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Feval + +Release Date: November 11, 2003 [EBook #10053] + +Language: French + +Character set encoding: ASCII + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VAMPIRE *** + + + +This file was produced from images generously made available by the +Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr. + + +Produced by Carlo Traverso, Anne Dreze and the PG Online Distributed +Proofreaders. + + + + + +LA VAMPIRE + +par + +PAUL FEVAL + + + + +AVANT-PROPOS + + +Ceci est une etrange histoire dont le fond, rigoureusement +authentique, nous a ete fourni comme les neuf dixiemes des materiaux +qui composent ce livre, par le manuscrit du "papa Severin". + +Mais le hasard, ici, est venu ajouter, aux renseignements exacts +donnes par l'excellent homme, d'autres renseignements qui nous ont +permis d'expliquer certains faits que notre heroique bonne d'enfants +des Tuileries regardait comme franchement surnaturels. + +Ces eclaircissements, grace auxquels ce drame fantastique va passer +sous les yeux du lecteur dans sa bizarre et sombre realite, sont +puises a deux sources: une page inedite de la correspondance du duc de +Rovigo, qui eut, comme on sait, la confiance intime de l'empereur +et qui fut charge, pendant la retraite de Fouche (1802-1804), de +controler militairement la police generale, dont les bureaux etaient +administrativement reunis au departement de la justice, dirige par le +grand-juge Regnier, duc de Massa. + +Ceci est la premiere source. La seconde, tout orale, consiste en +de nombreuses conversations avec le respectable M.G----, ancien +secretaire particulier du comte Dubois, prefet de police a la meme +epoque. + +Nous nous occuperons peu des evenements politiques, interieurs, qui +tourmenterent cette periode, precedant immediatement le couronnement +de Napoleon. Saint-Rejant, Pichegru, Moreau, la machine infernale +n'entrent point dans notre sujet et c'est a peine si nous verrons +passer ce gros homme, Bru, tus de la royaute, audacieux et solide +comme un conjure antique: Georges Cadoudal. + +Les guerres etrangeres nous prendront encore moins de place. On +n'entendait en 1804 que le lointain canon de l'Angleterre. + +Nous avons a raconter un episode, historique il est vrai, mais +bourgeois, et qui n'a aucun trait ni a l'intrigue du cabinet ni aux +victoires et conquetes. + +C'est tout bonnement une page de la biographie secrete de ce geant +qu'on nomme Paris et qui, en sa vie, eut tant d'aventures! + +Laissons donc de cote les cinq cents volumes de memoires diffus qui +disent le blanc et le noir sur cette grande crise de notre Revolution, +et tournant le dos au chateau ou la main crochue de ce bon M. +Bourrienne griffonne quelques verites parmi des monceaux de mensonges +bien payes, plongeons-nous de parti pris dans le fourre le plus +profond de la foret parisienne. + +Nous avons l'espoir que le lecteur n'aura pas oublie cette touchante +et sereine figure qui traverse les pages de notre introduction. Il n'y +a que des recits dans ce livre: notre preface elle-meme etait encore +un recit, dont le heros se nommait le "papa Severin". + +Nous avons la certitude que le lecteur se souvient d'une autre +physionomie, tendre et bonne aussi, mais d'une autre maniere, moins +austere et plus male, plus tourmentee, moins pacifique surtout: le +chantre de Saint-Sulpice, le prevot d'armes qui, dans la _Chambre des +Amours_, enseigna si rudement ce beau coup droit, degage main sur +main, a M. le baron de Guitry, gentilhomme de la chambre du roi +Louis XVI. + +Un Severin aussi: Severin, dit Gateloup. + +Ce Gateloup, presque vieillard, et papa Severin presque enfant, vont +avoir des roles dans cette histoire. + +L'un etait le pere de l'autre. + +Et s'il m'etait permis de descendre encore plus avant dans nos communs +souvenirs, je vous rappellerais cette chere petite famille, composee +de cinq enfants qui ne se ressemblaient point, et dont papa Severin +etait la bonne aux Tuileries: Eugenie, Angele et Jean qui avaient le +meme age, Louis et Julien, des bambins. + +Ces cinq etres, abandonnes, orphelins, mais a qui Dieu clement avait +rendu le meilleur des peres, reviendront tous et chacun sous notre +plume. Ils forment a eux cinq, dans la personne de leurs parents, la +legende lamentable du suicide. + +Papa Severin avait dit en montrant Angele, la plus jolie de ces +petites filles, et celle dont la precoce paleur nous frappa comme un +signe de fatalite: + +--Celle-ci tient a ma famille par trois liens. + +Il avait ajoute ce jour ou la fillette jetait ses regards avides a +travers les glaces de la Morgue: + +--Elle a deja l'idee... + +Car papa Severin croyait a la transmission d'un heritage fatal. + +Notre histoire va montrer la premiere des trois Angele. + +Notre histoire va montrer aussi les tables de marbre toutes neuves +et vierges encore de tout contact mortel. Nous y verrons quelle fut +l'etrenne de la Morgue du Marche-Neuf. + +Tout cela a propos d'un adorable et impur demon qui ressuscita un +instant, au beau milieu de Paris et pres du berceau de notre "siecle +des lumieres", les plus noires superstitions du moyen age. + + + + +LA VAMPIRE + + + + +I + +LA PECHE MIRACULEUSE + + +Le commencement du siecle ou nous sommes fut beaucoup plus legendaire +qu'on ne le croit generalement. Et je ne parle pas ici de cette +immense legende de nos gloires militaires, dont le sang republicain +ecrivit les premieres pages au bruit triomphant de la fanfare +marseillaise, qui deroula ses chants a travers l'eblouissement de +l'empire et noya sa derniere strophe--un cri splendide--dans le grand +deuil de Waterloo. + +Je parle de la legende des conteurs, des recits qui endorment ou +passionnent la veillee, des choses poetiques, bizarres, surnaturelles, +dont le scepticisme du dix-huitieme siecle avait essaye de faire table +nette. + +Souvenons-nous que l'empereur Napoleon Ier aimait a la folie les +brouillards reveurs d'Ossian, passes par M. Baour au tamis academique. +C'est la legende guindee, roidie par l'empois; mais c'est toujours la +legende. + +Et souvenons-nous aussi que le roi legitime des pays legendaires, +Walter Scott, avait trente ans quand le siecle naquit. + +Anne Radcliffe, la sombre mere de tant de mysteres et de tant de +terreurs, etait alors dans tout l'eclat de cette vogue qui donna +le frisson a l'Europe. On courait apres la peur, on recherchait le +tenebreux. Tel livre sans queue ni tete obtenait un frenetique succes +rien que par la description d'une oubliette a ressort, d'un cimetiere +peuple de fantomes a l'heure "ou l'airain sonne douze fois" ou d'un +confessionnal a double fond bourre d'impossibilites horribles et +lubriques. + +C'etait la mode; on faisait a ces fadaises une toilette de grands +mots, appartenant specialement a cette epoque solennelle; on mettait +le tout comme une puree sous le heros, cuit a point, qui etait un +"coeur vertueux", une "ame sensible", daignant croire au "souverain +maitre de l'univers" et aimant a voir lever l'aurore. + +Le contraste de ces confitures philosophiques et de ces sepulcrales +abominations formait un plat hybride, peu comestible, mais d'un gout +etrange qui plaisait a ces jolies dames, vetues si drolement, avec des +bagues aux orteils, la ceinture au-dessus du sein, la hanche dans +un fourreau de parapluie et la tete sous une gigantesque feuille de +chicoree. + +Paris a toujours adore d'ailleurs les contes a dormir debout, qui lui +procurent la delicieuse sensation de la chair de poule. Quand Paris +etait encore tout petit, il avait deja nombre d'histoires a faire +fremir, depuis la coupable association formee entre le barbier et le +patissier de la rue des Marmousets, pour le debit des vol-au-vent de +gentilshommes, jusqu'a la boucherie galante de la maison du cul-de-sac +Saint-Benoit, dont les murs demolis avaient plus d'ossements humains +que de pierres. + +Et depuis si longtemps, a cet egard, Paris a peu change. Aux premiers +mois de l'annee 1804, il y avait dans Paris une vague et lugubre +rumeur, nee de ce fait que des peches miraculeuses avaient lieu depuis +quelque temps a la pointe orientale de l'Ile Saint-Louis, en tournant +un peu vers le sud-est, non loin de l'endroit ou les bains Petit +reunissent aujourd'hui, dans les mois d'ete, l'elite des tritons +parisiens. + +C'est chose rare qu'un banc de poisson dans Paris. Tant d'hamecons, +tant de nasses, tant d'engins divers sont caches sous l'eau entre +Bercy et Grenelle, que les goujons seuls, d'ordinaire, et les +imprudents barbillons se hasardent dans ce parcours seme de perils. +Vous n'y trouveriez ni une carpe, ni une tanche, ni une perche, et si +parfois un brochet s'y engage, c'est que ce requin d'eau douce a le +caractere tout particulierement aventureux. + +Aussi la gent pecheuse faisait-elle grand bruit de l'aubaine envoyee +par la Providence aux citoyens amateurs de la ligne, de l'epervier et +du carrelet. Sur un parcours d'une centaine de pas depuis l'egout de +Bretonvilliers jusqu'au quai de la Tournelle, tout le long du quai de +Bethune, vous auriez vu, tant que le jour durant, une file de vrais +croyants, immobiles et silencieux, tenant la ligne et suivant d'un +oeil inquiet le bouchon flottant au fil de l'eau. + +Dire que tout le monde emplissait son panier serait une imposture. Les +bancs de poisson, a Paris, ne ressemblent a ceux de nos cotes; mais il +est certain que ca et la un heureux gaillard piquait un gros brochet +ou un barbillon de taille inusitee. Les goujons abondaient, les +chevaignes tournoyaient a fleur d'eau, et l'on voyait glisser dans +l'onde trouble ces reflets pourpres qui annoncent la presence du +gardon. + +Ceci, en plein hiver et alors que d'habitude les poissons parisiens, +frileux comme des marmottes, semblent deserter la Seine pour aller se +chauffer on ne sait ou. + +En apparence, il y a loin de cette joie des pecheurs et de cette folie +du poisson a la rumeur lugubre dont nous avons annonce la naissance. +Mais Paris est un raisonneur de premiere force; il remonte volontiers +de l'effet a la cause, et Dieu sait qu'il invente parfois de bien +droles de causes pour les plus vulgaires effets. + +D'ailleurs, nous n'avons pas tout dit. Ce n'etait pas exclusivement +pour pecher du poisson que tant de lignes suspendaient l'amorce +le long du quai de Bethune. Parmi les pecheurs de profession ou +d'habitude qui venaient la chaque jour, il y avait nombre de profanes, +gens d'aventures et d'imagination, qui visaient a une tout autre +proie. + +Le Perou etait passe de mode et l'on n'avait pas encore invente la +Californie. Les pauvres diables qui courent apres la fortune ne +savaient trop ou donner de la tete et cherchaient leur vie au hasard. + +L'Europe ingrate ne sait pas le service que lui rendent ces feeriques +vesicatoires qui se nomment sur la carte du monde San-Francisco, +Monterey, Sydney ou Melbourne. + +Il y avait bien la guerre, en ce temps-la, mais a la guerre on gagne +plus de horions que d'ecus, et les aventuriers modeles, les "vrais +chercheurs d'or" font rarement les bons soldats de la bataille rangee. + +Il y avait la, sous le quai de Bethune, des poetes declasses, des +inventeurs vaincus, d'anciens don Juan, banqueroutiers de l'industrie +d'amour qui s'etaient casse bras et jambes en voulant grimper a +l'echelle des femme, des hommes politiques dont l'ambition avait +pris racine dans le ruisseau, des artistes souffletes par la +renommee,--cette cruelle!--des comediens honnis, des philanthropes +maladroits, des genies persecutes, et ce notaire qui est partout, meme +au bagne, pour avoir accompli son sacerdoce avec trop de ferveur. + +Nous le repetons, de nos jours, tous ces braves eussent ete dans la +Sonore ou en Australie, qui sont de bien utiles pays. En l'annee 1804, +s'ils grelottaient les pieds dans l'eau, sondant avec melancolie le +cours trouble de la Seine, c'est que la legende placait au fond de la +Seine un fantastique Eldorado. + +Au coin de la rue de Bretonvilliers et du quai, il y avait un petit +cabaret de fondation nouvelle qui portait pour enseigne un tableau, +brosse naivement par un peintre etranger a l'Academie des beaux-arts. + +Ce tableau representait deux sujets fraternellement juxtaposes dans le +meme cadre. + +Premier sujet: Ezechiel en costume de ravageur, faisant tourner d'une +main sa sebile, au fond de laquelle on voyait briller des pieces +d'or, et relevant de l'autre une ligne, dont la gaule, pliee en +deux, supportait un monstre marin copie sur nature dans le recit de +Theramene. + +Ezechiel etait le nom du maitre du cabaret. + +Second sujet: Ezechiel en costume de maison, eventrant, dans le +silence du cabinet, le monstre dont il est question ci-dessus et +retirant de son ventre une bague chevaliere ornee d'un brillant qui +reluisait comme le soleil. + +Il est juste d'ajouter que la bague etait passee a un doigt et que le +doigt appartenait a une main. Le tout avait ete avale par le monstre +du recit de Theramene, sans mastication prealable et avec une evidente +volupte dont temoignait encore: + + Sa croupe recourbee en replis tortueux. + +Les deux sujets jumeaux n'avaient qu'une seule legende qui disait en +lettre mal formees: + + _A la peche miraculeuse_. + +Le lecteur commence peut-etre a comprendre la connexite existant entre +le fameux banc de poisson de l'ile Saint-Louis et cette rumeur funebre +qui courait vaguement dans Paris. + +Nous ne lui marchanderons point, du reste, le chapitre des +explications. + +Mais, pour le moment, il nous faut dire que tout Paris connaissait +l'aventure d'Ezechiel representee par le tableau, aventure +authentique, acceptee, populaire, et dont personne ne se serait avise +de mettre en doute l'exactitude averee. + +En effet, avec le produit de la vente de ce bijou trouve dans +l'estomac du monstre, Ezechiel avait monte, au vu et au su de tout le +monde, son etablissement de cabaretier. + +Et comme il avait decouvert le premier ce Perou en miniature, ce +gisement de richesses subaquatiques, il etait permis a l'imagination +des badauds d'enfiler a son sujet tout un chapelet d'hypotheses +dorees. Son nom indiquait une origine israelite, et l'on sait la bonne +reputation accordee a l'ancien peuple de Dieu par la classe ouvriere. +On parlait deja d'un caveau ou Ezechiel amoncelait des tresors. + +Les autres etaient venus quand la veine aurifere etait deja ecremee; +les autres, pecheurs naifs ou pecheurs d'aventures: les poetes, les +inventeurs, les don Juan battus, les industriels tombes, les artistes +manques, les comediens fourbus, les philanthropes uses jusqu'a la +corde, les genies piques aux vers--et le notaire n'avaient eu pour +tout potage que les restes de cet heureux Ezechiel. + +Ils etaient la, non point pour le poisson qui foisonnait reellement +d'une facon extraordinaire, mais pour la bague chevaliere dont le +chaton en brillants reluisait comme le soleil. + +Ils eussent volontiers plonge tete premiere pour explorer le fond de +l'eau, si la Seine, jaune, haute, rapide et entrainant dans sa course +des tourbillons ecumeux, n'eut pas defendu les prouesses de ce genre. + +Ils apportaient des sebiles pour _ravager_ le bas de la berge des que +l'eau abaisserait son niveau. + +Ils attendaient, consultant l'etiage d'un oeil fievreux, et voyant au +fond de l'eau des amas de richesses. + +Ezechiel, assis a son comptoir, leur vendait de l'eau-de-vie et les +entretenait avec soin dans cette opinion qui achalandait son cabaret. +Il etait eloquent, cet Ezechiel, et racontait volontiers que la nuit, +au clair de la lune, il avait vu, de ses yeux, des poissons qui se +disputaient des lambeaux de chair humaine a la surface de l'eau. + +Bien plus, il ajoutait qu'ayant noye ses lignes de fond, amorcees de +fromage de Gruyere et de sang de boeuf, en aval de l'egout, il avait +pris une de ces anguilles courtes, repletes et marquees de taches de +feu qu'on rencontre en Loire entre Paimboeuf et Nantes, mais qui +sont rares en Seine, autant que le merle blanc dans nos vergers: +une lamproie, ce poisson cannibale, que les patriciens de Rome +nourrissaient avec de la chair d'esclave. + +D'ou venait l'abondante et mysterieuse pature qui attirait tant +d'hotes voraces precisement en ce lieu? + +Cette question etait posee mille fois tous les jours, les reponses ne +manquaient point. Il y en avait de toutes couleurs; seulement, aucune +n'etait vraisemblable ni bonne. + +Cependant, le cabaret de la _Peche miraculeuse_ et son maitre Ezechiel +prosperaient. L'enseigne faisait fortune comme presque toutes les +choses a double entente. Elle flattait a la fois, en effet, les +pecheurs serieux, les pecheurs de poissons, et cette autre categorie +plus nombreuse, les pecheurs de chimeres, poetes, peintres, comediens, +trouveurs, industriels, bourreaux de femmes en disponibilite et le +notaire. + +Chacun de ceux-la esperait a tout instant qu'un solitaire de mille +louis allait s'accrocher a son hamecon. + +Et vis-a-vis de la rangee des pecheurs, il y avait, de l'autre cote de +la riviere, une rangee de badauds qui regardaient de tous leurs yeux. +Les cancans allaient et venaient, les commentaires se croisaient: +on fabriquait la assez de bourdes pour desalterer tout Paris, +incessamment altere de choses vraies qui n'ont pas le sens commun. + +Je dis choses vraies, parce que, soyez bien persuades de cela, sous +toute rumeur populaire, si absurde qu'elle puisse paraitre, un fait +reel se cache toujours. + +L'opinion la plus accreditee, sinon la plus vraisemblable, se resumait +en un mot qui sollicitait energiquement les imaginations et valait +a lui seul deux ou trois des plus tenebreux livres de Mme Anne +Radcliffe. Ce mot etait plus sombre que le titre fameux _le +Confessionnal des penitents noirs_. Ce mot etait plus mysterieux que +les _Mysteres du chateau des Pyrenees_, que les _Mysteres d'Udolphe_ +et que les _Mysteres de la caverne des Apennins_; il sonnait le glas, +il flairait la tombe. + +Ce mot, sincerement appetissant pour les esprits inquiets, curieux, +avides, pour les femmes, pour les jeunes gens, pour tous les curieux +de terreur et d'horreur, c'etait la VAMPIRE. + +Notre education au sujet de ces funebres pages du merveilleux en deuil +a peu marche depuis lors. On a bien ecrit quelques-uns de ces livres +qui dissertent sans expliquer, qui compilent sans condenser et qui +relient en de gros volumes le pale ennui de leurs pages didactiques, +mais il semblerait que les savants eux-memes, ces braves de la +pensee, abordent avec un esprit trouble les redoutables questions +de demonologie. Parmi eux, les croyants ont un peu physionomie de +maniaques, et les incredules restent mouilles de cette sueur froide, +le doute, qui communique a coup sur l'ennui contagieux. + +Je cherche, et je ne trouve pas dans mes souvenirs d'enfant le titre +du prodigieux bouquin qui prononca pour la premiere fois a mes yeux +le mot _Vampire_. Ce n'etait pas un decourageant article de revue, +ce n'etait pas une tranche de ce pain banal qu'on emiette dans les +dictionnaires: c'etait un pauvre conte allemand, plein de seve et de +fougue sous sa toilette de naivete empesee. Il racontait bonnement, +presque timidement, des histoires si sauvages, que j'en ai encore le +coeur serre. + +Je me souviens qu'il etait en trois petits volumes, et qu'il y avait +une gravure en taille-douce a la tete de chaque tome. + +Elles ne valaient pas un prix fou, mais, Seigneur Dieu, comme elles +faisaient fremir! + +La premiere gravure en taille-douce, calme et paisible comme le +prologue de tout grand poeme, representait... j'allais dire Faust et +Marguerite a leur premiere rencontre. + +Il n'y avait rien la qu'un jeune homme regardant une jeune fille, et +cela vous mettait du froid dans les veines, tant Marguerite subissait +manifestement le magnetisme fatal qui jaillissait en gerbes invisibles +de la prunelle de Faust! + +Pourquoi ne garderions-nous pas ces noms: Faust et Marguerite? Qu'est +le chef d'oeuvre de Goethe, sinon la splendide mise en scene de +l'eternel fait de vampirisme qui, depuis le commencement du monde, a +desseche et vide le coeur de tant de familles? + +Donc Faust regardait Marguerite.--Et c'etait une noce, figurez-vous, +une noce de campagne ou Marguerite etait la Fiancee et Faust un invite +de hasard. On dansait sur l'herbe parmi des buissons de roses. + +Les parents imprudents et le marie aussi, car il avait le bouquet au +cote, le pauvre jeune rustre, contemplaient avec admiration Faust qui +faisait valser Marguerite. + +Faust souriait; la tete charmante de Marguerite allait se penchant sur +son epaule, vetue du dolman hongrois. + + +Et sur le buisson de roses qui fleurissait au premier plan, il y avait +un large filet dodecagone: une toile d'araignee, au centre de laquelle +l'insecte monstrueux qu'on appelle aussi la vampire sucait a loisir la +moelle d'une mouche prisonniere... + +C'etait tout pour la gravure en taille-douce. Au texte maintenant. + +La plume peint mieux que le crayon.--Ce sont des plaines immenses que +la vieille forteresse d'Ofen regarde par-dessus le Danube, qui la +separe de Pesth la moderne. + +De Pesth jusqu'aux forets Baconier, le long de la Theiss bourbeuse et +tumultueuse, c'est la plaine, toujours la plaine, sans limites comme +la mer. + +Le jour, le soleil sourit a cet ocean de verdure, et la brise heureuse +caresse en se jouant l'incommensurable champ de mais, qui est la +Hongrie du sud. + +La nuit, la lune glisse au-dessus de ces muettes solitudes. La-bas, +les villages ont soixante mille ames, mais il n'y a point de hameaux. +Le souvenir de la guerre avec le Turc agglomere encore les rustiques +habitations, abritees comme les troupeaux de moutons au bercail, +derriere la tour ventrue coiffee du dome oriental et armee de canons +hors d'usage. + +C'est la nuit. Les morts vont vite au pays magyare en Allemagne, mais +ils vont en chariot et non a cheval. + +C'est la nuit. La lune pend a la coupole d'azur, regardant passer les +nues qui galopent follement. + +L'horizon plat s'arrondit a perte de vue, montrant ca et la un arbre +isole ou la bascule d'un puits relevee comme une potence. + +Un char attele de quatre chevaux a tous crins passe rapide comme la +tempete: un char etrange, haut sur roues, moitie valaque, moitie +tartare, et dont l'essieu jette des cris eclatants. + +Avez-vous reconnu ce hussard dont le dolman flotte a la brise?--Et +cette enfant, cette douce et blonde fille? Les morts vont vite: les +clochers de Czegled ont fui au lointain, et les tours de Keczkemet +et les minarets de Szegedin. Voici les fieres murailles de Temesvar, +puis, la-bas, Belgrade, la cite des mosquees... + +Mais le char ne va pas jusque-la. Sa roue a touche les tables de +marbre du dernier cimetiere chretien; sa roue se brise. Faust est +debout, portant Marguerite evanouie dans ses bras... + +La seconde gravure en taille-douce, oh! je m'en souviens bien! +representait l'interieur d'une tombe seigneuriale dans le cimetiere de +Petervardein: une longue file d'arceaux ou se mourait la lueur d'une +seule lampe. + +Marguerite etait couchee sur un lit qui ressemblait a un cercueil. +Elle avait encore ses habits de fiancee. Elle dormait. + +Sous les arceaux, eclaires vaguement, une longue file de cercueils, +qui ressemblaient a des lits, supportaient de belles et pales statues, +couchees et dormant l'eternel sommeil. + +Toutes etaient vetues en fiancees; toutes avaient autour du front la +couronne de fleur d'oranger. Toutes etaient blanches de la tete aux +pieds, sauf un point ronge au-dessous du sein gauche: la blessure par +ou Faust-Vampire avait bu le sang de leur coeur. + +Et Faust, il faut bien le dire, se penchait au-dessus de Marguerite +endormie: le beau Faust, le valseur admire, le tentateur et le +fascinateur. + +Il etait have; sans son costume de hussard vous ne l'auriez point +reconnu; les ossements de son crane n'avaient plus de cheveux, et ses +yeux, ses yeux si beaux, manquaient a leurs orbites vides. + +C'etait un cadavre, ce Faust, et, chose hideuse a penser, un cadavre +ivre! + +Il venait d'achever sa lugubre orgie: il avait bu tout le sang du +coeur de Marguerite! + +Et le texte? Ma foi, je ne sais plus. Ce second tome etait bien moins +amusant que le premier. Le vampire hongrois s'ennuie chez lui comme +don Juan l'Espagnol, comme l'Anglais Lovelace, comme le Francais, +bourreau des coeurs, quel que soit son nom. Tous ces coquins-la, tuent +platement, comme des pleutres qu'ils sont au fond. Ils ne valent +qu'avant l'assassinat. Je n'ai jamais pu decouvrir, pour ma part, la +grande difference qu'il y a entre ce pauvre Dumolard, vampire des +cuisinieres, et don Juan grand seigneur. La statue du commandeur +elle-meme ne me semble pas plus forte que la guillotine. + +Et s'il est un maraud capable de plaider la cause aux trois quarts +perdue de la guillotine, c'est don Juan. + +Passons a la troisieme gravure en taille-douce, et qu'on me decerne un +prix de memoire! + +Celle-la etait la statue du commandeur, la guillotine, tout ce que +vous voudrez. + +Personne n'ignore qu'un bon vampire etait invulnerable et immortel, +comme Achille, fils de Pelee, a la condition de n'etre point blesse +a un certain endroit et d'une certaine facon. Le fameux vampire de +Debreckzin vecut et mourut, pour mieux dire, pendant quatre cent +quarante quatre ans. Il vivrait encore si le professeur Hemzer ne +lui eut plonge dans la region cardiaque un fer a gaufrer rougi +prealablement au feu. + +C'est la une recette bien connue et qui, au premier aspect, ne nous +semble pas depourvue d'efficacite. + +La troisieme gravure montrait le vrai cercueil de Faust, ou il +reposait peut-etre depuis des siecles, gardant la bizarre permission +de se relever certaines nuits, de revetir son costume de hussard, +toujours propre et fort elegant, pour aller a la chasse de Marguerite. + +Faust etait la, le monstre! avec ses yeux brillants et ses levres +humides. Il buvait le sang de Marguerite, couchee un peu plus loin. + +Les gens de la noce avaient, je ne sais trop comment, decouvert sa +retraite. On avait apporte un fourneau de forge, on avait fait rougir +une vaillante barre de fer, et le fiance la passait a deux mains, de +tout son coeur, au travers de l'estomac du vampire, qui n'avait garde +de protester. + +Et Marguerite s'eveillait la-bas, comme si la mort de son bourreau lui +eut rendu la vie. + +Voila ce que disait et ce que contenait mon vieux bouquin en trois +petits tomes. Et je declare que les articles des recueils savants ne +m'en ont jamais tant appris sur les vampires. + +J'ajoute que les badauds de Paris, en l'an 1804, etaient a peu pres +de notre force, au bouquin et a moi: ce qui donne la mesure de ce +que pouvait etre leur opinion au sujet de cet etre mysterieux que la +frayeur publique avait baptise: _la Vampire_. + + + + +II + +SAINT-LOUIS-EN-L'ILE + + +La vampire existait, voila le point de depart et la chose certaine: +que ce fut un monstre fantastique comme certains le croyaient +fermement, ou une audacieuse bande de malfaiteurs reunis sous cette +raison sociale, comme les gens plus eclaires le pensaient, la vampire +existait. + +Depuis un mois il etait bruit de plusieurs disparitions. Les victimes +semblaient choisies avec soin parmi cette population flottante et +riche qu'un intervalle de paix amenait a Paris. On parlait d'une +vingtaine d'etrangers pour le moins, tous jeunes, tous ayant marque +leur passage a Paris par de grandes depenses, et qui s'etaient +eclipses soudain sans laisser de traces. + +Y en avait-il vingt en effet? La police niait. La police eut affirme +volontiers que ces rumeurs n'avaient pas l'ombre de fondement et +qu'elles etaient l'oeuvre d'une opposition qui devenait de jour en +jour plus hardie. + +Mais l'opinion populaire s'affermit d'autant mieux que les denegations +de la police sont plus precises. Dans les faubourgs, ce n'etait pas +de vingt victimes que l'on parlait, on comptait les victimes par +centaines. + +A ce point qu'on affirmait l'existence d'un tenebreux charnier situe +au bord du fleuve. On ne savait, il est vrai, ou ce charnier pouvait +etre cache; on objectait meme des impossibilites materielles, car il +eut fallu supposer que le fleuve communiquait directement avec cette +tombe, pour expliquer le phenomene de la peche miraculeuse. Et comment +admettre la presence d'un canal inconnu aux gens du quartier? + +Dans la saison d'ete, la Seine abandonne ses rives et livre a tous +regards le secret de ses berges. + +C'etait assurement la une objection frappante et qui venait a l'appui +de l'outrageuse invraisemblance du fait en lui-meme: une oubliette au +dix-neuvieme siecle! + +Les sceptiques avaient beau jeu pour rire. + +Paris ne se faisait point faute d'imiter les sceptiques. Il riait; il +repetait sur tous les tons; c'est absurde, c'est impossible. + +Mais il avait peur. + +Quand les poltrons de village ont peur, la nuit, dans les chemins +creux, ils chantent a tue-tete. Paris est ainsi: au milieu de ses plus +grandes epouvantes, il rit souvent a gorge. Paris riait donc en +tremblant ou tremblait en riant, car les objections et les +raisonnements ne peuvent rien contre certaines evidences. La panique +se faisait tout doucement. Les personnes sages ne croyaient peut-etre +pas encore, mais l'inquietude contagieuse les prenait, et les +railleurs eux-memes, en colportant leurs moqueries, augmentaient la +fievre. + +Deux faits restaient debout, d'ailleurs: la disparition de plusieurs +etrangers et provinciaux, disparition qui commencait a produire son +resultat d'agitation judiciaire, et cette autre circonstance que le +lecteur jugera comme il voudra, mais qui impressionnait Paris plus +vivement encore que la premiere: la _peche miraculeuse_ du quai de +Bethune. + +C'etait, on peut le dire, une preoccupation generale. Ceux qui se +bornaient a hocher la tete en avouant qu'il y avait la "quelque chose" +pouvaient passer pour des modeles de prudence. + +Est-il besoin d'ajouter que la politique fournissait sa note a ce +concert? Jamais circonstances ne furent plus propices pour meler le +melodrame politique a l'imbroglio du crime prive. De grands evenements +se preparaient, de terribles perils, recemment evites, laissaient +l'administration fatiguee et pantelante. L'Empire, qui se fondait a +bas bruit dans la chambre a coucher du premier consul, donnait a la +prefecture les coliques de l'enfantement. + +Le citoyen prefet, qui ne devait jamais etre un aigle et qui ne +s'appelait pas encore le comte Dubois, tressaillait de la tete aux +pieds a chaque bruit de porte fermee, croyant ouir un echo de cette +machine infernale dont il n'avait point su prevenir l'explosion. Les +sombres inventeurs de cet engin, Saint-Rejant et Carbon, avaient porte +leurs tetes sur l'echafaud: mais, du fond de sa disgrace, Fouche +murmurait des paroles qui montaient jusqu'au chef de l'etat. + +Fouche disait: Saint-Rejant et Carbon ont laisse des fils. Avant eux, +il y avait Ceracchi, Diana et Arena qui ont laisse des freres. Entre +le premier consul et la couronne, il y a la France republicaine et la +France royaliste. Pour sauter ce pas, il faudrait un bon cheval, et +Dubois n'est qu'un ane! + +Le mot etait dur, mais le futur duc d'Otranto avait une langue de fer. + +Celui qui devait etre l'empereur l'ecoutait bien plus qu'il n'en +voulait avoir l'air. + +Quant a Louis-Nicolas-Pierre-Joseph Dubois, ce n'etait pas un ane, +non, puisqu'il mangeait des truffes et du poulet, mais c'etait un +brave homme prodigieusement embarrasse. + +Les cartes se brouillaient, en effet, de nouveau, et une conspiration +bien autrement redoutable que celle de Saint-Rejant menacait le +premier consul. + +Les trois ou quatre polices chargees d'eclairer Paris, affolees tout +a coup par ce danger invisible que chacun sentait, mais dont nul ne +pouvait saisir la trace palpable, s'entre-choquaient dans la nuit +de leur ignorance, se nuisaient l'une a l'autre, se contrecarraient +mutuellement, et surtout s'accusaient reciproquement avec un entrain +egal. + +Paris avait pour elles tant d'affection et en elles tant de confiance, +qu'un matin, Paris s'eveilla disant et croyant que la vampire, cette +friande de cadavres, etait la police, et que les jeunes gens disparus +payaient de leur vie certaines meprises de la police ou des polices +frappant au hasard, les pretendus constructeurs d'une machine +infernale. + +Ce jour-la Paris oublia de rire; mais il s'en dedommagea le lendemain +en apprenant que Louis-Nicolas-Pierre-Joseph Dubois avait fait cerner +par deux cent cinquante agents l'enclos de la Madeleine, douze heures +juste apres la fin d'un conciliabule en plein air tenu par Georges +Cadoudal et ses complices, derriere les murailles de l'eglise en +construction. + +Il semblait, en verite, que Paris sut ce que le citoyen Dubois +ignorait. Le citoyen Dubois passait au milieu de ces evenements, gros +de menaces, comme l'eternel mari de la comedie qui est le seul a ne +point voir les gaietes de sa chambre nuptiale. + +Il cherchait partout ou il ne devait point trouver, il se demenait, il +suait sang et eau et jetait, en fin de compte, sa langue au chien avec +desespoir. + +Ce fut dans ce conciliabule de l'eglise de la Madeleine que Georges +Cadoudal proposa aux ex-generaux Pichegru et Moreau le plan hardi qui +devait arreter la carriere du futur empereur. + +Le mot hardi est de Fouche, duc d'Otrante Au mot hardi Fouche ajoute +le mot _facile_. + +Voici quel etait ce plan, bien connu, presque celebre. + +Les trois conjures avaient a Paris un contingent heterogene, puisqu'il +appartenait a tous les partis ennemis du premier consul, mais uni par +une passion commune et compose d'hommes resolus. + +Les memoires contemporains portent ce noyau a deux mille combattants +pour le moins: Vendeens, chouans de Bretagne, gardes nationaux de +Lyon, babouvistes et anciens soldats de Coude. + +Une elite de trois cents hommes, parmi ces partisans, avait ete +pourvue d'uniformes appartenant a la garde consulaire. + +Le chef de l'Etat habitait le chateau de Saint-Cloud. + +A la garde montante du matin, et a l'aide d'intelligences qui ne sont +pas entierement expliquees, les trois cents conjures, revetus de +l'uniforme reglementaire, devaient prendre le service du chateau. + +Il parait prouve qu'on avait le mot d'ordre. + +A son reveil, le premier consul se serait donc trouve au pouvoir de +l'insurrection. + +Le plan manqua, non point par l'action des polices qui l'ignorerent +jusqu'au dernier moment, mais par l'irresolution de Moreau. Ce general +etait sujet a ces defaillances morales. Il eut frayeur ou remords. +L'execution du complet fut remise quatre jours de la. + +Jamais les complots remis ne s'executent. + +On raconte qu'un Breton conjure, M. de Querelles, pris de frayeur a +la vue de ces hesitations, demanda et obtint une audience du premier +consul lui-meme et revela tous les details du plan. + +Napoleon Bonaparte rassembla, dit-on, dans son cabinet, sa police +militaire, sa police politique et sa police urbaine: M. Savary, depuis +duc de Rovigo; le grand juge Regnier et H. Dubois. Il leur raconta la +tres curieuse histoire de la conspiration; il leur prouva que Moreau +et Pichegru allaient et venaient depuis huit jours dans les rues de +Paris comme de bons bourgeois, et que Georges Cadoudal, gros homme de +moeurs joyeuses, frequentaient assidument les cafes de la rive gauche +apres son diner. + +L'histoire ne dit pas que son discours fut seme de compliments +tres chauds pour ses trois charges d'affaires au departement de la +clairvoyance. + +Le futur empereur ne remercia que Dieu--et son ancien ami J.-Victor +Moreau, qu'il avait toujours, regarde comme une bonne arme mal chargee +et susceptible de faire long feu. + +Moreau et Pichegru furent arretes. Georges Cadoudal, qui n'etait +pourtant pas de corpulence a passer par le trou d'une aiguille, resta +libre. + +Et Fouche se frotta les mains, disant: Vous verrez qu'il faudra que je +m'en mele! + +Par le fait, les gens de police sont rares, et Fouche lui-meme fut en +defaut nombre de fois. Argus a beau posseder cinquante paires d'yeux, +qu'importe s'il est myope? L'histoire des bevues de la police serait +curieuse, instructive, mais monotone et si longue, si longue, que le +decouragement viendrait a moitie route. + +Nous avions, pour placer ici cette courte digression historique, +plusieurs raisons qui toutes appartiennent a notre metier de conteur. +D'abord il nous plaisait de bien poser le cadre ou vont agir +les personnages de notre drame; ensuite il nous semblait utile +d'expliquer, sinon d'excuser, l'inertie de la police urbaine en face +de ces rumeurs qui faisaient, par la ville, une veritable concurrence +aux cancans d'Etat. + +La police avait autre chose a faire et ne pouvaient s'occuper de la +vampire. La police s'agitait, cherchait, fouillait, ne trouvait rien +et etait sur les dents. + +Le 28 fevrier 1804, le jour meme ou Pichegru fut arrete dans son lit, +rue Chabanais, chez le courtier de commerce Leblanc, un homme passa +rapidement sur le Marche-Neuf, devant un petit batiment qui etait +en construction, au rebord meme du quai, et dont les echafaudages +dominaient la Seine. + +Les macons qui pliaient bagages et les conducteurs des travaux +connaissaient bien cet homme, car ils l'appelerent, disant: + +--Patron, ne venez-vous point voir si nous avons avance la besogne +aujourd'hui? + +L'homme les salua de la main et poursuivit sa route en remontant le +cours de la riviere. + +Macons et surveillants se prirent a sourire en echangeant des regards +d'intelligence, car il y avait une jeune fille qui allait a quelque +cent pas en avant de l'homme, enveloppee dans une mante de laine noire +et cachant son visage sous un voile. + +--Voila trois jours de suite, dit un tailleur de pierres, que le +patron court le guilledou de ce cote-la. + +--Il est vert encore, ajouta un autre, le patron! + +Et un troisieme: + +--Ecoutez donc! on n'est pas de bois! Le patron a un metier qui ne +doit pas le regayer plus que de raison. Il faut bien un peu rire. + +Un vieux macon, qui remettait sa veste, blanche de platre, murmura: + +--Voila trente ans que je connais le patron; il ne rit pas comme tout +le monde. + +L'homme allait cependant a grand pas, et se perdait deja derriere les +masures qui encombrent le Marche-Neuf, aux abords de la rue de la +Cite. + +Quant a la fillette voilee, elle avait completement disparu, L'homme +etait vieux, mais il avait une haute et noble taille, hardiment +degagee. Son costume, qui semblait le classer parmi les petits +bourgeois, dispenses de tous frais de toilette, etait grandement +porte. Il avait, cet homme, des pieds a la tete, l'allure franche et +libre que donne l'habitude de certains exercices du corps, reserves, +d'ordinaire, a la classe la plus riche. + +Du batiment en construction jusqu'au pont Notre-Dame, nombre de gens +se decouvrirent sur son passage; c'etait evidemment une notabilite du +quartier. Il repondait aux saluts d'un geste bienveillant et cordial, +mais il ne ralentissait point sa course. + +Sa course semblait calculee, non point pour rejoindre la jeune fille, +mais pour ne la jamais perdre de vue. + +Celle-ci, dont les jambes etaient moins longues, allait du plus vite +qu'elle pouvait. Elle ne se savait point poursuivie; du moins pas une +seule fois elle ne tourna la tete pour regarder en arriere. + +Elle regardait en avant, de tous ses yeux, de toute son ame. En avant, +il y avait un jeune homme a tournure elegante et hautaine qui longeait +en ce moment le quai de la Greve. Le suivait-elle? + +Plus notre homme que les macons du Marche-Neuf appelaient le patron +approchait de l'Hotel-de-Ville, moins nombreux etaient les gens qui le +saluaient d'un air de connaissance. Paris est ainsi et contient des +celebrites de rayon qui ne depassent pas tel numero de telle rue. Une +fois que l'homme eut atteint le quai des Ormes, personne ne le salua +plus. + +L'homme cependant, "le patron", qu'il courut ou non le guilledou, +avait la vue bonne, car, malgre l'obscurite qui commencait a borner +les lointains, il surveillait non seulement la fillette, mais encore +le charmant cavalier que la fillette semblait suivre. + +Celui-ci tourna le premier l'angle du Pont-Marie, qu'il traversa pour +entrer dans l'ile Saint-Louis; la fillette fit comme lui; le patron +prit la meme route. + +Le pas de la fillette se ralentissait sensiblement et devenait +penible. Rien n'echappait au patron, car sa poitrine rendit un gros +soupir, tandis qu'il murmurait: + +--Il nous la tuera! Faut-il que tant de bonheur se soit change ainsi +en misere! + +On ne voyait plus le jeune cavalier, qui avait du tourner le coin des +rues Saint-Louis-en-l'Ile et des Deux-Ponts. La fillette marchait +desormais avec un effort si visible, que le patron fit un mouvement +comme s'il eut voulu s'elancer pour la soutenir. + +Mais il ne ceda point a la tentation, et calcula seulement sa marche +de facon a bien voir ou elle dirigerait sa course, apres avoir quitte +la rue des Deux-Ponts. + +Elle tourna vers la gauche et franchit sans hesiter la porte de +l'eglise Saint-Louis. + +La brume tombait deja dans cette rue etroite. A l'ombre de l'eglise +et devant le portail, il y avait un riche equipage qui allumait ses +lanternes d'argent. + +La Republique dormait, prete a s'eveiller Empire. Elle avait fait +treve un peu au luxe extravagant du Directoire, mais elle ne +proscrivait en aucune facon les allures seigneuriales. La voiture +arretee a la porte de l'eglise Saint-Louis eut fait honneur a un +prince. L'attelage etait splendide, le coffre d'une elegance exquise, +et les livrees brillaient irreprochables. + +En ce temps, la rue Saint-Louis-en-l'Ile ne se distinguait point par +une animation exceptionnelle: elle desservait un quartier somnolent et +presque desert; elle ne venait d'aucun centre, elle ne menait a +aucune artere. Vous eussiez dit, en la voyant, la rue principale d'un +chef-lieu de canton situe a cent lieues de Paris. + +A l'heure ou nous sommes, Paris n'a point de quartiers deserts. Le +commerce s'est empare du Marais et de l'ile Saint-Louis, Les uns +disent qu'il deshonore ces magnifiques hotels de la vieille ville, les +autres qu'il les rehabilite. + +A cet egard, le commerce n'a pas de parti pris. Il ne demande pas a +rehabiliter, il ne craint pas de souiller. Il veut gagner de l'argent +et se moque bien du reste. + +Sous le Consulat, Paris ne comptait guere plus de cinq cent mille +habitants. Toute cette portion orientale de la ville, abandonnee par +la noblesse de robe et n'ayant point encore l'industrie, etait une +solitude. + +A cause de cela, sans doute, le resplendissant equipage stationnant a +la porte de l'eglise avait attire un concours inusite de curieux: vous +eussiez bien compte dans la rue une douzaine de commeres et un nombre +egal de bambins. Le concile en plein air etait preside par un portier. + +Le portier, adonne comme ses pareils a une philosophie austere et +detestant tout ce qui est beau parce qu'il etait affreusement laid, +prononcait un discours contre le luxe. Les gamins regardaient luire +les lanternes et piaffer les chevaux; les commeres se disaient: Si le +ciel etait juste, nous eclabousserions aussi le pauvre monde! + +--S'il vous plait, demanda le patron des macons du Marche Neuf, a qui +appartient cette voiture? + +Gamins, commeres et portier le toiserent de la tete aux pieds. + +--Celui-la n'est pas du quartier, dirent les gamins. + +--Est-il charge de faire la police? demanda une commere. + +--Comment vous nomme-t-on, l'ami? interrogea le portier, nous n'avons +pas de comptes a rendre a des etrangers. + +Car les gens de Paris sont des etrangers pour ces farouches insulaires +_penitus toto divisos orbe_, separes du reste de l'univers par les +deux bras de la Seine. + +A l'instant ou le patron allait repondre, la porte de l'eglise +s'ouvrit, et il recula de trois pas en laissant echapper un cri de +surprise, comme si un spectre lui eut apparu. + +C'etait, en tous cas, un fantome charmant: une femme toute jeune et +toute belle, dont les cheveux blonds tombaient en boucles gracieuses +autour d'un adorable visage. + +Cette femme donnait le bras a un jeune homme de vingt-cinq a trente +ans, qui n'etait point celui que suivait naguere notre fillette, et +que vous eussiez juge Allemand a certains details de son costume. + +--Ramberg!... murmura le patron. + +La delicieuse blonde etait assise deja sur les coussins de la voiture +ou le jeune Allemand prit place a cote d'elle. Une voix sonore et +douce commanda: + +--A l'hotel! + +Et la portiere se referma. + +Les beaux chevaux prirent aussitot le trot de parade dans la direction +du Pont-Marie. + +--Je vous dis que c'est une ci-devant! affirma le portier. + +--Non pas! riposta une commere, c'est une duchesse de Turquie ou +d'ailleurs. + +--Une espionne de Pitt et Cobourg peut-etre!... + +Les gamins, a qui on avait jete des pieces blanches, couraient apres +l'equipage en criant avec ferveur: + +--Vive la princesse! + +Le patron resta un moment immobile. Son regard etait baisse; on lisait +sur son front pale le travail de sa pensee. + +--Ramberg! repeta-t-il. Qui est cette femme? Et qui me donnera le +mot de l'enigme?... On croyait le baron de Ramberg parti depuis huit +jours, et voila plus de deux semaines que le comte Wenzel a disparu... +La femme avec qui je le vis etait brune, mais c'etait le meme +regard... + +Sans s'inquieter davantage du petit rassemblement qui l'examinait +desormais avec defiance, il monta tout pensif les marches de l'eglise +et en franchit le seuil. + +L'eglise semblait completement deserte. Les derniers rayons du jour +envoyaient a peine, a travers les vitres, de sombres et incertaines +lueurs. La lampe perpetuelle laissait battre sa lueur toujours +mourante au-devant du maitre-autel. Pas un bruit n'indiquait dans la +nef la presence d'un etre humain. + +Le patron etait pourtant bien sur d'avoir vu entrer la jeune fille, et +si la jeune fille etait entree, ce devait etre sur les traces de celui +qu'elle suivait. + +Le patron avait deja parcouru l'un des bas-cotes, visitant de l'oeil +chaque chapelle, et la moitie de l'autre, lorsqu'une main le toucha au +passage, sortant de l'ombre d un pilier. + +Il s'arreta, mais ne parla point, parce que la creature humaine qui +etait la, tapie dans l'angle profond laisse derriere la chaire, mit +un doigt sur ses levres et montra ensuite un confessionnal situe a +quelques pas de la. + +Le patron s'agenouilla sur la dalle et prit l'attitude de la priere. + +L'instant d'apres, la porte du confessionnal s'ouvrit, et un pretre +jeune encore, dont la tonsure laissait une place d'une blancheur +eclatante au milieu d'une foret de cheveux noirs, se dirigea vers +l'autel de la Vierge et s'y prosterna. + +Apres une courte oraison, pendant laquelle il frappa trois fois sa +poitrine, le pretre baisa la pierre en dehors de la balustrade, et +gagna la sacristie. + +L'ombre sortit alors de son encoignure et dit: + +--Maintenant, nous sommes seuls. + +C'etait un enfant, ou du moins il semblait tel, car sa tete ne venait +pas tout a fait a l'epaule de son compagnon, mais sa voix avait un +timbre viril, et le peu qu'on voyait de ses traits donnait un dementi +a la petitesse de sa taille. + +--Y a-t-il longtemps que tu es la, Patou? demanda notre homme. + +--Monsieur le gardien, repondit l'ombre, la clinique du docteur +Loysel a fini a trois heures douze minutes, et il y a loin de +Saint-Louis-en-l'Ile a l'Ecole de medecine. + +--Qu'as-tu vu? interrogea encore celui qu'on nommait ici M. le +gardien, et la-bas " le patron ". + +Au lieu de repondre, cette fois, le pretendu enfant secoua d'un +mouvement brusque la chevelure herissee qui se crepait sur sa forte +tete, et murmura comme en se parlante lui-meme: + +--Je serais bien venu plus tot, mais le professeur Loysel faisait sa +lecon sur l'_Organon_ de Samuel Hahnemann. Voila huit jours que dure +cette parenthese, ou il n'est pas plus question de clinique que du +deluge. Je n'avais jamais entendu parler de ce Samuel Hahnemann, mais +on l'insulte tant et si bien a l'Ecole, que je commence a le regarder +comme un grand inventeur... + +--Patou, mon ami, interrompit le gardien, vous autres de la Faculte, +vous etes tous des bavards. Il ne s'agit pas de ce Samuel, qui doit +etre un juif ou tout au moins un baragouineur allemand, puisqu'il a un +nom en _mann_... Qu'as-tu vu? Dis vite! + +--Ah! monsieur le gardien, repliqua Patou, de droles de, choses, +parole d'honneur! Les gens de police doivent s'amuser, c'est certain, +car pour une fois que j'ai fait l'espionne, je me suis diverti comme +un ange!... La jolie femme, dites donc! + +--Quelle femme? + +--La comtesse. + +--Ah! ah! fit le gardien, c'est une comtesse! + +--L'abbe Martel l'a appelee ainsi... Mais pensiez-vous que je voulais +parler de votre Angele, pauvre cher coeur, puisque vous me demandiez: +Quelle femme? + +--N'as-tu point vu Angele? + +--Si fait... bien pale et avec des larmes dans ses beaux yeux. + +--Et Rene? + +--Rene aussi... plus pale qu'Angele... mais le regard brulant et +fou... + +--Et as-tu devine? + +--Patience!... Au lit du malade, celui qui expose le mieux les +symptomes ne decouvre pas toujours le remede. Il y a les savants et +les medecins: ceux qui professent et ceux qui guerissent... Je vais +vous exposer les faits: je suis le savant... vous serez le medecin, si +vous devinez le mot de la charade... ou des charades, car il y a la +plus d'une maladie, j'en suis sur. + +Un bruit de clefs se fit entendre en ce moment du cote de la +sacristie, et le bedeau commenca une ronde, disant a haute voix: On va +fermer les portes. + +Hormis le gardien et Patou, il n'y avait personne dans l'eglise. Le +gardien se dirigea vers rentree principale, mais Patou le retint et se +mit a marcher en sens contraire. + +En passant pres du petit benitier de la porte laterale, le gardien +y trempa les doigts de sa main droite, et offrit de l'eau benite a +Patou, qui dit merci en riant. + +Le gardien se signa gravement. + +Patou dit: + +--Je n'ai pas encore examine cela. Hier je me moquais de Samuel +Hahnemann, aujourd'hui j'attacherais volontiers son nom a mon chapeau; +quand j'aurai acheve mon cours de medecine, je compte etudier un peu +la theologie, et peut-etre que je mourrai capucin. + +Il s'interrompit pour ajouter en montrant la porte: + +--C'est par la que M. Rene est sorti et apres lui Mlle Angele. Le +gardien etait pensif. + +--Tu as peut-etre raison de tout etudier, Patou, mon ami, dit-il avec +une sorte de fatigue, moi je n'ai rien etudie, sinon la musique, +l'escrime et les hommes... + +--Excusez du peu! fit l'apprenti medecin. + +--Il est trop tard pour etudier le reste, acheva le gardien. Je suis +du passe, tu as de l'avenir: le passe croyait a ce qu'il ignorait; +vous croirez sans doute a ce que vous aurez appris; je le souhaite, +car il est bon de croire. Moi, je crois en Dieu qui m'a cree; je crois +en la republique que j'aime et en ma conscience qui ne m'a jamais +trompe. + +Patou sauta sur le pave de la rue Poultier, et fit un entrechat a +quatre temps qu'on n'eut point espere de ses courtes jambes. + +--Vous, patron, dit-il en eclatant de rire, vous etes naif comme un +enfant, solide comme un athlete et absurde comme une jolie femme. +Vous confondez toutes les notions. J'ai un petit-neveu qui me disait +l'autre jour: J'aime maman et les pommes d'api. C'est de votre... +A propos!--c'est cette belle comtesse blonde qui me fait songer a +cela,--quel sujet a dissequer! J'etudie en ce moment les maladies +speciales de la femme. J'aurais grand besoin de quelqu'un... j'entends +quelqu'un de jeune et de bien conforme... un beau sujet... Auriez-vous +cela dans votre caveau de benediction, M. Jean-Pierre? + + + + +III + +GERMAIN PATOU + + +Il faisait presque nuit. Un seul pas, lourd et lent sonnait sur le +pave si vieux, mais presque vierge, de ces rues melancoliques ou nul +ne passe et que le clair regard des boutiques ouvertes n'illumine +jamais. Ce pas solitaire etait celui d'un pauvre estropie qui allait, +allumant l'une apres l'autre les meches fumeuses des reverberes avares +de rayons. + +L'estropie cahotait sous ses haillons comme une mechante barque +secouee par la houle. Il chantait une gaudriole plus triste qu'un +_libera_. + +Patou et l'homme que nous avons designe sous tant de noms deja, le +patron des macons du Marche-Neuf, M. le gardien, M. Jean-Pierre, +descendaient de la petite porte de l'eglise Saint-Louis au quai de +Bethune. Dans l'ombre, la difference qui existait entre leurs tailles +atteignait au fantastique. Patou semblait un nain et Jean-Pierre un +geant. + +Quelque jour nous retrouverons ce nain, grandi, non par au physique +beaucoup, mais au moral; nous verrons le docteur Germain Patou porter +a son chapeau, selon sa propre volonte, le nom de Samuel Hahnemann +comme une cocarde et produire de ces miracles qui firent lapider une +fois, a Leipzig, le fondateur de l'ecole homeopathique, mais qui +fondirent plus tard le bronze dont est faite sa statue colossale, +la statue de ce meme Samuel Hahnemann, erigee au beau milieu de la +maitresse place, en cette meme cite de Leipzig, sa patrie. + +Si l'on pouvait appliquer un mot divin a ces petites persecutions qui +arretent un instant, puis fecondent le progres a travers les siecles, +nous dirions que la plus curieuse de toutes les histoires a faire est +celle des calvaires triomphants. + +Dans cette comedie bizarre et terrible que nous mettrons bientot en +scene sous ce titre: _Numero treize_, le docteur Germain Patou aura un +role. + +Le patron repondit ainsi a sa derniere question: + +--Petit homme, tu ne parles pas toujours avec assez de respect des +choses qui sont a ma garde. Je n'aime pas la plaisanterie a ce sujet; +mais tu vaux mieux que ton ironie, et l'on dit que pour le metier que +tu as choisi il n'est pas mauvais de s'endurcir un peu le coeur. Je +t'ai connu enfant; je n'ai pas fait pour toi tout ce que j'aurais +voulu. + +Patou l'interrompit par une nouvelle pression de main. + +--Halte-la, s'ecria-t-il. Vous m'avez donne deux fois du pain, +monsieur Severin, prononca-t-il avec une profonde emotion qui vous eut +etonne bien plus encore que l'entrechat a quatre compartiments: le +pain du corps et celui de l'ame; c'est par vous que j'ai vecu, c'est +par vous que j'ai etudie; si je domine mes camarades a l'ecole, c'est +que vous m'avez ouvert ce sombre amphitheatre pres duquel vous dormez, +misericordieux et calme, comme la bonte incarnee de Dieu... + +Sur la main du patron une larme tomba. + +--Tu es un bon petit gars! murmura-t-il, merci. + +--Je serai ce que l'avenir voudra, repartit Patou, qui redressa sa +courte taille. Je n'en sais rien, mais je puis repondre du present et +vous dire que, sur un signe de vous, je me jetterais dans l'eau ou +dans le feu, a votre choix! + +Le patron se pencha sur lui et le baisa, repetant a demi-voix: + +--Merci, petit homme. Je serais bien embarrasse de dire au juste ou le +bat me blesse, mais je sens que j'aurai bientot besoin de tous ceux +qui m'aiment... Dis-moi ce que tu as vu. + +Ils se reprirent a marcher cote a cote, et Patou commenca ainsi: + +--Quand je suis arrive, apres l'ecole, l'abbe Martel etait seul avec +le gros marchand de chevaux. Ils parlaient de ceci et de cela, de +l'arrestation de Pichegru, je suppose, car l'abbe Martel a dit: + +"--Le malheureux homme a terni en quelques jours de bien belles annees +de gloire. + +"--Savoir, savoir! a repondu le gros maquignon; ca depend du point de +vue!" + +Puis il ajouta: + +"--Monsieur l'abbe, vous savez que je ne me mele guere de politique. +Mon commerce avant tout, et s'il arrivait quelque chose au premier +consul, vous jugez quel gachis! + +"--Que Dieu nous en preserve!" a dit l'abbe en faisant un grand signe +de croix. + +Apres quoi il a donne au maquignon l'adresse d'une personne dont je +n'ai pas entendu le nom et qui demeure "en son hotel, chaussee des +Minimes". + +Et il a ajoute: + +"--Celle-la est un ange et une sainte. + +"--Tout ce que vous voudrez, monsieur l'abbe, a repondu le gros +marchand, qui a l'air d'un joyeux compere, pourvu qu'elle m'achete une +paire ou deux de mes beaux chevaux normands..." + +--Il n'a point parle de son neveu? demanda le patron. + +--Pas que je sache, repondit Patou, mais je n'ai entendu que la fin de +leur entretien... Et la lecon du professeur Loysel me trottait encore +un peu par la tete! Quel gaillard que ce Hahnemann!... Un veritable +ange, je ne dis pas une sainte, je n'en sais rien, c'est cette blonde +comtesse. Vous n'avez pas pu la bien voir comme moi. La nuit venait +deja, et il faut le grand jour a ces exquises perfections. Des yeux, +figurez-vous deux saphirs! une bouche qui est un sourire, une taille +qui est un reve de grace et de jeunesse, des cheveux transparents ou +la lumiere glisse et joue... + +--Petit homme, interrompit le patron, je suis ici pour Rene et pour +Angele. + +--Bon! s'ecria Patou. Il parait que je m'enflammais comme une brassee +de bois sec, patron? Et pourtant je ne me fais pas l'effet d'etre un +amoureux. Mais il est certain que, si le diable pouvait me tenter, +cette creature-la... Enfin, n'importe; arrivons a M. Rene de Kervoz. +Je crois que M. Rene de Kervoz est du meme avis que moi et que votre +pauvre Angele avait devine tout cela avant nous. + +Je vais vous faire le proces-verbal pur et simple de ce que j'ai vu. +Ce n'est pas grand'chose, mais vous etes un finaud, vous, patron, et +vous allez trouver du premier coup le mot de l'enigme. + +Apres le depart du gros marchand de chevaux, l'abbe Martel est rentre +a la sacristie, et j'ai pris mon poste au coin du pilier. Un pas leger +m'a fait tourner la tete; un eblouissement a passe devant mes yeux: +c'etait l'ange blond. Parole d'honneur! je n'ai jamais rien imagine de +plus charmant... L'ange a franchi le seuil de la sacristie, laissant +derriere elle ce vent parfume qui trahissait la presence de Venus. +Voir Virgile, Quand elle est ressortie, l'abbe Martel la suivait: +un beau pretre, bien venerable, quoiqu'il s'occupe un peu trop de +politique. + +Il parlait encore politique en gagnant son confessionnal, et il +disait: + +"--Ma fille, le premier consul a fait beaucoup pour la religion; +je crains que vous ne soyez melee a toutes ces intrigues des +conspirateurs." + +La belle blonde a eu un etrange sourire en repondant: + +"--Mon pere, aujourd'hui meme vous allez connaitre le secret de ma +vie. Une fatalite pese sur moi. Ne me soupconnez pas avant que je vous +aie dit mon malheur et l'espoir qui me reste. Je suis de noble race, +de race puissante meme; la mort a moissonne autour de moi, me laissant +seule. La lettre de l'archeveque primat de Gran, vicaire general de +Sa Saintete en Hongrie, vous a dit que je cherche dans l'Eglise une +protection, une famille. Les conspirations me font horreur, et si je +perds la derniere chance que j'ai d'etre heureuse par le coeur, mon +dessein est de chercher la paix au fond d'un cloitre." + +Le confessionnal de l'abbe Martel s'est ouvert, puis referme. Je n'ai +plus rien entendu... + +Ici l'apprenti medecin s'interrompit brusquement pour fixer sur son +compagnon ses yeux qui brillaient dans la nuit. + +--Patron, demanda-t-il, comprenez-vous quelque chose a cela? + +--Va toujours, repliqua le gardien, dont la tete pensive s'inclinait +sur sa poitrine. + +--Si vous comprenez, grand bien vous fasse! reprit Patou. Je continue. +Un quart d'heure environ se passa. Cette brave eglise de Saint +Louis-en-l'Ile ne recoit pas beaucoup de visites. La premiere personne +qui entra fut ce grand garcon d'Allemand a qui vous donniez des lecons +d'escrime dans le temps. + +--Ramberg, murmura le gardien. Je l'ai vu. + +--C'est une rencontre qui a du vous etonner, car vous m'aviez dit +qu'il etait reparti pour l'Allemagne. En entrant, il alla droit a +la sacristie, ou l'abbe Martel et la divine blonde le rejoignirent +bientot. Dans la sacristie, il y eut une conference d'un peu plus +de vingt minutes, a la suite de laquelle la blonde delicieuse alla +s'agenouiller devant l'autel de la Vierge, tandis que l'Allemand et +l'abbe Martel prenaient place au confessionnal. Est-ce qu'on ne se +confesse pas avant de se marier, patron? + +Le gardien ne repondit point. Patou poursuivit: + +--M. Rene de Kervoz entra pendant que l'Allemand se confessait. Angele +le suivait de pres. Vous jugez si j'avais mes yeux et mes oreilles +dans ma poche! + +Rene de Kervoz traversa l'eglise d'un pas rapide. Ce ne devait pas +etre la premiere fois qu'il avait un rendez-vous dans ce lieu, ou tout +au moins dans un lieu pareil. + +Ma deesse blonde entendit le bruit de ses pas et se retourna. Elle mit +un doigt sur sa bouche. Kervoz s'arreta comme par enchantement. Ils +se croyaient seuls tous deux, car Angele, pale, essoufflee et prete a +tomber d'epuisement, mais les yeux en feu et la poitrine haletante, se +tenait immobile a quelques pas de moi, derriere le meme pilier. + +La nuit venait deja. Angele ne me voyait pas. Quand elle s'agenouilla, +ne pouvant plus se tenir sur ses jambes, j'aurais pu la toucher, rien +qu'en etendant la main. + +Je restais immobile, mais j'avais le coeur serre par le bruit sourd +des sanglots qui dechiraient sa poitrine. + +Ils devaient se croire seuls. Ni l'un ni l'autre ne soupconnait ma +presence, et, du confessionnal ou l'abbe Martel ecoutait l'Allemand, +on ne peut voir l'autel de la Vierge. + +La charmante inconnue avait une figure a peindre, eclairee qu'elle +etait par les dernieres lueurs du jour passant a travers les vitraux. +Derriere moi, la pauvre Angele murmurait d'une voix noyee par les +larmes: + +"--Mon Dieu, mon'Dieu! qu'elle est belle!" + +Kervoz a voulu parler; un geste imperieux a ferme sa bouche. + +La reine des blondes souriait comme une madone. + +Elle a prononce quelques mots qui ne sont pas venus jusqu'a moi, et il +m'a semble que son doigt designait le confessionnal de l'abbe Martel. + +L'entrevue, du reste, n'a pas dure une minute. + +La main de ma belle inconnue s'est etendue vers le dehors, et Rene de +Kervoz, avec une obeissance d'esclave, a quitte l'eglise par la porte +laterale. + +Angele, la pauvre enfant, s'est relevee en gemissant, pour s'elancer +encore sur ses traces. + +Juste a ce moment la confession de l'Allemand prenait fin. Mon +inconnue, car elle est a moi aussi, patron, et quoique je sois un +assez laid papillon, je me brulerais volontiers les deux ailes a ce +flambeau diabolique ou celeste, mon inconnue a rejoint M. de Ramberg, +et ils se sont agenouilles l'un pres de l'autre. + +Avant de partir, ils se sont inclines tous deux devant le +confessionnal, d'ou est sorti une parole de benediction. + +C'est tout, sauf ce detail que j'ai entendu tomber dans le tronc des +pauvres une double offrande, lourde et sonore. + +Vous savez le reste mieux que moi, puisque vous etes entre au moment +ou ils sortaient ensemble... + +--Maintenant, patron, s'interrompit le petit medecin, qui fixa sur son +compagnon ses yeux brillants de curiosite, ayez pitie de moi. Si vous +voyez clair, dites-moi bien vite le mot de cette charade, car je +grille de savoir! N'est-ce qu'une intrigue galante? La vieille +histoire d'une jolie femme jouant sous jambe deux amoureux? +Sommes-nous sur la trace d'un complot? Ce pretre est-il trompe? est-il +complice? Tout est bizarre la-dedans, jusqu'au gros marchand de +chevaux, dont la figure m'apparait menacante et terrible, quand je +regarde en arriere... Vous ne repondez pas patron? + +Le gardien etait en effet pensif et silencieux. + +Ils s'etaient arretes au bout de la rue Poultier, devant le parapet du +quai qui regarde le port aux vins. La lune, qui se levait derriere les +arbres de l'ile Louviers, prolonges par les peupliers enormes du Mail +Henri IV, frappait obliquement le courant de la Seine et y formait +un long spectre tout fait de paillettes mobiles. Il n'y a plus d'ile +Louviers, et les peupliers geants de l'Arsenal sont tombes. + +Vers l'ouest, tout le long de l'eau. Paris allumait gaiement ses +bougies, ses lampes et ses reverberes; du cote de l'est, c'etait +presque la nuit campagnarde, car l'ile Louviers et le Mail cachaient +le quartier de l'Arsenal, et, sur l'autre bord de la Seine, le regard +devait aller jusqu'a Ivry, par dela le jardin des Plantes, pour +rencontrer quelques lumieres. + +Une seule lueur, vive et rouge, attirait l'oeil au coin de la rue de +Bretonvilliers. C'etait la provocante lanterne du cabaret d'Ezechiel, +le maitre de la _Peche miraculeuse_. + +Il n'y avait pas une ame sur le quai, mais le silence y etait trouble +parfois tout a coup par de soudaines rumeurs melees d'eclats de rire. +Ce bruit venait de la riviere, et pour en connaitre l'origine il eut +suffi de se pencher au-dessus du parapet. + +Les pecheurs de miracles etaient a leur poste malgre l'heure avancee. +Il y avait sur la berge une ligne pressee de bonnes gens qui jetaient +l'hamecon avec un zele patient. Les clameurs et les rires etaient +produits par ces petits incidents qui egayent constamment la peche en +riviere de Seine, ou l'hamecon accroche plus de vieux chapeaux, +plus de bottes noyees et plus de carcasses de chats decedes que +d'esturgeons. + +Chaque deconvenue de ce genre amenait des transports de joie. + +L'apprenti medecin, qui etait evidemment un gaillard a s'amuser de +tout, ecouta un instant le remue-menage qui se faisait au bas du mur. +Il avait l'air de connaitre tres bien l'endroit ainsi que le genre de +besogne qui reunissait tout ce monde. Au bout d'une minute ou deux, il +releva la tete vers son compagnon et repeta: + +--Patron, vous ne repondez pas? + +Le gardien avait mis ses deux coudes sur le parapet, au dela duquel +son regard plongeait. + +--Crois-tu a cela, toi, Patou? demanda-t-il en pointant du doigt la +rangee de pecheurs qui en ce moment se taisait. + +--Je crois a tout, repliqua le petit homme: c'est moins fatigant que +de douter. D ailleurs j'ai achete, ici, la semaine passee, un femur +de toute beaute qui semblait desarticule par un preparateur de +l'amphitheatre. + +--Ah!... fit le gardien. + +Il ajouta: + +--On l'avait retire de l'eau, ton femur! + +--Il n'y avait pas sejourne longtemps, repartit Patou, et rien ne +m'otera de l'idee qu'il y a la-dessous quelque diablerie... Mais tout +cela n'est pas une reponse a ma question. En savez-vous plus long que +moi, oui ou non? + +Le gardien s'assit sur le parapet et souleva son chapeau pour essuyer +la sueur qui baignait son front depouille. + +--Ce qui se passe, la, dit-il, est une enigme pour moi comme pour toi. +C'est parce que je ne comprends pas que j'ai peur. + +Il etait emu profondement; il dit encore: + +--Je ne voudrais pas qu'on fit du mal au premier consul, je l'aime, +quoique je le soupconne de vouloir confisquer la republique... Mais le +premier consul est bon pour se defendre si on l'attaque; je ne pense +pas au premier consul... Angele, Rene, ces deux enfants-la sont le +sang de mon coeur... je donnerais ma main droite pour savoir! + +--Une vaillante main! s'ecria Patou; ce serait trop cher! + +--Que ce soit une intrigue d'amour, poursuivit le gardien, une +conspiration ou les deux ensemble... ou encore quelqu'une de ces +tenebreuses sceleratesses qui profitent des temps troubles pour +aboutir, il y a quelque chose... je sens, qu'il y a quelque chose de +menacant et de sanglant... Je saurai le fond de tout ceci, dusse-je +aller jusqu'au prefet de police!... + +Patou eut un ricanement qui ne temoignait pas d'une haute confiance en +cet important magistrat. + +--J'irai plus loin s'il le faut, poursuivit le gardien, Il y a deja un +de mes trois amis d'Allemagne qui a disparu. Si Ramberg disparait, ce +sera dans le meme trou. J'avais prevenu le premier, j'avertirai le +second; mais cet femme est belle, et son regard donne le vertige... + +--Vous croiriez!... commenca Patou, qui resta bouche beante. + +--J'ai peur! dit pour la troisieme fois le gardien. Le petit homme +murmura: + +--C'est vrai! son regard donne le vertige... Je commence a comprendre. + +Il y eut une explosion de cris au bord de l'eau. + +--Tiens bon, Colinet, disait-on. + +--Ferme, Colinet! ne laisse pas aller! + +--Colinet, tu tiens ta fortune! Amene! + +Nos deux compagnons se mirent au balcon sur le parapet et regarderent. + +Aux lueurs de la lune ils purent voir les rangs des pecheurs qui se +rompaient pour entourer un homme en costume miserable, attele a une +ligne de fond et tirant de toute sa force. + +--Pour le coup, ca doit etre une baleine! grommela Patou. + +--Ou un cadavre tout entier, dit le gardien. + +On vint en aide a Colinet, dont la ligne etait solide, et apres +quelques efforts prudemment diriges, l'objet peche parut a fleur +d'eau, eclaire par des torches de paille que les assistants curieux +avaient allumees. + +Un formidable eclat de rire eveilla les echos deserts du rivage, +depuis le chevet de Notre Dame jusqu'au quai de la Rapee. + +--Bravo, Colinet! + +--Colinet a de la chance! + +--Colinet a peche un pierrot a la ligne de fond, avec une boule de +terre glaise! Vive Colinet! + +L'objet etait en effet un pierrot, habille de pied en cap avec la +defroque traditionnelle du bouffon de la comedie italienne, mais ce +n'etait pas un noye en chair et en os. Pour un motif ou pour un autre, +on avait joue ce tour lugubre aux pecheurs de miracles, de couler a +leur place favorite un mannequin bourre de paille et de sable. + +Le bruit de la berge fut longtemps a se calmer. Colinet, depourvu de +mauvaise honte, fit un paquet des loques qui habillaient le mannequin +et les mit aux encheres sur le prix de quarante sous. + +Patou avait ri d'abord comme les autres, mais la reflexion vint, et il +dit: + +--Ceux qui ont fait cela devaient avoir un interet. + +--Petit homme, repliqua brusquement le gardien, je n'ai plus besoin +de toi. Monte a present a la maison, ou ma bonne femme est seule et +peut-etre inquiete. Angele doit etre rentree a l'heure qu'il est. Si +tu connais un remede contre le chagrin, fais-lui une ordonnance... +Annonce que je rentrerai tard, et bonne nuit. + +Patou, ainsi congedie, s'eloigna docilement dans la direction du +Pont-Marie. Le gardien, reste seul, se mit a marcher lentement vers le +cabaret d'Ezechiel, a l'enseigne de la _Peche miraculeuse_. + + + + +IV + +LE COEUR D'OR + + +Si la Dame aux Camelias, cette photographie apres deces tiree par +Alexandre Dumas fils, le poete charmant et implacable, avait pris +passage en temps utile sur un clipper de _l'Australian general +company_, elle se serait guerie de sa phtisie pulmonaire et figurerait +maintenant dans les fetes du Trois-quarts-du-monde en qualite de +baronne de n'importe-quoi. Elle serait riche terriblement; elle aurait +a ses pieds toutes les illustrations de l'epoque et ferait a ses +contemporains l'aumone de memoires en dix volumes, instructifs, +amusants et tout particulierement propres a former le coeur du +dix-neuvieme siecle. + +Il faut une Californie aux pretresses d'amour, qu'elles soient dames +aux camelias de dix louis ou dames aux giroflees d'un sou, que +l'Eldorado soit le Perou antique ou la Nouvelle-Galles du Sud. Elles +ne toussent plus des qu'elles s'en vont en guerre, a l'instar de +Marlboroug, Colomb, Cortes, Pizarre, le capitaine Cook, ont decouvert +et conquis pour elles deux parties du monde sur cinq; M. Benazet a +fonde la sixieme. Les vites-vous jamais cracher le sang au bruit +de l'or remue a la pelle? Ont-elles jamais manque a aucun tripot, +brillant ou humble? + +Dieu nous preserve de comparer le sordide cabaret d'Ezechiel aux +merveilleux champs d'or qui entourent Melbourne, le Paris oceaneen, +aux romanesques _placers_ de la mer Vermeille, ni meme a ce gentil +paradis de Bade. Entre les tripots il y a des categories. + +Nous voulons dire seulement que tout tripot, hideux ou magnifique, +attira ces dames aux fleurs comme la laine attire les mites; elles y +sont bien, elles s'y portent a merveille; c'est la, evidemment, leur +atmosphere propre. + +Il y avait des dames aux giroflees dans le cabaret du brave Ezechiel, +qui etait un tripot. Ce pauvre champ d'or du quai de Bethune attirait +les aventureuses de la Cite et du faubourg Saint-Marceau, qui venaient +voir Midas en guenilles risquer sur une carte sale l'indigente aubaine +arrachee aux boues de ce Pactole pour rire. + +Ezechiel seul gagnait a cela un peu d'argent. Que l'histoire de la +premiere epave retiree du fleuve, la bague en diamants, fut controuvee +ou authentique, il est certain qu'Ezechiel en avait tres habilement +profite. + +C'etait un bonhomme long, maigre, jaune de teint et de cheveux; il +avait la figure plate, le regard insignifiant, le sourire deteint. La +ruse en lui se cachait sous une epaisse couche d'innocence. Vous avez +tous connu de ces paroissiens, moitie Normands, moitie juifs, qui en +remontreraient aux Auvergnats eux-memes pour la coquinerie. + +Ezechiel, avant de passer capitaliste, etait pecheur de son etat. +Il savait par experience comment on donne rendez-vous au poisson en +jetant d'avance l'appat abondant a de certaines places. Avait-il +prepare ici une place, non point pour les poissons, mais pour les +dupes? + +Cette idee-la n'etait encore venue a personne. + +La seule chose qui etonnat dans l'histoire d'Ezechiel, c'etait le rare +bonheur avec lequel il avait vaincu les difficultes materielles qui +s'opposaient a l'etablissement meme de son cabaret. + +Le quai de Bethune presentait alors comme aujourd'hui un alignement +rigide et monumental. Il n'y avait point la de place pour une baraque. +De l'autre cote de la pointe, aux environs de l'hotel Lambert, qui +donne son nom maintenant aux bains des dames, on trouvait bien +quelques masures, mais elles tournaient le dos au lieu consacre deja +par la premiere trouvaille. Il fallait que le _Casino_ fut a proximite +de la plage: on ne pouvait mieux choisir que le coin de la rue de +Bretonvilliers. + +Seulement les deux coins de cette rue etaient formes par deux grands +diables d'hotels aux murs rectangulaires, en pierres de taille, epais +comme des remparts. Le vrai miracle, pour Ezechiel, c'avait ete +d'obtenir la permission d'attaquer un de ces angles et de nicher son +bouge dans l'epaisseur de cette noble maconnerie, comme on voit la +larve impudente arrondir sa demeure dans l'aubier sain d'un grand +arbre. + +Ezechiel avait obtenu cette permission. + +Le cabaret de la _Peche miraculeuse_, sorte de caverne irreguliere, +s'insinuait en boyau a l'interieur des batiments et ne prenait qu'un +tiers environ de la hauteur du rez-de-chaussee. Depuis que le Marais a +pris faveur dans l'industrie, nombre d'hotels ont du reste, suivi cet +exemple, ouvrant leurs propres flancs, comme le pelican, non point par +charite, mais par avarice. + +Le sol du cabaret d'Ezechiel etait un peu plus bas que la rue. On y +buvait, on y mangeait, on y jouait, on y achetait lignes, hamecons, +appats, gaules, tout ce qu'il fallait, en un mot, pour harponner des +poissons, nourris de bagues chevalieres. + +L'hotel appartenait a un respectable vieillard, M. d'Aubremesnil, +ancien conseiller au parlement, qui n'avait point emigre et vivait a +Versailles. Il n'y avait d'habite qu'un pavillon, situe au bout d'un +grand jardin, et dont l'entree etait rue Saint-Louis, vis-a-vis des +communs de l'hotel Lambert. + +Ce pavillon avait ete loue quelques mois auparavant par une jeune dame +d'une rare beaute, qui vivait solitairement et s'occupait de bonnes +oeuvres. + +Quand notre homme, le "patron" des macons du Marche-Neuf, arriva au +seuil du bouge a demi souterrain ou le brave Ezechiel etait maitre +apres Dieu, il hesita, tant l'aspect de cette caverne etait repoussant +et obscene. Il y a bien longtemps que Paris a jete loin de lui ces +souillures; Paris, malgre les exagerations de certains peintres a la +plume, est une des villes les moins deshonorees de l'univers. Ce qui, +a Paris, serait de nos jours une monstrueuse exception, se rencontre a +chaque pas dans les plus beaux quartiers de Londres, cette Babylone de +la debauche glaciale et de l'ennui impudique. + +Mais les moeurs de Paris, en 1804, gardaient encore l'effronte cachet +du Directoire. La lanterne de la _Peche miraculeuse_ n'eclairait bien +que le dehors. Au dedans, c'etait un demi-jour brumeux, dans lequel +grouillaient des nudites a peine voilees. Une demi-douzaine de femmes +etaient la, vautrees sur des sophas de bois recouverts de quelques +brins de paille, buvant, jouant ou regardant jouer un nombre egal +d'hommes appartenant a la classe abandonnee des batteurs de paves. +Ce n'etait pas francais, a vrai dire, pas plus que les stupides et +froides nuits de Paul Niquet ne sont francaises. On peut regarder ces +hideuses choses comme des emprunts desesperes faits a la degradation +anglaise. + +Londres seul est le cadre favorable pour ces horreurs sans remission, +ou le vice prend physionomie de torture et ou les miserables s'amusent +comme on souffre en enfer. A Paris, le vice garde toujours une bonne +part de forfanterie; a Londres la perdition serieuse et convaincue +nage dans le boue naturellement comme le poisson dans l'eau. + +Quiconque a penetre de nuit dans les _spirit-shops_ de l'ancien +quartier Saint-Gilles, ou meme dans les _gin-palaces_ groupes en +foule, en pleine ville fashionable, autour de Covent-Garden, doit +reconnaitre la verite de ce dire: A Paris, l'horreur est une mode +excentrique; a Londres, c'est un fruit du terroir. + +Le gardien hesita, pris a la gorge par les exhalaisons fetides qui +sortaient de ce souterrain, mais son hesitation ne dura pas. Il etait +homme a franchir de bien autres barrieres. + +--Je sais un autre caveau, pensa-t-il, ou l'air est encore plus +mauvais. + +Et il entra, souriant avec melancolie. + +Quoiqu'il n'eut, certes, pas l'air d'un grand seigneur par son +costume, et qu'un bourgeois bien mis eut regarde avec dedain la grosse +etoffe de ses vetements, il y avait un tel contraste entre sa tenue et +celle des habitues de la _Peche miraculeuse_, que son apparition fit +scandale. + +Il n'etait pas sans exemple qu'un honnete homme, excuse par sa passion +pour la peche a la ligne, fut entre de jour chez Ezechiel qui tenait, +nous l'avons dit, boutique d'engins de toute sorte; mais apres la nuit +tombee, la physionomie de son bouge etait si nettement caracterisee, +que le plus vaillant des badauds eut pris ses jambes a son cou apres +avoir jete un coup d'oeil a l'interieur. + +--Voila un agneau! dit une des giroflees. + +--Un mouton plutot, riposta un coquin a figure patibulaire qui tenait +les cartes a une partie de _foutreau_ (noble jeu qui est un derive de +la bouillotte) et dont le nez busque portait une _drogue_ ou pincette +de bois cranement posee de travers: un vieux mouton! et dur! Voyez +voir a lui, Ezechiel. + +Ezechiel n'avait pas besoin qu'on le mit en arret: c'etait un chien +de race. Il vint au-devant du gardien la pipe a la bouche et d'un air +mauvais. + +--Que vous faut-il, citoyen? demanda-t-il. + +--Du vin, repondit le patron, qui s'assit. + +Ezechiel prit un air insolent. + +--Mon vin n'est pas assez bon, dit-il, pour un monsieur de votre +sorte. + +Les femmes eclaterent de rire, les hommes s'ecrierent: + +--Le rentier s'est trompe de porte. + +Le patron ota son chapeau, qui n'etait pas neuf, et le posa sur la +table. Comment dire cela? Il y avait bien en effet du rentier dans +l'aspect de ce crane a demi depouille, que le regard debonnaire de +deux grands yeux bleus marquait au sceau d'une sorte de candeur, mais +il y avait aussi autre chose. + +Le mouton avait je ne sais quoi du loup. + +Les attaches de son cou se degageaient selon de grandes lignes, ses +mouvements etaient larges et souples; malgre les allures placides +qu'il affectait, on decouvrait en lui je ne sais quoi qui annonce le +_decouplement_ des muscles et fait les athletes. + +Les hommes se sentirent mal a l'aise sous son regard, et les femmes +cesserent de railler. + +--Donne ton vin tel qu'il est, l'ami, dit-il a Ezechiel, et fais vite: +j'ai soif. + +Le cabaretier, cette fois, obeit en grondant. + +Quand il revint avec la demi-pinte d'etain pleine et le verre humide, +princesses et coquins avaient repris le cours de leurs ebats. + +--L'ami, lui dit le gardien en touchant du pied une escabelle, +asseyez-vous la, que nous causions tous deux. + +--Croyez-vous que j'aie le temps de causer?... commenca Ezechiel. + +--Je ne sais pas si vous avez le temps, l'ami, et peu m'importe. J'ai +besoin de m'entretenir avec vous: prenez ce siege. + +--Si je ne veux pas, cependant... fit le cabaretier. + +--Si vous ne voulez pas, l'interrompit le patron en se versant rasade, +nous traiterons tout haut un sujet dont vous aimeriez mieux parler +tout bas. + +Il but. Ezechiel s'assit. + +--Le fait est, reprit tranquillement le patron, que votre vin est +detestable... Combien cela vous a-t-il coute, l'ami, pour obtenir +permission de deshonorer l'encoignure de l'hotel d'Aubremesnil? + +Ezechiel baissa ses gros sourcils, derriere lesquels un eclair +s'alluma. + +--Et quel cimetiere avez-vous profane, poursuivit le patron, pour +donner tant de chair morte aux poissons, ici pres car vous n'etes pas +un tigre, l'ami, je vous connais: vous n'etes qu'un chacal. + +La colere du cabaretier combattait une evidente terreur. Ces deux +sentiments se traduisaient par la contraction de ses traits et par la +paleur de ses levres. + +--Qui etes-vous? demanda-t-il. + +--Je suis, repliqua le gardien, l'homme qui va et vient, la nuit, sur +la riviere. Je n'y cours pas le meme gibier que vous. Nous nous sommes +rencontres le soir ou vous devintes riche. + +--Ah! fit Ezechiel, c'etait vous? + +Il ajouta d'une voix sourde: + +--Il y avait aussi une morte dans votre bateau! + +Le gardien inclina gravement la tete en signe d'affirmation. + +Puis il tira de sa poche une piece de six livres, qu'il deposa sur la +table. + +--Je ne suis pas riche, l'ami, dit-il, et je ne vous veux point de +mal. Je sortirai de chez vous comme j'y suis entre, si vous me faites +savoir le nom de la femme qui vous paye. Vous n'etes qu'un aveugle +instrument: aucun malheur ne vous arrivera par moi... + +Le cabaretier avait courbe la tete. Il recula tout a coup et saisit +son escabelle par un pied pour la brandir au-dessus de sa tete. + +--A moi, les fils! s'ecria-t-il. Celui-la est un agent de Cadoudal! Il +venait ici acheter du monde pour tuer le premier consul! Sa tete vaut +cher: gagnons la prime! + +Cette accusation, si absurde qu'elle puisse paraitre, et surtout si +completement etrangere au sujet de l'entretien qu'elle interrompait, +ne doit point surprendre. Chaque moment a son cheval de bataille. Nous +avons vu dans Paris certaine heure ou le premier venu aurait pu tuer +un passant en l'accusant d'avoir jete de la poudre de cholera dans la +Seine. + +Les habitues de la _Peche miraculeuse_ bondirent sur leurs pieds et +s'elancerent pour barrer le chemin de la porte. Le patron eut un +sourire. + +--Ce n'est pas la ma route, murmura-t-il. + +Il se leva a son tour et remit avec beaucoup de sang-froid son chapeau +a larges bords sur sa tete. + +--L'ami, reprit-il en gagnant la table ou tout a l'heure on jouait, tu +as trouve la une assez bonne rubrique; mais tu ne sais pas a qui tu as +affaire, et il faut quelque chose de plus fort encore pour me mettre +dans l'embarras... Fais place! + +En parlant il avait pris a la main la lampe qui etait sur la table. + +Comme le cabaretier levait son escabelle, il l'ecarta d'un seul revers +de la main qu'il avait libre, et passa. + +Le cabaretier fit quelques pas en chancelant, et ne s'arreta qu'en +heurtant la muraille. + +--Une rude poigne! dirent ces dames avec admiration. Les hommes +s'armaient de tout ce qu'ils rencontraient sous leurs mains; plusieurs +avaient des couteaux. + +Ezechiel grondait: + +--Si vous abattez ce chien enrage, vous aurez son pesant d'or a la +police! + +Le patron, pendant cela, tenant toujours sa lampe haute, s'etait rendu +tout au fond du cellier. Il y avait la quelques engins de peche, des +filets neufs roules en paquets et des bottes de gaules. Il jeta de +cote les gaules, sans trop se presser et decouvrit une porte qu'il +eprouva du pied. La porte ceda; elle s'ouvrait en dehors et n'etait +point fermee. + +--Aux couteaux! s'ecria Ezechiel, qui s'elanca bravement. Celui-la en +a trop fait: il ne sortira pas vivant d'ici! + +Le patron se retourna juste au moment ou le cabaretier, bien +accompagne du reste, arrivait sur lui. + +La lampe eclairait sa figure si extraordinairement calme, qu'il y eut +un temps d'arret dans le mouvement des assaillants. + +Le patron tendit la lampe a Ezechiel, qui la recut d'un geste +machinal. + +--J'ai vu ce que je voulais voir, dit-il, et j'ai gagne ma journee. + +--C'est un fou! s'ecria une femme prise de pitie a le voir ainsi +souriant et sans defiance. + +--Fermez la porte de la rue, ordonna Ezechiel, et finissons la +besogne! + +--La! la! fit le patron, qui prit une gaule et la brisa sur son genou, +juste a la longueur qu'il fallait pour une canne de combat: je vous +dis que vous ne savez pas a qui vous avez affaire! + +Son sourire s'anima, et une lueur eclata dans ses yeux. + +Au moment meme ou la porte de la rue se fermait, le patron fut attaque +de trois cotes a la fois: par Ezechiel, qui, soulevant son escabelle a +deux mains, lui en dechargea un coup sur la tete, et par deux bandits +deguenilles, dont l'un lui lanca au flanc un coup de couteau donne +a bras raccourci, tandis que l'autre lui plantait son baton dans +l'estomac. + +Ce fut une transfiguration. Toute la personne du patron prit un +admirable caractere de jeunesse et de cranerie. Sa taille se +developpa, sa poitrine s'elargit, son front s'illumina. + +Nul ici n'aurait su dire comment les trois attaques furent parees; +c'est a peine si la tete du patron s'inclina un peu a gauche pour +laisser passer l'escabeau, tandis que sa moitie de gaule decrivait +deux demi-cercles, dont l'un fit sauter en l'air le baton, dont +l'autre brisa net le poignet, qui tenait le couteau. + +Le blesse poussa un hurlement de douleur et de rage. + +--Et veillez a ce que la lampe ne s'eteigne pas, dit gaiement +ce diable de patron: je n'y verrais plus a vous corriger avec +delicatesse; ce serait tant pis pour vos cranes! + +Ezechiel s'etait mis bravement au dernier rang. Il s'arma d'une gaffe +emmanchee de long et compta de l'oeil ses soldats. + +--La Meslin! s'ecria-t-il, le coquin a estropie ton homme! pour la +vie: il faut que les femmes s'en melent... S'il n'etait pas si maigre, +je vous dirais que c'est Cadoudal en personne. Je parie ma tete a +couper qu'on le payera mille ecus a la prefecture... Prenez les tisons +du foyer, mes mignonnes! Brulons-le! quand on devrait mettre le feu a +la maison! + +La Meslin etait une grande femme, solidement batie, qui deja +s'agenouillait aupres de "son homme" terrasse. Elle se releva et +bondit comme une lionne vers l'atre ou la marmite bouillait. + +--Brulons le gueux! brulons-le! + +Les hommes s'ecarterent, serrant leurs couteaux et leurs gourdins, +semblables a l'infanterie qui attend la besogne faite des canonniers +pour se ruer a la charge. + +Le taudis s'emplit de fumee et de flammes; les six megeres secouaient +leurs brandons. + +Le patron fit un saut de cote qui evita le brulant projectile +lance par la Meslin a tour de bras. La terrible canne decrivit une +demi-douzaine de cercles, et pendant une longue minute, ce fut a +l'interieur du bouge un indescriptible tohu-bohu: des cris, des chocs, +des blasphemes, des chutes, des grincements de dents et un coup de +pistolet. + +La minute une fois ecoulee, voici quel etait l'etat de la question: +notre singulier ami, le patron des macons du Marche-Neuf, se tenait +debout au beau milieu de la chambre, ou les tisons eparpilles fumaient +de tous cotes; il avait du noir a la joue droite, et le revers de +sa houppelande etait largement brule, mais on ne lui voyait aucune +blessure serieuse. + +Au fond du taudis, les filets commencaient a flamber, atteints qu'ils +avaient ete par les eclats de braise. + +Ezechiel n'avait plus sa gaffe emmanchee de long, dont les morceaux +jonchaient le sol; en revanche, il portait au front une magnifique +bosse d'un violet sanguinolent, et sa bouche edentee crachait rouge. + +L'homme de la Meslin se roulait dans la boue, tenant encore a la main +un pistolet decharge. Ses cheveux crepus n'avaient pas defendu son +crane, qui portait une lage felure. + +Les autres bandits se tenaient a distance, et les femmes epouvantees +etaient pelotonnees dans un coin, sauf la Meslin, qui essayait de +soulever la tete fendue de son amant. + +Il n'y avait pas eu une seule parole echangee entre l'assiege, seul de +son bord, et le troupeau des assaillants. + +En ce moment l'assiege, qui avait perdu l'eclair fulgurant de ses yeux +et qui semblait aussi calme que s'il eut ete flanant dans le Jardin du +Palais-Royal, mit sa canne sous son bras et plongea sa main dans sa +poche. + +--C'est le diable! grommela Ezechiel. + +--Vous etes dix contre un, rugit la Meslin, qui se releva ivre de +rage. Attaquons-le tous ensemble, et mon homme sera venge!... + +Elle s'interrompit en un cri etouffe; le couteau qu'elle avait ramasse +a terre s'echappa de ses mains! + +--Ah! fit-elle en attachant sur le patron un regard stupefait, c'est +bien pis que le diable!... Comment ne l'ai-je pas reconnu?... C'est M. +Gateloup! + +Ce nom de Gateloup, repete dans tous les coins du cellier, forma un +long murmure. + +L'amant de la Meslin rouvrit les yeux et regarda. Le patron avait +retire sa main de sa poche, et nouait tranquillement a sa boutonniere +l'objet qui l'avait fait reconnaitre. + +Au premier aspect, cela semblait donner raison aux accusations +d'Ezechiel, car les chouans de Bretagne portaient un objet pareil +comme signe de ralliement a leur chapeau ou sur leur poitrine, et +Georges Cadoudal devait en avoir un dans sa poche. + +Mais bien avant les chouans de Bretagne, la frerie des maitres en fait +d'armes parisiens avaient consacre ce signe que professeurs et prevots +portaient au cote gauche de leurs plastrons. + +C'etait un coeur brode d'or et encadre dans une rosette de rubans +ecarlates. + +Chaque maitre y ajoutait un signe distinctif qui etait en quelque +sorte un blason et qui disait son nom aux inities. Or, si le patron +des macons du Marche-Neuf etait, sous son espece de bon bourgeois, une +celebrite de quartier, recevant des coups de chapeau depuis le Palais +de justice jusqu'a l'Hotel de Ville, sous un autre aspect, comme +combattant des bagarres revolutionnaires, comme sauveteur, comme +entraineur ou moderateur du peuple, Gateloup etait une gloire +universellement acceptee, surtout dans la classe pauvre. Les bons +l'admiraient et l'aimaient, les mechants le redoutaient. Dans le +danger autrefois, lors des batailles civiles, ou il avait joue un role +a la fois terrible et bienveillant, il se faisait reconnaitre a l'aide +de son ecu de maitre d'armes: un coeur d'or dans un noeud de faveurs +rouges ou deux raies noires, largement accusees, marquaient une croix +de Saint-Andre. + +Cela signifiait: Je suis Jean-Pierre Severin, dit Gateloup; comme +jadis les fleurs de lis d'or sur champ d'azur disaient: Bourbon; les +macles accolees: Rohan; et les seize alerions d'azur cantonnant la +croix de gueules en champ d'or: Montmorency. + +Dans les luttes antiques il n'y avait aucune honte pour l'homme brave +a se retirer devant un plus fort. Le char d'Achille traversait les +batailles sans rencontrer devant soi d'autres ennemis que les myopes +qui ne reconnaissaient pas assez vite le flamboyant bouclier present +d'Hippodamie. Les coquins rassembles au cabaret de la _Peche +miraculeuse_ n'etaient nullement imbus de prejuges chevaleresques. + +Il n'y eut pas une seule main pour garder une arme, et la Meslin dit +en montrant son homme. + +--Ah! citoyen Gateloup, c'est encore de la reconnaissance qu'on vous +doit, car si vous aviez voulu, vous ne me l'auriez pas assomme a demi! + +--C'est vrai, ma fille, repliqua le patron, et si j'ai mis mon nom a +ma boutonniere, c'est que la peur m'a pris de vous assommer tous... +Eteins le feu, Ezechiel... Vous autres, faites-moi place. + +Deux ou trois seaux d'eau lances a la volee sur les filets qui +allaient se consumant lentement firent l'affaire. Ezechiel, le sourire +aux levres, s'etait rapproche du vainqueur. + +Celui-la devait etre un damne scelerat, car il cachait sa rancune sous +un air obsequieux et caressant. + +--Mon bon maitre, dit-il, ca nous perd la tete de penser qu'il y a +un homme dans Paris qui veut tuer le citoyen Bonaparte. Moi qui vous +parle, je vois partout le traitre Cadoudal... Et quant a ce qui est de +la porte du fond, la-bas, elle mene tout uniment a la cave ou je tiens +mon pauvre vin que vous trouvez si mauvais. + +Le patron lui mit la main sur l'epaule, et Ezechiel fut sur le point +de s'affaisser comme si on l'eut charge d'un poids trop lourd. + +--Ne me faites point de mal, murmura-t-il. + +--Ecoute, l'interrompit le patron... Es-tu homme a repondre +franchement et honnetement aux questions qu'on te fera? + +--Quant a ca, mon maitre, s'ecria Ezechiel, demandez a tout le monde, +je n'ai que trop de franchise. Le coeur sur la main, toujours!... +Ah! si j'avais eu un tantinet de malice, mon affaire serait depuis +longtemps dans le sac! + +--C'est pour une dame que tu travailles? prononca tout bas le patron. + +--Pour une dame?... repeta Ezechiel; voila une idee? + +Puis il ajouta en clignant de l'oeil d'une facon confidentielle. + +--Eh bien, oui, la. On ne peut rien vous cacher, mon maitre. C'est +pour une dame... et nous essayons de nouer un fil a la patte des +scelerats qui veulent tuer le premier consul!... est-ce defendu? + +La main du patron pesa plus lourde sur son epaule, mais a ce moment +une eclatante et joyeuse clameur passa au travers de la porte de la +rue. + +--Aubaine! aubaine! criait-on. Ouvrez, citoyen Ezechiel! + +--Il y a eu peche miraculeuse! + +--Et bonne chasse! ajouterent d'autres voix qui semblaient plus +lointaines. + +--Nous apportons la maree! dirent les pecheurs. + +--Et nous le gibier! firent les chasseurs. + +--Ouvre, Ezechiel! Mais ouvre donc, vieux drole! + +--Faut-il ouvrir, mon bon maitre? demanda le cabaretier en adressant +au vainqueur de la lutte recente une oeillade respectueuse et soumise. + +Celui-ci fit un geste de consentement. + +La porte roula sur ses gonds, et une compagnie nombreuse entra chargee +de butin. Ils etaient quatre d'abord, quatre forts lurons, pour porter +un tout petit panier ou il y avait bien une cinquantaine de goujons. + +Ensuite venait l'heureux proprietaire du mannequin de paille. + +En troisieme lieu, deux gamins soutenaient triomphalement une vieille +culotte, dans la poche de laquelle on avait trouve une piece de six +liards. + +--Voici la peche! cria-t-on. Ferme boutique, Ezechiel. Il n'y a plus +rien dans la riviere. + +--Je sais bien qui me joue ces tours-la! repondit le cabaretier avec +melancolie: ce sont les ennemis du premier consul! + +Il fut interrompu par un autre flot qui arrivait clamant: + +--Voici la chasse! + +Ceux-la apportaient sur des cannes a peche, disposees en brancard, une +pauvre belle enfant, evanouie ou morte. + +Quand la lueur de la lampe tomba sur son visage livide, mais toujours +charmant, le patron des macons du Marche-Neuf poussa un grand cri qui +etait un nom: + +--Angele! + + + + +V + +LA BORNE + + +Aux premieres lignes de cette histoire nous avons vu un jeune homme +elegant et beau longeant seul le quai de la Greve. + +Puis, derriere lui, une charmante jeune fille, seule aussi et qui +semblait le suivre de loin. + +Puis, enfin, un vieil homme, habille bourgeoisement, mais campe a la +noble, qui avait l'air de suivre les deux. + +Dans le courant de notre recit, nous avons appris le nom du jeune +homme: Rene de Kervoz, et le nom de la jeune fille: Angele. + +Quant au vieux bourgeois, ceux qui ont lu le premier episode de cette +serie: _la Chambre des Amours_, le connaissaient des longtemps. + +Apres la scene mysterieuse et presque muette qui eut lieu, vers la +tombee de la nuit, dans l'eglise de Saint-Louis-en-l'Ile, entre +cette blonde eblouissante qu'on appelait Mme la comtesse, l'Allemand +Ramberg, Rene et l'abbe Martel, scene dont l'apprenti medecin Germain +Patou, d'un cote, et Angele de l'autre, furent les temoins silencieux, +Rene de Kervoz sortit le premier. + +Angele le suivit aussitot, comme elle l'avait fait depuis la place du +Chatelet. + +Elle semblait bien faible; son pas lent et penible chancelait, mais +ces pauvres coeurs blesses ont un terrible courage. + +Il n'etait pas nuit tout a fait encore quand Rene de Kervoz, sortant +par la porte laterale, s'engagea dans la rue Poultier. Au lieu de +tourner vers le quai de Bethune, comme devaient faire plus tard +Germain Patou et "le patron", il remonta vers la rue Saint-Louis. + +Sa marche etait lente aussi et incertaine, mais ce n'etait pas +faiblesse. + +Ceux qui le connaissaient et qui l'eussent vu en face a cette heure +auraient remarque avec etonnement le rouge ardent remplacant la paleur +habituelle de sa joue. + +Ses yeux brulaient sous ses sourcils violemment contractes. + +Angele, pauvre douce enfant, avait grandi entre deux coeurs simples et +bons, son pere d'adoption et sa mere, les deux seuls amis qu'elle eut +au monde. Elle ne savait rien de la vie. + +Elle ne voyait point le visage de Rene; par consequent elle ne pouvait +lire le livre de sa physionomie. + +Mais sait-on ou elles prennent cette seconde vue? Il y a une admirable +sorcellerie dans les coeurs malades d'amour. Ce qu'elle ne voyait pas, +Angele devinait. + +La passion qui bouleversait les traits de Rene de Kervoz avait dans +l'ame d'Angele comme un echo douloureux et navre. + +Elle ne songeait pas a elle-meme; sa pensee etait pleine de lui. + +Souffrait-il? Parfois c'est le bonheur qui ecrase ainsi. + +Elle avait presque aussi grande frayeur de la souffrance que du +bonheur. + +Et pourtant, d'ordinaire, c'est le bonheur seulement que redoute la +jalousie des femmes. + +Mais Angele n'etait pas encore une femme tout a fait; les jeunes +filles aiment autrement que les femmes. Angele tenait le milieu entre +la femme et la jeune fille. + +Rene tourna le coin de la rue de Saint-Louis et se dirigea vers le +retour du quai d'Anjou qui faisait face a l'ile Louviers. Ce n'etait +pas la premiere fois qu'Angele suivait Rene. Elle avait le droit de +le suivre, si la plus sacree de toutes les promesses, ce contrat +d'honneur liant l'homme a la pure enfant qui s'est donnee, confere un +droit. + +Angele etait pour tous la fiancee de Rene de Kervoz; elle etait sa +femme devant Dieu. + +Jamais elle n'en avait tant vu qu'aujourd'hui. + +Ce qu'elle soupconnait, depuis longtemps peut-etre, lui entrait dans +le coeur, ce soir, comme une certitude amere. + +Rene aimait une autre femme. + +Non point comme il l'avait aimee, elle, doucement et saintement. Oh! +que de bonheur perdu! + +Rene aimait l'autre femme avec fureur, avec angoisse. + +A moitie chemin de la rue Poultier, au retour oriental du quai +d'Anjou, un mur monumental formait l'angle de la rue Bretonvilliers, a +l'autre bout de laquelle etait le cabaret de la _Peche miraculeuse_. + +Le pate de proprietes compris entre les deux rues formait la pointe +est de l'ile; il se composait du pavillon de Bretonvilliers et de +l'hotel d'Aubremesnil, avec leurs jardins: ces deux habitations, +separees seulement par une magnifique avenue, appartenaient au meme +maitre, l'ancien conseiller au parlement dont il a ete parle. + +Outre ces demeures nobles, il y avait quelques maisons bourgeoises +ayant facade sur rue. + +Le pavillon de Bretonvilliers, qui n'etait autre chose que le pignon +d'un tres vieil hotel, sorte de manoir contemporain peut-etre de +l'epoque ou l'ile etait encore la campagne de Paris, s'enclavait dans +le mur et faisait meme une saillie de plusieurs pieds sur la voie: ce +qui motiva plus tard sa demolition. + +Il n'avait que deux etages: le premier a trois fenetres de facade; le +second, beaucoup moins eleve, a cinq; le tout etait surmonte d'une +toiture a pic. + +Il n'existait point d'ouverture au rez-de-chaussee. On y entrait par +une porte percee dans le mur, a droite de la facade et donnant dans +les jardins. + +Ce fut a cette porte que Rene de Kervoz frappa. + +Un aboiement de chien, grave et creux, qui semblait sortir de la +gueule d'un animal geant, repondit a son appel. + +Une femme agee et portant un costume etranger vint ouvrir. Elle barra +d'abord le passage a Rene, lui disant: "Les maitres sont absents." + +Rene lui repondit, donnant a ces deux mots latins la prononciation +magyare: "_Salus Hungariae_." + +La vieille femme le regarda en face et sembla hesiter. + +--_Introi, domine_, dit-elle enfin, egalement en latin prononce a la +hongroise, _sub auctoritate dominae meae_ (entrez, monsieur, sous +l'autorite de ma maitresse). + +La porte se referma. Un coup de fouet retentissant mit fin aux +aboiements du gros chien. + +Angele etait trop loin pour voir ou pour entendre. + +Quand elle arriva devant la porte, tout etait silence a l'interieur. + +Elle s'arreta, immobile, affaissee comme la statue du Decouragement. + +Elle ne pleurait point. + +L'idee ne lui vint pas de frapper a cette porte. + +Pourquoi etait-elle venue, cependant! + +Helas, elles ne savent pas, ces pauvres blessees. + +Elles vont pour glisser un regard tout au fond de leur malheur, mais +non point pour combattre. + +Quand l'idee de combattre leur vient, elles poussent presque toujours +la vaillance jusqu'a la folie. Mais l'idee de combattre leur vient le +plus souvent trop tard. + +Elles doutent si longtemps! si longtemps elles se cramponnent a la +chere illusion de l'espoir. + +Angele resta pendant de longues minutes debout en face de la porte, le +coeur oppresse, les yeux fermes a demi. + +Aucun bruit ne venait du dedans. Le dehors etait egalement silencieux, +car la nuit s'etait faite et le pas des allumeurs de lanternes avait +cesse de se faire entendre. + +Un seul murmure, confus et intermittent, venait du cote du quai de +Bethune, ou le cabaret de la _Peche miraculeuse_ restait ouvert. + +En face de la porte par ou Rene avait disparu, au coin d'une maison +dont toutes les fenetres etaient noires et qui semblait inhabitee +comme la plupart des demeures dans ce triste quartier, il y avait une +borne de granit cerclee de fer. + +Angele s'y assit. + +De la on pouvait voir les fenetres de l'ancien pavillon de +Bretonvilliers. + +Elles etaient noires aussi, enormes de hauteur et bizarrement +eclairees par la lune a son lever, qui leur envoyait ses rayons +obliques, avant de les laisser dans l'ombre en montant vers le sud. + +Machinalement, le regard d'Angele s'attacha sur ces trois gigantesques +croisees, derriere lesquelles on devinait des rideaux de mousseline, +drapes largement. + +Elle vit, comme on voit les choses en reve, un de ces rideaux se +soulever a demi et une tete paraitre. Les lueurs de la lune n'en +eclairaient plus que les reliefs, et c'etait si vague!... + +Une jeune tete, une tete bien-aimee: ce front et ce regard qu'Angele +voyait nuit et jour, cette bouche qui lui avait dit: je t'aime! + +Oh! et ce sourire! et ces cheveux si doux qu'un chaste baiser avait +meles bien souvent avec ses cheveux a elle! + +Rene! son ame tout entiere, son premier, son unique amour! + +C'etait Rene! c'etait bien Rene! Pourquoi en ce lieu? et seul? +Attendait-il? qu'attendait-il? + +La lune tournait; l'ombre accusait davantage ce sourire qui n'existait +pas peut-etre. Pour Angele, Rene souriait, et si doucement! et, +a travers ces carreaux maudits, Rene la regardait avec tant de +tendresse! + +Cela se pouvait-il? Si Rene l'avait vue, si Rene l'avait reconnue, lui +dans cette maison, elle dans la rue et sur cette borne, Rene n'aurait +pas souri. Oh! certes. + +Il etait bon, il etait noble. + +Il aurait eu honte, et remords, et frayeur. + +Mais qu'importe ce qui est possible ou impossible? A certaines heures, +l'esprit ne juge plus, la fievre est maitresse. Angele tendit ses +pauvres mains tremblantes vers Rene et se mit a lui parler tout bas. + +Elle lui disait de ces douces choses que le tete-a-tete des enfants +amoureux echange et ressasse pour enchanter les plus belles heures de +la vie. La memoire de son coeur recitait a son insu la litanie des +jeunes tendresses. Comme elle aimait! comme elle etait aimee! Et se +peut-il, mon Dieu! qu'on manque a ces serments qui jaillirent une fois +d'une ame a l'autre pour former un indissoluble lien? + +Se peut-il... car il y avait plus que des serments, et Rene etait +noble et bon. Nous l'avons dit deja une fois; elle se le repeta cent +fois a elle-meme. + +Elle ne sentait point que ses mains etaient glacees et que ses petits +pieds gelaient sur le pave humide par cette froide nuit de fevrier. +Elle savait seulement que son front la brulait. + +Un soir, c'etait au dernier automne, l'air de la nuit etait si tiede +et si charmant, je ne sais comment la promenade s'etait prolongee le +long du quai de la Greve, puis au bord de l'eau, sous ces beaux arbres +qui allaient jusqu'au Pont-Marie. Il y avait la des fleurs et de +l'herbe autour de la cabane de l'inspecteur du halage; Rene voulut +s'asseoir; il etait faible alors et malade; Angele etendit pour lui +son echarpe sur le gazon. + +Elle se mit pres de lui, si jolie et si belle que Rene avait des +larmes dans les yeux. + +Il lui dit: + +--Si tu ne m'aimais plus, je mourrais. + +Elle ne repondit point, Angele, parce que la pensee ne lui venait meme +pas que son Rene put cesser de l'aimer. + +Ce fut une chere soiree, dont le souvenir ne devait jamais s'effacer. + +Tout a l'heure, en passant sur le Pont-Marie, Angele avait reconnu les +grands ormes. + +Et maintenant, parlant tout bas comme si Rene eut ete aupres d'elle, +Angele disait a son tour: + +--Si tu ne m'aimais plus, je mourrais. + +La lune avait tourne, laissant dans l'ombre la facade du vieux +pavillon de Bretonvilliers. + +Il etait impossible de voir la silhouette de Rene a la grande fenetre, +et pourtant Angele la voyait encore. + +Sur ce fond noir elle devinait une forme adoree; seulement Rene ne +souriait plus. Il avait le visage triste, emu, amaigri, comme ce soir +de la promenade au bord de l'eau, et il semblait a Angele que la +distance disparaissait; elle montait, il descendait; tous deux +s'appuyaient a l'antique balcon, l'un en dedans, l'autre en dehors, et +ils echangeaient de murmurantes paroles entrecoupees de longs baisers. + +Tout a coup Angele tressaillit et s'eveilla, car ceci etait un +veritable reve. La facade noire changeait d'aspect: deux des grandes +fenetres s'eclairaient vivement. + +Angele ne s'etait point trompee. La silhouette de Rene trancha en +sombre sur ce fond lumineux. + +Il etait la: il n'avait pas quitte la fenetre. + +Un cri s'etouffa dans la poitrine d'Angele, parce qu'une autre +silhouette se detachait derriere celle de Rene: une forme feminine, +admirablement jeune et gracieuse, qu'Angele reconnut du premier +regard. + +--La femme de l'eglise Saint-Louis! murmura-t-elle en portant ses deux +mains a sa poitrine qui haletait; toujours elle! + +Elle essaya de se lever et ne put. Elle aurait voulu s'elancer et +defendre son bonheur. + +Parmi la confusion de ses pensees une idee, cependant, se fit jour. + +--La porte ne s'est pas rouverte depuis le passage de Rene, se +dit-elle, et cette femme n'a pu le preceder ici, puisqu'elle est +sortie de l'eglise, accompagnee... Par ou est-elle entree? + +L'ombre feminine dessinee avec nettete par la lumiere qui l'eclairait +a revers portait sur le rideau transparent. On voyait sa taille deliee +et les details legers de sa coiffure ou le jour semblait jouer entre +les boucles mobiles de ses cheveux. + +--Ses cheveux! dit encore Angele, ses cheveux blonds! jamais il n'y +en a eu de pareils! Je crois distinguer leurs reflets d'or.. Elle est +trop belle. Oh! Rene, mon Rene, ne l'aime pas; on ne peut pas avoir +deux amours... Si tu ne m'aimais plus je mourrais... + +Sur le rideau revelateur deux mains se joignirent. + +Angele se redressa, galvanisee par sa terrible angoisse. + +--Mais avant de mourir, fit-elle, je combattrai! Je suis forte! j'ai +du courage! Et qui donc l'aimera comme moi? Il est a moi... + +Elle s'affaissa de nouveau sur la borne. Autour de la fine taille, +la-haut, un bras galant venait de se nouer derriere les rideaux de +mousseline. + +Angele balbutia encore: + +--Je suis forte... je combattrai... + +Mais elle chancelait et sa gorge ralait. + +Ses deux mains glacees presserent son front. + +--C'est un reve! un reve affreux! dit-elle; je veux m'eveiller... + +Sa voix s'etrangla dans son gosier. Les deux ombres tournaient sur le +rideau et presentaient maintenant leurs profils: deux profils jeunes +et charmants. + +Une douleur navrante etreignit la poitrine d'Angele. Elle eut +l'angoisse de l'attente, car ce fut lentement, lentement, que les deux +bouches se reunirent en un etroit et long baiser. + +Angele tomba comme une masse inerte sur le pave. + +Du capuchon detache de sa mante ses cheveux denoues s'echapperent et +ruisselerent: des cheveux plus beaux, plus brillants, plus doux que +ceux de l'enchanteresse elle-meme. + +La silhouette de femme se retira la premiere et s'enfuit, tandis qu'un +retentissant eclat de rire passait a travers les carreaux. + +L'ombre de Rene se prit a la poursuivre. + +Puis la troisieme fenetre de la facade s'eclaira brillamment tout a +coup. Les deux ombres y passerent entrelacees et disparurent. + +Mais Angele ne voyait plus rien de tout cela. Son pauvre corps inerte +s'etendait tout de son long; entre son front et le pave il n'y avait +que ses cheveux epars, ses pauvres cheveux. + +Une demi-heure apres seulement, un groupe de faineants quittant la +berge du quai de Bethune passa. + +Aucune ombre ne se dessinait plus aux carreaux du vieux pavillon de +Bretonvilliers. + +Les faineants qui revenaient de la peche avec leurs paniers vides +rencontrerent le corps d'Angele. La chasse valait mieux que la peche: +au cou d'Angele il y avait une croix d'or, present de Rene de Kervoz. + +Les faineants eurent d'abord la pensee de se battre a qui aurait la +croix d'or, puis il fut convenu qu'on irait au cabaret d'Ezechiel, +lequel, etant un peu juif, pourrait estimer le bijou et l'acheter +comptant pour faire le partage. + +Ils avaient compte sans le patron des macons du Marche-Neuf, M. +Jean-Pierre Severin, dit Gateloup. Celui-ci se depouilla de sa +houppelande pour en envelopper les membres glaces de la jeune fille. +D'apres son ordre, que nul ne songea a discuter, quatre porteurs +prirent une civiere ou Angele fut deposee sur un matelas. + +Puis le patron commanda: En route! + +Et les porteurs se mirent en marche sans meme s'informer du lieu ou on +les conduisait. + +Decidement, ce soir, au quai de Bethune, la chasse ne valait pas mieux +que la peche. + +Quand la Meslin eut emmene son homme tout endolori et que les coquins +des deux sexes furent partis, Ezechiel barricada sa porte. + +Il etait soucieux, ce brave garcon, et d'assez mauvaise humeur. + +En eteignant la magnifique lanterne qui faisait la gloire de son +etablissement et du quartier, il se disait: + +--C'est un jeu a se faire rompre les os. Voila deja un gaillard qui +a devine la farce. Si on savait une fois que tout cela est pour +detourner les chiens et cacher le trou de la vampire... + +Il frissonna et regarda tout autour de lui. + +--Chaque fois que je prononce ce nom-la, grommela-t-il, j'ai la chair +de poule. Je n'y crois pas, mais c'est egal... il doit y avoir quelque +chose... Et j'aimerais voir, moi, la mine qu'elles font, ces betes-la, +quand on leur enfonce un fer rouge dans le coeur! Parole! ca doit etre +drole! + +Il eut un sourire a la fois sensuel et poltron. + +A coups de pied il derangea les filets a moitie brules qui +encombraient la porte de derriere et l'ouvrit en pensant tout haut: + +--Ce n'est pas facile d'amasser un plein pot de pauvres ecus! + +Au dela de la porte il y avait ce sombre couloir apercu par le patron +et menant a un escalier de pierre. Le couloir, apres l'escalier +passe, allait en descendant, puis remontait jusqu'a une seconde porte +communiquant avec un vaste jardin. + +Aussitot qu'Ezechiel eut ouvert cette seconde porte, un mugissant +aboiement se fit entendre au lointain; le lecteur aurait reconnu +tout de suite la voix du chien geant qui gardait le pavillon de +Bretonvilliers. + +--Tout sent le diable, se dit Ezechiel, dans le pays d'ou ces gens-la +viennent. Ce chien a la voix d'un demon. + +Il s'engagea sous une sombre allee de tilleuls tailles en charmille, +qui remontait vers la rue Saint-Louls-en-l'Ile. + +Les aboiements du molosse devinrent bientot si violents que le +cabaretier s'arreta epouvante. + +--Hola! bonne femme Paraxin! cria-t-il, retenez votre monstre ou je +lui casse la tete d'un coup de pistolet. + +Un eclat de rire casse partit du fourre voisin et le fit tressaillir +de la tete aux pieds. + +--Le chien est enchaine, trembleur de Francais, fut-il dit par +derriere les arbres; n'aie pas peur... Mais, a propos de pistolet, +on s'est battu chez toi, la-bas. Y aura-t-il quelque chose pour nos +poissons? + +Avant qu'Ezechiel put repondre, une femme grande comme un homme et +portant le costume hongrois entra dans une echappee de lumiere que la +lune faisait dans l'avenue. + +--Bonsoir, Ezechiel, dit-elle dans le francais barbare qu'elle +baragouinait avec peine. On ne peut pas te parler latin a toi; vous +autres, Parisiens, vous etes plus ignorants que des esclaves!... As-tu +quelque chose a nous dire? + +--Je veux voir madame la comtesse, repliqua le cabaretier. + +--Madame la comtesse est loin d'ici, repartit Paraxin, qui s'etait +approchee et dominait Ezechiel de la tete. Elle a de l'occupation ce +soir. + +--Elle en mange un? demanda le cabaretier avec une curiosite melee +d'horreur. + +La Paraxin fit un signe de tete caressant et repondit: + +--Elle en mange deux. + +Ezechiel recula malgre lui. La grande femme ricanait. Elle repeta: + +--Q'as-tu a dire? + +--J'ai a dire, repliqua Ezechiel, que tout ca ne peut pas durer. Le +monde parle. Il y a des gens sur la trace, et la frime du quai de +Bethune est usee jusqu'a la corde. Tout devait etre fini voila quinze +jours... + +--Tout sera uni dans huit jours, l'interrompit la grand femme. +L'argent vient; la somme y sera. Ceux qui auront ete avec nous +jusqu'au bout auront leur fortune faite. Ceux qui perdront courage +avant la fin engraisseront les poissons... Est-ce tout? + +Ezechiel restait silencieux. + +--A quoi penses-tu? demanda la Hongroise brusquement. + +--Bonne femme Paraxin, repondit le cabaretier, je pense a la peur que +j'ai. Vos menaces m'effrayent beaucoup, je ne le cache pas, car je +vous regarde comme une diablesse incarnee... + +La Hongroise lui caressa le menton bonnement. + +--Mais, poursuivit Ezechiel, je suis plus effraye encore des dangers +qui m'environnent de toutes parts a cause de vous. A quoi me +servira-t-il d'avoir gagne beaucoup d'argent si on me coupe le cou? + +Mme Paraxin lui donna un bon coup de poing entre les deux epaules et +lui dit quelques injures eu latin. Apres quoi elle reprit d'un ton +serieux: + +--Nous avons de quoi detourner l'attention, brave homme, ne t'inquiete +pas... Vois-tu cette lumiere, la-bas? + +Ils arrivaient au bout de l'avenue, et le pavillon de Bretonvilliers +detachait sa haute silhouette sombre sur le ciel. + +Une lueur brillait au premier etage. + +--Oui, je vois la lumiere, repliqua Ezechiel, mais qu'est-ce que cela +dit? + +--Cela dit, mon fils, qu'il y a la un joli jeune homme en train de se +bruler a la chandelle. Avec ce papillon nous avons, si nous voulons, +deux on trois semaines de securite devant nous. + +--Qui est ce papillon? + +--Le propre neveu de Georges Cadoudal, mon fils, qui va nous vendre, +pour un sourire... ou pour un baiser, ou plus cher, le secret de la +retraite de son oncle. + + + + +VI + +LA MAISON ISOLEE + + +C'etait une chambre tres vaste et si haute d'etage qu'on eut dit une +salle de quelque ancien palais de nos rois. Les tentures en etaient +fatiguees et ternes de vetuste, mais d'autant plus belles aux yeux des +coloristes, qui cherchent l'harmonie dans le fondu des nuances et +qui chromatisent en quelque sorte la gamme contenue dans le spectre +solaire pour obtenir leurs savants effets: de telle sorte, par +exemple, que le costume d'un mendiant fournit sous leurs pinceaux des +accords merveilleux. + +La lampe entouree d'un globe en verre de Boheme non pas depoli, mais +trouble et imitant la demi-transparence de l'opale, eclairait a peine +cette vaste etendue, effleurant chaque objet d'une lueur discrete et +presque mysterieuse. + +On ne pouvait juger ni les peintures du plafond ni celles des +panneaux, coupes en cartouches octogones, selon les lignes regulieres +mais inegales qui caracterisaient l'epoque de Louis XIV. C'est a +peine si les dorures brunies renvoyaient ca et la quelques sourdes +etincelles. + +Au-devant de deux grandes fenetres les draperies de lampes dessinaient +leurs plis larges et nombreux sous lesquels tranchaient de moelleux +rideaux en mousseline des Indes. + +L'aspect general de cette piece etait austere et large, mais surtout +triste, comme il arrive presque toujours pour les oeuvres du moyen age +que le dix-septieme siecle essaya de retoucher. + +C'etait aux carreaux de cette chambre et sous la mousseline des Indes +qu'Angele avait vu d'abord le visage de Rene, aux premiers rayons de +la lune, puis les deux ombres dont la fenetre avait trahi l'amoureuse +bataille. + +Maintenant il n'y avait plus personne. + +Mais les gaies lueurs qui passaient par la porte entr'ouverte de la +piece voisine, celle qui n'avait qu'une croisee sur la rue et qui +s'etait eclairee la derniere, indiquaient la route a prendre pour +retrouver ensemble Rene de Kervoz et la reine des blondes, comme +l'appelait Germain Patou, la radieuse penitente de l'abbe Martel, +l'inconnue de l'eglise Saint-Louis-en-l'Ile. + +La jalousie de celles qui aiment profondement ne se trompe guere. Il +est en elles un instinct subtil et sur qui leur designe la rivale +preferee. + +Angele avait reconnu le profil de sa rivale sur la mousseline des +rideaux, et nous l'avons dit comme cela etait, Angele, dans cette +silhouette mobile, avait devine jusqu'a l'or leger qui frisait en +delicieuses boucles sur le front de l'etrangere. + +Franchissons cependant cette porte entr'ouverte qui laissait passer de +joyeuses lueurs. + +C'etait une piece beaucoup plus petite, et le seuil qui separait les +deux chambres pouvait compter pour un espace de six cents lieues. Il +divisait l'Occident et l'Orient. + +De l'autre cote de ce seuil, en effet, c'etait l'Orient, les tapis +epais comme une pelouse, les coussins accumules, la lumiere parfumee. +Vous eussiez cru entrer dans un de ces boudoirs feeriques ou les +riches filles de la Hongrie meridionale luttent de magnificence et de +mollesse avec les reines des _Mille et Une Nuits_. + +Le contraste etait frappant et complet. A droite, c'etait la roideur +melancolique et un peu moisie du grand siecle; a gauche de la cloison, +le luxe voluptueux, la somptuosite demi-barbare de la frontiere +ottomane s'etalaient, comme si en ouvrant la croisee on eut pu voir a +l'horizon les minarets de Belgrade, la blanche ville. + +Dans la premiere piece il faisait froid; ici regnait une douce chaleur +ou passaient comme de tiedes courants charges de langueurs odorantes. + +La lumiere de deux lampes magnifiques, rabattue par deux coupoles de +cristal rose, tombait sur une ottomane environnee d'arbustes exotiques +en pleine fleur. + +Il y avait la un jeune homme et une jeune femme: deux belles creatures +s'il en fut jamais; la jeune femme demi-couchee sur l'ottomane, le +jeune homme assis sur les coussins a ses pieds. + +C'etaient bien les deux silhouettes du rideau: Rene de Kervoz d'abord, +qu'Angele aurait reconnu entre mille, et quant a la femme, Angele +avait pu, sans se tromper, prendre son profil pour celui de la blonde +etrangere. Les traits offraient en effet une parite complete: memes +yeux, meme bouche souriante et hautaine, meme dessin de visage, +exquise dans sa delicatesse. + +Seulement, ces admirables cheveux blonds, si vaporeux et si brillants, +n'existaient que dans l'imagination d'Angele. + +La jeune femme de l'ottomane avait d'admirables cheveux, il est vrai, +mais plus noirs que le jais. + +Il suffisait d'un regard pour voir, malgre l'extreme +ressemblance, qu'elle n'etait pas notre mysterieuse comtesse de +Saint-Louis-en-l'Ile. + +Au moment ou nous entrons dans le boudoir, elle touchait justement +d'un geste mutin ses adorables cheveux noirs et disait en souriant: + +--Je n'aurais jamais cru qu'on put nous prendre l'une pour l'autre: +elle si blonde, moi si brune... et surtout mon beau chevalier breton, +qui pretend que mon image est gravee dans son ame! + +Rene la contemplait avec une sorte d'extase et ne repondait point. + +Il eleva une gracieuse petite main jusqu'a ses levres et savoura un +long baiser. + +--Lila! murmura-il. + +Elle se pencha jusqu'a son front, qu'elle effleura, disant: + +--Mon nom est doux dans votre bouche. + +Il y a des souvenirs: un nuage passa sur le regard de Rene. + +Une fois, cette pauvre enfant qui lui avait donne son coeur, Angele, +sa fiancee, lui avait dit: + +--Dans ta bouche mon nom est doux comme une promesse d'amour. + +Il l'avait bien aimee, et la passion qui l'entrainait vers une autre, +a present, avait ete combattue par lui comme une folie. + +Il aimait malgre lui, malgre sa raison, malgre son coeur; il subissait +une irresistible fascination. + +Ces choses arrivent comme pour apporter une excuse a ceux qui croient +aux sorts et aux charmes. + +Angele etait pieuse. Quelques semaines auparavant, le soir du +12 fevrier, Rene l'avait accompagnee au salut de +Saint-Germain-l'Auxerrois. Pendant qu'Angele priait, Rene revait--aux +joies prochaines de leur union sans doute. + +Il y avait une femme agenouillee non loin d'eux. + +Rene vit briller deux lueurs sous un voile. + +Et je ne sais comment, dans l'ombre ou etait l'inconnue, un rayon des +cierges de l'autel penetra. + +Rene sentit en lui comme une vague angoisse. Son regard revint vers +Angele, qui priait si saintement. Il eut frayeur et remords, et ne fut +soulage que par l'effort qu'il fit sur lui-meme pour ne plus tourner +les yeux vers l'inconnue. + +Il sortit avec Angele et la reconduisit jusqu'a sa porte. Leurs logis +etaient voisins. Il la quitta pour rentrer chez lui. + +Mais il n'aurait point su dire pourquoi il reprit le chemin de +l'eglise. + +A la porte il hesita, car il comprenait que franchir de nouveau ce +seuil c'etait deja une trahison. + +D'ailleurs elle devait etre partie. + +_Elle_!--Rene entra en se disant: Je n'entrerai pas. + +Elle le croisa comme il passait devant le benitier. Malgre lui, +le doigt de Rene se plongea dans la conque de marbre. La main de +l'inconnue toucha sa main; il eut froid jusque dans le coeur. + +Ce fut tout. Elle sortit. Rene resta immobile a la meme place, car il +se disait: Je ne la suivrai pas. + +Une voix l'avertissait, murmurant au dedans de lui-meme le nom +d'Angele et disant: C'est celle-la qui est le bonheur. + +C'est l'autre qui est le caprice extravagant, la fievre, le tourment, +la chute... + +Pourquoi est-ce ainsi? Rene s'elanca sur les traces de l'inconnue. Son +coeur battait, sa tete brulait! + +Il n'y avait personne sur le parvis encombre de masures qui separait +alors la facade de Saint-Germain-l'Auxerrois du Louvre non encore +restaure. + +Chose singuliere, et qu'il faut exprimer pourtant, Rene n'avait pas +meme vu celle qu'il poursuivait malgre lui. + +Il ne connaissait d'elle que la lueur de son regard et les vagues +profils dessines par les reflets descendant de l'autel. + +Quand leurs mains s'etaient touchees au benitier, l'inconnue avait le +visage cache derriere son voile. + +C'etait une toute jeune femme et d'une beaute merveilleuse, voila ce +dont il eut jure; il n'aurait point su detailler l'impression que lui +laissait son costume severe, mais d'une elegance extreme. Elle le +portait a miracle, et, tandis qu'elle s'eloignait, Rene avait admire +la grace noble de sa demarche. + +Aime-t-on pour si peu, et quand le coeur a noue ailleurs une chaine +serieuse et solide? + +Rene etait l'honneur meme. Il arrivait-d'un pays ou l'honheur passe +avant toute chose. Son enfance s'etait ecoulee dans une famille simple +et severe ou la passion politique seule avait acces. + +Encore la passion politique sommeillait-elle depuis longemps deja au +manoir de Kervoz, situe entre Vannes et Auray; le pere de Rene s'etait +battu de son mieux, mais il avait depose les armes franchement et +sans arriere-pensee, depuis que les portes de la paroisse s'etaient +rouvertes au culte. + +Il y avait deux sortes de chouans en Bretagne: les chouans du roi, les +chouans de Dieu. + +Quand on rendit a ces derniers la vieille maison de granit qui benit +la naissance, le mariage et la mort, il se fit bien des vides dans les +rangs de la rustique armee. + +Le pere de Rene avait dit a son fils: Le passe s'en va: attendons pour +juger l'avenir. + +C'etait un chouan de Dieu. + +Mais la mere de Rene avait un frere qui etait un chouan du roi. + +On entendait parler de lui parfois au manoir des environs de Vannes. +Il courait l'Europe, conspirant et suscitant des ennemis a ceux qui +tenaient la place du roi. Son nom etait celebre. + +Il avait promis hautement d'engager, lui, seul et proscrit, contre +le premier consul, entoure de tant de soldats, defendu par tant de +gloire, une sorte de combat singulier. + +Tous ceux qui ont recu l'education de nos colleges doivent etre +embarrasses quand ils deviennent les juges d'une action de ce genre. +Le bon sens dit que le vrai nom d'un pareil tournoi est assassinat. +Mais l'Universite, pendant huit mortelles annees, a pris la peine +de nous enseigner de tous autres noms, latins ou grecs. Chacun se +souvient des classiques admirations de son professeur pour le poignard +de Brutus. + +"En plein senat, messieurs! en plein senat!" nous disait le notre, qui +pourtant recevait de Cesar un traitement de mille ecus par an, ni plus +ni moins. + +Il ajoutait: + +"C etait bien le _vir fortis et ubicumque paratus_. Le gaillard +n'avait pas froid aux yeux! En plein senat, messieurs, en plein +senat!" + +Cassius, le collaborateur, avait aussi sa part d'eloges. + +Et l'on partait de la pour dire quelque chose d'aimable a propos de +tous les citoyens qui, depuis Harmodius et Aristogiton, jusqu'aux amis +de Paul Ier de Russie, engagerent precisement ce tournoi que Georges +Cadoudal proposait au premier consul. + +Depuis que Cesar a fait un livre, on pretend, cependant, que le +poignard de Brutus est un peu moins preconise dans nos colleges; +mais le livre de Cesar est tout jeune, et nous qui fumes eleves par +l'Universite dans le respect amoureux de l'homme et de son instrument, +nous eprouvons un certain embarras a renier les admirations qui nous +furent imposees: + +"En plein senat, messieurs!" + +Et applaudissez, ou gare la retenue! + +Un jour viendra peut-etre ou l'Universite, convertie a des sentiments +moins feroces, aidera Cesar a corriger les epreuves de son livre. +Esperons que, ce jour-la, le poignard de Brutus, definitivement mis a +la retraite, se rouillera dans les greniers d'academie. Ainsi soit-il! + +Mais je demande au ciel et a la terre ce que l'Universite, avant sa +conversion, pouvait reprocher a l'epee de Georges Cadoudal. + +Rene de Kervoz neveu de Cadoudal n'etait point mele a ses intrigues +desesperees. Il suivait a Paris les cours de l'Ecole de droit et se +destinait a la profession d'avocat. Nous devons dire que son oncle +lui-meme l'ecartait des voies dangereuses ou il marchait. Une sincere +affection regnait entre eux. + +De la conspiration dont son oncle etait le chef Rene connaissait ce +qui etait a peu pres au vu et au su de tout le monde; car la police, +nous l'avons dit deja, est souvent dans la position de ces maris +trompes qui seuls ignorent leur malheur. + +A Paris, l'affaire Cadoudal etait le secret de la comedie. Tout le +monde en parlait. A peine peut-on dire que la demeure du terrible +Breton fut un mystere. + +Le mystere, et c'en est un grand assurement, git tout entier dans le +chronique aveuglement de la police. + +Nous avons vu de nos jours quelque chose de pareil, et les gens qui ne +savent pas quelle epaisse myopie peut affecter les cent yeux d'Argus +doivent croire qu'a de certaines epoques la police a partage les +faiblesses de l'Universite a l'endroit des outils dont se sert Brutus. + +Cadoudal connaissait et approuvait l'amour de son neveu pour Angele. +Il s'etait mis en rapport, sous un nom suppose, avec la famille +adoptive de la jeune fille et devait servir de pere a Rene lors du +mariage. + +Nous ajouterons qu'il avait discute les conditions du contrat, en +bon bourgeois, avec Jean-Pierre Severin, dit Gateloup, le patron des +macons du Marche-Neuf. Jean-Pierre avait pour M. Moriniere de l'estime +et de l'amitie. Moriniere etait le nom d'emprunt de Georges Cadoudal. + +Cadoudal avait dit a son neveu: + +--Ton Angele fera la plus delicieuse comtesse que l'on puisse voir. +Moi, j'aurai la tete felee un jour ou l'autre, cela ne fait pas de +doute; mais, quand le roi reviendra, tu seras comte en souvenir de +moi, et du diable si le neveu du vieux Georges ne sera pas aussi noble +que tous les marquis de l'univers! + +Rene avait repondu: + +--Je l'aime telle qu'elle est. Elle sera la femme d'un avocat, et je +tacherai de la faire heureuse. + +Et l'on parlait de danser a la noce. Ce Georges etait a Paris comme +le poisson dans l'eau, tant il comptait bien sur la somnolence de la +police. Les memoires du temps, les memoires de la police surtout, +avouent qu'il allait et venait a son aise, s'occupant de ses affaires +comme vous ou moi et menant meme joyeuse vie. + +Comme Cesar doit regretter parfois de n'etre pas garde par un simple +caniche. + +En quittant l'eglise Saint-Germain-l'Auxerrois, Rene de Kervoz, l'oeil +trouble, la poitrine serree, regarda tout autour de lui. Ce fut le +nom d'Angele qui vint a ses levres, comme s'il eut cherche dans cette +sainte affection un refuge contre sa folie. + +Il etait fou deja. Il le sentait. + +Au coin de la rue des Pretres-Saint-Germain, une forme fuyait. Rene +franchit d'un saut les degres du perron et courut apres elle. + +A l'endroit ou la rue des Pretres debouche sur la place de l'Ecole, +une voiture elegante stationnait. La portiere s'ouvrit, puis se +referma. Les chevaux partirent au grand trot. + +Rene n'avait point vu la personne qui etait montee dans voiture, et +pourtant il la suivit a toutes jambes. + +Il etait sur que la voiture contenait son inconnue. + +La voiture alla longtemps au trot de ses magnifiques chevaux. La sueur +inondait le front de Rene, qui perdait haleine, sinon courage, et ne +s'arretait point. + +La voiture suivit les quais jusqu'a l'Hotel de Ville, puis remonta +la rue Saint-Antoine, dans laquelle elle fit une courte halte. Les +portieres resterent fermees, le valet de pied seulement descendit, +frappa a une porte, entra, ressortit et reprit sa place en disant: + +--Allez! le docteur viendra. + +Rene avait profite du temps d'arret pour reprendre haleine et nouer sa +cravate autour de ses reins. + +Quand la voiture repartit, il la suivit encore. + +Que voulait-il, cependant? Il n'aurait point su repondre a cette +question. + +Il allait, entraine par une force irresistible. + +La voiture s'arreta encore deux fois, rue Culture-Sainte-Catherine et +Chaussee-des-Minimes. + +Deux fois le valet de pied descendit et remonta sans avoir eu aucune +communication avec l'interieur de la voiture. + +En quittant la Chaussee-des-Minimes la voiture regagna la rue +Saint-Antoine. A ce moment l'horloge de l'eglise Saint-Paul sonnait +dix heures de nuit. + +Cette fois la traite fut longue et veritablement rude pour Rene. +L'equipage, lance a pleine course, brula le pave de la rue +Saint-Antoine, franchit la place de la Bastille et longe tout le +faubourg sans ralentir sa marche. + +Il y avait alors un large espace vide entre les dernieres maisons +du faubourg Saint-Antoine et la place du Trone. La rue de la Muette +n'etait qu'un chemin creux, borde de marais. + +La voiture s'arreta enfin devant une habitation isolee et assez +grande, situee a gauche du faubourg, dans les terrain qui avoisinaient +la rue de la Muette. + +Il n'y avait point de lumiere aux fenetres de cette habitation, a +laquelle conduisait un chemin trace a travers champs. + +Au-devant de la porte, de l'autre cote du chemin, un mur de marais +tombait en ruine, laissant voir, par ses breches un champ d'arbustes +fruitiers, framboisiers, groseilliers et cassis, que surmontaient +quelques cerisiers de maigre venue. + +Rene etait bon coureur, neanmoins, malgre ses efforts, il s'etait +laisse distancer a la fin par le galop des chevaux. Il vit de loin +l'equipage tourner, puis faire halte; il ne put distinguer dans la +nuit ce qui se passait a la porte de la maison. + +Comme il arrivait au detour du chemin, la voiture, revenant sur ses +pas, debouchait de nouveau dans le faubourg Saint-Antoine. + +Les glaces des deux portieres etaient maintenant abattues. Rene put +glisser un regard a l'interieur, qui lui sembla vide. Le cocher et le +valet de pied restaient a leur poste. La voiture reprit le chemin qui +l'avait amenee et disparut au loin dans le faubourg. + +Rene hesita. Sa raison, un instant reveillee, se revolta energiquement +contre l'absurdite de sa conduite. Il se demanda encore une fois et +avec un vif mouvement de colere contre lui-meme: + +--Que viens-je faire ici? + +Il etait d'un pays ou la superstition s'obstine. L'idee naquit en lui +qu'on lui avait jete un sort. + +Et il se dit, resolu a clore cette triste equipee: + +--Je n'irai pas plus loin! + +Mais ce sont eternellement les memes paroles. Ceux a qui on jette des +"sorts" du genre de celui qui tenait deja le fiance d'Angele font +toujours le contraire de ce qu'ils disent. + +Rene tourna l'angle du chemin et marcha tout uniment vers la maison +solitaire dont la lune, cachee sous les nuages, dessinait vaguement +les profils. + +Cette maison ressemblait a une fabrique abandonnee. + +Il faisait froid, le vent fouettait une petite pluie fine qui rendait +la terre molle et glissante. + +Rene fit le tour de la maison, qui n'avait ni jardin ni cour et qui, +a la considerer de plus pres, avait l'air d'une de ces batisses +inachevees, fruits de la speculation indigente, qui restent a l'etat +de ruine avant meme d'avoir abrite leurs maitres. + +Il y avait beaucoup de fenetres. Toutes gardaient leurs contrevents +fermes. + +Rene revint a la facade qui donnait sur le chemin. De ce cote, les +fenetres etaient closes comme partout. Devant la porte, l'herbe +croissait autour du petit perron de trois marches et jusque sur les +degres. + +Rene regarda aux croisees. Les volets fermes ne laissaient passer +aucune lueur. + +Il ecouta. Le silence et la solitude permettaient de saisir tous les +sons, meme les plus faibles. + +Aucun bruit ne frappa ses oreilles. + +Il s'eloigna afin de mieux voir, car, la nuit, une lueur fugitive +s'apercoit plus aisement a distance. Il depassa le mur qui faisait +face a la maison.--Rien. + +Et cependant il resta, repetant en lui-meme, comme un pauvre maniaque: + +--Elle m'a jete un sort! + +La plaie froide penetrait son vetement leger; il tremblait la fievre. +Il restait. + +Naguere nous etions avec une pauvre enfant transie de froid jusqu'au +coeur, qui, elle aussi, attendait interrogeant la facade muette d'une +maison de Paris. + +Mais notre Angele, assise sur sa borne humide, devant les fenetres du +pavillon de Bretonvilliers, savait ce qu'elle voulait. + +Elle venait chercher son arret. + +Rene ne savait pas. Il n'y avait pas en ce moment une idee, une +seule, dans le vide de sa cervelle. C'etait un malade que ses veines +brulaient, tandis que le frisson serpentait sous sa peau. + +Il s'assit dans l'herbe mouillee parmi les buissons qui le cachaient. +La lune, degagee de ses voiles, eclairait vivement la campagne. + +Au loin le vent nocturne apporta les douze coups de minuit frappes au +clocher de l'eglise Sainte-Marguerite. + +En ce moment une etrange harmonie sembla sortir de terre. C'etait un +de ces chants graves et regulierement cadences qui font reconnaitre en +toutes les parties du globe les emigres de la patrie allemande. + +Rene sortit du demi-sommeil qui engourdissait son corps et son +intelligence. Il ecouta croyant rever. + +Comme il quittait sa retraite pour se rapprocher de la maison et +preter l'oreille de plus pres, un bruit de voiture arrivait du +faubourg Saint-Antoine. + +Il se tapit de nouveau dans les buissons. + +La voiture s'arreta au coude du chemin. Un homme en descendit et vint +frapper a la porte de la maison isolee. + +--Qui etes-vous? demanda-t-on a l'interieur et en latin. + +Le nouveau venu repondit en latin egalement. + +--Au nom du Pere, du Fils et du Saint-Esprit, je suis frere de la +Vertu. + +Et la porte s'ouvrit. + + + + +VII + +L'AFFUT + + +La lune, momentanement degagee de son voile de nuages frappait en +plein la porte de la maison solitaire. Rene put voir la personne qui +ouvrait la porte en dedans. + +C'etait une vieille femme de taille virile, aux traits durs et tannes. +Elle portait ce bizarre et beau costume hongrois que les danseuses +nomades ont fait connaitre des longtemps sur nos theatres. + +La figure du nouveau venu restait au contraire invisible. Il se +presentait de dos, et le collet de son manteau rejoignait les bords +larges de son chapeau. + +La vieille lui dit quelque chose a voix basse. + +Il se retourna vivement, comme si son regard eut voulu percer les +tenebres dans la direction du champ de framboisiers ou Rene etait +cache. + +Ce fut l'affaire d'un instant. Rene vit seulement que la figure etait +jeune et encadree de longs cheveux qui lui semblerent blancs. La porte +se referma, et la maison redevint silencieuse. + +Mais minuit devait etre l'heure d'une reunion ou d'un rendez-vous, +car, dans l'espace de dix minutes tout au plus, trois autres voitures +monterent le faubourg, amenant trois mysterieux personnages qui +frapperent a la porte comme le premier, furent comme lui interroges en +latin et repondirent dans la meme langue. + +Rene avait pu remarquer qu'ils avaient une facon particuliere +d'espacer les coups en heurtant a la porte. Il y avait six coups, +ainsi divises: trois, deux, un. + +Quand le dernier fut entre, les alentours resterent muets pendant une +demi-heure. La ville dormait maintenant et n'envoyait plus ces larges +murmures qui, de nos jours, emplissent la campagne de Paris jusqu'a +une heure si avancee de la nuit. + +La pluie avait cesse; la lune epandait partout sur le paysage plat et +triste sa froide lumiere. + +Rene n'avait pas bouge, des pensees confuses naissaient et mouraient +dans son cerveau. Pas une seule fois, l'idee de se retirer ne lui +vint. + +Il etait brave comme les neuf dixiemes des jeunes gens de son age: +nous ne voulons donc point noter comme un fait surprenant chez lui +l'absence de toute crainte. + +Mais il etait discret, scrupuleux en toutes choses touchant a +l'honneur. Etant donnes son caractere et son education, il aurait +du eprouver un scrupule, double par la situation particuliere de sa +famille. + +Evidemment il y avait la un mystere. Selon toute apparence, le mystere +se rapportait a des menees politiques. De quel droit Rene gardait-il +l'affut a portee de ce mystere! + +Une pareille conduite a un nom qui repousse l'estime et inspire la +haine plus ou moins reflechie de ce juge trop prompt qui s'appelle +tout le monde: un nom qui est une explication et devrait etre souvent +une excuse, car _l'espion_, ce soldat de la lutte douloureuse et sans +gloire, met, la plupart du temps, sa vie meme au service de son obscur +devouement. + +Rene n'etait pas un espion. On est espion par passion, par devoir ou +pour un salaire. Rene vivait d'une existence completement en dehors de +la politique. Les idees qui enfievraient encore ceux de son pays et de +sa race n'avaient jamais ete en lui. Il appartenait a cette generation +transitoire qui reagissait contre la violence des grands mouvements: +c'etait un penseur, peut-etre un poete; ce n'etait ni un chouan, ni un +republicain, ni un bonapartiste. + +Au point de vue politique, la reunion qui avait lieu derriere ces +muettes murailles n'avait pour lui aucune espece d'interet. La passion +ici lui manquait; il n'en etait ni a discuter ni surtout a reconnaitre +ce devoir qui nait pour chacun a l'heure meme ou une conspiration +montre le bout de son oreille, devoir controverse, mais que l'opinion +du plus grand nombre caracteriserait certainement ainsi: faire ou ne +pas faire. + +Combattre pour ou aller contre. + +La neutralite porte honte. + +Rene, pourtant, restait neutre, non point par defaut de courage, +mais parce que, a certaines epoques et apres certaines secousses, le +patriotisme ne sait pas a quoi se prendre. + +Les partis ont interet a etre severes et a nier ces subtiles +evidences; mais l'histoire parle plus haut que l'intolerance des +raisonneurs et confesse de temps a autre qu'il y a lieu de se +demander, parmi la cohue des egoismes ebriolant: Ou donc est la +patrie! + +Rene restait la et ne s'interrogeait meme pas sur la question de +savoir quel usage il ferait d'une decouverte eventuelle! Le souvenir +de la machine infernale lui traversa l'esprit et le laissa dans sa +somnolence morale. + +Cela ne lui importait point. Il semblait qu'il fut dans un monde a +part, tout plein de romanesques et pueriles preoccupations. + +On lui avait jete un sort. + +Il songeait a elle, a elle seulement. Elle etait la. Qu'y +faisait-elle? + +II etait la pour elle. Il restait la pour la voir sortir comme il +l'avait vue entrer, et pour la suivre de nouveau, n'importe ou. + +Chose lugubre, la pensee d'Angele lui venait a chaque instant et il la +chassait brutalement comme on secoue la tyrannie de ces refrains qui +s'obstinent. + +La pensee d'Angele, chassee, revenait douce, patiente: de pauvres +beaux yeux souriants, mais mouilles de larmes. + +Et comment dire cela? Rene la repoussait comme il eut fait d'un etre +vivant, lui disant avec colere: Ne sais-tu pas que je t'aime? + +Il l'aimait. Peut-etre ne l'avait-il jamais mieux aimee. Les reves +eveilles de cette nuit malade la lui montraient adorablement belle et +suave. + +Avez-vous connu de ces malheureux, de ces damnes qui delaissent +furtivement la maison ou dorment les enfants cheris et la femme +bien-aimee pour aller je ne sais ou, au jeu, a l'absinthe, au vertige, +a la mort lente et ignominieuse? + +Ils sont nombreux, ces fous. Ils sont innombrables. + +On dirait que leur mal endemique appartient etroitement a la nature +humaine. + +Ils sont du peuple, et pour eux de terribles speculateurs ont bati +recemment ces palais presque somptueux ou le billard au rabais et +l'alcool vendu an plus juste prix appellent le pauvre.--Et quand le +pauvre, laissant ce reve de lumiere et d'ivresse, rentre dans son +taudis sombre ou sa famille demande du pain, le drame hurle si +epouvantablement que la plume s'arrete et n'ose plus... + +Ils sont de la bourgeoisie, qui a d'autres entrainements. Chaque +caste, en effet, semble avoir son mirage particulier, sa demence +speciale. Ils laissent chez eux une fraiche et blanche femme, +instruite, spirituelle, bonne et jeune, ils franchissent la porte de +derriere d'un bas theatre, et les voila aux genoux d'une creature +vieille, laide, ignorante, grossiere et stupide. La-bas ils sont +aimes, ici on se moque d'eux. Et ils jettent a pleines mains l'avenir +de leurs enfants dans le giron de cette Armide, qui garde a ses +vetements parfumes l'odeur de pipe empruntee a l'autre amant: l'amant +de coeur, celui-la: vilain, sale et qui bat ferme! + +Un vainqueur! un heros! une brute! + +Ils sont de l'art ou des ecoles. Ceux-la n'ont pas de famille. C'est +leur vie meme qu'ils desertent, leur noble et virile jeunesse pour +aller, vous savez ou, boire l'idiotisme verdatre que Circe, a deux +sous, verse dans tous les coins de Paris, a cheval sur l'extreme +sommet de la civilisation. + +Ils sont de la magistrature et de l'armee: deux grandes institutions +dont on ne peut parler sans ebranler quelque chose ou quelqu'un: +silence! + +Ils sont de la noblesse ou de la richesse, ces aristocraties rivales +aujourd'hui, qui se fout concurrence dans le mal comme dans le bien. +Ils demolissent, avec une fureur sauvage, tout ce qu'ils ont interet a +sauvegarder. + +Parfois leurs orgies contre nature epouvantent tout a coup la ville, +qui se regarde avec effroi pour voir si elle n'aurait point nom par +hasard, depuis hier, Sodome ou Gomorrhe... + +D'autres fois l'auditoire livide d'une cour d'assises ecoute, en +retenant son souffle, ce calcul terrifiant: combien il faut de coups +de hache pour tuer une duchesse! + +D'autres fois encore... Mais a quoi bon poursuivre? + +Et quand meme nous irions plus haut que les ducs, croyez-nous, il n'y +aurait pas outrage: la tristesse profonde n'insulte pas. + +Et la folie humaine, poussee a ce degre, inspire plus de douleur que +de colere. + +Rene subissait ce navrant delire qui fut de tout temps notre lot. Le +bonhomme La Fontaine l'a dit en souriant, montrant ce chien malavise +qui lache sa proie pour l'ombre. + +Et, certes, le chien de La Fontaine avait encore bien plus d'esprit +que nous, car l'ombre ressemble a la proie,--et nous, combien souvent +abandonnons-nous la plus belle des proies pour une ombre hideuse! + +Comment ne pas croire a cet axiome des naifs? On jette des sorts, +allez, c'est certain: au peuple, aux bourgeois, aux artistes, aux +ecoles, aux magistrats, aux generaux, aux ducs, aux millionnaires et +au reste. + +Rene avait un sort, il allait ainsi a cette femme aveuglement, +fatalement. + +Il fut longtemps, car son intelligence etait frappee, a joindre +ensemble ces deux idees: la femme et la conspiration. + +Quand ces deux idees se marierent en lui, une joie extravagante lui +fit bondir le coeur. + +--Elle conspire! se dit-il. Je conspirerai. + +Contre qui? pour qui? La question n'est jamais la. Il ne faut point +juger les fous a l'aide de la loi qui regit les sages. + +Incontinent le cerveau engourdi de Rene se mit a travailler, Il +chercha; c'etait un lien providentiel. + +Pendant qu'il cherchait, une autre hypothese s'offrit et le troubla. + +Ce ne sont pas seulement les conspirateurs qui se cachent, les +malfaiteurs ont naturellement aussi ces mysterieuses allures. + +Rene eut le frisson, mais il ne s'arreta point pour cela. + +Il en fut quitte pour prononcer le mot des amoureux et des fous: + +--C'est impossible! + +Et il continua sa tache mentale. + +Six coups retentirent, frappes ainsi: trois, deux, un. A la question +latine cette reponse qu'il savait deja par coeur fut faite: + +"Au nom du Pere, du Fils et du Saint-Esprit, je suis un Frere de la +Vertu." + +Voila quel fut le raisonnement de Rene: + +Avec cela on pouvait s'introduire dans la maison. + +Une fois dans la maison, peut-etre y avait-il d'autres epreuves. + +Mais le hasard, qui avait servi Rene si etrangement jusque-la, devait +le servir encore. + +--Je la verrai, se disait-il. + +Et ce seul mot mettait des fremissements dans tout son etre. + +Le temps avait passe cependant. Un grand nuage noir venait de Paris, +argentant deja ses franges dechiquetees aux approches de la lune. + +Depuis quelques minutes le silence immobile de cette nuit semblait +s'animer vaguement. + +Ce chant souterrain qui avait lance un instant Rene dans le pays des +illusions ne s'etait point renouvele. Rien ne venait de la maison, +toujours morne et sombre, mais un ensemble de bruits presque +imperceptibles montait de la plaine. + +Ainsi doit etre affectee l'ouie de l'homme d'Europe, ignorant les +secrets de la prairie, quand les sauvages peaux-rouges rampent, par la +nuit noire, sur le sentier de la guerre. + +Le bruit etait ne derriere la maison, puis il s'etait divise, +eparpille en quelque sorte, tournant autour des batiments et se +perdant au lointain, pour se rapprocher ensuite, mais dans une +direction autre. + +Un instant vint ou il sembla partir de l'enclos meme on vegetaient +fraternellement les framboisiers, les cassis, les groseilliers et les +petits cerisiers de Montmorency. + +On ne peut dire que Rene fit beaucoup d'attention a ces bruits. Il les +percevait neanmoins, car il avait passe son enfance en Bretagne, et il +etait chasseur. + +Il y eut un moment ou il reva ces grandes chataigneraies qui sont +entre Vannes et Auray. Il s'y voyait a l'affut et il entendait les +braconniers se glisser vers lui sous bois. + +Mais sa pensee revenait toujours a elle. Il avait un sort. + +Quand le grand nuage aux bords argentes mordit la lune, les clochers +de Saint-Bernard, de Sainte-Marguerite, des Quinze-Vingts et de +Saint-Antoine envoyerent la premiere heure de la nuit. + +Rene en etait a se dire: "Allons! il est temps," lorsque l'obscurite +soudaine qui couvrit le paysage l'eveilla vaguement. + +Un animal--ou un homme--etait evidemment a quelques pas de lui dans +le fourre. Le gros gibier est rare dans les marais du faubourg +Saint-Antoine. Rene, cedant a l'obsession qui le tyrannisait et ne +voulant point croire au temoignage de ses sens, allait marcher vers la +maison, lorsque ces mots, prononces d'une voix tres basse, arriverent +jusqu'a son oreille. + +Je ne le vois plus; ou donc est-il? + +Par le fait, dans la nuit plus noire, Rene disparaissait completement +an milieu du buisson ou il s'etait accroupi. + +Il ne s'agissait plus de reves. Rene recouvra aussitot tout son +sang-froid. Il n'avait pas d'armes. Il demeura immobile et attendit. + +Les bruissements avaient cesse depuis quelques secondes, lorsqu'un +cri de detresse, long et dechirant, retentit a sa gauche dans les +groseilliers. Rene, pris a l'improviste, n'eut pas l'idee que ce put +etre une ruse et se leva tout droit pour s'elancer au secours. + +Il y eut un ricanement multiple dans les tenebres, et un coup violent, +assene sur la tete du jeune Breton, par derriere, le rejeta, etourdi, +dans le buisson qu'il venait de quitter. + +Pendant une seconde ou deux, au milieu d'un grand mouvement qui +l'entourait, des figures inconnues danserent au-devant de son regard +ebloui. Un flambeau se mit a courir, venant de la maison, dont la +porte ouverte montrait de sombres lueurs. + +Aux rayons apportes par ce flambeau, Rene vit une grande silhouette +toute noire: un negre de taille colossale, dont les yeux blancs +luisaient. + +Nous parlons au positif, parce qu'il serait monotone et impossible de +raconter en gardant toujours la forme dubitative, mais il est certain +que Rene doutait profondement du temoignage de ses sens. + +Tout cela etait desormais pour lui un invraisemblable cauchemar. + +Chacun sait bien ce qui peut etre vu dans le court espace de deux +secondes, quand l'oeil trouble miroite et apercoit tous les objets +sous une forme fantastique. Il y avait ce negre auquel on ne pouvait +pas croire, un negre a prunelles roulantes et a poignard affile comme +on en met a la porte des salons de cire. Il y avait un homme maigre et +pale, plus maigre et plus pale qu'un cadavre; il semblait tout jeune +et avait les cheveux blancs; il y avait un Turc, aux cheveux rases +sous son turban, et d'autres encore dont les physionomies et les +costumes apparaissaient bizarres au point d'aller en dehors de la +vraisemblance. + +Rien de tout cela ne devait etre reel, a moins que notre Breton ne fut +tombe au milieu d'une mascarade. + +Et le carnaval etait fini. + +Ces chocs violents qui, selon la locution populaire, allument +"trente-six mille chandelles", peuvent aussi evoquer d'autres +fantasmagories. + +Cependant non seulement Rene voyait, mais il entendait aussi, et ce +qu'il entendait se rapportait merveilleusement a l'etrange mise en +scene de son reve. + +Tous ces deguisements divers parlaient des langues differentes. + +Bien que Rene ne connut point tous ces divers langages, il +reconnaissait ce latin prononce a la facon hongroise et qu'il avait +remarque deja cette nuit, l'italien et l'allemand. + +Tous ces idiomes parlaient de mort, et un: "_Let us knock down the +damned rascal_!" (Assommons le maudit drole!) prononce avec le +pur bredouillement des cockneys de Londres fut comme le resume de +l'opinion generale. + +La plume ne peut courir comme les evenements. Il y eut un commencement +d'execution, arrete par une nouvelle peripetie, tout cela dans le +court espace de temps que nous avons dit. + +L'Anglais parlait encore, brandissant un de ces fleaux faits de +baleine, de cuir et de plomb que John Bull a baptises _self-preserver_ +et auquel Rene devait sans doute le lache coup qui l'avait terrasse; +le negre, mettant un genou dans l'herbe, raccourcissait deja le bras +qui allait frapper, lorsqu'une voix de femme, sonore et douce, fit +tressaillir le coeur de Rene dans sa poitrine. + +Il ne vit point celle qui parlait, et pourtant il la reconnut, aux +sons d'une voix qu'il n'avait jamais entendue. + +Elle disait, tout pres de lui, mais cachee par la cohue d'ombres +etranges qui se pressaient alentour: + +--Ne lui faites pas de mal: c'est lui! + + + + +VIII + +LE NARCOTIQUE + + +A dater de cet instant, tout fut confusion et tenebres dans la +cervelle de Rene. La blessure de sa tete rendit un elancement si +violent, que le coeur lui manqua. Il crut voir une main qui saisissait +la chevelure laineuse du negre et qui le rejetait en arriere. + +En meme temps un mouchoir se noua sur ses yeux et un baillon comprima +sa bouche. + +C'etait un luxe de precautions. + +On le prit par les jambes et par les epaules pour le placer sur une +sorte de civiere. + +Il ne gardait qu'un sens de libre, l'ouie, et encore la syncope qui le +cherchait pretait aux voix de mugissantes sonorites et le noyait en +quelque sorte dans la confusion des langues qui l'entourait. + +Une pensee presque lucide restait en lui, neanmoins, au milieu de +cette prostration: elle! + +Il l'avait entendue. + +Elle l'avait sauvegarde. + +Elle avait dit: C'est lui! + +Lui? qui? S'etait-elle trompee? Avait-elle menti? + +Les quelques mots prononces par la voix de femme, si douce dans son +imperieuse sonorite, furent du reste les premiers et les derniers. + +Rene eut beau ecouter de toute son ame, ce fut en vain, elle ne parla +plus. + +La force l'abandonnait peu a peu; le sommet de son crane etait une +horrible brulure. Au bout de quelques pas il perdit le sentiment. + +La derniere parole qu'il entendit et comprit lui parut la moins +croyable de toutes, ce fut le nom de Georges Cadoudat, son oncle. + +C'etait une riante matinee de la fin de l'hiver, le ciel etait bleu +comme au coeur de l'ete et jouait dans les feuillees d'un bosquet en +miniature, compose de plantes tropicales. + +Le lit sur lequel Rene etait couche regardait un vaste jardin, plante +de grands arbres aux branches depouillees. A droite, c'etait la serre +qui epandait de chauds et discrets parfums; a gauche, une porte +ouverte montrait en perspective les rayons d'une bibliotheque. + +Le lit avait une forme antique et ses colonnettes torses supportaient +un ciel carre, habille de damas de soie, epais comme du velours. + +Les murailles, revetues de boiseries pleines, aux moulures severes, +avaient un aspect presque claustral qui contrastait singulierement +avec les decorations coquettes et toute modernes de la serre. + +Rene avait dormi d'un sommeil paisible et profond, s'eveilla repose, +sa tete etait lourde, un peu vide, mais il ne ressentait aucune +douleur. + +Voici ce que vit son premier regard, et peut-etre que sans cet aspect, +explicatif comme les illustrations que notre vie enfantillage ajoute a +tout texte desormais, il eut ete bien longtemps a repecher les verites +eparses parmi la confusion de ses souvenirs. + +Dans la serre, a travers les carreaux, il apercut le negre--le negre +geant--qui fumait une paille de mais bourree de tabac, couche tout de +son long qu'il etait sous un latanier en fleurs. + +Ce negre regardait en l'air avec beatitude le vol tortueux des fumees +de son cigarite et semblait le plus heureux des moricauds. + +Rien dans son affaissement paresseux n'annoncait la ferocite. + +Il n'avait plus ce couteau aigu et diaboliquement effile qui avait ete +si pres de faire connaissance avec les cotes de notre jeune Breton. + +Dans la chambre meme et non loin de la fenetre qui donnait sur le +jardin, ce jeune homme tres maigre et tres pale, qui avait les cheveux +tout blancs, lisait, plonge dans une bergere et les pieds sur un +fauteuil. Il portait un costume bourgeois d'une rigoureuse elegance. + +Rene ne vit pas autre chose au premier moment. + +Mais un autre sens, sollicite plus vivement que la vue elle meme, fit +retomber ses paupieres fatiguees et bien faibles encore. + +Par la porte ouverte de la bibliotheque, un chant venait, accompagne +par les accords d'une harpe. + +La harpe etait alors a la mode et toute jolie femme faisait faire son +portrait dans le costume pretentieux de Corinne, les pieds sur une +pedale, les mains etendues comme dix pattes d'araignee et grattant sur +l'instrument theatral par excellence des arpeges solennels comme une +phrase de Mme de Stael. + +La guitare vint ensuite, terrible decadence des dernieres annees de +l'empire et transition langoureuse a la migraine que l'abus du piano +epand sur le monde. + +Des trois instruments le plus haissable est assurement le piano, +dont les Anglaises elles-memes ont fini par comprendre le clapotant +clavier. Il n'y aura rien apres le piano, qui est l'expression la plus +accomplie de la tyrannie musicale. + +La guitare faisait moins de bruit. + +La harpe etait belle. + +La voix qui venait par la porte de la bibliotheque disait un chant +hardi, sauvage, ponctue selon ces cadences inattendues et heurtees du +rythme slave. La voix accentuait cette melodie presque barbare avec +une incroyable passion. + +La voix etait sonore, etendue, pleine de ces vibrations qui etreignent +l'ame. Elle mordait, s'il est permis de faire un verbe avec le +participe technique usite dans la langue du dilettantisme. + +Si la voix n'avait pas chante, remuant le coeur de Rene jusqu'en ses +fibres les plus profondes, il eut ouvert la bouche deja pour demander +ou il etait; mais il restait sous le charme et retenait son souffle. + +Il ne savait pas ou il etait. Rien de ce qu'il voyait par les fenetres +ne lui rappelait le plat paysage qui entourait la maison du chemin +de la Muette. C'etaient ici de grands arbres et au dela, de hautes +murailles, tapissees de lianes. + +Au moment ou la voix cessait de chanter, une porte laterale s'ouvrit, +et la grande vieille femme au costume hongrois qui etait sortie de la +maison isolee avec un flambeau a la main, la nuit precedente, entra, +portant une tasse de chocolat sur un plateau. + +Le bruit de son pas fit tourner la tete au jeune homme maigre et pale +coiffe de cheveux blancs. + +--Salut, domina Yanusza, dit-il avec une railleuse affection de +respect. + +La vieille fit une reverence roide et digne. + +--Je ne suis pas une maitresse, je suis une servante, docteur Andrea +Ceracchi, repondit-elle en latin. Voulez-vous me parler une fois sans +rire, vous qui devriez toujours pleurer, depuis l'heure ou votre frere +tomba sous la main du tyran? + +L'Italien eut un spasme qui contracta ses traits, et ses levres minces +se froncerent. + +--Le rire est parfois plus amer que les larmes, bonne femme Paraxin, +murmura-t-il, employant pour lui repondre le latin tudesque qui leur +servait a s'entre-comprendre. + +--Docteur, dit-elle avec une emphase etrange, moi, je ne ris ni ne +pleure: je hais. On dit que le general Bonaparte va se faire acclamer +empereur. Si vous laissez aller, il ne sera plus temps. + +--Je veille! prononca lentement celui qu'elle avait nomme Andrea +Geracchi. + +Rene se souvint de ce nom, qui appartenait a l'un des deux Romains +impliques dans le complot dit des Horaces, le compagnon de Diana et +d'Arena, a l'homme jeune et beau dont la fin stoique avait tenu huit +jours durant Paris et le monde on emoi: au sculpteur Joseph Ceracchi. + +Yanuza secoua sa tete grise et grommela: + +--Mieux vaudrait agir que veiller, seigneur docteur. + +Puis elle reprit, de son pas dur et ferme, le chemin de la porte, sans +meme jeter un regard au lit ou Rene gisait immobile. + +Quand Yanuza fut partie, le docteur italien resta un instant immobile +et pensif, puis il trempa une mouillette de pain dans la tasse de +chocolat, qu'il repoussa aussitot loin de lui. + +--Tout a gout de sang ici! prononca-t-il d'une voix sourde. + +Depuis quelques minutes les paupieres de Rene s'appesantissaient de +nouveau et un sommeil irresistible le cherchait. + +Ces dernieres paroles de l'Italien arriverent a son oreille, mais +glisserent sur son entendement. + +Soudain un grand bruit se fit a l'interieur de la maison. Ce n'etait +ni dans la serre ni du cote de la bibliotheque. Rene crut entendre un +cri semblable a celui qui l'avait fait retourner en sursaut, la nuit +precedente, quand il etait cache dans les framboisiers devant la +maison isolee. + +Il essaya de combattre le sommeil, mais tout son etre l'engourdissait +de plus en plus, et il lui parut que le negre qui s'etait leve sur son +seant dans la serre le regardait fixement. + +C'etait des yeux blancs du negre que le sommeil venait. + +Il arrivait comme un flux presque visible, cet etrange sommeil. Rene +le sentait qui montait le long de ses veines et il eprouvait la +sensation d'un homme qu'on eut lentement submerge dans un bain de +vapeur d'opium. + +Il gardait pourtant l'usage de ses yeux et de ses oreilles, mais pour +voir, pour entendre des choses impossibles et celles que les reveurs +de l'opium en trouvent dans leur ivresse. + +Deux hommes entrerent dans la serre par une porte qui communiquait +avec l'interieur de la maison. Ils portaient un fardeau de forme +longue qui donna a Rene l'idee d'un cadavre enveloppe dans un drap! + +Le negre se mit a sourire et montra la rangee de ses dents +eblouissantes. + +En meme temps une vision, une delicieuse et rayonnante, vision, +illumina la chambre, une femme au sourire adorable, que ses cheveux +blonds, legers et brillantes de reflets celestes couronnaient comme +une aureole, bondit par la porte de la bibliotheque. + +--Le comte Wenzel vient de repartir pour l'Allemagne dit-elle. + +Rene reconnut cette voix qui lui serrait si voluptueusement le coeur. +Le sommeil l'enchainait de plus en plus. Les efforts impuissants qu'il +faisait le fatiguaient jusqu'a l'angoisse et pensait: + +--Tout ceci est un cauchemar. + +Ce nom du comte Wenzel le frappa. Il avait entendu parler de lui au +pere adoptif d'Angele et savait que le comte Wenzel etait un jeune +gentilhomme allemand sur le point de contracter mariage a Paris. + +Cela ramena sa pensee vers son propre mariage a lui, ce mariage desire +si passionnement, naguere attendu avec tant d'impatience et qui +maintenant lui faisait peur. + +Ce mariage qui etait pourtant desormais l'accomplissement d'un devoir +sacre. + +Et il s'etonnait de concevoir en un pareil moment des idees si nettes, +de suivre des raisonnements si droits. + +Il s'etonnait aussi du sens particulier que son intelligence attachait +a ces paroles, en apparence les plus simples du monde: "Le comte +Wenzel vient de repartir pour l'Allemagne." + +Il y avait la pour lui je ne sais quelle indefinissable menace. + +Derriere l'harmonie de cette voix quelque chose raillait froidement, +impitoyablement. + +Il songea: + +--Je me souviendrai de tout ceci et je demanderai conseil au pere +d'Angele. + +Mais le nom de la pauvre enfant le blessa comme le couteau qu'on +retournerait dans la plaie. + +La blonde ravissante, au sourire etincelant comme la gaiete des +enfants, s'etait assise aupres de l'Italien et faisait bouffer +les plis de sa robe legere. Il y avait en toute sa personne +d'inexplicables clartes. Sa robe brillait quand elle en secouait +les plis gracieux, de meme que ses cheveux scintillaient a chaque +mouvement de sa tete souriante. + +Elle tournait le dos a la serre ou Rene voyait toujours ce long paquet +que les deux hommes avaient depose aux pieds du negre. + +Le negre achevait paisiblement son cigarite. + +--Mon frere n'est pas encore venge, prononca l'Italien tout bas, et je +n'ai bientot plus de courage. + +--Dans quelques jours, murmura la blonde, tout sera fini, je vous le +promets. + +Ses yeux, en ce moment, se tournerent du cote du lit et Rene se dit: + +--Celle-ci est le mal. Ce n'est pas ELLE! + +--Dort-il? demanda-t-elle a voix basse avec une sorte d'inquietude. + +--Il n'a jamais cesse de dormir, repliqua l'Italien, Le narcotique +etait u cluse convenable... Que voulez-vous faire de lui? + +--Notre salut et ta vengeance, repondit la jeune femme. + +Les yeux de l'italien brillerent d'un feu sombre. + +--Comtesse, prononca-t-il lentement, j'avais vingt-deux ans quand mon +frere est mort. Le lendemain de ce jour-la j'avais les cheveux blancs +comme un vieillard... Je voulus me tuer, un homme me sauva et me +raconta que lui aussi avait change, en une nuit d'angoisse, une foret +de boucles noires contre une chevelure blanche... Cet homme-la m'avait +conseille de passer la mer et d'oublier. Vous avez murmure le mot +vengeance a mon oreille: j'attends. + +La jeune femme sembla grandir, et sa beaute transfiguree exprima une +indomptable energie. + +--D'autres attendent comme toi, repondit-elle, Andrea Ceracchi. Tout +ce que j'ai promis, je le tiendrai. J'ai rassemble autour de moi ceux +dont cet homme a brise le coeur; et n'ai-je pas assez travaille deja +pour notre cause commune? + +Elle fut interrompue par un bruit sourd qui se fit dans la serre et +qui lui donna un tressaillement par tout le corps. Ceracchi ne pouvait +pas devenir plus pale, mais ses traits s'altererent et il ferma les +yeux. + +Rene, dont le regard se porta malgre lui vers la serre, vit le negre +debout aupres d'un trou carre qui s'ouvrait parmi caisses de fleurs. +Il souriait un sourire sinistre. Le paquet long avait disparu. + +--Tu veux venger ton frere, reprit la jeune femme d'une voix alteree: +Taieh veut venger son maitre (son doigt designait par-dessus son +epaule le negre, occupe a refermer une large trappe sur laquelle il +fit glisser une caisse de Yucca). Toussaint-Louverture est mort comme +Ceracchi, mort plus durement, dans le supplice de la captivite. Taieh +ne demande pas compte du prix qui payera sa vengeance... Osman est +venu du Caire avec un poignard empoisonne, cache dans son turban... +Mais ce n'est pas un vulgaire poignard qui tuera cet homme... Il faut +du sang et de l'or: des flots d'or et de sang; il faut cent bras +obeissant a une seule volonte, il faut une volonte une mission, une +destinee... le sang coule, haussant de jour en jour le niveau de l'or. +Les Freres de la Vertu sont prets, et me voici, moi que le destin a +choisie... Andrea Ceracchi sera-t-il le premier a perdre confiance? Me +suis-je arretee? ai-je recule?... + +Elle s'interrompit, parce que l'Italien lui baisait les mains a +genoux. + +Elle etait belle si merveilleusement que son front epandait des +lueurs. + +--J'ai foi en vous! prononca l'Italien avec une devotion mystique. + +La main etendue de la jeune femme designa Rene. + +Celui-ci nous fournira l'arme supreme, murmura-t-elle. + +A la porte de la bibliotheque, une tete basanee et coiffee du turban +egyptien se montra. + +--Qu'est-ce? demanda le docteur. + +--M. le baron de Ramberg, repondit-on, demande a voir la comtesse +Marcian Gregory. + +Le soir de ce meme jour, Rene de Kervoz etait rentre dans sa chambre +d'etudiant, faible, mais ne se ressentant presque plus de sa blessure. + +Il gardait comme un vague et maladif souvenir de certain reve qui +avait occupe toute une nuit de fievre terrible, puis une journee ou le +cauchemar avait pris les proportions de l'impossible. + +Plus il faisait d'efforts pour eclaircir la confusion de sa memoire, +plus le reve emmelait ses absurdes peripeties, lui montrant a la fois +le vivant cadavre d'un jeune homme coiffee de cheveux blancs, un negre +couche dans des fleurs, une femme belle a la folie et souriant dans +l'or liquide d'une chevelure de fee,--une trappe ouverte,--un corps +humain empaquete dans un drap. + +Puis la megere qui parlait le latin, puis le Turc qui avait annonce +le baron de Ramberg, puis encore cette femme a la voix penetrante qui +avait dit: "Le comte Wenzel viens de repartir pour l'Allemagne!" + +Il y avait des souvenirs plus recents et plus precis, auxquels on +pouvait croire, quoiqu'ils fussent bien romanesques encore. + +Vers la tombee du jour, Rene avait vu tout a coup, au chevet de son +lit, dans cette vaste chambre ou tous les objets disparaissaient deja, +baignes dans l'obscurite, une femme qui semblait veiller sur son +sommeil. + +Une femme au visage calme et doux: front de madone qui baignait les +ondes magnifiques d'une chevelure plus noir que le jais. + +Cette femme ressemblait a la vision--a l'etrange eblouissement qui +avait passe dans le reve, a la voluptueuse peri dont la tete mutine +secouait naguere sa blonde coiffure de rayons. + +Mais ce n'etait pas la meme femme, oh! certes! Rene le sentait aux +battements profonds de son coeur. Celle-ci etait ELLE: l'inconnue de +Saint-Germain-l'Auxerrois. + +Quand Rene s'eveilla, elle mit un doigt sur sa belle bouche et lui +dit: + +--On nous ecoute, je ne suis pas la maitresse ici... + +--C'est donc l'autre qui est la maitresse? interrompe Rene. + +Elle sourit, son sourire etait un enchantement. + +--Oui, murmura-t-elle, c'est l'autre. Ne parlez pas. Vous avez eu tort +de me suivre. Il ne faut jamais essayer de penetrer certains secrets. +Je vous ai sauve deux fois, vous etes gueri, soyez prudent. + +Et avant que Rene put reprendre la parole, elle lui ferma la bouche +d'un geste caressant. + +--Vous allez vous lever, poursuivit-elle, et vous habiller. Il est +temps de partir. + +Elle glissa un regard vers la porte de la bibliotheque qui restait +entr'ouverte et ajouta, d'un ton si bas que Rene eut peine a saisir le +sens de ses paroles: + +--Vous me reverrez. Ce sera bientot, et dans un lieu ou il me sera +permis de vous entendre. En attendant, je vous le repete, soyez +prudent. N'essayez pas de questionner celui qui va venir, et +soumettez-vous a tout ce qui sera exige de vous. + +La main de Rene eprouva une furtive pression et il se retrouva seul. + +L'instant d'apres, un homme entra portant deux flambeaux: Rene +reconnut ses habits sur un siege aupres de son lit. + +Il s'habilla avec l'aide du nouveau venu, qui ne prononca pas un seul +mot. Il ressentait une grande faiblesse, mais il ne souffrait point. +Sa toilette achevee, le silencieux valet de chambre lui tendit un +mouchoir de soie roule en forme de cravate et lui fit comprendre d'un +geste qu'il fallait placer ce bandeau sur ses yeux. + +--Pourquoi cette precaution? demanda Rene, desobeissant pour la +premiere fois aux ordres de sa protectrice. + +--_I cannot speak french sir_, repondit l'homme au mouchoir de soie +avec un accent guttural qui raviva tout a coup les souvenirs de Rene. + +Ce brave, qui ne savait pas le francais, s'etait deja occupe de lui. +C'etait bien la voix de gosier qui avait donne aux Freres de la Vertu +ce conseil anglais: "Assommons le maudit coquin!" + +Rene se laissa neanmoins mettre le bandeau. + +L'instant d'apres, il montait dans une voiture qui prit aussitot le +trot. Au bout de dix minutes, la voiture s'arreta. + +--Dois-je descendre? demanda Rene. + +Personne ne lui repondit. Il ota son bandeau et vit avec etonnement +qu'il etait seul. Le cocher ouvrit la portiere, disant: + +--Bourgeois, je vous ai mene bon train de la rue du Dragon jusqu'au +Chatelet. La course est payee. Y a-t-il un pourboire? + + + + +IX + +ENTRE DEUX AMOURS + + +Par hasard, le lendemain de cette soiree ou Rene de Kervos avait +accompagne Angele au salut de Saint-Germain-l'Auxerrois, il devait +faire un petit voyage. Son absence ne fut point remarquee par ceux qui +l'aimaient. + +Nous saurons plus tard exactement quelle etait sa position vis-a-vis +de la famille de sa fiancee. C'etaient des gens de condition humble, +mais de grand coeur, et qui avaient agi de facon a meriter sa +reconnaissance. + +Une fois rentre dans sa solitude, Rene essaya de lutter peut-etre +contre cet element nouveau qui menacait de conquerir sa vie. Sa vie +etait promise a un devoir doux et charmant. Il n'y avait pas place en +elle pour les aventures. + +Il fallait que le roman dont le premier chapitre l'avait entraine si +loin fut dechire violemment a cette heure ou une ombre de raison lui +restait, ou qu'il devint son existence meme. + +Ce fut ainsi. Rene ne fut pas vainqueur dans la lutte. L'image +d'Angele resta ineffacable au plus profond de son coeur, mais il en +detourna ses regards affoles par un mirage. + +Il etait trop tendrement cheri pour que le malaise de son esprit et +de son coeur ne fut point remarque par ceux qui l'entouraient. Son +caractere altere, ses habitudes changees exciterent des defiances, +eveillerent des inquietudes. Rene le vit, il en souffrit, mais il +glissait deja sur la pente ou nul ne sut jamais s'arreter. + +Le _sort_, du reste, puisqu'il est convenu qu'il avait un sort, ne lui +laissait ni repos ni treve. La fascination commencee ne s'arretait +point. Le roman continuait, nouant aux pages de son prologue toute une +chaine de mysterieuses et friandes peripeties. + +Dans une indisposition qu'il avait eue, Rene s'etait fait saigner +naguere par un apprenti docteur, ami de son beau-pere, un drole de +petit homme, qui s'appelait Germain Patou et qui parlait de la Faculte +Dieu sait comme! Ce Germain Patou avait decouvert un pathologiste +allemand, du nom de Samuel Hahnemann, qui remplacait les volumineux +poisons du Codex par une poudre de perlimpinpin, laquelle, au dire de +Patou produisait des miracles. + +Le petit homme passait volontiers pour fou, mais, quoiqu'il ne fut +point encore docteur, il guerissait a tort et a travers tous ceux qui +lui tombaient sous la main. + +Le surlendemain de la bagarre nocturne ou Rene avait recu ce coup +sur le crane, Patou vint le voir par hasard et Rene lui montra sa +blessure, disant qu'il etait tombe a la renverse en glissant sur le +pave. + +La blessure portait encore le petit appareil pose pendant que Rene +dormait dans la maison mysterieuse. + +Patou n'eut pas plutot apercu la plaie qu'il s'ecria: + +--Il y avait la de quoi tuer un boeuf. + +Il approcha vivement ses narines de l'appareil. + +--_Arnica montana_! prononca-t-il devotement: le vulneraire du +maitre!... Mon camarade, vous avez ete panse par un vrai croyant: +voulez-vous me donner son adresse? + +Dans son embarras, Rene raconta ce qu'il voulut ou ce qu'il put. + +Pendant cela, Patou depliait l'appareil. + +C'etait un mouchoir de batiste tres fine, au coin duquel un ecusson +brode se timbrait d'une couronne comtale. + +--Tiens! tiens! fit Patou, avez vous lu dans les gazettes l'histoire +du tombeau de Szandor trouve dans une ile de la Save, au-dessus de +Semlin? C'est tres curieux. Moi j'aime les vampires, et j'y crois dur +comme fer. La mode y est, du reste: Il n'est question que de vampires. +Les journaux, les livres, les gens parlent de vampires toute la +journee. Je connais un homme qui fait aller les bateaux sans voiles +ni rames, avec de la vapeur d'eau bouillante; il a nom le citoyen de +Joufroy; il est marquis et fou comme Samuel Hahnemann; il fait un +melodrame intitule: _la Vampire_. Le theatre Saint-Martin en croulera! +Moi, je donnerais la perruque du professeur Loysel pour voir la +vampire qui mange en ce moment la moitie de Paris... Revenons a notre +affaire: dans le tombeau de Szandor, il y avait un vampire qui sortait +la nuit, traversait la Save a la nage et desolait la contree jusqu'a +Belgrade. Ce vampire etait comte, comme le prouve l'inscription du +tombeau; il avait ete enterre en 1646... Et voila le drole: le comte +de Szandor avait la meme devise latine que le citoyen comte de 1804, +ou la citoyenne comtesse qui vous a prete son mouchoir pour bander +votre blessure. + +Ce disant, Patou etala sur la table noire la batiste ou les lettres +brodees ressortirent en blanc. + +La devise qui courait autour de l'ecusson etait ainsi: _In vita morte, +in morte vita_! + +--Vraie devise de Vampire! s'ecria Patou. "dans la vie la mort, dans +la mort la vie!..." Pour vous finir l'histoire du comte Szandor, apres +cent-cinquante-huit ans de sejour dans sa tombe, ce gentilhomme avait +encore de tres beaux cheveux noirs, des yeux en amande et des levres +rouges comme du corail. Il lui manquait neanmoins une dent. On lui a +plante une barre de fer rouge dans le coeur, methode chirurgicale +qui parait adoptee generalement pour traiter le vampirisme... A leur +place, moi, j'aurais cause un peu avec ce gaillard-la, pour savoir +ce qu'il avait dans l'idee; je l'aurais examine de pied en cap; je +l'aurais soigne, parbleu! par la methode de Hahnemann, et il aurait +pu, une fois gueri, nous raconter la guerre de Trente ans, de premiere +main, sauf les deux dernieresannees... + +Quand Patou fut parti, Rene prit le mouchoir brode et l'approcha de +ses levres. + +Le lendemain, il recut une lettre dont l'ecriture inconnue lui fit +battre le coeur. + +Le large cachet de cire noire portait le meme ecusson que le mouchoir +brode et la meme devise aussi: _In vita mors, in morte vita_. + +Un malaise courut dans les veines de Rene, puis il sourit +orgueilleusement, pensant: + +--Ces superstitions ne sont plus de notre temps. + +La lettre disait: + +"On souhaiterait savoir des nouvelles d'une blessure qui a donne le +sommeil au blesse, mais a une autre l'insomnie." + +"Ce soir, a six heures, on priera pour le blesse au calvaire de +Saint-Roch." + +Point de signature. + +La lettre avait ete remise par un etrange messager: un negre, portant +le costume des musiciens de la garde consulaire. + +La journee sembla longue a Rene,--et, pour la premiere fois, ceux qui +l'aimaient s'apercurent de son trouble. + +Des cinq heures il etait au perron de Saint-Roch. Il attendit en vain +jusqu'a six heures la voiture qu'il esperat reconnaitre. + +Six heures sonnant et, de guerre lasse, il traversa l'eglise pour +gagner le Calvaire qui est derriere la chapelle de la Vierge. + +La il y avait une femme agenouillee devant le mystique rocher. + +Rene s'approcha. Un imperceptible mouvement se fit sous le voile +baisse de la femme, qui ne se retourna pas. + +Dans ce demi-jour, devot et moite comme le clair obscur savamment +distribue par le grand art des peintres de piete cette femme, dont la +toilette severe et sombre laissait donner des formes exquises, faisait +bien. Elle entrait dans le tableau. + +Sa priere semblait profonde et sans distraction. + +--Repondez-moi, mais tout bas, dit-elle d'une voix douce et soutenue. +Nous ne sommes pas seuls... + +Rene regarda autour de lui. Il n'y avait personne dans la chapelle; +personne, au moins, que l'on put voir. + +--Etes-vous mieux? lui fut-il demande. + +--Ma souffrance est au coeur, repondit-il comme malgre lui. + +Il y eut encore un silence. + +La femme voilee semblait ecouter des bruits qui ne parvenaient pas +jusqu'a l'oreille de Rene. + +--Peut-on avoir deux amours? murmura-t-elle enfin d'une voix qui +tremblait. + +En meme temps elle releva son voile et Rene vit la douce flamme de ce +regard qui etait desormais son ame. + +--Oh! dit-il, je n'aime que vous. + +Elle tressaillit et se leva, faisant un large signe de croix avant de +quitter sa place. + +--Ne me suivez pas, ordonna-t-elle precipitamment. + +Et elle s'eloigna d'un pas rapide. + +Rene, immobile, entendit bientot un pas d'homme, lourd et ferme, se +joindre au leger bruit que faisait son pied de fee en frolant les +dalles de la chapelle. + +Quand il tourna enfin la tete, il ne vit plus rien. L'enchanteresse et +son cavalier avaient franchi la porte du Calvaire. + +Rene s'elanca sur leurs traces ivre et fou. + +Il sortit par l'issue qui donne sur le passage Saint-Roch. Le passage +etait desert. + +Ivre et fou, nous avons bien dit. Il rentra chez lui dans un etat +d'excitation fievreuse. + +Celle-la le prenait par le cerveau, centre d'action bien autrement +puissant que cet organe aux aspirations vaguement chevaleresques que +nous appelons le coeur. + +Depuis que le monde est monde, le coeur fut toujours vaincu par le +cerveau. + +Pour un temps, du moins, et quand la fievre chaude est calmee, quand +vient l'heure du repentir qui expie, une voix s'eleve, prononcant ce +mot impitoyable et inutile, car il n'empecha jamais aucun crime et +jamais il ne prevint aucun malheur: + +--Il est trop tard! + +La vie humaine est la. + +Avant de rentrer chez lui, Rene dut frapper a la porte du pere adoptif +d'Angele. + +Il y a des convenances, et ces braves gens ne lui avaient jamais fait +que du bien. + +La, c'etait le calme bon et noble, la sainte serenite des familles. + +La vieille mere bercait un enfant, car Rene de Kervoz etait bien +autrement engage que le commun des fiances; le pere a cheveux blancs +lisait, la jeune fille brodait, pensive et triste. + +Mais vites-vous jamais le changement feerique que produit sur le +paysage desole le premier rayon de soleil au printemps? + +Rene etait ici le soleil; l'entree de Rene fut comme une contagion de +sourires. + +La mere lui tendit la main, le pere jeta son livre, la jeune fille, +heureuse, se leva et vint a lui les deux bras ouverts. + +Rene paya de son mieux cet accueil, toujours le meme, et dont la chere +monotonie etait naguere sa meilleure joie. Le plus cruel supplice +pour l'homme qui se noie, est, dit-on, la vue du rivage. Ici etait le +rivage, et Rene se noyait. + +L'aieule lui mit l'enfant endormi dans les bras. Rene le baisa avec +un serrement de coeur et n'osa point regarder la jeune mere,--non +pas qu'il eut a un degre quelconque la pensee lache d'abandonner ces +pauvres creatures. Nous l'avons dit, Rene etait l'honneur meme; mais +la conscience des torts qu'il avait envers eux deja le navrait. +Il sentait bien qu'il les entrainait avec lui sur la pente d'un +irreparable malheur. + +Et il n'avait ni le pouvoir de s'arreter ni la volonte peut-etre. + +Il n'y avait encore rien eu dans la maison; nous savons, en effet, que +l'absence nocturne de Rene avait passe inapercue. L'inquietude n'etait +pas nee encore chez ces bonnes ames. Elle naquit justement ce soir-la. + +Quand Rene se fut retire a l'heure ordinaire, la mere alla se coucher, +maussade et triste pour la premiere fois depuis bien longtemps; le +patron gagna silencieusement sa retraite, et Angele resta seule aupres +du petit qu'elle baisa en pleurant. + +Le malheur venait d'entrer dans cette pauvre maison tranquille. + +Desormais les moindres symptomes devaient etre apercus et passes au +tamis d'une affection deja jalouse. + +Angele resta longtemps, ce soir-la, assise a sa fenetre en guettant de +l'autre cote de la rue (car ils etaient voisins) la lampe de Rene qui +tardait a s'eteindre. + +Rene pensait a elle justement, ou plutot Rene croyait penser a elle, +car c'etait son image qu'il evoquait comme une sauvegarde; mais, +a travers cette image il voyait sa folie: un eblouissement, une +fatalite. + +L'autre, celle qui n'avait pas encore de nom pour lui, celle qui +l'enlacait avec une terrible science dans les liens de la passion +coupable. + +Celle qui avait l'irresistible prestige de l'inconnu, l'attrait du +roman, la seduction du mystere. + +Les jours suivants, l'obsession continua. Il semblait que ce fut un +parti pris de l'entourer d'un vague reseau ou l'appat, toujours tenu +a distance, fuyait sa main et se montrait de nouveau pour prevenir le +decouragement ou la fatigue. + +Il recevait des lettres, on lui assignait des rendez-vous, s'il est +permis d'appeler ainsi de courtes et fugitives rencontres ou la +presence d'un tiers invisible empechait l'echange des paroles. + +On l'aimait. La persistance de ces rendez-vous, qui jamais +n'aboutissaient, en etait une preuve manifeste. On eut dit la gageure +obstinee d'une captive qui lutte contre son geolier. + +A moins que ce ne fut une audacieuse et impitoyable mystification. + +Mais le moyen de croire a un jeu! Dans quel but cette raillerie +prolongee? D'un cote il y avait un pauvre gentillatre de Bretagne, un +etudiant obscur; de l'autre une grande dame,--car, a cet egard, Rene +n'avait pas l'ombre d'un doute; son inconnue etait une grande dame. + +Elle avait a dejouer quelque redoutable surveillance. Elle faisait de +son mieux. Quoi de plus complet que l'esclavage d'une noble position? + +On ecrivait a Rene: "Venez," il accourait. Tantot c'etait en pleine +rue: il croisait une voiture dont les stores fermes laissaient voir +une blanche main qui parlait; tantot c'etait aux Tuileries, ou le +vent soulevait le coin d'un voile tout expres pour montrer un ardent +sourire et deux yeux qui languissaient, c'etait, le plus souvent, dans +les eglises; alors on lui glissait une parole; l'eau benite donnee et +recue permettait un rapide serrement de main. + +Et la fievre de Rene n'en allait que mieux. Son desir, sans cesse +irrite, jamais satisfait, arrivait a l'etat de supplice. Il +maigrissait, il palissait. + +Angele et ses parents souffraient par contre-coup. + +Parfois la mere disait: C'est le mariage qui tarde trop, Rene a le mal +de l'attente; le mariage le guerira. + +Mais le patron secouait sa tete blanche et Angele souriait avec +melancolie. + +Angele sortait souvent, depuis quelque temps. + +Si vous l'eussiez rencontree dans ces courses solitaires, vous auriez +dit: Elle va au hasard. + +Mais elle avait un but.--Chaque fois qu'avaient lieu ces rencontres +fugitives entre Rene et son inconnue, Angele etait la, quelque part, +l'oeil brulant et sec, la poitrine oppressee. + +Elle cherchait a savoir. + +Si elle savait quelque chose, jamais, du moins, un seul mot n'etait +tombe de sa bouche. Elle etait muette avec ses parents, muette avec +son fiance. + +Elle lui donnait toujours l'enfant a baiser, l'enfant qui, lui aussi, +devenait maigre et pale. + +Mais quand elle restait seule avec la petite creature, elle lui +parlait longuement et a coeur ouvert, sure qu'elle etait de n'etre pas +entendue. + +Elle lui disait: + +--L'heure du mariage est proche, mais qui de nous l'entendra sonner? + +A mesure que les jours passaient, cependant, et par un singulier +travail que tous les psychologistes connaissent, Rene acquerait une +perception retrospective plus nette des evenements confus qui avaient +empli cette fameuse nuit du 12 fevrier. + +L'impression generale etait lugubre et pleine de terreurs qui se +continuaient jusqu'a la journee du 13, passee dans cette maison qui +avait un grand jardin et une serre. + +Dans la serre, Rene voyait de plus en plus distinctement le trou +carre, les deux hommes apportant un fardeau ayant forme humaine et le +noir fumant son cigarite sous arbustes en fleurs. + +Et il entendait la voix de femme qui disait avec une froide moquerie: + +--Le comte Wensel est reparti pour l'Allemagne! + +Nous ne savons comment exprimer cela: dans la pensee de Rene, cette +phrase avait un sens double et funebre. + +Et ce paquet de forme oblongue, qu'on avait jete dans le trou, c'etait +le comte Wensel. + +Si les choses eussent ete comme autrefois, si Rene de Kervoz avait +passe encore ses soirees a _causer_ dans la maison de son futur +beau-pere, le patron des macons du Marche-Neuf, il aurait entendu +plus d'une fois prononcer ce nom de Wenzel; il aurait pu prendre des +renseignements precieux. + +Car on parlait souvent du comte Wenzel chez Jean-Pierre Severin, +dit Gateloup. Le comte Wenzel faisait partie d'un trio de jeunes +Allemands, anciens etudiants de l'Universite de Tubingen. + +Il y avait Wenzel, Hamberg et Koenig: trois amis, jeunes, riches, +heureux. + +Mais Rene ne causait plus chez les parents d'Angele. + +Il venait la chaque jour comme ou accomplit un devoir. Il souffrait, +voyait souffrir les autres et se retirait desespere. L'idee d'un +meurtre commis etait donc en lui a l'etat confus. + +Nous irons plus loin: nous dirons qu'en lui existait l'idee d'une +serie de meurtres. L'impression qu'il gardait etait ainsi. La trappe +cachee sous les caisses de fleurs avait du servir plus d'une fois. + +Et c'etait la l'excuse la plus plausible qu'il put fournir a sa +conscience pour le desir passionne qu'il avait d'entretenir son +inconnue. + +Pour lui, en effet, la maison mysterieuse contenait deux femmes, la +blonde et la brune: il les avait vues de ses yeux: "la comtesse" et +celle qui n'avait point de titre, la femme sanglante, a qui tous les +crimes incombaient naturellement, si crime il y avait, et l'ange +sauveur. + +La veille du jour ou nous avons pris le debut de notre histoire, +montrant ces trois personnages echelonnes sur le quai de la Greve: +Rene d'abord, puis Angele qui suivait Rene, puis l'homme a cheveux +blancs qui suivait Angele, Rene avait eprouve comme un contre-coup de +l'emotion ressentie dans la maison mysterieuse. + +C'etait encore a Saint-Louis-en-l'Ile, et c'etait la premiere fois que +son inconnue manquait au rendez-vous assigne. + +Rene attendait depuis plus d'une heure, lorsque le jeune homme +a figure bleme, qui avait les cheveux tout blancs, sortit de la +sacristie avec un pretre que Rene voyait pour la premiere fois. + +Un ecclesiastique entre deux ages, a la physionomie honnete et grave. + +La figure du jeune homme frappa Rene comme un choc physique, et le nom +entendu en reve lui vint aux levres: + +--Andrea Ceracchi! + +Andrea Ceracchi passa, avec le pretre, tout aupres de Rene, qui etait +cache par l'ombre d'un pilier et dit: + +--Elle viendra demain. La chose devra etre faite tout de suite, parce +que M. le baron de Ramberg est tres presse de retourner en Allemagne. + +Ces paroles et le ton qu'on mettait a les prononcer etaient assurement +les plus naturels du monde. + +Cependant, au-devant des yeux de Rene, la trappe s'ouvrit, la trappe +recouverte de fleurs, et il lui sembla entendre le lugubre echo de ces +autres paroles: "Le comte Wenzel est reparti pour l'Allemagne!" + +--Il faudra bien qu'elle dise la verite; pensa-t-il. + +Et le lendemain, comme nous l'avons vu, il revint a l'eglise +Saint-Louis-en-l'Ile. + +Rendez-vous n'avait point ete donne cette fois. + +Soit que Rene se fut trompe reellement, soit qu'il eut affecte de se +meprendre, il avait aborde une femme qui ne l'attendait point, la +blonde madone tant admiree par Germain Patou et qui se trouvait la +pour tout autre objet. + +A la suite de quelques paroles echangees, il etait sorti par la porte +laterale et avait gagne le vieux pavillon de Bretonvilliers, ou on lui +avait ordonne de se rendre. + +Un coin du voile, a tout le moins, se levait: la blonde avait consenti +a porter un message a la brune. + +Pendant l'espace de temps assez long que Rene fut oblige de passer +seul, dans le grand salon du pavillon, il interrogea plus d'une fois +ses souvenirs, cherchant a savoir si cette maison etait celle ou il +avait ete rapporte evanoui--ou endormi, apres la nuit du 12 fevrier. + +Sa memoire etait restee muette, quant aux meubles et tentures, mais +l'impression generale lui disait: Ce n'est pas ici. Les lieux ont +non seulement une physionomie, mais encore une saveur; Rene resta +convaincu que la chambre ou il avait couche ne faisait point partie de +cette maison. + +Lila! il savait ce nom enfin! Et c'etait la blonde qui avait trahi le +secret de la brune. + +Elle avait dit, etonnee et peut-etre effrayee, car il eut fallu peu de +chose pour deranger la trame subtile qu'elle etait en train de tisser +a l'eglise Saint-Louis, elle avait dit: + +--Allez au pavillon de Bretonvilliers, frappez six coups ainsi +espaces: trois, deux, un, et quand la porte s'ouvrira, prononcez ces +mots: _Salus Hungariae_. Vous serez introduit, et je vous promets que +ma soeur Lila viendra vous rejoindre. + +Lila! Sait-on quels torrents d'harmonie peuvent jaillir d'un nom? + +Lila vint.--Rene etait a la fenetre, ou la pauvre Angele le regardait +d'en bas, devinant dans la nuit sa figure bien-aimee. Depuis quelques +secondes les yeux de Rene s'etaient fixes par hasard sur une forme +indecise, une forme de femme affaissee sur la borne du coin. + +Certes, il ne la voyait pas dans le sens exact du mot: l'ombre etait +trop epaisse; mais le remords a des reves comme l'espoir. + +Une sueur froide baigna les tempes de Rene; le nom d'Angele expira sur +ses levres. + +Il ne la voyait pas, pourtant, nous le repetons, puisque, pour lui, la +femme de la borne portait un petit enfant dans ses bras. Il voyait le +petit enfant plus distinctement que la femme. + +Mais Lila vint, et Rene ne vit plus rien que Lila. Angele, la vraie +Angele, car, helas! ce n'etait pas une vision, tomba mourante, tandis +que Rene oubliait tout dans un baiser. Le premier baiser!... + + + + +X + +TETE-A-TETE + + +Les heures passerent, mesurees par la cloche enrouee de +Saint-Louis-en-l'Ile.--Le dernier bruit de la rue fut le passage +de ces hommes qui emporterent Angele au cabaret de la _Peche +miraculeuse_. + +Nous retrouvons Lila et Rene ou nous les avons laisses, assis l'un +pres de l'autre sur l'ottomane du boudoir, les mains dans les mains, +les yeux dans les yeux. + +Et nous disons encore une fois qu'il eut ete difficile de trouver un +couple plus jeune, plus beau, plus gracieux. + +Lila venait de prononcer ces mots qui avaient mis un nuage sur le +front de Rene: "Mon nom est doux dans votre bouche." + +Ces mots nous ont servi de point de depart pour raconter un long et +bizarre episode. Ils attaquaient dans le coeur de Rene une fibre qui +restait douloureuse. + +Par hasard, autrefois, un soir dont le souvenir vivait comme un cruel +remords, Angele avait prononce les memes paroles et presque du meme +accent. + +--Lila, dit Rene apres un silence que la jeune femme n'avait point +interrompu, l'ignorance ou je suis me pese. Je suis dans un etat +d'angoisse et de fievre. A d'autres il faudrait expliquer ma peine, +mais vous connaissez mon histoire... l'histoire de ces vingt-quatre +heures dont les souvenirs imparfaits restent en moi comme une +douloureuse enigme... vous les connaissez bien mieux que moi-meme. Je +voudrais savoir. + +--Vous saurez tout, repliqua la charmante creature, dont les grands +yeux eurent une expression de reproche, tout ce que je sais, du +moins... Mais j'esperais qu'entre nous deux la curiosite n'aurait pas +eu tant de place. + +--Ne vous meprenez pas! s'ecria Kervoz. Ma curiosite est que l'amour, +un profond, un ardent amour... + +Elle secoua la tete lentement, et son beau sourire se teignit +d'amertume. + +--Peut-etre ai-je merite cela, dit-elle. Il ne faut jamais jouer avec +le coeur, c'est le proverbe de mon pays. Or, j'ai joue d'abord avec +votre coeur. La premiere fois que mon regard vous a appele, je ne vous +aimais pas... + +Elle prit sa main malgre lui et la porta d'un brusque mouvement +jusqu'a ses levres. + +--L'amour est venu, poursuivit-elle. Ne me punissez pas! Je suis +maitresse, mais esclave. Aimez-moi bien, car je mourrais, si je ne +me sentais aimee... Et surtout, o Rene, je vous en prie, ne me jugez +jamais avec votre raison, moi qui ai fait le sacrifice de mon libre +arbitre aune sainte cause... Ne me jugez qu'avec votre ame! + +Elle mit sa tete sur le sein de Rene, qui baisa ses cheveux. + +L'ivresse le prenait de la sentir ainsi palpitante entre bras. + +Il combattait, sans savoir pourquoi, la joie de cette heure tant +souhaitee et appelait Angele a son secours. + +Mais elles ont, comme les fleurs, ces parfums qui montent au cerveau, +plus penetrants et plus puissants que les esprits du vin. Elles +enivrent. + +--Me connaissiez-vous donc la premiere fois?... murmura Rene. + +--Oui, repliqua-t elle, je vous connaissais... et j'etais la pour +vous. + +--A Saint-Germain-l'Auxerrois? + +--J'y etais deja venue pour vous, et vous ne m'aviez point +remarquee... Je savais que vous n'etiez pas encore le mari de cette +belle enfant qui vous accompagnait toujours... + +La main de Rene pesa sur ses levres. + +--Vous ne voulez pas que je vous parle d'elle, prononca Lila d'un ton +docile et triste. Oh! je n'aurais rien dit contre elle... Vous avez +des larmes dans les yeux, Rene... Vous l'aimez encore... + +--Je donnerais la meilleure moitie de mon existence, repondit le jeune +Breton, pour l'aimer toujours. + +Lila le serra passionnement contre son coeur. + +--Ne parlons donc jamais d'elle, en effet, poursuivit-elle d'une voix +si douce qu'on eut dit un chant. Depuis que j'espere etre aimee, je +prie pour elle bien souvent... + +Elle s'arreta et reprit: + +--Parlons de nous... J'ai ete envoyee vers vous. + +--Envoyee! Par qui? + +--Par ceux qui ont le droit de me commander. + +--Les Freres de la Vertu? + +Elle abaissa la tete en signe d'affirmation. + +--Et que voulaient-ils de moi? demanda Rene. + +--Rien de vous... tout d'un autre... + +Il voulut interroger encore, elle lui ferma la bouche d'un rapide +baiser. + +--Vous n'etiez rien pour nous, continua-t-elle, vous qui etes +desormais tout pour moi... Avez-vous lu cet etrange livre ou Cazotte +raconte comment le demon devint amoureux d'une belle, d'une bonne ame? +Je ne suis pas un demon... Oh! que je voudrais etre un ange pour vous, +Rene, mon Rene bien-aime!... Mais il y a peut-etre un demon parmi +nous... + +--La blonde?... s'ecria Kervoz malgre lui. + +Lila eut un etrange sourire. + +--Ma soeur? fit-elle. N'est ce pas qu'elle est bien jolie?... Mais +qu'avez-vous donc, Rene?... + +La main de Rene avait saisi la sienne presque convulsivement. Il etait +tres pale. + +--Ceci est une explication que je veux avoir, prononca-t-il avec +fermete, je l'exige... Il y avait du sang, n'est-ce pas, sous ces +mots en apparence si simples: "Le comte Wenzel est reparti pour +l'Allemagne!" + +--Ah!... fit Lila, qui palit a son tour, vous ne dormiez donc pas? + +--Vous esperiez que je dormais? dit vivement Rene. + +--Pas moi, repondit-elle d'un accent melancolique et si persuasif que +les soupcons de Kervoz se detournerent d'elle comme par enchantement. + +Elle ajouta en fixant sur lui la candeur de ses beaux yeux: + +--Ne me soupconnez jamais, je suis a vous comme si mon coeur battait +dans votre poitrine! + +Puis elle repeta: + +--Pas moi... moi, je ne songeais qu'a votre guerison... mais les +autres... Ecoutez. Rene, une responsabilite grave et haute pese sur +eux... J'aurais eu de la peine a vous sauver si les autres avaient su +que vous ne dormiez pas. + +--Et pourquoi etiez-vous dans cette caverne, vous, Lila? demanda Rene +d'un ton ou il y avait du mepris et de la pitie. + +Elle se redressa si altiere que le jeune Breton baissa les yeux malgre +lui. + +--Vous ai-je offensee? balbutia-t-il. + +--Non, repliqua-t-elle avec toute sa douceur revenue, vous ne pouvez +pas m'offenser... Seulement, laissez-moi vous dire ceci, Rene, il est +des choses dont le neveu de Georges Cadoudal ne doit parler qu'avec +reserve. + +Rene se recula sur l'ottomane un trait de lumiere le frappait. + +--Ah! fit-il, c'est le neveu de Georges Cadoudal qu'on vous avait +donne mission de chercher? + +--Et de trouver, acheva Lila en souriant, et d'attirer a moi par tous +les moyens possibles. + +--Alors pourquoi tant de mysteres? + +--Parce que j'ai fait comme le pauvre demon de Cazote, je me suis +laisse prendre. Je n'agis plus pour eux que si vous etes avec eux. Je +vous tiens libre et en dehors de tout engagement. Je vous aime, et il +n'y a plus rien en moi que cet amour. + +--Je n'ai peut-etre, dit Rene qui hesitait, ni les memes sentiments ni +les memes opinions que mon oncle Georges Cadoudal. + +--Cela m'importe peu, repartit Lila, j'aurai vos opinions, j'aurai vos +sentiments... Je sais que vous cherissez votre oncle; je suis sure que +vous ne le trahirez pas... + +--Trahir!... l'interrompit Kervoz avec indignation. + +Puis, comme elle ouvrait la bouche, il reprit: + +--Vous ne m'avez encore rien repondu par rapport au comte Wenzel. + +Lila prononca tres bas: + +--Je voudrais ne point vous repondre a ce sujet. + +--J'exige la verite! insista Kervoz. + +--Vous ordonnez, j'obeis... Les societes secretes d'Allemagne sont +vieilles comme le christianisme, et leurs lois rigoureuses se sont +perpetuees a travers les ages... Ce sont toujours les hommes de +fer qui signifiaient a Charles de Bourgogne, entoure de cent mille +soldats, la mysterieuse sentence de la corde et du poignard... La +ligue de la Vertu vient d'Allemagne. Les traitres y sont punis de +mort. + +--Et le comte Wenzel etait un traitre? demanda Kervoz. + +Lila repondit: + +--Je ne sais pas tout. + +--Votre soeur en sait-elle plus long que vous? + +--Ma soeur est rose-croix du trente-troisieme palais, repartit Lila, +non sans une certaine emphase. Elle a gouverne le royaume de Bude. Il +n'est rien qu'elle ne doive connaitre. + +--Et vous, Lila, qu'etes-vous? + +Elle l'enveloppa d'un regard charmant, et, se laissant glisser a ses +genoux, elle murmura: + +--Moi, je suis votre esclave! je vous aime! Oh! je vous aime! + +L'etre entier de Rene s'elancait vers elle. Dans ses yeux on devinait +la parole d'amour qui voulait jaillir, et cependant il dit: + +--Lila, que signifient ces mots: "Le baron de Ramberg va partir aussi +pour l'Allemagne?" Est-ce encore un meurtre? Est-il temps de le +prevenir? + +Les paupieres de la jeune femme se baisserent, tandis que l'arc +delicat de ses sourcils eprouvait une legere contraction. + +--Je ne sais pas tout, repeta-t-elle. Vous etes cruel!... + +Puis elle reprit, attirant les deux mains de Rene vers son coeur. + +--Ne me demandez pas ce que j'ignore; ne me demandez pas ce qui +regarde des etrangers, des ennemis... Georges Cadoudal aussi va +mourir, et je ne peux penser qu'a Georges Cadoudal, qui est le frere +de votre mere. + +Rene s'etait leve tout droit avant la fin de la phrase. + +--Mon oncle serait-il au pouvoir du premier consul balbutia-t-il. + +--Votre oncle avait deux compagnons, repondit Lila; hier encore, il se +dressait fier et menacant devant Napoleon Bonaparte. Aujourd'hui votre +oncle est seul: Pichegru et Moreau sont prisonniers. + +--Que Dieu les sauve! pensa tout haut Rene. C'etaient deux glorieux +hommes de guerre, et nul ne sait le secret de leur conscience... Mais +c'est peut-etre le salut de mon oncle Georges, car il comprendra +desormais la folie de son entreprise... + +--Son entreprise n'est pas folle, l'interrompit Lila d'un ton resolu +et ferme. Fut-elle plus insensee encore que vous ne le croyez. Georges +n'en confessera jamais la folie. Ne protestez pas: a quoi bon? Vous le +connaissez et vous sentez la verite de mon dire. Si Georges Cadoudal +pouvait fuir aussi facilement que j'eleve ce doigt pour vous imposer +silence, car il faut que je parle et que vous m'ecoutiez, Georges +Cadoudal ne fuirait pas. Son entreprise peut etre severement jugee au +point de vue de l'honneur, et pourtant, ce qui le soutient, c'est le +point d'honneur lui-meme. Il mourra la menace a la bouche et le sang +aux yeux; comme le sanglier accule par la meute... Mais, voulut-il +fuir, entendez bien ceci, la fuite lui serait desormais impossible. +Paris est garde comme une geole, et c'est en fuyant, precisement, +qu'il serait pris... Le salut de votre oncle est entre les mains d'un +homme... + +--Nommez cet homme! s'ecria le jeune Breton. + +--Cet homme s'appelle Rene de Kervoz. + +Celui-ci se prit a parcourir la chambre a grands pas. Lila le suivait +d'un regard souriant. + +--Il faut que je vous aime bien, dit-elle, comme si la pensee eut +glisse a son insu hors de ses levres; il semble que chaque minute +ecoulee me livre a vous plus completement. J'ai hate d'en finir avec +ce qui n'est pas vous. Ce n'est plus pour ceux qui m'ont envoyee +que je suis ici, et ce n'est plus pour Georges Cadoudal, c'est pour +vous... Venez. + +Son geste caressant le rappela. Il revint soucieux. Elle lui dit: + +--Voila que vous ne m'aimez deja plus! + +Le regard brulant de Kervoz lui repondit. Elle prit sa tete a pleines +mains et colla sa bouche sur ses levres, murmurant: + +--Quand donc allons-nous parler d'amour? + +Rene tremblait, et ses yeux se noyaient. Elle etait belle; c'etait le +charme vivant, la volupte incarnee. + +--Aurons-nous le temps de le sauver? demanda-t-il. + +--On veille deja sur lui, repondit-elle, ou du moins on traque ceux +qui le poursuivent. + +--Mais qui sont-ils donc, a la fin, ces hommes?... + +--Les Freres de la Vertu, repliqua la jeune femme, dont le sourire +s'eteignit et dont la voix devint grave, sont ceux qui rendront a +Georges Cadoudal sa force perdue. Deux allies puissants viennent de +lui etre enleves, il en retrouvera mille... On ne m'a pas autorisee, +monsieur de Kervoz, a vous reveler le secret de l'association... Mais +tu vas voir si je t'aime, Rene, mon Rene! je vais lever le voile pour +toi, au risque du chatiment terrible... + +Kervoz voulut l'arreter, mais elle lui saisit les deux mains et +continua malgre lui: + +--Ceux qui creusent leur sillon a travers la foule laissent derriere +eux du sang et de la haine. Pour montrer tres haut, il faut mettre le +pied sur beaucoup de tetes. Depuis le parvis de Saint-Roch jusqu'a +Aboukir, le general Bonaparte a franchi bien des degres. Chaque marche +de l'escalier qu'il a gravi est faite de chair humaine... + +Ne discutez pas avec moi, Rene; si vous l'aimez, je l'aimerai: +j'aimerais Satan si vous me l'ordonniez. D'ailleurs, moi, je ne hais +pas le premier consul: je le crains et je l'admire. + +Mais ceux qui sont mes maitres,--ceux qui etaient mes maitres avant +cette heure ou je me donne a vous le haissent jusqu'a la mort. + +Ce sont tous ceux qu'il a ecartes violemment pour passer, tous ceux +qu'il a impitoyablement ecrases pour monter. + +Vous en avez vu quelques-uns a travers la brume des heures de fievre; +vous vous souvenez vaguement: je vais eclaircir vos souvenirs. + +Et ce que vous n'avez pas vu, je vais vous le montrer. + +Notre chef est une femme. Je vous parlerai d'elle la derniere. + +Celui qui vient apres la comtesse Marcian Gregoryi, ma soeur, est un +jeune homme au front livide, couronne de cheveux blancs. Quand Dieu +fait deux jumeaux, la mort de l'un emporte la vie de l'autre: Joseph +et Andrea Ceracchi etaient jumeaux. L'un des deux a paye de son sang +une audacieuse attaque; l'autre est un mort vivant qui ne respire plus +que par la vengeance. + +Toussaint-Louverture, le Christ de la race noire, avait une ame +satellite, comme Mahomet menait Seid. Vous avez vu Taieh, le geant +d'ebene qui devorera le coeur de l'assassin de son maitre. + +Vous avez vu le Gallois Kaernarvon, qui resume en lui toutes les +rancunes de l'Angleterre vaincue, et Osman, le mameluk de Mourad-Bey, +qui suit le vainqueur des Pyramides a la piste depuis Jaffa. Osman est +comme Taieh: un tigre qu'il faut enchainer. + +Ceux que vous n'avez pas vus sont nombreux. La gloire blesse les +envieux tout au fond de leur obscurite, comme les rayons du soleil +font saigner les yeux des myopes. Les vengeurs se multiplient par les +jaloux. Nous avons, derriere le bataillon sacre de la haine, cette +immortelle multitude qui vivait deja quand Athenes florissait et qui +votait l'exil d'Aristide, parce qu'Aristide heureux eblouissait trop +de regards. + +Nous avons Lucullus du Directoire, regrettant amerement sa chute et +les diamants qui ornaient les doigts de pied de la muse demi-nue, +honte orgueilleuse de sa loge a la comedie; nous avons la menue +monnaie de Mirabeau baillonne, la chevalerie ruinee de Coblentz, des +epees vendeennes, des couteaux de septembre... + +Nous avons tout: le passe en colere, le present jaloux, l'avenir +epouvante. + +La republique et la monarchie, la France et l'Europe. Il nous arrive +des poignards du nouveau monde et de l'or pour penetrer jusque dans la +maison de Tarquin, ou l'on marchande les devouements qui chancellent. + +Ce n'est pas Tarquin, Tarquin etait roi: c'est Cesar qui toujours se +decouvre en mettant le pied sur la premiere marche du trone. + +Le general Bonaparte etait peut-etre invulnerable, mais c'est sur une +tete nue que se pose la couronne, et il n'a point de cuirasse sous son +manteau imperial; + +La meilleure cuirasse, d'ailleurs, c'etait son titre de simple +citoyen. Il la depouille de lui-meme. Jupiter trouble l'esprit de ceux +qu'il veut tuer: le voila sans armure! + +Elle s'arreta et passa les doigts de sa belle main sur son front, ou +ruisselait le jais de sa chevelure. A mesure qu'elle parlait, sa voix +avait pris des sonorites etranges, et l'eclair de ses grands yeux +ponctuait si puissamment sa parole que Rene restait tout interdit. + +Pour la seconde fois il demanda: + +--Lila, qui etes-vous donc? + +Elle sourit tristement. + +--Peut-etre, murmura-t-elle au lieu de repondre, peut-etre que +Jupiter veut tuer le dernier demi-dieu que puisse produire encore +la vieillesse fatiguee du monde. Cet homme est-il trop grand pour +nous?... Vous pensez que j'exagere, Rene; et en effet, celles de mon +pays revent souvent, mais je reste au-dessous de la verite... Je suis +Lila, une pauvre fille du Danube, eprouvee deja par bien des douleurs, +mais a qui le destin semble enfin sourire, puisqu'elle vous a +rencontre sur sa route. Je vous dis ce qui est. + +Il serait aussi insense de compter ceux qui sont avec nous que de +chercher vestige de ceux qui nous ont trahis. + +Nous sommes les francs-juges de la vieille Allemagne, ressuscites et +recrutant dans l'univers entier les magistrats du mysterieux tribunal. + +Ce tribunal se compose de tous les ennemis du heros et d'une partie de +ses amis. + +Nous n'avons pas voulu de Pichegru et de Moreau: ils sont tombes +uniquement parce que notre main ne les a pas soutenus... La comtesse +Marcian Gregoryi a jete un regard favorable sur Georges Cadoudal... +C'est grace a elle qu'il a evite aujourd'hui le sort de ses +complices... un sort plus cruel, Rene, car on a quelques mesures a +garder vis-a-vis de deux generaux illustres, ayant conduit si souvent +les armees republicaines a la victoire; tandis que le paysan revolte, +le chouan, le brigand devrait etre assomme dans un coin, comme on abat +un chien enrage. + +Rene courba la tete. Sa raison, prise comme ses sens, se revoltait de +meme. Lila ne lui laissa pas le temps d'interroger ses pensees. + +--Il me reste a vous parler de ma soeur, dit-elle brusquement, sachant +bien qu'elle allait reveiller sa curiosite assoupie, de ma soeur et de +moi, car son destin superieur m'a entraine a sa suite, et je ne suis +que l'ombre de ma soeur. + +Nous sommes les deux filles du magnat de Bangkeli, et notre mere, a +seize ans qu'elle avait, perit victime de la vampire d'Uszel, dont +le tombeau, grand comme une eglise, fut trouve plein de cranes ayant +appartenu a des jeunes filles ou a des jeunes femmes. + +Vous ne croyez pas a cela, vous autres Francais. L'histoire est ainsi, +et je vous la dis telle que la contait mon pere, colonel des hussards +noirs de Bangkeli, dans la cavalerie du prince Charles de Lorraine, +archiduc d'Autriche. La vampire, d'Uszel, que les riverains de la +Save appelaient "la belle aux cheveux changeants," parce qu'elle +apparaissait tantot brune, tantot blonde aux jeunes gens aussitot +subjugues par ses charmes, etait, durant sa vie mortelle, une noble +Bulgare qui partagea les crimes et les debauches du ban de Szandor, +sous Louis II, le dernier des Jagellons de Boheme qui ait regne en +Hongrie. Elle resta un siecle entier paisible dans sa biere, puis elle +s'eveilla, ouvrit et creusa de ses propres mains un passage souterrain +qui conduisait des profondeurs de sa tombe fermee aux bords de la +Save. + +Dans ces pays lointains qui ont deja les splendeurs de l'Orient, +mais ou regnent ces mysterieux fleaux, relegues par vous au rang des +fables, chacun sait bien que tout vampire, quel que soit son sexe, a +un don particulier de mal faire, qu'il exerce sous une condition, loi +rigoureuse dont l'infraction coute au monstre d'abominables tortures. + +Le don d'Addhema, ainsi se nommait la Bulgare, etait de renaitre belle +et jeune comme l'Amour chaque fois qu'elle pouvait appliquer sur la +hideuse nudite de son crane une chevelure vivante: j'entends une +chevelure arrachee a la tete d'un vivant. + +Et voila pourquoi sa tombe etait pleine de cranes de jeunes femmes et +de jeunes filles. Semblable aux sauvages de l'Amerique du Nord qui +scalpent leurs ennemis vaincus et emportent leurs chevelures comme des +trophees, Addhema choisissait aux environs de sa sepulture les fronts +les plus beaux et les plus heureux pour leur arracher cette proie qui +lui rendait quelques jours de jeunesse. + +Car le charme ne durait que peu de jours. + +Autant de jours que la victime avait d'annees a vivre sa vie +naturelle. + +Au bout de ce temps, il fallait un forfait nouveau et une autre +victime. + +Les rives de la Save ne sont pas peuplees comme celles de de Seine. +Je n'ai pas besoin de vous dire que bientot jeunes filles et jeunes +femmes devinrent rares autour d'Uszel... Vous souriez, Rene, au lieu +de fremir... + +Elle souriait elle-meme, mais dans cette gaiete, qui etait comme +une obeissante concession au scepticisme du jeune homme, il y avait +d'adorables melancolies. + +--J'ecoute, repondit Rene, et je m'emerveille du chemin que nous avons +fait, sous pretexte de parler d'amour. + +--Vous ne souhaitez plus parler d'amour, monsieur de Kervoz! murmura +Lila, dont le sourire eut une pointe de moquerie. + +Rene ne protesta point, il dit seulement: + +--Les rives de la Seine n'ont rien a envier aux bords de la Save. Nous +avons aussi une vampire. + +--Y croyez-vous? demanda Lila, qui ajouta aussitot: Vous auriez honte +d'y croire, bel esprit fort! + +--D'ou vous vient cette etrange devise, murmura Rene au lieu de +repliquer: "_In vita mors, in morte vita_." + +--La mort dans la vie, prononca lentement Lila, la vie dans la mort: +c'est la devise du genre humain... Elle nous vient d'un de nos aieux, +le ban de Szandor, qu'on accusa aussi d'etre vampire... Nous sommes +une etrange famille, vous allez voir... + +Rene, mon Rene, s'interrompit-elle tout a coup en se redressant +orgueilleuse et si belle que l'oeil du jeune Breton etincela, c'est +moi qui ai ecarte l'amour, c'est moi qui le ramenerai: je ne suis pas +effrayee de votre froideur; dans un instant, vous serez a mes pieds! + + + + +XI + +LE COMTE MARCIAN GREGORYI + + +La pendule du boudoir marquait dix heures. C'etait, au dedans et au +dehors du pavillon de Bretonvilliers, un silence profond. A peine +quelques murmures venaient-ils au lointain de la ville vivante. + +Rene et Lila etaient assis l'un pres de l'autre sur l'ottomane. Rene +avait baisse les yeux sous le defi amoureux qui venait de jaillir des +prunelles de Lila. Il savait trop qu'elle; etait sure de la victoire. + +--Il faut que vous sachiez toutes ces choses, monsieur de Kervoz, +reprit-elle. Vos superstitions de Bretagne ne sont pas les memes que +nos superstitions de Hongrie. Qu'importe cela? Fables ou realites, ces +premisses de mon recit vont aboutir a des faits incontestables, d'ou +depend la vie ou la mort d'un parent qui vous est cher, et d'ou depend +aussi peut-etre la mort ou la vie du plus grand des hommes. + +Je continue. Chaque fois qu'Addhema, la vampire d'Uszel, parvenait +a rechauffer les froids ossements de son crane a l'aide d'une jeune +chevelure arrachee sur le vif, elle gagnait quelques jours, parfois +quelques semaines, mais parfois aussi quelques heures seulement d'une +nouvelle existence: une semaine pour sept ans, un mois pour six +lustres. + +C'etait comme un jeu terrible ou le benefice pouvait etre grand ou +petit; Addhema ne le savait jamais d'avance; mais qu'importait, apres +tout? Les heures conquises, nombreuse ou rares, etaient au moins +toujours des heures de jeunesse, de beaute, de plaisir, car Addhema +redevenait la splendide courtisane d'autrefois, avec sa passion de feu +et son attrait irresistible. + +Ici etait le don. + +Je vais vous dire la condition imposee en regard du don: la loi +qu'elle ne pouvait enfreindre sous peine de souffrir mille morts. + +Addhema ne pouvait pas se livrer a un amant avant de lui avoir raconte +sa propre histoire. + +Il fallait qu'au milieu d'un entretien d'amour elle amenat l'etrange +recit que je vous fais ici, parlant de jeunes filles mortes, de +chevelures arrachees et relatant avec exactitude les bizarres +conditions de sa mort qui etait une vie, de sa vie qui etait une +mort... + +J'emploie le passe, parce qu'elle manqua une fois a la loi de ses +hideuses resurrections; et ce fut justement pendant qu'elle portait la +blonde chevelure de notre mere. L'amour lui fit oublier son etrange +devoir. Elle recut le baiser d'un jeune Serbe, beau comme le jour, +avant d'avoir cherche et trouve l'occasion de placer l'histoire +surnaturelle. + +L'esprit du mal l'etreignit au moment ou elle balbutiait des mots de +tendresse, et le jeune Serbe recula d'horreur a la vue de sa maitresse +rendue a son etat reel: un cadavre de vieille femme, decharne, glace, +chauve et tombant en poussiere. + +Ce fut d'elle-meme, alors, qu'elle se revela, car, a ces heures du +chatiment, tout vampire est force de dire la verite. + +Le Serbe entendit ces mots qui semblaient sortir de terre: + +--Tue-moi! Mon plus grand supplice est de vivre. L'heure est +favorable, tue-moi. Pour me tuer, il faut me bruler le coeur! + +Le deuil recent qui etait dans la maison du magnat de Bangkeli, +laissant un epoux inconsolable et deux petits enfants au berceau, +avait fait grand bruit dans le pays. Le Serbe monta a cheval et vint +trouver notre pere au milieu des fetes des funerailles. + +Notre pere prit avec lui tous ses parents, tous ses convives, et l'on +se rendit au tombeau d'Uszel, car le cadavre de la vampire n'etait +deja plus dans le logis du Serbe. + +Le tombeau d'Uszel fut demoli, et notre pere ayant fait rougir au +feu son propre sabre, le plongea par trois fois et par trois fois le +retourna dans le coeur d'Addhema la Bulgare. + +Nous grandimes, ma soeur et moi, dans le chateau triste et qui +semblait vide. Les caresses maternelles nous manquaient, on nous +bercait avec le recit de ces lugubres mysteres. + +Il y avait un chant qui disait: + +"Un jour pour un an, vingt-quatre heures pour trois cent soixante-cinq +jours. + +"A la derniere minute de la derniere heure, la chevelure meurt, le +charme est rompu, et la hideuse sorciere s'enfuit, vaincue, dans son +caveau..." + +Ma soeur etait dans sa seizieme annee et j'allais avoir quinze ans, +quand notre pere arbora la banniere rouge au plus haut des tours de +Bangkeli. En meme temps, il envoya ses tzeques dans les logis de ses +tenanciers, le long de la riviere; ils etaient quatre, l'un portait +son sabre, le second son pistolet-carabine, le troisieme son dolman, +le quatrieme son jatspka. + +Le soir, il y avait douze cent hussards equipes et armes autour de nos +antiques murailles. + +Mon pere nous dit: prenez vos hardes, vos bijoux et vos poignards. + +Et nous partimes, cette nuit-la meme, en poste pour Trieste. + +Le regiment,--les douze cents tenanciers de mon pere formaient le +regiment des hussards noirs de Bangkeli,--avait pris la meme route a +cheval. Le rendez-vous etait a Trevise. + +L'archiduc Charles d'Autriche occupait Trevise avec son etat-major. +Bonaparte avait accompli deja les deux tiers de cette foudroyante +campagne d'Italie qui devait finir au coeur meme de l'Allemagne. Notre +armee avait change quatre fois de chef et reculait, ne comptant plus +les batailles perdues. + +Pourtant il y eut des fetes a Trevise, ou douze nouveaux regiments, +arrives du Tyrol, de la Boheme et de la Hongrie, presentait un +magnifique aspect, et le prince Charles jura d'aneantir les Francais a +la premiere rencontre. + +Ma soeur et moi nous n'avions jamais vu que les rives sauvages de la +Save et l'austere solitude du chateau. Pendant trois jours ce fut pour +nous comme un reve. Le quatrieme jour, notre pere dit a ma soeur: "Tu +vas etre la femme du comte Marcian Gregoryi." + +Ma soeur n'eut a repondre ni oui ni non; ce n'etait pas une question: +c'etait une loi. + +Marcian Gregoryi avait vingt-deux ans. Il portait heroiquement son +brillant costume croate. La veille meme, le prince Charles l'avait +fait general. Il etait beau, noble, plus riche qu'un roi, amoureux et +heureux. + +Ma soeur et lui furent maries le matin du jour ou Bonaparte +franchissait le Tagliamento; le lendemain eut lieu la grande bataille +qui tua l'archiduc dans ses esperances et dans sa gloire, en ouvrant +aux Francais le passage du Tyrol. + +Nous fumes separees de notre pere. Le comte Marcian Gregoryi veillait +sur nous. + +Notre nuit se passa dans une auberge des environs d'Udine. Ma chambre +etait separee par une simple cloison de celle ou devaient dormir les +jeunes epoux. + +Vers minuit, j'entendis la voix de ma soeur qui s'elevait ferme et +dure. Je crus d'abord que c'etait une autre femme, car je ne lui +connaissais pas cet accent imperieux. + +Elle disait: + +--Comte, je n'ai point de haine contre vous. Vous etes brave, vous +devez avoir rencontre nombre de femmes pour admirer votre taille noble +et votre beau visage. J'ai obei a mon pere, qui est mon maitre et +qui m'a dit: Celui-la sera ton mari... Mais mon pere, en partant, de +Bangkeli, m'avait dit aussi: Prends ton poignard. Mon poignard est +dans ma main. C'est ma liberte. Si vous faites un pas vers moi, je me +tue. + +Marcian Gregoryi supplia et pleura. + +Sais-je pourquoi j'etais du parti de Marcian contre ma soeur?... + +--Oh! s'interrompit-elle en passant ses doigts effiles dans les +cheveux de Rene, il ne faut pas etre jaloux! Voila bien longtemps que +Marcian Gregoryi est mort. + +A la fin de ce mois, qui etait mars 1797, les Francais, nous chassant +toujours devant eux, entrerent dans Trieste. + +Nous etions toutes les deux, ma soeur et moi, le 24 mars, le 6 +germinal, comme ils disaient alors, dans une maison de campagne situee +a une lieue de la Chiuza. + +Le soir, ma soeur vint me trouver. Jamais je ne l'avais vue si belle. +Sa parure etait eblouissante, et il y avait des eclairs d'orgueil dans +ses yeux. + +Elle m'embrassa du bout des levres et me dit adieu. + +Je n'eus pas le temps de l'interroger. Deux minutes apres, le galop +de son cheval soulevait des flots de poussiere sur la route, et de ma +fenetre je pouvais suivre sa course folle, qui allait deja se perdant +dans la nuit. + +Au lointain et dans differentes directions, on entendait la canonnade. + +Yanusza, notre nourrice a toutes deux, c'est cette vieille femme qui +vous a introduit ici ce soir, monta dans ma chambre et s'accroupit sur +le seuil. + +--La fille ainee de mon maitre est sur le chemin de sa mort! +gemit-elle les larmes aux yeux. + +Elle imposa silence a mes questions. Un grand bruit de chevaux se +faisait dans la cour. + +La voix eclatante de Marcian Gregoryi commanda: "Au galop!" Et pour la +seconde fois la route disparut derriere les tourbillons de poussiere. + +Marcian Gregoryi suivait la meme direction que ma soeur. + +A quelques lieues de la, il y avait une tente toute simple, piquee au +coin d'un bouquet de frenes et entouree par les feux d'un bivouac. + +Au-devant de la tente, des officiers generaux francais s'entretenaient +a voix basse. + +A l'interieur, un jeune homme de vingt-six ans, pale, maigre, chetif, +coiffant de cheveux plats un front puissant, dormait la tete appuyee +sur une carte pointee. Une lettre signee "Josephine" etait ouverte sur +la table et portait la marque de la poste de France. + +Celui-la pouvait dormir; il avait terriblement travaille depuis le +lever du soleil. + +Une armee tout entiere le gardait, soldats et generaux; il etait +l'espoir et la gloire de la republique francaise, victorieuse de +l'univers. + +Il avait nom Napoleon Bonaparte, il pouvait sommeiller en paix. Pour +arriver jusqu'a lui, l'ennemi devait passer sur les corps de trente +mille hommes. + +Pourtant, il fut eveille tout a coup par une main qui se posa sur son +epaule. Un homme qu'il ne connaissait pas,--un ennemi,--etait debout +devant lui, le sabre a la main. + +Un homme grand, fort, jeune, doue au degre supreme de la male beaute +de la race magyare et dont les yeux parlaient un terrible langage de +colere et de haine. + +--General, dit-il froidement, je suis le comte Marcian Gregoryi; mes +peres etaient nobles avant la naissance du Christ, notre sauveur; il +n'y a jamais eu dans ma maison que des soldats. Je ne saurais pas +assassiner. Je vous prie de prendre votre epee afin de vous defendre, +car ma femme m'a trahi pour vous, et il faut que l'un de nous meure. + +L'heure ou l'on s'eveille est faible, mais Bonaparte n'eut pas peur, +car il n'appela point, quoiqu'on entendit autour de la tente le +murmure des gens qui veillaient. + +S'il eut appele, il etait mort, car il y avait bien pres de la pointe +du sabre de Marcian Gregoryi a sa poitrine. + +--Vous vous trompez ou vous etes fou, repondit-il. Je ne connais pas +votre femme. + +Il ajouta, ramenant la lettre ouverte d'un geste calme: + +--Il n'est pour moi qu'une femme, c'est ma femme. + +--General, repliqua Marcian, vous mentez! + +Et sans perdre sa position d'homme pret a frapper, il tira de son sein +une lettre egalement ouverte qu'il presente a Bonaparte. + +La lettre etait ecrite en francais; ma soeur et moi, comme presque +toutes les nobles hongroises, nous parlions le francais des l'enfance, +aussi bien que notre langue maternelle. + +La lettre etait adressee a Marcian Gregoryi et disait: + +"Monsieur le comte, + +"Vous ne me reverrez jamais. Un caprice de mon pere m'a jetee dans vos +bras; vous ne m'avez pas demande si je vous aimais avant de me prendre +pour femme. Cela est indigne d'un homme de coeur, indigne aussi d'un +homme d'esprit, Vous etes puni par votre peche meme. + +"Une seule chose aurait pu me soumettre a vous: la force. J'aime la +force. Si mon mari m'eut violemment conquise au lendemain des noces, +j'aurais ete peut-etre une femme soumise et agenouillee. + +"Vous avez ete faible, vous avez recule devant mes menaces. Je n'aime +pas ceux qui reculent; je meprise ceux qui cedent. Je m'appartiens; je +pars. + +"Ne prenez point souci de me chercher. Il est un homme qui jamais +n'a recule, jamais cede, jamais faibli: le vainqueur de toutes vos +defaites, jeune comme Alexandre le Grand et destine comme lui a mettre +son talon sur le front du genre humain. + +"J'aime cet homme et je l'admire de toute la haine, de tout le dedain +que j'ai pour vous. Je vous le repete, ne me cherhez point, a moins +que vous n'osiez me suivre sous la tente de general Bonaparte!" + +C'etait signe du nom de ma soeur. + +Le general francais lut la lettre jusqu'au bout. Peut-etre esperait-il +qu'un de ses lieutenants entrerait par hasard sous sa tente, mais il +ne prit pas une seconde de plus qu'il ne fallait pour lire la lettre. + +--Monsieur le comte, dit-il, et sa voix etait aussi calme que son +regard, je vous faciliterai, si vous le voulez, les moyens de sortir +de mon camp. J'ai oui dire que la jalousie etait une demence: je vous +repete que je ne connais pas votre femme. + +--Et moi, je te repete que tu mens! grinca Gregoryi entre ses dents +serrees. + +En meme temps le doigt de sa main gauche, etendu convulsivement, +montrait la seconde porte de la tente, placee derriere Bonaparte. + +Celui-ci se retourna et vit une femme merveilleusement belle, +portant l'opulent costume des magyares et coiffee de cheveux blonds +incomparables ou couraient de longues torsades de saphirs. + +Un cri s'echappa de sa poitrine, car il se vit perdu, cette fois, et +tue par la presence meme de cette femme. + +Le reste fut plus rapide que l'eclair. + +Marcian Gregoryi n'etait pas homme a lacher sa proie. Il avait demande +le combat, on lui refusait le combat, et de maitre qu'il etait, de par +son sabre nu, un retard d'une seconde allait le faire esclave. + +Le cri du general francais allait amener cent epees. + +Marcian Gregoryi visa le coeur de son rival et frappa un coup de +pointe a bras raccourci. + +Mais avant que le sabre aigu, lance de maniere a traverser de part +en part cette frele poitrine, eut accompli la moitie de sa route, un +mouvement convulsif du bras le retint. + +Un eclair avait illumine le demi-jour de la tente; une explosion avait +retenti. + +Le sabre s'echappa des mains de Gregoryi, qui tomba foudroye. + +Ma soeur aussi avait vise. La balle de son pistolet, en fracassant le +crane de son mari, preservait les jours du general Bonaparte. + +Officiers, generaux, soldats entrerent de tous cotes a la fois pour +voir Bonaparte debout, un peu pale mais froid ayant a sa droite un +homme baigne dans son sang, a sa gauche cette femme eblouissante, dont +le sein demi-nu palpitait et qui tenait encore a la main son pistolet +fumant. + +--Citoyens, dit Bonaparte, vous arrivez un peu tard. Veillez mieux a +l'avenir. Il parait que la tente de votre general en chef n'est pas +bien gardee. + +Et, pendant que l'assistance consternee restait muette, il ajouta: + +--Je m'etais endormi; j'avais eu tort, car nous avons de la besogne. +On m'a eveille... Citoyens, que cet homme soit panse avec beaucoup +de soins, s'il vit encore; s'il est mort, qu'il soit enterre +honorablement: ce n'est pas un assassin. + +Il renvoya d'un geste ceux qui l'entouraient, et dit encore: + +--Citoyens, tenez-vous prets. Tout a l'heure je vais rassembler le +conseil. + +On emporta le corps de Marcian Gregoryi, qui ne respirait plus. + +Ma soeur resta seule avec le general Bonaparte. + +Vous n'avez fait que l'entrevoir, et sept annees ont passe sur sa +beaute. Je ne connais aucune femme qui puisse lui etre comparee. + +Elle etait alors cent fois plus belle, et certes, celui qu'elle venait +de sauver ne devait point la voir avec les yeux de l'indifference. + +Le general Bonaparte avait une large et belle montre de Geneve, posee +sur les cartes qui couvraient sa table de travail. + +Il la consulta et dit: + +--Madame, parlez vite, et tachez de vous justifier... + +--Cela vous etonne? s'interrompit ici Lila repondant a un geste de +surprise que Rene n'avait pu retenir. + +Rene n'avait pas cesse un instant d'ecouter avec un interet etrange. + +--Oui, murmura-t-il, cela m'etonne. Votre recit s'empare de moi parce +que je le crois vrai... Cette femme va vers Georges Cadoudal comme +elle allait a Bonaparte... + +--Non, l'interrompit Lila sechement. + +Sa paupiere rapidement baissee cacha l'eclair qui, malgre elle, +s'allumait dans ses yeux. Sa bouche seule exprima une nuance de +dedain. + +Elle ajouta d'un accent reveur: + +--Ne comparez point; il n'y a pas de comparaison possible. Georges +Cadoudal peut n'etre pas un homme vulgaire, Bonaparte est un geant. +La haine est plus clairvoyante que vous ne croyez, et ma soeur hait +d'autant plus qu'elle admire davantage. L'aimant qui l'attirait vers +Bonaparte, c'etait la gloire; la force qui l'entraine vers Cadoudal, +c'est la vengeance. + +Laissez-moi poursuivre, je vous prie, car j'ai fini et j'ai hate +d'arriver a ce qui nous regarde. + +Ma soeur refusa de se justifier; elle etait venue avec d'autres +esperances. Peut-etre le dit-elle, car je n'ai jamais rencontre de +coeur plus hardi que le sien. + +Ses paroles glisserent sur une oreille de marbre. + +Ses regards, auxquels rien ne resiste, s'emousserent contre des +paupieres baissees. + +Je ne peux pas raconter en detail ce qui se passa. Ma soeur ne me +l'a jamais dit. J'ai devine son silence; j'ai traduit l'eclair de sa +prunelle et le tremblement de sa levre bleme. + +Ma soeur ne pardonnera jamais. + +L'aiguille marcha l'espace de deux minutes sur la montre, puis le +general Bonaparte appela de nouveau, disant: + +--Citoyens, prenez place, le conseil va s'ouvrir.... Je donne l'ordre +que Mme la comtesse Marcian Gregoryi soit reconduite, sous escorte, +aux avant-postes autrichiens. + + + + +XII + +LA CHAMBRE SANS FENETRE + + +--Dans l'armee du prince Charles, poursuivit Lila, nul ne sut comment +etait mort le general comte Marcian Gregoryi. Ma soeur et moi nous +entrames au couvent de Varasdin. + +Il etait occupe par des religieuses cloitrees de l'ordre de +Saint-Vladimir, mais il n'y a ni murailles assez hautes ni verrous +assez solides pour arreter la volonte de ma soeur. + +Pendant la courte et victorieuse campagne du Tyrol, Bonaparte courut +des dangers que l'histoire ne racontera pas, sauf deux ou trois qui +apparaissent comme des chapitres de roman au milieu de la grande +epopee de sa vie. + +La main de la comtesse Marcian Gregoryi etait la. + +Notre pere mourut vers cette epoque, et ma soeur devint maitresse de +ses actions. Je ne savais pas lui resister. Elle me dominait, moi, +pauvre jeune fille, de toute la hauteur de sa haine. + +Nous possedions aux bords de la Save des domaines, grands comme une +province; tous nos biens furent vendus, mais, une chose inexplicable, +ma soeur garda le champ sterile ou etait situe le tombeau de la +vampire d'Uszel. + +Ce champ desole lui appartient encore. + +Nous partimes pour la France apres le traite de Campo-Formio. Au +milieu des triomphes qui accueillirent a Paris Bonaparte vainqueur, il +y eut un regard ennemi qui le suivait comme une malediction. + +Un homme se dressa bientot en face du jeune general rayonnant de +gloire, un homme qui semblait avoir jure d'arreter brusquement l'essor +de sa fortune. C'etait le directeur Rewbell, ce puritain arrogant qui +recitait ses litanies genevoises avec un accent d'Alsace. Rewbel avait +une Egerie pour le soutenir dans cette lutte inegale de la mediocrite +contre le genie. Dans une villa situee sur les hauteurs de Passy +demeurait une jeune femme dont la reputation de beaute inouie +grandissait, malgre la silencieuse retraite ou elle cachait sa vie. +Chaque soir le puritain Rewbell la venait visiter. + +Ma soeur, la brillante comtesse Gregoryi, s'etait faite la maitresse +de l'avocat de Colmar pour assouvir sa haine. + +Semblable a l'aigle qu'on voudrait enlacer dans une toile d'araignee, +Bonaparte brisa d'un seul soubresaut les fils de ces petites +intrigues, et l'Egypte epouvantee vit un matin l'armee francaise +couvrir ses rivages. + +La villa de Passy ou Rewbell s'introduisait de nuit redevint +solitaire. Un navire anglais nous conduisit a Alexandrie. + +Tous ceux qui doivent eblouir ou dominer le monde ont une etoile, cela +est certain. L'etoile de Bonaparte m'est apparue en Egypte, ou il +aurait du mourir cent fois. + +Ma soeur, infatigable, employait ses jours et ses nuits a dresser des +pieges toujours inutiles.--Et lui allait son chemin historique, ne +sachant meme pas qu'il foulait aux pieds la mine creusee sur son +passage. + +Que dire? Je devenais une femme, il grandissait a mes yeux semblable +a un dieu. Ce n'etait pas de l'amour: j'avais trop bien conscience de +l'enorme intervalle qui s'elargissait entre nous; et d'ailleurs il est +des destinees: mon coeur vous attendait et ne devait battre que pour +vous. + +Non, ce n'etait pas de l'amour. Il y avait en moi pour lui une +admiration craintive et respectueuse. Je ne sais comment vous dire +cela, Rene; il se melait au culte qui me prosternait a ses genoux une +secrete horreur. Je suis la fille d'une morte. + +Je vois partout cette terrible chose qui a nom le vampirisme: ce don +de vivre aux depens du sang d'autrui. Et avec quoi sont faites toutes +ces gloires, sinon avec du sang? + +Avec du sang, dit-on, les hermetiques creaient de l'or; il leur en +fallait des tonnes. La gloire, plus precieuse que l'or, en veut des +torrents. + +Et sur ce rouge ocean un homme surnage, vampire sublime, qui a +multiplie sa vie par cent mille morts. + +Je desertai dans mon ame la cause de ma soeur. Peut-etre y avait-il +un charme secret a proteger d'en bas, moi si faible, la marche +providentielle de ce geant. Je le protegeai, voila le vrai: la Fable +raconte en souriant ce que put pour le lion roi le plus humble des +animaux. + +Je le protegeai dans ces longues marches au travers des sables de +l'Egypte. Je le protegeai pendant la traversee, et lorsqu'il livra +cette autre bataille, au conseil des Cinq-Cents, bataille ou le +sang-froid sembla un instant l'abandonner, je le protegeai encore. + +Il y eut la un moment, je vous le dis, ou ses fameux grenadiers +n'aurait pas su le defendre. Et malheur a qui se laisse defendre trop +souvent par des soldats ailleurs que dans la plaine, ou est la place +des soldats! + +Ma soeur se demandait si quelque demon protegeait la vie de cet homme. +Sa conspiration s'obstinait, infatigable. + +Le 10 octobre de l'annee 1800, ma soeur mit un poignard dans la main +de Giuseppe Ceracchi, jeune sculpteur deja celebre, dont elle avait +enivre l'ame chevaleresque. Arena, Demerville et Topino-Lebrun avaient +jure que Bonaparte ne verrait pas la fin de la representation des +_Horaces_, qu'on donnait ce soir-la. + +Un billet d'une ecriture inconnue prevint le general Lannes. + +J'ai pleure sur la mort de Ceracchi.--Mais Bonaparte fut sauve. + +Trois mois apres, le 24 decembre, au moment ou le carrosse du premier +consul tournait le coin de la rue Saint-Nicaise pour prendre la rue +de Rohan qui devait le conduire a l'Opera, un jeune garcon cria au +cocher: "Au galop, si tu veux sauver ta vie!" + +Le cocher epouvante fouetta ses chevaux, qui franchirent dans leur +course rapide, un obstacle place en travers de la voie. + +L'obstacle etait la machine infernale! Faut-il vous dire qui etait le +jeune garcon? + +Depuis lors j'ai veille. + +Je vous donne ici le secret de ma vie, Rene, car je ne me defendrais +pas contre ma soeur. D'un mot vous pouvez me perdre. + +En combattant ma soeur, j'ai sans cesse sauvegarde ses jours. Je ne +l'aime pas; elle m'epouvante, mais elle reste sacree pour moi et je +me coucherais en travers du seuil de la chambre ou elle dort pour +garantir son sommeil. + +Avant d'etre arretes, Moreau et Pichegru ont recu des avertissements: +c'est moi qui les ai avertis. + +Ils ont passe outre, ils se sont perdus... + +--Que voulez-vous de moi? demanda Rene de Kervoz apres un long +silence. + +--Le moyen de sauver le frere de votre mere, sans compromettre la +surete du premier consul. Je veux avoir une entrevue avec Georges +Cadoudal. + +Rene resta muet. + +--Vous n'avez pas confiance en moi, murmura Lila avec tristesse. + +--J'aurais confiance en vous pour moi, repliqua le jeune Breton. Ce +que vous avez fait jusqu'ici est bien fait, et dans votre histoire que +j'ai ecoutee sans en perdre une parole, j'ai vu l'energie d'une ame +droite et haute. Mais les secrets de mon oncle ne m'appartiennent pas. + +Elle se leva souriante. + +--Qu'il en soit donc selon votre volonte, dit-elle. J'ai donne deja, +ce soir, et c'est pour vous, uniquement pour vous, a cet homme, que je +ne connais pas, une partie des heures precieuses qui devaient etre +a nous tout entieres: a nous, j'entends a notre amour; je vous ai +explique tout ce que vous vouliez savoir; il n'y a plus pour vous de +mystere dans l'etrange aventure de la maison isolee ou vous entendites +pour la premiere fois parler des Freres de la Vertu.... Et notez bien +qu'en faisant cela, je ne vous ai point livre ma soeur. Ma soeur est +de celle qu'on n'attaque pas sans folie. Quiconque irait contre elle +serait brise. Elle aussi a son etoile! + +Elle frappa dans ses mains doucement et poursuivit: + +--La confiance viendra quand vous aurez vu jusqu'ou va pour vous ma +tendresse. En attendant, plus un mot sur ces matieres qui nous ont +vole toute une soiree de bonheur. Minuit va sonner. Donnez-moi votre +main, Rene, et mettons en action tous deux le beau refrain des +etudiants de l'Allemagne: Rejouissons-nous pendant que nous sommes +jeunes... + +Tandis qu'elle parlait, une draperie s'ouvrait lentement, laissant +voir une autre piece ou des bougies rosees epandaient une suave +lumiere. + +Au milieu de cette seconde chambre, une table etait servie portant une +elegante collation. + +Au fond, on voyait une alcove entr'ouverte ou le lit etait demi-cache +derriere les ruisselantes draperies de la mousseline indienne. + +Deux sieges seulement etaient places aupres de la table. Il y avait +partout des fleurs et le feu doux qui brulait dans l'atre exhalait +d'odorantes vapeurs. + +Quand Rene franchit le seuil de cette chambre, Lila lui sembla plus +belle. + +Mais il y avait en lui je ne sais quelle crainte vague qui glacait la +passion. Le recit bizarre qu'il venait d'entendre miroitait aux yeux +de sa memoire. Lila avait conduit ce recit avec un charme que nous +n'avons pu rendre, et cependant Rene restait tourmente par un doute +qui avait sa source dans l'instinct plus encore que dans la raison. + +Chose singuliere, dans ce recit, ce qui l'avait frappe le plus +fortement, c'etait l'episode nuageux de la vampire. Rene eut repondu +par un sourire de mepris a quiconque lui aurait demande s'il croyait +aux vampires femelles ou males. + +Et pourtant son idee ne pouvait le detacher de cette image +saisissante, malgre son absurdite: la morte chauve, couchee dans ce +tombeau depuis des siecles, et qui se reveillait jeune, ardente, +lascive, des qu'une chevelure vivante, humide encore de sang chaud, +couvrait l'horrible nudite de son crane. + +Il regardait l'ebene ondoyant de ces merveilleux cheveux noirs qui +couronnaient le front de Lila, ce front etincelant de jeunesse et de +charme, et il se disait: + +--Celles a qui la mort arrachait leurs chevelures etaient ainsi! + +Et il fremissait. + +Mais le frisson penetrait jusqu'a la moelle de ses os, quand il avait +cette autre pensee qu'il essayait en vain de chasser: + +--Et la morte etait ainsi egalement quand elle avait arrache leurs +chevelures! + +La morte! la vampire! tantot brune, tantot blonde, selon que sa +derniere victime avait eu des cheveux de jais ou d'or! + +Lila versa dans les verres le contenu d'un flacon de tokay, topaze +liquide qui remplit de fauves etincelles le cristal de Boheme aux +exquises broderies. + +Ils tremperent ensemble leurs levres dans ce nectar, puis Lila voulut +faire l'echange des coupes et dit: + +--C'est mon pays qui produit cette liqueur des princes et des reines. +A l'endroit ou la Save, toujours chretienne, va se perdre dans le +Danube qui va finir, musulman, a Semlin, pres de Belgrade, les jeunes +filles chantent la ballade de l'Ambre, tandis que chaque amant cueille +une perle de tokay sur la levre de sa maitresse, dans un souriant +baiser. + +Une larme d'or tremblait sur le corail de sa bouche. Rene la but et +il lui sembla que cette goutte d'ambroisie etait l'ivresse meme et la +volupte. + +Ses tempes battaient, son coeur se serrait en un spasme fait +d'angoisses et de delices. + +Il regarda Lila, dont les grands yeux languissaient alteres de +caresses. + +Elle etait belle comme ces reves du paradis oriental dont la vapeur +d'opium ouvre les portes. Autour d'elle s'epandait un rayonnement +surnaturel. Ses longues paupieres laissaient sourdre d'etincelantes +prieres. + +Rene luttait encore. Il essaya de prononcer le nom d'Angele dans son +ame. + +Mais ce vin etait la passion, l'oubli, la folie. Il brillait comme une +flamme dans les coupes diamantees, comme une flamme il brulait. + +--Encore une perle sur tes levres, murmura-t-il, et puisse la fievre +adoree de ce beau songe n'avoir jamais, jamais de reveil! + +Lila remplit les coupes de nouveau. De nouveau leurs bouches se +toucherent. Rene, defaillant, chancela sur son siege; Lila le retint +d'une etreinte soudaine. + +--Et tu n'as pas confiance en moi! dit-elle. + +Rene vit ses yeux tout pleins de belles larmes. + +--Je t'aime! balbutia-t-il, oh! je t'aime! + +Puis, exalte jusqu'au delire: + +--Ne m'as-tu pas dit ce que tu veux? Ta pensee n'est-elle pas celeste +comme ta beaute? Tu es l'ange place ici-bas par la clemence de +Dieu pour combattre le demon. Je veux te donner tout, jusqu'a ma +conscience! Georges Cadoudal est un heros, frappe d'aveuglement; tu +le sauveras a cause du sang de mes veines qui est en lui, mais tu +l'empecheras de tuer le destin de ce siecle. Je remets sa vie entre +tes mains. Ensuite... + +Et il parla, donnant le secret de la retraite qui permettait au +conspirateur breton de rester cache en se montrant et d'errer dans +Paris comme ces loups-garous des temps legendaires qui avaient une +taniere magique. + +Lila obeit; elle ecouta, et chaque parole prononcee se grava dans sa +memoire. + +Les bougies rosees allaient s'eteignant. Une lampe de nuit, pendue au +plafond, eclaira seule, bientot, la solitude de cette chambre, +naguere si gaiement voluptueuse, et qui maintenant empruntait a ces +tremblantes clartes un aspect presque funebre. + +Les rideaux de mousseline pendaient immobiles, protegeant l'alcove +fermee. + +Dans l'alcove, Rene de Kervoz dormait,--seul. + +Depuis combien de temps? + +La table etait desservie, le feu mourait dans l'atre. + +On entendait au dehors des bruits meles, lointains, comme le grand +murmure d'une ville eveillee. + +Et plus pres, certes, c'etait une illusion, car les oiseaux de jardins +ne chantent pas la nuit, on entendait comme un concert de petits +oiseaux babillards. + +Il faisait nuit, nuit noire. + +Mais, chose singuliere, par la porte close placee vis-a-vis de +l'alcove, une lueur brillante passait entre le sol et les battants. + +Vous eussiez dit le reflet d'un rayon de soleil. + +C'etait par cette porte que Lila et Rene etaient entres dans la +chambre de la collation. + +Etait-ce le jour au dehors? Dans cette piece bizarre il n'y avait +nulle apparence de fenetre. + +Combien y avait-il de temps que Rene dormait? + +C'avait ete, il faut l'expliquer, un long reve plutot qu'un sommeil, +un reve delicieux, enivre, adorable,--puis fievreux,--puis triste, +morne, plein d'epouvantes lugubres. + +Rene pensait, vaguement, mais toujours. + +Il entendait, il voyait, ou bien peut-etre croyait-il entendre et +voir. + +Ainsi sont les reves, qu'ils s'appellent heureux songes ou cauchemars +horribles. + +Qu'elle etait belle, jeune, ardente, divine! Quelles cheres paroles +echangees! Et quels silences plus eloquents mille fois que les +paroles! + +C'etait la premiere heure. + +Rene se souvenait de l'avoir contemplee endormie, sa tete charmante +baignee de cheveux noirs et appuyee sur son bras nu. + +Puis il y avait eu un intervalle de vrai sommeil sans doute, dont il +ne gardait ni sentiment ni memoire. + +Puis une sorte de reveil; un baiser acre et dur, une voix cassee qui +disait; + +--Je n'ai jamais aime que toi: tu ne mourras pas! + +Ces paroles lui restaient dans l'esprit; il les entendait sans cesse +comme un obstine refrain. + +Quelle signification avaient-elles? + +Puis encore... Mais qui s'etonnerait de l'absurdite d'un reve? + +Chacun sait bien d'ailleurs que les impressions recues dans l'etat de +veille reviennent troubler le sommeil. + +C'etait cette hideuse histoire de la vampire d'Uszel, ce cadavre +chauve qui vivait de jeunes chevelures. + +Lila, la grace incarnee, l'enchanteresse, Lila etait le cadavre. + +Rene la voyait changer dans son sommeil, changer rapidement et passer +par toutes les degradations successives qui separent la vie exuberante +de la mort,--de la mort affreuse, cachant sa ruine au fond d'une +tombe. + +Cette joue veloutee avait tourne au livide, puis les ossements avaient +perce la chair rongee. + +Mais pourquoi tenter l'impossible? Ce que Rene avait vu, nulle plume +n'oserait le dire. + +Un fait seulement doit etre note, parce qu'il se rattachait a l'idee +fixe de Rene. + +Tandis que s'operait, sous ses yeux, cette transformation redoutable, +la chevelure noire, la splendide chevelure allait se detachant avec +lenteur, comme un parchemin colle qui se racornirait au feu. + +Il y eut d'abord une sorte de fissure faisant le tour du front et se +relevant aux tempes. La peau dessechee grincait, laissant a decouvert +un crane affreux... + +Rene voulait fuir, mais son corps etait de plomb. + +Il voulait crier; sa gorge n'avait plus de voix. + +Elle se leva,--Lila,--faut-il encore la nommer ainsi? Ses jambes, +sonores comme celles d'un squelette, se choquerent et produisirent ce +bruit qui fige le sang dans les veines. + +La chevelure tenait encore au sommet du crane. + +Elle s'approcha du foyer. La chevelure y tomba et rendit une noire +fumee. + +Rene ne vit plus rien, sinon une forme inerte, couchee en travers du +tapis qui etait devant l'atre. + +Une voix qui sortait on ne sait d'ou, de partout, de nulle part, dit +dans un cri d'agonie: + +--Yanusza au secours! + +La vieille femme qui parlait latin parut. Elle vint jusqu'au lit, +ricanant et murmurant des mots incomprehensibles. + +En passant, elle poussa du pied la masse couchee qui sonna le sec. + +La vieille femme se pencha au-dessus de Rene et lui tata brutalement +le coeur. + +--Pourquoi n'a-t-elle pas tue celui-la? dit-elle. + +Au contact de ces doigts rudes et froids, Rene fit un effort desespere +pour recouvrer l'usage de ses muscles; mais il resta paralyse. + +La vieille femme ota le couvert sans se presser. + +Puis elle etendit la nappe sur le parquet et fit glisser en grondant +la masse qui craquait jusqu'au centre de la toile, dont elle noua les +quatre bouts. + +Cela forma un paquet, bruyant comme un sac qu'on remplirait de jouets +d'ivoire. + +Elle le jeta sur ses epaules et se retira, courbee sous le fardeau. + +L'avant-dernier bruit que Rene entendit fut celui du pene forcant la +serrure; le dernier, le grincement de deux solides verrous que l'on +fermait au dehors. + +Quand Rene s'eveilla enfin, car il s'eveilla, il avait la tete lourde +et toutes les articulations endolories, comme il arrive parfois apres +un grand exces de table. + +Le soir precedent, pourtant, il n'avait rien mange; tout au plus +avait-il vide deux fois ce fameux verre de Boheme content l'ambroisie +hongroise: le vin de Tokai. + +Sa premiere pensee fut pour Angele, et il eut comme une grande +joie qui impregna tout son etre en sentant qu'il l'aimait autant +qu'autrefois. + +Sa seconde pensee fut pour Lila, et il ressentit, pendant le quart +d'une minute, ce voluptueux affaissement qui avait ete le commencement +de son sommeil. + +Mais au travers de ces vagues delices, un frisson vint qui glaca la +moelle de ses os: + +Le souvenir de son reve... + +Etait-ce un reve? + +Comment expliquer autrement que par un reve la folie noire de ces +confuses aventures? + +Et pourtant il etait la, dans ce lit. + +Ou avait fui Lila? + +A la lueur vacillante de la lampe, il consulta sa montre qui etait sur +la table de nuit. Sa montre marquait onze heures. + +Il la crut arretee. Il l'approcha de son oreille; elle marchait... + +Onze heures! Il etait bien sur d'avoir entendu les douze coups de +minuit, au moment ou finissait le recit de Lila. + +Il etait donc onze heures du matin! + +Mais alors, ces tenebres qui l'environnaient?... + +Etait-il donc vraiment dans le sombre pays de l'impossible? + +Il sauta hors du lit. Ses habits etaient la, epars et jetes sur le +plancher. Il ne se souvenait point de les avoir otes. + +Comme il commencait sa toilette, son regard tomba sur la raie +lumineuse qui passait sous la porte. Il eut froid, et ses yeux firent +vitement le tour de la chambre, cherchant une fenetre. + +La chambre n'avait point de fenetre. + +Pour la premiere fois, l'idee de captivite naquit en lui. + +Mais c'etait si invraisemblable! en plein Paris! + +Il eut honte de lui-meme et sourit avec mepris en disant: + +--C'est la suite du reve! + +Il s'habilla, ne voulant plus voir cette raie lumineuse qui mentait, +ne voulant point entendre ces bruits du dehors, ne voulant ni +comprendre, ni penser, ni raisonner. + +Il y a des choses extravagantes auxquelles on ne peut pas croire. + +Quand il fut habille, il essaya, mais en vain, d'ouvrir la porte. Une +sueur glacee baigna ses tempes. + +Il appela. Dans cette chambre, la voix assourdie semblait frapper les +parois et retomber etouffee. + +Personne ne lui repondit. + +Il monta sur la table et decrocha la lampe ou l'huile allait manquer. + +Il chercha une issue.--La chambre n'avait point d'issue. + +Comme il revenait vers le foyer, un objet frappa sa vue; un lambeau +de peau parcheminee a laquelle adheraient des cheveux noire a demi +brules. + +Il s'affaissa lui-meme sur le parquet, le coeur etreint par une +terreur extravagante et pensant: + +--La vampire!... Mon reve serait-il une verite? + +La lampe jeta une grande lueur et eclaira au-dessus de la cheminee +un ecusson, timbre de la couronne comtale, autour duquel courait la +devise: _In vita mors, in mors vita_. + +Puis la lampe s'eteignit. + +Rene appuya ses deux mains contre son coeur revolte. + +Ses oreilles tintaient ce mot: + +--La vampire! la vampire! + +Et comme il cherchait des objections dans sa raison aux abois, se +disant: "Aurait-elle ose me raconter, elle-meme sa propre histoire?" +sa memoire lui repondit: + +--C'est la loi! Elle a obei a la loi de son infernale existence en me +racontant sa propre histoire! + +Il poussa un horrible cri, et, sautant sur ses pieds, il se rua contre +la porte avec folie. La porte etait solide comme un mur. + +Pendant une heure il s'epuisa en vains efforts. Quand il tomba enfin, +brise, il lui sembla qu'une levre humide et glacee s'appuyait sur +sa bouche, et il perdit le sentiment, comme le clocher de +Saint-Louis-en-l'Ile carillonnait _l'Angelus_ de midi. + + + + +XIII + +LE SECRETAIRE GENERAL + + +Deux jours apres, c'est-a-dire le 3 mars de cette meme annee 1804, +tout Paris restait en grand emoi par rapport a la conspiration +Moreau-Pichegru-Cadoudal, qui avait ete, disait-on, si pres de +reussir. Le secretaire general de la prefecture de police recut avis, +vers la tombee de la nuit, qu'un homme insistait pour parler en secret +a M. Dubois. Moreau et Pichegru etaient sous les verrous, mais Georges +Cadoudal demeurait libre, et toutes les mesures prises pour decouvrir +sa retraite avaient echoue. + +Le citoyen Dubois, qui devait etre comte d'empire, tenait la +prefecture de police depuis le 18 brumaire; il avait fait de son mieux +dans les affaires du Theatre-Francais et du Carousel, neanmoins le +premier consul avait de lui une idee assez mediocre et ne le regardait +point comme un sorcier, au contraire. + +Il y avait, en ce temps-la, plus de polices encore que nous ne l'avons +dit, et la police, de M. le prefet etait tres severement controlee: +d'abord par la police generale du grand juge Regnier, ensuite par la +police du chateau, menee par Bourienne, et la police militaire, a qui +l'on donnait pour chef Anne-Jean-Marie-Rene Savary, duc de Rovigo, +enfin par la contre-police de Fouche, qui, rentre dans la vie privee +et habitant tour a tour son chateau de Pont-Carre ou son hotel de la +rue du Bac, avait toujours l'oeil a toutes les serrures. + +M. Dubois etait persuade que de l'issue de l'affaire Cadoudal +dependaient son influence ulterieure et sa fortune. + +C'etait alors un homme de quarante-huit ans, bien tourne, bien +couvert, assez beau de visage, mais dont la physionomie vulgaire ne +promettait pas beaucoup plus que le personnage n'etait capable de +tenir. + +L'avis dont nous avons parle lui fut transmis au moment ou il mettait +ses gants pour sortir et ne l'empecha point d'aller a ses petites +affaires. + +Il avait pour secretaire general un vieux brave homme moisi dans les +bureaux et qu'il avait choisi moins fort que lui pour son agrement +propre. Le citoyen Berthellemot, fruit trop mur de la reaction +directoriale, avait des pretentions considerables, de tres belles +traditions bureaucratiques, un culte profond pour la routine et +quelque teinture d'erudition. + +Il desirait la place du citoyen prefet, qui souhaitait la charge du +citoyen grand juge. + +C'etait un homme grand et sec, d'une proprete remarquable, d'un +formalisme fatigant, bavard a l'exces, vetilleux et orgueilleux comme +tous les inutiles. Il avait passe la cinquantaine, a son amer regret. + +M. Berthellemot etait seul dans son vaste bureau, donnant sur la rue +du Harlay-du-Palais, quand l'inspecteur divisionnaire Despaux vint +lui annoncer la venue d'un etranger qui insistait pour parler a M. le +prefet de police. + +--Quel homme est-ce? demanda le secretaire general. + +--Un grand gaillard demi-chauve, a cheveux grisonnants, l'air grave et +resolu de ceux dont la jeunesse ne s'est point passee a garder leurs +mains dans leurs poches. J'ai vaguement l'idee d'avoir rencontre cette +figure-la quelque part; dans le quartier du Palais ou aux environs de +la cathedrale. + +--Monsieur Despaux, dit le secretaire general severement, un employe +de la police ne doit pas avoir de vagues idees. Il sait ou ne sait +pas. + +--Alors, monsieur, je ne sais pas. + +Le secretaire general le regarda de travers, mais Despaux etait +beaucoup plus fort que son chef, et soutint cette oeillade sans +broncher. + +M. de Talleyrand disait qu'il faut aller jusqu'en Angleterre pour +trouver des chefs plus forts que leurs commis. + +C'etait une bien mauvaise langue. + +--Vous plait-il de le recevoir? demanda M. Despaux. Le secretaire +general hesita. + +--Attendez, monsieur l'inspecteur, attendez! repliqua-t-il. Comme vous +y allez! on voit bien qu'aucune responsabilite ne pese sur vous. Moi, +je vois plus loin que le bout de mon nez, monsieur! + +Despaux s'inclina froidement. Berthellemot continua. + +--Nous traversons une mechante passe, savez-vous cela? Les +septembriseurs s'agitent dans l'ombre, et la faction babouviste a le +diable au corps, tout simplement. + +--Ce sont les anciens amis de M. le prefet dit Despaux tranquillement, +et de M. le secretaire general. + +--Vous vous trompez, monsieur! prononca solennellement Berthellemot, +j'ai toujours partage les sentiments du premier consul... et nous +songeons a epurer nos bureaux, M. le prefet et moi. + +Despaux se prit a sourire. + +--Si M. le prefet voulait m'accorder un conge, dit-il, temporaire ou +definitif, j'ai une invitation du secretaire de M. Fouche qui fait de +belles parties de peche, la-bas, a Pont-Carre... Je vous enverrais une +bourriche de truites, monsieur Berthellemot. + +Le secretaire general fronca le sourcil et chiffonna une lettre qu'il +tenait a la main. Il etait tout a fait en colere. + +--Petite parole, monsieur l'inspecteur! gronda-t-il entre ses dents +serrees, je possede les bonnes graces du premier consul... je viens +d'arreter l'homme le plus dangereux de ce siecle... quand je dis moi, +je parle de M. le prefet. + +--Cadoudal? l'interrompit Despaux, toujours souriant. + +--Pichegru!... Je suis parvenu a etouffer le bruit scandaleux qui +se faisait autour des mesures pretendues liberticides que Napoleon +Bonaparte prend pour le salut de l'Etat... J'y suis parvenu, +monsieur!... quand je dis moi... vous entendez... Et certes, +nous avons eu raison de demolir autrefois la Bastille... Mais la +Conciergerie est debout, monsieur l'inspecteur!... Et si un homme +comme vous, qui sait beaucoup trop de choses, meditait une honteuse +desertion... car je vous le dis, monsieur, si vous l'ignorez, le +premier consul se defie de son ministre de la police... et il a ses +raisons pour cela! + +--Pas possible! fit Despaux. Ce bon citoyen Fouche!... + +--Le mot citoyen est raye de la langue officielle, je vous prie de +vous en souvenir, monsieur Despaux! Et je ne serais pas eloigne, mon +cher inspecteur, si je suis content de vous... et en souvenir des +relations toujours excellentes que nous avons eues ensemble, je ne +serais pas eloigne de songer serieusement a votre avancement... Quand +je dis moi, il est bien entendu qu'il s'agit de mon chef, M. le +prefet. + +L'inspecteur divisionnaire se tut et sourit. + +--Monsieur le secretaire general veut-il bien recevoir notre homme qui +attend? demanda-t-il. + +--Ah! ah! il attend... je l'avais oublie... Je pense que je ne suis +pas au service du premier venu, monsieur Despaux... Si je vous +chargeais specialement de l'interroger? + +--Il refuserait de me repondre. + +--Il l'a annonce? + +--Tres nettement. + +--Votre avis personnel, monsieur Despaux, est-il que je le doive +recevoir, en l'absence de M. le prefet! + +--Monsieur le secretaire general, repliqua l'inspecteur, je ne me +permets guere de donner des conseils a mes chef, mais dans les +circonstances ou nous sommes... + +--Ce sont de diaboliques circonstances, monsieur. + +--Il se pourrait que les revelations de cet inconnu... + +--Alors il va me faire des revelations? + +--Tout porte a le croire... et si elles ont trait au complot... Vous +savez que nous ne sommes pas plus avances que le premier jour. + +--Monsieur, l'interrompit Berthellemot, ma ligne de conduite, et +quand je dis ma ligne, c'est celle de M. le prefet... notre ligne de +conduite est toujours reglee d'avance, independamment de l'opinion de +celui-ci ou de celui-la. De grands evenements se preparent, de tres +grands evenements. J'en sais plus long que je ne vous en veux dire, +croyez-le bien... La France a besoin d'un maitre: je n'ai jamais varie +sur ce point. Qui vivra verra. Aussitot que vous m'avez parle de cet +homme, j'ai nourri l'intention formelle de le recevoir. S'il a de +mauvais desseins contre ma personne, mon devoir est de risquer ma +vie... et quand je dis ma vie... Mais n'importe, pour le service de Sa +Majeste... + +--Sa Majeste! repeta Despaux sans trop d'etonnement. + +--Ai-je dit Sa Majeste?... C'est la preuve du respect profond que je +porte au premier consul... Soyez prudent monsieur l'inspecteur... +peut-etre le hasard vous a-t-il permis aujourd'hui d'elever vos +regards beaucoup au-dessus de votre sphere... Veuillez placer deux +agents en observation... et faites entrer l'homme qui vient me parler +de Georges Cadoudal. + +Le secretaire general repoussa son siege et se mit sur ses pieds. D'un +geste solennel il congedia Despaux, qui voulait protester contre ses +dernieres paroles. + +L'instant d'apres, on entendit de lourdes bottes marcher dans une +chambre voisine. C'etaient les deux agents qui prenaient leur poste +d'observation. + +Puis l'huissier de service introduisit le mysterieux inconnu par la +porte du fond. + +M. Berthellemot etait debout. Il toisa le nouvel arrivant de la tete +aux pieds avec ce regard pretendu profond des comediens qui jouent M. +de Sartines ou M. de la Reynie, aux theatres de melodrames. + +Notez que ce regard seul suffirait pour mettre immediatement le plus +vulgaire coquin sur ses gardes. + +J'affirme sur l'honneur que M. de la Reynie, qui etait un homme de +grand merite, ni meme ce bon M. de Sartines, qui n'en avait pas +beaucoup plus que M. Berthellemot, ne firent jamais usage de ce regard +compromettant. + +Ce regard a pourtant grand succes au theatre. Un comedien qui se +respecte n'en choisit jamais d'autre quand il a occasion de se +deguiser en lieutenant de police. + +Ce regard ne sembla produire aucune impression quelconque sur le +singulier personnage qui entrait et qui se retourna paisiblement pour +remercier l'huissier de sa complaisance. + +M. Berthellemot croisa ses bras sur sa poitrine. + +L'inconnu le salua avec une politesse pleine de bonhomie. + +--Approchez, dit M. Berthellemot. + +L'inconnu obeit. + +La description de M. l'inspecteur divisionnaire Despaux avait du bon. +L'homme etait "un gaillard". Du moins, il avait du l'etre. C'etait +maintenant un ancien gaillard, et selon toute apparence, a voir les +rides de son front et la couleur de son poil, ce ne pouvait plus etre +qu'un gaillard demissionnaire. + +Il etait vetu de noir, tres proprement et tres pauvrement. Il nous +souvient d'avoir employe des expressions identiques pour peindre le +costume du "papa Severin," la premiere fois que nous le rencontrames, +sur son banc de bois, aux Tuileries. + +Il etait grand, il semblait fort; ses traits vigoureusement accentues, +mais calmes et bons, portaient la trace de plus d'un ravage, soit +qu'il eut lutte contre des passions desordonnees, soit qu'il eut +seulement livre l'eternelle bataille de l'homme contre son malheur. + +Quand il eut fait les deux tiers du chemin qui separait la porte de la +table de travail, il salua decemment et dit: + +--C'est a M. le prefet que je souhaitais avoir l'honneur de parler. + +--Impossible, repondit Berthellemot solennellement. D'ailleurs M. le +prefet et moi, c'est tout un. + +--Alors, dit le bonhomme, faute de merles... Je voua remercie tout de +meme de m'avoir accorde audience. + +Berthellemot s'assit et fourra sa main sons son frac; puis croisant +ses jambes l'une sur l'autre, il prit un couteau a papier qu'il +examina avec beaucoup d'attention. + +--Mon brave, repliqua-t-il en affectant un air de distraction, +j'espere que vous vous en rendrez digne. + +L'etranger mit sa main, une main robuste et tres blanche, sur le +dossier d'une chaise. + +Comme un certain etonnement vint se peindre dans la prunelle du +secretaire general, l'inconnu dit avec simplicite: + +--J'ai couru aujourd'hui beaucoup dans Paris, monsieur l'employe, et +je n'ai pas les moyens de courir en voiture. + +Il s'assit. + +Mais ne croyez pas qu'il y eut dans ce fait la moindre effronterie. +L'inconnu, tout en s'asseyant, garda son ait decent et courtois. + +M. Berthellemot se demanda si c'etait un homme d'importance, mal +habille, ou tout simplement un pauvre here pechant par l'ignorance du +respect profond qui lui etait du, a lui, M. Berthellemot, _alter ego_ +de M. Dubois. + +Il etait lynx par profession, mais myope de nature, il eut beau +aiguiser le propre regard de M. de Sartines qu'il avait retrouve dans +les cartons, il ne put resoudre cette alternative. + +--Mon ami, dit-il, pour cette fois, je tolere une familiarite qui +n'est pas dans mes habitudes a l'egard des agents. + +--Je ne suis pas un agent, monsieur l'employe, repondit l'etranger, +et je vous remercie de votre complaisance. Je vous reconnais bien, +maintenant que je vous regarde. Au temps ou il y avait des clubs, vous +parliez haut et bien d'egalite, de fraternite, etc. Cela vous a reussi +et je vous en felicite. Pendant que vous prechiez, moi, je pratiquais, +ce qui rapporta moins. Depuis que vous avez ferme les clubs ou vous +n'aviez plus rien a faire, je garde mes anciennes habitudes, bien plus +anciennes que les clubs; je continue de parler franc a mes inferieurs, +a mes egaux et a mes superieurs aussi. + +L'humilite n'est pas generalement le defaut des tribuns parvenus. A +cette epoque du consulat, on ne voyait dans Paris que petits Brutus, +devenus enrages patriciens: comme s'il etait vrai de dire que la haine +de l'aristocratie est souvent tout uniment le desir immodere de tuer +l'aristocrate pour se fourrer dans sa peau. + +M. Berthellemot appartenait energiquement a cette categorie de +bourgeois conquerants qui poussent a la roue des revolutions pour se +faire une honnete aisance, et qui enrayent tout net, des qu'ils ont +quelque chose a perdre, adorant alors avec une franchise au-dessus de +tout eloge ce qu'ils ont conspue, conspuant ce qu'il ont adore. + +Vous en connaissez tant comme cela, je dis tant et tant, qu'il est +inutile d'insister. + +--L'ami, fit-il avec dedain, je vous connais, moi aussi. Le bonheur +constant qui accompagne mes mesures, habiles autant que salutaires, +mecontente les ennemis du premier consul... + +--Je suis devoue au premier consul, l'interrompit l'etranger sans +facon. Personnellement devoue. + +--Petite parole! Vous avez le verbe haut, l'ami! Prenez garde! je vous +previens qu'un homme comme moi n'est jamais au depourvu. Je n'aurais +qu'un mot a dire pour chatier severement votre insolence! + +Il frappa trois petits coups sur son bureau avec le couteau a papier +qu'il tenait a la main. + +Un coup de theatre sur lequel il comptait evidemment beaucoup se +produisit aussitot. La porte laterale ouvrit ses deux battants tout +grands, et deux hommes de mauvaise mine parurent debout sur le seuil. + +L'etranger se mit a sourire en les regardant: + +--Tiens! Laurent! dit-il doucement, et Charlevoy! Mes pauvres garcons, +il n'y avait plus que moi dans tout le quartier pour ne pas y croire! +vous en etes donc? + +Une expression d'embarras se repandit sur les traits des deux agents. +Nous mentirions si nous pretendions qu'ils ressemblaient a des princes +deguises. + +--Vous connaissez cet homme? demanda le secretaire + +--Quant a cela, oui, repliqua Laurent, comme tout le monde le connait, +monsieur Berthellemot. + +--Qui est-il? + +--Si M. le secretaire general le lui avait demande, murmura Charleroy, +il le saurait deja, car celui-la ne se cache pas. + +--Qui est-il? repeta M. Berthellemot en frappant du pied. De la main, +l'etranger imposa silence aux deux agents, et se tournant vers le +magistrat, il repondit avec une modestie si haute, qu'elle etait +presque de la majeste: + +--Monsieur l'employe, je ne suis pas grand'chose; je suis Jean-Pierre +Severin, successeur de mon pere, gardien jure au caveau des montres et +confrontations du tribunal de Paris. + + + + +XIV + +LA LECON D'ARMES DU CITOYEN BONAPARTE + + +Il y a des noms qui font peripetie. Celui de Jean-Pierre Severin, +gardien jure de la Morgue, ne parut pas produire sur le secretaire +general de la prefecture de police un effet extraordinaire. + +--Petite parole! monsieur Severin, dit seulement Berthellemot, d'un +ton qui n'etait pas exempt de moquerie, j'ai affaire a un homme du +gouvernement, a ce qu'il parait... Retirez-vous, messieurs, mais +restez a portee de voix. + +Les deux agents disparurent derriere la porte refermee. + +--Monsieur, reprit alors le secretaire general, dont l'accent devint +severe, je ne vois pas bien ou peut tendre la posture que vous avez +prise pres de moi. Je suis au lieu et place du prefet! + +--Je n'ai pris aucune posture, repliqua Jean-Pierre. Voila tantot +quarante cinq ans que je suis moi-meme, et je ne pretends pas changer. +Ce n'est pas moi qui ai egare l'entretien. + +--Brisons la, s'il vous plait, monsieur le gardien de la Morgue, +l'interrompit Berthellemot avec brusquerie. Notre temps est precieux. + +--Le notre aussi, fit Jean-Pierre simplement. + +--Que me voulez-vous? + +--Je veux vous rendre un service et en solliciter un de vous. + +--S'agit-il de la grande affaire? + +--Je ne connais pas de plus grande affaire que celle dont il s'agit. + +Le secretaire general lacha son couteau a papier, et le rouge lui +monta au visage. Il fit ce reve de s'approprier un renseignement +d'Etat de premiere importance, pendant que son chef courait la +pretentaine. Il se vit prefet de police. + +--Que ne parliez-vous! s'ecria-t-il d'une voix qui tremblait +maintenant d'impatience. Vous serez recompense richement, monsieur +Severin! Vous fixerez vous-meme la somme... + +--Monsieur l'employe, je ne demande pas de recompense. + +--Comme vous voudrez, monsieur Severin, comme vous voudrez... +Savez-vous ou il se cache? + +--Ou il se cache? repeta le gardien de la Morgue. Vous voulez dire: Ou +on le cache? + +Et comme le secretaire general le regardait sans comprendre, il +ajouta: + +--Ou on les cache, meme, car ils sont deux: un jeune homme et une +fille. + +Berthellemot fronca le sourcil, puis il parut frappe d'une idee +subite. + +--Vous etes plusieurs Severin? dit-il en ouvrant precipitamment un des +tiroirs de son bureau. + +--Ce n'est pas un nom tres rare, repondit le gardien; mais de ma +famille, je ne connais que mon fils et moi. + +--Quel age a votre fils? + +--Dix ans. + +Le secretaire general lisait avec attention une piece qu'il venait de +prendre dans son tiroir. + +--Avez-vous oui parler, de pres ou de loin, dit-il, d'un homme de +votre nom... d'un Severin qui porte le sobriquet de Gateloup? + +--C'est moi-meme, repondit le gardien. + +H. Bertbellemot eut un court tressaillement, qu'il reprima aussitot. + +Le gardien continua: + +--Je suis Severin, dit Gateloup. Gateloup etait mon surnom de prevot +d'armes, des avant la Revolution. + +--Ah! ah! fit Berthellemot, qui se reprit a le considerer d'un air +defiant, vous avez donc fait plus d'un metier, monsieur le gardien +jure? + +--J'ai fait beaucoup de metiers, monsieur l'employe. + +--Et vous continuez peut-etre a manger a plus d'un ratelier, monsieur +Gateloup? + +--Monsieur l'employe superieur, rectifia le bonhomme avec docilite. + +--Berthellemot poursuivit: Et vous continuez peut-etre a manger a plus +d'un ratelier, monsieur Gateloup? + +Ceci fut dit d'un ton pointu: le ton habile, le ton Sartines. + +Jean-Pierre Severin tira de son gousset une montre-oignon de la plus +venerable rondeur et la consulta. + +--Si monsieur l'employe superieur voulait m'expedier... commenca-t-il. + +--N'ayez point d'inquietude, l'interrompit Berthellemot, qui, en ce +moment, avait une figure a gagner cent livres par mois dans n'importe +quel theatre en jouant les peres nobles comiques, soyez tranquille, +monsieur le gardien jure! On va vous expedier, et de la bonne maniere! + +Il se renversa sur le dossier de son fauteuil et ajouta: + +--Severin, dit Gateloup, pensez-vous que le premier consul choisisse +ses serviteurs au hasard? S'il m'a confie la mission importante de +suppleer ou de completer M. Dubois, c'est que son oeil percant avait +decouvert en moi cette surete de vue, ce sang-froid, ce discernement +que les annales de la police accordent seulement a quelques magistrats +hors ligne. Vous avez en vain essaye de me tromper, je vous perce a +jour: vous conspirez! + +Jean-Pierre fixa sur lui son grand oeil bleu qui avait parfois le +regard limpide de l'enfance. + +--Ah bah! fit-il. + +M. Berthellemot continua: + +--Hier, a neuf heures et demie du soir, vous ayez ete vu et reconnu +tenant conference avec le traitre Georges Cadoudal, dans la rue de +l'Ancienne-Comedie. + +--Ah bah! repeta Jean-Pierre. Et si l'on a reconnu le traitre Georges +Cadoudal, ajoutat-il, pourquoi ne l'a-t-on pas bel et bien coffre? + +--Je vous mets au defi, prononca majestueusement M. Berthellemot, de +sonder la profondeur de nos combinaisons! + +Jean-Pierre n'ecoutait plus. + +--C'est pourtant vrai, dit-il, que j'etais hier au soir, a neuf heures +et demie, au carrefour du Theatre-Brule, ou de l'Odeon, si vous aimez +mieux. La, j'ai cause avec M. Moriniere de l'affaire qui justement +m'amene aupres de vous... Mais j'affirme ne pas connaitre du tout le +traitre Georges Cadoudal. + +--Ne cherchez pas d'inutiles subterfuges... commenca Berthellemot. + +Et comme Jean-Pierre froncait tres franchement ses gros sourcils, le +secretaire general ajouta: + +--Je vous parle dans votre interet. Il ne faut jamais jouer au fin +avec l'administration, surtout quand elle est representee par un homme +tel que moi, a qui rien n'echappe et qui lit couramment au fond des +consciences. Vous autres, revelateurs, vous avez l'habitude de vous +jeter dans les chemins de traverse pour doubler, pour tripler le +prix d'un renseignement, C'est votre maniere de marchander; je ne +l'approuve pas. + +Pendant qu'il reprenait haleine, Jean-Pierre lui dit d'un air +mecontent: + +--Avec cela que vous marchez droit, vous, monsieur l'employe +superieur! Tout a l'heure, vous m'accusiez de conspirer, a present, +vous me prenez pour une mouche! + +H. Berthellemot ne perdit point son sourire d'imperturbable +suffisance. + +--Nous, c'est bien different, repliqua-t-il, nous tatons, nous allons +a droite et a gauche, battant les buissons... chacun de ces buissons, +bonhomme, peut cacher une machine infernale! + +--Alors, dit Jean-Pierre, qui s'installa commodement sur sa chaise, +battez les buissons, monsieur l'employe superieur, et criez gare, +quand vous trouverez la machine... Des que vous aurez fini, nous +causerons, si vous voulez. + +Tous les hommes tres fins ont un geste particulier, une moue, un tic, +dans les moments d'embarras mental: Archimede a ces heures, sortait +du bain tout nu et parcourait ainsi les rues de Syracuse: on ne +souffrirait plus cela; Voltaire, plus frileux, se bornait a jeter sa +tabatiere en l'air et la rattrapait avec beaucoup d'adresse; Machiavel +mangeait un petit morceau de sa levre; M. de Talleyrand s'amusait a +retourner la longue peau de ses paupieres sens dessus dessous. + +M. Dubois, prefet de police, ne faisait rien de tout cela. A l'aide +d'une grande habitude qu'il avait de cet exercice, il obtenait de +chacune des articulations de ses doigts un petit claquement qui le +divertissait lui-meme et impatientait autrui. + +Quand tout reussissait, il pouvait fournir, a trois par doigts trente +petites explosions, mais les pouces n'en donnaient parfois que deux. + +M. Berthellemot imitait son chef dans ce que son chef avait de bon. +Quand le prefet n'etait pas la, le secretaire general obtenait parfois +jusqu'a trente-six craquements et pensait a part lui: Je fais tout +mieux que M. le prefet!... + +Aujourd'hui, en desarticulant ses phalanges, M. Berthellemot se dit: + +--Voila un homme dangereux et profond comme un puits. Il faut le +circonvenir, et je m'en charge! petite parole! + +--Mon cher monsieur Severin, reprit-il avec une noble condescendance, +vous n'etes pas le premier venu. Vous avez recu bonne education, cela +se voit, et vous avez une facon de vous presenter tres convenable. +L'emploi que vous occupez, est mediocre... + +--Je m'en contente, l'interrompit Gateloup avec une sorte de rudesse. + +--Fort bien... Nous disposons ici de certains fonds, destines a +recompenser le devouement... + +--Je n'ai pas besoin d'argent, l'interrompit encore Gateloup. + +Puis il ajouta, avec un sourire qui sentait en verite son gentilhomme: + +--Monsieur l'employe superieur, vous battez des buissons ou je ne suis +pas. + +--Morbleu! a la fin, s'ecria Berthellemot, qu'est-ce que vous avez a +me dire, mon brave? + +--Ce n'est pas ma faute si M. l'employe superieur ne le sait deja, +repliqua Jean Pierre. Je viens ici... + +Mais le demon de l'interrogation reprenait M. Berthellemot: + +--Permettez! fit-il d'un ton d'autorite. C'est a moi, je suppose, +de conduire l'entretien. Ne nous egarons pas... Vous dites que le +personnage suspect avec qui vous etiez rue de l'Ancienne-Comedie +s'appelle Moriniere... + +--Et qu'il n'est pas suspect, intercala Jean-Pierre. + +--Vous niez qu'il soit le meme que Georges Cadoudal? + +--Pour cela, de tout mon coeur! + +--Alors, qui est-il? + +--Un marchand de chevaux de Normandie. + +--Ah! ah! de Normandie!... Je prends des notes, ne vous effrayez +pas... Le fait est qu'il y a de nombreux maquignons en Normandie... Et +pourquoi, s'il vous plait, M. Severin frequentez-vous des maquignons? + +--Parce que M. Moriniere est dans le meme cas que moi, repondit +Jean-Pierre. + +--Prenez garde! s'ecria M. Berthellemot; vous aggravez votre affaire. +Dans quel cas etes-vous? + +--Dans le cas d'un homme qui a perdu un enfant. + +--Et vous venez a la prefecture?... + +--Pour que M. le prefet m'aide a le retrouver, voila tout. + +Il y a des gens qui mettent deux paires de lunettes. An regard de +M. de Sartines, dont il faisait generalement usage, M. Berthellemot +joignit le regard de M. Lenoir. Feu Argus en avait encore davantage. + +--Est-ce plausible? grommela-t-il. Je prends des notes... Ah! ah! le +prefet serait bien embarrasse! + +--Et si ce n'est pas votre etat, monsieur l'employe superieur, ajouta +Jean-Pierre, qui fit mine de se lever, j'irai ailleurs. + +--Ou donc irez-vous, mon garcon? + +--Chez le premier consul, si vous voulez bien le permettre. + +M. Berthellemot bondit sur son fauteuil. + +--Chez le premier consul, repeta-t-il. Bonhomme, pensez-vous qu'on +entre comme cela chez le premier consul? + +--Moi, j'y entre, repondit Jean-Pierre simplement. Il faut donc me +dire, par un oui ou par un non, et sans nous facher, si c'est votre +metier d'aider les gens en peine. + +La question ainsi posee deplut manifestement au secretaire general, +qui reprit son couteau a papier et l'aiguisa sur son genou. + +--L'ami, dit-il entre ses dents, vous m'avez deja pris beaucoup de mon +temps, qui appartient a l'interet public. Si vous pretendiez jamais +que je ne vous ai pas recu avec bonte, vous seriez un audacieux +calomniateur. Je ne fais pas un metier, sachez cela: j'ai un haut +emploi, le plus important de tous les emplois, presque un sacerdoce! +Je vous donnerais un dementi formel au cas ou vous avanceriez que je +vous ai refuse mon aide. Me blamez-vous pour les precautions dont +j'entoure la vie precieuse de notre maitre? Expliquez-vous brievement, +clairement, categoriquement. Pas d'ambages, pas de detours, pas de +circonlocutions! Que reclamez-vous? Je vous ecoute. + +--Je viens, commenca aussitot Jean-Pierre, pour vous demander... + +Mais M. Berthellemot l'interrompit d'un geste familier, qui formait +avec la gravite un peu rogue de son maintien un contraste presque +attendrissant. + +--Attendez! attendez! fit-il comme si une idee subite eut traverse son +cerveau. Je perdrais cela! Saisissons la chose au passage! Par quel +hasard, mon cher monsieur Severin, avez-vous vos entrees chez le +premier consul?... Il est bien entendu que, si c'est un secret, je +n'insiste pas le moins du monde. + +--Ce n'est pas un secret, repliqua Jean-Pierre. Il m'arriva une fois +sous la Convention... + +--Nous nous comprenons bien, mon cher monsieur Severin je ne vous +force pas, au moins... + +--Monsieur l'employe superieur, interrompit Jean-Pierre a son tour, si +ce n'etait pas mon idee de vous repondre, vous auriez beau me forcer. +Je ne dis jamais que ce que je veux. + +--Un brave homme! s'ecria le secretaire general avec une admiration +dont nous ne garantissons pas la sincerite, un vrai brave homme... +allez! + +--Sous la Convention, continua Jean-Pierre, vers la fin de la +Convention, et, s'il faut preciser, je crois que c'etait dans les +premiers jours de vendemiaire, an IV,--le 23 ou le 24 septembre +1795,--un jeune homme en habit bourgeois, d'aspect maladif et pale, +vint dans ma salle d'armes... + +--Quelle salle d'armes? demanda M. Berthellemot. + +--J'etais marie depuis trois ans deja, et j'avais mon petit garcon. +Comme on n'avait plus besoin de chantres a Saint-Sulpice, dont les +portes etaient fermees, je m'etais mis en tete de monter une petite +academie dans une chambre, sur le derriere de l'hotel ci-devant +d'Aligre, rue Saint-Honore. Mais ceux qui font aller les salles +d'escrime etaient loin a ce moment-la, avec ceux qui vont a l'eglise, +et je ne gagnais pas du pain. + +--Pauvre monsieur Severin! ponctua Berthellemot, je ne peux pas vous +exprimer a quel point votre recit m'interesse? + +--Ce jeune homme en habit bourgeois dont je vous parlais avait une +tournure militaire... + +--Je crois bien, mon cher monsieur Severin! comme Cesar! comme +Alexandre le Grand! comme... + +--Comme Napoleon Bonaparte, monsieur l'employe superieur, on ne vous +en passe pas; vous avez devine que c'etait lui. + +Berthellemot fourra sa main droite dans son jabot et dit avec +conviction: + +--Petite parole, vous en verrez bien d'autres. Ce n'est pas au hasard +que le premier consul choisit ceux qui doivent occuper certaines +positions. Non, ce n'est pas au hasard! + +--Donc, reprit Jean-Pierre Severin, le jeune Bonaparte, general de +brigade en disponibilite, attache, par je ne sais quel bout, au +ministere de la guerre, grace a la protection de M. de Pontecoulant, +mecontent, fievreux, tourmente,--pauvre fourreau use par une +magnifique lame,--entrait tout uniment: dans la premiere salle d'armes +venue, pour y chercher une fatigue physique qui apaise les nerfs et +mate l'intelligence. + +--Savez-vous que vous vous exprimez tres bien, mon cher monsieur +Severin? dit le secretaire general. + +--Je ne l'avais jamais vu, continua Jean-Pierre, et meme je n'avais +jamais entendu prononcer son nom, mais je passe; pour etre un peu +sorcier. + +Berthellemot recula son siege. Jean-Pierre reprit:: + +--Vous ne croyez pas aux sorciers, ni moi non plus... cependant, +monsieur l'employe superieur, il se passe a Paris, en ce moment, des +choses bien etranges, et le motif de ma presence dans votre cabinet +a trait a une aventure qui frise de bien pres le surnaturel... Mais +revenons au jeune Bonaparte. J'eus comme un choc en le voyant. Un +brouillard lumineux tomba devant mon regard. Il sourit et prit un +fleuret qu'il mit en garde de quarte d'une main novice et presque +maladroite. + +"--Est-ce vous qui etes le citoyen Severin, dit Gateloup! me +demanda-t-il. + +"--Oui, citoyen general," repondis-je. + +--Je ne me trompe pas, s'interrompit ici Jean-Pierre. Je l'appelai +citoyen general, et je ne saurais expliquer pourquoi. + +"--Capitaine, mon ami, rectifia-t-il. Et me trouvez-vous trop vieux +pour mon grade?" + +Le citoyen Bonaparte avait alors juste vingt-cinq ans, et n'en +paraissait pas plus de vingt. + +Je ne me souviens plus de ce que je repondis, j'eprouvais un grand +trouble. Il poursuivit: + +"--Antoine Dubois, mon medecin, m'a ordonne de faire de l'exercice; je +ne sais pas me promener, c'est trop long, et je passerais vingt-quatre +heures a cheval sans fatigue. Etes-vous homme a me rompre les os, a me +courbaturer les muscles en vingt minutes de temps chaque jour? + +"--Oui, citoyen general. + +"--On vous dit capitaine... Et combien me prendrez-vous pour cela? je +ne suis pas riche." + +Nous convinmes du prix, et il fallut commencer incontinent; car, des +ce temps-la, il n'aimait pas attendre. + +Je ne le fatiguai pas, je le moulus si bel et si bien qu'il demanda +grace et tomba tout haletant sur ma banquette. + +"--Parbleu! dit-il en riant et en essuyant ses cheveux plats qui +ruisselaient de sueur sur son grand front, Mme de Beauharnais +jetterait de jolis cris, si elle me voyait en un pareil etat!" + +J'etais muet et presque aussi las que lui, moi dont le bras est de fer +et le jarret d'acier. + +"--Ca! mon maitre, dit-il en se levant tout a coup, j'ai perdu plus de +vingt minutes. Que je vous paye, et a demain!" + +Il plongea precipitamment dans son gousset sa main longue et fine, +mais il la retira vide: il avait oublie ou perdu sa bourse. + +"--Me voila bien! fit-il en rougissant legerement, je me suis donne +ici une fausse qualite, et je vais etre oblige de vous demander +credit! + +"--General, repliquai-je, vous n'avez trompe personne. + +"--C'est vrai... Vous me connaissiez? + +"--Non, sur mon honneur!... + +"--Alors, comment savez-vous!... + +"--Je ne sais rien." + +Il fronca le sourcil. + +"--Sire..." continuai-je. + +--Sire! s'ecria le secretaire general, qui ecoutait avec une avide +attention. Parole jolie! vous l'appelates sire, mon cher monsieur +Gateloup! + +--Monsieur l'employe, s'interrompit Jean-Pierre, je vous dis les +choses comme elles furent. Je vous ai promis de raconter, non point +d'expliquer. Le citoyen Bonaparte fit comme vous: il repeta ce mot: +sire! Et il recula de plusieurs pas, disant: + +"--L'ami, je suis un republicain!" + +Moi, je poursuivis, parlant comme les pythonisses antiques, avec un +esprit qui n'etait pas a moi: + +"--Sire, je suis un republicain, moi aussi, je l'etais avant vous, +je le serai apres vous. Ne craignez pas que je reclame jamais des +interets trop lourds pour le credit que je fais aujourd'hui a Votre +Majeste!" + +--Vous dites cela? murmura Berthellemot, avant le 13 vendemiaire! +C'est curieux, petite parole, c'est extremement curieux! + +--Pas longtemps auparavant... c'etait le 4 ou le 5. + +--Et que repondit l'empereur?... je veux dire le premier consul... je +veux dire le citoyen Bonaparte. + +--Le citoyen Bonaparte me regarda fixement. La paleur de sa joue +creuse et amaigrie etait devenue plus mate. + +"--Ami Gateloup, me dit-il, d'ordinaire je n'aime ni les illumines +ni les fous... mais vous ayez l'air d'une bonne ame, et vous m'avez +courbature comme il faut... A demain." Et il partit. + +--Et il revint? demanda Berthellemot. + +--Non... jamais. + +--Comment! jamais? + +--Il n'eut pas le temps... Sa courbature n'etait pas encore guerie +quand le 13 vendemiaire arriva. A l'affaire devant Saint-Roch, il +commandait l'artillerie. Il y eut la bien du sang repandu: du sang +francais. Le jeune general de brigade etait nomme general de division +par le Directoire: il n'avait plus besoin de la protection de M. de +Pontecoulant... Je le suivais de loin; j'allais ou l'on parlait de +lui, et bientot on parla de lui partout... Comment dire cela? Il +m'inspirait une epouvante ou il y avait de la haine et de l'amour... + +L'annee suivante, il epousa cette Mme de Beauharnais "qui aurait +pousse de jolis cris," si elle l'avait vu en l'etat ou je l'avais +mis a ma salle d'armes;--puis il partit, general en chef de l'armee +d'Italie. + +--Et vous ne l'aviez pas revu? interrogea le secretaire general, qui +oubliait de jouer sa comedie, tant la curiosite le tenait. + +--Je ne l'avais pas revu, repondit Jean-Pierre. + +--Dois-je conclure qu'il est encore votre debiteur? + +--Non pas! Il m'a paye. + +--Genereusement? + +--Honnetement. + +--Que vous a-t-il donne? + +--Le prix de mon cachet etait d'un ecu de six livres. Il m'a donne un +ecu de six livres. + +Le secretaire general enfla ses joues et souffla comme Eole en faisant +craquer ses doigts. + +--Pas possible! parole mignonne, pas possible! + +--Ce qui n'etait pas possible, prononca lentement Jean-Pierre Severin, +dont la belle tete se redressa comme malgre lui, c'etait de me donner +davantage. + +--Parce que? fit Berthellemot naivement. + +--Je vous l'ai dit, monsieur l'employe superieur, repondit +Jean-Pierre: j'etais republicain avant le general Bonaparte; je suis +republicain, maintenant que le premier consul ne l'est plus guere; je +resterai republicain quand l'empereur ne le sera plus du tout. + + + + +XV + +LA RUE DE LA LANTERNE + + +Le secretaire general de la prefecture rapprocha son siege et prit un +air qu'il voulait rendre tout a fait charmant. + +--Alors, dit-il, cher monsieur Severin, nous allons quelquefois rendre +notre petite visite a notre ancien eleve, sans facon? + +--Quelquefois, repondit Jean-Pierre, pas souvent. + +--Et nous ne demandons jamais rien? + +--Si fait... je demande toujours quelque chose. + +--On ne nous refuse pas? + +--On ne m'a pas encore refuse... + +--Et pourtant, ajouta-t-il en se parlant a lui-meme, ma derniere +requete etait de six mille louis... + +--Malepeste! six mille louis! il y a bien des cachets de six livres, +la dedans, mon cher monsieur Severin! + +--Quand vous passerez au Marche-Neuf, monsieur l'employe, regardez la +petite maison qu'on y batit... + +--La nouvelle Morgue! s'ecria Berthellemot. Parbleu! je la connais de +reste! on n'a pas voulu suivre nos plans... + +--C'est qu'ils n'etaient pas conformes aux miens, placa modestement +Jean-Pierre. + +--Bon! bon! bon! fit par trois fois le secretaire general. Je suis, +en verite, bien enchante d'avoir fait votre connaissance. Nous sommes +voisins, mon cher monsieur Severin... quand vous aurez besoin de moi, +ne vous genez pas, je vous presenterai a M. le prefet. + +--Voila plus d'une heure et demie, monsieur l'employe, l'interrompit +doucement Jean-Pierre, que vous savez que j'ai besoin de vous. + +--C'est accorde, mon voisin, c'est accorde... ne vous inquietez pas... +accorde, parole jolie! accorde! + +--Qu'est-ce qui est accorde? + +--Tout... et n'importe quoi... nous voila comme les deux doigts de la +main... ah! ah! misericorde! ce ne sont pas les republicains comme +vous que nous craignons... Je ne me souviens pas d'avoir jamais +rencontre un homme dont la conversation m'ait plus vivement +interesse... Mais qu'avons-nous besoin d'ecouteurs aux portes, dites? +Laurent! Charlevoy! Ici, mes droles! + +La porte laterale s'ouvrit aussitot, montrant les deux agents le +chapeau a la main. + +--Allez voir au cabaret si nous y sommes, citoyens, leur dit +Berthellemot; et en passant prevenez M. Despaux que je le mettrai +demain a la disposition de ce bon M. Severin... pour une affaire tres +serieuse, tres pressee, et qui regarde un ami devoue du gouvernement +consulaire. + +--M'est-il permis de vous interrompre, monsieur l'employe? demanda +Jean-Pierre. + +--Comment donc, mon cher voisin!... Attendez, vous autres! + +--Je voulais vous faire observer simplement, dit Jean-Pierre, que ce +n'est pas demain, mais ce soir meme que je reclamerai votre concours. + +--Vous entendez, Laurent! vous entendez, Charlevoy! Prevenez M. +Despaux qu'il ne quitte pas la prefecture, et vous-memes restez aux +environs... Il y aura un service de nuit, s'il le faut... Allez!... +Petite parole! il y a des gens pour qui on ne saurait trop faire. + +--Voyez-vous, bon ami et voisin, reprit Berthellemot quand les deux +agents eurent disparu, tout ici est ordonne, huile, graisse comme une +mecanique en bon etat. Le premier consul sait bien que je suis l'ame +de la maison; il aurait desire m'elever a des fonctions plus en +rapport avec mes capacites, mais je fais si grand besoin a cet +excellent M. Dubois. D'un autre cote, je me suis attache a +cette pauvre bonne ville de Paris, dont je suis le tuteur et le +surveillant... l'espiegle qu'elle est me donne bien quelque fil +a retordre, mais c'est egal, j'ai un faible pour elle... Ah ca! +maintenant que nous voila seuls, causons... Quand vous verrez le +premier consul, j'espere que vous lui direz avec quel empressement je +me suis mis a votre disposition... + +--Puis-je vous expliquer mon affaire, monsieur l'employe? + +--Oui, certes, oui, repondit Berthellemot. Je vous appartiens des +pieds a la tete. Seulement, vous savez, pas de details inutiles; ne +nous noyons pas dans le bavardage! le bavardage est ma bete noire. En +deux mots, je me charge d'expliquer le cas le plus difficile, et c'est +ce qui fait ma force... Prenez votre temps! recueillez-vous. C'est +qu'il est comme cela! j'entends le premier consul! Il a du etre +vivement frappe de cette bizarrerie: un homme qui lui dit Sire et +Votre Majeste, en pleine Convention!... Et savez-vous? souvent des +personnes placees dans des positions... originales prennent plus +d'influence sur lui que les plus importants fonctionnaires... Je suis +tout oreilles, mon cher monsieur Severin. + +--Monsieur l'employe superieur, commenca Jean-Pierre, quoique je n'aie +aucunement le desir de vous raconter ma propre histoire, il faut que +vous sachiez que je me suis marie un peu sur le tard. + +--Et comment va madame? interrogea bonnement M. Berthellemot. + +--Assez bien, merci. Quand je l'ai epousee, en 1789... + +--Grand souvenir! piqua le secretaire general. + +--Elle avait, poursuivit Jean-Pierre, un enfant d'adoption, une petite +fille... + +--Voulez-vous que je prenne des notes? l'interrompit Berthellemot avec +petulance. + +--Il n'est pas necessaire. + +--Attendez, cela vaut toujours mieux. Ma memoire est si chargee!... et +pendant que nous sommes ici de bonne amitie tous deux, mon cher voisin +et collegue... car enfin, nous sommes egalement salaries par l'Etat... +laissez-moi vous dire une chose qui va bien vous etonner: je ne +ressemble pas du tout au premier consul! + +Jean-Pierre ne fut pas aussi surpris que M. Berthellemot l'esperait. + +--Je ne lui ressemble pas, poursuivit celui-ci, en ce sens que, +moi, je crois un peu a toutes ces machines-la... Je ne suis pas +superstitieux... Allons donc!... hors l'Etre supreme que nous avons +admis parce qu'il n'est pas genant, je me moque de toutes les +religions, au fond... Mais, voyez-vous, il est incontestable que +certaines diableries existent. J'avais une vieille tante qui avait un +chat noir... Ne riez pas, ce chat etait etonnant? Et je vous defierais +d'expliquer philosophiquement le soin qu'il prenait de se cacher au +plus profond de la cave quand on etait treize a table... Savez-vous +l'anecdote de M. Bourtibourg? Elle est curieuse. M. Bourtibourg avait +perdu sa femme d'une sueur rentree. C'etait un homme econome et range, +qui entretenait sa cuisiniere pour ne pas se deranger a courir le +guilledou. Desapprouvez-vous cela? les avis sont partages. Moi, je +trouve que le mieux est de n'avoir point d'attache et d'aller au jour +le jour. Un soir qu'il faisait son cent de piquet avec le vicaire de +Saint-Merry... j'entends l'ancien vicaire, car il avait epouse +la femme du citoyen Lancelot, marchand de bas et chaussons a la +Barillerie... Ils avaient divorce, les Lancelot, s'entend... Et +Lancelot faisait la cour, en ce temps-la, a la cousine de M. Fouche, +qui n'achetait pas encore des terres d'emigre... Eh bien! on entendit +marcher dans le corridor, ou il n'y avait personne, comme de juste, +et Mathieu Luneau, le brigadier de la garde de Paris, qui se portait +comme pere et mere, mourut subitement dans la huitaine. Je puis vous +certifier cela: j'avais pris des notes... Du reste, les historiens de +l'antiquite sont pleins de faits semblables: la veille de Philippes, +la veille d'Actium... Vous savez tout cela aussi bien que moi, car +vous devez etre un homme instruit, monsieur Severin: je me trompe +rarement dans mes appreciations... + +--Le temps passe... voulut dire Jean-Pierre, qui avait deja consulte +sa grosse montre deux ou trois fois. + +--Permettez! je ne parle jamais au hasard. C'etait pour arriver a vous +dire qu'en ce moment meme et en pleine ville de Paris, il se passe un +fait capital... Croyez-vous aux vampires, vous, mon voisin? + +--Oui, repondit Jean-Pierre sans hesiter. + +--Ah bas! fit M. Berthellemot en se frottant les mains, en auriez-vous +vu? + +--J'ai fait mieux qu'en voir, repliqua le gardien de la Morgue en +baissant la voix cette fois, j'en ai eu. + +--Comment! voua en avez eu! C'est un sujet qui excite tout +particulierement ma curiosite. Expliquez-vous, je vous en prie, et ne +vous formalisez point si je prends quelques notes. + +--Monsieur l'employe superieur, prononca Jean-Pierre lentement, chaque +homme a quelque point sur lequel precisement il ne lui plait pas de +s'expliquer. Si j'etais interroge en justice, je repondrais selon ma +conscience. + +--Tres-bien, monsieur Severin, tres-bien... Vous croyez au vampires, +cela me suffit pour le moment... Je voulais vous dire qu'a l'heure ou +nous sommes, cent mille personnes, a Paris, sont persuades qu'un etre +de cette espece rode dans les nuits de la capitale du monde civilise. + +--Je venais vous parler de cela, monsieur l'employe, l'interrompit +Jean-Pierre, et si vous le voulez bien... + +--Pardon! encore un mot! un simple mot... Croiriez-vous que nous en +sommes encore a l'etat d'ignorance la plus complete sur la matiere, +malgre les savants ouvrages publies en Allemagne. Moi, je lis tout, +sans nuire a mes occupations officielles. Voila ou mon organisation +est veritablement etonnante! Nos badauds appellent l'etre en question +_la vampire_, comme s'il n'etait pas bien connu que la femelle du +vampire est l'oupire ou succube, appelee aussi goule au moyen age... +J'ai jusqu'a present onze plaintes... sept jeunes gens disparus et +quatre jeunes filles... Mais je vous ferai observer, et ce sont les +propres termes de mon rapport a M. le prefet, qu'il n'y a besoin pour +cela ni de goule, ni de succube, ni d'oupire. Paris est un monstre qui +devore les enfants. + +--A dater de l'heure presente, monsieur l'employe, dit Jean-Pierre qui +se leva, vous avez treize plaintes, puisque je vous en apporte deux: +une en mon nom personnel, une au nom de mon compere et compagnon, +le citoyen Moriniere, marchand de chevaux, que vous avez pris pour +Georges Cadoudal. + +Berthellemot se toucha le front vivement. + +-Je savais bien que j'avais quelque chose a vous demander! +s'ecria-t-il. On devrait prendre des notes. Eprouvez-vous quelque +repugnance a me dire depuis combien de temps vous connaissez ce M. +Moriniere? + +--Aucune. Je l'ai vu pour la premiere fois il y a deux ans, Il venait +a ma salle pour maigrir. C'est une bonne lame. + +--Est-ce l'habitude, parmi les marchands de chevaux, de connaitre et +de pratiquer l'escrime? + +--Pas precisement, monsieur l'employe, mais la meilleure epee de +Paris, apres moi, qui suis un ancien chantre de paroisse, est Francois +Maniquet, le boulanger des hospices... le metier n'y fait rien. + +--Et vous n'avez jamais cesse de voir ce citoyen Moriniere depuis deux +ans? + +--Au contraire, je l'avais perdu de vue. Son commerce ne lui permet +point de sejourner longtemps a Paris. + +Berthellemot cligna de l'oeil et se gratta le bout du nez. Aucun +detail n'est superflu quand il s'agit de ces personnages historiques. + +--Ce vantard de Fouche, grommela-t-il, battrait la campagne et irait +chercher midi a quatorze heures; M. Dubois resterait empetre... moi, +je tombe droit sur la piste comme un limier bien exerce. + +--Mon cher monsieur Severin, reprit-il tout haut, en quelles +circonstances avez-vous retrouve M. Moriniere, votre compere et +compagnon? + +--A la Morgue. + +--Recemment? + +--Hier matin... Il venait la, bien triste et tout tremblant, pour +s'assurer que le corps de son fils n'etait point pose dans le caveau. + +--Mais, sarpebleu! s'ecria Berthellemot, je ne connais pas de fils +adulte a Georges Cadoudal! Parole! + +Jean-Pierre ne repondit pas. + +Berthellemot reprit: + +--Me voila tout a vous pour notre petite affaire de la jeune fille +enlevee. Vous ne sauriez croire, mon voisin, combien cet ordre d'idees +m'interesse et fait travailler mon ardente imagination. Si Paris +possede une goule, il faut que je la trouve, que je l'examine, que +je la decrive... Vous savez que ces personnes ont des levres qui +les trahissent... Que j'aie seulement un petit bout de trace, et +j'arriverai tout net a l'antre, a la caverne, a la tombe ou s'abrite +le monstre... C'est la partie agreable de la profession, voyez-vous; +cela delasse des travaux serieux. Faites votre rapport a votre aise, +soyez veridique et precis. Je vais prendre des notes. + +--Monsieur l'employe, demanda Jean-Pierre avant de se rasseoir, +puis-je esperer que je ne serai plus interrompu? + +--Je ne pense pas, mon voisin, repartit Berthellemot d'un air un peu +pique, avoir abuse de la parole. Mon defaut est d'etre trop taciturne +et trop reserve. Allez, je suis muet comme une roche. + +Jean-Pierre Severin reprit son siege et commenca ainsi: + +--L'etablissement nouveau du Marche Neuf, dont je dois etre le +greffier concierge, est presque acheve et necessite deja de ma part +une surveillance fort assujettissante. On expose encore a l'ancien +caveau, mais sous quelques jours on fera l'etrenne de la Morgue... et +c'est une chose etonnante; je songe a cela depuis bien des semaines. +Je me demande malgre moi: qui viendra la le premier? Certes, c'est une +maison a laquelle on ne peut pas porter bonheur, mais enfin, il y a +des presages. Qui viendra la le premier! un malfaiteur? un joueur? +un buveur? un mari trompe? une jeune fille decue? le resultat d'une +infortune ou le produit d'un crime? + +Nous demeurons a deux pas du Chatelet, au coin de la petite rue de +la Lanterne. J'aime ma femme comme le desespere peut cherir la +consolation, le condamne la misericorde. A une triste epoque de ma vie +ou je croyais mon coeur mort, j'allai chercher ma femme tout au fond +d'une agonie de douleurs, et mon coeur fut ressuscite. + +Notre logis est tout etroit; nous y sommes les uns contre les autres; +mon fils grandit pale et faible. Nous n'avons pas assez d'espace ni +d'air, mais nous nous trouvons bien ainsi; il nous plait de nous +serrer dans ce coin ou nos ames se touchent. + +Il y a chez nous trois chambres: la mienne, ou dort mon fils, celle ou +ma femme s'occupe de son menage; nous y mangeons, et c'est la que le +poele s'allume l'hiver; celle enfin ou Angele brodait en chantant avec +sa jolie voix si douce. + +Celle-la n'a guere que quelques pieds carres, mais elle est tout au +coin de la rue, et il y vient un peu de soleil. + +Le rosier qui est sur la fenetre d'Angele a donne hier une fleur. +C'est la premiere. Elle ne l'a pas vue... La verra-t-elle? + +De l'autre cote de la rue se dresse une maison meilleure que la notre +et moins vieille. On y loue au mois des chambres aux jeunes clercs et +a ceux qui font leur apprentissage pour entrer dans la judicature. + +Voila un peu plus d'un an, il n'y avait pas quinze jours que ma femme +et moi nous nous etions dit: Angele est maintenant une jeune fille, un +etudiant vint loger dans la maison d'en face. On lui donna une chambre +au troisieme etage, une belle chambre, en verite, a deux fenetres, et +aussi large a elle toute seule que notre logis entier. + +C'etait un beau jeune homme, qui portait de longs cheveux blonds +boucles. Il avait l'air timide et doux. Il suivait les cours de +l'ecole de droit. + +J'ai su cela plus tard, car je ne prends pas grand souci des choses de +notre voisinage. Ma femme le sut avant moi, et Angele avant ma femme. + +Le jeune homme avait nom Kervoz ou de Kervoz, car voila qu'on +recommence a s'appeler comme autrefois. Il etait le fils d'un +gentilhomme breton, mort avec M. de Sombreuil, a la pointe de +Quiberon... + +M. Berthellemot prit une note et dit: + +--Mauvaise race! + +--Comme je n'ai jamais change d'idee, repliqua Jean-Pierre, je +n'insulte point ceux qui ne changent pas. Le temps a venir pardonnera +le sang repandu plutot que l'injure. Que Dieu soutienne les hommes +qui vivent par leur foi, et donne l'eternelle paix aux hommes qui +moururent pour leur foi. + +Je ne veux pas vous dire que notre fillette etait jolie et gaie, et +heureuse et pure. Quoique mon fils soit a nous deux, je ne sais pas si +je l'aimais plus tendrement qu'Angele qui n'appartient, par les liens +du sang, qu'a ma pauvre chere femme. Quand elle venait, le matin, +offrir son front souriant a mes levres, je me sentais le coeur leger +et je remerciais Dieu qui gardait a notre humble maison ce cher et +adore tresor. + +Nous l'aimions trop. Vous avez devine l'histoire, et je ne vous +la raconterai pas au long. La rue est etroite. Les regards et les +sourires allerent aisement d'une croisee a l'autre, puis l'on causa; +on aurait presque pu se toucher la main. + +Un soir que je rentrais tard, pour avoir assiste a une enquete +medicale, au Chatelet, je crus rever. Il y avait au-dessus de ma tete, +dans la rue de la Lanterne, un objet suspendu. C'etait au commencement +du dernier hiver, par une nuit sans lune; le ciel etait couvert, +l'obscurite profonde. + +Au premier aspect, il me sembla voir un reverbere eteint, balance dans +les airs a une place qui n'etait point la sienne. + +La corde qui le soutenait etait attachee d'un cote a la fenetre du +jeune etudiant, de l'autre a la croisee d'Angele. + +--Voyez-vous cela! murmura le secretaire general. Il y a des quantites +d'anges pareils. Je prends des notes. + +--Moi, poursuivit Jean-Pierre, je ne devinai pas tout de suite, tant +j'etais sur de ma fillette. + +--Le bon billet que vous aviez la, mon voisin! ricana Berthellemot. + +Jean-Pierre etait pale comme un mort. Le secretaire general reprit: + +--Ne vous fachez pas! Personne ne deplore plus que moi l'immoralite +profonde que les moeurs du Directoire ont inoculee a la France, notre +patrie. Je comparerais volontiers le Directoire a la Regence, pour le +relachement des moeurs. Il faut du temps pour guerir cette lepre, mais +nous sommes la, mon voisin... + +--Vous y etiez, en effet, monsieur le prefet, l'interrompit +Jean-Pierre, ou du moins vous y vintes, car vous sortiez du _Veau qui +tette_ avec une dame. + +--Chut! fit le secretaire general, rougissant et souriant. Certaines +gens attachent je ne sais quelle gloriole imbecile a ces faiblesses; +nous ne sommes pas de bronze, mon cher monsieur Severin. Etait-ce +la presidente ou la petite Duvernoy? La voila lancee, savez-vous, a +l'Opera! Elle me doit une belle chandelle! + +--Je ne sais pas si c'etait la petite Duvernoy ou la presidente, +repondit Jean-Pierre. Je ne connais ni l'une ni l'autre. Je sais que +votre passage detourna mon attention un instant: quand je relevai les +yeux, il n'y avait plus rien au-dessus de ma tete. + +--Le reverbere avait accompli sa traversee? s'ecria le secretaire +general. Vous avez beau dire, c'est drole. Avec cela, M. Picard ferait +une tres jolie petite comedie. + +Jean-Pierre restait reveur. + +--J'ai pris des notes, poursuivit Berthellemot. Est-ce que c'est fini? + +--Non, repondit le greffier-concierge; c'est a peine commence. Je +montais notre pauvre escalier d'un pas chancelant. J'avais le coeur +serre et la cervelle en feu. Arrive dans ma chambre, j'ouvris mon +secretaire pour y prendre une paire de pistolets... + +--Ah! diable! mon voisin, vous aviez enfin devine? + +--J'en renouvelai les amorces, et, sans eveiller ma femme, j'allai +frapper a la chambre d'Angele. + + + + +XVI + +LES TROIS ALLEMANDS + + +Dans la chambre de ma pauvre petite Angele, continua Jean-Pierre +Severin, dit Gateloup, on ne me repondit point d'abord, mais la +porte etait si mince que j'entendis le bruit de deux respirations +oppressees. + +"--Sauvez-vous! dit la voix de la fillette epouvantee, sauvez-vous +bien vite! + +"--Restez! ordonnai-je sans elever la voix. Si vous essayez de +traverser la rue de, nouveau, je vais ouvrir ma fenetre et vous loger +deux balles dans la tete." + +Angele dit, et sa voix avait cesse de trembler: + +"C'est le pere! il faut ouvrir." + +L'instant d'apres, j'entrais, mes pistolets a la main, dans la +chambrette, eclairee par une bougie. + +Angele me regarda en face. Elle ne savait pas regarder autrement. Elle +etait tres pale, mais elle n'avait pas honte... + +--Parole! voulut interrompre M. Berthellemot. + +--Vous n'etes pas juge de cela! prononca Jean-Pierre avec un calme +plein d'autorite. C'est sur autre chose que je suis venu prendre vos +avis... Le jeune homme etait debout au fond de la chambre, la taille +droite, la tete haute. + +Sur la table aupres de lui, il y avait un livre d'heures et un +crucifix. + +--Tiens! tiens! fit le secretaire general. Est-ce qu'ils disaient la +messe? + +--Je restai un instant immobile a les regarder, car j'etais emu +jusqu'au fond de l'ame, et les paroles ne me venaient point. + +C'etaient deux belles, deux nobles creatures: elle ardente et a demi +revoltee, lui fier et resigne. + +"Que faisiez-vous la?" demandai-je. + +Pour le coup le secretaire general eclata de rire. + +Jean-Pierre ne se facha pas. + +--Votre metier durcit le coeur, monsieur l'employe, dit-il seulement. + +Puis il poursuivit: + +--Les questions pretent a rire ou a trembler selon les circonstances +ou elles sont prononcees. Personne ici n'etait en humeur de +plaisanter. + +Et pourtant, la reponse d'Angele vous semblera plus plaisante encore +que ma question. Elle repliqua en me regardant dans les yeux: + +"Pere, nous etions en train de nous marier." + +--A la bonne heure! s'ecria Berthellemot, qui fit craquer tous ses +doigts. Petite parole! je prends des notes. + +--Nous sommes religieux a la maison, continua Jean-Pierre, quoique +j'eusse la renommee d'un mecreant, quand je chantais vepres a +Saint-Sulpice. Ma femme pense a Dieu souvent, comme tous les +grands, comme tous les bons coeurs. Il ne faut pas croire qu'un +republicain,--et je l'etais avant la republique, moi, monsieur le +prefet,--soit force d'etre impie. Notre petite Angele nous faisait +la priere chaque matin et chaque soir... De son cote, le jeune M. +de Kervoz venait d'un pays ou l'idee chretienne est profondement +enracinee. Ce n'est pas un devot, mais c'est un croyant... + +--Et un chouan! murmura Berthellemot. + +Jean-Pierre s'arreta pour l'interroger d'un regard fixe et percant. + +--Et un chouan, repeta-t-il, je ne dis pas non. Si c'est votre police +qui l'a fait disparaitre, je vous prie de m'en aviser franchement. +Cela mettra un terme a une portion de mes recherches et rendra l'autre +moitie plus facile. + +Berthellemot haussa les epaules et repondit: + +--Nous chassons un plus gros gibier, mon voisin. + +--Alors, reprit Jean-Pierre Severin, j'accepte pour veritable que vous +n'avez contribue en rien a la disparition de Rene de Kervoz, et je +continue. + +Ma pauvre petite Angele m'avait donc dit: "Pere, nous sommes en train +de nous marier." Rene de Kervoz fit un pas vers moi et ajouta: "J'ai +des pistolets comme vous; mais si vous m'attaquez, je ne me defendrai +pas. Vous avez droit: je me suis introduit nuitamment chez vous comme +un malfaiteur. Vous devez croire que j'ai vole l'honneur de votre +fille." + +Je le regardais attentivement, et j'admirais la noble beaute de son +visage. + +Angele dit: + +"--Rene, le pere ne vous tuera pas. Il sait bien que je mourrais avec +vous. + +"--Ne menacez pas votre pere!" prononca tout bas le jeune Kervoz, qui +se mit entre elle et moi en croisant ses bras sur sa poitrine. + +--Vous ne me connaissez pas, monsieur l'employe, s'interrompit ici +Jean-Pierre, et il faut bien que je me montre a vous comme Dieu m'a +fait. J'avais envie de l'embrasser; car j'aime de passion tout ce qui +est brave et fier. + +--Et d'ailleurs, glissa Berthellemot, ce Rene de Kervoz, tout chouan +qu'il est, a des terres en basse Bretagne, et ne faisait pas un trop +mauvais parti pour une grisette de Paris... Ne froncez pas le sourcil, +mon voisin, je ne vous blame pas: vous etes pere de famille. + +--Je suis Severin, dit Gateloup, repartit rudement l'ancien maitre +d'armes, et j'ai passe ma vie a mettre le talon sur vos petites +convenances et vos petits calculs. Par la sarrabugoy! comme ils +juraient autrefois, quand j'etais l'ami de tant de marquis et de tant +de comtesses, j'avais dix mille ecus de rentes rien que dans mon +gosier, citoyen prefet, et les landes de la basse Bretagne tiendraient +dans le coin de mon oeil. J'avais envie de l'embrasser, cet enfant-la, +parce qu'il me plaisait, voila tout... et ne m'interrompez plus si +vous voulez savoir le reste! + +Berthellemot eut un sourire bonhomme en repondant: + +--La, la, mon voisin, calmons-nous! Je prends des notes. Vous ne +tuates personne, je suppose! + +--Non, je fus temoin du mariage. + +--Ils se marierent donc, les tourtereaux? + +--Provisoirement, sans pretre ni maire, devant le crucifix... Et je +recus la parole d'honneur de Rene, qui fit serment de ne plus danser +sur la corde roide au travers de la rue jusqu'au moment ou le maire et +le pretre y auraient passe. + +--Autre bon billet, mon voisin! + +--Il a tenu loyalement sa promesse... trop loyalement. + +--Ah! peste! C'est une autre facon de se parjurer. + +Les doigts de Jean-Pierre presserent son front ou il y avait des rides +profondes. + +--Ma femme et moi, dit-il d'un ton presque fanfaron et qui essayait +de braver la raillerie, nous fumes parrain et marraine quand l'enfant +vint... + +--Petite parole! s'ecria Berthellemot avec une explosion d'hilarite. +Je savais bien que c'etait chose faite! Etait-ce un chouanet ou une +chouanette? + +--Monsieur l'employe superieur, vous me payerez vos plaisanteries en +retrouvant mes enfants, n'est-ce pas? demanda Jean-Pierre, qui lui +saisit le bras avec une violence froide. + +--Mon voisin!... fit Berthellemot, pris d'une vague frayeur. + +Mais Jean-Pierre souriait deja. + +--C'etait un petit ange, dit-il, et nous la nommames Angele, comme sa +mere... Mon Dieu, oui, vous l'avez tres bien compris, le mal etait +fait. La nuit ou j'entrai dans la chambrette d'Angele avec mes +pistolets, Rene etait la pour accomplir ou promettre une reparation. +Tout cela nous fut explique, car je n'ai point de secret pour +ma femme, et ma femme ne sut pas etre plus severe que moi. Nous +acceptames toutes les promesses de Rene de Kervoz; nous reconnumes +la sincerite des explications qu'il nous donna. Il ne pouvait pas se +marier maintenant; le mariage fut remis a plus tard, et nous formames +une famille. + +C'etait une belle et douce chose que de les voir s'aimer, ce fier +jeune homme, cette chere, cette tendre jeune fille. Oh! je ne vous +empeche plus de rire. Il y a la, dans mon coeur, assez de souvenirs +delicieux et profonds pour combattre tous les sarcasmes de l'univers! + +Ils etaient la, le soir, entre nous. Je ne sais pas si ma pauvre femme +n'aimait pas autant son Rene que son Angele. + +Il me semble que je les vois, les mains unies, les sourires confondus, +lui soucieux parce qu'Angele etait bien pale, malgre sa souffrance, +heureuse d'etre ainsi adoree. + +Puis Angele refleurit; elle fut belle autrement et bien plus belle +avec son enfant dans ses bras... + +Ici, M. Berthellemot consulta sa montre a son tour, une montre +elegante et riche. + +--Heureusement que j'avais un peu conge ce soir, murmura-t-il. Vous +n'etes pas bref, mon voisin. + +--Je le serai desormais, monsieur l'employe, repliqua Jean-Pierre en +changeant de ton du tout au tout. Aussi bien, je plaide une cause +gagnee; votre excellent coeur est emu, cela se voit! + +--Certes, certes... balbutia le secretaire general. + +--Je passe par-dessus les details et j'arrive a la catastrophe. Voila +un mois, a peu pres, notre petit ange avait six semaines, et sa jeune +mere, heureuse, lui donnait le sein, Rene vint nous annoncer un soir +que rien ne s'opposait plus a l'accomplissement de sa promesse, et +Dieu sait que le cher garcon etait plus joyeux que nous. + +Il n'y a pas beaucoup d'argent a la maison, et Rene, pour le moment +n'est pas riche. Cependant il fut convenu que la noce serait +magnifique. Une fois en notre vie, ma pauvre femme et moi nous eumes +des idees de luxe et de folie. Ce grand jour du mariage d'Angele, +c'etait la fete de notre bonheurs a tous. + +Elle fut fixee a trente jours de date, cette chere fete, qui ne devait +point etre celebree. + +Angele et Rene devaient etre maries apres-demain. + +Nous nous mimes a travailler aux preparatifs des ce soir-la, et ce +soir-la, comme si le ciel nous prodiguait tous les bons presages, +notre petit ange eut son premier sourire. + +Quinze jours se passerent. Une fois, a l'heure du repas, Rene ne parut +point. + +Quand il arriva, longtemps apres l'heure, il etait soucieux et pale. + +Le lendemain, son absence fut plus longue. + +Le surlendemain, Angele manqua aussi au souper de famille. La petite +fille se prit a souffrir et a maigrir: le lait de sa mere, qui naguere +la faisait si fraiche, s'echauffa, puis tarit. Nous fumes obliges de +prendre une nourrice. + +Que se passait-il? + +J'interrogeai notre Angele; sa mere l'interrogea; tout fut inutile. +Notre Angele n'avait rien, disait-elle. + +Jusqu'au dernier moment elle refusa de nous repondre, et nous n'avons +pas eu son secret. + +Il en fut de meme de Rene. Rene donnait a ses absences des motifs +plausibles et expliquait sa tristesse soudaine par de mauvaises +nouvelles arrivees de Bretagne. + +Angele etait si changee que nous avions peine a la reconnaitre. Nous +la surprenions sans cesse avec de grosses larmes dans les yeux. + +Et cependant le jour du mariage approchait. + +Voila trois fois vingt-quatre heures que Rene de Kervoz n'a point +couche dans son lit. + +Il a visite, le 28 du mois de fevrier, l'eglise de +Saint-Louis-en-l'Ile, ou il a rencontre une femme. Angele l'avait +suivi, j'avais suivi Angele. Ce soir-la on m'a rapporte Angele +mourante; elle a refuse de repondre a mes questions. + +Le lendemain, toute faible qu'elle etait, elle s'echappa de chez nous, +apres avoir embrasse sa petite fille en pleurant. + +Rene n'est pas revenu, et nous n'avons pas revu notre Angele. + +Jean-Pierre Severin se tut. + +Pendant la derniere partie de son recit, faite d'une voix nette et +breve, quoique profondement triste, le secretaire general s'etait +montre tres attentif. + +--J'ai pris des notes, dit-il quand son interlocuteur garda enfin le +silence. La serie de mes devoirs comprend les petites choses comme +les grandes, et je suis tout particulierement doue de la faculte +d'embrasser dix sujets a la fois. Bien plus, j'en saisis les +connexites avec une etonnante precision. Votre affaire, qui semble +au premier aspect si vulgaire, mon cher voisin, en croise une autre, +laquelle touche au salut de l'Etat. Voila mon appreciation. + +--Prenez garde.! commenca Jean-Pierre. Ne vous egarez pas. + +--Je ne m'egare jamais! l'interrompit Berthellemot avec majeste. Il +s'agit d'un double suicide. + +Le greffier-concierge de la Morgue secoua la tete lentement. + +--En fait de suicide, prononca-t-il tout bas, personne ne peut etre +plus competent que moi. De mes deux enfants, il n'y en avait qu'un +seul pour avoir des raisons d'en finir avec la vie. + +--Rene de Kervoz? + +--Non... Notre fille Angele. + +--Alors vous ne m'avez pas tout dit? + +Jean-Pierre hesita avant de repondre. + +--Monsieur l'employe, murmura-t-il enfin, l'etre mysterieux qui +defraye en ce moment les veillees parisiennes, LA VAMPIRE, n'est ni +goule, ni succube, ni oupire... + +--La connaitriez-vous? s'ecria vivement Berthellemot. + +--Je l'ai vue deux fois. + +Le secretaire general ressaisit precipitamment son papier et sa mine +de plomb. + +--Ce n'est pas de sang que la Vampire est avide, poursuivit +Jean-Pierre. Ce qu'elle veut, c'est de l'or. + +--Expliquez-vous, mon voisin! expliquez-vous! + +--Je vous ai dit, monsieur l'employe, que l'idee nous etait venue +de battre monnaie pour ces cheres epousailles d'Angele et de Rene. +J'avais rouvert ma salle d'armes, et des que ma porte de maitre +d'escrime s'entre-baille seulement, les eleves abondent incontinent. +Il en vint beaucoup. Parmi eux se trouvaient trois jeunes Allemands de +la Souabe, le comte Wenzel, le baron de Ramberg et Franz Koenig, dont +le pere possede les grandes mines d'albatre de Wuertz, dans la foret +Noire. Tous ces gens du Wurtemberg sont comme leur roi: ils aiment la +France et le premier consul. A l'exception des camarades du Comment... + +--Comment? repeta le secretaire general. + +--C'est le nom du code de compagnonnage de l'Universite de Tubingen, +ou les Maisons moussues, les Renards d'or et les Vieilles Tours ont un +peu le diable au corps. + +--Ah ca! ah ca! fit Berthellemot, quelle langue parlez-vous la, mon +voisin? Je prends des notes. Petite parole! M. le prefet n'y verra que +du feu. + +--Je parle la langue de ces bons Germains, qui jouent eternellement +trois ou quatre lugubres farces: la farce du duel, la farce des +conspirations, la farce du suicide, et cette farce ou Brutus parle +tant, si haut et si longtemps de tuer Cesar, que Cesar finit par +entendre et claquemure Brutus dans un cul de basse-fosse. Un jour que +nous aurons le temps, je vous conterai l'histoire de la Burschenschaft +et de Tugenbaud, que vous paraissez ignorer... + +--Comment cela s'ecrit-il, mon cher monsieur Severin? demanda le +secretaire general, et pensez-vous reellement qu'ils aient ete pour +quelque chose dans la machine infernale? + +--La posterite le saura, repliqua Jean-Pierre avec une gravite +ironique, a moins toutefois que le temps ne puisse soulever ce +mystere. Mais revenons a nos trois jeunes Allemands de la Souabe, le +comte Wenzel, le baron de Ramberg et Franz Koenig, qui n'appartenaient +nullement a la ligue de la Vertu et n'avaient aucun mechant dessein. + +Le comte Wenzel etait riche, le baron de Ramberg etait tres riche, +Franz Koenig compte par millions: ce laitage solide, l'albatre, etant +fort a la mode depuis quelque temps. + +Le comte Wenzel avait de l'esprit, le baron de Ramberg avait beaucoup +d'esprit, Franz Koenig a de l'esprit comme un demon. + +--Vous parlez toujours des deux premiers au passe, mon voisin, fit +observer le secretaire general. Est-ce qu'ils sont morts? + +--Dieu seul le sait, prononca tout bas Jean-Pierre. Vous allez voir. +J'ai rarement rencontre trois plus beaux cavaliers, surtout le +marchand d'albatre: une figure delicate et fine sur on corps +d'athlete, des cheveux blonds a faire envie a une femme. + +Du reste, tous les trois braves, aventureux et cherchant franchement +le plaisir. + +Le comte Wenzel repartit le premier pour l'Allemagne; ce fut rapide +comme une fantaisie. Le baron de Ramberg le suivit a courte distance, +et, chose veritablement singuliere chez des gens de cette sorte, tous +les deux s'en allaient en restant mes debiteurs. + +Toute idee fixe change le caractere. J'ai passe ma vie a negliger mes +interets; mais je voulais de l'argent pour notre fils de famille: je +n'aurais pas fait grace d'un ecu a mon meilleur ami. + +J'ecrivis au comte d'abord, pour lui et pour le baron. Point de +reponse. + +J'ecrivis ensuite au baron, le priant d'aviser le comte, meme silence. + +Notez bien que je les connaissais pour les plus honnetes, pour les +plus genereux jeunes gens de la terre. + +Je les aimais. Je fus pris d'inquietude. J'adressai une lettre a notre +charge d'affaires francais a Stuttgard, M. Aulagnier, qui est mon +ancien eleve pour le solfege.--J'ai des amis un peu partout.--M. +Aulagnier me repondit que non seulement le comte Wenzel et le baron de +Ramberg n'etaient point de retour a Stuttgard, mais que leurs familles +commencaient a prendre frayeur. + +On n'avait point de leurs nouvelles depuis certain jour ou le comte +avait ecrit pour demander l'envoi d'une somme de cent mille florins +de banque, destinee a former sa dot, car il se mariait a Paris, +disait-il, et entrait dans une famille considerable. + +Aventure identiquement pareille pour le baron de Ramberg, qui, +seulement, au lieu de cent mille florins de banque, en avait demande +deux cent mille. + +Le double envoi avait eu lieu. + +Et ce qui epouvantait les amis de mes deux eleves, c'est que le comte +Wenzel et le baron de Ramberg devaient epouser la meme femme: la +comtesse Marcian Gregoryi. + +--La comtesse Marcian Gregoryi! repeta M. Berthellemot. + +Jean-Pierre attendit un instant pour voir s'il ajouterait quelque +chose. + +--Ce nom vous est connu? demanda-t-il enfin? + +--Il ne m'est pas inconnu, repondit le secretaire general, de cet +accent a la fois craintif et hostile que prennent le gens de bureau +pour parler de ce qui concerne leurs chefs. + +--M. le prefet a du le prononcer devant moi... Je prends des notes. + +Jean-Pierre attendit encore. Ce fut tout. + +Berthellemot reprit: + +--Cette affaire-la n'est pas venue dans les bureaux. On ne nous a rien +envoye de l'ambassade de Wurtemberg. + +--C'est qu'on n'a rien recu, repliqua Jean-Pierre. Je sors de +l'ambassade. Les messages ont du etre interceptes. + +Berthellemot eut son sourire administratif. + +--Cela supposerait des ramifications tellement puissantes... +commenca-t-il. + +--Cela supposerait, l'interrompit Jean-Pierre Severin froidement, +l'infidelite d'un employe des postes... et la chose s'est vue. + +--Quelquefois, avoua le secretaire general, qui ne perdit point son +sourire. + +Entre administrations, la charite se pratique assez bien. + +--D'ailleurs, reprit Jean-Pierre, je ne pretends point que cette +entreprise mysterieuse et sanglante a qui la terreur publique commence +a donner pour raison sociale ce nom: La Vampire, n'ait pas de tres +puissantes ramifications. + +--Mais cela existe-t-il? s'ecria Berthellemot, qui se leva et +parcourut la chambre d'un pas agite. Un homme dans ma position se perd +en doutant parfois, parfois en se montrant trop credule!... l'habilete +consiste... + +--Pardon, monsieur l'employe superieur, dit Jean-Pierre Je suis le +fils d'un pauvre homme, qui pensait beaucoup et qui parlait peu. +Voulez-vous savoir comment mon pere jugeait l'habilete? Mon pere +disait: Va droit ton chemin, tu ne tomberas jamais dans les fosses qui +sont a droite et a gauche de la route... Et moi, qui suis un vieux +prevot, j'ajoute: L'epee a la main, tiens-toi droit et tire droit? +chaque feinte ouvre un trou par ou la mort passe... Il ne s'agit pas +ici de savoir ou est votre interet, mais ou est votre devoir. + +La promenade du secretaire general s'arreta court. + +--Mon voisin, dit-il, vous parlez comme un livre. Continuez, je vous +prie. + +--Je dois vous dire, monsieur l'employe, poursuivit en effet +Jean-Pierre, que j'ai revu M. le baron de Ramberg, apres son pretendu +depart pour l'Allemagne, au milieu de circonstances singulieres et +dans cette eglise de Saint-Louis-en-l'Ile ou mes deux enfants ont +disparu pour moi... Ramberg etait avec la comtesse Marcian Gregoryi... +et je crois qu'il partait pour un voyage bien autrement long que celui +d'Allemagne. + +--Accusez-vous cette comtesse? demanda Berthellemot. + +--Que Dieu assiste ceux que j'accuserai, repliqua Jean-Pierre. Voici +donc deux de nos Allemands ecartes; restait le marchand d'albatre, le +millionnaire Franz Koenig, heritier des carrieres de Wuertz. Celui-la +n'est ni baron ni comte, mais je ne connais pas beaucoup de malins, +Francais ou non, capables de jouer sa partie, quand il s'agit de +traiter une affaire. Dans le plaisir il est de feu, dans le negoce il +est de marbre. + +Celui-la a dure plus longtemps que les autres, quoiqu'il fut evident +pour moi, depuis plusieurs jours deja, qu'un element nouveau etait +entre dans sa vie. + +Je devinais autour de lui les pieges mysterieux ou ses deux compagnons +sont peut-etre tombes. + +Et je le surveillais bien plus etroitement, helas! que je ne veillais +sur mes pauvres chers enfants, Rene et Angele. + +Franz Koenig est encore venu a ma salle d'armes aujourd'hui. Il n'y +viendra pas demain. + +--Parce que?... murmura le secretaire general, qui tressaillit en se +rasseyant. + +--Parce que, comme les autres, il a realise une forte somme, et que le +moment est venu de le depouiller. + +--Vous auriez fait un remarquable agent, dit Berthellemot je prends +des notes. + +--Quand je m'occupe de police, repliqua Jean-Pierre, c'est pour mon +compte. Cela m'est arrive plus d'une fois en ma vie, et je me suis +assis dans le cabinet de Thiroux de Crosne, le lieutenant de police +qui succeda a M. Lenoir, comme je comptais m'asseoir, aujourd'hui dans +le cabinet de M. le prefet Dubois. + +Severin, dit Gateloup, faisait ici allusion a la bizarre aventure qui +est le sujet de notre precedent recit: _la Chambre des Amours_. On se +souvient du role important que, sous son nom de Gateloup, chantre a +Saint-Sulpice et prevot d'armes, il joua dans ce drame. + +--Il n'y a pas besoin de nombreuses escouades, continua-t-il, pour +relever une piste et pour mener une chasse. J'avais a venger la +blessure qui empoisonna ma jeunesse, et j'avais a sauvegarder des +enfants que j'aimais. J'etais jeune, hardi, avise, quoique j'eusse +le defaut de chercher parfois au fond de la bouteille l'oubli d'un +cuisant chagrin... Maintenant je suis presque un vieillard, et c'est +pour cela que je viens demander de l'aide. + +Pas beaucoup d'aide: un homme ou deux que je choisirai moi-meme. Cela +n'affaiblira pas votre armee, monsieur l'employe, et cela me suffira. + +Franz Koenig n'avait pas besoin d'ecrire a Stuttgard pour toucher la +forte somme dont je vous ai parle: il possedait un credit illimite sur +la maison Mannheim et C deg.. A deux heures cette apres midi, il a quitte +ma salle; a trois heures il sortait de la maison Mannheim et chargeait +dans sa voiture deux cent cinquante mille thalers de Prusse en bons de +la caisse royale de Berlin. + +Voila pourquoi, monsieur, je n'ai point employe le passe en prononcant +le nom de Franz Koenig, comme je l'avais fait en parlant du comte +Wenzel et du baron de Ramberg. C'est que le premier n'a peut-etre pas +encore eu le temps d'etre tue, tandis que certainement les deux autres +sont morts. + + + + +XVIII + +UNE NUIT SUR LA SEINE + + +Apres ces paroles, Jean-Pierre Severin resta un instant silencieux. +Le secretaire general jouait activement avec son couteau a papier, et +reflechissait en faisant de temps en temps craquer les jointures de +ses doigts. + +--Il faudrait etre double, dit-il enfin, et triple et quadruple aussi +pour accomplir seulement la moitie de la besogne qui est a ma charge, +car dieu sait a quoi sert M. le prefet. Je ne mange pas, je ne dors +pas, je ne cause pas, et cependant les vingt-quatre heures de la +journee sont loin de me suffire. Le premier consul a ce remarquable +coup d'oeil des souverains qui choisissent et demelent les hommes +utiles au milieu de la foule. Je ne me vante pas, ce serait superflu, +puisque tout le monde connait les services que j'ai rendus a ma +patrie... Le premier consul, a l'heure ou je parle, doit avoir les +yeux sur moi. Mon cher monsieur Severin, je serais porte par vocation +a m'occuper serieusement de votre affaire et je ne vous cache pas que +si je m'en occupais, elle serait coulee a fond en une journee... Mais +le salut de l'Etat depend de moi, et il serait coupable d'abandonner +des interets si graves pour un objet de simple curiosite... + +Ce que je voudrais voir, s'interrompit-il, c'est si les levres de ces +sortes de personnages ont vraiment un aspect special. On dit qu'elles +sont a vif et perpetuellement humides de sang... J'ai pris des notes +dans le temps... Et il m'est arrive de causer avec Fog-Bog, le pitre +anglais, qui se nourrissait de viande crue. Il mangeait du chien non +sans plaisir; mais ce n'etait pas un vampire, car il mourut d'un coup +de porte-voix que lui donna son maitre, sans malice, et jamais il +n'est revenu sucer le sang des jeunes personnes... A quoi pensez-vous, +mon cher monsieur Severin? + +--A la comtesse Marcian Gregoryi, repondit Jean-Pierre. + +--N'avez-vous pas dit que vous l'aviez vue? + +--Je l'ai vue. + +--Parlez-moi de ses levres. Je vais prendre des notes. Les levres de +ces personnes ont un aspect special. + +--Ses levres sont pures et belles, prononca lentement le gardien jure: +elles sembleraient un peu pale sur un autre visage, mais elle vont +bien a l'adorable blancheur de son teint... + +--Tres bien, continuez. La paleur est un signe. + +--Il y a des femmes de marbre; c'est une femme d'albatre... + +--Alors, ce brave Wurtembergeois, M. Franz Koenig, a pu la prendre +pour un de ses produits. + +M. le secretaire general fut sincerement content de cette plaisanterie +et se laissa aller a un rire debonnaire, apres avoir fait craquer +toutes les articulations de ses dix doigts. + +Jean-Pierre ne riait pas. + +--Et ses yeux? demanda M. Berthellemot. Les yeux presentent aussi un +caractere particulier, chez ces personnes. + +--Elle a des yeux d'un bleu sombre, repliqua le gardien jure, sous +l'arc net et hardi de ses sourcils, noirs comme le jais; ses cheveux +sont noirs aussi, noirs etrangement, avec ces reflets de bronze qu'on +voit dans l'eau profonde, quand elle mire un ciel de tempete. Et +l'opposition est si violente entre le grand jour de ce teint et la +nuit de cette chevelure, que le regard en reste blesse. + +--Cela doit etre laid, assurement, mon voisin? + +--C'est splendide! Tout ce que le monde contient de beau passe a Paris +au moins une fois. J'ai vu, sans quitter Paris, les merveilleuses +courtisanes des dernieres fetes de la royaute, les deesses de la +republique, les vierges folles du Directoire; j'ai vu les filles de +l'Angleterre, couronnees d'or, les charmeuses d'Italie, les fees +etincelantes qui viennent d'Espagne, descendant les Pyrenees en +dansant; j'ai vu de vivants tableaux de Rubens arriver d'Autriche ou +de Baviere, des Moscovites charmantes comme des Francaises; j'ai vu +des houris de Circassie, des sultanes georgiennes, des Grecques, +statues animees de Phidias: je n'ai jamais vu rien de si +magnifiquement beau que la comtesse Marcian Gregoryi! + +--Parole mignonne! fit le magistrat, voila un joli portrait. + +--J'ai ete peintre, dit Jean-Pierre. + +--Vous avez donc ete tout? + +--A peu pres. + +--Et savez-vous l'adresse de cette huitieme merveille du monde? + +--Si je la savais!... commenca Jean-Pierre dont les yeux bleus eurent +une noire lueur. + +--Que feriez-vous? demanda le prefet. + +Jean-Pierre repondit: + +--C'est mon secret. + +--L'avez-vous rencontree souvent? + +--Deux fois. + +--Ou l'avez-vous rencontree? + +--A l'eglise... la premiere fois. + +--Quand? + +--Avant-hier au soir. + +--Et la seconde fois? + +--Sous le pont au Change, au bord de l'eau. + +--Quand? + +--Cette nuit. + +Berthellemot ouvrit de grands yeux, et dit avec une curiosite +impatiente: + +--Voyons! faites votre rapport! + +Le gardien jure redressa involontairement sa haute taille. + +--Pardon, voisin, pardon, reprit le secretaire general, je voulais +dire racontez-moi votre petite histoire. + +Avant de repondre, Jean-Pierre se recueillit un instant. + +--Je ne sais pas si l'on peut appeler cela une histoire, pensa-t-il +tout haut. Je crois bien que non. Pour tout autre que moi ces faits +devront sembler si extraordinaires et si insenses... + +--Petite parole! l'interrompit M. Berthellemot, vous me mettez l'eau a +la bouche! J'aime les choses invraisemblables... + +--C'etait a l'eglise Saint-Louis-en-l'Ile, poursuivit Jean-Pierre, et +si je n'eusse pas ete la pour mes deux enfants, peut-etre qu'a l'heure +ou nous sommes le baron de Ramberg serait encore au nombre des +vivants. Elle etait avec le baron de Ramberg; elle l'emmenait dans ce +lieu d'ou le comte Wensel n'est jamais revenu... Vous avez tous les +renseignements voulus, je suppose, monsieur l'employe, sur les faits +qui se sont produits au quai de Bethune? + +--La peche miraculeuse! s'ecria Berthellemot en riant; vos almanachs +sont-ils de cette force-la, mon voisin?... Le cabaretier Ezechiel nous +tient au courant: il est un peu des notres. + +--Monsieur l'employe, dit gravement Jean-Pierre, ceux qui ont pris la +peine de jouer cette audacieuse et lugubre comedie devaient avoir +un grand interet a cela. Les pouvoirs qui enrolent des gens comme +Ezechiel sont trompes deux fois: une fois par Ezechiel, une fois par +ceux qui trompent Ezechiel. J'ai beaucoup travaille hier. Les debris +humains qu'on retrouve au quai de Bethune viennent des cimetieres, +audacieusement violes depuis plusieurs semaines. II y a la un parti +pris de detourner l'attention. Paris contient en ce moment une vaste +fabrique de meurtres, et le but de toutes ces momeries est de cacher +le charnier qui devore les cadavres des victimes. + +--C'est votre avis, mon voisin? murmura Berthellemot. Je prends des +notes. Le metier que vous faites doit porter un peu sur le cerveau. + +Jean-Pierre montra du doigt l'aiguille qui marquait huit heures au +cadran de la grosse montre. + +--Le premier consul doit etre rentre, murmura-t-il. Peut-etre est-il +en train de lire la lettre que je lui ai ecrite aujourd'hui... Et, je +ne vous me cache pas, monsieur l'employe, il y a deja du temps que je +vous aurais brule la politesse, si je n'attendais ici meme la reponse +du general Bonaparte. + +Berthellemot fit un petit signe de tete a la fois sceptique et soumis. +Jean-Pierre continua. + +--J'aurais beaucoup de choses a vous dire sur votre Ezechiel et les +derrieres de sa boutique. Dieu merci, je commence a voir clair au fond +de cette bouteille a encre; mais vous me prendriez pour un fou, de +mieux en mieux, monsieur l'employe, et ce serait dommage. Vous ai-je +parle de l'abbe Martel? + +--Non, de par tous les diables, mon voisin! grommela le secretaire +general, et votre facon de renseigner l'administration n'est pas des +plus claires, savez-vous? + +--C'est que je n'ai pas besoin de tout dire a l'administration, mon +voisin; je compte bien agir un peu par moi-meme. L'abbe Martel est +un digne pretre qui se trouve mele, a son insu, a quelque diabolique +affaire. Je suis retourne a Saint-Louis-en-l'Ile aujourd'hui, et je +l'ai demande a la sacristie. On lui portait justement le viatique; il +avait ete frappe, dans la nuit, d'un coup de sang. J'ai pu penetrer +jusqu'a lui. Je l'ai trouve paralyse et sans parole. Mais quand j'ai +prononce a son oreille certains noms, ses yeux se sont ranimes pour +peindre l'horreur et la terreur. + +--Quels noms, mon voisin? + +--Entre autres, celui de la comtesse Marcian Gregoryi. + +M. Berthellemot baissa la voix pour demander: + +--A la fin, penseriez-vous que cette comtesse Marcian Gregoryi est la +vampire? + +Jean-Pierre repondit tranquillement: + +--J'en suis a peu pres sur. + +--Mais... balbutia Berthellemot, M. le prefet... + +--Je sais, l'interrompit Jean-Pierre, qu'elle est au mieux avec M. le +prefet... + +--Desormais, ajouta-t-il, en fourrant sa grosse montre dans son +gousset d'un geste resolu, je me donne une demi-heure pour attendre la +reponse du premier consul, et puisque nous avons du loisir, je reviens +a la belle comtesse. Ceci va nous amuser, monsieur l'employe: C'est +curieux comme une charade. La premiere fois que j'ai rencontre Mme la +comtesse Marcian Gregoryi, je l'ai vue telle que je vous l'ai decrite: +jeune, belle, avec des cheveux d'ebene sur un front d'ivoire... + +--Et la seconde, demanda M. Berthellemot, avait-elle deja vieilli? + +Jean-Pierre usa sur lui un etrange regard. + +--Il y a une legende du pays de Hongrie, repliqua-t-il, que connait +mon ami Germain Patou... comme il connait toutes choses... cela +s'appelle l'histoire de la Belle aux cheveux changeants... Il faut +vous dire que Germain Patou est un orphelin, fils de noye, que j'ai +aide un peu a devenir un homme. Il est haut comme une botte, mais il a +de l'esprit plus qu'une douzaine da geants... et il cherche partout +un vampire pour le dissequer ou le guerir, suivant le cas. Il compte +aller a Belgrade, apres sa these passee, pour fouiller la tombe du +vampire de Szandor, qui est dans une ile de la Save, et la tombe de la +vampire d'Uszel, grande comme un palais, ou il y a, dit-on, plus de +mille cranes de jeunes filles... + +--Qu'est-ce que c'est que tout cela, mon voisin? murmura Berthellemot. +Moi, je vous previens que je perds plante. Je ne deteste pas les +vampires, mais pas trop n'en faut... + +--Dans la legende de Germain Patou, continua imperturbablement +Jean-Pierre, la vampire ou l'oupire d'Uszel, la Belle aux cheveux +changeants est eperdument amoureuse du comte Szandor, son mari, qui +lui tient rigueur et ne se laisse aimer que pour des sommes folles. +Il faut des millions de florins pour acheter un baiser de cet epoux +cruel... + +--Et avare, intercala le secretaire general. + +--Et avare, repeta serieusement Jean-Pierre. La Belle aux cheveux +changeants est ainsi nommee a cause d'une circonstance particuliere +et tout a fait en rapport avec les sombres imaginations de la poesie +slave. Elle apparait tantot brune, tantot blonde... + +--Parbleu! fit Berthellemot, si elle a deux perruques... + +--Elle en a mille! l'interrompit Jean-Pierre, et chacune de ces +perruques vaut la vie d'une jeune et chere creature belle, heureuse, +aimee... + +Ici Jean-Pierre raconta la legende que nous entendimes deja de la +bouche de Lila, dans le boudoir du pavillon de Bretonvilliers. + +Quant il eut acheve, il reprit: + +--La seconde fois que j'ai vu Mme la comtesse Marcian Gregoryi, elle +avait des cheveux blonds comme l'ambre. + +Berthellemot s'agita dans son fauteuil. + +--Cela passe les bornes! grommela-t-il. + +--Monsieur l'employe superieur, dit Jean-Pierre d'un accent reveur, +j'ai presque acheve. La comtesse Marcian Gregoryi avait des cheveux +blonds aussi beaux que ses bruns cheveux etaient naguere splendides. +Je n'ai jamais vu en toute ma vie qu'une seule chevelure comparable a +celle-la: ce sont les anneaux d'or qui jouent sur le front cheri de +notre petite Angele. + +Meme nuance, meme richesse, meme legerete sous les baisers du vent. + +Cela est si vrai, monsieur l'employe, que cette fois, a deux heures +de nuit qu'il etait, j'abordai la comtesse Marcian Gregoryi, croyant +qu'elle etait mon Angele. + +Il faut vous dire que je travaille la nuit aussi bien que le jour. +Vous pensiez tout a l'heure que mon metier frappe le cerveau. II se +peut. En tout cas, il desapprend le sommeil. + +Quand il y a de la fievre dans l'air, de la fievre ou du chagrin, +quand les nerfs sont malades, agites, douloureux, quand le souffle, +difficile oppresse la poitrine, je me dis: Voici une de ces nuits ou +les malheureux sont faibles contre le desespoir; la Seine va charrier +quelque triste depouille vers le pont de Saint-Cloud. + +Alors je detache ma barque, amarree toujours sous le rempart du +Chatelet, et je prends mes avirons. + +Hier je fis ainsi. L'atmosphere etait lourde, Angele manquait a la +maison, et j'avais bien de l'inquietude dans le coeur. + +Rene aussi manquait... Sais-je pourquoi? je songeais moins a Rene qu'a +Angele. + +Rene est un jeune homme ardent et hardi; depuis quelque temps une +seduction l'entoure; il pouvait etre aux prises avec une de ces +aventures qui entraineront eternellement la jeunesse. + +Mais Angele, notre petite sainte, l'ame la plus pure que Dieu ait +faite, Angele qui nous respecte si bien et qui nous aime tant! comment +expliquer son absence? + +Je laissai ma femme, assoupie a force de pleurer, et je descendis +sous la tour du Chatelet. C'etait une nuit de tempete. La pluie avait +cesse, mais des nuages turbulents couraient au ciel, precipites vers +le nord comme d'immenses troupeaux, passant avec furie sur le disque +de la lune, qui semblait fuir en sens contraire. + +La Seine etait haute et mugissait en tourbillonnant sous le pont; mais +le courant me connait, et mes vieux bras savent encore combattre la +colere du fleuve. Je cherchai un remous; et je nageai vers les iles. +Le quai de Bethune m'attire depuis bien des jours, et je suis sur +qu'une nuit ou l'autre, je decouvrirai la quelque fatal secret. + +Je passai le pont Notre-Dame sous l'arche du quai aux Fleurs, ou l'eau +est moins forte, a cause de la courbe que presentai la cite. Comme +je sortais de l'arche, la lune eclairait en plein les deux rivages. +ecoutez cela, monsieur l'employe; j'avais la tete saine, les yeux +clairs; je ne bois plus guere que de l'eau et je ne suis pas encore +fou, quoi que puissiez penser. + +Je vis, aussi distinctement qu'en plein jour, un fait auquel d'abord +je ne voulus point croire, car il est contre toutes les lois de la +nature. + +Je vis un corps, un corps mort, qui depassait en meme temps que moi +l'ombre du pont, mais tout a l'autre bout, sous la derniere arche, du +cote de la rue Planche-Mibraie. + +Et ce corps, inerte pourtant, comme un cadavre qu'il etait, au lieu +d'obeir au courant, remontait, du meme train que moi, qui etais oblige +de mettre toute ma force pour gagner une brasse en une minute. + +Des qu'un nuage passait sur la lune, je cessais de l'apercevoir, et +alors je me disais: j'ai reve; mais le nuage s'enfuyait, la lune +versait ses rayons sur les bourbeux tumultes du fleuve, et je voyais +de nouveau le cadavre, long, rigide, droit comme une statue couchee, +qui suivait la meme route que moi, de l'autre cote de la riviere, et +qui gagnait exactement le meme terrain que moi. + +J'appelai, et l'idee me vint enfin que c'etait une creature vivante, +mais rien ne me repondit, sinon le qui-vive inquiet des factionnaires +de la place de Greve... + +Je pesai sur mes avirons pour lacher de gagner d'amont, afin de +traverser ensuite; mais j'eus beau faire, quoique favorise par le +remous, ma barque avait de la peine a se tenir sur la meme ligne que +le corps. + +Quant a couper le courant en droiture, autant eut valu essayer de +marcher sur l'eau comme Notre-Seigneur. Le bateau de plaisance du +premier consul, que j'ai vu a Saint-Cloud, n'aurait pu soutenir la +derive avec ses seize rameurs. + +Cependant l'envie que j'avais de voir de plus pres devenait une +passion; la fievre me montait a la tete. Je redoublai d'efforts, et, +remontant jusqu'a la pointe de l'Archeveche, je me lancai dans le +courant, qui porte en cet endroit vers la rive droite. + +Comme j'etais au milieu du fleuve, perdant, helas! tout ce que j'avais +gagne, il y eut un grand eblouissement de lumiere. La lune traversait +une flaque d'azur, et chaque tourbillon de la riviere se mit +a briller, comme si on eut agite a parte de vue des millions +d'etincelles. + +Le corps, rapetisse par la distance, m'apparut une derniere fois, +remontant toujours et se perdant sous l'ombre des grands arbres qui +bordent le quai des Ormes. + +La-bas, non loin du pont Marie, le long de l'eau et justement sous +le quai des Ormes, il est un lieu sacre pour nous, j'entends pour ma +femme, pour Angele, pour moi et pour Rene Kervoz aussi, j'espere. + +Angele nous disait tout. Elle nous amenait la quelquefois, sur le +gazon, parmi les fleurs, pour nous conter comme quoi, en ce lieu meme, +par un beau soir de printemps, son coeur et celui de Rene s'unirent en +prenant Dieu a temoin. + +J'y venais souvent, et depuis que le malheur etait autour de nous, j'y +priais parfois. + +Je ne sais pourquoi j'eus le coeur douloureusement serre, en voyant +le cadavre entrer sous cette ombre ou nous placions de si chers +souvenirs. + +Tous mes efforts tendaient a aborder la rive droite; car il etait +desormais evident pour moi que je ne pourrais point atteindre mon but +en restant dans mou bateau. + +Descendre sur la berge et courir a toutes jambes vers le pont Marie, +tel etait le seul plan raisonnable. + +Je l'executai, et, apres avoir amarre mon bateau a la hate, je pris ma +course vers le jardin du quai des Ormes. + +Dire pourquoi mes jarrets etaient laches et comme paralyses me serait +impossible. Le vent qui glacait la sueur de mes tempes me repoussait. +J'avais cette faiblesse qui prend les membres a l'approche d'une +grande maladie de l'esprit, quand menace un grand malheur. + +J'etais loin, bien loin encore. Comment vis-je cela de si loin et si +distinctement, dans le noir qui est sous ces arbres? + +Je le vis, j'affirme que je le vis, car je poussai un cri d'angoisse +en hatant ma course. + +Cela dura le temps d'un eclair. + +Je vis, au bord de l'eau, la ou sont les fleurs et les gazons, une +jeune fille agenouillee, une desesperee, sans doute, de celles que je +cherche toujours et que je trouve parfois, grace a la bonte de Dieu. + +Je les reconnais entre mille. Elles prient presque toutes ainsi avant +de perdre leur pauvre ame aveuglee. Et pensez-vous que la misericorde +eternelle n'ait point pitie de cette navrante folie?... + +Ici Jean-Pierre Severin, dit Gateloup, passa la main sur son front +humide. La parole hesitait dans son gosier. + +Tout entier a l'emotion de sa pensee, il parlait bien plus pour +lui-meme que pour son interlocuteur qui, desormais, etait immobile et +muet. + +M. Berthellemot poussa la discretion jusqu'a ne point repondre a +la derniere question qui lui etait posee, question philosophique, +pourtant, et qui eut pu servir de theme a quelque long bavardage. + +Et si le lecteur s'etonne de cette reserve excessive chez un si +determine interrupteur, nous lui confesserons que M. Berthellemot, +comme beaucoup d'autres employes superieurs, avait le talent utile de +dormir profondement en se tenant droit sur son siege et en gardant +toutes les apparences d'une vigilante attention. + +Il dormait, ce juste, et revait peut-etre de l'heure fortunee ou, +l'oeil percant du premier consul distinguant enfin son merite hors +ligne, le _Moniteur_ insererait cette sentence si eloquente et si +courte: M. Berthellemot est nomme prefet de police. + +Jean-Pierre, du reste, n'avait pas besoin qu'on lui repondit; il +continua: + +--Il y a une contradiction sublime et que dix fois j'ai rencontree sur +mon chemin. Toute creature humaine decidee a se detruire elle-meme +peut etre arretee au bord de l'abime par l'espoir de sauver son +semblable. + +L'homme qui va commettre un suicide est toujours pret a empecher le +suicide d'autrui. + +De telle sorte que deux desesperes, penches au bord de l'abime, vont +s'arreter mutuellement et trouver de ces paroles qui conseillent le +courage et la resignation. + +La jeune fille du quai des Ormes avait fait le signe de la croix, et +je me disais: "Hatons ma course impuissante, j'arriverai trop tard," +lorsque j'apercus tout a coup, devant elle, le corps qui remontait la +Seine, en cotoyant la rive. + +Il brillait, ce corps, d'une lueur propre, et il me semblait que le +tableau s'eclairait de pales rayons emanant de lui. + +J'eus froid dans toutes mes veines. Pourquoi? Je n'aurais point su le +dire. + +La jeune fille s'inclina en avant et tendit le bras. Un autre bras, +celui du corps, s'allongea aussi vers la jeune fille. + +Mes cheveux se dresserent sur mon crane et ma vue se voila. + +J'entrevis, a travers un brouillard, quelque chose d'inoui et +d'impossible. + +Ce ne fut pas la jeune fille qui attira le corps a elle, ce fut le +corps qui attira a lui la jeune fille. + +Tous deux, le corps et la jeune fille, resterent un instant hors de +l'eau, car le corps s'etait arrete et dresse. + +Une main morte se plongea dans l'abondante chevelure de la jeune +fille, tandis que l'autre main decrivait autour de son front et de ses +tempes un cercle rapide. + +Puis le corps monta sur la berge, vivant, agile, jeune, tandis que la +pauvre enfant prenait sa place dans l'eau tourmentee. + +Mais, au lieu de remonter le courant comme le corps, la jeune fille se +mit a descendre au fil de l'eau, tournoyant et plongeant... + +Je me lancai, tete premiere, dans la Seine, et je fis de mon mieux. +Apres avoir nage en vain un quart d'heure, je me retrouvai, emporte +par la derive furieuse, a la hauteur de ma propre maison, qui est sur +la place du Chatelet. + +La jeune fille avait disparu. + +Au moment ou je remontais sur le quai, vaincu, epuise, desole, par les +degres de la Morgue neuve, une femme passa devant moi, cette femme qui +avait les cheveux d'Angele. + +Je l'arretai. Quand elle se retourna, je reconnus la comtesse Marcian +Gregoryi, eblouissante de beaute et de jeunesse, mais coiffee de +cheveux blonds. + +Et, sais-je pourquoi? sa vue me fit penser a ce corps livide qui +naguere remontait le fil de l'eau. + +Je ne parlai point, l'etonnement me fermait la bouche. + +La comtesse Marcian Gregoryi prononca un nom etranger, et que je crois +etre: Yanusa. + +Une voiture, attelee de deux chevaux noirs, sortit de l'ombre, a +l'encoignure du Marche-Neuf. + +La comtesse y monta, et l'equipage partit au galop dans la direction +de Notre-Dame... + +Un violent coup de sonnette qui retentit tout a coup, fit tressaillir +Jean-Pierre et reveilla le secretaire general en sursaut. + +--Present! dit M. Berthellemot, qui se frotta les yeux avec energie. + +Comme il cherchait a se rendre compte du bruit qui venait +d'interrompre son sommeil paisible, la porte principale s'ouvrit +brusquement, et Charlevoy, un des agents, qui naguere etait de garde, +entra en disant: + +--Un message presse des Tuileries, avec la marque du premier consul. + +Berthellemot se leva chancelant et tout etourdi. Il avait deja oublie +la sonnette. + +--A M. Severin, ajouta Charlevoy. + +--Ah! ah! fit Berthellemot, M. Severin... J'ai pris des notes... +L'homme qui a dit; Votre Majeste, sous la Convention nationale... +Donnez! + +La sonnette retentit de nouveau, et Berthellemot, degourdi cette fois, +s'ecria: + +--C'est M. le prefet. + +Il retrouvait ses jambes pour s'elancer vers la porte qui communiquait +avec le cabinet de son chef, lorsque Jean-Pierre l'arreta, lui tendant +la lettre ouverte, la lettre qui venait des Tuileries. + +Elle n'etait pas longue et disait seulement: + +"Ordre de mettre a la disposition du sieur Severin les agents qu'il +demandera." + +El la signature de Bonaparte, premier consul. + +--Monsieur Despaux! clama Berthellemot, tout ce que nous avons +d'agents aux ordres de cet excellent homme... Pardon, si je vous +laisse, mon voisin... la prefecture est a vous. Petite parole! votre +histoire etait bien interessante... Vous temoignerez devant qui de +droit que je n'ai pas meme pris, l'avis de M. Dubois pour obeir aux +ordres du premier consul... Parole mignonne! Entre le premier consul +et M. Dubois, on ne peut hesiter... + +Troisieme coup de sonnette, qui cassa le cordon. + +Berthellemot se lanca, tete premiere, dans la porte, comme les ecuyers +du Cirque olympique, qui passent a travers des tambours de papier. + +Quand il arriva dans le cabinet du prefet, celui-ci baisait la main +d'une jeune femme radieuse de beaute et coiffee d'eblouissants cheveux +blonds. + +M. Dubois avait l'air fort anime et faisait la roue administrative en +perfection. + +--Monsieur le secretaire general, dit-il severement, j'ai appele trois +fois. + +Il interrompit l'excuse balbutiante de son interlocuteur pour +rajouter: + +--Monsieur le secretaire general, ayez pour entendu que la prefecture +de police tout entiere est a la disposition de Mme la comtesse Marcian +Gregoryi, que voici. + +Et comme Berthellemot reculait stupefait, M. Dubois acheva en se +redressant avec majeste: + +--Ordre autographe du premier consul! + + + + +XVIII + +LA COMTESSE MARCIAN GREGORYI. + + +M. Berthellemot n'etait pas un homme ordinaire; nous ayons vu qu'il +possedait le regard percant de M. de Sartines, l'ironie de M. Lenoir, +et je ne sais plus quel tic appartenant a M. de La Reynie. Il jurait +en outre petite parole avec elegance et savait faire craquer ses +doigts comme un ange. Ajoutons qu'il etait bavard, content de lui-meme +et jaloux de ses chefs. + +Les etrangers et les malveillants pretendent que l'administration +francaise apprecia de tout temps ces aimables vertus. + +Ce sont elles, ces vertus, et d'autres encore, qui lui ont acquis +la reputation europeenne qu'elle a d'accomplir, en trois mois, avec +soixante employes, tous bacheliers es lettres, la besogne qui se fait +a Londres en trois jours avec quatre garcons de bureau. + +Il est juste d'ajouter que MM. les militaires anglais se vantent +volontiers d'avoir sauve a Inkermann l'armee francaise, qui vint les +retirer, roues de coups, du fond d'un fosse, et qu'il est notoire +a Turin que Sebastopol fut pris par l'infanterie piemontaise toute +seule. + +Gardons-nous de croire aux forfanteries des peuples rivaux et soyons +fiers de notre administration, qui suffirait a encombrer les bureaux +de l'univers entier. + +M. Berthellemot, malgre ses talents et son experience, resta d'abord +tout abasourdi a la vue de cette belle personne, insolemment blonde, +qui le regardait d'un air un peu moqueur. + +S'il n'aimait pas son prefet, il le craignait du moins de toute son +ame. + +Comment lui dire que cette charmante femme etait une vampire, une +oupire, une goule, un hideux ramassis d'ossements desseches dont le +tombeau, situe quelque part, sur les bords de la Seine, s'emplissait +de cranes ayant appartenu a de malheureuses jeunes filles qu'elle +avait scalpees a son profit, elle, la comtesse Marcian Gregoryi, la +goule, l'oupire, la vampire? + +Cette insinuation aurait pu paraitre invraisemblable. + +Je vais plus loin: par quel moyen etablir que cette monstrueuse +creature, dont les joues a fossettes souriaient admirablement, se +nourrissait de chair humaine? + +Comment l'accuser d'avoir ete brune hier, elle, dont le front d'enfant +rayonnait sous une profusion de boucles d'or? + +Vous eussiez eu beau crier: Elle est chauve! personne ne vous aurait +cru. + +M. Berthellemot sentait cela. + +Bien plus, il doutait lui-meme, tant ces cheveux d'ambre etaient +naturellement plantes. + +Il n'etait pas du tout eloigne de croire que "son Voisin" l'avait +rendu victime d'une audacieuse mystification. + +--Monsieur le prefet, balbutia-t-il enfin, je vous prie de tenir pour +assure que j'ai pris des notes... et je suis bien l'humble serviteur +de madame la comtesse. + +--Ordre autographe, monsieur, repeta noblement M. Dubois, et libelle +dans une forme qui semble presager les grands evenements dont l'augure +favorable... Bref, je m'entends, monsieur, et je ne suppose pas que +vous ayez besoin de connaitre les secrets de l'Etat. + +Berthellemot s'inclina jusqu'a terre. + +--Veuillez ecouter, je vous prie, poursuivit le prefet, qui deplia un +papier de petite dimension, charge d'une ecriture hardie et un peu +irreguliere. + +Et il lut d'une voix tout a coup saturee d'onction: + +"Nous chargeons M.L.N.P.J. Dubois, notre prefet de police, d'ecouter +avec le plus grand soin les renseignements qui lui seront fournis par +le porteur du present. + +"La comtesse Marcian Gregoryi est une noble Hongroise qui nous a rendu +deja un signale service lors de la campagne d'Italie. Nous avons +eprouve son devouement _personnel_. + +"Ce qu'elle demandera devra etre execute a la lettre. + +"Signe: N----." + +--Oui bien! s'ecria M. Dubois, qui mit le papier dans sa poche +pour faire craquer ses doigts, mais non pas si adroitement que le +secretaire general; oui bien! je suis son prefet de police, a lui, +jusqu'a la mort! C'est particulier, monsieur, et meme confidentiel! Je +connais des gens orgueilleux qui me traitent par-dessous la jambe, +et que ce simple morceau de papier ferait trembler. Ma position se +dessine, on ne peut pas toujours rester sous le boisseau, n'est-il pas +vrai? Le merite se fait jour. Et songez qu'un oeil d'aigle est fixe +sur nous. + +Berthellemot ouvrit timidement la bouche, mais M. Dubois la lui ferma +d'un grand geste, et dit: + +--Je voue prie, monsieur, de garder le silence. + +Il glissa une oeillade vers la comtesse pour voir l'effet produit par +cette parole ferme. + +La comtesse Marcian Gregoryi s'etait assise et disposait avec graces +les plis d'une robe exquise. Elle etait si jeune, si belle et si jolie +qu'on se demandait quel age elle pouvait avoir en 1797, quand elle +rendit ce signale service au general Bonaparte. + +M. Dubois continua: + +--C'est signe d'un N seulement, d'un N majuscule. J'eprouve une joie +sincere, monsieur, et je ne peux la cacher. Mes opinions sont connues, +elles n'ont jamais varie. Celui qui est le destin de la France et du +monde a sonde, je l'espere, le fond de mon coeur... et Mme la comtesse +temoignera, j'en suis sur, devant qui de droit, de mon empressement, +de mon... En un mot, les aspirations de notre patrie sont +manifestement monarchiques. + +Berthellemot posa sa main droite sur sa poitrine pour pousser une +acclamation prematuree, mais le prefet lui dit encore: + +--Monsieur, je vous prie de garder le silence. Madame la comtesse, +ajouta-t-il avec solennite, mon secretaire general ecoute vos +commandements. + +Cette delicieuse blonde n'avait pas encore parle. Sa voix sortit comme +un chant. + +--Le plus presse, dit-elle, est d'arreter ce malintentionne qui, +malgre sa position tres subalterne, est le plus dangereux ennemi du +premier consul: je veux parler du gardien jure du caveau des montres +et confrontations au Chatelet. + +--Mon voisin! murmura Berthellemot en un gemissement. + +--Le nomme Jean-Pierre Severin, dit Gateloup, acheva la comtesse. + +--Mais... s'ecria Berthellemot suffoque, mais, madame la comtesse... +mais, monsieur le prefet... ce Gateloup est l'ami de l'empereur! + +M. Dubois fut embarrasse, non point du fait en lui-meme mais du mot. + +--Personne plus que moi, prononca-t-il avec emotion, ne souhaite, ne +desire, n'appelle de tous ses voeux... de toutes ses aspirations... +et madame la comtesse n'en doit point douter... mais enfin je dois +protester, au nom meme du chef de l'Etat... + +--Le temps presse, l'interrompit froidement l'adorable blonde, dont +les sourcils delicats etaient fronces. Chaque minute perdue aggrave la +situation... et j'ai peur que M. le secretaire general n'ait commis +quelque bevue. + +Ceci fut dit nettement et ne choqua point le prefet, qui murmura d'un +ton de commiseration: + +--Ah! certes, le pauvre garcon en est bien capable!... Si l'on savait +en haut lieu comme nous sommes pitoyablement secondes! + +Berthellemot, rouge de colere, perdit toute mesure pour la premiere +fois de sa vie administrative. + +--Parole jolie! s'ecria-t-il. A qui faut-il croire? A vous, monsieur +Dubois, ou au premier consul? Moi aussi, j'ai recu un ordre! un ordre +autographe... + +--Un ordre autographe! repeta le prefet. De lui a vous?... + +--A moi! riposta Berthellemot, ferme sur ses ergots. C'est-a-dire... +Enfin mon opinion personnelle a ete que je ne devais pas desobeir a +Napoleon Bonaparte. + +--Et que disait l'ordre? demanda la comtesse, qui avait legerement +pali. + +--L'ordre mettait la prefecture de police a la disposition de M. +Jean-Pierre Severin, qui a ete le maitre d'armes du premier consul. + +--L'ordre doit etre faux! s'ecria la comtesse. Ce Severin est le plus +dangereux complice de Georges Cadoudal. + +Les deux fonctionnaires demeurerent atterres. + +M. Dubois tomba plutot qu'il ne s'assit dans son fauteuil et +Berthellemot, executant pour la seconde fois son travail d'ecuyer du +cirque Olympique, sauta tete premiere au travers de la porte. + +Il ne fut absent que trois minutes. + +Ces trois minutes, il les passa avec M. Despaux, qui lui rapporta que, +sur son ordre, a lui, M. Berthellemot, on avait donne a Jean-Pierre +Severin un officier de paix muni de son echarpe et quatre agents +choisis, parmi lesquels comptaient Laurent et Charlevoy. + +--Et tout ce monde-la est parti? demanda le malheureux secretaire +general. + +--Il y a beau temps! repondit Despaux. Le Severin avait l'air d'avoir +le diable a ses trousses. + +--Ou sont-ils alles? + +--On ne m'avait pas charge de m'enquerir de cela. + +--Vous avez garde l'ordre, je suppose? + +--Quel ordre? + +--L'ordre du premier consul. + +--Je ne savais meme pas qu'il y eut un ordre du premier consul. Je +n'ai obei qu'a vous, mon superieur immediat. + +Berthellemot l'enveloppa d'un regard ou la detresse le disputait a la +fureur. + +--Petite parole! s'ecria-t-il. Vous m'etes suspect, monsieur. Il ne +tient a rien que je ne fasse un exemple! Je vous laisse le choix entre +ces deux epithetes: incapable ou criminel! + +--Quand M. le secretaire general voudra, repondit Despaux, chapeau +bas; je suis chasseur, et M. Fouche va faire de bien belles battues a +sa terre de Pont-Carre. + +--Monsieur, monsieur! grinca Berthellemot, vous me repondez de la vie +du premier consul! + +Despaux salua en ricanant et sortit a reculons. + +Quand M. Berthellemot rentra dans le cabinet du prefet, il avait l'air +d'un chien battu. + +Loin de faire craquer ses doigts, il tourna ses pouces d'un air +consterne. + +--Voila tout ce que je puis faire, murmura-t-il, mettre M. Despaux en +prison. + +Le prefet lui coupa la parole d'un geste coupant comme un rasoir: + +--Je vous prie de garder le silence, monsieur, lui dit-il. Vous m'etes +suspect! + +Les jambes de Berthellemot chancelerent sous le poids de son corps. + +--Incapable ou criminel, monsieur, poursuivit Dubois. Je vous laisse +le choix entre ces deux epithetes. Vous n'etes pas digne, je suis +contraint a vous le dire, d'etre le lieutenant de celui qui, par son +zele et par sa clairvoyance, a su prevenir les suites desastreuses des +differents complots diriges contre une vie precieuse... de celui qui +se dresse comme une infranchissable barriere... comme un bouclier de +diamant, monsieur, entre le chef de l'Etat et les perfides menees des +factions... de celui qui s'est empare de Pichegru et de Moreau... de +celui qui va s'emparer de Cadoudal aujourd'hui meme! + +--Ah!... fit Berthellemot dont la bouche resta beante. + +Dubois croisa les mains derriere son dos. Il eblouissait son +secretaire general. + +--M. Despaux, monsieur, continua-t-il, ne me parait pas absolument +impropre a remplir des fonctions qui desormais semblent etre au-dessus +de vos capacites. Il ne tient a rien que je ne fasse un exemple... + +--Ah! monsieur le prefet! s'ecria Berthellemot, apres tout le mal que +je me suis donne... _Sic vos non vobis_!... + +--Voudriez-vous faire croire que vous etes pour quelque chose dans le +succes constant de mes efforts? demanda superbement Dubois. + +--Parole jolie, riposta bravement le secretaire general, retrouvant un +brin de courage tout au fond de sa detresse; destituez-moi seulement, +et vous verrez si j'ai ma langue dans ma poche... J'ai pris des notes, +Dieu merci... M. Fouche, pas plus tard qu'aujourd'hui, me faisait +tater par ce meme Despaux... + +Fouche etait la terreur de tout ce qui tenait a la police. On savait +qu'entre lui et le premier consul, c'etait un peu une querelle de +menage, et que tot ou tard la reconciliation devait venir. + +M. Dubois fit quelques pas dans sa chambre. + +--Retirez-vous, monsieur, dit-il d'un ton moins rogue. J'ai besoin +d'etre seul avec madame la comtesse, grace a qui je vais accomplir un +acte qui sera l'honneur de ma carriere publique... Nous traversons +des conjonctures difficiles; vous avez fait une faute, tachez de la +reparer... Je vous charge de retrouver a tout prix ce Jean-Pierre +Severin, qui est un effronte malfaiteur, et de vous emparer de lui +mort ou vif... A ce prix, je vous laisse l'espoir de regagner ma +confiance... + +--Ah! monsieur le prefet!... s'ecria Berthellemot les larmes aux yeux. + +--Un dernier mot! l'interrompit Dubois, coupant court a cet +attendrissement: je vous rends responsable de la vie du premier +consul... Allez! + +--Voila comme nous les menons! dit-il en se rapprochant de la +comtesse, des que Berthellemot eut disparu derriere la porte refermee. +Et il faut s'y prendre ainsi avec ces natures inferieures. Dieu seul +et le chef de l'Etat peuvent mesurer la prodigieuse difference qui +existe entre un prefet de police et un secretaire general! + +Berthellemot, cependant, partageait cet avis avec Dieu et le chef de +l'Etat, mais il etablissait la difference en sens contraire. + +--Brute abjecte! pensait-il en rentrant, l'oreille basse dans son +cabinet; miserable girouette tournant a tous les vents! J'aurai ta +place ou je mourrai a la peine! Tout ce qui te donne un certain +lustre, c'est moi qui l'ai fait! Moi, moi seul, qui suis autant +au-dessus de toi que l'oiseau libre est au-dessus des volailles de nos +basses-cours... Parole jolie, tu me payeras cela! et quand je serai +a la tete de l'administration, l'univers entier aura de tes stupides +nouvelles! + +La chanson dit que les gueux sont des gens heureux et qu'ils +s'aiment entre eux, mais elle n'entend point parler de ceux qui nous +administrent. + +Si vous voulez voir de belles et bonnes haines, bien concentrees, bien +vitrioliques, bien venimeuses, allez dans les bureaux. + +Tout en songeant cependant et tout en minutant les ordres qui devaient +lancer une armee d'agents sur la piste de Jean-Pierre Severin, dit +Gateloup, M. Berthellemot caressait dans sa pensee l'image de Mme la +comtesse Marcian Gregoryi. + +--Un joli brin! se disait-il, petite parole! On pretend que les +vampires ont les levres gluantes de sang... celle-ci est une rose... +Mais, apres tout, il est bien sur qu'un des deux ordres signes par le +premier consul est faux... Si c'etait le sien?... + +--Maintenant, s'il vous plait, madame, reprit le prefet, assis aupres +de la blonde adorable, poursuivons notre travail, en commencant par +Georges Cadoudal... + +--Non, l'interrompit la comtesse, il me faut d'abord l'arrestation +de tous les Freres de la Vertu... S'il en reste un seul libre, je ne +reponds plus de rien. + +Elle tira d'un portefeuille en cuir de Russie, orne de riches +arabesques, une liste qui etait longue et contenait, entre beaucoup +d'autres, plusieurs noms connus de nous: + +Andrea Ceracchi, Taieh, Caernarvon, Osman, etc. En regard de chaque +nom il y avait une adresse. + +--Je viens de bien loin, dit-elle, et mon voyage n'a eu qu'un but: +sauver l'homme dont la gloire eblouit deja nos contrees a demi +sauvages. La pensee de ce devouement est nee en moi an dela du Danube, +dans les plaines de la Hongrie, ou la ligue de la Vertu commence a +recruter des poignards. Je suis entree dans la sanglante association +tout expres pour la combattre. Je n'ignorais, en partant, aucun des +perils de cette entreprise, ou mes trois plus chers amis ont perdu la +vie: je parle du comte Wenzel, le brave coeur; du baron de Ramberg, +le brillant, le loyal jeune homme, et enfin de Franz Koenig, dont +l'avenir semblait si beau... + +Dubois ouvrit vivement le tiroir de sou bureau et consulta une note. + +--Comte Wenzel, murmura-t-il, baron de Ramberg... tous deux de +Stuttgard... C'est la premiere fois que j'entends parler du troisieme. + +--Vous n'entendites parler des deux autres qu'une fois, monsieur le +prefet, repliqua la comtesse avec melancolie, et c'est moi qui fis +parvenir a la prefecture la nouvelle de leur mort. Le troisieme a +partage aujourd'hui meme le destin de ses deux compagnons. Vous pouvez +ajouter son nom a votre liste. Il etait aussi de Stuttgard. + +Les yeux du prefet etaient baisses, et ses sourcils se rapprochaient +comme s'il eut laborieusement reflechi. + +--Sans eux, continua la comtesse, les chevaliers errants de la jeune +Allemagne, j'aurais fait il y a un mois ce que je fais aujourd'hui. +Je serais venue ici ou l'on denonce et j'aurais denonce. Mais Wenzel, +Ramberg et Koenig avaient dit: Nous combattrons par nous-memes, et +avec nos propres forces; nous ecraserons la vampire... + +--La vampire! repeta M. Dubois etonne. + +La comtesse Marcian Gregoryi eut un sourire. + +--C'est un nom qui se prononce beaucoup dans Paris, dit-elle, je le +sais. M. Dubois, l'homme de la raison, de la science et des lumieres, +M. Dubois a qui le futur gouvernement de l'empereur promet une si +haute fortune, ne croit pas, je le suppose, a ces pauvres fables de +l'Europe orientale... Le prefet de police de Paris ne croit pas aux +vampires... + +--Non... certes non! balbutia Dubois. Mon education, mes +connaissances... + +--La vampire dont je parle, l'interrompit la comtesse Gregoryi d'une +voix nette et ferme, c'est la societe secrete qui s'intitule elle-meme +la ligue de la Vertu, et qui n'est qu'un faisceau des scelerats, unis +dans la pensee d'un crime! + +--Eh bien! fit naivement M. Dubois, je m'en doutais! + +--Association de hiboux, poursuivit la belle blonde en s'animant, +rassembles dans la nuit pour arreter le vol de l'aigle... ramassis de +haines, d'envies ou de laches ambitions... La vampire veritable, la +ligue des assassins, a invente l'autre vampire, la fausse, le monstre +fantastique et impossible qui fait peur aux grands enfants de Paris. +La fable etait chargee de donner ainsi le change a ceux qui auraient +voulu poursuivre la realite... de meme que cette comedie du quai de +Bethune, la peche miraculeuse, avait pour objet d'attirer l'attention +publique loin, bien loin du charnier, helas! trop reel, ou se +decomposent les restes mortels de tant de victimes deja immolees! + +Dubois avait mis son front dans sa main. + +--Cela explique tout! murmura-t-il, et cela rentre dans une serie +d'idees que j'ai plus d'une fois soumises a l'epreuve de mon +raisonnement... car rien ne m'echappe... rien, madame, et vous allez +bien le voir tout a l'heure. Les personnes qui viennent ici, la bouche +enfarinee, me dire: Prenez garde a vous! attention a ceci! attention a +cela! sont un peu dans le role de la mouche du coche. + +--Vous etes le ministre de la police de l'avenir! prononca +solennellement la comtesse Marcian Gregoryi. + +--Seulement, reprit M. Dubois, je ne suis pas seconde. Un troupeau +d'oisons, madame, voila mon armee... sans compter que j'ai dans mes +roues deux ou trois batons que je ne qualifierai pas et qui se nomment +MM. Savary, Bourienne, Fouche et le diable... Comprenez-vous cela?... +Et sans compter encore qu'au-dessus de moi, oui, madame, au-dessus, +il y a un senateur de carton, un mannequin, un dindon empaille, M. le +grand juge, s'il vous plait, qui suffirait, lui seul, a enrayer la +machine la mieux graissee... Sans eux, j'aurais deja fourre vingt fois +la vampire dans ma poche, qu'elle soit societe secrete ou une goule +arrachee aux gouttieres de la tour Saint-Jacques la Boucherie... je +vous en donne ma parole, madame. + +--Je l'ai dit a l'empereur, murmura la comtesse comme si elle se fut +parle a elle-meme. + +--Chut! fit Dubois. N'abusons pas de cette qualification. Fouche a des +mouches jusque dans mes bureaux... Je vous prie de me dire, madame, +non point pour me rien apprendre, mais afin que je compare les +appreciations, quel etait, selon vous, le but de ces meurtres +nombreux? + +--Le but etait triple, monsieur le prefet: troubler les populations, +faire disparaitre des ennemis et battre monnaie... + +--Ah! ah!... ces messieurs de la Vertu sont des voleurs? + +--Il faut de l'argent pour s'attaquer a un chef d'Etat, monsieur le +prefet. + +--C'est vrai, madame, et j'admire votre capacite. + +Ici Dubois fixa sur elle ce regard emprunte a M. de Sartines, et que +Berthellemot prenait en son absence, comme tout bon valet de chambre +chausse de temps en temps les bottes vernies de son maitre. + +--Et permettez-moi, dit-il en changeant de ton, de vous donner la +preuve que je vous ai promise tout a l'heure... la preuve de ce fait +que rien ne m'echappe, si mal seconde que je sois; ma clairvoyance +personnelle suffit a tout... a peu pres... Vous avez un dossier ici, +madame la comtesse. + +La belle blonde s'inclina. + +--Vous avez du epouser ce comte de Wenzel? reprit le prefet. + +--Le bruit en a couru, monsieur. + +--L'inscription en a ete faite a la sacristie de Saint-Eustache. + +--On ne peut rien vous cacher, en verite! + +--Vous avez du encore epouser le baron de Ramberg? + +--On l'a dit. + +--J'ai l'extrait des registres de Saint-Louis-en-l'Ile. + +--C'est merveilleux, monsieur le prefet!... Quelle institution que +votre police!... Mais vous semblez ignorer que j'etais fiancee aussi, +et de la meme maniere, a ce vaillant, a ce beau Franz Koenig... + +M. Dubois laissa echapper un geste d'etonnement. + +--Si j'osais solliciter de vous une explication? commenca-t-il. + +--Je comptais assurement vous l'offrir, l'interrompit la comtesse, +dont les grands yeux avaient, en verite, a cette heure, une expression +de religieuse tristesse. Wenzel, Ramberg et Koenig etaient les plus +chers de mes amis; c'est trop peu dire: ils etaient mes freres, et je +ne cache pas que mon ardeur a continuer l'oeuvre commune est doublee +par l'espoir de les venger. Nous etions ligue contre ligue: la ligue +du bien contre la ligue du mal. J'avais prodigue ma fortune aux +preliminaires de la lutte, et, au bien comme au mal, il faut le nerf +de la guerre. Mes trois compagnons bien-aimes etaient riches, mais +jeunes; ils avaient besoin de pretextes pour tirer de grosses traites +sur leurs hommes d'affaires, restes au pays. On ne prit pas la peine +de varier le pretexte, parce que chacun de nous croyait que la fin du +combat etait proche. Wenzel envoya a Stuttgard l'extrait des registres +de Saint-Eustache, avec la signature de l'abbe Aymar, vicaire; +Ramberg une piece pareille, signee de l'abbe Martel, vicaire de +Saint-Louis-en-l'Ile; Koenig... + +--Les deux premieres pieces seules sont ici, dit le prefet. Eutes-vous +l'argent? + +--La vampire, repliqua la comtesse, dont la voix s'assombrit, a gagne +a ce jeu pres d'un million de francs. + +M. Dubois referma son tiroir avec bruit. + +--Maintenant, monsieur, reprit la blonde charmante, dont le ton +redevint bref et delibere comme au debut de l'entrevue, permettez que +j'aille au-devant de la question, car la nuit s'avance et il faut que +tout soit fini demain matin. J'aborde un fait que vous ignorez encore, +mais qui ne peut tardera vous etre revele et qui vous expliquera la +demarche hardie tentee par ce Jean-Pierre Severin, a l'aide d'une +fausse signature du premier consul. + +--Fausse? interrogea Dubois. + +--Fausse, repeta la comtesse avec assurance, car le premier consul est +parti ce soir, a sept heures, pour le chateau de Fontainebleau. + +--Sans que je sois prevenu! s'ecria Dubois, qui bondit sur son siege. + +--La derniere personne que le premier consul a vue a Paris, c'est moi, +et j'etais chargee de vous prevenir. + +Dubois sonna a tour de bras. M. Despaux entra presque aussitot. + +Il eut fallu un regard encore plus percant que celui de M. le prefet +de police pour saisir au passage le coup d'oeil rapide qui fut echange +entre le nouvel arrivant et la comtesse Marcian Gregoryi. + +--Aux Tuileries, sur le champ, un expres! ordonna Dubois, le premier +consul serait parti ce soir pour Fontainebleau... + +--On vient d'en apporter la nouvelle, dit Despaux, et j'etais en route +pour l'annoncer a M. le prefet. + +Despaux sortit sur un signe de son chef. + +--Le fait dont je voulais vous entretenir, reprit tranquillement la +delicieuse blonde, est la mise en chartre privee, par moi, d'un jeune +etudiant en droit, nomme Rene de Kervoz, gendre futur de Jean-Pierre +Severin... + +--Que le diable emporte celui-la! s'ecria le prefet du meilleur de son +coeur. + +--Et propre neveu, poursuivit la comtesse, du chouan Georges Cadoudal. + +M. Dubois se derida aussitot et devint attentif. + +--Un enfant, monsieur le prefet, etranger autant qu'il est possible +de l'etre a tous complots politiques, et que je retiens prisonnier +precisement pour l'eloigner des scenes violentes qui auront lieu +demain matin. + +--Est-ce par lui que vous connaissez la retraite de Cadoudal? demanda +Dubois. + +--C'est par lui. + +--Il a donc trahi? + +--Il m'aime, repondit la comtesse Marcian Gregoryi en rougissant, non +point de honte, mais d'orgueil. + +--Maintenant que nous avons tout dit, monsieur le prefet, reprit-elle +apres un silence, convenons de nos faits. Je vous rappelle que je n'ai +rien a solliciter de vous. C'est moi qui pose les conditions. Je pose +pour condition premiere qu'aujourd'hui, a minuit, une force suffisante +entourera la maison situee chemin de la Muette, au faubourg +Saint-Antoine, et dont voici le plan exact. (Elle deposa un papier sur +le bureau.) Tous les affilies de la ligue de la Vertu seront reunis +dans cette maison. Vous aurez a faire main basse sur eux, et voici +comment vous serez introduit: un de vos hommes se presentera a la +porte donnant sur le chemin de la Muette et frappera six coups, +espaces ainsi et non autrement: trois, deux, un. On ouvrira, on lui +demandera: Qui etes-vous? Il repondra: Au nom du Pere, du Fils et du +Saint-Esprit, je suis un frere de la Vertu. + +A la meme heure, s'il se peut, ou immediatement apres, vos agents +entreront dans l'hotel qui porte le numero 7, chaussee des Minimes, au +Marais. Vous saisirez en ce lieu tous les papiers des conjures, toutes +les epreuves! + +Mon nom se trouvera frequemment dans ces papiers. Vous savez desormais +a quel titre. J'ai hurle avec les loups pour avoir le droit de les +suivre jusqu'au fond de leur taniere. + +Dans la serre, situee a gauche du salon, la troisieme caisse en +partant de la porte vitree, caisse qui contient un yucca, sera +derangee et decouvrira une trappe. + +Sous la trappe est un sepulcre, le vrai charnier de la vampire. + +Il ne sera fait aucun mal au jeune Rene de Kervoz quand il reparaitra +parmi les vivants. + +A l'instant meme vous allez me preparer mes passeports pour Vienne. +Je voyagerai avec une femme du nom de Yanusza Paraxin, qui est ma +nourrice, avec mon cocher et mon valet. Je partirai demain, aussitot +apres avoir remis entre vos mains Georges Cadoudal. + +Jusqu'a ce moment je reste comme otage. + +--Et comment livrerez-vous Georges Cadoudal? demanda Dubois. + +--Tout est-il accepte? + +--Oui, tout est accepte. + +La comtesse Marcian Gregoryi se leva, et M. Dubois, qui etait un +connaisseur, ne put s'empecher d'admirer les graces exquises de sa +taille. + +Voici comment je vous livrerai Georges Cadoudal, dit-elle. Avant le +lever du jour, vos hommes, tous en bourgeois, seront en embuscade +dans la rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel, depuis la rue Saint-Jacques +jusqu'a la place. Quelques-uns tourneront meme l'angle de la rue +Saint-Jacques, d'autres s'echelonneront le long de la rue de la Harpe, +de maniere a cerner vers le sud tout le pate de maisons. + +A huit heures du matin, un cabriolet de louage viendra stationner a +l'une des portes de ce pate, je ne sais encore laquelle, car Georges +Cadoudal a su se menager une retraite qui ressemble au terrier du +renard: elle a dix issues pour une. + +L'arrivee du cabriolet sera le signal pour regarder aux fenetres. + +A l'une des fenetres une femme voilee paraitra. + +Quand cette femme voilee se montrera, Georges franchira le seuil et +montera en cabriolet. + +Aux agents de faire le reste. + +Elle salua legerement de la tete, en grande dame qu'elle etait, et +gagna la porte, reconduite de loin par le prefet de police, qui se +confondait en saluts. + + + + +XIX + +DERNIERE NUIT + + +Reste seul, M. le prefet prit une attitude meditative pour s'avouer +sincerement a lui-meme que depuis l'invention de la police, jamais +magistrat n'avait fait preuve d'une pareille perspicacite. + +Grace a son talent et d'une seule pierre, il allait frapper trois +magnifiques coups: confisquer a son profit le succes de la vampire, +reveler a Paris ebloui l'existence de la ligue de la Vertu, et prendre +au piege ce loup de Cadoudal. Triple gloire! + +Il regrettait, en se frottant les mains, qu'on ne put faire un +sous-empereur, car il se sentait digne d'un petit trone. + +Cependant l'equipage de la comtesse Marcian Gregoryi attendait dans la +rue Harlay-du-Palais. C'etait bien la meme voiture elegante, attelee +de deux beaux chevaux noirs, que nous vimes une fois stationner au +seuil de l'eglise Saint-Louis-en-l'Ile. + +--A l'hotel! ordonna la comtesse en franchissant le marchepied. + +Comme elle refermait la portiere, une ombre se detacha de l'encoignure +d'une maison voisine et glissa sans bruit vers l'equipage. + +L'ombre avait presque la carrure d'un homme mais tout au plus la +taille d'un enfant de douze ans. + +Quand la voiture partit au galop, on aurait pu voir, en passant sous +le prochain reverbere, notre ami Germain Patou cramponne au siege du +laquais. + +Les beaux chevaux ne s'arreterent qu'a la porte cochere d'une vieille +et magnifique maison situee chaussee des Minimes, numero 7. + +La comtesse Marcian Gregoryi monta un escalier de grand style. Dans +l'antichambre du premier etage, une vieille femme de taille virile +attendait, ayant aupres d'elle un enorme chien, vautre sur les dalles. +A l'entree de la comtesse, il se dressa sur ses quatre pattes et +allongea le cou comme font les chiens pour hurler. + +--La paix, Pluto! fit Yanusza en son latin barbare. + +Pluto savait le latin, car il se rasa, puis s'allongea et rampa +jusqu'a la nouvelle venue, en balayant les dalles du poil de son +ventre. + +--Franz Koenig est-il arrive? demanda la comtesse. + +--Il est arrive, repondit Yanusza. + +--A l'heure dite? + +--Avant l'heure dite. + +--Avait-il les cent cinquante mille thalers? + +--Il avait les cent cinquante mille thalers et trois ecrins contenant +les bijoux de noce. La corbeille viendra demain matin. + +La comtesse eut un morne sourire. + +--Il m'attend? demanda-t-elle encore. + +--Sans doute, repliqua la vieille femme. + +--Avec qui? + +--Avec Taieh, le negre, et Osman, l'infidele. + +--Et penses-tu que l'affaire soit achevee? + +Au moment ou Yanusza ouvrait la bouche pour repondre, un cri +dechirant, profond, lamentable, perca l'epaisse muraille de +l'antichambre. + +La comtesse eut un leger tressaillement, et Yanusza fit le signe de la +croix. + +--_Requiescat in pace_! murmura-t-elle. + +Le grand chien hurla une longue plainte. + +--Fais les malles, Paraxin, ordonna la comtesse, qui avait deja +recouvre son sang-froid, et ne perds pas de temps. + +--Les malles sont faites, maitresse, repartit la vieille femme. Est-il +bien sur que nous nous en allons demain? + +--Aussi sur que tu es une bonne chretienne, Yanusza. C'est la derniere +nuit. Franz Koenig a complete le million de ducats exige par le comte +Szandor. Je vais vivre et mourir, moi qui suis privee a la fois de la +mort et de la vie. _In vita mors, in morte vita_! Szandor, mon epoux +adore, me donnera une heure d'amour avant de me bruler le coeur! + +Comme le vernis jette tout a coup d'etranges lumieres sur une toile de +maitre, sa passion ardente transfigurait maintenant sa beaute. + +Elle fit un pas vers la porte qui communiquait avec les appartements +interieurs; mais avant d'en toucher le loquet, elle s'arreta. + +--Et... murmura-t-elle avec une sorte d'hesitation, ce pauvre enfant? + +--Il menace, repliqua la vieille femme, il prie, il blaspheme, il +pleure... Ce soir, il appelait son Angele... + +--Et ne prononcait-il pas le nom de Lila? + +--Si fait... pour la maudire. + +La frange de soie qui bordait les paupieres de la comtesse s'abaissa. + +--N'a-t-il jamais manque de rien? interrogea-t-elle encore. + +--Jamais: je lui portais son repas pendant son sommeil. + +--Il dort? + +--Vous le savez bien, maitresse, puisque... + +La comtesse sourit en mettant un doigt sur ses levres. + +--Tu n'as pas oublie, avant de partir, prononca-t-elle a voix basse, +de mettre a son chevet ce vin qui donne des reves? + +--Non, repliqua Yanusza, je n'ai pas oublie. + +La comtesse passa la porte, tandis que la vieille femme se signait une +seconde fois en marmottant une priere latine. + +C'etaient de vastes pieces baties et decorees selon le style de Henri +IV, des boiseries moulees profondement, des plafonds a caissons, de +hautes cheminees en bois sculpte, des tapisseries dont l'age n'avait +pas terni l'eclat. + +Apres avoir traverse une salle a manger dont les murailles semblaient +flechir sous le gibier peint, les fruits, les fleurs et les flacons, +un salon tapisse de hautes lisses, encadrees d'argent, et un boudoir +qui eut servi dignement a la belle Gabrielle, la comtesse Marcian +Gregoryi poussa une derniere porte et entra dans une chambre que nous +eussions aussitot reconnue. + +C'etait la que Rene de Kervoz avait ete panse le lendemain de sa +visite a la maison isolee du chemin de la Muette. + +Tout y etait dans le meme etat, sauf le lit a colonnes, qui avait ses +rideaux fermes, et la lumiere des lampes remplacant le jour. + +La serre, ouverte, envoyait les senteurs de la flore tropicale, melees +a la fumee du cigarrito de Taieh, qui etait a son poste, sous le grand +yucca, non point etendu pourtant en paresseux comme l'autre fois, mais +occupe a nouer les quatre coins d'une toile a matelas sur un paquet de +forme sinistre. + +Le vent nocturne agitait au dehors les branches nues des arbres du +jardin. + +Dans le fauteuil meme ou nous le vimes naguere, s'asseyait ce jeune +homme pale comme un mort et dont la chevelure etait blanche, le Dr +Andrea Ceracchi. + +Depuis ce temps il avait maigri encore et ressemblait mieux a un +fantome. + +Sa tete livide s'appuyait entre ses deux mains. + +Le negre fredonnait une chanson creole en achevant sa besogne. + +--Victoire! s'ecria la comtesse en passant le seuil. Cadoudal est avec +nous, et dans quelques heures tous nos freres seront venges! + +Taieh tira un rideau qui masqua l'interieur de la serre. On entendit +la caisse grincer en roulant sur les planches, puis la trappe +s'ouvrir. + +Andrea Ceracchi avait releve la tete. Tout ce qui lui restait de vie +etait dans ses yeux ardents. + +La comtesse lui serra la main et reprit: + +--J'ai suivi votre conseil, Andrea. En livrant Cadoudal, nous gagnions +quelques jours de securite. Qu'importe, si nous n'avons besoin que de +quelques heures? Cadoudal vaut mieux que cela. Au lieu de le vendre, +nous userons de lui, et demain, Cesar egorge sera au rang des dieux. + +--Je veux frapper! dit Ceracchi d'une voix sombre. J'ai promis a mon +frere de frapper. + +De l'autre cote du rideau, la trappe se referma avec un bruit sourd. + +--Voila le troisieme parti avec les deux autres! s'ecria le negre. + +Et il releva le rideau pour entrer, disant: + +--Moi aussi, je veux frapper! J'ai promis a mon maitre de frapper. + +--Vous frapperez tous, ceux qui voudront frapper! s'ecria la comtesse. +Il y a dans cette gloire de la place pour mille poignards. Je hais +l'homme bien plus que vous, puisque je l'admire et que je l'ai aime +a genoux: je le hais comme l'impie abhorre Dieu! Moi aussi, je veux +frapper: je ne l'ai promis a personne, je me le suis jure a moi-meme! + +Le docteur et le negre baisserent les yeux sous le foudroyant eclat de +son regard. + +--Quand vous etes la, Addhema, murmura Ceracchi, les doutes +s'evanouissent, et l'on est tente de croire en vous. Le sang verse est +comme un poids sur ma conscience; mais si mon frere est venge, la joie +guerira le remords... Que faut-il faire? + +--Que faut-il faire? repeta le negre en tendant a la comtesse un +portefeuille et trois ecrins. + +--La derniere goutte de sang innocent a coule, repondit-elle, et tu as +garde tes mains pures, Andrea Ceracchi. C'est le partage qui fait la +complicite. Tu es reste pauvre au milieu de tes freres enrichis. Nous +voici arrives a l'heure supreme. Rends-toi une fois encore au lieu de +nos reunions. Que la lampe de nos conseils s'allume encore une fois +dans la maison solitaire, a qui l'histoire donnera peut-etre un nom. +Tous les freres de la Vertu seront presents; ils ont ete convoques +aujourd'hui meme. C'est toi qui presideras, car je n'arriverai qu'au +moment d'agir, et avec Georges Cadoudal lui-meme... + +--Ferez-vous cela? s'ecria Ceracchi, amenerez-vous le taureau du +Morbihan? + +--J'engage ma foi que je ramenerai avant que la troisieme heure apres +minuit soit sonnee... En attendant le signal qui vous annoncera notre +venue, voici ce que vous aurez a faire. Il est bon que nos secrets de +famille ne soient point confies a ce Georges Cadoudal. + +Vous aurez a dire a nos freres qu'aujourd'hui meme, j'ai pris chez +Jacob Schwartzchild et Cie des traites sur Vienne pour un million de +ducats. Si le demon familier qui veille au salut de ce Bonaparte le +protege contre nos coups, le rendez-vous sera a Vienne; l'association +n'aura perdu que son temps et son sang, elle sera riche, elle pourra +recommencer. Si nous reussissons, au contraire, ceux d'entre nous +qui veulent la liberte auront de quoi profiter de leur victoire pour +elever a leur idole un trone si haut et si large, qu'aucun tyran ne +pourra plus l'escalader jamais. + +Qu'ils soient prets; qu'ils aient confiance; le soleil de demain ne se +couchera pas sans avoir vu l'evenement qui changera la face du monde. + +Elle tendit une main a Ceracchi et l'autre a Taieh. + +Le noir y imprima sa levre. + +Andrea Ceracchi dit: + +--Ou est Lila? + +--Lila, repondit la comtesse, n'a plus de parents, elle est sous ma +garde; a l'heure du danger, ma premiere pensee, a du etre de la mettre +a l'abri. + +A son tour, Andrea baisa sa main. + +--Donc, a cette nuit! dit-il, trois heures! + +Et il sortit accompagne de Taieh, pour gagner le lieu du rendez-vous. + +La charmante blonde ecouta un instant le bruit de leurs pas. + +--Trois heures! repeta-t-elle. Vous n'attendrez pas jusque-la! + +Elle ouvrit tour a tour les ecrins et le portefeuille, afin d'en +verifier le contenu. + +Puis elle se dirigea vers la porte, sans avoir regarde du cote de la +serre. + +A peine avait-elle disparu que la fenetre, poussee avec precaution, +ouvrit ses deux chassis, et la courte personne de l'apprenti medecin +Germain Patou se montra a califourchon sur l'appui. + +--Metier a se faire rompre les os! grommela-t-il. Faut-il que j'aime +ce papa Jean-Pierre! Voila donc ou elle demeure, cette blonde +adorable!... Mais, pour savoir cela, je n'en suis pas beaucoup plus +avance. + +Il enjamba l'appui et fit quelques pas a l'interieur. + +--On fume ici! pensa-t-il. Elle est bien logee, malepeste!... Un lit +royal comme ceux du chateau de Meudon... Voyons un peu. + +Il ecarta les rideaux et recula de plusieurs pas, comme s'il eut +recu un coup en plein visage. Le lit etait en desordre et les draps +degouttaient de sang. + +--Merci Dieu! pensa-t-il, ma blonde ne sait pas cela, j'en suis sur! +Le sang est tout frais... Ou vient de tuer ici! + +Son regard percant, ou brillait une audacieuse intelligence, fit le +tour de la chambre et plongea jusqu'au fond de la serre. Un instant, +on aurait pu croire qu'une sorte de divination lui revelait le +terrible mystere de cette demeure. + +Mais une pendule sonna dans la piece voisine, et il bondit vers la +croisee, qu'il enjamba de nouveau. + +--Le patron m'attend, se dit-il. J'ai accompli la mission dont il +m'avait charge. Je sais ou demeure la comtesse Marcian Gregoryi... et +peut-etre ai-je devine le denoument de cette comedie, dont la premiere +scene fut jouee a l'eglise Saint-Louis-en-l'Ile. + +Il descendit comme il avait monte, a la force de ses bras courts mais +robustes. Au moment ou sa tete etait deja au niveau du balcon, son +dernier regard rencontra, au ciel du lit, la plaque emaillee qui +fixait les plis des rideaux. C'etait un ecusson qui semblait renvoyer +en faisceau tous les rayons de la lampe. + +Une devise en lettres noires gothiques courait sur le fond d'or et +disait: _In vita mors, in morte vita_... + +La comtesse Marcian Gregoryi etait nonchalamment etendue sur les +coussins de sa voiture, dont le cocher, suivant ordre recu d'avance, +arreta ses chevaux a l'angle du pont Marie, sur le quai d'Anjou. + +La comtesse descendit et dit: + +--Attendez. + +Elle prit sa course en longeant le quai, vers la partie orientale de +l'ile. + +Le mur d'enclos des jardins de Bretonvilliers formait l'extreme pointe +de l'eperon. C'etait une enceinte solide et batie comme un rempart. +Non loin de l'angle de la rue Saint-Louis, qui fait face a l'hotel +Lambert, une vieille construction carree et trapue elevait sa terrasse +demi-ruinee a quelques pieds au-dessus du mur. + +Il y avait la une poterne basse, qui existait encore voici quelques +annees, et dont l'enfoncement profond servait d'abri au petit +etablissement d'un retameur forain. + +La comtesse Marcian Gregoryi avait la clef de cette poterne, qu'elle +ouvrit pour entrer dans un lieu humide et tout noir. + +Quand elle eut ferme la porte derriere elle, l'obscurite fut complete. + +Des le temps de Cagliostro, et meme plus d'un siecle avant lui, les +proprietes du phosphore etaient connues des adeptes; nous n'oserions +pas dire, craignant l'accusation d'anachronisme, que la comtesse +Marcian Gregoryi eut dans sa poche une botte d'allumettes chimiques, +et cependant un leger frottement qui bruit dans l'obscurite produisit +une lueur vive et instantanee. + +La bougie d'une lanterne sourde s'alluma, eclairant les parois +salpetres d'un long couloir. + +La comtesse se mit a marcher aussitot, en femme qui connait la route. + +Au bout d'une cinquantaine de pas, un vent frais la frappa au visage. +Il y avait a la paroi de gauche une crevasse assez large par ou l'air +exterieur et un rayon de lune passaient. + +La comtesse s'arreta, pretant attentivement l'oreille. Elle appuya +l'ame de la lanterne contre sa poitrine et jeta un regard au dehors. + +Le dehors etait un jardin sombre, touffu, mal entretenu. + +--On dirait des pas, murmura-t-elle, et des voix... + +Elle regretta Pluto, le chien geant qui, d'ordinaire, vaguait en +liberte sous ces noirs ombrages. + +Mais, quoiqu'elle regardat de tous ses yeux, elle ne vit rien que les +branches emmelees qui s'entre-choquaient au vent. + +Elle continua sa route. + +--Quand meme Ezechiel m'aurait trahie, pensa-t-elle encore, +qu'importe? Ils n'auront pas le temps!... + +Le couloir se terminait par un escalier de cave que la comtesse +gravit; au haut de l'escalier se trouvait un etroit palier ou +s'ouvrait une porte habilement masquee. La comtesse l'ouvrit, tenant +toujours l'ame de sa lanterne cachee sous ses vetements, puis la +referma et se prit a ecouter. + +Le bruit d'une respiration faible et reguliere vint jusqu'a son +oreille. + +--Il dort! fit-elle. + +Alors elle decouvrit sa lanterne sourde, aux rayons de laquelle nous +eussions reconnu cette chambre ou Rene de Kervoz et Lila souperent le +soir du jour qui vint commencer notre histoire: + +La chambre sans fenetres. + +Dans le quartier, il est bon de le dire, on racontait beaucoup de +choses touchant ce vieil hotel d'Aubremesnil et ses dependances plus +vieilles encore: le pavillon de Bretonvilliers et la maison du bord de +l'eau. + +Paris avait alors quantite de ces coins legendaires. + +On parlait d'une merveilleuse cachette que le president d'Aubremesnil, +ami de l'abbe de Gondy et compere de M. de Beaufort, le roi des +Halles, avait fait construire en son logis, quand le cardinal de +Mazarin rentra vainqueur dans sa bonne ville. + +On ajoutait que ce meme president d'Aubremesnil, vert galant, quoique +ce fut une tete carree, ne se servit jamais de sa cachette contre la +reine mere ou son ministre favori, mais qu'il l'employa a de plus +riants usages,--faisant venir de nuit par cet etroit couloir, qui +conduisait a la Seine, de jolies bourgeoises et de fringantes +grisettes, en fraude des droits legitimes de Mme la presidente... + +La comtesse Marcian Gregoryi visita d'abord la table, ou quelques mets +etaient poses. On y avait a peine touche. + +Il y avait aupres des mets un flacon de vin et une carafe. La carafe +seule etait entamee. La comtesse la deboucha, en flaira le contenu et +sourit. + +Elle vint au lit alors et tourna l'ame de sa lanterne vers la pale et +belle tete de jeune homme qui etait sur l'oreiller. + +Nous ne savons ce que cette sorciere de Yanusza entendait par ces +mots: le vin qui donne des reves, mais il est certain que Rene de +Kervoz revait, car il souriait. + +Les grands yeux de la comtesse Marcian Gregoryi exprimerent de la +compassion et de la tendresse. + +--Tu seras libre demain, murmura-t-elle. + +Elle effleura son front d'un baiser. + +Rene de Kervoz s'agita dans son sommeil et prononca le nom d'Angele. + +Les sourcils de la charmante blonde se froncerent, mais ce fut +l'affaire d'un instant. + +--Je n'aime que le grand comte Szandor, pensa-t-elle en redressant sa +tete orgueilleuse, qu'importe un caprice de quelques heures? Ici n'est +pas mon destin. + +Elle eteignit sa lanterne, et la chambre fut plongee de nouveau dans +la plus complete obscurite. + +Une voix s'eleva dans cette nuit, disant: + +--Rene, je suis Lila... + +Rene ne s'eveilla point. + +Et la voix se ravisa, disant cette fois avec des intonations plus +douces qu'un chant: + +--Rene, mon Rene, je suis Angele... Passe ta main dans mes cheveux et +tu me reconnaitras. + +Les levres de Rene rendirent un murmure qui fut coupe par un baiser. + +Au dehors la ville etait muette. + +Au dedans, chose etrange, il y avait comme un echo confus de pas et de +paroles chuchotees. + +Au bout d'une heure, la comtesse Marcian Gregoryi se leva en sursaut. +Les pas avaient sonne dans la chambre voisine. + +Elle preta l'oreille avidement, on n'entendait plus rien. + +Etait-ce une illusion? + +La belle blonde regagna sans bruit la porte derobee et sortit comme +elle etait entree. Ce fut seulement dans le corridor qu'elle ralluma +sa lanterne sourde. La lueur de la bougie eclaira un objet qu'elle +tenait a la main: un ruban noir, supportant une medaille d'argent de +Sainte-Anne d'Auray. + +La comtesse Marcian Gregoryi regagna a pied sa voiture qui l'attendait +toujours a l'autre bout du quai d'Anjou, pres du pont Marie. + +Il pouvait etre alors deux heures apres minuit. Elle se dit: + +--Les Freres de la Vertu sont juges! + +--Rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel! ajouta-t-elle en s'adressant a son +cocher. Au galop! + +Sa derniere pensee fut, en s'etendant sur les soyeux coussins: +"Ce loup de Bretagne ne m'a rien fait; mais il me fallait mes +passeports... Demain, je dormirai dans mon lit." + +Rue Saint-Hyacinthe Saint-Michel, la voiture s'arreta devant une +petite allee borgne. La comtesse frappa a la porte. On ne repondit +pas. Elle fit descendre le cocher et lui ordonna de cogner avec le +manche de son fouet, ce qu'il fit. + +Apres dix minutes d'attente, une fenetre s'ouvrit a l'entresol, +immediatement au-dessus de la porte de l'allee. + +--A qui en avez-vous bonnes gens? demanda la voix flutee d'une grosse +femme qui parut en deshabille de nuit. + +--Je veux voir le citoyen Moriniere, marchand de chevaux, repondit la +comtesse. + +--Ah! fit la voix flutee, c'est une dame... Madame, a ces heures-ci, +on n'achete pas de chevaux. + +--Alors, le citoyen Moriniere est ici? + +--Entendons-nous... il y demeure quand il vient a Paris, ce cher +homme, mais presentement, il traite une affaire de percherons dans le +pays de la Loupe, au-dela de Chartres... revenez dans huit jours et a +belle heure. + +La fenetre de l'entresol se referma. + +--Cognez! ordonna la comtesse a son cocher. + +Le cocher cogna si fort et si dru, qu'au bout de trois minutes la +croisee de l'entresol s'ouvrit de nouveau. + +--De par tous les diables! dit la voix de la grosse femme, qui deja +n'etait plus si flutee, voulez-vous nous laisser dormir, oui ou non, +mes bonnes gens? + +--Je veux voir le citoyen Moriniere, repondit la comtesse. + +--Puisqu'il n'est pas ici... + +--Je crois qu'il est ici. + +--Alors, je mens, foi de Dieu!... + +--Oui, vous mentez, monsieur Moriniere... + +La grosse femme recula et l'on entendit le bruit sec de la batterie +d'un pistolet. + +--Femme, gronda une voix qui n'etait plus flutee du tout, dis ton nom +et ce que tu veux... + +--Je veux vous parler d'une affaire de vie et de mort, repondit la +comtesse. Je suis Angele Lenoir, fille de Mme Severin du Chatelet et +fiancee de votre neveu Rene de Kervoz... + +Une sourde exclamation l'interrompit; elle acheva: + +--Je viens de la part de votre neveu, qui est en prison a cause de +vous, et j'apporte pour gage la medaille de Sainte-Anne d'Auray, que +sa mere, votre soeur, lui passa au cou le jour ou il quitta le pays de +Bretagne. + +Pour la seconde fois, la fenetre de l'entresol se ferma, mais presque +aussitot apres, le porte meme de l'allee borgne s'ouvrit. + +--Entrez! fut-il dit. + +La comtesse obeit sans hesiter. + +Dans l'obscurite soudaine qui se fit apres la cloture de la porte, la +voix reprit avec un tremblement de colere: + +--Vous jouez gros jeu, belle dame. Je connais la fiancee de mon neveu. +Vous n'etes pas Angele Severin. + +--Je suis, repliqua bravement la comtesse, Costanza Ceracchi, la +belle-soeur du statuaire Giuseppe, mort sur l'echafaud. + +--Ah! ah! fit la voix: un hardi coquin! quoique le poignard soit +l'arme des laches... Foi de Dieu! moi, je n'ai que mon epee... Mais +comment connaissez-vous mon neveu? + +--Montons, dit la comtesse. + +On lui prit la main et on lui fit gravir un escalier roide comme une +echelle, au haut duquel etait une chambre eclairee par une veilleuse +de nuit. + +Elle entra dans cette chambre. + +Son compagnon, qui etait la grosse femme de la fenetre, et qui, vu de +pres, avait la joue toute bleue de barbe, repeta: + +--D'ou connaissez-vous mon neveu? + +La comtesse tira de son soin la medaille de Sainte-Anne d'Auray +qu'elle tendit a la femme barbue, en disant: + +--Monsieur de Cadoudal, votre neveu m'aime. + +--Foi de Dieu! n'ecria Cadoudal, car c'etait lui en personne, est-ce +que je ne suis pas mieux deguise que cela?... L'enfant a raison, car +vous etes jolie comme un coeur, ma commere... et j'avais bien entendu +dire deja qu'il faisait ses fredaines... Mais que parliez-vous de +prison? + +--Monsieur de Cadoudal, reprit la fausse belle-soeur de Guiseppe +Ceracchi, j'aime votre neveu. + +--Il en vaut bien la peine, foi de Dieu! + +--Je suis venue, parce que Rene de Kervoz est en danger de mort... +Celle qu'il a trahie s'est vengee de lui... + +--Angele! murmura Georges, qui palit. Mais alors moi-meme... car +Angele savait ce qu'ignoraient son pere et sa mere. + +--Asseyons nous et causons, monsieur de Cadoudal, l'interrompit +gravement la comtesse Marcian Gregoryi. Je n'ai pas trop de toute une +nuit pour vous dire ce que vous pouvez esperer desormais et ce que +vous devez craindre... Il y a un lien entre vous et la soeur de +Ceracchi: c'est la haine... Quant le jour va paraitre, vous saurez si +vous devez frapper ou fuir... + +--Fuir! s'ecria Cadoudal. Jamais! + +--Alors, vous frapperez? + +--Foi de Dieu, belle dame, repondit Cadoudal en riant et en s'asseyant +pres d'elle, a la bonne heure! vous parlez d'or!... Donnez-moi +seulement le moyen d'aller chercher le Corse au milieu de sa garde +consulaire, et, par sainte Anne d'Auray, je vous jure qu'il ne sera +jamais empereur! + + + + +XX + +MAISON VIDE + + +C'etait une nuit claire et froide. Les reverberes de l'ile Saint-Louis +chomaient, laissant faire la lune. Les chimeres se fanent vite a +Paris, meme les plus absurdes. A l'endroit ou nous vimes naguere tant +de pecheurs de diamants sonder le courant blanchatre de la Seine, il +n'y avait personne. Decidement, la renommee du quai de Bethune avait +vecu; on n'avait pas peche sous l'egout de Bretonvilliers assez de +bagues chevalieres; le prestige etait defunt, les gens de l'hamecon et +de la gaule en etaient venus a se moquer du miracle! + +Et, des onze heures du soir, le cabaret du pauvre Ezechiel, eteint, +forme, muet, temoignait assez du mepris ou tombait l'Eldorado +abandonne. + +La riviere coulait, turbulente, au plein de ses rives. + +Quelques minutes avant onze heures, des pas precipites sonnerent dans +la rue de Bretonvilliers, sans eveiller les demeures voisines, depuis +longtemps endormies. C'etait Jean-Pierre Severin, dit Gateloup, qui +s'en allait en guerre a la tete de son escouade de gens de police. + +Nous savons que le gardien de la Morgue du Chatelet avait dans tout ce +quartier du vieux Paris, ou la chicane et la police agglomerent leurs +suppots, une reputation bien etablie. C'etait un crane homme, pour +employer l'expression des citoyennes du Marche-Natif. Il y a toujours +dans l'agent de police, quoi qu'on veuille dire et croire, un brin de +vocation aventureuse, et, pour ma part, je suis reste souvent confondu +en lisant la prodigieuse serie des actes de courage froid, solide, +implacable, accomplis au jour le jour par ces hommes qui n'ont pas a +leur service le stimulant de la gloire. + +Sur un champ de bataille, il y a l'ivresse du point d'honneur, l'appel +du tambour, l'etourdissement du canon, la fievre de la poudre!... + +Mais dans le ruisseau, la nuit, ces luttes terribles que nul bulletin +emphatique ne chantera... + +Ces luttes ou, la plupart du temps, le bandit arme cherche a tuer, et +ou l'homme de la loi a defense de frapper... + +Qu'ont-ils donc fait, ces heros boueux, robustes comme les guerriers +d'Homere, pour que leurs prouesses accumulees ne puissent jamais +redimer l'opprobre de leur gagne-pain! + +Ils etaient quatre, accompagnes par un officier de paix, jeune homme +assez bien couvert, qui allait le cigare a la bouche et les mains dans +ses poches. + +Ils suivaient tous Gateloup avec plaisir et flairaient quelque +curieuse bagarre. + +L'officier de paix ecoutait; en gardant le serieux de son grade, +certaines anecdotes racontees a voix basse par Laurent et Charlevoy, +toutes a la louange du vigoureux poignet de M. Severin; le troisieme +agent applaudissait, franchement; le quatrieme, laid coquin, a la +figure toute velue de barbe noire, marchait un peu en arriere et +grommelait: + +--J'ai vu mieux que ca! C'est vrai qu'il tape dur! Quand Jean-Pierre +s'arreta au coin de la rue de Bretonvilliers et du quai, ce quatrieme +agent se mit a rire dans sa barbe et murmura: + +--Tiens! c'te farce! c'est a l'etablissement qu'il en veut. Pourtant +il avait trouve le vin mauvais. + +Jean-Pierre frappa bruyamment a la porte du cabaret de la _Peche +miraculeuse_. Personne ne fit reponse a l'interieur. + +--Mes enfants, dit Jean-Pierre, il faut me jeter bas ces planches-la. + +--Auparavant, fit observer l'officier de paix, je dois accomplir les +formalites d'usage. + +--Pas besoin, monsieur Barbaroux, dit par derriere une voix qui +dressa l'oreille de Jean-Pierre. La farce est jouee la-dedans. Le +proprietaire a demenage. + +--Est-ce toi? Ezechiel? s'ecria Jean-Pierre. + +--Pour vous servir, monsieur Gateloup, si toutefois j'en suis capable, +repondit le quatrieme agent, qui avanca chapeau bas. J'ai mis comme ca +un peu de barbe a mon menton pour la gloriole de ne pas passer pour en +etre quand je reviens pocher dans le quartier. J'ai ma figure de tous +les jours en bourgeois, et ma physionomie du metier: ca fait-il du mal +a quelqu'un? + +Tout en parlant, il introduisit une clef dans la serrure de la porte, +qui s'ouvrit aussitot... + +--Au nom de la loi, ajouta Ezechiel, qui etait en belle humeur, +donnez-vous la peine d'entrer. + +Dans cette espece de cave, qui servait naguere de cabaret, il n'y +avait plus que les quatre murs. + +--Oh! fit Ezechiel, repondant au regard etonne de Jean-Pierre et +tenant a la main une chandelle de suif qu'il venait d'allumer, je +suis en regle, monsieur Gateloup. J'ai fait mon rapport, et la _Peche +miraculeuse_ a d'ailleurs servi de souriciere. Les temps sont durs, on +vit comme on peut. + +--Ce n'etait pas la prefecture qui te donnait a vivre, dit Jean-Pierre +qui fronca ses gros sourcils; ce n'etait pas non plus ton metier de +cabaretier. Ne joue pas au fin avec moi, l'homme, ou gare a tes cotes! +Tu etais paye par la comtesse Marcian Gregoryi. + +--Tiens! tiens! grommela Ezechiel, vous saviez donc cela, monsieur +Gateloup?.. Eh bien, c'est vrai, quoi! j'ai mis quelque petit argent +de cote pour mes vieux jours... On ne voit pas clair dans ces +histoires-la, du premier coup, vous sentez rien... et j'ai ete +longtemps a deviner pourquoi la comtesse avait monte la mecanique du +quai de Bethune. + +--Et ce pourquoi est-il dans ton rapport? + +--Oui bien, mais M. l'inspecteur n'a pas voulu me croire... Je suis +fache de n'avoir plus un verre de vin a vous offrir, messieurs, +quoiqu'il n'etait pas fameux, hein, monsieur Gateloup?... En faut pour +tous les gouts... Quand j'ai donc dit, la-bas, a la prefecture, qu'on +emportait des corps du pavillon de Bretonvilliers, ici pres, a un +caveau qui se trouve quelque part au Marais, vers la chaussee des +Minimes, on m'a ri au nez... par quoi je me trouve a couvert. + +L'officier de paix jeta son cigare. Ezechiel continua: + +--Et comme on en parlait, du caveau, et de la vampire aussi, car tout +se sait a Paris, seulement tout se sait mal, Mme la comtesse dit: Il +faut derouter les chiens. + +--Le nom de l'inspecteur? demanda impetueusement l'officier de paix, +qui se vit du coup commissaire de police. + +--M. Despaux, parbleu! repliqua Ezechiel, et qui sera secretaire +general quand M. Fouche aura mis M. Dubois a la retraite. + +--Le numero de la maison suspecte? interrogea encore l'officier de +paix. + +--Quant a ca, monsieur Barbaroux, la plus belle fille du monde ne peut +dire que ce qu'on lui a appris... + +--Nous le saurons tout a l'heure, l'interrompit Jean-Pierre, qui +ecoutait ce colloque avec impatience. Nous sommes ici pour autre +chose... Peux-tu nous introduire au pavillon de Bretonvilliers? + +--Jusqu'a la porte, oui, repondit Ezechiel, et ces messieurs doivent +avoir de quoi parler aux serrures. + +L'agent Charlevoy frappa sur sa poche, qui rendit un son de ferraille, +et repartit: + +--J'ai ma trousse. + +--Mais quant a trouver la pie au nid, continua Ezechiel, c'est autre +chose. La comtesse n'est pas revenue depuis le soir ou les camarades +apporterent ici cette belle petite blonde... Vous savez, monsieur +le gardien... on a dit qu'un jeune homme etait entre ce soir-la au +pavillon? + +--Qui l'a dit? + +--Mme Paraxin, la femelle de Satan. + +--Et l'a-t-on emporte comme les autres? + +--Je n'ai point oui parler de cela. La figure de Jean-Pierre +s'eclaira. + +--Il reste une lueur d'espoir, murmura-t-il. Marchons! + +Et il se dirigea de lui-meme vers la porte basse qui etait au fond du +cabaret. Ezechiel le laissa faire. + +Aussitot que la porte fut ouverte, Jean-Pierre Severin se trouva en +face d'un tas de terre et de deblais qui bouchaient hermetiquement le +passage. + +--C'est vous qui etes la cause de cela, patron, dit Ezechiel. Le jour +ou vous avez derange les marchandises qui etaient devant la porte, il +y avait ici des gens de la comtesse. Le lendemain, 1e passage etait +bouche... Mais ils ont compte sans le vieil Ezechiel, qui les sait +toutes, depuis le temps qu'il va a l'ecole... Rangez-vous, s'il vous +plait, et laissez-moi passer. + +L'ancien cabaretier se glissa, tenant toujours sa chandelle allumee, +dans un trou etroit qui restait a gauche et conduisait a l'escalier de +sa cave. Jean-Pierre et les agents le suivirent. La cave etait vide +comme le bouge superieur, mais a l'extremite orientale du cellier, +il y avait un amas de platras, entourant une ouverture recemment +pratiquee. + +Ezechiel l'eclaira; elle pouvait donner passage a un homme de mediocre +corpulence. + +--Le soir ou j'ai perce ce trou, dit-il en rougissant de colere, +la maudite m'a fait mordre par son chien. S'il avait pu se couler +la-dedans, le diable a quatre pattes, j'etais un homme mort. Je lui +garde une dent: non pas au chien, mais a la dame... Et vous qui etes +un savant, monsieur Gateloup, savez-vous si c'est vrai qu'on ne peut +faire la fin de ces gens-la qu'avec un morceau de feu qu'on leur met +dans le coeur?... + +Charlevoy et Laurent etaient tout pales. + +--Mais c'est donc bien vraiment une vampire? murmurerent-ils ensemble. + +--En avant! ordonna Jean-Pierre. + +Il se glissa le premier dans l'ouverture. Ezechiel l'arreta de force. + +--Monsieur Gateloup, dit-il, vous etes un brave homme, et je vous ai +vu tenir un contre dix avec un brin de bois. Vous m'allez, et je ne +voudrais pas qu'il vous arrivat du gros mal... Passez le premier, +c'est la justice, car vous semblez le plus interesse a passer. Mais +avant de mettre la tete hors du trou, veillez, guettez, ecoutez. Si le +chien est la, il grondera. S'il gronde, gardez-vous d'avancer: c'est +une bete qui croque un homme comme un poulet. + +Severin se degagea, dit merci et franchit le trou en deux ou trois +vigoureux efforts. + +Il y eut un moment d'attente terrible. Ezechiel avait de la sueur au +front. + +--Eh bien! fit Gateloup du dehors, venez-vous? + +--Parait que le chien est deloge pour tout de bon! dit Ezechiel. Il +aurait deja fait son tapage s'il etait la. Marchons. + +Il passa le premier, non sans garder une certaine inquietude. Les +trois autres agents et l'officier de paix suivirent. Au dela du trou, +c'etait une sorte de fosse, en contre-bas de celle qu'on appelait le +_vide-bouteilles_. Elle communiquait avec les jardins par un escalier +de terre et de bois. + +Les jardins etaient completement deserts. + +La petite troupe les parcourut d'abord et les fouilla dans tous les +sens, Charlevoy et Laurent etaient deux fins limiers, et l'industrieux +Ezechiel connaissait les etres. Ils arriverent jusqu'au grand mur qui +bordait les deux quais, fermant l'eperon de I'Ile Saint-Louis comme +un rempart. La nuit etait claire. Quoique cette partie du jardin +ressemblat a une foret vierge, Laurent et Charlevoy, apres visite +faite, affirmerent que nulle creature humaine n'y pouvait rester +cachee. + +La porte du bord de l'eau, par ou la comtesse Marcian Gregoryi devait +s'introduire une heure plus tard, ne leur echappa point, mais a voir +l'etat de sa serrure, ils la crurent condamnee. + +Jean-Pierre lui-meme, penetrant par une breche dans le couloir qui +communiquait de la porte du bord de l'eau a la chambre sans fenetres, +le visita dans toute sa longueur et la prit pour un de ces passages, +construits a des epoques troublees, qui etonnent les curieux et +restent comme des enigmes proposees a la perspicacite des chercheurs. + +Ce couloir avait une bifurcation: le boyau qui menait a l'ancienne +cachette du president d'Aubremesnil, et une voie plus large, +descendant tout droit aux cuisines du pavillon de Bretonvilliers. +Jean-Pierre ne reconnut que ce dernier passage. + +Il appela Charlevoy et se fit ouvrir une porte, solidement armee de +fer, qui eut enchante un antiquaire. Les cuisines etaient vides comme +les jardins; ou y pouvait neanmoins deviner la recente presence d'un +ou de plusieurs habitants, car le sol etait jonche d'epluchures de +legumes, et des os de boeuf cru, a moitie ronges, s'eparpillaient ca +et la. + +Sur la table, il y avait une toque de femme en etoffe grossiere et +ornee d'oripeaux dedores. La forme de cette toque indiquait a premiere +vue son origine hongroise. + +--C'etait ici l'antre de maman Paraxin, dit Ezechiel, et voici les +restes du dernier souper de Pluto. J'ai idee que l'horrible bete +mangeait plus souvent des os de chretien que des os de boeuf. + +--Les gens qu'on emportait d'ici, demanda Gateloup, passaient-ils par +le couloir que nous venons de suivre? + +--Jamais, repondit Ezechiel. + +--Alors, s'ecria Charlevoy, ils devaient passer par ta boutique, +capitaine. + +Ezechiel rougit jusqu'aux oreilles et le regarda de travers. + +Des cuisines au rez-de-chaussee c'etait un large escalier de pierre de +taille, mal tenu et dans un etat de complete degradation. Les portes +du rez-de-chaussee ayant ete ouvertes a l'aide de la _trousse_ +de Charlevoy, on entra dans une enfilade de chambre nues, suant +l'humidite et la vetuste, et qui, evidemment, n'avaient point ete +habitees depuis de longues annees. + +Aux murailles restaient quelques portraits deteints et quelques +haillons de tapisserie. + +L'officier de paix, M. Barbaroux, etait un utilitaire. Il fit +remarquer avec raison qu'il y avait la beaucoup de terrain perdu et +qu'on eut pu loger dans ces salles inoccupees une grande quantite de +gens qui couchaient dans la rue. + +--Montons plus haut, dit Jean-Pierre, il n'y a rien ici pour nous. + +Le premier etage, beaucoup mieux conserve, presentait, au contraire, +des traces d'occupation recente. C'etait la que Rene de Kervoz avait +ete introduit le soir meme ou commence notre recit. + +La trousse de Charlevoy ayant fait encore son office, Jean-Pierre +entra dans ce salon ou Rene avait attendu, revant et rafraichissant +son front brulant au froid des carreaux, la venue de sa mysterieuse +maitresse. + +En face de la fenetre, de l'autre cote de la rue Saint-Louis-en-l'Ile, +etait la borne ou Angele s'etait assise pour endurer le cruel supplice +dont elle devait mourir. + +C'etait de la qu'elle avait reconnu ou devine la silhouette de son +fiance aux derniers rayons de la lune. + +C'etait de la qu'elle avait vu, quand la lampe allumee a l'interieur +porta deux ombres sur le rideau, ces deux tetes rapprochees en un +baiser qui lui poignarda le coeur. + +C'etait la qu'elle avait desespere de la bonte de Dieu. + +Il n'y avait plus de rideaux a la croisee, plus de tentures aux +portes, plus de tapis, plus de meubles, plus rien. + +Le demenagement etait fait. + +La decrepitude de la vieille maison se montrait partout. + +Seulement, ca et la, un bouquet fane, un chiffon de femme, un livre +restaient comme des temoins de la vie passagere qui avait anime cette +solitude. + +Dans la seconde chambre, celle que nous vimes ornee selon la mode +orientale, et que Lila choisit pour raconter au jeune Breton son +histoire fabuleuse ou veridique, les hautes piles de coussins et les +lampes de Boheme avaient disparu comme tout le reste. + +Cette deuxieme piece etait en apparence, la fin de la maison. +La muraille opposee a la porte ne presentait aucune solution de +continuite. + +C'etait pourtant bien cette muraille qui s'etait ouverte quarante-huit +heures auparavant pour montrer a Rene ebloui le reduit charmant, au +fond duquel l'alcove drapait ses rideaux de soie; + +Le boudoir ou la collation etait servie; + +La chambre sans fenetres, en un mot, le lit d'amour qui devait se +changer en prison. + +Ce serait insulter a l'intelligence du lecteur que de lui expliquer +pourquoi une piece construite et installee precisement pour servir +de cachette, au temps ou l'art de menager des cachettes etait a son +apogee, ne montrait a l'exterieur aucune trace de son existence. + +Jean-Pierre Severin et son escouade resterent pres d'une heure au +premier etage, furetant et fouillant. Toutes leurs recherches furent +inutiles. + +Il n'y avait plus a visiter que le deuxieme etage, qui fut trouve dans +un etat de desolation plus grande encore que le rez-de-chaussee. Les +plafonds etaient defonces et les cloisons tombaient en ruine. + +Jean-Pierre dit: + +--Descendons aux caves. Je demolirai la maison s'il le faut, mais je +trouverai le fiance de ma fille mort ou vif. + +Les gens de police etaient la pour lui obeir. Barbaroux, l'officier de +paix, se borna a murmurer: + +--Mme Barbaroux m'attend, toute seule. + +Laurent et Charlevoy echangerent, a ce mot, un sourire incredule. + +--Attend-elle? demanda Charlevoy. + +Laurent ajouta: + +--Toute seule? + +Helas! on dit qu'Argus, fils d'Avestor, patron de la police avait +cinquante paire d'yeux, dont aucune ne s'ouvrait sur les mignons +mysteres de son propre menage! + +Au moment ou Jean-Pierre et son escouade, descendant l'escalier, +repassaient devant la porte ouverte du premier etage, un bruit qui +venait de l'interieur des appartements les arreta tout a coup. + +Jean-Pierre s'elanca aussitot en avant, suivi de ses agents et arriva +dans le salon a deux fenetres juste a temps pour voir une main +passer a travers un carreau casse d'avance, et tourner lestement +l'espagnolette. + +Germain Patou sauta dans la chambre en secouant ses cheveux baignes de +sueur. + +Tout en le blamant de ce travers qu'il avait de grimper ainsi aux +balcons, nous plaiderons en sa faveur plusieurs circonstances +attenuantes. D'abord, les murailles du pavillon de Bretonvilliers +etaient construites selon ce style monumental qui, laissant entre +chaque pierre un intervalle profond, rend superflu l'usage des +echelles; en second lieu, il etait mu par une bonne intention; en +troisieme lieu, c'etait avant d'etre recu docteur. + +S'il eut passe sa these en ce temps-la, croyez que nous le +regarderions comme inexcusable. + +--Bonsoir, patron, dit-il; je suis venu en quatre minute trente +secondes, montre a la main, de la chaussee des Minimes jusqu'ici; mais +j'ai perdu plus d'un quart d'heure a roder autour de la maison. Alors, +comme la porte etait close, j'ai passe par la fenetre. Le carreau +etait casse, et je voudrais savoir ce que veulent dire tous ces petits +papiers qui sont la sur l'appui, et dans chacun desquels il y a un +caillou. Apportez la lumiere. + +--As-tu trouve? demanda Jean-Pierre Severin. + +--J'ai trouve la taniere, repondit Patou qui depliait un des papiers +dont il venait de parler; mais la louve s'est enfuie. + +--La louve? repeta Jean-Pierre. + +Patou lui serra fortement la main. + +--Patron, murmura l'apprenti medecin a son oreille, il y a du sang +la-dedans. C'est demain qu'on etrenne la Morgue du Marche-Neuf, j'ai +idee que votre nouvelle salle sera trop petite: Franz Koenig a ete +assassine ce soir. + +Les doigts de Jean-Pierre se crisperent sur son front pale. + +--Et ma fille? dit-il en un gemissement. Et mon pauvre Rene? + +Charlevoy approchait avec la lumiere. Le regard de Gateloup tomba sur +le papier que Patou tenait a la main. + +--L'ecriture d'Angele! s'ecria-t-il en lui arrachant la lettre. + +--Il n'en manque pas, repliqua l'etudiant en medecine, j'en ai trouve +au moins une demi-douzaine sur le rebord de la croisee... Et tenez! +en voici un jusque dans la chambre! C'est celui qui a du casser le +carreau. + +Il ramassa un papier contenant un caillou comme les autres et qui +etait sur le plancher. + +--Oh! oh! fit-il en baissant la voix malgre lui, celui-la est trace +avec du sang! + +Jean-Pierre prit le flambeau des mains d'Ezechiel. + +--Sortez tous! prononca-t-il a voix basse, mais ne vous eloignez pas. +Tout a l'heure j'aurai besoin de vous. + + + + +XXI + +PAUVRE ANGELE! + + +Jean-Pierre Severin, dit Gateloup, et Germain Patou etaient seuls tous +deux, non plus dans le salon, mais dans la chambre qui confinait a la +cachette. Jean-Pierre avait voulu mettre une porte de plus entre lui +et la curiosite des agents. + +Ils etaient assis l'un aupres de l'autre, sur la marche ou caisson que +la coutume placait, dans toutes les vieilles maisons, au-devant des +croisees. + +C'etait l'unique siege que presentat desormais l'appartement. + +Chacun d'eux avait a la main un de ces papiers qui contenaient des +cailloux. La chandelle etait par terre. Ils se penchaient pour lire, +et les cheveux blancs du gardien tombant en avant, inondaient son +visage. + +On entendait sa respiration siffler dans sa gorge. + +Sur le papier tremblant que tenait sa main, des larmes coulaient. + +--Pauvre Angele! murmura Germain Patou, qui avait aussi des larmes +dans la voix. + +--Pauvre Angele! repeta Gateloup d'un accent profond. Elle n'a pas +songe a sa mere! + +--Elle n'a pas songe a vous, patron! ajouta l'etudiant en medecine. +Vous l'aimiez autant que sa mere. + +--Penses-tu qu'elle soit morte, Germain? demanda Gateloup. + +Patou ne repondit pas; il lut: + +"Rene, mon Rene cheri, tu m'avais promis de m'aimer toujours. Je ne +craignais rien, car il n'y a personne sur la terre qui soit aussi +noble, aussi loyal que toi. Et puis, nous avons notre petite Angele. +Est-ce qu'on abandonne un cherubin dans son berceau? + +"J'ai fait un reve, Rene; ecoute-moi, je vais te dire tout; je suis +bien sure que c'est un reve. + +"Tu es dans cette maison, je le sais; je t'y ai vu entrer et tu n'es +pas revenu. Mais peut-etre te retient-on de force. + +"Oh! elle est belle, c'est vrai! je n'ai rien vu de si beau! Est-ce +qu'elle t'aime comme moi? + +"Rene, ce n'est pas la mere de notre petit ange! + +"Je lance ce papier sur la fenetre de la chambre ou je t'ai vu; tu le +liras, si tu reviens encore a cette croisee, songer et regarder le +vide. + +"Pauvre ami, tu souffres; je voudrais ajouter tes souffrances aux +miennes, je voudrais te faire heureux au prix de tout mon bonheur. + +"J'etais la, sur cette borne qui est en face de la croisee, de l'autre +cote de la rue. Regarde-la. Je croyais que tu me voyais. Quelles idees +on a dans ces instants ou l'ame chancelle! Mon Dieu! si tu m'avais +vue, nous aurions peut-etre ete tous sauves! + +"J'ai eu tort de ne pas t'appeler, de ne pas m'agenouiller les mains +jointes, au milieu de la rue. Tu es bon, tu aurais eu pitie. + +"J'etais la, moi, je te voyais. J'ai tout vu, je t'aime comme +auparavant, mon Rene. De toi a moi il y a notre petite Angele. Je +t'aime..." + +Germain Patou cessa de lire, et le papier s'echappa de ses doigts. + +--Diable de Breton! grommela-t il, si je le tenais, il passerait un +mechant quart d'heure. + +--Tais-toi! prononca tout bas Gateloup. + +Il ajouta: + +--N'est-ce pas qu'elle l'aimait bien? + +--C'est un ange du bon Dieu! s'ecria l'etudiant. Ah! le coquin de +Breton. + +Jean-Pierre reflechissait. + +--Ce doit etre ici la premiere lettre, dit-il, les yeux fixes sur +le chiffon humide qu'il relisait pour la dixieme fois. Celle-ci est +peut-etre la seconde: + +"Je suis venue, et j'ai lance le papier sur la fenetre; il y est +reste, apres avoir retombe bien des fois. Tu ne m'as pas repondu, tu +ne l'as pas lu, Rene! Que les heures sont longues! Ma pauvre mere ne +sait pas jusqu'a quel point je suis desesperee; je n'ai rien dit a mon +pere, qui voudrait me venger, peut-etre. + +"Je n'ai parle qu'a notre enfant. A celle-la, je dis tout, parce +qu'elle ne peut pas encore me comprendre. Il y a des instants ou ce +bien-aime petit etre semble deviner ma souffrance; d'autres, son +sourire me dit d'esperer. + +"Esperer, mon Dieu!... + +"Eh bien, oui! j'espere encore, puisque je ne suis pas morte. Je n'ai +pas lu beaucoup de livres, mais je sais qu'il y a des entrainements, +des maladies de l'ame. + +"Tu es entraine, tu es malade, et cette enchanteresse ne t'a pas +encore donne le temps de songer a ton enfant. + +"Ce fut a Saint-Germain-l'Auxerrois, n'est-ce pas? Je ne vis rien, +mais quelque chose troubla ma priere. Je sentais en moi comme une +sourde douleur. Mon coeur se serrait; la pensee de nos noces ne me +donnait plus de joie. + +"Elle etait la, j'en suis sure! + +"Nos noces! ce jour si ardemment souhaite, le voila qui arrive! Oh! +Rene! Rene! tu m'avais dit une fois: Ce serait un crime de mettre une +larme dans ces yeux d'ange. + +"L'ange est tombe. Etait-ce a toi de le punir? + +"En revenant de l'eglise, je te ne reconnaissais deja plus. Je +cherchais ta pensee. Je pleurai en montant notre escalier. + +"Et j'attendis pour voir ta lampe s'allumer. + +"La nuit entiere se passa, Rene. J'etais perdue. + +"Reponds-moi, ne fut-ce qu'un mot. Que fais-tu dans cette sombre +maison? Veux-tu que je te dise mon dernier espoir? Tu conspires, +peut-etre... + +"Ni mon pere ni ma mere n'ont rien su par moi: ce sont tes secrets. +J'ai oui parler aujourd'hui d'arrestation... Si je t'avais calomnie +dans mon ame, Rene, mon Rene cheri! si tu n'etais que malheureux!..." + +--Que veut dire cela? s'interrompit ici Jean-Pierre Severin. + +--Kervoz est de Bretagne, repondit Patou. + +Il ajouta: + +--Le gros marchand de chevaux de l'eglise Saint-Louis-en-l'Ile +n'est-il pas son oncle? + +Jean-Pierre se frappa le front: + +--Moriniere! prononca-t-il tout bas. Et le secretaire general de la +prefecture m'a dit... + +Il n'acheva pas, et sa pensee tourna. + +--Moriniere a l'air d'un brave homme, murmura-t-il. C'est impossible! + +--La troisieme lettre nous apprendra peut-etre quelque chose, fit +l'etudiant en medecine. L'ecriture change. + +Jean-Pierre saisit le papier qu'on lui tendait et le baisa. + +"...Rien de toi, rien! Tu n'as pas recu mes messages. Jamais tu ne +pourrais te montrer si cruel envers moi... + +"Notre petite fille maigrit et devient toute blanche depuis que mon +sein tari n'a plus rien pour elle. Je la regardais ce matin. Peut-etre +que Dieu nous prendra tous ensemble. + +"Quelle nuit! Pourrait-on dire en une annee ce que l'on pense dans +l'espace d'une nuit? + +"J'ai vu mon pere et ma mere pour la derniere fois. Tout le jour, je +vais roder autour de toi, et toute la nuit prochaine aussi. Je te +verrai, je le veux, je te parlerai... + +"Ils dormaient! J'ai baise les cheveux blancs de mon pere d'adoption, +qui m'aimait comme si j'eusse ete sa fille. + +"J'ai colle mes levres sur le front de ma mere. + +"Celle-la aussi a bien souffert. + +"Elle a eu le courage de vivre! + +"J'ai baise aussi mon jeune frere, un enfant doux et bon, qui pleurera +sur moi. + +"Il a deja le coeur d'un homme. Le pere dit souvent qu'il ne sera pas +heureux dans la vie. + +"Puis je suis revenue a ma fille et je l'ai habillee en blanc. Dans +ses cheveux, j'ai mis la guirlande que tu avais apportee le jour de ma +fete. Notre fille sera bien belle. + +"J'avais besoin de rire et de chanter. Je ne sais pas si c'est ainsi +quand on devient folle..." + +Les bras de Gateloup tomberent. + +Son visage energique exprimait une torture si poignante que les larmes +vinrent aux yeux de Patou. + +--Il faut de la force, monsieur Jean-Pierre, dit-il. Tout n'est pas +fini. + +--Non, repliqua Gateloup d'une voix changee, tout n'est pas fini. + +Il ajouta en refoulant un sanglot dans sa gorge: + +--C'est vrai que c'etait demain le mariage! ma pauvre femme ne +survivra pas a cela... + +Sa main fievreuse deplia un autre papier. + +"...J'ai voulu voir ta chambre, que je connaissais si bien, quoique je +n'y fusse jamais entree. J'avais un espoir d'enfant: je croyais t'y +trouver. + +"La portiere ma laissee monter. Je t'ecris chez toi: cela me portera +bonheur. + +"Je suis a l'endroit ou je te voyais assis, quand je regardais par ma +fenetre. C'est de la que tes yeux m'ont parle pour la premiere fois. + +"J'ai devant moi les portraits de ton pere et de ta mere. Comme ta +mere doit t'aimer! et combien je l'aime! + +"Il y a une lettre commencee ou tu lui parlais de moi. M'as-tu donc +cherie ainsi, Rene? Et pourquoi m'as-tu quittee? + +"Que t'ai-je fait? Ne suis-je pas toute a toi? + +"Il y a la aussi un mouchoir sanglant, avec des armoiries et une +couronne... + +"Je ne peux pas rester ici, il faut que j'aille a toi et que je te +cherche... + +"D'ailleurs, il est un autre endroit ou je te parlerai mieux qu'ici, +c'est pres du pont Marie, sous le quai des Ormes, la ou nous nous +assimes entre le gazon et les fleurs, ecoutant les murmures du vent +dans le feuillage des grands arbres. + +"Je ne suis pas folle encore, va; j'ai bien de l'espoir depuis que +j'ai vu l'image de la Vierge dans la ruelle de ton lit. + +"Tu ne m'as pas oubliee, tu es prisonnier quelque part, je te +delivrerai. + +"Rene, mon Rene, ma vie! j'ai baise le portrait de ta mere..." + +--Est-ce la derniere? demanda Gateloup d'une voix qui defaillait. + +--Non, repondit Patou, il y a celle qui est ecrite avec du sang. + +--Lis, murmura le vieillard, je n'ai plus de force. + +Germain Patou essuya tranquillement ses yeux mouilles, dont les +paupieres le brulaient. + +"...Tout un jour encore, tout un long jour! Ou es-tu? Les gens du +quartier me connaissent et m'appellent deja la folle. + +"J'ai jete les deux lettres avant l'aube. N'as-tu pas entendu les +cailloux frapper contre les carreaux? J'ai regarde. On ne voit rien. +J'ai appele. Tu n'as pas repondu. + +"Puis les passants sont venus avec le soleil, et je me suis mise a +roder autour de la maison maudite. + +"J'en ai fait dix fois, cent fois le tour. + +"J'ai heurte a la porte par ou tu etais entre. Une vieille femme est +venue, qui parle une langue etrangere. Elle m'a chassee, me montrant +les longues dents d'un chien enorme, qui a du sang dans les yeux. + +"Je suis sur le banc, aupres du pont Marie. Les arbres murmurent +comme l'autre fois. La Seine coule a mes pieds. Comme elle doit etre +profonde! + +"Je t'ecris avec un peu de mon sang, sur la page blanche de mon livre +de messe, que j'avais emporte pour prier. + +"Je ne peux pas prier. + +"Mes pensees ne sont plus bien claires dans ma tete, je souffre trop. + +"Il y a une pensee pourtant dans ma tete, qui est claire et qui +revient toujours. Je n'essaye plus de la chasser. + +"Je ne me tuerai pas toute seule. Je prendrai ma petite Angele dans +mes bras, avec sa robe blanche et sa couronne. + +"Je l'emmenerai ou je vais. Que ferait-elle ici sans sa mere! + +"Cette fois, je lancerai ma lettre a travers le carreau. Peut-etre +qu'elle arrivera jusqu'a toi. + +"Puis je reviendrai ici, sur ce banc. + +"Au matin, si je n'ai pas de reponse, j'irai prendre ma petite Angele +dans son berceau..." + +--La petite fille est-elle encore chez vous? demanda tout a coup +l'etudiant en medecine. + +--Oui, repondit le gardien d'un ton morne. + +Puis se parlant a lui-meme et d'une voix que l'angoisse brisait: + +--C'etait elle! poursuivit-il. Elle n'a pas eu le temps de doubler son +crime en sacrifiant son enfant!... + +Son crime! s'interrompit il avec une soudaine violence. Quand l'exces +du malheur a produit le delire, y a-t-il encore crime? Je suis vieux; +je n'ai jamais rencontre d'ame si douee ni si pure... C'etait elle!... +Tu ne me comprends pas, garcon, et je n'ai pas le courage de me faire +comprendre... C'est elle! c'est elle que je vis au lieu meme qu'elle +designe, entrainee et saisie par le demon du suicide... Vue de mes +yeux, entends-tu, comme je te vois... et le reste depasse tellement +les bornes du vraisemblable que les paroles s'arretent dans mon +gosier... Un monstre, un etre impur lui a pris sa vie, sa vie +angelique, et la prodigue a toute sorte de hontes... La vampire... + +L'oeil de Patou brilla. + +--J'ai lu, la nuit derniere, le plus etonnant de tous les livres, +prononca-t-il a voix basse: _la Legende de la goule Addhema et du +vampire de Szandor_, imprimee a Bade, en 1736, par le professeur Hans +Spurzheim, docteur de l'Universite de Presbourg... L'oupire Addhema +prenait la vie de ses victimes au marc le franc, pour ainsi dire, +vivant une heure pour chacune de leurs annees, et courant sans cesse +le monde, afin de rassembler des tresors au roi des morts-vivants, le +comte Szandor, qu'elle aime d'une adoration maudite, et qui lui vend +chaque baiser au prix d'un monceau d'or. + +--Et comment s'inoculait-elle la vie d'autrui? demanda Jean-Pierre, +qui avait honte d'interroger ces mysteres de la demence orientale. + +--En appliquant sur son crane chauve, repondit Patou, les chevelures +des jeunes filles assassinees. + +Le gardien poussa un cri sourd et se retint a la croisee pour ne point +tomber a la renverse. + +--J'ai vu la vampire Addhema face a face, balbutia-t-il, j'ai vu +la propre chevelure d'Angele, ma pauvre enfant, sur le crane de la +comtesse Marcian Gregoryi! + +L'etudiant recula stupefait. + +Il regarda Gateloup dans les yeux, craignant l'irruption d'une +soudaine folie. + +Les yeux de Gateloup se fixaient dans le vide. Peut-etre voyait-il ce +corps inerte, remontant le courant, le long des berges de la Seine, +contre toutes les lois de la nature; ce corps qui avait allonge le +bras pour saisir la jeune fille indecise, penchee au-dessus de l'eau, +pres du pont Marie. + +Le demon du suicide! + +Dans le silence qui suivit, on put entendre un bruit qui venait de +cette muraille, en apparence pleine, formant la partie orientale de la +chambre. + +C'etait comme le grincement d'une porte sur ses gonds rouilles. + +Jean-Pierre et Patou preterent avidement l'oreille. + +La porte grinca une seconde fois, puis fut refermee avec une evidente +precaution. + +--Il y a quelque chose la! s'ecria Germain Patou. + +Le patron lui mit la main sur la bouche. + +Ils ecouterent pendant toute une minute, puis, le bruit ne s'etant +point renouvele, Jean-Pierre dit: + +--Rene de Kervoz est de l'autre cote de cette muraille, j'en suis sur! +il faut percer la muraille. + + + + +XXII + +SIMILIA SIMILIBUS CURANTUR + + +Dans le recit par ou debute ce livre: la Chambre des Amours, nous +avons vu Jean-Pierre Severin, dit Gateloup, plus jeune, mais tourmente +deja de sombres reveries. + +C'etait un homme sage et fort. Dans la sphere tres humble ou le sort +l'avait place, il avait pu voir de tres pres la lutte des philosophes +modernes contre les croyances du passe. Il s'y etait mele, il avait +combattu de sa propre personne. + +Chretien, il avait repousse l'impiete; mais, libre dans son ame et ami +des males grandeurs de l'histoire ancienne, il restait fidele a la +republique, a l'heure meme ou la republique chancelait. + +Ce n'etait pas un superstitieux. Il etait ne a Paris, la ville qui se +vante d'avoir tue la superstition. + +Mais c'etait un voyageur de nuit, un solitaire et peut-etre, sans +qu'il le sut lui-meme, un poete. + +La vie nocturne enseigne au cerveau d'etranges pensees. + +Quand Jean-Pierre Severin veillait, penche sur ses avirons, ecoutant +l'eternel murmure du fleuve et cherchant le mysterieux ennemi qu'il +combattait depuis tant d'annees: le suicide, qui pouvait deviner ou +suivre les chemins ou se perdaient ses reves? + +Aussitot qu'il eut dit: il faut percer la muraille, Germain Patou +s'elanca dans le salon, appelant les agents a haute voix. Ceux-ci, +habitues a ne jamais perdre leur temps, s'etaient arranges deja pour +dormir, tandis que M. Barbaroux, officier de paix, fumait sa pipe. + +Ezechiel, qui croyait connaitre la maison par coeur, avait +formellement annonce que l'expedition etait finie. + +Gateloup, reste seul dans la seconde chambre, se mit a eprouver le +mur, frappant de place en place avec la paume de sa main ouverte. Le +mur sonna le plein d'abord, mais lorsque Gateloup arriva au milieu, +une planche, recouvrant le vide, retentit sous sa main comme un +tambour. + +C'etait la porte, tres habilement dissimulee dans les moulures de la +boiserie, et qu'aucun indice ne designait du regard. + +Gateloup, dans les circonstances de ce genre, n'avait besoin ni de +levier ni de pince. Il prit son elan de cote et lanca son epaule +contre le panneau, qui eclata, brise. + +Quand le renfort arriva, Gateloup etait deja dans la chambre sans +fenetres. + +--Etes-vous la, Rene de Kervoz? demanda-t-il. + +Il ecouta, mais les battements de son coeur le genaient et +l'assourdissaient. + +Il crut entendre pourtant le bruit de la respiration d'un homme +endormi. + +Les rayons de la chandelle de suif, penetrant tout a coup dans la +cachette, montrerent en effet Rene, etendu sur un lit, la face have, +les cheveux en desordre et dormant profondement. + +--Tiens! dit Ezechiel, elle n'a pas tue celui-la. Il examina le reduit +d'un oeil curieux. + +--Un joli double fond! ajouta-t-il. + +--Levez-vous, monsieur de Kervoz! ordonna Gateloup en secouant +rudement le dormeur. + +Laurent et Charlevoy furetaient. M. Barbaroux dit: + +--Nous allons toujours arreter ce gaillard-la! + +Rene, cependant, secoue par la rude main de Gateloup, ne bougeait +point. + +Germain Patou deboucha tour a tour les deux flacons et en flaira +le contenu en les passant rapidement a plusieurs reprises sous ses +narines gonflees. + +Il avait l'odorat sur comme un reactif. + +--Opium turc, dit-il, haschisch de Belgrade: suc concentre du _Papaver +somniferum_. Patron, ne vous fatiguez pas, vous le tueriez avant de +l'eveiller. + +Chacun voulut voir alors, et M. Barbaroux lui-meme mit son large nez +au-dessus du goulot comme un eteignoir sur une bougie. + +--Ca sent le petit blanc, declara-t-il, avec du sucre. + +Charlevoy et Laurent auraient voulu gouter. + +--Il faut pourtant qu'il s'eveille! prononca tout bas Gateloup. Lui +seul peut nous mettre desormais sur les traces de la vampire! + +--Ah ca? l'homme, fit M. Barbaroux, vous avez votre blanc-bec. Il +serait temps d'aller se coucher. + +Charlevoy et Laurent, au contraire, avaient envie de voir la fin de +tout ceci. C'etaient deux agents par vocation. + +--As-tu les moyens de l'eveiller, garcon? demanda Jean-Pierre a Patou. + +--Peut-etre, repondit celui-ci. + +Puis il ajouta en baissant la voix et en se rapprochant: + +--Peut-etre tous ces gens-la sont-ils de trop maintenant. + +Quand le jeune homme s'eveillera, il peut parler; il n'aura pas +conscience de ses premieres paroles. J'aimerais mieux, pour vous et +pour lui, qu'il n'y eut point d'oreilles indiscretes autour de son +reveil. + +--Messieurs, dit aussitot Gateloup, je vous remercie. M. Barbaroux a +raison: nous avons trouve celui que je cherchais, je n'ai plus besoin +de vous. + +Mais l'officier de paix avait reflechi. Ce n'est jamais inutilement +qu'une administration possede dans son sein un homme complet comme M. +Berthellemot. La grande image de cet employe superieur passa devant +les yeux de Barbaroux, qui dit: + +--Vous en parlez bien a votre aise, l'ami; ne croirait-on pas que vous +avez des ordres a nous donner? J'ai recu mission de vous suivre et de +vous preter main-forte: Je dois soumettre mon rapport a M. le prefet, +et je reste. + +Il n'avait pas encore acheve ces sages paroles, quand le marteau de la +porte exterieure, manie a toute volee, retentit dans le silence de la +nuit. + +C'etait la une interruption tout a fait inattendue. Au premier moment, +personne n'en put deviner la nature. + +Mais bientot une voix s'eleva dans la rue, qui disait: + +--Ouvrez, au nom de la loi! + +--M. Berthellemot! s'ecrierent en choeur les gens de la prefecture. + +M. Barbaroux s'elanca le premier, suivi des quatre agents, et +l'instant d'apres, le secretaire general faisait son entree +solennelle. Il avait derriere lui une armee. + +Pour se presenter, il avait arbore le sourire deja bien connu de M. +Talleyrand et l'avait ajoute au regard de M. de Sartines. + +--Ah! ah! mon voisin, fit-il aiguisant avec soin la pointe d'une fine +ironie, rien ne m'echappe! Nous avons eu de la peine a retrouver vos +traces, mais nous y sommes parvenus. C'est une affaire! c'est +une grave affaire! Je ne m'explique pas prematurement sur ses +ramifications, mais tenez-vous pour assure que j'ai pris des notes... +Je vous demande de m'exhiber le pretendu ordre du premier consul, au +cas ou vous ne l'auriez pas deja detruit. + +--Pourquoi l'aurais-je detruit? demanda Gateloup en plongeant sa main +dans sa poche. + +M. Berthellemot jeta a la ronde un coup d'oeil satisfait, et repondit +en faisant claquer quelques-uns de ses doigts: + +--On ne sait pas, mon voisin, on ne sait pas! + +Barbaroux murmura: + +--Des le debut, j'ai pense: il y a du louche! + +Dans la chambre voisine, la suite du secretaire general et les agents +de Barbaroux causaient avec animation. + +La faussete de l'ordre signe Bonaparte, dont Jean-Pierre Severin avait +fait usage, n'etait deja plus un mystere pour personne. + +Charlevoy disait: + +--Le personnage a de droles de manieres. Si on a a l'emballer, il faut +le faire tout de suite, car il a des partisans dans son quartier, et +ca occasionnerait une emeute. + +--Fouillez-le, ajouta Ezechiel, et vous trouverez sur lui un coeur, +qui prouve comme quoi c'est le chouan des chouans! + +Pendant cela, Germain Patou s'occupait de Rene, toujours endormi. + +Jean-Pierre remit l'ordre a M. Berthellemot, qui fit apporter le +flambeau et essuya minutieusement son binocle. + +Quand il eut retourne le papier dans tous les sens et examine la +signature, il toussa. + +La toux meme de certains hommes eminents a une signification +doctorale. + +--M. le prefet ne voit pas plus loin que le bout de son nez! +grommela-t-il. Moi, je juge la situation d'un coup d'oeil. Il y a la +une affaire d'Etat ou le diable ne connaitrait goutte. C'est bel et +bien le premier consul qui a griffonne ces pattes de mouche. Que +ferait ce scelerat de Fouche en semblable circonstance? Il irait a +Dieu plutot qu'a ses saints... + +--Mon cher voisin, dit-il a haute voix et d'un accent resolu, en +prenant la main de Gateloup, qu'il serra avec effusion, M. le prefet +est mon chef immediat, mais au-dessus du prefet il y a le souverain +maitre des destinees de la France... je veux parler du premier consul. +Vous temoignerez au besoin de mes sentiments politiques... Quelle est +votre opinion personnelle sur cette comtesse Marcian Gregoryi? + +Jean-Pierre fut un instant avant de repondre. + +--Monsieur l'employe superieur, dit-il enfin, prenez une bonne +escorte, allez chaussee des Minimes, n deg. 7, et fouillez la maison de +fond en comble. + +--Sans oublier la serre, ajouta Germain Patou, et, dans la serre, une +trappe qui est sous la troisieme caisse, en partant de la caisse du +salon: une caisse de _Yucca gloriosa_. + +Jean-Pierre acheva: + +--Quand vous aurez fait la-bas votre besogne, monsieur l'employe, vous +ne demanderez plus ce qu'est la comtesse Marcian Gregoryi. + +--Messieurs, suivez-moi, s'ecria Berthellemot, enflamme d'un beau +zele, et songez que le premier consul a les yeux sur nous. + +Il pensait a part lui: + +--Il y a la quelque tour memorable a jouer a M. le prefet. La double +escouade partit au pas accelere. Une fois dans la rue, M. Berthellemot +s'arreta et appela: + +--Monsieur Barbaroux? + +L'officier de paix s'etant approche, Berthellemot le prit a part: + +--Des longtemps, monsieur Barbaroux, lui dit-il avec majeste, les +soupcons les plus graves etaient eveilles en moi au sujet de cette +femme, malheureusement soutenue par de hautes protections. J'ai des +rapports particuliers du nomme Ezechiel, qui obeissait en aveugle a +une direction intelligente donnee par moi. J'ai toutes les notes. Sans +croire aux vampires, monsieur, je ne repousse rien de ce qui peut etre +admis par un scepticisme eclaire. La nature a des secrets profonds. +Nous ne sommes qu'a l'enfance du monde... Je vous charge de veiller +sur M. Severin adroitement et en vous gardant d'exciter sa defiance. +Il a des relations. Si les evenements tournent comme il est permis +de le prevoir, nous aurons du mouvement a la prefecture, monsieur +Barbaroux, et je ne vous oublierai pas dans le mouvement. + +L'officier de paix ouvrait la bouche pour exposer brievement +ses droits a une place de commissaire de police, Berthellemot +l'interrompit: + +--Je prendrai des notes, dit-il. Vous me repondez de ce M. Severin... +Vous ne me croiriez pas, monsieur, si je vous disais que toute cette +intrigue est pour moi plus claire que le jour. + +Il partit, ne joignant qu'Ezechiel a son ancienne escorte. Charlevoy +et Laurent resterent en observation dans la rue Saint-Louis, sous les +ordres de M. Barbaroux. qui murmurait: + +--Toi, tu vois a peu pres aussi clair que M. le prefet, qui voit juste +aussi clair que moi, qui n'y vois goutte! + +Cette prosopopee s'adressait a M. Berthellemot. Quand donc les +subalternes comprendront-ils les merites de leurs chefs? + +Dans la chambre sans fenetres, Jean-Pierre Severin et son protege +Patou etaient penches sur le sommeil de Kervoz. + +--Comme il est change! murmura Jean-Pierre, et comme il a du souffrir! + +--Ces quarante-huit heures, repondit l'etudiant en medecine, ont ete +pour lui un long reve, ou plutot une sorte d'ivresse. Il n a pas +souffert comme vous l'entendez, patron. + +--La sueur inonde son front et coule sur sa joue have. + +--Il a la fievre d'opium. + +--Et ne peut-on l'eveiller? + +Germain Patou hesita. + +--C'est si drole les evangiles de ce Samuel Hahnemann! murmura-t-il +enfin. On n'ose pas trop en parler aux personnes raisonnables. C'est +bon pour les cerveaux brules comme moi... _Similia similibus_... Si +j'etais tout seul, j'essayerais les Formules du sorcier de Leipzig. + +--Quelles sont ces formules? Ne parle pas latin. + +--Je parlerai francais. Il y a beaucoup de formules, car le systeme +de Samuel Hahnemann etant precis et mathematique comme une gamme, +la chose la plus mathematique qu'il y ait au monde, varie et se +chromatise selon l'immense echelle des maux et des medicaments; +seulement ces milliers de formules s'unifient dans LA FORMULE: +_Similia similibus curantur_, ou plutot, car la regle elle-meme est +exprimee d'une facon lache et insuffisante: CECI est gueri par CECI; +au lieu de l'ancienne norme, qui disait: _Ceci_ est gueri par CELA. + +--Ce sont des mots, murmura Jean-Pierre Severin, et le temps passe. + +--Ce sont des choses, patron, de grandes, de nobles choses! Le temps +passe, il est vrai, mais ce ne sera pas du temps perdu, car votre +jeune ami, M. Rene de Kervoz, est deja sous l'influence d'une +preparation hahnemannienne. Je lui ai delivre le traitement qui +convient a son etat. + +L'oeil de Jean-Pierre chercha sur la table de nuit une fiole, un +verre, quoi que ce soit enfin qui confirmat l'idee d'un medicament +donne. + +Il ne vit rien. + +--Tu as ose?... commenca-t-il. + +--Il n'y a point la d'audace, l'interrompit Germain Patou. Vous +pourriez prendre ce qu'il a pris et mille fois, et cent mille fois la +dose, sans que votre constitution en eprouvat aucun choc. + +--Cent mille fois! repeta Jean-Pierre indigne. Quelle que soit la +dose... + +--Un million de fois! l'interrompit Patou a son tour. C'est le +miracle, et c'est le motif qui retardera la vulgarisation du plus +grand systeme medical qui ait jamais ebloui le monde scientifique. +Quand l'ecole Sangrado sera a bout d'arguments pour combattre le jeune +systeme, elle s'ecriera: Mensonge! momerie! imposture! Hahnemann ne +donne rien qu'une matiere inerte et neutre: du sucre, du lait ou de +l'eau claire! Et en effet, dans ce que Hahnemann distribue, l'analyse +chimique ne decouvrirait rien. + +--Mais alors... + +--Mais alors connaissez-vous le chimiste qui decouvrirait, par +l'analyse ordinaire, le principe vivifiant du bon air et le principe +malfaisant de l'atmosphere en temps d'epidemie? Si quelqu'un vous dit +qu'il le connait, repondez hardiment: C'est un menteur! L'air libre +rend les memes elements partout a l'analyse... et pourtant il y a un +air qui donne la sante, un air qui produit la maladie... j'entends +l'air qui est sous le ciel, car le miasme concentre dans un endroit +clos s'apprecie chimiquement... Vous pouvez donc etre tue ou gueri +par une chose infinitesimale, echappant a des instruments qui +reconnatraient aisement la millionieme partie de la dose d'arsenic, +par exemple, qui ne suffirait pas a vous donner la colique... + +Rene de Kervoz fit un mouvement brusque sur son lit. + +--Il a bouge, dit Jean-Pierre. + +Patou prit dans la poche de son frac une boite plate un peu plus +grande qu'une tabatiere et l'ouvrit: + +--J'ai passe bien des nuits a fabriquer cela, dit-il avec un naif +orgueil. On fera mieux, mais ce n est pas mal pour un debut. + +Dans la boite, il y avait une vingtaine de petits flacons, ranges et +etiquetes. Patou en choisit un, disant encore: + +--Jusqu'a present, notre pharmacie n'est pas bien compliquee; mais le +maitre cherche et trouve... La, patron, voulez-vous ma confession? Si +je venais a decouvrir que cet homme-la est un fou ou un imposteur, +j'en ferais une maladie! + +Ayant debouche un des petits flacons, il en retira une granule qu'il +enfila a la pointe d'une aiguille, piquee pour cet objet dans la soie +qui doublait la boite. + +Rene de Kervoz avait entr'ouvert ses levres pour murmurer des paroles +indistinctes. Patou profita d'un instant ou les dents du dormeur se +desserraient, et introduisit lestement le globule, qui resta fixe sur +la langue. + +--Que lui donnes-tu? demanda Jean-Pierre. + +--De l'opium, repondit l'etudiant. + +--Comment, de l'opium! Tu disais tout a l'heure que cette lethargie +etait produite par l'opium! + +--Juste! + +--Eh bien? + +--Eh bien, patron, il faudra du temps et de la peine pour habituer +le monde a cette apparente contradiction. Le systeme de l'homme de +Leipzig subira une longue, une dure epreuve; on lui opposera le +raisonnement, on lui prodiguera la raillerie. Comment ceci peut-il +tuer et guerir? Tout a l'heure je vous demontrais en deux mots +l'effet possible, l'effet terrible d'une dose invisible, +imponderable,--infinitesimale, puisque c'est le terme technique. +Faut-il vous prouver maintenant, a vous qui avez l'experience de la +vie, que la meme chose peut et doit produire des resultats tout a fait +contraires, selon le mode et la quantite de l'emploi? Dans l'ordre +moral, la passion, ce don supreme de Dieu, source de toute grandeur, +engendre toutes les hontes et toutes les miseres; l'orgueil avilit, +l'ambition abaisse, l'amour fait la haine; dans l'ordre physique, le +vin exalte ou stupefie,--selon la dose. + +--Je sais cela, dit Jean-Pierre, qui courba la tete. + +--Le bon La Fontaine, dans une fable qui n'amuse pas les enfants, +reproche au satyre de _souffler le chaud et le froid_, employant une +seule et meme chose: son haleine, a refroidir sa soupe et a rechauffer +ses doigts. C'est une image vulgaire, mais frappante, de la nature. +Tout, ici-bas, tout souffle le chaud et le froid. L'univers est +homogene; il n'y a pas dans la creation, si pleine de contrastes, deux +atomes differents; le physicien qui vient de promulguer cet axiome va +changer en quelques annees la face de toutes les sciences naturelles. +Le siecle ou nous entrons inventera plus, grace a ces bases nouvelles, +expliquera mieux et produira autant, lui tout seul, que tous les +autres siecles reunis... + +--Ses yeux essayent de s'ouvrir! murmura Gateloup, dont le regard +inquiet etait toujours fixe sur Rene de Kervoz. + +--Ils s'ouvriront, repliqua Patou. + +--Si tu lui donnais encore une de ces petites dragees? + +--Bravo, patron! s'ecria l'etudiant en riant. Vous voila converti a +l'opium qui reveille! malgre le _facit dormire_ de Moliere, qui est +la verite meme! Je n'ai pas eu besoin de vous citer le plus +extraordinaire et le plus simple parmi les faits scientifiques de ce +temps: le _cow-pox_ d'Edouard Jenner, sa vaccine, qui est le virus +meme de la petite verole et qui preserve de la petite verole. + +--Donne une dragee, garcon. + +--Patience! la dose ne suffit pas; il faut l'intervalle... on s'enivre +aussi avec ces joujoux qu'on nomme des petits verres, quand on les +vide trop souvent. + +Jean Pierre essuya la sueur de son front, Patou tenait la main du +dormeur et lui tatait le pouls. + +--Mais enfin, grommela Gateloup, dont la vieille raison se revoltait +encore, si tu me trouvais, un beau matin, couche sur le carreau de la +chambre, avec de l'arsenic plein l'estomac... + +--Patron, interrompit l'etudiant, vous n'avez pas besoin d'aller +jusqu'au bout. Je vais vous repondre. Le jour ou la verite m'a frappe +comme un coup de foudre, c'est que, n'esperant plus rien de la +medication ordinaire et me trouvant aupres d'un malheureux, empoisonne +par l'arsenic, j'essayai au hasard la prescription du maitre; je +donnai au mourant de l'arsenic... + +--Et tu le sauvas?... + +--J'eus tort, car c'est notre ami Ezechiel; mais, morbleu! je le +sauvai. + +Gateloup lui serra la main violemment. + +Les levres de Kervoz venaient d'exhaler un son. + +Ils firent silence tous deux. Au bout de quelques secondes, la bouche +de Rene s'entr'ouvrit de nouveau, et il prononca faiblement ce nom: + +"Angele!" + + + + +XXIII + +LE REVEIL + + +Les mairies de Paris donnent maintenant trois francs a toute famille +pauvre qui fait vacciner son enfant. Ce n'est pas cher, et cela paye +pourtant avec splendeur les vingt annees de souffrances, envenimees +par le sarcasme, que Jenner vecut, entre l'invention de la vaccine et +le jour ou la vaccine fut victorieusement acceptee. + +De meme les quelques milliers de thalers employes a fondre le bronze +de la statue erigee a Samuel Hahnemann payent glorieusement les +cailloux qui poursuivirent jadis le maitre lapide. + +Ainsi va le monde, conspuant d'abord ce qu'il doit adorer. + +L'homeopathie compte desormais au nombre des systemes illustres par +le triomphe. Elle possede la vogue, ses adeptes roulent sur l'or, +eclaboussant les anciennes et illustres methodes, qui protestent en +vain du haut des trones academiques. La raillerie a emousse sa +pointe, le dedain s'est use, la haine est venue, cette providentielle +consecration du succes. + +Ceci n'est point un livre de science; tout au plus y pourra-t-on +trouver, chemin faisant, quelques pages detachees de la curieuse +histoire des contradictions de l'esprit humain. Nous voulons pourtant +ajouter un mot, a propos de la doctrine du grand medecin de la Saxe +royale. + +Quelquefois, l'homeopathie semble arretee tout a coup dans sa marche +triomphante par une large rumeur: on l'accuse d'avoir tue quelque +personnage illustre ou d'avoir ouvert a quelque prince heritier la +succession d'un trone. + +C'est qu'elle est, en effet, generalement la medecine de bien des gens +dont on parle; elle soigne l'art qui est en vue et tate volontiers le +pouls des mains qui tiennent le sceptre, tout en ouvrant bien larges +au travail et a l'infortune les portes de ses dispensaires. Ceux +qu'elle _tue_, comme disait notre grand comique, ennemi ne des +medecins, font du bruit en tombant. + +Et puis, les meilleures medailles ont leur revers. Samuel Hahnemann, +qui a invente tant de specifiques, n'a pas laisse dans son testament +la formule capable d'extirper le charlatanisme. + +Il y a des charlatans partout, et les charlatans, par une heureuse +propriete de leur nature, preferent les palais aux chaumieres. + +En somme, nous avons voulu montrer ici seulement les debuts d'un +praticien original qui, sous la Restauration, quinze ans plus tard, +passa pour sorcier, tant ses cures semblerent merveilleuses. + +Apres qu'il eut prononce le nom d'Angele, Rene de Kervoz redevint +silencieux; mais son pale visage prit, en quelque sorte, le pouvoir +d'exprimer ses pensees. On pouvait suivre sur son front comme un +reflet fugitif des reves qui traversaient son sommeil. + +Jean-Pierre Severin et Germain Patou l'examinaient tous les deux avec +attention. Tantot sa physionomie s'eclairait, trahissant une vague +extase, tantot un nuage sombre descendait sur ses traits, qui +exprimaient tout a coup une poignante souffrance. + +L'etudiant consulta plusieurs fois sa montre, et ne donna la troisieme +prise du medicament que quand l'aiguille marqua l'heure voulue. + +Quelques minutes apres que le globule eut fondu sur la langue du +dormeur, ses yeux s'ouvrirent encore, mais cette fois tout grands. + +Ses yeux n'avaient point de regard. + +--Lila! prononca-t-il d'une voix changee. + +Puis avec une soudaine colere qui enfla les veines de son front: + +--Va-t'en! va-t'en! + +--M'entendez-vous, monsieur de Kervoz? demanda Jean-Pierre, incapable +de se contenir. + +On eut dit un charme subitement rompu. + +Les paupieres de Rene retomberent, tandis qu'il balbutiait: + +--C'est un songe! toujours le meme songe! tantot Lila! tantot +Angele... l'haleine brulante du demon, les doux cheveux de la +sainte!... + +Sa main eut, sous la couverture, un mouvement fremissant, comme s'il +eut caresse une chevelure. + +--Angele est morte! pensa tout haut Jean-Pierre. Je comprends tout ce +qu'il dit... tout! + +Sa joue etait plus livide que celle du malade, et ses yeux exprimaient +une indicible terreur. + +Rene se couvrit tout a coup le visage de ses mains: + +--_In vita mors_, murmura-t-il, _in morte vita_! Toujours le meme +songe! La mort dans la vie, la vie dans la mort!... Non... non... +C'est le frere de ma pauvre mere... je ne te donnerai pas les moyens +de le perdre! + +L'attention des temoins redoublait. + +--De qui parle-t-il? demanda Patou apres un moment de silence. + +--Le frere de sa mere, repondit Gateloup, est un marchand de chevaux +de Normandie, vers la frontiere de Bretagne. Je ne sais pas ce qu'il +veut dire. + +Rene bondit sur son lit. + +--C'est toi, c'est toi, cria-t-il, la vivante et la morte!... C'est +toi qui es la comtesse Marcian Gregoryi!... C'est toi qui es Addhema +la vampire! + +Il s'etait leve a demi; il se laissa retomber epuise. + +Jean-Pierre passa ses doigts sur son front baigne de sueur. + +--Je ne crois pas a cela, au moins! prononca-t-il entre ses dents +serrees; je ne veux pas y croire! c'est l'impossible! + +--Patron, repondit l'etudiant gravement, je ne suis pas encore assez +vieux pour savoir au juste ce a quoi il faut croire. Il n'y a jusqu'a +present qu'une seule chose que je nie, c'est l'impossible? + +Et son doigt tendu designait la devise latine, courant autour du +cartouche qui ornait la cheminee. + +La devise disait exactement les paroles echappees au sommeil de Rene. + +Patou poursuivit: + +--L'homme a dit longtemps: Cela n'est pas parce que cela ne peut pas +etre, mais, depuis quelques annees, Franklin a joue avec la foudre; un +pauvre diable de ci-devant, le marquis de Jouffroy, fait marcher des +bateaux sans voile ni rames, avec la fumee de l'eau bouillante... Vous +pouvez me parler si vous avez quelque chose a dire: je sais la legende +du comte Szandor, le roi des vampires, et de sa femme, l'oupire +Addhema. + +--Moi, je ne sais rien, repliqua rudement Jean-Pierre. Le monde +vieillit et devient fou! + +--Le monde grandit et devient sage, repartit l'etudiant. Les vieux +republicains comme vous sont de l'ancien temps tout comme les vieux +marquis. Le jour viendra ou l'on aura honte de douter, comme hier +encore on rougissait de croire. + +La chandelle de suif, presque entierement consumee, bronzait de sa +flamme mourante le cuivre du flambeau. Elle rendait ces lueurs vives, +mais intermittentes, des lampes qui vont s'eteindre. + +Mais la fin de la nuit etait venue, et les premieres lueurs du +crepuscule arrivaient par la porte entr'ouverte. + +Rene de Kervoz, assis sur son seant, etait soutenu par Jean-Pierre, +tandis que Germain Patou, agitait dans un verre a demi plein un +liquide qui semblait etre de l'eau pure. + +Rene avait l'air d'un fievreux ou d'un buveur terrasse par l'orgie. + +--Ne me demandez rien, dit-il; et ce fut sa premiere parole. Je ne +sais pas si je pense ou si je reve. La moindre question me ferait +retomber tout au fond de mon delire. + +--Buvez, lui ordonna Patou, qui approcha une cuiller de ses levres. + +Le jeune Breton obeit machinalement. + +--Combien y avait-il de temps que vous ne m'aviez vu, pere? +demanda-t-il en s'adressant a Gateloup. + +--Trois jours, repondit celui-ci. + +Rene fit effort pour eclaircir les tenebres de son cerveau. + +--Et n'ai-je point vu Angele depuis ce temps! questionna-t-il encore. + +--Non, repliqua Jean-Pierre. + +--Trois jours, reprit Rene, qui compta peniblement sur ses doigts. +Alors nous sommes au matin du mariage. + +Jean-Pierre baissa les yeux. + +--C'est vrai, c'est vrai, balbutia le jeune Breton, dont les traits se +decomposerent, Angele est morte! + +Deux grosses larmes roulerent sur sa joue. + +Jean-Pierre se redressa, severe comme un juge. + +--Comment savez-vous cela, monsieur de Kervoz? interrogea-t-il a son +tour. + +Rene pleurait comme un enfant, sans repondre. + +Jean-Pierre repeta sa question d'un ton de sombre menace. + +--J'ignore tout, balbutia Rene. Mais j'ai le coeur meurtri comme si +quelqu'un m'eut dit: Elle est morte. + +--Elle est morte! prononca Jean-Pierre comme un echo. + +--Qui vous l'a dit? + +--Personne. + +--L'avez-vous vue? + +--Sa derniere lettre, balbutia le vieil homme, dont les larmes, +jaillirent, etait ecrite avec du sang et disait: Je vais mourir!... + +Rene se leva de son haut et mit ses deux pieds nus sur le parquet. + +--Il est peut-etre temps encore! s'ecria-t-il, rendu comme par +enchantement a l'energie de son age. + +Jean-Pierre secoua la tete et voulut le retenir pour l'empecher de +tomber: mais Germain Patou dit: + +--C'est fini, la crise est passee. + +Et en effet Rene resta solide sur ses jarrets. + +--Dites-moi tout, reprit Rene d'une voix basse, mais ferme. Je ne sais +rien. Ces trois jours ont ete arraches a ma vie... et bien d'autres +avant eux. Je ne sais rien, sur mon salut, sur mon honneur! Je n'ai +jamais cesse de l'aimer. J'ai ete fou encore plus que criminel, et +cela me donne le droit de la venger. + +Jean-Pierre l'attira contre son coeur. + +--Nous aurions ete trop heureux! pensa-t-il tout haut. La pauvre femme +me disait souvent: "J'ai tant de joie que cela me fait peur!" Nous +sommes vieux tous deux, elle et moi, monsieur de Kervoz, nous ne +souffrirons pas bien longtemps desormais... Promettez-moi que vous +serez le frere et l'ami de l'enfant qui va rester tout seul. + +--Votre fils sera mon fils! s'ecria Rene. + +--Part a deux! fit Germain Patou. Mais vous ne vous en irez pas comme +cela, patron, de par tous les diables! Hahnemann soigne aussi le +chagrin. Votre chere femme a sa resignation chretienne, et ce fils +dont vous parlez: elle va reporter sur lui tout son coeur... + +Jean-Pierre secoua la tete une seconde fois et murmura: + +--Son coeur, c'etait Angele! + +--Et si Angele n'etait pas morte? interrompit l'etudiant. Nous n'avons +pas de preuves... + +Cette fois ce fut Rene qui secoua la tete, repetant a son insu: + +--Angele est morte! + +Germain Patou, obstine dans l'espoir, comme tous ceux dont la volonte +doit briser quelque grand obstacle, repondit: + +--Je le croirai quand je l'aurai vu. + +Jean-Pierre raconta en quelques mots l'histoire de ces pauvres +lettres, si naivement navrantes, trouvees sur l'appui de la croisee, +et dont la derniere, celle qui etait ecrite avec du sang, avait perce +le carreau. + +Rene de Kervoz ecoutait. Sa force d'un instant l'abandonnait et ses +jambes tremblaient de nouveau sous le poids de son corps. + +Il tomba sur le lit en gemissant: + +--Je l'ai tuee! + +Puis, sa raison se revoltant contre sa conviction, qui n'avait aucune +base humaine et ressemblait a l'entetement de la demence, il s'ecria: + +--Courons! cherchons!... + +Sa parole s'arreta dans sa gorge, et ses yeux devinrent hagards. + +--Il y a longtemps deja, fit-il d'une voix qui semblait ne pas etre a +lui, longtemps. J'ai tout vu en reve et tout entendu, tout ce qu'elle +ecrivait... Sa pauvre plainte me venait d'en haut... Et j'ai ete dans +le jardin du quai des Ormes, au bord de l'eau... une nuit ou la Seine +coulait a pleines rives... Elle s'est mise a genoux... et le Desespoir +l'a prise par la main, l'entrainant doucement dans ce lit glace ou +l'on ne s'eveille plus jamais... jamais!... + +Un sanglot convulsif dechira sa poitrine. + +--Le reste est horrible! poursuivit-il, parlant comme malgre lui. Elle +est venue... mes levres connaissaient si bien ses doux cheveux. J'ai +baise les cheres boucles de sa chevelure; j'en suis certain, j'en +jurerais... Qui donc m'a raconte la hideuse histoire de ce monstre +gagnant une heure de vie pour chaque annee de l'existence qu'elle +volait a la jeunesse, a la beaute, a l'amour?... + +Ce fut un cri qui repondit a cette question. + +--Lila!... c'est Lila qui me l'a dit... Et la Vampire ne peut se +soustraire a cette loi de conter elle-meme sa propre histoire?... + +Il s'elanca loin du lit, comme si le contact des couvertures l'eut +brule. + +--Je me souviens! je me souviens! rala-t-il, en proie a un spasme qui +l'ebranlait de la tete aux pieds, comme l'ouragan secoue les arbres +avant de les deraciner. Il y a des choses qui ne se peuvent pas +dire... Mon coeur restera fletri par ce sepulcral baiser... C'est ici +l'antre du cadavre anime... du monstre qui vit dans la mort et qui +meurt dans la vie! + +Son doigt crispe montrait la devise latine, que les lueurs du matin, +glissant par l'ouverture de la porte entre-baillee, eclairaient +vaguement. + +Il chancela. Jean-Pierre et Patou coururent a lui pour le soutenir, +mais il les repoussa d'un geste violent. + +--Tout est la, desormais! dit-il en se frappant le front. Ma +memoire ressuscite. J'ai trahi le sang de ma mere... Tant mieux! +entendez-vous? tant mieux! ma trahison va me mettre sur les traces de +la comtesse Marcian Gregoryi... Angele sera vengee! + +Il se precipita, tete premiere, au travers des appartements et +descendit l'escalier en quelques bonds furieux. + +Jean-pierre et l'etudiant se lancerent a sa poursuite sans avoir le +temps d'echanger leurs pensees. + +Quand ils atteignirent la rue, Rene en tournait l'angle deja, courant +avec une rapidite extraordinaire vers les ponts de la rive droite. + +Nos deux amis suivirent la meme direction a toutes jambes. + +Derriere eux, les agents apostes par M. Berthellemot se mirent +aussitot en chasse. + + + + +XXIV + +LA RUE SAINT-HYACINTHE-SAINT-MICHEL + + +Le boulevard de Sebastopol (rive gauche), passant avec majeste entre +le Pantheon et la grille du Luxembourg, aplanit maintenant cette +croupe occidentale de la montagne Sainte-Genevieve. Tout est ouvert et +tout est clair dans ce vieux quartier des ecoles, subitement rajeuni. +Sa bizarre physionomie d'autrefois, si pittoresque et si curieuse, a +disparu pour faire place a des aspects plus larges. Paris, la +capitale predestinee, ne perd jamais une beaute que pour acquerir une +splendeur. + +Etait-ce beau, cependant! C'etait etrange, Cela racontait a la vue +de vives et singulieres histoires. A ceux-la memes qui admirent +franchement le Paris nouveau, il est permis de regretter l'aspect +original et bavard du vieux Paris. + +Que d'anecdotes inscrites aux noires murailles de ces pignons! et +comme ces antiques masures disaient bien leurs dramatiques histoires! + +En faisant quelques pas hors du jeune boulevard, vous pouvez encore +rencontrer de ces trous horribles et charmants ou le moyen age +radote a la barbe de nos civilisations; les larges percees ont meme +facilement l'abord de ces mysterieuses cavernes. Derriere le college +de France, tout confit en moderne philosophie, vous n'avez qu'a suivre +cette voie qui semble un egout a ciel ouvert: voici des maisons, a +droite et a gauche, qui ont vu les capettes de Montaigu, couchees sur +le fouarre; voici des debris de cloitres ou la Ligue a complote; voici +des chapelles, changees en magasins, au portail desquelles Claude +Frollo dut faire le signe de la croix, en couvant la pretentaine, +tandis que son frere Jehan, bete charmante, malfaisante et precoce, +lui jouait quelque mechante farce du haut de ce balcon vermoulu, qui +avait deja mauvaise mine au temps ou les royales vampires humaient le +sang des capitaines a la tour de Nesle. + +C'est le melodrame qui le dit; le melodrame, vampire aussi, buvant +dans son gobelet d'etain la gloire des rois et l'honneur des reines. + +En 1804, au lieu ou le boulevard s'evase en une vaste place +irreguliere, regardant a la fois le Pantheon, le Luxembourg et le dos +trapu de l'Odeon, c'etait la rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel, plus +irreguliere que la place, etroite, montueuse, tournante, et d'ou l'on +ne voyait rien du tout. + +La maison ou Georges Cadoudal avait etabli sa retraite fut celebre +en ce temps et citee comme un modele de taniere a l'usage des +conspirateurs. + +J'en ai le plan sous les yeux en ecrivant ces lignes. + +Elle avait appartenu quelques annees auparavant a Gensonne, le +Girondin, qui fit, dit-on, pratiquer un passage a travers l'immeuble +voisin pour gagner la maison sortant sur la rue Saint-Jacques par la +troisieme porte cochere en redescendant vers les quais. + +On n'ajoute point que ce passage ait ete perce en vue d'eviter, a +l'occasion, quelque danger politique. + +Un autre passage existait, courant en sens inverse et reliant la +maison Fallex (tel etait le nom du proprietaire) a la cour d'une +fabrique de mottes existant a l'angle rentrant de la place +Saint-Michel, rue de la Harpe. + +Ce deuxieme passage, dont l'origine est inconnue et devait remonter a +une epoque beaucoup plus reculee, ne traversait pas moins de treize +numeros; sur ce nombre, il etait en communication avec cinq maisons +ayant sortie sur la rue Saint-Hyacinthe, et une s'ouvrant sur la place +Saint-Michel. + +De telle sorte que la retraite de Georges Cadoudal possedait neuf +issues, situees, pour quelques-unes, a de tres grandes distances des +autres. + +Il avait coutume de dire de lui-meme: Je suis un lion loge dans la +taniere d'un renard. + +Lors du proces, il fut prouve que la plupart des voisins ignoraient +ces communications. + +Georges Cadoudal n'usait guere que des deux issues extremes, encore +n'etait-ce que rarement. D'habitude, au dire des gens du quartier, qui +le connaissaient parfaitement sous son nom de Moriniere, il sortait et +rentrait par la porte meme de sa maison. + +La police n'eut donc pas meme l'excuse des facilites exceptionnelles +que la disposition de sa retraite donnait a Georges Cadoudal. + +Le 9 mars 1804, a sept heures du matin, un cabriolet de place s'arreta +devant la porte du chef chouan, rue Saint-Hyacinthe, et attendit. + +Tout le long de la rue, selon les mesures prises la veille dans le +cabinet du prefet de police, les agents stationnaient. Il y en avait +aussi aux fenetres des maisons. Le cordon de surveillance s'etendait a +droite et a gauche jusque dans les rues Saint-Jacques et de la Harpe. + +On n'avait fait aucune demarche aupres du concierge de la maison, qui, +sur l'invitation du cocher du cabriolet de place, monta au premier +etage de la maison, frappa a la porte de Georges et cria, comme +c'etait apparemment l'habitude: + +--La voiture de monsieur attend. + +Georges etait tout habille et tres abondamment arme, bien qu'aucune de +ses armes ne fut apparente. + +Il avait la main dans la main d'une femme toute jeune et adorablement +belle, qui s'asseyait sur le canape de son salon. + +C'etait une blonde dont les yeux d'un bleu obscur semblaient noirs au +jour faux qui entrait par les fenetres trop basses. + +--C'est bien! dit Georges au concierge, qui redescendit l'escalier. + +--Je crois, dit la blonde charmante, dont les beaux yeux nageaient +dans une sorte d'extase, qu'il est permis de tuer par tous les moyens +possibles l'homme qui fait obstacle a Dieu... Mais que je vous aime +bien mieux, mon vaillant chevalier breton, dedaignant l'assassinat +vulgaire et jetant le gant a la face du tyran! + +--Je ne dedaigne pas l'assassinat, repondit Georges, je le deteste. + +Il etait debout, developpant sa haute taille, trop chargee +d'embonpoint, mais robuste et majestueuse. + +Malgre son poids, qui devait etre considerable, il avait, en Bretagne, +une reputation d'extraordinaire agilite. + +Sa figure etait ouverte et ronde. Il portait les cheveux courts, et, +chose veritablement etrange, conforme du reste a la chevaleresque +temerite de son caractere, il portait a son chapeau une agrafe bronzee +reunissant la croix et le coeur, qui etaient le signe distinctif et +bien connu de la chouannerie. + +La comtesse Marcian Gregoryi fit le geste de porter la main de Georges +a ses levres, mais celui-ci la retira. + +--Pas de folie! dit-il brusquement. Des que le jour est leve, je suis +le general Georges et je ne ris plus. + +--Vous etes, repliqua la blonde enchanteresse, le dernier chevalier. +Je ne saurai jamais vous exprimer comme je vous admire et comme je +vous aime. + +--Vous m'exprimerez cela une autre fois, belle dame, repartit Georges +Cadoudal en riant; il y a temps pour tout. Aujourd'hui, si vos +renseignements sont exacts et si vos hommes ont de la barbe au menton, +je vais forcer le futur empereur des Francais a croiser l'epee avec un +simple paysan du Morbihan... ou a faire le coup de pistolet, car je +suis bon prince et je lui laisserai le choix des armes. Mais, sur ma +foi en Dieu, le pistolet ne lui reussira pas mieux que l'epee, et le +pauvre diable mourra premier consul. + +Il jeta sous son bras deux epees recouvertes d'un etui de chagrin et +poursuivit: + +--Redites-moi bien, je vous prie, l'adresse exacte et l'itineraire. + +--Allez-vous tout droit? demanda la comtesse. + +--Non, je suis oblige de prendre le capitaine L---- au carrefour de +Buci. C'est mon second. + +--Un republicain!... + +--Ainsi va le monde. Nous nous battrons tous deux, le capitaine et +moi, le lendemain de la victoire. + +--Eh bien! reprit la comtesse en battant l'une contre l'autre ses +belles petites mains, voila ce que j'aime en vous, Georges! Vous jouez +avec la pensee du sabre comme nos jeunes Magyars, toujours riants en +face de la mort... Du carrefour Buci, vous prendrez la rue Dauphine, +les quais, la Greve, la rue, le faubourg Saint-Antoine, toujours tout +droit et vous ne tournerez qu'au coin du chemin de la Muette, a deux +cents pas de la barriere du Trone. La, vous verrez une maison isolee, +une ancienne fabrique, entouree de marais... Vous frapperez a la porte +principale et vous direz a celui qui viendra vous ouvrir: "Au nom du +Pere, du Fils et du Saint-Esprit, je suis un frere de la Vertu. + +--Peste! fit Georges, vos Welches n'y vont pas par quatre chemins! Et +faudra-t-il leur chanter un bout de tyrolienne? + +--Il faudra ajouter, repondit la blonde en souriant comme si cette +insouciante gaiete l'eut ravie: Je viens par la volonte de la +rose-croix du troisieme royaume, souveraine du cercle de Bude, Gran et +Comorn; je demande le Dr Andrea Ceracchi. + +--Et apres? + +--Apres, vous serez introduit dans le sanctuaire... et nos freres vous +mettront a meme de rencontrer aujourd'hui meme, en un lieu propice, +votre ennemi, le general Bonaparte. + +--Un maitre homme! grommela Georges, et qui aurait fait un joli +chouan, s'il avait voulu! + +Il serra gaillardement la main de la comtesse et se dirigea vers la +porte. + +Sur le seuil, il s'arreta pour ajouter: + +--Il y a un petit endroit, la-bas, a mi-cote, de l'autre cote du bourg +de Brech, que j'aurais voulu revoir. Chacun a quelque souvenir qui +revient aux heures de peril, et m'est avis que la danse sera rude +aujourd'hui... Elle me dit: Sois a Dieu et au roi, et je fis un +serment, la bouche sur ses levres... J'avais seize ans... J'ai bien +tenu ce que j'avais promis... Le capitaine repete souvent: Georges, +si tu etais ne dans la rue Saint-Honore, tu crierais: Vive la +republique!... Mais, bah! ceux de Paris radotent comme ceux de +Bretagne. Le fin mot, qui le connait?... + +Ma belle dame, s'interrompit-il, n'oubliez pas de prendre le couloir +sur votre gauche: vous sortirez par la place Saint-Michel. Et si +quelqu'un vous parle du citoyen Moriniere, vous repondrez: + +--Je n'ai jamais entendu ce nom-la. + +Dans le sourire de la comtesse il y avait de l'admiration et du +respect. + +Georges poussa la porte et descendit l'escalier en chantant. + +Aussitot qu'il fut parti, la physionomie de la comtesse changea, +exprimant un dur et froid sarcasme. + +Au moment ou Georges sautait dans le cabriolet, son cocher lui dit +tout bas: + +--La rue a mauvaise mine et tout le quartier aussi. + +Le regard rapide et sur du chouan avait deja juge la situation. + +--Prends ton temps, mon bonhomme, dit-il en s'asseyant pres du cocher. +Tant qu'on fait semblant de ne pas les voir, ces oiseaux-la restent +tranquilles... Ta bete est-elle bonne? + +--J'en reponds, monsieur Moriniere. + +Georges se mit a rire franchement et feignit de remonter d'un cran la +capote du cabriolet. + +--Rassemble, dit-il cependant a voix basse, et enleve ton cheval +d'un temps... Ne manque pas ton coup... Tu vas enfiler la rue +Monsieur-le-Prince comme si le diable t'emportait. + +Il parait que les gens de la police n'avaient pas meme le signalement +de Georges Cadoudal. Nous nous plaignons tous, plus ou moins, de nos +domestiques, les chefs d'Etat ne sont pas mieux servis que nous. + +Tout le long de la rue les agents se regardaient entre eux et +hesitaient. + +Le cabriolet etait sur le point de s'ebranler, et George allait encore +une fois passer comme la foudre au travers de cette meute mal drossee, +lorsqu'a une fenetre du premier etage, qui s'ouvrit doucement, juste +au-dessus de lui, une femme parut, jeune, adorablement belle, donnant +a la brise du matin ses cheveux blonds, qui scintillaient sous le +premier, regard du soleil levant. + +Elle se pencha, gracieuse, et quoique Georges ne put la voir, elle lui +envoya un souriant baiser. + +Les agents s'ebranlerent tous a la fois: c'etait un signal. + +A ce moment, le cocher enlevait son cheval; qui, robuste et vif, +partit des quatre pieds et passa, jetant une demi-douzaine d'hommes +sur le pave. + +La comtesse Marcian Gregoryi restait a la fenetre, suivant le +cabriolet, qui descendait la rue comme un tourbillon. Le pave de la +rue Saint-Hyacinthe tournait. Quand le cabriolet disparut, la blonde +charmante s'eloigna de la croisee a reculons et en referma les deux +battants. + +--A cette heure, dit-elle, il n'en doit plus rester un seul de ceux du +faubourg Saint-Antoine. J'ai conquis ma rancon, je suis libre, je ne +laisse rien derriere moi... Demain, je serai a cinquante lieues de +Paris. + +Elle se retourna soudain, etonnee, parce qu'un pas sonnait sur le +plancher de la chambre, tout a l'heure deserte. + +Quoique son coeur fut de bronze, elle poussa un grand cri, un cri +d'epouvante et de detresse. + +Rene de Kervoz etant devant elle, have et defait, mais l'oeil brulant. + +--Je viens trop tard pour sauver, dit-il, je suis a temps pour venger. + +Il la saisit aux cheveux, sans qu'elle fit resistance, et appuya sur +sa tempe le canon d'un pistolet. + +Le coup retentit terriblement dans cet espace etroit. + +La balle fit un trou rond et sec, sans levres, autour duquel il n'y +eut point de sang. Il semblait qu'elle eut perce une feuille de +parchemin. + +La comtesse Marcian Gregoryi tomba et demeura immobile comme une belle +statue couchee. + + + + +XXV + +L'EMBARRAS DE VOITURES. + + +Rene do Kervoz avait coutume d'entrer chez son oncle par la rue +Saint-Jacques. Il possedait une clef du passage secret. Georges +Cadoudal avait regle cela ainsi, afin que le fils de sa soeur ne fut +pas compromis en cas de mesaventure. + +En quittant la rue Saint-Louis-en l'Ile, Rene s'etait lance a pleine +course vers le pont de la Tournelle. sans s'inquieter s'il etait +suivi. + +La fievre lui donnait des ailes. + +Jean-Pierre se faisait vieux et Germain Patou avait de courtes jambes. +Quoiqu'ils fissent de leur mieux l'un et l'autre, ils perdirent Rene +de vue aux environs de l'Hotel-Dieu. + +Les agents de M. Berthellemot venaient par derriere, suivis a une +assez grande distance par M. Barbaroux, officier de paix, qui etait +d'humeur pitoyable et nourrissait la crainte legitime d'avoir gagne +cette nuit quelque mauvais rhumatisme. + +Le jour etait desormais tout grand. + +En arrivant a l'endroit ou ils avaient perdu la vue de Rene, +l'etudiant et Gateloup se separerent, prenant chacun une des deux +voies qui se presentaient. Jean-Pierre continua le quai et Patou monta +la rue Saint-Jacques. + +C'etait cette derniere route que Rene avait choisie, mais il etait +desormais de beaucoup en avance et Patou ne pouvait plus l'apercevoir. + +Rene s'introduisit, comme nous l'avons vu, a l'aide de la cle qu'il +portait sur lui. En entrant de ce cote, la chambre ou se trouvait la +comtesse Marcian Gregoryi etait la troisieme. + +Sur le gueridon de la seconde une paire de pistolets charges trainait. +La maison, du reste, etait pleine d'armes. + +Rene prit en passant un des deux pistolets et l'arma avant d'ouvrir la +derniere porte. + +Comme Germain Patou atteignait, toujours courant, le haut de la rue +Saint-Jacques, il apercut une grande cohue de peuple massee dans la +rue Saint-Hyacinthe. Cette foule etait en train de penetrer dans la +maison n deg. 7, ou l'on avait entendu un cri d'appel, puis un coup de +pistolet. + +Germain Patou entra avec les autres. + +Rene etait encore debout, le pistolet a la main. + +Patou s'agenouilla aupres de la blonde, qui etait splendidement belle +et semblait dormir un souverain sommeil. + +Il lui tata le coeur. + +Le sien battait a rompre les parois de sa poitrine. + +--Quelqu'un connait-il cette femme? demanda-t-il. + +Comme personne ne repondait, il ajouta: + +--Qu'elle soit portee a la morgue du Marche-Neuf, qui a ouvert +aujourd'hui meme. + +Puis il dit a Rene, esperant ainsi le sauver: + +--Citoyen, vous allez me suivre. + +Son dernier regard fut cependant pour la comtesse Marcian Gregoryi, et +il pensa: + +--L'aurais-je aimee? l'aurais-je haie? Mon scalpel, desormais, peut +aller chercher son secret jusqu'au fond de sa poitrine! + +Au bas de la rue Monsieur-le-Prince et dans la rue de +l'Ancienne-Comedie, une autre foule roulait comme une avalanche, +criant: + +--Au chouan! au chouan! Arretez Georges Cadoudal! + +Quoiqu'il semblat que toutes les maisons eussent vomi leurs habitants +sur le pave, les fenetres regorgeaient de curieux. + +Le cabriolet de Georges Cadoudal avait rencontre un premier obstacle +a la hauteur de la rue Voltaire. Deux charrettes de legumes se +croisaient. + +--Enleve! ordonna Georges. + +Les deux charrettes, culbutees, lancerent leurs pauvres diables de +conducteurs dans le ruisseau. + +Et le cabriolet passa. + +Les gens qui etaient devant commencerent a s'emouvoir, bien qu'ils +n'eussent aucun soupcon. + +Ils crurent a un cheval fou, emporte par le mors aux dents, et des +attroupements secourables se formerent pour barrer la route. + +Mal leur en prit. + +--Place! commanda Georges, qui s'etait leve tout debout dans le +cabriolet. + +Comme on n'obeissait pas assez vite a son gre, il arracha le fouet des +mains du cocher et allongea de si rudes estafilades que la route, en +un instant, redevint libre. + +Mais la rumeur qui venait par derriere se faisait si forte qu'on +l'entendait gronder au loin. + +--Nous n'irons pas longtemps comme cela, monsieur Moriniere, grommela +le cocher. + +--Nous irons jusqu'a Rome, si nous voulons, repliqua Cadoudal. +Penses-tu qu'un homme comme moi sera arrete par de faillis Parisiens? + +Allume, mon gars! ajouta-t-il en lui rendant son fouet, et n'aie pas +peur! + +En abordant le carrefour de l'Odeon, le cocher fut oblige de rener. Il +y avait une lourde voiture en travers. + +--Passe dessus ou dessous! cria Georges, qui regardait en arriere. + +Et il se mit a sourire, saluant de la main ceux qui le suivaient en +criant: + +--Au chouan! au chouan! Arretez l'assassin! + +Du carrefour de l'Odeon a l'endroit ou la rue de l'Ancienne-Comedie +s'embranche aux rues Dauphine et Mazarine, il n'y eut point de +nouvel obstacle, mais la, un veritable embarras de vehicules barrait +completement le passage. + +--Arrete, bonhomme, dit Georges, Autant vaut jouer sa derniere partie +ici qu'ailleurs. Pichegru, et Moreau sont tombes, par leur faute, +vivants tous deux; moi je ne tomberai que mort, et j'aurai fait de mon +mieux. + +Il se leva de nouveau tout debout, degagea les deux epees et rangea +sous les coussins trois paires de pistolets qu'il avait sous ses +vetements. + +Ceux qui le poursuivaient approchaient. + +Il tendit la main au cocher. + +--Va-t'en, garcon, lui dit-il avec une cordiale bonne humeur. Le reste +ne te regarde pas... Si la rue se degage, je conduis aussi bien que +toi, et ils ne me tiennent pas encore! + +Le cocher hesita. + +--J'ai trois enfants, dit-il enfin, et il sauta sur le pave pour se +perdre dans la foule. + +La foule se massait devinant deja un spectacle extraordinaire. + +Georges releva completement la capote du cabriolet. Un instant, le +voyant ainsi au milieu de cette foule, vous eussiez dit un de ces +joyeux charlatans de nos foires parisiennes sur le point de commencer +son travail. + +Son travail en effet, allait commencer. + +Il depouilla vivement le surtout qu'il portait et parut vetu d'une +sorte de jaquette, en drap fin, il est vrai, mais rappelant exactement +la coupe de la veste des gars d'Auray. Au cote gauche de cette veste, +il y avait un coeur brode en argent. + +--Au chouan! au chouan! Arretez le chouan! + +Cette fois, ce fut une grande clameur qui partait de tous les cotes a +la fois. Georges prit son fouet a la main. Il s'en servait bien, et il +est a propos de dire que le fouet, emmanche a un bras morbihannais, +devient une arme qui n'est point a dedaigner. + +J'ai vu au gros bourg de la Gacilly, sur la riviere d'Oust, des +combats au fouet, tournois bizarres et sauvages qui laissent des +blessures plus profondes assurement que celles des sabres savants +usites dans les querelles universitaires de l'Allemagne. + +Le fouet de Georges fit un large cercle autour de lui. + +--Que me voulez-vous, bonnes gens! demanda-t-il, imitant avec +perfection l'accent de basse Normandie. Je suis Julien-Vincent +Moriniere de mon nom, je vends des chevaux par etat, je n'ai fait de +tort ici a personne. + +--Chouan, repliqua de loin Charlevoy, qui se tenait a distance tu t'es +depouille trop vite. + +--C'est pourtant vrai, murmura Georges en riant. + +Il va sans dire qu'il ne perdait point de vue son cheval, surveillant +toujours l'embarras qui avait fait obstacle a sa course. + +De l'autre cote de l'embarras, rue Dauphine, la foule grossissait a +vue d'oeil. Il y eut un moment ou l'effort de sa curiosite rompit +l'embarras et ouvrit un passage au beau milieu de la voie. + +Il executa un second moulinet pour assurer ses derrieres, et, touchant +legerement les oreilles de son cheval, il cria: + +--Hie, Bijou! Passe partout! nous avons affaire a la foire! + +Les spectateurs etaient la, comme a la comedie. Paris s'amuse de tout, +et sur cent badauds il n'y en avait pas dix pour croire a la presence +de Georges Cadoudal. + +Malgre la veste bretonne, malgre le coeur chouan, les neuf dixiemes +des assistants doutaient. Ce gros gaillard avait l'air si bonne +personne! et la police s'etait si souvent trompee! + +Le cheval s'enleva avec sa vigueur ordinaire, tandis que Georges, +toujours debout, commandait: + +--Gare, bonnes gens! je ne reponds pas de la casse. + +Le cheval passa, mais la voiture s'engagea entre la caisse d'un fiacre +et la roue d'une grosse charrette qui etait en train de tourner. + +--Foi de Dieu! dit Georges, nous voila engraves, mais nous sommes ici +comme dans une redoute. + +Un coup de pistolet, le premier, partit derriere lui et abattit son +chapeau. + +--Plus bas! fit-il en se retournant et en abattant d'un coup de feu +l'homme qui tenait encore l'arme fumante a la main. + +Les agents reculerent encore une fois, tandis que les badauds, +essayant de fuir, produisaient une presse meurtriere. + +On n'entendait plus que les cris des femmes et des enfants. + +Georges, qui avait ouvert son couteau, coupa les deux liens de cuir +qui rattachaient le cheval aux brancards, et dit avec beaucoup de +calme a ceux de la rue Dauphine: + +--Citoyens, voulez-vous livrer passage a un brave homme? + +Il y eut de l'hesitation parmi les curieux. Georges se retourna +pour faire tete aux agents, qui essayaient de monter dans les deux +vehicules voisins. Il tira deux coups de pistolet et fut blesse de +trois projectiles, dont l'un etait une bouteille, parti du cabaret qui +faisait le coin de la rue de Buci. + +Quand il regarda de nouveau devant lui, les rangs s'etaient +notablement eclaircis, mais ceux qui restaient semblaient decides a +tenir tete: entre autres un groupe de militaires avaient degaine le +sabre. + +On put entendre, en ce moment, des coups de feu dans la rue de Buci. +C'etait le capitaine L---- et trois de ses amis qui prenaient les +agents a revers. + +En meme temps, un homme de haute taille et coiffe de cheveux blancs, +fendit la presse qui encombrait la rue Saint-Andre-des-Arts. Il bondit +en scene, brandissant un sabre qu'il venait d'arracher a un soldat du +train de l'artillerie, lequel le poursuivait en criant. + +Nous avons vu que Jean-Pierre Severin, au lieu de prendre la rue +Saint-Jacques, comme son compagnon Germain Patou, avait continue de +longer le quai. + +Tout ce que nous venons de raconter s'etait passe avec une rapidite si +grande que Jean-Pierre Severin ne faisait que d'arriver, quoiqu'il eut +toujours marche d'un bon pas. + +De la rue Saint-Andre-des-Arts, il avait reconnu, au beau milieu de la +bagarre, l'oncle de Rene de Kervoz, debout dans sa voiture et faisant +le coup de feu. + +L'idee lui vint soudain que ceci etait une suite de l'erreur de M. +Berthellemot, confondant M. Moriniere, le maquignon inoffensif, avec +Georges Cadoudal, qui voulait tuer le premier consul. + +Aucun de nous n'est parfait. Tout homme tient a son opinion, surtout +les chevaliers errants, dit-on, et Gateloup etait un chevalier errant. +Sa vie s'etait passee a defendre le faible contre le fort. + +Dans sa pensee peut-etre, car il etait subtil a sa maniere, le danger +de Moriniere se rattachait a quelque piege tendu par la comtesse +Marcian Gregoryi. + +N'avait-il pas ete pris lui-meme, lui Gateloup, au cabaret de la +_Peche miraculeuse_, pour un des assassins du chef de l'Etat? + +Il apaisa le soldat du train en lui jetant son nom, connu dans toutes +les salles d'armes de tous les regiments, et lui dit: + +--On va te rendre ton outil, mon camarade. Prete-le-moi cinq minutes, +si tu es un bon enfant! + +Et, attachant rapidement sur sa poitrine le coeur d'or que nous +connaissons, il s'ecria: + +--Hola! y a-t-il quelqu'un pour se mettre du cote de papa Gateloup? + +Dix voix repondirent dans la foule: + +--Present, monsieur Severin! on y va! + +Et les militaires qui barraient le passage du cote de la rue Dauphine +remirent l'epee au fourreau. + +Gateloup, cependant, abordait le cabriolet par devant. + +Il comprit la situation d'un coup d'oeil et acheva de deteler le +cheval. + +Georges le regardait stupefait. Quelques hommes protegeaient deja les +derrieres de la voiture, ou les agents de police resistaient mollement +a une vigoureuse poussee. + +--Compere Severin, dit Georges en montrant du doigt le coeur que le +gardien portait sur la poitrine, est-ce que vous etes aussi pour Dieu +et le roi? + +--Pour Dieu, oui, monsieur Moriniere, repliqua Gateloup, mais au +diable le roi!... Montez a cheval et prenez la clef des champs, je me +charge de retenir ceux qui vous pourchassent. + +Georges fronca le sourcil. + +Gateloup le regardait en face. + +--Ah ca! ah ca! grommela-t-il, vous avez une drole de figure +aujourd'hui, compere. Seriez-vous vraiment Georges Cadoudal? + +--Vieil homme, repliqua Georges, qui ne riait plus, je vous remercie +de ce que vous avez voulu faire pour moi. Soigner mon neveu, qui n'est +pas cause et qui aime peut-etre ce que nous combattons, la-bas, devers +Sainte-Anne-d'Auray, la noble terre ou je suis ne... Je ne suis pas +Normand, je suis Breton... Je ne suis pas Moriniere le maquignon; +je suis Georges Cadoudal, officier general de l'armee catholique et +royale... Je ne suis pas un assassin, je suis un champion arrivant +tout seul et tete haute contre l'homme qui a des millions de +defenseurs... Ecartez-vous de moi: votre chemin n'est pas le mien. + +Gateloup baissa la tete et s'eloigna sans mot dire. + +Georges se redressa, passa deux des quatre pistolets qui lui restaient +a sa ceinture et prit les autres, un dans chaque main. + +--Qu'on se le dise! cria-t-il de toute la force de sa voix: je suis +le chouan Cadoudal, et je viens combattre celui qui veut se faire +empereur! + +Ce ne furent plus seulement les agents de police, ce fut la foule +entiere qui se rua en avant. Paris entier etait amoureux du premier +consul. Georges dechargea ses quatre pistolets et saisit les epees. +La premiere se brisa avant qu'on fut maitre de lui. Quand il tomba, +charge de sang de la tete aux pieds, il n'avait plus dans la main +qu'un troncon de la seconde. + +La derniere blessure qu'il recut lui vint d'un garcon boucher, qui le +frappa avec le couteau de son etal. + +Il n'etait pas mort. Les agents n'osaient l'approcher. Ce fut le meme +garcon boucher qui lui jeta au cou la premiere corde. + +Cinq minutes apres, au moment ou la charrette qui avait arrete le +cabriolet de Georges Cadoudal l'emmenait, garrotte, a la Conciergerie, +un homme parut au milieu des agents qui formaient le noyau de la foule +immense rassemblee au carrefour de Buci. + +--Voila comme je mene les choses! dit cet homme, qui se frottait les +mains de tout son coeur. + +--Tiens! fit Charlevoy, on ne vous a pas vu pendant l'affaire, +monsieur Barbaroux! + +--Je crois bien, dit M. Berthellemot en fendant la presse, il n'y +etait pas! Il n'y avait que moi!... Mes enfants, je suis content de +vous. Nous avons fait la un joli travail. Tout etait combine a tete +reposee, j'avais pris des notes, parole mignonne! + +M. Berthellemot etait en train de faire craquer un peu les phalanges +de ses doigts, quand un autre organe plus majestueux prononca ces +mots: + +--Rien ne m'echappe. Il fallait ici l'oeil du maitre. Je suis venu au +peril de ma vie. + +--Monsieur le prefet!... balbutia le secretaire general. + +Ces deux fonctionnaires, en verite, semblaient etre sortis de terre. + +Pendant qu'ils se regardaient, le secretaire general penaud et jaloux, +le prefet triomphant, un troisieme dieu, sortant de la machine, passa +entre eux et fit la roue. + +--Mes chers messieurs, dit le grand juge Regnier avec bonte, j'avais +pris toutes les mesures. Je vous remercie de n'avoir pas jete de +batons dans mes roues. Je vais aux Tuileries faire mon rapport au +premier consul... Eh! eh! mes bons amis, il faut du coup d'oeil pour +remplir une place comme la mienne! + +Quand Regnier, futur duc de Massa, entra au chateau, il rencontra dans +l'antichambre Fouche, futur duc d'Otrante, qui le salua poliment et +lui dit: + +--Le premier consul sait tout, mon maitre. Eh bien! il m'a fallu +mettre la main a la pate: sans moi vous n'en sortiez pas! + + + + +XXVI + +MAISON NEUVE + + +Paris fut en fievre, ce jour-la, depuis le matin jusqu'au soir. + +La nouvelle de l'arrestation de Georges Cadoudal courut comme l'eclair +d'un bout de la ville a l'autre, et se croisa en chemin avec d'autres +nouvelles dramatiques ou terribles. + +Les gazetiers ne savaient a laquelle entendre. + +D'ordinaire, quand la realite prend la parole, la fantaisie se tait, +et, au milieu de ces grands troubles de l'opinion publique, ce n'est, +en verite, pas l'heure de raconter des histoires de coin du feu. Nous +devons constater neanmoins que Paris s'occupait de la vampire plus +qu'il ne l'avait fait jamais. + +J'entends Paris du haut en bas, Paris le grand et Paris le petit. + +Ce matin, le premier consul avait cause de la vampire avec Fouche, et +comme le futur ministre de la police exprimait tres vivement la pensee +que l'existence des vampires devait etre releguee parmi les absurdites +d'un autre age, celui qui allait etre empereur avait souri... + +De ce sourire de bronze que nul diplomate ne se vanta jamais d'avoir +traduit a sa guise. + +Le premier consul croyait-il aux vampires? + +Question oiseuse. Personne ne croit aux vampires. + +Et cependant, parmi le grand fracas des nouvelles politiques, une +sourde et sinistre rumeur glissait. Le mot vampire etait dans toutes +les bouches. On dissertait, on commentait, on expliquait. Les hommes +forts en etaient reduits a reprendre en sous-oeuvre l'idee mise en +avant depuis longtemps a savoir, que "la vampire" etait uniquement une +bande de voleurs. + +Cette maniere de voir les choses avait un certain succes, mais +l'immense majorite tenait a son monstre et lui donnait un nom +franchement. La vampire etait une vampire et s'appelait la comtesse +Marcian Gregoryi. + +Elle etait belle a miracle, et jeune, et seduisante. Elle affectait +une grande piete. C'etait dans les eglises qu'elle tendait +principalement ses filets, sans exclure les theatres ni les +promenades. + +La circonstance qu'elle avait tantot des cheveux blonds, tantot des +cheveux noirs etait soigneusement notee. Mais on ne peut changer la +nature des Parisiens. Leur superstition meme a le mot pour rire. Ce +miracle des chevelures etait tout bonnement pour eux une affaire de +perruques. + +Et, en somme, le secret tout entier etait peut-etre la! + +Ses pieges s'adressaient surtout aux etrangers. Elle les affolait +d'amour et les conduisait jusqu'au mariage. + +Comme le mariage civil ne plaisante pas et qu'on ne peut epouser +qu'une fois a la mairie, elle s'introduisait, sous couleurs de bonnes +oeuvres, ou meme de politique, dans la confiance de ces saints +pretres, qui vivent en dehors du monde, au point de ne plus savoir +l'heure que marque l'horloge historique. Ils furent de tout temps +nombreux et faciles a tromper. + +Elle les trompait. Elle inventait des fables qui rendaient +indispensable le secret du mariage religieux. Ces fables avaient +toujours une couleur de parti. La persecution explique tant de choses! + +Quant a elle, et provisoirement, le mariage religieux, celebre selon +cette forme si simple qu'un recent proces a mise en lumiere (une messe +entendue et le consentement mutuel murmure au moment voulu), suffisait +a satisfaire sa conscience. + +Apres la messe, les deux nouveaux epoux montaient en voiture. Le mari +avait annonce la veille son depart pour un long voyage. + +Et, en effet, il partait pour un pays d'ou l'on ne revient pas. + +Notez que chaque pretre etait interesse a garder le secret, en dehors +meme des raisons respectables qu'elle donnait. + +Qu'il y eut ou non exageration, les gens disaient aujourd'hui que +la plupart des paroisses de Paris avaient marie la comtesse Marcian +Gregoryi. + +On citait surtout ses trois dernieres victimes, les trois jeunes +Allemands du Wurtemberg: le comte Wenzel, le baron de Ramberg et Franz +Koenig, l'opulent heritier des mines d'albatre de la foret Noire. + +Vous eussiez dit que ces mysteres, si longtemps et si profondement +caches, avaient eclate au jour tout d'un coup. + +Et a mesure que les details allaient se croisant, ils se corroboraient +l'un l'autre. Ce n'etaient plus des suppositions, c'etaient des +certitudes. Il y avait des rapports officiels. Par un coin que nul ne +connaissait, mais dont tout le monde parlait, la vampire se trouvait +melee aux attentats recents diriges contre la personne du premier +consul. + +Elle avait touche a la machine infernale, a la conjuration dite du +Theatre-Francais, et enfin a la conjuration de Georges Cadoudal. + +Ces choses vont comme le vent: vers midi, la vampire etait la +maitresse de Georges Cadoudal, apres avoir ete la maitresse du +sculpteur romain Giuseppe Ceracchi. + +Puis un nouveau flux de renseignements arriva: la comtesse Marcian +Gregoryi etait morte d'un coup de pistolet dans la propre demeure du +chef chouan. + +Puis un autre encore: elle avait ete tuee par un jeune homme qui +restait en vie par miracle, puisqu'elle avait bu tout son sang. + +Ce jeune homme avait ete trouve dans une sombre demeure du Marais, +au fond d'un veritable cachot, sans porte ni fenetre, endormi d'un +sommeil mortel. + +Et la demeure en question communiquait par des passages souterrains +avec ce cabaret fameux, _la Peche miraculeuse_, qui avait vecu durant +des semaines et des mois de ce sinistre achalandage: les debris +humains, descendant en Seine par l'egout de Bretonvilliers. + +On n'oubliait pas, bien entendu, les cimetieres violes, et l'on se +demandait avec effroi pourquoi ce luxe d'horreurs. + +Dans l'apres-midi, troisieme maree de nouvelles: une maison de la +chaussee des Minimes, prise d'assaut par la police, avait revele des +exces tellement hideux que la parole hesitait a les transmettre. +C'etait la le grand magasin de cadavres, et toute cette comedie +lugubre du quai de Bethune n'avait pour but que de rompre les chiens. + +Un trou s'ouvrait dans la serre de cette maison de la chaussee des +Minimes: un lieu delicieux ou restaient des traces de plaisir et +d'orgies, un trou mephitique ou de veritables monceaux de corps +humains se consumaient, ronges par la chaux vive. + +Tout cela etait si invraisemblable et si fort que, vers le soir, Paris +se mit a douter. + +Il y en avait trop. Tout avide qu'il est des drames rouges ou noirs, +Paris, rassasie cette fois, se sentait venir la nausee. + +Mais au moment ou Paris, vaincu dans son redoutable appetit par +l'abondance folle du menu, allait demander grace et deserter le +festin, un nouveau service arriva foudroyant celui-la, et si friand +qu'il fallut bien se remettre a table. + +Il ne s'agissait plus de cancans plus ou moins vraisemblables: c'etait +un fait, de la chair visible et tangible, morbleu! le residu tout +entier d'une epouvantable tragedie, le marc sanglant de tout un +massacre! + +Le theatre ou devait se faire cette exhibition eut-il ete a dix lieues +des faubourgs, que Paris eut pris ses jambes a son cou. + +Mais le theatre etait au plein coeur de la ville, au beau milieu de la +Cite, entre le palais et la cathedrale. + +Vous vous souvenez de cette petite maison en construction dont les +macons saluerent Jean-Pierre Severin du nom de patron, quand il passa +sur le Marche-Neuf, le soir ou commence notre histoire? + +Cette maison etait achevee. C'etait le theatre dont nous parlons. + +Et le theatre faisait aujourd'hui son ouverture. + +Ouverture dont la terrifiante solennite ne devait etre oubliee de +longtemps. + +C'etait la Morgue, vierge encore de toute exposition. + +Et les dernieres nouvelles affirmaient que, pour l'etrenne de la +Morgue, il y avait vingt-sept cadavres entasses dans la salle de +montre. + +Paris entier se rua vers la Cite. + +Quelquefois Paris se derange ainsi pour rien. On voit souvent des +foules obscenes, qui courent au spectacle de la guillotine, revenir la +tete basse, parce que la representation n'a pas eu lieu. + +Ces dames, qui ressemblent a des femmes, en verite, et d'ou +viennent-elles, les miserables creatures? Et que font-elles? Ces dames +s'en retournent la moue a la bouche. Elles ont loue en vain de "bonnes +places" dont elles ont conserve le coupon pour une autre fois. + +Assurement, ceux qui souhaitent avec ardeur que le chomage du crime +supprime le supplice ne doivent avoir dans l'ame qu'une profonde pitie +pour ces creatures, femelles ou males, qui se font les claqueurs du +bourreau; mais ils ne peuvent blamer bien severement le courroux +populaire poursuivant de ses huees ce comble de la perversite humaine. + +Et nul ne prendrait la peine de s'indigner bien gravement si quelqu'un +de ces couples a gaiete blasphematoire, a la honteuse elegance, qui +viennent la savourer un sanglant sorbet entre leur souper et leur +dejeuner, recevait une bonne fois le fouet dans le ruisseau de la rue +Saint-Jacques; seul chatiment qui soit a la hauteur de ces fangeuses +espiegleries. + +Mais Paris, aujourd'hui, ne devait pas etre trompe dans son espoir. + +Voici ce qui s'etait passe. + +M. Dubois, prefet de police, sur les indications donnees par la +comtesse Marcian Gregoryi, avait fait cerner, la nuit precedente, la +maison isolee du chemin de la Muette, au faubourg Saint-Antoine, ou se +reunissaient les Freres de la Vertu. + +Quoi qu'on puisse penser des merites de M. Dubois comme prefet de +police, il est certain que ce n'etait point un homme de mesures +extremes. + +Il ne fut en aucune facon la cause de l'evenement que nous allons +raconter. + +Vers une heure apres minuit, les Freres de la Vertu etaient rassembles +au lieu ordinaire de leurs reunions, attendant la venue de la comtesse +Marcian Gregoryi, qui devait leur amener Georges Cadoudal. + +La seance etait fort chaude, car la plupart des affilies avaient des +motifs de haine tout personnels. On peut dire que tous les membres de +cette _Tugenbaud_ parisienne avaient soif du sang du premier consul. + +Vers une heure et demie, un message de "la souveraine", comme on +appelait la comtesse Marcian Gregoryi, arriva. Ce message ne contenait +qu'une ligne: + +"Vous etes trahis. La fuite est impossible. Choisissez entre la +trahison et la mort." + +Andrea Ceracchi donna l'ordre de deboucher le tonneau de poudre qui +etait a demeure dans la salle des seances. + +On alla aux voix sur la question de savoir si, en cas de malheur, on +se ferait sauter. + +Les affilies etaient au nombre de trente-trois. Il y eut unanimite +pour l'affirmative. + +Six freres furent depeches en eclaireurs au dehors. + +Aucun moyen n'existe de savoir s'ils songerent a leur surete plutot +qu'au salut general. Toujours est-il qu'aucun d'eux ne revint. + +Au nombre de ces six eclaireurs se trouvait Osman, l'esclave de +Mourad-Bey. + +Un quart d'heure apres leur depart, la maison etait cernee. + +Le gardien de la porte principale vint leur annoncer, deux heures +sonnant, qu'il y avait dans le Marais plus de quatre cents hommes de +troupe et de police. + +Ceracchi monta a l'etage superieur et reconnut l'exactitude du +renseignement. + +Ils avaient tous des armes. Ils auraient pu faire une defense +desesperee. + +Mais Ceracchi etait plutot un reveur qu'un homme d'action. + +En entrant, il dit: + +--Mes freres, la main qui veut executer l'arret de Dieu doit etre +pure. Nos mains ne sont pas pures. Cette femme nous a entraines dans +son crime, et une voix crie au dedans de moi: C'est elle qui vous a +trahis! Sachons mourir en hommes! + +Il alluma une meche que l'Illyrien Donai lui arracha des mains, +repondant: + +--Les hommes meurent en combattant! + +Le bruit des crosses de fusil heurtant contre la porte d'entree +retentit en ce moment. + +Deux ou trois parmi les conjures proposerent de fuir. Il n'etait plus +temps. Un coup de mousquet, tire a l'exterieur, fit sauter la serrure +de la porte principale, tandis qu'on attaquait avec la hache la porte +de derriere. + +Taieh, le negre, prit ce dernier poste avec cinq hommes resolus, +tandis que les Allemands, menes par Donai, se rangerent ou bataille +devant l'entree principale. + +Les deux portes s'ouvrirent en meme temps. Tous les fusils eclaterent +a la fois, au dehors et au dedans, puis une large explosion se fit, +soulevant le plafond et dechirant les murailles. + +Andrea Ceracchi avait secoue le flambeau au-dessus du baril de poudre. + +Il y eut douze hommes de tues parmi les assaillants, et tous ceux qui +etaient dans la salle perirent, tous sans exception. + +La Morgue neuve eut pour etrenne ces vingt-sept cadavres mutiles, +parmi lesquels celui de Taieh, le negre, excita une curiosite +generale. Il n'y a point a Paris de theatre qui se puis vanter d'avoir +eu un succes aussi long, aussi constant que la Morgue. Sa piece muette +et lugubre, toujours la meme, eut pendant plus de soixante annees +trois cent soixante-cinq representations par an, et jamais ne lassa le +parterre. + +Neanmoins, la Morgue ne devait point retrouver la vogue fievreuse de +ce premier debut, autour duquel la ville et les faubourgs se foulerent +et s'etoufferent deux jours durant, avec folie. + +En sortant, la cohue terrifiee, mais non rassasiee, prenait le chemin +du Marais et gagnait la chaussee des Minimes, esperant assister a +un spectacle encore plus curieux. Les gens d'imagination, en effet, +disaient merveilles de ce trou rempli par les victimes de la vampire, +et si quelque speculateur avait pu etablir un bureau de perception a +la porte de l'hotel habite recemment par la vampire, Paris, en une +semaine, lui eut fait une enorme fortune. + +Mais c'etait la un fruit defendu. Paris, desappointe, dut s'en tenir a +la Morgue. Pendant plusieurs jours, un cordon de troupes defendit les +abords de l'hotel occupe naguere par la comtesse Marcian Gregoryi. + +Revenons maintenant a nos personnages. + +Des huit heures du matin, Jean-Pierre Severin etait a son poste. +Quoiqu'il eut franchi en courant l'espace qui separe le carrefour de +Buci de la place du Chatelet, il assista, calme et grave au transfert +des registres qui se fit de l'ancien greffe au nouveau. + +Il resta la journee entiere a son devoir, et ce fut lui qui recut les +restes mortels des malheureux foudroyes au chemin de la Muette. + +A l'heure ou les portes se ferment, il quitta le greffe et rentra dans +la maison. + +Sa femme et son fils etaient agenouilles dans la chambrette d'Angele, +devant un pauvre petit lit ou gisait une forme couchee. + +Dans un berceau au pied du lit, un enfant dormait. La hideuse injure +qui avait mutile le front d'Angele disparaissait sous un bandeau +de mousseline blanche. Elle etait belle d'une purete celeste et +ressemblait, sous sa candide couronne, a une religieuse de seize ans, +endormie dans la pensee du ciel. + +Jean-Pierre dit a son fils qui pleurait silencieusement: + +--Tu ne seras ni puissant ni fort sans doute mais tu seras bon. +Regarde bien cela. J'en ai sauve quelques-unes. Je te dirai plus tard +le nom des ennemis qui les entrainent dans le gouffre du suicide. Et +tu feras comme moi, mon fils, tu combattras. + +L'enfant repliqua, essuyant ses larmes d'un geste fier et doux: + +--Je ferai comme vous, mon pere. + +Dans la chambre voisine, Germain Patou etait au chevet de Rene, en +proie a une terrible fievre. Rene delirait. Il appelait Angele et lui +jurait de l'aimer toujours. + +Quand sept heures sonnerent a l'horloge du Chatelet, l'etudiant en +medecine vint a la porte et dit: + +--Patron, il faut que je m'en aille. Le medicament est prepare, vous +le donnerez de quart d'heure en quart d'heure, et je reviendrai +demain. + +Il sortit. + +Sur le quai Saint-Michel, il frappa a l'echoppe deja close d'un +bouquiniste. + +--Pere Hubault, lui dit-il, vous m'avez offert douze louis de mes +livres, venez les chercher, je vous les vends. + +Le pere Hubault fit la grimace bien connue des marchands de vieux +papiers qui voient jour a exploiter un besoin. + +--Je ne veux plus donner que huit louis, repliqua-t-il. + +--Dix ou rien! fit Patou d'un ton ferme. + +Le bouquiniste prit son chapeau. + +Germain Patou demeurait dans une mansarde de la rue Serpente. Sa +chambre avait un lit, une table, deux chaises, une bibliotheque et un +fort beau squelette. + +Le bouquiniste emporta sa charge de livres et laissa les dix louis. + +Germain Patou s'assit et attendit, pensant: + +--Vais-je enfin savoir?... + +Au bout de dix minutes environ, un pas lourd sonna sur les marches de +l'escalier tortueux qui montait a la mansarde. + +Germain devint pale et mit le main sur son coeur qui battait. + +--Est-ce elle?... murmura-t-il. + +Ainsi parlent les jeunes fous dans l'attente inquiete d'un rendez-vous +d'amour. + +Germain Patou, esprit chercheur, nature apre a la besogne, n'avait +jamais donne de rendez-vous d'amour. + +On frappa a la porte; Germain ouvrit aussitot; la figure ignoble et +futee d'Ezechiel parut sur le seuil. + +Il etait charge d'un pesant fardeau; un sac qui semblait plein de +paille, mais qui, certainement, a cause du poids, devait contenir +autre chose. + +--J'ai en assez de peine, monsieur Patou, dit Ezechiel. J'ai risque ma +place a la prefecture, et vous savez que c'est fini de rire, la-bas, +au quai de Bethune... Vous donnerez trois cents francs. + +--Je n'ai que dix louis, repliqua Germain. C'est a prendre ou a +laisser. + +Les paroles etaient fermes, mais la voix tremblait. + +Germain ajouta, en montrant l'armoire vide ou se rangeaient naguere +ses livres: + +--J'ai tout vendu pour me procurer ces dix louis. + +Le regard d'Ezechiel fit le tour de la chambre. + +--J'aurais pu avoir autant la-bas, grommela-t-il; peut-etre davantage. +Ceux qui font la poule au cafe de la Concorde, place Saint-Michel, +voulaient voir comment elle est faite en dedans... et ils m'auraient +paye gros pour lui bruler le coeur. + +--Si tu ne la vends pas ici, repondit l'etudiant en medecine, tu ne +la vendras nulle part. Je vais descendre avec toi, et te forcera la +deposer a la Morgue. + +Ezechiel jeta son fardeau sur le lit, qui craqua. + +Il recut les dix pieces d'or et s'en alla de mauvaise humeur. + +Quand il fut parti, Germain ferma sa porte a double tour. + +Le sang lui vint aux joues et ses yeux brillerent etrangement. Il +alluma le second flambeau qui etait sur sa cheminee, puis, ayant place +des bougies dans les goulots de deux bouteilles vides, il les alluma +aussi. + +Jamais la chambrette n'avait ete si brillamment eclairee. + +Germain prit dans sa trousse un large scapel, bien affile, et fendit +le sac dans toute sa longueur. Cela fait, il ecarta, de ses deux mains +qui fremissaient, la toile, puis la paille. + +Il decouvrit ainsi la pale et merveilleuse beaute d'une jeune femme +decedee, qui etait la comtesse Marcian Gregoryi. + + + + +XXVII + +ADDHEMA + + +C'etait, nous venons de le dire, une beaute merveilleuse, et je ne +sais comment exprimer cela: les debris de paille qui souillaient sa +chevelure en desordre lui seyaient comme une parure, ses vetements +affaisses dessinaient mieux l'adorable perfection de ses formes. + +Elle etait pale, mais son visage et son sein n'avaient point cette +lividite qui denote l'absence de la vie. La blessure qui l'avait tuee +formait un trou rond a la tempe, et s'entourait d'un petit cercle +bleuatre a peine visible. + +Un regard semblait glisser entre ses paupieres demi closes. + +Germain se mit a la contempler. Sa physionomie, marquee au sceau de +l'intelligence la plus vive, disait sa pensee comme une parole. + +Et sa pensee, ou plutot l'impression qu'il subissait, etait si +complexe et si subtile, que lui-meme peut-etre n'aurait pas su +l'exprimer. + +Du moins ne se l'avouait-il point a lui-meme. + +Il y avait un grand trouble en lui... + +Le plus grand trouble, le premier peut-etre qu'il eut eprouve en sa +vie, mises a part les emotions de la science. + +Son pouls battait la fievre, et il s'etonnait de l'oppression qui +pesait sur sa poitrine. + +Au bout de quelques minutes, et sans savoir ce qu'il faisait, il +enleva brin a brin la paille accrochee aux cheveux ou prise dans les +plis des vetements. Il fut longtemps a faire cette toilette. + +Quand il eut acheve, il poussa un grand soupir. + +--Il n'y a pas au monde de femme si belle! murmura-t-il. + +A l'aide du propre mouchoir de la comtesse, une fine batiste dont la +broderie sortait a demi de la poche de sa robe, il essuya son front +amoureusement. + +Ce premier contact lui procura une sensation si violente, qu'il eut +peur de se trouver mal. + +Elle etait froide,--elle etait morte,--et cependant tout le corps du +jeune homme vibra sous cet attouchement. + +Malgre lui, il porta le mouchoir a ses levres. + +Un doux parfum s'en exhalait avec une mysterieuse ivresse. + +Le mouchoir se deplia et montra un ecusson brode autour duquel courait +une devise, et Germain lut, en points clairs sur le fond mat: _In vita +mors, in morte vita_. + +Le mouchoir s'echappa de ses doigts. + +Il approcha un siege, car ses jambes defaillaient sous son corps. + +Il s'assit. + +Le vent de mars soufflait de dehors et pleurait dans les vitres de la +croisee. + +D'en bas montait la musique vive et criarde d'une guinguette voisine +ou des etudiants dansaient. + +Germain resta un instant faible et cherchant sa pensee qui le fuyait. + +Sa pensee etait la science. Il avait sacrifie ses livres, ses chers +livres, pour chercher jusqu'au fond d'un etrange secret: tous ses +livres, jusqu'a l'_Organon_ de Samuel Hahnemann, dont la lecture avait +ete pour lui une seconde naissance. + +Il croyait fermement que sa pensee etait la science, et il repetait +comme on murmure malgre soi-meme un entete refrain: + +--Vais-je savoir?... vais-je enfin savoir?... + +Il rouvrit sa trousse avec un grand soupir et y choisit le plus affile +de ses scalpels. + +Le contact de l'acier lui donna un frisson. + +--La vie dans la mort, dit-il, la mort dans la vie! Y a-t-il la une +erreur decrepite ou une progidieuse realite? Le mystere est la, sous +cette soie, derriere ce sein adorable, dans ce coeur qui ne bat +plus et pourtant conserve une vitalite terrible et latente. Je puis +trancher la vie, ouvrir le sein, questionner le coeur... + +Et c'etait la, songez-y, pour lui chose toute simple, occupation +quotidienne. L'anatomie n'avait deja plus pour lui de secrets. + +Pourquoi la sueur froide baignait-elle ainsi ses tempes? + +Sans y penser, il etancha son front mouille avec la meme batiste qui +venait d'essuyer le beau visage de la morte. + +On dit qu'un roi de France devint fou d'amour en respirant ainsi les +subtils parfums d'un voile qui gardait les emanations du corps divin +de Diane de Poitiers. + +Germain ferma ses yeux eblouis. + +Mais c'etait un enfant resolu. Il eut honte et serra convulsivement le +manche de son scalpel. + +--Je veux! fit-il. Je veux savoir! + +Il trancha la soie de la robe d'un geste brusque, il trancha la +chemise et mit a nu l'exquise perfection du sein. + +Il se leva, oscillant comme un homme ivre, afin de porter le premier +coup. + +Mais cette carnation devoilee etait si energiquement vivante, que le +scalpel sauta hors de ses doigts. + +Il etreignait sa tete a deux mains, epouvante de son propre +transport... + +--Est-ce que je l'aime? pensa-t-il tout haut. + +Une voix qui ne sortait point des levres immobiles de la morte, une +voix faible qui semblait lointaine, mais distincte, repondit: + +--Tu m'aimes! + +Un flux glace courut par les veines de l'etudiant. + +Il se crut fou. + +--Qui a parle? demanda-t-il. + +La voix, plus lointaine et moins nette, repondit: + +--C'est moi, Addhema... + +Le vent de mars secoua les chassis de la croisee, et d'en bas la +guinguette envoya de stridents eclats de rire. + +Germain, eveille par ces bruits exterieurs, fit sur lui-meme un +violent effort, et appliqua le creux de sa main droite sur le sein, a +la place ou le coeur aurait du battre. + +C'etait froid; cela ne battait plus. + +Germain ne sentit rien, sinon les pulsations de ses propres arteres +qui se precipitaient avec extravagance. + +Il ne sentit rien, car le verbe sentir exprime un fait net et +positif,--mais il eprouva quelque chose d'extraordinaire et de +puissant qu'il compara lui-meme a une profonde magnetisation. + +Tout son etre chancela en lui, comme si la separation allait se faire +entre l'ame et le corps. Pour la premiere fois depuis qu'il vivait, +pour la derniere fois peut-etre jusqu'a l'heure de son deces, il eut +conscience des deux principes composant sa propre entite. + +Il reconnut, par une perception passagere, mais robuste, la matiere +ici, la l'esprit. + +Ce fut un dechirement plein de douleur, en quelque sorte voluptueux. + +Cela ne dura qu'un instant: le temps que met une lampe a jeter ce +grand eclat qui precede sa fin. + +Puis, tout devint vague. Il chercha son ame comme tout a l'heure il +cherchait sa pensee. + +Il voulut retirer sa main, il ne put; les muscles de son bras etaient +de pierre. + +Ce coeur ne battait pas, cette chair etait inerte et froide, mais un +sourd fluide s'en epandait a flot. + +Germain reconnut qu'il allait s'endormir tout debout qu'il etait et +tomber en catalepsie. + +Il essaya de resister; un ecrasement irresistible et ironique refoula +son effort. + +Ses yeux voyaient deja autrement cette blanche statue si splendidement +belle. Elle semblait pour lui se detacher du lit et nager dans +l'espace. + +La lumiere qui glissait entre les cils fermes devenait plus brillante, +s'allongeait et remontait vers lui comme un regard. + +Et la voix,--la voix qui avait dit: "Tu m'aimes," arrivant de partout +a la fois et l'enveloppant comme une atmosphere parlante, murmurait en +lui et au dehors de lui des mots qu'il fut longtemps a comprendre. + +Cette voix disait: + +--Tue-moi, tue-moi, je t'en supplie, au nom du Pere, du Fils et du +Saint-Esprit! Ma souffrance la plus terrible est de vivre dans cette +mort et de mourir dans cette vie... Tue-moi! + +Ces paroles etranges semblaient aller et venir en raillant. + +Du dehors on n'entendait plus rien, ni la plainte du vent, ni la +gaiete de la taverne. + +Tout ce qui etait dans la chambre se prit a remuer, comme si c'eut ete +la cabine d'un navire tourmente par la lame. + +La morte seule restait immobile, dans la serenite de son supreme +sommeil, suspendue par un pouvoir occulte au-dessus du lit, qui ne la +supportait plus. + +Elle montait ainsi lentement, soulevee dans le vide. + +Germain devinait que sa bouche allait bientot venir au niveau de ses +levres. + +Et la voix disait, toujours plus lointaine: + +--Pour me tuer, il faut me bruler le coeur, je suis la vampire dont la +mort est une vie, la vie une mort. Tue-moi! Mon supplice est de vivre, +mon salut serait de mourir. Tue-moi, tue-moi! + +Ces mots riaient amerement autour des oreilles de l'etudiant. + +Et la blanche statue montait. + +Quand le visage de la morte fut tout pres du sien, a lui, Germain, il +vit une goutte de sang vermeil et liquide qui sortait de la blessure. + +Et une haleine ardente le brula. + +Et sa levre fut touchee par cette bouche qui lui sembla de feu. + +Il recut un choc dont aucun mot ne peut rendre l'etourdissante +violence. Ce fut sa derniere sensation. Il entrevit, beant, le gouffre +sans fond qu'on nomme l'eternite. Il y tomba... Le lendemain matin, au +grand jour, il s'eveilla, couche en travers sur son lit et le visage +contre les couvertures. + +Le corps de la comtesse Marcian Gregoryi avait disparu. + +Le pensee voulut naitre en lui qu'il avait ete le jouet d'un reve +affreux. + +Mais il tenait encore a la main son scalpel; le sac de grosse toile +etait la aussi, la paille aussi, le mouchoir de fine batiste ou les +points clairs dessinaient la devise latine,--et sur le drap, juste a +l'endroit ou naguere se collaient ses levres, il y avait une tache +ronde et rouge, qui etait la goutte de sang... + +Ils racontent la-bas, en moissonnant leurs larges champs de mais, de +Semlin jusqu'a Temesvar et jusqu'a Szegedin, ils racontent la grande +orgie nocturne des ruines de Bangkeli. + +Notre histoire a eu deja son denoument reel. Ceci est peut-etre le +denoument fantasque de notre histoire. + +Bangkeli etait un chateau chretien, flanque de huit tours turques, qui +regardaient la Save du haut d'une montagne nue. C'etait vaste comme +une ville. Les ruines l'attestent. + +Il y avait des siecles que l'eau du ciel inondait les salles +magnifiques a travers les toits desempares, lorsqu'eut lieu l'orgie +des vampires. + +Lila avait menti en disant a Rene de Kervoz que le dernier comte +etait un general de l'armee du prince Charles, lors des guerres de +Bonaparte. + +Le dernier comte fut un voyvode celebre et puissant, au temps de +Mathias Corvinus, le fils epique de Jean Hunyade. + +Il fut tue par sa femme Addhema, qui le trahissait pour le revolte +Szandor. + +Et pendant de longues annees, Szandor et Addhema, maitres de l'immense +domaine, effrayerent le pays du bruit de leurs crimes. + +Tous deux etaient vampires. + +Dans les ages suivants, leurs tombes, d'ou sortait le malheur, furent +l'epouvante et le deuil de la contree. + +A eux deux, a eux seuls, ils sont toute la legende des bords de la +Save. + +Une nuit, on ne dit pas quand au juste, mais ce fut vers le +commencement de ce siecle, les bateliers serbes avaient vu le soleil +plus rouge se mirer dans les carreaux brises des corps de logis drapes +de lierre. Vous eussiez dit un incendie. + +Le soleil disparut, cependant, derriere les plaines sans fin qui +vont vers le golfe Adriatique, et les vitres de l'antique forteresse +resterent rouges. + +Plus rouges. Il y avait un grand feu a l'interieur. + +Les bateliers du la Save se signerent, disant: + +--Le comte Szandor va vendre une nuit d'amour a sa femme Addhema. + +Et ils peserent sur leurs avirons pour descendre vitement vers +Belgrade. + +Au prix d'un tresor, nul n'aurait voulu approcher de la forteresse +maudite. + +Qui donc raconta ce qui s'y passa cette nuit? qui le premier? On ne +sait, mais cela se raconte. + +Ainsi sont faites toujours les traditions populaires. + +Et peut-etre trouveriez-vous la l'origine de la foi qu'elles +inspirent. On y croit parce que personne ne peut dire le nom du +menteur qui les imagina. + +La grande salle du chateau de Bangkeli etait pompeusement illuminee. +Les peintures murales, deteintes et souillees, semblaient revivre aux +feux des lustres. Les vieilles armures des chevaliers renvoyaient en +faisceaux les sourdes etincelles, et les galeries sarrasines, ajoutees +a l'antique construction romane, etalaient coquettement la legerete de +leurs dentelles polychromes. + +Sur une table dressee et couverte des mets les plus exquis, les vins +de Hongrie, de Grece et de France melaient leurs flacons. C'est, +la-bas, le climat de l'Italie, plus beau peut-etre et plus genereux. +Les alberges dorees montaient en pyramides parmi des collines de +cedrats, d'oranges et de raisin, tandis que les pasteques, a la verte +enveloppe, saignaient sous le couteau. + +On ne saurait dire d'ou etaient venus les coussins soyeux et les +tapis magnifiques qui ornaient, cette nuit, la seigneuriale demeure, +abandonnee et deserte depuis des siecles. + +Sur les coussins, aupres de la table, ou les plats en desordre et les +flacons decoiffes annoncaient la fin du festin, un jeune homme et une +jeune femme, beaux tous les deux jusqu'a eblouir le regard, etaient +demi-couches. + +Non loin d'eux il y avait un monceau de pieces d'or, a cote d'un +coffre vite. + +--Monseigneur, dit la jeune femme en livrant son doux front, couronne +de boucles blondes, aux baisers de son compagnon, cet or a coute bien +du sang. + +Le jeune homme repondit: + +--Il faut du sang pour amasser l'or, et l'or qu'on prodigue fait +couler le sang. Il y a un lien mystique entre le sang et l'or. Ce +troupeau stupide qui peuple le monde, les hommes, nous appelle des +vampires. Ils ont horreur de nous et tendent sans defiance, leurs +veines a ces autres vampires qu'on nomme les habiles, les heureux, +les forts, sans songer que l'opulence d'un seul, ou la puissance d'un +seul, ou sa gloire ne peut jamais etre faite qu'avec le sang de tous: +sang, sueur moelle, pensee, vaillance. Des milliers travaillent, un +seul profite... + +--Monseigneur, murmura la jeune femme, vous etes eloquent; +monseigneur, vous etes beau; monseigneur, vous ressemblez a un dieu, +mais daignez abaisser un regard vers votre petite servante Addhema, +qui languit d'amour pour vous. + +Le superbe Szandor la regarda en effet. + +--Tu as droit a une nuit de plaisir, repliqua-t-il; tu l'as achetee. +Je suis ici pour gagner ce monceau d'or... Mais quand tu vas etre +morte, Addhema, avec cet or j'acheterai un serail de princesses; +j'eblouirai Paris, d'ou tu viens, Londres, Vienne ou Naples la divine; +je disputerai Rome aux cardinaux, Stamboul au padischah, Mysore aux +proconsuls malades de la conquete anglaise. Partout ou je suis les +autres vampires palissent et s'eclipsent... + +Il y avait une lueur etrange dans les beaux yeux d'Addhema. + +--Un baiser! Szandor, mon amant! Un baiser! Szandor, mon seigneur! + +Le superbe Szandor conceda: il fallait bien que le marche fut +accompli. + +Les conteurs riverains de la Save disent que ce baiser, dont le prix +etait de plusieurs millions, fut entendu le long du fleuve, dans la +plaine et au fond des forets. L'amour des tigres fait grand bruit: +c'est une bataille. Il y eut des hurlements et des grincements de +dents; les lueurs rouges s'agiterent? l'antique forteresse trembla sur +ses fondements dix fois seculaires. + +Puis, les deux monstres a visage d'anges resterent immobiles, vaincus +par la fatigue voluptueuse. + +Le vin coula, mettant ses rubis sur leurs levres palies. + +Le regard d'Addhema brulait sourdement. + +--Conte-moi l'histoire de ces boucles d'or qui couronnent ton front, +ma fiancee, dit Szandor reconcilie; cette nuit, je te trouve belle. + +--Toujours je te trouve beau, repliqua la vampire. + +Elle appuya sa tete charmante sur le sein de son amant et poursuivit: + +--Il y avait sur la route une belle petite fille qui demandait son +pain. Je l'ai rencontree entre Vienne et Presbourg. Elle souriait si +doucement que je l'ai prise arec moi dans ma voiture. Pendant deux +jours elle a ete bien heureuse, et je l'entendais qui remerciait Dieu +d'avoir trouve une maitresse si genereuse et si bonne. Ce soir, avant +de venir, j'ai senti que mon sang refroidissait dans mes veines. Il me +fallait etre jeune et belle. J'ai pris l'enfant sur mes genoux, elle +s'est endormie, je l'ai tuee... + +Tandis qu'elle parlait ainsi, sa voix etait suave comme un chant. + +Les mains de Szandor se baignaient dans ces cheveux soyeux et doux qui +etaient le prix d'un meurtre. Le conte lui sembla piquant et reveilla +son caprice endormi. + +La lutte d'amour recommenca, sauvage et semblable aux ebats des betes +feroces qui effrayent la solitude des halliers. + +Puis ce fut le tour de l'orgie. + +Et encore et toujours! + +Les lueurs du matin eclairerent la supreme bataille, au milieu des +flacons brises, de l'or eparpille, des tapis souilles de vin et de +fange. + +Dans le foyer un brasier brulait; au-dessus du brasier, un bassin de +fer contenait du metal en fusion. + +Parmi les charbons ardents une barre de fer rougissait. + +Addhema dit: + +--Je ne veux pas voir le soleil se lever. O toi que j'ai aime, vivante +et morte, Szandor, mon roi, mon dieu! tu m'as promis que je mourrais +de ta main, apres cette nuit de delices. Tu sais comment mettre un +terme a mes souffrances, car mon supplice est de vivre, et j'aspire au +bienheureux sommeil de la mort. + +--J'ai promis, je tiendrai, ma toute belle, repliqua Szandor sans trop +d'emotion. Aussi bien, voici le jour et il faut que je me mette en +route. Il y a de belles filles a Prague. Je veux etre a Prague avant +la nuit... Es-tu prete, mon amour? + +--Je suis prete, repliqua Addhema. + +Szandor mouilla un mouchoir de soie pour entourer l'extremite du fer +rougi. + +Addhema suivait tous ses mouvements d'un regard inquiet et sombre, +guettant sur ses traits une trace d'emotion. + +Mais Szandor songeait aux belles jeunes filles de Prague et souriait +en fredonnant une chanson a boire. + +L'oeil d'Addhema brula. + +Szandor retira du foyer la barre de fer qui rendit des etincelles. + +--Elle est a point! dit-il avec une gaiete sinistre. + +--Elle est a point! repeta Addhema. Szandor, mon bien-aime, adieu. + +--Adieu, ma charmante... + +Szandor leva le bras. + +Mais Addhema lui dit: + +--Je ne veux pas te voir me frapper, ange de ma vie. Donne, je me +percerai le sein moi-meme; tu verseras seulement le plomb fondu. + +--A ton aise, repliqua Szandor. Les femmes ont des caprices. + +Et il lui passa le fer rouge. + +Addhema le prit et le lui plongea dans le coeur si violemment que la +tige brulante traversa sa poitrine de part en part. + +Le monstre tomba, balbutiant un blaspheme inacheve. + +--Les jeunes filles de Prague peuvent t'attendre! murmura la vampire, +redressant sa taille magnifique et souriant avec triomphe. + +Elle retira le fer de la plaie. Il resta un trou enorme, dans lequel +elle versa le metal en fusion que le bassin contenait. + +Puis elle baisa le front livide de son monstrueux amant et se mit dans +le coeur le fer qui etait rouge encore. + +Ce matin-la il y eut un orage comme jamais la terre de Hongrie n'en +avait vu. Le chateau de Bangkeli, vingt fois foudroye, ne garda pas +pierre sur pierre. + +Dans les hautes herbes qui croissent parmi les decombres, on montre +deux squelettes dont les ossements entrelaces s'unissent en un baiser +funebre. + + +FIN DE LA VAMPIRE + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La vampire, by Paul H.C. Feval + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VAMPIRE *** + +***** This file should be named 10053-8.txt or 10053-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/0/0/5/10053/ + +Produced by Carlo Traverso, Anne Dreze and the PG Online Distributed +Proofreaders. + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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