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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:33:49 -0700 |
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diff --git a/10061-h/10061-h.htm b/10061-h/10061-h.htm new file mode 100644 index 0000000..70a865c --- /dev/null +++ b/10061-h/10061-h.htm @@ -0,0 +1,756 @@ +<!DOCTYPE HTML PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> + <head> + <meta http-equiv="Content-Type" content= + "text/html; charset=UTF-8"> + <title> + The Project Gutenberg eBook of Les Heures Claires, by Émile Verhaeren. + </title> + <style type="text/css"> + <!-- + * { font-family: Times;} + P { text-indent: 1em; + margin-top: .75em; + font-size: 14pt; + text-align: center; + margin-bottom: .75em; } + H1,H2,H3,H4,H5,H6 { text-align: center; } + HR { width: 33%; } + // --> + </style> + </head> +<body> +<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 10061 ***</div> + +<h1>Em. Verhaeren</h1> + +<h1>Les +heures claires</h1> +<br> +<br> +<br> + +<h2>1896</h2> + + + + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br> +<p>O la splendeur de notre joie,<br> +Tissée en or dans l'air de soie !</p> + +<p>Voici la maison douce et son pignon léger,<br> +Et le jardin et le verger.</p> + +<p>Voici le banc, sous les pommiers<br> +D'où s'effeuille le printemps blanc,<br> +A pétales frôlants et lents.<br> +Voici des vols de lumineux ramiers<br> +Plânant, ainsi que des présages,<br> +Dans le ciel clair du paysage.</p> + +<p>Voici — pareils à des baisers tombés sur terre<br> +De la bouche du frêle azur — <br> +Deux bleus étangs simples et purs,<br> +Bordés naïvement de fleurs involontaires.</p> + +<p>O la splendeur de notre joie et de nous-mêmes,<br> +En ce jardin où nous vivons de nos emblèmes !</p> + +<p>Là-bas, de lentes formes passent,<br> +Sont-ce nos deux âmes qui se délassent,<br> +Au long des bois et des terrasses ?</p> + +<p>Sont-ce tes seins, sont-ce tes yeux<br> +Ces deux fleurs d'or harmonieux ?<br> +Et ces herbes — on dirait des plumages<br> +Mouillés dans la source qu'ils plissent — <br> +Sont-ce tes cheveux frais et lisses ?</p> + +<p>Certes, aucun abri ne vaut le clair verger,<br> +Ni la maison au toit léger,<br> +Ni ce jardin, où le ciel trame<br> +Ce climat cher à nos deux âmes.</p> + +<p>Quoique nous le voyions fleurir devant nos yeux,<br> +Ce jardin clair où nous passons silencieux,<br> +C'est plus encore en nous que se féconde<br> +Le plus joyeux et le plus doux jardin du monde.</p> + +<p>Car nous vivons toutes les fleurs,<br> +Toutes les herbes, toutes les palmes<br> +En nos rires et en nos pleurs<br> +De bonheur pur et calme.</p> + +<p>Car nous vivons toutes les transparences<br> +De l'étang bleu qui reflète l'exubérance<br> +Des roses d'or et des grands lys vermeils :<br> +Bouches et lèvres de soleil.</p> + +<p>Car nous vivons toute la joie<br> +Dardée en cris de fête et de printemps,<br> +En nos aveux, où se côtoient<br> +Les mots fervents et exaltants.</p> + +<p>Oh ! dis, c'est bien en nous que se féconde<br> +Le plus joyeux et clair jardin du monde.</p> + +<p>Ce chapiteau barbare, où des monstres se tordent,<br> +Soudés entre eux, à coups de griffes et de dents,<br> +En un tumulte fou de sang, de cris ardents,<br> +De blessures et de gueules qui s'entre-mordent,<br> +C'était moi-même, avant que tu fusses la mienne,<br> +O toi la neuve, ô toi l'ancienne !<br> +Qui vins à moi des loins d'éternité,<br> +Avec, entre tes mains, l'ardeur et la bonté.</p> + +<p>Je sens en toi les mêmes choses très profondes<br> +Qu'en moi-même dormir<br> +Et notre soif de souvenir<br> +Boire l'écho, où nos passés se correspondent.</p> + +<p>Nos yeux ont dû pleurer aux mêmes heures,<br> +Sans le savoir, pendant l'enfance :<br> +Avoir mêmes effrois, mêmes bonheurs,<br> +Mêmes éclairs de confiance :<br> +Car je te suis lié par l'inconnu<br> +Qui me fixait, jadis au fond des avenues<br> +Par où passait ma vie aventurière,<br> +Et, certes, si j'avais regardé mieux,<br> +J'aurais pu voir s'ouvrir tes yeux<br> +Depuis longtemps en ses paupières.</p> + +<p>Le ciel en nuit s'est déplié<br> +Et la lune semble veiller<br> +Sur le silence endormi.</p> + +<p>Tout est si pur et clair,<br> +Tout est si pur et si pâle dans l'air<br> +Et sur les lacs du paysage ami,<br> +Qu'elle angoisse, la goutte d'eau<br> +Qui tombe d'un roseau<br> +Et tinte et puis se tait dans l'eau.</p> + +<p>Mais j'ai tes mains entre les miennes<br> +Et tes yeux sûrs, qui me retiennent,<br> +De leurs ferveurs, si doucement ;<br> +Et je te sens si bien en paix de toute chose,<br> +Que rien, pas même un fugitif soupçon de crainte,<br> +Ne troublera, fût-ce un moment,<br> +La confiance sainte<br> +Qui dort en nous comme un enfant repose.</p> + +<p>Chaque heure, où je pense à ta bonté<br> +Si simplement profonde,<br> +Je me confonds en prières vers toi.</p> + +<p>Je suis venu si tard<br> +Vers la douceur de ton regard<br> +Et de si loin, vers tes deux mains tendues,<br> +Tranquillement, par à travers les étendues !</p> + +<p>J'avais en moi tant de rouille tenace<br> +Qui me rongeait, à dents rapaces,<br> +La confiance ;</p> + +<p>J'étais si lourd, j'étais si las,<br> +J'étais si vieux de méfiance,<br> +J'étais si lourd, j'étais si las<br> +Du vain chemin de tous mes pas.</p> + +<p>Je méritais si peu la merveilleuse joie<br> +De voir tes pieds illuminer ma voie,<br> +Que j'en reste tremblant encore et presqu'en pleurs,<br> +Et humble, à tout jamais, en face du bonheur.</p> + +<p>Tu arbores parfois cette grâce bénigne<br> +Du matinal jardin tranquille et sinueux<br> +Qui déroule, là-bas, parmi les lointains bleus,<br> +Ses doux chemins courbés en cols de cygne.</p> + +<p>Et, d'autres fois, tu m'es le frisson clair<br> +Du vent rapide et miroitant<br> +Qui passe, avec ses doigts d'éclair,<br> +Dans les crins d'eau de l'étang blanc.</p> + +<p>Au bon toucher de tes deux mains,<br> +Je sens comme des feuilles<br> +Me doucement frôler ;<br> +Que midi brûle le jardin.<br> +Les ombres, aussitôt recueillent<br> +Les paroles chères dont ton être a tremblé.</p> + +<p>Chaque moment me semble, grâce à toi,<br> +Passer ainsi divinement en moi.<br> +Aussi, quand l'heure vient de la nuit blême,<br> +Où tu te cèles en toi-même,<br> +En refermant les yeux,<br> +Sens-tu mon doux regard dévotieux,<br> +Plus humble et long qu'une prière,<br> +Remercier le tien sous tes closes paupières ?</p> + +<p>Oh ! laisse frapper à la porte<br> +La main qui passe avec ses doigts futiles ;<br> +Notre heure est si unique, et le reste qu'importe,<br> +Le reste, avec ses doigts futiles.</p> + +<p>Laisse passer, par le chemin,<br> +La triste et fatigante joie,<br> +Avec ses crécelles en mains.</p> + +<p>Laisse monter, laisse bruire<br> +Et s'en aller le rire ;<br> +Laisse passer la foule et ses milliers de voix.</p> + +<p>L'instant est si beau de lumière,<br> +Dans le jardin, autour de nous,<br> +L'instant est si rare de lumière trémière,<br> +Dans notre cœur, au fond de nous.</p> + +<p>Tout nous prêche de n'attendre plus rien<br> +De ce qui vient ou passe,<br> +Avec des chansons lasses<br> +Et des bras las par les chemins.</p> + +<p>Et de rester les doux qui bénissons le jour.<br> +Même devant la nuit d'ombre barricadée,<br> +Aimant en nous, par dessus tout, l'idée<br> +Que bellement nous nous faisons de notre amour.</p> + +<p>Comme aux âges naïfs, je t'ai donné mon cœur,<br> +Ainsi qu'une ample fleur<br> +Qui s'ouvre, au clair de la rosée ;<br> +Entre ses plis frêles, ma bouche s'est posée.</p> + +<p>La fleur, je la cueillis au pré des fleurs en flamme ;<br> +Ne lui dis rien : car la parole entre nous deux<br> +Serait banale, et tous les mots sont hasardeux.<br> +C'est à travers les yeux que l'âme écoute une âme.</p> + +<p>La fleur qui est mon cœur et mon aveu,<br> +Tout simplement, à tes lèvres confie<br> +Qu'elle est loyale et claire et bonne, et qu'on se fie<br> +Au vierge amour, comme un enfant se fie à Dieu.</p> + +<p>Laissons l'esprit fleurir sur les collines,<br> +En de capricieux chemins de vanité ;<br> +Et faisons simple accueil à la sincérité<br> +Qui tient nos deux cœurs clairs, en ses mains cristallines ;<br> +Et rien n'est beau comme une confession d'âmes,<br> +L'une à l'autre, le soir, lorsque la flamme<br> +Des incomptables diamants<br> +Brûle, comme autant d'yeux<br> +Silencieux,<br> +Le silence des firmaments.</p> + +<p>Le printemps jeune et bénévole<br> +Qui vêt le jardin de beauté<br> +Elucide nos voix et nos paroles<br> +Et les trempe dans sa limpidité.</p> + +<p>La brise et les lèvres des feuilles<br> +Babillent — et effeuillent<br> +En nous les syllabes de leur clarté.</p> + +<p>Mais le meilleur de nous se gare<br> +Et fuit les mots matériels ;<br> +Un simple et doux élan muet<br> +Mieux que tout verbe amarre<br> +Notre bonheur à son vrai ciel :<br> +Celui de ton âme, à deux genoux,<br> +Tout simplement, devant la mienne,<br> +Et de mon âme, à deux genoux,<br> +Très doucement, devant la tienne.</p> + +<p>Viens lentement t'asseoir<br> +Près du parterre, dont le soir<br> +Ferme les fleurs de tranquille lumière,<br> +Laisse filtrer la grande nuit en toi :<br> +Nous sommes trop heureux pour que sa mer d'effroi<br> +Trouble notre prière.</p> + +<p>Là-haut, le pur cristal des étoiles s'éclaire.<br> +Voici le firmament plus net et translucide<br> +Qu'un étang bleu ou qu'un vitrail d'abside ;<br> +Et puis voici le ciel qui regarde à travers.</p> + +<p>Les mille voix de l'énorme mystère<br> +Parlent autour de toi.<br> +Les mille lois de la nature entière<br> +Bougent autour de toi,<br> +Les arcs d'argent de l'invisible<br> +Prennent ton âme et son élan pour cible,<br> +Mais tu n'as peur, oh ! simple cœur,<br> +Mais tu n'as peur, puisque ta foi<br> +Est que toute la terre collabore<br> +A cet amour que fit éclore<br> +La vie et son mystère en toi.</p> + +<p>Joins donc les mains tranquillement<br> +Et doucement adore ;<br> +Un grand conseil de pureté<br> +Et de divine intimité<br> +Flotte, comme une étrange aurore,<br> +Sous les minuits du firmament.</p> + +<p>Combien elle est facilement ravie,<br> +Avec ses yeux d'extase ignée,<br> +Elle, la douce et résignée<br> +Si simplement devant la vie.</p> + +<p>Ce soir, comme un regard la surprenait fervente,<br> +Et comme un mot la transportait<br> +Au pur jardin de joie, où elle était<br> +Tout à la fois reine et servante.</p> + +<p>Humble d'elle, mais ardente de nous,<br> +C'était à qui ploierait les deux genoux,<br> +Pour recueillir le merveilleux bonheur<br> +Qui, mutuel, nous débordait du cœur.</p> + +<p>Nous écoutions se taire, en nous, la violence<br> +De l'exaltant amour qu'emprisonnaient nos bras<br> +Et le vivant silence<br> +Dire des mots que nous ne savions pas.</p> + +<p>Au temps où longuement j'avais souffert<br> +Où les heures m'étaient des pièges,<br> +Tu m'apparus l'accueillante lumière<br> +Qui luit, aux fenêtres, l'hiver,<br> +Au fonds des soirs, sur de la neige.</p> + +<p>Ta clarté d'âme hospitalière<br> +Frôla, sans le blesser, mon cœur,<br> +Comme une main de tranquille chaleur ;<br> +Un espoir tiède, un mot clément,<br> +Pénétrèrent en moi très lentement ;</p> + +<p>Puis vint la bonne confiance<br> +Et la franchise et la tendresse et l'alliance,<br> +Enfin, de nos deux mains amies,<br> +Un soir de claire entente et de douce accalmie.</p> + +<p>Depuis, bien que l'été ait succédé au gel,<br> +En nous-mêmes et sous le ciel,<br> +Dont les flammes éternisées<br> +Pavoisent d'or tous les chemins de nos pensées,<br> +Et que l'amour soit devenu la fleur immense,<br> +Naissant du fier désir,<br> +Qui, sans cesse, pour mieux encor grandir,<br> +En notre cœur, se recommence,<br> +Je regarde toujours la petite lumière<br> +Qui me fut douce, la première.</p> + +<p>Je ne détaille pas, ni quels nous sommes<br> +L'un pour l'autre, ni les pourquois, ni les raisons :<br> +Tout doute est mort, en ce jardin de floraisons<br> +Qui s'ouvre en nous et hors de nous, si loin des hommes.</p> + +<p>Je ne raisonne pas, et ne veux pas savoir,<br> +Et rien ne troublera ce qui n'est que mystère<br> +Et qu'élans doux et que ferveur involontaire<br> +Et que tranquille essor vers nos parvis d'espoir.</p> + +<p>Je te sens claire avant de te comprendre telle ;<br> +Et c'est ma joie, infiniment,<br> +De m'éprouver si doucement aimant,<br> +Sans demander pourquoi ta voix m'appelle.</p> + +<p>Soyons simples et bons — et que le jour<br> +Nous soit tendresse et lumière servies,<br> +Et laissons dire que la vie<br> +N'est point faite pour un pareil amour.</p> + +<p>A ces reines qui lentement descendent<br> +Les escaliers en ors et fleurs de la légende,<br> +Dans mon rêve, parfois, je t'apparie ;<br> +Je te donne des noms qui se marient<br> +A la clarté, à la splendeur et à la joie,<br> +Et bruissent en syllabes de soie,<br> +Au long des vers bâtis comme une estrade<br> +Pour la danse des mots et leurs belles parades.</p> + +<p>Mais combien vite on se lasse du jeu,<br> +A te voir douce et profonde et si peu<br> +Celle dont on enjolive les attitudes ;<br> +Ton front si clair et pur et blanc de certitude,<br> +Tes douces mains d'enfant en paix sur tes genoux,<br> +Tes seins se soulevant au rythme de ton pouls<br> +Qui bat comme ton cœur immense et ingénu,<br> +Oh ! comme tout, hormis cela et ta prière,<br> +Oh ! comme tout est pauvre et vain, hors la lumière<br> +Qui me regarde et qui m'accueille en tes yeux nus.</p> + +<p>Je dédie à tes pleurs, à ton sourire,<br> +Mes plus douces pensées,<br> +Celles que je te dis, celles aussi<br> +Qui demeurent imprécisées<br> +Et trop profondes pour les dire.</p> + +<p>Je dédie à tes pleurs, à ton sourire<br> +A toute ton âme, mon âme,<br> +Avec ses pleurs et ses sourires<br> +Et son baiser.</p> + +<p>Vois-tu, l'aurore naît sur la terre effacée,<br> +Des liens d'ombre semblent glisser<br> +Et s'en aller, avec mélancolie ;<br> +L'eau des étangs s'écoule et tamise son bruit,<br> +L'herbe s'éclaire et les corolles se déplient,<br> +Et les bois d'or se désenlacent de la nuit.</p> + +<p>Oh ! dis, pouvoir un jour,<br> +Entrer ainsi dans la pleine lumière ;<br> +Oh ! dis, pouvoir un jour<br> +Avec toutes les fleurs de nos âmes trémières,<br> +Sans plus aucun voile sur nous,<br> +Sans plus aucun mystère en nous,<br> +Oh dis, pouvoir, un jour,<br> +Entrer à deux dans le lucide amour !</p> + +<p>Je noie en tes deux yeux mon âme toute entière<br> +Et l'élan fou de cette âme éperdue,<br> +Pour que, plongée en leur douceur et leur prière,<br> +Plus claire et mieux trempée, elle me soit rendue.</p> + +<p>S'unir pour épurer son être,<br> +Comme deux vitraux d'or en une même abside<br> +Croisent leurs feux différemment lucides<br> +Et se pénètrent !</p> + +<p>Je suis parfois si lourd, si las,<br> +D'être celui qui ne sait pas<br> +Etre parfait, comme il se veut !<br> +Mon cœur se bat contre ses vœux,<br> +Mon cœur dont les plantes mauvaises,<br> +Entre des rocs d'entêtement,<br> +Dressent, sournoisement,<br> +Leurs fleurs d'encre ou de braise ;<br> +Mon cœur si faux, si vrai, selon les jours,<br> +Mon cœur contradictoire,<br> +Mon cœur exagéré toujours<br> +De joie immense ou de crainte attentatoire.</p> + +<p>Pour nous aimer des yeux,<br> +Lavons nos deux regards, de ceux<br> +Que nous avons croisés, par milliers, dans la vie<br> +Mauvaise et asservie.</p> + +<p>L'aube est en fleur et en rosée<br> +Et en lumière tamisée<br> +Très douce :<br> +On croirait voir de molles plumes<br> +D'argent et de soleil, à travers brumes,<br> +Frôler et caresser, dans le jardin, les mousses.</p> + +<p>Nos bleus et merveilleux étangs<br> +Tremblent et s'animent d'or miroitant,<br> +Des vols émeraudés, sous les arbres, circulent ;<br> +Et la clarté, hors des chemins, des clos, des haies,<br> +Balaie<br> +La cendre humide, où traîne encor le crépuscule.</p> + +<p>Au clos de notre amour, l'été se continue :<br> +Un paon d'or, là-bas traverse une avenue ;<br> +Des pétales pavoisent,<br> + — Perles, émeraudes, turquoises — <br> +L'uniforme sommeil des gazons verts ;<br> +Nos étangs bleus luisent, couverts<br> +Du baiser blanc des nénuphars de neige ;<br> +Aux quinconces, nos groseillers font des cortèges ;</p> + +<p>Un insecte de prisme irrite un cœur de fleur ;<br> +De merveilleux sous-bois se jaspent de lueurs ;<br> +Et, comme des bulles légères, mille abeilles<br> +Sur des grappes d'argent, vibrent, au long des treilles.</p> + +<p>L'air est si beau qu'il paraît chatoyant ;<br> +Sous les midis profonds et radiants,<br> +On dirait qu'il remue en roses de lumière ;<br> +Tandis qu'au loin, les routes coutumières,<br> +Telles de lents gestes qui s'allongent vermeils,<br> +A l'horizon nacré, montent vers le soleil.</p> + +<p>Certes, la robe en diamants du bel été<br> +Ne vêt aucun jardin d'aussi pure clarté ;<br> +Et c'est la joie unique éclose en nos deux âmes<br> +Qui reconnait sa vie en ces bouquets de flammes.</p> + +<p>Que tes yeux clairs, tes yeux d'été,<br> +Me soient, sur terre,<br> +Les images de la bonté.</p> + +<p>Laissons nos âmes embrasées<br> +Exalter d'or chaque flamme de nos pensées.</p> + +<p>Que mes deux mains contre ton cœur<br> +Te soient, sur terre,<br> +Les emblèmes de la douceur.</p> + +<p>Vivons pareils à deux prières éperdues<br> +L'une vers l'autre, à toute heure, tendues.</p> + +<p>Que nos baisers sur nos bouches ravies<br> +Nous soient sur terre,<br> +Les symboles de notre vie.</p> + +<p>Dis-moi, ma simple et ma tranquille amie,<br> +Dis, combien l'absence, même d'un jour,<br> +Attriste et attise l'amour<br> +Et le réveille, en ses brûlures endormies.</p> + +<p>Je m'en vais au devant de ceux<br> +Qui reviennent des lointains merveilleux,<br> +Où, dès l'aube, tu es allée ;<br> +Je m'assieds sous un arbre, au détour de l'allée,</p> + +<p>Et, sur la route, épiant leur venue,<br> +Je regarde et regarde, avec ferveur, leurs yeux<br> +Encore clairs de t'avoir vue.</p> + +<p>Et je voudrais baiser leurs doigts qui t'ont touchée,<br> +Et leur crier des mots qu'ils ne comprendraient pas,<br> +Et j'écoute longtemps se cadencer leurs pas<br> +Vers l'ombre, où les vieux soirs tiennent la nuit penchée.</p> + +<p>En ces heures où nous sommes perdus<br> +Si loin de tout ce qui n'est pas nous-mêmes.<br> +Quel sang lustral ou quel baptême<br> +Baigne nos cœurs vers tout l'amour tendus ?</p> + +<p>Joignant les mains, sans que l'on prie,<br> +Tendant les bras, sans que l'on crie,<br> +Mais adorant on ne sait quoi<br> +De plus lointain et de plus pur que soi,<br> +L'esprit fervent et ingénu,<br> +Dites, comme on se fond, comme on se vit dans l'inconnu.</p> + +<p>Comme on s'abîme en la présence<br> +De ces heures de suprême existence,<br> +Comme l'âme voudrait des cieux<br> +Pour y chercher de nouveaux dieux,<br> +Oh ! l'angoissante et merveilleuse joie<br> +Et l'espérance audacieuse<br> +D'être, un jour, à travers la mort même, la proie<br> +De ces affres silencieuses.</p> + +<p>Oh ! ce bonheur<br> +Si rare et si frêle parfois<br> +Qu'il nous fait peur !</p> + +<p>Nous avons beau taire nos voix,<br> +Et nous faire comme une tente,<br> +Avec toute ta chevelure,<br> +Pour nous créer un abri sûr,<br> +Souvent l'angoisse en nos âmes fermente.</p> + +<p>Mais notre amour étant comme un ange à genoux,<br> +Prie et supplie,<br> +Que l'avenir donne à d'autres que nous<br> +Même tendresse et même vie,<br> +Pour que leur sort de notre sort ne soit jaloux.</p> + +<p>Et puis, aux jours mauvais, quand les grands soirs<br> +Illimitent, jusques au ciel, le désespoir,<br> +Nous demandons pardon à la nuit qui s'enflamme<br> +De la douceur de notre âme.</p> + +<p>Vivons, dans notre amour et notre ardeur,<br> +Vivons si hardiment nos plus belles pensées<br> +Qu'elles s'entrelacent, harmonisées<br> +A l'extase suprême et l'entière ferveur.</p> + +<p>Parce qu'en nos âmes pareilles,<br> +Quelque chose de plus sacré que nous<br> +Et de plus pur et de plus grand s'éveille,<br> +Joignons les mains pour l'adorer à travers nous.</p> + +<p>Il n'importe que nous n'ayons que cris ou larmes<br> +Pour humblement le définir,<br> +Et que si rare et si puissant en soit le charme,<br> +Qu'à le goûter, nos cœurs soient prêts à défaillir.</p> + +<p>Restons quand même et pour toujours, les fous<br> +De cet amour presqu'implacable,<br> +Et les fervents, à deux genoux,<br> +Du Dieu soudain qui règne en nous,<br> +Si violent et si ardemment doux<br> +Qu'il nous fait mal et nous accable.</p> + +<p>Sitôt que nos bouches se touchent,<br> +Nous nous sentons tant plus clairs de nous-mêmes<br> +Que l'on dirait des Dieux qui s'aiment<br> +Et qui s'unissent en nous-mêmes ;</p> + +<p>Nous nous sentons le cœur si divinement frais<br> +Et si renouvelé par leur lumière<br> +Première<br> +Que l'univers, sous leur clarté, nous apparaît.</p> + +<p>La joie est à nos yeux l'unique fleur du monde<br> +Qui se prodigue et se féconde,<br> +Innombrable, sur nos routes d'en bas ;<br> +Comme là haut, par tas,<br> +En des pays de soie où voyagent des voiles<br> +Brille la fleur myriadaire des étoiles.</p> + +<p>L'ordre nous éblouit, comme les feux, la cendre,<br> +Tout nous éclaire et nous paraît : flambeau ;<br> +Nos plus simples mots ont un sens si beau<br> +Que nous les répétons pour les sans cesse entendre.</p> + +<p>Nous sommes les victorieux sublimes<br> +Qui conquérons l'éternité,<br> +Sans nul orgueil et sans songer au temps minime :<br> +Et notre amour nous semble avoir toujours été.</p> + +<p>Pour que rien de nous deux n'échappe à notre étreinte,<br> +Si profonde qu'elle en est sainte<br> +Et qu'à travers le corps même, l'amour soit clair,<br> +Nous descendons ensemble au jardin de ta chair.</p> + +<p>Tes seins sont là, ainsi que des offrandes,<br> +Et tes deux mains me sont tendues ;<br> +Et rien ne vaut la naïve provende<br> +Des paroles dites et entendues.</p> + +<p>L'ombre des rameaux blancs voyage<br> +Parmi ta gorge et ton visage<br> +Et tes cheveux dénouent leur floraison,<br> +En guirlandes, sur les gazons.</p> + +<p>La nuit est toute d'argent bleu,<br> +La nuit est un beau lit silencieux,<br> +La nuit douce, dont les brises vont, une à une,<br> +Effeuiller les grands lys dardés au clair de lune.</p> + +<p>Bien que déjà, ce soir,<br> +L'automne<br> +Laisse aux sentes et aux orées,<br> +Comme des mains dorées,<br> +Lentes, les feuilles choir ;<br> +Bien que déjà l'automne,<br> +Ce soir, avec ses bras de vent,<br> +Moissonne<br> +Sur les rosiers fervents,<br> +Les pétales et leur pâleur,<br> +Ne laissons rien de nos deux âmes<br> +Tomber soudain avec ces fleurs.</p> + +<p>Mais tous les deux autour des flammes<br> +De l'âtre en or du souvenir,<br> +Mais tous les deux blottissons-nous,<br> +Les mains au feu et les genoux.</p> + +<p>Contre les deuils à craindre ou à venir,<br> +Contre le temps qui fixe à toute ardeur sa fin,<br> +Contre notre terreur, contre nous-mêmes, enfin,<br> +Blottissons-nous, près du foyer,<br> +Que la mémoire en nous fait flamboyer.</p> + +<p>Et si l'automne obère<br> +A grands pans d'ombre et d'orages plânants,<br> +Les bois, les pelouses et les étangs,<br> +Que sa douleur du moins n'altère<br> +L'intérieur jardin tranquillisé,<br> +Où s'unissent, dans la lumière,<br> +Les pas égaux de nos pensées.</p> + +<p>Le don du corps, lorsque l'âme est donnée<br> +N'est rien que l'aboutissement<br> +De deux tendresses entraînées<br> +L'une vers l'autre, éperdûment.</p> + +<p>Tu n'es heureuse de ta chair<br> +Si simple, en sa beauté natale,<br> +Que pour, avec ferveur, m'en faire<br> +L'offre complète et l'aumône totale.</p> + +<p>Et je me donne à toi, ne sachant rien<br> +Sinon que je m'exalte à te connaître,<br> +Toujours meilleure et plus pure peut-être<br> +Depuis que ton doux corps offrit sa fête au mien.</p> + +<p>L'amour, oh ! qu'il nous soit la clairvoyance<br> +Unique, et l'unique raison du cœur,<br> +A nous, dont le plus fol bonheur<br> +Est d'être fous de confiance.</p> + +<p>Fût-il en nous une seule tendresse,<br> +Une pensée, une joie, une promesse,<br> +Qui n'allât, d'elle-même, au devant de nos pas ?</p> + +<p>Fût-il une prière en secret entendue,<br> +Dont nous n'ayons serré les mains tendues<br> +Avec douceur, sur notre sein ?</p> + +<p>Fût-il un seul appel, un seul dessein,<br> +Un vœu tranquille ou violent<br> +Dont nous n'ayons épanoui l'élan ?</p> + +<p>Et, nous aimant ainsi,<br> +Nos cœurs s'en sont allés, tels des apôtres,<br> +Vers les doux cœurs timides et transis<br> +Des autres :<br> +Ils les ont conviés, par la pensée,<br> +A se sentir aux nôtres fiancés,<br> +A proclamer l'amour avec des ardeurs franches,<br> +Comme un peuple de fleurs aime la même branche<br> +Qui le suspend et le baigne dans le soleil ;<br> +Et notre âme, comme agrandie, en cet éveil,<br> +S'est mise à célébrer tout ce qui aime,<br> +Magnifiant l'amour pour l'amour même,<br> +Et à chérir, divinement, d'un désir fou,<br> +Le monde entier qui se résume en nous.</p> + +<p>Le beau jardin fleuri de flammes<br> +Qui nous semblait le double ou le miroir,<br> +Du jardin clair que nous portions dans l'âme,<br> +Se cristallise en gel et or, ce soir.</p> + +<p>Un grand silence blanc est descendu s'asseoir<br> +Là-bas, aux horizons de marbre,<br> +Vers où s'en vont, par défilés, les arbres<br> +Avec leur ombre immense et bleue<br> +Et régulière, à côté d'eux.</p> + +<p>Aucun souffle de vent, aucune haleine.<br> +Les grands voiles du froid,<br> +Se déplient seuls, de plaine en plaine,<br> +Sur des marais d'argent ou des routes en croix.</p> + +<p>Les étoiles paraissent vivre.<br> +Comme l'acier, brille le givre,<br> +A travers l'air translucide et glacé.<br> +De clairs métaux pulvérisés<br> +A l'infini, semblent neiger<br> +De la pâleur d'une lune de cuivre.<br> +Tout est scintillement dans l'immobilité.</p> + +<p>Et c'est l'heure divine, où l'esprit est hanté<br> +Par ces mille regards que projette sur terre,<br> +Vers les hasards de l'humaine misère,<br> +La bonne et pure et inchangeable éternité.</p> + +<p>S'il arrive jamais<br> +Que nous soyons, sans le savoir,<br> +Souffrance ou peine ou désespoir,<br> +L'un pour l'autre ; s'il se faisait<br> +Que la fatigue ou le banal plaisir<br> +Détendissent en nous l'arc d'or du haut désir ;<br> +Si le cristal de la pure pensée<br> +De notre amour doit se briser,</p> + +<p>Si malgré tout, je me sentais<br> +Vaincu pour n'avoir pas été<br> +Assez en proie à la divine immensité<br> +De la bonté ;<br> +Alors, oh ! serrons-nous comme deux fous sublimes<br> +Qui sous les cieux cassés, se cramponnent aux cimes<br> +Quand même. — Et d'un unique essor<br> +L'âme en soleil, s'exaltent dans la mort.</p> + +<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 10061 ***</div> +</body> +</html> |
