin, astreint à des besognes médiocres ; +elle me laisse m’épancher en des projets +d’avenir que je la soupçonne de ne pas +très bien écouter. Au fond, elle ne croit pas +à mon mérite d’historien, et peut-être pas +davantage à mon mérite d’homme. Résignée à +ce que je ne prenne jamais de revanche, elle +élève nos deux filles : Juliette, âgée de sept ans, +qui est péremptoire et bruyante, et Marguerite +qui a cinq ans et les jambes faibles. Mes +travaux historiques lus par peu de personnes, +mes enfants, mon épouse sans imprévu… J’y +songeais encore quand je m’aperçus que je +déchirais la lettre de Charlotte en petits morceaux.</p> + +<hr> + + +<p>Le lendemain, tout à coup, Nicolas de +Telegdi apparut sur le seuil de l’hôtel, serré +dans son costume de tussor.</p> + +<p>— Je viens vous chercher, me déclara-t-il +d’un air gracieux.</p> + +<p>— C’est cela, répondis-je avec humeur, +menez-moi à la Bibliothèque du Musée national.</p> + +<p>— Mais non, fit-il. Allons nous promener. +J’ai quelque chose à vous demander.</p> + +<p>— Et mon travail…</p> + +<p>Il insista tant que je finis par me laisser +entraîner à ce qu’il appela d’abord le <i>Varos +liget</i>, et qu’il consentit ensuite à nommer le +Bois de la Ville. Que voulait-il de moi ? La +vague envie que m’avaient inspiré son air +dégagé, son charmant et perpétuel sourire, +commençait à se transformer en ironie depuis +que j’étais renseigné sur le passé de M<sup>me</sup> de +Telegdi. Ironie qui s’accrut en constatant +qu’il ne m’avait proposé cet entretien que +pour me parler de sa femme et de sa belle-sœur. +Évidemment elles lui avaient fait souvent +l’éloge de ce prestigieux causeur qui les +avait connues à une époque où lui-même +n’était rien pour elles.</p> + +<p>— Margit, fis-je évasivement, est une personne +fort cultivée.</p> + +<p>Mais il ramena la conversation sur Ilonka. +Il craignait, disait-il, de ne pas être toujours +à sa hauteur, alors qu’il aurait tant voulu la +rendre heureuse ; il faisait appel à ma profonde +connaissance du caractère féminin.</p> + +<p>— Ainsi, demanda-t-il, dites-moi quelque +chose de ce long séjour que vous avez fait +chez mon beau-père, au bord du lac Balaton. +Les deux sœurs en parlent encore…</p> + +<p>Je lui fis observer que mes souvenirs, +déjà lointains, pourraient présenter quelques +inexactitudes. Mais il insista. Alors, prenant +mon parti, je me lançai dans des évocations +fictives, des aperçus psychologiques que Nicolas +corroborait d’un geste ou d’une exclamation, +et que je modifiais hâtivement quand +je lui voyais une expression étonnée. Les +gens attendent de vous ce qu’ils préfèrent, et +ils le laissent paraître. Pauvre Nicolas, il +avait beau faire le satisfait, en agitant sa +petite badine, notre conversation l’instruisait +moins qu’elle ne m’exerçait à la trahison. +Je n’aurais eu ni la malhonnêteté ni le +courage d’inaugurer tout seul une pareille +tromperie. Mais puisque tout le monde me +poussait dans cette voie ouverte, je la suivis +avec une aisance grandissante.</p> + +<p>D’ailleurs, à force d’inventer les souvenirs +de Mesmay avec la vraisemblance qu’il fallait +pour persuader mon compagnon, j’en arrivais +à me persuader moi-même. En la projetant +dans le passé, j’assurais rétrospectivement la +confusion de nos deux personnes. Il m’était de +plus en plus facile de me croire Mesmay puisque +désormais je pouvais, quoique en imagination +seulement, me rappeler l’avoir été. Un +être même inventé n’existe que lorsqu’il se +souvient.</p> + +<p>Enfin si arbitraires que fussent mes récits, +ils tournaient autour d’une personne très déterminée. +En vantant Ilonka à son mari, pour +lui faire plaisir, je ne pouvais oublier que +j’avais été — ou plutôt Mesmay — son amant. +Au même titre que des souvenirs, je m’amusai +à fabriquer des doubles-sens. Je parlais de +son esprit, de son intelligence, de sa bonté, et +j’essayais de me représenter sa passion secrète +et première. Et comme, la nuit précédente, +j’avais senti palpiter contre moi, pour de bon, +la gorge ronde d’Ilonka, le réel se raccordait +au fictif, lui communiquait une vie artificielle. +J’en venais à ne plus voir très bien le +point de suture.</p> + +<p>Nicolas me fut reconnaissant de tels récits. +Puis il y ajouta des questions plus générales, +et je compris que, dès le début de notre rencontre, +et séduit pas mon simili prestige, il +avait espéré recueillir de moi des exemples, et +presque une philosophie. Il était si prévenu en +ma faveur qu’il pensait trouver dans mes +paroles des révélations sur la vie et sur +l’amour. S’il m’avait écouté de sang-froid, il +aurait sûrement remarqué le décousu et la +banalité de mes propos. Mais j’étais pour lui +un personnage légendaire. Sa crédulité me +déguisait. J’ajoute que cet interrogatoire me +convenait fort bien : je m’essayai à exposer +des idées qui pouvaient être les idées légitimes +de Mesmay, pour y habituer mon esprit +autant que pour satisfaire Nicolas. +Jusqu’au moment où je compris que je commençais +de l’inquiéter. Car les « idées » de +Mesmay se résumaient en un mot : « cynisme ». +Parler comme Mesmay, c’était vanter la violence +et la ruse, railler la fidélité, justifier le +mensonge. Nicolas ne souriait plus.</p> + +<p>Je m’arrêtai à mon tour lorsque je m’aperçus +que parler comme lui, c’était aussi se préparer +à agir de même. Nicolas profita de mon silence +pour guider la conversation vers un +autre sujet où réchauffer son incertitude. Il +était très patriote. Il me confia qu’il appartenait +à une vaste société secrète composée +d’anciens officiers et d’étudiants, et qui avait +pour but d’assurer à la Hongrie un meilleur +avenir. Il faisait partie du comité directeur, +qui tenait ses conciliabules la nuit.</p> + +<p>— Ainsi, me dit-il, hier soir encore…</p> + +<p>Je revis la rue Csillag, l’escalier sombre que +j’avais gravi lentement et redescendu sans +m’attarder. L’idée que Nicolas cultivait une +telle ferveur nationale me soulagea ; je pensai +qu’il se réservait ainsi, sans le savoir, des +consolations. Avoir plusieurs passions, c’est +prendre une assurance. On eût dit que l’imprudent +cherchait à m’enlever des scrupules.</p> + +<p>Enfin nous nous quittâmes, chacun content +de soi et de l’autre. Et nous décidâmes de +dîner ensemble, tous les trois, le soir même.</p> + +<p>— Ilonka veut vous revoir, ajouta-t-il, +puisque vous ne restez que peu de jours +parmi nous.</p> + +<p>— Où dînerons-nous ? demandai-je. A mon +hôtel ?</p> + +<p>— Je vous propose, répliqua-t-il d’un air +fin, de nous retrouver à Bude, au <i>Cordonnier +politique</i>.</p> + +<p>— Au…? Comment dites-vous ?</p> + +<p>— Prétendez-vous ne pas connaître ce restaurant ? +C’était votre quartier général, je +le sais. Allez-vous, après une conversation à +cœur ouvert, vous défier de moi sur ce point ?</p> + +<p>J’affectai un demi sourire qui laissait entendre +bien des choses qu’à vrai dire j’ignorais. +Par jeu je mis un doigt sur mes lèvres. +Nicolas fit de même, malicieusement. Et ainsi +nous prîmes congé, mystérieux et satisfaits.</p> + +<hr> + + +<p>« Vous ne restez que peu de jours… » Certes, +et il eût été indiqué, en sortant du Bois de la +Ville, de me diriger enfin vers la Bibliothèque +nationale. Mais je n’avais pas la sérénité nécessaire +à des recherches sur le séjour de Descartes +en Hongrie, et, d’autre part, mon zèle à +m’identifier avec Mesmay était si vif que je +répugnais à prendre des notes pour Jean Collin : +mêler ces deux personnages était désormais +impossible.</p> + +<p>Peut-être devrais-je m’arrêter dans mon +récit. On le jugera invraisemblable ou bien on +me jugera immoral. Mais c’est qu’on n’aura +pas suffisamment réfléchi à ce que devient un +homme sûr de l’impunité. Il me justifiera si +je parviens à montrer, comme je le souhaite, +que la logique d’une situation est plus forte +qu’une volonté particulière.</p> + +<p>Jusqu’à ce jour, j’avais accepté qu’il y eût +des lois de bienséance et de vertu, et je m’y +étais ouvertement conformé. Mais étais-je +vertueux ou seulement timide ? Je savais +que mes actes seraient toujours rapportés à +leur auteur. Je n’aimais pas tromper parce +que je craignais d’être découvert : ma conscience, +me disais-je, est délicate. Or, depuis +vingt-quatre heures, n’étant plus repéré, je +ne me sentais plus contrôlé. Ma personne +s’évadait de mes actes. La certitude de l’anonymat +fait disparaître tous les garde-fous. +Quoi que je fisse, Jean Collin que personne +n’avait vu à Budapest, serait toujours hors de +cause.</p> + +<p>L’assurance d’être si profondément dissimulé +excita en moi des désirs confus que +j’ignorais. Jamais je ne m’étais senti aussi +libre, je dirai aussi invulnérable. Il me semblait +échapper à la loi de la pesanteur morale. +Au lieu d’être soumis à un déterminisme individuel, +d’être commandé à l’avance par le +parti pris des autres ou le mien, je découvrais +des possibilités de recommencements, de variations. +Naguère j’avais parfois envié un ami +plus heureux ou différent, mais comme j’étais +bien forcé de suivre mon sort, je me résignais, +je me composais une philosophie sceptique +qui m’aidait à me priver. Le beau dédommagement +si je pouvais une fois m’affranchir de +mon propre caractère ! Quelle occasion soudaine +de devenir autrui !</p> + +<p>Je me préparai au dîner en déchirant mes +cartes de visite, des enveloppes de lettres, en +faisant sauter de mon portefeuille, avec un +canif, mon monogramme. A mesure que je +détruisais mon identité, je m’exaltais.</p> + +<hr> + + +<p>On parvient au <i>Cordonnier politique</i> en franchissant +le Danube, en gravissant la colline +de Bude par des rues désertes, entre des maisons +silencieuses. Comme j’approchais, j’entendis +un chant de violons, et appelé, séduit +par cette musique à cordes qui s’élevait derrière +de hauts murs, je finis par la rejoindre +dans un jardin clos, peu éclairé, où de petites +tables groupaient des couples. Ilonka et son +mari m’attendaient.</p> + +<p>— Eh bien, fit Nicolas d’un air triomphant, +vous voilà dans un de vos décors préférés !</p> + +<p>— Je vous assure…</p> + +<p>— Figure-toi, reprit-il en s’adressant à sa +femme, que M. Mesmay prétendait ignorer +cet endroit ! Je ne veux pas être indiscret +mais Margit m’a raconté l’histoire de la…</p> + +<p>— De la ?…</p> + +<p>Ilonka, un peu nerveuse, nous interrompit :</p> + +<p>— Nicolas vous admire tant qu’il s’intéresse +à vos anciennes conquêtes.</p> + +<p>Et puis elle s’aperçut que, sans le vouloir, +elle avait équivoqué. Ses pommettes rougirent. +Elle avait cru plus sage que cet entretien fût +à trois, et elle en éprouvait maintenant une +gêne presque intolérable. Quant à Nicolas, +qui m’agaçait, je lui répondis :</p> + +<p>— Mon cher, ces histoires n’ont plus d’intérêt. +Pas même pour moi.</p> + +<p>— Des regrets, vous ? fit-il avec étonnement +et un peu déçu par mon accent agressif.</p> + +<p>De côté, je jetai un regard sur Ilonka : son +pauvre visage était si tiré que je désirai, le +mieux possible, la rassurer, la guérir, et je +dis :</p> + +<p>— Je n’en suis pas incapable. J’ai maintenant +assez vécu pour avoir fait souffrir. Cette +souffrance, je voudrais de toute mon âme +l’effacer.</p> + +<p>Nicolas leva son verre plein d’un vin doré, +et, reprenant sa joyeuse assurance habituelle :</p> + +<p>— N’enlevez pas votre auréole, je vous en +supplie…</p> + +<p>— Vous êtes à l’âge, continuai-je, où l’on +ignore que le dégoût de soi est au fond de +presque tous les amours.</p> + +<p>Il reposa son verre.</p> + +<p>— Je croyais, dit-il, qu’un séducteur ne +doit pas s’attendrir. Je le croyais parce que +vous me l’avez démontré.</p> + +<p>En effet, pour mieux calquer Mesmay, je +lui avais dit, au Bois de la Ville, beaucoup +de mal du sentimentalisme.</p> + +<p>— A moins, poursuivit-il d’un air fin qui +m’irrita, qu’il eût fallu considérer ces propos +comme un enseignement professionnel et secret, +un langage d’initié. En tous cas, il était +conforme à tout ce que j’admire en vous.</p> + +<p>Je ne répondis pas, craignant de démentir +Mesmay aux yeux de mes convives. Outre que +je risquais toujours d’éveiller des soupçons, +j’aurais diminué ma liberté d’action. Et ce +fut le souci de ménager beaucoup de possibilités +qui me fit murmurer :</p> + +<p>— Il y a plusieurs hommes en moi, comme +en chacun. Et ce n’est pas le même toujours +qui est le chef des autres.</p> + +<p>— La vie est une triste chose, répondit +Nicolas, si elle vous oblige à vous désavouer.</p> + +<p>Alors Ilonka sortit de son long silence et +me dit avec lenteur :</p> + +<p>— Vous ne méritez aucun désaveu.</p> + +<p>— Vous voyez, s’écria son mari.</p> + +<p>— Je comprends, continua-t-elle, que certains +souvenirs vous inspirent de l’amertume. +Mais les regrets, les remords ne doivent +pas vous faire renoncer à vous-même. Notre +amitié s’attristerait de ne plus vous retrouver +tel qu’autrefois.</p> + +<p>Elle me rappelait à l’ordre. Je n’avais pas +le droit, rien que pour satisfaire des scrupules +moraux, de fausser Mesmay. Et, empressée à +maintenir intact l’homme dont elle avait +souffert, elle ajouta avec fierté :</p> + +<p>— Un homme comme vous doit être à la +hauteur de son orgueil.</p> + +<p>Mon cœur se mit à battre. Ce mot d’orgueil +auquel je n’avais jamais osé toucher m’illumina. +Et je décidai que durant une heure, +puisqu’on me les permettait, puisque même +on les réclamait, je m’accorderais des sentiments +audacieux et forts.</p> + +<p>— Certes, m’écriai-je, je ne renie aucune +de mes principales raisons de vivre…</p> + +<p>— Très bien, fit Nicolas avec enthousiasme.</p> + +<p>— J’en étais sûre, chuchota Ilonka soulagée.</p> + +<p>Mais chacun de nous regarda devant soi, +écouta l’orchestre qui continuait de répandre +dans l’air nocturne sa langueur tzigane que +parcourait soudain un trait fulgurant. Je désignai +les musiciens.</p> + +<p>— Ce sont eux qui tout à l’heure m’ont +inspiré je ne sais quelle incertitude. Ils ont +toujours l’air d’hésiter entre plusieurs passions.</p> + +<p>Les Telegdi demeurèrent silencieux, pour +des motifs différents. J’ajoutai :</p> + +<p>— Vous autres Hongrois, vous avez trouvé +là le langage du désespoir.</p> + +<p>— Parce que nous sommes quelquefois +désespérés, fit très vite Ilonka.</p> + +<p>— Cependant, continuai-je avec une conviction +grandissante, écoutez cette musique : +de l’abîme naît un nouveau désir.</p> + +<p>Nicolas, lui, pensait à sa patrie :</p> + +<p>— La Hongrie a connu les pires heures de +la défaite et de la révolution, mais vous avez +raison, elle vaincra le malheur.</p> + +<p>— On peut triompher du malheur, murmura +sa femme, mais le peut-on de ses +fautes ?…</p> + +<p>— Si la Hongrie a commis des fautes, répliquai-je, +mieux vaudrait qu’elle les oublie.</p> + +<p>Ilonka me regarda avec anxiété :</p> + +<p>— Il faudrait être seul pour oublier. Et il y +a toujours Dieu !</p> + +<p>— Moi, j’ai confiance, affirma Nicolas.</p> + +<p>Et dans l’élan de son optimisme il tourna +sur sa chaise comme pour prendre l’assistance +à témoin. A une table voisine, deux jeunes +gens lui firent des signes d’amitié.</p> + +<p>— Tenez, nous dit-il en rayonnant, voilà +justement deux de mes camarades du Comité. +Vous permettez ? Je vais aller leur porter le +toast national.</p> + +<p>Il se leva, le verre en main. Dès qu’il se fut +éloigné, je dis à Ilonka :</p> + +<p>— Je vous remercie de vos paroles. Vous ne +voulez pas que je doute de moi.</p> + +<p>— Et j’ai compris vos allusions, votre désir +de calmer ma peine.</p> + +<p>— Vous ne craignez donc plus ma présence ? +Vous ne pensez plus que je vais bouleverser +votre vie ?</p> + +<p>Elle essaya de sourire en répondant :</p> + +<p>— Je crois qu’il faut toujours craindre +Lucien Mesmay.</p> + +<p>— Rassurez-vous. Puisque j’ai votre pardon, +je puis repartir.</p> + +<p>— Partir…</p> + +<p>— Et ensuite, ce passé cruel s’effacera.</p> + +<p>— Vous avez raison, il s’effacera.</p> + +<p>— Rien n’aura eu lieu. Je ne serai dans +votre mémoire qu’un ami.</p> + +<p>— Rien qu’un ami, c’est ce qu’il faut.</p> + +<p>Mais je la guettais, et je vis que des +larmes bordaient ses paupières. Alors devant +ces pleurs qui révélaient jusque dans le remords +qu’elle haïssait son remords, Mesmay +parla par ma bouche, en mots précipités :</p> + +<p>— Ce n’est pas vrai, ce n’est pas vrai. Je +t’aime encore. Jamais je ne t’oublierai.</p> + +<p>— Taisez-vous, fit-elle épouvantée.</p> + +<p>— Et si je suis revenu à Budapest, c’est +pour te le dire.</p> + +<p>Je n’avais pas pensé que la violence pût +donner une telle sensation de liberté. Ilonka +s’était levée à demi, puis rassise. Bouleversée, +elle murmura :</p> + +<p>— J’ai été imprudente. Je ne vous en veux +pas, Lucien. Mais nous allons nous quitter +pour toujours. Allez-vous en.</p> + +<p>Devant cette femme pantelante, si belle +d’être torturée, je m’écriai :</p> + +<p>— Nous quitter ? Mais tu me rappellerais. +Depuis huit ans, tu ne vis qu’avec l’espoir que +je revienne. Tu as essayé toutes les consolations : +aucune ne t’apaise. Moi, moi seul, je te +suis indispensable. Ah ! que tu m’aimes !</p> + +<p>Haussé à la taille de Mesmay, mes yeux, ma +voix, étaient aussi impérieux que les siens. +Alors, terrifiée par cette chaleur de désir, +Ilonka se leva en trébuchant, appela son +mari, prétexta un malaise. Elle voulait rentrer, +tout de suite. L’autre, qui ne comprenait +pas qu’elle cherchait à fuir, s’étonna, se plaignit +qu’une soirée qui s’annonçait si bien fût +brusquement écourtée. J’intervins en disant +que moi-même j’allais regagner mon hôtel.</p> + +<p>— Comment, vous aussi ?</p> + +<p>Et puis il se résigna, mais déclara qu’il resterait +à tenir compagnie à ses amis. Nous +mîmes Ilonka en voiture : elle ne me regarda +pas une fois. J’étais stupéfait, exaspéré qu’elle +m’échappât si aisément. Au moment de partir, +Nicolas lui rappela par la portière de +laisser la clef sous le paillasson.</p> + +<p>— En effet, m’expliqua-t-il quand elle +eut disparu, nos domestiques couchent dans +les combles et personne ne nous attend. +Vraiment, vous voulez partir ? Quant à moi, +je vais rester ici : nous avons à discuter la +question d’une entente secrète avec des groupements +italiens. Parce que vous savez, les +Tchécoslovaques… Mai pardon, je vous ennuie ! +En tout cas, j’en ai jusqu’au matin…</p> + +<p>Je lui dis adieu et je pris une voiture à mon +tour. « Hôtel Astoria ». Durant le trajet un +fiévreux dialogue se déroula en moi. Jean +Collin protestait, invoquait l’honneur, les lois +de la famille, et aussi le danger d’une telle +aventure. Les arguments de Mesmay étaient +meilleurs. Et tant bien que mal, je fis comprendre +à mon cocher de ne pas me mener à +l’hôtel Astoria, mais rue Csillag, n<sup>o</sup> 10.</p> + +<p>Je montai l’escalier obscur, je pris sous le +paillasson la clef de l’appartement, j’entrai. +Ilonka poussa un grand cri d’horreur et se +jeta dans mes bras.</p> + +<hr> + + +<p>La journée du lendemain se passa pour moi +dans une exaltation mêlée d’inquiétude. +Jamais je n’aurais cru que la perfidie stimulât +si fort la volupté. En m’entraînant sur ses +pas, Mesmay m’avait ouvert des perspectives +sans limites : trahir, c’était se renouveler. Si +longtemps je m’étais borné à une seule âme, +ou plutôt à la surface de mon âme, vérifiée, +réglée une fois pour toutes. J’avais méconnu +les facilités du mensonge, c’est-à-dire mes +ressources dormantes.</p> + +<p>Parmi tant de réflexions satisfaites, se présentait +néanmoins celle-ci : usurper le nom +d’un autre pour séduire une femme, la faire +retomber, elle si pieuse, dans une faute qu’elle +détestait, c’était une action malhonnête, une +action indigne. Mais indigne de qui ? De +Mesmay que j’étais à peine ? Ou de Jean Collin +que je n’étais plus ? Hanté par un trompeur, +je le trompais mais moins que moi-même +auquel de tels actes ne ressemblaient guère. +D’ailleurs si Mesmay n’était pas responsable +de cette chute qu’il ignorait, Jean Collin ne +l’était pas beaucoup plus puisqu’elle ne s’était +produite qu’à la faveur de la première à +laquelle il n’avait point participé. D’autre +part, en usurpant son nom et sa personne, +j’avais presque rendu service à Mesmay puisque +j’avais achevé, pour son compte, l’entreprise +qu’il avait commencée. J’interrompais +en sa faveur une prescription. Assurément la +préoccupation légitime de ma sécurité, qui +m’avait imposé, au début, d’admettre un quiproquo, +puis de l’entretenir, ne m’obligeait pas +à pousser le malentendu jusqu’à devenir +l’amant d’Ilonka. Mais j’avais dû obéir à des +nécessités morales, je veux dire psychologiques. +Imitant les gestes de Mesmay, il fallait +bien, pour que l’imitation fût complète, imiter +les plus significatifs.</p> + +<p>Aussi m’empressai-je de retourner le soir +chez les Telegdi. Nicolas, de plus en plus +occupé par ses complots, ne rentrerait, cette +fois-là encore, que très tard. Ilonka, qui +m’avait ordonné de venir, qui m’attendait +avec une impatience désespérée, commença +par m’accabler de reproches. Elle affirma +qu’elle commettait le plus affreux des crimes +en répétant dans des conditions aggravées son +péché d’autrefois. Elle me détestait tout en +m’étreignant.</p> + +<p>Cette seconde nuit, je me demandai ce +qu’elle aimait si fort en moi. Certes, je faisais +mon métier le mieux possible. Mais si tous les +hommes se ressemblent aux minutes où l’esprit +ne compte plus, comment, après, Ilonka +continuait-elle d’être dupe ? Il ne s’agissait +plus de ressemblance physique : et si j’avais +pu imaginer ce que devait être la conversation +moyenne de mon prédécesseur, je n’arrivais +pas à plagier ce qu’il disait lorsqu’une seule +femme l’écoutait ? Ce joueur, ce séducteur, +je ne pouvais prétendre l’égaler sur son terrain +professionnel. Et pourtant Ilonka nous +confondait. Aujourd’hui je suppose qu’elle +me recréait selon son désir et son souvenir. +Puisque je figurais son idéal, je ne courais +aucun risque de la décevoir. Peut-être s’aimait-elle +en moi, et n’importe quel homme +eût-il pu tenir un rôle dont elle était l’auteur. +Et qui sait si elle ne s’était pas trompée sur +le Mesmay réel aussi bien qu’elle se trompait +sur son remplaçant.</p> + +<p>Au moment même, je n’hésitais pas. Il +me fallait agir. Et, pour mieux la leurrer, à +ses remords j’opposais mes colères, je la troublais, +je la bousculais tour à tour. Ne lui permettant +à aucune minute de voir clair en elle, +je la détournais ainsi de m’observer. Cette +violence à froid, Mesmay me l’avait enseignée : +c’était celui de ses traits qui me devenait +le plus naturel. Au point que je ressentais +cette pathétique violence comme une bouffée +de son souffle, un mystère télépathique. Peut-être, +me disais-je, est-il mort et se réincarne-t-il +en moi ? Une pareille substitution eût +expliqué à la fois le bonheur qu’Ilonka goûtait +dans mes bras et celui qui m’enchantait +dans les siens. Le fait est qu’en ces heures où +mon ancienne personnalité n’avait que faire, +et, par prudence autant que par pudeur, se +dérobait, je cessais de n’être qu’un double et +un complice. M’interrompant de copier, je +m’identifiais purement et simplement à mon +modèle. La passion, qui oblige à la bonne foi, +chassait de mon esprit toute idée de calcul +ou de mensonge : je devenais Mesmay lui-même +par rigueur de sincérité.</p> + +<p>Cette nuit-là encore, quand je traversai en +rentrant le hall désert de l’hôtel, je vis sur le +bureau du concierge une lettre adressée à +M. J. Collin, et qui m’attendait, me faisait +signe. Mais je déclinai ce langage muet. Et +même j’aurais jugé de la dernière indiscrétion +de la prendre. Ce n’était pas une raison parce +que je ressemblais à son destinataire pour l’ouvrir.</p> + +<hr> + + +<p>Sur ces entrefaites, Margit revint du lac +Balaton et me téléphona. Ce matin-là, j’aurais +bien été enfin à la Bibliothèque du Musée +national, car le temps passait, mais elle était +justement fermée pour la journée. Et Margit +se montra si bavarde et si extasiée que je ne +pus éviter de me rendre à son appel.</p> + +<p>— J’ai eu beaucoup de peine, me dit-elle +quand nous fûmes en présence dans le +petit salon obscur, à décider mon père à +revenir. Je ne lui avais pas parlé de votre +retour afin de lui en faire la surprise. Et j’ai +passé ces quelques jours à errer dans le parc, +en évoquant nos conversations d’autrefois. +Vous vous rappelez : Ilonka cherchait à s’y +mêler. Mais elle était bien jeune, alors, et je la +renvoyais à ses jeux…</p> + +<p>— Ses jeux…</p> + +<p>— Parfois vous alliez la consoler. C’était +très long, car elle ne vous aimait guère. Il +vous fallait à tous deux des heures entières +de tête à tête pour des réconciliations. Puis +vous reveniez à moi qui, seule, pouvait vous +entendre. Vous me lisiez des vers… Tenez, +l’autre jour, j’ai retrouvé un court poème de +Heine que j’avais copié pour vous… Le voilà…</p> + +<p>Elle me tendit une feuille de vélin armorié, +puis reprit, plus bas :</p> + +<p>— Oui, je l’ai copié le jour même de votre +brusque départ, sur le bureau de mon père, en +utilisant son papier à lettres. Je me rappelle +très bien. Il est entré, et m’a dit que je ne vous +verrais plus…</p> + +<p>Tout en prenant le papier d’un air ému, je +songeais surtout à Mesmay. Sans doute, les +« consolations » qu’il prodiguait à Ilonka, j’en +saisissais tout le sens puisque j’étais aujourd’hui +le consolateur. Mais pourquoi jouer auprès +de la sœur aînée un personnage poétique ? +Hésitait-il entre elles ? Un Mesmay n’hésite +pas. Peut-être, plus simplement, était-il sincère, +j’entends contradictoire. L’imiter exigeait +bien des nuances, et je soupirai devant +tant de difficultés.</p> + +<p>— Eh ! bien, reprit mon interlocutrice ravie +de mon soupir, allez-vous me dire enfin +pourquoi vous m’avez naguère mise en garde +contre les passions, vous qui les placez si +haut ?</p> + +<p>— Parce que, répondis-je très désireux +de faire valoir une nuance de plus, je possède +un instinct de divination. Prévoyant que +l’amour ne vous satisferait pas, j’aurais voulu +d’avance vous protéger. Aujourd’hui, hélas, +vous savez que mes alarmes n’étaient point +vaines.</p> + +<p>Margit me contempla avec émotion, puis +couvrit son visage de ses longues mains +sèches :</p> + +<p>— Quel incomparable ami…</p> + +<p>Exactement, je cherchais à me conformer à +Mesmay tel que je l’entrevoyais de détour en +détour, et je lui obéissais comme à un chef, +sans essayer de comprendre. Mais j’eus le +sentiment qu’ici j’avais presque trop réussi, +et que mon Mesmay était plus vrai que nature.</p> + +<p>— Je me suis souvent demandé, reprit +ma compagne, par quel sortilège vous plaisiez +à tout le monde. Ainsi mon père : quand +j’ai vu qu’il ne se pressait pas de repartir, je +lui ai révélé que vous étiez à Budapest, et +tout de suite il a décidé de prendre le train. +« M. Mesmay est en Hongrie, répétait-il, +je veux me trouver en face de lui. » Et sans +s’expliquer davantage, il hâtait les préparatifs. +Hélas, mon pauvre père est devenu presque +aveugle, il vous verra à peine. Tenez, le voici.</p> + +<p>Sur le seuil venait en effet d’apparaître un +vieillard à fortes moustaches blanches, avec +des yeux éteints. Je le jugeai magnifique. Un +domestique le guidait, et il demanda d’un +accent bref :</p> + +<p>— Monsieur Mesmay est ici ?</p> + +<p>— Je vous salue, monsieur Szolnoky, fis-je.</p> + +<p>Alors le vieillard — vraiment le plus décoratif +que j’eusse jamais rencontré — congédia +le domestique et dit à sa fille :</p> + +<p>— Margit, laisse-nous.</p> + +<p>Un peu étonnée, elle eut le temps, avant de +se retirer, de murmurer : « A bientôt », et je me +retournai vers son père qui achevait de s’installer +dans un grand fauteuil. Il y eut un silence, +que je respectai.</p> + +<p>— Ainsi monsieur, dit enfin le vieillard, +vous êtes revenu en Hongrie ?</p> + +<p>— Je suis revenu.</p> + +<p>— Malgré notre convention…</p> + +<p>Il y eut un second silence durant lequel +j’éprouvai beaucoup moins de respect que +d’incertitude.</p> + +<p>— Veuillez m’expliquez pourquoi, reprit-il +d’un ton cette fois très cassant.</p> + +<p>Troisième silence. Impossible de déchiffrer +ce front blême, ces paupières tombées. Un +instant j’eus l’idée de dire que j’étais venu +étudier les papiers concernant Descartes et +son choix d’une carrière. Mais comme j’hésitais :</p> + +<p>— Allons, monsieur, fit le vieux Szolnoky +en affectant une ironie hautaine et parfaitement +déplaisante, vous avez la mémoire +courte. Oubliez-vous qu’il y a huit ans, vous +que j’avais accueilli chez moi et que je prenais +pour un gentilhomme, vous avez été convaincu, +à l’Orszagos Casino, de tricher ?</p> + +<p>— Oh ! m’écriai-je.</p> + +<p>— Ah, ah, la mémoire vous revient. Et ne +vous rappelez-vous pas que si, sur ma demande +et parce que vous aviez été mon hôte +et presque mon ami, l’Orszagos Casino a bien +voulu étouffer l’affaire, vous avez signé une +déclaration. Une déclaration où vous reconnaissiez +votre forfaiture et où vous preniez +l’engagement de quitter Budapest dans les +deux heures, et de n’y plus jamais revenir…</p> + +<p>J’étais accablé.</p> + +<p>— Et cependant, continua mon interlocuteur, +vous voilà revenu. Voulez-vous m’expliquer +pourquoi ?</p> + +<p>Jusque-là j’avais pu, tant bien que mal, +deviner Mesmay et ses motifs. Mais ici, comment +suivre un modèle que je ne retrouvais +plus ?</p> + +<p>— Monsieur, fis-je rouge d’humiliation et +d’inquiétude, vous êtes cruel… vous êtes injuste…</p> + +<p>Et soudain un grand parti s’imposa à moi. +Je ne me contenterais pas d’achever des esquisses +commencées par un autre. Puisque +j’étais devenu cet autre, je pouvais innover +sans désormais me soucier de le copier servilement. +J’avais si profondément épousé son +caractère qu’il ne me restait qu’à agir pour +agir comme lui. Rassemblant mes forces — son +audace, son goût du jeu, sa ruse et sa +violence — je m’adressai à M. Szolnoky :</p> + +<p>— Si je me trouve en face de vous, monsieur, +ce n’est pas pour vous braver : je quitte Budapest +demain ou après-demain. Mais après huit +années — et lesquelles ! — je tiens à vous +expliquer les circonstances qui m’ont fait +perdre votre estime.</p> + +<p>— Escroc…</p> + +<p>— Monsieur… si je me suis laissé accabler, +c’est parce que j’étais réduit à prendre sur +moi la faute d’un autre…</p> + +<p>— Trêve de vos plaisanteries, et allez-vous +en.</p> + +<p>— Vous avez tort de ne pas m’écouter. +Ai-je discuté vos conditions, naguère ? Ai-je +tenté de me justifier ? Non, vous avez dit +tout à l’heure que j’avais disparu sans un mot. +Reconnaissez-le.</p> + +<p>— Je n’éprouve aucune gêne à le reconnaître.</p> + +<p>— Bon. Pour prix de mon départ, vous +m’avez assuré le secret. Quel intérêt aurais-je +donc à revenir, c’est-à-dire à remettre en +question votre promesse ? Vous dites que +je ne tiens pas mon engagement : voulez-vous +plutôt considérer le risque terrible que je +cours ; en franchissant votre seuil, je vous +rends le droit de me dénoncer.</p> + +<p>Mon adversaire ne répondit rien, d’abord, +frappé sans doute par la justesse de mon raisonnement. +Puis il reprit :</p> + +<p>— Eh bien, donnez-moi l’explication de vos +actes.</p> + +<p>— Elle sera forcément vague et sans preuves. +Je vous affirme, je vous jure que je n’ai +pas triché au… au Casino il y a huit ans…</p> + +<p>— Monsieur…</p> + +<p>— Je vous jure que je n’ai jamais triché de +ma vie. Jamais.</p> + +<p>A mon indéniable accent de sincérité, le +vieillard, fronçant les sourcils, demanda :</p> + +<p>— Cependant il y a un coupable. Qui est-ce ?</p> + +<p>— Son nom ne m’appartient pas, monsieur… +C’était un frère pour moi. Et dire +qu’aujourd’hui j’ignore ce qu’il est devenu !</p> + +<p>L’autre sentit que ma sincérité n’était plus +la même et répliqua :</p> + +<p>— Vraiment ? Et c’est à cet aigrefin fraternel +que vous avez sacrifié votre honneur ? +Car enfin, votre infamie, vous l’avez signée +et datée. Je conserve cette déclaration et +pour mieux vous confondre, je l’ai apportée. +La voici !</p> + +<p>Se levant à demi, M. Szolnoky tira de la +poche intérieure de son veston une feuille +pliée en quatre. Il l’ouvrit et me la montra de +loin. Mais j’y pus reconnaître le même papier +timbré à ses armes sur lequel Margit avait +copié le poème de Heine. Alors je m’avançai :</p> + +<p>— Triste et faux aveu, ah, laissez-moi le +relire…</p> + +<p>— Non.</p> + +<p>— Que pensez-vous donc ? Je viens de +vous jurer solennellement que je ne suis pas +coupable. Et maintenant je vais m’en aller. +J’avais rêvé que peut-être vous me croiriez. +Mais je m’incline. Et cette humiliation nouvelle, +cette honte imméritée, je les accepte +par dévouement à celui que je ne dénoncerai +pas.</p> + +<p>— Curieuse chose, fit le vieillard. A mesure +que je vous écoute, et si mal que je vous +distingue à cause de ma demi-cécité, je ne +vous retrouve pas. Votre voix a changé, vos +tournures de phrases ne sont plus celles d’autrefois…</p> + +<p>— C’est que, je vous le répète, M. Szolnoky, +je ne suis plus le même homme.</p> + +<p>Depuis un moment je taquinais du doigt +dans ma poche le papier que m’avait remis +Margit. Je le sortis et m’approchai davantage.</p> + +<p>— Ah, laissez-moi relire…</p> + +<p>— Non.</p> + +<p>— Au moins toucher ce papier…</p> + +<p>— Non.</p> + +<p>Mais subitement je m’en emparai, et comme +il tendait la main pour le reprendre j’y substituai +l’autre en m’écriant :</p> + +<p>— Vous êtes trop dur, trop injuste. Adieu, +monsieur, vous ne me reverrez jamais.</p> + +<p>Furieux, le vieillard saisit la feuille que je +lui rendais, palpa le timbre armorié pour +bien la reconnaître et la serra contre lui.</p> + +<p>Moi, je disparus. Et sitôt sur le trottoir, je +lus la pièce où Mesmay avouait sans ambages +qu’il était un coquin. J’en fus moins scandalisé +qu’on ne pourrait croire. Maintenant que je +connaissais son caractère du dedans, j’en suivais +la logique et j’en admettais les conditions. +J’éprouvais pour lui l’indulgence que, quand +même et en dépit de toutes les sévérités, on +éprouve pour soi.</p> + +<hr> + + +<p>En rentrant à l’hôtel le concierge me tendit +une lettre qui venait d’arriver de l’étranger +pour M. Lucien Mesmay. Là j’eus un scrupule : +je m’étais servi de son nom et de sa maîtresse, +il me semblait délicat d’abuser de son courrier. +Mais surtout je songeai que si Mesmay se +faisait adresser sa correspondance à l’hôtel, +c’est qu’il n’allait pas tarder à y arriver lui-même.</p> + +<p>Je me sentis alors rempli d’une angoisse +à laquelle se mêlait une vive irritation. Hélas, +il me fallait disparaître. Renoncer à Ilonka +m’était fort pénible. Et je m’aperçus qu’il +n’était pas moins pénible de renoncer à Mesmay. +Je lui devais tant. Grâce à lui, j’avais +connu cette sensation étrange, et que nous +poursuivons sans l’atteindre dans l’amour, de +me transfuser dans une autre âme. Il me fallait +maintenant réintégrer mon être propre, +retrouver mes limites.</p> + +<p>Un instant, j’envisageai d’attendre Mesmay +et de l’affronter. Je lui dirais que je connaissais +son histoire déshonorante, et je l’engagerais +à repartir. Désormais il était inutile car +à force d’artifice et de volonté, j’avais reconstitué +un Mesmay supérieur : la copie valait +mieux que l’original. Séduire une jeune fille +comme il l’avait fait, est malaisé, mais la +reprendre mariée et l’arracher à ses remords, +quelle conquête ! Si Mesmay avait su d’abord +dissimuler sa friponnerie auprès des Szolnoky, +quand même il s’était laissé prendre. Moi, +l’emportant en adresse, j’avais dissimulé sans +jamais me trahir. Enfin il avait triché, mais +moi j’avais été jusqu’au vol. Certes, j’étais le +Mesmay véritable.</p> + +<p>Je tirai de ma poche la lettre qui lui était +destinée. Après tout je n’avais pas à respecter +les secrets de cet homme puisqu’ils étaient les +miens — et je la lus. Elle était d’une femme, sa +maîtresse. De ses phrases très amoureuses qui +m’impatientèrent, je ne retins que ces mots : +« Je suis heureuse que malgré la perte de ton +passeport tu aies pu de Vienne continuer ton +voyage, et je t’écris en avance pour que tu +trouves cette lettre en arrivant jeudi. » Nous +étions mercredi.</p> + +<p>Alors je pris le papier volé au vieux Szolnoky, +je le plaçai sous une enveloppe au nom +de M. Mesmay, Hôtel Astoria, avec l’intention +de la mettre à la poste le lendemain. +Puis je me rendis chez Ilonka.</p> + +<p>Car je consentais à rendre service à Mesmay, +mais je ne voulais pas qu’il marchât sur mes +brisées. J’avais porté sa personnalité à un +point d’intensité après lequel il ne pourrait +que déchoir. Assurément, il n’était pas question +d’annoncer à Ilonka mon départ. Puisque +l’autre allait arriver, il se présenterait chez +elle. Mais je rêvais, sans me dévoiler, de la +mettre en garde contre lui.</p> + +<p>— Mon amie, lui dis-je, je viens vous parler +très sérieusement.</p> + +<p>Elle leva un visage d’une pâleur de condamnée. +Je poursuivis.</p> + +<p>— Il se passe un phénomène étrange. Vos +remords, que je vous ai aidée à vaincre, +s’éveillent en moi. Je vois tout à coup l’horreur +de ma conduite. Comment n’ai-je pas +écouté vos premières paroles : elles étaient justes +et raisonnables. Une sorte de lumière intérieure +me le fait comprendre.</p> + +<p>Ilonka se dressa ; des émotions contradictoires +la bouleversaient.</p> + +<p>— Lucien, c’est vous qui parlez ainsi.</p> + +<p>Puis sa ferveur religieuse éclata :</p> + +<p>— La grâce l’a touché, s’écria-t-elle.</p> + +<p>Ensuite, parce qu’elle était une faible +femme, elle ajouta avec angoisse :</p> + +<p>— Faut-il nous séparer ?</p> + +<p>— Non, fis-je. Comprenez-moi : c’est parce +que je vous aime plus qu’autrefois que je +me refuse à faire plus longtemps votre +malheur. Je ne cesserai pas d’être votre +ami…</p> + +<p>Lui saisissant les deux mains et la regardant +avec application, j’ajoutai :</p> + +<p>— Seulement une pénitence est nécessaire. +Une difficile et lourde pénitence. Nous ne pouvons +oublier notre faute ancienne : elle est +entrée dans notre passé trop profondément. +Mais celle qui appartient au présent, cette +rechute, il faut l’effacer de notre esprit, l’interdire +à notre mémoire. Pour mieux la condamner, +ignorons-la.</p> + +<p>— Oui, murmura-t-elle, aussi ce sacrifice…</p> + +<p>— Faisons en sorte que rien ne se soit passé +l’autre jour. Quand vous me reverrez, accueillez-moi +comme si je venais d’arriver. Tenez, +Ilonka, une allusion de votre part, je vous +jure que je ferai semblant de ne pas la comprendre. +Si vous me trouvez changé, ne dites +rien, ne m’en veuillez pas. Si, par malheur, +j’essayais de vous tenter à nouveau, repoussez-moi.</p> + +<p>Elle écoutait, sans s’étonner, mes bizarres +paroles. Obéir, obéir même jusqu’à l’absurde, +c’était encore m’aimer.</p> + +<p>— Mon amie, continuai-je, je voudrais +avoir votre force de caractère. Hélas, il faut +que je m’habitue à être presque indifférent. +Ne vous étonnez pas si je demeure quelques +jours sans vous voir.</p> + +<p>— Mais, fit-elle, vous ne partez pas ?</p> + +<p>Là, pour la première fois depuis que j’étais +à Budapest, il me fut impossible de mentir. +La gorge serrée à la pensée que je ne la reverrais +de ma vie, je compris que je l’aimais et je +dus me taire. Puis, après une minute, je m’en +allai.</p> + +<p>Sur le trottoir, je me heurtai à Margit qui +venait faire une visite à sa sœur.</p> + +<p>— Eh bien, fit-elle, quand me direz-vous…</p> + +<p>Mais je l’interrompis.</p> + +<p>— Pas ici, dans la rue.</p> + +<p>— Mais quand, alors ?</p> + +<p>— Venez me trouver à l’hôtel vendredi. +Nous déjeunerons ensemble.</p> + +<p>— Entendu.</p> + +<p>Je rentrai et payai ma note. J’étais décidé +à partir le lendemain jeudi. Car je n’avais +plus aucune envie d’attendre celui que j’appelais +le faux Mesmay. J’hésitai à aller à la +Bibliothèque, mais il était tard, et je craignais +des rencontres inopportunes : une timidité où +je reconnus le signe avant-coureur de mon +précédent caractère me confina dans ma +chambre.</p> + +<p>Le lendemain, pour prendre quand même +une dernière image de Budapest, je fis envoyer +mes valises à la gare et je m’y rendis à +pied. En route je rencontrai Nicolas. Son +visage exprima beaucoup d’étonnement.</p> + +<p>— Comment, vous voilà ? Mais il y a cinq +minutes je vous ai vu en taxi, roulant vers +Bude.</p> + +<p>Sans attendre ma réponse, il ajouta d’un +ton boudeur :</p> + +<p>— Et pourquoi n’avez-vous pas répondu +à mes signes ? Je vous ai salué de loin, c’est +vrai, mais vous m’avez regardé avec une +froideur ! Comme si vous ne me reconnaissiez +pas…</p> + +<p>— Pardonnez-moi, mon cher, j’étais un +peu préoccupé…</p> + +<p>En réalité, je l’étais bien davantage. Évidemment, +Nicolas venait de rencontrer Mesmay. +Il ne me restait qu’à déguerpir sans perdre +une minute. Je quittai avec brusquerie un +homme auquel j’avais cependant bien des +obligations.</p> + +<p>Ensuite, l’express me parut très lent et la +Hongrie trop vaste. Nous parvînmes à la +frontière où je fis timbrer le passe-port Mesmay. +De là nous repartîmes pour des heures +et des heures encore de trajet. A mesure que +je m’éloignais, j’avais l’impression de me défaire +peu à peu d’un accoutrement insolite ; les +journées que je venais de vivre s’effaçaient, +et il me semblait que j’assistais du dehors à +leurs épisodes, de plus en plus diminués par +la distance. Ma température baissait. En revanche +mon âme habituelle et quotidienne +reprenait force. Je me surpris à inscrire les +dépenses de ma journée de voyage. A Feldkirch, +dernière station autrichienne, je présentai +l’autre passeport, celui qui était désormais +le mien. Mon impunité cessait, je retombais +sous la surveillance des hommes. Comme un +vieux cheval qu’on attelle s’offre de lui-même +au harnais j’envoyai une dépêche à Charlotte +pour lui annoncer mon arrivée.</p> + +<p>Je vois déjà son accueil. Elle me grondera +un peu quand je lui expliquerai que j’ai perdu +les notes prises sur Descartes à la Bibliothèque +nationale. Mais je sais qu’elle s’y résignera. +Elle se contente toujours de ce que je fais +et de ce que je suis, et n’attend de ma part +aucune surprise. En m’épousant, elle m’a +jugé une fois pour toutes. Elle n’ignore pas +que je suis un brave homme. Un historien +véridique. Un bon père de famille, qui inspire la +confiance. Jean Collin.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2> + + +<div class="flex"> +<table> +<tr><td class="h">Le Réprouvé</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c1">5</a></div></td></tr> +<tr><td class="h">L’enfant jaloux</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c2">51</a></div></td></tr> +<tr><td class="h">Le Machiavel maladroit</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c3">89</a></div></td></tr> +<tr><td class="h">Double</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c4">123</a></div></td></tr> +<tr><td class="h">Le Visage différent</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c5">151</a></div></td></tr> +<tr><td class="h">Le Personnage invisible</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c6">195</a></div></td></tr> +</table> +</div> + +<p class="c gap xsmall">MAYENNE, IMPRIMERIE FLOCH</p> + + +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78399 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/78399-h/images/cover.jpg b/78399-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..324a27d --- /dev/null +++ b/78399-h/images/cover.jpg |
