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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 10053 ***
+
+This file was produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.
+
+Produced by Carlo Traverso, Anne Dreze and the PG Online Distributed
+Proofreaders.
+
+
+
+
+
+LA VAMPIRE
+
+par
+
+PAUL FÉVAL
+
+
+
+
+AVANT-PROPOS
+
+
+Ceci est une étrange histoire dont le fond, rigoureusement
+authentique, nous a été fourni comme les neuf dixièmes des matériaux
+qui composent ce livre, par le manuscrit du «papa Sévérin».
+
+Mais le hasard, ici, est venu ajouter, aux renseignements exacts
+donnés par l'excellent homme, d'autres renseignements qui nous ont
+permis d'expliquer certains faits que notre héroïque bonne d'enfants
+des Tuileries regardait comme franchement surnaturels.
+
+Ces éclaircissements, grâce auxquels ce drame fantastique va passer
+sous les yeux du lecteur dans sa bizarre et sombre réalité, sont
+puisés à deux sources: une page inédite de la correspondance du duc de
+Rovigo, qui eut, comme on sait, la confiance intime de l'empereur
+et qui fut chargé, pendant la retraite de Fouché (1802-1804), de
+contrôler militairement la police générale, dont les bureaux étaient
+administrativement réunis au département de la justice, dirigé par le
+grand-juge Régnier, duc de Massa.
+
+Ceci est la première source. La seconde, tout orale, consiste en
+de nombreuses conversations avec le respectable M.G----, ancien
+secrétaire particulier du comte Dubois, préfet de police à la même
+époque.
+
+Nous nous occuperons peu des événements politiques, intérieurs, qui
+tourmentèrent cette période, précédant immédiatement le couronnement
+de Napoléon. Saint-Rejant, Pichegru, Moreau, la machine infernale
+n'entrent point dans notre sujet et c'est à peine si nous verrons
+passer ce gros homme, Bru, tus de la royauté, audacieux et solide
+comme un conjuré antique: Georges Cadoudal.
+
+Les guerres étrangères nous prendront encore moins de place. On
+n'entendait en 1804 que le lointain canon de l'Angleterre.
+
+Nous avons à raconter un épisode, historique il est vrai, mais
+bourgeois, et qui n'a aucun trait ni à l'intrigue du cabinet ni aux
+victoires et conquêtes.
+
+C'est tout bonnement une page de la biographie secrète de ce géant
+qu'on nomme Paris et qui, en sa vie, eut tant d'aventures!
+
+Laissons donc de côté les cinq cents volumes de mémoires diffus qui
+disent le blanc et le noir sur cette grande crise de notre Révolution,
+et tournant le dos au château où la main crochue de ce bon M.
+Bourrienne griffonne quelques vérités parmi des monceaux de mensonges
+bien payés, plongeons-nous de parti pris dans le fourré le plus
+profond de la forêt parisienne.
+
+Nous avons l'espoir que le lecteur n'aura pas oublié cette touchante
+et sereine figure qui traverse les pages de notre introduction. Il n'y
+a que des récits dans ce livre: notre préface elle-même était encore
+un récit, dont le héros se nommait le «papa Sévérin».
+
+Nous avons la certitude que le lecteur se souvient d'une autre
+physionomie, tendre et bonne aussi, mais d'une autre manière, moins
+austère et plus mâle, plus tourmentée, moins pacifique surtout: le
+chantre de Saint-Sulpice, le prévôt d'armes qui, dans la _Chambre des
+Amours_, enseigna si rudement ce beau coup droit, dégagé main sur
+main, à M. le baron de Guitry, gentilhomme de la chambre du roi
+Louis XVI.
+
+Un Sévérin aussi: Sévérin, dit Gâteloup.
+
+Ce Gâteloup, presque vieillard, et papa Sévérin presque enfant, vont
+avoir des rôles dans cette histoire.
+
+L'un était le père de l'autre.
+
+Et s'il m'était permis de descendre encore plus avant dans nos communs
+souvenirs, je vous rappellerais cette chère petite famille, composée
+de cinq enfants qui ne se ressemblaient point, et dont papa Sévérin
+était la bonne aux Tuileries: Eugénie, Angèle et Jean qui avaient le
+même âge, Louis et Julien, des bambins.
+
+Ces cinq êtres, abandonnés, orphelins, mais à qui Dieu clément avait
+rendu le meilleur des pères, reviendront tous et chacun sous notre
+plume. Ils forment à eux cinq, dans la personne de leurs parents, la
+légende lamentable du suicide.
+
+Papa Sévérin avait dit en montrant Angèle, la plus jolie de ces
+petites filles, et celle dont la précoce pâleur nous frappa comme un
+signe de fatalité:
+
+--Celle-ci tient à ma famille par trois liens.
+
+Il avait ajouté ce jour où la fillette jetait ses regards avides à
+travers les glaces de la Morgue:
+
+--Elle a déjà l'idée...
+
+Car papa Sévérin croyait à la transmission d'un héritage fatal.
+
+Notre histoire va montrer la première des trois Angèle.
+
+Notre histoire va montrer aussi les tables de marbre toutes neuves
+et vierges encore de tout contact mortel. Nous y verrons quelle fut
+l'étrenne de la Morgue du Marché-Neuf.
+
+Tout cela à propos d'un adorable et impur démon qui ressuscita un
+instant, au beau milieu de Paris et près du berceau de notre «siècle
+des lumières», les plus noires superstitions du moyen âge.
+
+
+
+
+LA VAMPIRE
+
+
+
+
+I
+
+LA PECHE MIRACULEUSE
+
+
+Le commencement du siècle où nous sommes fut beaucoup plus légendaire
+qu'on ne le croit généralement. Et je ne parle pas ici de cette
+immense légende de nos gloires militaires, dont le sang républicain
+écrivit les premières pages au bruit triomphant de la fanfare
+marseillaise, qui déroula ses chants à travers l'éblouissement de
+l'empire et noya sa dernière strophe--un cri splendide--dans le grand
+deuil de Waterloo.
+
+Je parle de la légende des conteurs, des récits qui endorment ou
+passionnent la veillée, des choses poétiques, bizarres, surnaturelles,
+dont le scepticisme du dix-huitième siècle avait essayé de faire table
+nette.
+
+Souvenons-nous que l'empereur Napoléon Ier aimait à la folie les
+brouillards rêveurs d'Ossian, passés par M. Baour au tamis académique.
+C'est la légende guindée, roidie par l'empois; mais c'est toujours la
+légende.
+
+Et souvenons-nous aussi que le roi légitime des pays légendaires,
+Walter Scott, avait trente ans quand le siècle naquit.
+
+Anne Radcliffe, la sombre mère de tant de mystères et de tant de
+terreurs, était alors dans tout l'éclat de cette vogue qui donna
+le frisson à l'Europe. On courait après la peur, on recherchait le
+ténébreux. Tel livre sans queue ni tête obtenait un frénétique succès
+rien que par la description d'une oubliette à ressort, d'un cimetière
+peuplé de fantômes à l'heure «où l'airain sonne douze fois» ou d'un
+confessionnal à double fond bourré d'impossibilités horribles et
+lubriques.
+
+C'était la mode; on faisait à ces fadaises une toilette de grands
+mots, appartenant spécialement à cette époque solennelle; on mettait
+le tout comme une purée sous le héros, cuit à point, qui était un
+«coeur vertueux», une «âme sensible», daignant croire au «souverain
+maître de l'univers» et aimant à voir lever l'aurore.
+
+Le contraste de ces confitures philosophiques et de ces sépulcrales
+abominations formait un plat hybride, peu comestible, mais d'un goût
+étrange qui plaisait à ces jolies dames, vêtues si drôlement, avec des
+bagues aux orteils, la ceinture au-dessus du sein, la hanche dans
+un fourreau de parapluie et la tête sous une gigantesque feuille de
+chicorée.
+
+Paris a toujours adoré d'ailleurs les contes à dormir debout, qui lui
+procurent la délicieuse sensation de la chair de poule. Quand Paris
+était encore tout petit, il avait déjà nombre d'histoires à faire
+frémir, depuis la coupable association formée entre le barbier et le
+pâtissier de la rue des Marmousets, pour le débit des vol-au-vent de
+gentilshommes, jusqu'à la boucherie galante de la maison du cul-de-sac
+Saint-Benoît, dont les murs démolis avaient plus d'ossements humains
+que de pierres.
+
+Et depuis si longtemps, à cet égard, Paris a peu changé. Aux premiers
+mois de l'année 1804, il y avait dans Paris une vague et lugubre
+rumeur, née de ce fait que des pêches miraculeuses avaient lieu depuis
+quelque temps à la pointe orientale de l'Ile Saint-Louis, en tournant
+un peu vers le sud-est, non loin de l'endroit où les bains Petit
+réunissent aujourd'hui, dans les mois d'été, l'élite des tritons
+parisiens.
+
+C'est chose rare qu'un banc de poisson dans Paris. Tant d'hameçons,
+tant de nasses, tant d'engins divers sont cachés sous l'eau entre
+Bercy et Grenelle, que les goujons seuls, d'ordinaire, et les
+imprudents barbillons se hasardent dans ce parcours semé de périls.
+Vous n'y trouveriez ni une carpe, ni une tanche, ni une perche, et si
+parfois un brochet s'y engage, c'est que ce requin d'eau douce a le
+caractère tout particulièrement aventureux.
+
+Aussi la gent pêcheuse faisait-elle grand bruit de l'aubaine envoyée
+par la Providence aux citoyens amateurs de la ligne, de l'épervier et
+du carrelet. Sur un parcours d'une centaine de pas depuis l'égout de
+Bretonvilliers jusqu'au quai de la Tournelle, tout le long du quai de
+Béthune, vous auriez vu, tant que le jour durant, une file de vrais
+croyants, immobiles et silencieux, tenant la ligne et suivant d'un
+oeil inquiet le bouchon flottant au fil de l'eau.
+
+Dire que tout le monde emplissait son panier serait une imposture. Les
+bancs de poisson, à Paris, ne ressemblent à ceux de nos côtes; mais il
+est certain que ça et là un heureux gaillard piquait un gros brochet
+ou un barbillon de taille inusitée. Les goujons abondaient, les
+chevaignes tournoyaient à fleur d'eau, et l'on voyait glisser dans
+l'onde trouble ces reflets pourprés qui annoncent la présence du
+gardon.
+
+Ceci, en plein hiver et alors que d'habitude les poissons parisiens,
+frileux comme des marmottes, semblent déserter la Seine pour aller se
+chauffer on ne sait où.
+
+En apparence, il y a loin de cette joie des pêcheurs et de cette folie
+du poisson à la rumeur lugubre dont nous avons annoncé la naissance.
+Mais Paris est un raisonneur de première force; il remonte volontiers
+de l'effet à la cause, et Dieu sait qu'il invente parfois de bien
+drôles de causes pour les plus vulgaires effets.
+
+D'ailleurs, nous n'avons pas tout dit. Ce n'était pas exclusivement
+pour pêcher du poisson que tant de lignes suspendaient l'amorce
+le long du quai de Béthune. Parmi les pêcheurs de profession ou
+d'habitude qui venaient là chaque jour, il y avait nombre de profanes,
+gens d'aventures et d'imagination, qui visaient à une tout autre
+proie.
+
+Le Pérou était passé de mode et l'on n'avait pas encore inventé la
+Californie. Les pauvres diables qui courent après la fortune ne
+savaient trop où donner de la tête et cherchaient leur vie au hasard.
+
+L'Europe ingrate ne sait pas le service que lui rendent ces féeriques
+vésicatoires qui se nomment sur la carte du monde San-Francisco,
+Monterey, Sydney ou Melbourne.
+
+Il y avait bien la guerre, en ce temps-là, mais à la guerre on gagne
+plus de horions que d'écus, et les aventuriers modèles, les «vrais
+chercheurs d'or» font rarement les bons soldats de la bataille rangée.
+
+Il y avait là, sous le quai de Béthune, des poètes déclassés, des
+inventeurs vaincus, d'anciens don Juan, banqueroutiers de l'industrie
+d'amour qui s'étaient cassé bras et jambes en voulant grimper à
+l'échelle des femme, des hommes politiques dont l'ambition avait
+pris racine dans le ruisseau, des artistes souffletés par la
+renommée,--cette cruelle!--des comédiens honnis, des philanthropes
+maladroits, des génies persécutés, et ce notaire qui est partout, même
+au bagne, pour avoir accompli son sacerdoce avec trop de ferveur.
+
+Nous le répétons, dé nos jours, tous ces braves eussent été dans la
+Sonore ou en Australie, qui sont de bien utiles pays. En l'année 1804,
+s'ils grelottaient les pieds dans l'eau, sondant avec mélancolie le
+cours troublé de la Seine, c'est que la légende plaçait au fond de la
+Seine un fantastique Eldorado.
+
+Au coin de la rue de Bretonvilliers et du quai, il y avait un petit
+cabaret de fondation nouvelle qui portait pour enseigne un tableau,
+brossé naïvement par un peintre étranger à l'Académie des beaux-arts.
+
+Ce tableau représentait deux sujets fraternellement juxtaposés dans le
+même cadre.
+
+Premier sujet: Ezéchiel en costume de ravageur, faisant tourner d'une
+main sa sébile, au fond de laquelle on voyait briller des pièces
+d'or, et relevant de l'autre une ligne, dont la gaule, pliée en
+deux, supportait un monstre marin copié sur nature dans le récit de
+Théramène.
+
+Ezéchiel était le nom du maître du cabaret.
+
+Second sujet: Ezéchiel en costume de maison, éventrant, dans le
+silence du cabinet, le monstre dont il est question ci-dessus et
+retirant de son ventre une bague chevalière ornée d'un brillant qui
+reluisait comme le soleil.
+
+Il est juste d'ajouter que la bague était passée à un doigt et que le
+doigt appartenait à une main. Le tout avait été avalé par le monstre
+du récit de Théramène, sans mastication préalable et avec une évidente
+volupté dont témoignait encore:
+
+ Sa croupe recourbée en replis tortueux.
+
+Les deux sujets jumeaux n'avaient qu'une seule légende qui disait en
+lettre mal formées:
+
+ _A la pêche miraculeuse_.
+
+Le lecteur commence peut-être à comprendre la connexité existant entre
+le fameux banc de poisson de l'île Saint-Louis et cette rumeur funèbre
+qui courait vaguement dans Paris.
+
+Nous ne lui marchanderons point, du reste, le chapitre des
+explications.
+
+Mais, pour le moment, il nous faut dire que tout Paris connaissait
+l'aventure d'Ezéchiel représentée par le tableau, aventure
+authentique, acceptée, populaire, et dont personne ne se serait avisé
+de mettre en doute l'exactitude avérée.
+
+En effet, avec le produit de la vente de ce bijou trouvé dans
+l'estomac du monstre, Ezéchiel avait monté, au vu et au su de tout le
+monde, son établissement de cabaretier.
+
+Et comme il avait découvert le premier ce Pérou en miniature, ce
+gisement de richesses subaquatiques, il était permis à l'imagination
+des badauds d'enfiler à son sujet tout un chapelet d'hypothèses
+dorées. Son nom indiquait une origine israélite, et l'on sait la bonne
+réputation accordée à l'ancien peuple de Dieu par la classe ouvrière.
+On parlait déjà d'un caveau où Ezéchiel amoncelait des trésors.
+
+Les autres étaient venus quand la veine aurifère était déjà écrémée;
+les autres, pêcheurs naïfs ou pécheurs d'aventures: les poètes, les
+inventeurs, les don Juan battus, les industriels tombés, les artistes
+manqués, les comédiens fourbus, les philanthropes usés jusqu'à la
+corde, les génies piqués aux vers--et le notaire n'avaient eu pour
+tout potage que les restes de cet heureux Ezéchiel.
+
+Ils étaient là, non point pour le poisson qui foisonnait réellement
+d'une façon extraordinaire, mais pour la bague chevalière dont le
+chaton en brillants reluisait comme le soleil.
+
+Ils eussent volontiers plongé tête première pour explorer le fond de
+l'eau, si la Seine, jaune, haute, rapide et entraînant dans sa course
+des tourbillons écumeux, n'eût pas défendu les prouesses de ce genre.
+
+Ils apportaient des sébiles pour _ravager_ le bas de la berge dès que
+l'eau abaisserait son niveau.
+
+Ils attendaient, consultant l'étiage d'un oeil fiévreux, et voyant au
+fond de l'eau des amas de richesses.
+
+Ezéchiel, assis à son comptoir, leur vendait de l'eau-de-vie et les
+entretenait avec soin dans cette opinion qui achalandait son cabaret.
+Il était éloquent, cet Ezéchiel, et racontait volontiers que la nuit,
+au clair de la lune, il avait vu, de ses yeux, des poissons qui se
+disputaient des lambeaux de chair humaine à la surface de l'eau.
+
+Bien plus, il ajoutait qu'ayant noyé ses lignes de fond, amorcées de
+fromage de Gruyère et de sang de boeuf, en aval de l'égout, il avait
+pris une de ces anguilles courtes, replètes et marquées de taches de
+feu qu'on rencontre en Loire entre Paimboeuf et Nantes, mais qui
+sont rares en Seine, autant que le merle blanc dans nos vergers:
+une lamproie, ce poisson cannibale, que les patriciens de Rome
+nourrissaient avec de la chair d'esclave.
+
+D'où venait l'abondante et mystérieuse pâture qui attirait tant
+d'hôtes voraces précisément en ce lieu?
+
+Cette question était posée mille fois tous les jours, les réponses ne
+manquaient point. Il y en avait de toutes couleurs; seulement, aucune
+n'était vraisemblable ni bonne.
+
+Cependant, le cabaret de la _Pèche miraculeuse_ et son maître Ezéchiel
+prospéraient. L'enseigne faisait fortune comme presque toutes les
+choses à double entente. Elle flattait à la fois, en effet, les
+pêcheurs sérieux, les pêcheurs de poissons, et cette autre catégorie
+plus nombreuse, les pêcheurs de chimères, poètes, peintres, comédiens,
+trouveurs, industriels, bourreaux de femmes en disponibilité et le
+notaire.
+
+Chacun de ceux-là espérait à tout instant qu'un solitaire de mille
+louis allait s'accrocher à son hameçon.
+
+Et vis-à-vis de la rangée des pêcheurs, il y avait, de l'autre côté de
+la rivière, une rangée de badauds qui regardaient de tous leurs yeux.
+Les cancans allaient et venaient, les commentaires se croisaient:
+on fabriquait là assez de bourdes pour désaltérer tout Paris,
+incessamment altéré de choses vraies qui n'ont pas le sens commun.
+
+Je dis choses vraies, parce que, soyez bien persuadés de cela, sous
+toute rumeur populaire, si absurde qu'elle puisse paraître, un fait
+réel se cache toujours.
+
+L'opinion la plus accréditée, sinon la plus vraisemblable, se résumait
+en un mot qui sollicitait énergiquement les imaginations et valait
+à lui seul deux ou trois des plus ténébreux livres de Mme Anne
+Radcliffe. Ce mot était plus sombre que le titre fameux _le
+Confessionnal des pénitents noirs_. Ce mot était plus mystérieux que
+les _Mystères du château des Pyrénées_, que les _Mystères d'Udolphe_
+et que les _Mystères de la caverne des Apennins_; il sonnait le glas,
+il flairait la tombe.
+
+Ce mot, sincèrement appétissant pour les esprits inquiets, curieux,
+avides, pour les femmes, pour les jeunes gens, pour tous les curieux
+de terreur et d'horreur, c'était la VAMPIRE.
+
+Notre éducation au sujet de ces funèbres pages du merveilleux en deuil
+a peu marché depuis lors. On a bien écrit quelques-uns de ces livres
+qui dissertent sans expliquer, qui compilent sans condenser et qui
+relient en de gros volumes le pâle ennui de leurs pages didactiques,
+mais il semblerait que les savants eux-mêmes, ces braves de la
+pensée, abordent avec un esprit troublé les redoutables questions
+de démonologie. Parmi eux, les croyants ont un peu physionomie de
+maniaques, et les incrédules restent mouillés de cette sueur froide,
+le doute, qui communique à coup sûr l'ennui contagieux.
+
+Je cherche, et je ne trouve pas dans mes souvenirs d'enfant le titre
+du prodigieux bouquin qui prononça pour la première fois à mes yeux
+le mot _Vampire_. Ce n'était pas un décourageant article de revue,
+ce n'était pas une tranche de ce pain banal qu'on émiette dans les
+dictionnaires: c'était un pauvre conte allemand, plein de sève et de
+fougue sous sa toilette de naïveté empesée. Il racontait bonnement,
+presque timidement, des histoires si sauvages, que j'en ai encore le
+coeur serré.
+
+Je me souviens qu'il était en trois petits volumes, et qu'il y avait
+une gravure en taille-douce à la tête de chaque tome.
+
+Elles ne valaient pas un prix fou, mais, Seigneur Dieu, comme elles
+faisaient frémir!
+
+La première gravure en taille-douce, calme et paisible comme le
+prologue de tout grand poème, représentait... j'allais dire Faust et
+Marguerite à leur première rencontre.
+
+Il n'y avait rien là qu'un jeune homme regardant une jeune fille, et
+cela vous mettait du froid dans les veines, tant Marguerite subissait
+manifestement le magnétisme fatal qui jaillissait en gerbes invisibles
+de la prunelle de Faust!
+
+Pourquoi ne garderions-nous pas ces noms: Faust et Marguerite? Qu'est
+le chef d'oeuvre de Goethe, sinon la splendide mise en scène de
+l'éternel fait de vampirisme qui, depuis le commencement du monde, a
+desséché et vidé le coeur de tant de familles?
+
+Donc Faust regardait Marguerite.--Et c'était une noce, figurez-vous,
+une noce de campagne où Marguerite était la Fiancée et Faust un invité
+de hasard. On dansait sur l'herbe parmi des buissons de roses.
+
+Les parents imprudents et le marié aussi, car il avait le bouquet au
+côté, le pauvre jeune rustre, contemplaient avec admiration Faust qui
+faisait valser Marguerite.
+
+Faust souriait; la tète charmante de Marguerite allait se penchant sur
+son épaule, vêtue du dolman hongrois.
+
+
+Et sur le buisson de roses qui fleurissait au premier plan, il y avait
+un large filet dodécagone: une toile d'araignée, au centre de laquelle
+l'insecte monstrueux qu'on appelle aussi la vampire suçait à loisir la
+moelle d'une mouche prisonnière...
+
+C'était tout pour la gravure en taille-douce. Au texte maintenant.
+
+La plume peint mieux que le crayon.--Ce sont des plaines immenses que
+la vieille forteresse d'Ofen regarde par-dessus le Danube, qui la
+sépare de Pesth la moderne.
+
+De Pesth jusqu'aux forêts Baconier, le long de la Theiss bourbeuse et
+tumultueuse, c'est la plaine, toujours la plaine, sans limites comme
+la mer.
+
+Le jour, le soleil sourit à cet océan de verdure, et la brise heureuse
+caresse en se jouant l'incommensurable champ de maïs, qui est la
+Hongrie du sud.
+
+La nuit, la lune glisse au-dessus de ces muettes solitudes. Là-bas,
+les villages ont soixante mille âmes, mais il n'y a point de hameaux.
+Le souvenir de la guerre avec le Turc agglomère encore les rustiques
+habitations, abritées comme les troupeaux de moutons au bercail,
+derrière la tour ventrue coiffée du dôme oriental et armée de canons
+hors d'usage.
+
+C'est la nuit. Les morts vont vite au pays magyare en Allemagne, mais
+ils vont en chariot et non à cheval.
+
+C'est la nuit. La lune pend à la coupole d'azur, regardant passer les
+nues qui galopent follement.
+
+L'horizon plat s'arrondit à perte de vue, montrant ça et là un arbre
+isolé ou la bascule d'un puits relevée comme une potence.
+
+Un char attelé de quatre chevaux à tous crins passe rapide comme la
+tempête: un char étrange, haut sur roues, moitié valaque, moitié
+tartare, et dont l'essieu jette des cris éclatants.
+
+Avez-vous reconnu ce hussard dont le dolman flotte à la brise?--Et
+cette enfant, cette douce et blonde fille? Les morts vont vite: les
+clochers de Czegled ont fui au lointain, et les tours de Keczkemet
+et les minarets de Szegedin. Voici les fières murailles de Temesvar,
+puis, là-bas, Belgrade, la cité des mosquées...
+
+Mais le char ne va pas jusque-là. Sa roue a touché les tables de
+marbre du dernier cimetière chrétien; sa roue se brise. Faust est
+debout, portant Marguerite évanouie dans ses bras...
+
+La seconde gravure en taille-douce, oh! je m'en souviens bien!
+représentait l'intérieur d'une tombe seigneuriale dans le cimetière de
+Petervardein: une longue file d'arceaux où se mourait la lueur d'une
+seule lampe.
+
+Marguerite était couchée sur un lit qui ressemblait à un cercueil.
+Elle avait encore ses habits de fiancée. Elle dormait.
+
+Sous les arceaux, éclairés vaguement, une longue file de cercueils,
+qui ressemblaient à des lits, supportaient de belles et pâles statues,
+couchées et dormant l'éternel sommeil.
+
+Toutes étaient vêtues en fiancées; toutes avaient autour du front la
+couronne de fleur d'oranger. Toutes étaient blanches de la tête aux
+pieds, sauf un point ronge au-dessous du sein gauche: la blessure par
+où Faust-Vampire avait bu le sang de leur coeur.
+
+Et Faust, il faut bien le dire, se penchait au-dessus de Marguerite
+endormie: le beau Faust, le valseur admiré, le tentateur et le
+fascinateur.
+
+Il était hâve; sans son costume de hussard vous ne l'auriez point
+reconnu; les ossements de son crâne n'avaient plus de cheveux, et ses
+yeux, ses yeux si beaux, manquaient à leurs orbites vides.
+
+C'était un cadavre, ce Faust, et, chose hideuse à penser, un cadavre
+ivre!
+
+Il venait d'achever sa lugubre orgie: il avait bu tout le sang du
+coeur de Marguerite!
+
+Et le texte? Ma foi, je ne sais plus. Ce second tome était bien moins
+amusant que le premier. Le vampire hongrois s'ennuie chez lui comme
+don Juan l'Espagnol, comme l'Anglais Lovelace, comme le Français,
+bourreau des coeurs, quel que soit son nom. Tous ces coquins-là, tuent
+platement, comme des pleutres qu'ils sont au fond. Ils ne valent
+qu'avant l'assassinat. Je n'ai jamais pu découvrir, pour ma part, la
+grande différence qu'il y a entre ce pauvre Dumolard, vampire des
+cuisinières, et don Juan grand seigneur. La statue du commandeur
+elle-même ne me semble pas plus forte que la guillotine.
+
+Et s'il est un maraud capable de plaider la cause aux trois quarts
+perdue de la guillotine, c'est don Juan.
+
+Passons à la troisième gravure en taille-douce, et qu'on me décerne un
+prix de mémoire!
+
+Celle-là était la statue du commandeur, la guillotine, tout ce que
+vous voudrez.
+
+Personne n'ignore qu'un bon vampire était invulnérable et immortel,
+comme Achille, fils de Pelée, à la condition de n'être point blessé
+à un certain endroit et d'une certaine façon. Le fameux vampire de
+Debreckzin vécut et mourut, pour mieux dire, pendant quatre cent
+quarante quatre ans. Il vivrait encore si le professeur Hemzer ne
+lui eût plongé dans la région cardiaque un fer à gaufrer rougi
+préalablement au feu.
+
+C'est là une recette bien connue et qui, au premier aspect, ne nous
+semble pas dépourvue d'efficacité.
+
+La troisième gravure montrait le vrai cercueil de Faust, où il
+reposait peut-être depuis des siècles, gardant la bizarre permission
+de se relever certaines nuits, de revêtir son costume de hussard,
+toujours propre et fort élégant, pour aller à la chasse de Marguerite.
+
+Faust était là, le monstre! avec ses yeux brillants et ses lèvres
+humides. Il buvait le sang de Marguerite, couchée un peu plus loin.
+
+Les gens de la noce avaient, je ne sais trop comment, découvert sa
+retraite. On avait apporté un fourneau de forge, on avait fait rougir
+une vaillante barre de fer, et le fiancé la passait à deux mains, de
+tout son coeur, au travers de l'estomac du vampire, qui n'avait garde
+de protester.
+
+Et Marguerite s'éveillait là-bas, comme si la mort de son bourreau lui
+eût rendu la vie.
+
+Voilà ce que disait et ce que contenait mon vieux bouquin en trois
+petits tomes. Et je déclare que les articles des recueils savants ne
+m'en ont jamais tant appris sur les vampires.
+
+J'ajoute que les badauds de Paris, en l'an 1804, étaient à peu près
+de notre force, au bouquin et à moi: ce qui donne la mesure de ce
+que pouvait être leur opinion au sujet de cet être mystérieux que la
+frayeur publique avait baptisé: _la Vampire_.
+
+
+
+
+II
+
+SAINT-LOUIS-EN-L'ILE
+
+
+La vampire existait, voilà le point de départ et la chose certaine:
+que ce fût un monstre fantastique comme certains le croyaient
+fermement, ou une audacieuse bande de malfaiteurs réunis sous cette
+raison sociale, comme les gens plus éclairés le pensaient, la vampire
+existait.
+
+Depuis un mois il était bruit de plusieurs disparitions. Les victimes
+semblaient choisies avec soin parmi cette population flottante et
+riche qu'un intervalle de paix amenait à Paris. On parlait d'une
+vingtaine d'étrangers pour le moins, tous jeunes, tous ayant marqué
+leur passage à Paris par de grandes dépenses, et qui s'étaient
+éclipsés soudain sans laisser de traces.
+
+Y en avait-il vingt en effet? La police niait. La police eût affirmé
+volontiers que ces rumeurs n'avaient pas l'ombre de fondement et
+qu'elles étaient l'oeuvre d'une opposition qui devenait de jour en
+jour plus hardie.
+
+Mais l'opinion populaire s'affermit d'autant mieux que les dénégations
+de la police sont plus précises. Dans les faubourgs, ce n'était pas
+de vingt victimes que l'on parlait, on comptait les victimes par
+centaines.
+
+A ce point qu'on affirmait l'existence d'un ténébreux charnier situé
+au bord du fleuve. On ne savait, il est vrai, où ce charnier pouvait
+être caché; on objectait même des impossibilités matérielles, car il
+eût fallu supposer que le fleuve communiquait directement avec cette
+tombe, pour expliquer le phénomène de la pêche miraculeuse. Et comment
+admettre la présence d'un canal inconnu aux gens du quartier?
+
+Dans la saison d'été, la Seine abandonne ses rives et livre à tous
+regards le secret de ses berges.
+
+C'était assurément là une objection frappante et qui venait à l'appui
+de l'outrageuse invraisemblance du fait en lui-même: une oubliette au
+dix-neuvième siècle!
+
+Les sceptiques avaient beau jeu pour rire.
+
+Paris ne se faisait point faute d'imiter les sceptiques. Il riait; il
+répétait sur tous les tons; c'est absurde, c'est impossible.
+
+Mais il avait peur.
+
+Quand les poltrons de village ont peur, la nuit, dans les chemins
+creux, ils chantent à tue-tête. Paris est ainsi: au milieu de ses plus
+grandes épouvantes, il rit souvent à gorge. Paris riait donc en
+tremblant ou tremblait en riant, car les objections et les
+raisonnements ne peuvent rien contre certaines évidences. La panique
+se faisait tout doucement. Les personnes sages ne croyaient peut-être
+pas encore, mais l'inquiétude contagieuse les prenait, et les
+railleurs eux-mêmes, en colportant leurs moqueries, augmentaient la
+fièvre.
+
+Deux faits restaient debout, d'ailleurs: la disparition de plusieurs
+étrangers et provinciaux, disparition qui commençait à produire son
+résultat d'agitation judiciaire, et cette autre circonstance que le
+lecteur jugera comme il voudra, mais qui impressionnait Paris plus
+vivement encore que la première: la _pêche miraculeuse_ du quai de
+Béthune.
+
+C'était, on peut le dire, une préoccupation générale. Ceux qui se
+bornaient à hocher la tête en avouant qu'il y avait là «quelque chose»
+pouvaient passer pour des modèles de prudence.
+
+Est-il besoin d'ajouter que la politique fournissait sa note à ce
+concert? Jamais circonstances ne furent plus propices pour mêler le
+mélodrame politique à l'imbroglio du crime privé. De grands événements
+se préparaient, de terribles périls, récemment évités, laissaient
+l'administration fatiguée et pantelante. L'Empire, qui se fondait à
+bas bruit dans la chambre à coucher du premier consul, donnait à la
+préfecture les coliques de l'enfantement.
+
+Le citoyen préfet, qui ne devait jamais être un aigle et qui ne
+s'appelait pas encore le comte Dubois, tressaillait de la tête aux
+pieds à chaque bruit de porte fermée, croyant ouïr un écho de cette
+machine infernale dont il n'avait point su prévenir l'explosion. Les
+sombres inventeurs de cet engin, Saint-Rejant et Carbon, avaient porté
+leurs têtes sur l'échafaud: mais, du fond de sa disgrâce, Fouché
+murmurait des paroles qui montaient jusqu'au chef de l'état.
+
+Fouché disait: Saint-Rejant et Carbon ont laissé des fils. Avant eux,
+il y avait Ceracchi, Diana et Arena qui ont laissé des frères. Entre
+le premier consul et la couronne, il y a la France républicaine et la
+France royaliste. Pour sauter ce pas, il faudrait un bon cheval, et
+Dubois n'est qu'un âne!
+
+Le mot était dur, mais le futur duc d'Otranto avait une langue de fer.
+
+Celui qui devait être l'empereur l'écoutait bien plus qu'il n'en
+voulait avoir l'air.
+
+Quant à Louis-Nicolas-Pierre-Joseph Dubois, ce n'était pas un âne,
+non, puisqu'il mangeait des truffes et du poulet, mais c'était un
+brave homme prodigieusement embarrassé.
+
+Les cartes se brouillaient, en effet, de nouveau, et une conspiration
+bien autrement redoutable que celle de Saint-Rejant menaçait le
+premier consul.
+
+Les trois ou quatre polices chargées d'éclairer Paris, affolées tout
+à coup par ce danger invisible que chacun sentait, mais dont nul ne
+pouvait saisir la trace palpable, s'entre-choquaient dans la nuit
+de leur ignorance, se nuisaient l'une à l'autre, se contrecarraient
+mutuellement, et surtout s'accusaient réciproquement avec un entrain
+égal.
+
+Paris avait pour elles tant d'affection et en elles tant de confiance,
+qu'un matin, Paris s'éveilla disant et croyant que la vampire, cette
+friande de cadavres, était la police, et que les jeunes gens disparus
+payaient de leur vie certaines méprises de la police ou des polices
+frappant au hasard, les prétendus constructeurs d'une machine
+infernale.
+
+Ce jour-là Paris oublia de rire; mais il s'en dédommagea le lendemain
+en apprenant que Louis-Nicolas-Pierre-Joseph Dubois avait fait cerner
+par deux cent cinquante agents l'enclos de la Madeleine, douze heures
+juste après la fin d'un conciliabule en plein air tenu par Georges
+Cadoudal et ses complices, derrière les murailles de l'église en
+construction.
+
+Il semblait, en vérité, que Paris sût ce que le citoyen Dubois
+ignorait. Le citoyen Dubois passait au milieu de ces événements, gros
+de menaces, comme l'éternel mari de la comédie qui est le seul à ne
+point voir les gaietés de sa chambre nuptiale.
+
+Il cherchait partout où il ne devait point trouver, il se démenait, il
+suait sang et eau et jetait, en fin de compte, sa langue au chien avec
+désespoir.
+
+Ce fut dans ce conciliabule de l'église de la Madeleine que Georges
+Cadoudal proposa aux ex-généraux Pichegru et Moreau le plan hardi qui
+devait arrêter la carrière du futur empereur.
+
+Le mot hardi est de Fouché, duc d'Otrante Au mot hardi Fouché ajoute
+le mot _facile_.
+
+Voici quel était ce plan, bien connu, presque célèbre.
+
+Les trois conjurés avaient à Paris un contingent hétérogène, puisqu'il
+appartenait à tous les partis ennemis du premier consul, mais uni par
+une passion commune et composé d'hommes résolus.
+
+Les mémoires contemporains portent ce noyau à deux mille combattants
+pour le moins: Vendéens, chouans de Bretagne, gardes nationaux de
+Lyon, babouvistes et anciens soldats de Coudé.
+
+Une élite de trois cents hommes, parmi ces partisans, avait été
+pourvue d'uniformes appartenant à la garde consulaire.
+
+Le chef de l'État habitait le château de Saint-Cloud.
+
+A la garde montante du matin, et à l'aide d'intelligences qui ne sont
+pas entièrement expliquées, les trois cents conjurés, revêtus de
+l'uniforme réglementaire, devaient prendre le service du château.
+
+Il paraît prouvé qu'on avait le mot d'ordre.
+
+A son réveil, le premier consul se serait donc trouvé au pouvoir de
+l'insurrection.
+
+Le plan manqua, non point par l'action des polices qui l'ignorèrent
+jusqu'au dernier moment, mais par l'irrésolution de Moreau. Ce général
+était sujet à ces défaillances morales. Il eut frayeur ou remords.
+L'exécution du complet fut remise quatre jours de là.
+
+Jamais les complots remis ne s'exécutent.
+
+On raconte qu'un Breton conjuré, M. de Querelles, pris de frayeur à
+la vue de ces hésitations, demanda et obtint une audience du premier
+consul lui-même et révéla tous les détails du plan.
+
+Napoléon Bonaparte rassembla, dit-on, dans son cabinet, sa police
+militaire, sa police politique et sa police urbaine: M. Savary, depuis
+duc de Rovigo; le grand juge Régnier et H. Dubois. Il leur raconta la
+très curieuse histoire de la conspiration; il leur prouva que Moreau
+et Pichegru allaient et venaient depuis huit jours dans les rues de
+Paris comme de bons bourgeois, et que Georges Cadoudal, gros homme de
+moeurs joyeuses, fréquentaient assidûment les cafés de la rive gauche
+après son dîner.
+
+L'histoire ne dit pas que son discours fût semé de compliments
+très chauds pour ses trois chargés d'affaires au département de la
+clairvoyance.
+
+Le futur empereur ne remercia que Dieu--et son ancien ami J.-Victor
+Moreau, qu'il avait toujours, regardé comme une bonne arme mal chargée
+et susceptible de faire long feu.
+
+Moreau et Pichegru furent arrêtés. Georges Cadoudal, qui n'était
+pourtant pas de corpulence à passer par le trou d'une aiguille, resta
+libre.
+
+Et Fouché se frotta les mains, disant: Vous verrez qu'il faudra que je
+m'en mêle!
+
+Par le fait, les gens de police sont rares, et Fouché lui-même fut en
+défaut nombre de fois. Argus a beau posséder cinquante paires d'yeux,
+qu'importe s'il est myope? L'histoire des bévues de la police serait
+curieuse, instructive, mais monotone et si longue, si longue, que le
+découragement viendrait à moitié route.
+
+Nous avions, pour placer ici cette courte digression historique,
+plusieurs raisons qui toutes appartiennent à notre métier de conteur.
+D'abord il nous plaisait de bien poser le cadre où vont agir
+les personnages de notre drame; ensuite il nous semblait utile
+d'expliquer, sinon d'excuser, l'inertie de la police urbaine en face
+de ces rumeurs qui faisaient, par la ville, une véritable concurrence
+aux cancans d'État.
+
+La police avait autre chose à faire et ne pouvaient s'occuper de la
+vampire. La police s'agitait, cherchait, fouillait, ne trouvait rien
+et était sur les dents.
+
+Le 28 février 1804, le jour même où Pichegru fut arrêté dans son lit,
+rue Chabanais, chez le courtier de commerce Leblanc, un homme passa
+rapidement sur le Marché-Neuf, devant un petit bâtiment qui était
+en construction, au rebord même du quai, et dont les échafaudages
+dominaient la Seine.
+
+Les maçons qui pliaient bagages et les conducteurs des travaux
+connaissaient bien cet homme, car ils l'appelèrent, disant:
+
+--Patron, ne venez-vous point voir si nous avons avancé la besogne
+aujourd'hui?
+
+L'homme les salua de la main et poursuivit sa route en remontant le
+cours de la rivière.
+
+Maçons et surveillants se prirent à sourire en échangeant des regards
+d'intelligence, car il y avait une jeune fille qui allait à quelque
+cent pas en avant de l'homme, enveloppée dans une mante de laine noire
+et cachant son visage sous un voile.
+
+--Voilà trois jours de suite, dit un tailleur de pierres, que le
+patron court le guilledou de ce côté-là.
+
+--Il est vert encore, ajouta un autre, le patron!
+
+Et un troisième:
+
+--Ecoutez donc! on n'est pas de bois! Le patron a un métier qui ne
+doit pas le régayer plus que de raison. Il faut bien un peu rire.
+
+Un vieux maçon, qui remettait sa veste, blanche de plâtre, murmura:
+
+--Voilà trente ans que je connais le patron; il ne rit pas comme tout
+le monde.
+
+L'homme allait cependant à grand pas, et se perdait déjà derrière les
+masures qui encombrent le Marché-Neuf, aux abords de la rue de la
+Cité.
+
+Quant à la fillette voilée, elle avait complètement disparu, L'homme
+était vieux, mais il avait une haute et noble taille, hardiment
+dégagée. Son costume, qui semblait le classer parmi les petits
+bourgeois, dispensés de tous frais de toilette, était grandement
+porté. Il avait, cet homme, des pieds à la tête, l'allure franche et
+libre que donne l'habitude de certains exercices du corps, réservés,
+d'ordinaire, à la classe la plus riche.
+
+Du bâtiment en construction jusqu'au pont Notre-Dame, nombre de gens
+se découvrirent sur son passage; c'était évidemment une notabilité du
+quartier. Il répondait aux saluts d'un geste bienveillant et cordial,
+mais il ne ralentissait point sa course.
+
+Sa course semblait calculée, non point pour rejoindre la jeune fille,
+mais pour ne la jamais perdre de vue.
+
+Celle-ci, dont les jambes étaient moins longues, allait du plus vite
+qu'elle pouvait. Elle ne se savait point poursuivie; du moins pas une
+seule fois elle ne tourna la tête pour regarder en arrière.
+
+Elle regardait en avant, de tous ses yeux, de toute son âme. En avant,
+il y avait un jeune homme à tournure élégante et hautaine qui longeait
+en ce moment le quai de la Grève. Le suivait-elle?
+
+Plus notre homme que les maçons du Marché-Neuf appelaient le patron
+approchait de l'Hôtel-de-Ville, moins nombreux étaient les gens qui le
+saluaient d'un air de connaissance. Paris est ainsi et contient des
+célébrités de rayon qui ne dépassent pas tel numéro de telle rue. Une
+fois que l'homme eut atteint le quai des Ormes, personne ne le salua
+plus.
+
+L'homme cependant, «le patron», qu'il courût ou non le guilledou,
+avait la vue bonne, car, malgré l'obscurité qui commençait à borner
+les lointains, il surveillait non seulement la fillette, mais encore
+le charmant cavalier que la fillette semblait suivre.
+
+Celui-ci tourna le premier l'angle du Pont-Marie, qu'il traversa pour
+entrer dans l'île Saint-Louis; la fillette fit comme lui; le patron
+prit la même route.
+
+Le pas de la fillette se ralentissait sensiblement et devenait
+pénible. Rien n'échappait au patron, car sa poitrine rendit un gros
+soupir, tandis qu'il murmurait:
+
+--Il nous la tuera! Faut-il que tant de bonheur se soit changé ainsi
+en misère!
+
+On ne voyait plus le jeune cavalier, qui avait dû tourner le coin des
+rues Saint-Louis-en-l'Ile et des Deux-Ponts. La fillette marchait
+désormais avec un effort si visible, que le patron fit un mouvement
+comme s'il eût voulu s'élancer pour la soutenir.
+
+Mais il ne céda point à la tentation, et calcula seulement sa marche
+de façon à bien voir où elle dirigerait sa course, après avoir quitté
+la rue des Deux-Ponts.
+
+Elle tourna vers la gauche et franchit sans hésiter la porte de
+l'église Saint-Louis.
+
+La brume tombait déjà dans cette rue étroite. A l'ombre de l'église
+et devant le portail, il y avait un riche équipage qui allumait ses
+lanternes d'argent.
+
+La République dormait, prête à s'éveiller Empire. Elle avait fait
+trêve un peu au luxe extravagant du Directoire, mais elle ne
+proscrivait en aucune façon les allures seigneuriales. La voiture
+arrêtée à la porte de l'église Saint-Louis eût fait honneur à un
+prince. L'attelage était splendide, le coffre d'une élégance exquise,
+et les livrées brillaient irréprochables.
+
+En ce temps, la rue Saint-Louis-en-l'Ile ne se distinguait point par
+une animation exceptionnelle: elle desservait un quartier somnolent et
+presque désert; elle ne venait d'aucun centre, elle ne menait a
+aucune artère. Vous eussiez dit, en la voyant, la rue principale d'un
+chef-lieu de canton situé à cent lieues de Paris.
+
+A l'heure où nous sommes, Paris n'a point de quartiers déserts. Le
+commerce s'est emparé du Marais et de l'île Saint-Louis, Les uns
+disent qu'il déshonore ces magnifiques hôtels de la vieille ville, les
+autres qu'il les réhabilite.
+
+A cet égard, le commerce n'a pas de parti pris. Il ne demande pas à
+réhabiliter, il ne craint pas de souiller. Il veut gagner de l'argent
+et se moque bien du reste.
+
+Sous le Consulat, Paris ne comptait guère plus de cinq cent mille
+habitants. Toute cette portion orientale de la ville, abandonnée par
+la noblesse de robe et n'ayant point encore l'industrie, était une
+solitude.
+
+A cause de cela, sans doute, le resplendissant équipage stationnant à
+la porte de l'église avait attiré un concours inusité de curieux: vous
+eussiez bien compté dans la rue une douzaine de commères et un nombre
+égal de bambins. Le concile en plein air était présidé par un portier.
+
+Le portier, adonné comme ses pareils à une philosophie austère et
+détestant tout ce qui est beau parce qu'il était affreusement laid,
+prononçait un discours contre le luxe. Les gamins regardaient luire
+les lanternes et piaffer les chevaux; les commères se disaient: Si le
+ciel était juste, nous éclabousserions aussi le pauvre monde!
+
+--S'il vous plaît, demanda le patron des maçons du Marché Neuf, à qui
+appartient cette voiture?
+
+Gamins, commères et portier le toisèrent de la tête aux pieds.
+
+--Celui-là n'est pas du quartier, dirent les gamins.
+
+--Est-il chargé de faire la police? demanda une commère.
+
+--Comment vous nomme-t-on, l'ami? interrogea le portier, nous n'avons
+pas de comptes à rendre à des étrangers.
+
+Car les gens de Paris sont des étrangers pour ces farouches insulaires
+_penitùs toto divisos orbe_, séparés du reste de l'univers par les
+deux bras de la Seine.
+
+A l'instant où le patron allait répondre, la porte de l'église
+s'ouvrit, et il recula de trois pas en laissant échapper un cri de
+surprise, comme si un spectre lui eût apparu.
+
+C'était, en tous cas, un fantôme charmant: une femme toute jeune et
+toute belle, dont les cheveux blonds tombaient en boucles gracieuses
+autour d'un adorable visage.
+
+Cette femme donnait le bras à un jeune homme de vingt-cinq à trente
+ans, qui n'était point celui que suivait naguère notre fillette, et
+que vous eussiez jugé Allemand à certains détails de son costume.
+
+--Ramberg!... murmura le patron.
+
+La délicieuse blonde était assise déjà sur les coussins de la voiture
+où le jeune Allemand prit place à côté d'elle. Une voix sonore et
+douce commanda:
+
+--A l'hôtel!
+
+Et la portière se referma.
+
+Les beaux chevaux prirent aussitôt le trot de parade dans la direction
+du Pont-Marie.
+
+--Je vous dis que c'est une ci-devant! affirma le portier.
+
+--Non pas! riposta une commère, c'est une duchesse de Turquie ou
+d'ailleurs.
+
+--Une espionne de Pitt et Cobourg peut-être!...
+
+Les gamins, à qui on avait jeté des pièces blanches, couraient après
+l'équipage en criant avec ferveur:
+
+--Vive la princesse!
+
+Le patron resta un moment immobile. Son regard était baissé; on lisait
+sur son front pâle le travail de sa pensée.
+
+--Ramberg! répéta-t-il. Qui est cette femme? Et qui me donnera le
+mot de l'énigme?... On croyait le baron de Ramberg parti depuis huit
+jours, et voilà plus de deux semaines que le comte Wenzel a disparu...
+La femme avec qui je le vis était brune, mais c'était le même
+regard...
+
+Sans s'inquiéter davantage du petit rassemblement qui l'examinait
+désormais avec défiance, il monta tout pensif les marches de l'église
+et en franchit le seuil.
+
+L'église semblait complètement déserte. Les derniers rayons du jour
+envoyaient à peine, à travers les vitres, de sombres et incertaines
+lueurs. La lampe perpétuelle laissait battre sa lueur toujours
+mourante au-devant du maître-autel. Pas un bruit n'indiquait dans la
+nef la présence d'un être humain.
+
+Le patron était pourtant bien sûr d'avoir vu entrer la jeune fille, et
+si la jeune fille était entrée, ce devait être sur les traces de celui
+qu'elle suivait.
+
+Le patron avait déjà parcouru l'un des bas-côtés, visitant de l'oeil
+chaque chapelle, et la moitié de l'autre, lorsqu'une main le toucha au
+passage, sortant de l'ombre d un pilier.
+
+Il s'arrêta, mais ne parla point, parce que la créature humaine qui
+était là, tapie dans l'angle profond laissé derrière la chaire, mit
+un doigt sur ses lèvres et montra ensuite un confessionnal situé à
+quelques pas de là.
+
+Le patron s'agenouilla sur la dalle et prit l'attitude de la prière.
+
+L'instant d'après, la porte du confessionnal s'ouvrit, et un prêtre
+jeune encore, dont la tonsure laissait une place d'une blancheur
+éclatante au milieu d'une forêt de cheveux noirs, se dirigea vers
+l'autel de la Vierge et s'y prosterna.
+
+Après une courte oraison, pendant laquelle il frappa trois fois sa
+poitrine, le prêtre baisa la pierre en dehors de la balustrade, et
+gagna la sacristie.
+
+L'ombre sortit alors de son encoignure et dit:
+
+--Maintenant, nous sommes seuls.
+
+C'était un enfant, ou du moins il semblait tel, car sa tête ne venait
+pas tout à fait à l'épaule de son compagnon, mais sa voix avait un
+timbre viril, et le peu qu'on voyait de ses traits donnait un démenti
+à la petitesse de sa taille.
+
+--Y a-t-il longtemps que tu es là, Patou? demanda notre homme.
+
+--Monsieur le gardien, répondit l'ombre, la clinique du docteur
+Loysel a fini à trois heures douze minutes, et il y a loin de
+Saint-Louis-en-l'Ile à l'Ecole de médecine.
+
+--Qu'as-tu vu? interrogea encore celui qu'on nommait ici M. le
+gardien, et là-bas « le patron ».
+
+Au lieu de répondre, cette fois, le prétendu enfant secoua d'un
+mouvement brusque la chevelure hérissée qui se crêpait sur sa forte
+tête, et murmura comme en se parlante lui-même:
+
+--Je serais bien venu plus tôt, mais le professeur Loysel faisait sa
+leçon sur l'_Organon_ de Samuel Hahnemann. Voilà huit jours que dure
+cette parenthèse, où il n'est pas plus question de clinique que du
+déluge. Je n'avais jamais entendu parler de ce Samuel Hahnemann, mais
+on l'insulte tant et si bien à l'Ecole, que je commence à le regarder
+comme un grand inventeur...
+
+--Patou, mon ami, interrompit le gardien, vous autres de la Faculté,
+vous êtes tous des bavards. Il ne s'agit pas de ce Samuel, qui doit
+être un juif ou tout au moins un baragouineur allemand, puisqu'il a un
+nom en _mann_... Qu'as-tu vu? Dis vite!
+
+--Ah! monsieur le gardien, répliqua Patou, de drôles de, choses,
+parole d'honneur! Les gens de police doivent s'amuser, c'est certain,
+car pour une fois que j'ai fait l'espionne, je me suis diverti comme
+un ange!... La jolie femme, dites donc!
+
+--Quelle femme?
+
+--La comtesse.
+
+--Ah! ah! fit le gardien, c'est une comtesse!
+
+--L'abbé Martel l'a appelée ainsi... Mais pensiez-vous que je voulais
+parler de votre Angèle, pauvre cher coeur, puisque vous me demandiez:
+Quelle femme?
+
+--N'as-tu point vu Angèle?
+
+--Si fait... bien pâle et avec des larmes dans ses beaux yeux.
+
+--Et René?
+
+--René aussi... plus pâle qu'Angèle... mais le regard brûlant et
+fou...
+
+--Et as-tu deviné?
+
+--Patience!... Au lit du malade, celui qui expose le mieux les
+symptômes ne découvre pas toujours le remède. Il y a les savants et
+les médecins: ceux qui professent et ceux qui guérissent... Je vais
+vous exposer les faits: je suis le savant... vous serez le médecin, si
+vous devinez le mot de la charade... ou des charades, car il y a là
+plus d'une maladie, j'en suis sûr.
+
+Un bruit de clefs se fit entendre en ce moment du côté de la
+sacristie, et le bedeau commença une ronde, disant à haute voix: On va
+fermer les portes.
+
+Hormis le gardien et Patou, il n'y avait personne dans l'église. Le
+gardien se dirigea vers rentrée principale, mais Patou le retint et se
+mit à marcher en sens contraire.
+
+En passant près du petit bénitier de la porte latérale, le gardien
+y trempa les doigts de sa main droite, et offrit de l'eau bénite à
+Patou, qui dit merci en riant.
+
+Le gardien se signa gravement.
+
+Patou dit:
+
+--Je n'ai pas encore examiné cela. Hier je me moquais de Samuel
+Hahnemann, aujourd'hui j'attacherais volontiers son nom à mon chapeau;
+quand j'aurai achevé mon cours de médecine, je compte étudier un peu
+la théologie, et peut-être que je mourrai capucin.
+
+Il s'interrompit pour ajouter en montrant la porte:
+
+--C'est par là que M. René est sorti et après lui Mlle Angèle. Le
+gardien était pensif.
+
+--Tu as peut-être raison de tout étudier, Patou, mon ami, dit-il avec
+une sorte de fatigue, moi je n'ai rien étudié, sinon la musique,
+l'escrime et les hommes...
+
+--Excusez du peu! fit l'apprenti médecin.
+
+--Il est trop tard pour étudier le reste, acheva le gardien. Je suis
+du passé, tu as de l'avenir: le passé croyait à ce qu'il ignorait;
+vous croirez sans doute à ce que vous aurez appris; je le souhaite,
+car il est bon de croire. Moi, je crois en Dieu qui m'a créé; je crois
+en la république que j'aime et en ma conscience qui ne m'a jamais
+trompé.
+
+Patou sauta sur le pavé de la rue Poultier, et fit un entrechat à
+quatre temps qu'on n'eût point espéré de ses courtes jambes.
+
+--Vous, patron, dit-il en éclatant de rire, vous êtes naïf comme un
+enfant, solide comme un athlète et absurde comme une jolie femme.
+Vous confondez toutes les notions. J'ai un petit-neveu qui me disait
+l'autre jour: J'aime maman et les pommes d'api. C'est de votre...
+A propos!--c'est cette belle comtesse blonde qui me fait songer à
+cela,--quel sujet à disséquer! J'étudie en ce moment les maladies
+spéciales de la femme. J'aurais grand besoin de quelqu'un... j'entends
+quelqu'un de jeune et de bien conformé... un beau sujet... Auriez-vous
+cela dans votre caveau de bénédiction, M. Jean-Pierre?
+
+
+
+
+III
+
+GERMAIN PATOU
+
+
+Il faisait presque nuit. Un seul pas, lourd et lent sonnait sur le
+pavé si vieux, mais presque vierge, de ces rues mélancoliques où nul
+ne passe et que le clair regard des boutiques ouvertes n'illumine
+jamais. Ce pas solitaire était celui d'un pauvre estropié qui allait,
+allumant l'une après l'autre les mèches fumeuses des réverbères avares
+de rayons.
+
+L'estropié cahotait sous ses haillons comme une méchante barque
+secouée par la houle. Il chantait une gaudriole plus triste qu'un
+_libéra_.
+
+Patou et l'homme que nous avons désigné sous tant de noms déjà, le
+patron des maçons du Marché-Neuf, M. le gardien, M. Jean-Pierre,
+descendaient de la petite porte de l'église Saint-Louis au quai de
+Béthune. Dans l'ombre, la différence qui existait entre leurs tailles
+atteignait au fantastique. Patou semblait un nain et Jean-Pierre un
+géant.
+
+Quelque jour nous retrouverons ce nain, grandi, non par au physique
+beaucoup, mais au moral; nous verrons le docteur Germain Patou porter
+à son chapeau, selon sa propre volonté, le nom de Samuel Hahnemann
+comme une cocarde et produire de ces miracles qui firent lapider une
+fois, à Leipzig, le fondateur de l'école homéopathique, mais qui
+fondirent plus tard le bronze dont est faite sa statue colossale,
+la statue de ce même Samuel Hahnemann, érigée au beau milieu de la
+maîtresse place, en cette même cité de Leipzig, sa patrie.
+
+Si l'on pouvait appliquer un mot divin à ces petites persécutions qui
+arrêtent un instant, puis fécondent le progrès à travers les siècles,
+nous dirions que la plus curieuse de toutes les histoires à faire est
+celle des calvaires triomphants.
+
+Dans cette comédie bizarre et terrible que nous mettrons bientôt en
+scène sous ce titre: _Numéro treize_, le docteur Germain Patou aura un
+rôle.
+
+Le patron répondit ainsi a sa dernière question:
+
+--Petit homme, tu ne parles pas toujours avec assez de respect des
+choses qui sont à ma garde. Je n'aime pas la plaisanterie à ce sujet;
+mais tu vaux mieux que ton ironie, et l'on dit que pour le métier que
+tu as choisi il n'est pas mauvais de s'endurcir un peu le coeur. Je
+t'ai connu enfant; je n'ai pas fait pour toi tout ce que j'aurais
+voulu.
+
+Patou l'interrompit par une nouvelle pression de main.
+
+--Halte-là, s'écria-t-il. Vous m'avez donné deux fois du pain,
+monsieur Sévérin, prononça-t-il avec une profonde émotion qui vous eût
+étonné bien plus encore que l'entrechat à quatre compartiments: le
+pain du corps et celui de l'âme; c'est par vous que j'ai vécu, c'est
+par vous que j'ai étudié; si je domine mes camarades à l'école, c'est
+que vous m'avez ouvert ce sombre amphithéâtre près duquel vous dormez,
+miséricordieux et calme, comme la bonté incarnée de Dieu...
+
+Sur la main du patron une larme tomba.
+
+--Tu es un bon petit gars! murmura-t-il, merci.
+
+--Je serai ce que l'avenir voudra, repartit Patou, qui redressa sa
+courte taille. Je n'en sais rien, mais je puis répondre du présent et
+vous dire que, sur un signe de vous, je me jetterais dans l'eau ou
+dans le feu, à votre choix!
+
+Le patron se pencha sur lui et le baisa, répétant à demi-voix:
+
+--Merci, petit homme. Je serais bien embarrassé de dire au juste où le
+bât me blesse, mais je sens que j'aurai bientôt besoin de tous ceux
+qui m'aiment... Dis-moi ce que tu as vu.
+
+Ils se reprirent à marcher côte à côte, et Patou commença ainsi:
+
+--Quand je suis arrivé, après l'école, l'abbé Martel était seul avec
+le gros marchand de chevaux. Ils parlaient de ceci et de cela, de
+l'arrestation de Pichegru, je suppose, car l'abbé Martel a dit:
+
+«--Le malheureux homme a terni en quelques jours de bien belles années
+de gloire.
+
+«--Savoir, savoir! a répondu le gros maquignon; ça dépend du point de
+vue!»
+
+Puis il ajouta:
+
+«--Monsieur l'abbé, vous savez que je ne me mêle guère de politique.
+Mon commerce avant tout, et s'il arrivait quelque chose au premier
+consul, vous jugez quel gâchis!
+
+«--Que Dieu nous en préserve!» a dit l'abbé en faisant un grand signe
+de croix.
+
+Après quoi il a donné au maquignon l'adresse d'une personne dont je
+n'ai pas entendu le nom et qui demeure «en son hôtel, chaussée des
+Minimes».
+
+Et il a ajouté:
+
+«--Celle-là est un ange et une sainte.
+
+«--Tout ce que vous voudrez, monsieur l'abbé, a répondu le gros
+marchand, qui a l'air d'un joyeux compère, pourvu qu'elle m'achète une
+paire ou deux de mes beaux chevaux normands...»
+
+--Il n'a point parlé de son neveu? demanda le patron.
+
+--Pas que je sache, répondit Patou, mais je n'ai entendu que la fin de
+leur entretien... Et la leçon du professeur Loysel me trottait encore
+un peu par la tête! Quel gaillard que ce Hahnemann!... Un véritable
+ange, je ne dis pas une sainte, je n'en sais rien, c'est cette blonde
+comtesse. Vous n'avez pas pu la bien voir comme moi. La nuit venait
+déjà, et il faut le grand jour à ces exquises perfections. Des yeux,
+figurez-vous deux saphirs! une bouche qui est un sourire, une taille
+qui est un rêve de grâce et de jeunesse, des cheveux transparents où
+la lumière glisse et joue...
+
+--Petit homme, interrompit le patron, je suis ici pour René et pour
+Angèle.
+
+--Bon! s'écria Patou. Il paraît que je m'enflammais comme une brassée
+de bois sec, patron? Et pourtant je ne me fais pas l'effet d'être un
+amoureux. Mais il est certain que, si le diable pouvait me tenter,
+cette créature-là... Enfin, n'importe; arrivons à M. René de Kervoz.
+Je crois que M. René de Kervoz est du même avis que moi et que votre
+pauvre Angèle avait deviné tout cela avant nous.
+
+Je vais vous faire le procès-verbal pur et simple de ce que j'ai vu.
+Ce n'est pas grand'chose, mais vous êtes un finaud, vous, patron, et
+vous allez trouver du premier coup le mot de l'énigme.
+
+Après le départ du gros marchand de chevaux, l'abbé Martel est rentré
+à la sacristie, et j'ai pris mon poste au coin du pilier. Un pas léger
+m'a fait tourner la tête; un éblouissement a passé devant mes yeux:
+c'était l'ange blond. Parole d'honneur! je n'ai jamais rien imaginé de
+plus charmant... L'ange a franchi le seuil de la sacristie, laissant
+derrière elle ce vent parfumé qui trahissait la présence de Vénus.
+Voir Virgile, Quand elle est ressortie, l'abbé Martel la suivait:
+un beau prêtre, bien vénérable, quoiqu'il s'occupe un peu trop de
+politique.
+
+Il parlait encore politique en gagnant son confessionnal, et il
+disait:
+
+«--Ma fille, le premier consul a fait beaucoup pour la religion;
+je crains que vous ne soyez mêlée à toutes ces intrigues des
+conspirateurs.»
+
+La belle blonde a eu un étrange sourire en répondant:
+
+«--Mon père, aujourd'hui même vous allez connaître le secret de ma
+vie. Une fatalité pèse sur moi. Ne me soupçonnez pas avant que je vous
+aie dit mon malheur et l'espoir qui me reste. Je suis de noble race,
+de race puissante même; la mort a moissonné autour de moi, me laissant
+seule. La lettre de l'archevêque primat de Gran, vicaire général de
+Sa Sainteté en Hongrie, vous a dit que je cherche dans l'Eglise une
+protection, une famille. Les conspirations me font horreur, et si je
+perds la dernière chance que j'ai d'être heureuse par le coeur, mon
+dessein est de chercher la paix au fond d'un cloître.»
+
+Le confessionnal de l'abbé Martel s'est ouvert, puis refermé. Je n'ai
+plus rien entendu...
+
+Ici l'apprenti médecin s'interrompit brusquement pour fixer sur son
+compagnon ses yeux qui brillaient dans la nuit.
+
+--Patron, demanda-t-il, comprenez-vous quelque chose à cela?
+
+--Va toujours, répliqua le gardien, dont la tête pensive s'inclinait
+sur sa poitrine.
+
+--Si vous comprenez, grand bien vous fasse! reprit Patou. Je continue.
+Un quart d'heure environ se passa. Cette brave église de Saint
+Louis-en-l'Ile ne reçoit pas beaucoup de visites. La première personne
+qui entra fut ce grand garçon d'Allemand à qui vous donniez des leçons
+d'escrime dans le temps.
+
+--Ramberg, murmura le gardien. Je l'ai vu.
+
+--C'est une rencontre qui a dû vous étonner, car vous m'aviez dit
+qu'il était reparti pour l'Allemagne. En entrant, il alla droit à
+la sacristie, où l'abbé Martel et la divine blonde le rejoignirent
+bientôt. Dans la sacristie, il y eut une conférence d'un peu plus
+de vingt minutes, à la suite de laquelle la blonde délicieuse alla
+s'agenouiller devant l'autel de la Vierge, tandis que l'Allemand et
+l'abbé Martel prenaient place au confessionnal. Est-ce qu'on ne se
+confesse pas avant de se marier, patron?
+
+Le gardien ne répondit point. Patou poursuivit:
+
+--M. René de Kervoz entra pendant que l'Allemand se confessait. Angèle
+le suivait de près. Vous jugez si j'avais mes yeux et mes oreilles
+dans ma poche!
+
+René de Kervoz traversa l'église d'un pas rapide. Ce ne devait pas
+être la première fois qu'il avait un rendez-vous dans ce lieu, ou tout
+au moins dans un lieu pareil.
+
+Ma déesse blonde entendit le bruit de ses pas et se retourna. Elle mit
+un doigt sur sa bouche. Kervoz s'arrêta comme par enchantement. Ils
+se croyaient seuls tous deux, car Angèle, pâle, essoufflée et prête à
+tomber d'épuisement, mais les yeux en feu et la poitrine haletante, se
+tenait immobile à quelques pas de moi, derrière le même pilier.
+
+La nuit venait déjà. Angèle ne me voyait pas. Quand elle s'agenouilla,
+ne pouvant plus se tenir sur ses jambes, j'aurais pu la toucher, rien
+qu'en étendant la main.
+
+Je restais immobile, mais j'avais le coeur serré par le bruit sourd
+des sanglots qui déchiraient sa poitrine.
+
+Ils devaient se croire seuls. Ni l'un ni l'autre ne soupçonnait ma
+présence, et, du confessionnal où l'abbé Martel écoutait l'Allemand,
+on ne peut voir l'autel de la Vierge.
+
+La charmante inconnue avait une figure à peindre, éclairée qu'elle
+était par les dernières lueurs du jour passant à travers les vitraux.
+Derrière moi, la pauvre Angèle murmurait d'une voix noyée par les
+larmes:
+
+«--Mon Dieu, mon'Dieu! qu'elle est belle!»
+
+Kervoz a voulu parler; un geste impérieux a fermé sa bouche.
+
+La reine des blondes souriait comme une madone.
+
+Elle a prononcé quelques mots qui ne sont pas venus jusqu'à moi, et il
+m'a semblé que son doigt désignait le confessionnal de l'abbé Martel.
+
+L'entrevue, du reste, n'a pas duré une minute.
+
+La main de ma belle inconnue s'est étendue vers le dehors, et René de
+Kervoz, avec une obéissance d'esclave, a quitté l'église par la porte
+latérale.
+
+Angèle, la pauvre enfant, s'est relevée en gémissant, pour s'élancer
+encore sur ses traces.
+
+Juste à ce moment la confession de l'Allemand prenait fin. Mon
+inconnue, car elle est à moi aussi, patron, et quoique je sois un
+assez laid papillon, je me brûlerais volontiers les deux ailes à ce
+flambeau diabolique ou céleste, mon inconnue a rejoint M. de Ramberg,
+et ils se sont agenouillés l'un près de l'autre.
+
+Avant de partir, ils se sont inclinés tous deux devant le
+confessionnal, d'où est sorti une parole de bénédiction.
+
+C'est tout, sauf ce détail que j'ai entendu tomber dans le tronc des
+pauvres une double offrande, lourde et sonore.
+
+Vous savez le reste mieux que moi, puisque vous êtes entré au moment
+où ils sortaient ensemble...
+
+--Maintenant, patron, s'interrompit le petit médecin, qui fixa sur son
+compagnon ses yeux brillants de curiosité, ayez pitié de moi. Si vous
+voyez clair, dites-moi bien vite le mot de cette charade, car je
+grille de savoir! N'est-ce qu'une intrigue galante? La vieille
+histoire d'une jolie femme jouant sous jambe deux amoureux?
+Sommes-nous sur la trace d'un complot? Ce prêtre est-il trompé? est-il
+complice? Tout est bizarre là-dedans, jusqu'au gros marchand de
+chevaux, dont la figure m'apparaît menaçante et terrible, quand je
+regarde en arrière... Vous ne répondez pas patron?
+
+Le gardien était en effet pensif et silencieux.
+
+Ils s'étaient arrêtés au bout de la rue Poultier, devant le parapet du
+quai qui regarde le port aux vins. La lune, qui se levait derrière les
+arbres de l'île Louviers, prolongés par les peupliers énormes du Mail
+Henri IV, frappait obliquement le courant de la Seine et y formait
+un long spectre tout fait de paillettes mobiles. Il n'y a plus d'île
+Louviers, et les peupliers géants de l'Arsenal sont tombés.
+
+Vers l'ouest, tout le long de l'eau. Paris allumait gaiement ses
+bougies, ses lampes et ses réverbères; du côté de l'est, c'était
+presque la nuit campagnarde, car l'île Louviers et le Mail cachaient
+le quartier de l'Arsenal, et, sur l'autre bord de la Seine, le regard
+devait aller jusqu'à Ivry, par delà le jardin des Plantes, pour
+rencontrer quelques lumières.
+
+Une seule lueur, vive et rouge, attirait l'oeil au coin de la rue de
+Bretonvilliers. C'était la provocante lanterne du cabaret d'Ezéchiel,
+le maître de la _Pèche miraculeuse_.
+
+Il n'y avait pas une âme sur le quai, mais le silence y était troublé
+parfois tout à coup par de soudaines rumeurs mêlées d'éclats de rire.
+Ce bruit venait de la rivière, et pour en connaître l'origine il eût
+suffi de se pencher au-dessus du parapet.
+
+Les pêcheurs de miracles étaient à leur poste malgré l'heure avancée.
+Il y avait sur la berge une ligne pressée de bonnes gens qui jetaient
+l'hameçon avec un zèle patient. Les clameurs et les rires étaient
+produits par ces petits incidents qui égayent constamment la pêche en
+rivière de Seine, où l'hameçon accroche plus de vieux chapeaux,
+plus de bottes noyées et plus de carcasses de chats décédés que
+d'esturgeons.
+
+Chaque déconvenue de ce genre amenait des transports de joie.
+
+L'apprenti médecin, qui était évidemment un gaillard à s'amuser de
+tout, écouta un instant le remue-ménage qui se faisait au bas du mur.
+Il avait l'air de connaître très bien l'endroit ainsi que le genre de
+besogne qui réunissait tout ce monde. Au bout d'une minute ou deux, il
+releva la tête vers son compagnon et répéta:
+
+--Patron, vous ne répondez pas?
+
+Le gardien avait mis ses deux coudes sur le parapet, au delà duquel
+son regard plongeait.
+
+--Crois-tu à cela, toi, Patou? demanda-t-il en pointant du doigt la
+rangée de pécheurs qui en ce moment se taisait.
+
+--Je crois à tout, répliqua le petit homme: c'est moins fatigant que
+de douter. D ailleurs j'ai acheté, ici, la semaine passée, un fémur
+de toute beauté qui semblait désarticulé par un préparateur de
+l'amphithéâtre.
+
+--Ah!... fit le gardien.
+
+Il ajouta:
+
+--On l'avait retiré de l'eau, ton fémur!
+
+--Il n'y avait pas séjourné longtemps, repartit Patou, et rien ne
+m'ôtera de l'idée qu'il y a là-dessous quelque diablerie... Mais tout
+cela n'est pas une réponse à ma question. En savez-vous plus long que
+moi, oui ou non?
+
+Le gardien s'assit sur le parapet et souleva son chapeau pour essuyer
+la sueur qui baignait son front dépouillé.
+
+--Ce qui se passe, là, dit-il, est une énigme pour moi comme pour toi.
+C'est parce que je ne comprends pas que j'ai peur.
+
+Il était ému profondément; il dit encore:
+
+--Je ne voudrais pas qu'on fit du mal au premier consul, je l'aime,
+quoique je le soupçonne de vouloir confisquer la république... Mais le
+premier consul est bon pour se défendre si on l'attaque; je ne pense
+pas au premier consul... Angèle, René, ces deux enfants-là sont le
+sang de mon coeur... je donnerais ma main droite pour savoir!
+
+--Une vaillante main! s'écria Patou; ce serait trop cher!
+
+--Que ce soit une intrigue d'amour, poursuivit le gardien, une
+conspiration ou les deux ensemble... ou encore quelqu'une de ces
+ténébreuses scélératesses qui profitent des temps troublés pour
+aboutir, il y a quelque chose... je sens, qu'il y a quelque chose de
+menaçant et de sanglant... Je saurai le fond de tout ceci, dussé-je
+aller jusqu'au préfet de police!...
+
+Patou eut un ricanement qui ne témoignait pas d'une haute confiance en
+cet important magistrat.
+
+--J'irai plus loin s'il le faut, poursuivit le gardien, Il y a déjà un
+de mes trois amis d'Allemagne qui a disparu. Si Ramberg disparaît, ce
+sera dans le même trou. J'avais prévenu le premier, j'avertirai le
+second; mais cet femme est belle, et son regard donne le vertige...
+
+--Vous croiriez!... commença Patou, qui resta bouche béante.
+
+--J'ai peur! dit pour la troisième fois le gardien. Le petit homme
+murmura:
+
+--C'est vrai! son regard donne le vertige... Je commence à comprendre.
+
+Il y eut une explosion de cris au bord de l'eau.
+
+--Tiens bon, Colinet, disait-on.
+
+--Ferme, Colinet! ne laisse pas aller!
+
+--Colinet, tu tiens ta fortune! Amène!
+
+Nos deux compagnons se mirent au balcon sur le parapet et regardèrent.
+
+Aux lueurs de la lune ils purent voir les rangs des pêcheurs qui se
+rompaient pour entourer un homme en costume misérable, attelé à une
+ligne de fond et tirant de toute sa force.
+
+--Pour le coup, ça doit être une baleine! grommela Patou.
+
+--Ou un cadavre tout entier, dit le gardien.
+
+On vint en aide à Colinet, dont la ligne était solide, et après
+quelques efforts prudemment dirigés, l'objet pêché parut à fleur
+d'eau, éclairé par des torches de paille que les assistants curieux
+avaient allumées.
+
+Un formidable éclat de rire éveilla les échos déserts du rivage,
+depuis le chevet de Notre Dame jusqu'au quai de la Râpée.
+
+--Bravo, Colinet!
+
+--Colinet a de la chance!
+
+--Colinet a pêché un pierrot à la ligne de fond, avec une boule de
+terre glaise! Vive Colinet!
+
+L'objet était en effet un pierrot, habillé de pied en cap avec la
+défroque traditionnelle du bouffon de la comédie italienne, mais ce
+n'était pas un noyé en chair et en os. Pour un motif ou pour un autre,
+on avait joué ce tour lugubre aux pêcheurs de miracles, de couler à
+leur place favorite un mannequin bourré de paille et de sable.
+
+Le bruit de la berge fut longtemps à se calmer. Colinet, dépourvu de
+mauvaise honte, fit un paquet des loques qui habillaient le mannequin
+et les mit aux enchères sur le prix de quarante sous.
+
+Patou avait ri d'abord comme les autres, mais la réflexion vint, et il
+dit:
+
+--Ceux qui ont fait cela devaient avoir un intérêt.
+
+--Petit homme, répliqua brusquement le gardien, je n'ai plus besoin
+de toi. Monte à présent à la maison, où ma bonne femme est seule et
+peut-être inquiète. Angèle doit être rentrée à l'heure qu'il est. Si
+tu connais un remède contre le chagrin, fais-lui une ordonnance...
+Annonce que je rentrerai tard, et bonne nuit.
+
+Patou, ainsi congédié, s'éloigna docilement dans la direction du
+Pont-Marie. Le gardien, resté seul, se mit à marcher lentement vers le
+cabaret d'Ezéchiel, à l'enseigne de la _Pêche miraculeuse_.
+
+
+
+
+IV
+
+LE COEUR D'OR
+
+
+Si la Dame aux Camélias, cette photographie après décès tirée par
+Alexandre Dumas fils, le poète charmant et implacable, avait pris
+passage en temps utile sur un clipper de _l'Australian general
+company_, elle se serait guérie de sa phtisie pulmonaire et figurerait
+maintenant dans les fêtes du Trois-quarts-du-monde en qualité de
+baronne de n'importe-quoi. Elle serait riche terriblement; elle aurait
+à ses pieds toutes les illustrations de l'époque et ferait à ses
+contemporains l'aumône de mémoires en dix volumes, instructifs,
+amusants et tout particulièrement propres à former le coeur du
+dix-neuvième siècle.
+
+Il faut une Californie aux prêtresses d'amour, qu'elles soient dames
+aux camélias de dix louis ou dames aux giroflées d'un sou, que
+l'Eldorado soit le Pérou antique ou la Nouvelle-Galles du Sud. Elles
+ne toussent plus dès qu'elles s'en vont en guerre, à l'instar de
+Marlboroug, Colomb, Cortès, Pizarre, le capitaine Cook, ont découvert
+et conquis pour elles deux parties du monde sur cinq; M. Benazet a
+fondé la sixième. Les vîtes-vous jamais cracher le sang au bruit
+de l'or remué à la pelle? Ont-elles jamais manqué à aucun tripot,
+brillant ou humble?
+
+Dieu nous préserve de comparer le sordide cabaret d'Ezéchiel aux
+merveilleux champs d'or qui entourent Melbourne, le Paris océanéen,
+aux romanesques _placers_ de la mer Vermeille, ni même à ce gentil
+paradis de Bade. Entre les tripots il y a des catégories.
+
+Nous voulons dire seulement que tout tripot, hideux ou magnifique,
+attira ces dames aux fleurs comme la laine attire les mites; elles y
+sont bien, elles s'y portent à merveille; c'est là, évidemment, leur
+atmosphère propre.
+
+Il y avait des dames aux giroflées dans le cabaret du brave Ezéchiel,
+qui était un tripot. Ce pauvre champ d'or du quai de Béthune attirait
+les aventureuses de la Cité et du faubourg Saint-Marceau, qui venaient
+voir Midas en guenilles risquer sur une carte sale l'indigente aubaine
+arrachée aux boues de ce Pactole pour rire.
+
+Ezéchiel seul gagnait à cela un peu d'argent. Que l'histoire de la
+première épave retirée du fleuve, la bague en diamants, fût controuvée
+ou authentique, il est certain qu'Ezéchiel en avait très habilement
+profité.
+
+C'était un bonhomme long, maigre, jaune de teint et de cheveux; il
+avait la figure plate, le regard insignifiant, le sourire déteint. La
+ruse en lui se cachait sous une épaisse couche d'innocence. Vous avez
+tous connu de ces paroissiens, moitié Normands, moitié juifs, qui en
+remontreraient aux Auvergnats eux-mêmes pour la coquinerie.
+
+Ezéchiel, avant de passer capitaliste, était pêcheur de son état.
+Il savait par expérience comment on donne rendez-vous au poisson en
+jetant d'avance l'appât abondant à de certaines places. Avait-il
+préparé ici une place, non point pour les poissons, mais pour les
+dupes?
+
+Cette idée-là n'était encore venue à personne.
+
+La seule chose qui étonnât dans l'histoire d'Ezéchiel, c'était le rare
+bonheur avec lequel il avait vaincu les difficultés matérielles qui
+s'opposaient à l'établissement même de son cabaret.
+
+Le quai de Béthune présentait alors comme aujourd'hui un alignement
+rigide et monumental. Il n'y avait point là de place pour une baraque.
+De l'autre côté de la pointe, aux environs de l'hôtel Lambert, qui
+donne son nom maintenant aux bains des dames, on trouvait bien
+quelques masures, mais elles tournaient le dos au lieu consacré déjà
+par la première trouvaille. Il fallait que le _Casino_ fût à proximité
+de la plage: on ne pouvait mieux choisir que le coin de la rue de
+Bretonvilliers.
+
+Seulement les deux coins de cette rue étaient formés par deux grands
+diables d'hôtels aux murs rectangulaires, en pierres de taille, épais
+comme des remparts. Le vrai miracle, pour Ezéchiel, c'avait été
+d'obtenir la permission d'attaquer un de ces angles et de nicher son
+bouge dans l'épaisseur de cette noble maçonnerie, comme on voit la
+larve impudente arrondir sa demeure dans l'aubier sain d'un grand
+arbre.
+
+Ezéchiel avait obtenu cette permission.
+
+Le cabaret de la _Pêche miraculeuse_, sorte de caverne irrégulière,
+s'insinuait en boyau à l'intérieur des bâtiments et ne prenait qu'un
+tiers environ de la hauteur du rez-de-chaussée. Depuis que le Marais a
+pris faveur dans l'industrie, nombre d'hôtels ont du reste, suivi cet
+exemple, ouvrant leurs propres flancs, comme le pélican, non point par
+charité, mais par avarice.
+
+Le sol du cabaret d'Ezéchiel était un peu plus bas que la rue. On y
+buvait, on y mangeait, on y jouait, on y achetait lignes, hameçons,
+appâts, gaules, tout ce qu'il fallait, en un mot, pour harponner des
+poissons, nourris de bagues chevalières.
+
+L'hôtel appartenait à un respectable vieillard, M. d'Aubremesnil,
+ancien conseiller au parlement, qui n'avait point émigré et vivait à
+Versailles. Il n'y avait d'habité qu'un pavillon, situé au bout d'un
+grand jardin, et dont l'entrée était rue Saint-Louis, vis-à-vis des
+communs de l'hôtel Lambert.
+
+Ce pavillon avait été loué quelques mois auparavant par une jeune dame
+d'une rare beauté, qui vivait solitairement et s'occupait de bonnes
+oeuvres.
+
+Quand notre homme, le «patron» des maçons du Marché-Neuf, arriva au
+seuil du bouge à demi souterrain où le brave Ezéchiel était maître
+après Dieu, il hésita, tant l'aspect de cette caverne était repoussant
+et obscène. Il y a bien longtemps que Paris a jeté loin de lui ces
+souillures; Paris, malgré les exagérations de certains peintres à la
+plume, est une des villes les moins déshonorées de l'univers. Ce qui,
+à Paris, serait de nos jours une monstrueuse exception, se rencontre à
+chaque pas dans les plus beaux quartiers de Londres, cette Babylone de
+la débauche glaciale et de l'ennui impudique.
+
+Mais les moeurs de Paris, en 1804, gardaient encore l'effronté cachet
+du Directoire. La lanterne de la _Pêche miraculeuse_ n'éclairait bien
+que le dehors. Au dedans, c'était un demi-jour brumeux, dans lequel
+grouillaient des nudités à peine voilées. Une demi-douzaine de femmes
+étaient là, vautrées sur des sophas de bois recouverts de quelques
+brins de paille, buvant, jouant ou regardant jouer un nombre égal
+d'hommes appartenant à la classe abandonnée des batteurs de pavés.
+Ce n'était pas français, à vrai dire, pas plus que les stupides et
+froides nuits de Paul Niquet ne sont françaises. On peut regarder ces
+hideuses choses comme des emprunts désespérés faits à la dégradation
+anglaise.
+
+Londres seul est le cadre favorable pour ces horreurs sans rémission,
+où le vice prend physionomie de torture et où les misérables s'amusent
+comme on souffre en enfer. A Paris, le vice garde toujours une bonne
+part de forfanterie; à Londres la perdition sérieuse et convaincue
+nage dans le boue naturellement comme le poisson dans l'eau.
+
+Quiconque a pénétré de nuit dans les _spirit-shops_ de l'ancien
+quartier Saint-Gilles, où même dans les _gin-palaces_ groupés en
+foule, en pleine ville fashionable, autour de Covent-Garden, doit
+reconnaître la vérité de ce dire: A Paris, l'horreur est une mode
+excentrique; à Londres, c'est un fruit du terroir.
+
+Le gardien hésita, pris à la gorge par les exhalaisons fétides qui
+sortaient de ce souterrain, mais son hésitation ne dura pas. Il était
+homme à franchir de bien autres barrières.
+
+--Je sais un autre caveau, pensa-t-il, où l'air est encore plus
+mauvais.
+
+Et il entra, souriant avec mélancolie.
+
+Quoiqu'il n'eût, certes, pas l'air d'un grand seigneur par son
+costume, et qu'un bourgeois bien mis eût regardé avec dédain la grosse
+étoffe de ses vêtements, il y avait un tel contraste entre sa tenue et
+celle des habitués de la _Pêche miraculeuse_, que son apparition fit
+scandale.
+
+Il n'était pas sans exemple qu'un honnête homme, excusé par sa passion
+pour la pêche à la ligne, fût entré de jour chez Ezéchiel qui tenait,
+nous l'avons dit, boutique d'engins de toute sorte; mais après la nuit
+tombée, la physionomie de son bouge était si nettement caractérisée,
+que le plus vaillant des badauds eût pris ses jambes à son cou après
+avoir jeté un coup d'oeil à l'intérieur.
+
+--Voilà un agneau! dit une des giroflées.
+
+--Un mouton plutôt, riposta un coquin à figure patibulaire qui tenait
+les cartes à une partie de _foutreau_ (noble jeu qui est un dérivé de
+la bouillotte) et dont le nez busqué portait une _drogue_ ou pincette
+de bois crânement posée de travers: un vieux mouton! et dur! Voyez
+voir à lui, Ezéchiel.
+
+Ezéchiel n'avait pas besoin qu'on le mit en arrêt: c'était un chien
+de race. Il vint au-devant du gardien la pipe à la bouche et d'un air
+mauvais.
+
+--Que vous faut-il, citoyen? demanda-t-il.
+
+--Du vin, répondit le patron, qui s'assit.
+
+Ezéchiel prit un air insolent.
+
+--Mon vin n'est pas assez bon, dit-il, pour un monsieur de votre
+sorte.
+
+Les femmes éclatèrent de rire, les hommes s'écrièrent:
+
+--Le rentier s'est trompé de porte.
+
+Le patron ôta son chapeau, qui n'était pas neuf, et le posa sur la
+table. Comment dire cela? Il y avait bien en effet du rentier dans
+l'aspect de ce crâne à demi dépouillé, que le regard débonnaire de
+deux grands yeux bleus marquait au sceau d'une sorte de candeur, mais
+il y avait aussi autre chose.
+
+Le mouton avait je ne sais quoi du loup.
+
+Les attaches de son cou se dégageaient selon de grandes lignes, ses
+mouvements étaient larges et souples; malgré les allures placides
+qu'il affectait, on découvrait en lui je ne sais quoi qui annonce le
+_découplement_ des muscles et fait les athlètes.
+
+Les hommes se sentirent mal à l'aise sous son regard, et les femmes
+cessèrent de railler.
+
+--Donne ton vin tel qu'il est, l'ami, dit-il à Ezéchiel, et fais vite:
+j'ai soif.
+
+Le cabaretier, cette fois, obéit en grondant.
+
+Quand il revint avec la demi-pinte d'étain pleine et le verre humide,
+princesses et coquins avaient repris le cours de leurs ébats.
+
+--L'ami, lui dit le gardien en touchant du pied une escabelle,
+asseyez-vous là, que nous causions tous deux.
+
+--Croyez-vous que j'aie le temps de causer?... commença Ezéchiel.
+
+--Je ne sais pas si vous avez le temps, l'ami, et peu m'importe. J'ai
+besoin de m'entretenir avec vous: prenez ce siège.
+
+--Si je ne veux pas, cependant... fit le cabaretier.
+
+--Si vous ne voulez pas, l'interrompit le patron en se versant rasade,
+nous traiterons tout haut un sujet dont vous aimeriez mieux parler
+tout bas.
+
+Il but. Ezéchiel s'assit.
+
+--Le fait est, reprit tranquillement le patron, que votre vin est
+détestable... Combien cela vous a-t-il coûté, l'ami, pour obtenir
+permission de déshonorer l'encoignure de l'hôtel d'Aubremesnil?
+
+Ezéchiel baissa ses gros sourcils, derrière lesquels un éclair
+s'alluma.
+
+--Et quel cimetière avez-vous profané, poursuivit le patron, pour
+donner tant de chair morte aux poissons, ici près car vous n'êtes pas
+un tigre, l'ami, je vous connais: vous n'êtes qu'un chacal.
+
+La colère du cabaretier combattait une évidente terreur. Ces deux
+sentiments se traduisaient par la contraction de ses traits et par la
+pâleur de ses lèvres.
+
+--Qui êtes-vous? demanda-t-il.
+
+--Je suis, répliqua le gardien, l'homme qui va et vient, la nuit, sur
+la rivière. Je n'y cours pas le même gibier que vous. Nous nous sommes
+rencontrés le soir où vous devîntes riche.
+
+--Ah! fit Ezéchiel, c'était vous?
+
+Il ajouta d'une voix sourde:
+
+--Il y avait aussi une morte dans votre bateau!
+
+Le gardien inclina gravement la tête en signe d'affirmation.
+
+Puis il tira de sa poche une pièce de six livres, qu'il déposa sur la
+table.
+
+--Je ne suis pas riche, l'ami, dit-il, et je ne vous veux point de
+mal. Je sortirai de chez vous comme j'y suis entré, si vous me faites
+savoir le nom de la femme qui vous paye. Vous n'êtes qu'un aveugle
+instrument: aucun malheur ne vous arrivera par moi...
+
+Le cabaretier avait courbé la tête. Il recula tout à coup et saisit
+son escabelle par un pied pour la brandir au-dessus de sa tête.
+
+--A moi, les fils! s'écria-t-il. Celui-là est un agent de Cadoudal! Il
+venait ici acheter du monde pour tuer le premier consul! Sa tête vaut
+cher: gagnons la prime!
+
+Cette accusation, si absurde qu'elle puisse paraître, et surtout si
+complètement étrangère au sujet de l'entretien qu'elle interrompait,
+ne doit point surprendre. Chaque moment a son cheval de bataille. Nous
+avons vu dans Paris certaine heure où le premier venu aurait pu tuer
+un passant en l'accusant d'avoir jeté de la poudre de choléra dans la
+Seine.
+
+Les habitués de la _Pêche miraculeuse_ bondirent sur leurs pieds et
+s'élancèrent pour barrer le chemin de la porte. Le patron eut un
+sourire.
+
+--Ce n'est pas là ma route, murmura-t-il.
+
+Il se leva à son tour et remit avec beaucoup de sang-froid son chapeau
+à larges bords sur sa tête.
+
+--L'ami, reprit-il en gagnant la table où tout à l'heure on jouait, tu
+as trouvé là une assez bonne rubrique; mais tu ne sais pas à qui tu as
+affaire, et il faut quelque chose de plus fort encore pour me mettre
+dans l'embarras... Fais place!
+
+En parlant il avait pris à la main la lampe qui était sur la table.
+
+Comme le cabaretier levait son escabelle, il l'écarta d'un seul revers
+de la main qu'il avait libre, et passa.
+
+Le cabaretier fit quelques pas en chancelant, et ne s'arrêta qu'en
+heurtant la muraille.
+
+--Une rude poigne! dirent ces dames avec admiration. Les hommes
+s'armaient de tout ce qu'ils rencontraient sous leurs mains; plusieurs
+avaient des couteaux.
+
+Ezéchiel grondait:
+
+--Si vous abattez ce chien enragé, vous aurez son pesant d'or à la
+police!
+
+Le patron, pendant cela, tenant toujours sa lampe haute, s'était rendu
+tout au fond du cellier. Il y avait là quelques engins de pêche, des
+filets neufs roulés en paquets et des bottes de gaules. Il jeta de
+côté les gaules, sans trop se presser et découvrit une porte qu'il
+éprouva du pied. La porte céda; elle s'ouvrait en dehors et n'était
+point fermée.
+
+--Aux couteaux! s'écria Ezéchiel, qui s'élança bravement. Celui-là en
+a trop fait: il ne sortira pas vivant d'ici!
+
+Le patron se retourna juste au moment où le cabaretier, bien
+accompagné du reste, arrivait sur lui.
+
+La lampe éclairait sa figure si extraordinairement calme, qu'il y eut
+un temps d'arrêt dans le mouvement des assaillants.
+
+Le patron tendit la lampe à Ezéchiel, qui la reçut d'un geste
+machinal.
+
+--J'ai vu ce que je voulais voir, dit-il, et j'ai gagné ma journée.
+
+--C'est un fou! s'écria une femme prise de pitié à le voir ainsi
+souriant et sans défiance.
+
+--Fermez la porte de la rue, ordonna Ezéchiel, et finissons la
+besogne!
+
+--La! la! fit le patron, qui prit une gaule et la brisa sur son genou,
+juste à la longueur qu'il fallait pour une canne de combat: je vous
+dis que vous ne savez pas à qui vous avez affaire!
+
+Son sourire s'anima, et une lueur éclata dans ses yeux.
+
+Au moment même où la porte de la rue se fermait, le patron fut attaqué
+de trois côtés à la fois: par Ezéchiel, qui, soulevant son escabelle à
+deux mains, lui en déchargea un coup sur la tête, et par deux bandits
+déguenillés, dont l'un lui lança au flanc un coup de couteau donné
+à bras raccourci, tandis que l'autre lui plantait son bâton dans
+l'estomac.
+
+Ce fut une transfiguration. Toute la personne du patron prit un
+admirable caractère de jeunesse et de crânerie. Sa taille se
+développa, sa poitrine s'élargit, son front s'illumina.
+
+Nul ici n'aurait su dire comment les trois attaques furent parées;
+c'est à peine si la tête du patron s'inclina un peu à gauche pour
+laisser passer l'escabeau, tandis que sa moitié de gaule décrivait
+deux demi-cercles, dont l'un fit sauter en l'air le bâton, dont
+l'autre brisa net le poignet, qui tenait le couteau.
+
+Le blessé poussa un hurlement de douleur et de rage.
+
+--Et veillez à ce que la lampe ne s'éteigne pas, dit gaiement
+ce diable de patron: je n'y verrais plus à vous corriger avec
+délicatesse; ce serait tant pis pour vos crânes!
+
+Ezéchiel s'était mis bravement au dernier rang. Il s'arma d'une gaffe
+emmanchée de long et compta de l'oeil ses soldats.
+
+--La Meslin! s'écria-t-il, le coquin a estropié ton homme! pour la
+vie: il faut que les femmes s'en mêlent... S'il n'était pas si maigre,
+je vous dirais que c'est Cadoudal en personne. Je parie ma tête à
+couper qu'on le payera mille écus à la préfecture... Prenez les tisons
+du foyer, mes mignonnes! Brûlons-le! quand on devrait mettre le feu à
+la maison!
+
+La Meslin était une grande femme, solidement bâtie, qui déjà
+s'agenouillait auprès de «son homme» terrassé. Elle se releva et
+bondit comme une lionne vers l'âtre où la marmite bouillait.
+
+--Brûlons le gueux! brûlons-le!
+
+Les hommes s'écartèrent, serrant leurs couteaux et leurs gourdins,
+semblables à l'infanterie qui attend la besogne faite des canonniers
+pour se ruer à la charge.
+
+Le taudis s'emplit de fumée et de flammes; les six mégères secouaient
+leurs brandons.
+
+Le patron fit un saut de côté qui évita le brûlant projectile
+lancé par la Meslin à tour de bras. La terrible canne décrivit une
+demi-douzaine de cercles, et pendant une longue minute, ce fut à
+l'intérieur du bouge un indescriptible tohu-bohu: des cris, des chocs,
+des blasphèmes, des chutes, des grincements de dents et un coup de
+pistolet.
+
+La minute une fois écoulée, voici quel était l'état de la question:
+notre singulier ami, le patron des maçons du Marché-Neuf, se tenait
+debout au beau milieu de la chambre, où les tisons éparpillés fumaient
+de tous côtés; il avait du noir à la joue droite, et le revers de
+sa houppelande était largement brûlé, mais on ne lui voyait aucune
+blessure sérieuse.
+
+Au fond du taudis, les filets commençaient à flamber, atteints qu'ils
+avaient été par les éclats de braise.
+
+Ezéchiel n'avait plus sa gaffe emmanchée de long, dont les morceaux
+jonchaient le sol; en revanche, il portait au front une magnifique
+bosse d'un violet sanguinolent, et sa bouche édentée crachait rouge.
+
+L'homme de la Meslin se roulait dans la boue, tenant encore à la main
+un pistolet déchargé. Ses cheveux crépus n'avaient pas défendu son
+crâne, qui portait une lage fêlure.
+
+Les autres bandits se tenaient à distance, et les femmes épouvantées
+étaient pelotonnées dans un coin, sauf la Meslin, qui essayait de
+soulever la tête fendue de son amant.
+
+Il n'y avait pas eu une seule parole échangée entre l'assiégé, seul de
+son bord, et le troupeau des assaillants.
+
+En ce moment l'assiégé, qui avait perdu l'éclair fulgurant de ses yeux
+et qui semblait aussi calme que s'il eût été flânant dans le Jardin du
+Palais-Royal, mit sa canne sous son bras et plongea sa main dans sa
+poche.
+
+--C'est le diable! grommela Ezéchiel.
+
+--Vous êtes dix contre un, rugit la Meslin, qui se releva ivre de
+rage. Attaquons-le tous ensemble, et mon homme sera vengé!...
+
+Elle s'interrompit en un cri étouffé; le couteau qu'elle avait ramassé
+à terre s'échappa de ses mains!
+
+--Ah! fit-elle en attachant sur le patron un regard stupéfait, c'est
+bien pis que le diable!... Comment ne l'ai-je pas reconnu?... C'est M.
+Gâteloup!
+
+Ce nom de Gâteloup, répété dans tous les coins du cellier, forma un
+long murmure.
+
+L'amant de la Meslin rouvrit les yeux et regarda. Le patron avait
+retiré sa main de sa poche, et nouait tranquillement à sa boutonnière
+l'objet qui l'avait fait reconnaître.
+
+Au premier aspect, cela semblait donner raison aux accusations
+d'Ezéchiel, car les chouans de Bretagne portaient un objet pareil
+comme signe de ralliement à leur chapeau ou sur leur poitrine, et
+Georges Cadoudal devait en avoir un dans sa poche.
+
+Mais bien avant les chouans de Bretagne, la frérie des maîtres en fait
+d'armes parisiens avaient consacré ce signe que professeurs et prévôts
+portaient au côté gauche de leurs plastrons.
+
+C'était un coeur brodé d'or et encadré dans une rosette de rubans
+écarlates.
+
+Chaque maître y ajoutait un signe distinctif qui était en quelque
+sorte un blason et qui disait son nom aux initiés. Or, si le patron
+des maçons du Marché-Neuf était, sous son espèce de bon bourgeois, une
+célébrité de quartier, recevant des coups de chapeau depuis le Palais
+de justice jusqu'à l'Hôtel de Ville, sous un autre aspect, comme
+combattant des bagarres révolutionnaires, comme sauveteur, comme
+entraîneur ou modérateur du peuple, Gâteloup était une gloire
+universellement acceptée, surtout dans la classe pauvre. Les bons
+l'admiraient et l'aimaient, les méchants le redoutaient. Dans le
+danger autrefois, lors des batailles civiles, où il avait joué un rôle
+à la fois terrible et bienveillant, il se faisait reconnaître à l'aide
+de son écu de maître d'armes: un coeur d'or dans un noeud de faveurs
+rouges où deux raies noires, largement accusées, marquaient une croix
+de Saint-André.
+
+Cela signifiait: Je suis Jean-Pierre Sévérin, dit Gâteloup; comme
+jadis les fleurs de lis d'or sur champ d'azur disaient: Bourbon; les
+macles accolées: Rohan; et les seize alérions d'azur cantonnant la
+croix de gueules en champ d'or: Montmorency.
+
+Dans les luttes antiques il n'y avait aucune honte pour l'homme brave
+à se retirer devant un plus fort. Le char d'Achille traversait les
+batailles sans rencontrer devant soi d'autres ennemis que les myopes
+qui ne reconnaissaient pas assez vite le flamboyant bouclier présent
+d'Hippodamie. Les coquins rassemblés au cabaret de la _Pêche
+miraculeuse_ n'étaient nullement imbus de préjugés chevaleresques.
+
+Il n'y eût pas une seule main pour garder une arme, et la Meslin dit
+en montrant son homme.
+
+--Ah! citoyen Gâteloup, c'est encore de la reconnaissance qu'on vous
+doit, car si vous aviez voulu, vous ne me l'auriez pas assommé à demi!
+
+--C'est vrai, ma fille, répliqua le patron, et si j'ai mis mon nom à
+ma boutonnière, c'est que la peur m'a pris de vous assommer tous...
+Éteins le feu, Ezechiel... Vous autres, faites-moi place.
+
+Deux ou trois seaux d'eau lancés à la volée sur les filets qui
+allaient se consumant lentement firent l'affaire. Ezéchiel, le sourire
+aux lèvres, s'était rapproché du vainqueur.
+
+Celui-là devait être un damné scélérat, car il cachait sa rancune sous
+un air obséquieux et caressant.
+
+--Mon bon maître, dit-il, ça nous perd la tête de penser qu'il y a
+un homme dans Paris qui veut tuer le citoyen Bonaparte. Moi qui vous
+parle, je vois partout le traître Cadoudal... Et quant à ce qui est de
+la porte du fond, là-bas, elle mène tout uniment à la cave où je tiens
+mon pauvre vin que vous trouvez si mauvais.
+
+Le patron lui mit la main sur l'épaule, et Ezéchiel fut sur le point
+de s'affaisser comme si on l'eût chargé d'un poids trop lourd.
+
+--Ne me faites point de mal, murmura-t-il.
+
+--Ecoute, l'interrompit le patron... Es-tu homme à répondre
+franchement et honnêtement aux questions qu'on te fera?
+
+--Quant à ça, mon maître, s'écria Ezéchiel, demandez à tout le monde,
+je n'ai que trop de franchise. Le coeur sur la main, toujours!...
+Ah! si j'avais eu un tantinet de malice, mon affaire serait depuis
+longtemps dans le sac!
+
+--C'est pour une dame que tu travailles? prononça tout bas le patron.
+
+--Pour une dame?... répéta Ezéchiel; voilà une idée?
+
+Puis il ajouta en clignant de l'oeil d'une façon confidentielle.
+
+--Eh bien, oui, là. On ne peut rien vous cacher, mon maître. C'est
+pour une dame... et nous essayons de nouer un fil à la patte des
+scélérats qui veulent tuer le premier consul!... est-ce défendu?
+
+La main du patron pesa plus lourde sur son épaule, mais à ce moment
+une éclatante et joyeuse clameur passa au travers de la porte de la
+rue.
+
+--Aubaine! aubaine! criait-on. Ouvrez, citoyen Ezéchiel!
+
+--Il y a eu pêche miraculeuse!
+
+--Et bonne chasse! ajoutèrent d'autres voix qui semblaient plus
+lointaines.
+
+--Nous apportons la marée! dirent les pécheurs.
+
+--Et nous le gibier! firent les chasseurs.
+
+--Ouvre, Ezéchiel! Mais ouvre donc, vieux drôle!
+
+--Faut-il ouvrir, mon bon maître? demanda le cabaretier en adressant
+au vainqueur de la lutte récente une oeillade respectueuse et soumise.
+
+Celui-ci fit un geste de consentement.
+
+La porte roula sur ses gonds, et une compagnie nombreuse entra chargée
+de butin. Ils étaient quatre d'abord, quatre forts lurons, pour porter
+un tout petit panier où il y avait bien une cinquantaine de goujons.
+
+Ensuite venait l'heureux propriétaire du mannequin de paille.
+
+En troisième lieu, deux gamins soutenaient triomphalement une vieille
+culotte, dans la poche de laquelle on avait trouvé une pièce de six
+liards.
+
+--Voici la pêche! cria-t-on. Ferme boutique, Ezéchiel. Il n'y a plus
+rien dans la rivière.
+
+--Je sais bien qui me joue ces tours-là! répondit le cabaretier avec
+mélancolie: ce sont les ennemis du premier consul!
+
+Il fut interrompu par un autre flot qui arrivait clamant:
+
+--Voici la chasse!
+
+Ceux-là apportaient sur des cannes à pêche, disposées en brancard, une
+pauvre belle enfant, évanouie ou morte.
+
+Quand la lueur de la lampe tomba sur son visage livide, mais toujours
+charmant, le patron des maçons du Marché-Neuf poussa un grand cri qui
+était un nom:
+
+--Angèle!
+
+
+
+
+V
+
+LA BORNE
+
+
+Aux premières lignes de cette histoire nous avons vu un jeune homme
+élégant et beau longeant seul le quai de la Grève.
+
+Puis, derrière lui, une charmante jeune fille, seule aussi et qui
+semblait le suivre de loin.
+
+Puis, enfin, un vieil homme, habillé bourgeoisement, mais campé à la
+noble, qui avait l'air de suivre les deux.
+
+Dans le courant de notre récit, nous avons appris le nom du jeune
+homme: René de Kervoz, et le nom de la jeune fille: Angèle.
+
+Quant au vieux bourgeois, ceux qui ont lu le premier épisode de cette
+série: _la Chambre des Amours_, le connaissaient dès longtemps.
+
+Après la scène mystérieuse et presque muette qui eut lieu, vers la
+tombée de la nuit, dans l'église de Saint-Louis-en-l'Ile, entre
+cette blonde éblouissante qu'on appelait Mme la comtesse, l'Allemand
+Ramberg, René et l'abbé Martel, scène dont l'apprenti médecin Germain
+Patou, d'un côté, et Angèle de l'autre, furent les témoins silencieux,
+René de Kervoz sortit le premier.
+
+Angèle le suivit aussitôt, comme elle l'avait fait depuis la place du
+Châtelet.
+
+Elle semblait bien faible; son pas lent et pénible chancelait, mais
+ces pauvres coeurs blessés ont un terrible courage.
+
+Il n'était pas nuit tout à fait encore quand René de Kervoz, sortant
+par la porte latérale, s'engagea dans la rue Poultier. Au lieu de
+tourner vers le quai de Béthune, comme devaient faire plus tard
+Germain Patou et «le patron», il remonta vers la rue Saint-Louis.
+
+Sa marche était lente aussi et incertaine, mais ce n'était pas
+faiblesse.
+
+Ceux qui le connaissaient et qui l'eussent vu en face à cette heure
+auraient remarqué avec étonnement le rouge ardent remplaçant la pâleur
+habituelle de sa joue.
+
+Ses yeux brûlaient sous ses sourcils violemment contractés.
+
+Angèle, pauvre douce enfant, avait grandi entre deux coeurs simples et
+bons, son père d'adoption et sa mère, les deux seuls amis qu'elle eût
+au monde. Elle ne savait rien de la vie.
+
+Elle ne voyait point le visage de René; par conséquent elle ne pouvait
+lire le livre de sa physionomie.
+
+Mais sait-on où elles prennent cette seconde vue? Il y a une admirable
+sorcellerie dans les coeurs malades d'amour. Ce qu'elle ne voyait pas,
+Angèle devinait.
+
+La passion qui bouleversait les traits de René de Kervoz avait dans
+l'âme d'Angèle comme un écho douloureux et navré.
+
+Elle ne songeait pas à elle-même; sa pensée était pleine de lui.
+
+Souffrait-il? Parfois c'est le bonheur qui écrase ainsi.
+
+Elle avait presque aussi grande frayeur de la souffrance que du
+bonheur.
+
+Et pourtant, d'ordinaire, c'est le bonheur seulement que redoute la
+jalousie des femmes.
+
+Mais Angèle n'était pas encore une femme tout à fait; les jeunes
+filles aiment autrement que les femmes. Angèle tenait le milieu entre
+la femme et la jeune fille.
+
+René tourna le coin de la rue de Saint-Louis et se dirigea vers le
+retour du quai d'Anjou qui faisait face à l'île Louviers. Ce n'était
+pas la première fois qu'Angèle suivait René. Elle avait le droit de
+le suivre, si la plus sacrée de toutes les promesses, ce contrat
+d'honneur liant l'homme à la pure enfant qui s'est donnée, confère un
+droit.
+
+Angèle était pour tous la fiancée de René de Kervoz; elle était sa
+femme devant Dieu.
+
+Jamais elle n'en avait tant vu qu'aujourd'hui.
+
+Ce qu'elle soupçonnait, depuis longtemps peut-être, lui entrait dans
+le coeur, ce soir, comme une certitude amère.
+
+René aimait une autre femme.
+
+Non point comme il l'avait aimée, elle, doucement et saintement. Oh!
+que de bonheur perdu!
+
+René aimait l'autre femme avec fureur, avec angoisse.
+
+A moitié chemin de la rue Poultier, au retour oriental du quai
+d'Anjou, un mur monumental formait l'angle de la rue Bretonvilliers, à
+l'autre bout de laquelle était le cabaret de la _Pêche miraculeuse_.
+
+Le pâté de propriétés compris entre les deux rues formait la pointe
+est de l'île; il se composait du pavillon de Bretonvilliers et de
+l'hôtel d'Aubremesnil, avec leurs jardins: ces deux habitations,
+séparées seulement par une magnifique avenue, appartenaient au même
+maître, l'ancien conseiller au parlement dont il a été parlé.
+
+Outre ces demeures nobles, il y avait quelques maisons bourgeoises
+ayant façade sur rue.
+
+Le pavillon de Bretonvilliers, qui n'était autre chose que le pignon
+d'un très vieil hôtel, sorte de manoir contemporain peut-être de
+l'époque où l'île était encore la campagne de Paris, s'enclavait dans
+le mur et faisait même une saillie de plusieurs pieds sur la voie: ce
+qui motiva plus tard sa démolition.
+
+Il n'avait que deux étages: le premier à trois fenêtres de façade; le
+second, beaucoup moins élevé, à cinq; le tout était surmonté d'une
+toiture à pic.
+
+Il n'existait point d'ouverture au rez-de-chaussée. On y entrait par
+une porte percée dans le mur, à droite de la façade et donnant dans
+les jardins.
+
+Ce fut à cette porte que René de Kervoz frappa.
+
+Un aboiement de chien, grave et creux, qui semblait sortir de la
+gueule d'un animal géant, répondit à son appel.
+
+Une femme âgée et portant un costume étranger vint ouvrir. Elle barra
+d'abord le passage à René, lui disant: «Les maîtres sont absents.»
+
+René lui répondit, donnant à ces deux mots latins la prononciation
+magyare: «_Salus Hungariae_.»
+
+La vieille femme le regarda en face et sembla hésiter.
+
+--_Introi, domine_, dit-elle enfin, également en latin prononcé à la
+hongroise, _sub auctoritate dominae meae_ (entrez, monsieur, sous
+l'autorité de ma maîtresse).
+
+La porte se referma. Un coup de fouet retentissant mit fin aux
+aboiements du gros chien.
+
+Angèle était trop loin pour voir ou pour entendre.
+
+Quand elle arriva devant la porte, tout était silence à l'intérieur.
+
+Elle s'arrêta, immobile, affaissée comme la statue du Découragement.
+
+Elle ne pleurait point.
+
+L'idée ne lui vint pas de frapper à cette porte.
+
+Pourquoi était-elle venue, cependant!
+
+Hélas, elles ne savent pas, ces pauvres blessées.
+
+Elles vont pour glisser un regard tout au fond de leur malheur, mais
+non point pour combattre.
+
+Quand l'idée de combattre leur vient, elles poussent presque toujours
+la vaillance jusqu'à la folie. Mais l'idée de combattre leur vient le
+plus souvent trop tard.
+
+Elles doutent si longtemps! si longtemps elles se cramponnent à la
+chère illusion de l'espoir.
+
+Angèle resta pendant de longues minutes debout en face de la porte, le
+coeur oppressé, les yeux fermés à demi.
+
+Aucun bruit ne venait du dedans. Le dehors était également silencieux,
+car la nuit s'était faite et le pas des allumeurs de lanternes avait
+cessé de se faire entendre.
+
+Un seul murmure, confus et intermittent, venait du côté du quai de
+Béthune, où le cabaret de la _Pêche miraculeuse_ restait ouvert.
+
+En face de la porte par où René avait disparu, au coin d'une maison
+dont toutes les fenêtres étaient noires et qui semblait inhabitée
+comme la plupart des demeures dans ce triste quartier, il y avait une
+borne de granit cerclée de fer.
+
+Angèle s'y assit.
+
+De là on pouvait voir les fenêtres de l'ancien pavillon de
+Bretonvilliers.
+
+Elles étaient noires aussi, énormes de hauteur et bizarrement
+éclairées par la lune à son lever, qui leur envoyait ses rayons
+obliques, avant de les laisser dans l'ombre en montant vers le sud.
+
+Machinalement, le regard d'Angèle s'attacha sur ces trois gigantesques
+croisées, derrière lesquelles on devinait des rideaux de mousseline,
+drapés largement.
+
+Elle vit, comme on voit les choses en rêve, un de ces rideaux se
+soulever à demi et une tête paraître. Les lueurs de la lune n'en
+éclairaient plus que les reliefs, et c'était si vague!...
+
+Une jeune tête, une tête bien-aimée: ce front et ce regard qu'Angèle
+voyait nuit et jour, cette bouche qui lui avait dit: je t'aime!
+
+Oh! et ce sourire! et ces cheveux si doux qu'un chaste baiser avait
+mêlés bien souvent avec ses cheveux à elle!
+
+René! son âme tout entière, son premier, son unique amour!
+
+C'était René! c'était bien René! Pourquoi en ce lieu? et seul?
+Attendait-il? qu'attendait-il?
+
+La lune tournait; l'ombre accusait davantage ce sourire qui n'existait
+pas peut-être. Pour Angèle, René souriait, et si doucement! et,
+à travers ces carreaux maudits, René la regardait avec tant de
+tendresse!
+
+Cela se pouvait-il? Si René l'avait vue, si René l'avait reconnue, lui
+dans cette maison, elle dans la rue et sur cette borne, René n'aurait
+pas souri. Oh! certes.
+
+Il était bon, il était noble.
+
+Il aurait eu honte, et remords, et frayeur.
+
+Mais qu'importe ce qui est possible ou impossible? A certaines heures,
+l'esprit ne juge plus, la fièvre est maîtresse. Angèle tendit ses
+pauvres mains tremblantes vers René et se mit à lui parler tout bas.
+
+Elle lui disait de ces douces choses que le tête-à-tête des enfants
+amoureux échange et ressasse pour enchanter les plus belles heures de
+la vie. La mémoire de son coeur récitait à son insu la litanie des
+jeunes tendresses. Comme elle aimait! comme elle était aimée! Et se
+peut-il, mon Dieu! qu'on manque à ces serments qui jaillirent une fois
+d'une âme à l'autre pour former un indissoluble lien?
+
+Se peut-il... car il y avait plus que des serments, et René était
+noble et bon. Nous l'avons dit déjà une fois; elle se le répéta cent
+fois à elle-même.
+
+Elle ne sentait point que ses mains étaient glacées et que ses petits
+pieds gelaient sur le pavé humide par cette froide nuit de février.
+Elle savait seulement que son front la brûlait.
+
+Un soir, c'était au dernier automne, l'air de la nuit était si tiède
+et si charmant, je ne sais comment la promenade s'était prolongée le
+long du quai de la Grève, puis au bord de l'eau, sous ces beaux arbres
+qui allaient jusqu'au Pont-Marie. Il y avait là des fleurs et de
+l'herbe autour de la cabane de l'inspecteur du halage; René voulut
+s'asseoir; il était faible alors et malade; Angèle étendit pour lui
+son écharpe sur le gazon.
+
+Elle se mit près de lui, si jolie et si belle que René avait des
+larmes dans les yeux.
+
+Il lui dit:
+
+--Si tu ne m'aimais plus, je mourrais.
+
+Elle ne répondit point, Angèle, parce que la pensée ne lui venait même
+pas que son René pût cesser de l'aimer.
+
+Ce fut une chère soirée, dont le souvenir ne devait jamais s'effacer.
+
+Tout à l'heure, en passant sur le Pont-Marie, Angèle avait reconnu les
+grands ormes.
+
+Et maintenant, parlant tout bas comme si René eût été auprès d'elle,
+Angèle disait à son tour:
+
+--Si tu ne m'aimais plus, je mourrais.
+
+La lune avait tourné, laissant dans l'ombre la façade du vieux
+pavillon de Bretonvilliers.
+
+Il était impossible de voir la silhouette de René à la grande fenêtre,
+et pourtant Angèle la voyait encore.
+
+Sur ce fond noir elle devinait une forme adorée; seulement René ne
+souriait plus. Il avait le visage triste, ému, amaigri, comme ce soir
+de la promenade au bord de l'eau, et il semblait à Angèle que la
+distance disparaissait; elle montait, il descendait; tous deux
+s'appuyaient à l'antique balcon, l'un en dedans, l'autre en dehors, et
+ils échangeaient de murmurantes paroles entrecoupées de longs baisers.
+
+Tout a coup Angèle tressaillit et s'éveilla, car ceci était un
+véritable rêve. La façade noire changeait d'aspect: deux des grandes
+fenêtres s'éclairaient vivement.
+
+Angèle ne s'était point trompée. La silhouette de René trancha en
+sombre sur ce fond lumineux.
+
+Il était là: il n'avait pas quitté la fenêtre.
+
+Un cri s'étouffa dans la poitrine d'Angèle, parce qu'une autre
+silhouette se détachait derrière celle de René: une forme féminine,
+admirablement jeune et gracieuse, qu'Angèle reconnut du premier
+regard.
+
+--La femme de l'église Saint-Louis! murmura-t-elle en portant ses deux
+mains à sa poitrine qui haletait; toujours elle!
+
+Elle essaya de se lever et ne put. Elle aurait voulu s'élancer et
+défendre son bonheur.
+
+Parmi la confusion de ses pensées une idée, cependant, se fit jour.
+
+--La porte ne s'est pas rouverte depuis le passage de René, se
+dit-elle, et cette femme n'a pu le précéder ici, puisqu'elle est
+sortie de l'église, accompagnée... Par où est-elle entrée?
+
+L'ombre féminine dessinée avec netteté par la lumière qui l'éclairait
+à revers portait sur le rideau transparent. On voyait sa taille déliée
+et les détails légers de sa coiffure où le jour semblait jouer entre
+les boucles mobiles de ses cheveux.
+
+--Ses cheveux! dit encore Angèle, ses cheveux blonds! jamais il n'y
+en a eu de pareils! Je crois distinguer leurs reflets d'or.. Elle est
+trop belle. Oh! René, mon René, ne l'aime pas; on ne peut pas avoir
+deux amours... Si tu ne m'aimais plus je mourrais...
+
+Sur le rideau révélateur deux mains se joignirent.
+
+Angèle se redressa, galvanisée par sa terrible angoisse.
+
+--Mais avant de mourir, fit-elle, je combattrai! Je suis forte! j'ai
+du courage! Et qui donc l'aimera comme moi? Il est à moi...
+
+Elle s'affaissa de nouveau sur la borne. Autour de la fine taille,
+là-haut, un bras galant venait de se nouer derrière les rideaux de
+mousseline.
+
+Angèle balbutia encore:
+
+--Je suis forte... je combattrai...
+
+Mais elle chancelait et sa gorge râlait.
+
+Ses deux mains glacées pressèrent son front.
+
+--C'est un rêve! un rêve affreux! dit-elle; je veux m'éveiller...
+
+Sa voix s'étrangla dans son gosier. Les deux ombres tournaient sur le
+rideau et présentaient maintenant leurs profils: deux profils jeunes
+et charmants.
+
+Une douleur navrante étreignit la poitrine d'Angèle. Elle eut
+l'angoisse de l'attente, car ce fut lentement, lentement, que les deux
+bouches se réunirent en un étroit et long baiser.
+
+Angèle tomba comme une masse inerte sur le pavé.
+
+Du capuchon détaché de sa mante ses cheveux dénoués s'échappèrent et
+ruisselèrent: des cheveux plus beaux, plus brillants, plus doux que
+ceux de l'enchanteresse elle-même.
+
+La silhouette de femme se retira la première et s'enfuit, tandis qu'un
+retentissant éclat de rire passait à travers les carreaux.
+
+L'ombre de René se prit à la poursuivre.
+
+Puis la troisième fenêtre de la façade s'éclaira brillamment tout à
+coup. Les deux ombres y passèrent entrelacées et disparurent.
+
+Mais Àngèle ne voyait plus rien de tout cela. Son pauvre corps inerte
+s'étendait tout de son long; entre son front et le pavé il n'y avait
+que ses cheveux épars, ses pauvres cheveux.
+
+Une demi-heure après seulement, un groupe de fainéants quittant la
+berge du quai de Béthune passa.
+
+Aucune ombre ne se dessinait plus aux carreaux du vieux pavillon de
+Bretonvilliers.
+
+Les fainéants qui revenaient de la pêche avec leurs paniers vides
+rencontrèrent le corps d'Angèle. La chasse valait mieux que la pêche:
+au cou d'Angèle il y avait une croix d'or, présent de René de Kervoz.
+
+Les fainéants eurent d'abord la pensée de se battre à qui aurait la
+croix d'or, puis il fut convenu qu'on irait au cabaret d'Ezéchiel,
+lequel, étant un peu juif, pourrait estimer le bijou et l'acheter
+comptant pour faire le partage.
+
+Ils avaient compté sans le patron des maçons du Marché-Neuf, M.
+Jean-Pierre Sévérin, dit Gâteloup. Celui-ci se dépouilla de sa
+houppelande pour en envelopper les membres glacés de la jeune fille.
+D'après son ordre, que nul ne songea à discuter, quatre porteurs
+prirent une civière où Angèle fut déposée sur un matelas.
+
+Puis le patron commanda: En route!
+
+Et les porteurs se mirent en marche sans même s'informer du lieu où on
+les conduisait.
+
+Décidément, ce soir, au quai de Béthune, la chasse ne valait pas mieux
+que la pêche.
+
+Quand la Meslin eut emmené son homme tout endolori et que les coquins
+des deux sexes furent partis, Ezéchiel barricada sa porte.
+
+Il était soucieux, ce brave garçon, et d'assez mauvaise humeur.
+
+En éteignant la magnifique lanterne qui faisait la gloire de son
+établissement et du quartier, il se disait:
+
+--C'est un jeu à se faire rompre les os. Voilà déjà un gaillard qui
+a deviné la farce. Si on savait une fois que tout cela est pour
+détourner les chiens et cacher le trou de la vampire...
+
+Il frissonna et regarda tout autour de lui.
+
+--Chaque fois que je prononce ce nom-là, grommela-t-il, j'ai la chair
+de poule. Je n'y crois pas, mais c'est égal... il doit y avoir quelque
+chose... Et j'aimerais voir, moi, la mine qu'elles font, ces bêtes-là,
+quand on leur enfonce un fer rouge dans le coeur! Parole! ça doit être
+drôle!
+
+Il eut un sourire à la fois sensuel et poltron.
+
+A coups de pied il dérangea les filets à moitié brûlés qui
+encombraient la porte de derrière et l'ouvrit en pensant tout haut:
+
+--Ce n'est pas facile d'amasser un plein pot de pauvres écus!
+
+Au delà de la porte il y avait ce sombre couloir aperçu par le patron
+et menant à un escalier de pierre. Le couloir, après l'escalier
+passé, allait en descendant, puis remontait jusqu'à une seconde porte
+communiquant avec un vaste jardin.
+
+Aussitôt qu'Ezéchiel eut ouvert cette seconde porte, un mugissant
+aboiement se fit entendre au lointain; le lecteur aurait reconnu
+tout de suite la voix du chien géant qui gardait le pavillon de
+Bretonvilliers.
+
+--Tout sent le diable, se dit Ezéchiel, dans le pays d'où ces gens-là
+viennent. Ce chien a la voix d'un démon.
+
+Il s'engagea sous une sombre allée de tilleuls taillés en charmille,
+qui remontait vers la rue Saint-Louls-en-l'Ile.
+
+Les aboiements du molosse devinrent bientôt si violents que le
+cabaretier s'arrêta épouvanté.
+
+--Holà! bonne femme Paraxin! cria-t-il, retenez votre monstre ou je
+lui casse la tête d'un coup de pistolet.
+
+Un éclat de rire cassé partit du fourré voisin et le fit tressaillir
+de la tête aux pieds.
+
+--Le chien est enchaîné, trembleur de Français, fut-il dit par
+derrière les arbres; n'aie pas peur... Mais, à propos de pistolet,
+on s'est battu chez toi, là-bas. Y aura-t-il quelque chose pour nos
+poissons?
+
+Avant qu'Ezéchiel pût répondre, une femme grande comme un homme et
+portant le costume hongrois entra dans une échappée de lumière que la
+lune faisait dans l'avenue.
+
+--Bonsoir, Ezéchiel, dit-elle dans le français barbare qu'elle
+baragouinait avec peine. On ne peut pas te parler latin à toi; vous
+autres, Parisiens, vous êtes plus ignorants que des esclaves!... As-tu
+quelque chose à nous dire?
+
+--Je veux voir madame la comtesse, répliqua le cabaretier.
+
+--Madame la comtesse est loin d'ici, repartit Paraxin, qui s'était
+approchée et dominait Ezéchiel de la tête. Elle a de l'occupation ce
+soir.
+
+--Elle en mange un? demanda le cabaretier avec une curiosité mêlée
+d'horreur.
+
+La Paraxin fit un signe de tête caressant et répondit:
+
+--Elle en mange deux.
+
+Ezéchiel recula malgré lui. La grande femme ricanait. Elle répéta:
+
+--Q'as-tu à dire?
+
+--J'ai à dire, répliqua Ezéchiel, que tout ça ne peut pas durer. Le
+monde parle. Il y a des gens sur la trace, et la frime du quai de
+Béthune est usée jusqu'à la corde. Tout devait être fini voilà quinze
+jours...
+
+--Tout sera uni dans huit jours, l'interrompit la grand femme.
+L'argent vient; la somme y sera. Ceux qui auront été avec nous
+jusqu'au bout auront leur fortune faite. Ceux qui perdront courage
+avant la fin engraisseront les poissons... Est-ce tout?
+
+Ezéchiel restait silencieux.
+
+--A quoi penses-tu? demanda la Hongroise brusquement.
+
+--Bonne femme Paraxin, répondit le cabaretier, je pense à la peur que
+j'ai. Vos menaces m'effrayent beaucoup, je ne le cache pas, car je
+vous regarde comme une diablesse incarnée...
+
+La Hongroise lui caressa le menton bonnement.
+
+--Mais, poursuivit Ezéchiel, je suis plus effrayé encore des dangers
+qui m'environnent de toutes parts à cause de vous. A quoi me
+servira-t-il d'avoir gagné beaucoup d'argent si on me coupe le cou?
+
+Mme Paraxin lui donna un bon coup de poing entre les deux épaules et
+lui dit quelques injures eu latin. Après quoi elle reprit d'un ton
+sérieux:
+
+--Nous avons de quoi détourner l'attention, brave homme, ne t'inquiète
+pas... Vois-tu cette lumière, là-bas?
+
+Ils arrivaient au bout de l'avenue, et le pavillon de Bretonvilliers
+détachait sa haute silhouette sombre sur le ciel.
+
+Une lueur brillait au premier étage.
+
+--Oui, je vois la lumière, répliqua Ezéchiel, mais qu'est-ce que cela
+dit?
+
+--Cela dit, mon fils, qu'il y a là un joli jeune homme en train de se
+brûler à la chandelle. Avec ce papillon nous avons, si nous voulons,
+deux on trois semaines de sécurité devant nous.
+
+--Qui est ce papillon?
+
+--Le propre neveu de Georges Cadoudal, mon fils, qui va nous vendre,
+pour un sourire... ou pour un baiser, ou plus cher, le secret de la
+retraite de son oncle.
+
+
+
+
+VI
+
+LA MAISON ISOLÉE
+
+
+C'était une chambre très vaste et si haute d'étage qu'on eût dit une
+salle de quelque ancien palais de nos rois. Les tentures en étaient
+fatiguées et ternes de vétusté, mais d'autant plus belles aux yeux des
+coloristes, qui cherchent l'harmonie dans le fondu des nuances et
+qui chromatisent en quelque sorte la gamme contenue dans le spectre
+solaire pour obtenir leurs savants effets: de telle sorte, par
+exemple, que le costume d'un mendiant fournit sous leurs pinceaux des
+accords merveilleux.
+
+La lampe entourée d'un globe en verre de Bohême non pas dépoli, mais
+troublé et imitant la demi-transparence de l'opale, éclairait à peine
+cette vaste étendue, effleurant chaque objet d'une lueur discrète et
+presque mystérieuse.
+
+On ne pouvait juger ni les peintures du plafond ni celles des
+panneaux, coupés en cartouches octogones, selon les lignes régulières
+mais inégales qui caractérisaient l'époque de Louis XIV. C'est à
+peine si les dorures brunies renvoyaient çà et là quelques sourdes
+étincelles.
+
+Au-devant de deux grandes fenêtres les draperies de lampes dessinaient
+leurs plis larges et nombreux sous lesquels tranchaient de moelleux
+rideaux en mousseline des Indes.
+
+L'aspect général de cette pièce était austère et large, mais surtout
+triste, comme il arrive presque toujours pour les oeuvres du moyen âge
+que le dix-septième siècle essaya de retoucher.
+
+C'était aux carreaux de cette chambre et sous la mousseline des Indes
+qu'Angèle avait vu d'abord le visage de René, aux premiers rayons de
+la lune, puis les deux ombres dont la fenêtre avait trahi l'amoureuse
+bataille.
+
+Maintenant il n'y avait plus personne.
+
+Mais les gaies lueurs qui passaient par la porte entr'ouverte de la
+pièce voisine, celle qui n'avait qu'une croisée sur la rue et qui
+s'était éclairée la dernière, indiquaient la route à prendre pour
+retrouver ensemble René de Kervoz et la reine des blondes, comme
+l'appelait Germain Patou, la radieuse pénitente de l'abbé Martel,
+l'inconnue de l'église Saint-Louis-en-l'Ile.
+
+La jalousie de celles qui aiment profondément ne se trompe guère. Il
+est en elles un instinct subtil et sûr qui leur désigne la rivale
+préférée.
+
+Angèle avait reconnu le profil de sa rivale sur la mousseline des
+rideaux, et nous l'avons dit comme cela était, Angèle, dans cette
+silhouette mobile, avait deviné jusqu'à l'or léger qui frisait en
+délicieuses boucles sur le front de l'étrangère.
+
+Franchissons cependant cette porte entr'ouverte qui laissait passer de
+joyeuses lueurs.
+
+C'était une pièce beaucoup plus petite, et le seuil qui séparait les
+deux chambres pouvait compter pour un espace de six cents lieues. Il
+divisait l'Occident et l'Orient.
+
+De l'autre côté de ce seuil, en effet, c'était l'Orient, les tapis
+épais comme une pelouse, les coussins accumulés, la lumière parfumée.
+Vous eussiez cru entrer dans un de ces boudoirs féeriques où les
+riches filles de la Hongrie méridionale luttent de magnificence et de
+mollesse avec les reines des _Mille et Une Nuits_.
+
+Le contraste était frappant et complet. A droite, c'était la roideur
+mélancolique et un peu moisie du grand siècle; à gauche de la cloison,
+le luxe voluptueux, la somptuosité demi-barbare de la frontière
+ottomane s'étalaient, comme si en ouvrant la croisée on eût pu voir à
+l'horizon les minarets de Belgrade, la blanche ville.
+
+Dans la première pièce il faisait froid; ici régnait une douce chaleur
+où passaient comme de tièdes courants chargés de langueurs odorantes.
+
+La lumière de deux lampes magnifiques, rabattue par deux coupoles de
+cristal rosé, tombait sur une ottomane environnée d'arbustes exotiques
+en pleine fleur.
+
+Il y avait là un jeune homme et une jeune femme: deux belles créatures
+s'il en fut jamais; la jeune femme demi-couchée sur l'ottomane, le
+jeune homme assis sur les coussins à ses pieds.
+
+C'étaient bien les deux silhouettes du rideau: René de Kervoz d'abord,
+qu'Angèle aurait reconnu entre mille, et quant à la femme, Angèle
+avait pu, sans se tromper, prendre son profil pour celui de la blonde
+étrangère. Les traits offraient en effet une parité complète: mêmes
+yeux, même bouche souriante et hautaine, même dessin de visage,
+exquise dans sa délicatesse.
+
+Seulement, ces admirables cheveux blonds, si vaporeux et si brillants,
+n'existaient que dans l'imagination d'Angèle.
+
+La jeune femme de l'ottomane avait d'admirables cheveux, il est vrai,
+mais plus noirs que le jais.
+
+Il suffisait d'un regard pour voir, malgré l'extrême
+ressemblance, qu'elle n'était pas notre mystérieuse comtesse de
+Saint-Louis-en-l'Ile.
+
+Au moment où nous entrons dans le boudoir, elle touchait justement
+d'un geste mutin ses adorables cheveux noirs et disait en souriant:
+
+--Je n'aurais jamais cru qu'on pût nous prendre l'une pour l'autre:
+elle si blonde, moi si brune... et surtout mon beau chevalier breton,
+qui prétend que mon image est gravée dans son âme!
+
+René la contemplait avec une sorte d'extase et ne répondait point.
+
+Il éleva une gracieuse petite main jusqu'à ses lèvres et savoura un
+long baiser.
+
+--Lila! murmura-il.
+
+Elle se pencha jusqu'à son front, qu'elle effleura, disant:
+
+--Mon nom est doux dans votre bouche.
+
+Il y a des souvenirs: un nuage passa sur le regard de René.
+
+Une fois, cette pauvre enfant qui lui avait donné son coeur, Angèle,
+sa fiancée, lui avait dit:
+
+--Dans ta bouche mon nom est doux comme une promesse d'amour.
+
+Il l'avait bien aimée, et la passion qui l'entraînait vers une autre,
+à présent, avait été combattue par lui comme une folie.
+
+Il aimait malgré lui, malgré sa raison, malgré son coeur; il subissait
+une irrésistible fascination.
+
+Ces choses arrivent comme pour apporter une excuse à ceux qui croient
+aux sorts et aux charmes.
+
+Angèle était pieuse. Quelques semaines auparavant, le soir du
+12 février, René l'avait accompagnée au salut de
+Saint-Germain-l'Auxerrois. Pendant qu'Angèle priait, René rêvait--aux
+joies prochaines de leur union sans doute.
+
+Il y avait une femme agenouillée non loin d'eux.
+
+René vit briller deux lueurs sous un voile.
+
+Et je ne sais comment, dans l'ombre où était l'inconnue, un rayon des
+cierges de l'autel pénétra.
+
+René sentit en lui comme une vague angoisse. Son regard revint vers
+Angèle, qui priait si saintement. Il eut frayeur et remords, et ne fut
+soulagé que par l'effort qu'il fit sur lui-même pour ne plus tourner
+les yeux vers l'inconnue.
+
+Il sortit avec Angèle et la reconduisit jusqu'à sa porte. Leurs logis
+étaient voisins. Il la quitta pour rentrer chez lui.
+
+Mais il n'aurait point su dire pourquoi il reprit le chemin de
+l'église.
+
+A la porte il hésita, car il comprenait que franchir de nouveau ce
+seuil c'était déjà une trahison.
+
+D'ailleurs elle devait être partie.
+
+_Elle_!--René entra en se disant: Je n'entrerai pas.
+
+Elle le croisa comme il passait devant le bénitier. Malgré lui,
+le doigt de René se plongea dans la conque de marbre. La main de
+l'inconnue toucha sa main; il eut froid jusque dans le coeur.
+
+Ce fut tout. Elle sortit. René resta immobile à la même place, car il
+se disait: Je ne la suivrai pas.
+
+Une voix l'avertissait, murmurant au dedans de lui-même le nom
+d'Angèle et disant: C'est celle-là qui est le bonheur.
+
+C'est l'autre qui est le caprice extravagant, la fièvre, le tourment,
+la chute...
+
+Pourquoi est-ce ainsi? René s'élança sur les traces de l'inconnue. Son
+coeur battait, sa tête brûlait!
+
+Il n'y avait personne sur le parvis encombré de masures qui séparait
+alors la façade de Saint-Germain-l'Auxerrois du Louvre non encore
+restauré.
+
+Chose singulière, et qu'il faut exprimer pourtant, René n'avait pas
+même vu celle qu'il poursuivait malgré lui.
+
+Il ne connaissait d'elle que la lueur de son regard et les vagues
+profils dessinés par les reflets descendant de l'autel.
+
+Quand leurs mains s'étaient touchées au bénitier, l'inconnue avait le
+visage caché derrière son voile.
+
+C'était une toute jeune femme et d'une beauté merveilleuse, voilà ce
+dont il eût juré; il n'aurait point su détailler l'impression que lui
+laissait son costume sévère, mais d'une élégance extrême. Elle le
+portait à miracle, et, tandis qu'elle s'éloignait, René avait admiré
+la grâce noble de sa démarche.
+
+Aime-t-on pour si peu, et quand le coeur a noué ailleurs une chaîne
+sérieuse et solide?
+
+René était l'honneur même. Il arrivait-d'un pays où l'honheur passe
+avant toute chose. Son enfance s'était écoulée dans une famille simple
+et sévère où la passion politique seule avait accès.
+
+Encore la passion politique sommeillait-elle depuis longemps déjà au
+manoir de Kervoz, situé entre Vannes et Auray; le père de René s'était
+battu de son mieux, mais il avait déposé les armes franchement et
+sans arrière-pensée, depuis que les portes de la paroisse s'étaient
+rouvertes au culte.
+
+Il y avait deux sortes de chouans en Bretagne: les chouans du roi, les
+chouans de Dieu.
+
+Quand on rendit à ces derniers la vieille maison de granit qui bénit
+la naissance, le mariage et la mort, il se fit bien des vides dans les
+rangs de la rustique armée.
+
+Le père de René avait dit à son fils: Le passé s'en va: attendons pour
+juger l'avenir.
+
+C'était un chouan de Dieu.
+
+Mais la mère de René avait un frère qui était un chouan du roi.
+
+On entendait parler de lui parfois au manoir des environs de Vannes.
+Il courait l'Europe, conspirant et suscitant des ennemis à ceux qui
+tenaient la place du roi. Son nom était célèbre.
+
+Il avait promis hautement d'engager, lui, seul et proscrit, contre
+le premier consul, entouré de tant de soldats, défendu par tant de
+gloire, une sorte de combat singulier.
+
+Tous ceux qui ont reçu l'éducation de nos collèges doivent être
+embarrassés quand ils deviennent les juges d'une action de ce genre.
+Le bon sens dit que le vrai nom d'un pareil tournoi est assassinat.
+Mais l'Université, pendant huit mortelles années, a pris la peine
+de nous enseigner de tous autres noms, latins ou grecs. Chacun se
+souvient des classiques admirations de son professeur pour le poignard
+de Brutus.
+
+«En plein sénat, messieurs! en plein sénat!» nous disait le nôtre, qui
+pourtant recevait de César un traitement de mille écus par an, ni plus
+ni moins.
+
+Il ajoutait:
+
+«C était bien le _vir fortis et ubicumque paratus_. Le gaillard
+n'avait pas froid aux yeux! En plein sénat, messieurs, en plein
+sénat!»
+
+Cassius, le collaborateur, avait aussi sa part d'éloges.
+
+Et l'on partait de là pour dire quelque chose d'aimable à propos de
+tous les citoyens qui, depuis Harmodius et Aristogiton, jusqu'aux amis
+de Paul Ier de Russie, engagèrent précisément ce tournoi que Georges
+Cadoudal proposait au premier consul.
+
+Depuis que César a fait un livre, on prétend, cependant, que le
+poignard de Brutus est un peu moins préconisé dans nos collèges;
+mais le livre de César est tout jeune, et nous qui fûmes élevés par
+l'Université dans le respect amoureux de l'homme et de son instrument,
+nous éprouvons un certain embarras à renier les admirations qui nous
+furent imposées:
+
+«En plein sénat, messieurs!»
+
+Et applaudissez, ou gare la retenue!
+
+Un jour viendra peut-être où l'Université, convertie à des sentiments
+moins féroces, aidera César à corriger les épreuves de son livre.
+Espérons que, ce jour-là, le poignard de Brutus, définitivement mis a
+la retraite, se rouillera dans les greniers d'académie. Ainsi soit-il!
+
+Mais je demande au ciel et à la terre ce que l'Université, avant sa
+conversion, pouvait reprocher à l'épée de Georges Cadoudal.
+
+René de Kervoz neveu de Cadoudal n'était point mêlé à ses intrigues
+désespérées. Il suivait à Paris les cours de l'Ecole de droit et se
+destinait à la profession d'avocat. Nous devons dire que son oncle
+lui-même l'écartait des voies dangereuses où il marchait. Une sincère
+affection régnait entre eux.
+
+De la conspiration dont son oncle était le chef René connaissait ce
+qui était à peu près au vu et au su de tout le monde; car la police,
+nous l'avons dit déjà, est souvent dans la position de ces maris
+trompés qui seuls ignorent leur malheur.
+
+A Paris, l'affaire Cadoudal était le secret de la comédie. Tout le
+monde en parlait. A peine peut-on dire que la demeure du terrible
+Breton fût un mystère.
+
+Le mystère, et c'en est un grand assurément, gît tout entier dans le
+chronique aveuglement de la police.
+
+Nous avons vu de nos jours quelque chose de pareil, et les gens qui ne
+savent pas quelle épaisse myopie peut affecter les cent yeux d'Argus
+doivent croire qu'a de certaines époques la police a partagé les
+faiblesses de l'Université à l'endroit des outils dont se sert Brutus.
+
+Cadoudal connaissait et approuvait l'amour de son neveu pour Angèle.
+Il s'était mis en rapport, sous un nom supposé, avec la famille
+adoptive de la jeune fille et devait servir de père à René lors du
+mariage.
+
+Nous ajouterons qu'il avait discuté les conditions du contrat, en
+bon bourgeois, avec Jean-Pierre Sévérin, dit Gâteloup, le patron des
+maçons du Marché-Neuf. Jean-Pierre avait pour M. Morinière de l'estime
+et de l'amitié. Morinière était le nom d'emprunt de Georges Cadoudal.
+
+Cadoudal avait dit à son neveu:
+
+--Ton Angèle fera la plus délicieuse comtesse que l'on puisse voir.
+Moi, j'aurai la tête fêlée un jour ou l'autre, cela ne fait pas de
+doute; mais, quand le roi reviendra, tu seras comte en souvenir de
+moi, et du diable si le neveu du vieux Georges ne sera pas aussi noble
+que tous les marquis de l'univers!
+
+René avait répondu:
+
+--Je l'aime telle qu'elle est. Elle sera la femme d'un avocat, et je
+tâcherai de la faire heureuse.
+
+Et l'on parlait de danser à la noce. Ce Georges était à Paris comme
+le poisson dans l'eau, tant il comptait bien sur la somnolence de la
+police. Les mémoires du temps, les mémoires de la police surtout,
+avouent qu'il allait et venait à son aise, s'occupant de ses affaires
+comme vous ou moi et menant même joyeuse vie.
+
+Comme César doit regretter parfois de n'être pas gardé par un simple
+caniche.
+
+En quittant l'église Saint-Germain-l'Auxerrois, René de Kervoz, l'oeil
+troublé, la poitrine serrée, regarda tout autour de lui. Ce fut le
+nom d'Angèle qui vint à ses lèvres, comme s'il eût cherché dans cette
+sainte affection un refuge contre sa folie.
+
+Il était fou déjà. Il le sentait.
+
+Au coin de la rue des Prêtres-Saint-Germain, une forme fuyait. René
+franchit d'un saut les degrés du perron et courut après elle.
+
+A l'endroit où la rue des Prêtres débouche sur la place de l'École,
+une voiture élégante stationnait. La portière s'ouvrit, puis se
+referma. Les chevaux partirent au grand trot.
+
+René n'avait point vu la personne qui était montée dans voiture, et
+pourtant il la suivit à toutes jambes.
+
+Il était sûr que la voiture contenait son inconnue.
+
+La voiture alla longtemps au trot de ses magnifiques chevaux. La sueur
+inondait le front de René, qui perdait haleine, sinon courage, et ne
+s'arrêtait point.
+
+La voiture suivit les quais jusqu'à l'Hôtel de Ville, puis remonta
+la rue Saint-Antoine, dans laquelle elle fit une courte halte. Les
+portières restèrent fermées, le valet de pied seulement descendit,
+frappa à une porte, entra, ressortit et reprit sa place en disant:
+
+--Allez! le docteur viendra.
+
+René avait profité du temps d'arrêt pour reprendre haleine et nouer sa
+cravate autour de ses reins.
+
+Quand la voiture repartit, il la suivit encore.
+
+Que voulait-il, cependant? Il n'aurait point su répondre à cette
+question.
+
+Il allait, entraîné par une force irrésistible.
+
+La voiture s'arrêta encore deux fois, rue Culture-Sainte-Catherine et
+Chaussée-des-Minimes.
+
+Deux fois le valet de pied descendit et remonta sans avoir eu aucune
+communication avec l'intérieur de la voiture.
+
+En quittant la Chaussée-des-Minimes la voiture regagna la rue
+Saint-Antoine. A ce moment l'horloge de l'église Saint-Paul sonnait
+dix heures de nuit.
+
+Cette fois la traite fut longue et véritablement rude pour René.
+L'équipage, lancé à pleine course, brûla le pavé de la rue
+Saint-Antoine, franchit la place de la Bastille et longe tout le
+faubourg sans ralentir sa marche.
+
+Il y avait alors un large espace vide entre les dernières maisons
+du faubourg Saint-Antoine et la place du Trône. La rue de la Muette
+n'était qu'un chemin creux, bordé de marais.
+
+La voiture s'arrêta enfin devant une habitation isolée et assez
+grande, située à gauche du faubourg, dans les terrain qui avoisinaient
+la rue de la Muette.
+
+Il n'y avait point de lumière aux fenêtres de cette habitation, à
+laquelle conduisait un chemin tracé à travers champs.
+
+Au-devant de la porte, de l'autre côté du chemin, un mur de marais
+tombait en ruine, laissant voir, par ses brèches un champ d'arbustes
+fruitiers, framboisiers, groseilliers et cassis, que surmontaient
+quelques cerisiers de maigre venue.
+
+René était bon coureur, néanmoins, malgré ses efforts, il s'était
+laissé distancer à la fin par le galop des chevaux. Il vit de loin
+l'équipage tourner, puis faire halte; il ne put distinguer dans la
+nuit ce qui se passait à la porte de la maison.
+
+Comme il arrivait au détour du chemin, la voiture, revenant sur ses
+pas, débouchait de nouveau dans le faubourg Saint-Antoine.
+
+Les glaces des deux portières étaient maintenant abattues. René put
+glisser un regard à l'intérieur, qui lui sembla vide. Le cocher et le
+valet de pied restaient à leur poste. La voiture reprit le chemin qui
+l'avait amenée et disparut au loin dans le faubourg.
+
+René hésita. Sa raison, un instant réveillée, se révolta énergiquement
+contre l'absurdité de sa conduite. Il se demanda encore une fois et
+avec un vif mouvement de colère contre lui-même:
+
+--Que viens-je faire ici?
+
+Il était d'un pays où la superstition s'obstine. L'idée naquit en lui
+qu'on lui avait jeté un sort.
+
+Et il se dit, résolu à clore cette triste équipée:
+
+--Je n'irai pas plus loin!
+
+Mais ce sont éternellement les mêmes paroles. Ceux à qui on jette des
+«sorts» du genre de celui qui tenait déjà le fiancé d'Angèle font
+toujours le contraire de ce qu'ils disent.
+
+René tourna l'angle du chemin et marcha tout uniment vers la maison
+solitaire dont la lune, cachée sous les nuages, dessinait vaguement
+les profils.
+
+Cette maison ressemblait à une fabrique abandonnée.
+
+Il faisait froid, le vent fouettait une petite pluie fine qui rendait
+la terre molle et glissante.
+
+René fit le tour de la maison, qui n'avait ni jardin ni cour et qui,
+à la considérer de plus près, avait l'air d'une de ces bâtisses
+inachevées, fruits de la spéculation indigente, qui restent à l'état
+de ruine avant même d'avoir abrité leurs maîtres.
+
+Il y avait beaucoup de fenêtres. Toutes gardaient leurs contrevents
+fermés.
+
+René revint à la façade qui donnait sur le chemin. De ce côté, les
+fenêtres étaient closes comme partout. Devant la porte, l'herbe
+croissait autour du petit perron de trois marches et jusque sur les
+degrés.
+
+René regarda aux croisées. Les volets fermés ne laissaient passer
+aucune lueur.
+
+Il écouta. Le silence et la solitude permettaient de saisir tous les
+sons, même les plus faibles.
+
+Aucun bruit ne frappa ses oreilles.
+
+Il s'éloigna afin de mieux voir, car, la nuit, une lueur fugitive
+s'aperçoit plus aisément à distance. Il dépassa le mur qui faisait
+face à la maison.--Rien.
+
+Et cependant il resta, répétant en lui-même, comme un pauvre maniaque:
+
+--Elle m'a jeté un sort!
+
+La plaie froide pénétrait son vêtement léger; il tremblait la fièvre.
+Il restait.
+
+Naguère nous étions avec une pauvre enfant transie de froid jusqu'au
+coeur, qui, elle aussi, attendait interrogeant la façade muette d'une
+maison de Paris.
+
+Mais notre Angèle, assise sur sa borne humide, devant les fenêtres du
+pavillon de Bretonvilliers, savait ce qu'elle voulait.
+
+Elle venait chercher son arrêt.
+
+René ne savait pas. Il n'y avait pas en ce moment une idée, une
+seule, dans le vide de sa cervelle. C'était un malade que ses veines
+brûlaient, tandis que le frisson serpentait sous sa peau.
+
+Il s'assit dans l'herbe mouillée parmi les buissons qui le cachaient.
+La lune, dégagée de ses voiles, éclairait vivement la campagne.
+
+Au loin le vent nocturne apporta les douze coups de minuit frappés au
+clocher de l'église Sainte-Marguerite.
+
+En ce moment une étrange harmonie sembla sortir de terre. C'était un
+de ces chants graves et régulièrement cadencés qui font reconnaître en
+toutes les parties du globe les émigrés de la patrie allemande.
+
+René sortit du demi-sommeil qui engourdissait son corps et son
+intelligence. Il écouta croyant rêver.
+
+Comme il quittait sa retraite pour se rapprocher de la maison et
+prêter l'oreille de plus près, un bruit de voiture arrivait du
+faubourg Saint-Antoine.
+
+Il se tapit de nouveau dans les buissons.
+
+La voiture s'arrêta au coude du chemin. Un homme en descendit et vint
+frapper à la porte de la maison isolée.
+
+--Qui êtes-vous? demanda-t-on à l'intérieur et en latin.
+
+Le nouveau venu répondit en latin également.
+
+--Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, je suis frère de la
+Vertu.
+
+Et la porte s'ouvrit.
+
+
+
+
+VII
+
+L'AFFUT
+
+
+La lune, momentanément dégagée de son voile de nuages frappait en
+plein la porte de la maison solitaire. René put voir la personne qui
+ouvrait la porte en dedans.
+
+C'était une vieille femme de taille virile, aux traits durs et tannés.
+Elle portait ce bizarre et beau costume hongrois que les danseuses
+nomades ont fait connaître dès longtemps sur nos théâtres.
+
+La figure du nouveau venu restait au contraire invisible. Il se
+présentait de dos, et le collet de son manteau rejoignait les bords
+larges de son chapeau.
+
+La vieille lui dit quelque chose à voix basse.
+
+Il se retourna vivement, comme si son regard eût voulu percer les
+ténèbres dans la direction du champ de framboisiers où René était
+caché.
+
+Ce fut l'affaire d'un instant. René vit seulement que la figure était
+jeune et encadrée de longs cheveux qui lui semblèrent blancs. La porte
+se referma, et la maison redevint silencieuse.
+
+Mais minuit devait être l'heure d'une réunion ou d'un rendez-vous,
+car, dans l'espace de dix minutes tout au plus, trois autres voitures
+montèrent le faubourg, amenant trois mystérieux personnages qui
+frappèrent à la porte comme le premier, furent comme lui interrogés en
+latin et répondirent dans la même langue.
+
+René avait pu remarquer qu'ils avaient une façon particulière
+d'espacer les coups en heurtant à la porte. Il y avait six coups,
+ainsi divisés: trois, deux, un.
+
+Quand le dernier fut entré, les alentours restèrent muets pendant une
+demi-heure. La ville dormait maintenant et n'envoyait plus ces larges
+murmures qui, de nos jours, emplissent la campagne de Paris jusqu'à
+une heure si avancée de la nuit.
+
+La pluie avait cessé; la lune épandait partout sur le paysage plat et
+triste sa froide lumière.
+
+René n'avait pas bougé, des pensées confuses naissaient et mouraient
+dans son cerveau. Pas une seule fois, l'idée de se retirer ne lui
+vint.
+
+Il était brave comme les neuf dixièmes des jeunes gens de son âge:
+nous ne voulons donc point noter comme un fait surprenant chez lui
+l'absence de toute crainte.
+
+Mais il était discret, scrupuleux en toutes choses touchant à
+l'honneur. Etant donnés son caractère et son éducation, il aurait
+dû éprouver un scrupule, doublé par la situation particulière de sa
+famille.
+
+Evidemment il y avait là un mystère. Selon toute apparence, le mystère
+se rapportait à des menées politiques. De quel droit René gardait-il
+l'affût à portée de ce mystère!
+
+Une pareille conduite a un nom qui repousse l'estime et inspire la
+haine plus ou moins réfléchie de ce juge trop prompt qui s'appelle
+tout le monde: un nom qui est une explication et devrait être souvent
+une excuse, car _l'espion_, ce soldat de la lutte douloureuse et sans
+gloire, met, la plupart du temps, sa vie même au service de son obscur
+dévouement.
+
+René n'était pas un espion. On est espion par passion, par devoir ou
+pour un salaire. René vivait d'une existence complètement en dehors de
+la politique. Les idées qui enfiévraient encore ceux de son pays et de
+sa race n'avaient jamais été en lui. Il appartenait à cette génération
+transitoire qui réagissait contre la violence des grands mouvements:
+c'était un penseur, peut-être un poète; ce n'était ni un chouan, ni un
+républicain, ni un bonapartiste.
+
+Au point de vue politique, la réunion qui avait lieu derrière ces
+muettes murailles n'avait pour lui aucune espèce d'intérêt. La passion
+ici lui manquait; il n'en était ni à discuter ni surtout à reconnaître
+ce devoir qui naît pour chacun à l'heure même où une conspiration
+montre le bout de son oreille, devoir controversé, mais que l'opinion
+du plus grand nombre caractériserait certainement ainsi: faire ou ne
+pas faire.
+
+Combattre pour ou aller contre.
+
+La neutralité porte honte.
+
+René, pourtant, restait neutre, non point par défaut de courage,
+mais parce que, à certaines époques et après certaines secousses, le
+patriotisme ne sait pas à quoi se prendre.
+
+Les partis ont intérêt à être sévères et à nier ces subtiles
+évidences; mais l'histoire parle plus haut que l'intolérance des
+raisonneurs et confesse de temps à autre qu'il y a lieu de se
+demander, parmi la cohue des égoïsmes ébriolant: Où donc est la
+patrie!
+
+René restait là et ne s'interrogeait même pas sur la question de
+savoir quel usage il ferait d'une découverte éventuelle! Le souvenir
+de la machine infernale lui traversa l'esprit et le laissa dans sa
+somnolence morale.
+
+Cela ne lui importait point. Il semblait qu'il fût dans un monde à
+part, tout plein de romanesques et puériles préoccupations.
+
+On lui avait jeté un sort.
+
+Il songeait à elle, à elle seulement. Elle était là. Qu'y
+faisait-elle?
+
+II était là pour elle. Il restait là pour la voir sortir comme il
+l'avait vue entrer, et pour la suivre de nouveau, n'importe où.
+
+Chose lugubre, la pensée d'Angèle lui venait à chaque instant et il la
+chassait brutalement comme on secoue la tyrannie de ces refrains qui
+s'obstinent.
+
+La pensée d'Angèle, chassée, revenait douce, patiente: de pauvres
+beaux yeux souriants, mais mouillés de larmes.
+
+Et comment dire cela? René la repoussait comme il eût fait d'un être
+vivant, lui disant avec colère: Ne sais-tu pas que je t'aime?
+
+Il l'aimait. Peut-être ne l'avait-il jamais mieux aimée. Les rêves
+éveillés de cette nuit malade la lui montraient adorablement belle et
+suave.
+
+Avez-vous connu de ces malheureux, de ces damnés qui délaissent
+furtivement la maison où dorment les enfants chéris et la femme
+bien-aimée pour aller je ne sais où, au jeu, à l'absinthe, au vertige,
+à la mort lente et ignominieuse?
+
+Ils sont nombreux, ces fous. Ils sont innombrables.
+
+On dirait que leur mal endémique appartient étroitement à la nature
+humaine.
+
+Ils sont du peuple, et pour eux de terribles spéculateurs ont bâti
+récemment ces palais presque somptueux où le billard au rabais et
+l'alcool vendu an plus juste prix appellent le pauvre.--Et quand le
+pauvre, laissant ce rêve de lumière et d'ivresse, rentre dans son
+taudis sombre où sa famille demande du pain, le drame hurle si
+épouvantablement que la plume s'arrête et n'ose plus...
+
+Ils sont de la bourgeoisie, qui a d'autres entraînements. Chaque
+caste, en effet, semble avoir son mirage particulier, sa démence
+spéciale. Ils laissent chez eux une fraîche et blanche femme,
+instruite, spirituelle, bonne et jeune, ils franchissent la porte de
+derrière d'un bas théâtre, et les voilà aux genoux d'une créature
+vieille, laide, ignorante, grossière et stupide. Là-bas ils sont
+aimés, ici on se moque d'eux. Et ils jettent à pleines mains l'avenir
+de leurs enfants dans le giron de cette Armide, qui garde à ses
+vêtements parfumés l'odeur de pipe empruntée à l'autre amant: l'amant
+de coeur, celui-là: vilain, sale et qui bat ferme!
+
+Un vainqueur! un héros! une brute!
+
+Ils sont de l'art ou des écoles. Ceux-là n'ont pas de famille. C'est
+leur vie même qu'ils désertent, leur noble et virile jeunesse pour
+aller, vous savez où, boire l'idiotisme verdâtre que Circé, à deux
+sous, verse dans tous les coins de Paris, à cheval sur l'extrême
+sommet de la civilisation.
+
+Ils sont de la magistrature et de l'armée: deux grandes institutions
+dont on ne peut parler sans ébranler quelque chose ou quelqu'un:
+silence!
+
+Ils sont de la noblesse ou de la richesse, ces aristocraties rivales
+aujourd'hui, qui se fout concurrence dans le mal comme dans le bien.
+Ils démolissent, avec une fureur sauvage, tout ce qu'ils ont intérêt à
+sauvegarder.
+
+Parfois leurs orgies contre nature épouvantent tout à coup la ville,
+qui se regarde avec effroi pour voir si elle n'aurait point nom par
+hasard, depuis hier, Sodome ou Gomorrhe...
+
+D'autres fois l'auditoire livide d'une cour d'assises écoute, en
+retenant son souffle, ce calcul terrifiant: combien il faut de coups
+de hache pour tuer une duchesse!
+
+D'autres fois encore... Mais à quoi bon poursuivre?
+
+Et quand même nous irions plus haut que les ducs, croyez-nous, il n'y
+aurait pas outrage: la tristesse profonde n'insulte pas.
+
+Et la folie humaine, poussée à ce degré, inspire plus de douleur que
+de colère.
+
+René subissait ce navrant délire qui fut de tout temps notre lot. Le
+bonhomme La Fontaine l'a dit en souriant, montrant ce chien malavisé
+qui lâche sa proie pour l'ombre.
+
+Et, certes, le chien de La Fontaine avait encore bien plus d'esprit
+que nous, car l'ombre ressemble à la proie,--et nous, combien souvent
+abandonnons-nous la plus belle des proies pour une ombre hideuse!
+
+Comment ne pas croire à cet axiome des naïfs? On jette des sorts,
+allez, c'est certain: au peuple, aux bourgeois, aux artistes, aux
+écoles, aux magistrats, aux généraux, aux ducs, aux millionnaires et
+au reste.
+
+René avait un sort, il allait ainsi à cette femme aveuglément,
+fatalement.
+
+Il fut longtemps, car son intelligence était frappée, à joindre
+ensemble ces deux idées: la femme et la conspiration.
+
+Quand ces deux idées se marièrent en lui, une joie extravagante lui
+fit bondir le coeur.
+
+--Elle conspire! se dit-il. Je conspirerai.
+
+Contre qui? pour qui? La question n'est jamais là. Il ne faut point
+juger les fous à l'aide de la loi qui régit les sages.
+
+Incontinent le cerveau engourdi de René se mit à travailler, Il
+chercha; c'était un lien providentiel.
+
+Pendant qu'il cherchait, une autre hypothèse s'offrit et le troubla.
+
+Ce ne sont pas seulement les conspirateurs qui se cachent, les
+malfaiteurs ont naturellement aussi ces mystérieuses allures.
+
+René eut le frisson, mais il ne s'arrêta point pour cela.
+
+Il en fut quitte pour prononcer le mot des amoureux et des fous:
+
+--C'est impossible!
+
+Et il continua sa tâche mentale.
+
+Six coups retentirent, frappés ainsi: trois, deux, un. A la question
+latine cette réponse qu'il savait déjà par coeur fut faite:
+
+«Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, je suis un Frère de la
+Vertu.»
+
+Voilà quel fut le raisonnement de René:
+
+Avec cela on pouvait s'introduire dans la maison.
+
+Une fois dans la maison, peut-être y avait-il d'autres épreuves.
+
+Mais le hasard, qui avait servi René si étrangement jusque-là, devait
+le servir encore.
+
+--Je la verrai, se disait-il.
+
+Et ce seul mot mettait des frémissements dans tout son être.
+
+Le temps avait passé cependant. Un grand nuage noir venait de Paris,
+argentant déjà ses franges déchiquetées aux approches de la lune.
+
+Depuis quelques minutes le silence immobile de cette nuit semblait
+s'animer vaguement.
+
+Ce chant souterrain qui avait lancé un instant René dans le pays des
+illusions ne s'était point renouvelé. Rien ne venait de la maison,
+toujours morne et sombre, mais un ensemble de bruits presque
+imperceptibles montait de la plaine.
+
+Ainsi doit être affectée l'ouïe de l'homme d'Europe, ignorant les
+secrets de la prairie, quand les sauvages peaux-rouges rampent, par la
+nuit noire, sur le sentier de la guerre.
+
+Le bruit était né derrière la maison, puis il s'était divisé,
+éparpillé en quelque sorte, tournant autour des bâtiments et se
+perdant au lointain, pour se rapprocher ensuite, mais dans une
+direction autre.
+
+Un instant vint où il sembla partir de l'enclos même on végétaient
+fraternellement les framboisiers, les cassis, les groseilliers et les
+petits cerisiers de Montmorency.
+
+On ne peut dire que René fît beaucoup d'attention à ces bruits. Il les
+percevait néanmoins, car il avait passé son enfance en Bretagne, et il
+était chasseur.
+
+Il y eut un moment où il rêva ces grandes châtaigneraies qui sont
+entre Vannes et Auray. Il s'y voyait à l'affût et il entendait les
+braconniers se glisser vers lui sous bois.
+
+Mais sa pensée revenait toujours à elle. Il avait un sort.
+
+Quand le grand nuage aux bords argentés mordit la lune, les clochers
+de Saint-Bernard, de Sainte-Marguerite, des Quinze-Vingts et de
+Saint-Antoine envoyèrent la première heure de la nuit.
+
+René en était à se dire: «Allons! il est temps,» lorsque l'obscurité
+soudaine qui couvrit le paysage l'éveilla vaguement.
+
+Un animal--ou un homme--était évidemment à quelques pas de lui dans
+le fourré. Le gros gibier est rare dans les marais du faubourg
+Saint-Antoine. René, cédant à l'obsession qui le tyrannisait et ne
+voulant point croire au témoignage de ses sens, allait marcher vers la
+maison, lorsque ces mots, prononcés d'une voix très basse, arrivèrent
+jusqu'à son oreille.
+
+Je ne le vois plus; où donc est-il?
+
+Par le fait, dans la nuit plus noire, René disparaissait complètement
+an milieu du buisson où il s'était accroupi.
+
+Il ne s'agissait plus de rêves. René recouvra aussitôt tout son
+sang-froid. Il n'avait pas d'armes. Il demeura immobile et attendit.
+
+Les bruissements avaient cessé depuis quelques secondes, lorsqu'un
+cri de détresse, long et déchirant, retentit à sa gauche dans les
+groseilliers. René, pris à l'improviste, n'eut pas l'idée que ce pût
+être une ruse et se leva tout droit pour s'élancer au secours.
+
+Il y eut un ricanement multiple dans les ténèbres, et un coup violent,
+assené sur la tête du jeune Breton, par derrière, le rejeta, étourdi,
+dans le buisson qu'il venait de quitter.
+
+Pendant une seconde ou deux, au milieu d'un grand mouvement qui
+l'entourait, des figures inconnues dansèrent au-devant de son regard
+ébloui. Un flambeau se mit à courir, venant de la maison, dont la
+porte ouverte montrait de sombres lueurs.
+
+Aux rayons apportés par ce flambeau, René vit une grande silhouette
+toute noire: un nègre de taille colossale, dont les yeux blancs
+luisaient.
+
+Nous parlons au positif, parce qu'il serait monotone et impossible de
+raconter en gardant toujours la forme dubitative, mais il est certain
+que René doutait profondément du témoignage de ses sens.
+
+Tout cela était désormais pour lui un invraisemblable cauchemar.
+
+Chacun sait bien ce qui peut être vu dans le court espace de deux
+secondes, quand l'oeil troublé miroite et aperçoit tous les objets
+sous une forme fantastique. Il y avait ce nègre auquel on ne pouvait
+pas croire, un nègre à prunelles roulantes et à poignard affilé comme
+on en met à la porte des salons de cire. Il y avait un homme maigre et
+pâle, plus maigre et plus pâle qu'un cadavre; il semblait tout jeune
+et avait les cheveux blancs; il y avait un Turc, aux cheveux rasés
+sous son turban, et d'autres encore dont les physionomies et les
+costumes apparaissaient bizarres au point d'aller en dehors de la
+vraisemblance.
+
+Rien de tout cela ne devait être réel, à moins que notre Breton ne fût
+tombé au milieu d'une mascarade.
+
+Et le carnaval était fini.
+
+Ces chocs violents qui, selon la locution populaire, allument
+«trente-six mille chandelles», peuvent aussi évoquer d'autres
+fantasmagories.
+
+Cependant non seulement René voyait, mais il entendait aussi, et ce
+qu'il entendait se rapportait merveilleusement à l'étrange mise en
+scène de son rêve.
+
+Tous ces déguisements divers parlaient des langues différentes.
+
+Bien que René ne connût point tous ces divers langages, il
+reconnaissait ce latin prononcé à la façon hongroise et qu'il avait
+remarqué déjà cette nuit, l'italien et l'allemand.
+
+Tous ces idiomes parlaient de mort, et un: «_Let us knock down the
+damned rascal_!» (Assommons le maudit drôle!) prononcé avec le
+pur bredouillement des cockneys de Londres fut comme le résumé de
+l'opinion générale.
+
+La plume ne peut courir comme les événements. Il y eut un commencement
+d'exécution, arrêté par une nouvelle péripétie, tout cela dans le
+court espace de temps que nous avons dit.
+
+L'Anglais parlait encore, brandissant un de ces fléaux faits de
+baleine, de cuir et de plomb que John Bull a baptisés _self-preserver_
+et auquel René devait sans doute le lâche coup qui l'avait terrassé;
+le nègre, mettant un genou dans l'herbe, raccourcissait déjà le bras
+qui allait frapper, lorsqu'une voix de femme, sonore et douce, fit
+tressaillir le coeur de René dans sa poitrine.
+
+Il ne vit point celle qui parlait, et pourtant il la reconnut, aux
+sons d'une voix qu'il n'avait jamais entendue.
+
+Elle disait, tout près de lui, mais cachée par la cohue d'ombres
+étranges qui se pressaient alentour:
+
+--Ne lui faites pas de mal: c'est lui!
+
+
+
+
+VIII
+
+LE NARCOTIQUE
+
+
+A dater de cet instant, tout fut confusion et ténèbres dans la
+cervelle de René. La blessure de sa tête rendit un élancement si
+violent, que le coeur lui manqua. Il crut voir une main qui saisissait
+la chevelure laineuse du nègre et qui le rejetait en arrière.
+
+En même temps un mouchoir se noua sur ses yeux et un bâillon comprima
+sa bouche.
+
+C'était un luxe de précautions.
+
+On le prit par les jambes et par les épaules pour le placer sur une
+sorte de civière.
+
+Il ne gardait qu'un sens de libre, l'ouïe, et encore la syncope qui le
+cherchait prêtait aux voix de mugissantes sonorités et le noyait en
+quelque sorte dans la confusion des langues qui l'entourait.
+
+Une pensée presque lucide restait en lui, néanmoins, au milieu de
+cette prostration: elle!
+
+Il l'avait entendue.
+
+Elle l'avait sauvegardé.
+
+Elle avait dit: C'est lui!
+
+Lui? qui? S'était-elle trompée? Avait-elle menti?
+
+Les quelques mots prononcés par la voix de femme, si douce dans son
+impérieuse sonorité, furent du reste les premiers et les derniers.
+
+René eut beau écouter de toute son âme, ce fut en vain, elle ne parla
+plus.
+
+La force l'abandonnait peu à peu; le sommet de son crâne était une
+horrible brûlure. Au bout de quelques pas il perdit le sentiment.
+
+La dernière parole qu'il entendit et comprit lui parut la moins
+croyable de toutes, ce fut le nom de Georges Cadoudat, son oncle.
+
+C'était une riante matinée de la fin de l'hiver, le ciel était bleu
+comme au coeur de l'été et jouait dans les feuillées d'un bosquet en
+miniature, composé de plantes tropicales.
+
+Le lit sur lequel René était couché regardait un vaste jardin, planté
+de grands arbres aux branches dépouillées. A droite, c'était la serre
+qui épandait de chauds et discrets parfums; à gauche, une porte
+ouverte montrait en perspective les rayons d'une bibliothèque.
+
+Le lit avait une forme antique et ses colonnettes torses supportaient
+un ciel carré, habillé de damas de soie, épais comme du velours.
+
+Les murailles, revêtues de boiseries pleines, aux moulures sévères,
+avaient un aspect presque claustral qui contrastait singulièrement
+avec les décorations coquettes et toute modernes de la serre.
+
+René avait dormi d'un sommeil paisible et profond, s'éveilla reposé,
+sa tête était lourde, un peu vide, mais il ne ressentait aucune
+douleur.
+
+Voici ce que vit son premier regard, et peut-être que sans cet aspect,
+explicatif comme les illustrations que notre vie enfantillage ajoute à
+tout texte désormais, il eût été bien longtemps à repêcher les vérités
+éparses parmi la confusion de ses souvenirs.
+
+Dans la serre, à travers les carreaux, il aperçut le nègre--le nègre
+géant--qui fumait une paille de maïs bourrée de tabac, couché tout de
+son long qu'il était sous un latanier en fleurs.
+
+Ce nègre regardait en l'air avec béatitude le vol tortueux des fumées
+de son cigarite et semblait le plus heureux des moricauds.
+
+Rien dans son affaissement paresseux n'annonçait la férocité.
+
+Il n'avait plus ce couteau aigu et diaboliquement effilé qui avait été
+si près de faire connaissance avec les côtes de notre jeune Breton.
+
+Dans la chambre même et non loin de la fenêtre qui donnait sur le
+jardin, ce jeune homme très maigre et très pâle, qui avait les cheveux
+tout blancs, lisait, plongé dans une bergère et les pieds sur un
+fauteuil. Il portait un costume bourgeois d'une rigoureuse élégance.
+
+René ne vit pas autre chose au premier moment.
+
+Mais un autre sens, sollicité plus vivement que la vue elle même, fit
+retomber ses paupières fatiguées et bien faibles encore.
+
+Par la porte ouverte de la bibliothèque, un chant venait, accompagné
+par les accords d'une harpe.
+
+La harpe était alors à la mode et toute jolie femme faisait faire son
+portrait dans le costume prétentieux de Corinne, les pieds sur une
+pédale, les mains étendues comme dix pattes d'araignée et grattant sur
+l'instrument théâtral par excellence des arpèges solennels comme une
+phrase de Mme de Staël.
+
+La guitare vint ensuite, terrible décadence des dernières années de
+l'empire et transition langoureuse à la migraine que l'abus du piano
+épand sur le monde.
+
+Des trois instruments le plus haïssable est assurément le piano,
+dont les Anglaises elles-mêmes ont fini par comprendre le clapotant
+clavier. Il n'y aura rien après le piano, qui est l'expression la plus
+accomplie de la tyrannie musicale.
+
+La guitare faisait moins de bruit.
+
+La harpe était belle.
+
+La voix qui venait par la porte de la bibliothèque disait un chant
+hardi, sauvage, ponctué selon ces cadences inattendues et heurtées du
+rythme slave. La voix accentuait cette mélodie presque barbare avec
+une incroyable passion.
+
+La voix était sonore, étendue, pleine de ces vibrations qui étreignent
+l'âme. Elle mordait, s'il est permis de faire un verbe avec le
+participe technique usité dans la langue du dilettantisme.
+
+Si la voix n'avait pas chanté, remuant le coeur de René jusqu'en ses
+fibres les plus profondes, il eût ouvert la bouche déjà pour demander
+où il était; mais il restait sous le charme et retenait son souffle.
+
+Il ne savait pas où il était. Rien de ce qu'il voyait par les fenêtres
+ne lui rappelait le plat paysage qui entourait la maison du chemin
+de la Muette. C'étaient ici de grands arbres et au delà, de hautes
+murailles, tapissées de lianes.
+
+Au moment où la voix cessait de chanter, une porte latérale s'ouvrit,
+et la grande vieille femme au costume hongrois qui était sortie de la
+maison isolée avec un flambeau à la main, la nuit précédente, entra,
+portant une tasse de chocolat sur un plateau.
+
+Le bruit de son pas fit tourner la tête au jeune homme maigre et pâle
+coiffé de cheveux blancs.
+
+--Salut, domina Yanusza, dit-il avec une railleuse affection de
+respect.
+
+La vieille fit une révérence roide et digne.
+
+--Je ne suis pas une maîtresse, je suis une servante, docteur Andréa
+Ceracchi, répondit-elle en latin. Voulez-vous me parler une fois sans
+rire, vous qui devriez toujours pleurer, depuis l'heure où votre frère
+tomba sous la main du tyran?
+
+L'Italien eut un spasme qui contracta ses traits, et ses lèvres minces
+se froncèrent.
+
+--Le rire est parfois plus amer que les larmes, bonne femme Paraxin,
+murmura-t-il, employant pour lui répondre le latin tudesque qui leur
+servait à s'entre-comprendre.
+
+--Docteur, dit-elle avec une emphase étrange, moi, je ne ris ni ne
+pleure: je hais. On dit que le général Bonaparte va se faire acclamer
+empereur. Si vous laissez aller, il ne sera plus temps.
+
+--Je veille! prononça lentement celui qu'elle avait nommé Andréa
+Geracchi.
+
+René se souvint de ce nom, qui appartenait à l'un des deux Romains
+impliqués dans le complot dit des Horaces, le compagnon de Diana et
+d'Arena, à l'homme jeune et beau dont la fin stoïque avait tenu huit
+jours durant Paris et le monde on émoi: au sculpteur Joseph Ceracchi.
+
+Yanuza secoua sa tête grise et grommela:
+
+--Mieux vaudrait agir que veiller, seigneur docteur.
+
+Puis elle reprit, de son pas dur et ferme, le chemin de la porte, sans
+même jeter un regard au lit où René gisait immobile.
+
+Quand Yanuza fut partie, le docteur italien resta un instant immobile
+et pensif, puis il trempa une mouillette de pain dans la tasse de
+chocolat, qu'il repoussa aussitôt loin de lui.
+
+--Tout a goût de sang ici! prononça-t-il d'une voix sourde.
+
+Depuis quelques minutes les paupières de René s'appesantissaient de
+nouveau et un sommeil irrésistible le cherchait.
+
+Ces dernières paroles de l'Italien arrivèrent à son oreille, mais
+glissèrent sur son entendement.
+
+Soudain un grand bruit se fit à l'intérieur de la maison. Ce n'était
+ni dans la serre ni du côté de la bibliothèque. René crut entendre un
+cri semblable à celui qui l'avait fait retourner en sursaut, la nuit
+précédente, quand il était caché dans les framboisiers devant la
+maison isolée.
+
+Il essaya de combattre le sommeil, mais tout son être l'engourdissait
+de plus en plus, et il lui parut que le nègre qui s'était levé sur son
+séant dans la serre le regardait fixement.
+
+C'était des yeux blancs du nègre que le sommeil venait.
+
+Il arrivait comme un flux presque visible, cet étrange sommeil. René
+le sentait qui montait le long de ses veines et il éprouvait la
+sensation d'un homme qu'on eût lentement submergé dans un bain de
+vapeur d'opium.
+
+Il gardait pourtant l'usage de ses yeux et de ses oreilles, mais pour
+voir, pour entendre des choses impossibles et celles que les rêveurs
+de l'opium en trouvent dans leur ivresse.
+
+Deux hommes entrèrent dans la serre par une porte qui communiquait
+avec l'intérieur de la maison. Ils portaient un fardeau de forme
+longue qui donna à René l'idée d'un cadavre enveloppé dans un drap!
+
+Le nègre se mit à sourire et montra la rangée de ses dents
+éblouissantes.
+
+En même temps une vision, une délicieuse et rayonnante, vision,
+illumina la chambre, une femme au sourire adorable, que ses cheveux
+blonds, légers et brillantés de reflets célestes couronnaient comme
+une auréole, bondit par la porte de la bibliothèque.
+
+--Le comte Wenzel vient de repartir pour l'Allemagne dit-elle.
+
+René reconnut cette voix qui lui serrait si voluptueusement le coeur.
+Le sommeil l'enchaînait de plus en plus. Les efforts impuissants qu'il
+faisait le fatiguaient jusqu'à l'angoisse et pensait:
+
+--Tout ceci est un cauchemar.
+
+Ce nom du comte Wenzel le frappa. Il avait entendu parler de lui au
+père adoptif d'Angèle et savait que le comte Wenzel était un jeune
+gentilhomme allemand sur le point de contracter mariage à Paris.
+
+Cela ramena sa pensée vers son propre mariage à lui, ce mariage désiré
+si passionnément, naguère attendu avec tant d'impatience et qui
+maintenant lui faisait peur.
+
+Ce mariage qui était pourtant désormais l'accomplissement d'un devoir
+sacré.
+
+Et il s'étonnait de concevoir en un pareil moment des idées si nettes,
+de suivre des raisonnements si droits.
+
+Il s'étonnait aussi du sens particulier que son intelligence attachait
+à ces paroles, en apparence les plus simples du monde: «Le comte
+Wenzel vient de repartir pour l'Allemagne.»
+
+Il y avait là pour lui je ne sais quelle indéfinissable menace.
+
+Derrière l'harmonie de cette voix quelque chose raillait froidement,
+impitoyablement.
+
+Il songea:
+
+--Je me souviendrai de tout ceci et je demanderai conseil au père
+d'Angèle.
+
+Mais le nom de la pauvre enfant le blessa comme le couteau qu'on
+retournerait dans la plaie.
+
+La blonde ravissante, au sourire étincelant comme la gaieté des
+enfants, s'était assise auprès de l'Italien et faisait bouffer
+les plis de sa robe légère. Il y avait en toute sa personne
+d'inexplicables clartés. Sa robe brillait quand elle en secouait
+les plis gracieux, de même que ses cheveux scintillaient à chaque
+mouvement de sa tête souriante.
+
+Elle tournait le dos à la serre où René voyait toujours ce long paquet
+que les deux hommes avaient déposé aux pieds du nègre.
+
+Le nègre achevait paisiblement son cigarite.
+
+--Mon frère n'est pas encore vengé, prononça l'Italien tout bas, et je
+n'ai bientôt plus de courage.
+
+--Dans quelques jours, murmura la blonde, tout sera fini, je vous le
+promets.
+
+Ses yeux, en ce moment, se tournèrent du côté du lit et René se dit:
+
+--Celle-ci est le mal. Ce n'est pas ELLE!
+
+--Dort-il? demanda-t-elle à voix basse avec une sorte d'inquiétude.
+
+--Il n'a jamais cessé de dormir, répliqua l'Italien, Le narcotique
+était ù cluse convenable... Que voulez-vous faire de lui?
+
+--Notre salut et ta vengeance, répondit la jeune femme.
+
+Les yeux de l'italien brillèrent d'un feu sombre.
+
+--Comtesse, prononça-t-il lentement, j'avais vingt-deux ans quand mon
+frère est mort. Le lendemain de ce jour-là j'avais les cheveux blancs
+comme un vieillard... Je voulus me tuer, un homme me sauva et me
+raconta que lui aussi avait changé, en une nuit d'angoisse, une forêt
+de boucles noires contre une chevelure blanche... Cet homme-là m'avait
+conseillé de passer la mer et d'oublier. Vous avez murmuré le mot
+vengeance à mon oreille: j'attends.
+
+La jeune femme sembla grandir, et sa beauté transfigurée exprima une
+indomptable énergie.
+
+--D'autres attendent comme toi, répondit-elle, Andréa Ceracchi. Tout
+ce que j'ai promis, je le tiendrai. J'ai rassemblé autour de moi ceux
+dont cet homme a brisé le coeur; et n'ai-je pas assez travaillé déjà
+pour notre cause commune?
+
+Elle fut interrompue par un bruit sourd qui se fit dans la serre et
+qui lui donna un tressaillement par tout le corps. Ceracchi ne pouvait
+pas devenir plus pâle, mais ses traits s'altérèrent et il ferma les
+yeux.
+
+René, dont le regard se porta malgré lui vers la serre, vit le nègre
+debout auprès d'un trou carré qui s'ouvrait parmi caisses de fleurs.
+Il souriait un sourire sinistre. Le paquet long avait disparu.
+
+--Tu veux venger ton frère, reprit la jeune femme d'une voix altérée:
+Taïeh veut venger son maître (son doigt désignait par-dessus son
+épaule le nègre, occupé à refermer une large trappe sur laquelle il
+fit glisser une caisse de Yucca). Toussaint-Louverture est mort comme
+Ceracchi, mort plus durement, dans le supplice de la captivité. Taïeh
+ne demande pas compte du prix qui payera sa vengeance... Osman est
+venu du Caire avec un poignard empoisonné, caché dans son turban...
+Mais ce n'est pas un vulgaire poignard qui tuera cet homme... Il faut
+du sang et de l'or: des flots d'or et de sang; il faut cent bras
+obéissant à une seule volonté, il faut une volonté une mission, une
+destinée... le sang coule, haussant de jour en jour le niveau de l'or.
+Les Frères de la Vertu sont prêts, et me voici, moi que le destin a
+choisie... Andréa Ceracchi sera-t-il le premier à perdre confiance? Me
+suis-je arrêtée? ai-je reculé?...
+
+Elle s'interrompit, parce que l'Italien lui baisait les mains à
+genoux.
+
+Elle était belle si merveilleusement que son front épandait des
+lueurs.
+
+--J'ai foi en vous! prononça l'Italien avec une dévotion mystique.
+
+La main étendue de la jeune femme désigna René.
+
+Celui-ci nous fournira l'arme suprême, murmura-t-elle.
+
+A la porte de la bibliothèque, une tête basanée et coiffée du turban
+égyptien se montra.
+
+--Qu'est-ce? demanda le docteur.
+
+--M. le baron de Ramberg, répondit-on, demande à voir la comtesse
+Marcian Gregory.
+
+Le soir de ce même jour, René de Kervoz était rentré dans sa chambre
+d'étudiant, faible, mais ne se ressentant presque plus de sa blessure.
+
+Il gardait comme un vague et maladif souvenir de certain rêve qui
+avait occupé toute une nuit de fièvre terrible, puis une journée où le
+cauchemar avait pris les proportions de l'impossible.
+
+Plus il faisait d'efforts pour éclaircir la confusion de sa mémoire,
+plus le rêve emmêlait ses absurdes péripéties, lui montrant à la fois
+le vivant cadavre d'un jeune homme coiffée de cheveux blancs, un nègre
+couché dans des fleurs, une femme belle à la folie et souriant dans
+l'or liquide d'une chevelure de fée,--une trappe ouverte,--un corps
+humain empaqueté dans un drap.
+
+Puis la mégère qui parlait le latin, puis le Turc qui avait annoncé
+le baron de Ramberg, puis encore cette femme à la voix pénétrante qui
+avait dit: «Le comte Wenzel viens de repartir pour l'Allemagne!»
+
+Il y avait des souvenirs plus récents et plus précis, auxquels on
+pouvait croire, quoiqu'ils fussent bien romanesques encore.
+
+Vers la tombée du jour, René avait vu tout a coup, au chevet de son
+lit, dans cette vaste chambre où tous les objets disparaissaient déjà,
+baignés dans l'obscurité, une femme qui semblait veiller sur son
+sommeil.
+
+Une femme au visage calme et doux: front de madone qui baignait les
+ondes magnifiques d'une chevelure plus noir que le jais.
+
+Cette femme ressemblait à la vision--à l'étrange éblouissement qui
+avait passé dans le rêve, à la voluptueuse péri dont la tête mutine
+secouait naguère sa blonde coiffure de rayons.
+
+Mais ce n'était pas la même femme, oh! certes! René le sentait aux
+battements profonds de son coeur. Celle-ci était ELLE: l'inconnue de
+Saint-Germain-l'Auxerrois.
+
+Quand René s'éveilla, elle mit un doigt sur sa belle bouche et lui
+dit:
+
+--On nous écoute, je ne suis pas la maîtresse ici...
+
+--C'est donc l'autre qui est la maîtresse? interrompe René.
+
+Elle sourit, son sourire était un enchantement.
+
+--Oui, murmura-t-elle, c'est l'autre. Ne parlez pas. Vous avez eu tort
+de me suivre. Il ne faut jamais essayer de pénétrer certains secrets.
+Je vous ai sauvé deux fois, vous êtes guéri, soyez prudent.
+
+Et avant que René pût reprendre la parole, elle lui ferma la bouche
+d'un geste caressant.
+
+--Vous allez vous lever, poursuivit-elle, et vous habiller. Il est
+temps de partir.
+
+Elle glissa un regard vers la porte de la bibliothèque qui restait
+entr'ouverte et ajouta, d'un ton si bas que René eut peine à saisir le
+sens de ses paroles:
+
+--Vous me reverrez. Ce sera bientôt, et dans un lieu où il me sera
+permis de vous entendre. En attendant, je vous le répète, soyez
+prudent. N'essayez pas de questionner celui qui va venir, et
+soumettez-vous à tout ce qui sera exigé de vous.
+
+La main de René éprouva une furtive pression et il se retrouva seul.
+
+L'instant d'après, un homme entra portant deux flambeaux: René
+reconnut ses habits sur un siège auprès de son lit.
+
+Il s'habilla avec l'aide du nouveau venu, qui ne prononça pas un seul
+mot. Il ressentait une grande faiblesse, mais il ne souffrait point.
+Sa toilette achevée, le silencieux valet de chambre lui tendit un
+mouchoir de soie roulé en forme de cravate et lui fit comprendre d'un
+geste qu'il fallait placer ce bandeau sur ses yeux.
+
+--Pourquoi cette précaution? demanda René, désobéissant pour la
+première fois aux ordres de sa protectrice.
+
+--_I cannot speak french sir_, répondit l'homme au mouchoir de soie
+avec un accent guttural qui raviva tout à coup les souvenirs de René.
+
+Ce brave, qui ne savait pas le français, s'était déjà occupé de lui.
+C'était bien la voix de gosier qui avait donné aux Frères de la Vertu
+ce conseil anglais: «Assommons le maudit coquin!»
+
+René se laissa néanmoins mettre le bandeau.
+
+L'instant d'après, il montait dans une voiture qui prit aussitôt le
+trot. Au bout de dix minutes, la voiture s'arrêta.
+
+--Dois-je descendre? demanda René.
+
+Personne ne lui répondit. Il ôta son bandeau et vit avec étonnement
+qu'il était seul. Le cocher ouvrit la portière, disant:
+
+--Bourgeois, je vous ai mené bon train de la rue du Dragon jusqu'au
+Châtelet. La course est payée. Y a-t-il un pourboire?
+
+
+
+
+IX
+
+ENTRE DEUX AMOURS
+
+
+Par hasard, le lendemain de cette soirée où René de Kervos avait
+accompagné Angèle au salut de Saint-Germain-l'Auxerrois, il devait
+faire un petit voyage. Son absence ne fut point remarquée par ceux qui
+l'aimaient.
+
+Nous saurons plus tard exactement quelle était sa position vis-à-vis
+de la famille de sa fiancée. C'étaient des gens de condition humble,
+mais de grand coeur, et qui avaient agi de façon à mériter sa
+reconnaissance.
+
+Une fois rentré dans sa solitude, René essaya de lutter peut-être
+contre cet élément nouveau qui menaçait de conquérir sa vie. Sa vie
+était promise à un devoir doux et charmant. Il n'y avait pas place en
+elle pour les aventures.
+
+Il fallait que le roman dont le premier chapitre l'avait entraîné si
+loin fût déchiré violemment à cette heure où une ombre de raison lui
+restait, ou qu'il devint son existence même.
+
+Ce fut ainsi. René ne fut pas vainqueur dans la lutte. L'image
+d'Angèle resta ineffaçable au plus profond de son coeur, mais il en
+détourna ses regards affolés par un mirage.
+
+Il était trop tendrement chéri pour que le malaise de son esprit et
+de son coeur ne fût point remarqué par ceux qui l'entouraient. Son
+caractère altéré, ses habitudes changées excitèrent des défiances,
+éveillèrent des inquiétudes. René le vit, il en souffrit, mais il
+glissait déjà sur la pente où nul ne sut jamais s'arrêter.
+
+Le _sort_, du reste, puisqu'il est convenu qu'il avait un sort, ne lui
+laissait ni repos ni trêve. La fascination commencée ne s'arrêtait
+point. Le roman continuait, nouant aux pages de son prologue toute une
+chaîne de mystérieuses et friandes péripéties.
+
+Dans une indisposition qu'il avait eue, René s'était fait saigner
+naguère par un apprenti docteur, ami de son beau-père, un drôle de
+petit homme, qui s'appelait Germain Patou et qui parlait de la Faculté
+Dieu sait comme! Ce Germain Patou avait découvert un pathologiste
+allemand, du nom de Samuel Hahnemann, qui remplaçait les volumineux
+poisons du Codex par une poudre de perlimpinpin, laquelle, au dire de
+Patou produisait des miracles.
+
+Le petit homme passait volontiers pour fou, mais, quoiqu'il ne fût
+point encore docteur, il guérissait à tort et à travers tous ceux qui
+lui tombaient sous la main.
+
+Le surlendemain de la bagarre nocturne où René avait reçu ce coup
+sur le crâne, Patou vint le voir par hasard et René lui montra sa
+blessure, disant qu'il était tombé à la renverse en glissant sur le
+pavé.
+
+La blessure portait encore le petit appareil posé pendant que René
+dormait dans la maison mystérieuse.
+
+Patou n'eut pas plutôt aperçu la plaie qu'il s'écria:
+
+--Il y avait là de quoi tuer un boeuf.
+
+Il approcha vivement ses narines de l'appareil.
+
+--_Arnica montana_! prononça-t-il dévotement: le vulnéraire du
+maître!... Mon camarade, vous avez été pansé par un vrai croyant:
+voulez-vous me donner son adresse?
+
+Dans son embarras, René raconta ce qu'il voulut ou ce qu'il put.
+
+Pendant cela, Patou dépliait l'appareil.
+
+C'était un mouchoir de batiste très fine, au coin duquel un écusson
+brodé se timbrait d'une couronne comtale.
+
+--Tiens! tiens! fit Patou, avez vous lu dans les gazettes l'histoire
+du tombeau de Szandor trouvé dans une île de la Save, au-dessus de
+Semlin? C'est très curieux. Moi j'aime les vampires, et j'y crois dur
+comme fer. La mode y est, du reste: Il n'est question que de vampires.
+Les journaux, les livres, les gens parlent de vampires toute la
+journée. Je connais un homme qui fait aller les bateaux sans voiles
+ni rames, avec de la vapeur d'eau bouillante; il a nom le citoyen de
+Joufroy; il est marquis et fou comme Samuel Hahnemann; il fait un
+mélodrame intitulé: _la Vampire_. Le théâtre Saint-Martin en croulera!
+Moi, je donnerais la perruque du professeur Loysel pour voir la
+vampire qui mange en ce moment la moitié de Paris... Revenons à notre
+affaire: dans le tombeau de Szandor, il y avait un vampire qui sortait
+la nuit, traversait la Save à la nage et désolait la contrée jusqu'à
+Belgrade. Ce vampire était comte, comme le prouve l'inscription du
+tombeau; il avait été enterré en 1646... Et voilà le drôle: le comte
+de Szandor avait la même devise latine que le citoyen comte de 1804,
+ou la citoyenne comtesse qui vous a prêté son mouchoir pour bander
+votre blessure.
+
+Ce disant, Patou étala sur la table noire la batiste où les lettres
+brodées ressortirent en blanc.
+
+La devise qui courait autour de l'écusson était ainsi: _In vita morte,
+in morte vita_!
+
+--Vraie devise de Vampire! s'écria Patou. «dans la vie la mort, dans
+la mort la vie!...» Pour vous finir l'histoire du comte Szandor, après
+cent-cinquante-huit ans de séjour dans sa tombe, ce gentilhomme avait
+encore de très beaux cheveux noirs, des yeux en amande et des lèvres
+rouges comme du corail. Il lui manquait néanmoins une dent. On lui a
+planté une barre de fer rouge dans le coeur, méthode chirurgicale
+qui parait adoptée généralement pour traiter le vampirisme... A leur
+place, moi, j'aurais causé un peu avec ce gaillard-là, pour savoir
+ce qu'il avait dans l'idée; je l'aurais examiné de pied en cap; je
+l'aurais soigné, parbleu! par la méthode de Hahnemann, et il aurait
+pu, une fois guéri, nous raconter la guerre de Trente ans, de première
+main, sauf les deux dernièresannées...
+
+Quand Patou fut parti, René prit le mouchoir brodé et l'approcha de
+ses lèvres.
+
+Le lendemain, il reçut une lettre dont l'écriture inconnue lui fit
+battre le coeur.
+
+Le large cachet de cire noire portait le même écusson que le mouchoir
+brodé et la même devise aussi: _In vita mors, in morte vita_.
+
+Un malaise courut dans les veines de René, puis il sourit
+orgueilleusement, pensant:
+
+--Ces superstitions ne sont plus de notre temps.
+
+La lettre disait:
+
+«On souhaiterait savoir des nouvelles d'une blessure qui a donné le
+sommeil au blessé, mais à une autre l'insomnie.»
+
+«Ce soir, à six heures, on priera pour le blessé au calvaire de
+Saint-Roch.»
+
+Point de signature.
+
+La lettre avait été remise par un étrange messager: un nègre, portant
+le costume des musiciens de la garde consulaire.
+
+La journée sembla longue à René,--et, pour la première fois, ceux qui
+l'aimaient s'aperçurent de son trouble.
+
+Dès cinq heures il était au perron de Saint-Roch. Il attendit en vain
+jusqu'à six heures la voiture qu'il espérât reconnaître.
+
+Six heures sonnant et, de guerre lasse, il traversa l'église pour
+gagner le Calvaire qui est derrière la chapelle de la Vierge.
+
+Là il y avait une femme agenouillée devant le mystique rocher.
+
+René s'approcha. Un imperceptible mouvement se fit sous le voile
+baissé de la femme, qui ne se retourna pas.
+
+Dans ce demi-jour, dévot et moite comme le clair obscur savamment
+distribué par le grand art des peintres de piété cette femme, dont la
+toilette sévère et sombre laissait donner des formes exquises, faisait
+bien. Elle entrait dans le tableau.
+
+Sa prière semblait profonde et sans distraction.
+
+--Répondez-moi, mais tout bas, dit-elle d'une voix douce et soutenue.
+Nous ne sommes pas seuls...
+
+René regarda autour de lui. Il n'y avait personne dans la chapelle;
+personne, au moins, que l'on pût voir.
+
+--Êtes-vous mieux? lui fut-il demandé.
+
+--Ma souffrance est au coeur, répondit-il comme malgré lui.
+
+Il y eut encore un silence.
+
+La femme voilée semblait écouter des bruits qui ne parvenaient pas
+jusqu'à l'oreille de René.
+
+--Peut-on avoir deux amours? murmura-t-elle enfin d'une voix qui
+tremblait.
+
+En même temps elle releva son voile et René vit la douce flamme de ce
+regard qui était désormais son âme.
+
+--Oh! dit-il, je n'aime que vous.
+
+Elle tressaillit et se leva, faisant un large signe de croix avant de
+quitter sa place.
+
+--Ne me suivez pas, ordonna-t-elle précipitamment.
+
+Et elle s'éloigna d'un pas rapide.
+
+René, immobile, entendit bientôt un pas d'homme, lourd et ferme, se
+joindre au léger bruit que faisait son pied de fée en frôlant les
+dalles de la chapelle.
+
+Quand il tourna enfin la tête, il ne vit plus rien. L'enchanteresse et
+son cavalier avaient franchi la porte du Calvaire.
+
+René s'élança sur leurs traces ivre et fou.
+
+Il sortit par l'issue qui donne sur le passage Saint-Roch. Le passage
+était désert.
+
+Ivre et fou, nous avons bien dit. Il rentra chez lui dans un état
+d'excitation fiévreuse.
+
+Celle-là le prenait par le cerveau, centre d'action bien autrement
+puissant que cet organe aux aspirations vaguement chevaleresques que
+nous appelons le coeur.
+
+Depuis que le monde est monde, le coeur fut toujours vaincu par le
+cerveau.
+
+Pour un temps, du moins, et quand la fièvre chaude est calmée, quand
+vient l'heure du repentir qui expie, une voix s'élève, prononçant ce
+mot impitoyable et inutile, car il n'empêcha jamais aucun crime et
+jamais il ne prévint aucun malheur:
+
+--Il est trop tard!
+
+La vie humaine est là.
+
+Avant de rentrer chez lui, René dut frapper à la porte du père adoptif
+d'Angèle.
+
+Il y a des convenances, et ces braves gens ne lui avaient jamais fait
+que du bien.
+
+Là, c'était le calme bon et noble, la sainte sérénité des familles.
+
+La vieille mère berçait un enfant, car René de Kervoz était bien
+autrement engagé que le commun des fiancés; le père à cheveux blancs
+lisait, la jeune fille brodait, pensive et triste.
+
+Mais vîtes-vous jamais le changement féerique que produit sur le
+paysage désolé le premier rayon de soleil au printemps?
+
+René était ici le soleil; l'entrée de René fut comme une contagion de
+sourires.
+
+La mère lui tendit la main, le père jeta son livre, la jeune fille,
+heureuse, se leva et vint à lui les deux bras ouverts.
+
+René paya de son mieux cet accueil, toujours le même, et dont la chère
+monotonie était naguère sa meilleure joie. Le plus cruel supplice
+pour l'homme qui se noie, est, dit-on, la vue du rivage. Ici était le
+rivage, et René se noyait.
+
+L'aïeule lui mit l'enfant endormi dans les bras. René le baisa avec
+un serrement de coeur et n'osa point regarder la jeune mère,--non
+pas qu'il eût à un degré quelconque la pensée lâche d'abandonner ces
+pauvres créatures. Nous l'avons dit, René était l'honneur même; mais
+la conscience des torts qu'il avait envers eux déjà le navrait.
+Il sentait bien qu'il les entraînait avec lui sur la pente d'un
+irréparable malheur.
+
+Et il n'avait ni le pouvoir de s'arrêter ni la volonté peut-être.
+
+Il n'y avait encore rien eu dans la maison; nous savons, en effet, que
+l'absence nocturne de René avait passé inaperçue. L'inquiétude n'était
+pas née encore chez ces bonnes âmes. Elle naquit justement ce soir-là.
+
+Quand René se fut retiré à l'heure ordinaire, la mère alla se coucher,
+maussade et triste pour la première fois depuis bien longtemps; le
+patron gagna silencieusement sa retraite, et Angèle resta seule auprès
+du petit qu'elle baisa en pleurant.
+
+Le malheur venait d'entrer dans cette pauvre maison tranquille.
+
+Désormais les moindres symptômes devaient être aperçus et passés au
+tamis d'une affection déjà jalouse.
+
+Angèle resta longtemps, ce soir-là, assise à sa fenêtre en guettant de
+l'autre côté de la rue (car ils étaient voisins) la lampe de René qui
+tardait à s'éteindre.
+
+René pensait à elle justement, ou plutôt René croyait penser à elle,
+car c'était son image qu'il évoquait comme une sauvegarde; mais,
+à travers cette image il voyait sa folie: un éblouissement, une
+fatalité.
+
+L'autre, celle qui n'avait pas encore de nom pour lui, celle qui
+l'enlaçait avec une terrible science dans les liens de la passion
+coupable.
+
+Celle qui avait l'irrésistible prestige de l'inconnu, l'attrait du
+roman, la séduction du mystère.
+
+Les jours suivants, l'obsession continua. Il semblait que ce fût un
+parti pris de l'entourer d'un vague réseau où l'appât, toujours tenu
+à distance, fuyait sa main et se montrait de nouveau pour prévenir le
+découragement ou la fatigue.
+
+Il recevait des lettres, on lui assignait des rendez-vous, s'il est
+permis d'appeler ainsi de courtes et fugitives rencontres où la
+présence d'un tiers invisible empêchait l'échange des paroles.
+
+On l'aimait. La persistance de ces rendez-vous, qui jamais
+n'aboutissaient, en était une preuve manifeste. On eût dit la gageure
+obstinée d'une captive qui lutte contre son geôlier.
+
+A moins que ce ne fût une audacieuse et impitoyable mystification.
+
+Mais le moyen de croire à un jeu! Dans quel but cette raillerie
+prolongée? D'un côté il y avait un pauvre gentillâtre de Bretagne, un
+étudiant obscur; de l'autre une grande dame,--car, à cet égard, René
+n'avait pas l'ombre d'un doute; son inconnue était une grande dame.
+
+Elle avait à déjouer quelque redoutable surveillance. Elle faisait de
+son mieux. Quoi de plus complet que l'esclavage d'une noble position?
+
+On écrivait à René: «Venez,» il accourait. Tantôt c'était en pleine
+rue: il croisait une voiture dont les stores fermés laissaient voir
+une blanche main qui parlait; tantôt c'était aux Tuileries, où le
+vent soulevait le coin d'un voile tout exprès pour montrer un ardent
+sourire et deux yeux qui languissaient, c'était, le plus souvent, dans
+les églises; alors on lui glissait une parole; l'eau bénite donnée et
+reçue permettait un rapide serrement de main.
+
+Et la fièvre de René n'en allait que mieux. Son désir, sans cesse
+irrité, jamais satisfait, arrivait à l'état de supplice. Il
+maigrissait, il pâlissait.
+
+Angèle et ses parents souffraient par contre-coup.
+
+Parfois la mère disait: C'est le mariage qui tarde trop, René a le mal
+de l'attente; le mariage le guérira.
+
+Mais le patron secouait sa tête blanche et Angèle souriait avec
+mélancolie.
+
+Angèle sortait souvent, depuis quelque temps.
+
+Si vous l'eussiez rencontrée dans ces courses solitaires, vous auriez
+dit: Elle va au hasard.
+
+Mais elle avait un but.--Chaque fois qu'avaient lieu ces rencontres
+fugitives entre René et son inconnue, Angèle était là, quelque part,
+l'oeil brûlant et sec, la poitrine oppressée.
+
+Elle cherchait à savoir.
+
+Si elle savait quelque chose, jamais, du moins, un seul mot n'était
+tombé de sa bouche. Elle était muette avec ses parents, muette avec
+son fiancé.
+
+Elle lui donnait toujours l'enfant à baiser, l'enfant qui, lui aussi,
+devenait maigre et pâle.
+
+Mais quand elle restait seule avec la petite créature, elle lui
+parlait longuement et à coeur ouvert, sûre qu'elle était de n'être pas
+entendue.
+
+Elle lui disait:
+
+--L'heure du mariage est proche, mais qui de nous l'entendra sonner?
+
+A mesure que les jours passaient, cependant, et par un singulier
+travail que tous les psychologistes connaissent, René acquérait une
+perception rétrospective plus nette des événements confus qui avaient
+empli cette fameuse nuit du 12 février.
+
+L'impression générale était lugubre et pleine de terreurs qui se
+continuaient jusqu'à la journée du 13, passée dans cette maison qui
+avait un grand jardin et une serre.
+
+Dans la serre, René voyait de plus en plus distinctement le trou
+carré, les deux hommes apportant un fardeau ayant forme humaine et le
+noir fumant son cigarite sous arbustes en fleurs.
+
+Et il entendait la voix de femme qui disait avec une froide moquerie:
+
+--Le comte Wensel est reparti pour l'Allemagne!
+
+Nous ne savons comment exprimer cela: dans la pensée de René, cette
+phrase avait un sens double et funèbre.
+
+Et ce paquet de forme oblongue, qu'on avait jeté dans le trou, c'était
+le comte Wensel.
+
+Si les choses eussent été comme autrefois, si René de Kervoz avait
+passé encore ses soirées à _causer_ dans la maison de son futur
+beau-père, le patron des maçons du Marché-Neuf, il aurait entendu
+plus d'une fois prononcer ce nom de Wenzel; il aurait pu prendre des
+renseignements précieux.
+
+Car on parlait souvent du comte Wenzel chez Jean-Pierre Sévérin,
+dit Gâteloup. Le comte Wenzel faisait partie d'un trio de jeunes
+Allemands, anciens étudiants de l'Université de Tubingen.
+
+Il y avait Wenzel, Hamberg et Koenig: trois amis, jeunes, riches,
+heureux.
+
+Mais René ne causait plus chez les parents d'Angèle.
+
+Il venait là chaque jour comme ou accomplit un devoir. Il souffrait,
+voyait souffrir les autres et se retirait désespéré. L'idée d'un
+meurtre commis était donc en lui à l'état confus.
+
+Nous irons plus loin: nous dirons qu'en lui existait l'idée d'une
+série de meurtres. L'impression qu'il gardait était ainsi. La trappe
+cachée sous les caisses de fleurs avait dû servir plus d'une fois.
+
+Et c'était là l'excuse la plus plausible qu'il pût fournir à sa
+conscience pour le désir passionné qu'il avait d'entretenir son
+inconnue.
+
+Pour lui, en effet, la maison mystérieuse contenait deux femmes, la
+blonde et la brune: il les avait vues de ses yeux: «la comtesse» et
+celle qui n'avait point de titre, la femme sanglante, à qui tous les
+crimes incombaient naturellement, si crime il y avait, et l'ange
+sauveur.
+
+La veille du jour où nous avons pris le début de notre histoire,
+montrant ces trois personnages échelonnés sur le quai de la Grève:
+René d'abord, puis Angèle qui suivait René, puis l'homme à cheveux
+blancs qui suivait Angèle, René avait éprouvé comme un contre-coup de
+l'émotion ressentie dans la maison mystérieuse.
+
+C'était encore à Saint-Louis-en-l'Ile, et c'était la première fois que
+son inconnue manquait au rendez-vous assigné.
+
+René attendait depuis plus d'une heure, lorsque le jeune homme
+à figure blême, qui avait les cheveux tout blancs, sortit de la
+sacristie avec un prêtre que René voyait pour la première fois.
+
+Un ecclésiastique entre deux âges, à la physionomie honnête et grave.
+
+La figure du jeune homme frappa René comme un choc physique, et le nom
+entendu en rêve lui vint aux lèvres:
+
+--Andréa Ceracchi!
+
+Andréa Ceracchi passa, avec le prêtre, tout auprès de René, qui était
+caché par l'ombre d'un pilier et dit:
+
+--Elle viendra demain. La chose devra être faite tout de suite, parce
+que M. le baron de Ramberg est très pressé de retourner en Allemagne.
+
+Ces paroles et le ton qu'on mettait à les prononcer étaient assurément
+les plus naturels du monde.
+
+Cependant, au-devant des yeux de René, la trappe s'ouvrit, la trappe
+recouverte de fleurs, et il lui sembla entendre le lugubre écho de ces
+autres paroles: «Le comte Wenzel est reparti pour l'Allemagne!»
+
+--Il faudra bien qu'elle dise la vérité; pensa-t-il.
+
+Et le lendemain, comme nous l'avons vu, il revint à l'église
+Saint-Louis-en-l'Ile.
+
+Rendez-vous n'avait point été donné cette fois.
+
+Soit que René se fût trompé réellement, soit qu'il eût affecté de se
+méprendre, il avait abordé une femme qui ne l'attendait point, la
+blonde madone tant admirée par Germain Patou et qui se trouvait là
+pour tout autre objet.
+
+A la suite de quelques paroles échangées, il était sorti par la porte
+latérale et avait gagné le vieux pavillon de Bretonvilliers, où on lui
+avait ordonné de se rendre.
+
+Un coin du voile, à tout le moins, se levait: la blonde avait consenti
+à porter un message à la brune.
+
+Pendant l'espace de temps assez long que René fut obligé de passer
+seul, dans le grand salon du pavillon, il interrogea plus d'une fois
+ses souvenirs, cherchant à savoir si cette maison était celle où il
+avait été rapporté évanoui--ou endormi, après la nuit du 12 février.
+
+Sa mémoire était restée muette, quant aux meubles et tentures, mais
+l'impression générale lui disait: Ce n'est pas ici. Les lieux ont
+non seulement une physionomie, mais encore une saveur; René resta
+convaincu que la chambre où il avait couché ne faisait point partie de
+cette maison.
+
+Lila! il savait ce nom enfin! Et c'était la blonde qui avait trahi le
+secret de la brune.
+
+Elle avait dit, étonnée et peut-être effrayée, car il eût fallu peu de
+chose pour déranger la trame subtile qu'elle était en train de tisser
+à l'église Saint-Louis, elle avait dit:
+
+--Allez au pavillon de Bretonvilliers, frappez six coups ainsi
+espacés: trois, deux, un, et quand la porte s'ouvrira, prononcez ces
+mots: _Salus Hungariae_. Vous serez introduit, et je vous promets que
+ma soeur Lila viendra vous rejoindre.
+
+Lila! Sait-on quels torrents d'harmonie peuvent jaillir d'un nom?
+
+Lila vint.--René était à la fenêtre, où la pauvre Angèle le regardait
+d'en bas, devinant dans la nuit sa figure bien-aimée. Depuis quelques
+secondes les yeux de René s'étaient fixés par hasard sur une forme
+indécise, une forme de femme affaissée sur la borne du coin.
+
+Certes, il ne la voyait pas dans le sens exact du mot: l'ombre était
+trop épaisse; mais le remords a des rêves comme l'espoir.
+
+Une sueur froide baigna les tempes de René; le nom d'Angèle expira sur
+ses lèvres.
+
+Il ne la voyait pas, pourtant, nous le répétons, puisque, pour lui, la
+femme de la borne portait un petit enfant dans ses bras. Il voyait le
+petit enfant plus distinctement que la femme.
+
+Mais Lila vint, et René ne vit plus rien que Lila. Angèle, la vraie
+Angèle, car, hélas! ce n'était pas une vision, tomba mourante, tandis
+que René oubliait tout dans un baiser. Le premier baiser!...
+
+
+
+
+X
+
+TÊTE-A-TÊTE
+
+
+Les heures passèrent, mesurées par la cloche enrouée de
+Saint-Louis-en-l'Ile.--Le dernier bruit de la rue fut le passage
+de ces hommes qui emportèrent Angèle au cabaret de la _Pêche
+miraculeuse_.
+
+Nous retrouvons Lila et René où nous les avons laissés, assis l'un
+près de l'autre sur l'ottomane du boudoir, les mains dans les mains,
+les yeux dans les yeux.
+
+Et nous disons encore une fois qu'il eût été difficile de trouver un
+couple plus jeune, plus beau, plus gracieux.
+
+Lila venait de prononcer ces mots qui avaient mis un nuage sur le
+front de René: «Mon nom est doux dans votre bouche.»
+
+Ces mots nous ont servi de point de départ pour raconter un long et
+bizarre épisode. Ils attaquaient dans le coeur de René une fibre qui
+restait douloureuse.
+
+Par hasard, autrefois, un soir dont le souvenir vivait comme un cruel
+remords, Angèle avait prononcé les mêmes paroles et presque du même
+accent.
+
+--Lila, dit René après un silence que la jeune femme n'avait point
+interrompu, l'ignorance où je suis me pèse. Je suis dans un état
+d'angoisse et de fièvre. A d'autres il faudrait expliquer ma peine,
+mais vous connaissez mon histoire... l'histoire de ces vingt-quatre
+heures dont les souvenirs imparfaits restent en moi comme une
+douloureuse énigme... vous les connaissez bien mieux que moi-même. Je
+voudrais savoir.
+
+--Vous saurez tout, répliqua la charmante créature, dont les grands
+yeux eurent une expression de reproche, tout ce que je sais, du
+moins... Mais j'espérais qu'entre nous deux la curiosité n'aurait pas
+eu tant de place.
+
+--Ne vous méprenez pas! s'écria Kervoz. Ma curiosité est que l'amour,
+un profond, un ardent amour...
+
+Elle secoua la tête lentement, et son beau sourire se teignit
+d'amertume.
+
+--Peut-être ai-je mérité cela, dit-elle. Il ne faut jamais jouer avec
+le coeur, c'est le proverbe de mon pays. Or, j'ai joué d'abord avec
+votre coeur. La première fois que mon regard vous a appelé, je ne vous
+aimais pas...
+
+Elle prit sa main malgré lui et la porta d'un brusque mouvement
+jusqu'à ses lèvres.
+
+--L'amour est venu, poursuivit-elle. Ne me punissez pas! Je suis
+maîtresse, mais esclave. Aimez-moi bien, car je mourrais, si je ne
+me sentais aimée... Et surtout, ô René, je vous en prie, ne me jugez
+jamais avec votre raison, moi qui ai fait le sacrifice de mon libre
+arbitre aune sainte cause... Ne me jugez qu'avec votre âme!
+
+Elle mit sa tête sur le sein de René, qui baisa ses cheveux.
+
+L'ivresse le prenait de la sentir ainsi palpitante entre bras.
+
+Il combattait, sans savoir pourquoi, la joie de cette heure tant
+souhaitée et appelait Angèle a son secours.
+
+Mais elles ont, comme les fleurs, ces parfums qui montent au cerveau,
+plus pénétrants et plus puissants que les esprits du vin. Elles
+enivrent.
+
+--Me connaissiez-vous donc la première fois?... murmura René.
+
+--Oui, répliqua-t elle, je vous connaissais... et j'étais là pour
+vous.
+
+--A Saint-Germain-l'Auxerrois?
+
+--J'y étais déjà venue pour vous, et vous ne m'aviez point
+remarquée... Je savais que vous n'étiez pas encore le mari de cette
+belle enfant qui vous accompagnait toujours...
+
+La main de René pesa sur ses lèvres.
+
+--Vous ne voulez pas que je vous parle d'elle, prononça Lila d'un ton
+docile et triste. Oh! je n'aurais rien dit contre elle... Vous avez
+des larmes dans les yeux, René... Vous l'aimez encore...
+
+--Je donnerais la meilleure moitié de mon existence, répondit le jeune
+Breton, pour l'aimer toujours.
+
+Lila le serra passionnément contre son coeur.
+
+--Ne parlons donc jamais d'elle, en effet, poursuivit-elle d'une voix
+si douce qu'on eût dit un chant. Depuis que j'espère être aimée, je
+prie pour elle bien souvent...
+
+Elle s'arrêta et reprit:
+
+--Parlons de nous... J'ai été envoyée vers vous.
+
+--Envoyée! Par qui?
+
+--Par ceux qui ont le droit de me commander.
+
+--Les Frères de la Vertu?
+
+Elle abaissa la tête en signe d'affirmation.
+
+--Et que voulaient-ils de moi? demanda René.
+
+--Rien de vous... tout d'un autre...
+
+Il voulut interroger encore, elle lui ferma la bouche d'un rapide
+baiser.
+
+--Vous n'étiez rien pour nous, continua-t-elle, vous qui êtes
+désormais tout pour moi... Avez-vous lu cet étrange livre où Cazotte
+raconte comment le démon devint amoureux d'une belle, d'une bonne âme?
+Je ne suis pas un démon... Oh! que je voudrais être un ange pour vous,
+René, mon René bien-aimé!... Mais il y a peut-être un démon parmi
+nous...
+
+--La blonde?... s'écria Kervoz malgré lui.
+
+Lila eut un étrange sourire.
+
+--Ma soeur? fit-elle. N'est ce pas qu'elle est bien jolie?... Mais
+qu'avez-vous donc, René?...
+
+La main de René avait saisi la sienne presque convulsivement. Il était
+très pâle.
+
+--Ceci est une explication que je veux avoir, prononça-t-il avec
+fermeté, je l'exige... Il y avait du sang, n'est-ce pas, sous ces
+mots en apparence si simples: «Le comte Wenzel est reparti pour
+l'Allemagne!»
+
+--Ah!... fit Lila, qui pâlit à son tour, vous ne dormiez donc pas?
+
+--Vous espériez que je dormais? dit vivement René.
+
+--Pas moi, répondit-elle d'un accent mélancolique et si persuasif que
+les soupçons de Kervoz se détournèrent d'elle comme par enchantement.
+
+Elle ajouta en fixant sur lui la candeur de ses beaux yeux:
+
+--Ne me soupçonnez jamais, je suis à vous comme si mon coeur battait
+dans votre poitrine!
+
+Puis elle répéta:
+
+--Pas moi... moi, je ne songeais qu'à votre guérison... mais les
+autres... Ecoutez. René, une responsabilité grave et haute pèse sur
+eux... J'aurais eu de la peine à vous sauver si les autres avaient su
+que vous ne dormiez pas.
+
+--Et pourquoi étiez-vous dans cette caverne, vous, Lila? demanda René
+d'un ton où il y avait du mépris et de la pitié.
+
+Elle se redressa si altière que le jeune Breton baissa les yeux malgré
+lui.
+
+--Vous ai-je offensée? balbutia-t-il.
+
+--Non, répliqua-t-elle avec toute sa douceur revenue, vous ne pouvez
+pas m'offenser... Seulement, laissez-moi vous dire ceci, René, il est
+des choses dont le neveu de Georges Cadoudal ne doit parler qu'avec
+réserve.
+
+René se recula sur l'ottomane un trait de lumière le frappait.
+
+--Ah! fit-il, c'est le neveu de Georges Cadoudal qu'on vous avait
+donné mission de chercher?
+
+--Et de trouver, acheva Lila en souriant, et d'attirer à moi par tous
+les moyens possibles.
+
+--Alors pourquoi tant de mystères?
+
+--Parce que j'ai fait comme le pauvre démon de Cazote, je me suis
+laissé prendre. Je n'agis plus pour eux que si vous êtes avec eux. Je
+vous tiens libre et en dehors de tout engagement. Je vous aime, et il
+n'y a plus rien en moi que cet amour.
+
+--Je n'ai peut-être, dit René qui hésitait, ni les mêmes sentiments ni
+les mêmes opinions que mon oncle Georges Cadoudal.
+
+--Cela m'importe peu, repartit Lila, j'aurai vos opinions, j'aurai vos
+sentiments... Je sais que vous chérissez votre oncle; je suis sûre que
+vous ne le trahirez pas...
+
+--Trahir!... l'interrompit Kervoz avec indignation.
+
+Puis, comme elle ouvrait la bouche, il reprit:
+
+--Vous ne m'avez encore rien répondu par rapport au comte Wenzel.
+
+Lila prononça très bas:
+
+--Je voudrais ne point vous répondre à ce sujet.
+
+--J'exige la vérité! insista Kervoz.
+
+--Vous ordonnez, j'obéis... Les sociétés secrètes d'Allemagne sont
+vieilles comme le christianisme, et leurs lois rigoureuses se sont
+perpétuées à travers les âges... Ce sont toujours les hommes de
+fer qui signifiaient à Charles de Bourgogne, entouré de cent mille
+soldats, la mystérieuse sentence de la corde et du poignard... La
+ligue de la Vertu vient d'Allemagne. Les traîtres y sont punis de
+mort.
+
+--Et le comte Wenzel était un traître? demanda Kervoz.
+
+Lila répondit:
+
+--Je ne sais pas tout.
+
+--Votre soeur en sait-elle plus long que vous?
+
+--Ma soeur est rose-croix du trente-troisième palais, repartit Lila,
+non sans une certaine emphase. Elle a gouverné le royaume de Bude. Il
+n'est rien qu'elle ne doive connaître.
+
+--Et vous, Lila, qu'êtes-vous?
+
+Elle l'enveloppa d'un regard charmant, et, se laissant glisser à ses
+genoux, elle murmura:
+
+--Moi, je suis votre esclave! je vous aime! Oh! je vous aime!
+
+L'être entier de René s'élançait vers elle. Dans ses yeux on devinait
+la parole d'amour qui voulait jaillir, et cependant il dit:
+
+--Lila, que signifient ces mots: «Le baron de Ramberg va partir aussi
+pour l'Allemagne?» Est-ce encore un meurtre? Est-il temps de le
+prévenir?
+
+Les paupières de la jeune femme se baissèrent, tandis que l'arc
+délicat de ses sourcils éprouvait une légère contraction.
+
+--Je ne sais pas tout, répéta-t-elle. Vous êtes cruel!...
+
+Puis elle reprit, attirant les deux mains de René vers son coeur.
+
+--Ne me demandez pas ce que j'ignore; ne me demandez pas ce qui
+regarde des étrangers, des ennemis... Georges Cadoudal aussi va
+mourir, et je ne peux penser qu'à Georges Cadoudal, qui est le frère
+de votre mère.
+
+René s'était levé tout droit avant la fin de la phrase.
+
+--Mon oncle serait-il au pouvoir du premier consul balbutia-t-il.
+
+--Votre oncle avait deux compagnons, répondit Lila; hier encore, il se
+dressait fier et menaçant devant Napoléon Bonaparte. Aujourd'hui votre
+oncle est seul: Pichegru et Moreau sont prisonniers.
+
+--Que Dieu les sauve! pensa tout haut René. C'étaient deux glorieux
+hommes de guerre, et nul ne sait le secret de leur conscience... Mais
+c'est peut-être le salut de mon oncle Georges, car il comprendra
+désormais la folie de son entreprise...
+
+--Son entreprise n'est pas folle, l'interrompit Lila d'un ton résolu
+et ferme. Fût-elle plus insensée encore que vous ne le croyez. Georges
+n'en confessera jamais la folie. Ne protestez pas: a quoi bon? Vous le
+connaissez et vous sentez la vérité de mon dire. Si Georges Cadoudal
+pouvait fuir aussi facilement que j'élève ce doigt pour vous imposer
+silence, car il faut que je parle et que vous m'écoutiez, Georges
+Cadoudal ne fuirait pas. Son entreprise peut être sévèrement jugée au
+point de vue de l'honneur, et pourtant, ce qui le soutient, c'est le
+point d'honneur lui-même. Il mourra la menace à la bouche et le sang
+aux yeux; comme le sanglier acculé par la meute... Mais, voulût-il
+fuir, entendez bien ceci, la fuite lui serait désormais impossible.
+Paris est gardé comme une geôle, et c'est en fuyant, précisément,
+qu'il serait pris... Le salut de votre oncle est entre les mains d'un
+homme...
+
+--Nommez cet homme! s'écria le jeune Breton.
+
+--Cet homme s'appelle René de Kervoz.
+
+Celui-ci se prit à parcourir la chambre à grands pas. Lila le suivait
+d'un regard souriant.
+
+--Il faut que je vous aime bien, dit-elle, comme si la pensée eût
+glissé à son insu hors de ses lèvres; il semble que chaque minute
+écoulée me livre à vous plus complètement. J'ai hâte d'en finir avec
+ce qui n'est pas vous. Ce n'est plus pour ceux qui m'ont envoyée
+que je suis ici, et ce n'est plus pour Georges Cadoudal, c'est pour
+vous... Venez.
+
+Son geste caressant le rappela. Il revint soucieux. Elle lui dit:
+
+--Voilà que vous ne m'aimez déjà plus!
+
+Le regard brûlant de Kervoz lui répondit. Elle prit sa tête à pleines
+mains et colla sa bouche sur ses lèvres, murmurant:
+
+--Quand donc allons-nous parler d'amour?
+
+René tremblait, et ses yeux se noyaient. Elle était belle; c'était le
+charme vivant, la volupté incarnée.
+
+--Aurons-nous le temps de le sauver? demanda-t-il.
+
+--On veille déjà sur lui, répondit-elle, ou du moins on traque ceux
+qui le poursuivent.
+
+--Mais qui sont-ils donc, à la fin, ces hommes?...
+
+--Les Frères de la Vertu, répliqua la jeune femme, dont le sourire
+s'éteignit et dont la voix devint grave, sont ceux qui rendront à
+Georges Cadoudal sa force perdue. Deux alliés puissants viennent de
+lui être enlevés, il en retrouvera mille... On ne m'a pas autorisée,
+monsieur de Kervoz, à vous révéler le secret de l'association... Mais
+tu vas voir si je t'aime, René, mon René! je vais lever le voile pour
+toi, au risque du châtiment terrible...
+
+Kervoz voulut l'arrêter, mais elle lui saisit les deux mains et
+continua malgré lui:
+
+--Ceux qui creusent leur sillon à travers la foule laissent derrière
+eux du sang et de la haine. Pour montrer très haut, il faut mettre le
+pied sur beaucoup de têtes. Depuis le parvis de Saint-Roch jusqu'à
+Aboukir, le général Bonaparte a franchi bien des degrés. Chaque marche
+de l'escalier qu'il a gravi est faite de chair humaine...
+
+Ne discutez pas avec moi, René; si vous l'aimez, je l'aimerai:
+j'aimerais Satan si vous me l'ordonniez. D'ailleurs, moi, je ne hais
+pas le premier consul: je le crains et je l'admire.
+
+Mais ceux qui sont mes maîtres,--ceux qui étaient mes maîtres avant
+cette heure où je me donne à vous le haïssent jusqu'à la mort.
+
+Ce sont tous ceux qu'il a écartés violemment pour passer, tous ceux
+qu'il a impitoyablement écrasés pour monter.
+
+Vous en avez vu quelques-uns à travers la brume des heures de fièvre;
+vous vous souvenez vaguement: je vais éclaircir vos souvenirs.
+
+Et ce que vous n'avez pas vu, je vais vous le montrer.
+
+Notre chef est une femme. Je vous parlerai d'elle la dernière.
+
+Celui qui vient après la comtesse Marcian Gregoryi, ma soeur, est un
+jeune homme au front livide, couronné de cheveux blancs. Quand Dieu
+fait deux jumeaux, la mort de l'un emporte la vie de l'autre: Joseph
+et Andréa Ceracchi étaient jumeaux. L'un des deux a payé de son sang
+une audacieuse attaque; l'autre est un mort vivant qui ne respire plus
+que par la vengeance.
+
+Toussaint-Louverture, le Christ de la race noire, avait une âme
+satellite, comme Mahomet menait Seïd. Vous avez vu Taïeh, le géant
+d'ébène qui dévorera le coeur de l'assassin de son maître.
+
+Vous avez vu le Gallois Kaërnarvon, qui résume en lui toutes les
+rancunes de l'Angleterre vaincue, et Osman, le mameluk de Mourad-Bey,
+qui suit le vainqueur des Pyramides à la piste depuis Jaffa. Osman est
+comme Taïeh: un tigre qu'il faut enchaîner.
+
+Ceux que vous n'avez pas vus sont nombreux. La gloire blesse les
+envieux tout au fond de leur obscurité, comme les rayons du soleil
+font saigner les yeux des myopes. Les vengeurs se multiplient par les
+jaloux. Nous avons, derrière le bataillon sacré de la haine, cette
+immortelle multitude qui vivait déjà quand Athènes florissait et qui
+votait l'exil d'Aristide, parce qu'Aristide heureux éblouissait trop
+de regards.
+
+Nous avons Lucullus du Directoire, regrettant amèrement sa chute et
+les diamants qui ornaient les doigts de pied de la muse demi-nue,
+honte orgueilleuse de sa loge à la comédie; nous avons la menue
+monnaie de Mirabeau bâillonné, la chevalerie ruinée de Coblentz, des
+épées vendéennes, des couteaux de septembre...
+
+Nous avons tout: le passé en colère, le présent jaloux, l'avenir
+épouvanté.
+
+La république et la monarchie, la France et l'Europe. Il nous arrive
+des poignards du nouveau monde et de l'or pour pénétrer jusque dans la
+maison de Tarquin, où l'on marchande les dévouements qui chancellent.
+
+Ce n'est pas Tarquin, Tarquin était roi: c'est César qui toujours se
+découvre en mettant le pied sur la première marche du trône.
+
+Le général Bonaparte était peut-être invulnérable, mais c'est sur une
+tête nue que se pose la couronne, et il n'a point de cuirasse sous son
+manteau impérial;
+
+La meilleure cuirasse, d'ailleurs, c'était son titre de simple
+citoyen. Il la dépouille de lui-même. Jupiter trouble l'esprit de ceux
+qu'il veut tuer: le voilà sans armure!
+
+Elle s'arrêta et passa les doigts de sa belle main sur son front, où
+ruisselait le jais de sa chevelure. A mesure qu'elle parlait, sa voix
+avait pris des sonorités étranges, et l'éclair de ses grands yeux
+ponctuait si puissamment sa parole que René restait tout interdit.
+
+Pour la seconde fois il demanda:
+
+--Lila, qui êtes-vous donc?
+
+Elle sourit tristement.
+
+--Peut-être, murmura-t-elle au lieu de répondre, peut-être que
+Jupiter veut tuer le dernier demi-dieu que puisse produire encore
+la vieillesse fatiguée du monde. Cet homme est-il trop grand pour
+nous?... Vous pensez que j'exagère, René; et en effet, celles de mon
+pays rêvent souvent, mais je reste au-dessous de la vérité... Je suis
+Lila, une pauvre fille du Danube, éprouvée déjà par bien des douleurs,
+mais à qui le destin semble enfin sourire, puisqu'elle vous a
+rencontré sur sa route. Je vous dis ce qui est.
+
+Il serait aussi insensé de compter ceux qui sont avec nous que de
+chercher vestige de ceux qui nous ont trahis.
+
+Nous sommes les francs-juges de la vieille Allemagne, ressuscités et
+recrutant dans l'univers entier les magistrats du mystérieux tribunal.
+
+Ce tribunal se compose de tous les ennemis du héros et d'une partie de
+ses amis.
+
+Nous n'avons pas voulu de Pichegru et de Moreau: ils sont tombés
+uniquement parce que notre main ne les a pas soutenus... La comtesse
+Marcian Gregoryi a jeté un regard favorable sur Georges Cadoudal...
+C'est grâce à elle qu'il a évité aujourd'hui le sort de ses
+complices... un sort plus cruel, René, car on a quelques mesures à
+garder vis-à-vis de deux généraux illustres, ayant conduit si souvent
+les armées républicaines à la victoire; tandis que le paysan révolté,
+le chouan, le brigand devrait être assommé dans un coin, comme on abat
+un chien enragé.
+
+René courba la tête. Sa raison, prise comme ses sens, se révoltait de
+même. Lila ne lui laissa pas le temps d'interroger ses pensées.
+
+--Il me reste à vous parler de ma soeur, dit-elle brusquement, sachant
+bien qu'elle allait réveiller sa curiosité assoupie, de ma soeur et de
+moi, car son destin supérieur m'a entraîné à sa suite, et je ne suis
+que l'ombre de ma soeur.
+
+Nous sommes les deux filles du magnat de Bangkeli, et notre mère, à
+seize ans qu'elle avait, périt victime de la vampire d'Uszel, dont
+le tombeau, grand comme une église, fut trouvé plein de crânes ayant
+appartenu à des jeunes filles ou à des jeunes femmes.
+
+Vous ne croyez pas à cela, vous autres Français. L'histoire est ainsi,
+et je vous la dis telle que la contait mon père, colonel des hussards
+noirs de Bangkeli, dans la cavalerie du prince Charles de Lorraine,
+archiduc d'Autriche. La vampire, d'Uszel, que les riverains de la
+Save appelaient «la belle aux cheveux changeants,» parce qu'elle
+apparaissait tantôt brune, tantôt blonde aux jeunes gens aussitôt
+subjugués par ses charmes, était, durant sa vie mortelle, une noble
+Bulgare qui partagea les crimes et les débauches du ban de Szandor,
+sous Louis II, le dernier des Jagellons de Bohême qui ait régné en
+Hongrie. Elle resta un siècle entier paisible dans sa bière, puis elle
+s'éveilla, ouvrit et creusa de ses propres mains un passage souterrain
+qui conduisait des profondeurs de sa tombe fermée aux bords de la
+Save.
+
+Dans ces pays lointains qui ont déjà les splendeurs de l'Orient,
+mais où règnent ces mystérieux fléaux, relégués par vous au rang des
+fables, chacun sait bien que tout vampire, quel que soit son sexe, a
+un don particulier de mal faire, qu'il exerce sous une condition, loi
+rigoureuse dont l'infraction coûte au monstre d'abominables tortures.
+
+Le don d'Addhéma, ainsi se nommait la Bulgare, était de renaître belle
+et jeune comme l'Amour chaque fois qu'elle pouvait appliquer sur la
+hideuse nudité de son crâne une chevelure vivante: j'entends une
+chevelure arrachée à la tête d'un vivant.
+
+Et voilà pourquoi sa tombe était pleine de crânes de jeunes femmes et
+de jeunes filles. Semblable aux sauvages de l'Amérique du Nord qui
+scalpent leurs ennemis vaincus et emportent leurs chevelures comme des
+trophées, Addhéma choisissait aux environs de sa sépulture les fronts
+les plus beaux et les plus heureux pour leur arracher cette proie qui
+lui rendait quelques jours de jeunesse.
+
+Car le charme ne durait que peu de jours.
+
+Autant de jours que la victime avait d'années à vivre sa vie
+naturelle.
+
+Au bout de ce temps, il fallait un forfait nouveau et une autre
+victime.
+
+Les rives de la Save ne sont pas peuplées comme celles de de Seine.
+Je n'ai pas besoin de vous dire que bientôt jeunes filles et jeunes
+femmes devinrent rares autour d'Uszel... Vous souriez, René, au lieu
+de frémir...
+
+Elle souriait elle-même, mais dans cette gaieté, qui était comme
+une obéissante concession au scepticisme du jeune homme, il y avait
+d'adorables mélancolies.
+
+--J'écoute, répondit René, et je m'émerveille du chemin que nous avons
+fait, sous prétexte de parler d'amour.
+
+--Vous ne souhaitez plus parler d'amour, monsieur de Kervoz! murmura
+Lila, dont le sourire eut une pointe de moquerie.
+
+René ne protesta point, il dit seulement:
+
+--Les rives de la Seine n'ont rien à envier aux bords de la Save. Nous
+avons aussi une vampire.
+
+--Y croyez-vous? demanda Lila, qui ajouta aussitôt: Vous auriez honte
+d'y croire, bel esprit fort!
+
+--D'où vous vient cette étrange devise, murmura René au lieu de
+répliquer: «_In vita mors, in morte vita_.»
+
+--La mort dans la vie, prononça lentement Lila, la vie dans la mort:
+c'est la devise du genre humain... Elle nous vient d'un de nos aïeux,
+le ban de Szandor, qu'on accusa aussi d'être vampire... Nous sommes
+une étrange famille, vous allez voir...
+
+René, mon René, s'interrompit-elle tout à coup en se redressant
+orgueilleuse et si belle que l'oeil du jeune Breton étincela, c'est
+moi qui ai écarté l'amour, c'est moi qui le ramènerai: je ne suis pas
+effrayée de votre froideur; dans un instant, vous serez à mes pieds!
+
+
+
+
+XI
+
+LE COMTE MARCIAN GREGORYI
+
+
+La pendule du boudoir marquait dix heures. C'était, au dedans et au
+dehors du pavillon de Bretonvilliers, un silence profond. A peine
+quelques murmures venaient-ils au lointain de la ville vivante.
+
+René et Lila étaient assis l'un près de l'autre sur l'ottomane. René
+avait baissé les yeux sous le défi amoureux qui venait de jaillir des
+prunelles de Lila. Il savait trop qu'elle; était sûre de la victoire.
+
+--Il faut que vous sachiez toutes ces choses, monsieur de Kervoz,
+reprit-elle. Vos superstitions de Bretagne ne sont pas les mêmes que
+nos superstitions de Hongrie. Qu'importe cela? Fables ou réalités, ces
+prémisses de mon récit vont aboutir à des faits incontestables, d'où
+dépend la vie ou la mort d'un parent qui vous est cher, et d'où dépend
+aussi peut-être la mort ou la vie du plus grand des hommes.
+
+Je continue. Chaque fois qu'Addhéma, la vampire d'Uszel, parvenait
+à réchauffer les froids ossements de son crâne à l'aide d'une jeune
+chevelure arrachée sur le vif, elle gagnait quelques jours, parfois
+quelques semaines, mais parfois aussi quelques heures seulement d'une
+nouvelle existence: une semaine pour sept ans, un mois pour six
+lustres.
+
+C'était comme un jeu terrible où le bénéfice pouvait être grand ou
+petit; Addhéma ne le savait jamais d'avance; mais qu'importait, après
+tout? Les heures conquises, nombreuse ou rares, étaient au moins
+toujours des heures de jeunesse, de beauté, de plaisir, car Addhéma
+redevenait la splendide courtisane d'autrefois, avec sa passion de feu
+et son attrait irrésistible.
+
+Ici était le don.
+
+Je vais vous dire la condition imposée en regard du don: la loi
+qu'elle ne pouvait enfreindre sous peine de souffrir mille morts.
+
+Addhéma ne pouvait pas se livrer à un amant avant de lui avoir raconté
+sa propre histoire.
+
+Il fallait qu'au milieu d'un entretien d'amour elle amenât l'étrange
+récit que je vous fais ici, parlant de jeunes filles mortes, de
+chevelures arrachées et relatant avec exactitude les bizarres
+conditions de sa mort qui était une vie, de sa vie qui était une
+mort...
+
+J'emploie le passé, parce qu'elle manqua une fois à la loi de ses
+hideuses résurrections; et ce fut justement pendant qu'elle portait la
+blonde chevelure de notre mère. L'amour lui fit oublier son étrange
+devoir. Elle reçut le baiser d'un jeune Serbe, beau comme le jour,
+avant d'avoir cherché et trouvé l'occasion de placer l'histoire
+surnaturelle.
+
+L'esprit du mal l'étreignit au moment où elle balbutiait des mots de
+tendresse, et le jeune Serbe recula d'horreur à la vue de sa maîtresse
+rendue à son état réel: un cadavre de vieille femme, décharné, glacé,
+chauve et tombant en poussière.
+
+Ce fut d'elle-même, alors, qu'elle se révéla, car, à ces heures du
+châtiment, tout vampire est forcé de dire la vérité.
+
+Le Serbe entendit ces mots qui semblaient sortir de terre:
+
+--Tue-moi! Mon plus grand supplice est de vivre. L'heure est
+favorable, tue-moi. Pour me tuer, il faut me brûler le coeur!
+
+Le deuil récent qui était dans la maison du magnat de Bangkeli,
+laissant un époux inconsolable et deux petits enfants au berceau,
+avait fait grand bruit dans le pays. Le Serbe monta à cheval et vint
+trouver notre père au milieu des fêtes des funérailles.
+
+Notre père prit avec lui tous ses parents, tous ses convives, et l'on
+se rendit au tombeau d'Uszel, car le cadavre de la vampire n'était
+déjà plus dans le logis du Serbe.
+
+Le tombeau d'Uszel fut démoli, et notre père ayant fait rougir au
+feu son propre sabre, le plongea par trois fois et par trois fois le
+retourna dans le coeur d'Addhéma la Bulgare.
+
+Nous grandîmes, ma soeur et moi, dans le château triste et qui
+semblait vide. Les caresses maternelles nous manquaient, on nous
+berçait avec le récit de ces lugubres mystères.
+
+Il y avait un chant qui disait:
+
+«Un jour pour un an, vingt-quatre heures pour trois cent soixante-cinq
+jours.
+
+«A la dernière minute de la dernière heure, la chevelure meurt, le
+charme est rompu, et la hideuse sorcière s'enfuit, vaincue, dans son
+caveau...»
+
+Ma soeur était dans sa seizième année et j'allais avoir quinze ans,
+quand notre père arbora la bannière rouge au plus haut des tours de
+Bangkeli. En même temps, il envoya ses tzèques dans les logis de ses
+tenanciers, le long de la rivière; ils étaient quatre, l'un portait
+son sabre, le second son pistolet-carabine, le troisième son dolman,
+le quatrième son jatspka.
+
+Le soir, il y avait douze cent hussards équipés et armés autour de nos
+antiques murailles.
+
+Mon père nous dit: prenez vos hardes, vos bijoux et vos poignards.
+
+Et nous partîmes, cette nuit-là même, en poste pour Trieste.
+
+Le régiment,--les douze cents tenanciers de mon père formaient le
+régiment des hussards noirs de Bangkeli,--avait pris la même route à
+cheval. Le rendez-vous était à Trévise.
+
+L'archiduc Charles d'Autriche occupait Trévise avec son état-major.
+Bonaparte avait accompli déjà les deux tiers de cette foudroyante
+campagne d'Italie qui devait finir au coeur même de l'Allemagne. Notre
+armée avait changé quatre fois de chef et reculait, ne comptant plus
+les batailles perdues.
+
+Pourtant il y eut des fêtes à Trévise, où douze nouveaux régiments,
+arrivés du Tyrol, de la Bohême et de la Hongrie, présentait un
+magnifique aspect, et le prince Charles jura d'anéantir les Français à
+la première rencontre.
+
+Ma soeur et moi nous n'avions jamais vu que les rives sauvages de la
+Save et l'austère solitude du château. Pendant trois jours ce fut pour
+nous comme un rêve. Le quatrième jour, notre père dit à ma soeur: «Tu
+vas être la femme du comte Marcian Gregoryi.»
+
+Ma soeur n'eut à répondre ni oui ni non; ce n'était pas une question:
+c'était une loi.
+
+Marcian Gregoryi avait vingt-deux ans. Il portait héroïquement son
+brillant costume croate. La veille même, le prince Charles l'avait
+fait général. Il était beau, noble, plus riche qu'un roi, amoureux et
+heureux.
+
+Ma soeur et lui furent mariés le matin du jour où Bonaparte
+franchissait le Tagliamento; le lendemain eut lieu la grande bataille
+qui tua l'archiduc dans ses espérances et dans sa gloire, en ouvrant
+aux Français le passage du Tyrol.
+
+Nous fûmes séparées de notre père. Le comte Marcian Gregoryi veillait
+sur nous.
+
+Notre nuit se passa dans une auberge des environs d'Udine. Ma chambre
+était séparée par une simple cloison de celle où devaient dormir les
+jeunes époux.
+
+Vers minuit, j'entendis la voix de ma soeur qui s'élevait ferme et
+dure. Je crus d'abord que c'était une autre femme, car je ne lui
+connaissais pas cet accent impérieux.
+
+Elle disait:
+
+--Comte, je n'ai point de haine contre vous. Vous êtes brave, vous
+devez avoir rencontré nombre de femmes pour admirer votre taille noble
+et votre beau visage. J'ai obéi à mon père, qui est mon maître et
+qui m'a dit: Celui-là sera ton mari... Mais mon père, en partant, de
+Bangkeli, m'avait dit aussi: Prends ton poignard. Mon poignard est
+dans ma main. C'est ma liberté. Si vous faites un pas vers moi, je me
+tue.
+
+Marcian Gregoryi supplia et pleura.
+
+Sais-je pourquoi j'étais du parti de Marcian contre ma soeur?...
+
+--Oh! s'interrompit-elle en passant ses doigts effilés dans les
+cheveux de René, il ne faut pas être jaloux! Voilà bien longtemps que
+Marcian Gregoryi est mort.
+
+A la fin de ce mois, qui était mars 1797, les Français, nous chassant
+toujours devant eux, entrèrent dans Trieste.
+
+Nous étions toutes les deux, ma soeur et moi, le 24 mars, le 6
+germinal, comme ils disaient alors, dans une maison de campagne située
+à une lieue de la Chiuza.
+
+Le soir, ma soeur vint me trouver. Jamais je ne l'avais vue si belle.
+Sa parure était éblouissante, et il y avait des éclairs d'orgueil dans
+ses yeux.
+
+Elle m'embrassa du bout des lèvres et me dit adieu.
+
+Je n'eus pas le temps de l'interroger. Deux minutes après, le galop
+de son cheval soulevait des flots de poussière sur la route, et de ma
+fenêtre je pouvais suivre sa course folle, qui allait déjà se perdant
+dans la nuit.
+
+Au lointain et dans différentes directions, on entendait la canonnade.
+
+Yanusza, notre nourrice à toutes deux, c'est cette vieille femme qui
+vous a introduit ici ce soir, monta dans ma chambre et s'accroupit sur
+le seuil.
+
+--La fille aînée de mon maître est sur le chemin de sa mort!
+gémit-elle les larmes aux yeux.
+
+Elle imposa silence à mes questions. Un grand bruit de chevaux se
+faisait dans la cour.
+
+La voix éclatante de Marcian Gregoryi commanda: «Au galop!» Et pour la
+seconde fois la route disparut derrière les tourbillons de poussière.
+
+Marcian Gregoryi suivait la même direction que ma soeur.
+
+A quelques lieues de là, il y avait une tente toute simple, piquée au
+coin d'un bouquet de frênes et entourée par les feux d'un bivouac.
+
+Au-devant de la tente, des officiers généraux français s'entretenaient
+à voix basse.
+
+A l'intérieur, un jeune homme de vingt-six ans, pâle, maigre, chétif,
+coiffant de cheveux plats un front puissant, dormait la tête appuyée
+sur une carte pointée. Une lettre signée «Joséphine» était ouverte sur
+la table et portait la marque de la poste de France.
+
+Celui-là pouvait dormir; il avait terriblement travaillé depuis le
+lever du soleil.
+
+Une armée tout entière le gardait, soldats et généraux; il était
+l'espoir et la gloire de la république française, victorieuse de
+l'univers.
+
+Il avait nom Napoléon Bonaparte, il pouvait sommeiller en paix. Pour
+arriver jusqu'à lui, l'ennemi devait passer sur les corps de trente
+mille hommes.
+
+Pourtant, il fut éveillé tout à coup par une main qui se posa sur son
+épaule. Un homme qu'il ne connaissait pas,--un ennemi,--était debout
+devant lui, le sabre à la main.
+
+Un homme grand, fort, jeune, doué au degré suprême de la mâle beauté
+de la race magyare et dont les yeux parlaient un terrible langage de
+colère et de haine.
+
+--Général, dit-il froidement, je suis le comte Marcian Gregoryi; mes
+pères étaient nobles avant la naissance du Christ, notre sauveur; il
+n'y a jamais eu dans ma maison que des soldats. Je ne saurais pas
+assassiner. Je vous prie de prendre votre épée afin de vous défendre,
+car ma femme m'a trahi pour vous, et il faut que l'un de nous meure.
+
+L'heure où l'on s'éveille est faible, mais Bonaparte n'eut pas peur,
+car il n'appela point, quoiqu'on entendit autour de la tente le
+murmure des gens qui veillaient.
+
+S'il eût appelé, il était mort, car il y avait bien près de la pointe
+du sabre de Marcian Gregoryi à sa poitrine.
+
+--Vous vous trompez ou vous êtes fou, répondit-il. Je ne connais pas
+votre femme.
+
+Il ajouta, ramenant la lettre ouverte d'un geste calme:
+
+--Il n'est pour moi qu'une femme, c'est ma femme.
+
+--Général, répliqua Marcian, vous mentez!
+
+Et sans perdre sa position d'homme prêt à frapper, il tira de son sein
+une lettre également ouverte qu'il présente à Bonaparte.
+
+La lettre était écrite en français; ma soeur et moi, comme presque
+toutes les nobles hongroises, nous parlions le français dès l'enfance,
+aussi bien que notre langue maternelle.
+
+La lettre était adressée à Marcian Gregoryi et disait:
+
+«Monsieur le comte,
+
+«Vous ne me reverrez jamais. Un caprice de mon père m'a jetée dans vos
+bras; vous ne m'avez pas demandé si je vous aimais avant de me prendre
+pour femme. Cela est indigne d'un homme de coeur, indigne aussi d'un
+homme d'esprit, Vous êtes puni par votre péché même.
+
+«Une seule chose aurait pu me soumettre à vous: la force. J'aime la
+force. Si mon mari m'eût violemment conquise au lendemain des noces,
+j'aurais été peut-être une femme soumise et agenouillée.
+
+«Vous avez été faible, vous avez reculé devant mes menaces. Je n'aime
+pas ceux qui reculent; je méprise ceux qui cèdent. Je m'appartiens; je
+pars.
+
+«Ne prenez point souci de me chercher. Il est un homme qui jamais
+n'a reculé, jamais cédé, jamais faibli: le vainqueur de toutes vos
+défaites, jeune comme Alexandre le Grand et destiné comme lui à mettre
+son talon sur le front du genre humain.
+
+«J'aime cet homme et je l'admire de toute la haine, de tout le dédain
+que j'ai pour vous. Je vous le répète, ne me cherhez point, à moins
+que vous n'osiez me suivre sous la tente de général Bonaparte!»
+
+C'était signé du nom de ma soeur.
+
+Le général français lut la lettre jusqu'au bout. Peut-être espérait-il
+qu'un de ses lieutenants entrerait par hasard sous sa tente, mais il
+ne prit pas une seconde de plus qu'il ne fallait pour lire la lettre.
+
+--Monsieur le comte, dit-il, et sa voix était aussi calme que son
+regard, je vous faciliterai, si vous le voulez, les moyens de sortir
+de mon camp. J'ai ouï dire que la jalousie était une démence: je vous
+répète que je ne connais pas votre femme.
+
+--Et moi, je te répète que tu mens! grinça Gregoryi entre ses dents
+serrées.
+
+En même temps le doigt de sa main gauche, étendu convulsivement,
+montrait la seconde porte de la tente, placée derrière Bonaparte.
+
+Celui-ci se retourna et vit une femme merveilleusement belle,
+portant l'opulent costume des magyares et coiffée de cheveux blonds
+incomparables où couraient de longues torsades de saphirs.
+
+Un cri s'échappa de sa poitrine, car il se vit perdu, cette fois, et
+tué par la présence même de cette femme.
+
+Le reste fut plus rapide que l'éclair.
+
+Marcian Gregoryi n'était pas homme à lâcher sa proie. Il avait demandé
+le combat, on lui refusait le combat, et de maître qu'il était, de par
+son sabre nu, un retard d'une seconde allait le faire esclave.
+
+Le cri du général français allait amener cent épées.
+
+Marcian Gregoryi visa le coeur de son rival et frappa un coup de
+pointe à bras raccourci.
+
+Mais avant que le sabre aigu, lancé de manière à traverser de part
+en part cette frêle poitrine, eût accompli la moitié de sa route, un
+mouvement convulsif du bras le retint.
+
+Un éclair avait illuminé le demi-jour de la tente; une explosion avait
+retenti.
+
+Le sabre s'échappa des mains de Gregoryi, qui tomba foudroyé.
+
+Ma soeur aussi avait visé. La balle de son pistolet, en fracassant le
+crâne de son mari, préservait les jours du général Bonaparte.
+
+Officiers, généraux, soldats entrèrent de tous côtés à la fois pour
+voir Bonaparte debout, un peu pâle mais froid ayant à sa droite un
+homme baigné dans son sang, à sa gauche cette femme éblouissante, dont
+le sein demi-nu palpitait et qui tenait encore à la main son pistolet
+fumant.
+
+--Citoyens, dit Bonaparte, vous arrivez un peu tard. Veillez mieux à
+l'avenir. Il paraît que la tente de votre général en chef n'est pas
+bien gardée.
+
+Et, pendant que l'assistance consternée restait muette, il ajouta:
+
+--Je m'étais endormi; j'avais eu tort, car nous avons de la besogne.
+On m'a éveillé... Citoyens, que cet homme soit pansé avec beaucoup
+de soins, s'il vit encore; s'il est mort, qu'il soit enterré
+honorablement: ce n'est pas un assassin.
+
+Il renvoya d'un geste ceux qui l'entouraient, et dit encore:
+
+--Citoyens, tenez-vous prêts. Tout à l'heure je vais rassembler le
+conseil.
+
+On emporta le corps de Marcian Gregoryi, qui ne respirait plus.
+
+Ma soeur resta seule avec le général Bonaparte.
+
+Vous n'avez fait que l'entrevoir, et sept années ont passé sur sa
+beauté. Je ne connais aucune femme qui puisse lui être comparée.
+
+Elle était alors cent fois plus belle, et certes, celui qu'elle venait
+de sauver ne devait point la voir avec les yeux de l'indifférence.
+
+Le général Bonaparte avait une large et belle montre de Genève, posée
+sur les cartes qui couvraient sa table de travail.
+
+Il la consulta et dit:
+
+--Madame, parlez vite, et tâchez de vous justifier...
+
+--Cela vous étonne? s'interrompit ici Lila répondant à un geste de
+surprise que René n'avait pu retenir.
+
+René n'avait pas cessé un instant d'écouter avec un intérêt étrange.
+
+--Oui, murmura-t-il, cela m'étonne. Votre récit s'empare de moi parce
+que je le crois vrai... Cette femme va vers Georges Cadoudal comme
+elle allait à Bonaparte...
+
+--Non, l'interrompit Lila sèchement.
+
+Sa paupière rapidement baissée cacha l'éclair qui, malgré elle,
+s'allumait dans ses yeux. Sa bouche seule exprima une nuance de
+dédain.
+
+Elle ajouta d'un accent rêveur:
+
+--Ne comparez point; il n'y a pas de comparaison possible. Georges
+Cadoudal peut n'être pas un homme vulgaire, Bonaparte est un géant.
+La haine est plus clairvoyante que vous ne croyez, et ma soeur hait
+d'autant plus qu'elle admire davantage. L'aimant qui l'attirait vers
+Bonaparte, c'était la gloire; la force qui l'entraîne vers Cadoudal,
+c'est la vengeance.
+
+Laissez-moi poursuivre, je vous prie, car j'ai fini et j'ai hâte
+d'arriver a ce qui nous regarde.
+
+Ma soeur refusa de se justifier; elle était venue avec d'autres
+espérances. Peut-être le dit-elle, car je n'ai jamais rencontré de
+coeur plus hardi que le sien.
+
+Ses paroles glissèrent sur une oreille de marbre.
+
+Ses regards, auxquels rien ne résiste, s'émoussèrent contre des
+paupières baissées.
+
+Je ne peux pas raconter en détail ce qui se passa. Ma soeur ne me
+l'a jamais dit. J'ai deviné son silence; j'ai traduit l'éclair de sa
+prunelle et le tremblement de sa lèvre blême.
+
+Ma soeur ne pardonnera jamais.
+
+L'aiguille marcha l'espace de deux minutes sur la montre, puis le
+général Bonaparte appela de nouveau, disant:
+
+--Citoyens, prenez place, le conseil va s'ouvrir.... Je donne l'ordre
+que Mme la comtesse Marcian Gregoryi soit reconduite, sous escorte,
+aux avant-postes autrichiens.
+
+
+
+
+XII
+
+LA CHAMBRE SANS FENÊTRE
+
+
+--Dans l'armée du prince Charles, poursuivit Lila, nul ne sut comment
+était mort le général comte Marcian Gregoryi. Ma soeur et moi nous
+entrâmes au couvent de Varasdin.
+
+Il était occupé par des religieuses cloîtrées de l'ordre de
+Saint-Vladimir, mais il n'y a ni murailles assez hautes ni verrous
+assez solides pour arrêter la volonté de ma soeur.
+
+Pendant la courte et victorieuse campagne du Tyrol, Bonaparte courut
+des dangers que l'histoire ne racontera pas, sauf deux ou trois qui
+apparaissent comme des chapitres de roman au milieu de la grande
+épopée de sa vie.
+
+La main de la comtesse Marcian Gregoryi était là.
+
+Notre père mourut vers cette époque, et ma soeur devint maîtresse de
+ses actions. Je ne savais pas lui résister. Elle me dominait, moi,
+pauvre jeune fille, de toute la hauteur de sa haine.
+
+Nous possédions aux bords de la Save des domaines, grands comme une
+province; tous nos biens furent vendus, mais, une chose inexplicable,
+ma soeur garda le champ stérile où était situé le tombeau de la
+vampire d'Uszel.
+
+Ce champ désolé lui appartient encore.
+
+Nous partîmes pour la France après le traité de Campo-Formio. Au
+milieu des triomphes qui accueillirent à Paris Bonaparte vainqueur, il
+y eut un regard ennemi qui le suivait comme une malédiction.
+
+Un homme se dressa bientôt en face du jeune général rayonnant de
+gloire, un homme qui semblait avoir juré d'arrêter brusquement l'essor
+de sa fortune. C'était le directeur Rewbell, ce puritain arrogant qui
+récitait ses litanies genevoises avec un accent d'Alsace. Rewbel avait
+une Égérie pour le soutenir dans cette lutte inégale de la médiocrité
+contre le génie. Dans une villa située sur les hauteurs de Passy
+demeurait une jeune femme dont la réputation de beauté inouïe
+grandissait, malgré la silencieuse retraite où elle cachait sa vie.
+Chaque soir le puritain Rewbell la venait visiter.
+
+Ma soeur, la brillante comtesse Gregoryi, s'était faite la maîtresse
+de l'avocat de Colmar pour assouvir sa haine.
+
+Semblable à l'aigle qu'on voudrait enlacer dans une toile d'araignée,
+Bonaparte brisa d'un seul soubresaut les fils de ces petites
+intrigues, et l'Égypte épouvantée vit un matin l'armée française
+couvrir ses rivages.
+
+La villa de Passy où Rewbell s'introduisait de nuit redevint
+solitaire. Un navire anglais nous conduisit à Alexandrie.
+
+Tous ceux qui doivent éblouir ou dominer le monde ont une étoile, cela
+est certain. L'étoile de Bonaparte m'est apparue en Égypte, où il
+aurait dû mourir cent fois.
+
+Ma soeur, infatigable, employait ses jours et ses nuits à dresser des
+pièges toujours inutiles.--Et lui allait son chemin historique, ne
+sachant même pas qu'il foulait aux pieds la mine creusée sur son
+passage.
+
+Que dire? Je devenais une femme, il grandissait à mes yeux semblable
+à un dieu. Ce n'était pas de l'amour: j'avais trop bien conscience de
+l'énorme intervalle qui s'élargissait entre nous; et d'ailleurs il est
+des destinées: mon coeur vous attendait et ne devait battre que pour
+vous.
+
+Non, ce n'était pas de l'amour. Il y avait en moi pour lui une
+admiration craintive et respectueuse. Je ne sais comment vous dire
+cela, René; il se mêlait au culte qui me prosternait à ses genoux une
+secrète horreur. Je suis la fille d'une morte.
+
+Je vois partout cette terrible chose qui a nom le vampirisme: ce don
+de vivre aux dépens du sang d'autrui. Et avec quoi sont faites toutes
+ces gloires, sinon avec du sang?
+
+Avec du sang, dit-on, les hermétiques créaient de l'or; il leur en
+fallait des tonnes. La gloire, plus précieuse que l'or, en veut des
+torrents.
+
+Et sur ce rouge océan un homme surnage, vampire sublime, qui a
+multiplié sa vie par cent mille morts.
+
+Je désertai dans mon âme la cause de ma soeur. Peut-être y avait-il
+un charme secret à protéger d'en bas, moi si faible, la marche
+providentielle de ce géant. Je le protégeai, voilà le vrai: la Fable
+raconte en souriant ce que put pour le lion roi le plus humble des
+animaux.
+
+Je le protégeai dans ces longues marches au travers des sables de
+l'Egypte. Je le protégeai pendant la traversée, et lorsqu'il livra
+cette autre bataille, au conseil des Cinq-Cents, bataille où le
+sang-froid sembla un instant l'abandonner, je le protégeai encore.
+
+Il y eut là un moment, je vous le dis, où ses fameux grenadiers
+n'aurait pas su le défendre. Et malheur à qui se laisse défendre trop
+souvent par des soldats ailleurs que dans la plaine, où est la place
+des soldats!
+
+Ma soeur se demandait si quelque démon protégeait la vie de cet homme.
+Sa conspiration s'obstinait, infatigable.
+
+Le 10 octobre de l'année 1800, ma soeur mit un poignard dans la main
+de Giuseppe Ceracchi, jeune sculpteur déjà célèbre, dont elle avait
+enivré l'âme chevaleresque. Aréna, Demerville et Topino-Lebrun avaient
+juré que Bonaparte ne verrait pas la fin de la représentation des
+_Horaces_, qu'on donnait ce soir-là.
+
+Un billet d'une écriture inconnue prévint le général Lannes.
+
+J'ai pleuré sur la mort de Ceracchi.--Mais Bonaparte fut sauvé.
+
+Trois mois après, le 24 décembre, au moment où le carrosse du premier
+consul tournait le coin de la rue Saint-Nicaise pour prendre la rue
+de Rohan qui devait le conduire à l'Opéra, un jeune garçon cria au
+cocher: «Au galop, si tu veux sauver ta vie!»
+
+Le cocher épouvanté fouetta ses chevaux, qui franchirent dans leur
+course rapide, un obstacle placé en travers de la voie.
+
+L'obstacle était la machine infernale! Faut-il vous dire qui était le
+jeune garçon?
+
+Depuis lors j'ai veillé.
+
+Je vous donne ici le secret de ma vie, René, car je ne me défendrais
+pas contre ma soeur. D'un mot vous pouvez me perdre.
+
+En combattant ma soeur, j'ai sans cesse sauvegardé ses jours. Je ne
+l'aime pas; elle m'épouvante, mais elle reste sacrée pour moi et je
+me coucherais en travers du seuil de la chambre où elle dort pour
+garantir son sommeil.
+
+Avant d'être arrêtés, Moreau et Pichegru ont reçu des avertissements:
+c'est moi qui les ai avertis.
+
+Ils ont passé outre, ils se sont perdus...
+
+--Que voulez-vous de moi? demanda René de Kervoz après un long
+silence.
+
+--Le moyen de sauver le frère de votre mère, sans compromettre la
+sûreté du premier consul. Je veux avoir une entrevue avec Georges
+Cadoudal.
+
+René resta muet.
+
+--Vous n'avez pas confiance en moi, murmura Lila avec tristesse.
+
+--J'aurais confiance en vous pour moi, répliqua le jeune Breton. Ce
+que vous avez fait jusqu'ici est bien fait, et dans votre histoire que
+j'ai écoutée sans en perdre une parole, j'ai vu l'énergie d'une âme
+droite et haute. Mais les secrets de mon oncle ne m'appartiennent pas.
+
+Elle se leva souriante.
+
+--Qu'il en soit donc selon votre volonté, dit-elle. J'ai donné déjà,
+ce soir, et c'est pour vous, uniquement pour vous, à cet homme, que je
+ne connais pas, une partie des heures précieuses qui devaient être
+à nous tout entières: à nous, j'entends à notre amour; je vous ai
+expliqué tout ce que vous vouliez savoir; il n'y a plus pour vous de
+mystère dans l'étrange aventure de la maison isolée où vous entendîtes
+pour la première fois parler des Frères de la Vertu.... Et notez bien
+qu'en faisant cela, je ne vous ai point livré ma soeur. Ma soeur est
+de celle qu'on n'attaque pas sans folie. Quiconque irait contre elle
+serait brisé. Elle aussi à son étoile!
+
+Elle frappa dans ses mains doucement et poursuivit:
+
+--La confiance viendra quand vous aurez vu jusqu'où va pour vous ma
+tendresse. En attendant, plus un mot sur ces matières qui nous ont
+volé toute une soirée de bonheur. Minuit va sonner. Donnez-moi votre
+main, René, et mettons en action tous deux le beau refrain des
+étudiants de l'Allemagne: Réjouissons-nous pendant que nous sommes
+jeunes...
+
+Tandis qu'elle parlait, une draperie s'ouvrait lentement, laissant
+voir une autre pièce où des bougies rosées épandaient une suave
+lumière.
+
+Au milieu de cette seconde chambre, une table était servie portant une
+élégante collation.
+
+Au fond, on voyait une alcôve entr'ouverte où le lit était demi-caché
+derrière les ruisselantes draperies de la mousseline indienne.
+
+Deux sièges seulement étaient placés auprès de la table. Il y avait
+partout des fleurs et le feu doux qui brûlait dans l'âtre exhalait
+d'odorantes vapeurs.
+
+Quand René franchit le seuil de cette chambre, Lila lui sembla plus
+belle.
+
+Mais il y avait en lui je ne sais quelle crainte vague qui glaçait la
+passion. Le récit bizarre qu'il venait d'entendre miroitait aux yeux
+de sa mémoire. Lila avait conduit ce récit avec un charme que nous
+n'avons pu rendre, et cependant René restait tourmenté par un doute
+qui avait sa source dans l'instinct plus encore que dans la raison.
+
+Chose singulière, dans ce récit, ce qui l'avait frappé le plus
+fortement, c'était l'épisode nuageux de la vampire. René eût répondu
+par un sourire de mépris à quiconque lui aurait demandé s'il croyait
+aux vampires femelles ou mâles.
+
+Et pourtant son idée ne pouvait le détacher de cette image
+saisissante, malgré son absurdité: la morte chauve, couchée dans ce
+tombeau depuis des siècles, et qui se réveillait jeune, ardente,
+lascive, dès qu'une chevelure vivante, humide encore de sang chaud,
+couvrait l'horrible nudité de son crâne.
+
+Il regardait l'ébène ondoyant de ces merveilleux cheveux noirs qui
+couronnaient le front de Lila, ce front étincelant de jeunesse et de
+charme, et il se disait:
+
+--Celles à qui la mort arrachait leurs chevelures étaient ainsi!
+
+Et il frémissait.
+
+Mais le frisson pénétrait jusqu'à la moelle de ses os, quand il avait
+cette autre pensée qu'il essayait en vain de chasser:
+
+--Et la morte était ainsi également quand elle avait arraché leurs
+chevelures!
+
+La morte! la vampire! tantôt brune, tantôt blonde, selon que sa
+dernière victime avait eu des cheveux de jais ou d'or!
+
+Lila versa dans les verres le contenu d'un flacon de tokay, topaze
+liquide qui remplit de fauves étincelles le cristal de Bohême aux
+exquises broderies.
+
+Ils trempèrent ensemble leurs lèvres dans ce nectar, puis Lila voulut
+faire l'échange des coupes et dit:
+
+--C'est mon pays qui produit cette liqueur des princes et des reines.
+A l'endroit où la Save, toujours chrétienne, va se perdre dans le
+Danube qui va finir, musulman, à Semlin, près de Belgrade, les jeunes
+filles chantent la ballade de l'Ambre, tandis que chaque amant cueille
+une perle de tokay sur la lèvre de sa maîtresse, dans un souriant
+baiser.
+
+Une larme d'or tremblait sur le corail de sa bouche. René la but et
+il lui sembla que cette goutte d'ambroisie était l'ivresse même et la
+volupté.
+
+Ses tempes battaient, son coeur se serrait en un spasme fait
+d'angoisses et de délices.
+
+Il regarda Lila, dont les grands yeux languissaient altérés de
+caresses.
+
+Elle était belle comme ces rêves du paradis oriental dont la vapeur
+d'opium ouvre les portes. Autour d'elle s'épandait un rayonnement
+surnaturel. Ses longues paupières laissaient sourdre d'étincelantes
+prières.
+
+René luttait encore. Il essaya de prononcer le nom d'Angèle dans son
+âme.
+
+Mais ce vin était la passion, l'oubli, la folie. Il brillait comme une
+flamme dans les coupes diamantées, comme une flamme il brûlait.
+
+--Encore une perle sur tes lèvres, murmura-t-il, et puisse la fièvre
+adorée de ce beau songe n'avoir jamais, jamais de réveil!
+
+Lila remplit les coupes de nouveau. De nouveau leurs bouches se
+touchèrent. René, défaillant, chancela sur son siège; Lila le retint
+d'une étreinte soudaine.
+
+--Et tu n'as pas confiance en moi! dit-elle.
+
+René vit ses yeux tout pleins de belles larmes.
+
+--Je t'aime! balbutia-t-il, oh! je t'aime!
+
+Puis, exalté jusqu'au délire:
+
+--Ne m'as-tu pas dit ce que tu veux? Ta pensée n'est-elle pas céleste
+comme ta beauté? Tu es l'ange placé ici-bas par la clémence de
+Dieu pour combattre le démon. Je veux te donner tout, jusqu'à ma
+conscience! Georges Cadoudal est un héros, frappé d'aveuglement; tu
+le sauveras à cause du sang de mes veines qui est en lui, mais tu
+l'empêcheras de tuer le destin de ce siècle. Je remets sa vie entre
+tes mains. Ensuite...
+
+Et il parla, donnant le secret de la retraite qui permettait au
+conspirateur breton de rester caché en se montrant et d'errer dans
+Paris comme ces loups-garous des temps légendaires qui avaient une
+tanière magique.
+
+Lila obéit; elle écouta, et chaque parole prononcée se grava dans sa
+mémoire.
+
+Les bougies rosées allaient s'éteignant. Une lampe de nuit, pendue au
+plafond, éclaira seule, bientôt, la solitude de cette chambre,
+naguère si gaiement voluptueuse, et qui maintenant empruntait à ces
+tremblantes clartés un aspect presque funèbre.
+
+Les rideaux de mousseline pendaient immobiles, protégeant l'alcôve
+fermée.
+
+Dans l'alcôve, René de Kervoz dormait,--seul.
+
+Depuis combien de temps?
+
+La table était desservie, le feu mourait dans l'âtre.
+
+On entendait au dehors des bruits mêlés, lointains, comme le grand
+murmure d'une ville éveillée.
+
+Et plus près, certes, c'était une illusion, car les oiseaux de jardins
+ne chantent pas la nuit, on entendait comme un concert de petits
+oiseaux babillards.
+
+Il faisait nuit, nuit noire.
+
+Mais, chose singulière, par la porte close placée vis-à-vis de
+l'alcôve, une lueur brillante passait entre le sol et les battants.
+
+Vous eussiez dit le reflet d'un rayon de soleil.
+
+C'était par cette porte que Lila et René étaient entrés dans la
+chambre de la collation.
+
+Etait-ce le jour au dehors? Dans cette pièce bizarre il n'y avait
+nulle apparence de fenêtre.
+
+Combien y avait-il de temps que René dormait?
+
+Ç'avait été, il faut l'expliquer, un long rêve plutôt qu'un sommeil,
+un rêve délicieux, enivré, adorable,--puis fiévreux,--puis triste,
+morne, plein d'épouvantes lugubres.
+
+René pensait, vaguement, mais toujours.
+
+Il entendait, il voyait, ou bien peut-être croyait-il entendre et
+voir.
+
+Ainsi sont les rêves, qu'ils s'appellent heureux songes ou cauchemars
+horribles.
+
+Qu'elle était belle, jeune, ardente, divine! Quelles chères paroles
+échangées! Et quels silences plus éloquents mille fois que les
+paroles!
+
+C'était la première heure.
+
+René se souvenait de l'avoir contemplée endormie, sa tête charmante
+baignée de cheveux noirs et appuyée sur son bras nu.
+
+Puis il y avait eu un intervalle de vrai sommeil sans doute, dont il
+ne gardait ni sentiment ni mémoire.
+
+Puis une sorte de réveil; un baiser âcre et dur, une voix cassée qui
+disait;
+
+--Je n'ai jamais aimé que toi: tu ne mourras pas!
+
+Ces paroles lui restaient dans l'esprit; il les entendait sans cesse
+comme un obstiné refrain.
+
+Quelle signification avaient-elles?
+
+Puis encore... Mais qui s'étonnerait de l'absurdité d'un rêve?
+
+Chacun sait bien d'ailleurs que les impressions reçues dans l'état de
+veille reviennent troubler le sommeil.
+
+C'était cette hideuse histoire de la vampire d'Uszel, ce cadavre
+chauve qui vivait de jeunes chevelures.
+
+Lila, la grâce incarnée, l'enchanteresse, Lila était le cadavre.
+
+René la voyait changer dans son sommeil, changer rapidement et passer
+par toutes les dégradations successives qui séparent la vie exubérante
+de la mort,--de la mort affreuse, cachant sa ruine au fond d'une
+tombe.
+
+Cette joue veloutée avait tourné au livide, puis les ossements avaient
+percé la chair rongée.
+
+Mais pourquoi tenter l'impossible? Ce que René avait vu, nulle plume
+n'oserait le dire.
+
+Un fait seulement doit être noté, parce qu'il se rattachait à l'idée
+fixe de René.
+
+Tandis que s'opérait, sous ses yeux, cette transformation redoutable,
+la chevelure noire, la splendide chevelure allait se détachant avec
+lenteur, comme un parchemin collé qui se racornirait au feu.
+
+Il y eut d'abord une sorte de fissure faisant le tour du front et se
+relevant aux tempes. La peau desséchée grinçait, laissant à découvert
+un crâne affreux...
+
+René voulait fuir, mais son corps était de plomb.
+
+Il voulait crier; sa gorge n'avait plus de voix.
+
+Elle se leva,--Lila,--faut-il encore la nommer ainsi? Ses jambes,
+sonores comme celles d'un squelette, se choquèrent et produisirent ce
+bruit qui fige le sang dans les veines.
+
+La chevelure tenait encore au sommet du crâne.
+
+Elle s'approcha du foyer. La chevelure y tomba et rendit une noire
+fumée.
+
+René ne vit plus rien, sinon une forme inerte, couchée en travers du
+tapis qui était devant l'âtre.
+
+Une voix qui sortait on ne sait d'où, de partout, de nulle part, dit
+dans un cri d'agonie:
+
+--Yanusza au secours!
+
+La vieille femme qui parlait latin parut. Elle vint jusqu'au lit,
+ricanant et murmurant des mots incompréhensibles.
+
+En passant, elle poussa du pied la masse couchée qui sonna le sec.
+
+La vieille femme se pencha au-dessus de René et lui tâta brutalement
+le coeur.
+
+--Pourquoi n'a-t-elle pas tué celui-là? dit-elle.
+
+Au contact de ces doigts rudes et froids, René fit un effort désespéré
+pour recouvrer l'usage de ses muscles; mais il resta paralysé.
+
+La vieille femme ôta le couvert sans se presser.
+
+Puis elle étendit la nappe sur le parquet et fit glisser en grondant
+la masse qui craquait jusqu'au centre de la toile, dont elle noua les
+quatre bouts.
+
+Cela forma un paquet, bruyant comme un sac qu'on remplirait de jouets
+d'ivoire.
+
+Elle le jeta sur ses épaules et se retira, courbée sous le fardeau.
+
+L'avant-dernier bruit que René entendit fut celui du pêne forçant la
+serrure; le dernier, le grincement de deux solides verrous que l'on
+fermait au dehors.
+
+Quand René s'éveilla enfin, car il s'éveilla, il avait la tête lourde
+et toutes les articulations endolories, comme il arrive parfois après
+un grand excès de table.
+
+Le soir précédent, pourtant, il n'avait rien mangé; tout au plus
+avait-il vidé deux fois ce fameux verre de Bohème content l'ambroisie
+hongroise: le vin de Tokai.
+
+Sa première pensée fut pour Angèle, et il eut comme une grande
+joie qui imprégna tout son être en sentant qu'il l'aimait autant
+qu'autrefois.
+
+Sa seconde pensée fut pour Lila, et il ressentit, pendant le quart
+d'une minute, ce voluptueux affaissement qui avait été le commencement
+de son sommeil.
+
+Mais au travers de ces vagues délices, un frisson vint qui glaça la
+moelle de ses os:
+
+Le souvenir de son rêve...
+
+Etait-ce un rêve?
+
+Comment expliquer autrement que par un rêve la folie noire de ces
+confuses aventures?
+
+Et pourtant il était là, dans ce lit.
+
+Où avait fui Lila?
+
+A la lueur vacillante de la lampe, il consulta sa montre qui était sur
+la table de nuit. Sa montre marquait onze heures.
+
+Il la crut arrêtée. Il l'approcha de son oreille; elle marchait...
+
+Onze heures! Il était bien sûr d'avoir entendu les douze coups de
+minuit, au moment où finissait le récit de Lila.
+
+Il était donc onze heures du matin!
+
+Mais alors, ces ténèbres qui l'environnaient?...
+
+Etait-il donc vraiment dans le sombre pays de l'impossible?
+
+Il sauta hors du lit. Ses habits étaient là, épars et jetés sur le
+plancher. Il ne se souvenait point de les avoir ôtés.
+
+Comme il commençait sa toilette, son regard tomba sur la raie
+lumineuse qui passait sous la porte. Il eut froid, et ses yeux firent
+vitement le tour de la chambre, cherchant une fenêtre.
+
+La chambre n'avait point de fenêtre.
+
+Pour la première fois, l'idée de captivité naquit en lui.
+
+Mais c'était si invraisemblable! en plein Paris!
+
+Il eut honte de lui-même et sourit avec mépris en disant:
+
+--C'est la suite du rêve!
+
+Il s'habilla, ne voulant plus voir cette raie lumineuse qui mentait,
+ne voulant point entendre ces bruits du dehors, ne voulant ni
+comprendre, ni penser, ni raisonner.
+
+Il y a des choses extravagantes auxquelles on ne peut pas croire.
+
+Quand il fut habillé, il essaya, mais en vain, d'ouvrir la porte. Une
+sueur glacée baigna ses tempes.
+
+Il appela. Dans cette chambre, la voix assourdie semblait frapper les
+parois et retomber étouffée.
+
+Personne ne lui répondit.
+
+Il monta sur la table et décrocha la lampe où l'huile allait manquer.
+
+Il chercha une issue.--La chambre n'avait point d'issue.
+
+Comme il revenait vers le foyer, un objet frappa sa vue; un lambeau
+de peau parcheminée a laquelle adhéraient des cheveux noire à demi
+brûlés.
+
+Il s'affaissa lui-même sur le parquet, le coeur étreint par une
+terreur extravagante et pensant:
+
+--La vampire!... Mon rêve serait-il une vérité?
+
+La lampe jeta une grande lueur et éclaira au-dessus de la cheminée
+un écusson, timbré de la couronne comtale, autour duquel courait la
+devise: _In vita mors, in mors vita_.
+
+Puis la lampe s'éteignit.
+
+René appuya ses deux mains contre son coeur révolté.
+
+Ses oreilles tintaient ce mot:
+
+--La vampire! la vampire!
+
+Et comme il cherchait des objections dans sa raison aux abois, se
+disant: «Aurait-elle osé me raconter, elle-même sa propre histoire?»
+sa mémoire lui répondit:
+
+--C'est la loi! Elle a obéi à la loi de son infernale existence en me
+racontant sa propre histoire!
+
+Il poussa un horrible cri, et, sautant sur ses pieds, il se rua contre
+la porte avec folie. La porte était solide comme un mur.
+
+Pendant une heure il s'épuisa en vains efforts. Quand il tomba enfin,
+brisé, il lui sembla qu'une lèvre humide et glacée s'appuyait sur
+sa bouche, et il perdit le sentiment, comme le clocher de
+Saint-Louis-en-l'Ile carillonnait _l'Angelus_ de midi.
+
+
+
+
+XIII
+
+LE SECRÉTAIRE GÉNÉRAL
+
+
+Deux jours après, c'est-à-dire le 3 mars de cette même année 1804,
+tout Paris restait en grand émoi par rapport à la conspiration
+Moreau-Pichegru-Cadoudal, qui avait été, disait-on, si près de
+réussir. Le secrétaire général de la préfecture de police reçut avis,
+vers la tombée de la nuit, qu'un homme insistait pour parler en secret
+à M. Dubois. Moreau et Pichegru étaient sous les verrous, mais Georges
+Cadoudal demeurait libre, et toutes les mesures prises pour découvrir
+sa retraite avaient échoué.
+
+Le citoyen Dubois, qui devait être comte d'empire, tenait la
+préfecture de police depuis le 18 brumaire; il avait fait de son mieux
+dans les affaires du Théâtre-Français et du Carousel, néanmoins le
+premier consul avait de lui une idée assez médiocre et ne le regardait
+point comme un sorcier, au contraire.
+
+Il y avait, en ce temps-là, plus de polices encore que nous ne l'avons
+dit, et la police, de M. le préfet était très sévèrement contrôlée:
+d'abord par la police générale du grand juge Régnier, ensuite par la
+police du château, menée par Bourienne, et la police militaire, à qui
+l'on donnait pour chef Anne-Jean-Marie-René Savary, duc de Rovigo,
+enfin par la contre-police de Fouché, qui, rentré dans la vie privée
+et habitant tour à tour son château de Pont-Carré ou son hôtel de la
+rue du Bac, avait toujours l'oeil à toutes les serrures.
+
+M. Dubois était persuadé que de l'issue de l'affaire Cadoudal
+dépendaient son influence ultérieure et sa fortune.
+
+C'était alors un homme de quarante-huit ans, bien tourné, bien
+couvert, assez beau de visage, mais dont la physionomie vulgaire ne
+promettait pas beaucoup plus que le personnage n'était capable de
+tenir.
+
+L'avis dont nous avons parlé lui fut transmis au moment où il mettait
+ses gants pour sortir et ne l'empêcha point d'aller à ses petites
+affaires.
+
+Il avait pour secrétaire général un vieux brave homme moisi dans les
+bureaux et qu'il avait choisi moins fort que lui pour son agrément
+propre. Le citoyen Berthellemot, fruit trop mûr de la réaction
+directoriale, avait des prétentions considérables, de très belles
+traditions bureaucratiques, un culte profond pour la routine et
+quelque teinture d'érudition.
+
+Il désirait la place du citoyen préfet, qui souhaitait la charge du
+citoyen grand juge.
+
+C'était un homme grand et sec, d'une propreté remarquable, d'un
+formalisme fatigant, bavard à l'excès, vétilleux et orgueilleux comme
+tous les inutiles. Il avait passé la cinquantaine, à son amer regret.
+
+M. Berthellemot était seul dans son vaste bureau, donnant sur la rue
+du Harlay-du-Palais, quand l'inspecteur divisionnaire Despaux vint
+lui annoncer la venue d'un étranger qui insistait pour parler à M. le
+préfet de police.
+
+--Quel homme est-ce? demanda le secrétaire général.
+
+--Un grand gaillard demi-chauve, à cheveux grisonnants, l'air grave et
+résolu de ceux dont la jeunesse ne s'est point passée à garder leurs
+mains dans leurs poches. J'ai vaguement l'idée d'avoir rencontré cette
+figure-là quelque part; dans le quartier du Palais ou aux environs de
+la cathédrale.
+
+--Monsieur Despaux, dit le secrétaire général sévèrement, un employé
+de la police ne doit pas avoir de vagues idées. Il sait ou ne sait
+pas.
+
+--Alors, monsieur, je ne sais pas.
+
+Le secrétaire général le regarda de travers, mais Despaux était
+beaucoup plus fort que son chef, et soutint cette oeillade sans
+broncher.
+
+M. de Talleyrand disait qu'il faut aller jusqu'en Angleterre pour
+trouver des chefs plus forts que leurs commis.
+
+C'était une bien mauvaise langue.
+
+--Vous plaît-il de le recevoir? demanda M. Despaux. Le secrétaire
+général hésita.
+
+--Attendez, monsieur l'inspecteur, attendez! répliqua-t-il. Comme vous
+y allez! on voit bien qu'aucune responsabilité ne pèse sur vous. Moi,
+je vois plus loin que le bout de mon nez, monsieur!
+
+Despaux s'inclina froidement. Berthellemot continua.
+
+--Nous traversons une méchante passe, savez-vous cela? Les
+septembriseurs s'agitent dans l'ombre, et la faction babouviste a le
+diable au corps, tout simplement.
+
+--Ce sont les anciens amis de M. le préfet dit Despaux tranquillement,
+et de M. le secrétaire général.
+
+--Vous vous trompez, monsieur! prononça solennellement Berthellemot,
+j'ai toujours partagé les sentiments du premier consul... et nous
+songeons à épurer nos bureaux, M. le préfet et moi.
+
+Despaux se prit à sourire.
+
+--Si M. le préfet voulait m'accorder un congé, dit-il, temporaire ou
+définitif, j'ai une invitation du secrétaire de M. Fouché qui fait de
+belles parties de pêche, là-bas, à Pont-Carré... Je vous enverrais une
+bourriche de truites, monsieur Berthellemot.
+
+Le secrétaire général fronça le sourcil et chiffonna une lettre qu'il
+tenait à la main. Il était tout à fait en colère.
+
+--Petite parole, monsieur l'inspecteur! gronda-t-il entre ses dents
+serrées, je possède les bonnes grâces du premier consul... je viens
+d'arrêter l'homme le plus dangereux de ce siècle... quand je dis moi,
+je parle de M. le préfet.
+
+--Cadoudal? l'interrompit Despaux, toujours souriant.
+
+--Pichegru!... Je suis parvenu à étouffer le bruit scandaleux qui
+se faisait autour des mesures prétendues liberticides que Napoléon
+Bonaparte prend pour le salut de l'Etat... J'y suis parvenu,
+monsieur!... quand je dis moi... vous entendez... Et certes,
+nous avons eu raison de démolir autrefois la Bastille... Mais la
+Conciergerie est debout, monsieur l'inspecteur!... Et si un homme
+comme vous, qui sait beaucoup trop de choses, méditait une honteuse
+désertion... car je vous le dis, monsieur, si vous l'ignorez, le
+premier consul se défie de son ministre de la police... et il a ses
+raisons pour cela!
+
+--Pas possible! fit Despaux. Ce bon citoyen Fouché!...
+
+--Le mot citoyen est rayé de la langue officielle, je vous prie de
+vous en souvenir, monsieur Despaux! Et je ne serais pas éloigné, mon
+cher inspecteur, si je suis content de vous... et en souvenir des
+relations toujours excellentes que nous avons eues ensemble, je ne
+serais pas éloigné de songer sérieusement à votre avancement... Quand
+je dis moi, il est bien entendu qu'il s'agit de mon chef, M. le
+préfet.
+
+L'inspecteur divisionnaire se tut et sourit.
+
+--Monsieur le secrétaire général veut-il bien recevoir notre homme qui
+attend? demanda-t-il.
+
+--Ah! ah! il attend... je l'avais oublié... Je pense que je ne suis
+pas au service du premier venu, monsieur Despaux... Si je vous
+chargeais spécialement de l'interroger?
+
+--Il refuserait de me répondre.
+
+--Il l'a annoncé?
+
+--Très nettement.
+
+--Votre avis personnel, monsieur Despaux, est-il que je le doive
+recevoir, en l'absence de M. le préfet!
+
+--Monsieur le secrétaire général, répliqua l'inspecteur, je ne me
+permets guère de donner des conseils à mes chef, mais dans les
+circonstances où nous sommes...
+
+--Ce sont de diaboliques circonstances, monsieur.
+
+--Il se pourrait que les révélations de cet inconnu...
+
+--Alors il va me faire des révélations?
+
+--Tout porte à le croire... et si elles ont trait au complot... Vous
+savez que nous ne sommes pas plus avancés que le premier jour.
+
+--Monsieur, l'interrompit Berthellemot, ma ligne de conduite, et
+quand je dis ma ligne, c'est celle de M. le préfet... notre ligne de
+conduite est toujours réglée d'avance, indépendamment de l'opinion de
+celui-ci ou de celui-là. De grands événements se préparent, de très
+grands événements. J'en sais plus long que je ne vous en veux dire,
+croyez-le bien... La France a besoin d'un maître: je n'ai jamais varié
+sur ce point. Qui vivra verra. Aussitôt que vous m'avez parlé de cet
+homme, j'ai nourri l'intention formelle de le recevoir. S'il a de
+mauvais desseins contre ma personne, mon devoir est de risquer ma
+vie... et quand je dis ma vie... Mais n'importe, pour le service de Sa
+Majesté...
+
+--Sa Majesté! répéta Despaux sans trop d'étonnement.
+
+--Ai-je dit Sa Majesté?... C'est la preuve du respect profond que je
+porte au premier consul... Soyez prudent monsieur l'inspecteur...
+peut-être le hasard vous a-t-il permis aujourd'hui d'élever vos
+regards beaucoup au-dessus de votre sphère... Veuillez placer deux
+agents en observation... et faites entrer l'homme qui vient me parler
+de Georges Cadoudal.
+
+Le secrétaire général repoussa son siège et se mit sur ses pieds. D'un
+geste solennel il congédia Despaux, qui voulait protester contre ses
+dernières paroles.
+
+L'instant d'après, on entendit de lourdes bottes marcher dans une
+chambre voisine. C'étaient les deux agents qui prenaient leur poste
+d'observation.
+
+Puis l'huissier de service introduisit le mystérieux inconnu par la
+porte du fond.
+
+M. Berthellemot était debout. Il toisa le nouvel arrivant de la tête
+aux pieds avec ce regard prétendu profond des comédiens qui jouent M.
+de Sartines ou M. de la Reynie, aux théâtres de mélodrames.
+
+Notez que ce regard seul suffirait pour mettre immédiatement le plus
+vulgaire coquin sur ses gardes.
+
+J'affirme sur l'honneur que M. de la Reynie, qui était un homme de
+grand mérite, ni même ce bon M. de Sartines, qui n'en avait pas
+beaucoup plus que M. Berthellemot, ne firent jamais usage de ce regard
+compromettant.
+
+Ce regard a pourtant grand succès au théâtre. Un comédien qui se
+respecte n'en choisit jamais d'autre quand il a occasion de se
+déguiser en lieutenant de police.
+
+Ce regard ne sembla produire aucune impression quelconque sur le
+singulier personnage qui entrait et qui se retourna paisiblement pour
+remercier l'huissier de sa complaisance.
+
+M. Berthellemot croisa ses bras sur sa poitrine.
+
+L'inconnu le salua avec une politesse pleine de bonhomie.
+
+--Approchez, dit M. Berthellemot.
+
+L'inconnu obéit.
+
+La description de M. l'inspecteur divisionnaire Despaux avait du bon.
+L'homme était «un gaillard». Du moins, il avait dû l'être. C'était
+maintenant un ancien gaillard, et selon toute apparence, à voir les
+rides de son front et la couleur de son poil, ce ne pouvait plus être
+qu'un gaillard démissionnaire.
+
+Il était vêtu de noir, très proprement et très pauvrement. Il nous
+souvient d'avoir employé des expressions identiques pour peindre le
+costume du «papa Sévérin,» la première fois que nous le rencontrâmes,
+sur son banc de bois, aux Tuileries.
+
+Il était grand, il semblait fort; ses traits vigoureusement accentués,
+mais calmes et bons, portaient la trace de plus d'un ravage, soit
+qu'il eût lutté contre des passions désordonnées, soit qu'il eût
+seulement livré l'éternelle bataille de l'homme contre son malheur.
+
+Quand il eut fait les deux tiers du chemin qui séparait la porte de la
+table de travail, il salua décemment et dit:
+
+--C'est à M. le préfet que je souhaitais avoir l'honneur de parler.
+
+--Impossible, répondit Berthellemot solennellement. D'ailleurs M. le
+préfet et moi, c'est tout un.
+
+--Alors, dit le bonhomme, faute de merles... Je voua remercie tout de
+même de m'avoir accordé audience.
+
+Berthellemot s'assit et fourra sa main sons son frac; puis croisant
+ses jambes l'une sur l'autre, il prit un couteau à papier qu'il
+examina avec beaucoup d'attention.
+
+--Mon brave, répliqua-t-il en affectant un air de distraction,
+j'espère que vous vous en rendrez digne.
+
+L'étranger mit sa main, une main robuste et très blanche, sur le
+dossier d'une chaise.
+
+Comme un certain étonnement vint se peindre dans la prunelle du
+secrétaire général, l'inconnu dit avec simplicité:
+
+--J'ai couru aujourd'hui beaucoup dans Paris, monsieur l'employé, et
+je n'ai pas les moyens de courir en voiture.
+
+Il s'assit.
+
+Mais ne croyez pas qu'il y eût dans ce fait la moindre effronterie.
+L'inconnu, tout en s'asseyant, garda son ait décent et courtois.
+
+M. Berthellemot se demanda si c'était un homme d'importance, mal
+habillé, ou tout simplement un pauvre hère péchant par l'ignorance du
+respect profond qui lui était dû, a lui, M. Berthellemot, _alter ego_
+de M. Dubois.
+
+Il était lynx par profession, mais myope de nature, il eut beau
+aiguiser le propre regard de M. de Sartines qu'il avait retrouvé dans
+les cartons, il ne put résoudre cette alternative.
+
+--Mon ami, dit-il, pour cette fois, je tolère une familiarité qui
+n'est pas dans mes habitudes à l'égard des agents.
+
+--Je ne suis pas un agent, monsieur l'employé, répondit l'étranger,
+et je vous remercie de votre complaisance. Je vous reconnais bien,
+maintenant que je vous regarde. Au temps où il y avait des clubs, vous
+parliez haut et bien d'égalité, de fraternité, etc. Cela vous a réussi
+et je vous en félicite. Pendant que vous prêchiez, moi, je pratiquais,
+ce qui rapporta moins. Depuis que vous avez fermé les clubs où vous
+n'aviez plus rien à faire, je garde mes anciennes habitudes, bien plus
+anciennes que les clubs; je continue de parler franc à mes inférieurs,
+à mes égaux et à mes supérieurs aussi.
+
+L'humilité n'est pas généralement le défaut des tribuns parvenus. A
+cette époque du consulat, on ne voyait dans Paris que petits Brutus,
+devenus enragés patriciens: comme s'il était vrai de dire que la haine
+de l'aristocratie est souvent tout uniment le désir immodéré de tuer
+l'aristocrate pour se fourrer dans sa peau.
+
+M. Berthellemot appartenait énergiquement à cette catégorie de
+bourgeois conquérants qui poussent à la roue des révolutions pour se
+faire une honnête aisance, et qui enrayent tout net, dès qu'ils ont
+quelque chose à perdre, adorant alors avec une franchise au-dessus de
+tout éloge ce qu'ils ont conspué, conspuant ce qu'il ont adoré.
+
+Vous en connaissez tant comme cela, je dis tant et tant, qu'il est
+inutile d'insister.
+
+--L'ami, fit-il avec dédain, je vous connais, moi aussi. Le bonheur
+constant qui accompagne mes mesures, habiles autant que salutaires,
+mécontente les ennemis du premier consul...
+
+--Je suis dévoué au premier consul, l'interrompit l'étranger sans
+façon. Personnellement dévoué.
+
+--Petite parole! Vous avez le verbe haut, l'ami! Prenez garde! je vous
+préviens qu'un homme comme moi n'est jamais au dépourvu. Je n'aurais
+qu'un mot à dire pour châtier sévèrement votre insolence!
+
+Il frappa trois petits coups sur son bureau avec le couteau à papier
+qu'il tenait à la main.
+
+Un coup de théâtre sur lequel il comptait évidemment beaucoup se
+produisit aussitôt. La porte latérale ouvrit ses deux battants tout
+grands, et deux hommes de mauvaise mine parurent debout sur le seuil.
+
+L'étranger se mit à sourire en les regardant:
+
+--Tiens! Laurent! dit-il doucement, et Charlevoy! Mes pauvres garçons,
+il n'y avait plus que moi dans tout le quartier pour ne pas y croire!
+vous en êtes donc?
+
+Une expression d'embarras se répandit sur les traits des deux agents.
+Nous mentirions si nous prétendions qu'ils ressemblaient à des princes
+déguisés.
+
+--Vous connaissez cet homme? demanda le secrétaire
+
+--Quant à cela, oui, répliqua Laurent, comme tout le monde le connaît,
+monsieur Berthellemot.
+
+--Qui est-il?
+
+--Si M. le secrétaire général le lui avait demandé, murmura Charleroy,
+il le saurait déjà, car celui-là ne se cache pas.
+
+--Qui est-il? répéta M. Berthellemot en frappant du pied. De la main,
+l'étranger imposa silence aux deux agents, et se tournant vers le
+magistrat, il répondit avec une modestie si haute, qu'elle était
+presque de la majesté:
+
+--Monsieur l'employé, je ne suis pas grand'chose; je suis Jean-Pierre
+Sévérin, successeur de mon père, gardien juré au caveau des montres et
+confrontations du tribunal de Paris.
+
+
+
+
+XIV
+
+LA LEÇON D'ARMES DU CITOYEN BONAPARTE
+
+
+Il y a des noms qui font péripétie. Celui de Jean-Pierre Sévérin,
+gardien juré de la Morgue, ne parut pas produire sur le secrétaire
+général de la préfecture de police un effet extraordinaire.
+
+--Petite parole! monsieur Sévérin, dit seulement Berthellemot, d'un
+ton qui n'était pas exempt de moquerie, j'ai affaire à un homme du
+gouvernement, à ce qu'il paraît... Retirez-vous, messieurs, mais
+restez à portée de voix.
+
+Les deux agents disparurent derrière la porte refermée.
+
+--Monsieur, reprit alors le secrétaire général, dont l'accent devint
+sévère, je ne vois pas bien où peut tendre la posture que vous avez
+prise près de moi. Je suis au lieu et place du préfet!
+
+--Je n'ai pris aucune posture, répliqua Jean-Pierre. Voilà tantôt
+quarante cinq ans que je suis moi-même, et je ne prétends pas changer.
+Ce n'est pas moi qui ai égaré l'entretien.
+
+--Brisons là, s'il vous plaît, monsieur le gardien de la Morgue,
+l'interrompit Berthellemot avec brusquerie. Notre temps est précieux.
+
+--Le nôtre aussi, fit Jean-Pierre simplement.
+
+--Que me voulez-vous?
+
+--Je veux vous rendre un service et en solliciter un de vous.
+
+--S'agit-il de la grande affaire?
+
+--Je ne connais pas de plus grande affaire que celle dont il s'agit.
+
+Le secrétaire général lâcha son couteau à papier, et le rouge lui
+monta au visage. Il fit ce rêve de s'approprier un renseignement
+d'État de première importance, pendant que son chef courait la
+prétentaine. Il se vit préfet de police.
+
+--Que ne parliez-vous! s'écria-t-il d'une voix qui tremblait
+maintenant d'impatience. Vous serez récompensé richement, monsieur
+Sévérin! Vous fixerez vous-même la somme...
+
+--Monsieur l'employé, je ne demande pas de récompense.
+
+--Comme vous voudrez, monsieur Sévérin, comme vous voudrez...
+Savez-vous où il se cache?
+
+--Où il se cache? répéta le gardien de la Morgue. Vous voulez dire: Où
+on le cache?
+
+Et comme le secrétaire général le regardait sans comprendre, il
+ajouta:
+
+--Où on les cache, même, car ils sont deux: un jeune homme et une
+fille.
+
+Berthellemot fronça le sourcil, puis il parut frappé d'une idée
+subite.
+
+--Vous êtes plusieurs Sévérin? dit-il en ouvrant précipitamment un des
+tiroirs de son bureau.
+
+--Ce n'est pas un nom très rare, répondit le gardien; mais de ma
+famille, je ne connais que mon fils et moi.
+
+--Quel âge a votre fils?
+
+--Dix ans.
+
+Le secrétaire général lisait avec attention une pièce qu'il venait de
+prendre dans son tiroir.
+
+--Avez-vous ouï parler, de près ou de loin, dit-il, d'un homme de
+votre nom... d'un Sévérin qui porte le sobriquet de Gâteloup?
+
+--C'est moi-même, répondit le gardien.
+
+H. Bertbellemot eut un court tressaillement, qu'il réprima aussitôt.
+
+Le gardien continua:
+
+--Je suis Sévérin, dit Gâteloup. Gâteloup était mon surnom de prévôt
+d'armes, dès avant la Révolution.
+
+--Ah! ah! fit Berthellemot, qui se reprit à le considérer d'un air
+défiant, vous avez donc fait plus d'un métier, monsieur le gardien
+juré?
+
+--J'ai fait beaucoup de métiers, monsieur l'employé.
+
+--Et vous continuez peut-être à manger à plus d'un râtelier, monsieur
+Gâteloup?
+
+--Monsieur l'employé supérieur, rectifia le bonhomme avec docilité.
+
+--Berthellemot poursuivit: Et vous continuez peut-être à manger à plus
+d'un râtelier, monsieur Gâteloup?
+
+Ceci fut dit d'un ton pointu: le ton habile, le ton Sartines.
+
+Jean-Pierre Sévérin tira de son gousset une montre-oignon de la plus
+vénérable rondeur et la consulta.
+
+--Si monsieur l'employé supérieur voulait m'expédier... commença-t-il.
+
+--N'ayez point d'inquiétude, l'interrompit Berthellemot, qui, en ce
+moment, avait une figure à gagner cent livres par mois dans n'importe
+quel théâtre en jouant les pères nobles comiques, soyez tranquille,
+monsieur le gardien juré! On va vous expédier, et de la bonne manière!
+
+Il se renversa sur le dossier de son fauteuil et ajouta:
+
+--Sévérin, dit Gâteloup, pensez-vous que le premier consul choisisse
+ses serviteurs au hasard? S'il m'a confié la mission importante de
+suppléer ou de compléter M. Dubois, c'est que son oeil perçant avait
+découvert en moi cette sûreté de vue, ce sang-froid, ce discernement
+que les annales de la police accordent seulement à quelques magistrats
+hors ligne. Vous avez en vain essayé de me tromper, je vous perce à
+jour: vous conspirez!
+
+Jean-Pierre fixa sur lui son grand oeil bleu qui avait parfois le
+regard limpide de l'enfance.
+
+--Ah bah! fit-il.
+
+M. Berthellemot continua:
+
+--Hier, à neuf heures et demie du soir, vous ayez été vu et reconnu
+tenant conférence avec le traître Georges Cadoudal, dans la rue de
+l'Ancienne-Comédie.
+
+--Ah bah! répéta Jean-Pierre. Et si l'on a reconnu le traître Georges
+Cadoudal, ajoutât-il, pourquoi ne l'a-t-on pas bel et bien coffré?
+
+--Je vous mets au défi, prononça majestueusement M. Berthellemot, de
+sonder la profondeur de nos combinaisons!
+
+Jean-Pierre n'écoutait plus.
+
+--C'est pourtant vrai, dit-il, que j'étais hier au soir, à neuf heures
+et demie, au carrefour du Théâtre-Brûlé, ou de l'Odéon, si vous aimez
+mieux. Là, j'ai causé avec M. Morinière de l'affaire qui justement
+m'amène auprès de vous... Mais j'affirme ne pas connaître du tout le
+traître Georges Cadoudal.
+
+--Ne cherchez pas d'inutiles subterfuges... commença Berthellemot.
+
+Et comme Jean-Pierre fronçait très franchement ses gros sourcils, le
+secrétaire général ajouta:
+
+--Je vous parle dans votre intérêt. Il ne faut jamais jouer au fin
+avec l'administration, surtout quand elle est représentée par un homme
+tel que moi, à qui rien n'échappe et qui lit couramment au fond des
+consciences. Vous autres, révélateurs, vous avez l'habitude de vous
+jeter dans les chemins de traverse pour doubler, pour tripler le
+prix d'un renseignement, C'est votre manière de marchander; je ne
+l'approuve pas.
+
+Pendant qu'il reprenait haleine, Jean-Pierre lui dit d'un air
+mécontent:
+
+--Avec cela que vous marchez droit, vous, monsieur l'employé
+supérieur! Tout à l'heure, vous m'accusiez de conspirer, a présent,
+vous me prenez pour une mouche!
+
+H. Berthellemot ne perdit point son sourire d'imperturbable
+suffisance.
+
+--Nous, c'est bien différent, répliqua-t-il, nous tâtons, nous allons
+à droite et à gauche, battant les buissons... chacun de ces buissons,
+bonhomme, peut cacher une machine infernale!
+
+--Alors, dit Jean-Pierre, qui s'installa commodément sur sa chaise,
+battez les buissons, monsieur l'employé supérieur, et criez gare,
+quand vous trouverez la machine... Dès que vous aurez fini, nous
+causerons, si vous voulez.
+
+Tous les hommes très fins ont un geste particulier, une moue, un tic,
+dans les moments d'embarras mental: Archimède à ces heures, sortait
+du bain tout nu et parcourait ainsi les rues de Syracuse: on ne
+souffrirait plus cela; Voltaire, plus frileux, se bornait à jeter sa
+tabatière en l'air et la rattrapait avec beaucoup d'adresse; Machiavel
+mangeait un petit morceau de sa lèvre; M. de Talleyrand s'amusait à
+retourner la longue peau de ses paupières sens dessus dessous.
+
+M. Dubois, préfet de police, ne faisait rien de tout cela. A l'aide
+d'une grande habitude qu'il avait de cet exercice, il obtenait de
+chacune des articulations de ses doigts un petit claquement qui le
+divertissait lui-même et impatientait autrui.
+
+Quand tout réussissait, il pouvait fournir, à trois par doigts trente
+petites explosions, mais les pouces n'en donnaient parfois que deux.
+
+M. Berthellemot imitait son chef dans ce que son chef avait de bon.
+Quand le préfet n'était pas là, le secrétaire général obtenait parfois
+jusqu'à trente-six craquements et pensait à part lui: Je fais tout
+mieux que M. le préfet!...
+
+Aujourd'hui, en désarticulant ses phalanges, M. Berthellemot se dit:
+
+--Voilà un homme dangereux et profond comme un puits. Il faut le
+circonvenir, et je m'en charge! petite parole!
+
+--Mon cher monsieur Sévérin, reprit-il avec une noble condescendance,
+vous n'êtes pas le premier venu. Vous avez reçu bonne éducation, cela
+se voit, et vous avez une façon de vous présenter très convenable.
+L'emploi que vous occupez, est médiocre...
+
+--Je m'en contente, l'interrompit Gâteloup avec une sorte de rudesse.
+
+--Fort bien... Nous disposons ici de certains fonds, destinés à
+récompenser le dévouement...
+
+--Je n'ai pas besoin d'argent, l'interrompit encore Gâteloup.
+
+Puis il ajouta, avec un sourire qui sentait en vérité son gentilhomme:
+
+--Monsieur l'employé supérieur, vous battez des buissons où je ne suis
+pas.
+
+--Morbleu! à la fin, s'écria Berthellemot, qu'est-ce que vous avez à
+me dire, mon brave?
+
+--Ce n'est pas ma faute si M. l'employé supérieur ne le sait déjà,
+répliqua Jean Pierre. Je viens ici...
+
+Mais le démon de l'interrogation reprenait M. Berthellemot:
+
+--Permettez! fit-il d'un ton d'autorité. C'est à moi, je suppose,
+de conduire l'entretien. Ne nous égarons pas... Vous dites que le
+personnage suspect avec qui vous étiez rue de l'Ancienne-Comédie
+s'appelle Morinière...
+
+--Et qu'il n'est pas suspect, intercala Jean-Pierre.
+
+--Vous niez qu'il soit le même que Georges Cadoudal?
+
+--Pour cela, de tout mon coeur!
+
+--Alors, qui est-il?
+
+--Un marchand de chevaux de Normandie.
+
+--Ah! ah! de Normandie!... Je prends des notes, ne vous effrayez
+pas... Le fait est qu'il y a de nombreux maquignons en Normandie... Et
+pourquoi, s'il vous plaît, M. Séverin fréquentez-vous des maquignons?
+
+--Parce que M. Morinière est dans le même cas que moi, répondit
+Jean-Pierre.
+
+--Prenez garde! s'écria M. Berthellemot; vous aggravez votre affaire.
+Dans quel cas êtes-vous?
+
+--Dans le cas d'un homme qui a perdu un enfant.
+
+--Et vous venez à la préfecture?...
+
+--Pour que M. le préfet m'aide à le retrouver, voilà tout.
+
+Il y a des gens qui mettent deux paires de lunettes. An regard de
+M. de Sartines, dont il faisait généralement usage, M. Berthellemot
+joignit le regard de M. Lenoir. Feu Argus en avait encore davantage.
+
+--Est-ce plausible? grommela-t-il. Je prends des notes... Ah! ah! le
+préfet serait bien embarrassé!
+
+--Et si ce n'est pas votre état, monsieur l'employé supérieur, ajouta
+Jean-Pierre, qui fit mine de se lever, j'irai ailleurs.
+
+--Où donc irez-vous, mon garçon?
+
+--Chez le premier consul, si vous voulez bien le permettre.
+
+M. Berthellemot bondit sur son fauteuil.
+
+--Chez le premier consul, répéta-t-il. Bonhomme, pensez-vous qu'on
+entre comme cela chez le premier consul?
+
+--Moi, j'y entre, répondit Jean-Pierre simplement. Il faut donc me
+dire, par un oui ou par un non, et sans nous fâcher, si c'est votre
+métier d'aider les gens en peine.
+
+La question ainsi posée déplut manifestement au secrétaire général,
+qui reprit son couteau à papier et l'aiguisa sur son genou.
+
+--L'ami, dit-il entre ses dents, vous m'avez déjà pris beaucoup de mon
+temps, qui appartient à l'intérêt public. Si vous prétendiez jamais
+que je ne vous ai pas reçu avec bonté, vous seriez un audacieux
+calomniateur. Je ne fais pas un métier, sachez cela: j'ai un haut
+emploi, le plus important de tous les emplois, presque un sacerdoce!
+Je vous donnerais un démenti formel au cas où vous avanceriez que je
+vous ai refusé mon aide. Me blâmez-vous pour les précautions dont
+j'entoure la vie précieuse de notre maître? Expliquez-vous brièvement,
+clairement, catégoriquement. Pas d'ambages, pas de détours, pas de
+circonlocutions! Que réclamez-vous? Je vous écoute.
+
+--Je viens, commença aussitôt Jean-Pierre, pour vous demander...
+
+Mais M. Berthellemot l'interrompit d'un geste familier, qui formait
+avec la gravité un peu rogue de son maintien un contraste presque
+attendrissant.
+
+--Attendez! attendez! fit-il comme si une idée subite eût traversé son
+cerveau. Je perdrais cela! Saisissons la chose au passage! Par quel
+hasard, mon cher monsieur Sévérin, avez-vous vos entrées chez le
+premier consul?... Il est bien entendu que, si c'est un secret, je
+n'insiste pas le moins du monde.
+
+--Ce n'est pas un secret, répliqua Jean-Pierre. Il m'arriva une fois
+sous la Convention...
+
+--Nous nous comprenons bien, mon cher monsieur Sévérin je ne vous
+force pas, au moins...
+
+--Monsieur l'employé supérieur, interrompit Jean-Pierre à son tour, si
+ce n'était pas mon idée de vous répondre, vous auriez beau me forcer.
+Je ne dis jamais que ce que je veux.
+
+--Un brave homme! s'écria le secrétaire général avec une admiration
+dont nous ne garantissons pas la sincérité, un vrai brave homme...
+allez!
+
+--Sous la Convention, continua Jean-Pierre, vers la fin de la
+Convention, et, s'il faut préciser, je crois que c'était dans les
+premiers jours de vendémiaire, an IV,--le 23 ou le 24 septembre
+1795,--un jeune homme en habit bourgeois, d'aspect maladif et pâle,
+vint dans ma salle d'armes...
+
+--Quelle salle d'armes? demanda M. Berthellemot.
+
+--J'étais marié depuis trois ans déjà, et j'avais mon petit garçon.
+Comme on n'avait plus besoin de chantres à Saint-Sulpice, dont les
+portes étaient fermées, je m'étais mis en tète de monter une petite
+académie dans une chambre, sur le derrière de l'hôtel ci-devant
+d'Aligre, rue Saint-Honoré. Mais ceux qui font aller les salles
+d'escrime étaient loin à ce moment-là, avec ceux qui vont à l'église,
+et je ne gagnais pas du pain.
+
+--Pauvre monsieur Sévérin! ponctua Berthellemot, je ne peux pas vous
+exprimer à quel point votre récit m'intéresse?
+
+--Ce jeune homme en habit bourgeois dont je vous parlais avait une
+tournure militaire...
+
+--Je crois bien, mon cher monsieur Sévérin! comme César! comme
+Alexandre le Grand! comme...
+
+--Comme Napoléon Bonaparte, monsieur l'employé supérieur, on ne vous
+en passe pas; vous avez deviné que c'était lui.
+
+Berthellemot fourra sa main droite dans son jabot et dit avec
+conviction:
+
+--Petite parole, vous en verrez bien d'autres. Ce n'est pas au hasard
+que le premier consul choisit ceux qui doivent occuper certaines
+positions. Non, ce n'est pas au hasard!
+
+--Donc, reprit Jean-Pierre Sévérin, le jeune Bonaparte, général de
+brigade en disponibilité, attaché, par je ne sais quel bout, au
+ministère de la guerre, grâce à la protection de M. de Pontécoulant,
+mécontent, fiévreux, tourmenté,--pauvre fourreau usé par une
+magnifique lame,--entrait tout uniment: dans la première salle d'armes
+venue, pour y chercher une fatigue physique qui apaise les nerfs et
+mate l'intelligence.
+
+--Savez-vous que vous vous exprimez très bien, mon cher monsieur
+Sévérin? dit le secrétaire général.
+
+--Je ne l'avais jamais vu, continua Jean-Pierre, et même je n'avais
+jamais entendu prononcer son nom, mais je passe; pour être un peu
+sorcier.
+
+Berthellemot recula son siège. Jean-Pierre reprit::
+
+--Vous ne croyez pas aux sorciers, ni moi non plus... cependant,
+monsieur l'employé supérieur, il se passe à Paris, en ce moment, des
+choses bien étranges, et le motif de ma présence dans votre cabinet
+a trait à une aventure qui frise de bien près le surnaturel... Mais
+revenons au jeune Bonaparte. J'eus comme un choc en le voyant. Un
+brouillard lumineux tomba devant mon regard. Il sourit et prit un
+fleuret qu'il mit en garde de quarte d'une main novice et presque
+maladroite.
+
+«--Est-ce vous qui êtes le citoyen Sévérin, dit Gâteloup! me
+demanda-t-il.
+
+«--Oui, citoyen général,» répondis-je.
+
+--Je ne me trompe pas, s'interrompit ici Jean-Pierre. Je l'appelai
+citoyen général, et je ne saurais expliquer pourquoi.
+
+«--Capitaine, mon ami, rectifia-t-il. Et me trouvez-vous trop vieux
+pour mon grade?»
+
+Le citoyen Bonaparte avait alors juste vingt-cinq ans, et n'en
+paraissait pas plus de vingt.
+
+Je ne me souviens plus de ce que je répondis, j'éprouvais un grand
+trouble. Il poursuivit:
+
+«--Antoine Dubois, mon médecin, m'a ordonné de faire de l'exercice; je
+ne sais pas me promener, c'est trop long, et je passerais vingt-quatre
+heures à cheval sans fatigue. Etes-vous homme à me rompre les os, à me
+courbaturer les muscles en vingt minutes de temps chaque jour?
+
+«--Oui, citoyen général.
+
+«--On vous dit capitaine... Et combien me prendrez-vous pour cela? je
+ne suis pas riche.»
+
+Nous convînmes du prix, et il fallut commencer incontinent; car, dès
+ce temps-là, il n'aimait pas attendre.
+
+Je ne le fatiguai pas, je le moulus si bel et si bien qu'il demanda
+grâce et tomba tout haletant sur ma banquette.
+
+«--Parbleu! dit-il en riant et en essuyant ses cheveux plats qui
+ruisselaient de sueur sur son grand front, Mme de Beauharnais
+jetterait de jolis cris, si elle me voyait en un pareil état!»
+
+J'étais muet et presque aussi las que lui, moi dont le bras est de fer
+et le jarret d'acier.
+
+«--Çà! mon maître, dit-il en se levant tout à coup, j'ai perdu plus de
+vingt minutes. Que je vous paye, et à demain!»
+
+Il plongea précipitamment dans son gousset sa main longue et fine,
+mais il la retira vide: il avait oublié ou perdu sa bourse.
+
+«--Me voilà bien! fit-il en rougissant légèrement, je me suis donné
+ici une fausse qualité, et je vais être obligé de vous demander
+crédit!
+
+«--Général, répliquai-je, vous n'avez trompé personne.
+
+«--C'est vrai... Vous me connaissiez?
+
+«--Non, sur mon honneur!...
+
+«--Alors, comment savez-vous!...
+
+«--Je ne sais rien.»
+
+Il fronça le sourcil.
+
+«--Sire...» continuai-je.
+
+--Sire! s'écria le secrétaire général, qui écoutait avec une avide
+attention. Parole jolie! vous l'appelâtes sire, mon cher monsieur
+Gâteloup!
+
+--Monsieur l'employé, s'interrompit Jean-Pierre, je vous dis les
+choses comme elles furent. Je vous ai promis de raconter, non point
+d'expliquer. Le citoyen Bonaparte fit comme vous: il répéta ce mot:
+sire! Et il recula de plusieurs pas, disant:
+
+«--L'ami, je suis un républicain!»
+
+Moi, je poursuivis, parlant comme les pythonisses antiques, avec un
+esprit qui n'était pas à moi:
+
+«--Sire, je suis un républicain, moi aussi, je l'étais avant vous,
+je le serai après vous. Ne craignez pas que je réclame jamais des
+intérêts trop lourds pour le crédit que je fais aujourd'hui à Votre
+Majesté!»
+
+--Vous dites cela? murmura Berthellemot, avant le 13 vendémiaire!
+C'est curieux, petite parole, c'est extrêmement curieux!
+
+--Pas longtemps auparavant... c'était le 4 ou le 5.
+
+--Et que répondit l'empereur?... je veux dire le premier consul... je
+veux dire le citoyen Bonaparte.
+
+--Le citoyen Bonaparte me regarda fixement. La pâleur de sa joue
+creuse et amaigrie était devenue plus mate.
+
+«--Ami Gâteloup, me dit-il, d'ordinaire je n'aime ni les illuminés
+ni les fous... mais vous ayez l'air d'une bonne âme, et vous m'avez
+courbaturé comme il faut... A demain.» Et il partit.
+
+--Et il revint? demanda Berthellemot.
+
+--Non... jamais.
+
+--Comment! jamais?
+
+--Il n'eut pas le temps... Sa courbature n'était pas encore guérie
+quand le 13 vendémiaire arriva. A l'affaire devant Saint-Roch, il
+commandait l'artillerie. Il y eut là bien du sang répandu: du sang
+français. Le jeune général de brigade était nommé général de division
+par le Directoire: il n'avait plus besoin de la protection de M. de
+Pontécoulant... Je le suivais de loin; j'allais où l'on parlait de
+lui, et bientôt on parla de lui partout... Comment dire cela? Il
+m'inspirait une épouvante où il y avait de la haine et de l'amour...
+
+L'année suivante, il épousa cette Mme de Beauharnais «qui aurait
+poussé de jolis cris,» si elle l'avait vu en l'état où je l'avais
+mis à ma salle d'armes;--puis il partit, général en chef de l'armée
+d'Italie.
+
+--Et vous ne l'aviez pas revu? interrogea le secrétaire général, qui
+oubliait de jouer sa comédie, tant la curiosité le tenait.
+
+--Je ne l'avais pas revu, répondit Jean-Pierre.
+
+--Dois-je conclure qu'il est encore votre débiteur?
+
+--Non pas! Il m'a payé.
+
+--Généreusement?
+
+--Honnêtement.
+
+--Que vous a-t-il donné?
+
+--Le prix de mon cachet était d'un écu de six livres. Il m'a donné un
+écu de six livres.
+
+Le secrétaire général enfla ses joues et souffla comme Eole en faisant
+craquer ses doigts.
+
+--Pas possible! parole mignonne, pas possible!
+
+--Ce qui n'était pas possible, prononça lentement Jean-Pierre Sévérin,
+dont la belle tête se redressa comme malgré lui, c'était de me donner
+davantage.
+
+--Parce que? fit Berthellemot naïvement.
+
+--Je vous l'ai dit, monsieur l'employé supérieur, répondit
+Jean-Pierre: j'étais républicain avant le général Bonaparte; je suis
+républicain, maintenant que le premier consul ne l'est plus guère; je
+resterai républicain quand l'empereur ne le sera plus du tout.
+
+
+
+
+XV
+
+LA RUE DE LA LANTERNE
+
+
+Le secrétaire général de la préfecture rapprocha son siège et prit un
+air qu'il voulait rendre tout à fait charmant.
+
+--Alors, dit-il, cher monsieur Sévérin, nous allons quelquefois rendre
+notre petite visite à notre ancien élève, sans façon?
+
+--Quelquefois, répondit Jean-Pierre, pas souvent.
+
+--Et nous ne demandons jamais rien?
+
+--Si fait... je demande toujours quelque chose.
+
+--On ne nous refuse pas?
+
+--On ne m'a pas encore refusé...
+
+--Et pourtant, ajouta-t-il en se parlant à lui-même, ma dernière
+requête était de six mille louis...
+
+--Malepeste! six mille louis! il y a bien des cachets de six livres,
+là dedans, mon cher monsieur Sévérin!
+
+--Quand vous passerez au Marché-Neuf, monsieur l'employé, regardez la
+petite maison qu'on y bâtit...
+
+--La nouvelle Morgue! s'écria Berthellemot. Parbleu! je la connais de
+reste! on n'a pas voulu suivre nos plans...
+
+--C'est qu'ils n'étaient pas conformes aux miens, plaça modestement
+Jean-Pierre.
+
+--Bon! bon! bon! fit par trois fois le secrétaire général. Je suis,
+en vérité, bien enchanté d'avoir fait votre connaissance. Nous sommes
+voisins, mon cher monsieur Sévérin... quand vous aurez besoin de moi,
+ne vous gênez pas, je vous présenterai à M. le préfet.
+
+--Voilà plus d'une heure et demie, monsieur l'employé, l'interrompit
+doucement Jean-Pierre, que vous savez que j'ai besoin de vous.
+
+--C'est accordé, mon voisin, c'est accordé... ne vous inquiétez pas...
+accordé, parole jolie! accordé!
+
+--Qu'est-ce qui est accordé?
+
+--Tout... et n'importe quoi... nous voilà comme les deux doigts de la
+main... ah! ah! miséricorde! ce ne sont pas les républicains comme
+vous que nous craignons... Je ne me souviens pas d'avoir jamais
+rencontré un homme dont la conversation m'ait plus vivement
+intéressé... Mais qu'avons-nous besoin d'écouteurs aux portes, dites?
+Laurent! Charlevoy! Ici, mes drôles!
+
+La porte latérale s'ouvrit aussitôt, montrant les deux agents le
+chapeau à la main.
+
+--Allez voir au cabaret si nous y sommes, citoyens, leur dit
+Berthellemot; et en passant prévenez M. Despaux que je le mettrai
+demain à la disposition de ce bon M. Séverin... pour une affaire très
+sérieuse, très pressée, et qui regarde un ami dévoué du gouvernement
+consulaire.
+
+--M'est-il permis de vous interrompre, monsieur l'employé? demanda
+Jean-Pierre.
+
+--Comment donc, mon cher voisin!... Attendez, vous autres!
+
+--Je voulais vous faire observer simplement, dit Jean-Pierre, que ce
+n'est pas demain, mais ce soir même que je réclamerai votre concours.
+
+--Vous entendez, Laurent! vous entendez, Charlevoy! Prévenez M.
+Despaux qu'il ne quitte pas la préfecture, et vous-mêmes restez aux
+environs... Il y aura un service de nuit, s'il le faut... Allez!...
+Petite parole! il y a des gens pour qui on ne saurait trop faire.
+
+--Voyez-vous, bon ami et voisin, reprit Berthellemot quand les deux
+agents eurent disparu, tout ici est ordonné, huilé, graissé comme une
+mécanique en bon état. Le premier consul sait bien que je suis l'âme
+de la maison; il aurait désiré m'élever à des fonctions plus en
+rapport avec mes capacités, mais je fais si grand besoin à cet
+excellent M. Dubois. D'un autre côté, je me suis attaché à
+cette pauvre bonne ville de Paris, dont je suis le tuteur et le
+surveillant... l'espiègle qu'elle est me donne bien quelque fil
+à retordre, mais c'est égal, j'ai un faible pour elle... Ah ça!
+maintenant que nous voilà seuls, causons... Quand vous verrez le
+premier consul, j'espère que vous lui direz avec quel empressement je
+me suis mis à votre disposition...
+
+--Puis-je vous expliquer mon affaire, monsieur l'employé?
+
+--Oui, certes, oui, répondit Berthellemot. Je vous appartiens des
+pieds à la tête. Seulement, vous savez, pas de détails inutiles; ne
+nous noyons pas dans le bavardage! le bavardage est ma bête noire. En
+deux mots, je me charge d'expliquer le cas le plus difficile, et c'est
+ce qui fait ma force... Prenez votre temps! recueillez-vous. C'est
+qu'il est comme cela! j'entends le premier consul! Il a dû être
+vivement frappé de cette bizarrerie: un homme qui lui dit Sire et
+Votre Majesté, en pleine Convention!... Et savez-vous? souvent des
+personnes placées dans des positions... originales prennent plus
+d'influence sur lui que les plus importants fonctionnaires... Je suis
+tout oreilles, mon cher monsieur Sévérin.
+
+--Monsieur l'employé supérieur, commença Jean-Pierre, quoique je n'aie
+aucunement le désir de vous raconter ma propre histoire, il faut que
+vous sachiez que je me suis marié un peu sur le tard.
+
+--Et comment va madame? interrogea bonnement M. Berthellemot.
+
+--Assez bien, merci. Quand je l'ai épousée, en 1789...
+
+--Grand souvenir! piqua le secrétaire général.
+
+--Elle avait, poursuivit Jean-Pierre, un enfant d'adoption, une petite
+fille...
+
+--Voulez-vous que je prenne des notes? l'interrompit Berthellemot avec
+pétulance.
+
+--Il n'est pas nécessaire.
+
+--Attendez, cela vaut toujours mieux. Ma mémoire est si chargée!... et
+pendant que nous sommes ici de bonne amitié tous deux, mon cher voisin
+et collègue... car enfin, nous sommes également salariés par l'Etat...
+laissez-moi vous dire une chose qui va bien vous étonner: je ne
+ressemble pas du tout au premier consul!
+
+Jean-Pierre ne fut pas aussi surpris que M. Berthellemot l'espérait.
+
+--Je ne lui ressemble pas, poursuivit celui-ci, en ce sens que,
+moi, je crois un peu à toutes ces machines-là... Je ne suis pas
+superstitieux... Allons donc!... hors l'Etre suprême que nous avons
+admis parce qu'il n'est pas gênant, je me moque de toutes les
+religions, au fond... Mais, voyez-vous, il est incontestable que
+certaines diableries existent. J'avais une vieille tante qui avait un
+chat noir... Ne riez pas, ce chat était étonnant? Et je vous défierais
+d'expliquer philosophiquement le soin qu'il prenait de se cacher au
+plus profond de la cave quand on était treize à table... Savez-vous
+l'anecdote de M. Bourtibourg? Elle est curieuse. M. Bourtibourg avait
+perdu sa femme d'une sueur rentrée. C'était un homme économe et rangé,
+qui entretenait sa cuisinière pour ne pas se déranger à courir le
+guilledou. Désapprouvez-vous cela? les avis sont partagés. Moi, je
+trouve que le mieux est de n'avoir point d'attache et d'aller au jour
+le jour. Un soir qu'il faisait son cent de piquet avec le vicaire de
+Saint-Merry... j'entends l'ancien vicaire, car il avait épousé
+la femme du citoyen Lancelot, marchand de bas et chaussons à la
+Barillerie... Ils avaient divorcé, les Lancelot, s'entend... Et
+Lancelot faisait la cour, en ce temps-là, à la cousine de M. Fouché,
+qui n'achetait pas encore des terres d'émigré... Eh bien! on entendit
+marcher dans le corridor, où il n'y avait personne, comme de juste,
+et Mathieu Luneau, le brigadier de la garde de Paris, qui se portait
+comme père et mère, mourut subitement dans la huitaine. Je puis vous
+certifier cela: j'avais pris des notes... Du reste, les historiens de
+l'antiquité sont pleins de faits semblables: la veille de Philippes,
+la veille d'Actium... Vous savez tout cela aussi bien que moi, car
+vous devez être un homme instruit, monsieur Sévérin: je me trompe
+rarement dans mes appréciations...
+
+--Le temps passe... voulut dire Jean-Pierre, qui avait déjà consulté
+sa grosse montre deux ou trois fois.
+
+--Permettez! je ne parle jamais au hasard. C'était pour arriver à vous
+dire qu'en ce moment même et en pleine ville de Paris, il se passe un
+fait capital... Croyez-vous aux vampires, vous, mon voisin?
+
+--Oui, répondit Jean-Pierre sans hésiter.
+
+--Ah bas! fit M. Berthellemot en se frottant les mains, en auriez-vous
+vu?
+
+--J'ai fait mieux qu'en voir, répliqua le gardien de la Morgue en
+baissant la voix cette fois, j'en ai eu.
+
+--Comment! voua en avez eu! C'est un sujet qui excite tout
+particulièrement ma curiosité. Expliquez-vous, je vous en prie, et ne
+vous formalisez point si je prends quelques notes.
+
+--Monsieur l'employé supérieur, prononça Jean-Pierre lentement, chaque
+homme a quelque point sur lequel précisément il ne lui plaît pas de
+s'expliquer. Si j'étais interrogé en justice, je répondrais selon ma
+conscience.
+
+--Très-bien, monsieur Sévérin, très-bien... Vous croyez au vampires,
+cela me suffit pour le moment... Je voulais vous dire qu'à l'heure où
+nous sommes, cent mille personnes, à Paris, sont persuadés qu'un être
+de cette espèce rôde dans les nuits de la capitale du monde civilisé.
+
+--Je venais vous parler de cela, monsieur l'employé, l'interrompit
+Jean-Pierre, et si vous le voulez bien...
+
+--Pardon! encore un mot! un simple mot... Croiriez-vous que nous en
+sommes encore à l'état d'ignorance la plus complète sur la matière,
+malgré les savants ouvrages publiés en Allemagne. Moi, je lis tout,
+sans nuire à mes occupations officielles. Voilà où mon organisation
+est véritablement étonnante! Nos badauds appellent l'être en question
+_la vampire_, comme s'il n'était pas bien connu que la femelle du
+vampire est l'oupire ou succube, appelée aussi goule au moyen âge...
+J'ai jusqu'à présent onze plaintes... sept jeunes gens disparus et
+quatre jeunes filles... Mais je vous ferai observer, et ce sont les
+propres termes de mon rapport à M. le préfet, qu'il n'y a besoin pour
+cela ni de goule, ni de succube, ni d'oupire. Paris est un monstre qui
+dévore les enfants.
+
+--A dater de l'heure présente, monsieur l'employé, dit Jean-Pierre qui
+se leva, vous avez treize plaintes, puisque je vous en apporte deux:
+une en mon nom personnel, une au nom de mon compère et compagnon,
+le citoyen Morinière, marchand de chevaux, que vous avez pris pour
+Georges Cadoudal.
+
+Berthellemot se toucha le front vivement.
+
+-Je savais bien que j'avais quelque chose à vous demander!
+s'écria-t-il. On devrait prendre des notes. Eprouvez-vous quelque
+répugnance à me dire depuis combien de temps vous connaissez ce M.
+Morinière?
+
+--Aucune. Je l'ai vu pour la première fois il y a deux ans, Il venait
+à ma salle pour maigrir. C'est une bonne lame.
+
+--Est-ce l'habitude, parmi les marchands de chevaux, de connaître et
+de pratiquer l'escrime?
+
+--Pas précisément, monsieur l'employé, mais la meilleure épée de
+Paris, après moi, qui suis un ancien chantre de paroisse, est François
+Maniquet, le boulanger des hospices... le métier n'y fait rien.
+
+--Et vous n'avez jamais cessé de voir ce citoyen Morinière depuis deux
+ans?
+
+--Au contraire, je l'avais perdu de vue. Son commerce ne lui permet
+point de séjourner longtemps à Paris.
+
+Berthellemot cligna de l'oeil et se gratta le bout du nez. Aucun
+détail n'est superflu quand il s'agit de ces personnages historiques.
+
+--Ce vantard de Fouché, grommela-t-il, battrait la campagne et irait
+chercher midi à quatorze heures; M. Dubois resterait empêtré... moi,
+je tombe droit sur la piste comme un limier bien exercé.
+
+--Mon cher monsieur Sévérin, reprit-il tout haut, en quelles
+circonstances avez-vous retrouvé M. Morinière, votre compère et
+compagnon?
+
+--A la Morgue.
+
+--Récemment?
+
+--Hier matin... Il venait là, bien triste et tout tremblant, pour
+s'assurer que le corps de son fils n'était point posé dans le caveau.
+
+--Mais, sarpebleu! s'écria Berthellemot, je ne connais pas de fils
+adulte à Georges Cadoudal! Parole!
+
+Jean-Pierre ne répondit pas.
+
+Berthellemot reprit:
+
+--Me voilà tout à vous pour notre petite affaire de la jeune fille
+enlevée. Vous ne sauriez croire, mon voisin, combien cet ordre d'idées
+m'intéresse et fait travailler mon ardente imagination. Si Paris
+possède une goule, il faut que je la trouve, que je l'examine, que
+je la décrive... Vous savez que ces personnes ont des lèvres qui
+les trahissent... Que j'aie seulement un petit bout de trace, et
+j'arriverai tout net à l'antre, à la caverne, à la tombe où s'abrite
+le monstre... C'est la partie agréable de la profession, voyez-vous;
+cela délasse des travaux sérieux. Faites votre rapport à votre aise,
+soyez véridique et précis. Je vais prendre des notes.
+
+--Monsieur l'employé, demanda Jean-Pierre avant de se rasseoir,
+puis-je espérer que je ne serai plus interrompu?
+
+--Je ne pense pas, mon voisin, repartit Berthellemot d'un air un peu
+piqué, avoir abusé de la parole. Mon défaut est d'être trop taciturne
+et trop réservé. Allez, je suis muet comme une roche.
+
+Jean-Pierre Sévérin reprit son siège et commença ainsi:
+
+--L'établissement nouveau du Marché Neuf, dont je dois être le
+greffier concierge, est presque achevé et nécessite déjà de ma part
+une surveillance fort assujettissante. On expose encore à l'ancien
+caveau, mais sous quelques jours on fera l'étrenne de la Morgue... et
+c'est une chose étonnante; je songe à cela depuis bien des semaines.
+Je me demande malgré moi: qui viendra là le premier? Certes, c'est une
+maison à laquelle on ne peut pas porter bonheur, mais enfin, il y a
+des présages. Qui viendra là le premier! un malfaiteur? un joueur?
+un buveur? un mari trompé? une jeune fille déçue? le résultat d'une
+infortune ou le produit d'un crime?
+
+Nous demeurons à deux pas du Châtelet, au coin de la petite rue de
+la Lanterne. J'aime ma femme comme le désespéré peut chérir la
+consolation, le condamné la miséricorde. A une triste époque de ma vie
+où je croyais mon coeur mort, j'allai chercher ma femme tout au fond
+d'une agonie de douleurs, et mon coeur fut ressuscité.
+
+Notre logis est tout étroit; nous y sommes les uns contre les autres;
+mon fils grandit pâle et faible. Nous n'avons pas assez d'espace ni
+d'air, mais nous nous trouvons bien ainsi; il nous plaît de nous
+serrer dans ce coin où nos âmes se touchent.
+
+Il y a chez nous trois chambres: la mienne, où dort mon fils, celle où
+ma femme s'occupe de son ménage; nous y mangeons, et c'est là que le
+poêle s'allume l'hiver; celle enfin où Angèle brodait en chantant avec
+sa jolie voix si douce.
+
+Celle-là n'a guère que quelques pieds carrés, mais elle est tout au
+coin de la rue, et il y vient un peu de soleil.
+
+Le rosier qui est sur la fenêtre d'Angèle a donné hier une fleur.
+C'est la première. Elle ne l'a pas vue... La verra-t-elle?
+
+De l'autre côté de la rue se dresse une maison meilleure que la nôtre
+et moins vieille. On y loue au mois des chambres aux jeunes clercs et
+à ceux qui font leur apprentissage pour entrer dans la judicature.
+
+Voilà un peu plus d'un an, il n'y avait pas quinze jours que ma femme
+et moi nous nous étions dit: Angèle est maintenant une jeune fille, un
+étudiant vint loger dans la maison d'en face. On lui donna une chambre
+au troisième étage, une belle chambre, en vérité, à deux fenêtres, et
+aussi large à elle toute seule que notre logis entier.
+
+C'était un beau jeune homme, qui portait de longs cheveux blonds
+bouclés. Il avait l'air timide et doux. Il suivait les cours de
+l'école de droit.
+
+J'ai su cela plus tard, car je ne prends pas grand souci des choses de
+notre voisinage. Ma femme le sut avant moi, et Angèle avant ma femme.
+
+Le jeune homme avait nom Kervoz ou de Kervoz, car voilà qu'on
+recommence à s'appeler comme autrefois. Il était le fils d'un
+gentilhomme breton, mort avec M. de Sombreuil, à la pointe de
+Quiberon...
+
+M. Berthellemot prit une note et dit:
+
+--Mauvaise race!
+
+--Comme je n'ai jamais changé d'idée, répliqua Jean-Pierre, je
+n'insulte point ceux qui ne changent pas. Le temps à venir pardonnera
+le sang répandu plutôt que l'injure. Que Dieu soutienne les hommes
+qui vivent par leur foi, et donne l'éternelle paix aux hommes qui
+moururent pour leur foi.
+
+Je ne veux pas vous dire que notre fillette était jolie et gaie, et
+heureuse et pure. Quoique mon fils soit à nous deux, je ne sais pas si
+je l'aimais plus tendrement qu'Angèle qui n'appartient, par les liens
+du sang, qu'à ma pauvre chère femme. Quand elle venait, le matin,
+offrir son front souriant à mes lèvres, je me sentais le coeur léger
+et je remerciais Dieu qui gardait à notre humble maison ce cher et
+adoré trésor.
+
+Nous l'aimions trop. Vous avez deviné l'histoire, et je ne vous
+la raconterai pas au long. La rue est étroite. Les regards et les
+sourires allèrent aisément d'une croisée à l'autre, puis l'on causa;
+on aurait presque pu se toucher la main.
+
+Un soir que je rentrais tard, pour avoir assisté à une enquête
+médicale, au Châtelet, je crus rêver. Il y avait au-dessus de ma tête,
+dans la rue de la Lanterne, un objet suspendu. C'était au commencement
+du dernier hiver, par une nuit sans lune; le ciel était couvert,
+l'obscurité profonde.
+
+Au premier aspect, il me sembla voir un réverbère éteint, balancé dans
+les airs à une place qui n'était point la sienne.
+
+La corde qui le soutenait était attachée d'un côté à la fenêtre du
+jeune étudiant, de l'autre à la croisée d'Angèle.
+
+--Voyez-vous cela! murmura le secrétaire général. Il y a des quantités
+d'anges pareils. Je prends des notes.
+
+--Moi, poursuivit Jean-Pierre, je ne devinai pas tout de suite, tant
+j'étais sûr de ma fillette.
+
+--Le bon billet que vous aviez là, mon voisin! ricana Berthellemot.
+
+Jean-Pierre était pâle comme un mort. Le secrétaire général reprit:
+
+--Ne vous fâchez pas! Personne ne déplore plus que moi l'immoralité
+profonde que les moeurs du Directoire ont inoculée à la France, notre
+patrie. Je comparerais volontiers le Directoire à la Régence, pour le
+relâchement des moeurs. Il faut du temps pour guérir cette lèpre, mais
+nous sommes là, mon voisin...
+
+--Vous y étiez, en effet, monsieur le préfet, l'interrompit
+Jean-Pierre, ou du moins vous y vîntes, car vous sortiez du _Veau qui
+tette_ avec une dame.
+
+--Chut! fit le secrétaire général, rougissant et souriant. Certaines
+gens attachent je ne sais quelle gloriole imbécile à ces faiblesses;
+nous ne sommes pas de bronze, mon cher monsieur Sévérin. Etait-ce
+la présidente ou la petite Duvernoy? La voilà lancée, savez-vous, à
+l'Opéra! Elle me doit une belle chandelle!
+
+--Je ne sais pas si c'était la petite Duvernoy ou la présidente,
+répondit Jean-Pierre. Je ne connais ni l'une ni l'autre. Je sais que
+votre passage détourna mon attention un instant: quand je relevai les
+yeux, il n'y avait plus rien au-dessus de ma tête.
+
+--Le réverbère avait accompli sa traversée? s'écria le secrétaire
+général. Vous avez beau dire, c'est drôle. Avec cela, M. Picard ferait
+une très jolie petite comédie.
+
+Jean-Pierre restait rêveur.
+
+--J'ai pris des notes, poursuivit Berthellemot. Est-ce que c'est fini?
+
+--Non, répondit le greffier-concierge; c'est à peine commencé. Je
+montais notre pauvre escalier d'un pas chancelant. J'avais le coeur
+serré et la cervelle en feu. Arrivé dans ma chambre, j'ouvris mon
+secrétaire pour y prendre une paire de pistolets...
+
+--Ah! diable! mon voisin, vous aviez enfin deviné?
+
+--J'en renouvelai les amorces, et, sans éveiller ma femme, j'allai
+frapper à la chambre d'Angèle.
+
+
+
+
+XVI
+
+LES TROIS ALLEMANDS
+
+
+Dans la chambre de ma pauvre petite Angèle, continua Jean-Pierre
+Sévérin, dit Gâteloup, on ne me répondit point d'abord, mais la
+porte était si mince que j'entendis le bruit de deux respirations
+oppressées.
+
+«--Sauvez-vous! dit la voix de la fillette épouvantée, sauvez-vous
+bien vite!
+
+«--Restez! ordonnai-je sans élever la voix. Si vous essayez de
+traverser la rue de, nouveau, je vais ouvrir ma fenêtre et vous loger
+deux balles dans la tête.»
+
+Angèle dit, et sa voix avait cessé de trembler:
+
+«C'est le père! il faut ouvrir.»
+
+L'instant d'après, j'entrais, mes pistolets à la main, dans la
+chambrette, éclairée par une bougie.
+
+Angèle me regarda en face. Elle ne savait pas regarder autrement. Elle
+était très pâle, mais elle n'avait pas honte...
+
+--Parole! voulut interrompre M. Berthellemot.
+
+--Vous n'êtes pas juge de cela! prononça Jean-Pierre avec un calme
+plein d'autorité. C'est sur autre chose que je suis venu prendre vos
+avis... Le jeune homme était debout au fond de la chambre, la taille
+droite, la tête haute.
+
+Sur la table auprès de lui, il y avait un livre d'heures et un
+crucifix.
+
+--Tiens! tiens! fit le secrétaire général. Est-ce qu'ils disaient la
+messe?
+
+--Je restai un instant immobile à les regarder, car j'étais ému
+jusqu'au fond de l'âme, et les paroles ne me venaient point.
+
+C'étaient deux belles, deux nobles créatures: elle ardente et à demi
+révoltée, lui fier et résigné.
+
+«Que faisiez-vous là?» demandai-je.
+
+Pour le coup le secrétaire général éclata de rire.
+
+Jean-Pierre ne se fâcha pas.
+
+--Votre métier durcit le coeur, monsieur l'employé, dit-il seulement.
+
+Puis il poursuivit:
+
+--Les questions prêtent à rire ou à trembler selon les circonstances
+où elles sont prononcées. Personne ici n'était en humeur de
+plaisanter.
+
+Et pourtant, la réponse d'Angèle vous semblera plus plaisante encore
+que ma question. Elle répliqua en me regardant dans les yeux:
+
+«Père, nous étions en train de nous marier.»
+
+--A la bonne heure! s'écria Berthellemot, qui fit craquer tous ses
+doigts. Petite parole! je prends des notes.
+
+--Nous sommes religieux à la maison, continua Jean-Pierre, quoique
+j'eusse la renommée d'un mécréant, quand je chantais vêpres à
+Saint-Sulpice. Ma femme pense à Dieu souvent, comme tous les
+grands, comme tous les bons coeurs. Il ne faut pas croire qu'un
+républicain,--et je l'étais avant la république, moi, monsieur le
+préfet,--soit forcé d'être impie. Notre petite Angèle nous faisait
+la prière chaque matin et chaque soir... De son côté, le jeune M.
+de Kervoz venait d'un pays où l'idée chrétienne est profondément
+enracinée. Ce n'est pas un dévot, mais c'est un croyant...
+
+--Et un chouan! murmura Berthellemot.
+
+Jean-Pierre s'arrêta pour l'interroger d'un regard fixe et perçant.
+
+--Et un chouan, répéta-t-il, je ne dis pas non. Si c'est votre police
+qui l'a fait disparaître, je vous prie de m'en aviser franchement.
+Cela mettra un terme à une portion de mes recherches et rendra l'autre
+moitié plus facile.
+
+Berthellemot haussa les épaules et répondit:
+
+--Nous chassons un plus gros gibier, mon voisin.
+
+--Alors, reprit Jean-Pierre Sévérin, j'accepte pour véritable que vous
+n'avez contribué en rien à la disparition de René de Kervoz, et je
+continue.
+
+Ma pauvre petite Angèle m'avait donc dit: «Père, nous sommes en train
+de nous marier.» René de Kervoz fit un pas vers moi et ajouta: «J'ai
+des pistolets comme vous; mais si vous m'attaquez, je ne me défendrai
+pas. Vous avez droit: je me suis introduit nuitamment chez vous comme
+un malfaiteur. Vous devez croire que j'ai volé l'honneur de votre
+fille.»
+
+Je le regardais attentivement, et j'admirais la noble beauté de son
+visage.
+
+Angèle dit:
+
+«--René, le père ne vous tuera pas. Il sait bien que je mourrais avec
+vous.
+
+«--Ne menacez pas votre père!» prononça tout bas le jeune Kervoz, qui
+se mit entre elle et moi en croisant ses bras sur sa poitrine.
+
+--Vous ne me connaissez pas, monsieur l'employé, s'interrompit ici
+Jean-Pierre, et il faut bien que je me montre à vous comme Dieu m'a
+fait. J'avais envie de l'embrasser; car j'aime de passion tout ce qui
+est brave et fier.
+
+--Et d'ailleurs, glissa Berthellemot, ce René de Kervoz, tout chouan
+qu'il est, a des terres en basse Bretagne, et ne faisait pas un trop
+mauvais parti pour une grisette de Paris... Ne froncez pas le sourcil,
+mon voisin, je ne vous blâme pas: vous êtes père de famille.
+
+--Je suis Sévérin, dit Gâteloup, repartit rudement l'ancien maître
+d'armes, et j'ai passé ma vie à mettre le talon sur vos petites
+convenances et vos petits calculs. Par la sarrabugoy! comme ils
+juraient autrefois, quand j'étais l'ami de tant de marquis et de tant
+de comtesses, j'avais dix mille écus de rentes rien que dans mon
+gosier, citoyen préfet, et les landes de la basse Bretagne tiendraient
+dans le coin de mon oeil. J'avais envie de l'embrasser, cet enfant-là,
+parce qu'il me plaisait, voilà tout... et ne m'interrompez plus si
+vous voulez savoir le reste!
+
+Berthellemot eut un sourire bonhomme en répondant:
+
+--La, la, mon voisin, calmons-nous! Je prends des notes. Vous ne
+tuâtes personne, je suppose!
+
+--Non, je fus témoin du mariage.
+
+--Ils se marièrent donc, les tourtereaux?
+
+--Provisoirement, sans prêtre ni maire, devant le crucifix... Et je
+reçus la parole d'honneur de René, qui fit serment de ne plus danser
+sur la corde roide au travers de la rue jusqu'au moment où le maire et
+le prêtre y auraient passé.
+
+--Autre bon billet, mon voisin!
+
+--Il a tenu loyalement sa promesse... trop loyalement.
+
+--Ah! peste! C'est une autre façon de se parjurer.
+
+Les doigts de Jean-Pierre pressèrent son front où il y avait des rides
+profondes.
+
+--Ma femme et moi, dit-il d'un ton presque fanfaron et qui essayait
+de braver la raillerie, nous fûmes parrain et marraine quand l'enfant
+vint...
+
+--Petite parole! s'écria Berthellemot avec une explosion d'hilarité.
+Je savais bien que c'était chose faite! Était-ce un chouanet ou une
+chouanette?
+
+--Monsieur l'employé supérieur, vous me payerez vos plaisanteries en
+retrouvant mes enfants, n'est-ce pas? demanda Jean-Pierre, qui lui
+saisit le bras avec une violence froide.
+
+--Mon voisin!... fit Berthellemot, pris d'une vague frayeur.
+
+Mais Jean-Pierre souriait déjà.
+
+--C'était un petit ange, dit-il, et nous la nommâmes Angèle, comme sa
+mère... Mon Dieu, oui, vous l'avez très bien compris, le mal était
+fait. La nuit où j'entrai dans la chambrette d'Angèle avec mes
+pistolets, René était là pour accomplir ou promettre une réparation.
+Tout cela nous fut expliqué, car je n'ai point de secret pour
+ma femme, et ma femme ne sut pas être plus sévère que moi. Nous
+acceptâmes toutes les promesses de René de Kervoz; nous reconnûmes
+la sincérité des explications qu'il nous donna. Il ne pouvait pas se
+marier maintenant; le mariage fut remis à plus tard, et nous formâmes
+une famille.
+
+C'était une belle et douce chose que de les voir s'aimer, ce fier
+jeune homme, cette chère, cette tendre jeune fille. Oh! je ne vous
+empêche plus de rire. Il y a là, dans mon coeur, assez de souvenirs
+délicieux et profonds pour combattre tous les sarcasmes de l'univers!
+
+Ils étaient là, le soir, entre nous. Je ne sais pas si ma pauvre femme
+n'aimait pas autant son René que son Angèle.
+
+Il me semble que je les vois, les mains unies, les sourires confondus,
+lui soucieux parce qu'Angèle était bien pâle, malgré sa souffrance,
+heureuse d'être ainsi adorée.
+
+Puis Angèle refleurit; elle fut belle autrement et bien plus belle
+avec son enfant dans ses bras...
+
+Ici, M. Berthellemot consulta sa montre à son tour, une montre
+élégante et riche.
+
+--Heureusement que j'avais un peu congé ce soir, murmura-t-il. Vous
+n'êtes pas bref, mon voisin.
+
+--Je le serai désormais, monsieur l'employé, répliqua Jean-Pierre en
+changeant de ton du tout au tout. Aussi bien, je plaide une cause
+gagnée; votre excellent coeur est ému, cela se voit!
+
+--Certes, certes... balbutia le secrétaire général.
+
+--Je passe par-dessus les détails et j'arrive à la catastrophe. Voilà
+un mois, à peu près, notre petit ange avait six semaines, et sa jeune
+mère, heureuse, lui donnait le sein, René vint nous annoncer un soir
+que rien ne s'opposait plus à l'accomplissement de sa promesse, et
+Dieu sait que le cher garçon était plus joyeux que nous.
+
+Il n'y a pas beaucoup d'argent à la maison, et René, pour le moment
+n'est pas riche. Cependant il fut convenu que la noce serait
+magnifique. Une fois en notre vie, ma pauvre femme et moi nous eûmes
+des idées de luxe et de folie. Ce grand jour du mariage d'Angèle,
+c'était la fête de notre bonheurs à tous.
+
+Elle fut fixée à trente jours de date, cette chère fête, qui ne devait
+point être célébrée.
+
+Angèle et René devaient être mariés après-demain.
+
+Nous nous mîmes à travailler aux préparatifs dès ce soir-là, et ce
+soir-là, comme si le ciel nous prodiguait tous les bons présages,
+notre petit ange eut son premier sourire.
+
+Quinze jours se passèrent. Une fois, à l'heure du repas, René ne parut
+point.
+
+Quand il arriva, longtemps après l'heure, il était soucieux et pâle.
+
+Le lendemain, son absence fut plus longue.
+
+Le surlendemain, Angèle manqua aussi au souper de famille. La petite
+fille se prit à souffrir et à maigrir: le lait de sa mère, qui naguère
+la faisait si fraîche, s'échauffa, puis tarit. Nous fûmes obligés de
+prendre une nourrice.
+
+Que se passait-il?
+
+J'interrogeai notre Angèle; sa mère l'interrogea; tout fut inutile.
+Notre Angèle n'avait rien, disait-elle.
+
+Jusqu'au dernier moment elle refusa de nous répondre, et nous n'avons
+pas eu son secret.
+
+Il en fut de même de René. René donnait à ses absences des motifs
+plausibles et expliquait sa tristesse soudaine par de mauvaises
+nouvelles arrivées de Bretagne.
+
+Angèle était si changée que nous avions peine à la reconnaître. Nous
+la surprenions sans cesse avec de grosses larmes dans les yeux.
+
+Et cependant le jour du mariage approchait.
+
+Voilà trois fois vingt-quatre heures que René de Kervoz n'a point
+couché dans son lit.
+
+Il a visité, le 28 du mois de février, l'église de
+Saint-Louis-en-l'Ile, où il a rencontré une femme. Angèle l'avait
+suivi, j'avais suivi Angèle. Ce soir-là on m'a rapporté Angèle
+mourante; elle a refusé de répondre à mes questions.
+
+Le lendemain, toute faible qu'elle était, elle s'échappa de chez nous,
+après avoir embrassé sa petite fille en pleurant.
+
+René n'est pas revenu, et nous n'avons pas revu notre Angèle.
+
+Jean-Pierre Sévérin se tut.
+
+Pendant la dernière partie de son récit, faite d'une voix nette et
+brève, quoique profondément triste, le secrétaire général s'était
+montré très attentif.
+
+--J'ai pris des notes, dit-il quand son interlocuteur garda enfin le
+silence. La série de mes devoirs comprend les petites choses comme
+les grandes, et je suis tout particulièrement doué de la faculté
+d'embrasser dix sujets à la fois. Bien plus, j'en saisis les
+connexités avec une étonnante précision. Votre affaire, qui semble
+au premier aspect si vulgaire, mon cher voisin, en croise une autre,
+laquelle touche au salut de l'Etat. Voilà mon appréciation.
+
+--Prenez garde.! commença Jean-Pierre. Ne vous égarez pas.
+
+--Je ne m'égare jamais! l'interrompit Berthellemot avec majesté. Il
+s'agit d'un double suicide.
+
+Le greffier-concierge de la Morgue secoua la tête lentement.
+
+--En fait de suicide, prononça-t-il tout bas, personne ne peut être
+plus compétent que moi. De mes deux enfants, il n'y en avait qu'un
+seul pour avoir des raisons d'en finir avec la vie.
+
+--René de Kervoz?
+
+--Non... Notre fille Angèle.
+
+--Alors vous ne m'avez pas tout dit?
+
+Jean-Pierre hésita avant de répondre.
+
+--Monsieur l'employé, murmura-t-il enfin, l'être mystérieux qui
+défraye en ce moment les veillées parisiennes, LA VAMPIRE, n'est ni
+goule, ni succube, ni oupire...
+
+--La connaîtriez-vous? s'écria vivement Berthellemot.
+
+--Je l'ai vue deux fois.
+
+Le secrétaire général ressaisit précipitamment son papier et sa mine
+de plomb.
+
+--Ce n'est pas de sang que la Vampire est avide, poursuivit
+Jean-Pierre. Ce qu'elle veut, c'est de l'or.
+
+--Expliquez-vous, mon voisin! expliquez-vous!
+
+--Je vous ai dit, monsieur l'employé, que l'idée nous était venue
+de battre monnaie pour ces chères épousailles d'Angèle et de René.
+J'avais rouvert ma salle d'armes, et dès que ma porte de maître
+d'escrime s'entre-bâille seulement, les élèves abondent incontinent.
+Il en vint beaucoup. Parmi eux se trouvaient trois jeunes Allemands de
+la Souabe, le comte Wenzel, le baron de Ramberg et Franz Koënig, dont
+le père possède les grandes mines d'albâtre de Würtz, dans la forêt
+Noire. Tous ces gens du Wurtemberg sont comme leur roi: ils aiment la
+France et le premier consul. A l'exception des camarades du Comment...
+
+--Comment? répéta le secrétaire général.
+
+--C'est le nom du code de compagnonnage de l'Université de Tubingen,
+où les Maisons moussues, les Renards d'or et les Vieilles Tours ont un
+peu le diable au corps.
+
+--Ah ça! ah ça! fit Berthellemot, quelle langue parlez-vous là, mon
+voisin? Je prends des notes. Petite parole! M. le préfet n'y verra que
+du feu.
+
+--Je parle la langue de ces bons Germains, qui jouent éternellement
+trois ou quatre lugubres farces: la farce du duel, la farce des
+conspirations, la farce du suicide, et cette farce où Brutus parle
+tant, si haut et si longtemps de tuer César, que César finit par
+entendre et claquemure Brutus dans un cul de basse-fosse. Un jour que
+nous aurons le temps, je vous conterai l'histoire de la Burschenschaft
+et de Tugenbaud, que vous paraissez ignorer...
+
+--Comment cela s'écrit-il, mon cher monsieur Séverin? demanda le
+secrétaire général, et pensez-vous réellement qu'ils aient été pour
+quelque chose dans la machine infernale?
+
+--La postérité le saura, répliqua Jean-Pierre avec une gravité
+ironique, à moins toutefois que le temps ne puisse soulever ce
+mystère. Mais revenons à nos trois jeunes Allemands de la Souabe, le
+comte Wenzel, le baron de Ramberg et Franz Koënig, qui n'appartenaient
+nullement à la ligue de la Vertu et n'avaient aucun méchant dessein.
+
+Le comte Wenzel était riche, le baron de Ramberg était très riche,
+Franz Koënig compte par millions: ce laitage solide, l'albâtre, étant
+fort à la mode depuis quelque temps.
+
+Le comte Wenzel avait de l'esprit, le baron de Ramberg avait beaucoup
+d'esprit, Franz Koënig a de l'esprit comme un démon.
+
+--Vous parlez toujours des deux premiers au passé, mon voisin, fit
+observer le secrétaire général. Est-ce qu'ils sont morts?
+
+--Dieu seul le sait, prononça tout bas Jean-Pierre. Vous allez voir.
+J'ai rarement rencontré trois plus beaux cavaliers, surtout le
+marchand d'albâtre: une figure délicate et fine sur on corps
+d'athlète, des cheveux blonds à faire envie à une femme.
+
+Du reste, tous les trois braves, aventureux et cherchant franchement
+le plaisir.
+
+Le comte Wenzel repartit le premier pour l'Allemagne; ce fut rapide
+comme une fantaisie. Le baron de Ramberg le suivit à courte distance,
+et, chose véritablement singulière chez des gens de cette sorte, tous
+les deux s'en allaient en restant mes débiteurs.
+
+Toute idée fixe change le caractère. J'ai passé ma vie à négliger mes
+intérêts; mais je voulais de l'argent pour notre fils de famille: je
+n'aurais pas fait grâce d'un écu à mon meilleur ami.
+
+J'écrivis au comte d'abord, pour lui et pour le baron. Point de
+réponse.
+
+J'écrivis ensuite au baron, le priant d'aviser le comte, même silence.
+
+Notez bien que je les connaissais pour les plus honnêtes, pour les
+plus généreux jeunes gens de la terre.
+
+Je les aimais. Je fus pris d'inquiétude. J'adressai une lettre à notre
+chargé d'affaires français à Stuttgard, M. Aulagnier, qui est mon
+ancien élève pour le solfège.--J'ai des amis un peu partout.--M.
+Aulagnier me répondit que non seulement le comte Wenzel et le baron de
+Ramberg n'étaient point de retour à Stuttgard, mais que leurs familles
+commençaient à prendre frayeur.
+
+On n'avait point de leurs nouvelles depuis certain jour où le comte
+avait écrit pour demander l'envoi d'une somme de cent mille florins
+de banque, destinée à former sa dot, car il se mariait à Paris,
+disait-il, et entrait dans une famille considérable.
+
+Aventure identiquement pareille pour le baron de Ramberg, qui,
+seulement, au lieu de cent mille florins de banque, en avait demandé
+deux cent mille.
+
+Le double envoi avait eu lieu.
+
+Et ce qui épouvantait les amis de mes deux élèves, c'est que le comte
+Wenzel et le baron de Ramberg devaient épouser la même femme: la
+comtesse Marcian Gregoryi.
+
+--La comtesse Marcian Gregoryi! répéta M. Berthellemot.
+
+Jean-Pierre attendit un instant pour voir s'il ajouterait quelque
+chose.
+
+--Ce nom vous est connu? demanda-t-il enfin?
+
+--Il ne m'est pas inconnu, répondit le secrétaire général, de cet
+accent à la fois craintif et hostile que prennent le gens de bureau
+pour parler de ce qui concerne leurs chefs.
+
+--M. le préfet a dû le prononcer devant moi... Je prends des notes.
+
+Jean-Pierre attendit encore. Ce fut tout.
+
+Berthellemot reprit:
+
+--Cette affaire-là n'est pas venue dans les bureaux. On ne nous a rien
+envoyé de l'ambassade de Wurtemberg.
+
+--C'est qu'on n'a rien reçu, répliqua Jean-Pierre. Je sors de
+l'ambassade. Les messages ont dû être interceptés.
+
+Berthellemot eut son sourire administratif.
+
+--Cela supposerait des ramifications tellement puissantes...
+commença-t-il.
+
+--Cela supposerait, l'interrompit Jean-Pierre Sévérin froidement,
+l'infidélité d'un employé des postes... et la chose s'est vue.
+
+--Quelquefois, avoua le secrétaire général, qui ne perdit point son
+sourire.
+
+Entre administrations, la charité se pratique assez bien.
+
+--D'ailleurs, reprit Jean-Pierre, je ne prétends point que cette
+entreprise mystérieuse et sanglante à qui la terreur publique commence
+à donner pour raison sociale ce nom: La Vampire, n'ait pas de très
+puissantes ramifications.
+
+--Mais cela existe-t-il? s'écria Berthellemot, qui se leva et
+parcourut la chambre d'un pas agité. Un homme dans ma position se perd
+en doutant parfois, parfois en se montrant trop crédule!... l'habileté
+consiste...
+
+--Pardon, monsieur l'employé supérieur, dit Jean-Pierre Je suis le
+fils d'un pauvre homme, qui pensait beaucoup et qui parlait peu.
+Voulez-vous savoir comment mon père jugeait l'habileté? Mon père
+disait: Va droit ton chemin, tu ne tomberas jamais dans les fossés qui
+sont à droite et à gauche de la route... Et moi, qui suis un vieux
+prévôt, j'ajoute: L'épée à la main, tiens-toi droit et tire droit?
+chaque feinte ouvre un trou par où la mort passe... Il ne s'agit pas
+ici de savoir où est votre intérêt, mais où est votre devoir.
+
+La promenade du secrétaire général s'arrêta court.
+
+--Mon voisin, dit-il, vous parlez comme un livre. Continuez, je vous
+prie.
+
+--Je dois vous dire, monsieur l'employé, poursuivit en effet
+Jean-Pierre, que j'ai revu M. le baron de Ramberg, après son prétendu
+départ pour l'Allemagne, au milieu de circonstances singulières et
+dans cette église de Saint-Louis-en-l'Ile où mes deux enfants ont
+disparu pour moi... Ramberg était avec la comtesse Marcian Gregoryi...
+et je crois qu'il partait pour un voyage bien autrement long que celui
+d'Allemagne.
+
+--Accusez-vous cette comtesse? demanda Berthellemot.
+
+--Que Dieu assiste ceux que j'accuserai, répliqua Jean-Pierre. Voici
+donc deux de nos Allemands écartés; restait le marchand d'albâtre, le
+millionnaire Franz Koënig, héritier des carrières de Würtz. Celui-là
+n'est ni baron ni comte, mais je ne connais pas beaucoup de malins,
+Français ou non, capables de jouer sa partie, quand il s'agit de
+traiter une affaire. Dans le plaisir il est de feu, dans le négoce il
+est de marbre.
+
+Celui-là a duré plus longtemps que les autres, quoiqu'il fût évident
+pour moi, depuis plusieurs jours déjà, qu'un élément nouveau était
+entré dans sa vie.
+
+Je devinais autour de lui les pièges mystérieux où ses deux compagnons
+sont peut-être tombés.
+
+Et je le surveillais bien plus étroitement, hélas! que je ne veillais
+sur mes pauvres chers enfants, René et Angèle.
+
+Franz Koënig est encore venu à ma salle d'armes aujourd'hui. Il n'y
+viendra pas demain.
+
+--Parce que?... murmura le secrétaire général, qui tressaillit en se
+rasseyant.
+
+--Parce que, comme les autres, il a réalisé une forte somme, et que le
+moment est venu de le dépouiller.
+
+--Vous auriez fait un remarquable agent, dit Berthellemot je prends
+des notes.
+
+--Quand je m'occupe de police, répliqua Jean-Pierre, c'est pour mon
+compte. Cela m'est arrivé plus d'une fois en ma vie, et je me suis
+assis dans le cabinet de Thiroux de Crosne, le lieutenant de police
+qui succéda à M. Lenoir, comme je comptais m'asseoir, aujourd'hui dans
+le cabinet de M. le préfet Dubois.
+
+Sévérin, dit Gâteloup, faisait ici allusion à la bizarre aventure qui
+est le sujet de notre précédent récit: _la Chambre des Amours_. On se
+souvient du rôle important que, sous son nom de Gâteloup, chantre à
+Saint-Sulpice et prévôt d'armes, il joua dans ce drame.
+
+--Il n'y a pas besoin de nombreuses escouades, continua-t-il, pour
+relever une piste et pour mener une chasse. J'avais à venger la
+blessure qui empoisonna ma jeunesse, et j'avais à sauvegarder des
+enfants que j'aimais. J'étais jeune, hardi, avisé, quoique j'eusse
+le défaut de chercher parfois au fond de la bouteille l'oubli d'un
+cuisant chagrin... Maintenant je suis presque un vieillard, et c'est
+pour cela que je viens demander de l'aide.
+
+Pas beaucoup d'aide: un homme ou deux que je choisirai moi-même. Cela
+n'affaiblira pas votre armée, monsieur l'employé, et cela me suffira.
+
+Franz Koënig n'avait pas besoin d'écrire à Stuttgard pour toucher la
+forte somme dont je vous ai parlé: il possédait un crédit illimité sur
+la maison Mannheim et C°. A deux heures cette après midi, il a quitté
+ma salle; à trois heures il sortait de la maison Mannheim et chargeait
+dans sa voiture deux cent cinquante mille thalers de Prusse en bons de
+la caisse royale de Berlin.
+
+Voilà pourquoi, monsieur, je n'ai point employé le passé en prononçant
+le nom de Franz Koënig, comme je l'avais fait en parlant du comte
+Wenzel et du baron de Ramberg. C'est que le premier n'a peut-être pas
+encore eu le temps d'être tué, tandis que certainement les deux autres
+sont morts.
+
+
+
+
+XVIII
+
+UNE NUIT SUR LA SEINE
+
+
+Après ces paroles, Jean-Pierre Sévérin resta un instant silencieux.
+Le secrétaire général jouait activement avec son couteau à papier, et
+réfléchissait en faisant de temps en temps craquer les jointures de
+ses doigts.
+
+--Il faudrait être double, dit-il enfin, et triple et quadruple aussi
+pour accomplir seulement la moitié de la besogne qui est à ma charge,
+car dieu sait à quoi sert M. le préfet. Je ne mange pas, je ne dors
+pas, je ne cause pas, et cependant les vingt-quatre heures de la
+journée sont loin de me suffire. Le premier consul a ce remarquable
+coup d'oeil des souverains qui choisissent et démêlent les hommes
+utiles au milieu de la foule. Je ne me vante pas, ce serait superflu,
+puisque tout le monde connaît les services que j'ai rendus à ma
+patrie... Le premier consul, à l'heure où je parle, doit avoir les
+yeux sur moi. Mon cher monsieur Sévérin, je serais porté par vocation
+à m'occuper sérieusement de votre affaire et je ne vous cache pas que
+si je m'en occupais, elle serait coulée à fond en une journée... Mais
+le salut de l'État dépend de moi, et il serait coupable d'abandonner
+des intérêts si graves pour un objet de simple curiosité...
+
+Ce que je voudrais voir, s'interrompit-il, c'est si les lèvres de ces
+sortes de personnages ont vraiment un aspect spécial. On dit qu'elles
+sont à vif et perpétuellement humides de sang... J'ai pris des notes
+dans le temps... Et il m'est arrivé de causer avec Fog-Bog, le pitre
+anglais, qui se nourrissait de viande crue. Il mangeait du chien non
+sans plaisir; mais ce n'était pas un vampire, car il mourut d'un coup
+de porte-voix que lui donna son maître, sans malice, et jamais il
+n'est revenu sucer le sang des jeunes personnes... À quoi pensez-vous,
+mon cher monsieur Sévérin?
+
+--A la comtesse Marcian Gregoryi, répondit Jean-Pierre.
+
+--N'avez-vous pas dit que vous l'aviez vue?
+
+--Je l'ai vue.
+
+--Parlez-moi de ses lèvres. Je vais prendre des notes. Les lèvres de
+ces personnes ont un aspect spécial.
+
+--Ses lèvres sont pures et belles, prononça lentement le gardien juré:
+elles sembleraient un peu pâle sur un autre visage, mais elle vont
+bien à l'adorable blancheur de son teint...
+
+--Très bien, continuez. La pâleur est un signe.
+
+--Il y a des femmes de marbre; c'est une femme d'albâtre...
+
+--Alors, ce brave Wurtembergeois, M. Franz Koënig, a pu la prendre
+pour un de ses produits.
+
+M. le secrétaire général fut sincèrement content de cette plaisanterie
+et se laissa aller à un rire débonnaire, après avoir fait craquer
+toutes les articulations de ses dix doigts.
+
+Jean-Pierre ne riait pas.
+
+--Et ses yeux? demanda M. Berthellemot. Les yeux présentent aussi un
+caractère particulier, chez ces personnes.
+
+--Elle a des yeux d'un bleu sombre, répliqua le gardien juré, sous
+l'arc net et hardi de ses sourcils, noirs comme le jais; ses cheveux
+sont noirs aussi, noirs étrangement, avec ces reflets de bronze qu'on
+voit dans l'eau profonde, quand elle mire un ciel de tempête. Et
+l'opposition est si violente entre le grand jour de ce teint et la
+nuit de cette chevelure, que le regard en reste blessé.
+
+--Cela doit être laid, assurément, mon voisin?
+
+--C'est splendide! Tout ce que le monde contient de beau passe à Paris
+au moins une fois. J'ai vu, sans quitter Paris, les merveilleuses
+courtisanes des dernières fêtes de la royauté, les déesses de la
+république, les vierges folles du Directoire; j'ai vu les filles de
+l'Angleterre, couronnées d'or, les charmeuses d'Italie, les fées
+étincelantes qui viennent d'Espagne, descendant les Pyrénées en
+dansant; j'ai vu de vivants tableaux de Rubens arriver d'Autriche ou
+de Bavière, des Moscovites charmantes comme des Françaises; j'ai vu
+des houris de Circassie, des sultanes géorgiennes, des Grecques,
+statues animées de Phidias: je n'ai jamais vu rien de si
+magnifiquement beau que la comtesse Marcian Gregoryi!
+
+--Parole mignonne! fit le magistrat, voila un joli portrait.
+
+--J'ai été peintre, dit Jean-Pierre.
+
+--Vous avez donc été tout?
+
+--A peu près.
+
+--Et savez-vous l'adresse de cette huitième merveille du monde?
+
+--Si je la savais!... commença Jean-Pierre dont les yeux bleus eurent
+une noire lueur.
+
+--Que feriez-vous? demanda le préfet.
+
+Jean-Pierre répondit:
+
+--C'est mon secret.
+
+--L'avez-vous rencontrée souvent?
+
+--Deux fois.
+
+--Où l'avez-vous rencontrée?
+
+--A l'église... la première fois.
+
+--Quand?
+
+--Avant-hier au soir.
+
+--Et la seconde fois?
+
+--Sous le pont au Change, au bord de l'eau.
+
+--Quand?
+
+--Cette nuit.
+
+Berthellemot ouvrit de grands yeux, et dit avec une curiosité
+impatiente:
+
+--Voyons! faites votre rapport!
+
+Le gardien juré redressa involontairement sa haute taille.
+
+--Pardon, voisin, pardon, reprit le secrétaire général, je voulais
+dire racontez-moi votre petite histoire.
+
+Avant de répondre, Jean-Pierre se recueillit un instant.
+
+--Je ne sais pas si l'on peut appeler cela une histoire, pensa-t-il
+tout haut. Je crois bien que non. Pour tout autre que moi ces faits
+devront sembler si extraordinaires et si insensés...
+
+--Petite parole! l'interrompit M. Berthellemot, vous me mettez l'eau à
+la bouche! J'aime les choses invraisemblables...
+
+--C'était à l'église Saint-Louis-en-l'Ile, poursuivit Jean-Pierre, et
+si je n'eusse pas été là pour mes deux enfants, peut-être qu'à l'heure
+où nous sommes le baron de Ramberg serait encore au nombre des
+vivants. Elle était avec le baron de Ramberg; elle l'emmenait dans ce
+lieu d'où le comte Wensel n'est jamais revenu... Vous avez tous les
+renseignements voulus, je suppose, monsieur l'employé, sur les faits
+qui se sont produits au quai de Béthune?
+
+--La pêche miraculeuse! s'écria Berthellemot en riant; vos almanachs
+sont-ils de cette force-là, mon voisin?... Le cabaretier Ézéchiel nous
+tient au courant: il est un peu des nôtres.
+
+--Monsieur l'employé, dit gravement Jean-Pierre, ceux qui ont pris la
+peine de jouer cette audacieuse et lugubre comédie devaient avoir
+un grand intérêt à cela. Les pouvoirs qui enrôlent des gens comme
+Ézéchiel sont trompés deux fois: une fois par Ezéchiel, une fois par
+ceux qui trompent Ézéchiel. J'ai beaucoup travaillé hier. Les débris
+humains qu'on retrouve au quai de Béthune viennent des cimetières,
+audacieusement violés depuis plusieurs semaines. II y a là un parti
+pris de détourner l'attention. Paris contient en ce moment une vaste
+fabrique de meurtres, et le but de toutes ces momeries est de cacher
+le charnier qui dévore les cadavres des victimes.
+
+--C'est votre avis, mon voisin? murmura Berthellemot. Je prends des
+notes. Le métier que vous faites doit porter un peu sur le cerveau.
+
+Jean-Pierre montra du doigt l'aiguille qui marquait huit heures au
+cadran de la grosse montre.
+
+--Le premier consul doit être rentré, murmura-t-il. Peut-être est-il
+en train de lire la lettre que je lui ai écrite aujourd'hui... Et, je
+ne vous me cache pas, monsieur l'employé, il y a déjà du temps que je
+vous aurais brûlé la politesse, si je n'attendais ici même la réponse
+du général Bonaparte.
+
+Berthellemot fit un petit signe de tête à la fois sceptique et soumis.
+Jean-Pierre continua.
+
+--J'aurais beaucoup de choses à vous dire sur votre Ézéchiel et les
+derrières de sa boutique. Dieu merci, je commence à voir clair au fond
+de cette bouteille à encre; mais vous me prendriez pour un fou, de
+mieux en mieux, monsieur l'employé, et ce serait dommage. Vous ai-je
+parlé de l'abbé Martel?
+
+--Non, de par tous les diables, mon voisin! grommela le secrétaire
+général, et votre façon de renseigner l'administration n'est pas des
+plus claires, savez-vous?
+
+--C'est que je n'ai pas besoin de tout dire à l'administration, mon
+voisin; je compte bien agir un peu par moi-même. L'abbé Martel est
+un digne prêtre qui se trouve mêlé, à son insu, à quelque diabolique
+affaire. Je suis retourné à Saint-Louis-en-l'Ile aujourd'hui, et je
+l'ai demandé à la sacristie. On lui portait justement le viatique; il
+avait été frappé, dans la nuit, d'un coup de sang. J'ai pu pénétrer
+jusqu'à lui. Je l'ai trouvé paralysé et sans parole. Mais quand j'ai
+prononcé à son oreille certains noms, ses yeux se sont ranimés pour
+peindre l'horreur et la terreur.
+
+--Quels noms, mon voisin?
+
+--Entre autres, celui de la comtesse Marcian Gregoryi.
+
+M. Berthellemot baissa la voix pour demander:
+
+--A la fin, penseriez-vous que cette comtesse Marcian Gregoryi est la
+vampire?
+
+Jean-Pierre répondit tranquillement:
+
+--J'en suis à peu près sûr.
+
+--Mais... balbutia Berthellemot, M. le préfet...
+
+--Je sais, l'interrompit Jean-Pierre, qu'elle est au mieux avec M. le
+préfet...
+
+--Désormais, ajouta-t-il, en fourrant sa grosse montre dans son
+gousset d'un geste résolu, je me donne une demi-heure pour attendre la
+réponse du premier consul, et puisque nous avons du loisir, je reviens
+à la belle comtesse. Ceci va nous amuser, monsieur l'employé: C'est
+curieux comme une charade. La première fois que j'ai rencontré Mme la
+comtesse Marcian Gregoryi, je l'ai vue telle que je vous l'ai décrite:
+jeune, belle, avec des cheveux d'ébène sur un front d'ivoire...
+
+--Et la seconde, demanda M. Berthellemot, avait-elle déjà vieilli?
+
+Jean-Pierre usa sur lui un étrange regard.
+
+--Il y a une légende du pays de Hongrie, répliqua-t-il, que connaît
+mon ami Germain Patou... comme il connaît toutes choses... cela
+s'appelle l'histoire de la Belle aux cheveux changeants... Il faut
+vous dire que Germain Patou est un orphelin, fils de noyé, que j'ai
+aidé un peu à devenir un homme. Il est haut comme une botte, mais il a
+de l'esprit plus qu'une douzaine da géants... et il cherche partout
+un vampire pour le disséquer ou le guérir, suivant le cas. Il compte
+aller à Belgrade, après sa thèse passée, pour fouiller la tombe du
+vampire de Szandor, qui est dans une île de la Save, et la tombe de la
+vampire d'Uszel, grande comme un palais, où il y a, dit-on, plus de
+mille crânes de jeunes filles...
+
+--Qu'est-ce que c'est que tout cela, mon voisin? murmura Berthellemot.
+Moi, je vous préviens que je perds plante. Je ne déteste pas les
+vampires, mais pas trop n'en faut...
+
+--Dans la légende de Germain Patou, continua imperturbablement
+Jean-Pierre, la vampire ou l'oupire d'Uszel, la Belle aux cheveux
+changeants est éperdument amoureuse du comte Szandor, son mari, qui
+lui tient rigueur et ne se laisse aimer que pour des sommes folles.
+Il faut des millions de florins pour acheter un baiser de cet époux
+cruel...
+
+--Et avare, intercala le secrétaire général.
+
+--Et avare, répéta sérieusement Jean-Pierre. La Belle aux cheveux
+changeants est ainsi nommée à cause d'une circonstance particulière
+et tout à fait en rapport avec les sombres imaginations de la poésie
+slave. Elle apparaît tantôt brune, tantôt blonde...
+
+--Parbleu! fit Berthellemot, si elle a deux perruques...
+
+--Elle en a mille! l'interrompit Jean-Pierre, et chacune de ces
+perruques vaut la vie d'une jeune et chère créature belle, heureuse,
+aimée...
+
+Ici Jean-Pierre raconta la légende que nous entendîmes déjà de la
+bouche de Lila, dans le boudoir du pavillon de Bretonvilliers.
+
+Quant il eut achevé, il reprit:
+
+--La seconde fois que j'ai vu Mme la comtesse Marcian Gregoryi, elle
+avait des cheveux blonds comme l'ambre.
+
+Berthellemot s'agita dans son fauteuil.
+
+--Cela passe les bornes! grommela-t-il.
+
+--Monsieur l'employé supérieur, dit Jean-Pierre d'un accent rêveur,
+j'ai presque achevé. La comtesse Marcian Gregoryi avait des cheveux
+blonds aussi beaux que ses bruns cheveux étaient naguère splendides.
+Je n'ai jamais vu en toute ma vie qu'une seule chevelure comparable à
+celle-là: ce sont les anneaux d'or qui jouent sur le front chéri de
+notre petite Angèle.
+
+Même nuance, même richesse, même légèreté sous les baisers du vent.
+
+Cela est si vrai, monsieur l'employé, que cette fois, à deux heures
+de nuit qu'il était, j'abordai la comtesse Marcian Gregoryi, croyant
+qu'elle était mon Angèle.
+
+Il faut vous dire que je travaille la nuit aussi bien que le jour.
+Vous pensiez tout à l'heure que mon métier frappe le cerveau. II se
+peut. En tout cas, il désapprend le sommeil.
+
+Quand il y a de la fièvre dans l'air, de la fièvre ou du chagrin,
+quand les nerfs sont malades, agités, douloureux, quand le souffle,
+difficile oppresse la poitrine, je me dis: Voici une de ces nuits où
+les malheureux sont faibles contre le désespoir; la Seine va charrier
+quelque triste dépouille vers le pont de Saint-Cloud.
+
+Alors je détache ma barque, amarrée toujours sous le rempart du
+Châtelet, et je prends mes avirons.
+
+Hier je fis ainsi. L'atmosphère était lourde, Angèle manquait à la
+maison, et j'avais bien de l'inquiétude dans le coeur.
+
+René aussi manquait... Sais-je pourquoi? je songeais moins à René qu'à
+Angèle.
+
+René est un jeune homme ardent et hardi; depuis quelque temps une
+séduction l'entoure; il pouvait être aux prises avec une de ces
+aventures qui entraîneront éternellement la jeunesse.
+
+Mais Angèle, notre petite sainte, l'âme la plus pure que Dieu ait
+faite, Angèle qui nous respecte si bien et qui nous aime tant! comment
+expliquer son absence?
+
+Je laissai ma femme, assoupie à force de pleurer, et je descendis
+sous la tour du Châtelet. C'était une nuit de tempête. La pluie avait
+cessé, mais des nuages turbulents couraient au ciel, précipités vers
+le nord comme d'immenses troupeaux, passant avec furie sur le disque
+de la lune, qui semblait fuir en sens contraire.
+
+La Seine était haute et mugissait en tourbillonnant sous le pont; mais
+le courant me connaît, et mes vieux bras savent encore combattre la
+colère du fleuve. Je cherchai un remous; et je nageai vers les îles.
+Le quai de Béthune m'attire depuis bien des jours, et je suis sûr
+qu'une nuit ou l'autre, je découvrirai là quelque fatal secret.
+
+Je passai le pont Notre-Dame sous l'arche du quai aux Fleurs, où l'eau
+est moins forte, à cause de la courbe que présentai la cité. Comme
+je sortais de l'arche, la lune éclairait en plein les deux rivages.
+écoutez cela, monsieur l'employé; j'avais la tête saine, les yeux
+clairs; je ne bois plus guère que de l'eau et je ne suis pas encore
+fou, quoi que puissiez penser.
+
+Je vis, aussi distinctement qu'en plein jour, un fait auquel d'abord
+je ne voulus point croire, car il est contre toutes les lois de la
+nature.
+
+Je vis un corps, un corps mort, qui dépassait en même temps que moi
+l'ombre du pont, mais tout à l'autre bout, sous la dernière arche, du
+côté de la rue Planche-Mibraie.
+
+Et ce corps, inerte pourtant, comme un cadavre qu'il était, au lieu
+d'obéir au courant, remontait, du même train que moi, qui étais obligé
+de mettre toute ma force pour gagner une brasse en une minute.
+
+Dès qu'un nuage passait sur la lune, je cessais de l'apercevoir, et
+alors je me disais: j'ai rêvé; mais le nuage s'enfuyait, la lune
+versait ses rayons sur les bourbeux tumultes du fleuve, et je voyais
+de nouveau le cadavre, long, rigide, droit comme une statue couchée,
+qui suivait la même route que moi, de l'autre côté de la rivière, et
+qui gagnait exactement le même terrain que moi.
+
+J'appelai, et l'idée me vint enfin que c'était une créature vivante,
+mais rien ne me répondit, sinon le qui-vive inquiet des factionnaires
+de la place de Grève...
+
+Je pesai sur mes avirons pour lâcher de gagner d'amont, afin de
+traverser ensuite; mais j'eus beau faire, quoique favorisé par le
+remous, ma barque avait de la peine à se tenir sur la même ligne que
+le corps.
+
+Quant à couper le courant en droiture, autant eût valu essayer de
+marcher sur l'eau comme Nôtre-Seigneur. Le bateau de plaisance du
+premier consul, que j'ai vu à Saint-Cloud, n'aurait pu soutenir la
+dérive avec ses seize rameurs.
+
+Cependant l'envie que j'avais de voir de plus près devenait une
+passion; la fièvre me montait à la tête. Je redoublai d'efforts, et,
+remontant jusqu'à la pointe de l'Archevêché, je me lançai dans le
+courant, qui porte en cet endroit vers la rive droite.
+
+Comme j'étais au milieu du fleuve, perdant, hélas! tout ce que j'avais
+gagné, il y eut un grand éblouissement de lumière. La lune traversait
+une flaque d'azur, et chaque tourbillon de la rivière se mit
+à briller, comme si on eût agité à parte de vue des millions
+d'étincelles.
+
+Le corps, rapetissé par la distance, m'apparut une dernière fois,
+remontant toujours et se perdant sous l'ombre des grands arbres qui
+bordent le quai des Ormes.
+
+Là-bas, non loin du pont Marie, le long de l'eau et justement sous
+le quai des Ormes, il est un lieu sacré pour nous, j'entends pour ma
+femme, pour Angèle, pour moi et pour René Kervoz aussi, j'espère.
+
+Angèle nous disait tout. Elle nous amenait là quelquefois, sur le
+gazon, parmi les fleurs, pour nous conter comme quoi, en ce lieu même,
+par un beau soir de printemps, son coeur et celui de René s'unirent en
+prenant Dieu à témoin.
+
+J'y venais souvent, et depuis que le malheur était autour de nous, j'y
+priais parfois.
+
+Je ne sais pourquoi j'eus le coeur douloureusement serré, en voyant
+le cadavre entrer sous cette ombre où nous placions de si chers
+souvenirs.
+
+Tous mes efforts tendaient à aborder la rive droite; car il était
+désormais évident pour moi que je ne pourrais point atteindre mon but
+en restant dans mou bateau.
+
+Descendre sur la berge et courir à toutes jambes vers le pont Marie,
+tel était le seul plan raisonnable.
+
+Je l'exécutai, et, après avoir amarré mon bateau à la hâte, je pris ma
+course vers le jardin du quai des Ormes.
+
+Dire pourquoi mes jarrets étaient lâches et comme paralysés me serait
+impossible. Le vent qui glaçait la sueur de mes tempes me repoussait.
+J'avais cette faiblesse qui prend les membres à l'approche d'une
+grande maladie de l'esprit, quand menace un grand malheur.
+
+J'étais loin, bien loin encore. Comment vis-je cela de si loin et si
+distinctement, dans le noir qui est sous ces arbres?
+
+Je le vis, j'affirme que je le vis, car je poussai un cri d'angoisse
+en hâtant ma course.
+
+Cela dura le temps d'un éclair.
+
+Je vis, au bord de l'eau, là où sont les fleurs et les gazons, une
+jeune fille agenouillée, une désespérée, sans doute, de celles que je
+cherche toujours et que je trouve parfois, grâce à la bonté de Dieu.
+
+Je les reconnais entre mille. Elles prient presque toutes ainsi avant
+de perdre leur pauvre âme aveuglée. Et pensez-vous que la miséricorde
+éternelle n'ait point pitié de cette navrante folie?...
+
+Ici Jean-Pierre Sévérin, dit Gâteloup, passa la main sur son front
+humide. La parole hésitait dans son gosier.
+
+Tout entier à l'émotion de sa pensée, il parlait bien plus pour
+lui-même que pour son interlocuteur qui, désormais, était immobile et
+muet.
+
+M. Berthellemot poussa la discrétion jusqu'à ne point répondre à
+la dernière question qui lui était posée, question philosophique,
+pourtant, et qui eût pu servir de thème à quelque long bavardage.
+
+Et si le lecteur s'étonne de cette réserve excessive chez un si
+déterminé interrupteur, nous lui confesserons que M. Berthellemot,
+comme beaucoup d'autres employés supérieurs, avait le talent utile de
+dormir profondément en se tenant droit sur son siège et en gardant
+toutes les apparences d'une vigilante attention.
+
+Il dormait, ce juste, et rêvait peut-être de l'heure fortunée où,
+l'oeil perçant du premier consul distinguant enfin son mérite hors
+ligne, le _Moniteur_ insérerait cette sentence si éloquente et si
+courte: M. Berthellemot est nommé préfet de police.
+
+Jean-Pierre, du reste, n'avait pas besoin qu'on lui répondit; il
+continua:
+
+--Il y a une contradiction sublime et que dix fois j'ai rencontrée sur
+mon chemin. Toute créature humaine décidée à se détruire elle-même
+peut être arrêtée au bord de l'abîme par l'espoir de sauver son
+semblable.
+
+L'homme qui va commettre un suicide est toujours prêt à empêcher le
+suicide d'autrui.
+
+De telle sorte que deux désespérés, penchés au bord de l'abîme, vont
+s'arrêter mutuellement et trouver de ces paroles qui conseillent le
+courage et la résignation.
+
+La jeune fille du quai des Ormes avait fait le signe de la croix, et
+je me disais: «Hâtons ma course impuissante, j'arriverai trop tard,»
+lorsque j'aperçus tout à coup, devant elle, le corps qui remontait la
+Seine, en côtoyant la rive.
+
+Il brillait, ce corps, d'une lueur propre, et il me semblait que le
+tableau s'éclairait de pâles rayons émanant de lui.
+
+J'eus froid dans toutes mes veines. Pourquoi? Je n'aurais point su le
+dire.
+
+La jeune fille s'inclina en avant et tendit le bras. Un autre bras,
+celui du corps, s'allongea aussi vers la jeune fille.
+
+Mes cheveux se dressèrent sur mon crâne et ma vue se voila.
+
+J'entrevis, à travers un brouillard, quelque chose d'inouï et
+d'impossible.
+
+Ce ne fut pas la jeune fille qui attira le corps à elle, ce fut le
+corps qui attira à lui la jeune fille.
+
+Tous deux, le corps et la jeune fille, restèrent un instant hors de
+l'eau, car le corps s'était arrêté et dressé.
+
+Une main morte se plongea dans l'abondante chevelure de la jeune
+fille, tandis que l'autre main décrivait autour de son front et de ses
+tempes un cercle rapide.
+
+Puis le corps monta sur la berge, vivant, agile, jeune, tandis que la
+pauvre enfant prenait sa place dans l'eau tourmentée.
+
+Mais, au lieu de remonter le courant comme le corps, la jeune fille se
+mit à descendre au fil de l'eau, tournoyant et plongeant...
+
+Je me lançai, tête première, dans la Seine, et je fis de mon mieux.
+Après avoir nagé en vain un quart d'heure, je me retrouvai, emporté
+par la dérive furieuse, à la hauteur de ma propre maison, qui est sur
+la place du Châtelet.
+
+La jeune fille avait disparu.
+
+Au moment où je remontais sur le quai, vaincu, épuisé, désolé, par les
+degrés de la Morgue neuve, une femme passa devant moi, cette femme qui
+avait les cheveux d'Angèle.
+
+Je l'arrêtai. Quand elle se retourna, je reconnus la comtesse Marcian
+Gregoryi, éblouissante de beauté et de jeunesse, mais coiffée de
+cheveux blonds.
+
+Et, sais-je pourquoi? sa vue me fit penser à ce corps livide qui
+naguère remontait le fil de l'eau.
+
+Je ne parlai point, l'étonnement me fermait la bouche.
+
+La comtesse Marcian Gregoryi prononça un nom étranger, et que je crois
+être: Yanusa.
+
+Une voiture, attelée de deux chevaux noirs, sortit de l'ombre, à
+l'encoignure du Marché-Neuf.
+
+La comtesse y monta, et l'équipage partit au galop dans la direction
+de Notre-Dame...
+
+Un violent coup de sonnette qui retentit tout à coup, fit tressaillir
+Jean-Pierre et réveilla le secrétaire général en sursaut.
+
+--Présent! dit M. Berthellemot, qui se frotta les yeux avec énergie.
+
+Comme il cherchait à se rendre compte du bruit qui venait
+d'interrompre son sommeil paisible, la porte principale s'ouvrit
+brusquement, et Charlevoy, un des agents, qui naguère était de garde,
+entra en disant:
+
+--Un message pressé des Tuileries, avec la marque du premier consul.
+
+Berthellemot se leva chancelant et tout étourdi. Il avait déjà oublié
+la sonnette.
+
+--A M. Sévérin, ajouta Charlevoy.
+
+--Ah! ah! fit Berthellemot, M. Sévérin... J'ai pris des notes...
+L'homme qui a dit; Votre Majesté, sous la Convention nationale...
+Donnez!
+
+La sonnette retentit de nouveau, et Berthellemot, dégourdi cette fois,
+s'écria:
+
+--C'est M. le préfet.
+
+Il retrouvait ses jambes pour s'élancer vers la porte qui communiquait
+avec le cabinet de son chef, lorsque Jean-Pierre l'arrêta, lui tendant
+la lettre ouverte, la lettre qui venait des Tuileries.
+
+Elle n'était pas longue et disait seulement:
+
+«Ordre de mettre a la disposition du sieur Sévérin les agents qu'il
+demandera.»
+
+El la signature de Bonaparte, premier consul.
+
+--Monsieur Despaux! clama Berthellemot, tout ce que nous avons
+d'agents aux ordres de cet excellent homme... Pardon, si je vous
+laisse, mon voisin... la préfecture est à vous. Petite parole! votre
+histoire était bien intéressante... Vous témoignerez devant qui de
+droit que je n'ai pas même pris, l'avis de M. Dubois pour obéir aux
+ordres du premier consul... Parole mignonne! Entre le premier consul
+et M. Dubois, on ne peut hésiter...
+
+Troisième coup de sonnette, qui cassa le cordon.
+
+Berthellemot se lança, tête première, dans la porte, comme les écuyers
+du Cirque olympique, qui passent à travers des tambours de papier.
+
+Quand il arriva dans le cabinet du préfet, celui-ci baisait la main
+d'une jeune femme radieuse de beauté et coiffée d'éblouissants cheveux
+blonds.
+
+M. Dubois avait l'air fort animé et faisait la roue administrative en
+perfection.
+
+--Monsieur le secrétaire général, dit-il sévèrement, j'ai appelé trois
+fois.
+
+Il interrompit l'excuse balbutiante de son interlocuteur pour
+rajouter:
+
+--Monsieur le secrétaire général, ayez pour entendu que la préfecture
+de police tout entière est à la disposition de Mme la comtesse Marcian
+Gregoryi, que voici.
+
+Et comme Berthellemot reculait stupéfait, M. Dubois acheva en se
+redressant avec majesté:
+
+--Ordre autographe du premier consul!
+
+
+
+
+XVIII
+
+LA COMTESSE MARCIAN GREGORYI.
+
+
+M. Berthellemot n'était pas un homme ordinaire; nous ayons vu qu'il
+possédait le regard perçant de M. de Sartines, l'ironie de M. Lenoir,
+et je ne sais plus quel tic appartenant à M. de La Reynie. Il jurait
+en outre petite parole avec élégance et savait faire craquer ses
+doigts comme un ange. Ajoutons qu'il était bavard, content de lui-même
+et jaloux de ses chefs.
+
+Les étrangers et les malveillants prétendent que l'administration
+française apprécia de tout temps ces aimables vertus.
+
+Ce sont elles, ces vertus, et d'autres encore, qui lui ont acquis
+la réputation européenne qu'elle a d'accomplir, en trois mois, avec
+soixante employés, tous bacheliers ès lettres, la besogne qui se fait
+à Londres en trois jours avec quatre garçons de bureau.
+
+Il est juste d'ajouter que MM. les militaires anglais se vantent
+volontiers d'avoir sauvé à Inkermann l'armée française, qui vint les
+retirer, roués de coups, du fond d'un fossé, et qu'il est notoire
+à Turin que Sébastopol fut pris par l'infanterie piémontaise toute
+seule.
+
+Gardons-nous de croire aux forfanteries des peuples rivaux et soyons
+fiers de notre administration, qui suffirait à encombrer les bureaux
+de l'univers entier.
+
+M. Berthellemot, malgré ses talents et son expérience, resta d'abord
+tout abasourdi à la vue de cette belle personne, insolemment blonde,
+qui le regardait d'un air un peu moqueur.
+
+S'il n'aimait pas son préfet, il le craignait du moins de toute son
+âme.
+
+Comment lui dire que cette charmante femme était une vampire, une
+oupire, une goule, un hideux ramassis d'ossements desséchés dont le
+tombeau, situé quelque part, sur les bords de la Seine, s'emplissait
+de crânes ayant appartenu à de malheureuses jeunes filles qu'elle
+avait scalpées a son profit, elle, la comtesse Marcian Gregoryi, la
+goule, l'oupire, la vampire?
+
+Cette insinuation aurait pu paraître invraisemblable.
+
+Je vais plus loin: par quel moyen établir que cette monstrueuse
+créature, dont les joues à fossettes souriaient admirablement, se
+nourrissait de chair humaine?
+
+Comment l'accuser d'avoir été brune hier, elle, dont le front d'enfant
+rayonnait sous une profusion de boucles d'or?
+
+Vous eussiez eu beau crier: Elle est chauve! personne ne vous aurait
+cru.
+
+M. Berthellemot sentait cela.
+
+Bien plus, il doutait lui-même, tant ces cheveux d'ambre étaient
+naturellement plantés.
+
+Il n'était pas du tout éloigné de croire que «son Voisin» l'avait
+rendu victime d'une audacieuse mystification.
+
+--Monsieur le préfet, balbutia-t-il enfin, je vous prie de tenir pour
+assuré que j'ai pris des notes... et je suis bien l'humble serviteur
+de madame la comtesse.
+
+--Ordre autographe, monsieur, répéta noblement M. Dubois, et libellé
+dans une forme qui semble présager les grands événements dont l'augure
+favorable... Bref, je m'entends, monsieur, et je ne suppose pas que
+vous ayez besoin de connaître les secrets de l'Etat.
+
+Berthellemot s'inclina jusqu'à terre.
+
+--Veuillez écouter, je vous prie, poursuivit le préfet, qui déplia un
+papier de petite dimension, chargé d'une écriture hardie et un peu
+irrégulière.
+
+Et il lut d'une voix tout à coup saturée d'onction:
+
+«Nous chargeons M.L.N.P.J. Dubois, notre préfet de police, d'écouter
+avec le plus grand soin les renseignements qui lui seront fournis par
+le porteur du présent.
+
+«La comtesse Marcian Gregoryi est une noble Hongroise qui nous a rendu
+déjà un signalé service lors de la campagne d'Italie. Nous avons
+éprouvé son dévouement _personnel_.
+
+«Ce qu'elle demandera devra être exécuté à la lettre.
+
+«Signé: N----.»
+
+--Oui bien! s'écria M. Dubois, qui mit le papier dans sa poche
+pour faire craquer ses doigts, mais non pas si adroitement que le
+secrétaire général; oui bien! je suis son préfet de police, à lui,
+jusqu'à la mort! C'est particulier, monsieur, et même confidentiel! Je
+connais des gens orgueilleux qui me traitent par-dessous la jambe,
+et que ce simple morceau de papier ferait trembler. Ma position se
+dessine, on ne peut pas toujours rester sous le boisseau, n'est-il pas
+vrai? Le mérite se fait jour. Et songez qu'un oeil d'aigle est fixé
+sur nous.
+
+Berthellemot ouvrit timidement la bouche, mais M. Dubois la lui ferma
+d'un grand geste, et dit:
+
+--Je voue prie, monsieur, de garder le silence.
+
+Il glissa une oeillade vers la comtesse pour voir l'effet produit par
+cette parole ferme.
+
+La comtesse Marcian Gregoryi s'était assise et disposait avec grâces
+les plis d'une robe exquise. Elle était si jeune, si belle et si jolie
+qu'on se demandait quel âge elle pouvait avoir en 1797, quand elle
+rendit ce signalé service au général Bonaparte.
+
+M. Dubois continua:
+
+--C'est signé d'un N seulement, d'un N majuscule. J'éprouve une joie
+sincère, monsieur, et je ne peux la cacher. Mes opinions sont connues,
+elles n'ont jamais varié. Celui qui est le destin de la France et du
+monde a sondé, je l'espère, le fond de mon coeur... et Mme la comtesse
+témoignera, j'en suis sûr, devant qui de droit, de mon empressement,
+de mon... En un mot, les aspirations de notre patrie sont
+manifestement monarchiques.
+
+Berthellemot posa sa main droite sur sa poitrine pour pousser une
+acclamation prématurée, mais le préfet lui dit encore:
+
+--Monsieur, je vous prie de garder le silence. Madame la comtesse,
+ajouta-t-il avec solennité, mon secrétaire général écoute vos
+commandements.
+
+Cette délicieuse blonde n'avait pas encore parlé. Sa voix sortit comme
+un chant.
+
+--Le plus pressé, dit-elle, est d'arrêter ce malintentionné qui,
+malgré sa position très subalterne, est le plus dangereux ennemi du
+premier consul: je veux parler du gardien juré du caveau des montres
+et confrontations au Châtelet.
+
+--Mon voisin! murmura Berthellemot en un gémissement.
+
+--Le nommé Jean-Pierre Sévérin, dit Gâteloup, acheva la comtesse.
+
+--Mais... s'écria Berthellemot suffoqué, mais, madame la comtesse...
+mais, monsieur le préfet... ce Gâteloup est l'ami de l'empereur!
+
+M. Dubois fut embarrassé, non point du fait en lui-même mais du mot.
+
+--Personne plus que moi, prononça-t-il avec émotion, ne souhaite, ne
+désire, n'appelle de tous ses voeux... de toutes ses aspirations...
+et madame la comtesse n'en doit point douter... mais enfin je dois
+protester, au nom même du chef de l'Etat...
+
+--Le temps presse, l'interrompit froidement l'adorable blonde, dont
+les sourcils délicats étaient froncés. Chaque minute perdue aggrave la
+situation... et j'ai peur que M. le secrétaire général n'ait commis
+quelque bévue.
+
+Ceci fut dit nettement et ne choqua point le préfet, qui murmura d'un
+ton de commisération:
+
+--Ah! certes, le pauvre garçon en est bien capable!... Si l'on savait
+en haut lieu comme nous sommes pitoyablement secondés!
+
+Berthellemot, rouge de colère, perdit toute mesure pour la première
+fois de sa vie administrative.
+
+--Parole jolie! s'écria-t-il. A qui faut-il croire? A vous, monsieur
+Dubois, ou au premier consul? Moi aussi, j'ai reçu un ordre! un ordre
+autographe...
+
+--Un ordre autographe! répéta le préfet. De lui à vous?...
+
+--A moi! riposta Berthellemot, ferme sur ses ergots. C'est-à-dire...
+Enfin mon opinion personnelle a été que je ne devais pas désobéir à
+Napoléon Bonaparte.
+
+--Et que disait l'ordre? demanda la comtesse, qui avait légèrement
+pâli.
+
+--L'ordre mettait la préfecture de police à la disposition de M.
+Jean-Pierre Sévérin, qui a été le maître d'armes du premier consul.
+
+--L'ordre doit être faux! s'écria la comtesse. Ce Sévérin est le plus
+dangereux complice de Georges Cadoudal.
+
+Les deux fonctionnaires demeurèrent atterrés.
+
+M. Dubois tomba plutôt qu'il ne s'assit dans son fauteuil et
+Berthellemot, exécutant pour la seconde fois son travail d'écuyer du
+cirque Olympique, sauta tête première au travers de la porte.
+
+Il ne fut absent que trois minutes.
+
+Ces trois minutes, il les passa avec M. Despaux, qui lui rapporta que,
+sur son ordre, à lui, M. Berthellemot, on avait donné à Jean-Pierre
+Sévérin un officier de paix muni de son écharpe et quatre agents
+choisis, parmi lesquels comptaient Laurent et Charlevoy.
+
+--Et tout ce monde-là est parti? demanda le malheureux secrétaire
+général.
+
+--Il y a beau temps! répondit Despaux. Le Sévérin avait l'air d'avoir
+le diable à ses trousses.
+
+--Où sont-ils allés?
+
+--On ne m'avait pas chargé de m'enquérir de cela.
+
+--Vous avez gardé l'ordre, je suppose?
+
+--Quel ordre?
+
+--L'ordre du premier consul.
+
+--Je ne savais même pas qu'il y eût un ordre du premier consul. Je
+n'ai obéi qu'à vous, mon supérieur immédiat.
+
+Berthellemot l'enveloppa d'un regard où la détresse le disputait à la
+fureur.
+
+--Petite parole! s'écria-t-il. Vous m'êtes suspect, monsieur. Il ne
+tient a rien que je ne fasse un exemple! Je vous laisse le choix entre
+ces deux épithètes: incapable ou criminel!
+
+--Quand M. le secrétaire général voudra, répondit Despaux, chapeau
+bas; je suis chasseur, et M. Fouché va faire de bien belles battues à
+sa terre de Pont-Carré.
+
+--Monsieur, monsieur! grinça Berthellemot, vous me répondez de la vie
+du premier consul!
+
+Despaux salua en ricanant et sortit à reculons.
+
+Quand M. Berthellemot rentra dans le cabinet du préfet, il avait l'air
+d'un chien battu.
+
+Loin de faire craquer ses doigts, il tourna ses pouces d'un air
+consterné.
+
+--Voilà tout ce que je puis faire, murmura-t-il, mettre M. Despaux en
+prison.
+
+Le préfet lui coupa la parole d'un geste coupant comme un rasoir:
+
+--Je vous prie de garder le silence, monsieur, lui dit-il. Vous m'êtes
+suspect!
+
+Les jambes de Berthellemot chancelèrent sous le poids de son corps.
+
+--Incapable ou criminel, monsieur, poursuivit Dubois. Je vous laisse
+le choix entre ces deux épithètes. Vous n'êtes pas digne, je suis
+contraint à vous le dire, d'être le lieutenant de celui qui, par son
+zèle et par sa clairvoyance, a su prévenir les suites désastreuses des
+différents complots dirigés contre une vie précieuse... de celui qui
+se dresse comme une infranchissable barrière... comme un bouclier de
+diamant, monsieur, entre le chef de l'Etat et les perfides menées des
+factions... de celui qui s'est emparé de Pichegru et de Moreau... de
+celui qui va s'emparer de Cadoudal aujourd'hui même!
+
+--Ah!... fit Berthellemot dont la bouche resta béante.
+
+Dubois croisa les mains derrière son dos. Il éblouissait son
+secrétaire général.
+
+--M. Despaux, monsieur, continua-t-il, ne me paraît pas absolument
+impropre à remplir des fonctions qui désormais semblent être au-dessus
+de vos capacités. Il ne tient à rien que je ne fasse un exemple...
+
+--Ah! monsieur le préfet! s'écria Berthellemot, après tout le mal que
+je me suis donné... _Sic vos non vobis_!...
+
+--Voudriez-vous faire croire que vous êtes pour quelque chose dans le
+succès constant de mes efforts? demanda superbement Dubois.
+
+--Parole jolie, riposta bravement le secrétaire général, retrouvant un
+brin de courage tout au fond de sa détresse; destituez-moi seulement,
+et vous verrez si j'ai ma langue dans ma poche... J'ai pris des notes,
+Dieu merci... M. Fouché, pas plus tard qu'aujourd'hui, me faisait
+tâter par ce même Despaux...
+
+Fouché était la terreur de tout ce qui tenait à la police. On savait
+qu'entre lui et le premier consul, c'était un peu une querelle de
+ménage, et que tôt ou tard la réconciliation devait venir.
+
+M. Dubois fit quelques pas dans sa chambre.
+
+--Retirez-vous, monsieur, dit-il d'un ton moins rogue. J'ai besoin
+d'être seul avec madame la comtesse, grâce à qui je vais accomplir un
+acte qui sera l'honneur de ma carrière publique... Nous traversons
+des conjonctures difficiles; vous avez fait une faute, tâchez de la
+réparer... Je vous charge de retrouver à tout prix ce Jean-Pierre
+Sévérin, qui est un effronté malfaiteur, et de vous emparer de lui
+mort ou vif... A ce prix, je vous laisse l'espoir de regagner ma
+confiance...
+
+--Ah! monsieur le préfet!... s'écria Berthellemot les larmes aux yeux.
+
+--Un dernier mot! l'interrompit Dubois, coupant court à cet
+attendrissement: je vous rends responsable de la vie du premier
+consul... Allez!
+
+--Voilà comme nous les menons! dit-il en se rapprochant de la
+comtesse, dès que Berthellemot eut disparu derrière la porte refermée.
+Et il faut s'y prendre ainsi avec ces natures inférieures. Dieu seul
+et le chef de l'Etat peuvent mesurer la prodigieuse différence qui
+existe entre un préfet de police et un secrétaire général!
+
+Berthellemot, cependant, partageait cet avis avec Dieu et le chef de
+l'Etat, mais il établissait la différence en sens contraire.
+
+--Brute abjecte! pensait-il en rentrant, l'oreille basse dans son
+cabinet; misérable girouette tournant à tous les vents! J'aurai ta
+place ou je mourrai à la peine! Tout ce qui te donne un certain
+lustre, c'est moi qui l'ai fait! Moi, moi seul, qui suis autant
+au-dessus de toi que l'oiseau libre est au-dessus des volailles de nos
+basses-cours... Parole jolie, tu me payeras cela! et quand je serai
+à la tête de l'administration, l'univers entier aura de tes stupides
+nouvelles!
+
+La chanson dit que les gueux sont des gens heureux et qu'ils
+s'aiment entre eux, mais elle n'entend point parler de ceux qui nous
+administrent.
+
+Si vous voulez voir de belles et bonnes haines, bien concentrées, bien
+vitrioliques, bien venimeuses, allez dans les bureaux.
+
+Tout en songeant cependant et tout en minutant les ordres qui devaient
+lancer une armée d'agents sur la piste de Jean-Pierre Sévérin, dit
+Gâteloup, M. Berthellemot caressait dans sa pensée l'image de Mme la
+comtesse Marcian Gregoryi.
+
+--Un joli brin! se disait-il, petite parole! On prétend que les
+vampires ont les lèvres gluantes de sang... celle-ci est une rose...
+Mais, après tout, il est bien sûr qu'un des deux ordres signés par le
+premier consul est faux... Si c'était le sien?...
+
+--Maintenant, s'il vous plaît, madame, reprit le préfet, assis auprès
+de la blonde adorable, poursuivons notre travail, en commençant par
+Georges Cadoudal...
+
+--Non, l'interrompit la comtesse, il me faut d'abord l'arrestation
+de tous les Frères de la Vertu... S'il en reste un seul libre, je ne
+réponds plus de rien.
+
+Elle tira d'un portefeuille en cuir de Russie, orné de riches
+arabesques, une liste qui était longue et contenait, entre beaucoup
+d'autres, plusieurs noms connus de nous:
+
+Andréa Ceracchi, Taïeh, Caërnarvon, Osman, etc. En regard de chaque
+nom il y avait une adresse.
+
+--Je viens de bien loin, dit-elle, et mon voyage n'a eu qu'un but:
+sauver l'homme dont la gloire éblouit déjà nos contrées à demi
+sauvages. La pensée de ce dévouement est née en moi an delà du Danube,
+dans les plaines de la Hongrie, où la ligue de la Vertu commence à
+recruter des poignards. Je suis entrée dans la sanglante association
+tout exprès pour la combattre. Je n'ignorais, en partant, aucun des
+périls de cette entreprise, ou mes trois plus chers amis ont perdu la
+vie: je parle du comte Wenzel, le brave coeur; du baron de Ramberg,
+le brillant, le loyal jeune homme, et enfin de Franz Koënig, dont
+l'avenir semblait si beau...
+
+Dubois ouvrit vivement le tiroir de sou bureau et consulta une note.
+
+--Comte Wenzel, murmura-t-il, baron de Ramberg... tous deux de
+Stuttgard... C'est la première fois que j'entends parler du troisième.
+
+--Vous n'entendîtes parler des deux autres qu'une fois, monsieur le
+préfet, répliqua la comtesse avec mélancolie, et c'est moi qui fis
+parvenir a la préfecture la nouvelle de leur mort. Le troisième a
+partagé aujourd'hui même le destin de ses deux compagnons. Vous pouvez
+ajouter son nom à votre liste. Il était aussi de Stuttgard.
+
+Les yeux du préfet étaient baissés, et ses sourcils se rapprochaient
+comme s'il eût laborieusement réfléchi.
+
+--Sans eux, continua la comtesse, les chevaliers errants de la jeune
+Allemagne, j'aurais fait il y a un mois ce que je fais aujourd'hui.
+Je serais venue ici où l'on dénonce et j'aurais dénoncé. Mais Wenzel,
+Ramberg et Koënig avaient dit: Nous combattrons par nous-mêmes, et
+avec nos propres forces; nous écraserons la vampire...
+
+--La vampire! répéta M. Dubois étonné.
+
+La comtesse Marcian Gregoryi eut un sourire.
+
+--C'est un nom qui se prononce beaucoup dans Paris, dit-elle, je le
+sais. M. Dubois, l'homme de la raison, de la science et des lumières,
+M. Dubois à qui le futur gouvernement de l'empereur promet une si
+haute fortune, ne croit pas, je le suppose, à ces pauvres fables de
+l'Europe orientale... Le préfet de police de Paris ne croit pas aux
+vampires...
+
+--Non... certes non! balbutia Dubois. Mon éducation, mes
+connaissances...
+
+--La vampire dont je parle, l'interrompit la comtesse Gregoryi d'une
+voix nette et ferme, c'est la société secrète qui s'intitule elle-même
+la ligue de la Vertu, et qui n'est qu'un faisceau des scélérats, unis
+dans la pensée d'un crime!
+
+--Eh bien! fit naïvement M. Dubois, je m'en doutais!
+
+--Association de hiboux, poursuivit la belle blonde en s'animant,
+rassemblés dans la nuit pour arrêter le vol de l'aigle... ramassis de
+haines, d'envies ou de lâches ambitions... La vampire véritable, la
+ligue des assassins, a inventé l'autre vampire, la fausse, le monstre
+fantastique et impossible qui fait peur aux grands enfants de Paris.
+La fable était chargée de donner ainsi le change à ceux qui auraient
+voulu poursuivre la réalité... de même que cette comédie du quai de
+Béthune, la pêche miraculeuse, avait pour objet d'attirer l'attention
+publique loin, bien loin du charnier, hélas! trop réel, où se
+décomposent les restes mortels de tant de victimes déjà immolées!
+
+Dubois avait mis son front dans sa main.
+
+--Cela explique tout! murmura-t-il, et cela rentre dans une série
+d'idées que j'ai plus d'une fois soumises à l'épreuve de mon
+raisonnement... car rien ne m'échappe... rien, madame, et vous allez
+bien le voir tout à l'heure. Les personnes qui viennent ici, la bouche
+enfarinée, me dire: Prenez garde à vous! attention à ceci! attention à
+cela! sont un peu dans le rôle de la mouche du coche.
+
+--Vous êtes le ministre de la police de l'avenir! prononça
+solennellement la comtesse Marcian Gregoryi.
+
+--Seulement, reprit M. Dubois, je ne suis pas secondé. Un troupeau
+d'oisons, madame, voilà mon armée... sans compter que j'ai dans mes
+roues deux ou trois bâtons que je ne qualifierai pas et qui se nomment
+MM. Savary, Bourienne, Fouché et le diable... Comprenez-vous cela?...
+Et sans compter encore qu'au-dessus de moi, oui, madame, au-dessus,
+il y a un sénateur de carton, un mannequin, un dindon empaillé, M. le
+grand juge, s'il vous plaît, qui suffirait, lui seul, à enrayer la
+machine la mieux graissée... Sans eux, j'aurais déjà fourré vingt fois
+la vampire dans ma poche, qu'elle soit société secrète ou une goule
+arrachée aux gouttières de la tour Saint-Jacques la Boucherie... je
+vous en donne ma parole, madame.
+
+--Je l'ai dit à l'empereur, murmura la comtesse comme si elle se fût
+parlé à elle-même.
+
+--Chut! fit Dubois. N'abusons pas de cette qualification. Fouché a des
+mouches jusque dans mes bureaux... Je vous prie de me dire, madame,
+non point pour me rien apprendre, mais afin que je compare les
+appréciations, quel était, selon vous, le but de ces meurtres
+nombreux?
+
+--Le but était triple, monsieur le préfet: troubler les populations,
+faire disparaître des ennemis et battre monnaie...
+
+--Ah! ah!... ces messieurs de la Vertu sont des voleurs?
+
+--Il faut de l'argent pour s'attaquer à un chef d'Etat, monsieur le
+préfet.
+
+--C'est vrai, madame, et j'admire votre capacité.
+
+Ici Dubois fixa sur elle ce regard emprunté à M. de Sartines, et que
+Berthellemot prenait en son absence, comme tout bon valet de chambre
+chausse de temps en temps les bottes vernies de son maître.
+
+--Et permettez-moi, dit-il en changeant de ton, de vous donner la
+preuve que je vous ai promise tout à l'heure... la preuve de ce fait
+que rien ne m'échappe, si mal secondé que je sois; ma clairvoyance
+personnelle suffit à tout... à peu près... Vous avez un dossier ici,
+madame la comtesse.
+
+La belle blonde s'inclina.
+
+--Vous avez dû épouser ce comte de Wenzel? reprit le préfet.
+
+--Le bruit en a couru, monsieur.
+
+--L'inscription en a été faite à la sacristie de Saint-Eustache.
+
+--On ne peut rien vous cacher, en vérité!
+
+--Vous avez dû encore épouser le baron de Ramberg?
+
+--On l'a dit.
+
+--J'ai l'extrait des registres de Saint-Louis-en-l'Ile.
+
+--C'est merveilleux, monsieur le préfet!... Quelle institution que
+votre police!... Mais vous semblez ignorer que j'étais fiancée aussi,
+et de la même manière, à ce vaillant, à ce beau Franz Koënig...
+
+M. Dubois laissa échapper un geste d'étonnement.
+
+--Si j'osais solliciter de vous une explication? commença-t-il.
+
+--Je comptais assurément vous l'offrir, l'interrompit la comtesse,
+dont les grands yeux avaient, en vérité, à cette heure, une expression
+de religieuse tristesse. Wenzel, Ramberg et Koënig étaient les plus
+chers de mes amis; c'est trop peu dire: ils étaient mes frères, et je
+ne cache pas que mon ardeur à continuer l'oeuvre commune est doublée
+par l'espoir de les venger. Nous étions ligue contre ligue: la ligue
+du bien contre la ligue du mal. J'avais prodigué ma fortune aux
+préliminaires de la lutte, et, au bien comme au mal, il faut le nerf
+de la guerre. Mes trois compagnons bien-aimés étaient riches, mais
+jeunes; ils avaient besoin de prétextes pour tirer de grosses traites
+sur leurs hommes d'affaires, restés au pays. On ne prit pas la peine
+de varier le prétexte, parce que chacun de nous croyait que la fin du
+combat était proche. Wenzel envoya à Stuttgard l'extrait des registres
+de Saint-Eustache, avec la signature de l'abbé Aymar, vicaire;
+Ramberg une pièce pareille, signée de l'abbé Martel, vicaire de
+Saint-Louis-en-l'Ile; Koënig...
+
+--Les deux premières pièces seules sont ici, dit le préfet. Eûtes-vous
+l'argent?
+
+--La vampire, répliqua la comtesse, dont la voix s'assombrit, a gagné
+à ce jeu près d'un million de francs.
+
+M. Dubois referma son tiroir avec bruit.
+
+--Maintenant, monsieur, reprit la blonde charmante, dont le ton
+redevint bref et délibéré comme au début de l'entrevue, permettez que
+j'aille au-devant de la question, car la nuit s'avance et il faut que
+tout soit fini demain matin. J'aborde un fait que vous ignorez encore,
+mais qui ne peut tardera vous être révélé et qui vous expliquera la
+démarche hardie tentée par ce Jean-Pierre Sévérin, à l'aide d'une
+fausse signature du premier consul.
+
+--Fausse? interrogea Dubois.
+
+--Fausse, répéta la comtesse avec assurance, car le premier consul est
+parti ce soir, à sept heures, pour le château de Fontainebleau.
+
+--Sans que je sois prévenu! s'écria Dubois, qui bondit sur son siège.
+
+--La dernière personne que le premier consul a vue à Paris, c'est moi,
+et j'étais chargée de vous prévenir.
+
+Dubois sonna à tour de bras. M. Despaux entra presque aussitôt.
+
+Il eût fallu un regard encore plus perçant que celui de M. le préfet
+de police pour saisir au passage le coup d'oeil rapide qui fut échangé
+entre le nouvel arrivant et la comtesse Marcian Gregoryi.
+
+--Aux Tuileries, sur le champ, un exprès! ordonna Dubois, le premier
+consul serait parti ce soir pour Fontainebleau...
+
+--On vient d'en apporter la nouvelle, dit Despaux, et j'étais en route
+pour l'annoncer à M. le préfet.
+
+Despaux sortit sur un signe de son chef.
+
+--Le fait dont je voulais vous entretenir, reprit tranquillement la
+délicieuse blonde, est la mise en chartre privée, par moi, d'un jeune
+étudiant en droit, nommé René de Kervoz, gendre futur de Jean-Pierre
+Sévérin...
+
+--Que le diable emporte celui-là! s'écria le préfet du meilleur de son
+coeur.
+
+--Et propre neveu, poursuivit la comtesse, du chouan Georges Cadoudal.
+
+M. Dubois se dérida aussitôt et devint attentif.
+
+--Un enfant, monsieur le préfet, étranger autant qu'il est possible
+de l'être à tous complots politiques, et que je retiens prisonnier
+précisément pour l'éloigner des scènes violentes qui auront lieu
+demain matin.
+
+--Est-ce par lui que vous connaissez la retraite de Cadoudal? demanda
+Dubois.
+
+--C'est par lui.
+
+--Il a donc trahi?
+
+--Il m'aime, répondit la comtesse Marcian Gregoryi en rougissant, non
+point de honte, mais d'orgueil.
+
+--Maintenant que nous avons tout dit, monsieur le préfet, reprit-elle
+après un silence, convenons de nos faits. Je vous rappelle que je n'ai
+rien à solliciter de vous. C'est moi qui pose les conditions. Je pose
+pour condition première qu'aujourd'hui, à minuit, une force suffisante
+entourera la maison située chemin de la Muette, au faubourg
+Saint-Antoine, et dont voici le plan exact. (Elle déposa un papier sur
+le bureau.) Tous les affiliés de la ligue de la Vertu seront réunis
+dans cette maison. Vous aurez à faire main basse sur eux, et voici
+comment vous serez introduit: un de vos hommes se présentera à la
+porte donnant sur le chemin de la Muette et frappera six coups,
+espacés ainsi et non autrement: trois, deux, un. On ouvrira, on lui
+demandera: Qui êtes-vous? Il répondra: Au nom du Père, du Fils et du
+Saint-Esprit, je suis un frère de la Vertu.
+
+A la même heure, s'il se peut, ou immédiatement après, vos agents
+entreront dans l'hôtel qui porte le numéro 7, chaussée des Minimes, au
+Marais. Vous saisirez en ce lieu tous les papiers des conjurés, toutes
+les épreuves!
+
+Mon nom se trouvera fréquemment dans ces papiers. Vous savez désormais
+à quel titre. J'ai hurlé avec les loups pour avoir le droit de les
+suivre jusqu'au fond de leur tanière.
+
+Dans la serre, située à gauche du salon, la troisième caisse en
+partant de la porte vitrée, caisse qui contient un yucca, sera
+dérangée et découvrira une trappe.
+
+Sous la trappe est un sépulcre, le vrai charnier de la vampire.
+
+Il ne sera fait aucun mal au jeune René de Kervoz quand il reparaîtra
+parmi les vivants.
+
+A l'instant même vous allez me préparer mes passeports pour Vienne.
+Je voyagerai avec une femme du nom de Yanusza Paraxin, qui est ma
+nourrice, avec mon cocher et mon valet. Je partirai demain, aussitôt
+après avoir remis entre vos mains Georges Cadoudal.
+
+Jusqu'à ce moment je reste comme otage.
+
+--Et comment livrerez-vous Georges Cadoudal? demanda Dubois.
+
+--Tout est-il accepté?
+
+--Oui, tout est accepté.
+
+La comtesse Marcian Gregoryi se leva, et M. Dubois, qui était un
+connaisseur, ne put s'empêcher d'admirer les grâces exquises de sa
+taille.
+
+Voici comment je vous livrerai Georges Cadoudal, dit-elle. Avant le
+lever du jour, vos hommes, tous en bourgeois, seront en embuscade
+dans la rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel, depuis la rue Saint-Jacques
+jusqu'à la place. Quelques-uns tourneront même l'angle de la rue
+Saint-Jacques, d'autres s'échelonneront le long de la rue de la Harpe,
+de manière à cerner vers le sud tout le pâté de maisons.
+
+A huit heures du matin, un cabriolet de louage viendra stationner à
+l'une des portes de ce pâté, je ne sais encore laquelle, car Georges
+Cadoudal a su se ménager une retraite qui ressemble au terrier du
+renard: elle a dix issues pour une.
+
+L'arrivée du cabriolet sera le signal pour regarder aux fenêtres.
+
+A l'une des fenêtres une femme voilée paraîtra.
+
+Quand cette femme voilée se montrera, Georges franchira le seuil et
+montera en cabriolet.
+
+Aux agents de faire le reste.
+
+Elle salua légèrement de la tête, en grande dame qu'elle était, et
+gagna la porte, reconduite de loin par le préfet de police, qui se
+confondait en saluts.
+
+
+
+
+XIX
+
+DERNIÈRE NUIT
+
+
+Resté seul, M. le préfet prit une attitude méditative pour s'avouer
+sincèrement à lui-même que depuis l'invention de la police, jamais
+magistrat n'avait fait preuve d'une pareille perspicacité.
+
+Grâce à son talent et d'une seule pierre, il allait frapper trois
+magnifiques coups: confisquer à son profit le succès de la vampire,
+révéler à Paris ébloui l'existence de la ligue de la Vertu, et prendre
+au piège ce loup de Cadoudal. Triple gloire!
+
+Il regrettait, en se frottant les mains, qu'on ne put faire un
+sous-empereur, car il se sentait digne d'un petit trône.
+
+Cependant l'équipage de la comtesse Marcian Gregoryi attendait dans la
+rue Harlay-du-Palais. C'était bien la même voiture élégante, attelée
+de deux beaux chevaux noirs, que nous vîmes une fois stationner au
+seuil de l'église Saint-Louis-en-l'Ile.
+
+--A l'hôtel! ordonna la comtesse en franchissant le marchepied.
+
+Comme elle refermait la portière, une ombre se détacha de l'encoignure
+d'une maison voisine et glissa sans bruit vers l'équipage.
+
+L'ombre avait presque la carrure d'un homme mais tout au plus la
+taille d'un enfant de douze ans.
+
+Quand la voiture partit au galop, on aurait pu voir, en passant sous
+le prochain réverbère, notre ami Germain Patou cramponné au siège du
+laquais.
+
+Les beaux chevaux ne s'arrêtèrent qu'à la porte cochère d'une vieille
+et magnifique maison située chaussée des Minimes, numéro 7.
+
+La comtesse Marcian Gregoryi monta un escalier de grand style. Dans
+l'antichambre du premier étage, une vieille femme de taille virile
+attendait, ayant auprès d'elle un énorme chien, vautré sur les dalles.
+A l'entrée de la comtesse, il se dressa sur ses quatre pattes et
+allongea le cou comme font les chiens pour hurler.
+
+--La paix, Pluto! fit Yanusza en son latin barbare.
+
+Pluto savait le latin, car il se rasa, puis s'allongea et rampa
+jusqu'à la nouvelle venue, en balayant les dalles du poil de son
+ventre.
+
+--Franz Koënig est-il arrivé? demanda la comtesse.
+
+--Il est arrivé, répondit Yanusza.
+
+--A l'heure dite?
+
+--Avant l'heure dite.
+
+--Avait-il les cent cinquante mille thalers?
+
+--Il avait les cent cinquante mille thalers et trois écrins contenant
+les bijoux de noce. La corbeille viendra demain matin.
+
+La comtesse eut un morne sourire.
+
+--Il m'attend? demanda-t-elle encore.
+
+--Sans doute, répliqua la vieille femme.
+
+--Avec qui?
+
+--Avec Taïeh, le nègre, et Osman, l'infidèle.
+
+--Et penses-tu que l'affaire soit achevée?
+
+Au moment où Yanusza ouvrait la bouche pour répondre, un cri
+déchirant, profond, lamentable, perça l'épaisse muraille de
+l'antichambre.
+
+La comtesse eut un léger tressaillement, et Yanusza fit le signe de la
+croix.
+
+--_Requiescat in pace_! murmura-t-elle.
+
+Le grand chien hurla une longue plainte.
+
+--Fais les malles, Paraxin, ordonna la comtesse, qui avait déjà
+recouvré son sang-froid, et ne perds pas de temps.
+
+--Les malles sont faites, maîtresse, repartit la vieille femme. Est-il
+bien sûr que nous nous en allons demain?
+
+--Aussi sûr que tu es une bonne chrétienne, Yanusza. C'est la dernière
+nuit. Franz Koënig a complété le million de ducats exigé par le comte
+Szandor. Je vais vivre et mourir, moi qui suis privée à la fois de la
+mort et de la vie. _In vita mors, in morte vita_! Szandor, mon époux
+adoré, me donnera une heure d'amour avant de me brûler le coeur!
+
+Comme le vernis jette tout à coup d'étranges lumières sur une toile de
+maître, sa passion ardente transfigurait maintenant sa beauté.
+
+Elle fit un pas vers la porte qui communiquait avec les appartements
+intérieurs; mais avant d'en toucher le loquet, elle s'arrêta.
+
+--Et... murmura-t-elle avec une sorte d'hésitation, ce pauvre enfant?
+
+--Il menace, répliqua la vieille femme, il prie, il blasphème, il
+pleure... Ce soir, il appelait son Angèle...
+
+--Et ne prononçait-il pas le nom de Lila?
+
+--Si fait... pour la maudire.
+
+La frange de soie qui bordait les paupières de la comtesse s'abaissa.
+
+--N'a-t-il jamais manqué de rien? interrogea-t-elle encore.
+
+--Jamais: je lui portais son repas pendant son sommeil.
+
+--Il dort?
+
+--Vous le savez bien, maîtresse, puisque...
+
+La comtesse sourit en mettant un doigt sur ses lèvres.
+
+--Tu n'as pas oublié, avant de partir, prononça-t-elle à voix basse,
+de mettre à son chevet ce vin qui donne des rêves?
+
+--Non, répliqua Yanusza, je n'ai pas oublié.
+
+La comtesse passa la porte, tandis que la vieille femme se signait une
+seconde fois en marmottant une prière latine.
+
+C'étaient de vastes pièces bâties et décorées selon le style de Henri
+IV, des boiseries moulées profondément, des plafonds à caissons, de
+hautes cheminées en bois sculpté, des tapisseries dont l'âge n'avait
+pas terni l'éclat.
+
+Après avoir traversé une salle à manger dont les murailles semblaient
+fléchir sous le gibier peint, les fruits, les fleurs et les flacons,
+un salon tapissé de hautes lisses, encadrées d'argent, et un boudoir
+qui eût servi dignement à la belle Gabrielle, la comtesse Marcian
+Gregoryi poussa une dernière porte et entra dans une chambre que nous
+eussions aussitôt reconnue.
+
+C'était là que René de Kervoz avait été pansé le lendemain de sa
+visite à la maison isolée du chemin de la Muette.
+
+Tout y était dans le même état, sauf le lit à colonnes, qui avait ses
+rideaux fermés, et la lumière des lampes remplaçant le jour.
+
+La serre, ouverte, envoyait les senteurs de la flore tropicale, mêlées
+à la fumée du cigarrito de Taïeh, qui était à son poste, sous le grand
+yucca, non point étendu pourtant en paresseux comme l'autre fois, mais
+occupé à nouer les quatre coins d'une toile à matelas sur un paquet de
+forme sinistre.
+
+Le vent nocturne agitait au dehors les branches nues des arbres du
+jardin.
+
+Dans le fauteuil même où nous le vîmes naguère, s'asseyait ce jeune
+homme pâle comme un mort et dont la chevelure était blanche, le Dr
+Andréa Ceracchi.
+
+Depuis ce temps il avait maigri encore et ressemblait mieux à un
+fantôme.
+
+Sa tête livide s'appuyait entre ses deux mains.
+
+Le nègre fredonnait une chanson créole en achevant sa besogne.
+
+--Victoire! s'écria la comtesse en passant le seuil. Cadoudal est avec
+nous, et dans quelques heures tous nos frères seront vengés!
+
+Taïeh tira un rideau qui masqua l'intérieur de la serre. On entendit
+la caisse grincer en roulant sur les planches, puis la trappe
+s'ouvrir.
+
+Andréa Ceracchi avait relevé la tête. Tout ce qui lui restait de vie
+était dans ses yeux ardents.
+
+La comtesse lui serra la main et reprit:
+
+--J'ai suivi votre conseil, Andréa. En livrant Cadoudal, nous gagnions
+quelques jours de sécurité. Qu'importe, si nous n'avons besoin que de
+quelques heures? Cadoudal vaut mieux que cela. Au lieu de le vendre,
+nous userons de lui, et demain, César égorgé sera au rang des dieux.
+
+--Je veux frapper! dit Ceracchi d'une voix sombre. J'ai promis à mon
+frère de frapper.
+
+De l'autre côté du rideau, la trappe se referma avec un bruit sourd.
+
+--Voilà le troisième parti avec les deux autres! s'écria le nègre.
+
+Et il releva le rideau pour entrer, disant:
+
+--Moi aussi, je veux frapper! J'ai promis à mon maître de frapper.
+
+--Vous frapperez tous, ceux qui voudront frapper! s'écria la comtesse.
+Il y a dans cette gloire de la place pour mille poignards. Je hais
+l'homme bien plus que vous, puisque je l'admire et que je l'ai aimé
+à genoux: je le hais comme l'impie abhorre Dieu! Moi aussi, je veux
+frapper: je ne l'ai promis à personne, je me le suis juré à moi-même!
+
+Le docteur et le nègre baissèrent les yeux sous le foudroyant éclat de
+son regard.
+
+--Quand vous êtes là, Addhéma, murmura Ceracchi, les doutes
+s'évanouissent, et l'on est tenté de croire en vous. Le sang versé est
+comme un poids sur ma conscience; mais si mon frère est vengé, la joie
+guérira le remords... Que faut-il faire?
+
+--Que faut-il faire? répéta le nègre en tendant à la comtesse un
+portefeuille et trois écrins.
+
+--La dernière goutte de sang innocent a coulé, répondit-elle, et tu as
+gardé tes mains pures, Andréa Ceracchi. C'est le partage qui fait la
+complicité. Tu es resté pauvre au milieu de tes frères enrichis. Nous
+voici arrivés à l'heure suprême. Rends-toi une fois encore au lieu de
+nos réunions. Que la lampe de nos conseils s'allume encore une fois
+dans la maison solitaire, à qui l'histoire donnera peut-être un nom.
+Tous les frères de la Vertu seront présents; ils ont été convoqués
+aujourd'hui même. C'est toi qui présideras, car je n'arriverai qu'au
+moment d'agir, et avec Georges Cadoudal lui-même...
+
+--Ferez-vous cela? s'écria Ceracchi, amènerez-vous le taureau du
+Morbihan?
+
+--J'engage ma foi que je ramènerai avant que la troisième heure après
+minuit soit sonnée... En attendant le signal qui vous annoncera notre
+venue, voici ce que vous aurez à faire. Il est bon que nos secrets de
+famille ne soient point confiés à ce Georges Cadoudal.
+
+Vous aurez à dire à nos frères qu'aujourd'hui même, j'ai pris chez
+Jacob Schwartzchild et Cie des traites sur Vienne pour un million de
+ducats. Si le démon familier qui veille au salut de ce Bonaparte le
+protège contre nos coups, le rendez-vous sera à Vienne; l'association
+n'aura perdu que son temps et son sang, elle sera riche, elle pourra
+recommencer. Si nous réussissons, au contraire, ceux d'entre nous
+qui veulent la liberté auront de quoi profiter de leur victoire pour
+élever à leur idole un trône si haut et si large, qu'aucun tyran ne
+pourra plus l'escalader jamais.
+
+Qu'ils soient prêts; qu'ils aient confiance; le soleil de demain ne se
+couchera pas sans avoir vu l'événement qui changera la face du monde.
+
+Elle tendit une main à Ceracchi et l'autre à Taïeh.
+
+Le noir y imprima sa lèvre.
+
+Andréa Ceracchi dit:
+
+--Où est Lila?
+
+--Lila, répondit la comtesse, n'a plus de parents, elle est sous ma
+garde; à l'heure du danger, ma première pensée, a dû être de la mettre
+à l'abri.
+
+A son tour, Andréa baisa sa main.
+
+--Donc, à cette nuit! dit-il, trois heures!
+
+Et il sortit accompagné de Taïeh, pour gagner le lieu du rendez-vous.
+
+La charmante blonde écouta un instant le bruit de leurs pas.
+
+--Trois heures! répéta-t-elle. Vous n'attendrez pas jusque-là!
+
+Elle ouvrit tour à tour les écrins et le portefeuille, afin d'en
+vérifier le contenu.
+
+Puis elle se dirigea vers la porte, sans avoir regardé du côté de la
+serre.
+
+A peine avait-elle disparu que la fenêtre, poussée avec précaution,
+ouvrit ses deux châssis, et la courte personne de l'apprenti médecin
+Germain Patou se montra à califourchon sur l'appui.
+
+--Métier à se faire rompre les os! grommela-t-il. Faut-il que j'aime
+ce papa Jean-Pierre! Voilà donc où elle demeure, cette blonde
+adorable!... Mais, pour savoir cela, je n'en suis pas beaucoup plus
+avancé.
+
+Il enjamba l'appui et fit quelques pas à l'intérieur.
+
+--On fume ici! pensa-t-il. Elle est bien logée, malepeste!... Un lit
+royal comme ceux du château de Meudon... Voyons un peu.
+
+Il écarta les rideaux et recula de plusieurs pas, comme s'il eut
+reçu un coup en plein visage. Le lit était en désordre et les draps
+dégouttaient de sang.
+
+--Merci Dieu! pensa-t-il, ma blonde ne sait pas cela, j'en suis sûr!
+Le sang est tout frais... Ou vient de tuer ici!
+
+Son regard perçant, où brillait une audacieuse intelligence, fit le
+tour de la chambre et plongea jusqu'au fond de la serre. Un instant,
+on aurait pu croire qu'une sorte de divination lui révélait le
+terrible mystère de cette demeure.
+
+Mais une pendule sonna dans la pièce voisine, et il bondit vers la
+croisée, qu'il enjamba de nouveau.
+
+--Le patron m'attend, se dit-il. J'ai accompli la mission dont il
+m'avait chargé. Je sais où demeure la comtesse Marcian Gregoryi... et
+peut-être ai-je deviné le dénoûment de cette comédie, dont la première
+scène fut jouée à l'église Saint-Louis-en-l'Ile.
+
+Il descendit comme il avait monté, à la force de ses bras courts mais
+robustes. Au moment où sa tête était déjà au niveau du balcon, son
+dernier regard rencontra, au ciel du lit, la plaque émaillée qui
+fixait les plis des rideaux. C'était un écusson qui semblait renvoyer
+en faisceau tous les rayons de la lampe.
+
+Une devise en lettres noires gothiques courait sur le fond d'or et
+disait: _In vita mors, in morte vita_...
+
+La comtesse Marcian Gregoryi était nonchalamment étendue sur les
+coussins de sa voiture, dont le cocher, suivant ordre reçu d'avance,
+arrêta ses chevaux à l'angle du pont Marie, sur le quai d'Anjou.
+
+La comtesse descendit et dit:
+
+--Attendez.
+
+Elle prit sa course en longeant le quai, vers la partie orientale de
+l'île.
+
+Le mur d'enclos des jardins de Bretonvilliers formait l'extrême pointe
+de l'éperon. C'était une enceinte solide et bâtie comme un rempart.
+Non loin de l'angle de la rue Saint-Louis, qui fait face à l'hôtel
+Lambert, une vieille construction carrée et trapue élevait sa terrasse
+demi-ruinée à quelques pieds au-dessus du mur.
+
+Il y avait là une poterne basse, qui existait encore voici quelques
+années, et dont l'enfoncement profond servait d'abri au petit
+établissement d'un rétameur forain.
+
+La comtesse Marcian Gregoryi avait la clef de cette poterne, qu'elle
+ouvrit pour entrer dans un lieu humide et tout noir.
+
+Quand elle eut fermé la porte derrière elle, l'obscurité fut complète.
+
+Dès le temps de Cagliostro, et même plus d'un siècle avant lui, les
+propriétés du phosphore étaient connues des adeptes; nous n'oserions
+pas dire, craignant l'accusation d'anachronisme, que la comtesse
+Marcian Gregoryi eût dans sa poche une botte d'allumettes chimiques,
+et cependant un léger frottement qui bruit dans l'obscurité produisit
+une lueur vive et instantanée.
+
+La bougie d'une lanterne sourde s'alluma, éclairant les parois
+salpêtres d'un long couloir.
+
+La comtesse se mit à marcher aussitôt, en femme qui connaît la route.
+
+Au bout d'une cinquantaine de pas, un vent frais la frappa au visage.
+Il y avait à la paroi de gauche une crevasse assez large par où l'air
+extérieur et un rayon de lune passaient.
+
+La comtesse s'arrêta, prêtant attentivement l'oreille. Elle appuya
+l'âme de la lanterne contre sa poitrine et jeta un regard au dehors.
+
+Le dehors était un jardin sombre, touffu, mal entretenu.
+
+--On dirait des pas, murmura-t-elle, et des voix...
+
+Elle regretta Pluto, le chien géant qui, d'ordinaire, vaguait en
+liberté sous ces noirs ombrages.
+
+Mais, quoiqu'elle regardât de tous ses yeux, elle ne vit rien que les
+branches emmêlées qui s'entre-choquaient au vent.
+
+Elle continua sa route.
+
+--Quand même Ezéchiel m'aurait trahie, pensa-t-elle encore,
+qu'importe? Ils n'auront pas le temps!...
+
+Le couloir se terminait par un escalier de cave que la comtesse
+gravit; au haut de l'escalier se trouvait un étroit palier où
+s'ouvrait une porte habilement masquée. La comtesse l'ouvrit, tenant
+toujours l'âme de sa lanterne cachée sous ses vêtements, puis la
+referma et se prit à écouter.
+
+Le bruit d'une respiration faible et régulière vint jusqu'à son
+oreille.
+
+--Il dort! fit-elle.
+
+Alors elle découvrit sa lanterne sourde, aux rayons de laquelle nous
+eussions reconnu cette chambre où René de Kervoz et Lila soupèrent le
+soir du jour qui vint commencer notre histoire:
+
+La chambre sans fenêtres.
+
+Dans le quartier, il est bon de le dire, on racontait beaucoup de
+choses touchant ce vieil hôtel d'Aubremesnil et ses dépendances plus
+vieilles encore: le pavillon de Bretonvilliers et la maison du bord de
+l'eau.
+
+Paris avait alors quantité de ces coins légendaires.
+
+On parlait d'une merveilleuse cachette que le président d'Aubremesnil,
+ami de l'abbé de Gondy et compère de M. de Beaufort, le roi des
+Halles, avait fait construire en son logis, quand le cardinal de
+Mazarin rentra vainqueur dans sa bonne ville.
+
+On ajoutait que ce même président d'Aubremesnil, vert galant, quoique
+ce fût une tête carrée, ne se servit jamais de sa cachette contre la
+reine mère ou son ministre favori, mais qu'il l'employa à de plus
+riants usages,--faisant venir de nuit par cet étroit couloir, qui
+conduisait à la Seine, de jolies bourgeoises et de fringantes
+grisettes, en fraude des droits légitimes de Mme la présidente...
+
+La comtesse Marcian Gregoryi visita d'abord la table, où quelques mets
+étaient posés. On y avait à peine touché.
+
+Il y avait auprès des mets un flacon de vin et une carafe. La carafe
+seule était entamée. La comtesse la déboucha, en flaira le contenu et
+sourit.
+
+Elle vint au lit alors et tourna l'âme de sa lanterne vers la pâle et
+belle tête de jeune homme qui était sur l'oreiller.
+
+Nous ne savons ce que cette sorcière de Yanusza entendait par ces
+mots: le vin qui donne des rêves, mais il est certain que René de
+Kervoz rêvait, car il souriait.
+
+Les grands yeux de la comtesse Marcian Gregoryi exprimèrent de la
+compassion et de la tendresse.
+
+--Tu seras libre demain, murmura-t-elle.
+
+Elle effleura son front d'un baiser.
+
+René de Kervoz s'agita dans son sommeil et prononça le nom d'Angèle.
+
+Les sourcils de la charmante blonde se froncèrent, mais ce fut
+l'affaire d'un instant.
+
+--Je n'aime que le grand comte Szandor, pensa-t-elle en redressant sa
+tête orgueilleuse, qu'importe un caprice de quelques heures? Ici n'est
+pas mon destin.
+
+Elle éteignit sa lanterne, et la chambre fut plongée de nouveau dans
+la plus complète obscurité.
+
+Une voix s'éleva dans cette nuit, disant:
+
+--René, je suis Lila...
+
+René ne s'éveilla point.
+
+Et la voix se ravisa, disant cette fois avec des intonations plus
+douces qu'un chant:
+
+--René, mon René, je suis Angèle... Passe ta main dans mes cheveux et
+tu me reconnaîtras.
+
+Les lèvres de René rendirent un murmure qui fut coupé par un baiser.
+
+Au dehors la ville était muette.
+
+Au dedans, chose étrange, il y avait comme un écho confus de pas et de
+paroles chuchotées.
+
+Au bout d'une heure, la comtesse Marcian Gregoryi se leva en sursaut.
+Les pas avaient sonné dans la chambre voisine.
+
+Elle prêta l'oreille avidement, on n'entendait plus rien.
+
+Etait-ce une illusion?
+
+La belle blonde regagna sans bruit la porte dérobée et sortit comme
+elle était entrée. Ce fut seulement dans le corridor qu'elle ralluma
+sa lanterne sourde. La lueur de la bougie éclaira un objet qu'elle
+tenait à la main: un ruban noir, supportant une médaille d'argent de
+Sainte-Anne d'Auray.
+
+La comtesse Marcian Gregoryi regagna à pied sa voiture qui l'attendait
+toujours à l'autre bout du quai d'Anjou, près du pont Marie.
+
+Il pouvait être alors deux heures après minuit. Elle se dit:
+
+--Les Frères de la Vertu sont jugés!
+
+--Rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel! ajouta-t-elle en s'adressant à son
+cocher. Au galop!
+
+Sa dernière pensée fut, en s'étendant sur les soyeux coussins:
+«Ce loup de Bretagne ne m'a rien fait; mais il me fallait mes
+passeports... Demain, je dormirai dans mon lit.»
+
+Rue Saint-Hyacinthe Saint-Michel, la voiture s'arrêta devant une
+petite allée borgne. La comtesse frappa à la porte. On ne répondit
+pas. Elle fit descendre le cocher et lui ordonna de cogner avec le
+manche de son fouet, ce qu'il fit.
+
+Après dix minutes d'attente, une fenêtre s'ouvrit à l'entresol,
+immédiatement au-dessus de la porte de l'allée.
+
+--A qui en avez-vous bonnes gens? demanda la voix flûtée d'une grosse
+femme qui parut en déshabillé de nuit.
+
+--Je veux voir le citoyen Morinière, marchand de chevaux, répondit la
+comtesse.
+
+--Ah! fit la voix flûtée, c'est une dame... Madame, à ces heures-ci,
+on n'achète pas de chevaux.
+
+--Alors, le citoyen Morinière est ici?
+
+--Entendons-nous... il y demeure quand il vient à Paris, ce cher
+homme, mais présentement, il traite une affaire de percherons dans le
+pays de la Loupe, au-delà de Chartres... revenez dans huit jours et à
+belle heure.
+
+La fenêtre de l'entresol se referma.
+
+--Cognez! ordonna la comtesse à son cocher.
+
+Le cocher cogna si fort et si dru, qu'au bout de trois minutes la
+croisée de l'entresol s'ouvrit de nouveau.
+
+--De par tous les diables! dit la voix de la grosse femme, qui déjà
+n'était plus si flûtée, voulez-vous nous laisser dormir, oui ou non,
+mes bonnes gens?
+
+--Je veux voir le citoyen Morinière, répondit la comtesse.
+
+--Puisqu'il n'est pas ici...
+
+--Je crois qu'il est ici.
+
+--Alors, je mens, foi de Dieu!...
+
+--Oui, vous mentez, monsieur Morinière...
+
+La grosse femme recula et l'on entendit le bruit sec de la batterie
+d'un pistolet.
+
+--Femme, gronda une voix qui n'était plus flûtée du tout, dis ton nom
+et ce que tu veux...
+
+--Je veux vous parler d'une affaire de vie et de mort, répondit la
+comtesse. Je suis Angèle Lenoir, fille de Mme Sévérin du Châtelet et
+fiancée de votre neveu René de Kervoz...
+
+Une sourde exclamation l'interrompit; elle acheva:
+
+--Je viens de la part de votre neveu, qui est en prison à cause de
+vous, et j'apporte pour gage la médaille de Sainte-Anne d'Auray, que
+sa mère, votre soeur, lui passa au cou le jour où il quitta le pays de
+Bretagne.
+
+Pour la seconde fois, la fenêtre de l'entresol se ferma, mais presque
+aussitôt après, le porte même de l'allée borgne s'ouvrit.
+
+--Entrez! fut-il dit.
+
+La comtesse obéit sans hésiter.
+
+Dans l'obscurité soudaine qui se fit après la clôture de la porte, la
+voix reprit avec un tremblement de colère:
+
+--Vous jouez gros jeu, belle dame. Je connais la fiancée de mon neveu.
+Vous n'êtes pas Angèle Sévérin.
+
+--Je suis, répliqua bravement la comtesse, Costanza Ceracchi, la
+belle-soeur du statuaire Giuseppe, mort sur l'échafaud.
+
+--Ah! ah! fit la voix: un hardi coquin! quoique le poignard soit
+l'arme des lâches... Foi de Dieu! moi, je n'ai que mon épée... Mais
+comment connaissez-vous mon neveu?
+
+--Montons, dit la comtesse.
+
+On lui prit la main et on lui fit gravir un escalier roide comme une
+échelle, au haut duquel était une chambre éclairée par une veilleuse
+de nuit.
+
+Elle entra dans cette chambre.
+
+Son compagnon, qui était la grosse femme de la fenêtre, et qui, vu de
+près, avait la joue toute bleue de barbe, répéta:
+
+--D'où connaissez-vous mon neveu?
+
+La comtesse tira de son soin la médaille de Sainte-Anne d'Auray
+qu'elle tendit à la femme barbue, en disant:
+
+--Monsieur de Cadoudal, votre neveu m'aime.
+
+--Foi de Dieu! n'écria Cadoudal, car c'était lui en personne, est-ce
+que je ne suis pas mieux déguisé que cela?... L'enfant a raison, car
+vous êtes jolie comme un coeur, ma commère... et j'avais bien entendu
+dire déjà qu'il faisait ses fredaines... Mais que parliez-vous de
+prison?
+
+--Monsieur de Cadoudal, reprit la fausse belle-soeur de Guiseppe
+Ceracchi, j'aime votre neveu.
+
+--Il en vaut bien la peine, foi de Dieu!
+
+--Je suis venue, parce que René de Kervoz est en danger de mort...
+Celle qu'il a trahie s'est vengée de lui...
+
+--Angèle! murmura Georges, qui pâlit. Mais alors moi-même... car
+Angèle savait ce qu'ignoraient son père et sa mère.
+
+--Asseyons nous et causons, monsieur de Cadoudal, l'interrompit
+gravement la comtesse Marcian Gregoryi. Je n'ai pas trop de toute une
+nuit pour vous dire ce que vous pouvez espérer désormais et ce que
+vous devez craindre... Il y a un lien entre vous et la soeur de
+Ceracchi: c'est la haine... Quant le jour va paraître, vous saurez si
+vous devez frapper ou fuir...
+
+--Fuir! s'écria Cadoudal. Jamais!
+
+--Alors, vous frapperez?
+
+--Foi de Dieu, belle dame, répondit Cadoudal en riant et en s'asseyant
+près d'elle, à la bonne heure! vous parlez d'or!... Donnez-moi
+seulement le moyen d'aller chercher le Corse au milieu de sa garde
+consulaire, et, par sainte Anne d'Auray, je vous jure qu'il ne sera
+jamais empereur!
+
+
+
+
+XX
+
+MAISON VIDE
+
+
+C'était une nuit claire et froide. Les réverbères de l'île Saint-Louis
+chômaient, laissant faire la lune. Les chimères se fanent vite à
+Paris, même les plus absurdes. A l'endroit où nous vîmes naguère tant
+de pêcheurs de diamants sonder le courant blanchâtre de la Seine, il
+n'y avait personne. Décidément, la renommée du quai de Béthune avait
+vécu; on n'avait pas pêché sous l'égout de Bretonvilliers assez de
+bagues chevalières; le prestige était défunt, les gens de l'hameçon et
+de la gaule en étaient venus à se moquer du miracle!
+
+Et, dès onze heures du soir, le cabaret du pauvre Ezéchiel, éteint,
+formé, muet, témoignait assez du mépris où tombait l'Eldorado
+abandonné.
+
+La rivière coulait, turbulente, au plein de ses rives.
+
+Quelques minutes avant onze heures, des pas précipités sonnèrent dans
+la rue de Bretonvilliers, sans éveiller les demeures voisines, depuis
+longtemps endormies. C'était Jean-Pierre Sévérin, dit Gâteloup, qui
+s'en allait en guerre à la tête de son escouade de gens de police.
+
+Nous savons que le gardien de la Morgue du Châtelet avait dans tout ce
+quartier du vieux Paris, où la chicane et la police agglomèrent leurs
+suppôts, une réputation bien établie. C'était un crâne homme, pour
+employer l'expression des citoyennes du Marché-Natif. Il y a toujours
+dans l'agent de police, quoi qu'on veuille dire et croire, un brin de
+vocation aventureuse, et, pour ma part, je suis resté souvent confondu
+en lisant la prodigieuse série des actes de courage froid, solide,
+implacable, accomplis au jour le jour par ces hommes qui n'ont pas à
+leur service le stimulant de la gloire.
+
+Sur un champ de bataille, il y a l'ivresse du point d'honneur, l'appel
+du tambour, l'étourdissement du canon, la fièvre de la poudre!...
+
+Mais dans le ruisseau, la nuit, ces luttes terribles que nul bulletin
+emphatique ne chantera...
+
+Ces luttes où, la plupart du temps, le bandit armé cherche à tuer, et
+où l'homme de la loi a défense de frapper...
+
+Qu'ont-ils donc fait, ces héros boueux, robustes comme les guerriers
+d'Homère, pour que leurs prouesses accumulées ne puissent jamais
+rédimer l'opprobre de leur gagne-pain!
+
+Ils étaient quatre, accompagnés par un officier de paix, jeune homme
+assez bien couvert, qui allait le cigare à la bouche et les mains dans
+ses poches.
+
+Ils suivaient tous Gâteloup avec plaisir et flairaient quelque
+curieuse bagarre.
+
+L'officier de paix écoutait; en gardant le sérieux de son grade,
+certaines anecdotes racontées à voix basse par Laurent et Charlevoy,
+toutes à la louange du vigoureux poignet de M. Sévérin; le troisième
+agent applaudissait, franchement; le quatrième, laid coquin, à la
+figure toute velue de barbe noire, marchait un peu en arrière et
+grommelait:
+
+--J'ai vu mieux que ça! C'est vrai qu'il tape dur! Quand Jean-Pierre
+s'arrêta au coin de la rue de Bretonvilliers et du quai, ce quatrième
+agent se mit à rire dans sa barbe et murmura:
+
+--Tiens! c'te farce! c'est à l'établissement qu'il en veut. Pourtant
+il avait trouvé le vin mauvais.
+
+Jean-Pierre frappa bruyamment à la porte du cabaret de la _Pêche
+miraculeuse_. Personne ne fit réponse à l'intérieur.
+
+--Mes enfants, dit Jean-Pierre, il faut me jeter bas ces planches-là.
+
+--Auparavant, fit observer l'officier de paix, je dois accomplir les
+formalités d'usage.
+
+--Pas besoin, monsieur Barbaroux, dit par derrière une voix qui
+dressa l'oreille de Jean-Pierre. La farce est jouée là-dedans. Le
+propriétaire a déménagé.
+
+--Est-ce toi? Ézéchiel? s'écria Jean-Pierre.
+
+--Pour vous servir, monsieur Gâteloup, si toutefois j'en suis capable,
+répondit le quatrième agent, qui avança chapeau bas. J'ai mis comme ça
+un peu de barbe à mon menton pour la gloriole de ne pas passer pour en
+être quand je reviens pocher dans le quartier. J'ai ma figure de tous
+les jours en bourgeois, et ma physionomie du métier: ça fait-il du mal
+à quelqu'un?
+
+Tout en parlant, il introduisit une clef dans la serrure de la porte,
+qui s'ouvrit aussitôt...
+
+--Au nom de la loi, ajouta Ézéchiel, qui était en belle humeur,
+donnez-vous la peine d'entrer.
+
+Dans cette espèce de cave, qui servait naguère de cabaret, il n'y
+avait plus que les quatre murs.
+
+--Oh! fit Ézéchiel, répondant au regard étonné de Jean-Pierre et
+tenant à la main une chandelle de suif qu'il venait d'allumer, je
+suis en règle, monsieur Gâteloup. J'ai fait mon rapport, et la _Pêche
+miraculeuse_ a d'ailleurs servi de souricière. Les temps sont durs, on
+vit comme on peut.
+
+--Ce n'était pas la préfecture qui te donnait à vivre, dit Jean-Pierre
+qui fronça ses gros sourcils; ce n'était pas non plus ton métier de
+cabaretier. Ne joue pas au fin avec moi, l'homme, ou gare à tes côtes!
+Tu étais payé par la comtesse Marcian Gregoryi.
+
+--Tiens! tiens! grommela Ezéchiel, vous saviez donc cela, monsieur
+Gâteloup?.. Eh bien, c'est vrai, quoi! j'ai mis quelque petit argent
+de côté pour mes vieux jours... On ne voit pas clair dans ces
+histoires-là, du premier coup, vous sentez rien... et j'ai été
+longtemps à deviner pourquoi la comtesse avait monté la mécanique du
+quai de Béthune.
+
+--Et ce pourquoi est-il dans ton rapport?
+
+--Oui bien, mais M. l'inspecteur n'a pas voulu me croire... Je suis
+fâché de n'avoir plus un verre de vin à vous offrir, messieurs,
+quoiqu'il n'était pas fameux, hein, monsieur Gâteloup?... En faut pour
+tous les goûts... Quand j'ai donc dit, là-bas, à la préfecture, qu'on
+emportait des corps du pavillon de Bretonvilliers, ici près, à un
+caveau qui se trouve quelque part au Marais, vers la chaussée des
+Minimes, on m'a ri au nez... par quoi je me trouve à couvert.
+
+L'officier de paix jeta son cigare. Ezéchiel continua:
+
+--Et comme on en parlait, du caveau, et de la vampire aussi, car tout
+se sait à Paris, seulement tout se sait mal, Mme la comtesse dit: Il
+faut dérouter les chiens.
+
+--Le nom de l'inspecteur? demanda impétueusement l'officier de paix,
+qui se vit du coup commissaire de police.
+
+--M. Despaux, parbleu! répliqua Ezéchiel, et qui sera secrétaire
+général quand M. Fouché aura mis M. Dubois à la retraite.
+
+--Le numéro de la maison suspecte? interrogea encore l'officier de
+paix.
+
+--Quant à ça, monsieur Barbaroux, la plus belle fille du monde ne peut
+dire que ce qu'on lui a appris...
+
+--Nous le saurons tout à l'heure, l'interrompit Jean-Pierre, qui
+écoutait ce colloque avec impatience. Nous sommes ici pour autre
+chose... Peux-tu nous introduire au pavillon de Bretonvilliers?
+
+--Jusqu'à la porte, oui, répondit Ézéchiel, et ces messieurs doivent
+avoir de quoi parler aux serrures.
+
+L'agent Charlevoy frappa sur sa poche, qui rendit un son de ferraille,
+et repartit:
+
+--J'ai ma trousse.
+
+--Mais quant à trouver la pie au nid, continua Ezéchiel, c'est autre
+chose. La comtesse n'est pas revenue depuis le soir où les camarades
+apportèrent ici cette belle petite blonde... Vous savez, monsieur
+le gardien... on a dit qu'un jeune homme était entré ce soir-là au
+pavillon?
+
+--Qui l'a dit?
+
+--Mme Paraxin, la femelle de Satan.
+
+--Et l'a-t-on emporté comme les autres?
+
+--Je n'ai point ouï parler de cela. La figure de Jean-Pierre
+s'éclaira.
+
+--Il reste une lueur d'espoir, murmura-t-il. Marchons!
+
+Et il se dirigea de lui-même vers la porte basse qui était au fond du
+cabaret. Ézéchiel le laissa faire.
+
+Aussitôt que la porte fut ouverte, Jean-Pierre Sévérin se trouva en
+face d'un tas de terre et de déblais qui bouchaient hermétiquement le
+passage.
+
+--C'est vous qui êtes la cause de cela, patron, dit Ezéchiel. Le jour
+où vous avez dérangé les marchandises qui étaient devant la porte, il
+y avait ici des gens de la comtesse. Le lendemain, 1e passage était
+bouché... Mais ils ont compté sans le vieil Ézéchiel, qui les sait
+toutes, depuis le temps qu'il va à l'école... Rangez-vous, s'il vous
+plaît, et laissez-moi passer.
+
+L'ancien cabaretier se glissa, tenant toujours sa chandelle allumée,
+dans un trou étroit qui restait à gauche et conduisait à l'escalier de
+sa cave. Jean-Pierre et les agents le suivirent. La cave était vide
+comme le bouge supérieur, mais à l'extrémité orientale du cellier,
+il y avait un amas de plâtras, entourant une ouverture récemment
+pratiquée.
+
+Ezéchiel l'éclaira; elle pouvait donner passage à un homme de médiocre
+corpulence.
+
+--Le soir où j'ai percé ce trou, dit-il en rougissant de colère,
+la maudite m'a fait mordre par son chien. S'il avait pu se couler
+là-dedans, le diable à quatre pattes, j'étais un homme mort. Je lui
+garde une dent: non pas au chien, mais à la dame... Et vous qui êtes
+un savant, monsieur Gâteloup, savez-vous si c'est vrai qu'on ne peut
+faire la fin de ces gens-là qu'avec un morceau de feu qu'on leur met
+dans le coeur?...
+
+Charlevoy et Laurent étaient tout pâles.
+
+--Mais c'est donc bien vraiment une vampire? murmurèrent-ils ensemble.
+
+--En avant! ordonna Jean-Pierre.
+
+Il se glissa le premier dans l'ouverture. Ézéchiel l'arrêta de force.
+
+--Monsieur Gâteloup, dit-il, vous êtes un brave homme, et je vous ai
+vu tenir un contre dix avec un brin de bois. Vous m'allez, et je ne
+voudrais pas qu'il vous arrivât du gros mal... Passez le premier,
+c'est la justice, car vous semblez le plus intéressé à passer. Mais
+avant de mettre la tête hors du trou, veillez, guettez, écoutez. Si le
+chien est là, il grondera. S'il gronde, gardez-vous d'avancer: c'est
+une bête qui croque un homme comme un poulet.
+
+Sévérin se dégagea, dit merci et franchit le trou en deux ou trois
+vigoureux efforts.
+
+Il y eut un moment d'attente terrible. Ezéchiel avait de la sueur au
+front.
+
+--Eh bien! fit Gâteloup du dehors, venez-vous?
+
+--Parait que le chien est délogé pour tout de bon! dit Ézéchiel. Il
+aurait déjà fait son tapage s'il était là. Marchons.
+
+Il passa le premier, non sans garder une certaine inquiétude. Les
+trois autres agents et l'officier de paix suivirent. Au delà du trou,
+c'était une sorte de fosse, en contre-bas de celle qu'on appelait le
+_vide-bouteilles_. Elle communiquait avec les jardins par un escalier
+de terre et de bois.
+
+Les jardins étaient complètement déserts.
+
+La petite troupe les parcourut d'abord et les fouilla dans tous les
+sens, Charlevoy et Laurent étaient deux fins limiers, et l'industrieux
+Ezéchiel connaissait les êtres. Ils arrivèrent jusqu'au grand mur qui
+bordait les deux quais, fermant l'éperon de I'Ile Saint-Louis comme
+un rempart. La nuit était claire. Quoique cette partie du jardin
+ressemblât à une forêt vierge, Laurent et Charlevoy, après visite
+faite, affirmèrent que nulle créature humaine n'y pouvait rester
+cachée.
+
+La porte du bord de l'eau, par où la comtesse Marcian Gregoryi devait
+s'introduire une heure plus tard, ne leur échappa point, mais à voir
+l'état de sa serrure, ils la crurent condamnée.
+
+Jean-Pierre lui-même, pénétrant par une brèche dans le couloir qui
+communiquait de la porte du bord de l'eau à la chambre sans fenêtres,
+le visita dans toute sa longueur et la prit pour un de ces passages,
+construits à des époques troublées, qui étonnent les curieux et
+restent comme des énigmes proposées à la perspicacité des chercheurs.
+
+Ce couloir avait une bifurcation: le boyau qui menait à l'ancienne
+cachette du président d'Aubremesnil, et une voie plus large,
+descendant tout droit aux cuisines du pavillon de Bretonvilliers.
+Jean-Pierre ne reconnut que ce dernier passage.
+
+Il appela Charlevoy et se fit ouvrir une porte, solidement armée de
+fer, qui eût enchanté un antiquaire. Les cuisines étaient vides comme
+les jardins; ou y pouvait néanmoins deviner la récente présence d'un
+ou de plusieurs habitants, car le sol était jonché d'épluchures de
+légumes, et des os de boeuf cru, à moitié rongés, s'éparpillaient ça
+et là.
+
+Sur la table, il y avait une toque de femme en étoffe grossière et
+ornée d'oripeaux dédorés. La forme de cette toque indiquait à première
+vue son origine hongroise.
+
+--C'était ici l'antre de maman Paraxin, dit Ézéchiel, et voici les
+restes du dernier souper de Pluto. J'ai idée que l'horrible bête
+mangeait plus souvent des os de chrétien que des os de boeuf.
+
+--Les gens qu'on emportait d'ici, demanda Gâteloup, passaient-ils par
+le couloir que nous venons de suivre?
+
+--Jamais, répondit Ézéchiel.
+
+--Alors, s'écria Charlevoy, ils devaient passer par ta boutique,
+capitaine.
+
+Ezéchiel rougit jusqu'aux oreilles et le regarda de travers.
+
+Des cuisines au rez-de-chaussée c'était un large escalier de pierre de
+taille, mal tenu et dans un état de complète dégradation. Les portes
+du rez-de-chaussée ayant été ouvertes à l'aide de la _trousse_
+de Charlevoy, on entra dans une enfilade de chambre nues, suant
+l'humidité et la vétusté, et qui, évidemment, n'avaient point été
+habitées depuis de longues années.
+
+Aux murailles restaient quelques portraits déteints et quelques
+haillons de tapisserie.
+
+L'officier de paix, M. Barbaroux, était un utilitaire. Il fit
+remarquer avec raison qu'il y avait là beaucoup de terrain perdu et
+qu'on eût pu loger dans ces salles inoccupées une grande quantité de
+gens qui couchaient dans la rue.
+
+--Montons plus haut, dit Jean-Pierre, il n'y a rien ici pour nous.
+
+Le premier étage, beaucoup mieux conservé, présentait, au contraire,
+des traces d'occupation récente. C'était là que René de Kervoz avait
+été introduit le soir même où commence notre récit.
+
+La trousse de Charlevoy ayant fait encore son office, Jean-Pierre
+entra dans ce salon où René avait attendu, rêvant et rafraîchissant
+son front brûlant au froid des carreaux, la venue de sa mystérieuse
+maîtresse.
+
+En face de la fenêtre, de l'autre côté de la rue Saint-Louis-en-l'Ile,
+était la borne où Angèle s'était assise pour endurer le cruel supplice
+dont elle devait mourir.
+
+C'était de là qu'elle avait reconnu ou deviné la silhouette de son
+fiancé aux derniers rayons de la lune.
+
+C'était de là qu'elle avait vu, quand la lampe allumée à l'intérieur
+porta deux ombres sur le rideau, ces deux têtes rapprochées en un
+baiser qui lui poignarda le coeur.
+
+C'était là qu'elle avait désespéré de la bonté de Dieu.
+
+Il n'y avait plus de rideaux à la croisée, plus de tentures aux
+portes, plus de tapis, plus de meubles, plus rien.
+
+Le déménagement était fait.
+
+La décrépitude de la vieille maison se montrait partout.
+
+Seulement, ça et là, un bouquet fané, un chiffon de femme, un livre
+restaient comme des témoins de la vie passagère qui avait animé cette
+solitude.
+
+Dans la seconde chambre, celle que nous vîmes ornée selon la mode
+orientale, et que Lila choisit pour raconter au jeune Breton son
+histoire fabuleuse ou véridique, les hautes piles de coussins et les
+lampes de Bohême avaient disparu comme tout le reste.
+
+Cette deuxième pièce était en apparence, la fin de la maison.
+La muraille opposée à la porte ne présentait aucune solution de
+continuité.
+
+C'était pourtant bien cette muraille qui s'était ouverte quarante-huit
+heures auparavant pour montrer à René ébloui le réduit charmant, au
+fond duquel l'alcôve drapait ses rideaux de soie;
+
+Le boudoir où la collation était servie;
+
+La chambre sans fenêtres, en un mot, le lit d'amour qui devait se
+changer en prison.
+
+Ce serait insulter à l'intelligence du lecteur que de lui expliquer
+pourquoi une pièce construite et installée précisément pour servir
+de cachette, au temps où l'art de ménager des cachettes était à son
+apogée, ne montrait à l'extérieur aucune trace de son existence.
+
+Jean-Pierre Sévérin et son escouade restèrent près d'une heure au
+premier étage, furetant et fouillant. Toutes leurs recherches furent
+inutiles.
+
+Il n'y avait plus à visiter que le deuxième étage, qui fut trouvé dans
+un état de désolation plus grande encore que le rez-de-chaussée. Les
+plafonds étaient défoncés et les cloisons tombaient en ruine.
+
+Jean-Pierre dit:
+
+--Descendons aux caves. Je démolirai la maison s'il le faut, mais je
+trouverai le fiancé de ma fille mort ou vif.
+
+Les gens de police étaient là pour lui obéir. Barbaroux, l'officier de
+paix, se borna à murmurer:
+
+--Mme Barbaroux m'attend, toute seule.
+
+Laurent et Charlevoy échangèrent, à ce mot, un sourire incrédule.
+
+--Attend-elle? demanda Charlevoy.
+
+Laurent ajouta:
+
+--Toute seule?
+
+Hélas! on dit qu'Argus, fils d'Avestor, patron de la police avait
+cinquante paire d'yeux, dont aucune ne s'ouvrait sur les mignons
+mystères de son propre ménage!
+
+Au moment où Jean-Pierre et son escouade, descendant l'escalier,
+repassaient devant la porte ouverte du premier étage, un bruit qui
+venait de l'intérieur des appartements les arrêta tout a coup.
+
+Jean-Pierre s'élança aussitôt en avant, suivi de ses agents et arriva
+dans le salon à deux fenêtres juste à temps pour voir une main
+passer à travers un carreau cassé d'avance, et tourner lestement
+l'espagnolette.
+
+Germain Patou sauta dans la chambre en secouant ses cheveux baignés de
+sueur.
+
+Tout en le blâmant de ce travers qu'il avait de grimper ainsi aux
+balcons, nous plaiderons en sa faveur plusieurs circonstances
+atténuantes. D'abord, les murailles du pavillon de Bretonvilliers
+étaient construites selon ce style monumental qui, laissant entre
+chaque pierre un intervalle profond, rend superflu l'usage des
+échelles; en second lieu, il était mû par une bonne intention; en
+troisième lieu, c'était avant d'être reçu docteur.
+
+S'il eût passé sa thèse en ce temps-là, croyez que nous le
+regarderions comme inexcusable.
+
+--Bonsoir, patron, dit-il; je suis venu en quatre minute trente
+secondes, montre à la main, de la chaussée des Minimes jusqu'ici; mais
+j'ai perdu plus d'un quart d'heure à rôder autour de la maison. Alors,
+comme la porte était close, j'ai passé par la fenêtre. Le carreau
+était cassé, et je voudrais savoir ce que veulent dire tous ces petits
+papiers qui sont là sur l'appui, et dans chacun desquels il y a un
+caillou. Apportez la lumière.
+
+--As-tu trouvé? demanda Jean-Pierre Sévérin.
+
+--J'ai trouvé la tanière, répondit Patou qui dépliait un des papiers
+dont il venait de parler; mais la louve s'est enfuie.
+
+--La louve? répéta Jean-Pierre.
+
+Patou lui serra fortement la main.
+
+--Patron, murmura l'apprenti médecin à son oreille, il y a du sang
+là-dedans. C'est demain qu'on étrenne la Morgue du Marché-Neuf, j'ai
+idée que votre nouvelle salle sera trop petite: Franz Koënig a été
+assassiné ce soir.
+
+Les doigts de Jean-Pierre se crispèrent sur son front pâle.
+
+--Et ma fille? dit-il en un gémissement. Et mon pauvre René?
+
+Charlevoy approchait avec la lumière. Le regard de Gâteloup tomba sur
+le papier que Patou tenait à la main.
+
+--L'écriture d'Angèle! s'écria-t-il en lui arrachant la lettre.
+
+--Il n'en manque pas, répliqua l'étudiant en médecine, j'en ai trouvé
+au moins une demi-douzaine sur le rebord de la croisée... Et tenez!
+en voici un jusque dans la chambre! C'est celui qui a dû casser le
+carreau.
+
+Il ramassa un papier contenant un caillou comme les autres et qui
+était sur le plancher.
+
+--Oh! oh! fit-il en baissant la voix malgré lui, celui-là est tracé
+avec du sang!
+
+Jean-Pierre prit le flambeau des mains d'Ézéchiel.
+
+--Sortez tous! prononça-t-il à voix basse, mais ne vous éloignez pas.
+Tout à l'heure j'aurai besoin de vous.
+
+
+
+
+XXI
+
+PAUVRE ANGÈLE!
+
+
+Jean-Pierre Sévérin, dit Gâteloup, et Germain Patou étaient seuls tous
+deux, non plus dans le salon, mais dans la chambre qui confinait à la
+cachette. Jean-Pierre avait voulu mettre une porte de plus entre lui
+et la curiosité des agents.
+
+Ils étaient assis l'un auprès de l'autre, sur la marche ou caisson que
+la coutume plaçait, dans toutes les vieilles maisons, au-devant des
+croisées.
+
+C'était l'unique siège que présentât désormais l'appartement.
+
+Chacun d'eux avait à la main un de ces papiers qui contenaient des
+cailloux. La chandelle était par terre. Ils se penchaient pour lire,
+et les cheveux blancs du gardien tombant en avant, inondaient son
+visage.
+
+On entendait sa respiration siffler dans sa gorge.
+
+Sur le papier tremblant que tenait sa main, des larmes coulaient.
+
+--Pauvre Angèle! murmura Germain Patou, qui avait aussi des larmes
+dans la voix.
+
+--Pauvre Angèle! répéta Gâteloup d'un accent profond. Elle n'a pas
+songé à sa mère!
+
+--Elle n'a pas songé à vous, patron! ajouta l'étudiant en médecine.
+Vous l'aimiez autant que sa mère.
+
+--Penses-tu qu'elle soit morte, Germain? demanda Gâteloup.
+
+Patou ne répondit pas; il lut:
+
+«René, mon René chéri, tu m'avais promis de m'aimer toujours. Je ne
+craignais rien, car il n'y a personne sur la terre qui soit aussi
+noble, aussi loyal que toi. Et puis, nous avons notre petite Angèle.
+Est-ce qu'on abandonne un chérubin dans son berceau?
+
+«J'ai fait un rêve, René; écoute-moi, je vais te dire tout; je suis
+bien sûre que c'est un rêve.
+
+«Tu es dans cette maison, je le sais; je t'y ai vu entrer et tu n'es
+pas revenu. Mais peut-être te retient-on de force.
+
+«Oh! elle est belle, c'est vrai! je n'ai rien vu de si beau! Est-ce
+qu'elle t'aime comme moi?
+
+«René, ce n'est pas la mère de notre petit ange!
+
+«Je lance ce papier sur la fenêtre de la chambre où je t'ai vu; tu le
+liras, si tu reviens encore à cette croisée, songer et regarder le
+vide.
+
+«Pauvre ami, tu souffres; je voudrais ajouter tes souffrances aux
+miennes, je voudrais te faire heureux au prix de tout mon bonheur.
+
+«J'étais là, sur cette borne qui est en face de la croisée, de l'autre
+côté de la rue. Regarde-la. Je croyais que tu me voyais. Quelles idées
+on a dans ces instants où l'âme chancelle! Mon Dieu! si tu m'avais
+vue, nous aurions peut-être été tous sauvés!
+
+«J'ai eu tort de ne pas t'appeler, de ne pas m'agenouiller les mains
+jointes, au milieu de la rue. Tu es bon, tu aurais eu pitié.
+
+«J'étais là, moi, je te voyais. J'ai tout vu, je t'aime comme
+auparavant, mon René. De toi à moi il y a notre petite Angèle. Je
+t'aime...»
+
+Germain Patou cessa de lire, et le papier s'échappa de ses doigts.
+
+--Diable de Breton! grommela-t il, si je le tenais, il passerait un
+méchant quart d'heure.
+
+--Tais-toi! prononça tout bas Gâteloup.
+
+Il ajouta:
+
+--N'est-ce pas qu'elle l'aimait bien?
+
+--C'est un ange du bon Dieu! s'écria l'étudiant. Ah! le coquin de
+Breton.
+
+Jean-Pierre réfléchissait.
+
+--Ce doit être ici la première lettre, dit-il, les yeux fixés sur
+le chiffon humide qu'il relisait pour la dixième fois. Celle-ci est
+peut-être la seconde:
+
+«Je suis venue, et j'ai lancé le papier sur la fenêtre; il y est
+resté, après avoir retombé bien des fois. Tu ne m'as pas répondu, tu
+ne l'as pas lu, René! Que les heures sont longues! Ma pauvre mère ne
+sait pas jusqu'à quel point je suis désespérée; je n'ai rien dit à mon
+père, qui voudrait me venger, peut-être.
+
+«Je n'ai parlé qu'à notre enfant. A celle-là, je dis tout, parce
+qu'elle ne peut pas encore me comprendre. Il y a des instants où ce
+bien-aimé petit être semble deviner ma souffrance; d'autres, son
+sourire me dit d'espérer.
+
+«Espérer, mon Dieu!...
+
+«Eh bien, oui! j'espère encore, puisque je ne suis pas morte. Je n'ai
+pas lu beaucoup de livres, mais je sais qu'il y a des entraînements,
+des maladies de l'âme.
+
+«Tu es entraîné, tu es malade, et cette enchanteresse ne t'a pas
+encore donné le temps de songer à ton enfant.
+
+«Ce fut à Saint-Germain-l'Auxerrois, n'est-ce pas? Je ne vis rien,
+mais quelque chose troubla ma prière. Je sentais en moi comme une
+sourde douleur. Mon coeur se serrait; la pensée de nos noces ne me
+donnait plus de joie.
+
+«Elle était là, j'en suis sûre!
+
+«Nos noces! ce jour si ardemment souhaité, le voilà qui arrive! Oh!
+René! René! tu m'avais dit une fois: Ce serait un crime de mettre une
+larme dans ces yeux d'ange.
+
+«L'ange est tombé. Etait-ce à toi de le punir?
+
+«En revenant de l'église, je te ne reconnaissais déjà plus. Je
+cherchais ta pensée. Je pleurai en montant notre escalier.
+
+«Et j'attendis pour voir ta lampe s'allumer.
+
+«La nuit entière se passa, René. J'étais perdue.
+
+«Réponds-moi, ne fût-ce qu'un mot. Que fais-tu dans cette sombre
+maison? Veux-tu que je te dise mon dernier espoir? Tu conspires,
+peut-être...
+
+«Ni mon père ni ma mère n'ont rien su par moi: ce sont tes secrets.
+J'ai ouï parler aujourd'hui d'arrestation... Si je t'avais calomnié
+dans mon âme, René, mon René chéri! si tu n'étais que malheureux!...»
+
+--Que veut dire cela? s'interrompit ici Jean-Pierre Sévérin.
+
+--Kervoz est de Bretagne, répondit Patou.
+
+Il ajouta:
+
+--Le gros marchand de chevaux de l'église Saint-Louis-en-l'Ile
+n'est-il pas son oncle?
+
+Jean-Pierre se frappa le front:
+
+--Morinière! prononça-t-il tout bas. Et le secrétaire général de la
+préfecture m'a dit...
+
+Il n'acheva pas, et sa pensée tourna.
+
+--Morinière a l'air d'un brave homme, murmura-t-il. C'est impossible!
+
+--La troisième lettre nous apprendra peut-être quelque chose, fit
+l'étudiant en médecine. L'écriture change.
+
+Jean-Pierre saisit le papier qu'on lui tendait et le baisa.
+
+«...Rien de toi, rien! Tu n'as pas reçu mes messages. Jamais tu ne
+pourrais te montrer si cruel envers moi...
+
+«Notre petite fille maigrit et devient toute blanche depuis que mon
+sein tari n'a plus rien pour elle. Je la regardais ce matin. Peut-être
+que Dieu nous prendra tous ensemble.
+
+«Quelle nuit! Pourrait-on dire en une année ce que l'on pense dans
+l'espace d'une nuit?
+
+«J'ai vu mon père et ma mère pour la dernière fois. Tout le jour, je
+vais rôder autour de toi, et toute la nuit prochaine aussi. Je te
+verrai, je le veux, je te parlerai...
+
+«Ils dormaient! J'ai baisé les cheveux blancs de mon père d'adoption,
+qui m'aimait comme si j'eusse été sa fille.
+
+«J'ai collé mes lèvres sur le front de ma mère.
+
+«Celle-là aussi a bien souffert.
+
+«Elle a eu le courage de vivre!
+
+«J'ai baisé aussi mon jeune frère, un enfant doux et bon, qui pleurera
+sur moi.
+
+«Il a déjà le coeur d'un homme. Le père dit souvent qu'il ne sera pas
+heureux dans la vie.
+
+«Puis je suis revenue à ma fille et je l'ai habillée en blanc. Dans
+ses cheveux, j'ai mis la guirlande que tu avais apportée le jour de ma
+fête. Notre fille sera bien belle.
+
+«J'avais besoin de rire et de chanter. Je ne sais pas si c'est ainsi
+quand on devient folle...»
+
+Les bras de Gâteloup tombèrent.
+
+Son visage énergique exprimait une torture si poignante que les larmes
+vinrent aux yeux de Patou.
+
+--Il faut de la force, monsieur Jean-Pierre, dit-il. Tout n'est pas
+fini.
+
+--Non, répliqua Gâteloup d'une voix changée, tout n'est pas fini.
+
+Il ajouta en refoulant un sanglot dans sa gorge:
+
+--C'est vrai que c'était demain le mariage! ma pauvre femme ne
+survivra pas à cela...
+
+Sa main fiévreuse déplia un autre papier.
+
+«...J'ai voulu voir ta chambre, que je connaissais si bien, quoique je
+n'y fusse jamais entrée. J'avais un espoir d'enfant: je croyais t'y
+trouver.
+
+«La portière ma laissée monter. Je t'écris chez toi: cela me portera
+bonheur.
+
+«Je suis à l'endroit où je te voyais assis, quand je regardais par ma
+fenêtre. C'est de là que tes yeux m'ont parlé pour la première fois.
+
+«J'ai devant moi les portraits de ton père et de ta mère. Comme ta
+mère doit t'aimer! et combien je l'aime!
+
+«Il y a une lettre commencée où tu lui parlais de moi. M'as-tu donc
+chérie ainsi, René? Et pourquoi m'as-tu quittée?
+
+«Que t'ai-je fait? Ne suis-je pas toute à toi?
+
+«Il y a là aussi un mouchoir sanglant, avec des armoiries et une
+couronne...
+
+«Je ne peux pas rester ici, il faut que j'aille à toi et que je te
+cherche...
+
+«D'ailleurs, il est un autre endroit où je te parlerai mieux qu'ici,
+c'est près du pont Marie, sous le quai des Ormes, là où nous nous
+assîmes entre le gazon et les fleurs, écoutant les murmures du vent
+dans le feuillage des grands arbres.
+
+«Je ne suis pas folle encore, va; j'ai bien de l'espoir depuis que
+j'ai vu l'image de la Vierge dans la ruelle de ton lit.
+
+«Tu ne m'as pas oubliée, tu es prisonnier quelque part, je te
+délivrerai.
+
+«René, mon René, ma vie! j'ai baisé le portrait de ta mère...»
+
+--Est-ce la dernière? demanda Gâteloup d'une voix qui défaillait.
+
+--Non, répondit Patou, il y a celle qui est écrite avec du sang.
+
+--Lis, murmura le vieillard, je n'ai plus de force.
+
+Germain Patou essuya tranquillement ses yeux mouillés, dont les
+paupières le brûlaient.
+
+«...Tout un jour encore, tout un long jour! Où es-tu? Les gens du
+quartier me connaissent et m'appellent déjà la folle.
+
+«J'ai jeté les deux lettres avant l'aube. N'as-tu pas entendu les
+cailloux frapper contre les carreaux? J'ai regardé. On ne voit rien.
+J'ai appelé. Tu n'as pas répondu.
+
+«Puis les passants sont venus avec le soleil, et je me suis mise à
+rôder autour de la maison maudite.
+
+«J'en ai fait dix fois, cent fois le tour.
+
+«J'ai heurté à la porte par où tu étais entré. Une vieille femme est
+venue, qui parle une langue étrangère. Elle m'a chassée, me montrant
+les longues dents d'un chien énorme, qui a du sang dans les yeux.
+
+«Je suis sur le banc, auprès du pont Marie. Les arbres murmurent
+comme l'autre fois. La Seine coule à mes pieds. Comme elle doit être
+profonde!
+
+«Je t'écris avec un peu de mon sang, sur la page blanche de mon livre
+de messe, que j'avais emporté pour prier.
+
+«Je ne peux pas prier.
+
+«Mes pensées ne sont plus bien claires dans ma tête, je souffre trop.
+
+«Il y a une pensée pourtant dans ma tête, qui est claire et qui
+revient toujours. Je n'essaye plus de la chasser.
+
+«Je ne me tuerai pas toute seule. Je prendrai ma petite Angèle dans
+mes bras, avec sa robe blanche et sa couronne.
+
+«Je l'emmènerai où je vais. Que ferait-elle ici sans sa mère!
+
+«Cette fois, je lancerai ma lettre à travers le carreau. Peut-être
+qu'elle arrivera jusqu'à toi.
+
+«Puis je reviendrai ici, sur ce banc.
+
+«Au matin, si je n'ai pas de réponse, j'irai prendre ma petite Angèle
+dans son berceau...»
+
+--La petite fille est-elle encore chez vous? demanda tout à coup
+l'étudiant en médecine.
+
+--Oui, répondit le gardien d'un ton morne.
+
+Puis se parlant à lui-même et d'une voix que l'angoisse brisait:
+
+--C'était elle! poursuivit-il. Elle n'a pas eu le temps de doubler son
+crime en sacrifiant son enfant!...
+
+Son crime! s'interrompit il avec une soudaine violence. Quand l'excès
+du malheur a produit le délire, y a-t-il encore crime? Je suis vieux;
+je n'ai jamais rencontré d'âme si douée ni si pure... C'était elle!...
+Tu ne me comprends pas, garçon, et je n'ai pas le courage de me faire
+comprendre... C'est elle! c'est elle que je vis au lieu même qu'elle
+désigne, entraînée et saisie par le démon du suicide... Vue de mes
+yeux, entends-tu, comme je te vois... et le reste dépasse tellement
+les bornes du vraisemblable que les paroles s'arrêtent dans mon
+gosier... Un monstre, un être impur lui a pris sa vie, sa vie
+angélique, et la prodigue à toute sorte de hontes... La vampire...
+
+L'oeil de Patou brilla.
+
+--J'ai lu, la nuit dernière, le plus étonnant de tous les livres,
+prononça-t-il à voix basse: _la Légende de la goule Addhéma et du
+vampire de Szandor_, imprimée à Bade, en 1736, par le professeur Hans
+Spurzheim, docteur de l'Université de Presbourg... L'oupire Addhéma
+prenait la vie de ses victimes au marc le franc, pour ainsi dire,
+vivant une heure pour chacune de leurs années, et courant sans cesse
+le monde, afin de rassembler des trésors au roi des morts-vivants, le
+comte Szandor, qu'elle aime d'une adoration maudite, et qui lui vend
+chaque baiser au prix d'un monceau d'or.
+
+--Et comment s'inoculait-elle la vie d'autrui? demanda Jean-Pierre,
+qui avait honte d'interroger ces mystères de la démence orientale.
+
+--En appliquant sur son crâne chauve, répondit Patou, les chevelures
+des jeunes filles assassinées.
+
+Le gardien poussa un cri sourd et se retint à la croisée pour ne point
+tomber à la renverse.
+
+--J'ai vu la vampire Addhéma face à face, balbutia-t-il, j'ai vu
+la propre chevelure d'Angèle, ma pauvre enfant, sur le crâne de la
+comtesse Marcian Gregoryi!
+
+L'étudiant recula stupéfait.
+
+Il regarda Gâteloup dans les yeux, craignant l'irruption d'une
+soudaine folie.
+
+Les yeux de Gâteloup se fixaient dans le vide. Peut-être voyait-il ce
+corps inerte, remontant le courant, le long des berges de la Seine,
+contre toutes les lois de la nature; ce corps qui avait allongé le
+bras pour saisir la jeune fille indécise, penchée au-dessus de l'eau,
+près du pont Marie.
+
+Le démon du suicide!
+
+Dans le silence qui suivit, on put entendre un bruit qui venait de
+cette muraille, en apparence pleine, formant la partie orientale de la
+chambre.
+
+C'était comme le grincement d'une porte sur ses gonds rouillés.
+
+Jean-Pierre et Patou prêtèrent avidement l'oreille.
+
+La porte grinça une seconde fois, puis fut refermée avec une évidente
+précaution.
+
+--Il y a quelque chose là! s'écria Germain Patou.
+
+Le patron lui mit la main sur la bouche.
+
+Ils écoutèrent pendant toute une minute, puis, le bruit ne s'étant
+point renouvelé, Jean-Pierre dit:
+
+--René de Kervoz est de l'autre côté de cette muraille, j'en suis sûr!
+il faut percer la muraille.
+
+
+
+
+XXII
+
+SIMILIA SIMILIBUS CURANTUR
+
+
+Dans le récit par où débute ce livre: la Chambre des Amours, nous
+avons vu Jean-Pierre Sévérin, dit Gâteloup, plus jeune, mais tourmenté
+déjà de sombres rêveries.
+
+C'était un homme sage et fort. Dans la sphère très humble où le sort
+l'avait placé, il avait pu voir de très près la lutte des philosophes
+modernes contre les croyances du passé. Il s'y était mêlé, il avait
+combattu de sa propre personne.
+
+Chrétien, il avait repoussé l'impiété; mais, libre dans son âme et ami
+des mâles grandeurs de l'histoire ancienne, il restait fidèle à la
+république, à l'heure même où la république chancelait.
+
+Ce n'était pas un superstitieux. Il était né à Paris, la ville qui se
+vante d'avoir tué la superstition.
+
+Mais c'était un voyageur de nuit, un solitaire et peut-être, sans
+qu'il le sût lui-même, un poète.
+
+La vie nocturne enseigne au cerveau d'étranges pensées.
+
+Quand Jean-Pierre Sévérin veillait, penché sur ses avirons, écoutant
+l'éternel murmure du fleuve et cherchant le mystérieux ennemi qu'il
+combattait depuis tant d'années: le suicide, qui pouvait deviner ou
+suivre les chemins où se perdaient ses rêves?
+
+Aussitôt qu'il eut dit: il faut percer la muraille, Germain Patou
+s'élança dans le salon, appelant les agents à haute voix. Ceux-ci,
+habitués à ne jamais perdre leur temps, s'étaient arrangés déjà pour
+dormir, tandis que M. Barbaroux, officier de paix, fumait sa pipe.
+
+Ezéchiel, qui croyait connaître la maison par coeur, avait
+formellement annoncé que l'expédition était finie.
+
+Gâteloup, resté seul dans la seconde chambre, se mit à éprouver le
+mur, frappant de place en place avec la paume de sa main ouverte. Le
+mur sonna le plein d'abord, mais lorsque Gâteloup arriva au milieu,
+une planche, recouvrant le vide, retentit sous sa main comme un
+tambour.
+
+C'était la porte, très habilement dissimulée dans les moulures de la
+boiserie, et qu'aucun indice ne désignait du regard.
+
+Gâteloup, dans les circonstances de ce genre, n'avait besoin ni de
+levier ni de pince. Il prit son élan de côté et lança son épaule
+contre le panneau, qui éclata, brisé.
+
+Quand le renfort arriva, Gâteloup était déjà dans la chambre sans
+fenêtres.
+
+--Êtes-vous là, René de Kervoz? demanda-t-il.
+
+Il écouta, mais les battements de son coeur le gênaient et
+l'assourdissaient.
+
+Il crut entendre pourtant le bruit de la respiration d'un homme
+endormi.
+
+Les rayons de la chandelle de suif, pénétrant tout à coup dans la
+cachette, montrèrent en effet René, étendu sur un lit, la face hâve,
+les cheveux en désordre et dormant profondément.
+
+--Tiens! dit Ezéchiel, elle n'a pas tué celui-là. Il examina le réduit
+d'un oeil curieux.
+
+--Un joli double fond! ajouta-t-il.
+
+--Levez-vous, monsieur de Kervoz! ordonna Gâteloup en secouant
+rudement le dormeur.
+
+Laurent et Charlevoy furetaient. M. Barbaroux dit:
+
+--Nous allons toujours arrêter ce gaillard-là!
+
+René, cependant, secoué par la rude main de Gâteloup, ne bougeait
+point.
+
+Germain Patou déboucha tour à tour les deux flacons et en flaira
+le contenu en les passant rapidement à plusieurs reprises sous ses
+narines gonflées.
+
+Il avait l'odorat sûr comme un réactif.
+
+--Opium turc, dit-il, haschisch de Belgrade: suc concentré du _Papaver
+somniferum_. Patron, ne vous fatiguez pas, vous le tueriez avant de
+l'éveiller.
+
+Chacun voulut voir alors, et M. Barbaroux lui-même mit son large nez
+au-dessus du goulot comme un éteignoir sur une bougie.
+
+--Ça sent le petit blanc, déclara-t-il, avec du sucre.
+
+Charlevoy et Laurent auraient voulu goûter.
+
+--Il faut pourtant qu'il s'éveille! prononça tout bas Gâteloup. Lui
+seul peut nous mettre désormais sur les traces de la vampire!
+
+--Ah ça? l'homme, fit M. Barbaroux, vous avez votre blanc-bec. Il
+serait temps d'aller se coucher.
+
+Charlevoy et Laurent, au contraire, avaient envie de voir la fin de
+tout ceci. C'étaient deux agents par vocation.
+
+--As-tu les moyens de l'éveiller, garçon? demanda Jean-Pierre à Patou.
+
+--Peut-être, répondit celui-ci.
+
+Puis il ajouta en baissant la voix et en se rapprochant:
+
+--Peut-être tous ces gens-là sont-ils de trop maintenant.
+
+Quand le jeune homme s'éveillera, il peut parler; il n'aura pas
+conscience de ses premières paroles. J'aimerais mieux, pour vous et
+pour lui, qu'il n'y eût point d'oreilles indiscrètes autour de son
+réveil.
+
+--Messieurs, dit aussitôt Gâteloup, je vous remercie. M. Barbaroux a
+raison: nous avons trouvé celui que je cherchais, je n'ai plus besoin
+de vous.
+
+Mais l'officier de paix avait réfléchi. Ce n'est jamais inutilement
+qu'une administration possède dans son sein un homme complet comme M.
+Berthellemot. La grande image de cet employé supérieur passa devant
+les yeux de Barbaroux, qui dit:
+
+--Vous en parlez bien à votre aise, l'ami; ne croirait-on pas que vous
+avez des ordres à nous donner? J'ai reçu mission de vous suivre et de
+vous prêter main-forte: Je dois soumettre mon rapport à M. le préfet,
+et je reste.
+
+Il n'avait pas encore achevé ces sages paroles, quand le marteau de la
+porte extérieure, manié à toute volée, retentit dans le silence de la
+nuit.
+
+C'était là une interruption tout à fait inattendue. Au premier moment,
+personne n'en put deviner la nature.
+
+Mais bientôt une voix s'éleva dans la rue, qui disait:
+
+--Ouvrez, au nom de la loi!
+
+--M. Berthellemot! s'écrièrent en choeur les gens de la préfecture.
+
+M. Barbaroux s'élança le premier, suivi des quatre agents, et
+l'instant d'après, le secrétaire général faisait son entrée
+solennelle. Il avait derrière lui une armée.
+
+Pour se présenter, il avait arboré le sourire déjà bien connu de M.
+Talleyrand et l'avait ajouté au regard de M. de Sartines.
+
+--Ah! ah! mon voisin, fit-il aiguisant avec soin la pointe d'une fine
+ironie, rien ne m'échappe! Nous avons eu de la peine à retrouver vos
+traces, mais nous y sommes parvenus. C'est une affaire! c'est
+une grave affaire! Je ne m'explique pas prématurément sur ses
+ramifications, mais tenez-vous pour assuré que j'ai pris des notes...
+Je vous demande de m'exhiber le prétendu ordre du premier consul, au
+cas où vous ne l'auriez pas déjà détruit.
+
+--Pourquoi l'aurais-je détruit? demanda Gâteloup en plongeant sa main
+dans sa poche.
+
+M. Berthellemot jeta à la ronde un coup d'oeil satisfait, et répondit
+en faisant claquer quelques-uns de ses doigts:
+
+--On ne sait pas, mon voisin, on ne sait pas!
+
+Barbaroux murmura:
+
+--Dès le début, j'ai pensé: il y a du louche!
+
+Dans la chambre voisine, la suite du secrétaire général et les agents
+de Barbaroux causaient avec animation.
+
+La fausseté de l'ordre signé Bonaparte, dont Jean-Pierre Sévérin avait
+fait usage, n'était déjà plus un mystère pour personne.
+
+Charlevoy disait:
+
+--Le personnage a de drôles de manières. Si on a à l'emballer, il faut
+le faire tout de suite, car il a des partisans dans son quartier, et
+ça occasionnerait une émeute.
+
+--Fouillez-le, ajouta Ézéchiel, et vous trouverez sur lui un coeur,
+qui prouve comme quoi c'est le chouan des chouans!
+
+Pendant cela, Germain Patou s'occupait de René, toujours endormi.
+
+Jean-Pierre remit l'ordre à M. Berthellemot, qui fit apporter le
+flambeau et essuya minutieusement son binocle.
+
+Quand il eut retourné le papier dans tous les sens et examiné la
+signature, il toussa.
+
+La toux même de certains hommes éminents a une signification
+doctorale.
+
+--M. le préfet ne voit pas plus loin que le bout de son nez!
+grommela-t-il. Moi, je juge la situation d'un coup d'oeil. Il y a là
+une affaire d'État où le diable ne connaîtrait goutte. C'est bel et
+bien le premier consul qui a griffonné ces pattes de mouche. Que
+ferait ce scélérat de Fouché en semblable circonstance? Il irait à
+Dieu plutôt qu'à ses saints...
+
+--Mon cher voisin, dit-il à haute voix et d'un accent résolu, en
+prenant la main de Gâteloup, qu'il serra avec effusion, M. le préfet
+est mon chef immédiat, mais au-dessus du préfet il y a le souverain
+maître des destinées de la France... je veux parler du premier consul.
+Vous témoignerez au besoin de mes sentiments politiques... Quelle est
+votre opinion personnelle sur cette comtesse Marcian Gregoryi?
+
+Jean-Pierre fut un instant avant de répondre.
+
+--Monsieur l'employé supérieur, dit-il enfin, prenez une bonne
+escorte, allez chaussée des Minimes, n° 7, et fouillez la maison de
+fond en comble.
+
+--Sans oublier la serre, ajouta Germain Patou, et, dans la serre, une
+trappe qui est sous la troisième caisse, en partant de la caisse du
+salon: une caisse de _Yucca gloriosa_.
+
+Jean-Pierre acheva:
+
+--Quand vous aurez fait là-bas votre besogne, monsieur l'employé, vous
+ne demanderez plus ce qu'est la comtesse Marcian Gregoryi.
+
+--Messieurs, suivez-moi, s'écria Berthellemot, enflammé d'un beau
+zèle, et songez que le premier consul a les yeux sur nous.
+
+Il pensait à part lui:
+
+--Il y a là quelque tour mémorable a jouer à M. le préfet. La double
+escouade partit au pas accéléré. Une fois dans la rue, M. Berthellemot
+s'arrêta et appela:
+
+--Monsieur Barbaroux?
+
+L'officier de paix s'étant approché, Berthellemot le prit à part:
+
+--Dès longtemps, monsieur Barbaroux, lui dit-il avec majesté, les
+soupçons les plus graves étaient éveillés en moi au sujet de cette
+femme, malheureusement soutenue par de hautes protections. J'ai des
+rapports particuliers du nommé Ezéchiel, qui obéissait en aveugle à
+une direction intelligente donnée par moi. J'ai toutes les notes. Sans
+croire aux vampires, monsieur, je ne repousse rien de ce qui peut être
+admis par un scepticisme éclairé. La nature a des secrets profonds.
+Nous ne sommes qu'à l'enfance du monde... Je vous charge de veiller
+sur M. Sévérin adroitement et en vous gardant d'exciter sa défiance.
+Il a des relations. Si les événements tournent comme il est permis
+de le prévoir, nous aurons du mouvement à la préfecture, monsieur
+Barbaroux, et je ne vous oublierai pas dans le mouvement.
+
+L'officier de paix ouvrait la bouche pour exposer brièvement
+ses droits à une place de commissaire de police, Berthellemot
+l'interrompit:
+
+--Je prendrai des notes, dit-il. Vous me répondez de ce M. Sévérin...
+Vous ne me croiriez pas, monsieur, si je vous disais que toute cette
+intrigue est pour moi plus claire que le jour.
+
+Il partit, ne joignant qu'Ezéchiel à son ancienne escorte. Charlevoy
+et Laurent restèrent en observation dans la rue Saint-Louis, sous les
+ordres de M. Barbaroux. qui murmurait:
+
+--Toi, tu vois à peu près aussi clair que M. le préfet, qui voit juste
+aussi clair que moi, qui n'y vois goutte!
+
+Cette prosopopée s'adressait a M. Berthellemot. Quand donc les
+subalternes comprendront-ils les mérites de leurs chefs?
+
+Dans la chambre sans fenêtres, Jean-Pierre Sévérin et son protégé
+Patou étaient penchés sur le sommeil de Kervoz.
+
+--Comme il est changé! murmura Jean-Pierre, et comme il a dû souffrir!
+
+--Ces quarante-huit heures, répondit l'étudiant en médecine, ont été
+pour lui un long rêve, ou plutôt une sorte d'ivresse. Il n a pas
+souffert comme vous l'entendez, patron.
+
+--La sueur inonde son front et coule sur sa joue hâve.
+
+--Il a la fièvre d'opium.
+
+--Et ne peut-on l'éveiller?
+
+Germain Patou hésita.
+
+--C'est si drôle les évangiles de ce Samuel Hahnemann! murmura-t-il
+enfin. On n'ose pas trop en parler aux personnes raisonnables. C'est
+bon pour les cerveaux brûlés comme moi... _Similia similibus_... Si
+j'étais tout seul, j'essayerais les Formules du sorcier de Leipzig.
+
+--Quelles sont ces formules? Ne parle pas latin.
+
+--Je parlerai français. Il y a beaucoup de formules, car le système
+de Samuel Hahnemann étant précis et mathématique comme une gamme,
+la chose la plus mathématique qu'il y ait au monde, varie et se
+chromatise selon l'immense échelle des maux et des médicaments;
+seulement ces milliers de formules s'unifient dans LA FORMULE:
+_Similia similibus curantur_, ou plutôt, car la règle elle-même est
+exprimée d'une façon lâche et insuffisante: CECI est guéri par CECI;
+au lieu de l'ancienne norme, qui disait: _Ceci_ est guéri par CELA.
+
+--Ce sont des mots, murmura Jean-Pierre Sévérin, et le temps passe.
+
+--Ce sont des choses, patron, de grandes, de nobles choses! Le temps
+passe, il est vrai, mais ce ne sera pas du temps perdu, car votre
+jeune ami, M. René de Kervoz, est déjà sous l'influence d'une
+préparation hahnemannienne. Je lui ai délivré le traitement qui
+convient à son état.
+
+L'oeil de Jean-Pierre chercha sur la table de nuit une fiole, un
+verre, quoi que ce soit enfin qui confirmât l'idée d'un médicament
+donné.
+
+Il ne vit rien.
+
+--Tu as osé?... commença-t-il.
+
+--Il n'y a point là d'audace, l'interrompit Germain Patou. Vous
+pourriez prendre ce qu'il a pris et mille fois, et cent mille fois la
+dose, sans que votre constitution en éprouvât aucun choc.
+
+--Cent mille fois! répéta Jean-Pierre indigné. Quelle que soit la
+dose...
+
+--Un million de fois! l'interrompit Patou à son tour. C'est le
+miracle, et c'est le motif qui retardera la vulgarisation du plus
+grand système médical qui ait jamais ébloui le monde scientifique.
+Quand l'école Sangrado sera à bout d'arguments pour combattre le jeune
+système, elle s'écriera: Mensonge! momerie! imposture! Hahnemann ne
+donne rien qu'une matière inerte et neutre: du sucre, du lait ou de
+l'eau claire! Et en effet, dans ce que Hahnemann distribue, l'analyse
+chimique ne découvrirait rien.
+
+--Mais alors...
+
+--Mais alors connaissez-vous le chimiste qui découvrirait, par
+l'analyse ordinaire, le principe vivifiant du bon air et le principe
+malfaisant de l'atmosphère en temps d'épidémie? Si quelqu'un vous dit
+qu'il le connaît, répondez hardiment: C'est un menteur! L'air libre
+rend les mêmes éléments partout à l'analyse... et pourtant il y a un
+air qui donne la santé, un air qui produit la maladie... j'entends
+l'air qui est sous le ciel, car le miasme concentré dans un endroit
+clos s'apprécie chimiquement... Vous pouvez donc être tué ou guéri
+par une chose infinitésimale, échappant à des instruments qui
+reconnatraîent aisément la millionième partie de la dose d'arsenic,
+par exemple, qui ne suffirait pas à vous donner la colique...
+
+René de Kervoz fit un mouvement brusque sur son lit.
+
+--Il a bougé, dit Jean-Pierre.
+
+Patou prit dans la poche de son frac une boite plate un peu plus
+grande qu'une tabatière et l'ouvrit:
+
+--J'ai passé bien des nuits à fabriquer cela, dit-il avec un naïf
+orgueil. On fera mieux, mais ce n est pas mal pour un début.
+
+Dans la boite, il y avait une vingtaine de petits flacons, rangés et
+étiquetés. Patou en choisit un, disant encore:
+
+--Jusqu'à présent, notre pharmacie n'est pas bien compliquée; mais le
+maître cherche et trouve... Là, patron, voulez-vous ma confession? Si
+je venais à découvrir que cet homme-là est un fou ou un imposteur,
+j'en ferais une maladie!
+
+Ayant débouché un des petits flacons, il en retira une granule qu'il
+enfila à la pointe d'une aiguille, piquée pour cet objet dans la soie
+qui doublait la boîte.
+
+René de Kervoz avait entr'ouvert ses lèvres pour murmurer des paroles
+indistinctes. Patou profita d'un instant où les dents du dormeur se
+desserraient, et introduisit lestement le globule, qui resta fixé sur
+la langue.
+
+--Que lui donnes-tu? demanda Jean-Pierre.
+
+--De l'opium, répondit l'étudiant.
+
+--Comment, de l'opium! Tu disais tout à l'heure que cette léthargie
+était produite par l'opium!
+
+--Juste!
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, patron, il faudra du temps et de la peine pour habituer
+le monde à cette apparente contradiction. Le système de l'homme de
+Leipzig subira une longue, une dure épreuve; on lui opposera le
+raisonnement, on lui prodiguera la raillerie. Comment ceci peut-il
+tuer et guérir? Tout à l'heure je vous démontrais en deux mots
+l'effet possible, l'effet terrible d'une dose invisible,
+impondérable,--infinitésimale, puisque c'est le terme technique.
+Faut-il vous prouver maintenant, à vous qui avez l'expérience de la
+vie, que la même chose peut et doit produire des résultats tout à fait
+contraires, selon le mode et la quantité de l'emploi? Dans l'ordre
+moral, la passion, ce don suprême de Dieu, source de toute grandeur,
+engendre toutes les hontes et toutes les misères; l'orgueil avilit,
+l'ambition abaisse, l'amour fait la haine; dans l'ordre physique, le
+vin exalte ou stupéfie,--selon la dose.
+
+--Je sais cela, dit Jean-Pierre, qui courba la tête.
+
+--Le bon La Fontaine, dans une fable qui n'amuse pas les enfants,
+reproche au satyre de _souffler le chaud et le froid_, employant une
+seule et même chose: son haleine, à refroidir sa soupe et à réchauffer
+ses doigts. C'est une image vulgaire, mais frappante, de la nature.
+Tout, ici-bas, tout souffle le chaud et le froid. L'univers est
+homogène; il n'y a pas dans la création, si pleine de contrastes, deux
+atomes différents; le physicien qui vient de promulguer cet axiome va
+changer en quelques années la face de toutes les sciences naturelles.
+Le siècle où nous entrons inventera plus, grâce à ces bases nouvelles,
+expliquera mieux et produira autant, lui tout seul, que tous les
+autres siècles réunis...
+
+--Ses yeux essayent de s'ouvrir! murmura Gâteloup, dont le regard
+inquiet était toujours fixé sur René de Kervoz.
+
+--Ils s'ouvriront, répliqua Patou.
+
+--Si tu lui donnais encore une de ces petites dragées?
+
+--Bravo, patron! s'écria l'étudiant en riant. Vous voilà converti à
+l'opium qui réveille! malgré le _facit dormire_ de Molière, qui est
+la vérité même! Je n'ai pas eu besoin de vous citer le plus
+extraordinaire et le plus simple parmi les faits scientifiques de ce
+temps: le _cow-pox_ d'Edouard Jenner, sa vaccine, qui est le virus
+même de la petite vérole et qui préserve de la petite vérole.
+
+--Donne une dragée, garçon.
+
+--Patience! la dose ne suffit pas; il faut l'intervalle... on s'enivre
+aussi avec ces joujoux qu'on nomme des petits verres, quand on les
+vide trop souvent.
+
+Jean Pierre essuya la sueur de son front, Patou tenait la main du
+dormeur et lui tâtait le pouls.
+
+--Mais enfin, grommela Gâteloup, dont la vieille raison se révoltait
+encore, si tu me trouvais, un beau matin, couché sur le carreau de la
+chambre, avec de l'arsenic plein l'estomac...
+
+--Patron, interrompit l'étudiant, vous n'avez pas besoin d'aller
+jusqu'au bout. Je vais vous répondre. Le jour où la vérité m'a frappé
+comme un coup de foudre, c'est que, n'espérant plus rien de la
+médication ordinaire et me trouvant auprès d'un malheureux, empoisonné
+par l'arsenic, j'essayai au hasard la prescription du maître; je
+donnai au mourant de l'arsenic...
+
+--Et tu le sauvas?...
+
+--J'eus tort, car c'est notre ami Ézéchiel; mais, morbleu! je le
+sauvai.
+
+Gâteloup lui serra la main violemment.
+
+Les lèvres de Kervoz venaient d'exhaler un son.
+
+Ils firent silence tous deux. Au bout de quelques secondes, la bouche
+de René s'entr'ouvrit de nouveau, et il prononça faiblement ce nom:
+
+«Angèle!»
+
+
+
+
+XXIII
+
+LE RÉVEIL
+
+
+Les mairies de Paris donnent maintenant trois francs à toute famille
+pauvre qui fait vacciner son enfant. Ce n'est pas cher, et cela paye
+pourtant avec splendeur les vingt années de souffrances, envenimées
+par le sarcasme, que Jenner vécut, entre l'invention de la vaccine et
+le jour où la vaccine fut victorieusement acceptée.
+
+De même les quelques milliers de thalers employés à fondre le bronze
+de la statue érigée à Samuel Hahnemann payent glorieusement les
+cailloux qui poursuivirent jadis le maître lapidé.
+
+Ainsi va le monde, conspuant d'abord ce qu'il doit adorer.
+
+L'homéopathie compte désormais au nombre des systèmes illustrés par
+le triomphe. Elle possède la vogue, ses adeptes roulent sur l'or,
+éclaboussant les anciennes et illustres méthodes, qui protestent en
+vain du haut des trônes académiques. La raillerie a émoussé sa
+pointe, le dédain s'est usé, la haine est venue, cette providentielle
+consécration du succès.
+
+Ceci n'est point un livre de science; tout au plus y pourra-t-on
+trouver, chemin faisant, quelques pages détachées de la curieuse
+histoire des contradictions de l'esprit humain. Nous voulons pourtant
+ajouter un mot, à propos de la doctrine du grand médecin de la Saxe
+royale.
+
+Quelquefois, l'homéopathie semble arrêtée tout à coup dans sa marche
+triomphante par une large rumeur: on l'accuse d'avoir tué quelque
+personnage illustre ou d'avoir ouvert à quelque prince héritier la
+succession d'un trône.
+
+C'est qu'elle est, en effet, généralement la médecine de bien des gens
+dont on parle; elle soigne l'art qui est en vue et tâte volontiers le
+pouls des mains qui tiennent le sceptre, tout en ouvrant bien larges
+au travail et à l'infortune les portes de ses dispensaires. Ceux
+qu'elle _tue_, comme disait notre grand comique, ennemi né des
+médecins, font du bruit en tombant.
+
+Et puis, les meilleures médailles ont leur revers. Samuel Hahnemann,
+qui a inventé tant de spécifiques, n'a pas laissé dans son testament
+la formule capable d'extirper le charlatanisme.
+
+Il y a des charlatans partout, et les charlatans, par une heureuse
+propriété de leur nature, préfèrent les palais aux chaumières.
+
+En somme, nous avons voulu montrer ici seulement les débuts d'un
+praticien original qui, sous la Restauration, quinze ans plus tard,
+passa pour sorcier, tant ses cures semblèrent merveilleuses.
+
+Après qu'il eut prononcé le nom d'Angèle, René de Kervoz redevint
+silencieux; mais son pâle visage prit, en quelque sorte, le pouvoir
+d'exprimer ses pensées. On pouvait suivre sur son front comme un
+reflet fugitif des rêves qui traversaient son sommeil.
+
+Jean-Pierre Sévérin et Germain Patou l'examinaient tous les deux avec
+attention. Tantôt sa physionomie s'éclairait, trahissant une vague
+extase, tantôt un nuage sombre descendait sur ses traits, qui
+exprimaient tout à coup une poignante souffrance.
+
+L'étudiant consulta plusieurs fois sa montre, et ne donna la troisième
+prise du médicament que quand l'aiguille marqua l'heure voulue.
+
+Quelques minutes après que le globule eut fondu sur la langue du
+dormeur, ses yeux s'ouvrirent encore, mais cette fois tout grands.
+
+Ses yeux n'avaient point de regard.
+
+--Lila! prononça-t-il d'une voix changée.
+
+Puis avec une soudaine colère qui enfla les veines de son front:
+
+--Va-t'en! va-t'en!
+
+--M'entendez-vous, monsieur de Kervoz? demanda Jean-Pierre, incapable
+de se contenir.
+
+On eût dit un charme subitement rompu.
+
+Les paupières de René retombèrent, tandis qu'il balbutiait:
+
+--C'est un songe! toujours le même songe! tantôt Lila! tantôt
+Angèle... l'haleine brûlante du démon, les doux cheveux de la
+sainte!...
+
+Sa main eut, sous la couverture, un mouvement frémissant, comme s'il
+eût caressé une chevelure.
+
+--Angèle est morte! pensa tout haut Jean-Pierre. Je comprends tout ce
+qu'il dit... tout!
+
+Sa joue était plus livide que celle du malade, et ses yeux exprimaient
+une indicible terreur.
+
+René se couvrit tout à coup le visage de ses mains:
+
+--_In vita mors_, murmura-t-il, _in morte vita_! Toujours le même
+songe! La mort dans la vie, la vie dans la mort!... Non... non...
+C'est le frère de ma pauvre mère... je ne te donnerai pas les moyens
+de le perdre!
+
+L'attention des témoins redoublait.
+
+--De qui parle-t-il? demanda Patou après un moment de silence.
+
+--Le frère de sa mère, répondit Gâteloup, est un marchand de chevaux
+de Normandie, vers la frontière de Bretagne. Je ne sais pas ce qu'il
+veut dire.
+
+René bondit sur son lit.
+
+--C'est toi, c'est toi, cria-t-il, la vivante et la morte!... C'est
+toi qui es la comtesse Marcian Gregoryi!... C'est toi qui es Addhéma
+la vampire!
+
+Il s'était levé à demi; il se laissa retomber épuisé.
+
+Jean-Pierre passa ses doigts sur son front baigné de sueur.
+
+--Je ne crois pas à cela, au moins! prononça-t-il entre ses dents
+serrées; je ne veux pas y croire! c'est l'impossible!
+
+--Patron, répondit l'étudiant gravement, je ne suis pas encore assez
+vieux pour savoir au juste ce à quoi il faut croire. Il n'y a jusqu'à
+présent qu'une seule chose que je nie, c'est l'impossible?
+
+Et son doigt tendu désignait la devise latine, courant autour du
+cartouche qui ornait la cheminée.
+
+La devise disait exactement les paroles échappées au sommeil de René.
+
+Patou poursuivit:
+
+--L'homme a dit longtemps: Cela n'est pas parce que cela ne peut pas
+être, mais, depuis quelques années, Franklin a joué avec la foudre; un
+pauvre diable de ci-devant, le marquis de Jouffroy, fait marcher des
+bateaux sans voile ni rames, avec la fumée de l'eau bouillante... Vous
+pouvez me parler si vous avez quelque chose à dire: je sais la légende
+du comte Szandor, le roi des vampires, et de sa femme, l'oupire
+Addhéma.
+
+--Moi, je ne sais rien, répliqua rudement Jean-Pierre. Le monde
+vieillit et devient fou!
+
+--Le monde grandit et devient sage, repartit l'étudiant. Les vieux
+républicains comme vous sont de l'ancien temps tout comme les vieux
+marquis. Le jour viendra où l'on aura honte de douter, comme hier
+encore on rougissait de croire.
+
+La chandelle de suif, presque entièrement consumée, bronzait de sa
+flamme mourante le cuivre du flambeau. Elle rendait ces lueurs vives,
+mais intermittentes, des lampes qui vont s'éteindre.
+
+Mais la fin de la nuit était venue, et les premières lueurs du
+crépuscule arrivaient par la porte entr'ouverte.
+
+René de Kervoz, assis sur son séant, était soutenu par Jean-Pierre,
+tandis que Germain Patou, agitait dans un verre à demi plein un
+liquide qui semblait être de l'eau pure.
+
+René avait l'air d'un fiévreux ou d'un buveur terrassé par l'orgie.
+
+--Ne me demandez rien, dit-il; et ce fut sa première parole. Je ne
+sais pas si je pense ou si je rêve. La moindre question me ferait
+retomber tout au fond de mon délire.
+
+--Buvez, lui ordonna Patou, qui approcha une cuiller de ses lèvres.
+
+Le jeune Breton obéit machinalement.
+
+--Combien y avait-il de temps que vous ne m'aviez vu, père?
+demanda-t-il en s'adressant à Gâteloup.
+
+--Trois jours, répondit celui-ci.
+
+René fit effort pour éclaircir les ténèbres de son cerveau.
+
+--Et n'ai-je point vu Angèle depuis ce temps! questionna-t-il encore.
+
+--Non, répliqua Jean-Pierre.
+
+--Trois jours, reprit René, qui compta péniblement sur ses doigts.
+Alors nous sommes au matin du mariage.
+
+Jean-Pierre baissa les yeux.
+
+--C'est vrai, c'est vrai, balbutia le jeune Breton, dont les traits se
+décomposèrent, Angèle est morte!
+
+Deux grosses larmes roulèrent sur sa joue.
+
+Jean-Pierre se redressa, sévère comme un juge.
+
+--Comment savez-vous cela, monsieur de Kervoz? interrogea-t-il à son
+tour.
+
+René pleurait comme un enfant, sans répondre.
+
+Jean-Pierre répéta sa question d'un ton de sombre menace.
+
+--J'ignore tout, balbutia René. Mais j'ai le coeur meurtri comme si
+quelqu'un m'eût dit: Elle est morte.
+
+--Elle est morte! prononça Jean-Pierre comme un écho.
+
+--Qui vous l'a dit?
+
+--Personne.
+
+--L'avez-vous vue?
+
+--Sa dernière lettre, balbutia le vieil homme, dont les larmes,
+jaillirent, était écrite avec du sang et disait: Je vais mourir!...
+
+René se leva de son haut et mit ses deux pieds nus sur le parquet.
+
+--Il est peut-être temps encore! s'écria-t-il, rendu comme par
+enchantement à l'énergie de son âge.
+
+Jean-Pierre secoua la tête et voulut le retenir pour l'empêcher de
+tomber: mais Germain Patou dit:
+
+--C'est fini, la crise est passée.
+
+Et en effet René resta solide sur ses jarrets.
+
+--Dites-moi tout, reprit René d'une voix basse, mais ferme. Je ne sais
+rien. Ces trois jours ont été arrachés à ma vie... et bien d'autres
+avant eux. Je ne sais rien, sur mon salut, sur mon honneur! Je n'ai
+jamais cessé de l'aimer. J'ai été fou encore plus que criminel, et
+cela me donne le droit de la venger.
+
+Jean-Pierre l'attira contre son coeur.
+
+--Nous aurions été trop heureux! pensa-t-il tout haut. La pauvre femme
+me disait souvent: «J'ai tant de joie que cela me fait peur!» Nous
+sommes vieux tous deux, elle et moi, monsieur de Kervoz, nous ne
+souffrirons pas bien longtemps désormais... Promettez-moi que vous
+serez le frère et l'ami de l'enfant qui va rester tout seul.
+
+--Votre fils sera mon fils! s'écria René.
+
+--Part à deux! fit Germain Patou. Mais vous ne vous en irez pas comme
+cela, patron, de par tous les diables! Hahnemann soigne aussi le
+chagrin. Votre chère femme a sa résignation chrétienne, et ce fils
+dont vous parlez: elle va reporter sur lui tout son coeur...
+
+Jean-Pierre secoua la tête une seconde fois et murmura:
+
+--Son coeur, c'était Angèle!
+
+--Et si Angèle n'était pas morte? interrompit l'étudiant. Nous n'avons
+pas de preuves...
+
+Cette fois ce fut René qui secoua la tête, répétant à son insu:
+
+--Angèle est morte!
+
+Germain Patou, obstiné dans l'espoir, comme tous ceux dont la volonté
+doit briser quelque grand obstacle, répondit:
+
+--Je le croirai quand je l'aurai vu.
+
+Jean-Pierre raconta en quelques mots l'histoire de ces pauvres
+lettres, si naïvement navrantes, trouvées sur l'appui de la croisée,
+et dont la dernière, celle qui était écrite avec du sang, avait percé
+le carreau.
+
+René de Kervoz écoutait. Sa force d'un instant l'abandonnait et ses
+jambes tremblaient de nouveau sous le poids de son corps.
+
+Il tomba sur le lit en gémissant:
+
+--Je l'ai tuée!
+
+Puis, sa raison se révoltant contre sa conviction, qui n'avait aucune
+base humaine et ressemblait à l'entêtement de la démence, il s'écria:
+
+--Courons! cherchons!...
+
+Sa parole s'arrêta dans sa gorge, et ses yeux devinrent hagards.
+
+--Il y a longtemps déjà, fit-il d'une voix qui semblait ne pas être à
+lui, longtemps. J'ai tout vu en rêve et tout entendu, tout ce qu'elle
+écrivait... Sa pauvre plainte me venait d'en haut... Et j'ai été dans
+le jardin du quai des Ormes, au bord de l'eau... une nuit où la Seine
+coulait à pleines rives... Elle s'est mise à genoux... et le Désespoir
+l'a prise par la main, l'entraînant doucement dans ce lit glacé où
+l'on ne s'éveille plus jamais... jamais!...
+
+Un sanglot convulsif déchira sa poitrine.
+
+--Le reste est horrible! poursuivit-il, parlant comme malgré lui. Elle
+est venue... mes lèvres connaissaient si bien ses doux cheveux. J'ai
+baisé les chères boucles de sa chevelure; j'en suis certain, j'en
+jurerais... Qui donc m'a raconté la hideuse histoire de ce monstre
+gagnant une heure de vie pour chaque année de l'existence qu'elle
+volait à la jeunesse, à la beauté, à l'amour?...
+
+Ce fut un cri qui répondit à cette question.
+
+--Lila!... c'est Lila qui me l'a dit... Et la Vampire ne peut se
+soustraire à cette loi de conter elle-même sa propre histoire?...
+
+Il s'élança loin du lit, comme si le contact des couvertures l'eût
+brûlé.
+
+--Je me souviens! je me souviens! râla-t-il, en proie à un spasme qui
+l'ébranlait de la tête aux pieds, comme l'ouragan secoue les arbres
+avant de les déraciner. Il y a des choses qui ne se peuvent pas
+dire... Mon coeur restera flétri par ce sépulcral baiser... C'est ici
+l'antre du cadavre animé... du monstre qui vit dans la mort et qui
+meurt dans la vie!
+
+Son doigt crispé montrait la devise latine, que les lueurs du matin,
+glissant par l'ouverture de la porte entre-bâillée, éclairaient
+vaguement.
+
+Il chancela. Jean-Pierre et Patou coururent à lui pour le soutenir,
+mais il les repoussa d'un geste violent.
+
+--Tout est là, désormais! dit-il en se frappant le front. Ma
+mémoire ressuscite. J'ai trahi le sang de ma mère... Tant mieux!
+entendez-vous? tant mieux! ma trahison va me mettre sur les traces de
+la comtesse Marcian Gregoryi... Angèle sera vengée!
+
+Il se précipita, tête première, au travers des appartements et
+descendit l'escalier en quelques bonds furieux.
+
+Jean-pierre et l'étudiant se lancèrent à sa poursuite sans avoir le
+temps d'échanger leurs pensées.
+
+Quand ils atteignirent la rue, René en tournait l'angle déjà, courant
+avec une rapidité extraordinaire vers les ponts de la rive droite.
+
+Nos deux amis suivirent la même direction à toutes jambes.
+
+Derrière eux, les agents apostés par M. Berthellemot se mirent
+aussitôt en chasse.
+
+
+
+
+XXIV
+
+LA RUE SAINT-HYACINTHE-SAINT-MICHEL
+
+
+Le boulevard de Sébastopol (rive gauche), passant avec majesté entre
+le Panthéon et la grille du Luxembourg, aplanit maintenant cette
+croupe occidentale de la montagne Sainte-Geneviève. Tout est ouvert et
+tout est clair dans ce vieux quartier des écoles, subitement rajeuni.
+Sa bizarre physionomie d'autrefois, si pittoresque et si curieuse, a
+disparu pour faire place à des aspects plus larges. Paris, la
+capitale prédestinée, ne perd jamais une beauté que pour acquérir une
+splendeur.
+
+Etait-ce beau, cependant! C'était étrange, Cela racontait à la vue
+de vives et singulières histoires. A ceux-là mêmes qui admirent
+franchement le Paris nouveau, il est permis de regretter l'aspect
+original et bavard du vieux Paris.
+
+Que d'anecdotes inscrites aux noires murailles de ces pignons! et
+comme ces antiques masures disaient bien leurs dramatiques histoires!
+
+En faisant quelques pas hors du jeune boulevard, vous pouvez encore
+rencontrer de ces trous horribles et charmants où le moyen âge
+radote à la barbe de nos civilisations; les larges percées ont même
+facilement l'abord de ces mystérieuses cavernes. Derrière le collège
+de France, tout confit en moderne philosophie, vous n'avez qu'à suivre
+cette voie qui semble un égout à ciel ouvert: voici des maisons, à
+droite et à gauche, qui ont vu les capettes de Montaigu, couchées sur
+le fouarre; voici des débris de cloîtres où la Ligue a comploté; voici
+des chapelles, changées en magasins, au portail desquelles Claude
+Frollo dut faire le signe de la croix, en couvant la pretentaine,
+tandis que son frère Jehan, bête charmante, malfaisante et précoce,
+lui jouait quelque méchante farce du haut de ce balcon vermoulu, qui
+avait déjà mauvaise mine au temps où les royales vampires humaient le
+sang des capitaines à la tour de Nesle.
+
+C'est le mélodrame qui le dit; le mélodrame, vampire aussi, buvant
+dans son gobelet d'étain la gloire des rois et l'honneur des reines.
+
+En 1804, au lieu où le boulevard s'évase en une vaste place
+irrégulière, regardant à la fois le Panthéon, le Luxembourg et le dos
+trapu de l'Odéon, c'était la rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel, plus
+irrégulière que la place, étroite, montueuse, tournante, et d'où l'on
+ne voyait rien du tout.
+
+La maison où Georges Cadoudal avait établi sa retraite fut célèbre
+en ce temps et citée comme un modèle de tanière à l'usage des
+conspirateurs.
+
+J'en ai le plan sous les yeux en écrivant ces lignes.
+
+Elle avait appartenu quelques années auparavant à Gensonné, le
+Girondin, qui fit, dit-on, pratiquer un passage à travers l'immeuble
+voisin pour gagner la maison sortant sur la rue Saint-Jacques par la
+troisième porte cochère en redescendant vers les quais.
+
+On n'ajoute point que ce passage ait été percé en vue d'éviter, à
+l'occasion, quelque danger politique.
+
+Un autre passage existait, courant en sens inverse et reliant la
+maison Fallex (tel était le nom du propriétaire) à la cour d'une
+fabrique de mottes existant à l'angle rentrant de la place
+Saint-Michel, rue de la Harpe.
+
+Ce deuxième passage, dont l'origine est inconnue et devait remonter à
+une époque beaucoup plus reculée, ne traversait pas moins de treize
+numéros; sur ce nombre, il était en communication avec cinq maisons
+ayant sortie sur la rue Saint-Hyacinthe, et une s'ouvrant sur la place
+Saint-Michel.
+
+De telle sorte que la retraite de Georges Cadoudal possédait neuf
+issues, situées, pour quelques-unes, à de très grandes distances des
+autres.
+
+Il avait coutume de dire de lui-même: Je suis un lion logé dans la
+tanière d'un renard.
+
+Lors du procès, il fut prouvé que la plupart des voisins ignoraient
+ces communications.
+
+Georges Cadoudal n'usait guère que des deux issues extrêmes, encore
+n'était-ce que rarement. D'habitude, au dire des gens du quartier, qui
+le connaissaient parfaitement sous son nom de Morinière, il sortait et
+rentrait par la porte même de sa maison.
+
+La police n'eut donc pas même l'excuse des facilités exceptionnelles
+que la disposition de sa retraite donnait à Georges Cadoudal.
+
+Le 9 mars 1804, à sept heures du matin, un cabriolet de place s'arrêta
+devant la porte du chef chouan, rue Saint-Hyacinthe, et attendit.
+
+Tout le long de la rue, selon les mesures prises la veille dans le
+cabinet du préfet de police, les agents stationnaient. Il y en avait
+aussi aux fenêtres des maisons. Le cordon de surveillance s'étendait à
+droite et à gauche jusque dans les rues Saint-Jacques et de la Harpe.
+
+On n'avait fait aucune démarche auprès du concierge de la maison, qui,
+sur l'invitation du cocher du cabriolet de place, monta au premier
+étage de la maison, frappa à la porte de Georges et cria, comme
+c'était apparemment l'habitude:
+
+--La voiture de monsieur attend.
+
+Georges était tout habillé et très abondamment armé, bien qu'aucune de
+ses armes ne fût apparente.
+
+Il avait la main dans la main d'une femme toute jeune et adorablement
+belle, qui s'asseyait sur le canapé de son salon.
+
+C'était une blonde dont les yeux d'un bleu obscur semblaient noirs au
+jour faux qui entrait par les fenêtres trop basses.
+
+--C'est bien! dit Georges au concierge, qui redescendit l'escalier.
+
+--Je crois, dit la blonde charmante, dont les beaux yeux nageaient
+dans une sorte d'extase, qu'il est permis de tuer par tous les moyens
+possibles l'homme qui fait obstacle à Dieu... Mais que je vous aime
+bien mieux, mon vaillant chevalier breton, dédaignant l'assassinat
+vulgaire et jetant le gant à la face du tyran!
+
+--Je ne dédaigné pas l'assassinat, répondit Georges, je le déteste.
+
+Il était debout, développant sa haute taille, trop chargée
+d'embonpoint, mais robuste et majestueuse.
+
+Malgré son poids, qui devait être considérable, il avait, en Bretagne,
+une réputation d'extraordinaire agilité.
+
+Sa figure était ouverte et ronde. Il portait les cheveux courts, et,
+chose véritablement étrange, conforme du reste à la chevaleresque
+témérité de son caractère, il portait à son chapeau une agrafe bronzée
+réunissant la croix et le coeur, qui étaient le signe distinctif et
+bien connu de la chouannerie.
+
+La comtesse Marcian Gregoryi fit le geste de porter la main de Georges
+à ses lèvres, mais celui-ci la retira.
+
+--Pas de folie! dit-il brusquement. Dès que le jour est levé, je suis
+le général Georges et je ne ris plus.
+
+--Vous êtes, répliqua la blonde enchanteresse, le dernier chevalier.
+Je ne saurai jamais vous exprimer comme je vous admire et comme je
+vous aime.
+
+--Vous m'exprimerez cela une autre fois, belle dame, repartit Georges
+Cadoudal en riant; il y a temps pour tout. Aujourd'hui, si vos
+renseignements sont exacts et si vos hommes ont de la barbe au menton,
+je vais forcer le futur empereur des Français à croiser l'épée avec un
+simple paysan du Morbihan... ou à faire le coup de pistolet, car je
+suis bon prince et je lui laisserai le choix des armes. Mais, sur ma
+foi en Dieu, le pistolet ne lui réussira pas mieux que l'épée, et le
+pauvre diable mourra premier consul.
+
+Il jeta sous son bras deux épées recouvertes d'un étui de chagrin et
+poursuivit:
+
+--Redites-moi bien, je vous prie, l'adresse exacte et l'itinéraire.
+
+--Allez-vous tout droit? demanda la comtesse.
+
+--Non, je suis obligé de prendre le capitaine L---- au carrefour de
+Buci. C'est mon second.
+
+--Un républicain!...
+
+--Ainsi va le monde. Nous nous battrons tous deux, le capitaine et
+moi, le lendemain de la victoire.
+
+--Eh bien! reprit la comtesse en battant l'une contre l'autre ses
+belles petites mains, voilà ce que j'aime en vous, Georges! Vous jouez
+avec la pensée du sabre comme nos jeunes Magyars, toujours riants en
+face de la mort... Du carrefour Buci, vous prendrez la rue Dauphine,
+les quais, la Grève, la rue, le faubourg Saint-Antoine, toujours tout
+droit et vous ne tournerez qu'au coin du chemin de la Muette, à deux
+cents pas de la barrière du Trône. Là, vous verrez une maison isolée,
+une ancienne fabrique, entourée de marais... Vous frapperez à la porte
+principale et vous direz à celui qui viendra vous ouvrir: «Au nom du
+Père, du Fils et du Saint-Esprit, je suis un frère de la Vertu.
+
+--Peste! fit Georges, vos Welches n'y vont pas par quatre chemins! Et
+faudra-t-il leur chanter un bout de tyrolienne?
+
+--Il faudra ajouter, répondit la blonde en souriant comme si cette
+insouciante gaieté l'eût ravie: Je viens par la volonté de la
+rose-croix du troisième royaume, souveraine du cercle de Bude, Gran et
+Comorn; je demande le Dr Andréa Ceracchi.
+
+--Et après?
+
+--Après, vous serez introduit dans le sanctuaire... et nos frères vous
+mettront à même de rencontrer aujourd'hui même, en un lieu propice,
+votre ennemi, le général Bonaparte.
+
+--Un maître homme! grommela Georges, et qui aurait fait un joli
+chouan, s'il avait voulu!
+
+Il serra gaillardement la main de la comtesse et se dirigea vers la
+porte.
+
+Sur le seuil, il s'arrêta pour ajouter:
+
+--Il y a un petit endroit, là-bas, à mi-côté, de l'autre côté du bourg
+de Brech, que j'aurais voulu revoir. Chacun a quelque souvenir qui
+revient aux heures de péril, et m'est avis que la danse sera rude
+aujourd'hui... Elle me dit: Sois à Dieu et au roi, et je fis un
+serment, la bouche sur ses lèvres... J'avais seize ans... J'ai bien
+tenu ce que j'avais promis... Le capitaine répète souvent: Georges,
+si tu étais né dans la rue Saint-Honoré, tu crierais: Vive la
+république!... Mais, bah! ceux de Paris radotent comme ceux de
+Bretagne. Le fin mot, qui le connaît?...
+
+Ma belle dame, s'interrompit-il, n'oubliez pas de prendre le couloir
+sur votre gauche: vous sortirez par la place Saint-Michel. Et si
+quelqu'un vous parle du citoyen Morinière, vous répondrez:
+
+--Je n'ai jamais entendu ce nom-là.
+
+Dans le sourire de la comtesse il y avait de l'admiration et du
+respect.
+
+Georges poussa la porte et descendit l'escalier en chantant.
+
+Aussitôt qu'il fut parti, la physionomie de la comtesse changea,
+exprimant un dur et froid sarcasme.
+
+Au moment où Georges sautait dans le cabriolet, son cocher lui dit
+tout bas:
+
+--La rue a mauvaise mine et tout le quartier aussi.
+
+Le regard rapide et sûr du chouan avait déjà jugé la situation.
+
+--Prends ton temps, mon bonhomme, dit-il en s'asseyant près du cocher.
+Tant qu'on fait semblant de ne pas les voir, ces oiseaux-là restent
+tranquilles... Ta bête est-elle bonne?
+
+--J'en réponds, monsieur Morinière.
+
+Georges se mit à rire franchement et feignit de remonter d'un cran la
+capote du cabriolet.
+
+--Rassemble, dit-il cependant à voix basse, et enlève ton cheval
+d'un temps... Ne manque pas ton coup... Tu vas enfiler la rue
+Monsieur-le-Prince comme si le diable t'emportait.
+
+Il paraît que les gens de la police n'avaient pas même le signalement
+de Georges Cadoudal. Nous nous plaignons tous, plus ou moins, de nos
+domestiques, les chefs d'État ne sont pas mieux servis que nous.
+
+Tout le long de la rue les agents se regardaient entre eux et
+hésitaient.
+
+Le cabriolet était sur le point de s'ébranler, et George allait encore
+une fois passer comme la foudre au travers de cette meute mal drossée,
+lorsqu'à une fenêtre du premier étage, qui s'ouvrit doucement, juste
+au-dessus de lui, une femme parut, jeune, adorablement belle, donnant
+à la brise du matin ses cheveux blonds, qui scintillaient sous le
+premier, regard du soleil levant.
+
+Elle se pencha, gracieuse, et quoique Georges ne pût la voir, elle lui
+envoya un souriant baiser.
+
+Les agents s'ébranlèrent tous à la fois: c'était un signal.
+
+A ce moment, le cocher enlevait son cheval; qui, robuste et vif,
+partit des quatre pieds et passa, jetant une demi-douzaine d'hommes
+sur le pavé.
+
+La comtesse Marcian Gregoryi restait à la fenêtre, suivant le
+cabriolet, qui descendait la rue comme un tourbillon. Le pavé de la
+rue Saint-Hyacinthe tournait. Quand le cabriolet disparut, la blonde
+charmante s'éloigna de la croisée à reculons et en referma les deux
+battants.
+
+--A cette heure, dit-elle, il n'en doit plus rester un seul de ceux du
+faubourg Saint-Antoine. J'ai conquis ma rançon, je suis libre, je ne
+laisse rien derrière moi... Demain, je serai a cinquante lieues de
+Paris.
+
+Elle se retourna soudain, étonnée, parce qu'un pas sonnait sur le
+plancher de la chambre, tout a l'heure déserte.
+
+Quoique son coeur fût de bronze, elle poussa un grand cri, un cri
+d'épouvanté et de détresse.
+
+René de Kervoz étant devant elle, hâve et défait, mais l'oeil brûlant.
+
+--Je viens trop tard pour sauver, dit-il, je suis à temps pour venger.
+
+Il la saisit aux cheveux, sans qu'elle fit résistance, et appuya sur
+sa tempe le canon d'un pistolet.
+
+Le coup retentit terriblement dans cet espace étroit.
+
+La balle fit un trou rond et sec, sans lèvres, autour duquel il n'y
+eut point de sang. Il semblait qu'elle eût percé une feuille de
+parchemin.
+
+La comtesse Marcian Gregoryi tomba et demeura immobile comme une belle
+statue couchée.
+
+
+
+
+XXV
+
+L'EMBARRAS DE VOITURES.
+
+
+René do Kervoz avait coutume d'entrer chez son oncle par la rue
+Saint-Jacques. Il possédait une clef du passage secret. Georges
+Cadoudal avait réglé cela ainsi, afin que le fils de sa soeur ne fût
+pas compromis en cas de mésaventure.
+
+En quittant la rue Saint-Louis-en l'Ile, René s'était lancé à pleine
+course vers le pont de la Tournelle. sans s'inquiéter s'il était
+suivi.
+
+La fièvre lui donnait des ailes.
+
+Jean-Pierre se faisait vieux et Germain Patou avait de courtes jambes.
+Quoiqu'ils fissent de leur mieux l'un et l'autre, ils perdirent René
+de vue aux environs de l'Hôtel-Dieu.
+
+Les agents de M. Berthellemot venaient par derrière, suivis à une
+assez grande distance par M. Barbaroux, officier de paix, qui était
+d'humeur pitoyable et nourrissait la crainte légitime d'avoir gagné
+cette nuit quelque mauvais rhumatisme.
+
+Le jour était désormais tout grand.
+
+En arrivant à l'endroit où ils avaient perdu la vue de René,
+l'étudiant et Gâteloup se séparèrent, prenant chacun une des deux
+voies qui se présentaient. Jean-Pierre continua le quai et Patou monta
+la rue Saint-Jacques.
+
+C'était cette dernière route que René avait choisie, mais il était
+désormais de beaucoup en avance et Patou ne pouvait plus l'apercevoir.
+
+René s'introduisit, comme nous l'avons vu, à l'aide de la clé qu'il
+portait sur lui. En entrant de ce côté, la chambre où se trouvait la
+comtesse Marcian Gregoryi était la troisième.
+
+Sur le guéridon de la seconde une paire de pistolets chargés traînait.
+La maison, du reste, était pleine d'armes.
+
+René prit en passant un des deux pistolets et l'arma avant d'ouvrir la
+dernière porte.
+
+Comme Germain Patou atteignait, toujours courant, le haut de la rue
+Saint-Jacques, il aperçut une grande cohue de peuple massée dans la
+rue Saint-Hyacinthe. Cette foule était en train de pénétrer dans la
+maison n° 7, où l'on avait entendu un cri d'appel, puis un coup de
+pistolet.
+
+Germain Patou entra avec les autres.
+
+René était encore debout, le pistolet à la main.
+
+Patou s'agenouilla auprès de la blonde, qui était splendidement belle
+et semblait dormir un souverain sommeil.
+
+Il lui tâta le coeur.
+
+Le sien battait à rompre les parois de sa poitrine.
+
+--Quelqu'un connaît-il cette femme? demanda-t-il.
+
+Comme personne ne répondait, il ajouta:
+
+--Qu'elle soit portée à la morgue du Marché-Neuf, qui a ouvert
+aujourd'hui même.
+
+Puis il dit à René, espérant ainsi le sauver:
+
+--Citoyen, vous allez me suivre.
+
+Son dernier regard fut cependant pour la comtesse Marcian Gregoryi, et
+il pensa:
+
+--L'aurais-je aimée? l'aurais-je haïe? Mon scalpel, désormais, peut
+aller chercher son secret jusqu'au fond de sa poitrine!
+
+Au bas de la rue Monsieur-le-Prince et dans la rue de
+l'Ancienne-Comédie, une autre foule roulait comme une avalanche,
+criant:
+
+--Au chouan! au chouan! Arrêtez Georges Cadoudal!
+
+Quoiqu'il semblât que toutes les maisons eussent vomi leurs habitants
+sur le pavé, les fenêtres regorgeaient de curieux.
+
+Le cabriolet de Georges Cadoudal avait rencontré un premier obstacle
+à la hauteur de la rue Voltaire. Deux charrettes de légumes se
+croisaient.
+
+--Enlève! ordonna Georges.
+
+Les deux charrettes, culbutées, lancèrent leurs pauvres diables de
+conducteurs dans le ruisseau.
+
+Et le cabriolet passa.
+
+Les gens qui étaient devant commencèrent à s'émouvoir, bien qu'ils
+n'eussent aucun soupçon.
+
+Ils crurent à un cheval fou, emporté par le mors aux dents, et des
+attroupements secourables se formèrent pour barrer la route.
+
+Mal leur en prit.
+
+--Place! commanda Georges, qui s'était levé tout debout dans le
+cabriolet.
+
+Comme on n'obéissait pas assez vite à son gré, il arracha le fouet des
+mains du cocher et allongea de si rudes estafilades que la route, en
+un instant, redevint libre.
+
+Mais la rumeur qui venait par derrière se faisait si forte qu'on
+l'entendait gronder au loin.
+
+--Nous n'irons pas longtemps comme cela, monsieur Morinière, grommela
+le cocher.
+
+--Nous irons jusqu'à Rome, si nous voulons, répliqua Cadoudal.
+Penses-tu qu'un homme comme moi sera arrêté par de faillis Parisiens?
+
+Allume, mon gars! ajouta-t-il en lui rendant son fouet, et n'aie pas
+peur!
+
+En abordant le carrefour de l'Odéon, le cocher fut obligé de rêner. Il
+y avait une lourde voiture en travers.
+
+--Passe dessus ou dessous! cria Georges, qui regardait en arrière.
+
+Et il se mit à sourire, saluant de la main ceux qui le suivaient en
+criant:
+
+--Au chouan! au chouan! Arrêtez l'assassin!
+
+Du carrefour de l'Odéon à l'endroit où la rue de l'Ancienne-Comédie
+s'embranche aux rues Dauphine et Mazarine, il n'y eut point de
+nouvel obstacle, mais là, un véritable embarras de véhicules barrait
+complètement le passage.
+
+--Arrête, bonhomme, dit Georges, Autant vaut jouer sa dernière partie
+ici qu'ailleurs. Pichegru, et Moreau sont tombés, par leur faute,
+vivants tous deux; moi je ne tomberai que mort, et j'aurai fait de mon
+mieux.
+
+Il se leva de nouveau tout debout, dégagea les deux épées et rangea
+sous les coussins trois paires de pistolets qu'il avait sous ses
+vêtements.
+
+Ceux qui le poursuivaient approchaient.
+
+Il tendit la main au cocher.
+
+--Va-t'en, garçon, lui dit-il avec une cordiale bonne humeur. Le reste
+ne te regarde pas... Si la rue se dégage, je conduis aussi bien que
+toi, et ils ne me tiennent pas encore!
+
+Le cocher hésita.
+
+--J'ai trois enfants, dit-il enfin, et il sauta sur le pavé pour se
+perdre dans la foule.
+
+La foule se massait devinant déjà un spectacle extraordinaire.
+
+Georges releva complètement la capote du cabriolet. Un instant, le
+voyant ainsi au milieu de cette foule, vous eussiez dit un de ces
+joyeux charlatans de nos foires parisiennes sur le point de commencer
+son travail.
+
+Son travail en effet, allait commencer.
+
+Il dépouilla vivement le surtout qu'il portait et parut vêtu d'une
+sorte de jaquette, en drap fin, il est vrai, mais rappelant exactement
+la coupe de la veste des gars d'Auray. Au côté gauche de cette veste,
+il y avait un coeur brodé en argent.
+
+--Au chouan! au chouan! Arrêtez le chouan!
+
+Cette fois, ce fut une grande clameur qui partait de tous les côtés à
+la fois. Georges prit son fouet à la main. Il s'en servait bien, et il
+est à propos de dire que le fouet, emmanché à un bras morbihannais,
+devient une arme qui n'est point à dédaigner.
+
+J'ai vu au gros bourg de la Gacilly, sur la rivière d'Oust, des
+combats au fouet, tournois bizarres et sauvages qui laissent des
+blessures plus profondes assurément que celles des sabres savants
+usités dans les querelles universitaires de l'Allemagne.
+
+Le fouet de Georges fît un large cercle autour de lui.
+
+--Que me voulez-vous, bonnes gens! demanda-t-il, imitant avec
+perfection l'accent de basse Normandie. Je suis Julien-Vincent
+Morinière de mon nom, je vends des chevaux par état, je n'ai fait de
+tort ici à personne.
+
+--Chouan, répliqua de loin Charlevoy, qui se tenait à distance tu t'es
+dépouillé trop vite.
+
+--C'est pourtant vrai, murmura Georges en riant.
+
+Il va sans dire qu'il ne perdait point de vue son cheval, surveillant
+toujours l'embarras qui avait fait obstacle à sa course.
+
+De l'autre côté de l'embarras, rue Dauphine, la foule grossissait à
+vue d'oeil. Il y eut un moment où l'effort de sa curiosité rompit
+l'embarras et ouvrit un passage au beau milieu de la voie.
+
+Il exécuta un second moulinet pour assurer ses derrières, et, touchant
+légèrement les oreilles de son cheval, il cria:
+
+--Hie, Bijou! Passe partout! nous avons affaire à la foire!
+
+Les spectateurs étaient là, comme à la comédie. Paris s'amuse de tout,
+et sur cent badauds il n'y en avait pas dix pour croire à la présence
+de Georges Cadoudal.
+
+Malgré la veste bretonne, malgré le coeur chouan, les neuf dixièmes
+des assistants doutaient. Ce gros gaillard avait l'air si bonne
+personne! et la police s'était si souvent trompée!
+
+Le cheval s'enleva avec sa vigueur ordinaire, tandis que Georges,
+toujours debout, commandait:
+
+--Gare, bonnes gens! je ne réponds pas de la casse.
+
+Le cheval passa, mais la voiture s'engagea entre la caisse d'un fiacre
+et la roue d'une grosse charrette qui était en train de tourner.
+
+--Foi de Dieu! dit Georges, nous voilà engravés, mais nous sommes ici
+comme dans une redoute.
+
+Un coup de pistolet, le premier, partit derrière lui et abattit son
+chapeau.
+
+--Plus bas! fit-il en se retournant et en abattant d'un coup de feu
+l'homme qui tenait encore l'arme fumante à la main.
+
+Les agents reculèrent encore une fois, tandis que les badauds,
+essayant de fuir, produisaient une presse meurtrière.
+
+On n'entendait plus que les cris des femmes et des enfants.
+
+Georges, qui avait ouvert son couteau, coupa les deux liens de cuir
+qui rattachaient le cheval aux brancards, et dit avec beaucoup de
+calme à ceux de la rue Dauphine:
+
+--Citoyens, voulez-vous livrer passage à un brave homme?
+
+Il y eut de l'hésitation parmi les curieux. Georges se retourna
+pour faire tête aux agents, qui essayaient de monter dans les deux
+véhicules voisins. Il tira deux coups de pistolet et fut blessé de
+trois projectiles, dont l'un était une bouteille, parti du cabaret qui
+faisait le coin de la rue de Buci.
+
+Quand il regarda de nouveau devant lui, les rangs s'étaient
+notablement éclaircis, mais ceux qui restaient semblaient décidés à
+tenir tête: entre autres un groupe de militaires avaient dégainé le
+sabre.
+
+On put entendre, en ce moment, des coups de feu dans la rue de Buci.
+C'était le capitaine L---- et trois de ses amis qui prenaient les
+agents à revers.
+
+En même temps, un homme de haute taille et coiffé de cheveux blancs,
+fendit la presse qui encombrait la rue Saint-André-des-Arts. Il bondit
+en scène, brandissant un sabre qu'il venait d'arracher à un soldat du
+train de l'artillerie, lequel le poursuivait en criant.
+
+Nous avons vu que Jean-Pierre Sévérin, au lieu de prendre la rue
+Saint-Jacques, comme son compagnon Germain Patou, avait continué de
+longer le quai.
+
+Tout ce que nous venons de raconter s'était passé avec une rapidité si
+grande que Jean-Pierre Sévérin ne faisait que d'arriver, quoiqu'il eût
+toujours marché d'un bon pas.
+
+De la rue Saint-André-des-Arts, il avait reconnu, au beau milieu de la
+bagarre, l'oncle de René de Kervoz, debout dans sa voiture et faisant
+le coup de feu.
+
+L'idée lui vint soudain que ceci était une suite de l'erreur de M.
+Berthellemot, confondant M. Morinière, le maquignon inoffensif, avec
+Georges Cadoudal, qui voulait tuer le premier consul.
+
+Aucun de nous n'est parfait. Tout homme tient à son opinion, surtout
+les chevaliers errants, dit-on, et Gâteloup était un chevalier errant.
+Sa vie s'était passée à défendre le faible contre le fort.
+
+Dans sa pensée peut-être, car il était subtil à sa manière, le danger
+de Morinière se rattachait à quelque piège tendu par la comtesse
+Marcian Gregoryi.
+
+N'avait-il pas été pris lui-même, lui Gâteloup, au cabaret de la
+_Pêche miraculeuse_, pour un des assassins du chef de l'État?
+
+Il apaisa le soldat du train en lui jetant son nom, connu dans toutes
+les salles d'armes de tous les régiments, et lui dit:
+
+--On va te rendre ton outil, mon camarade. Prête-le-moi cinq minutes,
+si tu es un bon enfant!
+
+Et, attachant rapidement sur sa poitrine le coeur d'or que nous
+connaissons, il s'écria:
+
+--Holà! y a-t-il quelqu'un pour se mettre du côté de papa Gâteloup?
+
+Dix voix répondirent dans la foule:
+
+--Présent, monsieur Sévérin! on y va!
+
+Et les militaires qui barraient le passage du côté de la rue Dauphine
+remirent l'épée au fourreau.
+
+Gâteloup, cependant, abordait le cabriolet par devant.
+
+Il comprit la situation d'un coup d'oeil et acheva de dételer le
+cheval.
+
+Georges le regardait stupéfait. Quelques hommes protégeaient déjà les
+derrières de la voiture, où les agents de police résistaient mollement
+à une vigoureuse poussée.
+
+--Compère Sévérin, dit Georges en montrant du doigt le coeur que le
+gardien portait sur la poitrine, est-ce que vous êtes aussi pour Dieu
+et le roi?
+
+--Pour Dieu, oui, monsieur Morinière, répliqua Gâteloup, mais au
+diable le roi!... Montez à cheval et prenez la clef des champs, je me
+charge de retenir ceux qui vous pourchassent.
+
+Georges fronça le sourcil.
+
+Gâteloup le regardait en face.
+
+--Ah ça! ah ça! grommela-t-il, vous avez une drôle de figure
+aujourd'hui, compère. Seriez-vous vraiment Georges Cadoudal?
+
+--Vieil homme, répliqua Georges, qui ne riait plus, je vous remercie
+de ce que vous avez voulu faire pour moi. Soigner mon neveu, qui n'est
+pas cause et qui aime peut-être ce que nous combattons, là-bas, devers
+Sainte-Anne-d'Auray, la noble terre où je suis né... Je ne suis pas
+Normand, je suis Breton... Je ne suis pas Morinière le maquignon;
+je suis Georges Cadoudal, officier général de l'armée catholique et
+royale... Je ne suis pas un assassin, je suis un champion arrivant
+tout seul et tête haute contre l'homme qui a des millions de
+défenseurs... Ecartez-vous de moi: votre chemin n'est pas le mien.
+
+Gâteloup baissa la tête et s'éloigna sans mot dire.
+
+Georges se redressa, passa deux des quatre pistolets qui lui restaient
+à sa ceinture et prit les autres, un dans chaque main.
+
+--Qu'on se le dise! cria-t-il de toute la force de sa voix: je suis
+le chouan Cadoudal, et je viens combattre celui qui veut se faire
+empereur!
+
+Ce ne furent plus seulement les agents de police, ce fut la foule
+entière qui se rua en avant. Paris entier était amoureux du premier
+consul. Georges déchargea ses quatre pistolets et saisit les épées.
+La première se brisa avant qu'on fût maître de lui. Quand il tomba,
+chargé de sang de la tête aux pieds, il n'avait plus dans la main
+qu'un tronçon de la seconde.
+
+La dernière blessure qu'il reçut lui vint d'un garçon boucher, qui le
+frappa avec le couteau de son étal.
+
+Il n'était pas mort. Les agents n'osaient l'approcher. Ce fut le même
+garçon boucher qui lui jeta au cou la première corde.
+
+Cinq minutes après, au moment où la charrette qui avait arrêté le
+cabriolet de Georges Cadoudal l'emmenait, garrotté, à la Conciergerie,
+un homme parut au milieu des agents qui formaient le noyau de la foule
+immense rassemblée au carrefour de Buci.
+
+--Voilà comme je mène les choses! dit cet homme, qui se frottait les
+mains de tout son coeur.
+
+--Tiens! fit Charlevoy, on ne vous a pas vu pendant l'affaire,
+monsieur Barbaroux!
+
+--Je crois bien, dit M. Berthellemot en fendant la presse, il n'y
+était pas! Il n'y avait que moi!... Mes enfants, je suis content de
+vous. Nous avons fait là un joli travail. Tout était combiné à tête
+reposée, j'avais pris des notes, parole mignonne!
+
+M. Berthellemot était en train de faire craquer un peu les phalanges
+de ses doigts, quand un autre organe plus majestueux prononça ces
+mots:
+
+--Rien ne m'échappe. Il fallait ici l'oeil du maître. Je suis venu au
+péril de ma vie.
+
+--Monsieur le préfet!... balbutia le secrétaire général.
+
+Ces deux fonctionnaires, en vérité, semblaient être sortis de terre.
+
+Pendant qu'ils se regardaient, le secrétaire général penaud et jaloux,
+le préfet triomphant, un troisième dieu, sortant de la machine, passa
+entre eux et fit la roue.
+
+--Mes chers messieurs, dit le grand juge Régnier avec bonté, j'avais
+pris toutes les mesures. Je vous remercie de n'avoir pas jeté de
+bâtons dans mes roues. Je vais aux Tuileries faire mon rapport au
+premier consul... Eh! eh! mes bons amis, il faut du coup d'oeil pour
+remplir une place comme la mienne!
+
+Quand Régnier, futur duc de Massa, entra au château, il rencontra dans
+l'antichambre Fouché, futur duc d'Otrante, qui le salua poliment et
+lui dit:
+
+--Le premier consul sait tout, mon maître. Eh bien! il m'a fallu
+mettre la main à la pâte: sans moi vous n'en sortiez pas!
+
+
+
+
+XXVI
+
+MAISON NEUVE
+
+
+Paris fut en fièvre, ce jour-là, depuis le matin jusqu'au soir.
+
+La nouvelle de l'arrestation de Georges Cadoudal courut comme l'éclair
+d'un bout de la ville à l'autre, et se croisa en chemin avec d'autres
+nouvelles dramatiques ou terribles.
+
+Les gazetiers ne savaient à laquelle entendre.
+
+D'ordinaire, quand la réalité prend la parole, la fantaisie se tait,
+et, au milieu de ces grands troubles de l'opinion publique, ce n'est,
+en vérité, pas l'heure de raconter des histoires de coin du feu. Nous
+devons constater néanmoins que Paris s'occupait de la vampire plus
+qu'il ne l'avait fait jamais.
+
+J'entends Paris du haut en bas, Paris le grand et Paris le petit.
+
+Ce matin, le premier consul avait causé de la vampire avec Fouché, et
+comme le futur ministre de la police exprimait très vivement la pensée
+que l'existence des vampires devait être reléguée parmi les absurdités
+d'un autre âge, celui qui allait être empereur avait souri...
+
+De ce sourire de bronze que nul diplomate ne se vanta jamais d'avoir
+traduit à sa guise.
+
+Le premier consul croyait-il aux vampires?
+
+Question oiseuse. Personne ne croit aux vampires.
+
+Et cependant, parmi le grand fracas des nouvelles politiques, une
+sourde et sinistre rumeur glissait. Le mot vampire était dans toutes
+les bouches. On dissertait, on commentait, on expliquait. Les hommes
+forts en étaient réduits à reprendre en sous-oeuvre l'idée mise en
+avant depuis longtemps à savoir, que «la vampire» était uniquement une
+bande de voleurs.
+
+Cette manière de voir les choses avait un certain succès, mais
+l'immense majorité tenait à son monstre et lui donnait un nom
+franchement. La vampire était une vampire et s'appelait la comtesse
+Marcian Gregoryi.
+
+Elle était belle à miracle, et jeune, et séduisante. Elle affectait
+une grande piété. C'était dans les églises qu'elle tendait
+principalement ses filets, sans exclure les théâtres ni les
+promenades.
+
+La circonstance qu'elle avait tantôt des cheveux blonds, tantôt des
+cheveux noirs était soigneusement notée. Mais on ne peut changer la
+nature des Parisiens. Leur superstition même a le mot pour rire. Ce
+miracle des chevelures était tout bonnement pour eux une affaire de
+perruques.
+
+Et, en somme, le secret tout entier était peut-être là!
+
+Ses pièges s'adressaient surtout aux étrangers. Elle les affolait
+d'amour et les conduisait jusqu'au mariage.
+
+Comme le mariage civil ne plaisante pas et qu'on ne peut épouser
+qu'une fois à la mairie, elle s'introduisait, sous couleurs de bonnes
+oeuvres, ou même de politique, dans la confiance de ces saints
+prêtres, qui vivent en dehors du monde, au point de ne plus savoir
+l'heure que marque l'horloge historique. Ils furent de tout temps
+nombreux et faciles à tromper.
+
+Elle les trompait. Elle inventait des fables qui rendaient
+indispensable le secret du mariage religieux. Ces fables avaient
+toujours une couleur de parti. La persécution explique tant de choses!
+
+Quant à elle, et provisoirement, le mariage religieux, célébré selon
+cette forme si simple qu'un récent procès a mise en lumière (une messe
+entendue et le consentement mutuel murmuré au moment voulu), suffisait
+à satisfaire sa conscience.
+
+Après la messe, les deux nouveaux époux montaient en voiture. Le mari
+avait annoncé la veille son départ pour un long voyage.
+
+Et, en effet, il partait pour un pays d'où l'on ne revient pas.
+
+Notez que chaque prêtre était intéressé à garder le secret, en dehors
+même des raisons respectables qu'elle donnait.
+
+Qu'il y eût ou non exagération, les gens disaient aujourd'hui que
+la plupart des paroisses de Paris avaient marié la comtesse Marcian
+Gregoryi.
+
+On citait surtout ses trois dernières victimes, les trois jeunes
+Allemands du Wurtemberg: le comte Wenzel, le baron de Ramberg et Franz
+Koënig, l'opulent héritier des mines d'albâtre de la forêt Noire.
+
+Vous eussiez dit que ces mystères, si longtemps et si profondément
+cachés, avaient éclaté au jour tout d'un coup.
+
+Et à mesure que les détails allaient se croisant, ils se corroboraient
+l'un l'autre. Ce n'étaient plus des suppositions, c'étaient des
+certitudes. Il y avait des rapports officiels. Par un coin que nul ne
+connaissait, mais dont tout le monde parlait, la vampire se trouvait
+mêlée aux attentats récents dirigés contre la personne du premier
+consul.
+
+Elle avait touché à la machine infernale, a la conjuration dite du
+Théâtre-Français, et enfin à la conjuration de Georges Cadoudal.
+
+Ces choses vont comme le vent: vers midi, la vampire était la
+maîtresse de Georges Cadoudal, après avoir été la maîtresse du
+sculpteur romain Giuseppe Ceracchi.
+
+Puis un nouveau flux de renseignements arriva: la comtesse Marcian
+Gregoryi était morte d'un coup de pistolet dans la propre demeure du
+chef chouan.
+
+Puis un autre encore: elle avait été tuée par un jeune homme qui
+restait en vie par miracle, puisqu'elle avait bu tout son sang.
+
+Ce jeune homme avait été trouvé dans une sombre demeure du Marais,
+au fond d'un véritable cachot, sans porte ni fenêtre, endormi d'un
+sommeil mortel.
+
+Et la demeure en question communiquait par des passages souterrains
+avec ce cabaret fameux, _la Pêche miraculeuse_, qui avait vécu durant
+des semaines et des mois de ce sinistre achalandage: les débris
+humains, descendant en Seine par l'égout de Bretonvilliers.
+
+On n'oubliait pas, bien entendu, les cimetières violés, et l'on se
+demandait avec effroi pourquoi ce luxe d'horreurs.
+
+Dans l'après-midi, troisième marée de nouvelles: une maison de la
+chaussée des Minimes, prise d'assaut par la police, avait révélé des
+excès tellement hideux que la parole hésitait à les transmettre.
+C'était là le grand magasin de cadavres, et toute cette comédie
+lugubre du quai de Béthune n'avait pour but que de rompre les chiens.
+
+Un trou s'ouvrait dans la serre de cette maison de la chaussée des
+Minimes: un lieu délicieux où restaient des traces de plaisir et
+d'orgies, un trou méphitique où de véritables monceaux de corps
+humains se consumaient, rongés par la chaux vive.
+
+Tout cela était si invraisemblable et si fort que, vers le soir, Paris
+se mit à douter.
+
+Il y en avait trop. Tout avide qu'il est des drames rouges ou noirs,
+Paris, rassasié cette fois, se sentait venir la nausée.
+
+Mais au moment où Paris, vaincu dans son redoutable appétit par
+l'abondance folle du menu, allait demander grâce et déserter le
+festin, un nouveau service arriva foudroyant celui-là, et si friand
+qu'il fallut bien se remettre à table.
+
+Il ne s'agissait plus de cancans plus ou moins vraisemblables: c'était
+un fait, de la chair visible et tangible, morbleu! le résidu tout
+entier d'une épouvantable tragédie, le marc sanglant de tout un
+massacre!
+
+Le théâtre où devait se faire cette exhibition eût-il été à dix lieues
+des faubourgs, que Paris eût pris ses jambes à son cou.
+
+Mais le théâtre était au plein coeur de la ville, au beau milieu de la
+Cité, entre le palais et la cathédrale.
+
+Vous vous souvenez de cette petite maison en construction dont les
+maçons saluèrent Jean-Pierre Sévérin du nom de patron, quand il passa
+sur le Marché-Neuf, le soir où commence notre histoire?
+
+Cette maison était achevée. C'était le théâtre dont nous parlons.
+
+Et le théâtre faisait aujourd'hui son ouverture.
+
+Ouverture dont la terrifiante solennité ne devait être oubliée de
+longtemps.
+
+C'était la Morgue, vierge encore de toute exposition.
+
+Et les dernières nouvelles affirmaient que, pour l'étrenne de la
+Morgue, il y avait vingt-sept cadavres entassés dans la salle de
+montre.
+
+Paris entier se rua vers la Cité.
+
+Quelquefois Paris se dérange ainsi pour rien. On voit souvent des
+foules obscènes, qui courent au spectacle de la guillotine, revenir la
+tête basse, parce que la représentation n'a pas eu lieu.
+
+Ces dames, qui ressemblent à des femmes, en vérité, et d'où
+viennent-elles, les misérables créatures? Et que font-elles? Ces dames
+s'en retournent la moue à la bouche. Elles ont loué en vain de «bonnes
+places» dont elles ont conservé le coupon pour une autre fois.
+
+Assurément, ceux qui souhaitent avec ardeur que le chômage du crime
+supprime le supplice ne doivent avoir dans l'âme qu'une profonde pitié
+pour ces créatures, femelles ou mâles, qui se font les claqueurs du
+bourreau; mais ils ne peuvent blâmer bien sévèrement le courroux
+populaire poursuivant de ses huées ce comble de la perversité humaine.
+
+Et nul ne prendrait la peine de s'indigner bien gravement si quelqu'un
+de ces couples à gaieté blasphématoire, à la honteuse élégance, qui
+viennent là savourer un sanglant sorbet entre leur souper et leur
+déjeuner, recevait une bonne fois le fouet dans le ruisseau de la rue
+Saint-Jacques; seul châtiment qui soit à la hauteur de ces fangeuses
+espiègleries.
+
+Mais Paris, aujourd'hui, ne devait pas être trompé dans son espoir.
+
+Voici ce qui s'était passé.
+
+M. Dubois, préfet de police, sur les indications données par la
+comtesse Marcian Gregoryi, avait fait cerner, la nuit précédente, la
+maison isolée du chemin de la Muette, au faubourg Saint-Antoine, où se
+réunissaient les Frères de la Vertu.
+
+Quoi qu'on puisse penser des mérites de M. Dubois comme préfet de
+police, il est certain que ce n'était point un homme de mesures
+extrêmes.
+
+Il ne fut en aucune façon la cause de l'événement que nous allons
+raconter.
+
+Vers une heure après minuit, les Frères de la Vertu étaient rassemblés
+au lieu ordinaire de leurs réunions, attendant la venue de la comtesse
+Marcian Gregoryi, qui devait leur amener Georges Cadoudal.
+
+La séance était fort chaude, car la plupart des affiliés avaient des
+motifs de haine tout personnels. On peut dire que tous les membres de
+cette _Tugenbaud_ parisienne avaient soif du sang du premier consul.
+
+Vers une heure et demie, un message de «la souveraine», comme on
+appelait la comtesse Marcian Gregoryi, arriva. Ce message ne contenait
+qu'une ligne:
+
+«Vous êtes trahis. La fuite est impossible. Choisissez entre la
+trahison et la mort.»
+
+Andréa Ceracchi donna l'ordre de déboucher le tonneau de poudre qui
+était à demeure dans la salle des séances.
+
+On alla aux voix sur la question de savoir si, en cas de malheur, on
+se ferait sauter.
+
+Les affiliés étaient au nombre de trente-trois. Il y eut unanimité
+pour l'affirmative.
+
+Six frères furent dépêchés en éclaireurs au dehors.
+
+Aucun moyen n'existe de savoir s'ils songèrent à leur sûreté plutôt
+qu'au salut général. Toujours est-il qu'aucun d'eux ne revint.
+
+Au nombre de ces six éclaireurs se trouvait Osman, l'esclave de
+Mourad-Bey.
+
+Un quart d'heure après leur départ, la maison était cernée.
+
+Le gardien de la porte principale vint leur annoncer, deux heures
+sonnant, qu'il y avait dans le Marais plus de quatre cents hommes de
+troupe et de police.
+
+Ceracchi monta à l'étage supérieur et reconnut l'exactitude du
+renseignement.
+
+Ils avaient tous des armes. Ils auraient pu faire une défense
+désespérée.
+
+Mais Ceracchi était plutôt un rêveur qu'un homme d'action.
+
+En entrant, il dit:
+
+--Mes frères, la main qui veut exécuter l'arrêt de Dieu doit être
+pure. Nos mains ne sont pas pures. Cette femme nous a entraînés dans
+son crime, et une voix crie au dedans de moi: C'est elle qui vous a
+trahis! Sachons mourir en hommes!
+
+Il alluma une mèche que l'Illyrien Donaï lui arracha des mains,
+répondant:
+
+--Les hommes meurent en combattant!
+
+Le bruit des crosses de fusil heurtant contre la porte d'entrée
+retentit en ce moment.
+
+Deux ou trois parmi les conjurés proposèrent de fuir. Il n'était plus
+temps. Un coup de mousquet, tiré à l'extérieur, fit sauter la serrure
+de la porte principale, tandis qu'on attaquait avec la hache la porte
+de derrière.
+
+Taïeh, le nègre, prit ce dernier poste avec cinq hommes résolus,
+tandis que les Allemands, menés par Donaï, se rangèrent ou bataille
+devant l'entrée principale.
+
+Les deux portes s'ouvrirent en même temps. Tous les fusils éclatèrent
+à la fois, au dehors et au dedans, puis une large explosion se fit,
+soulevant le plafond et déchirant les murailles.
+
+Andréa Ceracchi avait secoué le flambeau au-dessus du baril de poudre.
+
+Il y eut douze hommes de tués parmi les assaillants, et tous ceux qui
+étaient dans la salle périrent, tous sans exception.
+
+La Morgue neuve eut pour étrenne ces vingt-sept cadavres mutilés,
+parmi lesquels celui de Taïeh, le nègre, excita une curiosité
+générale. Il n'y a point à Paris de théâtre qui se puis vanter d'avoir
+eu un succès aussi long, aussi constant que la Morgue. Sa pièce muette
+et lugubre, toujours la même, eut pendant plus de soixante années
+trois cent soixante-cinq représentations par an, et jamais ne lassa le
+parterre.
+
+Néanmoins, la Morgue ne devait point retrouver la vogue fiévreuse de
+ce premier début, autour duquel la ville et les faubourgs se foulèrent
+et s'étouffèrent deux jours durant, avec folie.
+
+En sortant, la cohue terrifiée, mais non rassasiée, prenait le chemin
+du Marais et gagnait la chaussée des Minimes, espérant assister à
+un spectacle encore plus curieux. Les gens d'imagination, en effet,
+disaient merveilles de ce trou rempli par les victimes de la vampire,
+et si quelque spéculateur avait pu établir un bureau de perception à
+la porte de l'hôtel habité récemment par la vampire, Paris, en une
+semaine, lui eut fait une énorme fortune.
+
+Mais c'était là un fruit défendu. Paris, désappointé, dut s'en tenir à
+la Morgue. Pendant plusieurs jours, un cordon de troupes défendit les
+abords de l'hôtel occupé naguère par la comtesse Marcian Gregoryi.
+
+Revenons maintenant à nos personnages.
+
+Dès huit heures du matin, Jean-Pierre Sévérin était à son poste.
+Quoiqu'il eût franchi en courant l'espace qui sépare le carrefour de
+Buci de la place du Châtelet, il assista, calme et grave au transfert
+des registres qui se fit de l'ancien greffe au nouveau.
+
+Il resta la journée entière à son devoir, et ce fut lui qui reçut les
+restes mortels des malheureux foudroyés au chemin de la Muette.
+
+A l'heure où les portes se ferment, il quitta le greffe et rentra dans
+la maison.
+
+Sa femme et son fils étaient agenouillés dans la chambrette d'Angèle,
+devant un pauvre petit lit où gisait une forme couchée.
+
+Dans un berceau au pied du lit, un enfant dormait. La hideuse injure
+qui avait mutilé le front d'Angèle disparaissait sous un bandeau
+de mousseline blanche. Elle était belle d'une pureté céleste et
+ressemblait, sous sa candide couronne, à une religieuse de seize ans,
+endormie dans la pensée du ciel.
+
+Jean-Pierre dit à son fils qui pleurait silencieusement:
+
+--Tu ne seras ni puissant ni fort sans doute mais tu seras bon.
+Regarde bien cela. J'en ai sauvé quelques-unes. Je te dirai plus tard
+le nom des ennemis qui les entraînent dans le gouffre du suicide. Et
+tu feras comme moi, mon fils, tu combattras.
+
+L'enfant répliqua, essuyant ses larmes d'un geste fier et doux:
+
+--Je ferai comme vous, mon père.
+
+Dans la chambre voisine, Germain Patou était au chevet de René, en
+proie à une terrible fièvre. René délirait. Il appelait Angèle et lui
+jurait de l'aimer toujours.
+
+Quand sept heures sonnèrent à l'horloge du Châtelet, l'étudiant en
+médecine vint à la porte et dit:
+
+--Patron, il faut que je m'en aille. Le médicament est préparé, vous
+le donnerez de quart d'heure en quart d'heure, et je reviendrai
+demain.
+
+Il sortit.
+
+Sur le quai Saint-Michel, il frappa à l'échoppe déjà close d'un
+bouquiniste.
+
+--Père Hubault, lui dit-il, vous m'avez offert douze louis de mes
+livres, venez les chercher, je vous les vends.
+
+Le père Hubault fit la grimace bien connue des marchands de vieux
+papiers qui voient jour à exploiter un besoin.
+
+--Je ne veux plus donner que huit louis, répliqua-t-il.
+
+--Dix ou rien! fit Patou d'un ton ferme.
+
+Le bouquiniste prit son chapeau.
+
+Germain Patou demeurait dans une mansarde de la rue Serpente. Sa
+chambre avait un lit, une table, deux chaises, une bibliothèque et un
+fort beau squelette.
+
+Le bouquiniste emporta sa charge de livres et laissa les dix louis.
+
+Germain Patou s'assit et attendit, pensant:
+
+--Vais-je enfin savoir?...
+
+Au bout de dix minutes environ, un pas lourd sonna sur les marches de
+l'escalier tortueux qui montait à la mansarde.
+
+Germain devint pâle et mit le main sur son coeur qui battait.
+
+--Est-ce elle?... murmura-t-il.
+
+Ainsi parlent les jeunes fous dans l'attente inquiète d'un rendez-vous
+d'amour.
+
+Germain Patou, esprit chercheur, nature âpre à la besogne, n'avait
+jamais donne de rendez-vous d'amour.
+
+On frappa à la porte; Germain ouvrit aussitôt; la figure ignoble et
+futée d'Ézéchiel parut sur le seuil.
+
+Il était chargé d'un pesant fardeau; un sac qui semblait plein de
+paille, mais qui, certainement, à cause du poids, devait contenir
+autre chose.
+
+--J'ai en assez de peine, monsieur Patou, dit Ezéchiel. J'ai risqué ma
+place à la préfecture, et vous savez que c'est fini de rire, là-bas,
+au quai de Béthune... Vous donnerez trois cents francs.
+
+--Je n'ai que dix louis, répliqua Germain. C'est à prendre ou à
+laisser.
+
+Les paroles étaient fermes, mais la voix tremblait.
+
+Germain ajouta, en montrant l'armoire vide où se rangeaient naguère
+ses livres:
+
+--J'ai tout vendu pour me procurer ces dix louis.
+
+Le regard d'Ézéchiel fit le tour de la chambre.
+
+--J'aurais pu avoir autant là-bas, grommela-t-il; peut-être davantage.
+Ceux qui font la poule au café de la Concorde, place Saint-Michel,
+voulaient voir comment elle est faite en dedans... et ils m'auraient
+payé gros pour lui brûler le coeur.
+
+--Si tu ne la vends pas ici, répondit l'étudiant en médecine, tu ne
+la vendras nulle part. Je vais descendre avec toi, et te forcera la
+déposer à la Morgue.
+
+Ezéchiel jeta son fardeau sur le lit, qui craqua.
+
+Il reçut les dix pièces d'or et s'en alla de mauvaise humeur.
+
+Quand il fut parti, Germain ferma sa porte à double tour.
+
+Le sang lui vint aux joues et ses yeux brillèrent étrangement. Il
+alluma le second flambeau qui était sur sa cheminée, puis, ayant placé
+des bougies dans les goulots de deux bouteilles vides, il les alluma
+aussi.
+
+Jamais la chambrette n'avait été si brillamment éclairée.
+
+Germain prit dans sa trousse un large scapel, bien affilé, et fendit
+le sac dans toute sa longueur. Cela fait, il écarta, de ses deux mains
+qui frémissaient, la toile, puis la paille.
+
+Il découvrit ainsi la pâle et merveilleuse beauté d'une jeune femme
+décédée, qui était la comtesse Marcian Gregoryi.
+
+
+
+
+XXVII
+
+ADDHÉMA
+
+
+C'était, nous venons de le dire, une beauté merveilleuse, et je ne
+sais comment exprimer cela: les débris de paille qui souillaient sa
+chevelure en désordre lui seyaient comme une parure, ses vêtements
+affaissés dessinaient mieux l'adorable perfection de ses formes.
+
+Elle était pâle, mais son visage et son sein n'avaient point cette
+lividité qui dénote l'absence de la vie. La blessure qui l'avait tuée
+formait un trou rond à la tempe, et s'entourait d'un petit cercle
+bleuâtre à peine visible.
+
+Un regard semblait glisser entre ses paupières demi closes.
+
+Germain se mit à la contempler. Sa physionomie, marquée au sceau de
+l'intelligence la plus vive, disait sa pensée comme une parole.
+
+Et sa pensée, ou plutôt l'impression qu'il subissait, était si
+complexe et si subtile, que lui-même peut-être n'aurait pas su
+l'exprimer.
+
+Du moins ne se l'avouait-il point à lui-même.
+
+Il y avait un grand trouble en lui...
+
+Le plus grand trouble, le premier peut-être qu'il eût éprouvé en sa
+vie, mises à part les émotions de la science.
+
+Son pouls battait la fièvre, et il s'étonnait de l'oppression qui
+pesait sur sa poitrine.
+
+Au bout de quelques minutes, et sans savoir ce qu'il faisait, il
+enleva brin à brin la paille accrochée aux cheveux ou prise dans les
+plis des vêtements. Il fut longtemps à faire cette toilette.
+
+Quand il eut achevé, il poussa un grand soupir.
+
+--Il n'y a pas au monde de femme si belle! murmura-t-il.
+
+A l'aide du propre mouchoir de la comtesse, une fine batiste dont la
+broderie sortait à demi de la poche de sa robe, il essuya son front
+amoureusement.
+
+Ce premier contact lui procura une sensation si violente, qu'il eut
+peur de se trouver mal.
+
+Elle était froide,--elle était morte,--et cependant tout le corps du
+jeune homme vibra sous cet attouchement.
+
+Malgré lui, il porta le mouchoir à ses lèvres.
+
+Un doux parfum s'en exhalait avec une mystérieuse ivresse.
+
+Le mouchoir se déplia et montra un écusson brodé autour duquel courait
+une devise, et Germain lut, en points clairs sur le fond mat: _In vita
+mors, in morte vita_.
+
+Le mouchoir s'échappa de ses doigts.
+
+Il approcha un siège, car ses jambes défaillaient sous son corps.
+
+Il s'assit.
+
+Le vent de mars soufflait de dehors et pleurait dans les vitres de la
+croisée.
+
+D'en bas montait la musique vive et criarde d'une guinguette voisine
+où des étudiants dansaient.
+
+Germain resta un instant faible et cherchant sa pensée qui le fuyait.
+
+Sa pensée était la science. Il avait sacrifié ses livres, ses chers
+livres, pour chercher jusqu'au fond d'un étrange secret: tous ses
+livres, jusqu'à l'_Organon_ de Samuel Hahnemann, dont la lecture avait
+été pour lui une seconde naissance.
+
+Il croyait fermement que sa pensée était la science, et il répétait
+comme on murmure malgré soi-même un entêté refrain:
+
+--Vais-je savoir?... vais-je enfin savoir?...
+
+Il rouvrit sa trousse avec un grand soupir et y choisit le plus affilé
+de ses scalpels.
+
+Le contact de l'acier lui donna un frisson.
+
+--La vie dans la mort, dit-il, la mort dans la vie! Y a-t-il là une
+erreur décrépite ou une progidieuse réalité? Le mystère est là, sous
+cette soie, derrière ce sein adorable, dans ce coeur qui ne bat
+plus et pourtant conserve une vitalité terrible et latente. Je puis
+trancher la vie, ouvrir le sein, questionner le coeur...
+
+Et c'était là, songez-y, pour lui chose toute simple, occupation
+quotidienne. L'anatomie n'avait déjà plus pour lui de secrets.
+
+Pourquoi la sueur froide baignait-elle ainsi ses tempes?
+
+Sans y penser, il étancha son front mouillé avec la même batiste qui
+venait d'essuyer le beau visage de la morte.
+
+On dit qu'un roi de France devint fou d'amour en respirant ainsi les
+subtils parfums d'un voile qui gardait les émanations du corps divin
+de Diane de Poitiers.
+
+Germain ferma ses yeux éblouis.
+
+Mais c'était un enfant résolu. Il eut honte et serra convulsivement le
+manche de son scalpel.
+
+--Je veux! fit-il. Je veux savoir!
+
+Il trancha la soie de la robe d'un geste brusque, il trancha la
+chemise et mit à nu l'exquise perfection du sein.
+
+Il se leva, oscillant comme un homme ivre, afin de porter le premier
+coup.
+
+Mais cette carnation dévoilée était si énergiquement vivante, que le
+scalpel sauta hors de ses doigts.
+
+Il étreignait sa tête à deux mains, épouvanté de son propre
+transport...
+
+--Est-ce que je l'aime? pensa-t-il tout haut.
+
+Une voix qui ne sortait point des lèvres immobiles de la morte, une
+voix faible qui semblait lointaine, mais distincte, répondit:
+
+--Tu m'aimes!
+
+Un flux glacé courut par les veines de l'étudiant.
+
+Il se crut fou.
+
+--Qui a parlé? demanda-t-il.
+
+La voix, plus lointaine et moins nette, répondit:
+
+--C'est moi, Addhéma...
+
+Le vent de mars secoua les châssis de la croisée, et d'en bas la
+guinguette envoya de stridents éclats de rire.
+
+Germain, éveillé par ces bruits extérieurs, fit sur lui-même un
+violent effort, et appliqua le creux de sa main droite sur le sein, à
+la place où le coeur aurait dû battre.
+
+C'était froid; cela ne battait plus.
+
+Germain ne sentit rien, sinon les pulsations de ses propres artères
+qui se précipitaient avec extravagance.
+
+Il ne sentit rien, car le verbe sentir exprime un fait net et
+positif,--mais il éprouva quelque chose d'extraordinaire et de
+puissant qu'il compara lui-même à une profonde magnétisation.
+
+Tout son être chancela en lui, comme si la séparation allait se faire
+entre l'âme et le corps. Pour la première fois depuis qu'il vivait,
+pour la dernière fois peut-être jusqu'à l'heure de son décès, il eut
+conscience des deux principes composant sa propre entité.
+
+Il reconnut, par une perception passagère, mais robuste, la matière
+ici, là l'esprit.
+
+Ce fut un déchirement plein de douleur, en quelque sorte voluptueux.
+
+Cela ne dura qu'un instant: le temps que met une lampe à jeter ce
+grand éclat qui précède sa fin.
+
+Puis, tout devint vague. Il chercha son âme comme tout à l'heure il
+cherchait sa pensée.
+
+Il voulut retirer sa main, il ne put; les muscles de son bras étaient
+de pierre.
+
+Ce coeur ne battait pas, cette chair était inerte et froide, mais un
+sourd fluide s'en épandait à flot.
+
+Germain reconnut qu'il allait s'endormir tout debout qu'il était et
+tomber en catalepsie.
+
+Il essaya de résister; un écrasement irrésistible et ironique refoula
+son effort.
+
+Ses yeux voyaient déjà autrement cette blanche statue si splendidement
+belle. Elle semblait pour lui se détacher du lit et nager dans
+l'espace.
+
+La lumière qui glissait entre les cils fermés devenait plus brillante,
+s'allongeait et remontait vers lui comme un regard.
+
+Et la voix,--la voix qui avait dit: «Tu m'aimes,» arrivant de partout
+à la fois et l'enveloppant comme une atmosphère parlante, murmurait en
+lui et au dehors de lui des mots qu'il fut longtemps à comprendre.
+
+Cette voix disait:
+
+--Tue-moi, tue-moi, je t'en supplie, au nom du Père, du Fils et du
+Saint-Esprit! Ma souffrance la plus terrible est de vivre dans cette
+mort et de mourir dans cette vie... Tue-moi!
+
+Ces paroles étranges semblaient aller et venir en raillant.
+
+Du dehors on n'entendait plus rien, ni la plainte du vent, ni la
+gaieté de la taverne.
+
+Tout ce qui était dans la chambre se prit à remuer, comme si c'eût été
+la cabine d'un navire tourmenté par la lame.
+
+La morte seule restait immobile, dans la sérénité de son suprême
+sommeil, suspendue par un pouvoir occulte au-dessus du lit, qui ne la
+supportait plus.
+
+Elle montait ainsi lentement, soulevée dans le vide.
+
+Germain devinait que sa bouche allait bientôt venir au niveau de ses
+lèvres.
+
+Et la voix disait, toujours plus lointaine:
+
+--Pour me tuer, il faut me brûler le coeur, je suis la vampire dont la
+mort est une vie, la vie une mort. Tue-moi! Mon supplice est de vivre,
+mon salut serait de mourir. Tue-moi, tue-moi!
+
+Ces mots riaient amèrement autour des oreilles de l'étudiant.
+
+Et la blanche statue montait.
+
+Quand le visage de la morte fut tout près du sien, à lui, Germain, il
+vit une goutte de sang vermeil et liquide qui sortait de la blessure.
+
+Et une haleine ardente le brûla.
+
+Et sa lèvre fut touchée par cette bouche qui lui sembla de feu.
+
+Il reçut un choc dont aucun mot ne peut rendre l'étourdissante
+violence. Ce fut sa dernière sensation. Il entrevit, béant, le gouffre
+sans fond qu'on nomme l'éternité. Il y tomba... Le lendemain matin, au
+grand jour, il s'éveilla, couché en travers sur son lit et le visage
+contre les couvertures.
+
+Le corps de la comtesse Marcian Gregoryi avait disparu.
+
+Le pensée voulut naître en lui qu'il avait été le jouet d'un rêve
+affreux.
+
+Mais il tenait encore à la main son scalpel; le sac de grosse toile
+était là aussi, la paille aussi, le mouchoir de fine batiste où les
+points clairs dessinaient la devise latine,--et sur le drap, juste à
+l'endroit où naguère se collaient ses lèvres, il y avait une tache
+ronde et rouge, qui était la goutte de sang...
+
+Ils racontent là-bas, en moissonnant leurs larges champs de maïs, de
+Semlin jusqu'à Temesvar et jusqu'à Szegedin, ils racontent la grande
+orgie nocturne des ruines de Bangkeli.
+
+Notre histoire a eu déjà son dénoûment réel. Ceci est peut-être le
+dénoûment fantasque de notre histoire.
+
+Bangkeli était un château chrétien, flanqué de huit tours turques, qui
+regardaient la Save du haut d'une montagne nue. C'était vaste comme
+une ville. Les ruines l'attestent.
+
+Il y avait des siècles que l'eau du ciel inondait les salles
+magnifiques à travers les toits désemparés, lorsqu'eut lieu l'orgie
+des vampires.
+
+Lila avait menti en disant à René de Kervoz que le dernier comte
+était un général de l'armée du prince Charles, lors des guerres de
+Bonaparte.
+
+Le dernier comte fut un voyvode célèbre et puissant, au temps de
+Mathias Corvinus, le fils épique de Jean Hunyade.
+
+Il fut tué par sa femme Addhéma, qui le trahissait pour le révolté
+Szandor.
+
+Et pendant de longues années, Szandor et Addhéma, maîtres de l'immense
+domaine, effrayèrent le pays du bruit de leurs crimes.
+
+Tous deux étaient vampires.
+
+Dans les âges suivants, leurs tombes, d'où sortait le malheur, furent
+l'épouvante et le deuil de la contrée.
+
+A eux deux, à eux seuls, ils sont toute la légende des bords de la
+Save.
+
+Une nuit, on ne dit pas quand au juste, mais ce fut vers le
+commencement de ce siècle, les bateliers serbes avaient vu le soleil
+plus rouge se mirer dans les carreaux brisés des corps de logis drapés
+de lierre. Vous eussiez dit un incendie.
+
+Le soleil disparut, cependant, derrière les plaines sans fin qui
+vont vers le golfe Adriatique, et les vitres de l'antique forteresse
+restèrent rouges.
+
+Plus rouges. Il y avait un grand feu à l'intérieur.
+
+Les bateliers du la Save se signèrent, disant:
+
+--Le comte Szandor va vendre une nuit d'amour à sa femme Addhéma.
+
+Et ils pesèrent sur leurs avirons pour descendre vitement vers
+Belgrade.
+
+Au prix d'un trésor, nul n'aurait voulu approcher de la forteresse
+maudite.
+
+Qui donc raconta ce qui s'y passa cette nuit? qui le premier? On ne
+sait, mais cela se raconte.
+
+Ainsi sont faites toujours les traditions populaires.
+
+Et peut-être trouveriez-vous là l'origine de la foi qu'elles
+inspirent. On y croit parce que personne ne peut dire le nom du
+menteur qui les imagina.
+
+La grande salle du château de Bangkeli était pompeusement illuminée.
+Les peintures murales, déteintes et souillées, semblaient revivre aux
+feux des lustres. Les vieilles armures des chevaliers renvoyaient en
+faisceaux les sourdes étincelles, et les galeries sarrasines, ajoutées
+à l'antique construction romane, étalaient coquettement la légèreté de
+leurs dentelles polychromes.
+
+Sur une table dressée et couverte des mets les plus exquis, les vins
+de Hongrie, de Grèce et de France mêlaient leurs flacons. C'est,
+la-bas, le climat de l'Italie, plus beau peut-être et plus généreux.
+Les alberges dorées montaient en pyramides parmi des collines de
+cédrats, d'oranges et de raisin, tandis que les pastèques, à la verte
+enveloppe, saignaient sous le couteau.
+
+On ne saurait dire d'où étaient venus les coussins soyeux et les
+tapis magnifiques qui ornaient, cette nuit, la seigneuriale demeure,
+abandonnée et déserte depuis des siècles.
+
+Sur les coussins, auprès de la table, où les plats en désordre et les
+flacons décoiffés annonçaient là fin du festin, un jeune homme et une
+jeune femme, beaux tous les deux jusqu'à éblouir le regard, étaient
+demi-couchés.
+
+Non loin d'eux il y avait un monceau de pièces d'or, à côté d'un
+coffre vite.
+
+--Monseigneur, dit la jeune femme en livrant son doux front, couronné
+de boucles blondes, aux baisers de son compagnon, cet or a coûté bien
+du sang.
+
+Le jeune homme répondit:
+
+--Il faut du sang pour amasser l'or, et l'or qu'on prodigue fait
+couler le sang. Il y a un lien mystique entre le sang et l'or. Ce
+troupeau stupide qui peuple le monde, les hommes, nous appelle des
+vampires. Ils ont horreur de nous et tendent sans défiance, leurs
+veines à ces autres vampires qu'on nomme les habiles, les heureux,
+les forts, sans songer que l'opulence d'un seul, ou la puissance d'un
+seul, ou sa gloire ne peut jamais être faite qu'avec le sang de tous:
+sang, sueur moelle, pensée, vaillance. Des milliers travaillent, un
+seul profite...
+
+--Monseigneur, murmura la jeune femme, vous êtes éloquent;
+monseigneur, vous êtes beau; monseigneur, vous ressemblez à un dieu,
+mais daignez abaisser un regard vers votre petite servante Addhéma,
+qui languit d'amour pour vous.
+
+Le superbe Szandor la regarda en effet.
+
+--Tu as droit à une nuit de plaisir, répliqua-t-il; tu l'as achetée.
+Je suis ici pour gagner ce monceau d'or... Mais quand tu vas être
+morte, Addhéma, avec cet or j'achèterai un sérail de princesses;
+j'éblouirai Paris, d'où tu viens, Londres, Vienne ou Naples la divine;
+je disputerai Rome aux cardinaux, Stamboul au padischah, Mysore aux
+proconsuls malades de la conquête anglaise. Partout où je suis les
+autres vampires pâlissent et s'éclipsent...
+
+Il y avait une lueur étrange dans les beaux yeux d'Addhéma.
+
+--Un baiser! Szandor, mon amant! Un baiser! Szandor, mon seigneur!
+
+Le superbe Szandor concéda: il fallait bien que le marché fût
+accompli.
+
+Les conteurs riverains de la Save disent que ce baiser, dont le prix
+était de plusieurs millions, fut entendu le long du fleuve, dans la
+plaine et au fond des forêts. L'amour des tigres fait grand bruit:
+c'est une bataille. Il y eut des hurlements et des grincements de
+dents; les lueurs rouges s'agitèrent? l'antique forteresse trembla sur
+ses fondements dix fois séculaires.
+
+Puis, les deux monstres à visage d'anges restèrent immobiles, vaincus
+par la fatigue voluptueuse.
+
+Le vin coula, mettant ses rubis sur leurs lèvres pâlies.
+
+Le regard d'Addhéma brûlait sourdement.
+
+--Conte-moi l'histoire de ces boucles d'or qui couronnent ton front,
+ma fiancée, dit Szandor réconcilié; cette nuit, je te trouve belle.
+
+--Toujours je te trouve beau, répliqua la vampire.
+
+Elle appuya sa tête charmante sur le sein de son amant et poursuivit:
+
+--Il y avait sur la route une belle petite fille qui demandait son
+pain. Je l'ai rencontrée entre Vienne et Presbourg. Elle souriait si
+doucement que je l'ai prise arec moi dans ma voiture. Pendant deux
+jours elle a été bien heureuse, et je l'entendais qui remerciait Dieu
+d'avoir trouvé une maîtresse si généreuse et si bonne. Ce soir, avant
+de venir, j'ai senti que mon sang refroidissait dans mes veines. Il me
+fallait être jeune et belle. J'ai pris l'enfant sur mes genoux, elle
+s'est endormie, je l'ai tuée...
+
+Tandis qu'elle parlait ainsi, sa voix était suave comme un chant.
+
+Les mains de Szandor se baignaient dans ces cheveux soyeux et doux qui
+étaient le prix d'un meurtre. Le conte lui sembla piquant et réveilla
+son caprice endormi.
+
+La lutte d'amour recommença, sauvage et semblable aux ébats des bêtes
+féroces qui effrayent la solitude des halliers.
+
+Puis ce fut le tour de l'orgie.
+
+Et encore et toujours!
+
+Les lueurs du matin éclairèrent la suprême bataille, au milieu des
+flacons brisés, de l'or éparpillé, des tapis souillés de vin et de
+fange.
+
+Dans le foyer un brasier brûlait; au-dessus du brasier, un bassin de
+fer contenait du métal en fusion.
+
+Parmi les charbons ardents une barre de fer rougissait.
+
+Addhéma dit:
+
+--Je ne veux pas voir le soleil se lever. O toi que j'ai aimé, vivante
+et morte, Szandor, mon roi, mon dieu! tu m'as promis que je mourrais
+de ta main, après cette nuit de délices. Tu sais comment mettre un
+terme à mes souffrances, car mon supplice est de vivre, et j'aspire au
+bienheureux sommeil de la mort.
+
+--J'ai promis, je tiendrai, ma toute belle, répliqua Szandor sans trop
+d'émotion. Aussi bien, voici le jour et il faut que je me mette en
+route. Il y a de belles filles à Prague. Je veux être à Prague avant
+la nuit... Es-tu prête, mon amour?
+
+--Je suis prête, répliqua Addhéma.
+
+Szandor mouilla un mouchoir de soie pour entourer l'extrémité du fer
+rougi.
+
+Addhéma suivait tous ses mouvements d'un regard inquiet et sombre,
+guettant sur ses traits une trace d'émotion.
+
+Mais Szandor songeait aux belles jeunes filles de Prague et souriait
+en fredonnant une chanson à boire.
+
+L'oeil d'Addhéma brûla.
+
+Szandor retira du foyer la barre de fer qui rendit des étincelles.
+
+--Elle est à point! dit-il avec une gaieté sinistre.
+
+--Elle est à point! répéta Addhéma. Szandor, mon bien-aimé, adieu.
+
+--Adieu, ma charmante...
+
+Szandor leva le bras.
+
+Mais Addhéma lui dit:
+
+--Je ne veux pas te voir me frapper, ange de ma vie. Donne, je me
+percerai le sein moi-même; tu verseras seulement le plomb fondu.
+
+--A ton aise, répliqua Szandor. Les femmes ont des caprices.
+
+Et il lui passa le fer rouge.
+
+Addhéma le prit et le lui plongea dans le coeur si violemment que la
+tige brûlante traversa sa poitrine de part en part.
+
+Le monstre tomba, balbutiant un blasphème inachevé.
+
+--Les jeunes filles de Prague peuvent t'attendre! murmura la vampire,
+redressant sa taille magnifique et souriant avec triomphe.
+
+Elle retira le fer de la plaie. Il resta un trou énorme, dans lequel
+elle versa le métal en fusion que le bassin contenait.
+
+Puis elle baisa le front livide de son monstrueux amant et se mit dans
+le coeur le fer qui était rouge encore.
+
+Ce matin-là il y eut un orage comme jamais la terre de Hongrie n'en
+avait vu. Le château de Bangkeli, vingt fois foudroyé, ne garda pas
+pierre sur pierre.
+
+Dans les hautes herbes qui croissent parmi les décombres, on montre
+deux squelettes dont les ossements entrelacés s'unissent en un baiser
+funèbre.
+
+
+FIN DE LA VAMPIRE
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La vampire, by Paul H.C. Féval
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 10053 ***