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diff --git a/10061-0.txt b/10061-0.txt new file mode 100644 index 0000000..5cfb777 --- /dev/null +++ b/10061-0.txt @@ -0,0 +1,735 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 10061 *** + +Em. Verhaeren + +Les +heures claires + +1896 + + + + + + +O la splendeur de notre joie, +Tissée en or dans l'air de soie! + +Voici la maison douce et son pignon léger, +Et le jardin et le verger. + +Voici le banc, sous les pommiers +D'où s'effeuille le printemps blanc, +A pétales frôlants et lents. +Voici des vols de lumineux ramiers +Plânant, ainsi que des présages, +Dans le ciel clair du paysage. + +Voici--pareils à des baisers tombés sur terre +De la bouche du frêle azur-- +Deux bleus étangs simples et purs, +Bordés naïvement de fleurs involontaires. + +O la splendeur de notre joie et de nous-mêmes, +En ce jardin où nous vivons de nos emblèmes! + +Là-bas, de lentes formes passent, +Sont-ce nos deux âmes qui se délassent, +Au long des bois et des terrasses? + +Sont-ce tes seins, sont-ce tes yeux +Ces deux fleurs d'or harmonieux? +Et ces herbes--on dirait des plumages +Mouillés dans la source qu'ils plissent-- +Sont-ce tes cheveux frais et lisses? + +Certes, aucun abri ne vaut le clair verger, +Ni la maison au toit léger, +Ni ce jardin, où le ciel trame +Ce climat cher à nos deux âmes. + +Quoique nous le voyions fleurir devant nos yeux, +Ce jardin clair où nous passons silencieux, +C'est plus encore en nous que se féconde +Le plus joyeux et le plus doux jardin du monde. + +Car nous vivons toutes les fleurs, +Toutes les herbes, toutes les palmes +En nos rires et en nos pleurs +De bonheur pur et calme. + +Car nous vivons toutes les transparences +De l'étang bleu qui reflète l'exubérance +Des roses d'or et des grands lys vermeils: +Bouches et lèvres de soleil. + +Car nous vivons toute la joie +Dardée en cris de fête et de printemps, +En nos aveux, où se côtoient +Les mots fervents et exaltants. + +Oh! dis, c'est bien en nous que se féconde +Le plus joyeux et clair jardin du monde. + +Ce chapiteau barbare, où des monstres se tordent, +Soudés entre eux, à coups de griffes et de dents, +En un tumulte fou de sang, de cris ardents, +De blessures et de gueules qui s'entre-mordent, +C'était moi-même, avant que tu fusses la mienne, +O toi la neuve, ô toi l'ancienne! +Qui vins à moi des loins d'éternité, +Avec, entre tes mains, l'ardeur et la bonté. + +Je sens en toi les mêmes choses très profondes +Qu'en moi-même dormir +Et notre soif de souvenir +Boire l'écho, où nos passés se correspondent. + +Nos yeux ont dû pleurer aux mêmes heures, +Sans le savoir, pendant l'enfance: +Avoir mêmes effrois, mêmes bonheurs, +Mêmes éclairs de confiance: +Car je te suis lié par l'inconnu +Qui me fixait, jadis au fond des avenues +Par où passait ma vie aventurière, +Et, certes, si j'avais regardé mieux, +J'aurais pu voir s'ouvrir tes yeux +Depuis longtemps en ses paupières. + +Le ciel en nuit s'est déplié +Et la lune semble veiller +Sur le silence endormi. + +Tout est si pur et clair, +Tout est si pur et si pâle dans l'air +Et sur les lacs du paysage ami, +Qu'elle angoisse, la goutte d'eau +Qui tombe d'un roseau +Et tinte et puis se tait dans l'eau. + +Mais j'ai tes mains entre les miennes +Et tes yeux sûrs, qui me retiennent, +De leurs ferveurs, si doucement; +Et je te sens si bien en paix de toute chose, +Que rien, pas même un fugitif soupçon de crainte, +Ne troublera, fût-ce un moment, +La confiance sainte +Qui dort en nous comme un enfant repose. + +Chaque heure, où je pense à ta bonté +Si simplement profonde, +Je me confonds en prières vers toi. + +Je suis venu si tard +Vers la douceur de ton regard +Et de si loin, vers tes deux mains tendues, +Tranquillement, par à travers les étendues! + +J'avais en moi tant de rouille tenace +Qui me rongeait, à dents rapaces, +La confiance; + +J'étais si lourd, j'étais si las, +J'étais si vieux de méfiance, +J'étais si lourd, j'étais si las +Du vain chemin de tous mes pas. + +Je méritais si peu la merveilleuse joie +De voir tes pieds illuminer ma voie, +Que j'en reste tremblant encore et presqu'en pleurs, +Et humble, à tout jamais, en face du bonheur. + +Tu arbores parfois cette grâce bénigne +Du matinal jardin tranquille et sinueux +Qui déroule, là-bas, parmi les lointains bleus, +Ses doux chemins courbés en cols de cygne. + +Et, d'autres fois, tu m'es le frisson clair +Du vent rapide et miroitant +Qui passe, avec ses doigts d'éclair, +Dans les crins d'eau de l'étang blanc. + +Au bon toucher de tes deux mains, +Je sens comme des feuilles +Me doucement frôler; +Que midi brûle le jardin. +Les ombres, aussitôt recueillent +Les paroles chères dont ton être a tremblé. + +Chaque moment me semble, grâce à toi, +Passer ainsi divinement en moi. +Aussi, quand l'heure vient de la nuit blême, +Où tu te cèles en toi-même, +En refermant les yeux, +Sens-tu mon doux regard dévotieux, +Plus humble et long qu'une prière, +Remercier le tien sous tes closes paupières? + +Oh! laisse frapper à la porte +La main qui passe avec ses doigts futiles; +Notre heure est si unique, et le reste qu'importe, +Le reste, avec ses doigts futiles. + +Laisse passer, par le chemin, +La triste et fatigante joie, +Avec ses crécelles en mains. + +Laisse monter, laisse bruire +Et s'en aller le rire; +Laisse passer la foule et ses milliers de voix. + +L'instant est si beau de lumière, +Dans le jardin, autour de nous, +L'instant est si rare de lumière trémière, +Dans notre coeur, au fond de nous. + +Tout nous prêche de n'attendre plus rien +De ce qui vient ou passe, +Avec des chansons lasses +Et des bras las par les chemins. + +Et de rester les doux qui bénissons le jour. +Même devant la nuit d'ombre barricadée, +Aimant en nous, par dessus tout, l'idée +Que bellement nous nous faisons de notre amour. + +Comme aux âges naïfs, je t'ai donné mon coeur, +Ainsi qu'une ample fleur +Qui s'ouvre, au clair de la rosée; +Entre ses plis frêles, ma bouche s'est posée. + +La fleur, je la cueillis au pré des fleurs en flamme; +Ne lui dis rien: car la parole entre nous deux +Serait banale, et tous les mots sont hasardeux. +C'est à travers les yeux que l'âme écoute une âme. + +La fleur qui est mon coeur et mon aveu, +Tout simplement, à tes lèvres confie +Qu'elle est loyale et claire et bonne, et qu'on se fie +Au vierge amour, comme un enfant se fie à Dieu. + +Laissons l'esprit fleurir sur les collines, +En de capricieux chemins de vanité; +Et faisons simple accueil à la sincérité +Qui tient nos deux coeurs clairs, en ses mains cristallines; +Et rien n'est beau comme une confession d'âmes, +L'une à l'autre, le soir, lorsque la flamme +Des incomptables diamants +Brûle, comme autant d'yeux +Silencieux, +Le silence des firmaments. + +Le printemps jeune et bénévole +Qui vêt le jardin de beauté +Elucide nos voix et nos paroles +Et les trempe dans sa limpidité. + +La brise et les lèvres des feuilles +Babillent--et effeuillent +En nous les syllabes de leur clarté. + +Mais le meilleur de nous se gare +Et fuit les mots matériels; +Un simple et doux élan muet +Mieux que tout verbe amarre +Notre bonheur à son vrai ciel: +Celui de ton âme, à deux genoux, +Tout simplement, devant la mienne, +Et de mon âme, à deux genoux, +Très doucement, devant la tienne. + +Viens lentement t'asseoir +Près du parterre, dont le soir +Ferme les fleurs de tranquille lumière, +Laisse filtrer la grande nuit en toi: +Nous sommes trop heureux pour que sa mer d'effroi +Trouble notre prière. + +Là-haut, le pur cristal des étoiles s'éclaire. +Voici le firmament plus net et translucide +Qu'un étang bleu ou qu'un vitrail d'abside; +Et puis voici le ciel qui regarde à travers. + +Les mille voix de l'énorme mystère +Parlent autour de toi. +Les mille lois de la nature entière +Bougent autour de toi, +Les arcs d'argent de l'invisible +Prennent ton âme et son élan pour cible, +Mais tu n'as peur, oh! simple coeur, +Mais tu n'as peur, puisque ta foi +Est que toute la terre collabore +A cet amour que fit éclore +La vie et son mystère en toi. + +Joins donc les mains tranquillement +Et doucement adore; +Un grand conseil de pureté +Et de divine intimité +Flotte, comme une étrange aurore, +Sous les minuits du firmament. + +Combien elle est facilement ravie, +Avec ses yeux d'extase ignée, +Elle, la douce et résignée +Si simplement devant la vie. + +Ce soir, comme un regard la surprenait fervente, +Et comme un mot la transportait +Au pur jardin de joie, où elle était +Tout à la fois reine et servante. + +Humble d'elle, mais ardente de nous, +C'était à qui ploierait les deux genoux, +Pour recueillir le merveilleux bonheur +Qui, mutuel, nous débordait du coeur. + +Nous écoutions se taire, en nous, la violence +De l'exaltant amour qu'emprisonnaient nos bras +Et le vivant silence +Dire des mots que nous ne savions pas. + +Au temps où longuement j'avais souffert +Où les heures m'étaient des pièges, +Tu m'apparus l'accueillante lumière +Qui luit, aux fenêtres, l'hiver, +Au fonds des soirs, sur de la neige. + +Ta clarté d'âme hospitalière +Frôla, sans le blesser, mon coeur, +Comme une main de tranquille chaleur; +Un espoir tiède, un mot clément, +Pénétrèrent en moi très lentement; + +Puis vint la bonne confiance +Et la franchise et la tendresse et l'alliance, +Enfin, de nos deux mains amies, +Un soir de claire entente et de douce accalmie. + +Depuis, bien que l'été ait succédé au gel, +En nous-mêmes et sous le ciel, +Dont les flammes éternisées +Pavoisent d'or tous les chemins de nos pensées, +Et que l'amour soit devenu la fleur immense, +Naissant du fier désir, +Qui, sans cesse, pour mieux encor grandir, +En notre coeur, se recommence, +Je regarde toujours la petite lumière +Qui me fut douce, la première. + +Je ne détaille pas, ni quels nous sommes +L'un pour l'autre, ni les pourquois, ni les raisons: +Tout doute est mort, en ce jardin de floraisons +Qui s'ouvre en nous et hors de nous, si loin des hommes. + +Je ne raisonne pas, et ne veux pas savoir, +Et rien ne troublera ce qui n'est que mystère +Et qu'élans doux et que ferveur involontaire +Et que tranquille essor vers nos parvis d'espoir. + +Je te sens claire avant de te comprendre telle; +Et c'est ma joie, infiniment, +De m'éprouver si doucement aimant, +Sans demander pourquoi ta voix m'appelle. + +Soyons simples et bons--et que le jour +Nous soit tendresse et lumière servies, +Et laissons dire que la vie +N'est point faite pour un pareil amour. + +A ces reines qui lentement descendent +Les escaliers en ors et fleurs de la légende, +Dans mon rêve, parfois, je t'apparie; +Je te donne des noms qui se marient +A la clarté, à la splendeur et à la joie, +Et bruissent en syllabes de soie, +Au long des vers bâtis comme une estrade +Pour la danse des mots et leurs belles parades. + +Mais combien vite on se lasse du jeu, +A te voir douce et profonde et si peu +Celle dont on enjolive les attitudes; +Ton front si clair et pur et blanc de certitude, +Tes douces mains d'enfant en paix sur tes genoux, +Tes seins se soulevant au rythme de ton pouls +Qui bat comme ton coeur immense et ingénu, +Oh! comme tout, hormis cela et ta prière, +Oh! comme tout est pauvre et vain, hors la lumière +Qui me regarde et qui m'accueille en tes yeux nus. + +Je dédie à tes pleurs, à ton sourire, +Mes plus douces pensées, +Celles que je te dis, celles aussi +Qui demeurent imprécisées +Et trop profondes pour les dire. + +Je dédie à tes pleurs, à ton sourire +A toute ton âme, mon âme, +Avec ses pleurs et ses sourires +Et son baiser. + +Vois-tu, l'aurore naît sur la terre effacée, +Des liens d'ombre semblent glisser +Et s'en aller, avec mélancolie; +L'eau des étangs s'écoule et tamise son bruit, +L'herbe s'éclaire et les corolles se déplient, +Et les bois d'or se désenlacent de la nuit. + +Oh! dis, pouvoir un jour, +Entrer ainsi dans la pleine lumière; +Oh! dis, pouvoir un jour +Avec toutes les fleurs de nos âmes trémières, +Sans plus aucun voile sur nous, +Sans plus aucun mystère en nous, +Oh dis, pouvoir, un jour, +Entrer à deux dans le lucide amour! + +Je noie en tes deux yeux mon âme toute entière +Et l'élan fou de cette âme éperdue, +Pour que, plongée en leur douceur et leur prière, +Plus claire et mieux trempée, elle me soit rendue. + +S'unir pour épurer son être, +Comme deux vitraux d'or en une même abside +Croisent leurs feux différemment lucides +Et se pénètrent! + +Je suis parfois si lourd, si las, +D'être celui qui ne sait pas +Etre parfait, comme il se veut! +Mon coeur se bat contre ses voeux, +Mon coeur dont les plantes mauvaises, +Entre des rocs d'entêtement, +Dressent, sournoisement, +Leurs fleurs d'encre ou de braise; +Mon coeur si faux, si vrai, selon les jours, +Mon coeur contradictoire, +Mon coeur exagéré toujours +De joie immense ou de crainte attentatoire. + +Pour nous aimer des yeux, +Lavons nos deux regards, de ceux +Que nous avons croisés, par milliers, dans la vie +Mauvaise et asservie. + +L'aube est en fleur et en rosée +Et en lumière tamisée +Très douce: +On croirait voir de molles plumes +D'argent et de soleil, à travers brumes, +Frôler et caresser, dans le jardin, les mousses. + +Nos bleus et merveilleux étangs +Tremblent et s'animent d'or miroitant, +Des vols émeraudés, sous les arbres, circulent; +Et la clarté, hors des chemins, des clos, des haies, +Balaie +La cendre humide, où traîne encor le crépuscule. + +Au clos de notre amour, l'été se continue: +Un paon d'or, là-bas traverse une avenue; +Des pétales pavoisent, +--Perles, émeraudes, turquoises-- +L'uniforme sommeil des gazons verts; +Nos étangs bleus luisent, couverts +Du baiser blanc des nénuphars de neige; +Aux quinconces, nos groseillers font des cortèges; + +Un insecte de prisme irrite un coeur de fleur; +De merveilleux sous-bois se jaspent de lueurs; +Et, comme des bulles légères, mille abeilles +Sur des grappes d'argent, vibrent, au long des treilles. + +L'air est si beau qu'il paraît chatoyant; +Sous les midis profonds et radiants, +On dirait qu'il remue en roses de lumière; +Tandis qu'au loin, les routes coutumières, +Telles de lents gestes qui s'allongent vermeils, +A l'horizon nacré, montent vers le soleil. + +Certes, la robe en diamants du bel été +Ne vêt aucun jardin d'aussi pure clarté; +Et c'est la joie unique éclose en nos deux âmes +Qui reconnait sa vie en ces bouquets de flammes. + +Que tes yeux clairs, tes yeux d'été, +Me soient, sur terre, +Les images de la bonté. + +Laissons nos âmes embrasées +Exalter d'or chaque flamme de nos pensées. + +Que mes deux mains contre ton coeur +Te soient, sur terre, +Les emblèmes de la douceur. + +Vivons pareils à deux prières éperdues +L'une vers l'autre, à toute heure, tendues. + +Que nos baisers sur nos bouches ravies +Nous soient sur terre, +Les symboles de notre vie. + +Dis-moi, ma simple et ma tranquille amie, +Dis, combien l'absence, même d'un jour, +Attriste et attise l'amour +Et le réveille, en ses brûlures endormies. + +Je m'en vais au devant de ceux +Qui reviennent des lointains merveilleux, +Où, dès l'aube, tu es allée; +Je m'assieds sous un arbre, au détour de l'allée, + +Et, sur la route, épiant leur venue, +Je regarde et regarde, avec ferveur, leurs yeux +Encore clairs de t'avoir vue. + +Et je voudrais baiser leurs doigts qui t'ont touchée, +Et leur crier des mots qu'ils ne comprendraient pas, +Et j'écoute longtemps se cadencer leurs pas +Vers l'ombre, où les vieux soirs tiennent la nuit penchée. + +En ces heures où nous sommes perdus +Si loin de tout ce qui n'est pas nous-mêmes. +Quel sang lustral ou quel baptême +Baigne nos coeurs vers tout l'amour tendus? + +Joignant les mains, sans que l'on prie, +Tendant les bras, sans que l'on crie, +Mais adorant on ne sait quoi +De plus lointain et de plus pur que soi, +L'esprit fervent et ingénu, +Dites, comme on se fond, comme on se vit dans l'inconnu. + +Comme on s'abîme en la présence +De ces heures de suprême existence, +Comme l'âme voudrait des cieux +Pour y chercher de nouveaux dieux, +Oh! l'angoissante et merveilleuse joie +Et l'espérance audacieuse +D'être, un jour, à travers la mort même, la proie +De ces affres silencieuses. + +Oh! ce bonheur +Si rare et si frêle parfois +Qu'il nous fait peur! + +Nous avons beau taire nos voix, +Et nous faire comme une tente, +Avec toute ta chevelure, +Pour nous créer un abri sûr, +Souvent l'angoisse en nos âmes fermente. + +Mais notre amour étant comme un ange à genoux, +Prie et supplie, +Que l'avenir donne à d'autres que nous +Même tendresse et même vie, +Pour que leur sort de notre sort ne soit jaloux. + +Et puis, aux jours mauvais, quand les grands soirs +Illimitent, jusques au ciel, le désespoir, +Nous demandons pardon à la nuit qui s'enflamme +De la douceur de notre âme. + +Vivons, dans notre amour et notre ardeur, +Vivons si hardiment nos plus belles pensées +Qu'elles s'entrelacent, harmonisées +A l'extase suprême et l'entière ferveur. + +Parce qu'en nos âmes pareilles, +Quelque chose de plus sacré que nous +Et de plus pur et de plus grand s'éveille, +Joignons les mains pour l'adorer à travers nous. + +Il n'importe que nous n'ayons que cris ou larmes +Pour humblement le définir, +Et que si rare et si puissant en soit le charme, +Qu'à le goûter, nos coeurs soient prêts à défaillir. + +Restons quand même et pour toujours, les fous +De cet amour presqu'implacable, +Et les fervents, à deux genoux, +Du Dieu soudain qui règne en nous, +Si violent et si ardemment doux +Qu'il nous fait mal et nous accable. + +Sitôt que nos bouches se touchent, +Nous nous sentons tant plus clairs de nous-mêmes +Que l'on dirait des Dieux qui s'aiment +Et qui s'unissent en nous-mêmes; + +Nous nous sentons le coeur si divinement frais +Et si renouvelé par leur lumière +Première +Que l'univers, sous leur clarté, nous apparaît. + +La joie est à nos yeux l'unique fleur du monde +Qui se prodigue et se féconde, +Innombrable, sur nos routes d'en bas; +Comme là haut, par tas, +En des pays de soie où voyagent des voiles +Brille la fleur myriadaire des étoiles. + +L'ordre nous éblouit, comme les feux, la cendre, +Tout nous éclaire et nous paraît: flambeau; +Nos plus simples mots ont un sens si beau +Que nous les répétons pour les sans cesse entendre. + +Nous sommes les victorieux sublimes +Qui conquérons l'éternité, +Sans nul orgueil et sans songer au temps minime: +Et notre amour nous semble avoir toujours été. + +Pour que rien de nous deux n'échappe à notre étreinte, +Si profonde qu'elle en est sainte +Et qu'à travers le corps même, l'amour soit clair, +Nous descendons ensemble au jardin de ta chair. + +Tes seins sont là, ainsi que des offrandes, +Et tes deux mains me sont tendues; +Et rien ne vaut la naïve provende +Des paroles dites et entendues. + +L'ombre des rameaux blancs voyage +Parmi ta gorge et ton visage +Et tes cheveux dénouent leur floraison, +En guirlandes, sur les gazons. + +La nuit est toute d'argent bleu, +La nuit est un beau lit silencieux, +La nuit douce, dont les brises vont, une à une, +Effeuiller les grands lys dardés au clair de lune. + +Bien que déjà, ce soir, +L'automne +Laisse aux sentes et aux orées, +Comme des mains dorées, +Lentes, les feuilles choir; +Bien que déjà l'automne, +Ce soir, avec ses bras de vent, +Moissonne +Sur les rosiers fervents, +Les pétales et leur pâleur, +Ne laissons rien de nos deux âmes +Tomber soudain avec ces fleurs. + +Mais tous les deux autour des flammes +De l'âtre en or du souvenir, +Mais tous les deux blottissons-nous, +Les mains au feu et les genoux. + +Contre les deuils à craindre ou à venir, +Contre le temps qui fixe à toute ardeur sa fin, +Contre notre terreur, contre nous-mêmes, enfin, +Blottissons-nous, près du foyer, +Que la mémoire en nous fait flamboyer. + +Et si l'automne obère +A grands pans d'ombre et d'orages plânants, +Les bois, les pelouses et les étangs, +Que sa douleur du moins n'altère +L'intérieur jardin tranquillisé, +Où s'unissent, dans la lumière, +Les pas égaux de nos pensées. + +Le don du corps, lorsque l'âme est donnée +N'est rien que l'aboutissement +De deux tendresses entraînées +L'une vers l'autre, éperdûment. + +Tu n'es heureuse de ta chair +Si simple, en sa beauté natale, +Que pour, avec ferveur, m'en faire +L'offre complète et l'aumône totale. + +Et je me donne à toi, ne sachant rien +Sinon que je m'exalte à te connaître, +Toujours meilleure et plus pure peut-être +Depuis que ton doux corps offrit sa fête au mien. + +L'amour, oh! qu'il nous soit la clairvoyance +Unique, et l'unique raison du coeur, +A nous, dont le plus fol bonheur +Est d'être fous de confiance. + +Fût-il en nous une seule tendresse, +Une pensée, une joie, une promesse, +Qui n'allât, d'elle-même, au devant de nos pas? + +Fût-il une prière en secret entendue, +Dont nous n'ayons serré les mains tendues +Avec douceur, sur notre sein? + +Fût-il un seul appel, un seul dessein, +Un voeu tranquille ou violent +Dont nous n'ayons épanoui l'élan? + +Et, nous aimant ainsi, +Nos coeurs s'en sont allés, tels des apôtres, +Vers les doux coeurs timides et transis +Des autres: +Ils les ont conviés, par la pensée, +A se sentir aux nôtres fiancés, +A proclamer l'amour avec des ardeurs franches, +Comme un peuple de fleurs aime la même branche +Qui le suspend et le baigne dans le soleil; +Et notre âme, comme agrandie, en cet éveil, +S'est mise à célébrer tout ce qui aime, +Magnifiant l'amour pour l'amour même, +Et à chérir, divinement, d'un désir fou, +Le monde entier qui se résume en nous. + +Le beau jardin fleuri de flammes +Qui nous semblait le double ou le miroir, +Du jardin clair que nous portions dans l'âme, +Se cristallise en gel et or, ce soir. + +Un grand silence blanc est descendu s'asseoir +Là-bas, aux horizons de marbre, +Vers où s'en vont, par défilés, les arbres +Avec leur ombre immense et bleue +Et régulière, à côté d'eux. + +Aucun souffle de vent, aucune haleine. +Les grands voiles du froid, +Se déplient seuls, de plaine en plaine, +Sur des marais d'argent ou des routes en croix. + +Les étoiles paraissent vivre. +Comme l'acier, brille le givre, +A travers l'air translucide et glacé. +De clairs métaux pulvérisés +A l'infini, semblent neiger +De la pâleur d'une lune de cuivre. +Tout est scintillement dans l'immobilité. + +Et c'est l'heure divine, où l'esprit est hanté +Par ces mille regards que projette sur terre, +Vers les hasards de l'humaine misère, +La bonne et pure et inchangeable éternité. + +S'il arrive jamais +Que nous soyons, sans le savoir, +Souffrance ou peine ou désespoir, +L'un pour l'autre; s'il se faisait +Que la fatigue ou le banal plaisir +Détendissent en nous l'arc d'or du haut désir; +Si le cristal de la pure pensée +De notre amour doit se briser, + +Si malgré tout, je me sentais +Vaincu pour n'avoir pas été +Assez en proie à la divine immensité +De la bonté; +Alors, oh! serrons-nous comme deux fous sublimes +Qui sous les cieux cassés, se cramponnent aux cimes +Quand même.--Et d'un unique essor +L'âme en soleil, s'exaltent dans la mort. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les Heures Claires, by Emile Verhaeren + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 10061 *** |
