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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 10061 ***
+
+Em. Verhaeren
+
+Les
+heures claires
+
+1896
+
+
+
+
+
+
+O la splendeur de notre joie,
+Tissée en or dans l'air de soie!
+
+Voici la maison douce et son pignon léger,
+Et le jardin et le verger.
+
+Voici le banc, sous les pommiers
+D'où s'effeuille le printemps blanc,
+A pétales frôlants et lents.
+Voici des vols de lumineux ramiers
+Plânant, ainsi que des présages,
+Dans le ciel clair du paysage.
+
+Voici--pareils à des baisers tombés sur terre
+De la bouche du frêle azur--
+Deux bleus étangs simples et purs,
+Bordés naïvement de fleurs involontaires.
+
+O la splendeur de notre joie et de nous-mêmes,
+En ce jardin où nous vivons de nos emblèmes!
+
+Là-bas, de lentes formes passent,
+Sont-ce nos deux âmes qui se délassent,
+Au long des bois et des terrasses?
+
+Sont-ce tes seins, sont-ce tes yeux
+Ces deux fleurs d'or harmonieux?
+Et ces herbes--on dirait des plumages
+Mouillés dans la source qu'ils plissent--
+Sont-ce tes cheveux frais et lisses?
+
+Certes, aucun abri ne vaut le clair verger,
+Ni la maison au toit léger,
+Ni ce jardin, où le ciel trame
+Ce climat cher à nos deux âmes.
+
+Quoique nous le voyions fleurir devant nos yeux,
+Ce jardin clair où nous passons silencieux,
+C'est plus encore en nous que se féconde
+Le plus joyeux et le plus doux jardin du monde.
+
+Car nous vivons toutes les fleurs,
+Toutes les herbes, toutes les palmes
+En nos rires et en nos pleurs
+De bonheur pur et calme.
+
+Car nous vivons toutes les transparences
+De l'étang bleu qui reflète l'exubérance
+Des roses d'or et des grands lys vermeils:
+Bouches et lèvres de soleil.
+
+Car nous vivons toute la joie
+Dardée en cris de fête et de printemps,
+En nos aveux, où se côtoient
+Les mots fervents et exaltants.
+
+Oh! dis, c'est bien en nous que se féconde
+Le plus joyeux et clair jardin du monde.
+
+Ce chapiteau barbare, où des monstres se tordent,
+Soudés entre eux, à coups de griffes et de dents,
+En un tumulte fou de sang, de cris ardents,
+De blessures et de gueules qui s'entre-mordent,
+C'était moi-même, avant que tu fusses la mienne,
+O toi la neuve, ô toi l'ancienne!
+Qui vins à moi des loins d'éternité,
+Avec, entre tes mains, l'ardeur et la bonté.
+
+Je sens en toi les mêmes choses très profondes
+Qu'en moi-même dormir
+Et notre soif de souvenir
+Boire l'écho, où nos passés se correspondent.
+
+Nos yeux ont dû pleurer aux mêmes heures,
+Sans le savoir, pendant l'enfance:
+Avoir mêmes effrois, mêmes bonheurs,
+Mêmes éclairs de confiance:
+Car je te suis lié par l'inconnu
+Qui me fixait, jadis au fond des avenues
+Par où passait ma vie aventurière,
+Et, certes, si j'avais regardé mieux,
+J'aurais pu voir s'ouvrir tes yeux
+Depuis longtemps en ses paupières.
+
+Le ciel en nuit s'est déplié
+Et la lune semble veiller
+Sur le silence endormi.
+
+Tout est si pur et clair,
+Tout est si pur et si pâle dans l'air
+Et sur les lacs du paysage ami,
+Qu'elle angoisse, la goutte d'eau
+Qui tombe d'un roseau
+Et tinte et puis se tait dans l'eau.
+
+Mais j'ai tes mains entre les miennes
+Et tes yeux sûrs, qui me retiennent,
+De leurs ferveurs, si doucement;
+Et je te sens si bien en paix de toute chose,
+Que rien, pas même un fugitif soupçon de crainte,
+Ne troublera, fût-ce un moment,
+La confiance sainte
+Qui dort en nous comme un enfant repose.
+
+Chaque heure, où je pense à ta bonté
+Si simplement profonde,
+Je me confonds en prières vers toi.
+
+Je suis venu si tard
+Vers la douceur de ton regard
+Et de si loin, vers tes deux mains tendues,
+Tranquillement, par à travers les étendues!
+
+J'avais en moi tant de rouille tenace
+Qui me rongeait, à dents rapaces,
+La confiance;
+
+J'étais si lourd, j'étais si las,
+J'étais si vieux de méfiance,
+J'étais si lourd, j'étais si las
+Du vain chemin de tous mes pas.
+
+Je méritais si peu la merveilleuse joie
+De voir tes pieds illuminer ma voie,
+Que j'en reste tremblant encore et presqu'en pleurs,
+Et humble, à tout jamais, en face du bonheur.
+
+Tu arbores parfois cette grâce bénigne
+Du matinal jardin tranquille et sinueux
+Qui déroule, là-bas, parmi les lointains bleus,
+Ses doux chemins courbés en cols de cygne.
+
+Et, d'autres fois, tu m'es le frisson clair
+Du vent rapide et miroitant
+Qui passe, avec ses doigts d'éclair,
+Dans les crins d'eau de l'étang blanc.
+
+Au bon toucher de tes deux mains,
+Je sens comme des feuilles
+Me doucement frôler;
+Que midi brûle le jardin.
+Les ombres, aussitôt recueillent
+Les paroles chères dont ton être a tremblé.
+
+Chaque moment me semble, grâce à toi,
+Passer ainsi divinement en moi.
+Aussi, quand l'heure vient de la nuit blême,
+Où tu te cèles en toi-même,
+En refermant les yeux,
+Sens-tu mon doux regard dévotieux,
+Plus humble et long qu'une prière,
+Remercier le tien sous tes closes paupières?
+
+Oh! laisse frapper à la porte
+La main qui passe avec ses doigts futiles;
+Notre heure est si unique, et le reste qu'importe,
+Le reste, avec ses doigts futiles.
+
+Laisse passer, par le chemin,
+La triste et fatigante joie,
+Avec ses crécelles en mains.
+
+Laisse monter, laisse bruire
+Et s'en aller le rire;
+Laisse passer la foule et ses milliers de voix.
+
+L'instant est si beau de lumière,
+Dans le jardin, autour de nous,
+L'instant est si rare de lumière trémière,
+Dans notre coeur, au fond de nous.
+
+Tout nous prêche de n'attendre plus rien
+De ce qui vient ou passe,
+Avec des chansons lasses
+Et des bras las par les chemins.
+
+Et de rester les doux qui bénissons le jour.
+Même devant la nuit d'ombre barricadée,
+Aimant en nous, par dessus tout, l'idée
+Que bellement nous nous faisons de notre amour.
+
+Comme aux âges naïfs, je t'ai donné mon coeur,
+Ainsi qu'une ample fleur
+Qui s'ouvre, au clair de la rosée;
+Entre ses plis frêles, ma bouche s'est posée.
+
+La fleur, je la cueillis au pré des fleurs en flamme;
+Ne lui dis rien: car la parole entre nous deux
+Serait banale, et tous les mots sont hasardeux.
+C'est à travers les yeux que l'âme écoute une âme.
+
+La fleur qui est mon coeur et mon aveu,
+Tout simplement, à tes lèvres confie
+Qu'elle est loyale et claire et bonne, et qu'on se fie
+Au vierge amour, comme un enfant se fie à Dieu.
+
+Laissons l'esprit fleurir sur les collines,
+En de capricieux chemins de vanité;
+Et faisons simple accueil à la sincérité
+Qui tient nos deux coeurs clairs, en ses mains cristallines;
+Et rien n'est beau comme une confession d'âmes,
+L'une à l'autre, le soir, lorsque la flamme
+Des incomptables diamants
+Brûle, comme autant d'yeux
+Silencieux,
+Le silence des firmaments.
+
+Le printemps jeune et bénévole
+Qui vêt le jardin de beauté
+Elucide nos voix et nos paroles
+Et les trempe dans sa limpidité.
+
+La brise et les lèvres des feuilles
+Babillent--et effeuillent
+En nous les syllabes de leur clarté.
+
+Mais le meilleur de nous se gare
+Et fuit les mots matériels;
+Un simple et doux élan muet
+Mieux que tout verbe amarre
+Notre bonheur à son vrai ciel:
+Celui de ton âme, à deux genoux,
+Tout simplement, devant la mienne,
+Et de mon âme, à deux genoux,
+Très doucement, devant la tienne.
+
+Viens lentement t'asseoir
+Près du parterre, dont le soir
+Ferme les fleurs de tranquille lumière,
+Laisse filtrer la grande nuit en toi:
+Nous sommes trop heureux pour que sa mer d'effroi
+Trouble notre prière.
+
+Là-haut, le pur cristal des étoiles s'éclaire.
+Voici le firmament plus net et translucide
+Qu'un étang bleu ou qu'un vitrail d'abside;
+Et puis voici le ciel qui regarde à travers.
+
+Les mille voix de l'énorme mystère
+Parlent autour de toi.
+Les mille lois de la nature entière
+Bougent autour de toi,
+Les arcs d'argent de l'invisible
+Prennent ton âme et son élan pour cible,
+Mais tu n'as peur, oh! simple coeur,
+Mais tu n'as peur, puisque ta foi
+Est que toute la terre collabore
+A cet amour que fit éclore
+La vie et son mystère en toi.
+
+Joins donc les mains tranquillement
+Et doucement adore;
+Un grand conseil de pureté
+Et de divine intimité
+Flotte, comme une étrange aurore,
+Sous les minuits du firmament.
+
+Combien elle est facilement ravie,
+Avec ses yeux d'extase ignée,
+Elle, la douce et résignée
+Si simplement devant la vie.
+
+Ce soir, comme un regard la surprenait fervente,
+Et comme un mot la transportait
+Au pur jardin de joie, où elle était
+Tout à la fois reine et servante.
+
+Humble d'elle, mais ardente de nous,
+C'était à qui ploierait les deux genoux,
+Pour recueillir le merveilleux bonheur
+Qui, mutuel, nous débordait du coeur.
+
+Nous écoutions se taire, en nous, la violence
+De l'exaltant amour qu'emprisonnaient nos bras
+Et le vivant silence
+Dire des mots que nous ne savions pas.
+
+Au temps où longuement j'avais souffert
+Où les heures m'étaient des pièges,
+Tu m'apparus l'accueillante lumière
+Qui luit, aux fenêtres, l'hiver,
+Au fonds des soirs, sur de la neige.
+
+Ta clarté d'âme hospitalière
+Frôla, sans le blesser, mon coeur,
+Comme une main de tranquille chaleur;
+Un espoir tiède, un mot clément,
+Pénétrèrent en moi très lentement;
+
+Puis vint la bonne confiance
+Et la franchise et la tendresse et l'alliance,
+Enfin, de nos deux mains amies,
+Un soir de claire entente et de douce accalmie.
+
+Depuis, bien que l'été ait succédé au gel,
+En nous-mêmes et sous le ciel,
+Dont les flammes éternisées
+Pavoisent d'or tous les chemins de nos pensées,
+Et que l'amour soit devenu la fleur immense,
+Naissant du fier désir,
+Qui, sans cesse, pour mieux encor grandir,
+En notre coeur, se recommence,
+Je regarde toujours la petite lumière
+Qui me fut douce, la première.
+
+Je ne détaille pas, ni quels nous sommes
+L'un pour l'autre, ni les pourquois, ni les raisons:
+Tout doute est mort, en ce jardin de floraisons
+Qui s'ouvre en nous et hors de nous, si loin des hommes.
+
+Je ne raisonne pas, et ne veux pas savoir,
+Et rien ne troublera ce qui n'est que mystère
+Et qu'élans doux et que ferveur involontaire
+Et que tranquille essor vers nos parvis d'espoir.
+
+Je te sens claire avant de te comprendre telle;
+Et c'est ma joie, infiniment,
+De m'éprouver si doucement aimant,
+Sans demander pourquoi ta voix m'appelle.
+
+Soyons simples et bons--et que le jour
+Nous soit tendresse et lumière servies,
+Et laissons dire que la vie
+N'est point faite pour un pareil amour.
+
+A ces reines qui lentement descendent
+Les escaliers en ors et fleurs de la légende,
+Dans mon rêve, parfois, je t'apparie;
+Je te donne des noms qui se marient
+A la clarté, à la splendeur et à la joie,
+Et bruissent en syllabes de soie,
+Au long des vers bâtis comme une estrade
+Pour la danse des mots et leurs belles parades.
+
+Mais combien vite on se lasse du jeu,
+A te voir douce et profonde et si peu
+Celle dont on enjolive les attitudes;
+Ton front si clair et pur et blanc de certitude,
+Tes douces mains d'enfant en paix sur tes genoux,
+Tes seins se soulevant au rythme de ton pouls
+Qui bat comme ton coeur immense et ingénu,
+Oh! comme tout, hormis cela et ta prière,
+Oh! comme tout est pauvre et vain, hors la lumière
+Qui me regarde et qui m'accueille en tes yeux nus.
+
+Je dédie à tes pleurs, à ton sourire,
+Mes plus douces pensées,
+Celles que je te dis, celles aussi
+Qui demeurent imprécisées
+Et trop profondes pour les dire.
+
+Je dédie à tes pleurs, à ton sourire
+A toute ton âme, mon âme,
+Avec ses pleurs et ses sourires
+Et son baiser.
+
+Vois-tu, l'aurore naît sur la terre effacée,
+Des liens d'ombre semblent glisser
+Et s'en aller, avec mélancolie;
+L'eau des étangs s'écoule et tamise son bruit,
+L'herbe s'éclaire et les corolles se déplient,
+Et les bois d'or se désenlacent de la nuit.
+
+Oh! dis, pouvoir un jour,
+Entrer ainsi dans la pleine lumière;
+Oh! dis, pouvoir un jour
+Avec toutes les fleurs de nos âmes trémières,
+Sans plus aucun voile sur nous,
+Sans plus aucun mystère en nous,
+Oh dis, pouvoir, un jour,
+Entrer à deux dans le lucide amour!
+
+Je noie en tes deux yeux mon âme toute entière
+Et l'élan fou de cette âme éperdue,
+Pour que, plongée en leur douceur et leur prière,
+Plus claire et mieux trempée, elle me soit rendue.
+
+S'unir pour épurer son être,
+Comme deux vitraux d'or en une même abside
+Croisent leurs feux différemment lucides
+Et se pénètrent!
+
+Je suis parfois si lourd, si las,
+D'être celui qui ne sait pas
+Etre parfait, comme il se veut!
+Mon coeur se bat contre ses voeux,
+Mon coeur dont les plantes mauvaises,
+Entre des rocs d'entêtement,
+Dressent, sournoisement,
+Leurs fleurs d'encre ou de braise;
+Mon coeur si faux, si vrai, selon les jours,
+Mon coeur contradictoire,
+Mon coeur exagéré toujours
+De joie immense ou de crainte attentatoire.
+
+Pour nous aimer des yeux,
+Lavons nos deux regards, de ceux
+Que nous avons croisés, par milliers, dans la vie
+Mauvaise et asservie.
+
+L'aube est en fleur et en rosée
+Et en lumière tamisée
+Très douce:
+On croirait voir de molles plumes
+D'argent et de soleil, à travers brumes,
+Frôler et caresser, dans le jardin, les mousses.
+
+Nos bleus et merveilleux étangs
+Tremblent et s'animent d'or miroitant,
+Des vols émeraudés, sous les arbres, circulent;
+Et la clarté, hors des chemins, des clos, des haies,
+Balaie
+La cendre humide, où traîne encor le crépuscule.
+
+Au clos de notre amour, l'été se continue:
+Un paon d'or, là-bas traverse une avenue;
+Des pétales pavoisent,
+--Perles, émeraudes, turquoises--
+L'uniforme sommeil des gazons verts;
+Nos étangs bleus luisent, couverts
+Du baiser blanc des nénuphars de neige;
+Aux quinconces, nos groseillers font des cortèges;
+
+Un insecte de prisme irrite un coeur de fleur;
+De merveilleux sous-bois se jaspent de lueurs;
+Et, comme des bulles légères, mille abeilles
+Sur des grappes d'argent, vibrent, au long des treilles.
+
+L'air est si beau qu'il paraît chatoyant;
+Sous les midis profonds et radiants,
+On dirait qu'il remue en roses de lumière;
+Tandis qu'au loin, les routes coutumières,
+Telles de lents gestes qui s'allongent vermeils,
+A l'horizon nacré, montent vers le soleil.
+
+Certes, la robe en diamants du bel été
+Ne vêt aucun jardin d'aussi pure clarté;
+Et c'est la joie unique éclose en nos deux âmes
+Qui reconnait sa vie en ces bouquets de flammes.
+
+Que tes yeux clairs, tes yeux d'été,
+Me soient, sur terre,
+Les images de la bonté.
+
+Laissons nos âmes embrasées
+Exalter d'or chaque flamme de nos pensées.
+
+Que mes deux mains contre ton coeur
+Te soient, sur terre,
+Les emblèmes de la douceur.
+
+Vivons pareils à deux prières éperdues
+L'une vers l'autre, à toute heure, tendues.
+
+Que nos baisers sur nos bouches ravies
+Nous soient sur terre,
+Les symboles de notre vie.
+
+Dis-moi, ma simple et ma tranquille amie,
+Dis, combien l'absence, même d'un jour,
+Attriste et attise l'amour
+Et le réveille, en ses brûlures endormies.
+
+Je m'en vais au devant de ceux
+Qui reviennent des lointains merveilleux,
+Où, dès l'aube, tu es allée;
+Je m'assieds sous un arbre, au détour de l'allée,
+
+Et, sur la route, épiant leur venue,
+Je regarde et regarde, avec ferveur, leurs yeux
+Encore clairs de t'avoir vue.
+
+Et je voudrais baiser leurs doigts qui t'ont touchée,
+Et leur crier des mots qu'ils ne comprendraient pas,
+Et j'écoute longtemps se cadencer leurs pas
+Vers l'ombre, où les vieux soirs tiennent la nuit penchée.
+
+En ces heures où nous sommes perdus
+Si loin de tout ce qui n'est pas nous-mêmes.
+Quel sang lustral ou quel baptême
+Baigne nos coeurs vers tout l'amour tendus?
+
+Joignant les mains, sans que l'on prie,
+Tendant les bras, sans que l'on crie,
+Mais adorant on ne sait quoi
+De plus lointain et de plus pur que soi,
+L'esprit fervent et ingénu,
+Dites, comme on se fond, comme on se vit dans l'inconnu.
+
+Comme on s'abîme en la présence
+De ces heures de suprême existence,
+Comme l'âme voudrait des cieux
+Pour y chercher de nouveaux dieux,
+Oh! l'angoissante et merveilleuse joie
+Et l'espérance audacieuse
+D'être, un jour, à travers la mort même, la proie
+De ces affres silencieuses.
+
+Oh! ce bonheur
+Si rare et si frêle parfois
+Qu'il nous fait peur!
+
+Nous avons beau taire nos voix,
+Et nous faire comme une tente,
+Avec toute ta chevelure,
+Pour nous créer un abri sûr,
+Souvent l'angoisse en nos âmes fermente.
+
+Mais notre amour étant comme un ange à genoux,
+Prie et supplie,
+Que l'avenir donne à d'autres que nous
+Même tendresse et même vie,
+Pour que leur sort de notre sort ne soit jaloux.
+
+Et puis, aux jours mauvais, quand les grands soirs
+Illimitent, jusques au ciel, le désespoir,
+Nous demandons pardon à la nuit qui s'enflamme
+De la douceur de notre âme.
+
+Vivons, dans notre amour et notre ardeur,
+Vivons si hardiment nos plus belles pensées
+Qu'elles s'entrelacent, harmonisées
+A l'extase suprême et l'entière ferveur.
+
+Parce qu'en nos âmes pareilles,
+Quelque chose de plus sacré que nous
+Et de plus pur et de plus grand s'éveille,
+Joignons les mains pour l'adorer à travers nous.
+
+Il n'importe que nous n'ayons que cris ou larmes
+Pour humblement le définir,
+Et que si rare et si puissant en soit le charme,
+Qu'à le goûter, nos coeurs soient prêts à défaillir.
+
+Restons quand même et pour toujours, les fous
+De cet amour presqu'implacable,
+Et les fervents, à deux genoux,
+Du Dieu soudain qui règne en nous,
+Si violent et si ardemment doux
+Qu'il nous fait mal et nous accable.
+
+Sitôt que nos bouches se touchent,
+Nous nous sentons tant plus clairs de nous-mêmes
+Que l'on dirait des Dieux qui s'aiment
+Et qui s'unissent en nous-mêmes;
+
+Nous nous sentons le coeur si divinement frais
+Et si renouvelé par leur lumière
+Première
+Que l'univers, sous leur clarté, nous apparaît.
+
+La joie est à nos yeux l'unique fleur du monde
+Qui se prodigue et se féconde,
+Innombrable, sur nos routes d'en bas;
+Comme là haut, par tas,
+En des pays de soie où voyagent des voiles
+Brille la fleur myriadaire des étoiles.
+
+L'ordre nous éblouit, comme les feux, la cendre,
+Tout nous éclaire et nous paraît: flambeau;
+Nos plus simples mots ont un sens si beau
+Que nous les répétons pour les sans cesse entendre.
+
+Nous sommes les victorieux sublimes
+Qui conquérons l'éternité,
+Sans nul orgueil et sans songer au temps minime:
+Et notre amour nous semble avoir toujours été.
+
+Pour que rien de nous deux n'échappe à notre étreinte,
+Si profonde qu'elle en est sainte
+Et qu'à travers le corps même, l'amour soit clair,
+Nous descendons ensemble au jardin de ta chair.
+
+Tes seins sont là, ainsi que des offrandes,
+Et tes deux mains me sont tendues;
+Et rien ne vaut la naïve provende
+Des paroles dites et entendues.
+
+L'ombre des rameaux blancs voyage
+Parmi ta gorge et ton visage
+Et tes cheveux dénouent leur floraison,
+En guirlandes, sur les gazons.
+
+La nuit est toute d'argent bleu,
+La nuit est un beau lit silencieux,
+La nuit douce, dont les brises vont, une à une,
+Effeuiller les grands lys dardés au clair de lune.
+
+Bien que déjà, ce soir,
+L'automne
+Laisse aux sentes et aux orées,
+Comme des mains dorées,
+Lentes, les feuilles choir;
+Bien que déjà l'automne,
+Ce soir, avec ses bras de vent,
+Moissonne
+Sur les rosiers fervents,
+Les pétales et leur pâleur,
+Ne laissons rien de nos deux âmes
+Tomber soudain avec ces fleurs.
+
+Mais tous les deux autour des flammes
+De l'âtre en or du souvenir,
+Mais tous les deux blottissons-nous,
+Les mains au feu et les genoux.
+
+Contre les deuils à craindre ou à venir,
+Contre le temps qui fixe à toute ardeur sa fin,
+Contre notre terreur, contre nous-mêmes, enfin,
+Blottissons-nous, près du foyer,
+Que la mémoire en nous fait flamboyer.
+
+Et si l'automne obère
+A grands pans d'ombre et d'orages plânants,
+Les bois, les pelouses et les étangs,
+Que sa douleur du moins n'altère
+L'intérieur jardin tranquillisé,
+Où s'unissent, dans la lumière,
+Les pas égaux de nos pensées.
+
+Le don du corps, lorsque l'âme est donnée
+N'est rien que l'aboutissement
+De deux tendresses entraînées
+L'une vers l'autre, éperdûment.
+
+Tu n'es heureuse de ta chair
+Si simple, en sa beauté natale,
+Que pour, avec ferveur, m'en faire
+L'offre complète et l'aumône totale.
+
+Et je me donne à toi, ne sachant rien
+Sinon que je m'exalte à te connaître,
+Toujours meilleure et plus pure peut-être
+Depuis que ton doux corps offrit sa fête au mien.
+
+L'amour, oh! qu'il nous soit la clairvoyance
+Unique, et l'unique raison du coeur,
+A nous, dont le plus fol bonheur
+Est d'être fous de confiance.
+
+Fût-il en nous une seule tendresse,
+Une pensée, une joie, une promesse,
+Qui n'allât, d'elle-même, au devant de nos pas?
+
+Fût-il une prière en secret entendue,
+Dont nous n'ayons serré les mains tendues
+Avec douceur, sur notre sein?
+
+Fût-il un seul appel, un seul dessein,
+Un voeu tranquille ou violent
+Dont nous n'ayons épanoui l'élan?
+
+Et, nous aimant ainsi,
+Nos coeurs s'en sont allés, tels des apôtres,
+Vers les doux coeurs timides et transis
+Des autres:
+Ils les ont conviés, par la pensée,
+A se sentir aux nôtres fiancés,
+A proclamer l'amour avec des ardeurs franches,
+Comme un peuple de fleurs aime la même branche
+Qui le suspend et le baigne dans le soleil;
+Et notre âme, comme agrandie, en cet éveil,
+S'est mise à célébrer tout ce qui aime,
+Magnifiant l'amour pour l'amour même,
+Et à chérir, divinement, d'un désir fou,
+Le monde entier qui se résume en nous.
+
+Le beau jardin fleuri de flammes
+Qui nous semblait le double ou le miroir,
+Du jardin clair que nous portions dans l'âme,
+Se cristallise en gel et or, ce soir.
+
+Un grand silence blanc est descendu s'asseoir
+Là-bas, aux horizons de marbre,
+Vers où s'en vont, par défilés, les arbres
+Avec leur ombre immense et bleue
+Et régulière, à côté d'eux.
+
+Aucun souffle de vent, aucune haleine.
+Les grands voiles du froid,
+Se déplient seuls, de plaine en plaine,
+Sur des marais d'argent ou des routes en croix.
+
+Les étoiles paraissent vivre.
+Comme l'acier, brille le givre,
+A travers l'air translucide et glacé.
+De clairs métaux pulvérisés
+A l'infini, semblent neiger
+De la pâleur d'une lune de cuivre.
+Tout est scintillement dans l'immobilité.
+
+Et c'est l'heure divine, où l'esprit est hanté
+Par ces mille regards que projette sur terre,
+Vers les hasards de l'humaine misère,
+La bonne et pure et inchangeable éternité.
+
+S'il arrive jamais
+Que nous soyons, sans le savoir,
+Souffrance ou peine ou désespoir,
+L'un pour l'autre; s'il se faisait
+Que la fatigue ou le banal plaisir
+Détendissent en nous l'arc d'or du haut désir;
+Si le cristal de la pure pensée
+De notre amour doit se briser,
+
+Si malgré tout, je me sentais
+Vaincu pour n'avoir pas été
+Assez en proie à la divine immensité
+De la bonté;
+Alors, oh! serrons-nous comme deux fous sublimes
+Qui sous les cieux cassés, se cramponnent aux cimes
+Quand même.--Et d'un unique essor
+L'âme en soleil, s'exaltent dans la mort.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les Heures Claires, by Emile Verhaeren
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 10061 ***
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+ The Project Gutenberg eBook of Les Heures Claires, by &Eacute;mile Verhaeren.
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+
+<h1>Em. Verhaeren</h1>
+
+<h1>Les
+heures claires</h1>
+<br>
+<br>
+<br>
+
+<h2>1896</h2>
+
+
+
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br>
+<p>O la splendeur de notre joie,<br>
+Tiss&eacute;e en or dans l'air de soie&nbsp;!</p>
+
+<p>Voici la maison douce et son pignon l&eacute;ger,<br>
+Et le jardin et le verger.</p>
+
+<p>Voici le banc, sous les pommiers<br>
+D'o&ugrave; s'effeuille le printemps blanc,<br>
+A p&eacute;tales fr&ocirc;lants et lents.<br>
+Voici des vols de lumineux ramiers<br>
+Pl&acirc;nant, ainsi que des pr&eacute;sages,<br>
+Dans le ciel clair du paysage.</p>
+
+<p>Voici&nbsp;&mdash;&nbsp;pareils &agrave; des baisers tomb&eacute;s sur terre<br>
+De la bouche du fr&ecirc;le azur&nbsp;&mdash;&nbsp;<br>
+Deux bleus &eacute;tangs simples et purs,<br>
+Bord&eacute;s na&iuml;vement de fleurs involontaires.</p>
+
+<p>O la splendeur de notre joie et de nous-m&ecirc;mes,<br>
+En ce jardin o&ugrave; nous vivons de nos embl&egrave;mes&nbsp;!</p>
+
+<p>L&agrave;-bas, de lentes formes passent,<br>
+Sont-ce nos deux &acirc;mes qui se d&eacute;lassent,<br>
+Au long des bois et des terrasses&nbsp;?</p>
+
+<p>Sont-ce tes seins, sont-ce tes yeux<br>
+Ces deux fleurs d'or harmonieux&nbsp;?<br>
+Et ces herbes&nbsp;&mdash;&nbsp;on dirait des plumages<br>
+Mouill&eacute;s dans la source qu'ils plissent&nbsp;&mdash;&nbsp;<br>
+Sont-ce tes cheveux frais et lisses&nbsp;?</p>
+
+<p>Certes, aucun abri ne vaut le clair verger,<br>
+Ni la maison au toit l&eacute;ger,<br>
+Ni ce jardin, o&ugrave; le ciel trame<br>
+Ce climat cher &agrave; nos deux &acirc;mes.</p>
+
+<p>Quoique nous le voyions fleurir devant nos yeux,<br>
+Ce jardin clair o&ugrave; nous passons silencieux,<br>
+C'est plus encore en nous que se f&eacute;conde<br>
+Le plus joyeux et le plus doux jardin du monde.</p>
+
+<p>Car nous vivons toutes les fleurs,<br>
+Toutes les herbes, toutes les palmes<br>
+En nos rires et en nos pleurs<br>
+De bonheur pur et calme.</p>
+
+<p>Car nous vivons toutes les transparences<br>
+De l'&eacute;tang bleu qui refl&egrave;te l'exub&eacute;rance<br>
+Des roses d'or et des grands lys vermeils&nbsp;:<br>
+Bouches et l&egrave;vres de soleil.</p>
+
+<p>Car nous vivons toute la joie<br>
+Dard&eacute;e en cris de f&ecirc;te et de printemps,<br>
+En nos aveux, o&ugrave; se c&ocirc;toient<br>
+Les mots fervents et exaltants.</p>
+
+<p>Oh&nbsp;! dis, c'est bien en nous que se f&eacute;conde<br>
+Le plus joyeux et clair jardin du monde.</p>
+
+<p>Ce chapiteau barbare, o&ugrave; des monstres se tordent,<br>
+Soud&eacute;s entre eux, &agrave; coups de griffes et de dents,<br>
+En un tumulte fou de sang, de cris ardents,<br>
+De blessures et de gueules qui s'entre-mordent,<br>
+C'&eacute;tait moi-m&ecirc;me, avant que tu fusses la mienne,<br>
+O toi la neuve, &ocirc; toi l'ancienne&nbsp;!<br>
+Qui vins &agrave; moi des loins d'&eacute;ternit&eacute;,<br>
+Avec, entre tes mains, l'ardeur et la bont&eacute;.</p>
+
+<p>Je sens en toi les m&ecirc;mes choses tr&egrave;s profondes<br>
+Qu'en moi-m&ecirc;me dormir<br>
+Et notre soif de souvenir<br>
+Boire l'&eacute;cho, o&ugrave; nos pass&eacute;s se correspondent.</p>
+
+<p>Nos yeux ont d&ucirc; pleurer aux m&ecirc;mes heures,<br>
+Sans le savoir, pendant l'enfance&nbsp;:<br>
+Avoir m&ecirc;mes effrois, m&ecirc;mes bonheurs,<br>
+M&ecirc;mes &eacute;clairs de confiance&nbsp;:<br>
+Car je te suis li&eacute; par l'inconnu<br>
+Qui me fixait, jadis au fond des avenues<br>
+Par o&ugrave; passait ma vie aventuri&egrave;re,<br>
+Et, certes, si j'avais regard&eacute; mieux,<br>
+J'aurais pu voir s'ouvrir tes yeux<br>
+Depuis longtemps en ses paupi&egrave;res.</p>
+
+<p>Le ciel en nuit s'est d&eacute;pli&eacute;<br>
+Et la lune semble veiller<br>
+Sur le silence endormi.</p>
+
+<p>Tout est si pur et clair,<br>
+Tout est si pur et si p&acirc;le dans l'air<br>
+Et sur les lacs du paysage ami,<br>
+Qu'elle angoisse, la goutte d'eau<br>
+Qui tombe d'un roseau<br>
+Et tinte et puis se tait dans l'eau.</p>
+
+<p>Mais j'ai tes mains entre les miennes<br>
+Et tes yeux s&ucirc;rs, qui me retiennent,<br>
+De leurs ferveurs, si doucement&nbsp;;<br>
+Et je te sens si bien en paix de toute chose,<br>
+Que rien, pas m&ecirc;me un fugitif soup&ccedil;on de crainte,<br>
+Ne troublera, f&ucirc;t-ce un moment,<br>
+La confiance sainte<br>
+Qui dort en nous comme un enfant repose.</p>
+
+<p>Chaque heure, o&ugrave; je pense &agrave; ta bont&eacute;<br>
+Si simplement profonde,<br>
+Je me confonds en pri&egrave;res vers toi.</p>
+
+<p>Je suis venu si tard<br>
+Vers la douceur de ton regard<br>
+Et de si loin, vers tes deux mains tendues,<br>
+Tranquillement, par &agrave; travers les &eacute;tendues&nbsp;!</p>
+
+<p>J'avais en moi tant de rouille tenace<br>
+Qui me rongeait, &agrave; dents rapaces,<br>
+La confiance&nbsp;;</p>
+
+<p>J'&eacute;tais si lourd, j'&eacute;tais si las,<br>
+J'&eacute;tais si vieux de m&eacute;fiance,<br>
+J'&eacute;tais si lourd, j'&eacute;tais si las<br>
+Du vain chemin de tous mes pas.</p>
+
+<p>Je m&eacute;ritais si peu la merveilleuse joie<br>
+De voir tes pieds illuminer ma voie,<br>
+Que j'en reste tremblant encore et presqu'en pleurs,<br>
+Et humble, &agrave; tout jamais, en face du bonheur.</p>
+
+<p>Tu arbores parfois cette gr&acirc;ce b&eacute;nigne<br>
+Du matinal jardin tranquille et sinueux<br>
+Qui d&eacute;roule, l&agrave;-bas, parmi les lointains bleus,<br>
+Ses doux chemins courb&eacute;s en cols de cygne.</p>
+
+<p>Et, d'autres fois, tu m'es le frisson clair<br>
+Du vent rapide et miroitant<br>
+Qui passe, avec ses doigts d'&eacute;clair,<br>
+Dans les crins d'eau de l'&eacute;tang blanc.</p>
+
+<p>Au bon toucher de tes deux mains,<br>
+Je sens comme des feuilles<br>
+Me doucement fr&ocirc;ler&nbsp;;<br>
+Que midi br&ucirc;le le jardin.<br>
+Les ombres, aussit&ocirc;t recueillent<br>
+Les paroles ch&egrave;res dont ton &ecirc;tre a trembl&eacute;.</p>
+
+<p>Chaque moment me semble, gr&acirc;ce &agrave; toi,<br>
+Passer ainsi divinement en moi.<br>
+Aussi, quand l'heure vient de la nuit bl&ecirc;me,<br>
+O&ugrave; tu te c&egrave;les en toi-m&ecirc;me,<br>
+En refermant les yeux,<br>
+Sens-tu mon doux regard d&eacute;votieux,<br>
+Plus humble et long qu'une pri&egrave;re,<br>
+Remercier le tien sous tes closes paupi&egrave;res&nbsp;?</p>
+
+<p>Oh&nbsp;! laisse frapper &agrave; la porte<br>
+La main qui passe avec ses doigts futiles&nbsp;;<br>
+Notre heure est si unique, et le reste qu'importe,<br>
+Le reste, avec ses doigts futiles.</p>
+
+<p>Laisse passer, par le chemin,<br>
+La triste et fatigante joie,<br>
+Avec ses cr&eacute;celles en mains.</p>
+
+<p>Laisse monter, laisse bruire<br>
+Et s'en aller le rire&nbsp;;<br>
+Laisse passer la foule et ses milliers de voix.</p>
+
+<p>L'instant est si beau de lumi&egrave;re,<br>
+Dans le jardin, autour de nous,<br>
+L'instant est si rare de lumi&egrave;re tr&eacute;mi&egrave;re,<br>
+Dans notre c&oelig;ur, au fond de nous.</p>
+
+<p>Tout nous pr&ecirc;che de n'attendre plus rien<br>
+De ce qui vient ou passe,<br>
+Avec des chansons lasses<br>
+Et des bras las par les chemins.</p>
+
+<p>Et de rester les doux qui b&eacute;nissons le jour.<br>
+M&ecirc;me devant la nuit d'ombre barricad&eacute;e,<br>
+Aimant en nous, par dessus tout, l'id&eacute;e<br>
+Que bellement nous nous faisons de notre amour.</p>
+
+<p>Comme aux &acirc;ges na&iuml;fs, je t'ai donn&eacute; mon c&oelig;ur,<br>
+Ainsi qu'une ample fleur<br>
+Qui s'ouvre, au clair de la ros&eacute;e&nbsp;;<br>
+Entre ses plis fr&ecirc;les, ma bouche s'est pos&eacute;e.</p>
+
+<p>La fleur, je la cueillis au pr&eacute; des fleurs en flamme&nbsp;;<br>
+Ne lui dis rien&nbsp;: car la parole entre nous deux<br>
+Serait banale, et tous les mots sont hasardeux.<br>
+C'est &agrave; travers les yeux que l'&acirc;me &eacute;coute une &acirc;me.</p>
+
+<p>La fleur qui est mon c&oelig;ur et mon aveu,<br>
+Tout simplement, &agrave; tes l&egrave;vres confie<br>
+Qu'elle est loyale et claire et bonne, et qu'on se fie<br>
+Au vierge amour, comme un enfant se fie &agrave; Dieu.</p>
+
+<p>Laissons l'esprit fleurir sur les collines,<br>
+En de capricieux chemins de vanit&eacute;&nbsp;;<br>
+Et faisons simple accueil &agrave; la sinc&eacute;rit&eacute;<br>
+Qui tient nos deux c&oelig;urs clairs, en ses mains cristallines&nbsp;;<br>
+Et rien n'est beau comme une confession d'&acirc;mes,<br>
+L'une &agrave; l'autre, le soir, lorsque la flamme<br>
+Des incomptables diamants<br>
+Br&ucirc;le, comme autant d'yeux<br>
+Silencieux,<br>
+Le silence des firmaments.</p>
+
+<p>Le printemps jeune et b&eacute;n&eacute;vole<br>
+Qui v&ecirc;t le jardin de beaut&eacute;<br>
+Elucide nos voix et nos paroles<br>
+Et les trempe dans sa limpidit&eacute;.</p>
+
+<p>La brise et les l&egrave;vres des feuilles<br>
+Babillent&nbsp;&mdash;&nbsp;et effeuillent<br>
+En nous les syllabes de leur clart&eacute;.</p>
+
+<p>Mais le meilleur de nous se gare<br>
+Et fuit les mots mat&eacute;riels&nbsp;;<br>
+Un simple et doux &eacute;lan muet<br>
+Mieux que tout verbe amarre<br>
+Notre bonheur &agrave; son vrai ciel&nbsp;:<br>
+Celui de ton &acirc;me, &agrave; deux genoux,<br>
+Tout simplement, devant la mienne,<br>
+Et de mon &acirc;me, &agrave; deux genoux,<br>
+Tr&egrave;s doucement, devant la tienne.</p>
+
+<p>Viens lentement t'asseoir<br>
+Pr&egrave;s du parterre, dont le soir<br>
+Ferme les fleurs de tranquille lumi&egrave;re,<br>
+Laisse filtrer la grande nuit en toi&nbsp;:<br>
+Nous sommes trop heureux pour que sa mer d'effroi<br>
+Trouble notre pri&egrave;re.</p>
+
+<p>L&agrave;-haut, le pur cristal des &eacute;toiles s'&eacute;claire.<br>
+Voici le firmament plus net et translucide<br>
+Qu'un &eacute;tang bleu ou qu'un vitrail d'abside&nbsp;;<br>
+Et puis voici le ciel qui regarde &agrave; travers.</p>
+
+<p>Les mille voix de l'&eacute;norme myst&egrave;re<br>
+Parlent autour de toi.<br>
+Les mille lois de la nature enti&egrave;re<br>
+Bougent autour de toi,<br>
+Les arcs d'argent de l'invisible<br>
+Prennent ton &acirc;me et son &eacute;lan pour cible,<br>
+Mais tu n'as peur, oh&nbsp;! simple c&oelig;ur,<br>
+Mais tu n'as peur, puisque ta foi<br>
+Est que toute la terre collabore<br>
+A cet amour que fit &eacute;clore<br>
+La vie et son myst&egrave;re en toi.</p>
+
+<p>Joins donc les mains tranquillement<br>
+Et doucement adore&nbsp;;<br>
+Un grand conseil de puret&eacute;<br>
+Et de divine intimit&eacute;<br>
+Flotte, comme une &eacute;trange aurore,<br>
+Sous les minuits du firmament.</p>
+
+<p>Combien elle est facilement ravie,<br>
+Avec ses yeux d'extase ign&eacute;e,<br>
+Elle, la douce et r&eacute;sign&eacute;e<br>
+Si simplement devant la vie.</p>
+
+<p>Ce soir, comme un regard la surprenait fervente,<br>
+Et comme un mot la transportait<br>
+Au pur jardin de joie, o&ugrave; elle &eacute;tait<br>
+Tout &agrave; la fois reine et servante.</p>
+
+<p>Humble d'elle, mais ardente de nous,<br>
+C'&eacute;tait &agrave; qui ploierait les deux genoux,<br>
+Pour recueillir le merveilleux bonheur<br>
+Qui, mutuel, nous d&eacute;bordait du c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Nous &eacute;coutions se taire, en nous, la violence<br>
+De l'exaltant amour qu'emprisonnaient nos bras<br>
+Et le vivant silence<br>
+Dire des mots que nous ne savions pas.</p>
+
+<p>Au temps o&ugrave; longuement j'avais souffert<br>
+O&ugrave; les heures m'&eacute;taient des pi&egrave;ges,<br>
+Tu m'apparus l'accueillante lumi&egrave;re<br>
+Qui luit, aux fen&ecirc;tres, l'hiver,<br>
+Au fonds des soirs, sur de la neige.</p>
+
+<p>Ta clart&eacute; d'&acirc;me hospitali&egrave;re<br>
+Fr&ocirc;la, sans le blesser, mon c&oelig;ur,<br>
+Comme une main de tranquille chaleur&nbsp;;<br>
+Un espoir ti&egrave;de, un mot cl&eacute;ment,<br>
+P&eacute;n&eacute;tr&egrave;rent en moi tr&egrave;s lentement&nbsp;;</p>
+
+<p>Puis vint la bonne confiance<br>
+Et la franchise et la tendresse et l'alliance,<br>
+Enfin, de nos deux mains amies,<br>
+Un soir de claire entente et de douce accalmie.</p>
+
+<p>Depuis, bien que l'&eacute;t&eacute; ait succ&eacute;d&eacute; au gel,<br>
+En nous-m&ecirc;mes et sous le ciel,<br>
+Dont les flammes &eacute;ternis&eacute;es<br>
+Pavoisent d'or tous les chemins de nos pens&eacute;es,<br>
+Et que l'amour soit devenu la fleur immense,<br>
+Naissant du fier d&eacute;sir,<br>
+Qui, sans cesse, pour mieux encor grandir,<br>
+En notre c&oelig;ur, se recommence,<br>
+Je regarde toujours la petite lumi&egrave;re<br>
+Qui me fut douce, la premi&egrave;re.</p>
+
+<p>Je ne d&eacute;taille pas, ni quels nous sommes<br>
+L'un pour l'autre, ni les pourquois, ni les raisons&nbsp;:<br>
+Tout doute est mort, en ce jardin de floraisons<br>
+Qui s'ouvre en nous et hors de nous, si loin des hommes.</p>
+
+<p>Je ne raisonne pas, et ne veux pas savoir,<br>
+Et rien ne troublera ce qui n'est que myst&egrave;re<br>
+Et qu'&eacute;lans doux et que ferveur involontaire<br>
+Et que tranquille essor vers nos parvis d'espoir.</p>
+
+<p>Je te sens claire avant de te comprendre telle&nbsp;;<br>
+Et c'est ma joie, infiniment,<br>
+De m'&eacute;prouver si doucement aimant,<br>
+Sans demander pourquoi ta voix m'appelle.</p>
+
+<p>Soyons simples et bons&nbsp;&mdash;&nbsp;et que le jour<br>
+Nous soit tendresse et lumi&egrave;re servies,<br>
+Et laissons dire que la vie<br>
+N'est point faite pour un pareil amour.</p>
+
+<p>A ces reines qui lentement descendent<br>
+Les escaliers en ors et fleurs de la l&eacute;gende,<br>
+Dans mon r&ecirc;ve, parfois, je t'apparie&nbsp;;<br>
+Je te donne des noms qui se marient<br>
+A la clart&eacute;, &agrave; la splendeur et &agrave; la joie,<br>
+Et bruissent en syllabes de soie,<br>
+Au long des vers b&acirc;tis comme une estrade<br>
+Pour la danse des mots et leurs belles parades.</p>
+
+<p>Mais combien vite on se lasse du jeu,<br>
+A te voir douce et profonde et si peu<br>
+Celle dont on enjolive les attitudes&nbsp;;<br>
+Ton front si clair et pur et blanc de certitude,<br>
+Tes douces mains d'enfant en paix sur tes genoux,<br>
+Tes seins se soulevant au rythme de ton pouls<br>
+Qui bat comme ton c&oelig;ur immense et ing&eacute;nu,<br>
+Oh&nbsp;! comme tout, hormis cela et ta pri&egrave;re,<br>
+Oh&nbsp;! comme tout est pauvre et vain, hors la lumi&egrave;re<br>
+Qui me regarde et qui m'accueille en tes yeux nus.</p>
+
+<p>Je d&eacute;die &agrave; tes pleurs, &agrave; ton sourire,<br>
+Mes plus douces pens&eacute;es,<br>
+Celles que je te dis, celles aussi<br>
+Qui demeurent impr&eacute;cis&eacute;es<br>
+Et trop profondes pour les dire.</p>
+
+<p>Je d&eacute;die &agrave; tes pleurs, &agrave; ton sourire<br>
+A toute ton &acirc;me, mon &acirc;me,<br>
+Avec ses pleurs et ses sourires<br>
+Et son baiser.</p>
+
+<p>Vois-tu, l'aurore na&icirc;t sur la terre effac&eacute;e,<br>
+Des liens d'ombre semblent glisser<br>
+Et s'en aller, avec m&eacute;lancolie&nbsp;;<br>
+L'eau des &eacute;tangs s'&eacute;coule et tamise son bruit,<br>
+L'herbe s'&eacute;claire et les corolles se d&eacute;plient,<br>
+Et les bois d'or se d&eacute;senlacent de la nuit.</p>
+
+<p>Oh&nbsp;! dis, pouvoir un jour,<br>
+Entrer ainsi dans la pleine lumi&egrave;re&nbsp;;<br>
+Oh&nbsp;! dis, pouvoir un jour<br>
+Avec toutes les fleurs de nos &acirc;mes tr&eacute;mi&egrave;res,<br>
+Sans plus aucun voile sur nous,<br>
+Sans plus aucun myst&egrave;re en nous,<br>
+Oh dis, pouvoir, un jour,<br>
+Entrer &agrave; deux dans le lucide amour&nbsp;!</p>
+
+<p>Je noie en tes deux yeux mon &acirc;me toute enti&egrave;re<br>
+Et l'&eacute;lan fou de cette &acirc;me &eacute;perdue,<br>
+Pour que, plong&eacute;e en leur douceur et leur pri&egrave;re,<br>
+Plus claire et mieux tremp&eacute;e, elle me soit rendue.</p>
+
+<p>S'unir pour &eacute;purer son &ecirc;tre,<br>
+Comme deux vitraux d'or en une m&ecirc;me abside<br>
+Croisent leurs feux diff&eacute;remment lucides<br>
+Et se p&eacute;n&egrave;trent&nbsp;!</p>
+
+<p>Je suis parfois si lourd, si las,<br>
+D'&ecirc;tre celui qui ne sait pas<br>
+Etre parfait, comme il se veut&nbsp;!<br>
+Mon c&oelig;ur se bat contre ses v&oelig;ux,<br>
+Mon c&oelig;ur dont les plantes mauvaises,<br>
+Entre des rocs d'ent&ecirc;tement,<br>
+Dressent, sournoisement,<br>
+Leurs fleurs d'encre ou de braise&nbsp;;<br>
+Mon c&oelig;ur si faux, si vrai, selon les jours,<br>
+Mon c&oelig;ur contradictoire,<br>
+Mon c&oelig;ur exag&eacute;r&eacute; toujours<br>
+De joie immense ou de crainte attentatoire.</p>
+
+<p>Pour nous aimer des yeux,<br>
+Lavons nos deux regards, de ceux<br>
+Que nous avons crois&eacute;s, par milliers, dans la vie<br>
+Mauvaise et asservie.</p>
+
+<p>L'aube est en fleur et en ros&eacute;e<br>
+Et en lumi&egrave;re tamis&eacute;e<br>
+Tr&egrave;s douce&nbsp;:<br>
+On croirait voir de molles plumes<br>
+D'argent et de soleil, &agrave; travers brumes,<br>
+Fr&ocirc;ler et caresser, dans le jardin, les mousses.</p>
+
+<p>Nos bleus et merveilleux &eacute;tangs<br>
+Tremblent et s'animent d'or miroitant,<br>
+Des vols &eacute;meraud&eacute;s, sous les arbres, circulent&nbsp;;<br>
+Et la clart&eacute;, hors des chemins, des clos, des haies,<br>
+Balaie<br>
+La cendre humide, o&ugrave; tra&icirc;ne encor le cr&eacute;puscule.</p>
+
+<p>Au clos de notre amour, l'&eacute;t&eacute; se continue&nbsp;:<br>
+Un paon d'or, l&agrave;-bas traverse une avenue&nbsp;;<br>
+Des p&eacute;tales pavoisent,<br>
+&nbsp;&mdash;&nbsp;Perles, &eacute;meraudes, turquoises&nbsp;&mdash;&nbsp;<br>
+L'uniforme sommeil des gazons verts&nbsp;;<br>
+Nos &eacute;tangs bleus luisent, couverts<br>
+Du baiser blanc des n&eacute;nuphars de neige&nbsp;;<br>
+Aux quinconces, nos groseillers font des cort&egrave;ges&nbsp;;</p>
+
+<p>Un insecte de prisme irrite un c&oelig;ur de fleur&nbsp;;<br>
+De merveilleux sous-bois se jaspent de lueurs&nbsp;;<br>
+Et, comme des bulles l&eacute;g&egrave;res, mille abeilles<br>
+Sur des grappes d'argent, vibrent, au long des treilles.</p>
+
+<p>L'air est si beau qu'il para&icirc;t chatoyant&nbsp;;<br>
+Sous les midis profonds et radiants,<br>
+On dirait qu'il remue en roses de lumi&egrave;re&nbsp;;<br>
+Tandis qu'au loin, les routes coutumi&egrave;res,<br>
+Telles de lents gestes qui s'allongent vermeils,<br>
+A l'horizon nacr&eacute;, montent vers le soleil.</p>
+
+<p>Certes, la robe en diamants du bel &eacute;t&eacute;<br>
+Ne v&ecirc;t aucun jardin d'aussi pure clart&eacute;&nbsp;;<br>
+Et c'est la joie unique &eacute;close en nos deux &acirc;mes<br>
+Qui reconnait sa vie en ces bouquets de flammes.</p>
+
+<p>Que tes yeux clairs, tes yeux d'&eacute;t&eacute;,<br>
+Me soient, sur terre,<br>
+Les images de la bont&eacute;.</p>
+
+<p>Laissons nos &acirc;mes embras&eacute;es<br>
+Exalter d'or chaque flamme de nos pens&eacute;es.</p>
+
+<p>Que mes deux mains contre ton c&oelig;ur<br>
+Te soient, sur terre,<br>
+Les embl&egrave;mes de la douceur.</p>
+
+<p>Vivons pareils &agrave; deux pri&egrave;res &eacute;perdues<br>
+L'une vers l'autre, &agrave; toute heure, tendues.</p>
+
+<p>Que nos baisers sur nos bouches ravies<br>
+Nous soient sur terre,<br>
+Les symboles de notre vie.</p>
+
+<p>Dis-moi, ma simple et ma tranquille amie,<br>
+Dis, combien l'absence, m&ecirc;me d'un jour,<br>
+Attriste et attise l'amour<br>
+Et le r&eacute;veille, en ses br&ucirc;lures endormies.</p>
+
+<p>Je m'en vais au devant de ceux<br>
+Qui reviennent des lointains merveilleux,<br>
+O&ugrave;, d&egrave;s l'aube, tu es all&eacute;e&nbsp;;<br>
+Je m'assieds sous un arbre, au d&eacute;tour de l'all&eacute;e,</p>
+
+<p>Et, sur la route, &eacute;piant leur venue,<br>
+Je regarde et regarde, avec ferveur, leurs yeux<br>
+Encore clairs de t'avoir vue.</p>
+
+<p>Et je voudrais baiser leurs doigts qui t'ont touch&eacute;e,<br>
+Et leur crier des mots qu'ils ne comprendraient pas,<br>
+Et j'&eacute;coute longtemps se cadencer leurs pas<br>
+Vers l'ombre, o&ugrave; les vieux soirs tiennent la nuit pench&eacute;e.</p>
+
+<p>En ces heures o&ugrave; nous sommes perdus<br>
+Si loin de tout ce qui n'est pas nous-m&ecirc;mes.<br>
+Quel sang lustral ou quel bapt&ecirc;me<br>
+Baigne nos c&oelig;urs vers tout l'amour tendus&nbsp;?</p>
+
+<p>Joignant les mains, sans que l'on prie,<br>
+Tendant les bras, sans que l'on crie,<br>
+Mais adorant on ne sait quoi<br>
+De plus lointain et de plus pur que soi,<br>
+L'esprit fervent et ing&eacute;nu,<br>
+Dites, comme on se fond, comme on se vit dans l'inconnu.</p>
+
+<p>Comme on s'ab&icirc;me en la pr&eacute;sence<br>
+De ces heures de supr&ecirc;me existence,<br>
+Comme l'&acirc;me voudrait des cieux<br>
+Pour y chercher de nouveaux dieux,<br>
+Oh&nbsp;! l'angoissante et merveilleuse joie<br>
+Et l'esp&eacute;rance audacieuse<br>
+D'&ecirc;tre, un jour, &agrave; travers la mort m&ecirc;me, la proie<br>
+De ces affres silencieuses.</p>
+
+<p>Oh&nbsp;! ce bonheur<br>
+Si rare et si fr&ecirc;le parfois<br>
+Qu'il nous fait peur&nbsp;!</p>
+
+<p>Nous avons beau taire nos voix,<br>
+Et nous faire comme une tente,<br>
+Avec toute ta chevelure,<br>
+Pour nous cr&eacute;er un abri s&ucirc;r,<br>
+Souvent l'angoisse en nos &acirc;mes fermente.</p>
+
+<p>Mais notre amour &eacute;tant comme un ange &agrave; genoux,<br>
+Prie et supplie,<br>
+Que l'avenir donne &agrave; d'autres que nous<br>
+M&ecirc;me tendresse et m&ecirc;me vie,<br>
+Pour que leur sort de notre sort ne soit jaloux.</p>
+
+<p>Et puis, aux jours mauvais, quand les grands soirs<br>
+Illimitent, jusques au ciel, le d&eacute;sespoir,<br>
+Nous demandons pardon &agrave; la nuit qui s'enflamme<br>
+De la douceur de notre &acirc;me.</p>
+
+<p>Vivons, dans notre amour et notre ardeur,<br>
+Vivons si hardiment nos plus belles pens&eacute;es<br>
+Qu'elles s'entrelacent, harmonis&eacute;es<br>
+A l'extase supr&ecirc;me et l'enti&egrave;re ferveur.</p>
+
+<p>Parce qu'en nos &acirc;mes pareilles,<br>
+Quelque chose de plus sacr&eacute; que nous<br>
+Et de plus pur et de plus grand s'&eacute;veille,<br>
+Joignons les mains pour l'adorer &agrave; travers nous.</p>
+
+<p>Il n'importe que nous n'ayons que cris ou larmes<br>
+Pour humblement le d&eacute;finir,<br>
+Et que si rare et si puissant en soit le charme,<br>
+Qu'&agrave; le go&ucirc;ter, nos c&oelig;urs soient pr&ecirc;ts &agrave; d&eacute;faillir.</p>
+
+<p>Restons quand m&ecirc;me et pour toujours, les fous<br>
+De cet amour presqu'implacable,<br>
+Et les fervents, &agrave; deux genoux,<br>
+Du Dieu soudain qui r&egrave;gne en nous,<br>
+Si violent et si ardemment doux<br>
+Qu'il nous fait mal et nous accable.</p>
+
+<p>Sit&ocirc;t que nos bouches se touchent,<br>
+Nous nous sentons tant plus clairs de nous-m&ecirc;mes<br>
+Que l'on dirait des Dieux qui s'aiment<br>
+Et qui s'unissent en nous-m&ecirc;mes&nbsp;;</p>
+
+<p>Nous nous sentons le c&oelig;ur si divinement frais<br>
+Et si renouvel&eacute; par leur lumi&egrave;re<br>
+Premi&egrave;re<br>
+Que l'univers, sous leur clart&eacute;, nous appara&icirc;t.</p>
+
+<p>La joie est &agrave; nos yeux l'unique fleur du monde<br>
+Qui se prodigue et se f&eacute;conde,<br>
+Innombrable, sur nos routes d'en bas&nbsp;;<br>
+Comme l&agrave; haut, par tas,<br>
+En des pays de soie o&ugrave; voyagent des voiles<br>
+Brille la fleur myriadaire des &eacute;toiles.</p>
+
+<p>L'ordre nous &eacute;blouit, comme les feux, la cendre,<br>
+Tout nous &eacute;claire et nous para&icirc;t&nbsp;: flambeau&nbsp;;<br>
+Nos plus simples mots ont un sens si beau<br>
+Que nous les r&eacute;p&eacute;tons pour les sans cesse entendre.</p>
+
+<p>Nous sommes les victorieux sublimes<br>
+Qui conqu&eacute;rons l'&eacute;ternit&eacute;,<br>
+Sans nul orgueil et sans songer au temps minime&nbsp;:<br>
+Et notre amour nous semble avoir toujours &eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>Pour que rien de nous deux n'&eacute;chappe &agrave; notre &eacute;treinte,<br>
+Si profonde qu'elle en est sainte<br>
+Et qu'&agrave; travers le corps m&ecirc;me, l'amour soit clair,<br>
+Nous descendons ensemble au jardin de ta chair.</p>
+
+<p>Tes seins sont l&agrave;, ainsi que des offrandes,<br>
+Et tes deux mains me sont tendues&nbsp;;<br>
+Et rien ne vaut la na&iuml;ve provende<br>
+Des paroles dites et entendues.</p>
+
+<p>L'ombre des rameaux blancs voyage<br>
+Parmi ta gorge et ton visage<br>
+Et tes cheveux d&eacute;nouent leur floraison,<br>
+En guirlandes, sur les gazons.</p>
+
+<p>La nuit est toute d'argent bleu,<br>
+La nuit est un beau lit silencieux,<br>
+La nuit douce, dont les brises vont, une &agrave; une,<br>
+Effeuiller les grands lys dard&eacute;s au clair de lune.</p>
+
+<p>Bien que d&eacute;j&agrave;, ce soir,<br>
+L'automne<br>
+Laisse aux sentes et aux or&eacute;es,<br>
+Comme des mains dor&eacute;es,<br>
+Lentes, les feuilles choir&nbsp;;<br>
+Bien que d&eacute;j&agrave; l'automne,<br>
+Ce soir, avec ses bras de vent,<br>
+Moissonne<br>
+Sur les rosiers fervents,<br>
+Les p&eacute;tales et leur p&acirc;leur,<br>
+Ne laissons rien de nos deux &acirc;mes<br>
+Tomber soudain avec ces fleurs.</p>
+
+<p>Mais tous les deux autour des flammes<br>
+De l'&acirc;tre en or du souvenir,<br>
+Mais tous les deux blottissons-nous,<br>
+Les mains au feu et les genoux.</p>
+
+<p>Contre les deuils &agrave; craindre ou &agrave; venir,<br>
+Contre le temps qui fixe &agrave; toute ardeur sa fin,<br>
+Contre notre terreur, contre nous-m&ecirc;mes, enfin,<br>
+Blottissons-nous, pr&egrave;s du foyer,<br>
+Que la m&eacute;moire en nous fait flamboyer.</p>
+
+<p>Et si l'automne ob&egrave;re<br>
+A grands pans d'ombre et d'orages pl&acirc;nants,<br>
+Les bois, les pelouses et les &eacute;tangs,<br>
+Que sa douleur du moins n'alt&egrave;re<br>
+L'int&eacute;rieur jardin tranquillis&eacute;,<br>
+O&ugrave; s'unissent, dans la lumi&egrave;re,<br>
+Les pas &eacute;gaux de nos pens&eacute;es.</p>
+
+<p>Le don du corps, lorsque l'&acirc;me est donn&eacute;e<br>
+N'est rien que l'aboutissement<br>
+De deux tendresses entra&icirc;n&eacute;es<br>
+L'une vers l'autre, &eacute;perd&ucirc;ment.</p>
+
+<p>Tu n'es heureuse de ta chair<br>
+Si simple, en sa beaut&eacute; natale,<br>
+Que pour, avec ferveur, m'en faire<br>
+L'offre compl&egrave;te et l'aum&ocirc;ne totale.</p>
+
+<p>Et je me donne &agrave; toi, ne sachant rien<br>
+Sinon que je m'exalte &agrave; te conna&icirc;tre,<br>
+Toujours meilleure et plus pure peut-&ecirc;tre<br>
+Depuis que ton doux corps offrit sa f&ecirc;te au mien.</p>
+
+<p>L'amour, oh&nbsp;! qu'il nous soit la clairvoyance<br>
+Unique, et l'unique raison du c&oelig;ur,<br>
+A nous, dont le plus fol bonheur<br>
+Est d'&ecirc;tre fous de confiance.</p>
+
+<p>F&ucirc;t-il en nous une seule tendresse,<br>
+Une pens&eacute;e, une joie, une promesse,<br>
+Qui n'all&acirc;t, d'elle-m&ecirc;me, au devant de nos pas&nbsp;?</p>
+
+<p>F&ucirc;t-il une pri&egrave;re en secret entendue,<br>
+Dont nous n'ayons serr&eacute; les mains tendues<br>
+Avec douceur, sur notre sein&nbsp;?</p>
+
+<p>F&ucirc;t-il un seul appel, un seul dessein,<br>
+Un v&oelig;u tranquille ou violent<br>
+Dont nous n'ayons &eacute;panoui l'&eacute;lan&nbsp;?</p>
+
+<p>Et, nous aimant ainsi,<br>
+Nos c&oelig;urs s'en sont all&eacute;s, tels des ap&ocirc;tres,<br>
+Vers les doux c&oelig;urs timides et transis<br>
+Des autres&nbsp;:<br>
+Ils les ont convi&eacute;s, par la pens&eacute;e,<br>
+A se sentir aux n&ocirc;tres fianc&eacute;s,<br>
+A proclamer l'amour avec des ardeurs franches,<br>
+Comme un peuple de fleurs aime la m&ecirc;me branche<br>
+Qui le suspend et le baigne dans le soleil&nbsp;;<br>
+Et notre &acirc;me, comme agrandie, en cet &eacute;veil,<br>
+S'est mise &agrave; c&eacute;l&eacute;brer tout ce qui aime,<br>
+Magnifiant l'amour pour l'amour m&ecirc;me,<br>
+Et &agrave; ch&eacute;rir, divinement, d'un d&eacute;sir fou,<br>
+Le monde entier qui se r&eacute;sume en nous.</p>
+
+<p>Le beau jardin fleuri de flammes<br>
+Qui nous semblait le double ou le miroir,<br>
+Du jardin clair que nous portions dans l'&acirc;me,<br>
+Se cristallise en gel et or, ce soir.</p>
+
+<p>Un grand silence blanc est descendu s'asseoir<br>
+L&agrave;-bas, aux horizons de marbre,<br>
+Vers o&ugrave; s'en vont, par d&eacute;fil&eacute;s, les arbres<br>
+Avec leur ombre immense et bleue<br>
+Et r&eacute;guli&egrave;re, &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'eux.</p>
+
+<p>Aucun souffle de vent, aucune haleine.<br>
+Les grands voiles du froid,<br>
+Se d&eacute;plient seuls, de plaine en plaine,<br>
+Sur des marais d'argent ou des routes en croix.</p>
+
+<p>Les &eacute;toiles paraissent vivre.<br>
+Comme l'acier, brille le givre,<br>
+A travers l'air translucide et glac&eacute;.<br>
+De clairs m&eacute;taux pulv&eacute;ris&eacute;s<br>
+A l'infini, semblent neiger<br>
+De la p&acirc;leur d'une lune de cuivre.<br>
+Tout est scintillement dans l'immobilit&eacute;.</p>
+
+<p>Et c'est l'heure divine, o&ugrave; l'esprit est hant&eacute;<br>
+Par ces mille regards que projette sur terre,<br>
+Vers les hasards de l'humaine mis&egrave;re,<br>
+La bonne et pure et inchangeable &eacute;ternit&eacute;.</p>
+
+<p>S'il arrive jamais<br>
+Que nous soyons, sans le savoir,<br>
+Souffrance ou peine ou d&eacute;sespoir,<br>
+L'un pour l'autre&nbsp;; s'il se faisait<br>
+Que la fatigue ou le banal plaisir<br>
+D&eacute;tendissent en nous l'arc d'or du haut d&eacute;sir&nbsp;;<br>
+Si le cristal de la pure pens&eacute;e<br>
+De notre amour doit se briser,</p>
+
+<p>Si malgr&eacute; tout, je me sentais<br>
+Vaincu pour n'avoir pas &eacute;t&eacute;<br>
+Assez en proie &agrave; la divine immensit&eacute;<br>
+De la bont&eacute;&nbsp;;<br>
+Alors, oh&nbsp;! serrons-nous comme deux fous sublimes<br>
+Qui sous les cieux cass&eacute;s, se cramponnent aux cimes<br>
+Quand m&ecirc;me.&nbsp;&mdash;&nbsp;Et d'un unique essor<br>
+L'&acirc;me en soleil, s'exaltent dans la mort.</p>
+
+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 10061 ***</div>
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+</html>
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+The Project Gutenberg EBook of Les Heures Claires, by Emile Verhaeren
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les Heures Claires
+
+Author: Emile Verhaeren
+
+Release Date: November 12, 2003 [EBook #10061]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES HEURES CLAIRES ***
+
+
+
+
+Produced by Christine De Ryck and PG Distributed Proofreaders.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+Em. Verhaeren
+
+Les
+heures claires
+
+1896
+
+
+
+
+
+
+O la splendeur de notre joie,
+Tissée en or dans l'air de soie!
+
+Voici la maison douce et son pignon léger,
+Et le jardin et le verger.
+
+Voici le banc, sous les pommiers
+D'où s'effeuille le printemps blanc,
+A pétales frôlants et lents.
+Voici des vols de lumineux ramiers
+Plânant, ainsi que des présages,
+Dans le ciel clair du paysage.
+
+Voici--pareils à des baisers tombés sur terre
+De la bouche du frêle azur--
+Deux bleus étangs simples et purs,
+Bordés naïvement de fleurs involontaires.
+
+O la splendeur de notre joie et de nous-mêmes,
+En ce jardin où nous vivons de nos emblèmes!
+
+Là-bas, de lentes formes passent,
+Sont-ce nos deux âmes qui se délassent,
+Au long des bois et des terrasses?
+
+Sont-ce tes seins, sont-ce tes yeux
+Ces deux fleurs d'or harmonieux?
+Et ces herbes--on dirait des plumages
+Mouillés dans la source qu'ils plissent--
+Sont-ce tes cheveux frais et lisses?
+
+Certes, aucun abri ne vaut le clair verger,
+Ni la maison au toit léger,
+Ni ce jardin, où le ciel trame
+Ce climat cher à nos deux âmes.
+
+Quoique nous le voyions fleurir devant nos yeux,
+Ce jardin clair où nous passons silencieux,
+C'est plus encore en nous que se féconde
+Le plus joyeux et le plus doux jardin du monde.
+
+Car nous vivons toutes les fleurs,
+Toutes les herbes, toutes les palmes
+En nos rires et en nos pleurs
+De bonheur pur et calme.
+
+Car nous vivons toutes les transparences
+De l'étang bleu qui reflète l'exubérance
+Des roses d'or et des grands lys vermeils:
+Bouches et lèvres de soleil.
+
+Car nous vivons toute la joie
+Dardée en cris de fête et de printemps,
+En nos aveux, où se côtoient
+Les mots fervents et exaltants.
+
+Oh! dis, c'est bien en nous que se féconde
+Le plus joyeux et clair jardin du monde.
+
+Ce chapiteau barbare, où des monstres se tordent,
+Soudés entre eux, à coups de griffes et de dents,
+En un tumulte fou de sang, de cris ardents,
+De blessures et de gueules qui s'entre-mordent,
+C'était moi-même, avant que tu fusses la mienne,
+O toi la neuve, ô toi l'ancienne!
+Qui vins à moi des loins d'éternité,
+Avec, entre tes mains, l'ardeur et la bonté.
+
+Je sens en toi les mêmes choses très profondes
+Qu'en moi-même dormir
+Et notre soif de souvenir
+Boire l'écho, où nos passés se correspondent.
+
+Nos yeux ont dû pleurer aux mêmes heures,
+Sans le savoir, pendant l'enfance:
+Avoir mêmes effrois, mêmes bonheurs,
+Mêmes éclairs de confiance:
+Car je te suis lié par l'inconnu
+Qui me fixait, jadis au fond des avenues
+Par où passait ma vie aventurière,
+Et, certes, si j'avais regardé mieux,
+J'aurais pu voir s'ouvrir tes yeux
+Depuis longtemps en ses paupières.
+
+Le ciel en nuit s'est déplié
+Et la lune semble veiller
+Sur le silence endormi.
+
+Tout est si pur et clair,
+Tout est si pur et si pâle dans l'air
+Et sur les lacs du paysage ami,
+Qu'elle angoisse, la goutte d'eau
+Qui tombe d'un roseau
+Et tinte et puis se tait dans l'eau.
+
+Mais j'ai tes mains entre les miennes
+Et tes yeux sûrs, qui me retiennent,
+De leurs ferveurs, si doucement;
+Et je te sens si bien en paix de toute chose,
+Que rien, pas même un fugitif soupçon de crainte,
+Ne troublera, fût-ce un moment,
+La confiance sainte
+Qui dort en nous comme un enfant repose.
+
+Chaque heure, où je pense à ta bonté
+Si simplement profonde,
+Je me confonds en prières vers toi.
+
+Je suis venu si tard
+Vers la douceur de ton regard
+Et de si loin, vers tes deux mains tendues,
+Tranquillement, par à travers les étendues!
+
+J'avais en moi tant de rouille tenace
+Qui me rongeait, à dents rapaces,
+La confiance;
+
+J'étais si lourd, j'étais si las,
+J'étais si vieux de méfiance,
+J'étais si lourd, j'étais si las
+Du vain chemin de tous mes pas.
+
+Je méritais si peu la merveilleuse joie
+De voir tes pieds illuminer ma voie,
+Que j'en reste tremblant encore et presqu'en pleurs,
+Et humble, à tout jamais, en face du bonheur.
+
+Tu arbores parfois cette grâce bénigne
+Du matinal jardin tranquille et sinueux
+Qui déroule, là-bas, parmi les lointains bleus,
+Ses doux chemins courbés en cols de cygne.
+
+Et, d'autres fois, tu m'es le frisson clair
+Du vent rapide et miroitant
+Qui passe, avec ses doigts d'éclair,
+Dans les crins d'eau de l'étang blanc.
+
+Au bon toucher de tes deux mains,
+Je sens comme des feuilles
+Me doucement frôler;
+Que midi brûle le jardin.
+Les ombres, aussitôt recueillent
+Les paroles chères dont ton être a tremblé.
+
+Chaque moment me semble, grâce à toi,
+Passer ainsi divinement en moi.
+Aussi, quand l'heure vient de la nuit blême,
+Où tu te cèles en toi-même,
+En refermant les yeux,
+Sens-tu mon doux regard dévotieux,
+Plus humble et long qu'une prière,
+Remercier le tien sous tes closes paupières?
+
+Oh! laisse frapper à la porte
+La main qui passe avec ses doigts futiles;
+Notre heure est si unique, et le reste qu'importe,
+Le reste, avec ses doigts futiles.
+
+Laisse passer, par le chemin,
+La triste et fatigante joie,
+Avec ses crécelles en mains.
+
+Laisse monter, laisse bruire
+Et s'en aller le rire;
+Laisse passer la foule et ses milliers de voix.
+
+L'instant est si beau de lumière,
+Dans le jardin, autour de nous,
+L'instant est si rare de lumière trémière,
+Dans notre coeur, au fond de nous.
+
+Tout nous prêche de n'attendre plus rien
+De ce qui vient ou passe,
+Avec des chansons lasses
+Et des bras las par les chemins.
+
+Et de rester les doux qui bénissons le jour.
+Même devant la nuit d'ombre barricadée,
+Aimant en nous, par dessus tout, l'idée
+Que bellement nous nous faisons de notre amour.
+
+Comme aux âges naïfs, je t'ai donné mon coeur,
+Ainsi qu'une ample fleur
+Qui s'ouvre, au clair de la rosée;
+Entre ses plis frêles, ma bouche s'est posée.
+
+La fleur, je la cueillis au pré des fleurs en flamme;
+Ne lui dis rien: car la parole entre nous deux
+Serait banale, et tous les mots sont hasardeux.
+C'est à travers les yeux que l'âme écoute une âme.
+
+La fleur qui est mon coeur et mon aveu,
+Tout simplement, à tes lèvres confie
+Qu'elle est loyale et claire et bonne, et qu'on se fie
+Au vierge amour, comme un enfant se fie à Dieu.
+
+Laissons l'esprit fleurir sur les collines,
+En de capricieux chemins de vanité;
+Et faisons simple accueil à la sincérité
+Qui tient nos deux coeurs clairs, en ses mains cristallines;
+Et rien n'est beau comme une confession d'âmes,
+L'une à l'autre, le soir, lorsque la flamme
+Des incomptables diamants
+Brûle, comme autant d'yeux
+Silencieux,
+Le silence des firmaments.
+
+Le printemps jeune et bénévole
+Qui vêt le jardin de beauté
+Elucide nos voix et nos paroles
+Et les trempe dans sa limpidité.
+
+La brise et les lèvres des feuilles
+Babillent--et effeuillent
+En nous les syllabes de leur clarté.
+
+Mais le meilleur de nous se gare
+Et fuit les mots matériels;
+Un simple et doux élan muet
+Mieux que tout verbe amarre
+Notre bonheur à son vrai ciel:
+Celui de ton âme, à deux genoux,
+Tout simplement, devant la mienne,
+Et de mon âme, à deux genoux,
+Très doucement, devant la tienne.
+
+Viens lentement t'asseoir
+Près du parterre, dont le soir
+Ferme les fleurs de tranquille lumière,
+Laisse filtrer la grande nuit en toi:
+Nous sommes trop heureux pour que sa mer d'effroi
+Trouble notre prière.
+
+Là-haut, le pur cristal des étoiles s'éclaire.
+Voici le firmament plus net et translucide
+Qu'un étang bleu ou qu'un vitrail d'abside;
+Et puis voici le ciel qui regarde à travers.
+
+Les mille voix de l'énorme mystère
+Parlent autour de toi.
+Les mille lois de la nature entière
+Bougent autour de toi,
+Les arcs d'argent de l'invisible
+Prennent ton âme et son élan pour cible,
+Mais tu n'as peur, oh! simple coeur,
+Mais tu n'as peur, puisque ta foi
+Est que toute la terre collabore
+A cet amour que fit éclore
+La vie et son mystère en toi.
+
+Joins donc les mains tranquillement
+Et doucement adore;
+Un grand conseil de pureté
+Et de divine intimité
+Flotte, comme une étrange aurore,
+Sous les minuits du firmament.
+
+Combien elle est facilement ravie,
+Avec ses yeux d'extase ignée,
+Elle, la douce et résignée
+Si simplement devant la vie.
+
+Ce soir, comme un regard la surprenait fervente,
+Et comme un mot la transportait
+Au pur jardin de joie, où elle était
+Tout à la fois reine et servante.
+
+Humble d'elle, mais ardente de nous,
+C'était à qui ploierait les deux genoux,
+Pour recueillir le merveilleux bonheur
+Qui, mutuel, nous débordait du coeur.
+
+Nous écoutions se taire, en nous, la violence
+De l'exaltant amour qu'emprisonnaient nos bras
+Et le vivant silence
+Dire des mots que nous ne savions pas.
+
+Au temps où longuement j'avais souffert
+Où les heures m'étaient des pièges,
+Tu m'apparus l'accueillante lumière
+Qui luit, aux fenêtres, l'hiver,
+Au fonds des soirs, sur de la neige.
+
+Ta clarté d'âme hospitalière
+Frôla, sans le blesser, mon coeur,
+Comme une main de tranquille chaleur;
+Un espoir tiède, un mot clément,
+Pénétrèrent en moi très lentement;
+
+Puis vint la bonne confiance
+Et la franchise et la tendresse et l'alliance,
+Enfin, de nos deux mains amies,
+Un soir de claire entente et de douce accalmie.
+
+Depuis, bien que l'été ait succédé au gel,
+En nous-mêmes et sous le ciel,
+Dont les flammes éternisées
+Pavoisent d'or tous les chemins de nos pensées,
+Et que l'amour soit devenu la fleur immense,
+Naissant du fier désir,
+Qui, sans cesse, pour mieux encor grandir,
+En notre coeur, se recommence,
+Je regarde toujours la petite lumière
+Qui me fut douce, la première.
+
+Je ne détaille pas, ni quels nous sommes
+L'un pour l'autre, ni les pourquois, ni les raisons:
+Tout doute est mort, en ce jardin de floraisons
+Qui s'ouvre en nous et hors de nous, si loin des hommes.
+
+Je ne raisonne pas, et ne veux pas savoir,
+Et rien ne troublera ce qui n'est que mystère
+Et qu'élans doux et que ferveur involontaire
+Et que tranquille essor vers nos parvis d'espoir.
+
+Je te sens claire avant de te comprendre telle;
+Et c'est ma joie, infiniment,
+De m'éprouver si doucement aimant,
+Sans demander pourquoi ta voix m'appelle.
+
+Soyons simples et bons--et que le jour
+Nous soit tendresse et lumière servies,
+Et laissons dire que la vie
+N'est point faite pour un pareil amour.
+
+A ces reines qui lentement descendent
+Les escaliers en ors et fleurs de la légende,
+Dans mon rêve, parfois, je t'apparie;
+Je te donne des noms qui se marient
+A la clarté, à la splendeur et à la joie,
+Et bruissent en syllabes de soie,
+Au long des vers bâtis comme une estrade
+Pour la danse des mots et leurs belles parades.
+
+Mais combien vite on se lasse du jeu,
+A te voir douce et profonde et si peu
+Celle dont on enjolive les attitudes;
+Ton front si clair et pur et blanc de certitude,
+Tes douces mains d'enfant en paix sur tes genoux,
+Tes seins se soulevant au rythme de ton pouls
+Qui bat comme ton coeur immense et ingénu,
+Oh! comme tout, hormis cela et ta prière,
+Oh! comme tout est pauvre et vain, hors la lumière
+Qui me regarde et qui m'accueille en tes yeux nus.
+
+Je dédie à tes pleurs, à ton sourire,
+Mes plus douces pensées,
+Celles que je te dis, celles aussi
+Qui demeurent imprécisées
+Et trop profondes pour les dire.
+
+Je dédie à tes pleurs, à ton sourire
+A toute ton âme, mon âme,
+Avec ses pleurs et ses sourires
+Et son baiser.
+
+Vois-tu, l'aurore naît sur la terre effacée,
+Des liens d'ombre semblent glisser
+Et s'en aller, avec mélancolie;
+L'eau des étangs s'écoule et tamise son bruit,
+L'herbe s'éclaire et les corolles se déplient,
+Et les bois d'or se désenlacent de la nuit.
+
+Oh! dis, pouvoir un jour,
+Entrer ainsi dans la pleine lumière;
+Oh! dis, pouvoir un jour
+Avec toutes les fleurs de nos âmes trémières,
+Sans plus aucun voile sur nous,
+Sans plus aucun mystère en nous,
+Oh dis, pouvoir, un jour,
+Entrer à deux dans le lucide amour!
+
+Je noie en tes deux yeux mon âme toute entière
+Et l'élan fou de cette âme éperdue,
+Pour que, plongée en leur douceur et leur prière,
+Plus claire et mieux trempée, elle me soit rendue.
+
+S'unir pour épurer son être,
+Comme deux vitraux d'or en une même abside
+Croisent leurs feux différemment lucides
+Et se pénètrent!
+
+Je suis parfois si lourd, si las,
+D'être celui qui ne sait pas
+Etre parfait, comme il se veut!
+Mon coeur se bat contre ses voeux,
+Mon coeur dont les plantes mauvaises,
+Entre des rocs d'entêtement,
+Dressent, sournoisement,
+Leurs fleurs d'encre ou de braise;
+Mon coeur si faux, si vrai, selon les jours,
+Mon coeur contradictoire,
+Mon coeur exagéré toujours
+De joie immense ou de crainte attentatoire.
+
+Pour nous aimer des yeux,
+Lavons nos deux regards, de ceux
+Que nous avons croisés, par milliers, dans la vie
+Mauvaise et asservie.
+
+L'aube est en fleur et en rosée
+Et en lumière tamisée
+Très douce:
+On croirait voir de molles plumes
+D'argent et de soleil, à travers brumes,
+Frôler et caresser, dans le jardin, les mousses.
+
+Nos bleus et merveilleux étangs
+Tremblent et s'animent d'or miroitant,
+Des vols émeraudés, sous les arbres, circulent;
+Et la clarté, hors des chemins, des clos, des haies,
+Balaie
+La cendre humide, où traîne encor le crépuscule.
+
+Au clos de notre amour, l'été se continue:
+Un paon d'or, là-bas traverse une avenue;
+Des pétales pavoisent,
+--Perles, émeraudes, turquoises--
+L'uniforme sommeil des gazons verts;
+Nos étangs bleus luisent, couverts
+Du baiser blanc des nénuphars de neige;
+Aux quinconces, nos groseillers font des cortèges;
+
+Un insecte de prisme irrite un coeur de fleur;
+De merveilleux sous-bois se jaspent de lueurs;
+Et, comme des bulles légères, mille abeilles
+Sur des grappes d'argent, vibrent, au long des treilles.
+
+L'air est si beau qu'il paraît chatoyant;
+Sous les midis profonds et radiants,
+On dirait qu'il remue en roses de lumière;
+Tandis qu'au loin, les routes coutumières,
+Telles de lents gestes qui s'allongent vermeils,
+A l'horizon nacré, montent vers le soleil.
+
+Certes, la robe en diamants du bel été
+Ne vêt aucun jardin d'aussi pure clarté;
+Et c'est la joie unique éclose en nos deux âmes
+Qui reconnait sa vie en ces bouquets de flammes.
+
+Que tes yeux clairs, tes yeux d'été,
+Me soient, sur terre,
+Les images de la bonté.
+
+Laissons nos âmes embrasées
+Exalter d'or chaque flamme de nos pensées.
+
+Que mes deux mains contre ton coeur
+Te soient, sur terre,
+Les emblèmes de la douceur.
+
+Vivons pareils à deux prières éperdues
+L'une vers l'autre, à toute heure, tendues.
+
+Que nos baisers sur nos bouches ravies
+Nous soient sur terre,
+Les symboles de notre vie.
+
+Dis-moi, ma simple et ma tranquille amie,
+Dis, combien l'absence, même d'un jour,
+Attriste et attise l'amour
+Et le réveille, en ses brûlures endormies.
+
+Je m'en vais au devant de ceux
+Qui reviennent des lointains merveilleux,
+Où, dès l'aube, tu es allée;
+Je m'assieds sous un arbre, au détour de l'allée,
+
+Et, sur la route, épiant leur venue,
+Je regarde et regarde, avec ferveur, leurs yeux
+Encore clairs de t'avoir vue.
+
+Et je voudrais baiser leurs doigts qui t'ont touchée,
+Et leur crier des mots qu'ils ne comprendraient pas,
+Et j'écoute longtemps se cadencer leurs pas
+Vers l'ombre, où les vieux soirs tiennent la nuit penchée.
+
+En ces heures où nous sommes perdus
+Si loin de tout ce qui n'est pas nous-mêmes.
+Quel sang lustral ou quel baptême
+Baigne nos coeurs vers tout l'amour tendus?
+
+Joignant les mains, sans que l'on prie,
+Tendant les bras, sans que l'on crie,
+Mais adorant on ne sait quoi
+De plus lointain et de plus pur que soi,
+L'esprit fervent et ingénu,
+Dites, comme on se fond, comme on se vit dans l'inconnu.
+
+Comme on s'abîme en la présence
+De ces heures de suprême existence,
+Comme l'âme voudrait des cieux
+Pour y chercher de nouveaux dieux,
+Oh! l'angoissante et merveilleuse joie
+Et l'espérance audacieuse
+D'être, un jour, à travers la mort même, la proie
+De ces affres silencieuses.
+
+Oh! ce bonheur
+Si rare et si frêle parfois
+Qu'il nous fait peur!
+
+Nous avons beau taire nos voix,
+Et nous faire comme une tente,
+Avec toute ta chevelure,
+Pour nous créer un abri sûr,
+Souvent l'angoisse en nos âmes fermente.
+
+Mais notre amour étant comme un ange à genoux,
+Prie et supplie,
+Que l'avenir donne à d'autres que nous
+Même tendresse et même vie,
+Pour que leur sort de notre sort ne soit jaloux.
+
+Et puis, aux jours mauvais, quand les grands soirs
+Illimitent, jusques au ciel, le désespoir,
+Nous demandons pardon à la nuit qui s'enflamme
+De la douceur de notre âme.
+
+Vivons, dans notre amour et notre ardeur,
+Vivons si hardiment nos plus belles pensées
+Qu'elles s'entrelacent, harmonisées
+A l'extase suprême et l'entière ferveur.
+
+Parce qu'en nos âmes pareilles,
+Quelque chose de plus sacré que nous
+Et de plus pur et de plus grand s'éveille,
+Joignons les mains pour l'adorer à travers nous.
+
+Il n'importe que nous n'ayons que cris ou larmes
+Pour humblement le définir,
+Et que si rare et si puissant en soit le charme,
+Qu'à le goûter, nos coeurs soient prêts à défaillir.
+
+Restons quand même et pour toujours, les fous
+De cet amour presqu'implacable,
+Et les fervents, à deux genoux,
+Du Dieu soudain qui règne en nous,
+Si violent et si ardemment doux
+Qu'il nous fait mal et nous accable.
+
+Sitôt que nos bouches se touchent,
+Nous nous sentons tant plus clairs de nous-mêmes
+Que l'on dirait des Dieux qui s'aiment
+Et qui s'unissent en nous-mêmes;
+
+Nous nous sentons le coeur si divinement frais
+Et si renouvelé par leur lumière
+Première
+Que l'univers, sous leur clarté, nous apparaît.
+
+La joie est à nos yeux l'unique fleur du monde
+Qui se prodigue et se féconde,
+Innombrable, sur nos routes d'en bas;
+Comme là haut, par tas,
+En des pays de soie où voyagent des voiles
+Brille la fleur myriadaire des étoiles.
+
+L'ordre nous éblouit, comme les feux, la cendre,
+Tout nous éclaire et nous paraît: flambeau;
+Nos plus simples mots ont un sens si beau
+Que nous les répétons pour les sans cesse entendre.
+
+Nous sommes les victorieux sublimes
+Qui conquérons l'éternité,
+Sans nul orgueil et sans songer au temps minime:
+Et notre amour nous semble avoir toujours été.
+
+Pour que rien de nous deux n'échappe à notre étreinte,
+Si profonde qu'elle en est sainte
+Et qu'à travers le corps même, l'amour soit clair,
+Nous descendons ensemble au jardin de ta chair.
+
+Tes seins sont là, ainsi que des offrandes,
+Et tes deux mains me sont tendues;
+Et rien ne vaut la naïve provende
+Des paroles dites et entendues.
+
+L'ombre des rameaux blancs voyage
+Parmi ta gorge et ton visage
+Et tes cheveux dénouent leur floraison,
+En guirlandes, sur les gazons.
+
+La nuit est toute d'argent bleu,
+La nuit est un beau lit silencieux,
+La nuit douce, dont les brises vont, une à une,
+Effeuiller les grands lys dardés au clair de lune.
+
+Bien que déjà, ce soir,
+L'automne
+Laisse aux sentes et aux orées,
+Comme des mains dorées,
+Lentes, les feuilles choir;
+Bien que déjà l'automne,
+Ce soir, avec ses bras de vent,
+Moissonne
+Sur les rosiers fervents,
+Les pétales et leur pâleur,
+Ne laissons rien de nos deux âmes
+Tomber soudain avec ces fleurs.
+
+Mais tous les deux autour des flammes
+De l'âtre en or du souvenir,
+Mais tous les deux blottissons-nous,
+Les mains au feu et les genoux.
+
+Contre les deuils à craindre ou à venir,
+Contre le temps qui fixe à toute ardeur sa fin,
+Contre notre terreur, contre nous-mêmes, enfin,
+Blottissons-nous, près du foyer,
+Que la mémoire en nous fait flamboyer.
+
+Et si l'automne obère
+A grands pans d'ombre et d'orages plânants,
+Les bois, les pelouses et les étangs,
+Que sa douleur du moins n'altère
+L'intérieur jardin tranquillisé,
+Où s'unissent, dans la lumière,
+Les pas égaux de nos pensées.
+
+Le don du corps, lorsque l'âme est donnée
+N'est rien que l'aboutissement
+De deux tendresses entraînées
+L'une vers l'autre, éperdûment.
+
+Tu n'es heureuse de ta chair
+Si simple, en sa beauté natale,
+Que pour, avec ferveur, m'en faire
+L'offre complète et l'aumône totale.
+
+Et je me donne à toi, ne sachant rien
+Sinon que je m'exalte à te connaître,
+Toujours meilleure et plus pure peut-être
+Depuis que ton doux corps offrit sa fête au mien.
+
+L'amour, oh! qu'il nous soit la clairvoyance
+Unique, et l'unique raison du coeur,
+A nous, dont le plus fol bonheur
+Est d'être fous de confiance.
+
+Fût-il en nous une seule tendresse,
+Une pensée, une joie, une promesse,
+Qui n'allât, d'elle-même, au devant de nos pas?
+
+Fût-il une prière en secret entendue,
+Dont nous n'ayons serré les mains tendues
+Avec douceur, sur notre sein?
+
+Fût-il un seul appel, un seul dessein,
+Un voeu tranquille ou violent
+Dont nous n'ayons épanoui l'élan?
+
+Et, nous aimant ainsi,
+Nos coeurs s'en sont allés, tels des apôtres,
+Vers les doux coeurs timides et transis
+Des autres:
+Ils les ont conviés, par la pensée,
+A se sentir aux nôtres fiancés,
+A proclamer l'amour avec des ardeurs franches,
+Comme un peuple de fleurs aime la même branche
+Qui le suspend et le baigne dans le soleil;
+Et notre âme, comme agrandie, en cet éveil,
+S'est mise à célébrer tout ce qui aime,
+Magnifiant l'amour pour l'amour même,
+Et à chérir, divinement, d'un désir fou,
+Le monde entier qui se résume en nous.
+
+Le beau jardin fleuri de flammes
+Qui nous semblait le double ou le miroir,
+Du jardin clair que nous portions dans l'âme,
+Se cristallise en gel et or, ce soir.
+
+Un grand silence blanc est descendu s'asseoir
+Là-bas, aux horizons de marbre,
+Vers où s'en vont, par défilés, les arbres
+Avec leur ombre immense et bleue
+Et régulière, à côté d'eux.
+
+Aucun souffle de vent, aucune haleine.
+Les grands voiles du froid,
+Se déplient seuls, de plaine en plaine,
+Sur des marais d'argent ou des routes en croix.
+
+Les étoiles paraissent vivre.
+Comme l'acier, brille le givre,
+A travers l'air translucide et glacé.
+De clairs métaux pulvérisés
+A l'infini, semblent neiger
+De la pâleur d'une lune de cuivre.
+Tout est scintillement dans l'immobilité.
+
+Et c'est l'heure divine, où l'esprit est hanté
+Par ces mille regards que projette sur terre,
+Vers les hasards de l'humaine misère,
+La bonne et pure et inchangeable éternité.
+
+S'il arrive jamais
+Que nous soyons, sans le savoir,
+Souffrance ou peine ou désespoir,
+L'un pour l'autre; s'il se faisait
+Que la fatigue ou le banal plaisir
+Détendissent en nous l'arc d'or du haut désir;
+Si le cristal de la pure pensée
+De notre amour doit se briser,
+
+Si malgré tout, je me sentais
+Vaincu pour n'avoir pas été
+Assez en proie à la divine immensité
+De la bonté;
+Alors, oh! serrons-nous comme deux fous sublimes
+Qui sous les cieux cassés, se cramponnent aux cimes
+Quand même.--Et d'un unique essor
+L'âme en soleil, s'exaltent dans la mort.
+
+
+
+
+
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+
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--- /dev/null
+++ b/old/10061-8.zip
Binary files differ
diff --git a/old/10061-h.zip b/old/10061-h.zip
new file mode 100644
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--- /dev/null
+++ b/old/10061-h.zip
Binary files differ
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@@ -0,0 +1,1206 @@
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+The Project Gutenberg EBook of Les Heures Claires, by Emile Verhaeren
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les Heures Claires
+
+Author: Emile Verhaeren
+
+Release Date: January 11, 2004 [EBook #10061]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO Latin-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES HEURES CLAIRES ***
+
+
+
+
+Produced by Christine De Ryck and PG Distributed Proofreaders. This
+file was produced from images generously made available by the Biblioth
+que nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+<h1>Em. Verhaeren</h1>
+
+<h1>Les
+heures claires</h1>
+<br>
+<br>
+<br>
+
+<h2>1896</h2>
+
+
+
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br>
+<p>O la splendeur de notre joie,<br>
+Tiss&eacute;e en or dans l'air de soie&nbsp;!</p>
+
+<p>Voici la maison douce et son pignon l&eacute;ger,<br>
+Et le jardin et le verger.</p>
+
+<p>Voici le banc, sous les pommiers<br>
+D'o&ugrave; s'effeuille le printemps blanc,<br>
+A p&eacute;tales fr&ocirc;lants et lents.<br>
+Voici des vols de lumineux ramiers<br>
+Pl&acirc;nant, ainsi que des pr&eacute;sages,<br>
+Dans le ciel clair du paysage.</p>
+
+<p>Voici&nbsp;&mdash;&nbsp;pareils &agrave; des baisers tomb&eacute;s sur terre<br>
+De la bouche du fr&ecirc;le azur&nbsp;&mdash;&nbsp;<br>
+Deux bleus &eacute;tangs simples et purs,<br>
+Bord&eacute;s na&iuml;vement de fleurs involontaires.</p>
+
+<p>O la splendeur de notre joie et de nous-m&ecirc;mes,<br>
+En ce jardin o&ugrave; nous vivons de nos embl&egrave;mes&nbsp;!</p>
+
+<p>L&agrave;-bas, de lentes formes passent,<br>
+Sont-ce nos deux &acirc;mes qui se d&eacute;lassent,<br>
+Au long des bois et des terrasses&nbsp;?</p>
+
+<p>Sont-ce tes seins, sont-ce tes yeux<br>
+Ces deux fleurs d'or harmonieux&nbsp;?<br>
+Et ces herbes&nbsp;&mdash;&nbsp;on dirait des plumages<br>
+Mouill&eacute;s dans la source qu'ils plissent&nbsp;&mdash;&nbsp;<br>
+Sont-ce tes cheveux frais et lisses&nbsp;?</p>
+
+<p>Certes, aucun abri ne vaut le clair verger,<br>
+Ni la maison au toit l&eacute;ger,<br>
+Ni ce jardin, o&ugrave; le ciel trame<br>
+Ce climat cher &agrave; nos deux &acirc;mes.</p>
+
+<p>Quoique nous le voyions fleurir devant nos yeux,<br>
+Ce jardin clair o&ugrave; nous passons silencieux,<br>
+C'est plus encore en nous que se f&eacute;conde<br>
+Le plus joyeux et le plus doux jardin du monde.</p>
+
+<p>Car nous vivons toutes les fleurs,<br>
+Toutes les herbes, toutes les palmes<br>
+En nos rires et en nos pleurs<br>
+De bonheur pur et calme.</p>
+
+<p>Car nous vivons toutes les transparences<br>
+De l'&eacute;tang bleu qui refl&egrave;te l'exub&eacute;rance<br>
+Des roses d'or et des grands lys vermeils&nbsp;:<br>
+Bouches et l&egrave;vres de soleil.</p>
+
+<p>Car nous vivons toute la joie<br>
+Dard&eacute;e en cris de f&ecirc;te et de printemps,<br>
+En nos aveux, o&ugrave; se c&ocirc;toient<br>
+Les mots fervents et exaltants.</p>
+
+<p>Oh&nbsp;! dis, c'est bien en nous que se f&eacute;conde<br>
+Le plus joyeux et clair jardin du monde.</p>
+
+<p>Ce chapiteau barbare, o&ugrave; des monstres se tordent,<br>
+Soud&eacute;s entre eux, &agrave; coups de griffes et de dents,<br>
+En un tumulte fou de sang, de cris ardents,<br>
+De blessures et de gueules qui s'entre-mordent,<br>
+C'&eacute;tait moi-m&ecirc;me, avant que tu fusses la mienne,<br>
+O toi la neuve, &ocirc; toi l'ancienne&nbsp;!<br>
+Qui vins &agrave; moi des loins d'&eacute;ternit&eacute;,<br>
+Avec, entre tes mains, l'ardeur et la bont&eacute;.</p>
+
+<p>Je sens en toi les m&ecirc;mes choses tr&egrave;s profondes<br>
+Qu'en moi-m&ecirc;me dormir<br>
+Et notre soif de souvenir<br>
+Boire l'&eacute;cho, o&ugrave; nos pass&eacute;s se correspondent.</p>
+
+<p>Nos yeux ont d&ucirc; pleurer aux m&ecirc;mes heures,<br>
+Sans le savoir, pendant l'enfance&nbsp;:<br>
+Avoir m&ecirc;mes effrois, m&ecirc;mes bonheurs,<br>
+M&ecirc;mes &eacute;clairs de confiance&nbsp;:<br>
+Car je te suis li&eacute; par l'inconnu<br>
+Qui me fixait, jadis au fond des avenues<br>
+Par o&ugrave; passait ma vie aventuri&egrave;re,<br>
+Et, certes, si j'avais regard&eacute; mieux,<br>
+J'aurais pu voir s'ouvrir tes yeux<br>
+Depuis longtemps en ses paupi&egrave;res.</p>
+
+<p>Le ciel en nuit s'est d&eacute;pli&eacute;<br>
+Et la lune semble veiller<br>
+Sur le silence endormi.</p>
+
+<p>Tout est si pur et clair,<br>
+Tout est si pur et si p&acirc;le dans l'air<br>
+Et sur les lacs du paysage ami,<br>
+Qu'elle angoisse, la goutte d'eau<br>
+Qui tombe d'un roseau<br>
+Et tinte et puis se tait dans l'eau.</p>
+
+<p>Mais j'ai tes mains entre les miennes<br>
+Et tes yeux s&ucirc;rs, qui me retiennent,<br>
+De leurs ferveurs, si doucement&nbsp;;<br>
+Et je te sens si bien en paix de toute chose,<br>
+Que rien, pas m&ecirc;me un fugitif soup&ccedil;on de crainte,<br>
+Ne troublera, f&ucirc;t-ce un moment,<br>
+La confiance sainte<br>
+Qui dort en nous comme un enfant repose.</p>
+
+<p>Chaque heure, o&ugrave; je pense &agrave; ta bont&eacute;<br>
+Si simplement profonde,<br>
+Je me confonds en pri&egrave;res vers toi.</p>
+
+<p>Je suis venu si tard<br>
+Vers la douceur de ton regard<br>
+Et de si loin, vers tes deux mains tendues,<br>
+Tranquillement, par &agrave; travers les &eacute;tendues&nbsp;!</p>
+
+<p>J'avais en moi tant de rouille tenace<br>
+Qui me rongeait, &agrave; dents rapaces,<br>
+La confiance&nbsp;;</p>
+
+<p>J'&eacute;tais si lourd, j'&eacute;tais si las,<br>
+J'&eacute;tais si vieux de m&eacute;fiance,<br>
+J'&eacute;tais si lourd, j'&eacute;tais si las<br>
+Du vain chemin de tous mes pas.</p>
+
+<p>Je m&eacute;ritais si peu la merveilleuse joie<br>
+De voir tes pieds illuminer ma voie,<br>
+Que j'en reste tremblant encore et presqu'en pleurs,<br>
+Et humble, &agrave; tout jamais, en face du bonheur.</p>
+
+<p>Tu arbores parfois cette gr&acirc;ce b&eacute;nigne<br>
+Du matinal jardin tranquille et sinueux<br>
+Qui d&eacute;roule, l&agrave;-bas, parmi les lointains bleus,<br>
+Ses doux chemins courb&eacute;s en cols de cygne.</p>
+
+<p>Et, d'autres fois, tu m'es le frisson clair<br>
+Du vent rapide et miroitant<br>
+Qui passe, avec ses doigts d'&eacute;clair,<br>
+Dans les crins d'eau de l'&eacute;tang blanc.</p>
+
+<p>Au bon toucher de tes deux mains,<br>
+Je sens comme des feuilles<br>
+Me doucement fr&ocirc;ler&nbsp;;<br>
+Que midi br&ucirc;le le jardin.<br>
+Les ombres, aussit&ocirc;t recueillent<br>
+Les paroles ch&egrave;res dont ton &ecirc;tre a trembl&eacute;.</p>
+
+<p>Chaque moment me semble, gr&acirc;ce &agrave; toi,<br>
+Passer ainsi divinement en moi.<br>
+Aussi, quand l'heure vient de la nuit bl&ecirc;me,<br>
+O&ugrave; tu te c&egrave;les en toi-m&ecirc;me,<br>
+En refermant les yeux,<br>
+Sens-tu mon doux regard d&eacute;votieux,<br>
+Plus humble et long qu'une pri&egrave;re,<br>
+Remercier le tien sous tes closes paupi&egrave;res&nbsp;?</p>
+
+<p>Oh&nbsp;! laisse frapper &agrave; la porte<br>
+La main qui passe avec ses doigts futiles&nbsp;;<br>
+Notre heure est si unique, et le reste qu'importe,<br>
+Le reste, avec ses doigts futiles.</p>
+
+<p>Laisse passer, par le chemin,<br>
+La triste et fatigante joie,<br>
+Avec ses cr&eacute;celles en mains.</p>
+
+<p>Laisse monter, laisse bruire<br>
+Et s'en aller le rire&nbsp;;<br>
+Laisse passer la foule et ses milliers de voix.</p>
+
+<p>L'instant est si beau de lumi&egrave;re,<br>
+Dans le jardin, autour de nous,<br>
+L'instant est si rare de lumi&egrave;re tr&eacute;mi&egrave;re,<br>
+Dans notre c&oelig;ur, au fond de nous.</p>
+
+<p>Tout nous pr&ecirc;che de n'attendre plus rien<br>
+De ce qui vient ou passe,<br>
+Avec des chansons lasses<br>
+Et des bras las par les chemins.</p>
+
+<p>Et de rester les doux qui b&eacute;nissons le jour.<br>
+M&ecirc;me devant la nuit d'ombre barricad&eacute;e,<br>
+Aimant en nous, par dessus tout, l'id&eacute;e<br>
+Que bellement nous nous faisons de notre amour.</p>
+
+<p>Comme aux &acirc;ges na&iuml;fs, je t'ai donn&eacute; mon c&oelig;ur,<br>
+Ainsi qu'une ample fleur<br>
+Qui s'ouvre, au clair de la ros&eacute;e&nbsp;;<br>
+Entre ses plis fr&ecirc;les, ma bouche s'est pos&eacute;e.</p>
+
+<p>La fleur, je la cueillis au pr&eacute; des fleurs en flamme&nbsp;;<br>
+Ne lui dis rien&nbsp;: car la parole entre nous deux<br>
+Serait banale, et tous les mots sont hasardeux.<br>
+C'est &agrave; travers les yeux que l'&acirc;me &eacute;coute une &acirc;me.</p>
+
+<p>La fleur qui est mon c&oelig;ur et mon aveu,<br>
+Tout simplement, &agrave; tes l&egrave;vres confie<br>
+Qu'elle est loyale et claire et bonne, et qu'on se fie<br>
+Au vierge amour, comme un enfant se fie &agrave; Dieu.</p>
+
+<p>Laissons l'esprit fleurir sur les collines,<br>
+En de capricieux chemins de vanit&eacute;&nbsp;;<br>
+Et faisons simple accueil &agrave; la sinc&eacute;rit&eacute;<br>
+Qui tient nos deux c&oelig;urs clairs, en ses mains cristallines&nbsp;;<br>
+Et rien n'est beau comme une confession d'&acirc;mes,<br>
+L'une &agrave; l'autre, le soir, lorsque la flamme<br>
+Des incomptables diamants<br>
+Br&ucirc;le, comme autant d'yeux<br>
+Silencieux,<br>
+Le silence des firmaments.</p>
+
+<p>Le printemps jeune et b&eacute;n&eacute;vole<br>
+Qui v&ecirc;t le jardin de beaut&eacute;<br>
+Elucide nos voix et nos paroles<br>
+Et les trempe dans sa limpidit&eacute;.</p>
+
+<p>La brise et les l&egrave;vres des feuilles<br>
+Babillent&nbsp;&mdash;&nbsp;et effeuillent<br>
+En nous les syllabes de leur clart&eacute;.</p>
+
+<p>Mais le meilleur de nous se gare<br>
+Et fuit les mots mat&eacute;riels&nbsp;;<br>
+Un simple et doux &eacute;lan muet<br>
+Mieux que tout verbe amarre<br>
+Notre bonheur &agrave; son vrai ciel&nbsp;:<br>
+Celui de ton &acirc;me, &agrave; deux genoux,<br>
+Tout simplement, devant la mienne,<br>
+Et de mon &acirc;me, &agrave; deux genoux,<br>
+Tr&egrave;s doucement, devant la tienne.</p>
+
+<p>Viens lentement t'asseoir<br>
+Pr&egrave;s du parterre, dont le soir<br>
+Ferme les fleurs de tranquille lumi&egrave;re,<br>
+Laisse filtrer la grande nuit en toi&nbsp;:<br>
+Nous sommes trop heureux pour que sa mer d'effroi<br>
+Trouble notre pri&egrave;re.</p>
+
+<p>L&agrave;-haut, le pur cristal des &eacute;toiles s'&eacute;claire.<br>
+Voici le firmament plus net et translucide<br>
+Qu'un &eacute;tang bleu ou qu'un vitrail d'abside&nbsp;;<br>
+Et puis voici le ciel qui regarde &agrave; travers.</p>
+
+<p>Les mille voix de l'&eacute;norme myst&egrave;re<br>
+Parlent autour de toi.<br>
+Les mille lois de la nature enti&egrave;re<br>
+Bougent autour de toi,<br>
+Les arcs d'argent de l'invisible<br>
+Prennent ton &acirc;me et son &eacute;lan pour cible,<br>
+Mais tu n'as peur, oh&nbsp;! simple c&oelig;ur,<br>
+Mais tu n'as peur, puisque ta foi<br>
+Est que toute la terre collabore<br>
+A cet amour que fit &eacute;clore<br>
+La vie et son myst&egrave;re en toi.</p>
+
+<p>Joins donc les mains tranquillement<br>
+Et doucement adore&nbsp;;<br>
+Un grand conseil de puret&eacute;<br>
+Et de divine intimit&eacute;<br>
+Flotte, comme une &eacute;trange aurore,<br>
+Sous les minuits du firmament.</p>
+
+<p>Combien elle est facilement ravie,<br>
+Avec ses yeux d'extase ign&eacute;e,<br>
+Elle, la douce et r&eacute;sign&eacute;e<br>
+Si simplement devant la vie.</p>
+
+<p>Ce soir, comme un regard la surprenait fervente,<br>
+Et comme un mot la transportait<br>
+Au pur jardin de joie, o&ugrave; elle &eacute;tait<br>
+Tout &agrave; la fois reine et servante.</p>
+
+<p>Humble d'elle, mais ardente de nous,<br>
+C'&eacute;tait &agrave; qui ploierait les deux genoux,<br>
+Pour recueillir le merveilleux bonheur<br>
+Qui, mutuel, nous d&eacute;bordait du c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Nous &eacute;coutions se taire, en nous, la violence<br>
+De l'exaltant amour qu'emprisonnaient nos bras<br>
+Et le vivant silence<br>
+Dire des mots que nous ne savions pas.</p>
+
+<p>Au temps o&ugrave; longuement j'avais souffert<br>
+O&ugrave; les heures m'&eacute;taient des pi&egrave;ges,<br>
+Tu m'apparus l'accueillante lumi&egrave;re<br>
+Qui luit, aux fen&ecirc;tres, l'hiver,<br>
+Au fonds des soirs, sur de la neige.</p>
+
+<p>Ta clart&eacute; d'&acirc;me hospitali&egrave;re<br>
+Fr&ocirc;la, sans le blesser, mon c&oelig;ur,<br>
+Comme une main de tranquille chaleur&nbsp;;<br>
+Un espoir ti&egrave;de, un mot cl&eacute;ment,<br>
+P&eacute;n&eacute;tr&egrave;rent en moi tr&egrave;s lentement&nbsp;;</p>
+
+<p>Puis vint la bonne confiance<br>
+Et la franchise et la tendresse et l'alliance,<br>
+Enfin, de nos deux mains amies,<br>
+Un soir de claire entente et de douce accalmie.</p>
+
+<p>Depuis, bien que l'&eacute;t&eacute; ait succ&eacute;d&eacute; au gel,<br>
+En nous-m&ecirc;mes et sous le ciel,<br>
+Dont les flammes &eacute;ternis&eacute;es<br>
+Pavoisent d'or tous les chemins de nos pens&eacute;es,<br>
+Et que l'amour soit devenu la fleur immense,<br>
+Naissant du fier d&eacute;sir,<br>
+Qui, sans cesse, pour mieux encor grandir,<br>
+En notre c&oelig;ur, se recommence,<br>
+Je regarde toujours la petite lumi&egrave;re<br>
+Qui me fut douce, la premi&egrave;re.</p>
+
+<p>Je ne d&eacute;taille pas, ni quels nous sommes<br>
+L'un pour l'autre, ni les pourquois, ni les raisons&nbsp;:<br>
+Tout doute est mort, en ce jardin de floraisons<br>
+Qui s'ouvre en nous et hors de nous, si loin des hommes.</p>
+
+<p>Je ne raisonne pas, et ne veux pas savoir,<br>
+Et rien ne troublera ce qui n'est que myst&egrave;re<br>
+Et qu'&eacute;lans doux et que ferveur involontaire<br>
+Et que tranquille essor vers nos parvis d'espoir.</p>
+
+<p>Je te sens claire avant de te comprendre telle&nbsp;;<br>
+Et c'est ma joie, infiniment,<br>
+De m'&eacute;prouver si doucement aimant,<br>
+Sans demander pourquoi ta voix m'appelle.</p>
+
+<p>Soyons simples et bons&nbsp;&mdash;&nbsp;et que le jour<br>
+Nous soit tendresse et lumi&egrave;re servies,<br>
+Et laissons dire que la vie<br>
+N'est point faite pour un pareil amour.</p>
+
+<p>A ces reines qui lentement descendent<br>
+Les escaliers en ors et fleurs de la l&eacute;gende,<br>
+Dans mon r&ecirc;ve, parfois, je t'apparie&nbsp;;<br>
+Je te donne des noms qui se marient<br>
+A la clart&eacute;, &agrave; la splendeur et &agrave; la joie,<br>
+Et bruissent en syllabes de soie,<br>
+Au long des vers b&acirc;tis comme une estrade<br>
+Pour la danse des mots et leurs belles parades.</p>
+
+<p>Mais combien vite on se lasse du jeu,<br>
+A te voir douce et profonde et si peu<br>
+Celle dont on enjolive les attitudes&nbsp;;<br>
+Ton front si clair et pur et blanc de certitude,<br>
+Tes douces mains d'enfant en paix sur tes genoux,<br>
+Tes seins se soulevant au rythme de ton pouls<br>
+Qui bat comme ton c&oelig;ur immense et ing&eacute;nu,<br>
+Oh&nbsp;! comme tout, hormis cela et ta pri&egrave;re,<br>
+Oh&nbsp;! comme tout est pauvre et vain, hors la lumi&egrave;re<br>
+Qui me regarde et qui m'accueille en tes yeux nus.</p>
+
+<p>Je d&eacute;die &agrave; tes pleurs, &agrave; ton sourire,<br>
+Mes plus douces pens&eacute;es,<br>
+Celles que je te dis, celles aussi<br>
+Qui demeurent impr&eacute;cis&eacute;es<br>
+Et trop profondes pour les dire.</p>
+
+<p>Je d&eacute;die &agrave; tes pleurs, &agrave; ton sourire<br>
+A toute ton &acirc;me, mon &acirc;me,<br>
+Avec ses pleurs et ses sourires<br>
+Et son baiser.</p>
+
+<p>Vois-tu, l'aurore na&icirc;t sur la terre effac&eacute;e,<br>
+Des liens d'ombre semblent glisser<br>
+Et s'en aller, avec m&eacute;lancolie&nbsp;;<br>
+L'eau des &eacute;tangs s'&eacute;coule et tamise son bruit,<br>
+L'herbe s'&eacute;claire et les corolles se d&eacute;plient,<br>
+Et les bois d'or se d&eacute;senlacent de la nuit.</p>
+
+<p>Oh&nbsp;! dis, pouvoir un jour,<br>
+Entrer ainsi dans la pleine lumi&egrave;re&nbsp;;<br>
+Oh&nbsp;! dis, pouvoir un jour<br>
+Avec toutes les fleurs de nos &acirc;mes tr&eacute;mi&egrave;res,<br>
+Sans plus aucun voile sur nous,<br>
+Sans plus aucun myst&egrave;re en nous,<br>
+Oh dis, pouvoir, un jour,<br>
+Entrer &agrave; deux dans le lucide amour&nbsp;!</p>
+
+<p>Je noie en tes deux yeux mon &acirc;me toute enti&egrave;re<br>
+Et l'&eacute;lan fou de cette &acirc;me &eacute;perdue,<br>
+Pour que, plong&eacute;e en leur douceur et leur pri&egrave;re,<br>
+Plus claire et mieux tremp&eacute;e, elle me soit rendue.</p>
+
+<p>S'unir pour &eacute;purer son &ecirc;tre,<br>
+Comme deux vitraux d'or en une m&ecirc;me abside<br>
+Croisent leurs feux diff&eacute;remment lucides<br>
+Et se p&eacute;n&egrave;trent&nbsp;!</p>
+
+<p>Je suis parfois si lourd, si las,<br>
+D'&ecirc;tre celui qui ne sait pas<br>
+Etre parfait, comme il se veut&nbsp;!<br>
+Mon c&oelig;ur se bat contre ses v&oelig;ux,<br>
+Mon c&oelig;ur dont les plantes mauvaises,<br>
+Entre des rocs d'ent&ecirc;tement,<br>
+Dressent, sournoisement,<br>
+Leurs fleurs d'encre ou de braise&nbsp;;<br>
+Mon c&oelig;ur si faux, si vrai, selon les jours,<br>
+Mon c&oelig;ur contradictoire,<br>
+Mon c&oelig;ur exag&eacute;r&eacute; toujours<br>
+De joie immense ou de crainte attentatoire.</p>
+
+<p>Pour nous aimer des yeux,<br>
+Lavons nos deux regards, de ceux<br>
+Que nous avons crois&eacute;s, par milliers, dans la vie<br>
+Mauvaise et asservie.</p>
+
+<p>L'aube est en fleur et en ros&eacute;e<br>
+Et en lumi&egrave;re tamis&eacute;e<br>
+Tr&egrave;s douce&nbsp;:<br>
+On croirait voir de molles plumes<br>
+D'argent et de soleil, &agrave; travers brumes,<br>
+Fr&ocirc;ler et caresser, dans le jardin, les mousses.</p>
+
+<p>Nos bleus et merveilleux &eacute;tangs<br>
+Tremblent et s'animent d'or miroitant,<br>
+Des vols &eacute;meraud&eacute;s, sous les arbres, circulent&nbsp;;<br>
+Et la clart&eacute;, hors des chemins, des clos, des haies,<br>
+Balaie<br>
+La cendre humide, o&ugrave; tra&icirc;ne encor le cr&eacute;puscule.</p>
+
+<p>Au clos de notre amour, l'&eacute;t&eacute; se continue&nbsp;:<br>
+Un paon d'or, l&agrave;-bas traverse une avenue&nbsp;;<br>
+Des p&eacute;tales pavoisent,<br>
+&nbsp;&mdash;&nbsp;Perles, &eacute;meraudes, turquoises&nbsp;&mdash;&nbsp;<br>
+L'uniforme sommeil des gazons verts&nbsp;;<br>
+Nos &eacute;tangs bleus luisent, couverts<br>
+Du baiser blanc des n&eacute;nuphars de neige&nbsp;;<br>
+Aux quinconces, nos groseillers font des cort&egrave;ges&nbsp;;</p>
+
+<p>Un insecte de prisme irrite un c&oelig;ur de fleur&nbsp;;<br>
+De merveilleux sous-bois se jaspent de lueurs&nbsp;;<br>
+Et, comme des bulles l&eacute;g&egrave;res, mille abeilles<br>
+Sur des grappes d'argent, vibrent, au long des treilles.</p>
+
+<p>L'air est si beau qu'il para&icirc;t chatoyant&nbsp;;<br>
+Sous les midis profonds et radiants,<br>
+On dirait qu'il remue en roses de lumi&egrave;re&nbsp;;<br>
+Tandis qu'au loin, les routes coutumi&egrave;res,<br>
+Telles de lents gestes qui s'allongent vermeils,<br>
+A l'horizon nacr&eacute;, montent vers le soleil.</p>
+
+<p>Certes, la robe en diamants du bel &eacute;t&eacute;<br>
+Ne v&ecirc;t aucun jardin d'aussi pure clart&eacute;&nbsp;;<br>
+Et c'est la joie unique &eacute;close en nos deux &acirc;mes<br>
+Qui reconnait sa vie en ces bouquets de flammes.</p>
+
+<p>Que tes yeux clairs, tes yeux d'&eacute;t&eacute;,<br>
+Me soient, sur terre,<br>
+Les images de la bont&eacute;.</p>
+
+<p>Laissons nos &acirc;mes embras&eacute;es<br>
+Exalter d'or chaque flamme de nos pens&eacute;es.</p>
+
+<p>Que mes deux mains contre ton c&oelig;ur<br>
+Te soient, sur terre,<br>
+Les embl&egrave;mes de la douceur.</p>
+
+<p>Vivons pareils &agrave; deux pri&egrave;res &eacute;perdues<br>
+L'une vers l'autre, &agrave; toute heure, tendues.</p>
+
+<p>Que nos baisers sur nos bouches ravies<br>
+Nous soient sur terre,<br>
+Les symboles de notre vie.</p>
+
+<p>Dis-moi, ma simple et ma tranquille amie,<br>
+Dis, combien l'absence, m&ecirc;me d'un jour,<br>
+Attriste et attise l'amour<br>
+Et le r&eacute;veille, en ses br&ucirc;lures endormies.</p>
+
+<p>Je m'en vais au devant de ceux<br>
+Qui reviennent des lointains merveilleux,<br>
+O&ugrave;, d&egrave;s l'aube, tu es all&eacute;e&nbsp;;<br>
+Je m'assieds sous un arbre, au d&eacute;tour de l'all&eacute;e,</p>
+
+<p>Et, sur la route, &eacute;piant leur venue,<br>
+Je regarde et regarde, avec ferveur, leurs yeux<br>
+Encore clairs de t'avoir vue.</p>
+
+<p>Et je voudrais baiser leurs doigts qui t'ont touch&eacute;e,<br>
+Et leur crier des mots qu'ils ne comprendraient pas,<br>
+Et j'&eacute;coute longtemps se cadencer leurs pas<br>
+Vers l'ombre, o&ugrave; les vieux soirs tiennent la nuit pench&eacute;e.</p>
+
+<p>En ces heures o&ugrave; nous sommes perdus<br>
+Si loin de tout ce qui n'est pas nous-m&ecirc;mes.<br>
+Quel sang lustral ou quel bapt&ecirc;me<br>
+Baigne nos c&oelig;urs vers tout l'amour tendus&nbsp;?</p>
+
+<p>Joignant les mains, sans que l'on prie,<br>
+Tendant les bras, sans que l'on crie,<br>
+Mais adorant on ne sait quoi<br>
+De plus lointain et de plus pur que soi,<br>
+L'esprit fervent et ing&eacute;nu,<br>
+Dites, comme on se fond, comme on se vit dans l'inconnu.</p>
+
+<p>Comme on s'ab&icirc;me en la pr&eacute;sence<br>
+De ces heures de supr&ecirc;me existence,<br>
+Comme l'&acirc;me voudrait des cieux<br>
+Pour y chercher de nouveaux dieux,<br>
+Oh&nbsp;! l'angoissante et merveilleuse joie<br>
+Et l'esp&eacute;rance audacieuse<br>
+D'&ecirc;tre, un jour, &agrave; travers la mort m&ecirc;me, la proie<br>
+De ces affres silencieuses.</p>
+
+<p>Oh&nbsp;! ce bonheur<br>
+Si rare et si fr&ecirc;le parfois<br>
+Qu'il nous fait peur&nbsp;!</p>
+
+<p>Nous avons beau taire nos voix,<br>
+Et nous faire comme une tente,<br>
+Avec toute ta chevelure,<br>
+Pour nous cr&eacute;er un abri s&ucirc;r,<br>
+Souvent l'angoisse en nos &acirc;mes fermente.</p>
+
+<p>Mais notre amour &eacute;tant comme un ange &agrave; genoux,<br>
+Prie et supplie,<br>
+Que l'avenir donne &agrave; d'autres que nous<br>
+M&ecirc;me tendresse et m&ecirc;me vie,<br>
+Pour que leur sort de notre sort ne soit jaloux.</p>
+
+<p>Et puis, aux jours mauvais, quand les grands soirs<br>
+Illimitent, jusques au ciel, le d&eacute;sespoir,<br>
+Nous demandons pardon &agrave; la nuit qui s'enflamme<br>
+De la douceur de notre &acirc;me.</p>
+
+<p>Vivons, dans notre amour et notre ardeur,<br>
+Vivons si hardiment nos plus belles pens&eacute;es<br>
+Qu'elles s'entrelacent, harmonis&eacute;es<br>
+A l'extase supr&ecirc;me et l'enti&egrave;re ferveur.</p>
+
+<p>Parce qu'en nos &acirc;mes pareilles,<br>
+Quelque chose de plus sacr&eacute; que nous<br>
+Et de plus pur et de plus grand s'&eacute;veille,<br>
+Joignons les mains pour l'adorer &agrave; travers nous.</p>
+
+<p>Il n'importe que nous n'ayons que cris ou larmes<br>
+Pour humblement le d&eacute;finir,<br>
+Et que si rare et si puissant en soit le charme,<br>
+Qu'&agrave; le go&ucirc;ter, nos c&oelig;urs soient pr&ecirc;ts &agrave; d&eacute;faillir.</p>
+
+<p>Restons quand m&ecirc;me et pour toujours, les fous<br>
+De cet amour presqu'implacable,<br>
+Et les fervents, &agrave; deux genoux,<br>
+Du Dieu soudain qui r&egrave;gne en nous,<br>
+Si violent et si ardemment doux<br>
+Qu'il nous fait mal et nous accable.</p>
+
+<p>Sit&ocirc;t que nos bouches se touchent,<br>
+Nous nous sentons tant plus clairs de nous-m&ecirc;mes<br>
+Que l'on dirait des Dieux qui s'aiment<br>
+Et qui s'unissent en nous-m&ecirc;mes&nbsp;;</p>
+
+<p>Nous nous sentons le c&oelig;ur si divinement frais<br>
+Et si renouvel&eacute; par leur lumi&egrave;re<br>
+Premi&egrave;re<br>
+Que l'univers, sous leur clart&eacute;, nous appara&icirc;t.</p>
+
+<p>La joie est &agrave; nos yeux l'unique fleur du monde<br>
+Qui se prodigue et se f&eacute;conde,<br>
+Innombrable, sur nos routes d'en bas&nbsp;;<br>
+Comme l&agrave; haut, par tas,<br>
+En des pays de soie o&ugrave; voyagent des voiles<br>
+Brille la fleur myriadaire des &eacute;toiles.</p>
+
+<p>L'ordre nous &eacute;blouit, comme les feux, la cendre,<br>
+Tout nous &eacute;claire et nous para&icirc;t&nbsp;: flambeau&nbsp;;<br>
+Nos plus simples mots ont un sens si beau<br>
+Que nous les r&eacute;p&eacute;tons pour les sans cesse entendre.</p>
+
+<p>Nous sommes les victorieux sublimes<br>
+Qui conqu&eacute;rons l'&eacute;ternit&eacute;,<br>
+Sans nul orgueil et sans songer au temps minime&nbsp;:<br>
+Et notre amour nous semble avoir toujours &eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>Pour que rien de nous deux n'&eacute;chappe &agrave; notre &eacute;treinte,<br>
+Si profonde qu'elle en est sainte<br>
+Et qu'&agrave; travers le corps m&ecirc;me, l'amour soit clair,<br>
+Nous descendons ensemble au jardin de ta chair.</p>
+
+<p>Tes seins sont l&agrave;, ainsi que des offrandes,<br>
+Et tes deux mains me sont tendues&nbsp;;<br>
+Et rien ne vaut la na&iuml;ve provende<br>
+Des paroles dites et entendues.</p>
+
+<p>L'ombre des rameaux blancs voyage<br>
+Parmi ta gorge et ton visage<br>
+Et tes cheveux d&eacute;nouent leur floraison,<br>
+En guirlandes, sur les gazons.</p>
+
+<p>La nuit est toute d'argent bleu,<br>
+La nuit est un beau lit silencieux,<br>
+La nuit douce, dont les brises vont, une &agrave; une,<br>
+Effeuiller les grands lys dard&eacute;s au clair de lune.</p>
+
+<p>Bien que d&eacute;j&agrave;, ce soir,<br>
+L'automne<br>
+Laisse aux sentes et aux or&eacute;es,<br>
+Comme des mains dor&eacute;es,<br>
+Lentes, les feuilles choir&nbsp;;<br>
+Bien que d&eacute;j&agrave; l'automne,<br>
+Ce soir, avec ses bras de vent,<br>
+Moissonne<br>
+Sur les rosiers fervents,<br>
+Les p&eacute;tales et leur p&acirc;leur,<br>
+Ne laissons rien de nos deux &acirc;mes<br>
+Tomber soudain avec ces fleurs.</p>
+
+<p>Mais tous les deux autour des flammes<br>
+De l'&acirc;tre en or du souvenir,<br>
+Mais tous les deux blottissons-nous,<br>
+Les mains au feu et les genoux.</p>
+
+<p>Contre les deuils &agrave; craindre ou &agrave; venir,<br>
+Contre le temps qui fixe &agrave; toute ardeur sa fin,<br>
+Contre notre terreur, contre nous-m&ecirc;mes, enfin,<br>
+Blottissons-nous, pr&egrave;s du foyer,<br>
+Que la m&eacute;moire en nous fait flamboyer.</p>
+
+<p>Et si l'automne ob&egrave;re<br>
+A grands pans d'ombre et d'orages pl&acirc;nants,<br>
+Les bois, les pelouses et les &eacute;tangs,<br>
+Que sa douleur du moins n'alt&egrave;re<br>
+L'int&eacute;rieur jardin tranquillis&eacute;,<br>
+O&ugrave; s'unissent, dans la lumi&egrave;re,<br>
+Les pas &eacute;gaux de nos pens&eacute;es.</p>
+
+<p>Le don du corps, lorsque l'&acirc;me est donn&eacute;e<br>
+N'est rien que l'aboutissement<br>
+De deux tendresses entra&icirc;n&eacute;es<br>
+L'une vers l'autre, &eacute;perd&ucirc;ment.</p>
+
+<p>Tu n'es heureuse de ta chair<br>
+Si simple, en sa beaut&eacute; natale,<br>
+Que pour, avec ferveur, m'en faire<br>
+L'offre compl&egrave;te et l'aum&ocirc;ne totale.</p>
+
+<p>Et je me donne &agrave; toi, ne sachant rien<br>
+Sinon que je m'exalte &agrave; te conna&icirc;tre,<br>
+Toujours meilleure et plus pure peut-&ecirc;tre<br>
+Depuis que ton doux corps offrit sa f&ecirc;te au mien.</p>
+
+<p>L'amour, oh&nbsp;! qu'il nous soit la clairvoyance<br>
+Unique, et l'unique raison du c&oelig;ur,<br>
+A nous, dont le plus fol bonheur<br>
+Est d'&ecirc;tre fous de confiance.</p>
+
+<p>F&ucirc;t-il en nous une seule tendresse,<br>
+Une pens&eacute;e, une joie, une promesse,<br>
+Qui n'all&acirc;t, d'elle-m&ecirc;me, au devant de nos pas&nbsp;?</p>
+
+<p>F&ucirc;t-il une pri&egrave;re en secret entendue,<br>
+Dont nous n'ayons serr&eacute; les mains tendues<br>
+Avec douceur, sur notre sein&nbsp;?</p>
+
+<p>F&ucirc;t-il un seul appel, un seul dessein,<br>
+Un v&oelig;u tranquille ou violent<br>
+Dont nous n'ayons &eacute;panoui l'&eacute;lan&nbsp;?</p>
+
+<p>Et, nous aimant ainsi,<br>
+Nos c&oelig;urs s'en sont all&eacute;s, tels des ap&ocirc;tres,<br>
+Vers les doux c&oelig;urs timides et transis<br>
+Des autres&nbsp;:<br>
+Ils les ont convi&eacute;s, par la pens&eacute;e,<br>
+A se sentir aux n&ocirc;tres fianc&eacute;s,<br>
+A proclamer l'amour avec des ardeurs franches,<br>
+Comme un peuple de fleurs aime la m&ecirc;me branche<br>
+Qui le suspend et le baigne dans le soleil&nbsp;;<br>
+Et notre &acirc;me, comme agrandie, en cet &eacute;veil,<br>
+S'est mise &agrave; c&eacute;l&eacute;brer tout ce qui aime,<br>
+Magnifiant l'amour pour l'amour m&ecirc;me,<br>
+Et &agrave; ch&eacute;rir, divinement, d'un d&eacute;sir fou,<br>
+Le monde entier qui se r&eacute;sume en nous.</p>
+
+<p>Le beau jardin fleuri de flammes<br>
+Qui nous semblait le double ou le miroir,<br>
+Du jardin clair que nous portions dans l'&acirc;me,<br>
+Se cristallise en gel et or, ce soir.</p>
+
+<p>Un grand silence blanc est descendu s'asseoir<br>
+L&agrave;-bas, aux horizons de marbre,<br>
+Vers o&ugrave; s'en vont, par d&eacute;fil&eacute;s, les arbres<br>
+Avec leur ombre immense et bleue<br>
+Et r&eacute;guli&egrave;re, &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'eux.</p>
+
+<p>Aucun souffle de vent, aucune haleine.<br>
+Les grands voiles du froid,<br>
+Se d&eacute;plient seuls, de plaine en plaine,<br>
+Sur des marais d'argent ou des routes en croix.</p>
+
+<p>Les &eacute;toiles paraissent vivre.<br>
+Comme l'acier, brille le givre,<br>
+A travers l'air translucide et glac&eacute;.<br>
+De clairs m&eacute;taux pulv&eacute;ris&eacute;s<br>
+A l'infini, semblent neiger<br>
+De la p&acirc;leur d'une lune de cuivre.<br>
+Tout est scintillement dans l'immobilit&eacute;.</p>
+
+<p>Et c'est l'heure divine, o&ugrave; l'esprit est hant&eacute;<br>
+Par ces mille regards que projette sur terre,<br>
+Vers les hasards de l'humaine mis&egrave;re,<br>
+La bonne et pure et inchangeable &eacute;ternit&eacute;.</p>
+
+<p>S'il arrive jamais<br>
+Que nous soyons, sans le savoir,<br>
+Souffrance ou peine ou d&eacute;sespoir,<br>
+L'un pour l'autre&nbsp;; s'il se faisait<br>
+Que la fatigue ou le banal plaisir<br>
+D&eacute;tendissent en nous l'arc d'or du haut d&eacute;sir&nbsp;;<br>
+Si le cristal de la pure pens&eacute;e<br>
+De notre amour doit se briser,</p>
+
+<p>Si malgr&eacute; tout, je me sentais<br>
+Vaincu pour n'avoir pas &eacute;t&eacute;<br>
+Assez en proie &agrave; la divine immensit&eacute;<br>
+De la bont&eacute;&nbsp;;<br>
+Alors, oh&nbsp;! serrons-nous comme deux fous sublimes<br>
+Qui sous les cieux cass&eacute;s, se cramponnent aux cimes<br>
+Quand m&ecirc;me.&nbsp;&mdash;&nbsp;Et d'un unique essor<br>
+L'&acirc;me en soleil, s'exaltent dans la mort.</p>
+
+
+
+
+
+
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+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les Heures Claires, by Emile Verhaeren
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
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+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
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+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
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+
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+ https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689
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new file mode 100644
index 0000000..5aeea3b
--- /dev/null
+++ b/old/10061.txt
@@ -0,0 +1,1159 @@
+The Project Gutenberg EBook of Les Heures Claires, by Emile Verhaeren
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les Heures Claires
+
+Author: Emile Verhaeren
+
+Release Date: November 12, 2003 [EBook #10061]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES HEURES CLAIRES ***
+
+
+
+
+Produced by Christine De Ryck and PG Distributed Proofreaders.
+This file was produced from images generously made available by
+the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+Em. Verhaeren
+
+Les
+heures claires
+
+1896
+
+
+
+
+
+
+O la splendeur de notre joie,
+Tissee en or dans l'air de soie!
+
+Voici la maison douce et son pignon leger,
+Et le jardin et le verger.
+
+Voici le banc, sous les pommiers
+D'ou s'effeuille le printemps blanc,
+A petales frolants et lents.
+Voici des vols de lumineux ramiers
+Planant, ainsi que des presages,
+Dans le ciel clair du paysage.
+
+Voici--pareils a des baisers tombes sur terre
+De la bouche du frele azur--
+Deux bleus etangs simples et purs,
+Bordes naivement de fleurs involontaires.
+
+O la splendeur de notre joie et de nous-memes,
+En ce jardin ou nous vivons de nos emblemes!
+
+La-bas, de lentes formes passent,
+Sont-ce nos deux ames qui se delassent,
+Au long des bois et des terrasses?
+
+Sont-ce tes seins, sont-ce tes yeux
+Ces deux fleurs d'or harmonieux?
+Et ces herbes--on dirait des plumages
+Mouilles dans la source qu'ils plissent--
+Sont-ce tes cheveux frais et lisses?
+
+Certes, aucun abri ne vaut le clair verger,
+Ni la maison au toit leger,
+Ni ce jardin, ou le ciel trame
+Ce climat cher a nos deux ames.
+
+Quoique nous le voyions fleurir devant nos yeux,
+Ce jardin clair ou nous passons silencieux,
+C'est plus encore en nous que se feconde
+Le plus joyeux et le plus doux jardin du monde.
+
+Car nous vivons toutes les fleurs,
+Toutes les herbes, toutes les palmes
+En nos rires et en nos pleurs
+De bonheur pur et calme.
+
+Car nous vivons toutes les transparences
+De l'etang bleu qui reflete l'exuberance
+Des roses d'or et des grands lys vermeils:
+Bouches et levres de soleil.
+
+Car nous vivons toute la joie
+Dardee en cris de fete et de printemps,
+En nos aveux, ou se cotoient
+Les mots fervents et exaltants.
+
+Oh! dis, c'est bien en nous que se feconde
+Le plus joyeux et clair jardin du monde.
+
+Ce chapiteau barbare, ou des monstres se tordent,
+Soudes entre eux, a coups de griffes et de dents,
+En un tumulte fou de sang, de cris ardents,
+De blessures et de gueules qui s'entre-mordent,
+C'etait moi-meme, avant que tu fusses la mienne,
+O toi la neuve, o toi l'ancienne!
+Qui vins a moi des loins d'eternite,
+Avec, entre tes mains, l'ardeur et la bonte.
+
+Je sens en toi les memes choses tres profondes
+Qu'en moi-meme dormir
+Et notre soif de souvenir
+Boire l'echo, ou nos passes se correspondent.
+
+Nos yeux ont du pleurer aux memes heures,
+Sans le savoir, pendant l'enfance:
+Avoir memes effrois, memes bonheurs,
+Memes eclairs de confiance:
+Car je te suis lie par l'inconnu
+Qui me fixait, jadis au fond des avenues
+Par ou passait ma vie aventuriere,
+Et, certes, si j'avais regarde mieux,
+J'aurais pu voir s'ouvrir tes yeux
+Depuis longtemps en ses paupieres.
+
+Le ciel en nuit s'est deplie
+Et la lune semble veiller
+Sur le silence endormi.
+
+Tout est si pur et clair,
+Tout est si pur et si pale dans l'air
+Et sur les lacs du paysage ami,
+Qu'elle angoisse, la goutte d'eau
+Qui tombe d'un roseau
+Et tinte et puis se tait dans l'eau.
+
+Mais j'ai tes mains entre les miennes
+Et tes yeux surs, qui me retiennent,
+De leurs ferveurs, si doucement;
+Et je te sens si bien en paix de toute chose,
+Que rien, pas meme un fugitif soupcon de crainte,
+Ne troublera, fut-ce un moment,
+La confiance sainte
+Qui dort en nous comme un enfant repose.
+
+Chaque heure, ou je pense a ta bonte
+Si simplement profonde,
+Je me confonds en prieres vers toi.
+
+Je suis venu si tard
+Vers la douceur de ton regard
+Et de si loin, vers tes deux mains tendues,
+Tranquillement, par a travers les etendues!
+
+J'avais en moi tant de rouille tenace
+Qui me rongeait, a dents rapaces,
+La confiance;
+
+J'etais si lourd, j'etais si las,
+J'etais si vieux de mefiance,
+J'etais si lourd, j'etais si las
+Du vain chemin de tous mes pas.
+
+Je meritais si peu la merveilleuse joie
+De voir tes pieds illuminer ma voie,
+Que j'en reste tremblant encore et presqu'en pleurs,
+Et humble, a tout jamais, en face du bonheur.
+
+Tu arbores parfois cette grace benigne
+Du matinal jardin tranquille et sinueux
+Qui deroule, la-bas, parmi les lointains bleus,
+Ses doux chemins courbes en cols de cygne.
+
+Et, d'autres fois, tu m'es le frisson clair
+Du vent rapide et miroitant
+Qui passe, avec ses doigts d'eclair,
+Dans les crins d'eau de l'etang blanc.
+
+Au bon toucher de tes deux mains,
+Je sens comme des feuilles
+Me doucement froler;
+Que midi brule le jardin.
+Les ombres, aussitot recueillent
+Les paroles cheres dont ton etre a tremble.
+
+Chaque moment me semble, grace a toi,
+Passer ainsi divinement en moi.
+Aussi, quand l'heure vient de la nuit bleme,
+Ou tu te celes en toi-meme,
+En refermant les yeux,
+Sens-tu mon doux regard devotieux,
+Plus humble et long qu'une priere,
+Remercier le tien sous tes closes paupieres?
+
+Oh! laisse frapper a la porte
+La main qui passe avec ses doigts futiles;
+Notre heure est si unique, et le reste qu'importe,
+Le reste, avec ses doigts futiles.
+
+Laisse passer, par le chemin,
+La triste et fatigante joie,
+Avec ses crecelles en mains.
+
+Laisse monter, laisse bruire
+Et s'en aller le rire;
+Laisse passer la foule et ses milliers de voix.
+
+L'instant est si beau de lumiere,
+Dans le jardin, autour de nous,
+L'instant est si rare de lumiere tremiere,
+Dans notre coeur, au fond de nous.
+
+Tout nous preche de n'attendre plus rien
+De ce qui vient ou passe,
+Avec des chansons lasses
+Et des bras las par les chemins.
+
+Et de rester les doux qui benissons le jour.
+Meme devant la nuit d'ombre barricadee,
+Aimant en nous, par dessus tout, l'idee
+Que bellement nous nous faisons de notre amour.
+
+Comme aux ages naifs, je t'ai donne mon coeur,
+Ainsi qu'une ample fleur
+Qui s'ouvre, au clair de la rosee;
+Entre ses plis freles, ma bouche s'est posee.
+
+La fleur, je la cueillis au pre des fleurs en flamme;
+Ne lui dis rien: car la parole entre nous deux
+Serait banale, et tous les mots sont hasardeux.
+C'est a travers les yeux que l'ame ecoute une ame.
+
+La fleur qui est mon coeur et mon aveu,
+Tout simplement, a tes levres confie
+Qu'elle est loyale et claire et bonne, et qu'on se fie
+Au vierge amour, comme un enfant se fie a Dieu.
+
+Laissons l'esprit fleurir sur les collines,
+En de capricieux chemins de vanite;
+Et faisons simple accueil a la sincerite
+Qui tient nos deux coeurs clairs, en ses mains cristallines;
+Et rien n'est beau comme une confession d'ames,
+L'une a l'autre, le soir, lorsque la flamme
+Des incomptables diamants
+Brule, comme autant d'yeux
+Silencieux,
+Le silence des firmaments.
+
+Le printemps jeune et benevole
+Qui vet le jardin de beaute
+Elucide nos voix et nos paroles
+Et les trempe dans sa limpidite.
+
+La brise et les levres des feuilles
+Babillent--et effeuillent
+En nous les syllabes de leur clarte.
+
+Mais le meilleur de nous se gare
+Et fuit les mots materiels;
+Un simple et doux elan muet
+Mieux que tout verbe amarre
+Notre bonheur a son vrai ciel:
+Celui de ton ame, a deux genoux,
+Tout simplement, devant la mienne,
+Et de mon ame, a deux genoux,
+Tres doucement, devant la tienne.
+
+Viens lentement t'asseoir
+Pres du parterre, dont le soir
+Ferme les fleurs de tranquille lumiere,
+Laisse filtrer la grande nuit en toi:
+Nous sommes trop heureux pour que sa mer d'effroi
+Trouble notre priere.
+
+La-haut, le pur cristal des etoiles s'eclaire.
+Voici le firmament plus net et translucide
+Qu'un etang bleu ou qu'un vitrail d'abside;
+Et puis voici le ciel qui regarde a travers.
+
+Les mille voix de l'enorme mystere
+Parlent autour de toi.
+Les mille lois de la nature entiere
+Bougent autour de toi,
+Les arcs d'argent de l'invisible
+Prennent ton ame et son elan pour cible,
+Mais tu n'as peur, oh! simple coeur,
+Mais tu n'as peur, puisque ta foi
+Est que toute la terre collabore
+A cet amour que fit eclore
+La vie et son mystere en toi.
+
+Joins donc les mains tranquillement
+Et doucement adore;
+Un grand conseil de purete
+Et de divine intimite
+Flotte, comme une etrange aurore,
+Sous les minuits du firmament.
+
+Combien elle est facilement ravie,
+Avec ses yeux d'extase ignee,
+Elle, la douce et resignee
+Si simplement devant la vie.
+
+Ce soir, comme un regard la surprenait fervente,
+Et comme un mot la transportait
+Au pur jardin de joie, ou elle etait
+Tout a la fois reine et servante.
+
+Humble d'elle, mais ardente de nous,
+C'etait a qui ploierait les deux genoux,
+Pour recueillir le merveilleux bonheur
+Qui, mutuel, nous debordait du coeur.
+
+Nous ecoutions se taire, en nous, la violence
+De l'exaltant amour qu'emprisonnaient nos bras
+Et le vivant silence
+Dire des mots que nous ne savions pas.
+
+Au temps ou longuement j'avais souffert
+Ou les heures m'etaient des pieges,
+Tu m'apparus l'accueillante lumiere
+Qui luit, aux fenetres, l'hiver,
+Au fonds des soirs, sur de la neige.
+
+Ta clarte d'ame hospitaliere
+Frola, sans le blesser, mon coeur,
+Comme une main de tranquille chaleur;
+Un espoir tiede, un mot clement,
+Penetrerent en moi tres lentement;
+
+Puis vint la bonne confiance
+Et la franchise et la tendresse et l'alliance,
+Enfin, de nos deux mains amies,
+Un soir de claire entente et de douce accalmie.
+
+Depuis, bien que l'ete ait succede au gel,
+En nous-memes et sous le ciel,
+Dont les flammes eternisees
+Pavoisent d'or tous les chemins de nos pensees,
+Et que l'amour soit devenu la fleur immense,
+Naissant du fier desir,
+Qui, sans cesse, pour mieux encor grandir,
+En notre coeur, se recommence,
+Je regarde toujours la petite lumiere
+Qui me fut douce, la premiere.
+
+Je ne detaille pas, ni quels nous sommes
+L'un pour l'autre, ni les pourquois, ni les raisons:
+Tout doute est mort, en ce jardin de floraisons
+Qui s'ouvre en nous et hors de nous, si loin des hommes.
+
+Je ne raisonne pas, et ne veux pas savoir,
+Et rien ne troublera ce qui n'est que mystere
+Et qu'elans doux et que ferveur involontaire
+Et que tranquille essor vers nos parvis d'espoir.
+
+Je te sens claire avant de te comprendre telle;
+Et c'est ma joie, infiniment,
+De m'eprouver si doucement aimant,
+Sans demander pourquoi ta voix m'appelle.
+
+Soyons simples et bons--et que le jour
+Nous soit tendresse et lumiere servies,
+Et laissons dire que la vie
+N'est point faite pour un pareil amour.
+
+A ces reines qui lentement descendent
+Les escaliers en ors et fleurs de la legende,
+Dans mon reve, parfois, je t'apparie;
+Je te donne des noms qui se marient
+A la clarte, a la splendeur et a la joie,
+Et bruissent en syllabes de soie,
+Au long des vers batis comme une estrade
+Pour la danse des mots et leurs belles parades.
+
+Mais combien vite on se lasse du jeu,
+A te voir douce et profonde et si peu
+Celle dont on enjolive les attitudes;
+Ton front si clair et pur et blanc de certitude,
+Tes douces mains d'enfant en paix sur tes genoux,
+Tes seins se soulevant au rythme de ton pouls
+Qui bat comme ton coeur immense et ingenu,
+Oh! comme tout, hormis cela et ta priere,
+Oh! comme tout est pauvre et vain, hors la lumiere
+Qui me regarde et qui m'accueille en tes yeux nus.
+
+Je dedie a tes pleurs, a ton sourire,
+Mes plus douces pensees,
+Celles que je te dis, celles aussi
+Qui demeurent imprecisees
+Et trop profondes pour les dire.
+
+Je dedie a tes pleurs, a ton sourire
+A toute ton ame, mon ame,
+Avec ses pleurs et ses sourires
+Et son baiser.
+
+Vois-tu, l'aurore nait sur la terre effacee,
+Des liens d'ombre semblent glisser
+Et s'en aller, avec melancolie;
+L'eau des etangs s'ecoule et tamise son bruit,
+L'herbe s'eclaire et les corolles se deplient,
+Et les bois d'or se desenlacent de la nuit.
+
+Oh! dis, pouvoir un jour,
+Entrer ainsi dans la pleine lumiere;
+Oh! dis, pouvoir un jour
+Avec toutes les fleurs de nos ames tremieres,
+Sans plus aucun voile sur nous,
+Sans plus aucun mystere en nous,
+Oh dis, pouvoir, un jour,
+Entrer a deux dans le lucide amour!
+
+Je noie en tes deux yeux mon ame toute entiere
+Et l'elan fou de cette ame eperdue,
+Pour que, plongee en leur douceur et leur priere,
+Plus claire et mieux trempee, elle me soit rendue.
+
+S'unir pour epurer son etre,
+Comme deux vitraux d'or en une meme abside
+Croisent leurs feux differemment lucides
+Et se penetrent!
+
+Je suis parfois si lourd, si las,
+D'etre celui qui ne sait pas
+Etre parfait, comme il se veut!
+Mon coeur se bat contre ses voeux,
+Mon coeur dont les plantes mauvaises,
+Entre des rocs d'entetement,
+Dressent, sournoisement,
+Leurs fleurs d'encre ou de braise;
+Mon coeur si faux, si vrai, selon les jours,
+Mon coeur contradictoire,
+Mon coeur exagere toujours
+De joie immense ou de crainte attentatoire.
+
+Pour nous aimer des yeux,
+Lavons nos deux regards, de ceux
+Que nous avons croises, par milliers, dans la vie
+Mauvaise et asservie.
+
+L'aube est en fleur et en rosee
+Et en lumiere tamisee
+Tres douce:
+On croirait voir de molles plumes
+D'argent et de soleil, a travers brumes,
+Froler et caresser, dans le jardin, les mousses.
+
+Nos bleus et merveilleux etangs
+Tremblent et s'animent d'or miroitant,
+Des vols emeraudes, sous les arbres, circulent;
+Et la clarte, hors des chemins, des clos, des haies,
+Balaie
+La cendre humide, ou traine encor le crepuscule.
+
+Au clos de notre amour, l'ete se continue:
+Un paon d'or, la-bas traverse une avenue;
+Des petales pavoisent,
+--Perles, emeraudes, turquoises--
+L'uniforme sommeil des gazons verts;
+Nos etangs bleus luisent, couverts
+Du baiser blanc des nenuphars de neige;
+Aux quinconces, nos groseillers font des corteges;
+
+Un insecte de prisme irrite un coeur de fleur;
+De merveilleux sous-bois se jaspent de lueurs;
+Et, comme des bulles legeres, mille abeilles
+Sur des grappes d'argent, vibrent, au long des treilles.
+
+L'air est si beau qu'il parait chatoyant;
+Sous les midis profonds et radiants,
+On dirait qu'il remue en roses de lumiere;
+Tandis qu'au loin, les routes coutumieres,
+Telles de lents gestes qui s'allongent vermeils,
+A l'horizon nacre, montent vers le soleil.
+
+Certes, la robe en diamants du bel ete
+Ne vet aucun jardin d'aussi pure clarte;
+Et c'est la joie unique eclose en nos deux ames
+Qui reconnait sa vie en ces bouquets de flammes.
+
+Que tes yeux clairs, tes yeux d'ete,
+Me soient, sur terre,
+Les images de la bonte.
+
+Laissons nos ames embrasees
+Exalter d'or chaque flamme de nos pensees.
+
+Que mes deux mains contre ton coeur
+Te soient, sur terre,
+Les emblemes de la douceur.
+
+Vivons pareils a deux prieres eperdues
+L'une vers l'autre, a toute heure, tendues.
+
+Que nos baisers sur nos bouches ravies
+Nous soient sur terre,
+Les symboles de notre vie.
+
+Dis-moi, ma simple et ma tranquille amie,
+Dis, combien l'absence, meme d'un jour,
+Attriste et attise l'amour
+Et le reveille, en ses brulures endormies.
+
+Je m'en vais au devant de ceux
+Qui reviennent des lointains merveilleux,
+Ou, des l'aube, tu es allee;
+Je m'assieds sous un arbre, au detour de l'allee,
+
+Et, sur la route, epiant leur venue,
+Je regarde et regarde, avec ferveur, leurs yeux
+Encore clairs de t'avoir vue.
+
+Et je voudrais baiser leurs doigts qui t'ont touchee,
+Et leur crier des mots qu'ils ne comprendraient pas,
+Et j'ecoute longtemps se cadencer leurs pas
+Vers l'ombre, ou les vieux soirs tiennent la nuit penchee.
+
+En ces heures ou nous sommes perdus
+Si loin de tout ce qui n'est pas nous-memes.
+Quel sang lustral ou quel bapteme
+Baigne nos coeurs vers tout l'amour tendus?
+
+Joignant les mains, sans que l'on prie,
+Tendant les bras, sans que l'on crie,
+Mais adorant on ne sait quoi
+De plus lointain et de plus pur que soi,
+L'esprit fervent et ingenu,
+Dites, comme on se fond, comme on se vit dans l'inconnu.
+
+Comme on s'abime en la presence
+De ces heures de supreme existence,
+Comme l'ame voudrait des cieux
+Pour y chercher de nouveaux dieux,
+Oh! l'angoissante et merveilleuse joie
+Et l'esperance audacieuse
+D'etre, un jour, a travers la mort meme, la proie
+De ces affres silencieuses.
+
+Oh! ce bonheur
+Si rare et si frele parfois
+Qu'il nous fait peur!
+
+Nous avons beau taire nos voix,
+Et nous faire comme une tente,
+Avec toute ta chevelure,
+Pour nous creer un abri sur,
+Souvent l'angoisse en nos ames fermente.
+
+Mais notre amour etant comme un ange a genoux,
+Prie et supplie,
+Que l'avenir donne a d'autres que nous
+Meme tendresse et meme vie,
+Pour que leur sort de notre sort ne soit jaloux.
+
+Et puis, aux jours mauvais, quand les grands soirs
+Illimitent, jusques au ciel, le desespoir,
+Nous demandons pardon a la nuit qui s'enflamme
+De la douceur de notre ame.
+
+Vivons, dans notre amour et notre ardeur,
+Vivons si hardiment nos plus belles pensees
+Qu'elles s'entrelacent, harmonisees
+A l'extase supreme et l'entiere ferveur.
+
+Parce qu'en nos ames pareilles,
+Quelque chose de plus sacre que nous
+Et de plus pur et de plus grand s'eveille,
+Joignons les mains pour l'adorer a travers nous.
+
+Il n'importe que nous n'ayons que cris ou larmes
+Pour humblement le definir,
+Et que si rare et si puissant en soit le charme,
+Qu'a le gouter, nos coeurs soient prets a defaillir.
+
+Restons quand meme et pour toujours, les fous
+De cet amour presqu'implacable,
+Et les fervents, a deux genoux,
+Du Dieu soudain qui regne en nous,
+Si violent et si ardemment doux
+Qu'il nous fait mal et nous accable.
+
+Sitot que nos bouches se touchent,
+Nous nous sentons tant plus clairs de nous-memes
+Que l'on dirait des Dieux qui s'aiment
+Et qui s'unissent en nous-memes;
+
+Nous nous sentons le coeur si divinement frais
+Et si renouvele par leur lumiere
+Premiere
+Que l'univers, sous leur clarte, nous apparait.
+
+La joie est a nos yeux l'unique fleur du monde
+Qui se prodigue et se feconde,
+Innombrable, sur nos routes d'en bas;
+Comme la haut, par tas,
+En des pays de soie ou voyagent des voiles
+Brille la fleur myriadaire des etoiles.
+
+L'ordre nous eblouit, comme les feux, la cendre,
+Tout nous eclaire et nous parait: flambeau;
+Nos plus simples mots ont un sens si beau
+Que nous les repetons pour les sans cesse entendre.
+
+Nous sommes les victorieux sublimes
+Qui conquerons l'eternite,
+Sans nul orgueil et sans songer au temps minime:
+Et notre amour nous semble avoir toujours ete.
+
+Pour que rien de nous deux n'echappe a notre etreinte,
+Si profonde qu'elle en est sainte
+Et qu'a travers le corps meme, l'amour soit clair,
+Nous descendons ensemble au jardin de ta chair.
+
+Tes seins sont la, ainsi que des offrandes,
+Et tes deux mains me sont tendues;
+Et rien ne vaut la naive provende
+Des paroles dites et entendues.
+
+L'ombre des rameaux blancs voyage
+Parmi ta gorge et ton visage
+Et tes cheveux denouent leur floraison,
+En guirlandes, sur les gazons.
+
+La nuit est toute d'argent bleu,
+La nuit est un beau lit silencieux,
+La nuit douce, dont les brises vont, une a une,
+Effeuiller les grands lys dardes au clair de lune.
+
+Bien que deja, ce soir,
+L'automne
+Laisse aux sentes et aux orees,
+Comme des mains dorees,
+Lentes, les feuilles choir;
+Bien que deja l'automne,
+Ce soir, avec ses bras de vent,
+Moissonne
+Sur les rosiers fervents,
+Les petales et leur paleur,
+Ne laissons rien de nos deux ames
+Tomber soudain avec ces fleurs.
+
+Mais tous les deux autour des flammes
+De l'atre en or du souvenir,
+Mais tous les deux blottissons-nous,
+Les mains au feu et les genoux.
+
+Contre les deuils a craindre ou a venir,
+Contre le temps qui fixe a toute ardeur sa fin,
+Contre notre terreur, contre nous-memes, enfin,
+Blottissons-nous, pres du foyer,
+Que la memoire en nous fait flamboyer.
+
+Et si l'automne obere
+A grands pans d'ombre et d'orages planants,
+Les bois, les pelouses et les etangs,
+Que sa douleur du moins n'altere
+L'interieur jardin tranquillise,
+Ou s'unissent, dans la lumiere,
+Les pas egaux de nos pensees.
+
+Le don du corps, lorsque l'ame est donnee
+N'est rien que l'aboutissement
+De deux tendresses entrainees
+L'une vers l'autre, eperdument.
+
+Tu n'es heureuse de ta chair
+Si simple, en sa beaute natale,
+Que pour, avec ferveur, m'en faire
+L'offre complete et l'aumone totale.
+
+Et je me donne a toi, ne sachant rien
+Sinon que je m'exalte a te connaitre,
+Toujours meilleure et plus pure peut-etre
+Depuis que ton doux corps offrit sa fete au mien.
+
+L'amour, oh! qu'il nous soit la clairvoyance
+Unique, et l'unique raison du coeur,
+A nous, dont le plus fol bonheur
+Est d'etre fous de confiance.
+
+Fut-il en nous une seule tendresse,
+Une pensee, une joie, une promesse,
+Qui n'allat, d'elle-meme, au devant de nos pas?
+
+Fut-il une priere en secret entendue,
+Dont nous n'ayons serre les mains tendues
+Avec douceur, sur notre sein?
+
+Fut-il un seul appel, un seul dessein,
+Un voeu tranquille ou violent
+Dont nous n'ayons epanoui l'elan?
+
+Et, nous aimant ainsi,
+Nos coeurs s'en sont alles, tels des apotres,
+Vers les doux coeurs timides et transis
+Des autres:
+Ils les ont convies, par la pensee,
+A se sentir aux notres fiances,
+A proclamer l'amour avec des ardeurs franches,
+Comme un peuple de fleurs aime la meme branche
+Qui le suspend et le baigne dans le soleil;
+Et notre ame, comme agrandie, en cet eveil,
+S'est mise a celebrer tout ce qui aime,
+Magnifiant l'amour pour l'amour meme,
+Et a cherir, divinement, d'un desir fou,
+Le monde entier qui se resume en nous.
+
+Le beau jardin fleuri de flammes
+Qui nous semblait le double ou le miroir,
+Du jardin clair que nous portions dans l'ame,
+Se cristallise en gel et or, ce soir.
+
+Un grand silence blanc est descendu s'asseoir
+La-bas, aux horizons de marbre,
+Vers ou s'en vont, par defiles, les arbres
+Avec leur ombre immense et bleue
+Et reguliere, a cote d'eux.
+
+Aucun souffle de vent, aucune haleine.
+Les grands voiles du froid,
+Se deplient seuls, de plaine en plaine,
+Sur des marais d'argent ou des routes en croix.
+
+Les etoiles paraissent vivre.
+Comme l'acier, brille le givre,
+A travers l'air translucide et glace.
+De clairs metaux pulverises
+A l'infini, semblent neiger
+De la paleur d'une lune de cuivre.
+Tout est scintillement dans l'immobilite.
+
+Et c'est l'heure divine, ou l'esprit est hante
+Par ces mille regards que projette sur terre,
+Vers les hasards de l'humaine misere,
+La bonne et pure et inchangeable eternite.
+
+S'il arrive jamais
+Que nous soyons, sans le savoir,
+Souffrance ou peine ou desespoir,
+L'un pour l'autre; s'il se faisait
+Que la fatigue ou le banal plaisir
+Detendissent en nous l'arc d'or du haut desir;
+Si le cristal de la pure pensee
+De notre amour doit se briser,
+
+Si malgre tout, je me sentais
+Vaincu pour n'avoir pas ete
+Assez en proie a la divine immensite
+De la bonte;
+Alors, oh! serrons-nous comme deux fous sublimes
+Qui sous les cieux casses, se cramponnent aux cimes
+Quand meme.--Et d'un unique essor
+L'ame en soleil, s'exaltent dans la mort.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les Heures Claires, by Emile Verhaeren
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES HEURES CLAIRES ***
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+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
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+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
+
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+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
+VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
+new filenames and etext numbers.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
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+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
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+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
+are filed in directories based on their release date. If you want to
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+search system you may utilize the following addresses and just
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+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
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+
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+
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+ https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689
+
+An alternative method of locating eBooks:
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+
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Binary files differ