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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 10061 ***
+
+Em. Verhaeren
+
+Les
+heures claires
+
+1896
+
+
+
+
+
+
+O la splendeur de notre joie,
+Tissée en or dans l'air de soie!
+
+Voici la maison douce et son pignon léger,
+Et le jardin et le verger.
+
+Voici le banc, sous les pommiers
+D'où s'effeuille le printemps blanc,
+A pétales frôlants et lents.
+Voici des vols de lumineux ramiers
+Plânant, ainsi que des présages,
+Dans le ciel clair du paysage.
+
+Voici--pareils à des baisers tombés sur terre
+De la bouche du frêle azur--
+Deux bleus étangs simples et purs,
+Bordés naïvement de fleurs involontaires.
+
+O la splendeur de notre joie et de nous-mêmes,
+En ce jardin où nous vivons de nos emblèmes!
+
+Là-bas, de lentes formes passent,
+Sont-ce nos deux âmes qui se délassent,
+Au long des bois et des terrasses?
+
+Sont-ce tes seins, sont-ce tes yeux
+Ces deux fleurs d'or harmonieux?
+Et ces herbes--on dirait des plumages
+Mouillés dans la source qu'ils plissent--
+Sont-ce tes cheveux frais et lisses?
+
+Certes, aucun abri ne vaut le clair verger,
+Ni la maison au toit léger,
+Ni ce jardin, où le ciel trame
+Ce climat cher à nos deux âmes.
+
+Quoique nous le voyions fleurir devant nos yeux,
+Ce jardin clair où nous passons silencieux,
+C'est plus encore en nous que se féconde
+Le plus joyeux et le plus doux jardin du monde.
+
+Car nous vivons toutes les fleurs,
+Toutes les herbes, toutes les palmes
+En nos rires et en nos pleurs
+De bonheur pur et calme.
+
+Car nous vivons toutes les transparences
+De l'étang bleu qui reflète l'exubérance
+Des roses d'or et des grands lys vermeils:
+Bouches et lèvres de soleil.
+
+Car nous vivons toute la joie
+Dardée en cris de fête et de printemps,
+En nos aveux, où se côtoient
+Les mots fervents et exaltants.
+
+Oh! dis, c'est bien en nous que se féconde
+Le plus joyeux et clair jardin du monde.
+
+Ce chapiteau barbare, où des monstres se tordent,
+Soudés entre eux, à coups de griffes et de dents,
+En un tumulte fou de sang, de cris ardents,
+De blessures et de gueules qui s'entre-mordent,
+C'était moi-même, avant que tu fusses la mienne,
+O toi la neuve, ô toi l'ancienne!
+Qui vins à moi des loins d'éternité,
+Avec, entre tes mains, l'ardeur et la bonté.
+
+Je sens en toi les mêmes choses très profondes
+Qu'en moi-même dormir
+Et notre soif de souvenir
+Boire l'écho, où nos passés se correspondent.
+
+Nos yeux ont dû pleurer aux mêmes heures,
+Sans le savoir, pendant l'enfance:
+Avoir mêmes effrois, mêmes bonheurs,
+Mêmes éclairs de confiance:
+Car je te suis lié par l'inconnu
+Qui me fixait, jadis au fond des avenues
+Par où passait ma vie aventurière,
+Et, certes, si j'avais regardé mieux,
+J'aurais pu voir s'ouvrir tes yeux
+Depuis longtemps en ses paupières.
+
+Le ciel en nuit s'est déplié
+Et la lune semble veiller
+Sur le silence endormi.
+
+Tout est si pur et clair,
+Tout est si pur et si pâle dans l'air
+Et sur les lacs du paysage ami,
+Qu'elle angoisse, la goutte d'eau
+Qui tombe d'un roseau
+Et tinte et puis se tait dans l'eau.
+
+Mais j'ai tes mains entre les miennes
+Et tes yeux sûrs, qui me retiennent,
+De leurs ferveurs, si doucement;
+Et je te sens si bien en paix de toute chose,
+Que rien, pas même un fugitif soupçon de crainte,
+Ne troublera, fût-ce un moment,
+La confiance sainte
+Qui dort en nous comme un enfant repose.
+
+Chaque heure, où je pense à ta bonté
+Si simplement profonde,
+Je me confonds en prières vers toi.
+
+Je suis venu si tard
+Vers la douceur de ton regard
+Et de si loin, vers tes deux mains tendues,
+Tranquillement, par à travers les étendues!
+
+J'avais en moi tant de rouille tenace
+Qui me rongeait, à dents rapaces,
+La confiance;
+
+J'étais si lourd, j'étais si las,
+J'étais si vieux de méfiance,
+J'étais si lourd, j'étais si las
+Du vain chemin de tous mes pas.
+
+Je méritais si peu la merveilleuse joie
+De voir tes pieds illuminer ma voie,
+Que j'en reste tremblant encore et presqu'en pleurs,
+Et humble, à tout jamais, en face du bonheur.
+
+Tu arbores parfois cette grâce bénigne
+Du matinal jardin tranquille et sinueux
+Qui déroule, là-bas, parmi les lointains bleus,
+Ses doux chemins courbés en cols de cygne.
+
+Et, d'autres fois, tu m'es le frisson clair
+Du vent rapide et miroitant
+Qui passe, avec ses doigts d'éclair,
+Dans les crins d'eau de l'étang blanc.
+
+Au bon toucher de tes deux mains,
+Je sens comme des feuilles
+Me doucement frôler;
+Que midi brûle le jardin.
+Les ombres, aussitôt recueillent
+Les paroles chères dont ton être a tremblé.
+
+Chaque moment me semble, grâce à toi,
+Passer ainsi divinement en moi.
+Aussi, quand l'heure vient de la nuit blême,
+Où tu te cèles en toi-même,
+En refermant les yeux,
+Sens-tu mon doux regard dévotieux,
+Plus humble et long qu'une prière,
+Remercier le tien sous tes closes paupières?
+
+Oh! laisse frapper à la porte
+La main qui passe avec ses doigts futiles;
+Notre heure est si unique, et le reste qu'importe,
+Le reste, avec ses doigts futiles.
+
+Laisse passer, par le chemin,
+La triste et fatigante joie,
+Avec ses crécelles en mains.
+
+Laisse monter, laisse bruire
+Et s'en aller le rire;
+Laisse passer la foule et ses milliers de voix.
+
+L'instant est si beau de lumière,
+Dans le jardin, autour de nous,
+L'instant est si rare de lumière trémière,
+Dans notre coeur, au fond de nous.
+
+Tout nous prêche de n'attendre plus rien
+De ce qui vient ou passe,
+Avec des chansons lasses
+Et des bras las par les chemins.
+
+Et de rester les doux qui bénissons le jour.
+Même devant la nuit d'ombre barricadée,
+Aimant en nous, par dessus tout, l'idée
+Que bellement nous nous faisons de notre amour.
+
+Comme aux âges naïfs, je t'ai donné mon coeur,
+Ainsi qu'une ample fleur
+Qui s'ouvre, au clair de la rosée;
+Entre ses plis frêles, ma bouche s'est posée.
+
+La fleur, je la cueillis au pré des fleurs en flamme;
+Ne lui dis rien: car la parole entre nous deux
+Serait banale, et tous les mots sont hasardeux.
+C'est à travers les yeux que l'âme écoute une âme.
+
+La fleur qui est mon coeur et mon aveu,
+Tout simplement, à tes lèvres confie
+Qu'elle est loyale et claire et bonne, et qu'on se fie
+Au vierge amour, comme un enfant se fie à Dieu.
+
+Laissons l'esprit fleurir sur les collines,
+En de capricieux chemins de vanité;
+Et faisons simple accueil à la sincérité
+Qui tient nos deux coeurs clairs, en ses mains cristallines;
+Et rien n'est beau comme une confession d'âmes,
+L'une à l'autre, le soir, lorsque la flamme
+Des incomptables diamants
+Brûle, comme autant d'yeux
+Silencieux,
+Le silence des firmaments.
+
+Le printemps jeune et bénévole
+Qui vêt le jardin de beauté
+Elucide nos voix et nos paroles
+Et les trempe dans sa limpidité.
+
+La brise et les lèvres des feuilles
+Babillent--et effeuillent
+En nous les syllabes de leur clarté.
+
+Mais le meilleur de nous se gare
+Et fuit les mots matériels;
+Un simple et doux élan muet
+Mieux que tout verbe amarre
+Notre bonheur à son vrai ciel:
+Celui de ton âme, à deux genoux,
+Tout simplement, devant la mienne,
+Et de mon âme, à deux genoux,
+Très doucement, devant la tienne.
+
+Viens lentement t'asseoir
+Près du parterre, dont le soir
+Ferme les fleurs de tranquille lumière,
+Laisse filtrer la grande nuit en toi:
+Nous sommes trop heureux pour que sa mer d'effroi
+Trouble notre prière.
+
+Là-haut, le pur cristal des étoiles s'éclaire.
+Voici le firmament plus net et translucide
+Qu'un étang bleu ou qu'un vitrail d'abside;
+Et puis voici le ciel qui regarde à travers.
+
+Les mille voix de l'énorme mystère
+Parlent autour de toi.
+Les mille lois de la nature entière
+Bougent autour de toi,
+Les arcs d'argent de l'invisible
+Prennent ton âme et son élan pour cible,
+Mais tu n'as peur, oh! simple coeur,
+Mais tu n'as peur, puisque ta foi
+Est que toute la terre collabore
+A cet amour que fit éclore
+La vie et son mystère en toi.
+
+Joins donc les mains tranquillement
+Et doucement adore;
+Un grand conseil de pureté
+Et de divine intimité
+Flotte, comme une étrange aurore,
+Sous les minuits du firmament.
+
+Combien elle est facilement ravie,
+Avec ses yeux d'extase ignée,
+Elle, la douce et résignée
+Si simplement devant la vie.
+
+Ce soir, comme un regard la surprenait fervente,
+Et comme un mot la transportait
+Au pur jardin de joie, où elle était
+Tout à la fois reine et servante.
+
+Humble d'elle, mais ardente de nous,
+C'était à qui ploierait les deux genoux,
+Pour recueillir le merveilleux bonheur
+Qui, mutuel, nous débordait du coeur.
+
+Nous écoutions se taire, en nous, la violence
+De l'exaltant amour qu'emprisonnaient nos bras
+Et le vivant silence
+Dire des mots que nous ne savions pas.
+
+Au temps où longuement j'avais souffert
+Où les heures m'étaient des pièges,
+Tu m'apparus l'accueillante lumière
+Qui luit, aux fenêtres, l'hiver,
+Au fonds des soirs, sur de la neige.
+
+Ta clarté d'âme hospitalière
+Frôla, sans le blesser, mon coeur,
+Comme une main de tranquille chaleur;
+Un espoir tiède, un mot clément,
+Pénétrèrent en moi très lentement;
+
+Puis vint la bonne confiance
+Et la franchise et la tendresse et l'alliance,
+Enfin, de nos deux mains amies,
+Un soir de claire entente et de douce accalmie.
+
+Depuis, bien que l'été ait succédé au gel,
+En nous-mêmes et sous le ciel,
+Dont les flammes éternisées
+Pavoisent d'or tous les chemins de nos pensées,
+Et que l'amour soit devenu la fleur immense,
+Naissant du fier désir,
+Qui, sans cesse, pour mieux encor grandir,
+En notre coeur, se recommence,
+Je regarde toujours la petite lumière
+Qui me fut douce, la première.
+
+Je ne détaille pas, ni quels nous sommes
+L'un pour l'autre, ni les pourquois, ni les raisons:
+Tout doute est mort, en ce jardin de floraisons
+Qui s'ouvre en nous et hors de nous, si loin des hommes.
+
+Je ne raisonne pas, et ne veux pas savoir,
+Et rien ne troublera ce qui n'est que mystère
+Et qu'élans doux et que ferveur involontaire
+Et que tranquille essor vers nos parvis d'espoir.
+
+Je te sens claire avant de te comprendre telle;
+Et c'est ma joie, infiniment,
+De m'éprouver si doucement aimant,
+Sans demander pourquoi ta voix m'appelle.
+
+Soyons simples et bons--et que le jour
+Nous soit tendresse et lumière servies,
+Et laissons dire que la vie
+N'est point faite pour un pareil amour.
+
+A ces reines qui lentement descendent
+Les escaliers en ors et fleurs de la légende,
+Dans mon rêve, parfois, je t'apparie;
+Je te donne des noms qui se marient
+A la clarté, à la splendeur et à la joie,
+Et bruissent en syllabes de soie,
+Au long des vers bâtis comme une estrade
+Pour la danse des mots et leurs belles parades.
+
+Mais combien vite on se lasse du jeu,
+A te voir douce et profonde et si peu
+Celle dont on enjolive les attitudes;
+Ton front si clair et pur et blanc de certitude,
+Tes douces mains d'enfant en paix sur tes genoux,
+Tes seins se soulevant au rythme de ton pouls
+Qui bat comme ton coeur immense et ingénu,
+Oh! comme tout, hormis cela et ta prière,
+Oh! comme tout est pauvre et vain, hors la lumière
+Qui me regarde et qui m'accueille en tes yeux nus.
+
+Je dédie à tes pleurs, à ton sourire,
+Mes plus douces pensées,
+Celles que je te dis, celles aussi
+Qui demeurent imprécisées
+Et trop profondes pour les dire.
+
+Je dédie à tes pleurs, à ton sourire
+A toute ton âme, mon âme,
+Avec ses pleurs et ses sourires
+Et son baiser.
+
+Vois-tu, l'aurore naît sur la terre effacée,
+Des liens d'ombre semblent glisser
+Et s'en aller, avec mélancolie;
+L'eau des étangs s'écoule et tamise son bruit,
+L'herbe s'éclaire et les corolles se déplient,
+Et les bois d'or se désenlacent de la nuit.
+
+Oh! dis, pouvoir un jour,
+Entrer ainsi dans la pleine lumière;
+Oh! dis, pouvoir un jour
+Avec toutes les fleurs de nos âmes trémières,
+Sans plus aucun voile sur nous,
+Sans plus aucun mystère en nous,
+Oh dis, pouvoir, un jour,
+Entrer à deux dans le lucide amour!
+
+Je noie en tes deux yeux mon âme toute entière
+Et l'élan fou de cette âme éperdue,
+Pour que, plongée en leur douceur et leur prière,
+Plus claire et mieux trempée, elle me soit rendue.
+
+S'unir pour épurer son être,
+Comme deux vitraux d'or en une même abside
+Croisent leurs feux différemment lucides
+Et se pénètrent!
+
+Je suis parfois si lourd, si las,
+D'être celui qui ne sait pas
+Etre parfait, comme il se veut!
+Mon coeur se bat contre ses voeux,
+Mon coeur dont les plantes mauvaises,
+Entre des rocs d'entêtement,
+Dressent, sournoisement,
+Leurs fleurs d'encre ou de braise;
+Mon coeur si faux, si vrai, selon les jours,
+Mon coeur contradictoire,
+Mon coeur exagéré toujours
+De joie immense ou de crainte attentatoire.
+
+Pour nous aimer des yeux,
+Lavons nos deux regards, de ceux
+Que nous avons croisés, par milliers, dans la vie
+Mauvaise et asservie.
+
+L'aube est en fleur et en rosée
+Et en lumière tamisée
+Très douce:
+On croirait voir de molles plumes
+D'argent et de soleil, à travers brumes,
+Frôler et caresser, dans le jardin, les mousses.
+
+Nos bleus et merveilleux étangs
+Tremblent et s'animent d'or miroitant,
+Des vols émeraudés, sous les arbres, circulent;
+Et la clarté, hors des chemins, des clos, des haies,
+Balaie
+La cendre humide, où traîne encor le crépuscule.
+
+Au clos de notre amour, l'été se continue:
+Un paon d'or, là-bas traverse une avenue;
+Des pétales pavoisent,
+--Perles, émeraudes, turquoises--
+L'uniforme sommeil des gazons verts;
+Nos étangs bleus luisent, couverts
+Du baiser blanc des nénuphars de neige;
+Aux quinconces, nos groseillers font des cortèges;
+
+Un insecte de prisme irrite un coeur de fleur;
+De merveilleux sous-bois se jaspent de lueurs;
+Et, comme des bulles légères, mille abeilles
+Sur des grappes d'argent, vibrent, au long des treilles.
+
+L'air est si beau qu'il paraît chatoyant;
+Sous les midis profonds et radiants,
+On dirait qu'il remue en roses de lumière;
+Tandis qu'au loin, les routes coutumières,
+Telles de lents gestes qui s'allongent vermeils,
+A l'horizon nacré, montent vers le soleil.
+
+Certes, la robe en diamants du bel été
+Ne vêt aucun jardin d'aussi pure clarté;
+Et c'est la joie unique éclose en nos deux âmes
+Qui reconnait sa vie en ces bouquets de flammes.
+
+Que tes yeux clairs, tes yeux d'été,
+Me soient, sur terre,
+Les images de la bonté.
+
+Laissons nos âmes embrasées
+Exalter d'or chaque flamme de nos pensées.
+
+Que mes deux mains contre ton coeur
+Te soient, sur terre,
+Les emblèmes de la douceur.
+
+Vivons pareils à deux prières éperdues
+L'une vers l'autre, à toute heure, tendues.
+
+Que nos baisers sur nos bouches ravies
+Nous soient sur terre,
+Les symboles de notre vie.
+
+Dis-moi, ma simple et ma tranquille amie,
+Dis, combien l'absence, même d'un jour,
+Attriste et attise l'amour
+Et le réveille, en ses brûlures endormies.
+
+Je m'en vais au devant de ceux
+Qui reviennent des lointains merveilleux,
+Où, dès l'aube, tu es allée;
+Je m'assieds sous un arbre, au détour de l'allée,
+
+Et, sur la route, épiant leur venue,
+Je regarde et regarde, avec ferveur, leurs yeux
+Encore clairs de t'avoir vue.
+
+Et je voudrais baiser leurs doigts qui t'ont touchée,
+Et leur crier des mots qu'ils ne comprendraient pas,
+Et j'écoute longtemps se cadencer leurs pas
+Vers l'ombre, où les vieux soirs tiennent la nuit penchée.
+
+En ces heures où nous sommes perdus
+Si loin de tout ce qui n'est pas nous-mêmes.
+Quel sang lustral ou quel baptême
+Baigne nos coeurs vers tout l'amour tendus?
+
+Joignant les mains, sans que l'on prie,
+Tendant les bras, sans que l'on crie,
+Mais adorant on ne sait quoi
+De plus lointain et de plus pur que soi,
+L'esprit fervent et ingénu,
+Dites, comme on se fond, comme on se vit dans l'inconnu.
+
+Comme on s'abîme en la présence
+De ces heures de suprême existence,
+Comme l'âme voudrait des cieux
+Pour y chercher de nouveaux dieux,
+Oh! l'angoissante et merveilleuse joie
+Et l'espérance audacieuse
+D'être, un jour, à travers la mort même, la proie
+De ces affres silencieuses.
+
+Oh! ce bonheur
+Si rare et si frêle parfois
+Qu'il nous fait peur!
+
+Nous avons beau taire nos voix,
+Et nous faire comme une tente,
+Avec toute ta chevelure,
+Pour nous créer un abri sûr,
+Souvent l'angoisse en nos âmes fermente.
+
+Mais notre amour étant comme un ange à genoux,
+Prie et supplie,
+Que l'avenir donne à d'autres que nous
+Même tendresse et même vie,
+Pour que leur sort de notre sort ne soit jaloux.
+
+Et puis, aux jours mauvais, quand les grands soirs
+Illimitent, jusques au ciel, le désespoir,
+Nous demandons pardon à la nuit qui s'enflamme
+De la douceur de notre âme.
+
+Vivons, dans notre amour et notre ardeur,
+Vivons si hardiment nos plus belles pensées
+Qu'elles s'entrelacent, harmonisées
+A l'extase suprême et l'entière ferveur.
+
+Parce qu'en nos âmes pareilles,
+Quelque chose de plus sacré que nous
+Et de plus pur et de plus grand s'éveille,
+Joignons les mains pour l'adorer à travers nous.
+
+Il n'importe que nous n'ayons que cris ou larmes
+Pour humblement le définir,
+Et que si rare et si puissant en soit le charme,
+Qu'à le goûter, nos coeurs soient prêts à défaillir.
+
+Restons quand même et pour toujours, les fous
+De cet amour presqu'implacable,
+Et les fervents, à deux genoux,
+Du Dieu soudain qui règne en nous,
+Si violent et si ardemment doux
+Qu'il nous fait mal et nous accable.
+
+Sitôt que nos bouches se touchent,
+Nous nous sentons tant plus clairs de nous-mêmes
+Que l'on dirait des Dieux qui s'aiment
+Et qui s'unissent en nous-mêmes;
+
+Nous nous sentons le coeur si divinement frais
+Et si renouvelé par leur lumière
+Première
+Que l'univers, sous leur clarté, nous apparaît.
+
+La joie est à nos yeux l'unique fleur du monde
+Qui se prodigue et se féconde,
+Innombrable, sur nos routes d'en bas;
+Comme là haut, par tas,
+En des pays de soie où voyagent des voiles
+Brille la fleur myriadaire des étoiles.
+
+L'ordre nous éblouit, comme les feux, la cendre,
+Tout nous éclaire et nous paraît: flambeau;
+Nos plus simples mots ont un sens si beau
+Que nous les répétons pour les sans cesse entendre.
+
+Nous sommes les victorieux sublimes
+Qui conquérons l'éternité,
+Sans nul orgueil et sans songer au temps minime:
+Et notre amour nous semble avoir toujours été.
+
+Pour que rien de nous deux n'échappe à notre étreinte,
+Si profonde qu'elle en est sainte
+Et qu'à travers le corps même, l'amour soit clair,
+Nous descendons ensemble au jardin de ta chair.
+
+Tes seins sont là, ainsi que des offrandes,
+Et tes deux mains me sont tendues;
+Et rien ne vaut la naïve provende
+Des paroles dites et entendues.
+
+L'ombre des rameaux blancs voyage
+Parmi ta gorge et ton visage
+Et tes cheveux dénouent leur floraison,
+En guirlandes, sur les gazons.
+
+La nuit est toute d'argent bleu,
+La nuit est un beau lit silencieux,
+La nuit douce, dont les brises vont, une à une,
+Effeuiller les grands lys dardés au clair de lune.
+
+Bien que déjà, ce soir,
+L'automne
+Laisse aux sentes et aux orées,
+Comme des mains dorées,
+Lentes, les feuilles choir;
+Bien que déjà l'automne,
+Ce soir, avec ses bras de vent,
+Moissonne
+Sur les rosiers fervents,
+Les pétales et leur pâleur,
+Ne laissons rien de nos deux âmes
+Tomber soudain avec ces fleurs.
+
+Mais tous les deux autour des flammes
+De l'âtre en or du souvenir,
+Mais tous les deux blottissons-nous,
+Les mains au feu et les genoux.
+
+Contre les deuils à craindre ou à venir,
+Contre le temps qui fixe à toute ardeur sa fin,
+Contre notre terreur, contre nous-mêmes, enfin,
+Blottissons-nous, près du foyer,
+Que la mémoire en nous fait flamboyer.
+
+Et si l'automne obère
+A grands pans d'ombre et d'orages plânants,
+Les bois, les pelouses et les étangs,
+Que sa douleur du moins n'altère
+L'intérieur jardin tranquillisé,
+Où s'unissent, dans la lumière,
+Les pas égaux de nos pensées.
+
+Le don du corps, lorsque l'âme est donnée
+N'est rien que l'aboutissement
+De deux tendresses entraînées
+L'une vers l'autre, éperdûment.
+
+Tu n'es heureuse de ta chair
+Si simple, en sa beauté natale,
+Que pour, avec ferveur, m'en faire
+L'offre complète et l'aumône totale.
+
+Et je me donne à toi, ne sachant rien
+Sinon que je m'exalte à te connaître,
+Toujours meilleure et plus pure peut-être
+Depuis que ton doux corps offrit sa fête au mien.
+
+L'amour, oh! qu'il nous soit la clairvoyance
+Unique, et l'unique raison du coeur,
+A nous, dont le plus fol bonheur
+Est d'être fous de confiance.
+
+Fût-il en nous une seule tendresse,
+Une pensée, une joie, une promesse,
+Qui n'allât, d'elle-même, au devant de nos pas?
+
+Fût-il une prière en secret entendue,
+Dont nous n'ayons serré les mains tendues
+Avec douceur, sur notre sein?
+
+Fût-il un seul appel, un seul dessein,
+Un voeu tranquille ou violent
+Dont nous n'ayons épanoui l'élan?
+
+Et, nous aimant ainsi,
+Nos coeurs s'en sont allés, tels des apôtres,
+Vers les doux coeurs timides et transis
+Des autres:
+Ils les ont conviés, par la pensée,
+A se sentir aux nôtres fiancés,
+A proclamer l'amour avec des ardeurs franches,
+Comme un peuple de fleurs aime la même branche
+Qui le suspend et le baigne dans le soleil;
+Et notre âme, comme agrandie, en cet éveil,
+S'est mise à célébrer tout ce qui aime,
+Magnifiant l'amour pour l'amour même,
+Et à chérir, divinement, d'un désir fou,
+Le monde entier qui se résume en nous.
+
+Le beau jardin fleuri de flammes
+Qui nous semblait le double ou le miroir,
+Du jardin clair que nous portions dans l'âme,
+Se cristallise en gel et or, ce soir.
+
+Un grand silence blanc est descendu s'asseoir
+Là-bas, aux horizons de marbre,
+Vers où s'en vont, par défilés, les arbres
+Avec leur ombre immense et bleue
+Et régulière, à côté d'eux.
+
+Aucun souffle de vent, aucune haleine.
+Les grands voiles du froid,
+Se déplient seuls, de plaine en plaine,
+Sur des marais d'argent ou des routes en croix.
+
+Les étoiles paraissent vivre.
+Comme l'acier, brille le givre,
+A travers l'air translucide et glacé.
+De clairs métaux pulvérisés
+A l'infini, semblent neiger
+De la pâleur d'une lune de cuivre.
+Tout est scintillement dans l'immobilité.
+
+Et c'est l'heure divine, où l'esprit est hanté
+Par ces mille regards que projette sur terre,
+Vers les hasards de l'humaine misère,
+La bonne et pure et inchangeable éternité.
+
+S'il arrive jamais
+Que nous soyons, sans le savoir,
+Souffrance ou peine ou désespoir,
+L'un pour l'autre; s'il se faisait
+Que la fatigue ou le banal plaisir
+Détendissent en nous l'arc d'or du haut désir;
+Si le cristal de la pure pensée
+De notre amour doit se briser,
+
+Si malgré tout, je me sentais
+Vaincu pour n'avoir pas été
+Assez en proie à la divine immensité
+De la bonté;
+Alors, oh! serrons-nous comme deux fous sublimes
+Qui sous les cieux cassés, se cramponnent aux cimes
+Quand même.--Et d'un unique essor
+L'âme en soleil, s'exaltent dans la mort.
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+End of the Project Gutenberg EBook of Les Heures Claires, by Emile Verhaeren
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+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 10061 ***