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+The Project Gutenberg EBook of La vampire, by Paul H.C. Feval
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: La vampire
+
+Author: Paul H.C. Feval
+
+Release Date: November 11, 2003 [EBook #10053]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VAMPIRE ***
+
+
+
+This file was produced from images generously made available by the
+Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.
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+
+Produced by Carlo Traverso, Anne Dreze and the PG Online Distributed
+Proofreaders.
+
+
+
+
+
+LA VAMPIRE
+
+par
+
+PAUL FEVAL
+
+
+
+
+AVANT-PROPOS
+
+
+Ceci est une etrange histoire dont le fond, rigoureusement
+authentique, nous a ete fourni comme les neuf dixiemes des materiaux
+qui composent ce livre, par le manuscrit du "papa Severin".
+
+Mais le hasard, ici, est venu ajouter, aux renseignements exacts
+donnes par l'excellent homme, d'autres renseignements qui nous ont
+permis d'expliquer certains faits que notre heroique bonne d'enfants
+des Tuileries regardait comme franchement surnaturels.
+
+Ces eclaircissements, grace auxquels ce drame fantastique va passer
+sous les yeux du lecteur dans sa bizarre et sombre realite, sont
+puises a deux sources: une page inedite de la correspondance du duc de
+Rovigo, qui eut, comme on sait, la confiance intime de l'empereur
+et qui fut charge, pendant la retraite de Fouche (1802-1804), de
+controler militairement la police generale, dont les bureaux etaient
+administrativement reunis au departement de la justice, dirige par le
+grand-juge Regnier, duc de Massa.
+
+Ceci est la premiere source. La seconde, tout orale, consiste en
+de nombreuses conversations avec le respectable M.G----, ancien
+secretaire particulier du comte Dubois, prefet de police a la meme
+epoque.
+
+Nous nous occuperons peu des evenements politiques, interieurs, qui
+tourmenterent cette periode, precedant immediatement le couronnement
+de Napoleon. Saint-Rejant, Pichegru, Moreau, la machine infernale
+n'entrent point dans notre sujet et c'est a peine si nous verrons
+passer ce gros homme, Bru, tus de la royaute, audacieux et solide
+comme un conjure antique: Georges Cadoudal.
+
+Les guerres etrangeres nous prendront encore moins de place. On
+n'entendait en 1804 que le lointain canon de l'Angleterre.
+
+Nous avons a raconter un episode, historique il est vrai, mais
+bourgeois, et qui n'a aucun trait ni a l'intrigue du cabinet ni aux
+victoires et conquetes.
+
+C'est tout bonnement une page de la biographie secrete de ce geant
+qu'on nomme Paris et qui, en sa vie, eut tant d'aventures!
+
+Laissons donc de cote les cinq cents volumes de memoires diffus qui
+disent le blanc et le noir sur cette grande crise de notre Revolution,
+et tournant le dos au chateau ou la main crochue de ce bon M.
+Bourrienne griffonne quelques verites parmi des monceaux de mensonges
+bien payes, plongeons-nous de parti pris dans le fourre le plus
+profond de la foret parisienne.
+
+Nous avons l'espoir que le lecteur n'aura pas oublie cette touchante
+et sereine figure qui traverse les pages de notre introduction. Il n'y
+a que des recits dans ce livre: notre preface elle-meme etait encore
+un recit, dont le heros se nommait le "papa Severin".
+
+Nous avons la certitude que le lecteur se souvient d'une autre
+physionomie, tendre et bonne aussi, mais d'une autre maniere, moins
+austere et plus male, plus tourmentee, moins pacifique surtout: le
+chantre de Saint-Sulpice, le prevot d'armes qui, dans la _Chambre des
+Amours_, enseigna si rudement ce beau coup droit, degage main sur
+main, a M. le baron de Guitry, gentilhomme de la chambre du roi
+Louis XVI.
+
+Un Severin aussi: Severin, dit Gateloup.
+
+Ce Gateloup, presque vieillard, et papa Severin presque enfant, vont
+avoir des roles dans cette histoire.
+
+L'un etait le pere de l'autre.
+
+Et s'il m'etait permis de descendre encore plus avant dans nos communs
+souvenirs, je vous rappellerais cette chere petite famille, composee
+de cinq enfants qui ne se ressemblaient point, et dont papa Severin
+etait la bonne aux Tuileries: Eugenie, Angele et Jean qui avaient le
+meme age, Louis et Julien, des bambins.
+
+Ces cinq etres, abandonnes, orphelins, mais a qui Dieu clement avait
+rendu le meilleur des peres, reviendront tous et chacun sous notre
+plume. Ils forment a eux cinq, dans la personne de leurs parents, la
+legende lamentable du suicide.
+
+Papa Severin avait dit en montrant Angele, la plus jolie de ces
+petites filles, et celle dont la precoce paleur nous frappa comme un
+signe de fatalite:
+
+--Celle-ci tient a ma famille par trois liens.
+
+Il avait ajoute ce jour ou la fillette jetait ses regards avides a
+travers les glaces de la Morgue:
+
+--Elle a deja l'idee...
+
+Car papa Severin croyait a la transmission d'un heritage fatal.
+
+Notre histoire va montrer la premiere des trois Angele.
+
+Notre histoire va montrer aussi les tables de marbre toutes neuves
+et vierges encore de tout contact mortel. Nous y verrons quelle fut
+l'etrenne de la Morgue du Marche-Neuf.
+
+Tout cela a propos d'un adorable et impur demon qui ressuscita un
+instant, au beau milieu de Paris et pres du berceau de notre "siecle
+des lumieres", les plus noires superstitions du moyen age.
+
+
+
+
+LA VAMPIRE
+
+
+
+
+I
+
+LA PECHE MIRACULEUSE
+
+
+Le commencement du siecle ou nous sommes fut beaucoup plus legendaire
+qu'on ne le croit generalement. Et je ne parle pas ici de cette
+immense legende de nos gloires militaires, dont le sang republicain
+ecrivit les premieres pages au bruit triomphant de la fanfare
+marseillaise, qui deroula ses chants a travers l'eblouissement de
+l'empire et noya sa derniere strophe--un cri splendide--dans le grand
+deuil de Waterloo.
+
+Je parle de la legende des conteurs, des recits qui endorment ou
+passionnent la veillee, des choses poetiques, bizarres, surnaturelles,
+dont le scepticisme du dix-huitieme siecle avait essaye de faire table
+nette.
+
+Souvenons-nous que l'empereur Napoleon Ier aimait a la folie les
+brouillards reveurs d'Ossian, passes par M. Baour au tamis academique.
+C'est la legende guindee, roidie par l'empois; mais c'est toujours la
+legende.
+
+Et souvenons-nous aussi que le roi legitime des pays legendaires,
+Walter Scott, avait trente ans quand le siecle naquit.
+
+Anne Radcliffe, la sombre mere de tant de mysteres et de tant de
+terreurs, etait alors dans tout l'eclat de cette vogue qui donna
+le frisson a l'Europe. On courait apres la peur, on recherchait le
+tenebreux. Tel livre sans queue ni tete obtenait un frenetique succes
+rien que par la description d'une oubliette a ressort, d'un cimetiere
+peuple de fantomes a l'heure "ou l'airain sonne douze fois" ou d'un
+confessionnal a double fond bourre d'impossibilites horribles et
+lubriques.
+
+C'etait la mode; on faisait a ces fadaises une toilette de grands
+mots, appartenant specialement a cette epoque solennelle; on mettait
+le tout comme une puree sous le heros, cuit a point, qui etait un
+"coeur vertueux", une "ame sensible", daignant croire au "souverain
+maitre de l'univers" et aimant a voir lever l'aurore.
+
+Le contraste de ces confitures philosophiques et de ces sepulcrales
+abominations formait un plat hybride, peu comestible, mais d'un gout
+etrange qui plaisait a ces jolies dames, vetues si drolement, avec des
+bagues aux orteils, la ceinture au-dessus du sein, la hanche dans
+un fourreau de parapluie et la tete sous une gigantesque feuille de
+chicoree.
+
+Paris a toujours adore d'ailleurs les contes a dormir debout, qui lui
+procurent la delicieuse sensation de la chair de poule. Quand Paris
+etait encore tout petit, il avait deja nombre d'histoires a faire
+fremir, depuis la coupable association formee entre le barbier et le
+patissier de la rue des Marmousets, pour le debit des vol-au-vent de
+gentilshommes, jusqu'a la boucherie galante de la maison du cul-de-sac
+Saint-Benoit, dont les murs demolis avaient plus d'ossements humains
+que de pierres.
+
+Et depuis si longtemps, a cet egard, Paris a peu change. Aux premiers
+mois de l'annee 1804, il y avait dans Paris une vague et lugubre
+rumeur, nee de ce fait que des peches miraculeuses avaient lieu depuis
+quelque temps a la pointe orientale de l'Ile Saint-Louis, en tournant
+un peu vers le sud-est, non loin de l'endroit ou les bains Petit
+reunissent aujourd'hui, dans les mois d'ete, l'elite des tritons
+parisiens.
+
+C'est chose rare qu'un banc de poisson dans Paris. Tant d'hamecons,
+tant de nasses, tant d'engins divers sont caches sous l'eau entre
+Bercy et Grenelle, que les goujons seuls, d'ordinaire, et les
+imprudents barbillons se hasardent dans ce parcours seme de perils.
+Vous n'y trouveriez ni une carpe, ni une tanche, ni une perche, et si
+parfois un brochet s'y engage, c'est que ce requin d'eau douce a le
+caractere tout particulierement aventureux.
+
+Aussi la gent pecheuse faisait-elle grand bruit de l'aubaine envoyee
+par la Providence aux citoyens amateurs de la ligne, de l'epervier et
+du carrelet. Sur un parcours d'une centaine de pas depuis l'egout de
+Bretonvilliers jusqu'au quai de la Tournelle, tout le long du quai de
+Bethune, vous auriez vu, tant que le jour durant, une file de vrais
+croyants, immobiles et silencieux, tenant la ligne et suivant d'un
+oeil inquiet le bouchon flottant au fil de l'eau.
+
+Dire que tout le monde emplissait son panier serait une imposture. Les
+bancs de poisson, a Paris, ne ressemblent a ceux de nos cotes; mais il
+est certain que ca et la un heureux gaillard piquait un gros brochet
+ou un barbillon de taille inusitee. Les goujons abondaient, les
+chevaignes tournoyaient a fleur d'eau, et l'on voyait glisser dans
+l'onde trouble ces reflets pourpres qui annoncent la presence du
+gardon.
+
+Ceci, en plein hiver et alors que d'habitude les poissons parisiens,
+frileux comme des marmottes, semblent deserter la Seine pour aller se
+chauffer on ne sait ou.
+
+En apparence, il y a loin de cette joie des pecheurs et de cette folie
+du poisson a la rumeur lugubre dont nous avons annonce la naissance.
+Mais Paris est un raisonneur de premiere force; il remonte volontiers
+de l'effet a la cause, et Dieu sait qu'il invente parfois de bien
+droles de causes pour les plus vulgaires effets.
+
+D'ailleurs, nous n'avons pas tout dit. Ce n'etait pas exclusivement
+pour pecher du poisson que tant de lignes suspendaient l'amorce
+le long du quai de Bethune. Parmi les pecheurs de profession ou
+d'habitude qui venaient la chaque jour, il y avait nombre de profanes,
+gens d'aventures et d'imagination, qui visaient a une tout autre
+proie.
+
+Le Perou etait passe de mode et l'on n'avait pas encore invente la
+Californie. Les pauvres diables qui courent apres la fortune ne
+savaient trop ou donner de la tete et cherchaient leur vie au hasard.
+
+L'Europe ingrate ne sait pas le service que lui rendent ces feeriques
+vesicatoires qui se nomment sur la carte du monde San-Francisco,
+Monterey, Sydney ou Melbourne.
+
+Il y avait bien la guerre, en ce temps-la, mais a la guerre on gagne
+plus de horions que d'ecus, et les aventuriers modeles, les "vrais
+chercheurs d'or" font rarement les bons soldats de la bataille rangee.
+
+Il y avait la, sous le quai de Bethune, des poetes declasses, des
+inventeurs vaincus, d'anciens don Juan, banqueroutiers de l'industrie
+d'amour qui s'etaient casse bras et jambes en voulant grimper a
+l'echelle des femme, des hommes politiques dont l'ambition avait
+pris racine dans le ruisseau, des artistes souffletes par la
+renommee,--cette cruelle!--des comediens honnis, des philanthropes
+maladroits, des genies persecutes, et ce notaire qui est partout, meme
+au bagne, pour avoir accompli son sacerdoce avec trop de ferveur.
+
+Nous le repetons, de nos jours, tous ces braves eussent ete dans la
+Sonore ou en Australie, qui sont de bien utiles pays. En l'annee 1804,
+s'ils grelottaient les pieds dans l'eau, sondant avec melancolie le
+cours trouble de la Seine, c'est que la legende placait au fond de la
+Seine un fantastique Eldorado.
+
+Au coin de la rue de Bretonvilliers et du quai, il y avait un petit
+cabaret de fondation nouvelle qui portait pour enseigne un tableau,
+brosse naivement par un peintre etranger a l'Academie des beaux-arts.
+
+Ce tableau representait deux sujets fraternellement juxtaposes dans le
+meme cadre.
+
+Premier sujet: Ezechiel en costume de ravageur, faisant tourner d'une
+main sa sebile, au fond de laquelle on voyait briller des pieces
+d'or, et relevant de l'autre une ligne, dont la gaule, pliee en
+deux, supportait un monstre marin copie sur nature dans le recit de
+Theramene.
+
+Ezechiel etait le nom du maitre du cabaret.
+
+Second sujet: Ezechiel en costume de maison, eventrant, dans le
+silence du cabinet, le monstre dont il est question ci-dessus et
+retirant de son ventre une bague chevaliere ornee d'un brillant qui
+reluisait comme le soleil.
+
+Il est juste d'ajouter que la bague etait passee a un doigt et que le
+doigt appartenait a une main. Le tout avait ete avale par le monstre
+du recit de Theramene, sans mastication prealable et avec une evidente
+volupte dont temoignait encore:
+
+ Sa croupe recourbee en replis tortueux.
+
+Les deux sujets jumeaux n'avaient qu'une seule legende qui disait en
+lettre mal formees:
+
+ _A la peche miraculeuse_.
+
+Le lecteur commence peut-etre a comprendre la connexite existant entre
+le fameux banc de poisson de l'ile Saint-Louis et cette rumeur funebre
+qui courait vaguement dans Paris.
+
+Nous ne lui marchanderons point, du reste, le chapitre des
+explications.
+
+Mais, pour le moment, il nous faut dire que tout Paris connaissait
+l'aventure d'Ezechiel representee par le tableau, aventure
+authentique, acceptee, populaire, et dont personne ne se serait avise
+de mettre en doute l'exactitude averee.
+
+En effet, avec le produit de la vente de ce bijou trouve dans
+l'estomac du monstre, Ezechiel avait monte, au vu et au su de tout le
+monde, son etablissement de cabaretier.
+
+Et comme il avait decouvert le premier ce Perou en miniature, ce
+gisement de richesses subaquatiques, il etait permis a l'imagination
+des badauds d'enfiler a son sujet tout un chapelet d'hypotheses
+dorees. Son nom indiquait une origine israelite, et l'on sait la bonne
+reputation accordee a l'ancien peuple de Dieu par la classe ouvriere.
+On parlait deja d'un caveau ou Ezechiel amoncelait des tresors.
+
+Les autres etaient venus quand la veine aurifere etait deja ecremee;
+les autres, pecheurs naifs ou pecheurs d'aventures: les poetes, les
+inventeurs, les don Juan battus, les industriels tombes, les artistes
+manques, les comediens fourbus, les philanthropes uses jusqu'a la
+corde, les genies piques aux vers--et le notaire n'avaient eu pour
+tout potage que les restes de cet heureux Ezechiel.
+
+Ils etaient la, non point pour le poisson qui foisonnait reellement
+d'une facon extraordinaire, mais pour la bague chevaliere dont le
+chaton en brillants reluisait comme le soleil.
+
+Ils eussent volontiers plonge tete premiere pour explorer le fond de
+l'eau, si la Seine, jaune, haute, rapide et entrainant dans sa course
+des tourbillons ecumeux, n'eut pas defendu les prouesses de ce genre.
+
+Ils apportaient des sebiles pour _ravager_ le bas de la berge des que
+l'eau abaisserait son niveau.
+
+Ils attendaient, consultant l'etiage d'un oeil fievreux, et voyant au
+fond de l'eau des amas de richesses.
+
+Ezechiel, assis a son comptoir, leur vendait de l'eau-de-vie et les
+entretenait avec soin dans cette opinion qui achalandait son cabaret.
+Il etait eloquent, cet Ezechiel, et racontait volontiers que la nuit,
+au clair de la lune, il avait vu, de ses yeux, des poissons qui se
+disputaient des lambeaux de chair humaine a la surface de l'eau.
+
+Bien plus, il ajoutait qu'ayant noye ses lignes de fond, amorcees de
+fromage de Gruyere et de sang de boeuf, en aval de l'egout, il avait
+pris une de ces anguilles courtes, repletes et marquees de taches de
+feu qu'on rencontre en Loire entre Paimboeuf et Nantes, mais qui
+sont rares en Seine, autant que le merle blanc dans nos vergers:
+une lamproie, ce poisson cannibale, que les patriciens de Rome
+nourrissaient avec de la chair d'esclave.
+
+D'ou venait l'abondante et mysterieuse pature qui attirait tant
+d'hotes voraces precisement en ce lieu?
+
+Cette question etait posee mille fois tous les jours, les reponses ne
+manquaient point. Il y en avait de toutes couleurs; seulement, aucune
+n'etait vraisemblable ni bonne.
+
+Cependant, le cabaret de la _Peche miraculeuse_ et son maitre Ezechiel
+prosperaient. L'enseigne faisait fortune comme presque toutes les
+choses a double entente. Elle flattait a la fois, en effet, les
+pecheurs serieux, les pecheurs de poissons, et cette autre categorie
+plus nombreuse, les pecheurs de chimeres, poetes, peintres, comediens,
+trouveurs, industriels, bourreaux de femmes en disponibilite et le
+notaire.
+
+Chacun de ceux-la esperait a tout instant qu'un solitaire de mille
+louis allait s'accrocher a son hamecon.
+
+Et vis-a-vis de la rangee des pecheurs, il y avait, de l'autre cote de
+la riviere, une rangee de badauds qui regardaient de tous leurs yeux.
+Les cancans allaient et venaient, les commentaires se croisaient:
+on fabriquait la assez de bourdes pour desalterer tout Paris,
+incessamment altere de choses vraies qui n'ont pas le sens commun.
+
+Je dis choses vraies, parce que, soyez bien persuades de cela, sous
+toute rumeur populaire, si absurde qu'elle puisse paraitre, un fait
+reel se cache toujours.
+
+L'opinion la plus accreditee, sinon la plus vraisemblable, se resumait
+en un mot qui sollicitait energiquement les imaginations et valait
+a lui seul deux ou trois des plus tenebreux livres de Mme Anne
+Radcliffe. Ce mot etait plus sombre que le titre fameux _le
+Confessionnal des penitents noirs_. Ce mot etait plus mysterieux que
+les _Mysteres du chateau des Pyrenees_, que les _Mysteres d'Udolphe_
+et que les _Mysteres de la caverne des Apennins_; il sonnait le glas,
+il flairait la tombe.
+
+Ce mot, sincerement appetissant pour les esprits inquiets, curieux,
+avides, pour les femmes, pour les jeunes gens, pour tous les curieux
+de terreur et d'horreur, c'etait la VAMPIRE.
+
+Notre education au sujet de ces funebres pages du merveilleux en deuil
+a peu marche depuis lors. On a bien ecrit quelques-uns de ces livres
+qui dissertent sans expliquer, qui compilent sans condenser et qui
+relient en de gros volumes le pale ennui de leurs pages didactiques,
+mais il semblerait que les savants eux-memes, ces braves de la
+pensee, abordent avec un esprit trouble les redoutables questions
+de demonologie. Parmi eux, les croyants ont un peu physionomie de
+maniaques, et les incredules restent mouilles de cette sueur froide,
+le doute, qui communique a coup sur l'ennui contagieux.
+
+Je cherche, et je ne trouve pas dans mes souvenirs d'enfant le titre
+du prodigieux bouquin qui prononca pour la premiere fois a mes yeux
+le mot _Vampire_. Ce n'etait pas un decourageant article de revue,
+ce n'etait pas une tranche de ce pain banal qu'on emiette dans les
+dictionnaires: c'etait un pauvre conte allemand, plein de seve et de
+fougue sous sa toilette de naivete empesee. Il racontait bonnement,
+presque timidement, des histoires si sauvages, que j'en ai encore le
+coeur serre.
+
+Je me souviens qu'il etait en trois petits volumes, et qu'il y avait
+une gravure en taille-douce a la tete de chaque tome.
+
+Elles ne valaient pas un prix fou, mais, Seigneur Dieu, comme elles
+faisaient fremir!
+
+La premiere gravure en taille-douce, calme et paisible comme le
+prologue de tout grand poeme, representait... j'allais dire Faust et
+Marguerite a leur premiere rencontre.
+
+Il n'y avait rien la qu'un jeune homme regardant une jeune fille, et
+cela vous mettait du froid dans les veines, tant Marguerite subissait
+manifestement le magnetisme fatal qui jaillissait en gerbes invisibles
+de la prunelle de Faust!
+
+Pourquoi ne garderions-nous pas ces noms: Faust et Marguerite? Qu'est
+le chef d'oeuvre de Goethe, sinon la splendide mise en scene de
+l'eternel fait de vampirisme qui, depuis le commencement du monde, a
+desseche et vide le coeur de tant de familles?
+
+Donc Faust regardait Marguerite.--Et c'etait une noce, figurez-vous,
+une noce de campagne ou Marguerite etait la Fiancee et Faust un invite
+de hasard. On dansait sur l'herbe parmi des buissons de roses.
+
+Les parents imprudents et le marie aussi, car il avait le bouquet au
+cote, le pauvre jeune rustre, contemplaient avec admiration Faust qui
+faisait valser Marguerite.
+
+Faust souriait; la tete charmante de Marguerite allait se penchant sur
+son epaule, vetue du dolman hongrois.
+
+
+Et sur le buisson de roses qui fleurissait au premier plan, il y avait
+un large filet dodecagone: une toile d'araignee, au centre de laquelle
+l'insecte monstrueux qu'on appelle aussi la vampire sucait a loisir la
+moelle d'une mouche prisonniere...
+
+C'etait tout pour la gravure en taille-douce. Au texte maintenant.
+
+La plume peint mieux que le crayon.--Ce sont des plaines immenses que
+la vieille forteresse d'Ofen regarde par-dessus le Danube, qui la
+separe de Pesth la moderne.
+
+De Pesth jusqu'aux forets Baconier, le long de la Theiss bourbeuse et
+tumultueuse, c'est la plaine, toujours la plaine, sans limites comme
+la mer.
+
+Le jour, le soleil sourit a cet ocean de verdure, et la brise heureuse
+caresse en se jouant l'incommensurable champ de mais, qui est la
+Hongrie du sud.
+
+La nuit, la lune glisse au-dessus de ces muettes solitudes. La-bas,
+les villages ont soixante mille ames, mais il n'y a point de hameaux.
+Le souvenir de la guerre avec le Turc agglomere encore les rustiques
+habitations, abritees comme les troupeaux de moutons au bercail,
+derriere la tour ventrue coiffee du dome oriental et armee de canons
+hors d'usage.
+
+C'est la nuit. Les morts vont vite au pays magyare en Allemagne, mais
+ils vont en chariot et non a cheval.
+
+C'est la nuit. La lune pend a la coupole d'azur, regardant passer les
+nues qui galopent follement.
+
+L'horizon plat s'arrondit a perte de vue, montrant ca et la un arbre
+isole ou la bascule d'un puits relevee comme une potence.
+
+Un char attele de quatre chevaux a tous crins passe rapide comme la
+tempete: un char etrange, haut sur roues, moitie valaque, moitie
+tartare, et dont l'essieu jette des cris eclatants.
+
+Avez-vous reconnu ce hussard dont le dolman flotte a la brise?--Et
+cette enfant, cette douce et blonde fille? Les morts vont vite: les
+clochers de Czegled ont fui au lointain, et les tours de Keczkemet
+et les minarets de Szegedin. Voici les fieres murailles de Temesvar,
+puis, la-bas, Belgrade, la cite des mosquees...
+
+Mais le char ne va pas jusque-la. Sa roue a touche les tables de
+marbre du dernier cimetiere chretien; sa roue se brise. Faust est
+debout, portant Marguerite evanouie dans ses bras...
+
+La seconde gravure en taille-douce, oh! je m'en souviens bien!
+representait l'interieur d'une tombe seigneuriale dans le cimetiere de
+Petervardein: une longue file d'arceaux ou se mourait la lueur d'une
+seule lampe.
+
+Marguerite etait couchee sur un lit qui ressemblait a un cercueil.
+Elle avait encore ses habits de fiancee. Elle dormait.
+
+Sous les arceaux, eclaires vaguement, une longue file de cercueils,
+qui ressemblaient a des lits, supportaient de belles et pales statues,
+couchees et dormant l'eternel sommeil.
+
+Toutes etaient vetues en fiancees; toutes avaient autour du front la
+couronne de fleur d'oranger. Toutes etaient blanches de la tete aux
+pieds, sauf un point ronge au-dessous du sein gauche: la blessure par
+ou Faust-Vampire avait bu le sang de leur coeur.
+
+Et Faust, il faut bien le dire, se penchait au-dessus de Marguerite
+endormie: le beau Faust, le valseur admire, le tentateur et le
+fascinateur.
+
+Il etait have; sans son costume de hussard vous ne l'auriez point
+reconnu; les ossements de son crane n'avaient plus de cheveux, et ses
+yeux, ses yeux si beaux, manquaient a leurs orbites vides.
+
+C'etait un cadavre, ce Faust, et, chose hideuse a penser, un cadavre
+ivre!
+
+Il venait d'achever sa lugubre orgie: il avait bu tout le sang du
+coeur de Marguerite!
+
+Et le texte? Ma foi, je ne sais plus. Ce second tome etait bien moins
+amusant que le premier. Le vampire hongrois s'ennuie chez lui comme
+don Juan l'Espagnol, comme l'Anglais Lovelace, comme le Francais,
+bourreau des coeurs, quel que soit son nom. Tous ces coquins-la, tuent
+platement, comme des pleutres qu'ils sont au fond. Ils ne valent
+qu'avant l'assassinat. Je n'ai jamais pu decouvrir, pour ma part, la
+grande difference qu'il y a entre ce pauvre Dumolard, vampire des
+cuisinieres, et don Juan grand seigneur. La statue du commandeur
+elle-meme ne me semble pas plus forte que la guillotine.
+
+Et s'il est un maraud capable de plaider la cause aux trois quarts
+perdue de la guillotine, c'est don Juan.
+
+Passons a la troisieme gravure en taille-douce, et qu'on me decerne un
+prix de memoire!
+
+Celle-la etait la statue du commandeur, la guillotine, tout ce que
+vous voudrez.
+
+Personne n'ignore qu'un bon vampire etait invulnerable et immortel,
+comme Achille, fils de Pelee, a la condition de n'etre point blesse
+a un certain endroit et d'une certaine facon. Le fameux vampire de
+Debreckzin vecut et mourut, pour mieux dire, pendant quatre cent
+quarante quatre ans. Il vivrait encore si le professeur Hemzer ne
+lui eut plonge dans la region cardiaque un fer a gaufrer rougi
+prealablement au feu.
+
+C'est la une recette bien connue et qui, au premier aspect, ne nous
+semble pas depourvue d'efficacite.
+
+La troisieme gravure montrait le vrai cercueil de Faust, ou il
+reposait peut-etre depuis des siecles, gardant la bizarre permission
+de se relever certaines nuits, de revetir son costume de hussard,
+toujours propre et fort elegant, pour aller a la chasse de Marguerite.
+
+Faust etait la, le monstre! avec ses yeux brillants et ses levres
+humides. Il buvait le sang de Marguerite, couchee un peu plus loin.
+
+Les gens de la noce avaient, je ne sais trop comment, decouvert sa
+retraite. On avait apporte un fourneau de forge, on avait fait rougir
+une vaillante barre de fer, et le fiance la passait a deux mains, de
+tout son coeur, au travers de l'estomac du vampire, qui n'avait garde
+de protester.
+
+Et Marguerite s'eveillait la-bas, comme si la mort de son bourreau lui
+eut rendu la vie.
+
+Voila ce que disait et ce que contenait mon vieux bouquin en trois
+petits tomes. Et je declare que les articles des recueils savants ne
+m'en ont jamais tant appris sur les vampires.
+
+J'ajoute que les badauds de Paris, en l'an 1804, etaient a peu pres
+de notre force, au bouquin et a moi: ce qui donne la mesure de ce
+que pouvait etre leur opinion au sujet de cet etre mysterieux que la
+frayeur publique avait baptise: _la Vampire_.
+
+
+
+
+II
+
+SAINT-LOUIS-EN-L'ILE
+
+
+La vampire existait, voila le point de depart et la chose certaine:
+que ce fut un monstre fantastique comme certains le croyaient
+fermement, ou une audacieuse bande de malfaiteurs reunis sous cette
+raison sociale, comme les gens plus eclaires le pensaient, la vampire
+existait.
+
+Depuis un mois il etait bruit de plusieurs disparitions. Les victimes
+semblaient choisies avec soin parmi cette population flottante et
+riche qu'un intervalle de paix amenait a Paris. On parlait d'une
+vingtaine d'etrangers pour le moins, tous jeunes, tous ayant marque
+leur passage a Paris par de grandes depenses, et qui s'etaient
+eclipses soudain sans laisser de traces.
+
+Y en avait-il vingt en effet? La police niait. La police eut affirme
+volontiers que ces rumeurs n'avaient pas l'ombre de fondement et
+qu'elles etaient l'oeuvre d'une opposition qui devenait de jour en
+jour plus hardie.
+
+Mais l'opinion populaire s'affermit d'autant mieux que les denegations
+de la police sont plus precises. Dans les faubourgs, ce n'etait pas
+de vingt victimes que l'on parlait, on comptait les victimes par
+centaines.
+
+A ce point qu'on affirmait l'existence d'un tenebreux charnier situe
+au bord du fleuve. On ne savait, il est vrai, ou ce charnier pouvait
+etre cache; on objectait meme des impossibilites materielles, car il
+eut fallu supposer que le fleuve communiquait directement avec cette
+tombe, pour expliquer le phenomene de la peche miraculeuse. Et comment
+admettre la presence d'un canal inconnu aux gens du quartier?
+
+Dans la saison d'ete, la Seine abandonne ses rives et livre a tous
+regards le secret de ses berges.
+
+C'etait assurement la une objection frappante et qui venait a l'appui
+de l'outrageuse invraisemblance du fait en lui-meme: une oubliette au
+dix-neuvieme siecle!
+
+Les sceptiques avaient beau jeu pour rire.
+
+Paris ne se faisait point faute d'imiter les sceptiques. Il riait; il
+repetait sur tous les tons; c'est absurde, c'est impossible.
+
+Mais il avait peur.
+
+Quand les poltrons de village ont peur, la nuit, dans les chemins
+creux, ils chantent a tue-tete. Paris est ainsi: au milieu de ses plus
+grandes epouvantes, il rit souvent a gorge. Paris riait donc en
+tremblant ou tremblait en riant, car les objections et les
+raisonnements ne peuvent rien contre certaines evidences. La panique
+se faisait tout doucement. Les personnes sages ne croyaient peut-etre
+pas encore, mais l'inquietude contagieuse les prenait, et les
+railleurs eux-memes, en colportant leurs moqueries, augmentaient la
+fievre.
+
+Deux faits restaient debout, d'ailleurs: la disparition de plusieurs
+etrangers et provinciaux, disparition qui commencait a produire son
+resultat d'agitation judiciaire, et cette autre circonstance que le
+lecteur jugera comme il voudra, mais qui impressionnait Paris plus
+vivement encore que la premiere: la _peche miraculeuse_ du quai de
+Bethune.
+
+C'etait, on peut le dire, une preoccupation generale. Ceux qui se
+bornaient a hocher la tete en avouant qu'il y avait la "quelque chose"
+pouvaient passer pour des modeles de prudence.
+
+Est-il besoin d'ajouter que la politique fournissait sa note a ce
+concert? Jamais circonstances ne furent plus propices pour meler le
+melodrame politique a l'imbroglio du crime prive. De grands evenements
+se preparaient, de terribles perils, recemment evites, laissaient
+l'administration fatiguee et pantelante. L'Empire, qui se fondait a
+bas bruit dans la chambre a coucher du premier consul, donnait a la
+prefecture les coliques de l'enfantement.
+
+Le citoyen prefet, qui ne devait jamais etre un aigle et qui ne
+s'appelait pas encore le comte Dubois, tressaillait de la tete aux
+pieds a chaque bruit de porte fermee, croyant ouir un echo de cette
+machine infernale dont il n'avait point su prevenir l'explosion. Les
+sombres inventeurs de cet engin, Saint-Rejant et Carbon, avaient porte
+leurs tetes sur l'echafaud: mais, du fond de sa disgrace, Fouche
+murmurait des paroles qui montaient jusqu'au chef de l'etat.
+
+Fouche disait: Saint-Rejant et Carbon ont laisse des fils. Avant eux,
+il y avait Ceracchi, Diana et Arena qui ont laisse des freres. Entre
+le premier consul et la couronne, il y a la France republicaine et la
+France royaliste. Pour sauter ce pas, il faudrait un bon cheval, et
+Dubois n'est qu'un ane!
+
+Le mot etait dur, mais le futur duc d'Otranto avait une langue de fer.
+
+Celui qui devait etre l'empereur l'ecoutait bien plus qu'il n'en
+voulait avoir l'air.
+
+Quant a Louis-Nicolas-Pierre-Joseph Dubois, ce n'etait pas un ane,
+non, puisqu'il mangeait des truffes et du poulet, mais c'etait un
+brave homme prodigieusement embarrasse.
+
+Les cartes se brouillaient, en effet, de nouveau, et une conspiration
+bien autrement redoutable que celle de Saint-Rejant menacait le
+premier consul.
+
+Les trois ou quatre polices chargees d'eclairer Paris, affolees tout
+a coup par ce danger invisible que chacun sentait, mais dont nul ne
+pouvait saisir la trace palpable, s'entre-choquaient dans la nuit
+de leur ignorance, se nuisaient l'une a l'autre, se contrecarraient
+mutuellement, et surtout s'accusaient reciproquement avec un entrain
+egal.
+
+Paris avait pour elles tant d'affection et en elles tant de confiance,
+qu'un matin, Paris s'eveilla disant et croyant que la vampire, cette
+friande de cadavres, etait la police, et que les jeunes gens disparus
+payaient de leur vie certaines meprises de la police ou des polices
+frappant au hasard, les pretendus constructeurs d'une machine
+infernale.
+
+Ce jour-la Paris oublia de rire; mais il s'en dedommagea le lendemain
+en apprenant que Louis-Nicolas-Pierre-Joseph Dubois avait fait cerner
+par deux cent cinquante agents l'enclos de la Madeleine, douze heures
+juste apres la fin d'un conciliabule en plein air tenu par Georges
+Cadoudal et ses complices, derriere les murailles de l'eglise en
+construction.
+
+Il semblait, en verite, que Paris sut ce que le citoyen Dubois
+ignorait. Le citoyen Dubois passait au milieu de ces evenements, gros
+de menaces, comme l'eternel mari de la comedie qui est le seul a ne
+point voir les gaietes de sa chambre nuptiale.
+
+Il cherchait partout ou il ne devait point trouver, il se demenait, il
+suait sang et eau et jetait, en fin de compte, sa langue au chien avec
+desespoir.
+
+Ce fut dans ce conciliabule de l'eglise de la Madeleine que Georges
+Cadoudal proposa aux ex-generaux Pichegru et Moreau le plan hardi qui
+devait arreter la carriere du futur empereur.
+
+Le mot hardi est de Fouche, duc d'Otrante Au mot hardi Fouche ajoute
+le mot _facile_.
+
+Voici quel etait ce plan, bien connu, presque celebre.
+
+Les trois conjures avaient a Paris un contingent heterogene, puisqu'il
+appartenait a tous les partis ennemis du premier consul, mais uni par
+une passion commune et compose d'hommes resolus.
+
+Les memoires contemporains portent ce noyau a deux mille combattants
+pour le moins: Vendeens, chouans de Bretagne, gardes nationaux de
+Lyon, babouvistes et anciens soldats de Coude.
+
+Une elite de trois cents hommes, parmi ces partisans, avait ete
+pourvue d'uniformes appartenant a la garde consulaire.
+
+Le chef de l'Etat habitait le chateau de Saint-Cloud.
+
+A la garde montante du matin, et a l'aide d'intelligences qui ne sont
+pas entierement expliquees, les trois cents conjures, revetus de
+l'uniforme reglementaire, devaient prendre le service du chateau.
+
+Il parait prouve qu'on avait le mot d'ordre.
+
+A son reveil, le premier consul se serait donc trouve au pouvoir de
+l'insurrection.
+
+Le plan manqua, non point par l'action des polices qui l'ignorerent
+jusqu'au dernier moment, mais par l'irresolution de Moreau. Ce general
+etait sujet a ces defaillances morales. Il eut frayeur ou remords.
+L'execution du complet fut remise quatre jours de la.
+
+Jamais les complots remis ne s'executent.
+
+On raconte qu'un Breton conjure, M. de Querelles, pris de frayeur a
+la vue de ces hesitations, demanda et obtint une audience du premier
+consul lui-meme et revela tous les details du plan.
+
+Napoleon Bonaparte rassembla, dit-on, dans son cabinet, sa police
+militaire, sa police politique et sa police urbaine: M. Savary, depuis
+duc de Rovigo; le grand juge Regnier et H. Dubois. Il leur raconta la
+tres curieuse histoire de la conspiration; il leur prouva que Moreau
+et Pichegru allaient et venaient depuis huit jours dans les rues de
+Paris comme de bons bourgeois, et que Georges Cadoudal, gros homme de
+moeurs joyeuses, frequentaient assidument les cafes de la rive gauche
+apres son diner.
+
+L'histoire ne dit pas que son discours fut seme de compliments
+tres chauds pour ses trois charges d'affaires au departement de la
+clairvoyance.
+
+Le futur empereur ne remercia que Dieu--et son ancien ami J.-Victor
+Moreau, qu'il avait toujours, regarde comme une bonne arme mal chargee
+et susceptible de faire long feu.
+
+Moreau et Pichegru furent arretes. Georges Cadoudal, qui n'etait
+pourtant pas de corpulence a passer par le trou d'une aiguille, resta
+libre.
+
+Et Fouche se frotta les mains, disant: Vous verrez qu'il faudra que je
+m'en mele!
+
+Par le fait, les gens de police sont rares, et Fouche lui-meme fut en
+defaut nombre de fois. Argus a beau posseder cinquante paires d'yeux,
+qu'importe s'il est myope? L'histoire des bevues de la police serait
+curieuse, instructive, mais monotone et si longue, si longue, que le
+decouragement viendrait a moitie route.
+
+Nous avions, pour placer ici cette courte digression historique,
+plusieurs raisons qui toutes appartiennent a notre metier de conteur.
+D'abord il nous plaisait de bien poser le cadre ou vont agir
+les personnages de notre drame; ensuite il nous semblait utile
+d'expliquer, sinon d'excuser, l'inertie de la police urbaine en face
+de ces rumeurs qui faisaient, par la ville, une veritable concurrence
+aux cancans d'Etat.
+
+La police avait autre chose a faire et ne pouvaient s'occuper de la
+vampire. La police s'agitait, cherchait, fouillait, ne trouvait rien
+et etait sur les dents.
+
+Le 28 fevrier 1804, le jour meme ou Pichegru fut arrete dans son lit,
+rue Chabanais, chez le courtier de commerce Leblanc, un homme passa
+rapidement sur le Marche-Neuf, devant un petit batiment qui etait
+en construction, au rebord meme du quai, et dont les echafaudages
+dominaient la Seine.
+
+Les macons qui pliaient bagages et les conducteurs des travaux
+connaissaient bien cet homme, car ils l'appelerent, disant:
+
+--Patron, ne venez-vous point voir si nous avons avance la besogne
+aujourd'hui?
+
+L'homme les salua de la main et poursuivit sa route en remontant le
+cours de la riviere.
+
+Macons et surveillants se prirent a sourire en echangeant des regards
+d'intelligence, car il y avait une jeune fille qui allait a quelque
+cent pas en avant de l'homme, enveloppee dans une mante de laine noire
+et cachant son visage sous un voile.
+
+--Voila trois jours de suite, dit un tailleur de pierres, que le
+patron court le guilledou de ce cote-la.
+
+--Il est vert encore, ajouta un autre, le patron!
+
+Et un troisieme:
+
+--Ecoutez donc! on n'est pas de bois! Le patron a un metier qui ne
+doit pas le regayer plus que de raison. Il faut bien un peu rire.
+
+Un vieux macon, qui remettait sa veste, blanche de platre, murmura:
+
+--Voila trente ans que je connais le patron; il ne rit pas comme tout
+le monde.
+
+L'homme allait cependant a grand pas, et se perdait deja derriere les
+masures qui encombrent le Marche-Neuf, aux abords de la rue de la
+Cite.
+
+Quant a la fillette voilee, elle avait completement disparu, L'homme
+etait vieux, mais il avait une haute et noble taille, hardiment
+degagee. Son costume, qui semblait le classer parmi les petits
+bourgeois, dispenses de tous frais de toilette, etait grandement
+porte. Il avait, cet homme, des pieds a la tete, l'allure franche et
+libre que donne l'habitude de certains exercices du corps, reserves,
+d'ordinaire, a la classe la plus riche.
+
+Du batiment en construction jusqu'au pont Notre-Dame, nombre de gens
+se decouvrirent sur son passage; c'etait evidemment une notabilite du
+quartier. Il repondait aux saluts d'un geste bienveillant et cordial,
+mais il ne ralentissait point sa course.
+
+Sa course semblait calculee, non point pour rejoindre la jeune fille,
+mais pour ne la jamais perdre de vue.
+
+Celle-ci, dont les jambes etaient moins longues, allait du plus vite
+qu'elle pouvait. Elle ne se savait point poursuivie; du moins pas une
+seule fois elle ne tourna la tete pour regarder en arriere.
+
+Elle regardait en avant, de tous ses yeux, de toute son ame. En avant,
+il y avait un jeune homme a tournure elegante et hautaine qui longeait
+en ce moment le quai de la Greve. Le suivait-elle?
+
+Plus notre homme que les macons du Marche-Neuf appelaient le patron
+approchait de l'Hotel-de-Ville, moins nombreux etaient les gens qui le
+saluaient d'un air de connaissance. Paris est ainsi et contient des
+celebrites de rayon qui ne depassent pas tel numero de telle rue. Une
+fois que l'homme eut atteint le quai des Ormes, personne ne le salua
+plus.
+
+L'homme cependant, "le patron", qu'il courut ou non le guilledou,
+avait la vue bonne, car, malgre l'obscurite qui commencait a borner
+les lointains, il surveillait non seulement la fillette, mais encore
+le charmant cavalier que la fillette semblait suivre.
+
+Celui-ci tourna le premier l'angle du Pont-Marie, qu'il traversa pour
+entrer dans l'ile Saint-Louis; la fillette fit comme lui; le patron
+prit la meme route.
+
+Le pas de la fillette se ralentissait sensiblement et devenait
+penible. Rien n'echappait au patron, car sa poitrine rendit un gros
+soupir, tandis qu'il murmurait:
+
+--Il nous la tuera! Faut-il que tant de bonheur se soit change ainsi
+en misere!
+
+On ne voyait plus le jeune cavalier, qui avait du tourner le coin des
+rues Saint-Louis-en-l'Ile et des Deux-Ponts. La fillette marchait
+desormais avec un effort si visible, que le patron fit un mouvement
+comme s'il eut voulu s'elancer pour la soutenir.
+
+Mais il ne ceda point a la tentation, et calcula seulement sa marche
+de facon a bien voir ou elle dirigerait sa course, apres avoir quitte
+la rue des Deux-Ponts.
+
+Elle tourna vers la gauche et franchit sans hesiter la porte de
+l'eglise Saint-Louis.
+
+La brume tombait deja dans cette rue etroite. A l'ombre de l'eglise
+et devant le portail, il y avait un riche equipage qui allumait ses
+lanternes d'argent.
+
+La Republique dormait, prete a s'eveiller Empire. Elle avait fait
+treve un peu au luxe extravagant du Directoire, mais elle ne
+proscrivait en aucune facon les allures seigneuriales. La voiture
+arretee a la porte de l'eglise Saint-Louis eut fait honneur a un
+prince. L'attelage etait splendide, le coffre d'une elegance exquise,
+et les livrees brillaient irreprochables.
+
+En ce temps, la rue Saint-Louis-en-l'Ile ne se distinguait point par
+une animation exceptionnelle: elle desservait un quartier somnolent et
+presque desert; elle ne venait d'aucun centre, elle ne menait a
+aucune artere. Vous eussiez dit, en la voyant, la rue principale d'un
+chef-lieu de canton situe a cent lieues de Paris.
+
+A l'heure ou nous sommes, Paris n'a point de quartiers deserts. Le
+commerce s'est empare du Marais et de l'ile Saint-Louis, Les uns
+disent qu'il deshonore ces magnifiques hotels de la vieille ville, les
+autres qu'il les rehabilite.
+
+A cet egard, le commerce n'a pas de parti pris. Il ne demande pas a
+rehabiliter, il ne craint pas de souiller. Il veut gagner de l'argent
+et se moque bien du reste.
+
+Sous le Consulat, Paris ne comptait guere plus de cinq cent mille
+habitants. Toute cette portion orientale de la ville, abandonnee par
+la noblesse de robe et n'ayant point encore l'industrie, etait une
+solitude.
+
+A cause de cela, sans doute, le resplendissant equipage stationnant a
+la porte de l'eglise avait attire un concours inusite de curieux: vous
+eussiez bien compte dans la rue une douzaine de commeres et un nombre
+egal de bambins. Le concile en plein air etait preside par un portier.
+
+Le portier, adonne comme ses pareils a une philosophie austere et
+detestant tout ce qui est beau parce qu'il etait affreusement laid,
+prononcait un discours contre le luxe. Les gamins regardaient luire
+les lanternes et piaffer les chevaux; les commeres se disaient: Si le
+ciel etait juste, nous eclabousserions aussi le pauvre monde!
+
+--S'il vous plait, demanda le patron des macons du Marche Neuf, a qui
+appartient cette voiture?
+
+Gamins, commeres et portier le toiserent de la tete aux pieds.
+
+--Celui-la n'est pas du quartier, dirent les gamins.
+
+--Est-il charge de faire la police? demanda une commere.
+
+--Comment vous nomme-t-on, l'ami? interrogea le portier, nous n'avons
+pas de comptes a rendre a des etrangers.
+
+Car les gens de Paris sont des etrangers pour ces farouches insulaires
+_penitus toto divisos orbe_, separes du reste de l'univers par les
+deux bras de la Seine.
+
+A l'instant ou le patron allait repondre, la porte de l'eglise
+s'ouvrit, et il recula de trois pas en laissant echapper un cri de
+surprise, comme si un spectre lui eut apparu.
+
+C'etait, en tous cas, un fantome charmant: une femme toute jeune et
+toute belle, dont les cheveux blonds tombaient en boucles gracieuses
+autour d'un adorable visage.
+
+Cette femme donnait le bras a un jeune homme de vingt-cinq a trente
+ans, qui n'etait point celui que suivait naguere notre fillette, et
+que vous eussiez juge Allemand a certains details de son costume.
+
+--Ramberg!... murmura le patron.
+
+La delicieuse blonde etait assise deja sur les coussins de la voiture
+ou le jeune Allemand prit place a cote d'elle. Une voix sonore et
+douce commanda:
+
+--A l'hotel!
+
+Et la portiere se referma.
+
+Les beaux chevaux prirent aussitot le trot de parade dans la direction
+du Pont-Marie.
+
+--Je vous dis que c'est une ci-devant! affirma le portier.
+
+--Non pas! riposta une commere, c'est une duchesse de Turquie ou
+d'ailleurs.
+
+--Une espionne de Pitt et Cobourg peut-etre!...
+
+Les gamins, a qui on avait jete des pieces blanches, couraient apres
+l'equipage en criant avec ferveur:
+
+--Vive la princesse!
+
+Le patron resta un moment immobile. Son regard etait baisse; on lisait
+sur son front pale le travail de sa pensee.
+
+--Ramberg! repeta-t-il. Qui est cette femme? Et qui me donnera le
+mot de l'enigme?... On croyait le baron de Ramberg parti depuis huit
+jours, et voila plus de deux semaines que le comte Wenzel a disparu...
+La femme avec qui je le vis etait brune, mais c'etait le meme
+regard...
+
+Sans s'inquieter davantage du petit rassemblement qui l'examinait
+desormais avec defiance, il monta tout pensif les marches de l'eglise
+et en franchit le seuil.
+
+L'eglise semblait completement deserte. Les derniers rayons du jour
+envoyaient a peine, a travers les vitres, de sombres et incertaines
+lueurs. La lampe perpetuelle laissait battre sa lueur toujours
+mourante au-devant du maitre-autel. Pas un bruit n'indiquait dans la
+nef la presence d'un etre humain.
+
+Le patron etait pourtant bien sur d'avoir vu entrer la jeune fille, et
+si la jeune fille etait entree, ce devait etre sur les traces de celui
+qu'elle suivait.
+
+Le patron avait deja parcouru l'un des bas-cotes, visitant de l'oeil
+chaque chapelle, et la moitie de l'autre, lorsqu'une main le toucha au
+passage, sortant de l'ombre d un pilier.
+
+Il s'arreta, mais ne parla point, parce que la creature humaine qui
+etait la, tapie dans l'angle profond laisse derriere la chaire, mit
+un doigt sur ses levres et montra ensuite un confessionnal situe a
+quelques pas de la.
+
+Le patron s'agenouilla sur la dalle et prit l'attitude de la priere.
+
+L'instant d'apres, la porte du confessionnal s'ouvrit, et un pretre
+jeune encore, dont la tonsure laissait une place d'une blancheur
+eclatante au milieu d'une foret de cheveux noirs, se dirigea vers
+l'autel de la Vierge et s'y prosterna.
+
+Apres une courte oraison, pendant laquelle il frappa trois fois sa
+poitrine, le pretre baisa la pierre en dehors de la balustrade, et
+gagna la sacristie.
+
+L'ombre sortit alors de son encoignure et dit:
+
+--Maintenant, nous sommes seuls.
+
+C'etait un enfant, ou du moins il semblait tel, car sa tete ne venait
+pas tout a fait a l'epaule de son compagnon, mais sa voix avait un
+timbre viril, et le peu qu'on voyait de ses traits donnait un dementi
+a la petitesse de sa taille.
+
+--Y a-t-il longtemps que tu es la, Patou? demanda notre homme.
+
+--Monsieur le gardien, repondit l'ombre, la clinique du docteur
+Loysel a fini a trois heures douze minutes, et il y a loin de
+Saint-Louis-en-l'Ile a l'Ecole de medecine.
+
+--Qu'as-tu vu? interrogea encore celui qu'on nommait ici M. le
+gardien, et la-bas " le patron ".
+
+Au lieu de repondre, cette fois, le pretendu enfant secoua d'un
+mouvement brusque la chevelure herissee qui se crepait sur sa forte
+tete, et murmura comme en se parlante lui-meme:
+
+--Je serais bien venu plus tot, mais le professeur Loysel faisait sa
+lecon sur l'_Organon_ de Samuel Hahnemann. Voila huit jours que dure
+cette parenthese, ou il n'est pas plus question de clinique que du
+deluge. Je n'avais jamais entendu parler de ce Samuel Hahnemann, mais
+on l'insulte tant et si bien a l'Ecole, que je commence a le regarder
+comme un grand inventeur...
+
+--Patou, mon ami, interrompit le gardien, vous autres de la Faculte,
+vous etes tous des bavards. Il ne s'agit pas de ce Samuel, qui doit
+etre un juif ou tout au moins un baragouineur allemand, puisqu'il a un
+nom en _mann_... Qu'as-tu vu? Dis vite!
+
+--Ah! monsieur le gardien, repliqua Patou, de droles de, choses,
+parole d'honneur! Les gens de police doivent s'amuser, c'est certain,
+car pour une fois que j'ai fait l'espionne, je me suis diverti comme
+un ange!... La jolie femme, dites donc!
+
+--Quelle femme?
+
+--La comtesse.
+
+--Ah! ah! fit le gardien, c'est une comtesse!
+
+--L'abbe Martel l'a appelee ainsi... Mais pensiez-vous que je voulais
+parler de votre Angele, pauvre cher coeur, puisque vous me demandiez:
+Quelle femme?
+
+--N'as-tu point vu Angele?
+
+--Si fait... bien pale et avec des larmes dans ses beaux yeux.
+
+--Et Rene?
+
+--Rene aussi... plus pale qu'Angele... mais le regard brulant et
+fou...
+
+--Et as-tu devine?
+
+--Patience!... Au lit du malade, celui qui expose le mieux les
+symptomes ne decouvre pas toujours le remede. Il y a les savants et
+les medecins: ceux qui professent et ceux qui guerissent... Je vais
+vous exposer les faits: je suis le savant... vous serez le medecin, si
+vous devinez le mot de la charade... ou des charades, car il y a la
+plus d'une maladie, j'en suis sur.
+
+Un bruit de clefs se fit entendre en ce moment du cote de la
+sacristie, et le bedeau commenca une ronde, disant a haute voix: On va
+fermer les portes.
+
+Hormis le gardien et Patou, il n'y avait personne dans l'eglise. Le
+gardien se dirigea vers rentree principale, mais Patou le retint et se
+mit a marcher en sens contraire.
+
+En passant pres du petit benitier de la porte laterale, le gardien
+y trempa les doigts de sa main droite, et offrit de l'eau benite a
+Patou, qui dit merci en riant.
+
+Le gardien se signa gravement.
+
+Patou dit:
+
+--Je n'ai pas encore examine cela. Hier je me moquais de Samuel
+Hahnemann, aujourd'hui j'attacherais volontiers son nom a mon chapeau;
+quand j'aurai acheve mon cours de medecine, je compte etudier un peu
+la theologie, et peut-etre que je mourrai capucin.
+
+Il s'interrompit pour ajouter en montrant la porte:
+
+--C'est par la que M. Rene est sorti et apres lui Mlle Angele. Le
+gardien etait pensif.
+
+--Tu as peut-etre raison de tout etudier, Patou, mon ami, dit-il avec
+une sorte de fatigue, moi je n'ai rien etudie, sinon la musique,
+l'escrime et les hommes...
+
+--Excusez du peu! fit l'apprenti medecin.
+
+--Il est trop tard pour etudier le reste, acheva le gardien. Je suis
+du passe, tu as de l'avenir: le passe croyait a ce qu'il ignorait;
+vous croirez sans doute a ce que vous aurez appris; je le souhaite,
+car il est bon de croire. Moi, je crois en Dieu qui m'a cree; je crois
+en la republique que j'aime et en ma conscience qui ne m'a jamais
+trompe.
+
+Patou sauta sur le pave de la rue Poultier, et fit un entrechat a
+quatre temps qu'on n'eut point espere de ses courtes jambes.
+
+--Vous, patron, dit-il en eclatant de rire, vous etes naif comme un
+enfant, solide comme un athlete et absurde comme une jolie femme.
+Vous confondez toutes les notions. J'ai un petit-neveu qui me disait
+l'autre jour: J'aime maman et les pommes d'api. C'est de votre...
+A propos!--c'est cette belle comtesse blonde qui me fait songer a
+cela,--quel sujet a dissequer! J'etudie en ce moment les maladies
+speciales de la femme. J'aurais grand besoin de quelqu'un... j'entends
+quelqu'un de jeune et de bien conforme... un beau sujet... Auriez-vous
+cela dans votre caveau de benediction, M. Jean-Pierre?
+
+
+
+
+III
+
+GERMAIN PATOU
+
+
+Il faisait presque nuit. Un seul pas, lourd et lent sonnait sur le
+pave si vieux, mais presque vierge, de ces rues melancoliques ou nul
+ne passe et que le clair regard des boutiques ouvertes n'illumine
+jamais. Ce pas solitaire etait celui d'un pauvre estropie qui allait,
+allumant l'une apres l'autre les meches fumeuses des reverberes avares
+de rayons.
+
+L'estropie cahotait sous ses haillons comme une mechante barque
+secouee par la houle. Il chantait une gaudriole plus triste qu'un
+_libera_.
+
+Patou et l'homme que nous avons designe sous tant de noms deja, le
+patron des macons du Marche-Neuf, M. le gardien, M. Jean-Pierre,
+descendaient de la petite porte de l'eglise Saint-Louis au quai de
+Bethune. Dans l'ombre, la difference qui existait entre leurs tailles
+atteignait au fantastique. Patou semblait un nain et Jean-Pierre un
+geant.
+
+Quelque jour nous retrouverons ce nain, grandi, non par au physique
+beaucoup, mais au moral; nous verrons le docteur Germain Patou porter
+a son chapeau, selon sa propre volonte, le nom de Samuel Hahnemann
+comme une cocarde et produire de ces miracles qui firent lapider une
+fois, a Leipzig, le fondateur de l'ecole homeopathique, mais qui
+fondirent plus tard le bronze dont est faite sa statue colossale,
+la statue de ce meme Samuel Hahnemann, erigee au beau milieu de la
+maitresse place, en cette meme cite de Leipzig, sa patrie.
+
+Si l'on pouvait appliquer un mot divin a ces petites persecutions qui
+arretent un instant, puis fecondent le progres a travers les siecles,
+nous dirions que la plus curieuse de toutes les histoires a faire est
+celle des calvaires triomphants.
+
+Dans cette comedie bizarre et terrible que nous mettrons bientot en
+scene sous ce titre: _Numero treize_, le docteur Germain Patou aura un
+role.
+
+Le patron repondit ainsi a sa derniere question:
+
+--Petit homme, tu ne parles pas toujours avec assez de respect des
+choses qui sont a ma garde. Je n'aime pas la plaisanterie a ce sujet;
+mais tu vaux mieux que ton ironie, et l'on dit que pour le metier que
+tu as choisi il n'est pas mauvais de s'endurcir un peu le coeur. Je
+t'ai connu enfant; je n'ai pas fait pour toi tout ce que j'aurais
+voulu.
+
+Patou l'interrompit par une nouvelle pression de main.
+
+--Halte-la, s'ecria-t-il. Vous m'avez donne deux fois du pain,
+monsieur Severin, prononca-t-il avec une profonde emotion qui vous eut
+etonne bien plus encore que l'entrechat a quatre compartiments: le
+pain du corps et celui de l'ame; c'est par vous que j'ai vecu, c'est
+par vous que j'ai etudie; si je domine mes camarades a l'ecole, c'est
+que vous m'avez ouvert ce sombre amphitheatre pres duquel vous dormez,
+misericordieux et calme, comme la bonte incarnee de Dieu...
+
+Sur la main du patron une larme tomba.
+
+--Tu es un bon petit gars! murmura-t-il, merci.
+
+--Je serai ce que l'avenir voudra, repartit Patou, qui redressa sa
+courte taille. Je n'en sais rien, mais je puis repondre du present et
+vous dire que, sur un signe de vous, je me jetterais dans l'eau ou
+dans le feu, a votre choix!
+
+Le patron se pencha sur lui et le baisa, repetant a demi-voix:
+
+--Merci, petit homme. Je serais bien embarrasse de dire au juste ou le
+bat me blesse, mais je sens que j'aurai bientot besoin de tous ceux
+qui m'aiment... Dis-moi ce que tu as vu.
+
+Ils se reprirent a marcher cote a cote, et Patou commenca ainsi:
+
+--Quand je suis arrive, apres l'ecole, l'abbe Martel etait seul avec
+le gros marchand de chevaux. Ils parlaient de ceci et de cela, de
+l'arrestation de Pichegru, je suppose, car l'abbe Martel a dit:
+
+"--Le malheureux homme a terni en quelques jours de bien belles annees
+de gloire.
+
+"--Savoir, savoir! a repondu le gros maquignon; ca depend du point de
+vue!"
+
+Puis il ajouta:
+
+"--Monsieur l'abbe, vous savez que je ne me mele guere de politique.
+Mon commerce avant tout, et s'il arrivait quelque chose au premier
+consul, vous jugez quel gachis!
+
+"--Que Dieu nous en preserve!" a dit l'abbe en faisant un grand signe
+de croix.
+
+Apres quoi il a donne au maquignon l'adresse d'une personne dont je
+n'ai pas entendu le nom et qui demeure "en son hotel, chaussee des
+Minimes".
+
+Et il a ajoute:
+
+"--Celle-la est un ange et une sainte.
+
+"--Tout ce que vous voudrez, monsieur l'abbe, a repondu le gros
+marchand, qui a l'air d'un joyeux compere, pourvu qu'elle m'achete une
+paire ou deux de mes beaux chevaux normands..."
+
+--Il n'a point parle de son neveu? demanda le patron.
+
+--Pas que je sache, repondit Patou, mais je n'ai entendu que la fin de
+leur entretien... Et la lecon du professeur Loysel me trottait encore
+un peu par la tete! Quel gaillard que ce Hahnemann!... Un veritable
+ange, je ne dis pas une sainte, je n'en sais rien, c'est cette blonde
+comtesse. Vous n'avez pas pu la bien voir comme moi. La nuit venait
+deja, et il faut le grand jour a ces exquises perfections. Des yeux,
+figurez-vous deux saphirs! une bouche qui est un sourire, une taille
+qui est un reve de grace et de jeunesse, des cheveux transparents ou
+la lumiere glisse et joue...
+
+--Petit homme, interrompit le patron, je suis ici pour Rene et pour
+Angele.
+
+--Bon! s'ecria Patou. Il parait que je m'enflammais comme une brassee
+de bois sec, patron? Et pourtant je ne me fais pas l'effet d'etre un
+amoureux. Mais il est certain que, si le diable pouvait me tenter,
+cette creature-la... Enfin, n'importe; arrivons a M. Rene de Kervoz.
+Je crois que M. Rene de Kervoz est du meme avis que moi et que votre
+pauvre Angele avait devine tout cela avant nous.
+
+Je vais vous faire le proces-verbal pur et simple de ce que j'ai vu.
+Ce n'est pas grand'chose, mais vous etes un finaud, vous, patron, et
+vous allez trouver du premier coup le mot de l'enigme.
+
+Apres le depart du gros marchand de chevaux, l'abbe Martel est rentre
+a la sacristie, et j'ai pris mon poste au coin du pilier. Un pas leger
+m'a fait tourner la tete; un eblouissement a passe devant mes yeux:
+c'etait l'ange blond. Parole d'honneur! je n'ai jamais rien imagine de
+plus charmant... L'ange a franchi le seuil de la sacristie, laissant
+derriere elle ce vent parfume qui trahissait la presence de Venus.
+Voir Virgile, Quand elle est ressortie, l'abbe Martel la suivait:
+un beau pretre, bien venerable, quoiqu'il s'occupe un peu trop de
+politique.
+
+Il parlait encore politique en gagnant son confessionnal, et il
+disait:
+
+"--Ma fille, le premier consul a fait beaucoup pour la religion;
+je crains que vous ne soyez melee a toutes ces intrigues des
+conspirateurs."
+
+La belle blonde a eu un etrange sourire en repondant:
+
+"--Mon pere, aujourd'hui meme vous allez connaitre le secret de ma
+vie. Une fatalite pese sur moi. Ne me soupconnez pas avant que je vous
+aie dit mon malheur et l'espoir qui me reste. Je suis de noble race,
+de race puissante meme; la mort a moissonne autour de moi, me laissant
+seule. La lettre de l'archeveque primat de Gran, vicaire general de
+Sa Saintete en Hongrie, vous a dit que je cherche dans l'Eglise une
+protection, une famille. Les conspirations me font horreur, et si je
+perds la derniere chance que j'ai d'etre heureuse par le coeur, mon
+dessein est de chercher la paix au fond d'un cloitre."
+
+Le confessionnal de l'abbe Martel s'est ouvert, puis referme. Je n'ai
+plus rien entendu...
+
+Ici l'apprenti medecin s'interrompit brusquement pour fixer sur son
+compagnon ses yeux qui brillaient dans la nuit.
+
+--Patron, demanda-t-il, comprenez-vous quelque chose a cela?
+
+--Va toujours, repliqua le gardien, dont la tete pensive s'inclinait
+sur sa poitrine.
+
+--Si vous comprenez, grand bien vous fasse! reprit Patou. Je continue.
+Un quart d'heure environ se passa. Cette brave eglise de Saint
+Louis-en-l'Ile ne recoit pas beaucoup de visites. La premiere personne
+qui entra fut ce grand garcon d'Allemand a qui vous donniez des lecons
+d'escrime dans le temps.
+
+--Ramberg, murmura le gardien. Je l'ai vu.
+
+--C'est une rencontre qui a du vous etonner, car vous m'aviez dit
+qu'il etait reparti pour l'Allemagne. En entrant, il alla droit a
+la sacristie, ou l'abbe Martel et la divine blonde le rejoignirent
+bientot. Dans la sacristie, il y eut une conference d'un peu plus
+de vingt minutes, a la suite de laquelle la blonde delicieuse alla
+s'agenouiller devant l'autel de la Vierge, tandis que l'Allemand et
+l'abbe Martel prenaient place au confessionnal. Est-ce qu'on ne se
+confesse pas avant de se marier, patron?
+
+Le gardien ne repondit point. Patou poursuivit:
+
+--M. Rene de Kervoz entra pendant que l'Allemand se confessait. Angele
+le suivait de pres. Vous jugez si j'avais mes yeux et mes oreilles
+dans ma poche!
+
+Rene de Kervoz traversa l'eglise d'un pas rapide. Ce ne devait pas
+etre la premiere fois qu'il avait un rendez-vous dans ce lieu, ou tout
+au moins dans un lieu pareil.
+
+Ma deesse blonde entendit le bruit de ses pas et se retourna. Elle mit
+un doigt sur sa bouche. Kervoz s'arreta comme par enchantement. Ils
+se croyaient seuls tous deux, car Angele, pale, essoufflee et prete a
+tomber d'epuisement, mais les yeux en feu et la poitrine haletante, se
+tenait immobile a quelques pas de moi, derriere le meme pilier.
+
+La nuit venait deja. Angele ne me voyait pas. Quand elle s'agenouilla,
+ne pouvant plus se tenir sur ses jambes, j'aurais pu la toucher, rien
+qu'en etendant la main.
+
+Je restais immobile, mais j'avais le coeur serre par le bruit sourd
+des sanglots qui dechiraient sa poitrine.
+
+Ils devaient se croire seuls. Ni l'un ni l'autre ne soupconnait ma
+presence, et, du confessionnal ou l'abbe Martel ecoutait l'Allemand,
+on ne peut voir l'autel de la Vierge.
+
+La charmante inconnue avait une figure a peindre, eclairee qu'elle
+etait par les dernieres lueurs du jour passant a travers les vitraux.
+Derriere moi, la pauvre Angele murmurait d'une voix noyee par les
+larmes:
+
+"--Mon Dieu, mon'Dieu! qu'elle est belle!"
+
+Kervoz a voulu parler; un geste imperieux a ferme sa bouche.
+
+La reine des blondes souriait comme une madone.
+
+Elle a prononce quelques mots qui ne sont pas venus jusqu'a moi, et il
+m'a semble que son doigt designait le confessionnal de l'abbe Martel.
+
+L'entrevue, du reste, n'a pas dure une minute.
+
+La main de ma belle inconnue s'est etendue vers le dehors, et Rene de
+Kervoz, avec une obeissance d'esclave, a quitte l'eglise par la porte
+laterale.
+
+Angele, la pauvre enfant, s'est relevee en gemissant, pour s'elancer
+encore sur ses traces.
+
+Juste a ce moment la confession de l'Allemand prenait fin. Mon
+inconnue, car elle est a moi aussi, patron, et quoique je sois un
+assez laid papillon, je me brulerais volontiers les deux ailes a ce
+flambeau diabolique ou celeste, mon inconnue a rejoint M. de Ramberg,
+et ils se sont agenouilles l'un pres de l'autre.
+
+Avant de partir, ils se sont inclines tous deux devant le
+confessionnal, d'ou est sorti une parole de benediction.
+
+C'est tout, sauf ce detail que j'ai entendu tomber dans le tronc des
+pauvres une double offrande, lourde et sonore.
+
+Vous savez le reste mieux que moi, puisque vous etes entre au moment
+ou ils sortaient ensemble...
+
+--Maintenant, patron, s'interrompit le petit medecin, qui fixa sur son
+compagnon ses yeux brillants de curiosite, ayez pitie de moi. Si vous
+voyez clair, dites-moi bien vite le mot de cette charade, car je
+grille de savoir! N'est-ce qu'une intrigue galante? La vieille
+histoire d'une jolie femme jouant sous jambe deux amoureux?
+Sommes-nous sur la trace d'un complot? Ce pretre est-il trompe? est-il
+complice? Tout est bizarre la-dedans, jusqu'au gros marchand de
+chevaux, dont la figure m'apparait menacante et terrible, quand je
+regarde en arriere... Vous ne repondez pas patron?
+
+Le gardien etait en effet pensif et silencieux.
+
+Ils s'etaient arretes au bout de la rue Poultier, devant le parapet du
+quai qui regarde le port aux vins. La lune, qui se levait derriere les
+arbres de l'ile Louviers, prolonges par les peupliers enormes du Mail
+Henri IV, frappait obliquement le courant de la Seine et y formait
+un long spectre tout fait de paillettes mobiles. Il n'y a plus d'ile
+Louviers, et les peupliers geants de l'Arsenal sont tombes.
+
+Vers l'ouest, tout le long de l'eau. Paris allumait gaiement ses
+bougies, ses lampes et ses reverberes; du cote de l'est, c'etait
+presque la nuit campagnarde, car l'ile Louviers et le Mail cachaient
+le quartier de l'Arsenal, et, sur l'autre bord de la Seine, le regard
+devait aller jusqu'a Ivry, par dela le jardin des Plantes, pour
+rencontrer quelques lumieres.
+
+Une seule lueur, vive et rouge, attirait l'oeil au coin de la rue de
+Bretonvilliers. C'etait la provocante lanterne du cabaret d'Ezechiel,
+le maitre de la _Peche miraculeuse_.
+
+Il n'y avait pas une ame sur le quai, mais le silence y etait trouble
+parfois tout a coup par de soudaines rumeurs melees d'eclats de rire.
+Ce bruit venait de la riviere, et pour en connaitre l'origine il eut
+suffi de se pencher au-dessus du parapet.
+
+Les pecheurs de miracles etaient a leur poste malgre l'heure avancee.
+Il y avait sur la berge une ligne pressee de bonnes gens qui jetaient
+l'hamecon avec un zele patient. Les clameurs et les rires etaient
+produits par ces petits incidents qui egayent constamment la peche en
+riviere de Seine, ou l'hamecon accroche plus de vieux chapeaux,
+plus de bottes noyees et plus de carcasses de chats decedes que
+d'esturgeons.
+
+Chaque deconvenue de ce genre amenait des transports de joie.
+
+L'apprenti medecin, qui etait evidemment un gaillard a s'amuser de
+tout, ecouta un instant le remue-menage qui se faisait au bas du mur.
+Il avait l'air de connaitre tres bien l'endroit ainsi que le genre de
+besogne qui reunissait tout ce monde. Au bout d'une minute ou deux, il
+releva la tete vers son compagnon et repeta:
+
+--Patron, vous ne repondez pas?
+
+Le gardien avait mis ses deux coudes sur le parapet, au dela duquel
+son regard plongeait.
+
+--Crois-tu a cela, toi, Patou? demanda-t-il en pointant du doigt la
+rangee de pecheurs qui en ce moment se taisait.
+
+--Je crois a tout, repliqua le petit homme: c'est moins fatigant que
+de douter. D ailleurs j'ai achete, ici, la semaine passee, un femur
+de toute beaute qui semblait desarticule par un preparateur de
+l'amphitheatre.
+
+--Ah!... fit le gardien.
+
+Il ajouta:
+
+--On l'avait retire de l'eau, ton femur!
+
+--Il n'y avait pas sejourne longtemps, repartit Patou, et rien ne
+m'otera de l'idee qu'il y a la-dessous quelque diablerie... Mais tout
+cela n'est pas une reponse a ma question. En savez-vous plus long que
+moi, oui ou non?
+
+Le gardien s'assit sur le parapet et souleva son chapeau pour essuyer
+la sueur qui baignait son front depouille.
+
+--Ce qui se passe, la, dit-il, est une enigme pour moi comme pour toi.
+C'est parce que je ne comprends pas que j'ai peur.
+
+Il etait emu profondement; il dit encore:
+
+--Je ne voudrais pas qu'on fit du mal au premier consul, je l'aime,
+quoique je le soupconne de vouloir confisquer la republique... Mais le
+premier consul est bon pour se defendre si on l'attaque; je ne pense
+pas au premier consul... Angele, Rene, ces deux enfants-la sont le
+sang de mon coeur... je donnerais ma main droite pour savoir!
+
+--Une vaillante main! s'ecria Patou; ce serait trop cher!
+
+--Que ce soit une intrigue d'amour, poursuivit le gardien, une
+conspiration ou les deux ensemble... ou encore quelqu'une de ces
+tenebreuses sceleratesses qui profitent des temps troubles pour
+aboutir, il y a quelque chose... je sens, qu'il y a quelque chose de
+menacant et de sanglant... Je saurai le fond de tout ceci, dusse-je
+aller jusqu'au prefet de police!...
+
+Patou eut un ricanement qui ne temoignait pas d'une haute confiance en
+cet important magistrat.
+
+--J'irai plus loin s'il le faut, poursuivit le gardien, Il y a deja un
+de mes trois amis d'Allemagne qui a disparu. Si Ramberg disparait, ce
+sera dans le meme trou. J'avais prevenu le premier, j'avertirai le
+second; mais cet femme est belle, et son regard donne le vertige...
+
+--Vous croiriez!... commenca Patou, qui resta bouche beante.
+
+--J'ai peur! dit pour la troisieme fois le gardien. Le petit homme
+murmura:
+
+--C'est vrai! son regard donne le vertige... Je commence a comprendre.
+
+Il y eut une explosion de cris au bord de l'eau.
+
+--Tiens bon, Colinet, disait-on.
+
+--Ferme, Colinet! ne laisse pas aller!
+
+--Colinet, tu tiens ta fortune! Amene!
+
+Nos deux compagnons se mirent au balcon sur le parapet et regarderent.
+
+Aux lueurs de la lune ils purent voir les rangs des pecheurs qui se
+rompaient pour entourer un homme en costume miserable, attele a une
+ligne de fond et tirant de toute sa force.
+
+--Pour le coup, ca doit etre une baleine! grommela Patou.
+
+--Ou un cadavre tout entier, dit le gardien.
+
+On vint en aide a Colinet, dont la ligne etait solide, et apres
+quelques efforts prudemment diriges, l'objet peche parut a fleur
+d'eau, eclaire par des torches de paille que les assistants curieux
+avaient allumees.
+
+Un formidable eclat de rire eveilla les echos deserts du rivage,
+depuis le chevet de Notre Dame jusqu'au quai de la Rapee.
+
+--Bravo, Colinet!
+
+--Colinet a de la chance!
+
+--Colinet a peche un pierrot a la ligne de fond, avec une boule de
+terre glaise! Vive Colinet!
+
+L'objet etait en effet un pierrot, habille de pied en cap avec la
+defroque traditionnelle du bouffon de la comedie italienne, mais ce
+n'etait pas un noye en chair et en os. Pour un motif ou pour un autre,
+on avait joue ce tour lugubre aux pecheurs de miracles, de couler a
+leur place favorite un mannequin bourre de paille et de sable.
+
+Le bruit de la berge fut longtemps a se calmer. Colinet, depourvu de
+mauvaise honte, fit un paquet des loques qui habillaient le mannequin
+et les mit aux encheres sur le prix de quarante sous.
+
+Patou avait ri d'abord comme les autres, mais la reflexion vint, et il
+dit:
+
+--Ceux qui ont fait cela devaient avoir un interet.
+
+--Petit homme, repliqua brusquement le gardien, je n'ai plus besoin
+de toi. Monte a present a la maison, ou ma bonne femme est seule et
+peut-etre inquiete. Angele doit etre rentree a l'heure qu'il est. Si
+tu connais un remede contre le chagrin, fais-lui une ordonnance...
+Annonce que je rentrerai tard, et bonne nuit.
+
+Patou, ainsi congedie, s'eloigna docilement dans la direction du
+Pont-Marie. Le gardien, reste seul, se mit a marcher lentement vers le
+cabaret d'Ezechiel, a l'enseigne de la _Peche miraculeuse_.
+
+
+
+
+IV
+
+LE COEUR D'OR
+
+
+Si la Dame aux Camelias, cette photographie apres deces tiree par
+Alexandre Dumas fils, le poete charmant et implacable, avait pris
+passage en temps utile sur un clipper de _l'Australian general
+company_, elle se serait guerie de sa phtisie pulmonaire et figurerait
+maintenant dans les fetes du Trois-quarts-du-monde en qualite de
+baronne de n'importe-quoi. Elle serait riche terriblement; elle aurait
+a ses pieds toutes les illustrations de l'epoque et ferait a ses
+contemporains l'aumone de memoires en dix volumes, instructifs,
+amusants et tout particulierement propres a former le coeur du
+dix-neuvieme siecle.
+
+Il faut une Californie aux pretresses d'amour, qu'elles soient dames
+aux camelias de dix louis ou dames aux giroflees d'un sou, que
+l'Eldorado soit le Perou antique ou la Nouvelle-Galles du Sud. Elles
+ne toussent plus des qu'elles s'en vont en guerre, a l'instar de
+Marlboroug, Colomb, Cortes, Pizarre, le capitaine Cook, ont decouvert
+et conquis pour elles deux parties du monde sur cinq; M. Benazet a
+fonde la sixieme. Les vites-vous jamais cracher le sang au bruit
+de l'or remue a la pelle? Ont-elles jamais manque a aucun tripot,
+brillant ou humble?
+
+Dieu nous preserve de comparer le sordide cabaret d'Ezechiel aux
+merveilleux champs d'or qui entourent Melbourne, le Paris oceaneen,
+aux romanesques _placers_ de la mer Vermeille, ni meme a ce gentil
+paradis de Bade. Entre les tripots il y a des categories.
+
+Nous voulons dire seulement que tout tripot, hideux ou magnifique,
+attira ces dames aux fleurs comme la laine attire les mites; elles y
+sont bien, elles s'y portent a merveille; c'est la, evidemment, leur
+atmosphere propre.
+
+Il y avait des dames aux giroflees dans le cabaret du brave Ezechiel,
+qui etait un tripot. Ce pauvre champ d'or du quai de Bethune attirait
+les aventureuses de la Cite et du faubourg Saint-Marceau, qui venaient
+voir Midas en guenilles risquer sur une carte sale l'indigente aubaine
+arrachee aux boues de ce Pactole pour rire.
+
+Ezechiel seul gagnait a cela un peu d'argent. Que l'histoire de la
+premiere epave retiree du fleuve, la bague en diamants, fut controuvee
+ou authentique, il est certain qu'Ezechiel en avait tres habilement
+profite.
+
+C'etait un bonhomme long, maigre, jaune de teint et de cheveux; il
+avait la figure plate, le regard insignifiant, le sourire deteint. La
+ruse en lui se cachait sous une epaisse couche d'innocence. Vous avez
+tous connu de ces paroissiens, moitie Normands, moitie juifs, qui en
+remontreraient aux Auvergnats eux-memes pour la coquinerie.
+
+Ezechiel, avant de passer capitaliste, etait pecheur de son etat.
+Il savait par experience comment on donne rendez-vous au poisson en
+jetant d'avance l'appat abondant a de certaines places. Avait-il
+prepare ici une place, non point pour les poissons, mais pour les
+dupes?
+
+Cette idee-la n'etait encore venue a personne.
+
+La seule chose qui etonnat dans l'histoire d'Ezechiel, c'etait le rare
+bonheur avec lequel il avait vaincu les difficultes materielles qui
+s'opposaient a l'etablissement meme de son cabaret.
+
+Le quai de Bethune presentait alors comme aujourd'hui un alignement
+rigide et monumental. Il n'y avait point la de place pour une baraque.
+De l'autre cote de la pointe, aux environs de l'hotel Lambert, qui
+donne son nom maintenant aux bains des dames, on trouvait bien
+quelques masures, mais elles tournaient le dos au lieu consacre deja
+par la premiere trouvaille. Il fallait que le _Casino_ fut a proximite
+de la plage: on ne pouvait mieux choisir que le coin de la rue de
+Bretonvilliers.
+
+Seulement les deux coins de cette rue etaient formes par deux grands
+diables d'hotels aux murs rectangulaires, en pierres de taille, epais
+comme des remparts. Le vrai miracle, pour Ezechiel, c'avait ete
+d'obtenir la permission d'attaquer un de ces angles et de nicher son
+bouge dans l'epaisseur de cette noble maconnerie, comme on voit la
+larve impudente arrondir sa demeure dans l'aubier sain d'un grand
+arbre.
+
+Ezechiel avait obtenu cette permission.
+
+Le cabaret de la _Peche miraculeuse_, sorte de caverne irreguliere,
+s'insinuait en boyau a l'interieur des batiments et ne prenait qu'un
+tiers environ de la hauteur du rez-de-chaussee. Depuis que le Marais a
+pris faveur dans l'industrie, nombre d'hotels ont du reste, suivi cet
+exemple, ouvrant leurs propres flancs, comme le pelican, non point par
+charite, mais par avarice.
+
+Le sol du cabaret d'Ezechiel etait un peu plus bas que la rue. On y
+buvait, on y mangeait, on y jouait, on y achetait lignes, hamecons,
+appats, gaules, tout ce qu'il fallait, en un mot, pour harponner des
+poissons, nourris de bagues chevalieres.
+
+L'hotel appartenait a un respectable vieillard, M. d'Aubremesnil,
+ancien conseiller au parlement, qui n'avait point emigre et vivait a
+Versailles. Il n'y avait d'habite qu'un pavillon, situe au bout d'un
+grand jardin, et dont l'entree etait rue Saint-Louis, vis-a-vis des
+communs de l'hotel Lambert.
+
+Ce pavillon avait ete loue quelques mois auparavant par une jeune dame
+d'une rare beaute, qui vivait solitairement et s'occupait de bonnes
+oeuvres.
+
+Quand notre homme, le "patron" des macons du Marche-Neuf, arriva au
+seuil du bouge a demi souterrain ou le brave Ezechiel etait maitre
+apres Dieu, il hesita, tant l'aspect de cette caverne etait repoussant
+et obscene. Il y a bien longtemps que Paris a jete loin de lui ces
+souillures; Paris, malgre les exagerations de certains peintres a la
+plume, est une des villes les moins deshonorees de l'univers. Ce qui,
+a Paris, serait de nos jours une monstrueuse exception, se rencontre a
+chaque pas dans les plus beaux quartiers de Londres, cette Babylone de
+la debauche glaciale et de l'ennui impudique.
+
+Mais les moeurs de Paris, en 1804, gardaient encore l'effronte cachet
+du Directoire. La lanterne de la _Peche miraculeuse_ n'eclairait bien
+que le dehors. Au dedans, c'etait un demi-jour brumeux, dans lequel
+grouillaient des nudites a peine voilees. Une demi-douzaine de femmes
+etaient la, vautrees sur des sophas de bois recouverts de quelques
+brins de paille, buvant, jouant ou regardant jouer un nombre egal
+d'hommes appartenant a la classe abandonnee des batteurs de paves.
+Ce n'etait pas francais, a vrai dire, pas plus que les stupides et
+froides nuits de Paul Niquet ne sont francaises. On peut regarder ces
+hideuses choses comme des emprunts desesperes faits a la degradation
+anglaise.
+
+Londres seul est le cadre favorable pour ces horreurs sans remission,
+ou le vice prend physionomie de torture et ou les miserables s'amusent
+comme on souffre en enfer. A Paris, le vice garde toujours une bonne
+part de forfanterie; a Londres la perdition serieuse et convaincue
+nage dans le boue naturellement comme le poisson dans l'eau.
+
+Quiconque a penetre de nuit dans les _spirit-shops_ de l'ancien
+quartier Saint-Gilles, ou meme dans les _gin-palaces_ groupes en
+foule, en pleine ville fashionable, autour de Covent-Garden, doit
+reconnaitre la verite de ce dire: A Paris, l'horreur est une mode
+excentrique; a Londres, c'est un fruit du terroir.
+
+Le gardien hesita, pris a la gorge par les exhalaisons fetides qui
+sortaient de ce souterrain, mais son hesitation ne dura pas. Il etait
+homme a franchir de bien autres barrieres.
+
+--Je sais un autre caveau, pensa-t-il, ou l'air est encore plus
+mauvais.
+
+Et il entra, souriant avec melancolie.
+
+Quoiqu'il n'eut, certes, pas l'air d'un grand seigneur par son
+costume, et qu'un bourgeois bien mis eut regarde avec dedain la grosse
+etoffe de ses vetements, il y avait un tel contraste entre sa tenue et
+celle des habitues de la _Peche miraculeuse_, que son apparition fit
+scandale.
+
+Il n'etait pas sans exemple qu'un honnete homme, excuse par sa passion
+pour la peche a la ligne, fut entre de jour chez Ezechiel qui tenait,
+nous l'avons dit, boutique d'engins de toute sorte; mais apres la nuit
+tombee, la physionomie de son bouge etait si nettement caracterisee,
+que le plus vaillant des badauds eut pris ses jambes a son cou apres
+avoir jete un coup d'oeil a l'interieur.
+
+--Voila un agneau! dit une des giroflees.
+
+--Un mouton plutot, riposta un coquin a figure patibulaire qui tenait
+les cartes a une partie de _foutreau_ (noble jeu qui est un derive de
+la bouillotte) et dont le nez busque portait une _drogue_ ou pincette
+de bois cranement posee de travers: un vieux mouton! et dur! Voyez
+voir a lui, Ezechiel.
+
+Ezechiel n'avait pas besoin qu'on le mit en arret: c'etait un chien
+de race. Il vint au-devant du gardien la pipe a la bouche et d'un air
+mauvais.
+
+--Que vous faut-il, citoyen? demanda-t-il.
+
+--Du vin, repondit le patron, qui s'assit.
+
+Ezechiel prit un air insolent.
+
+--Mon vin n'est pas assez bon, dit-il, pour un monsieur de votre
+sorte.
+
+Les femmes eclaterent de rire, les hommes s'ecrierent:
+
+--Le rentier s'est trompe de porte.
+
+Le patron ota son chapeau, qui n'etait pas neuf, et le posa sur la
+table. Comment dire cela? Il y avait bien en effet du rentier dans
+l'aspect de ce crane a demi depouille, que le regard debonnaire de
+deux grands yeux bleus marquait au sceau d'une sorte de candeur, mais
+il y avait aussi autre chose.
+
+Le mouton avait je ne sais quoi du loup.
+
+Les attaches de son cou se degageaient selon de grandes lignes, ses
+mouvements etaient larges et souples; malgre les allures placides
+qu'il affectait, on decouvrait en lui je ne sais quoi qui annonce le
+_decouplement_ des muscles et fait les athletes.
+
+Les hommes se sentirent mal a l'aise sous son regard, et les femmes
+cesserent de railler.
+
+--Donne ton vin tel qu'il est, l'ami, dit-il a Ezechiel, et fais vite:
+j'ai soif.
+
+Le cabaretier, cette fois, obeit en grondant.
+
+Quand il revint avec la demi-pinte d'etain pleine et le verre humide,
+princesses et coquins avaient repris le cours de leurs ebats.
+
+--L'ami, lui dit le gardien en touchant du pied une escabelle,
+asseyez-vous la, que nous causions tous deux.
+
+--Croyez-vous que j'aie le temps de causer?... commenca Ezechiel.
+
+--Je ne sais pas si vous avez le temps, l'ami, et peu m'importe. J'ai
+besoin de m'entretenir avec vous: prenez ce siege.
+
+--Si je ne veux pas, cependant... fit le cabaretier.
+
+--Si vous ne voulez pas, l'interrompit le patron en se versant rasade,
+nous traiterons tout haut un sujet dont vous aimeriez mieux parler
+tout bas.
+
+Il but. Ezechiel s'assit.
+
+--Le fait est, reprit tranquillement le patron, que votre vin est
+detestable... Combien cela vous a-t-il coute, l'ami, pour obtenir
+permission de deshonorer l'encoignure de l'hotel d'Aubremesnil?
+
+Ezechiel baissa ses gros sourcils, derriere lesquels un eclair
+s'alluma.
+
+--Et quel cimetiere avez-vous profane, poursuivit le patron, pour
+donner tant de chair morte aux poissons, ici pres car vous n'etes pas
+un tigre, l'ami, je vous connais: vous n'etes qu'un chacal.
+
+La colere du cabaretier combattait une evidente terreur. Ces deux
+sentiments se traduisaient par la contraction de ses traits et par la
+paleur de ses levres.
+
+--Qui etes-vous? demanda-t-il.
+
+--Je suis, repliqua le gardien, l'homme qui va et vient, la nuit, sur
+la riviere. Je n'y cours pas le meme gibier que vous. Nous nous sommes
+rencontres le soir ou vous devintes riche.
+
+--Ah! fit Ezechiel, c'etait vous?
+
+Il ajouta d'une voix sourde:
+
+--Il y avait aussi une morte dans votre bateau!
+
+Le gardien inclina gravement la tete en signe d'affirmation.
+
+Puis il tira de sa poche une piece de six livres, qu'il deposa sur la
+table.
+
+--Je ne suis pas riche, l'ami, dit-il, et je ne vous veux point de
+mal. Je sortirai de chez vous comme j'y suis entre, si vous me faites
+savoir le nom de la femme qui vous paye. Vous n'etes qu'un aveugle
+instrument: aucun malheur ne vous arrivera par moi...
+
+Le cabaretier avait courbe la tete. Il recula tout a coup et saisit
+son escabelle par un pied pour la brandir au-dessus de sa tete.
+
+--A moi, les fils! s'ecria-t-il. Celui-la est un agent de Cadoudal! Il
+venait ici acheter du monde pour tuer le premier consul! Sa tete vaut
+cher: gagnons la prime!
+
+Cette accusation, si absurde qu'elle puisse paraitre, et surtout si
+completement etrangere au sujet de l'entretien qu'elle interrompait,
+ne doit point surprendre. Chaque moment a son cheval de bataille. Nous
+avons vu dans Paris certaine heure ou le premier venu aurait pu tuer
+un passant en l'accusant d'avoir jete de la poudre de cholera dans la
+Seine.
+
+Les habitues de la _Peche miraculeuse_ bondirent sur leurs pieds et
+s'elancerent pour barrer le chemin de la porte. Le patron eut un
+sourire.
+
+--Ce n'est pas la ma route, murmura-t-il.
+
+Il se leva a son tour et remit avec beaucoup de sang-froid son chapeau
+a larges bords sur sa tete.
+
+--L'ami, reprit-il en gagnant la table ou tout a l'heure on jouait, tu
+as trouve la une assez bonne rubrique; mais tu ne sais pas a qui tu as
+affaire, et il faut quelque chose de plus fort encore pour me mettre
+dans l'embarras... Fais place!
+
+En parlant il avait pris a la main la lampe qui etait sur la table.
+
+Comme le cabaretier levait son escabelle, il l'ecarta d'un seul revers
+de la main qu'il avait libre, et passa.
+
+Le cabaretier fit quelques pas en chancelant, et ne s'arreta qu'en
+heurtant la muraille.
+
+--Une rude poigne! dirent ces dames avec admiration. Les hommes
+s'armaient de tout ce qu'ils rencontraient sous leurs mains; plusieurs
+avaient des couteaux.
+
+Ezechiel grondait:
+
+--Si vous abattez ce chien enrage, vous aurez son pesant d'or a la
+police!
+
+Le patron, pendant cela, tenant toujours sa lampe haute, s'etait rendu
+tout au fond du cellier. Il y avait la quelques engins de peche, des
+filets neufs roules en paquets et des bottes de gaules. Il jeta de
+cote les gaules, sans trop se presser et decouvrit une porte qu'il
+eprouva du pied. La porte ceda; elle s'ouvrait en dehors et n'etait
+point fermee.
+
+--Aux couteaux! s'ecria Ezechiel, qui s'elanca bravement. Celui-la en
+a trop fait: il ne sortira pas vivant d'ici!
+
+Le patron se retourna juste au moment ou le cabaretier, bien
+accompagne du reste, arrivait sur lui.
+
+La lampe eclairait sa figure si extraordinairement calme, qu'il y eut
+un temps d'arret dans le mouvement des assaillants.
+
+Le patron tendit la lampe a Ezechiel, qui la recut d'un geste
+machinal.
+
+--J'ai vu ce que je voulais voir, dit-il, et j'ai gagne ma journee.
+
+--C'est un fou! s'ecria une femme prise de pitie a le voir ainsi
+souriant et sans defiance.
+
+--Fermez la porte de la rue, ordonna Ezechiel, et finissons la
+besogne!
+
+--La! la! fit le patron, qui prit une gaule et la brisa sur son genou,
+juste a la longueur qu'il fallait pour une canne de combat: je vous
+dis que vous ne savez pas a qui vous avez affaire!
+
+Son sourire s'anima, et une lueur eclata dans ses yeux.
+
+Au moment meme ou la porte de la rue se fermait, le patron fut attaque
+de trois cotes a la fois: par Ezechiel, qui, soulevant son escabelle a
+deux mains, lui en dechargea un coup sur la tete, et par deux bandits
+deguenilles, dont l'un lui lanca au flanc un coup de couteau donne
+a bras raccourci, tandis que l'autre lui plantait son baton dans
+l'estomac.
+
+Ce fut une transfiguration. Toute la personne du patron prit un
+admirable caractere de jeunesse et de cranerie. Sa taille se
+developpa, sa poitrine s'elargit, son front s'illumina.
+
+Nul ici n'aurait su dire comment les trois attaques furent parees;
+c'est a peine si la tete du patron s'inclina un peu a gauche pour
+laisser passer l'escabeau, tandis que sa moitie de gaule decrivait
+deux demi-cercles, dont l'un fit sauter en l'air le baton, dont
+l'autre brisa net le poignet, qui tenait le couteau.
+
+Le blesse poussa un hurlement de douleur et de rage.
+
+--Et veillez a ce que la lampe ne s'eteigne pas, dit gaiement
+ce diable de patron: je n'y verrais plus a vous corriger avec
+delicatesse; ce serait tant pis pour vos cranes!
+
+Ezechiel s'etait mis bravement au dernier rang. Il s'arma d'une gaffe
+emmanchee de long et compta de l'oeil ses soldats.
+
+--La Meslin! s'ecria-t-il, le coquin a estropie ton homme! pour la
+vie: il faut que les femmes s'en melent... S'il n'etait pas si maigre,
+je vous dirais que c'est Cadoudal en personne. Je parie ma tete a
+couper qu'on le payera mille ecus a la prefecture... Prenez les tisons
+du foyer, mes mignonnes! Brulons-le! quand on devrait mettre le feu a
+la maison!
+
+La Meslin etait une grande femme, solidement batie, qui deja
+s'agenouillait aupres de "son homme" terrasse. Elle se releva et
+bondit comme une lionne vers l'atre ou la marmite bouillait.
+
+--Brulons le gueux! brulons-le!
+
+Les hommes s'ecarterent, serrant leurs couteaux et leurs gourdins,
+semblables a l'infanterie qui attend la besogne faite des canonniers
+pour se ruer a la charge.
+
+Le taudis s'emplit de fumee et de flammes; les six megeres secouaient
+leurs brandons.
+
+Le patron fit un saut de cote qui evita le brulant projectile
+lance par la Meslin a tour de bras. La terrible canne decrivit une
+demi-douzaine de cercles, et pendant une longue minute, ce fut a
+l'interieur du bouge un indescriptible tohu-bohu: des cris, des chocs,
+des blasphemes, des chutes, des grincements de dents et un coup de
+pistolet.
+
+La minute une fois ecoulee, voici quel etait l'etat de la question:
+notre singulier ami, le patron des macons du Marche-Neuf, se tenait
+debout au beau milieu de la chambre, ou les tisons eparpilles fumaient
+de tous cotes; il avait du noir a la joue droite, et le revers de
+sa houppelande etait largement brule, mais on ne lui voyait aucune
+blessure serieuse.
+
+Au fond du taudis, les filets commencaient a flamber, atteints qu'ils
+avaient ete par les eclats de braise.
+
+Ezechiel n'avait plus sa gaffe emmanchee de long, dont les morceaux
+jonchaient le sol; en revanche, il portait au front une magnifique
+bosse d'un violet sanguinolent, et sa bouche edentee crachait rouge.
+
+L'homme de la Meslin se roulait dans la boue, tenant encore a la main
+un pistolet decharge. Ses cheveux crepus n'avaient pas defendu son
+crane, qui portait une lage felure.
+
+Les autres bandits se tenaient a distance, et les femmes epouvantees
+etaient pelotonnees dans un coin, sauf la Meslin, qui essayait de
+soulever la tete fendue de son amant.
+
+Il n'y avait pas eu une seule parole echangee entre l'assiege, seul de
+son bord, et le troupeau des assaillants.
+
+En ce moment l'assiege, qui avait perdu l'eclair fulgurant de ses yeux
+et qui semblait aussi calme que s'il eut ete flanant dans le Jardin du
+Palais-Royal, mit sa canne sous son bras et plongea sa main dans sa
+poche.
+
+--C'est le diable! grommela Ezechiel.
+
+--Vous etes dix contre un, rugit la Meslin, qui se releva ivre de
+rage. Attaquons-le tous ensemble, et mon homme sera venge!...
+
+Elle s'interrompit en un cri etouffe; le couteau qu'elle avait ramasse
+a terre s'echappa de ses mains!
+
+--Ah! fit-elle en attachant sur le patron un regard stupefait, c'est
+bien pis que le diable!... Comment ne l'ai-je pas reconnu?... C'est M.
+Gateloup!
+
+Ce nom de Gateloup, repete dans tous les coins du cellier, forma un
+long murmure.
+
+L'amant de la Meslin rouvrit les yeux et regarda. Le patron avait
+retire sa main de sa poche, et nouait tranquillement a sa boutonniere
+l'objet qui l'avait fait reconnaitre.
+
+Au premier aspect, cela semblait donner raison aux accusations
+d'Ezechiel, car les chouans de Bretagne portaient un objet pareil
+comme signe de ralliement a leur chapeau ou sur leur poitrine, et
+Georges Cadoudal devait en avoir un dans sa poche.
+
+Mais bien avant les chouans de Bretagne, la frerie des maitres en fait
+d'armes parisiens avaient consacre ce signe que professeurs et prevots
+portaient au cote gauche de leurs plastrons.
+
+C'etait un coeur brode d'or et encadre dans une rosette de rubans
+ecarlates.
+
+Chaque maitre y ajoutait un signe distinctif qui etait en quelque
+sorte un blason et qui disait son nom aux inities. Or, si le patron
+des macons du Marche-Neuf etait, sous son espece de bon bourgeois, une
+celebrite de quartier, recevant des coups de chapeau depuis le Palais
+de justice jusqu'a l'Hotel de Ville, sous un autre aspect, comme
+combattant des bagarres revolutionnaires, comme sauveteur, comme
+entraineur ou moderateur du peuple, Gateloup etait une gloire
+universellement acceptee, surtout dans la classe pauvre. Les bons
+l'admiraient et l'aimaient, les mechants le redoutaient. Dans le
+danger autrefois, lors des batailles civiles, ou il avait joue un role
+a la fois terrible et bienveillant, il se faisait reconnaitre a l'aide
+de son ecu de maitre d'armes: un coeur d'or dans un noeud de faveurs
+rouges ou deux raies noires, largement accusees, marquaient une croix
+de Saint-Andre.
+
+Cela signifiait: Je suis Jean-Pierre Severin, dit Gateloup; comme
+jadis les fleurs de lis d'or sur champ d'azur disaient: Bourbon; les
+macles accolees: Rohan; et les seize alerions d'azur cantonnant la
+croix de gueules en champ d'or: Montmorency.
+
+Dans les luttes antiques il n'y avait aucune honte pour l'homme brave
+a se retirer devant un plus fort. Le char d'Achille traversait les
+batailles sans rencontrer devant soi d'autres ennemis que les myopes
+qui ne reconnaissaient pas assez vite le flamboyant bouclier present
+d'Hippodamie. Les coquins rassembles au cabaret de la _Peche
+miraculeuse_ n'etaient nullement imbus de prejuges chevaleresques.
+
+Il n'y eut pas une seule main pour garder une arme, et la Meslin dit
+en montrant son homme.
+
+--Ah! citoyen Gateloup, c'est encore de la reconnaissance qu'on vous
+doit, car si vous aviez voulu, vous ne me l'auriez pas assomme a demi!
+
+--C'est vrai, ma fille, repliqua le patron, et si j'ai mis mon nom a
+ma boutonniere, c'est que la peur m'a pris de vous assommer tous...
+Eteins le feu, Ezechiel... Vous autres, faites-moi place.
+
+Deux ou trois seaux d'eau lances a la volee sur les filets qui
+allaient se consumant lentement firent l'affaire. Ezechiel, le sourire
+aux levres, s'etait rapproche du vainqueur.
+
+Celui-la devait etre un damne scelerat, car il cachait sa rancune sous
+un air obsequieux et caressant.
+
+--Mon bon maitre, dit-il, ca nous perd la tete de penser qu'il y a
+un homme dans Paris qui veut tuer le citoyen Bonaparte. Moi qui vous
+parle, je vois partout le traitre Cadoudal... Et quant a ce qui est de
+la porte du fond, la-bas, elle mene tout uniment a la cave ou je tiens
+mon pauvre vin que vous trouvez si mauvais.
+
+Le patron lui mit la main sur l'epaule, et Ezechiel fut sur le point
+de s'affaisser comme si on l'eut charge d'un poids trop lourd.
+
+--Ne me faites point de mal, murmura-t-il.
+
+--Ecoute, l'interrompit le patron... Es-tu homme a repondre
+franchement et honnetement aux questions qu'on te fera?
+
+--Quant a ca, mon maitre, s'ecria Ezechiel, demandez a tout le monde,
+je n'ai que trop de franchise. Le coeur sur la main, toujours!...
+Ah! si j'avais eu un tantinet de malice, mon affaire serait depuis
+longtemps dans le sac!
+
+--C'est pour une dame que tu travailles? prononca tout bas le patron.
+
+--Pour une dame?... repeta Ezechiel; voila une idee?
+
+Puis il ajouta en clignant de l'oeil d'une facon confidentielle.
+
+--Eh bien, oui, la. On ne peut rien vous cacher, mon maitre. C'est
+pour une dame... et nous essayons de nouer un fil a la patte des
+scelerats qui veulent tuer le premier consul!... est-ce defendu?
+
+La main du patron pesa plus lourde sur son epaule, mais a ce moment
+une eclatante et joyeuse clameur passa au travers de la porte de la
+rue.
+
+--Aubaine! aubaine! criait-on. Ouvrez, citoyen Ezechiel!
+
+--Il y a eu peche miraculeuse!
+
+--Et bonne chasse! ajouterent d'autres voix qui semblaient plus
+lointaines.
+
+--Nous apportons la maree! dirent les pecheurs.
+
+--Et nous le gibier! firent les chasseurs.
+
+--Ouvre, Ezechiel! Mais ouvre donc, vieux drole!
+
+--Faut-il ouvrir, mon bon maitre? demanda le cabaretier en adressant
+au vainqueur de la lutte recente une oeillade respectueuse et soumise.
+
+Celui-ci fit un geste de consentement.
+
+La porte roula sur ses gonds, et une compagnie nombreuse entra chargee
+de butin. Ils etaient quatre d'abord, quatre forts lurons, pour porter
+un tout petit panier ou il y avait bien une cinquantaine de goujons.
+
+Ensuite venait l'heureux proprietaire du mannequin de paille.
+
+En troisieme lieu, deux gamins soutenaient triomphalement une vieille
+culotte, dans la poche de laquelle on avait trouve une piece de six
+liards.
+
+--Voici la peche! cria-t-on. Ferme boutique, Ezechiel. Il n'y a plus
+rien dans la riviere.
+
+--Je sais bien qui me joue ces tours-la! repondit le cabaretier avec
+melancolie: ce sont les ennemis du premier consul!
+
+Il fut interrompu par un autre flot qui arrivait clamant:
+
+--Voici la chasse!
+
+Ceux-la apportaient sur des cannes a peche, disposees en brancard, une
+pauvre belle enfant, evanouie ou morte.
+
+Quand la lueur de la lampe tomba sur son visage livide, mais toujours
+charmant, le patron des macons du Marche-Neuf poussa un grand cri qui
+etait un nom:
+
+--Angele!
+
+
+
+
+V
+
+LA BORNE
+
+
+Aux premieres lignes de cette histoire nous avons vu un jeune homme
+elegant et beau longeant seul le quai de la Greve.
+
+Puis, derriere lui, une charmante jeune fille, seule aussi et qui
+semblait le suivre de loin.
+
+Puis, enfin, un vieil homme, habille bourgeoisement, mais campe a la
+noble, qui avait l'air de suivre les deux.
+
+Dans le courant de notre recit, nous avons appris le nom du jeune
+homme: Rene de Kervoz, et le nom de la jeune fille: Angele.
+
+Quant au vieux bourgeois, ceux qui ont lu le premier episode de cette
+serie: _la Chambre des Amours_, le connaissaient des longtemps.
+
+Apres la scene mysterieuse et presque muette qui eut lieu, vers la
+tombee de la nuit, dans l'eglise de Saint-Louis-en-l'Ile, entre
+cette blonde eblouissante qu'on appelait Mme la comtesse, l'Allemand
+Ramberg, Rene et l'abbe Martel, scene dont l'apprenti medecin Germain
+Patou, d'un cote, et Angele de l'autre, furent les temoins silencieux,
+Rene de Kervoz sortit le premier.
+
+Angele le suivit aussitot, comme elle l'avait fait depuis la place du
+Chatelet.
+
+Elle semblait bien faible; son pas lent et penible chancelait, mais
+ces pauvres coeurs blesses ont un terrible courage.
+
+Il n'etait pas nuit tout a fait encore quand Rene de Kervoz, sortant
+par la porte laterale, s'engagea dans la rue Poultier. Au lieu de
+tourner vers le quai de Bethune, comme devaient faire plus tard
+Germain Patou et "le patron", il remonta vers la rue Saint-Louis.
+
+Sa marche etait lente aussi et incertaine, mais ce n'etait pas
+faiblesse.
+
+Ceux qui le connaissaient et qui l'eussent vu en face a cette heure
+auraient remarque avec etonnement le rouge ardent remplacant la paleur
+habituelle de sa joue.
+
+Ses yeux brulaient sous ses sourcils violemment contractes.
+
+Angele, pauvre douce enfant, avait grandi entre deux coeurs simples et
+bons, son pere d'adoption et sa mere, les deux seuls amis qu'elle eut
+au monde. Elle ne savait rien de la vie.
+
+Elle ne voyait point le visage de Rene; par consequent elle ne pouvait
+lire le livre de sa physionomie.
+
+Mais sait-on ou elles prennent cette seconde vue? Il y a une admirable
+sorcellerie dans les coeurs malades d'amour. Ce qu'elle ne voyait pas,
+Angele devinait.
+
+La passion qui bouleversait les traits de Rene de Kervoz avait dans
+l'ame d'Angele comme un echo douloureux et navre.
+
+Elle ne songeait pas a elle-meme; sa pensee etait pleine de lui.
+
+Souffrait-il? Parfois c'est le bonheur qui ecrase ainsi.
+
+Elle avait presque aussi grande frayeur de la souffrance que du
+bonheur.
+
+Et pourtant, d'ordinaire, c'est le bonheur seulement que redoute la
+jalousie des femmes.
+
+Mais Angele n'etait pas encore une femme tout a fait; les jeunes
+filles aiment autrement que les femmes. Angele tenait le milieu entre
+la femme et la jeune fille.
+
+Rene tourna le coin de la rue de Saint-Louis et se dirigea vers le
+retour du quai d'Anjou qui faisait face a l'ile Louviers. Ce n'etait
+pas la premiere fois qu'Angele suivait Rene. Elle avait le droit de
+le suivre, si la plus sacree de toutes les promesses, ce contrat
+d'honneur liant l'homme a la pure enfant qui s'est donnee, confere un
+droit.
+
+Angele etait pour tous la fiancee de Rene de Kervoz; elle etait sa
+femme devant Dieu.
+
+Jamais elle n'en avait tant vu qu'aujourd'hui.
+
+Ce qu'elle soupconnait, depuis longtemps peut-etre, lui entrait dans
+le coeur, ce soir, comme une certitude amere.
+
+Rene aimait une autre femme.
+
+Non point comme il l'avait aimee, elle, doucement et saintement. Oh!
+que de bonheur perdu!
+
+Rene aimait l'autre femme avec fureur, avec angoisse.
+
+A moitie chemin de la rue Poultier, au retour oriental du quai
+d'Anjou, un mur monumental formait l'angle de la rue Bretonvilliers, a
+l'autre bout de laquelle etait le cabaret de la _Peche miraculeuse_.
+
+Le pate de proprietes compris entre les deux rues formait la pointe
+est de l'ile; il se composait du pavillon de Bretonvilliers et de
+l'hotel d'Aubremesnil, avec leurs jardins: ces deux habitations,
+separees seulement par une magnifique avenue, appartenaient au meme
+maitre, l'ancien conseiller au parlement dont il a ete parle.
+
+Outre ces demeures nobles, il y avait quelques maisons bourgeoises
+ayant facade sur rue.
+
+Le pavillon de Bretonvilliers, qui n'etait autre chose que le pignon
+d'un tres vieil hotel, sorte de manoir contemporain peut-etre de
+l'epoque ou l'ile etait encore la campagne de Paris, s'enclavait dans
+le mur et faisait meme une saillie de plusieurs pieds sur la voie: ce
+qui motiva plus tard sa demolition.
+
+Il n'avait que deux etages: le premier a trois fenetres de facade; le
+second, beaucoup moins eleve, a cinq; le tout etait surmonte d'une
+toiture a pic.
+
+Il n'existait point d'ouverture au rez-de-chaussee. On y entrait par
+une porte percee dans le mur, a droite de la facade et donnant dans
+les jardins.
+
+Ce fut a cette porte que Rene de Kervoz frappa.
+
+Un aboiement de chien, grave et creux, qui semblait sortir de la
+gueule d'un animal geant, repondit a son appel.
+
+Une femme agee et portant un costume etranger vint ouvrir. Elle barra
+d'abord le passage a Rene, lui disant: "Les maitres sont absents."
+
+Rene lui repondit, donnant a ces deux mots latins la prononciation
+magyare: "_Salus Hungariae_."
+
+La vieille femme le regarda en face et sembla hesiter.
+
+--_Introi, domine_, dit-elle enfin, egalement en latin prononce a la
+hongroise, _sub auctoritate dominae meae_ (entrez, monsieur, sous
+l'autorite de ma maitresse).
+
+La porte se referma. Un coup de fouet retentissant mit fin aux
+aboiements du gros chien.
+
+Angele etait trop loin pour voir ou pour entendre.
+
+Quand elle arriva devant la porte, tout etait silence a l'interieur.
+
+Elle s'arreta, immobile, affaissee comme la statue du Decouragement.
+
+Elle ne pleurait point.
+
+L'idee ne lui vint pas de frapper a cette porte.
+
+Pourquoi etait-elle venue, cependant!
+
+Helas, elles ne savent pas, ces pauvres blessees.
+
+Elles vont pour glisser un regard tout au fond de leur malheur, mais
+non point pour combattre.
+
+Quand l'idee de combattre leur vient, elles poussent presque toujours
+la vaillance jusqu'a la folie. Mais l'idee de combattre leur vient le
+plus souvent trop tard.
+
+Elles doutent si longtemps! si longtemps elles se cramponnent a la
+chere illusion de l'espoir.
+
+Angele resta pendant de longues minutes debout en face de la porte, le
+coeur oppresse, les yeux fermes a demi.
+
+Aucun bruit ne venait du dedans. Le dehors etait egalement silencieux,
+car la nuit s'etait faite et le pas des allumeurs de lanternes avait
+cesse de se faire entendre.
+
+Un seul murmure, confus et intermittent, venait du cote du quai de
+Bethune, ou le cabaret de la _Peche miraculeuse_ restait ouvert.
+
+En face de la porte par ou Rene avait disparu, au coin d'une maison
+dont toutes les fenetres etaient noires et qui semblait inhabitee
+comme la plupart des demeures dans ce triste quartier, il y avait une
+borne de granit cerclee de fer.
+
+Angele s'y assit.
+
+De la on pouvait voir les fenetres de l'ancien pavillon de
+Bretonvilliers.
+
+Elles etaient noires aussi, enormes de hauteur et bizarrement
+eclairees par la lune a son lever, qui leur envoyait ses rayons
+obliques, avant de les laisser dans l'ombre en montant vers le sud.
+
+Machinalement, le regard d'Angele s'attacha sur ces trois gigantesques
+croisees, derriere lesquelles on devinait des rideaux de mousseline,
+drapes largement.
+
+Elle vit, comme on voit les choses en reve, un de ces rideaux se
+soulever a demi et une tete paraitre. Les lueurs de la lune n'en
+eclairaient plus que les reliefs, et c'etait si vague!...
+
+Une jeune tete, une tete bien-aimee: ce front et ce regard qu'Angele
+voyait nuit et jour, cette bouche qui lui avait dit: je t'aime!
+
+Oh! et ce sourire! et ces cheveux si doux qu'un chaste baiser avait
+meles bien souvent avec ses cheveux a elle!
+
+Rene! son ame tout entiere, son premier, son unique amour!
+
+C'etait Rene! c'etait bien Rene! Pourquoi en ce lieu? et seul?
+Attendait-il? qu'attendait-il?
+
+La lune tournait; l'ombre accusait davantage ce sourire qui n'existait
+pas peut-etre. Pour Angele, Rene souriait, et si doucement! et,
+a travers ces carreaux maudits, Rene la regardait avec tant de
+tendresse!
+
+Cela se pouvait-il? Si Rene l'avait vue, si Rene l'avait reconnue, lui
+dans cette maison, elle dans la rue et sur cette borne, Rene n'aurait
+pas souri. Oh! certes.
+
+Il etait bon, il etait noble.
+
+Il aurait eu honte, et remords, et frayeur.
+
+Mais qu'importe ce qui est possible ou impossible? A certaines heures,
+l'esprit ne juge plus, la fievre est maitresse. Angele tendit ses
+pauvres mains tremblantes vers Rene et se mit a lui parler tout bas.
+
+Elle lui disait de ces douces choses que le tete-a-tete des enfants
+amoureux echange et ressasse pour enchanter les plus belles heures de
+la vie. La memoire de son coeur recitait a son insu la litanie des
+jeunes tendresses. Comme elle aimait! comme elle etait aimee! Et se
+peut-il, mon Dieu! qu'on manque a ces serments qui jaillirent une fois
+d'une ame a l'autre pour former un indissoluble lien?
+
+Se peut-il... car il y avait plus que des serments, et Rene etait
+noble et bon. Nous l'avons dit deja une fois; elle se le repeta cent
+fois a elle-meme.
+
+Elle ne sentait point que ses mains etaient glacees et que ses petits
+pieds gelaient sur le pave humide par cette froide nuit de fevrier.
+Elle savait seulement que son front la brulait.
+
+Un soir, c'etait au dernier automne, l'air de la nuit etait si tiede
+et si charmant, je ne sais comment la promenade s'etait prolongee le
+long du quai de la Greve, puis au bord de l'eau, sous ces beaux arbres
+qui allaient jusqu'au Pont-Marie. Il y avait la des fleurs et de
+l'herbe autour de la cabane de l'inspecteur du halage; Rene voulut
+s'asseoir; il etait faible alors et malade; Angele etendit pour lui
+son echarpe sur le gazon.
+
+Elle se mit pres de lui, si jolie et si belle que Rene avait des
+larmes dans les yeux.
+
+Il lui dit:
+
+--Si tu ne m'aimais plus, je mourrais.
+
+Elle ne repondit point, Angele, parce que la pensee ne lui venait meme
+pas que son Rene put cesser de l'aimer.
+
+Ce fut une chere soiree, dont le souvenir ne devait jamais s'effacer.
+
+Tout a l'heure, en passant sur le Pont-Marie, Angele avait reconnu les
+grands ormes.
+
+Et maintenant, parlant tout bas comme si Rene eut ete aupres d'elle,
+Angele disait a son tour:
+
+--Si tu ne m'aimais plus, je mourrais.
+
+La lune avait tourne, laissant dans l'ombre la facade du vieux
+pavillon de Bretonvilliers.
+
+Il etait impossible de voir la silhouette de Rene a la grande fenetre,
+et pourtant Angele la voyait encore.
+
+Sur ce fond noir elle devinait une forme adoree; seulement Rene ne
+souriait plus. Il avait le visage triste, emu, amaigri, comme ce soir
+de la promenade au bord de l'eau, et il semblait a Angele que la
+distance disparaissait; elle montait, il descendait; tous deux
+s'appuyaient a l'antique balcon, l'un en dedans, l'autre en dehors, et
+ils echangeaient de murmurantes paroles entrecoupees de longs baisers.
+
+Tout a coup Angele tressaillit et s'eveilla, car ceci etait un
+veritable reve. La facade noire changeait d'aspect: deux des grandes
+fenetres s'eclairaient vivement.
+
+Angele ne s'etait point trompee. La silhouette de Rene trancha en
+sombre sur ce fond lumineux.
+
+Il etait la: il n'avait pas quitte la fenetre.
+
+Un cri s'etouffa dans la poitrine d'Angele, parce qu'une autre
+silhouette se detachait derriere celle de Rene: une forme feminine,
+admirablement jeune et gracieuse, qu'Angele reconnut du premier
+regard.
+
+--La femme de l'eglise Saint-Louis! murmura-t-elle en portant ses deux
+mains a sa poitrine qui haletait; toujours elle!
+
+Elle essaya de se lever et ne put. Elle aurait voulu s'elancer et
+defendre son bonheur.
+
+Parmi la confusion de ses pensees une idee, cependant, se fit jour.
+
+--La porte ne s'est pas rouverte depuis le passage de Rene, se
+dit-elle, et cette femme n'a pu le preceder ici, puisqu'elle est
+sortie de l'eglise, accompagnee... Par ou est-elle entree?
+
+L'ombre feminine dessinee avec nettete par la lumiere qui l'eclairait
+a revers portait sur le rideau transparent. On voyait sa taille deliee
+et les details legers de sa coiffure ou le jour semblait jouer entre
+les boucles mobiles de ses cheveux.
+
+--Ses cheveux! dit encore Angele, ses cheveux blonds! jamais il n'y
+en a eu de pareils! Je crois distinguer leurs reflets d'or.. Elle est
+trop belle. Oh! Rene, mon Rene, ne l'aime pas; on ne peut pas avoir
+deux amours... Si tu ne m'aimais plus je mourrais...
+
+Sur le rideau revelateur deux mains se joignirent.
+
+Angele se redressa, galvanisee par sa terrible angoisse.
+
+--Mais avant de mourir, fit-elle, je combattrai! Je suis forte! j'ai
+du courage! Et qui donc l'aimera comme moi? Il est a moi...
+
+Elle s'affaissa de nouveau sur la borne. Autour de la fine taille,
+la-haut, un bras galant venait de se nouer derriere les rideaux de
+mousseline.
+
+Angele balbutia encore:
+
+--Je suis forte... je combattrai...
+
+Mais elle chancelait et sa gorge ralait.
+
+Ses deux mains glacees presserent son front.
+
+--C'est un reve! un reve affreux! dit-elle; je veux m'eveiller...
+
+Sa voix s'etrangla dans son gosier. Les deux ombres tournaient sur le
+rideau et presentaient maintenant leurs profils: deux profils jeunes
+et charmants.
+
+Une douleur navrante etreignit la poitrine d'Angele. Elle eut
+l'angoisse de l'attente, car ce fut lentement, lentement, que les deux
+bouches se reunirent en un etroit et long baiser.
+
+Angele tomba comme une masse inerte sur le pave.
+
+Du capuchon detache de sa mante ses cheveux denoues s'echapperent et
+ruisselerent: des cheveux plus beaux, plus brillants, plus doux que
+ceux de l'enchanteresse elle-meme.
+
+La silhouette de femme se retira la premiere et s'enfuit, tandis qu'un
+retentissant eclat de rire passait a travers les carreaux.
+
+L'ombre de Rene se prit a la poursuivre.
+
+Puis la troisieme fenetre de la facade s'eclaira brillamment tout a
+coup. Les deux ombres y passerent entrelacees et disparurent.
+
+Mais Angele ne voyait plus rien de tout cela. Son pauvre corps inerte
+s'etendait tout de son long; entre son front et le pave il n'y avait
+que ses cheveux epars, ses pauvres cheveux.
+
+Une demi-heure apres seulement, un groupe de faineants quittant la
+berge du quai de Bethune passa.
+
+Aucune ombre ne se dessinait plus aux carreaux du vieux pavillon de
+Bretonvilliers.
+
+Les faineants qui revenaient de la peche avec leurs paniers vides
+rencontrerent le corps d'Angele. La chasse valait mieux que la peche:
+au cou d'Angele il y avait une croix d'or, present de Rene de Kervoz.
+
+Les faineants eurent d'abord la pensee de se battre a qui aurait la
+croix d'or, puis il fut convenu qu'on irait au cabaret d'Ezechiel,
+lequel, etant un peu juif, pourrait estimer le bijou et l'acheter
+comptant pour faire le partage.
+
+Ils avaient compte sans le patron des macons du Marche-Neuf, M.
+Jean-Pierre Severin, dit Gateloup. Celui-ci se depouilla de sa
+houppelande pour en envelopper les membres glaces de la jeune fille.
+D'apres son ordre, que nul ne songea a discuter, quatre porteurs
+prirent une civiere ou Angele fut deposee sur un matelas.
+
+Puis le patron commanda: En route!
+
+Et les porteurs se mirent en marche sans meme s'informer du lieu ou on
+les conduisait.
+
+Decidement, ce soir, au quai de Bethune, la chasse ne valait pas mieux
+que la peche.
+
+Quand la Meslin eut emmene son homme tout endolori et que les coquins
+des deux sexes furent partis, Ezechiel barricada sa porte.
+
+Il etait soucieux, ce brave garcon, et d'assez mauvaise humeur.
+
+En eteignant la magnifique lanterne qui faisait la gloire de son
+etablissement et du quartier, il se disait:
+
+--C'est un jeu a se faire rompre les os. Voila deja un gaillard qui
+a devine la farce. Si on savait une fois que tout cela est pour
+detourner les chiens et cacher le trou de la vampire...
+
+Il frissonna et regarda tout autour de lui.
+
+--Chaque fois que je prononce ce nom-la, grommela-t-il, j'ai la chair
+de poule. Je n'y crois pas, mais c'est egal... il doit y avoir quelque
+chose... Et j'aimerais voir, moi, la mine qu'elles font, ces betes-la,
+quand on leur enfonce un fer rouge dans le coeur! Parole! ca doit etre
+drole!
+
+Il eut un sourire a la fois sensuel et poltron.
+
+A coups de pied il derangea les filets a moitie brules qui
+encombraient la porte de derriere et l'ouvrit en pensant tout haut:
+
+--Ce n'est pas facile d'amasser un plein pot de pauvres ecus!
+
+Au dela de la porte il y avait ce sombre couloir apercu par le patron
+et menant a un escalier de pierre. Le couloir, apres l'escalier
+passe, allait en descendant, puis remontait jusqu'a une seconde porte
+communiquant avec un vaste jardin.
+
+Aussitot qu'Ezechiel eut ouvert cette seconde porte, un mugissant
+aboiement se fit entendre au lointain; le lecteur aurait reconnu
+tout de suite la voix du chien geant qui gardait le pavillon de
+Bretonvilliers.
+
+--Tout sent le diable, se dit Ezechiel, dans le pays d'ou ces gens-la
+viennent. Ce chien a la voix d'un demon.
+
+Il s'engagea sous une sombre allee de tilleuls tailles en charmille,
+qui remontait vers la rue Saint-Louls-en-l'Ile.
+
+Les aboiements du molosse devinrent bientot si violents que le
+cabaretier s'arreta epouvante.
+
+--Hola! bonne femme Paraxin! cria-t-il, retenez votre monstre ou je
+lui casse la tete d'un coup de pistolet.
+
+Un eclat de rire casse partit du fourre voisin et le fit tressaillir
+de la tete aux pieds.
+
+--Le chien est enchaine, trembleur de Francais, fut-il dit par
+derriere les arbres; n'aie pas peur... Mais, a propos de pistolet,
+on s'est battu chez toi, la-bas. Y aura-t-il quelque chose pour nos
+poissons?
+
+Avant qu'Ezechiel put repondre, une femme grande comme un homme et
+portant le costume hongrois entra dans une echappee de lumiere que la
+lune faisait dans l'avenue.
+
+--Bonsoir, Ezechiel, dit-elle dans le francais barbare qu'elle
+baragouinait avec peine. On ne peut pas te parler latin a toi; vous
+autres, Parisiens, vous etes plus ignorants que des esclaves!... As-tu
+quelque chose a nous dire?
+
+--Je veux voir madame la comtesse, repliqua le cabaretier.
+
+--Madame la comtesse est loin d'ici, repartit Paraxin, qui s'etait
+approchee et dominait Ezechiel de la tete. Elle a de l'occupation ce
+soir.
+
+--Elle en mange un? demanda le cabaretier avec une curiosite melee
+d'horreur.
+
+La Paraxin fit un signe de tete caressant et repondit:
+
+--Elle en mange deux.
+
+Ezechiel recula malgre lui. La grande femme ricanait. Elle repeta:
+
+--Q'as-tu a dire?
+
+--J'ai a dire, repliqua Ezechiel, que tout ca ne peut pas durer. Le
+monde parle. Il y a des gens sur la trace, et la frime du quai de
+Bethune est usee jusqu'a la corde. Tout devait etre fini voila quinze
+jours...
+
+--Tout sera uni dans huit jours, l'interrompit la grand femme.
+L'argent vient; la somme y sera. Ceux qui auront ete avec nous
+jusqu'au bout auront leur fortune faite. Ceux qui perdront courage
+avant la fin engraisseront les poissons... Est-ce tout?
+
+Ezechiel restait silencieux.
+
+--A quoi penses-tu? demanda la Hongroise brusquement.
+
+--Bonne femme Paraxin, repondit le cabaretier, je pense a la peur que
+j'ai. Vos menaces m'effrayent beaucoup, je ne le cache pas, car je
+vous regarde comme une diablesse incarnee...
+
+La Hongroise lui caressa le menton bonnement.
+
+--Mais, poursuivit Ezechiel, je suis plus effraye encore des dangers
+qui m'environnent de toutes parts a cause de vous. A quoi me
+servira-t-il d'avoir gagne beaucoup d'argent si on me coupe le cou?
+
+Mme Paraxin lui donna un bon coup de poing entre les deux epaules et
+lui dit quelques injures eu latin. Apres quoi elle reprit d'un ton
+serieux:
+
+--Nous avons de quoi detourner l'attention, brave homme, ne t'inquiete
+pas... Vois-tu cette lumiere, la-bas?
+
+Ils arrivaient au bout de l'avenue, et le pavillon de Bretonvilliers
+detachait sa haute silhouette sombre sur le ciel.
+
+Une lueur brillait au premier etage.
+
+--Oui, je vois la lumiere, repliqua Ezechiel, mais qu'est-ce que cela
+dit?
+
+--Cela dit, mon fils, qu'il y a la un joli jeune homme en train de se
+bruler a la chandelle. Avec ce papillon nous avons, si nous voulons,
+deux on trois semaines de securite devant nous.
+
+--Qui est ce papillon?
+
+--Le propre neveu de Georges Cadoudal, mon fils, qui va nous vendre,
+pour un sourire... ou pour un baiser, ou plus cher, le secret de la
+retraite de son oncle.
+
+
+
+
+VI
+
+LA MAISON ISOLEE
+
+
+C'etait une chambre tres vaste et si haute d'etage qu'on eut dit une
+salle de quelque ancien palais de nos rois. Les tentures en etaient
+fatiguees et ternes de vetuste, mais d'autant plus belles aux yeux des
+coloristes, qui cherchent l'harmonie dans le fondu des nuances et
+qui chromatisent en quelque sorte la gamme contenue dans le spectre
+solaire pour obtenir leurs savants effets: de telle sorte, par
+exemple, que le costume d'un mendiant fournit sous leurs pinceaux des
+accords merveilleux.
+
+La lampe entouree d'un globe en verre de Boheme non pas depoli, mais
+trouble et imitant la demi-transparence de l'opale, eclairait a peine
+cette vaste etendue, effleurant chaque objet d'une lueur discrete et
+presque mysterieuse.
+
+On ne pouvait juger ni les peintures du plafond ni celles des
+panneaux, coupes en cartouches octogones, selon les lignes regulieres
+mais inegales qui caracterisaient l'epoque de Louis XIV. C'est a
+peine si les dorures brunies renvoyaient ca et la quelques sourdes
+etincelles.
+
+Au-devant de deux grandes fenetres les draperies de lampes dessinaient
+leurs plis larges et nombreux sous lesquels tranchaient de moelleux
+rideaux en mousseline des Indes.
+
+L'aspect general de cette piece etait austere et large, mais surtout
+triste, comme il arrive presque toujours pour les oeuvres du moyen age
+que le dix-septieme siecle essaya de retoucher.
+
+C'etait aux carreaux de cette chambre et sous la mousseline des Indes
+qu'Angele avait vu d'abord le visage de Rene, aux premiers rayons de
+la lune, puis les deux ombres dont la fenetre avait trahi l'amoureuse
+bataille.
+
+Maintenant il n'y avait plus personne.
+
+Mais les gaies lueurs qui passaient par la porte entr'ouverte de la
+piece voisine, celle qui n'avait qu'une croisee sur la rue et qui
+s'etait eclairee la derniere, indiquaient la route a prendre pour
+retrouver ensemble Rene de Kervoz et la reine des blondes, comme
+l'appelait Germain Patou, la radieuse penitente de l'abbe Martel,
+l'inconnue de l'eglise Saint-Louis-en-l'Ile.
+
+La jalousie de celles qui aiment profondement ne se trompe guere. Il
+est en elles un instinct subtil et sur qui leur designe la rivale
+preferee.
+
+Angele avait reconnu le profil de sa rivale sur la mousseline des
+rideaux, et nous l'avons dit comme cela etait, Angele, dans cette
+silhouette mobile, avait devine jusqu'a l'or leger qui frisait en
+delicieuses boucles sur le front de l'etrangere.
+
+Franchissons cependant cette porte entr'ouverte qui laissait passer de
+joyeuses lueurs.
+
+C'etait une piece beaucoup plus petite, et le seuil qui separait les
+deux chambres pouvait compter pour un espace de six cents lieues. Il
+divisait l'Occident et l'Orient.
+
+De l'autre cote de ce seuil, en effet, c'etait l'Orient, les tapis
+epais comme une pelouse, les coussins accumules, la lumiere parfumee.
+Vous eussiez cru entrer dans un de ces boudoirs feeriques ou les
+riches filles de la Hongrie meridionale luttent de magnificence et de
+mollesse avec les reines des _Mille et Une Nuits_.
+
+Le contraste etait frappant et complet. A droite, c'etait la roideur
+melancolique et un peu moisie du grand siecle; a gauche de la cloison,
+le luxe voluptueux, la somptuosite demi-barbare de la frontiere
+ottomane s'etalaient, comme si en ouvrant la croisee on eut pu voir a
+l'horizon les minarets de Belgrade, la blanche ville.
+
+Dans la premiere piece il faisait froid; ici regnait une douce chaleur
+ou passaient comme de tiedes courants charges de langueurs odorantes.
+
+La lumiere de deux lampes magnifiques, rabattue par deux coupoles de
+cristal rose, tombait sur une ottomane environnee d'arbustes exotiques
+en pleine fleur.
+
+Il y avait la un jeune homme et une jeune femme: deux belles creatures
+s'il en fut jamais; la jeune femme demi-couchee sur l'ottomane, le
+jeune homme assis sur les coussins a ses pieds.
+
+C'etaient bien les deux silhouettes du rideau: Rene de Kervoz d'abord,
+qu'Angele aurait reconnu entre mille, et quant a la femme, Angele
+avait pu, sans se tromper, prendre son profil pour celui de la blonde
+etrangere. Les traits offraient en effet une parite complete: memes
+yeux, meme bouche souriante et hautaine, meme dessin de visage,
+exquise dans sa delicatesse.
+
+Seulement, ces admirables cheveux blonds, si vaporeux et si brillants,
+n'existaient que dans l'imagination d'Angele.
+
+La jeune femme de l'ottomane avait d'admirables cheveux, il est vrai,
+mais plus noirs que le jais.
+
+Il suffisait d'un regard pour voir, malgre l'extreme
+ressemblance, qu'elle n'etait pas notre mysterieuse comtesse de
+Saint-Louis-en-l'Ile.
+
+Au moment ou nous entrons dans le boudoir, elle touchait justement
+d'un geste mutin ses adorables cheveux noirs et disait en souriant:
+
+--Je n'aurais jamais cru qu'on put nous prendre l'une pour l'autre:
+elle si blonde, moi si brune... et surtout mon beau chevalier breton,
+qui pretend que mon image est gravee dans son ame!
+
+Rene la contemplait avec une sorte d'extase et ne repondait point.
+
+Il eleva une gracieuse petite main jusqu'a ses levres et savoura un
+long baiser.
+
+--Lila! murmura-il.
+
+Elle se pencha jusqu'a son front, qu'elle effleura, disant:
+
+--Mon nom est doux dans votre bouche.
+
+Il y a des souvenirs: un nuage passa sur le regard de Rene.
+
+Une fois, cette pauvre enfant qui lui avait donne son coeur, Angele,
+sa fiancee, lui avait dit:
+
+--Dans ta bouche mon nom est doux comme une promesse d'amour.
+
+Il l'avait bien aimee, et la passion qui l'entrainait vers une autre,
+a present, avait ete combattue par lui comme une folie.
+
+Il aimait malgre lui, malgre sa raison, malgre son coeur; il subissait
+une irresistible fascination.
+
+Ces choses arrivent comme pour apporter une excuse a ceux qui croient
+aux sorts et aux charmes.
+
+Angele etait pieuse. Quelques semaines auparavant, le soir du
+12 fevrier, Rene l'avait accompagnee au salut de
+Saint-Germain-l'Auxerrois. Pendant qu'Angele priait, Rene revait--aux
+joies prochaines de leur union sans doute.
+
+Il y avait une femme agenouillee non loin d'eux.
+
+Rene vit briller deux lueurs sous un voile.
+
+Et je ne sais comment, dans l'ombre ou etait l'inconnue, un rayon des
+cierges de l'autel penetra.
+
+Rene sentit en lui comme une vague angoisse. Son regard revint vers
+Angele, qui priait si saintement. Il eut frayeur et remords, et ne fut
+soulage que par l'effort qu'il fit sur lui-meme pour ne plus tourner
+les yeux vers l'inconnue.
+
+Il sortit avec Angele et la reconduisit jusqu'a sa porte. Leurs logis
+etaient voisins. Il la quitta pour rentrer chez lui.
+
+Mais il n'aurait point su dire pourquoi il reprit le chemin de
+l'eglise.
+
+A la porte il hesita, car il comprenait que franchir de nouveau ce
+seuil c'etait deja une trahison.
+
+D'ailleurs elle devait etre partie.
+
+_Elle_!--Rene entra en se disant: Je n'entrerai pas.
+
+Elle le croisa comme il passait devant le benitier. Malgre lui,
+le doigt de Rene se plongea dans la conque de marbre. La main de
+l'inconnue toucha sa main; il eut froid jusque dans le coeur.
+
+Ce fut tout. Elle sortit. Rene resta immobile a la meme place, car il
+se disait: Je ne la suivrai pas.
+
+Une voix l'avertissait, murmurant au dedans de lui-meme le nom
+d'Angele et disant: C'est celle-la qui est le bonheur.
+
+C'est l'autre qui est le caprice extravagant, la fievre, le tourment,
+la chute...
+
+Pourquoi est-ce ainsi? Rene s'elanca sur les traces de l'inconnue. Son
+coeur battait, sa tete brulait!
+
+Il n'y avait personne sur le parvis encombre de masures qui separait
+alors la facade de Saint-Germain-l'Auxerrois du Louvre non encore
+restaure.
+
+Chose singuliere, et qu'il faut exprimer pourtant, Rene n'avait pas
+meme vu celle qu'il poursuivait malgre lui.
+
+Il ne connaissait d'elle que la lueur de son regard et les vagues
+profils dessines par les reflets descendant de l'autel.
+
+Quand leurs mains s'etaient touchees au benitier, l'inconnue avait le
+visage cache derriere son voile.
+
+C'etait une toute jeune femme et d'une beaute merveilleuse, voila ce
+dont il eut jure; il n'aurait point su detailler l'impression que lui
+laissait son costume severe, mais d'une elegance extreme. Elle le
+portait a miracle, et, tandis qu'elle s'eloignait, Rene avait admire
+la grace noble de sa demarche.
+
+Aime-t-on pour si peu, et quand le coeur a noue ailleurs une chaine
+serieuse et solide?
+
+Rene etait l'honneur meme. Il arrivait-d'un pays ou l'honheur passe
+avant toute chose. Son enfance s'etait ecoulee dans une famille simple
+et severe ou la passion politique seule avait acces.
+
+Encore la passion politique sommeillait-elle depuis longemps deja au
+manoir de Kervoz, situe entre Vannes et Auray; le pere de Rene s'etait
+battu de son mieux, mais il avait depose les armes franchement et
+sans arriere-pensee, depuis que les portes de la paroisse s'etaient
+rouvertes au culte.
+
+Il y avait deux sortes de chouans en Bretagne: les chouans du roi, les
+chouans de Dieu.
+
+Quand on rendit a ces derniers la vieille maison de granit qui benit
+la naissance, le mariage et la mort, il se fit bien des vides dans les
+rangs de la rustique armee.
+
+Le pere de Rene avait dit a son fils: Le passe s'en va: attendons pour
+juger l'avenir.
+
+C'etait un chouan de Dieu.
+
+Mais la mere de Rene avait un frere qui etait un chouan du roi.
+
+On entendait parler de lui parfois au manoir des environs de Vannes.
+Il courait l'Europe, conspirant et suscitant des ennemis a ceux qui
+tenaient la place du roi. Son nom etait celebre.
+
+Il avait promis hautement d'engager, lui, seul et proscrit, contre
+le premier consul, entoure de tant de soldats, defendu par tant de
+gloire, une sorte de combat singulier.
+
+Tous ceux qui ont recu l'education de nos colleges doivent etre
+embarrasses quand ils deviennent les juges d'une action de ce genre.
+Le bon sens dit que le vrai nom d'un pareil tournoi est assassinat.
+Mais l'Universite, pendant huit mortelles annees, a pris la peine
+de nous enseigner de tous autres noms, latins ou grecs. Chacun se
+souvient des classiques admirations de son professeur pour le poignard
+de Brutus.
+
+"En plein senat, messieurs! en plein senat!" nous disait le notre, qui
+pourtant recevait de Cesar un traitement de mille ecus par an, ni plus
+ni moins.
+
+Il ajoutait:
+
+"C etait bien le _vir fortis et ubicumque paratus_. Le gaillard
+n'avait pas froid aux yeux! En plein senat, messieurs, en plein
+senat!"
+
+Cassius, le collaborateur, avait aussi sa part d'eloges.
+
+Et l'on partait de la pour dire quelque chose d'aimable a propos de
+tous les citoyens qui, depuis Harmodius et Aristogiton, jusqu'aux amis
+de Paul Ier de Russie, engagerent precisement ce tournoi que Georges
+Cadoudal proposait au premier consul.
+
+Depuis que Cesar a fait un livre, on pretend, cependant, que le
+poignard de Brutus est un peu moins preconise dans nos colleges;
+mais le livre de Cesar est tout jeune, et nous qui fumes eleves par
+l'Universite dans le respect amoureux de l'homme et de son instrument,
+nous eprouvons un certain embarras a renier les admirations qui nous
+furent imposees:
+
+"En plein senat, messieurs!"
+
+Et applaudissez, ou gare la retenue!
+
+Un jour viendra peut-etre ou l'Universite, convertie a des sentiments
+moins feroces, aidera Cesar a corriger les epreuves de son livre.
+Esperons que, ce jour-la, le poignard de Brutus, definitivement mis a
+la retraite, se rouillera dans les greniers d'academie. Ainsi soit-il!
+
+Mais je demande au ciel et a la terre ce que l'Universite, avant sa
+conversion, pouvait reprocher a l'epee de Georges Cadoudal.
+
+Rene de Kervoz neveu de Cadoudal n'etait point mele a ses intrigues
+desesperees. Il suivait a Paris les cours de l'Ecole de droit et se
+destinait a la profession d'avocat. Nous devons dire que son oncle
+lui-meme l'ecartait des voies dangereuses ou il marchait. Une sincere
+affection regnait entre eux.
+
+De la conspiration dont son oncle etait le chef Rene connaissait ce
+qui etait a peu pres au vu et au su de tout le monde; car la police,
+nous l'avons dit deja, est souvent dans la position de ces maris
+trompes qui seuls ignorent leur malheur.
+
+A Paris, l'affaire Cadoudal etait le secret de la comedie. Tout le
+monde en parlait. A peine peut-on dire que la demeure du terrible
+Breton fut un mystere.
+
+Le mystere, et c'en est un grand assurement, git tout entier dans le
+chronique aveuglement de la police.
+
+Nous avons vu de nos jours quelque chose de pareil, et les gens qui ne
+savent pas quelle epaisse myopie peut affecter les cent yeux d'Argus
+doivent croire qu'a de certaines epoques la police a partage les
+faiblesses de l'Universite a l'endroit des outils dont se sert Brutus.
+
+Cadoudal connaissait et approuvait l'amour de son neveu pour Angele.
+Il s'etait mis en rapport, sous un nom suppose, avec la famille
+adoptive de la jeune fille et devait servir de pere a Rene lors du
+mariage.
+
+Nous ajouterons qu'il avait discute les conditions du contrat, en
+bon bourgeois, avec Jean-Pierre Severin, dit Gateloup, le patron des
+macons du Marche-Neuf. Jean-Pierre avait pour M. Moriniere de l'estime
+et de l'amitie. Moriniere etait le nom d'emprunt de Georges Cadoudal.
+
+Cadoudal avait dit a son neveu:
+
+--Ton Angele fera la plus delicieuse comtesse que l'on puisse voir.
+Moi, j'aurai la tete felee un jour ou l'autre, cela ne fait pas de
+doute; mais, quand le roi reviendra, tu seras comte en souvenir de
+moi, et du diable si le neveu du vieux Georges ne sera pas aussi noble
+que tous les marquis de l'univers!
+
+Rene avait repondu:
+
+--Je l'aime telle qu'elle est. Elle sera la femme d'un avocat, et je
+tacherai de la faire heureuse.
+
+Et l'on parlait de danser a la noce. Ce Georges etait a Paris comme
+le poisson dans l'eau, tant il comptait bien sur la somnolence de la
+police. Les memoires du temps, les memoires de la police surtout,
+avouent qu'il allait et venait a son aise, s'occupant de ses affaires
+comme vous ou moi et menant meme joyeuse vie.
+
+Comme Cesar doit regretter parfois de n'etre pas garde par un simple
+caniche.
+
+En quittant l'eglise Saint-Germain-l'Auxerrois, Rene de Kervoz, l'oeil
+trouble, la poitrine serree, regarda tout autour de lui. Ce fut le
+nom d'Angele qui vint a ses levres, comme s'il eut cherche dans cette
+sainte affection un refuge contre sa folie.
+
+Il etait fou deja. Il le sentait.
+
+Au coin de la rue des Pretres-Saint-Germain, une forme fuyait. Rene
+franchit d'un saut les degres du perron et courut apres elle.
+
+A l'endroit ou la rue des Pretres debouche sur la place de l'Ecole,
+une voiture elegante stationnait. La portiere s'ouvrit, puis se
+referma. Les chevaux partirent au grand trot.
+
+Rene n'avait point vu la personne qui etait montee dans voiture, et
+pourtant il la suivit a toutes jambes.
+
+Il etait sur que la voiture contenait son inconnue.
+
+La voiture alla longtemps au trot de ses magnifiques chevaux. La sueur
+inondait le front de Rene, qui perdait haleine, sinon courage, et ne
+s'arretait point.
+
+La voiture suivit les quais jusqu'a l'Hotel de Ville, puis remonta
+la rue Saint-Antoine, dans laquelle elle fit une courte halte. Les
+portieres resterent fermees, le valet de pied seulement descendit,
+frappa a une porte, entra, ressortit et reprit sa place en disant:
+
+--Allez! le docteur viendra.
+
+Rene avait profite du temps d'arret pour reprendre haleine et nouer sa
+cravate autour de ses reins.
+
+Quand la voiture repartit, il la suivit encore.
+
+Que voulait-il, cependant? Il n'aurait point su repondre a cette
+question.
+
+Il allait, entraine par une force irresistible.
+
+La voiture s'arreta encore deux fois, rue Culture-Sainte-Catherine et
+Chaussee-des-Minimes.
+
+Deux fois le valet de pied descendit et remonta sans avoir eu aucune
+communication avec l'interieur de la voiture.
+
+En quittant la Chaussee-des-Minimes la voiture regagna la rue
+Saint-Antoine. A ce moment l'horloge de l'eglise Saint-Paul sonnait
+dix heures de nuit.
+
+Cette fois la traite fut longue et veritablement rude pour Rene.
+L'equipage, lance a pleine course, brula le pave de la rue
+Saint-Antoine, franchit la place de la Bastille et longe tout le
+faubourg sans ralentir sa marche.
+
+Il y avait alors un large espace vide entre les dernieres maisons
+du faubourg Saint-Antoine et la place du Trone. La rue de la Muette
+n'etait qu'un chemin creux, borde de marais.
+
+La voiture s'arreta enfin devant une habitation isolee et assez
+grande, situee a gauche du faubourg, dans les terrain qui avoisinaient
+la rue de la Muette.
+
+Il n'y avait point de lumiere aux fenetres de cette habitation, a
+laquelle conduisait un chemin trace a travers champs.
+
+Au-devant de la porte, de l'autre cote du chemin, un mur de marais
+tombait en ruine, laissant voir, par ses breches un champ d'arbustes
+fruitiers, framboisiers, groseilliers et cassis, que surmontaient
+quelques cerisiers de maigre venue.
+
+Rene etait bon coureur, neanmoins, malgre ses efforts, il s'etait
+laisse distancer a la fin par le galop des chevaux. Il vit de loin
+l'equipage tourner, puis faire halte; il ne put distinguer dans la
+nuit ce qui se passait a la porte de la maison.
+
+Comme il arrivait au detour du chemin, la voiture, revenant sur ses
+pas, debouchait de nouveau dans le faubourg Saint-Antoine.
+
+Les glaces des deux portieres etaient maintenant abattues. Rene put
+glisser un regard a l'interieur, qui lui sembla vide. Le cocher et le
+valet de pied restaient a leur poste. La voiture reprit le chemin qui
+l'avait amenee et disparut au loin dans le faubourg.
+
+Rene hesita. Sa raison, un instant reveillee, se revolta energiquement
+contre l'absurdite de sa conduite. Il se demanda encore une fois et
+avec un vif mouvement de colere contre lui-meme:
+
+--Que viens-je faire ici?
+
+Il etait d'un pays ou la superstition s'obstine. L'idee naquit en lui
+qu'on lui avait jete un sort.
+
+Et il se dit, resolu a clore cette triste equipee:
+
+--Je n'irai pas plus loin!
+
+Mais ce sont eternellement les memes paroles. Ceux a qui on jette des
+"sorts" du genre de celui qui tenait deja le fiance d'Angele font
+toujours le contraire de ce qu'ils disent.
+
+Rene tourna l'angle du chemin et marcha tout uniment vers la maison
+solitaire dont la lune, cachee sous les nuages, dessinait vaguement
+les profils.
+
+Cette maison ressemblait a une fabrique abandonnee.
+
+Il faisait froid, le vent fouettait une petite pluie fine qui rendait
+la terre molle et glissante.
+
+Rene fit le tour de la maison, qui n'avait ni jardin ni cour et qui,
+a la considerer de plus pres, avait l'air d'une de ces batisses
+inachevees, fruits de la speculation indigente, qui restent a l'etat
+de ruine avant meme d'avoir abrite leurs maitres.
+
+Il y avait beaucoup de fenetres. Toutes gardaient leurs contrevents
+fermes.
+
+Rene revint a la facade qui donnait sur le chemin. De ce cote, les
+fenetres etaient closes comme partout. Devant la porte, l'herbe
+croissait autour du petit perron de trois marches et jusque sur les
+degres.
+
+Rene regarda aux croisees. Les volets fermes ne laissaient passer
+aucune lueur.
+
+Il ecouta. Le silence et la solitude permettaient de saisir tous les
+sons, meme les plus faibles.
+
+Aucun bruit ne frappa ses oreilles.
+
+Il s'eloigna afin de mieux voir, car, la nuit, une lueur fugitive
+s'apercoit plus aisement a distance. Il depassa le mur qui faisait
+face a la maison.--Rien.
+
+Et cependant il resta, repetant en lui-meme, comme un pauvre maniaque:
+
+--Elle m'a jete un sort!
+
+La plaie froide penetrait son vetement leger; il tremblait la fievre.
+Il restait.
+
+Naguere nous etions avec une pauvre enfant transie de froid jusqu'au
+coeur, qui, elle aussi, attendait interrogeant la facade muette d'une
+maison de Paris.
+
+Mais notre Angele, assise sur sa borne humide, devant les fenetres du
+pavillon de Bretonvilliers, savait ce qu'elle voulait.
+
+Elle venait chercher son arret.
+
+Rene ne savait pas. Il n'y avait pas en ce moment une idee, une
+seule, dans le vide de sa cervelle. C'etait un malade que ses veines
+brulaient, tandis que le frisson serpentait sous sa peau.
+
+Il s'assit dans l'herbe mouillee parmi les buissons qui le cachaient.
+La lune, degagee de ses voiles, eclairait vivement la campagne.
+
+Au loin le vent nocturne apporta les douze coups de minuit frappes au
+clocher de l'eglise Sainte-Marguerite.
+
+En ce moment une etrange harmonie sembla sortir de terre. C'etait un
+de ces chants graves et regulierement cadences qui font reconnaitre en
+toutes les parties du globe les emigres de la patrie allemande.
+
+Rene sortit du demi-sommeil qui engourdissait son corps et son
+intelligence. Il ecouta croyant rever.
+
+Comme il quittait sa retraite pour se rapprocher de la maison et
+preter l'oreille de plus pres, un bruit de voiture arrivait du
+faubourg Saint-Antoine.
+
+Il se tapit de nouveau dans les buissons.
+
+La voiture s'arreta au coude du chemin. Un homme en descendit et vint
+frapper a la porte de la maison isolee.
+
+--Qui etes-vous? demanda-t-on a l'interieur et en latin.
+
+Le nouveau venu repondit en latin egalement.
+
+--Au nom du Pere, du Fils et du Saint-Esprit, je suis frere de la
+Vertu.
+
+Et la porte s'ouvrit.
+
+
+
+
+VII
+
+L'AFFUT
+
+
+La lune, momentanement degagee de son voile de nuages frappait en
+plein la porte de la maison solitaire. Rene put voir la personne qui
+ouvrait la porte en dedans.
+
+C'etait une vieille femme de taille virile, aux traits durs et tannes.
+Elle portait ce bizarre et beau costume hongrois que les danseuses
+nomades ont fait connaitre des longtemps sur nos theatres.
+
+La figure du nouveau venu restait au contraire invisible. Il se
+presentait de dos, et le collet de son manteau rejoignait les bords
+larges de son chapeau.
+
+La vieille lui dit quelque chose a voix basse.
+
+Il se retourna vivement, comme si son regard eut voulu percer les
+tenebres dans la direction du champ de framboisiers ou Rene etait
+cache.
+
+Ce fut l'affaire d'un instant. Rene vit seulement que la figure etait
+jeune et encadree de longs cheveux qui lui semblerent blancs. La porte
+se referma, et la maison redevint silencieuse.
+
+Mais minuit devait etre l'heure d'une reunion ou d'un rendez-vous,
+car, dans l'espace de dix minutes tout au plus, trois autres voitures
+monterent le faubourg, amenant trois mysterieux personnages qui
+frapperent a la porte comme le premier, furent comme lui interroges en
+latin et repondirent dans la meme langue.
+
+Rene avait pu remarquer qu'ils avaient une facon particuliere
+d'espacer les coups en heurtant a la porte. Il y avait six coups,
+ainsi divises: trois, deux, un.
+
+Quand le dernier fut entre, les alentours resterent muets pendant une
+demi-heure. La ville dormait maintenant et n'envoyait plus ces larges
+murmures qui, de nos jours, emplissent la campagne de Paris jusqu'a
+une heure si avancee de la nuit.
+
+La pluie avait cesse; la lune epandait partout sur le paysage plat et
+triste sa froide lumiere.
+
+Rene n'avait pas bouge, des pensees confuses naissaient et mouraient
+dans son cerveau. Pas une seule fois, l'idee de se retirer ne lui
+vint.
+
+Il etait brave comme les neuf dixiemes des jeunes gens de son age:
+nous ne voulons donc point noter comme un fait surprenant chez lui
+l'absence de toute crainte.
+
+Mais il etait discret, scrupuleux en toutes choses touchant a
+l'honneur. Etant donnes son caractere et son education, il aurait
+du eprouver un scrupule, double par la situation particuliere de sa
+famille.
+
+Evidemment il y avait la un mystere. Selon toute apparence, le mystere
+se rapportait a des menees politiques. De quel droit Rene gardait-il
+l'affut a portee de ce mystere!
+
+Une pareille conduite a un nom qui repousse l'estime et inspire la
+haine plus ou moins reflechie de ce juge trop prompt qui s'appelle
+tout le monde: un nom qui est une explication et devrait etre souvent
+une excuse, car _l'espion_, ce soldat de la lutte douloureuse et sans
+gloire, met, la plupart du temps, sa vie meme au service de son obscur
+devouement.
+
+Rene n'etait pas un espion. On est espion par passion, par devoir ou
+pour un salaire. Rene vivait d'une existence completement en dehors de
+la politique. Les idees qui enfievraient encore ceux de son pays et de
+sa race n'avaient jamais ete en lui. Il appartenait a cette generation
+transitoire qui reagissait contre la violence des grands mouvements:
+c'etait un penseur, peut-etre un poete; ce n'etait ni un chouan, ni un
+republicain, ni un bonapartiste.
+
+Au point de vue politique, la reunion qui avait lieu derriere ces
+muettes murailles n'avait pour lui aucune espece d'interet. La passion
+ici lui manquait; il n'en etait ni a discuter ni surtout a reconnaitre
+ce devoir qui nait pour chacun a l'heure meme ou une conspiration
+montre le bout de son oreille, devoir controverse, mais que l'opinion
+du plus grand nombre caracteriserait certainement ainsi: faire ou ne
+pas faire.
+
+Combattre pour ou aller contre.
+
+La neutralite porte honte.
+
+Rene, pourtant, restait neutre, non point par defaut de courage,
+mais parce que, a certaines epoques et apres certaines secousses, le
+patriotisme ne sait pas a quoi se prendre.
+
+Les partis ont interet a etre severes et a nier ces subtiles
+evidences; mais l'histoire parle plus haut que l'intolerance des
+raisonneurs et confesse de temps a autre qu'il y a lieu de se
+demander, parmi la cohue des egoismes ebriolant: Ou donc est la
+patrie!
+
+Rene restait la et ne s'interrogeait meme pas sur la question de
+savoir quel usage il ferait d'une decouverte eventuelle! Le souvenir
+de la machine infernale lui traversa l'esprit et le laissa dans sa
+somnolence morale.
+
+Cela ne lui importait point. Il semblait qu'il fut dans un monde a
+part, tout plein de romanesques et pueriles preoccupations.
+
+On lui avait jete un sort.
+
+Il songeait a elle, a elle seulement. Elle etait la. Qu'y
+faisait-elle?
+
+II etait la pour elle. Il restait la pour la voir sortir comme il
+l'avait vue entrer, et pour la suivre de nouveau, n'importe ou.
+
+Chose lugubre, la pensee d'Angele lui venait a chaque instant et il la
+chassait brutalement comme on secoue la tyrannie de ces refrains qui
+s'obstinent.
+
+La pensee d'Angele, chassee, revenait douce, patiente: de pauvres
+beaux yeux souriants, mais mouilles de larmes.
+
+Et comment dire cela? Rene la repoussait comme il eut fait d'un etre
+vivant, lui disant avec colere: Ne sais-tu pas que je t'aime?
+
+Il l'aimait. Peut-etre ne l'avait-il jamais mieux aimee. Les reves
+eveilles de cette nuit malade la lui montraient adorablement belle et
+suave.
+
+Avez-vous connu de ces malheureux, de ces damnes qui delaissent
+furtivement la maison ou dorment les enfants cheris et la femme
+bien-aimee pour aller je ne sais ou, au jeu, a l'absinthe, au vertige,
+a la mort lente et ignominieuse?
+
+Ils sont nombreux, ces fous. Ils sont innombrables.
+
+On dirait que leur mal endemique appartient etroitement a la nature
+humaine.
+
+Ils sont du peuple, et pour eux de terribles speculateurs ont bati
+recemment ces palais presque somptueux ou le billard au rabais et
+l'alcool vendu an plus juste prix appellent le pauvre.--Et quand le
+pauvre, laissant ce reve de lumiere et d'ivresse, rentre dans son
+taudis sombre ou sa famille demande du pain, le drame hurle si
+epouvantablement que la plume s'arrete et n'ose plus...
+
+Ils sont de la bourgeoisie, qui a d'autres entrainements. Chaque
+caste, en effet, semble avoir son mirage particulier, sa demence
+speciale. Ils laissent chez eux une fraiche et blanche femme,
+instruite, spirituelle, bonne et jeune, ils franchissent la porte de
+derriere d'un bas theatre, et les voila aux genoux d'une creature
+vieille, laide, ignorante, grossiere et stupide. La-bas ils sont
+aimes, ici on se moque d'eux. Et ils jettent a pleines mains l'avenir
+de leurs enfants dans le giron de cette Armide, qui garde a ses
+vetements parfumes l'odeur de pipe empruntee a l'autre amant: l'amant
+de coeur, celui-la: vilain, sale et qui bat ferme!
+
+Un vainqueur! un heros! une brute!
+
+Ils sont de l'art ou des ecoles. Ceux-la n'ont pas de famille. C'est
+leur vie meme qu'ils desertent, leur noble et virile jeunesse pour
+aller, vous savez ou, boire l'idiotisme verdatre que Circe, a deux
+sous, verse dans tous les coins de Paris, a cheval sur l'extreme
+sommet de la civilisation.
+
+Ils sont de la magistrature et de l'armee: deux grandes institutions
+dont on ne peut parler sans ebranler quelque chose ou quelqu'un:
+silence!
+
+Ils sont de la noblesse ou de la richesse, ces aristocraties rivales
+aujourd'hui, qui se fout concurrence dans le mal comme dans le bien.
+Ils demolissent, avec une fureur sauvage, tout ce qu'ils ont interet a
+sauvegarder.
+
+Parfois leurs orgies contre nature epouvantent tout a coup la ville,
+qui se regarde avec effroi pour voir si elle n'aurait point nom par
+hasard, depuis hier, Sodome ou Gomorrhe...
+
+D'autres fois l'auditoire livide d'une cour d'assises ecoute, en
+retenant son souffle, ce calcul terrifiant: combien il faut de coups
+de hache pour tuer une duchesse!
+
+D'autres fois encore... Mais a quoi bon poursuivre?
+
+Et quand meme nous irions plus haut que les ducs, croyez-nous, il n'y
+aurait pas outrage: la tristesse profonde n'insulte pas.
+
+Et la folie humaine, poussee a ce degre, inspire plus de douleur que
+de colere.
+
+Rene subissait ce navrant delire qui fut de tout temps notre lot. Le
+bonhomme La Fontaine l'a dit en souriant, montrant ce chien malavise
+qui lache sa proie pour l'ombre.
+
+Et, certes, le chien de La Fontaine avait encore bien plus d'esprit
+que nous, car l'ombre ressemble a la proie,--et nous, combien souvent
+abandonnons-nous la plus belle des proies pour une ombre hideuse!
+
+Comment ne pas croire a cet axiome des naifs? On jette des sorts,
+allez, c'est certain: au peuple, aux bourgeois, aux artistes, aux
+ecoles, aux magistrats, aux generaux, aux ducs, aux millionnaires et
+au reste.
+
+Rene avait un sort, il allait ainsi a cette femme aveuglement,
+fatalement.
+
+Il fut longtemps, car son intelligence etait frappee, a joindre
+ensemble ces deux idees: la femme et la conspiration.
+
+Quand ces deux idees se marierent en lui, une joie extravagante lui
+fit bondir le coeur.
+
+--Elle conspire! se dit-il. Je conspirerai.
+
+Contre qui? pour qui? La question n'est jamais la. Il ne faut point
+juger les fous a l'aide de la loi qui regit les sages.
+
+Incontinent le cerveau engourdi de Rene se mit a travailler, Il
+chercha; c'etait un lien providentiel.
+
+Pendant qu'il cherchait, une autre hypothese s'offrit et le troubla.
+
+Ce ne sont pas seulement les conspirateurs qui se cachent, les
+malfaiteurs ont naturellement aussi ces mysterieuses allures.
+
+Rene eut le frisson, mais il ne s'arreta point pour cela.
+
+Il en fut quitte pour prononcer le mot des amoureux et des fous:
+
+--C'est impossible!
+
+Et il continua sa tache mentale.
+
+Six coups retentirent, frappes ainsi: trois, deux, un. A la question
+latine cette reponse qu'il savait deja par coeur fut faite:
+
+"Au nom du Pere, du Fils et du Saint-Esprit, je suis un Frere de la
+Vertu."
+
+Voila quel fut le raisonnement de Rene:
+
+Avec cela on pouvait s'introduire dans la maison.
+
+Une fois dans la maison, peut-etre y avait-il d'autres epreuves.
+
+Mais le hasard, qui avait servi Rene si etrangement jusque-la, devait
+le servir encore.
+
+--Je la verrai, se disait-il.
+
+Et ce seul mot mettait des fremissements dans tout son etre.
+
+Le temps avait passe cependant. Un grand nuage noir venait de Paris,
+argentant deja ses franges dechiquetees aux approches de la lune.
+
+Depuis quelques minutes le silence immobile de cette nuit semblait
+s'animer vaguement.
+
+Ce chant souterrain qui avait lance un instant Rene dans le pays des
+illusions ne s'etait point renouvele. Rien ne venait de la maison,
+toujours morne et sombre, mais un ensemble de bruits presque
+imperceptibles montait de la plaine.
+
+Ainsi doit etre affectee l'ouie de l'homme d'Europe, ignorant les
+secrets de la prairie, quand les sauvages peaux-rouges rampent, par la
+nuit noire, sur le sentier de la guerre.
+
+Le bruit etait ne derriere la maison, puis il s'etait divise,
+eparpille en quelque sorte, tournant autour des batiments et se
+perdant au lointain, pour se rapprocher ensuite, mais dans une
+direction autre.
+
+Un instant vint ou il sembla partir de l'enclos meme on vegetaient
+fraternellement les framboisiers, les cassis, les groseilliers et les
+petits cerisiers de Montmorency.
+
+On ne peut dire que Rene fit beaucoup d'attention a ces bruits. Il les
+percevait neanmoins, car il avait passe son enfance en Bretagne, et il
+etait chasseur.
+
+Il y eut un moment ou il reva ces grandes chataigneraies qui sont
+entre Vannes et Auray. Il s'y voyait a l'affut et il entendait les
+braconniers se glisser vers lui sous bois.
+
+Mais sa pensee revenait toujours a elle. Il avait un sort.
+
+Quand le grand nuage aux bords argentes mordit la lune, les clochers
+de Saint-Bernard, de Sainte-Marguerite, des Quinze-Vingts et de
+Saint-Antoine envoyerent la premiere heure de la nuit.
+
+Rene en etait a se dire: "Allons! il est temps," lorsque l'obscurite
+soudaine qui couvrit le paysage l'eveilla vaguement.
+
+Un animal--ou un homme--etait evidemment a quelques pas de lui dans
+le fourre. Le gros gibier est rare dans les marais du faubourg
+Saint-Antoine. Rene, cedant a l'obsession qui le tyrannisait et ne
+voulant point croire au temoignage de ses sens, allait marcher vers la
+maison, lorsque ces mots, prononces d'une voix tres basse, arriverent
+jusqu'a son oreille.
+
+Je ne le vois plus; ou donc est-il?
+
+Par le fait, dans la nuit plus noire, Rene disparaissait completement
+an milieu du buisson ou il s'etait accroupi.
+
+Il ne s'agissait plus de reves. Rene recouvra aussitot tout son
+sang-froid. Il n'avait pas d'armes. Il demeura immobile et attendit.
+
+Les bruissements avaient cesse depuis quelques secondes, lorsqu'un
+cri de detresse, long et dechirant, retentit a sa gauche dans les
+groseilliers. Rene, pris a l'improviste, n'eut pas l'idee que ce put
+etre une ruse et se leva tout droit pour s'elancer au secours.
+
+Il y eut un ricanement multiple dans les tenebres, et un coup violent,
+assene sur la tete du jeune Breton, par derriere, le rejeta, etourdi,
+dans le buisson qu'il venait de quitter.
+
+Pendant une seconde ou deux, au milieu d'un grand mouvement qui
+l'entourait, des figures inconnues danserent au-devant de son regard
+ebloui. Un flambeau se mit a courir, venant de la maison, dont la
+porte ouverte montrait de sombres lueurs.
+
+Aux rayons apportes par ce flambeau, Rene vit une grande silhouette
+toute noire: un negre de taille colossale, dont les yeux blancs
+luisaient.
+
+Nous parlons au positif, parce qu'il serait monotone et impossible de
+raconter en gardant toujours la forme dubitative, mais il est certain
+que Rene doutait profondement du temoignage de ses sens.
+
+Tout cela etait desormais pour lui un invraisemblable cauchemar.
+
+Chacun sait bien ce qui peut etre vu dans le court espace de deux
+secondes, quand l'oeil trouble miroite et apercoit tous les objets
+sous une forme fantastique. Il y avait ce negre auquel on ne pouvait
+pas croire, un negre a prunelles roulantes et a poignard affile comme
+on en met a la porte des salons de cire. Il y avait un homme maigre et
+pale, plus maigre et plus pale qu'un cadavre; il semblait tout jeune
+et avait les cheveux blancs; il y avait un Turc, aux cheveux rases
+sous son turban, et d'autres encore dont les physionomies et les
+costumes apparaissaient bizarres au point d'aller en dehors de la
+vraisemblance.
+
+Rien de tout cela ne devait etre reel, a moins que notre Breton ne fut
+tombe au milieu d'une mascarade.
+
+Et le carnaval etait fini.
+
+Ces chocs violents qui, selon la locution populaire, allument
+"trente-six mille chandelles", peuvent aussi evoquer d'autres
+fantasmagories.
+
+Cependant non seulement Rene voyait, mais il entendait aussi, et ce
+qu'il entendait se rapportait merveilleusement a l'etrange mise en
+scene de son reve.
+
+Tous ces deguisements divers parlaient des langues differentes.
+
+Bien que Rene ne connut point tous ces divers langages, il
+reconnaissait ce latin prononce a la facon hongroise et qu'il avait
+remarque deja cette nuit, l'italien et l'allemand.
+
+Tous ces idiomes parlaient de mort, et un: "_Let us knock down the
+damned rascal_!" (Assommons le maudit drole!) prononce avec le
+pur bredouillement des cockneys de Londres fut comme le resume de
+l'opinion generale.
+
+La plume ne peut courir comme les evenements. Il y eut un commencement
+d'execution, arrete par une nouvelle peripetie, tout cela dans le
+court espace de temps que nous avons dit.
+
+L'Anglais parlait encore, brandissant un de ces fleaux faits de
+baleine, de cuir et de plomb que John Bull a baptises _self-preserver_
+et auquel Rene devait sans doute le lache coup qui l'avait terrasse;
+le negre, mettant un genou dans l'herbe, raccourcissait deja le bras
+qui allait frapper, lorsqu'une voix de femme, sonore et douce, fit
+tressaillir le coeur de Rene dans sa poitrine.
+
+Il ne vit point celle qui parlait, et pourtant il la reconnut, aux
+sons d'une voix qu'il n'avait jamais entendue.
+
+Elle disait, tout pres de lui, mais cachee par la cohue d'ombres
+etranges qui se pressaient alentour:
+
+--Ne lui faites pas de mal: c'est lui!
+
+
+
+
+VIII
+
+LE NARCOTIQUE
+
+
+A dater de cet instant, tout fut confusion et tenebres dans la
+cervelle de Rene. La blessure de sa tete rendit un elancement si
+violent, que le coeur lui manqua. Il crut voir une main qui saisissait
+la chevelure laineuse du negre et qui le rejetait en arriere.
+
+En meme temps un mouchoir se noua sur ses yeux et un baillon comprima
+sa bouche.
+
+C'etait un luxe de precautions.
+
+On le prit par les jambes et par les epaules pour le placer sur une
+sorte de civiere.
+
+Il ne gardait qu'un sens de libre, l'ouie, et encore la syncope qui le
+cherchait pretait aux voix de mugissantes sonorites et le noyait en
+quelque sorte dans la confusion des langues qui l'entourait.
+
+Une pensee presque lucide restait en lui, neanmoins, au milieu de
+cette prostration: elle!
+
+Il l'avait entendue.
+
+Elle l'avait sauvegarde.
+
+Elle avait dit: C'est lui!
+
+Lui? qui? S'etait-elle trompee? Avait-elle menti?
+
+Les quelques mots prononces par la voix de femme, si douce dans son
+imperieuse sonorite, furent du reste les premiers et les derniers.
+
+Rene eut beau ecouter de toute son ame, ce fut en vain, elle ne parla
+plus.
+
+La force l'abandonnait peu a peu; le sommet de son crane etait une
+horrible brulure. Au bout de quelques pas il perdit le sentiment.
+
+La derniere parole qu'il entendit et comprit lui parut la moins
+croyable de toutes, ce fut le nom de Georges Cadoudat, son oncle.
+
+C'etait une riante matinee de la fin de l'hiver, le ciel etait bleu
+comme au coeur de l'ete et jouait dans les feuillees d'un bosquet en
+miniature, compose de plantes tropicales.
+
+Le lit sur lequel Rene etait couche regardait un vaste jardin, plante
+de grands arbres aux branches depouillees. A droite, c'etait la serre
+qui epandait de chauds et discrets parfums; a gauche, une porte
+ouverte montrait en perspective les rayons d'une bibliotheque.
+
+Le lit avait une forme antique et ses colonnettes torses supportaient
+un ciel carre, habille de damas de soie, epais comme du velours.
+
+Les murailles, revetues de boiseries pleines, aux moulures severes,
+avaient un aspect presque claustral qui contrastait singulierement
+avec les decorations coquettes et toute modernes de la serre.
+
+Rene avait dormi d'un sommeil paisible et profond, s'eveilla repose,
+sa tete etait lourde, un peu vide, mais il ne ressentait aucune
+douleur.
+
+Voici ce que vit son premier regard, et peut-etre que sans cet aspect,
+explicatif comme les illustrations que notre vie enfantillage ajoute a
+tout texte desormais, il eut ete bien longtemps a repecher les verites
+eparses parmi la confusion de ses souvenirs.
+
+Dans la serre, a travers les carreaux, il apercut le negre--le negre
+geant--qui fumait une paille de mais bourree de tabac, couche tout de
+son long qu'il etait sous un latanier en fleurs.
+
+Ce negre regardait en l'air avec beatitude le vol tortueux des fumees
+de son cigarite et semblait le plus heureux des moricauds.
+
+Rien dans son affaissement paresseux n'annoncait la ferocite.
+
+Il n'avait plus ce couteau aigu et diaboliquement effile qui avait ete
+si pres de faire connaissance avec les cotes de notre jeune Breton.
+
+Dans la chambre meme et non loin de la fenetre qui donnait sur le
+jardin, ce jeune homme tres maigre et tres pale, qui avait les cheveux
+tout blancs, lisait, plonge dans une bergere et les pieds sur un
+fauteuil. Il portait un costume bourgeois d'une rigoureuse elegance.
+
+Rene ne vit pas autre chose au premier moment.
+
+Mais un autre sens, sollicite plus vivement que la vue elle meme, fit
+retomber ses paupieres fatiguees et bien faibles encore.
+
+Par la porte ouverte de la bibliotheque, un chant venait, accompagne
+par les accords d'une harpe.
+
+La harpe etait alors a la mode et toute jolie femme faisait faire son
+portrait dans le costume pretentieux de Corinne, les pieds sur une
+pedale, les mains etendues comme dix pattes d'araignee et grattant sur
+l'instrument theatral par excellence des arpeges solennels comme une
+phrase de Mme de Stael.
+
+La guitare vint ensuite, terrible decadence des dernieres annees de
+l'empire et transition langoureuse a la migraine que l'abus du piano
+epand sur le monde.
+
+Des trois instruments le plus haissable est assurement le piano,
+dont les Anglaises elles-memes ont fini par comprendre le clapotant
+clavier. Il n'y aura rien apres le piano, qui est l'expression la plus
+accomplie de la tyrannie musicale.
+
+La guitare faisait moins de bruit.
+
+La harpe etait belle.
+
+La voix qui venait par la porte de la bibliotheque disait un chant
+hardi, sauvage, ponctue selon ces cadences inattendues et heurtees du
+rythme slave. La voix accentuait cette melodie presque barbare avec
+une incroyable passion.
+
+La voix etait sonore, etendue, pleine de ces vibrations qui etreignent
+l'ame. Elle mordait, s'il est permis de faire un verbe avec le
+participe technique usite dans la langue du dilettantisme.
+
+Si la voix n'avait pas chante, remuant le coeur de Rene jusqu'en ses
+fibres les plus profondes, il eut ouvert la bouche deja pour demander
+ou il etait; mais il restait sous le charme et retenait son souffle.
+
+Il ne savait pas ou il etait. Rien de ce qu'il voyait par les fenetres
+ne lui rappelait le plat paysage qui entourait la maison du chemin
+de la Muette. C'etaient ici de grands arbres et au dela, de hautes
+murailles, tapissees de lianes.
+
+Au moment ou la voix cessait de chanter, une porte laterale s'ouvrit,
+et la grande vieille femme au costume hongrois qui etait sortie de la
+maison isolee avec un flambeau a la main, la nuit precedente, entra,
+portant une tasse de chocolat sur un plateau.
+
+Le bruit de son pas fit tourner la tete au jeune homme maigre et pale
+coiffe de cheveux blancs.
+
+--Salut, domina Yanusza, dit-il avec une railleuse affection de
+respect.
+
+La vieille fit une reverence roide et digne.
+
+--Je ne suis pas une maitresse, je suis une servante, docteur Andrea
+Ceracchi, repondit-elle en latin. Voulez-vous me parler une fois sans
+rire, vous qui devriez toujours pleurer, depuis l'heure ou votre frere
+tomba sous la main du tyran?
+
+L'Italien eut un spasme qui contracta ses traits, et ses levres minces
+se froncerent.
+
+--Le rire est parfois plus amer que les larmes, bonne femme Paraxin,
+murmura-t-il, employant pour lui repondre le latin tudesque qui leur
+servait a s'entre-comprendre.
+
+--Docteur, dit-elle avec une emphase etrange, moi, je ne ris ni ne
+pleure: je hais. On dit que le general Bonaparte va se faire acclamer
+empereur. Si vous laissez aller, il ne sera plus temps.
+
+--Je veille! prononca lentement celui qu'elle avait nomme Andrea
+Geracchi.
+
+Rene se souvint de ce nom, qui appartenait a l'un des deux Romains
+impliques dans le complot dit des Horaces, le compagnon de Diana et
+d'Arena, a l'homme jeune et beau dont la fin stoique avait tenu huit
+jours durant Paris et le monde on emoi: au sculpteur Joseph Ceracchi.
+
+Yanuza secoua sa tete grise et grommela:
+
+--Mieux vaudrait agir que veiller, seigneur docteur.
+
+Puis elle reprit, de son pas dur et ferme, le chemin de la porte, sans
+meme jeter un regard au lit ou Rene gisait immobile.
+
+Quand Yanuza fut partie, le docteur italien resta un instant immobile
+et pensif, puis il trempa une mouillette de pain dans la tasse de
+chocolat, qu'il repoussa aussitot loin de lui.
+
+--Tout a gout de sang ici! prononca-t-il d'une voix sourde.
+
+Depuis quelques minutes les paupieres de Rene s'appesantissaient de
+nouveau et un sommeil irresistible le cherchait.
+
+Ces dernieres paroles de l'Italien arriverent a son oreille, mais
+glisserent sur son entendement.
+
+Soudain un grand bruit se fit a l'interieur de la maison. Ce n'etait
+ni dans la serre ni du cote de la bibliotheque. Rene crut entendre un
+cri semblable a celui qui l'avait fait retourner en sursaut, la nuit
+precedente, quand il etait cache dans les framboisiers devant la
+maison isolee.
+
+Il essaya de combattre le sommeil, mais tout son etre l'engourdissait
+de plus en plus, et il lui parut que le negre qui s'etait leve sur son
+seant dans la serre le regardait fixement.
+
+C'etait des yeux blancs du negre que le sommeil venait.
+
+Il arrivait comme un flux presque visible, cet etrange sommeil. Rene
+le sentait qui montait le long de ses veines et il eprouvait la
+sensation d'un homme qu'on eut lentement submerge dans un bain de
+vapeur d'opium.
+
+Il gardait pourtant l'usage de ses yeux et de ses oreilles, mais pour
+voir, pour entendre des choses impossibles et celles que les reveurs
+de l'opium en trouvent dans leur ivresse.
+
+Deux hommes entrerent dans la serre par une porte qui communiquait
+avec l'interieur de la maison. Ils portaient un fardeau de forme
+longue qui donna a Rene l'idee d'un cadavre enveloppe dans un drap!
+
+Le negre se mit a sourire et montra la rangee de ses dents
+eblouissantes.
+
+En meme temps une vision, une delicieuse et rayonnante, vision,
+illumina la chambre, une femme au sourire adorable, que ses cheveux
+blonds, legers et brillantes de reflets celestes couronnaient comme
+une aureole, bondit par la porte de la bibliotheque.
+
+--Le comte Wenzel vient de repartir pour l'Allemagne dit-elle.
+
+Rene reconnut cette voix qui lui serrait si voluptueusement le coeur.
+Le sommeil l'enchainait de plus en plus. Les efforts impuissants qu'il
+faisait le fatiguaient jusqu'a l'angoisse et pensait:
+
+--Tout ceci est un cauchemar.
+
+Ce nom du comte Wenzel le frappa. Il avait entendu parler de lui au
+pere adoptif d'Angele et savait que le comte Wenzel etait un jeune
+gentilhomme allemand sur le point de contracter mariage a Paris.
+
+Cela ramena sa pensee vers son propre mariage a lui, ce mariage desire
+si passionnement, naguere attendu avec tant d'impatience et qui
+maintenant lui faisait peur.
+
+Ce mariage qui etait pourtant desormais l'accomplissement d'un devoir
+sacre.
+
+Et il s'etonnait de concevoir en un pareil moment des idees si nettes,
+de suivre des raisonnements si droits.
+
+Il s'etonnait aussi du sens particulier que son intelligence attachait
+a ces paroles, en apparence les plus simples du monde: "Le comte
+Wenzel vient de repartir pour l'Allemagne."
+
+Il y avait la pour lui je ne sais quelle indefinissable menace.
+
+Derriere l'harmonie de cette voix quelque chose raillait froidement,
+impitoyablement.
+
+Il songea:
+
+--Je me souviendrai de tout ceci et je demanderai conseil au pere
+d'Angele.
+
+Mais le nom de la pauvre enfant le blessa comme le couteau qu'on
+retournerait dans la plaie.
+
+La blonde ravissante, au sourire etincelant comme la gaiete des
+enfants, s'etait assise aupres de l'Italien et faisait bouffer
+les plis de sa robe legere. Il y avait en toute sa personne
+d'inexplicables clartes. Sa robe brillait quand elle en secouait
+les plis gracieux, de meme que ses cheveux scintillaient a chaque
+mouvement de sa tete souriante.
+
+Elle tournait le dos a la serre ou Rene voyait toujours ce long paquet
+que les deux hommes avaient depose aux pieds du negre.
+
+Le negre achevait paisiblement son cigarite.
+
+--Mon frere n'est pas encore venge, prononca l'Italien tout bas, et je
+n'ai bientot plus de courage.
+
+--Dans quelques jours, murmura la blonde, tout sera fini, je vous le
+promets.
+
+Ses yeux, en ce moment, se tournerent du cote du lit et Rene se dit:
+
+--Celle-ci est le mal. Ce n'est pas ELLE!
+
+--Dort-il? demanda-t-elle a voix basse avec une sorte d'inquietude.
+
+--Il n'a jamais cesse de dormir, repliqua l'Italien, Le narcotique
+etait u cluse convenable... Que voulez-vous faire de lui?
+
+--Notre salut et ta vengeance, repondit la jeune femme.
+
+Les yeux de l'italien brillerent d'un feu sombre.
+
+--Comtesse, prononca-t-il lentement, j'avais vingt-deux ans quand mon
+frere est mort. Le lendemain de ce jour-la j'avais les cheveux blancs
+comme un vieillard... Je voulus me tuer, un homme me sauva et me
+raconta que lui aussi avait change, en une nuit d'angoisse, une foret
+de boucles noires contre une chevelure blanche... Cet homme-la m'avait
+conseille de passer la mer et d'oublier. Vous avez murmure le mot
+vengeance a mon oreille: j'attends.
+
+La jeune femme sembla grandir, et sa beaute transfiguree exprima une
+indomptable energie.
+
+--D'autres attendent comme toi, repondit-elle, Andrea Ceracchi. Tout
+ce que j'ai promis, je le tiendrai. J'ai rassemble autour de moi ceux
+dont cet homme a brise le coeur; et n'ai-je pas assez travaille deja
+pour notre cause commune?
+
+Elle fut interrompue par un bruit sourd qui se fit dans la serre et
+qui lui donna un tressaillement par tout le corps. Ceracchi ne pouvait
+pas devenir plus pale, mais ses traits s'altererent et il ferma les
+yeux.
+
+Rene, dont le regard se porta malgre lui vers la serre, vit le negre
+debout aupres d'un trou carre qui s'ouvrait parmi caisses de fleurs.
+Il souriait un sourire sinistre. Le paquet long avait disparu.
+
+--Tu veux venger ton frere, reprit la jeune femme d'une voix alteree:
+Taieh veut venger son maitre (son doigt designait par-dessus son
+epaule le negre, occupe a refermer une large trappe sur laquelle il
+fit glisser une caisse de Yucca). Toussaint-Louverture est mort comme
+Ceracchi, mort plus durement, dans le supplice de la captivite. Taieh
+ne demande pas compte du prix qui payera sa vengeance... Osman est
+venu du Caire avec un poignard empoisonne, cache dans son turban...
+Mais ce n'est pas un vulgaire poignard qui tuera cet homme... Il faut
+du sang et de l'or: des flots d'or et de sang; il faut cent bras
+obeissant a une seule volonte, il faut une volonte une mission, une
+destinee... le sang coule, haussant de jour en jour le niveau de l'or.
+Les Freres de la Vertu sont prets, et me voici, moi que le destin a
+choisie... Andrea Ceracchi sera-t-il le premier a perdre confiance? Me
+suis-je arretee? ai-je recule?...
+
+Elle s'interrompit, parce que l'Italien lui baisait les mains a
+genoux.
+
+Elle etait belle si merveilleusement que son front epandait des
+lueurs.
+
+--J'ai foi en vous! prononca l'Italien avec une devotion mystique.
+
+La main etendue de la jeune femme designa Rene.
+
+Celui-ci nous fournira l'arme supreme, murmura-t-elle.
+
+A la porte de la bibliotheque, une tete basanee et coiffee du turban
+egyptien se montra.
+
+--Qu'est-ce? demanda le docteur.
+
+--M. le baron de Ramberg, repondit-on, demande a voir la comtesse
+Marcian Gregory.
+
+Le soir de ce meme jour, Rene de Kervoz etait rentre dans sa chambre
+d'etudiant, faible, mais ne se ressentant presque plus de sa blessure.
+
+Il gardait comme un vague et maladif souvenir de certain reve qui
+avait occupe toute une nuit de fievre terrible, puis une journee ou le
+cauchemar avait pris les proportions de l'impossible.
+
+Plus il faisait d'efforts pour eclaircir la confusion de sa memoire,
+plus le reve emmelait ses absurdes peripeties, lui montrant a la fois
+le vivant cadavre d'un jeune homme coiffee de cheveux blancs, un negre
+couche dans des fleurs, une femme belle a la folie et souriant dans
+l'or liquide d'une chevelure de fee,--une trappe ouverte,--un corps
+humain empaquete dans un drap.
+
+Puis la megere qui parlait le latin, puis le Turc qui avait annonce
+le baron de Ramberg, puis encore cette femme a la voix penetrante qui
+avait dit: "Le comte Wenzel viens de repartir pour l'Allemagne!"
+
+Il y avait des souvenirs plus recents et plus precis, auxquels on
+pouvait croire, quoiqu'ils fussent bien romanesques encore.
+
+Vers la tombee du jour, Rene avait vu tout a coup, au chevet de son
+lit, dans cette vaste chambre ou tous les objets disparaissaient deja,
+baignes dans l'obscurite, une femme qui semblait veiller sur son
+sommeil.
+
+Une femme au visage calme et doux: front de madone qui baignait les
+ondes magnifiques d'une chevelure plus noir que le jais.
+
+Cette femme ressemblait a la vision--a l'etrange eblouissement qui
+avait passe dans le reve, a la voluptueuse peri dont la tete mutine
+secouait naguere sa blonde coiffure de rayons.
+
+Mais ce n'etait pas la meme femme, oh! certes! Rene le sentait aux
+battements profonds de son coeur. Celle-ci etait ELLE: l'inconnue de
+Saint-Germain-l'Auxerrois.
+
+Quand Rene s'eveilla, elle mit un doigt sur sa belle bouche et lui
+dit:
+
+--On nous ecoute, je ne suis pas la maitresse ici...
+
+--C'est donc l'autre qui est la maitresse? interrompe Rene.
+
+Elle sourit, son sourire etait un enchantement.
+
+--Oui, murmura-t-elle, c'est l'autre. Ne parlez pas. Vous avez eu tort
+de me suivre. Il ne faut jamais essayer de penetrer certains secrets.
+Je vous ai sauve deux fois, vous etes gueri, soyez prudent.
+
+Et avant que Rene put reprendre la parole, elle lui ferma la bouche
+d'un geste caressant.
+
+--Vous allez vous lever, poursuivit-elle, et vous habiller. Il est
+temps de partir.
+
+Elle glissa un regard vers la porte de la bibliotheque qui restait
+entr'ouverte et ajouta, d'un ton si bas que Rene eut peine a saisir le
+sens de ses paroles:
+
+--Vous me reverrez. Ce sera bientot, et dans un lieu ou il me sera
+permis de vous entendre. En attendant, je vous le repete, soyez
+prudent. N'essayez pas de questionner celui qui va venir, et
+soumettez-vous a tout ce qui sera exige de vous.
+
+La main de Rene eprouva une furtive pression et il se retrouva seul.
+
+L'instant d'apres, un homme entra portant deux flambeaux: Rene
+reconnut ses habits sur un siege aupres de son lit.
+
+Il s'habilla avec l'aide du nouveau venu, qui ne prononca pas un seul
+mot. Il ressentait une grande faiblesse, mais il ne souffrait point.
+Sa toilette achevee, le silencieux valet de chambre lui tendit un
+mouchoir de soie roule en forme de cravate et lui fit comprendre d'un
+geste qu'il fallait placer ce bandeau sur ses yeux.
+
+--Pourquoi cette precaution? demanda Rene, desobeissant pour la
+premiere fois aux ordres de sa protectrice.
+
+--_I cannot speak french sir_, repondit l'homme au mouchoir de soie
+avec un accent guttural qui raviva tout a coup les souvenirs de Rene.
+
+Ce brave, qui ne savait pas le francais, s'etait deja occupe de lui.
+C'etait bien la voix de gosier qui avait donne aux Freres de la Vertu
+ce conseil anglais: "Assommons le maudit coquin!"
+
+Rene se laissa neanmoins mettre le bandeau.
+
+L'instant d'apres, il montait dans une voiture qui prit aussitot le
+trot. Au bout de dix minutes, la voiture s'arreta.
+
+--Dois-je descendre? demanda Rene.
+
+Personne ne lui repondit. Il ota son bandeau et vit avec etonnement
+qu'il etait seul. Le cocher ouvrit la portiere, disant:
+
+--Bourgeois, je vous ai mene bon train de la rue du Dragon jusqu'au
+Chatelet. La course est payee. Y a-t-il un pourboire?
+
+
+
+
+IX
+
+ENTRE DEUX AMOURS
+
+
+Par hasard, le lendemain de cette soiree ou Rene de Kervos avait
+accompagne Angele au salut de Saint-Germain-l'Auxerrois, il devait
+faire un petit voyage. Son absence ne fut point remarquee par ceux qui
+l'aimaient.
+
+Nous saurons plus tard exactement quelle etait sa position vis-a-vis
+de la famille de sa fiancee. C'etaient des gens de condition humble,
+mais de grand coeur, et qui avaient agi de facon a meriter sa
+reconnaissance.
+
+Une fois rentre dans sa solitude, Rene essaya de lutter peut-etre
+contre cet element nouveau qui menacait de conquerir sa vie. Sa vie
+etait promise a un devoir doux et charmant. Il n'y avait pas place en
+elle pour les aventures.
+
+Il fallait que le roman dont le premier chapitre l'avait entraine si
+loin fut dechire violemment a cette heure ou une ombre de raison lui
+restait, ou qu'il devint son existence meme.
+
+Ce fut ainsi. Rene ne fut pas vainqueur dans la lutte. L'image
+d'Angele resta ineffacable au plus profond de son coeur, mais il en
+detourna ses regards affoles par un mirage.
+
+Il etait trop tendrement cheri pour que le malaise de son esprit et
+de son coeur ne fut point remarque par ceux qui l'entouraient. Son
+caractere altere, ses habitudes changees exciterent des defiances,
+eveillerent des inquietudes. Rene le vit, il en souffrit, mais il
+glissait deja sur la pente ou nul ne sut jamais s'arreter.
+
+Le _sort_, du reste, puisqu'il est convenu qu'il avait un sort, ne lui
+laissait ni repos ni treve. La fascination commencee ne s'arretait
+point. Le roman continuait, nouant aux pages de son prologue toute une
+chaine de mysterieuses et friandes peripeties.
+
+Dans une indisposition qu'il avait eue, Rene s'etait fait saigner
+naguere par un apprenti docteur, ami de son beau-pere, un drole de
+petit homme, qui s'appelait Germain Patou et qui parlait de la Faculte
+Dieu sait comme! Ce Germain Patou avait decouvert un pathologiste
+allemand, du nom de Samuel Hahnemann, qui remplacait les volumineux
+poisons du Codex par une poudre de perlimpinpin, laquelle, au dire de
+Patou produisait des miracles.
+
+Le petit homme passait volontiers pour fou, mais, quoiqu'il ne fut
+point encore docteur, il guerissait a tort et a travers tous ceux qui
+lui tombaient sous la main.
+
+Le surlendemain de la bagarre nocturne ou Rene avait recu ce coup
+sur le crane, Patou vint le voir par hasard et Rene lui montra sa
+blessure, disant qu'il etait tombe a la renverse en glissant sur le
+pave.
+
+La blessure portait encore le petit appareil pose pendant que Rene
+dormait dans la maison mysterieuse.
+
+Patou n'eut pas plutot apercu la plaie qu'il s'ecria:
+
+--Il y avait la de quoi tuer un boeuf.
+
+Il approcha vivement ses narines de l'appareil.
+
+--_Arnica montana_! prononca-t-il devotement: le vulneraire du
+maitre!... Mon camarade, vous avez ete panse par un vrai croyant:
+voulez-vous me donner son adresse?
+
+Dans son embarras, Rene raconta ce qu'il voulut ou ce qu'il put.
+
+Pendant cela, Patou depliait l'appareil.
+
+C'etait un mouchoir de batiste tres fine, au coin duquel un ecusson
+brode se timbrait d'une couronne comtale.
+
+--Tiens! tiens! fit Patou, avez vous lu dans les gazettes l'histoire
+du tombeau de Szandor trouve dans une ile de la Save, au-dessus de
+Semlin? C'est tres curieux. Moi j'aime les vampires, et j'y crois dur
+comme fer. La mode y est, du reste: Il n'est question que de vampires.
+Les journaux, les livres, les gens parlent de vampires toute la
+journee. Je connais un homme qui fait aller les bateaux sans voiles
+ni rames, avec de la vapeur d'eau bouillante; il a nom le citoyen de
+Joufroy; il est marquis et fou comme Samuel Hahnemann; il fait un
+melodrame intitule: _la Vampire_. Le theatre Saint-Martin en croulera!
+Moi, je donnerais la perruque du professeur Loysel pour voir la
+vampire qui mange en ce moment la moitie de Paris... Revenons a notre
+affaire: dans le tombeau de Szandor, il y avait un vampire qui sortait
+la nuit, traversait la Save a la nage et desolait la contree jusqu'a
+Belgrade. Ce vampire etait comte, comme le prouve l'inscription du
+tombeau; il avait ete enterre en 1646... Et voila le drole: le comte
+de Szandor avait la meme devise latine que le citoyen comte de 1804,
+ou la citoyenne comtesse qui vous a prete son mouchoir pour bander
+votre blessure.
+
+Ce disant, Patou etala sur la table noire la batiste ou les lettres
+brodees ressortirent en blanc.
+
+La devise qui courait autour de l'ecusson etait ainsi: _In vita morte,
+in morte vita_!
+
+--Vraie devise de Vampire! s'ecria Patou. "dans la vie la mort, dans
+la mort la vie!..." Pour vous finir l'histoire du comte Szandor, apres
+cent-cinquante-huit ans de sejour dans sa tombe, ce gentilhomme avait
+encore de tres beaux cheveux noirs, des yeux en amande et des levres
+rouges comme du corail. Il lui manquait neanmoins une dent. On lui a
+plante une barre de fer rouge dans le coeur, methode chirurgicale
+qui parait adoptee generalement pour traiter le vampirisme... A leur
+place, moi, j'aurais cause un peu avec ce gaillard-la, pour savoir
+ce qu'il avait dans l'idee; je l'aurais examine de pied en cap; je
+l'aurais soigne, parbleu! par la methode de Hahnemann, et il aurait
+pu, une fois gueri, nous raconter la guerre de Trente ans, de premiere
+main, sauf les deux dernieresannees...
+
+Quand Patou fut parti, Rene prit le mouchoir brode et l'approcha de
+ses levres.
+
+Le lendemain, il recut une lettre dont l'ecriture inconnue lui fit
+battre le coeur.
+
+Le large cachet de cire noire portait le meme ecusson que le mouchoir
+brode et la meme devise aussi: _In vita mors, in morte vita_.
+
+Un malaise courut dans les veines de Rene, puis il sourit
+orgueilleusement, pensant:
+
+--Ces superstitions ne sont plus de notre temps.
+
+La lettre disait:
+
+"On souhaiterait savoir des nouvelles d'une blessure qui a donne le
+sommeil au blesse, mais a une autre l'insomnie."
+
+"Ce soir, a six heures, on priera pour le blesse au calvaire de
+Saint-Roch."
+
+Point de signature.
+
+La lettre avait ete remise par un etrange messager: un negre, portant
+le costume des musiciens de la garde consulaire.
+
+La journee sembla longue a Rene,--et, pour la premiere fois, ceux qui
+l'aimaient s'apercurent de son trouble.
+
+Des cinq heures il etait au perron de Saint-Roch. Il attendit en vain
+jusqu'a six heures la voiture qu'il esperat reconnaitre.
+
+Six heures sonnant et, de guerre lasse, il traversa l'eglise pour
+gagner le Calvaire qui est derriere la chapelle de la Vierge.
+
+La il y avait une femme agenouillee devant le mystique rocher.
+
+Rene s'approcha. Un imperceptible mouvement se fit sous le voile
+baisse de la femme, qui ne se retourna pas.
+
+Dans ce demi-jour, devot et moite comme le clair obscur savamment
+distribue par le grand art des peintres de piete cette femme, dont la
+toilette severe et sombre laissait donner des formes exquises, faisait
+bien. Elle entrait dans le tableau.
+
+Sa priere semblait profonde et sans distraction.
+
+--Repondez-moi, mais tout bas, dit-elle d'une voix douce et soutenue.
+Nous ne sommes pas seuls...
+
+Rene regarda autour de lui. Il n'y avait personne dans la chapelle;
+personne, au moins, que l'on put voir.
+
+--Etes-vous mieux? lui fut-il demande.
+
+--Ma souffrance est au coeur, repondit-il comme malgre lui.
+
+Il y eut encore un silence.
+
+La femme voilee semblait ecouter des bruits qui ne parvenaient pas
+jusqu'a l'oreille de Rene.
+
+--Peut-on avoir deux amours? murmura-t-elle enfin d'une voix qui
+tremblait.
+
+En meme temps elle releva son voile et Rene vit la douce flamme de ce
+regard qui etait desormais son ame.
+
+--Oh! dit-il, je n'aime que vous.
+
+Elle tressaillit et se leva, faisant un large signe de croix avant de
+quitter sa place.
+
+--Ne me suivez pas, ordonna-t-elle precipitamment.
+
+Et elle s'eloigna d'un pas rapide.
+
+Rene, immobile, entendit bientot un pas d'homme, lourd et ferme, se
+joindre au leger bruit que faisait son pied de fee en frolant les
+dalles de la chapelle.
+
+Quand il tourna enfin la tete, il ne vit plus rien. L'enchanteresse et
+son cavalier avaient franchi la porte du Calvaire.
+
+Rene s'elanca sur leurs traces ivre et fou.
+
+Il sortit par l'issue qui donne sur le passage Saint-Roch. Le passage
+etait desert.
+
+Ivre et fou, nous avons bien dit. Il rentra chez lui dans un etat
+d'excitation fievreuse.
+
+Celle-la le prenait par le cerveau, centre d'action bien autrement
+puissant que cet organe aux aspirations vaguement chevaleresques que
+nous appelons le coeur.
+
+Depuis que le monde est monde, le coeur fut toujours vaincu par le
+cerveau.
+
+Pour un temps, du moins, et quand la fievre chaude est calmee, quand
+vient l'heure du repentir qui expie, une voix s'eleve, prononcant ce
+mot impitoyable et inutile, car il n'empecha jamais aucun crime et
+jamais il ne prevint aucun malheur:
+
+--Il est trop tard!
+
+La vie humaine est la.
+
+Avant de rentrer chez lui, Rene dut frapper a la porte du pere adoptif
+d'Angele.
+
+Il y a des convenances, et ces braves gens ne lui avaient jamais fait
+que du bien.
+
+La, c'etait le calme bon et noble, la sainte serenite des familles.
+
+La vieille mere bercait un enfant, car Rene de Kervoz etait bien
+autrement engage que le commun des fiances; le pere a cheveux blancs
+lisait, la jeune fille brodait, pensive et triste.
+
+Mais vites-vous jamais le changement feerique que produit sur le
+paysage desole le premier rayon de soleil au printemps?
+
+Rene etait ici le soleil; l'entree de Rene fut comme une contagion de
+sourires.
+
+La mere lui tendit la main, le pere jeta son livre, la jeune fille,
+heureuse, se leva et vint a lui les deux bras ouverts.
+
+Rene paya de son mieux cet accueil, toujours le meme, et dont la chere
+monotonie etait naguere sa meilleure joie. Le plus cruel supplice
+pour l'homme qui se noie, est, dit-on, la vue du rivage. Ici etait le
+rivage, et Rene se noyait.
+
+L'aieule lui mit l'enfant endormi dans les bras. Rene le baisa avec
+un serrement de coeur et n'osa point regarder la jeune mere,--non
+pas qu'il eut a un degre quelconque la pensee lache d'abandonner ces
+pauvres creatures. Nous l'avons dit, Rene etait l'honneur meme; mais
+la conscience des torts qu'il avait envers eux deja le navrait.
+Il sentait bien qu'il les entrainait avec lui sur la pente d'un
+irreparable malheur.
+
+Et il n'avait ni le pouvoir de s'arreter ni la volonte peut-etre.
+
+Il n'y avait encore rien eu dans la maison; nous savons, en effet, que
+l'absence nocturne de Rene avait passe inapercue. L'inquietude n'etait
+pas nee encore chez ces bonnes ames. Elle naquit justement ce soir-la.
+
+Quand Rene se fut retire a l'heure ordinaire, la mere alla se coucher,
+maussade et triste pour la premiere fois depuis bien longtemps; le
+patron gagna silencieusement sa retraite, et Angele resta seule aupres
+du petit qu'elle baisa en pleurant.
+
+Le malheur venait d'entrer dans cette pauvre maison tranquille.
+
+Desormais les moindres symptomes devaient etre apercus et passes au
+tamis d'une affection deja jalouse.
+
+Angele resta longtemps, ce soir-la, assise a sa fenetre en guettant de
+l'autre cote de la rue (car ils etaient voisins) la lampe de Rene qui
+tardait a s'eteindre.
+
+Rene pensait a elle justement, ou plutot Rene croyait penser a elle,
+car c'etait son image qu'il evoquait comme une sauvegarde; mais,
+a travers cette image il voyait sa folie: un eblouissement, une
+fatalite.
+
+L'autre, celle qui n'avait pas encore de nom pour lui, celle qui
+l'enlacait avec une terrible science dans les liens de la passion
+coupable.
+
+Celle qui avait l'irresistible prestige de l'inconnu, l'attrait du
+roman, la seduction du mystere.
+
+Les jours suivants, l'obsession continua. Il semblait que ce fut un
+parti pris de l'entourer d'un vague reseau ou l'appat, toujours tenu
+a distance, fuyait sa main et se montrait de nouveau pour prevenir le
+decouragement ou la fatigue.
+
+Il recevait des lettres, on lui assignait des rendez-vous, s'il est
+permis d'appeler ainsi de courtes et fugitives rencontres ou la
+presence d'un tiers invisible empechait l'echange des paroles.
+
+On l'aimait. La persistance de ces rendez-vous, qui jamais
+n'aboutissaient, en etait une preuve manifeste. On eut dit la gageure
+obstinee d'une captive qui lutte contre son geolier.
+
+A moins que ce ne fut une audacieuse et impitoyable mystification.
+
+Mais le moyen de croire a un jeu! Dans quel but cette raillerie
+prolongee? D'un cote il y avait un pauvre gentillatre de Bretagne, un
+etudiant obscur; de l'autre une grande dame,--car, a cet egard, Rene
+n'avait pas l'ombre d'un doute; son inconnue etait une grande dame.
+
+Elle avait a dejouer quelque redoutable surveillance. Elle faisait de
+son mieux. Quoi de plus complet que l'esclavage d'une noble position?
+
+On ecrivait a Rene: "Venez," il accourait. Tantot c'etait en pleine
+rue: il croisait une voiture dont les stores fermes laissaient voir
+une blanche main qui parlait; tantot c'etait aux Tuileries, ou le
+vent soulevait le coin d'un voile tout expres pour montrer un ardent
+sourire et deux yeux qui languissaient, c'etait, le plus souvent, dans
+les eglises; alors on lui glissait une parole; l'eau benite donnee et
+recue permettait un rapide serrement de main.
+
+Et la fievre de Rene n'en allait que mieux. Son desir, sans cesse
+irrite, jamais satisfait, arrivait a l'etat de supplice. Il
+maigrissait, il palissait.
+
+Angele et ses parents souffraient par contre-coup.
+
+Parfois la mere disait: C'est le mariage qui tarde trop, Rene a le mal
+de l'attente; le mariage le guerira.
+
+Mais le patron secouait sa tete blanche et Angele souriait avec
+melancolie.
+
+Angele sortait souvent, depuis quelque temps.
+
+Si vous l'eussiez rencontree dans ces courses solitaires, vous auriez
+dit: Elle va au hasard.
+
+Mais elle avait un but.--Chaque fois qu'avaient lieu ces rencontres
+fugitives entre Rene et son inconnue, Angele etait la, quelque part,
+l'oeil brulant et sec, la poitrine oppressee.
+
+Elle cherchait a savoir.
+
+Si elle savait quelque chose, jamais, du moins, un seul mot n'etait
+tombe de sa bouche. Elle etait muette avec ses parents, muette avec
+son fiance.
+
+Elle lui donnait toujours l'enfant a baiser, l'enfant qui, lui aussi,
+devenait maigre et pale.
+
+Mais quand elle restait seule avec la petite creature, elle lui
+parlait longuement et a coeur ouvert, sure qu'elle etait de n'etre pas
+entendue.
+
+Elle lui disait:
+
+--L'heure du mariage est proche, mais qui de nous l'entendra sonner?
+
+A mesure que les jours passaient, cependant, et par un singulier
+travail que tous les psychologistes connaissent, Rene acquerait une
+perception retrospective plus nette des evenements confus qui avaient
+empli cette fameuse nuit du 12 fevrier.
+
+L'impression generale etait lugubre et pleine de terreurs qui se
+continuaient jusqu'a la journee du 13, passee dans cette maison qui
+avait un grand jardin et une serre.
+
+Dans la serre, Rene voyait de plus en plus distinctement le trou
+carre, les deux hommes apportant un fardeau ayant forme humaine et le
+noir fumant son cigarite sous arbustes en fleurs.
+
+Et il entendait la voix de femme qui disait avec une froide moquerie:
+
+--Le comte Wensel est reparti pour l'Allemagne!
+
+Nous ne savons comment exprimer cela: dans la pensee de Rene, cette
+phrase avait un sens double et funebre.
+
+Et ce paquet de forme oblongue, qu'on avait jete dans le trou, c'etait
+le comte Wensel.
+
+Si les choses eussent ete comme autrefois, si Rene de Kervoz avait
+passe encore ses soirees a _causer_ dans la maison de son futur
+beau-pere, le patron des macons du Marche-Neuf, il aurait entendu
+plus d'une fois prononcer ce nom de Wenzel; il aurait pu prendre des
+renseignements precieux.
+
+Car on parlait souvent du comte Wenzel chez Jean-Pierre Severin,
+dit Gateloup. Le comte Wenzel faisait partie d'un trio de jeunes
+Allemands, anciens etudiants de l'Universite de Tubingen.
+
+Il y avait Wenzel, Hamberg et Koenig: trois amis, jeunes, riches,
+heureux.
+
+Mais Rene ne causait plus chez les parents d'Angele.
+
+Il venait la chaque jour comme ou accomplit un devoir. Il souffrait,
+voyait souffrir les autres et se retirait desespere. L'idee d'un
+meurtre commis etait donc en lui a l'etat confus.
+
+Nous irons plus loin: nous dirons qu'en lui existait l'idee d'une
+serie de meurtres. L'impression qu'il gardait etait ainsi. La trappe
+cachee sous les caisses de fleurs avait du servir plus d'une fois.
+
+Et c'etait la l'excuse la plus plausible qu'il put fournir a sa
+conscience pour le desir passionne qu'il avait d'entretenir son
+inconnue.
+
+Pour lui, en effet, la maison mysterieuse contenait deux femmes, la
+blonde et la brune: il les avait vues de ses yeux: "la comtesse" et
+celle qui n'avait point de titre, la femme sanglante, a qui tous les
+crimes incombaient naturellement, si crime il y avait, et l'ange
+sauveur.
+
+La veille du jour ou nous avons pris le debut de notre histoire,
+montrant ces trois personnages echelonnes sur le quai de la Greve:
+Rene d'abord, puis Angele qui suivait Rene, puis l'homme a cheveux
+blancs qui suivait Angele, Rene avait eprouve comme un contre-coup de
+l'emotion ressentie dans la maison mysterieuse.
+
+C'etait encore a Saint-Louis-en-l'Ile, et c'etait la premiere fois que
+son inconnue manquait au rendez-vous assigne.
+
+Rene attendait depuis plus d'une heure, lorsque le jeune homme
+a figure bleme, qui avait les cheveux tout blancs, sortit de la
+sacristie avec un pretre que Rene voyait pour la premiere fois.
+
+Un ecclesiastique entre deux ages, a la physionomie honnete et grave.
+
+La figure du jeune homme frappa Rene comme un choc physique, et le nom
+entendu en reve lui vint aux levres:
+
+--Andrea Ceracchi!
+
+Andrea Ceracchi passa, avec le pretre, tout aupres de Rene, qui etait
+cache par l'ombre d'un pilier et dit:
+
+--Elle viendra demain. La chose devra etre faite tout de suite, parce
+que M. le baron de Ramberg est tres presse de retourner en Allemagne.
+
+Ces paroles et le ton qu'on mettait a les prononcer etaient assurement
+les plus naturels du monde.
+
+Cependant, au-devant des yeux de Rene, la trappe s'ouvrit, la trappe
+recouverte de fleurs, et il lui sembla entendre le lugubre echo de ces
+autres paroles: "Le comte Wenzel est reparti pour l'Allemagne!"
+
+--Il faudra bien qu'elle dise la verite; pensa-t-il.
+
+Et le lendemain, comme nous l'avons vu, il revint a l'eglise
+Saint-Louis-en-l'Ile.
+
+Rendez-vous n'avait point ete donne cette fois.
+
+Soit que Rene se fut trompe reellement, soit qu'il eut affecte de se
+meprendre, il avait aborde une femme qui ne l'attendait point, la
+blonde madone tant admiree par Germain Patou et qui se trouvait la
+pour tout autre objet.
+
+A la suite de quelques paroles echangees, il etait sorti par la porte
+laterale et avait gagne le vieux pavillon de Bretonvilliers, ou on lui
+avait ordonne de se rendre.
+
+Un coin du voile, a tout le moins, se levait: la blonde avait consenti
+a porter un message a la brune.
+
+Pendant l'espace de temps assez long que Rene fut oblige de passer
+seul, dans le grand salon du pavillon, il interrogea plus d'une fois
+ses souvenirs, cherchant a savoir si cette maison etait celle ou il
+avait ete rapporte evanoui--ou endormi, apres la nuit du 12 fevrier.
+
+Sa memoire etait restee muette, quant aux meubles et tentures, mais
+l'impression generale lui disait: Ce n'est pas ici. Les lieux ont
+non seulement une physionomie, mais encore une saveur; Rene resta
+convaincu que la chambre ou il avait couche ne faisait point partie de
+cette maison.
+
+Lila! il savait ce nom enfin! Et c'etait la blonde qui avait trahi le
+secret de la brune.
+
+Elle avait dit, etonnee et peut-etre effrayee, car il eut fallu peu de
+chose pour deranger la trame subtile qu'elle etait en train de tisser
+a l'eglise Saint-Louis, elle avait dit:
+
+--Allez au pavillon de Bretonvilliers, frappez six coups ainsi
+espaces: trois, deux, un, et quand la porte s'ouvrira, prononcez ces
+mots: _Salus Hungariae_. Vous serez introduit, et je vous promets que
+ma soeur Lila viendra vous rejoindre.
+
+Lila! Sait-on quels torrents d'harmonie peuvent jaillir d'un nom?
+
+Lila vint.--Rene etait a la fenetre, ou la pauvre Angele le regardait
+d'en bas, devinant dans la nuit sa figure bien-aimee. Depuis quelques
+secondes les yeux de Rene s'etaient fixes par hasard sur une forme
+indecise, une forme de femme affaissee sur la borne du coin.
+
+Certes, il ne la voyait pas dans le sens exact du mot: l'ombre etait
+trop epaisse; mais le remords a des reves comme l'espoir.
+
+Une sueur froide baigna les tempes de Rene; le nom d'Angele expira sur
+ses levres.
+
+Il ne la voyait pas, pourtant, nous le repetons, puisque, pour lui, la
+femme de la borne portait un petit enfant dans ses bras. Il voyait le
+petit enfant plus distinctement que la femme.
+
+Mais Lila vint, et Rene ne vit plus rien que Lila. Angele, la vraie
+Angele, car, helas! ce n'etait pas une vision, tomba mourante, tandis
+que Rene oubliait tout dans un baiser. Le premier baiser!...
+
+
+
+
+X
+
+TETE-A-TETE
+
+
+Les heures passerent, mesurees par la cloche enrouee de
+Saint-Louis-en-l'Ile.--Le dernier bruit de la rue fut le passage
+de ces hommes qui emporterent Angele au cabaret de la _Peche
+miraculeuse_.
+
+Nous retrouvons Lila et Rene ou nous les avons laisses, assis l'un
+pres de l'autre sur l'ottomane du boudoir, les mains dans les mains,
+les yeux dans les yeux.
+
+Et nous disons encore une fois qu'il eut ete difficile de trouver un
+couple plus jeune, plus beau, plus gracieux.
+
+Lila venait de prononcer ces mots qui avaient mis un nuage sur le
+front de Rene: "Mon nom est doux dans votre bouche."
+
+Ces mots nous ont servi de point de depart pour raconter un long et
+bizarre episode. Ils attaquaient dans le coeur de Rene une fibre qui
+restait douloureuse.
+
+Par hasard, autrefois, un soir dont le souvenir vivait comme un cruel
+remords, Angele avait prononce les memes paroles et presque du meme
+accent.
+
+--Lila, dit Rene apres un silence que la jeune femme n'avait point
+interrompu, l'ignorance ou je suis me pese. Je suis dans un etat
+d'angoisse et de fievre. A d'autres il faudrait expliquer ma peine,
+mais vous connaissez mon histoire... l'histoire de ces vingt-quatre
+heures dont les souvenirs imparfaits restent en moi comme une
+douloureuse enigme... vous les connaissez bien mieux que moi-meme. Je
+voudrais savoir.
+
+--Vous saurez tout, repliqua la charmante creature, dont les grands
+yeux eurent une expression de reproche, tout ce que je sais, du
+moins... Mais j'esperais qu'entre nous deux la curiosite n'aurait pas
+eu tant de place.
+
+--Ne vous meprenez pas! s'ecria Kervoz. Ma curiosite est que l'amour,
+un profond, un ardent amour...
+
+Elle secoua la tete lentement, et son beau sourire se teignit
+d'amertume.
+
+--Peut-etre ai-je merite cela, dit-elle. Il ne faut jamais jouer avec
+le coeur, c'est le proverbe de mon pays. Or, j'ai joue d'abord avec
+votre coeur. La premiere fois que mon regard vous a appele, je ne vous
+aimais pas...
+
+Elle prit sa main malgre lui et la porta d'un brusque mouvement
+jusqu'a ses levres.
+
+--L'amour est venu, poursuivit-elle. Ne me punissez pas! Je suis
+maitresse, mais esclave. Aimez-moi bien, car je mourrais, si je ne
+me sentais aimee... Et surtout, o Rene, je vous en prie, ne me jugez
+jamais avec votre raison, moi qui ai fait le sacrifice de mon libre
+arbitre aune sainte cause... Ne me jugez qu'avec votre ame!
+
+Elle mit sa tete sur le sein de Rene, qui baisa ses cheveux.
+
+L'ivresse le prenait de la sentir ainsi palpitante entre bras.
+
+Il combattait, sans savoir pourquoi, la joie de cette heure tant
+souhaitee et appelait Angele a son secours.
+
+Mais elles ont, comme les fleurs, ces parfums qui montent au cerveau,
+plus penetrants et plus puissants que les esprits du vin. Elles
+enivrent.
+
+--Me connaissiez-vous donc la premiere fois?... murmura Rene.
+
+--Oui, repliqua-t elle, je vous connaissais... et j'etais la pour
+vous.
+
+--A Saint-Germain-l'Auxerrois?
+
+--J'y etais deja venue pour vous, et vous ne m'aviez point
+remarquee... Je savais que vous n'etiez pas encore le mari de cette
+belle enfant qui vous accompagnait toujours...
+
+La main de Rene pesa sur ses levres.
+
+--Vous ne voulez pas que je vous parle d'elle, prononca Lila d'un ton
+docile et triste. Oh! je n'aurais rien dit contre elle... Vous avez
+des larmes dans les yeux, Rene... Vous l'aimez encore...
+
+--Je donnerais la meilleure moitie de mon existence, repondit le jeune
+Breton, pour l'aimer toujours.
+
+Lila le serra passionnement contre son coeur.
+
+--Ne parlons donc jamais d'elle, en effet, poursuivit-elle d'une voix
+si douce qu'on eut dit un chant. Depuis que j'espere etre aimee, je
+prie pour elle bien souvent...
+
+Elle s'arreta et reprit:
+
+--Parlons de nous... J'ai ete envoyee vers vous.
+
+--Envoyee! Par qui?
+
+--Par ceux qui ont le droit de me commander.
+
+--Les Freres de la Vertu?
+
+Elle abaissa la tete en signe d'affirmation.
+
+--Et que voulaient-ils de moi? demanda Rene.
+
+--Rien de vous... tout d'un autre...
+
+Il voulut interroger encore, elle lui ferma la bouche d'un rapide
+baiser.
+
+--Vous n'etiez rien pour nous, continua-t-elle, vous qui etes
+desormais tout pour moi... Avez-vous lu cet etrange livre ou Cazotte
+raconte comment le demon devint amoureux d'une belle, d'une bonne ame?
+Je ne suis pas un demon... Oh! que je voudrais etre un ange pour vous,
+Rene, mon Rene bien-aime!... Mais il y a peut-etre un demon parmi
+nous...
+
+--La blonde?... s'ecria Kervoz malgre lui.
+
+Lila eut un etrange sourire.
+
+--Ma soeur? fit-elle. N'est ce pas qu'elle est bien jolie?... Mais
+qu'avez-vous donc, Rene?...
+
+La main de Rene avait saisi la sienne presque convulsivement. Il etait
+tres pale.
+
+--Ceci est une explication que je veux avoir, prononca-t-il avec
+fermete, je l'exige... Il y avait du sang, n'est-ce pas, sous ces
+mots en apparence si simples: "Le comte Wenzel est reparti pour
+l'Allemagne!"
+
+--Ah!... fit Lila, qui palit a son tour, vous ne dormiez donc pas?
+
+--Vous esperiez que je dormais? dit vivement Rene.
+
+--Pas moi, repondit-elle d'un accent melancolique et si persuasif que
+les soupcons de Kervoz se detournerent d'elle comme par enchantement.
+
+Elle ajouta en fixant sur lui la candeur de ses beaux yeux:
+
+--Ne me soupconnez jamais, je suis a vous comme si mon coeur battait
+dans votre poitrine!
+
+Puis elle repeta:
+
+--Pas moi... moi, je ne songeais qu'a votre guerison... mais les
+autres... Ecoutez. Rene, une responsabilite grave et haute pese sur
+eux... J'aurais eu de la peine a vous sauver si les autres avaient su
+que vous ne dormiez pas.
+
+--Et pourquoi etiez-vous dans cette caverne, vous, Lila? demanda Rene
+d'un ton ou il y avait du mepris et de la pitie.
+
+Elle se redressa si altiere que le jeune Breton baissa les yeux malgre
+lui.
+
+--Vous ai-je offensee? balbutia-t-il.
+
+--Non, repliqua-t-elle avec toute sa douceur revenue, vous ne pouvez
+pas m'offenser... Seulement, laissez-moi vous dire ceci, Rene, il est
+des choses dont le neveu de Georges Cadoudal ne doit parler qu'avec
+reserve.
+
+Rene se recula sur l'ottomane un trait de lumiere le frappait.
+
+--Ah! fit-il, c'est le neveu de Georges Cadoudal qu'on vous avait
+donne mission de chercher?
+
+--Et de trouver, acheva Lila en souriant, et d'attirer a moi par tous
+les moyens possibles.
+
+--Alors pourquoi tant de mysteres?
+
+--Parce que j'ai fait comme le pauvre demon de Cazote, je me suis
+laisse prendre. Je n'agis plus pour eux que si vous etes avec eux. Je
+vous tiens libre et en dehors de tout engagement. Je vous aime, et il
+n'y a plus rien en moi que cet amour.
+
+--Je n'ai peut-etre, dit Rene qui hesitait, ni les memes sentiments ni
+les memes opinions que mon oncle Georges Cadoudal.
+
+--Cela m'importe peu, repartit Lila, j'aurai vos opinions, j'aurai vos
+sentiments... Je sais que vous cherissez votre oncle; je suis sure que
+vous ne le trahirez pas...
+
+--Trahir!... l'interrompit Kervoz avec indignation.
+
+Puis, comme elle ouvrait la bouche, il reprit:
+
+--Vous ne m'avez encore rien repondu par rapport au comte Wenzel.
+
+Lila prononca tres bas:
+
+--Je voudrais ne point vous repondre a ce sujet.
+
+--J'exige la verite! insista Kervoz.
+
+--Vous ordonnez, j'obeis... Les societes secretes d'Allemagne sont
+vieilles comme le christianisme, et leurs lois rigoureuses se sont
+perpetuees a travers les ages... Ce sont toujours les hommes de
+fer qui signifiaient a Charles de Bourgogne, entoure de cent mille
+soldats, la mysterieuse sentence de la corde et du poignard... La
+ligue de la Vertu vient d'Allemagne. Les traitres y sont punis de
+mort.
+
+--Et le comte Wenzel etait un traitre? demanda Kervoz.
+
+Lila repondit:
+
+--Je ne sais pas tout.
+
+--Votre soeur en sait-elle plus long que vous?
+
+--Ma soeur est rose-croix du trente-troisieme palais, repartit Lila,
+non sans une certaine emphase. Elle a gouverne le royaume de Bude. Il
+n'est rien qu'elle ne doive connaitre.
+
+--Et vous, Lila, qu'etes-vous?
+
+Elle l'enveloppa d'un regard charmant, et, se laissant glisser a ses
+genoux, elle murmura:
+
+--Moi, je suis votre esclave! je vous aime! Oh! je vous aime!
+
+L'etre entier de Rene s'elancait vers elle. Dans ses yeux on devinait
+la parole d'amour qui voulait jaillir, et cependant il dit:
+
+--Lila, que signifient ces mots: "Le baron de Ramberg va partir aussi
+pour l'Allemagne?" Est-ce encore un meurtre? Est-il temps de le
+prevenir?
+
+Les paupieres de la jeune femme se baisserent, tandis que l'arc
+delicat de ses sourcils eprouvait une legere contraction.
+
+--Je ne sais pas tout, repeta-t-elle. Vous etes cruel!...
+
+Puis elle reprit, attirant les deux mains de Rene vers son coeur.
+
+--Ne me demandez pas ce que j'ignore; ne me demandez pas ce qui
+regarde des etrangers, des ennemis... Georges Cadoudal aussi va
+mourir, et je ne peux penser qu'a Georges Cadoudal, qui est le frere
+de votre mere.
+
+Rene s'etait leve tout droit avant la fin de la phrase.
+
+--Mon oncle serait-il au pouvoir du premier consul balbutia-t-il.
+
+--Votre oncle avait deux compagnons, repondit Lila; hier encore, il se
+dressait fier et menacant devant Napoleon Bonaparte. Aujourd'hui votre
+oncle est seul: Pichegru et Moreau sont prisonniers.
+
+--Que Dieu les sauve! pensa tout haut Rene. C'etaient deux glorieux
+hommes de guerre, et nul ne sait le secret de leur conscience... Mais
+c'est peut-etre le salut de mon oncle Georges, car il comprendra
+desormais la folie de son entreprise...
+
+--Son entreprise n'est pas folle, l'interrompit Lila d'un ton resolu
+et ferme. Fut-elle plus insensee encore que vous ne le croyez. Georges
+n'en confessera jamais la folie. Ne protestez pas: a quoi bon? Vous le
+connaissez et vous sentez la verite de mon dire. Si Georges Cadoudal
+pouvait fuir aussi facilement que j'eleve ce doigt pour vous imposer
+silence, car il faut que je parle et que vous m'ecoutiez, Georges
+Cadoudal ne fuirait pas. Son entreprise peut etre severement jugee au
+point de vue de l'honneur, et pourtant, ce qui le soutient, c'est le
+point d'honneur lui-meme. Il mourra la menace a la bouche et le sang
+aux yeux; comme le sanglier accule par la meute... Mais, voulut-il
+fuir, entendez bien ceci, la fuite lui serait desormais impossible.
+Paris est garde comme une geole, et c'est en fuyant, precisement,
+qu'il serait pris... Le salut de votre oncle est entre les mains d'un
+homme...
+
+--Nommez cet homme! s'ecria le jeune Breton.
+
+--Cet homme s'appelle Rene de Kervoz.
+
+Celui-ci se prit a parcourir la chambre a grands pas. Lila le suivait
+d'un regard souriant.
+
+--Il faut que je vous aime bien, dit-elle, comme si la pensee eut
+glisse a son insu hors de ses levres; il semble que chaque minute
+ecoulee me livre a vous plus completement. J'ai hate d'en finir avec
+ce qui n'est pas vous. Ce n'est plus pour ceux qui m'ont envoyee
+que je suis ici, et ce n'est plus pour Georges Cadoudal, c'est pour
+vous... Venez.
+
+Son geste caressant le rappela. Il revint soucieux. Elle lui dit:
+
+--Voila que vous ne m'aimez deja plus!
+
+Le regard brulant de Kervoz lui repondit. Elle prit sa tete a pleines
+mains et colla sa bouche sur ses levres, murmurant:
+
+--Quand donc allons-nous parler d'amour?
+
+Rene tremblait, et ses yeux se noyaient. Elle etait belle; c'etait le
+charme vivant, la volupte incarnee.
+
+--Aurons-nous le temps de le sauver? demanda-t-il.
+
+--On veille deja sur lui, repondit-elle, ou du moins on traque ceux
+qui le poursuivent.
+
+--Mais qui sont-ils donc, a la fin, ces hommes?...
+
+--Les Freres de la Vertu, repliqua la jeune femme, dont le sourire
+s'eteignit et dont la voix devint grave, sont ceux qui rendront a
+Georges Cadoudal sa force perdue. Deux allies puissants viennent de
+lui etre enleves, il en retrouvera mille... On ne m'a pas autorisee,
+monsieur de Kervoz, a vous reveler le secret de l'association... Mais
+tu vas voir si je t'aime, Rene, mon Rene! je vais lever le voile pour
+toi, au risque du chatiment terrible...
+
+Kervoz voulut l'arreter, mais elle lui saisit les deux mains et
+continua malgre lui:
+
+--Ceux qui creusent leur sillon a travers la foule laissent derriere
+eux du sang et de la haine. Pour montrer tres haut, il faut mettre le
+pied sur beaucoup de tetes. Depuis le parvis de Saint-Roch jusqu'a
+Aboukir, le general Bonaparte a franchi bien des degres. Chaque marche
+de l'escalier qu'il a gravi est faite de chair humaine...
+
+Ne discutez pas avec moi, Rene; si vous l'aimez, je l'aimerai:
+j'aimerais Satan si vous me l'ordonniez. D'ailleurs, moi, je ne hais
+pas le premier consul: je le crains et je l'admire.
+
+Mais ceux qui sont mes maitres,--ceux qui etaient mes maitres avant
+cette heure ou je me donne a vous le haissent jusqu'a la mort.
+
+Ce sont tous ceux qu'il a ecartes violemment pour passer, tous ceux
+qu'il a impitoyablement ecrases pour monter.
+
+Vous en avez vu quelques-uns a travers la brume des heures de fievre;
+vous vous souvenez vaguement: je vais eclaircir vos souvenirs.
+
+Et ce que vous n'avez pas vu, je vais vous le montrer.
+
+Notre chef est une femme. Je vous parlerai d'elle la derniere.
+
+Celui qui vient apres la comtesse Marcian Gregoryi, ma soeur, est un
+jeune homme au front livide, couronne de cheveux blancs. Quand Dieu
+fait deux jumeaux, la mort de l'un emporte la vie de l'autre: Joseph
+et Andrea Ceracchi etaient jumeaux. L'un des deux a paye de son sang
+une audacieuse attaque; l'autre est un mort vivant qui ne respire plus
+que par la vengeance.
+
+Toussaint-Louverture, le Christ de la race noire, avait une ame
+satellite, comme Mahomet menait Seid. Vous avez vu Taieh, le geant
+d'ebene qui devorera le coeur de l'assassin de son maitre.
+
+Vous avez vu le Gallois Kaernarvon, qui resume en lui toutes les
+rancunes de l'Angleterre vaincue, et Osman, le mameluk de Mourad-Bey,
+qui suit le vainqueur des Pyramides a la piste depuis Jaffa. Osman est
+comme Taieh: un tigre qu'il faut enchainer.
+
+Ceux que vous n'avez pas vus sont nombreux. La gloire blesse les
+envieux tout au fond de leur obscurite, comme les rayons du soleil
+font saigner les yeux des myopes. Les vengeurs se multiplient par les
+jaloux. Nous avons, derriere le bataillon sacre de la haine, cette
+immortelle multitude qui vivait deja quand Athenes florissait et qui
+votait l'exil d'Aristide, parce qu'Aristide heureux eblouissait trop
+de regards.
+
+Nous avons Lucullus du Directoire, regrettant amerement sa chute et
+les diamants qui ornaient les doigts de pied de la muse demi-nue,
+honte orgueilleuse de sa loge a la comedie; nous avons la menue
+monnaie de Mirabeau baillonne, la chevalerie ruinee de Coblentz, des
+epees vendeennes, des couteaux de septembre...
+
+Nous avons tout: le passe en colere, le present jaloux, l'avenir
+epouvante.
+
+La republique et la monarchie, la France et l'Europe. Il nous arrive
+des poignards du nouveau monde et de l'or pour penetrer jusque dans la
+maison de Tarquin, ou l'on marchande les devouements qui chancellent.
+
+Ce n'est pas Tarquin, Tarquin etait roi: c'est Cesar qui toujours se
+decouvre en mettant le pied sur la premiere marche du trone.
+
+Le general Bonaparte etait peut-etre invulnerable, mais c'est sur une
+tete nue que se pose la couronne, et il n'a point de cuirasse sous son
+manteau imperial;
+
+La meilleure cuirasse, d'ailleurs, c'etait son titre de simple
+citoyen. Il la depouille de lui-meme. Jupiter trouble l'esprit de ceux
+qu'il veut tuer: le voila sans armure!
+
+Elle s'arreta et passa les doigts de sa belle main sur son front, ou
+ruisselait le jais de sa chevelure. A mesure qu'elle parlait, sa voix
+avait pris des sonorites etranges, et l'eclair de ses grands yeux
+ponctuait si puissamment sa parole que Rene restait tout interdit.
+
+Pour la seconde fois il demanda:
+
+--Lila, qui etes-vous donc?
+
+Elle sourit tristement.
+
+--Peut-etre, murmura-t-elle au lieu de repondre, peut-etre que
+Jupiter veut tuer le dernier demi-dieu que puisse produire encore
+la vieillesse fatiguee du monde. Cet homme est-il trop grand pour
+nous?... Vous pensez que j'exagere, Rene; et en effet, celles de mon
+pays revent souvent, mais je reste au-dessous de la verite... Je suis
+Lila, une pauvre fille du Danube, eprouvee deja par bien des douleurs,
+mais a qui le destin semble enfin sourire, puisqu'elle vous a
+rencontre sur sa route. Je vous dis ce qui est.
+
+Il serait aussi insense de compter ceux qui sont avec nous que de
+chercher vestige de ceux qui nous ont trahis.
+
+Nous sommes les francs-juges de la vieille Allemagne, ressuscites et
+recrutant dans l'univers entier les magistrats du mysterieux tribunal.
+
+Ce tribunal se compose de tous les ennemis du heros et d'une partie de
+ses amis.
+
+Nous n'avons pas voulu de Pichegru et de Moreau: ils sont tombes
+uniquement parce que notre main ne les a pas soutenus... La comtesse
+Marcian Gregoryi a jete un regard favorable sur Georges Cadoudal...
+C'est grace a elle qu'il a evite aujourd'hui le sort de ses
+complices... un sort plus cruel, Rene, car on a quelques mesures a
+garder vis-a-vis de deux generaux illustres, ayant conduit si souvent
+les armees republicaines a la victoire; tandis que le paysan revolte,
+le chouan, le brigand devrait etre assomme dans un coin, comme on abat
+un chien enrage.
+
+Rene courba la tete. Sa raison, prise comme ses sens, se revoltait de
+meme. Lila ne lui laissa pas le temps d'interroger ses pensees.
+
+--Il me reste a vous parler de ma soeur, dit-elle brusquement, sachant
+bien qu'elle allait reveiller sa curiosite assoupie, de ma soeur et de
+moi, car son destin superieur m'a entraine a sa suite, et je ne suis
+que l'ombre de ma soeur.
+
+Nous sommes les deux filles du magnat de Bangkeli, et notre mere, a
+seize ans qu'elle avait, perit victime de la vampire d'Uszel, dont
+le tombeau, grand comme une eglise, fut trouve plein de cranes ayant
+appartenu a des jeunes filles ou a des jeunes femmes.
+
+Vous ne croyez pas a cela, vous autres Francais. L'histoire est ainsi,
+et je vous la dis telle que la contait mon pere, colonel des hussards
+noirs de Bangkeli, dans la cavalerie du prince Charles de Lorraine,
+archiduc d'Autriche. La vampire, d'Uszel, que les riverains de la
+Save appelaient "la belle aux cheveux changeants," parce qu'elle
+apparaissait tantot brune, tantot blonde aux jeunes gens aussitot
+subjugues par ses charmes, etait, durant sa vie mortelle, une noble
+Bulgare qui partagea les crimes et les debauches du ban de Szandor,
+sous Louis II, le dernier des Jagellons de Boheme qui ait regne en
+Hongrie. Elle resta un siecle entier paisible dans sa biere, puis elle
+s'eveilla, ouvrit et creusa de ses propres mains un passage souterrain
+qui conduisait des profondeurs de sa tombe fermee aux bords de la
+Save.
+
+Dans ces pays lointains qui ont deja les splendeurs de l'Orient,
+mais ou regnent ces mysterieux fleaux, relegues par vous au rang des
+fables, chacun sait bien que tout vampire, quel que soit son sexe, a
+un don particulier de mal faire, qu'il exerce sous une condition, loi
+rigoureuse dont l'infraction coute au monstre d'abominables tortures.
+
+Le don d'Addhema, ainsi se nommait la Bulgare, etait de renaitre belle
+et jeune comme l'Amour chaque fois qu'elle pouvait appliquer sur la
+hideuse nudite de son crane une chevelure vivante: j'entends une
+chevelure arrachee a la tete d'un vivant.
+
+Et voila pourquoi sa tombe etait pleine de cranes de jeunes femmes et
+de jeunes filles. Semblable aux sauvages de l'Amerique du Nord qui
+scalpent leurs ennemis vaincus et emportent leurs chevelures comme des
+trophees, Addhema choisissait aux environs de sa sepulture les fronts
+les plus beaux et les plus heureux pour leur arracher cette proie qui
+lui rendait quelques jours de jeunesse.
+
+Car le charme ne durait que peu de jours.
+
+Autant de jours que la victime avait d'annees a vivre sa vie
+naturelle.
+
+Au bout de ce temps, il fallait un forfait nouveau et une autre
+victime.
+
+Les rives de la Save ne sont pas peuplees comme celles de de Seine.
+Je n'ai pas besoin de vous dire que bientot jeunes filles et jeunes
+femmes devinrent rares autour d'Uszel... Vous souriez, Rene, au lieu
+de fremir...
+
+Elle souriait elle-meme, mais dans cette gaiete, qui etait comme
+une obeissante concession au scepticisme du jeune homme, il y avait
+d'adorables melancolies.
+
+--J'ecoute, repondit Rene, et je m'emerveille du chemin que nous avons
+fait, sous pretexte de parler d'amour.
+
+--Vous ne souhaitez plus parler d'amour, monsieur de Kervoz! murmura
+Lila, dont le sourire eut une pointe de moquerie.
+
+Rene ne protesta point, il dit seulement:
+
+--Les rives de la Seine n'ont rien a envier aux bords de la Save. Nous
+avons aussi une vampire.
+
+--Y croyez-vous? demanda Lila, qui ajouta aussitot: Vous auriez honte
+d'y croire, bel esprit fort!
+
+--D'ou vous vient cette etrange devise, murmura Rene au lieu de
+repliquer: "_In vita mors, in morte vita_."
+
+--La mort dans la vie, prononca lentement Lila, la vie dans la mort:
+c'est la devise du genre humain... Elle nous vient d'un de nos aieux,
+le ban de Szandor, qu'on accusa aussi d'etre vampire... Nous sommes
+une etrange famille, vous allez voir...
+
+Rene, mon Rene, s'interrompit-elle tout a coup en se redressant
+orgueilleuse et si belle que l'oeil du jeune Breton etincela, c'est
+moi qui ai ecarte l'amour, c'est moi qui le ramenerai: je ne suis pas
+effrayee de votre froideur; dans un instant, vous serez a mes pieds!
+
+
+
+
+XI
+
+LE COMTE MARCIAN GREGORYI
+
+
+La pendule du boudoir marquait dix heures. C'etait, au dedans et au
+dehors du pavillon de Bretonvilliers, un silence profond. A peine
+quelques murmures venaient-ils au lointain de la ville vivante.
+
+Rene et Lila etaient assis l'un pres de l'autre sur l'ottomane. Rene
+avait baisse les yeux sous le defi amoureux qui venait de jaillir des
+prunelles de Lila. Il savait trop qu'elle; etait sure de la victoire.
+
+--Il faut que vous sachiez toutes ces choses, monsieur de Kervoz,
+reprit-elle. Vos superstitions de Bretagne ne sont pas les memes que
+nos superstitions de Hongrie. Qu'importe cela? Fables ou realites, ces
+premisses de mon recit vont aboutir a des faits incontestables, d'ou
+depend la vie ou la mort d'un parent qui vous est cher, et d'ou depend
+aussi peut-etre la mort ou la vie du plus grand des hommes.
+
+Je continue. Chaque fois qu'Addhema, la vampire d'Uszel, parvenait
+a rechauffer les froids ossements de son crane a l'aide d'une jeune
+chevelure arrachee sur le vif, elle gagnait quelques jours, parfois
+quelques semaines, mais parfois aussi quelques heures seulement d'une
+nouvelle existence: une semaine pour sept ans, un mois pour six
+lustres.
+
+C'etait comme un jeu terrible ou le benefice pouvait etre grand ou
+petit; Addhema ne le savait jamais d'avance; mais qu'importait, apres
+tout? Les heures conquises, nombreuse ou rares, etaient au moins
+toujours des heures de jeunesse, de beaute, de plaisir, car Addhema
+redevenait la splendide courtisane d'autrefois, avec sa passion de feu
+et son attrait irresistible.
+
+Ici etait le don.
+
+Je vais vous dire la condition imposee en regard du don: la loi
+qu'elle ne pouvait enfreindre sous peine de souffrir mille morts.
+
+Addhema ne pouvait pas se livrer a un amant avant de lui avoir raconte
+sa propre histoire.
+
+Il fallait qu'au milieu d'un entretien d'amour elle amenat l'etrange
+recit que je vous fais ici, parlant de jeunes filles mortes, de
+chevelures arrachees et relatant avec exactitude les bizarres
+conditions de sa mort qui etait une vie, de sa vie qui etait une
+mort...
+
+J'emploie le passe, parce qu'elle manqua une fois a la loi de ses
+hideuses resurrections; et ce fut justement pendant qu'elle portait la
+blonde chevelure de notre mere. L'amour lui fit oublier son etrange
+devoir. Elle recut le baiser d'un jeune Serbe, beau comme le jour,
+avant d'avoir cherche et trouve l'occasion de placer l'histoire
+surnaturelle.
+
+L'esprit du mal l'etreignit au moment ou elle balbutiait des mots de
+tendresse, et le jeune Serbe recula d'horreur a la vue de sa maitresse
+rendue a son etat reel: un cadavre de vieille femme, decharne, glace,
+chauve et tombant en poussiere.
+
+Ce fut d'elle-meme, alors, qu'elle se revela, car, a ces heures du
+chatiment, tout vampire est force de dire la verite.
+
+Le Serbe entendit ces mots qui semblaient sortir de terre:
+
+--Tue-moi! Mon plus grand supplice est de vivre. L'heure est
+favorable, tue-moi. Pour me tuer, il faut me bruler le coeur!
+
+Le deuil recent qui etait dans la maison du magnat de Bangkeli,
+laissant un epoux inconsolable et deux petits enfants au berceau,
+avait fait grand bruit dans le pays. Le Serbe monta a cheval et vint
+trouver notre pere au milieu des fetes des funerailles.
+
+Notre pere prit avec lui tous ses parents, tous ses convives, et l'on
+se rendit au tombeau d'Uszel, car le cadavre de la vampire n'etait
+deja plus dans le logis du Serbe.
+
+Le tombeau d'Uszel fut demoli, et notre pere ayant fait rougir au
+feu son propre sabre, le plongea par trois fois et par trois fois le
+retourna dans le coeur d'Addhema la Bulgare.
+
+Nous grandimes, ma soeur et moi, dans le chateau triste et qui
+semblait vide. Les caresses maternelles nous manquaient, on nous
+bercait avec le recit de ces lugubres mysteres.
+
+Il y avait un chant qui disait:
+
+"Un jour pour un an, vingt-quatre heures pour trois cent soixante-cinq
+jours.
+
+"A la derniere minute de la derniere heure, la chevelure meurt, le
+charme est rompu, et la hideuse sorciere s'enfuit, vaincue, dans son
+caveau..."
+
+Ma soeur etait dans sa seizieme annee et j'allais avoir quinze ans,
+quand notre pere arbora la banniere rouge au plus haut des tours de
+Bangkeli. En meme temps, il envoya ses tzeques dans les logis de ses
+tenanciers, le long de la riviere; ils etaient quatre, l'un portait
+son sabre, le second son pistolet-carabine, le troisieme son dolman,
+le quatrieme son jatspka.
+
+Le soir, il y avait douze cent hussards equipes et armes autour de nos
+antiques murailles.
+
+Mon pere nous dit: prenez vos hardes, vos bijoux et vos poignards.
+
+Et nous partimes, cette nuit-la meme, en poste pour Trieste.
+
+Le regiment,--les douze cents tenanciers de mon pere formaient le
+regiment des hussards noirs de Bangkeli,--avait pris la meme route a
+cheval. Le rendez-vous etait a Trevise.
+
+L'archiduc Charles d'Autriche occupait Trevise avec son etat-major.
+Bonaparte avait accompli deja les deux tiers de cette foudroyante
+campagne d'Italie qui devait finir au coeur meme de l'Allemagne. Notre
+armee avait change quatre fois de chef et reculait, ne comptant plus
+les batailles perdues.
+
+Pourtant il y eut des fetes a Trevise, ou douze nouveaux regiments,
+arrives du Tyrol, de la Boheme et de la Hongrie, presentait un
+magnifique aspect, et le prince Charles jura d'aneantir les Francais a
+la premiere rencontre.
+
+Ma soeur et moi nous n'avions jamais vu que les rives sauvages de la
+Save et l'austere solitude du chateau. Pendant trois jours ce fut pour
+nous comme un reve. Le quatrieme jour, notre pere dit a ma soeur: "Tu
+vas etre la femme du comte Marcian Gregoryi."
+
+Ma soeur n'eut a repondre ni oui ni non; ce n'etait pas une question:
+c'etait une loi.
+
+Marcian Gregoryi avait vingt-deux ans. Il portait heroiquement son
+brillant costume croate. La veille meme, le prince Charles l'avait
+fait general. Il etait beau, noble, plus riche qu'un roi, amoureux et
+heureux.
+
+Ma soeur et lui furent maries le matin du jour ou Bonaparte
+franchissait le Tagliamento; le lendemain eut lieu la grande bataille
+qui tua l'archiduc dans ses esperances et dans sa gloire, en ouvrant
+aux Francais le passage du Tyrol.
+
+Nous fumes separees de notre pere. Le comte Marcian Gregoryi veillait
+sur nous.
+
+Notre nuit se passa dans une auberge des environs d'Udine. Ma chambre
+etait separee par une simple cloison de celle ou devaient dormir les
+jeunes epoux.
+
+Vers minuit, j'entendis la voix de ma soeur qui s'elevait ferme et
+dure. Je crus d'abord que c'etait une autre femme, car je ne lui
+connaissais pas cet accent imperieux.
+
+Elle disait:
+
+--Comte, je n'ai point de haine contre vous. Vous etes brave, vous
+devez avoir rencontre nombre de femmes pour admirer votre taille noble
+et votre beau visage. J'ai obei a mon pere, qui est mon maitre et
+qui m'a dit: Celui-la sera ton mari... Mais mon pere, en partant, de
+Bangkeli, m'avait dit aussi: Prends ton poignard. Mon poignard est
+dans ma main. C'est ma liberte. Si vous faites un pas vers moi, je me
+tue.
+
+Marcian Gregoryi supplia et pleura.
+
+Sais-je pourquoi j'etais du parti de Marcian contre ma soeur?...
+
+--Oh! s'interrompit-elle en passant ses doigts effiles dans les
+cheveux de Rene, il ne faut pas etre jaloux! Voila bien longtemps que
+Marcian Gregoryi est mort.
+
+A la fin de ce mois, qui etait mars 1797, les Francais, nous chassant
+toujours devant eux, entrerent dans Trieste.
+
+Nous etions toutes les deux, ma soeur et moi, le 24 mars, le 6
+germinal, comme ils disaient alors, dans une maison de campagne situee
+a une lieue de la Chiuza.
+
+Le soir, ma soeur vint me trouver. Jamais je ne l'avais vue si belle.
+Sa parure etait eblouissante, et il y avait des eclairs d'orgueil dans
+ses yeux.
+
+Elle m'embrassa du bout des levres et me dit adieu.
+
+Je n'eus pas le temps de l'interroger. Deux minutes apres, le galop
+de son cheval soulevait des flots de poussiere sur la route, et de ma
+fenetre je pouvais suivre sa course folle, qui allait deja se perdant
+dans la nuit.
+
+Au lointain et dans differentes directions, on entendait la canonnade.
+
+Yanusza, notre nourrice a toutes deux, c'est cette vieille femme qui
+vous a introduit ici ce soir, monta dans ma chambre et s'accroupit sur
+le seuil.
+
+--La fille ainee de mon maitre est sur le chemin de sa mort!
+gemit-elle les larmes aux yeux.
+
+Elle imposa silence a mes questions. Un grand bruit de chevaux se
+faisait dans la cour.
+
+La voix eclatante de Marcian Gregoryi commanda: "Au galop!" Et pour la
+seconde fois la route disparut derriere les tourbillons de poussiere.
+
+Marcian Gregoryi suivait la meme direction que ma soeur.
+
+A quelques lieues de la, il y avait une tente toute simple, piquee au
+coin d'un bouquet de frenes et entouree par les feux d'un bivouac.
+
+Au-devant de la tente, des officiers generaux francais s'entretenaient
+a voix basse.
+
+A l'interieur, un jeune homme de vingt-six ans, pale, maigre, chetif,
+coiffant de cheveux plats un front puissant, dormait la tete appuyee
+sur une carte pointee. Une lettre signee "Josephine" etait ouverte sur
+la table et portait la marque de la poste de France.
+
+Celui-la pouvait dormir; il avait terriblement travaille depuis le
+lever du soleil.
+
+Une armee tout entiere le gardait, soldats et generaux; il etait
+l'espoir et la gloire de la republique francaise, victorieuse de
+l'univers.
+
+Il avait nom Napoleon Bonaparte, il pouvait sommeiller en paix. Pour
+arriver jusqu'a lui, l'ennemi devait passer sur les corps de trente
+mille hommes.
+
+Pourtant, il fut eveille tout a coup par une main qui se posa sur son
+epaule. Un homme qu'il ne connaissait pas,--un ennemi,--etait debout
+devant lui, le sabre a la main.
+
+Un homme grand, fort, jeune, doue au degre supreme de la male beaute
+de la race magyare et dont les yeux parlaient un terrible langage de
+colere et de haine.
+
+--General, dit-il froidement, je suis le comte Marcian Gregoryi; mes
+peres etaient nobles avant la naissance du Christ, notre sauveur; il
+n'y a jamais eu dans ma maison que des soldats. Je ne saurais pas
+assassiner. Je vous prie de prendre votre epee afin de vous defendre,
+car ma femme m'a trahi pour vous, et il faut que l'un de nous meure.
+
+L'heure ou l'on s'eveille est faible, mais Bonaparte n'eut pas peur,
+car il n'appela point, quoiqu'on entendit autour de la tente le
+murmure des gens qui veillaient.
+
+S'il eut appele, il etait mort, car il y avait bien pres de la pointe
+du sabre de Marcian Gregoryi a sa poitrine.
+
+--Vous vous trompez ou vous etes fou, repondit-il. Je ne connais pas
+votre femme.
+
+Il ajouta, ramenant la lettre ouverte d'un geste calme:
+
+--Il n'est pour moi qu'une femme, c'est ma femme.
+
+--General, repliqua Marcian, vous mentez!
+
+Et sans perdre sa position d'homme pret a frapper, il tira de son sein
+une lettre egalement ouverte qu'il presente a Bonaparte.
+
+La lettre etait ecrite en francais; ma soeur et moi, comme presque
+toutes les nobles hongroises, nous parlions le francais des l'enfance,
+aussi bien que notre langue maternelle.
+
+La lettre etait adressee a Marcian Gregoryi et disait:
+
+"Monsieur le comte,
+
+"Vous ne me reverrez jamais. Un caprice de mon pere m'a jetee dans vos
+bras; vous ne m'avez pas demande si je vous aimais avant de me prendre
+pour femme. Cela est indigne d'un homme de coeur, indigne aussi d'un
+homme d'esprit, Vous etes puni par votre peche meme.
+
+"Une seule chose aurait pu me soumettre a vous: la force. J'aime la
+force. Si mon mari m'eut violemment conquise au lendemain des noces,
+j'aurais ete peut-etre une femme soumise et agenouillee.
+
+"Vous avez ete faible, vous avez recule devant mes menaces. Je n'aime
+pas ceux qui reculent; je meprise ceux qui cedent. Je m'appartiens; je
+pars.
+
+"Ne prenez point souci de me chercher. Il est un homme qui jamais
+n'a recule, jamais cede, jamais faibli: le vainqueur de toutes vos
+defaites, jeune comme Alexandre le Grand et destine comme lui a mettre
+son talon sur le front du genre humain.
+
+"J'aime cet homme et je l'admire de toute la haine, de tout le dedain
+que j'ai pour vous. Je vous le repete, ne me cherhez point, a moins
+que vous n'osiez me suivre sous la tente de general Bonaparte!"
+
+C'etait signe du nom de ma soeur.
+
+Le general francais lut la lettre jusqu'au bout. Peut-etre esperait-il
+qu'un de ses lieutenants entrerait par hasard sous sa tente, mais il
+ne prit pas une seconde de plus qu'il ne fallait pour lire la lettre.
+
+--Monsieur le comte, dit-il, et sa voix etait aussi calme que son
+regard, je vous faciliterai, si vous le voulez, les moyens de sortir
+de mon camp. J'ai oui dire que la jalousie etait une demence: je vous
+repete que je ne connais pas votre femme.
+
+--Et moi, je te repete que tu mens! grinca Gregoryi entre ses dents
+serrees.
+
+En meme temps le doigt de sa main gauche, etendu convulsivement,
+montrait la seconde porte de la tente, placee derriere Bonaparte.
+
+Celui-ci se retourna et vit une femme merveilleusement belle,
+portant l'opulent costume des magyares et coiffee de cheveux blonds
+incomparables ou couraient de longues torsades de saphirs.
+
+Un cri s'echappa de sa poitrine, car il se vit perdu, cette fois, et
+tue par la presence meme de cette femme.
+
+Le reste fut plus rapide que l'eclair.
+
+Marcian Gregoryi n'etait pas homme a lacher sa proie. Il avait demande
+le combat, on lui refusait le combat, et de maitre qu'il etait, de par
+son sabre nu, un retard d'une seconde allait le faire esclave.
+
+Le cri du general francais allait amener cent epees.
+
+Marcian Gregoryi visa le coeur de son rival et frappa un coup de
+pointe a bras raccourci.
+
+Mais avant que le sabre aigu, lance de maniere a traverser de part
+en part cette frele poitrine, eut accompli la moitie de sa route, un
+mouvement convulsif du bras le retint.
+
+Un eclair avait illumine le demi-jour de la tente; une explosion avait
+retenti.
+
+Le sabre s'echappa des mains de Gregoryi, qui tomba foudroye.
+
+Ma soeur aussi avait vise. La balle de son pistolet, en fracassant le
+crane de son mari, preservait les jours du general Bonaparte.
+
+Officiers, generaux, soldats entrerent de tous cotes a la fois pour
+voir Bonaparte debout, un peu pale mais froid ayant a sa droite un
+homme baigne dans son sang, a sa gauche cette femme eblouissante, dont
+le sein demi-nu palpitait et qui tenait encore a la main son pistolet
+fumant.
+
+--Citoyens, dit Bonaparte, vous arrivez un peu tard. Veillez mieux a
+l'avenir. Il parait que la tente de votre general en chef n'est pas
+bien gardee.
+
+Et, pendant que l'assistance consternee restait muette, il ajouta:
+
+--Je m'etais endormi; j'avais eu tort, car nous avons de la besogne.
+On m'a eveille... Citoyens, que cet homme soit panse avec beaucoup
+de soins, s'il vit encore; s'il est mort, qu'il soit enterre
+honorablement: ce n'est pas un assassin.
+
+Il renvoya d'un geste ceux qui l'entouraient, et dit encore:
+
+--Citoyens, tenez-vous prets. Tout a l'heure je vais rassembler le
+conseil.
+
+On emporta le corps de Marcian Gregoryi, qui ne respirait plus.
+
+Ma soeur resta seule avec le general Bonaparte.
+
+Vous n'avez fait que l'entrevoir, et sept annees ont passe sur sa
+beaute. Je ne connais aucune femme qui puisse lui etre comparee.
+
+Elle etait alors cent fois plus belle, et certes, celui qu'elle venait
+de sauver ne devait point la voir avec les yeux de l'indifference.
+
+Le general Bonaparte avait une large et belle montre de Geneve, posee
+sur les cartes qui couvraient sa table de travail.
+
+Il la consulta et dit:
+
+--Madame, parlez vite, et tachez de vous justifier...
+
+--Cela vous etonne? s'interrompit ici Lila repondant a un geste de
+surprise que Rene n'avait pu retenir.
+
+Rene n'avait pas cesse un instant d'ecouter avec un interet etrange.
+
+--Oui, murmura-t-il, cela m'etonne. Votre recit s'empare de moi parce
+que je le crois vrai... Cette femme va vers Georges Cadoudal comme
+elle allait a Bonaparte...
+
+--Non, l'interrompit Lila sechement.
+
+Sa paupiere rapidement baissee cacha l'eclair qui, malgre elle,
+s'allumait dans ses yeux. Sa bouche seule exprima une nuance de
+dedain.
+
+Elle ajouta d'un accent reveur:
+
+--Ne comparez point; il n'y a pas de comparaison possible. Georges
+Cadoudal peut n'etre pas un homme vulgaire, Bonaparte est un geant.
+La haine est plus clairvoyante que vous ne croyez, et ma soeur hait
+d'autant plus qu'elle admire davantage. L'aimant qui l'attirait vers
+Bonaparte, c'etait la gloire; la force qui l'entraine vers Cadoudal,
+c'est la vengeance.
+
+Laissez-moi poursuivre, je vous prie, car j'ai fini et j'ai hate
+d'arriver a ce qui nous regarde.
+
+Ma soeur refusa de se justifier; elle etait venue avec d'autres
+esperances. Peut-etre le dit-elle, car je n'ai jamais rencontre de
+coeur plus hardi que le sien.
+
+Ses paroles glisserent sur une oreille de marbre.
+
+Ses regards, auxquels rien ne resiste, s'emousserent contre des
+paupieres baissees.
+
+Je ne peux pas raconter en detail ce qui se passa. Ma soeur ne me
+l'a jamais dit. J'ai devine son silence; j'ai traduit l'eclair de sa
+prunelle et le tremblement de sa levre bleme.
+
+Ma soeur ne pardonnera jamais.
+
+L'aiguille marcha l'espace de deux minutes sur la montre, puis le
+general Bonaparte appela de nouveau, disant:
+
+--Citoyens, prenez place, le conseil va s'ouvrir.... Je donne l'ordre
+que Mme la comtesse Marcian Gregoryi soit reconduite, sous escorte,
+aux avant-postes autrichiens.
+
+
+
+
+XII
+
+LA CHAMBRE SANS FENETRE
+
+
+--Dans l'armee du prince Charles, poursuivit Lila, nul ne sut comment
+etait mort le general comte Marcian Gregoryi. Ma soeur et moi nous
+entrames au couvent de Varasdin.
+
+Il etait occupe par des religieuses cloitrees de l'ordre de
+Saint-Vladimir, mais il n'y a ni murailles assez hautes ni verrous
+assez solides pour arreter la volonte de ma soeur.
+
+Pendant la courte et victorieuse campagne du Tyrol, Bonaparte courut
+des dangers que l'histoire ne racontera pas, sauf deux ou trois qui
+apparaissent comme des chapitres de roman au milieu de la grande
+epopee de sa vie.
+
+La main de la comtesse Marcian Gregoryi etait la.
+
+Notre pere mourut vers cette epoque, et ma soeur devint maitresse de
+ses actions. Je ne savais pas lui resister. Elle me dominait, moi,
+pauvre jeune fille, de toute la hauteur de sa haine.
+
+Nous possedions aux bords de la Save des domaines, grands comme une
+province; tous nos biens furent vendus, mais, une chose inexplicable,
+ma soeur garda le champ sterile ou etait situe le tombeau de la
+vampire d'Uszel.
+
+Ce champ desole lui appartient encore.
+
+Nous partimes pour la France apres le traite de Campo-Formio. Au
+milieu des triomphes qui accueillirent a Paris Bonaparte vainqueur, il
+y eut un regard ennemi qui le suivait comme une malediction.
+
+Un homme se dressa bientot en face du jeune general rayonnant de
+gloire, un homme qui semblait avoir jure d'arreter brusquement l'essor
+de sa fortune. C'etait le directeur Rewbell, ce puritain arrogant qui
+recitait ses litanies genevoises avec un accent d'Alsace. Rewbel avait
+une Egerie pour le soutenir dans cette lutte inegale de la mediocrite
+contre le genie. Dans une villa situee sur les hauteurs de Passy
+demeurait une jeune femme dont la reputation de beaute inouie
+grandissait, malgre la silencieuse retraite ou elle cachait sa vie.
+Chaque soir le puritain Rewbell la venait visiter.
+
+Ma soeur, la brillante comtesse Gregoryi, s'etait faite la maitresse
+de l'avocat de Colmar pour assouvir sa haine.
+
+Semblable a l'aigle qu'on voudrait enlacer dans une toile d'araignee,
+Bonaparte brisa d'un seul soubresaut les fils de ces petites
+intrigues, et l'Egypte epouvantee vit un matin l'armee francaise
+couvrir ses rivages.
+
+La villa de Passy ou Rewbell s'introduisait de nuit redevint
+solitaire. Un navire anglais nous conduisit a Alexandrie.
+
+Tous ceux qui doivent eblouir ou dominer le monde ont une etoile, cela
+est certain. L'etoile de Bonaparte m'est apparue en Egypte, ou il
+aurait du mourir cent fois.
+
+Ma soeur, infatigable, employait ses jours et ses nuits a dresser des
+pieges toujours inutiles.--Et lui allait son chemin historique, ne
+sachant meme pas qu'il foulait aux pieds la mine creusee sur son
+passage.
+
+Que dire? Je devenais une femme, il grandissait a mes yeux semblable
+a un dieu. Ce n'etait pas de l'amour: j'avais trop bien conscience de
+l'enorme intervalle qui s'elargissait entre nous; et d'ailleurs il est
+des destinees: mon coeur vous attendait et ne devait battre que pour
+vous.
+
+Non, ce n'etait pas de l'amour. Il y avait en moi pour lui une
+admiration craintive et respectueuse. Je ne sais comment vous dire
+cela, Rene; il se melait au culte qui me prosternait a ses genoux une
+secrete horreur. Je suis la fille d'une morte.
+
+Je vois partout cette terrible chose qui a nom le vampirisme: ce don
+de vivre aux depens du sang d'autrui. Et avec quoi sont faites toutes
+ces gloires, sinon avec du sang?
+
+Avec du sang, dit-on, les hermetiques creaient de l'or; il leur en
+fallait des tonnes. La gloire, plus precieuse que l'or, en veut des
+torrents.
+
+Et sur ce rouge ocean un homme surnage, vampire sublime, qui a
+multiplie sa vie par cent mille morts.
+
+Je desertai dans mon ame la cause de ma soeur. Peut-etre y avait-il
+un charme secret a proteger d'en bas, moi si faible, la marche
+providentielle de ce geant. Je le protegeai, voila le vrai: la Fable
+raconte en souriant ce que put pour le lion roi le plus humble des
+animaux.
+
+Je le protegeai dans ces longues marches au travers des sables de
+l'Egypte. Je le protegeai pendant la traversee, et lorsqu'il livra
+cette autre bataille, au conseil des Cinq-Cents, bataille ou le
+sang-froid sembla un instant l'abandonner, je le protegeai encore.
+
+Il y eut la un moment, je vous le dis, ou ses fameux grenadiers
+n'aurait pas su le defendre. Et malheur a qui se laisse defendre trop
+souvent par des soldats ailleurs que dans la plaine, ou est la place
+des soldats!
+
+Ma soeur se demandait si quelque demon protegeait la vie de cet homme.
+Sa conspiration s'obstinait, infatigable.
+
+Le 10 octobre de l'annee 1800, ma soeur mit un poignard dans la main
+de Giuseppe Ceracchi, jeune sculpteur deja celebre, dont elle avait
+enivre l'ame chevaleresque. Arena, Demerville et Topino-Lebrun avaient
+jure que Bonaparte ne verrait pas la fin de la representation des
+_Horaces_, qu'on donnait ce soir-la.
+
+Un billet d'une ecriture inconnue prevint le general Lannes.
+
+J'ai pleure sur la mort de Ceracchi.--Mais Bonaparte fut sauve.
+
+Trois mois apres, le 24 decembre, au moment ou le carrosse du premier
+consul tournait le coin de la rue Saint-Nicaise pour prendre la rue
+de Rohan qui devait le conduire a l'Opera, un jeune garcon cria au
+cocher: "Au galop, si tu veux sauver ta vie!"
+
+Le cocher epouvante fouetta ses chevaux, qui franchirent dans leur
+course rapide, un obstacle place en travers de la voie.
+
+L'obstacle etait la machine infernale! Faut-il vous dire qui etait le
+jeune garcon?
+
+Depuis lors j'ai veille.
+
+Je vous donne ici le secret de ma vie, Rene, car je ne me defendrais
+pas contre ma soeur. D'un mot vous pouvez me perdre.
+
+En combattant ma soeur, j'ai sans cesse sauvegarde ses jours. Je ne
+l'aime pas; elle m'epouvante, mais elle reste sacree pour moi et je
+me coucherais en travers du seuil de la chambre ou elle dort pour
+garantir son sommeil.
+
+Avant d'etre arretes, Moreau et Pichegru ont recu des avertissements:
+c'est moi qui les ai avertis.
+
+Ils ont passe outre, ils se sont perdus...
+
+--Que voulez-vous de moi? demanda Rene de Kervoz apres un long
+silence.
+
+--Le moyen de sauver le frere de votre mere, sans compromettre la
+surete du premier consul. Je veux avoir une entrevue avec Georges
+Cadoudal.
+
+Rene resta muet.
+
+--Vous n'avez pas confiance en moi, murmura Lila avec tristesse.
+
+--J'aurais confiance en vous pour moi, repliqua le jeune Breton. Ce
+que vous avez fait jusqu'ici est bien fait, et dans votre histoire que
+j'ai ecoutee sans en perdre une parole, j'ai vu l'energie d'une ame
+droite et haute. Mais les secrets de mon oncle ne m'appartiennent pas.
+
+Elle se leva souriante.
+
+--Qu'il en soit donc selon votre volonte, dit-elle. J'ai donne deja,
+ce soir, et c'est pour vous, uniquement pour vous, a cet homme, que je
+ne connais pas, une partie des heures precieuses qui devaient etre
+a nous tout entieres: a nous, j'entends a notre amour; je vous ai
+explique tout ce que vous vouliez savoir; il n'y a plus pour vous de
+mystere dans l'etrange aventure de la maison isolee ou vous entendites
+pour la premiere fois parler des Freres de la Vertu.... Et notez bien
+qu'en faisant cela, je ne vous ai point livre ma soeur. Ma soeur est
+de celle qu'on n'attaque pas sans folie. Quiconque irait contre elle
+serait brise. Elle aussi a son etoile!
+
+Elle frappa dans ses mains doucement et poursuivit:
+
+--La confiance viendra quand vous aurez vu jusqu'ou va pour vous ma
+tendresse. En attendant, plus un mot sur ces matieres qui nous ont
+vole toute une soiree de bonheur. Minuit va sonner. Donnez-moi votre
+main, Rene, et mettons en action tous deux le beau refrain des
+etudiants de l'Allemagne: Rejouissons-nous pendant que nous sommes
+jeunes...
+
+Tandis qu'elle parlait, une draperie s'ouvrait lentement, laissant
+voir une autre piece ou des bougies rosees epandaient une suave
+lumiere.
+
+Au milieu de cette seconde chambre, une table etait servie portant une
+elegante collation.
+
+Au fond, on voyait une alcove entr'ouverte ou le lit etait demi-cache
+derriere les ruisselantes draperies de la mousseline indienne.
+
+Deux sieges seulement etaient places aupres de la table. Il y avait
+partout des fleurs et le feu doux qui brulait dans l'atre exhalait
+d'odorantes vapeurs.
+
+Quand Rene franchit le seuil de cette chambre, Lila lui sembla plus
+belle.
+
+Mais il y avait en lui je ne sais quelle crainte vague qui glacait la
+passion. Le recit bizarre qu'il venait d'entendre miroitait aux yeux
+de sa memoire. Lila avait conduit ce recit avec un charme que nous
+n'avons pu rendre, et cependant Rene restait tourmente par un doute
+qui avait sa source dans l'instinct plus encore que dans la raison.
+
+Chose singuliere, dans ce recit, ce qui l'avait frappe le plus
+fortement, c'etait l'episode nuageux de la vampire. Rene eut repondu
+par un sourire de mepris a quiconque lui aurait demande s'il croyait
+aux vampires femelles ou males.
+
+Et pourtant son idee ne pouvait le detacher de cette image
+saisissante, malgre son absurdite: la morte chauve, couchee dans ce
+tombeau depuis des siecles, et qui se reveillait jeune, ardente,
+lascive, des qu'une chevelure vivante, humide encore de sang chaud,
+couvrait l'horrible nudite de son crane.
+
+Il regardait l'ebene ondoyant de ces merveilleux cheveux noirs qui
+couronnaient le front de Lila, ce front etincelant de jeunesse et de
+charme, et il se disait:
+
+--Celles a qui la mort arrachait leurs chevelures etaient ainsi!
+
+Et il fremissait.
+
+Mais le frisson penetrait jusqu'a la moelle de ses os, quand il avait
+cette autre pensee qu'il essayait en vain de chasser:
+
+--Et la morte etait ainsi egalement quand elle avait arrache leurs
+chevelures!
+
+La morte! la vampire! tantot brune, tantot blonde, selon que sa
+derniere victime avait eu des cheveux de jais ou d'or!
+
+Lila versa dans les verres le contenu d'un flacon de tokay, topaze
+liquide qui remplit de fauves etincelles le cristal de Boheme aux
+exquises broderies.
+
+Ils tremperent ensemble leurs levres dans ce nectar, puis Lila voulut
+faire l'echange des coupes et dit:
+
+--C'est mon pays qui produit cette liqueur des princes et des reines.
+A l'endroit ou la Save, toujours chretienne, va se perdre dans le
+Danube qui va finir, musulman, a Semlin, pres de Belgrade, les jeunes
+filles chantent la ballade de l'Ambre, tandis que chaque amant cueille
+une perle de tokay sur la levre de sa maitresse, dans un souriant
+baiser.
+
+Une larme d'or tremblait sur le corail de sa bouche. Rene la but et
+il lui sembla que cette goutte d'ambroisie etait l'ivresse meme et la
+volupte.
+
+Ses tempes battaient, son coeur se serrait en un spasme fait
+d'angoisses et de delices.
+
+Il regarda Lila, dont les grands yeux languissaient alteres de
+caresses.
+
+Elle etait belle comme ces reves du paradis oriental dont la vapeur
+d'opium ouvre les portes. Autour d'elle s'epandait un rayonnement
+surnaturel. Ses longues paupieres laissaient sourdre d'etincelantes
+prieres.
+
+Rene luttait encore. Il essaya de prononcer le nom d'Angele dans son
+ame.
+
+Mais ce vin etait la passion, l'oubli, la folie. Il brillait comme une
+flamme dans les coupes diamantees, comme une flamme il brulait.
+
+--Encore une perle sur tes levres, murmura-t-il, et puisse la fievre
+adoree de ce beau songe n'avoir jamais, jamais de reveil!
+
+Lila remplit les coupes de nouveau. De nouveau leurs bouches se
+toucherent. Rene, defaillant, chancela sur son siege; Lila le retint
+d'une etreinte soudaine.
+
+--Et tu n'as pas confiance en moi! dit-elle.
+
+Rene vit ses yeux tout pleins de belles larmes.
+
+--Je t'aime! balbutia-t-il, oh! je t'aime!
+
+Puis, exalte jusqu'au delire:
+
+--Ne m'as-tu pas dit ce que tu veux? Ta pensee n'est-elle pas celeste
+comme ta beaute? Tu es l'ange place ici-bas par la clemence de
+Dieu pour combattre le demon. Je veux te donner tout, jusqu'a ma
+conscience! Georges Cadoudal est un heros, frappe d'aveuglement; tu
+le sauveras a cause du sang de mes veines qui est en lui, mais tu
+l'empecheras de tuer le destin de ce siecle. Je remets sa vie entre
+tes mains. Ensuite...
+
+Et il parla, donnant le secret de la retraite qui permettait au
+conspirateur breton de rester cache en se montrant et d'errer dans
+Paris comme ces loups-garous des temps legendaires qui avaient une
+taniere magique.
+
+Lila obeit; elle ecouta, et chaque parole prononcee se grava dans sa
+memoire.
+
+Les bougies rosees allaient s'eteignant. Une lampe de nuit, pendue au
+plafond, eclaira seule, bientot, la solitude de cette chambre,
+naguere si gaiement voluptueuse, et qui maintenant empruntait a ces
+tremblantes clartes un aspect presque funebre.
+
+Les rideaux de mousseline pendaient immobiles, protegeant l'alcove
+fermee.
+
+Dans l'alcove, Rene de Kervoz dormait,--seul.
+
+Depuis combien de temps?
+
+La table etait desservie, le feu mourait dans l'atre.
+
+On entendait au dehors des bruits meles, lointains, comme le grand
+murmure d'une ville eveillee.
+
+Et plus pres, certes, c'etait une illusion, car les oiseaux de jardins
+ne chantent pas la nuit, on entendait comme un concert de petits
+oiseaux babillards.
+
+Il faisait nuit, nuit noire.
+
+Mais, chose singuliere, par la porte close placee vis-a-vis de
+l'alcove, une lueur brillante passait entre le sol et les battants.
+
+Vous eussiez dit le reflet d'un rayon de soleil.
+
+C'etait par cette porte que Lila et Rene etaient entres dans la
+chambre de la collation.
+
+Etait-ce le jour au dehors? Dans cette piece bizarre il n'y avait
+nulle apparence de fenetre.
+
+Combien y avait-il de temps que Rene dormait?
+
+C'avait ete, il faut l'expliquer, un long reve plutot qu'un sommeil,
+un reve delicieux, enivre, adorable,--puis fievreux,--puis triste,
+morne, plein d'epouvantes lugubres.
+
+Rene pensait, vaguement, mais toujours.
+
+Il entendait, il voyait, ou bien peut-etre croyait-il entendre et
+voir.
+
+Ainsi sont les reves, qu'ils s'appellent heureux songes ou cauchemars
+horribles.
+
+Qu'elle etait belle, jeune, ardente, divine! Quelles cheres paroles
+echangees! Et quels silences plus eloquents mille fois que les
+paroles!
+
+C'etait la premiere heure.
+
+Rene se souvenait de l'avoir contemplee endormie, sa tete charmante
+baignee de cheveux noirs et appuyee sur son bras nu.
+
+Puis il y avait eu un intervalle de vrai sommeil sans doute, dont il
+ne gardait ni sentiment ni memoire.
+
+Puis une sorte de reveil; un baiser acre et dur, une voix cassee qui
+disait;
+
+--Je n'ai jamais aime que toi: tu ne mourras pas!
+
+Ces paroles lui restaient dans l'esprit; il les entendait sans cesse
+comme un obstine refrain.
+
+Quelle signification avaient-elles?
+
+Puis encore... Mais qui s'etonnerait de l'absurdite d'un reve?
+
+Chacun sait bien d'ailleurs que les impressions recues dans l'etat de
+veille reviennent troubler le sommeil.
+
+C'etait cette hideuse histoire de la vampire d'Uszel, ce cadavre
+chauve qui vivait de jeunes chevelures.
+
+Lila, la grace incarnee, l'enchanteresse, Lila etait le cadavre.
+
+Rene la voyait changer dans son sommeil, changer rapidement et passer
+par toutes les degradations successives qui separent la vie exuberante
+de la mort,--de la mort affreuse, cachant sa ruine au fond d'une
+tombe.
+
+Cette joue veloutee avait tourne au livide, puis les ossements avaient
+perce la chair rongee.
+
+Mais pourquoi tenter l'impossible? Ce que Rene avait vu, nulle plume
+n'oserait le dire.
+
+Un fait seulement doit etre note, parce qu'il se rattachait a l'idee
+fixe de Rene.
+
+Tandis que s'operait, sous ses yeux, cette transformation redoutable,
+la chevelure noire, la splendide chevelure allait se detachant avec
+lenteur, comme un parchemin colle qui se racornirait au feu.
+
+Il y eut d'abord une sorte de fissure faisant le tour du front et se
+relevant aux tempes. La peau dessechee grincait, laissant a decouvert
+un crane affreux...
+
+Rene voulait fuir, mais son corps etait de plomb.
+
+Il voulait crier; sa gorge n'avait plus de voix.
+
+Elle se leva,--Lila,--faut-il encore la nommer ainsi? Ses jambes,
+sonores comme celles d'un squelette, se choquerent et produisirent ce
+bruit qui fige le sang dans les veines.
+
+La chevelure tenait encore au sommet du crane.
+
+Elle s'approcha du foyer. La chevelure y tomba et rendit une noire
+fumee.
+
+Rene ne vit plus rien, sinon une forme inerte, couchee en travers du
+tapis qui etait devant l'atre.
+
+Une voix qui sortait on ne sait d'ou, de partout, de nulle part, dit
+dans un cri d'agonie:
+
+--Yanusza au secours!
+
+La vieille femme qui parlait latin parut. Elle vint jusqu'au lit,
+ricanant et murmurant des mots incomprehensibles.
+
+En passant, elle poussa du pied la masse couchee qui sonna le sec.
+
+La vieille femme se pencha au-dessus de Rene et lui tata brutalement
+le coeur.
+
+--Pourquoi n'a-t-elle pas tue celui-la? dit-elle.
+
+Au contact de ces doigts rudes et froids, Rene fit un effort desespere
+pour recouvrer l'usage de ses muscles; mais il resta paralyse.
+
+La vieille femme ota le couvert sans se presser.
+
+Puis elle etendit la nappe sur le parquet et fit glisser en grondant
+la masse qui craquait jusqu'au centre de la toile, dont elle noua les
+quatre bouts.
+
+Cela forma un paquet, bruyant comme un sac qu'on remplirait de jouets
+d'ivoire.
+
+Elle le jeta sur ses epaules et se retira, courbee sous le fardeau.
+
+L'avant-dernier bruit que Rene entendit fut celui du pene forcant la
+serrure; le dernier, le grincement de deux solides verrous que l'on
+fermait au dehors.
+
+Quand Rene s'eveilla enfin, car il s'eveilla, il avait la tete lourde
+et toutes les articulations endolories, comme il arrive parfois apres
+un grand exces de table.
+
+Le soir precedent, pourtant, il n'avait rien mange; tout au plus
+avait-il vide deux fois ce fameux verre de Boheme content l'ambroisie
+hongroise: le vin de Tokai.
+
+Sa premiere pensee fut pour Angele, et il eut comme une grande
+joie qui impregna tout son etre en sentant qu'il l'aimait autant
+qu'autrefois.
+
+Sa seconde pensee fut pour Lila, et il ressentit, pendant le quart
+d'une minute, ce voluptueux affaissement qui avait ete le commencement
+de son sommeil.
+
+Mais au travers de ces vagues delices, un frisson vint qui glaca la
+moelle de ses os:
+
+Le souvenir de son reve...
+
+Etait-ce un reve?
+
+Comment expliquer autrement que par un reve la folie noire de ces
+confuses aventures?
+
+Et pourtant il etait la, dans ce lit.
+
+Ou avait fui Lila?
+
+A la lueur vacillante de la lampe, il consulta sa montre qui etait sur
+la table de nuit. Sa montre marquait onze heures.
+
+Il la crut arretee. Il l'approcha de son oreille; elle marchait...
+
+Onze heures! Il etait bien sur d'avoir entendu les douze coups de
+minuit, au moment ou finissait le recit de Lila.
+
+Il etait donc onze heures du matin!
+
+Mais alors, ces tenebres qui l'environnaient?...
+
+Etait-il donc vraiment dans le sombre pays de l'impossible?
+
+Il sauta hors du lit. Ses habits etaient la, epars et jetes sur le
+plancher. Il ne se souvenait point de les avoir otes.
+
+Comme il commencait sa toilette, son regard tomba sur la raie
+lumineuse qui passait sous la porte. Il eut froid, et ses yeux firent
+vitement le tour de la chambre, cherchant une fenetre.
+
+La chambre n'avait point de fenetre.
+
+Pour la premiere fois, l'idee de captivite naquit en lui.
+
+Mais c'etait si invraisemblable! en plein Paris!
+
+Il eut honte de lui-meme et sourit avec mepris en disant:
+
+--C'est la suite du reve!
+
+Il s'habilla, ne voulant plus voir cette raie lumineuse qui mentait,
+ne voulant point entendre ces bruits du dehors, ne voulant ni
+comprendre, ni penser, ni raisonner.
+
+Il y a des choses extravagantes auxquelles on ne peut pas croire.
+
+Quand il fut habille, il essaya, mais en vain, d'ouvrir la porte. Une
+sueur glacee baigna ses tempes.
+
+Il appela. Dans cette chambre, la voix assourdie semblait frapper les
+parois et retomber etouffee.
+
+Personne ne lui repondit.
+
+Il monta sur la table et decrocha la lampe ou l'huile allait manquer.
+
+Il chercha une issue.--La chambre n'avait point d'issue.
+
+Comme il revenait vers le foyer, un objet frappa sa vue; un lambeau
+de peau parcheminee a laquelle adheraient des cheveux noire a demi
+brules.
+
+Il s'affaissa lui-meme sur le parquet, le coeur etreint par une
+terreur extravagante et pensant:
+
+--La vampire!... Mon reve serait-il une verite?
+
+La lampe jeta une grande lueur et eclaira au-dessus de la cheminee
+un ecusson, timbre de la couronne comtale, autour duquel courait la
+devise: _In vita mors, in mors vita_.
+
+Puis la lampe s'eteignit.
+
+Rene appuya ses deux mains contre son coeur revolte.
+
+Ses oreilles tintaient ce mot:
+
+--La vampire! la vampire!
+
+Et comme il cherchait des objections dans sa raison aux abois, se
+disant: "Aurait-elle ose me raconter, elle-meme sa propre histoire?"
+sa memoire lui repondit:
+
+--C'est la loi! Elle a obei a la loi de son infernale existence en me
+racontant sa propre histoire!
+
+Il poussa un horrible cri, et, sautant sur ses pieds, il se rua contre
+la porte avec folie. La porte etait solide comme un mur.
+
+Pendant une heure il s'epuisa en vains efforts. Quand il tomba enfin,
+brise, il lui sembla qu'une levre humide et glacee s'appuyait sur
+sa bouche, et il perdit le sentiment, comme le clocher de
+Saint-Louis-en-l'Ile carillonnait _l'Angelus_ de midi.
+
+
+
+
+XIII
+
+LE SECRETAIRE GENERAL
+
+
+Deux jours apres, c'est-a-dire le 3 mars de cette meme annee 1804,
+tout Paris restait en grand emoi par rapport a la conspiration
+Moreau-Pichegru-Cadoudal, qui avait ete, disait-on, si pres de
+reussir. Le secretaire general de la prefecture de police recut avis,
+vers la tombee de la nuit, qu'un homme insistait pour parler en secret
+a M. Dubois. Moreau et Pichegru etaient sous les verrous, mais Georges
+Cadoudal demeurait libre, et toutes les mesures prises pour decouvrir
+sa retraite avaient echoue.
+
+Le citoyen Dubois, qui devait etre comte d'empire, tenait la
+prefecture de police depuis le 18 brumaire; il avait fait de son mieux
+dans les affaires du Theatre-Francais et du Carousel, neanmoins le
+premier consul avait de lui une idee assez mediocre et ne le regardait
+point comme un sorcier, au contraire.
+
+Il y avait, en ce temps-la, plus de polices encore que nous ne l'avons
+dit, et la police, de M. le prefet etait tres severement controlee:
+d'abord par la police generale du grand juge Regnier, ensuite par la
+police du chateau, menee par Bourienne, et la police militaire, a qui
+l'on donnait pour chef Anne-Jean-Marie-Rene Savary, duc de Rovigo,
+enfin par la contre-police de Fouche, qui, rentre dans la vie privee
+et habitant tour a tour son chateau de Pont-Carre ou son hotel de la
+rue du Bac, avait toujours l'oeil a toutes les serrures.
+
+M. Dubois etait persuade que de l'issue de l'affaire Cadoudal
+dependaient son influence ulterieure et sa fortune.
+
+C'etait alors un homme de quarante-huit ans, bien tourne, bien
+couvert, assez beau de visage, mais dont la physionomie vulgaire ne
+promettait pas beaucoup plus que le personnage n'etait capable de
+tenir.
+
+L'avis dont nous avons parle lui fut transmis au moment ou il mettait
+ses gants pour sortir et ne l'empecha point d'aller a ses petites
+affaires.
+
+Il avait pour secretaire general un vieux brave homme moisi dans les
+bureaux et qu'il avait choisi moins fort que lui pour son agrement
+propre. Le citoyen Berthellemot, fruit trop mur de la reaction
+directoriale, avait des pretentions considerables, de tres belles
+traditions bureaucratiques, un culte profond pour la routine et
+quelque teinture d'erudition.
+
+Il desirait la place du citoyen prefet, qui souhaitait la charge du
+citoyen grand juge.
+
+C'etait un homme grand et sec, d'une proprete remarquable, d'un
+formalisme fatigant, bavard a l'exces, vetilleux et orgueilleux comme
+tous les inutiles. Il avait passe la cinquantaine, a son amer regret.
+
+M. Berthellemot etait seul dans son vaste bureau, donnant sur la rue
+du Harlay-du-Palais, quand l'inspecteur divisionnaire Despaux vint
+lui annoncer la venue d'un etranger qui insistait pour parler a M. le
+prefet de police.
+
+--Quel homme est-ce? demanda le secretaire general.
+
+--Un grand gaillard demi-chauve, a cheveux grisonnants, l'air grave et
+resolu de ceux dont la jeunesse ne s'est point passee a garder leurs
+mains dans leurs poches. J'ai vaguement l'idee d'avoir rencontre cette
+figure-la quelque part; dans le quartier du Palais ou aux environs de
+la cathedrale.
+
+--Monsieur Despaux, dit le secretaire general severement, un employe
+de la police ne doit pas avoir de vagues idees. Il sait ou ne sait
+pas.
+
+--Alors, monsieur, je ne sais pas.
+
+Le secretaire general le regarda de travers, mais Despaux etait
+beaucoup plus fort que son chef, et soutint cette oeillade sans
+broncher.
+
+M. de Talleyrand disait qu'il faut aller jusqu'en Angleterre pour
+trouver des chefs plus forts que leurs commis.
+
+C'etait une bien mauvaise langue.
+
+--Vous plait-il de le recevoir? demanda M. Despaux. Le secretaire
+general hesita.
+
+--Attendez, monsieur l'inspecteur, attendez! repliqua-t-il. Comme vous
+y allez! on voit bien qu'aucune responsabilite ne pese sur vous. Moi,
+je vois plus loin que le bout de mon nez, monsieur!
+
+Despaux s'inclina froidement. Berthellemot continua.
+
+--Nous traversons une mechante passe, savez-vous cela? Les
+septembriseurs s'agitent dans l'ombre, et la faction babouviste a le
+diable au corps, tout simplement.
+
+--Ce sont les anciens amis de M. le prefet dit Despaux tranquillement,
+et de M. le secretaire general.
+
+--Vous vous trompez, monsieur! prononca solennellement Berthellemot,
+j'ai toujours partage les sentiments du premier consul... et nous
+songeons a epurer nos bureaux, M. le prefet et moi.
+
+Despaux se prit a sourire.
+
+--Si M. le prefet voulait m'accorder un conge, dit-il, temporaire ou
+definitif, j'ai une invitation du secretaire de M. Fouche qui fait de
+belles parties de peche, la-bas, a Pont-Carre... Je vous enverrais une
+bourriche de truites, monsieur Berthellemot.
+
+Le secretaire general fronca le sourcil et chiffonna une lettre qu'il
+tenait a la main. Il etait tout a fait en colere.
+
+--Petite parole, monsieur l'inspecteur! gronda-t-il entre ses dents
+serrees, je possede les bonnes graces du premier consul... je viens
+d'arreter l'homme le plus dangereux de ce siecle... quand je dis moi,
+je parle de M. le prefet.
+
+--Cadoudal? l'interrompit Despaux, toujours souriant.
+
+--Pichegru!... Je suis parvenu a etouffer le bruit scandaleux qui
+se faisait autour des mesures pretendues liberticides que Napoleon
+Bonaparte prend pour le salut de l'Etat... J'y suis parvenu,
+monsieur!... quand je dis moi... vous entendez... Et certes,
+nous avons eu raison de demolir autrefois la Bastille... Mais la
+Conciergerie est debout, monsieur l'inspecteur!... Et si un homme
+comme vous, qui sait beaucoup trop de choses, meditait une honteuse
+desertion... car je vous le dis, monsieur, si vous l'ignorez, le
+premier consul se defie de son ministre de la police... et il a ses
+raisons pour cela!
+
+--Pas possible! fit Despaux. Ce bon citoyen Fouche!...
+
+--Le mot citoyen est raye de la langue officielle, je vous prie de
+vous en souvenir, monsieur Despaux! Et je ne serais pas eloigne, mon
+cher inspecteur, si je suis content de vous... et en souvenir des
+relations toujours excellentes que nous avons eues ensemble, je ne
+serais pas eloigne de songer serieusement a votre avancement... Quand
+je dis moi, il est bien entendu qu'il s'agit de mon chef, M. le
+prefet.
+
+L'inspecteur divisionnaire se tut et sourit.
+
+--Monsieur le secretaire general veut-il bien recevoir notre homme qui
+attend? demanda-t-il.
+
+--Ah! ah! il attend... je l'avais oublie... Je pense que je ne suis
+pas au service du premier venu, monsieur Despaux... Si je vous
+chargeais specialement de l'interroger?
+
+--Il refuserait de me repondre.
+
+--Il l'a annonce?
+
+--Tres nettement.
+
+--Votre avis personnel, monsieur Despaux, est-il que je le doive
+recevoir, en l'absence de M. le prefet!
+
+--Monsieur le secretaire general, repliqua l'inspecteur, je ne me
+permets guere de donner des conseils a mes chef, mais dans les
+circonstances ou nous sommes...
+
+--Ce sont de diaboliques circonstances, monsieur.
+
+--Il se pourrait que les revelations de cet inconnu...
+
+--Alors il va me faire des revelations?
+
+--Tout porte a le croire... et si elles ont trait au complot... Vous
+savez que nous ne sommes pas plus avances que le premier jour.
+
+--Monsieur, l'interrompit Berthellemot, ma ligne de conduite, et
+quand je dis ma ligne, c'est celle de M. le prefet... notre ligne de
+conduite est toujours reglee d'avance, independamment de l'opinion de
+celui-ci ou de celui-la. De grands evenements se preparent, de tres
+grands evenements. J'en sais plus long que je ne vous en veux dire,
+croyez-le bien... La France a besoin d'un maitre: je n'ai jamais varie
+sur ce point. Qui vivra verra. Aussitot que vous m'avez parle de cet
+homme, j'ai nourri l'intention formelle de le recevoir. S'il a de
+mauvais desseins contre ma personne, mon devoir est de risquer ma
+vie... et quand je dis ma vie... Mais n'importe, pour le service de Sa
+Majeste...
+
+--Sa Majeste! repeta Despaux sans trop d'etonnement.
+
+--Ai-je dit Sa Majeste?... C'est la preuve du respect profond que je
+porte au premier consul... Soyez prudent monsieur l'inspecteur...
+peut-etre le hasard vous a-t-il permis aujourd'hui d'elever vos
+regards beaucoup au-dessus de votre sphere... Veuillez placer deux
+agents en observation... et faites entrer l'homme qui vient me parler
+de Georges Cadoudal.
+
+Le secretaire general repoussa son siege et se mit sur ses pieds. D'un
+geste solennel il congedia Despaux, qui voulait protester contre ses
+dernieres paroles.
+
+L'instant d'apres, on entendit de lourdes bottes marcher dans une
+chambre voisine. C'etaient les deux agents qui prenaient leur poste
+d'observation.
+
+Puis l'huissier de service introduisit le mysterieux inconnu par la
+porte du fond.
+
+M. Berthellemot etait debout. Il toisa le nouvel arrivant de la tete
+aux pieds avec ce regard pretendu profond des comediens qui jouent M.
+de Sartines ou M. de la Reynie, aux theatres de melodrames.
+
+Notez que ce regard seul suffirait pour mettre immediatement le plus
+vulgaire coquin sur ses gardes.
+
+J'affirme sur l'honneur que M. de la Reynie, qui etait un homme de
+grand merite, ni meme ce bon M. de Sartines, qui n'en avait pas
+beaucoup plus que M. Berthellemot, ne firent jamais usage de ce regard
+compromettant.
+
+Ce regard a pourtant grand succes au theatre. Un comedien qui se
+respecte n'en choisit jamais d'autre quand il a occasion de se
+deguiser en lieutenant de police.
+
+Ce regard ne sembla produire aucune impression quelconque sur le
+singulier personnage qui entrait et qui se retourna paisiblement pour
+remercier l'huissier de sa complaisance.
+
+M. Berthellemot croisa ses bras sur sa poitrine.
+
+L'inconnu le salua avec une politesse pleine de bonhomie.
+
+--Approchez, dit M. Berthellemot.
+
+L'inconnu obeit.
+
+La description de M. l'inspecteur divisionnaire Despaux avait du bon.
+L'homme etait "un gaillard". Du moins, il avait du l'etre. C'etait
+maintenant un ancien gaillard, et selon toute apparence, a voir les
+rides de son front et la couleur de son poil, ce ne pouvait plus etre
+qu'un gaillard demissionnaire.
+
+Il etait vetu de noir, tres proprement et tres pauvrement. Il nous
+souvient d'avoir employe des expressions identiques pour peindre le
+costume du "papa Severin," la premiere fois que nous le rencontrames,
+sur son banc de bois, aux Tuileries.
+
+Il etait grand, il semblait fort; ses traits vigoureusement accentues,
+mais calmes et bons, portaient la trace de plus d'un ravage, soit
+qu'il eut lutte contre des passions desordonnees, soit qu'il eut
+seulement livre l'eternelle bataille de l'homme contre son malheur.
+
+Quand il eut fait les deux tiers du chemin qui separait la porte de la
+table de travail, il salua decemment et dit:
+
+--C'est a M. le prefet que je souhaitais avoir l'honneur de parler.
+
+--Impossible, repondit Berthellemot solennellement. D'ailleurs M. le
+prefet et moi, c'est tout un.
+
+--Alors, dit le bonhomme, faute de merles... Je voua remercie tout de
+meme de m'avoir accorde audience.
+
+Berthellemot s'assit et fourra sa main sons son frac; puis croisant
+ses jambes l'une sur l'autre, il prit un couteau a papier qu'il
+examina avec beaucoup d'attention.
+
+--Mon brave, repliqua-t-il en affectant un air de distraction,
+j'espere que vous vous en rendrez digne.
+
+L'etranger mit sa main, une main robuste et tres blanche, sur le
+dossier d'une chaise.
+
+Comme un certain etonnement vint se peindre dans la prunelle du
+secretaire general, l'inconnu dit avec simplicite:
+
+--J'ai couru aujourd'hui beaucoup dans Paris, monsieur l'employe, et
+je n'ai pas les moyens de courir en voiture.
+
+Il s'assit.
+
+Mais ne croyez pas qu'il y eut dans ce fait la moindre effronterie.
+L'inconnu, tout en s'asseyant, garda son ait decent et courtois.
+
+M. Berthellemot se demanda si c'etait un homme d'importance, mal
+habille, ou tout simplement un pauvre here pechant par l'ignorance du
+respect profond qui lui etait du, a lui, M. Berthellemot, _alter ego_
+de M. Dubois.
+
+Il etait lynx par profession, mais myope de nature, il eut beau
+aiguiser le propre regard de M. de Sartines qu'il avait retrouve dans
+les cartons, il ne put resoudre cette alternative.
+
+--Mon ami, dit-il, pour cette fois, je tolere une familiarite qui
+n'est pas dans mes habitudes a l'egard des agents.
+
+--Je ne suis pas un agent, monsieur l'employe, repondit l'etranger,
+et je vous remercie de votre complaisance. Je vous reconnais bien,
+maintenant que je vous regarde. Au temps ou il y avait des clubs, vous
+parliez haut et bien d'egalite, de fraternite, etc. Cela vous a reussi
+et je vous en felicite. Pendant que vous prechiez, moi, je pratiquais,
+ce qui rapporta moins. Depuis que vous avez ferme les clubs ou vous
+n'aviez plus rien a faire, je garde mes anciennes habitudes, bien plus
+anciennes que les clubs; je continue de parler franc a mes inferieurs,
+a mes egaux et a mes superieurs aussi.
+
+L'humilite n'est pas generalement le defaut des tribuns parvenus. A
+cette epoque du consulat, on ne voyait dans Paris que petits Brutus,
+devenus enrages patriciens: comme s'il etait vrai de dire que la haine
+de l'aristocratie est souvent tout uniment le desir immodere de tuer
+l'aristocrate pour se fourrer dans sa peau.
+
+M. Berthellemot appartenait energiquement a cette categorie de
+bourgeois conquerants qui poussent a la roue des revolutions pour se
+faire une honnete aisance, et qui enrayent tout net, des qu'ils ont
+quelque chose a perdre, adorant alors avec une franchise au-dessus de
+tout eloge ce qu'ils ont conspue, conspuant ce qu'il ont adore.
+
+Vous en connaissez tant comme cela, je dis tant et tant, qu'il est
+inutile d'insister.
+
+--L'ami, fit-il avec dedain, je vous connais, moi aussi. Le bonheur
+constant qui accompagne mes mesures, habiles autant que salutaires,
+mecontente les ennemis du premier consul...
+
+--Je suis devoue au premier consul, l'interrompit l'etranger sans
+facon. Personnellement devoue.
+
+--Petite parole! Vous avez le verbe haut, l'ami! Prenez garde! je vous
+previens qu'un homme comme moi n'est jamais au depourvu. Je n'aurais
+qu'un mot a dire pour chatier severement votre insolence!
+
+Il frappa trois petits coups sur son bureau avec le couteau a papier
+qu'il tenait a la main.
+
+Un coup de theatre sur lequel il comptait evidemment beaucoup se
+produisit aussitot. La porte laterale ouvrit ses deux battants tout
+grands, et deux hommes de mauvaise mine parurent debout sur le seuil.
+
+L'etranger se mit a sourire en les regardant:
+
+--Tiens! Laurent! dit-il doucement, et Charlevoy! Mes pauvres garcons,
+il n'y avait plus que moi dans tout le quartier pour ne pas y croire!
+vous en etes donc?
+
+Une expression d'embarras se repandit sur les traits des deux agents.
+Nous mentirions si nous pretendions qu'ils ressemblaient a des princes
+deguises.
+
+--Vous connaissez cet homme? demanda le secretaire
+
+--Quant a cela, oui, repliqua Laurent, comme tout le monde le connait,
+monsieur Berthellemot.
+
+--Qui est-il?
+
+--Si M. le secretaire general le lui avait demande, murmura Charleroy,
+il le saurait deja, car celui-la ne se cache pas.
+
+--Qui est-il? repeta M. Berthellemot en frappant du pied. De la main,
+l'etranger imposa silence aux deux agents, et se tournant vers le
+magistrat, il repondit avec une modestie si haute, qu'elle etait
+presque de la majeste:
+
+--Monsieur l'employe, je ne suis pas grand'chose; je suis Jean-Pierre
+Severin, successeur de mon pere, gardien jure au caveau des montres et
+confrontations du tribunal de Paris.
+
+
+
+
+XIV
+
+LA LECON D'ARMES DU CITOYEN BONAPARTE
+
+
+Il y a des noms qui font peripetie. Celui de Jean-Pierre Severin,
+gardien jure de la Morgue, ne parut pas produire sur le secretaire
+general de la prefecture de police un effet extraordinaire.
+
+--Petite parole! monsieur Severin, dit seulement Berthellemot, d'un
+ton qui n'etait pas exempt de moquerie, j'ai affaire a un homme du
+gouvernement, a ce qu'il parait... Retirez-vous, messieurs, mais
+restez a portee de voix.
+
+Les deux agents disparurent derriere la porte refermee.
+
+--Monsieur, reprit alors le secretaire general, dont l'accent devint
+severe, je ne vois pas bien ou peut tendre la posture que vous avez
+prise pres de moi. Je suis au lieu et place du prefet!
+
+--Je n'ai pris aucune posture, repliqua Jean-Pierre. Voila tantot
+quarante cinq ans que je suis moi-meme, et je ne pretends pas changer.
+Ce n'est pas moi qui ai egare l'entretien.
+
+--Brisons la, s'il vous plait, monsieur le gardien de la Morgue,
+l'interrompit Berthellemot avec brusquerie. Notre temps est precieux.
+
+--Le notre aussi, fit Jean-Pierre simplement.
+
+--Que me voulez-vous?
+
+--Je veux vous rendre un service et en solliciter un de vous.
+
+--S'agit-il de la grande affaire?
+
+--Je ne connais pas de plus grande affaire que celle dont il s'agit.
+
+Le secretaire general lacha son couteau a papier, et le rouge lui
+monta au visage. Il fit ce reve de s'approprier un renseignement
+d'Etat de premiere importance, pendant que son chef courait la
+pretentaine. Il se vit prefet de police.
+
+--Que ne parliez-vous! s'ecria-t-il d'une voix qui tremblait
+maintenant d'impatience. Vous serez recompense richement, monsieur
+Severin! Vous fixerez vous-meme la somme...
+
+--Monsieur l'employe, je ne demande pas de recompense.
+
+--Comme vous voudrez, monsieur Severin, comme vous voudrez...
+Savez-vous ou il se cache?
+
+--Ou il se cache? repeta le gardien de la Morgue. Vous voulez dire: Ou
+on le cache?
+
+Et comme le secretaire general le regardait sans comprendre, il
+ajouta:
+
+--Ou on les cache, meme, car ils sont deux: un jeune homme et une
+fille.
+
+Berthellemot fronca le sourcil, puis il parut frappe d'une idee
+subite.
+
+--Vous etes plusieurs Severin? dit-il en ouvrant precipitamment un des
+tiroirs de son bureau.
+
+--Ce n'est pas un nom tres rare, repondit le gardien; mais de ma
+famille, je ne connais que mon fils et moi.
+
+--Quel age a votre fils?
+
+--Dix ans.
+
+Le secretaire general lisait avec attention une piece qu'il venait de
+prendre dans son tiroir.
+
+--Avez-vous oui parler, de pres ou de loin, dit-il, d'un homme de
+votre nom... d'un Severin qui porte le sobriquet de Gateloup?
+
+--C'est moi-meme, repondit le gardien.
+
+H. Bertbellemot eut un court tressaillement, qu'il reprima aussitot.
+
+Le gardien continua:
+
+--Je suis Severin, dit Gateloup. Gateloup etait mon surnom de prevot
+d'armes, des avant la Revolution.
+
+--Ah! ah! fit Berthellemot, qui se reprit a le considerer d'un air
+defiant, vous avez donc fait plus d'un metier, monsieur le gardien
+jure?
+
+--J'ai fait beaucoup de metiers, monsieur l'employe.
+
+--Et vous continuez peut-etre a manger a plus d'un ratelier, monsieur
+Gateloup?
+
+--Monsieur l'employe superieur, rectifia le bonhomme avec docilite.
+
+--Berthellemot poursuivit: Et vous continuez peut-etre a manger a plus
+d'un ratelier, monsieur Gateloup?
+
+Ceci fut dit d'un ton pointu: le ton habile, le ton Sartines.
+
+Jean-Pierre Severin tira de son gousset une montre-oignon de la plus
+venerable rondeur et la consulta.
+
+--Si monsieur l'employe superieur voulait m'expedier... commenca-t-il.
+
+--N'ayez point d'inquietude, l'interrompit Berthellemot, qui, en ce
+moment, avait une figure a gagner cent livres par mois dans n'importe
+quel theatre en jouant les peres nobles comiques, soyez tranquille,
+monsieur le gardien jure! On va vous expedier, et de la bonne maniere!
+
+Il se renversa sur le dossier de son fauteuil et ajouta:
+
+--Severin, dit Gateloup, pensez-vous que le premier consul choisisse
+ses serviteurs au hasard? S'il m'a confie la mission importante de
+suppleer ou de completer M. Dubois, c'est que son oeil percant avait
+decouvert en moi cette surete de vue, ce sang-froid, ce discernement
+que les annales de la police accordent seulement a quelques magistrats
+hors ligne. Vous avez en vain essaye de me tromper, je vous perce a
+jour: vous conspirez!
+
+Jean-Pierre fixa sur lui son grand oeil bleu qui avait parfois le
+regard limpide de l'enfance.
+
+--Ah bah! fit-il.
+
+M. Berthellemot continua:
+
+--Hier, a neuf heures et demie du soir, vous ayez ete vu et reconnu
+tenant conference avec le traitre Georges Cadoudal, dans la rue de
+l'Ancienne-Comedie.
+
+--Ah bah! repeta Jean-Pierre. Et si l'on a reconnu le traitre Georges
+Cadoudal, ajoutat-il, pourquoi ne l'a-t-on pas bel et bien coffre?
+
+--Je vous mets au defi, prononca majestueusement M. Berthellemot, de
+sonder la profondeur de nos combinaisons!
+
+Jean-Pierre n'ecoutait plus.
+
+--C'est pourtant vrai, dit-il, que j'etais hier au soir, a neuf heures
+et demie, au carrefour du Theatre-Brule, ou de l'Odeon, si vous aimez
+mieux. La, j'ai cause avec M. Moriniere de l'affaire qui justement
+m'amene aupres de vous... Mais j'affirme ne pas connaitre du tout le
+traitre Georges Cadoudal.
+
+--Ne cherchez pas d'inutiles subterfuges... commenca Berthellemot.
+
+Et comme Jean-Pierre froncait tres franchement ses gros sourcils, le
+secretaire general ajouta:
+
+--Je vous parle dans votre interet. Il ne faut jamais jouer au fin
+avec l'administration, surtout quand elle est representee par un homme
+tel que moi, a qui rien n'echappe et qui lit couramment au fond des
+consciences. Vous autres, revelateurs, vous avez l'habitude de vous
+jeter dans les chemins de traverse pour doubler, pour tripler le
+prix d'un renseignement, C'est votre maniere de marchander; je ne
+l'approuve pas.
+
+Pendant qu'il reprenait haleine, Jean-Pierre lui dit d'un air
+mecontent:
+
+--Avec cela que vous marchez droit, vous, monsieur l'employe
+superieur! Tout a l'heure, vous m'accusiez de conspirer, a present,
+vous me prenez pour une mouche!
+
+H. Berthellemot ne perdit point son sourire d'imperturbable
+suffisance.
+
+--Nous, c'est bien different, repliqua-t-il, nous tatons, nous allons
+a droite et a gauche, battant les buissons... chacun de ces buissons,
+bonhomme, peut cacher une machine infernale!
+
+--Alors, dit Jean-Pierre, qui s'installa commodement sur sa chaise,
+battez les buissons, monsieur l'employe superieur, et criez gare,
+quand vous trouverez la machine... Des que vous aurez fini, nous
+causerons, si vous voulez.
+
+Tous les hommes tres fins ont un geste particulier, une moue, un tic,
+dans les moments d'embarras mental: Archimede a ces heures, sortait
+du bain tout nu et parcourait ainsi les rues de Syracuse: on ne
+souffrirait plus cela; Voltaire, plus frileux, se bornait a jeter sa
+tabatiere en l'air et la rattrapait avec beaucoup d'adresse; Machiavel
+mangeait un petit morceau de sa levre; M. de Talleyrand s'amusait a
+retourner la longue peau de ses paupieres sens dessus dessous.
+
+M. Dubois, prefet de police, ne faisait rien de tout cela. A l'aide
+d'une grande habitude qu'il avait de cet exercice, il obtenait de
+chacune des articulations de ses doigts un petit claquement qui le
+divertissait lui-meme et impatientait autrui.
+
+Quand tout reussissait, il pouvait fournir, a trois par doigts trente
+petites explosions, mais les pouces n'en donnaient parfois que deux.
+
+M. Berthellemot imitait son chef dans ce que son chef avait de bon.
+Quand le prefet n'etait pas la, le secretaire general obtenait parfois
+jusqu'a trente-six craquements et pensait a part lui: Je fais tout
+mieux que M. le prefet!...
+
+Aujourd'hui, en desarticulant ses phalanges, M. Berthellemot se dit:
+
+--Voila un homme dangereux et profond comme un puits. Il faut le
+circonvenir, et je m'en charge! petite parole!
+
+--Mon cher monsieur Severin, reprit-il avec une noble condescendance,
+vous n'etes pas le premier venu. Vous avez recu bonne education, cela
+se voit, et vous avez une facon de vous presenter tres convenable.
+L'emploi que vous occupez, est mediocre...
+
+--Je m'en contente, l'interrompit Gateloup avec une sorte de rudesse.
+
+--Fort bien... Nous disposons ici de certains fonds, destines a
+recompenser le devouement...
+
+--Je n'ai pas besoin d'argent, l'interrompit encore Gateloup.
+
+Puis il ajouta, avec un sourire qui sentait en verite son gentilhomme:
+
+--Monsieur l'employe superieur, vous battez des buissons ou je ne suis
+pas.
+
+--Morbleu! a la fin, s'ecria Berthellemot, qu'est-ce que vous avez a
+me dire, mon brave?
+
+--Ce n'est pas ma faute si M. l'employe superieur ne le sait deja,
+repliqua Jean Pierre. Je viens ici...
+
+Mais le demon de l'interrogation reprenait M. Berthellemot:
+
+--Permettez! fit-il d'un ton d'autorite. C'est a moi, je suppose,
+de conduire l'entretien. Ne nous egarons pas... Vous dites que le
+personnage suspect avec qui vous etiez rue de l'Ancienne-Comedie
+s'appelle Moriniere...
+
+--Et qu'il n'est pas suspect, intercala Jean-Pierre.
+
+--Vous niez qu'il soit le meme que Georges Cadoudal?
+
+--Pour cela, de tout mon coeur!
+
+--Alors, qui est-il?
+
+--Un marchand de chevaux de Normandie.
+
+--Ah! ah! de Normandie!... Je prends des notes, ne vous effrayez
+pas... Le fait est qu'il y a de nombreux maquignons en Normandie... Et
+pourquoi, s'il vous plait, M. Severin frequentez-vous des maquignons?
+
+--Parce que M. Moriniere est dans le meme cas que moi, repondit
+Jean-Pierre.
+
+--Prenez garde! s'ecria M. Berthellemot; vous aggravez votre affaire.
+Dans quel cas etes-vous?
+
+--Dans le cas d'un homme qui a perdu un enfant.
+
+--Et vous venez a la prefecture?...
+
+--Pour que M. le prefet m'aide a le retrouver, voila tout.
+
+Il y a des gens qui mettent deux paires de lunettes. An regard de
+M. de Sartines, dont il faisait generalement usage, M. Berthellemot
+joignit le regard de M. Lenoir. Feu Argus en avait encore davantage.
+
+--Est-ce plausible? grommela-t-il. Je prends des notes... Ah! ah! le
+prefet serait bien embarrasse!
+
+--Et si ce n'est pas votre etat, monsieur l'employe superieur, ajouta
+Jean-Pierre, qui fit mine de se lever, j'irai ailleurs.
+
+--Ou donc irez-vous, mon garcon?
+
+--Chez le premier consul, si vous voulez bien le permettre.
+
+M. Berthellemot bondit sur son fauteuil.
+
+--Chez le premier consul, repeta-t-il. Bonhomme, pensez-vous qu'on
+entre comme cela chez le premier consul?
+
+--Moi, j'y entre, repondit Jean-Pierre simplement. Il faut donc me
+dire, par un oui ou par un non, et sans nous facher, si c'est votre
+metier d'aider les gens en peine.
+
+La question ainsi posee deplut manifestement au secretaire general,
+qui reprit son couteau a papier et l'aiguisa sur son genou.
+
+--L'ami, dit-il entre ses dents, vous m'avez deja pris beaucoup de mon
+temps, qui appartient a l'interet public. Si vous pretendiez jamais
+que je ne vous ai pas recu avec bonte, vous seriez un audacieux
+calomniateur. Je ne fais pas un metier, sachez cela: j'ai un haut
+emploi, le plus important de tous les emplois, presque un sacerdoce!
+Je vous donnerais un dementi formel au cas ou vous avanceriez que je
+vous ai refuse mon aide. Me blamez-vous pour les precautions dont
+j'entoure la vie precieuse de notre maitre? Expliquez-vous brievement,
+clairement, categoriquement. Pas d'ambages, pas de detours, pas de
+circonlocutions! Que reclamez-vous? Je vous ecoute.
+
+--Je viens, commenca aussitot Jean-Pierre, pour vous demander...
+
+Mais M. Berthellemot l'interrompit d'un geste familier, qui formait
+avec la gravite un peu rogue de son maintien un contraste presque
+attendrissant.
+
+--Attendez! attendez! fit-il comme si une idee subite eut traverse son
+cerveau. Je perdrais cela! Saisissons la chose au passage! Par quel
+hasard, mon cher monsieur Severin, avez-vous vos entrees chez le
+premier consul?... Il est bien entendu que, si c'est un secret, je
+n'insiste pas le moins du monde.
+
+--Ce n'est pas un secret, repliqua Jean-Pierre. Il m'arriva une fois
+sous la Convention...
+
+--Nous nous comprenons bien, mon cher monsieur Severin je ne vous
+force pas, au moins...
+
+--Monsieur l'employe superieur, interrompit Jean-Pierre a son tour, si
+ce n'etait pas mon idee de vous repondre, vous auriez beau me forcer.
+Je ne dis jamais que ce que je veux.
+
+--Un brave homme! s'ecria le secretaire general avec une admiration
+dont nous ne garantissons pas la sincerite, un vrai brave homme...
+allez!
+
+--Sous la Convention, continua Jean-Pierre, vers la fin de la
+Convention, et, s'il faut preciser, je crois que c'etait dans les
+premiers jours de vendemiaire, an IV,--le 23 ou le 24 septembre
+1795,--un jeune homme en habit bourgeois, d'aspect maladif et pale,
+vint dans ma salle d'armes...
+
+--Quelle salle d'armes? demanda M. Berthellemot.
+
+--J'etais marie depuis trois ans deja, et j'avais mon petit garcon.
+Comme on n'avait plus besoin de chantres a Saint-Sulpice, dont les
+portes etaient fermees, je m'etais mis en tete de monter une petite
+academie dans une chambre, sur le derriere de l'hotel ci-devant
+d'Aligre, rue Saint-Honore. Mais ceux qui font aller les salles
+d'escrime etaient loin a ce moment-la, avec ceux qui vont a l'eglise,
+et je ne gagnais pas du pain.
+
+--Pauvre monsieur Severin! ponctua Berthellemot, je ne peux pas vous
+exprimer a quel point votre recit m'interesse?
+
+--Ce jeune homme en habit bourgeois dont je vous parlais avait une
+tournure militaire...
+
+--Je crois bien, mon cher monsieur Severin! comme Cesar! comme
+Alexandre le Grand! comme...
+
+--Comme Napoleon Bonaparte, monsieur l'employe superieur, on ne vous
+en passe pas; vous avez devine que c'etait lui.
+
+Berthellemot fourra sa main droite dans son jabot et dit avec
+conviction:
+
+--Petite parole, vous en verrez bien d'autres. Ce n'est pas au hasard
+que le premier consul choisit ceux qui doivent occuper certaines
+positions. Non, ce n'est pas au hasard!
+
+--Donc, reprit Jean-Pierre Severin, le jeune Bonaparte, general de
+brigade en disponibilite, attache, par je ne sais quel bout, au
+ministere de la guerre, grace a la protection de M. de Pontecoulant,
+mecontent, fievreux, tourmente,--pauvre fourreau use par une
+magnifique lame,--entrait tout uniment: dans la premiere salle d'armes
+venue, pour y chercher une fatigue physique qui apaise les nerfs et
+mate l'intelligence.
+
+--Savez-vous que vous vous exprimez tres bien, mon cher monsieur
+Severin? dit le secretaire general.
+
+--Je ne l'avais jamais vu, continua Jean-Pierre, et meme je n'avais
+jamais entendu prononcer son nom, mais je passe; pour etre un peu
+sorcier.
+
+Berthellemot recula son siege. Jean-Pierre reprit::
+
+--Vous ne croyez pas aux sorciers, ni moi non plus... cependant,
+monsieur l'employe superieur, il se passe a Paris, en ce moment, des
+choses bien etranges, et le motif de ma presence dans votre cabinet
+a trait a une aventure qui frise de bien pres le surnaturel... Mais
+revenons au jeune Bonaparte. J'eus comme un choc en le voyant. Un
+brouillard lumineux tomba devant mon regard. Il sourit et prit un
+fleuret qu'il mit en garde de quarte d'une main novice et presque
+maladroite.
+
+"--Est-ce vous qui etes le citoyen Severin, dit Gateloup! me
+demanda-t-il.
+
+"--Oui, citoyen general," repondis-je.
+
+--Je ne me trompe pas, s'interrompit ici Jean-Pierre. Je l'appelai
+citoyen general, et je ne saurais expliquer pourquoi.
+
+"--Capitaine, mon ami, rectifia-t-il. Et me trouvez-vous trop vieux
+pour mon grade?"
+
+Le citoyen Bonaparte avait alors juste vingt-cinq ans, et n'en
+paraissait pas plus de vingt.
+
+Je ne me souviens plus de ce que je repondis, j'eprouvais un grand
+trouble. Il poursuivit:
+
+"--Antoine Dubois, mon medecin, m'a ordonne de faire de l'exercice; je
+ne sais pas me promener, c'est trop long, et je passerais vingt-quatre
+heures a cheval sans fatigue. Etes-vous homme a me rompre les os, a me
+courbaturer les muscles en vingt minutes de temps chaque jour?
+
+"--Oui, citoyen general.
+
+"--On vous dit capitaine... Et combien me prendrez-vous pour cela? je
+ne suis pas riche."
+
+Nous convinmes du prix, et il fallut commencer incontinent; car, des
+ce temps-la, il n'aimait pas attendre.
+
+Je ne le fatiguai pas, je le moulus si bel et si bien qu'il demanda
+grace et tomba tout haletant sur ma banquette.
+
+"--Parbleu! dit-il en riant et en essuyant ses cheveux plats qui
+ruisselaient de sueur sur son grand front, Mme de Beauharnais
+jetterait de jolis cris, si elle me voyait en un pareil etat!"
+
+J'etais muet et presque aussi las que lui, moi dont le bras est de fer
+et le jarret d'acier.
+
+"--Ca! mon maitre, dit-il en se levant tout a coup, j'ai perdu plus de
+vingt minutes. Que je vous paye, et a demain!"
+
+Il plongea precipitamment dans son gousset sa main longue et fine,
+mais il la retira vide: il avait oublie ou perdu sa bourse.
+
+"--Me voila bien! fit-il en rougissant legerement, je me suis donne
+ici une fausse qualite, et je vais etre oblige de vous demander
+credit!
+
+"--General, repliquai-je, vous n'avez trompe personne.
+
+"--C'est vrai... Vous me connaissiez?
+
+"--Non, sur mon honneur!...
+
+"--Alors, comment savez-vous!...
+
+"--Je ne sais rien."
+
+Il fronca le sourcil.
+
+"--Sire..." continuai-je.
+
+--Sire! s'ecria le secretaire general, qui ecoutait avec une avide
+attention. Parole jolie! vous l'appelates sire, mon cher monsieur
+Gateloup!
+
+--Monsieur l'employe, s'interrompit Jean-Pierre, je vous dis les
+choses comme elles furent. Je vous ai promis de raconter, non point
+d'expliquer. Le citoyen Bonaparte fit comme vous: il repeta ce mot:
+sire! Et il recula de plusieurs pas, disant:
+
+"--L'ami, je suis un republicain!"
+
+Moi, je poursuivis, parlant comme les pythonisses antiques, avec un
+esprit qui n'etait pas a moi:
+
+"--Sire, je suis un republicain, moi aussi, je l'etais avant vous,
+je le serai apres vous. Ne craignez pas que je reclame jamais des
+interets trop lourds pour le credit que je fais aujourd'hui a Votre
+Majeste!"
+
+--Vous dites cela? murmura Berthellemot, avant le 13 vendemiaire!
+C'est curieux, petite parole, c'est extremement curieux!
+
+--Pas longtemps auparavant... c'etait le 4 ou le 5.
+
+--Et que repondit l'empereur?... je veux dire le premier consul... je
+veux dire le citoyen Bonaparte.
+
+--Le citoyen Bonaparte me regarda fixement. La paleur de sa joue
+creuse et amaigrie etait devenue plus mate.
+
+"--Ami Gateloup, me dit-il, d'ordinaire je n'aime ni les illumines
+ni les fous... mais vous ayez l'air d'une bonne ame, et vous m'avez
+courbature comme il faut... A demain." Et il partit.
+
+--Et il revint? demanda Berthellemot.
+
+--Non... jamais.
+
+--Comment! jamais?
+
+--Il n'eut pas le temps... Sa courbature n'etait pas encore guerie
+quand le 13 vendemiaire arriva. A l'affaire devant Saint-Roch, il
+commandait l'artillerie. Il y eut la bien du sang repandu: du sang
+francais. Le jeune general de brigade etait nomme general de division
+par le Directoire: il n'avait plus besoin de la protection de M. de
+Pontecoulant... Je le suivais de loin; j'allais ou l'on parlait de
+lui, et bientot on parla de lui partout... Comment dire cela? Il
+m'inspirait une epouvante ou il y avait de la haine et de l'amour...
+
+L'annee suivante, il epousa cette Mme de Beauharnais "qui aurait
+pousse de jolis cris," si elle l'avait vu en l'etat ou je l'avais
+mis a ma salle d'armes;--puis il partit, general en chef de l'armee
+d'Italie.
+
+--Et vous ne l'aviez pas revu? interrogea le secretaire general, qui
+oubliait de jouer sa comedie, tant la curiosite le tenait.
+
+--Je ne l'avais pas revu, repondit Jean-Pierre.
+
+--Dois-je conclure qu'il est encore votre debiteur?
+
+--Non pas! Il m'a paye.
+
+--Genereusement?
+
+--Honnetement.
+
+--Que vous a-t-il donne?
+
+--Le prix de mon cachet etait d'un ecu de six livres. Il m'a donne un
+ecu de six livres.
+
+Le secretaire general enfla ses joues et souffla comme Eole en faisant
+craquer ses doigts.
+
+--Pas possible! parole mignonne, pas possible!
+
+--Ce qui n'etait pas possible, prononca lentement Jean-Pierre Severin,
+dont la belle tete se redressa comme malgre lui, c'etait de me donner
+davantage.
+
+--Parce que? fit Berthellemot naivement.
+
+--Je vous l'ai dit, monsieur l'employe superieur, repondit
+Jean-Pierre: j'etais republicain avant le general Bonaparte; je suis
+republicain, maintenant que le premier consul ne l'est plus guere; je
+resterai republicain quand l'empereur ne le sera plus du tout.
+
+
+
+
+XV
+
+LA RUE DE LA LANTERNE
+
+
+Le secretaire general de la prefecture rapprocha son siege et prit un
+air qu'il voulait rendre tout a fait charmant.
+
+--Alors, dit-il, cher monsieur Severin, nous allons quelquefois rendre
+notre petite visite a notre ancien eleve, sans facon?
+
+--Quelquefois, repondit Jean-Pierre, pas souvent.
+
+--Et nous ne demandons jamais rien?
+
+--Si fait... je demande toujours quelque chose.
+
+--On ne nous refuse pas?
+
+--On ne m'a pas encore refuse...
+
+--Et pourtant, ajouta-t-il en se parlant a lui-meme, ma derniere
+requete etait de six mille louis...
+
+--Malepeste! six mille louis! il y a bien des cachets de six livres,
+la dedans, mon cher monsieur Severin!
+
+--Quand vous passerez au Marche-Neuf, monsieur l'employe, regardez la
+petite maison qu'on y batit...
+
+--La nouvelle Morgue! s'ecria Berthellemot. Parbleu! je la connais de
+reste! on n'a pas voulu suivre nos plans...
+
+--C'est qu'ils n'etaient pas conformes aux miens, placa modestement
+Jean-Pierre.
+
+--Bon! bon! bon! fit par trois fois le secretaire general. Je suis,
+en verite, bien enchante d'avoir fait votre connaissance. Nous sommes
+voisins, mon cher monsieur Severin... quand vous aurez besoin de moi,
+ne vous genez pas, je vous presenterai a M. le prefet.
+
+--Voila plus d'une heure et demie, monsieur l'employe, l'interrompit
+doucement Jean-Pierre, que vous savez que j'ai besoin de vous.
+
+--C'est accorde, mon voisin, c'est accorde... ne vous inquietez pas...
+accorde, parole jolie! accorde!
+
+--Qu'est-ce qui est accorde?
+
+--Tout... et n'importe quoi... nous voila comme les deux doigts de la
+main... ah! ah! misericorde! ce ne sont pas les republicains comme
+vous que nous craignons... Je ne me souviens pas d'avoir jamais
+rencontre un homme dont la conversation m'ait plus vivement
+interesse... Mais qu'avons-nous besoin d'ecouteurs aux portes, dites?
+Laurent! Charlevoy! Ici, mes droles!
+
+La porte laterale s'ouvrit aussitot, montrant les deux agents le
+chapeau a la main.
+
+--Allez voir au cabaret si nous y sommes, citoyens, leur dit
+Berthellemot; et en passant prevenez M. Despaux que je le mettrai
+demain a la disposition de ce bon M. Severin... pour une affaire tres
+serieuse, tres pressee, et qui regarde un ami devoue du gouvernement
+consulaire.
+
+--M'est-il permis de vous interrompre, monsieur l'employe? demanda
+Jean-Pierre.
+
+--Comment donc, mon cher voisin!... Attendez, vous autres!
+
+--Je voulais vous faire observer simplement, dit Jean-Pierre, que ce
+n'est pas demain, mais ce soir meme que je reclamerai votre concours.
+
+--Vous entendez, Laurent! vous entendez, Charlevoy! Prevenez M.
+Despaux qu'il ne quitte pas la prefecture, et vous-memes restez aux
+environs... Il y aura un service de nuit, s'il le faut... Allez!...
+Petite parole! il y a des gens pour qui on ne saurait trop faire.
+
+--Voyez-vous, bon ami et voisin, reprit Berthellemot quand les deux
+agents eurent disparu, tout ici est ordonne, huile, graisse comme une
+mecanique en bon etat. Le premier consul sait bien que je suis l'ame
+de la maison; il aurait desire m'elever a des fonctions plus en
+rapport avec mes capacites, mais je fais si grand besoin a cet
+excellent M. Dubois. D'un autre cote, je me suis attache a
+cette pauvre bonne ville de Paris, dont je suis le tuteur et le
+surveillant... l'espiegle qu'elle est me donne bien quelque fil
+a retordre, mais c'est egal, j'ai un faible pour elle... Ah ca!
+maintenant que nous voila seuls, causons... Quand vous verrez le
+premier consul, j'espere que vous lui direz avec quel empressement je
+me suis mis a votre disposition...
+
+--Puis-je vous expliquer mon affaire, monsieur l'employe?
+
+--Oui, certes, oui, repondit Berthellemot. Je vous appartiens des
+pieds a la tete. Seulement, vous savez, pas de details inutiles; ne
+nous noyons pas dans le bavardage! le bavardage est ma bete noire. En
+deux mots, je me charge d'expliquer le cas le plus difficile, et c'est
+ce qui fait ma force... Prenez votre temps! recueillez-vous. C'est
+qu'il est comme cela! j'entends le premier consul! Il a du etre
+vivement frappe de cette bizarrerie: un homme qui lui dit Sire et
+Votre Majeste, en pleine Convention!... Et savez-vous? souvent des
+personnes placees dans des positions... originales prennent plus
+d'influence sur lui que les plus importants fonctionnaires... Je suis
+tout oreilles, mon cher monsieur Severin.
+
+--Monsieur l'employe superieur, commenca Jean-Pierre, quoique je n'aie
+aucunement le desir de vous raconter ma propre histoire, il faut que
+vous sachiez que je me suis marie un peu sur le tard.
+
+--Et comment va madame? interrogea bonnement M. Berthellemot.
+
+--Assez bien, merci. Quand je l'ai epousee, en 1789...
+
+--Grand souvenir! piqua le secretaire general.
+
+--Elle avait, poursuivit Jean-Pierre, un enfant d'adoption, une petite
+fille...
+
+--Voulez-vous que je prenne des notes? l'interrompit Berthellemot avec
+petulance.
+
+--Il n'est pas necessaire.
+
+--Attendez, cela vaut toujours mieux. Ma memoire est si chargee!... et
+pendant que nous sommes ici de bonne amitie tous deux, mon cher voisin
+et collegue... car enfin, nous sommes egalement salaries par l'Etat...
+laissez-moi vous dire une chose qui va bien vous etonner: je ne
+ressemble pas du tout au premier consul!
+
+Jean-Pierre ne fut pas aussi surpris que M. Berthellemot l'esperait.
+
+--Je ne lui ressemble pas, poursuivit celui-ci, en ce sens que,
+moi, je crois un peu a toutes ces machines-la... Je ne suis pas
+superstitieux... Allons donc!... hors l'Etre supreme que nous avons
+admis parce qu'il n'est pas genant, je me moque de toutes les
+religions, au fond... Mais, voyez-vous, il est incontestable que
+certaines diableries existent. J'avais une vieille tante qui avait un
+chat noir... Ne riez pas, ce chat etait etonnant? Et je vous defierais
+d'expliquer philosophiquement le soin qu'il prenait de se cacher au
+plus profond de la cave quand on etait treize a table... Savez-vous
+l'anecdote de M. Bourtibourg? Elle est curieuse. M. Bourtibourg avait
+perdu sa femme d'une sueur rentree. C'etait un homme econome et range,
+qui entretenait sa cuisiniere pour ne pas se deranger a courir le
+guilledou. Desapprouvez-vous cela? les avis sont partages. Moi, je
+trouve que le mieux est de n'avoir point d'attache et d'aller au jour
+le jour. Un soir qu'il faisait son cent de piquet avec le vicaire de
+Saint-Merry... j'entends l'ancien vicaire, car il avait epouse
+la femme du citoyen Lancelot, marchand de bas et chaussons a la
+Barillerie... Ils avaient divorce, les Lancelot, s'entend... Et
+Lancelot faisait la cour, en ce temps-la, a la cousine de M. Fouche,
+qui n'achetait pas encore des terres d'emigre... Eh bien! on entendit
+marcher dans le corridor, ou il n'y avait personne, comme de juste,
+et Mathieu Luneau, le brigadier de la garde de Paris, qui se portait
+comme pere et mere, mourut subitement dans la huitaine. Je puis vous
+certifier cela: j'avais pris des notes... Du reste, les historiens de
+l'antiquite sont pleins de faits semblables: la veille de Philippes,
+la veille d'Actium... Vous savez tout cela aussi bien que moi, car
+vous devez etre un homme instruit, monsieur Severin: je me trompe
+rarement dans mes appreciations...
+
+--Le temps passe... voulut dire Jean-Pierre, qui avait deja consulte
+sa grosse montre deux ou trois fois.
+
+--Permettez! je ne parle jamais au hasard. C'etait pour arriver a vous
+dire qu'en ce moment meme et en pleine ville de Paris, il se passe un
+fait capital... Croyez-vous aux vampires, vous, mon voisin?
+
+--Oui, repondit Jean-Pierre sans hesiter.
+
+--Ah bas! fit M. Berthellemot en se frottant les mains, en auriez-vous
+vu?
+
+--J'ai fait mieux qu'en voir, repliqua le gardien de la Morgue en
+baissant la voix cette fois, j'en ai eu.
+
+--Comment! voua en avez eu! C'est un sujet qui excite tout
+particulierement ma curiosite. Expliquez-vous, je vous en prie, et ne
+vous formalisez point si je prends quelques notes.
+
+--Monsieur l'employe superieur, prononca Jean-Pierre lentement, chaque
+homme a quelque point sur lequel precisement il ne lui plait pas de
+s'expliquer. Si j'etais interroge en justice, je repondrais selon ma
+conscience.
+
+--Tres-bien, monsieur Severin, tres-bien... Vous croyez au vampires,
+cela me suffit pour le moment... Je voulais vous dire qu'a l'heure ou
+nous sommes, cent mille personnes, a Paris, sont persuades qu'un etre
+de cette espece rode dans les nuits de la capitale du monde civilise.
+
+--Je venais vous parler de cela, monsieur l'employe, l'interrompit
+Jean-Pierre, et si vous le voulez bien...
+
+--Pardon! encore un mot! un simple mot... Croiriez-vous que nous en
+sommes encore a l'etat d'ignorance la plus complete sur la matiere,
+malgre les savants ouvrages publies en Allemagne. Moi, je lis tout,
+sans nuire a mes occupations officielles. Voila ou mon organisation
+est veritablement etonnante! Nos badauds appellent l'etre en question
+_la vampire_, comme s'il n'etait pas bien connu que la femelle du
+vampire est l'oupire ou succube, appelee aussi goule au moyen age...
+J'ai jusqu'a present onze plaintes... sept jeunes gens disparus et
+quatre jeunes filles... Mais je vous ferai observer, et ce sont les
+propres termes de mon rapport a M. le prefet, qu'il n'y a besoin pour
+cela ni de goule, ni de succube, ni d'oupire. Paris est un monstre qui
+devore les enfants.
+
+--A dater de l'heure presente, monsieur l'employe, dit Jean-Pierre qui
+se leva, vous avez treize plaintes, puisque je vous en apporte deux:
+une en mon nom personnel, une au nom de mon compere et compagnon,
+le citoyen Moriniere, marchand de chevaux, que vous avez pris pour
+Georges Cadoudal.
+
+Berthellemot se toucha le front vivement.
+
+-Je savais bien que j'avais quelque chose a vous demander!
+s'ecria-t-il. On devrait prendre des notes. Eprouvez-vous quelque
+repugnance a me dire depuis combien de temps vous connaissez ce M.
+Moriniere?
+
+--Aucune. Je l'ai vu pour la premiere fois il y a deux ans, Il venait
+a ma salle pour maigrir. C'est une bonne lame.
+
+--Est-ce l'habitude, parmi les marchands de chevaux, de connaitre et
+de pratiquer l'escrime?
+
+--Pas precisement, monsieur l'employe, mais la meilleure epee de
+Paris, apres moi, qui suis un ancien chantre de paroisse, est Francois
+Maniquet, le boulanger des hospices... le metier n'y fait rien.
+
+--Et vous n'avez jamais cesse de voir ce citoyen Moriniere depuis deux
+ans?
+
+--Au contraire, je l'avais perdu de vue. Son commerce ne lui permet
+point de sejourner longtemps a Paris.
+
+Berthellemot cligna de l'oeil et se gratta le bout du nez. Aucun
+detail n'est superflu quand il s'agit de ces personnages historiques.
+
+--Ce vantard de Fouche, grommela-t-il, battrait la campagne et irait
+chercher midi a quatorze heures; M. Dubois resterait empetre... moi,
+je tombe droit sur la piste comme un limier bien exerce.
+
+--Mon cher monsieur Severin, reprit-il tout haut, en quelles
+circonstances avez-vous retrouve M. Moriniere, votre compere et
+compagnon?
+
+--A la Morgue.
+
+--Recemment?
+
+--Hier matin... Il venait la, bien triste et tout tremblant, pour
+s'assurer que le corps de son fils n'etait point pose dans le caveau.
+
+--Mais, sarpebleu! s'ecria Berthellemot, je ne connais pas de fils
+adulte a Georges Cadoudal! Parole!
+
+Jean-Pierre ne repondit pas.
+
+Berthellemot reprit:
+
+--Me voila tout a vous pour notre petite affaire de la jeune fille
+enlevee. Vous ne sauriez croire, mon voisin, combien cet ordre d'idees
+m'interesse et fait travailler mon ardente imagination. Si Paris
+possede une goule, il faut que je la trouve, que je l'examine, que
+je la decrive... Vous savez que ces personnes ont des levres qui
+les trahissent... Que j'aie seulement un petit bout de trace, et
+j'arriverai tout net a l'antre, a la caverne, a la tombe ou s'abrite
+le monstre... C'est la partie agreable de la profession, voyez-vous;
+cela delasse des travaux serieux. Faites votre rapport a votre aise,
+soyez veridique et precis. Je vais prendre des notes.
+
+--Monsieur l'employe, demanda Jean-Pierre avant de se rasseoir,
+puis-je esperer que je ne serai plus interrompu?
+
+--Je ne pense pas, mon voisin, repartit Berthellemot d'un air un peu
+pique, avoir abuse de la parole. Mon defaut est d'etre trop taciturne
+et trop reserve. Allez, je suis muet comme une roche.
+
+Jean-Pierre Severin reprit son siege et commenca ainsi:
+
+--L'etablissement nouveau du Marche Neuf, dont je dois etre le
+greffier concierge, est presque acheve et necessite deja de ma part
+une surveillance fort assujettissante. On expose encore a l'ancien
+caveau, mais sous quelques jours on fera l'etrenne de la Morgue... et
+c'est une chose etonnante; je songe a cela depuis bien des semaines.
+Je me demande malgre moi: qui viendra la le premier? Certes, c'est une
+maison a laquelle on ne peut pas porter bonheur, mais enfin, il y a
+des presages. Qui viendra la le premier! un malfaiteur? un joueur?
+un buveur? un mari trompe? une jeune fille decue? le resultat d'une
+infortune ou le produit d'un crime?
+
+Nous demeurons a deux pas du Chatelet, au coin de la petite rue de
+la Lanterne. J'aime ma femme comme le desespere peut cherir la
+consolation, le condamne la misericorde. A une triste epoque de ma vie
+ou je croyais mon coeur mort, j'allai chercher ma femme tout au fond
+d'une agonie de douleurs, et mon coeur fut ressuscite.
+
+Notre logis est tout etroit; nous y sommes les uns contre les autres;
+mon fils grandit pale et faible. Nous n'avons pas assez d'espace ni
+d'air, mais nous nous trouvons bien ainsi; il nous plait de nous
+serrer dans ce coin ou nos ames se touchent.
+
+Il y a chez nous trois chambres: la mienne, ou dort mon fils, celle ou
+ma femme s'occupe de son menage; nous y mangeons, et c'est la que le
+poele s'allume l'hiver; celle enfin ou Angele brodait en chantant avec
+sa jolie voix si douce.
+
+Celle-la n'a guere que quelques pieds carres, mais elle est tout au
+coin de la rue, et il y vient un peu de soleil.
+
+Le rosier qui est sur la fenetre d'Angele a donne hier une fleur.
+C'est la premiere. Elle ne l'a pas vue... La verra-t-elle?
+
+De l'autre cote de la rue se dresse une maison meilleure que la notre
+et moins vieille. On y loue au mois des chambres aux jeunes clercs et
+a ceux qui font leur apprentissage pour entrer dans la judicature.
+
+Voila un peu plus d'un an, il n'y avait pas quinze jours que ma femme
+et moi nous nous etions dit: Angele est maintenant une jeune fille, un
+etudiant vint loger dans la maison d'en face. On lui donna une chambre
+au troisieme etage, une belle chambre, en verite, a deux fenetres, et
+aussi large a elle toute seule que notre logis entier.
+
+C'etait un beau jeune homme, qui portait de longs cheveux blonds
+boucles. Il avait l'air timide et doux. Il suivait les cours de
+l'ecole de droit.
+
+J'ai su cela plus tard, car je ne prends pas grand souci des choses de
+notre voisinage. Ma femme le sut avant moi, et Angele avant ma femme.
+
+Le jeune homme avait nom Kervoz ou de Kervoz, car voila qu'on
+recommence a s'appeler comme autrefois. Il etait le fils d'un
+gentilhomme breton, mort avec M. de Sombreuil, a la pointe de
+Quiberon...
+
+M. Berthellemot prit une note et dit:
+
+--Mauvaise race!
+
+--Comme je n'ai jamais change d'idee, repliqua Jean-Pierre, je
+n'insulte point ceux qui ne changent pas. Le temps a venir pardonnera
+le sang repandu plutot que l'injure. Que Dieu soutienne les hommes
+qui vivent par leur foi, et donne l'eternelle paix aux hommes qui
+moururent pour leur foi.
+
+Je ne veux pas vous dire que notre fillette etait jolie et gaie, et
+heureuse et pure. Quoique mon fils soit a nous deux, je ne sais pas si
+je l'aimais plus tendrement qu'Angele qui n'appartient, par les liens
+du sang, qu'a ma pauvre chere femme. Quand elle venait, le matin,
+offrir son front souriant a mes levres, je me sentais le coeur leger
+et je remerciais Dieu qui gardait a notre humble maison ce cher et
+adore tresor.
+
+Nous l'aimions trop. Vous avez devine l'histoire, et je ne vous
+la raconterai pas au long. La rue est etroite. Les regards et les
+sourires allerent aisement d'une croisee a l'autre, puis l'on causa;
+on aurait presque pu se toucher la main.
+
+Un soir que je rentrais tard, pour avoir assiste a une enquete
+medicale, au Chatelet, je crus rever. Il y avait au-dessus de ma tete,
+dans la rue de la Lanterne, un objet suspendu. C'etait au commencement
+du dernier hiver, par une nuit sans lune; le ciel etait couvert,
+l'obscurite profonde.
+
+Au premier aspect, il me sembla voir un reverbere eteint, balance dans
+les airs a une place qui n'etait point la sienne.
+
+La corde qui le soutenait etait attachee d'un cote a la fenetre du
+jeune etudiant, de l'autre a la croisee d'Angele.
+
+--Voyez-vous cela! murmura le secretaire general. Il y a des quantites
+d'anges pareils. Je prends des notes.
+
+--Moi, poursuivit Jean-Pierre, je ne devinai pas tout de suite, tant
+j'etais sur de ma fillette.
+
+--Le bon billet que vous aviez la, mon voisin! ricana Berthellemot.
+
+Jean-Pierre etait pale comme un mort. Le secretaire general reprit:
+
+--Ne vous fachez pas! Personne ne deplore plus que moi l'immoralite
+profonde que les moeurs du Directoire ont inoculee a la France, notre
+patrie. Je comparerais volontiers le Directoire a la Regence, pour le
+relachement des moeurs. Il faut du temps pour guerir cette lepre, mais
+nous sommes la, mon voisin...
+
+--Vous y etiez, en effet, monsieur le prefet, l'interrompit
+Jean-Pierre, ou du moins vous y vintes, car vous sortiez du _Veau qui
+tette_ avec une dame.
+
+--Chut! fit le secretaire general, rougissant et souriant. Certaines
+gens attachent je ne sais quelle gloriole imbecile a ces faiblesses;
+nous ne sommes pas de bronze, mon cher monsieur Severin. Etait-ce
+la presidente ou la petite Duvernoy? La voila lancee, savez-vous, a
+l'Opera! Elle me doit une belle chandelle!
+
+--Je ne sais pas si c'etait la petite Duvernoy ou la presidente,
+repondit Jean-Pierre. Je ne connais ni l'une ni l'autre. Je sais que
+votre passage detourna mon attention un instant: quand je relevai les
+yeux, il n'y avait plus rien au-dessus de ma tete.
+
+--Le reverbere avait accompli sa traversee? s'ecria le secretaire
+general. Vous avez beau dire, c'est drole. Avec cela, M. Picard ferait
+une tres jolie petite comedie.
+
+Jean-Pierre restait reveur.
+
+--J'ai pris des notes, poursuivit Berthellemot. Est-ce que c'est fini?
+
+--Non, repondit le greffier-concierge; c'est a peine commence. Je
+montais notre pauvre escalier d'un pas chancelant. J'avais le coeur
+serre et la cervelle en feu. Arrive dans ma chambre, j'ouvris mon
+secretaire pour y prendre une paire de pistolets...
+
+--Ah! diable! mon voisin, vous aviez enfin devine?
+
+--J'en renouvelai les amorces, et, sans eveiller ma femme, j'allai
+frapper a la chambre d'Angele.
+
+
+
+
+XVI
+
+LES TROIS ALLEMANDS
+
+
+Dans la chambre de ma pauvre petite Angele, continua Jean-Pierre
+Severin, dit Gateloup, on ne me repondit point d'abord, mais la
+porte etait si mince que j'entendis le bruit de deux respirations
+oppressees.
+
+"--Sauvez-vous! dit la voix de la fillette epouvantee, sauvez-vous
+bien vite!
+
+"--Restez! ordonnai-je sans elever la voix. Si vous essayez de
+traverser la rue de, nouveau, je vais ouvrir ma fenetre et vous loger
+deux balles dans la tete."
+
+Angele dit, et sa voix avait cesse de trembler:
+
+"C'est le pere! il faut ouvrir."
+
+L'instant d'apres, j'entrais, mes pistolets a la main, dans la
+chambrette, eclairee par une bougie.
+
+Angele me regarda en face. Elle ne savait pas regarder autrement. Elle
+etait tres pale, mais elle n'avait pas honte...
+
+--Parole! voulut interrompre M. Berthellemot.
+
+--Vous n'etes pas juge de cela! prononca Jean-Pierre avec un calme
+plein d'autorite. C'est sur autre chose que je suis venu prendre vos
+avis... Le jeune homme etait debout au fond de la chambre, la taille
+droite, la tete haute.
+
+Sur la table aupres de lui, il y avait un livre d'heures et un
+crucifix.
+
+--Tiens! tiens! fit le secretaire general. Est-ce qu'ils disaient la
+messe?
+
+--Je restai un instant immobile a les regarder, car j'etais emu
+jusqu'au fond de l'ame, et les paroles ne me venaient point.
+
+C'etaient deux belles, deux nobles creatures: elle ardente et a demi
+revoltee, lui fier et resigne.
+
+"Que faisiez-vous la?" demandai-je.
+
+Pour le coup le secretaire general eclata de rire.
+
+Jean-Pierre ne se facha pas.
+
+--Votre metier durcit le coeur, monsieur l'employe, dit-il seulement.
+
+Puis il poursuivit:
+
+--Les questions pretent a rire ou a trembler selon les circonstances
+ou elles sont prononcees. Personne ici n'etait en humeur de
+plaisanter.
+
+Et pourtant, la reponse d'Angele vous semblera plus plaisante encore
+que ma question. Elle repliqua en me regardant dans les yeux:
+
+"Pere, nous etions en train de nous marier."
+
+--A la bonne heure! s'ecria Berthellemot, qui fit craquer tous ses
+doigts. Petite parole! je prends des notes.
+
+--Nous sommes religieux a la maison, continua Jean-Pierre, quoique
+j'eusse la renommee d'un mecreant, quand je chantais vepres a
+Saint-Sulpice. Ma femme pense a Dieu souvent, comme tous les
+grands, comme tous les bons coeurs. Il ne faut pas croire qu'un
+republicain,--et je l'etais avant la republique, moi, monsieur le
+prefet,--soit force d'etre impie. Notre petite Angele nous faisait
+la priere chaque matin et chaque soir... De son cote, le jeune M.
+de Kervoz venait d'un pays ou l'idee chretienne est profondement
+enracinee. Ce n'est pas un devot, mais c'est un croyant...
+
+--Et un chouan! murmura Berthellemot.
+
+Jean-Pierre s'arreta pour l'interroger d'un regard fixe et percant.
+
+--Et un chouan, repeta-t-il, je ne dis pas non. Si c'est votre police
+qui l'a fait disparaitre, je vous prie de m'en aviser franchement.
+Cela mettra un terme a une portion de mes recherches et rendra l'autre
+moitie plus facile.
+
+Berthellemot haussa les epaules et repondit:
+
+--Nous chassons un plus gros gibier, mon voisin.
+
+--Alors, reprit Jean-Pierre Severin, j'accepte pour veritable que vous
+n'avez contribue en rien a la disparition de Rene de Kervoz, et je
+continue.
+
+Ma pauvre petite Angele m'avait donc dit: "Pere, nous sommes en train
+de nous marier." Rene de Kervoz fit un pas vers moi et ajouta: "J'ai
+des pistolets comme vous; mais si vous m'attaquez, je ne me defendrai
+pas. Vous avez droit: je me suis introduit nuitamment chez vous comme
+un malfaiteur. Vous devez croire que j'ai vole l'honneur de votre
+fille."
+
+Je le regardais attentivement, et j'admirais la noble beaute de son
+visage.
+
+Angele dit:
+
+"--Rene, le pere ne vous tuera pas. Il sait bien que je mourrais avec
+vous.
+
+"--Ne menacez pas votre pere!" prononca tout bas le jeune Kervoz, qui
+se mit entre elle et moi en croisant ses bras sur sa poitrine.
+
+--Vous ne me connaissez pas, monsieur l'employe, s'interrompit ici
+Jean-Pierre, et il faut bien que je me montre a vous comme Dieu m'a
+fait. J'avais envie de l'embrasser; car j'aime de passion tout ce qui
+est brave et fier.
+
+--Et d'ailleurs, glissa Berthellemot, ce Rene de Kervoz, tout chouan
+qu'il est, a des terres en basse Bretagne, et ne faisait pas un trop
+mauvais parti pour une grisette de Paris... Ne froncez pas le sourcil,
+mon voisin, je ne vous blame pas: vous etes pere de famille.
+
+--Je suis Severin, dit Gateloup, repartit rudement l'ancien maitre
+d'armes, et j'ai passe ma vie a mettre le talon sur vos petites
+convenances et vos petits calculs. Par la sarrabugoy! comme ils
+juraient autrefois, quand j'etais l'ami de tant de marquis et de tant
+de comtesses, j'avais dix mille ecus de rentes rien que dans mon
+gosier, citoyen prefet, et les landes de la basse Bretagne tiendraient
+dans le coin de mon oeil. J'avais envie de l'embrasser, cet enfant-la,
+parce qu'il me plaisait, voila tout... et ne m'interrompez plus si
+vous voulez savoir le reste!
+
+Berthellemot eut un sourire bonhomme en repondant:
+
+--La, la, mon voisin, calmons-nous! Je prends des notes. Vous ne
+tuates personne, je suppose!
+
+--Non, je fus temoin du mariage.
+
+--Ils se marierent donc, les tourtereaux?
+
+--Provisoirement, sans pretre ni maire, devant le crucifix... Et je
+recus la parole d'honneur de Rene, qui fit serment de ne plus danser
+sur la corde roide au travers de la rue jusqu'au moment ou le maire et
+le pretre y auraient passe.
+
+--Autre bon billet, mon voisin!
+
+--Il a tenu loyalement sa promesse... trop loyalement.
+
+--Ah! peste! C'est une autre facon de se parjurer.
+
+Les doigts de Jean-Pierre presserent son front ou il y avait des rides
+profondes.
+
+--Ma femme et moi, dit-il d'un ton presque fanfaron et qui essayait
+de braver la raillerie, nous fumes parrain et marraine quand l'enfant
+vint...
+
+--Petite parole! s'ecria Berthellemot avec une explosion d'hilarite.
+Je savais bien que c'etait chose faite! Etait-ce un chouanet ou une
+chouanette?
+
+--Monsieur l'employe superieur, vous me payerez vos plaisanteries en
+retrouvant mes enfants, n'est-ce pas? demanda Jean-Pierre, qui lui
+saisit le bras avec une violence froide.
+
+--Mon voisin!... fit Berthellemot, pris d'une vague frayeur.
+
+Mais Jean-Pierre souriait deja.
+
+--C'etait un petit ange, dit-il, et nous la nommames Angele, comme sa
+mere... Mon Dieu, oui, vous l'avez tres bien compris, le mal etait
+fait. La nuit ou j'entrai dans la chambrette d'Angele avec mes
+pistolets, Rene etait la pour accomplir ou promettre une reparation.
+Tout cela nous fut explique, car je n'ai point de secret pour
+ma femme, et ma femme ne sut pas etre plus severe que moi. Nous
+acceptames toutes les promesses de Rene de Kervoz; nous reconnumes
+la sincerite des explications qu'il nous donna. Il ne pouvait pas se
+marier maintenant; le mariage fut remis a plus tard, et nous formames
+une famille.
+
+C'etait une belle et douce chose que de les voir s'aimer, ce fier
+jeune homme, cette chere, cette tendre jeune fille. Oh! je ne vous
+empeche plus de rire. Il y a la, dans mon coeur, assez de souvenirs
+delicieux et profonds pour combattre tous les sarcasmes de l'univers!
+
+Ils etaient la, le soir, entre nous. Je ne sais pas si ma pauvre femme
+n'aimait pas autant son Rene que son Angele.
+
+Il me semble que je les vois, les mains unies, les sourires confondus,
+lui soucieux parce qu'Angele etait bien pale, malgre sa souffrance,
+heureuse d'etre ainsi adoree.
+
+Puis Angele refleurit; elle fut belle autrement et bien plus belle
+avec son enfant dans ses bras...
+
+Ici, M. Berthellemot consulta sa montre a son tour, une montre
+elegante et riche.
+
+--Heureusement que j'avais un peu conge ce soir, murmura-t-il. Vous
+n'etes pas bref, mon voisin.
+
+--Je le serai desormais, monsieur l'employe, repliqua Jean-Pierre en
+changeant de ton du tout au tout. Aussi bien, je plaide une cause
+gagnee; votre excellent coeur est emu, cela se voit!
+
+--Certes, certes... balbutia le secretaire general.
+
+--Je passe par-dessus les details et j'arrive a la catastrophe. Voila
+un mois, a peu pres, notre petit ange avait six semaines, et sa jeune
+mere, heureuse, lui donnait le sein, Rene vint nous annoncer un soir
+que rien ne s'opposait plus a l'accomplissement de sa promesse, et
+Dieu sait que le cher garcon etait plus joyeux que nous.
+
+Il n'y a pas beaucoup d'argent a la maison, et Rene, pour le moment
+n'est pas riche. Cependant il fut convenu que la noce serait
+magnifique. Une fois en notre vie, ma pauvre femme et moi nous eumes
+des idees de luxe et de folie. Ce grand jour du mariage d'Angele,
+c'etait la fete de notre bonheurs a tous.
+
+Elle fut fixee a trente jours de date, cette chere fete, qui ne devait
+point etre celebree.
+
+Angele et Rene devaient etre maries apres-demain.
+
+Nous nous mimes a travailler aux preparatifs des ce soir-la, et ce
+soir-la, comme si le ciel nous prodiguait tous les bons presages,
+notre petit ange eut son premier sourire.
+
+Quinze jours se passerent. Une fois, a l'heure du repas, Rene ne parut
+point.
+
+Quand il arriva, longtemps apres l'heure, il etait soucieux et pale.
+
+Le lendemain, son absence fut plus longue.
+
+Le surlendemain, Angele manqua aussi au souper de famille. La petite
+fille se prit a souffrir et a maigrir: le lait de sa mere, qui naguere
+la faisait si fraiche, s'echauffa, puis tarit. Nous fumes obliges de
+prendre une nourrice.
+
+Que se passait-il?
+
+J'interrogeai notre Angele; sa mere l'interrogea; tout fut inutile.
+Notre Angele n'avait rien, disait-elle.
+
+Jusqu'au dernier moment elle refusa de nous repondre, et nous n'avons
+pas eu son secret.
+
+Il en fut de meme de Rene. Rene donnait a ses absences des motifs
+plausibles et expliquait sa tristesse soudaine par de mauvaises
+nouvelles arrivees de Bretagne.
+
+Angele etait si changee que nous avions peine a la reconnaitre. Nous
+la surprenions sans cesse avec de grosses larmes dans les yeux.
+
+Et cependant le jour du mariage approchait.
+
+Voila trois fois vingt-quatre heures que Rene de Kervoz n'a point
+couche dans son lit.
+
+Il a visite, le 28 du mois de fevrier, l'eglise de
+Saint-Louis-en-l'Ile, ou il a rencontre une femme. Angele l'avait
+suivi, j'avais suivi Angele. Ce soir-la on m'a rapporte Angele
+mourante; elle a refuse de repondre a mes questions.
+
+Le lendemain, toute faible qu'elle etait, elle s'echappa de chez nous,
+apres avoir embrasse sa petite fille en pleurant.
+
+Rene n'est pas revenu, et nous n'avons pas revu notre Angele.
+
+Jean-Pierre Severin se tut.
+
+Pendant la derniere partie de son recit, faite d'une voix nette et
+breve, quoique profondement triste, le secretaire general s'etait
+montre tres attentif.
+
+--J'ai pris des notes, dit-il quand son interlocuteur garda enfin le
+silence. La serie de mes devoirs comprend les petites choses comme
+les grandes, et je suis tout particulierement doue de la faculte
+d'embrasser dix sujets a la fois. Bien plus, j'en saisis les
+connexites avec une etonnante precision. Votre affaire, qui semble
+au premier aspect si vulgaire, mon cher voisin, en croise une autre,
+laquelle touche au salut de l'Etat. Voila mon appreciation.
+
+--Prenez garde.! commenca Jean-Pierre. Ne vous egarez pas.
+
+--Je ne m'egare jamais! l'interrompit Berthellemot avec majeste. Il
+s'agit d'un double suicide.
+
+Le greffier-concierge de la Morgue secoua la tete lentement.
+
+--En fait de suicide, prononca-t-il tout bas, personne ne peut etre
+plus competent que moi. De mes deux enfants, il n'y en avait qu'un
+seul pour avoir des raisons d'en finir avec la vie.
+
+--Rene de Kervoz?
+
+--Non... Notre fille Angele.
+
+--Alors vous ne m'avez pas tout dit?
+
+Jean-Pierre hesita avant de repondre.
+
+--Monsieur l'employe, murmura-t-il enfin, l'etre mysterieux qui
+defraye en ce moment les veillees parisiennes, LA VAMPIRE, n'est ni
+goule, ni succube, ni oupire...
+
+--La connaitriez-vous? s'ecria vivement Berthellemot.
+
+--Je l'ai vue deux fois.
+
+Le secretaire general ressaisit precipitamment son papier et sa mine
+de plomb.
+
+--Ce n'est pas de sang que la Vampire est avide, poursuivit
+Jean-Pierre. Ce qu'elle veut, c'est de l'or.
+
+--Expliquez-vous, mon voisin! expliquez-vous!
+
+--Je vous ai dit, monsieur l'employe, que l'idee nous etait venue
+de battre monnaie pour ces cheres epousailles d'Angele et de Rene.
+J'avais rouvert ma salle d'armes, et des que ma porte de maitre
+d'escrime s'entre-baille seulement, les eleves abondent incontinent.
+Il en vint beaucoup. Parmi eux se trouvaient trois jeunes Allemands de
+la Souabe, le comte Wenzel, le baron de Ramberg et Franz Koenig, dont
+le pere possede les grandes mines d'albatre de Wuertz, dans la foret
+Noire. Tous ces gens du Wurtemberg sont comme leur roi: ils aiment la
+France et le premier consul. A l'exception des camarades du Comment...
+
+--Comment? repeta le secretaire general.
+
+--C'est le nom du code de compagnonnage de l'Universite de Tubingen,
+ou les Maisons moussues, les Renards d'or et les Vieilles Tours ont un
+peu le diable au corps.
+
+--Ah ca! ah ca! fit Berthellemot, quelle langue parlez-vous la, mon
+voisin? Je prends des notes. Petite parole! M. le prefet n'y verra que
+du feu.
+
+--Je parle la langue de ces bons Germains, qui jouent eternellement
+trois ou quatre lugubres farces: la farce du duel, la farce des
+conspirations, la farce du suicide, et cette farce ou Brutus parle
+tant, si haut et si longtemps de tuer Cesar, que Cesar finit par
+entendre et claquemure Brutus dans un cul de basse-fosse. Un jour que
+nous aurons le temps, je vous conterai l'histoire de la Burschenschaft
+et de Tugenbaud, que vous paraissez ignorer...
+
+--Comment cela s'ecrit-il, mon cher monsieur Severin? demanda le
+secretaire general, et pensez-vous reellement qu'ils aient ete pour
+quelque chose dans la machine infernale?
+
+--La posterite le saura, repliqua Jean-Pierre avec une gravite
+ironique, a moins toutefois que le temps ne puisse soulever ce
+mystere. Mais revenons a nos trois jeunes Allemands de la Souabe, le
+comte Wenzel, le baron de Ramberg et Franz Koenig, qui n'appartenaient
+nullement a la ligue de la Vertu et n'avaient aucun mechant dessein.
+
+Le comte Wenzel etait riche, le baron de Ramberg etait tres riche,
+Franz Koenig compte par millions: ce laitage solide, l'albatre, etant
+fort a la mode depuis quelque temps.
+
+Le comte Wenzel avait de l'esprit, le baron de Ramberg avait beaucoup
+d'esprit, Franz Koenig a de l'esprit comme un demon.
+
+--Vous parlez toujours des deux premiers au passe, mon voisin, fit
+observer le secretaire general. Est-ce qu'ils sont morts?
+
+--Dieu seul le sait, prononca tout bas Jean-Pierre. Vous allez voir.
+J'ai rarement rencontre trois plus beaux cavaliers, surtout le
+marchand d'albatre: une figure delicate et fine sur on corps
+d'athlete, des cheveux blonds a faire envie a une femme.
+
+Du reste, tous les trois braves, aventureux et cherchant franchement
+le plaisir.
+
+Le comte Wenzel repartit le premier pour l'Allemagne; ce fut rapide
+comme une fantaisie. Le baron de Ramberg le suivit a courte distance,
+et, chose veritablement singuliere chez des gens de cette sorte, tous
+les deux s'en allaient en restant mes debiteurs.
+
+Toute idee fixe change le caractere. J'ai passe ma vie a negliger mes
+interets; mais je voulais de l'argent pour notre fils de famille: je
+n'aurais pas fait grace d'un ecu a mon meilleur ami.
+
+J'ecrivis au comte d'abord, pour lui et pour le baron. Point de
+reponse.
+
+J'ecrivis ensuite au baron, le priant d'aviser le comte, meme silence.
+
+Notez bien que je les connaissais pour les plus honnetes, pour les
+plus genereux jeunes gens de la terre.
+
+Je les aimais. Je fus pris d'inquietude. J'adressai une lettre a notre
+charge d'affaires francais a Stuttgard, M. Aulagnier, qui est mon
+ancien eleve pour le solfege.--J'ai des amis un peu partout.--M.
+Aulagnier me repondit que non seulement le comte Wenzel et le baron de
+Ramberg n'etaient point de retour a Stuttgard, mais que leurs familles
+commencaient a prendre frayeur.
+
+On n'avait point de leurs nouvelles depuis certain jour ou le comte
+avait ecrit pour demander l'envoi d'une somme de cent mille florins
+de banque, destinee a former sa dot, car il se mariait a Paris,
+disait-il, et entrait dans une famille considerable.
+
+Aventure identiquement pareille pour le baron de Ramberg, qui,
+seulement, au lieu de cent mille florins de banque, en avait demande
+deux cent mille.
+
+Le double envoi avait eu lieu.
+
+Et ce qui epouvantait les amis de mes deux eleves, c'est que le comte
+Wenzel et le baron de Ramberg devaient epouser la meme femme: la
+comtesse Marcian Gregoryi.
+
+--La comtesse Marcian Gregoryi! repeta M. Berthellemot.
+
+Jean-Pierre attendit un instant pour voir s'il ajouterait quelque
+chose.
+
+--Ce nom vous est connu? demanda-t-il enfin?
+
+--Il ne m'est pas inconnu, repondit le secretaire general, de cet
+accent a la fois craintif et hostile que prennent le gens de bureau
+pour parler de ce qui concerne leurs chefs.
+
+--M. le prefet a du le prononcer devant moi... Je prends des notes.
+
+Jean-Pierre attendit encore. Ce fut tout.
+
+Berthellemot reprit:
+
+--Cette affaire-la n'est pas venue dans les bureaux. On ne nous a rien
+envoye de l'ambassade de Wurtemberg.
+
+--C'est qu'on n'a rien recu, repliqua Jean-Pierre. Je sors de
+l'ambassade. Les messages ont du etre interceptes.
+
+Berthellemot eut son sourire administratif.
+
+--Cela supposerait des ramifications tellement puissantes...
+commenca-t-il.
+
+--Cela supposerait, l'interrompit Jean-Pierre Severin froidement,
+l'infidelite d'un employe des postes... et la chose s'est vue.
+
+--Quelquefois, avoua le secretaire general, qui ne perdit point son
+sourire.
+
+Entre administrations, la charite se pratique assez bien.
+
+--D'ailleurs, reprit Jean-Pierre, je ne pretends point que cette
+entreprise mysterieuse et sanglante a qui la terreur publique commence
+a donner pour raison sociale ce nom: La Vampire, n'ait pas de tres
+puissantes ramifications.
+
+--Mais cela existe-t-il? s'ecria Berthellemot, qui se leva et
+parcourut la chambre d'un pas agite. Un homme dans ma position se perd
+en doutant parfois, parfois en se montrant trop credule!... l'habilete
+consiste...
+
+--Pardon, monsieur l'employe superieur, dit Jean-Pierre Je suis le
+fils d'un pauvre homme, qui pensait beaucoup et qui parlait peu.
+Voulez-vous savoir comment mon pere jugeait l'habilete? Mon pere
+disait: Va droit ton chemin, tu ne tomberas jamais dans les fosses qui
+sont a droite et a gauche de la route... Et moi, qui suis un vieux
+prevot, j'ajoute: L'epee a la main, tiens-toi droit et tire droit?
+chaque feinte ouvre un trou par ou la mort passe... Il ne s'agit pas
+ici de savoir ou est votre interet, mais ou est votre devoir.
+
+La promenade du secretaire general s'arreta court.
+
+--Mon voisin, dit-il, vous parlez comme un livre. Continuez, je vous
+prie.
+
+--Je dois vous dire, monsieur l'employe, poursuivit en effet
+Jean-Pierre, que j'ai revu M. le baron de Ramberg, apres son pretendu
+depart pour l'Allemagne, au milieu de circonstances singulieres et
+dans cette eglise de Saint-Louis-en-l'Ile ou mes deux enfants ont
+disparu pour moi... Ramberg etait avec la comtesse Marcian Gregoryi...
+et je crois qu'il partait pour un voyage bien autrement long que celui
+d'Allemagne.
+
+--Accusez-vous cette comtesse? demanda Berthellemot.
+
+--Que Dieu assiste ceux que j'accuserai, repliqua Jean-Pierre. Voici
+donc deux de nos Allemands ecartes; restait le marchand d'albatre, le
+millionnaire Franz Koenig, heritier des carrieres de Wuertz. Celui-la
+n'est ni baron ni comte, mais je ne connais pas beaucoup de malins,
+Francais ou non, capables de jouer sa partie, quand il s'agit de
+traiter une affaire. Dans le plaisir il est de feu, dans le negoce il
+est de marbre.
+
+Celui-la a dure plus longtemps que les autres, quoiqu'il fut evident
+pour moi, depuis plusieurs jours deja, qu'un element nouveau etait
+entre dans sa vie.
+
+Je devinais autour de lui les pieges mysterieux ou ses deux compagnons
+sont peut-etre tombes.
+
+Et je le surveillais bien plus etroitement, helas! que je ne veillais
+sur mes pauvres chers enfants, Rene et Angele.
+
+Franz Koenig est encore venu a ma salle d'armes aujourd'hui. Il n'y
+viendra pas demain.
+
+--Parce que?... murmura le secretaire general, qui tressaillit en se
+rasseyant.
+
+--Parce que, comme les autres, il a realise une forte somme, et que le
+moment est venu de le depouiller.
+
+--Vous auriez fait un remarquable agent, dit Berthellemot je prends
+des notes.
+
+--Quand je m'occupe de police, repliqua Jean-Pierre, c'est pour mon
+compte. Cela m'est arrive plus d'une fois en ma vie, et je me suis
+assis dans le cabinet de Thiroux de Crosne, le lieutenant de police
+qui succeda a M. Lenoir, comme je comptais m'asseoir, aujourd'hui dans
+le cabinet de M. le prefet Dubois.
+
+Severin, dit Gateloup, faisait ici allusion a la bizarre aventure qui
+est le sujet de notre precedent recit: _la Chambre des Amours_. On se
+souvient du role important que, sous son nom de Gateloup, chantre a
+Saint-Sulpice et prevot d'armes, il joua dans ce drame.
+
+--Il n'y a pas besoin de nombreuses escouades, continua-t-il, pour
+relever une piste et pour mener une chasse. J'avais a venger la
+blessure qui empoisonna ma jeunesse, et j'avais a sauvegarder des
+enfants que j'aimais. J'etais jeune, hardi, avise, quoique j'eusse
+le defaut de chercher parfois au fond de la bouteille l'oubli d'un
+cuisant chagrin... Maintenant je suis presque un vieillard, et c'est
+pour cela que je viens demander de l'aide.
+
+Pas beaucoup d'aide: un homme ou deux que je choisirai moi-meme. Cela
+n'affaiblira pas votre armee, monsieur l'employe, et cela me suffira.
+
+Franz Koenig n'avait pas besoin d'ecrire a Stuttgard pour toucher la
+forte somme dont je vous ai parle: il possedait un credit illimite sur
+la maison Mannheim et C deg.. A deux heures cette apres midi, il a quitte
+ma salle; a trois heures il sortait de la maison Mannheim et chargeait
+dans sa voiture deux cent cinquante mille thalers de Prusse en bons de
+la caisse royale de Berlin.
+
+Voila pourquoi, monsieur, je n'ai point employe le passe en prononcant
+le nom de Franz Koenig, comme je l'avais fait en parlant du comte
+Wenzel et du baron de Ramberg. C'est que le premier n'a peut-etre pas
+encore eu le temps d'etre tue, tandis que certainement les deux autres
+sont morts.
+
+
+
+
+XVIII
+
+UNE NUIT SUR LA SEINE
+
+
+Apres ces paroles, Jean-Pierre Severin resta un instant silencieux.
+Le secretaire general jouait activement avec son couteau a papier, et
+reflechissait en faisant de temps en temps craquer les jointures de
+ses doigts.
+
+--Il faudrait etre double, dit-il enfin, et triple et quadruple aussi
+pour accomplir seulement la moitie de la besogne qui est a ma charge,
+car dieu sait a quoi sert M. le prefet. Je ne mange pas, je ne dors
+pas, je ne cause pas, et cependant les vingt-quatre heures de la
+journee sont loin de me suffire. Le premier consul a ce remarquable
+coup d'oeil des souverains qui choisissent et demelent les hommes
+utiles au milieu de la foule. Je ne me vante pas, ce serait superflu,
+puisque tout le monde connait les services que j'ai rendus a ma
+patrie... Le premier consul, a l'heure ou je parle, doit avoir les
+yeux sur moi. Mon cher monsieur Severin, je serais porte par vocation
+a m'occuper serieusement de votre affaire et je ne vous cache pas que
+si je m'en occupais, elle serait coulee a fond en une journee... Mais
+le salut de l'Etat depend de moi, et il serait coupable d'abandonner
+des interets si graves pour un objet de simple curiosite...
+
+Ce que je voudrais voir, s'interrompit-il, c'est si les levres de ces
+sortes de personnages ont vraiment un aspect special. On dit qu'elles
+sont a vif et perpetuellement humides de sang... J'ai pris des notes
+dans le temps... Et il m'est arrive de causer avec Fog-Bog, le pitre
+anglais, qui se nourrissait de viande crue. Il mangeait du chien non
+sans plaisir; mais ce n'etait pas un vampire, car il mourut d'un coup
+de porte-voix que lui donna son maitre, sans malice, et jamais il
+n'est revenu sucer le sang des jeunes personnes... A quoi pensez-vous,
+mon cher monsieur Severin?
+
+--A la comtesse Marcian Gregoryi, repondit Jean-Pierre.
+
+--N'avez-vous pas dit que vous l'aviez vue?
+
+--Je l'ai vue.
+
+--Parlez-moi de ses levres. Je vais prendre des notes. Les levres de
+ces personnes ont un aspect special.
+
+--Ses levres sont pures et belles, prononca lentement le gardien jure:
+elles sembleraient un peu pale sur un autre visage, mais elle vont
+bien a l'adorable blancheur de son teint...
+
+--Tres bien, continuez. La paleur est un signe.
+
+--Il y a des femmes de marbre; c'est une femme d'albatre...
+
+--Alors, ce brave Wurtembergeois, M. Franz Koenig, a pu la prendre
+pour un de ses produits.
+
+M. le secretaire general fut sincerement content de cette plaisanterie
+et se laissa aller a un rire debonnaire, apres avoir fait craquer
+toutes les articulations de ses dix doigts.
+
+Jean-Pierre ne riait pas.
+
+--Et ses yeux? demanda M. Berthellemot. Les yeux presentent aussi un
+caractere particulier, chez ces personnes.
+
+--Elle a des yeux d'un bleu sombre, repliqua le gardien jure, sous
+l'arc net et hardi de ses sourcils, noirs comme le jais; ses cheveux
+sont noirs aussi, noirs etrangement, avec ces reflets de bronze qu'on
+voit dans l'eau profonde, quand elle mire un ciel de tempete. Et
+l'opposition est si violente entre le grand jour de ce teint et la
+nuit de cette chevelure, que le regard en reste blesse.
+
+--Cela doit etre laid, assurement, mon voisin?
+
+--C'est splendide! Tout ce que le monde contient de beau passe a Paris
+au moins une fois. J'ai vu, sans quitter Paris, les merveilleuses
+courtisanes des dernieres fetes de la royaute, les deesses de la
+republique, les vierges folles du Directoire; j'ai vu les filles de
+l'Angleterre, couronnees d'or, les charmeuses d'Italie, les fees
+etincelantes qui viennent d'Espagne, descendant les Pyrenees en
+dansant; j'ai vu de vivants tableaux de Rubens arriver d'Autriche ou
+de Baviere, des Moscovites charmantes comme des Francaises; j'ai vu
+des houris de Circassie, des sultanes georgiennes, des Grecques,
+statues animees de Phidias: je n'ai jamais vu rien de si
+magnifiquement beau que la comtesse Marcian Gregoryi!
+
+--Parole mignonne! fit le magistrat, voila un joli portrait.
+
+--J'ai ete peintre, dit Jean-Pierre.
+
+--Vous avez donc ete tout?
+
+--A peu pres.
+
+--Et savez-vous l'adresse de cette huitieme merveille du monde?
+
+--Si je la savais!... commenca Jean-Pierre dont les yeux bleus eurent
+une noire lueur.
+
+--Que feriez-vous? demanda le prefet.
+
+Jean-Pierre repondit:
+
+--C'est mon secret.
+
+--L'avez-vous rencontree souvent?
+
+--Deux fois.
+
+--Ou l'avez-vous rencontree?
+
+--A l'eglise... la premiere fois.
+
+--Quand?
+
+--Avant-hier au soir.
+
+--Et la seconde fois?
+
+--Sous le pont au Change, au bord de l'eau.
+
+--Quand?
+
+--Cette nuit.
+
+Berthellemot ouvrit de grands yeux, et dit avec une curiosite
+impatiente:
+
+--Voyons! faites votre rapport!
+
+Le gardien jure redressa involontairement sa haute taille.
+
+--Pardon, voisin, pardon, reprit le secretaire general, je voulais
+dire racontez-moi votre petite histoire.
+
+Avant de repondre, Jean-Pierre se recueillit un instant.
+
+--Je ne sais pas si l'on peut appeler cela une histoire, pensa-t-il
+tout haut. Je crois bien que non. Pour tout autre que moi ces faits
+devront sembler si extraordinaires et si insenses...
+
+--Petite parole! l'interrompit M. Berthellemot, vous me mettez l'eau a
+la bouche! J'aime les choses invraisemblables...
+
+--C'etait a l'eglise Saint-Louis-en-l'Ile, poursuivit Jean-Pierre, et
+si je n'eusse pas ete la pour mes deux enfants, peut-etre qu'a l'heure
+ou nous sommes le baron de Ramberg serait encore au nombre des
+vivants. Elle etait avec le baron de Ramberg; elle l'emmenait dans ce
+lieu d'ou le comte Wensel n'est jamais revenu... Vous avez tous les
+renseignements voulus, je suppose, monsieur l'employe, sur les faits
+qui se sont produits au quai de Bethune?
+
+--La peche miraculeuse! s'ecria Berthellemot en riant; vos almanachs
+sont-ils de cette force-la, mon voisin?... Le cabaretier Ezechiel nous
+tient au courant: il est un peu des notres.
+
+--Monsieur l'employe, dit gravement Jean-Pierre, ceux qui ont pris la
+peine de jouer cette audacieuse et lugubre comedie devaient avoir
+un grand interet a cela. Les pouvoirs qui enrolent des gens comme
+Ezechiel sont trompes deux fois: une fois par Ezechiel, une fois par
+ceux qui trompent Ezechiel. J'ai beaucoup travaille hier. Les debris
+humains qu'on retrouve au quai de Bethune viennent des cimetieres,
+audacieusement violes depuis plusieurs semaines. II y a la un parti
+pris de detourner l'attention. Paris contient en ce moment une vaste
+fabrique de meurtres, et le but de toutes ces momeries est de cacher
+le charnier qui devore les cadavres des victimes.
+
+--C'est votre avis, mon voisin? murmura Berthellemot. Je prends des
+notes. Le metier que vous faites doit porter un peu sur le cerveau.
+
+Jean-Pierre montra du doigt l'aiguille qui marquait huit heures au
+cadran de la grosse montre.
+
+--Le premier consul doit etre rentre, murmura-t-il. Peut-etre est-il
+en train de lire la lettre que je lui ai ecrite aujourd'hui... Et, je
+ne vous me cache pas, monsieur l'employe, il y a deja du temps que je
+vous aurais brule la politesse, si je n'attendais ici meme la reponse
+du general Bonaparte.
+
+Berthellemot fit un petit signe de tete a la fois sceptique et soumis.
+Jean-Pierre continua.
+
+--J'aurais beaucoup de choses a vous dire sur votre Ezechiel et les
+derrieres de sa boutique. Dieu merci, je commence a voir clair au fond
+de cette bouteille a encre; mais vous me prendriez pour un fou, de
+mieux en mieux, monsieur l'employe, et ce serait dommage. Vous ai-je
+parle de l'abbe Martel?
+
+--Non, de par tous les diables, mon voisin! grommela le secretaire
+general, et votre facon de renseigner l'administration n'est pas des
+plus claires, savez-vous?
+
+--C'est que je n'ai pas besoin de tout dire a l'administration, mon
+voisin; je compte bien agir un peu par moi-meme. L'abbe Martel est
+un digne pretre qui se trouve mele, a son insu, a quelque diabolique
+affaire. Je suis retourne a Saint-Louis-en-l'Ile aujourd'hui, et je
+l'ai demande a la sacristie. On lui portait justement le viatique; il
+avait ete frappe, dans la nuit, d'un coup de sang. J'ai pu penetrer
+jusqu'a lui. Je l'ai trouve paralyse et sans parole. Mais quand j'ai
+prononce a son oreille certains noms, ses yeux se sont ranimes pour
+peindre l'horreur et la terreur.
+
+--Quels noms, mon voisin?
+
+--Entre autres, celui de la comtesse Marcian Gregoryi.
+
+M. Berthellemot baissa la voix pour demander:
+
+--A la fin, penseriez-vous que cette comtesse Marcian Gregoryi est la
+vampire?
+
+Jean-Pierre repondit tranquillement:
+
+--J'en suis a peu pres sur.
+
+--Mais... balbutia Berthellemot, M. le prefet...
+
+--Je sais, l'interrompit Jean-Pierre, qu'elle est au mieux avec M. le
+prefet...
+
+--Desormais, ajouta-t-il, en fourrant sa grosse montre dans son
+gousset d'un geste resolu, je me donne une demi-heure pour attendre la
+reponse du premier consul, et puisque nous avons du loisir, je reviens
+a la belle comtesse. Ceci va nous amuser, monsieur l'employe: C'est
+curieux comme une charade. La premiere fois que j'ai rencontre Mme la
+comtesse Marcian Gregoryi, je l'ai vue telle que je vous l'ai decrite:
+jeune, belle, avec des cheveux d'ebene sur un front d'ivoire...
+
+--Et la seconde, demanda M. Berthellemot, avait-elle deja vieilli?
+
+Jean-Pierre usa sur lui un etrange regard.
+
+--Il y a une legende du pays de Hongrie, repliqua-t-il, que connait
+mon ami Germain Patou... comme il connait toutes choses... cela
+s'appelle l'histoire de la Belle aux cheveux changeants... Il faut
+vous dire que Germain Patou est un orphelin, fils de noye, que j'ai
+aide un peu a devenir un homme. Il est haut comme une botte, mais il a
+de l'esprit plus qu'une douzaine da geants... et il cherche partout
+un vampire pour le dissequer ou le guerir, suivant le cas. Il compte
+aller a Belgrade, apres sa these passee, pour fouiller la tombe du
+vampire de Szandor, qui est dans une ile de la Save, et la tombe de la
+vampire d'Uszel, grande comme un palais, ou il y a, dit-on, plus de
+mille cranes de jeunes filles...
+
+--Qu'est-ce que c'est que tout cela, mon voisin? murmura Berthellemot.
+Moi, je vous previens que je perds plante. Je ne deteste pas les
+vampires, mais pas trop n'en faut...
+
+--Dans la legende de Germain Patou, continua imperturbablement
+Jean-Pierre, la vampire ou l'oupire d'Uszel, la Belle aux cheveux
+changeants est eperdument amoureuse du comte Szandor, son mari, qui
+lui tient rigueur et ne se laisse aimer que pour des sommes folles.
+Il faut des millions de florins pour acheter un baiser de cet epoux
+cruel...
+
+--Et avare, intercala le secretaire general.
+
+--Et avare, repeta serieusement Jean-Pierre. La Belle aux cheveux
+changeants est ainsi nommee a cause d'une circonstance particuliere
+et tout a fait en rapport avec les sombres imaginations de la poesie
+slave. Elle apparait tantot brune, tantot blonde...
+
+--Parbleu! fit Berthellemot, si elle a deux perruques...
+
+--Elle en a mille! l'interrompit Jean-Pierre, et chacune de ces
+perruques vaut la vie d'une jeune et chere creature belle, heureuse,
+aimee...
+
+Ici Jean-Pierre raconta la legende que nous entendimes deja de la
+bouche de Lila, dans le boudoir du pavillon de Bretonvilliers.
+
+Quant il eut acheve, il reprit:
+
+--La seconde fois que j'ai vu Mme la comtesse Marcian Gregoryi, elle
+avait des cheveux blonds comme l'ambre.
+
+Berthellemot s'agita dans son fauteuil.
+
+--Cela passe les bornes! grommela-t-il.
+
+--Monsieur l'employe superieur, dit Jean-Pierre d'un accent reveur,
+j'ai presque acheve. La comtesse Marcian Gregoryi avait des cheveux
+blonds aussi beaux que ses bruns cheveux etaient naguere splendides.
+Je n'ai jamais vu en toute ma vie qu'une seule chevelure comparable a
+celle-la: ce sont les anneaux d'or qui jouent sur le front cheri de
+notre petite Angele.
+
+Meme nuance, meme richesse, meme legerete sous les baisers du vent.
+
+Cela est si vrai, monsieur l'employe, que cette fois, a deux heures
+de nuit qu'il etait, j'abordai la comtesse Marcian Gregoryi, croyant
+qu'elle etait mon Angele.
+
+Il faut vous dire que je travaille la nuit aussi bien que le jour.
+Vous pensiez tout a l'heure que mon metier frappe le cerveau. II se
+peut. En tout cas, il desapprend le sommeil.
+
+Quand il y a de la fievre dans l'air, de la fievre ou du chagrin,
+quand les nerfs sont malades, agites, douloureux, quand le souffle,
+difficile oppresse la poitrine, je me dis: Voici une de ces nuits ou
+les malheureux sont faibles contre le desespoir; la Seine va charrier
+quelque triste depouille vers le pont de Saint-Cloud.
+
+Alors je detache ma barque, amarree toujours sous le rempart du
+Chatelet, et je prends mes avirons.
+
+Hier je fis ainsi. L'atmosphere etait lourde, Angele manquait a la
+maison, et j'avais bien de l'inquietude dans le coeur.
+
+Rene aussi manquait... Sais-je pourquoi? je songeais moins a Rene qu'a
+Angele.
+
+Rene est un jeune homme ardent et hardi; depuis quelque temps une
+seduction l'entoure; il pouvait etre aux prises avec une de ces
+aventures qui entraineront eternellement la jeunesse.
+
+Mais Angele, notre petite sainte, l'ame la plus pure que Dieu ait
+faite, Angele qui nous respecte si bien et qui nous aime tant! comment
+expliquer son absence?
+
+Je laissai ma femme, assoupie a force de pleurer, et je descendis
+sous la tour du Chatelet. C'etait une nuit de tempete. La pluie avait
+cesse, mais des nuages turbulents couraient au ciel, precipites vers
+le nord comme d'immenses troupeaux, passant avec furie sur le disque
+de la lune, qui semblait fuir en sens contraire.
+
+La Seine etait haute et mugissait en tourbillonnant sous le pont; mais
+le courant me connait, et mes vieux bras savent encore combattre la
+colere du fleuve. Je cherchai un remous; et je nageai vers les iles.
+Le quai de Bethune m'attire depuis bien des jours, et je suis sur
+qu'une nuit ou l'autre, je decouvrirai la quelque fatal secret.
+
+Je passai le pont Notre-Dame sous l'arche du quai aux Fleurs, ou l'eau
+est moins forte, a cause de la courbe que presentai la cite. Comme
+je sortais de l'arche, la lune eclairait en plein les deux rivages.
+ecoutez cela, monsieur l'employe; j'avais la tete saine, les yeux
+clairs; je ne bois plus guere que de l'eau et je ne suis pas encore
+fou, quoi que puissiez penser.
+
+Je vis, aussi distinctement qu'en plein jour, un fait auquel d'abord
+je ne voulus point croire, car il est contre toutes les lois de la
+nature.
+
+Je vis un corps, un corps mort, qui depassait en meme temps que moi
+l'ombre du pont, mais tout a l'autre bout, sous la derniere arche, du
+cote de la rue Planche-Mibraie.
+
+Et ce corps, inerte pourtant, comme un cadavre qu'il etait, au lieu
+d'obeir au courant, remontait, du meme train que moi, qui etais oblige
+de mettre toute ma force pour gagner une brasse en une minute.
+
+Des qu'un nuage passait sur la lune, je cessais de l'apercevoir, et
+alors je me disais: j'ai reve; mais le nuage s'enfuyait, la lune
+versait ses rayons sur les bourbeux tumultes du fleuve, et je voyais
+de nouveau le cadavre, long, rigide, droit comme une statue couchee,
+qui suivait la meme route que moi, de l'autre cote de la riviere, et
+qui gagnait exactement le meme terrain que moi.
+
+J'appelai, et l'idee me vint enfin que c'etait une creature vivante,
+mais rien ne me repondit, sinon le qui-vive inquiet des factionnaires
+de la place de Greve...
+
+Je pesai sur mes avirons pour lacher de gagner d'amont, afin de
+traverser ensuite; mais j'eus beau faire, quoique favorise par le
+remous, ma barque avait de la peine a se tenir sur la meme ligne que
+le corps.
+
+Quant a couper le courant en droiture, autant eut valu essayer de
+marcher sur l'eau comme Notre-Seigneur. Le bateau de plaisance du
+premier consul, que j'ai vu a Saint-Cloud, n'aurait pu soutenir la
+derive avec ses seize rameurs.
+
+Cependant l'envie que j'avais de voir de plus pres devenait une
+passion; la fievre me montait a la tete. Je redoublai d'efforts, et,
+remontant jusqu'a la pointe de l'Archeveche, je me lancai dans le
+courant, qui porte en cet endroit vers la rive droite.
+
+Comme j'etais au milieu du fleuve, perdant, helas! tout ce que j'avais
+gagne, il y eut un grand eblouissement de lumiere. La lune traversait
+une flaque d'azur, et chaque tourbillon de la riviere se mit
+a briller, comme si on eut agite a parte de vue des millions
+d'etincelles.
+
+Le corps, rapetisse par la distance, m'apparut une derniere fois,
+remontant toujours et se perdant sous l'ombre des grands arbres qui
+bordent le quai des Ormes.
+
+La-bas, non loin du pont Marie, le long de l'eau et justement sous
+le quai des Ormes, il est un lieu sacre pour nous, j'entends pour ma
+femme, pour Angele, pour moi et pour Rene Kervoz aussi, j'espere.
+
+Angele nous disait tout. Elle nous amenait la quelquefois, sur le
+gazon, parmi les fleurs, pour nous conter comme quoi, en ce lieu meme,
+par un beau soir de printemps, son coeur et celui de Rene s'unirent en
+prenant Dieu a temoin.
+
+J'y venais souvent, et depuis que le malheur etait autour de nous, j'y
+priais parfois.
+
+Je ne sais pourquoi j'eus le coeur douloureusement serre, en voyant
+le cadavre entrer sous cette ombre ou nous placions de si chers
+souvenirs.
+
+Tous mes efforts tendaient a aborder la rive droite; car il etait
+desormais evident pour moi que je ne pourrais point atteindre mon but
+en restant dans mou bateau.
+
+Descendre sur la berge et courir a toutes jambes vers le pont Marie,
+tel etait le seul plan raisonnable.
+
+Je l'executai, et, apres avoir amarre mon bateau a la hate, je pris ma
+course vers le jardin du quai des Ormes.
+
+Dire pourquoi mes jarrets etaient laches et comme paralyses me serait
+impossible. Le vent qui glacait la sueur de mes tempes me repoussait.
+J'avais cette faiblesse qui prend les membres a l'approche d'une
+grande maladie de l'esprit, quand menace un grand malheur.
+
+J'etais loin, bien loin encore. Comment vis-je cela de si loin et si
+distinctement, dans le noir qui est sous ces arbres?
+
+Je le vis, j'affirme que je le vis, car je poussai un cri d'angoisse
+en hatant ma course.
+
+Cela dura le temps d'un eclair.
+
+Je vis, au bord de l'eau, la ou sont les fleurs et les gazons, une
+jeune fille agenouillee, une desesperee, sans doute, de celles que je
+cherche toujours et que je trouve parfois, grace a la bonte de Dieu.
+
+Je les reconnais entre mille. Elles prient presque toutes ainsi avant
+de perdre leur pauvre ame aveuglee. Et pensez-vous que la misericorde
+eternelle n'ait point pitie de cette navrante folie?...
+
+Ici Jean-Pierre Severin, dit Gateloup, passa la main sur son front
+humide. La parole hesitait dans son gosier.
+
+Tout entier a l'emotion de sa pensee, il parlait bien plus pour
+lui-meme que pour son interlocuteur qui, desormais, etait immobile et
+muet.
+
+M. Berthellemot poussa la discretion jusqu'a ne point repondre a
+la derniere question qui lui etait posee, question philosophique,
+pourtant, et qui eut pu servir de theme a quelque long bavardage.
+
+Et si le lecteur s'etonne de cette reserve excessive chez un si
+determine interrupteur, nous lui confesserons que M. Berthellemot,
+comme beaucoup d'autres employes superieurs, avait le talent utile de
+dormir profondement en se tenant droit sur son siege et en gardant
+toutes les apparences d'une vigilante attention.
+
+Il dormait, ce juste, et revait peut-etre de l'heure fortunee ou,
+l'oeil percant du premier consul distinguant enfin son merite hors
+ligne, le _Moniteur_ insererait cette sentence si eloquente et si
+courte: M. Berthellemot est nomme prefet de police.
+
+Jean-Pierre, du reste, n'avait pas besoin qu'on lui repondit; il
+continua:
+
+--Il y a une contradiction sublime et que dix fois j'ai rencontree sur
+mon chemin. Toute creature humaine decidee a se detruire elle-meme
+peut etre arretee au bord de l'abime par l'espoir de sauver son
+semblable.
+
+L'homme qui va commettre un suicide est toujours pret a empecher le
+suicide d'autrui.
+
+De telle sorte que deux desesperes, penches au bord de l'abime, vont
+s'arreter mutuellement et trouver de ces paroles qui conseillent le
+courage et la resignation.
+
+La jeune fille du quai des Ormes avait fait le signe de la croix, et
+je me disais: "Hatons ma course impuissante, j'arriverai trop tard,"
+lorsque j'apercus tout a coup, devant elle, le corps qui remontait la
+Seine, en cotoyant la rive.
+
+Il brillait, ce corps, d'une lueur propre, et il me semblait que le
+tableau s'eclairait de pales rayons emanant de lui.
+
+J'eus froid dans toutes mes veines. Pourquoi? Je n'aurais point su le
+dire.
+
+La jeune fille s'inclina en avant et tendit le bras. Un autre bras,
+celui du corps, s'allongea aussi vers la jeune fille.
+
+Mes cheveux se dresserent sur mon crane et ma vue se voila.
+
+J'entrevis, a travers un brouillard, quelque chose d'inoui et
+d'impossible.
+
+Ce ne fut pas la jeune fille qui attira le corps a elle, ce fut le
+corps qui attira a lui la jeune fille.
+
+Tous deux, le corps et la jeune fille, resterent un instant hors de
+l'eau, car le corps s'etait arrete et dresse.
+
+Une main morte se plongea dans l'abondante chevelure de la jeune
+fille, tandis que l'autre main decrivait autour de son front et de ses
+tempes un cercle rapide.
+
+Puis le corps monta sur la berge, vivant, agile, jeune, tandis que la
+pauvre enfant prenait sa place dans l'eau tourmentee.
+
+Mais, au lieu de remonter le courant comme le corps, la jeune fille se
+mit a descendre au fil de l'eau, tournoyant et plongeant...
+
+Je me lancai, tete premiere, dans la Seine, et je fis de mon mieux.
+Apres avoir nage en vain un quart d'heure, je me retrouvai, emporte
+par la derive furieuse, a la hauteur de ma propre maison, qui est sur
+la place du Chatelet.
+
+La jeune fille avait disparu.
+
+Au moment ou je remontais sur le quai, vaincu, epuise, desole, par les
+degres de la Morgue neuve, une femme passa devant moi, cette femme qui
+avait les cheveux d'Angele.
+
+Je l'arretai. Quand elle se retourna, je reconnus la comtesse Marcian
+Gregoryi, eblouissante de beaute et de jeunesse, mais coiffee de
+cheveux blonds.
+
+Et, sais-je pourquoi? sa vue me fit penser a ce corps livide qui
+naguere remontait le fil de l'eau.
+
+Je ne parlai point, l'etonnement me fermait la bouche.
+
+La comtesse Marcian Gregoryi prononca un nom etranger, et que je crois
+etre: Yanusa.
+
+Une voiture, attelee de deux chevaux noirs, sortit de l'ombre, a
+l'encoignure du Marche-Neuf.
+
+La comtesse y monta, et l'equipage partit au galop dans la direction
+de Notre-Dame...
+
+Un violent coup de sonnette qui retentit tout a coup, fit tressaillir
+Jean-Pierre et reveilla le secretaire general en sursaut.
+
+--Present! dit M. Berthellemot, qui se frotta les yeux avec energie.
+
+Comme il cherchait a se rendre compte du bruit qui venait
+d'interrompre son sommeil paisible, la porte principale s'ouvrit
+brusquement, et Charlevoy, un des agents, qui naguere etait de garde,
+entra en disant:
+
+--Un message presse des Tuileries, avec la marque du premier consul.
+
+Berthellemot se leva chancelant et tout etourdi. Il avait deja oublie
+la sonnette.
+
+--A M. Severin, ajouta Charlevoy.
+
+--Ah! ah! fit Berthellemot, M. Severin... J'ai pris des notes...
+L'homme qui a dit; Votre Majeste, sous la Convention nationale...
+Donnez!
+
+La sonnette retentit de nouveau, et Berthellemot, degourdi cette fois,
+s'ecria:
+
+--C'est M. le prefet.
+
+Il retrouvait ses jambes pour s'elancer vers la porte qui communiquait
+avec le cabinet de son chef, lorsque Jean-Pierre l'arreta, lui tendant
+la lettre ouverte, la lettre qui venait des Tuileries.
+
+Elle n'etait pas longue et disait seulement:
+
+"Ordre de mettre a la disposition du sieur Severin les agents qu'il
+demandera."
+
+El la signature de Bonaparte, premier consul.
+
+--Monsieur Despaux! clama Berthellemot, tout ce que nous avons
+d'agents aux ordres de cet excellent homme... Pardon, si je vous
+laisse, mon voisin... la prefecture est a vous. Petite parole! votre
+histoire etait bien interessante... Vous temoignerez devant qui de
+droit que je n'ai pas meme pris, l'avis de M. Dubois pour obeir aux
+ordres du premier consul... Parole mignonne! Entre le premier consul
+et M. Dubois, on ne peut hesiter...
+
+Troisieme coup de sonnette, qui cassa le cordon.
+
+Berthellemot se lanca, tete premiere, dans la porte, comme les ecuyers
+du Cirque olympique, qui passent a travers des tambours de papier.
+
+Quand il arriva dans le cabinet du prefet, celui-ci baisait la main
+d'une jeune femme radieuse de beaute et coiffee d'eblouissants cheveux
+blonds.
+
+M. Dubois avait l'air fort anime et faisait la roue administrative en
+perfection.
+
+--Monsieur le secretaire general, dit-il severement, j'ai appele trois
+fois.
+
+Il interrompit l'excuse balbutiante de son interlocuteur pour
+rajouter:
+
+--Monsieur le secretaire general, ayez pour entendu que la prefecture
+de police tout entiere est a la disposition de Mme la comtesse Marcian
+Gregoryi, que voici.
+
+Et comme Berthellemot reculait stupefait, M. Dubois acheva en se
+redressant avec majeste:
+
+--Ordre autographe du premier consul!
+
+
+
+
+XVIII
+
+LA COMTESSE MARCIAN GREGORYI.
+
+
+M. Berthellemot n'etait pas un homme ordinaire; nous ayons vu qu'il
+possedait le regard percant de M. de Sartines, l'ironie de M. Lenoir,
+et je ne sais plus quel tic appartenant a M. de La Reynie. Il jurait
+en outre petite parole avec elegance et savait faire craquer ses
+doigts comme un ange. Ajoutons qu'il etait bavard, content de lui-meme
+et jaloux de ses chefs.
+
+Les etrangers et les malveillants pretendent que l'administration
+francaise apprecia de tout temps ces aimables vertus.
+
+Ce sont elles, ces vertus, et d'autres encore, qui lui ont acquis
+la reputation europeenne qu'elle a d'accomplir, en trois mois, avec
+soixante employes, tous bacheliers es lettres, la besogne qui se fait
+a Londres en trois jours avec quatre garcons de bureau.
+
+Il est juste d'ajouter que MM. les militaires anglais se vantent
+volontiers d'avoir sauve a Inkermann l'armee francaise, qui vint les
+retirer, roues de coups, du fond d'un fosse, et qu'il est notoire
+a Turin que Sebastopol fut pris par l'infanterie piemontaise toute
+seule.
+
+Gardons-nous de croire aux forfanteries des peuples rivaux et soyons
+fiers de notre administration, qui suffirait a encombrer les bureaux
+de l'univers entier.
+
+M. Berthellemot, malgre ses talents et son experience, resta d'abord
+tout abasourdi a la vue de cette belle personne, insolemment blonde,
+qui le regardait d'un air un peu moqueur.
+
+S'il n'aimait pas son prefet, il le craignait du moins de toute son
+ame.
+
+Comment lui dire que cette charmante femme etait une vampire, une
+oupire, une goule, un hideux ramassis d'ossements desseches dont le
+tombeau, situe quelque part, sur les bords de la Seine, s'emplissait
+de cranes ayant appartenu a de malheureuses jeunes filles qu'elle
+avait scalpees a son profit, elle, la comtesse Marcian Gregoryi, la
+goule, l'oupire, la vampire?
+
+Cette insinuation aurait pu paraitre invraisemblable.
+
+Je vais plus loin: par quel moyen etablir que cette monstrueuse
+creature, dont les joues a fossettes souriaient admirablement, se
+nourrissait de chair humaine?
+
+Comment l'accuser d'avoir ete brune hier, elle, dont le front d'enfant
+rayonnait sous une profusion de boucles d'or?
+
+Vous eussiez eu beau crier: Elle est chauve! personne ne vous aurait
+cru.
+
+M. Berthellemot sentait cela.
+
+Bien plus, il doutait lui-meme, tant ces cheveux d'ambre etaient
+naturellement plantes.
+
+Il n'etait pas du tout eloigne de croire que "son Voisin" l'avait
+rendu victime d'une audacieuse mystification.
+
+--Monsieur le prefet, balbutia-t-il enfin, je vous prie de tenir pour
+assure que j'ai pris des notes... et je suis bien l'humble serviteur
+de madame la comtesse.
+
+--Ordre autographe, monsieur, repeta noblement M. Dubois, et libelle
+dans une forme qui semble presager les grands evenements dont l'augure
+favorable... Bref, je m'entends, monsieur, et je ne suppose pas que
+vous ayez besoin de connaitre les secrets de l'Etat.
+
+Berthellemot s'inclina jusqu'a terre.
+
+--Veuillez ecouter, je vous prie, poursuivit le prefet, qui deplia un
+papier de petite dimension, charge d'une ecriture hardie et un peu
+irreguliere.
+
+Et il lut d'une voix tout a coup saturee d'onction:
+
+"Nous chargeons M.L.N.P.J. Dubois, notre prefet de police, d'ecouter
+avec le plus grand soin les renseignements qui lui seront fournis par
+le porteur du present.
+
+"La comtesse Marcian Gregoryi est une noble Hongroise qui nous a rendu
+deja un signale service lors de la campagne d'Italie. Nous avons
+eprouve son devouement _personnel_.
+
+"Ce qu'elle demandera devra etre execute a la lettre.
+
+"Signe: N----."
+
+--Oui bien! s'ecria M. Dubois, qui mit le papier dans sa poche
+pour faire craquer ses doigts, mais non pas si adroitement que le
+secretaire general; oui bien! je suis son prefet de police, a lui,
+jusqu'a la mort! C'est particulier, monsieur, et meme confidentiel! Je
+connais des gens orgueilleux qui me traitent par-dessous la jambe,
+et que ce simple morceau de papier ferait trembler. Ma position se
+dessine, on ne peut pas toujours rester sous le boisseau, n'est-il pas
+vrai? Le merite se fait jour. Et songez qu'un oeil d'aigle est fixe
+sur nous.
+
+Berthellemot ouvrit timidement la bouche, mais M. Dubois la lui ferma
+d'un grand geste, et dit:
+
+--Je voue prie, monsieur, de garder le silence.
+
+Il glissa une oeillade vers la comtesse pour voir l'effet produit par
+cette parole ferme.
+
+La comtesse Marcian Gregoryi s'etait assise et disposait avec graces
+les plis d'une robe exquise. Elle etait si jeune, si belle et si jolie
+qu'on se demandait quel age elle pouvait avoir en 1797, quand elle
+rendit ce signale service au general Bonaparte.
+
+M. Dubois continua:
+
+--C'est signe d'un N seulement, d'un N majuscule. J'eprouve une joie
+sincere, monsieur, et je ne peux la cacher. Mes opinions sont connues,
+elles n'ont jamais varie. Celui qui est le destin de la France et du
+monde a sonde, je l'espere, le fond de mon coeur... et Mme la comtesse
+temoignera, j'en suis sur, devant qui de droit, de mon empressement,
+de mon... En un mot, les aspirations de notre patrie sont
+manifestement monarchiques.
+
+Berthellemot posa sa main droite sur sa poitrine pour pousser une
+acclamation prematuree, mais le prefet lui dit encore:
+
+--Monsieur, je vous prie de garder le silence. Madame la comtesse,
+ajouta-t-il avec solennite, mon secretaire general ecoute vos
+commandements.
+
+Cette delicieuse blonde n'avait pas encore parle. Sa voix sortit comme
+un chant.
+
+--Le plus presse, dit-elle, est d'arreter ce malintentionne qui,
+malgre sa position tres subalterne, est le plus dangereux ennemi du
+premier consul: je veux parler du gardien jure du caveau des montres
+et confrontations au Chatelet.
+
+--Mon voisin! murmura Berthellemot en un gemissement.
+
+--Le nomme Jean-Pierre Severin, dit Gateloup, acheva la comtesse.
+
+--Mais... s'ecria Berthellemot suffoque, mais, madame la comtesse...
+mais, monsieur le prefet... ce Gateloup est l'ami de l'empereur!
+
+M. Dubois fut embarrasse, non point du fait en lui-meme mais du mot.
+
+--Personne plus que moi, prononca-t-il avec emotion, ne souhaite, ne
+desire, n'appelle de tous ses voeux... de toutes ses aspirations...
+et madame la comtesse n'en doit point douter... mais enfin je dois
+protester, au nom meme du chef de l'Etat...
+
+--Le temps presse, l'interrompit froidement l'adorable blonde, dont
+les sourcils delicats etaient fronces. Chaque minute perdue aggrave la
+situation... et j'ai peur que M. le secretaire general n'ait commis
+quelque bevue.
+
+Ceci fut dit nettement et ne choqua point le prefet, qui murmura d'un
+ton de commiseration:
+
+--Ah! certes, le pauvre garcon en est bien capable!... Si l'on savait
+en haut lieu comme nous sommes pitoyablement secondes!
+
+Berthellemot, rouge de colere, perdit toute mesure pour la premiere
+fois de sa vie administrative.
+
+--Parole jolie! s'ecria-t-il. A qui faut-il croire? A vous, monsieur
+Dubois, ou au premier consul? Moi aussi, j'ai recu un ordre! un ordre
+autographe...
+
+--Un ordre autographe! repeta le prefet. De lui a vous?...
+
+--A moi! riposta Berthellemot, ferme sur ses ergots. C'est-a-dire...
+Enfin mon opinion personnelle a ete que je ne devais pas desobeir a
+Napoleon Bonaparte.
+
+--Et que disait l'ordre? demanda la comtesse, qui avait legerement
+pali.
+
+--L'ordre mettait la prefecture de police a la disposition de M.
+Jean-Pierre Severin, qui a ete le maitre d'armes du premier consul.
+
+--L'ordre doit etre faux! s'ecria la comtesse. Ce Severin est le plus
+dangereux complice de Georges Cadoudal.
+
+Les deux fonctionnaires demeurerent atterres.
+
+M. Dubois tomba plutot qu'il ne s'assit dans son fauteuil et
+Berthellemot, executant pour la seconde fois son travail d'ecuyer du
+cirque Olympique, sauta tete premiere au travers de la porte.
+
+Il ne fut absent que trois minutes.
+
+Ces trois minutes, il les passa avec M. Despaux, qui lui rapporta que,
+sur son ordre, a lui, M. Berthellemot, on avait donne a Jean-Pierre
+Severin un officier de paix muni de son echarpe et quatre agents
+choisis, parmi lesquels comptaient Laurent et Charlevoy.
+
+--Et tout ce monde-la est parti? demanda le malheureux secretaire
+general.
+
+--Il y a beau temps! repondit Despaux. Le Severin avait l'air d'avoir
+le diable a ses trousses.
+
+--Ou sont-ils alles?
+
+--On ne m'avait pas charge de m'enquerir de cela.
+
+--Vous avez garde l'ordre, je suppose?
+
+--Quel ordre?
+
+--L'ordre du premier consul.
+
+--Je ne savais meme pas qu'il y eut un ordre du premier consul. Je
+n'ai obei qu'a vous, mon superieur immediat.
+
+Berthellemot l'enveloppa d'un regard ou la detresse le disputait a la
+fureur.
+
+--Petite parole! s'ecria-t-il. Vous m'etes suspect, monsieur. Il ne
+tient a rien que je ne fasse un exemple! Je vous laisse le choix entre
+ces deux epithetes: incapable ou criminel!
+
+--Quand M. le secretaire general voudra, repondit Despaux, chapeau
+bas; je suis chasseur, et M. Fouche va faire de bien belles battues a
+sa terre de Pont-Carre.
+
+--Monsieur, monsieur! grinca Berthellemot, vous me repondez de la vie
+du premier consul!
+
+Despaux salua en ricanant et sortit a reculons.
+
+Quand M. Berthellemot rentra dans le cabinet du prefet, il avait l'air
+d'un chien battu.
+
+Loin de faire craquer ses doigts, il tourna ses pouces d'un air
+consterne.
+
+--Voila tout ce que je puis faire, murmura-t-il, mettre M. Despaux en
+prison.
+
+Le prefet lui coupa la parole d'un geste coupant comme un rasoir:
+
+--Je vous prie de garder le silence, monsieur, lui dit-il. Vous m'etes
+suspect!
+
+Les jambes de Berthellemot chancelerent sous le poids de son corps.
+
+--Incapable ou criminel, monsieur, poursuivit Dubois. Je vous laisse
+le choix entre ces deux epithetes. Vous n'etes pas digne, je suis
+contraint a vous le dire, d'etre le lieutenant de celui qui, par son
+zele et par sa clairvoyance, a su prevenir les suites desastreuses des
+differents complots diriges contre une vie precieuse... de celui qui
+se dresse comme une infranchissable barriere... comme un bouclier de
+diamant, monsieur, entre le chef de l'Etat et les perfides menees des
+factions... de celui qui s'est empare de Pichegru et de Moreau... de
+celui qui va s'emparer de Cadoudal aujourd'hui meme!
+
+--Ah!... fit Berthellemot dont la bouche resta beante.
+
+Dubois croisa les mains derriere son dos. Il eblouissait son
+secretaire general.
+
+--M. Despaux, monsieur, continua-t-il, ne me parait pas absolument
+impropre a remplir des fonctions qui desormais semblent etre au-dessus
+de vos capacites. Il ne tient a rien que je ne fasse un exemple...
+
+--Ah! monsieur le prefet! s'ecria Berthellemot, apres tout le mal que
+je me suis donne... _Sic vos non vobis_!...
+
+--Voudriez-vous faire croire que vous etes pour quelque chose dans le
+succes constant de mes efforts? demanda superbement Dubois.
+
+--Parole jolie, riposta bravement le secretaire general, retrouvant un
+brin de courage tout au fond de sa detresse; destituez-moi seulement,
+et vous verrez si j'ai ma langue dans ma poche... J'ai pris des notes,
+Dieu merci... M. Fouche, pas plus tard qu'aujourd'hui, me faisait
+tater par ce meme Despaux...
+
+Fouche etait la terreur de tout ce qui tenait a la police. On savait
+qu'entre lui et le premier consul, c'etait un peu une querelle de
+menage, et que tot ou tard la reconciliation devait venir.
+
+M. Dubois fit quelques pas dans sa chambre.
+
+--Retirez-vous, monsieur, dit-il d'un ton moins rogue. J'ai besoin
+d'etre seul avec madame la comtesse, grace a qui je vais accomplir un
+acte qui sera l'honneur de ma carriere publique... Nous traversons
+des conjonctures difficiles; vous avez fait une faute, tachez de la
+reparer... Je vous charge de retrouver a tout prix ce Jean-Pierre
+Severin, qui est un effronte malfaiteur, et de vous emparer de lui
+mort ou vif... A ce prix, je vous laisse l'espoir de regagner ma
+confiance...
+
+--Ah! monsieur le prefet!... s'ecria Berthellemot les larmes aux yeux.
+
+--Un dernier mot! l'interrompit Dubois, coupant court a cet
+attendrissement: je vous rends responsable de la vie du premier
+consul... Allez!
+
+--Voila comme nous les menons! dit-il en se rapprochant de la
+comtesse, des que Berthellemot eut disparu derriere la porte refermee.
+Et il faut s'y prendre ainsi avec ces natures inferieures. Dieu seul
+et le chef de l'Etat peuvent mesurer la prodigieuse difference qui
+existe entre un prefet de police et un secretaire general!
+
+Berthellemot, cependant, partageait cet avis avec Dieu et le chef de
+l'Etat, mais il etablissait la difference en sens contraire.
+
+--Brute abjecte! pensait-il en rentrant, l'oreille basse dans son
+cabinet; miserable girouette tournant a tous les vents! J'aurai ta
+place ou je mourrai a la peine! Tout ce qui te donne un certain
+lustre, c'est moi qui l'ai fait! Moi, moi seul, qui suis autant
+au-dessus de toi que l'oiseau libre est au-dessus des volailles de nos
+basses-cours... Parole jolie, tu me payeras cela! et quand je serai
+a la tete de l'administration, l'univers entier aura de tes stupides
+nouvelles!
+
+La chanson dit que les gueux sont des gens heureux et qu'ils
+s'aiment entre eux, mais elle n'entend point parler de ceux qui nous
+administrent.
+
+Si vous voulez voir de belles et bonnes haines, bien concentrees, bien
+vitrioliques, bien venimeuses, allez dans les bureaux.
+
+Tout en songeant cependant et tout en minutant les ordres qui devaient
+lancer une armee d'agents sur la piste de Jean-Pierre Severin, dit
+Gateloup, M. Berthellemot caressait dans sa pensee l'image de Mme la
+comtesse Marcian Gregoryi.
+
+--Un joli brin! se disait-il, petite parole! On pretend que les
+vampires ont les levres gluantes de sang... celle-ci est une rose...
+Mais, apres tout, il est bien sur qu'un des deux ordres signes par le
+premier consul est faux... Si c'etait le sien?...
+
+--Maintenant, s'il vous plait, madame, reprit le prefet, assis aupres
+de la blonde adorable, poursuivons notre travail, en commencant par
+Georges Cadoudal...
+
+--Non, l'interrompit la comtesse, il me faut d'abord l'arrestation
+de tous les Freres de la Vertu... S'il en reste un seul libre, je ne
+reponds plus de rien.
+
+Elle tira d'un portefeuille en cuir de Russie, orne de riches
+arabesques, une liste qui etait longue et contenait, entre beaucoup
+d'autres, plusieurs noms connus de nous:
+
+Andrea Ceracchi, Taieh, Caernarvon, Osman, etc. En regard de chaque
+nom il y avait une adresse.
+
+--Je viens de bien loin, dit-elle, et mon voyage n'a eu qu'un but:
+sauver l'homme dont la gloire eblouit deja nos contrees a demi
+sauvages. La pensee de ce devouement est nee en moi an dela du Danube,
+dans les plaines de la Hongrie, ou la ligue de la Vertu commence a
+recruter des poignards. Je suis entree dans la sanglante association
+tout expres pour la combattre. Je n'ignorais, en partant, aucun des
+perils de cette entreprise, ou mes trois plus chers amis ont perdu la
+vie: je parle du comte Wenzel, le brave coeur; du baron de Ramberg,
+le brillant, le loyal jeune homme, et enfin de Franz Koenig, dont
+l'avenir semblait si beau...
+
+Dubois ouvrit vivement le tiroir de sou bureau et consulta une note.
+
+--Comte Wenzel, murmura-t-il, baron de Ramberg... tous deux de
+Stuttgard... C'est la premiere fois que j'entends parler du troisieme.
+
+--Vous n'entendites parler des deux autres qu'une fois, monsieur le
+prefet, repliqua la comtesse avec melancolie, et c'est moi qui fis
+parvenir a la prefecture la nouvelle de leur mort. Le troisieme a
+partage aujourd'hui meme le destin de ses deux compagnons. Vous pouvez
+ajouter son nom a votre liste. Il etait aussi de Stuttgard.
+
+Les yeux du prefet etaient baisses, et ses sourcils se rapprochaient
+comme s'il eut laborieusement reflechi.
+
+--Sans eux, continua la comtesse, les chevaliers errants de la jeune
+Allemagne, j'aurais fait il y a un mois ce que je fais aujourd'hui.
+Je serais venue ici ou l'on denonce et j'aurais denonce. Mais Wenzel,
+Ramberg et Koenig avaient dit: Nous combattrons par nous-memes, et
+avec nos propres forces; nous ecraserons la vampire...
+
+--La vampire! repeta M. Dubois etonne.
+
+La comtesse Marcian Gregoryi eut un sourire.
+
+--C'est un nom qui se prononce beaucoup dans Paris, dit-elle, je le
+sais. M. Dubois, l'homme de la raison, de la science et des lumieres,
+M. Dubois a qui le futur gouvernement de l'empereur promet une si
+haute fortune, ne croit pas, je le suppose, a ces pauvres fables de
+l'Europe orientale... Le prefet de police de Paris ne croit pas aux
+vampires...
+
+--Non... certes non! balbutia Dubois. Mon education, mes
+connaissances...
+
+--La vampire dont je parle, l'interrompit la comtesse Gregoryi d'une
+voix nette et ferme, c'est la societe secrete qui s'intitule elle-meme
+la ligue de la Vertu, et qui n'est qu'un faisceau des scelerats, unis
+dans la pensee d'un crime!
+
+--Eh bien! fit naivement M. Dubois, je m'en doutais!
+
+--Association de hiboux, poursuivit la belle blonde en s'animant,
+rassembles dans la nuit pour arreter le vol de l'aigle... ramassis de
+haines, d'envies ou de laches ambitions... La vampire veritable, la
+ligue des assassins, a invente l'autre vampire, la fausse, le monstre
+fantastique et impossible qui fait peur aux grands enfants de Paris.
+La fable etait chargee de donner ainsi le change a ceux qui auraient
+voulu poursuivre la realite... de meme que cette comedie du quai de
+Bethune, la peche miraculeuse, avait pour objet d'attirer l'attention
+publique loin, bien loin du charnier, helas! trop reel, ou se
+decomposent les restes mortels de tant de victimes deja immolees!
+
+Dubois avait mis son front dans sa main.
+
+--Cela explique tout! murmura-t-il, et cela rentre dans une serie
+d'idees que j'ai plus d'une fois soumises a l'epreuve de mon
+raisonnement... car rien ne m'echappe... rien, madame, et vous allez
+bien le voir tout a l'heure. Les personnes qui viennent ici, la bouche
+enfarinee, me dire: Prenez garde a vous! attention a ceci! attention a
+cela! sont un peu dans le role de la mouche du coche.
+
+--Vous etes le ministre de la police de l'avenir! prononca
+solennellement la comtesse Marcian Gregoryi.
+
+--Seulement, reprit M. Dubois, je ne suis pas seconde. Un troupeau
+d'oisons, madame, voila mon armee... sans compter que j'ai dans mes
+roues deux ou trois batons que je ne qualifierai pas et qui se nomment
+MM. Savary, Bourienne, Fouche et le diable... Comprenez-vous cela?...
+Et sans compter encore qu'au-dessus de moi, oui, madame, au-dessus,
+il y a un senateur de carton, un mannequin, un dindon empaille, M. le
+grand juge, s'il vous plait, qui suffirait, lui seul, a enrayer la
+machine la mieux graissee... Sans eux, j'aurais deja fourre vingt fois
+la vampire dans ma poche, qu'elle soit societe secrete ou une goule
+arrachee aux gouttieres de la tour Saint-Jacques la Boucherie... je
+vous en donne ma parole, madame.
+
+--Je l'ai dit a l'empereur, murmura la comtesse comme si elle se fut
+parle a elle-meme.
+
+--Chut! fit Dubois. N'abusons pas de cette qualification. Fouche a des
+mouches jusque dans mes bureaux... Je vous prie de me dire, madame,
+non point pour me rien apprendre, mais afin que je compare les
+appreciations, quel etait, selon vous, le but de ces meurtres
+nombreux?
+
+--Le but etait triple, monsieur le prefet: troubler les populations,
+faire disparaitre des ennemis et battre monnaie...
+
+--Ah! ah!... ces messieurs de la Vertu sont des voleurs?
+
+--Il faut de l'argent pour s'attaquer a un chef d'Etat, monsieur le
+prefet.
+
+--C'est vrai, madame, et j'admire votre capacite.
+
+Ici Dubois fixa sur elle ce regard emprunte a M. de Sartines, et que
+Berthellemot prenait en son absence, comme tout bon valet de chambre
+chausse de temps en temps les bottes vernies de son maitre.
+
+--Et permettez-moi, dit-il en changeant de ton, de vous donner la
+preuve que je vous ai promise tout a l'heure... la preuve de ce fait
+que rien ne m'echappe, si mal seconde que je sois; ma clairvoyance
+personnelle suffit a tout... a peu pres... Vous avez un dossier ici,
+madame la comtesse.
+
+La belle blonde s'inclina.
+
+--Vous avez du epouser ce comte de Wenzel? reprit le prefet.
+
+--Le bruit en a couru, monsieur.
+
+--L'inscription en a ete faite a la sacristie de Saint-Eustache.
+
+--On ne peut rien vous cacher, en verite!
+
+--Vous avez du encore epouser le baron de Ramberg?
+
+--On l'a dit.
+
+--J'ai l'extrait des registres de Saint-Louis-en-l'Ile.
+
+--C'est merveilleux, monsieur le prefet!... Quelle institution que
+votre police!... Mais vous semblez ignorer que j'etais fiancee aussi,
+et de la meme maniere, a ce vaillant, a ce beau Franz Koenig...
+
+M. Dubois laissa echapper un geste d'etonnement.
+
+--Si j'osais solliciter de vous une explication? commenca-t-il.
+
+--Je comptais assurement vous l'offrir, l'interrompit la comtesse,
+dont les grands yeux avaient, en verite, a cette heure, une expression
+de religieuse tristesse. Wenzel, Ramberg et Koenig etaient les plus
+chers de mes amis; c'est trop peu dire: ils etaient mes freres, et je
+ne cache pas que mon ardeur a continuer l'oeuvre commune est doublee
+par l'espoir de les venger. Nous etions ligue contre ligue: la ligue
+du bien contre la ligue du mal. J'avais prodigue ma fortune aux
+preliminaires de la lutte, et, au bien comme au mal, il faut le nerf
+de la guerre. Mes trois compagnons bien-aimes etaient riches, mais
+jeunes; ils avaient besoin de pretextes pour tirer de grosses traites
+sur leurs hommes d'affaires, restes au pays. On ne prit pas la peine
+de varier le pretexte, parce que chacun de nous croyait que la fin du
+combat etait proche. Wenzel envoya a Stuttgard l'extrait des registres
+de Saint-Eustache, avec la signature de l'abbe Aymar, vicaire;
+Ramberg une piece pareille, signee de l'abbe Martel, vicaire de
+Saint-Louis-en-l'Ile; Koenig...
+
+--Les deux premieres pieces seules sont ici, dit le prefet. Eutes-vous
+l'argent?
+
+--La vampire, repliqua la comtesse, dont la voix s'assombrit, a gagne
+a ce jeu pres d'un million de francs.
+
+M. Dubois referma son tiroir avec bruit.
+
+--Maintenant, monsieur, reprit la blonde charmante, dont le ton
+redevint bref et delibere comme au debut de l'entrevue, permettez que
+j'aille au-devant de la question, car la nuit s'avance et il faut que
+tout soit fini demain matin. J'aborde un fait que vous ignorez encore,
+mais qui ne peut tardera vous etre revele et qui vous expliquera la
+demarche hardie tentee par ce Jean-Pierre Severin, a l'aide d'une
+fausse signature du premier consul.
+
+--Fausse? interrogea Dubois.
+
+--Fausse, repeta la comtesse avec assurance, car le premier consul est
+parti ce soir, a sept heures, pour le chateau de Fontainebleau.
+
+--Sans que je sois prevenu! s'ecria Dubois, qui bondit sur son siege.
+
+--La derniere personne que le premier consul a vue a Paris, c'est moi,
+et j'etais chargee de vous prevenir.
+
+Dubois sonna a tour de bras. M. Despaux entra presque aussitot.
+
+Il eut fallu un regard encore plus percant que celui de M. le prefet
+de police pour saisir au passage le coup d'oeil rapide qui fut echange
+entre le nouvel arrivant et la comtesse Marcian Gregoryi.
+
+--Aux Tuileries, sur le champ, un expres! ordonna Dubois, le premier
+consul serait parti ce soir pour Fontainebleau...
+
+--On vient d'en apporter la nouvelle, dit Despaux, et j'etais en route
+pour l'annoncer a M. le prefet.
+
+Despaux sortit sur un signe de son chef.
+
+--Le fait dont je voulais vous entretenir, reprit tranquillement la
+delicieuse blonde, est la mise en chartre privee, par moi, d'un jeune
+etudiant en droit, nomme Rene de Kervoz, gendre futur de Jean-Pierre
+Severin...
+
+--Que le diable emporte celui-la! s'ecria le prefet du meilleur de son
+coeur.
+
+--Et propre neveu, poursuivit la comtesse, du chouan Georges Cadoudal.
+
+M. Dubois se derida aussitot et devint attentif.
+
+--Un enfant, monsieur le prefet, etranger autant qu'il est possible
+de l'etre a tous complots politiques, et que je retiens prisonnier
+precisement pour l'eloigner des scenes violentes qui auront lieu
+demain matin.
+
+--Est-ce par lui que vous connaissez la retraite de Cadoudal? demanda
+Dubois.
+
+--C'est par lui.
+
+--Il a donc trahi?
+
+--Il m'aime, repondit la comtesse Marcian Gregoryi en rougissant, non
+point de honte, mais d'orgueil.
+
+--Maintenant que nous avons tout dit, monsieur le prefet, reprit-elle
+apres un silence, convenons de nos faits. Je vous rappelle que je n'ai
+rien a solliciter de vous. C'est moi qui pose les conditions. Je pose
+pour condition premiere qu'aujourd'hui, a minuit, une force suffisante
+entourera la maison situee chemin de la Muette, au faubourg
+Saint-Antoine, et dont voici le plan exact. (Elle deposa un papier sur
+le bureau.) Tous les affilies de la ligue de la Vertu seront reunis
+dans cette maison. Vous aurez a faire main basse sur eux, et voici
+comment vous serez introduit: un de vos hommes se presentera a la
+porte donnant sur le chemin de la Muette et frappera six coups,
+espaces ainsi et non autrement: trois, deux, un. On ouvrira, on lui
+demandera: Qui etes-vous? Il repondra: Au nom du Pere, du Fils et du
+Saint-Esprit, je suis un frere de la Vertu.
+
+A la meme heure, s'il se peut, ou immediatement apres, vos agents
+entreront dans l'hotel qui porte le numero 7, chaussee des Minimes, au
+Marais. Vous saisirez en ce lieu tous les papiers des conjures, toutes
+les epreuves!
+
+Mon nom se trouvera frequemment dans ces papiers. Vous savez desormais
+a quel titre. J'ai hurle avec les loups pour avoir le droit de les
+suivre jusqu'au fond de leur taniere.
+
+Dans la serre, situee a gauche du salon, la troisieme caisse en
+partant de la porte vitree, caisse qui contient un yucca, sera
+derangee et decouvrira une trappe.
+
+Sous la trappe est un sepulcre, le vrai charnier de la vampire.
+
+Il ne sera fait aucun mal au jeune Rene de Kervoz quand il reparaitra
+parmi les vivants.
+
+A l'instant meme vous allez me preparer mes passeports pour Vienne.
+Je voyagerai avec une femme du nom de Yanusza Paraxin, qui est ma
+nourrice, avec mon cocher et mon valet. Je partirai demain, aussitot
+apres avoir remis entre vos mains Georges Cadoudal.
+
+Jusqu'a ce moment je reste comme otage.
+
+--Et comment livrerez-vous Georges Cadoudal? demanda Dubois.
+
+--Tout est-il accepte?
+
+--Oui, tout est accepte.
+
+La comtesse Marcian Gregoryi se leva, et M. Dubois, qui etait un
+connaisseur, ne put s'empecher d'admirer les graces exquises de sa
+taille.
+
+Voici comment je vous livrerai Georges Cadoudal, dit-elle. Avant le
+lever du jour, vos hommes, tous en bourgeois, seront en embuscade
+dans la rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel, depuis la rue Saint-Jacques
+jusqu'a la place. Quelques-uns tourneront meme l'angle de la rue
+Saint-Jacques, d'autres s'echelonneront le long de la rue de la Harpe,
+de maniere a cerner vers le sud tout le pate de maisons.
+
+A huit heures du matin, un cabriolet de louage viendra stationner a
+l'une des portes de ce pate, je ne sais encore laquelle, car Georges
+Cadoudal a su se menager une retraite qui ressemble au terrier du
+renard: elle a dix issues pour une.
+
+L'arrivee du cabriolet sera le signal pour regarder aux fenetres.
+
+A l'une des fenetres une femme voilee paraitra.
+
+Quand cette femme voilee se montrera, Georges franchira le seuil et
+montera en cabriolet.
+
+Aux agents de faire le reste.
+
+Elle salua legerement de la tete, en grande dame qu'elle etait, et
+gagna la porte, reconduite de loin par le prefet de police, qui se
+confondait en saluts.
+
+
+
+
+XIX
+
+DERNIERE NUIT
+
+
+Reste seul, M. le prefet prit une attitude meditative pour s'avouer
+sincerement a lui-meme que depuis l'invention de la police, jamais
+magistrat n'avait fait preuve d'une pareille perspicacite.
+
+Grace a son talent et d'une seule pierre, il allait frapper trois
+magnifiques coups: confisquer a son profit le succes de la vampire,
+reveler a Paris ebloui l'existence de la ligue de la Vertu, et prendre
+au piege ce loup de Cadoudal. Triple gloire!
+
+Il regrettait, en se frottant les mains, qu'on ne put faire un
+sous-empereur, car il se sentait digne d'un petit trone.
+
+Cependant l'equipage de la comtesse Marcian Gregoryi attendait dans la
+rue Harlay-du-Palais. C'etait bien la meme voiture elegante, attelee
+de deux beaux chevaux noirs, que nous vimes une fois stationner au
+seuil de l'eglise Saint-Louis-en-l'Ile.
+
+--A l'hotel! ordonna la comtesse en franchissant le marchepied.
+
+Comme elle refermait la portiere, une ombre se detacha de l'encoignure
+d'une maison voisine et glissa sans bruit vers l'equipage.
+
+L'ombre avait presque la carrure d'un homme mais tout au plus la
+taille d'un enfant de douze ans.
+
+Quand la voiture partit au galop, on aurait pu voir, en passant sous
+le prochain reverbere, notre ami Germain Patou cramponne au siege du
+laquais.
+
+Les beaux chevaux ne s'arreterent qu'a la porte cochere d'une vieille
+et magnifique maison situee chaussee des Minimes, numero 7.
+
+La comtesse Marcian Gregoryi monta un escalier de grand style. Dans
+l'antichambre du premier etage, une vieille femme de taille virile
+attendait, ayant aupres d'elle un enorme chien, vautre sur les dalles.
+A l'entree de la comtesse, il se dressa sur ses quatre pattes et
+allongea le cou comme font les chiens pour hurler.
+
+--La paix, Pluto! fit Yanusza en son latin barbare.
+
+Pluto savait le latin, car il se rasa, puis s'allongea et rampa
+jusqu'a la nouvelle venue, en balayant les dalles du poil de son
+ventre.
+
+--Franz Koenig est-il arrive? demanda la comtesse.
+
+--Il est arrive, repondit Yanusza.
+
+--A l'heure dite?
+
+--Avant l'heure dite.
+
+--Avait-il les cent cinquante mille thalers?
+
+--Il avait les cent cinquante mille thalers et trois ecrins contenant
+les bijoux de noce. La corbeille viendra demain matin.
+
+La comtesse eut un morne sourire.
+
+--Il m'attend? demanda-t-elle encore.
+
+--Sans doute, repliqua la vieille femme.
+
+--Avec qui?
+
+--Avec Taieh, le negre, et Osman, l'infidele.
+
+--Et penses-tu que l'affaire soit achevee?
+
+Au moment ou Yanusza ouvrait la bouche pour repondre, un cri
+dechirant, profond, lamentable, perca l'epaisse muraille de
+l'antichambre.
+
+La comtesse eut un leger tressaillement, et Yanusza fit le signe de la
+croix.
+
+--_Requiescat in pace_! murmura-t-elle.
+
+Le grand chien hurla une longue plainte.
+
+--Fais les malles, Paraxin, ordonna la comtesse, qui avait deja
+recouvre son sang-froid, et ne perds pas de temps.
+
+--Les malles sont faites, maitresse, repartit la vieille femme. Est-il
+bien sur que nous nous en allons demain?
+
+--Aussi sur que tu es une bonne chretienne, Yanusza. C'est la derniere
+nuit. Franz Koenig a complete le million de ducats exige par le comte
+Szandor. Je vais vivre et mourir, moi qui suis privee a la fois de la
+mort et de la vie. _In vita mors, in morte vita_! Szandor, mon epoux
+adore, me donnera une heure d'amour avant de me bruler le coeur!
+
+Comme le vernis jette tout a coup d'etranges lumieres sur une toile de
+maitre, sa passion ardente transfigurait maintenant sa beaute.
+
+Elle fit un pas vers la porte qui communiquait avec les appartements
+interieurs; mais avant d'en toucher le loquet, elle s'arreta.
+
+--Et... murmura-t-elle avec une sorte d'hesitation, ce pauvre enfant?
+
+--Il menace, repliqua la vieille femme, il prie, il blaspheme, il
+pleure... Ce soir, il appelait son Angele...
+
+--Et ne prononcait-il pas le nom de Lila?
+
+--Si fait... pour la maudire.
+
+La frange de soie qui bordait les paupieres de la comtesse s'abaissa.
+
+--N'a-t-il jamais manque de rien? interrogea-t-elle encore.
+
+--Jamais: je lui portais son repas pendant son sommeil.
+
+--Il dort?
+
+--Vous le savez bien, maitresse, puisque...
+
+La comtesse sourit en mettant un doigt sur ses levres.
+
+--Tu n'as pas oublie, avant de partir, prononca-t-elle a voix basse,
+de mettre a son chevet ce vin qui donne des reves?
+
+--Non, repliqua Yanusza, je n'ai pas oublie.
+
+La comtesse passa la porte, tandis que la vieille femme se signait une
+seconde fois en marmottant une priere latine.
+
+C'etaient de vastes pieces baties et decorees selon le style de Henri
+IV, des boiseries moulees profondement, des plafonds a caissons, de
+hautes cheminees en bois sculpte, des tapisseries dont l'age n'avait
+pas terni l'eclat.
+
+Apres avoir traverse une salle a manger dont les murailles semblaient
+flechir sous le gibier peint, les fruits, les fleurs et les flacons,
+un salon tapisse de hautes lisses, encadrees d'argent, et un boudoir
+qui eut servi dignement a la belle Gabrielle, la comtesse Marcian
+Gregoryi poussa une derniere porte et entra dans une chambre que nous
+eussions aussitot reconnue.
+
+C'etait la que Rene de Kervoz avait ete panse le lendemain de sa
+visite a la maison isolee du chemin de la Muette.
+
+Tout y etait dans le meme etat, sauf le lit a colonnes, qui avait ses
+rideaux fermes, et la lumiere des lampes remplacant le jour.
+
+La serre, ouverte, envoyait les senteurs de la flore tropicale, melees
+a la fumee du cigarrito de Taieh, qui etait a son poste, sous le grand
+yucca, non point etendu pourtant en paresseux comme l'autre fois, mais
+occupe a nouer les quatre coins d'une toile a matelas sur un paquet de
+forme sinistre.
+
+Le vent nocturne agitait au dehors les branches nues des arbres du
+jardin.
+
+Dans le fauteuil meme ou nous le vimes naguere, s'asseyait ce jeune
+homme pale comme un mort et dont la chevelure etait blanche, le Dr
+Andrea Ceracchi.
+
+Depuis ce temps il avait maigri encore et ressemblait mieux a un
+fantome.
+
+Sa tete livide s'appuyait entre ses deux mains.
+
+Le negre fredonnait une chanson creole en achevant sa besogne.
+
+--Victoire! s'ecria la comtesse en passant le seuil. Cadoudal est avec
+nous, et dans quelques heures tous nos freres seront venges!
+
+Taieh tira un rideau qui masqua l'interieur de la serre. On entendit
+la caisse grincer en roulant sur les planches, puis la trappe
+s'ouvrir.
+
+Andrea Ceracchi avait releve la tete. Tout ce qui lui restait de vie
+etait dans ses yeux ardents.
+
+La comtesse lui serra la main et reprit:
+
+--J'ai suivi votre conseil, Andrea. En livrant Cadoudal, nous gagnions
+quelques jours de securite. Qu'importe, si nous n'avons besoin que de
+quelques heures? Cadoudal vaut mieux que cela. Au lieu de le vendre,
+nous userons de lui, et demain, Cesar egorge sera au rang des dieux.
+
+--Je veux frapper! dit Ceracchi d'une voix sombre. J'ai promis a mon
+frere de frapper.
+
+De l'autre cote du rideau, la trappe se referma avec un bruit sourd.
+
+--Voila le troisieme parti avec les deux autres! s'ecria le negre.
+
+Et il releva le rideau pour entrer, disant:
+
+--Moi aussi, je veux frapper! J'ai promis a mon maitre de frapper.
+
+--Vous frapperez tous, ceux qui voudront frapper! s'ecria la comtesse.
+Il y a dans cette gloire de la place pour mille poignards. Je hais
+l'homme bien plus que vous, puisque je l'admire et que je l'ai aime
+a genoux: je le hais comme l'impie abhorre Dieu! Moi aussi, je veux
+frapper: je ne l'ai promis a personne, je me le suis jure a moi-meme!
+
+Le docteur et le negre baisserent les yeux sous le foudroyant eclat de
+son regard.
+
+--Quand vous etes la, Addhema, murmura Ceracchi, les doutes
+s'evanouissent, et l'on est tente de croire en vous. Le sang verse est
+comme un poids sur ma conscience; mais si mon frere est venge, la joie
+guerira le remords... Que faut-il faire?
+
+--Que faut-il faire? repeta le negre en tendant a la comtesse un
+portefeuille et trois ecrins.
+
+--La derniere goutte de sang innocent a coule, repondit-elle, et tu as
+garde tes mains pures, Andrea Ceracchi. C'est le partage qui fait la
+complicite. Tu es reste pauvre au milieu de tes freres enrichis. Nous
+voici arrives a l'heure supreme. Rends-toi une fois encore au lieu de
+nos reunions. Que la lampe de nos conseils s'allume encore une fois
+dans la maison solitaire, a qui l'histoire donnera peut-etre un nom.
+Tous les freres de la Vertu seront presents; ils ont ete convoques
+aujourd'hui meme. C'est toi qui presideras, car je n'arriverai qu'au
+moment d'agir, et avec Georges Cadoudal lui-meme...
+
+--Ferez-vous cela? s'ecria Ceracchi, amenerez-vous le taureau du
+Morbihan?
+
+--J'engage ma foi que je ramenerai avant que la troisieme heure apres
+minuit soit sonnee... En attendant le signal qui vous annoncera notre
+venue, voici ce que vous aurez a faire. Il est bon que nos secrets de
+famille ne soient point confies a ce Georges Cadoudal.
+
+Vous aurez a dire a nos freres qu'aujourd'hui meme, j'ai pris chez
+Jacob Schwartzchild et Cie des traites sur Vienne pour un million de
+ducats. Si le demon familier qui veille au salut de ce Bonaparte le
+protege contre nos coups, le rendez-vous sera a Vienne; l'association
+n'aura perdu que son temps et son sang, elle sera riche, elle pourra
+recommencer. Si nous reussissons, au contraire, ceux d'entre nous
+qui veulent la liberte auront de quoi profiter de leur victoire pour
+elever a leur idole un trone si haut et si large, qu'aucun tyran ne
+pourra plus l'escalader jamais.
+
+Qu'ils soient prets; qu'ils aient confiance; le soleil de demain ne se
+couchera pas sans avoir vu l'evenement qui changera la face du monde.
+
+Elle tendit une main a Ceracchi et l'autre a Taieh.
+
+Le noir y imprima sa levre.
+
+Andrea Ceracchi dit:
+
+--Ou est Lila?
+
+--Lila, repondit la comtesse, n'a plus de parents, elle est sous ma
+garde; a l'heure du danger, ma premiere pensee, a du etre de la mettre
+a l'abri.
+
+A son tour, Andrea baisa sa main.
+
+--Donc, a cette nuit! dit-il, trois heures!
+
+Et il sortit accompagne de Taieh, pour gagner le lieu du rendez-vous.
+
+La charmante blonde ecouta un instant le bruit de leurs pas.
+
+--Trois heures! repeta-t-elle. Vous n'attendrez pas jusque-la!
+
+Elle ouvrit tour a tour les ecrins et le portefeuille, afin d'en
+verifier le contenu.
+
+Puis elle se dirigea vers la porte, sans avoir regarde du cote de la
+serre.
+
+A peine avait-elle disparu que la fenetre, poussee avec precaution,
+ouvrit ses deux chassis, et la courte personne de l'apprenti medecin
+Germain Patou se montra a califourchon sur l'appui.
+
+--Metier a se faire rompre les os! grommela-t-il. Faut-il que j'aime
+ce papa Jean-Pierre! Voila donc ou elle demeure, cette blonde
+adorable!... Mais, pour savoir cela, je n'en suis pas beaucoup plus
+avance.
+
+Il enjamba l'appui et fit quelques pas a l'interieur.
+
+--On fume ici! pensa-t-il. Elle est bien logee, malepeste!... Un lit
+royal comme ceux du chateau de Meudon... Voyons un peu.
+
+Il ecarta les rideaux et recula de plusieurs pas, comme s'il eut
+recu un coup en plein visage. Le lit etait en desordre et les draps
+degouttaient de sang.
+
+--Merci Dieu! pensa-t-il, ma blonde ne sait pas cela, j'en suis sur!
+Le sang est tout frais... Ou vient de tuer ici!
+
+Son regard percant, ou brillait une audacieuse intelligence, fit le
+tour de la chambre et plongea jusqu'au fond de la serre. Un instant,
+on aurait pu croire qu'une sorte de divination lui revelait le
+terrible mystere de cette demeure.
+
+Mais une pendule sonna dans la piece voisine, et il bondit vers la
+croisee, qu'il enjamba de nouveau.
+
+--Le patron m'attend, se dit-il. J'ai accompli la mission dont il
+m'avait charge. Je sais ou demeure la comtesse Marcian Gregoryi... et
+peut-etre ai-je devine le denoument de cette comedie, dont la premiere
+scene fut jouee a l'eglise Saint-Louis-en-l'Ile.
+
+Il descendit comme il avait monte, a la force de ses bras courts mais
+robustes. Au moment ou sa tete etait deja au niveau du balcon, son
+dernier regard rencontra, au ciel du lit, la plaque emaillee qui
+fixait les plis des rideaux. C'etait un ecusson qui semblait renvoyer
+en faisceau tous les rayons de la lampe.
+
+Une devise en lettres noires gothiques courait sur le fond d'or et
+disait: _In vita mors, in morte vita_...
+
+La comtesse Marcian Gregoryi etait nonchalamment etendue sur les
+coussins de sa voiture, dont le cocher, suivant ordre recu d'avance,
+arreta ses chevaux a l'angle du pont Marie, sur le quai d'Anjou.
+
+La comtesse descendit et dit:
+
+--Attendez.
+
+Elle prit sa course en longeant le quai, vers la partie orientale de
+l'ile.
+
+Le mur d'enclos des jardins de Bretonvilliers formait l'extreme pointe
+de l'eperon. C'etait une enceinte solide et batie comme un rempart.
+Non loin de l'angle de la rue Saint-Louis, qui fait face a l'hotel
+Lambert, une vieille construction carree et trapue elevait sa terrasse
+demi-ruinee a quelques pieds au-dessus du mur.
+
+Il y avait la une poterne basse, qui existait encore voici quelques
+annees, et dont l'enfoncement profond servait d'abri au petit
+etablissement d'un retameur forain.
+
+La comtesse Marcian Gregoryi avait la clef de cette poterne, qu'elle
+ouvrit pour entrer dans un lieu humide et tout noir.
+
+Quand elle eut ferme la porte derriere elle, l'obscurite fut complete.
+
+Des le temps de Cagliostro, et meme plus d'un siecle avant lui, les
+proprietes du phosphore etaient connues des adeptes; nous n'oserions
+pas dire, craignant l'accusation d'anachronisme, que la comtesse
+Marcian Gregoryi eut dans sa poche une botte d'allumettes chimiques,
+et cependant un leger frottement qui bruit dans l'obscurite produisit
+une lueur vive et instantanee.
+
+La bougie d'une lanterne sourde s'alluma, eclairant les parois
+salpetres d'un long couloir.
+
+La comtesse se mit a marcher aussitot, en femme qui connait la route.
+
+Au bout d'une cinquantaine de pas, un vent frais la frappa au visage.
+Il y avait a la paroi de gauche une crevasse assez large par ou l'air
+exterieur et un rayon de lune passaient.
+
+La comtesse s'arreta, pretant attentivement l'oreille. Elle appuya
+l'ame de la lanterne contre sa poitrine et jeta un regard au dehors.
+
+Le dehors etait un jardin sombre, touffu, mal entretenu.
+
+--On dirait des pas, murmura-t-elle, et des voix...
+
+Elle regretta Pluto, le chien geant qui, d'ordinaire, vaguait en
+liberte sous ces noirs ombrages.
+
+Mais, quoiqu'elle regardat de tous ses yeux, elle ne vit rien que les
+branches emmelees qui s'entre-choquaient au vent.
+
+Elle continua sa route.
+
+--Quand meme Ezechiel m'aurait trahie, pensa-t-elle encore,
+qu'importe? Ils n'auront pas le temps!...
+
+Le couloir se terminait par un escalier de cave que la comtesse
+gravit; au haut de l'escalier se trouvait un etroit palier ou
+s'ouvrait une porte habilement masquee. La comtesse l'ouvrit, tenant
+toujours l'ame de sa lanterne cachee sous ses vetements, puis la
+referma et se prit a ecouter.
+
+Le bruit d'une respiration faible et reguliere vint jusqu'a son
+oreille.
+
+--Il dort! fit-elle.
+
+Alors elle decouvrit sa lanterne sourde, aux rayons de laquelle nous
+eussions reconnu cette chambre ou Rene de Kervoz et Lila souperent le
+soir du jour qui vint commencer notre histoire:
+
+La chambre sans fenetres.
+
+Dans le quartier, il est bon de le dire, on racontait beaucoup de
+choses touchant ce vieil hotel d'Aubremesnil et ses dependances plus
+vieilles encore: le pavillon de Bretonvilliers et la maison du bord de
+l'eau.
+
+Paris avait alors quantite de ces coins legendaires.
+
+On parlait d'une merveilleuse cachette que le president d'Aubremesnil,
+ami de l'abbe de Gondy et compere de M. de Beaufort, le roi des
+Halles, avait fait construire en son logis, quand le cardinal de
+Mazarin rentra vainqueur dans sa bonne ville.
+
+On ajoutait que ce meme president d'Aubremesnil, vert galant, quoique
+ce fut une tete carree, ne se servit jamais de sa cachette contre la
+reine mere ou son ministre favori, mais qu'il l'employa a de plus
+riants usages,--faisant venir de nuit par cet etroit couloir, qui
+conduisait a la Seine, de jolies bourgeoises et de fringantes
+grisettes, en fraude des droits legitimes de Mme la presidente...
+
+La comtesse Marcian Gregoryi visita d'abord la table, ou quelques mets
+etaient poses. On y avait a peine touche.
+
+Il y avait aupres des mets un flacon de vin et une carafe. La carafe
+seule etait entamee. La comtesse la deboucha, en flaira le contenu et
+sourit.
+
+Elle vint au lit alors et tourna l'ame de sa lanterne vers la pale et
+belle tete de jeune homme qui etait sur l'oreiller.
+
+Nous ne savons ce que cette sorciere de Yanusza entendait par ces
+mots: le vin qui donne des reves, mais il est certain que Rene de
+Kervoz revait, car il souriait.
+
+Les grands yeux de la comtesse Marcian Gregoryi exprimerent de la
+compassion et de la tendresse.
+
+--Tu seras libre demain, murmura-t-elle.
+
+Elle effleura son front d'un baiser.
+
+Rene de Kervoz s'agita dans son sommeil et prononca le nom d'Angele.
+
+Les sourcils de la charmante blonde se froncerent, mais ce fut
+l'affaire d'un instant.
+
+--Je n'aime que le grand comte Szandor, pensa-t-elle en redressant sa
+tete orgueilleuse, qu'importe un caprice de quelques heures? Ici n'est
+pas mon destin.
+
+Elle eteignit sa lanterne, et la chambre fut plongee de nouveau dans
+la plus complete obscurite.
+
+Une voix s'eleva dans cette nuit, disant:
+
+--Rene, je suis Lila...
+
+Rene ne s'eveilla point.
+
+Et la voix se ravisa, disant cette fois avec des intonations plus
+douces qu'un chant:
+
+--Rene, mon Rene, je suis Angele... Passe ta main dans mes cheveux et
+tu me reconnaitras.
+
+Les levres de Rene rendirent un murmure qui fut coupe par un baiser.
+
+Au dehors la ville etait muette.
+
+Au dedans, chose etrange, il y avait comme un echo confus de pas et de
+paroles chuchotees.
+
+Au bout d'une heure, la comtesse Marcian Gregoryi se leva en sursaut.
+Les pas avaient sonne dans la chambre voisine.
+
+Elle preta l'oreille avidement, on n'entendait plus rien.
+
+Etait-ce une illusion?
+
+La belle blonde regagna sans bruit la porte derobee et sortit comme
+elle etait entree. Ce fut seulement dans le corridor qu'elle ralluma
+sa lanterne sourde. La lueur de la bougie eclaira un objet qu'elle
+tenait a la main: un ruban noir, supportant une medaille d'argent de
+Sainte-Anne d'Auray.
+
+La comtesse Marcian Gregoryi regagna a pied sa voiture qui l'attendait
+toujours a l'autre bout du quai d'Anjou, pres du pont Marie.
+
+Il pouvait etre alors deux heures apres minuit. Elle se dit:
+
+--Les Freres de la Vertu sont juges!
+
+--Rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel! ajouta-t-elle en s'adressant a son
+cocher. Au galop!
+
+Sa derniere pensee fut, en s'etendant sur les soyeux coussins:
+"Ce loup de Bretagne ne m'a rien fait; mais il me fallait mes
+passeports... Demain, je dormirai dans mon lit."
+
+Rue Saint-Hyacinthe Saint-Michel, la voiture s'arreta devant une
+petite allee borgne. La comtesse frappa a la porte. On ne repondit
+pas. Elle fit descendre le cocher et lui ordonna de cogner avec le
+manche de son fouet, ce qu'il fit.
+
+Apres dix minutes d'attente, une fenetre s'ouvrit a l'entresol,
+immediatement au-dessus de la porte de l'allee.
+
+--A qui en avez-vous bonnes gens? demanda la voix flutee d'une grosse
+femme qui parut en deshabille de nuit.
+
+--Je veux voir le citoyen Moriniere, marchand de chevaux, repondit la
+comtesse.
+
+--Ah! fit la voix flutee, c'est une dame... Madame, a ces heures-ci,
+on n'achete pas de chevaux.
+
+--Alors, le citoyen Moriniere est ici?
+
+--Entendons-nous... il y demeure quand il vient a Paris, ce cher
+homme, mais presentement, il traite une affaire de percherons dans le
+pays de la Loupe, au-dela de Chartres... revenez dans huit jours et a
+belle heure.
+
+La fenetre de l'entresol se referma.
+
+--Cognez! ordonna la comtesse a son cocher.
+
+Le cocher cogna si fort et si dru, qu'au bout de trois minutes la
+croisee de l'entresol s'ouvrit de nouveau.
+
+--De par tous les diables! dit la voix de la grosse femme, qui deja
+n'etait plus si flutee, voulez-vous nous laisser dormir, oui ou non,
+mes bonnes gens?
+
+--Je veux voir le citoyen Moriniere, repondit la comtesse.
+
+--Puisqu'il n'est pas ici...
+
+--Je crois qu'il est ici.
+
+--Alors, je mens, foi de Dieu!...
+
+--Oui, vous mentez, monsieur Moriniere...
+
+La grosse femme recula et l'on entendit le bruit sec de la batterie
+d'un pistolet.
+
+--Femme, gronda une voix qui n'etait plus flutee du tout, dis ton nom
+et ce que tu veux...
+
+--Je veux vous parler d'une affaire de vie et de mort, repondit la
+comtesse. Je suis Angele Lenoir, fille de Mme Severin du Chatelet et
+fiancee de votre neveu Rene de Kervoz...
+
+Une sourde exclamation l'interrompit; elle acheva:
+
+--Je viens de la part de votre neveu, qui est en prison a cause de
+vous, et j'apporte pour gage la medaille de Sainte-Anne d'Auray, que
+sa mere, votre soeur, lui passa au cou le jour ou il quitta le pays de
+Bretagne.
+
+Pour la seconde fois, la fenetre de l'entresol se ferma, mais presque
+aussitot apres, le porte meme de l'allee borgne s'ouvrit.
+
+--Entrez! fut-il dit.
+
+La comtesse obeit sans hesiter.
+
+Dans l'obscurite soudaine qui se fit apres la cloture de la porte, la
+voix reprit avec un tremblement de colere:
+
+--Vous jouez gros jeu, belle dame. Je connais la fiancee de mon neveu.
+Vous n'etes pas Angele Severin.
+
+--Je suis, repliqua bravement la comtesse, Costanza Ceracchi, la
+belle-soeur du statuaire Giuseppe, mort sur l'echafaud.
+
+--Ah! ah! fit la voix: un hardi coquin! quoique le poignard soit
+l'arme des laches... Foi de Dieu! moi, je n'ai que mon epee... Mais
+comment connaissez-vous mon neveu?
+
+--Montons, dit la comtesse.
+
+On lui prit la main et on lui fit gravir un escalier roide comme une
+echelle, au haut duquel etait une chambre eclairee par une veilleuse
+de nuit.
+
+Elle entra dans cette chambre.
+
+Son compagnon, qui etait la grosse femme de la fenetre, et qui, vu de
+pres, avait la joue toute bleue de barbe, repeta:
+
+--D'ou connaissez-vous mon neveu?
+
+La comtesse tira de son soin la medaille de Sainte-Anne d'Auray
+qu'elle tendit a la femme barbue, en disant:
+
+--Monsieur de Cadoudal, votre neveu m'aime.
+
+--Foi de Dieu! n'ecria Cadoudal, car c'etait lui en personne, est-ce
+que je ne suis pas mieux deguise que cela?... L'enfant a raison, car
+vous etes jolie comme un coeur, ma commere... et j'avais bien entendu
+dire deja qu'il faisait ses fredaines... Mais que parliez-vous de
+prison?
+
+--Monsieur de Cadoudal, reprit la fausse belle-soeur de Guiseppe
+Ceracchi, j'aime votre neveu.
+
+--Il en vaut bien la peine, foi de Dieu!
+
+--Je suis venue, parce que Rene de Kervoz est en danger de mort...
+Celle qu'il a trahie s'est vengee de lui...
+
+--Angele! murmura Georges, qui palit. Mais alors moi-meme... car
+Angele savait ce qu'ignoraient son pere et sa mere.
+
+--Asseyons nous et causons, monsieur de Cadoudal, l'interrompit
+gravement la comtesse Marcian Gregoryi. Je n'ai pas trop de toute une
+nuit pour vous dire ce que vous pouvez esperer desormais et ce que
+vous devez craindre... Il y a un lien entre vous et la soeur de
+Ceracchi: c'est la haine... Quant le jour va paraitre, vous saurez si
+vous devez frapper ou fuir...
+
+--Fuir! s'ecria Cadoudal. Jamais!
+
+--Alors, vous frapperez?
+
+--Foi de Dieu, belle dame, repondit Cadoudal en riant et en s'asseyant
+pres d'elle, a la bonne heure! vous parlez d'or!... Donnez-moi
+seulement le moyen d'aller chercher le Corse au milieu de sa garde
+consulaire, et, par sainte Anne d'Auray, je vous jure qu'il ne sera
+jamais empereur!
+
+
+
+
+XX
+
+MAISON VIDE
+
+
+C'etait une nuit claire et froide. Les reverberes de l'ile Saint-Louis
+chomaient, laissant faire la lune. Les chimeres se fanent vite a
+Paris, meme les plus absurdes. A l'endroit ou nous vimes naguere tant
+de pecheurs de diamants sonder le courant blanchatre de la Seine, il
+n'y avait personne. Decidement, la renommee du quai de Bethune avait
+vecu; on n'avait pas peche sous l'egout de Bretonvilliers assez de
+bagues chevalieres; le prestige etait defunt, les gens de l'hamecon et
+de la gaule en etaient venus a se moquer du miracle!
+
+Et, des onze heures du soir, le cabaret du pauvre Ezechiel, eteint,
+forme, muet, temoignait assez du mepris ou tombait l'Eldorado
+abandonne.
+
+La riviere coulait, turbulente, au plein de ses rives.
+
+Quelques minutes avant onze heures, des pas precipites sonnerent dans
+la rue de Bretonvilliers, sans eveiller les demeures voisines, depuis
+longtemps endormies. C'etait Jean-Pierre Severin, dit Gateloup, qui
+s'en allait en guerre a la tete de son escouade de gens de police.
+
+Nous savons que le gardien de la Morgue du Chatelet avait dans tout ce
+quartier du vieux Paris, ou la chicane et la police agglomerent leurs
+suppots, une reputation bien etablie. C'etait un crane homme, pour
+employer l'expression des citoyennes du Marche-Natif. Il y a toujours
+dans l'agent de police, quoi qu'on veuille dire et croire, un brin de
+vocation aventureuse, et, pour ma part, je suis reste souvent confondu
+en lisant la prodigieuse serie des actes de courage froid, solide,
+implacable, accomplis au jour le jour par ces hommes qui n'ont pas a
+leur service le stimulant de la gloire.
+
+Sur un champ de bataille, il y a l'ivresse du point d'honneur, l'appel
+du tambour, l'etourdissement du canon, la fievre de la poudre!...
+
+Mais dans le ruisseau, la nuit, ces luttes terribles que nul bulletin
+emphatique ne chantera...
+
+Ces luttes ou, la plupart du temps, le bandit arme cherche a tuer, et
+ou l'homme de la loi a defense de frapper...
+
+Qu'ont-ils donc fait, ces heros boueux, robustes comme les guerriers
+d'Homere, pour que leurs prouesses accumulees ne puissent jamais
+redimer l'opprobre de leur gagne-pain!
+
+Ils etaient quatre, accompagnes par un officier de paix, jeune homme
+assez bien couvert, qui allait le cigare a la bouche et les mains dans
+ses poches.
+
+Ils suivaient tous Gateloup avec plaisir et flairaient quelque
+curieuse bagarre.
+
+L'officier de paix ecoutait; en gardant le serieux de son grade,
+certaines anecdotes racontees a voix basse par Laurent et Charlevoy,
+toutes a la louange du vigoureux poignet de M. Severin; le troisieme
+agent applaudissait, franchement; le quatrieme, laid coquin, a la
+figure toute velue de barbe noire, marchait un peu en arriere et
+grommelait:
+
+--J'ai vu mieux que ca! C'est vrai qu'il tape dur! Quand Jean-Pierre
+s'arreta au coin de la rue de Bretonvilliers et du quai, ce quatrieme
+agent se mit a rire dans sa barbe et murmura:
+
+--Tiens! c'te farce! c'est a l'etablissement qu'il en veut. Pourtant
+il avait trouve le vin mauvais.
+
+Jean-Pierre frappa bruyamment a la porte du cabaret de la _Peche
+miraculeuse_. Personne ne fit reponse a l'interieur.
+
+--Mes enfants, dit Jean-Pierre, il faut me jeter bas ces planches-la.
+
+--Auparavant, fit observer l'officier de paix, je dois accomplir les
+formalites d'usage.
+
+--Pas besoin, monsieur Barbaroux, dit par derriere une voix qui
+dressa l'oreille de Jean-Pierre. La farce est jouee la-dedans. Le
+proprietaire a demenage.
+
+--Est-ce toi? Ezechiel? s'ecria Jean-Pierre.
+
+--Pour vous servir, monsieur Gateloup, si toutefois j'en suis capable,
+repondit le quatrieme agent, qui avanca chapeau bas. J'ai mis comme ca
+un peu de barbe a mon menton pour la gloriole de ne pas passer pour en
+etre quand je reviens pocher dans le quartier. J'ai ma figure de tous
+les jours en bourgeois, et ma physionomie du metier: ca fait-il du mal
+a quelqu'un?
+
+Tout en parlant, il introduisit une clef dans la serrure de la porte,
+qui s'ouvrit aussitot...
+
+--Au nom de la loi, ajouta Ezechiel, qui etait en belle humeur,
+donnez-vous la peine d'entrer.
+
+Dans cette espece de cave, qui servait naguere de cabaret, il n'y
+avait plus que les quatre murs.
+
+--Oh! fit Ezechiel, repondant au regard etonne de Jean-Pierre et
+tenant a la main une chandelle de suif qu'il venait d'allumer, je
+suis en regle, monsieur Gateloup. J'ai fait mon rapport, et la _Peche
+miraculeuse_ a d'ailleurs servi de souriciere. Les temps sont durs, on
+vit comme on peut.
+
+--Ce n'etait pas la prefecture qui te donnait a vivre, dit Jean-Pierre
+qui fronca ses gros sourcils; ce n'etait pas non plus ton metier de
+cabaretier. Ne joue pas au fin avec moi, l'homme, ou gare a tes cotes!
+Tu etais paye par la comtesse Marcian Gregoryi.
+
+--Tiens! tiens! grommela Ezechiel, vous saviez donc cela, monsieur
+Gateloup?.. Eh bien, c'est vrai, quoi! j'ai mis quelque petit argent
+de cote pour mes vieux jours... On ne voit pas clair dans ces
+histoires-la, du premier coup, vous sentez rien... et j'ai ete
+longtemps a deviner pourquoi la comtesse avait monte la mecanique du
+quai de Bethune.
+
+--Et ce pourquoi est-il dans ton rapport?
+
+--Oui bien, mais M. l'inspecteur n'a pas voulu me croire... Je suis
+fache de n'avoir plus un verre de vin a vous offrir, messieurs,
+quoiqu'il n'etait pas fameux, hein, monsieur Gateloup?... En faut pour
+tous les gouts... Quand j'ai donc dit, la-bas, a la prefecture, qu'on
+emportait des corps du pavillon de Bretonvilliers, ici pres, a un
+caveau qui se trouve quelque part au Marais, vers la chaussee des
+Minimes, on m'a ri au nez... par quoi je me trouve a couvert.
+
+L'officier de paix jeta son cigare. Ezechiel continua:
+
+--Et comme on en parlait, du caveau, et de la vampire aussi, car tout
+se sait a Paris, seulement tout se sait mal, Mme la comtesse dit: Il
+faut derouter les chiens.
+
+--Le nom de l'inspecteur? demanda impetueusement l'officier de paix,
+qui se vit du coup commissaire de police.
+
+--M. Despaux, parbleu! repliqua Ezechiel, et qui sera secretaire
+general quand M. Fouche aura mis M. Dubois a la retraite.
+
+--Le numero de la maison suspecte? interrogea encore l'officier de
+paix.
+
+--Quant a ca, monsieur Barbaroux, la plus belle fille du monde ne peut
+dire que ce qu'on lui a appris...
+
+--Nous le saurons tout a l'heure, l'interrompit Jean-Pierre, qui
+ecoutait ce colloque avec impatience. Nous sommes ici pour autre
+chose... Peux-tu nous introduire au pavillon de Bretonvilliers?
+
+--Jusqu'a la porte, oui, repondit Ezechiel, et ces messieurs doivent
+avoir de quoi parler aux serrures.
+
+L'agent Charlevoy frappa sur sa poche, qui rendit un son de ferraille,
+et repartit:
+
+--J'ai ma trousse.
+
+--Mais quant a trouver la pie au nid, continua Ezechiel, c'est autre
+chose. La comtesse n'est pas revenue depuis le soir ou les camarades
+apporterent ici cette belle petite blonde... Vous savez, monsieur
+le gardien... on a dit qu'un jeune homme etait entre ce soir-la au
+pavillon?
+
+--Qui l'a dit?
+
+--Mme Paraxin, la femelle de Satan.
+
+--Et l'a-t-on emporte comme les autres?
+
+--Je n'ai point oui parler de cela. La figure de Jean-Pierre
+s'eclaira.
+
+--Il reste une lueur d'espoir, murmura-t-il. Marchons!
+
+Et il se dirigea de lui-meme vers la porte basse qui etait au fond du
+cabaret. Ezechiel le laissa faire.
+
+Aussitot que la porte fut ouverte, Jean-Pierre Severin se trouva en
+face d'un tas de terre et de deblais qui bouchaient hermetiquement le
+passage.
+
+--C'est vous qui etes la cause de cela, patron, dit Ezechiel. Le jour
+ou vous avez derange les marchandises qui etaient devant la porte, il
+y avait ici des gens de la comtesse. Le lendemain, 1e passage etait
+bouche... Mais ils ont compte sans le vieil Ezechiel, qui les sait
+toutes, depuis le temps qu'il va a l'ecole... Rangez-vous, s'il vous
+plait, et laissez-moi passer.
+
+L'ancien cabaretier se glissa, tenant toujours sa chandelle allumee,
+dans un trou etroit qui restait a gauche et conduisait a l'escalier de
+sa cave. Jean-Pierre et les agents le suivirent. La cave etait vide
+comme le bouge superieur, mais a l'extremite orientale du cellier,
+il y avait un amas de platras, entourant une ouverture recemment
+pratiquee.
+
+Ezechiel l'eclaira; elle pouvait donner passage a un homme de mediocre
+corpulence.
+
+--Le soir ou j'ai perce ce trou, dit-il en rougissant de colere,
+la maudite m'a fait mordre par son chien. S'il avait pu se couler
+la-dedans, le diable a quatre pattes, j'etais un homme mort. Je lui
+garde une dent: non pas au chien, mais a la dame... Et vous qui etes
+un savant, monsieur Gateloup, savez-vous si c'est vrai qu'on ne peut
+faire la fin de ces gens-la qu'avec un morceau de feu qu'on leur met
+dans le coeur?...
+
+Charlevoy et Laurent etaient tout pales.
+
+--Mais c'est donc bien vraiment une vampire? murmurerent-ils ensemble.
+
+--En avant! ordonna Jean-Pierre.
+
+Il se glissa le premier dans l'ouverture. Ezechiel l'arreta de force.
+
+--Monsieur Gateloup, dit-il, vous etes un brave homme, et je vous ai
+vu tenir un contre dix avec un brin de bois. Vous m'allez, et je ne
+voudrais pas qu'il vous arrivat du gros mal... Passez le premier,
+c'est la justice, car vous semblez le plus interesse a passer. Mais
+avant de mettre la tete hors du trou, veillez, guettez, ecoutez. Si le
+chien est la, il grondera. S'il gronde, gardez-vous d'avancer: c'est
+une bete qui croque un homme comme un poulet.
+
+Severin se degagea, dit merci et franchit le trou en deux ou trois
+vigoureux efforts.
+
+Il y eut un moment d'attente terrible. Ezechiel avait de la sueur au
+front.
+
+--Eh bien! fit Gateloup du dehors, venez-vous?
+
+--Parait que le chien est deloge pour tout de bon! dit Ezechiel. Il
+aurait deja fait son tapage s'il etait la. Marchons.
+
+Il passa le premier, non sans garder une certaine inquietude. Les
+trois autres agents et l'officier de paix suivirent. Au dela du trou,
+c'etait une sorte de fosse, en contre-bas de celle qu'on appelait le
+_vide-bouteilles_. Elle communiquait avec les jardins par un escalier
+de terre et de bois.
+
+Les jardins etaient completement deserts.
+
+La petite troupe les parcourut d'abord et les fouilla dans tous les
+sens, Charlevoy et Laurent etaient deux fins limiers, et l'industrieux
+Ezechiel connaissait les etres. Ils arriverent jusqu'au grand mur qui
+bordait les deux quais, fermant l'eperon de I'Ile Saint-Louis comme
+un rempart. La nuit etait claire. Quoique cette partie du jardin
+ressemblat a une foret vierge, Laurent et Charlevoy, apres visite
+faite, affirmerent que nulle creature humaine n'y pouvait rester
+cachee.
+
+La porte du bord de l'eau, par ou la comtesse Marcian Gregoryi devait
+s'introduire une heure plus tard, ne leur echappa point, mais a voir
+l'etat de sa serrure, ils la crurent condamnee.
+
+Jean-Pierre lui-meme, penetrant par une breche dans le couloir qui
+communiquait de la porte du bord de l'eau a la chambre sans fenetres,
+le visita dans toute sa longueur et la prit pour un de ces passages,
+construits a des epoques troublees, qui etonnent les curieux et
+restent comme des enigmes proposees a la perspicacite des chercheurs.
+
+Ce couloir avait une bifurcation: le boyau qui menait a l'ancienne
+cachette du president d'Aubremesnil, et une voie plus large,
+descendant tout droit aux cuisines du pavillon de Bretonvilliers.
+Jean-Pierre ne reconnut que ce dernier passage.
+
+Il appela Charlevoy et se fit ouvrir une porte, solidement armee de
+fer, qui eut enchante un antiquaire. Les cuisines etaient vides comme
+les jardins; ou y pouvait neanmoins deviner la recente presence d'un
+ou de plusieurs habitants, car le sol etait jonche d'epluchures de
+legumes, et des os de boeuf cru, a moitie ronges, s'eparpillaient ca
+et la.
+
+Sur la table, il y avait une toque de femme en etoffe grossiere et
+ornee d'oripeaux dedores. La forme de cette toque indiquait a premiere
+vue son origine hongroise.
+
+--C'etait ici l'antre de maman Paraxin, dit Ezechiel, et voici les
+restes du dernier souper de Pluto. J'ai idee que l'horrible bete
+mangeait plus souvent des os de chretien que des os de boeuf.
+
+--Les gens qu'on emportait d'ici, demanda Gateloup, passaient-ils par
+le couloir que nous venons de suivre?
+
+--Jamais, repondit Ezechiel.
+
+--Alors, s'ecria Charlevoy, ils devaient passer par ta boutique,
+capitaine.
+
+Ezechiel rougit jusqu'aux oreilles et le regarda de travers.
+
+Des cuisines au rez-de-chaussee c'etait un large escalier de pierre de
+taille, mal tenu et dans un etat de complete degradation. Les portes
+du rez-de-chaussee ayant ete ouvertes a l'aide de la _trousse_
+de Charlevoy, on entra dans une enfilade de chambre nues, suant
+l'humidite et la vetuste, et qui, evidemment, n'avaient point ete
+habitees depuis de longues annees.
+
+Aux murailles restaient quelques portraits deteints et quelques
+haillons de tapisserie.
+
+L'officier de paix, M. Barbaroux, etait un utilitaire. Il fit
+remarquer avec raison qu'il y avait la beaucoup de terrain perdu et
+qu'on eut pu loger dans ces salles inoccupees une grande quantite de
+gens qui couchaient dans la rue.
+
+--Montons plus haut, dit Jean-Pierre, il n'y a rien ici pour nous.
+
+Le premier etage, beaucoup mieux conserve, presentait, au contraire,
+des traces d'occupation recente. C'etait la que Rene de Kervoz avait
+ete introduit le soir meme ou commence notre recit.
+
+La trousse de Charlevoy ayant fait encore son office, Jean-Pierre
+entra dans ce salon ou Rene avait attendu, revant et rafraichissant
+son front brulant au froid des carreaux, la venue de sa mysterieuse
+maitresse.
+
+En face de la fenetre, de l'autre cote de la rue Saint-Louis-en-l'Ile,
+etait la borne ou Angele s'etait assise pour endurer le cruel supplice
+dont elle devait mourir.
+
+C'etait de la qu'elle avait reconnu ou devine la silhouette de son
+fiance aux derniers rayons de la lune.
+
+C'etait de la qu'elle avait vu, quand la lampe allumee a l'interieur
+porta deux ombres sur le rideau, ces deux tetes rapprochees en un
+baiser qui lui poignarda le coeur.
+
+C'etait la qu'elle avait desespere de la bonte de Dieu.
+
+Il n'y avait plus de rideaux a la croisee, plus de tentures aux
+portes, plus de tapis, plus de meubles, plus rien.
+
+Le demenagement etait fait.
+
+La decrepitude de la vieille maison se montrait partout.
+
+Seulement, ca et la, un bouquet fane, un chiffon de femme, un livre
+restaient comme des temoins de la vie passagere qui avait anime cette
+solitude.
+
+Dans la seconde chambre, celle que nous vimes ornee selon la mode
+orientale, et que Lila choisit pour raconter au jeune Breton son
+histoire fabuleuse ou veridique, les hautes piles de coussins et les
+lampes de Boheme avaient disparu comme tout le reste.
+
+Cette deuxieme piece etait en apparence, la fin de la maison.
+La muraille opposee a la porte ne presentait aucune solution de
+continuite.
+
+C'etait pourtant bien cette muraille qui s'etait ouverte quarante-huit
+heures auparavant pour montrer a Rene ebloui le reduit charmant, au
+fond duquel l'alcove drapait ses rideaux de soie;
+
+Le boudoir ou la collation etait servie;
+
+La chambre sans fenetres, en un mot, le lit d'amour qui devait se
+changer en prison.
+
+Ce serait insulter a l'intelligence du lecteur que de lui expliquer
+pourquoi une piece construite et installee precisement pour servir
+de cachette, au temps ou l'art de menager des cachettes etait a son
+apogee, ne montrait a l'exterieur aucune trace de son existence.
+
+Jean-Pierre Severin et son escouade resterent pres d'une heure au
+premier etage, furetant et fouillant. Toutes leurs recherches furent
+inutiles.
+
+Il n'y avait plus a visiter que le deuxieme etage, qui fut trouve dans
+un etat de desolation plus grande encore que le rez-de-chaussee. Les
+plafonds etaient defonces et les cloisons tombaient en ruine.
+
+Jean-Pierre dit:
+
+--Descendons aux caves. Je demolirai la maison s'il le faut, mais je
+trouverai le fiance de ma fille mort ou vif.
+
+Les gens de police etaient la pour lui obeir. Barbaroux, l'officier de
+paix, se borna a murmurer:
+
+--Mme Barbaroux m'attend, toute seule.
+
+Laurent et Charlevoy echangerent, a ce mot, un sourire incredule.
+
+--Attend-elle? demanda Charlevoy.
+
+Laurent ajouta:
+
+--Toute seule?
+
+Helas! on dit qu'Argus, fils d'Avestor, patron de la police avait
+cinquante paire d'yeux, dont aucune ne s'ouvrait sur les mignons
+mysteres de son propre menage!
+
+Au moment ou Jean-Pierre et son escouade, descendant l'escalier,
+repassaient devant la porte ouverte du premier etage, un bruit qui
+venait de l'interieur des appartements les arreta tout a coup.
+
+Jean-Pierre s'elanca aussitot en avant, suivi de ses agents et arriva
+dans le salon a deux fenetres juste a temps pour voir une main
+passer a travers un carreau casse d'avance, et tourner lestement
+l'espagnolette.
+
+Germain Patou sauta dans la chambre en secouant ses cheveux baignes de
+sueur.
+
+Tout en le blamant de ce travers qu'il avait de grimper ainsi aux
+balcons, nous plaiderons en sa faveur plusieurs circonstances
+attenuantes. D'abord, les murailles du pavillon de Bretonvilliers
+etaient construites selon ce style monumental qui, laissant entre
+chaque pierre un intervalle profond, rend superflu l'usage des
+echelles; en second lieu, il etait mu par une bonne intention; en
+troisieme lieu, c'etait avant d'etre recu docteur.
+
+S'il eut passe sa these en ce temps-la, croyez que nous le
+regarderions comme inexcusable.
+
+--Bonsoir, patron, dit-il; je suis venu en quatre minute trente
+secondes, montre a la main, de la chaussee des Minimes jusqu'ici; mais
+j'ai perdu plus d'un quart d'heure a roder autour de la maison. Alors,
+comme la porte etait close, j'ai passe par la fenetre. Le carreau
+etait casse, et je voudrais savoir ce que veulent dire tous ces petits
+papiers qui sont la sur l'appui, et dans chacun desquels il y a un
+caillou. Apportez la lumiere.
+
+--As-tu trouve? demanda Jean-Pierre Severin.
+
+--J'ai trouve la taniere, repondit Patou qui depliait un des papiers
+dont il venait de parler; mais la louve s'est enfuie.
+
+--La louve? repeta Jean-Pierre.
+
+Patou lui serra fortement la main.
+
+--Patron, murmura l'apprenti medecin a son oreille, il y a du sang
+la-dedans. C'est demain qu'on etrenne la Morgue du Marche-Neuf, j'ai
+idee que votre nouvelle salle sera trop petite: Franz Koenig a ete
+assassine ce soir.
+
+Les doigts de Jean-Pierre se crisperent sur son front pale.
+
+--Et ma fille? dit-il en un gemissement. Et mon pauvre Rene?
+
+Charlevoy approchait avec la lumiere. Le regard de Gateloup tomba sur
+le papier que Patou tenait a la main.
+
+--L'ecriture d'Angele! s'ecria-t-il en lui arrachant la lettre.
+
+--Il n'en manque pas, repliqua l'etudiant en medecine, j'en ai trouve
+au moins une demi-douzaine sur le rebord de la croisee... Et tenez!
+en voici un jusque dans la chambre! C'est celui qui a du casser le
+carreau.
+
+Il ramassa un papier contenant un caillou comme les autres et qui
+etait sur le plancher.
+
+--Oh! oh! fit-il en baissant la voix malgre lui, celui-la est trace
+avec du sang!
+
+Jean-Pierre prit le flambeau des mains d'Ezechiel.
+
+--Sortez tous! prononca-t-il a voix basse, mais ne vous eloignez pas.
+Tout a l'heure j'aurai besoin de vous.
+
+
+
+
+XXI
+
+PAUVRE ANGELE!
+
+
+Jean-Pierre Severin, dit Gateloup, et Germain Patou etaient seuls tous
+deux, non plus dans le salon, mais dans la chambre qui confinait a la
+cachette. Jean-Pierre avait voulu mettre une porte de plus entre lui
+et la curiosite des agents.
+
+Ils etaient assis l'un aupres de l'autre, sur la marche ou caisson que
+la coutume placait, dans toutes les vieilles maisons, au-devant des
+croisees.
+
+C'etait l'unique siege que presentat desormais l'appartement.
+
+Chacun d'eux avait a la main un de ces papiers qui contenaient des
+cailloux. La chandelle etait par terre. Ils se penchaient pour lire,
+et les cheveux blancs du gardien tombant en avant, inondaient son
+visage.
+
+On entendait sa respiration siffler dans sa gorge.
+
+Sur le papier tremblant que tenait sa main, des larmes coulaient.
+
+--Pauvre Angele! murmura Germain Patou, qui avait aussi des larmes
+dans la voix.
+
+--Pauvre Angele! repeta Gateloup d'un accent profond. Elle n'a pas
+songe a sa mere!
+
+--Elle n'a pas songe a vous, patron! ajouta l'etudiant en medecine.
+Vous l'aimiez autant que sa mere.
+
+--Penses-tu qu'elle soit morte, Germain? demanda Gateloup.
+
+Patou ne repondit pas; il lut:
+
+"Rene, mon Rene cheri, tu m'avais promis de m'aimer toujours. Je ne
+craignais rien, car il n'y a personne sur la terre qui soit aussi
+noble, aussi loyal que toi. Et puis, nous avons notre petite Angele.
+Est-ce qu'on abandonne un cherubin dans son berceau?
+
+"J'ai fait un reve, Rene; ecoute-moi, je vais te dire tout; je suis
+bien sure que c'est un reve.
+
+"Tu es dans cette maison, je le sais; je t'y ai vu entrer et tu n'es
+pas revenu. Mais peut-etre te retient-on de force.
+
+"Oh! elle est belle, c'est vrai! je n'ai rien vu de si beau! Est-ce
+qu'elle t'aime comme moi?
+
+"Rene, ce n'est pas la mere de notre petit ange!
+
+"Je lance ce papier sur la fenetre de la chambre ou je t'ai vu; tu le
+liras, si tu reviens encore a cette croisee, songer et regarder le
+vide.
+
+"Pauvre ami, tu souffres; je voudrais ajouter tes souffrances aux
+miennes, je voudrais te faire heureux au prix de tout mon bonheur.
+
+"J'etais la, sur cette borne qui est en face de la croisee, de l'autre
+cote de la rue. Regarde-la. Je croyais que tu me voyais. Quelles idees
+on a dans ces instants ou l'ame chancelle! Mon Dieu! si tu m'avais
+vue, nous aurions peut-etre ete tous sauves!
+
+"J'ai eu tort de ne pas t'appeler, de ne pas m'agenouiller les mains
+jointes, au milieu de la rue. Tu es bon, tu aurais eu pitie.
+
+"J'etais la, moi, je te voyais. J'ai tout vu, je t'aime comme
+auparavant, mon Rene. De toi a moi il y a notre petite Angele. Je
+t'aime..."
+
+Germain Patou cessa de lire, et le papier s'echappa de ses doigts.
+
+--Diable de Breton! grommela-t il, si je le tenais, il passerait un
+mechant quart d'heure.
+
+--Tais-toi! prononca tout bas Gateloup.
+
+Il ajouta:
+
+--N'est-ce pas qu'elle l'aimait bien?
+
+--C'est un ange du bon Dieu! s'ecria l'etudiant. Ah! le coquin de
+Breton.
+
+Jean-Pierre reflechissait.
+
+--Ce doit etre ici la premiere lettre, dit-il, les yeux fixes sur
+le chiffon humide qu'il relisait pour la dixieme fois. Celle-ci est
+peut-etre la seconde:
+
+"Je suis venue, et j'ai lance le papier sur la fenetre; il y est
+reste, apres avoir retombe bien des fois. Tu ne m'as pas repondu, tu
+ne l'as pas lu, Rene! Que les heures sont longues! Ma pauvre mere ne
+sait pas jusqu'a quel point je suis desesperee; je n'ai rien dit a mon
+pere, qui voudrait me venger, peut-etre.
+
+"Je n'ai parle qu'a notre enfant. A celle-la, je dis tout, parce
+qu'elle ne peut pas encore me comprendre. Il y a des instants ou ce
+bien-aime petit etre semble deviner ma souffrance; d'autres, son
+sourire me dit d'esperer.
+
+"Esperer, mon Dieu!...
+
+"Eh bien, oui! j'espere encore, puisque je ne suis pas morte. Je n'ai
+pas lu beaucoup de livres, mais je sais qu'il y a des entrainements,
+des maladies de l'ame.
+
+"Tu es entraine, tu es malade, et cette enchanteresse ne t'a pas
+encore donne le temps de songer a ton enfant.
+
+"Ce fut a Saint-Germain-l'Auxerrois, n'est-ce pas? Je ne vis rien,
+mais quelque chose troubla ma priere. Je sentais en moi comme une
+sourde douleur. Mon coeur se serrait; la pensee de nos noces ne me
+donnait plus de joie.
+
+"Elle etait la, j'en suis sure!
+
+"Nos noces! ce jour si ardemment souhaite, le voila qui arrive! Oh!
+Rene! Rene! tu m'avais dit une fois: Ce serait un crime de mettre une
+larme dans ces yeux d'ange.
+
+"L'ange est tombe. Etait-ce a toi de le punir?
+
+"En revenant de l'eglise, je te ne reconnaissais deja plus. Je
+cherchais ta pensee. Je pleurai en montant notre escalier.
+
+"Et j'attendis pour voir ta lampe s'allumer.
+
+"La nuit entiere se passa, Rene. J'etais perdue.
+
+"Reponds-moi, ne fut-ce qu'un mot. Que fais-tu dans cette sombre
+maison? Veux-tu que je te dise mon dernier espoir? Tu conspires,
+peut-etre...
+
+"Ni mon pere ni ma mere n'ont rien su par moi: ce sont tes secrets.
+J'ai oui parler aujourd'hui d'arrestation... Si je t'avais calomnie
+dans mon ame, Rene, mon Rene cheri! si tu n'etais que malheureux!..."
+
+--Que veut dire cela? s'interrompit ici Jean-Pierre Severin.
+
+--Kervoz est de Bretagne, repondit Patou.
+
+Il ajouta:
+
+--Le gros marchand de chevaux de l'eglise Saint-Louis-en-l'Ile
+n'est-il pas son oncle?
+
+Jean-Pierre se frappa le front:
+
+--Moriniere! prononca-t-il tout bas. Et le secretaire general de la
+prefecture m'a dit...
+
+Il n'acheva pas, et sa pensee tourna.
+
+--Moriniere a l'air d'un brave homme, murmura-t-il. C'est impossible!
+
+--La troisieme lettre nous apprendra peut-etre quelque chose, fit
+l'etudiant en medecine. L'ecriture change.
+
+Jean-Pierre saisit le papier qu'on lui tendait et le baisa.
+
+"...Rien de toi, rien! Tu n'as pas recu mes messages. Jamais tu ne
+pourrais te montrer si cruel envers moi...
+
+"Notre petite fille maigrit et devient toute blanche depuis que mon
+sein tari n'a plus rien pour elle. Je la regardais ce matin. Peut-etre
+que Dieu nous prendra tous ensemble.
+
+"Quelle nuit! Pourrait-on dire en une annee ce que l'on pense dans
+l'espace d'une nuit?
+
+"J'ai vu mon pere et ma mere pour la derniere fois. Tout le jour, je
+vais roder autour de toi, et toute la nuit prochaine aussi. Je te
+verrai, je le veux, je te parlerai...
+
+"Ils dormaient! J'ai baise les cheveux blancs de mon pere d'adoption,
+qui m'aimait comme si j'eusse ete sa fille.
+
+"J'ai colle mes levres sur le front de ma mere.
+
+"Celle-la aussi a bien souffert.
+
+"Elle a eu le courage de vivre!
+
+"J'ai baise aussi mon jeune frere, un enfant doux et bon, qui pleurera
+sur moi.
+
+"Il a deja le coeur d'un homme. Le pere dit souvent qu'il ne sera pas
+heureux dans la vie.
+
+"Puis je suis revenue a ma fille et je l'ai habillee en blanc. Dans
+ses cheveux, j'ai mis la guirlande que tu avais apportee le jour de ma
+fete. Notre fille sera bien belle.
+
+"J'avais besoin de rire et de chanter. Je ne sais pas si c'est ainsi
+quand on devient folle..."
+
+Les bras de Gateloup tomberent.
+
+Son visage energique exprimait une torture si poignante que les larmes
+vinrent aux yeux de Patou.
+
+--Il faut de la force, monsieur Jean-Pierre, dit-il. Tout n'est pas
+fini.
+
+--Non, repliqua Gateloup d'une voix changee, tout n'est pas fini.
+
+Il ajouta en refoulant un sanglot dans sa gorge:
+
+--C'est vrai que c'etait demain le mariage! ma pauvre femme ne
+survivra pas a cela...
+
+Sa main fievreuse deplia un autre papier.
+
+"...J'ai voulu voir ta chambre, que je connaissais si bien, quoique je
+n'y fusse jamais entree. J'avais un espoir d'enfant: je croyais t'y
+trouver.
+
+"La portiere ma laissee monter. Je t'ecris chez toi: cela me portera
+bonheur.
+
+"Je suis a l'endroit ou je te voyais assis, quand je regardais par ma
+fenetre. C'est de la que tes yeux m'ont parle pour la premiere fois.
+
+"J'ai devant moi les portraits de ton pere et de ta mere. Comme ta
+mere doit t'aimer! et combien je l'aime!
+
+"Il y a une lettre commencee ou tu lui parlais de moi. M'as-tu donc
+cherie ainsi, Rene? Et pourquoi m'as-tu quittee?
+
+"Que t'ai-je fait? Ne suis-je pas toute a toi?
+
+"Il y a la aussi un mouchoir sanglant, avec des armoiries et une
+couronne...
+
+"Je ne peux pas rester ici, il faut que j'aille a toi et que je te
+cherche...
+
+"D'ailleurs, il est un autre endroit ou je te parlerai mieux qu'ici,
+c'est pres du pont Marie, sous le quai des Ormes, la ou nous nous
+assimes entre le gazon et les fleurs, ecoutant les murmures du vent
+dans le feuillage des grands arbres.
+
+"Je ne suis pas folle encore, va; j'ai bien de l'espoir depuis que
+j'ai vu l'image de la Vierge dans la ruelle de ton lit.
+
+"Tu ne m'as pas oubliee, tu es prisonnier quelque part, je te
+delivrerai.
+
+"Rene, mon Rene, ma vie! j'ai baise le portrait de ta mere..."
+
+--Est-ce la derniere? demanda Gateloup d'une voix qui defaillait.
+
+--Non, repondit Patou, il y a celle qui est ecrite avec du sang.
+
+--Lis, murmura le vieillard, je n'ai plus de force.
+
+Germain Patou essuya tranquillement ses yeux mouilles, dont les
+paupieres le brulaient.
+
+"...Tout un jour encore, tout un long jour! Ou es-tu? Les gens du
+quartier me connaissent et m'appellent deja la folle.
+
+"J'ai jete les deux lettres avant l'aube. N'as-tu pas entendu les
+cailloux frapper contre les carreaux? J'ai regarde. On ne voit rien.
+J'ai appele. Tu n'as pas repondu.
+
+"Puis les passants sont venus avec le soleil, et je me suis mise a
+roder autour de la maison maudite.
+
+"J'en ai fait dix fois, cent fois le tour.
+
+"J'ai heurte a la porte par ou tu etais entre. Une vieille femme est
+venue, qui parle une langue etrangere. Elle m'a chassee, me montrant
+les longues dents d'un chien enorme, qui a du sang dans les yeux.
+
+"Je suis sur le banc, aupres du pont Marie. Les arbres murmurent
+comme l'autre fois. La Seine coule a mes pieds. Comme elle doit etre
+profonde!
+
+"Je t'ecris avec un peu de mon sang, sur la page blanche de mon livre
+de messe, que j'avais emporte pour prier.
+
+"Je ne peux pas prier.
+
+"Mes pensees ne sont plus bien claires dans ma tete, je souffre trop.
+
+"Il y a une pensee pourtant dans ma tete, qui est claire et qui
+revient toujours. Je n'essaye plus de la chasser.
+
+"Je ne me tuerai pas toute seule. Je prendrai ma petite Angele dans
+mes bras, avec sa robe blanche et sa couronne.
+
+"Je l'emmenerai ou je vais. Que ferait-elle ici sans sa mere!
+
+"Cette fois, je lancerai ma lettre a travers le carreau. Peut-etre
+qu'elle arrivera jusqu'a toi.
+
+"Puis je reviendrai ici, sur ce banc.
+
+"Au matin, si je n'ai pas de reponse, j'irai prendre ma petite Angele
+dans son berceau..."
+
+--La petite fille est-elle encore chez vous? demanda tout a coup
+l'etudiant en medecine.
+
+--Oui, repondit le gardien d'un ton morne.
+
+Puis se parlant a lui-meme et d'une voix que l'angoisse brisait:
+
+--C'etait elle! poursuivit-il. Elle n'a pas eu le temps de doubler son
+crime en sacrifiant son enfant!...
+
+Son crime! s'interrompit il avec une soudaine violence. Quand l'exces
+du malheur a produit le delire, y a-t-il encore crime? Je suis vieux;
+je n'ai jamais rencontre d'ame si douee ni si pure... C'etait elle!...
+Tu ne me comprends pas, garcon, et je n'ai pas le courage de me faire
+comprendre... C'est elle! c'est elle que je vis au lieu meme qu'elle
+designe, entrainee et saisie par le demon du suicide... Vue de mes
+yeux, entends-tu, comme je te vois... et le reste depasse tellement
+les bornes du vraisemblable que les paroles s'arretent dans mon
+gosier... Un monstre, un etre impur lui a pris sa vie, sa vie
+angelique, et la prodigue a toute sorte de hontes... La vampire...
+
+L'oeil de Patou brilla.
+
+--J'ai lu, la nuit derniere, le plus etonnant de tous les livres,
+prononca-t-il a voix basse: _la Legende de la goule Addhema et du
+vampire de Szandor_, imprimee a Bade, en 1736, par le professeur Hans
+Spurzheim, docteur de l'Universite de Presbourg... L'oupire Addhema
+prenait la vie de ses victimes au marc le franc, pour ainsi dire,
+vivant une heure pour chacune de leurs annees, et courant sans cesse
+le monde, afin de rassembler des tresors au roi des morts-vivants, le
+comte Szandor, qu'elle aime d'une adoration maudite, et qui lui vend
+chaque baiser au prix d'un monceau d'or.
+
+--Et comment s'inoculait-elle la vie d'autrui? demanda Jean-Pierre,
+qui avait honte d'interroger ces mysteres de la demence orientale.
+
+--En appliquant sur son crane chauve, repondit Patou, les chevelures
+des jeunes filles assassinees.
+
+Le gardien poussa un cri sourd et se retint a la croisee pour ne point
+tomber a la renverse.
+
+--J'ai vu la vampire Addhema face a face, balbutia-t-il, j'ai vu
+la propre chevelure d'Angele, ma pauvre enfant, sur le crane de la
+comtesse Marcian Gregoryi!
+
+L'etudiant recula stupefait.
+
+Il regarda Gateloup dans les yeux, craignant l'irruption d'une
+soudaine folie.
+
+Les yeux de Gateloup se fixaient dans le vide. Peut-etre voyait-il ce
+corps inerte, remontant le courant, le long des berges de la Seine,
+contre toutes les lois de la nature; ce corps qui avait allonge le
+bras pour saisir la jeune fille indecise, penchee au-dessus de l'eau,
+pres du pont Marie.
+
+Le demon du suicide!
+
+Dans le silence qui suivit, on put entendre un bruit qui venait de
+cette muraille, en apparence pleine, formant la partie orientale de la
+chambre.
+
+C'etait comme le grincement d'une porte sur ses gonds rouilles.
+
+Jean-Pierre et Patou preterent avidement l'oreille.
+
+La porte grinca une seconde fois, puis fut refermee avec une evidente
+precaution.
+
+--Il y a quelque chose la! s'ecria Germain Patou.
+
+Le patron lui mit la main sur la bouche.
+
+Ils ecouterent pendant toute une minute, puis, le bruit ne s'etant
+point renouvele, Jean-Pierre dit:
+
+--Rene de Kervoz est de l'autre cote de cette muraille, j'en suis sur!
+il faut percer la muraille.
+
+
+
+
+XXII
+
+SIMILIA SIMILIBUS CURANTUR
+
+
+Dans le recit par ou debute ce livre: la Chambre des Amours, nous
+avons vu Jean-Pierre Severin, dit Gateloup, plus jeune, mais tourmente
+deja de sombres reveries.
+
+C'etait un homme sage et fort. Dans la sphere tres humble ou le sort
+l'avait place, il avait pu voir de tres pres la lutte des philosophes
+modernes contre les croyances du passe. Il s'y etait mele, il avait
+combattu de sa propre personne.
+
+Chretien, il avait repousse l'impiete; mais, libre dans son ame et ami
+des males grandeurs de l'histoire ancienne, il restait fidele a la
+republique, a l'heure meme ou la republique chancelait.
+
+Ce n'etait pas un superstitieux. Il etait ne a Paris, la ville qui se
+vante d'avoir tue la superstition.
+
+Mais c'etait un voyageur de nuit, un solitaire et peut-etre, sans
+qu'il le sut lui-meme, un poete.
+
+La vie nocturne enseigne au cerveau d'etranges pensees.
+
+Quand Jean-Pierre Severin veillait, penche sur ses avirons, ecoutant
+l'eternel murmure du fleuve et cherchant le mysterieux ennemi qu'il
+combattait depuis tant d'annees: le suicide, qui pouvait deviner ou
+suivre les chemins ou se perdaient ses reves?
+
+Aussitot qu'il eut dit: il faut percer la muraille, Germain Patou
+s'elanca dans le salon, appelant les agents a haute voix. Ceux-ci,
+habitues a ne jamais perdre leur temps, s'etaient arranges deja pour
+dormir, tandis que M. Barbaroux, officier de paix, fumait sa pipe.
+
+Ezechiel, qui croyait connaitre la maison par coeur, avait
+formellement annonce que l'expedition etait finie.
+
+Gateloup, reste seul dans la seconde chambre, se mit a eprouver le
+mur, frappant de place en place avec la paume de sa main ouverte. Le
+mur sonna le plein d'abord, mais lorsque Gateloup arriva au milieu,
+une planche, recouvrant le vide, retentit sous sa main comme un
+tambour.
+
+C'etait la porte, tres habilement dissimulee dans les moulures de la
+boiserie, et qu'aucun indice ne designait du regard.
+
+Gateloup, dans les circonstances de ce genre, n'avait besoin ni de
+levier ni de pince. Il prit son elan de cote et lanca son epaule
+contre le panneau, qui eclata, brise.
+
+Quand le renfort arriva, Gateloup etait deja dans la chambre sans
+fenetres.
+
+--Etes-vous la, Rene de Kervoz? demanda-t-il.
+
+Il ecouta, mais les battements de son coeur le genaient et
+l'assourdissaient.
+
+Il crut entendre pourtant le bruit de la respiration d'un homme
+endormi.
+
+Les rayons de la chandelle de suif, penetrant tout a coup dans la
+cachette, montrerent en effet Rene, etendu sur un lit, la face have,
+les cheveux en desordre et dormant profondement.
+
+--Tiens! dit Ezechiel, elle n'a pas tue celui-la. Il examina le reduit
+d'un oeil curieux.
+
+--Un joli double fond! ajouta-t-il.
+
+--Levez-vous, monsieur de Kervoz! ordonna Gateloup en secouant
+rudement le dormeur.
+
+Laurent et Charlevoy furetaient. M. Barbaroux dit:
+
+--Nous allons toujours arreter ce gaillard-la!
+
+Rene, cependant, secoue par la rude main de Gateloup, ne bougeait
+point.
+
+Germain Patou deboucha tour a tour les deux flacons et en flaira
+le contenu en les passant rapidement a plusieurs reprises sous ses
+narines gonflees.
+
+Il avait l'odorat sur comme un reactif.
+
+--Opium turc, dit-il, haschisch de Belgrade: suc concentre du _Papaver
+somniferum_. Patron, ne vous fatiguez pas, vous le tueriez avant de
+l'eveiller.
+
+Chacun voulut voir alors, et M. Barbaroux lui-meme mit son large nez
+au-dessus du goulot comme un eteignoir sur une bougie.
+
+--Ca sent le petit blanc, declara-t-il, avec du sucre.
+
+Charlevoy et Laurent auraient voulu gouter.
+
+--Il faut pourtant qu'il s'eveille! prononca tout bas Gateloup. Lui
+seul peut nous mettre desormais sur les traces de la vampire!
+
+--Ah ca? l'homme, fit M. Barbaroux, vous avez votre blanc-bec. Il
+serait temps d'aller se coucher.
+
+Charlevoy et Laurent, au contraire, avaient envie de voir la fin de
+tout ceci. C'etaient deux agents par vocation.
+
+--As-tu les moyens de l'eveiller, garcon? demanda Jean-Pierre a Patou.
+
+--Peut-etre, repondit celui-ci.
+
+Puis il ajouta en baissant la voix et en se rapprochant:
+
+--Peut-etre tous ces gens-la sont-ils de trop maintenant.
+
+Quand le jeune homme s'eveillera, il peut parler; il n'aura pas
+conscience de ses premieres paroles. J'aimerais mieux, pour vous et
+pour lui, qu'il n'y eut point d'oreilles indiscretes autour de son
+reveil.
+
+--Messieurs, dit aussitot Gateloup, je vous remercie. M. Barbaroux a
+raison: nous avons trouve celui que je cherchais, je n'ai plus besoin
+de vous.
+
+Mais l'officier de paix avait reflechi. Ce n'est jamais inutilement
+qu'une administration possede dans son sein un homme complet comme M.
+Berthellemot. La grande image de cet employe superieur passa devant
+les yeux de Barbaroux, qui dit:
+
+--Vous en parlez bien a votre aise, l'ami; ne croirait-on pas que vous
+avez des ordres a nous donner? J'ai recu mission de vous suivre et de
+vous preter main-forte: Je dois soumettre mon rapport a M. le prefet,
+et je reste.
+
+Il n'avait pas encore acheve ces sages paroles, quand le marteau de la
+porte exterieure, manie a toute volee, retentit dans le silence de la
+nuit.
+
+C'etait la une interruption tout a fait inattendue. Au premier moment,
+personne n'en put deviner la nature.
+
+Mais bientot une voix s'eleva dans la rue, qui disait:
+
+--Ouvrez, au nom de la loi!
+
+--M. Berthellemot! s'ecrierent en choeur les gens de la prefecture.
+
+M. Barbaroux s'elanca le premier, suivi des quatre agents, et
+l'instant d'apres, le secretaire general faisait son entree
+solennelle. Il avait derriere lui une armee.
+
+Pour se presenter, il avait arbore le sourire deja bien connu de M.
+Talleyrand et l'avait ajoute au regard de M. de Sartines.
+
+--Ah! ah! mon voisin, fit-il aiguisant avec soin la pointe d'une fine
+ironie, rien ne m'echappe! Nous avons eu de la peine a retrouver vos
+traces, mais nous y sommes parvenus. C'est une affaire! c'est
+une grave affaire! Je ne m'explique pas prematurement sur ses
+ramifications, mais tenez-vous pour assure que j'ai pris des notes...
+Je vous demande de m'exhiber le pretendu ordre du premier consul, au
+cas ou vous ne l'auriez pas deja detruit.
+
+--Pourquoi l'aurais-je detruit? demanda Gateloup en plongeant sa main
+dans sa poche.
+
+M. Berthellemot jeta a la ronde un coup d'oeil satisfait, et repondit
+en faisant claquer quelques-uns de ses doigts:
+
+--On ne sait pas, mon voisin, on ne sait pas!
+
+Barbaroux murmura:
+
+--Des le debut, j'ai pense: il y a du louche!
+
+Dans la chambre voisine, la suite du secretaire general et les agents
+de Barbaroux causaient avec animation.
+
+La faussete de l'ordre signe Bonaparte, dont Jean-Pierre Severin avait
+fait usage, n'etait deja plus un mystere pour personne.
+
+Charlevoy disait:
+
+--Le personnage a de droles de manieres. Si on a a l'emballer, il faut
+le faire tout de suite, car il a des partisans dans son quartier, et
+ca occasionnerait une emeute.
+
+--Fouillez-le, ajouta Ezechiel, et vous trouverez sur lui un coeur,
+qui prouve comme quoi c'est le chouan des chouans!
+
+Pendant cela, Germain Patou s'occupait de Rene, toujours endormi.
+
+Jean-Pierre remit l'ordre a M. Berthellemot, qui fit apporter le
+flambeau et essuya minutieusement son binocle.
+
+Quand il eut retourne le papier dans tous les sens et examine la
+signature, il toussa.
+
+La toux meme de certains hommes eminents a une signification
+doctorale.
+
+--M. le prefet ne voit pas plus loin que le bout de son nez!
+grommela-t-il. Moi, je juge la situation d'un coup d'oeil. Il y a la
+une affaire d'Etat ou le diable ne connaitrait goutte. C'est bel et
+bien le premier consul qui a griffonne ces pattes de mouche. Que
+ferait ce scelerat de Fouche en semblable circonstance? Il irait a
+Dieu plutot qu'a ses saints...
+
+--Mon cher voisin, dit-il a haute voix et d'un accent resolu, en
+prenant la main de Gateloup, qu'il serra avec effusion, M. le prefet
+est mon chef immediat, mais au-dessus du prefet il y a le souverain
+maitre des destinees de la France... je veux parler du premier consul.
+Vous temoignerez au besoin de mes sentiments politiques... Quelle est
+votre opinion personnelle sur cette comtesse Marcian Gregoryi?
+
+Jean-Pierre fut un instant avant de repondre.
+
+--Monsieur l'employe superieur, dit-il enfin, prenez une bonne
+escorte, allez chaussee des Minimes, n deg. 7, et fouillez la maison de
+fond en comble.
+
+--Sans oublier la serre, ajouta Germain Patou, et, dans la serre, une
+trappe qui est sous la troisieme caisse, en partant de la caisse du
+salon: une caisse de _Yucca gloriosa_.
+
+Jean-Pierre acheva:
+
+--Quand vous aurez fait la-bas votre besogne, monsieur l'employe, vous
+ne demanderez plus ce qu'est la comtesse Marcian Gregoryi.
+
+--Messieurs, suivez-moi, s'ecria Berthellemot, enflamme d'un beau
+zele, et songez que le premier consul a les yeux sur nous.
+
+Il pensait a part lui:
+
+--Il y a la quelque tour memorable a jouer a M. le prefet. La double
+escouade partit au pas accelere. Une fois dans la rue, M. Berthellemot
+s'arreta et appela:
+
+--Monsieur Barbaroux?
+
+L'officier de paix s'etant approche, Berthellemot le prit a part:
+
+--Des longtemps, monsieur Barbaroux, lui dit-il avec majeste, les
+soupcons les plus graves etaient eveilles en moi au sujet de cette
+femme, malheureusement soutenue par de hautes protections. J'ai des
+rapports particuliers du nomme Ezechiel, qui obeissait en aveugle a
+une direction intelligente donnee par moi. J'ai toutes les notes. Sans
+croire aux vampires, monsieur, je ne repousse rien de ce qui peut etre
+admis par un scepticisme eclaire. La nature a des secrets profonds.
+Nous ne sommes qu'a l'enfance du monde... Je vous charge de veiller
+sur M. Severin adroitement et en vous gardant d'exciter sa defiance.
+Il a des relations. Si les evenements tournent comme il est permis
+de le prevoir, nous aurons du mouvement a la prefecture, monsieur
+Barbaroux, et je ne vous oublierai pas dans le mouvement.
+
+L'officier de paix ouvrait la bouche pour exposer brievement
+ses droits a une place de commissaire de police, Berthellemot
+l'interrompit:
+
+--Je prendrai des notes, dit-il. Vous me repondez de ce M. Severin...
+Vous ne me croiriez pas, monsieur, si je vous disais que toute cette
+intrigue est pour moi plus claire que le jour.
+
+Il partit, ne joignant qu'Ezechiel a son ancienne escorte. Charlevoy
+et Laurent resterent en observation dans la rue Saint-Louis, sous les
+ordres de M. Barbaroux. qui murmurait:
+
+--Toi, tu vois a peu pres aussi clair que M. le prefet, qui voit juste
+aussi clair que moi, qui n'y vois goutte!
+
+Cette prosopopee s'adressait a M. Berthellemot. Quand donc les
+subalternes comprendront-ils les merites de leurs chefs?
+
+Dans la chambre sans fenetres, Jean-Pierre Severin et son protege
+Patou etaient penches sur le sommeil de Kervoz.
+
+--Comme il est change! murmura Jean-Pierre, et comme il a du souffrir!
+
+--Ces quarante-huit heures, repondit l'etudiant en medecine, ont ete
+pour lui un long reve, ou plutot une sorte d'ivresse. Il n a pas
+souffert comme vous l'entendez, patron.
+
+--La sueur inonde son front et coule sur sa joue have.
+
+--Il a la fievre d'opium.
+
+--Et ne peut-on l'eveiller?
+
+Germain Patou hesita.
+
+--C'est si drole les evangiles de ce Samuel Hahnemann! murmura-t-il
+enfin. On n'ose pas trop en parler aux personnes raisonnables. C'est
+bon pour les cerveaux brules comme moi... _Similia similibus_... Si
+j'etais tout seul, j'essayerais les Formules du sorcier de Leipzig.
+
+--Quelles sont ces formules? Ne parle pas latin.
+
+--Je parlerai francais. Il y a beaucoup de formules, car le systeme
+de Samuel Hahnemann etant precis et mathematique comme une gamme,
+la chose la plus mathematique qu'il y ait au monde, varie et se
+chromatise selon l'immense echelle des maux et des medicaments;
+seulement ces milliers de formules s'unifient dans LA FORMULE:
+_Similia similibus curantur_, ou plutot, car la regle elle-meme est
+exprimee d'une facon lache et insuffisante: CECI est gueri par CECI;
+au lieu de l'ancienne norme, qui disait: _Ceci_ est gueri par CELA.
+
+--Ce sont des mots, murmura Jean-Pierre Severin, et le temps passe.
+
+--Ce sont des choses, patron, de grandes, de nobles choses! Le temps
+passe, il est vrai, mais ce ne sera pas du temps perdu, car votre
+jeune ami, M. Rene de Kervoz, est deja sous l'influence d'une
+preparation hahnemannienne. Je lui ai delivre le traitement qui
+convient a son etat.
+
+L'oeil de Jean-Pierre chercha sur la table de nuit une fiole, un
+verre, quoi que ce soit enfin qui confirmat l'idee d'un medicament
+donne.
+
+Il ne vit rien.
+
+--Tu as ose?... commenca-t-il.
+
+--Il n'y a point la d'audace, l'interrompit Germain Patou. Vous
+pourriez prendre ce qu'il a pris et mille fois, et cent mille fois la
+dose, sans que votre constitution en eprouvat aucun choc.
+
+--Cent mille fois! repeta Jean-Pierre indigne. Quelle que soit la
+dose...
+
+--Un million de fois! l'interrompit Patou a son tour. C'est le
+miracle, et c'est le motif qui retardera la vulgarisation du plus
+grand systeme medical qui ait jamais ebloui le monde scientifique.
+Quand l'ecole Sangrado sera a bout d'arguments pour combattre le jeune
+systeme, elle s'ecriera: Mensonge! momerie! imposture! Hahnemann ne
+donne rien qu'une matiere inerte et neutre: du sucre, du lait ou de
+l'eau claire! Et en effet, dans ce que Hahnemann distribue, l'analyse
+chimique ne decouvrirait rien.
+
+--Mais alors...
+
+--Mais alors connaissez-vous le chimiste qui decouvrirait, par
+l'analyse ordinaire, le principe vivifiant du bon air et le principe
+malfaisant de l'atmosphere en temps d'epidemie? Si quelqu'un vous dit
+qu'il le connait, repondez hardiment: C'est un menteur! L'air libre
+rend les memes elements partout a l'analyse... et pourtant il y a un
+air qui donne la sante, un air qui produit la maladie... j'entends
+l'air qui est sous le ciel, car le miasme concentre dans un endroit
+clos s'apprecie chimiquement... Vous pouvez donc etre tue ou gueri
+par une chose infinitesimale, echappant a des instruments qui
+reconnatraient aisement la millionieme partie de la dose d'arsenic,
+par exemple, qui ne suffirait pas a vous donner la colique...
+
+Rene de Kervoz fit un mouvement brusque sur son lit.
+
+--Il a bouge, dit Jean-Pierre.
+
+Patou prit dans la poche de son frac une boite plate un peu plus
+grande qu'une tabatiere et l'ouvrit:
+
+--J'ai passe bien des nuits a fabriquer cela, dit-il avec un naif
+orgueil. On fera mieux, mais ce n est pas mal pour un debut.
+
+Dans la boite, il y avait une vingtaine de petits flacons, ranges et
+etiquetes. Patou en choisit un, disant encore:
+
+--Jusqu'a present, notre pharmacie n'est pas bien compliquee; mais le
+maitre cherche et trouve... La, patron, voulez-vous ma confession? Si
+je venais a decouvrir que cet homme-la est un fou ou un imposteur,
+j'en ferais une maladie!
+
+Ayant debouche un des petits flacons, il en retira une granule qu'il
+enfila a la pointe d'une aiguille, piquee pour cet objet dans la soie
+qui doublait la boite.
+
+Rene de Kervoz avait entr'ouvert ses levres pour murmurer des paroles
+indistinctes. Patou profita d'un instant ou les dents du dormeur se
+desserraient, et introduisit lestement le globule, qui resta fixe sur
+la langue.
+
+--Que lui donnes-tu? demanda Jean-Pierre.
+
+--De l'opium, repondit l'etudiant.
+
+--Comment, de l'opium! Tu disais tout a l'heure que cette lethargie
+etait produite par l'opium!
+
+--Juste!
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, patron, il faudra du temps et de la peine pour habituer
+le monde a cette apparente contradiction. Le systeme de l'homme de
+Leipzig subira une longue, une dure epreuve; on lui opposera le
+raisonnement, on lui prodiguera la raillerie. Comment ceci peut-il
+tuer et guerir? Tout a l'heure je vous demontrais en deux mots
+l'effet possible, l'effet terrible d'une dose invisible,
+imponderable,--infinitesimale, puisque c'est le terme technique.
+Faut-il vous prouver maintenant, a vous qui avez l'experience de la
+vie, que la meme chose peut et doit produire des resultats tout a fait
+contraires, selon le mode et la quantite de l'emploi? Dans l'ordre
+moral, la passion, ce don supreme de Dieu, source de toute grandeur,
+engendre toutes les hontes et toutes les miseres; l'orgueil avilit,
+l'ambition abaisse, l'amour fait la haine; dans l'ordre physique, le
+vin exalte ou stupefie,--selon la dose.
+
+--Je sais cela, dit Jean-Pierre, qui courba la tete.
+
+--Le bon La Fontaine, dans une fable qui n'amuse pas les enfants,
+reproche au satyre de _souffler le chaud et le froid_, employant une
+seule et meme chose: son haleine, a refroidir sa soupe et a rechauffer
+ses doigts. C'est une image vulgaire, mais frappante, de la nature.
+Tout, ici-bas, tout souffle le chaud et le froid. L'univers est
+homogene; il n'y a pas dans la creation, si pleine de contrastes, deux
+atomes differents; le physicien qui vient de promulguer cet axiome va
+changer en quelques annees la face de toutes les sciences naturelles.
+Le siecle ou nous entrons inventera plus, grace a ces bases nouvelles,
+expliquera mieux et produira autant, lui tout seul, que tous les
+autres siecles reunis...
+
+--Ses yeux essayent de s'ouvrir! murmura Gateloup, dont le regard
+inquiet etait toujours fixe sur Rene de Kervoz.
+
+--Ils s'ouvriront, repliqua Patou.
+
+--Si tu lui donnais encore une de ces petites dragees?
+
+--Bravo, patron! s'ecria l'etudiant en riant. Vous voila converti a
+l'opium qui reveille! malgre le _facit dormire_ de Moliere, qui est
+la verite meme! Je n'ai pas eu besoin de vous citer le plus
+extraordinaire et le plus simple parmi les faits scientifiques de ce
+temps: le _cow-pox_ d'Edouard Jenner, sa vaccine, qui est le virus
+meme de la petite verole et qui preserve de la petite verole.
+
+--Donne une dragee, garcon.
+
+--Patience! la dose ne suffit pas; il faut l'intervalle... on s'enivre
+aussi avec ces joujoux qu'on nomme des petits verres, quand on les
+vide trop souvent.
+
+Jean Pierre essuya la sueur de son front, Patou tenait la main du
+dormeur et lui tatait le pouls.
+
+--Mais enfin, grommela Gateloup, dont la vieille raison se revoltait
+encore, si tu me trouvais, un beau matin, couche sur le carreau de la
+chambre, avec de l'arsenic plein l'estomac...
+
+--Patron, interrompit l'etudiant, vous n'avez pas besoin d'aller
+jusqu'au bout. Je vais vous repondre. Le jour ou la verite m'a frappe
+comme un coup de foudre, c'est que, n'esperant plus rien de la
+medication ordinaire et me trouvant aupres d'un malheureux, empoisonne
+par l'arsenic, j'essayai au hasard la prescription du maitre; je
+donnai au mourant de l'arsenic...
+
+--Et tu le sauvas?...
+
+--J'eus tort, car c'est notre ami Ezechiel; mais, morbleu! je le
+sauvai.
+
+Gateloup lui serra la main violemment.
+
+Les levres de Kervoz venaient d'exhaler un son.
+
+Ils firent silence tous deux. Au bout de quelques secondes, la bouche
+de Rene s'entr'ouvrit de nouveau, et il prononca faiblement ce nom:
+
+"Angele!"
+
+
+
+
+XXIII
+
+LE REVEIL
+
+
+Les mairies de Paris donnent maintenant trois francs a toute famille
+pauvre qui fait vacciner son enfant. Ce n'est pas cher, et cela paye
+pourtant avec splendeur les vingt annees de souffrances, envenimees
+par le sarcasme, que Jenner vecut, entre l'invention de la vaccine et
+le jour ou la vaccine fut victorieusement acceptee.
+
+De meme les quelques milliers de thalers employes a fondre le bronze
+de la statue erigee a Samuel Hahnemann payent glorieusement les
+cailloux qui poursuivirent jadis le maitre lapide.
+
+Ainsi va le monde, conspuant d'abord ce qu'il doit adorer.
+
+L'homeopathie compte desormais au nombre des systemes illustres par
+le triomphe. Elle possede la vogue, ses adeptes roulent sur l'or,
+eclaboussant les anciennes et illustres methodes, qui protestent en
+vain du haut des trones academiques. La raillerie a emousse sa
+pointe, le dedain s'est use, la haine est venue, cette providentielle
+consecration du succes.
+
+Ceci n'est point un livre de science; tout au plus y pourra-t-on
+trouver, chemin faisant, quelques pages detachees de la curieuse
+histoire des contradictions de l'esprit humain. Nous voulons pourtant
+ajouter un mot, a propos de la doctrine du grand medecin de la Saxe
+royale.
+
+Quelquefois, l'homeopathie semble arretee tout a coup dans sa marche
+triomphante par une large rumeur: on l'accuse d'avoir tue quelque
+personnage illustre ou d'avoir ouvert a quelque prince heritier la
+succession d'un trone.
+
+C'est qu'elle est, en effet, generalement la medecine de bien des gens
+dont on parle; elle soigne l'art qui est en vue et tate volontiers le
+pouls des mains qui tiennent le sceptre, tout en ouvrant bien larges
+au travail et a l'infortune les portes de ses dispensaires. Ceux
+qu'elle _tue_, comme disait notre grand comique, ennemi ne des
+medecins, font du bruit en tombant.
+
+Et puis, les meilleures medailles ont leur revers. Samuel Hahnemann,
+qui a invente tant de specifiques, n'a pas laisse dans son testament
+la formule capable d'extirper le charlatanisme.
+
+Il y a des charlatans partout, et les charlatans, par une heureuse
+propriete de leur nature, preferent les palais aux chaumieres.
+
+En somme, nous avons voulu montrer ici seulement les debuts d'un
+praticien original qui, sous la Restauration, quinze ans plus tard,
+passa pour sorcier, tant ses cures semblerent merveilleuses.
+
+Apres qu'il eut prononce le nom d'Angele, Rene de Kervoz redevint
+silencieux; mais son pale visage prit, en quelque sorte, le pouvoir
+d'exprimer ses pensees. On pouvait suivre sur son front comme un
+reflet fugitif des reves qui traversaient son sommeil.
+
+Jean-Pierre Severin et Germain Patou l'examinaient tous les deux avec
+attention. Tantot sa physionomie s'eclairait, trahissant une vague
+extase, tantot un nuage sombre descendait sur ses traits, qui
+exprimaient tout a coup une poignante souffrance.
+
+L'etudiant consulta plusieurs fois sa montre, et ne donna la troisieme
+prise du medicament que quand l'aiguille marqua l'heure voulue.
+
+Quelques minutes apres que le globule eut fondu sur la langue du
+dormeur, ses yeux s'ouvrirent encore, mais cette fois tout grands.
+
+Ses yeux n'avaient point de regard.
+
+--Lila! prononca-t-il d'une voix changee.
+
+Puis avec une soudaine colere qui enfla les veines de son front:
+
+--Va-t'en! va-t'en!
+
+--M'entendez-vous, monsieur de Kervoz? demanda Jean-Pierre, incapable
+de se contenir.
+
+On eut dit un charme subitement rompu.
+
+Les paupieres de Rene retomberent, tandis qu'il balbutiait:
+
+--C'est un songe! toujours le meme songe! tantot Lila! tantot
+Angele... l'haleine brulante du demon, les doux cheveux de la
+sainte!...
+
+Sa main eut, sous la couverture, un mouvement fremissant, comme s'il
+eut caresse une chevelure.
+
+--Angele est morte! pensa tout haut Jean-Pierre. Je comprends tout ce
+qu'il dit... tout!
+
+Sa joue etait plus livide que celle du malade, et ses yeux exprimaient
+une indicible terreur.
+
+Rene se couvrit tout a coup le visage de ses mains:
+
+--_In vita mors_, murmura-t-il, _in morte vita_! Toujours le meme
+songe! La mort dans la vie, la vie dans la mort!... Non... non...
+C'est le frere de ma pauvre mere... je ne te donnerai pas les moyens
+de le perdre!
+
+L'attention des temoins redoublait.
+
+--De qui parle-t-il? demanda Patou apres un moment de silence.
+
+--Le frere de sa mere, repondit Gateloup, est un marchand de chevaux
+de Normandie, vers la frontiere de Bretagne. Je ne sais pas ce qu'il
+veut dire.
+
+Rene bondit sur son lit.
+
+--C'est toi, c'est toi, cria-t-il, la vivante et la morte!... C'est
+toi qui es la comtesse Marcian Gregoryi!... C'est toi qui es Addhema
+la vampire!
+
+Il s'etait leve a demi; il se laissa retomber epuise.
+
+Jean-Pierre passa ses doigts sur son front baigne de sueur.
+
+--Je ne crois pas a cela, au moins! prononca-t-il entre ses dents
+serrees; je ne veux pas y croire! c'est l'impossible!
+
+--Patron, repondit l'etudiant gravement, je ne suis pas encore assez
+vieux pour savoir au juste ce a quoi il faut croire. Il n'y a jusqu'a
+present qu'une seule chose que je nie, c'est l'impossible?
+
+Et son doigt tendu designait la devise latine, courant autour du
+cartouche qui ornait la cheminee.
+
+La devise disait exactement les paroles echappees au sommeil de Rene.
+
+Patou poursuivit:
+
+--L'homme a dit longtemps: Cela n'est pas parce que cela ne peut pas
+etre, mais, depuis quelques annees, Franklin a joue avec la foudre; un
+pauvre diable de ci-devant, le marquis de Jouffroy, fait marcher des
+bateaux sans voile ni rames, avec la fumee de l'eau bouillante... Vous
+pouvez me parler si vous avez quelque chose a dire: je sais la legende
+du comte Szandor, le roi des vampires, et de sa femme, l'oupire
+Addhema.
+
+--Moi, je ne sais rien, repliqua rudement Jean-Pierre. Le monde
+vieillit et devient fou!
+
+--Le monde grandit et devient sage, repartit l'etudiant. Les vieux
+republicains comme vous sont de l'ancien temps tout comme les vieux
+marquis. Le jour viendra ou l'on aura honte de douter, comme hier
+encore on rougissait de croire.
+
+La chandelle de suif, presque entierement consumee, bronzait de sa
+flamme mourante le cuivre du flambeau. Elle rendait ces lueurs vives,
+mais intermittentes, des lampes qui vont s'eteindre.
+
+Mais la fin de la nuit etait venue, et les premieres lueurs du
+crepuscule arrivaient par la porte entr'ouverte.
+
+Rene de Kervoz, assis sur son seant, etait soutenu par Jean-Pierre,
+tandis que Germain Patou, agitait dans un verre a demi plein un
+liquide qui semblait etre de l'eau pure.
+
+Rene avait l'air d'un fievreux ou d'un buveur terrasse par l'orgie.
+
+--Ne me demandez rien, dit-il; et ce fut sa premiere parole. Je ne
+sais pas si je pense ou si je reve. La moindre question me ferait
+retomber tout au fond de mon delire.
+
+--Buvez, lui ordonna Patou, qui approcha une cuiller de ses levres.
+
+Le jeune Breton obeit machinalement.
+
+--Combien y avait-il de temps que vous ne m'aviez vu, pere?
+demanda-t-il en s'adressant a Gateloup.
+
+--Trois jours, repondit celui-ci.
+
+Rene fit effort pour eclaircir les tenebres de son cerveau.
+
+--Et n'ai-je point vu Angele depuis ce temps! questionna-t-il encore.
+
+--Non, repliqua Jean-Pierre.
+
+--Trois jours, reprit Rene, qui compta peniblement sur ses doigts.
+Alors nous sommes au matin du mariage.
+
+Jean-Pierre baissa les yeux.
+
+--C'est vrai, c'est vrai, balbutia le jeune Breton, dont les traits se
+decomposerent, Angele est morte!
+
+Deux grosses larmes roulerent sur sa joue.
+
+Jean-Pierre se redressa, severe comme un juge.
+
+--Comment savez-vous cela, monsieur de Kervoz? interrogea-t-il a son
+tour.
+
+Rene pleurait comme un enfant, sans repondre.
+
+Jean-Pierre repeta sa question d'un ton de sombre menace.
+
+--J'ignore tout, balbutia Rene. Mais j'ai le coeur meurtri comme si
+quelqu'un m'eut dit: Elle est morte.
+
+--Elle est morte! prononca Jean-Pierre comme un echo.
+
+--Qui vous l'a dit?
+
+--Personne.
+
+--L'avez-vous vue?
+
+--Sa derniere lettre, balbutia le vieil homme, dont les larmes,
+jaillirent, etait ecrite avec du sang et disait: Je vais mourir!...
+
+Rene se leva de son haut et mit ses deux pieds nus sur le parquet.
+
+--Il est peut-etre temps encore! s'ecria-t-il, rendu comme par
+enchantement a l'energie de son age.
+
+Jean-Pierre secoua la tete et voulut le retenir pour l'empecher de
+tomber: mais Germain Patou dit:
+
+--C'est fini, la crise est passee.
+
+Et en effet Rene resta solide sur ses jarrets.
+
+--Dites-moi tout, reprit Rene d'une voix basse, mais ferme. Je ne sais
+rien. Ces trois jours ont ete arraches a ma vie... et bien d'autres
+avant eux. Je ne sais rien, sur mon salut, sur mon honneur! Je n'ai
+jamais cesse de l'aimer. J'ai ete fou encore plus que criminel, et
+cela me donne le droit de la venger.
+
+Jean-Pierre l'attira contre son coeur.
+
+--Nous aurions ete trop heureux! pensa-t-il tout haut. La pauvre femme
+me disait souvent: "J'ai tant de joie que cela me fait peur!" Nous
+sommes vieux tous deux, elle et moi, monsieur de Kervoz, nous ne
+souffrirons pas bien longtemps desormais... Promettez-moi que vous
+serez le frere et l'ami de l'enfant qui va rester tout seul.
+
+--Votre fils sera mon fils! s'ecria Rene.
+
+--Part a deux! fit Germain Patou. Mais vous ne vous en irez pas comme
+cela, patron, de par tous les diables! Hahnemann soigne aussi le
+chagrin. Votre chere femme a sa resignation chretienne, et ce fils
+dont vous parlez: elle va reporter sur lui tout son coeur...
+
+Jean-Pierre secoua la tete une seconde fois et murmura:
+
+--Son coeur, c'etait Angele!
+
+--Et si Angele n'etait pas morte? interrompit l'etudiant. Nous n'avons
+pas de preuves...
+
+Cette fois ce fut Rene qui secoua la tete, repetant a son insu:
+
+--Angele est morte!
+
+Germain Patou, obstine dans l'espoir, comme tous ceux dont la volonte
+doit briser quelque grand obstacle, repondit:
+
+--Je le croirai quand je l'aurai vu.
+
+Jean-Pierre raconta en quelques mots l'histoire de ces pauvres
+lettres, si naivement navrantes, trouvees sur l'appui de la croisee,
+et dont la derniere, celle qui etait ecrite avec du sang, avait perce
+le carreau.
+
+Rene de Kervoz ecoutait. Sa force d'un instant l'abandonnait et ses
+jambes tremblaient de nouveau sous le poids de son corps.
+
+Il tomba sur le lit en gemissant:
+
+--Je l'ai tuee!
+
+Puis, sa raison se revoltant contre sa conviction, qui n'avait aucune
+base humaine et ressemblait a l'entetement de la demence, il s'ecria:
+
+--Courons! cherchons!...
+
+Sa parole s'arreta dans sa gorge, et ses yeux devinrent hagards.
+
+--Il y a longtemps deja, fit-il d'une voix qui semblait ne pas etre a
+lui, longtemps. J'ai tout vu en reve et tout entendu, tout ce qu'elle
+ecrivait... Sa pauvre plainte me venait d'en haut... Et j'ai ete dans
+le jardin du quai des Ormes, au bord de l'eau... une nuit ou la Seine
+coulait a pleines rives... Elle s'est mise a genoux... et le Desespoir
+l'a prise par la main, l'entrainant doucement dans ce lit glace ou
+l'on ne s'eveille plus jamais... jamais!...
+
+Un sanglot convulsif dechira sa poitrine.
+
+--Le reste est horrible! poursuivit-il, parlant comme malgre lui. Elle
+est venue... mes levres connaissaient si bien ses doux cheveux. J'ai
+baise les cheres boucles de sa chevelure; j'en suis certain, j'en
+jurerais... Qui donc m'a raconte la hideuse histoire de ce monstre
+gagnant une heure de vie pour chaque annee de l'existence qu'elle
+volait a la jeunesse, a la beaute, a l'amour?...
+
+Ce fut un cri qui repondit a cette question.
+
+--Lila!... c'est Lila qui me l'a dit... Et la Vampire ne peut se
+soustraire a cette loi de conter elle-meme sa propre histoire?...
+
+Il s'elanca loin du lit, comme si le contact des couvertures l'eut
+brule.
+
+--Je me souviens! je me souviens! rala-t-il, en proie a un spasme qui
+l'ebranlait de la tete aux pieds, comme l'ouragan secoue les arbres
+avant de les deraciner. Il y a des choses qui ne se peuvent pas
+dire... Mon coeur restera fletri par ce sepulcral baiser... C'est ici
+l'antre du cadavre anime... du monstre qui vit dans la mort et qui
+meurt dans la vie!
+
+Son doigt crispe montrait la devise latine, que les lueurs du matin,
+glissant par l'ouverture de la porte entre-baillee, eclairaient
+vaguement.
+
+Il chancela. Jean-Pierre et Patou coururent a lui pour le soutenir,
+mais il les repoussa d'un geste violent.
+
+--Tout est la, desormais! dit-il en se frappant le front. Ma
+memoire ressuscite. J'ai trahi le sang de ma mere... Tant mieux!
+entendez-vous? tant mieux! ma trahison va me mettre sur les traces de
+la comtesse Marcian Gregoryi... Angele sera vengee!
+
+Il se precipita, tete premiere, au travers des appartements et
+descendit l'escalier en quelques bonds furieux.
+
+Jean-pierre et l'etudiant se lancerent a sa poursuite sans avoir le
+temps d'echanger leurs pensees.
+
+Quand ils atteignirent la rue, Rene en tournait l'angle deja, courant
+avec une rapidite extraordinaire vers les ponts de la rive droite.
+
+Nos deux amis suivirent la meme direction a toutes jambes.
+
+Derriere eux, les agents apostes par M. Berthellemot se mirent
+aussitot en chasse.
+
+
+
+
+XXIV
+
+LA RUE SAINT-HYACINTHE-SAINT-MICHEL
+
+
+Le boulevard de Sebastopol (rive gauche), passant avec majeste entre
+le Pantheon et la grille du Luxembourg, aplanit maintenant cette
+croupe occidentale de la montagne Sainte-Genevieve. Tout est ouvert et
+tout est clair dans ce vieux quartier des ecoles, subitement rajeuni.
+Sa bizarre physionomie d'autrefois, si pittoresque et si curieuse, a
+disparu pour faire place a des aspects plus larges. Paris, la
+capitale predestinee, ne perd jamais une beaute que pour acquerir une
+splendeur.
+
+Etait-ce beau, cependant! C'etait etrange, Cela racontait a la vue
+de vives et singulieres histoires. A ceux-la memes qui admirent
+franchement le Paris nouveau, il est permis de regretter l'aspect
+original et bavard du vieux Paris.
+
+Que d'anecdotes inscrites aux noires murailles de ces pignons! et
+comme ces antiques masures disaient bien leurs dramatiques histoires!
+
+En faisant quelques pas hors du jeune boulevard, vous pouvez encore
+rencontrer de ces trous horribles et charmants ou le moyen age
+radote a la barbe de nos civilisations; les larges percees ont meme
+facilement l'abord de ces mysterieuses cavernes. Derriere le college
+de France, tout confit en moderne philosophie, vous n'avez qu'a suivre
+cette voie qui semble un egout a ciel ouvert: voici des maisons, a
+droite et a gauche, qui ont vu les capettes de Montaigu, couchees sur
+le fouarre; voici des debris de cloitres ou la Ligue a complote; voici
+des chapelles, changees en magasins, au portail desquelles Claude
+Frollo dut faire le signe de la croix, en couvant la pretentaine,
+tandis que son frere Jehan, bete charmante, malfaisante et precoce,
+lui jouait quelque mechante farce du haut de ce balcon vermoulu, qui
+avait deja mauvaise mine au temps ou les royales vampires humaient le
+sang des capitaines a la tour de Nesle.
+
+C'est le melodrame qui le dit; le melodrame, vampire aussi, buvant
+dans son gobelet d'etain la gloire des rois et l'honneur des reines.
+
+En 1804, au lieu ou le boulevard s'evase en une vaste place
+irreguliere, regardant a la fois le Pantheon, le Luxembourg et le dos
+trapu de l'Odeon, c'etait la rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel, plus
+irreguliere que la place, etroite, montueuse, tournante, et d'ou l'on
+ne voyait rien du tout.
+
+La maison ou Georges Cadoudal avait etabli sa retraite fut celebre
+en ce temps et citee comme un modele de taniere a l'usage des
+conspirateurs.
+
+J'en ai le plan sous les yeux en ecrivant ces lignes.
+
+Elle avait appartenu quelques annees auparavant a Gensonne, le
+Girondin, qui fit, dit-on, pratiquer un passage a travers l'immeuble
+voisin pour gagner la maison sortant sur la rue Saint-Jacques par la
+troisieme porte cochere en redescendant vers les quais.
+
+On n'ajoute point que ce passage ait ete perce en vue d'eviter, a
+l'occasion, quelque danger politique.
+
+Un autre passage existait, courant en sens inverse et reliant la
+maison Fallex (tel etait le nom du proprietaire) a la cour d'une
+fabrique de mottes existant a l'angle rentrant de la place
+Saint-Michel, rue de la Harpe.
+
+Ce deuxieme passage, dont l'origine est inconnue et devait remonter a
+une epoque beaucoup plus reculee, ne traversait pas moins de treize
+numeros; sur ce nombre, il etait en communication avec cinq maisons
+ayant sortie sur la rue Saint-Hyacinthe, et une s'ouvrant sur la place
+Saint-Michel.
+
+De telle sorte que la retraite de Georges Cadoudal possedait neuf
+issues, situees, pour quelques-unes, a de tres grandes distances des
+autres.
+
+Il avait coutume de dire de lui-meme: Je suis un lion loge dans la
+taniere d'un renard.
+
+Lors du proces, il fut prouve que la plupart des voisins ignoraient
+ces communications.
+
+Georges Cadoudal n'usait guere que des deux issues extremes, encore
+n'etait-ce que rarement. D'habitude, au dire des gens du quartier, qui
+le connaissaient parfaitement sous son nom de Moriniere, il sortait et
+rentrait par la porte meme de sa maison.
+
+La police n'eut donc pas meme l'excuse des facilites exceptionnelles
+que la disposition de sa retraite donnait a Georges Cadoudal.
+
+Le 9 mars 1804, a sept heures du matin, un cabriolet de place s'arreta
+devant la porte du chef chouan, rue Saint-Hyacinthe, et attendit.
+
+Tout le long de la rue, selon les mesures prises la veille dans le
+cabinet du prefet de police, les agents stationnaient. Il y en avait
+aussi aux fenetres des maisons. Le cordon de surveillance s'etendait a
+droite et a gauche jusque dans les rues Saint-Jacques et de la Harpe.
+
+On n'avait fait aucune demarche aupres du concierge de la maison, qui,
+sur l'invitation du cocher du cabriolet de place, monta au premier
+etage de la maison, frappa a la porte de Georges et cria, comme
+c'etait apparemment l'habitude:
+
+--La voiture de monsieur attend.
+
+Georges etait tout habille et tres abondamment arme, bien qu'aucune de
+ses armes ne fut apparente.
+
+Il avait la main dans la main d'une femme toute jeune et adorablement
+belle, qui s'asseyait sur le canape de son salon.
+
+C'etait une blonde dont les yeux d'un bleu obscur semblaient noirs au
+jour faux qui entrait par les fenetres trop basses.
+
+--C'est bien! dit Georges au concierge, qui redescendit l'escalier.
+
+--Je crois, dit la blonde charmante, dont les beaux yeux nageaient
+dans une sorte d'extase, qu'il est permis de tuer par tous les moyens
+possibles l'homme qui fait obstacle a Dieu... Mais que je vous aime
+bien mieux, mon vaillant chevalier breton, dedaignant l'assassinat
+vulgaire et jetant le gant a la face du tyran!
+
+--Je ne dedaigne pas l'assassinat, repondit Georges, je le deteste.
+
+Il etait debout, developpant sa haute taille, trop chargee
+d'embonpoint, mais robuste et majestueuse.
+
+Malgre son poids, qui devait etre considerable, il avait, en Bretagne,
+une reputation d'extraordinaire agilite.
+
+Sa figure etait ouverte et ronde. Il portait les cheveux courts, et,
+chose veritablement etrange, conforme du reste a la chevaleresque
+temerite de son caractere, il portait a son chapeau une agrafe bronzee
+reunissant la croix et le coeur, qui etaient le signe distinctif et
+bien connu de la chouannerie.
+
+La comtesse Marcian Gregoryi fit le geste de porter la main de Georges
+a ses levres, mais celui-ci la retira.
+
+--Pas de folie! dit-il brusquement. Des que le jour est leve, je suis
+le general Georges et je ne ris plus.
+
+--Vous etes, repliqua la blonde enchanteresse, le dernier chevalier.
+Je ne saurai jamais vous exprimer comme je vous admire et comme je
+vous aime.
+
+--Vous m'exprimerez cela une autre fois, belle dame, repartit Georges
+Cadoudal en riant; il y a temps pour tout. Aujourd'hui, si vos
+renseignements sont exacts et si vos hommes ont de la barbe au menton,
+je vais forcer le futur empereur des Francais a croiser l'epee avec un
+simple paysan du Morbihan... ou a faire le coup de pistolet, car je
+suis bon prince et je lui laisserai le choix des armes. Mais, sur ma
+foi en Dieu, le pistolet ne lui reussira pas mieux que l'epee, et le
+pauvre diable mourra premier consul.
+
+Il jeta sous son bras deux epees recouvertes d'un etui de chagrin et
+poursuivit:
+
+--Redites-moi bien, je vous prie, l'adresse exacte et l'itineraire.
+
+--Allez-vous tout droit? demanda la comtesse.
+
+--Non, je suis oblige de prendre le capitaine L---- au carrefour de
+Buci. C'est mon second.
+
+--Un republicain!...
+
+--Ainsi va le monde. Nous nous battrons tous deux, le capitaine et
+moi, le lendemain de la victoire.
+
+--Eh bien! reprit la comtesse en battant l'une contre l'autre ses
+belles petites mains, voila ce que j'aime en vous, Georges! Vous jouez
+avec la pensee du sabre comme nos jeunes Magyars, toujours riants en
+face de la mort... Du carrefour Buci, vous prendrez la rue Dauphine,
+les quais, la Greve, la rue, le faubourg Saint-Antoine, toujours tout
+droit et vous ne tournerez qu'au coin du chemin de la Muette, a deux
+cents pas de la barriere du Trone. La, vous verrez une maison isolee,
+une ancienne fabrique, entouree de marais... Vous frapperez a la porte
+principale et vous direz a celui qui viendra vous ouvrir: "Au nom du
+Pere, du Fils et du Saint-Esprit, je suis un frere de la Vertu.
+
+--Peste! fit Georges, vos Welches n'y vont pas par quatre chemins! Et
+faudra-t-il leur chanter un bout de tyrolienne?
+
+--Il faudra ajouter, repondit la blonde en souriant comme si cette
+insouciante gaiete l'eut ravie: Je viens par la volonte de la
+rose-croix du troisieme royaume, souveraine du cercle de Bude, Gran et
+Comorn; je demande le Dr Andrea Ceracchi.
+
+--Et apres?
+
+--Apres, vous serez introduit dans le sanctuaire... et nos freres vous
+mettront a meme de rencontrer aujourd'hui meme, en un lieu propice,
+votre ennemi, le general Bonaparte.
+
+--Un maitre homme! grommela Georges, et qui aurait fait un joli
+chouan, s'il avait voulu!
+
+Il serra gaillardement la main de la comtesse et se dirigea vers la
+porte.
+
+Sur le seuil, il s'arreta pour ajouter:
+
+--Il y a un petit endroit, la-bas, a mi-cote, de l'autre cote du bourg
+de Brech, que j'aurais voulu revoir. Chacun a quelque souvenir qui
+revient aux heures de peril, et m'est avis que la danse sera rude
+aujourd'hui... Elle me dit: Sois a Dieu et au roi, et je fis un
+serment, la bouche sur ses levres... J'avais seize ans... J'ai bien
+tenu ce que j'avais promis... Le capitaine repete souvent: Georges,
+si tu etais ne dans la rue Saint-Honore, tu crierais: Vive la
+republique!... Mais, bah! ceux de Paris radotent comme ceux de
+Bretagne. Le fin mot, qui le connait?...
+
+Ma belle dame, s'interrompit-il, n'oubliez pas de prendre le couloir
+sur votre gauche: vous sortirez par la place Saint-Michel. Et si
+quelqu'un vous parle du citoyen Moriniere, vous repondrez:
+
+--Je n'ai jamais entendu ce nom-la.
+
+Dans le sourire de la comtesse il y avait de l'admiration et du
+respect.
+
+Georges poussa la porte et descendit l'escalier en chantant.
+
+Aussitot qu'il fut parti, la physionomie de la comtesse changea,
+exprimant un dur et froid sarcasme.
+
+Au moment ou Georges sautait dans le cabriolet, son cocher lui dit
+tout bas:
+
+--La rue a mauvaise mine et tout le quartier aussi.
+
+Le regard rapide et sur du chouan avait deja juge la situation.
+
+--Prends ton temps, mon bonhomme, dit-il en s'asseyant pres du cocher.
+Tant qu'on fait semblant de ne pas les voir, ces oiseaux-la restent
+tranquilles... Ta bete est-elle bonne?
+
+--J'en reponds, monsieur Moriniere.
+
+Georges se mit a rire franchement et feignit de remonter d'un cran la
+capote du cabriolet.
+
+--Rassemble, dit-il cependant a voix basse, et enleve ton cheval
+d'un temps... Ne manque pas ton coup... Tu vas enfiler la rue
+Monsieur-le-Prince comme si le diable t'emportait.
+
+Il parait que les gens de la police n'avaient pas meme le signalement
+de Georges Cadoudal. Nous nous plaignons tous, plus ou moins, de nos
+domestiques, les chefs d'Etat ne sont pas mieux servis que nous.
+
+Tout le long de la rue les agents se regardaient entre eux et
+hesitaient.
+
+Le cabriolet etait sur le point de s'ebranler, et George allait encore
+une fois passer comme la foudre au travers de cette meute mal drossee,
+lorsqu'a une fenetre du premier etage, qui s'ouvrit doucement, juste
+au-dessus de lui, une femme parut, jeune, adorablement belle, donnant
+a la brise du matin ses cheveux blonds, qui scintillaient sous le
+premier, regard du soleil levant.
+
+Elle se pencha, gracieuse, et quoique Georges ne put la voir, elle lui
+envoya un souriant baiser.
+
+Les agents s'ebranlerent tous a la fois: c'etait un signal.
+
+A ce moment, le cocher enlevait son cheval; qui, robuste et vif,
+partit des quatre pieds et passa, jetant une demi-douzaine d'hommes
+sur le pave.
+
+La comtesse Marcian Gregoryi restait a la fenetre, suivant le
+cabriolet, qui descendait la rue comme un tourbillon. Le pave de la
+rue Saint-Hyacinthe tournait. Quand le cabriolet disparut, la blonde
+charmante s'eloigna de la croisee a reculons et en referma les deux
+battants.
+
+--A cette heure, dit-elle, il n'en doit plus rester un seul de ceux du
+faubourg Saint-Antoine. J'ai conquis ma rancon, je suis libre, je ne
+laisse rien derriere moi... Demain, je serai a cinquante lieues de
+Paris.
+
+Elle se retourna soudain, etonnee, parce qu'un pas sonnait sur le
+plancher de la chambre, tout a l'heure deserte.
+
+Quoique son coeur fut de bronze, elle poussa un grand cri, un cri
+d'epouvante et de detresse.
+
+Rene de Kervoz etant devant elle, have et defait, mais l'oeil brulant.
+
+--Je viens trop tard pour sauver, dit-il, je suis a temps pour venger.
+
+Il la saisit aux cheveux, sans qu'elle fit resistance, et appuya sur
+sa tempe le canon d'un pistolet.
+
+Le coup retentit terriblement dans cet espace etroit.
+
+La balle fit un trou rond et sec, sans levres, autour duquel il n'y
+eut point de sang. Il semblait qu'elle eut perce une feuille de
+parchemin.
+
+La comtesse Marcian Gregoryi tomba et demeura immobile comme une belle
+statue couchee.
+
+
+
+
+XXV
+
+L'EMBARRAS DE VOITURES.
+
+
+Rene do Kervoz avait coutume d'entrer chez son oncle par la rue
+Saint-Jacques. Il possedait une clef du passage secret. Georges
+Cadoudal avait regle cela ainsi, afin que le fils de sa soeur ne fut
+pas compromis en cas de mesaventure.
+
+En quittant la rue Saint-Louis-en l'Ile, Rene s'etait lance a pleine
+course vers le pont de la Tournelle. sans s'inquieter s'il etait
+suivi.
+
+La fievre lui donnait des ailes.
+
+Jean-Pierre se faisait vieux et Germain Patou avait de courtes jambes.
+Quoiqu'ils fissent de leur mieux l'un et l'autre, ils perdirent Rene
+de vue aux environs de l'Hotel-Dieu.
+
+Les agents de M. Berthellemot venaient par derriere, suivis a une
+assez grande distance par M. Barbaroux, officier de paix, qui etait
+d'humeur pitoyable et nourrissait la crainte legitime d'avoir gagne
+cette nuit quelque mauvais rhumatisme.
+
+Le jour etait desormais tout grand.
+
+En arrivant a l'endroit ou ils avaient perdu la vue de Rene,
+l'etudiant et Gateloup se separerent, prenant chacun une des deux
+voies qui se presentaient. Jean-Pierre continua le quai et Patou monta
+la rue Saint-Jacques.
+
+C'etait cette derniere route que Rene avait choisie, mais il etait
+desormais de beaucoup en avance et Patou ne pouvait plus l'apercevoir.
+
+Rene s'introduisit, comme nous l'avons vu, a l'aide de la cle qu'il
+portait sur lui. En entrant de ce cote, la chambre ou se trouvait la
+comtesse Marcian Gregoryi etait la troisieme.
+
+Sur le gueridon de la seconde une paire de pistolets charges trainait.
+La maison, du reste, etait pleine d'armes.
+
+Rene prit en passant un des deux pistolets et l'arma avant d'ouvrir la
+derniere porte.
+
+Comme Germain Patou atteignait, toujours courant, le haut de la rue
+Saint-Jacques, il apercut une grande cohue de peuple massee dans la
+rue Saint-Hyacinthe. Cette foule etait en train de penetrer dans la
+maison n deg. 7, ou l'on avait entendu un cri d'appel, puis un coup de
+pistolet.
+
+Germain Patou entra avec les autres.
+
+Rene etait encore debout, le pistolet a la main.
+
+Patou s'agenouilla aupres de la blonde, qui etait splendidement belle
+et semblait dormir un souverain sommeil.
+
+Il lui tata le coeur.
+
+Le sien battait a rompre les parois de sa poitrine.
+
+--Quelqu'un connait-il cette femme? demanda-t-il.
+
+Comme personne ne repondait, il ajouta:
+
+--Qu'elle soit portee a la morgue du Marche-Neuf, qui a ouvert
+aujourd'hui meme.
+
+Puis il dit a Rene, esperant ainsi le sauver:
+
+--Citoyen, vous allez me suivre.
+
+Son dernier regard fut cependant pour la comtesse Marcian Gregoryi, et
+il pensa:
+
+--L'aurais-je aimee? l'aurais-je haie? Mon scalpel, desormais, peut
+aller chercher son secret jusqu'au fond de sa poitrine!
+
+Au bas de la rue Monsieur-le-Prince et dans la rue de
+l'Ancienne-Comedie, une autre foule roulait comme une avalanche,
+criant:
+
+--Au chouan! au chouan! Arretez Georges Cadoudal!
+
+Quoiqu'il semblat que toutes les maisons eussent vomi leurs habitants
+sur le pave, les fenetres regorgeaient de curieux.
+
+Le cabriolet de Georges Cadoudal avait rencontre un premier obstacle
+a la hauteur de la rue Voltaire. Deux charrettes de legumes se
+croisaient.
+
+--Enleve! ordonna Georges.
+
+Les deux charrettes, culbutees, lancerent leurs pauvres diables de
+conducteurs dans le ruisseau.
+
+Et le cabriolet passa.
+
+Les gens qui etaient devant commencerent a s'emouvoir, bien qu'ils
+n'eussent aucun soupcon.
+
+Ils crurent a un cheval fou, emporte par le mors aux dents, et des
+attroupements secourables se formerent pour barrer la route.
+
+Mal leur en prit.
+
+--Place! commanda Georges, qui s'etait leve tout debout dans le
+cabriolet.
+
+Comme on n'obeissait pas assez vite a son gre, il arracha le fouet des
+mains du cocher et allongea de si rudes estafilades que la route, en
+un instant, redevint libre.
+
+Mais la rumeur qui venait par derriere se faisait si forte qu'on
+l'entendait gronder au loin.
+
+--Nous n'irons pas longtemps comme cela, monsieur Moriniere, grommela
+le cocher.
+
+--Nous irons jusqu'a Rome, si nous voulons, repliqua Cadoudal.
+Penses-tu qu'un homme comme moi sera arrete par de faillis Parisiens?
+
+Allume, mon gars! ajouta-t-il en lui rendant son fouet, et n'aie pas
+peur!
+
+En abordant le carrefour de l'Odeon, le cocher fut oblige de rener. Il
+y avait une lourde voiture en travers.
+
+--Passe dessus ou dessous! cria Georges, qui regardait en arriere.
+
+Et il se mit a sourire, saluant de la main ceux qui le suivaient en
+criant:
+
+--Au chouan! au chouan! Arretez l'assassin!
+
+Du carrefour de l'Odeon a l'endroit ou la rue de l'Ancienne-Comedie
+s'embranche aux rues Dauphine et Mazarine, il n'y eut point de
+nouvel obstacle, mais la, un veritable embarras de vehicules barrait
+completement le passage.
+
+--Arrete, bonhomme, dit Georges, Autant vaut jouer sa derniere partie
+ici qu'ailleurs. Pichegru, et Moreau sont tombes, par leur faute,
+vivants tous deux; moi je ne tomberai que mort, et j'aurai fait de mon
+mieux.
+
+Il se leva de nouveau tout debout, degagea les deux epees et rangea
+sous les coussins trois paires de pistolets qu'il avait sous ses
+vetements.
+
+Ceux qui le poursuivaient approchaient.
+
+Il tendit la main au cocher.
+
+--Va-t'en, garcon, lui dit-il avec une cordiale bonne humeur. Le reste
+ne te regarde pas... Si la rue se degage, je conduis aussi bien que
+toi, et ils ne me tiennent pas encore!
+
+Le cocher hesita.
+
+--J'ai trois enfants, dit-il enfin, et il sauta sur le pave pour se
+perdre dans la foule.
+
+La foule se massait devinant deja un spectacle extraordinaire.
+
+Georges releva completement la capote du cabriolet. Un instant, le
+voyant ainsi au milieu de cette foule, vous eussiez dit un de ces
+joyeux charlatans de nos foires parisiennes sur le point de commencer
+son travail.
+
+Son travail en effet, allait commencer.
+
+Il depouilla vivement le surtout qu'il portait et parut vetu d'une
+sorte de jaquette, en drap fin, il est vrai, mais rappelant exactement
+la coupe de la veste des gars d'Auray. Au cote gauche de cette veste,
+il y avait un coeur brode en argent.
+
+--Au chouan! au chouan! Arretez le chouan!
+
+Cette fois, ce fut une grande clameur qui partait de tous les cotes a
+la fois. Georges prit son fouet a la main. Il s'en servait bien, et il
+est a propos de dire que le fouet, emmanche a un bras morbihannais,
+devient une arme qui n'est point a dedaigner.
+
+J'ai vu au gros bourg de la Gacilly, sur la riviere d'Oust, des
+combats au fouet, tournois bizarres et sauvages qui laissent des
+blessures plus profondes assurement que celles des sabres savants
+usites dans les querelles universitaires de l'Allemagne.
+
+Le fouet de Georges fit un large cercle autour de lui.
+
+--Que me voulez-vous, bonnes gens! demanda-t-il, imitant avec
+perfection l'accent de basse Normandie. Je suis Julien-Vincent
+Moriniere de mon nom, je vends des chevaux par etat, je n'ai fait de
+tort ici a personne.
+
+--Chouan, repliqua de loin Charlevoy, qui se tenait a distance tu t'es
+depouille trop vite.
+
+--C'est pourtant vrai, murmura Georges en riant.
+
+Il va sans dire qu'il ne perdait point de vue son cheval, surveillant
+toujours l'embarras qui avait fait obstacle a sa course.
+
+De l'autre cote de l'embarras, rue Dauphine, la foule grossissait a
+vue d'oeil. Il y eut un moment ou l'effort de sa curiosite rompit
+l'embarras et ouvrit un passage au beau milieu de la voie.
+
+Il executa un second moulinet pour assurer ses derrieres, et, touchant
+legerement les oreilles de son cheval, il cria:
+
+--Hie, Bijou! Passe partout! nous avons affaire a la foire!
+
+Les spectateurs etaient la, comme a la comedie. Paris s'amuse de tout,
+et sur cent badauds il n'y en avait pas dix pour croire a la presence
+de Georges Cadoudal.
+
+Malgre la veste bretonne, malgre le coeur chouan, les neuf dixiemes
+des assistants doutaient. Ce gros gaillard avait l'air si bonne
+personne! et la police s'etait si souvent trompee!
+
+Le cheval s'enleva avec sa vigueur ordinaire, tandis que Georges,
+toujours debout, commandait:
+
+--Gare, bonnes gens! je ne reponds pas de la casse.
+
+Le cheval passa, mais la voiture s'engagea entre la caisse d'un fiacre
+et la roue d'une grosse charrette qui etait en train de tourner.
+
+--Foi de Dieu! dit Georges, nous voila engraves, mais nous sommes ici
+comme dans une redoute.
+
+Un coup de pistolet, le premier, partit derriere lui et abattit son
+chapeau.
+
+--Plus bas! fit-il en se retournant et en abattant d'un coup de feu
+l'homme qui tenait encore l'arme fumante a la main.
+
+Les agents reculerent encore une fois, tandis que les badauds,
+essayant de fuir, produisaient une presse meurtriere.
+
+On n'entendait plus que les cris des femmes et des enfants.
+
+Georges, qui avait ouvert son couteau, coupa les deux liens de cuir
+qui rattachaient le cheval aux brancards, et dit avec beaucoup de
+calme a ceux de la rue Dauphine:
+
+--Citoyens, voulez-vous livrer passage a un brave homme?
+
+Il y eut de l'hesitation parmi les curieux. Georges se retourna
+pour faire tete aux agents, qui essayaient de monter dans les deux
+vehicules voisins. Il tira deux coups de pistolet et fut blesse de
+trois projectiles, dont l'un etait une bouteille, parti du cabaret qui
+faisait le coin de la rue de Buci.
+
+Quand il regarda de nouveau devant lui, les rangs s'etaient
+notablement eclaircis, mais ceux qui restaient semblaient decides a
+tenir tete: entre autres un groupe de militaires avaient degaine le
+sabre.
+
+On put entendre, en ce moment, des coups de feu dans la rue de Buci.
+C'etait le capitaine L---- et trois de ses amis qui prenaient les
+agents a revers.
+
+En meme temps, un homme de haute taille et coiffe de cheveux blancs,
+fendit la presse qui encombrait la rue Saint-Andre-des-Arts. Il bondit
+en scene, brandissant un sabre qu'il venait d'arracher a un soldat du
+train de l'artillerie, lequel le poursuivait en criant.
+
+Nous avons vu que Jean-Pierre Severin, au lieu de prendre la rue
+Saint-Jacques, comme son compagnon Germain Patou, avait continue de
+longer le quai.
+
+Tout ce que nous venons de raconter s'etait passe avec une rapidite si
+grande que Jean-Pierre Severin ne faisait que d'arriver, quoiqu'il eut
+toujours marche d'un bon pas.
+
+De la rue Saint-Andre-des-Arts, il avait reconnu, au beau milieu de la
+bagarre, l'oncle de Rene de Kervoz, debout dans sa voiture et faisant
+le coup de feu.
+
+L'idee lui vint soudain que ceci etait une suite de l'erreur de M.
+Berthellemot, confondant M. Moriniere, le maquignon inoffensif, avec
+Georges Cadoudal, qui voulait tuer le premier consul.
+
+Aucun de nous n'est parfait. Tout homme tient a son opinion, surtout
+les chevaliers errants, dit-on, et Gateloup etait un chevalier errant.
+Sa vie s'etait passee a defendre le faible contre le fort.
+
+Dans sa pensee peut-etre, car il etait subtil a sa maniere, le danger
+de Moriniere se rattachait a quelque piege tendu par la comtesse
+Marcian Gregoryi.
+
+N'avait-il pas ete pris lui-meme, lui Gateloup, au cabaret de la
+_Peche miraculeuse_, pour un des assassins du chef de l'Etat?
+
+Il apaisa le soldat du train en lui jetant son nom, connu dans toutes
+les salles d'armes de tous les regiments, et lui dit:
+
+--On va te rendre ton outil, mon camarade. Prete-le-moi cinq minutes,
+si tu es un bon enfant!
+
+Et, attachant rapidement sur sa poitrine le coeur d'or que nous
+connaissons, il s'ecria:
+
+--Hola! y a-t-il quelqu'un pour se mettre du cote de papa Gateloup?
+
+Dix voix repondirent dans la foule:
+
+--Present, monsieur Severin! on y va!
+
+Et les militaires qui barraient le passage du cote de la rue Dauphine
+remirent l'epee au fourreau.
+
+Gateloup, cependant, abordait le cabriolet par devant.
+
+Il comprit la situation d'un coup d'oeil et acheva de deteler le
+cheval.
+
+Georges le regardait stupefait. Quelques hommes protegeaient deja les
+derrieres de la voiture, ou les agents de police resistaient mollement
+a une vigoureuse poussee.
+
+--Compere Severin, dit Georges en montrant du doigt le coeur que le
+gardien portait sur la poitrine, est-ce que vous etes aussi pour Dieu
+et le roi?
+
+--Pour Dieu, oui, monsieur Moriniere, repliqua Gateloup, mais au
+diable le roi!... Montez a cheval et prenez la clef des champs, je me
+charge de retenir ceux qui vous pourchassent.
+
+Georges fronca le sourcil.
+
+Gateloup le regardait en face.
+
+--Ah ca! ah ca! grommela-t-il, vous avez une drole de figure
+aujourd'hui, compere. Seriez-vous vraiment Georges Cadoudal?
+
+--Vieil homme, repliqua Georges, qui ne riait plus, je vous remercie
+de ce que vous avez voulu faire pour moi. Soigner mon neveu, qui n'est
+pas cause et qui aime peut-etre ce que nous combattons, la-bas, devers
+Sainte-Anne-d'Auray, la noble terre ou je suis ne... Je ne suis pas
+Normand, je suis Breton... Je ne suis pas Moriniere le maquignon;
+je suis Georges Cadoudal, officier general de l'armee catholique et
+royale... Je ne suis pas un assassin, je suis un champion arrivant
+tout seul et tete haute contre l'homme qui a des millions de
+defenseurs... Ecartez-vous de moi: votre chemin n'est pas le mien.
+
+Gateloup baissa la tete et s'eloigna sans mot dire.
+
+Georges se redressa, passa deux des quatre pistolets qui lui restaient
+a sa ceinture et prit les autres, un dans chaque main.
+
+--Qu'on se le dise! cria-t-il de toute la force de sa voix: je suis
+le chouan Cadoudal, et je viens combattre celui qui veut se faire
+empereur!
+
+Ce ne furent plus seulement les agents de police, ce fut la foule
+entiere qui se rua en avant. Paris entier etait amoureux du premier
+consul. Georges dechargea ses quatre pistolets et saisit les epees.
+La premiere se brisa avant qu'on fut maitre de lui. Quand il tomba,
+charge de sang de la tete aux pieds, il n'avait plus dans la main
+qu'un troncon de la seconde.
+
+La derniere blessure qu'il recut lui vint d'un garcon boucher, qui le
+frappa avec le couteau de son etal.
+
+Il n'etait pas mort. Les agents n'osaient l'approcher. Ce fut le meme
+garcon boucher qui lui jeta au cou la premiere corde.
+
+Cinq minutes apres, au moment ou la charrette qui avait arrete le
+cabriolet de Georges Cadoudal l'emmenait, garrotte, a la Conciergerie,
+un homme parut au milieu des agents qui formaient le noyau de la foule
+immense rassemblee au carrefour de Buci.
+
+--Voila comme je mene les choses! dit cet homme, qui se frottait les
+mains de tout son coeur.
+
+--Tiens! fit Charlevoy, on ne vous a pas vu pendant l'affaire,
+monsieur Barbaroux!
+
+--Je crois bien, dit M. Berthellemot en fendant la presse, il n'y
+etait pas! Il n'y avait que moi!... Mes enfants, je suis content de
+vous. Nous avons fait la un joli travail. Tout etait combine a tete
+reposee, j'avais pris des notes, parole mignonne!
+
+M. Berthellemot etait en train de faire craquer un peu les phalanges
+de ses doigts, quand un autre organe plus majestueux prononca ces
+mots:
+
+--Rien ne m'echappe. Il fallait ici l'oeil du maitre. Je suis venu au
+peril de ma vie.
+
+--Monsieur le prefet!... balbutia le secretaire general.
+
+Ces deux fonctionnaires, en verite, semblaient etre sortis de terre.
+
+Pendant qu'ils se regardaient, le secretaire general penaud et jaloux,
+le prefet triomphant, un troisieme dieu, sortant de la machine, passa
+entre eux et fit la roue.
+
+--Mes chers messieurs, dit le grand juge Regnier avec bonte, j'avais
+pris toutes les mesures. Je vous remercie de n'avoir pas jete de
+batons dans mes roues. Je vais aux Tuileries faire mon rapport au
+premier consul... Eh! eh! mes bons amis, il faut du coup d'oeil pour
+remplir une place comme la mienne!
+
+Quand Regnier, futur duc de Massa, entra au chateau, il rencontra dans
+l'antichambre Fouche, futur duc d'Otrante, qui le salua poliment et
+lui dit:
+
+--Le premier consul sait tout, mon maitre. Eh bien! il m'a fallu
+mettre la main a la pate: sans moi vous n'en sortiez pas!
+
+
+
+
+XXVI
+
+MAISON NEUVE
+
+
+Paris fut en fievre, ce jour-la, depuis le matin jusqu'au soir.
+
+La nouvelle de l'arrestation de Georges Cadoudal courut comme l'eclair
+d'un bout de la ville a l'autre, et se croisa en chemin avec d'autres
+nouvelles dramatiques ou terribles.
+
+Les gazetiers ne savaient a laquelle entendre.
+
+D'ordinaire, quand la realite prend la parole, la fantaisie se tait,
+et, au milieu de ces grands troubles de l'opinion publique, ce n'est,
+en verite, pas l'heure de raconter des histoires de coin du feu. Nous
+devons constater neanmoins que Paris s'occupait de la vampire plus
+qu'il ne l'avait fait jamais.
+
+J'entends Paris du haut en bas, Paris le grand et Paris le petit.
+
+Ce matin, le premier consul avait cause de la vampire avec Fouche, et
+comme le futur ministre de la police exprimait tres vivement la pensee
+que l'existence des vampires devait etre releguee parmi les absurdites
+d'un autre age, celui qui allait etre empereur avait souri...
+
+De ce sourire de bronze que nul diplomate ne se vanta jamais d'avoir
+traduit a sa guise.
+
+Le premier consul croyait-il aux vampires?
+
+Question oiseuse. Personne ne croit aux vampires.
+
+Et cependant, parmi le grand fracas des nouvelles politiques, une
+sourde et sinistre rumeur glissait. Le mot vampire etait dans toutes
+les bouches. On dissertait, on commentait, on expliquait. Les hommes
+forts en etaient reduits a reprendre en sous-oeuvre l'idee mise en
+avant depuis longtemps a savoir, que "la vampire" etait uniquement une
+bande de voleurs.
+
+Cette maniere de voir les choses avait un certain succes, mais
+l'immense majorite tenait a son monstre et lui donnait un nom
+franchement. La vampire etait une vampire et s'appelait la comtesse
+Marcian Gregoryi.
+
+Elle etait belle a miracle, et jeune, et seduisante. Elle affectait
+une grande piete. C'etait dans les eglises qu'elle tendait
+principalement ses filets, sans exclure les theatres ni les
+promenades.
+
+La circonstance qu'elle avait tantot des cheveux blonds, tantot des
+cheveux noirs etait soigneusement notee. Mais on ne peut changer la
+nature des Parisiens. Leur superstition meme a le mot pour rire. Ce
+miracle des chevelures etait tout bonnement pour eux une affaire de
+perruques.
+
+Et, en somme, le secret tout entier etait peut-etre la!
+
+Ses pieges s'adressaient surtout aux etrangers. Elle les affolait
+d'amour et les conduisait jusqu'au mariage.
+
+Comme le mariage civil ne plaisante pas et qu'on ne peut epouser
+qu'une fois a la mairie, elle s'introduisait, sous couleurs de bonnes
+oeuvres, ou meme de politique, dans la confiance de ces saints
+pretres, qui vivent en dehors du monde, au point de ne plus savoir
+l'heure que marque l'horloge historique. Ils furent de tout temps
+nombreux et faciles a tromper.
+
+Elle les trompait. Elle inventait des fables qui rendaient
+indispensable le secret du mariage religieux. Ces fables avaient
+toujours une couleur de parti. La persecution explique tant de choses!
+
+Quant a elle, et provisoirement, le mariage religieux, celebre selon
+cette forme si simple qu'un recent proces a mise en lumiere (une messe
+entendue et le consentement mutuel murmure au moment voulu), suffisait
+a satisfaire sa conscience.
+
+Apres la messe, les deux nouveaux epoux montaient en voiture. Le mari
+avait annonce la veille son depart pour un long voyage.
+
+Et, en effet, il partait pour un pays d'ou l'on ne revient pas.
+
+Notez que chaque pretre etait interesse a garder le secret, en dehors
+meme des raisons respectables qu'elle donnait.
+
+Qu'il y eut ou non exageration, les gens disaient aujourd'hui que
+la plupart des paroisses de Paris avaient marie la comtesse Marcian
+Gregoryi.
+
+On citait surtout ses trois dernieres victimes, les trois jeunes
+Allemands du Wurtemberg: le comte Wenzel, le baron de Ramberg et Franz
+Koenig, l'opulent heritier des mines d'albatre de la foret Noire.
+
+Vous eussiez dit que ces mysteres, si longtemps et si profondement
+caches, avaient eclate au jour tout d'un coup.
+
+Et a mesure que les details allaient se croisant, ils se corroboraient
+l'un l'autre. Ce n'etaient plus des suppositions, c'etaient des
+certitudes. Il y avait des rapports officiels. Par un coin que nul ne
+connaissait, mais dont tout le monde parlait, la vampire se trouvait
+melee aux attentats recents diriges contre la personne du premier
+consul.
+
+Elle avait touche a la machine infernale, a la conjuration dite du
+Theatre-Francais, et enfin a la conjuration de Georges Cadoudal.
+
+Ces choses vont comme le vent: vers midi, la vampire etait la
+maitresse de Georges Cadoudal, apres avoir ete la maitresse du
+sculpteur romain Giuseppe Ceracchi.
+
+Puis un nouveau flux de renseignements arriva: la comtesse Marcian
+Gregoryi etait morte d'un coup de pistolet dans la propre demeure du
+chef chouan.
+
+Puis un autre encore: elle avait ete tuee par un jeune homme qui
+restait en vie par miracle, puisqu'elle avait bu tout son sang.
+
+Ce jeune homme avait ete trouve dans une sombre demeure du Marais,
+au fond d'un veritable cachot, sans porte ni fenetre, endormi d'un
+sommeil mortel.
+
+Et la demeure en question communiquait par des passages souterrains
+avec ce cabaret fameux, _la Peche miraculeuse_, qui avait vecu durant
+des semaines et des mois de ce sinistre achalandage: les debris
+humains, descendant en Seine par l'egout de Bretonvilliers.
+
+On n'oubliait pas, bien entendu, les cimetieres violes, et l'on se
+demandait avec effroi pourquoi ce luxe d'horreurs.
+
+Dans l'apres-midi, troisieme maree de nouvelles: une maison de la
+chaussee des Minimes, prise d'assaut par la police, avait revele des
+exces tellement hideux que la parole hesitait a les transmettre.
+C'etait la le grand magasin de cadavres, et toute cette comedie
+lugubre du quai de Bethune n'avait pour but que de rompre les chiens.
+
+Un trou s'ouvrait dans la serre de cette maison de la chaussee des
+Minimes: un lieu delicieux ou restaient des traces de plaisir et
+d'orgies, un trou mephitique ou de veritables monceaux de corps
+humains se consumaient, ronges par la chaux vive.
+
+Tout cela etait si invraisemblable et si fort que, vers le soir, Paris
+se mit a douter.
+
+Il y en avait trop. Tout avide qu'il est des drames rouges ou noirs,
+Paris, rassasie cette fois, se sentait venir la nausee.
+
+Mais au moment ou Paris, vaincu dans son redoutable appetit par
+l'abondance folle du menu, allait demander grace et deserter le
+festin, un nouveau service arriva foudroyant celui-la, et si friand
+qu'il fallut bien se remettre a table.
+
+Il ne s'agissait plus de cancans plus ou moins vraisemblables: c'etait
+un fait, de la chair visible et tangible, morbleu! le residu tout
+entier d'une epouvantable tragedie, le marc sanglant de tout un
+massacre!
+
+Le theatre ou devait se faire cette exhibition eut-il ete a dix lieues
+des faubourgs, que Paris eut pris ses jambes a son cou.
+
+Mais le theatre etait au plein coeur de la ville, au beau milieu de la
+Cite, entre le palais et la cathedrale.
+
+Vous vous souvenez de cette petite maison en construction dont les
+macons saluerent Jean-Pierre Severin du nom de patron, quand il passa
+sur le Marche-Neuf, le soir ou commence notre histoire?
+
+Cette maison etait achevee. C'etait le theatre dont nous parlons.
+
+Et le theatre faisait aujourd'hui son ouverture.
+
+Ouverture dont la terrifiante solennite ne devait etre oubliee de
+longtemps.
+
+C'etait la Morgue, vierge encore de toute exposition.
+
+Et les dernieres nouvelles affirmaient que, pour l'etrenne de la
+Morgue, il y avait vingt-sept cadavres entasses dans la salle de
+montre.
+
+Paris entier se rua vers la Cite.
+
+Quelquefois Paris se derange ainsi pour rien. On voit souvent des
+foules obscenes, qui courent au spectacle de la guillotine, revenir la
+tete basse, parce que la representation n'a pas eu lieu.
+
+Ces dames, qui ressemblent a des femmes, en verite, et d'ou
+viennent-elles, les miserables creatures? Et que font-elles? Ces dames
+s'en retournent la moue a la bouche. Elles ont loue en vain de "bonnes
+places" dont elles ont conserve le coupon pour une autre fois.
+
+Assurement, ceux qui souhaitent avec ardeur que le chomage du crime
+supprime le supplice ne doivent avoir dans l'ame qu'une profonde pitie
+pour ces creatures, femelles ou males, qui se font les claqueurs du
+bourreau; mais ils ne peuvent blamer bien severement le courroux
+populaire poursuivant de ses huees ce comble de la perversite humaine.
+
+Et nul ne prendrait la peine de s'indigner bien gravement si quelqu'un
+de ces couples a gaiete blasphematoire, a la honteuse elegance, qui
+viennent la savourer un sanglant sorbet entre leur souper et leur
+dejeuner, recevait une bonne fois le fouet dans le ruisseau de la rue
+Saint-Jacques; seul chatiment qui soit a la hauteur de ces fangeuses
+espiegleries.
+
+Mais Paris, aujourd'hui, ne devait pas etre trompe dans son espoir.
+
+Voici ce qui s'etait passe.
+
+M. Dubois, prefet de police, sur les indications donnees par la
+comtesse Marcian Gregoryi, avait fait cerner, la nuit precedente, la
+maison isolee du chemin de la Muette, au faubourg Saint-Antoine, ou se
+reunissaient les Freres de la Vertu.
+
+Quoi qu'on puisse penser des merites de M. Dubois comme prefet de
+police, il est certain que ce n'etait point un homme de mesures
+extremes.
+
+Il ne fut en aucune facon la cause de l'evenement que nous allons
+raconter.
+
+Vers une heure apres minuit, les Freres de la Vertu etaient rassembles
+au lieu ordinaire de leurs reunions, attendant la venue de la comtesse
+Marcian Gregoryi, qui devait leur amener Georges Cadoudal.
+
+La seance etait fort chaude, car la plupart des affilies avaient des
+motifs de haine tout personnels. On peut dire que tous les membres de
+cette _Tugenbaud_ parisienne avaient soif du sang du premier consul.
+
+Vers une heure et demie, un message de "la souveraine", comme on
+appelait la comtesse Marcian Gregoryi, arriva. Ce message ne contenait
+qu'une ligne:
+
+"Vous etes trahis. La fuite est impossible. Choisissez entre la
+trahison et la mort."
+
+Andrea Ceracchi donna l'ordre de deboucher le tonneau de poudre qui
+etait a demeure dans la salle des seances.
+
+On alla aux voix sur la question de savoir si, en cas de malheur, on
+se ferait sauter.
+
+Les affilies etaient au nombre de trente-trois. Il y eut unanimite
+pour l'affirmative.
+
+Six freres furent depeches en eclaireurs au dehors.
+
+Aucun moyen n'existe de savoir s'ils songerent a leur surete plutot
+qu'au salut general. Toujours est-il qu'aucun d'eux ne revint.
+
+Au nombre de ces six eclaireurs se trouvait Osman, l'esclave de
+Mourad-Bey.
+
+Un quart d'heure apres leur depart, la maison etait cernee.
+
+Le gardien de la porte principale vint leur annoncer, deux heures
+sonnant, qu'il y avait dans le Marais plus de quatre cents hommes de
+troupe et de police.
+
+Ceracchi monta a l'etage superieur et reconnut l'exactitude du
+renseignement.
+
+Ils avaient tous des armes. Ils auraient pu faire une defense
+desesperee.
+
+Mais Ceracchi etait plutot un reveur qu'un homme d'action.
+
+En entrant, il dit:
+
+--Mes freres, la main qui veut executer l'arret de Dieu doit etre
+pure. Nos mains ne sont pas pures. Cette femme nous a entraines dans
+son crime, et une voix crie au dedans de moi: C'est elle qui vous a
+trahis! Sachons mourir en hommes!
+
+Il alluma une meche que l'Illyrien Donai lui arracha des mains,
+repondant:
+
+--Les hommes meurent en combattant!
+
+Le bruit des crosses de fusil heurtant contre la porte d'entree
+retentit en ce moment.
+
+Deux ou trois parmi les conjures proposerent de fuir. Il n'etait plus
+temps. Un coup de mousquet, tire a l'exterieur, fit sauter la serrure
+de la porte principale, tandis qu'on attaquait avec la hache la porte
+de derriere.
+
+Taieh, le negre, prit ce dernier poste avec cinq hommes resolus,
+tandis que les Allemands, menes par Donai, se rangerent ou bataille
+devant l'entree principale.
+
+Les deux portes s'ouvrirent en meme temps. Tous les fusils eclaterent
+a la fois, au dehors et au dedans, puis une large explosion se fit,
+soulevant le plafond et dechirant les murailles.
+
+Andrea Ceracchi avait secoue le flambeau au-dessus du baril de poudre.
+
+Il y eut douze hommes de tues parmi les assaillants, et tous ceux qui
+etaient dans la salle perirent, tous sans exception.
+
+La Morgue neuve eut pour etrenne ces vingt-sept cadavres mutiles,
+parmi lesquels celui de Taieh, le negre, excita une curiosite
+generale. Il n'y a point a Paris de theatre qui se puis vanter d'avoir
+eu un succes aussi long, aussi constant que la Morgue. Sa piece muette
+et lugubre, toujours la meme, eut pendant plus de soixante annees
+trois cent soixante-cinq representations par an, et jamais ne lassa le
+parterre.
+
+Neanmoins, la Morgue ne devait point retrouver la vogue fievreuse de
+ce premier debut, autour duquel la ville et les faubourgs se foulerent
+et s'etoufferent deux jours durant, avec folie.
+
+En sortant, la cohue terrifiee, mais non rassasiee, prenait le chemin
+du Marais et gagnait la chaussee des Minimes, esperant assister a
+un spectacle encore plus curieux. Les gens d'imagination, en effet,
+disaient merveilles de ce trou rempli par les victimes de la vampire,
+et si quelque speculateur avait pu etablir un bureau de perception a
+la porte de l'hotel habite recemment par la vampire, Paris, en une
+semaine, lui eut fait une enorme fortune.
+
+Mais c'etait la un fruit defendu. Paris, desappointe, dut s'en tenir a
+la Morgue. Pendant plusieurs jours, un cordon de troupes defendit les
+abords de l'hotel occupe naguere par la comtesse Marcian Gregoryi.
+
+Revenons maintenant a nos personnages.
+
+Des huit heures du matin, Jean-Pierre Severin etait a son poste.
+Quoiqu'il eut franchi en courant l'espace qui separe le carrefour de
+Buci de la place du Chatelet, il assista, calme et grave au transfert
+des registres qui se fit de l'ancien greffe au nouveau.
+
+Il resta la journee entiere a son devoir, et ce fut lui qui recut les
+restes mortels des malheureux foudroyes au chemin de la Muette.
+
+A l'heure ou les portes se ferment, il quitta le greffe et rentra dans
+la maison.
+
+Sa femme et son fils etaient agenouilles dans la chambrette d'Angele,
+devant un pauvre petit lit ou gisait une forme couchee.
+
+Dans un berceau au pied du lit, un enfant dormait. La hideuse injure
+qui avait mutile le front d'Angele disparaissait sous un bandeau
+de mousseline blanche. Elle etait belle d'une purete celeste et
+ressemblait, sous sa candide couronne, a une religieuse de seize ans,
+endormie dans la pensee du ciel.
+
+Jean-Pierre dit a son fils qui pleurait silencieusement:
+
+--Tu ne seras ni puissant ni fort sans doute mais tu seras bon.
+Regarde bien cela. J'en ai sauve quelques-unes. Je te dirai plus tard
+le nom des ennemis qui les entrainent dans le gouffre du suicide. Et
+tu feras comme moi, mon fils, tu combattras.
+
+L'enfant repliqua, essuyant ses larmes d'un geste fier et doux:
+
+--Je ferai comme vous, mon pere.
+
+Dans la chambre voisine, Germain Patou etait au chevet de Rene, en
+proie a une terrible fievre. Rene delirait. Il appelait Angele et lui
+jurait de l'aimer toujours.
+
+Quand sept heures sonnerent a l'horloge du Chatelet, l'etudiant en
+medecine vint a la porte et dit:
+
+--Patron, il faut que je m'en aille. Le medicament est prepare, vous
+le donnerez de quart d'heure en quart d'heure, et je reviendrai
+demain.
+
+Il sortit.
+
+Sur le quai Saint-Michel, il frappa a l'echoppe deja close d'un
+bouquiniste.
+
+--Pere Hubault, lui dit-il, vous m'avez offert douze louis de mes
+livres, venez les chercher, je vous les vends.
+
+Le pere Hubault fit la grimace bien connue des marchands de vieux
+papiers qui voient jour a exploiter un besoin.
+
+--Je ne veux plus donner que huit louis, repliqua-t-il.
+
+--Dix ou rien! fit Patou d'un ton ferme.
+
+Le bouquiniste prit son chapeau.
+
+Germain Patou demeurait dans une mansarde de la rue Serpente. Sa
+chambre avait un lit, une table, deux chaises, une bibliotheque et un
+fort beau squelette.
+
+Le bouquiniste emporta sa charge de livres et laissa les dix louis.
+
+Germain Patou s'assit et attendit, pensant:
+
+--Vais-je enfin savoir?...
+
+Au bout de dix minutes environ, un pas lourd sonna sur les marches de
+l'escalier tortueux qui montait a la mansarde.
+
+Germain devint pale et mit le main sur son coeur qui battait.
+
+--Est-ce elle?... murmura-t-il.
+
+Ainsi parlent les jeunes fous dans l'attente inquiete d'un rendez-vous
+d'amour.
+
+Germain Patou, esprit chercheur, nature apre a la besogne, n'avait
+jamais donne de rendez-vous d'amour.
+
+On frappa a la porte; Germain ouvrit aussitot; la figure ignoble et
+futee d'Ezechiel parut sur le seuil.
+
+Il etait charge d'un pesant fardeau; un sac qui semblait plein de
+paille, mais qui, certainement, a cause du poids, devait contenir
+autre chose.
+
+--J'ai en assez de peine, monsieur Patou, dit Ezechiel. J'ai risque ma
+place a la prefecture, et vous savez que c'est fini de rire, la-bas,
+au quai de Bethune... Vous donnerez trois cents francs.
+
+--Je n'ai que dix louis, repliqua Germain. C'est a prendre ou a
+laisser.
+
+Les paroles etaient fermes, mais la voix tremblait.
+
+Germain ajouta, en montrant l'armoire vide ou se rangeaient naguere
+ses livres:
+
+--J'ai tout vendu pour me procurer ces dix louis.
+
+Le regard d'Ezechiel fit le tour de la chambre.
+
+--J'aurais pu avoir autant la-bas, grommela-t-il; peut-etre davantage.
+Ceux qui font la poule au cafe de la Concorde, place Saint-Michel,
+voulaient voir comment elle est faite en dedans... et ils m'auraient
+paye gros pour lui bruler le coeur.
+
+--Si tu ne la vends pas ici, repondit l'etudiant en medecine, tu ne
+la vendras nulle part. Je vais descendre avec toi, et te forcera la
+deposer a la Morgue.
+
+Ezechiel jeta son fardeau sur le lit, qui craqua.
+
+Il recut les dix pieces d'or et s'en alla de mauvaise humeur.
+
+Quand il fut parti, Germain ferma sa porte a double tour.
+
+Le sang lui vint aux joues et ses yeux brillerent etrangement. Il
+alluma le second flambeau qui etait sur sa cheminee, puis, ayant place
+des bougies dans les goulots de deux bouteilles vides, il les alluma
+aussi.
+
+Jamais la chambrette n'avait ete si brillamment eclairee.
+
+Germain prit dans sa trousse un large scapel, bien affile, et fendit
+le sac dans toute sa longueur. Cela fait, il ecarta, de ses deux mains
+qui fremissaient, la toile, puis la paille.
+
+Il decouvrit ainsi la pale et merveilleuse beaute d'une jeune femme
+decedee, qui etait la comtesse Marcian Gregoryi.
+
+
+
+
+XXVII
+
+ADDHEMA
+
+
+C'etait, nous venons de le dire, une beaute merveilleuse, et je ne
+sais comment exprimer cela: les debris de paille qui souillaient sa
+chevelure en desordre lui seyaient comme une parure, ses vetements
+affaisses dessinaient mieux l'adorable perfection de ses formes.
+
+Elle etait pale, mais son visage et son sein n'avaient point cette
+lividite qui denote l'absence de la vie. La blessure qui l'avait tuee
+formait un trou rond a la tempe, et s'entourait d'un petit cercle
+bleuatre a peine visible.
+
+Un regard semblait glisser entre ses paupieres demi closes.
+
+Germain se mit a la contempler. Sa physionomie, marquee au sceau de
+l'intelligence la plus vive, disait sa pensee comme une parole.
+
+Et sa pensee, ou plutot l'impression qu'il subissait, etait si
+complexe et si subtile, que lui-meme peut-etre n'aurait pas su
+l'exprimer.
+
+Du moins ne se l'avouait-il point a lui-meme.
+
+Il y avait un grand trouble en lui...
+
+Le plus grand trouble, le premier peut-etre qu'il eut eprouve en sa
+vie, mises a part les emotions de la science.
+
+Son pouls battait la fievre, et il s'etonnait de l'oppression qui
+pesait sur sa poitrine.
+
+Au bout de quelques minutes, et sans savoir ce qu'il faisait, il
+enleva brin a brin la paille accrochee aux cheveux ou prise dans les
+plis des vetements. Il fut longtemps a faire cette toilette.
+
+Quand il eut acheve, il poussa un grand soupir.
+
+--Il n'y a pas au monde de femme si belle! murmura-t-il.
+
+A l'aide du propre mouchoir de la comtesse, une fine batiste dont la
+broderie sortait a demi de la poche de sa robe, il essuya son front
+amoureusement.
+
+Ce premier contact lui procura une sensation si violente, qu'il eut
+peur de se trouver mal.
+
+Elle etait froide,--elle etait morte,--et cependant tout le corps du
+jeune homme vibra sous cet attouchement.
+
+Malgre lui, il porta le mouchoir a ses levres.
+
+Un doux parfum s'en exhalait avec une mysterieuse ivresse.
+
+Le mouchoir se deplia et montra un ecusson brode autour duquel courait
+une devise, et Germain lut, en points clairs sur le fond mat: _In vita
+mors, in morte vita_.
+
+Le mouchoir s'echappa de ses doigts.
+
+Il approcha un siege, car ses jambes defaillaient sous son corps.
+
+Il s'assit.
+
+Le vent de mars soufflait de dehors et pleurait dans les vitres de la
+croisee.
+
+D'en bas montait la musique vive et criarde d'une guinguette voisine
+ou des etudiants dansaient.
+
+Germain resta un instant faible et cherchant sa pensee qui le fuyait.
+
+Sa pensee etait la science. Il avait sacrifie ses livres, ses chers
+livres, pour chercher jusqu'au fond d'un etrange secret: tous ses
+livres, jusqu'a l'_Organon_ de Samuel Hahnemann, dont la lecture avait
+ete pour lui une seconde naissance.
+
+Il croyait fermement que sa pensee etait la science, et il repetait
+comme on murmure malgre soi-meme un entete refrain:
+
+--Vais-je savoir?... vais-je enfin savoir?...
+
+Il rouvrit sa trousse avec un grand soupir et y choisit le plus affile
+de ses scalpels.
+
+Le contact de l'acier lui donna un frisson.
+
+--La vie dans la mort, dit-il, la mort dans la vie! Y a-t-il la une
+erreur decrepite ou une progidieuse realite? Le mystere est la, sous
+cette soie, derriere ce sein adorable, dans ce coeur qui ne bat
+plus et pourtant conserve une vitalite terrible et latente. Je puis
+trancher la vie, ouvrir le sein, questionner le coeur...
+
+Et c'etait la, songez-y, pour lui chose toute simple, occupation
+quotidienne. L'anatomie n'avait deja plus pour lui de secrets.
+
+Pourquoi la sueur froide baignait-elle ainsi ses tempes?
+
+Sans y penser, il etancha son front mouille avec la meme batiste qui
+venait d'essuyer le beau visage de la morte.
+
+On dit qu'un roi de France devint fou d'amour en respirant ainsi les
+subtils parfums d'un voile qui gardait les emanations du corps divin
+de Diane de Poitiers.
+
+Germain ferma ses yeux eblouis.
+
+Mais c'etait un enfant resolu. Il eut honte et serra convulsivement le
+manche de son scalpel.
+
+--Je veux! fit-il. Je veux savoir!
+
+Il trancha la soie de la robe d'un geste brusque, il trancha la
+chemise et mit a nu l'exquise perfection du sein.
+
+Il se leva, oscillant comme un homme ivre, afin de porter le premier
+coup.
+
+Mais cette carnation devoilee etait si energiquement vivante, que le
+scalpel sauta hors de ses doigts.
+
+Il etreignait sa tete a deux mains, epouvante de son propre
+transport...
+
+--Est-ce que je l'aime? pensa-t-il tout haut.
+
+Une voix qui ne sortait point des levres immobiles de la morte, une
+voix faible qui semblait lointaine, mais distincte, repondit:
+
+--Tu m'aimes!
+
+Un flux glace courut par les veines de l'etudiant.
+
+Il se crut fou.
+
+--Qui a parle? demanda-t-il.
+
+La voix, plus lointaine et moins nette, repondit:
+
+--C'est moi, Addhema...
+
+Le vent de mars secoua les chassis de la croisee, et d'en bas la
+guinguette envoya de stridents eclats de rire.
+
+Germain, eveille par ces bruits exterieurs, fit sur lui-meme un
+violent effort, et appliqua le creux de sa main droite sur le sein, a
+la place ou le coeur aurait du battre.
+
+C'etait froid; cela ne battait plus.
+
+Germain ne sentit rien, sinon les pulsations de ses propres arteres
+qui se precipitaient avec extravagance.
+
+Il ne sentit rien, car le verbe sentir exprime un fait net et
+positif,--mais il eprouva quelque chose d'extraordinaire et de
+puissant qu'il compara lui-meme a une profonde magnetisation.
+
+Tout son etre chancela en lui, comme si la separation allait se faire
+entre l'ame et le corps. Pour la premiere fois depuis qu'il vivait,
+pour la derniere fois peut-etre jusqu'a l'heure de son deces, il eut
+conscience des deux principes composant sa propre entite.
+
+Il reconnut, par une perception passagere, mais robuste, la matiere
+ici, la l'esprit.
+
+Ce fut un dechirement plein de douleur, en quelque sorte voluptueux.
+
+Cela ne dura qu'un instant: le temps que met une lampe a jeter ce
+grand eclat qui precede sa fin.
+
+Puis, tout devint vague. Il chercha son ame comme tout a l'heure il
+cherchait sa pensee.
+
+Il voulut retirer sa main, il ne put; les muscles de son bras etaient
+de pierre.
+
+Ce coeur ne battait pas, cette chair etait inerte et froide, mais un
+sourd fluide s'en epandait a flot.
+
+Germain reconnut qu'il allait s'endormir tout debout qu'il etait et
+tomber en catalepsie.
+
+Il essaya de resister; un ecrasement irresistible et ironique refoula
+son effort.
+
+Ses yeux voyaient deja autrement cette blanche statue si splendidement
+belle. Elle semblait pour lui se detacher du lit et nager dans
+l'espace.
+
+La lumiere qui glissait entre les cils fermes devenait plus brillante,
+s'allongeait et remontait vers lui comme un regard.
+
+Et la voix,--la voix qui avait dit: "Tu m'aimes," arrivant de partout
+a la fois et l'enveloppant comme une atmosphere parlante, murmurait en
+lui et au dehors de lui des mots qu'il fut longtemps a comprendre.
+
+Cette voix disait:
+
+--Tue-moi, tue-moi, je t'en supplie, au nom du Pere, du Fils et du
+Saint-Esprit! Ma souffrance la plus terrible est de vivre dans cette
+mort et de mourir dans cette vie... Tue-moi!
+
+Ces paroles etranges semblaient aller et venir en raillant.
+
+Du dehors on n'entendait plus rien, ni la plainte du vent, ni la
+gaiete de la taverne.
+
+Tout ce qui etait dans la chambre se prit a remuer, comme si c'eut ete
+la cabine d'un navire tourmente par la lame.
+
+La morte seule restait immobile, dans la serenite de son supreme
+sommeil, suspendue par un pouvoir occulte au-dessus du lit, qui ne la
+supportait plus.
+
+Elle montait ainsi lentement, soulevee dans le vide.
+
+Germain devinait que sa bouche allait bientot venir au niveau de ses
+levres.
+
+Et la voix disait, toujours plus lointaine:
+
+--Pour me tuer, il faut me bruler le coeur, je suis la vampire dont la
+mort est une vie, la vie une mort. Tue-moi! Mon supplice est de vivre,
+mon salut serait de mourir. Tue-moi, tue-moi!
+
+Ces mots riaient amerement autour des oreilles de l'etudiant.
+
+Et la blanche statue montait.
+
+Quand le visage de la morte fut tout pres du sien, a lui, Germain, il
+vit une goutte de sang vermeil et liquide qui sortait de la blessure.
+
+Et une haleine ardente le brula.
+
+Et sa levre fut touchee par cette bouche qui lui sembla de feu.
+
+Il recut un choc dont aucun mot ne peut rendre l'etourdissante
+violence. Ce fut sa derniere sensation. Il entrevit, beant, le gouffre
+sans fond qu'on nomme l'eternite. Il y tomba... Le lendemain matin, au
+grand jour, il s'eveilla, couche en travers sur son lit et le visage
+contre les couvertures.
+
+Le corps de la comtesse Marcian Gregoryi avait disparu.
+
+Le pensee voulut naitre en lui qu'il avait ete le jouet d'un reve
+affreux.
+
+Mais il tenait encore a la main son scalpel; le sac de grosse toile
+etait la aussi, la paille aussi, le mouchoir de fine batiste ou les
+points clairs dessinaient la devise latine,--et sur le drap, juste a
+l'endroit ou naguere se collaient ses levres, il y avait une tache
+ronde et rouge, qui etait la goutte de sang...
+
+Ils racontent la-bas, en moissonnant leurs larges champs de mais, de
+Semlin jusqu'a Temesvar et jusqu'a Szegedin, ils racontent la grande
+orgie nocturne des ruines de Bangkeli.
+
+Notre histoire a eu deja son denoument reel. Ceci est peut-etre le
+denoument fantasque de notre histoire.
+
+Bangkeli etait un chateau chretien, flanque de huit tours turques, qui
+regardaient la Save du haut d'une montagne nue. C'etait vaste comme
+une ville. Les ruines l'attestent.
+
+Il y avait des siecles que l'eau du ciel inondait les salles
+magnifiques a travers les toits desempares, lorsqu'eut lieu l'orgie
+des vampires.
+
+Lila avait menti en disant a Rene de Kervoz que le dernier comte
+etait un general de l'armee du prince Charles, lors des guerres de
+Bonaparte.
+
+Le dernier comte fut un voyvode celebre et puissant, au temps de
+Mathias Corvinus, le fils epique de Jean Hunyade.
+
+Il fut tue par sa femme Addhema, qui le trahissait pour le revolte
+Szandor.
+
+Et pendant de longues annees, Szandor et Addhema, maitres de l'immense
+domaine, effrayerent le pays du bruit de leurs crimes.
+
+Tous deux etaient vampires.
+
+Dans les ages suivants, leurs tombes, d'ou sortait le malheur, furent
+l'epouvante et le deuil de la contree.
+
+A eux deux, a eux seuls, ils sont toute la legende des bords de la
+Save.
+
+Une nuit, on ne dit pas quand au juste, mais ce fut vers le
+commencement de ce siecle, les bateliers serbes avaient vu le soleil
+plus rouge se mirer dans les carreaux brises des corps de logis drapes
+de lierre. Vous eussiez dit un incendie.
+
+Le soleil disparut, cependant, derriere les plaines sans fin qui
+vont vers le golfe Adriatique, et les vitres de l'antique forteresse
+resterent rouges.
+
+Plus rouges. Il y avait un grand feu a l'interieur.
+
+Les bateliers du la Save se signerent, disant:
+
+--Le comte Szandor va vendre une nuit d'amour a sa femme Addhema.
+
+Et ils peserent sur leurs avirons pour descendre vitement vers
+Belgrade.
+
+Au prix d'un tresor, nul n'aurait voulu approcher de la forteresse
+maudite.
+
+Qui donc raconta ce qui s'y passa cette nuit? qui le premier? On ne
+sait, mais cela se raconte.
+
+Ainsi sont faites toujours les traditions populaires.
+
+Et peut-etre trouveriez-vous la l'origine de la foi qu'elles
+inspirent. On y croit parce que personne ne peut dire le nom du
+menteur qui les imagina.
+
+La grande salle du chateau de Bangkeli etait pompeusement illuminee.
+Les peintures murales, deteintes et souillees, semblaient revivre aux
+feux des lustres. Les vieilles armures des chevaliers renvoyaient en
+faisceaux les sourdes etincelles, et les galeries sarrasines, ajoutees
+a l'antique construction romane, etalaient coquettement la legerete de
+leurs dentelles polychromes.
+
+Sur une table dressee et couverte des mets les plus exquis, les vins
+de Hongrie, de Grece et de France melaient leurs flacons. C'est,
+la-bas, le climat de l'Italie, plus beau peut-etre et plus genereux.
+Les alberges dorees montaient en pyramides parmi des collines de
+cedrats, d'oranges et de raisin, tandis que les pasteques, a la verte
+enveloppe, saignaient sous le couteau.
+
+On ne saurait dire d'ou etaient venus les coussins soyeux et les
+tapis magnifiques qui ornaient, cette nuit, la seigneuriale demeure,
+abandonnee et deserte depuis des siecles.
+
+Sur les coussins, aupres de la table, ou les plats en desordre et les
+flacons decoiffes annoncaient la fin du festin, un jeune homme et une
+jeune femme, beaux tous les deux jusqu'a eblouir le regard, etaient
+demi-couches.
+
+Non loin d'eux il y avait un monceau de pieces d'or, a cote d'un
+coffre vite.
+
+--Monseigneur, dit la jeune femme en livrant son doux front, couronne
+de boucles blondes, aux baisers de son compagnon, cet or a coute bien
+du sang.
+
+Le jeune homme repondit:
+
+--Il faut du sang pour amasser l'or, et l'or qu'on prodigue fait
+couler le sang. Il y a un lien mystique entre le sang et l'or. Ce
+troupeau stupide qui peuple le monde, les hommes, nous appelle des
+vampires. Ils ont horreur de nous et tendent sans defiance, leurs
+veines a ces autres vampires qu'on nomme les habiles, les heureux,
+les forts, sans songer que l'opulence d'un seul, ou la puissance d'un
+seul, ou sa gloire ne peut jamais etre faite qu'avec le sang de tous:
+sang, sueur moelle, pensee, vaillance. Des milliers travaillent, un
+seul profite...
+
+--Monseigneur, murmura la jeune femme, vous etes eloquent;
+monseigneur, vous etes beau; monseigneur, vous ressemblez a un dieu,
+mais daignez abaisser un regard vers votre petite servante Addhema,
+qui languit d'amour pour vous.
+
+Le superbe Szandor la regarda en effet.
+
+--Tu as droit a une nuit de plaisir, repliqua-t-il; tu l'as achetee.
+Je suis ici pour gagner ce monceau d'or... Mais quand tu vas etre
+morte, Addhema, avec cet or j'acheterai un serail de princesses;
+j'eblouirai Paris, d'ou tu viens, Londres, Vienne ou Naples la divine;
+je disputerai Rome aux cardinaux, Stamboul au padischah, Mysore aux
+proconsuls malades de la conquete anglaise. Partout ou je suis les
+autres vampires palissent et s'eclipsent...
+
+Il y avait une lueur etrange dans les beaux yeux d'Addhema.
+
+--Un baiser! Szandor, mon amant! Un baiser! Szandor, mon seigneur!
+
+Le superbe Szandor conceda: il fallait bien que le marche fut
+accompli.
+
+Les conteurs riverains de la Save disent que ce baiser, dont le prix
+etait de plusieurs millions, fut entendu le long du fleuve, dans la
+plaine et au fond des forets. L'amour des tigres fait grand bruit:
+c'est une bataille. Il y eut des hurlements et des grincements de
+dents; les lueurs rouges s'agiterent? l'antique forteresse trembla sur
+ses fondements dix fois seculaires.
+
+Puis, les deux monstres a visage d'anges resterent immobiles, vaincus
+par la fatigue voluptueuse.
+
+Le vin coula, mettant ses rubis sur leurs levres palies.
+
+Le regard d'Addhema brulait sourdement.
+
+--Conte-moi l'histoire de ces boucles d'or qui couronnent ton front,
+ma fiancee, dit Szandor reconcilie; cette nuit, je te trouve belle.
+
+--Toujours je te trouve beau, repliqua la vampire.
+
+Elle appuya sa tete charmante sur le sein de son amant et poursuivit:
+
+--Il y avait sur la route une belle petite fille qui demandait son
+pain. Je l'ai rencontree entre Vienne et Presbourg. Elle souriait si
+doucement que je l'ai prise arec moi dans ma voiture. Pendant deux
+jours elle a ete bien heureuse, et je l'entendais qui remerciait Dieu
+d'avoir trouve une maitresse si genereuse et si bonne. Ce soir, avant
+de venir, j'ai senti que mon sang refroidissait dans mes veines. Il me
+fallait etre jeune et belle. J'ai pris l'enfant sur mes genoux, elle
+s'est endormie, je l'ai tuee...
+
+Tandis qu'elle parlait ainsi, sa voix etait suave comme un chant.
+
+Les mains de Szandor se baignaient dans ces cheveux soyeux et doux qui
+etaient le prix d'un meurtre. Le conte lui sembla piquant et reveilla
+son caprice endormi.
+
+La lutte d'amour recommenca, sauvage et semblable aux ebats des betes
+feroces qui effrayent la solitude des halliers.
+
+Puis ce fut le tour de l'orgie.
+
+Et encore et toujours!
+
+Les lueurs du matin eclairerent la supreme bataille, au milieu des
+flacons brises, de l'or eparpille, des tapis souilles de vin et de
+fange.
+
+Dans le foyer un brasier brulait; au-dessus du brasier, un bassin de
+fer contenait du metal en fusion.
+
+Parmi les charbons ardents une barre de fer rougissait.
+
+Addhema dit:
+
+--Je ne veux pas voir le soleil se lever. O toi que j'ai aime, vivante
+et morte, Szandor, mon roi, mon dieu! tu m'as promis que je mourrais
+de ta main, apres cette nuit de delices. Tu sais comment mettre un
+terme a mes souffrances, car mon supplice est de vivre, et j'aspire au
+bienheureux sommeil de la mort.
+
+--J'ai promis, je tiendrai, ma toute belle, repliqua Szandor sans trop
+d'emotion. Aussi bien, voici le jour et il faut que je me mette en
+route. Il y a de belles filles a Prague. Je veux etre a Prague avant
+la nuit... Es-tu prete, mon amour?
+
+--Je suis prete, repliqua Addhema.
+
+Szandor mouilla un mouchoir de soie pour entourer l'extremite du fer
+rougi.
+
+Addhema suivait tous ses mouvements d'un regard inquiet et sombre,
+guettant sur ses traits une trace d'emotion.
+
+Mais Szandor songeait aux belles jeunes filles de Prague et souriait
+en fredonnant une chanson a boire.
+
+L'oeil d'Addhema brula.
+
+Szandor retira du foyer la barre de fer qui rendit des etincelles.
+
+--Elle est a point! dit-il avec une gaiete sinistre.
+
+--Elle est a point! repeta Addhema. Szandor, mon bien-aime, adieu.
+
+--Adieu, ma charmante...
+
+Szandor leva le bras.
+
+Mais Addhema lui dit:
+
+--Je ne veux pas te voir me frapper, ange de ma vie. Donne, je me
+percerai le sein moi-meme; tu verseras seulement le plomb fondu.
+
+--A ton aise, repliqua Szandor. Les femmes ont des caprices.
+
+Et il lui passa le fer rouge.
+
+Addhema le prit et le lui plongea dans le coeur si violemment que la
+tige brulante traversa sa poitrine de part en part.
+
+Le monstre tomba, balbutiant un blaspheme inacheve.
+
+--Les jeunes filles de Prague peuvent t'attendre! murmura la vampire,
+redressant sa taille magnifique et souriant avec triomphe.
+
+Elle retira le fer de la plaie. Il resta un trou enorme, dans lequel
+elle versa le metal en fusion que le bassin contenait.
+
+Puis elle baisa le front livide de son monstrueux amant et se mit dans
+le coeur le fer qui etait rouge encore.
+
+Ce matin-la il y eut un orage comme jamais la terre de Hongrie n'en
+avait vu. Le chateau de Bangkeli, vingt fois foudroye, ne garda pas
+pierre sur pierre.
+
+Dans les hautes herbes qui croissent parmi les decombres, on montre
+deux squelettes dont les ossements entrelaces s'unissent en un baiser
+funebre.
+
+
+FIN DE LA VAMPIRE
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La vampire, by Paul H.C. Feval
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VAMPIRE ***
+
+***** This file should be named 10053-8.txt or 10053-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/0/0/5/10053/
+
+Produced by Carlo Traverso, Anne Dreze and the PG Online Distributed
+Proofreaders.
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
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+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
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+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
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+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
+
+Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
+VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
+new filenames and etext numbers.
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+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
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+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
+are filed in directories based on their release date. If you want to
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+search system you may utilize the following addresses and just
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+ (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99,
+ 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)
+
+EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
+example an eBook of filename 10234 would be found at:
+
+ https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234
+
+or filename 24689 would be found at:
+ https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689
+
+An alternative method of locating eBooks:
+ https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL
+
+