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diff --git a/10053-0.txt b/10053-0.txt new file mode 100644 index 0000000..6a54ac1 --- /dev/null +++ b/10053-0.txt @@ -0,0 +1,13254 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 10053 *** + +This file was produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr. + +Produced by Carlo Traverso, Anne Dreze and the PG Online Distributed +Proofreaders. + + + + + +LA VAMPIRE + +par + +PAUL FÉVAL + + + + +AVANT-PROPOS + + +Ceci est une étrange histoire dont le fond, rigoureusement +authentique, nous a été fourni comme les neuf dixièmes des matériaux +qui composent ce livre, par le manuscrit du «papa Sévérin». + +Mais le hasard, ici, est venu ajouter, aux renseignements exacts +donnés par l'excellent homme, d'autres renseignements qui nous ont +permis d'expliquer certains faits que notre héroïque bonne d'enfants +des Tuileries regardait comme franchement surnaturels. + +Ces éclaircissements, grâce auxquels ce drame fantastique va passer +sous les yeux du lecteur dans sa bizarre et sombre réalité, sont +puisés à deux sources: une page inédite de la correspondance du duc de +Rovigo, qui eut, comme on sait, la confiance intime de l'empereur +et qui fut chargé, pendant la retraite de Fouché (1802-1804), de +contrôler militairement la police générale, dont les bureaux étaient +administrativement réunis au département de la justice, dirigé par le +grand-juge Régnier, duc de Massa. + +Ceci est la première source. La seconde, tout orale, consiste en +de nombreuses conversations avec le respectable M.G----, ancien +secrétaire particulier du comte Dubois, préfet de police à la même +époque. + +Nous nous occuperons peu des événements politiques, intérieurs, qui +tourmentèrent cette période, précédant immédiatement le couronnement +de Napoléon. Saint-Rejant, Pichegru, Moreau, la machine infernale +n'entrent point dans notre sujet et c'est à peine si nous verrons +passer ce gros homme, Bru, tus de la royauté, audacieux et solide +comme un conjuré antique: Georges Cadoudal. + +Les guerres étrangères nous prendront encore moins de place. On +n'entendait en 1804 que le lointain canon de l'Angleterre. + +Nous avons à raconter un épisode, historique il est vrai, mais +bourgeois, et qui n'a aucun trait ni à l'intrigue du cabinet ni aux +victoires et conquêtes. + +C'est tout bonnement une page de la biographie secrète de ce géant +qu'on nomme Paris et qui, en sa vie, eut tant d'aventures! + +Laissons donc de côté les cinq cents volumes de mémoires diffus qui +disent le blanc et le noir sur cette grande crise de notre Révolution, +et tournant le dos au château où la main crochue de ce bon M. +Bourrienne griffonne quelques vérités parmi des monceaux de mensonges +bien payés, plongeons-nous de parti pris dans le fourré le plus +profond de la forêt parisienne. + +Nous avons l'espoir que le lecteur n'aura pas oublié cette touchante +et sereine figure qui traverse les pages de notre introduction. Il n'y +a que des récits dans ce livre: notre préface elle-même était encore +un récit, dont le héros se nommait le «papa Sévérin». + +Nous avons la certitude que le lecteur se souvient d'une autre +physionomie, tendre et bonne aussi, mais d'une autre manière, moins +austère et plus mâle, plus tourmentée, moins pacifique surtout: le +chantre de Saint-Sulpice, le prévôt d'armes qui, dans la _Chambre des +Amours_, enseigna si rudement ce beau coup droit, dégagé main sur +main, à M. le baron de Guitry, gentilhomme de la chambre du roi +Louis XVI. + +Un Sévérin aussi: Sévérin, dit Gâteloup. + +Ce Gâteloup, presque vieillard, et papa Sévérin presque enfant, vont +avoir des rôles dans cette histoire. + +L'un était le père de l'autre. + +Et s'il m'était permis de descendre encore plus avant dans nos communs +souvenirs, je vous rappellerais cette chère petite famille, composée +de cinq enfants qui ne se ressemblaient point, et dont papa Sévérin +était la bonne aux Tuileries: Eugénie, Angèle et Jean qui avaient le +même âge, Louis et Julien, des bambins. + +Ces cinq êtres, abandonnés, orphelins, mais à qui Dieu clément avait +rendu le meilleur des pères, reviendront tous et chacun sous notre +plume. Ils forment à eux cinq, dans la personne de leurs parents, la +légende lamentable du suicide. + +Papa Sévérin avait dit en montrant Angèle, la plus jolie de ces +petites filles, et celle dont la précoce pâleur nous frappa comme un +signe de fatalité: + +--Celle-ci tient à ma famille par trois liens. + +Il avait ajouté ce jour où la fillette jetait ses regards avides à +travers les glaces de la Morgue: + +--Elle a déjà l'idée... + +Car papa Sévérin croyait à la transmission d'un héritage fatal. + +Notre histoire va montrer la première des trois Angèle. + +Notre histoire va montrer aussi les tables de marbre toutes neuves +et vierges encore de tout contact mortel. Nous y verrons quelle fut +l'étrenne de la Morgue du Marché-Neuf. + +Tout cela à propos d'un adorable et impur démon qui ressuscita un +instant, au beau milieu de Paris et près du berceau de notre «siècle +des lumières», les plus noires superstitions du moyen âge. + + + + +LA VAMPIRE + + + + +I + +LA PECHE MIRACULEUSE + + +Le commencement du siècle où nous sommes fut beaucoup plus légendaire +qu'on ne le croit généralement. Et je ne parle pas ici de cette +immense légende de nos gloires militaires, dont le sang républicain +écrivit les premières pages au bruit triomphant de la fanfare +marseillaise, qui déroula ses chants à travers l'éblouissement de +l'empire et noya sa dernière strophe--un cri splendide--dans le grand +deuil de Waterloo. + +Je parle de la légende des conteurs, des récits qui endorment ou +passionnent la veillée, des choses poétiques, bizarres, surnaturelles, +dont le scepticisme du dix-huitième siècle avait essayé de faire table +nette. + +Souvenons-nous que l'empereur Napoléon Ier aimait à la folie les +brouillards rêveurs d'Ossian, passés par M. Baour au tamis académique. +C'est la légende guindée, roidie par l'empois; mais c'est toujours la +légende. + +Et souvenons-nous aussi que le roi légitime des pays légendaires, +Walter Scott, avait trente ans quand le siècle naquit. + +Anne Radcliffe, la sombre mère de tant de mystères et de tant de +terreurs, était alors dans tout l'éclat de cette vogue qui donna +le frisson à l'Europe. On courait après la peur, on recherchait le +ténébreux. Tel livre sans queue ni tête obtenait un frénétique succès +rien que par la description d'une oubliette à ressort, d'un cimetière +peuplé de fantômes à l'heure «où l'airain sonne douze fois» ou d'un +confessionnal à double fond bourré d'impossibilités horribles et +lubriques. + +C'était la mode; on faisait à ces fadaises une toilette de grands +mots, appartenant spécialement à cette époque solennelle; on mettait +le tout comme une purée sous le héros, cuit à point, qui était un +«coeur vertueux», une «âme sensible», daignant croire au «souverain +maître de l'univers» et aimant à voir lever l'aurore. + +Le contraste de ces confitures philosophiques et de ces sépulcrales +abominations formait un plat hybride, peu comestible, mais d'un goût +étrange qui plaisait à ces jolies dames, vêtues si drôlement, avec des +bagues aux orteils, la ceinture au-dessus du sein, la hanche dans +un fourreau de parapluie et la tête sous une gigantesque feuille de +chicorée. + +Paris a toujours adoré d'ailleurs les contes à dormir debout, qui lui +procurent la délicieuse sensation de la chair de poule. Quand Paris +était encore tout petit, il avait déjà nombre d'histoires à faire +frémir, depuis la coupable association formée entre le barbier et le +pâtissier de la rue des Marmousets, pour le débit des vol-au-vent de +gentilshommes, jusqu'à la boucherie galante de la maison du cul-de-sac +Saint-Benoît, dont les murs démolis avaient plus d'ossements humains +que de pierres. + +Et depuis si longtemps, à cet égard, Paris a peu changé. Aux premiers +mois de l'année 1804, il y avait dans Paris une vague et lugubre +rumeur, née de ce fait que des pêches miraculeuses avaient lieu depuis +quelque temps à la pointe orientale de l'Ile Saint-Louis, en tournant +un peu vers le sud-est, non loin de l'endroit où les bains Petit +réunissent aujourd'hui, dans les mois d'été, l'élite des tritons +parisiens. + +C'est chose rare qu'un banc de poisson dans Paris. Tant d'hameçons, +tant de nasses, tant d'engins divers sont cachés sous l'eau entre +Bercy et Grenelle, que les goujons seuls, d'ordinaire, et les +imprudents barbillons se hasardent dans ce parcours semé de périls. +Vous n'y trouveriez ni une carpe, ni une tanche, ni une perche, et si +parfois un brochet s'y engage, c'est que ce requin d'eau douce a le +caractère tout particulièrement aventureux. + +Aussi la gent pêcheuse faisait-elle grand bruit de l'aubaine envoyée +par la Providence aux citoyens amateurs de la ligne, de l'épervier et +du carrelet. Sur un parcours d'une centaine de pas depuis l'égout de +Bretonvilliers jusqu'au quai de la Tournelle, tout le long du quai de +Béthune, vous auriez vu, tant que le jour durant, une file de vrais +croyants, immobiles et silencieux, tenant la ligne et suivant d'un +oeil inquiet le bouchon flottant au fil de l'eau. + +Dire que tout le monde emplissait son panier serait une imposture. Les +bancs de poisson, à Paris, ne ressemblent à ceux de nos côtes; mais il +est certain que ça et là un heureux gaillard piquait un gros brochet +ou un barbillon de taille inusitée. Les goujons abondaient, les +chevaignes tournoyaient à fleur d'eau, et l'on voyait glisser dans +l'onde trouble ces reflets pourprés qui annoncent la présence du +gardon. + +Ceci, en plein hiver et alors que d'habitude les poissons parisiens, +frileux comme des marmottes, semblent déserter la Seine pour aller se +chauffer on ne sait où. + +En apparence, il y a loin de cette joie des pêcheurs et de cette folie +du poisson à la rumeur lugubre dont nous avons annoncé la naissance. +Mais Paris est un raisonneur de première force; il remonte volontiers +de l'effet à la cause, et Dieu sait qu'il invente parfois de bien +drôles de causes pour les plus vulgaires effets. + +D'ailleurs, nous n'avons pas tout dit. Ce n'était pas exclusivement +pour pêcher du poisson que tant de lignes suspendaient l'amorce +le long du quai de Béthune. Parmi les pêcheurs de profession ou +d'habitude qui venaient là chaque jour, il y avait nombre de profanes, +gens d'aventures et d'imagination, qui visaient à une tout autre +proie. + +Le Pérou était passé de mode et l'on n'avait pas encore inventé la +Californie. Les pauvres diables qui courent après la fortune ne +savaient trop où donner de la tête et cherchaient leur vie au hasard. + +L'Europe ingrate ne sait pas le service que lui rendent ces féeriques +vésicatoires qui se nomment sur la carte du monde San-Francisco, +Monterey, Sydney ou Melbourne. + +Il y avait bien la guerre, en ce temps-là, mais à la guerre on gagne +plus de horions que d'écus, et les aventuriers modèles, les «vrais +chercheurs d'or» font rarement les bons soldats de la bataille rangée. + +Il y avait là, sous le quai de Béthune, des poètes déclassés, des +inventeurs vaincus, d'anciens don Juan, banqueroutiers de l'industrie +d'amour qui s'étaient cassé bras et jambes en voulant grimper à +l'échelle des femme, des hommes politiques dont l'ambition avait +pris racine dans le ruisseau, des artistes souffletés par la +renommée,--cette cruelle!--des comédiens honnis, des philanthropes +maladroits, des génies persécutés, et ce notaire qui est partout, même +au bagne, pour avoir accompli son sacerdoce avec trop de ferveur. + +Nous le répétons, dé nos jours, tous ces braves eussent été dans la +Sonore ou en Australie, qui sont de bien utiles pays. En l'année 1804, +s'ils grelottaient les pieds dans l'eau, sondant avec mélancolie le +cours troublé de la Seine, c'est que la légende plaçait au fond de la +Seine un fantastique Eldorado. + +Au coin de la rue de Bretonvilliers et du quai, il y avait un petit +cabaret de fondation nouvelle qui portait pour enseigne un tableau, +brossé naïvement par un peintre étranger à l'Académie des beaux-arts. + +Ce tableau représentait deux sujets fraternellement juxtaposés dans le +même cadre. + +Premier sujet: Ezéchiel en costume de ravageur, faisant tourner d'une +main sa sébile, au fond de laquelle on voyait briller des pièces +d'or, et relevant de l'autre une ligne, dont la gaule, pliée en +deux, supportait un monstre marin copié sur nature dans le récit de +Théramène. + +Ezéchiel était le nom du maître du cabaret. + +Second sujet: Ezéchiel en costume de maison, éventrant, dans le +silence du cabinet, le monstre dont il est question ci-dessus et +retirant de son ventre une bague chevalière ornée d'un brillant qui +reluisait comme le soleil. + +Il est juste d'ajouter que la bague était passée à un doigt et que le +doigt appartenait à une main. Le tout avait été avalé par le monstre +du récit de Théramène, sans mastication préalable et avec une évidente +volupté dont témoignait encore: + + Sa croupe recourbée en replis tortueux. + +Les deux sujets jumeaux n'avaient qu'une seule légende qui disait en +lettre mal formées: + + _A la pêche miraculeuse_. + +Le lecteur commence peut-être à comprendre la connexité existant entre +le fameux banc de poisson de l'île Saint-Louis et cette rumeur funèbre +qui courait vaguement dans Paris. + +Nous ne lui marchanderons point, du reste, le chapitre des +explications. + +Mais, pour le moment, il nous faut dire que tout Paris connaissait +l'aventure d'Ezéchiel représentée par le tableau, aventure +authentique, acceptée, populaire, et dont personne ne se serait avisé +de mettre en doute l'exactitude avérée. + +En effet, avec le produit de la vente de ce bijou trouvé dans +l'estomac du monstre, Ezéchiel avait monté, au vu et au su de tout le +monde, son établissement de cabaretier. + +Et comme il avait découvert le premier ce Pérou en miniature, ce +gisement de richesses subaquatiques, il était permis à l'imagination +des badauds d'enfiler à son sujet tout un chapelet d'hypothèses +dorées. Son nom indiquait une origine israélite, et l'on sait la bonne +réputation accordée à l'ancien peuple de Dieu par la classe ouvrière. +On parlait déjà d'un caveau où Ezéchiel amoncelait des trésors. + +Les autres étaient venus quand la veine aurifère était déjà écrémée; +les autres, pêcheurs naïfs ou pécheurs d'aventures: les poètes, les +inventeurs, les don Juan battus, les industriels tombés, les artistes +manqués, les comédiens fourbus, les philanthropes usés jusqu'à la +corde, les génies piqués aux vers--et le notaire n'avaient eu pour +tout potage que les restes de cet heureux Ezéchiel. + +Ils étaient là, non point pour le poisson qui foisonnait réellement +d'une façon extraordinaire, mais pour la bague chevalière dont le +chaton en brillants reluisait comme le soleil. + +Ils eussent volontiers plongé tête première pour explorer le fond de +l'eau, si la Seine, jaune, haute, rapide et entraînant dans sa course +des tourbillons écumeux, n'eût pas défendu les prouesses de ce genre. + +Ils apportaient des sébiles pour _ravager_ le bas de la berge dès que +l'eau abaisserait son niveau. + +Ils attendaient, consultant l'étiage d'un oeil fiévreux, et voyant au +fond de l'eau des amas de richesses. + +Ezéchiel, assis à son comptoir, leur vendait de l'eau-de-vie et les +entretenait avec soin dans cette opinion qui achalandait son cabaret. +Il était éloquent, cet Ezéchiel, et racontait volontiers que la nuit, +au clair de la lune, il avait vu, de ses yeux, des poissons qui se +disputaient des lambeaux de chair humaine à la surface de l'eau. + +Bien plus, il ajoutait qu'ayant noyé ses lignes de fond, amorcées de +fromage de Gruyère et de sang de boeuf, en aval de l'égout, il avait +pris une de ces anguilles courtes, replètes et marquées de taches de +feu qu'on rencontre en Loire entre Paimboeuf et Nantes, mais qui +sont rares en Seine, autant que le merle blanc dans nos vergers: +une lamproie, ce poisson cannibale, que les patriciens de Rome +nourrissaient avec de la chair d'esclave. + +D'où venait l'abondante et mystérieuse pâture qui attirait tant +d'hôtes voraces précisément en ce lieu? + +Cette question était posée mille fois tous les jours, les réponses ne +manquaient point. Il y en avait de toutes couleurs; seulement, aucune +n'était vraisemblable ni bonne. + +Cependant, le cabaret de la _Pèche miraculeuse_ et son maître Ezéchiel +prospéraient. L'enseigne faisait fortune comme presque toutes les +choses à double entente. Elle flattait à la fois, en effet, les +pêcheurs sérieux, les pêcheurs de poissons, et cette autre catégorie +plus nombreuse, les pêcheurs de chimères, poètes, peintres, comédiens, +trouveurs, industriels, bourreaux de femmes en disponibilité et le +notaire. + +Chacun de ceux-là espérait à tout instant qu'un solitaire de mille +louis allait s'accrocher à son hameçon. + +Et vis-à-vis de la rangée des pêcheurs, il y avait, de l'autre côté de +la rivière, une rangée de badauds qui regardaient de tous leurs yeux. +Les cancans allaient et venaient, les commentaires se croisaient: +on fabriquait là assez de bourdes pour désaltérer tout Paris, +incessamment altéré de choses vraies qui n'ont pas le sens commun. + +Je dis choses vraies, parce que, soyez bien persuadés de cela, sous +toute rumeur populaire, si absurde qu'elle puisse paraître, un fait +réel se cache toujours. + +L'opinion la plus accréditée, sinon la plus vraisemblable, se résumait +en un mot qui sollicitait énergiquement les imaginations et valait +à lui seul deux ou trois des plus ténébreux livres de Mme Anne +Radcliffe. Ce mot était plus sombre que le titre fameux _le +Confessionnal des pénitents noirs_. Ce mot était plus mystérieux que +les _Mystères du château des Pyrénées_, que les _Mystères d'Udolphe_ +et que les _Mystères de la caverne des Apennins_; il sonnait le glas, +il flairait la tombe. + +Ce mot, sincèrement appétissant pour les esprits inquiets, curieux, +avides, pour les femmes, pour les jeunes gens, pour tous les curieux +de terreur et d'horreur, c'était la VAMPIRE. + +Notre éducation au sujet de ces funèbres pages du merveilleux en deuil +a peu marché depuis lors. On a bien écrit quelques-uns de ces livres +qui dissertent sans expliquer, qui compilent sans condenser et qui +relient en de gros volumes le pâle ennui de leurs pages didactiques, +mais il semblerait que les savants eux-mêmes, ces braves de la +pensée, abordent avec un esprit troublé les redoutables questions +de démonologie. Parmi eux, les croyants ont un peu physionomie de +maniaques, et les incrédules restent mouillés de cette sueur froide, +le doute, qui communique à coup sûr l'ennui contagieux. + +Je cherche, et je ne trouve pas dans mes souvenirs d'enfant le titre +du prodigieux bouquin qui prononça pour la première fois à mes yeux +le mot _Vampire_. Ce n'était pas un décourageant article de revue, +ce n'était pas une tranche de ce pain banal qu'on émiette dans les +dictionnaires: c'était un pauvre conte allemand, plein de sève et de +fougue sous sa toilette de naïveté empesée. Il racontait bonnement, +presque timidement, des histoires si sauvages, que j'en ai encore le +coeur serré. + +Je me souviens qu'il était en trois petits volumes, et qu'il y avait +une gravure en taille-douce à la tête de chaque tome. + +Elles ne valaient pas un prix fou, mais, Seigneur Dieu, comme elles +faisaient frémir! + +La première gravure en taille-douce, calme et paisible comme le +prologue de tout grand poème, représentait... j'allais dire Faust et +Marguerite à leur première rencontre. + +Il n'y avait rien là qu'un jeune homme regardant une jeune fille, et +cela vous mettait du froid dans les veines, tant Marguerite subissait +manifestement le magnétisme fatal qui jaillissait en gerbes invisibles +de la prunelle de Faust! + +Pourquoi ne garderions-nous pas ces noms: Faust et Marguerite? Qu'est +le chef d'oeuvre de Goethe, sinon la splendide mise en scène de +l'éternel fait de vampirisme qui, depuis le commencement du monde, a +desséché et vidé le coeur de tant de familles? + +Donc Faust regardait Marguerite.--Et c'était une noce, figurez-vous, +une noce de campagne où Marguerite était la Fiancée et Faust un invité +de hasard. On dansait sur l'herbe parmi des buissons de roses. + +Les parents imprudents et le marié aussi, car il avait le bouquet au +côté, le pauvre jeune rustre, contemplaient avec admiration Faust qui +faisait valser Marguerite. + +Faust souriait; la tète charmante de Marguerite allait se penchant sur +son épaule, vêtue du dolman hongrois. + + +Et sur le buisson de roses qui fleurissait au premier plan, il y avait +un large filet dodécagone: une toile d'araignée, au centre de laquelle +l'insecte monstrueux qu'on appelle aussi la vampire suçait à loisir la +moelle d'une mouche prisonnière... + +C'était tout pour la gravure en taille-douce. Au texte maintenant. + +La plume peint mieux que le crayon.--Ce sont des plaines immenses que +la vieille forteresse d'Ofen regarde par-dessus le Danube, qui la +sépare de Pesth la moderne. + +De Pesth jusqu'aux forêts Baconier, le long de la Theiss bourbeuse et +tumultueuse, c'est la plaine, toujours la plaine, sans limites comme +la mer. + +Le jour, le soleil sourit à cet océan de verdure, et la brise heureuse +caresse en se jouant l'incommensurable champ de maïs, qui est la +Hongrie du sud. + +La nuit, la lune glisse au-dessus de ces muettes solitudes. Là-bas, +les villages ont soixante mille âmes, mais il n'y a point de hameaux. +Le souvenir de la guerre avec le Turc agglomère encore les rustiques +habitations, abritées comme les troupeaux de moutons au bercail, +derrière la tour ventrue coiffée du dôme oriental et armée de canons +hors d'usage. + +C'est la nuit. Les morts vont vite au pays magyare en Allemagne, mais +ils vont en chariot et non à cheval. + +C'est la nuit. La lune pend à la coupole d'azur, regardant passer les +nues qui galopent follement. + +L'horizon plat s'arrondit à perte de vue, montrant ça et là un arbre +isolé ou la bascule d'un puits relevée comme une potence. + +Un char attelé de quatre chevaux à tous crins passe rapide comme la +tempête: un char étrange, haut sur roues, moitié valaque, moitié +tartare, et dont l'essieu jette des cris éclatants. + +Avez-vous reconnu ce hussard dont le dolman flotte à la brise?--Et +cette enfant, cette douce et blonde fille? Les morts vont vite: les +clochers de Czegled ont fui au lointain, et les tours de Keczkemet +et les minarets de Szegedin. Voici les fières murailles de Temesvar, +puis, là-bas, Belgrade, la cité des mosquées... + +Mais le char ne va pas jusque-là. Sa roue a touché les tables de +marbre du dernier cimetière chrétien; sa roue se brise. Faust est +debout, portant Marguerite évanouie dans ses bras... + +La seconde gravure en taille-douce, oh! je m'en souviens bien! +représentait l'intérieur d'une tombe seigneuriale dans le cimetière de +Petervardein: une longue file d'arceaux où se mourait la lueur d'une +seule lampe. + +Marguerite était couchée sur un lit qui ressemblait à un cercueil. +Elle avait encore ses habits de fiancée. Elle dormait. + +Sous les arceaux, éclairés vaguement, une longue file de cercueils, +qui ressemblaient à des lits, supportaient de belles et pâles statues, +couchées et dormant l'éternel sommeil. + +Toutes étaient vêtues en fiancées; toutes avaient autour du front la +couronne de fleur d'oranger. Toutes étaient blanches de la tête aux +pieds, sauf un point ronge au-dessous du sein gauche: la blessure par +où Faust-Vampire avait bu le sang de leur coeur. + +Et Faust, il faut bien le dire, se penchait au-dessus de Marguerite +endormie: le beau Faust, le valseur admiré, le tentateur et le +fascinateur. + +Il était hâve; sans son costume de hussard vous ne l'auriez point +reconnu; les ossements de son crâne n'avaient plus de cheveux, et ses +yeux, ses yeux si beaux, manquaient à leurs orbites vides. + +C'était un cadavre, ce Faust, et, chose hideuse à penser, un cadavre +ivre! + +Il venait d'achever sa lugubre orgie: il avait bu tout le sang du +coeur de Marguerite! + +Et le texte? Ma foi, je ne sais plus. Ce second tome était bien moins +amusant que le premier. Le vampire hongrois s'ennuie chez lui comme +don Juan l'Espagnol, comme l'Anglais Lovelace, comme le Français, +bourreau des coeurs, quel que soit son nom. Tous ces coquins-là, tuent +platement, comme des pleutres qu'ils sont au fond. Ils ne valent +qu'avant l'assassinat. Je n'ai jamais pu découvrir, pour ma part, la +grande différence qu'il y a entre ce pauvre Dumolard, vampire des +cuisinières, et don Juan grand seigneur. La statue du commandeur +elle-même ne me semble pas plus forte que la guillotine. + +Et s'il est un maraud capable de plaider la cause aux trois quarts +perdue de la guillotine, c'est don Juan. + +Passons à la troisième gravure en taille-douce, et qu'on me décerne un +prix de mémoire! + +Celle-là était la statue du commandeur, la guillotine, tout ce que +vous voudrez. + +Personne n'ignore qu'un bon vampire était invulnérable et immortel, +comme Achille, fils de Pelée, à la condition de n'être point blessé +à un certain endroit et d'une certaine façon. Le fameux vampire de +Debreckzin vécut et mourut, pour mieux dire, pendant quatre cent +quarante quatre ans. Il vivrait encore si le professeur Hemzer ne +lui eût plongé dans la région cardiaque un fer à gaufrer rougi +préalablement au feu. + +C'est là une recette bien connue et qui, au premier aspect, ne nous +semble pas dépourvue d'efficacité. + +La troisième gravure montrait le vrai cercueil de Faust, où il +reposait peut-être depuis des siècles, gardant la bizarre permission +de se relever certaines nuits, de revêtir son costume de hussard, +toujours propre et fort élégant, pour aller à la chasse de Marguerite. + +Faust était là, le monstre! avec ses yeux brillants et ses lèvres +humides. Il buvait le sang de Marguerite, couchée un peu plus loin. + +Les gens de la noce avaient, je ne sais trop comment, découvert sa +retraite. On avait apporté un fourneau de forge, on avait fait rougir +une vaillante barre de fer, et le fiancé la passait à deux mains, de +tout son coeur, au travers de l'estomac du vampire, qui n'avait garde +de protester. + +Et Marguerite s'éveillait là-bas, comme si la mort de son bourreau lui +eût rendu la vie. + +Voilà ce que disait et ce que contenait mon vieux bouquin en trois +petits tomes. Et je déclare que les articles des recueils savants ne +m'en ont jamais tant appris sur les vampires. + +J'ajoute que les badauds de Paris, en l'an 1804, étaient à peu près +de notre force, au bouquin et à moi: ce qui donne la mesure de ce +que pouvait être leur opinion au sujet de cet être mystérieux que la +frayeur publique avait baptisé: _la Vampire_. + + + + +II + +SAINT-LOUIS-EN-L'ILE + + +La vampire existait, voilà le point de départ et la chose certaine: +que ce fût un monstre fantastique comme certains le croyaient +fermement, ou une audacieuse bande de malfaiteurs réunis sous cette +raison sociale, comme les gens plus éclairés le pensaient, la vampire +existait. + +Depuis un mois il était bruit de plusieurs disparitions. Les victimes +semblaient choisies avec soin parmi cette population flottante et +riche qu'un intervalle de paix amenait à Paris. On parlait d'une +vingtaine d'étrangers pour le moins, tous jeunes, tous ayant marqué +leur passage à Paris par de grandes dépenses, et qui s'étaient +éclipsés soudain sans laisser de traces. + +Y en avait-il vingt en effet? La police niait. La police eût affirmé +volontiers que ces rumeurs n'avaient pas l'ombre de fondement et +qu'elles étaient l'oeuvre d'une opposition qui devenait de jour en +jour plus hardie. + +Mais l'opinion populaire s'affermit d'autant mieux que les dénégations +de la police sont plus précises. Dans les faubourgs, ce n'était pas +de vingt victimes que l'on parlait, on comptait les victimes par +centaines. + +A ce point qu'on affirmait l'existence d'un ténébreux charnier situé +au bord du fleuve. On ne savait, il est vrai, où ce charnier pouvait +être caché; on objectait même des impossibilités matérielles, car il +eût fallu supposer que le fleuve communiquait directement avec cette +tombe, pour expliquer le phénomène de la pêche miraculeuse. Et comment +admettre la présence d'un canal inconnu aux gens du quartier? + +Dans la saison d'été, la Seine abandonne ses rives et livre à tous +regards le secret de ses berges. + +C'était assurément là une objection frappante et qui venait à l'appui +de l'outrageuse invraisemblance du fait en lui-même: une oubliette au +dix-neuvième siècle! + +Les sceptiques avaient beau jeu pour rire. + +Paris ne se faisait point faute d'imiter les sceptiques. Il riait; il +répétait sur tous les tons; c'est absurde, c'est impossible. + +Mais il avait peur. + +Quand les poltrons de village ont peur, la nuit, dans les chemins +creux, ils chantent à tue-tête. Paris est ainsi: au milieu de ses plus +grandes épouvantes, il rit souvent à gorge. Paris riait donc en +tremblant ou tremblait en riant, car les objections et les +raisonnements ne peuvent rien contre certaines évidences. La panique +se faisait tout doucement. Les personnes sages ne croyaient peut-être +pas encore, mais l'inquiétude contagieuse les prenait, et les +railleurs eux-mêmes, en colportant leurs moqueries, augmentaient la +fièvre. + +Deux faits restaient debout, d'ailleurs: la disparition de plusieurs +étrangers et provinciaux, disparition qui commençait à produire son +résultat d'agitation judiciaire, et cette autre circonstance que le +lecteur jugera comme il voudra, mais qui impressionnait Paris plus +vivement encore que la première: la _pêche miraculeuse_ du quai de +Béthune. + +C'était, on peut le dire, une préoccupation générale. Ceux qui se +bornaient à hocher la tête en avouant qu'il y avait là «quelque chose» +pouvaient passer pour des modèles de prudence. + +Est-il besoin d'ajouter que la politique fournissait sa note à ce +concert? Jamais circonstances ne furent plus propices pour mêler le +mélodrame politique à l'imbroglio du crime privé. De grands événements +se préparaient, de terribles périls, récemment évités, laissaient +l'administration fatiguée et pantelante. L'Empire, qui se fondait à +bas bruit dans la chambre à coucher du premier consul, donnait à la +préfecture les coliques de l'enfantement. + +Le citoyen préfet, qui ne devait jamais être un aigle et qui ne +s'appelait pas encore le comte Dubois, tressaillait de la tête aux +pieds à chaque bruit de porte fermée, croyant ouïr un écho de cette +machine infernale dont il n'avait point su prévenir l'explosion. Les +sombres inventeurs de cet engin, Saint-Rejant et Carbon, avaient porté +leurs têtes sur l'échafaud: mais, du fond de sa disgrâce, Fouché +murmurait des paroles qui montaient jusqu'au chef de l'état. + +Fouché disait: Saint-Rejant et Carbon ont laissé des fils. Avant eux, +il y avait Ceracchi, Diana et Arena qui ont laissé des frères. Entre +le premier consul et la couronne, il y a la France républicaine et la +France royaliste. Pour sauter ce pas, il faudrait un bon cheval, et +Dubois n'est qu'un âne! + +Le mot était dur, mais le futur duc d'Otranto avait une langue de fer. + +Celui qui devait être l'empereur l'écoutait bien plus qu'il n'en +voulait avoir l'air. + +Quant à Louis-Nicolas-Pierre-Joseph Dubois, ce n'était pas un âne, +non, puisqu'il mangeait des truffes et du poulet, mais c'était un +brave homme prodigieusement embarrassé. + +Les cartes se brouillaient, en effet, de nouveau, et une conspiration +bien autrement redoutable que celle de Saint-Rejant menaçait le +premier consul. + +Les trois ou quatre polices chargées d'éclairer Paris, affolées tout +à coup par ce danger invisible que chacun sentait, mais dont nul ne +pouvait saisir la trace palpable, s'entre-choquaient dans la nuit +de leur ignorance, se nuisaient l'une à l'autre, se contrecarraient +mutuellement, et surtout s'accusaient réciproquement avec un entrain +égal. + +Paris avait pour elles tant d'affection et en elles tant de confiance, +qu'un matin, Paris s'éveilla disant et croyant que la vampire, cette +friande de cadavres, était la police, et que les jeunes gens disparus +payaient de leur vie certaines méprises de la police ou des polices +frappant au hasard, les prétendus constructeurs d'une machine +infernale. + +Ce jour-là Paris oublia de rire; mais il s'en dédommagea le lendemain +en apprenant que Louis-Nicolas-Pierre-Joseph Dubois avait fait cerner +par deux cent cinquante agents l'enclos de la Madeleine, douze heures +juste après la fin d'un conciliabule en plein air tenu par Georges +Cadoudal et ses complices, derrière les murailles de l'église en +construction. + +Il semblait, en vérité, que Paris sût ce que le citoyen Dubois +ignorait. Le citoyen Dubois passait au milieu de ces événements, gros +de menaces, comme l'éternel mari de la comédie qui est le seul à ne +point voir les gaietés de sa chambre nuptiale. + +Il cherchait partout où il ne devait point trouver, il se démenait, il +suait sang et eau et jetait, en fin de compte, sa langue au chien avec +désespoir. + +Ce fut dans ce conciliabule de l'église de la Madeleine que Georges +Cadoudal proposa aux ex-généraux Pichegru et Moreau le plan hardi qui +devait arrêter la carrière du futur empereur. + +Le mot hardi est de Fouché, duc d'Otrante Au mot hardi Fouché ajoute +le mot _facile_. + +Voici quel était ce plan, bien connu, presque célèbre. + +Les trois conjurés avaient à Paris un contingent hétérogène, puisqu'il +appartenait à tous les partis ennemis du premier consul, mais uni par +une passion commune et composé d'hommes résolus. + +Les mémoires contemporains portent ce noyau à deux mille combattants +pour le moins: Vendéens, chouans de Bretagne, gardes nationaux de +Lyon, babouvistes et anciens soldats de Coudé. + +Une élite de trois cents hommes, parmi ces partisans, avait été +pourvue d'uniformes appartenant à la garde consulaire. + +Le chef de l'État habitait le château de Saint-Cloud. + +A la garde montante du matin, et à l'aide d'intelligences qui ne sont +pas entièrement expliquées, les trois cents conjurés, revêtus de +l'uniforme réglementaire, devaient prendre le service du château. + +Il paraît prouvé qu'on avait le mot d'ordre. + +A son réveil, le premier consul se serait donc trouvé au pouvoir de +l'insurrection. + +Le plan manqua, non point par l'action des polices qui l'ignorèrent +jusqu'au dernier moment, mais par l'irrésolution de Moreau. Ce général +était sujet à ces défaillances morales. Il eut frayeur ou remords. +L'exécution du complet fut remise quatre jours de là. + +Jamais les complots remis ne s'exécutent. + +On raconte qu'un Breton conjuré, M. de Querelles, pris de frayeur à +la vue de ces hésitations, demanda et obtint une audience du premier +consul lui-même et révéla tous les détails du plan. + +Napoléon Bonaparte rassembla, dit-on, dans son cabinet, sa police +militaire, sa police politique et sa police urbaine: M. Savary, depuis +duc de Rovigo; le grand juge Régnier et H. Dubois. Il leur raconta la +très curieuse histoire de la conspiration; il leur prouva que Moreau +et Pichegru allaient et venaient depuis huit jours dans les rues de +Paris comme de bons bourgeois, et que Georges Cadoudal, gros homme de +moeurs joyeuses, fréquentaient assidûment les cafés de la rive gauche +après son dîner. + +L'histoire ne dit pas que son discours fût semé de compliments +très chauds pour ses trois chargés d'affaires au département de la +clairvoyance. + +Le futur empereur ne remercia que Dieu--et son ancien ami J.-Victor +Moreau, qu'il avait toujours, regardé comme une bonne arme mal chargée +et susceptible de faire long feu. + +Moreau et Pichegru furent arrêtés. Georges Cadoudal, qui n'était +pourtant pas de corpulence à passer par le trou d'une aiguille, resta +libre. + +Et Fouché se frotta les mains, disant: Vous verrez qu'il faudra que je +m'en mêle! + +Par le fait, les gens de police sont rares, et Fouché lui-même fut en +défaut nombre de fois. Argus a beau posséder cinquante paires d'yeux, +qu'importe s'il est myope? L'histoire des bévues de la police serait +curieuse, instructive, mais monotone et si longue, si longue, que le +découragement viendrait à moitié route. + +Nous avions, pour placer ici cette courte digression historique, +plusieurs raisons qui toutes appartiennent à notre métier de conteur. +D'abord il nous plaisait de bien poser le cadre où vont agir +les personnages de notre drame; ensuite il nous semblait utile +d'expliquer, sinon d'excuser, l'inertie de la police urbaine en face +de ces rumeurs qui faisaient, par la ville, une véritable concurrence +aux cancans d'État. + +La police avait autre chose à faire et ne pouvaient s'occuper de la +vampire. La police s'agitait, cherchait, fouillait, ne trouvait rien +et était sur les dents. + +Le 28 février 1804, le jour même où Pichegru fut arrêté dans son lit, +rue Chabanais, chez le courtier de commerce Leblanc, un homme passa +rapidement sur le Marché-Neuf, devant un petit bâtiment qui était +en construction, au rebord même du quai, et dont les échafaudages +dominaient la Seine. + +Les maçons qui pliaient bagages et les conducteurs des travaux +connaissaient bien cet homme, car ils l'appelèrent, disant: + +--Patron, ne venez-vous point voir si nous avons avancé la besogne +aujourd'hui? + +L'homme les salua de la main et poursuivit sa route en remontant le +cours de la rivière. + +Maçons et surveillants se prirent à sourire en échangeant des regards +d'intelligence, car il y avait une jeune fille qui allait à quelque +cent pas en avant de l'homme, enveloppée dans une mante de laine noire +et cachant son visage sous un voile. + +--Voilà trois jours de suite, dit un tailleur de pierres, que le +patron court le guilledou de ce côté-là. + +--Il est vert encore, ajouta un autre, le patron! + +Et un troisième: + +--Ecoutez donc! on n'est pas de bois! Le patron a un métier qui ne +doit pas le régayer plus que de raison. Il faut bien un peu rire. + +Un vieux maçon, qui remettait sa veste, blanche de plâtre, murmura: + +--Voilà trente ans que je connais le patron; il ne rit pas comme tout +le monde. + +L'homme allait cependant à grand pas, et se perdait déjà derrière les +masures qui encombrent le Marché-Neuf, aux abords de la rue de la +Cité. + +Quant à la fillette voilée, elle avait complètement disparu, L'homme +était vieux, mais il avait une haute et noble taille, hardiment +dégagée. Son costume, qui semblait le classer parmi les petits +bourgeois, dispensés de tous frais de toilette, était grandement +porté. Il avait, cet homme, des pieds à la tête, l'allure franche et +libre que donne l'habitude de certains exercices du corps, réservés, +d'ordinaire, à la classe la plus riche. + +Du bâtiment en construction jusqu'au pont Notre-Dame, nombre de gens +se découvrirent sur son passage; c'était évidemment une notabilité du +quartier. Il répondait aux saluts d'un geste bienveillant et cordial, +mais il ne ralentissait point sa course. + +Sa course semblait calculée, non point pour rejoindre la jeune fille, +mais pour ne la jamais perdre de vue. + +Celle-ci, dont les jambes étaient moins longues, allait du plus vite +qu'elle pouvait. Elle ne se savait point poursuivie; du moins pas une +seule fois elle ne tourna la tête pour regarder en arrière. + +Elle regardait en avant, de tous ses yeux, de toute son âme. En avant, +il y avait un jeune homme à tournure élégante et hautaine qui longeait +en ce moment le quai de la Grève. Le suivait-elle? + +Plus notre homme que les maçons du Marché-Neuf appelaient le patron +approchait de l'Hôtel-de-Ville, moins nombreux étaient les gens qui le +saluaient d'un air de connaissance. Paris est ainsi et contient des +célébrités de rayon qui ne dépassent pas tel numéro de telle rue. Une +fois que l'homme eut atteint le quai des Ormes, personne ne le salua +plus. + +L'homme cependant, «le patron», qu'il courût ou non le guilledou, +avait la vue bonne, car, malgré l'obscurité qui commençait à borner +les lointains, il surveillait non seulement la fillette, mais encore +le charmant cavalier que la fillette semblait suivre. + +Celui-ci tourna le premier l'angle du Pont-Marie, qu'il traversa pour +entrer dans l'île Saint-Louis; la fillette fit comme lui; le patron +prit la même route. + +Le pas de la fillette se ralentissait sensiblement et devenait +pénible. Rien n'échappait au patron, car sa poitrine rendit un gros +soupir, tandis qu'il murmurait: + +--Il nous la tuera! Faut-il que tant de bonheur se soit changé ainsi +en misère! + +On ne voyait plus le jeune cavalier, qui avait dû tourner le coin des +rues Saint-Louis-en-l'Ile et des Deux-Ponts. La fillette marchait +désormais avec un effort si visible, que le patron fit un mouvement +comme s'il eût voulu s'élancer pour la soutenir. + +Mais il ne céda point à la tentation, et calcula seulement sa marche +de façon à bien voir où elle dirigerait sa course, après avoir quitté +la rue des Deux-Ponts. + +Elle tourna vers la gauche et franchit sans hésiter la porte de +l'église Saint-Louis. + +La brume tombait déjà dans cette rue étroite. A l'ombre de l'église +et devant le portail, il y avait un riche équipage qui allumait ses +lanternes d'argent. + +La République dormait, prête à s'éveiller Empire. Elle avait fait +trêve un peu au luxe extravagant du Directoire, mais elle ne +proscrivait en aucune façon les allures seigneuriales. La voiture +arrêtée à la porte de l'église Saint-Louis eût fait honneur à un +prince. L'attelage était splendide, le coffre d'une élégance exquise, +et les livrées brillaient irréprochables. + +En ce temps, la rue Saint-Louis-en-l'Ile ne se distinguait point par +une animation exceptionnelle: elle desservait un quartier somnolent et +presque désert; elle ne venait d'aucun centre, elle ne menait a +aucune artère. Vous eussiez dit, en la voyant, la rue principale d'un +chef-lieu de canton situé à cent lieues de Paris. + +A l'heure où nous sommes, Paris n'a point de quartiers déserts. Le +commerce s'est emparé du Marais et de l'île Saint-Louis, Les uns +disent qu'il déshonore ces magnifiques hôtels de la vieille ville, les +autres qu'il les réhabilite. + +A cet égard, le commerce n'a pas de parti pris. Il ne demande pas à +réhabiliter, il ne craint pas de souiller. Il veut gagner de l'argent +et se moque bien du reste. + +Sous le Consulat, Paris ne comptait guère plus de cinq cent mille +habitants. Toute cette portion orientale de la ville, abandonnée par +la noblesse de robe et n'ayant point encore l'industrie, était une +solitude. + +A cause de cela, sans doute, le resplendissant équipage stationnant à +la porte de l'église avait attiré un concours inusité de curieux: vous +eussiez bien compté dans la rue une douzaine de commères et un nombre +égal de bambins. Le concile en plein air était présidé par un portier. + +Le portier, adonné comme ses pareils à une philosophie austère et +détestant tout ce qui est beau parce qu'il était affreusement laid, +prononçait un discours contre le luxe. Les gamins regardaient luire +les lanternes et piaffer les chevaux; les commères se disaient: Si le +ciel était juste, nous éclabousserions aussi le pauvre monde! + +--S'il vous plaît, demanda le patron des maçons du Marché Neuf, à qui +appartient cette voiture? + +Gamins, commères et portier le toisèrent de la tête aux pieds. + +--Celui-là n'est pas du quartier, dirent les gamins. + +--Est-il chargé de faire la police? demanda une commère. + +--Comment vous nomme-t-on, l'ami? interrogea le portier, nous n'avons +pas de comptes à rendre à des étrangers. + +Car les gens de Paris sont des étrangers pour ces farouches insulaires +_penitùs toto divisos orbe_, séparés du reste de l'univers par les +deux bras de la Seine. + +A l'instant où le patron allait répondre, la porte de l'église +s'ouvrit, et il recula de trois pas en laissant échapper un cri de +surprise, comme si un spectre lui eût apparu. + +C'était, en tous cas, un fantôme charmant: une femme toute jeune et +toute belle, dont les cheveux blonds tombaient en boucles gracieuses +autour d'un adorable visage. + +Cette femme donnait le bras à un jeune homme de vingt-cinq à trente +ans, qui n'était point celui que suivait naguère notre fillette, et +que vous eussiez jugé Allemand à certains détails de son costume. + +--Ramberg!... murmura le patron. + +La délicieuse blonde était assise déjà sur les coussins de la voiture +où le jeune Allemand prit place à côté d'elle. Une voix sonore et +douce commanda: + +--A l'hôtel! + +Et la portière se referma. + +Les beaux chevaux prirent aussitôt le trot de parade dans la direction +du Pont-Marie. + +--Je vous dis que c'est une ci-devant! affirma le portier. + +--Non pas! riposta une commère, c'est une duchesse de Turquie ou +d'ailleurs. + +--Une espionne de Pitt et Cobourg peut-être!... + +Les gamins, à qui on avait jeté des pièces blanches, couraient après +l'équipage en criant avec ferveur: + +--Vive la princesse! + +Le patron resta un moment immobile. Son regard était baissé; on lisait +sur son front pâle le travail de sa pensée. + +--Ramberg! répéta-t-il. Qui est cette femme? Et qui me donnera le +mot de l'énigme?... On croyait le baron de Ramberg parti depuis huit +jours, et voilà plus de deux semaines que le comte Wenzel a disparu... +La femme avec qui je le vis était brune, mais c'était le même +regard... + +Sans s'inquiéter davantage du petit rassemblement qui l'examinait +désormais avec défiance, il monta tout pensif les marches de l'église +et en franchit le seuil. + +L'église semblait complètement déserte. Les derniers rayons du jour +envoyaient à peine, à travers les vitres, de sombres et incertaines +lueurs. La lampe perpétuelle laissait battre sa lueur toujours +mourante au-devant du maître-autel. Pas un bruit n'indiquait dans la +nef la présence d'un être humain. + +Le patron était pourtant bien sûr d'avoir vu entrer la jeune fille, et +si la jeune fille était entrée, ce devait être sur les traces de celui +qu'elle suivait. + +Le patron avait déjà parcouru l'un des bas-côtés, visitant de l'oeil +chaque chapelle, et la moitié de l'autre, lorsqu'une main le toucha au +passage, sortant de l'ombre d un pilier. + +Il s'arrêta, mais ne parla point, parce que la créature humaine qui +était là, tapie dans l'angle profond laissé derrière la chaire, mit +un doigt sur ses lèvres et montra ensuite un confessionnal situé à +quelques pas de là. + +Le patron s'agenouilla sur la dalle et prit l'attitude de la prière. + +L'instant d'après, la porte du confessionnal s'ouvrit, et un prêtre +jeune encore, dont la tonsure laissait une place d'une blancheur +éclatante au milieu d'une forêt de cheveux noirs, se dirigea vers +l'autel de la Vierge et s'y prosterna. + +Après une courte oraison, pendant laquelle il frappa trois fois sa +poitrine, le prêtre baisa la pierre en dehors de la balustrade, et +gagna la sacristie. + +L'ombre sortit alors de son encoignure et dit: + +--Maintenant, nous sommes seuls. + +C'était un enfant, ou du moins il semblait tel, car sa tête ne venait +pas tout à fait à l'épaule de son compagnon, mais sa voix avait un +timbre viril, et le peu qu'on voyait de ses traits donnait un démenti +à la petitesse de sa taille. + +--Y a-t-il longtemps que tu es là, Patou? demanda notre homme. + +--Monsieur le gardien, répondit l'ombre, la clinique du docteur +Loysel a fini à trois heures douze minutes, et il y a loin de +Saint-Louis-en-l'Ile à l'Ecole de médecine. + +--Qu'as-tu vu? interrogea encore celui qu'on nommait ici M. le +gardien, et là-bas « le patron ». + +Au lieu de répondre, cette fois, le prétendu enfant secoua d'un +mouvement brusque la chevelure hérissée qui se crêpait sur sa forte +tête, et murmura comme en se parlante lui-même: + +--Je serais bien venu plus tôt, mais le professeur Loysel faisait sa +leçon sur l'_Organon_ de Samuel Hahnemann. Voilà huit jours que dure +cette parenthèse, où il n'est pas plus question de clinique que du +déluge. Je n'avais jamais entendu parler de ce Samuel Hahnemann, mais +on l'insulte tant et si bien à l'Ecole, que je commence à le regarder +comme un grand inventeur... + +--Patou, mon ami, interrompit le gardien, vous autres de la Faculté, +vous êtes tous des bavards. Il ne s'agit pas de ce Samuel, qui doit +être un juif ou tout au moins un baragouineur allemand, puisqu'il a un +nom en _mann_... Qu'as-tu vu? Dis vite! + +--Ah! monsieur le gardien, répliqua Patou, de drôles de, choses, +parole d'honneur! Les gens de police doivent s'amuser, c'est certain, +car pour une fois que j'ai fait l'espionne, je me suis diverti comme +un ange!... La jolie femme, dites donc! + +--Quelle femme? + +--La comtesse. + +--Ah! ah! fit le gardien, c'est une comtesse! + +--L'abbé Martel l'a appelée ainsi... Mais pensiez-vous que je voulais +parler de votre Angèle, pauvre cher coeur, puisque vous me demandiez: +Quelle femme? + +--N'as-tu point vu Angèle? + +--Si fait... bien pâle et avec des larmes dans ses beaux yeux. + +--Et René? + +--René aussi... plus pâle qu'Angèle... mais le regard brûlant et +fou... + +--Et as-tu deviné? + +--Patience!... Au lit du malade, celui qui expose le mieux les +symptômes ne découvre pas toujours le remède. Il y a les savants et +les médecins: ceux qui professent et ceux qui guérissent... Je vais +vous exposer les faits: je suis le savant... vous serez le médecin, si +vous devinez le mot de la charade... ou des charades, car il y a là +plus d'une maladie, j'en suis sûr. + +Un bruit de clefs se fit entendre en ce moment du côté de la +sacristie, et le bedeau commença une ronde, disant à haute voix: On va +fermer les portes. + +Hormis le gardien et Patou, il n'y avait personne dans l'église. Le +gardien se dirigea vers rentrée principale, mais Patou le retint et se +mit à marcher en sens contraire. + +En passant près du petit bénitier de la porte latérale, le gardien +y trempa les doigts de sa main droite, et offrit de l'eau bénite à +Patou, qui dit merci en riant. + +Le gardien se signa gravement. + +Patou dit: + +--Je n'ai pas encore examiné cela. Hier je me moquais de Samuel +Hahnemann, aujourd'hui j'attacherais volontiers son nom à mon chapeau; +quand j'aurai achevé mon cours de médecine, je compte étudier un peu +la théologie, et peut-être que je mourrai capucin. + +Il s'interrompit pour ajouter en montrant la porte: + +--C'est par là que M. René est sorti et après lui Mlle Angèle. Le +gardien était pensif. + +--Tu as peut-être raison de tout étudier, Patou, mon ami, dit-il avec +une sorte de fatigue, moi je n'ai rien étudié, sinon la musique, +l'escrime et les hommes... + +--Excusez du peu! fit l'apprenti médecin. + +--Il est trop tard pour étudier le reste, acheva le gardien. Je suis +du passé, tu as de l'avenir: le passé croyait à ce qu'il ignorait; +vous croirez sans doute à ce que vous aurez appris; je le souhaite, +car il est bon de croire. Moi, je crois en Dieu qui m'a créé; je crois +en la république que j'aime et en ma conscience qui ne m'a jamais +trompé. + +Patou sauta sur le pavé de la rue Poultier, et fit un entrechat à +quatre temps qu'on n'eût point espéré de ses courtes jambes. + +--Vous, patron, dit-il en éclatant de rire, vous êtes naïf comme un +enfant, solide comme un athlète et absurde comme une jolie femme. +Vous confondez toutes les notions. J'ai un petit-neveu qui me disait +l'autre jour: J'aime maman et les pommes d'api. C'est de votre... +A propos!--c'est cette belle comtesse blonde qui me fait songer à +cela,--quel sujet à disséquer! J'étudie en ce moment les maladies +spéciales de la femme. J'aurais grand besoin de quelqu'un... j'entends +quelqu'un de jeune et de bien conformé... un beau sujet... Auriez-vous +cela dans votre caveau de bénédiction, M. Jean-Pierre? + + + + +III + +GERMAIN PATOU + + +Il faisait presque nuit. Un seul pas, lourd et lent sonnait sur le +pavé si vieux, mais presque vierge, de ces rues mélancoliques où nul +ne passe et que le clair regard des boutiques ouvertes n'illumine +jamais. Ce pas solitaire était celui d'un pauvre estropié qui allait, +allumant l'une après l'autre les mèches fumeuses des réverbères avares +de rayons. + +L'estropié cahotait sous ses haillons comme une méchante barque +secouée par la houle. Il chantait une gaudriole plus triste qu'un +_libéra_. + +Patou et l'homme que nous avons désigné sous tant de noms déjà, le +patron des maçons du Marché-Neuf, M. le gardien, M. Jean-Pierre, +descendaient de la petite porte de l'église Saint-Louis au quai de +Béthune. Dans l'ombre, la différence qui existait entre leurs tailles +atteignait au fantastique. Patou semblait un nain et Jean-Pierre un +géant. + +Quelque jour nous retrouverons ce nain, grandi, non par au physique +beaucoup, mais au moral; nous verrons le docteur Germain Patou porter +à son chapeau, selon sa propre volonté, le nom de Samuel Hahnemann +comme une cocarde et produire de ces miracles qui firent lapider une +fois, à Leipzig, le fondateur de l'école homéopathique, mais qui +fondirent plus tard le bronze dont est faite sa statue colossale, +la statue de ce même Samuel Hahnemann, érigée au beau milieu de la +maîtresse place, en cette même cité de Leipzig, sa patrie. + +Si l'on pouvait appliquer un mot divin à ces petites persécutions qui +arrêtent un instant, puis fécondent le progrès à travers les siècles, +nous dirions que la plus curieuse de toutes les histoires à faire est +celle des calvaires triomphants. + +Dans cette comédie bizarre et terrible que nous mettrons bientôt en +scène sous ce titre: _Numéro treize_, le docteur Germain Patou aura un +rôle. + +Le patron répondit ainsi a sa dernière question: + +--Petit homme, tu ne parles pas toujours avec assez de respect des +choses qui sont à ma garde. Je n'aime pas la plaisanterie à ce sujet; +mais tu vaux mieux que ton ironie, et l'on dit que pour le métier que +tu as choisi il n'est pas mauvais de s'endurcir un peu le coeur. Je +t'ai connu enfant; je n'ai pas fait pour toi tout ce que j'aurais +voulu. + +Patou l'interrompit par une nouvelle pression de main. + +--Halte-là, s'écria-t-il. Vous m'avez donné deux fois du pain, +monsieur Sévérin, prononça-t-il avec une profonde émotion qui vous eût +étonné bien plus encore que l'entrechat à quatre compartiments: le +pain du corps et celui de l'âme; c'est par vous que j'ai vécu, c'est +par vous que j'ai étudié; si je domine mes camarades à l'école, c'est +que vous m'avez ouvert ce sombre amphithéâtre près duquel vous dormez, +miséricordieux et calme, comme la bonté incarnée de Dieu... + +Sur la main du patron une larme tomba. + +--Tu es un bon petit gars! murmura-t-il, merci. + +--Je serai ce que l'avenir voudra, repartit Patou, qui redressa sa +courte taille. Je n'en sais rien, mais je puis répondre du présent et +vous dire que, sur un signe de vous, je me jetterais dans l'eau ou +dans le feu, à votre choix! + +Le patron se pencha sur lui et le baisa, répétant à demi-voix: + +--Merci, petit homme. Je serais bien embarrassé de dire au juste où le +bât me blesse, mais je sens que j'aurai bientôt besoin de tous ceux +qui m'aiment... Dis-moi ce que tu as vu. + +Ils se reprirent à marcher côte à côte, et Patou commença ainsi: + +--Quand je suis arrivé, après l'école, l'abbé Martel était seul avec +le gros marchand de chevaux. Ils parlaient de ceci et de cela, de +l'arrestation de Pichegru, je suppose, car l'abbé Martel a dit: + +«--Le malheureux homme a terni en quelques jours de bien belles années +de gloire. + +«--Savoir, savoir! a répondu le gros maquignon; ça dépend du point de +vue!» + +Puis il ajouta: + +«--Monsieur l'abbé, vous savez que je ne me mêle guère de politique. +Mon commerce avant tout, et s'il arrivait quelque chose au premier +consul, vous jugez quel gâchis! + +«--Que Dieu nous en préserve!» a dit l'abbé en faisant un grand signe +de croix. + +Après quoi il a donné au maquignon l'adresse d'une personne dont je +n'ai pas entendu le nom et qui demeure «en son hôtel, chaussée des +Minimes». + +Et il a ajouté: + +«--Celle-là est un ange et une sainte. + +«--Tout ce que vous voudrez, monsieur l'abbé, a répondu le gros +marchand, qui a l'air d'un joyeux compère, pourvu qu'elle m'achète une +paire ou deux de mes beaux chevaux normands...» + +--Il n'a point parlé de son neveu? demanda le patron. + +--Pas que je sache, répondit Patou, mais je n'ai entendu que la fin de +leur entretien... Et la leçon du professeur Loysel me trottait encore +un peu par la tête! Quel gaillard que ce Hahnemann!... Un véritable +ange, je ne dis pas une sainte, je n'en sais rien, c'est cette blonde +comtesse. Vous n'avez pas pu la bien voir comme moi. La nuit venait +déjà, et il faut le grand jour à ces exquises perfections. Des yeux, +figurez-vous deux saphirs! une bouche qui est un sourire, une taille +qui est un rêve de grâce et de jeunesse, des cheveux transparents où +la lumière glisse et joue... + +--Petit homme, interrompit le patron, je suis ici pour René et pour +Angèle. + +--Bon! s'écria Patou. Il paraît que je m'enflammais comme une brassée +de bois sec, patron? Et pourtant je ne me fais pas l'effet d'être un +amoureux. Mais il est certain que, si le diable pouvait me tenter, +cette créature-là... Enfin, n'importe; arrivons à M. René de Kervoz. +Je crois que M. René de Kervoz est du même avis que moi et que votre +pauvre Angèle avait deviné tout cela avant nous. + +Je vais vous faire le procès-verbal pur et simple de ce que j'ai vu. +Ce n'est pas grand'chose, mais vous êtes un finaud, vous, patron, et +vous allez trouver du premier coup le mot de l'énigme. + +Après le départ du gros marchand de chevaux, l'abbé Martel est rentré +à la sacristie, et j'ai pris mon poste au coin du pilier. Un pas léger +m'a fait tourner la tête; un éblouissement a passé devant mes yeux: +c'était l'ange blond. Parole d'honneur! je n'ai jamais rien imaginé de +plus charmant... L'ange a franchi le seuil de la sacristie, laissant +derrière elle ce vent parfumé qui trahissait la présence de Vénus. +Voir Virgile, Quand elle est ressortie, l'abbé Martel la suivait: +un beau prêtre, bien vénérable, quoiqu'il s'occupe un peu trop de +politique. + +Il parlait encore politique en gagnant son confessionnal, et il +disait: + +«--Ma fille, le premier consul a fait beaucoup pour la religion; +je crains que vous ne soyez mêlée à toutes ces intrigues des +conspirateurs.» + +La belle blonde a eu un étrange sourire en répondant: + +«--Mon père, aujourd'hui même vous allez connaître le secret de ma +vie. Une fatalité pèse sur moi. Ne me soupçonnez pas avant que je vous +aie dit mon malheur et l'espoir qui me reste. Je suis de noble race, +de race puissante même; la mort a moissonné autour de moi, me laissant +seule. La lettre de l'archevêque primat de Gran, vicaire général de +Sa Sainteté en Hongrie, vous a dit que je cherche dans l'Eglise une +protection, une famille. Les conspirations me font horreur, et si je +perds la dernière chance que j'ai d'être heureuse par le coeur, mon +dessein est de chercher la paix au fond d'un cloître.» + +Le confessionnal de l'abbé Martel s'est ouvert, puis refermé. Je n'ai +plus rien entendu... + +Ici l'apprenti médecin s'interrompit brusquement pour fixer sur son +compagnon ses yeux qui brillaient dans la nuit. + +--Patron, demanda-t-il, comprenez-vous quelque chose à cela? + +--Va toujours, répliqua le gardien, dont la tête pensive s'inclinait +sur sa poitrine. + +--Si vous comprenez, grand bien vous fasse! reprit Patou. Je continue. +Un quart d'heure environ se passa. Cette brave église de Saint +Louis-en-l'Ile ne reçoit pas beaucoup de visites. La première personne +qui entra fut ce grand garçon d'Allemand à qui vous donniez des leçons +d'escrime dans le temps. + +--Ramberg, murmura le gardien. Je l'ai vu. + +--C'est une rencontre qui a dû vous étonner, car vous m'aviez dit +qu'il était reparti pour l'Allemagne. En entrant, il alla droit à +la sacristie, où l'abbé Martel et la divine blonde le rejoignirent +bientôt. Dans la sacristie, il y eut une conférence d'un peu plus +de vingt minutes, à la suite de laquelle la blonde délicieuse alla +s'agenouiller devant l'autel de la Vierge, tandis que l'Allemand et +l'abbé Martel prenaient place au confessionnal. Est-ce qu'on ne se +confesse pas avant de se marier, patron? + +Le gardien ne répondit point. Patou poursuivit: + +--M. René de Kervoz entra pendant que l'Allemand se confessait. Angèle +le suivait de près. Vous jugez si j'avais mes yeux et mes oreilles +dans ma poche! + +René de Kervoz traversa l'église d'un pas rapide. Ce ne devait pas +être la première fois qu'il avait un rendez-vous dans ce lieu, ou tout +au moins dans un lieu pareil. + +Ma déesse blonde entendit le bruit de ses pas et se retourna. Elle mit +un doigt sur sa bouche. Kervoz s'arrêta comme par enchantement. Ils +se croyaient seuls tous deux, car Angèle, pâle, essoufflée et prête à +tomber d'épuisement, mais les yeux en feu et la poitrine haletante, se +tenait immobile à quelques pas de moi, derrière le même pilier. + +La nuit venait déjà. Angèle ne me voyait pas. Quand elle s'agenouilla, +ne pouvant plus se tenir sur ses jambes, j'aurais pu la toucher, rien +qu'en étendant la main. + +Je restais immobile, mais j'avais le coeur serré par le bruit sourd +des sanglots qui déchiraient sa poitrine. + +Ils devaient se croire seuls. Ni l'un ni l'autre ne soupçonnait ma +présence, et, du confessionnal où l'abbé Martel écoutait l'Allemand, +on ne peut voir l'autel de la Vierge. + +La charmante inconnue avait une figure à peindre, éclairée qu'elle +était par les dernières lueurs du jour passant à travers les vitraux. +Derrière moi, la pauvre Angèle murmurait d'une voix noyée par les +larmes: + +«--Mon Dieu, mon'Dieu! qu'elle est belle!» + +Kervoz a voulu parler; un geste impérieux a fermé sa bouche. + +La reine des blondes souriait comme une madone. + +Elle a prononcé quelques mots qui ne sont pas venus jusqu'à moi, et il +m'a semblé que son doigt désignait le confessionnal de l'abbé Martel. + +L'entrevue, du reste, n'a pas duré une minute. + +La main de ma belle inconnue s'est étendue vers le dehors, et René de +Kervoz, avec une obéissance d'esclave, a quitté l'église par la porte +latérale. + +Angèle, la pauvre enfant, s'est relevée en gémissant, pour s'élancer +encore sur ses traces. + +Juste à ce moment la confession de l'Allemand prenait fin. Mon +inconnue, car elle est à moi aussi, patron, et quoique je sois un +assez laid papillon, je me brûlerais volontiers les deux ailes à ce +flambeau diabolique ou céleste, mon inconnue a rejoint M. de Ramberg, +et ils se sont agenouillés l'un près de l'autre. + +Avant de partir, ils se sont inclinés tous deux devant le +confessionnal, d'où est sorti une parole de bénédiction. + +C'est tout, sauf ce détail que j'ai entendu tomber dans le tronc des +pauvres une double offrande, lourde et sonore. + +Vous savez le reste mieux que moi, puisque vous êtes entré au moment +où ils sortaient ensemble... + +--Maintenant, patron, s'interrompit le petit médecin, qui fixa sur son +compagnon ses yeux brillants de curiosité, ayez pitié de moi. Si vous +voyez clair, dites-moi bien vite le mot de cette charade, car je +grille de savoir! N'est-ce qu'une intrigue galante? La vieille +histoire d'une jolie femme jouant sous jambe deux amoureux? +Sommes-nous sur la trace d'un complot? Ce prêtre est-il trompé? est-il +complice? Tout est bizarre là-dedans, jusqu'au gros marchand de +chevaux, dont la figure m'apparaît menaçante et terrible, quand je +regarde en arrière... Vous ne répondez pas patron? + +Le gardien était en effet pensif et silencieux. + +Ils s'étaient arrêtés au bout de la rue Poultier, devant le parapet du +quai qui regarde le port aux vins. La lune, qui se levait derrière les +arbres de l'île Louviers, prolongés par les peupliers énormes du Mail +Henri IV, frappait obliquement le courant de la Seine et y formait +un long spectre tout fait de paillettes mobiles. Il n'y a plus d'île +Louviers, et les peupliers géants de l'Arsenal sont tombés. + +Vers l'ouest, tout le long de l'eau. Paris allumait gaiement ses +bougies, ses lampes et ses réverbères; du côté de l'est, c'était +presque la nuit campagnarde, car l'île Louviers et le Mail cachaient +le quartier de l'Arsenal, et, sur l'autre bord de la Seine, le regard +devait aller jusqu'à Ivry, par delà le jardin des Plantes, pour +rencontrer quelques lumières. + +Une seule lueur, vive et rouge, attirait l'oeil au coin de la rue de +Bretonvilliers. C'était la provocante lanterne du cabaret d'Ezéchiel, +le maître de la _Pèche miraculeuse_. + +Il n'y avait pas une âme sur le quai, mais le silence y était troublé +parfois tout à coup par de soudaines rumeurs mêlées d'éclats de rire. +Ce bruit venait de la rivière, et pour en connaître l'origine il eût +suffi de se pencher au-dessus du parapet. + +Les pêcheurs de miracles étaient à leur poste malgré l'heure avancée. +Il y avait sur la berge une ligne pressée de bonnes gens qui jetaient +l'hameçon avec un zèle patient. Les clameurs et les rires étaient +produits par ces petits incidents qui égayent constamment la pêche en +rivière de Seine, où l'hameçon accroche plus de vieux chapeaux, +plus de bottes noyées et plus de carcasses de chats décédés que +d'esturgeons. + +Chaque déconvenue de ce genre amenait des transports de joie. + +L'apprenti médecin, qui était évidemment un gaillard à s'amuser de +tout, écouta un instant le remue-ménage qui se faisait au bas du mur. +Il avait l'air de connaître très bien l'endroit ainsi que le genre de +besogne qui réunissait tout ce monde. Au bout d'une minute ou deux, il +releva la tête vers son compagnon et répéta: + +--Patron, vous ne répondez pas? + +Le gardien avait mis ses deux coudes sur le parapet, au delà duquel +son regard plongeait. + +--Crois-tu à cela, toi, Patou? demanda-t-il en pointant du doigt la +rangée de pécheurs qui en ce moment se taisait. + +--Je crois à tout, répliqua le petit homme: c'est moins fatigant que +de douter. D ailleurs j'ai acheté, ici, la semaine passée, un fémur +de toute beauté qui semblait désarticulé par un préparateur de +l'amphithéâtre. + +--Ah!... fit le gardien. + +Il ajouta: + +--On l'avait retiré de l'eau, ton fémur! + +--Il n'y avait pas séjourné longtemps, repartit Patou, et rien ne +m'ôtera de l'idée qu'il y a là-dessous quelque diablerie... Mais tout +cela n'est pas une réponse à ma question. En savez-vous plus long que +moi, oui ou non? + +Le gardien s'assit sur le parapet et souleva son chapeau pour essuyer +la sueur qui baignait son front dépouillé. + +--Ce qui se passe, là, dit-il, est une énigme pour moi comme pour toi. +C'est parce que je ne comprends pas que j'ai peur. + +Il était ému profondément; il dit encore: + +--Je ne voudrais pas qu'on fit du mal au premier consul, je l'aime, +quoique je le soupçonne de vouloir confisquer la république... Mais le +premier consul est bon pour se défendre si on l'attaque; je ne pense +pas au premier consul... Angèle, René, ces deux enfants-là sont le +sang de mon coeur... je donnerais ma main droite pour savoir! + +--Une vaillante main! s'écria Patou; ce serait trop cher! + +--Que ce soit une intrigue d'amour, poursuivit le gardien, une +conspiration ou les deux ensemble... ou encore quelqu'une de ces +ténébreuses scélératesses qui profitent des temps troublés pour +aboutir, il y a quelque chose... je sens, qu'il y a quelque chose de +menaçant et de sanglant... Je saurai le fond de tout ceci, dussé-je +aller jusqu'au préfet de police!... + +Patou eut un ricanement qui ne témoignait pas d'une haute confiance en +cet important magistrat. + +--J'irai plus loin s'il le faut, poursuivit le gardien, Il y a déjà un +de mes trois amis d'Allemagne qui a disparu. Si Ramberg disparaît, ce +sera dans le même trou. J'avais prévenu le premier, j'avertirai le +second; mais cet femme est belle, et son regard donne le vertige... + +--Vous croiriez!... commença Patou, qui resta bouche béante. + +--J'ai peur! dit pour la troisième fois le gardien. Le petit homme +murmura: + +--C'est vrai! son regard donne le vertige... Je commence à comprendre. + +Il y eut une explosion de cris au bord de l'eau. + +--Tiens bon, Colinet, disait-on. + +--Ferme, Colinet! ne laisse pas aller! + +--Colinet, tu tiens ta fortune! Amène! + +Nos deux compagnons se mirent au balcon sur le parapet et regardèrent. + +Aux lueurs de la lune ils purent voir les rangs des pêcheurs qui se +rompaient pour entourer un homme en costume misérable, attelé à une +ligne de fond et tirant de toute sa force. + +--Pour le coup, ça doit être une baleine! grommela Patou. + +--Ou un cadavre tout entier, dit le gardien. + +On vint en aide à Colinet, dont la ligne était solide, et après +quelques efforts prudemment dirigés, l'objet pêché parut à fleur +d'eau, éclairé par des torches de paille que les assistants curieux +avaient allumées. + +Un formidable éclat de rire éveilla les échos déserts du rivage, +depuis le chevet de Notre Dame jusqu'au quai de la Râpée. + +--Bravo, Colinet! + +--Colinet a de la chance! + +--Colinet a pêché un pierrot à la ligne de fond, avec une boule de +terre glaise! Vive Colinet! + +L'objet était en effet un pierrot, habillé de pied en cap avec la +défroque traditionnelle du bouffon de la comédie italienne, mais ce +n'était pas un noyé en chair et en os. Pour un motif ou pour un autre, +on avait joué ce tour lugubre aux pêcheurs de miracles, de couler à +leur place favorite un mannequin bourré de paille et de sable. + +Le bruit de la berge fut longtemps à se calmer. Colinet, dépourvu de +mauvaise honte, fit un paquet des loques qui habillaient le mannequin +et les mit aux enchères sur le prix de quarante sous. + +Patou avait ri d'abord comme les autres, mais la réflexion vint, et il +dit: + +--Ceux qui ont fait cela devaient avoir un intérêt. + +--Petit homme, répliqua brusquement le gardien, je n'ai plus besoin +de toi. Monte à présent à la maison, où ma bonne femme est seule et +peut-être inquiète. Angèle doit être rentrée à l'heure qu'il est. Si +tu connais un remède contre le chagrin, fais-lui une ordonnance... +Annonce que je rentrerai tard, et bonne nuit. + +Patou, ainsi congédié, s'éloigna docilement dans la direction du +Pont-Marie. Le gardien, resté seul, se mit à marcher lentement vers le +cabaret d'Ezéchiel, à l'enseigne de la _Pêche miraculeuse_. + + + + +IV + +LE COEUR D'OR + + +Si la Dame aux Camélias, cette photographie après décès tirée par +Alexandre Dumas fils, le poète charmant et implacable, avait pris +passage en temps utile sur un clipper de _l'Australian general +company_, elle se serait guérie de sa phtisie pulmonaire et figurerait +maintenant dans les fêtes du Trois-quarts-du-monde en qualité de +baronne de n'importe-quoi. Elle serait riche terriblement; elle aurait +à ses pieds toutes les illustrations de l'époque et ferait à ses +contemporains l'aumône de mémoires en dix volumes, instructifs, +amusants et tout particulièrement propres à former le coeur du +dix-neuvième siècle. + +Il faut une Californie aux prêtresses d'amour, qu'elles soient dames +aux camélias de dix louis ou dames aux giroflées d'un sou, que +l'Eldorado soit le Pérou antique ou la Nouvelle-Galles du Sud. Elles +ne toussent plus dès qu'elles s'en vont en guerre, à l'instar de +Marlboroug, Colomb, Cortès, Pizarre, le capitaine Cook, ont découvert +et conquis pour elles deux parties du monde sur cinq; M. Benazet a +fondé la sixième. Les vîtes-vous jamais cracher le sang au bruit +de l'or remué à la pelle? Ont-elles jamais manqué à aucun tripot, +brillant ou humble? + +Dieu nous préserve de comparer le sordide cabaret d'Ezéchiel aux +merveilleux champs d'or qui entourent Melbourne, le Paris océanéen, +aux romanesques _placers_ de la mer Vermeille, ni même à ce gentil +paradis de Bade. Entre les tripots il y a des catégories. + +Nous voulons dire seulement que tout tripot, hideux ou magnifique, +attira ces dames aux fleurs comme la laine attire les mites; elles y +sont bien, elles s'y portent à merveille; c'est là, évidemment, leur +atmosphère propre. + +Il y avait des dames aux giroflées dans le cabaret du brave Ezéchiel, +qui était un tripot. Ce pauvre champ d'or du quai de Béthune attirait +les aventureuses de la Cité et du faubourg Saint-Marceau, qui venaient +voir Midas en guenilles risquer sur une carte sale l'indigente aubaine +arrachée aux boues de ce Pactole pour rire. + +Ezéchiel seul gagnait à cela un peu d'argent. Que l'histoire de la +première épave retirée du fleuve, la bague en diamants, fût controuvée +ou authentique, il est certain qu'Ezéchiel en avait très habilement +profité. + +C'était un bonhomme long, maigre, jaune de teint et de cheveux; il +avait la figure plate, le regard insignifiant, le sourire déteint. La +ruse en lui se cachait sous une épaisse couche d'innocence. Vous avez +tous connu de ces paroissiens, moitié Normands, moitié juifs, qui en +remontreraient aux Auvergnats eux-mêmes pour la coquinerie. + +Ezéchiel, avant de passer capitaliste, était pêcheur de son état. +Il savait par expérience comment on donne rendez-vous au poisson en +jetant d'avance l'appât abondant à de certaines places. Avait-il +préparé ici une place, non point pour les poissons, mais pour les +dupes? + +Cette idée-là n'était encore venue à personne. + +La seule chose qui étonnât dans l'histoire d'Ezéchiel, c'était le rare +bonheur avec lequel il avait vaincu les difficultés matérielles qui +s'opposaient à l'établissement même de son cabaret. + +Le quai de Béthune présentait alors comme aujourd'hui un alignement +rigide et monumental. Il n'y avait point là de place pour une baraque. +De l'autre côté de la pointe, aux environs de l'hôtel Lambert, qui +donne son nom maintenant aux bains des dames, on trouvait bien +quelques masures, mais elles tournaient le dos au lieu consacré déjà +par la première trouvaille. Il fallait que le _Casino_ fût à proximité +de la plage: on ne pouvait mieux choisir que le coin de la rue de +Bretonvilliers. + +Seulement les deux coins de cette rue étaient formés par deux grands +diables d'hôtels aux murs rectangulaires, en pierres de taille, épais +comme des remparts. Le vrai miracle, pour Ezéchiel, c'avait été +d'obtenir la permission d'attaquer un de ces angles et de nicher son +bouge dans l'épaisseur de cette noble maçonnerie, comme on voit la +larve impudente arrondir sa demeure dans l'aubier sain d'un grand +arbre. + +Ezéchiel avait obtenu cette permission. + +Le cabaret de la _Pêche miraculeuse_, sorte de caverne irrégulière, +s'insinuait en boyau à l'intérieur des bâtiments et ne prenait qu'un +tiers environ de la hauteur du rez-de-chaussée. Depuis que le Marais a +pris faveur dans l'industrie, nombre d'hôtels ont du reste, suivi cet +exemple, ouvrant leurs propres flancs, comme le pélican, non point par +charité, mais par avarice. + +Le sol du cabaret d'Ezéchiel était un peu plus bas que la rue. On y +buvait, on y mangeait, on y jouait, on y achetait lignes, hameçons, +appâts, gaules, tout ce qu'il fallait, en un mot, pour harponner des +poissons, nourris de bagues chevalières. + +L'hôtel appartenait à un respectable vieillard, M. d'Aubremesnil, +ancien conseiller au parlement, qui n'avait point émigré et vivait à +Versailles. Il n'y avait d'habité qu'un pavillon, situé au bout d'un +grand jardin, et dont l'entrée était rue Saint-Louis, vis-à-vis des +communs de l'hôtel Lambert. + +Ce pavillon avait été loué quelques mois auparavant par une jeune dame +d'une rare beauté, qui vivait solitairement et s'occupait de bonnes +oeuvres. + +Quand notre homme, le «patron» des maçons du Marché-Neuf, arriva au +seuil du bouge à demi souterrain où le brave Ezéchiel était maître +après Dieu, il hésita, tant l'aspect de cette caverne était repoussant +et obscène. Il y a bien longtemps que Paris a jeté loin de lui ces +souillures; Paris, malgré les exagérations de certains peintres à la +plume, est une des villes les moins déshonorées de l'univers. Ce qui, +à Paris, serait de nos jours une monstrueuse exception, se rencontre à +chaque pas dans les plus beaux quartiers de Londres, cette Babylone de +la débauche glaciale et de l'ennui impudique. + +Mais les moeurs de Paris, en 1804, gardaient encore l'effronté cachet +du Directoire. La lanterne de la _Pêche miraculeuse_ n'éclairait bien +que le dehors. Au dedans, c'était un demi-jour brumeux, dans lequel +grouillaient des nudités à peine voilées. Une demi-douzaine de femmes +étaient là, vautrées sur des sophas de bois recouverts de quelques +brins de paille, buvant, jouant ou regardant jouer un nombre égal +d'hommes appartenant à la classe abandonnée des batteurs de pavés. +Ce n'était pas français, à vrai dire, pas plus que les stupides et +froides nuits de Paul Niquet ne sont françaises. On peut regarder ces +hideuses choses comme des emprunts désespérés faits à la dégradation +anglaise. + +Londres seul est le cadre favorable pour ces horreurs sans rémission, +où le vice prend physionomie de torture et où les misérables s'amusent +comme on souffre en enfer. A Paris, le vice garde toujours une bonne +part de forfanterie; à Londres la perdition sérieuse et convaincue +nage dans le boue naturellement comme le poisson dans l'eau. + +Quiconque a pénétré de nuit dans les _spirit-shops_ de l'ancien +quartier Saint-Gilles, où même dans les _gin-palaces_ groupés en +foule, en pleine ville fashionable, autour de Covent-Garden, doit +reconnaître la vérité de ce dire: A Paris, l'horreur est une mode +excentrique; à Londres, c'est un fruit du terroir. + +Le gardien hésita, pris à la gorge par les exhalaisons fétides qui +sortaient de ce souterrain, mais son hésitation ne dura pas. Il était +homme à franchir de bien autres barrières. + +--Je sais un autre caveau, pensa-t-il, où l'air est encore plus +mauvais. + +Et il entra, souriant avec mélancolie. + +Quoiqu'il n'eût, certes, pas l'air d'un grand seigneur par son +costume, et qu'un bourgeois bien mis eût regardé avec dédain la grosse +étoffe de ses vêtements, il y avait un tel contraste entre sa tenue et +celle des habitués de la _Pêche miraculeuse_, que son apparition fit +scandale. + +Il n'était pas sans exemple qu'un honnête homme, excusé par sa passion +pour la pêche à la ligne, fût entré de jour chez Ezéchiel qui tenait, +nous l'avons dit, boutique d'engins de toute sorte; mais après la nuit +tombée, la physionomie de son bouge était si nettement caractérisée, +que le plus vaillant des badauds eût pris ses jambes à son cou après +avoir jeté un coup d'oeil à l'intérieur. + +--Voilà un agneau! dit une des giroflées. + +--Un mouton plutôt, riposta un coquin à figure patibulaire qui tenait +les cartes à une partie de _foutreau_ (noble jeu qui est un dérivé de +la bouillotte) et dont le nez busqué portait une _drogue_ ou pincette +de bois crânement posée de travers: un vieux mouton! et dur! Voyez +voir à lui, Ezéchiel. + +Ezéchiel n'avait pas besoin qu'on le mit en arrêt: c'était un chien +de race. Il vint au-devant du gardien la pipe à la bouche et d'un air +mauvais. + +--Que vous faut-il, citoyen? demanda-t-il. + +--Du vin, répondit le patron, qui s'assit. + +Ezéchiel prit un air insolent. + +--Mon vin n'est pas assez bon, dit-il, pour un monsieur de votre +sorte. + +Les femmes éclatèrent de rire, les hommes s'écrièrent: + +--Le rentier s'est trompé de porte. + +Le patron ôta son chapeau, qui n'était pas neuf, et le posa sur la +table. Comment dire cela? Il y avait bien en effet du rentier dans +l'aspect de ce crâne à demi dépouillé, que le regard débonnaire de +deux grands yeux bleus marquait au sceau d'une sorte de candeur, mais +il y avait aussi autre chose. + +Le mouton avait je ne sais quoi du loup. + +Les attaches de son cou se dégageaient selon de grandes lignes, ses +mouvements étaient larges et souples; malgré les allures placides +qu'il affectait, on découvrait en lui je ne sais quoi qui annonce le +_découplement_ des muscles et fait les athlètes. + +Les hommes se sentirent mal à l'aise sous son regard, et les femmes +cessèrent de railler. + +--Donne ton vin tel qu'il est, l'ami, dit-il à Ezéchiel, et fais vite: +j'ai soif. + +Le cabaretier, cette fois, obéit en grondant. + +Quand il revint avec la demi-pinte d'étain pleine et le verre humide, +princesses et coquins avaient repris le cours de leurs ébats. + +--L'ami, lui dit le gardien en touchant du pied une escabelle, +asseyez-vous là, que nous causions tous deux. + +--Croyez-vous que j'aie le temps de causer?... commença Ezéchiel. + +--Je ne sais pas si vous avez le temps, l'ami, et peu m'importe. J'ai +besoin de m'entretenir avec vous: prenez ce siège. + +--Si je ne veux pas, cependant... fit le cabaretier. + +--Si vous ne voulez pas, l'interrompit le patron en se versant rasade, +nous traiterons tout haut un sujet dont vous aimeriez mieux parler +tout bas. + +Il but. Ezéchiel s'assit. + +--Le fait est, reprit tranquillement le patron, que votre vin est +détestable... Combien cela vous a-t-il coûté, l'ami, pour obtenir +permission de déshonorer l'encoignure de l'hôtel d'Aubremesnil? + +Ezéchiel baissa ses gros sourcils, derrière lesquels un éclair +s'alluma. + +--Et quel cimetière avez-vous profané, poursuivit le patron, pour +donner tant de chair morte aux poissons, ici près car vous n'êtes pas +un tigre, l'ami, je vous connais: vous n'êtes qu'un chacal. + +La colère du cabaretier combattait une évidente terreur. Ces deux +sentiments se traduisaient par la contraction de ses traits et par la +pâleur de ses lèvres. + +--Qui êtes-vous? demanda-t-il. + +--Je suis, répliqua le gardien, l'homme qui va et vient, la nuit, sur +la rivière. Je n'y cours pas le même gibier que vous. Nous nous sommes +rencontrés le soir où vous devîntes riche. + +--Ah! fit Ezéchiel, c'était vous? + +Il ajouta d'une voix sourde: + +--Il y avait aussi une morte dans votre bateau! + +Le gardien inclina gravement la tête en signe d'affirmation. + +Puis il tira de sa poche une pièce de six livres, qu'il déposa sur la +table. + +--Je ne suis pas riche, l'ami, dit-il, et je ne vous veux point de +mal. Je sortirai de chez vous comme j'y suis entré, si vous me faites +savoir le nom de la femme qui vous paye. Vous n'êtes qu'un aveugle +instrument: aucun malheur ne vous arrivera par moi... + +Le cabaretier avait courbé la tête. Il recula tout à coup et saisit +son escabelle par un pied pour la brandir au-dessus de sa tête. + +--A moi, les fils! s'écria-t-il. Celui-là est un agent de Cadoudal! Il +venait ici acheter du monde pour tuer le premier consul! Sa tête vaut +cher: gagnons la prime! + +Cette accusation, si absurde qu'elle puisse paraître, et surtout si +complètement étrangère au sujet de l'entretien qu'elle interrompait, +ne doit point surprendre. Chaque moment a son cheval de bataille. Nous +avons vu dans Paris certaine heure où le premier venu aurait pu tuer +un passant en l'accusant d'avoir jeté de la poudre de choléra dans la +Seine. + +Les habitués de la _Pêche miraculeuse_ bondirent sur leurs pieds et +s'élancèrent pour barrer le chemin de la porte. Le patron eut un +sourire. + +--Ce n'est pas là ma route, murmura-t-il. + +Il se leva à son tour et remit avec beaucoup de sang-froid son chapeau +à larges bords sur sa tête. + +--L'ami, reprit-il en gagnant la table où tout à l'heure on jouait, tu +as trouvé là une assez bonne rubrique; mais tu ne sais pas à qui tu as +affaire, et il faut quelque chose de plus fort encore pour me mettre +dans l'embarras... Fais place! + +En parlant il avait pris à la main la lampe qui était sur la table. + +Comme le cabaretier levait son escabelle, il l'écarta d'un seul revers +de la main qu'il avait libre, et passa. + +Le cabaretier fit quelques pas en chancelant, et ne s'arrêta qu'en +heurtant la muraille. + +--Une rude poigne! dirent ces dames avec admiration. Les hommes +s'armaient de tout ce qu'ils rencontraient sous leurs mains; plusieurs +avaient des couteaux. + +Ezéchiel grondait: + +--Si vous abattez ce chien enragé, vous aurez son pesant d'or à la +police! + +Le patron, pendant cela, tenant toujours sa lampe haute, s'était rendu +tout au fond du cellier. Il y avait là quelques engins de pêche, des +filets neufs roulés en paquets et des bottes de gaules. Il jeta de +côté les gaules, sans trop se presser et découvrit une porte qu'il +éprouva du pied. La porte céda; elle s'ouvrait en dehors et n'était +point fermée. + +--Aux couteaux! s'écria Ezéchiel, qui s'élança bravement. Celui-là en +a trop fait: il ne sortira pas vivant d'ici! + +Le patron se retourna juste au moment où le cabaretier, bien +accompagné du reste, arrivait sur lui. + +La lampe éclairait sa figure si extraordinairement calme, qu'il y eut +un temps d'arrêt dans le mouvement des assaillants. + +Le patron tendit la lampe à Ezéchiel, qui la reçut d'un geste +machinal. + +--J'ai vu ce que je voulais voir, dit-il, et j'ai gagné ma journée. + +--C'est un fou! s'écria une femme prise de pitié à le voir ainsi +souriant et sans défiance. + +--Fermez la porte de la rue, ordonna Ezéchiel, et finissons la +besogne! + +--La! la! fit le patron, qui prit une gaule et la brisa sur son genou, +juste à la longueur qu'il fallait pour une canne de combat: je vous +dis que vous ne savez pas à qui vous avez affaire! + +Son sourire s'anima, et une lueur éclata dans ses yeux. + +Au moment même où la porte de la rue se fermait, le patron fut attaqué +de trois côtés à la fois: par Ezéchiel, qui, soulevant son escabelle à +deux mains, lui en déchargea un coup sur la tête, et par deux bandits +déguenillés, dont l'un lui lança au flanc un coup de couteau donné +à bras raccourci, tandis que l'autre lui plantait son bâton dans +l'estomac. + +Ce fut une transfiguration. Toute la personne du patron prit un +admirable caractère de jeunesse et de crânerie. Sa taille se +développa, sa poitrine s'élargit, son front s'illumina. + +Nul ici n'aurait su dire comment les trois attaques furent parées; +c'est à peine si la tête du patron s'inclina un peu à gauche pour +laisser passer l'escabeau, tandis que sa moitié de gaule décrivait +deux demi-cercles, dont l'un fit sauter en l'air le bâton, dont +l'autre brisa net le poignet, qui tenait le couteau. + +Le blessé poussa un hurlement de douleur et de rage. + +--Et veillez à ce que la lampe ne s'éteigne pas, dit gaiement +ce diable de patron: je n'y verrais plus à vous corriger avec +délicatesse; ce serait tant pis pour vos crânes! + +Ezéchiel s'était mis bravement au dernier rang. Il s'arma d'une gaffe +emmanchée de long et compta de l'oeil ses soldats. + +--La Meslin! s'écria-t-il, le coquin a estropié ton homme! pour la +vie: il faut que les femmes s'en mêlent... S'il n'était pas si maigre, +je vous dirais que c'est Cadoudal en personne. Je parie ma tête à +couper qu'on le payera mille écus à la préfecture... Prenez les tisons +du foyer, mes mignonnes! Brûlons-le! quand on devrait mettre le feu à +la maison! + +La Meslin était une grande femme, solidement bâtie, qui déjà +s'agenouillait auprès de «son homme» terrassé. Elle se releva et +bondit comme une lionne vers l'âtre où la marmite bouillait. + +--Brûlons le gueux! brûlons-le! + +Les hommes s'écartèrent, serrant leurs couteaux et leurs gourdins, +semblables à l'infanterie qui attend la besogne faite des canonniers +pour se ruer à la charge. + +Le taudis s'emplit de fumée et de flammes; les six mégères secouaient +leurs brandons. + +Le patron fit un saut de côté qui évita le brûlant projectile +lancé par la Meslin à tour de bras. La terrible canne décrivit une +demi-douzaine de cercles, et pendant une longue minute, ce fut à +l'intérieur du bouge un indescriptible tohu-bohu: des cris, des chocs, +des blasphèmes, des chutes, des grincements de dents et un coup de +pistolet. + +La minute une fois écoulée, voici quel était l'état de la question: +notre singulier ami, le patron des maçons du Marché-Neuf, se tenait +debout au beau milieu de la chambre, où les tisons éparpillés fumaient +de tous côtés; il avait du noir à la joue droite, et le revers de +sa houppelande était largement brûlé, mais on ne lui voyait aucune +blessure sérieuse. + +Au fond du taudis, les filets commençaient à flamber, atteints qu'ils +avaient été par les éclats de braise. + +Ezéchiel n'avait plus sa gaffe emmanchée de long, dont les morceaux +jonchaient le sol; en revanche, il portait au front une magnifique +bosse d'un violet sanguinolent, et sa bouche édentée crachait rouge. + +L'homme de la Meslin se roulait dans la boue, tenant encore à la main +un pistolet déchargé. Ses cheveux crépus n'avaient pas défendu son +crâne, qui portait une lage fêlure. + +Les autres bandits se tenaient à distance, et les femmes épouvantées +étaient pelotonnées dans un coin, sauf la Meslin, qui essayait de +soulever la tête fendue de son amant. + +Il n'y avait pas eu une seule parole échangée entre l'assiégé, seul de +son bord, et le troupeau des assaillants. + +En ce moment l'assiégé, qui avait perdu l'éclair fulgurant de ses yeux +et qui semblait aussi calme que s'il eût été flânant dans le Jardin du +Palais-Royal, mit sa canne sous son bras et plongea sa main dans sa +poche. + +--C'est le diable! grommela Ezéchiel. + +--Vous êtes dix contre un, rugit la Meslin, qui se releva ivre de +rage. Attaquons-le tous ensemble, et mon homme sera vengé!... + +Elle s'interrompit en un cri étouffé; le couteau qu'elle avait ramassé +à terre s'échappa de ses mains! + +--Ah! fit-elle en attachant sur le patron un regard stupéfait, c'est +bien pis que le diable!... Comment ne l'ai-je pas reconnu?... C'est M. +Gâteloup! + +Ce nom de Gâteloup, répété dans tous les coins du cellier, forma un +long murmure. + +L'amant de la Meslin rouvrit les yeux et regarda. Le patron avait +retiré sa main de sa poche, et nouait tranquillement à sa boutonnière +l'objet qui l'avait fait reconnaître. + +Au premier aspect, cela semblait donner raison aux accusations +d'Ezéchiel, car les chouans de Bretagne portaient un objet pareil +comme signe de ralliement à leur chapeau ou sur leur poitrine, et +Georges Cadoudal devait en avoir un dans sa poche. + +Mais bien avant les chouans de Bretagne, la frérie des maîtres en fait +d'armes parisiens avaient consacré ce signe que professeurs et prévôts +portaient au côté gauche de leurs plastrons. + +C'était un coeur brodé d'or et encadré dans une rosette de rubans +écarlates. + +Chaque maître y ajoutait un signe distinctif qui était en quelque +sorte un blason et qui disait son nom aux initiés. Or, si le patron +des maçons du Marché-Neuf était, sous son espèce de bon bourgeois, une +célébrité de quartier, recevant des coups de chapeau depuis le Palais +de justice jusqu'à l'Hôtel de Ville, sous un autre aspect, comme +combattant des bagarres révolutionnaires, comme sauveteur, comme +entraîneur ou modérateur du peuple, Gâteloup était une gloire +universellement acceptée, surtout dans la classe pauvre. Les bons +l'admiraient et l'aimaient, les méchants le redoutaient. Dans le +danger autrefois, lors des batailles civiles, où il avait joué un rôle +à la fois terrible et bienveillant, il se faisait reconnaître à l'aide +de son écu de maître d'armes: un coeur d'or dans un noeud de faveurs +rouges où deux raies noires, largement accusées, marquaient une croix +de Saint-André. + +Cela signifiait: Je suis Jean-Pierre Sévérin, dit Gâteloup; comme +jadis les fleurs de lis d'or sur champ d'azur disaient: Bourbon; les +macles accolées: Rohan; et les seize alérions d'azur cantonnant la +croix de gueules en champ d'or: Montmorency. + +Dans les luttes antiques il n'y avait aucune honte pour l'homme brave +à se retirer devant un plus fort. Le char d'Achille traversait les +batailles sans rencontrer devant soi d'autres ennemis que les myopes +qui ne reconnaissaient pas assez vite le flamboyant bouclier présent +d'Hippodamie. Les coquins rassemblés au cabaret de la _Pêche +miraculeuse_ n'étaient nullement imbus de préjugés chevaleresques. + +Il n'y eût pas une seule main pour garder une arme, et la Meslin dit +en montrant son homme. + +--Ah! citoyen Gâteloup, c'est encore de la reconnaissance qu'on vous +doit, car si vous aviez voulu, vous ne me l'auriez pas assommé à demi! + +--C'est vrai, ma fille, répliqua le patron, et si j'ai mis mon nom à +ma boutonnière, c'est que la peur m'a pris de vous assommer tous... +Éteins le feu, Ezechiel... Vous autres, faites-moi place. + +Deux ou trois seaux d'eau lancés à la volée sur les filets qui +allaient se consumant lentement firent l'affaire. Ezéchiel, le sourire +aux lèvres, s'était rapproché du vainqueur. + +Celui-là devait être un damné scélérat, car il cachait sa rancune sous +un air obséquieux et caressant. + +--Mon bon maître, dit-il, ça nous perd la tête de penser qu'il y a +un homme dans Paris qui veut tuer le citoyen Bonaparte. Moi qui vous +parle, je vois partout le traître Cadoudal... Et quant à ce qui est de +la porte du fond, là-bas, elle mène tout uniment à la cave où je tiens +mon pauvre vin que vous trouvez si mauvais. + +Le patron lui mit la main sur l'épaule, et Ezéchiel fut sur le point +de s'affaisser comme si on l'eût chargé d'un poids trop lourd. + +--Ne me faites point de mal, murmura-t-il. + +--Ecoute, l'interrompit le patron... Es-tu homme à répondre +franchement et honnêtement aux questions qu'on te fera? + +--Quant à ça, mon maître, s'écria Ezéchiel, demandez à tout le monde, +je n'ai que trop de franchise. Le coeur sur la main, toujours!... +Ah! si j'avais eu un tantinet de malice, mon affaire serait depuis +longtemps dans le sac! + +--C'est pour une dame que tu travailles? prononça tout bas le patron. + +--Pour une dame?... répéta Ezéchiel; voilà une idée? + +Puis il ajouta en clignant de l'oeil d'une façon confidentielle. + +--Eh bien, oui, là. On ne peut rien vous cacher, mon maître. C'est +pour une dame... et nous essayons de nouer un fil à la patte des +scélérats qui veulent tuer le premier consul!... est-ce défendu? + +La main du patron pesa plus lourde sur son épaule, mais à ce moment +une éclatante et joyeuse clameur passa au travers de la porte de la +rue. + +--Aubaine! aubaine! criait-on. Ouvrez, citoyen Ezéchiel! + +--Il y a eu pêche miraculeuse! + +--Et bonne chasse! ajoutèrent d'autres voix qui semblaient plus +lointaines. + +--Nous apportons la marée! dirent les pécheurs. + +--Et nous le gibier! firent les chasseurs. + +--Ouvre, Ezéchiel! Mais ouvre donc, vieux drôle! + +--Faut-il ouvrir, mon bon maître? demanda le cabaretier en adressant +au vainqueur de la lutte récente une oeillade respectueuse et soumise. + +Celui-ci fit un geste de consentement. + +La porte roula sur ses gonds, et une compagnie nombreuse entra chargée +de butin. Ils étaient quatre d'abord, quatre forts lurons, pour porter +un tout petit panier où il y avait bien une cinquantaine de goujons. + +Ensuite venait l'heureux propriétaire du mannequin de paille. + +En troisième lieu, deux gamins soutenaient triomphalement une vieille +culotte, dans la poche de laquelle on avait trouvé une pièce de six +liards. + +--Voici la pêche! cria-t-on. Ferme boutique, Ezéchiel. Il n'y a plus +rien dans la rivière. + +--Je sais bien qui me joue ces tours-là! répondit le cabaretier avec +mélancolie: ce sont les ennemis du premier consul! + +Il fut interrompu par un autre flot qui arrivait clamant: + +--Voici la chasse! + +Ceux-là apportaient sur des cannes à pêche, disposées en brancard, une +pauvre belle enfant, évanouie ou morte. + +Quand la lueur de la lampe tomba sur son visage livide, mais toujours +charmant, le patron des maçons du Marché-Neuf poussa un grand cri qui +était un nom: + +--Angèle! + + + + +V + +LA BORNE + + +Aux premières lignes de cette histoire nous avons vu un jeune homme +élégant et beau longeant seul le quai de la Grève. + +Puis, derrière lui, une charmante jeune fille, seule aussi et qui +semblait le suivre de loin. + +Puis, enfin, un vieil homme, habillé bourgeoisement, mais campé à la +noble, qui avait l'air de suivre les deux. + +Dans le courant de notre récit, nous avons appris le nom du jeune +homme: René de Kervoz, et le nom de la jeune fille: Angèle. + +Quant au vieux bourgeois, ceux qui ont lu le premier épisode de cette +série: _la Chambre des Amours_, le connaissaient dès longtemps. + +Après la scène mystérieuse et presque muette qui eut lieu, vers la +tombée de la nuit, dans l'église de Saint-Louis-en-l'Ile, entre +cette blonde éblouissante qu'on appelait Mme la comtesse, l'Allemand +Ramberg, René et l'abbé Martel, scène dont l'apprenti médecin Germain +Patou, d'un côté, et Angèle de l'autre, furent les témoins silencieux, +René de Kervoz sortit le premier. + +Angèle le suivit aussitôt, comme elle l'avait fait depuis la place du +Châtelet. + +Elle semblait bien faible; son pas lent et pénible chancelait, mais +ces pauvres coeurs blessés ont un terrible courage. + +Il n'était pas nuit tout à fait encore quand René de Kervoz, sortant +par la porte latérale, s'engagea dans la rue Poultier. Au lieu de +tourner vers le quai de Béthune, comme devaient faire plus tard +Germain Patou et «le patron», il remonta vers la rue Saint-Louis. + +Sa marche était lente aussi et incertaine, mais ce n'était pas +faiblesse. + +Ceux qui le connaissaient et qui l'eussent vu en face à cette heure +auraient remarqué avec étonnement le rouge ardent remplaçant la pâleur +habituelle de sa joue. + +Ses yeux brûlaient sous ses sourcils violemment contractés. + +Angèle, pauvre douce enfant, avait grandi entre deux coeurs simples et +bons, son père d'adoption et sa mère, les deux seuls amis qu'elle eût +au monde. Elle ne savait rien de la vie. + +Elle ne voyait point le visage de René; par conséquent elle ne pouvait +lire le livre de sa physionomie. + +Mais sait-on où elles prennent cette seconde vue? Il y a une admirable +sorcellerie dans les coeurs malades d'amour. Ce qu'elle ne voyait pas, +Angèle devinait. + +La passion qui bouleversait les traits de René de Kervoz avait dans +l'âme d'Angèle comme un écho douloureux et navré. + +Elle ne songeait pas à elle-même; sa pensée était pleine de lui. + +Souffrait-il? Parfois c'est le bonheur qui écrase ainsi. + +Elle avait presque aussi grande frayeur de la souffrance que du +bonheur. + +Et pourtant, d'ordinaire, c'est le bonheur seulement que redoute la +jalousie des femmes. + +Mais Angèle n'était pas encore une femme tout à fait; les jeunes +filles aiment autrement que les femmes. Angèle tenait le milieu entre +la femme et la jeune fille. + +René tourna le coin de la rue de Saint-Louis et se dirigea vers le +retour du quai d'Anjou qui faisait face à l'île Louviers. Ce n'était +pas la première fois qu'Angèle suivait René. Elle avait le droit de +le suivre, si la plus sacrée de toutes les promesses, ce contrat +d'honneur liant l'homme à la pure enfant qui s'est donnée, confère un +droit. + +Angèle était pour tous la fiancée de René de Kervoz; elle était sa +femme devant Dieu. + +Jamais elle n'en avait tant vu qu'aujourd'hui. + +Ce qu'elle soupçonnait, depuis longtemps peut-être, lui entrait dans +le coeur, ce soir, comme une certitude amère. + +René aimait une autre femme. + +Non point comme il l'avait aimée, elle, doucement et saintement. Oh! +que de bonheur perdu! + +René aimait l'autre femme avec fureur, avec angoisse. + +A moitié chemin de la rue Poultier, au retour oriental du quai +d'Anjou, un mur monumental formait l'angle de la rue Bretonvilliers, à +l'autre bout de laquelle était le cabaret de la _Pêche miraculeuse_. + +Le pâté de propriétés compris entre les deux rues formait la pointe +est de l'île; il se composait du pavillon de Bretonvilliers et de +l'hôtel d'Aubremesnil, avec leurs jardins: ces deux habitations, +séparées seulement par une magnifique avenue, appartenaient au même +maître, l'ancien conseiller au parlement dont il a été parlé. + +Outre ces demeures nobles, il y avait quelques maisons bourgeoises +ayant façade sur rue. + +Le pavillon de Bretonvilliers, qui n'était autre chose que le pignon +d'un très vieil hôtel, sorte de manoir contemporain peut-être de +l'époque où l'île était encore la campagne de Paris, s'enclavait dans +le mur et faisait même une saillie de plusieurs pieds sur la voie: ce +qui motiva plus tard sa démolition. + +Il n'avait que deux étages: le premier à trois fenêtres de façade; le +second, beaucoup moins élevé, à cinq; le tout était surmonté d'une +toiture à pic. + +Il n'existait point d'ouverture au rez-de-chaussée. On y entrait par +une porte percée dans le mur, à droite de la façade et donnant dans +les jardins. + +Ce fut à cette porte que René de Kervoz frappa. + +Un aboiement de chien, grave et creux, qui semblait sortir de la +gueule d'un animal géant, répondit à son appel. + +Une femme âgée et portant un costume étranger vint ouvrir. Elle barra +d'abord le passage à René, lui disant: «Les maîtres sont absents.» + +René lui répondit, donnant à ces deux mots latins la prononciation +magyare: «_Salus Hungariae_.» + +La vieille femme le regarda en face et sembla hésiter. + +--_Introi, domine_, dit-elle enfin, également en latin prononcé à la +hongroise, _sub auctoritate dominae meae_ (entrez, monsieur, sous +l'autorité de ma maîtresse). + +La porte se referma. Un coup de fouet retentissant mit fin aux +aboiements du gros chien. + +Angèle était trop loin pour voir ou pour entendre. + +Quand elle arriva devant la porte, tout était silence à l'intérieur. + +Elle s'arrêta, immobile, affaissée comme la statue du Découragement. + +Elle ne pleurait point. + +L'idée ne lui vint pas de frapper à cette porte. + +Pourquoi était-elle venue, cependant! + +Hélas, elles ne savent pas, ces pauvres blessées. + +Elles vont pour glisser un regard tout au fond de leur malheur, mais +non point pour combattre. + +Quand l'idée de combattre leur vient, elles poussent presque toujours +la vaillance jusqu'à la folie. Mais l'idée de combattre leur vient le +plus souvent trop tard. + +Elles doutent si longtemps! si longtemps elles se cramponnent à la +chère illusion de l'espoir. + +Angèle resta pendant de longues minutes debout en face de la porte, le +coeur oppressé, les yeux fermés à demi. + +Aucun bruit ne venait du dedans. Le dehors était également silencieux, +car la nuit s'était faite et le pas des allumeurs de lanternes avait +cessé de se faire entendre. + +Un seul murmure, confus et intermittent, venait du côté du quai de +Béthune, où le cabaret de la _Pêche miraculeuse_ restait ouvert. + +En face de la porte par où René avait disparu, au coin d'une maison +dont toutes les fenêtres étaient noires et qui semblait inhabitée +comme la plupart des demeures dans ce triste quartier, il y avait une +borne de granit cerclée de fer. + +Angèle s'y assit. + +De là on pouvait voir les fenêtres de l'ancien pavillon de +Bretonvilliers. + +Elles étaient noires aussi, énormes de hauteur et bizarrement +éclairées par la lune à son lever, qui leur envoyait ses rayons +obliques, avant de les laisser dans l'ombre en montant vers le sud. + +Machinalement, le regard d'Angèle s'attacha sur ces trois gigantesques +croisées, derrière lesquelles on devinait des rideaux de mousseline, +drapés largement. + +Elle vit, comme on voit les choses en rêve, un de ces rideaux se +soulever à demi et une tête paraître. Les lueurs de la lune n'en +éclairaient plus que les reliefs, et c'était si vague!... + +Une jeune tête, une tête bien-aimée: ce front et ce regard qu'Angèle +voyait nuit et jour, cette bouche qui lui avait dit: je t'aime! + +Oh! et ce sourire! et ces cheveux si doux qu'un chaste baiser avait +mêlés bien souvent avec ses cheveux à elle! + +René! son âme tout entière, son premier, son unique amour! + +C'était René! c'était bien René! Pourquoi en ce lieu? et seul? +Attendait-il? qu'attendait-il? + +La lune tournait; l'ombre accusait davantage ce sourire qui n'existait +pas peut-être. Pour Angèle, René souriait, et si doucement! et, +à travers ces carreaux maudits, René la regardait avec tant de +tendresse! + +Cela se pouvait-il? Si René l'avait vue, si René l'avait reconnue, lui +dans cette maison, elle dans la rue et sur cette borne, René n'aurait +pas souri. Oh! certes. + +Il était bon, il était noble. + +Il aurait eu honte, et remords, et frayeur. + +Mais qu'importe ce qui est possible ou impossible? A certaines heures, +l'esprit ne juge plus, la fièvre est maîtresse. Angèle tendit ses +pauvres mains tremblantes vers René et se mit à lui parler tout bas. + +Elle lui disait de ces douces choses que le tête-à-tête des enfants +amoureux échange et ressasse pour enchanter les plus belles heures de +la vie. La mémoire de son coeur récitait à son insu la litanie des +jeunes tendresses. Comme elle aimait! comme elle était aimée! Et se +peut-il, mon Dieu! qu'on manque à ces serments qui jaillirent une fois +d'une âme à l'autre pour former un indissoluble lien? + +Se peut-il... car il y avait plus que des serments, et René était +noble et bon. Nous l'avons dit déjà une fois; elle se le répéta cent +fois à elle-même. + +Elle ne sentait point que ses mains étaient glacées et que ses petits +pieds gelaient sur le pavé humide par cette froide nuit de février. +Elle savait seulement que son front la brûlait. + +Un soir, c'était au dernier automne, l'air de la nuit était si tiède +et si charmant, je ne sais comment la promenade s'était prolongée le +long du quai de la Grève, puis au bord de l'eau, sous ces beaux arbres +qui allaient jusqu'au Pont-Marie. Il y avait là des fleurs et de +l'herbe autour de la cabane de l'inspecteur du halage; René voulut +s'asseoir; il était faible alors et malade; Angèle étendit pour lui +son écharpe sur le gazon. + +Elle se mit près de lui, si jolie et si belle que René avait des +larmes dans les yeux. + +Il lui dit: + +--Si tu ne m'aimais plus, je mourrais. + +Elle ne répondit point, Angèle, parce que la pensée ne lui venait même +pas que son René pût cesser de l'aimer. + +Ce fut une chère soirée, dont le souvenir ne devait jamais s'effacer. + +Tout à l'heure, en passant sur le Pont-Marie, Angèle avait reconnu les +grands ormes. + +Et maintenant, parlant tout bas comme si René eût été auprès d'elle, +Angèle disait à son tour: + +--Si tu ne m'aimais plus, je mourrais. + +La lune avait tourné, laissant dans l'ombre la façade du vieux +pavillon de Bretonvilliers. + +Il était impossible de voir la silhouette de René à la grande fenêtre, +et pourtant Angèle la voyait encore. + +Sur ce fond noir elle devinait une forme adorée; seulement René ne +souriait plus. Il avait le visage triste, ému, amaigri, comme ce soir +de la promenade au bord de l'eau, et il semblait à Angèle que la +distance disparaissait; elle montait, il descendait; tous deux +s'appuyaient à l'antique balcon, l'un en dedans, l'autre en dehors, et +ils échangeaient de murmurantes paroles entrecoupées de longs baisers. + +Tout a coup Angèle tressaillit et s'éveilla, car ceci était un +véritable rêve. La façade noire changeait d'aspect: deux des grandes +fenêtres s'éclairaient vivement. + +Angèle ne s'était point trompée. La silhouette de René trancha en +sombre sur ce fond lumineux. + +Il était là: il n'avait pas quitté la fenêtre. + +Un cri s'étouffa dans la poitrine d'Angèle, parce qu'une autre +silhouette se détachait derrière celle de René: une forme féminine, +admirablement jeune et gracieuse, qu'Angèle reconnut du premier +regard. + +--La femme de l'église Saint-Louis! murmura-t-elle en portant ses deux +mains à sa poitrine qui haletait; toujours elle! + +Elle essaya de se lever et ne put. Elle aurait voulu s'élancer et +défendre son bonheur. + +Parmi la confusion de ses pensées une idée, cependant, se fit jour. + +--La porte ne s'est pas rouverte depuis le passage de René, se +dit-elle, et cette femme n'a pu le précéder ici, puisqu'elle est +sortie de l'église, accompagnée... Par où est-elle entrée? + +L'ombre féminine dessinée avec netteté par la lumière qui l'éclairait +à revers portait sur le rideau transparent. On voyait sa taille déliée +et les détails légers de sa coiffure où le jour semblait jouer entre +les boucles mobiles de ses cheveux. + +--Ses cheveux! dit encore Angèle, ses cheveux blonds! jamais il n'y +en a eu de pareils! Je crois distinguer leurs reflets d'or.. Elle est +trop belle. Oh! René, mon René, ne l'aime pas; on ne peut pas avoir +deux amours... Si tu ne m'aimais plus je mourrais... + +Sur le rideau révélateur deux mains se joignirent. + +Angèle se redressa, galvanisée par sa terrible angoisse. + +--Mais avant de mourir, fit-elle, je combattrai! Je suis forte! j'ai +du courage! Et qui donc l'aimera comme moi? Il est à moi... + +Elle s'affaissa de nouveau sur la borne. Autour de la fine taille, +là-haut, un bras galant venait de se nouer derrière les rideaux de +mousseline. + +Angèle balbutia encore: + +--Je suis forte... je combattrai... + +Mais elle chancelait et sa gorge râlait. + +Ses deux mains glacées pressèrent son front. + +--C'est un rêve! un rêve affreux! dit-elle; je veux m'éveiller... + +Sa voix s'étrangla dans son gosier. Les deux ombres tournaient sur le +rideau et présentaient maintenant leurs profils: deux profils jeunes +et charmants. + +Une douleur navrante étreignit la poitrine d'Angèle. Elle eut +l'angoisse de l'attente, car ce fut lentement, lentement, que les deux +bouches se réunirent en un étroit et long baiser. + +Angèle tomba comme une masse inerte sur le pavé. + +Du capuchon détaché de sa mante ses cheveux dénoués s'échappèrent et +ruisselèrent: des cheveux plus beaux, plus brillants, plus doux que +ceux de l'enchanteresse elle-même. + +La silhouette de femme se retira la première et s'enfuit, tandis qu'un +retentissant éclat de rire passait à travers les carreaux. + +L'ombre de René se prit à la poursuivre. + +Puis la troisième fenêtre de la façade s'éclaira brillamment tout à +coup. Les deux ombres y passèrent entrelacées et disparurent. + +Mais Àngèle ne voyait plus rien de tout cela. Son pauvre corps inerte +s'étendait tout de son long; entre son front et le pavé il n'y avait +que ses cheveux épars, ses pauvres cheveux. + +Une demi-heure après seulement, un groupe de fainéants quittant la +berge du quai de Béthune passa. + +Aucune ombre ne se dessinait plus aux carreaux du vieux pavillon de +Bretonvilliers. + +Les fainéants qui revenaient de la pêche avec leurs paniers vides +rencontrèrent le corps d'Angèle. La chasse valait mieux que la pêche: +au cou d'Angèle il y avait une croix d'or, présent de René de Kervoz. + +Les fainéants eurent d'abord la pensée de se battre à qui aurait la +croix d'or, puis il fut convenu qu'on irait au cabaret d'Ezéchiel, +lequel, étant un peu juif, pourrait estimer le bijou et l'acheter +comptant pour faire le partage. + +Ils avaient compté sans le patron des maçons du Marché-Neuf, M. +Jean-Pierre Sévérin, dit Gâteloup. Celui-ci se dépouilla de sa +houppelande pour en envelopper les membres glacés de la jeune fille. +D'après son ordre, que nul ne songea à discuter, quatre porteurs +prirent une civière où Angèle fut déposée sur un matelas. + +Puis le patron commanda: En route! + +Et les porteurs se mirent en marche sans même s'informer du lieu où on +les conduisait. + +Décidément, ce soir, au quai de Béthune, la chasse ne valait pas mieux +que la pêche. + +Quand la Meslin eut emmené son homme tout endolori et que les coquins +des deux sexes furent partis, Ezéchiel barricada sa porte. + +Il était soucieux, ce brave garçon, et d'assez mauvaise humeur. + +En éteignant la magnifique lanterne qui faisait la gloire de son +établissement et du quartier, il se disait: + +--C'est un jeu à se faire rompre les os. Voilà déjà un gaillard qui +a deviné la farce. Si on savait une fois que tout cela est pour +détourner les chiens et cacher le trou de la vampire... + +Il frissonna et regarda tout autour de lui. + +--Chaque fois que je prononce ce nom-là, grommela-t-il, j'ai la chair +de poule. Je n'y crois pas, mais c'est égal... il doit y avoir quelque +chose... Et j'aimerais voir, moi, la mine qu'elles font, ces bêtes-là, +quand on leur enfonce un fer rouge dans le coeur! Parole! ça doit être +drôle! + +Il eut un sourire à la fois sensuel et poltron. + +A coups de pied il dérangea les filets à moitié brûlés qui +encombraient la porte de derrière et l'ouvrit en pensant tout haut: + +--Ce n'est pas facile d'amasser un plein pot de pauvres écus! + +Au delà de la porte il y avait ce sombre couloir aperçu par le patron +et menant à un escalier de pierre. Le couloir, après l'escalier +passé, allait en descendant, puis remontait jusqu'à une seconde porte +communiquant avec un vaste jardin. + +Aussitôt qu'Ezéchiel eut ouvert cette seconde porte, un mugissant +aboiement se fit entendre au lointain; le lecteur aurait reconnu +tout de suite la voix du chien géant qui gardait le pavillon de +Bretonvilliers. + +--Tout sent le diable, se dit Ezéchiel, dans le pays d'où ces gens-là +viennent. Ce chien a la voix d'un démon. + +Il s'engagea sous une sombre allée de tilleuls taillés en charmille, +qui remontait vers la rue Saint-Louls-en-l'Ile. + +Les aboiements du molosse devinrent bientôt si violents que le +cabaretier s'arrêta épouvanté. + +--Holà! bonne femme Paraxin! cria-t-il, retenez votre monstre ou je +lui casse la tête d'un coup de pistolet. + +Un éclat de rire cassé partit du fourré voisin et le fit tressaillir +de la tête aux pieds. + +--Le chien est enchaîné, trembleur de Français, fut-il dit par +derrière les arbres; n'aie pas peur... Mais, à propos de pistolet, +on s'est battu chez toi, là-bas. Y aura-t-il quelque chose pour nos +poissons? + +Avant qu'Ezéchiel pût répondre, une femme grande comme un homme et +portant le costume hongrois entra dans une échappée de lumière que la +lune faisait dans l'avenue. + +--Bonsoir, Ezéchiel, dit-elle dans le français barbare qu'elle +baragouinait avec peine. On ne peut pas te parler latin à toi; vous +autres, Parisiens, vous êtes plus ignorants que des esclaves!... As-tu +quelque chose à nous dire? + +--Je veux voir madame la comtesse, répliqua le cabaretier. + +--Madame la comtesse est loin d'ici, repartit Paraxin, qui s'était +approchée et dominait Ezéchiel de la tête. Elle a de l'occupation ce +soir. + +--Elle en mange un? demanda le cabaretier avec une curiosité mêlée +d'horreur. + +La Paraxin fit un signe de tête caressant et répondit: + +--Elle en mange deux. + +Ezéchiel recula malgré lui. La grande femme ricanait. Elle répéta: + +--Q'as-tu à dire? + +--J'ai à dire, répliqua Ezéchiel, que tout ça ne peut pas durer. Le +monde parle. Il y a des gens sur la trace, et la frime du quai de +Béthune est usée jusqu'à la corde. Tout devait être fini voilà quinze +jours... + +--Tout sera uni dans huit jours, l'interrompit la grand femme. +L'argent vient; la somme y sera. Ceux qui auront été avec nous +jusqu'au bout auront leur fortune faite. Ceux qui perdront courage +avant la fin engraisseront les poissons... Est-ce tout? + +Ezéchiel restait silencieux. + +--A quoi penses-tu? demanda la Hongroise brusquement. + +--Bonne femme Paraxin, répondit le cabaretier, je pense à la peur que +j'ai. Vos menaces m'effrayent beaucoup, je ne le cache pas, car je +vous regarde comme une diablesse incarnée... + +La Hongroise lui caressa le menton bonnement. + +--Mais, poursuivit Ezéchiel, je suis plus effrayé encore des dangers +qui m'environnent de toutes parts à cause de vous. A quoi me +servira-t-il d'avoir gagné beaucoup d'argent si on me coupe le cou? + +Mme Paraxin lui donna un bon coup de poing entre les deux épaules et +lui dit quelques injures eu latin. Après quoi elle reprit d'un ton +sérieux: + +--Nous avons de quoi détourner l'attention, brave homme, ne t'inquiète +pas... Vois-tu cette lumière, là-bas? + +Ils arrivaient au bout de l'avenue, et le pavillon de Bretonvilliers +détachait sa haute silhouette sombre sur le ciel. + +Une lueur brillait au premier étage. + +--Oui, je vois la lumière, répliqua Ezéchiel, mais qu'est-ce que cela +dit? + +--Cela dit, mon fils, qu'il y a là un joli jeune homme en train de se +brûler à la chandelle. Avec ce papillon nous avons, si nous voulons, +deux on trois semaines de sécurité devant nous. + +--Qui est ce papillon? + +--Le propre neveu de Georges Cadoudal, mon fils, qui va nous vendre, +pour un sourire... ou pour un baiser, ou plus cher, le secret de la +retraite de son oncle. + + + + +VI + +LA MAISON ISOLÉE + + +C'était une chambre très vaste et si haute d'étage qu'on eût dit une +salle de quelque ancien palais de nos rois. Les tentures en étaient +fatiguées et ternes de vétusté, mais d'autant plus belles aux yeux des +coloristes, qui cherchent l'harmonie dans le fondu des nuances et +qui chromatisent en quelque sorte la gamme contenue dans le spectre +solaire pour obtenir leurs savants effets: de telle sorte, par +exemple, que le costume d'un mendiant fournit sous leurs pinceaux des +accords merveilleux. + +La lampe entourée d'un globe en verre de Bohême non pas dépoli, mais +troublé et imitant la demi-transparence de l'opale, éclairait à peine +cette vaste étendue, effleurant chaque objet d'une lueur discrète et +presque mystérieuse. + +On ne pouvait juger ni les peintures du plafond ni celles des +panneaux, coupés en cartouches octogones, selon les lignes régulières +mais inégales qui caractérisaient l'époque de Louis XIV. C'est à +peine si les dorures brunies renvoyaient çà et là quelques sourdes +étincelles. + +Au-devant de deux grandes fenêtres les draperies de lampes dessinaient +leurs plis larges et nombreux sous lesquels tranchaient de moelleux +rideaux en mousseline des Indes. + +L'aspect général de cette pièce était austère et large, mais surtout +triste, comme il arrive presque toujours pour les oeuvres du moyen âge +que le dix-septième siècle essaya de retoucher. + +C'était aux carreaux de cette chambre et sous la mousseline des Indes +qu'Angèle avait vu d'abord le visage de René, aux premiers rayons de +la lune, puis les deux ombres dont la fenêtre avait trahi l'amoureuse +bataille. + +Maintenant il n'y avait plus personne. + +Mais les gaies lueurs qui passaient par la porte entr'ouverte de la +pièce voisine, celle qui n'avait qu'une croisée sur la rue et qui +s'était éclairée la dernière, indiquaient la route à prendre pour +retrouver ensemble René de Kervoz et la reine des blondes, comme +l'appelait Germain Patou, la radieuse pénitente de l'abbé Martel, +l'inconnue de l'église Saint-Louis-en-l'Ile. + +La jalousie de celles qui aiment profondément ne se trompe guère. Il +est en elles un instinct subtil et sûr qui leur désigne la rivale +préférée. + +Angèle avait reconnu le profil de sa rivale sur la mousseline des +rideaux, et nous l'avons dit comme cela était, Angèle, dans cette +silhouette mobile, avait deviné jusqu'à l'or léger qui frisait en +délicieuses boucles sur le front de l'étrangère. + +Franchissons cependant cette porte entr'ouverte qui laissait passer de +joyeuses lueurs. + +C'était une pièce beaucoup plus petite, et le seuil qui séparait les +deux chambres pouvait compter pour un espace de six cents lieues. Il +divisait l'Occident et l'Orient. + +De l'autre côté de ce seuil, en effet, c'était l'Orient, les tapis +épais comme une pelouse, les coussins accumulés, la lumière parfumée. +Vous eussiez cru entrer dans un de ces boudoirs féeriques où les +riches filles de la Hongrie méridionale luttent de magnificence et de +mollesse avec les reines des _Mille et Une Nuits_. + +Le contraste était frappant et complet. A droite, c'était la roideur +mélancolique et un peu moisie du grand siècle; à gauche de la cloison, +le luxe voluptueux, la somptuosité demi-barbare de la frontière +ottomane s'étalaient, comme si en ouvrant la croisée on eût pu voir à +l'horizon les minarets de Belgrade, la blanche ville. + +Dans la première pièce il faisait froid; ici régnait une douce chaleur +où passaient comme de tièdes courants chargés de langueurs odorantes. + +La lumière de deux lampes magnifiques, rabattue par deux coupoles de +cristal rosé, tombait sur une ottomane environnée d'arbustes exotiques +en pleine fleur. + +Il y avait là un jeune homme et une jeune femme: deux belles créatures +s'il en fut jamais; la jeune femme demi-couchée sur l'ottomane, le +jeune homme assis sur les coussins à ses pieds. + +C'étaient bien les deux silhouettes du rideau: René de Kervoz d'abord, +qu'Angèle aurait reconnu entre mille, et quant à la femme, Angèle +avait pu, sans se tromper, prendre son profil pour celui de la blonde +étrangère. Les traits offraient en effet une parité complète: mêmes +yeux, même bouche souriante et hautaine, même dessin de visage, +exquise dans sa délicatesse. + +Seulement, ces admirables cheveux blonds, si vaporeux et si brillants, +n'existaient que dans l'imagination d'Angèle. + +La jeune femme de l'ottomane avait d'admirables cheveux, il est vrai, +mais plus noirs que le jais. + +Il suffisait d'un regard pour voir, malgré l'extrême +ressemblance, qu'elle n'était pas notre mystérieuse comtesse de +Saint-Louis-en-l'Ile. + +Au moment où nous entrons dans le boudoir, elle touchait justement +d'un geste mutin ses adorables cheveux noirs et disait en souriant: + +--Je n'aurais jamais cru qu'on pût nous prendre l'une pour l'autre: +elle si blonde, moi si brune... et surtout mon beau chevalier breton, +qui prétend que mon image est gravée dans son âme! + +René la contemplait avec une sorte d'extase et ne répondait point. + +Il éleva une gracieuse petite main jusqu'à ses lèvres et savoura un +long baiser. + +--Lila! murmura-il. + +Elle se pencha jusqu'à son front, qu'elle effleura, disant: + +--Mon nom est doux dans votre bouche. + +Il y a des souvenirs: un nuage passa sur le regard de René. + +Une fois, cette pauvre enfant qui lui avait donné son coeur, Angèle, +sa fiancée, lui avait dit: + +--Dans ta bouche mon nom est doux comme une promesse d'amour. + +Il l'avait bien aimée, et la passion qui l'entraînait vers une autre, +à présent, avait été combattue par lui comme une folie. + +Il aimait malgré lui, malgré sa raison, malgré son coeur; il subissait +une irrésistible fascination. + +Ces choses arrivent comme pour apporter une excuse à ceux qui croient +aux sorts et aux charmes. + +Angèle était pieuse. Quelques semaines auparavant, le soir du +12 février, René l'avait accompagnée au salut de +Saint-Germain-l'Auxerrois. Pendant qu'Angèle priait, René rêvait--aux +joies prochaines de leur union sans doute. + +Il y avait une femme agenouillée non loin d'eux. + +René vit briller deux lueurs sous un voile. + +Et je ne sais comment, dans l'ombre où était l'inconnue, un rayon des +cierges de l'autel pénétra. + +René sentit en lui comme une vague angoisse. Son regard revint vers +Angèle, qui priait si saintement. Il eut frayeur et remords, et ne fut +soulagé que par l'effort qu'il fit sur lui-même pour ne plus tourner +les yeux vers l'inconnue. + +Il sortit avec Angèle et la reconduisit jusqu'à sa porte. Leurs logis +étaient voisins. Il la quitta pour rentrer chez lui. + +Mais il n'aurait point su dire pourquoi il reprit le chemin de +l'église. + +A la porte il hésita, car il comprenait que franchir de nouveau ce +seuil c'était déjà une trahison. + +D'ailleurs elle devait être partie. + +_Elle_!--René entra en se disant: Je n'entrerai pas. + +Elle le croisa comme il passait devant le bénitier. Malgré lui, +le doigt de René se plongea dans la conque de marbre. La main de +l'inconnue toucha sa main; il eut froid jusque dans le coeur. + +Ce fut tout. Elle sortit. René resta immobile à la même place, car il +se disait: Je ne la suivrai pas. + +Une voix l'avertissait, murmurant au dedans de lui-même le nom +d'Angèle et disant: C'est celle-là qui est le bonheur. + +C'est l'autre qui est le caprice extravagant, la fièvre, le tourment, +la chute... + +Pourquoi est-ce ainsi? René s'élança sur les traces de l'inconnue. Son +coeur battait, sa tête brûlait! + +Il n'y avait personne sur le parvis encombré de masures qui séparait +alors la façade de Saint-Germain-l'Auxerrois du Louvre non encore +restauré. + +Chose singulière, et qu'il faut exprimer pourtant, René n'avait pas +même vu celle qu'il poursuivait malgré lui. + +Il ne connaissait d'elle que la lueur de son regard et les vagues +profils dessinés par les reflets descendant de l'autel. + +Quand leurs mains s'étaient touchées au bénitier, l'inconnue avait le +visage caché derrière son voile. + +C'était une toute jeune femme et d'une beauté merveilleuse, voilà ce +dont il eût juré; il n'aurait point su détailler l'impression que lui +laissait son costume sévère, mais d'une élégance extrême. Elle le +portait à miracle, et, tandis qu'elle s'éloignait, René avait admiré +la grâce noble de sa démarche. + +Aime-t-on pour si peu, et quand le coeur a noué ailleurs une chaîne +sérieuse et solide? + +René était l'honneur même. Il arrivait-d'un pays où l'honheur passe +avant toute chose. Son enfance s'était écoulée dans une famille simple +et sévère où la passion politique seule avait accès. + +Encore la passion politique sommeillait-elle depuis longemps déjà au +manoir de Kervoz, situé entre Vannes et Auray; le père de René s'était +battu de son mieux, mais il avait déposé les armes franchement et +sans arrière-pensée, depuis que les portes de la paroisse s'étaient +rouvertes au culte. + +Il y avait deux sortes de chouans en Bretagne: les chouans du roi, les +chouans de Dieu. + +Quand on rendit à ces derniers la vieille maison de granit qui bénit +la naissance, le mariage et la mort, il se fit bien des vides dans les +rangs de la rustique armée. + +Le père de René avait dit à son fils: Le passé s'en va: attendons pour +juger l'avenir. + +C'était un chouan de Dieu. + +Mais la mère de René avait un frère qui était un chouan du roi. + +On entendait parler de lui parfois au manoir des environs de Vannes. +Il courait l'Europe, conspirant et suscitant des ennemis à ceux qui +tenaient la place du roi. Son nom était célèbre. + +Il avait promis hautement d'engager, lui, seul et proscrit, contre +le premier consul, entouré de tant de soldats, défendu par tant de +gloire, une sorte de combat singulier. + +Tous ceux qui ont reçu l'éducation de nos collèges doivent être +embarrassés quand ils deviennent les juges d'une action de ce genre. +Le bon sens dit que le vrai nom d'un pareil tournoi est assassinat. +Mais l'Université, pendant huit mortelles années, a pris la peine +de nous enseigner de tous autres noms, latins ou grecs. Chacun se +souvient des classiques admirations de son professeur pour le poignard +de Brutus. + +«En plein sénat, messieurs! en plein sénat!» nous disait le nôtre, qui +pourtant recevait de César un traitement de mille écus par an, ni plus +ni moins. + +Il ajoutait: + +«C était bien le _vir fortis et ubicumque paratus_. Le gaillard +n'avait pas froid aux yeux! En plein sénat, messieurs, en plein +sénat!» + +Cassius, le collaborateur, avait aussi sa part d'éloges. + +Et l'on partait de là pour dire quelque chose d'aimable à propos de +tous les citoyens qui, depuis Harmodius et Aristogiton, jusqu'aux amis +de Paul Ier de Russie, engagèrent précisément ce tournoi que Georges +Cadoudal proposait au premier consul. + +Depuis que César a fait un livre, on prétend, cependant, que le +poignard de Brutus est un peu moins préconisé dans nos collèges; +mais le livre de César est tout jeune, et nous qui fûmes élevés par +l'Université dans le respect amoureux de l'homme et de son instrument, +nous éprouvons un certain embarras à renier les admirations qui nous +furent imposées: + +«En plein sénat, messieurs!» + +Et applaudissez, ou gare la retenue! + +Un jour viendra peut-être où l'Université, convertie à des sentiments +moins féroces, aidera César à corriger les épreuves de son livre. +Espérons que, ce jour-là, le poignard de Brutus, définitivement mis a +la retraite, se rouillera dans les greniers d'académie. Ainsi soit-il! + +Mais je demande au ciel et à la terre ce que l'Université, avant sa +conversion, pouvait reprocher à l'épée de Georges Cadoudal. + +René de Kervoz neveu de Cadoudal n'était point mêlé à ses intrigues +désespérées. Il suivait à Paris les cours de l'Ecole de droit et se +destinait à la profession d'avocat. Nous devons dire que son oncle +lui-même l'écartait des voies dangereuses où il marchait. Une sincère +affection régnait entre eux. + +De la conspiration dont son oncle était le chef René connaissait ce +qui était à peu près au vu et au su de tout le monde; car la police, +nous l'avons dit déjà, est souvent dans la position de ces maris +trompés qui seuls ignorent leur malheur. + +A Paris, l'affaire Cadoudal était le secret de la comédie. Tout le +monde en parlait. A peine peut-on dire que la demeure du terrible +Breton fût un mystère. + +Le mystère, et c'en est un grand assurément, gît tout entier dans le +chronique aveuglement de la police. + +Nous avons vu de nos jours quelque chose de pareil, et les gens qui ne +savent pas quelle épaisse myopie peut affecter les cent yeux d'Argus +doivent croire qu'a de certaines époques la police a partagé les +faiblesses de l'Université à l'endroit des outils dont se sert Brutus. + +Cadoudal connaissait et approuvait l'amour de son neveu pour Angèle. +Il s'était mis en rapport, sous un nom supposé, avec la famille +adoptive de la jeune fille et devait servir de père à René lors du +mariage. + +Nous ajouterons qu'il avait discuté les conditions du contrat, en +bon bourgeois, avec Jean-Pierre Sévérin, dit Gâteloup, le patron des +maçons du Marché-Neuf. Jean-Pierre avait pour M. Morinière de l'estime +et de l'amitié. Morinière était le nom d'emprunt de Georges Cadoudal. + +Cadoudal avait dit à son neveu: + +--Ton Angèle fera la plus délicieuse comtesse que l'on puisse voir. +Moi, j'aurai la tête fêlée un jour ou l'autre, cela ne fait pas de +doute; mais, quand le roi reviendra, tu seras comte en souvenir de +moi, et du diable si le neveu du vieux Georges ne sera pas aussi noble +que tous les marquis de l'univers! + +René avait répondu: + +--Je l'aime telle qu'elle est. Elle sera la femme d'un avocat, et je +tâcherai de la faire heureuse. + +Et l'on parlait de danser à la noce. Ce Georges était à Paris comme +le poisson dans l'eau, tant il comptait bien sur la somnolence de la +police. Les mémoires du temps, les mémoires de la police surtout, +avouent qu'il allait et venait à son aise, s'occupant de ses affaires +comme vous ou moi et menant même joyeuse vie. + +Comme César doit regretter parfois de n'être pas gardé par un simple +caniche. + +En quittant l'église Saint-Germain-l'Auxerrois, René de Kervoz, l'oeil +troublé, la poitrine serrée, regarda tout autour de lui. Ce fut le +nom d'Angèle qui vint à ses lèvres, comme s'il eût cherché dans cette +sainte affection un refuge contre sa folie. + +Il était fou déjà. Il le sentait. + +Au coin de la rue des Prêtres-Saint-Germain, une forme fuyait. René +franchit d'un saut les degrés du perron et courut après elle. + +A l'endroit où la rue des Prêtres débouche sur la place de l'École, +une voiture élégante stationnait. La portière s'ouvrit, puis se +referma. Les chevaux partirent au grand trot. + +René n'avait point vu la personne qui était montée dans voiture, et +pourtant il la suivit à toutes jambes. + +Il était sûr que la voiture contenait son inconnue. + +La voiture alla longtemps au trot de ses magnifiques chevaux. La sueur +inondait le front de René, qui perdait haleine, sinon courage, et ne +s'arrêtait point. + +La voiture suivit les quais jusqu'à l'Hôtel de Ville, puis remonta +la rue Saint-Antoine, dans laquelle elle fit une courte halte. Les +portières restèrent fermées, le valet de pied seulement descendit, +frappa à une porte, entra, ressortit et reprit sa place en disant: + +--Allez! le docteur viendra. + +René avait profité du temps d'arrêt pour reprendre haleine et nouer sa +cravate autour de ses reins. + +Quand la voiture repartit, il la suivit encore. + +Que voulait-il, cependant? Il n'aurait point su répondre à cette +question. + +Il allait, entraîné par une force irrésistible. + +La voiture s'arrêta encore deux fois, rue Culture-Sainte-Catherine et +Chaussée-des-Minimes. + +Deux fois le valet de pied descendit et remonta sans avoir eu aucune +communication avec l'intérieur de la voiture. + +En quittant la Chaussée-des-Minimes la voiture regagna la rue +Saint-Antoine. A ce moment l'horloge de l'église Saint-Paul sonnait +dix heures de nuit. + +Cette fois la traite fut longue et véritablement rude pour René. +L'équipage, lancé à pleine course, brûla le pavé de la rue +Saint-Antoine, franchit la place de la Bastille et longe tout le +faubourg sans ralentir sa marche. + +Il y avait alors un large espace vide entre les dernières maisons +du faubourg Saint-Antoine et la place du Trône. La rue de la Muette +n'était qu'un chemin creux, bordé de marais. + +La voiture s'arrêta enfin devant une habitation isolée et assez +grande, située à gauche du faubourg, dans les terrain qui avoisinaient +la rue de la Muette. + +Il n'y avait point de lumière aux fenêtres de cette habitation, à +laquelle conduisait un chemin tracé à travers champs. + +Au-devant de la porte, de l'autre côté du chemin, un mur de marais +tombait en ruine, laissant voir, par ses brèches un champ d'arbustes +fruitiers, framboisiers, groseilliers et cassis, que surmontaient +quelques cerisiers de maigre venue. + +René était bon coureur, néanmoins, malgré ses efforts, il s'était +laissé distancer à la fin par le galop des chevaux. Il vit de loin +l'équipage tourner, puis faire halte; il ne put distinguer dans la +nuit ce qui se passait à la porte de la maison. + +Comme il arrivait au détour du chemin, la voiture, revenant sur ses +pas, débouchait de nouveau dans le faubourg Saint-Antoine. + +Les glaces des deux portières étaient maintenant abattues. René put +glisser un regard à l'intérieur, qui lui sembla vide. Le cocher et le +valet de pied restaient à leur poste. La voiture reprit le chemin qui +l'avait amenée et disparut au loin dans le faubourg. + +René hésita. Sa raison, un instant réveillée, se révolta énergiquement +contre l'absurdité de sa conduite. Il se demanda encore une fois et +avec un vif mouvement de colère contre lui-même: + +--Que viens-je faire ici? + +Il était d'un pays où la superstition s'obstine. L'idée naquit en lui +qu'on lui avait jeté un sort. + +Et il se dit, résolu à clore cette triste équipée: + +--Je n'irai pas plus loin! + +Mais ce sont éternellement les mêmes paroles. Ceux à qui on jette des +«sorts» du genre de celui qui tenait déjà le fiancé d'Angèle font +toujours le contraire de ce qu'ils disent. + +René tourna l'angle du chemin et marcha tout uniment vers la maison +solitaire dont la lune, cachée sous les nuages, dessinait vaguement +les profils. + +Cette maison ressemblait à une fabrique abandonnée. + +Il faisait froid, le vent fouettait une petite pluie fine qui rendait +la terre molle et glissante. + +René fit le tour de la maison, qui n'avait ni jardin ni cour et qui, +à la considérer de plus près, avait l'air d'une de ces bâtisses +inachevées, fruits de la spéculation indigente, qui restent à l'état +de ruine avant même d'avoir abrité leurs maîtres. + +Il y avait beaucoup de fenêtres. Toutes gardaient leurs contrevents +fermés. + +René revint à la façade qui donnait sur le chemin. De ce côté, les +fenêtres étaient closes comme partout. Devant la porte, l'herbe +croissait autour du petit perron de trois marches et jusque sur les +degrés. + +René regarda aux croisées. Les volets fermés ne laissaient passer +aucune lueur. + +Il écouta. Le silence et la solitude permettaient de saisir tous les +sons, même les plus faibles. + +Aucun bruit ne frappa ses oreilles. + +Il s'éloigna afin de mieux voir, car, la nuit, une lueur fugitive +s'aperçoit plus aisément à distance. Il dépassa le mur qui faisait +face à la maison.--Rien. + +Et cependant il resta, répétant en lui-même, comme un pauvre maniaque: + +--Elle m'a jeté un sort! + +La plaie froide pénétrait son vêtement léger; il tremblait la fièvre. +Il restait. + +Naguère nous étions avec une pauvre enfant transie de froid jusqu'au +coeur, qui, elle aussi, attendait interrogeant la façade muette d'une +maison de Paris. + +Mais notre Angèle, assise sur sa borne humide, devant les fenêtres du +pavillon de Bretonvilliers, savait ce qu'elle voulait. + +Elle venait chercher son arrêt. + +René ne savait pas. Il n'y avait pas en ce moment une idée, une +seule, dans le vide de sa cervelle. C'était un malade que ses veines +brûlaient, tandis que le frisson serpentait sous sa peau. + +Il s'assit dans l'herbe mouillée parmi les buissons qui le cachaient. +La lune, dégagée de ses voiles, éclairait vivement la campagne. + +Au loin le vent nocturne apporta les douze coups de minuit frappés au +clocher de l'église Sainte-Marguerite. + +En ce moment une étrange harmonie sembla sortir de terre. C'était un +de ces chants graves et régulièrement cadencés qui font reconnaître en +toutes les parties du globe les émigrés de la patrie allemande. + +René sortit du demi-sommeil qui engourdissait son corps et son +intelligence. Il écouta croyant rêver. + +Comme il quittait sa retraite pour se rapprocher de la maison et +prêter l'oreille de plus près, un bruit de voiture arrivait du +faubourg Saint-Antoine. + +Il se tapit de nouveau dans les buissons. + +La voiture s'arrêta au coude du chemin. Un homme en descendit et vint +frapper à la porte de la maison isolée. + +--Qui êtes-vous? demanda-t-on à l'intérieur et en latin. + +Le nouveau venu répondit en latin également. + +--Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, je suis frère de la +Vertu. + +Et la porte s'ouvrit. + + + + +VII + +L'AFFUT + + +La lune, momentanément dégagée de son voile de nuages frappait en +plein la porte de la maison solitaire. René put voir la personne qui +ouvrait la porte en dedans. + +C'était une vieille femme de taille virile, aux traits durs et tannés. +Elle portait ce bizarre et beau costume hongrois que les danseuses +nomades ont fait connaître dès longtemps sur nos théâtres. + +La figure du nouveau venu restait au contraire invisible. Il se +présentait de dos, et le collet de son manteau rejoignait les bords +larges de son chapeau. + +La vieille lui dit quelque chose à voix basse. + +Il se retourna vivement, comme si son regard eût voulu percer les +ténèbres dans la direction du champ de framboisiers où René était +caché. + +Ce fut l'affaire d'un instant. René vit seulement que la figure était +jeune et encadrée de longs cheveux qui lui semblèrent blancs. La porte +se referma, et la maison redevint silencieuse. + +Mais minuit devait être l'heure d'une réunion ou d'un rendez-vous, +car, dans l'espace de dix minutes tout au plus, trois autres voitures +montèrent le faubourg, amenant trois mystérieux personnages qui +frappèrent à la porte comme le premier, furent comme lui interrogés en +latin et répondirent dans la même langue. + +René avait pu remarquer qu'ils avaient une façon particulière +d'espacer les coups en heurtant à la porte. Il y avait six coups, +ainsi divisés: trois, deux, un. + +Quand le dernier fut entré, les alentours restèrent muets pendant une +demi-heure. La ville dormait maintenant et n'envoyait plus ces larges +murmures qui, de nos jours, emplissent la campagne de Paris jusqu'à +une heure si avancée de la nuit. + +La pluie avait cessé; la lune épandait partout sur le paysage plat et +triste sa froide lumière. + +René n'avait pas bougé, des pensées confuses naissaient et mouraient +dans son cerveau. Pas une seule fois, l'idée de se retirer ne lui +vint. + +Il était brave comme les neuf dixièmes des jeunes gens de son âge: +nous ne voulons donc point noter comme un fait surprenant chez lui +l'absence de toute crainte. + +Mais il était discret, scrupuleux en toutes choses touchant à +l'honneur. Etant donnés son caractère et son éducation, il aurait +dû éprouver un scrupule, doublé par la situation particulière de sa +famille. + +Evidemment il y avait là un mystère. Selon toute apparence, le mystère +se rapportait à des menées politiques. De quel droit René gardait-il +l'affût à portée de ce mystère! + +Une pareille conduite a un nom qui repousse l'estime et inspire la +haine plus ou moins réfléchie de ce juge trop prompt qui s'appelle +tout le monde: un nom qui est une explication et devrait être souvent +une excuse, car _l'espion_, ce soldat de la lutte douloureuse et sans +gloire, met, la plupart du temps, sa vie même au service de son obscur +dévouement. + +René n'était pas un espion. On est espion par passion, par devoir ou +pour un salaire. René vivait d'une existence complètement en dehors de +la politique. Les idées qui enfiévraient encore ceux de son pays et de +sa race n'avaient jamais été en lui. Il appartenait à cette génération +transitoire qui réagissait contre la violence des grands mouvements: +c'était un penseur, peut-être un poète; ce n'était ni un chouan, ni un +républicain, ni un bonapartiste. + +Au point de vue politique, la réunion qui avait lieu derrière ces +muettes murailles n'avait pour lui aucune espèce d'intérêt. La passion +ici lui manquait; il n'en était ni à discuter ni surtout à reconnaître +ce devoir qui naît pour chacun à l'heure même où une conspiration +montre le bout de son oreille, devoir controversé, mais que l'opinion +du plus grand nombre caractériserait certainement ainsi: faire ou ne +pas faire. + +Combattre pour ou aller contre. + +La neutralité porte honte. + +René, pourtant, restait neutre, non point par défaut de courage, +mais parce que, à certaines époques et après certaines secousses, le +patriotisme ne sait pas à quoi se prendre. + +Les partis ont intérêt à être sévères et à nier ces subtiles +évidences; mais l'histoire parle plus haut que l'intolérance des +raisonneurs et confesse de temps à autre qu'il y a lieu de se +demander, parmi la cohue des égoïsmes ébriolant: Où donc est la +patrie! + +René restait là et ne s'interrogeait même pas sur la question de +savoir quel usage il ferait d'une découverte éventuelle! Le souvenir +de la machine infernale lui traversa l'esprit et le laissa dans sa +somnolence morale. + +Cela ne lui importait point. Il semblait qu'il fût dans un monde à +part, tout plein de romanesques et puériles préoccupations. + +On lui avait jeté un sort. + +Il songeait à elle, à elle seulement. Elle était là. Qu'y +faisait-elle? + +II était là pour elle. Il restait là pour la voir sortir comme il +l'avait vue entrer, et pour la suivre de nouveau, n'importe où. + +Chose lugubre, la pensée d'Angèle lui venait à chaque instant et il la +chassait brutalement comme on secoue la tyrannie de ces refrains qui +s'obstinent. + +La pensée d'Angèle, chassée, revenait douce, patiente: de pauvres +beaux yeux souriants, mais mouillés de larmes. + +Et comment dire cela? René la repoussait comme il eût fait d'un être +vivant, lui disant avec colère: Ne sais-tu pas que je t'aime? + +Il l'aimait. Peut-être ne l'avait-il jamais mieux aimée. Les rêves +éveillés de cette nuit malade la lui montraient adorablement belle et +suave. + +Avez-vous connu de ces malheureux, de ces damnés qui délaissent +furtivement la maison où dorment les enfants chéris et la femme +bien-aimée pour aller je ne sais où, au jeu, à l'absinthe, au vertige, +à la mort lente et ignominieuse? + +Ils sont nombreux, ces fous. Ils sont innombrables. + +On dirait que leur mal endémique appartient étroitement à la nature +humaine. + +Ils sont du peuple, et pour eux de terribles spéculateurs ont bâti +récemment ces palais presque somptueux où le billard au rabais et +l'alcool vendu an plus juste prix appellent le pauvre.--Et quand le +pauvre, laissant ce rêve de lumière et d'ivresse, rentre dans son +taudis sombre où sa famille demande du pain, le drame hurle si +épouvantablement que la plume s'arrête et n'ose plus... + +Ils sont de la bourgeoisie, qui a d'autres entraînements. Chaque +caste, en effet, semble avoir son mirage particulier, sa démence +spéciale. Ils laissent chez eux une fraîche et blanche femme, +instruite, spirituelle, bonne et jeune, ils franchissent la porte de +derrière d'un bas théâtre, et les voilà aux genoux d'une créature +vieille, laide, ignorante, grossière et stupide. Là-bas ils sont +aimés, ici on se moque d'eux. Et ils jettent à pleines mains l'avenir +de leurs enfants dans le giron de cette Armide, qui garde à ses +vêtements parfumés l'odeur de pipe empruntée à l'autre amant: l'amant +de coeur, celui-là: vilain, sale et qui bat ferme! + +Un vainqueur! un héros! une brute! + +Ils sont de l'art ou des écoles. Ceux-là n'ont pas de famille. C'est +leur vie même qu'ils désertent, leur noble et virile jeunesse pour +aller, vous savez où, boire l'idiotisme verdâtre que Circé, à deux +sous, verse dans tous les coins de Paris, à cheval sur l'extrême +sommet de la civilisation. + +Ils sont de la magistrature et de l'armée: deux grandes institutions +dont on ne peut parler sans ébranler quelque chose ou quelqu'un: +silence! + +Ils sont de la noblesse ou de la richesse, ces aristocraties rivales +aujourd'hui, qui se fout concurrence dans le mal comme dans le bien. +Ils démolissent, avec une fureur sauvage, tout ce qu'ils ont intérêt à +sauvegarder. + +Parfois leurs orgies contre nature épouvantent tout à coup la ville, +qui se regarde avec effroi pour voir si elle n'aurait point nom par +hasard, depuis hier, Sodome ou Gomorrhe... + +D'autres fois l'auditoire livide d'une cour d'assises écoute, en +retenant son souffle, ce calcul terrifiant: combien il faut de coups +de hache pour tuer une duchesse! + +D'autres fois encore... Mais à quoi bon poursuivre? + +Et quand même nous irions plus haut que les ducs, croyez-nous, il n'y +aurait pas outrage: la tristesse profonde n'insulte pas. + +Et la folie humaine, poussée à ce degré, inspire plus de douleur que +de colère. + +René subissait ce navrant délire qui fut de tout temps notre lot. Le +bonhomme La Fontaine l'a dit en souriant, montrant ce chien malavisé +qui lâche sa proie pour l'ombre. + +Et, certes, le chien de La Fontaine avait encore bien plus d'esprit +que nous, car l'ombre ressemble à la proie,--et nous, combien souvent +abandonnons-nous la plus belle des proies pour une ombre hideuse! + +Comment ne pas croire à cet axiome des naïfs? On jette des sorts, +allez, c'est certain: au peuple, aux bourgeois, aux artistes, aux +écoles, aux magistrats, aux généraux, aux ducs, aux millionnaires et +au reste. + +René avait un sort, il allait ainsi à cette femme aveuglément, +fatalement. + +Il fut longtemps, car son intelligence était frappée, à joindre +ensemble ces deux idées: la femme et la conspiration. + +Quand ces deux idées se marièrent en lui, une joie extravagante lui +fit bondir le coeur. + +--Elle conspire! se dit-il. Je conspirerai. + +Contre qui? pour qui? La question n'est jamais là. Il ne faut point +juger les fous à l'aide de la loi qui régit les sages. + +Incontinent le cerveau engourdi de René se mit à travailler, Il +chercha; c'était un lien providentiel. + +Pendant qu'il cherchait, une autre hypothèse s'offrit et le troubla. + +Ce ne sont pas seulement les conspirateurs qui se cachent, les +malfaiteurs ont naturellement aussi ces mystérieuses allures. + +René eut le frisson, mais il ne s'arrêta point pour cela. + +Il en fut quitte pour prononcer le mot des amoureux et des fous: + +--C'est impossible! + +Et il continua sa tâche mentale. + +Six coups retentirent, frappés ainsi: trois, deux, un. A la question +latine cette réponse qu'il savait déjà par coeur fut faite: + +«Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, je suis un Frère de la +Vertu.» + +Voilà quel fut le raisonnement de René: + +Avec cela on pouvait s'introduire dans la maison. + +Une fois dans la maison, peut-être y avait-il d'autres épreuves. + +Mais le hasard, qui avait servi René si étrangement jusque-là, devait +le servir encore. + +--Je la verrai, se disait-il. + +Et ce seul mot mettait des frémissements dans tout son être. + +Le temps avait passé cependant. Un grand nuage noir venait de Paris, +argentant déjà ses franges déchiquetées aux approches de la lune. + +Depuis quelques minutes le silence immobile de cette nuit semblait +s'animer vaguement. + +Ce chant souterrain qui avait lancé un instant René dans le pays des +illusions ne s'était point renouvelé. Rien ne venait de la maison, +toujours morne et sombre, mais un ensemble de bruits presque +imperceptibles montait de la plaine. + +Ainsi doit être affectée l'ouïe de l'homme d'Europe, ignorant les +secrets de la prairie, quand les sauvages peaux-rouges rampent, par la +nuit noire, sur le sentier de la guerre. + +Le bruit était né derrière la maison, puis il s'était divisé, +éparpillé en quelque sorte, tournant autour des bâtiments et se +perdant au lointain, pour se rapprocher ensuite, mais dans une +direction autre. + +Un instant vint où il sembla partir de l'enclos même on végétaient +fraternellement les framboisiers, les cassis, les groseilliers et les +petits cerisiers de Montmorency. + +On ne peut dire que René fît beaucoup d'attention à ces bruits. Il les +percevait néanmoins, car il avait passé son enfance en Bretagne, et il +était chasseur. + +Il y eut un moment où il rêva ces grandes châtaigneraies qui sont +entre Vannes et Auray. Il s'y voyait à l'affût et il entendait les +braconniers se glisser vers lui sous bois. + +Mais sa pensée revenait toujours à elle. Il avait un sort. + +Quand le grand nuage aux bords argentés mordit la lune, les clochers +de Saint-Bernard, de Sainte-Marguerite, des Quinze-Vingts et de +Saint-Antoine envoyèrent la première heure de la nuit. + +René en était à se dire: «Allons! il est temps,» lorsque l'obscurité +soudaine qui couvrit le paysage l'éveilla vaguement. + +Un animal--ou un homme--était évidemment à quelques pas de lui dans +le fourré. Le gros gibier est rare dans les marais du faubourg +Saint-Antoine. René, cédant à l'obsession qui le tyrannisait et ne +voulant point croire au témoignage de ses sens, allait marcher vers la +maison, lorsque ces mots, prononcés d'une voix très basse, arrivèrent +jusqu'à son oreille. + +Je ne le vois plus; où donc est-il? + +Par le fait, dans la nuit plus noire, René disparaissait complètement +an milieu du buisson où il s'était accroupi. + +Il ne s'agissait plus de rêves. René recouvra aussitôt tout son +sang-froid. Il n'avait pas d'armes. Il demeura immobile et attendit. + +Les bruissements avaient cessé depuis quelques secondes, lorsqu'un +cri de détresse, long et déchirant, retentit à sa gauche dans les +groseilliers. René, pris à l'improviste, n'eut pas l'idée que ce pût +être une ruse et se leva tout droit pour s'élancer au secours. + +Il y eut un ricanement multiple dans les ténèbres, et un coup violent, +assené sur la tête du jeune Breton, par derrière, le rejeta, étourdi, +dans le buisson qu'il venait de quitter. + +Pendant une seconde ou deux, au milieu d'un grand mouvement qui +l'entourait, des figures inconnues dansèrent au-devant de son regard +ébloui. Un flambeau se mit à courir, venant de la maison, dont la +porte ouverte montrait de sombres lueurs. + +Aux rayons apportés par ce flambeau, René vit une grande silhouette +toute noire: un nègre de taille colossale, dont les yeux blancs +luisaient. + +Nous parlons au positif, parce qu'il serait monotone et impossible de +raconter en gardant toujours la forme dubitative, mais il est certain +que René doutait profondément du témoignage de ses sens. + +Tout cela était désormais pour lui un invraisemblable cauchemar. + +Chacun sait bien ce qui peut être vu dans le court espace de deux +secondes, quand l'oeil troublé miroite et aperçoit tous les objets +sous une forme fantastique. Il y avait ce nègre auquel on ne pouvait +pas croire, un nègre à prunelles roulantes et à poignard affilé comme +on en met à la porte des salons de cire. Il y avait un homme maigre et +pâle, plus maigre et plus pâle qu'un cadavre; il semblait tout jeune +et avait les cheveux blancs; il y avait un Turc, aux cheveux rasés +sous son turban, et d'autres encore dont les physionomies et les +costumes apparaissaient bizarres au point d'aller en dehors de la +vraisemblance. + +Rien de tout cela ne devait être réel, à moins que notre Breton ne fût +tombé au milieu d'une mascarade. + +Et le carnaval était fini. + +Ces chocs violents qui, selon la locution populaire, allument +«trente-six mille chandelles», peuvent aussi évoquer d'autres +fantasmagories. + +Cependant non seulement René voyait, mais il entendait aussi, et ce +qu'il entendait se rapportait merveilleusement à l'étrange mise en +scène de son rêve. + +Tous ces déguisements divers parlaient des langues différentes. + +Bien que René ne connût point tous ces divers langages, il +reconnaissait ce latin prononcé à la façon hongroise et qu'il avait +remarqué déjà cette nuit, l'italien et l'allemand. + +Tous ces idiomes parlaient de mort, et un: «_Let us knock down the +damned rascal_!» (Assommons le maudit drôle!) prononcé avec le +pur bredouillement des cockneys de Londres fut comme le résumé de +l'opinion générale. + +La plume ne peut courir comme les événements. Il y eut un commencement +d'exécution, arrêté par une nouvelle péripétie, tout cela dans le +court espace de temps que nous avons dit. + +L'Anglais parlait encore, brandissant un de ces fléaux faits de +baleine, de cuir et de plomb que John Bull a baptisés _self-preserver_ +et auquel René devait sans doute le lâche coup qui l'avait terrassé; +le nègre, mettant un genou dans l'herbe, raccourcissait déjà le bras +qui allait frapper, lorsqu'une voix de femme, sonore et douce, fit +tressaillir le coeur de René dans sa poitrine. + +Il ne vit point celle qui parlait, et pourtant il la reconnut, aux +sons d'une voix qu'il n'avait jamais entendue. + +Elle disait, tout près de lui, mais cachée par la cohue d'ombres +étranges qui se pressaient alentour: + +--Ne lui faites pas de mal: c'est lui! + + + + +VIII + +LE NARCOTIQUE + + +A dater de cet instant, tout fut confusion et ténèbres dans la +cervelle de René. La blessure de sa tête rendit un élancement si +violent, que le coeur lui manqua. Il crut voir une main qui saisissait +la chevelure laineuse du nègre et qui le rejetait en arrière. + +En même temps un mouchoir se noua sur ses yeux et un bâillon comprima +sa bouche. + +C'était un luxe de précautions. + +On le prit par les jambes et par les épaules pour le placer sur une +sorte de civière. + +Il ne gardait qu'un sens de libre, l'ouïe, et encore la syncope qui le +cherchait prêtait aux voix de mugissantes sonorités et le noyait en +quelque sorte dans la confusion des langues qui l'entourait. + +Une pensée presque lucide restait en lui, néanmoins, au milieu de +cette prostration: elle! + +Il l'avait entendue. + +Elle l'avait sauvegardé. + +Elle avait dit: C'est lui! + +Lui? qui? S'était-elle trompée? Avait-elle menti? + +Les quelques mots prononcés par la voix de femme, si douce dans son +impérieuse sonorité, furent du reste les premiers et les derniers. + +René eut beau écouter de toute son âme, ce fut en vain, elle ne parla +plus. + +La force l'abandonnait peu à peu; le sommet de son crâne était une +horrible brûlure. Au bout de quelques pas il perdit le sentiment. + +La dernière parole qu'il entendit et comprit lui parut la moins +croyable de toutes, ce fut le nom de Georges Cadoudat, son oncle. + +C'était une riante matinée de la fin de l'hiver, le ciel était bleu +comme au coeur de l'été et jouait dans les feuillées d'un bosquet en +miniature, composé de plantes tropicales. + +Le lit sur lequel René était couché regardait un vaste jardin, planté +de grands arbres aux branches dépouillées. A droite, c'était la serre +qui épandait de chauds et discrets parfums; à gauche, une porte +ouverte montrait en perspective les rayons d'une bibliothèque. + +Le lit avait une forme antique et ses colonnettes torses supportaient +un ciel carré, habillé de damas de soie, épais comme du velours. + +Les murailles, revêtues de boiseries pleines, aux moulures sévères, +avaient un aspect presque claustral qui contrastait singulièrement +avec les décorations coquettes et toute modernes de la serre. + +René avait dormi d'un sommeil paisible et profond, s'éveilla reposé, +sa tête était lourde, un peu vide, mais il ne ressentait aucune +douleur. + +Voici ce que vit son premier regard, et peut-être que sans cet aspect, +explicatif comme les illustrations que notre vie enfantillage ajoute à +tout texte désormais, il eût été bien longtemps à repêcher les vérités +éparses parmi la confusion de ses souvenirs. + +Dans la serre, à travers les carreaux, il aperçut le nègre--le nègre +géant--qui fumait une paille de maïs bourrée de tabac, couché tout de +son long qu'il était sous un latanier en fleurs. + +Ce nègre regardait en l'air avec béatitude le vol tortueux des fumées +de son cigarite et semblait le plus heureux des moricauds. + +Rien dans son affaissement paresseux n'annonçait la férocité. + +Il n'avait plus ce couteau aigu et diaboliquement effilé qui avait été +si près de faire connaissance avec les côtes de notre jeune Breton. + +Dans la chambre même et non loin de la fenêtre qui donnait sur le +jardin, ce jeune homme très maigre et très pâle, qui avait les cheveux +tout blancs, lisait, plongé dans une bergère et les pieds sur un +fauteuil. Il portait un costume bourgeois d'une rigoureuse élégance. + +René ne vit pas autre chose au premier moment. + +Mais un autre sens, sollicité plus vivement que la vue elle même, fit +retomber ses paupières fatiguées et bien faibles encore. + +Par la porte ouverte de la bibliothèque, un chant venait, accompagné +par les accords d'une harpe. + +La harpe était alors à la mode et toute jolie femme faisait faire son +portrait dans le costume prétentieux de Corinne, les pieds sur une +pédale, les mains étendues comme dix pattes d'araignée et grattant sur +l'instrument théâtral par excellence des arpèges solennels comme une +phrase de Mme de Staël. + +La guitare vint ensuite, terrible décadence des dernières années de +l'empire et transition langoureuse à la migraine que l'abus du piano +épand sur le monde. + +Des trois instruments le plus haïssable est assurément le piano, +dont les Anglaises elles-mêmes ont fini par comprendre le clapotant +clavier. Il n'y aura rien après le piano, qui est l'expression la plus +accomplie de la tyrannie musicale. + +La guitare faisait moins de bruit. + +La harpe était belle. + +La voix qui venait par la porte de la bibliothèque disait un chant +hardi, sauvage, ponctué selon ces cadences inattendues et heurtées du +rythme slave. La voix accentuait cette mélodie presque barbare avec +une incroyable passion. + +La voix était sonore, étendue, pleine de ces vibrations qui étreignent +l'âme. Elle mordait, s'il est permis de faire un verbe avec le +participe technique usité dans la langue du dilettantisme. + +Si la voix n'avait pas chanté, remuant le coeur de René jusqu'en ses +fibres les plus profondes, il eût ouvert la bouche déjà pour demander +où il était; mais il restait sous le charme et retenait son souffle. + +Il ne savait pas où il était. Rien de ce qu'il voyait par les fenêtres +ne lui rappelait le plat paysage qui entourait la maison du chemin +de la Muette. C'étaient ici de grands arbres et au delà, de hautes +murailles, tapissées de lianes. + +Au moment où la voix cessait de chanter, une porte latérale s'ouvrit, +et la grande vieille femme au costume hongrois qui était sortie de la +maison isolée avec un flambeau à la main, la nuit précédente, entra, +portant une tasse de chocolat sur un plateau. + +Le bruit de son pas fit tourner la tête au jeune homme maigre et pâle +coiffé de cheveux blancs. + +--Salut, domina Yanusza, dit-il avec une railleuse affection de +respect. + +La vieille fit une révérence roide et digne. + +--Je ne suis pas une maîtresse, je suis une servante, docteur Andréa +Ceracchi, répondit-elle en latin. Voulez-vous me parler une fois sans +rire, vous qui devriez toujours pleurer, depuis l'heure où votre frère +tomba sous la main du tyran? + +L'Italien eut un spasme qui contracta ses traits, et ses lèvres minces +se froncèrent. + +--Le rire est parfois plus amer que les larmes, bonne femme Paraxin, +murmura-t-il, employant pour lui répondre le latin tudesque qui leur +servait à s'entre-comprendre. + +--Docteur, dit-elle avec une emphase étrange, moi, je ne ris ni ne +pleure: je hais. On dit que le général Bonaparte va se faire acclamer +empereur. Si vous laissez aller, il ne sera plus temps. + +--Je veille! prononça lentement celui qu'elle avait nommé Andréa +Geracchi. + +René se souvint de ce nom, qui appartenait à l'un des deux Romains +impliqués dans le complot dit des Horaces, le compagnon de Diana et +d'Arena, à l'homme jeune et beau dont la fin stoïque avait tenu huit +jours durant Paris et le monde on émoi: au sculpteur Joseph Ceracchi. + +Yanuza secoua sa tête grise et grommela: + +--Mieux vaudrait agir que veiller, seigneur docteur. + +Puis elle reprit, de son pas dur et ferme, le chemin de la porte, sans +même jeter un regard au lit où René gisait immobile. + +Quand Yanuza fut partie, le docteur italien resta un instant immobile +et pensif, puis il trempa une mouillette de pain dans la tasse de +chocolat, qu'il repoussa aussitôt loin de lui. + +--Tout a goût de sang ici! prononça-t-il d'une voix sourde. + +Depuis quelques minutes les paupières de René s'appesantissaient de +nouveau et un sommeil irrésistible le cherchait. + +Ces dernières paroles de l'Italien arrivèrent à son oreille, mais +glissèrent sur son entendement. + +Soudain un grand bruit se fit à l'intérieur de la maison. Ce n'était +ni dans la serre ni du côté de la bibliothèque. René crut entendre un +cri semblable à celui qui l'avait fait retourner en sursaut, la nuit +précédente, quand il était caché dans les framboisiers devant la +maison isolée. + +Il essaya de combattre le sommeil, mais tout son être l'engourdissait +de plus en plus, et il lui parut que le nègre qui s'était levé sur son +séant dans la serre le regardait fixement. + +C'était des yeux blancs du nègre que le sommeil venait. + +Il arrivait comme un flux presque visible, cet étrange sommeil. René +le sentait qui montait le long de ses veines et il éprouvait la +sensation d'un homme qu'on eût lentement submergé dans un bain de +vapeur d'opium. + +Il gardait pourtant l'usage de ses yeux et de ses oreilles, mais pour +voir, pour entendre des choses impossibles et celles que les rêveurs +de l'opium en trouvent dans leur ivresse. + +Deux hommes entrèrent dans la serre par une porte qui communiquait +avec l'intérieur de la maison. Ils portaient un fardeau de forme +longue qui donna à René l'idée d'un cadavre enveloppé dans un drap! + +Le nègre se mit à sourire et montra la rangée de ses dents +éblouissantes. + +En même temps une vision, une délicieuse et rayonnante, vision, +illumina la chambre, une femme au sourire adorable, que ses cheveux +blonds, légers et brillantés de reflets célestes couronnaient comme +une auréole, bondit par la porte de la bibliothèque. + +--Le comte Wenzel vient de repartir pour l'Allemagne dit-elle. + +René reconnut cette voix qui lui serrait si voluptueusement le coeur. +Le sommeil l'enchaînait de plus en plus. Les efforts impuissants qu'il +faisait le fatiguaient jusqu'à l'angoisse et pensait: + +--Tout ceci est un cauchemar. + +Ce nom du comte Wenzel le frappa. Il avait entendu parler de lui au +père adoptif d'Angèle et savait que le comte Wenzel était un jeune +gentilhomme allemand sur le point de contracter mariage à Paris. + +Cela ramena sa pensée vers son propre mariage à lui, ce mariage désiré +si passionnément, naguère attendu avec tant d'impatience et qui +maintenant lui faisait peur. + +Ce mariage qui était pourtant désormais l'accomplissement d'un devoir +sacré. + +Et il s'étonnait de concevoir en un pareil moment des idées si nettes, +de suivre des raisonnements si droits. + +Il s'étonnait aussi du sens particulier que son intelligence attachait +à ces paroles, en apparence les plus simples du monde: «Le comte +Wenzel vient de repartir pour l'Allemagne.» + +Il y avait là pour lui je ne sais quelle indéfinissable menace. + +Derrière l'harmonie de cette voix quelque chose raillait froidement, +impitoyablement. + +Il songea: + +--Je me souviendrai de tout ceci et je demanderai conseil au père +d'Angèle. + +Mais le nom de la pauvre enfant le blessa comme le couteau qu'on +retournerait dans la plaie. + +La blonde ravissante, au sourire étincelant comme la gaieté des +enfants, s'était assise auprès de l'Italien et faisait bouffer +les plis de sa robe légère. Il y avait en toute sa personne +d'inexplicables clartés. Sa robe brillait quand elle en secouait +les plis gracieux, de même que ses cheveux scintillaient à chaque +mouvement de sa tête souriante. + +Elle tournait le dos à la serre où René voyait toujours ce long paquet +que les deux hommes avaient déposé aux pieds du nègre. + +Le nègre achevait paisiblement son cigarite. + +--Mon frère n'est pas encore vengé, prononça l'Italien tout bas, et je +n'ai bientôt plus de courage. + +--Dans quelques jours, murmura la blonde, tout sera fini, je vous le +promets. + +Ses yeux, en ce moment, se tournèrent du côté du lit et René se dit: + +--Celle-ci est le mal. Ce n'est pas ELLE! + +--Dort-il? demanda-t-elle à voix basse avec une sorte d'inquiétude. + +--Il n'a jamais cessé de dormir, répliqua l'Italien, Le narcotique +était ù cluse convenable... Que voulez-vous faire de lui? + +--Notre salut et ta vengeance, répondit la jeune femme. + +Les yeux de l'italien brillèrent d'un feu sombre. + +--Comtesse, prononça-t-il lentement, j'avais vingt-deux ans quand mon +frère est mort. Le lendemain de ce jour-là j'avais les cheveux blancs +comme un vieillard... Je voulus me tuer, un homme me sauva et me +raconta que lui aussi avait changé, en une nuit d'angoisse, une forêt +de boucles noires contre une chevelure blanche... Cet homme-là m'avait +conseillé de passer la mer et d'oublier. Vous avez murmuré le mot +vengeance à mon oreille: j'attends. + +La jeune femme sembla grandir, et sa beauté transfigurée exprima une +indomptable énergie. + +--D'autres attendent comme toi, répondit-elle, Andréa Ceracchi. Tout +ce que j'ai promis, je le tiendrai. J'ai rassemblé autour de moi ceux +dont cet homme a brisé le coeur; et n'ai-je pas assez travaillé déjà +pour notre cause commune? + +Elle fut interrompue par un bruit sourd qui se fit dans la serre et +qui lui donna un tressaillement par tout le corps. Ceracchi ne pouvait +pas devenir plus pâle, mais ses traits s'altérèrent et il ferma les +yeux. + +René, dont le regard se porta malgré lui vers la serre, vit le nègre +debout auprès d'un trou carré qui s'ouvrait parmi caisses de fleurs. +Il souriait un sourire sinistre. Le paquet long avait disparu. + +--Tu veux venger ton frère, reprit la jeune femme d'une voix altérée: +Taïeh veut venger son maître (son doigt désignait par-dessus son +épaule le nègre, occupé à refermer une large trappe sur laquelle il +fit glisser une caisse de Yucca). Toussaint-Louverture est mort comme +Ceracchi, mort plus durement, dans le supplice de la captivité. Taïeh +ne demande pas compte du prix qui payera sa vengeance... Osman est +venu du Caire avec un poignard empoisonné, caché dans son turban... +Mais ce n'est pas un vulgaire poignard qui tuera cet homme... Il faut +du sang et de l'or: des flots d'or et de sang; il faut cent bras +obéissant à une seule volonté, il faut une volonté une mission, une +destinée... le sang coule, haussant de jour en jour le niveau de l'or. +Les Frères de la Vertu sont prêts, et me voici, moi que le destin a +choisie... Andréa Ceracchi sera-t-il le premier à perdre confiance? Me +suis-je arrêtée? ai-je reculé?... + +Elle s'interrompit, parce que l'Italien lui baisait les mains à +genoux. + +Elle était belle si merveilleusement que son front épandait des +lueurs. + +--J'ai foi en vous! prononça l'Italien avec une dévotion mystique. + +La main étendue de la jeune femme désigna René. + +Celui-ci nous fournira l'arme suprême, murmura-t-elle. + +A la porte de la bibliothèque, une tête basanée et coiffée du turban +égyptien se montra. + +--Qu'est-ce? demanda le docteur. + +--M. le baron de Ramberg, répondit-on, demande à voir la comtesse +Marcian Gregory. + +Le soir de ce même jour, René de Kervoz était rentré dans sa chambre +d'étudiant, faible, mais ne se ressentant presque plus de sa blessure. + +Il gardait comme un vague et maladif souvenir de certain rêve qui +avait occupé toute une nuit de fièvre terrible, puis une journée où le +cauchemar avait pris les proportions de l'impossible. + +Plus il faisait d'efforts pour éclaircir la confusion de sa mémoire, +plus le rêve emmêlait ses absurdes péripéties, lui montrant à la fois +le vivant cadavre d'un jeune homme coiffée de cheveux blancs, un nègre +couché dans des fleurs, une femme belle à la folie et souriant dans +l'or liquide d'une chevelure de fée,--une trappe ouverte,--un corps +humain empaqueté dans un drap. + +Puis la mégère qui parlait le latin, puis le Turc qui avait annoncé +le baron de Ramberg, puis encore cette femme à la voix pénétrante qui +avait dit: «Le comte Wenzel viens de repartir pour l'Allemagne!» + +Il y avait des souvenirs plus récents et plus précis, auxquels on +pouvait croire, quoiqu'ils fussent bien romanesques encore. + +Vers la tombée du jour, René avait vu tout a coup, au chevet de son +lit, dans cette vaste chambre où tous les objets disparaissaient déjà, +baignés dans l'obscurité, une femme qui semblait veiller sur son +sommeil. + +Une femme au visage calme et doux: front de madone qui baignait les +ondes magnifiques d'une chevelure plus noir que le jais. + +Cette femme ressemblait à la vision--à l'étrange éblouissement qui +avait passé dans le rêve, à la voluptueuse péri dont la tête mutine +secouait naguère sa blonde coiffure de rayons. + +Mais ce n'était pas la même femme, oh! certes! René le sentait aux +battements profonds de son coeur. Celle-ci était ELLE: l'inconnue de +Saint-Germain-l'Auxerrois. + +Quand René s'éveilla, elle mit un doigt sur sa belle bouche et lui +dit: + +--On nous écoute, je ne suis pas la maîtresse ici... + +--C'est donc l'autre qui est la maîtresse? interrompe René. + +Elle sourit, son sourire était un enchantement. + +--Oui, murmura-t-elle, c'est l'autre. Ne parlez pas. Vous avez eu tort +de me suivre. Il ne faut jamais essayer de pénétrer certains secrets. +Je vous ai sauvé deux fois, vous êtes guéri, soyez prudent. + +Et avant que René pût reprendre la parole, elle lui ferma la bouche +d'un geste caressant. + +--Vous allez vous lever, poursuivit-elle, et vous habiller. Il est +temps de partir. + +Elle glissa un regard vers la porte de la bibliothèque qui restait +entr'ouverte et ajouta, d'un ton si bas que René eut peine à saisir le +sens de ses paroles: + +--Vous me reverrez. Ce sera bientôt, et dans un lieu où il me sera +permis de vous entendre. En attendant, je vous le répète, soyez +prudent. N'essayez pas de questionner celui qui va venir, et +soumettez-vous à tout ce qui sera exigé de vous. + +La main de René éprouva une furtive pression et il se retrouva seul. + +L'instant d'après, un homme entra portant deux flambeaux: René +reconnut ses habits sur un siège auprès de son lit. + +Il s'habilla avec l'aide du nouveau venu, qui ne prononça pas un seul +mot. Il ressentait une grande faiblesse, mais il ne souffrait point. +Sa toilette achevée, le silencieux valet de chambre lui tendit un +mouchoir de soie roulé en forme de cravate et lui fit comprendre d'un +geste qu'il fallait placer ce bandeau sur ses yeux. + +--Pourquoi cette précaution? demanda René, désobéissant pour la +première fois aux ordres de sa protectrice. + +--_I cannot speak french sir_, répondit l'homme au mouchoir de soie +avec un accent guttural qui raviva tout à coup les souvenirs de René. + +Ce brave, qui ne savait pas le français, s'était déjà occupé de lui. +C'était bien la voix de gosier qui avait donné aux Frères de la Vertu +ce conseil anglais: «Assommons le maudit coquin!» + +René se laissa néanmoins mettre le bandeau. + +L'instant d'après, il montait dans une voiture qui prit aussitôt le +trot. Au bout de dix minutes, la voiture s'arrêta. + +--Dois-je descendre? demanda René. + +Personne ne lui répondit. Il ôta son bandeau et vit avec étonnement +qu'il était seul. Le cocher ouvrit la portière, disant: + +--Bourgeois, je vous ai mené bon train de la rue du Dragon jusqu'au +Châtelet. La course est payée. Y a-t-il un pourboire? + + + + +IX + +ENTRE DEUX AMOURS + + +Par hasard, le lendemain de cette soirée où René de Kervos avait +accompagné Angèle au salut de Saint-Germain-l'Auxerrois, il devait +faire un petit voyage. Son absence ne fut point remarquée par ceux qui +l'aimaient. + +Nous saurons plus tard exactement quelle était sa position vis-à-vis +de la famille de sa fiancée. C'étaient des gens de condition humble, +mais de grand coeur, et qui avaient agi de façon à mériter sa +reconnaissance. + +Une fois rentré dans sa solitude, René essaya de lutter peut-être +contre cet élément nouveau qui menaçait de conquérir sa vie. Sa vie +était promise à un devoir doux et charmant. Il n'y avait pas place en +elle pour les aventures. + +Il fallait que le roman dont le premier chapitre l'avait entraîné si +loin fût déchiré violemment à cette heure où une ombre de raison lui +restait, ou qu'il devint son existence même. + +Ce fut ainsi. René ne fut pas vainqueur dans la lutte. L'image +d'Angèle resta ineffaçable au plus profond de son coeur, mais il en +détourna ses regards affolés par un mirage. + +Il était trop tendrement chéri pour que le malaise de son esprit et +de son coeur ne fût point remarqué par ceux qui l'entouraient. Son +caractère altéré, ses habitudes changées excitèrent des défiances, +éveillèrent des inquiétudes. René le vit, il en souffrit, mais il +glissait déjà sur la pente où nul ne sut jamais s'arrêter. + +Le _sort_, du reste, puisqu'il est convenu qu'il avait un sort, ne lui +laissait ni repos ni trêve. La fascination commencée ne s'arrêtait +point. Le roman continuait, nouant aux pages de son prologue toute une +chaîne de mystérieuses et friandes péripéties. + +Dans une indisposition qu'il avait eue, René s'était fait saigner +naguère par un apprenti docteur, ami de son beau-père, un drôle de +petit homme, qui s'appelait Germain Patou et qui parlait de la Faculté +Dieu sait comme! Ce Germain Patou avait découvert un pathologiste +allemand, du nom de Samuel Hahnemann, qui remplaçait les volumineux +poisons du Codex par une poudre de perlimpinpin, laquelle, au dire de +Patou produisait des miracles. + +Le petit homme passait volontiers pour fou, mais, quoiqu'il ne fût +point encore docteur, il guérissait à tort et à travers tous ceux qui +lui tombaient sous la main. + +Le surlendemain de la bagarre nocturne où René avait reçu ce coup +sur le crâne, Patou vint le voir par hasard et René lui montra sa +blessure, disant qu'il était tombé à la renverse en glissant sur le +pavé. + +La blessure portait encore le petit appareil posé pendant que René +dormait dans la maison mystérieuse. + +Patou n'eut pas plutôt aperçu la plaie qu'il s'écria: + +--Il y avait là de quoi tuer un boeuf. + +Il approcha vivement ses narines de l'appareil. + +--_Arnica montana_! prononça-t-il dévotement: le vulnéraire du +maître!... Mon camarade, vous avez été pansé par un vrai croyant: +voulez-vous me donner son adresse? + +Dans son embarras, René raconta ce qu'il voulut ou ce qu'il put. + +Pendant cela, Patou dépliait l'appareil. + +C'était un mouchoir de batiste très fine, au coin duquel un écusson +brodé se timbrait d'une couronne comtale. + +--Tiens! tiens! fit Patou, avez vous lu dans les gazettes l'histoire +du tombeau de Szandor trouvé dans une île de la Save, au-dessus de +Semlin? C'est très curieux. Moi j'aime les vampires, et j'y crois dur +comme fer. La mode y est, du reste: Il n'est question que de vampires. +Les journaux, les livres, les gens parlent de vampires toute la +journée. Je connais un homme qui fait aller les bateaux sans voiles +ni rames, avec de la vapeur d'eau bouillante; il a nom le citoyen de +Joufroy; il est marquis et fou comme Samuel Hahnemann; il fait un +mélodrame intitulé: _la Vampire_. Le théâtre Saint-Martin en croulera! +Moi, je donnerais la perruque du professeur Loysel pour voir la +vampire qui mange en ce moment la moitié de Paris... Revenons à notre +affaire: dans le tombeau de Szandor, il y avait un vampire qui sortait +la nuit, traversait la Save à la nage et désolait la contrée jusqu'à +Belgrade. Ce vampire était comte, comme le prouve l'inscription du +tombeau; il avait été enterré en 1646... Et voilà le drôle: le comte +de Szandor avait la même devise latine que le citoyen comte de 1804, +ou la citoyenne comtesse qui vous a prêté son mouchoir pour bander +votre blessure. + +Ce disant, Patou étala sur la table noire la batiste où les lettres +brodées ressortirent en blanc. + +La devise qui courait autour de l'écusson était ainsi: _In vita morte, +in morte vita_! + +--Vraie devise de Vampire! s'écria Patou. «dans la vie la mort, dans +la mort la vie!...» Pour vous finir l'histoire du comte Szandor, après +cent-cinquante-huit ans de séjour dans sa tombe, ce gentilhomme avait +encore de très beaux cheveux noirs, des yeux en amande et des lèvres +rouges comme du corail. Il lui manquait néanmoins une dent. On lui a +planté une barre de fer rouge dans le coeur, méthode chirurgicale +qui parait adoptée généralement pour traiter le vampirisme... A leur +place, moi, j'aurais causé un peu avec ce gaillard-là, pour savoir +ce qu'il avait dans l'idée; je l'aurais examiné de pied en cap; je +l'aurais soigné, parbleu! par la méthode de Hahnemann, et il aurait +pu, une fois guéri, nous raconter la guerre de Trente ans, de première +main, sauf les deux dernièresannées... + +Quand Patou fut parti, René prit le mouchoir brodé et l'approcha de +ses lèvres. + +Le lendemain, il reçut une lettre dont l'écriture inconnue lui fit +battre le coeur. + +Le large cachet de cire noire portait le même écusson que le mouchoir +brodé et la même devise aussi: _In vita mors, in morte vita_. + +Un malaise courut dans les veines de René, puis il sourit +orgueilleusement, pensant: + +--Ces superstitions ne sont plus de notre temps. + +La lettre disait: + +«On souhaiterait savoir des nouvelles d'une blessure qui a donné le +sommeil au blessé, mais à une autre l'insomnie.» + +«Ce soir, à six heures, on priera pour le blessé au calvaire de +Saint-Roch.» + +Point de signature. + +La lettre avait été remise par un étrange messager: un nègre, portant +le costume des musiciens de la garde consulaire. + +La journée sembla longue à René,--et, pour la première fois, ceux qui +l'aimaient s'aperçurent de son trouble. + +Dès cinq heures il était au perron de Saint-Roch. Il attendit en vain +jusqu'à six heures la voiture qu'il espérât reconnaître. + +Six heures sonnant et, de guerre lasse, il traversa l'église pour +gagner le Calvaire qui est derrière la chapelle de la Vierge. + +Là il y avait une femme agenouillée devant le mystique rocher. + +René s'approcha. Un imperceptible mouvement se fit sous le voile +baissé de la femme, qui ne se retourna pas. + +Dans ce demi-jour, dévot et moite comme le clair obscur savamment +distribué par le grand art des peintres de piété cette femme, dont la +toilette sévère et sombre laissait donner des formes exquises, faisait +bien. Elle entrait dans le tableau. + +Sa prière semblait profonde et sans distraction. + +--Répondez-moi, mais tout bas, dit-elle d'une voix douce et soutenue. +Nous ne sommes pas seuls... + +René regarda autour de lui. Il n'y avait personne dans la chapelle; +personne, au moins, que l'on pût voir. + +--Êtes-vous mieux? lui fut-il demandé. + +--Ma souffrance est au coeur, répondit-il comme malgré lui. + +Il y eut encore un silence. + +La femme voilée semblait écouter des bruits qui ne parvenaient pas +jusqu'à l'oreille de René. + +--Peut-on avoir deux amours? murmura-t-elle enfin d'une voix qui +tremblait. + +En même temps elle releva son voile et René vit la douce flamme de ce +regard qui était désormais son âme. + +--Oh! dit-il, je n'aime que vous. + +Elle tressaillit et se leva, faisant un large signe de croix avant de +quitter sa place. + +--Ne me suivez pas, ordonna-t-elle précipitamment. + +Et elle s'éloigna d'un pas rapide. + +René, immobile, entendit bientôt un pas d'homme, lourd et ferme, se +joindre au léger bruit que faisait son pied de fée en frôlant les +dalles de la chapelle. + +Quand il tourna enfin la tête, il ne vit plus rien. L'enchanteresse et +son cavalier avaient franchi la porte du Calvaire. + +René s'élança sur leurs traces ivre et fou. + +Il sortit par l'issue qui donne sur le passage Saint-Roch. Le passage +était désert. + +Ivre et fou, nous avons bien dit. Il rentra chez lui dans un état +d'excitation fiévreuse. + +Celle-là le prenait par le cerveau, centre d'action bien autrement +puissant que cet organe aux aspirations vaguement chevaleresques que +nous appelons le coeur. + +Depuis que le monde est monde, le coeur fut toujours vaincu par le +cerveau. + +Pour un temps, du moins, et quand la fièvre chaude est calmée, quand +vient l'heure du repentir qui expie, une voix s'élève, prononçant ce +mot impitoyable et inutile, car il n'empêcha jamais aucun crime et +jamais il ne prévint aucun malheur: + +--Il est trop tard! + +La vie humaine est là. + +Avant de rentrer chez lui, René dut frapper à la porte du père adoptif +d'Angèle. + +Il y a des convenances, et ces braves gens ne lui avaient jamais fait +que du bien. + +Là, c'était le calme bon et noble, la sainte sérénité des familles. + +La vieille mère berçait un enfant, car René de Kervoz était bien +autrement engagé que le commun des fiancés; le père à cheveux blancs +lisait, la jeune fille brodait, pensive et triste. + +Mais vîtes-vous jamais le changement féerique que produit sur le +paysage désolé le premier rayon de soleil au printemps? + +René était ici le soleil; l'entrée de René fut comme une contagion de +sourires. + +La mère lui tendit la main, le père jeta son livre, la jeune fille, +heureuse, se leva et vint à lui les deux bras ouverts. + +René paya de son mieux cet accueil, toujours le même, et dont la chère +monotonie était naguère sa meilleure joie. Le plus cruel supplice +pour l'homme qui se noie, est, dit-on, la vue du rivage. Ici était le +rivage, et René se noyait. + +L'aïeule lui mit l'enfant endormi dans les bras. René le baisa avec +un serrement de coeur et n'osa point regarder la jeune mère,--non +pas qu'il eût à un degré quelconque la pensée lâche d'abandonner ces +pauvres créatures. Nous l'avons dit, René était l'honneur même; mais +la conscience des torts qu'il avait envers eux déjà le navrait. +Il sentait bien qu'il les entraînait avec lui sur la pente d'un +irréparable malheur. + +Et il n'avait ni le pouvoir de s'arrêter ni la volonté peut-être. + +Il n'y avait encore rien eu dans la maison; nous savons, en effet, que +l'absence nocturne de René avait passé inaperçue. L'inquiétude n'était +pas née encore chez ces bonnes âmes. Elle naquit justement ce soir-là. + +Quand René se fut retiré à l'heure ordinaire, la mère alla se coucher, +maussade et triste pour la première fois depuis bien longtemps; le +patron gagna silencieusement sa retraite, et Angèle resta seule auprès +du petit qu'elle baisa en pleurant. + +Le malheur venait d'entrer dans cette pauvre maison tranquille. + +Désormais les moindres symptômes devaient être aperçus et passés au +tamis d'une affection déjà jalouse. + +Angèle resta longtemps, ce soir-là, assise à sa fenêtre en guettant de +l'autre côté de la rue (car ils étaient voisins) la lampe de René qui +tardait à s'éteindre. + +René pensait à elle justement, ou plutôt René croyait penser à elle, +car c'était son image qu'il évoquait comme une sauvegarde; mais, +à travers cette image il voyait sa folie: un éblouissement, une +fatalité. + +L'autre, celle qui n'avait pas encore de nom pour lui, celle qui +l'enlaçait avec une terrible science dans les liens de la passion +coupable. + +Celle qui avait l'irrésistible prestige de l'inconnu, l'attrait du +roman, la séduction du mystère. + +Les jours suivants, l'obsession continua. Il semblait que ce fût un +parti pris de l'entourer d'un vague réseau où l'appât, toujours tenu +à distance, fuyait sa main et se montrait de nouveau pour prévenir le +découragement ou la fatigue. + +Il recevait des lettres, on lui assignait des rendez-vous, s'il est +permis d'appeler ainsi de courtes et fugitives rencontres où la +présence d'un tiers invisible empêchait l'échange des paroles. + +On l'aimait. La persistance de ces rendez-vous, qui jamais +n'aboutissaient, en était une preuve manifeste. On eût dit la gageure +obstinée d'une captive qui lutte contre son geôlier. + +A moins que ce ne fût une audacieuse et impitoyable mystification. + +Mais le moyen de croire à un jeu! Dans quel but cette raillerie +prolongée? D'un côté il y avait un pauvre gentillâtre de Bretagne, un +étudiant obscur; de l'autre une grande dame,--car, à cet égard, René +n'avait pas l'ombre d'un doute; son inconnue était une grande dame. + +Elle avait à déjouer quelque redoutable surveillance. Elle faisait de +son mieux. Quoi de plus complet que l'esclavage d'une noble position? + +On écrivait à René: «Venez,» il accourait. Tantôt c'était en pleine +rue: il croisait une voiture dont les stores fermés laissaient voir +une blanche main qui parlait; tantôt c'était aux Tuileries, où le +vent soulevait le coin d'un voile tout exprès pour montrer un ardent +sourire et deux yeux qui languissaient, c'était, le plus souvent, dans +les églises; alors on lui glissait une parole; l'eau bénite donnée et +reçue permettait un rapide serrement de main. + +Et la fièvre de René n'en allait que mieux. Son désir, sans cesse +irrité, jamais satisfait, arrivait à l'état de supplice. Il +maigrissait, il pâlissait. + +Angèle et ses parents souffraient par contre-coup. + +Parfois la mère disait: C'est le mariage qui tarde trop, René a le mal +de l'attente; le mariage le guérira. + +Mais le patron secouait sa tête blanche et Angèle souriait avec +mélancolie. + +Angèle sortait souvent, depuis quelque temps. + +Si vous l'eussiez rencontrée dans ces courses solitaires, vous auriez +dit: Elle va au hasard. + +Mais elle avait un but.--Chaque fois qu'avaient lieu ces rencontres +fugitives entre René et son inconnue, Angèle était là, quelque part, +l'oeil brûlant et sec, la poitrine oppressée. + +Elle cherchait à savoir. + +Si elle savait quelque chose, jamais, du moins, un seul mot n'était +tombé de sa bouche. Elle était muette avec ses parents, muette avec +son fiancé. + +Elle lui donnait toujours l'enfant à baiser, l'enfant qui, lui aussi, +devenait maigre et pâle. + +Mais quand elle restait seule avec la petite créature, elle lui +parlait longuement et à coeur ouvert, sûre qu'elle était de n'être pas +entendue. + +Elle lui disait: + +--L'heure du mariage est proche, mais qui de nous l'entendra sonner? + +A mesure que les jours passaient, cependant, et par un singulier +travail que tous les psychologistes connaissent, René acquérait une +perception rétrospective plus nette des événements confus qui avaient +empli cette fameuse nuit du 12 février. + +L'impression générale était lugubre et pleine de terreurs qui se +continuaient jusqu'à la journée du 13, passée dans cette maison qui +avait un grand jardin et une serre. + +Dans la serre, René voyait de plus en plus distinctement le trou +carré, les deux hommes apportant un fardeau ayant forme humaine et le +noir fumant son cigarite sous arbustes en fleurs. + +Et il entendait la voix de femme qui disait avec une froide moquerie: + +--Le comte Wensel est reparti pour l'Allemagne! + +Nous ne savons comment exprimer cela: dans la pensée de René, cette +phrase avait un sens double et funèbre. + +Et ce paquet de forme oblongue, qu'on avait jeté dans le trou, c'était +le comte Wensel. + +Si les choses eussent été comme autrefois, si René de Kervoz avait +passé encore ses soirées à _causer_ dans la maison de son futur +beau-père, le patron des maçons du Marché-Neuf, il aurait entendu +plus d'une fois prononcer ce nom de Wenzel; il aurait pu prendre des +renseignements précieux. + +Car on parlait souvent du comte Wenzel chez Jean-Pierre Sévérin, +dit Gâteloup. Le comte Wenzel faisait partie d'un trio de jeunes +Allemands, anciens étudiants de l'Université de Tubingen. + +Il y avait Wenzel, Hamberg et Koenig: trois amis, jeunes, riches, +heureux. + +Mais René ne causait plus chez les parents d'Angèle. + +Il venait là chaque jour comme ou accomplit un devoir. Il souffrait, +voyait souffrir les autres et se retirait désespéré. L'idée d'un +meurtre commis était donc en lui à l'état confus. + +Nous irons plus loin: nous dirons qu'en lui existait l'idée d'une +série de meurtres. L'impression qu'il gardait était ainsi. La trappe +cachée sous les caisses de fleurs avait dû servir plus d'une fois. + +Et c'était là l'excuse la plus plausible qu'il pût fournir à sa +conscience pour le désir passionné qu'il avait d'entretenir son +inconnue. + +Pour lui, en effet, la maison mystérieuse contenait deux femmes, la +blonde et la brune: il les avait vues de ses yeux: «la comtesse» et +celle qui n'avait point de titre, la femme sanglante, à qui tous les +crimes incombaient naturellement, si crime il y avait, et l'ange +sauveur. + +La veille du jour où nous avons pris le début de notre histoire, +montrant ces trois personnages échelonnés sur le quai de la Grève: +René d'abord, puis Angèle qui suivait René, puis l'homme à cheveux +blancs qui suivait Angèle, René avait éprouvé comme un contre-coup de +l'émotion ressentie dans la maison mystérieuse. + +C'était encore à Saint-Louis-en-l'Ile, et c'était la première fois que +son inconnue manquait au rendez-vous assigné. + +René attendait depuis plus d'une heure, lorsque le jeune homme +à figure blême, qui avait les cheveux tout blancs, sortit de la +sacristie avec un prêtre que René voyait pour la première fois. + +Un ecclésiastique entre deux âges, à la physionomie honnête et grave. + +La figure du jeune homme frappa René comme un choc physique, et le nom +entendu en rêve lui vint aux lèvres: + +--Andréa Ceracchi! + +Andréa Ceracchi passa, avec le prêtre, tout auprès de René, qui était +caché par l'ombre d'un pilier et dit: + +--Elle viendra demain. La chose devra être faite tout de suite, parce +que M. le baron de Ramberg est très pressé de retourner en Allemagne. + +Ces paroles et le ton qu'on mettait à les prononcer étaient assurément +les plus naturels du monde. + +Cependant, au-devant des yeux de René, la trappe s'ouvrit, la trappe +recouverte de fleurs, et il lui sembla entendre le lugubre écho de ces +autres paroles: «Le comte Wenzel est reparti pour l'Allemagne!» + +--Il faudra bien qu'elle dise la vérité; pensa-t-il. + +Et le lendemain, comme nous l'avons vu, il revint à l'église +Saint-Louis-en-l'Ile. + +Rendez-vous n'avait point été donné cette fois. + +Soit que René se fût trompé réellement, soit qu'il eût affecté de se +méprendre, il avait abordé une femme qui ne l'attendait point, la +blonde madone tant admirée par Germain Patou et qui se trouvait là +pour tout autre objet. + +A la suite de quelques paroles échangées, il était sorti par la porte +latérale et avait gagné le vieux pavillon de Bretonvilliers, où on lui +avait ordonné de se rendre. + +Un coin du voile, à tout le moins, se levait: la blonde avait consenti +à porter un message à la brune. + +Pendant l'espace de temps assez long que René fut obligé de passer +seul, dans le grand salon du pavillon, il interrogea plus d'une fois +ses souvenirs, cherchant à savoir si cette maison était celle où il +avait été rapporté évanoui--ou endormi, après la nuit du 12 février. + +Sa mémoire était restée muette, quant aux meubles et tentures, mais +l'impression générale lui disait: Ce n'est pas ici. Les lieux ont +non seulement une physionomie, mais encore une saveur; René resta +convaincu que la chambre où il avait couché ne faisait point partie de +cette maison. + +Lila! il savait ce nom enfin! Et c'était la blonde qui avait trahi le +secret de la brune. + +Elle avait dit, étonnée et peut-être effrayée, car il eût fallu peu de +chose pour déranger la trame subtile qu'elle était en train de tisser +à l'église Saint-Louis, elle avait dit: + +--Allez au pavillon de Bretonvilliers, frappez six coups ainsi +espacés: trois, deux, un, et quand la porte s'ouvrira, prononcez ces +mots: _Salus Hungariae_. Vous serez introduit, et je vous promets que +ma soeur Lila viendra vous rejoindre. + +Lila! Sait-on quels torrents d'harmonie peuvent jaillir d'un nom? + +Lila vint.--René était à la fenêtre, où la pauvre Angèle le regardait +d'en bas, devinant dans la nuit sa figure bien-aimée. Depuis quelques +secondes les yeux de René s'étaient fixés par hasard sur une forme +indécise, une forme de femme affaissée sur la borne du coin. + +Certes, il ne la voyait pas dans le sens exact du mot: l'ombre était +trop épaisse; mais le remords a des rêves comme l'espoir. + +Une sueur froide baigna les tempes de René; le nom d'Angèle expira sur +ses lèvres. + +Il ne la voyait pas, pourtant, nous le répétons, puisque, pour lui, la +femme de la borne portait un petit enfant dans ses bras. Il voyait le +petit enfant plus distinctement que la femme. + +Mais Lila vint, et René ne vit plus rien que Lila. Angèle, la vraie +Angèle, car, hélas! ce n'était pas une vision, tomba mourante, tandis +que René oubliait tout dans un baiser. Le premier baiser!... + + + + +X + +TÊTE-A-TÊTE + + +Les heures passèrent, mesurées par la cloche enrouée de +Saint-Louis-en-l'Ile.--Le dernier bruit de la rue fut le passage +de ces hommes qui emportèrent Angèle au cabaret de la _Pêche +miraculeuse_. + +Nous retrouvons Lila et René où nous les avons laissés, assis l'un +près de l'autre sur l'ottomane du boudoir, les mains dans les mains, +les yeux dans les yeux. + +Et nous disons encore une fois qu'il eût été difficile de trouver un +couple plus jeune, plus beau, plus gracieux. + +Lila venait de prononcer ces mots qui avaient mis un nuage sur le +front de René: «Mon nom est doux dans votre bouche.» + +Ces mots nous ont servi de point de départ pour raconter un long et +bizarre épisode. Ils attaquaient dans le coeur de René une fibre qui +restait douloureuse. + +Par hasard, autrefois, un soir dont le souvenir vivait comme un cruel +remords, Angèle avait prononcé les mêmes paroles et presque du même +accent. + +--Lila, dit René après un silence que la jeune femme n'avait point +interrompu, l'ignorance où je suis me pèse. Je suis dans un état +d'angoisse et de fièvre. A d'autres il faudrait expliquer ma peine, +mais vous connaissez mon histoire... l'histoire de ces vingt-quatre +heures dont les souvenirs imparfaits restent en moi comme une +douloureuse énigme... vous les connaissez bien mieux que moi-même. Je +voudrais savoir. + +--Vous saurez tout, répliqua la charmante créature, dont les grands +yeux eurent une expression de reproche, tout ce que je sais, du +moins... Mais j'espérais qu'entre nous deux la curiosité n'aurait pas +eu tant de place. + +--Ne vous méprenez pas! s'écria Kervoz. Ma curiosité est que l'amour, +un profond, un ardent amour... + +Elle secoua la tête lentement, et son beau sourire se teignit +d'amertume. + +--Peut-être ai-je mérité cela, dit-elle. Il ne faut jamais jouer avec +le coeur, c'est le proverbe de mon pays. Or, j'ai joué d'abord avec +votre coeur. La première fois que mon regard vous a appelé, je ne vous +aimais pas... + +Elle prit sa main malgré lui et la porta d'un brusque mouvement +jusqu'à ses lèvres. + +--L'amour est venu, poursuivit-elle. Ne me punissez pas! Je suis +maîtresse, mais esclave. Aimez-moi bien, car je mourrais, si je ne +me sentais aimée... Et surtout, ô René, je vous en prie, ne me jugez +jamais avec votre raison, moi qui ai fait le sacrifice de mon libre +arbitre aune sainte cause... Ne me jugez qu'avec votre âme! + +Elle mit sa tête sur le sein de René, qui baisa ses cheveux. + +L'ivresse le prenait de la sentir ainsi palpitante entre bras. + +Il combattait, sans savoir pourquoi, la joie de cette heure tant +souhaitée et appelait Angèle a son secours. + +Mais elles ont, comme les fleurs, ces parfums qui montent au cerveau, +plus pénétrants et plus puissants que les esprits du vin. Elles +enivrent. + +--Me connaissiez-vous donc la première fois?... murmura René. + +--Oui, répliqua-t elle, je vous connaissais... et j'étais là pour +vous. + +--A Saint-Germain-l'Auxerrois? + +--J'y étais déjà venue pour vous, et vous ne m'aviez point +remarquée... Je savais que vous n'étiez pas encore le mari de cette +belle enfant qui vous accompagnait toujours... + +La main de René pesa sur ses lèvres. + +--Vous ne voulez pas que je vous parle d'elle, prononça Lila d'un ton +docile et triste. Oh! je n'aurais rien dit contre elle... Vous avez +des larmes dans les yeux, René... Vous l'aimez encore... + +--Je donnerais la meilleure moitié de mon existence, répondit le jeune +Breton, pour l'aimer toujours. + +Lila le serra passionnément contre son coeur. + +--Ne parlons donc jamais d'elle, en effet, poursuivit-elle d'une voix +si douce qu'on eût dit un chant. Depuis que j'espère être aimée, je +prie pour elle bien souvent... + +Elle s'arrêta et reprit: + +--Parlons de nous... J'ai été envoyée vers vous. + +--Envoyée! Par qui? + +--Par ceux qui ont le droit de me commander. + +--Les Frères de la Vertu? + +Elle abaissa la tête en signe d'affirmation. + +--Et que voulaient-ils de moi? demanda René. + +--Rien de vous... tout d'un autre... + +Il voulut interroger encore, elle lui ferma la bouche d'un rapide +baiser. + +--Vous n'étiez rien pour nous, continua-t-elle, vous qui êtes +désormais tout pour moi... Avez-vous lu cet étrange livre où Cazotte +raconte comment le démon devint amoureux d'une belle, d'une bonne âme? +Je ne suis pas un démon... Oh! que je voudrais être un ange pour vous, +René, mon René bien-aimé!... Mais il y a peut-être un démon parmi +nous... + +--La blonde?... s'écria Kervoz malgré lui. + +Lila eut un étrange sourire. + +--Ma soeur? fit-elle. N'est ce pas qu'elle est bien jolie?... Mais +qu'avez-vous donc, René?... + +La main de René avait saisi la sienne presque convulsivement. Il était +très pâle. + +--Ceci est une explication que je veux avoir, prononça-t-il avec +fermeté, je l'exige... Il y avait du sang, n'est-ce pas, sous ces +mots en apparence si simples: «Le comte Wenzel est reparti pour +l'Allemagne!» + +--Ah!... fit Lila, qui pâlit à son tour, vous ne dormiez donc pas? + +--Vous espériez que je dormais? dit vivement René. + +--Pas moi, répondit-elle d'un accent mélancolique et si persuasif que +les soupçons de Kervoz se détournèrent d'elle comme par enchantement. + +Elle ajouta en fixant sur lui la candeur de ses beaux yeux: + +--Ne me soupçonnez jamais, je suis à vous comme si mon coeur battait +dans votre poitrine! + +Puis elle répéta: + +--Pas moi... moi, je ne songeais qu'à votre guérison... mais les +autres... Ecoutez. René, une responsabilité grave et haute pèse sur +eux... J'aurais eu de la peine à vous sauver si les autres avaient su +que vous ne dormiez pas. + +--Et pourquoi étiez-vous dans cette caverne, vous, Lila? demanda René +d'un ton où il y avait du mépris et de la pitié. + +Elle se redressa si altière que le jeune Breton baissa les yeux malgré +lui. + +--Vous ai-je offensée? balbutia-t-il. + +--Non, répliqua-t-elle avec toute sa douceur revenue, vous ne pouvez +pas m'offenser... Seulement, laissez-moi vous dire ceci, René, il est +des choses dont le neveu de Georges Cadoudal ne doit parler qu'avec +réserve. + +René se recula sur l'ottomane un trait de lumière le frappait. + +--Ah! fit-il, c'est le neveu de Georges Cadoudal qu'on vous avait +donné mission de chercher? + +--Et de trouver, acheva Lila en souriant, et d'attirer à moi par tous +les moyens possibles. + +--Alors pourquoi tant de mystères? + +--Parce que j'ai fait comme le pauvre démon de Cazote, je me suis +laissé prendre. Je n'agis plus pour eux que si vous êtes avec eux. Je +vous tiens libre et en dehors de tout engagement. Je vous aime, et il +n'y a plus rien en moi que cet amour. + +--Je n'ai peut-être, dit René qui hésitait, ni les mêmes sentiments ni +les mêmes opinions que mon oncle Georges Cadoudal. + +--Cela m'importe peu, repartit Lila, j'aurai vos opinions, j'aurai vos +sentiments... Je sais que vous chérissez votre oncle; je suis sûre que +vous ne le trahirez pas... + +--Trahir!... l'interrompit Kervoz avec indignation. + +Puis, comme elle ouvrait la bouche, il reprit: + +--Vous ne m'avez encore rien répondu par rapport au comte Wenzel. + +Lila prononça très bas: + +--Je voudrais ne point vous répondre à ce sujet. + +--J'exige la vérité! insista Kervoz. + +--Vous ordonnez, j'obéis... Les sociétés secrètes d'Allemagne sont +vieilles comme le christianisme, et leurs lois rigoureuses se sont +perpétuées à travers les âges... Ce sont toujours les hommes de +fer qui signifiaient à Charles de Bourgogne, entouré de cent mille +soldats, la mystérieuse sentence de la corde et du poignard... La +ligue de la Vertu vient d'Allemagne. Les traîtres y sont punis de +mort. + +--Et le comte Wenzel était un traître? demanda Kervoz. + +Lila répondit: + +--Je ne sais pas tout. + +--Votre soeur en sait-elle plus long que vous? + +--Ma soeur est rose-croix du trente-troisième palais, repartit Lila, +non sans une certaine emphase. Elle a gouverné le royaume de Bude. Il +n'est rien qu'elle ne doive connaître. + +--Et vous, Lila, qu'êtes-vous? + +Elle l'enveloppa d'un regard charmant, et, se laissant glisser à ses +genoux, elle murmura: + +--Moi, je suis votre esclave! je vous aime! Oh! je vous aime! + +L'être entier de René s'élançait vers elle. Dans ses yeux on devinait +la parole d'amour qui voulait jaillir, et cependant il dit: + +--Lila, que signifient ces mots: «Le baron de Ramberg va partir aussi +pour l'Allemagne?» Est-ce encore un meurtre? Est-il temps de le +prévenir? + +Les paupières de la jeune femme se baissèrent, tandis que l'arc +délicat de ses sourcils éprouvait une légère contraction. + +--Je ne sais pas tout, répéta-t-elle. Vous êtes cruel!... + +Puis elle reprit, attirant les deux mains de René vers son coeur. + +--Ne me demandez pas ce que j'ignore; ne me demandez pas ce qui +regarde des étrangers, des ennemis... Georges Cadoudal aussi va +mourir, et je ne peux penser qu'à Georges Cadoudal, qui est le frère +de votre mère. + +René s'était levé tout droit avant la fin de la phrase. + +--Mon oncle serait-il au pouvoir du premier consul balbutia-t-il. + +--Votre oncle avait deux compagnons, répondit Lila; hier encore, il se +dressait fier et menaçant devant Napoléon Bonaparte. Aujourd'hui votre +oncle est seul: Pichegru et Moreau sont prisonniers. + +--Que Dieu les sauve! pensa tout haut René. C'étaient deux glorieux +hommes de guerre, et nul ne sait le secret de leur conscience... Mais +c'est peut-être le salut de mon oncle Georges, car il comprendra +désormais la folie de son entreprise... + +--Son entreprise n'est pas folle, l'interrompit Lila d'un ton résolu +et ferme. Fût-elle plus insensée encore que vous ne le croyez. Georges +n'en confessera jamais la folie. Ne protestez pas: a quoi bon? Vous le +connaissez et vous sentez la vérité de mon dire. Si Georges Cadoudal +pouvait fuir aussi facilement que j'élève ce doigt pour vous imposer +silence, car il faut que je parle et que vous m'écoutiez, Georges +Cadoudal ne fuirait pas. Son entreprise peut être sévèrement jugée au +point de vue de l'honneur, et pourtant, ce qui le soutient, c'est le +point d'honneur lui-même. Il mourra la menace à la bouche et le sang +aux yeux; comme le sanglier acculé par la meute... Mais, voulût-il +fuir, entendez bien ceci, la fuite lui serait désormais impossible. +Paris est gardé comme une geôle, et c'est en fuyant, précisément, +qu'il serait pris... Le salut de votre oncle est entre les mains d'un +homme... + +--Nommez cet homme! s'écria le jeune Breton. + +--Cet homme s'appelle René de Kervoz. + +Celui-ci se prit à parcourir la chambre à grands pas. Lila le suivait +d'un regard souriant. + +--Il faut que je vous aime bien, dit-elle, comme si la pensée eût +glissé à son insu hors de ses lèvres; il semble que chaque minute +écoulée me livre à vous plus complètement. J'ai hâte d'en finir avec +ce qui n'est pas vous. Ce n'est plus pour ceux qui m'ont envoyée +que je suis ici, et ce n'est plus pour Georges Cadoudal, c'est pour +vous... Venez. + +Son geste caressant le rappela. Il revint soucieux. Elle lui dit: + +--Voilà que vous ne m'aimez déjà plus! + +Le regard brûlant de Kervoz lui répondit. Elle prit sa tête à pleines +mains et colla sa bouche sur ses lèvres, murmurant: + +--Quand donc allons-nous parler d'amour? + +René tremblait, et ses yeux se noyaient. Elle était belle; c'était le +charme vivant, la volupté incarnée. + +--Aurons-nous le temps de le sauver? demanda-t-il. + +--On veille déjà sur lui, répondit-elle, ou du moins on traque ceux +qui le poursuivent. + +--Mais qui sont-ils donc, à la fin, ces hommes?... + +--Les Frères de la Vertu, répliqua la jeune femme, dont le sourire +s'éteignit et dont la voix devint grave, sont ceux qui rendront à +Georges Cadoudal sa force perdue. Deux alliés puissants viennent de +lui être enlevés, il en retrouvera mille... On ne m'a pas autorisée, +monsieur de Kervoz, à vous révéler le secret de l'association... Mais +tu vas voir si je t'aime, René, mon René! je vais lever le voile pour +toi, au risque du châtiment terrible... + +Kervoz voulut l'arrêter, mais elle lui saisit les deux mains et +continua malgré lui: + +--Ceux qui creusent leur sillon à travers la foule laissent derrière +eux du sang et de la haine. Pour montrer très haut, il faut mettre le +pied sur beaucoup de têtes. Depuis le parvis de Saint-Roch jusqu'à +Aboukir, le général Bonaparte a franchi bien des degrés. Chaque marche +de l'escalier qu'il a gravi est faite de chair humaine... + +Ne discutez pas avec moi, René; si vous l'aimez, je l'aimerai: +j'aimerais Satan si vous me l'ordonniez. D'ailleurs, moi, je ne hais +pas le premier consul: je le crains et je l'admire. + +Mais ceux qui sont mes maîtres,--ceux qui étaient mes maîtres avant +cette heure où je me donne à vous le haïssent jusqu'à la mort. + +Ce sont tous ceux qu'il a écartés violemment pour passer, tous ceux +qu'il a impitoyablement écrasés pour monter. + +Vous en avez vu quelques-uns à travers la brume des heures de fièvre; +vous vous souvenez vaguement: je vais éclaircir vos souvenirs. + +Et ce que vous n'avez pas vu, je vais vous le montrer. + +Notre chef est une femme. Je vous parlerai d'elle la dernière. + +Celui qui vient après la comtesse Marcian Gregoryi, ma soeur, est un +jeune homme au front livide, couronné de cheveux blancs. Quand Dieu +fait deux jumeaux, la mort de l'un emporte la vie de l'autre: Joseph +et Andréa Ceracchi étaient jumeaux. L'un des deux a payé de son sang +une audacieuse attaque; l'autre est un mort vivant qui ne respire plus +que par la vengeance. + +Toussaint-Louverture, le Christ de la race noire, avait une âme +satellite, comme Mahomet menait Seïd. Vous avez vu Taïeh, le géant +d'ébène qui dévorera le coeur de l'assassin de son maître. + +Vous avez vu le Gallois Kaërnarvon, qui résume en lui toutes les +rancunes de l'Angleterre vaincue, et Osman, le mameluk de Mourad-Bey, +qui suit le vainqueur des Pyramides à la piste depuis Jaffa. Osman est +comme Taïeh: un tigre qu'il faut enchaîner. + +Ceux que vous n'avez pas vus sont nombreux. La gloire blesse les +envieux tout au fond de leur obscurité, comme les rayons du soleil +font saigner les yeux des myopes. Les vengeurs se multiplient par les +jaloux. Nous avons, derrière le bataillon sacré de la haine, cette +immortelle multitude qui vivait déjà quand Athènes florissait et qui +votait l'exil d'Aristide, parce qu'Aristide heureux éblouissait trop +de regards. + +Nous avons Lucullus du Directoire, regrettant amèrement sa chute et +les diamants qui ornaient les doigts de pied de la muse demi-nue, +honte orgueilleuse de sa loge à la comédie; nous avons la menue +monnaie de Mirabeau bâillonné, la chevalerie ruinée de Coblentz, des +épées vendéennes, des couteaux de septembre... + +Nous avons tout: le passé en colère, le présent jaloux, l'avenir +épouvanté. + +La république et la monarchie, la France et l'Europe. Il nous arrive +des poignards du nouveau monde et de l'or pour pénétrer jusque dans la +maison de Tarquin, où l'on marchande les dévouements qui chancellent. + +Ce n'est pas Tarquin, Tarquin était roi: c'est César qui toujours se +découvre en mettant le pied sur la première marche du trône. + +Le général Bonaparte était peut-être invulnérable, mais c'est sur une +tête nue que se pose la couronne, et il n'a point de cuirasse sous son +manteau impérial; + +La meilleure cuirasse, d'ailleurs, c'était son titre de simple +citoyen. Il la dépouille de lui-même. Jupiter trouble l'esprit de ceux +qu'il veut tuer: le voilà sans armure! + +Elle s'arrêta et passa les doigts de sa belle main sur son front, où +ruisselait le jais de sa chevelure. A mesure qu'elle parlait, sa voix +avait pris des sonorités étranges, et l'éclair de ses grands yeux +ponctuait si puissamment sa parole que René restait tout interdit. + +Pour la seconde fois il demanda: + +--Lila, qui êtes-vous donc? + +Elle sourit tristement. + +--Peut-être, murmura-t-elle au lieu de répondre, peut-être que +Jupiter veut tuer le dernier demi-dieu que puisse produire encore +la vieillesse fatiguée du monde. Cet homme est-il trop grand pour +nous?... Vous pensez que j'exagère, René; et en effet, celles de mon +pays rêvent souvent, mais je reste au-dessous de la vérité... Je suis +Lila, une pauvre fille du Danube, éprouvée déjà par bien des douleurs, +mais à qui le destin semble enfin sourire, puisqu'elle vous a +rencontré sur sa route. Je vous dis ce qui est. + +Il serait aussi insensé de compter ceux qui sont avec nous que de +chercher vestige de ceux qui nous ont trahis. + +Nous sommes les francs-juges de la vieille Allemagne, ressuscités et +recrutant dans l'univers entier les magistrats du mystérieux tribunal. + +Ce tribunal se compose de tous les ennemis du héros et d'une partie de +ses amis. + +Nous n'avons pas voulu de Pichegru et de Moreau: ils sont tombés +uniquement parce que notre main ne les a pas soutenus... La comtesse +Marcian Gregoryi a jeté un regard favorable sur Georges Cadoudal... +C'est grâce à elle qu'il a évité aujourd'hui le sort de ses +complices... un sort plus cruel, René, car on a quelques mesures à +garder vis-à-vis de deux généraux illustres, ayant conduit si souvent +les armées républicaines à la victoire; tandis que le paysan révolté, +le chouan, le brigand devrait être assommé dans un coin, comme on abat +un chien enragé. + +René courba la tête. Sa raison, prise comme ses sens, se révoltait de +même. Lila ne lui laissa pas le temps d'interroger ses pensées. + +--Il me reste à vous parler de ma soeur, dit-elle brusquement, sachant +bien qu'elle allait réveiller sa curiosité assoupie, de ma soeur et de +moi, car son destin supérieur m'a entraîné à sa suite, et je ne suis +que l'ombre de ma soeur. + +Nous sommes les deux filles du magnat de Bangkeli, et notre mère, à +seize ans qu'elle avait, périt victime de la vampire d'Uszel, dont +le tombeau, grand comme une église, fut trouvé plein de crânes ayant +appartenu à des jeunes filles ou à des jeunes femmes. + +Vous ne croyez pas à cela, vous autres Français. L'histoire est ainsi, +et je vous la dis telle que la contait mon père, colonel des hussards +noirs de Bangkeli, dans la cavalerie du prince Charles de Lorraine, +archiduc d'Autriche. La vampire, d'Uszel, que les riverains de la +Save appelaient «la belle aux cheveux changeants,» parce qu'elle +apparaissait tantôt brune, tantôt blonde aux jeunes gens aussitôt +subjugués par ses charmes, était, durant sa vie mortelle, une noble +Bulgare qui partagea les crimes et les débauches du ban de Szandor, +sous Louis II, le dernier des Jagellons de Bohême qui ait régné en +Hongrie. Elle resta un siècle entier paisible dans sa bière, puis elle +s'éveilla, ouvrit et creusa de ses propres mains un passage souterrain +qui conduisait des profondeurs de sa tombe fermée aux bords de la +Save. + +Dans ces pays lointains qui ont déjà les splendeurs de l'Orient, +mais où règnent ces mystérieux fléaux, relégués par vous au rang des +fables, chacun sait bien que tout vampire, quel que soit son sexe, a +un don particulier de mal faire, qu'il exerce sous une condition, loi +rigoureuse dont l'infraction coûte au monstre d'abominables tortures. + +Le don d'Addhéma, ainsi se nommait la Bulgare, était de renaître belle +et jeune comme l'Amour chaque fois qu'elle pouvait appliquer sur la +hideuse nudité de son crâne une chevelure vivante: j'entends une +chevelure arrachée à la tête d'un vivant. + +Et voilà pourquoi sa tombe était pleine de crânes de jeunes femmes et +de jeunes filles. Semblable aux sauvages de l'Amérique du Nord qui +scalpent leurs ennemis vaincus et emportent leurs chevelures comme des +trophées, Addhéma choisissait aux environs de sa sépulture les fronts +les plus beaux et les plus heureux pour leur arracher cette proie qui +lui rendait quelques jours de jeunesse. + +Car le charme ne durait que peu de jours. + +Autant de jours que la victime avait d'années à vivre sa vie +naturelle. + +Au bout de ce temps, il fallait un forfait nouveau et une autre +victime. + +Les rives de la Save ne sont pas peuplées comme celles de de Seine. +Je n'ai pas besoin de vous dire que bientôt jeunes filles et jeunes +femmes devinrent rares autour d'Uszel... Vous souriez, René, au lieu +de frémir... + +Elle souriait elle-même, mais dans cette gaieté, qui était comme +une obéissante concession au scepticisme du jeune homme, il y avait +d'adorables mélancolies. + +--J'écoute, répondit René, et je m'émerveille du chemin que nous avons +fait, sous prétexte de parler d'amour. + +--Vous ne souhaitez plus parler d'amour, monsieur de Kervoz! murmura +Lila, dont le sourire eut une pointe de moquerie. + +René ne protesta point, il dit seulement: + +--Les rives de la Seine n'ont rien à envier aux bords de la Save. Nous +avons aussi une vampire. + +--Y croyez-vous? demanda Lila, qui ajouta aussitôt: Vous auriez honte +d'y croire, bel esprit fort! + +--D'où vous vient cette étrange devise, murmura René au lieu de +répliquer: «_In vita mors, in morte vita_.» + +--La mort dans la vie, prononça lentement Lila, la vie dans la mort: +c'est la devise du genre humain... Elle nous vient d'un de nos aïeux, +le ban de Szandor, qu'on accusa aussi d'être vampire... Nous sommes +une étrange famille, vous allez voir... + +René, mon René, s'interrompit-elle tout à coup en se redressant +orgueilleuse et si belle que l'oeil du jeune Breton étincela, c'est +moi qui ai écarté l'amour, c'est moi qui le ramènerai: je ne suis pas +effrayée de votre froideur; dans un instant, vous serez à mes pieds! + + + + +XI + +LE COMTE MARCIAN GREGORYI + + +La pendule du boudoir marquait dix heures. C'était, au dedans et au +dehors du pavillon de Bretonvilliers, un silence profond. A peine +quelques murmures venaient-ils au lointain de la ville vivante. + +René et Lila étaient assis l'un près de l'autre sur l'ottomane. René +avait baissé les yeux sous le défi amoureux qui venait de jaillir des +prunelles de Lila. Il savait trop qu'elle; était sûre de la victoire. + +--Il faut que vous sachiez toutes ces choses, monsieur de Kervoz, +reprit-elle. Vos superstitions de Bretagne ne sont pas les mêmes que +nos superstitions de Hongrie. Qu'importe cela? Fables ou réalités, ces +prémisses de mon récit vont aboutir à des faits incontestables, d'où +dépend la vie ou la mort d'un parent qui vous est cher, et d'où dépend +aussi peut-être la mort ou la vie du plus grand des hommes. + +Je continue. Chaque fois qu'Addhéma, la vampire d'Uszel, parvenait +à réchauffer les froids ossements de son crâne à l'aide d'une jeune +chevelure arrachée sur le vif, elle gagnait quelques jours, parfois +quelques semaines, mais parfois aussi quelques heures seulement d'une +nouvelle existence: une semaine pour sept ans, un mois pour six +lustres. + +C'était comme un jeu terrible où le bénéfice pouvait être grand ou +petit; Addhéma ne le savait jamais d'avance; mais qu'importait, après +tout? Les heures conquises, nombreuse ou rares, étaient au moins +toujours des heures de jeunesse, de beauté, de plaisir, car Addhéma +redevenait la splendide courtisane d'autrefois, avec sa passion de feu +et son attrait irrésistible. + +Ici était le don. + +Je vais vous dire la condition imposée en regard du don: la loi +qu'elle ne pouvait enfreindre sous peine de souffrir mille morts. + +Addhéma ne pouvait pas se livrer à un amant avant de lui avoir raconté +sa propre histoire. + +Il fallait qu'au milieu d'un entretien d'amour elle amenât l'étrange +récit que je vous fais ici, parlant de jeunes filles mortes, de +chevelures arrachées et relatant avec exactitude les bizarres +conditions de sa mort qui était une vie, de sa vie qui était une +mort... + +J'emploie le passé, parce qu'elle manqua une fois à la loi de ses +hideuses résurrections; et ce fut justement pendant qu'elle portait la +blonde chevelure de notre mère. L'amour lui fit oublier son étrange +devoir. Elle reçut le baiser d'un jeune Serbe, beau comme le jour, +avant d'avoir cherché et trouvé l'occasion de placer l'histoire +surnaturelle. + +L'esprit du mal l'étreignit au moment où elle balbutiait des mots de +tendresse, et le jeune Serbe recula d'horreur à la vue de sa maîtresse +rendue à son état réel: un cadavre de vieille femme, décharné, glacé, +chauve et tombant en poussière. + +Ce fut d'elle-même, alors, qu'elle se révéla, car, à ces heures du +châtiment, tout vampire est forcé de dire la vérité. + +Le Serbe entendit ces mots qui semblaient sortir de terre: + +--Tue-moi! Mon plus grand supplice est de vivre. L'heure est +favorable, tue-moi. Pour me tuer, il faut me brûler le coeur! + +Le deuil récent qui était dans la maison du magnat de Bangkeli, +laissant un époux inconsolable et deux petits enfants au berceau, +avait fait grand bruit dans le pays. Le Serbe monta à cheval et vint +trouver notre père au milieu des fêtes des funérailles. + +Notre père prit avec lui tous ses parents, tous ses convives, et l'on +se rendit au tombeau d'Uszel, car le cadavre de la vampire n'était +déjà plus dans le logis du Serbe. + +Le tombeau d'Uszel fut démoli, et notre père ayant fait rougir au +feu son propre sabre, le plongea par trois fois et par trois fois le +retourna dans le coeur d'Addhéma la Bulgare. + +Nous grandîmes, ma soeur et moi, dans le château triste et qui +semblait vide. Les caresses maternelles nous manquaient, on nous +berçait avec le récit de ces lugubres mystères. + +Il y avait un chant qui disait: + +«Un jour pour un an, vingt-quatre heures pour trois cent soixante-cinq +jours. + +«A la dernière minute de la dernière heure, la chevelure meurt, le +charme est rompu, et la hideuse sorcière s'enfuit, vaincue, dans son +caveau...» + +Ma soeur était dans sa seizième année et j'allais avoir quinze ans, +quand notre père arbora la bannière rouge au plus haut des tours de +Bangkeli. En même temps, il envoya ses tzèques dans les logis de ses +tenanciers, le long de la rivière; ils étaient quatre, l'un portait +son sabre, le second son pistolet-carabine, le troisième son dolman, +le quatrième son jatspka. + +Le soir, il y avait douze cent hussards équipés et armés autour de nos +antiques murailles. + +Mon père nous dit: prenez vos hardes, vos bijoux et vos poignards. + +Et nous partîmes, cette nuit-là même, en poste pour Trieste. + +Le régiment,--les douze cents tenanciers de mon père formaient le +régiment des hussards noirs de Bangkeli,--avait pris la même route à +cheval. Le rendez-vous était à Trévise. + +L'archiduc Charles d'Autriche occupait Trévise avec son état-major. +Bonaparte avait accompli déjà les deux tiers de cette foudroyante +campagne d'Italie qui devait finir au coeur même de l'Allemagne. Notre +armée avait changé quatre fois de chef et reculait, ne comptant plus +les batailles perdues. + +Pourtant il y eut des fêtes à Trévise, où douze nouveaux régiments, +arrivés du Tyrol, de la Bohême et de la Hongrie, présentait un +magnifique aspect, et le prince Charles jura d'anéantir les Français à +la première rencontre. + +Ma soeur et moi nous n'avions jamais vu que les rives sauvages de la +Save et l'austère solitude du château. Pendant trois jours ce fut pour +nous comme un rêve. Le quatrième jour, notre père dit à ma soeur: «Tu +vas être la femme du comte Marcian Gregoryi.» + +Ma soeur n'eut à répondre ni oui ni non; ce n'était pas une question: +c'était une loi. + +Marcian Gregoryi avait vingt-deux ans. Il portait héroïquement son +brillant costume croate. La veille même, le prince Charles l'avait +fait général. Il était beau, noble, plus riche qu'un roi, amoureux et +heureux. + +Ma soeur et lui furent mariés le matin du jour où Bonaparte +franchissait le Tagliamento; le lendemain eut lieu la grande bataille +qui tua l'archiduc dans ses espérances et dans sa gloire, en ouvrant +aux Français le passage du Tyrol. + +Nous fûmes séparées de notre père. Le comte Marcian Gregoryi veillait +sur nous. + +Notre nuit se passa dans une auberge des environs d'Udine. Ma chambre +était séparée par une simple cloison de celle où devaient dormir les +jeunes époux. + +Vers minuit, j'entendis la voix de ma soeur qui s'élevait ferme et +dure. Je crus d'abord que c'était une autre femme, car je ne lui +connaissais pas cet accent impérieux. + +Elle disait: + +--Comte, je n'ai point de haine contre vous. Vous êtes brave, vous +devez avoir rencontré nombre de femmes pour admirer votre taille noble +et votre beau visage. J'ai obéi à mon père, qui est mon maître et +qui m'a dit: Celui-là sera ton mari... Mais mon père, en partant, de +Bangkeli, m'avait dit aussi: Prends ton poignard. Mon poignard est +dans ma main. C'est ma liberté. Si vous faites un pas vers moi, je me +tue. + +Marcian Gregoryi supplia et pleura. + +Sais-je pourquoi j'étais du parti de Marcian contre ma soeur?... + +--Oh! s'interrompit-elle en passant ses doigts effilés dans les +cheveux de René, il ne faut pas être jaloux! Voilà bien longtemps que +Marcian Gregoryi est mort. + +A la fin de ce mois, qui était mars 1797, les Français, nous chassant +toujours devant eux, entrèrent dans Trieste. + +Nous étions toutes les deux, ma soeur et moi, le 24 mars, le 6 +germinal, comme ils disaient alors, dans une maison de campagne située +à une lieue de la Chiuza. + +Le soir, ma soeur vint me trouver. Jamais je ne l'avais vue si belle. +Sa parure était éblouissante, et il y avait des éclairs d'orgueil dans +ses yeux. + +Elle m'embrassa du bout des lèvres et me dit adieu. + +Je n'eus pas le temps de l'interroger. Deux minutes après, le galop +de son cheval soulevait des flots de poussière sur la route, et de ma +fenêtre je pouvais suivre sa course folle, qui allait déjà se perdant +dans la nuit. + +Au lointain et dans différentes directions, on entendait la canonnade. + +Yanusza, notre nourrice à toutes deux, c'est cette vieille femme qui +vous a introduit ici ce soir, monta dans ma chambre et s'accroupit sur +le seuil. + +--La fille aînée de mon maître est sur le chemin de sa mort! +gémit-elle les larmes aux yeux. + +Elle imposa silence à mes questions. Un grand bruit de chevaux se +faisait dans la cour. + +La voix éclatante de Marcian Gregoryi commanda: «Au galop!» Et pour la +seconde fois la route disparut derrière les tourbillons de poussière. + +Marcian Gregoryi suivait la même direction que ma soeur. + +A quelques lieues de là, il y avait une tente toute simple, piquée au +coin d'un bouquet de frênes et entourée par les feux d'un bivouac. + +Au-devant de la tente, des officiers généraux français s'entretenaient +à voix basse. + +A l'intérieur, un jeune homme de vingt-six ans, pâle, maigre, chétif, +coiffant de cheveux plats un front puissant, dormait la tête appuyée +sur une carte pointée. Une lettre signée «Joséphine» était ouverte sur +la table et portait la marque de la poste de France. + +Celui-là pouvait dormir; il avait terriblement travaillé depuis le +lever du soleil. + +Une armée tout entière le gardait, soldats et généraux; il était +l'espoir et la gloire de la république française, victorieuse de +l'univers. + +Il avait nom Napoléon Bonaparte, il pouvait sommeiller en paix. Pour +arriver jusqu'à lui, l'ennemi devait passer sur les corps de trente +mille hommes. + +Pourtant, il fut éveillé tout à coup par une main qui se posa sur son +épaule. Un homme qu'il ne connaissait pas,--un ennemi,--était debout +devant lui, le sabre à la main. + +Un homme grand, fort, jeune, doué au degré suprême de la mâle beauté +de la race magyare et dont les yeux parlaient un terrible langage de +colère et de haine. + +--Général, dit-il froidement, je suis le comte Marcian Gregoryi; mes +pères étaient nobles avant la naissance du Christ, notre sauveur; il +n'y a jamais eu dans ma maison que des soldats. Je ne saurais pas +assassiner. Je vous prie de prendre votre épée afin de vous défendre, +car ma femme m'a trahi pour vous, et il faut que l'un de nous meure. + +L'heure où l'on s'éveille est faible, mais Bonaparte n'eut pas peur, +car il n'appela point, quoiqu'on entendit autour de la tente le +murmure des gens qui veillaient. + +S'il eût appelé, il était mort, car il y avait bien près de la pointe +du sabre de Marcian Gregoryi à sa poitrine. + +--Vous vous trompez ou vous êtes fou, répondit-il. Je ne connais pas +votre femme. + +Il ajouta, ramenant la lettre ouverte d'un geste calme: + +--Il n'est pour moi qu'une femme, c'est ma femme. + +--Général, répliqua Marcian, vous mentez! + +Et sans perdre sa position d'homme prêt à frapper, il tira de son sein +une lettre également ouverte qu'il présente à Bonaparte. + +La lettre était écrite en français; ma soeur et moi, comme presque +toutes les nobles hongroises, nous parlions le français dès l'enfance, +aussi bien que notre langue maternelle. + +La lettre était adressée à Marcian Gregoryi et disait: + +«Monsieur le comte, + +«Vous ne me reverrez jamais. Un caprice de mon père m'a jetée dans vos +bras; vous ne m'avez pas demandé si je vous aimais avant de me prendre +pour femme. Cela est indigne d'un homme de coeur, indigne aussi d'un +homme d'esprit, Vous êtes puni par votre péché même. + +«Une seule chose aurait pu me soumettre à vous: la force. J'aime la +force. Si mon mari m'eût violemment conquise au lendemain des noces, +j'aurais été peut-être une femme soumise et agenouillée. + +«Vous avez été faible, vous avez reculé devant mes menaces. Je n'aime +pas ceux qui reculent; je méprise ceux qui cèdent. Je m'appartiens; je +pars. + +«Ne prenez point souci de me chercher. Il est un homme qui jamais +n'a reculé, jamais cédé, jamais faibli: le vainqueur de toutes vos +défaites, jeune comme Alexandre le Grand et destiné comme lui à mettre +son talon sur le front du genre humain. + +«J'aime cet homme et je l'admire de toute la haine, de tout le dédain +que j'ai pour vous. Je vous le répète, ne me cherhez point, à moins +que vous n'osiez me suivre sous la tente de général Bonaparte!» + +C'était signé du nom de ma soeur. + +Le général français lut la lettre jusqu'au bout. Peut-être espérait-il +qu'un de ses lieutenants entrerait par hasard sous sa tente, mais il +ne prit pas une seconde de plus qu'il ne fallait pour lire la lettre. + +--Monsieur le comte, dit-il, et sa voix était aussi calme que son +regard, je vous faciliterai, si vous le voulez, les moyens de sortir +de mon camp. J'ai ouï dire que la jalousie était une démence: je vous +répète que je ne connais pas votre femme. + +--Et moi, je te répète que tu mens! grinça Gregoryi entre ses dents +serrées. + +En même temps le doigt de sa main gauche, étendu convulsivement, +montrait la seconde porte de la tente, placée derrière Bonaparte. + +Celui-ci se retourna et vit une femme merveilleusement belle, +portant l'opulent costume des magyares et coiffée de cheveux blonds +incomparables où couraient de longues torsades de saphirs. + +Un cri s'échappa de sa poitrine, car il se vit perdu, cette fois, et +tué par la présence même de cette femme. + +Le reste fut plus rapide que l'éclair. + +Marcian Gregoryi n'était pas homme à lâcher sa proie. Il avait demandé +le combat, on lui refusait le combat, et de maître qu'il était, de par +son sabre nu, un retard d'une seconde allait le faire esclave. + +Le cri du général français allait amener cent épées. + +Marcian Gregoryi visa le coeur de son rival et frappa un coup de +pointe à bras raccourci. + +Mais avant que le sabre aigu, lancé de manière à traverser de part +en part cette frêle poitrine, eût accompli la moitié de sa route, un +mouvement convulsif du bras le retint. + +Un éclair avait illuminé le demi-jour de la tente; une explosion avait +retenti. + +Le sabre s'échappa des mains de Gregoryi, qui tomba foudroyé. + +Ma soeur aussi avait visé. La balle de son pistolet, en fracassant le +crâne de son mari, préservait les jours du général Bonaparte. + +Officiers, généraux, soldats entrèrent de tous côtés à la fois pour +voir Bonaparte debout, un peu pâle mais froid ayant à sa droite un +homme baigné dans son sang, à sa gauche cette femme éblouissante, dont +le sein demi-nu palpitait et qui tenait encore à la main son pistolet +fumant. + +--Citoyens, dit Bonaparte, vous arrivez un peu tard. Veillez mieux à +l'avenir. Il paraît que la tente de votre général en chef n'est pas +bien gardée. + +Et, pendant que l'assistance consternée restait muette, il ajouta: + +--Je m'étais endormi; j'avais eu tort, car nous avons de la besogne. +On m'a éveillé... Citoyens, que cet homme soit pansé avec beaucoup +de soins, s'il vit encore; s'il est mort, qu'il soit enterré +honorablement: ce n'est pas un assassin. + +Il renvoya d'un geste ceux qui l'entouraient, et dit encore: + +--Citoyens, tenez-vous prêts. Tout à l'heure je vais rassembler le +conseil. + +On emporta le corps de Marcian Gregoryi, qui ne respirait plus. + +Ma soeur resta seule avec le général Bonaparte. + +Vous n'avez fait que l'entrevoir, et sept années ont passé sur sa +beauté. Je ne connais aucune femme qui puisse lui être comparée. + +Elle était alors cent fois plus belle, et certes, celui qu'elle venait +de sauver ne devait point la voir avec les yeux de l'indifférence. + +Le général Bonaparte avait une large et belle montre de Genève, posée +sur les cartes qui couvraient sa table de travail. + +Il la consulta et dit: + +--Madame, parlez vite, et tâchez de vous justifier... + +--Cela vous étonne? s'interrompit ici Lila répondant à un geste de +surprise que René n'avait pu retenir. + +René n'avait pas cessé un instant d'écouter avec un intérêt étrange. + +--Oui, murmura-t-il, cela m'étonne. Votre récit s'empare de moi parce +que je le crois vrai... Cette femme va vers Georges Cadoudal comme +elle allait à Bonaparte... + +--Non, l'interrompit Lila sèchement. + +Sa paupière rapidement baissée cacha l'éclair qui, malgré elle, +s'allumait dans ses yeux. Sa bouche seule exprima une nuance de +dédain. + +Elle ajouta d'un accent rêveur: + +--Ne comparez point; il n'y a pas de comparaison possible. Georges +Cadoudal peut n'être pas un homme vulgaire, Bonaparte est un géant. +La haine est plus clairvoyante que vous ne croyez, et ma soeur hait +d'autant plus qu'elle admire davantage. L'aimant qui l'attirait vers +Bonaparte, c'était la gloire; la force qui l'entraîne vers Cadoudal, +c'est la vengeance. + +Laissez-moi poursuivre, je vous prie, car j'ai fini et j'ai hâte +d'arriver a ce qui nous regarde. + +Ma soeur refusa de se justifier; elle était venue avec d'autres +espérances. Peut-être le dit-elle, car je n'ai jamais rencontré de +coeur plus hardi que le sien. + +Ses paroles glissèrent sur une oreille de marbre. + +Ses regards, auxquels rien ne résiste, s'émoussèrent contre des +paupières baissées. + +Je ne peux pas raconter en détail ce qui se passa. Ma soeur ne me +l'a jamais dit. J'ai deviné son silence; j'ai traduit l'éclair de sa +prunelle et le tremblement de sa lèvre blême. + +Ma soeur ne pardonnera jamais. + +L'aiguille marcha l'espace de deux minutes sur la montre, puis le +général Bonaparte appela de nouveau, disant: + +--Citoyens, prenez place, le conseil va s'ouvrir.... Je donne l'ordre +que Mme la comtesse Marcian Gregoryi soit reconduite, sous escorte, +aux avant-postes autrichiens. + + + + +XII + +LA CHAMBRE SANS FENÊTRE + + +--Dans l'armée du prince Charles, poursuivit Lila, nul ne sut comment +était mort le général comte Marcian Gregoryi. Ma soeur et moi nous +entrâmes au couvent de Varasdin. + +Il était occupé par des religieuses cloîtrées de l'ordre de +Saint-Vladimir, mais il n'y a ni murailles assez hautes ni verrous +assez solides pour arrêter la volonté de ma soeur. + +Pendant la courte et victorieuse campagne du Tyrol, Bonaparte courut +des dangers que l'histoire ne racontera pas, sauf deux ou trois qui +apparaissent comme des chapitres de roman au milieu de la grande +épopée de sa vie. + +La main de la comtesse Marcian Gregoryi était là. + +Notre père mourut vers cette époque, et ma soeur devint maîtresse de +ses actions. Je ne savais pas lui résister. Elle me dominait, moi, +pauvre jeune fille, de toute la hauteur de sa haine. + +Nous possédions aux bords de la Save des domaines, grands comme une +province; tous nos biens furent vendus, mais, une chose inexplicable, +ma soeur garda le champ stérile où était situé le tombeau de la +vampire d'Uszel. + +Ce champ désolé lui appartient encore. + +Nous partîmes pour la France après le traité de Campo-Formio. Au +milieu des triomphes qui accueillirent à Paris Bonaparte vainqueur, il +y eut un regard ennemi qui le suivait comme une malédiction. + +Un homme se dressa bientôt en face du jeune général rayonnant de +gloire, un homme qui semblait avoir juré d'arrêter brusquement l'essor +de sa fortune. C'était le directeur Rewbell, ce puritain arrogant qui +récitait ses litanies genevoises avec un accent d'Alsace. Rewbel avait +une Égérie pour le soutenir dans cette lutte inégale de la médiocrité +contre le génie. Dans une villa située sur les hauteurs de Passy +demeurait une jeune femme dont la réputation de beauté inouïe +grandissait, malgré la silencieuse retraite où elle cachait sa vie. +Chaque soir le puritain Rewbell la venait visiter. + +Ma soeur, la brillante comtesse Gregoryi, s'était faite la maîtresse +de l'avocat de Colmar pour assouvir sa haine. + +Semblable à l'aigle qu'on voudrait enlacer dans une toile d'araignée, +Bonaparte brisa d'un seul soubresaut les fils de ces petites +intrigues, et l'Égypte épouvantée vit un matin l'armée française +couvrir ses rivages. + +La villa de Passy où Rewbell s'introduisait de nuit redevint +solitaire. Un navire anglais nous conduisit à Alexandrie. + +Tous ceux qui doivent éblouir ou dominer le monde ont une étoile, cela +est certain. L'étoile de Bonaparte m'est apparue en Égypte, où il +aurait dû mourir cent fois. + +Ma soeur, infatigable, employait ses jours et ses nuits à dresser des +pièges toujours inutiles.--Et lui allait son chemin historique, ne +sachant même pas qu'il foulait aux pieds la mine creusée sur son +passage. + +Que dire? Je devenais une femme, il grandissait à mes yeux semblable +à un dieu. Ce n'était pas de l'amour: j'avais trop bien conscience de +l'énorme intervalle qui s'élargissait entre nous; et d'ailleurs il est +des destinées: mon coeur vous attendait et ne devait battre que pour +vous. + +Non, ce n'était pas de l'amour. Il y avait en moi pour lui une +admiration craintive et respectueuse. Je ne sais comment vous dire +cela, René; il se mêlait au culte qui me prosternait à ses genoux une +secrète horreur. Je suis la fille d'une morte. + +Je vois partout cette terrible chose qui a nom le vampirisme: ce don +de vivre aux dépens du sang d'autrui. Et avec quoi sont faites toutes +ces gloires, sinon avec du sang? + +Avec du sang, dit-on, les hermétiques créaient de l'or; il leur en +fallait des tonnes. La gloire, plus précieuse que l'or, en veut des +torrents. + +Et sur ce rouge océan un homme surnage, vampire sublime, qui a +multiplié sa vie par cent mille morts. + +Je désertai dans mon âme la cause de ma soeur. Peut-être y avait-il +un charme secret à protéger d'en bas, moi si faible, la marche +providentielle de ce géant. Je le protégeai, voilà le vrai: la Fable +raconte en souriant ce que put pour le lion roi le plus humble des +animaux. + +Je le protégeai dans ces longues marches au travers des sables de +l'Egypte. Je le protégeai pendant la traversée, et lorsqu'il livra +cette autre bataille, au conseil des Cinq-Cents, bataille où le +sang-froid sembla un instant l'abandonner, je le protégeai encore. + +Il y eut là un moment, je vous le dis, où ses fameux grenadiers +n'aurait pas su le défendre. Et malheur à qui se laisse défendre trop +souvent par des soldats ailleurs que dans la plaine, où est la place +des soldats! + +Ma soeur se demandait si quelque démon protégeait la vie de cet homme. +Sa conspiration s'obstinait, infatigable. + +Le 10 octobre de l'année 1800, ma soeur mit un poignard dans la main +de Giuseppe Ceracchi, jeune sculpteur déjà célèbre, dont elle avait +enivré l'âme chevaleresque. Aréna, Demerville et Topino-Lebrun avaient +juré que Bonaparte ne verrait pas la fin de la représentation des +_Horaces_, qu'on donnait ce soir-là. + +Un billet d'une écriture inconnue prévint le général Lannes. + +J'ai pleuré sur la mort de Ceracchi.--Mais Bonaparte fut sauvé. + +Trois mois après, le 24 décembre, au moment où le carrosse du premier +consul tournait le coin de la rue Saint-Nicaise pour prendre la rue +de Rohan qui devait le conduire à l'Opéra, un jeune garçon cria au +cocher: «Au galop, si tu veux sauver ta vie!» + +Le cocher épouvanté fouetta ses chevaux, qui franchirent dans leur +course rapide, un obstacle placé en travers de la voie. + +L'obstacle était la machine infernale! Faut-il vous dire qui était le +jeune garçon? + +Depuis lors j'ai veillé. + +Je vous donne ici le secret de ma vie, René, car je ne me défendrais +pas contre ma soeur. D'un mot vous pouvez me perdre. + +En combattant ma soeur, j'ai sans cesse sauvegardé ses jours. Je ne +l'aime pas; elle m'épouvante, mais elle reste sacrée pour moi et je +me coucherais en travers du seuil de la chambre où elle dort pour +garantir son sommeil. + +Avant d'être arrêtés, Moreau et Pichegru ont reçu des avertissements: +c'est moi qui les ai avertis. + +Ils ont passé outre, ils se sont perdus... + +--Que voulez-vous de moi? demanda René de Kervoz après un long +silence. + +--Le moyen de sauver le frère de votre mère, sans compromettre la +sûreté du premier consul. Je veux avoir une entrevue avec Georges +Cadoudal. + +René resta muet. + +--Vous n'avez pas confiance en moi, murmura Lila avec tristesse. + +--J'aurais confiance en vous pour moi, répliqua le jeune Breton. Ce +que vous avez fait jusqu'ici est bien fait, et dans votre histoire que +j'ai écoutée sans en perdre une parole, j'ai vu l'énergie d'une âme +droite et haute. Mais les secrets de mon oncle ne m'appartiennent pas. + +Elle se leva souriante. + +--Qu'il en soit donc selon votre volonté, dit-elle. J'ai donné déjà, +ce soir, et c'est pour vous, uniquement pour vous, à cet homme, que je +ne connais pas, une partie des heures précieuses qui devaient être +à nous tout entières: à nous, j'entends à notre amour; je vous ai +expliqué tout ce que vous vouliez savoir; il n'y a plus pour vous de +mystère dans l'étrange aventure de la maison isolée où vous entendîtes +pour la première fois parler des Frères de la Vertu.... Et notez bien +qu'en faisant cela, je ne vous ai point livré ma soeur. Ma soeur est +de celle qu'on n'attaque pas sans folie. Quiconque irait contre elle +serait brisé. Elle aussi à son étoile! + +Elle frappa dans ses mains doucement et poursuivit: + +--La confiance viendra quand vous aurez vu jusqu'où va pour vous ma +tendresse. En attendant, plus un mot sur ces matières qui nous ont +volé toute une soirée de bonheur. Minuit va sonner. Donnez-moi votre +main, René, et mettons en action tous deux le beau refrain des +étudiants de l'Allemagne: Réjouissons-nous pendant que nous sommes +jeunes... + +Tandis qu'elle parlait, une draperie s'ouvrait lentement, laissant +voir une autre pièce où des bougies rosées épandaient une suave +lumière. + +Au milieu de cette seconde chambre, une table était servie portant une +élégante collation. + +Au fond, on voyait une alcôve entr'ouverte où le lit était demi-caché +derrière les ruisselantes draperies de la mousseline indienne. + +Deux sièges seulement étaient placés auprès de la table. Il y avait +partout des fleurs et le feu doux qui brûlait dans l'âtre exhalait +d'odorantes vapeurs. + +Quand René franchit le seuil de cette chambre, Lila lui sembla plus +belle. + +Mais il y avait en lui je ne sais quelle crainte vague qui glaçait la +passion. Le récit bizarre qu'il venait d'entendre miroitait aux yeux +de sa mémoire. Lila avait conduit ce récit avec un charme que nous +n'avons pu rendre, et cependant René restait tourmenté par un doute +qui avait sa source dans l'instinct plus encore que dans la raison. + +Chose singulière, dans ce récit, ce qui l'avait frappé le plus +fortement, c'était l'épisode nuageux de la vampire. René eût répondu +par un sourire de mépris à quiconque lui aurait demandé s'il croyait +aux vampires femelles ou mâles. + +Et pourtant son idée ne pouvait le détacher de cette image +saisissante, malgré son absurdité: la morte chauve, couchée dans ce +tombeau depuis des siècles, et qui se réveillait jeune, ardente, +lascive, dès qu'une chevelure vivante, humide encore de sang chaud, +couvrait l'horrible nudité de son crâne. + +Il regardait l'ébène ondoyant de ces merveilleux cheveux noirs qui +couronnaient le front de Lila, ce front étincelant de jeunesse et de +charme, et il se disait: + +--Celles à qui la mort arrachait leurs chevelures étaient ainsi! + +Et il frémissait. + +Mais le frisson pénétrait jusqu'à la moelle de ses os, quand il avait +cette autre pensée qu'il essayait en vain de chasser: + +--Et la morte était ainsi également quand elle avait arraché leurs +chevelures! + +La morte! la vampire! tantôt brune, tantôt blonde, selon que sa +dernière victime avait eu des cheveux de jais ou d'or! + +Lila versa dans les verres le contenu d'un flacon de tokay, topaze +liquide qui remplit de fauves étincelles le cristal de Bohême aux +exquises broderies. + +Ils trempèrent ensemble leurs lèvres dans ce nectar, puis Lila voulut +faire l'échange des coupes et dit: + +--C'est mon pays qui produit cette liqueur des princes et des reines. +A l'endroit où la Save, toujours chrétienne, va se perdre dans le +Danube qui va finir, musulman, à Semlin, près de Belgrade, les jeunes +filles chantent la ballade de l'Ambre, tandis que chaque amant cueille +une perle de tokay sur la lèvre de sa maîtresse, dans un souriant +baiser. + +Une larme d'or tremblait sur le corail de sa bouche. René la but et +il lui sembla que cette goutte d'ambroisie était l'ivresse même et la +volupté. + +Ses tempes battaient, son coeur se serrait en un spasme fait +d'angoisses et de délices. + +Il regarda Lila, dont les grands yeux languissaient altérés de +caresses. + +Elle était belle comme ces rêves du paradis oriental dont la vapeur +d'opium ouvre les portes. Autour d'elle s'épandait un rayonnement +surnaturel. Ses longues paupières laissaient sourdre d'étincelantes +prières. + +René luttait encore. Il essaya de prononcer le nom d'Angèle dans son +âme. + +Mais ce vin était la passion, l'oubli, la folie. Il brillait comme une +flamme dans les coupes diamantées, comme une flamme il brûlait. + +--Encore une perle sur tes lèvres, murmura-t-il, et puisse la fièvre +adorée de ce beau songe n'avoir jamais, jamais de réveil! + +Lila remplit les coupes de nouveau. De nouveau leurs bouches se +touchèrent. René, défaillant, chancela sur son siège; Lila le retint +d'une étreinte soudaine. + +--Et tu n'as pas confiance en moi! dit-elle. + +René vit ses yeux tout pleins de belles larmes. + +--Je t'aime! balbutia-t-il, oh! je t'aime! + +Puis, exalté jusqu'au délire: + +--Ne m'as-tu pas dit ce que tu veux? Ta pensée n'est-elle pas céleste +comme ta beauté? Tu es l'ange placé ici-bas par la clémence de +Dieu pour combattre le démon. Je veux te donner tout, jusqu'à ma +conscience! Georges Cadoudal est un héros, frappé d'aveuglement; tu +le sauveras à cause du sang de mes veines qui est en lui, mais tu +l'empêcheras de tuer le destin de ce siècle. Je remets sa vie entre +tes mains. Ensuite... + +Et il parla, donnant le secret de la retraite qui permettait au +conspirateur breton de rester caché en se montrant et d'errer dans +Paris comme ces loups-garous des temps légendaires qui avaient une +tanière magique. + +Lila obéit; elle écouta, et chaque parole prononcée se grava dans sa +mémoire. + +Les bougies rosées allaient s'éteignant. Une lampe de nuit, pendue au +plafond, éclaira seule, bientôt, la solitude de cette chambre, +naguère si gaiement voluptueuse, et qui maintenant empruntait à ces +tremblantes clartés un aspect presque funèbre. + +Les rideaux de mousseline pendaient immobiles, protégeant l'alcôve +fermée. + +Dans l'alcôve, René de Kervoz dormait,--seul. + +Depuis combien de temps? + +La table était desservie, le feu mourait dans l'âtre. + +On entendait au dehors des bruits mêlés, lointains, comme le grand +murmure d'une ville éveillée. + +Et plus près, certes, c'était une illusion, car les oiseaux de jardins +ne chantent pas la nuit, on entendait comme un concert de petits +oiseaux babillards. + +Il faisait nuit, nuit noire. + +Mais, chose singulière, par la porte close placée vis-à-vis de +l'alcôve, une lueur brillante passait entre le sol et les battants. + +Vous eussiez dit le reflet d'un rayon de soleil. + +C'était par cette porte que Lila et René étaient entrés dans la +chambre de la collation. + +Etait-ce le jour au dehors? Dans cette pièce bizarre il n'y avait +nulle apparence de fenêtre. + +Combien y avait-il de temps que René dormait? + +Ç'avait été, il faut l'expliquer, un long rêve plutôt qu'un sommeil, +un rêve délicieux, enivré, adorable,--puis fiévreux,--puis triste, +morne, plein d'épouvantes lugubres. + +René pensait, vaguement, mais toujours. + +Il entendait, il voyait, ou bien peut-être croyait-il entendre et +voir. + +Ainsi sont les rêves, qu'ils s'appellent heureux songes ou cauchemars +horribles. + +Qu'elle était belle, jeune, ardente, divine! Quelles chères paroles +échangées! Et quels silences plus éloquents mille fois que les +paroles! + +C'était la première heure. + +René se souvenait de l'avoir contemplée endormie, sa tête charmante +baignée de cheveux noirs et appuyée sur son bras nu. + +Puis il y avait eu un intervalle de vrai sommeil sans doute, dont il +ne gardait ni sentiment ni mémoire. + +Puis une sorte de réveil; un baiser âcre et dur, une voix cassée qui +disait; + +--Je n'ai jamais aimé que toi: tu ne mourras pas! + +Ces paroles lui restaient dans l'esprit; il les entendait sans cesse +comme un obstiné refrain. + +Quelle signification avaient-elles? + +Puis encore... Mais qui s'étonnerait de l'absurdité d'un rêve? + +Chacun sait bien d'ailleurs que les impressions reçues dans l'état de +veille reviennent troubler le sommeil. + +C'était cette hideuse histoire de la vampire d'Uszel, ce cadavre +chauve qui vivait de jeunes chevelures. + +Lila, la grâce incarnée, l'enchanteresse, Lila était le cadavre. + +René la voyait changer dans son sommeil, changer rapidement et passer +par toutes les dégradations successives qui séparent la vie exubérante +de la mort,--de la mort affreuse, cachant sa ruine au fond d'une +tombe. + +Cette joue veloutée avait tourné au livide, puis les ossements avaient +percé la chair rongée. + +Mais pourquoi tenter l'impossible? Ce que René avait vu, nulle plume +n'oserait le dire. + +Un fait seulement doit être noté, parce qu'il se rattachait à l'idée +fixe de René. + +Tandis que s'opérait, sous ses yeux, cette transformation redoutable, +la chevelure noire, la splendide chevelure allait se détachant avec +lenteur, comme un parchemin collé qui se racornirait au feu. + +Il y eut d'abord une sorte de fissure faisant le tour du front et se +relevant aux tempes. La peau desséchée grinçait, laissant à découvert +un crâne affreux... + +René voulait fuir, mais son corps était de plomb. + +Il voulait crier; sa gorge n'avait plus de voix. + +Elle se leva,--Lila,--faut-il encore la nommer ainsi? Ses jambes, +sonores comme celles d'un squelette, se choquèrent et produisirent ce +bruit qui fige le sang dans les veines. + +La chevelure tenait encore au sommet du crâne. + +Elle s'approcha du foyer. La chevelure y tomba et rendit une noire +fumée. + +René ne vit plus rien, sinon une forme inerte, couchée en travers du +tapis qui était devant l'âtre. + +Une voix qui sortait on ne sait d'où, de partout, de nulle part, dit +dans un cri d'agonie: + +--Yanusza au secours! + +La vieille femme qui parlait latin parut. Elle vint jusqu'au lit, +ricanant et murmurant des mots incompréhensibles. + +En passant, elle poussa du pied la masse couchée qui sonna le sec. + +La vieille femme se pencha au-dessus de René et lui tâta brutalement +le coeur. + +--Pourquoi n'a-t-elle pas tué celui-là? dit-elle. + +Au contact de ces doigts rudes et froids, René fit un effort désespéré +pour recouvrer l'usage de ses muscles; mais il resta paralysé. + +La vieille femme ôta le couvert sans se presser. + +Puis elle étendit la nappe sur le parquet et fit glisser en grondant +la masse qui craquait jusqu'au centre de la toile, dont elle noua les +quatre bouts. + +Cela forma un paquet, bruyant comme un sac qu'on remplirait de jouets +d'ivoire. + +Elle le jeta sur ses épaules et se retira, courbée sous le fardeau. + +L'avant-dernier bruit que René entendit fut celui du pêne forçant la +serrure; le dernier, le grincement de deux solides verrous que l'on +fermait au dehors. + +Quand René s'éveilla enfin, car il s'éveilla, il avait la tête lourde +et toutes les articulations endolories, comme il arrive parfois après +un grand excès de table. + +Le soir précédent, pourtant, il n'avait rien mangé; tout au plus +avait-il vidé deux fois ce fameux verre de Bohème content l'ambroisie +hongroise: le vin de Tokai. + +Sa première pensée fut pour Angèle, et il eut comme une grande +joie qui imprégna tout son être en sentant qu'il l'aimait autant +qu'autrefois. + +Sa seconde pensée fut pour Lila, et il ressentit, pendant le quart +d'une minute, ce voluptueux affaissement qui avait été le commencement +de son sommeil. + +Mais au travers de ces vagues délices, un frisson vint qui glaça la +moelle de ses os: + +Le souvenir de son rêve... + +Etait-ce un rêve? + +Comment expliquer autrement que par un rêve la folie noire de ces +confuses aventures? + +Et pourtant il était là, dans ce lit. + +Où avait fui Lila? + +A la lueur vacillante de la lampe, il consulta sa montre qui était sur +la table de nuit. Sa montre marquait onze heures. + +Il la crut arrêtée. Il l'approcha de son oreille; elle marchait... + +Onze heures! Il était bien sûr d'avoir entendu les douze coups de +minuit, au moment où finissait le récit de Lila. + +Il était donc onze heures du matin! + +Mais alors, ces ténèbres qui l'environnaient?... + +Etait-il donc vraiment dans le sombre pays de l'impossible? + +Il sauta hors du lit. Ses habits étaient là, épars et jetés sur le +plancher. Il ne se souvenait point de les avoir ôtés. + +Comme il commençait sa toilette, son regard tomba sur la raie +lumineuse qui passait sous la porte. Il eut froid, et ses yeux firent +vitement le tour de la chambre, cherchant une fenêtre. + +La chambre n'avait point de fenêtre. + +Pour la première fois, l'idée de captivité naquit en lui. + +Mais c'était si invraisemblable! en plein Paris! + +Il eut honte de lui-même et sourit avec mépris en disant: + +--C'est la suite du rêve! + +Il s'habilla, ne voulant plus voir cette raie lumineuse qui mentait, +ne voulant point entendre ces bruits du dehors, ne voulant ni +comprendre, ni penser, ni raisonner. + +Il y a des choses extravagantes auxquelles on ne peut pas croire. + +Quand il fut habillé, il essaya, mais en vain, d'ouvrir la porte. Une +sueur glacée baigna ses tempes. + +Il appela. Dans cette chambre, la voix assourdie semblait frapper les +parois et retomber étouffée. + +Personne ne lui répondit. + +Il monta sur la table et décrocha la lampe où l'huile allait manquer. + +Il chercha une issue.--La chambre n'avait point d'issue. + +Comme il revenait vers le foyer, un objet frappa sa vue; un lambeau +de peau parcheminée a laquelle adhéraient des cheveux noire à demi +brûlés. + +Il s'affaissa lui-même sur le parquet, le coeur étreint par une +terreur extravagante et pensant: + +--La vampire!... Mon rêve serait-il une vérité? + +La lampe jeta une grande lueur et éclaira au-dessus de la cheminée +un écusson, timbré de la couronne comtale, autour duquel courait la +devise: _In vita mors, in mors vita_. + +Puis la lampe s'éteignit. + +René appuya ses deux mains contre son coeur révolté. + +Ses oreilles tintaient ce mot: + +--La vampire! la vampire! + +Et comme il cherchait des objections dans sa raison aux abois, se +disant: «Aurait-elle osé me raconter, elle-même sa propre histoire?» +sa mémoire lui répondit: + +--C'est la loi! Elle a obéi à la loi de son infernale existence en me +racontant sa propre histoire! + +Il poussa un horrible cri, et, sautant sur ses pieds, il se rua contre +la porte avec folie. La porte était solide comme un mur. + +Pendant une heure il s'épuisa en vains efforts. Quand il tomba enfin, +brisé, il lui sembla qu'une lèvre humide et glacée s'appuyait sur +sa bouche, et il perdit le sentiment, comme le clocher de +Saint-Louis-en-l'Ile carillonnait _l'Angelus_ de midi. + + + + +XIII + +LE SECRÉTAIRE GÉNÉRAL + + +Deux jours après, c'est-à-dire le 3 mars de cette même année 1804, +tout Paris restait en grand émoi par rapport à la conspiration +Moreau-Pichegru-Cadoudal, qui avait été, disait-on, si près de +réussir. Le secrétaire général de la préfecture de police reçut avis, +vers la tombée de la nuit, qu'un homme insistait pour parler en secret +à M. Dubois. Moreau et Pichegru étaient sous les verrous, mais Georges +Cadoudal demeurait libre, et toutes les mesures prises pour découvrir +sa retraite avaient échoué. + +Le citoyen Dubois, qui devait être comte d'empire, tenait la +préfecture de police depuis le 18 brumaire; il avait fait de son mieux +dans les affaires du Théâtre-Français et du Carousel, néanmoins le +premier consul avait de lui une idée assez médiocre et ne le regardait +point comme un sorcier, au contraire. + +Il y avait, en ce temps-là, plus de polices encore que nous ne l'avons +dit, et la police, de M. le préfet était très sévèrement contrôlée: +d'abord par la police générale du grand juge Régnier, ensuite par la +police du château, menée par Bourienne, et la police militaire, à qui +l'on donnait pour chef Anne-Jean-Marie-René Savary, duc de Rovigo, +enfin par la contre-police de Fouché, qui, rentré dans la vie privée +et habitant tour à tour son château de Pont-Carré ou son hôtel de la +rue du Bac, avait toujours l'oeil à toutes les serrures. + +M. Dubois était persuadé que de l'issue de l'affaire Cadoudal +dépendaient son influence ultérieure et sa fortune. + +C'était alors un homme de quarante-huit ans, bien tourné, bien +couvert, assez beau de visage, mais dont la physionomie vulgaire ne +promettait pas beaucoup plus que le personnage n'était capable de +tenir. + +L'avis dont nous avons parlé lui fut transmis au moment où il mettait +ses gants pour sortir et ne l'empêcha point d'aller à ses petites +affaires. + +Il avait pour secrétaire général un vieux brave homme moisi dans les +bureaux et qu'il avait choisi moins fort que lui pour son agrément +propre. Le citoyen Berthellemot, fruit trop mûr de la réaction +directoriale, avait des prétentions considérables, de très belles +traditions bureaucratiques, un culte profond pour la routine et +quelque teinture d'érudition. + +Il désirait la place du citoyen préfet, qui souhaitait la charge du +citoyen grand juge. + +C'était un homme grand et sec, d'une propreté remarquable, d'un +formalisme fatigant, bavard à l'excès, vétilleux et orgueilleux comme +tous les inutiles. Il avait passé la cinquantaine, à son amer regret. + +M. Berthellemot était seul dans son vaste bureau, donnant sur la rue +du Harlay-du-Palais, quand l'inspecteur divisionnaire Despaux vint +lui annoncer la venue d'un étranger qui insistait pour parler à M. le +préfet de police. + +--Quel homme est-ce? demanda le secrétaire général. + +--Un grand gaillard demi-chauve, à cheveux grisonnants, l'air grave et +résolu de ceux dont la jeunesse ne s'est point passée à garder leurs +mains dans leurs poches. J'ai vaguement l'idée d'avoir rencontré cette +figure-là quelque part; dans le quartier du Palais ou aux environs de +la cathédrale. + +--Monsieur Despaux, dit le secrétaire général sévèrement, un employé +de la police ne doit pas avoir de vagues idées. Il sait ou ne sait +pas. + +--Alors, monsieur, je ne sais pas. + +Le secrétaire général le regarda de travers, mais Despaux était +beaucoup plus fort que son chef, et soutint cette oeillade sans +broncher. + +M. de Talleyrand disait qu'il faut aller jusqu'en Angleterre pour +trouver des chefs plus forts que leurs commis. + +C'était une bien mauvaise langue. + +--Vous plaît-il de le recevoir? demanda M. Despaux. Le secrétaire +général hésita. + +--Attendez, monsieur l'inspecteur, attendez! répliqua-t-il. Comme vous +y allez! on voit bien qu'aucune responsabilité ne pèse sur vous. Moi, +je vois plus loin que le bout de mon nez, monsieur! + +Despaux s'inclina froidement. Berthellemot continua. + +--Nous traversons une méchante passe, savez-vous cela? Les +septembriseurs s'agitent dans l'ombre, et la faction babouviste a le +diable au corps, tout simplement. + +--Ce sont les anciens amis de M. le préfet dit Despaux tranquillement, +et de M. le secrétaire général. + +--Vous vous trompez, monsieur! prononça solennellement Berthellemot, +j'ai toujours partagé les sentiments du premier consul... et nous +songeons à épurer nos bureaux, M. le préfet et moi. + +Despaux se prit à sourire. + +--Si M. le préfet voulait m'accorder un congé, dit-il, temporaire ou +définitif, j'ai une invitation du secrétaire de M. Fouché qui fait de +belles parties de pêche, là-bas, à Pont-Carré... Je vous enverrais une +bourriche de truites, monsieur Berthellemot. + +Le secrétaire général fronça le sourcil et chiffonna une lettre qu'il +tenait à la main. Il était tout à fait en colère. + +--Petite parole, monsieur l'inspecteur! gronda-t-il entre ses dents +serrées, je possède les bonnes grâces du premier consul... je viens +d'arrêter l'homme le plus dangereux de ce siècle... quand je dis moi, +je parle de M. le préfet. + +--Cadoudal? l'interrompit Despaux, toujours souriant. + +--Pichegru!... Je suis parvenu à étouffer le bruit scandaleux qui +se faisait autour des mesures prétendues liberticides que Napoléon +Bonaparte prend pour le salut de l'Etat... J'y suis parvenu, +monsieur!... quand je dis moi... vous entendez... Et certes, +nous avons eu raison de démolir autrefois la Bastille... Mais la +Conciergerie est debout, monsieur l'inspecteur!... Et si un homme +comme vous, qui sait beaucoup trop de choses, méditait une honteuse +désertion... car je vous le dis, monsieur, si vous l'ignorez, le +premier consul se défie de son ministre de la police... et il a ses +raisons pour cela! + +--Pas possible! fit Despaux. Ce bon citoyen Fouché!... + +--Le mot citoyen est rayé de la langue officielle, je vous prie de +vous en souvenir, monsieur Despaux! Et je ne serais pas éloigné, mon +cher inspecteur, si je suis content de vous... et en souvenir des +relations toujours excellentes que nous avons eues ensemble, je ne +serais pas éloigné de songer sérieusement à votre avancement... Quand +je dis moi, il est bien entendu qu'il s'agit de mon chef, M. le +préfet. + +L'inspecteur divisionnaire se tut et sourit. + +--Monsieur le secrétaire général veut-il bien recevoir notre homme qui +attend? demanda-t-il. + +--Ah! ah! il attend... je l'avais oublié... Je pense que je ne suis +pas au service du premier venu, monsieur Despaux... Si je vous +chargeais spécialement de l'interroger? + +--Il refuserait de me répondre. + +--Il l'a annoncé? + +--Très nettement. + +--Votre avis personnel, monsieur Despaux, est-il que je le doive +recevoir, en l'absence de M. le préfet! + +--Monsieur le secrétaire général, répliqua l'inspecteur, je ne me +permets guère de donner des conseils à mes chef, mais dans les +circonstances où nous sommes... + +--Ce sont de diaboliques circonstances, monsieur. + +--Il se pourrait que les révélations de cet inconnu... + +--Alors il va me faire des révélations? + +--Tout porte à le croire... et si elles ont trait au complot... Vous +savez que nous ne sommes pas plus avancés que le premier jour. + +--Monsieur, l'interrompit Berthellemot, ma ligne de conduite, et +quand je dis ma ligne, c'est celle de M. le préfet... notre ligne de +conduite est toujours réglée d'avance, indépendamment de l'opinion de +celui-ci ou de celui-là. De grands événements se préparent, de très +grands événements. J'en sais plus long que je ne vous en veux dire, +croyez-le bien... La France a besoin d'un maître: je n'ai jamais varié +sur ce point. Qui vivra verra. Aussitôt que vous m'avez parlé de cet +homme, j'ai nourri l'intention formelle de le recevoir. S'il a de +mauvais desseins contre ma personne, mon devoir est de risquer ma +vie... et quand je dis ma vie... Mais n'importe, pour le service de Sa +Majesté... + +--Sa Majesté! répéta Despaux sans trop d'étonnement. + +--Ai-je dit Sa Majesté?... C'est la preuve du respect profond que je +porte au premier consul... Soyez prudent monsieur l'inspecteur... +peut-être le hasard vous a-t-il permis aujourd'hui d'élever vos +regards beaucoup au-dessus de votre sphère... Veuillez placer deux +agents en observation... et faites entrer l'homme qui vient me parler +de Georges Cadoudal. + +Le secrétaire général repoussa son siège et se mit sur ses pieds. D'un +geste solennel il congédia Despaux, qui voulait protester contre ses +dernières paroles. + +L'instant d'après, on entendit de lourdes bottes marcher dans une +chambre voisine. C'étaient les deux agents qui prenaient leur poste +d'observation. + +Puis l'huissier de service introduisit le mystérieux inconnu par la +porte du fond. + +M. Berthellemot était debout. Il toisa le nouvel arrivant de la tête +aux pieds avec ce regard prétendu profond des comédiens qui jouent M. +de Sartines ou M. de la Reynie, aux théâtres de mélodrames. + +Notez que ce regard seul suffirait pour mettre immédiatement le plus +vulgaire coquin sur ses gardes. + +J'affirme sur l'honneur que M. de la Reynie, qui était un homme de +grand mérite, ni même ce bon M. de Sartines, qui n'en avait pas +beaucoup plus que M. Berthellemot, ne firent jamais usage de ce regard +compromettant. + +Ce regard a pourtant grand succès au théâtre. Un comédien qui se +respecte n'en choisit jamais d'autre quand il a occasion de se +déguiser en lieutenant de police. + +Ce regard ne sembla produire aucune impression quelconque sur le +singulier personnage qui entrait et qui se retourna paisiblement pour +remercier l'huissier de sa complaisance. + +M. Berthellemot croisa ses bras sur sa poitrine. + +L'inconnu le salua avec une politesse pleine de bonhomie. + +--Approchez, dit M. Berthellemot. + +L'inconnu obéit. + +La description de M. l'inspecteur divisionnaire Despaux avait du bon. +L'homme était «un gaillard». Du moins, il avait dû l'être. C'était +maintenant un ancien gaillard, et selon toute apparence, à voir les +rides de son front et la couleur de son poil, ce ne pouvait plus être +qu'un gaillard démissionnaire. + +Il était vêtu de noir, très proprement et très pauvrement. Il nous +souvient d'avoir employé des expressions identiques pour peindre le +costume du «papa Sévérin,» la première fois que nous le rencontrâmes, +sur son banc de bois, aux Tuileries. + +Il était grand, il semblait fort; ses traits vigoureusement accentués, +mais calmes et bons, portaient la trace de plus d'un ravage, soit +qu'il eût lutté contre des passions désordonnées, soit qu'il eût +seulement livré l'éternelle bataille de l'homme contre son malheur. + +Quand il eut fait les deux tiers du chemin qui séparait la porte de la +table de travail, il salua décemment et dit: + +--C'est à M. le préfet que je souhaitais avoir l'honneur de parler. + +--Impossible, répondit Berthellemot solennellement. D'ailleurs M. le +préfet et moi, c'est tout un. + +--Alors, dit le bonhomme, faute de merles... Je voua remercie tout de +même de m'avoir accordé audience. + +Berthellemot s'assit et fourra sa main sons son frac; puis croisant +ses jambes l'une sur l'autre, il prit un couteau à papier qu'il +examina avec beaucoup d'attention. + +--Mon brave, répliqua-t-il en affectant un air de distraction, +j'espère que vous vous en rendrez digne. + +L'étranger mit sa main, une main robuste et très blanche, sur le +dossier d'une chaise. + +Comme un certain étonnement vint se peindre dans la prunelle du +secrétaire général, l'inconnu dit avec simplicité: + +--J'ai couru aujourd'hui beaucoup dans Paris, monsieur l'employé, et +je n'ai pas les moyens de courir en voiture. + +Il s'assit. + +Mais ne croyez pas qu'il y eût dans ce fait la moindre effronterie. +L'inconnu, tout en s'asseyant, garda son ait décent et courtois. + +M. Berthellemot se demanda si c'était un homme d'importance, mal +habillé, ou tout simplement un pauvre hère péchant par l'ignorance du +respect profond qui lui était dû, a lui, M. Berthellemot, _alter ego_ +de M. Dubois. + +Il était lynx par profession, mais myope de nature, il eut beau +aiguiser le propre regard de M. de Sartines qu'il avait retrouvé dans +les cartons, il ne put résoudre cette alternative. + +--Mon ami, dit-il, pour cette fois, je tolère une familiarité qui +n'est pas dans mes habitudes à l'égard des agents. + +--Je ne suis pas un agent, monsieur l'employé, répondit l'étranger, +et je vous remercie de votre complaisance. Je vous reconnais bien, +maintenant que je vous regarde. Au temps où il y avait des clubs, vous +parliez haut et bien d'égalité, de fraternité, etc. Cela vous a réussi +et je vous en félicite. Pendant que vous prêchiez, moi, je pratiquais, +ce qui rapporta moins. Depuis que vous avez fermé les clubs où vous +n'aviez plus rien à faire, je garde mes anciennes habitudes, bien plus +anciennes que les clubs; je continue de parler franc à mes inférieurs, +à mes égaux et à mes supérieurs aussi. + +L'humilité n'est pas généralement le défaut des tribuns parvenus. A +cette époque du consulat, on ne voyait dans Paris que petits Brutus, +devenus enragés patriciens: comme s'il était vrai de dire que la haine +de l'aristocratie est souvent tout uniment le désir immodéré de tuer +l'aristocrate pour se fourrer dans sa peau. + +M. Berthellemot appartenait énergiquement à cette catégorie de +bourgeois conquérants qui poussent à la roue des révolutions pour se +faire une honnête aisance, et qui enrayent tout net, dès qu'ils ont +quelque chose à perdre, adorant alors avec une franchise au-dessus de +tout éloge ce qu'ils ont conspué, conspuant ce qu'il ont adoré. + +Vous en connaissez tant comme cela, je dis tant et tant, qu'il est +inutile d'insister. + +--L'ami, fit-il avec dédain, je vous connais, moi aussi. Le bonheur +constant qui accompagne mes mesures, habiles autant que salutaires, +mécontente les ennemis du premier consul... + +--Je suis dévoué au premier consul, l'interrompit l'étranger sans +façon. Personnellement dévoué. + +--Petite parole! Vous avez le verbe haut, l'ami! Prenez garde! je vous +préviens qu'un homme comme moi n'est jamais au dépourvu. Je n'aurais +qu'un mot à dire pour châtier sévèrement votre insolence! + +Il frappa trois petits coups sur son bureau avec le couteau à papier +qu'il tenait à la main. + +Un coup de théâtre sur lequel il comptait évidemment beaucoup se +produisit aussitôt. La porte latérale ouvrit ses deux battants tout +grands, et deux hommes de mauvaise mine parurent debout sur le seuil. + +L'étranger se mit à sourire en les regardant: + +--Tiens! Laurent! dit-il doucement, et Charlevoy! Mes pauvres garçons, +il n'y avait plus que moi dans tout le quartier pour ne pas y croire! +vous en êtes donc? + +Une expression d'embarras se répandit sur les traits des deux agents. +Nous mentirions si nous prétendions qu'ils ressemblaient à des princes +déguisés. + +--Vous connaissez cet homme? demanda le secrétaire + +--Quant à cela, oui, répliqua Laurent, comme tout le monde le connaît, +monsieur Berthellemot. + +--Qui est-il? + +--Si M. le secrétaire général le lui avait demandé, murmura Charleroy, +il le saurait déjà, car celui-là ne se cache pas. + +--Qui est-il? répéta M. Berthellemot en frappant du pied. De la main, +l'étranger imposa silence aux deux agents, et se tournant vers le +magistrat, il répondit avec une modestie si haute, qu'elle était +presque de la majesté: + +--Monsieur l'employé, je ne suis pas grand'chose; je suis Jean-Pierre +Sévérin, successeur de mon père, gardien juré au caveau des montres et +confrontations du tribunal de Paris. + + + + +XIV + +LA LEÇON D'ARMES DU CITOYEN BONAPARTE + + +Il y a des noms qui font péripétie. Celui de Jean-Pierre Sévérin, +gardien juré de la Morgue, ne parut pas produire sur le secrétaire +général de la préfecture de police un effet extraordinaire. + +--Petite parole! monsieur Sévérin, dit seulement Berthellemot, d'un +ton qui n'était pas exempt de moquerie, j'ai affaire à un homme du +gouvernement, à ce qu'il paraît... Retirez-vous, messieurs, mais +restez à portée de voix. + +Les deux agents disparurent derrière la porte refermée. + +--Monsieur, reprit alors le secrétaire général, dont l'accent devint +sévère, je ne vois pas bien où peut tendre la posture que vous avez +prise près de moi. Je suis au lieu et place du préfet! + +--Je n'ai pris aucune posture, répliqua Jean-Pierre. Voilà tantôt +quarante cinq ans que je suis moi-même, et je ne prétends pas changer. +Ce n'est pas moi qui ai égaré l'entretien. + +--Brisons là, s'il vous plaît, monsieur le gardien de la Morgue, +l'interrompit Berthellemot avec brusquerie. Notre temps est précieux. + +--Le nôtre aussi, fit Jean-Pierre simplement. + +--Que me voulez-vous? + +--Je veux vous rendre un service et en solliciter un de vous. + +--S'agit-il de la grande affaire? + +--Je ne connais pas de plus grande affaire que celle dont il s'agit. + +Le secrétaire général lâcha son couteau à papier, et le rouge lui +monta au visage. Il fit ce rêve de s'approprier un renseignement +d'État de première importance, pendant que son chef courait la +prétentaine. Il se vit préfet de police. + +--Que ne parliez-vous! s'écria-t-il d'une voix qui tremblait +maintenant d'impatience. Vous serez récompensé richement, monsieur +Sévérin! Vous fixerez vous-même la somme... + +--Monsieur l'employé, je ne demande pas de récompense. + +--Comme vous voudrez, monsieur Sévérin, comme vous voudrez... +Savez-vous où il se cache? + +--Où il se cache? répéta le gardien de la Morgue. Vous voulez dire: Où +on le cache? + +Et comme le secrétaire général le regardait sans comprendre, il +ajouta: + +--Où on les cache, même, car ils sont deux: un jeune homme et une +fille. + +Berthellemot fronça le sourcil, puis il parut frappé d'une idée +subite. + +--Vous êtes plusieurs Sévérin? dit-il en ouvrant précipitamment un des +tiroirs de son bureau. + +--Ce n'est pas un nom très rare, répondit le gardien; mais de ma +famille, je ne connais que mon fils et moi. + +--Quel âge a votre fils? + +--Dix ans. + +Le secrétaire général lisait avec attention une pièce qu'il venait de +prendre dans son tiroir. + +--Avez-vous ouï parler, de près ou de loin, dit-il, d'un homme de +votre nom... d'un Sévérin qui porte le sobriquet de Gâteloup? + +--C'est moi-même, répondit le gardien. + +H. Bertbellemot eut un court tressaillement, qu'il réprima aussitôt. + +Le gardien continua: + +--Je suis Sévérin, dit Gâteloup. Gâteloup était mon surnom de prévôt +d'armes, dès avant la Révolution. + +--Ah! ah! fit Berthellemot, qui se reprit à le considérer d'un air +défiant, vous avez donc fait plus d'un métier, monsieur le gardien +juré? + +--J'ai fait beaucoup de métiers, monsieur l'employé. + +--Et vous continuez peut-être à manger à plus d'un râtelier, monsieur +Gâteloup? + +--Monsieur l'employé supérieur, rectifia le bonhomme avec docilité. + +--Berthellemot poursuivit: Et vous continuez peut-être à manger à plus +d'un râtelier, monsieur Gâteloup? + +Ceci fut dit d'un ton pointu: le ton habile, le ton Sartines. + +Jean-Pierre Sévérin tira de son gousset une montre-oignon de la plus +vénérable rondeur et la consulta. + +--Si monsieur l'employé supérieur voulait m'expédier... commença-t-il. + +--N'ayez point d'inquiétude, l'interrompit Berthellemot, qui, en ce +moment, avait une figure à gagner cent livres par mois dans n'importe +quel théâtre en jouant les pères nobles comiques, soyez tranquille, +monsieur le gardien juré! On va vous expédier, et de la bonne manière! + +Il se renversa sur le dossier de son fauteuil et ajouta: + +--Sévérin, dit Gâteloup, pensez-vous que le premier consul choisisse +ses serviteurs au hasard? S'il m'a confié la mission importante de +suppléer ou de compléter M. Dubois, c'est que son oeil perçant avait +découvert en moi cette sûreté de vue, ce sang-froid, ce discernement +que les annales de la police accordent seulement à quelques magistrats +hors ligne. Vous avez en vain essayé de me tromper, je vous perce à +jour: vous conspirez! + +Jean-Pierre fixa sur lui son grand oeil bleu qui avait parfois le +regard limpide de l'enfance. + +--Ah bah! fit-il. + +M. Berthellemot continua: + +--Hier, à neuf heures et demie du soir, vous ayez été vu et reconnu +tenant conférence avec le traître Georges Cadoudal, dans la rue de +l'Ancienne-Comédie. + +--Ah bah! répéta Jean-Pierre. Et si l'on a reconnu le traître Georges +Cadoudal, ajoutât-il, pourquoi ne l'a-t-on pas bel et bien coffré? + +--Je vous mets au défi, prononça majestueusement M. Berthellemot, de +sonder la profondeur de nos combinaisons! + +Jean-Pierre n'écoutait plus. + +--C'est pourtant vrai, dit-il, que j'étais hier au soir, à neuf heures +et demie, au carrefour du Théâtre-Brûlé, ou de l'Odéon, si vous aimez +mieux. Là, j'ai causé avec M. Morinière de l'affaire qui justement +m'amène auprès de vous... Mais j'affirme ne pas connaître du tout le +traître Georges Cadoudal. + +--Ne cherchez pas d'inutiles subterfuges... commença Berthellemot. + +Et comme Jean-Pierre fronçait très franchement ses gros sourcils, le +secrétaire général ajouta: + +--Je vous parle dans votre intérêt. Il ne faut jamais jouer au fin +avec l'administration, surtout quand elle est représentée par un homme +tel que moi, à qui rien n'échappe et qui lit couramment au fond des +consciences. Vous autres, révélateurs, vous avez l'habitude de vous +jeter dans les chemins de traverse pour doubler, pour tripler le +prix d'un renseignement, C'est votre manière de marchander; je ne +l'approuve pas. + +Pendant qu'il reprenait haleine, Jean-Pierre lui dit d'un air +mécontent: + +--Avec cela que vous marchez droit, vous, monsieur l'employé +supérieur! Tout à l'heure, vous m'accusiez de conspirer, a présent, +vous me prenez pour une mouche! + +H. Berthellemot ne perdit point son sourire d'imperturbable +suffisance. + +--Nous, c'est bien différent, répliqua-t-il, nous tâtons, nous allons +à droite et à gauche, battant les buissons... chacun de ces buissons, +bonhomme, peut cacher une machine infernale! + +--Alors, dit Jean-Pierre, qui s'installa commodément sur sa chaise, +battez les buissons, monsieur l'employé supérieur, et criez gare, +quand vous trouverez la machine... Dès que vous aurez fini, nous +causerons, si vous voulez. + +Tous les hommes très fins ont un geste particulier, une moue, un tic, +dans les moments d'embarras mental: Archimède à ces heures, sortait +du bain tout nu et parcourait ainsi les rues de Syracuse: on ne +souffrirait plus cela; Voltaire, plus frileux, se bornait à jeter sa +tabatière en l'air et la rattrapait avec beaucoup d'adresse; Machiavel +mangeait un petit morceau de sa lèvre; M. de Talleyrand s'amusait à +retourner la longue peau de ses paupières sens dessus dessous. + +M. Dubois, préfet de police, ne faisait rien de tout cela. A l'aide +d'une grande habitude qu'il avait de cet exercice, il obtenait de +chacune des articulations de ses doigts un petit claquement qui le +divertissait lui-même et impatientait autrui. + +Quand tout réussissait, il pouvait fournir, à trois par doigts trente +petites explosions, mais les pouces n'en donnaient parfois que deux. + +M. Berthellemot imitait son chef dans ce que son chef avait de bon. +Quand le préfet n'était pas là, le secrétaire général obtenait parfois +jusqu'à trente-six craquements et pensait à part lui: Je fais tout +mieux que M. le préfet!... + +Aujourd'hui, en désarticulant ses phalanges, M. Berthellemot se dit: + +--Voilà un homme dangereux et profond comme un puits. Il faut le +circonvenir, et je m'en charge! petite parole! + +--Mon cher monsieur Sévérin, reprit-il avec une noble condescendance, +vous n'êtes pas le premier venu. Vous avez reçu bonne éducation, cela +se voit, et vous avez une façon de vous présenter très convenable. +L'emploi que vous occupez, est médiocre... + +--Je m'en contente, l'interrompit Gâteloup avec une sorte de rudesse. + +--Fort bien... Nous disposons ici de certains fonds, destinés à +récompenser le dévouement... + +--Je n'ai pas besoin d'argent, l'interrompit encore Gâteloup. + +Puis il ajouta, avec un sourire qui sentait en vérité son gentilhomme: + +--Monsieur l'employé supérieur, vous battez des buissons où je ne suis +pas. + +--Morbleu! à la fin, s'écria Berthellemot, qu'est-ce que vous avez à +me dire, mon brave? + +--Ce n'est pas ma faute si M. l'employé supérieur ne le sait déjà, +répliqua Jean Pierre. Je viens ici... + +Mais le démon de l'interrogation reprenait M. Berthellemot: + +--Permettez! fit-il d'un ton d'autorité. C'est à moi, je suppose, +de conduire l'entretien. Ne nous égarons pas... Vous dites que le +personnage suspect avec qui vous étiez rue de l'Ancienne-Comédie +s'appelle Morinière... + +--Et qu'il n'est pas suspect, intercala Jean-Pierre. + +--Vous niez qu'il soit le même que Georges Cadoudal? + +--Pour cela, de tout mon coeur! + +--Alors, qui est-il? + +--Un marchand de chevaux de Normandie. + +--Ah! ah! de Normandie!... Je prends des notes, ne vous effrayez +pas... Le fait est qu'il y a de nombreux maquignons en Normandie... Et +pourquoi, s'il vous plaît, M. Séverin fréquentez-vous des maquignons? + +--Parce que M. Morinière est dans le même cas que moi, répondit +Jean-Pierre. + +--Prenez garde! s'écria M. Berthellemot; vous aggravez votre affaire. +Dans quel cas êtes-vous? + +--Dans le cas d'un homme qui a perdu un enfant. + +--Et vous venez à la préfecture?... + +--Pour que M. le préfet m'aide à le retrouver, voilà tout. + +Il y a des gens qui mettent deux paires de lunettes. An regard de +M. de Sartines, dont il faisait généralement usage, M. Berthellemot +joignit le regard de M. Lenoir. Feu Argus en avait encore davantage. + +--Est-ce plausible? grommela-t-il. Je prends des notes... Ah! ah! le +préfet serait bien embarrassé! + +--Et si ce n'est pas votre état, monsieur l'employé supérieur, ajouta +Jean-Pierre, qui fit mine de se lever, j'irai ailleurs. + +--Où donc irez-vous, mon garçon? + +--Chez le premier consul, si vous voulez bien le permettre. + +M. Berthellemot bondit sur son fauteuil. + +--Chez le premier consul, répéta-t-il. Bonhomme, pensez-vous qu'on +entre comme cela chez le premier consul? + +--Moi, j'y entre, répondit Jean-Pierre simplement. Il faut donc me +dire, par un oui ou par un non, et sans nous fâcher, si c'est votre +métier d'aider les gens en peine. + +La question ainsi posée déplut manifestement au secrétaire général, +qui reprit son couteau à papier et l'aiguisa sur son genou. + +--L'ami, dit-il entre ses dents, vous m'avez déjà pris beaucoup de mon +temps, qui appartient à l'intérêt public. Si vous prétendiez jamais +que je ne vous ai pas reçu avec bonté, vous seriez un audacieux +calomniateur. Je ne fais pas un métier, sachez cela: j'ai un haut +emploi, le plus important de tous les emplois, presque un sacerdoce! +Je vous donnerais un démenti formel au cas où vous avanceriez que je +vous ai refusé mon aide. Me blâmez-vous pour les précautions dont +j'entoure la vie précieuse de notre maître? Expliquez-vous brièvement, +clairement, catégoriquement. Pas d'ambages, pas de détours, pas de +circonlocutions! Que réclamez-vous? Je vous écoute. + +--Je viens, commença aussitôt Jean-Pierre, pour vous demander... + +Mais M. Berthellemot l'interrompit d'un geste familier, qui formait +avec la gravité un peu rogue de son maintien un contraste presque +attendrissant. + +--Attendez! attendez! fit-il comme si une idée subite eût traversé son +cerveau. Je perdrais cela! Saisissons la chose au passage! Par quel +hasard, mon cher monsieur Sévérin, avez-vous vos entrées chez le +premier consul?... Il est bien entendu que, si c'est un secret, je +n'insiste pas le moins du monde. + +--Ce n'est pas un secret, répliqua Jean-Pierre. Il m'arriva une fois +sous la Convention... + +--Nous nous comprenons bien, mon cher monsieur Sévérin je ne vous +force pas, au moins... + +--Monsieur l'employé supérieur, interrompit Jean-Pierre à son tour, si +ce n'était pas mon idée de vous répondre, vous auriez beau me forcer. +Je ne dis jamais que ce que je veux. + +--Un brave homme! s'écria le secrétaire général avec une admiration +dont nous ne garantissons pas la sincérité, un vrai brave homme... +allez! + +--Sous la Convention, continua Jean-Pierre, vers la fin de la +Convention, et, s'il faut préciser, je crois que c'était dans les +premiers jours de vendémiaire, an IV,--le 23 ou le 24 septembre +1795,--un jeune homme en habit bourgeois, d'aspect maladif et pâle, +vint dans ma salle d'armes... + +--Quelle salle d'armes? demanda M. Berthellemot. + +--J'étais marié depuis trois ans déjà, et j'avais mon petit garçon. +Comme on n'avait plus besoin de chantres à Saint-Sulpice, dont les +portes étaient fermées, je m'étais mis en tète de monter une petite +académie dans une chambre, sur le derrière de l'hôtel ci-devant +d'Aligre, rue Saint-Honoré. Mais ceux qui font aller les salles +d'escrime étaient loin à ce moment-là, avec ceux qui vont à l'église, +et je ne gagnais pas du pain. + +--Pauvre monsieur Sévérin! ponctua Berthellemot, je ne peux pas vous +exprimer à quel point votre récit m'intéresse? + +--Ce jeune homme en habit bourgeois dont je vous parlais avait une +tournure militaire... + +--Je crois bien, mon cher monsieur Sévérin! comme César! comme +Alexandre le Grand! comme... + +--Comme Napoléon Bonaparte, monsieur l'employé supérieur, on ne vous +en passe pas; vous avez deviné que c'était lui. + +Berthellemot fourra sa main droite dans son jabot et dit avec +conviction: + +--Petite parole, vous en verrez bien d'autres. Ce n'est pas au hasard +que le premier consul choisit ceux qui doivent occuper certaines +positions. Non, ce n'est pas au hasard! + +--Donc, reprit Jean-Pierre Sévérin, le jeune Bonaparte, général de +brigade en disponibilité, attaché, par je ne sais quel bout, au +ministère de la guerre, grâce à la protection de M. de Pontécoulant, +mécontent, fiévreux, tourmenté,--pauvre fourreau usé par une +magnifique lame,--entrait tout uniment: dans la première salle d'armes +venue, pour y chercher une fatigue physique qui apaise les nerfs et +mate l'intelligence. + +--Savez-vous que vous vous exprimez très bien, mon cher monsieur +Sévérin? dit le secrétaire général. + +--Je ne l'avais jamais vu, continua Jean-Pierre, et même je n'avais +jamais entendu prononcer son nom, mais je passe; pour être un peu +sorcier. + +Berthellemot recula son siège. Jean-Pierre reprit:: + +--Vous ne croyez pas aux sorciers, ni moi non plus... cependant, +monsieur l'employé supérieur, il se passe à Paris, en ce moment, des +choses bien étranges, et le motif de ma présence dans votre cabinet +a trait à une aventure qui frise de bien près le surnaturel... Mais +revenons au jeune Bonaparte. J'eus comme un choc en le voyant. Un +brouillard lumineux tomba devant mon regard. Il sourit et prit un +fleuret qu'il mit en garde de quarte d'une main novice et presque +maladroite. + +«--Est-ce vous qui êtes le citoyen Sévérin, dit Gâteloup! me +demanda-t-il. + +«--Oui, citoyen général,» répondis-je. + +--Je ne me trompe pas, s'interrompit ici Jean-Pierre. Je l'appelai +citoyen général, et je ne saurais expliquer pourquoi. + +«--Capitaine, mon ami, rectifia-t-il. Et me trouvez-vous trop vieux +pour mon grade?» + +Le citoyen Bonaparte avait alors juste vingt-cinq ans, et n'en +paraissait pas plus de vingt. + +Je ne me souviens plus de ce que je répondis, j'éprouvais un grand +trouble. Il poursuivit: + +«--Antoine Dubois, mon médecin, m'a ordonné de faire de l'exercice; je +ne sais pas me promener, c'est trop long, et je passerais vingt-quatre +heures à cheval sans fatigue. Etes-vous homme à me rompre les os, à me +courbaturer les muscles en vingt minutes de temps chaque jour? + +«--Oui, citoyen général. + +«--On vous dit capitaine... Et combien me prendrez-vous pour cela? je +ne suis pas riche.» + +Nous convînmes du prix, et il fallut commencer incontinent; car, dès +ce temps-là, il n'aimait pas attendre. + +Je ne le fatiguai pas, je le moulus si bel et si bien qu'il demanda +grâce et tomba tout haletant sur ma banquette. + +«--Parbleu! dit-il en riant et en essuyant ses cheveux plats qui +ruisselaient de sueur sur son grand front, Mme de Beauharnais +jetterait de jolis cris, si elle me voyait en un pareil état!» + +J'étais muet et presque aussi las que lui, moi dont le bras est de fer +et le jarret d'acier. + +«--Çà! mon maître, dit-il en se levant tout à coup, j'ai perdu plus de +vingt minutes. Que je vous paye, et à demain!» + +Il plongea précipitamment dans son gousset sa main longue et fine, +mais il la retira vide: il avait oublié ou perdu sa bourse. + +«--Me voilà bien! fit-il en rougissant légèrement, je me suis donné +ici une fausse qualité, et je vais être obligé de vous demander +crédit! + +«--Général, répliquai-je, vous n'avez trompé personne. + +«--C'est vrai... Vous me connaissiez? + +«--Non, sur mon honneur!... + +«--Alors, comment savez-vous!... + +«--Je ne sais rien.» + +Il fronça le sourcil. + +«--Sire...» continuai-je. + +--Sire! s'écria le secrétaire général, qui écoutait avec une avide +attention. Parole jolie! vous l'appelâtes sire, mon cher monsieur +Gâteloup! + +--Monsieur l'employé, s'interrompit Jean-Pierre, je vous dis les +choses comme elles furent. Je vous ai promis de raconter, non point +d'expliquer. Le citoyen Bonaparte fit comme vous: il répéta ce mot: +sire! Et il recula de plusieurs pas, disant: + +«--L'ami, je suis un républicain!» + +Moi, je poursuivis, parlant comme les pythonisses antiques, avec un +esprit qui n'était pas à moi: + +«--Sire, je suis un républicain, moi aussi, je l'étais avant vous, +je le serai après vous. Ne craignez pas que je réclame jamais des +intérêts trop lourds pour le crédit que je fais aujourd'hui à Votre +Majesté!» + +--Vous dites cela? murmura Berthellemot, avant le 13 vendémiaire! +C'est curieux, petite parole, c'est extrêmement curieux! + +--Pas longtemps auparavant... c'était le 4 ou le 5. + +--Et que répondit l'empereur?... je veux dire le premier consul... je +veux dire le citoyen Bonaparte. + +--Le citoyen Bonaparte me regarda fixement. La pâleur de sa joue +creuse et amaigrie était devenue plus mate. + +«--Ami Gâteloup, me dit-il, d'ordinaire je n'aime ni les illuminés +ni les fous... mais vous ayez l'air d'une bonne âme, et vous m'avez +courbaturé comme il faut... A demain.» Et il partit. + +--Et il revint? demanda Berthellemot. + +--Non... jamais. + +--Comment! jamais? + +--Il n'eut pas le temps... Sa courbature n'était pas encore guérie +quand le 13 vendémiaire arriva. A l'affaire devant Saint-Roch, il +commandait l'artillerie. Il y eut là bien du sang répandu: du sang +français. Le jeune général de brigade était nommé général de division +par le Directoire: il n'avait plus besoin de la protection de M. de +Pontécoulant... Je le suivais de loin; j'allais où l'on parlait de +lui, et bientôt on parla de lui partout... Comment dire cela? Il +m'inspirait une épouvante où il y avait de la haine et de l'amour... + +L'année suivante, il épousa cette Mme de Beauharnais «qui aurait +poussé de jolis cris,» si elle l'avait vu en l'état où je l'avais +mis à ma salle d'armes;--puis il partit, général en chef de l'armée +d'Italie. + +--Et vous ne l'aviez pas revu? interrogea le secrétaire général, qui +oubliait de jouer sa comédie, tant la curiosité le tenait. + +--Je ne l'avais pas revu, répondit Jean-Pierre. + +--Dois-je conclure qu'il est encore votre débiteur? + +--Non pas! Il m'a payé. + +--Généreusement? + +--Honnêtement. + +--Que vous a-t-il donné? + +--Le prix de mon cachet était d'un écu de six livres. Il m'a donné un +écu de six livres. + +Le secrétaire général enfla ses joues et souffla comme Eole en faisant +craquer ses doigts. + +--Pas possible! parole mignonne, pas possible! + +--Ce qui n'était pas possible, prononça lentement Jean-Pierre Sévérin, +dont la belle tête se redressa comme malgré lui, c'était de me donner +davantage. + +--Parce que? fit Berthellemot naïvement. + +--Je vous l'ai dit, monsieur l'employé supérieur, répondit +Jean-Pierre: j'étais républicain avant le général Bonaparte; je suis +républicain, maintenant que le premier consul ne l'est plus guère; je +resterai républicain quand l'empereur ne le sera plus du tout. + + + + +XV + +LA RUE DE LA LANTERNE + + +Le secrétaire général de la préfecture rapprocha son siège et prit un +air qu'il voulait rendre tout à fait charmant. + +--Alors, dit-il, cher monsieur Sévérin, nous allons quelquefois rendre +notre petite visite à notre ancien élève, sans façon? + +--Quelquefois, répondit Jean-Pierre, pas souvent. + +--Et nous ne demandons jamais rien? + +--Si fait... je demande toujours quelque chose. + +--On ne nous refuse pas? + +--On ne m'a pas encore refusé... + +--Et pourtant, ajouta-t-il en se parlant à lui-même, ma dernière +requête était de six mille louis... + +--Malepeste! six mille louis! il y a bien des cachets de six livres, +là dedans, mon cher monsieur Sévérin! + +--Quand vous passerez au Marché-Neuf, monsieur l'employé, regardez la +petite maison qu'on y bâtit... + +--La nouvelle Morgue! s'écria Berthellemot. Parbleu! je la connais de +reste! on n'a pas voulu suivre nos plans... + +--C'est qu'ils n'étaient pas conformes aux miens, plaça modestement +Jean-Pierre. + +--Bon! bon! bon! fit par trois fois le secrétaire général. Je suis, +en vérité, bien enchanté d'avoir fait votre connaissance. Nous sommes +voisins, mon cher monsieur Sévérin... quand vous aurez besoin de moi, +ne vous gênez pas, je vous présenterai à M. le préfet. + +--Voilà plus d'une heure et demie, monsieur l'employé, l'interrompit +doucement Jean-Pierre, que vous savez que j'ai besoin de vous. + +--C'est accordé, mon voisin, c'est accordé... ne vous inquiétez pas... +accordé, parole jolie! accordé! + +--Qu'est-ce qui est accordé? + +--Tout... et n'importe quoi... nous voilà comme les deux doigts de la +main... ah! ah! miséricorde! ce ne sont pas les républicains comme +vous que nous craignons... Je ne me souviens pas d'avoir jamais +rencontré un homme dont la conversation m'ait plus vivement +intéressé... Mais qu'avons-nous besoin d'écouteurs aux portes, dites? +Laurent! Charlevoy! Ici, mes drôles! + +La porte latérale s'ouvrit aussitôt, montrant les deux agents le +chapeau à la main. + +--Allez voir au cabaret si nous y sommes, citoyens, leur dit +Berthellemot; et en passant prévenez M. Despaux que je le mettrai +demain à la disposition de ce bon M. Séverin... pour une affaire très +sérieuse, très pressée, et qui regarde un ami dévoué du gouvernement +consulaire. + +--M'est-il permis de vous interrompre, monsieur l'employé? demanda +Jean-Pierre. + +--Comment donc, mon cher voisin!... Attendez, vous autres! + +--Je voulais vous faire observer simplement, dit Jean-Pierre, que ce +n'est pas demain, mais ce soir même que je réclamerai votre concours. + +--Vous entendez, Laurent! vous entendez, Charlevoy! Prévenez M. +Despaux qu'il ne quitte pas la préfecture, et vous-mêmes restez aux +environs... Il y aura un service de nuit, s'il le faut... Allez!... +Petite parole! il y a des gens pour qui on ne saurait trop faire. + +--Voyez-vous, bon ami et voisin, reprit Berthellemot quand les deux +agents eurent disparu, tout ici est ordonné, huilé, graissé comme une +mécanique en bon état. Le premier consul sait bien que je suis l'âme +de la maison; il aurait désiré m'élever à des fonctions plus en +rapport avec mes capacités, mais je fais si grand besoin à cet +excellent M. Dubois. D'un autre côté, je me suis attaché à +cette pauvre bonne ville de Paris, dont je suis le tuteur et le +surveillant... l'espiègle qu'elle est me donne bien quelque fil +à retordre, mais c'est égal, j'ai un faible pour elle... Ah ça! +maintenant que nous voilà seuls, causons... Quand vous verrez le +premier consul, j'espère que vous lui direz avec quel empressement je +me suis mis à votre disposition... + +--Puis-je vous expliquer mon affaire, monsieur l'employé? + +--Oui, certes, oui, répondit Berthellemot. Je vous appartiens des +pieds à la tête. Seulement, vous savez, pas de détails inutiles; ne +nous noyons pas dans le bavardage! le bavardage est ma bête noire. En +deux mots, je me charge d'expliquer le cas le plus difficile, et c'est +ce qui fait ma force... Prenez votre temps! recueillez-vous. C'est +qu'il est comme cela! j'entends le premier consul! Il a dû être +vivement frappé de cette bizarrerie: un homme qui lui dit Sire et +Votre Majesté, en pleine Convention!... Et savez-vous? souvent des +personnes placées dans des positions... originales prennent plus +d'influence sur lui que les plus importants fonctionnaires... Je suis +tout oreilles, mon cher monsieur Sévérin. + +--Monsieur l'employé supérieur, commença Jean-Pierre, quoique je n'aie +aucunement le désir de vous raconter ma propre histoire, il faut que +vous sachiez que je me suis marié un peu sur le tard. + +--Et comment va madame? interrogea bonnement M. Berthellemot. + +--Assez bien, merci. Quand je l'ai épousée, en 1789... + +--Grand souvenir! piqua le secrétaire général. + +--Elle avait, poursuivit Jean-Pierre, un enfant d'adoption, une petite +fille... + +--Voulez-vous que je prenne des notes? l'interrompit Berthellemot avec +pétulance. + +--Il n'est pas nécessaire. + +--Attendez, cela vaut toujours mieux. Ma mémoire est si chargée!... et +pendant que nous sommes ici de bonne amitié tous deux, mon cher voisin +et collègue... car enfin, nous sommes également salariés par l'Etat... +laissez-moi vous dire une chose qui va bien vous étonner: je ne +ressemble pas du tout au premier consul! + +Jean-Pierre ne fut pas aussi surpris que M. Berthellemot l'espérait. + +--Je ne lui ressemble pas, poursuivit celui-ci, en ce sens que, +moi, je crois un peu à toutes ces machines-là... Je ne suis pas +superstitieux... Allons donc!... hors l'Etre suprême que nous avons +admis parce qu'il n'est pas gênant, je me moque de toutes les +religions, au fond... Mais, voyez-vous, il est incontestable que +certaines diableries existent. J'avais une vieille tante qui avait un +chat noir... Ne riez pas, ce chat était étonnant? Et je vous défierais +d'expliquer philosophiquement le soin qu'il prenait de se cacher au +plus profond de la cave quand on était treize à table... Savez-vous +l'anecdote de M. Bourtibourg? Elle est curieuse. M. Bourtibourg avait +perdu sa femme d'une sueur rentrée. C'était un homme économe et rangé, +qui entretenait sa cuisinière pour ne pas se déranger à courir le +guilledou. Désapprouvez-vous cela? les avis sont partagés. Moi, je +trouve que le mieux est de n'avoir point d'attache et d'aller au jour +le jour. Un soir qu'il faisait son cent de piquet avec le vicaire de +Saint-Merry... j'entends l'ancien vicaire, car il avait épousé +la femme du citoyen Lancelot, marchand de bas et chaussons à la +Barillerie... Ils avaient divorcé, les Lancelot, s'entend... Et +Lancelot faisait la cour, en ce temps-là, à la cousine de M. Fouché, +qui n'achetait pas encore des terres d'émigré... Eh bien! on entendit +marcher dans le corridor, où il n'y avait personne, comme de juste, +et Mathieu Luneau, le brigadier de la garde de Paris, qui se portait +comme père et mère, mourut subitement dans la huitaine. Je puis vous +certifier cela: j'avais pris des notes... Du reste, les historiens de +l'antiquité sont pleins de faits semblables: la veille de Philippes, +la veille d'Actium... Vous savez tout cela aussi bien que moi, car +vous devez être un homme instruit, monsieur Sévérin: je me trompe +rarement dans mes appréciations... + +--Le temps passe... voulut dire Jean-Pierre, qui avait déjà consulté +sa grosse montre deux ou trois fois. + +--Permettez! je ne parle jamais au hasard. C'était pour arriver à vous +dire qu'en ce moment même et en pleine ville de Paris, il se passe un +fait capital... Croyez-vous aux vampires, vous, mon voisin? + +--Oui, répondit Jean-Pierre sans hésiter. + +--Ah bas! fit M. Berthellemot en se frottant les mains, en auriez-vous +vu? + +--J'ai fait mieux qu'en voir, répliqua le gardien de la Morgue en +baissant la voix cette fois, j'en ai eu. + +--Comment! voua en avez eu! C'est un sujet qui excite tout +particulièrement ma curiosité. Expliquez-vous, je vous en prie, et ne +vous formalisez point si je prends quelques notes. + +--Monsieur l'employé supérieur, prononça Jean-Pierre lentement, chaque +homme a quelque point sur lequel précisément il ne lui plaît pas de +s'expliquer. Si j'étais interrogé en justice, je répondrais selon ma +conscience. + +--Très-bien, monsieur Sévérin, très-bien... Vous croyez au vampires, +cela me suffit pour le moment... Je voulais vous dire qu'à l'heure où +nous sommes, cent mille personnes, à Paris, sont persuadés qu'un être +de cette espèce rôde dans les nuits de la capitale du monde civilisé. + +--Je venais vous parler de cela, monsieur l'employé, l'interrompit +Jean-Pierre, et si vous le voulez bien... + +--Pardon! encore un mot! un simple mot... Croiriez-vous que nous en +sommes encore à l'état d'ignorance la plus complète sur la matière, +malgré les savants ouvrages publiés en Allemagne. Moi, je lis tout, +sans nuire à mes occupations officielles. Voilà où mon organisation +est véritablement étonnante! Nos badauds appellent l'être en question +_la vampire_, comme s'il n'était pas bien connu que la femelle du +vampire est l'oupire ou succube, appelée aussi goule au moyen âge... +J'ai jusqu'à présent onze plaintes... sept jeunes gens disparus et +quatre jeunes filles... Mais je vous ferai observer, et ce sont les +propres termes de mon rapport à M. le préfet, qu'il n'y a besoin pour +cela ni de goule, ni de succube, ni d'oupire. Paris est un monstre qui +dévore les enfants. + +--A dater de l'heure présente, monsieur l'employé, dit Jean-Pierre qui +se leva, vous avez treize plaintes, puisque je vous en apporte deux: +une en mon nom personnel, une au nom de mon compère et compagnon, +le citoyen Morinière, marchand de chevaux, que vous avez pris pour +Georges Cadoudal. + +Berthellemot se toucha le front vivement. + +-Je savais bien que j'avais quelque chose à vous demander! +s'écria-t-il. On devrait prendre des notes. Eprouvez-vous quelque +répugnance à me dire depuis combien de temps vous connaissez ce M. +Morinière? + +--Aucune. Je l'ai vu pour la première fois il y a deux ans, Il venait +à ma salle pour maigrir. C'est une bonne lame. + +--Est-ce l'habitude, parmi les marchands de chevaux, de connaître et +de pratiquer l'escrime? + +--Pas précisément, monsieur l'employé, mais la meilleure épée de +Paris, après moi, qui suis un ancien chantre de paroisse, est François +Maniquet, le boulanger des hospices... le métier n'y fait rien. + +--Et vous n'avez jamais cessé de voir ce citoyen Morinière depuis deux +ans? + +--Au contraire, je l'avais perdu de vue. Son commerce ne lui permet +point de séjourner longtemps à Paris. + +Berthellemot cligna de l'oeil et se gratta le bout du nez. Aucun +détail n'est superflu quand il s'agit de ces personnages historiques. + +--Ce vantard de Fouché, grommela-t-il, battrait la campagne et irait +chercher midi à quatorze heures; M. Dubois resterait empêtré... moi, +je tombe droit sur la piste comme un limier bien exercé. + +--Mon cher monsieur Sévérin, reprit-il tout haut, en quelles +circonstances avez-vous retrouvé M. Morinière, votre compère et +compagnon? + +--A la Morgue. + +--Récemment? + +--Hier matin... Il venait là, bien triste et tout tremblant, pour +s'assurer que le corps de son fils n'était point posé dans le caveau. + +--Mais, sarpebleu! s'écria Berthellemot, je ne connais pas de fils +adulte à Georges Cadoudal! Parole! + +Jean-Pierre ne répondit pas. + +Berthellemot reprit: + +--Me voilà tout à vous pour notre petite affaire de la jeune fille +enlevée. Vous ne sauriez croire, mon voisin, combien cet ordre d'idées +m'intéresse et fait travailler mon ardente imagination. Si Paris +possède une goule, il faut que je la trouve, que je l'examine, que +je la décrive... Vous savez que ces personnes ont des lèvres qui +les trahissent... Que j'aie seulement un petit bout de trace, et +j'arriverai tout net à l'antre, à la caverne, à la tombe où s'abrite +le monstre... C'est la partie agréable de la profession, voyez-vous; +cela délasse des travaux sérieux. Faites votre rapport à votre aise, +soyez véridique et précis. Je vais prendre des notes. + +--Monsieur l'employé, demanda Jean-Pierre avant de se rasseoir, +puis-je espérer que je ne serai plus interrompu? + +--Je ne pense pas, mon voisin, repartit Berthellemot d'un air un peu +piqué, avoir abusé de la parole. Mon défaut est d'être trop taciturne +et trop réservé. Allez, je suis muet comme une roche. + +Jean-Pierre Sévérin reprit son siège et commença ainsi: + +--L'établissement nouveau du Marché Neuf, dont je dois être le +greffier concierge, est presque achevé et nécessite déjà de ma part +une surveillance fort assujettissante. On expose encore à l'ancien +caveau, mais sous quelques jours on fera l'étrenne de la Morgue... et +c'est une chose étonnante; je songe à cela depuis bien des semaines. +Je me demande malgré moi: qui viendra là le premier? Certes, c'est une +maison à laquelle on ne peut pas porter bonheur, mais enfin, il y a +des présages. Qui viendra là le premier! un malfaiteur? un joueur? +un buveur? un mari trompé? une jeune fille déçue? le résultat d'une +infortune ou le produit d'un crime? + +Nous demeurons à deux pas du Châtelet, au coin de la petite rue de +la Lanterne. J'aime ma femme comme le désespéré peut chérir la +consolation, le condamné la miséricorde. A une triste époque de ma vie +où je croyais mon coeur mort, j'allai chercher ma femme tout au fond +d'une agonie de douleurs, et mon coeur fut ressuscité. + +Notre logis est tout étroit; nous y sommes les uns contre les autres; +mon fils grandit pâle et faible. Nous n'avons pas assez d'espace ni +d'air, mais nous nous trouvons bien ainsi; il nous plaît de nous +serrer dans ce coin où nos âmes se touchent. + +Il y a chez nous trois chambres: la mienne, où dort mon fils, celle où +ma femme s'occupe de son ménage; nous y mangeons, et c'est là que le +poêle s'allume l'hiver; celle enfin où Angèle brodait en chantant avec +sa jolie voix si douce. + +Celle-là n'a guère que quelques pieds carrés, mais elle est tout au +coin de la rue, et il y vient un peu de soleil. + +Le rosier qui est sur la fenêtre d'Angèle a donné hier une fleur. +C'est la première. Elle ne l'a pas vue... La verra-t-elle? + +De l'autre côté de la rue se dresse une maison meilleure que la nôtre +et moins vieille. On y loue au mois des chambres aux jeunes clercs et +à ceux qui font leur apprentissage pour entrer dans la judicature. + +Voilà un peu plus d'un an, il n'y avait pas quinze jours que ma femme +et moi nous nous étions dit: Angèle est maintenant une jeune fille, un +étudiant vint loger dans la maison d'en face. On lui donna une chambre +au troisième étage, une belle chambre, en vérité, à deux fenêtres, et +aussi large à elle toute seule que notre logis entier. + +C'était un beau jeune homme, qui portait de longs cheveux blonds +bouclés. Il avait l'air timide et doux. Il suivait les cours de +l'école de droit. + +J'ai su cela plus tard, car je ne prends pas grand souci des choses de +notre voisinage. Ma femme le sut avant moi, et Angèle avant ma femme. + +Le jeune homme avait nom Kervoz ou de Kervoz, car voilà qu'on +recommence à s'appeler comme autrefois. Il était le fils d'un +gentilhomme breton, mort avec M. de Sombreuil, à la pointe de +Quiberon... + +M. Berthellemot prit une note et dit: + +--Mauvaise race! + +--Comme je n'ai jamais changé d'idée, répliqua Jean-Pierre, je +n'insulte point ceux qui ne changent pas. Le temps à venir pardonnera +le sang répandu plutôt que l'injure. Que Dieu soutienne les hommes +qui vivent par leur foi, et donne l'éternelle paix aux hommes qui +moururent pour leur foi. + +Je ne veux pas vous dire que notre fillette était jolie et gaie, et +heureuse et pure. Quoique mon fils soit à nous deux, je ne sais pas si +je l'aimais plus tendrement qu'Angèle qui n'appartient, par les liens +du sang, qu'à ma pauvre chère femme. Quand elle venait, le matin, +offrir son front souriant à mes lèvres, je me sentais le coeur léger +et je remerciais Dieu qui gardait à notre humble maison ce cher et +adoré trésor. + +Nous l'aimions trop. Vous avez deviné l'histoire, et je ne vous +la raconterai pas au long. La rue est étroite. Les regards et les +sourires allèrent aisément d'une croisée à l'autre, puis l'on causa; +on aurait presque pu se toucher la main. + +Un soir que je rentrais tard, pour avoir assisté à une enquête +médicale, au Châtelet, je crus rêver. Il y avait au-dessus de ma tête, +dans la rue de la Lanterne, un objet suspendu. C'était au commencement +du dernier hiver, par une nuit sans lune; le ciel était couvert, +l'obscurité profonde. + +Au premier aspect, il me sembla voir un réverbère éteint, balancé dans +les airs à une place qui n'était point la sienne. + +La corde qui le soutenait était attachée d'un côté à la fenêtre du +jeune étudiant, de l'autre à la croisée d'Angèle. + +--Voyez-vous cela! murmura le secrétaire général. Il y a des quantités +d'anges pareils. Je prends des notes. + +--Moi, poursuivit Jean-Pierre, je ne devinai pas tout de suite, tant +j'étais sûr de ma fillette. + +--Le bon billet que vous aviez là, mon voisin! ricana Berthellemot. + +Jean-Pierre était pâle comme un mort. Le secrétaire général reprit: + +--Ne vous fâchez pas! Personne ne déplore plus que moi l'immoralité +profonde que les moeurs du Directoire ont inoculée à la France, notre +patrie. Je comparerais volontiers le Directoire à la Régence, pour le +relâchement des moeurs. Il faut du temps pour guérir cette lèpre, mais +nous sommes là, mon voisin... + +--Vous y étiez, en effet, monsieur le préfet, l'interrompit +Jean-Pierre, ou du moins vous y vîntes, car vous sortiez du _Veau qui +tette_ avec une dame. + +--Chut! fit le secrétaire général, rougissant et souriant. Certaines +gens attachent je ne sais quelle gloriole imbécile à ces faiblesses; +nous ne sommes pas de bronze, mon cher monsieur Sévérin. Etait-ce +la présidente ou la petite Duvernoy? La voilà lancée, savez-vous, à +l'Opéra! Elle me doit une belle chandelle! + +--Je ne sais pas si c'était la petite Duvernoy ou la présidente, +répondit Jean-Pierre. Je ne connais ni l'une ni l'autre. Je sais que +votre passage détourna mon attention un instant: quand je relevai les +yeux, il n'y avait plus rien au-dessus de ma tête. + +--Le réverbère avait accompli sa traversée? s'écria le secrétaire +général. Vous avez beau dire, c'est drôle. Avec cela, M. Picard ferait +une très jolie petite comédie. + +Jean-Pierre restait rêveur. + +--J'ai pris des notes, poursuivit Berthellemot. Est-ce que c'est fini? + +--Non, répondit le greffier-concierge; c'est à peine commencé. Je +montais notre pauvre escalier d'un pas chancelant. J'avais le coeur +serré et la cervelle en feu. Arrivé dans ma chambre, j'ouvris mon +secrétaire pour y prendre une paire de pistolets... + +--Ah! diable! mon voisin, vous aviez enfin deviné? + +--J'en renouvelai les amorces, et, sans éveiller ma femme, j'allai +frapper à la chambre d'Angèle. + + + + +XVI + +LES TROIS ALLEMANDS + + +Dans la chambre de ma pauvre petite Angèle, continua Jean-Pierre +Sévérin, dit Gâteloup, on ne me répondit point d'abord, mais la +porte était si mince que j'entendis le bruit de deux respirations +oppressées. + +«--Sauvez-vous! dit la voix de la fillette épouvantée, sauvez-vous +bien vite! + +«--Restez! ordonnai-je sans élever la voix. Si vous essayez de +traverser la rue de, nouveau, je vais ouvrir ma fenêtre et vous loger +deux balles dans la tête.» + +Angèle dit, et sa voix avait cessé de trembler: + +«C'est le père! il faut ouvrir.» + +L'instant d'après, j'entrais, mes pistolets à la main, dans la +chambrette, éclairée par une bougie. + +Angèle me regarda en face. Elle ne savait pas regarder autrement. Elle +était très pâle, mais elle n'avait pas honte... + +--Parole! voulut interrompre M. Berthellemot. + +--Vous n'êtes pas juge de cela! prononça Jean-Pierre avec un calme +plein d'autorité. C'est sur autre chose que je suis venu prendre vos +avis... Le jeune homme était debout au fond de la chambre, la taille +droite, la tête haute. + +Sur la table auprès de lui, il y avait un livre d'heures et un +crucifix. + +--Tiens! tiens! fit le secrétaire général. Est-ce qu'ils disaient la +messe? + +--Je restai un instant immobile à les regarder, car j'étais ému +jusqu'au fond de l'âme, et les paroles ne me venaient point. + +C'étaient deux belles, deux nobles créatures: elle ardente et à demi +révoltée, lui fier et résigné. + +«Que faisiez-vous là?» demandai-je. + +Pour le coup le secrétaire général éclata de rire. + +Jean-Pierre ne se fâcha pas. + +--Votre métier durcit le coeur, monsieur l'employé, dit-il seulement. + +Puis il poursuivit: + +--Les questions prêtent à rire ou à trembler selon les circonstances +où elles sont prononcées. Personne ici n'était en humeur de +plaisanter. + +Et pourtant, la réponse d'Angèle vous semblera plus plaisante encore +que ma question. Elle répliqua en me regardant dans les yeux: + +«Père, nous étions en train de nous marier.» + +--A la bonne heure! s'écria Berthellemot, qui fit craquer tous ses +doigts. Petite parole! je prends des notes. + +--Nous sommes religieux à la maison, continua Jean-Pierre, quoique +j'eusse la renommée d'un mécréant, quand je chantais vêpres à +Saint-Sulpice. Ma femme pense à Dieu souvent, comme tous les +grands, comme tous les bons coeurs. Il ne faut pas croire qu'un +républicain,--et je l'étais avant la république, moi, monsieur le +préfet,--soit forcé d'être impie. Notre petite Angèle nous faisait +la prière chaque matin et chaque soir... De son côté, le jeune M. +de Kervoz venait d'un pays où l'idée chrétienne est profondément +enracinée. Ce n'est pas un dévot, mais c'est un croyant... + +--Et un chouan! murmura Berthellemot. + +Jean-Pierre s'arrêta pour l'interroger d'un regard fixe et perçant. + +--Et un chouan, répéta-t-il, je ne dis pas non. Si c'est votre police +qui l'a fait disparaître, je vous prie de m'en aviser franchement. +Cela mettra un terme à une portion de mes recherches et rendra l'autre +moitié plus facile. + +Berthellemot haussa les épaules et répondit: + +--Nous chassons un plus gros gibier, mon voisin. + +--Alors, reprit Jean-Pierre Sévérin, j'accepte pour véritable que vous +n'avez contribué en rien à la disparition de René de Kervoz, et je +continue. + +Ma pauvre petite Angèle m'avait donc dit: «Père, nous sommes en train +de nous marier.» René de Kervoz fit un pas vers moi et ajouta: «J'ai +des pistolets comme vous; mais si vous m'attaquez, je ne me défendrai +pas. Vous avez droit: je me suis introduit nuitamment chez vous comme +un malfaiteur. Vous devez croire que j'ai volé l'honneur de votre +fille.» + +Je le regardais attentivement, et j'admirais la noble beauté de son +visage. + +Angèle dit: + +«--René, le père ne vous tuera pas. Il sait bien que je mourrais avec +vous. + +«--Ne menacez pas votre père!» prononça tout bas le jeune Kervoz, qui +se mit entre elle et moi en croisant ses bras sur sa poitrine. + +--Vous ne me connaissez pas, monsieur l'employé, s'interrompit ici +Jean-Pierre, et il faut bien que je me montre à vous comme Dieu m'a +fait. J'avais envie de l'embrasser; car j'aime de passion tout ce qui +est brave et fier. + +--Et d'ailleurs, glissa Berthellemot, ce René de Kervoz, tout chouan +qu'il est, a des terres en basse Bretagne, et ne faisait pas un trop +mauvais parti pour une grisette de Paris... Ne froncez pas le sourcil, +mon voisin, je ne vous blâme pas: vous êtes père de famille. + +--Je suis Sévérin, dit Gâteloup, repartit rudement l'ancien maître +d'armes, et j'ai passé ma vie à mettre le talon sur vos petites +convenances et vos petits calculs. Par la sarrabugoy! comme ils +juraient autrefois, quand j'étais l'ami de tant de marquis et de tant +de comtesses, j'avais dix mille écus de rentes rien que dans mon +gosier, citoyen préfet, et les landes de la basse Bretagne tiendraient +dans le coin de mon oeil. J'avais envie de l'embrasser, cet enfant-là, +parce qu'il me plaisait, voilà tout... et ne m'interrompez plus si +vous voulez savoir le reste! + +Berthellemot eut un sourire bonhomme en répondant: + +--La, la, mon voisin, calmons-nous! Je prends des notes. Vous ne +tuâtes personne, je suppose! + +--Non, je fus témoin du mariage. + +--Ils se marièrent donc, les tourtereaux? + +--Provisoirement, sans prêtre ni maire, devant le crucifix... Et je +reçus la parole d'honneur de René, qui fit serment de ne plus danser +sur la corde roide au travers de la rue jusqu'au moment où le maire et +le prêtre y auraient passé. + +--Autre bon billet, mon voisin! + +--Il a tenu loyalement sa promesse... trop loyalement. + +--Ah! peste! C'est une autre façon de se parjurer. + +Les doigts de Jean-Pierre pressèrent son front où il y avait des rides +profondes. + +--Ma femme et moi, dit-il d'un ton presque fanfaron et qui essayait +de braver la raillerie, nous fûmes parrain et marraine quand l'enfant +vint... + +--Petite parole! s'écria Berthellemot avec une explosion d'hilarité. +Je savais bien que c'était chose faite! Était-ce un chouanet ou une +chouanette? + +--Monsieur l'employé supérieur, vous me payerez vos plaisanteries en +retrouvant mes enfants, n'est-ce pas? demanda Jean-Pierre, qui lui +saisit le bras avec une violence froide. + +--Mon voisin!... fit Berthellemot, pris d'une vague frayeur. + +Mais Jean-Pierre souriait déjà. + +--C'était un petit ange, dit-il, et nous la nommâmes Angèle, comme sa +mère... Mon Dieu, oui, vous l'avez très bien compris, le mal était +fait. La nuit où j'entrai dans la chambrette d'Angèle avec mes +pistolets, René était là pour accomplir ou promettre une réparation. +Tout cela nous fut expliqué, car je n'ai point de secret pour +ma femme, et ma femme ne sut pas être plus sévère que moi. Nous +acceptâmes toutes les promesses de René de Kervoz; nous reconnûmes +la sincérité des explications qu'il nous donna. Il ne pouvait pas se +marier maintenant; le mariage fut remis à plus tard, et nous formâmes +une famille. + +C'était une belle et douce chose que de les voir s'aimer, ce fier +jeune homme, cette chère, cette tendre jeune fille. Oh! je ne vous +empêche plus de rire. Il y a là, dans mon coeur, assez de souvenirs +délicieux et profonds pour combattre tous les sarcasmes de l'univers! + +Ils étaient là, le soir, entre nous. Je ne sais pas si ma pauvre femme +n'aimait pas autant son René que son Angèle. + +Il me semble que je les vois, les mains unies, les sourires confondus, +lui soucieux parce qu'Angèle était bien pâle, malgré sa souffrance, +heureuse d'être ainsi adorée. + +Puis Angèle refleurit; elle fut belle autrement et bien plus belle +avec son enfant dans ses bras... + +Ici, M. Berthellemot consulta sa montre à son tour, une montre +élégante et riche. + +--Heureusement que j'avais un peu congé ce soir, murmura-t-il. Vous +n'êtes pas bref, mon voisin. + +--Je le serai désormais, monsieur l'employé, répliqua Jean-Pierre en +changeant de ton du tout au tout. Aussi bien, je plaide une cause +gagnée; votre excellent coeur est ému, cela se voit! + +--Certes, certes... balbutia le secrétaire général. + +--Je passe par-dessus les détails et j'arrive à la catastrophe. Voilà +un mois, à peu près, notre petit ange avait six semaines, et sa jeune +mère, heureuse, lui donnait le sein, René vint nous annoncer un soir +que rien ne s'opposait plus à l'accomplissement de sa promesse, et +Dieu sait que le cher garçon était plus joyeux que nous. + +Il n'y a pas beaucoup d'argent à la maison, et René, pour le moment +n'est pas riche. Cependant il fut convenu que la noce serait +magnifique. Une fois en notre vie, ma pauvre femme et moi nous eûmes +des idées de luxe et de folie. Ce grand jour du mariage d'Angèle, +c'était la fête de notre bonheurs à tous. + +Elle fut fixée à trente jours de date, cette chère fête, qui ne devait +point être célébrée. + +Angèle et René devaient être mariés après-demain. + +Nous nous mîmes à travailler aux préparatifs dès ce soir-là, et ce +soir-là, comme si le ciel nous prodiguait tous les bons présages, +notre petit ange eut son premier sourire. + +Quinze jours se passèrent. Une fois, à l'heure du repas, René ne parut +point. + +Quand il arriva, longtemps après l'heure, il était soucieux et pâle. + +Le lendemain, son absence fut plus longue. + +Le surlendemain, Angèle manqua aussi au souper de famille. La petite +fille se prit à souffrir et à maigrir: le lait de sa mère, qui naguère +la faisait si fraîche, s'échauffa, puis tarit. Nous fûmes obligés de +prendre une nourrice. + +Que se passait-il? + +J'interrogeai notre Angèle; sa mère l'interrogea; tout fut inutile. +Notre Angèle n'avait rien, disait-elle. + +Jusqu'au dernier moment elle refusa de nous répondre, et nous n'avons +pas eu son secret. + +Il en fut de même de René. René donnait à ses absences des motifs +plausibles et expliquait sa tristesse soudaine par de mauvaises +nouvelles arrivées de Bretagne. + +Angèle était si changée que nous avions peine à la reconnaître. Nous +la surprenions sans cesse avec de grosses larmes dans les yeux. + +Et cependant le jour du mariage approchait. + +Voilà trois fois vingt-quatre heures que René de Kervoz n'a point +couché dans son lit. + +Il a visité, le 28 du mois de février, l'église de +Saint-Louis-en-l'Ile, où il a rencontré une femme. Angèle l'avait +suivi, j'avais suivi Angèle. Ce soir-là on m'a rapporté Angèle +mourante; elle a refusé de répondre à mes questions. + +Le lendemain, toute faible qu'elle était, elle s'échappa de chez nous, +après avoir embrassé sa petite fille en pleurant. + +René n'est pas revenu, et nous n'avons pas revu notre Angèle. + +Jean-Pierre Sévérin se tut. + +Pendant la dernière partie de son récit, faite d'une voix nette et +brève, quoique profondément triste, le secrétaire général s'était +montré très attentif. + +--J'ai pris des notes, dit-il quand son interlocuteur garda enfin le +silence. La série de mes devoirs comprend les petites choses comme +les grandes, et je suis tout particulièrement doué de la faculté +d'embrasser dix sujets à la fois. Bien plus, j'en saisis les +connexités avec une étonnante précision. Votre affaire, qui semble +au premier aspect si vulgaire, mon cher voisin, en croise une autre, +laquelle touche au salut de l'Etat. Voilà mon appréciation. + +--Prenez garde.! commença Jean-Pierre. Ne vous égarez pas. + +--Je ne m'égare jamais! l'interrompit Berthellemot avec majesté. Il +s'agit d'un double suicide. + +Le greffier-concierge de la Morgue secoua la tête lentement. + +--En fait de suicide, prononça-t-il tout bas, personne ne peut être +plus compétent que moi. De mes deux enfants, il n'y en avait qu'un +seul pour avoir des raisons d'en finir avec la vie. + +--René de Kervoz? + +--Non... Notre fille Angèle. + +--Alors vous ne m'avez pas tout dit? + +Jean-Pierre hésita avant de répondre. + +--Monsieur l'employé, murmura-t-il enfin, l'être mystérieux qui +défraye en ce moment les veillées parisiennes, LA VAMPIRE, n'est ni +goule, ni succube, ni oupire... + +--La connaîtriez-vous? s'écria vivement Berthellemot. + +--Je l'ai vue deux fois. + +Le secrétaire général ressaisit précipitamment son papier et sa mine +de plomb. + +--Ce n'est pas de sang que la Vampire est avide, poursuivit +Jean-Pierre. Ce qu'elle veut, c'est de l'or. + +--Expliquez-vous, mon voisin! expliquez-vous! + +--Je vous ai dit, monsieur l'employé, que l'idée nous était venue +de battre monnaie pour ces chères épousailles d'Angèle et de René. +J'avais rouvert ma salle d'armes, et dès que ma porte de maître +d'escrime s'entre-bâille seulement, les élèves abondent incontinent. +Il en vint beaucoup. Parmi eux se trouvaient trois jeunes Allemands de +la Souabe, le comte Wenzel, le baron de Ramberg et Franz Koënig, dont +le père possède les grandes mines d'albâtre de Würtz, dans la forêt +Noire. Tous ces gens du Wurtemberg sont comme leur roi: ils aiment la +France et le premier consul. A l'exception des camarades du Comment... + +--Comment? répéta le secrétaire général. + +--C'est le nom du code de compagnonnage de l'Université de Tubingen, +où les Maisons moussues, les Renards d'or et les Vieilles Tours ont un +peu le diable au corps. + +--Ah ça! ah ça! fit Berthellemot, quelle langue parlez-vous là, mon +voisin? Je prends des notes. Petite parole! M. le préfet n'y verra que +du feu. + +--Je parle la langue de ces bons Germains, qui jouent éternellement +trois ou quatre lugubres farces: la farce du duel, la farce des +conspirations, la farce du suicide, et cette farce où Brutus parle +tant, si haut et si longtemps de tuer César, que César finit par +entendre et claquemure Brutus dans un cul de basse-fosse. Un jour que +nous aurons le temps, je vous conterai l'histoire de la Burschenschaft +et de Tugenbaud, que vous paraissez ignorer... + +--Comment cela s'écrit-il, mon cher monsieur Séverin? demanda le +secrétaire général, et pensez-vous réellement qu'ils aient été pour +quelque chose dans la machine infernale? + +--La postérité le saura, répliqua Jean-Pierre avec une gravité +ironique, à moins toutefois que le temps ne puisse soulever ce +mystère. Mais revenons à nos trois jeunes Allemands de la Souabe, le +comte Wenzel, le baron de Ramberg et Franz Koënig, qui n'appartenaient +nullement à la ligue de la Vertu et n'avaient aucun méchant dessein. + +Le comte Wenzel était riche, le baron de Ramberg était très riche, +Franz Koënig compte par millions: ce laitage solide, l'albâtre, étant +fort à la mode depuis quelque temps. + +Le comte Wenzel avait de l'esprit, le baron de Ramberg avait beaucoup +d'esprit, Franz Koënig a de l'esprit comme un démon. + +--Vous parlez toujours des deux premiers au passé, mon voisin, fit +observer le secrétaire général. Est-ce qu'ils sont morts? + +--Dieu seul le sait, prononça tout bas Jean-Pierre. Vous allez voir. +J'ai rarement rencontré trois plus beaux cavaliers, surtout le +marchand d'albâtre: une figure délicate et fine sur on corps +d'athlète, des cheveux blonds à faire envie à une femme. + +Du reste, tous les trois braves, aventureux et cherchant franchement +le plaisir. + +Le comte Wenzel repartit le premier pour l'Allemagne; ce fut rapide +comme une fantaisie. Le baron de Ramberg le suivit à courte distance, +et, chose véritablement singulière chez des gens de cette sorte, tous +les deux s'en allaient en restant mes débiteurs. + +Toute idée fixe change le caractère. J'ai passé ma vie à négliger mes +intérêts; mais je voulais de l'argent pour notre fils de famille: je +n'aurais pas fait grâce d'un écu à mon meilleur ami. + +J'écrivis au comte d'abord, pour lui et pour le baron. Point de +réponse. + +J'écrivis ensuite au baron, le priant d'aviser le comte, même silence. + +Notez bien que je les connaissais pour les plus honnêtes, pour les +plus généreux jeunes gens de la terre. + +Je les aimais. Je fus pris d'inquiétude. J'adressai une lettre à notre +chargé d'affaires français à Stuttgard, M. Aulagnier, qui est mon +ancien élève pour le solfège.--J'ai des amis un peu partout.--M. +Aulagnier me répondit que non seulement le comte Wenzel et le baron de +Ramberg n'étaient point de retour à Stuttgard, mais que leurs familles +commençaient à prendre frayeur. + +On n'avait point de leurs nouvelles depuis certain jour où le comte +avait écrit pour demander l'envoi d'une somme de cent mille florins +de banque, destinée à former sa dot, car il se mariait à Paris, +disait-il, et entrait dans une famille considérable. + +Aventure identiquement pareille pour le baron de Ramberg, qui, +seulement, au lieu de cent mille florins de banque, en avait demandé +deux cent mille. + +Le double envoi avait eu lieu. + +Et ce qui épouvantait les amis de mes deux élèves, c'est que le comte +Wenzel et le baron de Ramberg devaient épouser la même femme: la +comtesse Marcian Gregoryi. + +--La comtesse Marcian Gregoryi! répéta M. Berthellemot. + +Jean-Pierre attendit un instant pour voir s'il ajouterait quelque +chose. + +--Ce nom vous est connu? demanda-t-il enfin? + +--Il ne m'est pas inconnu, répondit le secrétaire général, de cet +accent à la fois craintif et hostile que prennent le gens de bureau +pour parler de ce qui concerne leurs chefs. + +--M. le préfet a dû le prononcer devant moi... Je prends des notes. + +Jean-Pierre attendit encore. Ce fut tout. + +Berthellemot reprit: + +--Cette affaire-là n'est pas venue dans les bureaux. On ne nous a rien +envoyé de l'ambassade de Wurtemberg. + +--C'est qu'on n'a rien reçu, répliqua Jean-Pierre. Je sors de +l'ambassade. Les messages ont dû être interceptés. + +Berthellemot eut son sourire administratif. + +--Cela supposerait des ramifications tellement puissantes... +commença-t-il. + +--Cela supposerait, l'interrompit Jean-Pierre Sévérin froidement, +l'infidélité d'un employé des postes... et la chose s'est vue. + +--Quelquefois, avoua le secrétaire général, qui ne perdit point son +sourire. + +Entre administrations, la charité se pratique assez bien. + +--D'ailleurs, reprit Jean-Pierre, je ne prétends point que cette +entreprise mystérieuse et sanglante à qui la terreur publique commence +à donner pour raison sociale ce nom: La Vampire, n'ait pas de très +puissantes ramifications. + +--Mais cela existe-t-il? s'écria Berthellemot, qui se leva et +parcourut la chambre d'un pas agité. Un homme dans ma position se perd +en doutant parfois, parfois en se montrant trop crédule!... l'habileté +consiste... + +--Pardon, monsieur l'employé supérieur, dit Jean-Pierre Je suis le +fils d'un pauvre homme, qui pensait beaucoup et qui parlait peu. +Voulez-vous savoir comment mon père jugeait l'habileté? Mon père +disait: Va droit ton chemin, tu ne tomberas jamais dans les fossés qui +sont à droite et à gauche de la route... Et moi, qui suis un vieux +prévôt, j'ajoute: L'épée à la main, tiens-toi droit et tire droit? +chaque feinte ouvre un trou par où la mort passe... Il ne s'agit pas +ici de savoir où est votre intérêt, mais où est votre devoir. + +La promenade du secrétaire général s'arrêta court. + +--Mon voisin, dit-il, vous parlez comme un livre. Continuez, je vous +prie. + +--Je dois vous dire, monsieur l'employé, poursuivit en effet +Jean-Pierre, que j'ai revu M. le baron de Ramberg, après son prétendu +départ pour l'Allemagne, au milieu de circonstances singulières et +dans cette église de Saint-Louis-en-l'Ile où mes deux enfants ont +disparu pour moi... Ramberg était avec la comtesse Marcian Gregoryi... +et je crois qu'il partait pour un voyage bien autrement long que celui +d'Allemagne. + +--Accusez-vous cette comtesse? demanda Berthellemot. + +--Que Dieu assiste ceux que j'accuserai, répliqua Jean-Pierre. Voici +donc deux de nos Allemands écartés; restait le marchand d'albâtre, le +millionnaire Franz Koënig, héritier des carrières de Würtz. Celui-là +n'est ni baron ni comte, mais je ne connais pas beaucoup de malins, +Français ou non, capables de jouer sa partie, quand il s'agit de +traiter une affaire. Dans le plaisir il est de feu, dans le négoce il +est de marbre. + +Celui-là a duré plus longtemps que les autres, quoiqu'il fût évident +pour moi, depuis plusieurs jours déjà, qu'un élément nouveau était +entré dans sa vie. + +Je devinais autour de lui les pièges mystérieux où ses deux compagnons +sont peut-être tombés. + +Et je le surveillais bien plus étroitement, hélas! que je ne veillais +sur mes pauvres chers enfants, René et Angèle. + +Franz Koënig est encore venu à ma salle d'armes aujourd'hui. Il n'y +viendra pas demain. + +--Parce que?... murmura le secrétaire général, qui tressaillit en se +rasseyant. + +--Parce que, comme les autres, il a réalisé une forte somme, et que le +moment est venu de le dépouiller. + +--Vous auriez fait un remarquable agent, dit Berthellemot je prends +des notes. + +--Quand je m'occupe de police, répliqua Jean-Pierre, c'est pour mon +compte. Cela m'est arrivé plus d'une fois en ma vie, et je me suis +assis dans le cabinet de Thiroux de Crosne, le lieutenant de police +qui succéda à M. Lenoir, comme je comptais m'asseoir, aujourd'hui dans +le cabinet de M. le préfet Dubois. + +Sévérin, dit Gâteloup, faisait ici allusion à la bizarre aventure qui +est le sujet de notre précédent récit: _la Chambre des Amours_. On se +souvient du rôle important que, sous son nom de Gâteloup, chantre à +Saint-Sulpice et prévôt d'armes, il joua dans ce drame. + +--Il n'y a pas besoin de nombreuses escouades, continua-t-il, pour +relever une piste et pour mener une chasse. J'avais à venger la +blessure qui empoisonna ma jeunesse, et j'avais à sauvegarder des +enfants que j'aimais. J'étais jeune, hardi, avisé, quoique j'eusse +le défaut de chercher parfois au fond de la bouteille l'oubli d'un +cuisant chagrin... Maintenant je suis presque un vieillard, et c'est +pour cela que je viens demander de l'aide. + +Pas beaucoup d'aide: un homme ou deux que je choisirai moi-même. Cela +n'affaiblira pas votre armée, monsieur l'employé, et cela me suffira. + +Franz Koënig n'avait pas besoin d'écrire à Stuttgard pour toucher la +forte somme dont je vous ai parlé: il possédait un crédit illimité sur +la maison Mannheim et C°. A deux heures cette après midi, il a quitté +ma salle; à trois heures il sortait de la maison Mannheim et chargeait +dans sa voiture deux cent cinquante mille thalers de Prusse en bons de +la caisse royale de Berlin. + +Voilà pourquoi, monsieur, je n'ai point employé le passé en prononçant +le nom de Franz Koënig, comme je l'avais fait en parlant du comte +Wenzel et du baron de Ramberg. C'est que le premier n'a peut-être pas +encore eu le temps d'être tué, tandis que certainement les deux autres +sont morts. + + + + +XVIII + +UNE NUIT SUR LA SEINE + + +Après ces paroles, Jean-Pierre Sévérin resta un instant silencieux. +Le secrétaire général jouait activement avec son couteau à papier, et +réfléchissait en faisant de temps en temps craquer les jointures de +ses doigts. + +--Il faudrait être double, dit-il enfin, et triple et quadruple aussi +pour accomplir seulement la moitié de la besogne qui est à ma charge, +car dieu sait à quoi sert M. le préfet. Je ne mange pas, je ne dors +pas, je ne cause pas, et cependant les vingt-quatre heures de la +journée sont loin de me suffire. Le premier consul a ce remarquable +coup d'oeil des souverains qui choisissent et démêlent les hommes +utiles au milieu de la foule. Je ne me vante pas, ce serait superflu, +puisque tout le monde connaît les services que j'ai rendus à ma +patrie... Le premier consul, à l'heure où je parle, doit avoir les +yeux sur moi. Mon cher monsieur Sévérin, je serais porté par vocation +à m'occuper sérieusement de votre affaire et je ne vous cache pas que +si je m'en occupais, elle serait coulée à fond en une journée... Mais +le salut de l'État dépend de moi, et il serait coupable d'abandonner +des intérêts si graves pour un objet de simple curiosité... + +Ce que je voudrais voir, s'interrompit-il, c'est si les lèvres de ces +sortes de personnages ont vraiment un aspect spécial. On dit qu'elles +sont à vif et perpétuellement humides de sang... J'ai pris des notes +dans le temps... Et il m'est arrivé de causer avec Fog-Bog, le pitre +anglais, qui se nourrissait de viande crue. Il mangeait du chien non +sans plaisir; mais ce n'était pas un vampire, car il mourut d'un coup +de porte-voix que lui donna son maître, sans malice, et jamais il +n'est revenu sucer le sang des jeunes personnes... À quoi pensez-vous, +mon cher monsieur Sévérin? + +--A la comtesse Marcian Gregoryi, répondit Jean-Pierre. + +--N'avez-vous pas dit que vous l'aviez vue? + +--Je l'ai vue. + +--Parlez-moi de ses lèvres. Je vais prendre des notes. Les lèvres de +ces personnes ont un aspect spécial. + +--Ses lèvres sont pures et belles, prononça lentement le gardien juré: +elles sembleraient un peu pâle sur un autre visage, mais elle vont +bien à l'adorable blancheur de son teint... + +--Très bien, continuez. La pâleur est un signe. + +--Il y a des femmes de marbre; c'est une femme d'albâtre... + +--Alors, ce brave Wurtembergeois, M. Franz Koënig, a pu la prendre +pour un de ses produits. + +M. le secrétaire général fut sincèrement content de cette plaisanterie +et se laissa aller à un rire débonnaire, après avoir fait craquer +toutes les articulations de ses dix doigts. + +Jean-Pierre ne riait pas. + +--Et ses yeux? demanda M. Berthellemot. Les yeux présentent aussi un +caractère particulier, chez ces personnes. + +--Elle a des yeux d'un bleu sombre, répliqua le gardien juré, sous +l'arc net et hardi de ses sourcils, noirs comme le jais; ses cheveux +sont noirs aussi, noirs étrangement, avec ces reflets de bronze qu'on +voit dans l'eau profonde, quand elle mire un ciel de tempête. Et +l'opposition est si violente entre le grand jour de ce teint et la +nuit de cette chevelure, que le regard en reste blessé. + +--Cela doit être laid, assurément, mon voisin? + +--C'est splendide! Tout ce que le monde contient de beau passe à Paris +au moins une fois. J'ai vu, sans quitter Paris, les merveilleuses +courtisanes des dernières fêtes de la royauté, les déesses de la +république, les vierges folles du Directoire; j'ai vu les filles de +l'Angleterre, couronnées d'or, les charmeuses d'Italie, les fées +étincelantes qui viennent d'Espagne, descendant les Pyrénées en +dansant; j'ai vu de vivants tableaux de Rubens arriver d'Autriche ou +de Bavière, des Moscovites charmantes comme des Françaises; j'ai vu +des houris de Circassie, des sultanes géorgiennes, des Grecques, +statues animées de Phidias: je n'ai jamais vu rien de si +magnifiquement beau que la comtesse Marcian Gregoryi! + +--Parole mignonne! fit le magistrat, voila un joli portrait. + +--J'ai été peintre, dit Jean-Pierre. + +--Vous avez donc été tout? + +--A peu près. + +--Et savez-vous l'adresse de cette huitième merveille du monde? + +--Si je la savais!... commença Jean-Pierre dont les yeux bleus eurent +une noire lueur. + +--Que feriez-vous? demanda le préfet. + +Jean-Pierre répondit: + +--C'est mon secret. + +--L'avez-vous rencontrée souvent? + +--Deux fois. + +--Où l'avez-vous rencontrée? + +--A l'église... la première fois. + +--Quand? + +--Avant-hier au soir. + +--Et la seconde fois? + +--Sous le pont au Change, au bord de l'eau. + +--Quand? + +--Cette nuit. + +Berthellemot ouvrit de grands yeux, et dit avec une curiosité +impatiente: + +--Voyons! faites votre rapport! + +Le gardien juré redressa involontairement sa haute taille. + +--Pardon, voisin, pardon, reprit le secrétaire général, je voulais +dire racontez-moi votre petite histoire. + +Avant de répondre, Jean-Pierre se recueillit un instant. + +--Je ne sais pas si l'on peut appeler cela une histoire, pensa-t-il +tout haut. Je crois bien que non. Pour tout autre que moi ces faits +devront sembler si extraordinaires et si insensés... + +--Petite parole! l'interrompit M. Berthellemot, vous me mettez l'eau à +la bouche! J'aime les choses invraisemblables... + +--C'était à l'église Saint-Louis-en-l'Ile, poursuivit Jean-Pierre, et +si je n'eusse pas été là pour mes deux enfants, peut-être qu'à l'heure +où nous sommes le baron de Ramberg serait encore au nombre des +vivants. Elle était avec le baron de Ramberg; elle l'emmenait dans ce +lieu d'où le comte Wensel n'est jamais revenu... Vous avez tous les +renseignements voulus, je suppose, monsieur l'employé, sur les faits +qui se sont produits au quai de Béthune? + +--La pêche miraculeuse! s'écria Berthellemot en riant; vos almanachs +sont-ils de cette force-là, mon voisin?... Le cabaretier Ézéchiel nous +tient au courant: il est un peu des nôtres. + +--Monsieur l'employé, dit gravement Jean-Pierre, ceux qui ont pris la +peine de jouer cette audacieuse et lugubre comédie devaient avoir +un grand intérêt à cela. Les pouvoirs qui enrôlent des gens comme +Ézéchiel sont trompés deux fois: une fois par Ezéchiel, une fois par +ceux qui trompent Ézéchiel. J'ai beaucoup travaillé hier. Les débris +humains qu'on retrouve au quai de Béthune viennent des cimetières, +audacieusement violés depuis plusieurs semaines. II y a là un parti +pris de détourner l'attention. Paris contient en ce moment une vaste +fabrique de meurtres, et le but de toutes ces momeries est de cacher +le charnier qui dévore les cadavres des victimes. + +--C'est votre avis, mon voisin? murmura Berthellemot. Je prends des +notes. Le métier que vous faites doit porter un peu sur le cerveau. + +Jean-Pierre montra du doigt l'aiguille qui marquait huit heures au +cadran de la grosse montre. + +--Le premier consul doit être rentré, murmura-t-il. Peut-être est-il +en train de lire la lettre que je lui ai écrite aujourd'hui... Et, je +ne vous me cache pas, monsieur l'employé, il y a déjà du temps que je +vous aurais brûlé la politesse, si je n'attendais ici même la réponse +du général Bonaparte. + +Berthellemot fit un petit signe de tête à la fois sceptique et soumis. +Jean-Pierre continua. + +--J'aurais beaucoup de choses à vous dire sur votre Ézéchiel et les +derrières de sa boutique. Dieu merci, je commence à voir clair au fond +de cette bouteille à encre; mais vous me prendriez pour un fou, de +mieux en mieux, monsieur l'employé, et ce serait dommage. Vous ai-je +parlé de l'abbé Martel? + +--Non, de par tous les diables, mon voisin! grommela le secrétaire +général, et votre façon de renseigner l'administration n'est pas des +plus claires, savez-vous? + +--C'est que je n'ai pas besoin de tout dire à l'administration, mon +voisin; je compte bien agir un peu par moi-même. L'abbé Martel est +un digne prêtre qui se trouve mêlé, à son insu, à quelque diabolique +affaire. Je suis retourné à Saint-Louis-en-l'Ile aujourd'hui, et je +l'ai demandé à la sacristie. On lui portait justement le viatique; il +avait été frappé, dans la nuit, d'un coup de sang. J'ai pu pénétrer +jusqu'à lui. Je l'ai trouvé paralysé et sans parole. Mais quand j'ai +prononcé à son oreille certains noms, ses yeux se sont ranimés pour +peindre l'horreur et la terreur. + +--Quels noms, mon voisin? + +--Entre autres, celui de la comtesse Marcian Gregoryi. + +M. Berthellemot baissa la voix pour demander: + +--A la fin, penseriez-vous que cette comtesse Marcian Gregoryi est la +vampire? + +Jean-Pierre répondit tranquillement: + +--J'en suis à peu près sûr. + +--Mais... balbutia Berthellemot, M. le préfet... + +--Je sais, l'interrompit Jean-Pierre, qu'elle est au mieux avec M. le +préfet... + +--Désormais, ajouta-t-il, en fourrant sa grosse montre dans son +gousset d'un geste résolu, je me donne une demi-heure pour attendre la +réponse du premier consul, et puisque nous avons du loisir, je reviens +à la belle comtesse. Ceci va nous amuser, monsieur l'employé: C'est +curieux comme une charade. La première fois que j'ai rencontré Mme la +comtesse Marcian Gregoryi, je l'ai vue telle que je vous l'ai décrite: +jeune, belle, avec des cheveux d'ébène sur un front d'ivoire... + +--Et la seconde, demanda M. Berthellemot, avait-elle déjà vieilli? + +Jean-Pierre usa sur lui un étrange regard. + +--Il y a une légende du pays de Hongrie, répliqua-t-il, que connaît +mon ami Germain Patou... comme il connaît toutes choses... cela +s'appelle l'histoire de la Belle aux cheveux changeants... Il faut +vous dire que Germain Patou est un orphelin, fils de noyé, que j'ai +aidé un peu à devenir un homme. Il est haut comme une botte, mais il a +de l'esprit plus qu'une douzaine da géants... et il cherche partout +un vampire pour le disséquer ou le guérir, suivant le cas. Il compte +aller à Belgrade, après sa thèse passée, pour fouiller la tombe du +vampire de Szandor, qui est dans une île de la Save, et la tombe de la +vampire d'Uszel, grande comme un palais, où il y a, dit-on, plus de +mille crânes de jeunes filles... + +--Qu'est-ce que c'est que tout cela, mon voisin? murmura Berthellemot. +Moi, je vous préviens que je perds plante. Je ne déteste pas les +vampires, mais pas trop n'en faut... + +--Dans la légende de Germain Patou, continua imperturbablement +Jean-Pierre, la vampire ou l'oupire d'Uszel, la Belle aux cheveux +changeants est éperdument amoureuse du comte Szandor, son mari, qui +lui tient rigueur et ne se laisse aimer que pour des sommes folles. +Il faut des millions de florins pour acheter un baiser de cet époux +cruel... + +--Et avare, intercala le secrétaire général. + +--Et avare, répéta sérieusement Jean-Pierre. La Belle aux cheveux +changeants est ainsi nommée à cause d'une circonstance particulière +et tout à fait en rapport avec les sombres imaginations de la poésie +slave. Elle apparaît tantôt brune, tantôt blonde... + +--Parbleu! fit Berthellemot, si elle a deux perruques... + +--Elle en a mille! l'interrompit Jean-Pierre, et chacune de ces +perruques vaut la vie d'une jeune et chère créature belle, heureuse, +aimée... + +Ici Jean-Pierre raconta la légende que nous entendîmes déjà de la +bouche de Lila, dans le boudoir du pavillon de Bretonvilliers. + +Quant il eut achevé, il reprit: + +--La seconde fois que j'ai vu Mme la comtesse Marcian Gregoryi, elle +avait des cheveux blonds comme l'ambre. + +Berthellemot s'agita dans son fauteuil. + +--Cela passe les bornes! grommela-t-il. + +--Monsieur l'employé supérieur, dit Jean-Pierre d'un accent rêveur, +j'ai presque achevé. La comtesse Marcian Gregoryi avait des cheveux +blonds aussi beaux que ses bruns cheveux étaient naguère splendides. +Je n'ai jamais vu en toute ma vie qu'une seule chevelure comparable à +celle-là: ce sont les anneaux d'or qui jouent sur le front chéri de +notre petite Angèle. + +Même nuance, même richesse, même légèreté sous les baisers du vent. + +Cela est si vrai, monsieur l'employé, que cette fois, à deux heures +de nuit qu'il était, j'abordai la comtesse Marcian Gregoryi, croyant +qu'elle était mon Angèle. + +Il faut vous dire que je travaille la nuit aussi bien que le jour. +Vous pensiez tout à l'heure que mon métier frappe le cerveau. II se +peut. En tout cas, il désapprend le sommeil. + +Quand il y a de la fièvre dans l'air, de la fièvre ou du chagrin, +quand les nerfs sont malades, agités, douloureux, quand le souffle, +difficile oppresse la poitrine, je me dis: Voici une de ces nuits où +les malheureux sont faibles contre le désespoir; la Seine va charrier +quelque triste dépouille vers le pont de Saint-Cloud. + +Alors je détache ma barque, amarrée toujours sous le rempart du +Châtelet, et je prends mes avirons. + +Hier je fis ainsi. L'atmosphère était lourde, Angèle manquait à la +maison, et j'avais bien de l'inquiétude dans le coeur. + +René aussi manquait... Sais-je pourquoi? je songeais moins à René qu'à +Angèle. + +René est un jeune homme ardent et hardi; depuis quelque temps une +séduction l'entoure; il pouvait être aux prises avec une de ces +aventures qui entraîneront éternellement la jeunesse. + +Mais Angèle, notre petite sainte, l'âme la plus pure que Dieu ait +faite, Angèle qui nous respecte si bien et qui nous aime tant! comment +expliquer son absence? + +Je laissai ma femme, assoupie à force de pleurer, et je descendis +sous la tour du Châtelet. C'était une nuit de tempête. La pluie avait +cessé, mais des nuages turbulents couraient au ciel, précipités vers +le nord comme d'immenses troupeaux, passant avec furie sur le disque +de la lune, qui semblait fuir en sens contraire. + +La Seine était haute et mugissait en tourbillonnant sous le pont; mais +le courant me connaît, et mes vieux bras savent encore combattre la +colère du fleuve. Je cherchai un remous; et je nageai vers les îles. +Le quai de Béthune m'attire depuis bien des jours, et je suis sûr +qu'une nuit ou l'autre, je découvrirai là quelque fatal secret. + +Je passai le pont Notre-Dame sous l'arche du quai aux Fleurs, où l'eau +est moins forte, à cause de la courbe que présentai la cité. Comme +je sortais de l'arche, la lune éclairait en plein les deux rivages. +écoutez cela, monsieur l'employé; j'avais la tête saine, les yeux +clairs; je ne bois plus guère que de l'eau et je ne suis pas encore +fou, quoi que puissiez penser. + +Je vis, aussi distinctement qu'en plein jour, un fait auquel d'abord +je ne voulus point croire, car il est contre toutes les lois de la +nature. + +Je vis un corps, un corps mort, qui dépassait en même temps que moi +l'ombre du pont, mais tout à l'autre bout, sous la dernière arche, du +côté de la rue Planche-Mibraie. + +Et ce corps, inerte pourtant, comme un cadavre qu'il était, au lieu +d'obéir au courant, remontait, du même train que moi, qui étais obligé +de mettre toute ma force pour gagner une brasse en une minute. + +Dès qu'un nuage passait sur la lune, je cessais de l'apercevoir, et +alors je me disais: j'ai rêvé; mais le nuage s'enfuyait, la lune +versait ses rayons sur les bourbeux tumultes du fleuve, et je voyais +de nouveau le cadavre, long, rigide, droit comme une statue couchée, +qui suivait la même route que moi, de l'autre côté de la rivière, et +qui gagnait exactement le même terrain que moi. + +J'appelai, et l'idée me vint enfin que c'était une créature vivante, +mais rien ne me répondit, sinon le qui-vive inquiet des factionnaires +de la place de Grève... + +Je pesai sur mes avirons pour lâcher de gagner d'amont, afin de +traverser ensuite; mais j'eus beau faire, quoique favorisé par le +remous, ma barque avait de la peine à se tenir sur la même ligne que +le corps. + +Quant à couper le courant en droiture, autant eût valu essayer de +marcher sur l'eau comme Nôtre-Seigneur. Le bateau de plaisance du +premier consul, que j'ai vu à Saint-Cloud, n'aurait pu soutenir la +dérive avec ses seize rameurs. + +Cependant l'envie que j'avais de voir de plus près devenait une +passion; la fièvre me montait à la tête. Je redoublai d'efforts, et, +remontant jusqu'à la pointe de l'Archevêché, je me lançai dans le +courant, qui porte en cet endroit vers la rive droite. + +Comme j'étais au milieu du fleuve, perdant, hélas! tout ce que j'avais +gagné, il y eut un grand éblouissement de lumière. La lune traversait +une flaque d'azur, et chaque tourbillon de la rivière se mit +à briller, comme si on eût agité à parte de vue des millions +d'étincelles. + +Le corps, rapetissé par la distance, m'apparut une dernière fois, +remontant toujours et se perdant sous l'ombre des grands arbres qui +bordent le quai des Ormes. + +Là-bas, non loin du pont Marie, le long de l'eau et justement sous +le quai des Ormes, il est un lieu sacré pour nous, j'entends pour ma +femme, pour Angèle, pour moi et pour René Kervoz aussi, j'espère. + +Angèle nous disait tout. Elle nous amenait là quelquefois, sur le +gazon, parmi les fleurs, pour nous conter comme quoi, en ce lieu même, +par un beau soir de printemps, son coeur et celui de René s'unirent en +prenant Dieu à témoin. + +J'y venais souvent, et depuis que le malheur était autour de nous, j'y +priais parfois. + +Je ne sais pourquoi j'eus le coeur douloureusement serré, en voyant +le cadavre entrer sous cette ombre où nous placions de si chers +souvenirs. + +Tous mes efforts tendaient à aborder la rive droite; car il était +désormais évident pour moi que je ne pourrais point atteindre mon but +en restant dans mou bateau. + +Descendre sur la berge et courir à toutes jambes vers le pont Marie, +tel était le seul plan raisonnable. + +Je l'exécutai, et, après avoir amarré mon bateau à la hâte, je pris ma +course vers le jardin du quai des Ormes. + +Dire pourquoi mes jarrets étaient lâches et comme paralysés me serait +impossible. Le vent qui glaçait la sueur de mes tempes me repoussait. +J'avais cette faiblesse qui prend les membres à l'approche d'une +grande maladie de l'esprit, quand menace un grand malheur. + +J'étais loin, bien loin encore. Comment vis-je cela de si loin et si +distinctement, dans le noir qui est sous ces arbres? + +Je le vis, j'affirme que je le vis, car je poussai un cri d'angoisse +en hâtant ma course. + +Cela dura le temps d'un éclair. + +Je vis, au bord de l'eau, là où sont les fleurs et les gazons, une +jeune fille agenouillée, une désespérée, sans doute, de celles que je +cherche toujours et que je trouve parfois, grâce à la bonté de Dieu. + +Je les reconnais entre mille. Elles prient presque toutes ainsi avant +de perdre leur pauvre âme aveuglée. Et pensez-vous que la miséricorde +éternelle n'ait point pitié de cette navrante folie?... + +Ici Jean-Pierre Sévérin, dit Gâteloup, passa la main sur son front +humide. La parole hésitait dans son gosier. + +Tout entier à l'émotion de sa pensée, il parlait bien plus pour +lui-même que pour son interlocuteur qui, désormais, était immobile et +muet. + +M. Berthellemot poussa la discrétion jusqu'à ne point répondre à +la dernière question qui lui était posée, question philosophique, +pourtant, et qui eût pu servir de thème à quelque long bavardage. + +Et si le lecteur s'étonne de cette réserve excessive chez un si +déterminé interrupteur, nous lui confesserons que M. Berthellemot, +comme beaucoup d'autres employés supérieurs, avait le talent utile de +dormir profondément en se tenant droit sur son siège et en gardant +toutes les apparences d'une vigilante attention. + +Il dormait, ce juste, et rêvait peut-être de l'heure fortunée où, +l'oeil perçant du premier consul distinguant enfin son mérite hors +ligne, le _Moniteur_ insérerait cette sentence si éloquente et si +courte: M. Berthellemot est nommé préfet de police. + +Jean-Pierre, du reste, n'avait pas besoin qu'on lui répondit; il +continua: + +--Il y a une contradiction sublime et que dix fois j'ai rencontrée sur +mon chemin. Toute créature humaine décidée à se détruire elle-même +peut être arrêtée au bord de l'abîme par l'espoir de sauver son +semblable. + +L'homme qui va commettre un suicide est toujours prêt à empêcher le +suicide d'autrui. + +De telle sorte que deux désespérés, penchés au bord de l'abîme, vont +s'arrêter mutuellement et trouver de ces paroles qui conseillent le +courage et la résignation. + +La jeune fille du quai des Ormes avait fait le signe de la croix, et +je me disais: «Hâtons ma course impuissante, j'arriverai trop tard,» +lorsque j'aperçus tout à coup, devant elle, le corps qui remontait la +Seine, en côtoyant la rive. + +Il brillait, ce corps, d'une lueur propre, et il me semblait que le +tableau s'éclairait de pâles rayons émanant de lui. + +J'eus froid dans toutes mes veines. Pourquoi? Je n'aurais point su le +dire. + +La jeune fille s'inclina en avant et tendit le bras. Un autre bras, +celui du corps, s'allongea aussi vers la jeune fille. + +Mes cheveux se dressèrent sur mon crâne et ma vue se voila. + +J'entrevis, à travers un brouillard, quelque chose d'inouï et +d'impossible. + +Ce ne fut pas la jeune fille qui attira le corps à elle, ce fut le +corps qui attira à lui la jeune fille. + +Tous deux, le corps et la jeune fille, restèrent un instant hors de +l'eau, car le corps s'était arrêté et dressé. + +Une main morte se plongea dans l'abondante chevelure de la jeune +fille, tandis que l'autre main décrivait autour de son front et de ses +tempes un cercle rapide. + +Puis le corps monta sur la berge, vivant, agile, jeune, tandis que la +pauvre enfant prenait sa place dans l'eau tourmentée. + +Mais, au lieu de remonter le courant comme le corps, la jeune fille se +mit à descendre au fil de l'eau, tournoyant et plongeant... + +Je me lançai, tête première, dans la Seine, et je fis de mon mieux. +Après avoir nagé en vain un quart d'heure, je me retrouvai, emporté +par la dérive furieuse, à la hauteur de ma propre maison, qui est sur +la place du Châtelet. + +La jeune fille avait disparu. + +Au moment où je remontais sur le quai, vaincu, épuisé, désolé, par les +degrés de la Morgue neuve, une femme passa devant moi, cette femme qui +avait les cheveux d'Angèle. + +Je l'arrêtai. Quand elle se retourna, je reconnus la comtesse Marcian +Gregoryi, éblouissante de beauté et de jeunesse, mais coiffée de +cheveux blonds. + +Et, sais-je pourquoi? sa vue me fit penser à ce corps livide qui +naguère remontait le fil de l'eau. + +Je ne parlai point, l'étonnement me fermait la bouche. + +La comtesse Marcian Gregoryi prononça un nom étranger, et que je crois +être: Yanusa. + +Une voiture, attelée de deux chevaux noirs, sortit de l'ombre, à +l'encoignure du Marché-Neuf. + +La comtesse y monta, et l'équipage partit au galop dans la direction +de Notre-Dame... + +Un violent coup de sonnette qui retentit tout à coup, fit tressaillir +Jean-Pierre et réveilla le secrétaire général en sursaut. + +--Présent! dit M. Berthellemot, qui se frotta les yeux avec énergie. + +Comme il cherchait à se rendre compte du bruit qui venait +d'interrompre son sommeil paisible, la porte principale s'ouvrit +brusquement, et Charlevoy, un des agents, qui naguère était de garde, +entra en disant: + +--Un message pressé des Tuileries, avec la marque du premier consul. + +Berthellemot se leva chancelant et tout étourdi. Il avait déjà oublié +la sonnette. + +--A M. Sévérin, ajouta Charlevoy. + +--Ah! ah! fit Berthellemot, M. Sévérin... J'ai pris des notes... +L'homme qui a dit; Votre Majesté, sous la Convention nationale... +Donnez! + +La sonnette retentit de nouveau, et Berthellemot, dégourdi cette fois, +s'écria: + +--C'est M. le préfet. + +Il retrouvait ses jambes pour s'élancer vers la porte qui communiquait +avec le cabinet de son chef, lorsque Jean-Pierre l'arrêta, lui tendant +la lettre ouverte, la lettre qui venait des Tuileries. + +Elle n'était pas longue et disait seulement: + +«Ordre de mettre a la disposition du sieur Sévérin les agents qu'il +demandera.» + +El la signature de Bonaparte, premier consul. + +--Monsieur Despaux! clama Berthellemot, tout ce que nous avons +d'agents aux ordres de cet excellent homme... Pardon, si je vous +laisse, mon voisin... la préfecture est à vous. Petite parole! votre +histoire était bien intéressante... Vous témoignerez devant qui de +droit que je n'ai pas même pris, l'avis de M. Dubois pour obéir aux +ordres du premier consul... Parole mignonne! Entre le premier consul +et M. Dubois, on ne peut hésiter... + +Troisième coup de sonnette, qui cassa le cordon. + +Berthellemot se lança, tête première, dans la porte, comme les écuyers +du Cirque olympique, qui passent à travers des tambours de papier. + +Quand il arriva dans le cabinet du préfet, celui-ci baisait la main +d'une jeune femme radieuse de beauté et coiffée d'éblouissants cheveux +blonds. + +M. Dubois avait l'air fort animé et faisait la roue administrative en +perfection. + +--Monsieur le secrétaire général, dit-il sévèrement, j'ai appelé trois +fois. + +Il interrompit l'excuse balbutiante de son interlocuteur pour +rajouter: + +--Monsieur le secrétaire général, ayez pour entendu que la préfecture +de police tout entière est à la disposition de Mme la comtesse Marcian +Gregoryi, que voici. + +Et comme Berthellemot reculait stupéfait, M. Dubois acheva en se +redressant avec majesté: + +--Ordre autographe du premier consul! + + + + +XVIII + +LA COMTESSE MARCIAN GREGORYI. + + +M. Berthellemot n'était pas un homme ordinaire; nous ayons vu qu'il +possédait le regard perçant de M. de Sartines, l'ironie de M. Lenoir, +et je ne sais plus quel tic appartenant à M. de La Reynie. Il jurait +en outre petite parole avec élégance et savait faire craquer ses +doigts comme un ange. Ajoutons qu'il était bavard, content de lui-même +et jaloux de ses chefs. + +Les étrangers et les malveillants prétendent que l'administration +française apprécia de tout temps ces aimables vertus. + +Ce sont elles, ces vertus, et d'autres encore, qui lui ont acquis +la réputation européenne qu'elle a d'accomplir, en trois mois, avec +soixante employés, tous bacheliers ès lettres, la besogne qui se fait +à Londres en trois jours avec quatre garçons de bureau. + +Il est juste d'ajouter que MM. les militaires anglais se vantent +volontiers d'avoir sauvé à Inkermann l'armée française, qui vint les +retirer, roués de coups, du fond d'un fossé, et qu'il est notoire +à Turin que Sébastopol fut pris par l'infanterie piémontaise toute +seule. + +Gardons-nous de croire aux forfanteries des peuples rivaux et soyons +fiers de notre administration, qui suffirait à encombrer les bureaux +de l'univers entier. + +M. Berthellemot, malgré ses talents et son expérience, resta d'abord +tout abasourdi à la vue de cette belle personne, insolemment blonde, +qui le regardait d'un air un peu moqueur. + +S'il n'aimait pas son préfet, il le craignait du moins de toute son +âme. + +Comment lui dire que cette charmante femme était une vampire, une +oupire, une goule, un hideux ramassis d'ossements desséchés dont le +tombeau, situé quelque part, sur les bords de la Seine, s'emplissait +de crânes ayant appartenu à de malheureuses jeunes filles qu'elle +avait scalpées a son profit, elle, la comtesse Marcian Gregoryi, la +goule, l'oupire, la vampire? + +Cette insinuation aurait pu paraître invraisemblable. + +Je vais plus loin: par quel moyen établir que cette monstrueuse +créature, dont les joues à fossettes souriaient admirablement, se +nourrissait de chair humaine? + +Comment l'accuser d'avoir été brune hier, elle, dont le front d'enfant +rayonnait sous une profusion de boucles d'or? + +Vous eussiez eu beau crier: Elle est chauve! personne ne vous aurait +cru. + +M. Berthellemot sentait cela. + +Bien plus, il doutait lui-même, tant ces cheveux d'ambre étaient +naturellement plantés. + +Il n'était pas du tout éloigné de croire que «son Voisin» l'avait +rendu victime d'une audacieuse mystification. + +--Monsieur le préfet, balbutia-t-il enfin, je vous prie de tenir pour +assuré que j'ai pris des notes... et je suis bien l'humble serviteur +de madame la comtesse. + +--Ordre autographe, monsieur, répéta noblement M. Dubois, et libellé +dans une forme qui semble présager les grands événements dont l'augure +favorable... Bref, je m'entends, monsieur, et je ne suppose pas que +vous ayez besoin de connaître les secrets de l'Etat. + +Berthellemot s'inclina jusqu'à terre. + +--Veuillez écouter, je vous prie, poursuivit le préfet, qui déplia un +papier de petite dimension, chargé d'une écriture hardie et un peu +irrégulière. + +Et il lut d'une voix tout à coup saturée d'onction: + +«Nous chargeons M.L.N.P.J. Dubois, notre préfet de police, d'écouter +avec le plus grand soin les renseignements qui lui seront fournis par +le porteur du présent. + +«La comtesse Marcian Gregoryi est une noble Hongroise qui nous a rendu +déjà un signalé service lors de la campagne d'Italie. Nous avons +éprouvé son dévouement _personnel_. + +«Ce qu'elle demandera devra être exécuté à la lettre. + +«Signé: N----.» + +--Oui bien! s'écria M. Dubois, qui mit le papier dans sa poche +pour faire craquer ses doigts, mais non pas si adroitement que le +secrétaire général; oui bien! je suis son préfet de police, à lui, +jusqu'à la mort! C'est particulier, monsieur, et même confidentiel! Je +connais des gens orgueilleux qui me traitent par-dessous la jambe, +et que ce simple morceau de papier ferait trembler. Ma position se +dessine, on ne peut pas toujours rester sous le boisseau, n'est-il pas +vrai? Le mérite se fait jour. Et songez qu'un oeil d'aigle est fixé +sur nous. + +Berthellemot ouvrit timidement la bouche, mais M. Dubois la lui ferma +d'un grand geste, et dit: + +--Je voue prie, monsieur, de garder le silence. + +Il glissa une oeillade vers la comtesse pour voir l'effet produit par +cette parole ferme. + +La comtesse Marcian Gregoryi s'était assise et disposait avec grâces +les plis d'une robe exquise. Elle était si jeune, si belle et si jolie +qu'on se demandait quel âge elle pouvait avoir en 1797, quand elle +rendit ce signalé service au général Bonaparte. + +M. Dubois continua: + +--C'est signé d'un N seulement, d'un N majuscule. J'éprouve une joie +sincère, monsieur, et je ne peux la cacher. Mes opinions sont connues, +elles n'ont jamais varié. Celui qui est le destin de la France et du +monde a sondé, je l'espère, le fond de mon coeur... et Mme la comtesse +témoignera, j'en suis sûr, devant qui de droit, de mon empressement, +de mon... En un mot, les aspirations de notre patrie sont +manifestement monarchiques. + +Berthellemot posa sa main droite sur sa poitrine pour pousser une +acclamation prématurée, mais le préfet lui dit encore: + +--Monsieur, je vous prie de garder le silence. Madame la comtesse, +ajouta-t-il avec solennité, mon secrétaire général écoute vos +commandements. + +Cette délicieuse blonde n'avait pas encore parlé. Sa voix sortit comme +un chant. + +--Le plus pressé, dit-elle, est d'arrêter ce malintentionné qui, +malgré sa position très subalterne, est le plus dangereux ennemi du +premier consul: je veux parler du gardien juré du caveau des montres +et confrontations au Châtelet. + +--Mon voisin! murmura Berthellemot en un gémissement. + +--Le nommé Jean-Pierre Sévérin, dit Gâteloup, acheva la comtesse. + +--Mais... s'écria Berthellemot suffoqué, mais, madame la comtesse... +mais, monsieur le préfet... ce Gâteloup est l'ami de l'empereur! + +M. Dubois fut embarrassé, non point du fait en lui-même mais du mot. + +--Personne plus que moi, prononça-t-il avec émotion, ne souhaite, ne +désire, n'appelle de tous ses voeux... de toutes ses aspirations... +et madame la comtesse n'en doit point douter... mais enfin je dois +protester, au nom même du chef de l'Etat... + +--Le temps presse, l'interrompit froidement l'adorable blonde, dont +les sourcils délicats étaient froncés. Chaque minute perdue aggrave la +situation... et j'ai peur que M. le secrétaire général n'ait commis +quelque bévue. + +Ceci fut dit nettement et ne choqua point le préfet, qui murmura d'un +ton de commisération: + +--Ah! certes, le pauvre garçon en est bien capable!... Si l'on savait +en haut lieu comme nous sommes pitoyablement secondés! + +Berthellemot, rouge de colère, perdit toute mesure pour la première +fois de sa vie administrative. + +--Parole jolie! s'écria-t-il. A qui faut-il croire? A vous, monsieur +Dubois, ou au premier consul? Moi aussi, j'ai reçu un ordre! un ordre +autographe... + +--Un ordre autographe! répéta le préfet. De lui à vous?... + +--A moi! riposta Berthellemot, ferme sur ses ergots. C'est-à-dire... +Enfin mon opinion personnelle a été que je ne devais pas désobéir à +Napoléon Bonaparte. + +--Et que disait l'ordre? demanda la comtesse, qui avait légèrement +pâli. + +--L'ordre mettait la préfecture de police à la disposition de M. +Jean-Pierre Sévérin, qui a été le maître d'armes du premier consul. + +--L'ordre doit être faux! s'écria la comtesse. Ce Sévérin est le plus +dangereux complice de Georges Cadoudal. + +Les deux fonctionnaires demeurèrent atterrés. + +M. Dubois tomba plutôt qu'il ne s'assit dans son fauteuil et +Berthellemot, exécutant pour la seconde fois son travail d'écuyer du +cirque Olympique, sauta tête première au travers de la porte. + +Il ne fut absent que trois minutes. + +Ces trois minutes, il les passa avec M. Despaux, qui lui rapporta que, +sur son ordre, à lui, M. Berthellemot, on avait donné à Jean-Pierre +Sévérin un officier de paix muni de son écharpe et quatre agents +choisis, parmi lesquels comptaient Laurent et Charlevoy. + +--Et tout ce monde-là est parti? demanda le malheureux secrétaire +général. + +--Il y a beau temps! répondit Despaux. Le Sévérin avait l'air d'avoir +le diable à ses trousses. + +--Où sont-ils allés? + +--On ne m'avait pas chargé de m'enquérir de cela. + +--Vous avez gardé l'ordre, je suppose? + +--Quel ordre? + +--L'ordre du premier consul. + +--Je ne savais même pas qu'il y eût un ordre du premier consul. Je +n'ai obéi qu'à vous, mon supérieur immédiat. + +Berthellemot l'enveloppa d'un regard où la détresse le disputait à la +fureur. + +--Petite parole! s'écria-t-il. Vous m'êtes suspect, monsieur. Il ne +tient a rien que je ne fasse un exemple! Je vous laisse le choix entre +ces deux épithètes: incapable ou criminel! + +--Quand M. le secrétaire général voudra, répondit Despaux, chapeau +bas; je suis chasseur, et M. Fouché va faire de bien belles battues à +sa terre de Pont-Carré. + +--Monsieur, monsieur! grinça Berthellemot, vous me répondez de la vie +du premier consul! + +Despaux salua en ricanant et sortit à reculons. + +Quand M. Berthellemot rentra dans le cabinet du préfet, il avait l'air +d'un chien battu. + +Loin de faire craquer ses doigts, il tourna ses pouces d'un air +consterné. + +--Voilà tout ce que je puis faire, murmura-t-il, mettre M. Despaux en +prison. + +Le préfet lui coupa la parole d'un geste coupant comme un rasoir: + +--Je vous prie de garder le silence, monsieur, lui dit-il. Vous m'êtes +suspect! + +Les jambes de Berthellemot chancelèrent sous le poids de son corps. + +--Incapable ou criminel, monsieur, poursuivit Dubois. Je vous laisse +le choix entre ces deux épithètes. Vous n'êtes pas digne, je suis +contraint à vous le dire, d'être le lieutenant de celui qui, par son +zèle et par sa clairvoyance, a su prévenir les suites désastreuses des +différents complots dirigés contre une vie précieuse... de celui qui +se dresse comme une infranchissable barrière... comme un bouclier de +diamant, monsieur, entre le chef de l'Etat et les perfides menées des +factions... de celui qui s'est emparé de Pichegru et de Moreau... de +celui qui va s'emparer de Cadoudal aujourd'hui même! + +--Ah!... fit Berthellemot dont la bouche resta béante. + +Dubois croisa les mains derrière son dos. Il éblouissait son +secrétaire général. + +--M. Despaux, monsieur, continua-t-il, ne me paraît pas absolument +impropre à remplir des fonctions qui désormais semblent être au-dessus +de vos capacités. Il ne tient à rien que je ne fasse un exemple... + +--Ah! monsieur le préfet! s'écria Berthellemot, après tout le mal que +je me suis donné... _Sic vos non vobis_!... + +--Voudriez-vous faire croire que vous êtes pour quelque chose dans le +succès constant de mes efforts? demanda superbement Dubois. + +--Parole jolie, riposta bravement le secrétaire général, retrouvant un +brin de courage tout au fond de sa détresse; destituez-moi seulement, +et vous verrez si j'ai ma langue dans ma poche... J'ai pris des notes, +Dieu merci... M. Fouché, pas plus tard qu'aujourd'hui, me faisait +tâter par ce même Despaux... + +Fouché était la terreur de tout ce qui tenait à la police. On savait +qu'entre lui et le premier consul, c'était un peu une querelle de +ménage, et que tôt ou tard la réconciliation devait venir. + +M. Dubois fit quelques pas dans sa chambre. + +--Retirez-vous, monsieur, dit-il d'un ton moins rogue. J'ai besoin +d'être seul avec madame la comtesse, grâce à qui je vais accomplir un +acte qui sera l'honneur de ma carrière publique... Nous traversons +des conjonctures difficiles; vous avez fait une faute, tâchez de la +réparer... Je vous charge de retrouver à tout prix ce Jean-Pierre +Sévérin, qui est un effronté malfaiteur, et de vous emparer de lui +mort ou vif... A ce prix, je vous laisse l'espoir de regagner ma +confiance... + +--Ah! monsieur le préfet!... s'écria Berthellemot les larmes aux yeux. + +--Un dernier mot! l'interrompit Dubois, coupant court à cet +attendrissement: je vous rends responsable de la vie du premier +consul... Allez! + +--Voilà comme nous les menons! dit-il en se rapprochant de la +comtesse, dès que Berthellemot eut disparu derrière la porte refermée. +Et il faut s'y prendre ainsi avec ces natures inférieures. Dieu seul +et le chef de l'Etat peuvent mesurer la prodigieuse différence qui +existe entre un préfet de police et un secrétaire général! + +Berthellemot, cependant, partageait cet avis avec Dieu et le chef de +l'Etat, mais il établissait la différence en sens contraire. + +--Brute abjecte! pensait-il en rentrant, l'oreille basse dans son +cabinet; misérable girouette tournant à tous les vents! J'aurai ta +place ou je mourrai à la peine! Tout ce qui te donne un certain +lustre, c'est moi qui l'ai fait! Moi, moi seul, qui suis autant +au-dessus de toi que l'oiseau libre est au-dessus des volailles de nos +basses-cours... Parole jolie, tu me payeras cela! et quand je serai +à la tête de l'administration, l'univers entier aura de tes stupides +nouvelles! + +La chanson dit que les gueux sont des gens heureux et qu'ils +s'aiment entre eux, mais elle n'entend point parler de ceux qui nous +administrent. + +Si vous voulez voir de belles et bonnes haines, bien concentrées, bien +vitrioliques, bien venimeuses, allez dans les bureaux. + +Tout en songeant cependant et tout en minutant les ordres qui devaient +lancer une armée d'agents sur la piste de Jean-Pierre Sévérin, dit +Gâteloup, M. Berthellemot caressait dans sa pensée l'image de Mme la +comtesse Marcian Gregoryi. + +--Un joli brin! se disait-il, petite parole! On prétend que les +vampires ont les lèvres gluantes de sang... celle-ci est une rose... +Mais, après tout, il est bien sûr qu'un des deux ordres signés par le +premier consul est faux... Si c'était le sien?... + +--Maintenant, s'il vous plaît, madame, reprit le préfet, assis auprès +de la blonde adorable, poursuivons notre travail, en commençant par +Georges Cadoudal... + +--Non, l'interrompit la comtesse, il me faut d'abord l'arrestation +de tous les Frères de la Vertu... S'il en reste un seul libre, je ne +réponds plus de rien. + +Elle tira d'un portefeuille en cuir de Russie, orné de riches +arabesques, une liste qui était longue et contenait, entre beaucoup +d'autres, plusieurs noms connus de nous: + +Andréa Ceracchi, Taïeh, Caërnarvon, Osman, etc. En regard de chaque +nom il y avait une adresse. + +--Je viens de bien loin, dit-elle, et mon voyage n'a eu qu'un but: +sauver l'homme dont la gloire éblouit déjà nos contrées à demi +sauvages. La pensée de ce dévouement est née en moi an delà du Danube, +dans les plaines de la Hongrie, où la ligue de la Vertu commence à +recruter des poignards. Je suis entrée dans la sanglante association +tout exprès pour la combattre. Je n'ignorais, en partant, aucun des +périls de cette entreprise, ou mes trois plus chers amis ont perdu la +vie: je parle du comte Wenzel, le brave coeur; du baron de Ramberg, +le brillant, le loyal jeune homme, et enfin de Franz Koënig, dont +l'avenir semblait si beau... + +Dubois ouvrit vivement le tiroir de sou bureau et consulta une note. + +--Comte Wenzel, murmura-t-il, baron de Ramberg... tous deux de +Stuttgard... C'est la première fois que j'entends parler du troisième. + +--Vous n'entendîtes parler des deux autres qu'une fois, monsieur le +préfet, répliqua la comtesse avec mélancolie, et c'est moi qui fis +parvenir a la préfecture la nouvelle de leur mort. Le troisième a +partagé aujourd'hui même le destin de ses deux compagnons. Vous pouvez +ajouter son nom à votre liste. Il était aussi de Stuttgard. + +Les yeux du préfet étaient baissés, et ses sourcils se rapprochaient +comme s'il eût laborieusement réfléchi. + +--Sans eux, continua la comtesse, les chevaliers errants de la jeune +Allemagne, j'aurais fait il y a un mois ce que je fais aujourd'hui. +Je serais venue ici où l'on dénonce et j'aurais dénoncé. Mais Wenzel, +Ramberg et Koënig avaient dit: Nous combattrons par nous-mêmes, et +avec nos propres forces; nous écraserons la vampire... + +--La vampire! répéta M. Dubois étonné. + +La comtesse Marcian Gregoryi eut un sourire. + +--C'est un nom qui se prononce beaucoup dans Paris, dit-elle, je le +sais. M. Dubois, l'homme de la raison, de la science et des lumières, +M. Dubois à qui le futur gouvernement de l'empereur promet une si +haute fortune, ne croit pas, je le suppose, à ces pauvres fables de +l'Europe orientale... Le préfet de police de Paris ne croit pas aux +vampires... + +--Non... certes non! balbutia Dubois. Mon éducation, mes +connaissances... + +--La vampire dont je parle, l'interrompit la comtesse Gregoryi d'une +voix nette et ferme, c'est la société secrète qui s'intitule elle-même +la ligue de la Vertu, et qui n'est qu'un faisceau des scélérats, unis +dans la pensée d'un crime! + +--Eh bien! fit naïvement M. Dubois, je m'en doutais! + +--Association de hiboux, poursuivit la belle blonde en s'animant, +rassemblés dans la nuit pour arrêter le vol de l'aigle... ramassis de +haines, d'envies ou de lâches ambitions... La vampire véritable, la +ligue des assassins, a inventé l'autre vampire, la fausse, le monstre +fantastique et impossible qui fait peur aux grands enfants de Paris. +La fable était chargée de donner ainsi le change à ceux qui auraient +voulu poursuivre la réalité... de même que cette comédie du quai de +Béthune, la pêche miraculeuse, avait pour objet d'attirer l'attention +publique loin, bien loin du charnier, hélas! trop réel, où se +décomposent les restes mortels de tant de victimes déjà immolées! + +Dubois avait mis son front dans sa main. + +--Cela explique tout! murmura-t-il, et cela rentre dans une série +d'idées que j'ai plus d'une fois soumises à l'épreuve de mon +raisonnement... car rien ne m'échappe... rien, madame, et vous allez +bien le voir tout à l'heure. Les personnes qui viennent ici, la bouche +enfarinée, me dire: Prenez garde à vous! attention à ceci! attention à +cela! sont un peu dans le rôle de la mouche du coche. + +--Vous êtes le ministre de la police de l'avenir! prononça +solennellement la comtesse Marcian Gregoryi. + +--Seulement, reprit M. Dubois, je ne suis pas secondé. Un troupeau +d'oisons, madame, voilà mon armée... sans compter que j'ai dans mes +roues deux ou trois bâtons que je ne qualifierai pas et qui se nomment +MM. Savary, Bourienne, Fouché et le diable... Comprenez-vous cela?... +Et sans compter encore qu'au-dessus de moi, oui, madame, au-dessus, +il y a un sénateur de carton, un mannequin, un dindon empaillé, M. le +grand juge, s'il vous plaît, qui suffirait, lui seul, à enrayer la +machine la mieux graissée... Sans eux, j'aurais déjà fourré vingt fois +la vampire dans ma poche, qu'elle soit société secrète ou une goule +arrachée aux gouttières de la tour Saint-Jacques la Boucherie... je +vous en donne ma parole, madame. + +--Je l'ai dit à l'empereur, murmura la comtesse comme si elle se fût +parlé à elle-même. + +--Chut! fit Dubois. N'abusons pas de cette qualification. Fouché a des +mouches jusque dans mes bureaux... Je vous prie de me dire, madame, +non point pour me rien apprendre, mais afin que je compare les +appréciations, quel était, selon vous, le but de ces meurtres +nombreux? + +--Le but était triple, monsieur le préfet: troubler les populations, +faire disparaître des ennemis et battre monnaie... + +--Ah! ah!... ces messieurs de la Vertu sont des voleurs? + +--Il faut de l'argent pour s'attaquer à un chef d'Etat, monsieur le +préfet. + +--C'est vrai, madame, et j'admire votre capacité. + +Ici Dubois fixa sur elle ce regard emprunté à M. de Sartines, et que +Berthellemot prenait en son absence, comme tout bon valet de chambre +chausse de temps en temps les bottes vernies de son maître. + +--Et permettez-moi, dit-il en changeant de ton, de vous donner la +preuve que je vous ai promise tout à l'heure... la preuve de ce fait +que rien ne m'échappe, si mal secondé que je sois; ma clairvoyance +personnelle suffit à tout... à peu près... Vous avez un dossier ici, +madame la comtesse. + +La belle blonde s'inclina. + +--Vous avez dû épouser ce comte de Wenzel? reprit le préfet. + +--Le bruit en a couru, monsieur. + +--L'inscription en a été faite à la sacristie de Saint-Eustache. + +--On ne peut rien vous cacher, en vérité! + +--Vous avez dû encore épouser le baron de Ramberg? + +--On l'a dit. + +--J'ai l'extrait des registres de Saint-Louis-en-l'Ile. + +--C'est merveilleux, monsieur le préfet!... Quelle institution que +votre police!... Mais vous semblez ignorer que j'étais fiancée aussi, +et de la même manière, à ce vaillant, à ce beau Franz Koënig... + +M. Dubois laissa échapper un geste d'étonnement. + +--Si j'osais solliciter de vous une explication? commença-t-il. + +--Je comptais assurément vous l'offrir, l'interrompit la comtesse, +dont les grands yeux avaient, en vérité, à cette heure, une expression +de religieuse tristesse. Wenzel, Ramberg et Koënig étaient les plus +chers de mes amis; c'est trop peu dire: ils étaient mes frères, et je +ne cache pas que mon ardeur à continuer l'oeuvre commune est doublée +par l'espoir de les venger. Nous étions ligue contre ligue: la ligue +du bien contre la ligue du mal. J'avais prodigué ma fortune aux +préliminaires de la lutte, et, au bien comme au mal, il faut le nerf +de la guerre. Mes trois compagnons bien-aimés étaient riches, mais +jeunes; ils avaient besoin de prétextes pour tirer de grosses traites +sur leurs hommes d'affaires, restés au pays. On ne prit pas la peine +de varier le prétexte, parce que chacun de nous croyait que la fin du +combat était proche. Wenzel envoya à Stuttgard l'extrait des registres +de Saint-Eustache, avec la signature de l'abbé Aymar, vicaire; +Ramberg une pièce pareille, signée de l'abbé Martel, vicaire de +Saint-Louis-en-l'Ile; Koënig... + +--Les deux premières pièces seules sont ici, dit le préfet. Eûtes-vous +l'argent? + +--La vampire, répliqua la comtesse, dont la voix s'assombrit, a gagné +à ce jeu près d'un million de francs. + +M. Dubois referma son tiroir avec bruit. + +--Maintenant, monsieur, reprit la blonde charmante, dont le ton +redevint bref et délibéré comme au début de l'entrevue, permettez que +j'aille au-devant de la question, car la nuit s'avance et il faut que +tout soit fini demain matin. J'aborde un fait que vous ignorez encore, +mais qui ne peut tardera vous être révélé et qui vous expliquera la +démarche hardie tentée par ce Jean-Pierre Sévérin, à l'aide d'une +fausse signature du premier consul. + +--Fausse? interrogea Dubois. + +--Fausse, répéta la comtesse avec assurance, car le premier consul est +parti ce soir, à sept heures, pour le château de Fontainebleau. + +--Sans que je sois prévenu! s'écria Dubois, qui bondit sur son siège. + +--La dernière personne que le premier consul a vue à Paris, c'est moi, +et j'étais chargée de vous prévenir. + +Dubois sonna à tour de bras. M. Despaux entra presque aussitôt. + +Il eût fallu un regard encore plus perçant que celui de M. le préfet +de police pour saisir au passage le coup d'oeil rapide qui fut échangé +entre le nouvel arrivant et la comtesse Marcian Gregoryi. + +--Aux Tuileries, sur le champ, un exprès! ordonna Dubois, le premier +consul serait parti ce soir pour Fontainebleau... + +--On vient d'en apporter la nouvelle, dit Despaux, et j'étais en route +pour l'annoncer à M. le préfet. + +Despaux sortit sur un signe de son chef. + +--Le fait dont je voulais vous entretenir, reprit tranquillement la +délicieuse blonde, est la mise en chartre privée, par moi, d'un jeune +étudiant en droit, nommé René de Kervoz, gendre futur de Jean-Pierre +Sévérin... + +--Que le diable emporte celui-là! s'écria le préfet du meilleur de son +coeur. + +--Et propre neveu, poursuivit la comtesse, du chouan Georges Cadoudal. + +M. Dubois se dérida aussitôt et devint attentif. + +--Un enfant, monsieur le préfet, étranger autant qu'il est possible +de l'être à tous complots politiques, et que je retiens prisonnier +précisément pour l'éloigner des scènes violentes qui auront lieu +demain matin. + +--Est-ce par lui que vous connaissez la retraite de Cadoudal? demanda +Dubois. + +--C'est par lui. + +--Il a donc trahi? + +--Il m'aime, répondit la comtesse Marcian Gregoryi en rougissant, non +point de honte, mais d'orgueil. + +--Maintenant que nous avons tout dit, monsieur le préfet, reprit-elle +après un silence, convenons de nos faits. Je vous rappelle que je n'ai +rien à solliciter de vous. C'est moi qui pose les conditions. Je pose +pour condition première qu'aujourd'hui, à minuit, une force suffisante +entourera la maison située chemin de la Muette, au faubourg +Saint-Antoine, et dont voici le plan exact. (Elle déposa un papier sur +le bureau.) Tous les affiliés de la ligue de la Vertu seront réunis +dans cette maison. Vous aurez à faire main basse sur eux, et voici +comment vous serez introduit: un de vos hommes se présentera à la +porte donnant sur le chemin de la Muette et frappera six coups, +espacés ainsi et non autrement: trois, deux, un. On ouvrira, on lui +demandera: Qui êtes-vous? Il répondra: Au nom du Père, du Fils et du +Saint-Esprit, je suis un frère de la Vertu. + +A la même heure, s'il se peut, ou immédiatement après, vos agents +entreront dans l'hôtel qui porte le numéro 7, chaussée des Minimes, au +Marais. Vous saisirez en ce lieu tous les papiers des conjurés, toutes +les épreuves! + +Mon nom se trouvera fréquemment dans ces papiers. Vous savez désormais +à quel titre. J'ai hurlé avec les loups pour avoir le droit de les +suivre jusqu'au fond de leur tanière. + +Dans la serre, située à gauche du salon, la troisième caisse en +partant de la porte vitrée, caisse qui contient un yucca, sera +dérangée et découvrira une trappe. + +Sous la trappe est un sépulcre, le vrai charnier de la vampire. + +Il ne sera fait aucun mal au jeune René de Kervoz quand il reparaîtra +parmi les vivants. + +A l'instant même vous allez me préparer mes passeports pour Vienne. +Je voyagerai avec une femme du nom de Yanusza Paraxin, qui est ma +nourrice, avec mon cocher et mon valet. Je partirai demain, aussitôt +après avoir remis entre vos mains Georges Cadoudal. + +Jusqu'à ce moment je reste comme otage. + +--Et comment livrerez-vous Georges Cadoudal? demanda Dubois. + +--Tout est-il accepté? + +--Oui, tout est accepté. + +La comtesse Marcian Gregoryi se leva, et M. Dubois, qui était un +connaisseur, ne put s'empêcher d'admirer les grâces exquises de sa +taille. + +Voici comment je vous livrerai Georges Cadoudal, dit-elle. Avant le +lever du jour, vos hommes, tous en bourgeois, seront en embuscade +dans la rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel, depuis la rue Saint-Jacques +jusqu'à la place. Quelques-uns tourneront même l'angle de la rue +Saint-Jacques, d'autres s'échelonneront le long de la rue de la Harpe, +de manière à cerner vers le sud tout le pâté de maisons. + +A huit heures du matin, un cabriolet de louage viendra stationner à +l'une des portes de ce pâté, je ne sais encore laquelle, car Georges +Cadoudal a su se ménager une retraite qui ressemble au terrier du +renard: elle a dix issues pour une. + +L'arrivée du cabriolet sera le signal pour regarder aux fenêtres. + +A l'une des fenêtres une femme voilée paraîtra. + +Quand cette femme voilée se montrera, Georges franchira le seuil et +montera en cabriolet. + +Aux agents de faire le reste. + +Elle salua légèrement de la tête, en grande dame qu'elle était, et +gagna la porte, reconduite de loin par le préfet de police, qui se +confondait en saluts. + + + + +XIX + +DERNIÈRE NUIT + + +Resté seul, M. le préfet prit une attitude méditative pour s'avouer +sincèrement à lui-même que depuis l'invention de la police, jamais +magistrat n'avait fait preuve d'une pareille perspicacité. + +Grâce à son talent et d'une seule pierre, il allait frapper trois +magnifiques coups: confisquer à son profit le succès de la vampire, +révéler à Paris ébloui l'existence de la ligue de la Vertu, et prendre +au piège ce loup de Cadoudal. Triple gloire! + +Il regrettait, en se frottant les mains, qu'on ne put faire un +sous-empereur, car il se sentait digne d'un petit trône. + +Cependant l'équipage de la comtesse Marcian Gregoryi attendait dans la +rue Harlay-du-Palais. C'était bien la même voiture élégante, attelée +de deux beaux chevaux noirs, que nous vîmes une fois stationner au +seuil de l'église Saint-Louis-en-l'Ile. + +--A l'hôtel! ordonna la comtesse en franchissant le marchepied. + +Comme elle refermait la portière, une ombre se détacha de l'encoignure +d'une maison voisine et glissa sans bruit vers l'équipage. + +L'ombre avait presque la carrure d'un homme mais tout au plus la +taille d'un enfant de douze ans. + +Quand la voiture partit au galop, on aurait pu voir, en passant sous +le prochain réverbère, notre ami Germain Patou cramponné au siège du +laquais. + +Les beaux chevaux ne s'arrêtèrent qu'à la porte cochère d'une vieille +et magnifique maison située chaussée des Minimes, numéro 7. + +La comtesse Marcian Gregoryi monta un escalier de grand style. Dans +l'antichambre du premier étage, une vieille femme de taille virile +attendait, ayant auprès d'elle un énorme chien, vautré sur les dalles. +A l'entrée de la comtesse, il se dressa sur ses quatre pattes et +allongea le cou comme font les chiens pour hurler. + +--La paix, Pluto! fit Yanusza en son latin barbare. + +Pluto savait le latin, car il se rasa, puis s'allongea et rampa +jusqu'à la nouvelle venue, en balayant les dalles du poil de son +ventre. + +--Franz Koënig est-il arrivé? demanda la comtesse. + +--Il est arrivé, répondit Yanusza. + +--A l'heure dite? + +--Avant l'heure dite. + +--Avait-il les cent cinquante mille thalers? + +--Il avait les cent cinquante mille thalers et trois écrins contenant +les bijoux de noce. La corbeille viendra demain matin. + +La comtesse eut un morne sourire. + +--Il m'attend? demanda-t-elle encore. + +--Sans doute, répliqua la vieille femme. + +--Avec qui? + +--Avec Taïeh, le nègre, et Osman, l'infidèle. + +--Et penses-tu que l'affaire soit achevée? + +Au moment où Yanusza ouvrait la bouche pour répondre, un cri +déchirant, profond, lamentable, perça l'épaisse muraille de +l'antichambre. + +La comtesse eut un léger tressaillement, et Yanusza fit le signe de la +croix. + +--_Requiescat in pace_! murmura-t-elle. + +Le grand chien hurla une longue plainte. + +--Fais les malles, Paraxin, ordonna la comtesse, qui avait déjà +recouvré son sang-froid, et ne perds pas de temps. + +--Les malles sont faites, maîtresse, repartit la vieille femme. Est-il +bien sûr que nous nous en allons demain? + +--Aussi sûr que tu es une bonne chrétienne, Yanusza. C'est la dernière +nuit. Franz Koënig a complété le million de ducats exigé par le comte +Szandor. Je vais vivre et mourir, moi qui suis privée à la fois de la +mort et de la vie. _In vita mors, in morte vita_! Szandor, mon époux +adoré, me donnera une heure d'amour avant de me brûler le coeur! + +Comme le vernis jette tout à coup d'étranges lumières sur une toile de +maître, sa passion ardente transfigurait maintenant sa beauté. + +Elle fit un pas vers la porte qui communiquait avec les appartements +intérieurs; mais avant d'en toucher le loquet, elle s'arrêta. + +--Et... murmura-t-elle avec une sorte d'hésitation, ce pauvre enfant? + +--Il menace, répliqua la vieille femme, il prie, il blasphème, il +pleure... Ce soir, il appelait son Angèle... + +--Et ne prononçait-il pas le nom de Lila? + +--Si fait... pour la maudire. + +La frange de soie qui bordait les paupières de la comtesse s'abaissa. + +--N'a-t-il jamais manqué de rien? interrogea-t-elle encore. + +--Jamais: je lui portais son repas pendant son sommeil. + +--Il dort? + +--Vous le savez bien, maîtresse, puisque... + +La comtesse sourit en mettant un doigt sur ses lèvres. + +--Tu n'as pas oublié, avant de partir, prononça-t-elle à voix basse, +de mettre à son chevet ce vin qui donne des rêves? + +--Non, répliqua Yanusza, je n'ai pas oublié. + +La comtesse passa la porte, tandis que la vieille femme se signait une +seconde fois en marmottant une prière latine. + +C'étaient de vastes pièces bâties et décorées selon le style de Henri +IV, des boiseries moulées profondément, des plafonds à caissons, de +hautes cheminées en bois sculpté, des tapisseries dont l'âge n'avait +pas terni l'éclat. + +Après avoir traversé une salle à manger dont les murailles semblaient +fléchir sous le gibier peint, les fruits, les fleurs et les flacons, +un salon tapissé de hautes lisses, encadrées d'argent, et un boudoir +qui eût servi dignement à la belle Gabrielle, la comtesse Marcian +Gregoryi poussa une dernière porte et entra dans une chambre que nous +eussions aussitôt reconnue. + +C'était là que René de Kervoz avait été pansé le lendemain de sa +visite à la maison isolée du chemin de la Muette. + +Tout y était dans le même état, sauf le lit à colonnes, qui avait ses +rideaux fermés, et la lumière des lampes remplaçant le jour. + +La serre, ouverte, envoyait les senteurs de la flore tropicale, mêlées +à la fumée du cigarrito de Taïeh, qui était à son poste, sous le grand +yucca, non point étendu pourtant en paresseux comme l'autre fois, mais +occupé à nouer les quatre coins d'une toile à matelas sur un paquet de +forme sinistre. + +Le vent nocturne agitait au dehors les branches nues des arbres du +jardin. + +Dans le fauteuil même où nous le vîmes naguère, s'asseyait ce jeune +homme pâle comme un mort et dont la chevelure était blanche, le Dr +Andréa Ceracchi. + +Depuis ce temps il avait maigri encore et ressemblait mieux à un +fantôme. + +Sa tête livide s'appuyait entre ses deux mains. + +Le nègre fredonnait une chanson créole en achevant sa besogne. + +--Victoire! s'écria la comtesse en passant le seuil. Cadoudal est avec +nous, et dans quelques heures tous nos frères seront vengés! + +Taïeh tira un rideau qui masqua l'intérieur de la serre. On entendit +la caisse grincer en roulant sur les planches, puis la trappe +s'ouvrir. + +Andréa Ceracchi avait relevé la tête. Tout ce qui lui restait de vie +était dans ses yeux ardents. + +La comtesse lui serra la main et reprit: + +--J'ai suivi votre conseil, Andréa. En livrant Cadoudal, nous gagnions +quelques jours de sécurité. Qu'importe, si nous n'avons besoin que de +quelques heures? Cadoudal vaut mieux que cela. Au lieu de le vendre, +nous userons de lui, et demain, César égorgé sera au rang des dieux. + +--Je veux frapper! dit Ceracchi d'une voix sombre. J'ai promis à mon +frère de frapper. + +De l'autre côté du rideau, la trappe se referma avec un bruit sourd. + +--Voilà le troisième parti avec les deux autres! s'écria le nègre. + +Et il releva le rideau pour entrer, disant: + +--Moi aussi, je veux frapper! J'ai promis à mon maître de frapper. + +--Vous frapperez tous, ceux qui voudront frapper! s'écria la comtesse. +Il y a dans cette gloire de la place pour mille poignards. Je hais +l'homme bien plus que vous, puisque je l'admire et que je l'ai aimé +à genoux: je le hais comme l'impie abhorre Dieu! Moi aussi, je veux +frapper: je ne l'ai promis à personne, je me le suis juré à moi-même! + +Le docteur et le nègre baissèrent les yeux sous le foudroyant éclat de +son regard. + +--Quand vous êtes là, Addhéma, murmura Ceracchi, les doutes +s'évanouissent, et l'on est tenté de croire en vous. Le sang versé est +comme un poids sur ma conscience; mais si mon frère est vengé, la joie +guérira le remords... Que faut-il faire? + +--Que faut-il faire? répéta le nègre en tendant à la comtesse un +portefeuille et trois écrins. + +--La dernière goutte de sang innocent a coulé, répondit-elle, et tu as +gardé tes mains pures, Andréa Ceracchi. C'est le partage qui fait la +complicité. Tu es resté pauvre au milieu de tes frères enrichis. Nous +voici arrivés à l'heure suprême. Rends-toi une fois encore au lieu de +nos réunions. Que la lampe de nos conseils s'allume encore une fois +dans la maison solitaire, à qui l'histoire donnera peut-être un nom. +Tous les frères de la Vertu seront présents; ils ont été convoqués +aujourd'hui même. C'est toi qui présideras, car je n'arriverai qu'au +moment d'agir, et avec Georges Cadoudal lui-même... + +--Ferez-vous cela? s'écria Ceracchi, amènerez-vous le taureau du +Morbihan? + +--J'engage ma foi que je ramènerai avant que la troisième heure après +minuit soit sonnée... En attendant le signal qui vous annoncera notre +venue, voici ce que vous aurez à faire. Il est bon que nos secrets de +famille ne soient point confiés à ce Georges Cadoudal. + +Vous aurez à dire à nos frères qu'aujourd'hui même, j'ai pris chez +Jacob Schwartzchild et Cie des traites sur Vienne pour un million de +ducats. Si le démon familier qui veille au salut de ce Bonaparte le +protège contre nos coups, le rendez-vous sera à Vienne; l'association +n'aura perdu que son temps et son sang, elle sera riche, elle pourra +recommencer. Si nous réussissons, au contraire, ceux d'entre nous +qui veulent la liberté auront de quoi profiter de leur victoire pour +élever à leur idole un trône si haut et si large, qu'aucun tyran ne +pourra plus l'escalader jamais. + +Qu'ils soient prêts; qu'ils aient confiance; le soleil de demain ne se +couchera pas sans avoir vu l'événement qui changera la face du monde. + +Elle tendit une main à Ceracchi et l'autre à Taïeh. + +Le noir y imprima sa lèvre. + +Andréa Ceracchi dit: + +--Où est Lila? + +--Lila, répondit la comtesse, n'a plus de parents, elle est sous ma +garde; à l'heure du danger, ma première pensée, a dû être de la mettre +à l'abri. + +A son tour, Andréa baisa sa main. + +--Donc, à cette nuit! dit-il, trois heures! + +Et il sortit accompagné de Taïeh, pour gagner le lieu du rendez-vous. + +La charmante blonde écouta un instant le bruit de leurs pas. + +--Trois heures! répéta-t-elle. Vous n'attendrez pas jusque-là! + +Elle ouvrit tour à tour les écrins et le portefeuille, afin d'en +vérifier le contenu. + +Puis elle se dirigea vers la porte, sans avoir regardé du côté de la +serre. + +A peine avait-elle disparu que la fenêtre, poussée avec précaution, +ouvrit ses deux châssis, et la courte personne de l'apprenti médecin +Germain Patou se montra à califourchon sur l'appui. + +--Métier à se faire rompre les os! grommela-t-il. Faut-il que j'aime +ce papa Jean-Pierre! Voilà donc où elle demeure, cette blonde +adorable!... Mais, pour savoir cela, je n'en suis pas beaucoup plus +avancé. + +Il enjamba l'appui et fit quelques pas à l'intérieur. + +--On fume ici! pensa-t-il. Elle est bien logée, malepeste!... Un lit +royal comme ceux du château de Meudon... Voyons un peu. + +Il écarta les rideaux et recula de plusieurs pas, comme s'il eut +reçu un coup en plein visage. Le lit était en désordre et les draps +dégouttaient de sang. + +--Merci Dieu! pensa-t-il, ma blonde ne sait pas cela, j'en suis sûr! +Le sang est tout frais... Ou vient de tuer ici! + +Son regard perçant, où brillait une audacieuse intelligence, fit le +tour de la chambre et plongea jusqu'au fond de la serre. Un instant, +on aurait pu croire qu'une sorte de divination lui révélait le +terrible mystère de cette demeure. + +Mais une pendule sonna dans la pièce voisine, et il bondit vers la +croisée, qu'il enjamba de nouveau. + +--Le patron m'attend, se dit-il. J'ai accompli la mission dont il +m'avait chargé. Je sais où demeure la comtesse Marcian Gregoryi... et +peut-être ai-je deviné le dénoûment de cette comédie, dont la première +scène fut jouée à l'église Saint-Louis-en-l'Ile. + +Il descendit comme il avait monté, à la force de ses bras courts mais +robustes. Au moment où sa tête était déjà au niveau du balcon, son +dernier regard rencontra, au ciel du lit, la plaque émaillée qui +fixait les plis des rideaux. C'était un écusson qui semblait renvoyer +en faisceau tous les rayons de la lampe. + +Une devise en lettres noires gothiques courait sur le fond d'or et +disait: _In vita mors, in morte vita_... + +La comtesse Marcian Gregoryi était nonchalamment étendue sur les +coussins de sa voiture, dont le cocher, suivant ordre reçu d'avance, +arrêta ses chevaux à l'angle du pont Marie, sur le quai d'Anjou. + +La comtesse descendit et dit: + +--Attendez. + +Elle prit sa course en longeant le quai, vers la partie orientale de +l'île. + +Le mur d'enclos des jardins de Bretonvilliers formait l'extrême pointe +de l'éperon. C'était une enceinte solide et bâtie comme un rempart. +Non loin de l'angle de la rue Saint-Louis, qui fait face à l'hôtel +Lambert, une vieille construction carrée et trapue élevait sa terrasse +demi-ruinée à quelques pieds au-dessus du mur. + +Il y avait là une poterne basse, qui existait encore voici quelques +années, et dont l'enfoncement profond servait d'abri au petit +établissement d'un rétameur forain. + +La comtesse Marcian Gregoryi avait la clef de cette poterne, qu'elle +ouvrit pour entrer dans un lieu humide et tout noir. + +Quand elle eut fermé la porte derrière elle, l'obscurité fut complète. + +Dès le temps de Cagliostro, et même plus d'un siècle avant lui, les +propriétés du phosphore étaient connues des adeptes; nous n'oserions +pas dire, craignant l'accusation d'anachronisme, que la comtesse +Marcian Gregoryi eût dans sa poche une botte d'allumettes chimiques, +et cependant un léger frottement qui bruit dans l'obscurité produisit +une lueur vive et instantanée. + +La bougie d'une lanterne sourde s'alluma, éclairant les parois +salpêtres d'un long couloir. + +La comtesse se mit à marcher aussitôt, en femme qui connaît la route. + +Au bout d'une cinquantaine de pas, un vent frais la frappa au visage. +Il y avait à la paroi de gauche une crevasse assez large par où l'air +extérieur et un rayon de lune passaient. + +La comtesse s'arrêta, prêtant attentivement l'oreille. Elle appuya +l'âme de la lanterne contre sa poitrine et jeta un regard au dehors. + +Le dehors était un jardin sombre, touffu, mal entretenu. + +--On dirait des pas, murmura-t-elle, et des voix... + +Elle regretta Pluto, le chien géant qui, d'ordinaire, vaguait en +liberté sous ces noirs ombrages. + +Mais, quoiqu'elle regardât de tous ses yeux, elle ne vit rien que les +branches emmêlées qui s'entre-choquaient au vent. + +Elle continua sa route. + +--Quand même Ezéchiel m'aurait trahie, pensa-t-elle encore, +qu'importe? Ils n'auront pas le temps!... + +Le couloir se terminait par un escalier de cave que la comtesse +gravit; au haut de l'escalier se trouvait un étroit palier où +s'ouvrait une porte habilement masquée. La comtesse l'ouvrit, tenant +toujours l'âme de sa lanterne cachée sous ses vêtements, puis la +referma et se prit à écouter. + +Le bruit d'une respiration faible et régulière vint jusqu'à son +oreille. + +--Il dort! fit-elle. + +Alors elle découvrit sa lanterne sourde, aux rayons de laquelle nous +eussions reconnu cette chambre où René de Kervoz et Lila soupèrent le +soir du jour qui vint commencer notre histoire: + +La chambre sans fenêtres. + +Dans le quartier, il est bon de le dire, on racontait beaucoup de +choses touchant ce vieil hôtel d'Aubremesnil et ses dépendances plus +vieilles encore: le pavillon de Bretonvilliers et la maison du bord de +l'eau. + +Paris avait alors quantité de ces coins légendaires. + +On parlait d'une merveilleuse cachette que le président d'Aubremesnil, +ami de l'abbé de Gondy et compère de M. de Beaufort, le roi des +Halles, avait fait construire en son logis, quand le cardinal de +Mazarin rentra vainqueur dans sa bonne ville. + +On ajoutait que ce même président d'Aubremesnil, vert galant, quoique +ce fût une tête carrée, ne se servit jamais de sa cachette contre la +reine mère ou son ministre favori, mais qu'il l'employa à de plus +riants usages,--faisant venir de nuit par cet étroit couloir, qui +conduisait à la Seine, de jolies bourgeoises et de fringantes +grisettes, en fraude des droits légitimes de Mme la présidente... + +La comtesse Marcian Gregoryi visita d'abord la table, où quelques mets +étaient posés. On y avait à peine touché. + +Il y avait auprès des mets un flacon de vin et une carafe. La carafe +seule était entamée. La comtesse la déboucha, en flaira le contenu et +sourit. + +Elle vint au lit alors et tourna l'âme de sa lanterne vers la pâle et +belle tête de jeune homme qui était sur l'oreiller. + +Nous ne savons ce que cette sorcière de Yanusza entendait par ces +mots: le vin qui donne des rêves, mais il est certain que René de +Kervoz rêvait, car il souriait. + +Les grands yeux de la comtesse Marcian Gregoryi exprimèrent de la +compassion et de la tendresse. + +--Tu seras libre demain, murmura-t-elle. + +Elle effleura son front d'un baiser. + +René de Kervoz s'agita dans son sommeil et prononça le nom d'Angèle. + +Les sourcils de la charmante blonde se froncèrent, mais ce fut +l'affaire d'un instant. + +--Je n'aime que le grand comte Szandor, pensa-t-elle en redressant sa +tête orgueilleuse, qu'importe un caprice de quelques heures? Ici n'est +pas mon destin. + +Elle éteignit sa lanterne, et la chambre fut plongée de nouveau dans +la plus complète obscurité. + +Une voix s'éleva dans cette nuit, disant: + +--René, je suis Lila... + +René ne s'éveilla point. + +Et la voix se ravisa, disant cette fois avec des intonations plus +douces qu'un chant: + +--René, mon René, je suis Angèle... Passe ta main dans mes cheveux et +tu me reconnaîtras. + +Les lèvres de René rendirent un murmure qui fut coupé par un baiser. + +Au dehors la ville était muette. + +Au dedans, chose étrange, il y avait comme un écho confus de pas et de +paroles chuchotées. + +Au bout d'une heure, la comtesse Marcian Gregoryi se leva en sursaut. +Les pas avaient sonné dans la chambre voisine. + +Elle prêta l'oreille avidement, on n'entendait plus rien. + +Etait-ce une illusion? + +La belle blonde regagna sans bruit la porte dérobée et sortit comme +elle était entrée. Ce fut seulement dans le corridor qu'elle ralluma +sa lanterne sourde. La lueur de la bougie éclaira un objet qu'elle +tenait à la main: un ruban noir, supportant une médaille d'argent de +Sainte-Anne d'Auray. + +La comtesse Marcian Gregoryi regagna à pied sa voiture qui l'attendait +toujours à l'autre bout du quai d'Anjou, près du pont Marie. + +Il pouvait être alors deux heures après minuit. Elle se dit: + +--Les Frères de la Vertu sont jugés! + +--Rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel! ajouta-t-elle en s'adressant à son +cocher. Au galop! + +Sa dernière pensée fut, en s'étendant sur les soyeux coussins: +«Ce loup de Bretagne ne m'a rien fait; mais il me fallait mes +passeports... Demain, je dormirai dans mon lit.» + +Rue Saint-Hyacinthe Saint-Michel, la voiture s'arrêta devant une +petite allée borgne. La comtesse frappa à la porte. On ne répondit +pas. Elle fit descendre le cocher et lui ordonna de cogner avec le +manche de son fouet, ce qu'il fit. + +Après dix minutes d'attente, une fenêtre s'ouvrit à l'entresol, +immédiatement au-dessus de la porte de l'allée. + +--A qui en avez-vous bonnes gens? demanda la voix flûtée d'une grosse +femme qui parut en déshabillé de nuit. + +--Je veux voir le citoyen Morinière, marchand de chevaux, répondit la +comtesse. + +--Ah! fit la voix flûtée, c'est une dame... Madame, à ces heures-ci, +on n'achète pas de chevaux. + +--Alors, le citoyen Morinière est ici? + +--Entendons-nous... il y demeure quand il vient à Paris, ce cher +homme, mais présentement, il traite une affaire de percherons dans le +pays de la Loupe, au-delà de Chartres... revenez dans huit jours et à +belle heure. + +La fenêtre de l'entresol se referma. + +--Cognez! ordonna la comtesse à son cocher. + +Le cocher cogna si fort et si dru, qu'au bout de trois minutes la +croisée de l'entresol s'ouvrit de nouveau. + +--De par tous les diables! dit la voix de la grosse femme, qui déjà +n'était plus si flûtée, voulez-vous nous laisser dormir, oui ou non, +mes bonnes gens? + +--Je veux voir le citoyen Morinière, répondit la comtesse. + +--Puisqu'il n'est pas ici... + +--Je crois qu'il est ici. + +--Alors, je mens, foi de Dieu!... + +--Oui, vous mentez, monsieur Morinière... + +La grosse femme recula et l'on entendit le bruit sec de la batterie +d'un pistolet. + +--Femme, gronda une voix qui n'était plus flûtée du tout, dis ton nom +et ce que tu veux... + +--Je veux vous parler d'une affaire de vie et de mort, répondit la +comtesse. Je suis Angèle Lenoir, fille de Mme Sévérin du Châtelet et +fiancée de votre neveu René de Kervoz... + +Une sourde exclamation l'interrompit; elle acheva: + +--Je viens de la part de votre neveu, qui est en prison à cause de +vous, et j'apporte pour gage la médaille de Sainte-Anne d'Auray, que +sa mère, votre soeur, lui passa au cou le jour où il quitta le pays de +Bretagne. + +Pour la seconde fois, la fenêtre de l'entresol se ferma, mais presque +aussitôt après, le porte même de l'allée borgne s'ouvrit. + +--Entrez! fut-il dit. + +La comtesse obéit sans hésiter. + +Dans l'obscurité soudaine qui se fit après la clôture de la porte, la +voix reprit avec un tremblement de colère: + +--Vous jouez gros jeu, belle dame. Je connais la fiancée de mon neveu. +Vous n'êtes pas Angèle Sévérin. + +--Je suis, répliqua bravement la comtesse, Costanza Ceracchi, la +belle-soeur du statuaire Giuseppe, mort sur l'échafaud. + +--Ah! ah! fit la voix: un hardi coquin! quoique le poignard soit +l'arme des lâches... Foi de Dieu! moi, je n'ai que mon épée... Mais +comment connaissez-vous mon neveu? + +--Montons, dit la comtesse. + +On lui prit la main et on lui fit gravir un escalier roide comme une +échelle, au haut duquel était une chambre éclairée par une veilleuse +de nuit. + +Elle entra dans cette chambre. + +Son compagnon, qui était la grosse femme de la fenêtre, et qui, vu de +près, avait la joue toute bleue de barbe, répéta: + +--D'où connaissez-vous mon neveu? + +La comtesse tira de son soin la médaille de Sainte-Anne d'Auray +qu'elle tendit à la femme barbue, en disant: + +--Monsieur de Cadoudal, votre neveu m'aime. + +--Foi de Dieu! n'écria Cadoudal, car c'était lui en personne, est-ce +que je ne suis pas mieux déguisé que cela?... L'enfant a raison, car +vous êtes jolie comme un coeur, ma commère... et j'avais bien entendu +dire déjà qu'il faisait ses fredaines... Mais que parliez-vous de +prison? + +--Monsieur de Cadoudal, reprit la fausse belle-soeur de Guiseppe +Ceracchi, j'aime votre neveu. + +--Il en vaut bien la peine, foi de Dieu! + +--Je suis venue, parce que René de Kervoz est en danger de mort... +Celle qu'il a trahie s'est vengée de lui... + +--Angèle! murmura Georges, qui pâlit. Mais alors moi-même... car +Angèle savait ce qu'ignoraient son père et sa mère. + +--Asseyons nous et causons, monsieur de Cadoudal, l'interrompit +gravement la comtesse Marcian Gregoryi. Je n'ai pas trop de toute une +nuit pour vous dire ce que vous pouvez espérer désormais et ce que +vous devez craindre... Il y a un lien entre vous et la soeur de +Ceracchi: c'est la haine... Quant le jour va paraître, vous saurez si +vous devez frapper ou fuir... + +--Fuir! s'écria Cadoudal. Jamais! + +--Alors, vous frapperez? + +--Foi de Dieu, belle dame, répondit Cadoudal en riant et en s'asseyant +près d'elle, à la bonne heure! vous parlez d'or!... Donnez-moi +seulement le moyen d'aller chercher le Corse au milieu de sa garde +consulaire, et, par sainte Anne d'Auray, je vous jure qu'il ne sera +jamais empereur! + + + + +XX + +MAISON VIDE + + +C'était une nuit claire et froide. Les réverbères de l'île Saint-Louis +chômaient, laissant faire la lune. Les chimères se fanent vite à +Paris, même les plus absurdes. A l'endroit où nous vîmes naguère tant +de pêcheurs de diamants sonder le courant blanchâtre de la Seine, il +n'y avait personne. Décidément, la renommée du quai de Béthune avait +vécu; on n'avait pas pêché sous l'égout de Bretonvilliers assez de +bagues chevalières; le prestige était défunt, les gens de l'hameçon et +de la gaule en étaient venus à se moquer du miracle! + +Et, dès onze heures du soir, le cabaret du pauvre Ezéchiel, éteint, +formé, muet, témoignait assez du mépris où tombait l'Eldorado +abandonné. + +La rivière coulait, turbulente, au plein de ses rives. + +Quelques minutes avant onze heures, des pas précipités sonnèrent dans +la rue de Bretonvilliers, sans éveiller les demeures voisines, depuis +longtemps endormies. C'était Jean-Pierre Sévérin, dit Gâteloup, qui +s'en allait en guerre à la tête de son escouade de gens de police. + +Nous savons que le gardien de la Morgue du Châtelet avait dans tout ce +quartier du vieux Paris, où la chicane et la police agglomèrent leurs +suppôts, une réputation bien établie. C'était un crâne homme, pour +employer l'expression des citoyennes du Marché-Natif. Il y a toujours +dans l'agent de police, quoi qu'on veuille dire et croire, un brin de +vocation aventureuse, et, pour ma part, je suis resté souvent confondu +en lisant la prodigieuse série des actes de courage froid, solide, +implacable, accomplis au jour le jour par ces hommes qui n'ont pas à +leur service le stimulant de la gloire. + +Sur un champ de bataille, il y a l'ivresse du point d'honneur, l'appel +du tambour, l'étourdissement du canon, la fièvre de la poudre!... + +Mais dans le ruisseau, la nuit, ces luttes terribles que nul bulletin +emphatique ne chantera... + +Ces luttes où, la plupart du temps, le bandit armé cherche à tuer, et +où l'homme de la loi a défense de frapper... + +Qu'ont-ils donc fait, ces héros boueux, robustes comme les guerriers +d'Homère, pour que leurs prouesses accumulées ne puissent jamais +rédimer l'opprobre de leur gagne-pain! + +Ils étaient quatre, accompagnés par un officier de paix, jeune homme +assez bien couvert, qui allait le cigare à la bouche et les mains dans +ses poches. + +Ils suivaient tous Gâteloup avec plaisir et flairaient quelque +curieuse bagarre. + +L'officier de paix écoutait; en gardant le sérieux de son grade, +certaines anecdotes racontées à voix basse par Laurent et Charlevoy, +toutes à la louange du vigoureux poignet de M. Sévérin; le troisième +agent applaudissait, franchement; le quatrième, laid coquin, à la +figure toute velue de barbe noire, marchait un peu en arrière et +grommelait: + +--J'ai vu mieux que ça! C'est vrai qu'il tape dur! Quand Jean-Pierre +s'arrêta au coin de la rue de Bretonvilliers et du quai, ce quatrième +agent se mit à rire dans sa barbe et murmura: + +--Tiens! c'te farce! c'est à l'établissement qu'il en veut. Pourtant +il avait trouvé le vin mauvais. + +Jean-Pierre frappa bruyamment à la porte du cabaret de la _Pêche +miraculeuse_. Personne ne fit réponse à l'intérieur. + +--Mes enfants, dit Jean-Pierre, il faut me jeter bas ces planches-là. + +--Auparavant, fit observer l'officier de paix, je dois accomplir les +formalités d'usage. + +--Pas besoin, monsieur Barbaroux, dit par derrière une voix qui +dressa l'oreille de Jean-Pierre. La farce est jouée là-dedans. Le +propriétaire a déménagé. + +--Est-ce toi? Ézéchiel? s'écria Jean-Pierre. + +--Pour vous servir, monsieur Gâteloup, si toutefois j'en suis capable, +répondit le quatrième agent, qui avança chapeau bas. J'ai mis comme ça +un peu de barbe à mon menton pour la gloriole de ne pas passer pour en +être quand je reviens pocher dans le quartier. J'ai ma figure de tous +les jours en bourgeois, et ma physionomie du métier: ça fait-il du mal +à quelqu'un? + +Tout en parlant, il introduisit une clef dans la serrure de la porte, +qui s'ouvrit aussitôt... + +--Au nom de la loi, ajouta Ézéchiel, qui était en belle humeur, +donnez-vous la peine d'entrer. + +Dans cette espèce de cave, qui servait naguère de cabaret, il n'y +avait plus que les quatre murs. + +--Oh! fit Ézéchiel, répondant au regard étonné de Jean-Pierre et +tenant à la main une chandelle de suif qu'il venait d'allumer, je +suis en règle, monsieur Gâteloup. J'ai fait mon rapport, et la _Pêche +miraculeuse_ a d'ailleurs servi de souricière. Les temps sont durs, on +vit comme on peut. + +--Ce n'était pas la préfecture qui te donnait à vivre, dit Jean-Pierre +qui fronça ses gros sourcils; ce n'était pas non plus ton métier de +cabaretier. Ne joue pas au fin avec moi, l'homme, ou gare à tes côtes! +Tu étais payé par la comtesse Marcian Gregoryi. + +--Tiens! tiens! grommela Ezéchiel, vous saviez donc cela, monsieur +Gâteloup?.. Eh bien, c'est vrai, quoi! j'ai mis quelque petit argent +de côté pour mes vieux jours... On ne voit pas clair dans ces +histoires-là, du premier coup, vous sentez rien... et j'ai été +longtemps à deviner pourquoi la comtesse avait monté la mécanique du +quai de Béthune. + +--Et ce pourquoi est-il dans ton rapport? + +--Oui bien, mais M. l'inspecteur n'a pas voulu me croire... Je suis +fâché de n'avoir plus un verre de vin à vous offrir, messieurs, +quoiqu'il n'était pas fameux, hein, monsieur Gâteloup?... En faut pour +tous les goûts... Quand j'ai donc dit, là-bas, à la préfecture, qu'on +emportait des corps du pavillon de Bretonvilliers, ici près, à un +caveau qui se trouve quelque part au Marais, vers la chaussée des +Minimes, on m'a ri au nez... par quoi je me trouve à couvert. + +L'officier de paix jeta son cigare. Ezéchiel continua: + +--Et comme on en parlait, du caveau, et de la vampire aussi, car tout +se sait à Paris, seulement tout se sait mal, Mme la comtesse dit: Il +faut dérouter les chiens. + +--Le nom de l'inspecteur? demanda impétueusement l'officier de paix, +qui se vit du coup commissaire de police. + +--M. Despaux, parbleu! répliqua Ezéchiel, et qui sera secrétaire +général quand M. Fouché aura mis M. Dubois à la retraite. + +--Le numéro de la maison suspecte? interrogea encore l'officier de +paix. + +--Quant à ça, monsieur Barbaroux, la plus belle fille du monde ne peut +dire que ce qu'on lui a appris... + +--Nous le saurons tout à l'heure, l'interrompit Jean-Pierre, qui +écoutait ce colloque avec impatience. Nous sommes ici pour autre +chose... Peux-tu nous introduire au pavillon de Bretonvilliers? + +--Jusqu'à la porte, oui, répondit Ézéchiel, et ces messieurs doivent +avoir de quoi parler aux serrures. + +L'agent Charlevoy frappa sur sa poche, qui rendit un son de ferraille, +et repartit: + +--J'ai ma trousse. + +--Mais quant à trouver la pie au nid, continua Ezéchiel, c'est autre +chose. La comtesse n'est pas revenue depuis le soir où les camarades +apportèrent ici cette belle petite blonde... Vous savez, monsieur +le gardien... on a dit qu'un jeune homme était entré ce soir-là au +pavillon? + +--Qui l'a dit? + +--Mme Paraxin, la femelle de Satan. + +--Et l'a-t-on emporté comme les autres? + +--Je n'ai point ouï parler de cela. La figure de Jean-Pierre +s'éclaira. + +--Il reste une lueur d'espoir, murmura-t-il. Marchons! + +Et il se dirigea de lui-même vers la porte basse qui était au fond du +cabaret. Ézéchiel le laissa faire. + +Aussitôt que la porte fut ouverte, Jean-Pierre Sévérin se trouva en +face d'un tas de terre et de déblais qui bouchaient hermétiquement le +passage. + +--C'est vous qui êtes la cause de cela, patron, dit Ezéchiel. Le jour +où vous avez dérangé les marchandises qui étaient devant la porte, il +y avait ici des gens de la comtesse. Le lendemain, 1e passage était +bouché... Mais ils ont compté sans le vieil Ézéchiel, qui les sait +toutes, depuis le temps qu'il va à l'école... Rangez-vous, s'il vous +plaît, et laissez-moi passer. + +L'ancien cabaretier se glissa, tenant toujours sa chandelle allumée, +dans un trou étroit qui restait à gauche et conduisait à l'escalier de +sa cave. Jean-Pierre et les agents le suivirent. La cave était vide +comme le bouge supérieur, mais à l'extrémité orientale du cellier, +il y avait un amas de plâtras, entourant une ouverture récemment +pratiquée. + +Ezéchiel l'éclaira; elle pouvait donner passage à un homme de médiocre +corpulence. + +--Le soir où j'ai percé ce trou, dit-il en rougissant de colère, +la maudite m'a fait mordre par son chien. S'il avait pu se couler +là-dedans, le diable à quatre pattes, j'étais un homme mort. Je lui +garde une dent: non pas au chien, mais à la dame... Et vous qui êtes +un savant, monsieur Gâteloup, savez-vous si c'est vrai qu'on ne peut +faire la fin de ces gens-là qu'avec un morceau de feu qu'on leur met +dans le coeur?... + +Charlevoy et Laurent étaient tout pâles. + +--Mais c'est donc bien vraiment une vampire? murmurèrent-ils ensemble. + +--En avant! ordonna Jean-Pierre. + +Il se glissa le premier dans l'ouverture. Ézéchiel l'arrêta de force. + +--Monsieur Gâteloup, dit-il, vous êtes un brave homme, et je vous ai +vu tenir un contre dix avec un brin de bois. Vous m'allez, et je ne +voudrais pas qu'il vous arrivât du gros mal... Passez le premier, +c'est la justice, car vous semblez le plus intéressé à passer. Mais +avant de mettre la tête hors du trou, veillez, guettez, écoutez. Si le +chien est là, il grondera. S'il gronde, gardez-vous d'avancer: c'est +une bête qui croque un homme comme un poulet. + +Sévérin se dégagea, dit merci et franchit le trou en deux ou trois +vigoureux efforts. + +Il y eut un moment d'attente terrible. Ezéchiel avait de la sueur au +front. + +--Eh bien! fit Gâteloup du dehors, venez-vous? + +--Parait que le chien est délogé pour tout de bon! dit Ézéchiel. Il +aurait déjà fait son tapage s'il était là. Marchons. + +Il passa le premier, non sans garder une certaine inquiétude. Les +trois autres agents et l'officier de paix suivirent. Au delà du trou, +c'était une sorte de fosse, en contre-bas de celle qu'on appelait le +_vide-bouteilles_. Elle communiquait avec les jardins par un escalier +de terre et de bois. + +Les jardins étaient complètement déserts. + +La petite troupe les parcourut d'abord et les fouilla dans tous les +sens, Charlevoy et Laurent étaient deux fins limiers, et l'industrieux +Ezéchiel connaissait les êtres. Ils arrivèrent jusqu'au grand mur qui +bordait les deux quais, fermant l'éperon de I'Ile Saint-Louis comme +un rempart. La nuit était claire. Quoique cette partie du jardin +ressemblât à une forêt vierge, Laurent et Charlevoy, après visite +faite, affirmèrent que nulle créature humaine n'y pouvait rester +cachée. + +La porte du bord de l'eau, par où la comtesse Marcian Gregoryi devait +s'introduire une heure plus tard, ne leur échappa point, mais à voir +l'état de sa serrure, ils la crurent condamnée. + +Jean-Pierre lui-même, pénétrant par une brèche dans le couloir qui +communiquait de la porte du bord de l'eau à la chambre sans fenêtres, +le visita dans toute sa longueur et la prit pour un de ces passages, +construits à des époques troublées, qui étonnent les curieux et +restent comme des énigmes proposées à la perspicacité des chercheurs. + +Ce couloir avait une bifurcation: le boyau qui menait à l'ancienne +cachette du président d'Aubremesnil, et une voie plus large, +descendant tout droit aux cuisines du pavillon de Bretonvilliers. +Jean-Pierre ne reconnut que ce dernier passage. + +Il appela Charlevoy et se fit ouvrir une porte, solidement armée de +fer, qui eût enchanté un antiquaire. Les cuisines étaient vides comme +les jardins; ou y pouvait néanmoins deviner la récente présence d'un +ou de plusieurs habitants, car le sol était jonché d'épluchures de +légumes, et des os de boeuf cru, à moitié rongés, s'éparpillaient ça +et là. + +Sur la table, il y avait une toque de femme en étoffe grossière et +ornée d'oripeaux dédorés. La forme de cette toque indiquait à première +vue son origine hongroise. + +--C'était ici l'antre de maman Paraxin, dit Ézéchiel, et voici les +restes du dernier souper de Pluto. J'ai idée que l'horrible bête +mangeait plus souvent des os de chrétien que des os de boeuf. + +--Les gens qu'on emportait d'ici, demanda Gâteloup, passaient-ils par +le couloir que nous venons de suivre? + +--Jamais, répondit Ézéchiel. + +--Alors, s'écria Charlevoy, ils devaient passer par ta boutique, +capitaine. + +Ezéchiel rougit jusqu'aux oreilles et le regarda de travers. + +Des cuisines au rez-de-chaussée c'était un large escalier de pierre de +taille, mal tenu et dans un état de complète dégradation. Les portes +du rez-de-chaussée ayant été ouvertes à l'aide de la _trousse_ +de Charlevoy, on entra dans une enfilade de chambre nues, suant +l'humidité et la vétusté, et qui, évidemment, n'avaient point été +habitées depuis de longues années. + +Aux murailles restaient quelques portraits déteints et quelques +haillons de tapisserie. + +L'officier de paix, M. Barbaroux, était un utilitaire. Il fit +remarquer avec raison qu'il y avait là beaucoup de terrain perdu et +qu'on eût pu loger dans ces salles inoccupées une grande quantité de +gens qui couchaient dans la rue. + +--Montons plus haut, dit Jean-Pierre, il n'y a rien ici pour nous. + +Le premier étage, beaucoup mieux conservé, présentait, au contraire, +des traces d'occupation récente. C'était là que René de Kervoz avait +été introduit le soir même où commence notre récit. + +La trousse de Charlevoy ayant fait encore son office, Jean-Pierre +entra dans ce salon où René avait attendu, rêvant et rafraîchissant +son front brûlant au froid des carreaux, la venue de sa mystérieuse +maîtresse. + +En face de la fenêtre, de l'autre côté de la rue Saint-Louis-en-l'Ile, +était la borne où Angèle s'était assise pour endurer le cruel supplice +dont elle devait mourir. + +C'était de là qu'elle avait reconnu ou deviné la silhouette de son +fiancé aux derniers rayons de la lune. + +C'était de là qu'elle avait vu, quand la lampe allumée à l'intérieur +porta deux ombres sur le rideau, ces deux têtes rapprochées en un +baiser qui lui poignarda le coeur. + +C'était là qu'elle avait désespéré de la bonté de Dieu. + +Il n'y avait plus de rideaux à la croisée, plus de tentures aux +portes, plus de tapis, plus de meubles, plus rien. + +Le déménagement était fait. + +La décrépitude de la vieille maison se montrait partout. + +Seulement, ça et là, un bouquet fané, un chiffon de femme, un livre +restaient comme des témoins de la vie passagère qui avait animé cette +solitude. + +Dans la seconde chambre, celle que nous vîmes ornée selon la mode +orientale, et que Lila choisit pour raconter au jeune Breton son +histoire fabuleuse ou véridique, les hautes piles de coussins et les +lampes de Bohême avaient disparu comme tout le reste. + +Cette deuxième pièce était en apparence, la fin de la maison. +La muraille opposée à la porte ne présentait aucune solution de +continuité. + +C'était pourtant bien cette muraille qui s'était ouverte quarante-huit +heures auparavant pour montrer à René ébloui le réduit charmant, au +fond duquel l'alcôve drapait ses rideaux de soie; + +Le boudoir où la collation était servie; + +La chambre sans fenêtres, en un mot, le lit d'amour qui devait se +changer en prison. + +Ce serait insulter à l'intelligence du lecteur que de lui expliquer +pourquoi une pièce construite et installée précisément pour servir +de cachette, au temps où l'art de ménager des cachettes était à son +apogée, ne montrait à l'extérieur aucune trace de son existence. + +Jean-Pierre Sévérin et son escouade restèrent près d'une heure au +premier étage, furetant et fouillant. Toutes leurs recherches furent +inutiles. + +Il n'y avait plus à visiter que le deuxième étage, qui fut trouvé dans +un état de désolation plus grande encore que le rez-de-chaussée. Les +plafonds étaient défoncés et les cloisons tombaient en ruine. + +Jean-Pierre dit: + +--Descendons aux caves. Je démolirai la maison s'il le faut, mais je +trouverai le fiancé de ma fille mort ou vif. + +Les gens de police étaient là pour lui obéir. Barbaroux, l'officier de +paix, se borna à murmurer: + +--Mme Barbaroux m'attend, toute seule. + +Laurent et Charlevoy échangèrent, à ce mot, un sourire incrédule. + +--Attend-elle? demanda Charlevoy. + +Laurent ajouta: + +--Toute seule? + +Hélas! on dit qu'Argus, fils d'Avestor, patron de la police avait +cinquante paire d'yeux, dont aucune ne s'ouvrait sur les mignons +mystères de son propre ménage! + +Au moment où Jean-Pierre et son escouade, descendant l'escalier, +repassaient devant la porte ouverte du premier étage, un bruit qui +venait de l'intérieur des appartements les arrêta tout a coup. + +Jean-Pierre s'élança aussitôt en avant, suivi de ses agents et arriva +dans le salon à deux fenêtres juste à temps pour voir une main +passer à travers un carreau cassé d'avance, et tourner lestement +l'espagnolette. + +Germain Patou sauta dans la chambre en secouant ses cheveux baignés de +sueur. + +Tout en le blâmant de ce travers qu'il avait de grimper ainsi aux +balcons, nous plaiderons en sa faveur plusieurs circonstances +atténuantes. D'abord, les murailles du pavillon de Bretonvilliers +étaient construites selon ce style monumental qui, laissant entre +chaque pierre un intervalle profond, rend superflu l'usage des +échelles; en second lieu, il était mû par une bonne intention; en +troisième lieu, c'était avant d'être reçu docteur. + +S'il eût passé sa thèse en ce temps-là, croyez que nous le +regarderions comme inexcusable. + +--Bonsoir, patron, dit-il; je suis venu en quatre minute trente +secondes, montre à la main, de la chaussée des Minimes jusqu'ici; mais +j'ai perdu plus d'un quart d'heure à rôder autour de la maison. Alors, +comme la porte était close, j'ai passé par la fenêtre. Le carreau +était cassé, et je voudrais savoir ce que veulent dire tous ces petits +papiers qui sont là sur l'appui, et dans chacun desquels il y a un +caillou. Apportez la lumière. + +--As-tu trouvé? demanda Jean-Pierre Sévérin. + +--J'ai trouvé la tanière, répondit Patou qui dépliait un des papiers +dont il venait de parler; mais la louve s'est enfuie. + +--La louve? répéta Jean-Pierre. + +Patou lui serra fortement la main. + +--Patron, murmura l'apprenti médecin à son oreille, il y a du sang +là-dedans. C'est demain qu'on étrenne la Morgue du Marché-Neuf, j'ai +idée que votre nouvelle salle sera trop petite: Franz Koënig a été +assassiné ce soir. + +Les doigts de Jean-Pierre se crispèrent sur son front pâle. + +--Et ma fille? dit-il en un gémissement. Et mon pauvre René? + +Charlevoy approchait avec la lumière. Le regard de Gâteloup tomba sur +le papier que Patou tenait à la main. + +--L'écriture d'Angèle! s'écria-t-il en lui arrachant la lettre. + +--Il n'en manque pas, répliqua l'étudiant en médecine, j'en ai trouvé +au moins une demi-douzaine sur le rebord de la croisée... Et tenez! +en voici un jusque dans la chambre! C'est celui qui a dû casser le +carreau. + +Il ramassa un papier contenant un caillou comme les autres et qui +était sur le plancher. + +--Oh! oh! fit-il en baissant la voix malgré lui, celui-là est tracé +avec du sang! + +Jean-Pierre prit le flambeau des mains d'Ézéchiel. + +--Sortez tous! prononça-t-il à voix basse, mais ne vous éloignez pas. +Tout à l'heure j'aurai besoin de vous. + + + + +XXI + +PAUVRE ANGÈLE! + + +Jean-Pierre Sévérin, dit Gâteloup, et Germain Patou étaient seuls tous +deux, non plus dans le salon, mais dans la chambre qui confinait à la +cachette. Jean-Pierre avait voulu mettre une porte de plus entre lui +et la curiosité des agents. + +Ils étaient assis l'un auprès de l'autre, sur la marche ou caisson que +la coutume plaçait, dans toutes les vieilles maisons, au-devant des +croisées. + +C'était l'unique siège que présentât désormais l'appartement. + +Chacun d'eux avait à la main un de ces papiers qui contenaient des +cailloux. La chandelle était par terre. Ils se penchaient pour lire, +et les cheveux blancs du gardien tombant en avant, inondaient son +visage. + +On entendait sa respiration siffler dans sa gorge. + +Sur le papier tremblant que tenait sa main, des larmes coulaient. + +--Pauvre Angèle! murmura Germain Patou, qui avait aussi des larmes +dans la voix. + +--Pauvre Angèle! répéta Gâteloup d'un accent profond. Elle n'a pas +songé à sa mère! + +--Elle n'a pas songé à vous, patron! ajouta l'étudiant en médecine. +Vous l'aimiez autant que sa mère. + +--Penses-tu qu'elle soit morte, Germain? demanda Gâteloup. + +Patou ne répondit pas; il lut: + +«René, mon René chéri, tu m'avais promis de m'aimer toujours. Je ne +craignais rien, car il n'y a personne sur la terre qui soit aussi +noble, aussi loyal que toi. Et puis, nous avons notre petite Angèle. +Est-ce qu'on abandonne un chérubin dans son berceau? + +«J'ai fait un rêve, René; écoute-moi, je vais te dire tout; je suis +bien sûre que c'est un rêve. + +«Tu es dans cette maison, je le sais; je t'y ai vu entrer et tu n'es +pas revenu. Mais peut-être te retient-on de force. + +«Oh! elle est belle, c'est vrai! je n'ai rien vu de si beau! Est-ce +qu'elle t'aime comme moi? + +«René, ce n'est pas la mère de notre petit ange! + +«Je lance ce papier sur la fenêtre de la chambre où je t'ai vu; tu le +liras, si tu reviens encore à cette croisée, songer et regarder le +vide. + +«Pauvre ami, tu souffres; je voudrais ajouter tes souffrances aux +miennes, je voudrais te faire heureux au prix de tout mon bonheur. + +«J'étais là, sur cette borne qui est en face de la croisée, de l'autre +côté de la rue. Regarde-la. Je croyais que tu me voyais. Quelles idées +on a dans ces instants où l'âme chancelle! Mon Dieu! si tu m'avais +vue, nous aurions peut-être été tous sauvés! + +«J'ai eu tort de ne pas t'appeler, de ne pas m'agenouiller les mains +jointes, au milieu de la rue. Tu es bon, tu aurais eu pitié. + +«J'étais là, moi, je te voyais. J'ai tout vu, je t'aime comme +auparavant, mon René. De toi à moi il y a notre petite Angèle. Je +t'aime...» + +Germain Patou cessa de lire, et le papier s'échappa de ses doigts. + +--Diable de Breton! grommela-t il, si je le tenais, il passerait un +méchant quart d'heure. + +--Tais-toi! prononça tout bas Gâteloup. + +Il ajouta: + +--N'est-ce pas qu'elle l'aimait bien? + +--C'est un ange du bon Dieu! s'écria l'étudiant. Ah! le coquin de +Breton. + +Jean-Pierre réfléchissait. + +--Ce doit être ici la première lettre, dit-il, les yeux fixés sur +le chiffon humide qu'il relisait pour la dixième fois. Celle-ci est +peut-être la seconde: + +«Je suis venue, et j'ai lancé le papier sur la fenêtre; il y est +resté, après avoir retombé bien des fois. Tu ne m'as pas répondu, tu +ne l'as pas lu, René! Que les heures sont longues! Ma pauvre mère ne +sait pas jusqu'à quel point je suis désespérée; je n'ai rien dit à mon +père, qui voudrait me venger, peut-être. + +«Je n'ai parlé qu'à notre enfant. A celle-là, je dis tout, parce +qu'elle ne peut pas encore me comprendre. Il y a des instants où ce +bien-aimé petit être semble deviner ma souffrance; d'autres, son +sourire me dit d'espérer. + +«Espérer, mon Dieu!... + +«Eh bien, oui! j'espère encore, puisque je ne suis pas morte. Je n'ai +pas lu beaucoup de livres, mais je sais qu'il y a des entraînements, +des maladies de l'âme. + +«Tu es entraîné, tu es malade, et cette enchanteresse ne t'a pas +encore donné le temps de songer à ton enfant. + +«Ce fut à Saint-Germain-l'Auxerrois, n'est-ce pas? Je ne vis rien, +mais quelque chose troubla ma prière. Je sentais en moi comme une +sourde douleur. Mon coeur se serrait; la pensée de nos noces ne me +donnait plus de joie. + +«Elle était là, j'en suis sûre! + +«Nos noces! ce jour si ardemment souhaité, le voilà qui arrive! Oh! +René! René! tu m'avais dit une fois: Ce serait un crime de mettre une +larme dans ces yeux d'ange. + +«L'ange est tombé. Etait-ce à toi de le punir? + +«En revenant de l'église, je te ne reconnaissais déjà plus. Je +cherchais ta pensée. Je pleurai en montant notre escalier. + +«Et j'attendis pour voir ta lampe s'allumer. + +«La nuit entière se passa, René. J'étais perdue. + +«Réponds-moi, ne fût-ce qu'un mot. Que fais-tu dans cette sombre +maison? Veux-tu que je te dise mon dernier espoir? Tu conspires, +peut-être... + +«Ni mon père ni ma mère n'ont rien su par moi: ce sont tes secrets. +J'ai ouï parler aujourd'hui d'arrestation... Si je t'avais calomnié +dans mon âme, René, mon René chéri! si tu n'étais que malheureux!...» + +--Que veut dire cela? s'interrompit ici Jean-Pierre Sévérin. + +--Kervoz est de Bretagne, répondit Patou. + +Il ajouta: + +--Le gros marchand de chevaux de l'église Saint-Louis-en-l'Ile +n'est-il pas son oncle? + +Jean-Pierre se frappa le front: + +--Morinière! prononça-t-il tout bas. Et le secrétaire général de la +préfecture m'a dit... + +Il n'acheva pas, et sa pensée tourna. + +--Morinière a l'air d'un brave homme, murmura-t-il. C'est impossible! + +--La troisième lettre nous apprendra peut-être quelque chose, fit +l'étudiant en médecine. L'écriture change. + +Jean-Pierre saisit le papier qu'on lui tendait et le baisa. + +«...Rien de toi, rien! Tu n'as pas reçu mes messages. Jamais tu ne +pourrais te montrer si cruel envers moi... + +«Notre petite fille maigrit et devient toute blanche depuis que mon +sein tari n'a plus rien pour elle. Je la regardais ce matin. Peut-être +que Dieu nous prendra tous ensemble. + +«Quelle nuit! Pourrait-on dire en une année ce que l'on pense dans +l'espace d'une nuit? + +«J'ai vu mon père et ma mère pour la dernière fois. Tout le jour, je +vais rôder autour de toi, et toute la nuit prochaine aussi. Je te +verrai, je le veux, je te parlerai... + +«Ils dormaient! J'ai baisé les cheveux blancs de mon père d'adoption, +qui m'aimait comme si j'eusse été sa fille. + +«J'ai collé mes lèvres sur le front de ma mère. + +«Celle-là aussi a bien souffert. + +«Elle a eu le courage de vivre! + +«J'ai baisé aussi mon jeune frère, un enfant doux et bon, qui pleurera +sur moi. + +«Il a déjà le coeur d'un homme. Le père dit souvent qu'il ne sera pas +heureux dans la vie. + +«Puis je suis revenue à ma fille et je l'ai habillée en blanc. Dans +ses cheveux, j'ai mis la guirlande que tu avais apportée le jour de ma +fête. Notre fille sera bien belle. + +«J'avais besoin de rire et de chanter. Je ne sais pas si c'est ainsi +quand on devient folle...» + +Les bras de Gâteloup tombèrent. + +Son visage énergique exprimait une torture si poignante que les larmes +vinrent aux yeux de Patou. + +--Il faut de la force, monsieur Jean-Pierre, dit-il. Tout n'est pas +fini. + +--Non, répliqua Gâteloup d'une voix changée, tout n'est pas fini. + +Il ajouta en refoulant un sanglot dans sa gorge: + +--C'est vrai que c'était demain le mariage! ma pauvre femme ne +survivra pas à cela... + +Sa main fiévreuse déplia un autre papier. + +«...J'ai voulu voir ta chambre, que je connaissais si bien, quoique je +n'y fusse jamais entrée. J'avais un espoir d'enfant: je croyais t'y +trouver. + +«La portière ma laissée monter. Je t'écris chez toi: cela me portera +bonheur. + +«Je suis à l'endroit où je te voyais assis, quand je regardais par ma +fenêtre. C'est de là que tes yeux m'ont parlé pour la première fois. + +«J'ai devant moi les portraits de ton père et de ta mère. Comme ta +mère doit t'aimer! et combien je l'aime! + +«Il y a une lettre commencée où tu lui parlais de moi. M'as-tu donc +chérie ainsi, René? Et pourquoi m'as-tu quittée? + +«Que t'ai-je fait? Ne suis-je pas toute à toi? + +«Il y a là aussi un mouchoir sanglant, avec des armoiries et une +couronne... + +«Je ne peux pas rester ici, il faut que j'aille à toi et que je te +cherche... + +«D'ailleurs, il est un autre endroit où je te parlerai mieux qu'ici, +c'est près du pont Marie, sous le quai des Ormes, là où nous nous +assîmes entre le gazon et les fleurs, écoutant les murmures du vent +dans le feuillage des grands arbres. + +«Je ne suis pas folle encore, va; j'ai bien de l'espoir depuis que +j'ai vu l'image de la Vierge dans la ruelle de ton lit. + +«Tu ne m'as pas oubliée, tu es prisonnier quelque part, je te +délivrerai. + +«René, mon René, ma vie! j'ai baisé le portrait de ta mère...» + +--Est-ce la dernière? demanda Gâteloup d'une voix qui défaillait. + +--Non, répondit Patou, il y a celle qui est écrite avec du sang. + +--Lis, murmura le vieillard, je n'ai plus de force. + +Germain Patou essuya tranquillement ses yeux mouillés, dont les +paupières le brûlaient. + +«...Tout un jour encore, tout un long jour! Où es-tu? Les gens du +quartier me connaissent et m'appellent déjà la folle. + +«J'ai jeté les deux lettres avant l'aube. N'as-tu pas entendu les +cailloux frapper contre les carreaux? J'ai regardé. On ne voit rien. +J'ai appelé. Tu n'as pas répondu. + +«Puis les passants sont venus avec le soleil, et je me suis mise à +rôder autour de la maison maudite. + +«J'en ai fait dix fois, cent fois le tour. + +«J'ai heurté à la porte par où tu étais entré. Une vieille femme est +venue, qui parle une langue étrangère. Elle m'a chassée, me montrant +les longues dents d'un chien énorme, qui a du sang dans les yeux. + +«Je suis sur le banc, auprès du pont Marie. Les arbres murmurent +comme l'autre fois. La Seine coule à mes pieds. Comme elle doit être +profonde! + +«Je t'écris avec un peu de mon sang, sur la page blanche de mon livre +de messe, que j'avais emporté pour prier. + +«Je ne peux pas prier. + +«Mes pensées ne sont plus bien claires dans ma tête, je souffre trop. + +«Il y a une pensée pourtant dans ma tête, qui est claire et qui +revient toujours. Je n'essaye plus de la chasser. + +«Je ne me tuerai pas toute seule. Je prendrai ma petite Angèle dans +mes bras, avec sa robe blanche et sa couronne. + +«Je l'emmènerai où je vais. Que ferait-elle ici sans sa mère! + +«Cette fois, je lancerai ma lettre à travers le carreau. Peut-être +qu'elle arrivera jusqu'à toi. + +«Puis je reviendrai ici, sur ce banc. + +«Au matin, si je n'ai pas de réponse, j'irai prendre ma petite Angèle +dans son berceau...» + +--La petite fille est-elle encore chez vous? demanda tout à coup +l'étudiant en médecine. + +--Oui, répondit le gardien d'un ton morne. + +Puis se parlant à lui-même et d'une voix que l'angoisse brisait: + +--C'était elle! poursuivit-il. Elle n'a pas eu le temps de doubler son +crime en sacrifiant son enfant!... + +Son crime! s'interrompit il avec une soudaine violence. Quand l'excès +du malheur a produit le délire, y a-t-il encore crime? Je suis vieux; +je n'ai jamais rencontré d'âme si douée ni si pure... C'était elle!... +Tu ne me comprends pas, garçon, et je n'ai pas le courage de me faire +comprendre... C'est elle! c'est elle que je vis au lieu même qu'elle +désigne, entraînée et saisie par le démon du suicide... Vue de mes +yeux, entends-tu, comme je te vois... et le reste dépasse tellement +les bornes du vraisemblable que les paroles s'arrêtent dans mon +gosier... Un monstre, un être impur lui a pris sa vie, sa vie +angélique, et la prodigue à toute sorte de hontes... La vampire... + +L'oeil de Patou brilla. + +--J'ai lu, la nuit dernière, le plus étonnant de tous les livres, +prononça-t-il à voix basse: _la Légende de la goule Addhéma et du +vampire de Szandor_, imprimée à Bade, en 1736, par le professeur Hans +Spurzheim, docteur de l'Université de Presbourg... L'oupire Addhéma +prenait la vie de ses victimes au marc le franc, pour ainsi dire, +vivant une heure pour chacune de leurs années, et courant sans cesse +le monde, afin de rassembler des trésors au roi des morts-vivants, le +comte Szandor, qu'elle aime d'une adoration maudite, et qui lui vend +chaque baiser au prix d'un monceau d'or. + +--Et comment s'inoculait-elle la vie d'autrui? demanda Jean-Pierre, +qui avait honte d'interroger ces mystères de la démence orientale. + +--En appliquant sur son crâne chauve, répondit Patou, les chevelures +des jeunes filles assassinées. + +Le gardien poussa un cri sourd et se retint à la croisée pour ne point +tomber à la renverse. + +--J'ai vu la vampire Addhéma face à face, balbutia-t-il, j'ai vu +la propre chevelure d'Angèle, ma pauvre enfant, sur le crâne de la +comtesse Marcian Gregoryi! + +L'étudiant recula stupéfait. + +Il regarda Gâteloup dans les yeux, craignant l'irruption d'une +soudaine folie. + +Les yeux de Gâteloup se fixaient dans le vide. Peut-être voyait-il ce +corps inerte, remontant le courant, le long des berges de la Seine, +contre toutes les lois de la nature; ce corps qui avait allongé le +bras pour saisir la jeune fille indécise, penchée au-dessus de l'eau, +près du pont Marie. + +Le démon du suicide! + +Dans le silence qui suivit, on put entendre un bruit qui venait de +cette muraille, en apparence pleine, formant la partie orientale de la +chambre. + +C'était comme le grincement d'une porte sur ses gonds rouillés. + +Jean-Pierre et Patou prêtèrent avidement l'oreille. + +La porte grinça une seconde fois, puis fut refermée avec une évidente +précaution. + +--Il y a quelque chose là! s'écria Germain Patou. + +Le patron lui mit la main sur la bouche. + +Ils écoutèrent pendant toute une minute, puis, le bruit ne s'étant +point renouvelé, Jean-Pierre dit: + +--René de Kervoz est de l'autre côté de cette muraille, j'en suis sûr! +il faut percer la muraille. + + + + +XXII + +SIMILIA SIMILIBUS CURANTUR + + +Dans le récit par où débute ce livre: la Chambre des Amours, nous +avons vu Jean-Pierre Sévérin, dit Gâteloup, plus jeune, mais tourmenté +déjà de sombres rêveries. + +C'était un homme sage et fort. Dans la sphère très humble où le sort +l'avait placé, il avait pu voir de très près la lutte des philosophes +modernes contre les croyances du passé. Il s'y était mêlé, il avait +combattu de sa propre personne. + +Chrétien, il avait repoussé l'impiété; mais, libre dans son âme et ami +des mâles grandeurs de l'histoire ancienne, il restait fidèle à la +république, à l'heure même où la république chancelait. + +Ce n'était pas un superstitieux. Il était né à Paris, la ville qui se +vante d'avoir tué la superstition. + +Mais c'était un voyageur de nuit, un solitaire et peut-être, sans +qu'il le sût lui-même, un poète. + +La vie nocturne enseigne au cerveau d'étranges pensées. + +Quand Jean-Pierre Sévérin veillait, penché sur ses avirons, écoutant +l'éternel murmure du fleuve et cherchant le mystérieux ennemi qu'il +combattait depuis tant d'années: le suicide, qui pouvait deviner ou +suivre les chemins où se perdaient ses rêves? + +Aussitôt qu'il eut dit: il faut percer la muraille, Germain Patou +s'élança dans le salon, appelant les agents à haute voix. Ceux-ci, +habitués à ne jamais perdre leur temps, s'étaient arrangés déjà pour +dormir, tandis que M. Barbaroux, officier de paix, fumait sa pipe. + +Ezéchiel, qui croyait connaître la maison par coeur, avait +formellement annoncé que l'expédition était finie. + +Gâteloup, resté seul dans la seconde chambre, se mit à éprouver le +mur, frappant de place en place avec la paume de sa main ouverte. Le +mur sonna le plein d'abord, mais lorsque Gâteloup arriva au milieu, +une planche, recouvrant le vide, retentit sous sa main comme un +tambour. + +C'était la porte, très habilement dissimulée dans les moulures de la +boiserie, et qu'aucun indice ne désignait du regard. + +Gâteloup, dans les circonstances de ce genre, n'avait besoin ni de +levier ni de pince. Il prit son élan de côté et lança son épaule +contre le panneau, qui éclata, brisé. + +Quand le renfort arriva, Gâteloup était déjà dans la chambre sans +fenêtres. + +--Êtes-vous là, René de Kervoz? demanda-t-il. + +Il écouta, mais les battements de son coeur le gênaient et +l'assourdissaient. + +Il crut entendre pourtant le bruit de la respiration d'un homme +endormi. + +Les rayons de la chandelle de suif, pénétrant tout à coup dans la +cachette, montrèrent en effet René, étendu sur un lit, la face hâve, +les cheveux en désordre et dormant profondément. + +--Tiens! dit Ezéchiel, elle n'a pas tué celui-là. Il examina le réduit +d'un oeil curieux. + +--Un joli double fond! ajouta-t-il. + +--Levez-vous, monsieur de Kervoz! ordonna Gâteloup en secouant +rudement le dormeur. + +Laurent et Charlevoy furetaient. M. Barbaroux dit: + +--Nous allons toujours arrêter ce gaillard-là! + +René, cependant, secoué par la rude main de Gâteloup, ne bougeait +point. + +Germain Patou déboucha tour à tour les deux flacons et en flaira +le contenu en les passant rapidement à plusieurs reprises sous ses +narines gonflées. + +Il avait l'odorat sûr comme un réactif. + +--Opium turc, dit-il, haschisch de Belgrade: suc concentré du _Papaver +somniferum_. Patron, ne vous fatiguez pas, vous le tueriez avant de +l'éveiller. + +Chacun voulut voir alors, et M. Barbaroux lui-même mit son large nez +au-dessus du goulot comme un éteignoir sur une bougie. + +--Ça sent le petit blanc, déclara-t-il, avec du sucre. + +Charlevoy et Laurent auraient voulu goûter. + +--Il faut pourtant qu'il s'éveille! prononça tout bas Gâteloup. Lui +seul peut nous mettre désormais sur les traces de la vampire! + +--Ah ça? l'homme, fit M. Barbaroux, vous avez votre blanc-bec. Il +serait temps d'aller se coucher. + +Charlevoy et Laurent, au contraire, avaient envie de voir la fin de +tout ceci. C'étaient deux agents par vocation. + +--As-tu les moyens de l'éveiller, garçon? demanda Jean-Pierre à Patou. + +--Peut-être, répondit celui-ci. + +Puis il ajouta en baissant la voix et en se rapprochant: + +--Peut-être tous ces gens-là sont-ils de trop maintenant. + +Quand le jeune homme s'éveillera, il peut parler; il n'aura pas +conscience de ses premières paroles. J'aimerais mieux, pour vous et +pour lui, qu'il n'y eût point d'oreilles indiscrètes autour de son +réveil. + +--Messieurs, dit aussitôt Gâteloup, je vous remercie. M. Barbaroux a +raison: nous avons trouvé celui que je cherchais, je n'ai plus besoin +de vous. + +Mais l'officier de paix avait réfléchi. Ce n'est jamais inutilement +qu'une administration possède dans son sein un homme complet comme M. +Berthellemot. La grande image de cet employé supérieur passa devant +les yeux de Barbaroux, qui dit: + +--Vous en parlez bien à votre aise, l'ami; ne croirait-on pas que vous +avez des ordres à nous donner? J'ai reçu mission de vous suivre et de +vous prêter main-forte: Je dois soumettre mon rapport à M. le préfet, +et je reste. + +Il n'avait pas encore achevé ces sages paroles, quand le marteau de la +porte extérieure, manié à toute volée, retentit dans le silence de la +nuit. + +C'était là une interruption tout à fait inattendue. Au premier moment, +personne n'en put deviner la nature. + +Mais bientôt une voix s'éleva dans la rue, qui disait: + +--Ouvrez, au nom de la loi! + +--M. Berthellemot! s'écrièrent en choeur les gens de la préfecture. + +M. Barbaroux s'élança le premier, suivi des quatre agents, et +l'instant d'après, le secrétaire général faisait son entrée +solennelle. Il avait derrière lui une armée. + +Pour se présenter, il avait arboré le sourire déjà bien connu de M. +Talleyrand et l'avait ajouté au regard de M. de Sartines. + +--Ah! ah! mon voisin, fit-il aiguisant avec soin la pointe d'une fine +ironie, rien ne m'échappe! Nous avons eu de la peine à retrouver vos +traces, mais nous y sommes parvenus. C'est une affaire! c'est +une grave affaire! Je ne m'explique pas prématurément sur ses +ramifications, mais tenez-vous pour assuré que j'ai pris des notes... +Je vous demande de m'exhiber le prétendu ordre du premier consul, au +cas où vous ne l'auriez pas déjà détruit. + +--Pourquoi l'aurais-je détruit? demanda Gâteloup en plongeant sa main +dans sa poche. + +M. Berthellemot jeta à la ronde un coup d'oeil satisfait, et répondit +en faisant claquer quelques-uns de ses doigts: + +--On ne sait pas, mon voisin, on ne sait pas! + +Barbaroux murmura: + +--Dès le début, j'ai pensé: il y a du louche! + +Dans la chambre voisine, la suite du secrétaire général et les agents +de Barbaroux causaient avec animation. + +La fausseté de l'ordre signé Bonaparte, dont Jean-Pierre Sévérin avait +fait usage, n'était déjà plus un mystère pour personne. + +Charlevoy disait: + +--Le personnage a de drôles de manières. Si on a à l'emballer, il faut +le faire tout de suite, car il a des partisans dans son quartier, et +ça occasionnerait une émeute. + +--Fouillez-le, ajouta Ézéchiel, et vous trouverez sur lui un coeur, +qui prouve comme quoi c'est le chouan des chouans! + +Pendant cela, Germain Patou s'occupait de René, toujours endormi. + +Jean-Pierre remit l'ordre à M. Berthellemot, qui fit apporter le +flambeau et essuya minutieusement son binocle. + +Quand il eut retourné le papier dans tous les sens et examiné la +signature, il toussa. + +La toux même de certains hommes éminents a une signification +doctorale. + +--M. le préfet ne voit pas plus loin que le bout de son nez! +grommela-t-il. Moi, je juge la situation d'un coup d'oeil. Il y a là +une affaire d'État où le diable ne connaîtrait goutte. C'est bel et +bien le premier consul qui a griffonné ces pattes de mouche. Que +ferait ce scélérat de Fouché en semblable circonstance? Il irait à +Dieu plutôt qu'à ses saints... + +--Mon cher voisin, dit-il à haute voix et d'un accent résolu, en +prenant la main de Gâteloup, qu'il serra avec effusion, M. le préfet +est mon chef immédiat, mais au-dessus du préfet il y a le souverain +maître des destinées de la France... je veux parler du premier consul. +Vous témoignerez au besoin de mes sentiments politiques... Quelle est +votre opinion personnelle sur cette comtesse Marcian Gregoryi? + +Jean-Pierre fut un instant avant de répondre. + +--Monsieur l'employé supérieur, dit-il enfin, prenez une bonne +escorte, allez chaussée des Minimes, n° 7, et fouillez la maison de +fond en comble. + +--Sans oublier la serre, ajouta Germain Patou, et, dans la serre, une +trappe qui est sous la troisième caisse, en partant de la caisse du +salon: une caisse de _Yucca gloriosa_. + +Jean-Pierre acheva: + +--Quand vous aurez fait là-bas votre besogne, monsieur l'employé, vous +ne demanderez plus ce qu'est la comtesse Marcian Gregoryi. + +--Messieurs, suivez-moi, s'écria Berthellemot, enflammé d'un beau +zèle, et songez que le premier consul a les yeux sur nous. + +Il pensait à part lui: + +--Il y a là quelque tour mémorable a jouer à M. le préfet. La double +escouade partit au pas accéléré. Une fois dans la rue, M. Berthellemot +s'arrêta et appela: + +--Monsieur Barbaroux? + +L'officier de paix s'étant approché, Berthellemot le prit à part: + +--Dès longtemps, monsieur Barbaroux, lui dit-il avec majesté, les +soupçons les plus graves étaient éveillés en moi au sujet de cette +femme, malheureusement soutenue par de hautes protections. J'ai des +rapports particuliers du nommé Ezéchiel, qui obéissait en aveugle à +une direction intelligente donnée par moi. J'ai toutes les notes. Sans +croire aux vampires, monsieur, je ne repousse rien de ce qui peut être +admis par un scepticisme éclairé. La nature a des secrets profonds. +Nous ne sommes qu'à l'enfance du monde... Je vous charge de veiller +sur M. Sévérin adroitement et en vous gardant d'exciter sa défiance. +Il a des relations. Si les événements tournent comme il est permis +de le prévoir, nous aurons du mouvement à la préfecture, monsieur +Barbaroux, et je ne vous oublierai pas dans le mouvement. + +L'officier de paix ouvrait la bouche pour exposer brièvement +ses droits à une place de commissaire de police, Berthellemot +l'interrompit: + +--Je prendrai des notes, dit-il. Vous me répondez de ce M. Sévérin... +Vous ne me croiriez pas, monsieur, si je vous disais que toute cette +intrigue est pour moi plus claire que le jour. + +Il partit, ne joignant qu'Ezéchiel à son ancienne escorte. Charlevoy +et Laurent restèrent en observation dans la rue Saint-Louis, sous les +ordres de M. Barbaroux. qui murmurait: + +--Toi, tu vois à peu près aussi clair que M. le préfet, qui voit juste +aussi clair que moi, qui n'y vois goutte! + +Cette prosopopée s'adressait a M. Berthellemot. Quand donc les +subalternes comprendront-ils les mérites de leurs chefs? + +Dans la chambre sans fenêtres, Jean-Pierre Sévérin et son protégé +Patou étaient penchés sur le sommeil de Kervoz. + +--Comme il est changé! murmura Jean-Pierre, et comme il a dû souffrir! + +--Ces quarante-huit heures, répondit l'étudiant en médecine, ont été +pour lui un long rêve, ou plutôt une sorte d'ivresse. Il n a pas +souffert comme vous l'entendez, patron. + +--La sueur inonde son front et coule sur sa joue hâve. + +--Il a la fièvre d'opium. + +--Et ne peut-on l'éveiller? + +Germain Patou hésita. + +--C'est si drôle les évangiles de ce Samuel Hahnemann! murmura-t-il +enfin. On n'ose pas trop en parler aux personnes raisonnables. C'est +bon pour les cerveaux brûlés comme moi... _Similia similibus_... Si +j'étais tout seul, j'essayerais les Formules du sorcier de Leipzig. + +--Quelles sont ces formules? Ne parle pas latin. + +--Je parlerai français. Il y a beaucoup de formules, car le système +de Samuel Hahnemann étant précis et mathématique comme une gamme, +la chose la plus mathématique qu'il y ait au monde, varie et se +chromatise selon l'immense échelle des maux et des médicaments; +seulement ces milliers de formules s'unifient dans LA FORMULE: +_Similia similibus curantur_, ou plutôt, car la règle elle-même est +exprimée d'une façon lâche et insuffisante: CECI est guéri par CECI; +au lieu de l'ancienne norme, qui disait: _Ceci_ est guéri par CELA. + +--Ce sont des mots, murmura Jean-Pierre Sévérin, et le temps passe. + +--Ce sont des choses, patron, de grandes, de nobles choses! Le temps +passe, il est vrai, mais ce ne sera pas du temps perdu, car votre +jeune ami, M. René de Kervoz, est déjà sous l'influence d'une +préparation hahnemannienne. Je lui ai délivré le traitement qui +convient à son état. + +L'oeil de Jean-Pierre chercha sur la table de nuit une fiole, un +verre, quoi que ce soit enfin qui confirmât l'idée d'un médicament +donné. + +Il ne vit rien. + +--Tu as osé?... commença-t-il. + +--Il n'y a point là d'audace, l'interrompit Germain Patou. Vous +pourriez prendre ce qu'il a pris et mille fois, et cent mille fois la +dose, sans que votre constitution en éprouvât aucun choc. + +--Cent mille fois! répéta Jean-Pierre indigné. Quelle que soit la +dose... + +--Un million de fois! l'interrompit Patou à son tour. C'est le +miracle, et c'est le motif qui retardera la vulgarisation du plus +grand système médical qui ait jamais ébloui le monde scientifique. +Quand l'école Sangrado sera à bout d'arguments pour combattre le jeune +système, elle s'écriera: Mensonge! momerie! imposture! Hahnemann ne +donne rien qu'une matière inerte et neutre: du sucre, du lait ou de +l'eau claire! Et en effet, dans ce que Hahnemann distribue, l'analyse +chimique ne découvrirait rien. + +--Mais alors... + +--Mais alors connaissez-vous le chimiste qui découvrirait, par +l'analyse ordinaire, le principe vivifiant du bon air et le principe +malfaisant de l'atmosphère en temps d'épidémie? Si quelqu'un vous dit +qu'il le connaît, répondez hardiment: C'est un menteur! L'air libre +rend les mêmes éléments partout à l'analyse... et pourtant il y a un +air qui donne la santé, un air qui produit la maladie... j'entends +l'air qui est sous le ciel, car le miasme concentré dans un endroit +clos s'apprécie chimiquement... Vous pouvez donc être tué ou guéri +par une chose infinitésimale, échappant à des instruments qui +reconnatraîent aisément la millionième partie de la dose d'arsenic, +par exemple, qui ne suffirait pas à vous donner la colique... + +René de Kervoz fit un mouvement brusque sur son lit. + +--Il a bougé, dit Jean-Pierre. + +Patou prit dans la poche de son frac une boite plate un peu plus +grande qu'une tabatière et l'ouvrit: + +--J'ai passé bien des nuits à fabriquer cela, dit-il avec un naïf +orgueil. On fera mieux, mais ce n est pas mal pour un début. + +Dans la boite, il y avait une vingtaine de petits flacons, rangés et +étiquetés. Patou en choisit un, disant encore: + +--Jusqu'à présent, notre pharmacie n'est pas bien compliquée; mais le +maître cherche et trouve... Là, patron, voulez-vous ma confession? Si +je venais à découvrir que cet homme-là est un fou ou un imposteur, +j'en ferais une maladie! + +Ayant débouché un des petits flacons, il en retira une granule qu'il +enfila à la pointe d'une aiguille, piquée pour cet objet dans la soie +qui doublait la boîte. + +René de Kervoz avait entr'ouvert ses lèvres pour murmurer des paroles +indistinctes. Patou profita d'un instant où les dents du dormeur se +desserraient, et introduisit lestement le globule, qui resta fixé sur +la langue. + +--Que lui donnes-tu? demanda Jean-Pierre. + +--De l'opium, répondit l'étudiant. + +--Comment, de l'opium! Tu disais tout à l'heure que cette léthargie +était produite par l'opium! + +--Juste! + +--Eh bien? + +--Eh bien, patron, il faudra du temps et de la peine pour habituer +le monde à cette apparente contradiction. Le système de l'homme de +Leipzig subira une longue, une dure épreuve; on lui opposera le +raisonnement, on lui prodiguera la raillerie. Comment ceci peut-il +tuer et guérir? Tout à l'heure je vous démontrais en deux mots +l'effet possible, l'effet terrible d'une dose invisible, +impondérable,--infinitésimale, puisque c'est le terme technique. +Faut-il vous prouver maintenant, à vous qui avez l'expérience de la +vie, que la même chose peut et doit produire des résultats tout à fait +contraires, selon le mode et la quantité de l'emploi? Dans l'ordre +moral, la passion, ce don suprême de Dieu, source de toute grandeur, +engendre toutes les hontes et toutes les misères; l'orgueil avilit, +l'ambition abaisse, l'amour fait la haine; dans l'ordre physique, le +vin exalte ou stupéfie,--selon la dose. + +--Je sais cela, dit Jean-Pierre, qui courba la tête. + +--Le bon La Fontaine, dans une fable qui n'amuse pas les enfants, +reproche au satyre de _souffler le chaud et le froid_, employant une +seule et même chose: son haleine, à refroidir sa soupe et à réchauffer +ses doigts. C'est une image vulgaire, mais frappante, de la nature. +Tout, ici-bas, tout souffle le chaud et le froid. L'univers est +homogène; il n'y a pas dans la création, si pleine de contrastes, deux +atomes différents; le physicien qui vient de promulguer cet axiome va +changer en quelques années la face de toutes les sciences naturelles. +Le siècle où nous entrons inventera plus, grâce à ces bases nouvelles, +expliquera mieux et produira autant, lui tout seul, que tous les +autres siècles réunis... + +--Ses yeux essayent de s'ouvrir! murmura Gâteloup, dont le regard +inquiet était toujours fixé sur René de Kervoz. + +--Ils s'ouvriront, répliqua Patou. + +--Si tu lui donnais encore une de ces petites dragées? + +--Bravo, patron! s'écria l'étudiant en riant. Vous voilà converti à +l'opium qui réveille! malgré le _facit dormire_ de Molière, qui est +la vérité même! Je n'ai pas eu besoin de vous citer le plus +extraordinaire et le plus simple parmi les faits scientifiques de ce +temps: le _cow-pox_ d'Edouard Jenner, sa vaccine, qui est le virus +même de la petite vérole et qui préserve de la petite vérole. + +--Donne une dragée, garçon. + +--Patience! la dose ne suffit pas; il faut l'intervalle... on s'enivre +aussi avec ces joujoux qu'on nomme des petits verres, quand on les +vide trop souvent. + +Jean Pierre essuya la sueur de son front, Patou tenait la main du +dormeur et lui tâtait le pouls. + +--Mais enfin, grommela Gâteloup, dont la vieille raison se révoltait +encore, si tu me trouvais, un beau matin, couché sur le carreau de la +chambre, avec de l'arsenic plein l'estomac... + +--Patron, interrompit l'étudiant, vous n'avez pas besoin d'aller +jusqu'au bout. Je vais vous répondre. Le jour où la vérité m'a frappé +comme un coup de foudre, c'est que, n'espérant plus rien de la +médication ordinaire et me trouvant auprès d'un malheureux, empoisonné +par l'arsenic, j'essayai au hasard la prescription du maître; je +donnai au mourant de l'arsenic... + +--Et tu le sauvas?... + +--J'eus tort, car c'est notre ami Ézéchiel; mais, morbleu! je le +sauvai. + +Gâteloup lui serra la main violemment. + +Les lèvres de Kervoz venaient d'exhaler un son. + +Ils firent silence tous deux. Au bout de quelques secondes, la bouche +de René s'entr'ouvrit de nouveau, et il prononça faiblement ce nom: + +«Angèle!» + + + + +XXIII + +LE RÉVEIL + + +Les mairies de Paris donnent maintenant trois francs à toute famille +pauvre qui fait vacciner son enfant. Ce n'est pas cher, et cela paye +pourtant avec splendeur les vingt années de souffrances, envenimées +par le sarcasme, que Jenner vécut, entre l'invention de la vaccine et +le jour où la vaccine fut victorieusement acceptée. + +De même les quelques milliers de thalers employés à fondre le bronze +de la statue érigée à Samuel Hahnemann payent glorieusement les +cailloux qui poursuivirent jadis le maître lapidé. + +Ainsi va le monde, conspuant d'abord ce qu'il doit adorer. + +L'homéopathie compte désormais au nombre des systèmes illustrés par +le triomphe. Elle possède la vogue, ses adeptes roulent sur l'or, +éclaboussant les anciennes et illustres méthodes, qui protestent en +vain du haut des trônes académiques. La raillerie a émoussé sa +pointe, le dédain s'est usé, la haine est venue, cette providentielle +consécration du succès. + +Ceci n'est point un livre de science; tout au plus y pourra-t-on +trouver, chemin faisant, quelques pages détachées de la curieuse +histoire des contradictions de l'esprit humain. Nous voulons pourtant +ajouter un mot, à propos de la doctrine du grand médecin de la Saxe +royale. + +Quelquefois, l'homéopathie semble arrêtée tout à coup dans sa marche +triomphante par une large rumeur: on l'accuse d'avoir tué quelque +personnage illustre ou d'avoir ouvert à quelque prince héritier la +succession d'un trône. + +C'est qu'elle est, en effet, généralement la médecine de bien des gens +dont on parle; elle soigne l'art qui est en vue et tâte volontiers le +pouls des mains qui tiennent le sceptre, tout en ouvrant bien larges +au travail et à l'infortune les portes de ses dispensaires. Ceux +qu'elle _tue_, comme disait notre grand comique, ennemi né des +médecins, font du bruit en tombant. + +Et puis, les meilleures médailles ont leur revers. Samuel Hahnemann, +qui a inventé tant de spécifiques, n'a pas laissé dans son testament +la formule capable d'extirper le charlatanisme. + +Il y a des charlatans partout, et les charlatans, par une heureuse +propriété de leur nature, préfèrent les palais aux chaumières. + +En somme, nous avons voulu montrer ici seulement les débuts d'un +praticien original qui, sous la Restauration, quinze ans plus tard, +passa pour sorcier, tant ses cures semblèrent merveilleuses. + +Après qu'il eut prononcé le nom d'Angèle, René de Kervoz redevint +silencieux; mais son pâle visage prit, en quelque sorte, le pouvoir +d'exprimer ses pensées. On pouvait suivre sur son front comme un +reflet fugitif des rêves qui traversaient son sommeil. + +Jean-Pierre Sévérin et Germain Patou l'examinaient tous les deux avec +attention. Tantôt sa physionomie s'éclairait, trahissant une vague +extase, tantôt un nuage sombre descendait sur ses traits, qui +exprimaient tout à coup une poignante souffrance. + +L'étudiant consulta plusieurs fois sa montre, et ne donna la troisième +prise du médicament que quand l'aiguille marqua l'heure voulue. + +Quelques minutes après que le globule eut fondu sur la langue du +dormeur, ses yeux s'ouvrirent encore, mais cette fois tout grands. + +Ses yeux n'avaient point de regard. + +--Lila! prononça-t-il d'une voix changée. + +Puis avec une soudaine colère qui enfla les veines de son front: + +--Va-t'en! va-t'en! + +--M'entendez-vous, monsieur de Kervoz? demanda Jean-Pierre, incapable +de se contenir. + +On eût dit un charme subitement rompu. + +Les paupières de René retombèrent, tandis qu'il balbutiait: + +--C'est un songe! toujours le même songe! tantôt Lila! tantôt +Angèle... l'haleine brûlante du démon, les doux cheveux de la +sainte!... + +Sa main eut, sous la couverture, un mouvement frémissant, comme s'il +eût caressé une chevelure. + +--Angèle est morte! pensa tout haut Jean-Pierre. Je comprends tout ce +qu'il dit... tout! + +Sa joue était plus livide que celle du malade, et ses yeux exprimaient +une indicible terreur. + +René se couvrit tout à coup le visage de ses mains: + +--_In vita mors_, murmura-t-il, _in morte vita_! Toujours le même +songe! La mort dans la vie, la vie dans la mort!... Non... non... +C'est le frère de ma pauvre mère... je ne te donnerai pas les moyens +de le perdre! + +L'attention des témoins redoublait. + +--De qui parle-t-il? demanda Patou après un moment de silence. + +--Le frère de sa mère, répondit Gâteloup, est un marchand de chevaux +de Normandie, vers la frontière de Bretagne. Je ne sais pas ce qu'il +veut dire. + +René bondit sur son lit. + +--C'est toi, c'est toi, cria-t-il, la vivante et la morte!... C'est +toi qui es la comtesse Marcian Gregoryi!... C'est toi qui es Addhéma +la vampire! + +Il s'était levé à demi; il se laissa retomber épuisé. + +Jean-Pierre passa ses doigts sur son front baigné de sueur. + +--Je ne crois pas à cela, au moins! prononça-t-il entre ses dents +serrées; je ne veux pas y croire! c'est l'impossible! + +--Patron, répondit l'étudiant gravement, je ne suis pas encore assez +vieux pour savoir au juste ce à quoi il faut croire. Il n'y a jusqu'à +présent qu'une seule chose que je nie, c'est l'impossible? + +Et son doigt tendu désignait la devise latine, courant autour du +cartouche qui ornait la cheminée. + +La devise disait exactement les paroles échappées au sommeil de René. + +Patou poursuivit: + +--L'homme a dit longtemps: Cela n'est pas parce que cela ne peut pas +être, mais, depuis quelques années, Franklin a joué avec la foudre; un +pauvre diable de ci-devant, le marquis de Jouffroy, fait marcher des +bateaux sans voile ni rames, avec la fumée de l'eau bouillante... Vous +pouvez me parler si vous avez quelque chose à dire: je sais la légende +du comte Szandor, le roi des vampires, et de sa femme, l'oupire +Addhéma. + +--Moi, je ne sais rien, répliqua rudement Jean-Pierre. Le monde +vieillit et devient fou! + +--Le monde grandit et devient sage, repartit l'étudiant. Les vieux +républicains comme vous sont de l'ancien temps tout comme les vieux +marquis. Le jour viendra où l'on aura honte de douter, comme hier +encore on rougissait de croire. + +La chandelle de suif, presque entièrement consumée, bronzait de sa +flamme mourante le cuivre du flambeau. Elle rendait ces lueurs vives, +mais intermittentes, des lampes qui vont s'éteindre. + +Mais la fin de la nuit était venue, et les premières lueurs du +crépuscule arrivaient par la porte entr'ouverte. + +René de Kervoz, assis sur son séant, était soutenu par Jean-Pierre, +tandis que Germain Patou, agitait dans un verre à demi plein un +liquide qui semblait être de l'eau pure. + +René avait l'air d'un fiévreux ou d'un buveur terrassé par l'orgie. + +--Ne me demandez rien, dit-il; et ce fut sa première parole. Je ne +sais pas si je pense ou si je rêve. La moindre question me ferait +retomber tout au fond de mon délire. + +--Buvez, lui ordonna Patou, qui approcha une cuiller de ses lèvres. + +Le jeune Breton obéit machinalement. + +--Combien y avait-il de temps que vous ne m'aviez vu, père? +demanda-t-il en s'adressant à Gâteloup. + +--Trois jours, répondit celui-ci. + +René fit effort pour éclaircir les ténèbres de son cerveau. + +--Et n'ai-je point vu Angèle depuis ce temps! questionna-t-il encore. + +--Non, répliqua Jean-Pierre. + +--Trois jours, reprit René, qui compta péniblement sur ses doigts. +Alors nous sommes au matin du mariage. + +Jean-Pierre baissa les yeux. + +--C'est vrai, c'est vrai, balbutia le jeune Breton, dont les traits se +décomposèrent, Angèle est morte! + +Deux grosses larmes roulèrent sur sa joue. + +Jean-Pierre se redressa, sévère comme un juge. + +--Comment savez-vous cela, monsieur de Kervoz? interrogea-t-il à son +tour. + +René pleurait comme un enfant, sans répondre. + +Jean-Pierre répéta sa question d'un ton de sombre menace. + +--J'ignore tout, balbutia René. Mais j'ai le coeur meurtri comme si +quelqu'un m'eût dit: Elle est morte. + +--Elle est morte! prononça Jean-Pierre comme un écho. + +--Qui vous l'a dit? + +--Personne. + +--L'avez-vous vue? + +--Sa dernière lettre, balbutia le vieil homme, dont les larmes, +jaillirent, était écrite avec du sang et disait: Je vais mourir!... + +René se leva de son haut et mit ses deux pieds nus sur le parquet. + +--Il est peut-être temps encore! s'écria-t-il, rendu comme par +enchantement à l'énergie de son âge. + +Jean-Pierre secoua la tête et voulut le retenir pour l'empêcher de +tomber: mais Germain Patou dit: + +--C'est fini, la crise est passée. + +Et en effet René resta solide sur ses jarrets. + +--Dites-moi tout, reprit René d'une voix basse, mais ferme. Je ne sais +rien. Ces trois jours ont été arrachés à ma vie... et bien d'autres +avant eux. Je ne sais rien, sur mon salut, sur mon honneur! Je n'ai +jamais cessé de l'aimer. J'ai été fou encore plus que criminel, et +cela me donne le droit de la venger. + +Jean-Pierre l'attira contre son coeur. + +--Nous aurions été trop heureux! pensa-t-il tout haut. La pauvre femme +me disait souvent: «J'ai tant de joie que cela me fait peur!» Nous +sommes vieux tous deux, elle et moi, monsieur de Kervoz, nous ne +souffrirons pas bien longtemps désormais... Promettez-moi que vous +serez le frère et l'ami de l'enfant qui va rester tout seul. + +--Votre fils sera mon fils! s'écria René. + +--Part à deux! fit Germain Patou. Mais vous ne vous en irez pas comme +cela, patron, de par tous les diables! Hahnemann soigne aussi le +chagrin. Votre chère femme a sa résignation chrétienne, et ce fils +dont vous parlez: elle va reporter sur lui tout son coeur... + +Jean-Pierre secoua la tête une seconde fois et murmura: + +--Son coeur, c'était Angèle! + +--Et si Angèle n'était pas morte? interrompit l'étudiant. Nous n'avons +pas de preuves... + +Cette fois ce fut René qui secoua la tête, répétant à son insu: + +--Angèle est morte! + +Germain Patou, obstiné dans l'espoir, comme tous ceux dont la volonté +doit briser quelque grand obstacle, répondit: + +--Je le croirai quand je l'aurai vu. + +Jean-Pierre raconta en quelques mots l'histoire de ces pauvres +lettres, si naïvement navrantes, trouvées sur l'appui de la croisée, +et dont la dernière, celle qui était écrite avec du sang, avait percé +le carreau. + +René de Kervoz écoutait. Sa force d'un instant l'abandonnait et ses +jambes tremblaient de nouveau sous le poids de son corps. + +Il tomba sur le lit en gémissant: + +--Je l'ai tuée! + +Puis, sa raison se révoltant contre sa conviction, qui n'avait aucune +base humaine et ressemblait à l'entêtement de la démence, il s'écria: + +--Courons! cherchons!... + +Sa parole s'arrêta dans sa gorge, et ses yeux devinrent hagards. + +--Il y a longtemps déjà, fit-il d'une voix qui semblait ne pas être à +lui, longtemps. J'ai tout vu en rêve et tout entendu, tout ce qu'elle +écrivait... Sa pauvre plainte me venait d'en haut... Et j'ai été dans +le jardin du quai des Ormes, au bord de l'eau... une nuit où la Seine +coulait à pleines rives... Elle s'est mise à genoux... et le Désespoir +l'a prise par la main, l'entraînant doucement dans ce lit glacé où +l'on ne s'éveille plus jamais... jamais!... + +Un sanglot convulsif déchira sa poitrine. + +--Le reste est horrible! poursuivit-il, parlant comme malgré lui. Elle +est venue... mes lèvres connaissaient si bien ses doux cheveux. J'ai +baisé les chères boucles de sa chevelure; j'en suis certain, j'en +jurerais... Qui donc m'a raconté la hideuse histoire de ce monstre +gagnant une heure de vie pour chaque année de l'existence qu'elle +volait à la jeunesse, à la beauté, à l'amour?... + +Ce fut un cri qui répondit à cette question. + +--Lila!... c'est Lila qui me l'a dit... Et la Vampire ne peut se +soustraire à cette loi de conter elle-même sa propre histoire?... + +Il s'élança loin du lit, comme si le contact des couvertures l'eût +brûlé. + +--Je me souviens! je me souviens! râla-t-il, en proie à un spasme qui +l'ébranlait de la tête aux pieds, comme l'ouragan secoue les arbres +avant de les déraciner. Il y a des choses qui ne se peuvent pas +dire... Mon coeur restera flétri par ce sépulcral baiser... C'est ici +l'antre du cadavre animé... du monstre qui vit dans la mort et qui +meurt dans la vie! + +Son doigt crispé montrait la devise latine, que les lueurs du matin, +glissant par l'ouverture de la porte entre-bâillée, éclairaient +vaguement. + +Il chancela. Jean-Pierre et Patou coururent à lui pour le soutenir, +mais il les repoussa d'un geste violent. + +--Tout est là, désormais! dit-il en se frappant le front. Ma +mémoire ressuscite. J'ai trahi le sang de ma mère... Tant mieux! +entendez-vous? tant mieux! ma trahison va me mettre sur les traces de +la comtesse Marcian Gregoryi... Angèle sera vengée! + +Il se précipita, tête première, au travers des appartements et +descendit l'escalier en quelques bonds furieux. + +Jean-pierre et l'étudiant se lancèrent à sa poursuite sans avoir le +temps d'échanger leurs pensées. + +Quand ils atteignirent la rue, René en tournait l'angle déjà, courant +avec une rapidité extraordinaire vers les ponts de la rive droite. + +Nos deux amis suivirent la même direction à toutes jambes. + +Derrière eux, les agents apostés par M. Berthellemot se mirent +aussitôt en chasse. + + + + +XXIV + +LA RUE SAINT-HYACINTHE-SAINT-MICHEL + + +Le boulevard de Sébastopol (rive gauche), passant avec majesté entre +le Panthéon et la grille du Luxembourg, aplanit maintenant cette +croupe occidentale de la montagne Sainte-Geneviève. Tout est ouvert et +tout est clair dans ce vieux quartier des écoles, subitement rajeuni. +Sa bizarre physionomie d'autrefois, si pittoresque et si curieuse, a +disparu pour faire place à des aspects plus larges. Paris, la +capitale prédestinée, ne perd jamais une beauté que pour acquérir une +splendeur. + +Etait-ce beau, cependant! C'était étrange, Cela racontait à la vue +de vives et singulières histoires. A ceux-là mêmes qui admirent +franchement le Paris nouveau, il est permis de regretter l'aspect +original et bavard du vieux Paris. + +Que d'anecdotes inscrites aux noires murailles de ces pignons! et +comme ces antiques masures disaient bien leurs dramatiques histoires! + +En faisant quelques pas hors du jeune boulevard, vous pouvez encore +rencontrer de ces trous horribles et charmants où le moyen âge +radote à la barbe de nos civilisations; les larges percées ont même +facilement l'abord de ces mystérieuses cavernes. Derrière le collège +de France, tout confit en moderne philosophie, vous n'avez qu'à suivre +cette voie qui semble un égout à ciel ouvert: voici des maisons, à +droite et à gauche, qui ont vu les capettes de Montaigu, couchées sur +le fouarre; voici des débris de cloîtres où la Ligue a comploté; voici +des chapelles, changées en magasins, au portail desquelles Claude +Frollo dut faire le signe de la croix, en couvant la pretentaine, +tandis que son frère Jehan, bête charmante, malfaisante et précoce, +lui jouait quelque méchante farce du haut de ce balcon vermoulu, qui +avait déjà mauvaise mine au temps où les royales vampires humaient le +sang des capitaines à la tour de Nesle. + +C'est le mélodrame qui le dit; le mélodrame, vampire aussi, buvant +dans son gobelet d'étain la gloire des rois et l'honneur des reines. + +En 1804, au lieu où le boulevard s'évase en une vaste place +irrégulière, regardant à la fois le Panthéon, le Luxembourg et le dos +trapu de l'Odéon, c'était la rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel, plus +irrégulière que la place, étroite, montueuse, tournante, et d'où l'on +ne voyait rien du tout. + +La maison où Georges Cadoudal avait établi sa retraite fut célèbre +en ce temps et citée comme un modèle de tanière à l'usage des +conspirateurs. + +J'en ai le plan sous les yeux en écrivant ces lignes. + +Elle avait appartenu quelques années auparavant à Gensonné, le +Girondin, qui fit, dit-on, pratiquer un passage à travers l'immeuble +voisin pour gagner la maison sortant sur la rue Saint-Jacques par la +troisième porte cochère en redescendant vers les quais. + +On n'ajoute point que ce passage ait été percé en vue d'éviter, à +l'occasion, quelque danger politique. + +Un autre passage existait, courant en sens inverse et reliant la +maison Fallex (tel était le nom du propriétaire) à la cour d'une +fabrique de mottes existant à l'angle rentrant de la place +Saint-Michel, rue de la Harpe. + +Ce deuxième passage, dont l'origine est inconnue et devait remonter à +une époque beaucoup plus reculée, ne traversait pas moins de treize +numéros; sur ce nombre, il était en communication avec cinq maisons +ayant sortie sur la rue Saint-Hyacinthe, et une s'ouvrant sur la place +Saint-Michel. + +De telle sorte que la retraite de Georges Cadoudal possédait neuf +issues, situées, pour quelques-unes, à de très grandes distances des +autres. + +Il avait coutume de dire de lui-même: Je suis un lion logé dans la +tanière d'un renard. + +Lors du procès, il fut prouvé que la plupart des voisins ignoraient +ces communications. + +Georges Cadoudal n'usait guère que des deux issues extrêmes, encore +n'était-ce que rarement. D'habitude, au dire des gens du quartier, qui +le connaissaient parfaitement sous son nom de Morinière, il sortait et +rentrait par la porte même de sa maison. + +La police n'eut donc pas même l'excuse des facilités exceptionnelles +que la disposition de sa retraite donnait à Georges Cadoudal. + +Le 9 mars 1804, à sept heures du matin, un cabriolet de place s'arrêta +devant la porte du chef chouan, rue Saint-Hyacinthe, et attendit. + +Tout le long de la rue, selon les mesures prises la veille dans le +cabinet du préfet de police, les agents stationnaient. Il y en avait +aussi aux fenêtres des maisons. Le cordon de surveillance s'étendait à +droite et à gauche jusque dans les rues Saint-Jacques et de la Harpe. + +On n'avait fait aucune démarche auprès du concierge de la maison, qui, +sur l'invitation du cocher du cabriolet de place, monta au premier +étage de la maison, frappa à la porte de Georges et cria, comme +c'était apparemment l'habitude: + +--La voiture de monsieur attend. + +Georges était tout habillé et très abondamment armé, bien qu'aucune de +ses armes ne fût apparente. + +Il avait la main dans la main d'une femme toute jeune et adorablement +belle, qui s'asseyait sur le canapé de son salon. + +C'était une blonde dont les yeux d'un bleu obscur semblaient noirs au +jour faux qui entrait par les fenêtres trop basses. + +--C'est bien! dit Georges au concierge, qui redescendit l'escalier. + +--Je crois, dit la blonde charmante, dont les beaux yeux nageaient +dans une sorte d'extase, qu'il est permis de tuer par tous les moyens +possibles l'homme qui fait obstacle à Dieu... Mais que je vous aime +bien mieux, mon vaillant chevalier breton, dédaignant l'assassinat +vulgaire et jetant le gant à la face du tyran! + +--Je ne dédaigné pas l'assassinat, répondit Georges, je le déteste. + +Il était debout, développant sa haute taille, trop chargée +d'embonpoint, mais robuste et majestueuse. + +Malgré son poids, qui devait être considérable, il avait, en Bretagne, +une réputation d'extraordinaire agilité. + +Sa figure était ouverte et ronde. Il portait les cheveux courts, et, +chose véritablement étrange, conforme du reste à la chevaleresque +témérité de son caractère, il portait à son chapeau une agrafe bronzée +réunissant la croix et le coeur, qui étaient le signe distinctif et +bien connu de la chouannerie. + +La comtesse Marcian Gregoryi fit le geste de porter la main de Georges +à ses lèvres, mais celui-ci la retira. + +--Pas de folie! dit-il brusquement. Dès que le jour est levé, je suis +le général Georges et je ne ris plus. + +--Vous êtes, répliqua la blonde enchanteresse, le dernier chevalier. +Je ne saurai jamais vous exprimer comme je vous admire et comme je +vous aime. + +--Vous m'exprimerez cela une autre fois, belle dame, repartit Georges +Cadoudal en riant; il y a temps pour tout. Aujourd'hui, si vos +renseignements sont exacts et si vos hommes ont de la barbe au menton, +je vais forcer le futur empereur des Français à croiser l'épée avec un +simple paysan du Morbihan... ou à faire le coup de pistolet, car je +suis bon prince et je lui laisserai le choix des armes. Mais, sur ma +foi en Dieu, le pistolet ne lui réussira pas mieux que l'épée, et le +pauvre diable mourra premier consul. + +Il jeta sous son bras deux épées recouvertes d'un étui de chagrin et +poursuivit: + +--Redites-moi bien, je vous prie, l'adresse exacte et l'itinéraire. + +--Allez-vous tout droit? demanda la comtesse. + +--Non, je suis obligé de prendre le capitaine L---- au carrefour de +Buci. C'est mon second. + +--Un républicain!... + +--Ainsi va le monde. Nous nous battrons tous deux, le capitaine et +moi, le lendemain de la victoire. + +--Eh bien! reprit la comtesse en battant l'une contre l'autre ses +belles petites mains, voilà ce que j'aime en vous, Georges! Vous jouez +avec la pensée du sabre comme nos jeunes Magyars, toujours riants en +face de la mort... Du carrefour Buci, vous prendrez la rue Dauphine, +les quais, la Grève, la rue, le faubourg Saint-Antoine, toujours tout +droit et vous ne tournerez qu'au coin du chemin de la Muette, à deux +cents pas de la barrière du Trône. Là, vous verrez une maison isolée, +une ancienne fabrique, entourée de marais... Vous frapperez à la porte +principale et vous direz à celui qui viendra vous ouvrir: «Au nom du +Père, du Fils et du Saint-Esprit, je suis un frère de la Vertu. + +--Peste! fit Georges, vos Welches n'y vont pas par quatre chemins! Et +faudra-t-il leur chanter un bout de tyrolienne? + +--Il faudra ajouter, répondit la blonde en souriant comme si cette +insouciante gaieté l'eût ravie: Je viens par la volonté de la +rose-croix du troisième royaume, souveraine du cercle de Bude, Gran et +Comorn; je demande le Dr Andréa Ceracchi. + +--Et après? + +--Après, vous serez introduit dans le sanctuaire... et nos frères vous +mettront à même de rencontrer aujourd'hui même, en un lieu propice, +votre ennemi, le général Bonaparte. + +--Un maître homme! grommela Georges, et qui aurait fait un joli +chouan, s'il avait voulu! + +Il serra gaillardement la main de la comtesse et se dirigea vers la +porte. + +Sur le seuil, il s'arrêta pour ajouter: + +--Il y a un petit endroit, là-bas, à mi-côté, de l'autre côté du bourg +de Brech, que j'aurais voulu revoir. Chacun a quelque souvenir qui +revient aux heures de péril, et m'est avis que la danse sera rude +aujourd'hui... Elle me dit: Sois à Dieu et au roi, et je fis un +serment, la bouche sur ses lèvres... J'avais seize ans... J'ai bien +tenu ce que j'avais promis... Le capitaine répète souvent: Georges, +si tu étais né dans la rue Saint-Honoré, tu crierais: Vive la +république!... Mais, bah! ceux de Paris radotent comme ceux de +Bretagne. Le fin mot, qui le connaît?... + +Ma belle dame, s'interrompit-il, n'oubliez pas de prendre le couloir +sur votre gauche: vous sortirez par la place Saint-Michel. Et si +quelqu'un vous parle du citoyen Morinière, vous répondrez: + +--Je n'ai jamais entendu ce nom-là. + +Dans le sourire de la comtesse il y avait de l'admiration et du +respect. + +Georges poussa la porte et descendit l'escalier en chantant. + +Aussitôt qu'il fut parti, la physionomie de la comtesse changea, +exprimant un dur et froid sarcasme. + +Au moment où Georges sautait dans le cabriolet, son cocher lui dit +tout bas: + +--La rue a mauvaise mine et tout le quartier aussi. + +Le regard rapide et sûr du chouan avait déjà jugé la situation. + +--Prends ton temps, mon bonhomme, dit-il en s'asseyant près du cocher. +Tant qu'on fait semblant de ne pas les voir, ces oiseaux-là restent +tranquilles... Ta bête est-elle bonne? + +--J'en réponds, monsieur Morinière. + +Georges se mit à rire franchement et feignit de remonter d'un cran la +capote du cabriolet. + +--Rassemble, dit-il cependant à voix basse, et enlève ton cheval +d'un temps... Ne manque pas ton coup... Tu vas enfiler la rue +Monsieur-le-Prince comme si le diable t'emportait. + +Il paraît que les gens de la police n'avaient pas même le signalement +de Georges Cadoudal. Nous nous plaignons tous, plus ou moins, de nos +domestiques, les chefs d'État ne sont pas mieux servis que nous. + +Tout le long de la rue les agents se regardaient entre eux et +hésitaient. + +Le cabriolet était sur le point de s'ébranler, et George allait encore +une fois passer comme la foudre au travers de cette meute mal drossée, +lorsqu'à une fenêtre du premier étage, qui s'ouvrit doucement, juste +au-dessus de lui, une femme parut, jeune, adorablement belle, donnant +à la brise du matin ses cheveux blonds, qui scintillaient sous le +premier, regard du soleil levant. + +Elle se pencha, gracieuse, et quoique Georges ne pût la voir, elle lui +envoya un souriant baiser. + +Les agents s'ébranlèrent tous à la fois: c'était un signal. + +A ce moment, le cocher enlevait son cheval; qui, robuste et vif, +partit des quatre pieds et passa, jetant une demi-douzaine d'hommes +sur le pavé. + +La comtesse Marcian Gregoryi restait à la fenêtre, suivant le +cabriolet, qui descendait la rue comme un tourbillon. Le pavé de la +rue Saint-Hyacinthe tournait. Quand le cabriolet disparut, la blonde +charmante s'éloigna de la croisée à reculons et en referma les deux +battants. + +--A cette heure, dit-elle, il n'en doit plus rester un seul de ceux du +faubourg Saint-Antoine. J'ai conquis ma rançon, je suis libre, je ne +laisse rien derrière moi... Demain, je serai a cinquante lieues de +Paris. + +Elle se retourna soudain, étonnée, parce qu'un pas sonnait sur le +plancher de la chambre, tout a l'heure déserte. + +Quoique son coeur fût de bronze, elle poussa un grand cri, un cri +d'épouvanté et de détresse. + +René de Kervoz étant devant elle, hâve et défait, mais l'oeil brûlant. + +--Je viens trop tard pour sauver, dit-il, je suis à temps pour venger. + +Il la saisit aux cheveux, sans qu'elle fit résistance, et appuya sur +sa tempe le canon d'un pistolet. + +Le coup retentit terriblement dans cet espace étroit. + +La balle fit un trou rond et sec, sans lèvres, autour duquel il n'y +eut point de sang. Il semblait qu'elle eût percé une feuille de +parchemin. + +La comtesse Marcian Gregoryi tomba et demeura immobile comme une belle +statue couchée. + + + + +XXV + +L'EMBARRAS DE VOITURES. + + +René do Kervoz avait coutume d'entrer chez son oncle par la rue +Saint-Jacques. Il possédait une clef du passage secret. Georges +Cadoudal avait réglé cela ainsi, afin que le fils de sa soeur ne fût +pas compromis en cas de mésaventure. + +En quittant la rue Saint-Louis-en l'Ile, René s'était lancé à pleine +course vers le pont de la Tournelle. sans s'inquiéter s'il était +suivi. + +La fièvre lui donnait des ailes. + +Jean-Pierre se faisait vieux et Germain Patou avait de courtes jambes. +Quoiqu'ils fissent de leur mieux l'un et l'autre, ils perdirent René +de vue aux environs de l'Hôtel-Dieu. + +Les agents de M. Berthellemot venaient par derrière, suivis à une +assez grande distance par M. Barbaroux, officier de paix, qui était +d'humeur pitoyable et nourrissait la crainte légitime d'avoir gagné +cette nuit quelque mauvais rhumatisme. + +Le jour était désormais tout grand. + +En arrivant à l'endroit où ils avaient perdu la vue de René, +l'étudiant et Gâteloup se séparèrent, prenant chacun une des deux +voies qui se présentaient. Jean-Pierre continua le quai et Patou monta +la rue Saint-Jacques. + +C'était cette dernière route que René avait choisie, mais il était +désormais de beaucoup en avance et Patou ne pouvait plus l'apercevoir. + +René s'introduisit, comme nous l'avons vu, à l'aide de la clé qu'il +portait sur lui. En entrant de ce côté, la chambre où se trouvait la +comtesse Marcian Gregoryi était la troisième. + +Sur le guéridon de la seconde une paire de pistolets chargés traînait. +La maison, du reste, était pleine d'armes. + +René prit en passant un des deux pistolets et l'arma avant d'ouvrir la +dernière porte. + +Comme Germain Patou atteignait, toujours courant, le haut de la rue +Saint-Jacques, il aperçut une grande cohue de peuple massée dans la +rue Saint-Hyacinthe. Cette foule était en train de pénétrer dans la +maison n° 7, où l'on avait entendu un cri d'appel, puis un coup de +pistolet. + +Germain Patou entra avec les autres. + +René était encore debout, le pistolet à la main. + +Patou s'agenouilla auprès de la blonde, qui était splendidement belle +et semblait dormir un souverain sommeil. + +Il lui tâta le coeur. + +Le sien battait à rompre les parois de sa poitrine. + +--Quelqu'un connaît-il cette femme? demanda-t-il. + +Comme personne ne répondait, il ajouta: + +--Qu'elle soit portée à la morgue du Marché-Neuf, qui a ouvert +aujourd'hui même. + +Puis il dit à René, espérant ainsi le sauver: + +--Citoyen, vous allez me suivre. + +Son dernier regard fut cependant pour la comtesse Marcian Gregoryi, et +il pensa: + +--L'aurais-je aimée? l'aurais-je haïe? Mon scalpel, désormais, peut +aller chercher son secret jusqu'au fond de sa poitrine! + +Au bas de la rue Monsieur-le-Prince et dans la rue de +l'Ancienne-Comédie, une autre foule roulait comme une avalanche, +criant: + +--Au chouan! au chouan! Arrêtez Georges Cadoudal! + +Quoiqu'il semblât que toutes les maisons eussent vomi leurs habitants +sur le pavé, les fenêtres regorgeaient de curieux. + +Le cabriolet de Georges Cadoudal avait rencontré un premier obstacle +à la hauteur de la rue Voltaire. Deux charrettes de légumes se +croisaient. + +--Enlève! ordonna Georges. + +Les deux charrettes, culbutées, lancèrent leurs pauvres diables de +conducteurs dans le ruisseau. + +Et le cabriolet passa. + +Les gens qui étaient devant commencèrent à s'émouvoir, bien qu'ils +n'eussent aucun soupçon. + +Ils crurent à un cheval fou, emporté par le mors aux dents, et des +attroupements secourables se formèrent pour barrer la route. + +Mal leur en prit. + +--Place! commanda Georges, qui s'était levé tout debout dans le +cabriolet. + +Comme on n'obéissait pas assez vite à son gré, il arracha le fouet des +mains du cocher et allongea de si rudes estafilades que la route, en +un instant, redevint libre. + +Mais la rumeur qui venait par derrière se faisait si forte qu'on +l'entendait gronder au loin. + +--Nous n'irons pas longtemps comme cela, monsieur Morinière, grommela +le cocher. + +--Nous irons jusqu'à Rome, si nous voulons, répliqua Cadoudal. +Penses-tu qu'un homme comme moi sera arrêté par de faillis Parisiens? + +Allume, mon gars! ajouta-t-il en lui rendant son fouet, et n'aie pas +peur! + +En abordant le carrefour de l'Odéon, le cocher fut obligé de rêner. Il +y avait une lourde voiture en travers. + +--Passe dessus ou dessous! cria Georges, qui regardait en arrière. + +Et il se mit à sourire, saluant de la main ceux qui le suivaient en +criant: + +--Au chouan! au chouan! Arrêtez l'assassin! + +Du carrefour de l'Odéon à l'endroit où la rue de l'Ancienne-Comédie +s'embranche aux rues Dauphine et Mazarine, il n'y eut point de +nouvel obstacle, mais là, un véritable embarras de véhicules barrait +complètement le passage. + +--Arrête, bonhomme, dit Georges, Autant vaut jouer sa dernière partie +ici qu'ailleurs. Pichegru, et Moreau sont tombés, par leur faute, +vivants tous deux; moi je ne tomberai que mort, et j'aurai fait de mon +mieux. + +Il se leva de nouveau tout debout, dégagea les deux épées et rangea +sous les coussins trois paires de pistolets qu'il avait sous ses +vêtements. + +Ceux qui le poursuivaient approchaient. + +Il tendit la main au cocher. + +--Va-t'en, garçon, lui dit-il avec une cordiale bonne humeur. Le reste +ne te regarde pas... Si la rue se dégage, je conduis aussi bien que +toi, et ils ne me tiennent pas encore! + +Le cocher hésita. + +--J'ai trois enfants, dit-il enfin, et il sauta sur le pavé pour se +perdre dans la foule. + +La foule se massait devinant déjà un spectacle extraordinaire. + +Georges releva complètement la capote du cabriolet. Un instant, le +voyant ainsi au milieu de cette foule, vous eussiez dit un de ces +joyeux charlatans de nos foires parisiennes sur le point de commencer +son travail. + +Son travail en effet, allait commencer. + +Il dépouilla vivement le surtout qu'il portait et parut vêtu d'une +sorte de jaquette, en drap fin, il est vrai, mais rappelant exactement +la coupe de la veste des gars d'Auray. Au côté gauche de cette veste, +il y avait un coeur brodé en argent. + +--Au chouan! au chouan! Arrêtez le chouan! + +Cette fois, ce fut une grande clameur qui partait de tous les côtés à +la fois. Georges prit son fouet à la main. Il s'en servait bien, et il +est à propos de dire que le fouet, emmanché à un bras morbihannais, +devient une arme qui n'est point à dédaigner. + +J'ai vu au gros bourg de la Gacilly, sur la rivière d'Oust, des +combats au fouet, tournois bizarres et sauvages qui laissent des +blessures plus profondes assurément que celles des sabres savants +usités dans les querelles universitaires de l'Allemagne. + +Le fouet de Georges fît un large cercle autour de lui. + +--Que me voulez-vous, bonnes gens! demanda-t-il, imitant avec +perfection l'accent de basse Normandie. Je suis Julien-Vincent +Morinière de mon nom, je vends des chevaux par état, je n'ai fait de +tort ici à personne. + +--Chouan, répliqua de loin Charlevoy, qui se tenait à distance tu t'es +dépouillé trop vite. + +--C'est pourtant vrai, murmura Georges en riant. + +Il va sans dire qu'il ne perdait point de vue son cheval, surveillant +toujours l'embarras qui avait fait obstacle à sa course. + +De l'autre côté de l'embarras, rue Dauphine, la foule grossissait à +vue d'oeil. Il y eut un moment où l'effort de sa curiosité rompit +l'embarras et ouvrit un passage au beau milieu de la voie. + +Il exécuta un second moulinet pour assurer ses derrières, et, touchant +légèrement les oreilles de son cheval, il cria: + +--Hie, Bijou! Passe partout! nous avons affaire à la foire! + +Les spectateurs étaient là, comme à la comédie. Paris s'amuse de tout, +et sur cent badauds il n'y en avait pas dix pour croire à la présence +de Georges Cadoudal. + +Malgré la veste bretonne, malgré le coeur chouan, les neuf dixièmes +des assistants doutaient. Ce gros gaillard avait l'air si bonne +personne! et la police s'était si souvent trompée! + +Le cheval s'enleva avec sa vigueur ordinaire, tandis que Georges, +toujours debout, commandait: + +--Gare, bonnes gens! je ne réponds pas de la casse. + +Le cheval passa, mais la voiture s'engagea entre la caisse d'un fiacre +et la roue d'une grosse charrette qui était en train de tourner. + +--Foi de Dieu! dit Georges, nous voilà engravés, mais nous sommes ici +comme dans une redoute. + +Un coup de pistolet, le premier, partit derrière lui et abattit son +chapeau. + +--Plus bas! fit-il en se retournant et en abattant d'un coup de feu +l'homme qui tenait encore l'arme fumante à la main. + +Les agents reculèrent encore une fois, tandis que les badauds, +essayant de fuir, produisaient une presse meurtrière. + +On n'entendait plus que les cris des femmes et des enfants. + +Georges, qui avait ouvert son couteau, coupa les deux liens de cuir +qui rattachaient le cheval aux brancards, et dit avec beaucoup de +calme à ceux de la rue Dauphine: + +--Citoyens, voulez-vous livrer passage à un brave homme? + +Il y eut de l'hésitation parmi les curieux. Georges se retourna +pour faire tête aux agents, qui essayaient de monter dans les deux +véhicules voisins. Il tira deux coups de pistolet et fut blessé de +trois projectiles, dont l'un était une bouteille, parti du cabaret qui +faisait le coin de la rue de Buci. + +Quand il regarda de nouveau devant lui, les rangs s'étaient +notablement éclaircis, mais ceux qui restaient semblaient décidés à +tenir tête: entre autres un groupe de militaires avaient dégainé le +sabre. + +On put entendre, en ce moment, des coups de feu dans la rue de Buci. +C'était le capitaine L---- et trois de ses amis qui prenaient les +agents à revers. + +En même temps, un homme de haute taille et coiffé de cheveux blancs, +fendit la presse qui encombrait la rue Saint-André-des-Arts. Il bondit +en scène, brandissant un sabre qu'il venait d'arracher à un soldat du +train de l'artillerie, lequel le poursuivait en criant. + +Nous avons vu que Jean-Pierre Sévérin, au lieu de prendre la rue +Saint-Jacques, comme son compagnon Germain Patou, avait continué de +longer le quai. + +Tout ce que nous venons de raconter s'était passé avec une rapidité si +grande que Jean-Pierre Sévérin ne faisait que d'arriver, quoiqu'il eût +toujours marché d'un bon pas. + +De la rue Saint-André-des-Arts, il avait reconnu, au beau milieu de la +bagarre, l'oncle de René de Kervoz, debout dans sa voiture et faisant +le coup de feu. + +L'idée lui vint soudain que ceci était une suite de l'erreur de M. +Berthellemot, confondant M. Morinière, le maquignon inoffensif, avec +Georges Cadoudal, qui voulait tuer le premier consul. + +Aucun de nous n'est parfait. Tout homme tient à son opinion, surtout +les chevaliers errants, dit-on, et Gâteloup était un chevalier errant. +Sa vie s'était passée à défendre le faible contre le fort. + +Dans sa pensée peut-être, car il était subtil à sa manière, le danger +de Morinière se rattachait à quelque piège tendu par la comtesse +Marcian Gregoryi. + +N'avait-il pas été pris lui-même, lui Gâteloup, au cabaret de la +_Pêche miraculeuse_, pour un des assassins du chef de l'État? + +Il apaisa le soldat du train en lui jetant son nom, connu dans toutes +les salles d'armes de tous les régiments, et lui dit: + +--On va te rendre ton outil, mon camarade. Prête-le-moi cinq minutes, +si tu es un bon enfant! + +Et, attachant rapidement sur sa poitrine le coeur d'or que nous +connaissons, il s'écria: + +--Holà! y a-t-il quelqu'un pour se mettre du côté de papa Gâteloup? + +Dix voix répondirent dans la foule: + +--Présent, monsieur Sévérin! on y va! + +Et les militaires qui barraient le passage du côté de la rue Dauphine +remirent l'épée au fourreau. + +Gâteloup, cependant, abordait le cabriolet par devant. + +Il comprit la situation d'un coup d'oeil et acheva de dételer le +cheval. + +Georges le regardait stupéfait. Quelques hommes protégeaient déjà les +derrières de la voiture, où les agents de police résistaient mollement +à une vigoureuse poussée. + +--Compère Sévérin, dit Georges en montrant du doigt le coeur que le +gardien portait sur la poitrine, est-ce que vous êtes aussi pour Dieu +et le roi? + +--Pour Dieu, oui, monsieur Morinière, répliqua Gâteloup, mais au +diable le roi!... Montez à cheval et prenez la clef des champs, je me +charge de retenir ceux qui vous pourchassent. + +Georges fronça le sourcil. + +Gâteloup le regardait en face. + +--Ah ça! ah ça! grommela-t-il, vous avez une drôle de figure +aujourd'hui, compère. Seriez-vous vraiment Georges Cadoudal? + +--Vieil homme, répliqua Georges, qui ne riait plus, je vous remercie +de ce que vous avez voulu faire pour moi. Soigner mon neveu, qui n'est +pas cause et qui aime peut-être ce que nous combattons, là-bas, devers +Sainte-Anne-d'Auray, la noble terre où je suis né... Je ne suis pas +Normand, je suis Breton... Je ne suis pas Morinière le maquignon; +je suis Georges Cadoudal, officier général de l'armée catholique et +royale... Je ne suis pas un assassin, je suis un champion arrivant +tout seul et tête haute contre l'homme qui a des millions de +défenseurs... Ecartez-vous de moi: votre chemin n'est pas le mien. + +Gâteloup baissa la tête et s'éloigna sans mot dire. + +Georges se redressa, passa deux des quatre pistolets qui lui restaient +à sa ceinture et prit les autres, un dans chaque main. + +--Qu'on se le dise! cria-t-il de toute la force de sa voix: je suis +le chouan Cadoudal, et je viens combattre celui qui veut se faire +empereur! + +Ce ne furent plus seulement les agents de police, ce fut la foule +entière qui se rua en avant. Paris entier était amoureux du premier +consul. Georges déchargea ses quatre pistolets et saisit les épées. +La première se brisa avant qu'on fût maître de lui. Quand il tomba, +chargé de sang de la tête aux pieds, il n'avait plus dans la main +qu'un tronçon de la seconde. + +La dernière blessure qu'il reçut lui vint d'un garçon boucher, qui le +frappa avec le couteau de son étal. + +Il n'était pas mort. Les agents n'osaient l'approcher. Ce fut le même +garçon boucher qui lui jeta au cou la première corde. + +Cinq minutes après, au moment où la charrette qui avait arrêté le +cabriolet de Georges Cadoudal l'emmenait, garrotté, à la Conciergerie, +un homme parut au milieu des agents qui formaient le noyau de la foule +immense rassemblée au carrefour de Buci. + +--Voilà comme je mène les choses! dit cet homme, qui se frottait les +mains de tout son coeur. + +--Tiens! fit Charlevoy, on ne vous a pas vu pendant l'affaire, +monsieur Barbaroux! + +--Je crois bien, dit M. Berthellemot en fendant la presse, il n'y +était pas! Il n'y avait que moi!... Mes enfants, je suis content de +vous. Nous avons fait là un joli travail. Tout était combiné à tête +reposée, j'avais pris des notes, parole mignonne! + +M. Berthellemot était en train de faire craquer un peu les phalanges +de ses doigts, quand un autre organe plus majestueux prononça ces +mots: + +--Rien ne m'échappe. Il fallait ici l'oeil du maître. Je suis venu au +péril de ma vie. + +--Monsieur le préfet!... balbutia le secrétaire général. + +Ces deux fonctionnaires, en vérité, semblaient être sortis de terre. + +Pendant qu'ils se regardaient, le secrétaire général penaud et jaloux, +le préfet triomphant, un troisième dieu, sortant de la machine, passa +entre eux et fit la roue. + +--Mes chers messieurs, dit le grand juge Régnier avec bonté, j'avais +pris toutes les mesures. Je vous remercie de n'avoir pas jeté de +bâtons dans mes roues. Je vais aux Tuileries faire mon rapport au +premier consul... Eh! eh! mes bons amis, il faut du coup d'oeil pour +remplir une place comme la mienne! + +Quand Régnier, futur duc de Massa, entra au château, il rencontra dans +l'antichambre Fouché, futur duc d'Otrante, qui le salua poliment et +lui dit: + +--Le premier consul sait tout, mon maître. Eh bien! il m'a fallu +mettre la main à la pâte: sans moi vous n'en sortiez pas! + + + + +XXVI + +MAISON NEUVE + + +Paris fut en fièvre, ce jour-là, depuis le matin jusqu'au soir. + +La nouvelle de l'arrestation de Georges Cadoudal courut comme l'éclair +d'un bout de la ville à l'autre, et se croisa en chemin avec d'autres +nouvelles dramatiques ou terribles. + +Les gazetiers ne savaient à laquelle entendre. + +D'ordinaire, quand la réalité prend la parole, la fantaisie se tait, +et, au milieu de ces grands troubles de l'opinion publique, ce n'est, +en vérité, pas l'heure de raconter des histoires de coin du feu. Nous +devons constater néanmoins que Paris s'occupait de la vampire plus +qu'il ne l'avait fait jamais. + +J'entends Paris du haut en bas, Paris le grand et Paris le petit. + +Ce matin, le premier consul avait causé de la vampire avec Fouché, et +comme le futur ministre de la police exprimait très vivement la pensée +que l'existence des vampires devait être reléguée parmi les absurdités +d'un autre âge, celui qui allait être empereur avait souri... + +De ce sourire de bronze que nul diplomate ne se vanta jamais d'avoir +traduit à sa guise. + +Le premier consul croyait-il aux vampires? + +Question oiseuse. Personne ne croit aux vampires. + +Et cependant, parmi le grand fracas des nouvelles politiques, une +sourde et sinistre rumeur glissait. Le mot vampire était dans toutes +les bouches. On dissertait, on commentait, on expliquait. Les hommes +forts en étaient réduits à reprendre en sous-oeuvre l'idée mise en +avant depuis longtemps à savoir, que «la vampire» était uniquement une +bande de voleurs. + +Cette manière de voir les choses avait un certain succès, mais +l'immense majorité tenait à son monstre et lui donnait un nom +franchement. La vampire était une vampire et s'appelait la comtesse +Marcian Gregoryi. + +Elle était belle à miracle, et jeune, et séduisante. Elle affectait +une grande piété. C'était dans les églises qu'elle tendait +principalement ses filets, sans exclure les théâtres ni les +promenades. + +La circonstance qu'elle avait tantôt des cheveux blonds, tantôt des +cheveux noirs était soigneusement notée. Mais on ne peut changer la +nature des Parisiens. Leur superstition même a le mot pour rire. Ce +miracle des chevelures était tout bonnement pour eux une affaire de +perruques. + +Et, en somme, le secret tout entier était peut-être là! + +Ses pièges s'adressaient surtout aux étrangers. Elle les affolait +d'amour et les conduisait jusqu'au mariage. + +Comme le mariage civil ne plaisante pas et qu'on ne peut épouser +qu'une fois à la mairie, elle s'introduisait, sous couleurs de bonnes +oeuvres, ou même de politique, dans la confiance de ces saints +prêtres, qui vivent en dehors du monde, au point de ne plus savoir +l'heure que marque l'horloge historique. Ils furent de tout temps +nombreux et faciles à tromper. + +Elle les trompait. Elle inventait des fables qui rendaient +indispensable le secret du mariage religieux. Ces fables avaient +toujours une couleur de parti. La persécution explique tant de choses! + +Quant à elle, et provisoirement, le mariage religieux, célébré selon +cette forme si simple qu'un récent procès a mise en lumière (une messe +entendue et le consentement mutuel murmuré au moment voulu), suffisait +à satisfaire sa conscience. + +Après la messe, les deux nouveaux époux montaient en voiture. Le mari +avait annoncé la veille son départ pour un long voyage. + +Et, en effet, il partait pour un pays d'où l'on ne revient pas. + +Notez que chaque prêtre était intéressé à garder le secret, en dehors +même des raisons respectables qu'elle donnait. + +Qu'il y eût ou non exagération, les gens disaient aujourd'hui que +la plupart des paroisses de Paris avaient marié la comtesse Marcian +Gregoryi. + +On citait surtout ses trois dernières victimes, les trois jeunes +Allemands du Wurtemberg: le comte Wenzel, le baron de Ramberg et Franz +Koënig, l'opulent héritier des mines d'albâtre de la forêt Noire. + +Vous eussiez dit que ces mystères, si longtemps et si profondément +cachés, avaient éclaté au jour tout d'un coup. + +Et à mesure que les détails allaient se croisant, ils se corroboraient +l'un l'autre. Ce n'étaient plus des suppositions, c'étaient des +certitudes. Il y avait des rapports officiels. Par un coin que nul ne +connaissait, mais dont tout le monde parlait, la vampire se trouvait +mêlée aux attentats récents dirigés contre la personne du premier +consul. + +Elle avait touché à la machine infernale, a la conjuration dite du +Théâtre-Français, et enfin à la conjuration de Georges Cadoudal. + +Ces choses vont comme le vent: vers midi, la vampire était la +maîtresse de Georges Cadoudal, après avoir été la maîtresse du +sculpteur romain Giuseppe Ceracchi. + +Puis un nouveau flux de renseignements arriva: la comtesse Marcian +Gregoryi était morte d'un coup de pistolet dans la propre demeure du +chef chouan. + +Puis un autre encore: elle avait été tuée par un jeune homme qui +restait en vie par miracle, puisqu'elle avait bu tout son sang. + +Ce jeune homme avait été trouvé dans une sombre demeure du Marais, +au fond d'un véritable cachot, sans porte ni fenêtre, endormi d'un +sommeil mortel. + +Et la demeure en question communiquait par des passages souterrains +avec ce cabaret fameux, _la Pêche miraculeuse_, qui avait vécu durant +des semaines et des mois de ce sinistre achalandage: les débris +humains, descendant en Seine par l'égout de Bretonvilliers. + +On n'oubliait pas, bien entendu, les cimetières violés, et l'on se +demandait avec effroi pourquoi ce luxe d'horreurs. + +Dans l'après-midi, troisième marée de nouvelles: une maison de la +chaussée des Minimes, prise d'assaut par la police, avait révélé des +excès tellement hideux que la parole hésitait à les transmettre. +C'était là le grand magasin de cadavres, et toute cette comédie +lugubre du quai de Béthune n'avait pour but que de rompre les chiens. + +Un trou s'ouvrait dans la serre de cette maison de la chaussée des +Minimes: un lieu délicieux où restaient des traces de plaisir et +d'orgies, un trou méphitique où de véritables monceaux de corps +humains se consumaient, rongés par la chaux vive. + +Tout cela était si invraisemblable et si fort que, vers le soir, Paris +se mit à douter. + +Il y en avait trop. Tout avide qu'il est des drames rouges ou noirs, +Paris, rassasié cette fois, se sentait venir la nausée. + +Mais au moment où Paris, vaincu dans son redoutable appétit par +l'abondance folle du menu, allait demander grâce et déserter le +festin, un nouveau service arriva foudroyant celui-là, et si friand +qu'il fallut bien se remettre à table. + +Il ne s'agissait plus de cancans plus ou moins vraisemblables: c'était +un fait, de la chair visible et tangible, morbleu! le résidu tout +entier d'une épouvantable tragédie, le marc sanglant de tout un +massacre! + +Le théâtre où devait se faire cette exhibition eût-il été à dix lieues +des faubourgs, que Paris eût pris ses jambes à son cou. + +Mais le théâtre était au plein coeur de la ville, au beau milieu de la +Cité, entre le palais et la cathédrale. + +Vous vous souvenez de cette petite maison en construction dont les +maçons saluèrent Jean-Pierre Sévérin du nom de patron, quand il passa +sur le Marché-Neuf, le soir où commence notre histoire? + +Cette maison était achevée. C'était le théâtre dont nous parlons. + +Et le théâtre faisait aujourd'hui son ouverture. + +Ouverture dont la terrifiante solennité ne devait être oubliée de +longtemps. + +C'était la Morgue, vierge encore de toute exposition. + +Et les dernières nouvelles affirmaient que, pour l'étrenne de la +Morgue, il y avait vingt-sept cadavres entassés dans la salle de +montre. + +Paris entier se rua vers la Cité. + +Quelquefois Paris se dérange ainsi pour rien. On voit souvent des +foules obscènes, qui courent au spectacle de la guillotine, revenir la +tête basse, parce que la représentation n'a pas eu lieu. + +Ces dames, qui ressemblent à des femmes, en vérité, et d'où +viennent-elles, les misérables créatures? Et que font-elles? Ces dames +s'en retournent la moue à la bouche. Elles ont loué en vain de «bonnes +places» dont elles ont conservé le coupon pour une autre fois. + +Assurément, ceux qui souhaitent avec ardeur que le chômage du crime +supprime le supplice ne doivent avoir dans l'âme qu'une profonde pitié +pour ces créatures, femelles ou mâles, qui se font les claqueurs du +bourreau; mais ils ne peuvent blâmer bien sévèrement le courroux +populaire poursuivant de ses huées ce comble de la perversité humaine. + +Et nul ne prendrait la peine de s'indigner bien gravement si quelqu'un +de ces couples à gaieté blasphématoire, à la honteuse élégance, qui +viennent là savourer un sanglant sorbet entre leur souper et leur +déjeuner, recevait une bonne fois le fouet dans le ruisseau de la rue +Saint-Jacques; seul châtiment qui soit à la hauteur de ces fangeuses +espiègleries. + +Mais Paris, aujourd'hui, ne devait pas être trompé dans son espoir. + +Voici ce qui s'était passé. + +M. Dubois, préfet de police, sur les indications données par la +comtesse Marcian Gregoryi, avait fait cerner, la nuit précédente, la +maison isolée du chemin de la Muette, au faubourg Saint-Antoine, où se +réunissaient les Frères de la Vertu. + +Quoi qu'on puisse penser des mérites de M. Dubois comme préfet de +police, il est certain que ce n'était point un homme de mesures +extrêmes. + +Il ne fut en aucune façon la cause de l'événement que nous allons +raconter. + +Vers une heure après minuit, les Frères de la Vertu étaient rassemblés +au lieu ordinaire de leurs réunions, attendant la venue de la comtesse +Marcian Gregoryi, qui devait leur amener Georges Cadoudal. + +La séance était fort chaude, car la plupart des affiliés avaient des +motifs de haine tout personnels. On peut dire que tous les membres de +cette _Tugenbaud_ parisienne avaient soif du sang du premier consul. + +Vers une heure et demie, un message de «la souveraine», comme on +appelait la comtesse Marcian Gregoryi, arriva. Ce message ne contenait +qu'une ligne: + +«Vous êtes trahis. La fuite est impossible. Choisissez entre la +trahison et la mort.» + +Andréa Ceracchi donna l'ordre de déboucher le tonneau de poudre qui +était à demeure dans la salle des séances. + +On alla aux voix sur la question de savoir si, en cas de malheur, on +se ferait sauter. + +Les affiliés étaient au nombre de trente-trois. Il y eut unanimité +pour l'affirmative. + +Six frères furent dépêchés en éclaireurs au dehors. + +Aucun moyen n'existe de savoir s'ils songèrent à leur sûreté plutôt +qu'au salut général. Toujours est-il qu'aucun d'eux ne revint. + +Au nombre de ces six éclaireurs se trouvait Osman, l'esclave de +Mourad-Bey. + +Un quart d'heure après leur départ, la maison était cernée. + +Le gardien de la porte principale vint leur annoncer, deux heures +sonnant, qu'il y avait dans le Marais plus de quatre cents hommes de +troupe et de police. + +Ceracchi monta à l'étage supérieur et reconnut l'exactitude du +renseignement. + +Ils avaient tous des armes. Ils auraient pu faire une défense +désespérée. + +Mais Ceracchi était plutôt un rêveur qu'un homme d'action. + +En entrant, il dit: + +--Mes frères, la main qui veut exécuter l'arrêt de Dieu doit être +pure. Nos mains ne sont pas pures. Cette femme nous a entraînés dans +son crime, et une voix crie au dedans de moi: C'est elle qui vous a +trahis! Sachons mourir en hommes! + +Il alluma une mèche que l'Illyrien Donaï lui arracha des mains, +répondant: + +--Les hommes meurent en combattant! + +Le bruit des crosses de fusil heurtant contre la porte d'entrée +retentit en ce moment. + +Deux ou trois parmi les conjurés proposèrent de fuir. Il n'était plus +temps. Un coup de mousquet, tiré à l'extérieur, fit sauter la serrure +de la porte principale, tandis qu'on attaquait avec la hache la porte +de derrière. + +Taïeh, le nègre, prit ce dernier poste avec cinq hommes résolus, +tandis que les Allemands, menés par Donaï, se rangèrent ou bataille +devant l'entrée principale. + +Les deux portes s'ouvrirent en même temps. Tous les fusils éclatèrent +à la fois, au dehors et au dedans, puis une large explosion se fit, +soulevant le plafond et déchirant les murailles. + +Andréa Ceracchi avait secoué le flambeau au-dessus du baril de poudre. + +Il y eut douze hommes de tués parmi les assaillants, et tous ceux qui +étaient dans la salle périrent, tous sans exception. + +La Morgue neuve eut pour étrenne ces vingt-sept cadavres mutilés, +parmi lesquels celui de Taïeh, le nègre, excita une curiosité +générale. Il n'y a point à Paris de théâtre qui se puis vanter d'avoir +eu un succès aussi long, aussi constant que la Morgue. Sa pièce muette +et lugubre, toujours la même, eut pendant plus de soixante années +trois cent soixante-cinq représentations par an, et jamais ne lassa le +parterre. + +Néanmoins, la Morgue ne devait point retrouver la vogue fiévreuse de +ce premier début, autour duquel la ville et les faubourgs se foulèrent +et s'étouffèrent deux jours durant, avec folie. + +En sortant, la cohue terrifiée, mais non rassasiée, prenait le chemin +du Marais et gagnait la chaussée des Minimes, espérant assister à +un spectacle encore plus curieux. Les gens d'imagination, en effet, +disaient merveilles de ce trou rempli par les victimes de la vampire, +et si quelque spéculateur avait pu établir un bureau de perception à +la porte de l'hôtel habité récemment par la vampire, Paris, en une +semaine, lui eut fait une énorme fortune. + +Mais c'était là un fruit défendu. Paris, désappointé, dut s'en tenir à +la Morgue. Pendant plusieurs jours, un cordon de troupes défendit les +abords de l'hôtel occupé naguère par la comtesse Marcian Gregoryi. + +Revenons maintenant à nos personnages. + +Dès huit heures du matin, Jean-Pierre Sévérin était à son poste. +Quoiqu'il eût franchi en courant l'espace qui sépare le carrefour de +Buci de la place du Châtelet, il assista, calme et grave au transfert +des registres qui se fit de l'ancien greffe au nouveau. + +Il resta la journée entière à son devoir, et ce fut lui qui reçut les +restes mortels des malheureux foudroyés au chemin de la Muette. + +A l'heure où les portes se ferment, il quitta le greffe et rentra dans +la maison. + +Sa femme et son fils étaient agenouillés dans la chambrette d'Angèle, +devant un pauvre petit lit où gisait une forme couchée. + +Dans un berceau au pied du lit, un enfant dormait. La hideuse injure +qui avait mutilé le front d'Angèle disparaissait sous un bandeau +de mousseline blanche. Elle était belle d'une pureté céleste et +ressemblait, sous sa candide couronne, à une religieuse de seize ans, +endormie dans la pensée du ciel. + +Jean-Pierre dit à son fils qui pleurait silencieusement: + +--Tu ne seras ni puissant ni fort sans doute mais tu seras bon. +Regarde bien cela. J'en ai sauvé quelques-unes. Je te dirai plus tard +le nom des ennemis qui les entraînent dans le gouffre du suicide. Et +tu feras comme moi, mon fils, tu combattras. + +L'enfant répliqua, essuyant ses larmes d'un geste fier et doux: + +--Je ferai comme vous, mon père. + +Dans la chambre voisine, Germain Patou était au chevet de René, en +proie à une terrible fièvre. René délirait. Il appelait Angèle et lui +jurait de l'aimer toujours. + +Quand sept heures sonnèrent à l'horloge du Châtelet, l'étudiant en +médecine vint à la porte et dit: + +--Patron, il faut que je m'en aille. Le médicament est préparé, vous +le donnerez de quart d'heure en quart d'heure, et je reviendrai +demain. + +Il sortit. + +Sur le quai Saint-Michel, il frappa à l'échoppe déjà close d'un +bouquiniste. + +--Père Hubault, lui dit-il, vous m'avez offert douze louis de mes +livres, venez les chercher, je vous les vends. + +Le père Hubault fit la grimace bien connue des marchands de vieux +papiers qui voient jour à exploiter un besoin. + +--Je ne veux plus donner que huit louis, répliqua-t-il. + +--Dix ou rien! fit Patou d'un ton ferme. + +Le bouquiniste prit son chapeau. + +Germain Patou demeurait dans une mansarde de la rue Serpente. Sa +chambre avait un lit, une table, deux chaises, une bibliothèque et un +fort beau squelette. + +Le bouquiniste emporta sa charge de livres et laissa les dix louis. + +Germain Patou s'assit et attendit, pensant: + +--Vais-je enfin savoir?... + +Au bout de dix minutes environ, un pas lourd sonna sur les marches de +l'escalier tortueux qui montait à la mansarde. + +Germain devint pâle et mit le main sur son coeur qui battait. + +--Est-ce elle?... murmura-t-il. + +Ainsi parlent les jeunes fous dans l'attente inquiète d'un rendez-vous +d'amour. + +Germain Patou, esprit chercheur, nature âpre à la besogne, n'avait +jamais donne de rendez-vous d'amour. + +On frappa à la porte; Germain ouvrit aussitôt; la figure ignoble et +futée d'Ézéchiel parut sur le seuil. + +Il était chargé d'un pesant fardeau; un sac qui semblait plein de +paille, mais qui, certainement, à cause du poids, devait contenir +autre chose. + +--J'ai en assez de peine, monsieur Patou, dit Ezéchiel. J'ai risqué ma +place à la préfecture, et vous savez que c'est fini de rire, là-bas, +au quai de Béthune... Vous donnerez trois cents francs. + +--Je n'ai que dix louis, répliqua Germain. C'est à prendre ou à +laisser. + +Les paroles étaient fermes, mais la voix tremblait. + +Germain ajouta, en montrant l'armoire vide où se rangeaient naguère +ses livres: + +--J'ai tout vendu pour me procurer ces dix louis. + +Le regard d'Ézéchiel fit le tour de la chambre. + +--J'aurais pu avoir autant là-bas, grommela-t-il; peut-être davantage. +Ceux qui font la poule au café de la Concorde, place Saint-Michel, +voulaient voir comment elle est faite en dedans... et ils m'auraient +payé gros pour lui brûler le coeur. + +--Si tu ne la vends pas ici, répondit l'étudiant en médecine, tu ne +la vendras nulle part. Je vais descendre avec toi, et te forcera la +déposer à la Morgue. + +Ezéchiel jeta son fardeau sur le lit, qui craqua. + +Il reçut les dix pièces d'or et s'en alla de mauvaise humeur. + +Quand il fut parti, Germain ferma sa porte à double tour. + +Le sang lui vint aux joues et ses yeux brillèrent étrangement. Il +alluma le second flambeau qui était sur sa cheminée, puis, ayant placé +des bougies dans les goulots de deux bouteilles vides, il les alluma +aussi. + +Jamais la chambrette n'avait été si brillamment éclairée. + +Germain prit dans sa trousse un large scapel, bien affilé, et fendit +le sac dans toute sa longueur. Cela fait, il écarta, de ses deux mains +qui frémissaient, la toile, puis la paille. + +Il découvrit ainsi la pâle et merveilleuse beauté d'une jeune femme +décédée, qui était la comtesse Marcian Gregoryi. + + + + +XXVII + +ADDHÉMA + + +C'était, nous venons de le dire, une beauté merveilleuse, et je ne +sais comment exprimer cela: les débris de paille qui souillaient sa +chevelure en désordre lui seyaient comme une parure, ses vêtements +affaissés dessinaient mieux l'adorable perfection de ses formes. + +Elle était pâle, mais son visage et son sein n'avaient point cette +lividité qui dénote l'absence de la vie. La blessure qui l'avait tuée +formait un trou rond à la tempe, et s'entourait d'un petit cercle +bleuâtre à peine visible. + +Un regard semblait glisser entre ses paupières demi closes. + +Germain se mit à la contempler. Sa physionomie, marquée au sceau de +l'intelligence la plus vive, disait sa pensée comme une parole. + +Et sa pensée, ou plutôt l'impression qu'il subissait, était si +complexe et si subtile, que lui-même peut-être n'aurait pas su +l'exprimer. + +Du moins ne se l'avouait-il point à lui-même. + +Il y avait un grand trouble en lui... + +Le plus grand trouble, le premier peut-être qu'il eût éprouvé en sa +vie, mises à part les émotions de la science. + +Son pouls battait la fièvre, et il s'étonnait de l'oppression qui +pesait sur sa poitrine. + +Au bout de quelques minutes, et sans savoir ce qu'il faisait, il +enleva brin à brin la paille accrochée aux cheveux ou prise dans les +plis des vêtements. Il fut longtemps à faire cette toilette. + +Quand il eut achevé, il poussa un grand soupir. + +--Il n'y a pas au monde de femme si belle! murmura-t-il. + +A l'aide du propre mouchoir de la comtesse, une fine batiste dont la +broderie sortait à demi de la poche de sa robe, il essuya son front +amoureusement. + +Ce premier contact lui procura une sensation si violente, qu'il eut +peur de se trouver mal. + +Elle était froide,--elle était morte,--et cependant tout le corps du +jeune homme vibra sous cet attouchement. + +Malgré lui, il porta le mouchoir à ses lèvres. + +Un doux parfum s'en exhalait avec une mystérieuse ivresse. + +Le mouchoir se déplia et montra un écusson brodé autour duquel courait +une devise, et Germain lut, en points clairs sur le fond mat: _In vita +mors, in morte vita_. + +Le mouchoir s'échappa de ses doigts. + +Il approcha un siège, car ses jambes défaillaient sous son corps. + +Il s'assit. + +Le vent de mars soufflait de dehors et pleurait dans les vitres de la +croisée. + +D'en bas montait la musique vive et criarde d'une guinguette voisine +où des étudiants dansaient. + +Germain resta un instant faible et cherchant sa pensée qui le fuyait. + +Sa pensée était la science. Il avait sacrifié ses livres, ses chers +livres, pour chercher jusqu'au fond d'un étrange secret: tous ses +livres, jusqu'à l'_Organon_ de Samuel Hahnemann, dont la lecture avait +été pour lui une seconde naissance. + +Il croyait fermement que sa pensée était la science, et il répétait +comme on murmure malgré soi-même un entêté refrain: + +--Vais-je savoir?... vais-je enfin savoir?... + +Il rouvrit sa trousse avec un grand soupir et y choisit le plus affilé +de ses scalpels. + +Le contact de l'acier lui donna un frisson. + +--La vie dans la mort, dit-il, la mort dans la vie! Y a-t-il là une +erreur décrépite ou une progidieuse réalité? Le mystère est là, sous +cette soie, derrière ce sein adorable, dans ce coeur qui ne bat +plus et pourtant conserve une vitalité terrible et latente. Je puis +trancher la vie, ouvrir le sein, questionner le coeur... + +Et c'était là, songez-y, pour lui chose toute simple, occupation +quotidienne. L'anatomie n'avait déjà plus pour lui de secrets. + +Pourquoi la sueur froide baignait-elle ainsi ses tempes? + +Sans y penser, il étancha son front mouillé avec la même batiste qui +venait d'essuyer le beau visage de la morte. + +On dit qu'un roi de France devint fou d'amour en respirant ainsi les +subtils parfums d'un voile qui gardait les émanations du corps divin +de Diane de Poitiers. + +Germain ferma ses yeux éblouis. + +Mais c'était un enfant résolu. Il eut honte et serra convulsivement le +manche de son scalpel. + +--Je veux! fit-il. Je veux savoir! + +Il trancha la soie de la robe d'un geste brusque, il trancha la +chemise et mit à nu l'exquise perfection du sein. + +Il se leva, oscillant comme un homme ivre, afin de porter le premier +coup. + +Mais cette carnation dévoilée était si énergiquement vivante, que le +scalpel sauta hors de ses doigts. + +Il étreignait sa tête à deux mains, épouvanté de son propre +transport... + +--Est-ce que je l'aime? pensa-t-il tout haut. + +Une voix qui ne sortait point des lèvres immobiles de la morte, une +voix faible qui semblait lointaine, mais distincte, répondit: + +--Tu m'aimes! + +Un flux glacé courut par les veines de l'étudiant. + +Il se crut fou. + +--Qui a parlé? demanda-t-il. + +La voix, plus lointaine et moins nette, répondit: + +--C'est moi, Addhéma... + +Le vent de mars secoua les châssis de la croisée, et d'en bas la +guinguette envoya de stridents éclats de rire. + +Germain, éveillé par ces bruits extérieurs, fit sur lui-même un +violent effort, et appliqua le creux de sa main droite sur le sein, à +la place où le coeur aurait dû battre. + +C'était froid; cela ne battait plus. + +Germain ne sentit rien, sinon les pulsations de ses propres artères +qui se précipitaient avec extravagance. + +Il ne sentit rien, car le verbe sentir exprime un fait net et +positif,--mais il éprouva quelque chose d'extraordinaire et de +puissant qu'il compara lui-même à une profonde magnétisation. + +Tout son être chancela en lui, comme si la séparation allait se faire +entre l'âme et le corps. Pour la première fois depuis qu'il vivait, +pour la dernière fois peut-être jusqu'à l'heure de son décès, il eut +conscience des deux principes composant sa propre entité. + +Il reconnut, par une perception passagère, mais robuste, la matière +ici, là l'esprit. + +Ce fut un déchirement plein de douleur, en quelque sorte voluptueux. + +Cela ne dura qu'un instant: le temps que met une lampe à jeter ce +grand éclat qui précède sa fin. + +Puis, tout devint vague. Il chercha son âme comme tout à l'heure il +cherchait sa pensée. + +Il voulut retirer sa main, il ne put; les muscles de son bras étaient +de pierre. + +Ce coeur ne battait pas, cette chair était inerte et froide, mais un +sourd fluide s'en épandait à flot. + +Germain reconnut qu'il allait s'endormir tout debout qu'il était et +tomber en catalepsie. + +Il essaya de résister; un écrasement irrésistible et ironique refoula +son effort. + +Ses yeux voyaient déjà autrement cette blanche statue si splendidement +belle. Elle semblait pour lui se détacher du lit et nager dans +l'espace. + +La lumière qui glissait entre les cils fermés devenait plus brillante, +s'allongeait et remontait vers lui comme un regard. + +Et la voix,--la voix qui avait dit: «Tu m'aimes,» arrivant de partout +à la fois et l'enveloppant comme une atmosphère parlante, murmurait en +lui et au dehors de lui des mots qu'il fut longtemps à comprendre. + +Cette voix disait: + +--Tue-moi, tue-moi, je t'en supplie, au nom du Père, du Fils et du +Saint-Esprit! Ma souffrance la plus terrible est de vivre dans cette +mort et de mourir dans cette vie... Tue-moi! + +Ces paroles étranges semblaient aller et venir en raillant. + +Du dehors on n'entendait plus rien, ni la plainte du vent, ni la +gaieté de la taverne. + +Tout ce qui était dans la chambre se prit à remuer, comme si c'eût été +la cabine d'un navire tourmenté par la lame. + +La morte seule restait immobile, dans la sérénité de son suprême +sommeil, suspendue par un pouvoir occulte au-dessus du lit, qui ne la +supportait plus. + +Elle montait ainsi lentement, soulevée dans le vide. + +Germain devinait que sa bouche allait bientôt venir au niveau de ses +lèvres. + +Et la voix disait, toujours plus lointaine: + +--Pour me tuer, il faut me brûler le coeur, je suis la vampire dont la +mort est une vie, la vie une mort. Tue-moi! Mon supplice est de vivre, +mon salut serait de mourir. Tue-moi, tue-moi! + +Ces mots riaient amèrement autour des oreilles de l'étudiant. + +Et la blanche statue montait. + +Quand le visage de la morte fut tout près du sien, à lui, Germain, il +vit une goutte de sang vermeil et liquide qui sortait de la blessure. + +Et une haleine ardente le brûla. + +Et sa lèvre fut touchée par cette bouche qui lui sembla de feu. + +Il reçut un choc dont aucun mot ne peut rendre l'étourdissante +violence. Ce fut sa dernière sensation. Il entrevit, béant, le gouffre +sans fond qu'on nomme l'éternité. Il y tomba... Le lendemain matin, au +grand jour, il s'éveilla, couché en travers sur son lit et le visage +contre les couvertures. + +Le corps de la comtesse Marcian Gregoryi avait disparu. + +Le pensée voulut naître en lui qu'il avait été le jouet d'un rêve +affreux. + +Mais il tenait encore à la main son scalpel; le sac de grosse toile +était là aussi, la paille aussi, le mouchoir de fine batiste où les +points clairs dessinaient la devise latine,--et sur le drap, juste à +l'endroit où naguère se collaient ses lèvres, il y avait une tache +ronde et rouge, qui était la goutte de sang... + +Ils racontent là-bas, en moissonnant leurs larges champs de maïs, de +Semlin jusqu'à Temesvar et jusqu'à Szegedin, ils racontent la grande +orgie nocturne des ruines de Bangkeli. + +Notre histoire a eu déjà son dénoûment réel. Ceci est peut-être le +dénoûment fantasque de notre histoire. + +Bangkeli était un château chrétien, flanqué de huit tours turques, qui +regardaient la Save du haut d'une montagne nue. C'était vaste comme +une ville. Les ruines l'attestent. + +Il y avait des siècles que l'eau du ciel inondait les salles +magnifiques à travers les toits désemparés, lorsqu'eut lieu l'orgie +des vampires. + +Lila avait menti en disant à René de Kervoz que le dernier comte +était un général de l'armée du prince Charles, lors des guerres de +Bonaparte. + +Le dernier comte fut un voyvode célèbre et puissant, au temps de +Mathias Corvinus, le fils épique de Jean Hunyade. + +Il fut tué par sa femme Addhéma, qui le trahissait pour le révolté +Szandor. + +Et pendant de longues années, Szandor et Addhéma, maîtres de l'immense +domaine, effrayèrent le pays du bruit de leurs crimes. + +Tous deux étaient vampires. + +Dans les âges suivants, leurs tombes, d'où sortait le malheur, furent +l'épouvante et le deuil de la contrée. + +A eux deux, à eux seuls, ils sont toute la légende des bords de la +Save. + +Une nuit, on ne dit pas quand au juste, mais ce fut vers le +commencement de ce siècle, les bateliers serbes avaient vu le soleil +plus rouge se mirer dans les carreaux brisés des corps de logis drapés +de lierre. Vous eussiez dit un incendie. + +Le soleil disparut, cependant, derrière les plaines sans fin qui +vont vers le golfe Adriatique, et les vitres de l'antique forteresse +restèrent rouges. + +Plus rouges. Il y avait un grand feu à l'intérieur. + +Les bateliers du la Save se signèrent, disant: + +--Le comte Szandor va vendre une nuit d'amour à sa femme Addhéma. + +Et ils pesèrent sur leurs avirons pour descendre vitement vers +Belgrade. + +Au prix d'un trésor, nul n'aurait voulu approcher de la forteresse +maudite. + +Qui donc raconta ce qui s'y passa cette nuit? qui le premier? On ne +sait, mais cela se raconte. + +Ainsi sont faites toujours les traditions populaires. + +Et peut-être trouveriez-vous là l'origine de la foi qu'elles +inspirent. On y croit parce que personne ne peut dire le nom du +menteur qui les imagina. + +La grande salle du château de Bangkeli était pompeusement illuminée. +Les peintures murales, déteintes et souillées, semblaient revivre aux +feux des lustres. Les vieilles armures des chevaliers renvoyaient en +faisceaux les sourdes étincelles, et les galeries sarrasines, ajoutées +à l'antique construction romane, étalaient coquettement la légèreté de +leurs dentelles polychromes. + +Sur une table dressée et couverte des mets les plus exquis, les vins +de Hongrie, de Grèce et de France mêlaient leurs flacons. C'est, +la-bas, le climat de l'Italie, plus beau peut-être et plus généreux. +Les alberges dorées montaient en pyramides parmi des collines de +cédrats, d'oranges et de raisin, tandis que les pastèques, à la verte +enveloppe, saignaient sous le couteau. + +On ne saurait dire d'où étaient venus les coussins soyeux et les +tapis magnifiques qui ornaient, cette nuit, la seigneuriale demeure, +abandonnée et déserte depuis des siècles. + +Sur les coussins, auprès de la table, où les plats en désordre et les +flacons décoiffés annonçaient là fin du festin, un jeune homme et une +jeune femme, beaux tous les deux jusqu'à éblouir le regard, étaient +demi-couchés. + +Non loin d'eux il y avait un monceau de pièces d'or, à côté d'un +coffre vite. + +--Monseigneur, dit la jeune femme en livrant son doux front, couronné +de boucles blondes, aux baisers de son compagnon, cet or a coûté bien +du sang. + +Le jeune homme répondit: + +--Il faut du sang pour amasser l'or, et l'or qu'on prodigue fait +couler le sang. Il y a un lien mystique entre le sang et l'or. Ce +troupeau stupide qui peuple le monde, les hommes, nous appelle des +vampires. Ils ont horreur de nous et tendent sans défiance, leurs +veines à ces autres vampires qu'on nomme les habiles, les heureux, +les forts, sans songer que l'opulence d'un seul, ou la puissance d'un +seul, ou sa gloire ne peut jamais être faite qu'avec le sang de tous: +sang, sueur moelle, pensée, vaillance. Des milliers travaillent, un +seul profite... + +--Monseigneur, murmura la jeune femme, vous êtes éloquent; +monseigneur, vous êtes beau; monseigneur, vous ressemblez à un dieu, +mais daignez abaisser un regard vers votre petite servante Addhéma, +qui languit d'amour pour vous. + +Le superbe Szandor la regarda en effet. + +--Tu as droit à une nuit de plaisir, répliqua-t-il; tu l'as achetée. +Je suis ici pour gagner ce monceau d'or... Mais quand tu vas être +morte, Addhéma, avec cet or j'achèterai un sérail de princesses; +j'éblouirai Paris, d'où tu viens, Londres, Vienne ou Naples la divine; +je disputerai Rome aux cardinaux, Stamboul au padischah, Mysore aux +proconsuls malades de la conquête anglaise. Partout où je suis les +autres vampires pâlissent et s'éclipsent... + +Il y avait une lueur étrange dans les beaux yeux d'Addhéma. + +--Un baiser! Szandor, mon amant! Un baiser! Szandor, mon seigneur! + +Le superbe Szandor concéda: il fallait bien que le marché fût +accompli. + +Les conteurs riverains de la Save disent que ce baiser, dont le prix +était de plusieurs millions, fut entendu le long du fleuve, dans la +plaine et au fond des forêts. L'amour des tigres fait grand bruit: +c'est une bataille. Il y eut des hurlements et des grincements de +dents; les lueurs rouges s'agitèrent? l'antique forteresse trembla sur +ses fondements dix fois séculaires. + +Puis, les deux monstres à visage d'anges restèrent immobiles, vaincus +par la fatigue voluptueuse. + +Le vin coula, mettant ses rubis sur leurs lèvres pâlies. + +Le regard d'Addhéma brûlait sourdement. + +--Conte-moi l'histoire de ces boucles d'or qui couronnent ton front, +ma fiancée, dit Szandor réconcilié; cette nuit, je te trouve belle. + +--Toujours je te trouve beau, répliqua la vampire. + +Elle appuya sa tête charmante sur le sein de son amant et poursuivit: + +--Il y avait sur la route une belle petite fille qui demandait son +pain. Je l'ai rencontrée entre Vienne et Presbourg. Elle souriait si +doucement que je l'ai prise arec moi dans ma voiture. Pendant deux +jours elle a été bien heureuse, et je l'entendais qui remerciait Dieu +d'avoir trouvé une maîtresse si généreuse et si bonne. Ce soir, avant +de venir, j'ai senti que mon sang refroidissait dans mes veines. Il me +fallait être jeune et belle. J'ai pris l'enfant sur mes genoux, elle +s'est endormie, je l'ai tuée... + +Tandis qu'elle parlait ainsi, sa voix était suave comme un chant. + +Les mains de Szandor se baignaient dans ces cheveux soyeux et doux qui +étaient le prix d'un meurtre. Le conte lui sembla piquant et réveilla +son caprice endormi. + +La lutte d'amour recommença, sauvage et semblable aux ébats des bêtes +féroces qui effrayent la solitude des halliers. + +Puis ce fut le tour de l'orgie. + +Et encore et toujours! + +Les lueurs du matin éclairèrent la suprême bataille, au milieu des +flacons brisés, de l'or éparpillé, des tapis souillés de vin et de +fange. + +Dans le foyer un brasier brûlait; au-dessus du brasier, un bassin de +fer contenait du métal en fusion. + +Parmi les charbons ardents une barre de fer rougissait. + +Addhéma dit: + +--Je ne veux pas voir le soleil se lever. O toi que j'ai aimé, vivante +et morte, Szandor, mon roi, mon dieu! tu m'as promis que je mourrais +de ta main, après cette nuit de délices. Tu sais comment mettre un +terme à mes souffrances, car mon supplice est de vivre, et j'aspire au +bienheureux sommeil de la mort. + +--J'ai promis, je tiendrai, ma toute belle, répliqua Szandor sans trop +d'émotion. Aussi bien, voici le jour et il faut que je me mette en +route. Il y a de belles filles à Prague. Je veux être à Prague avant +la nuit... Es-tu prête, mon amour? + +--Je suis prête, répliqua Addhéma. + +Szandor mouilla un mouchoir de soie pour entourer l'extrémité du fer +rougi. + +Addhéma suivait tous ses mouvements d'un regard inquiet et sombre, +guettant sur ses traits une trace d'émotion. + +Mais Szandor songeait aux belles jeunes filles de Prague et souriait +en fredonnant une chanson à boire. + +L'oeil d'Addhéma brûla. + +Szandor retira du foyer la barre de fer qui rendit des étincelles. + +--Elle est à point! dit-il avec une gaieté sinistre. + +--Elle est à point! répéta Addhéma. Szandor, mon bien-aimé, adieu. + +--Adieu, ma charmante... + +Szandor leva le bras. + +Mais Addhéma lui dit: + +--Je ne veux pas te voir me frapper, ange de ma vie. Donne, je me +percerai le sein moi-même; tu verseras seulement le plomb fondu. + +--A ton aise, répliqua Szandor. Les femmes ont des caprices. + +Et il lui passa le fer rouge. + +Addhéma le prit et le lui plongea dans le coeur si violemment que la +tige brûlante traversa sa poitrine de part en part. + +Le monstre tomba, balbutiant un blasphème inachevé. + +--Les jeunes filles de Prague peuvent t'attendre! murmura la vampire, +redressant sa taille magnifique et souriant avec triomphe. + +Elle retira le fer de la plaie. Il resta un trou énorme, dans lequel +elle versa le métal en fusion que le bassin contenait. + +Puis elle baisa le front livide de son monstrueux amant et se mit dans +le coeur le fer qui était rouge encore. + +Ce matin-là il y eut un orage comme jamais la terre de Hongrie n'en +avait vu. Le château de Bangkeli, vingt fois foudroyé, ne garda pas +pierre sur pierre. + +Dans les hautes herbes qui croissent parmi les décombres, on montre +deux squelettes dont les ossements entrelacés s'unissent en un baiser +funèbre. + + +FIN DE LA VAMPIRE + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La vampire, by Paul H.C. Féval + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 10053 *** |
